diff options
Diffstat (limited to '28114-8.txt')
| -rw-r--r-- | 28114-8.txt | 5720 |
1 files changed, 5720 insertions, 0 deletions
diff --git a/28114-8.txt b/28114-8.txt new file mode 100644 index 0000000..97cf31e --- /dev/null +++ b/28114-8.txt @@ -0,0 +1,5720 @@ +The Project Gutenberg EBook of Esclave... ou reine?, by Delly + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Esclave... ou reine? + +Author: Delly + +Release Date: February 18, 2009 [EBook #28114] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESCLAVE... OU REINE? *** + + + + +Produced by Daniel Fromont + + + + + + + + +[Transcriber's note: Delly (Marie Petitjean - de la Rosière) (1875-1947), +_Esclave... ou reine?_ (1910), édition de 1910] + + + + + +M. DELLY + + + +ESCLAVE... OU REINE? + + + +PARIS + +LIBRAIRIE PLON + +PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-EDITEURS + +8, RUE GARANCIERE -- 6e + + + +_Tous droits réservés_ + + + + + + + +ESCLAVE... OU REINE? + + + +I + + +Chassés par un vent du sud-ouest humide et tiède, les nuages couraient +sur l'azur pâle en voilant à tout instant le soleil de novembre qui +commençait à décliner. En ces moments-là, l'obscurité se faisait +presque complète dans le petit cimetière bizarrement resserré entre +l'église et le presbytère, deux constructions aussi vénérables, aussi +croulantes l'une que l'autre. Le feuilles mortes exécutaient une danse +folle dans les allées et sur les tombes, les saules agitaient leurs +maigres branches dépouillées, les couronnes de perles cliquetaient +contre les grilles dépeintes, le vent sifflait et gémissait, tel qu'une +plainte de trépassé... + +Et la grande tristesse de novembre, des souvenirs funèbres, de ces +jours où l'âme des disparus semble flotter autour de nous, la grande +tristesse des tombes sur laquelle l'espérance chrétienne seule jette +une lueur réconfortante planait ici aujourd'hui dans toute son +intensité. + +La jeune fille qui apparaissait sous le petit porche donnant accès de +l'église dans le cimetière devait ressentir puissamment cette +impression, car une mélancolie indicible s'exprimait sur son visage, et +des larmes vinrent à ses yeux -- des yeux d'Orientale, immenses, +magnifiques, dont le regard avait la douceur d'une caresse, et le +charme exquis d'une candeur, d'une délicatesse d'âme qu'aucun souffle +délétère n'était venu effleurer. + +C'était une créature délicieuse. Son visage offrait le plus pur type +circassien, bien que les traits n'en fussent pas encore complètement +formés -- car elle sortait à peine de l'adolescence, et sur ses épaules +ses cheveux noirs, souples et légers, flottaient encore comme ceux +d'une fillette. + +Elle descendit les degrés de pierre couverts d'une moisissure verdâtre +et s'engagea entre les tombes. Son allure était souple, gracieuse, un +peu ondulante. La robe d'un gris pâle presque blanc, dont elle était +vêtue, mettait une note discrètement claire dans la tristesse ambiante. +Le vent la faisait flotter et soulevait sur le front blanc les frisons +légers qui s'échappaient de la petite toque de velours bleu. + +La jeune fille s'arrêta devant un mausolée de pierre, sur lequel +étaient inscrits ces mots: "Famille de Subrans." Elle s'agenouilla et +pria longuement. Puis, se relevant, elle fit quelques pas et tomba de +nouveau à genoux devant une tombe couverte de chrysanthèmes blancs. + +Au-dessous de la croix qui dominait cette sépulture était gravée cette +épitaphe: + + + +ICI REPOSE + +DANS L'ATTENTE DE LA RESURRECTION + +GABRIEL-MARIE DES FORCILS + +RETOURNE A DIEU A L'AGE DE DIX-HUIT ANS + + + +La jeune fille inclina un peu la tête et l'appuya sur ses petites mains +jointes. Des larmes glissaient sur ses joues et tombaient sur les +fleurs blanches. + +-- Gabriel, comme vous me manquez! murmura-t-elle. + +Derrière elle, dans l'allée étroite, une femme en deuil s'avançait. +Elle vint s'agenouiller près de la jeune fille et, entourant de son +bras les épaules encore graciles, mit un long baiser sur le beau front +qui se levait vers elle. + +-- Vous ne l'oubliez pas, chérie, petite Lise qu'il aimait tant! +dit-elle d'une voix étouffée par les sanglots. + +-- L'oublier! Oh! madame! + +Elle pleurait. Sur les fleurs blanches, les larmes de la mère se +mêlaient à celles de l'amie d'enfance. Lise commença le _De profundis_. +Le répons sortit comme un souffle insaisissable des lèvres frémissantes +de Mme des Forcils. Les yeux bleus pâlis par tant de larmes versées -- +elle était veuve et venait de perdre son dernier enfant -- se fixaient +sur la croix avec une expression de douleur résignée. + +-- _Requiescant in pace!_ dit la voix tremblante de Lise. + +Le bras de Mme des Forcils se serra un peu plus contre ses épaules. + +-- Lise, il doit être au ciel! Mon Gabriel était un saint! + +-- Oh! oui! dit Lise avec ferveur. + +Elles demeuraient là, appuyées l'une contre l'autre, insouciantes du +vent qui s'acharnait sur elles. Devant leurs yeux s'évoquaient la mince +silhouette de Gabriel, son fin visage à la bouche souriante, ses yeux +bleus sérieux et si doux, si gravement tendres, et qui, souvent, +semblaient regarder quelque mystérieux et attirant au-delà. + +Gabriel des Forcils avait été un de ces êtres exquis que Dieu envoie +parfois sur la terre comme un reflet de la perfection angélique. "Je ne +lui connais qu'un défaut, c'est de ne pas avoir de défauts", avait dit +un jour le vieux curé de Péroulac, en manière de boutade. Fils +respectueux et très tendre, chrétien admirable, sachant sacrifier de la +meilleure grâce du monde la solitude où se plaisait son âme +contemplative pour se faire tout à tous dans la vie active, il était +adoré de tous: domestiques, paysans, pauvres qu'il secourait avec la +plus délicate charité; relations de sa mère, maîtres et camarades de +collège. + +Lise de Subrans avait six ans, lorsque, pour la première fois, elle +s'était trouvée en présence de Gabriel. Dès ce moment, sa petite âme +avait été conquise par l'âme fervente de ce garçonnet dont les yeux +semblaient refléter un peu de la lumière céleste. Chez elle, entre un +père indifférent et une belle-mère appartenant de nom à la religion +orthodoxe russe, mais n'en pratiquant en réalité aucune, Lise vivait en +petite païenne, sauf une prière hâtive que lui faisait dire de temps à +autre, Micheline, la jeune bonne périgourdine. Mais l'âme enfantine, +chercheuse et réfléchie, avait une soif consciente de vérité et +d'idéal, et elle s'était attachée aussitôt à ces deux êtres d'élite, +Mme des Forcils et Gabriel, qui vivaient de l'une et de l'autre. + +Pour Lise, Gabriel avait été le conseiller, le guide toujours écouté. +C'était lui, l'adolescent moralement mûri avant l'âge et cependant +demeuré pur comme le lis des champs, qui avait formé l'âme de cette +petite Lise, -- âme vibrante et délicate entre toutes, âme tendre, +aisément mystique, mais un peu timide, se repliant sur elle-même devant +le choc prévu et à laquelle il avait dit: "La force de Dieu est avec +vous. Faites votre devoir et ne craignez rien!" + +Au moment où il allait contempler en elle l'épanouissement de son +oeuvre, Dieu l'avait rappelé à lui. Lise l'avait vu une dernière fois +sur son lit de mort, et il était si calme, si angéliquement beau +qu'elle n'avait pu que murmurer, en tombant à genoux: + +-- Gabriel, priez pour moi! + +Ces mêmes paroles, elle les répétait toujours, instinctivement, près du +tombeau de l'ami disparu, comme elle l'eût fait sur la sépulture d'un +saint. Elle venait souvent ici, et, comme autrefois, lui confiait +simplement ses petits soucis, ses réflexions sur tel fait, telle +lecture, ses joies ou ses tristesses spirituelles. La voix douce et +ferme ne lui répondait plus, mais une impression apaisante se faisait +en elle, comme si l'âme angélique l'avait effleurée et miraculeusement +fortifiée. + +Elle se rencontrait ici avec Mme des Forcils, et c'était, pour la mère +désolée, une consolation indicible de presser quelques instants sur son +coeur celle que Gabriel avait aimée à la manière des anges -- l'enfant +timide, sérieuse et délicieusement tendre qui comprenait mieux que tout +autre sa douleur et pleurait avec elle le disparu. + +-- Ne restez pas plus longtemps, ma chérie, dit-elle tout à coup. Il y +a ici un véritable courant d'air, et vous êtes peu couverte. Allez, +petite Lise, et merci. + +Lise mit un baiser sur la joue flétrie, jeta un dernier regard sut la +tombe et se leva. Elle sortit du cimetière, s'engagea dans une ruelle +étroite qui directement menait dans la campagne. Une longue allée de +chênes commençait à quelque distance. Tout au bout se dressait une +gentilhommière quelque peu délabrée, mais d'assez bel air encore. Des +armoiries presque effacées se voyaient au-dessus de la porte. Cette +demeure avait été jadis le patrimoine des cadets de la famille de +Subrans. Tandis qu'à la Révolution, leur château de Bozac, à quelques +kilomètres de là, était pillé et démoli, la Bardonnaye restait en leur +possession, et Jacques de Subrans, le père de Lise, avait été fort +heureux de trouver le vieux logis pour venir y mourir, après avoir +dissipé sa santé et sa fortune personnelle dans la grande vie +parisienne. + +Sa veuve y était demeurée et y élevait ses enfants avec l'aide d'un +précepteur. Lise n'était que la belle-fille de Catherine de Subrans. +Le vicomte Jacques avait épousé en premières noces la cousine de +celle-ci, la jolie Xénia Zoubine, russe comme elle, qui était morte +seize mois après son mariage d'un accident arrivé à l'époque de ses +fiançailles et dont elle ne s'était jamais bien remise. + +Lise, en rentrant cet après-midi-là, trouva se belle-mère dans le salon +garni de vieux meubles fanés, où elle se tenait habituellement pour +travailler. Entre les longs doigts blancs garnis de fort belles bagues, +passait une grande partie des vêtements et du linge de la famille. Le +personnel se trouvait restreint à la Bardonnaye, où l'on vivait sur le +pied d'une stricte économie. Catherine Zoubine était, à l'époque de son +mariage, une riche héritière, comme sa cousine Xénia. Mais, en ces +dernières années, cette fortune, de même que celle venant à Lise de sa +mère, avait été en partie anéantie au cours des troubles et des +pillages de Russie. Ce qu'il en restait suffisait à faire vivre +simplement la famille à la campagne, grâce au génie de femme +d'intérieur que s'était découvert la vicomtesse après la ruine de son +mari, -- elle qui avait été élevée en grande dame intellectuelle et +aurait plus facilement soutenu une thèse philosophique qu'exécuté une +reprise ou confectionné des confitures. + +A l'entrée de sa belle-fille, Mme de Subrans leva un peu son visage +maigre, au teint blafard, dont la seule beauté avait toujours été les +yeux bleus très grands, généralement froids, mais qui savaient se faire +fort expressifs lorsqu'une émotion agitait Catherine. + +-- Tu as été bien longtemps, Lise! + +-- Je me suis arrêtée un peu au cimetière, maman. + +-- N'exagère pas ces visites, mon enfant. Avec ta nature un peu +mystique et impressionnable, cela ne vaut rien. Je pense qu'il sera +bon, l'année prochaine, de sortir quelque peu de notre existence de +recluses, pour commencer à te faire connaître le monde. + +Lise eut un geste de protestation. + +-- Oh! maman, je n'aurai que seize ans. + +-- Aussi n'est-il pas question d'une véritable présentation. Il s'agira +simplement d'accepter quelques invitations des châtelains voisins... +Tiens, il vient de m'en arriver une de Mme de Cérigny. Elle me demande +fort aimablement d'assister à la chasse à courre qui se donnera chez +eux la semaine prochaine. Cela t'intéresserait-il, Lise? + +-- Je ne sais, maman. Je n'ai pas idée... S'il faut voir tuer une +pauvre bête, je vous avoue que je n'éprouverai qu'une impression +pénible. + +-- Nous pourrons nous dispenser d'assister à ce dernier acte... Et, +réflexion faite, je vais répondre à Mme de Cérigny par une acceptation. + +Lise, qui s'était rapprochée de sa belle-mère, se pencha pour prendre +sa main. + +-- Mais vous n'allez plus dans le monde, maman! Il ne faut pas que pour +moi, qui n'y tiens guère, je vous assure, vous vous croyiez obligée d'y +reparaître, au risque d'y retrouver peut-être des souvenirs douloureux. + +-- C'est mon devoir, Lise. Je ne puis t'enfermer ici, car un jour il +faudra songer à ton établissement, et ce n'est pas dans notre solitude +que les épouseurs viendront te chercher. Monte dans ta chambre, regarde +ce qui te manque pour ta toilette, et, s'il le faut, nous irons à +Périgueux demain. + +Elle baissa de nouveau la tête sur son ouvrage. Jamais il n'avait +existé chez elle d'expansion à l'égard de sa belle-fille, mais Lise +avait toujours senti qu'elle veillait sur elle avec un dévouement qui +existait à peine à ce degré pour ses propres enfants, très +passionnément aimés pourtant, puisqu'elle n'avait pu encore se décider +à se séparer d'eux, et, de même que Lise, les faisait instruire au +logis. + + + +II + + +La chasse s'achevait. Le cerf, forcé près du carrefour des +Trois-Hêtres, gisait maintenant sans vie, et le premier piqueur +présentait sur sa cape le pied de la victime à une grande dame anglaise +que les Cérigny comptaient au nombre de leurs hôtes. + +-- Cela ne vaut pas vos chasses de l'Ukraine, prince? demanda Robert de +Cérigny, fils aîné des châtelains, en s'adressant à celui des chasseurs +que le hasard de la poursuite avait amené près de lui, au moment de +l'hallali. + +-- Celle-ci m'a fort intéressé, je vous assure. La chasse, sous quelque +forme que ce soit, est ma passion. + +Celui qui parlait ainsi était un homme de vingt-huit à trente ans, dont +la haute taille ne semblait pas exagérée en raison de l'harmonie de ses +formes et de la souple élégance de toute sa personne. Une légère barbe +blonde terminait son visage aux traits fermes, d'une singulière +énergie. La bouche était dure, le front hautain, les gestes gracieux et +souples, très slaves. Mais les yeux surtout frappaient aussitôt dans +cette physionomie. De quelle couleur étaient-ils? Bleus? Oui, on +l'aurait dit un moment. Puis, tout à coup, on les aurait déclarés +verts, d'un étrange vert changeant, mystérieux et troublant. D'autres +fois, on les avait vus noirs, -- cela dans les très rares moments où, +en public, le prince Ormanoff avait laissé paraître quelque irritation. + +En tout cas, c'était un énigmatique regard, très froid, dédaigneux et +sans douceur, mais fascinant par son étrangeté même et par +l'intelligence rare qui s'y exprimait. + +-- Très chic, ce prince Ormanoff! Mais je doute que sa femme ait été +heureuse! chuchota une jeune femme à l'oreille de sa voisine, une noble +russe, relation d'hiver des châtelains, tandis que cavaliers et +voitures se dirigeaient vers un grand pavillon de chasse où devait être +servi le lunch. + +-- Mais détrompez-vous! Il était parfaitement bien avec elle, la +comblait de bijoux et de toilettes, la menait constamment dans le monde +et ne la quittait guère. Seulement il exigeait qu'elle n'eût pas +d'autre volonté que la sienne, d'autres idées et d'autres goûts que les +siens. + +-- Eh bien! si vous trouvez ça amusant! + +-- Cela dépend des caractères. Olga Serkine, qu'il avait épousée à +seize ans, était une petite créature passive, très éprise de son mari, +je crois, et complètement dominée par lui. Il me semble qu'elle n'a pas +dû souffrir de ce despotisme. + +-- Etait-elle jolie? + +-- Admirable! Elle tenait d'une aïeule circassienne une beauté telle +qu'on en rencontre bien peu de par le monde. + +-- Et comment est-elle morte? + +-- Je ne sais pas au juste... Un accident dans le domaine que le prince +possède en Ukraine. Elle périt, et avec elle son unique enfant. + +-- Et le mari ne fut pas désespéré? + +-- Désespéré, lui! Peut-être a-t-il éprouvé quelque émotion, -- je veux +du moins l'espérer, -- mais j'ai ouï dire qu'il n'avait jamais eu à ce +moment un autre visage que celui que vous lui voyez aujourd'hui. +Certainement, il manque un organe à cet homme-là: c'est le coeur. Tous +ceux qui l'ont connu sont unanimes à le dire. + +-- C'est dommage, car autrement il est remarquable. Je l'ai entendu +causer, il est étonnamment intelligent et érudit. Croyez-vous qu'il +songe à se remarier? + +-- Je l'ignore. Il lui faudrait en ce cas tomber sur une seconde Olga, +car autrement, hum!... je crois que le ménage ne marcherait pas +longtemps, avec une pareille nature. Malgré tout, il se trouverait +quand même bien des femmes qui accepteraient sa demande, éblouies par +son titre, sa haute position sociale, ses immenses richesses et cette +existence de luxe raffiné qui est la sienne. J'avoue que, pour ma part, +tout cela n'aurait pas compensé l'esclavage dans lequel était tenue la +princesse Olga. L'âme rude des vieux Moscovites s'unit chez cet homme +au despotisme oriental. Pour lui, -- je le lui ai entendu déclarer un +jour, -- la femme est un être très inférieur, un joli objet que l'on +pare pour le plaisir des yeux, que l'on place dans sa demeure comme on +le ferait d'une belle statue ou d'une oeuvre d'art remarquable, et qui +doit posséder toute la souplesse et l'humilité nécessaires pour plier +sans un murmure sous la volonté et les caprices de son seigneur et +maître. Mais ne lui parlez jamais, je ne dis pas des femmes savantes, +-- grands dieux! -- mais simplement d'une femme bien instruite, quelque +peu intellectuelle, ayant des idées personnelles, se prétendant non +semblable à l'homme, mais différente, et son égale pourtant. + +-- Savez-vous qu'il est effrayant, votre compatriote, comtesse! Brr! ce +n'est pas moi qui lui chercherai une seconde femme!... Les Cérigny +l'ont connu à Cannes, n'est-ce pas? + +-- En effet. Il possède là-bas une merveilleuse villa où, du temps de +la princesse Olga, il donnait des fêtes inoubliables. Il vit là avec sa +soeur, la baronne de Rühlberg, veuve d'un diplomate allemand, les deux +fils de celle-ci, plus une cousine pauvre, personnage terne qui fait +partie du mobilier des différentes résidences du prince Ormanoff. + +En causant ainsi, les deux amazones arrivaient près du pavillon de +chasse, coquette bâtisse Louis XV autour de laquelle se groupaient les +invités descendant de cheval ou de voiture. Le prince Ormanoff venait +de mettre pied à terre, et, jetant la bride de son cheval à un piqueur +très empressé, -- on savait le noble étranger très généreux, -- +s'arrêtait un instant en promenant autour de lui un regard à la fois +investigateur et indifférent. + +Ce regard s'immobilisa tout à coup. Il venait de rencontrer, au milieu +d'un groupe, la maigre silhouette de Mme de Subrans, et, près d'elle, +le ravissant visage de sa belle-fille. + +La vicomtesse et Lise étaient arrivées un peu en retard et avaient +rejoint en forêt les autres équipages. On les regardait beaucoup, car +depuis des années Mme de Subrans ne sortait plus et n'entretenait avec +les châtelains du voisinage que des relations espacées. Mais, surtout, +la beauté de Lise excitait l'intérêt et l'admiration. + +-- Est-ce que je rêve? -- murmura la comtesse Soblowska à l'oreille de +sa voisine. Je vois là une toute jeune fille qui ressemble +extraordinairement à la défunte princesse Ormanoff. + +-- C'est Mlle de Subrans. Sa mère était russe, comme sa belle-mère, du +reste. Je crois que leur nom était Zoubine. + +-- Zoubine? En effet, deux comtesses Zoubine, deux cousines, ont épousé +successivement un Français... Mais alors, ces dames seraient cousines +du prince Ormanoff?... Et, j'y pense, cette ressemblance s'explique! +Olga Serkine était fille d'une Zoubine. + +-- Voyez, il se dirige vers elle. Une pareille ressemblance doit +l'émotionner, cependant! + +Mais le plus perspicace des observateurs n'aurait pu saisir aucune +impression de ce genre sur le visage impassible du prince Ormanoff, +tandis qu'il s'avançait vers Mme de Subrans. + +La vicomtesse, en tournant la tête, l'aperçut tout à coup à quelques +pas d'elle. Une teinte un peu verdâtre couvrit son visage, sur lequel +courut un frémissement, et pendant quelques secondes une lueur d'effroi +parut dans son regard. + +-- Vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici, Catherine Paulowna? +dit-il en la saluant. + +Elle balbutia: + +-- En effet, j'ignorais que vous fussiez en villégiature dans ce pays. + +-- Je suis depuis cinq jours l'hôte du marquis de Cérigny... +Voulez-vous me présenter votre belle-fille?... Car je suppose que j'ai +devant moi la fille de Xénia Zoubine? + +Ses yeux s'abaissaient sur Lise, toute délicate et si exquise dans sa +toilette de drap souple, d'un bleu doux. La jeune fille frémit sous ce +regard étrange, indéfinissable, où n'existaient ni admiration ni +douceur, mais seulement la satisfaction de l'homme qui a trouvé enfin +l'objet rare longtemps cherché. + +La teinte verdâtre s'accentua sur le visage de Catherine, tandis +qu'elle répondait d'une voix presque éteinte: + +-- Oui, c'est la fille de Xénia... Lise, ton cousin, le prince Serge +Ormanoff. + +Le prince prit la petite main que Lise, glacée à sa vue, ne songeait +pas à lui offrir et la porta à ses lèvres. Mais il s'inclinait à peine, +et ce geste, chez lui, était accompli avec une telle hauteur, une si +visible condescendance, qu'il perdait toute sa signification habituelle +de courtoisie respectueuse ou affectueuse, selon les cas. + +-- J'ai beaucoup connu votre mère, ma cousine. Elle venait passer +souvent les vacances à Kultow, mon domaine de l'Ukraine, alors que +j'étais un très jeune garçon. Ce fut même là que furent célébrées ses +fiançailles avec le vicomte de Subrans. + +Et, sans attendre une réplique que Lise, complètement raidie par une +étrange timidité, aurait eu grand'peine à trouver, il s'éloigna pour +rejoindre M. de Cérigny qui discutait avec quelques-uns de ses hôtes +sur les péripéties de la chasse. + +-- Maman, vous ne m'avez jamais parlé de ce cousin? murmura Lise. + +Elle levait les yeux vers sa belle-mère. Et elle s'effraya à la vue de +ce visage altéré. + +-- Qu'avez-vous? Etes-vous souffrante, maman? + +-- Oui, un peu... Mes palpitations me reprennent. Nous ferions mieux de +rentrer, je crois. + +Elles prirent hâtivement congé de Mme de Cérigny, qui les reconduisit à +leur voiture en leur exprimant tous ses regrets. Le prince Ormanoff les +regarda partir et les suivit quelques instants des yeux, tandis que +l'équipage s'éloignait. + +-- Cette jeune fille -- cette fillette plutôt -- est déjà idéale! fit +observer quelqu'un près de lui. + +-- C'est exact, dit-il froidement. + +Et il se dirigea vers l'entrée du pavillon de chasse, suivi par de +nombreux regards, car ce grand seigneur slave, de si haute mine et de +physionomie si énigmatique, excitait la plus vive curiosité chez les +invités du marquis de Cérigny. + +Dans la voiture qui emportait les habitantes de la Bardonnaye vers leur +demeure, Lise examinait avec un peu d'anxiété le visage de sa +belle-mère. Mme de Subrans avait déjà eu quelques petites crises +cardiaques, et le médecin avait prescrit d'éviter les fortes émotions. + +Mais quelle émotion avait-elle pu éprouver aujourd'hui? Ce prince +Ormanoff, dont elle n'avait jamais parlé à ses enfants, devait être +presque un étranger pour elle... A moins qu'il ne lui rappelât quelques +souvenirs pénibles. Lise savait que sa belle-mère avait perdu ses +parents et un frère unique, alors qu'elle était déjà jeune fille. +Peut-être Serge Ormanoff se trouvait-il présent au moment de ces +malheurs, sur lesquels Catherine ne s'étendait pas en longs détails. + +Mme de Subrans, levant tout à coup les yeux, rencontra le regard +inquiet de Lise. + +-- Ne te tourmente pas, mon enfant, dit-elle de la même voix éteinte +qu'elle avait tout à l'heure en répondant au prince. Ce ne sera rien. +Je n'étais déjà pas très bien ce matin, j'aurais dû m'abstenir... + +-- Mais oui, maman! Pourquoi ne m'avez-vous rien dit? Il aurait été +bien plus raisonnable de rester tranquillement à la maison. + +-- Certainement, si j'avais pu prévoir... + +Ses mains maigres frémirent, et un tremblement agita ses lèvres. + +Lise ne s'en aperçut pas, et se rassura en voyant qu'à l'arrivée au +logis Mme de Subrans avait presque repris sa mine habituelle, sauf un +cerne assez prononcé autour des yeux. + + + +III + + +Un clair soleil d'automne inondait la grande pièce assez nue que l'on +dénommait salle d'étude à la Bardonnaye. Le crâne poli de M. Babille, +le précepteur, en était tout illuminé et brillait du plus vif éclat. +Mais le brave homme n'en avait cure. Tout en humant délicatement, de +temps à autre, une prise de tabac, il mettait tous ses soins dans la +correction d'une version latine que venait de terminer Lise, "la plus +intelligente petite cervelle féminine que j'aie jamais connue," +déclarait-il volontiers orgueilleusement. + +Car il était fier de l'aînée de ses élèves, le bon M. Babille! Certes, +Albéric, un garçon de douze ans, turbulent et entêté, et sa soeur +Anouchka ne manquaient pas d'intelligence, mais ils ne possédaient pas +la vive compréhension de Lise, son ardeur au travail, et, non plus, +cette délicate bonté qui avait toujours empêché la charmante Lise de +s'unir aux gamineries qu'ils imaginaient envers le précepteur, dont les +petites manies et les petits ridicules excitaient leur verve parfois +inconsciemment méchante. + +En ce moment, Albéric, penché vers Anouchka, lui montrait le crâne +éblouissant. La petite fille éclata de rire. M. Babille leva un peu les +yeux, murmura un "chut" plein d'indulgence, puis se remit à sa +correction. + +Mais Lise regarda ses cadets d'un air sévère, et, aussitôt, ils se +remirent au travail. Cette soeur aînée, si belle, si douce, exerçait +sur eux un véritable ascendant et, pour rien au monde, ils n'auraient +voulu faire pleurer "leur Lise", comme ils l'appelaient en leurs +moments de câlinerie. + +-- Mademoiselle Lise, ceci est absolument parfait! s'écria d'un ton de +triomphe M. Babille en élevant entre ses doigts, brunis par le contact +du tabac, la feuille couverte de la charmante écriture de Lise. A la +bonne heure, voilà une élève qui me fait honneur! Ah! quand vous aurez +travaillé encore deux ans, quelle jolie instruction vous aurez! + +Un coup de sonnette l'interrompit. Lise se leva vivement en donnant un +petit coup sur son tablier de percale rose un peu fripé. + +-- Il faut que j'aille ouvrir, Micheline et Josette sont en course. + +Elle sortit dans le vestibule et se dirigea vers la porte, qu'elle +ouvrit au moment où retentissait un second coup de sonnette, sec et +impatient. + +Elle eut un sursaut et un involontaire mouvement de recul en voyant +devant elle le prince Ormanoff. + +Il se découvrit en demandant: + +-- Pourrais-je voir Mme de Subrans, ma cousine? + +-- Mais oui, je pense... Voulez-vous entrer, prince? + +Il ne protesta pas contre l'appellation cérémonieuse, mais enveloppa +d'un regard dominateur la jeune créature toute rougissante et gênée +devant lui. + +Elle le précéda jusqu'à la porte du salon, qu'elle ouvrit en disant: + +-- Je vais prévenir ma mère. + +Il se détourna un peu, la regarda de nouveau d'un air singulier... + +-- Vous l'appelez votre mère? Est-ce elle qui l'a exigé? + +-- Non, c'est moi qui lui ai toujours donné ce nom, puisqu'elle m'a +élevée, répliqua-t-elle, très surprise. + +-- Ah! oui, au fait! dit-il entre ses dents. + +Tandis qu'il pénétrait dans le salon, mieux meublé que l'autre, où l'on +introduisait les étrangers, Lise entra dans la pièce voisine et +s'approcha de sa belle-mère occupée à ses raccommodages. + +-- Maman, le prince Ormanoff vous demande. + +L'ouvrage s'échappa des mains de Mme de Subrans, et son visage revêtit +la même teinte bizarre que la veille, au moment où son parent s'était +approché d'elle. Mais, sans prononcer un mot, elle se leva et, ouvrant +la porte de communication, entra dans le salon. + +Le prince, qui se tenait debout au milieu de la pièce, la laissa +s'avancer vers lui. Son regard aigu semblait fouiller jusqu'au fond de +l'âme de cette femme, qui se raidissait visiblement pour ne pas baisser +les yeux. + +-- Voici longtemps que nous ne nous étions vus, Catherine Paulowna, +dit-il d'un ton de calme froideur. + +Pas plus que la veille, ils ne se tendaient la main, et qui eût vu l'un +en face de l'autre ces deux cousins, aurait eu conscience qu'une +barrière mystérieuse les séparait. + +-- En effet, Serge... Je ne me doutais pas que... que vous viendriez ici, +chez moi... + +Sa voix était rauque et ses yeux se détournaient un peu comme pour fuir +le regard de ces prunelles vertes. + +-- Aussi n'est-ce pas pour vous que j'y viens, Catherine. Je n'ai pas +perdu mon habitude d'autrefois d'aller droit au fait, surtout avec les +femmes, qui aiment, en général, à s'égarer dans mille petites +circonlocutions plus ou moins hypocrites. Voici donc ce que je désire: +la fille de ma cousine Xénia ressemble d'une façon extraordinaire à +Olga, ma défunte femme. Pour ce motif, j'ai l'intention de faire de +cette enfant la princesse Ormanoff. + +Mme de Subrans recula de plusieurs pas, en fixant sur lui des yeux +dilatés par la stupéfaction. + +-- Vous voulez... épouser Lise! Une enfant, comme vous dites, car elle +n'a pas seize ans! + +-- C'est précisément pour cela. A cet âge, je la formerai à mon gré, +ainsi que j'ai fait naguère d'Olga. + +Et comme Mme de Subrans demeurait sans parole, en le regardant d'un air +ahuri, il ajouta d'un ton sec: + +-- On croirait vraiment que je vous dis la chose la plus extraordinaire +du monde! + +-- Mais, Serge... songez que vous ne la connaissez pas. + +-- Elle ressemble à Olga; elle sera pour le moins aussi belle qu'elle, +et elle est assez jeune pour être encore malléable. Cela me suffit. +L'intelligence m'est indifférente, et quant au caractère, quel qu'il +soit, je saurai le transformer selon mes goûts. + +-- Alors... elle serait peut-être malheureuse? balbutia Mme de Subrans. + +Il eut un ironique plissement de lèvres. + +-- Une femme est-elle jamais malheureuse quand son mari l'entoure de +luxe, la comble de toilettes et de bijoux, la conduit dans les fêtes +les plus brillantes? + +-- Cela ne suffirait pas à Lise, peut-être. Elle est très sérieuse et +très pieuse. + +Les sourcils du prince se rapprochèrent. + +-- Pieuse? A quelle religion appartient-elle? + +-- Elle est catholique. + +-- Cela n'a pas d'importance. Une femme ne doit avoir d'autre religion +que celle de son mari, et, dès qu'elle sera devenue la princesse +Ormanoff, Lise suivra le culte orthodoxe. + +Le regard effaré de Mme de Subrans se posa sur l'impassible visage de +Serge. + +-- Vous... vous l'obligeriez à quitter sa religion? balbutia-t-elle. + +-- Parfaitement. Pour mon compte, je n'ai point de croyances, mais mes +traditions de famille et de race m'imposent la pratique apparente de la +religion de mon pays. Il en doit en être de même pour ma femme. + +-- Serge, elle ne voudra jamais! Renoncez à cette idée, c'est +impossible! L'enfant ne serait pas heureuse, d'ailleurs... + +Une lueur irritée passa dans les yeux de Serge, qui, en ce moment, +semblèrent presque noirs. + +-- Pour qui me prenez-vous, Catherine? Quelqu'un aurait-il inventé que +j'avais rendu Olga malheureuse?... elle qui avant de rendre le dernier +soupir, me baisait les mains en murmurant: "Serge, vous m'avez donné du +bonheur!" Jamais elle n'a eu un souhait à formuler, car je la devançais +toujours. J'agirai avec Lise comme j'ai agi envers elle. J'entends +demeurer toujours le maître absolu; mais, en retour, je donne à ma +femme toutes les satisfactions convenant à une cervelle féminine. Que +pourrait-elle demander de plus? + +-- Que vous l'aimiez autrement, peut-être, murmura Mme de Subrans. + +Une sorte de demi-sourire ironique glissa sur les lèvres de Serge. + +-- Et que je sois son humble serviteur, comme tant de nigauds le sont à +l'égard des femmes? J'ai un tout autre respect de ma supériorité +masculine, et, avant toute chose, j'entends être obéi, sans discussion. + +-- Et vous dites qu'elle sera heureuse! + +Le prince eut un mouvement d'impatience. + +-- Oui, elle le sera, parce que je saurai lui enlever toute ridicule +sensibilité, si elle en a! Olga était douce, aimable, caressante, mais +jamais je n'ai souffert de voir une larme dans ses yeux, ni un pli sur +son front. Elle s'y était très vite accoutumée, et me montrait toujours +un visage serein et souriant. Si je ne l'avais dirigée ainsi dès les +premiers jours de notre union, j'aurais risqué de voir apparaître des +pleurs, des bouderies, des caprices, -- tout ce que je hais. + +-- Alors, votre femme n'avait même pas le droit de pleurer? + +-- Je me suis conduit de telle sorte envers elle qu'elle n'a jamais eu +aucun motif raisonnable de verser des larmes, dit-il froidement. + +Pendant quelques secondes, Mme de Subrans demeura bouche close, ahurie +par cette déclaration faite du ton le plus sérieux. + +-- Serge, ce n'est pas possible! murmura-t-elle enfin. Lise est trop +jeune; elle est de santé délicate... + +-- Elle aura chez moi tous les soins nécessaires, ne craignez rien. Je +ne tiens aucunement à avoir une femme malade. Mais réellement, +Catherine, j'admire votre sollicitude pour la fille de cette pauvre +Xénia! + +Une singulière ironie se glissait dans l'accent du prince, dont le +regard aigu ne quittait pas le visage de Catherine qui se couvrait +d'une pâleur effrayante. + +-- Il est vrai que je la soigne de mon mieux, dit-elle d'une voix +étouffée, et je voudrais qu'elle fût heureuse. + +-- Elle le sera par moi. + +-- Non, Serge, non! D'abord, elle ne voudra jamais changer de +religion... + +Les sourcils du prince se froncèrent. + +-- Comptez-vous donc pour quelque chose la volonté d'une enfant? +D'ailleurs, à cet âge, une forme quelconque de religion importe peu. + +Mme de Subrans joignit les mains. + +-- Ne me demandez pas cela, Serge! Je ne puis faire le malheur de +cette pauvre petite... + +-- En vérité, voilà qui est très flatteur pour moi! dit-il d'un ton +d'irritation mordante. A propos, est-il exact que Xénia soit morte +des suites de cet accident singulier dont elle faillit périr naguère +à Kultow? + +Un affolement passa dans le regard de Mme de Subrans. Sa main saisit le +dossier d'une chaise et s'y cramponna... + +-- Je... je ne sais... balbutia-t-elle en détournant les yeux. + +-- On me l'a dit... Savez-vous qu'Ivan Borgueff est toujours fort et +alerte et qu'il a conservé une mémoire extraordinaire, surtout pour les +faits un peu anciens, -- tels, par exemple, que votre séjour et celui +de Xénia à Kultow? + +Elle tremblait des pieds à la tête, et ses yeux fuyaient toujours le +regard étincelant, telle une bête traquée sous les prunelles du +dompteur. + +-- Il est très bavard, ma volonté seule enchaîne sa langue. C'est +heureux pour vous, Catherine, car le jour où je lui dirais: "Peu +importe, Ivan, parle à ta guise", il aurait peut-être le mauvais goût +de faire des révélations sensationnelles, qui seraient plutôt +désagréables pour vos enfants, n'est-il pas vrai, Catherine Paulowna? + +Cette fois, elle le regarda, en élevant les bras dans un geste de +supplication. + +-- Serge, par pitié!... N'est-ce pas assez du remords qui me ronge? +J'ai fait mon possible pour rendre Lise heureuse... + +-- Mais en la trompant odieusement. Et ne pensez-vous pas qu'elle sera +plus à sa place près de moi, qui suis un honnête homme, que sous le +toit de la femme qui a tué sa mère? + +Un gémissement s'échappa de la poitrine de Mme de Subrans. + +-- Serge!... oh! je vous en prie! bégaya-t-elle. + +Il continua impassiblement: + +-- Cette raison seule me ferait un devoir d'enlever d'ici cette jeune +fille. Vous allez donc lui faire part de ma demande, et demain nous +serons fiancés. + +Cette fois elle ne protesta pas. Elle était domptée par l'arme +mystérieuse qui rendait Serge tout-puissant sur elle. + +-- Je lui parlerai, dit-elle d'une voix rauque. + +-- Ce sera raisonnable, car si elle ne devenait pas ma femme, je me +croirais tenu de lui faire connaître certaines choses qui rendraient +impossible pour elle un plus long séjour ici. Mais du moment où elle +sera la princesse Ormanoff, peu importe, vous garderez votre secret, et +vos enfants n'auront pas le déplaisir de... + +-- Je lui parlerai, Serge, répéta-t-elle. + +Et ses doigts se crispèrent si fortement au dossier de la chaise que +les ongles s'enfoncèrent dans le bois. + +-- C'est bien. Comme je ne tiens en aucune façon à éterniser les +fiançailles, vous vous arrangerez de façon que le mariage puisse être +célébré dans un mois. Il le sera d'abord à l'église catholique, -- +c'est une concession que je veux bien faire, puisque, jusqu'ici, Lise a +pratiqué cette religion qui est celle de ce pays et qui était celle de +son père. Puis, un de nos prêtres viendra bénir ici notre union selon +nos rites. + +-- Et... si elle refuse absolument, sur ce point-là? murmura Mme de +Subrans. + +Il eut un impatient mouvement d'épaules: + +-- Une enfant! comment peut-elle avoir une opinion arrêtée sur telle ou +telle religion? Cela ne signifie rien du tout, Catherine. Elle s'y fera +sans difficulté, d'autant plus qu'elle m'a paru fort timide. + +-- Oui, elle est timide et très douce. C'est une nature charmante. + +-- Tant mieux! Elle me semble réaliser, de toutes façons, mon idéal. A +demain, Catherine. + +Sans plus lui tendre la main qu'à l'arrivée, il se dirigea vers la +porte. Comme il allait sortir, elle le rejoignit tout à coup. + +-- Vous... vous ne la ferez pas trop souffrir, Serge? dit-elle d'un ton +de supplication. + +Il eut un mouvement irrité. + +-- Prétendez-vous vous moquer de moi, Catherine? Je n'ai aucune idée de +passer pour un Barbe-Bleue, sachez-le. Olga a été heureuse près de moi, +Lise le sera de même... Et rappelez-vous que, de toutes façons, cette +enfant ne restera pas ici maintenant. Vous n'avez pas dû oublier, +n'est-ce pas? que la devise des princes Ormanoff est: "Périsse la terre +entière, et l'honneur même des miens, pourvu que ma volonté +s'accomplisse?" + +Elle courba la tête sans répondre, et il sortit du salon. + +Alors elle s'affaissa sur un siège et enfouit son visage entre ses +mains. + +-- C'est affreux!... affreux!... murmura-t-elle. Pauvre petite Lise, +dois-je donc te sacrifier? Oui, car je sais trop bien qu'il mettra sa +mesure à exécution. Alors mes enfants seraient déshonorés... Et Lise, +elle-même, serait si malheureuse, en apprenant que... Oh! quelle +torture que ce poids que je traîne! gémit-elle en se tordant les mains. +Pourquoi faut-il que cet homme soit venu y ajouter encore!... Il est +vrai que, peut-être, Lise sera près de lui plus heureuse que je ne le +crois. Charmante comme elle l'est, il l'aimera, si froid que soit son +coeur. Elle l'amènera à des idées moins intransigeantes... + +Elle essayait ainsi de se rassurer, de se persuader même que Lise +trouverait le bonheur dans cette union. Après tout, il était vrai +qu'elle avait entendu dire qu'Olga semblait très heureuse, et qu'elle +aimait beaucoup son mari. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour Lise? + +-- Je vais lui parler... Il y a bien la question de religion, mais elle +s'arrangera avec lui. Après tout, il ne cache pas qu'il est indifférent +et ne tient à la sienne que par tradition. Dès lors, il se laissera +fléchir, si elle sait s'y prendre. + +Elle se leva, ouvrit la porte et appela: + +-- Lise! + +Puis elle entra dans la pièce voisine et s'assit à sa place habituelle, +mais en tournant le dos au jour, car elle avait conscience de +l'altération de son visage. + +-- Vous m'avez appelée, maman? dit Lise en s'avançant d'un pas léger. + +-- Oui, mon enfant. Assieds-toi ici, et écoute-moi... Je vais droit au +but. Le prince Ormanoff, voyant en toi le vivant portrait de sa +première femme, ta cousine et la sienne, te demande en mariage. + +Lise eut un sursaut de stupéfaction en fixant sur sa belle-mère ses +beaux yeux effarés. + +-- Oh! maman... C'est une plaisanterie! A mon âge! + +-- Olga n'avait pas seize ans quand Serge l'a épousée. + +-- Oh! non, non!... dites-lui non, maman! s'écria spontanément Lise +avec un petit frisson d'effroi. Lui qui me fait si peur! + +Les mains de Mme de Subrans eurent un frémissement. + +-- C'est un enfantillage de ta part, Lise. Serge est un homme de haute +valeur, et, de toutes façons, ce sera pour toi un mariage magnifique. +Les princes Ormanoff sont de vieille race souveraine et les tsars, en +leur enlevant cette souveraineté, leur ont laissé de nombreux +privilèges ainsi que des biens immenses. Tu seras entourée de luxe, tu +auras toutes les satisfactions imaginables. Serge te conduira dans le +monde, il te fera voyager... Tu seras heureuse, tu verras, mon enfant. + +Elle parlait d'un ton monotone, comme si elle récitait une leçon +longuement apprise, et en détournant les yeux du regard stupéfait et +effrayé de Lise. + +-- Maman!... mais je ne veux pas! C'est impossible, voyons, maman! On +ne se marie pas à mon âge! + +La surprise avait d'abord dominé chez elle, mais maintenant c'était la +terreur en comprenant que, réellement, cette chose inconcevable était +sérieuse. + +-- Mais si, Lise! Ne m'oblige pas à te répéter les mêmes choses, mon +enfant! Je suis si lasse! + +Lise se pencha un peu pour essayer de voir le visage de sa belle-mère. + +-- C'est vrai, vous semblez bien fatiguée, maman! Qu'avez-vous? + +-- Ce coeur, toujours, dit Mme de Subrans d'une voix un peu haletante. +Il me faudrait du calme... et ce n'est pas aujourd'hui que j'en +aurai... surtout si tu te montres récalcitrante, Lise. + +-- Maman, est-ce possible que vous vouliez cela? s'écria Lise avec +angoisse. Je ne connais pas ce prince Ormanoff... + +-- Mais moi, je le connais; je sais qu'il a rendu sa première femme +heureuse. Certes, il est d'apparence très froide, mais que signifie +cela? Les belles protestations, les douces paroles ne cachent souvent +que des pièges. De plus, vu ta jeunesse, il ne sera pas mauvais pour +toi d'avoir un mari sérieux, qui saura te diriger... Ne prends pas cet +air navré, Lise! Ne croirait-on pas que je te condamne au supplice? + +Lise tordit machinalement ses petites mains. + +-- Il me fait peur!... Et puis, jamais encore je n'avais pensé que je +puisse me marier. Cela me semblait si, si lointain! Je me considérais +toujours comme une enfant... Et, tout d'un coup, vous venez me dire +qu'il faut que je devienne la femme de cet étranger, qui m'emmènera où +il voudra, loin d'ici, loin de vous tous! Oh! maman! dites-lui non, ne +pensez plus à cela, je vous en prie! + +Mme de Subrans abaissa un peu ses paupières, comme si la vue du doux +regard implorant lui était insoutenable. + +-- Tu es folle, Lise! Certes, tu n'avais aucune raison jusqu'ici de +penser au mariage; mais, du moment où une occasion inespérée se +présente, il importe de ne pas la laisser échapper. + +-- Mais, maman, je sui sûre que le prince Ormanoff n'est pas catholique! + +-- Non, naturellement. Mais tu seras mariée d'abord selon le rite de ta +religion, ainsi qu'il est habituel pour les unions mixtes. + +-- Je ne puis épouser qu'un catholique! s'écria Lise avec un geste de +protestation. + +-- Que tu es ridiculement exagérée, ma pauvre enfant! Ta mère et moi +étions-nous catholiques? Cela a-t-il empêché que je vous laisse suivre +à tous trois la religion de votre père? + +-- Mais... lui... voudrait-il? murmura Lise. + +Les paupières de Catherine battirent un peu. + +-- C'est lui-même qui m'a dit que votre mariage serait béni à l'église +catholique, répondit-elle d'une voix sourde. Tu verras qu'il n'est pas +si terrible qu'il en a l'air. Avec de l'adresse, qui sait? tu en feras +peut-être ce que tu voudras, petite Lise! + +Elle essayait de sourire, mais si elle n'avait pas été placée à +contre-jour, la jeune fille aurait vu avec surprise quel douloureux +rictus tordait ses lèvres -- ses lèvres menteuses qui trompaient une +enfant innocente. + +Lise cacha son visage entre ses mains. + +-- Est-ce possible!... est-ce possible que, tout d'un coup, je doive me +décider!... Mais je puis réfléchir quelques jours, maman, demander +conseil? + +Le visage de Catherine se contracta. Demander conseil!... à son +confesseur, sans doute? Qui sait si ce prêtre ne viendrait pas se +mettre à la traverse! Il fallait, à tout prix, arracher à l'enfant une +promesse. + +-- Réfléchir! Lise, le prince veut une réponse ce soir. Comprends-tu, +il retrouve en toi sa première femme qu'il a beaucoup aimée, et depuis +qu'il t'a vue, il ne vit plus, dans la crainte d'un refus. Pense donc, +Lise, ce sera une charité de consoler ce veuf, de lui rappeler Olga... + +Les mots sortaient avec peine des lèvres desséchées. A bout de force, +Mme de Subrans laissa tomber sa tête sur le dossier du fauteuil. + +-- Maman, maman! dit Lise avec angoisse. + +Catherine était évanouie. La jeune fille appela Albéric, l'envoya +chercher le médecin, puis essaya de faire revenir à elle sa belle-mère. +Mais la syncope durait encore quand arriva le docteur Mourier. + +-- Est-elle donc plus malade, docteur? demanda Lise lorsque, Mme de +Subrans ayant repris ses sens, le médecin s'éloigna après avoir écrit +quelques prescriptions. + +-- Un peu plus, oui... Il faudrait lui éviter les grandes contrariétés, +les trop fortes émotions. A-t-elle eu quelque chose de ce genre +aujourd'hui? + +-- Oui, peut-être, murmura Lise en rougissant. + +-- C'est cela. Elle a besoin d'une grande tranquillité d'esprit, je ne +vous le cache pas, mademoiselle Lise. A ce prix, elle peut vivre des +années avec cette maladie. + +Lise, en revenant vers la chambre de sa belle-mère, se sentait toute +troublée. Etait-ce donc sa résistance à ce mariage qui avait occasionné +cette secousse dont, visiblement, le docteur se montrait inquiet? +Alors, si un malheur survenait, si Albéric et Anouchka devenaient +orphelins, ce serait elle, Lise, qui en serait la cause?... + +-- Que faire, mon Dieu?... que faire? murmura-t-elle éperdument. + +En l'entendant entrer, Madame de Subrans tourna vers elle son visage +défait. + +-- Tu vois, enfant, en quel état précaire est ma santé, dit-elle d'une +voix étouffée. Un jour ou l'autre, je puis m'en aller dans une crise, +dans une syncope. Tu resterais sans proche parenté... Tandis que, +mariée, tu n'aurais besoin de personne, et je partirais plus tranquille +pour toi... + +La main brûlante de Lise se posa sur celle de sa belle-mère, qui +tremblait convulsivement. + +-- Vraiment, si j'acceptais ce mariage, vous seriez satisfaite, maman? + +Un oui presque imperceptible passa entre les lèvres de Catherine. + +-- En ce cas, puisque vous pensez que c'est un bien pour moi, +j'épouserai le prince Ormanoff, dit Lise d'une vois un peu éteinte. + +En même temps elle se penchait, offrant son front aux lèvres de sa +belle-mère. + +Catherine eut un geste pour la repousser, mais, se raidissant, elle +donna un baiser à l'enfant qu'elle venait de sacrifier aux exigences +impitoyables de Serge Ormanoff. + +-- Va, Lise, dit-elle d'un ton affaibli. Laisse-moi, j'ai besoin de me +reposer. Et ce soir, j'écrirai un mot à Serge. + +Lise sortit du salon et, gravissant rapidement l'escalier, entra dans +sa chambre, une grande pièce simplement meublée qu'elle entretenait +elle-même avec beaucoup de soin. Elle se jeta à genoux devant son +crucifix et, prenant sa tête à deux mains, se mit à pleurer. + +-- Mon Dieu, mon Dieu, est-ce possible!... Je ne pourrai jamais! j'ai +trop peur!... Oh! Gabriel, priez pour moi! dites, cher Gabriel, priez +pour votre petite Lise! + + + +IV + + +La Providence a des voies impénétrables qui confondent les prévisions +de la sagesse humaine. Comme Lise, le lendemain matin, s'en allait au +presbytère pour parler au curé de Péroulac, elle apprit que le vieux +prêtre, frappé d'apoplexie cette nuit même, était à l'agonie. + +Ainsi, celui qui aurait pu éclairer la pauvre petite conscience +inexpérimentée manquait tout à coup. Lise n'avait même pas la ressource +d'aller prendre conseil près de Mme des Forcils. La mère de Gabriel se +trouvait pour un mois à Bordeaux, chez sa soeur malade. + +Lise attendit donc, avec une secrète terreur, la visite annoncée de +l'étranger qui allait devenir son fiancé. Elle essayait de se rassurer +en se disant que Mme de Subrans paraissait connaître Serge Ormanoff et +qu'elle ne l'engagerait pas à un mariage qui ne lui paraîtrait pas +présenter de suffisantes garanties. Elle avait une très grande +confiance en sa belle-mère, qu'elle savait très sérieuse et qui lui +avait toujours témoigné du dévouement et de la sollicitude. De plus, +Lise, petite âme humble, défiante d'elle-même et consciente de son +inexpérience, -- qui était réellement encore sur beaucoup de points +celle d'une enfant, par suite de l'existence retirée qu'elle menait et +de la méthode d'éducation aucunement moderne en usage à la Bardonnaye, +-- estimait que la docilité à un jugement plus mûr faisait partie de +ses devoirs. + +Elle n'avait donc aucune velléité de se révolter contre ce mariage +presque imposé par sa belle-mère. Pourtant quand, dans l'après-midi, +elle entendit l'automobile du prince Ormanoff s'arrêter devant la +maison, elle devint toute pâle et regarda d'un air éperdu Mme de +Subrans. + +Catherine détourna les yeux de ces merveilleuses prunelles si +éloquentes, semblables à celles de la gazelle du désert, lorsque, +traquée, elle implore le chasseur impitoyable. Elle avait la +physionomie d'une personne qui sort d'une grave maladie et, quand le +prince fut introduit, tout son corps eut un long frisson. + +-- Voilà votre fiancée, Serge, dit-elle d'un accent un peu rauque, en +désignant la jeune fille qui s'était avancée machinalement, mais +baissait les yeux pour retarder le moment où il faudrait rencontrer ce +regard qui lui avait causé une impression d'effroi. + +-- C'est fort bien, dit la voix brève de Serge. J'en suis heureux, +Lise... Mais levez donc les yeux, je vous prie. Olga me laissait +toujours lire jusqu'au fond de son regard, je désire que vous agissiez +de même. + +Elle obéit, et ses grands yeux timides et apeurés se posèrent sur la +froide physionomie de son fiancé. Pendant quelques secondes, il parut +contempler avec une sorte de satisfaction altière la délicate créature +tremblante devant lui. Puis l'étrange nuance verte de ses yeux changea, +se fit presque bleue, tandis que sa main se posait sur la sombre +chevelure de Lise, en un geste qui était peut-être une caresse, mais +qui avait beaucoup plus l'apparence d'une prise de possession. + +-- Vous n'êtes encore qu'une enfant, Lise. Vous serez, je l'espère, +très soumise et tout ira fort bien... Vous semblez souffrante, +Catherine? Ne vous croyez pas obligée de vous fatiguer à demeurer ici. +Je serais désolé de gêner qui que ce fût, pendant ce temps de +fiançailles que nous rendrons très bref, n'est-ce pas? + +Mme de Subrans ne protesta pas. De fait, elle n'en pouvait plus. Puis, +ne valait-il pas mieux laisser seuls les fiancés? Peut6être ainsi une +étincelle jaillirait-elle ente eux. + +Cependant, un tel événement ne semblait pas devoir se produire. Le +prince Ormanoff avait avancé à Lise un fauteuil et avait pris place +près d'elle. Avec sa haute taille, il semblait la dominer et l'écraser. +Posant sa longue main fine sur l'épaule de la jeune fille, il se mit à +l'interroger sur son existence, sur ses occupations, sur ses études. +Comme elle répondait d'une voix étranglée par l'émotion, il +l'interrompit... + +-- Avez-vous peur de moi, Lise? demanda-t-il d'un ton presque doux. + +Elle murmura en rougissant: + +-- Un peu, oui. Pardonnez-moi... + +-- Cela ne me déplaît pas, à condition que cette crainte ne vous +paralyse pas et ne vous enlève pas l'usage de la voix. J'ai l'intention +de vous rendre très heureuse, pourvu que vous soyez docile à la +direction que je vous donnerai. + +-- Je ferai ce que vous voudrez, dit-elle doucement. + +Elle se rappelait tout à coup les conseils de l'Apôtre sur la +soumission requise de l'épouse envers l'époux, et songeait qu'elle, si +jeune, avait plus que d'autres besoin de s'y conformer. + +Serge continua son interrogatoire. Il eut un hochement de tête +satisfait en apprenant qu'elle parlait couramment le russe et +l'allemand, mais fronça le sourcil au seul mot de latin. + +-- Vous me ferez le plaisir d'oublier cela, dit-il froidement. Rien ne +donne davantage à une femme un air de pédantisme, -- ce que je déteste +le plus au monde. Du reste, votre instruction me paraît en voie d'être +poussée trop loin. Heureusement, il est temps encore d'endiguer. + +-- Vous... vous ne me permettrez plus de travailler? balbutia-t-elle. + +-- Ah! certes non! Salir vos doigts à des écrivasseries inutiles à +votre sexe, fatiguer vos beaux yeux à des études ridicules! Ce n'est +pas moi qui autoriserai jamais cela, Lise! + +Des larmes qu'elle ne put retenir vinrent aux yeux de la jeune fille. + +Serge eut un mouvement d'irritation, et il parut à Lise que sa main +s'appesantissait lourdement sur son épaule. + +-- Ecoutez-moi, et que ceci soit dit une fois pour toutes: +accoutumez-vous à ne plus pleurer à propos de tout et de rien, comme le +font si volontiers les femmes, car rien n'est plus insupportable. + +Elle courba la tête et essaya de refouler ses larmes. Mais elles +augmentaient au contraire, et glissaient lentement sur ses joues et +jusque sur le corsage de voile blanc qu'elle avait revêtu aujourd'hui +en l'honneur de ses fiançailles. + +Une lueur d'émotion, presque imperceptible, parut un instant dans le +regard du prince. Il eut un mouvement pour se pencher vers Lise. Mais, +se ravisant, il s'enfonça dans son fauteuil en disant d'un ton calme: + +-- Quand vous serez plus raisonnable, nous causerons, petite fille trop +impressionnable. + +Il sortit de sa poche un étui d'or délicatement ciselé et, l'ouvrant, y +prit une cigarette. Bientôt une mince spirale de fumée s'éleva et une +odeur de fin tabac flotta dans la pièce. + +Du coin de l'oeil, Serge observait sa fiancée. Elle tenait toujours la +tête baissée, mais les pleurs séchaient sur ses joues un peu +empourprées. + +-- Lise! + +Elle leva ses yeux, encore embués de larmes, et regarda successivement, +d'un air interloqué, l'étui qui lui était présenté et le visage du +prince Ormanoff. + +-- Vous ne fumez pas? + +-- Oh! non! dit-elle d'un ton effaré. + +-- C'est cependant chose fréquente dans notre pays, et il faudra vous y +accoutumer, car il me plaît de voir parfois une cigarette entre de +jolies lèvres. + +Elle semblait si absolument abasourdie, et suffoquée même, qu'un léger +sourire vint aux lèvres de Serge. + +-- Cela paraît vous étonner prodigieusement, petite Lise? Il est vrai +que ma cousine Catherine ne fumait jamais, mais votre mère, en +revanche, était une fervente de la cigarette. + +Lise dit timidement: + +-- Vous avez beaucoup connu maman... prince? + +-- Appelez-moi Serge. Oui, je l'ai vue pendant plusieurs années, durant +mes séjours à Moscou et à Pétersbourg. J'étais très jeune, alors. Elle +vint aussi une année, à Kultow, avec sa cousine Catherine. Déjà elle +était fiancée au vicomte de Subrans... Donnez-moi votre main, Lise. +J'ai pu trouver à Périgueux une fort jolie bague, en attendant que je +vous en choisisse une autre à Paris. + +Il glissa au petit doigt frémissant le cercle d'or orné d'un rubis et +de brillants; puis, gardant sa main entre les siennes, et la caressant +comme celle d'un enfant bien sage, il se mit à lui décrire Cannes, les +fêtes qui s'y donnaient, les relations qui étaient les siennes -- le +tout avec la condescendance d'un homme sérieux qui veut bien s'occuper +à amuser une petite fille. + +Cette attitude ne varia aucunement par la suite. Lise était constamment +traitée en enfant. Parfois, sans motif apparent, il lui montrait une +froideur sévère, et la tremblante petite fiancée, tout éperdue, +cherchait en vain ce qu'elle avait pu dire ou faire contre son gré. +Déjà elle sentait s'appesantir sur elle une inflexible volonté. Serge +la considérait comme lui appartenant et parlait en maître. + +-- Lise, venez avec moi dans le jardin... Gardez votre coiffure +d'enfant, je préfère cela pour le moment... Je vous emmène en +automobile à Périgueux... + +Tout cela du ton péremptoire d'un homme accoutumé à voir tout plier +devant sa volonté. + +Mme de Subrans avait cependant essayé d'objecter que cette promenade à +deux n'était pas conforme aux usages français, mais il avait répondu +simplement par un ironique sourire, et, les deux jours suivants, avait +emmené Lise un peu plus loin encore. + +Catherine courbait la tête. Le prince Ormanoff lui avait trop bien fait +comprendre qu'elle, moins que tout autre, pouvait se targuer de droits +sur sa belle-fille. + +Un matin, en arrivant à la Bardonnaye, Serge trouva sa fiancée occupée +à repriser du linge. C'était une tâche qu'elle assumait souvent pour +aider sa belle-mère, et elle le faisait de grand coeur, car +l'empressement à soulager autrui ou à lui faire plaisir était un des +traits de sa belle petite nature. + +-- A quoi travaillez-vous là? dit sèchement de prince. Voulez-vous bien +me laisser cela! + +Et, prenant la serviette des mains de Lise tout abasourdie, il la jeta +au loin sur une chaise. + +-- Je ne veux pas que vous vous abîmiez les doigts à des horreurs +pareilles, ajouta-t-il. Seules, quelques broderies délicates seront +tolérées par moi. + +La pauvre Lise se trouvait complètement désemparée. Etait-ce donc +vraiment une existence oisive et inutile qui lui était préparée, à elle +si laborieuse, et qui aimait tant le travail sous toutes ses formes? +Seule, la musique semblait trouver grâce devant Serge Ormanoff, -- et +encore ne permettait-il pas une musique trop savante qui ne convenait +pas à une cervelle féminine, avait-il déclaré avec son habituelle +hauteur dédaigneuse. + +Six jours après les fiançailles, Mme de Subrans, Lise et le prince +partirent pour Paris. Serge avait décidé qu'il fallait y aller +commander le trousseau et les toilettes de la future princesse. +Catherine et sa belle-fille descendirent dans un hôtel de la rive +gauche, où, chaque jour, une des voitures du prince Ormanoff vint les +chercher pour les conduire dans les magasins les plus renommés. C'était +Serge lui-même qui choisissait les toilettes, chapeaux, fourrures. Il +lui imposait son goût -- qui était, du reste, très sûr, car il avait le +sens très vif de la beauté -- à la petite fiancée craintive, un peu +ahurie, elle qui n'avait jamais été plus loin que Périgueux, et +ignorait toutes les recherches du luxe et de la vanité qui s'étalaient +devant elle. Son avis n'était jamais demandé. Quand Serge avait décidé, +tout était dit, il ne restait qu'à s'incliner. + +Pourtant, un jour, Lise s'insurgea. Elle avait été avec sa belle-mère +essayer des toilettes de bal chez un des plus célèbres couturiers +parisiens. Mais, quand elle vit le décolletage assez prononcé qui avait +été fait, elle rougit et dit vivement: + +-- Jamais je ne porterai cela! Il faudra faire monter ce corsage plus +haut, madame. + +La première s'exclama: + +-- Mais ce n'est rien, cela, mademoiselle! C'est un décolletage modéré. +Vous avez des épaules délicieuses, bien qu'un peu frêles encore, il +faut les montrer, légèrement, tout au moins. + +-- Non, je ne le veux pas, dit Lise d'un ton ferme. Vous changerez ce +corsage, je vous prie. + +-- Mon enfant, n'exagère pas! murmura à son oreille Mme de Subrans pour +qui une semblable délicatesse d'âme demeurait incompréhensible, car, +jeune fille, elle avait été follement mondaine. Songe d'ailleurs que +Serge sera très mécontent. + +-- Je lui en parlerai moi-même. Mais jamais je ne porterai cela, dit +résolument Lise. + +Lui en parler! C'était facile à dire, mais autrement difficile à faire! +Pourtant, telle était l'énergie latente dans l'âme de Lise qu'elle +n'hésita pas, le soir de ce jour, à aborder la question à la fin du +dîner, pris dans le petit salon d'un restaurant à la mode où le prince +avait conduit sa fiancée et Mme de Subrans. + +Dès les premiers mots, Serge fronça les sourcils. + +-- Qu'est-ce que cela? Vous avez décidé ce changement de votre propre +autorité? + +-- Mais non, vous le voyez, Serge, puisque je vous en parle. + +Ses lèvres tremblaient un peu, et elle était délicieusement touchante +ainsi, avec ses beaux yeux craintifs, timidement levés vers lui. + +Les sourcils blonds se détendirent, Serge leva légèrement les épaules... + +-- Folle petite fille! Je veux bien être indulgent pour cette fois, +d'autant plus que vos femmes de chambre auront vite fait de remettre +les choses en état quand il le faudra... Mes compliments sur +l'éducation sérieuse que vous lui avez donnée, Catherine! ajouta-t-il +avec une imperceptible ironie, en se tournant vers sa cousine. + +Il traitait généralement Mme de Subrans en quantité négligeable, ne lui +témoignant qu'une stricte politesse et paraissant la considérer à peu +près uniquement comme le chaperon de Lise. Catherine, nature cependant +autoritaire, se soumettait passivement à toutes ses volontés, traînant +Lise de magasin en magasin, malgré son état de fatigue que l'air de +Paris augmentait encore, et suivant aveuglément ses instructions au +sujet des achats à faire pour la jeune fiancée. Serge, par le secret +qu'il détenait, la gardait complètement en sa puissance. + +Les deux femmes étaient exténuées lorsque, au bout de dix jours, elles +reprirent le chemin de Péroulac, sans que Lise, durant cette course +continuelle de fournisseur en fournisseur, eût pu voir de Paris ce +qu'elle désirait surtout connaître: les musées, les églises, les +monuments historiques et les environs, tels que Versailles et +Saint-Germain, dont les noms hantaient sa jeune intelligence où l'étude +de l'histoire se trouvait toute fraîche encore. + +Le prince Ormanoff était parti pour Pétersbourg, où l'appelaient +quelques affaires. Il ne reparut à la Bourdonnaye que trois jours avant +le mariage. Ce temps avait paru bien court à Lise, qui se sentait plus +légère et plus elle-même en sachant loin, très loin ce fiancé pour +lequel elle éprouvait une crainte insurmontable. Combien la date +redoutée approchait vite! + +-- Oh! maman, n'y a-t-il pas moyen de faire autrement? murmura-t-elle +en prenant congé de sa belle-mère, un soir où l'angoisse l'étreignait +plus fortement. + +Le visage blafard de Mme de Subrans se crispa un peu, tandis qu'elle +répondait: + +-- Mais non, Lise, il n'y a aucune raison pour cela. Voyons, Serge est +très bon pour toi. Sa nature est autoritaire, mais il t'aimera beaucoup +si tu es gentille et bien soumise, comme il convient à ton âge. + +-- J'ai peur de lui, soupira Lise. Quand je pense qu'il va m'emmener si +loin de vous! + +C'était une pensée qui la faisait frissonner, tandis qu'au matin du +jour redouté sa belle-mère, dont le visage était affreusement altéré, +l'aidait à revêtir la longue robe de soie souple garnie d'admirables +dentelles, exécutée d'après un dessin fait par le prince Ormanoff. Sur +les épaules de la tremblante petite mariée, Mme de Subrans jeta un +vêtement tout en renard blanc, d'un prix inestimable, que Serge avait +rapporté de Pétersbourg... Et, à la sortie de l'église, bien des +regards envieux couvrirent la jeune épousée ainsi royalement vêtue. +Mais d'autres personnes hochèrent la tête en regardant la physionomie +altière et fermée du prince Serge, et le beau visage de Lise, si pâle +et si doux. + +-- C'est un mariage magnifique... mais sera-t-elle heureuse? +songeait-on. + +Et Mme des Forcils, revenue pour assister au mariage de sa petite amie, +pleura et pria de toute son âme pendant la cérémonie; car, en +rencontrant tout à l'heure au passage les beaux yeux qu'elle +connaissait si bien, elle y avait lu une souffrance profonde et une +douloureuse anxiété. + + + +V + + +Une neige légère était tombée le matin et poudrait encore les arbres +dépouillés du cimetière, les allées étroites, les tombes qui semblaient +ainsi toutes parées, comme pour accueillir la nouvelle mariée qui +venait d'ouvrir la vieille grille rouillée. + +Après la seconde bénédiction nuptiale donnée par un pope dans le salon +de Mme de Subrans, Lise, sur l'ordre du prince Ormanoff, était montée +afin d'échanger sa robe blanche contre un costume de voyage. Et tandis +qu'elle s'habillait en refoulant ses larmes, il lui était venu +l'irrésistible désir d'aller prier encore une fois sur la tombe de +Gabriel. + +Le prince avait dit qu'ils ne partiraient que dans une heure. Elle +avait le temps de courir jusqu'au cimetière et de revenir bien vite, +avant qu'il s'en aperçût. + +Maintenant, agenouillée, la tête entre ses mains, elle évoquait devant +cette tombe l'angélique visage de Gabriel, et ses yeux graves et +profonds qui avaient conquis à Dieu l'âme de la petite Lise. Que +n'était-il là aujourd'hui pour encourager sa pauvre petite amie! Oh! si +elle avait pu entendre sa chère voix, avant de s'en aller avec cet +étranger, énigme vivante devant laquelle s'effarait son jeune coeur! + +Elle étendit la main et cueillit un des chrysanthèmes blancs qui +demeuraient encore fleuris, grâce au soin qu'en prenait la vieille +servante de Mme des Forcils, tombée à peu près en enfance depuis la +mort de Gabriel, "son petiot chéri". + +-- Je la garderai en souvenir de vous, mon ami Gabriel! murmura Lise en +posant ses lèvres sur la fleur. Et vous qui êtes un saint, vous prierez +pour votre pauvre Lise, vous la protégerez... Oh! mon Dieu, soyez ma +force! Voyez comme je suis petite et faible... + +Elle était si absorbée qu'un bruit de pas, d'ailleurs assourdi par la +neige, ne lui avait pas fait lever les yeux, jusqu'à ce que l'arrivant +se trouvât à quelques pas d'elle. Alors elle eut une exclamation +étouffée en reconnaissant le prince Ormanoff. + +-- Que faites-vous ici? + +La voix était dure, les yeux que rencontra le regard éperdu de Lise +parurent à la jeune femme presque noirs. + +-- Je suis venue prier une dernière fois sur la tombe d'un ami, +répondit-elle d'une voix un peu éteinte. + +-- Un ami? comment cela? Expliquez-vous. + +Elle dit alors comment elle était entrée en relations avec Mme des +Forcils et son fils, comment Gabriel et elle avaient sympathisé +aussitôt, et quel chagrin lui avait causé sa mort. Elle tremblait, +beaucoup moins à cause de la bise froide que du saisissement dû à +l'apparition inopinée de son mari, et, oubliant de se relever, elle +semblait agenouillée devant lui comme une pauvre petite agnelle devant +quelque fauve sans pitié. + +Il l'écoutait, impassible, et, quand elle eut fini, il dit seulement, +d'un ton net et glacé: + +-- Il faudra oublier tout cela, Lise. + +Un effarement passa dans le regard de la jeune femme. + +-- Oublier Gabriel! Oh! Serge! + +-- Il le faudra. Toute trace de votre existence antérieure doit +disparaître de votre mémoire, car j'ai droit à toutes vos pensées, et +j'entends les posséder toutes. Vous ne devez plus avoir qu'un but dans +l'existence: c'est de m'obéir et de me plaire. Maintenant, levez-vous +et suivez-moi. + +Sa main ferme et pourtant étrangement souple se posa sur celle de Lise +et la détacha sans violence de la grille à laquelle elle se crispait. +La jeune femme se releva machinalement. Le regard aigu du prince se +posa sur son autre main, fermée comme si elle retenait quelque chose. + +-- Qu'avez-vous là, Lise? + +-- Une fleur, murmura-t-elle. + +-- Quelle fleur? + +Du geste, elle désigna les chrysanthèmes. + +-- Vous l'avez cueillie ici, vous l'emportiez comme souvenir? + +Elle inclina affirmativement la tête. Sa gorge était tellement serrée +qu'il lui semblait impossible de prononcer un mot. + +-- Donnez-moi cela! + +Elle leva un regard d'angoisse sur le hautain visage de Serge. + +-- Pourquoi? balbutia-t-elle. + +-- Parce que je le veux. Donnez! + +Mais elle serra plus fort la fleur entre ses doigts tremblants, et, +instinctivement, essaya de reculer comme pour échapper à Serge. + +Hélas! une poigne vigoureuse tenait sa frêle petite main! Qu'elle était +peu de chose près de cet homme dans tout l'épanouissement de sa +triomphante force masculine! + +-- Donnez, Lise! répéta-t-il. + +Sa voix était froide, très calme, mais Lise frissonna sous le regard +dur et troublant qui s'attachait sur elle. + +La main de la jeune femme s'entr'ouvrit, laissant voir la fleur +blanche. Mais elle ne la tendit pas à Serge. Ce fut lui qui la prit +entre ses doigts gantés. Il la jeta à terre et appuya son talon dessus. + +-- Voilà ce que je fais des "fleurs du souvenir". Quand à une pareille +résistance à ma volonté, je me dispense de la qualifier. Mais je vous +engage à ne plus recommencer une scène de ce genre. + +Il lui prit le bras, et, le serrant sous le sien, emmena la jeune femme +vers la porte du cimetière. + +Elle se laissait faire, incapable de résister. Mais son pauvre coeur +bondissait de douleur et d'effroi, et des larmes s'amoncelaient sous +ses paupières frémissantes. + +Devant la porte attendait la superbe automobile du prince Ormanoff. +Serge y fit monter sa femme, et s'assit près d'elle en jetant cet ordre +au chauffeur: + +-- A toute vitesse! + +Presque sans bruit, l'automobile s'éloigna, et, à peine hors du +village, prit une allure folle. + +Lise, d'abord, n'y fit pas attention. Elle concentrait sa pensée sur +cette pauvre fleur, qui gisait là-bas sur le sol neigeux, piétinée, +méconnaissable, -- la fleur de Gabriel, blanche et pure comme lui. + +Et les larmes brûlantes glissaient, une à une, sur son visage pâle et +désolé, sans qu'elle songeât à la défense qui lui avait été intimée +naguère, sans qu'elle remarquât le regard d'impatience irritée qui se +posait sur elle. + +Mais tout à coup, elle sursauta, et ses yeux stupéfaits allèrent du +paysage fuyant, inconnu d'elle, aux objets qu'elle remarquait seulement +maintenant, posés sur la banquette de devant: la magnifique pelisse de +zibeline que le prince avait voulu qu'elle emportât pour le voyage, et +le sac -- une merveille d'élégance raffinée -- qu'il lui avait rapporté +de Russie. Elle avait laissé ces deux objets dans sa chambre, comptant +les prendre au retour du cimetière. Qui donc avait eu l'idée de les +descendre et de les mettre dans la voiture sans l'attendre? Le sac +n'était même pas fermé... + +Elle leva vers son mari ses yeux encore gros de larmes, en murmurant +timidement: + +-- Est-ce que... nous ne retournons pas tout de suite à la Bardonnaye, +Serge? + +-- Ni tout de suite, ni plus tard, dit-il d'un ton sec. + +Elle se redressa brusquement. + +-- Vous ne voulez pas dire que... que je vais partir sans les revoir, +sans les embrasser? balbutia-t-elle. + +-- Parfaitement, c'est cela même. Ces adieux étaient inutiles et +j'aurais encore eu à supporter la vue de ces larmes que vous fait +verser une sensibilité réellement à fleur de peau. Vous pourrez écrire +un mot à Mme de Subrans, une fois à Cannes, je vous y autorise. + +Lise jeta un regard désespéré vers le paysage qui passait avec une +vitesse vertigineuse. + +-- Mais ce n'est pas possible! Je ne peux pas m'en aller comme cela! +dit-elle d'une voix étranglée. Je vous en prie, Serge, revenons!... Je +ne serai pas longue, le temps seulement de les embrasser, de leur +dire... + +Il détourna les yeux des belles prunelles implorantes, et un pli de +colère vint barrer son front. + +-- Taisez-vous, Lise, cessez ces supplications ridicules! Il me plaît +d'agir ainsi, vous n'avez qu'à vous soumettre, -- d'autant mieux que +vous avez à vous faire pardonner votre révolte de tout à l'heure, pour +laquelle il n'est pas mauvais que vous ayez une punition. + +Les petites mains jointes retombèrent, les paupières s'abaissèrent sur +les yeux noirs qui se remplissaient de nouveau de larmes. Lise +s'enfonça davantage dans son coin, en appuyant sur ses mains +tremblantes son visage glacé par l'émotion douloureuse. Elle savait +maintenant qu'en cet époux qui avait ce matin, par la voix du prêtre, +promis amour et protection à Lise de Subrans, elle ne trouverait qu'un +maître despotique et impitoyable. + +Son coeur battait à coups précipités, et à grand'peine, elle étouffait +les sanglots qui l'étranglaient. Une vague de souffrance désespérée +montait en elle... Oh! si cette automobile, dans sa course effrénée, +pouvait se briser, et qu'elle, Lise, fût réduite en miettes! Là-haut, +elle retrouverait Gabriel, elle serait loin de cet homme effrayant, qui +lui interdisait jusqu'aux larmes! + +Quelle allait donc être sa vie? Que deviendrait-elle s'il lui fallait +trembler ainsi constamment devant lui? + +Une prière éperdue montait à ses lèvres, vers le Dieu que Gabriel lui +avait appris à connaître. Jamais, mieux qu'en cet instant, elle n'avait +eu une telle conscience de sa propre faiblesse, en même temps que de la +force toute-puissante qui, du haut du ciel, veillait sur elle et +s'insufflait en sa jeune âme chancelante sous la douleur. + +Peu à peu, la fatigue, la vue fuyante du paysage d'hiver, la tiédeur +qui régnait dans la voiture, le subtil parfum d'Orient que le prince +Ormanoff affectionnait, provoquaient chez la jeune femme une torpeur +qui finit par se changer en sommeil. Serge, lui aussi, fermait les +yeux. Mais il ne dormait pas, car sa main dégantée caressait +fréquemment sa barbe blonde, en un geste qui lui était habituel dans +ses moments de contrariété. + +Un cahot rejeta tout à coup Lise contre son mari. Serge abaissa les +yeux vers la tête délicate qui reposait maintenant contre son épaule. +Lise ne s'était pas réveillée. Sur son visage se voyaient encore des +traces de larmes. Mais elle était de ces femmes que les larmes +n'enlaidissent pas, qu'elles ne rendent que plus touchantes. Un peu de +fièvre empourprait ses joues, sur lesquelles ses longs cils sombres +jetaient une ombre douce. Sa petite bouche gardait jusque dans le +sommeil une contraction douloureuse, et un tout petit pli de souffrance +se voyait sur son front blanc. + +Pendant quelques secondes, Serge la contempla. Il se pencha tout à coup +et ses lèvres effleurèrent les paupières closes. Mais il se redressa +brusquement, le visage plus dur, le front contracté. Il prit à deux +mains l'exquise petite tête, et doucement, en un mouvement presque +imperceptible, il la reposa sur les coussins de la voiture, sans que la +jeune femme se réveillât. + +Alors, se détournant, il s'appuya à l'accoudoir de velours, en fixant +vaguement sur le paysage neigeux son regard sombre et soucieux. + + + +VI + + +Sans une panne, sans un arrêt autre que celui nécessité par le dîner, +vers sept heures, l'automobile du prince Ormanoff arrivait à la gare de +Lyon un quart d'heure avant le départ du rapide qui devait emmener à +Cannes les nouveaux époux. + +Cette allure folle avait brisé et ahuri Lise, et ce fut presque comme +une inconsciente qu'elle descendit de voiture et suivit son mari +jusqu'au train, où les attendaient Vassili, le valet de chambre favori +du prince, et Dâcha, la première femme de chambre de la défunte +princesse Olga, qui passait maintenant au service de Lise. + +Vaguement, la jeune princesse distingua une femme d'une cinquantaine +d'années, maigre, au visage ridé, qui s'inclinait profondément pour lui +baiser la main. Elle se laissa conduire au sleeping-car, déshabiller et +coucher; elle répondit machinalement aux offres de service de Dâcha: +"Merci, je n'ai plus besoin de rien, je voudrais essayer de dormir..." +Mais quand elle fut seule, le sommeil ne vint pas et elle passa une +nuit fiévreuse, pleine d'angoisse, en se remémorant les incidents de la +journée écoulée, l'attitude glaciale dont ne s'était pas départi le +prince durant le reste du voyage, -- il l'avait traitée visiblement +comme un enfant en pénitence, -- et surtout cette scène du cimetière, +si cruelle! Oh! quel homme était-il donc, celui qui lui ordonnait +d'oublier les morts et l'enlevait aux vivants sans lui permettre un +adieu! + +Elle était si défaite le matin, que Dâcha lui demanda avec inquiétude +si elle était malade... Et cette même question sortit des lèvres de +Serge, lorsque, une fois coiffée et habillée, elle le rejoignit dans le +wagon-salon, où Vassili avait préparé le thé. + +-- Très fatiguée, seulement, Serge. Je n'ai pas dormi une minute cette +nuit. + +Elle lui tendait la main, d'un joli geste timide et hésitant qu'il prit +peut-être pour un geste de soumission, car sa physionomie si froide +s'adoucit légèrement. + +-- A qui la faute, méchante enfant! Pourquoi n'avoir pas été plus +raisonnable hier et m'avoir obligé à la sévérité? Je pardonne +aujourd'hui, mais n'oubliez pas cette leçon, Lise. + +Il la baisa au front et la fit asseoir près de lui, tandis que Vassili +servait le thé. Pendant le reste du voyage, il reprit l'attitude de +condescendance à la fois dédaigneuse et légèrement caressante qu'il +avait eue en général au cours de ses fiançailles. Hier, Lise était +l'enfant insoumise que l'on punit, aujourd'hui c'était l'enfant sage et +repentante, envers laquelle un maître magnanime voulait bien montrer +quelque indulgence. + +Mais, tout en forçant ses lèvres au sourire, Lise demeurait au fond du +coeur mortellement triste, et cette impression ne fut pas modifiée par +le soleil radieux, par la vue de la végétation méridionale, par la +traversée des luxueux quartiers de Cannes dans la voiture qui attendait +le prince et sa femme à la gare. + +Cependant une exclamation admirative lui échappa à l'apparition de la +merveille qu'était la villa Ormanoff. + +-- Ma demeure vous plaît, petite Lise? demanda Serge dont +l'indéfinissable regard revenait sans cesse vers elle. + +-- Oh! beaucoup! que c'est beau!... Je n'aurais jamais pensé qu'il +existât quelque chose de semblable! + +-- Vous êtes destinée à en être le plus charmant ornement, Lise. + +Etait-ce un compliment? Rien, dans le ton froid ni dans la physionomie +du prince, ne pouvait le lui faire croire. Il semblait plutôt lui +tracer en quelques mots un programme. + +La voiture s'arrêtait devant le double perron de marbre blanc, au pied +duquel était rangée la domesticité, en très grande partie russe. Serge +aida à descendre la jeune femme, qui jetait un regard effaré sur tous +ces gens respectueusement courbés. Lui faudrait-il donc, en tant que +maîtresse de maison, commander à tout ce monde? + +Brièvement, Serge lui nomma l'intendant, la femme de charge, le +majordome, les principaux de ces serviteurs dont le maître lui-même ne +connaissait pas au juste le nombre, qui le suivaient dans tous ses +déplacements et s'augmentaient encore d'autres unités durant ses +séjours en Ukraine, par suite de l'éloignement du domaine et de +l'immensité du château qui exigeait un personnel énorme. + +Cette formalité accomplie, le prince et Lise pénétrèrent dans le +vestibule dont les délicates colonnes de marbre blanc disparaissaient +presque sous les fleurs, et de là dans un salon où se tenaient trois +personnes: une jeune femme et deux garçonnets de dix à douze ans. + +Serge avait parlé comme d'une chose sans importance de la présence chez +lui de sa soeur et de ses neveux. Il n'avait jamais été question que +Mme de Rühlberg vînt assister à son mariage. Son frère semblait la +considérer en quantité très négligeable, et Lise savait par sa +belle-mère qu'elle était insignifiante, très apathique et d'assez +faible santé. + +Tout cela en effet se lisait sur la physionomie de la belle femme +blonde, un peu forte, au teint trop blanc et aux yeux bleus hésitants +et sans expression, que Serge présenta en ces termes: + +-- M a soeur, Lydie Vladimirowna, baronne de Rühlberg. + +Lydie offrit à sa belle-soeur une main garnie de bagues étincelantes, +en prononçant, d'une voix lente, quelques paroles de bienvenue, très +banales, auxquelles Lise, malgré son émotion, n'eut pas de peine à +répondre. Puis les deux enfants baisèrent la main de leur oncle et de +leur nouvelle tante. L'aîné, un gros garçon blond et flegmatique, +ressemblait à sa mère. Mais le petit Sacha était un joli enfant brun, +frêle et un peu pâle, aux yeux gris intelligents et vifs, qui se +fixèrent avec une naïve admiration sur la jeune princesse. + +-- Venez vous reposer maintenant, Lise, dit le prince Ormanoff. + +Comme elle se détournait pour obéir à cette invitation, elle se trouva +en face d'une personne qui venait d'apparaître silencieusement, +glissant sur l'épais tapis d'Orient. C'était une femme d'environ +vingt-cinq ans, petite, maigre, légèrement contrefaite et vêtue d'une +robe de soie noire toute unie. Une volumineuse chevelure d'un blond de +lin, très souple et très soyeuse, couvrait sa tête, fort petite, et +semblait l'obliger à la tenir penchée de côté. Le teint était blanc, +couverte de taches de rousseur, les traits fins, bien formés, sauf le +nez, trop mince. De longs cils blond-pâle se soulevèrent et Lise +entrevit d'étranges prunelles jaunes, qui lui causèrent la plus +désagréable impression. + +-- Ah! c'est vous, Varvara! dit la voix brève de Serge... Lise, Varvara +Petrowna Dougloff, ma cousine. + +Lise lui tendit sa main, dans laquelle Varvara mit ses longs doigts aux +ongles aigus, dont la vue rappela involontairement à la jeune femme les +griffes d'un loup capturé un des hivers précédents aux environs de +Péroulac. Elle remarqua en outre que Mlle Dougloff avait une attitude +très humble, qu'elle tenait les yeux modestement baissés et qu'elle +s'écarta aussitôt comme une ombre discrète, sans que son cousin parût +songer à lui adresser un mot de plus. + +Dâcha et Sonia, la seconde femme de chambre, attendaient leur jeune +maîtresse dans l'appartement qui avait été celui de la première femme. +Tentures et mobilier avaient été changés, mais ils étaient absolument +semblables aux précédents. Le prince Ormanoff voulait sans doute que +tout lui rappelât la défunte, autour de cette jeune femme qui était le +vivant portrait d'Olga. + +-- Reposez-vous, Lise, tâchez de dormir, dit-il en prenant congé +d'elle. Nous dînons à huit heures. En vous éveillant à sept, il vous +restera un temps suffisant pour vous habiller. + +Quand les caméristes l'eurent revêtue d'une robe d'intérieur, Lise +s'étendit sur une chaise longue, dans le salon qui précédait sa chambre +et qui était, comme celle-ci, une merveille du luxe le plus délicat. +Pourtant, combien cette atmosphère raffinée semblait lourde à la jeune +femme! Les chaînes d'or sont toujours des chaînes, et, déjà, elle +sentait qu'elles l'enserraient impitoyablement. + +Sa fatigue était telle qu'elle s'endormit presque aussitôt. Ce sommeil +durait encore à sept heures, lorsque Dâcha entr'ouvrit doucement la +porte pour informer sa jeune maîtresse qu'il était temps de songer à sa +toilette. + +-- Pauvre petite princesse, elle repose encore! murmura-t-elle en +s'adressant à Sonia qui se tenait derrière elle. Cela me fait de la +peine de la réveiller. Elle était si fatiguée et si triste!... Tiens, +regarde donc, Sonia, comme elle est jolie en dormant! Quel coeur +faut-il avoir pour tourmenter une mignonne colombe comme cela? + +Dâcha avait prononcé ces derniers mots dans un chuchotement, mais Sonia +laissa échapper un geste d'effroi et un "chut" terrifié, en jetant un +coup d'oeil autour d'elle. + +-- Marraine, soyez prudente! Si on vous entendait!... + +Elle avança un peu la tête, et regarda à son tour la dormeuse. Lise +reposait dans une attitude charmante, en appuyant sa tête sur le +délicat petit bras blanc qui ressortait de la large manche de précieuse +dentelle. Ses cheveux sombres tombaient en deux longues nattes sur la +robe flottante, en soyeuse étoffe blanche, que couvraient presque des +flots de dentelle. Sa physionomie fatiguée s'était détendue sous +l'empire du repos, un peu de rose montait à son teint satiné, d'une +blancheur nacrée. Peut-être faisait-elle en ce moment quelque doux +rêve, car ses petites lèvres s'entr'ouvraient légèrement, comme pour un +sourire. + +-- Elle est plus belle encore que la princesse Olga! chuchota Sonia +d'un ton admiratif. + +-- C'est vrai. Mais elle souffrira davantage, dit Dâcha en hochant la +tête. + +-- Pourquoi, marraine? + +-- Parce qu'elle doit avoir plus d'âme. On voit cela dans ses yeux... +Non, Sonia, je n'ai pas le courage de la réveiller maintenant! Si elle +fait un joli rêve, mieux vaut qu'elle le continue un peu, pauvre +mignonne princesse. A sept heures et demie, nous aurons encore le temps +de l'habiller, en nous dépêchant beaucoup. + +Les deux femmes de chambre avaient disparu depuis un long moment, +lorsqu'une porte s'ouvrit sans bruit, laissant apparaître le prince +Ormanoff. Il était en tenue du soir, comme toujours pour le dîner, même +en famille. Il s'arrêta à quelques pas de la chaise longue et, +longuement, contempla Lise. + +Il passa tout à coup la main sur son front et, tournant le dos, se mit +à arpenter lentement le salon. Sur le tapis, son pas s'amortissait. De +temps à autre, il jetait un coup d'oeil sur la dormeuse, et ses +sourcils avaient un froncement d'impatience. Il s'arrêta enfin dans une +embrasure de fenêtre et se mit battre une marche légère sur la vitre, +en pétrissant de son talon le tapis -- signe de forte irritation. + +Dâcha entra pour voir si la jeune femme était enfin éveillée. Mais elle +s'éloigna aussitôt sur un geste impératif du prince. + +-- Son Altesse n'a tout de même pas osé la réveiller! murmura-t-elle à +l'oreille de Sonia. Elle dort comme une petite bienheureuse! Et lui +attend... Il attend! Seigneur! il saura bien lui faire payer cette +patience-là, qui est trop étonnante chez lui pour ne pas cacher quelque +chose! + +Huit heures sonnèrent, et Lise dormait toujours. Sous le talon de +Serge, un grand creux s'était formé dans la laine blanche du tapis semé +de fleurs rosées. + +-- C'est ridicule! murmura-t-il tout à coup. + +D'un pas résolu, il s'avança vers la chaise longue. Sa main se posa sur +l'épaule de la jeune femme... + +-- Lise! appela-t-il. + +Un sursaut la secoua. Ses paupières se soulevèrent et ses grands yeux +apparurent, un peu vagues d'abord, puis effrayés en reconnaissant celui +qui était là. + +-- Vous oubliez l'heure, dit froidement Serge. + +Elle se redressa vivement sur la chaise longue. + +-- C'est vrai?... Est-il très tard? + +-- Huit heures viennent de sonner. + +-- Huit heures! dit-elle d'un ton d'effroi. Pourquoi ne m'a-t-on pas +réveillée? Pardonnez-moi, Serge, mais... + +-- Laissons cela et allez vite vous faire habiller. Pour ce premier +jour j'accepte d'attendre. Mais ce n'est pas mon habitude, Lise. + +Les femmes de chambre firent des prodiges de célérité et bientôt la +jeune femme vint rejoindre son mari. Dans cette toilette du soir, d'un +blanc crémeux, Lise, avec son visage reposé par le sommeil, était +idéalement belle. + +Serge l'enveloppa d'un long regard, et un sourire vint à ses lèvres en +rencontrant les yeux, un peu inquiets, qui se levaient vers lui. Il +prit la petite main tremblante et la posa sur son bras. + +-- C'est très bien ainsi, Lise. Je ferai de vous la plus charmante des +princesses et la plus parfaite des épouses. + +Pendant le dîner, servi avec tous les raffinements imaginables, la +conversation fut languissante. Le prince parlait peu, sa soeur +également. Quant à Varvara, elle n'ouvrait pas la bouche et personne ne +paraissait songer à lui adresser la parole. Toujours vêtue de la même +robe noire montante, qui formait un sombre contraste avec les toilettes +du soir que portaient Lise et Mme de Rühlberg, elle semblait un +personnage très terne et gardait une attitude tout à fait effacée. Une +fois seulement, Lise rencontra son regard, et ces yeux bizarres lui +firent une impression si singulière qu'elle vit avec plaisir les +longues paupières de Varvara demeurer retombantes tout le reste de la +soirée. + + + +VII + + +L'air léger, tiède, parfumé, venait caresser le visage rosé de Lise, +assise près de son mari dans la voiture qui les emportait vers +l'église. La veille, comme elle s'apprêtait à s'informer près de Serge +de l'heure à laquelle elle pourrait remplir son devoir dominical, +lui-même avait pris les devants en la prévenant qu'elle eût à se tenir +prête pour venir avec lui à la messe. + +Il lui avait paru étonnant qu'un homme comme lui se donnât la peine +d'accompagner à un office d'une religion autre que la sienne la jeune +femme qu'il traitait si visiblement en créature inférieure. Mais elle +en avait éprouvé une joie réelle, de même que de le voir pour elle un +peu moins raide, presque aimable par instants, durant cette première +journée à la villa Ormanoff. Il lui avait fait faire en voiture une +longue promenade à travers Cannes, en s'arrêtant chez un joaillier où +il avait choisi, sans consulter le goût de Lise, un bracelet qu'il +avait attaché lui-même au poignet de la jeune femme. C'était une souple +et large chaîne d'or ornée de diamants et d'admirables rubis. Ce bijou +superbe semblait lourd sur le délicat poignet, et Lise, à qui il ne +plaisait pas, l'avait mis ce matin à contrecoeur, dans la crainte +seulement de froisser son mari si elle s'en abstenait. + +De même qu'à l'arrivée à la gare, de même qu'au cours de la promenade +de la veille, on regardait beaucoup Lise des voitures que croisait +celle du prince Ormanoff. L'admiration se lisait sur tous les visages. +Et une lueur d'orgueilleuse satisfaction venait éclairer la froide +physionomie de Serge, qui jetait de temps à autre un coup d'oeil +indéfinissable sur la délicieuse créature assise à ses côtés. + +La voiture s'arrêta devant l'église toute blanche qui s'élevait au +milieu de la verdure d'un jardin. Lise remarqua avec surprise les deux +clochers surmontés de bulbes et les nombreuses croix grecques qui se +répétaient partout. Comme cette église était différente de celles +qu'elle avait vues jusqu'ici! + +De luxueux équipages s'arrêtaient, des hommes de haute mine, des femmes +au type slave, richement vêtues, en descendaient. Comme eux, Serge et +Lise pénétrèrent dans une nef éclairée par le jour tombant d'une +coupole. L'oeil de Lise fut tout d'abord attiré vers le fond par de +grandes portes en bois précieux et des rideaux cramoisis. Puis ils +distinguèrent, sur les murs blancs, d'immenses images d'or et d'argent. + +Que cette église était singulière!... Et comme l'attitude des fidèles +différait de celle à laquelle était accoutumée Lise! Ils n'avaient pas +de livres et de plaçaient au hasard, sans s'agenouiller ni s'asseoir. +Sans cesse, ils faisaient d'amples signes de croix, mais au vif +étonnement de Lise, ils touchaient l'épaule droite avant la gauche. Il +y en avait qui se prosternaient et frappaient de leur front le tapis +épais qui couvrait le sol, puis ils recommençaient à se signer en +tournant la tête vers les images rutilantes. + +Dans un banc placé à droite du sanctuaire, plusieurs personnes +apparurent -- de hauts personnages sans doute, car une porte spéciale +leur avait livré passage. + +Des chants commençaient, très graves, en langue russe, les portes du +sanctuaire glissèrent sans bruit. Un prêtre apparut -- un prêtre âgé, à +la longue barbe blanche, qui parut à Lise très différent de tous ceux +qu'elle avait vus jusqu'ici, par le type de physionomie et par la forme +de ses vêtements sacerdotaux éblouissants d'or. + +Et bien plus étrange encore était sa façon d'officier. Lise ne s'y +reconnaissait plus du tout. Puis, comme les chantres, ce prêtre +employait la langue russe. + +Elle leva vers son mari un regard interrogateur et stupéfait. Serge, +debout, croisait les bras sur sa poitrine. Lui ne faisait pas de signes +de croix, et il avait l'attitude hautaine et indifférente d'un homme +qui accomplit une indispensable formalité de son rang. + +Il ne parut pas voir le regard de lise. Et la jeune femme, un peu +ahurie, continua à suivre des yeux ces rites inconnus. Elle sentait une +vague angoisse l'envahir, à tel point qu'elle était incapable +d'apprécier la beauté des chants, d'une simplicité mélancolique et +grandiose, à travers laquelle passaient tout à coup des sonorités +sauvages. + +Un singulier énervement la prenait, il lui venait une hâte fébrile de +quitter cette église, de savoir... Quoi?... + +L'office se terminait. Le prince Ormanoff et sa femme sortirent un peu +avant les autres fidèles. Ils montèrent dans la voiture, qui les emmena +le long du boulevard Alexandre-III. + +Lise leva les yeux vers son mari, qui s'accoudait nonchalamment aux +soyeux coussins dont le vert doux s'harmonisait si bien avec le teint +délicat, les cheveux noirs et la robe beige de la jeune princesse. + +-- Cette église... c'est une église catholique? demanda-t-elle d'une +voix un peu étouffée par la sourde inquiétude qui la serrait au coeur. + +-- Une église catholique? Mais vous avez bien dû voir que non. C'est +"notre" église, l'église orthodoxe russe. + +Les yeux de la jeune femme se dilatèrent soudainement, une pâleur +intense couvrit son beau visage... + +-- Notre église! Mais je suis catholique! + +-- Vous l'étiez, voulez-vous dire. Maintenant, il convient que vous +n'ayez d'autre religion que celle de votre mari... Mme de Subrans ne +vous avait donc pas fait part de ma volonté à ce sujet? + +-- Elle m'avait laissé entendre, au contraire, que je serais libre de +pratiquer ma religion, dit Lise d'une voix éteinte. + +Serge eut un méprisant plissement de lèvres. + +-- C'est un tort. Il était inutile de vous tromper ainsi. Pour ma part, +je ne vous en ai jamais parlé, d'abord parce que je croyais que +Catherine s'en était chargée, et ensuite parce que je considère la +chose comme de peu d'importance. Une certaine religiosité ne dépare pas +une femme, lui est même assez utile au point de vue moral, mais elle +existe aussi bien dans notre religion que dans le catholicisme. Il +faudra vous habituer désormais à prier selon nos rites, Lise. + +Il parut à la jeune femme que tout tournait autour d'elle. Pendant +quelques secondes, elle demeura sans voix, crispant machinalement ses +doigts gantés de blanc sur le manche de son ombrelle. + +-- Il n'est pas possible que vous me demandiez cela? murmura-t-elle +enfin d'un ton d'angoisse. On ne change pas ainsi de religion. La +mienne renferme toute la vérité, j'y tiens plus qu'à tout au monde... + +Une lueur passa dans les yeux de Serge; sa main, un peu dure, se posa +sur le poignet de Lise... + +-- Plus qu'à tout au monde? Sachez, Lise, que vous ne devez tenir à +rien, sinon à me contenter, en tout et toujours... Mais ce n'est pas le +moment d'une conversation de ce genre... ajouta-t-il d'un ton impératif +en désignant les voitures et les piétons qui les croisaient. + +Ils demeurèrent silencieux jusqu'à la villa. Dans l'âme de Lise +s'agitait une anxiété atroce. Serge allait certainement lui demander +raison de sa résistance, et elle s'apprêtait à lutter avec énergie, si +elle ne pouvait le convaincre autrement. + +Mais le prince paraissait avoir complètement oublié l'incident. Il se +montra seulement, pendant les jours qui suivirent, un peu plus despote +encore que de coutume, -- sans doute pour bien pénétrer sa jeune femme +de l'inutilité d'une révolte. Même lorsqu'elle était hors de sa +présence, Lise sentait peser lourdement sur elle cette volonté +tyrannique, qui s'exerçait sur les plus petits détails. La chaîne d'or +que Serge lui avait attachée au poignet était vraiment symbolique: la +princesse Ormanoff était une esclave, et le maître revendiquait jusqu'à +la domination de sa conscience et de toute son âme. + +Elle savait aussi maintenant quel rôle lui était dévolu près de cet +étrange époux. Serge Ormanoff était un dilettante qui voulait voir +autour de lui la beauté sous toutes ses formes. Parmi les raffinements +de luxe et d'élégance exquise dont il s'entourait, l'un des principaux +consistait dans la présence d'une jeune femme, très belle, aux +mouvements souples, d'une grâce idéale, et dont les toilettes étaient +un poème d'art délicat. Celles-ci devaient toujours s'harmoniser +parfaitement avec le cadre dans lequel la jeune princesse était appelée +à se trouver, à telle ou telle heure de la journée, et il était arrivé +deux fois qu'elle avait dû changer de robe, celle dont Dâcha l'avait +revêtue, d'après les instructions du prince pourtant, ayant choqué par +un détail quelconque l'oeil d'esthète de Serge. + +Elle n'était pour lui qu'un ornement de sa demeure, un plaisir pour ses +yeux et pour son cerveau de grand seigneur artiste, comme les +merveilles d'art qui remplissaient sa villa, comme les fleurs sans prix +de ses jardins, comme les équipages dont la beauté n'avait pas d'égale +dans cette luxueuse ville de Cannes elle-même. + +Si inexpérimentée qu'elle fût, Lise était trop profondément +intelligente, et de coeur trop délicat, pour ne pas avoir saisi au bout +de quelques jours seulement cette particulière conception du rôle que +la princesse Ormanoff devait tenir ici, et pour ne pas, surtout, en +éprouver une souffrance secrète, mais intense. Ce rôle d'objet de luxe, +de statue parée pour la représentation, qui aurait peut-être suffi à +une nature ordinaire, révoltait déjà la jeune âme sérieuse, tendre et +si réellement chrétienne de Lise. + +Mais elle n'osait en laisser rien paraître. Serge lui inspirait une +crainte telle qu'en entendant seulement son pas souple et ferme elle se +sentait toujours agitée d'un frisson d'effroi. + +C'était qu'il était pour elle, même dans ses meilleurs moments, une +énigme redoutable. C'est qu'il était aussi le maître absolu et qu'elle +se sentait toute petite, sans défense devant lui. + +Elle comprit toute l'étendue de la domination qui pesait sur elle, +quelques jours après son arrivée. + +C'était une fin d'après-midi. Elle brodait dans le salon blanc et or +qui avait les préférences de Serge. Le petit Sacha, la voyant seule, +était venu s'asseoir près d'elle et causait gaiement. C'était un joli +enfant, très vif, très ouvert. Seul de la famille, il inspirait à +première vue à Lise une réelle sympathie. + +Le prince Ormanoff entra tout à coup, il tenait deux lettres à la main. +Du premier coup d'oeil, Lise reconnut celle qu'elle avait écrite le +matin même à sa petite soeur Anouchka, et une adressée à Mme des +Forcils, avec qui elle n'avait pu échanger qu'un mot hâtif après la +cérémonie nuptiale. Elle les avait remises à Dâcha afin qu'elle les fît +jeter à la poste. + +Sur un geste de son oncle, Sacha s'éclipsa. Lise, inquiète, leva un +regard interrogateur vers son mari. + +-- Voilà une correspondance que je confisque, Lise, dit-il froidement. + +Une rougeur d'émotion monta au visage de la jeune femme. + +-- Pourquoi donc? + +-- Parce que j'en autorise aucune. Tous ces rapports d'amitié doivent +cesser, je croyais vous l'avoir fait comprendre. Il faut désormais que +vous soyez toute à moi. + +D'un geste machinal, Lise appuya ses mains sur son coeur qu'elle +sentait bondir dans sa poitrine. + +-- Vous ne voulez pas que... que j'écrive à ma soeur? dit-elle d'une +voix étouffée. + +-- Ni à votre soeur, ni à votre belle-mère, ni à personne... Cela soit +dit une fois pour toutes. Maintenant, très chère, jouez-moi donc une +rêverie de Schumann. J'ai envie de musique, ce soir. + +Elle se leva, mais, au lieu de s'avancer vers le piano, elle posa sa +main sur le bras de son mari. + +-- Ce n'est pas possible! Vous ne pouvez me défendre cela, Serge! Mme +de Subrans a été pour moi comme une mère, j'aime Albéric et Anouchka... + +D'un geste doux -- les gestes du prince Ormanoff l'étaient d'ailleurs +presque toujours -- Serge détacha la petite main tremblante et la garda +quelques secondes dans la sienne. + +-- Obéissez-moi sans chercher à comprendre mes raisons, Lise. Je veux +qu'il en soit ainsi, cela doit vous suffire. Allez vite vous asseoir au +piano, car je vois des larmes prêtes à paraître, et la musique aura +peut-être le don de les refouler. + +-- Serge! + +Elle le regardait avec supplication. Une contraction d'impatience passa +sur le visage du prince, dont les yeux se détournèrent légèrement. + +-- C'est assez, Lise. La question est réglée maintenant. + +Elle comprit qu'en effet il était inutile d'insister. Baissant la tête, +elle alla s'asseoir devant le piano et commença le morceau demandé. +Elle jouait machinalement, tout entière à la souffrance et à +l'indignation qui gonflaient son coeur. Ainsi, il voulait la séquestrer +en quelque sorte, la tenir dans le plus étroit esclavage! Il prétendait +lui interdire jusqu'au souvenir même de sa famille, de la femme qui lui +avait servi de mère! + +Mme de Subrans ignorait-elle le véritable caractère de son cousin? Oui, +certainement, car sans cela elle ne lui aurait pas accordé la main de +cette enfant qu'elle aimait, la vouant ainsi à la souffrance pour +toute sa vie. Et pourtant, s'il était vrai qu'elle connaissait la +volonté de Serge de lui faire changer de religion, elle l'avait +trompée sur ce point. Avec une profonde angoisse, Lise se demandait +si sa belle-mère n'avait pas abusé de sa confiance et de son +inexpérience pour lui faire contracter ce mariage... Mais dans quel +but? + +Serge s'était assis à quelque distance, de façon à avoir devant lui +l'admirable profil éclairé par la douce lueur des lampes électriques. +Il pouvait discerner le tremblement des petites lèvres roses retenant à +grand'peine les sanglots qui montaient à la gorge de Lise, et le +battement fébrile des longs cils noirs sur sa joue pâlie. Peut-être son +âme de dilettante trouvait-elle un charme particulier à la façon +infiniment triste, presque douloureuse, dont Lise interprétait cette +rêverie. + +En laissant s'éteindre sous ses doigts la dernière note, la jeune femme +tourna un peu la tête et s'aperçut que le prince avait disparu. + +Alors elle se réfugia dans un angle de la pièce, sur un petit canapé, +et, mettant son visage entre ses mains, elle pleura sans contrainte. + +Pourtant, Serge pouvait revenir d'un moment à l'autre. Mais Lise était +à un de ces moments de découragement, d'amère tristesse où tout importe +peu, où rien ne semble pire que ce que l'on endure. + +Quand, au bout de quelque temps, ses doigts s'écartèrent, laissant voir +son visage couvert de larmes, elle eut un sursaut d'effroi. Deux grands +yeux jaunes la regardaient. Varvara Dougloff était devant elle. + +-- Il ne faut pas pleurer, dit une voix lente et terne. Olga ne +pleurait jamais. + +Lise se redressa, et un éclair de fierté et de révolte brilla dans ses +yeux. + +-- Je ne suis pas Olga! + +Les cils pâles s'abaissèrent un peu, tandis que Varvara murmurait d'un +ton étrange: + +-- C'est vrai, vous n'êtes pas Olga. + + + +VIII + + +Le même soir, Serge apprit à sa femme que la grande-duchesse, cousine +du tsar, qui avait vu la nouvelle princesse Ormanoff à l'église le +dimanche précédent, venait de lui faire connaître son désir que la +jeune femme lui fût présentée le lendemain. + +Un véritable émoi s'empara de lise à cette perspective. C'était la +première fois qu'elle allait paraître dans le monde et qu'elle se +trouverait en présence de si hauts personnages. Sa timidité +s'effrayait, surtout à l'idée que ces débuts auraient lieu sous l'oeil +impitoyable du prince Ormanoff. + +Combien, en effet, ils lui eussent paru moins difficiles si elle avait +pu les accomplir sous l'égide d'un mentor indulgent et affectueux! + +Serge régla dans ses moindres détails la toilette que devait porter sa +femme pour cette réunion relativement intime. Et le soir, quand Dâcha +et Sonia eurent fini d'habiller leur jeune maîtresse, il vint donner le +coup d'oeil du critique suprême. + +Cette fois, il ne trouva rien à dire. Lise était idéale dans cette robe +en crêpe de Chine d'un rose pâle, tombant en longs plis souples autour +de sa taille délicate. L'ouverture échancrée du corsage laissait +apparaître son cou d'une blancheur neigeuse, sur lequel courait un fil +de perles d'une grosseur rare. Dans les cheveux noirs coiffés un peu +bas brillait une étoile de rubis énormes -- la pierre préférée du +prince Ormanoff, qui en possédait une collection sans rivale. + +Serge enveloppa la jeune femme d'un long regard investigateur et dit +laconiquement: + +-- C'est très bien. + +-- Vraiment, on aurait cru que Son Altesse n'était pas satisfaite? +chuchota Sonia quand le prince et sa femme furent sortis de +l'appartement. Il avait un air singulier en disant cela. Pourtant, on +ne peut rêver quelque chose de plus ravissant que notre princesse, ce +soir surtout! Jamais la princesse Olga n'a été ainsi, et cependant, le +prince ne se montrait pas aussi froid pour elle. Il est vrai qu'elle +était autrement caressante, et autrement souple que celle-ci! Vous +rappelez-vous, marraine, de quel air humble elle lui disait, en +appuyant timidement sa tête sur son épaule: "Suis-je bien ainsi, mon +cher seigneur?" Il n'avait pas de raison d'être raide, alors. Pourquoi +se fâcher devant une jeune femme toujours sereine, toujours souriante, +toujours soumise? Mais la princesse Lise est triste, et il y a de la +résistance dans ses yeux. + +-- Malheureusement pour elle! soupira Dâcha en se baissant pour +ramasser un petit soulier qui eût excité la jalousie de Cendrillon. + +Lise eut ce soir-là un immense succès d'admiration et de sympathie. La +grande-duchesse la combla de marques de bienveillance; le grand-duc +l'entretint un long moment et lui adressa quelques délicats compliments +qui firent monter une vive rougeur à ses joues, ce qui la rendit plus +jolie encore. A l'envi, tous les invités des princes célébrèrent sa +grâce, sa candide et si exquise réserve, et déclarèrent le plus heureux +des hommes le prince Ormanoff dont l'impassible visage ne laissait rien +deviner des sentiments que pouvait lui inspirer le succès de sa femme. +De l'avis de tous, et en particulier du grand-duc et la grande-duchesse +qui avaient causé un peu plus longuement avec elle, la nouvelle +princesse était, de toutes façons, et malgré sa très grande jeunesse, +supérieure à Olga, pour l'intelligence en particulier. + +Dans le coupé qui le ramenait avec Lise vers leur demeure, Serge +demeura un moment silencieux, regardant la jeune femme, qui fermait un +peu les yeux, car cette veillée inaccoutumée la fatiguait et elle +sentait le sommeil l'envahir. + +-- Racontez-moi donc ce que vous a dit le grand-duc, ma chère, dit-il +tout à coup. + +Une teinte pourpre monta aux joues de Lise. Sa modestie s'émouvait à +l'idée de répéter ces paroles flatteuses. + +-- Voyons! j'attends, dit-il en voyant qu'elle restait silencieuse. + +Lise, confuse, s'exécuta pourtant, car elle savait maintenant qu'on ne +résistait jamais aux exigences de Serge Ormanoff. + +-- Cela vous a fait plaisir? + +Il se penchait un peu et plongeait son regard dans celui de la jeune +femme. + +-- Oh! pas du tout! dit-elle spontanément. + +Ses grands yeux limpides et graves ne se baissaient pas sous le regard +impératif, bien que la jeune femme dût s'avouer qu'il ne lui avait +jamais paru plus énigmatique, plus troublant que ce soir. + +-- C'est bien, dit-il tranquillement. Laissez-moi toujours lire dans +vos yeux comme ce soir, Lise, et ne me cachez jamais rien. + +Elle sentit qu'un bras entourait doucement son cou, que des lèvres +effleuraient ses cheveux et se posaient sur sa tempe. Son regard, un +peu effacé par la stupéfaction, rencontra des yeux tout à coup très +bleus, tels qu'elle ne les avait jamais vus... + +-- Je suis content de vous, Lise, dit une voix adoucie. + +Pendant quelques secondes, elle demeura presque inconsciente, la parole +coupée par la surprise et l'émotion. Puis, tout à coup, une pensée +s'éleva en elle: c'était le moment d'adresser la demande pour laquelle, +depuis plusieurs jours, elle guettait en vain l'occasion favorable. + +Mais la voiture arrivait devant la villa d'Ormanoff; Serge retirait son +bras et écartait la tête charmant qui s'appuyait la seconde +d'auparavant sur son épaule. Et en le regardant, Lise constata avec un +serrement de coeur que sa physionomie n'avait jamais été plus +froidement altière. + +Non, ce n'était pas encore le moment de régler avec lui cette question +religieuse, au sujet de laquelle il n'avait plus ouvert la bouche. +Cependant le dimanche revenait dans deux jours, et Lise voulait remplir +son devoir de catholique. + +Après avoir longuement réfléchi le samedi, elle s'arrêta à ceci: elle +se rendrait à une messe matinale, dans une église qu'elle avait aperçue +très proche de la villa; elle tâcherait de s'informer près d'un prêtre +de la ligne de conduite qu'il lui faudrait suivre, puis elle rentrerait +pour affronter l'assaut, qu'elle prévoyait terrible. + +A cette seule pensée, un frisson la secouait. Elle ne savait de quoi +était capable ce sphinx effrayant qu'était le prince Ormanoff. Mais +elle était résolue, malgré tout, à accomplir son devoir. + +Ce fut en tremblant et en priant qu'elle s'habilla hâtivement, le +dimanche matin, et sortit à sept heures de la villa. Les domestiques, +qui commençaient le nettoyage, la regardèrent passer avec un +ahurissement indicible. L'un d'eux murmura même: + +-- Je pense qu'elle est un peu folle, la pauvre princesse! Je ne +voudrais pas me trouver à sa place, tout à l'heure! + +En quelques minutes, Lise était à l'église. Un prêtre âgé entrait +précisément au confessionnal. Lise lui ouvrit son âme, le mit au +courant de sa situation et reçut l'assurance qu'elle devait, coûte que +coûte, résister aux prétentions de l'époux qui voulait lui imposer une +apostasie. + +Quand elle eut entendu la messe et reçu avec une évangélique ferveur le +pain des forts, elle revint vers la villa Ormanoff, -- sa prison. Dans +sa chambre, Dâcha l'attendait, effarée et désolée. + +-- Madame!... Oh! Altesse! s'écria-t-elle en joignant les mains. Que +va-t-il arriver?... Seigneur! Seigneur! + +-- Ne vous inquiétez pas, Dâcha. Il n'arrivera jamais rien que Dieu +n'ait permis. + +Le calme, la douce sérénité de la jeune femme parurent stupéfier Dâcha, +en la réduisant au silence. Sans mot dire, elle revêtit sa maîtresse +d'une vaporeuse robe d'intérieur, toute rose, qui seyait mieux que tout +autre à la beauté de Lise. Ne fallait-il pas tout faire pour adoucir la +terrible colère qui éclaterait tout à l'heure? + +Mais en vaquant à sa tâche, Dâcha demandait quelle mystérieuse +influence amenait dans le regard de lise ce rayonnement céleste. + +La jeune princesse congédia Dâcha et, s'asseyant dans son salon, se mit +à prier. De temps à autre, un frisson impossible à réprimer la +secouait. La veille, Serge s'était montré précisément plus froid et +plus fantasque que jamais, presque dur même à certains instants. +Avait-il eu l'intuition de la révolte qui se préparait? + +Elle tressaillit tout à coup, en serrant nerveusement ses mains l'une +contre l'autre. Une porte s'ouvrait, laissant apparaître le prince +Ormanoff. + +Il n'y avait aucune expression inusitée sur sa physionomie. Seuls, les +yeux, d'un vert sombre, presque noirs, annonçaient l'orage. + +Il s'avança vers Lise, et, lui saisissant le poignet, l'obligea à se +lever. + +-- Où avez-vous été ce matin? interrogea-t-il. + +-- A la messe, Serge. + +Par un héroïque effort de volonté, elle réussissait à réprimer le +tremblement de sa voix, à soutenir sans bravade, mais avec une calme +énergie, ce regard, si terrible pourtant. + +-- Où? + +-- A l'église, tout près d'ici. + +-- Vous avez osé me braver ainsi? Savez-vous comment mes ancêtres +traitaient les épouses insoumises? Ils les faisaient fouetter jusqu'à +ce qu'elles crient grâce et obéissent à leurs volontés. + +Lise frémit, mais ses beaux yeux rayonnèrent. + +-- Vous pouvez faire de moi ce qu'il vous plaira, je suis trop faible +pour me défendre, mais je souffrirai tout plutôt que de commettre une +faute. Au reste, je suis prête à vous obéir en tout ce qui n'offense +pas la loi divine. Vous ne pouvez exiger davantage. + +Les doigts de Serge s'enfoncèrent dans le frêle poignet, à l'endroit où +il se trouvait entouré par la chaîne d'or, et Lise retint un +gémissement de douleur en sentant les minces chaînons pénétrer dans sa +chair. + +-- J'exige tout. J'exige votre âme tout entière. Je suis votre maître +et votre guide, j'ai droit à votre obéissance absolue, sans réserve. +Vous allez me demander pardon pour votre inqualifiable équipée de ce +matin, et, tout à l'heure, vous m'accompagnerez à notre église. + +-- Jamais, Serge. Je suis catholique, et je le resterai. + +Une lueur terrifiante s'alluma dans le regard de Serge. Ses doigts, +devenus incroyablement durs, broyèrent le poignet de Lise, et, cette +fois, la douleur fut telle que la jeune femme pâlit jusqu'aux lèvres, +en laissant échapper un gémissement. + +Il devint blême et la lâcha aussitôt. + +-- Jamais je ne me suis heurté à pareille révolte, dit-il d'une voix +sourde. Vous m'obligez à des actes tout à fait en dehors de mes +habitudes. Vous allez vous habiller et vous me rejoindrez en bas pour +m'accompagner, comme je vous l'ai dit. Alors, je pardonnerai, peut-être. + +Et, sans attendre la réponse, il tourna les talons et sortit du salon. + +Lise se laissa tomber sur un fauteuil. Ses nerfs, raidis sous l'effort +de la résistance morale, se détendirent, et les larmes se mirent à +couler, lourdes et brûlantes. + +Des élancements se faisaient sentir à son poignet meurtri. Elle enleva +le bracelet, non sans une plus forte douleur, car la dure pression +avait enfoncé profondément les chaînons dans la peau si tendre. Elle +passa dessus de l'eau fraîche et remit aussitôt la chaîne d'or. Il ne +fallait pas que personne vît ces traces de brutalité du prince Ormanoff. + +Le laps de temps fixé par Serge s'écoula. Lise entendit le roulement de +la voiture qui s'éloignait. Il s'en allait seul à l'église. + +Maintenant, qu'allait-il advenir d'elle? Comment punirait-il la +révoltée? Lise le saurait bientôt, sans doute. + +-- Mon Dieu! Défendez-moi! je me remets entre vos mains! dit-elle en un +élan de confiance éperdue. + +Bien qu'elle se sentît brisée par les terribles émotions de cette +matinée et par l'appréhension de l'avenir, elle descendit comme de +coutume pour le déjeuner. Le prince ne parut pas s'apercevoir de sa +présence; Mme de Rühlberg ne lui adressa que quelques mots, d'un air +gêné, et Varvara baissa encore plus que de coutume le nez vers son +assiette. + +Lise passa l'après-midi dans son appartement, essayant de combattre par +la prière l'angoisse qui la serrait au coeur. Au dîner, elle eut un +soulagement en constatant l'absence de Serge, retenu chez le grand-duc, +avec lequel il s'était rencontré l'après-midi. + +Le repas terminé, Lise remonta aussitôt chez elle. Elle y trouva ses +femmes de chambre, affairées autour des armoires, transportant des +malles... Dâcha lui apprit que le prince avait donné l'ordre de passer +la nuit à faire ses bagages et ceux de la princesse, tous deux partant +le lendemain matin pour Kultow avec leurs serviteurs particuliers. + +Kultow!... Le domaine immense où le prince Ormanoff régnait en +quasi-souverain; la demeure ancestrale perdue dans la solitude neigeuse +de la steppe. C'était l'exil, c'était la tyrannie impitoyable +s'abattant sans obstacle sur la jeune épouse révoltée et sans défense, +dont les plaintes seraient étouffées plus facilement là-bas. + +Un moment, Lise chancela de terreur devant la perspective entrevue. +Mais elle se ressaisit aussitôt, et tandis qu'elle implorait du +Seigneur la force nécessaire, il lui sembla entendre la douce voix de +Gabriel qui répétait, comme autrefois: "La force de Dieu est avec vous. +Faites votre devoir et ne craignez rien." + + + +IX + + +Le prince Ormanoff et sa femme arrivèrent à Kultow à la nuit. Durant +tout le voyage, Serge n'avait adressé à la jeune femme que les paroles +absolument indispensables. A sa suite, elle pénétra dans l'immense +demeure d'aspect féodal, dont l'intérieur, éclairé à profusion par +l'électricité, était décoré avec une somptuosité extraordinaire et +toutes les recherches du confort moderne le plus exigeant. + +-- Voilà votre appartement, Lise, dit le prince en s'arrêtant au +premier étage. Jusqu'à nouvel ordre, vous n'en sortirez pas et vous y +prendrez vos repas. + +Lise eut un frémissement, mais ne protesta pas. Inclinant légèrement la +tête pour prendre congé de son mari, elle entra dans cet appartement +qui allait être sa prison -- pour toujours sans doute. + +Jusqu'à nouvel ordre... Cela voulait dire jusqu'à ce qu'elle se soumît +sans réserve aux exigences du prince Ormanoff. Cette sentence +équivalait donc pour elle à la réclusion perpétuelle, jusqu'à la mort. + +Elle eut un court instant de désespoir, après lequel son habituel +recours vers Dieu lui rendit le repos... Et les jours commencèrent à +couler, interminables, dans l'atmosphère tiède entretenue par les +calorifères et les doubles fenêtres. Lise n'avait pour s'occuper que +quelques broderies. Les livres et la musique lui faisaient défaut. Elle +manquait d'air et s'étiolait, perdant complètement l'appétit, se +sentant devenir très faible et constatant dans la glace sa pâleur +extrême et le cercle noir qui entourait ses yeux. + +-- Peut-être mourrai-je bientôt, songea-t-elle. + +Et cette pensée lui fut très douce. C'était le seul moyen d'échapper à +Serge Ormanoff, c'était la délivrance et le bonheur en Dieu, le seul +réel et immuable. + +Elle n'avait plus revu son mari. Par Dâcha, elle savait qu'il passait +ses journées à la chasse. Elle avait appris aussi l'arrivée de Mme de +Rühlberg et de ses enfants, ainsi que de Varvara. La baronne était, +paraît-il, d'humeur morose, car elle regrettait amèrement les plaisirs +et le climat de Cannes. Mais elle n'en laissait rien paraître devant +son frère, de qui elle tenait les fort beaux revenus dont elle et ses +fils jouissaient, M. de Rühlberg étant mort après avoir complètement +ruiné femme et enfants. + +Mais pas plus Lydie que Varvara n'apparurent chez la prisonnière. +Celle-ci ne voyait que ses femmes de chambre, qui multipliaient pour +elle le dévouement et les petits soins; car, déjà, la délicieuse nature +de la jeune princesse, sa bonté angélique avaient conquis entièrement +ces coeurs, tandis que son courage et sa patience les remplissaient +d'admiration. + +-- Une enfant comme elle! disait Dâcha en levant les bras au ciel. +Quand on pense que la princesse Olga, après cinq ans de mariage, +tremblait encore au seul froncement de ses sourcils! Ah! bien! il +aurait pu lui dire d'abandonner tout, de ne plus croire en Dieu, elle +lui aurait obéi, c'est sûr! Mais celle-ci! Voilà une femme au moins, et +non pas une serve toujours courbée sous le regard du maître! + +-- N'empêche qu'elle n'y résistera pas longtemps, pauvre belle petite +princesse! murmurait Sonia en hochant tristement la tête. + +De fait, le quinzième jour de cette réclusion, Dâcha s'effraya en +constatant l'altération du visage de Lise. Et quand, dans l'après-midi, +elle la vit glisser inanimée entre ses bras, prise de syncope, elle +décida qu'il lui fallait prévenir le prince. + +Précisément, ce jour-là, elle savait par Vassili qu'il était rentré en +meilleure disposition que de coutume, à la suite d'une chasse à l'ours +semée de péripéties, et au cours de laquelle il avait failli périr. +C'était le bon moment pour lui faire cette communication, qui +ramènerait sa pensée sur la prisonnière objet de son ressentiment, -- +et le ressentiment d'un Ormanoff était tout autre chose que celui du +commun des mortels, surtout lorsque l'orgueil, si effrayant chez les +hommes de cette famille, se trouvait en jeu. + +Elle s'arrangea pour le rencontrer ce soir-là, comme il sortait de son +appartement à l'heure du dîner, et, en tremblant un peu, -- car les +vieux serviteurs eux-mêmes n'étaient jamais très à l'aise sous le +regard troublant du prince Serge, -- elle dit que la jeune princesse +était malade. + +-- Sérieusement? interrogea-t-il, sans qu'un muscle de son visage +bougeât. + +-- Elle s'est évanouie cet après-midi, Altesse. Et elle ne mange plus, +elle a une mine!... + +-- C'est bien. + +Et, la congédiant du geste, il se dirigea vers l'escalier. + +"Pourvu qu'il la fasse soigner! songea Dâcha. S'il avait l'idée de la +laisser s'en aller comme cela!... Non, non, c'est trop affreux, ce que +je pense là!" + +Elle se reprocha davantage encore son soupçon en introduisant le +lendemain matin chez sa jeune maîtresse le docteur Vaguédine, le +médecin attaché à Kultow, envoyé par le prince Ormanoff pour donner à +sa femme les soins nécessaires. + +C'était un homme d'une cinquantaine d'années, grisonnant, de mine douce +et sympathique. Il interrogea paternellement Lise et lui déclara +qu'elle était seulement anémique, qu'il n'y avait pas lieu de +s'inquiéter... + +-- Oh! je ne m'inquiète pas! dit-elle avec un pâle et mélancolique +sourire. Je ne crains pas la mort, au contraire! + +Le médecin enveloppa d'un regard de compassion navrée la délicieuse +créature qui prononçait ces paroles avec tant de calme et une si +visible sincérité. Elle n'était encore qu'une enfant, et déjà la mort +lui apparaissait le seul bien désirable. + +En sortant de chez la jeune femme, le docteur Vaguédine se rendit chez +le prince Ormanoff. Il le trouva dans son cabinet de travail, +parcourant les journaux. + +-- Eh bien? interrogea Serge d'un ton bref. + +-- La princesse est extrêmement affaiblie par une anémie très sérieuse, +mais encore très susceptible de guérison. Les nerfs aussi ont besoin +d'être soignés. Il lui faudrait, outre une nourriture très fortifiante, +de l'air, beaucoup d'air, des promenades et de la distraction sans +fatigue. + +Un autre mot, "de l'affection", était sur les lèvres du médecin. Mais +il ne le prononça pas. Ce mot-là ne pouvait être compris du prince +Ormanoff. + +-- C'est tout? demanda Serge, qui l'avait écouté en frappant sur son +bureau de petits coups secs avec le coupe-papier qu'il tenait à la main. + +-- J'ai prescrit à la princesse quelques médicaments... Mais je dois +dire qu'un obstacle sérieux me paraît se dresser devant la guérison. La +malade ne la désire pas; elle semble complètement résignée à la mort... +On croirait même qu'elle la souhaite. + +Un imperceptible tressaillement courut sur le visage de Serge. + +-- C'est bien, j'aviserai, dit-il d'un ton laconique. + +Ce même jour, vers deux heures, Dâcha entra toute joyeuse chez sa +maîtresse. Le prince faisait prévenir sa femme qu'elle eût à s'habiller +promptement pour faire avec lui une promenade en traîneau. + +Cette nouvelle stupéfia Lise, sans lui causer aucun plaisir. Sans +doute, son tyran imaginait quelque nouveau genre de persécution. Puis, +dans l'état de fatigue où elle se trouvait, elle ne désirait que le +repos. + +Pourtant elle se laissa habiller et envelopper de fourrures, puis elle +descendit pour rejoindre le prince, qui l'attendait dans le jardin +d'hiver. Son coeur battait à grands coups précipités, à l'idée de se +retrouver en face de lui, et elle dut faire appel à toute son énergie +pour réprimer l'étourdissement qui la saisissait en pénétrant dans la +serre superbe qui était une des merveilles de Kultow. + +Il se leva à son entrée. Et comme l'angoisse obscurcissait ses yeux, +elle ne vit pas l'expression étrange -- mélange de douleur et de colère +-- qui traversait le regard de Serge, ni la pâleur qui couvrait son +visage, ni le geste ébauché pour tendre les bras vers elle... + +Elle ne vit, quelques secondes plus tard, qu'un homme très froid, qui +lui présentait son bras, sans la regarder, en disant d'un ton calme et +bref: + +-- Appuyez-vous sur moi, Lise, si vous vous sentez un peu faible. + +Il la conduisait jusqu'au traîneau, l'y installa en la couvrant de +fourrures et s'assit près d'elle. Puis l'équipage s'éloigna dans les +allées neigeuses du parc, sous les rayons du soleil pâle qui éclairait +le délicat visage émacié par la réclusion, et surtout par la souffrance +morale. + +Lise se sentait revivre en aspirant l'air froid et sec. Un peu de rose +venait à ses joues trop blanches. Le prince ne parlait pas, sauf pour +lui demander de temps à autre si elle n'avait pas froid, ou si elle ne +se sentait pas fatiguée. Seulement, lorsque les fourrures glissaient un +peu, il les ramenait avec soin autour d'elle. + +Mais au retour, en descendant du traîneau, elle eut un vertige et +serait tombée si les bras de Serge n'avaient été là pour la recevoir. + +-- Vite, le médecin! dit-il aux domestiques accourus au son des +clochettes du traîneau. + +Mais elle se redressait déjà. + +-- Ce n'est rien... un simple étourdissement. Le médecin est tout à +fait inutile, murmura-t-elle. + +Les bras qui la retenaient s'écartèrent, mais Serge garda sa main dans +la sienne, et la conduisit jusqu'à son appartement où il la remit aux +soins de Dâcha, en enjoignant à celle-ci de servir immédiatement à la +jeune princesse du thé très chaud. + +-- Désormais, vous descendrez pour les repas, ajouta-t-il en +s'adressant à Lise. Mais aujourd'hui, en raison de ce malaise, vous +pourrez demeurer encore chez vous. + +Son ton glacé enlevait à ses actes et à ses paroles toute apparence de +sollicitude. La compassion était certainement étrangère à ce changement +de régime. Lise pensa qu'il craignait de voir sa victime lui échapper +trop tôt, et se décidait pour ce motif à la soigner quelque peu. + +Le lendemain, elle s'assit à table en face de son mari, dans la salle à +manger aux proportions énormes, et où, sur des dressoirs d'ébène, +s'étalaient d'incomparables pièces d'orfèvrerie. Il y avait là, outre +la baronne, Varvara et les deux petits garçons, le précepteur de +ceux-ci, un jeune Allemand à la barbe roussâtre et aux yeux fuyants, le +docteur Vaguédine et le bibliothécaire de Kultow, un gros petite homme +chauve qui semblait perpétuellement dans les nuages, sauf lorsqu'il +s'agissait de causer livres et littérature. Alors, son regard terne +s'animait, sa langue, qui paraissait généralement embarrassée, se +déliait comme par miracle, et il donnait fort bien la réplique au +lettré très fin qu'était le prince Ormanoff. + +Le docteur Vaguédine et Hans Brenner, le précepteur, tous deux fort +instruits, se mêlaient à la conversation, à laquelle aucune des trois +femmes présentes n'aurait osé prendre part. Le prince Serge n'admettait +pas qu'une intelligence féminine, sur laquelle il avait quelque droit, +s'ingérât dans des questions de ce genre. + +Cet ostracisme ne gênait pas Mme de Rühlberg, dont la médiocrité +intellectuelle était faite pour réjouir son frère. Varvara, elle, +demeurait fidèle à son habitude de tenir les paupières à demi closes, +de telle sorte qu'on ignorait toujours ce qui se passait en elle. Mais +Lise s'intéressait extrêmement à ces conversations. Sa vive +intelligence, dont la culture avait été fort avancée par les soins du +bon M. Babille, était capable d'apprécier de tels entretiens. Et elle y +prenait un goût d'autant plus vif qu'elle était privée maintenant de +toute nourriture intellectuelle. + +Cet intérêt se lisait clairement dans ses grands yeux si expressifs. Un +soir, où la conversation s'était poursuivie au salon, le docteur +Vaguédine lui dit en souriant: + +-- Ces graves sujets ne paraissent pas vous ennuyer, princesse? + +-- Oh! pas du tout! J'y prends, au contraire, grand plaisir! +répondit-elle sincèrement. + +Un regard étincelant et irrité se dirigea vers elle. Le docteur se +mordit les lèvres en se traitant secrètement de maladroit. Qu'avait-il +besoin de faire remarquer cela devant le prince Ormanoff! Pourvu qu'il +n'occasionnât pas de ce chef des ennuis nouveaux à cette pauvre petite +princesse, coupable de prendre intérêt à une conversation intelligente, +au lieu de bâiller discrètement derrière son mouchoir, comme la défunte +princesse Olga, ou de somnoler comme Mme de Rühlberg! + +Mais si le prince Serge était mécontent, il ne fit pas du moins +éprouver les effets de cette contrariété à sa femme. Du reste, elle le +voyait fort peu. Il était continuellement en chasse, soit seul, soit +avec des hôtes qui venaient passer pour ce motif quelques jours à +Kultow. Le soir seulement, tous se trouvaient réunis. Lise remplissait +alors son rôle de maîtresse de maison avec une grâce exquise et une +dignité à la fois souriante et grave que les invités du prince Ormanoff +célébraient autant que sa beauté. + +C'était maintenant presque toujours Mme de Rühlberg qui accompagnait sa +belle-soeur dans ses promenades en traîneau ou à pied à travers le +parc. Serge en avait exprimé le désir à Lydie, qui s'était inclinée +aussitôt comme devant toutes les volontés de son frère. Celle-ci, du +reste, ne lui paraissait pas désagréable. Lise était une compagne +charmante, et la baronne avait une nature trop molle, trop insouciante, +pour garder longtemps rancune à la jeune femme dont la révolte avait +provoqué le départ de Cannes. + +Quand elles s'en allaient à pied, Hermann et Sacha, les deux fils de +Lydie, les accompagnaient, et fort souvent aussi les grands lévriers du +prince, deux bêtes magnifiques qui s'étaient prises d'ardente affection +pour Lise. Le babillage de Sacha distrayait la jeune femme beaucoup +mieux que la conversation frivole et vide de Lydie. Parfois la tante et +le neveu entreprenaient une partie de balle, et, dans ces moments-là, +Lise se sentait encore très enfant, elle se reprenait à la vie. + +Sa santé s'améliorait. Les lassitudes et les faiblesses se faisaient +beaucoup plus rares, l'appétit revenait un peu. Mais le beau visage +restait pâle, le cerne diminuait à peine autour des yeux noirs où, +presque constamment, demeurait une sereine mélancolie. + +Lise souffrait toujours. Elle soufrait du manque d'occupations, car +elle n'avait à sa disposition que la broderie, qui la fatiguait très +vite, et la musique, dont le docteur Vaguédine lui avait prescrit de ne +pas abuser, plus quelques lectures insignifiantes et frivoles tirées de +la bibliothèque de la défunte princesse et seules permises par Serge. +Elle souffrait de sa situation étrange, du glacial despotisme de son +mari, de l'absence d'affection, de la privation de toutes nouvelles de +ceux qu'elle aimait, -- car si des lettres étaient arrivées de +Péroulac, elle n'en avait jamais eu connaissance. + +Elle souffrait surtout du manque de secours religieux. Le prince +n'était plus revenu sur la question qui avait amené l'exil de Lise. Il +trouvait évidemment plus simple, au lieu de continuer la lutte avec une +enfant rebelle, de laisser agir le temps en privant la jeune femme des +pratiques de cette religion pour laquelle elle avait refusé d'embrasser +la sienne. Sans doute espérait-il que la lassitude se ferait sentir, ou +que la tiédeur préparerait les voies à l'indifférence. Alors, elle +serait à sa discrétion, il pétrirait à son gré cette jeune âme +autrefois intransigeante. + +Mais Lise savait qu'elle n'était pas seule, que la force divine la +soutiendrait dans cette lutte et lui donnerait le courage de résister +victorieusement à l'implacable domination de Serge Ormanoff. + +Même en l'absence du prince, la jeune femme sentait toujours peser +lourdement ce despotisme, non seulement sur elle, mais encore sur tous +les êtres qui peuplaient la demeure seigneuriale. Chez les Ormanoff, +c'était une tradition de se faire craindre. Les punitions corporelles +existaient même encore quelque peu à Kultow. L'autorité fermait les +yeux, et les intéressés se gardaient de se plaindre, car, si le prince +Serge aimait parfois les arguments frappants, il était par contre d'une +extrême générosité et répandait sans compter l'or autour de lui, avec +une sorte d'insouciance où semblait entrer beaucoup de mépris. + +Pourtant, ce maître exigeant et altier s'était attiré des dévouements +passionnés. Outre Vassili et Stépanek, le cosaque du prince, qui se +partageaient ses faveurs, il y avait à Kultow une créature qui baisait +la trace de ses pas. C'était Madia, la vieille "niania", qui avait +soigné le petit seigneur enfant, et qui vivait maintenant dans un coin +du vieux château, heureuse pour bien des jours lorsque, rencontrant le +prince dans les corridors, elle pouvait lui baiser la main et entendre +sa voix brève lui dire: + +-- Bonjour, Madia. Comment vas-tu? + +Lise connaissait maintenant cette femme, que Mme de Rühlberg lui avait +présentée un jour. C'était une grande vieille osseuse, au teint jaune +et aux yeux perçants. Elle s'était inclinée sur la main de Lise en +murmurant: + +-- Que Dieu vous rende heureuse, ma belle princesse! + +Depuis, quand la jeune femme rencontrait Madia, elle était toujours +frappée de l'expression compatissante et douce de son regard, et du +sourire qui entr'ouvrait sa bouche édentée. + + + +X + + +-- Ma tante, voulez-vous me permettre d'aller avec vous? + +C'était Sacha qui adressait cette demande à Lise, en la rencontrant +dans un corridor du château, toute prête pour faire une courte +promenade dans le parc. + +Elle répondit affirmativement, et bientôt tante et neveu s'engagèrent +dans une allée. + +Sacha bavardait. Il racontait qu'Ivan Borgueff, le sommelier, avait bu +plus que de raison hier soir et qu'il disait toutes sortes de choses +étranges. Lui, Sacha, avait entendu par hasard. + +-- Il racontait qu'il savait un secret qui pourrait faire jeter en +prison une parente du prince Ormanoff. Mais celui-ci lui avait ordonné +de se taire, et il obéissait. Pourtant, il savait très bien qui avait +disjoint les marches de la vieille tour, pour que la jolie comtesse fît +une chute terrible. Je suis resté un moment pour tâcher de savoir de +qui il voulait parler. Mais il ne prononçait pas de nom... C'est égal, +si mon oncle apprend cela, je crois qu'Ivan ne sera pas long à +déguerpir! + +Tour en causant, ils avaient fait une bonne petite traite. Lise dit +tout à coup: + +-- C'est assez! il est temps de retourner. Nous sommes même allés trop +loin, Sacha, car votre oncle nous avait bien défendu de nous éloigner, +à cause des loups qui commencent à se rapprocher. + +Ils rebroussèrent chemin. Devant eux, venant en sens inverse, +s'avançait un homme portant la tenue des gardes forestiers du prince +Ormanoff. Lorsqu'il fut à quelques pas de la princesse et de Sacha, il +enleva son bonnet de fourrure. + +-- Qu'avez-vous? s'exclama Lise. + +Le visage de l'homme était traversé de lignes rouges et gonflées et ses +paupières meurtries semblaient avoir peine à se soulever. + +-- Ce n'est rien, Altesse. J'ai effrayé sans le vouloir le cheval du +prince, qui a failli le désarçonner. Alors j'ai reçu quelques coups de +cravache... + +-- Oh! pauvre homme! murmura Lise avec un geste d'horreur. + +Dans les yeux bleus du garde, il y avait une résignation paisible, mais +un pli amer et douloureux se dessinait au coin de ses lèvres. + +-- C'est dur tout de même, pour si peu, murmura-t-il. + +-- Cela vous fait beaucoup souffrir? demanda Lise en l'enveloppant de +son doux regard compatissant. + +-- Assez, oui, Altesse. Mais je rentre tout de suite, ma femme va me +mettre quelque chose dessus et ce sera vite fini. + +-- Est-ce que vous avez des enfants?.... Deux?... Si je le pouvais, +j'irais les voir. J'aime beaucoup les enfants. J'essaierai, un de ces +jours, si vous ne demeurez pas trop loin. + +-- Non, ce n'est pas très loin. Merci, Altesse, dit-il d'un ton ému. + +Il s'éloigna et Lise se remit en marche. Une indignation douloureuse +gonflait son coeur; Elle aurait voulu pouvoir, tout au moins, réparer +quelque peu les impitoyables procédés de ce maître cruel. Mais elle +n'était pas libre, elle n'avait pas d'argent à sa disposition, et, si +elle voulait se rendre un jour chez ces pauvres gens, il lui faudrait +demander une permission qui serait certainement refusée. + +-- Voilà mon oncle! dit tout à coup Sacha. + +Lise eut un léger tressaillement. Il lui était affreusement pénible de +le voir, tandis qu'elle était encore sous le coup de cette émotion +indignée qu'elle ne pouvait lui exprimer. + +Il s'avançait rapidement. Sans doute venait-il de descendre de cheval, +car il avait encore sa cravache à la main. Du premier coup d'oeil, Lise +et Sacha virent que sa physionomie était à l'orage. Et le petit garçon +murmura craintivement: + +-- Surtout, il ne faut rien dire, ma tante! Nous serions battus aussi! + +-- Ne vous avais-je pas défendu de vous éloigner ainsi, Lise? fit +froidement Serge en s'arrêtant près de sa femme. + +-- C'est vrai, Serge, j'ai eu tort. Nous l'avons fait sans y penser, je +vous assure. + +-- Et que faisiez-vous arrêtée près de cet homme? + +Les lèvres de Lise tremblèrent un peu. + +-- Je lui demandais ce qu'il avait au visage... Et il m'a dit... Oh! +Serge! + +Ses beaux yeux pleins de reproche et de tristesse se levaient vers lui. +Et ils étaient si limpides qu'on pouvait y lire aussi toute l'horreur +qui remplissait l'âme de Lise pour cet acte cruel. + +Un éclair passa dans le regard de Serge. + +-- Je vous interdis de vous mêler de cela! dit-il durement. Je châtie +qui il me plaît et comme il me plaît, sans permettre à quiconque de me +blâmer. De plus, je ne souffrirai pas que vous témoigniez à ces gens de +la sympathie ou de la pitié! C'est là encore une preuve de cette +sensiblerie dont vous me semblez largement pourvue.... Va-t'en, +Sacha... Non, attends. C'est toi, paraît-il, qui as cassé hier +l'orchidée jaune, dans le jardin d'hiver? + +L'enfant devint pourpre et baissa la tête en murmurant: + +-- Oui, mon oncle. + +-- Mais c'est surtout ma faute, dit vivement Lise. J'avais manqué +tomber, je me suis retenue à lui, qui a perdu à son tour l'équilibre et +est tombé sur la fleur. Ne vous a-t-on pas raconté cela ainsi, Serge? + +-- Certainement. Mais il a toujours été interdit à Hermann et à Sacha +d'entrer dans le jardin d'hiver... + +-- Il venait m'apporter mon mouchoir, que j'avais perdu dans le salon. +Je l'ai gardé près de moi un petit moment, sans y penser, vraiment! + +Il riposta d'un ton de froide ironie: + +-- De tout cela, il résulterait en bonne justice que vous aussi méritez +une punition. Je vous en fais grâce cependant, Sacha l'aura à votre +place... Rentre, Sacha, et préviens Yégor qu'il ait à te donner, ce +soir, vingt coups de verge. + +Sacha pâlit; mais, inclinant la tête, il s'éloigna sans protester. + +Une exclamation d'effroi indigné avait jailli des lèvres de Lise: + +-- Serge, vous ne ferez pas cela!... Ce serait trop injuste!... et trop +cruel! + +-- Vous n'avez pas à juger mes actes, dit-il froidement. Je ne vous le +permettrai jamais, Lise. + +En un mouvement presque inconscient, elle posa ses mains frémissantes +sur le bras de son mari. + +-- Serge, ne faites pas cela! L'enfant est nerveux et délicat!... Et +c'est ma faute, je vous le répète! Punissez-moi à sa place... +Faites-moi châtier si vous le voulez. Je ne crains pas la souffrance... +mais je ne puis supporter voir souffrir autrui! + +Une supplication ardente s'échappait de ses yeux pleins de larmes. D'un +geste presque violent, Serge secoua son bras pour en détacher les +petits doigts crispés. + +-- Assez, Lise! Votre sensibilité est insupportable, il est bon qu'elle +soit battue en brèche, je m'en aperçois. Rentrez maintenant... et +n'oubliez pas que nous avons une partie de patinage cet après-midi. + +Il s'éloigna dans une allée transversale. Aux oreilles de Lise parvint +le sifflement de sa cravache frappant les branches dénudées des +arbustes. Sans doute avait-il bonne envie d'infliger le même traitement +à la jeune femme qui se permettait de le blâmer. + +Elle revint machinalement vers le château. Son âme si douce se +soulevait de colère et d'indignation, en même temps que de chagrin. +Pauvre petit Sacha, un peu étourdi peut-être, mais si bon et si franc! +Déjà, sa mère montrait ouvertement sa préférence pour Hermann, si lourd +pourtant, si peu intelligent, mais sournois et flatteur. Il ne +manquerait plus maintenant que son oncle, lui aussi, le prît en grippe! + +Serait-ce parce que Lise lui témoignait de l'affection, et imaginait-il +de la faire souffrir en tourmentant cet enfant! + +Quel être odieux était donc ce prince Ormanoff? + +Quand elle eut retiré ses vêtements de sortie, elle se dirigea vers +l'étage supérieur. Dâcha lui avait appris que Madia était malade, et +elle voulait aller la visiter. Ce devoir de charité la forcerait +d'ailleurs à faire trêve à ses pénibles préoccupations et à l'angoisse +que lui donnait la pensée du châtiment injuste préparé à Sacha. + +-- Que vous êtes bonne de venir me voir, ma douce princesse! dit la +vieille niania en lui baisant les mains. Mais vous êtes bien pâle... et +vous semblez triste. On dirait que vous avez pleuré. + +La jeune femme ne répondit pas et essaya de sourire. Mais Madia hocha +la tête. + +-- Non, vous ne pouvez pas... La princesse Olga souriait toujours, +elle, devant "lui". Mais elle a pleuré quelquefois quand elle était +seule. Pas très souvent, pourtant... Ce fut surtout après la naissance +du petit Volodia. Elle aurait voulu s'occuper de lui comme font les +autres mères. Mais chez les Ormanoff, l'enfant, quand c'est un fils, +est soustrait aussitôt à l'influence maternelle. Elle avait la +permission de le voir seulement une fois par jour. Quand il était +malade, elle ne pouvait pas le soigner. Heureusement, sa nature n'était +pas très sensible. Mais elle souffrait un peu quand même, car elle +aimait bien son petit enfant, -- pas au point, pourtant, de résister à +son mari, car, lui, elle l'aimait plus que tout. + +-- Elle le craignait surtout, je pense! murmura amèrement Lise. + +Aimer cet implacable tyran, ce coeur de marbre? Qui donc en aurait été +capable? + +-- Oh! oui, elle le craignait! Cependant, il était bon pour elle... +Pourquoi me regardez-vous comme cela, Altesse? Il était bon, je vous +assure, et la princesse Olga n'a pas souffert comme vous pourriez le +croire. Sa nature passive s'accommodait très bien de la soumission +passive et du genre d'affection que lui accordait son mari. Elle +n'aurait pas entrepris la moindre chose de son propre chef, elle +cherchait toujours dans ses yeux une approbation. C'était un bon +ménage, Altesse. + +Pourquoi donc cette vieille femme lui racontait-elle tout cela? +Qu'avait-elle besoin de savoir que la première femme avait été une +parfaite esclave? Elle, Lise, n'avait aucune velléité de l'imiter! Elle +était toujours prête pour la soumission due à l'époux, mais en +conservant sa dignité de femme et sa liberté de conscience tout entière. + +-- Je vais vous dire au revoir, Madia. Il est temps que je m'habille +pour le déjeuner. + +-- Oui, allez, ma princesse. Me voilà contente pour la journée, rien +que de vous avoir vue. C'est du ciel que vous avez dans les yeux, ma +belle princesse. Mais ne les faites pas pleurer, ne vous tourmentez +pas... Ecoutez que je vous dise un secret. La vieille niania sait bien +des choses, elle a vu et entendu... Le grand-père de notre prince était +un homme terrible, jaloux comme plusieurs Turcs réunis, dur comme +toutes les glaces de notre pays. Après avoir fait mourir sa femme de +chagrin, il obligea ses filles à des mariages qui leur déplaisaient, et +tourmenta son fils Vladimir parce que celui-ci, qui était bon et plus +affectueux que ne le sont en général les Ormanoff, témoignait à sa +femme une certaine considération. Le prince Vladimir mourut très jeune, +et son père éleva lui-même le petit prince Serge. Il l'éleva selon ses +idées, c'est-à-dire qu'il lui enseigna d'abord la dureté de coeur, +l'orgueil de sa supériorité masculine, le mépris et l'asservissement de +la femme. Sa pauvre mère n'avait la permission de le voir que de temps +à autre, toujours en présence du grand-père, et elle ne pouvait lui +donner aucune caresse. C'est ainsi que son orgueil naturel se +développa, c'est ainsi que s'endurcit son coeur... son coeur qui était +naturellement bon, et tendre même, Altesse! + +Lise ne put retenir un geste et une parole de véhémente protestation. + +-- Oh! Madia! + +Les petits yeux bleu pâle de la vieille femme clignotèrent, un sourire +mystérieux entr'ouvrit ses lèvres. + +-- Il n'est pas mort, Altesse; il revivra... Oui, oui, je comprends, +Votre Altesse me prend pour une folle. Mais je sais ce que je dis. Je +le connais, mon beau prince. Il n'y a même que moi qui le connaisse, +ici. Soyez courageuse, ma princesse; ayez patience, et vous verrez. + +Les yeux de Madia brillaient, et Lise songea qu'elle devait avoir une +forte fièvre pour divaguer ainsi. + +Elle s'éloigna en disant qu'elle reviendrait la voir le lendemain. +Comme elle atteignait la porte, elle entendit la vieille femme qui +murmurait: + +-- Vous n'êtes pas la princesse Olga, vous... Oh! non! + +Elle se détourna vivement. + +-- Pourquoi dites-vous cela? et de la même manière que Mlle Dougloff? + +-- Ah! elle vous l'a dit aussi? Oui, elle a dû s'en apercevoir +aussitôt. Le prince ne lui adresse peut-être pas dix mots dans l'année, +et pourtant elle le connaît presque aussi bien que moi. Sous ses +paupières baissées, elle voit tout, elle devine tout. Ma douce petite +princesse, elle sait certainement déjà un secret que vous ignorez +encore, -- un beau secret qui vous donnera le bonheur. Mais, à cause de +cela, prenez garde! Elle haïssait déjà la princesse Olga, que sera-ce +de vous! + +-- Pourquoi me haïrait-elle? s'écria Lise d'un ton stupéfait. Je ne lui +ai jamais rien fait, je lui parle même chaque fois que je le peux, car +je trouve fort triste que, parce qu'elle est une parente pauvre, on la +laisse ainsi à l'écart. + +-- Et bien l'on fait! dit Madia en étendant la main. A la place du +maître, je l'aurais depuis longtemps envoyée ailleurs. Voyez-vous, moi, +j'ai une idée... Mais je ne peux pas le dire, parce que ce n'est rien +qu'une idée... Pourquoi elle vous hait? Parce qu'elle est une louve, et +vous, une agnelle du bon Dieu. Parce que, surtout... vous êtes la femme +du prince Ormanoff. Défiez-vous d'elle... Et ne le craignez pas trop, +lui. Croyez-en la vieille Madia, Altesse: quand vous aurez quelque +chose à lui demander, faites-le hardiment, et vous obtiendrez tout. + +Décidément, Madia avait une forte fièvre, ou bien son cerveau se +dérangeait, -- ce qui n'avait rien d'étonnant, vu son grand âge. + +-- Je tâcherai d'en parler au docteur Vaguédine, songea Lise en +regagnant son appartement. + +Il y avait en ce moment à Kultow deux hôtes: un diplomate autrichien, +fanatique de chasse, et un parent éloigné du prince Ormanoff; le comte +Michel Darowsky, capitaine aux gardes à cheval. Pendant le déjeuner, +tous deux observèrent que la jeune princesse, à laquelle ils +témoignaient une courtoisie empressée et une discrète admiration, avait +un teint bien pâle ce matin et un cerne profond autour de ses beaux +yeux, plus tristes que jamais. De même, il leur fut impossible de ne +pas remarquer la mine sombre du prince Serge, et le pli dur qui barrait +son front. La conversation se traînait, malgré les efforts de tous, et +en particulier de Lydie qui secouait quelque peu son apathie en +l'honneur de son cousin Michel. Le prince dédaignait aujourd'hui de s'y +mêler autrement que pour prononcer quelques phrases laconiques, et cela +seul suffisait pour jeter un froid sur tous les convives. + +-- Il a dû encore tourmenter cette merveilleuse petite princesse! +murmura le diplomate à l'oreille du comte Darowsky tout en allumant un +cigare, tandis que tous se réunissaient après le déjeuner dans le +jardin d'hiver que des glaces sans tain séparaient du grand salon Louis +XVI. + +-- Probablement! Il est odieux! Une si délicieuse créature, et si +jeune, si touchante!... Tenez, regardez-moi cela. Elle nous a pourtant +dit l'autre jour, devant lui, que fumer lui était désagréable! + +Serge venait d'allumer une cigarette et la présentait à sa femme. Elle +esquissa un geste de refus. Mais lui, tranquillement, la mit entre les +petites lèvres roses. Et Lise n'osa l'enlever dans la crainte de +quelque scène. Chaque fois que cette fantaisie avait pris à Serge, elle +avait dû céder, se réservant la résistance pour des motifs plus graves. +Mais quelque chose se révoltait toujours au fond d'elle-même +lorsqu'elle devait se plier à ce caprice despotique. + +Aujourd'hui, il ne prolongea pas son ennui. A peine lui-même avait-il +tiré quelques bouffées de sa cigarette qu'il se leva, en disant que +l'heure était venue de s'habiller pour le patinage. Aussitôt chacun +s'ébranla. Lise et lui sortirent les derniers du salon et montèrent +ensemble l'escalier. + +Au premier étage, Serge se dirigea vers son appartement. Lise demeura +un moment immobile, indécise, le coeur battant. Il lui venait l'idée +folle, mais irrésistible, de lui demander encore la grâce de Sacha. + +Folle, oui, après la façon dont il l'avait traitée ce matin, après +l'attitude qu'il avait eue pendant le repas. Mieux vaudrait supplier +ces murs de pierre que cet homme impitoyable. + +Et pourtant, pourtant!... Les étranges paroles de Madia bourdonnaient à +ses oreilles... + +Elle s'élança tout à coup et rejoignit le prince comme il ouvrait la +porte de son appartement. + +-- Serge, pardonnez-moi!... mais je voudrais vous supplier encore pour +Sacha! + +Elle ne recula pas devant la lueur irritée du regard, ni devant le +geste de colère... + +-- Voulez-vous donc me pousser à bout, Lise? Faut-il, pour vous +contenter, que je fasse doubler la punition? + +-- Serge!... Oh! ne soyez pas cruel! Accordez-moi sa grâce, je vous en +prie! Tenez! je vous la demande à genoux! + +Elle se laissait glisser à terre, en levant vers lui ses mains jointes +et ses grands yeux implorants et douloureux. + +Il se baissa vivement, lui prit les mains et la releva. + +-- Assez! assez! Lise! Je vous l'accorde... je vous accorde tout! Mais +allez-vous-en! Vous me rendez fou! + +Repoussant doucement la jeune femme, il entra chez lui, en fermant la +porte avec violence. + +Elle resta pendant quelques minutes abasourdie, tout autant de sa +victoire que des étranges manières de Serge. Puis elle revint bien vite +chez elle et fit appeler Sacha pour lui donner l'heureuse nouvelle. + +-- Oh! ma tante, vous avez osé!... Ce n'est pas ma tante Olga qui +aurait fait cela! Mais jamais je n'aurais cru que mon oncle +céderait!... Merci, ma tante Lise, ma jolie tante! + +Tout émue de sa reconnaissance, elle l'embrassa et le renvoya. Puis, le +coeur plus léger, elle se laissa habiller par Dâcha. Celle-ci la +revêtit d'une robe de drap blanc qui découvrait ses petits pieds, et du +vêtement de renard blanc qu'elle portait le jour de son mariage. Une +toque semblable, ornée d'une aigrette, fut posée sur ses cheveux. Et ce +fut en toute vérité que le comte Darowsky put murmurer d'un ton +d'enthousiasme contenu, en l'aidant à monter en traîneau: + +-- Vous êtes la reine des neiges, princesse! + +Au dernier moment, Vassili était venu prévenir que le prince Ormanoff +ne pouvait accompagner ses hôtes aujourd'hui. Ce brusque changement +d'idées étonna quelque peu, étant donné que c'était lui-même qui avait +parlé aujourd'hui de patinage et avait pressé pour qu'on s'habillât. + +-- Capricieux comme une jolie femme, notre hôte! dit Michel Darowsky à +l'Autrichien, assis dans le même traîneau que lui. + +-- Oui, il l'est même pour deux, car je suis bien certain que la +princesse Ormanoff n'a pas ce défaut-là. + +-- Elle! Oh! c'est une sainte! on le voit dans ses yeux... Une sainte +et une martyre, peut-être! + +-- Mon cher comte, un conseil: ne laissez pas trop paraître votre +chevaleresque admiration. Le prince Ormanoff est ombrageux comme un +Oriental. + +-- Je ne l'ignore pas. Mais, en vérité, personne ne pourrait s'offenser +de l'admiration respectueuse qu'inspire la princesse Lise! + +-- On ne sait jamais, avec un homme de cette trempe! Il suffirait +qu'une lubie lui traversât l'esprit. + +Le lieu choisi était un lac de grande étendue, enchâssé dans des forêts +de sapins couvertes de neige. Sur le bord se dressait un chalet du plus +pur style norvégien, où des domestiques tenaient à la disposition des +hôtes du prince Ormanoff des grogs chauds, du thé et des pâtisseries. + +Quand Lise eut chaussé ses patins, le comte Michel lui offrit sa main +et tous deux s'élancèrent sur la glace. La jeune princesse, si souple +et si légère, patinait à ravir. Pour un instant, elle oubliait sa +tristesse et se laissait aller au plaisir de glisser sur cette glace +superbe, dans ce décor immaculé qu'éclairaient de pâles rayons de +soleil. + +Une forme masculine se dressa tout à coup près d'elle. + +-- A mon tour de vous servir de cavalier, Lise, dit la voix du prince +Ormanoff. + +Elle eut un sursaut de surprise et serait tombée si le comte ne l'avait +retenue. + +-- Serge!... Je croyais que vous ne deviez pas venir! + +-- On ne sait jamais, avec moi... Michel, allez donc délivrer cette +pauvre Lydie qui n'ose lâcher le piètre patineur qu'est le comte +Berkerheim. Ce sera oeuvre de charité. + +Le comte Darowsky eut un léger froncement de sourcils. Le ton +sardonique de son cousin laissait supposer une intention blessante. Il +retint pourtant le mot un peu vif qui lui venait aux lèvres, et, +s'inclinant devant Lise, il se dirigea vers l'endroit où évoluaient Mme +de Rühlberg et le diplomate autrichien. + +Serge prit la main de sa femme, et tous deux s'élancèrent sur la glace. +Lise put constater aussitôt qu'il était un incomparable patineur. +Entraînée par lui, elle accomplissait de véritables prouesses... Et il +l'emmenait loin, très loin, jusqu'à l'extrémité du lac, comme s'il eût +souhaité soustraire à tous les yeux la délicieuse reine des neiges. + +Elle se sentait très lasse, mais n'osait lui demander de s'arrêter. +Pourtant sa vue se brouillait, et tout à coup, un vertige la saisit. + +-- Serge!... je tombe! + +L'élan était donné, il fallut toute l'adresse du prince pour s'arrêter +presque aussitôt. D'un mouvement instinctif, Lise, défaillante, +s'appuyait contre sa poitrine, se retenait à son cou... Et, pour la +première fois de sa vie, elle était en proie à une hallucination: elle +sentait des baisers sur son visage, elle entendait une voix anxieuse +qui murmurait: "Lise!... ma Lise!" Pendant quelques secondes elle +ressentit une impression de repos, de tranquille et confiant bien-être. +Puis, tout se noya dans l'ombre, elle perdit complètement connaissance. + +Quand elle revint à elle, elle se trouvait dans le chalet, étendue sur +un divan. Vers elle se penchait Mme de Rühlberg, un flacon de sels à la +main... Et un peu plus loin le prince Serge se tenait debout, les bras +croisés, avec son visage rigide des plus mauvais jours. + +-- Là, c'est fini, dit Lydie d'un ton de soulagement. Un verre de thé +bien chaud, maintenant, et vous serez tout à fait remise. + +-- Vous allez la ramener à Kultow, Lydie. Mais tant que vous ne serez +pas parvenue à dompter ces ridicules faiblesses, Lise, vous vous +abstiendrez de patinage. + +Et, tournant les talons, le prince Ormanoff sortit du chalet. + +-- Il est très mécontent! chuchota Mme de Rühlberg. Songez donc, il a +été obligé de vous ramener dans ses bras depuis l'extrémité du lac! Si +fort qu'il soit, et si peu que vous pesiez, c'était difficile quand +même. Puis, pour un homme vigoureux et plein de vie comme lui, il est +irritant d'avoir une femme qui se pâme pour un rien et qui gêne toutes +les parties. + +C'était la première fois que Lydie prononçait de semblables paroles. +Elle, si apathique en général, était aujourd'hui visiblement furieuse +d'avoir à quitter le patinage. + +Le pâle visage de Lise se couvrit de rougeur. + +-- Je ne veux gêner personne! dit-elle vivement. Je retournerai seule à +Kultow, et désormais, je vous laisserai faire vos parties en paix! +Allez, allez, Lydie. Quand je me sentirai un peu moins faible, Thadée +m'aidera à gagner le traîneau. + +-- Et Serge me fera une scène terrible. Merci bien! J'aime encore mieux +me priver du plaisir que je me promettais pour une bonne heure encore. +Mais je me demande pourquoi, au lieu de vous renvoyer tout de suite, +Serge ne vous laisse pas tranquillement ici. On dirait qu'il a hâte de +se débarrasser de vous! + +Lise ne répliqua rien et abaissa ses paupières sur ses yeux fatigués. +Elle se sentait en ce moment si lasse et si faible qu'il lui semblait +voir la mort toute proche. Quelle délivrance! Et personne ne la +pleurerait, sauf peut-être Sacha, ses femmes de chambre et la vieille +Madia. Le prince Ormanoff serait le premier à se réjouir de cette +solution, puisqu'il devait juger impossible maintenant de pétrir à son +gré cette jeune rebelle, et qu'il ne pouvait supporter une femme malade +-- même lorsqu'elle ne l'était devenue que par sa faute. + + + +XI + + + +Le comte Darowsky quitta Kultow le surlendemain. Lydie avait en vain +déployé pour lui toutes ses grâces. Un mariage avec ce parent jeune, +riche et distingué lui souriait beaucoup, d'autant mieux qu'il lui +aurait permis d'échapper à la lourde tutelle de son frère. Mais Michel +n'avait paru rien comprendre. Il avait perdu, quelques années +auparavant, une jeune femme très aimée et ne songeait aucunement à la +remplacer à son foyer, où sa mère élevait les deux petits enfants qui +étaient sa seule consolation. + +Lydie n'ignorait aucunement ces détails. Mais elle se persuada -- ou on +lui persuada -- que cette indifférence de son cousin était due surtout +à la présence de Lise. Près de cette incomparable beauté, les plus +jolies femmes ne paraissaient plus rien. De là, une sourde rancune +envers la jeune princesse -- rancune qui se manifestait par de petites +piques, de petites méchancetés sournoises, des froideurs inexpliquées. + +Mme de Rühlberg avait, en outre, un autre motif de ressentiment. Elle +s'irritait secrètement de la préférence de sa belle-soeur pour Sacha, +et Hermann, jaloux, l'excitait en dessous. Le précepteur, lui aussi, +avait pris en grippe Sacha, dont la franchise déplaisait à son âme +tortueuse, et le punissait à propos de tout et de rien. Le pauvre +enfant, entre sa mère, son frère et Hans Brunner, était loin d'être +heureux. Il venait conter ses chagrins à Lise, qui le consolait avec de +douces paroles. Elle ne pouvait pas autre chose. Elle-même était +l'objet d'une hostilité latente, qu'elle sentait s'épaississant autour +d'elle et qui augmentait la tristesse dont saignait son coeur. Il +n'était pas jusqu'à l'obséquieuse et sournoise admiration du précepteur +qui ne vînt encore augmenter ses ennuis. + +Et le seul être qui eût pu délivrer Lise et Sacha de ces persécutions +sourdes se renfermait dans une indifférence altière, dans une froideur +écrasante, au retour de la chasse à laquelle il consacrait maintenant +toutes ses journées, s'y adonnant avec une sorte de passion furieuse -- +à tel point, disaient les gardes qui l'accompagnaient, qu'il risquait à +tout moment sa vie. + +Toujours effacée, toujours silencieuse, Varvara Dougloff glissait comme +une ombre dans la princière demeure. Nul ne s'inquiétait de ce qu'elle +faisait, comment elle vivait. Lise seule avait voulu essayer de +s'intéresser à elle. Mais elle s'était heurtée à une porte close. +Varvara gardait jalousement le secret de son âme derrière ses paupières +baissées. + +Par Lydie, Lise savait qu'elle était la fille d'une cousine des +Ormanoff, qui avait épousé malgré leur désapprobation un jeune homme de +petite noblesse, lequel l'avait laissée veuve et sans ressources au +bout de six ans de mariage. Elle avait végété avec sa fille jusqu'au +jour où, apprenant la mort du prince Cyrille, grand-père de Serge, elle +était venue solliciter le secours de celui-ci, espérant trouver chez le +très jeune homme qu'il était alors un peu moins de dureté que chez +l'aïeul. Serge ignorait la compassion, mais il était généreux par +nature. La veuve et sa fille avaient obtenu l'autorisation de demeurer +à Kultow, -- mais elles avaient fort bien compris qu'elles n'y seraient +tolérées qu'à la condition de se faire oublier. C'était de là sans +doute que datait l'attitude effacée de Varvara, et son allure d'ombre, +glissante et terne. + +La mère était morte il y avait maintenant deux ou trois ans, mais +Varvara avait continué à mener la même existence silencieuse, suivant +Lydie qui elle-même évoluait docilement dans l'orbe du prince Ormanoff, +ayant autour d'elle un reflet du luxe qui régnait dans les résidences +princières, et ne laissant jamais rien paraître des sentiments qui +pouvaient agiter son âme, -- reconnaissance, ou bien aigreur, envie +peut-être. + +Lise, si bonne et si délicate, pensait qu'elle devait souffrir de cette +situation de parasite. Plus d'une fois, elle avait songé qu'à la place +de Varvara, jeune et paraissant bien portante, elle aurait préféré +travailler pour sauvegarder sa dignité et son indépendance. Que +pouvait-elle faire, toujours seule chez elle? A quoi occupait-elle ses +longues journées? Lydie, questionnée un jour à ce sujet par sa +belle-soeur, avait levé les épaules en répondant: + +-- Je vous avoue que je n'en sais rien! Cette pauvre fille est +tellement insignifiante! + +Lise ne la jugeait pas du tout ainsi. Au fond, elle était obligée de +s'avouer que Varvara lui inspirait une sorte d'antipathie instinctive, +tout à fait irraisonnée. Mais par le fait même de ce sentiment qu'elle +se reprochait, elle se croyait tenue à se montrer meilleure à son égard. + +Ce fut guidée par ce motif qu'un jour, ayant appris au déjeuner que +Mlle Dougloff était malade, -- il régnait en ce moment à Kultow un vent +de grippe, -- Lise se dirigea vers son appartement situé dans une +partie éloignée du château. + +Elle s'arrêta, indécise, devant une porte entr'ouverte. Une voix +sourdement irritée demanda: + +-- Est-ce vous enfin, Nadia? + +Alors elle poussa la porte et entra en disant: + +-- Non, Varvara, c'est moi, Lise. + +Dans l'ombre projetée par les lourds rideaux du lit, elle vit se +dresser la tête blonde de Varvara. + +-- Vous!... vous! dit une voix étouffée. + +Lise s'avança jusqu'au lit. Du premier coup d'oeil, elle vit que +Varvara était en proie à la fièvre, car elle était fort rouge, et ses +yeux, ses étranges yeux jaunes luisaient. + +-- Je viens vous voir, Varvara. J'ai su tout à l'heure que vous étiez +malade. + +-- Ce n'est rien! interrompit brusquement Varvara. Je regrette que vous +vous soyez dérangée. Vous risquez que je vous communique cette maladie. +Olga avait un tout autre soin de sa santé. Je suppose que si le prince +Ormanoff vous savait ici, vous passeriez un mauvais moment. Mais, +naturellement, vous ne lui avez pas demandé la permission? + +-- Cela me regarde! dit sèchement Lise, blessée par ce bizarre accueil +et ce ton ironique. + +-- Evidemment! Mais je ne me soucie pas du tout que mon cousin m'accuse +de vous avoir retenue ici. Ainsi donc, tout en vous remerciant +beaucoup, je vous demanderai de vous retirer. J'ai l'air d'être +malhonnête, mais c'est dans votre intérêt, je vous assure, princesse. + +Ses paupières étaient retombées sur ses yeux, et elle parlait +maintenant d'un ton très doux, un peu chantant. + +Lise l'enveloppa d'un regard perplexe... Et ce regard fit ensuite le +tour de la chambre, très vaste, bien meublée, mais fort en désordre. +Dans une bibliothèque s'alignaient des livres en nombre considérable, +et d'autres étaient posés sur une table auprès de la malade, à côté +d'une carafe et d'un verre vide. + +-- Je crois que vous exagérez, Varvara. Vous n'avez rien de très +contagieux... Etes-vous bien soignée, au moins? + +-- Bien soignée! Mais je suis abandonnée par cette Nadia, qui perd la +tête depuis qu'elle est fiancée au fils d'Ivan Borgueff! Je suis sûre +que la coquine a coupé les fils électriques, de telle sorte que j'ai +beau sonner, resonner, personne ne bouge. Quand elle se décidera à +apparaître, elle me dira que la sonnette était détraquée. En attendant, +je n'ai plus une goutte d'eau et la soif me dévore. Mais Varvara +Dougloff est si peu de chose! A quoi lui servirait de se plaindre? + +-- Mais si, il faut vous plaindre! Je vais en parler à Natacha. En +attendant, je vous enverrai Sonia, qui est une très bonne fille, fort +adroite et serviable. + +Varvara eut un petit plissement de lèvres ironique. + +-- Natacha et les autres ne tiennent compte que des observations et des +ordres du prince Ormanoff. Tout ce que vous direz sera lettre morte. + +Un peu de rougeur monta aux joues de Lise. C'était vrai, elle n'était +rien dans cette demeure, où tout gravitait autour de la volonté du +maître. + +Elle quitta Varvara sous une impression désagréable. Décidément, elle +ne lui était pas sympathique! Mais cela n'empêchait pas qu'elle ne lui +vînt charitablement en aide. + +Après avoir envoyé Sonia porter du thé à la malade, elle fit appeler la +femme de charge. Elle put se convaincre aussitôt que Varvara avait +deviné juste. Sous la politesse obséquieuse de Natacha, elle se heurta +à la tranquille inertie d'une femme qui sait n'avoir aucun compte à +rendre en dehors de la seule autorité existante. Pas plus qu'à la +défunte princesse, le prince Ormanoff n'avait délégué à sa seconde +femme le moindre pouvoir. Dans la demeure conjugale, Lise semblait une +invitée -- ou bien encore une plante précieuse que l'on soigne parce +que le maître semble y tenir, mais qui n'est considérée par tous qu'au +point de vue de son rôle décoratif. + +Olga avait pu ne pas souffrir de cette situation, mais il n'en était +pas de même de Lise, dont la nature délicate et fière ressentait +profondément toutes ces blessures. + +Quand Natacha se fut retirée, après avoir dit du bout des lèvres +qu'elle allait parler à Nadia, Lise s'habilla et descendit pour faire +avec Sacha une promenade en traîneau. Il était maintenant son habituel +compagnon. Depuis l'incident du patinage, Lydie s'abstenait souvent de +sortir avec sa belle-soeur. Serge, s'absentant quotidiennement, n'en +savait rien, et elle était bien certaine que Lise, dont elle devait, +bon gré mal gré, reconnaître la discrète bonté, ne lui en parlerait +jamais. + +Ce jour-là, la tante et le neveu firent prolonger un peu la promenade. +Au retour, en descendant du traîneau, ils virent dès l'entrée une +animation inaccoutumée... Et Mme de Rühlberg, surgissant tout à coup, +leva les bras au ciel. + +-- Serge l'a échappé belle! A peine étiez-vous partie qu'on l'a ramené +à peu près inanimé, le bras et l'épaule gauche labourés par les griffes +d'un ours. Le docteur Vaguédine assure qu'il n'y a rien d'atteint +gravement. Il a refusé de se mettre au lit -- un Ormanoff n'arrive à +cette extrémité qu'en face de la mort, et encore pas toujours. Il s'est +installé dans son cabinet de travail, en défendant que personne vienne +le voir... Il paraît qu'il s'en est fallu de rien que l'ours ne +l'étouffât. Heureusement il a réussi à lui enfoncer dans le coeur son +couteau de chasse. + +Une émotion sincère s'emparait de Lise. A défaut d'une affection +qu'elle ne pouvait éprouver pour son mari, son âme était trop +profondément chrétienne et trop délicatement bonne pour ne pas compatir +même à la souffrance de l'homme qui la tenait sous son impitoyable +despotisme. + +Après avoir demandé à sa belle-soeur quelques détails, elle remonta +chez elle. Tandis qu'elle se déshabillait, elle songea avec mélancolie +à son étrange situation. D'elle-même, elle ne pouvait se rendre près de +son mari blessé et lui offrir ses soins. Il l'obligeait à l'inutilité, +réduisant son rôle d'épouse à celui d'un objet de luxe que son caprice +du moment ignorait, ou tyrannisait. + +Tristement pensive, elle s'attardait dans sa chambre, le front appuyé à +la vitre d'une des fenêtres derrière laquelle, entre les doubles +châssis, s'épanouissaient des fleurs rares. Mais Dâcha entra tout à +coup et l'informa que le prince Ormanoff la faisait demander. + +Elle tressaillit légèrement. Etait-il donc plus malade? + +Elle se dirigea d'un pas rapide vers son appartement. Dans la grande +galerie garnie d'inappréciables oeuvres d'art et de souvenirs de +famille qui le précédait, Stépanek, le cosaque, se tenait en +permanence. Il ouvrit silencieusement le battant d'une porte et Lise +entra dans une pièce encore inconnue d'elle -- une pièce très vaste, +tendue d'un admirable cuir de Cordoue, éclairée par des baies garnies +de vitraux anciens. Les raffinements du luxe moderne se mêlaient ici à +un faste tout oriental, sur lequel de superbes peaux d'ours noirs et +blancs venaient jeter une note sauvage. Dans l'atmosphère chaude +flottait une étrange senteur faite du parfum préféré du maître de +céans, des émanations du cuir de Russie, de l'odeur des fines +cigarettes turques, des exhalaisons enivrantes s'échappant des gerbes +de fleurs répandues partout. + +Serge était assis près de son bureau, et appuyait son front sur sa +main. A ses pieds étaient couchés Ali et Fricka, ses lévriers, qui se +levèrent, s'élancèrent vers la jeune femme et se mirent à bondit autour +d'elle, quêtant des caresses. + +Elle les écarta doucement et s'avança vers son mari qui n'avait pas +bougé, mais tournait vers elle son regard. + +-- Vous n'étiez pas curieuse de venir voir ce que maître Bruin avait +fait de moi, Lise? dit-il d'un ton froid, légèrement sarcastique. + +-- Votre soeur m'avait dit que vous ne vouliez voir personne, +balbutia-t-elle en rougissant sous cette parole qui semblait un +reproche. + +-- Alors vous vous êtes crue englobée avec les autres dans cette +interdiction? Oubliez-vous que vous êtes ma femme et qu'à ce titre vous +me devez vos soins? + +-- Mais je ne demande pas mieux! dit-elle spontanément. Je suis toute +prête, Serge... + +-- Merci, l'intention me suffit... Ah! si, tenez, puisque vous êtes là, +donnez-moi donc de la quinine. Je sens que la fièvre augmente. Vous en +trouverez là, sur ce meuble. Le docteur a tout préparé. + +-- Souffrez-vous beaucoup? demanda timidement Lise tout en se dirigeant +vers le meuble désigné. + +-- Beaucoup, oui. Mais j'ai la force nécessaire pour supporter cela. +Les Ormanoff n'ont jamais craint la douleur physique. + +Tandis qu'il avalait le médicament préparé par elle, Lise constata que +son visage était profondément altéré et que des frémissements de +souffrance y passaient. Mais le regard conservait toujours toute son +énergie hautaine. + +-- Maintenant, asseyez-vous là, dit-il en désignant un siège près de +lui. Et racontez-moi pourquoi Lydie ne vous accompagnait pas +aujourd'hui. + +La jeune femme rougit un peu. + +-- Elle n'était pas disposée... Vous savez qu'elle est souvent +fatiguée... + +-- Pas plus que vous, certainement. Et les promenades font partie du +régime qui lui est prescrit. Ces abstentions se renouvellent-elles +souvent? + +-- Quelquefois... murmura Lise avec embarras. Mais je vous assure que +je trouve tout naturel... + +-- Vous, peut-être, mais moi, non. Il faudra que cela change... Mais +peut-être préférez-vous la compagnie de Sacha à celle de sa mère? Je ne +fais aucune difficulté pour reconnaître que ma soeur n'est pas fort +intéressante. + +Et sa bouche eut un pli de dédain. + +-- Je ne dis pas cela... Mais j'aime beaucoup Sacha, qui est affectueux +et gai. + +-- Eh bien! prenez-le pour compagnon. Lydie pourra paresser tout à +loisir, quand elle aura bien digéré les reproches que je lui prépare. + +-- Ne lui dites rien à cause de moi, je vous en prie! murmura Lise d'un +ton suppliant. + +-- A cause de vous?... Mais non, ma chère, il s'agit ici simplement +d'un désir exprimé par moi, et considéré comme non avenu par ma soeur. +C'est moi qui me trouve l'offensé. + +Lise rougit. A quoi songeait-elle donc, en effet? Qu'importait à Serge +que sa femme fût traitée plus ou moins aimablement, qu'elle souffrît +même de mauvais procédés? La seule faute impardonnable, pour lui, était +l'insoumission à ses volontés. + +Il fermait les yeux et demeurait silencieux. La fièvre empourprait un +peu ses joues. Près de lui, Lise restait immobile, regardant le décor +magnifique au milieu duquel elle se trouvait. La chaleur et les parfums +de cette pièce l'oppressaient singulièrement -- mais moins encore, +peut-être, que la présence de celui qui n'avait jamais su que la faire +souffrir. + +-- Lise! + +Elle leva la tête et vit les yeux de Serge fixés sur elle. + +-- Qu'auriez-vous éprouvé, si Bruin m'avait étouffé complètement? + +Elle devint pourpre et détourna son regard. Que lui répondre? +Loyalement, elle ne pouvait lui dire que ceci: "J'aurais éprouvé une +émotion profonde, telle que je la ressentirais pour n'importe qui en +semblable occasion. Mais je ne vous aurai pas pleuré autrement que +comme chrétienne." + +-- Regardez-moi, Lise! + +En un de ces gestes à la fois impérieux et doux qui lui étaient +particuliers, il portait sa main brûlante de fièvre sur la nuque de +Lise et obligeait la jeune femme à tourner la tête vers lui. + +-- Laissez-moi lire votre réponse dans vos yeux, car vos lèvres se +refuseraient à me la faire connaître... Oui, Bruin a failli vous donner +la liberté, Lise... + +-- Serge! murmura-t-elle en rougissant plus fort. + +Une lueur sarcastique passa dans le regard du prince. + +-- Oh! il s'en est fallu de bien peu, je vous assure! Si ma main avait +été moins ferme, la lame déviait... et vous étiez veuve. Après tout, +cela aurait mieux valu... pour moi. + +Il laissa aller la tête de Lise en murmurant d'un ton impatienté: + +-- Laissez-moi maintenant... Allez, allez, Lise. + +Elle se leva et se dirigea vers la porte. Comme elle l'ouvrait, il lui +sembla entendre prononcer son nom. Elle se détourna un peu. Mais Serge +était immobile, et ses yeux étaient à demi clos sous les cils blonds. + +Elle sortit alors et regagna son appartement. Ce soir-là, elle eut une +affreuse migraine, due sans doute à l'atmosphère saturée de parfums qui +régnait chez Serge. Et dans ses rares moments de sommeil traversés de +rêves pénibles, il lui sembla entendre de nouveau la voix suppliante et +impérieuse qui murmurait: + +-- Lise!... Lise! + + + +XII + + +En dépit d'une nuit de fièvre et de souffrance, le prince Ormanoff fit +appeler le lendemain sa soeur près de lui, et les dix minutes que dura +l'entretien furent sans doute bien utilisées par lui, car Lydie sortit +de son cabinet avec un visage altéré et des yeux gros de larmes qu'elle +avait eu grand'peine à retenir, mais qui se donnèrent libre cours +aussitôt qu'elle fut hors de chez lui. + +Comme elle rentrait dans son appartement, elle se heurta à Varvara qui +glissait, en véritable ombre qu'elle était, à travers les corridors +immenses, avec son air absorbé et indifférent à tout. Pourtant, cette +fois, elle remarqua la physionomie bouleversée de la baronne et +l'interrogea: + +-- Qu'avez-vous, Lydie? + +Mme de Rühlberg ne demandait qu'à s'épancher. Elle raconta que Serge +venait de lui faire les plus durs reproches, parce qu'elle ne s'était +pas montrée suffisamment aimable pour sa femme. Et comme elle +balbutiait des excuses, en disant qu'elle recommencerait à accompagner +sa belle-soeur, il avait répliqué: "Vous n'aurez pas cette peine. Lise +préfère à votre compagnie celle de Sacha. Mais le n'oublierai pas de +quelle façon vous comprenez la déférence aux désirs que je vous +exprime." + +-- Voyez-vous, Varvara, cette sainte nitouche qui a osé se plaindre à +lui! Ce n'est pas Olga qui aurait fait cela! Une bonne petite, bien +insignifiante, qui ne souciait de rien ni de personne en dehors de son +mari. Je n'ai jamais eu d'ennuis avec elle. Mais celle-ci! Voilà +qu'elle s'est toquée de Sacha, et Serge, aussitôt, décrète qu'il +l'accompagnera désormais... Varvara, ne trouvez-vous pas qu'il y a là +une complaisance bien étrange chez lui? + +Elle baissait la voix en prononçant ces mots. + +Les paupières de Varvara battirent légèrement. + +-- Oui, peut-être... Je vous conseille de vous défier de cette jeune +femme, Lydie. + +-- Me défier? Pourquoi? + +-- Pour tout... Craignez qu'elle ne vous desserve près du prince +Ormanoff. Craignez pour Hermann, qu'elle n'aime pas. + +-- Mais vous rêvez, Varvara! Elle n'a et elle n'aura jamais, pas plus +qu'aucune femme au monde, la moindre influence sur Serge! + +Une sorte de rire bref glissa entre les lèvres de Varvara. + +-- Non, elle n'en aura pas... Je rêve, Lydie! Serge Ormanoff dominé par +sa femme! La plaisante idée que voilà! + +Et, riant de nouveau, elle s'éloigna de son pas silencieux, laissant +Lydie très surprise, et un peu perplexe. + +Quels que fussent les sentiments que Mme de Rühlberg nourrissait à +l'égard de sa belle-soeur, à la suite des reproches de Serge, elle se +montra dès lors très aimable et empressée près de la jeune femme. Les +petites méchancetés cessèrent... Mais Lise continua à sentir autour +d'elle un souffle de malveillance qui semblait fort pénible à sa nature +aimante. + +Elle se demandait avec anxiété si elle devait retourner sans être +appelée près de son mari. La veille, il l'avait renvoyée de si étrange +manière!... Mais vers deux heures, toutes ses perplexités se trouvèrent +réduites à néant par l'apparition de Vassili venant l'informer que le +prince la demandait. + +Il était très pâle, visiblement fatigué et énervé par la souffrance. +Après avoir répondu laconiquement aux timides interrogations de Lise +sur son état, il lui demanda: + +-- A quoi étiez-vous occupée, quand je vous ai fait demander? + +-- Je faisais une partie de dames avec Sacha, qui est souffrant +aujourd'hui. + +-- Eh bien! sonnez Stépanek et dites-lui d'aller prévenir Sacha qu'il +vienne ici continuer cette partie. + +Très surprise de ce caprice imprévu, elle obéit pourtant sans risquer +de réflexion. Sacha arriva aussitôt, la tante et le neveu +s'installèrent près de Serge, qui suivit les péripéties du jeu en +donnant des conseils à sa femme, de telle sorte que Sacha, fort peu à +son aise d'ailleurs en présence de son oncle, perdit haut la main la +partie. + +Après quoi, Lise fit invitée à passer dans le salon voisin où se +trouvait un piano, son mari désirant entendre un peu de musique. + +Ce ne fut pas là une fantaisie passagère. Les jours suivants, Sacha fut +appelé encore pour venir faire avec sa tante une partie quelconque. +Après quoi, le prince l'envoyait étudier ses leçons ou jouer avec les +lévriers dans un coin de la pièce, tandis que lise brodait près de son +mari silencieux et songeur, ou se mettait au piano, la musique calmant +la fièvre et la souffrance, prétendait-il. + +Il semblait ainsi qu'il s'attachât à mettre toujours l'enfant en tiers +entre Lise et lui. + +Pendant les premiers jours, ses blessures avaient inspiré quelques +inquiétudes au docteur Vaguédine, qui avait en vain essayé de lui faire +garder le lit. Mais elles entraient maintenant dans une bonne voie, la +fièvre baissait, et le prince, qui restait auparavant toute la journée +inactif, quelque peu abattu en dépit de son énergie, commençait à +s'occuper, à lire, à dépouiller la correspondance qui s'amoncelait sur +les plateaux, et à indiquer à ses secrétaires les réponses à donner. + +Un après-midi, il trouva parmi les revues qui encombraient toute une +table, un livre qu'il parcourut rapidement, puis tendit à Lise. + +-- Tenez, coupez-moi donc cela, Lise. + +C'était un volume de poésies d'un jeune et déjà célèbre poète français. +Tandis que Lise faisait manoeuvrer le coupe-papier, des strophes +harmonieuses passaient devant ses yeux. Elle soupirait, en songeant +mélancoliquement que c'était un supplice de Tantale infligé là par le +prince Ormanoff à la jeune intelligence qu'il privait de tout aliment +intellectuel. + +-- C'est fini? dit-il quand elle lui tendit le livre. Eh bien! +lisez-m'en donc un peu tout haut. + +Réprimant la profonde surprise que lui causait cette nouvelle +fantaisie, Lise se mit en devoir d'obéir. Elle lisait parfaitement, car +M. Babille tenait à la diction, elle lisait surtout avec intelligence, +avec émotion, s'identifiant aux sentiments très élevés du poète. Et sa +voix pure, au timbre profond et doux, augmentait le charme délicat de +ces vers. + +-- C'est assez, il ne faut pas vous fatiguer, dit tout à coup le prince +Ormanoff. Mettez ce livre là, et reposez-vous. Vous continuerez cette +lecture demain. + +Ce fut désormais une habitude de chaque après-midi... Et ce fut, pour +Lise, un des meilleurs moments de la journée. Que le prince le cherchât +ou non, ces lectures, choisies par lui, se trouvaient être celles qui +s'associaient le mieux à l'âge, aux idées, au degré de culture +intellectuelle de sa femme. Elle y trouvait un plaisir extrême, qui +s'exprimait sincèrement dans ses beaux yeux pleins de candeur et de +lumière où Serge pouvait lire à son aise, ainsi qu'il lui en avait +exprimé la volonté... Et en admettant -- ce qui semblait bien +improbable -- qu'il éprouvât le désir de connaître les impressions de +sa femme, il n'avait pas besoin de l'interroger. Son regard parlait +pour elle. + +Une autre fois, ce furent d'anciennes estampes découvertes par Nicolas +Versky, le bibliothécaire, et que Serge montra lui-même à Lise, en y +joignant d'érudites explications qui intéressèrent vivement la jeune +femme. + +Elle jouissait de ces petites satisfactions très inattendues, tout en +s'en étonnant grandement. Il était certain qu'il y avait, à son égard, +un changement chez le prince Ormanoff. Il était peut-être encore plus +froid qu'au temps des fiançailles et aux premiers jours de leur +mariage, mais son despotisme se faisait moins sentir, se nuançait de +quelques concessions que Lise n'eût jamais osé espérer, car il semblait +de ce fait lever quelque peu l'interdit jeté pour sa femme sur les +occupations intellectuelles. + +C'était maintenant sans trop d'appréhension qu'elle entrait chaque jour +chez lui, qu'elle s'installait dans le grand fauteuil à haut dossier +sur le fond sombre duquel ressortaient si bien son visage admirable et +les robes d'étoffe souple et de nuances claires, qu'elle portait +généralement à l'intérieur. Tout en elle était harmonie, le moindre des +ses mouvements avait une grâce naturelle inimitable, et il n'était pas +étonnant qu'un dilettante comme le prince Ormanoff ne la quittât pas +des yeux, tandis qu'elle évoluait silencieusement autour du samovar +pour préparer le thé, ou qu'elle distribuait des caresses à Ali et à +Fricka qui se les disputaient, en manquant parfois de la renverser -- +ce qui amenait une intervention sévère de leur maître, malgré les +timides protestations de Lise. + +Un soir, Fricka, en sautant par surprise sur la jeune femme, lui fit au +poignet une large égratignure. Serge sonna aussitôt et donna l'ordre à +Stépanek d'administrer une correction à la coupable. + +-- Non, je vous en prie! La pauvre bête pèche par trop d'affection. Ne +la faites pas corriger, Serge! dit Lise d'un ton suppliant. + +Il se pencha et prit entre ses doigts le poignet sur lequel perlaient +quelques gouttes de sang. + +-- Franchement, ceci mérite une punition, Lise! + +Il s'interrompit brusquement en se mordant les lèvres... Et Lise +rougit, car elle comprit qu'il pensait au traitement douloureux infligé +par lui à ce même poignet délicat, et dont il avait pu voir les marques +le lendemain, car, les chairs tuméfiées ayant gonflé, il avait été +impossible à la jeune femme de remettre le bracelet. + +-- Emmène Fricka, mais ne la corrige pas, dit-il au cosaque qui s'en +allait déjà, traînant l'animal, car il jugeait tout à fait inutile +d'attendre le résultat des supplications de la jeune dame, lesquelles +ne changeraient rien, pensait-il, à la décision du maître. + +Quand Stépanek rapporta ce fait à l'office, ce fut, de toutes parts, un +vif étonnement. Seule Madia sourit d'un air entendu, en cachant sous +ses paupières clignotantes un regard ravi. + +Le prince reprenait maintenant sa place aux repas. Il montrait à soeur +une excessive froideur, malgré les manières humbles et repentantes de +Lydie, et, n'ignorant pas sa préférence pour Hermann, affectait de ne +jamais s'apercevoir de la présence de celui-ci, tandis qu'il témoignait +à Sacha une attention inaccoutumée et même une certaine indulgence pour +des étourderies sans importance qu'il aurait impitoyablement punies +quelque temps auparavant. + +Lydie rongeait son frein et s'inquiétait sérieusement. Les paroles de +Varvara lui revenaient à l'esprit, bien qu'elle les taxât d'idées +folles. Il était en effet inadmissible de songer que cette jeune femme, +si durement traitée par Serge, exerçât une influence quelconque sur les +actes de celui-ci. Mais il était certain aussi que la nouvelle attitude +du prince avec sa soeur et Hermann et son engouement pour Sacha +coïncidaient avec les rapports plus fréquents entre sa femme et lui. + +De plus, il y avait un fait indéniable, et que tous remarquaient: le +prince traitait Lise d'une manière plus douce, moins visiblement +autoritaire. + +Mme de Rühlberg essaya de consulter Varvara. Mais celle-ci se dérobait +toujours avec une étonnante souplesse. Elle semblait fort lasse depuis +quelque temps, ne sortait plus guère et montrait des traits altérés, un +teint plombé de personne malade. + +Des tempêtes de neige étaient venues empêcher les promenades pour Lise +et Sacha. Serge les retenait plus longuement près de lui. Les blessures +étaient cicatrisées, mais en raison de la faiblesse du bras, la chasse +lui demeurait encore interdite. Il travaillait avec ses secrétaires et +Nicolas Versky, compulsait les vieilles archives poudreuses pour une +histoire de sa famille commencée depuis plusieurs années, ou parcourait +les nombreux livres et revues qui lui parvenaient. + +Un dimanche, il ne parut pas au déjeuner. Ce fait se produisait +parfois. On ne sait par quelle fantaisie, il se faisait alors servir +chez lui. Personne ne songeait à s'en plaindre, car sa présence jetait +toujours une contrainte sur les convives, même lorsqu'il était dans ses +meilleurs moments. Pour les siens, comme pour ceux dont il payait les +services, à quelque degré de la hiérarchie sociale qu'ils +appartinssent, le prince Ormanoff ne savait être que le maître, -- et +un maître redouté. + +Après le déjeuner, Lise demeura quelques instants dans le salon près de +sa belle-soeur qui souffrait de névralgies. Puis elle sortit pour +remonter chez elle. Comme elle atteignait la dernière marche du +monumental escalier, elle vit surgir devant elle la silhouette falote +du précepteur. + +-- Princesse, pardonnez-moi mon audace! Mais permettez à votre humble +admirateur... + +Il tombait à genoux et portait à ses lèvres la robe de Lise. + +Elle recula si brusquement qu'elle faillit choir en arrière dans +l'escalier. + +-- Comment osez-vous!... dit-elle d'une voix étouffée par la stupeur et +l'indignation. + +Quelqu'un, d'un corridor voisin, s'élança tout à coup sur Hans Brenner, +le saisit et le traîna dans une pièce dont la porte fut refermée avec +violence. Lise, glacée d'effroi, entendit des cris de rage et de +douleur, une voix qui balbutiait: "Grâce!... grâce!" + +Pourvu que Serge ne tuât pas cet homme, ou ne le blessât pas +grièvement! Il était si fort, et l'autre si gringalet! Il fallait +qu'elle courût vers eux, qu'elle essayât d'empêcher un malheur, au +risque de tourner contre elle la colère de son mari... + +Mais comme elle atteignait la porte, celle-ci s'ouvrit, laissant +passage au prince Ormanoff, correct et calme comme s'il venait +d'accomplir la chose la plus habituelle. Seule la teinte sombre des +prunelles décelait l'irritation intérieure. + +-- Oh! Serge, que lui avez-vous fait? s'écria Lise d'une voix que +l'effroi étranglait un peu. + +-- Je lui ai administré la correction qu'il méritait. Que votre +sensibilité se rassure, Lise, il est encore vivant et sera même en état +de partir ce soir, en emportant de Kultow un cuisant souvenir qu'il +conservera quelques jours... Allons, prenez mon bras que je vous +reconduise chez vous, car vous voilà toute bouleversée par la faute de +ce misérable imbécile. + +Quand elle fut assise dans son salon, il resta debout devant elle, les +yeux fixés sur les petites mains encore frémissantes d'émotion. + +-- Aviez-vous déjà eu à vous plaindre de cet individu, Lise? + +-- Mais non... Il m'était seulement peu sympathique, à cause de son +regard en dessous et de ses façons cauteleuses. + +-- Vous auriez dû me le dire. Je l'aurais mis à la porte. + +Et, sans paraître remarquer le regard d'indicible étonnement qui se +levait vers lui, il poursuivit: + +-- Il est une autre personne qui doit vous être certainement +désagréable. L'âme fourbe de Varvara n'est pas faite pour vivre près de +la vôtre. Elle partira d'ici. + +-- Varvara!... Oh! Serge, cette pauvre fille sans famille, sans +fortune! Mais elle ne m'a rien fait! Ce serait affreux de la faire +partir ainsi, sans motif! + +-- Pardon, j'ai plusieurs motifs et, entre autres, celui-ci: une +circonstance fortuite m'a révélé ce matin qu'elle était imbue d'idées +révolutionnaires et collaborait secrètement à une revue des plus +avancées. + +-- Serait-ce possible! Elle semble si calme, si effacée! + +Un sourire sardonique courut sur les lèvres du prince. + +-- On ne se doute pas ce qu'il y a dans cette âme-là... Mais vous +voyez, Lise, que je ne puis conserver ici une personne de cette sorte. + +La jeune femme murmura timidement: + +-- Pourtant, si on pouvait tenter de changer ses idées, de lui faire du +bien... + +Le même sourire reparut sur les lèvres de Serge. + +-- Qui s'en chargerait? Pas moi, à coup sûr! Vous non plus, Lise. + +-- Pourquoi? Je pourrais essayer... + +-- Croyez-vous donc que je vous le permettrais? Cette femme vous hait, +d'ailleurs. + +-- Moi! Oh! Serge, vous dites comme Madia! Pourquoi me haïrait-elle, +cependant? + +Il courba un peu sa haute taille et prit entre ses mains la tête de +Lise. + +-- Parce qu'elle est une créature mauvaise... et vous, vous êtes un +ange. + +Ses lèvres se posèrent sur le front de la jeune femme. Puis, se +détournant brusquement, il sortit du salon. + + + +XIII + + +Pendant quelques minutes, Lise demeura interdite, se demandant si elle +n'était pas la proie d'un songe. + +Mais non, elle sentait encore sur son front la chaleur de ce baiser. Et +c'étaient bien aussi les lèvres de Serge qui avaient prononcé ces +paroles si inattendues. + +Que signifiait cela? De plus en plus, il était pour elle l'énigme. +Fallait-il penser que cette âme de marbre s'amollissait quelque peu? + +Oh! si Dieu permettait ce miracle! + +Un frémissement d'émotion agitait la jeune femme. Son regard tomba sur +le livre d'heures posé sur la table à côté d'elle, un vieux volume dans +lequel avant elle avaient prié plusieurs dames de Subrans. Elle +l'ouvrit et prit entre ses doigts une image peinte pour elle par +Gabriel des Forcils. Au verso étaient inscrits ces mots: "A ma chère +petite amie Lise de Subrans. -- Son tout dévoué en Notre-Seigneur: +Gabriel." + +Au recto, sous une croix lumineuse entourée de lis et de violettes, de +fines lettres d'or redisaient la parole consolatrice: "Qui sème dans +les larmes moissonnera dans l'allégresse." + +-- Gabriel, priez pour que le Seigneur miséricordieux fasse retomber +mes larmes sur cette âme, pour l'adoucir et l'amener à lui!" murmura la +jeune femme. + +A ce moment, on frappa à la porte. Lise ne put réprimer un sursaut en +voyant apparaître Varvara. + +-- Pardonnez-moi de vous déranger! Mais un malheureux sollicite votre +présence. Voici de quoi il s'agit: Ivan Borgueff, le sommelier, s'étant +enivré hier, le fait a été porté à la connaissance du prince Ormanoff, +qui lui a fait signifier son congé immédiat. Le pauvre homme -- un très +ancien serviteur -- s'en est trouvé si saisi qu'il a été frappé d'une +congestion. D'après le docteur Vaguédine, il n'a guère que deux ou +trois jours à vivre. J'ai été le voir tout à l'heure. Sa langue est +embarrassée, mais il a pu m'expliquer qu'il souhaitait vous parler. + +-- A moi! dit Lise avec surprise. Je ne connais pas du tout ce pauvre +homme, cependant. + +-- Il prétend avoir un fait de grande importance à vous révéler. +Agissez, du reste, comme bon vous semblera. Mais il me semble que la +charité exigerait que vous répondissiez à l'appel de ce malheureux. + +-- En effet. Voulez-vous me montrer le chemin, Varvara? + +Tout en suivant Mlle Dougloff, Lise se sentait fort intriguée. Que +pouvait donc lui vouloir ce serviteur, qu'elle ne se souvenait pas même +avoir aperçu, la domesticité étant si nombreuse à Kultow? + +Varvara la laissa à la porte de la chambre d'Ivan. Le sommelier, un +septuagénaire la veille encore alerte et vigoureux, était étendu sans +mouvement sur son lit. A l'entrée de la jeune princesse, ses yeux +voilés parurent reprendre un peu de vie, une de ses mains, moins +atteinte que l'autre par la paralysée, se leva légèrement... + +-- Vous désirez me parler? dit doucement Lise en se penchant vers lui. + +-- Oui, Altesse... On m'a dit que je devais vous révéler... que vous +deviez savoir... + +Sa langue se mouvait difficilement, déjà gagnée par la paralysie. + +-- ...Je sais qui a essayé de tuer la mère de Votre Altesse. J'ai vu +desceller les vieilles pierres des marches de la tour, en haut de +laquelle était montée la princesse Xénia... Après l'accident, je le dis +au prince Cyrille et au prince Serge. Ils m'ordonnèrent le secret... +Mais on m'a assuré que je devais vous apprendre, avant de mourir... + +-- Quoi! ma mère a été victime d'une tentative criminelle? s'écria Lise +avec effroi. + +-- Oui... La comtesse Catherine était jalouse de sa cousine, parce +qu'elle aussi aimait M. de Subrans... + +-- La comtesse Catherine? bégaya Lise. + +-- C'est elle qui descella les pierres... je l'ai vue. Je le jure sur +les saintes images! + +Lise chancela et se retint au lit pour ne pas tomber. + +-- Ce n'est pas possible!... Oh! non! non! + +-- Si, c'est vrai... Oh! j'ai eu de la peine à ne pas parler!... + +Il balbutia encore quelques mots indistincts, puis se tut. Sa langue +semblait lui refuser tout à coup le service. + +Varvara entra à ce moment, et, tout en jetant un coup d'oeil de côté +sur le visage bouleversé de la jeune femme, se pencha sur Ivan dont +elle essuya le front moite. + +-- Reposez-vous, Ivan. Vous avez tenu à parler, malgré la défense du +docteur Vaguédine, mais c'est assez, c'est trop. + +Lise, incapable de prononcer une parole, sortit de la pièce et se +réfugia dans sa chambre. Là, glacée d'horreur, elle se jeta à genoux +devant son crucifix. + +Etait-il possible que cette chose épouvantable fût vraie?... Que sa +belle-mère?... + +Oh! non, non, cet homme avait menti, ou plutôt sa raison s'égarait!... +Oui, c'était cela certainement! Les ravages produits par la congestion +le faisaient divaguer... + +Et d'ailleurs, elle avait un moyen bien simple de savoir la vérité: +c'était d'aller trouver le prince Ormanoff et de lui rapporter les +paroles du sommelier. + +-- Dès les premiers mots, il me dira que je suis folle d'y avoir +accordé seulement un instant d'attention! pensa-t-elle. + +Elle se leva... Mais alors, mille faits jusque-là insignifiants pour +elle surgirent à sa mémoire: l'émoi de Mme de Subrans à l'apparition du +prince Ormanoff à la chasse des Cérigny, l'attitude si froide, tout +juste polie de Serge, la gêne extrême que semblait éprouver devant lui +sa cousine... Elle avait un peu en ces moments-là l'attitude d'une +coupable... + +Lise se rappelait tout à coup que jamais elle n'avait vu se rencontrer +les mains de Serge et de Catherine. + +-- Non! non!... Oh! c'est trop épouvantable de m'arrêter seulement à +cette idée! murmura-t-elle en se tordant les mains. + +Le bruit d'une porte qui s'ouvrait dans le salon voisin se fit entendre +à ce moment. Qui venait là? Il n'y avait que Serge pour entrer ainsi +sans s'annoncer... + +Que lui voulait-il? Le souvenir des paroles et du baiser de tout à +l'heure, éloigné par l'affreuse révélation qui venait de lui être +faite, reparut et fit battre un peu plus vite son coeur. + +Et il arrivait si bien! Elle allait lui parler aussitôt de la +confidence du sommelier... + +Elle s'avança vivement et entra dans le salon. + +Serge était débout, près de la petite table sur laquelle demeurait +ouvert le livre d'heures... Et, entre ses doigts, il tenait l'image de +Gabriel. + +Il leva les yeux, et Lise s'immobilisa, frissonnante, sous ce regard +sombre. + +-- Approchez, Lise... Et dites-moi comment vous avez osé conserver +ceci, après l'injonction que je vous ai faite d'avoir à oublier tout +votre passé. + +Un frémissement inaccoutumé courait sur sa physionomie, toujours si +impassible à l'ordinaire, et les vibrations irritées de sa voix +n'avaient pas la glaciale froideur habituelle dans ses colères +elles-mêmes. + +Comme la jeune femme demeurait immobile, saisie par cette apostrophe, +il s'avança de quelques pas. + +-- Répondez! Pourquoi avez-vous conservé cette image? Vous pensez +encore à cet étranger? + +Elle reprenait un peu possession d'elle-même, et le ton dur de Serge +éveilla en elle une soudaine impression de révolte. + +-- Certes, j'y pense! dit-elle d'un ton vibrant. Je n'ai pas coutume +d'oublier mes amis, ceux qui m'ont aimée et que j'ai aimés! + +Jamais encore Lise n'avait vu dans les yeux de son mari cette +expression de sombre violence qui, tout à coup, transformait la +physionomie de Serge. Il s'avança encore, et, posant sa main sur +l'épaule de la jeune femme, qui chancela presque sous le choc, il +approcha son visage du sien. + +-- Vous l'avez aimé? Et ceci est un souvenir de lui?... un cher +souvenir? Eh bien? voici ce que j'en fais. + +D'un geste violent, il déchira l'image et en jeta au loin les morceaux. + +-- Voilà le sort de tout ce qui vous rappellera le passé! dit-il d'une +voix qui sifflait entre ses dents serrées. Vous devez m'aimer à +l'exclusion de tous, parents ou amis, et sans qu'aucun retour de +l'autrefois vienne s'insinuer dans votre coeur, où je dois régner seul. + +-- Vous aimer!... Vous, vous, mon bourreau!... Vous qui me faites tant +souffrir, et qui imaginez même, après m'avoir privée des consolations +de la religion, de m'interdire le souvenir sacré de l'amitié d'un +saint, -- d'un saint qui a quitté ce monde! + +Elle se redressait devant lui, grandie soudain par l'indignation et la +douleur, les yeux étincelants, belle d'une surnaturelle beauté de +chrétienne intrépide. Elle n'était plus en ce moment l'enfant +craintive, mais une femme révoltée devant l'injustice, devant la +tyrannie morale qui prétendait s'exercer sur elle. + +-- ... Vous pouvez exiger bien des choses, mais il en est trois que +vous ne m'imposerez pas: l'abandon de mes croyances, l'oubli de mes +affections de famille et d'amitié... et l'amour pour celui qui n'a +voulu considérer en moi qu'une pauvre chose sans âme, bonne à pétrir +selon sa fantaisie! + +Elle se détourna brusquement et se dirigea vers sa chambre. Elle +sentait que ses forces allaient la trahir, et elle ne voulait pas +défaillir devant lui. + +Il fit un mouvement en avant, comme pour la rejoindre. Mais il tourna +tout à coup les talons, et, le visage raidi, les yeux durs, il sorti du +salon. + +Stépanek, qui ouvrit devant lui la porte du cabinet de travail, songea +avec un petit frisson d'inquiétude: + +-- Gare à qui bronchera aujourd'hui! + +Pendant quelques instants, Serge arpenta d'un pas saccadé la vaste +pièce. Il s'arrêta tout à coup, en écrasant de son talon le magnifique +tapis d'Orient. + +-- Lâche!... lâche que je suis! murmura-t-il d'un ton de sourde fureur. +Si mon aïeul me voit de sa tombe, il doit se demander quel misérable +sang coule maintenant dans mes veines! Dire que j'ai été au moment de +me jeter aux pieds de cette enfant qui me bravait!... moi, son mari, +son maître! Elle me rend fou! Mais je saurai me vaincre... et la +réduire à la soumission complète. + +Il se remit en marche, puis s'arrêta de nouveau, le front contracté. + +-- La faire souffrir encore!... Non, je ne puis plus! murmura-t-il +d'une voix étranglée. Déjà, tout à l'heure... C'est la faute de ce +Gabriel... de cet ami qu'elle n'oublie pas, qui l'a aimée, qu'elle a +aimé... qu'elle aime peut-être encore, et que je hais, moi! Comme elle +a défendu le droit à son souvenir!... Et moi, elle me déteste... + +Il s'interrompit en laissant échapper une sorte de ricanement. + +-- Que m'importe! pourvu qu'elle me craigne et m'obéisse. Un Ormanoff +se soucie peu d'être aimé... Allons, il convient de faire trêve à ces +rêvasseries indignes d'un cerveau masculin. J'ai une exécution à +accomplir ce soir. + +Il sonna et donna l'ordre à Stépanek de prévenir Mlle Dougloff qu'il +désirait lui parler. + +Quand Varvara entra, Serge se tenait débout près de son bureau. Il +inclina légèrement la tête en réponse au salut toujours humble de sa +cousine et dit froidement: + +-- Je voulais vous informer moi-même qu'un petit colis à votre adresse +s'est égaré, a été ouvert par mégarde... et que j'y ai trouvé ceci. + +Il prit sur le bureau une revue jaune pâle, zébrée de rouge, et la +tendit à Varvara. + +Une pâleur cendreuse couvrit le visage de Mlle Dougloff, un tremblement +subit agita ses mains. + +-- C'est bien à vous, n'est-ce pas? + +Elle répondit d'une voix un peu sourde: + +-- Oui, c'est à moi, Serge Wladimirowitch. + +-- Mes compliments! Vous vous abreuvez à des sources quelque peu... +volcaniques, Varvara Petrowna. J'ai même pu constater, en feuilletant +cette publication légèrement incendiaire, que vous preniez à sa +rédaction une part active. N'ayant aucun droit légal sur vous, je ne +puis que constater votre entière liberté à ce sujet. Mais, tant que je +serai le maître ici, Kultow n'abritera jamais de révolutionnaires, -- +et surtout des révolutionnaires en jupon, les pires qui existent. Vous +voudrez bien vous organiser pour trouver, avant la fin du mois, et hors +de mes domaines, un autre toit où vous pourrez élaborer en paix le +programme des sociétés futures. + +Elle l'écoutait sans faire un mouvement, comme médusée. Ses longues et +molles paupières cachaient son regard, mais les cils battaient +fébrilement, et, sur la revue qu'elle avait prise des mains de Serge, +ses doigts se crispaient, froissant la couverture étrange. + +Aux derniers mots du prince, elle laissa échapper une sorte de +gémissement: + +-- Vous me chassez! + +Elle glissa à genoux, en levant vers Serge ses yeux à demi découverts +qui suppliaient. + +-- Serge, par pitié... Pardonnez-moi ces folles idées, cette sympathie +déjà évanouie pour des doctrines que vous réprouvez! Jamais vous ne les +retrouverez en moi! Ce sont des divagations de cerveau en délire, +auxquelles, pauvre isolée, j'ai pu me laisser prendre un instant... +Serge, pardonnez-moi! Ne me chassez pas de votre demeure, de votre +présence. Ma vie est ici, dans l'ombre de celui que l'humble Varvara +vénère comme un dieu, et qu'elle voudrait servir à genoux! + +Elle parlait d'une voix basse et tremblante, en courbant la tête et en +joignant les mains. + +-- Je n'ai vraiment que faire d'un aussi ardent dévouement! dit la voix +mordante de Serge. Vous pourrez trouver à l'employer plus utilement +ailleurs, Varvara Petrowna... pour la cause de la révolution, par +exemple. Vraiment, qui se serait douté que vous cachiez de telles +flammes sous une aussi paisible apparence! Je ne parle pas pour moi, +naturellement, car depuis longtemps je vous avais devinée. Les yeux +baissés ne m'ont jamais trompé. + +Varvara leva la tête, et cette fois, les prunelles jaunes apparurent +tout entières, étincelèrent sous l'ombre légère des cils pâles. + +-- Vous savez alors que, si vous m'aviez choisie, vous auriez trouvé en +moi l'esclave de vos rêves, dont vous auriez possédé l'âme tout +entière, et qui ne vous aurait pas disputé une bribe de sa conscience, +elle! + +Un regard d'indicible mépris tomba sur elle. + +-- Une âme d'esclave? Avec de l'or, j'en achèterais. Mais une belle âme +pure et intrépide, que l'attrait du luxe et de la vanité ne peut +réduire, qui résiste à la force toute-puissante et préférerait mourir +que de céder à ce que sa conscience réprouve, voilà ce que j'admire, ce +que je respecte, ce que je vénère au-dessus de tout. + +Varvara se releva brusquement, le visage blêmi. + +-- Cette âme-là ne vous aime pas, Serge Ormanoff! dit-elle d'une voix +rauque. + +Le front de Serge eut une imperceptible contraction. + +-- Qu'en savez-vous? riposta-t-il d'un ton hautain. Mais, du reste, +cela vous importe peu, j'imagine? Vous vous êtes égarée là dans des +sentiers qui nous éloignent de notre sujet, -- c'est-à-dire de votre +départ. Réflexion faite, je crois que vous pourriez être prête à +quitter Kultow dans huit jours. Vous trouverez bien un couvent pour +vous recevoir provisoirement, -- à moins que quelque soeur en +révolution ne vous offre l'abri de son toit. + +Un sursaut secoua Varvara. Sur son teint blanc, une pâleur livide +s'étendit, gagnant jusqu'aux lèvres. Lentement, les paupières +s'abaissèrent sur les yeux où venait de passer une lueur étrange, -- +désespoir, -- fureur ou haine, tout cela ensemble peut-être. + +-- Je partirai avant, Serge Vladimirowitch, dit-elle d'un ton calme. + +Elle se détourna, gagna la porte... mais, au moment de l'ouvrir, elle +se détourna de nouveau... + +-- Vous êtes vaincu cette fois, prince Ormanoff! + +Elle sortit sur ces mots, jetés d'un ton d'ironie mauvaise qui fit +tressaillir Serge. + +-- Vaincu! vaincu!... et par une enfant! murmura-t-il en retombant sur +son fauteuil. Un Ormanoff!... Elle l'a deviné, cette vipère! Ah! mes +aïeux doivent s'agiter dans leurs tombes, devant la lâcheté de leur +descendant! C'est son âme qui m'attire, qui m'émeut jusqu'au fond du +coeur! et je la martyrise! En ce moment, elle pleure sans doute, elle +souffre... Et un mot de moi -- ce que je brûle de lui dire -- sécherait +les larmes de ces yeux admirables que j'aime plus que tout, parce +qu'ils reflètent son âme. Je la verrais sourire peut-être! -- non du +sourire contraint et timide qu'elle a toujours devant moi, mais du +sourire de la femme confiante et aimée... + +Il se leva si brusquement que son lourd fauteuil tomba à terre, +réveillant en sursaut Fricka et Ali. + +-- Je divague! Elle me fait perdre la tête!... Stépanek!... Ramasse ce +fauteuil et préviens qu'on me serve à dîner ici, ce soir. + +Il ouvrit la porte, s'engagea dans un escalier couvert d'un épais tapis +et gagna la bibliothèque, où il s'absorba dans l'examen des vieilles +paperasses. + + + +XIV + + +La tempête de neige avait cessé le lendemain, et le ciel était si pur, +le soleil si doux que Lise se décida vers dix heures à faire une courte +promenade dans le parc, pour remettre un peu son visage défait par une +nuit d'insomnie. + +Sacha ayant une bronchite, elle ne pouvait demander sa compagnie. Et +d'ailleurs, aujourd'hui, elle préférait être seule. Une lourde +tristesse pesait sur son coeur. La scène de la veille l'avait +bouleversée profondément, et d'autant plus que l'attitude du prince +Ormanoff, depuis quelque temps, avait pu lui donner un très léger +espoir de le voir s'adoucir quelque peu. Rien n'était changé: il était +toujours l'implacable despote qui prétendait annihiler en elle toute +liberté morale; il était toujours l'être sans pitié et sans justice qui +se jouait de la souffrance d'une jeune femme sans défense, le maître +ombrageux qui ne craignait pas de s'attaquer au souvenir d'un mort. + +Qu'allait-il faire aujourd'hui? Comment punirait-il l'enfant audacieuse +qui avait osé, hier, lui lancer au visage de telles paroles? + +En se les rappelant, Lise se demandait comment elle avait pu les +prononcer... et comment surtout il ne l'en avait pas châtiée sur +l'heure. + +Elle ne perdrait rien pour attendre. Mais après tout, un peu plus, un +peu moins de souffrance!... La douleur silencieuse serait le lot de son +existence, près du tyran au coeur impitoyable qui la tiendrait en son +pouvoir jusqu'au jour où Dieu la délivrerait par la mort. + +Elle marchait lentement, les yeux fixés droit devant elle, l'esprit +tout occupé de ses tristes pensées. Un bruit de pas derrière elle lui +fit pourtant tourner la tête. C'était Varvara enveloppée dans sa +pelisse fourrée. + +-- Vous vous promenez, princesse? dit-elle en serrant la main que lui +tendait la jeune femme. Moi, je vais voir une pauvre famille misérable, +tout près d'ici. + +-- Vous vous occupez des pauvres? + +-- Un peu, oui, autant que me le permettent mes faibles moyens. + +-- Je voudrais bien le faire aussi! dit Lise avec un soupir. Mais je +crois bien inutile d'y songer. + +-- Oh! certainement! le prince Ormanoff ne vous le permettrait jamais. +Il ne se soucie guère des malheureux, du reste... Ceux que je vais +visiter ont été jetés dans la misère par ses ordres, pour une +peccadille. + +Le coeur de Lise eut un sursaut d'indignation. Ah! comme elle le +connaissait bien là! + +Lentement, Varvara se remettait en marche, et elle la suivait, écoutant +la voix apitoyée qui disait avec une pathétique émotion les souffrances +de ces pauvres gens... + +-- Mais je vais trop loin! dit-elle tout à coup. Il faut que je +retourne... + +-- Ne voulez-vous pas venir jusque chez ces malheureux? C'est si près +maintenant! Et ce serait une telle consolation pour eux! + +Lise hésita un instant... Mais, après tout, pourquoi pas? Elle +essaierait ainsi de réparer quelque peu, par sa compassion, la dureté +du prince Ormanoff. + +Elle suivit donc Varvara, cette fois hors du parc. Mlle Dougloff +marchait d'un pas sûr, en personne qui connaît son but. + +Tout à coup, un hurlement retentit. + +Lise s'arrêta brusquement. + +-- Qu'est-ce que cela? + +-- Les loups, dit tranquillement Varvara. + +-- Les loups! balbutia Lise en pâlissant d'effroi. + +-- La tempête les avait confinés dans la forêt; ils sortent aujourd'hui +et se rapprochent des lieux habités pour trouver une proie. Mais ne +vous tourmentez pas, nous avons le temps d'atteindre une isba toute +proche. + +Rassurée par ce calme, Lise suivit sa compagne, qui marchait +hâtivement. En quelques minutes elles arrivaient à une isba de minable +apparence. + +-- Elle est déserte, mais nous pourrons nous y enfermer, dit Varvara. + +Au même moment, des hurlements se firent entendre, tout près cette fois. + +Lise et Varvara s'élancèrent à l'intérieur et refermèrent soigneusement +la porte. + +-- Les voilà! dit Mlle Dougloff, qui s'était approchée de l'étroite +petite fenêtre. + +Lise s'avança à son tour et réprima un cri de terreur. Il y avait là +sept ou huit loups de forte taille, qui dardaient leurs yeux jaunes sur +cette demeure où se cachait la proie convoitée. + +-- Oh! Varvara, comment allons-nous faire? + +-- Mais simplement attendre qu'on vienne nous délivrer. S'il n'y avait +que moi, ce pourrait être plus long, car Varvara Dougloff est un +personnage de si petite importance qu'on ne s'apercevrait pas très vite +de son absence. Mais il n'en est pas de même de la précieuse petite +princesse dont la mort jetterait dans le désespoir ce pauvre Serge... +Pourquoi me regardez-vous comme cela? Ignorez-vous qu'il vous aime +comme un fou? + +-- Vous divaguez, je pense, Varvara? balbutia la jeune femme. + +Un léger ricanement s'échappa des lèvres de Varvara. + +-- Ah! pauvre innocente! Je le connais, moi, voyez-vous. A force +d'hypnotiser mon regard et ma pensée sur lui, je sais discerner toutes +les impressions sur cette physionomie qui est pour les autres une +énigme. J'y ai lu son secret dès le jour de votre arrivée à Cannes... +et j'avais prévu d'avance quel serait le vaincu dans la lutte soutenue +entre son orgueil et son coeur. Je le connais, vous dis-je! Un jour, je +l'ai vu ramasser une fleur tombée de votre ceinture, la porter à ses +lèvres, puis la jeter au loin avec colère. Vous comprenez, Serge +Ormanoff obligé de s'incliner devant une femme, devant une enfant de +seize ans qui lui a tenu tête, c'est dur, et la résistance est +terrible... Mais la victoire n'en aurait été que plus enivrante, +n'est-ce pas, princesse? + +Lise, les yeux un peu dilatés par la stupéfaction, l'écoutait, +interdite et troublée par l'étrange regard qui l'enveloppait. Au +dehors, les loups hurlaient... + +-- ... Et, pendant ce temps, un autre coeur endurait tous les +tourments. Il y a treize ans, une fillette arrivait avec sa mère à +Kultow, et était présentée au prince Ormanoff, un tout jeune homme +alors, mais aussi orgueilleux, impénétrable et dédaigneux +qu'aujourd'hui. Un regard empreint de la plus indifférente froideur +tomba sur l'enfant... Et pourtant, ces yeux, qui avaient la teinte +changeante et mystérieuse de nos lacs du Nord, ces yeux fascinants par +leur froideur même enchaînèrent à jamais Varvara Dougloff. Au fond de +son coeur, elle dressa un autel à celui qui ne daigna jamais +s'apercevoir de ce culte silencieux. Le jour où il épousa Olga Serkine, +elle pensa sérieusement à se donner la mort. Pourtant elle continua à +vivre, trouvant malgré tout une âpre jouissance à le contempler, à +entendre sa voix, à suivre de loin le sillage de son existence. Mais +elle détestait Olga, naturellement... Et, un jour, une occasion +favorable se présentant, elle "aida" l'accident qui coûta la vie à la +femme et au fils de Serge Ormanoff. + +Lise eut un cri d'horreur, en reculant brusquement. + +-- Varvara!... Quelle épouvantable histoire me racontez-vous là? +bégaya-t-elle. + +Une lueur satanique brilla dans les yeux de Varvara. + +-- Oh! c'est une histoire vraie! La pauvre dédaignée espérait que, +peut-être, son cousin, veuf, s'aviserait de s'apercevoir qu'une +créature était là, près de lui, qui ne demandait qu'à prendre la chaîne +dont son despotisme avait chargé sa première femme, et qui, mieux +encore que celle-ci, lui aurait livré son âme tout entière pour qu'il +la pétrît, qu'il la transformât selon sa volonté. Hélas! il vous +vit!... Et, cette fois, ce n'était pas Olga, cette créature +insignifiante qui n'avait pour elle que sa beauté, mais qui n'était +qu'une pâte molle, une jolie statue sans intelligence que Serge n'avait +jamais réellement aimée. Vous étiez une âme, vous, et c'est votre âme +qui l'a vaincu. Par votre résistance à ses volontés, vous avez conquis +l'amour de ce coeur orgueilleux. Triomphez donc, princesse!... +Hâtez-vous de savourer ce secret que je vous livre, car la méprisée va +se venger. + +Un frisson de terreur secoua Lise. Une atroce expression de haine se +lisait sur la physionomie de Varvara, convulsée par la passion... Et +elle était seule avec cette femme, plus forte qu'elle certainement, +malgré sa petite taille... + +-- ... Je veux me venger de Serge, qui m'a chassée hier, et de vous que +je hais. Il y aura tout à l'heure une criminelle de plus dans la +famille... Qu'est-ce que vous dites de la manière dont votre belle-mère +cherchait à se débarrasser de sa cousine? Cela vous a fait plaisir de +connaître ce petit secret, n'est-ce pas? Je le pensais bien, c'est +pourquoi j'ai engagé Ivan Borgueff, que j'avais entendu parler en un de +ses moments d'ivrognerie, à vous l'apprendre. Elle était aussi jalouse, +Catherine... Mais son moyen ne me plaît pas. Je préfère agir plus +franchement. Tout d'abord, j'avais préparé ceci... + +Elle sortait de dessous ses vêtements un long poignard. + +-- ... Mais les circonstances viennent de me faire trouver mieux. Je +vois d'ici les terribles nuits que passera Serge, en se représentant sa +Lise bien-aimée déchirée toute vivante par la dent des fauves, en +croyant entendre ses appels et ses cris de douleur. Ah! quelle douce +chose que la vengeance, princesse! + +Elle approchait son visage, hideusement contracté, de celui de la jeune +femme qui reculait en frissonnant de terreur sous ce regard semblable à +celui des fauves qui hurlaient, dehors, en réclamant leur proie. Déjà, +les mains de Varvara saisissaient les siennes, y enfonçaient leurs +ongles aigus... + +Lise comprit qu'elle était perdue, si un miracle ne la sauvait. A la +pensée de la mort atroce qui se préparait, elle se sentit défaillir +d'horreur, et du fond de son coeur, un appel éperdu jaillit vers le +ciel... + +Varvara l'enlaça, l'entraîna vers la porte. Elle essaya de lutter. Mais +comme elle l'avait pensé, Mlle Dougloff était douée d'une extrême force +nerveuse, décuplée en ce moment par la passion furieuse. + +Serrant d'une main contre elle la jeune femme à demi évanouie, Varvara +ouvrit rapidement la porte et poussa au dehors sa victime qui tomba sur +le sol. + +Les fauves, étonnés, eurent un mouvement de recul. Puis ils se ruèrent +sur cette proie si inopinément offerte à leurs convoitises... + +Plusieurs coups de feu retentirent. Trois loups tombèrent... Les autres +s'arrêtèrent... Seul l'un d'eux, plus affamé ou moins peureux que les +autres, s'élança sur Lise et saisit le bras de la jeune femme entre ses +dents aiguës. + +Mais une balle le coucha à terre... Et plusieurs hommes surgissant, le +fusil à la main, eurent promptement raison des autres carnassiers, dont +deux, seulement blessés, réussirent à s'enfuir. + +Un de ces hommes -- c'était le garde forestier naguère châtié par le +prince Ormanoff -- s'approcha et se pencha vers la jeune femme. + +-- Mais c'est la princesse! dit-il avec stupéfaction. + +Il l'enleva entre ses bras et voulut ouvrir la porte. Mais celle-ci +était fermée de l'intérieur. + +-- Qu'est-ce que ça veut dire?... Piotre, enfonce-moi cela! + +Piotre, un hercule, appuya son épaule contre la porte, qui craqua et +céda. + +Alors, au fond de la petite salle, les hommes aperçurent Varvara, pâle, +les yeux étincelants de rage... + +-- Sauvée!... Ah! quelle malédiction est sur moi! murmura-t-elle. + +D'un geste prompt, elle sortit son poignard, l'enfonça dans sa poitrine +et tomba sur le sol. + +Quand Piotre se pencha sur elle, ses yeux étaient vitreux et son sang +s'échappait à flots. + +-- Je crois que c'est fini, par là... Mais, dis donc, Michel, +comprends-tu?... + +-- Ce n'est pas le moment de chercher à comprendre. La pauvre princesse +est blessée au bras et elle ne bouge pas plus que si elle était morte. +Je vais vite l'emporter au château. Quant à celle-ci, elle n'a plus +besoin de rien. Le maître dira ce qu'on doit en faire. Mais le plus +pressé est de soigner la princesse. + +Et Michel, avec l'aide d'un de ses compagnons, emporta la jeune femme +inanimée, dont le bras, atteint par les crocs du carnassier, saignait +abondamment. + +Comme ils s'engageaient dans le parc, ils aperçurent le prince Serge +qui arrivait d'un pas rapide. A la vue du fardeau porté par ces hommes, +il s'élança, et les gardes s'arrêtèrent instinctivement, stupéfaits +devant cette physionomie bouleversée. + +-- Qu'est-il arrivé? dit-il d'une voix rauque. + +-- La princesse allait être dévorée par les loups... Nous sommes +arrivés à temps... + +Déjà, Serge enlevait entre ses bras la jeune femme. Seul, il l'emporta +au château. Il courait presque, comme si ce fardeau n'eût rien pesé +pour lui. + +Tandis que sur un ordre bref jeté au passage, des domestiques allaient +en hâte chercher le docteur Vaguédine, il gagna l'appartement de sa +femme et déposa Lise sur une chaise longue. Dâcha, pâle et tremblante, +enleva les vêtements fourrés et mit à nu le joli bras blanc atteint par +les dents du fauve. + +-- Et ses mains, ses pauvres petites mains, qui donc les lui a mises en +cet état? balbutia la femme de chambre d'un air navré. + +Elle recula tout à coup, tandis que sa physionomie exprimait +l'ahurissement le plus complet. Le prince Ormanoff s'agenouillait près +de la chaise longue et couvrait de baisers les mains déchirées par les +ongles aigus de Varvara. + +Jamais Dâcha, ainsi qu'elle le déclara plus tard, n'aurait pu penser +que cette physionomie fût susceptible d'exprimer à un tel degré +l'angoisse et la douleur. + +Le docteur Vaguédine apparut presque aussitôt. Il banda le bras, puis +s'occupa de mettre fin à l'évanouissement qui se prolongeait. + +Toujours agenouillé, Serge entourait de son bras le cou de Lise et +appuyait sur sa poitrine la tête inerte. Quand la jeune femme ouvrit +les yeux, ce fut son visage qu'elle aperçut d'abord. + +Et, dans la demi-inconscience où elle se trouvait encore, elle eut un +instinctif mouvement d'effroi. + +Une voix tendre murmura à son oreille: + +-- Ne crains rien, ma Lise, ma petite reine! Je t'aime, et tu feras de +moi ce que tu voudras. + +Un effarement s'exprima dans les grands yeux noirs. Mais le regard qui +s'attachait sur Lise complétait éloquemment les paroles inattendues. Le +teint livide se rosa légèrement, les longs cils noirs frémirent, toute +la physionomie de la jeune femme parut s'éclairer d'un reflet de +bonheur. + +-- Serge! + +Elle ne put dire que ce mot, car sa faiblesse était telle qu'elle se +sentait presque dans l'impossibilité de parler. Mais tandis qu'il la +serrait plus étroitement contre son coeur, elle appuya son front sur +son épaule en un mouvement d'enfant confiante qui s'abandonne à une +puissante protection. + +-- Il faut que la princesse soit mise tout de suite au lit, dit le +docteur Vaguédine. Pendant ce temps, j'irai préparer les médicaments +nécessaires. + +Sans doute, à ce moment, le souvenir de la scène affreuse reparut-il +dans le cerveau de Lise, qui se dégageait des brumes dont l'avait +enveloppé l'évanouissement. Elle tressaillit et une expression +d'horreur bouleversa sa physionomie. + +-- Oh... ces yeux!... C'est un loup! Serge, chassez-le! + +Tremblante des pieds à la tête, elle se cramponnait au cou de son mari. + +-- Il n'y a rien, ma chérie! Tu es dans ta chambre, vois donc, et je +suis là, près de toi. Ne crains rien, ma colombe! + +Sous les caresses, sa frayeur parut s'apaiser. Mais elle s'aperçut +alors que son bras était blessé, et, du regard, interrogea son mari et +le docteur. + +-- Tu t'es fait un peu mal en tombant, et on t'a mis un petit bandage. +Mais ce ne sera rien du tout, expliqua Serge. + +Maintenant, elle regardait ses mains... Et, de nouveau, son visage +exprima la terreur... + +-- Varvara! Ses ongles!... Voyez!... + +Elle étendait ses mains lacérées, ses petites mains si blanches et si +délicatement jolies sur lesquelles Varvara s'était acharnée en la +traînant vers la porte. + +Serge eut un tressaillement. + +-- Varvara?... Que veux-tu dire? + +Mais un geste du médecin lui ferma la bouche. + +-- Allons, allons, princesse, oubliez tout cela pour le moment! dit le +docteur Vaguédine en prenant doucement ses mains meurtries entre les +siennes. Vous êtes ici bien tranquille, près de votre mari, près de +nous qui vous sommes tout dévoués. Vous n'avez qu'à vous laisser +soigner... + +-- Et aimer, ajouta Serge en l'embrassant. Maintenant, Dâcha et Sonia +vont te coucher, et, pendant ce temps, je vais mettre ordre à quelques +affaires pressantes. Puis je reviendrai près de toi, ma Lise. + +Quand le prince fut hors de la chambre, il interrogea avec angoisse: + +-- Eh bien, Vaguédine? + +-- Je ne puis trop me prononcer encore, prince. J'espère qu'il ne +s'agit que d'un ébranlement nerveux. Mais d'abord, qu'est-il arrivé? + +-- Je n'en sais rien moi-même. En m'en allant au-devant d'elle dans le +parc, vers lequel des domestiques l'avaient vue se diriger, j'ai +rencontré deux gardes qui la rapportaient évanouie. L'un d'eux m'a +parlé de loups. Mais ce n'était pas moment d'interroger. Bien vite, je +l'ai ramenée ici. Maintenant, je vais prendre des informations. + +-- Elle a prononcé le nom de Mlle Dougloff, murmura le docteur. + +-- Oui... Je vais savoir si ces hommes ont connaissance de quelque +chose. + +Michel et Piotre, prévoyant qu'ils seraient interrogés, étaient venus +jusqu'au château où les avaient rejoints leurs camarades, pour faire +leur rapport sur le tragique événement. Appelés en présence de leur +maître, ils racontèrent en peu de mots, par l'organe de Michel, ce +qu'ils avaient vu. + +-- C'est bien... Je vous remercie et je n'oublierai pas que c'est vous +qui l'avez sauvée, dit le prince en les congédiant avec une +bienveillance qui les abasourdit quelque peu. + +Serge rejoignit le docteur Vaguédine et lui rapporta brièvement le +récit des gardes. + +-- Voici, selon moi, ce qui s'est passé, ajouta-t-il. Cette misérable +Varvara jalousait et haïssait ma femme. Je m'en étais aperçu et hier, +trouvant un prétexte valable, je lui avais fait comprendre qu'elle eût +à quitter mon toit. Cette âme trouble et mauvaise a, sans doute, +combiné alors quelque atroce vengeance... Mais Lise seule, quand elle +sera complètement remise, pourra nous apprendre toute la vérité, que je +devine épouvantable. + +-- Ce doit être cette femme qui lui a abîmé les mains, fit observer le +docteur. Ses ongles étaient de véritables griffes. + +Une lueur effrayante s'alluma dans les yeux de Serge. + +-- Oh! si elle n'était pas morte! si je pouvais la tenir vivante entre +mes mains! dit-il avec violence. + +"Peste! je crois qu'il la traiterait bien, en effet! songea le docteur. +Et ce n'est pas moi qui lui donnerais tort, car vraiment, s'attaquer à +un ange comme la princesse Lise!..." + +Quand Serge et le médecin revinrent chez Lise, la jeune femme reposait +dans son grand lit Louis XV. Un tremblement l'agitait. Mais l'effroi +que le souvenir affreux mettait encore dans son regard disparut quand +Serge fut assis près d'elle, qu'il tint entre ses mains les petites +mains déchirées que Dâcha avait couvertes d'un onguent rafraîchissant +et enveloppées d'une bande de fine toile. + +Le docteur fit prendre à Lise un calmant, s'assura que la fièvre +n'était pas très forte, puis il s'éloigna en disant que la malade +n'avait besoin que de repos. + +-- Me permets-tu de rester près de toi, Lise? demanda Serge d'un ton de +prière. Je ne bougerai pas, pour ne pas t'empêcher de reposer. + +-- Oh! oui, restez! J'ai peur quand vous n'êtes pas là! dit-elle en +frissonnant. + +-- Alors, tu ne me crains plus?... Et tu me pardonneras peut-être un +jour ma tyrannie, ma cruauté envers toi, petite âme angélique que j'ai +fait souffrir? Et cette scène, hier! Oh! combien donnerais-je pour +pouvoir l'effacer de ton souvenir! Pourras-tu me pardonner, dis, mon +amour? + +-- Oui, oh! oui, puisque vous regrettez... puisque vous m'aimez, dit la +voix affaiblie de Lise. + +-- Merci, ma bien-aimée! Mais j'ai à réparer maintenant. Désormais, +c'est toi qui régneras, et je ne serai que le premier de tes serviteurs. + +Elle eut un geste de protestation. + +-- Non, Serge! Je vous dois obéissance pour tout ce qui est juste... + +-- Petite sainte! dit-il en la couvrant d'un regard de tendresse émue. +Sais-tu à dater de quel moment je t'ai le plus aimée? C'est quand tu +m'as résisté pour conserver ta religion. Ce jour-là, j'ai compris que +tu étais une âme, -- une vraie. Et dans ma colère, je t'admirais, +Lise... Mais, ô ma pauvre chérie, combien je t'ai fait souffrir! + +-- Il ne faut pas parler de cela! murmura-t-elle en mettant sa main sur +la bouche de son mari. + +-- Non, ma petite âme, je n'en parlerai pas, mais j'y penserai +toujours. Maintenant, tu seras libre, et tu pratiqueras ta religion +comme tu l'entendras. Et un jour, peut-être, en voyant mon repentir et +mon amour, tu m'aimeras un peu, enfant chérie dont je fus l'odieux +tyran? + +Doucement, elle inclina sa tête sur l'épaule de Serge en murmurant: + +-- Vous êtes mon cher mari. + + + +XV + + +Comme l'avait prévu le docteur Vaguédine, les nerfs de la jeune +princesse avaient été fortement ébranlés. Aussitôt qu'elle fut un peu +moins faible, Serge l'emmena hors de ce Kultow qui lui rappelait un si +triste souvenir; ils regagnèrent Cannes, où les accueillirent un soleil +radieux et une température tiède, qui, dès les premiers jours, amena +une amélioration notable dans la santé de Lise. + +Les Rühlberg les avaient suivis. Aux yeux de Serge, Sacha, si espiègle +et si gai, était précieux pour distraire sa jeune tante... Car +maintenant, le prince Ormanoff ne voyait au monde que le bien-être, la +satisfaction de Lise. + +Tous ceux qui vivaient sous sa dépendance, depuis sa soeur et Hermann +jusqu'au dernier des marmitons, savaient maintenant qu'une douce et +toute-puissante autorité faisait courber sa tête altière. Le sceptre +avait changé de mains: il reposait entre celles, toutes bienfaisantes, +de la jeune femme que le prince Serge entourait d'un culte passionné, +dont il épiait tous les désirs pour les satisfaire aussitôt, se +plaignant seulement, moitié souriant et moitié sérieux, qu'elle n'eût +jamais de caprices. + +-- Tu es trop bonne, ma Lise, lui dit-il un jour. Une autre, à ta +place, se vengerait un peu en me tyrannisant à mon tour. + +-- Me venger! Oh! le vilain mot! riposta-t-elle avec le joli sourire +qu'elle avait souvent maintenant. Ou bien, si, je me vengerai en te +rendant heureux le plus que je pourrai, mon Serge. + +A mesure qu'il pénétrait mieux en cette âme délicate, si aimante, si +loyale, et d'une bonté exquise, l'admiration et le respect croissaient +dans le coeur de Serge. Ce coeur, endurci par les leçons de son aïeul, +sortait enfin de sa prison de glace, de cette armure d'airain derrière +laquelle le prince Ormanoff l'avait comprimé jusqu'au jour où une +enfant l'avait conquis par son courage et la pure lumière de ses yeux. + +Ce n'était pas sans un retour en arrière. Plus d'une fois, Lise dut +intervenir pour réprimer ou réparer des actes de dureté envers ses +neveux, -- Hermann surtout, qu'il n'aimait pas, -- ou ses serviteurs. +Mais, personnellement, elle ne trouvait chez lui que la plus tendre +bonté, sans le plus lointain rappel de cette tyrannie d'autrefois, +qu'il appelait "ma criminelle folie". + +Maintenant, Lise avait toute liberté pour sa correspondance. Une longue +lettre était partie à l'adresse de Mme des Forcils, mettant sur le +compte de la maladie le silence si longtemps gardé et parlant en termes +élogieux et pleins d'affection du prince Serge. Même à cette amie très +chère, Lise ne voulait pas faire connaître les souffrances que l'amour +de son mari réparait si bien maintenant. + +Mais il ne pouvait être question d'écrire à Mme de Subrans. Etant +encore à Kultow, Lise avait un jour posé à Serge l'interrogation +anxieuse qui était depuis longtemps sur ses lèvres, et il n'avait pu +lui cacher qu'Ivan Borgueff avait dit la vérité. + +-- Mon grand-père et moi avions gardé le silence, d'autant plus +facilement que Xénia parut se remettre assez vite, ajouta-t-il. Mais +jamais, depuis lors, je n'eus aucun rapport avec Catherine. Il fallut +cette rencontre chez les Cérigny pour me décider à renouer +accidentellement les relations de parenté, à cause de toi, Lise. + +Il lui avait raconté alors comment il avait obligé Mme de Subrans à lui +accorder la main de sa belle-fille et avait avoué loyalement qu'il +s'était fort mal conduit en cette circonstance, suivant la terrible +devise de ses ancêtres: "Périsse la terre entière et l'honneur même des +miens, pourvu que ma volonté s'accomplisse!" + +La pensée que cette femme, aimée et respectée jadis par elle, avait tué +sa mère, et l'avait livrée elle-même, enfant confiante et sans +expérience, à ce parent dont elle n'ignorait pas les idées et le +terrible despotisme, tourmentait toujours douloureusement le coeur de +Lise. Mais les enfants n'étaient pas responsables des fautes de la +mère, et, en arrivant à Cannes, elle avait écrit à Anouchka, en lui +demandant des nouvelles de la Bardonnaye. + +La petite fille répondit en exprimant toute sa joie d'avoir enfin une +lettre de cette soeur que tout le monde, à Péroulac, croyait perdue à +jamais pour sa famille. Elle disait que sa mère était fort malade et +qu'elle se montrait d'une tristesse impossible à vaincre. + +Lise savait, hélas! quel souvenir tourmentait cette âme! + +...Un matin d'avril, la jeune princesse, assise sur la grande terrasse +de marbre merveilleusement fleurie, lisait un ouvrage historique +récemment paru -- car elle avait maintenant toute licence pour +compléter son instruction, et Serge lui-même se faisait le professeur +de cette jeune intelligence, qu'il proclamait supérieure, tout comme +M. Babille. + +Elle était aujourd'hui tout à fait remise de la terrible secousse. Elle +grandissait, se fortifiait, ses traits admirables se formaient +complètement. L'enfant devenait femme. Mais ses grands yeux veloutés +gardaient leur candide et fière douceur et leur profondeur pleine de +lumière. + +-- Voilà le courrier, ma tante, annonça Sacha, qui apprenait une leçon +à l'autre extrémité de la terrasse tout en caressant un minuscule chien +anglais que Lise lui avait donné pour son anniversaire. + +Un domestique apparaissait, tenant à la main un plateau qu'il posa près +de la princesse. + +Lise, écartant les lettres et revues destinées à son mari, prit une +enveloppe à son adresse. + +-- C'est d'Anouchka. Qu'y a-t-il? songea-t-elle, tout en la fendant +rapidement. + +"Je t'écris à la hâte un petit mot, soeur chérie, disait la petite +fille. Maman est très, très mal, le docteur croit qu'elle peut nous +quitter d'un moment à l'autre. Elle sait qu'elle est perdue, et, tout à +l'heure, elle m'a dit de t'écrire, de te supplier de venir si cela +t'était possible, parce qu'elle voudrait t'apprendre quelque chose, +pour pouvoir mourir tranquille. Elle était si agitée en disant cela!... +Essaye de venir, ma Lise! Mais j'ai bien peur que ton mari ne te +permette pas! Il doit être si terrible! Te rappelles-tu comme nous en +avions peur, Albéric et moi?... et toi aussi, je l'ai bien compris. +Pourquoi donc l'as-tu épousé? Sans cela, tu serais encore aujourd'hui +avec nous. + +"Voilà ma pauvre maman qui m'appelle. Bien vite, je t'embrasse. Viens, +ma chérie, nous sommes si malheureux! Ne fais pas attention aux taches +qui sont sur le papier, c'est parce que j'ai pleuré en pensant à maman. + +"Ta pauvre petite soeur, + +"ANOUCHKA". + + + +-- Y a-t-il des lettres pour moi, chérie? + +C'était Serge qui apparaissait sur la terrasse, revenant d'une +promenade à cheval. + +-- Mais qu'as-tu, ma très chère? s'écria-t-il avec inquiétude, en +voyant les larmes qui remplissaient les yeux de sa femme. + +Sans parler, elle lui tendit la lettre d'Anouchka, qu'il parcourut +rapidement. + +-- Elle veut te faire sa confession, Lise. Evidemment, le remords doit +être terrible... Mais tu ne peux songer à répondre à cet appel. + +-- Je ne le peux! Oh! Serge, je veux le faire, au contraire! + +-- Tu veux t'en aller là-bas?... risquer de compromettre ta santé par +de nouvelles émotions? + +-- Ma santé est très bonne, je n'ai vraiment aucune raison de ne pas me +rendre à l'appel de cette malheureuse. + +-- Une malheureuse qui a tué ta mère et qui a risqué de faire le +malheur de toute ta vie! + +Les lèvres de Lise frémirent. + +-- C'est justement parce que j'ai beaucoup à lui pardonner que je +dois me rendre près d'elle, dit-elle d'une voix tremblante. + +Serge se pencha et prit ses mains qu'il porta à ses lèvres. + +-- Mon cher ange, tu sais que je ne puis rien te refuser! Mais, +vraiment, cela est tellement peu raisonnable!... Et quand veux-tu +partir? + +-- Ce soir, si c'est possible. Songe qu'elle est tout à fait mal, +qu'elle peut être enlevée d'un moment à l'autre, avec une maladie de ce +genre surtout. Puis ces pauvres enfants sont si seuls, dans de pareils +moments! + +-- Allons, nous partirons ce soir!... Mais je pense qu'après cela +Anouchka ne trouvera plus que je suis si terrible? ajouta-t-il, avec un +sourire tendre qui donnait maintenant un charme tout particulier à sa +hautaine physionomie et un rayonnement très doux à ses yeux, toujours +bleus quand ils se posaient sur Lise. + +Elle se leva et glissa son bras sous le sien. + +-- Elle dira que tu es très bon... Et elle ne se doutera pas encore +jusqu'à quel point tu l'es. + +-- Il faut que ce soit toi pour trouver cela, ma sainte petite Lise, +riposta-t-il avec émotion. + +Maître Sacha, en les regardant s'éloigner appuyés l'un sur l'autre, se +fit cette judicieuse réflexion: + +-- C'est tout de même autrement agréable ici, depuis que c'est ma jolie +tante qui commande! Mon oncle est bien plus aimable, maman et Hermann +n'osent plus me tracasser, tout le monde a l'air beaucoup plus +heureux... Quand je me marierai, c'est ma femme qui commandera aussi, +vois-tu, mon petit Tip! conclut-il en mettant un baiser sur le mignon +museau noir de son chien, qui se mit à japper, ce que Sacha considéra +comme un signe d'approbation. + + + +* * * + + + +Le prince Ormanoff et sa femme arrivèrent à la nuit à Péroulac. La +voiture de la Bardonnaye les emmena jusqu'à la vieille demeure, de +laquelle Lise était partie naguère sans que son mari lui permît un +dernier adieu. + +Anouchka et Albéric se jetèrent tout en larmes au cou de leur soeur. La +mourante avait toute sa connaissance, mais le dénouement fatal était +attendu à tout instant. La dépêche envoyée la veille par Lise l'avait à +la fois agitée et légèrement galvanisée. Elle avait recommandé que l'on +fît monter sa belle-fille aussitôt son arrivée, et l'attendait avec une +fiévreuse impatience. + +Tandis qu'Albéric introduisait le prince au salon, Lise gagna +rapidement la chambre de Mme de Subrans. A sa vie, le visage ravagé +parut se décomposer encore. Elle étendit les mains vers la jeune femme +qui s'avançait, tandis que la garde-malade s'éclipsait discrètement. + +-- Lise, il faut que je te dise, vite... car je vais mourir... + +-- Ne me dites rien, je sais tout, murmura Lise en prenant doucement +entre les siennes ces mains brûlantes, qui tremblaient convulsivement. + +-- Tu sais?... Serge t'a dit? + +-- Non, ce n'est pas lui. Mais peu importe, je le sais. + +-- Et tu viens quand même? + +-- Oui, parce que, ayant compris que vous vous repentiez, je voulais +vous apporter mon pardon. + +-- Merci! merci! Ah? si tu savais ce que le remords m'a fait +endurer!... Mais dis-moi encore, lise!... Es-tu très malheureuse? + +-- Très heureuse, voulez-vous dire. Serge est le meilleur et le plus +tendre des maris. + +-- Est-ce possible? Oh! quel poids tu m'ôtes! Combien de fois, dans mes +insomnies, me suis-je représenté ta vie près de lui sous les plus +sombres couleurs! Dieu est bon de m'épargner ce nouveau remords... +Maintenant, je suis prête à mourir. J'ai vu un prêtre ce matin, Lise... + +Elle s'interrompit en portant la main à sa poitrine. Un spasme affreux +la tordit... Lise se précipita pour appeler. Quand Serge, la religieuse +et les enfants pénétrèrent dans la chambre, Catherine de Subrans avait +cessé de vivre. + + + +. . . . . . +. . . . . . +. . + + + +Le prince et la princesse Ormanoff prolongèrent quelque peu leur séjour +à la Bardonnaye, après les funérailles. Il y avait différentes affaires +à régler, Serge, sur le désir de sa femme, ayant demandé la tutelle +d'Albéric et d'Anouchka. + +Lise ne s'en plaignait pas, heureuse de se retrouver dans ce pays +qu'elle aimait, dans cette vieille demeure dont la simplicité ne lui +faisait pas regretter le luxe qui l'entourait chez elle, et au-dessus +duquel planait son âme sérieuse. Le contentement de sa femme primant +tout à ses yeux, Serge s'accommodait avec la meilleure grâce du monde +de la privation de ses habituels raffinements de confortable et +d'élégance, dont il se souciait moins d'ailleurs depuis que l'influence +de Lise s'exerçait sur lui. + +Un matin tout ensoleillé, ils sortirent de la Bardonnaye et de +dirigèrent vers le village. Lise voulait entendre la messe, et Serge +l'accompagnait, selon sa coutume. Ainsi qu'il l'avait déclaré naguère à +Mme de Subrans, sa religion était toute de surface. Il la considérait +simplement comme une obligation de son rang. Elevé par un aïeul +sceptique, il l'était lui-même, et absorbé dans l'orgueil de son +intelligence et de sa domination, se croyant de bonne foi, selon les +leçons reçues autrefois du prince Cyrille, d'une essence très +supérieure au commun des mortels, il n'avait jamais eu l'idée de +rechercher la vérité, de se préoccuper des pensées surnaturelles. +Maintenant encore, il y songeait peu. Son amour l'occupait tout entier. +Mais Lise était de ces êtres d'élite, de ces âmes saintes dont Dieu se +sert parfois pour élever des âmes païennes, par l'attrait d'un +sentiment tout humain, jusqu'au surnaturel, jusqu'à la divine vérité. +Ce que Serge admirait le plus en elle, ce qu'il entourait d'un +religieux respect, c'étaient précisément cette fraîcheur d'âme et cette +douce énergie dans le devoir, dans la fidélité à sa foi, qu'elle tenait +de ses croyances bien mises en pratique. L'éducation si étrange donnée +par son grand-père avait pu faire du prince Ormanoff un orgueilleux, un +impitoyable despote, lui endurcir le coeur et l'aveugler même sur +l'injustice profonde de certains de ses actes, elle n'avait pu détruire +en lui un fonds de loyauté et un vague attrait vers l'idéal, lequel +attrait, se précisant peu à peu, l'inclinerait sous l'influence de Lise +vers Celui qui, déjà, n'était plus tout à fait pour lui le Dieu inconnu. + +Et aujourd'hui, dans cette vieille église assombrie par d'antiques +vitraux, une impression inaccoutumée pénétrait en lui. Cependant, chez +un homme épris, comme lui, de la beauté, cette petite église de +village, pauvre et presque laide, privée de toute valeur artistique, ne +semblait pas devoir éveiller une émotion quelconque. Mais une ambiance +de grave ferveur flottait dans ce modeste sanctuaire, un parfum de foi +et d'amour divin s'exhalait des prières liturgiques, des coeurs de ses +fidèles prosternés, et pénétrait jusqu'à l'âme incrédule, mais déjà +ébranlée, de Serge Ormanoff. + +La messe finie, le prince et sa femme sortirent par la petite porte +conduisant au cimetière. Ils s'engagèrent dans une des étroites allées, +sur laquelle le soleil traçait quelques bandes lumineuses. En cet +espace resserré, ses rayons pénétraient difficilement, et pour peu de +temps, de telle sorte que le cimetière de Péroulac semblait toujours +sombre, même un jour ensoleillé comme aujourd'hui. + +Lise pria quelques instants sur le tombeau de sa famille. Comme elle se +relevait, le bras de Serge entoura ses épaules. + +-- Viens, maintenant, ma colombe, je veux te conduire moi-même "sa" +tombe, murmura à son oreille une voix émue. + +Et tandis que Lise, agenouillée, priait devant la pierre sous laquelle +reposaient les restes mortels de Gabriel des Forcils, il songeait avec +un profond remords à sa conduite odieuse envers l'enfant aimante et si +délicatement sensible dont il avait naguère, ici même, fait couler les +larmes par sa froide violence. Il songeait qu'il avait été assez fou +pour se laisser envahir par la jalousie. + +Oui, il avait été jaloux d'un mort, et de l'affection tout angélique qui +avait existé entre ces deux enfants. + +Il mit tout à coup un genou en terre, sur la marche de pierre, près de +Lise, et, se penchant, cueillit une touffe de muguet. + +-- Tiens, ma Lise, prends ces fleurs, dit-il à voix basse. J'ai détruit +deux souvenirs de "lui": garde celui-ci comme une réparation, et pense +souvent à lui, qui t'a aidée à devenir ce que tu es. + +Elle prit les fleurs et y posa ses lèvres. + +-- Il me sera doublement cher, venant de toi, mon mari bien aimé. La +sainte âme de Gabriel a prié pour nous, c'est elle qui a obtenu de Dieu +l'union de nos coeurs. Qu'elle nous protège du haut du ciel, où nous la +retrouverons un jour! + +Un rayon de soleil descendait sur la tête penchée de Serge et de Lise, +une brise fraîche, se parfumant au passage sur les muguets et les +jacinthes blanches, vint caresser leurs fronts. L'âme angélique, +répondant à l'invocation de Lise, semblait bénir l'époux revenu de ses +erreurs et la jeune femme dont l'intrépide _non licet_ avait vaincu le +prince Ormanoff. + + + +FIN + + + + +PARIS + +TYPOGRAPHIE PLON + +8, rue Garancière + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Esclave... ou reine?, by Delly + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESCLAVE... OU REINE? *** + +***** This file should be named 28114-8.txt or 28114-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/1/1/28114/ + +Produced by Daniel Fromont + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
