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+The Project Gutenberg EBook of Esclave... ou reine?, by Delly
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Esclave... ou reine?
+
+Author: Delly
+
+Release Date: February 18, 2009 [EBook #28114]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESCLAVE... OU REINE? ***
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+Produced by Daniel Fromont
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+[Transcriber's note: Delly (Marie Petitjean - de la Rosière) (1875-1947),
+_Esclave... ou reine?_ (1910), édition de 1910]
+
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+
+M. DELLY
+
+
+
+ESCLAVE... OU REINE?
+
+
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE PLON
+
+PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-EDITEURS
+
+8, RUE GARANCIERE -- 6e
+
+
+
+_Tous droits réservés_
+
+
+
+
+
+
+
+ESCLAVE... OU REINE?
+
+
+
+I
+
+
+Chassés par un vent du sud-ouest humide et tiède, les nuages couraient
+sur l'azur pâle en voilant à tout instant le soleil de novembre qui
+commençait à décliner. En ces moments-là, l'obscurité se faisait
+presque complète dans le petit cimetière bizarrement resserré entre
+l'église et le presbytère, deux constructions aussi vénérables, aussi
+croulantes l'une que l'autre. Le feuilles mortes exécutaient une danse
+folle dans les allées et sur les tombes, les saules agitaient leurs
+maigres branches dépouillées, les couronnes de perles cliquetaient
+contre les grilles dépeintes, le vent sifflait et gémissait, tel qu'une
+plainte de trépassé...
+
+Et la grande tristesse de novembre, des souvenirs funèbres, de ces
+jours où l'âme des disparus semble flotter autour de nous, la grande
+tristesse des tombes sur laquelle l'espérance chrétienne seule jette
+une lueur réconfortante planait ici aujourd'hui dans toute son
+intensité.
+
+La jeune fille qui apparaissait sous le petit porche donnant accès de
+l'église dans le cimetière devait ressentir puissamment cette
+impression, car une mélancolie indicible s'exprimait sur son visage, et
+des larmes vinrent à ses yeux -- des yeux d'Orientale, immenses,
+magnifiques, dont le regard avait la douceur d'une caresse, et le
+charme exquis d'une candeur, d'une délicatesse d'âme qu'aucun souffle
+délétère n'était venu effleurer.
+
+C'était une créature délicieuse. Son visage offrait le plus pur type
+circassien, bien que les traits n'en fussent pas encore complètement
+formés -- car elle sortait à peine de l'adolescence, et sur ses épaules
+ses cheveux noirs, souples et légers, flottaient encore comme ceux
+d'une fillette.
+
+Elle descendit les degrés de pierre couverts d'une moisissure verdâtre
+et s'engagea entre les tombes. Son allure était souple, gracieuse, un
+peu ondulante. La robe d'un gris pâle presque blanc, dont elle était
+vêtue, mettait une note discrètement claire dans la tristesse ambiante.
+Le vent la faisait flotter et soulevait sur le front blanc les frisons
+légers qui s'échappaient de la petite toque de velours bleu.
+
+La jeune fille s'arrêta devant un mausolée de pierre, sur lequel
+étaient inscrits ces mots: "Famille de Subrans." Elle s'agenouilla et
+pria longuement. Puis, se relevant, elle fit quelques pas et tomba de
+nouveau à genoux devant une tombe couverte de chrysanthèmes blancs.
+
+Au-dessous de la croix qui dominait cette sépulture était gravée cette
+épitaphe:
+
+
+
+ICI REPOSE
+
+DANS L'ATTENTE DE LA RESURRECTION
+
+GABRIEL-MARIE DES FORCILS
+
+RETOURNE A DIEU A L'AGE DE DIX-HUIT ANS
+
+
+
+La jeune fille inclina un peu la tête et l'appuya sur ses petites mains
+jointes. Des larmes glissaient sur ses joues et tombaient sur les
+fleurs blanches.
+
+-- Gabriel, comme vous me manquez! murmura-t-elle.
+
+Derrière elle, dans l'allée étroite, une femme en deuil s'avançait.
+Elle vint s'agenouiller près de la jeune fille et, entourant de son
+bras les épaules encore graciles, mit un long baiser sur le beau front
+qui se levait vers elle.
+
+-- Vous ne l'oubliez pas, chérie, petite Lise qu'il aimait tant!
+dit-elle d'une voix étouffée par les sanglots.
+
+-- L'oublier! Oh! madame!
+
+Elle pleurait. Sur les fleurs blanches, les larmes de la mère se
+mêlaient à celles de l'amie d'enfance. Lise commença le _De profundis_.
+Le répons sortit comme un souffle insaisissable des lèvres frémissantes
+de Mme des Forcils. Les yeux bleus pâlis par tant de larmes versées --
+elle était veuve et venait de perdre son dernier enfant -- se fixaient
+sur la croix avec une expression de douleur résignée.
+
+-- _Requiescant in pace!_ dit la voix tremblante de Lise.
+
+Le bras de Mme des Forcils se serra un peu plus contre ses épaules.
+
+-- Lise, il doit être au ciel! Mon Gabriel était un saint!
+
+-- Oh! oui! dit Lise avec ferveur.
+
+Elles demeuraient là, appuyées l'une contre l'autre, insouciantes du
+vent qui s'acharnait sur elles. Devant leurs yeux s'évoquaient la mince
+silhouette de Gabriel, son fin visage à la bouche souriante, ses yeux
+bleus sérieux et si doux, si gravement tendres, et qui, souvent,
+semblaient regarder quelque mystérieux et attirant au-delà.
+
+Gabriel des Forcils avait été un de ces êtres exquis que Dieu envoie
+parfois sur la terre comme un reflet de la perfection angélique. "Je ne
+lui connais qu'un défaut, c'est de ne pas avoir de défauts", avait dit
+un jour le vieux curé de Péroulac, en manière de boutade. Fils
+respectueux et très tendre, chrétien admirable, sachant sacrifier de la
+meilleure grâce du monde la solitude où se plaisait son âme
+contemplative pour se faire tout à tous dans la vie active, il était
+adoré de tous: domestiques, paysans, pauvres qu'il secourait avec la
+plus délicate charité; relations de sa mère, maîtres et camarades de
+collège.
+
+Lise de Subrans avait six ans, lorsque, pour la première fois, elle
+s'était trouvée en présence de Gabriel. Dès ce moment, sa petite âme
+avait été conquise par l'âme fervente de ce garçonnet dont les yeux
+semblaient refléter un peu de la lumière céleste. Chez elle, entre un
+père indifférent et une belle-mère appartenant de nom à la religion
+orthodoxe russe, mais n'en pratiquant en réalité aucune, Lise vivait en
+petite païenne, sauf une prière hâtive que lui faisait dire de temps à
+autre, Micheline, la jeune bonne périgourdine. Mais l'âme enfantine,
+chercheuse et réfléchie, avait une soif consciente de vérité et
+d'idéal, et elle s'était attachée aussitôt à ces deux êtres d'élite,
+Mme des Forcils et Gabriel, qui vivaient de l'une et de l'autre.
+
+Pour Lise, Gabriel avait été le conseiller, le guide toujours écouté.
+C'était lui, l'adolescent moralement mûri avant l'âge et cependant
+demeuré pur comme le lis des champs, qui avait formé l'âme de cette
+petite Lise, -- âme vibrante et délicate entre toutes, âme tendre,
+aisément mystique, mais un peu timide, se repliant sur elle-même devant
+le choc prévu et à laquelle il avait dit: "La force de Dieu est avec
+vous. Faites votre devoir et ne craignez rien!"
+
+Au moment où il allait contempler en elle l'épanouissement de son
+oeuvre, Dieu l'avait rappelé à lui. Lise l'avait vu une dernière fois
+sur son lit de mort, et il était si calme, si angéliquement beau
+qu'elle n'avait pu que murmurer, en tombant à genoux:
+
+-- Gabriel, priez pour moi!
+
+Ces mêmes paroles, elle les répétait toujours, instinctivement, près du
+tombeau de l'ami disparu, comme elle l'eût fait sur la sépulture d'un
+saint. Elle venait souvent ici, et, comme autrefois, lui confiait
+simplement ses petits soucis, ses réflexions sur tel fait, telle
+lecture, ses joies ou ses tristesses spirituelles. La voix douce et
+ferme ne lui répondait plus, mais une impression apaisante se faisait
+en elle, comme si l'âme angélique l'avait effleurée et miraculeusement
+fortifiée.
+
+Elle se rencontrait ici avec Mme des Forcils, et c'était, pour la mère
+désolée, une consolation indicible de presser quelques instants sur son
+coeur celle que Gabriel avait aimée à la manière des anges -- l'enfant
+timide, sérieuse et délicieusement tendre qui comprenait mieux que tout
+autre sa douleur et pleurait avec elle le disparu.
+
+-- Ne restez pas plus longtemps, ma chérie, dit-elle tout à coup. Il y
+a ici un véritable courant d'air, et vous êtes peu couverte. Allez,
+petite Lise, et merci.
+
+Lise mit un baiser sur la joue flétrie, jeta un dernier regard sut la
+tombe et se leva. Elle sortit du cimetière, s'engagea dans une ruelle
+étroite qui directement menait dans la campagne. Une longue allée de
+chênes commençait à quelque distance. Tout au bout se dressait une
+gentilhommière quelque peu délabrée, mais d'assez bel air encore. Des
+armoiries presque effacées se voyaient au-dessus de la porte. Cette
+demeure avait été jadis le patrimoine des cadets de la famille de
+Subrans. Tandis qu'à la Révolution, leur château de Bozac, à quelques
+kilomètres de là, était pillé et démoli, la Bardonnaye restait en leur
+possession, et Jacques de Subrans, le père de Lise, avait été fort
+heureux de trouver le vieux logis pour venir y mourir, après avoir
+dissipé sa santé et sa fortune personnelle dans la grande vie
+parisienne.
+
+Sa veuve y était demeurée et y élevait ses enfants avec l'aide d'un
+précepteur. Lise n'était que la belle-fille de Catherine de Subrans.
+Le vicomte Jacques avait épousé en premières noces la cousine de
+celle-ci, la jolie Xénia Zoubine, russe comme elle, qui était morte
+seize mois après son mariage d'un accident arrivé à l'époque de ses
+fiançailles et dont elle ne s'était jamais bien remise.
+
+Lise, en rentrant cet après-midi-là, trouva se belle-mère dans le salon
+garni de vieux meubles fanés, où elle se tenait habituellement pour
+travailler. Entre les longs doigts blancs garnis de fort belles bagues,
+passait une grande partie des vêtements et du linge de la famille. Le
+personnel se trouvait restreint à la Bardonnaye, où l'on vivait sur le
+pied d'une stricte économie. Catherine Zoubine était, à l'époque de son
+mariage, une riche héritière, comme sa cousine Xénia. Mais, en ces
+dernières années, cette fortune, de même que celle venant à Lise de sa
+mère, avait été en partie anéantie au cours des troubles et des
+pillages de Russie. Ce qu'il en restait suffisait à faire vivre
+simplement la famille à la campagne, grâce au génie de femme
+d'intérieur que s'était découvert la vicomtesse après la ruine de son
+mari, -- elle qui avait été élevée en grande dame intellectuelle et
+aurait plus facilement soutenu une thèse philosophique qu'exécuté une
+reprise ou confectionné des confitures.
+
+A l'entrée de sa belle-fille, Mme de Subrans leva un peu son visage
+maigre, au teint blafard, dont la seule beauté avait toujours été les
+yeux bleus très grands, généralement froids, mais qui savaient se faire
+fort expressifs lorsqu'une émotion agitait Catherine.
+
+-- Tu as été bien longtemps, Lise!
+
+-- Je me suis arrêtée un peu au cimetière, maman.
+
+-- N'exagère pas ces visites, mon enfant. Avec ta nature un peu
+mystique et impressionnable, cela ne vaut rien. Je pense qu'il sera
+bon, l'année prochaine, de sortir quelque peu de notre existence de
+recluses, pour commencer à te faire connaître le monde.
+
+Lise eut un geste de protestation.
+
+-- Oh! maman, je n'aurai que seize ans.
+
+-- Aussi n'est-il pas question d'une véritable présentation. Il s'agira
+simplement d'accepter quelques invitations des châtelains voisins...
+Tiens, il vient de m'en arriver une de Mme de Cérigny. Elle me demande
+fort aimablement d'assister à la chasse à courre qui se donnera chez
+eux la semaine prochaine. Cela t'intéresserait-il, Lise?
+
+-- Je ne sais, maman. Je n'ai pas idée... S'il faut voir tuer une
+pauvre bête, je vous avoue que je n'éprouverai qu'une impression
+pénible.
+
+-- Nous pourrons nous dispenser d'assister à ce dernier acte... Et,
+réflexion faite, je vais répondre à Mme de Cérigny par une acceptation.
+
+Lise, qui s'était rapprochée de sa belle-mère, se pencha pour prendre
+sa main.
+
+-- Mais vous n'allez plus dans le monde, maman! Il ne faut pas que pour
+moi, qui n'y tiens guère, je vous assure, vous vous croyiez obligée d'y
+reparaître, au risque d'y retrouver peut-être des souvenirs douloureux.
+
+-- C'est mon devoir, Lise. Je ne puis t'enfermer ici, car un jour il
+faudra songer à ton établissement, et ce n'est pas dans notre solitude
+que les épouseurs viendront te chercher. Monte dans ta chambre, regarde
+ce qui te manque pour ta toilette, et, s'il le faut, nous irons à
+Périgueux demain.
+
+Elle baissa de nouveau la tête sur son ouvrage. Jamais il n'avait
+existé chez elle d'expansion à l'égard de sa belle-fille, mais Lise
+avait toujours senti qu'elle veillait sur elle avec un dévouement qui
+existait à peine à ce degré pour ses propres enfants, très
+passionnément aimés pourtant, puisqu'elle n'avait pu encore se décider
+à se séparer d'eux, et, de même que Lise, les faisait instruire au
+logis.
+
+
+
+II
+
+
+La chasse s'achevait. Le cerf, forcé près du carrefour des
+Trois-Hêtres, gisait maintenant sans vie, et le premier piqueur
+présentait sur sa cape le pied de la victime à une grande dame anglaise
+que les Cérigny comptaient au nombre de leurs hôtes.
+
+-- Cela ne vaut pas vos chasses de l'Ukraine, prince? demanda Robert de
+Cérigny, fils aîné des châtelains, en s'adressant à celui des chasseurs
+que le hasard de la poursuite avait amené près de lui, au moment de
+l'hallali.
+
+-- Celle-ci m'a fort intéressé, je vous assure. La chasse, sous quelque
+forme que ce soit, est ma passion.
+
+Celui qui parlait ainsi était un homme de vingt-huit à trente ans, dont
+la haute taille ne semblait pas exagérée en raison de l'harmonie de ses
+formes et de la souple élégance de toute sa personne. Une légère barbe
+blonde terminait son visage aux traits fermes, d'une singulière
+énergie. La bouche était dure, le front hautain, les gestes gracieux et
+souples, très slaves. Mais les yeux surtout frappaient aussitôt dans
+cette physionomie. De quelle couleur étaient-ils? Bleus? Oui, on
+l'aurait dit un moment. Puis, tout à coup, on les aurait déclarés
+verts, d'un étrange vert changeant, mystérieux et troublant. D'autres
+fois, on les avait vus noirs, -- cela dans les très rares moments où,
+en public, le prince Ormanoff avait laissé paraître quelque irritation.
+
+En tout cas, c'était un énigmatique regard, très froid, dédaigneux et
+sans douceur, mais fascinant par son étrangeté même et par
+l'intelligence rare qui s'y exprimait.
+
+-- Très chic, ce prince Ormanoff! Mais je doute que sa femme ait été
+heureuse! chuchota une jeune femme à l'oreille de sa voisine, une noble
+russe, relation d'hiver des châtelains, tandis que cavaliers et
+voitures se dirigeaient vers un grand pavillon de chasse où devait être
+servi le lunch.
+
+-- Mais détrompez-vous! Il était parfaitement bien avec elle, la
+comblait de bijoux et de toilettes, la menait constamment dans le monde
+et ne la quittait guère. Seulement il exigeait qu'elle n'eût pas
+d'autre volonté que la sienne, d'autres idées et d'autres goûts que les
+siens.
+
+-- Eh bien! si vous trouvez ça amusant!
+
+-- Cela dépend des caractères. Olga Serkine, qu'il avait épousée à
+seize ans, était une petite créature passive, très éprise de son mari,
+je crois, et complètement dominée par lui. Il me semble qu'elle n'a pas
+dû souffrir de ce despotisme.
+
+-- Etait-elle jolie?
+
+-- Admirable! Elle tenait d'une aïeule circassienne une beauté telle
+qu'on en rencontre bien peu de par le monde.
+
+-- Et comment est-elle morte?
+
+-- Je ne sais pas au juste... Un accident dans le domaine que le prince
+possède en Ukraine. Elle périt, et avec elle son unique enfant.
+
+-- Et le mari ne fut pas désespéré?
+
+-- Désespéré, lui! Peut-être a-t-il éprouvé quelque émotion, -- je veux
+du moins l'espérer, -- mais j'ai ouï dire qu'il n'avait jamais eu à ce
+moment un autre visage que celui que vous lui voyez aujourd'hui.
+Certainement, il manque un organe à cet homme-là: c'est le coeur. Tous
+ceux qui l'ont connu sont unanimes à le dire.
+
+-- C'est dommage, car autrement il est remarquable. Je l'ai entendu
+causer, il est étonnamment intelligent et érudit. Croyez-vous qu'il
+songe à se remarier?
+
+-- Je l'ignore. Il lui faudrait en ce cas tomber sur une seconde Olga,
+car autrement, hum!... je crois que le ménage ne marcherait pas
+longtemps, avec une pareille nature. Malgré tout, il se trouverait
+quand même bien des femmes qui accepteraient sa demande, éblouies par
+son titre, sa haute position sociale, ses immenses richesses et cette
+existence de luxe raffiné qui est la sienne. J'avoue que, pour ma part,
+tout cela n'aurait pas compensé l'esclavage dans lequel était tenue la
+princesse Olga. L'âme rude des vieux Moscovites s'unit chez cet homme
+au despotisme oriental. Pour lui, -- je le lui ai entendu déclarer un
+jour, -- la femme est un être très inférieur, un joli objet que l'on
+pare pour le plaisir des yeux, que l'on place dans sa demeure comme on
+le ferait d'une belle statue ou d'une oeuvre d'art remarquable, et qui
+doit posséder toute la souplesse et l'humilité nécessaires pour plier
+sans un murmure sous la volonté et les caprices de son seigneur et
+maître. Mais ne lui parlez jamais, je ne dis pas des femmes savantes,
+-- grands dieux! -- mais simplement d'une femme bien instruite, quelque
+peu intellectuelle, ayant des idées personnelles, se prétendant non
+semblable à l'homme, mais différente, et son égale pourtant.
+
+-- Savez-vous qu'il est effrayant, votre compatriote, comtesse! Brr! ce
+n'est pas moi qui lui chercherai une seconde femme!... Les Cérigny
+l'ont connu à Cannes, n'est-ce pas?
+
+-- En effet. Il possède là-bas une merveilleuse villa où, du temps de
+la princesse Olga, il donnait des fêtes inoubliables. Il vit là avec sa
+soeur, la baronne de Rühlberg, veuve d'un diplomate allemand, les deux
+fils de celle-ci, plus une cousine pauvre, personnage terne qui fait
+partie du mobilier des différentes résidences du prince Ormanoff.
+
+En causant ainsi, les deux amazones arrivaient près du pavillon de
+chasse, coquette bâtisse Louis XV autour de laquelle se groupaient les
+invités descendant de cheval ou de voiture. Le prince Ormanoff venait
+de mettre pied à terre, et, jetant la bride de son cheval à un piqueur
+très empressé, -- on savait le noble étranger très généreux, --
+s'arrêtait un instant en promenant autour de lui un regard à la fois
+investigateur et indifférent.
+
+Ce regard s'immobilisa tout à coup. Il venait de rencontrer, au milieu
+d'un groupe, la maigre silhouette de Mme de Subrans, et, près d'elle,
+le ravissant visage de sa belle-fille.
+
+La vicomtesse et Lise étaient arrivées un peu en retard et avaient
+rejoint en forêt les autres équipages. On les regardait beaucoup, car
+depuis des années Mme de Subrans ne sortait plus et n'entretenait avec
+les châtelains du voisinage que des relations espacées. Mais, surtout,
+la beauté de Lise excitait l'intérêt et l'admiration.
+
+-- Est-ce que je rêve? -- murmura la comtesse Soblowska à l'oreille de
+sa voisine. Je vois là une toute jeune fille qui ressemble
+extraordinairement à la défunte princesse Ormanoff.
+
+-- C'est Mlle de Subrans. Sa mère était russe, comme sa belle-mère, du
+reste. Je crois que leur nom était Zoubine.
+
+-- Zoubine? En effet, deux comtesses Zoubine, deux cousines, ont épousé
+successivement un Français... Mais alors, ces dames seraient cousines
+du prince Ormanoff?... Et, j'y pense, cette ressemblance s'explique!
+Olga Serkine était fille d'une Zoubine.
+
+-- Voyez, il se dirige vers elle. Une pareille ressemblance doit
+l'émotionner, cependant!
+
+Mais le plus perspicace des observateurs n'aurait pu saisir aucune
+impression de ce genre sur le visage impassible du prince Ormanoff,
+tandis qu'il s'avançait vers Mme de Subrans.
+
+La vicomtesse, en tournant la tête, l'aperçut tout à coup à quelques
+pas d'elle. Une teinte un peu verdâtre couvrit son visage, sur lequel
+courut un frémissement, et pendant quelques secondes une lueur d'effroi
+parut dans son regard.
+
+-- Vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici, Catherine Paulowna?
+dit-il en la saluant.
+
+Elle balbutia:
+
+-- En effet, j'ignorais que vous fussiez en villégiature dans ce pays.
+
+-- Je suis depuis cinq jours l'hôte du marquis de Cérigny...
+Voulez-vous me présenter votre belle-fille?... Car je suppose que j'ai
+devant moi la fille de Xénia Zoubine?
+
+Ses yeux s'abaissaient sur Lise, toute délicate et si exquise dans sa
+toilette de drap souple, d'un bleu doux. La jeune fille frémit sous ce
+regard étrange, indéfinissable, où n'existaient ni admiration ni
+douceur, mais seulement la satisfaction de l'homme qui a trouvé enfin
+l'objet rare longtemps cherché.
+
+La teinte verdâtre s'accentua sur le visage de Catherine, tandis
+qu'elle répondait d'une voix presque éteinte:
+
+-- Oui, c'est la fille de Xénia... Lise, ton cousin, le prince Serge
+Ormanoff.
+
+Le prince prit la petite main que Lise, glacée à sa vue, ne songeait
+pas à lui offrir et la porta à ses lèvres. Mais il s'inclinait à peine,
+et ce geste, chez lui, était accompli avec une telle hauteur, une si
+visible condescendance, qu'il perdait toute sa signification habituelle
+de courtoisie respectueuse ou affectueuse, selon les cas.
+
+-- J'ai beaucoup connu votre mère, ma cousine. Elle venait passer
+souvent les vacances à Kultow, mon domaine de l'Ukraine, alors que
+j'étais un très jeune garçon. Ce fut même là que furent célébrées ses
+fiançailles avec le vicomte de Subrans.
+
+Et, sans attendre une réplique que Lise, complètement raidie par une
+étrange timidité, aurait eu grand'peine à trouver, il s'éloigna pour
+rejoindre M. de Cérigny qui discutait avec quelques-uns de ses hôtes
+sur les péripéties de la chasse.
+
+-- Maman, vous ne m'avez jamais parlé de ce cousin? murmura Lise.
+
+Elle levait les yeux vers sa belle-mère. Et elle s'effraya à la vue de
+ce visage altéré.
+
+-- Qu'avez-vous? Etes-vous souffrante, maman?
+
+-- Oui, un peu... Mes palpitations me reprennent. Nous ferions mieux de
+rentrer, je crois.
+
+Elles prirent hâtivement congé de Mme de Cérigny, qui les reconduisit à
+leur voiture en leur exprimant tous ses regrets. Le prince Ormanoff les
+regarda partir et les suivit quelques instants des yeux, tandis que
+l'équipage s'éloignait.
+
+-- Cette jeune fille -- cette fillette plutôt -- est déjà idéale! fit
+observer quelqu'un près de lui.
+
+-- C'est exact, dit-il froidement.
+
+Et il se dirigea vers l'entrée du pavillon de chasse, suivi par de
+nombreux regards, car ce grand seigneur slave, de si haute mine et de
+physionomie si énigmatique, excitait la plus vive curiosité chez les
+invités du marquis de Cérigny.
+
+Dans la voiture qui emportait les habitantes de la Bardonnaye vers leur
+demeure, Lise examinait avec un peu d'anxiété le visage de sa
+belle-mère. Mme de Subrans avait déjà eu quelques petites crises
+cardiaques, et le médecin avait prescrit d'éviter les fortes émotions.
+
+Mais quelle émotion avait-elle pu éprouver aujourd'hui? Ce prince
+Ormanoff, dont elle n'avait jamais parlé à ses enfants, devait être
+presque un étranger pour elle... A moins qu'il ne lui rappelât quelques
+souvenirs pénibles. Lise savait que sa belle-mère avait perdu ses
+parents et un frère unique, alors qu'elle était déjà jeune fille.
+Peut-être Serge Ormanoff se trouvait-il présent au moment de ces
+malheurs, sur lesquels Catherine ne s'étendait pas en longs détails.
+
+Mme de Subrans, levant tout à coup les yeux, rencontra le regard
+inquiet de Lise.
+
+-- Ne te tourmente pas, mon enfant, dit-elle de la même voix éteinte
+qu'elle avait tout à l'heure en répondant au prince. Ce ne sera rien.
+Je n'étais déjà pas très bien ce matin, j'aurais dû m'abstenir...
+
+-- Mais oui, maman! Pourquoi ne m'avez-vous rien dit? Il aurait été
+bien plus raisonnable de rester tranquillement à la maison.
+
+-- Certainement, si j'avais pu prévoir...
+
+Ses mains maigres frémirent, et un tremblement agita ses lèvres.
+
+Lise ne s'en aperçut pas, et se rassura en voyant qu'à l'arrivée au
+logis Mme de Subrans avait presque repris sa mine habituelle, sauf un
+cerne assez prononcé autour des yeux.
+
+
+
+III
+
+
+Un clair soleil d'automne inondait la grande pièce assez nue que l'on
+dénommait salle d'étude à la Bardonnaye. Le crâne poli de M. Babille,
+le précepteur, en était tout illuminé et brillait du plus vif éclat.
+Mais le brave homme n'en avait cure. Tout en humant délicatement, de
+temps à autre, une prise de tabac, il mettait tous ses soins dans la
+correction d'une version latine que venait de terminer Lise, "la plus
+intelligente petite cervelle féminine que j'aie jamais connue,"
+déclarait-il volontiers orgueilleusement.
+
+Car il était fier de l'aînée de ses élèves, le bon M. Babille! Certes,
+Albéric, un garçon de douze ans, turbulent et entêté, et sa soeur
+Anouchka ne manquaient pas d'intelligence, mais ils ne possédaient pas
+la vive compréhension de Lise, son ardeur au travail, et, non plus,
+cette délicate bonté qui avait toujours empêché la charmante Lise de
+s'unir aux gamineries qu'ils imaginaient envers le précepteur, dont les
+petites manies et les petits ridicules excitaient leur verve parfois
+inconsciemment méchante.
+
+En ce moment, Albéric, penché vers Anouchka, lui montrait le crâne
+éblouissant. La petite fille éclata de rire. M. Babille leva un peu les
+yeux, murmura un "chut" plein d'indulgence, puis se remit à sa
+correction.
+
+Mais Lise regarda ses cadets d'un air sévère, et, aussitôt, ils se
+remirent au travail. Cette soeur aînée, si belle, si douce, exerçait
+sur eux un véritable ascendant et, pour rien au monde, ils n'auraient
+voulu faire pleurer "leur Lise", comme ils l'appelaient en leurs
+moments de câlinerie.
+
+-- Mademoiselle Lise, ceci est absolument parfait! s'écria d'un ton de
+triomphe M. Babille en élevant entre ses doigts, brunis par le contact
+du tabac, la feuille couverte de la charmante écriture de Lise. A la
+bonne heure, voilà une élève qui me fait honneur! Ah! quand vous aurez
+travaillé encore deux ans, quelle jolie instruction vous aurez!
+
+Un coup de sonnette l'interrompit. Lise se leva vivement en donnant un
+petit coup sur son tablier de percale rose un peu fripé.
+
+-- Il faut que j'aille ouvrir, Micheline et Josette sont en course.
+
+Elle sortit dans le vestibule et se dirigea vers la porte, qu'elle
+ouvrit au moment où retentissait un second coup de sonnette, sec et
+impatient.
+
+Elle eut un sursaut et un involontaire mouvement de recul en voyant
+devant elle le prince Ormanoff.
+
+Il se découvrit en demandant:
+
+-- Pourrais-je voir Mme de Subrans, ma cousine?
+
+-- Mais oui, je pense... Voulez-vous entrer, prince?
+
+Il ne protesta pas contre l'appellation cérémonieuse, mais enveloppa
+d'un regard dominateur la jeune créature toute rougissante et gênée
+devant lui.
+
+Elle le précéda jusqu'à la porte du salon, qu'elle ouvrit en disant:
+
+-- Je vais prévenir ma mère.
+
+Il se détourna un peu, la regarda de nouveau d'un air singulier...
+
+-- Vous l'appelez votre mère? Est-ce elle qui l'a exigé?
+
+-- Non, c'est moi qui lui ai toujours donné ce nom, puisqu'elle m'a
+élevée, répliqua-t-elle, très surprise.
+
+-- Ah! oui, au fait! dit-il entre ses dents.
+
+Tandis qu'il pénétrait dans le salon, mieux meublé que l'autre, où l'on
+introduisait les étrangers, Lise entra dans la pièce voisine et
+s'approcha de sa belle-mère occupée à ses raccommodages.
+
+-- Maman, le prince Ormanoff vous demande.
+
+L'ouvrage s'échappa des mains de Mme de Subrans, et son visage revêtit
+la même teinte bizarre que la veille, au moment où son parent s'était
+approché d'elle. Mais, sans prononcer un mot, elle se leva et, ouvrant
+la porte de communication, entra dans le salon.
+
+Le prince, qui se tenait debout au milieu de la pièce, la laissa
+s'avancer vers lui. Son regard aigu semblait fouiller jusqu'au fond de
+l'âme de cette femme, qui se raidissait visiblement pour ne pas baisser
+les yeux.
+
+-- Voici longtemps que nous ne nous étions vus, Catherine Paulowna,
+dit-il d'un ton de calme froideur.
+
+Pas plus que la veille, ils ne se tendaient la main, et qui eût vu l'un
+en face de l'autre ces deux cousins, aurait eu conscience qu'une
+barrière mystérieuse les séparait.
+
+-- En effet, Serge... Je ne me doutais pas que... que vous viendriez ici,
+chez moi...
+
+Sa voix était rauque et ses yeux se détournaient un peu comme pour fuir
+le regard de ces prunelles vertes.
+
+-- Aussi n'est-ce pas pour vous que j'y viens, Catherine. Je n'ai pas
+perdu mon habitude d'autrefois d'aller droit au fait, surtout avec les
+femmes, qui aiment, en général, à s'égarer dans mille petites
+circonlocutions plus ou moins hypocrites. Voici donc ce que je désire:
+la fille de ma cousine Xénia ressemble d'une façon extraordinaire à
+Olga, ma défunte femme. Pour ce motif, j'ai l'intention de faire de
+cette enfant la princesse Ormanoff.
+
+Mme de Subrans recula de plusieurs pas, en fixant sur lui des yeux
+dilatés par la stupéfaction.
+
+-- Vous voulez... épouser Lise! Une enfant, comme vous dites, car elle
+n'a pas seize ans!
+
+-- C'est précisément pour cela. A cet âge, je la formerai à mon gré,
+ainsi que j'ai fait naguère d'Olga.
+
+Et comme Mme de Subrans demeurait sans parole, en le regardant d'un air
+ahuri, il ajouta d'un ton sec:
+
+-- On croirait vraiment que je vous dis la chose la plus extraordinaire
+du monde!
+
+-- Mais, Serge... songez que vous ne la connaissez pas.
+
+-- Elle ressemble à Olga; elle sera pour le moins aussi belle qu'elle,
+et elle est assez jeune pour être encore malléable. Cela me suffit.
+L'intelligence m'est indifférente, et quant au caractère, quel qu'il
+soit, je saurai le transformer selon mes goûts.
+
+-- Alors... elle serait peut-être malheureuse? balbutia Mme de Subrans.
+
+Il eut un ironique plissement de lèvres.
+
+-- Une femme est-elle jamais malheureuse quand son mari l'entoure de
+luxe, la comble de toilettes et de bijoux, la conduit dans les fêtes
+les plus brillantes?
+
+-- Cela ne suffirait pas à Lise, peut-être. Elle est très sérieuse et
+très pieuse.
+
+Les sourcils du prince se rapprochèrent.
+
+-- Pieuse? A quelle religion appartient-elle?
+
+-- Elle est catholique.
+
+-- Cela n'a pas d'importance. Une femme ne doit avoir d'autre religion
+que celle de son mari, et, dès qu'elle sera devenue la princesse
+Ormanoff, Lise suivra le culte orthodoxe.
+
+Le regard effaré de Mme de Subrans se posa sur l'impassible visage de
+Serge.
+
+-- Vous... vous l'obligeriez à quitter sa religion? balbutia-t-elle.
+
+-- Parfaitement. Pour mon compte, je n'ai point de croyances, mais mes
+traditions de famille et de race m'imposent la pratique apparente de la
+religion de mon pays. Il en doit en être de même pour ma femme.
+
+-- Serge, elle ne voudra jamais! Renoncez à cette idée, c'est
+impossible! L'enfant ne serait pas heureuse, d'ailleurs...
+
+Une lueur irritée passa dans les yeux de Serge, qui, en ce moment,
+semblèrent presque noirs.
+
+-- Pour qui me prenez-vous, Catherine? Quelqu'un aurait-il inventé que
+j'avais rendu Olga malheureuse?... elle qui avant de rendre le dernier
+soupir, me baisait les mains en murmurant: "Serge, vous m'avez donné du
+bonheur!" Jamais elle n'a eu un souhait à formuler, car je la devançais
+toujours. J'agirai avec Lise comme j'ai agi envers elle. J'entends
+demeurer toujours le maître absolu; mais, en retour, je donne à ma
+femme toutes les satisfactions convenant à une cervelle féminine. Que
+pourrait-elle demander de plus?
+
+-- Que vous l'aimiez autrement, peut-être, murmura Mme de Subrans.
+
+Une sorte de demi-sourire ironique glissa sur les lèvres de Serge.
+
+-- Et que je sois son humble serviteur, comme tant de nigauds le sont à
+l'égard des femmes? J'ai un tout autre respect de ma supériorité
+masculine, et, avant toute chose, j'entends être obéi, sans discussion.
+
+-- Et vous dites qu'elle sera heureuse!
+
+Le prince eut un mouvement d'impatience.
+
+-- Oui, elle le sera, parce que je saurai lui enlever toute ridicule
+sensibilité, si elle en a! Olga était douce, aimable, caressante, mais
+jamais je n'ai souffert de voir une larme dans ses yeux, ni un pli sur
+son front. Elle s'y était très vite accoutumée, et me montrait toujours
+un visage serein et souriant. Si je ne l'avais dirigée ainsi dès les
+premiers jours de notre union, j'aurais risqué de voir apparaître des
+pleurs, des bouderies, des caprices, -- tout ce que je hais.
+
+-- Alors, votre femme n'avait même pas le droit de pleurer?
+
+-- Je me suis conduit de telle sorte envers elle qu'elle n'a jamais eu
+aucun motif raisonnable de verser des larmes, dit-il froidement.
+
+Pendant quelques secondes, Mme de Subrans demeura bouche close, ahurie
+par cette déclaration faite du ton le plus sérieux.
+
+-- Serge, ce n'est pas possible! murmura-t-elle enfin. Lise est trop
+jeune; elle est de santé délicate...
+
+-- Elle aura chez moi tous les soins nécessaires, ne craignez rien. Je
+ne tiens aucunement à avoir une femme malade. Mais réellement,
+Catherine, j'admire votre sollicitude pour la fille de cette pauvre
+Xénia!
+
+Une singulière ironie se glissait dans l'accent du prince, dont le
+regard aigu ne quittait pas le visage de Catherine qui se couvrait
+d'une pâleur effrayante.
+
+-- Il est vrai que je la soigne de mon mieux, dit-elle d'une voix
+étouffée, et je voudrais qu'elle fût heureuse.
+
+-- Elle le sera par moi.
+
+-- Non, Serge, non! D'abord, elle ne voudra jamais changer de
+religion...
+
+Les sourcils du prince se froncèrent.
+
+-- Comptez-vous donc pour quelque chose la volonté d'une enfant?
+D'ailleurs, à cet âge, une forme quelconque de religion importe peu.
+
+Mme de Subrans joignit les mains.
+
+-- Ne me demandez pas cela, Serge! Je ne puis faire le malheur de
+cette pauvre petite...
+
+-- En vérité, voilà qui est très flatteur pour moi! dit-il d'un ton
+d'irritation mordante. A propos, est-il exact que Xénia soit morte
+des suites de cet accident singulier dont elle faillit périr naguère
+à Kultow?
+
+Un affolement passa dans le regard de Mme de Subrans. Sa main saisit le
+dossier d'une chaise et s'y cramponna...
+
+-- Je... je ne sais... balbutia-t-elle en détournant les yeux.
+
+-- On me l'a dit... Savez-vous qu'Ivan Borgueff est toujours fort et
+alerte et qu'il a conservé une mémoire extraordinaire, surtout pour les
+faits un peu anciens, -- tels, par exemple, que votre séjour et celui
+de Xénia à Kultow?
+
+Elle tremblait des pieds à la tête, et ses yeux fuyaient toujours le
+regard étincelant, telle une bête traquée sous les prunelles du
+dompteur.
+
+-- Il est très bavard, ma volonté seule enchaîne sa langue. C'est
+heureux pour vous, Catherine, car le jour où je lui dirais: "Peu
+importe, Ivan, parle à ta guise", il aurait peut-être le mauvais goût
+de faire des révélations sensationnelles, qui seraient plutôt
+désagréables pour vos enfants, n'est-il pas vrai, Catherine Paulowna?
+
+Cette fois, elle le regarda, en élevant les bras dans un geste de
+supplication.
+
+-- Serge, par pitié!... N'est-ce pas assez du remords qui me ronge?
+J'ai fait mon possible pour rendre Lise heureuse...
+
+-- Mais en la trompant odieusement. Et ne pensez-vous pas qu'elle sera
+plus à sa place près de moi, qui suis un honnête homme, que sous le
+toit de la femme qui a tué sa mère?
+
+Un gémissement s'échappa de la poitrine de Mme de Subrans.
+
+-- Serge!... oh! je vous en prie! bégaya-t-elle.
+
+Il continua impassiblement:
+
+-- Cette raison seule me ferait un devoir d'enlever d'ici cette jeune
+fille. Vous allez donc lui faire part de ma demande, et demain nous
+serons fiancés.
+
+Cette fois elle ne protesta pas. Elle était domptée par l'arme
+mystérieuse qui rendait Serge tout-puissant sur elle.
+
+-- Je lui parlerai, dit-elle d'une voix rauque.
+
+-- Ce sera raisonnable, car si elle ne devenait pas ma femme, je me
+croirais tenu de lui faire connaître certaines choses qui rendraient
+impossible pour elle un plus long séjour ici. Mais du moment où elle
+sera la princesse Ormanoff, peu importe, vous garderez votre secret, et
+vos enfants n'auront pas le déplaisir de...
+
+-- Je lui parlerai, Serge, répéta-t-elle.
+
+Et ses doigts se crispèrent si fortement au dossier de la chaise que
+les ongles s'enfoncèrent dans le bois.
+
+-- C'est bien. Comme je ne tiens en aucune façon à éterniser les
+fiançailles, vous vous arrangerez de façon que le mariage puisse être
+célébré dans un mois. Il le sera d'abord à l'église catholique, --
+c'est une concession que je veux bien faire, puisque, jusqu'ici, Lise a
+pratiqué cette religion qui est celle de ce pays et qui était celle de
+son père. Puis, un de nos prêtres viendra bénir ici notre union selon
+nos rites.
+
+-- Et... si elle refuse absolument, sur ce point-là? murmura Mme de
+Subrans.
+
+Il eut un impatient mouvement d'épaules:
+
+-- Une enfant! comment peut-elle avoir une opinion arrêtée sur telle ou
+telle religion? Cela ne signifie rien du tout, Catherine. Elle s'y fera
+sans difficulté, d'autant plus qu'elle m'a paru fort timide.
+
+-- Oui, elle est timide et très douce. C'est une nature charmante.
+
+-- Tant mieux! Elle me semble réaliser, de toutes façons, mon idéal. A
+demain, Catherine.
+
+Sans plus lui tendre la main qu'à l'arrivée, il se dirigea vers la
+porte. Comme il allait sortir, elle le rejoignit tout à coup.
+
+-- Vous... vous ne la ferez pas trop souffrir, Serge? dit-elle d'un ton
+de supplication.
+
+Il eut un mouvement irrité.
+
+-- Prétendez-vous vous moquer de moi, Catherine? Je n'ai aucune idée de
+passer pour un Barbe-Bleue, sachez-le. Olga a été heureuse près de moi,
+Lise le sera de même... Et rappelez-vous que, de toutes façons, cette
+enfant ne restera pas ici maintenant. Vous n'avez pas dû oublier,
+n'est-ce pas? que la devise des princes Ormanoff est: "Périsse la terre
+entière, et l'honneur même des miens, pourvu que ma volonté
+s'accomplisse?"
+
+Elle courba la tête sans répondre, et il sortit du salon.
+
+Alors elle s'affaissa sur un siège et enfouit son visage entre ses
+mains.
+
+-- C'est affreux!... affreux!... murmura-t-elle. Pauvre petite Lise,
+dois-je donc te sacrifier? Oui, car je sais trop bien qu'il mettra sa
+mesure à exécution. Alors mes enfants seraient déshonorés... Et Lise,
+elle-même, serait si malheureuse, en apprenant que... Oh! quelle
+torture que ce poids que je traîne! gémit-elle en se tordant les mains.
+Pourquoi faut-il que cet homme soit venu y ajouter encore!... Il est
+vrai que, peut-être, Lise sera près de lui plus heureuse que je ne le
+crois. Charmante comme elle l'est, il l'aimera, si froid que soit son
+coeur. Elle l'amènera à des idées moins intransigeantes...
+
+Elle essayait ainsi de se rassurer, de se persuader même que Lise
+trouverait le bonheur dans cette union. Après tout, il était vrai
+qu'elle avait entendu dire qu'Olga semblait très heureuse, et qu'elle
+aimait beaucoup son mari. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour Lise?
+
+-- Je vais lui parler... Il y a bien la question de religion, mais elle
+s'arrangera avec lui. Après tout, il ne cache pas qu'il est indifférent
+et ne tient à la sienne que par tradition. Dès lors, il se laissera
+fléchir, si elle sait s'y prendre.
+
+Elle se leva, ouvrit la porte et appela:
+
+-- Lise!
+
+Puis elle entra dans la pièce voisine et s'assit à sa place habituelle,
+mais en tournant le dos au jour, car elle avait conscience de
+l'altération de son visage.
+
+-- Vous m'avez appelée, maman? dit Lise en s'avançant d'un pas léger.
+
+-- Oui, mon enfant. Assieds-toi ici, et écoute-moi... Je vais droit au
+but. Le prince Ormanoff, voyant en toi le vivant portrait de sa
+première femme, ta cousine et la sienne, te demande en mariage.
+
+Lise eut un sursaut de stupéfaction en fixant sur sa belle-mère ses
+beaux yeux effarés.
+
+-- Oh! maman... C'est une plaisanterie! A mon âge!
+
+-- Olga n'avait pas seize ans quand Serge l'a épousée.
+
+-- Oh! non, non!... dites-lui non, maman! s'écria spontanément Lise
+avec un petit frisson d'effroi. Lui qui me fait si peur!
+
+Les mains de Mme de Subrans eurent un frémissement.
+
+-- C'est un enfantillage de ta part, Lise. Serge est un homme de haute
+valeur, et, de toutes façons, ce sera pour toi un mariage magnifique.
+Les princes Ormanoff sont de vieille race souveraine et les tsars, en
+leur enlevant cette souveraineté, leur ont laissé de nombreux
+privilèges ainsi que des biens immenses. Tu seras entourée de luxe, tu
+auras toutes les satisfactions imaginables. Serge te conduira dans le
+monde, il te fera voyager... Tu seras heureuse, tu verras, mon enfant.
+
+Elle parlait d'un ton monotone, comme si elle récitait une leçon
+longuement apprise, et en détournant les yeux du regard stupéfait et
+effrayé de Lise.
+
+-- Maman!... mais je ne veux pas! C'est impossible, voyons, maman! On
+ne se marie pas à mon âge!
+
+La surprise avait d'abord dominé chez elle, mais maintenant c'était la
+terreur en comprenant que, réellement, cette chose inconcevable était
+sérieuse.
+
+-- Mais si, Lise! Ne m'oblige pas à te répéter les mêmes choses, mon
+enfant! Je suis si lasse!
+
+Lise se pencha un peu pour essayer de voir le visage de sa belle-mère.
+
+-- C'est vrai, vous semblez bien fatiguée, maman! Qu'avez-vous?
+
+-- Ce coeur, toujours, dit Mme de Subrans d'une voix un peu haletante.
+Il me faudrait du calme... et ce n'est pas aujourd'hui que j'en
+aurai... surtout si tu te montres récalcitrante, Lise.
+
+-- Maman, est-ce possible que vous vouliez cela? s'écria Lise avec
+angoisse. Je ne connais pas ce prince Ormanoff...
+
+-- Mais moi, je le connais; je sais qu'il a rendu sa première femme
+heureuse. Certes, il est d'apparence très froide, mais que signifie
+cela? Les belles protestations, les douces paroles ne cachent souvent
+que des pièges. De plus, vu ta jeunesse, il ne sera pas mauvais pour
+toi d'avoir un mari sérieux, qui saura te diriger... Ne prends pas cet
+air navré, Lise! Ne croirait-on pas que je te condamne au supplice?
+
+Lise tordit machinalement ses petites mains.
+
+-- Il me fait peur!... Et puis, jamais encore je n'avais pensé que je
+puisse me marier. Cela me semblait si, si lointain! Je me considérais
+toujours comme une enfant... Et, tout d'un coup, vous venez me dire
+qu'il faut que je devienne la femme de cet étranger, qui m'emmènera où
+il voudra, loin d'ici, loin de vous tous! Oh! maman! dites-lui non, ne
+pensez plus à cela, je vous en prie!
+
+Mme de Subrans abaissa un peu ses paupières, comme si la vue du doux
+regard implorant lui était insoutenable.
+
+-- Tu es folle, Lise! Certes, tu n'avais aucune raison jusqu'ici de
+penser au mariage; mais, du moment où une occasion inespérée se
+présente, il importe de ne pas la laisser échapper.
+
+-- Mais, maman, je sui sûre que le prince Ormanoff n'est pas catholique!
+
+-- Non, naturellement. Mais tu seras mariée d'abord selon le rite de ta
+religion, ainsi qu'il est habituel pour les unions mixtes.
+
+-- Je ne puis épouser qu'un catholique! s'écria Lise avec un geste de
+protestation.
+
+-- Que tu es ridiculement exagérée, ma pauvre enfant! Ta mère et moi
+étions-nous catholiques? Cela a-t-il empêché que je vous laisse suivre
+à tous trois la religion de votre père?
+
+-- Mais... lui... voudrait-il? murmura Lise.
+
+Les paupières de Catherine battirent un peu.
+
+-- C'est lui-même qui m'a dit que votre mariage serait béni à l'église
+catholique, répondit-elle d'une voix sourde. Tu verras qu'il n'est pas
+si terrible qu'il en a l'air. Avec de l'adresse, qui sait? tu en feras
+peut-être ce que tu voudras, petite Lise!
+
+Elle essayait de sourire, mais si elle n'avait pas été placée à
+contre-jour, la jeune fille aurait vu avec surprise quel douloureux
+rictus tordait ses lèvres -- ses lèvres menteuses qui trompaient une
+enfant innocente.
+
+Lise cacha son visage entre ses mains.
+
+-- Est-ce possible!... est-ce possible que, tout d'un coup, je doive me
+décider!... Mais je puis réfléchir quelques jours, maman, demander
+conseil?
+
+Le visage de Catherine se contracta. Demander conseil!... à son
+confesseur, sans doute? Qui sait si ce prêtre ne viendrait pas se
+mettre à la traverse! Il fallait, à tout prix, arracher à l'enfant une
+promesse.
+
+-- Réfléchir! Lise, le prince veut une réponse ce soir. Comprends-tu,
+il retrouve en toi sa première femme qu'il a beaucoup aimée, et depuis
+qu'il t'a vue, il ne vit plus, dans la crainte d'un refus. Pense donc,
+Lise, ce sera une charité de consoler ce veuf, de lui rappeler Olga...
+
+Les mots sortaient avec peine des lèvres desséchées. A bout de force,
+Mme de Subrans laissa tomber sa tête sur le dossier du fauteuil.
+
+-- Maman, maman! dit Lise avec angoisse.
+
+Catherine était évanouie. La jeune fille appela Albéric, l'envoya
+chercher le médecin, puis essaya de faire revenir à elle sa belle-mère.
+Mais la syncope durait encore quand arriva le docteur Mourier.
+
+-- Est-elle donc plus malade, docteur? demanda Lise lorsque, Mme de
+Subrans ayant repris ses sens, le médecin s'éloigna après avoir écrit
+quelques prescriptions.
+
+-- Un peu plus, oui... Il faudrait lui éviter les grandes contrariétés,
+les trop fortes émotions. A-t-elle eu quelque chose de ce genre
+aujourd'hui?
+
+-- Oui, peut-être, murmura Lise en rougissant.
+
+-- C'est cela. Elle a besoin d'une grande tranquillité d'esprit, je ne
+vous le cache pas, mademoiselle Lise. A ce prix, elle peut vivre des
+années avec cette maladie.
+
+Lise, en revenant vers la chambre de sa belle-mère, se sentait toute
+troublée. Etait-ce donc sa résistance à ce mariage qui avait occasionné
+cette secousse dont, visiblement, le docteur se montrait inquiet?
+Alors, si un malheur survenait, si Albéric et Anouchka devenaient
+orphelins, ce serait elle, Lise, qui en serait la cause?...
+
+-- Que faire, mon Dieu?... que faire? murmura-t-elle éperdument.
+
+En l'entendant entrer, Madame de Subrans tourna vers elle son visage
+défait.
+
+-- Tu vois, enfant, en quel état précaire est ma santé, dit-elle d'une
+voix étouffée. Un jour ou l'autre, je puis m'en aller dans une crise,
+dans une syncope. Tu resterais sans proche parenté... Tandis que,
+mariée, tu n'aurais besoin de personne, et je partirais plus tranquille
+pour toi...
+
+La main brûlante de Lise se posa sur celle de sa belle-mère, qui
+tremblait convulsivement.
+
+-- Vraiment, si j'acceptais ce mariage, vous seriez satisfaite, maman?
+
+Un oui presque imperceptible passa entre les lèvres de Catherine.
+
+-- En ce cas, puisque vous pensez que c'est un bien pour moi,
+j'épouserai le prince Ormanoff, dit Lise d'une vois un peu éteinte.
+
+En même temps elle se penchait, offrant son front aux lèvres de sa
+belle-mère.
+
+Catherine eut un geste pour la repousser, mais, se raidissant, elle
+donna un baiser à l'enfant qu'elle venait de sacrifier aux exigences
+impitoyables de Serge Ormanoff.
+
+-- Va, Lise, dit-elle d'un ton affaibli. Laisse-moi, j'ai besoin de me
+reposer. Et ce soir, j'écrirai un mot à Serge.
+
+Lise sortit du salon et, gravissant rapidement l'escalier, entra dans
+sa chambre, une grande pièce simplement meublée qu'elle entretenait
+elle-même avec beaucoup de soin. Elle se jeta à genoux devant son
+crucifix et, prenant sa tête à deux mains, se mit à pleurer.
+
+-- Mon Dieu, mon Dieu, est-ce possible!... Je ne pourrai jamais! j'ai
+trop peur!... Oh! Gabriel, priez pour moi! dites, cher Gabriel, priez
+pour votre petite Lise!
+
+
+
+IV
+
+
+La Providence a des voies impénétrables qui confondent les prévisions
+de la sagesse humaine. Comme Lise, le lendemain matin, s'en allait au
+presbytère pour parler au curé de Péroulac, elle apprit que le vieux
+prêtre, frappé d'apoplexie cette nuit même, était à l'agonie.
+
+Ainsi, celui qui aurait pu éclairer la pauvre petite conscience
+inexpérimentée manquait tout à coup. Lise n'avait même pas la ressource
+d'aller prendre conseil près de Mme des Forcils. La mère de Gabriel se
+trouvait pour un mois à Bordeaux, chez sa soeur malade.
+
+Lise attendit donc, avec une secrète terreur, la visite annoncée de
+l'étranger qui allait devenir son fiancé. Elle essayait de se rassurer
+en se disant que Mme de Subrans paraissait connaître Serge Ormanoff et
+qu'elle ne l'engagerait pas à un mariage qui ne lui paraîtrait pas
+présenter de suffisantes garanties. Elle avait une très grande
+confiance en sa belle-mère, qu'elle savait très sérieuse et qui lui
+avait toujours témoigné du dévouement et de la sollicitude. De plus,
+Lise, petite âme humble, défiante d'elle-même et consciente de son
+inexpérience, -- qui était réellement encore sur beaucoup de points
+celle d'une enfant, par suite de l'existence retirée qu'elle menait et
+de la méthode d'éducation aucunement moderne en usage à la Bardonnaye,
+-- estimait que la docilité à un jugement plus mûr faisait partie de
+ses devoirs.
+
+Elle n'avait donc aucune velléité de se révolter contre ce mariage
+presque imposé par sa belle-mère. Pourtant quand, dans l'après-midi,
+elle entendit l'automobile du prince Ormanoff s'arrêter devant la
+maison, elle devint toute pâle et regarda d'un air éperdu Mme de
+Subrans.
+
+Catherine détourna les yeux de ces merveilleuses prunelles si
+éloquentes, semblables à celles de la gazelle du désert, lorsque,
+traquée, elle implore le chasseur impitoyable. Elle avait la
+physionomie d'une personne qui sort d'une grave maladie et, quand le
+prince fut introduit, tout son corps eut un long frisson.
+
+-- Voilà votre fiancée, Serge, dit-elle d'un accent un peu rauque, en
+désignant la jeune fille qui s'était avancée machinalement, mais
+baissait les yeux pour retarder le moment où il faudrait rencontrer ce
+regard qui lui avait causé une impression d'effroi.
+
+-- C'est fort bien, dit la voix brève de Serge. J'en suis heureux,
+Lise... Mais levez donc les yeux, je vous prie. Olga me laissait
+toujours lire jusqu'au fond de son regard, je désire que vous agissiez
+de même.
+
+Elle obéit, et ses grands yeux timides et apeurés se posèrent sur la
+froide physionomie de son fiancé. Pendant quelques secondes, il parut
+contempler avec une sorte de satisfaction altière la délicate créature
+tremblante devant lui. Puis l'étrange nuance verte de ses yeux changea,
+se fit presque bleue, tandis que sa main se posait sur la sombre
+chevelure de Lise, en un geste qui était peut-être une caresse, mais
+qui avait beaucoup plus l'apparence d'une prise de possession.
+
+-- Vous n'êtes encore qu'une enfant, Lise. Vous serez, je l'espère,
+très soumise et tout ira fort bien... Vous semblez souffrante,
+Catherine? Ne vous croyez pas obligée de vous fatiguer à demeurer ici.
+Je serais désolé de gêner qui que ce fût, pendant ce temps de
+fiançailles que nous rendrons très bref, n'est-ce pas?
+
+Mme de Subrans ne protesta pas. De fait, elle n'en pouvait plus. Puis,
+ne valait-il pas mieux laisser seuls les fiancés? Peut6être ainsi une
+étincelle jaillirait-elle ente eux.
+
+Cependant, un tel événement ne semblait pas devoir se produire. Le
+prince Ormanoff avait avancé à Lise un fauteuil et avait pris place
+près d'elle. Avec sa haute taille, il semblait la dominer et l'écraser.
+Posant sa longue main fine sur l'épaule de la jeune fille, il se mit à
+l'interroger sur son existence, sur ses occupations, sur ses études.
+Comme elle répondait d'une voix étranglée par l'émotion, il
+l'interrompit...
+
+-- Avez-vous peur de moi, Lise? demanda-t-il d'un ton presque doux.
+
+Elle murmura en rougissant:
+
+-- Un peu, oui. Pardonnez-moi...
+
+-- Cela ne me déplaît pas, à condition que cette crainte ne vous
+paralyse pas et ne vous enlève pas l'usage de la voix. J'ai l'intention
+de vous rendre très heureuse, pourvu que vous soyez docile à la
+direction que je vous donnerai.
+
+-- Je ferai ce que vous voudrez, dit-elle doucement.
+
+Elle se rappelait tout à coup les conseils de l'Apôtre sur la
+soumission requise de l'épouse envers l'époux, et songeait qu'elle, si
+jeune, avait plus que d'autres besoin de s'y conformer.
+
+Serge continua son interrogatoire. Il eut un hochement de tête
+satisfait en apprenant qu'elle parlait couramment le russe et
+l'allemand, mais fronça le sourcil au seul mot de latin.
+
+-- Vous me ferez le plaisir d'oublier cela, dit-il froidement. Rien ne
+donne davantage à une femme un air de pédantisme, -- ce que je déteste
+le plus au monde. Du reste, votre instruction me paraît en voie d'être
+poussée trop loin. Heureusement, il est temps encore d'endiguer.
+
+-- Vous... vous ne me permettrez plus de travailler? balbutia-t-elle.
+
+-- Ah! certes non! Salir vos doigts à des écrivasseries inutiles à
+votre sexe, fatiguer vos beaux yeux à des études ridicules! Ce n'est
+pas moi qui autoriserai jamais cela, Lise!
+
+Des larmes qu'elle ne put retenir vinrent aux yeux de la jeune fille.
+
+Serge eut un mouvement d'irritation, et il parut à Lise que sa main
+s'appesantissait lourdement sur son épaule.
+
+-- Ecoutez-moi, et que ceci soit dit une fois pour toutes:
+accoutumez-vous à ne plus pleurer à propos de tout et de rien, comme le
+font si volontiers les femmes, car rien n'est plus insupportable.
+
+Elle courba la tête et essaya de refouler ses larmes. Mais elles
+augmentaient au contraire, et glissaient lentement sur ses joues et
+jusque sur le corsage de voile blanc qu'elle avait revêtu aujourd'hui
+en l'honneur de ses fiançailles.
+
+Une lueur d'émotion, presque imperceptible, parut un instant dans le
+regard du prince. Il eut un mouvement pour se pencher vers Lise. Mais,
+se ravisant, il s'enfonça dans son fauteuil en disant d'un ton calme:
+
+-- Quand vous serez plus raisonnable, nous causerons, petite fille trop
+impressionnable.
+
+Il sortit de sa poche un étui d'or délicatement ciselé et, l'ouvrant, y
+prit une cigarette. Bientôt une mince spirale de fumée s'éleva et une
+odeur de fin tabac flotta dans la pièce.
+
+Du coin de l'oeil, Serge observait sa fiancée. Elle tenait toujours la
+tête baissée, mais les pleurs séchaient sur ses joues un peu
+empourprées.
+
+-- Lise!
+
+Elle leva ses yeux, encore embués de larmes, et regarda successivement,
+d'un air interloqué, l'étui qui lui était présenté et le visage du
+prince Ormanoff.
+
+-- Vous ne fumez pas?
+
+-- Oh! non! dit-elle d'un ton effaré.
+
+-- C'est cependant chose fréquente dans notre pays, et il faudra vous y
+accoutumer, car il me plaît de voir parfois une cigarette entre de
+jolies lèvres.
+
+Elle semblait si absolument abasourdie, et suffoquée même, qu'un léger
+sourire vint aux lèvres de Serge.
+
+-- Cela paraît vous étonner prodigieusement, petite Lise? Il est vrai
+que ma cousine Catherine ne fumait jamais, mais votre mère, en
+revanche, était une fervente de la cigarette.
+
+Lise dit timidement:
+
+-- Vous avez beaucoup connu maman... prince?
+
+-- Appelez-moi Serge. Oui, je l'ai vue pendant plusieurs années, durant
+mes séjours à Moscou et à Pétersbourg. J'étais très jeune, alors. Elle
+vint aussi une année, à Kultow, avec sa cousine Catherine. Déjà elle
+était fiancée au vicomte de Subrans... Donnez-moi votre main, Lise.
+J'ai pu trouver à Périgueux une fort jolie bague, en attendant que je
+vous en choisisse une autre à Paris.
+
+Il glissa au petit doigt frémissant le cercle d'or orné d'un rubis et
+de brillants; puis, gardant sa main entre les siennes, et la caressant
+comme celle d'un enfant bien sage, il se mit à lui décrire Cannes, les
+fêtes qui s'y donnaient, les relations qui étaient les siennes -- le
+tout avec la condescendance d'un homme sérieux qui veut bien s'occuper
+à amuser une petite fille.
+
+Cette attitude ne varia aucunement par la suite. Lise était constamment
+traitée en enfant. Parfois, sans motif apparent, il lui montrait une
+froideur sévère, et la tremblante petite fiancée, tout éperdue,
+cherchait en vain ce qu'elle avait pu dire ou faire contre son gré.
+Déjà elle sentait s'appesantir sur elle une inflexible volonté. Serge
+la considérait comme lui appartenant et parlait en maître.
+
+-- Lise, venez avec moi dans le jardin... Gardez votre coiffure
+d'enfant, je préfère cela pour le moment... Je vous emmène en
+automobile à Périgueux...
+
+Tout cela du ton péremptoire d'un homme accoutumé à voir tout plier
+devant sa volonté.
+
+Mme de Subrans avait cependant essayé d'objecter que cette promenade à
+deux n'était pas conforme aux usages français, mais il avait répondu
+simplement par un ironique sourire, et, les deux jours suivants, avait
+emmené Lise un peu plus loin encore.
+
+Catherine courbait la tête. Le prince Ormanoff lui avait trop bien fait
+comprendre qu'elle, moins que tout autre, pouvait se targuer de droits
+sur sa belle-fille.
+
+Un matin, en arrivant à la Bardonnaye, Serge trouva sa fiancée occupée
+à repriser du linge. C'était une tâche qu'elle assumait souvent pour
+aider sa belle-mère, et elle le faisait de grand coeur, car
+l'empressement à soulager autrui ou à lui faire plaisir était un des
+traits de sa belle petite nature.
+
+-- A quoi travaillez-vous là? dit sèchement de prince. Voulez-vous bien
+me laisser cela!
+
+Et, prenant la serviette des mains de Lise tout abasourdie, il la jeta
+au loin sur une chaise.
+
+-- Je ne veux pas que vous vous abîmiez les doigts à des horreurs
+pareilles, ajouta-t-il. Seules, quelques broderies délicates seront
+tolérées par moi.
+
+La pauvre Lise se trouvait complètement désemparée. Etait-ce donc
+vraiment une existence oisive et inutile qui lui était préparée, à elle
+si laborieuse, et qui aimait tant le travail sous toutes ses formes?
+Seule, la musique semblait trouver grâce devant Serge Ormanoff, -- et
+encore ne permettait-il pas une musique trop savante qui ne convenait
+pas à une cervelle féminine, avait-il déclaré avec son habituelle
+hauteur dédaigneuse.
+
+Six jours après les fiançailles, Mme de Subrans, Lise et le prince
+partirent pour Paris. Serge avait décidé qu'il fallait y aller
+commander le trousseau et les toilettes de la future princesse.
+Catherine et sa belle-fille descendirent dans un hôtel de la rive
+gauche, où, chaque jour, une des voitures du prince Ormanoff vint les
+chercher pour les conduire dans les magasins les plus renommés. C'était
+Serge lui-même qui choisissait les toilettes, chapeaux, fourrures. Il
+lui imposait son goût -- qui était, du reste, très sûr, car il avait le
+sens très vif de la beauté -- à la petite fiancée craintive, un peu
+ahurie, elle qui n'avait jamais été plus loin que Périgueux, et
+ignorait toutes les recherches du luxe et de la vanité qui s'étalaient
+devant elle. Son avis n'était jamais demandé. Quand Serge avait décidé,
+tout était dit, il ne restait qu'à s'incliner.
+
+Pourtant, un jour, Lise s'insurgea. Elle avait été avec sa belle-mère
+essayer des toilettes de bal chez un des plus célèbres couturiers
+parisiens. Mais, quand elle vit le décolletage assez prononcé qui avait
+été fait, elle rougit et dit vivement:
+
+-- Jamais je ne porterai cela! Il faudra faire monter ce corsage plus
+haut, madame.
+
+La première s'exclama:
+
+-- Mais ce n'est rien, cela, mademoiselle! C'est un décolletage modéré.
+Vous avez des épaules délicieuses, bien qu'un peu frêles encore, il
+faut les montrer, légèrement, tout au moins.
+
+-- Non, je ne le veux pas, dit Lise d'un ton ferme. Vous changerez ce
+corsage, je vous prie.
+
+-- Mon enfant, n'exagère pas! murmura à son oreille Mme de Subrans pour
+qui une semblable délicatesse d'âme demeurait incompréhensible, car,
+jeune fille, elle avait été follement mondaine. Songe d'ailleurs que
+Serge sera très mécontent.
+
+-- Je lui en parlerai moi-même. Mais jamais je ne porterai cela, dit
+résolument Lise.
+
+Lui en parler! C'était facile à dire, mais autrement difficile à faire!
+Pourtant, telle était l'énergie latente dans l'âme de Lise qu'elle
+n'hésita pas, le soir de ce jour, à aborder la question à la fin du
+dîner, pris dans le petit salon d'un restaurant à la mode où le prince
+avait conduit sa fiancée et Mme de Subrans.
+
+Dès les premiers mots, Serge fronça les sourcils.
+
+-- Qu'est-ce que cela? Vous avez décidé ce changement de votre propre
+autorité?
+
+-- Mais non, vous le voyez, Serge, puisque je vous en parle.
+
+Ses lèvres tremblaient un peu, et elle était délicieusement touchante
+ainsi, avec ses beaux yeux craintifs, timidement levés vers lui.
+
+Les sourcils blonds se détendirent, Serge leva légèrement les épaules...
+
+-- Folle petite fille! Je veux bien être indulgent pour cette fois,
+d'autant plus que vos femmes de chambre auront vite fait de remettre
+les choses en état quand il le faudra... Mes compliments sur
+l'éducation sérieuse que vous lui avez donnée, Catherine! ajouta-t-il
+avec une imperceptible ironie, en se tournant vers sa cousine.
+
+Il traitait généralement Mme de Subrans en quantité négligeable, ne lui
+témoignant qu'une stricte politesse et paraissant la considérer à peu
+près uniquement comme le chaperon de Lise. Catherine, nature cependant
+autoritaire, se soumettait passivement à toutes ses volontés, traînant
+Lise de magasin en magasin, malgré son état de fatigue que l'air de
+Paris augmentait encore, et suivant aveuglément ses instructions au
+sujet des achats à faire pour la jeune fiancée. Serge, par le secret
+qu'il détenait, la gardait complètement en sa puissance.
+
+Les deux femmes étaient exténuées lorsque, au bout de dix jours, elles
+reprirent le chemin de Péroulac, sans que Lise, durant cette course
+continuelle de fournisseur en fournisseur, eût pu voir de Paris ce
+qu'elle désirait surtout connaître: les musées, les églises, les
+monuments historiques et les environs, tels que Versailles et
+Saint-Germain, dont les noms hantaient sa jeune intelligence où l'étude
+de l'histoire se trouvait toute fraîche encore.
+
+Le prince Ormanoff était parti pour Pétersbourg, où l'appelaient
+quelques affaires. Il ne reparut à la Bourdonnaye que trois jours avant
+le mariage. Ce temps avait paru bien court à Lise, qui se sentait plus
+légère et plus elle-même en sachant loin, très loin ce fiancé pour
+lequel elle éprouvait une crainte insurmontable. Combien la date
+redoutée approchait vite!
+
+-- Oh! maman, n'y a-t-il pas moyen de faire autrement? murmura-t-elle
+en prenant congé de sa belle-mère, un soir où l'angoisse l'étreignait
+plus fortement.
+
+Le visage blafard de Mme de Subrans se crispa un peu, tandis qu'elle
+répondait:
+
+-- Mais non, Lise, il n'y a aucune raison pour cela. Voyons, Serge est
+très bon pour toi. Sa nature est autoritaire, mais il t'aimera beaucoup
+si tu es gentille et bien soumise, comme il convient à ton âge.
+
+-- J'ai peur de lui, soupira Lise. Quand je pense qu'il va m'emmener si
+loin de vous!
+
+C'était une pensée qui la faisait frissonner, tandis qu'au matin du
+jour redouté sa belle-mère, dont le visage était affreusement altéré,
+l'aidait à revêtir la longue robe de soie souple garnie d'admirables
+dentelles, exécutée d'après un dessin fait par le prince Ormanoff. Sur
+les épaules de la tremblante petite mariée, Mme de Subrans jeta un
+vêtement tout en renard blanc, d'un prix inestimable, que Serge avait
+rapporté de Pétersbourg... Et, à la sortie de l'église, bien des
+regards envieux couvrirent la jeune épousée ainsi royalement vêtue.
+Mais d'autres personnes hochèrent la tête en regardant la physionomie
+altière et fermée du prince Serge, et le beau visage de Lise, si pâle
+et si doux.
+
+-- C'est un mariage magnifique... mais sera-t-elle heureuse?
+songeait-on.
+
+Et Mme des Forcils, revenue pour assister au mariage de sa petite amie,
+pleura et pria de toute son âme pendant la cérémonie; car, en
+rencontrant tout à l'heure au passage les beaux yeux qu'elle
+connaissait si bien, elle y avait lu une souffrance profonde et une
+douloureuse anxiété.
+
+
+
+V
+
+
+Une neige légère était tombée le matin et poudrait encore les arbres
+dépouillés du cimetière, les allées étroites, les tombes qui semblaient
+ainsi toutes parées, comme pour accueillir la nouvelle mariée qui
+venait d'ouvrir la vieille grille rouillée.
+
+Après la seconde bénédiction nuptiale donnée par un pope dans le salon
+de Mme de Subrans, Lise, sur l'ordre du prince Ormanoff, était montée
+afin d'échanger sa robe blanche contre un costume de voyage. Et tandis
+qu'elle s'habillait en refoulant ses larmes, il lui était venu
+l'irrésistible désir d'aller prier encore une fois sur la tombe de
+Gabriel.
+
+Le prince avait dit qu'ils ne partiraient que dans une heure. Elle
+avait le temps de courir jusqu'au cimetière et de revenir bien vite,
+avant qu'il s'en aperçût.
+
+Maintenant, agenouillée, la tête entre ses mains, elle évoquait devant
+cette tombe l'angélique visage de Gabriel, et ses yeux graves et
+profonds qui avaient conquis à Dieu l'âme de la petite Lise. Que
+n'était-il là aujourd'hui pour encourager sa pauvre petite amie! Oh! si
+elle avait pu entendre sa chère voix, avant de s'en aller avec cet
+étranger, énigme vivante devant laquelle s'effarait son jeune coeur!
+
+Elle étendit la main et cueillit un des chrysanthèmes blancs qui
+demeuraient encore fleuris, grâce au soin qu'en prenait la vieille
+servante de Mme des Forcils, tombée à peu près en enfance depuis la
+mort de Gabriel, "son petiot chéri".
+
+-- Je la garderai en souvenir de vous, mon ami Gabriel! murmura Lise en
+posant ses lèvres sur la fleur. Et vous qui êtes un saint, vous prierez
+pour votre pauvre Lise, vous la protégerez... Oh! mon Dieu, soyez ma
+force! Voyez comme je suis petite et faible...
+
+Elle était si absorbée qu'un bruit de pas, d'ailleurs assourdi par la
+neige, ne lui avait pas fait lever les yeux, jusqu'à ce que l'arrivant
+se trouvât à quelques pas d'elle. Alors elle eut une exclamation
+étouffée en reconnaissant le prince Ormanoff.
+
+-- Que faites-vous ici?
+
+La voix était dure, les yeux que rencontra le regard éperdu de Lise
+parurent à la jeune femme presque noirs.
+
+-- Je suis venue prier une dernière fois sur la tombe d'un ami,
+répondit-elle d'une voix un peu éteinte.
+
+-- Un ami? comment cela? Expliquez-vous.
+
+Elle dit alors comment elle était entrée en relations avec Mme des
+Forcils et son fils, comment Gabriel et elle avaient sympathisé
+aussitôt, et quel chagrin lui avait causé sa mort. Elle tremblait,
+beaucoup moins à cause de la bise froide que du saisissement dû à
+l'apparition inopinée de son mari, et, oubliant de se relever, elle
+semblait agenouillée devant lui comme une pauvre petite agnelle devant
+quelque fauve sans pitié.
+
+Il l'écoutait, impassible, et, quand elle eut fini, il dit seulement,
+d'un ton net et glacé:
+
+-- Il faudra oublier tout cela, Lise.
+
+Un effarement passa dans le regard de la jeune femme.
+
+-- Oublier Gabriel! Oh! Serge!
+
+-- Il le faudra. Toute trace de votre existence antérieure doit
+disparaître de votre mémoire, car j'ai droit à toutes vos pensées, et
+j'entends les posséder toutes. Vous ne devez plus avoir qu'un but dans
+l'existence: c'est de m'obéir et de me plaire. Maintenant, levez-vous
+et suivez-moi.
+
+Sa main ferme et pourtant étrangement souple se posa sur celle de Lise
+et la détacha sans violence de la grille à laquelle elle se crispait.
+La jeune femme se releva machinalement. Le regard aigu du prince se
+posa sur son autre main, fermée comme si elle retenait quelque chose.
+
+-- Qu'avez-vous là, Lise?
+
+-- Une fleur, murmura-t-elle.
+
+-- Quelle fleur?
+
+Du geste, elle désigna les chrysanthèmes.
+
+-- Vous l'avez cueillie ici, vous l'emportiez comme souvenir?
+
+Elle inclina affirmativement la tête. Sa gorge était tellement serrée
+qu'il lui semblait impossible de prononcer un mot.
+
+-- Donnez-moi cela!
+
+Elle leva un regard d'angoisse sur le hautain visage de Serge.
+
+-- Pourquoi? balbutia-t-elle.
+
+-- Parce que je le veux. Donnez!
+
+Mais elle serra plus fort la fleur entre ses doigts tremblants, et,
+instinctivement, essaya de reculer comme pour échapper à Serge.
+
+Hélas! une poigne vigoureuse tenait sa frêle petite main! Qu'elle était
+peu de chose près de cet homme dans tout l'épanouissement de sa
+triomphante force masculine!
+
+-- Donnez, Lise! répéta-t-il.
+
+Sa voix était froide, très calme, mais Lise frissonna sous le regard
+dur et troublant qui s'attachait sur elle.
+
+La main de la jeune femme s'entr'ouvrit, laissant voir la fleur
+blanche. Mais elle ne la tendit pas à Serge. Ce fut lui qui la prit
+entre ses doigts gantés. Il la jeta à terre et appuya son talon dessus.
+
+-- Voilà ce que je fais des "fleurs du souvenir". Quand à une pareille
+résistance à ma volonté, je me dispense de la qualifier. Mais je vous
+engage à ne plus recommencer une scène de ce genre.
+
+Il lui prit le bras, et, le serrant sous le sien, emmena la jeune femme
+vers la porte du cimetière.
+
+Elle se laissait faire, incapable de résister. Mais son pauvre coeur
+bondissait de douleur et d'effroi, et des larmes s'amoncelaient sous
+ses paupières frémissantes.
+
+Devant la porte attendait la superbe automobile du prince Ormanoff.
+Serge y fit monter sa femme, et s'assit près d'elle en jetant cet ordre
+au chauffeur:
+
+-- A toute vitesse!
+
+Presque sans bruit, l'automobile s'éloigna, et, à peine hors du
+village, prit une allure folle.
+
+Lise, d'abord, n'y fit pas attention. Elle concentrait sa pensée sur
+cette pauvre fleur, qui gisait là-bas sur le sol neigeux, piétinée,
+méconnaissable, -- la fleur de Gabriel, blanche et pure comme lui.
+
+Et les larmes brûlantes glissaient, une à une, sur son visage pâle et
+désolé, sans qu'elle songeât à la défense qui lui avait été intimée
+naguère, sans qu'elle remarquât le regard d'impatience irritée qui se
+posait sur elle.
+
+Mais tout à coup, elle sursauta, et ses yeux stupéfaits allèrent du
+paysage fuyant, inconnu d'elle, aux objets qu'elle remarquait seulement
+maintenant, posés sur la banquette de devant: la magnifique pelisse de
+zibeline que le prince avait voulu qu'elle emportât pour le voyage, et
+le sac -- une merveille d'élégance raffinée -- qu'il lui avait rapporté
+de Russie. Elle avait laissé ces deux objets dans sa chambre, comptant
+les prendre au retour du cimetière. Qui donc avait eu l'idée de les
+descendre et de les mettre dans la voiture sans l'attendre? Le sac
+n'était même pas fermé...
+
+Elle leva vers son mari ses yeux encore gros de larmes, en murmurant
+timidement:
+
+-- Est-ce que... nous ne retournons pas tout de suite à la Bardonnaye,
+Serge?
+
+-- Ni tout de suite, ni plus tard, dit-il d'un ton sec.
+
+Elle se redressa brusquement.
+
+-- Vous ne voulez pas dire que... que je vais partir sans les revoir,
+sans les embrasser? balbutia-t-elle.
+
+-- Parfaitement, c'est cela même. Ces adieux étaient inutiles et
+j'aurais encore eu à supporter la vue de ces larmes que vous fait
+verser une sensibilité réellement à fleur de peau. Vous pourrez écrire
+un mot à Mme de Subrans, une fois à Cannes, je vous y autorise.
+
+Lise jeta un regard désespéré vers le paysage qui passait avec une
+vitesse vertigineuse.
+
+-- Mais ce n'est pas possible! Je ne peux pas m'en aller comme cela!
+dit-elle d'une voix étranglée. Je vous en prie, Serge, revenons!... Je
+ne serai pas longue, le temps seulement de les embrasser, de leur
+dire...
+
+Il détourna les yeux des belles prunelles implorantes, et un pli de
+colère vint barrer son front.
+
+-- Taisez-vous, Lise, cessez ces supplications ridicules! Il me plaît
+d'agir ainsi, vous n'avez qu'à vous soumettre, -- d'autant mieux que
+vous avez à vous faire pardonner votre révolte de tout à l'heure, pour
+laquelle il n'est pas mauvais que vous ayez une punition.
+
+Les petites mains jointes retombèrent, les paupières s'abaissèrent sur
+les yeux noirs qui se remplissaient de nouveau de larmes. Lise
+s'enfonça davantage dans son coin, en appuyant sur ses mains
+tremblantes son visage glacé par l'émotion douloureuse. Elle savait
+maintenant qu'en cet époux qui avait ce matin, par la voix du prêtre,
+promis amour et protection à Lise de Subrans, elle ne trouverait qu'un
+maître despotique et impitoyable.
+
+Son coeur battait à coups précipités, et à grand'peine, elle étouffait
+les sanglots qui l'étranglaient. Une vague de souffrance désespérée
+montait en elle... Oh! si cette automobile, dans sa course effrénée,
+pouvait se briser, et qu'elle, Lise, fût réduite en miettes! Là-haut,
+elle retrouverait Gabriel, elle serait loin de cet homme effrayant, qui
+lui interdisait jusqu'aux larmes!
+
+Quelle allait donc être sa vie? Que deviendrait-elle s'il lui fallait
+trembler ainsi constamment devant lui?
+
+Une prière éperdue montait à ses lèvres, vers le Dieu que Gabriel lui
+avait appris à connaître. Jamais, mieux qu'en cet instant, elle n'avait
+eu une telle conscience de sa propre faiblesse, en même temps que de la
+force toute-puissante qui, du haut du ciel, veillait sur elle et
+s'insufflait en sa jeune âme chancelante sous la douleur.
+
+Peu à peu, la fatigue, la vue fuyante du paysage d'hiver, la tiédeur
+qui régnait dans la voiture, le subtil parfum d'Orient que le prince
+Ormanoff affectionnait, provoquaient chez la jeune femme une torpeur
+qui finit par se changer en sommeil. Serge, lui aussi, fermait les
+yeux. Mais il ne dormait pas, car sa main dégantée caressait
+fréquemment sa barbe blonde, en un geste qui lui était habituel dans
+ses moments de contrariété.
+
+Un cahot rejeta tout à coup Lise contre son mari. Serge abaissa les
+yeux vers la tête délicate qui reposait maintenant contre son épaule.
+Lise ne s'était pas réveillée. Sur son visage se voyaient encore des
+traces de larmes. Mais elle était de ces femmes que les larmes
+n'enlaidissent pas, qu'elles ne rendent que plus touchantes. Un peu de
+fièvre empourprait ses joues, sur lesquelles ses longs cils sombres
+jetaient une ombre douce. Sa petite bouche gardait jusque dans le
+sommeil une contraction douloureuse, et un tout petit pli de souffrance
+se voyait sur son front blanc.
+
+Pendant quelques secondes, Serge la contempla. Il se pencha tout à coup
+et ses lèvres effleurèrent les paupières closes. Mais il se redressa
+brusquement, le visage plus dur, le front contracté. Il prit à deux
+mains l'exquise petite tête, et doucement, en un mouvement presque
+imperceptible, il la reposa sur les coussins de la voiture, sans que la
+jeune femme se réveillât.
+
+Alors, se détournant, il s'appuya à l'accoudoir de velours, en fixant
+vaguement sur le paysage neigeux son regard sombre et soucieux.
+
+
+
+VI
+
+
+Sans une panne, sans un arrêt autre que celui nécessité par le dîner,
+vers sept heures, l'automobile du prince Ormanoff arrivait à la gare de
+Lyon un quart d'heure avant le départ du rapide qui devait emmener à
+Cannes les nouveaux époux.
+
+Cette allure folle avait brisé et ahuri Lise, et ce fut presque comme
+une inconsciente qu'elle descendit de voiture et suivit son mari
+jusqu'au train, où les attendaient Vassili, le valet de chambre favori
+du prince, et Dâcha, la première femme de chambre de la défunte
+princesse Olga, qui passait maintenant au service de Lise.
+
+Vaguement, la jeune princesse distingua une femme d'une cinquantaine
+d'années, maigre, au visage ridé, qui s'inclinait profondément pour lui
+baiser la main. Elle se laissa conduire au sleeping-car, déshabiller et
+coucher; elle répondit machinalement aux offres de service de Dâcha:
+"Merci, je n'ai plus besoin de rien, je voudrais essayer de dormir..."
+Mais quand elle fut seule, le sommeil ne vint pas et elle passa une
+nuit fiévreuse, pleine d'angoisse, en se remémorant les incidents de la
+journée écoulée, l'attitude glaciale dont ne s'était pas départi le
+prince durant le reste du voyage, -- il l'avait traitée visiblement
+comme un enfant en pénitence, -- et surtout cette scène du cimetière,
+si cruelle! Oh! quel homme était-il donc, celui qui lui ordonnait
+d'oublier les morts et l'enlevait aux vivants sans lui permettre un
+adieu!
+
+Elle était si défaite le matin, que Dâcha lui demanda avec inquiétude
+si elle était malade... Et cette même question sortit des lèvres de
+Serge, lorsque, une fois coiffée et habillée, elle le rejoignit dans le
+wagon-salon, où Vassili avait préparé le thé.
+
+-- Très fatiguée, seulement, Serge. Je n'ai pas dormi une minute cette
+nuit.
+
+Elle lui tendait la main, d'un joli geste timide et hésitant qu'il prit
+peut-être pour un geste de soumission, car sa physionomie si froide
+s'adoucit légèrement.
+
+-- A qui la faute, méchante enfant! Pourquoi n'avoir pas été plus
+raisonnable hier et m'avoir obligé à la sévérité? Je pardonne
+aujourd'hui, mais n'oubliez pas cette leçon, Lise.
+
+Il la baisa au front et la fit asseoir près de lui, tandis que Vassili
+servait le thé. Pendant le reste du voyage, il reprit l'attitude de
+condescendance à la fois dédaigneuse et légèrement caressante qu'il
+avait eue en général au cours de ses fiançailles. Hier, Lise était
+l'enfant insoumise que l'on punit, aujourd'hui c'était l'enfant sage et
+repentante, envers laquelle un maître magnanime voulait bien montrer
+quelque indulgence.
+
+Mais, tout en forçant ses lèvres au sourire, Lise demeurait au fond du
+coeur mortellement triste, et cette impression ne fut pas modifiée par
+le soleil radieux, par la vue de la végétation méridionale, par la
+traversée des luxueux quartiers de Cannes dans la voiture qui attendait
+le prince et sa femme à la gare.
+
+Cependant une exclamation admirative lui échappa à l'apparition de la
+merveille qu'était la villa Ormanoff.
+
+-- Ma demeure vous plaît, petite Lise? demanda Serge dont
+l'indéfinissable regard revenait sans cesse vers elle.
+
+-- Oh! beaucoup! que c'est beau!... Je n'aurais jamais pensé qu'il
+existât quelque chose de semblable!
+
+-- Vous êtes destinée à en être le plus charmant ornement, Lise.
+
+Etait-ce un compliment? Rien, dans le ton froid ni dans la physionomie
+du prince, ne pouvait le lui faire croire. Il semblait plutôt lui
+tracer en quelques mots un programme.
+
+La voiture s'arrêtait devant le double perron de marbre blanc, au pied
+duquel était rangée la domesticité, en très grande partie russe. Serge
+aida à descendre la jeune femme, qui jetait un regard effaré sur tous
+ces gens respectueusement courbés. Lui faudrait-il donc, en tant que
+maîtresse de maison, commander à tout ce monde?
+
+Brièvement, Serge lui nomma l'intendant, la femme de charge, le
+majordome, les principaux de ces serviteurs dont le maître lui-même ne
+connaissait pas au juste le nombre, qui le suivaient dans tous ses
+déplacements et s'augmentaient encore d'autres unités durant ses
+séjours en Ukraine, par suite de l'éloignement du domaine et de
+l'immensité du château qui exigeait un personnel énorme.
+
+Cette formalité accomplie, le prince et Lise pénétrèrent dans le
+vestibule dont les délicates colonnes de marbre blanc disparaissaient
+presque sous les fleurs, et de là dans un salon où se tenaient trois
+personnes: une jeune femme et deux garçonnets de dix à douze ans.
+
+Serge avait parlé comme d'une chose sans importance de la présence chez
+lui de sa soeur et de ses neveux. Il n'avait jamais été question que
+Mme de Rühlberg vînt assister à son mariage. Son frère semblait la
+considérer en quantité très négligeable, et Lise savait par sa
+belle-mère qu'elle était insignifiante, très apathique et d'assez
+faible santé.
+
+Tout cela en effet se lisait sur la physionomie de la belle femme
+blonde, un peu forte, au teint trop blanc et aux yeux bleus hésitants
+et sans expression, que Serge présenta en ces termes:
+
+-- M a soeur, Lydie Vladimirowna, baronne de Rühlberg.
+
+Lydie offrit à sa belle-soeur une main garnie de bagues étincelantes,
+en prononçant, d'une voix lente, quelques paroles de bienvenue, très
+banales, auxquelles Lise, malgré son émotion, n'eut pas de peine à
+répondre. Puis les deux enfants baisèrent la main de leur oncle et de
+leur nouvelle tante. L'aîné, un gros garçon blond et flegmatique,
+ressemblait à sa mère. Mais le petit Sacha était un joli enfant brun,
+frêle et un peu pâle, aux yeux gris intelligents et vifs, qui se
+fixèrent avec une naïve admiration sur la jeune princesse.
+
+-- Venez vous reposer maintenant, Lise, dit le prince Ormanoff.
+
+Comme elle se détournait pour obéir à cette invitation, elle se trouva
+en face d'une personne qui venait d'apparaître silencieusement,
+glissant sur l'épais tapis d'Orient. C'était une femme d'environ
+vingt-cinq ans, petite, maigre, légèrement contrefaite et vêtue d'une
+robe de soie noire toute unie. Une volumineuse chevelure d'un blond de
+lin, très souple et très soyeuse, couvrait sa tête, fort petite, et
+semblait l'obliger à la tenir penchée de côté. Le teint était blanc,
+couverte de taches de rousseur, les traits fins, bien formés, sauf le
+nez, trop mince. De longs cils blond-pâle se soulevèrent et Lise
+entrevit d'étranges prunelles jaunes, qui lui causèrent la plus
+désagréable impression.
+
+-- Ah! c'est vous, Varvara! dit la voix brève de Serge... Lise, Varvara
+Petrowna Dougloff, ma cousine.
+
+Lise lui tendit sa main, dans laquelle Varvara mit ses longs doigts aux
+ongles aigus, dont la vue rappela involontairement à la jeune femme les
+griffes d'un loup capturé un des hivers précédents aux environs de
+Péroulac. Elle remarqua en outre que Mlle Dougloff avait une attitude
+très humble, qu'elle tenait les yeux modestement baissés et qu'elle
+s'écarta aussitôt comme une ombre discrète, sans que son cousin parût
+songer à lui adresser un mot de plus.
+
+Dâcha et Sonia, la seconde femme de chambre, attendaient leur jeune
+maîtresse dans l'appartement qui avait été celui de la première femme.
+Tentures et mobilier avaient été changés, mais ils étaient absolument
+semblables aux précédents. Le prince Ormanoff voulait sans doute que
+tout lui rappelât la défunte, autour de cette jeune femme qui était le
+vivant portrait d'Olga.
+
+-- Reposez-vous, Lise, tâchez de dormir, dit-il en prenant congé
+d'elle. Nous dînons à huit heures. En vous éveillant à sept, il vous
+restera un temps suffisant pour vous habiller.
+
+Quand les caméristes l'eurent revêtue d'une robe d'intérieur, Lise
+s'étendit sur une chaise longue, dans le salon qui précédait sa chambre
+et qui était, comme celle-ci, une merveille du luxe le plus délicat.
+Pourtant, combien cette atmosphère raffinée semblait lourde à la jeune
+femme! Les chaînes d'or sont toujours des chaînes, et, déjà, elle
+sentait qu'elles l'enserraient impitoyablement.
+
+Sa fatigue était telle qu'elle s'endormit presque aussitôt. Ce sommeil
+durait encore à sept heures, lorsque Dâcha entr'ouvrit doucement la
+porte pour informer sa jeune maîtresse qu'il était temps de songer à sa
+toilette.
+
+-- Pauvre petite princesse, elle repose encore! murmura-t-elle en
+s'adressant à Sonia qui se tenait derrière elle. Cela me fait de la
+peine de la réveiller. Elle était si fatiguée et si triste!... Tiens,
+regarde donc, Sonia, comme elle est jolie en dormant! Quel coeur
+faut-il avoir pour tourmenter une mignonne colombe comme cela?
+
+Dâcha avait prononcé ces derniers mots dans un chuchotement, mais Sonia
+laissa échapper un geste d'effroi et un "chut" terrifié, en jetant un
+coup d'oeil autour d'elle.
+
+-- Marraine, soyez prudente! Si on vous entendait!...
+
+Elle avança un peu la tête, et regarda à son tour la dormeuse. Lise
+reposait dans une attitude charmante, en appuyant sa tête sur le
+délicat petit bras blanc qui ressortait de la large manche de précieuse
+dentelle. Ses cheveux sombres tombaient en deux longues nattes sur la
+robe flottante, en soyeuse étoffe blanche, que couvraient presque des
+flots de dentelle. Sa physionomie fatiguée s'était détendue sous
+l'empire du repos, un peu de rose montait à son teint satiné, d'une
+blancheur nacrée. Peut-être faisait-elle en ce moment quelque doux
+rêve, car ses petites lèvres s'entr'ouvraient légèrement, comme pour un
+sourire.
+
+-- Elle est plus belle encore que la princesse Olga! chuchota Sonia
+d'un ton admiratif.
+
+-- C'est vrai. Mais elle souffrira davantage, dit Dâcha en hochant la
+tête.
+
+-- Pourquoi, marraine?
+
+-- Parce qu'elle doit avoir plus d'âme. On voit cela dans ses yeux...
+Non, Sonia, je n'ai pas le courage de la réveiller maintenant! Si elle
+fait un joli rêve, mieux vaut qu'elle le continue un peu, pauvre
+mignonne princesse. A sept heures et demie, nous aurons encore le temps
+de l'habiller, en nous dépêchant beaucoup.
+
+Les deux femmes de chambre avaient disparu depuis un long moment,
+lorsqu'une porte s'ouvrit sans bruit, laissant apparaître le prince
+Ormanoff. Il était en tenue du soir, comme toujours pour le dîner, même
+en famille. Il s'arrêta à quelques pas de la chaise longue et,
+longuement, contempla Lise.
+
+Il passa tout à coup la main sur son front et, tournant le dos, se mit
+à arpenter lentement le salon. Sur le tapis, son pas s'amortissait. De
+temps à autre, il jetait un coup d'oeil sur la dormeuse, et ses
+sourcils avaient un froncement d'impatience. Il s'arrêta enfin dans une
+embrasure de fenêtre et se mit battre une marche légère sur la vitre,
+en pétrissant de son talon le tapis -- signe de forte irritation.
+
+Dâcha entra pour voir si la jeune femme était enfin éveillée. Mais elle
+s'éloigna aussitôt sur un geste impératif du prince.
+
+-- Son Altesse n'a tout de même pas osé la réveiller! murmura-t-elle à
+l'oreille de Sonia. Elle dort comme une petite bienheureuse! Et lui
+attend... Il attend! Seigneur! il saura bien lui faire payer cette
+patience-là, qui est trop étonnante chez lui pour ne pas cacher quelque
+chose!
+
+Huit heures sonnèrent, et Lise dormait toujours. Sous le talon de
+Serge, un grand creux s'était formé dans la laine blanche du tapis semé
+de fleurs rosées.
+
+-- C'est ridicule! murmura-t-il tout à coup.
+
+D'un pas résolu, il s'avança vers la chaise longue. Sa main se posa sur
+l'épaule de la jeune femme...
+
+-- Lise! appela-t-il.
+
+Un sursaut la secoua. Ses paupières se soulevèrent et ses grands yeux
+apparurent, un peu vagues d'abord, puis effrayés en reconnaissant celui
+qui était là.
+
+-- Vous oubliez l'heure, dit froidement Serge.
+
+Elle se redressa vivement sur la chaise longue.
+
+-- C'est vrai?... Est-il très tard?
+
+-- Huit heures viennent de sonner.
+
+-- Huit heures! dit-elle d'un ton d'effroi. Pourquoi ne m'a-t-on pas
+réveillée? Pardonnez-moi, Serge, mais...
+
+-- Laissons cela et allez vite vous faire habiller. Pour ce premier
+jour j'accepte d'attendre. Mais ce n'est pas mon habitude, Lise.
+
+Les femmes de chambre firent des prodiges de célérité et bientôt la
+jeune femme vint rejoindre son mari. Dans cette toilette du soir, d'un
+blanc crémeux, Lise, avec son visage reposé par le sommeil, était
+idéalement belle.
+
+Serge l'enveloppa d'un long regard, et un sourire vint à ses lèvres en
+rencontrant les yeux, un peu inquiets, qui se levaient vers lui. Il
+prit la petite main tremblante et la posa sur son bras.
+
+-- C'est très bien ainsi, Lise. Je ferai de vous la plus charmante des
+princesses et la plus parfaite des épouses.
+
+Pendant le dîner, servi avec tous les raffinements imaginables, la
+conversation fut languissante. Le prince parlait peu, sa soeur
+également. Quant à Varvara, elle n'ouvrait pas la bouche et personne ne
+paraissait songer à lui adresser la parole. Toujours vêtue de la même
+robe noire montante, qui formait un sombre contraste avec les toilettes
+du soir que portaient Lise et Mme de Rühlberg, elle semblait un
+personnage très terne et gardait une attitude tout à fait effacée. Une
+fois seulement, Lise rencontra son regard, et ces yeux bizarres lui
+firent une impression si singulière qu'elle vit avec plaisir les
+longues paupières de Varvara demeurer retombantes tout le reste de la
+soirée.
+
+
+
+VII
+
+
+L'air léger, tiède, parfumé, venait caresser le visage rosé de Lise,
+assise près de son mari dans la voiture qui les emportait vers
+l'église. La veille, comme elle s'apprêtait à s'informer près de Serge
+de l'heure à laquelle elle pourrait remplir son devoir dominical,
+lui-même avait pris les devants en la prévenant qu'elle eût à se tenir
+prête pour venir avec lui à la messe.
+
+Il lui avait paru étonnant qu'un homme comme lui se donnât la peine
+d'accompagner à un office d'une religion autre que la sienne la jeune
+femme qu'il traitait si visiblement en créature inférieure. Mais elle
+en avait éprouvé une joie réelle, de même que de le voir pour elle un
+peu moins raide, presque aimable par instants, durant cette première
+journée à la villa Ormanoff. Il lui avait fait faire en voiture une
+longue promenade à travers Cannes, en s'arrêtant chez un joaillier où
+il avait choisi, sans consulter le goût de Lise, un bracelet qu'il
+avait attaché lui-même au poignet de la jeune femme. C'était une souple
+et large chaîne d'or ornée de diamants et d'admirables rubis. Ce bijou
+superbe semblait lourd sur le délicat poignet, et Lise, à qui il ne
+plaisait pas, l'avait mis ce matin à contrecoeur, dans la crainte
+seulement de froisser son mari si elle s'en abstenait.
+
+De même qu'à l'arrivée à la gare, de même qu'au cours de la promenade
+de la veille, on regardait beaucoup Lise des voitures que croisait
+celle du prince Ormanoff. L'admiration se lisait sur tous les visages.
+Et une lueur d'orgueilleuse satisfaction venait éclairer la froide
+physionomie de Serge, qui jetait de temps à autre un coup d'oeil
+indéfinissable sur la délicieuse créature assise à ses côtés.
+
+La voiture s'arrêta devant l'église toute blanche qui s'élevait au
+milieu de la verdure d'un jardin. Lise remarqua avec surprise les deux
+clochers surmontés de bulbes et les nombreuses croix grecques qui se
+répétaient partout. Comme cette église était différente de celles
+qu'elle avait vues jusqu'ici!
+
+De luxueux équipages s'arrêtaient, des hommes de haute mine, des femmes
+au type slave, richement vêtues, en descendaient. Comme eux, Serge et
+Lise pénétrèrent dans une nef éclairée par le jour tombant d'une
+coupole. L'oeil de Lise fut tout d'abord attiré vers le fond par de
+grandes portes en bois précieux et des rideaux cramoisis. Puis ils
+distinguèrent, sur les murs blancs, d'immenses images d'or et d'argent.
+
+Que cette église était singulière!... Et comme l'attitude des fidèles
+différait de celle à laquelle était accoutumée Lise! Ils n'avaient pas
+de livres et de plaçaient au hasard, sans s'agenouiller ni s'asseoir.
+Sans cesse, ils faisaient d'amples signes de croix, mais au vif
+étonnement de Lise, ils touchaient l'épaule droite avant la gauche. Il
+y en avait qui se prosternaient et frappaient de leur front le tapis
+épais qui couvrait le sol, puis ils recommençaient à se signer en
+tournant la tête vers les images rutilantes.
+
+Dans un banc placé à droite du sanctuaire, plusieurs personnes
+apparurent -- de hauts personnages sans doute, car une porte spéciale
+leur avait livré passage.
+
+Des chants commençaient, très graves, en langue russe, les portes du
+sanctuaire glissèrent sans bruit. Un prêtre apparut -- un prêtre âgé, à
+la longue barbe blanche, qui parut à Lise très différent de tous ceux
+qu'elle avait vus jusqu'ici, par le type de physionomie et par la forme
+de ses vêtements sacerdotaux éblouissants d'or.
+
+Et bien plus étrange encore était sa façon d'officier. Lise ne s'y
+reconnaissait plus du tout. Puis, comme les chantres, ce prêtre
+employait la langue russe.
+
+Elle leva vers son mari un regard interrogateur et stupéfait. Serge,
+debout, croisait les bras sur sa poitrine. Lui ne faisait pas de signes
+de croix, et il avait l'attitude hautaine et indifférente d'un homme
+qui accomplit une indispensable formalité de son rang.
+
+Il ne parut pas voir le regard de lise. Et la jeune femme, un peu
+ahurie, continua à suivre des yeux ces rites inconnus. Elle sentait une
+vague angoisse l'envahir, à tel point qu'elle était incapable
+d'apprécier la beauté des chants, d'une simplicité mélancolique et
+grandiose, à travers laquelle passaient tout à coup des sonorités
+sauvages.
+
+Un singulier énervement la prenait, il lui venait une hâte fébrile de
+quitter cette église, de savoir... Quoi?...
+
+L'office se terminait. Le prince Ormanoff et sa femme sortirent un peu
+avant les autres fidèles. Ils montèrent dans la voiture, qui les emmena
+le long du boulevard Alexandre-III.
+
+Lise leva les yeux vers son mari, qui s'accoudait nonchalamment aux
+soyeux coussins dont le vert doux s'harmonisait si bien avec le teint
+délicat, les cheveux noirs et la robe beige de la jeune princesse.
+
+-- Cette église... c'est une église catholique? demanda-t-elle d'une
+voix un peu étouffée par la sourde inquiétude qui la serrait au coeur.
+
+-- Une église catholique? Mais vous avez bien dû voir que non. C'est
+"notre" église, l'église orthodoxe russe.
+
+Les yeux de la jeune femme se dilatèrent soudainement, une pâleur
+intense couvrit son beau visage...
+
+-- Notre église! Mais je suis catholique!
+
+-- Vous l'étiez, voulez-vous dire. Maintenant, il convient que vous
+n'ayez d'autre religion que celle de votre mari... Mme de Subrans ne
+vous avait donc pas fait part de ma volonté à ce sujet?
+
+-- Elle m'avait laissé entendre, au contraire, que je serais libre de
+pratiquer ma religion, dit Lise d'une voix éteinte.
+
+Serge eut un méprisant plissement de lèvres.
+
+-- C'est un tort. Il était inutile de vous tromper ainsi. Pour ma part,
+je ne vous en ai jamais parlé, d'abord parce que je croyais que
+Catherine s'en était chargée, et ensuite parce que je considère la
+chose comme de peu d'importance. Une certaine religiosité ne dépare pas
+une femme, lui est même assez utile au point de vue moral, mais elle
+existe aussi bien dans notre religion que dans le catholicisme. Il
+faudra vous habituer désormais à prier selon nos rites, Lise.
+
+Il parut à la jeune femme que tout tournait autour d'elle. Pendant
+quelques secondes, elle demeura sans voix, crispant machinalement ses
+doigts gantés de blanc sur le manche de son ombrelle.
+
+-- Il n'est pas possible que vous me demandiez cela? murmura-t-elle
+enfin d'un ton d'angoisse. On ne change pas ainsi de religion. La
+mienne renferme toute la vérité, j'y tiens plus qu'à tout au monde...
+
+Une lueur passa dans les yeux de Serge; sa main, un peu dure, se posa
+sur le poignet de Lise...
+
+-- Plus qu'à tout au monde? Sachez, Lise, que vous ne devez tenir à
+rien, sinon à me contenter, en tout et toujours... Mais ce n'est pas le
+moment d'une conversation de ce genre... ajouta-t-il d'un ton impératif
+en désignant les voitures et les piétons qui les croisaient.
+
+Ils demeurèrent silencieux jusqu'à la villa. Dans l'âme de Lise
+s'agitait une anxiété atroce. Serge allait certainement lui demander
+raison de sa résistance, et elle s'apprêtait à lutter avec énergie, si
+elle ne pouvait le convaincre autrement.
+
+Mais le prince paraissait avoir complètement oublié l'incident. Il se
+montra seulement, pendant les jours qui suivirent, un peu plus despote
+encore que de coutume, -- sans doute pour bien pénétrer sa jeune femme
+de l'inutilité d'une révolte. Même lorsqu'elle était hors de sa
+présence, Lise sentait peser lourdement sur elle cette volonté
+tyrannique, qui s'exerçait sur les plus petits détails. La chaîne d'or
+que Serge lui avait attachée au poignet était vraiment symbolique: la
+princesse Ormanoff était une esclave, et le maître revendiquait jusqu'à
+la domination de sa conscience et de toute son âme.
+
+Elle savait aussi maintenant quel rôle lui était dévolu près de cet
+étrange époux. Serge Ormanoff était un dilettante qui voulait voir
+autour de lui la beauté sous toutes ses formes. Parmi les raffinements
+de luxe et d'élégance exquise dont il s'entourait, l'un des principaux
+consistait dans la présence d'une jeune femme, très belle, aux
+mouvements souples, d'une grâce idéale, et dont les toilettes étaient
+un poème d'art délicat. Celles-ci devaient toujours s'harmoniser
+parfaitement avec le cadre dans lequel la jeune princesse était appelée
+à se trouver, à telle ou telle heure de la journée, et il était arrivé
+deux fois qu'elle avait dû changer de robe, celle dont Dâcha l'avait
+revêtue, d'après les instructions du prince pourtant, ayant choqué par
+un détail quelconque l'oeil d'esthète de Serge.
+
+Elle n'était pour lui qu'un ornement de sa demeure, un plaisir pour ses
+yeux et pour son cerveau de grand seigneur artiste, comme les
+merveilles d'art qui remplissaient sa villa, comme les fleurs sans prix
+de ses jardins, comme les équipages dont la beauté n'avait pas d'égale
+dans cette luxueuse ville de Cannes elle-même.
+
+Si inexpérimentée qu'elle fût, Lise était trop profondément
+intelligente, et de coeur trop délicat, pour ne pas avoir saisi au bout
+de quelques jours seulement cette particulière conception du rôle que
+la princesse Ormanoff devait tenir ici, et pour ne pas, surtout, en
+éprouver une souffrance secrète, mais intense. Ce rôle d'objet de luxe,
+de statue parée pour la représentation, qui aurait peut-être suffi à
+une nature ordinaire, révoltait déjà la jeune âme sérieuse, tendre et
+si réellement chrétienne de Lise.
+
+Mais elle n'osait en laisser rien paraître. Serge lui inspirait une
+crainte telle qu'en entendant seulement son pas souple et ferme elle se
+sentait toujours agitée d'un frisson d'effroi.
+
+C'était qu'il était pour elle, même dans ses meilleurs moments, une
+énigme redoutable. C'est qu'il était aussi le maître absolu et qu'elle
+se sentait toute petite, sans défense devant lui.
+
+Elle comprit toute l'étendue de la domination qui pesait sur elle,
+quelques jours après son arrivée.
+
+C'était une fin d'après-midi. Elle brodait dans le salon blanc et or
+qui avait les préférences de Serge. Le petit Sacha, la voyant seule,
+était venu s'asseoir près d'elle et causait gaiement. C'était un joli
+enfant, très vif, très ouvert. Seul de la famille, il inspirait à
+première vue à Lise une réelle sympathie.
+
+Le prince Ormanoff entra tout à coup, il tenait deux lettres à la main.
+Du premier coup d'oeil, Lise reconnut celle qu'elle avait écrite le
+matin même à sa petite soeur Anouchka, et une adressée à Mme des
+Forcils, avec qui elle n'avait pu échanger qu'un mot hâtif après la
+cérémonie nuptiale. Elle les avait remises à Dâcha afin qu'elle les fît
+jeter à la poste.
+
+Sur un geste de son oncle, Sacha s'éclipsa. Lise, inquiète, leva un
+regard interrogateur vers son mari.
+
+-- Voilà une correspondance que je confisque, Lise, dit-il froidement.
+
+Une rougeur d'émotion monta au visage de la jeune femme.
+
+-- Pourquoi donc?
+
+-- Parce que j'en autorise aucune. Tous ces rapports d'amitié doivent
+cesser, je croyais vous l'avoir fait comprendre. Il faut désormais que
+vous soyez toute à moi.
+
+D'un geste machinal, Lise appuya ses mains sur son coeur qu'elle
+sentait bondir dans sa poitrine.
+
+-- Vous ne voulez pas que... que j'écrive à ma soeur? dit-elle d'une
+voix étouffée.
+
+-- Ni à votre soeur, ni à votre belle-mère, ni à personne... Cela soit
+dit une fois pour toutes. Maintenant, très chère, jouez-moi donc une
+rêverie de Schumann. J'ai envie de musique, ce soir.
+
+Elle se leva, mais, au lieu de s'avancer vers le piano, elle posa sa
+main sur le bras de son mari.
+
+-- Ce n'est pas possible! Vous ne pouvez me défendre cela, Serge! Mme
+de Subrans a été pour moi comme une mère, j'aime Albéric et Anouchka...
+
+D'un geste doux -- les gestes du prince Ormanoff l'étaient d'ailleurs
+presque toujours -- Serge détacha la petite main tremblante et la garda
+quelques secondes dans la sienne.
+
+-- Obéissez-moi sans chercher à comprendre mes raisons, Lise. Je veux
+qu'il en soit ainsi, cela doit vous suffire. Allez vite vous asseoir au
+piano, car je vois des larmes prêtes à paraître, et la musique aura
+peut-être le don de les refouler.
+
+-- Serge!
+
+Elle le regardait avec supplication. Une contraction d'impatience passa
+sur le visage du prince, dont les yeux se détournèrent légèrement.
+
+-- C'est assez, Lise. La question est réglée maintenant.
+
+Elle comprit qu'en effet il était inutile d'insister. Baissant la tête,
+elle alla s'asseoir devant le piano et commença le morceau demandé.
+Elle jouait machinalement, tout entière à la souffrance et à
+l'indignation qui gonflaient son coeur. Ainsi, il voulait la séquestrer
+en quelque sorte, la tenir dans le plus étroit esclavage! Il prétendait
+lui interdire jusqu'au souvenir même de sa famille, de la femme qui lui
+avait servi de mère!
+
+Mme de Subrans ignorait-elle le véritable caractère de son cousin? Oui,
+certainement, car sans cela elle ne lui aurait pas accordé la main de
+cette enfant qu'elle aimait, la vouant ainsi à la souffrance pour
+toute sa vie. Et pourtant, s'il était vrai qu'elle connaissait la
+volonté de Serge de lui faire changer de religion, elle l'avait
+trompée sur ce point. Avec une profonde angoisse, Lise se demandait
+si sa belle-mère n'avait pas abusé de sa confiance et de son
+inexpérience pour lui faire contracter ce mariage... Mais dans quel
+but?
+
+Serge s'était assis à quelque distance, de façon à avoir devant lui
+l'admirable profil éclairé par la douce lueur des lampes électriques.
+Il pouvait discerner le tremblement des petites lèvres roses retenant à
+grand'peine les sanglots qui montaient à la gorge de Lise, et le
+battement fébrile des longs cils noirs sur sa joue pâlie. Peut-être son
+âme de dilettante trouvait-elle un charme particulier à la façon
+infiniment triste, presque douloureuse, dont Lise interprétait cette
+rêverie.
+
+En laissant s'éteindre sous ses doigts la dernière note, la jeune femme
+tourna un peu la tête et s'aperçut que le prince avait disparu.
+
+Alors elle se réfugia dans un angle de la pièce, sur un petit canapé,
+et, mettant son visage entre ses mains, elle pleura sans contrainte.
+
+Pourtant, Serge pouvait revenir d'un moment à l'autre. Mais Lise était
+à un de ces moments de découragement, d'amère tristesse où tout importe
+peu, où rien ne semble pire que ce que l'on endure.
+
+Quand, au bout de quelque temps, ses doigts s'écartèrent, laissant voir
+son visage couvert de larmes, elle eut un sursaut d'effroi. Deux grands
+yeux jaunes la regardaient. Varvara Dougloff était devant elle.
+
+-- Il ne faut pas pleurer, dit une voix lente et terne. Olga ne
+pleurait jamais.
+
+Lise se redressa, et un éclair de fierté et de révolte brilla dans ses
+yeux.
+
+-- Je ne suis pas Olga!
+
+Les cils pâles s'abaissèrent un peu, tandis que Varvara murmurait d'un
+ton étrange:
+
+-- C'est vrai, vous n'êtes pas Olga.
+
+
+
+VIII
+
+
+Le même soir, Serge apprit à sa femme que la grande-duchesse, cousine
+du tsar, qui avait vu la nouvelle princesse Ormanoff à l'église le
+dimanche précédent, venait de lui faire connaître son désir que la
+jeune femme lui fût présentée le lendemain.
+
+Un véritable émoi s'empara de lise à cette perspective. C'était la
+première fois qu'elle allait paraître dans le monde et qu'elle se
+trouverait en présence de si hauts personnages. Sa timidité
+s'effrayait, surtout à l'idée que ces débuts auraient lieu sous l'oeil
+impitoyable du prince Ormanoff.
+
+Combien, en effet, ils lui eussent paru moins difficiles si elle avait
+pu les accomplir sous l'égide d'un mentor indulgent et affectueux!
+
+Serge régla dans ses moindres détails la toilette que devait porter sa
+femme pour cette réunion relativement intime. Et le soir, quand Dâcha
+et Sonia eurent fini d'habiller leur jeune maîtresse, il vint donner le
+coup d'oeil du critique suprême.
+
+Cette fois, il ne trouva rien à dire. Lise était idéale dans cette robe
+en crêpe de Chine d'un rose pâle, tombant en longs plis souples autour
+de sa taille délicate. L'ouverture échancrée du corsage laissait
+apparaître son cou d'une blancheur neigeuse, sur lequel courait un fil
+de perles d'une grosseur rare. Dans les cheveux noirs coiffés un peu
+bas brillait une étoile de rubis énormes -- la pierre préférée du
+prince Ormanoff, qui en possédait une collection sans rivale.
+
+Serge enveloppa la jeune femme d'un long regard investigateur et dit
+laconiquement:
+
+-- C'est très bien.
+
+-- Vraiment, on aurait cru que Son Altesse n'était pas satisfaite?
+chuchota Sonia quand le prince et sa femme furent sortis de
+l'appartement. Il avait un air singulier en disant cela. Pourtant, on
+ne peut rêver quelque chose de plus ravissant que notre princesse, ce
+soir surtout! Jamais la princesse Olga n'a été ainsi, et cependant, le
+prince ne se montrait pas aussi froid pour elle. Il est vrai qu'elle
+était autrement caressante, et autrement souple que celle-ci! Vous
+rappelez-vous, marraine, de quel air humble elle lui disait, en
+appuyant timidement sa tête sur son épaule: "Suis-je bien ainsi, mon
+cher seigneur?" Il n'avait pas de raison d'être raide, alors. Pourquoi
+se fâcher devant une jeune femme toujours sereine, toujours souriante,
+toujours soumise? Mais la princesse Lise est triste, et il y a de la
+résistance dans ses yeux.
+
+-- Malheureusement pour elle! soupira Dâcha en se baissant pour
+ramasser un petit soulier qui eût excité la jalousie de Cendrillon.
+
+Lise eut ce soir-là un immense succès d'admiration et de sympathie. La
+grande-duchesse la combla de marques de bienveillance; le grand-duc
+l'entretint un long moment et lui adressa quelques délicats compliments
+qui firent monter une vive rougeur à ses joues, ce qui la rendit plus
+jolie encore. A l'envi, tous les invités des princes célébrèrent sa
+grâce, sa candide et si exquise réserve, et déclarèrent le plus heureux
+des hommes le prince Ormanoff dont l'impassible visage ne laissait rien
+deviner des sentiments que pouvait lui inspirer le succès de sa femme.
+De l'avis de tous, et en particulier du grand-duc et la grande-duchesse
+qui avaient causé un peu plus longuement avec elle, la nouvelle
+princesse était, de toutes façons, et malgré sa très grande jeunesse,
+supérieure à Olga, pour l'intelligence en particulier.
+
+Dans le coupé qui le ramenait avec Lise vers leur demeure, Serge
+demeura un moment silencieux, regardant la jeune femme, qui fermait un
+peu les yeux, car cette veillée inaccoutumée la fatiguait et elle
+sentait le sommeil l'envahir.
+
+-- Racontez-moi donc ce que vous a dit le grand-duc, ma chère, dit-il
+tout à coup.
+
+Une teinte pourpre monta aux joues de Lise. Sa modestie s'émouvait à
+l'idée de répéter ces paroles flatteuses.
+
+-- Voyons! j'attends, dit-il en voyant qu'elle restait silencieuse.
+
+Lise, confuse, s'exécuta pourtant, car elle savait maintenant qu'on ne
+résistait jamais aux exigences de Serge Ormanoff.
+
+-- Cela vous a fait plaisir?
+
+Il se penchait un peu et plongeait son regard dans celui de la jeune
+femme.
+
+-- Oh! pas du tout! dit-elle spontanément.
+
+Ses grands yeux limpides et graves ne se baissaient pas sous le regard
+impératif, bien que la jeune femme dût s'avouer qu'il ne lui avait
+jamais paru plus énigmatique, plus troublant que ce soir.
+
+-- C'est bien, dit-il tranquillement. Laissez-moi toujours lire dans
+vos yeux comme ce soir, Lise, et ne me cachez jamais rien.
+
+Elle sentit qu'un bras entourait doucement son cou, que des lèvres
+effleuraient ses cheveux et se posaient sur sa tempe. Son regard, un
+peu effacé par la stupéfaction, rencontra des yeux tout à coup très
+bleus, tels qu'elle ne les avait jamais vus...
+
+-- Je suis content de vous, Lise, dit une voix adoucie.
+
+Pendant quelques secondes, elle demeura presque inconsciente, la parole
+coupée par la surprise et l'émotion. Puis, tout à coup, une pensée
+s'éleva en elle: c'était le moment d'adresser la demande pour laquelle,
+depuis plusieurs jours, elle guettait en vain l'occasion favorable.
+
+Mais la voiture arrivait devant la villa d'Ormanoff; Serge retirait son
+bras et écartait la tête charmant qui s'appuyait la seconde
+d'auparavant sur son épaule. Et en le regardant, Lise constata avec un
+serrement de coeur que sa physionomie n'avait jamais été plus
+froidement altière.
+
+Non, ce n'était pas encore le moment de régler avec lui cette question
+religieuse, au sujet de laquelle il n'avait plus ouvert la bouche.
+Cependant le dimanche revenait dans deux jours, et Lise voulait remplir
+son devoir de catholique.
+
+Après avoir longuement réfléchi le samedi, elle s'arrêta à ceci: elle
+se rendrait à une messe matinale, dans une église qu'elle avait aperçue
+très proche de la villa; elle tâcherait de s'informer près d'un prêtre
+de la ligne de conduite qu'il lui faudrait suivre, puis elle rentrerait
+pour affronter l'assaut, qu'elle prévoyait terrible.
+
+A cette seule pensée, un frisson la secouait. Elle ne savait de quoi
+était capable ce sphinx effrayant qu'était le prince Ormanoff. Mais
+elle était résolue, malgré tout, à accomplir son devoir.
+
+Ce fut en tremblant et en priant qu'elle s'habilla hâtivement, le
+dimanche matin, et sortit à sept heures de la villa. Les domestiques,
+qui commençaient le nettoyage, la regardèrent passer avec un
+ahurissement indicible. L'un d'eux murmura même:
+
+-- Je pense qu'elle est un peu folle, la pauvre princesse! Je ne
+voudrais pas me trouver à sa place, tout à l'heure!
+
+En quelques minutes, Lise était à l'église. Un prêtre âgé entrait
+précisément au confessionnal. Lise lui ouvrit son âme, le mit au
+courant de sa situation et reçut l'assurance qu'elle devait, coûte que
+coûte, résister aux prétentions de l'époux qui voulait lui imposer une
+apostasie.
+
+Quand elle eut entendu la messe et reçu avec une évangélique ferveur le
+pain des forts, elle revint vers la villa Ormanoff, -- sa prison. Dans
+sa chambre, Dâcha l'attendait, effarée et désolée.
+
+-- Madame!... Oh! Altesse! s'écria-t-elle en joignant les mains. Que
+va-t-il arriver?... Seigneur! Seigneur!
+
+-- Ne vous inquiétez pas, Dâcha. Il n'arrivera jamais rien que Dieu
+n'ait permis.
+
+Le calme, la douce sérénité de la jeune femme parurent stupéfier Dâcha,
+en la réduisant au silence. Sans mot dire, elle revêtit sa maîtresse
+d'une vaporeuse robe d'intérieur, toute rose, qui seyait mieux que tout
+autre à la beauté de Lise. Ne fallait-il pas tout faire pour adoucir la
+terrible colère qui éclaterait tout à l'heure?
+
+Mais en vaquant à sa tâche, Dâcha demandait quelle mystérieuse
+influence amenait dans le regard de lise ce rayonnement céleste.
+
+La jeune princesse congédia Dâcha et, s'asseyant dans son salon, se mit
+à prier. De temps à autre, un frisson impossible à réprimer la
+secouait. La veille, Serge s'était montré précisément plus froid et
+plus fantasque que jamais, presque dur même à certains instants.
+Avait-il eu l'intuition de la révolte qui se préparait?
+
+Elle tressaillit tout à coup, en serrant nerveusement ses mains l'une
+contre l'autre. Une porte s'ouvrait, laissant apparaître le prince
+Ormanoff.
+
+Il n'y avait aucune expression inusitée sur sa physionomie. Seuls, les
+yeux, d'un vert sombre, presque noirs, annonçaient l'orage.
+
+Il s'avança vers Lise, et, lui saisissant le poignet, l'obligea à se
+lever.
+
+-- Où avez-vous été ce matin? interrogea-t-il.
+
+-- A la messe, Serge.
+
+Par un héroïque effort de volonté, elle réussissait à réprimer le
+tremblement de sa voix, à soutenir sans bravade, mais avec une calme
+énergie, ce regard, si terrible pourtant.
+
+-- Où?
+
+-- A l'église, tout près d'ici.
+
+-- Vous avez osé me braver ainsi? Savez-vous comment mes ancêtres
+traitaient les épouses insoumises? Ils les faisaient fouetter jusqu'à
+ce qu'elles crient grâce et obéissent à leurs volontés.
+
+Lise frémit, mais ses beaux yeux rayonnèrent.
+
+-- Vous pouvez faire de moi ce qu'il vous plaira, je suis trop faible
+pour me défendre, mais je souffrirai tout plutôt que de commettre une
+faute. Au reste, je suis prête à vous obéir en tout ce qui n'offense
+pas la loi divine. Vous ne pouvez exiger davantage.
+
+Les doigts de Serge s'enfoncèrent dans le frêle poignet, à l'endroit où
+il se trouvait entouré par la chaîne d'or, et Lise retint un
+gémissement de douleur en sentant les minces chaînons pénétrer dans sa
+chair.
+
+-- J'exige tout. J'exige votre âme tout entière. Je suis votre maître
+et votre guide, j'ai droit à votre obéissance absolue, sans réserve.
+Vous allez me demander pardon pour votre inqualifiable équipée de ce
+matin, et, tout à l'heure, vous m'accompagnerez à notre église.
+
+-- Jamais, Serge. Je suis catholique, et je le resterai.
+
+Une lueur terrifiante s'alluma dans le regard de Serge. Ses doigts,
+devenus incroyablement durs, broyèrent le poignet de Lise, et, cette
+fois, la douleur fut telle que la jeune femme pâlit jusqu'aux lèvres,
+en laissant échapper un gémissement.
+
+Il devint blême et la lâcha aussitôt.
+
+-- Jamais je ne me suis heurté à pareille révolte, dit-il d'une voix
+sourde. Vous m'obligez à des actes tout à fait en dehors de mes
+habitudes. Vous allez vous habiller et vous me rejoindrez en bas pour
+m'accompagner, comme je vous l'ai dit. Alors, je pardonnerai, peut-être.
+
+Et, sans attendre la réponse, il tourna les talons et sortit du salon.
+
+Lise se laissa tomber sur un fauteuil. Ses nerfs, raidis sous l'effort
+de la résistance morale, se détendirent, et les larmes se mirent à
+couler, lourdes et brûlantes.
+
+Des élancements se faisaient sentir à son poignet meurtri. Elle enleva
+le bracelet, non sans une plus forte douleur, car la dure pression
+avait enfoncé profondément les chaînons dans la peau si tendre. Elle
+passa dessus de l'eau fraîche et remit aussitôt la chaîne d'or. Il ne
+fallait pas que personne vît ces traces de brutalité du prince Ormanoff.
+
+Le laps de temps fixé par Serge s'écoula. Lise entendit le roulement de
+la voiture qui s'éloignait. Il s'en allait seul à l'église.
+
+Maintenant, qu'allait-il advenir d'elle? Comment punirait-il la
+révoltée? Lise le saurait bientôt, sans doute.
+
+-- Mon Dieu! Défendez-moi! je me remets entre vos mains! dit-elle en un
+élan de confiance éperdue.
+
+Bien qu'elle se sentît brisée par les terribles émotions de cette
+matinée et par l'appréhension de l'avenir, elle descendit comme de
+coutume pour le déjeuner. Le prince ne parut pas s'apercevoir de sa
+présence; Mme de Rühlberg ne lui adressa que quelques mots, d'un air
+gêné, et Varvara baissa encore plus que de coutume le nez vers son
+assiette.
+
+Lise passa l'après-midi dans son appartement, essayant de combattre par
+la prière l'angoisse qui la serrait au coeur. Au dîner, elle eut un
+soulagement en constatant l'absence de Serge, retenu chez le grand-duc,
+avec lequel il s'était rencontré l'après-midi.
+
+Le repas terminé, Lise remonta aussitôt chez elle. Elle y trouva ses
+femmes de chambre, affairées autour des armoires, transportant des
+malles... Dâcha lui apprit que le prince avait donné l'ordre de passer
+la nuit à faire ses bagages et ceux de la princesse, tous deux partant
+le lendemain matin pour Kultow avec leurs serviteurs particuliers.
+
+Kultow!... Le domaine immense où le prince Ormanoff régnait en
+quasi-souverain; la demeure ancestrale perdue dans la solitude neigeuse
+de la steppe. C'était l'exil, c'était la tyrannie impitoyable
+s'abattant sans obstacle sur la jeune épouse révoltée et sans défense,
+dont les plaintes seraient étouffées plus facilement là-bas.
+
+Un moment, Lise chancela de terreur devant la perspective entrevue.
+Mais elle se ressaisit aussitôt, et tandis qu'elle implorait du
+Seigneur la force nécessaire, il lui sembla entendre la douce voix de
+Gabriel qui répétait, comme autrefois: "La force de Dieu est avec vous.
+Faites votre devoir et ne craignez rien."
+
+
+
+IX
+
+
+Le prince Ormanoff et sa femme arrivèrent à Kultow à la nuit. Durant
+tout le voyage, Serge n'avait adressé à la jeune femme que les paroles
+absolument indispensables. A sa suite, elle pénétra dans l'immense
+demeure d'aspect féodal, dont l'intérieur, éclairé à profusion par
+l'électricité, était décoré avec une somptuosité extraordinaire et
+toutes les recherches du confort moderne le plus exigeant.
+
+-- Voilà votre appartement, Lise, dit le prince en s'arrêtant au
+premier étage. Jusqu'à nouvel ordre, vous n'en sortirez pas et vous y
+prendrez vos repas.
+
+Lise eut un frémissement, mais ne protesta pas. Inclinant légèrement la
+tête pour prendre congé de son mari, elle entra dans cet appartement
+qui allait être sa prison -- pour toujours sans doute.
+
+Jusqu'à nouvel ordre... Cela voulait dire jusqu'à ce qu'elle se soumît
+sans réserve aux exigences du prince Ormanoff. Cette sentence
+équivalait donc pour elle à la réclusion perpétuelle, jusqu'à la mort.
+
+Elle eut un court instant de désespoir, après lequel son habituel
+recours vers Dieu lui rendit le repos... Et les jours commencèrent à
+couler, interminables, dans l'atmosphère tiède entretenue par les
+calorifères et les doubles fenêtres. Lise n'avait pour s'occuper que
+quelques broderies. Les livres et la musique lui faisaient défaut. Elle
+manquait d'air et s'étiolait, perdant complètement l'appétit, se
+sentant devenir très faible et constatant dans la glace sa pâleur
+extrême et le cercle noir qui entourait ses yeux.
+
+-- Peut-être mourrai-je bientôt, songea-t-elle.
+
+Et cette pensée lui fut très douce. C'était le seul moyen d'échapper à
+Serge Ormanoff, c'était la délivrance et le bonheur en Dieu, le seul
+réel et immuable.
+
+Elle n'avait plus revu son mari. Par Dâcha, elle savait qu'il passait
+ses journées à la chasse. Elle avait appris aussi l'arrivée de Mme de
+Rühlberg et de ses enfants, ainsi que de Varvara. La baronne était,
+paraît-il, d'humeur morose, car elle regrettait amèrement les plaisirs
+et le climat de Cannes. Mais elle n'en laissait rien paraître devant
+son frère, de qui elle tenait les fort beaux revenus dont elle et ses
+fils jouissaient, M. de Rühlberg étant mort après avoir complètement
+ruiné femme et enfants.
+
+Mais pas plus Lydie que Varvara n'apparurent chez la prisonnière.
+Celle-ci ne voyait que ses femmes de chambre, qui multipliaient pour
+elle le dévouement et les petits soins; car, déjà, la délicieuse nature
+de la jeune princesse, sa bonté angélique avaient conquis entièrement
+ces coeurs, tandis que son courage et sa patience les remplissaient
+d'admiration.
+
+-- Une enfant comme elle! disait Dâcha en levant les bras au ciel.
+Quand on pense que la princesse Olga, après cinq ans de mariage,
+tremblait encore au seul froncement de ses sourcils! Ah! bien! il
+aurait pu lui dire d'abandonner tout, de ne plus croire en Dieu, elle
+lui aurait obéi, c'est sûr! Mais celle-ci! Voilà une femme au moins, et
+non pas une serve toujours courbée sous le regard du maître!
+
+-- N'empêche qu'elle n'y résistera pas longtemps, pauvre belle petite
+princesse! murmurait Sonia en hochant tristement la tête.
+
+De fait, le quinzième jour de cette réclusion, Dâcha s'effraya en
+constatant l'altération du visage de Lise. Et quand, dans l'après-midi,
+elle la vit glisser inanimée entre ses bras, prise de syncope, elle
+décida qu'il lui fallait prévenir le prince.
+
+Précisément, ce jour-là, elle savait par Vassili qu'il était rentré en
+meilleure disposition que de coutume, à la suite d'une chasse à l'ours
+semée de péripéties, et au cours de laquelle il avait failli périr.
+C'était le bon moment pour lui faire cette communication, qui
+ramènerait sa pensée sur la prisonnière objet de son ressentiment, --
+et le ressentiment d'un Ormanoff était tout autre chose que celui du
+commun des mortels, surtout lorsque l'orgueil, si effrayant chez les
+hommes de cette famille, se trouvait en jeu.
+
+Elle s'arrangea pour le rencontrer ce soir-là, comme il sortait de son
+appartement à l'heure du dîner, et, en tremblant un peu, -- car les
+vieux serviteurs eux-mêmes n'étaient jamais très à l'aise sous le
+regard troublant du prince Serge, -- elle dit que la jeune princesse
+était malade.
+
+-- Sérieusement? interrogea-t-il, sans qu'un muscle de son visage
+bougeât.
+
+-- Elle s'est évanouie cet après-midi, Altesse. Et elle ne mange plus,
+elle a une mine!...
+
+-- C'est bien.
+
+Et, la congédiant du geste, il se dirigea vers l'escalier.
+
+"Pourvu qu'il la fasse soigner! songea Dâcha. S'il avait l'idée de la
+laisser s'en aller comme cela!... Non, non, c'est trop affreux, ce que
+je pense là!"
+
+Elle se reprocha davantage encore son soupçon en introduisant le
+lendemain matin chez sa jeune maîtresse le docteur Vaguédine, le
+médecin attaché à Kultow, envoyé par le prince Ormanoff pour donner à
+sa femme les soins nécessaires.
+
+C'était un homme d'une cinquantaine d'années, grisonnant, de mine douce
+et sympathique. Il interrogea paternellement Lise et lui déclara
+qu'elle était seulement anémique, qu'il n'y avait pas lieu de
+s'inquiéter...
+
+-- Oh! je ne m'inquiète pas! dit-elle avec un pâle et mélancolique
+sourire. Je ne crains pas la mort, au contraire!
+
+Le médecin enveloppa d'un regard de compassion navrée la délicieuse
+créature qui prononçait ces paroles avec tant de calme et une si
+visible sincérité. Elle n'était encore qu'une enfant, et déjà la mort
+lui apparaissait le seul bien désirable.
+
+En sortant de chez la jeune femme, le docteur Vaguédine se rendit chez
+le prince Ormanoff. Il le trouva dans son cabinet de travail,
+parcourant les journaux.
+
+-- Eh bien? interrogea Serge d'un ton bref.
+
+-- La princesse est extrêmement affaiblie par une anémie très sérieuse,
+mais encore très susceptible de guérison. Les nerfs aussi ont besoin
+d'être soignés. Il lui faudrait, outre une nourriture très fortifiante,
+de l'air, beaucoup d'air, des promenades et de la distraction sans
+fatigue.
+
+Un autre mot, "de l'affection", était sur les lèvres du médecin. Mais
+il ne le prononça pas. Ce mot-là ne pouvait être compris du prince
+Ormanoff.
+
+-- C'est tout? demanda Serge, qui l'avait écouté en frappant sur son
+bureau de petits coups secs avec le coupe-papier qu'il tenait à la main.
+
+-- J'ai prescrit à la princesse quelques médicaments... Mais je dois
+dire qu'un obstacle sérieux me paraît se dresser devant la guérison. La
+malade ne la désire pas; elle semble complètement résignée à la mort...
+On croirait même qu'elle la souhaite.
+
+Un imperceptible tressaillement courut sur le visage de Serge.
+
+-- C'est bien, j'aviserai, dit-il d'un ton laconique.
+
+Ce même jour, vers deux heures, Dâcha entra toute joyeuse chez sa
+maîtresse. Le prince faisait prévenir sa femme qu'elle eût à s'habiller
+promptement pour faire avec lui une promenade en traîneau.
+
+Cette nouvelle stupéfia Lise, sans lui causer aucun plaisir. Sans
+doute, son tyran imaginait quelque nouveau genre de persécution. Puis,
+dans l'état de fatigue où elle se trouvait, elle ne désirait que le
+repos.
+
+Pourtant elle se laissa habiller et envelopper de fourrures, puis elle
+descendit pour rejoindre le prince, qui l'attendait dans le jardin
+d'hiver. Son coeur battait à grands coups précipités, à l'idée de se
+retrouver en face de lui, et elle dut faire appel à toute son énergie
+pour réprimer l'étourdissement qui la saisissait en pénétrant dans la
+serre superbe qui était une des merveilles de Kultow.
+
+Il se leva à son entrée. Et comme l'angoisse obscurcissait ses yeux,
+elle ne vit pas l'expression étrange -- mélange de douleur et de colère
+-- qui traversait le regard de Serge, ni la pâleur qui couvrait son
+visage, ni le geste ébauché pour tendre les bras vers elle...
+
+Elle ne vit, quelques secondes plus tard, qu'un homme très froid, qui
+lui présentait son bras, sans la regarder, en disant d'un ton calme et
+bref:
+
+-- Appuyez-vous sur moi, Lise, si vous vous sentez un peu faible.
+
+Il la conduisait jusqu'au traîneau, l'y installa en la couvrant de
+fourrures et s'assit près d'elle. Puis l'équipage s'éloigna dans les
+allées neigeuses du parc, sous les rayons du soleil pâle qui éclairait
+le délicat visage émacié par la réclusion, et surtout par la souffrance
+morale.
+
+Lise se sentait revivre en aspirant l'air froid et sec. Un peu de rose
+venait à ses joues trop blanches. Le prince ne parlait pas, sauf pour
+lui demander de temps à autre si elle n'avait pas froid, ou si elle ne
+se sentait pas fatiguée. Seulement, lorsque les fourrures glissaient un
+peu, il les ramenait avec soin autour d'elle.
+
+Mais au retour, en descendant du traîneau, elle eut un vertige et
+serait tombée si les bras de Serge n'avaient été là pour la recevoir.
+
+-- Vite, le médecin! dit-il aux domestiques accourus au son des
+clochettes du traîneau.
+
+Mais elle se redressait déjà.
+
+-- Ce n'est rien... un simple étourdissement. Le médecin est tout à
+fait inutile, murmura-t-elle.
+
+Les bras qui la retenaient s'écartèrent, mais Serge garda sa main dans
+la sienne, et la conduisit jusqu'à son appartement où il la remit aux
+soins de Dâcha, en enjoignant à celle-ci de servir immédiatement à la
+jeune princesse du thé très chaud.
+
+-- Désormais, vous descendrez pour les repas, ajouta-t-il en
+s'adressant à Lise. Mais aujourd'hui, en raison de ce malaise, vous
+pourrez demeurer encore chez vous.
+
+Son ton glacé enlevait à ses actes et à ses paroles toute apparence de
+sollicitude. La compassion était certainement étrangère à ce changement
+de régime. Lise pensa qu'il craignait de voir sa victime lui échapper
+trop tôt, et se décidait pour ce motif à la soigner quelque peu.
+
+Le lendemain, elle s'assit à table en face de son mari, dans la salle à
+manger aux proportions énormes, et où, sur des dressoirs d'ébène,
+s'étalaient d'incomparables pièces d'orfèvrerie. Il y avait là, outre
+la baronne, Varvara et les deux petits garçons, le précepteur de
+ceux-ci, un jeune Allemand à la barbe roussâtre et aux yeux fuyants, le
+docteur Vaguédine et le bibliothécaire de Kultow, un gros petite homme
+chauve qui semblait perpétuellement dans les nuages, sauf lorsqu'il
+s'agissait de causer livres et littérature. Alors, son regard terne
+s'animait, sa langue, qui paraissait généralement embarrassée, se
+déliait comme par miracle, et il donnait fort bien la réplique au
+lettré très fin qu'était le prince Ormanoff.
+
+Le docteur Vaguédine et Hans Brenner, le précepteur, tous deux fort
+instruits, se mêlaient à la conversation, à laquelle aucune des trois
+femmes présentes n'aurait osé prendre part. Le prince Serge n'admettait
+pas qu'une intelligence féminine, sur laquelle il avait quelque droit,
+s'ingérât dans des questions de ce genre.
+
+Cet ostracisme ne gênait pas Mme de Rühlberg, dont la médiocrité
+intellectuelle était faite pour réjouir son frère. Varvara, elle,
+demeurait fidèle à son habitude de tenir les paupières à demi closes,
+de telle sorte qu'on ignorait toujours ce qui se passait en elle. Mais
+Lise s'intéressait extrêmement à ces conversations. Sa vive
+intelligence, dont la culture avait été fort avancée par les soins du
+bon M. Babille, était capable d'apprécier de tels entretiens. Et elle y
+prenait un goût d'autant plus vif qu'elle était privée maintenant de
+toute nourriture intellectuelle.
+
+Cet intérêt se lisait clairement dans ses grands yeux si expressifs. Un
+soir, où la conversation s'était poursuivie au salon, le docteur
+Vaguédine lui dit en souriant:
+
+-- Ces graves sujets ne paraissent pas vous ennuyer, princesse?
+
+-- Oh! pas du tout! J'y prends, au contraire, grand plaisir!
+répondit-elle sincèrement.
+
+Un regard étincelant et irrité se dirigea vers elle. Le docteur se
+mordit les lèvres en se traitant secrètement de maladroit. Qu'avait-il
+besoin de faire remarquer cela devant le prince Ormanoff! Pourvu qu'il
+n'occasionnât pas de ce chef des ennuis nouveaux à cette pauvre petite
+princesse, coupable de prendre intérêt à une conversation intelligente,
+au lieu de bâiller discrètement derrière son mouchoir, comme la défunte
+princesse Olga, ou de somnoler comme Mme de Rühlberg!
+
+Mais si le prince Serge était mécontent, il ne fit pas du moins
+éprouver les effets de cette contrariété à sa femme. Du reste, elle le
+voyait fort peu. Il était continuellement en chasse, soit seul, soit
+avec des hôtes qui venaient passer pour ce motif quelques jours à
+Kultow. Le soir seulement, tous se trouvaient réunis. Lise remplissait
+alors son rôle de maîtresse de maison avec une grâce exquise et une
+dignité à la fois souriante et grave que les invités du prince Ormanoff
+célébraient autant que sa beauté.
+
+C'était maintenant presque toujours Mme de Rühlberg qui accompagnait sa
+belle-soeur dans ses promenades en traîneau ou à pied à travers le
+parc. Serge en avait exprimé le désir à Lydie, qui s'était inclinée
+aussitôt comme devant toutes les volontés de son frère. Celle-ci, du
+reste, ne lui paraissait pas désagréable. Lise était une compagne
+charmante, et la baronne avait une nature trop molle, trop insouciante,
+pour garder longtemps rancune à la jeune femme dont la révolte avait
+provoqué le départ de Cannes.
+
+Quand elles s'en allaient à pied, Hermann et Sacha, les deux fils de
+Lydie, les accompagnaient, et fort souvent aussi les grands lévriers du
+prince, deux bêtes magnifiques qui s'étaient prises d'ardente affection
+pour Lise. Le babillage de Sacha distrayait la jeune femme beaucoup
+mieux que la conversation frivole et vide de Lydie. Parfois la tante et
+le neveu entreprenaient une partie de balle, et, dans ces moments-là,
+Lise se sentait encore très enfant, elle se reprenait à la vie.
+
+Sa santé s'améliorait. Les lassitudes et les faiblesses se faisaient
+beaucoup plus rares, l'appétit revenait un peu. Mais le beau visage
+restait pâle, le cerne diminuait à peine autour des yeux noirs où,
+presque constamment, demeurait une sereine mélancolie.
+
+Lise souffrait toujours. Elle soufrait du manque d'occupations, car
+elle n'avait à sa disposition que la broderie, qui la fatiguait très
+vite, et la musique, dont le docteur Vaguédine lui avait prescrit de ne
+pas abuser, plus quelques lectures insignifiantes et frivoles tirées de
+la bibliothèque de la défunte princesse et seules permises par Serge.
+Elle souffrait de sa situation étrange, du glacial despotisme de son
+mari, de l'absence d'affection, de la privation de toutes nouvelles de
+ceux qu'elle aimait, -- car si des lettres étaient arrivées de
+Péroulac, elle n'en avait jamais eu connaissance.
+
+Elle souffrait surtout du manque de secours religieux. Le prince
+n'était plus revenu sur la question qui avait amené l'exil de Lise. Il
+trouvait évidemment plus simple, au lieu de continuer la lutte avec une
+enfant rebelle, de laisser agir le temps en privant la jeune femme des
+pratiques de cette religion pour laquelle elle avait refusé d'embrasser
+la sienne. Sans doute espérait-il que la lassitude se ferait sentir, ou
+que la tiédeur préparerait les voies à l'indifférence. Alors, elle
+serait à sa discrétion, il pétrirait à son gré cette jeune âme
+autrefois intransigeante.
+
+Mais Lise savait qu'elle n'était pas seule, que la force divine la
+soutiendrait dans cette lutte et lui donnerait le courage de résister
+victorieusement à l'implacable domination de Serge Ormanoff.
+
+Même en l'absence du prince, la jeune femme sentait toujours peser
+lourdement ce despotisme, non seulement sur elle, mais encore sur tous
+les êtres qui peuplaient la demeure seigneuriale. Chez les Ormanoff,
+c'était une tradition de se faire craindre. Les punitions corporelles
+existaient même encore quelque peu à Kultow. L'autorité fermait les
+yeux, et les intéressés se gardaient de se plaindre, car, si le prince
+Serge aimait parfois les arguments frappants, il était par contre d'une
+extrême générosité et répandait sans compter l'or autour de lui, avec
+une sorte d'insouciance où semblait entrer beaucoup de mépris.
+
+Pourtant, ce maître exigeant et altier s'était attiré des dévouements
+passionnés. Outre Vassili et Stépanek, le cosaque du prince, qui se
+partageaient ses faveurs, il y avait à Kultow une créature qui baisait
+la trace de ses pas. C'était Madia, la vieille "niania", qui avait
+soigné le petit seigneur enfant, et qui vivait maintenant dans un coin
+du vieux château, heureuse pour bien des jours lorsque, rencontrant le
+prince dans les corridors, elle pouvait lui baiser la main et entendre
+sa voix brève lui dire:
+
+-- Bonjour, Madia. Comment vas-tu?
+
+Lise connaissait maintenant cette femme, que Mme de Rühlberg lui avait
+présentée un jour. C'était une grande vieille osseuse, au teint jaune
+et aux yeux perçants. Elle s'était inclinée sur la main de Lise en
+murmurant:
+
+-- Que Dieu vous rende heureuse, ma belle princesse!
+
+Depuis, quand la jeune femme rencontrait Madia, elle était toujours
+frappée de l'expression compatissante et douce de son regard, et du
+sourire qui entr'ouvrait sa bouche édentée.
+
+
+
+X
+
+
+-- Ma tante, voulez-vous me permettre d'aller avec vous?
+
+C'était Sacha qui adressait cette demande à Lise, en la rencontrant
+dans un corridor du château, toute prête pour faire une courte
+promenade dans le parc.
+
+Elle répondit affirmativement, et bientôt tante et neveu s'engagèrent
+dans une allée.
+
+Sacha bavardait. Il racontait qu'Ivan Borgueff, le sommelier, avait bu
+plus que de raison hier soir et qu'il disait toutes sortes de choses
+étranges. Lui, Sacha, avait entendu par hasard.
+
+-- Il racontait qu'il savait un secret qui pourrait faire jeter en
+prison une parente du prince Ormanoff. Mais celui-ci lui avait ordonné
+de se taire, et il obéissait. Pourtant, il savait très bien qui avait
+disjoint les marches de la vieille tour, pour que la jolie comtesse fît
+une chute terrible. Je suis resté un moment pour tâcher de savoir de
+qui il voulait parler. Mais il ne prononçait pas de nom... C'est égal,
+si mon oncle apprend cela, je crois qu'Ivan ne sera pas long à
+déguerpir!
+
+Tour en causant, ils avaient fait une bonne petite traite. Lise dit
+tout à coup:
+
+-- C'est assez! il est temps de retourner. Nous sommes même allés trop
+loin, Sacha, car votre oncle nous avait bien défendu de nous éloigner,
+à cause des loups qui commencent à se rapprocher.
+
+Ils rebroussèrent chemin. Devant eux, venant en sens inverse,
+s'avançait un homme portant la tenue des gardes forestiers du prince
+Ormanoff. Lorsqu'il fut à quelques pas de la princesse et de Sacha, il
+enleva son bonnet de fourrure.
+
+-- Qu'avez-vous? s'exclama Lise.
+
+Le visage de l'homme était traversé de lignes rouges et gonflées et ses
+paupières meurtries semblaient avoir peine à se soulever.
+
+-- Ce n'est rien, Altesse. J'ai effrayé sans le vouloir le cheval du
+prince, qui a failli le désarçonner. Alors j'ai reçu quelques coups de
+cravache...
+
+-- Oh! pauvre homme! murmura Lise avec un geste d'horreur.
+
+Dans les yeux bleus du garde, il y avait une résignation paisible, mais
+un pli amer et douloureux se dessinait au coin de ses lèvres.
+
+-- C'est dur tout de même, pour si peu, murmura-t-il.
+
+-- Cela vous fait beaucoup souffrir? demanda Lise en l'enveloppant de
+son doux regard compatissant.
+
+-- Assez, oui, Altesse. Mais je rentre tout de suite, ma femme va me
+mettre quelque chose dessus et ce sera vite fini.
+
+-- Est-ce que vous avez des enfants?.... Deux?... Si je le pouvais,
+j'irais les voir. J'aime beaucoup les enfants. J'essaierai, un de ces
+jours, si vous ne demeurez pas trop loin.
+
+-- Non, ce n'est pas très loin. Merci, Altesse, dit-il d'un ton ému.
+
+Il s'éloigna et Lise se remit en marche. Une indignation douloureuse
+gonflait son coeur; Elle aurait voulu pouvoir, tout au moins, réparer
+quelque peu les impitoyables procédés de ce maître cruel. Mais elle
+n'était pas libre, elle n'avait pas d'argent à sa disposition, et, si
+elle voulait se rendre un jour chez ces pauvres gens, il lui faudrait
+demander une permission qui serait certainement refusée.
+
+-- Voilà mon oncle! dit tout à coup Sacha.
+
+Lise eut un léger tressaillement. Il lui était affreusement pénible de
+le voir, tandis qu'elle était encore sous le coup de cette émotion
+indignée qu'elle ne pouvait lui exprimer.
+
+Il s'avançait rapidement. Sans doute venait-il de descendre de cheval,
+car il avait encore sa cravache à la main. Du premier coup d'oeil, Lise
+et Sacha virent que sa physionomie était à l'orage. Et le petit garçon
+murmura craintivement:
+
+-- Surtout, il ne faut rien dire, ma tante! Nous serions battus aussi!
+
+-- Ne vous avais-je pas défendu de vous éloigner ainsi, Lise? fit
+froidement Serge en s'arrêtant près de sa femme.
+
+-- C'est vrai, Serge, j'ai eu tort. Nous l'avons fait sans y penser, je
+vous assure.
+
+-- Et que faisiez-vous arrêtée près de cet homme?
+
+Les lèvres de Lise tremblèrent un peu.
+
+-- Je lui demandais ce qu'il avait au visage... Et il m'a dit... Oh!
+Serge!
+
+Ses beaux yeux pleins de reproche et de tristesse se levaient vers lui.
+Et ils étaient si limpides qu'on pouvait y lire aussi toute l'horreur
+qui remplissait l'âme de Lise pour cet acte cruel.
+
+Un éclair passa dans le regard de Serge.
+
+-- Je vous interdis de vous mêler de cela! dit-il durement. Je châtie
+qui il me plaît et comme il me plaît, sans permettre à quiconque de me
+blâmer. De plus, je ne souffrirai pas que vous témoigniez à ces gens de
+la sympathie ou de la pitié! C'est là encore une preuve de cette
+sensiblerie dont vous me semblez largement pourvue.... Va-t'en,
+Sacha... Non, attends. C'est toi, paraît-il, qui as cassé hier
+l'orchidée jaune, dans le jardin d'hiver?
+
+L'enfant devint pourpre et baissa la tête en murmurant:
+
+-- Oui, mon oncle.
+
+-- Mais c'est surtout ma faute, dit vivement Lise. J'avais manqué
+tomber, je me suis retenue à lui, qui a perdu à son tour l'équilibre et
+est tombé sur la fleur. Ne vous a-t-on pas raconté cela ainsi, Serge?
+
+-- Certainement. Mais il a toujours été interdit à Hermann et à Sacha
+d'entrer dans le jardin d'hiver...
+
+-- Il venait m'apporter mon mouchoir, que j'avais perdu dans le salon.
+Je l'ai gardé près de moi un petit moment, sans y penser, vraiment!
+
+Il riposta d'un ton de froide ironie:
+
+-- De tout cela, il résulterait en bonne justice que vous aussi méritez
+une punition. Je vous en fais grâce cependant, Sacha l'aura à votre
+place... Rentre, Sacha, et préviens Yégor qu'il ait à te donner, ce
+soir, vingt coups de verge.
+
+Sacha pâlit; mais, inclinant la tête, il s'éloigna sans protester.
+
+Une exclamation d'effroi indigné avait jailli des lèvres de Lise:
+
+-- Serge, vous ne ferez pas cela!... Ce serait trop injuste!... et trop
+cruel!
+
+-- Vous n'avez pas à juger mes actes, dit-il froidement. Je ne vous le
+permettrai jamais, Lise.
+
+En un mouvement presque inconscient, elle posa ses mains frémissantes
+sur le bras de son mari.
+
+-- Serge, ne faites pas cela! L'enfant est nerveux et délicat!... Et
+c'est ma faute, je vous le répète! Punissez-moi à sa place...
+Faites-moi châtier si vous le voulez. Je ne crains pas la souffrance...
+mais je ne puis supporter voir souffrir autrui!
+
+Une supplication ardente s'échappait de ses yeux pleins de larmes. D'un
+geste presque violent, Serge secoua son bras pour en détacher les
+petits doigts crispés.
+
+-- Assez, Lise! Votre sensibilité est insupportable, il est bon qu'elle
+soit battue en brèche, je m'en aperçois. Rentrez maintenant... et
+n'oubliez pas que nous avons une partie de patinage cet après-midi.
+
+Il s'éloigna dans une allée transversale. Aux oreilles de Lise parvint
+le sifflement de sa cravache frappant les branches dénudées des
+arbustes. Sans doute avait-il bonne envie d'infliger le même traitement
+à la jeune femme qui se permettait de le blâmer.
+
+Elle revint machinalement vers le château. Son âme si douce se
+soulevait de colère et d'indignation, en même temps que de chagrin.
+Pauvre petit Sacha, un peu étourdi peut-être, mais si bon et si franc!
+Déjà, sa mère montrait ouvertement sa préférence pour Hermann, si lourd
+pourtant, si peu intelligent, mais sournois et flatteur. Il ne
+manquerait plus maintenant que son oncle, lui aussi, le prît en grippe!
+
+Serait-ce parce que Lise lui témoignait de l'affection, et imaginait-il
+de la faire souffrir en tourmentant cet enfant!
+
+Quel être odieux était donc ce prince Ormanoff?
+
+Quand elle eut retiré ses vêtements de sortie, elle se dirigea vers
+l'étage supérieur. Dâcha lui avait appris que Madia était malade, et
+elle voulait aller la visiter. Ce devoir de charité la forcerait
+d'ailleurs à faire trêve à ses pénibles préoccupations et à l'angoisse
+que lui donnait la pensée du châtiment injuste préparé à Sacha.
+
+-- Que vous êtes bonne de venir me voir, ma douce princesse! dit la
+vieille niania en lui baisant les mains. Mais vous êtes bien pâle... et
+vous semblez triste. On dirait que vous avez pleuré.
+
+La jeune femme ne répondit pas et essaya de sourire. Mais Madia hocha
+la tête.
+
+-- Non, vous ne pouvez pas... La princesse Olga souriait toujours,
+elle, devant "lui". Mais elle a pleuré quelquefois quand elle était
+seule. Pas très souvent, pourtant... Ce fut surtout après la naissance
+du petit Volodia. Elle aurait voulu s'occuper de lui comme font les
+autres mères. Mais chez les Ormanoff, l'enfant, quand c'est un fils,
+est soustrait aussitôt à l'influence maternelle. Elle avait la
+permission de le voir seulement une fois par jour. Quand il était
+malade, elle ne pouvait pas le soigner. Heureusement, sa nature n'était
+pas très sensible. Mais elle souffrait un peu quand même, car elle
+aimait bien son petit enfant, -- pas au point, pourtant, de résister à
+son mari, car, lui, elle l'aimait plus que tout.
+
+-- Elle le craignait surtout, je pense! murmura amèrement Lise.
+
+Aimer cet implacable tyran, ce coeur de marbre? Qui donc en aurait été
+capable?
+
+-- Oh! oui, elle le craignait! Cependant, il était bon pour elle...
+Pourquoi me regardez-vous comme cela, Altesse? Il était bon, je vous
+assure, et la princesse Olga n'a pas souffert comme vous pourriez le
+croire. Sa nature passive s'accommodait très bien de la soumission
+passive et du genre d'affection que lui accordait son mari. Elle
+n'aurait pas entrepris la moindre chose de son propre chef, elle
+cherchait toujours dans ses yeux une approbation. C'était un bon
+ménage, Altesse.
+
+Pourquoi donc cette vieille femme lui racontait-elle tout cela?
+Qu'avait-elle besoin de savoir que la première femme avait été une
+parfaite esclave? Elle, Lise, n'avait aucune velléité de l'imiter! Elle
+était toujours prête pour la soumission due à l'époux, mais en
+conservant sa dignité de femme et sa liberté de conscience tout entière.
+
+-- Je vais vous dire au revoir, Madia. Il est temps que je m'habille
+pour le déjeuner.
+
+-- Oui, allez, ma princesse. Me voilà contente pour la journée, rien
+que de vous avoir vue. C'est du ciel que vous avez dans les yeux, ma
+belle princesse. Mais ne les faites pas pleurer, ne vous tourmentez
+pas... Ecoutez que je vous dise un secret. La vieille niania sait bien
+des choses, elle a vu et entendu... Le grand-père de notre prince était
+un homme terrible, jaloux comme plusieurs Turcs réunis, dur comme
+toutes les glaces de notre pays. Après avoir fait mourir sa femme de
+chagrin, il obligea ses filles à des mariages qui leur déplaisaient, et
+tourmenta son fils Vladimir parce que celui-ci, qui était bon et plus
+affectueux que ne le sont en général les Ormanoff, témoignait à sa
+femme une certaine considération. Le prince Vladimir mourut très jeune,
+et son père éleva lui-même le petit prince Serge. Il l'éleva selon ses
+idées, c'est-à-dire qu'il lui enseigna d'abord la dureté de coeur,
+l'orgueil de sa supériorité masculine, le mépris et l'asservissement de
+la femme. Sa pauvre mère n'avait la permission de le voir que de temps
+à autre, toujours en présence du grand-père, et elle ne pouvait lui
+donner aucune caresse. C'est ainsi que son orgueil naturel se
+développa, c'est ainsi que s'endurcit son coeur... son coeur qui était
+naturellement bon, et tendre même, Altesse!
+
+Lise ne put retenir un geste et une parole de véhémente protestation.
+
+-- Oh! Madia!
+
+Les petits yeux bleu pâle de la vieille femme clignotèrent, un sourire
+mystérieux entr'ouvrit ses lèvres.
+
+-- Il n'est pas mort, Altesse; il revivra... Oui, oui, je comprends,
+Votre Altesse me prend pour une folle. Mais je sais ce que je dis. Je
+le connais, mon beau prince. Il n'y a même que moi qui le connaisse,
+ici. Soyez courageuse, ma princesse; ayez patience, et vous verrez.
+
+Les yeux de Madia brillaient, et Lise songea qu'elle devait avoir une
+forte fièvre pour divaguer ainsi.
+
+Elle s'éloigna en disant qu'elle reviendrait la voir le lendemain.
+Comme elle atteignait la porte, elle entendit la vieille femme qui
+murmurait:
+
+-- Vous n'êtes pas la princesse Olga, vous... Oh! non!
+
+Elle se détourna vivement.
+
+-- Pourquoi dites-vous cela? et de la même manière que Mlle Dougloff?
+
+-- Ah! elle vous l'a dit aussi? Oui, elle a dû s'en apercevoir
+aussitôt. Le prince ne lui adresse peut-être pas dix mots dans l'année,
+et pourtant elle le connaît presque aussi bien que moi. Sous ses
+paupières baissées, elle voit tout, elle devine tout. Ma douce petite
+princesse, elle sait certainement déjà un secret que vous ignorez
+encore, -- un beau secret qui vous donnera le bonheur. Mais, à cause de
+cela, prenez garde! Elle haïssait déjà la princesse Olga, que sera-ce
+de vous!
+
+-- Pourquoi me haïrait-elle? s'écria Lise d'un ton stupéfait. Je ne lui
+ai jamais rien fait, je lui parle même chaque fois que je le peux, car
+je trouve fort triste que, parce qu'elle est une parente pauvre, on la
+laisse ainsi à l'écart.
+
+-- Et bien l'on fait! dit Madia en étendant la main. A la place du
+maître, je l'aurais depuis longtemps envoyée ailleurs. Voyez-vous, moi,
+j'ai une idée... Mais je ne peux pas le dire, parce que ce n'est rien
+qu'une idée... Pourquoi elle vous hait? Parce qu'elle est une louve, et
+vous, une agnelle du bon Dieu. Parce que, surtout... vous êtes la femme
+du prince Ormanoff. Défiez-vous d'elle... Et ne le craignez pas trop,
+lui. Croyez-en la vieille Madia, Altesse: quand vous aurez quelque
+chose à lui demander, faites-le hardiment, et vous obtiendrez tout.
+
+Décidément, Madia avait une forte fièvre, ou bien son cerveau se
+dérangeait, -- ce qui n'avait rien d'étonnant, vu son grand âge.
+
+-- Je tâcherai d'en parler au docteur Vaguédine, songea Lise en
+regagnant son appartement.
+
+Il y avait en ce moment à Kultow deux hôtes: un diplomate autrichien,
+fanatique de chasse, et un parent éloigné du prince Ormanoff; le comte
+Michel Darowsky, capitaine aux gardes à cheval. Pendant le déjeuner,
+tous deux observèrent que la jeune princesse, à laquelle ils
+témoignaient une courtoisie empressée et une discrète admiration, avait
+un teint bien pâle ce matin et un cerne profond autour de ses beaux
+yeux, plus tristes que jamais. De même, il leur fut impossible de ne
+pas remarquer la mine sombre du prince Serge, et le pli dur qui barrait
+son front. La conversation se traînait, malgré les efforts de tous, et
+en particulier de Lydie qui secouait quelque peu son apathie en
+l'honneur de son cousin Michel. Le prince dédaignait aujourd'hui de s'y
+mêler autrement que pour prononcer quelques phrases laconiques, et cela
+seul suffisait pour jeter un froid sur tous les convives.
+
+-- Il a dû encore tourmenter cette merveilleuse petite princesse!
+murmura le diplomate à l'oreille du comte Darowsky tout en allumant un
+cigare, tandis que tous se réunissaient après le déjeuner dans le
+jardin d'hiver que des glaces sans tain séparaient du grand salon Louis
+XVI.
+
+-- Probablement! Il est odieux! Une si délicieuse créature, et si
+jeune, si touchante!... Tenez, regardez-moi cela. Elle nous a pourtant
+dit l'autre jour, devant lui, que fumer lui était désagréable!
+
+Serge venait d'allumer une cigarette et la présentait à sa femme. Elle
+esquissa un geste de refus. Mais lui, tranquillement, la mit entre les
+petites lèvres roses. Et Lise n'osa l'enlever dans la crainte de
+quelque scène. Chaque fois que cette fantaisie avait pris à Serge, elle
+avait dû céder, se réservant la résistance pour des motifs plus graves.
+Mais quelque chose se révoltait toujours au fond d'elle-même
+lorsqu'elle devait se plier à ce caprice despotique.
+
+Aujourd'hui, il ne prolongea pas son ennui. A peine lui-même avait-il
+tiré quelques bouffées de sa cigarette qu'il se leva, en disant que
+l'heure était venue de s'habiller pour le patinage. Aussitôt chacun
+s'ébranla. Lise et lui sortirent les derniers du salon et montèrent
+ensemble l'escalier.
+
+Au premier étage, Serge se dirigea vers son appartement. Lise demeura
+un moment immobile, indécise, le coeur battant. Il lui venait l'idée
+folle, mais irrésistible, de lui demander encore la grâce de Sacha.
+
+Folle, oui, après la façon dont il l'avait traitée ce matin, après
+l'attitude qu'il avait eue pendant le repas. Mieux vaudrait supplier
+ces murs de pierre que cet homme impitoyable.
+
+Et pourtant, pourtant!... Les étranges paroles de Madia bourdonnaient à
+ses oreilles...
+
+Elle s'élança tout à coup et rejoignit le prince comme il ouvrait la
+porte de son appartement.
+
+-- Serge, pardonnez-moi!... mais je voudrais vous supplier encore pour
+Sacha!
+
+Elle ne recula pas devant la lueur irritée du regard, ni devant le
+geste de colère...
+
+-- Voulez-vous donc me pousser à bout, Lise? Faut-il, pour vous
+contenter, que je fasse doubler la punition?
+
+-- Serge!... Oh! ne soyez pas cruel! Accordez-moi sa grâce, je vous en
+prie! Tenez! je vous la demande à genoux!
+
+Elle se laissait glisser à terre, en levant vers lui ses mains jointes
+et ses grands yeux implorants et douloureux.
+
+Il se baissa vivement, lui prit les mains et la releva.
+
+-- Assez! assez! Lise! Je vous l'accorde... je vous accorde tout! Mais
+allez-vous-en! Vous me rendez fou!
+
+Repoussant doucement la jeune femme, il entra chez lui, en fermant la
+porte avec violence.
+
+Elle resta pendant quelques minutes abasourdie, tout autant de sa
+victoire que des étranges manières de Serge. Puis elle revint bien vite
+chez elle et fit appeler Sacha pour lui donner l'heureuse nouvelle.
+
+-- Oh! ma tante, vous avez osé!... Ce n'est pas ma tante Olga qui
+aurait fait cela! Mais jamais je n'aurais cru que mon oncle
+céderait!... Merci, ma tante Lise, ma jolie tante!
+
+Tout émue de sa reconnaissance, elle l'embrassa et le renvoya. Puis, le
+coeur plus léger, elle se laissa habiller par Dâcha. Celle-ci la
+revêtit d'une robe de drap blanc qui découvrait ses petits pieds, et du
+vêtement de renard blanc qu'elle portait le jour de son mariage. Une
+toque semblable, ornée d'une aigrette, fut posée sur ses cheveux. Et ce
+fut en toute vérité que le comte Darowsky put murmurer d'un ton
+d'enthousiasme contenu, en l'aidant à monter en traîneau:
+
+-- Vous êtes la reine des neiges, princesse!
+
+Au dernier moment, Vassili était venu prévenir que le prince Ormanoff
+ne pouvait accompagner ses hôtes aujourd'hui. Ce brusque changement
+d'idées étonna quelque peu, étant donné que c'était lui-même qui avait
+parlé aujourd'hui de patinage et avait pressé pour qu'on s'habillât.
+
+-- Capricieux comme une jolie femme, notre hôte! dit Michel Darowsky à
+l'Autrichien, assis dans le même traîneau que lui.
+
+-- Oui, il l'est même pour deux, car je suis bien certain que la
+princesse Ormanoff n'a pas ce défaut-là.
+
+-- Elle! Oh! c'est une sainte! on le voit dans ses yeux... Une sainte
+et une martyre, peut-être!
+
+-- Mon cher comte, un conseil: ne laissez pas trop paraître votre
+chevaleresque admiration. Le prince Ormanoff est ombrageux comme un
+Oriental.
+
+-- Je ne l'ignore pas. Mais, en vérité, personne ne pourrait s'offenser
+de l'admiration respectueuse qu'inspire la princesse Lise!
+
+-- On ne sait jamais, avec un homme de cette trempe! Il suffirait
+qu'une lubie lui traversât l'esprit.
+
+Le lieu choisi était un lac de grande étendue, enchâssé dans des forêts
+de sapins couvertes de neige. Sur le bord se dressait un chalet du plus
+pur style norvégien, où des domestiques tenaient à la disposition des
+hôtes du prince Ormanoff des grogs chauds, du thé et des pâtisseries.
+
+Quand Lise eut chaussé ses patins, le comte Michel lui offrit sa main
+et tous deux s'élancèrent sur la glace. La jeune princesse, si souple
+et si légère, patinait à ravir. Pour un instant, elle oubliait sa
+tristesse et se laissait aller au plaisir de glisser sur cette glace
+superbe, dans ce décor immaculé qu'éclairaient de pâles rayons de
+soleil.
+
+Une forme masculine se dressa tout à coup près d'elle.
+
+-- A mon tour de vous servir de cavalier, Lise, dit la voix du prince
+Ormanoff.
+
+Elle eut un sursaut de surprise et serait tombée si le comte ne l'avait
+retenue.
+
+-- Serge!... Je croyais que vous ne deviez pas venir!
+
+-- On ne sait jamais, avec moi... Michel, allez donc délivrer cette
+pauvre Lydie qui n'ose lâcher le piètre patineur qu'est le comte
+Berkerheim. Ce sera oeuvre de charité.
+
+Le comte Darowsky eut un léger froncement de sourcils. Le ton
+sardonique de son cousin laissait supposer une intention blessante. Il
+retint pourtant le mot un peu vif qui lui venait aux lèvres, et,
+s'inclinant devant Lise, il se dirigea vers l'endroit où évoluaient Mme
+de Rühlberg et le diplomate autrichien.
+
+Serge prit la main de sa femme, et tous deux s'élancèrent sur la glace.
+Lise put constater aussitôt qu'il était un incomparable patineur.
+Entraînée par lui, elle accomplissait de véritables prouesses... Et il
+l'emmenait loin, très loin, jusqu'à l'extrémité du lac, comme s'il eût
+souhaité soustraire à tous les yeux la délicieuse reine des neiges.
+
+Elle se sentait très lasse, mais n'osait lui demander de s'arrêter.
+Pourtant sa vue se brouillait, et tout à coup, un vertige la saisit.
+
+-- Serge!... je tombe!
+
+L'élan était donné, il fallut toute l'adresse du prince pour s'arrêter
+presque aussitôt. D'un mouvement instinctif, Lise, défaillante,
+s'appuyait contre sa poitrine, se retenait à son cou... Et, pour la
+première fois de sa vie, elle était en proie à une hallucination: elle
+sentait des baisers sur son visage, elle entendait une voix anxieuse
+qui murmurait: "Lise!... ma Lise!" Pendant quelques secondes elle
+ressentit une impression de repos, de tranquille et confiant bien-être.
+Puis, tout se noya dans l'ombre, elle perdit complètement connaissance.
+
+Quand elle revint à elle, elle se trouvait dans le chalet, étendue sur
+un divan. Vers elle se penchait Mme de Rühlberg, un flacon de sels à la
+main... Et un peu plus loin le prince Serge se tenait debout, les bras
+croisés, avec son visage rigide des plus mauvais jours.
+
+-- Là, c'est fini, dit Lydie d'un ton de soulagement. Un verre de thé
+bien chaud, maintenant, et vous serez tout à fait remise.
+
+-- Vous allez la ramener à Kultow, Lydie. Mais tant que vous ne serez
+pas parvenue à dompter ces ridicules faiblesses, Lise, vous vous
+abstiendrez de patinage.
+
+Et, tournant les talons, le prince Ormanoff sortit du chalet.
+
+-- Il est très mécontent! chuchota Mme de Rühlberg. Songez donc, il a
+été obligé de vous ramener dans ses bras depuis l'extrémité du lac! Si
+fort qu'il soit, et si peu que vous pesiez, c'était difficile quand
+même. Puis, pour un homme vigoureux et plein de vie comme lui, il est
+irritant d'avoir une femme qui se pâme pour un rien et qui gêne toutes
+les parties.
+
+C'était la première fois que Lydie prononçait de semblables paroles.
+Elle, si apathique en général, était aujourd'hui visiblement furieuse
+d'avoir à quitter le patinage.
+
+Le pâle visage de Lise se couvrit de rougeur.
+
+-- Je ne veux gêner personne! dit-elle vivement. Je retournerai seule à
+Kultow, et désormais, je vous laisserai faire vos parties en paix!
+Allez, allez, Lydie. Quand je me sentirai un peu moins faible, Thadée
+m'aidera à gagner le traîneau.
+
+-- Et Serge me fera une scène terrible. Merci bien! J'aime encore mieux
+me priver du plaisir que je me promettais pour une bonne heure encore.
+Mais je me demande pourquoi, au lieu de vous renvoyer tout de suite,
+Serge ne vous laisse pas tranquillement ici. On dirait qu'il a hâte de
+se débarrasser de vous!
+
+Lise ne répliqua rien et abaissa ses paupières sur ses yeux fatigués.
+Elle se sentait en ce moment si lasse et si faible qu'il lui semblait
+voir la mort toute proche. Quelle délivrance! Et personne ne la
+pleurerait, sauf peut-être Sacha, ses femmes de chambre et la vieille
+Madia. Le prince Ormanoff serait le premier à se réjouir de cette
+solution, puisqu'il devait juger impossible maintenant de pétrir à son
+gré cette jeune rebelle, et qu'il ne pouvait supporter une femme malade
+-- même lorsqu'elle ne l'était devenue que par sa faute.
+
+
+
+XI
+
+
+
+Le comte Darowsky quitta Kultow le surlendemain. Lydie avait en vain
+déployé pour lui toutes ses grâces. Un mariage avec ce parent jeune,
+riche et distingué lui souriait beaucoup, d'autant mieux qu'il lui
+aurait permis d'échapper à la lourde tutelle de son frère. Mais Michel
+n'avait paru rien comprendre. Il avait perdu, quelques années
+auparavant, une jeune femme très aimée et ne songeait aucunement à la
+remplacer à son foyer, où sa mère élevait les deux petits enfants qui
+étaient sa seule consolation.
+
+Lydie n'ignorait aucunement ces détails. Mais elle se persuada -- ou on
+lui persuada -- que cette indifférence de son cousin était due surtout
+à la présence de Lise. Près de cette incomparable beauté, les plus
+jolies femmes ne paraissaient plus rien. De là, une sourde rancune
+envers la jeune princesse -- rancune qui se manifestait par de petites
+piques, de petites méchancetés sournoises, des froideurs inexpliquées.
+
+Mme de Rühlberg avait, en outre, un autre motif de ressentiment. Elle
+s'irritait secrètement de la préférence de sa belle-soeur pour Sacha,
+et Hermann, jaloux, l'excitait en dessous. Le précepteur, lui aussi,
+avait pris en grippe Sacha, dont la franchise déplaisait à son âme
+tortueuse, et le punissait à propos de tout et de rien. Le pauvre
+enfant, entre sa mère, son frère et Hans Brunner, était loin d'être
+heureux. Il venait conter ses chagrins à Lise, qui le consolait avec de
+douces paroles. Elle ne pouvait pas autre chose. Elle-même était
+l'objet d'une hostilité latente, qu'elle sentait s'épaississant autour
+d'elle et qui augmentait la tristesse dont saignait son coeur. Il
+n'était pas jusqu'à l'obséquieuse et sournoise admiration du précepteur
+qui ne vînt encore augmenter ses ennuis.
+
+Et le seul être qui eût pu délivrer Lise et Sacha de ces persécutions
+sourdes se renfermait dans une indifférence altière, dans une froideur
+écrasante, au retour de la chasse à laquelle il consacrait maintenant
+toutes ses journées, s'y adonnant avec une sorte de passion furieuse --
+à tel point, disaient les gardes qui l'accompagnaient, qu'il risquait à
+tout moment sa vie.
+
+Toujours effacée, toujours silencieuse, Varvara Dougloff glissait comme
+une ombre dans la princière demeure. Nul ne s'inquiétait de ce qu'elle
+faisait, comment elle vivait. Lise seule avait voulu essayer de
+s'intéresser à elle. Mais elle s'était heurtée à une porte close.
+Varvara gardait jalousement le secret de son âme derrière ses paupières
+baissées.
+
+Par Lydie, Lise savait qu'elle était la fille d'une cousine des
+Ormanoff, qui avait épousé malgré leur désapprobation un jeune homme de
+petite noblesse, lequel l'avait laissée veuve et sans ressources au
+bout de six ans de mariage. Elle avait végété avec sa fille jusqu'au
+jour où, apprenant la mort du prince Cyrille, grand-père de Serge, elle
+était venue solliciter le secours de celui-ci, espérant trouver chez le
+très jeune homme qu'il était alors un peu moins de dureté que chez
+l'aïeul. Serge ignorait la compassion, mais il était généreux par
+nature. La veuve et sa fille avaient obtenu l'autorisation de demeurer
+à Kultow, -- mais elles avaient fort bien compris qu'elles n'y seraient
+tolérées qu'à la condition de se faire oublier. C'était de là sans
+doute que datait l'attitude effacée de Varvara, et son allure d'ombre,
+glissante et terne.
+
+La mère était morte il y avait maintenant deux ou trois ans, mais
+Varvara avait continué à mener la même existence silencieuse, suivant
+Lydie qui elle-même évoluait docilement dans l'orbe du prince Ormanoff,
+ayant autour d'elle un reflet du luxe qui régnait dans les résidences
+princières, et ne laissant jamais rien paraître des sentiments qui
+pouvaient agiter son âme, -- reconnaissance, ou bien aigreur, envie
+peut-être.
+
+Lise, si bonne et si délicate, pensait qu'elle devait souffrir de cette
+situation de parasite. Plus d'une fois, elle avait songé qu'à la place
+de Varvara, jeune et paraissant bien portante, elle aurait préféré
+travailler pour sauvegarder sa dignité et son indépendance. Que
+pouvait-elle faire, toujours seule chez elle? A quoi occupait-elle ses
+longues journées? Lydie, questionnée un jour à ce sujet par sa
+belle-soeur, avait levé les épaules en répondant:
+
+-- Je vous avoue que je n'en sais rien! Cette pauvre fille est
+tellement insignifiante!
+
+Lise ne la jugeait pas du tout ainsi. Au fond, elle était obligée de
+s'avouer que Varvara lui inspirait une sorte d'antipathie instinctive,
+tout à fait irraisonnée. Mais par le fait même de ce sentiment qu'elle
+se reprochait, elle se croyait tenue à se montrer meilleure à son égard.
+
+Ce fut guidée par ce motif qu'un jour, ayant appris au déjeuner que
+Mlle Dougloff était malade, -- il régnait en ce moment à Kultow un vent
+de grippe, -- Lise se dirigea vers son appartement situé dans une
+partie éloignée du château.
+
+Elle s'arrêta, indécise, devant une porte entr'ouverte. Une voix
+sourdement irritée demanda:
+
+-- Est-ce vous enfin, Nadia?
+
+Alors elle poussa la porte et entra en disant:
+
+-- Non, Varvara, c'est moi, Lise.
+
+Dans l'ombre projetée par les lourds rideaux du lit, elle vit se
+dresser la tête blonde de Varvara.
+
+-- Vous!... vous! dit une voix étouffée.
+
+Lise s'avança jusqu'au lit. Du premier coup d'oeil, elle vit que
+Varvara était en proie à la fièvre, car elle était fort rouge, et ses
+yeux, ses étranges yeux jaunes luisaient.
+
+-- Je viens vous voir, Varvara. J'ai su tout à l'heure que vous étiez
+malade.
+
+-- Ce n'est rien! interrompit brusquement Varvara. Je regrette que vous
+vous soyez dérangée. Vous risquez que je vous communique cette maladie.
+Olga avait un tout autre soin de sa santé. Je suppose que si le prince
+Ormanoff vous savait ici, vous passeriez un mauvais moment. Mais,
+naturellement, vous ne lui avez pas demandé la permission?
+
+-- Cela me regarde! dit sèchement Lise, blessée par ce bizarre accueil
+et ce ton ironique.
+
+-- Evidemment! Mais je ne me soucie pas du tout que mon cousin m'accuse
+de vous avoir retenue ici. Ainsi donc, tout en vous remerciant
+beaucoup, je vous demanderai de vous retirer. J'ai l'air d'être
+malhonnête, mais c'est dans votre intérêt, je vous assure, princesse.
+
+Ses paupières étaient retombées sur ses yeux, et elle parlait
+maintenant d'un ton très doux, un peu chantant.
+
+Lise l'enveloppa d'un regard perplexe... Et ce regard fit ensuite le
+tour de la chambre, très vaste, bien meublée, mais fort en désordre.
+Dans une bibliothèque s'alignaient des livres en nombre considérable,
+et d'autres étaient posés sur une table auprès de la malade, à côté
+d'une carafe et d'un verre vide.
+
+-- Je crois que vous exagérez, Varvara. Vous n'avez rien de très
+contagieux... Etes-vous bien soignée, au moins?
+
+-- Bien soignée! Mais je suis abandonnée par cette Nadia, qui perd la
+tête depuis qu'elle est fiancée au fils d'Ivan Borgueff! Je suis sûre
+que la coquine a coupé les fils électriques, de telle sorte que j'ai
+beau sonner, resonner, personne ne bouge. Quand elle se décidera à
+apparaître, elle me dira que la sonnette était détraquée. En attendant,
+je n'ai plus une goutte d'eau et la soif me dévore. Mais Varvara
+Dougloff est si peu de chose! A quoi lui servirait de se plaindre?
+
+-- Mais si, il faut vous plaindre! Je vais en parler à Natacha. En
+attendant, je vous enverrai Sonia, qui est une très bonne fille, fort
+adroite et serviable.
+
+Varvara eut un petit plissement de lèvres ironique.
+
+-- Natacha et les autres ne tiennent compte que des observations et des
+ordres du prince Ormanoff. Tout ce que vous direz sera lettre morte.
+
+Un peu de rougeur monta aux joues de Lise. C'était vrai, elle n'était
+rien dans cette demeure, où tout gravitait autour de la volonté du
+maître.
+
+Elle quitta Varvara sous une impression désagréable. Décidément, elle
+ne lui était pas sympathique! Mais cela n'empêchait pas qu'elle ne lui
+vînt charitablement en aide.
+
+Après avoir envoyé Sonia porter du thé à la malade, elle fit appeler la
+femme de charge. Elle put se convaincre aussitôt que Varvara avait
+deviné juste. Sous la politesse obséquieuse de Natacha, elle se heurta
+à la tranquille inertie d'une femme qui sait n'avoir aucun compte à
+rendre en dehors de la seule autorité existante. Pas plus qu'à la
+défunte princesse, le prince Ormanoff n'avait délégué à sa seconde
+femme le moindre pouvoir. Dans la demeure conjugale, Lise semblait une
+invitée -- ou bien encore une plante précieuse que l'on soigne parce
+que le maître semble y tenir, mais qui n'est considérée par tous qu'au
+point de vue de son rôle décoratif.
+
+Olga avait pu ne pas souffrir de cette situation, mais il n'en était
+pas de même de Lise, dont la nature délicate et fière ressentait
+profondément toutes ces blessures.
+
+Quand Natacha se fut retirée, après avoir dit du bout des lèvres
+qu'elle allait parler à Nadia, Lise s'habilla et descendit pour faire
+avec Sacha une promenade en traîneau. Il était maintenant son habituel
+compagnon. Depuis l'incident du patinage, Lydie s'abstenait souvent de
+sortir avec sa belle-soeur. Serge, s'absentant quotidiennement, n'en
+savait rien, et elle était bien certaine que Lise, dont elle devait,
+bon gré mal gré, reconnaître la discrète bonté, ne lui en parlerait
+jamais.
+
+Ce jour-là, la tante et le neveu firent prolonger un peu la promenade.
+Au retour, en descendant du traîneau, ils virent dès l'entrée une
+animation inaccoutumée... Et Mme de Rühlberg, surgissant tout à coup,
+leva les bras au ciel.
+
+-- Serge l'a échappé belle! A peine étiez-vous partie qu'on l'a ramené
+à peu près inanimé, le bras et l'épaule gauche labourés par les griffes
+d'un ours. Le docteur Vaguédine assure qu'il n'y a rien d'atteint
+gravement. Il a refusé de se mettre au lit -- un Ormanoff n'arrive à
+cette extrémité qu'en face de la mort, et encore pas toujours. Il s'est
+installé dans son cabinet de travail, en défendant que personne vienne
+le voir... Il paraît qu'il s'en est fallu de rien que l'ours ne
+l'étouffât. Heureusement il a réussi à lui enfoncer dans le coeur son
+couteau de chasse.
+
+Une émotion sincère s'emparait de Lise. A défaut d'une affection
+qu'elle ne pouvait éprouver pour son mari, son âme était trop
+profondément chrétienne et trop délicatement bonne pour ne pas compatir
+même à la souffrance de l'homme qui la tenait sous son impitoyable
+despotisme.
+
+Après avoir demandé à sa belle-soeur quelques détails, elle remonta
+chez elle. Tandis qu'elle se déshabillait, elle songea avec mélancolie
+à son étrange situation. D'elle-même, elle ne pouvait se rendre près de
+son mari blessé et lui offrir ses soins. Il l'obligeait à l'inutilité,
+réduisant son rôle d'épouse à celui d'un objet de luxe que son caprice
+du moment ignorait, ou tyrannisait.
+
+Tristement pensive, elle s'attardait dans sa chambre, le front appuyé à
+la vitre d'une des fenêtres derrière laquelle, entre les doubles
+châssis, s'épanouissaient des fleurs rares. Mais Dâcha entra tout à
+coup et l'informa que le prince Ormanoff la faisait demander.
+
+Elle tressaillit légèrement. Etait-il donc plus malade?
+
+Elle se dirigea d'un pas rapide vers son appartement. Dans la grande
+galerie garnie d'inappréciables oeuvres d'art et de souvenirs de
+famille qui le précédait, Stépanek, le cosaque, se tenait en
+permanence. Il ouvrit silencieusement le battant d'une porte et Lise
+entra dans une pièce encore inconnue d'elle -- une pièce très vaste,
+tendue d'un admirable cuir de Cordoue, éclairée par des baies garnies
+de vitraux anciens. Les raffinements du luxe moderne se mêlaient ici à
+un faste tout oriental, sur lequel de superbes peaux d'ours noirs et
+blancs venaient jeter une note sauvage. Dans l'atmosphère chaude
+flottait une étrange senteur faite du parfum préféré du maître de
+céans, des émanations du cuir de Russie, de l'odeur des fines
+cigarettes turques, des exhalaisons enivrantes s'échappant des gerbes
+de fleurs répandues partout.
+
+Serge était assis près de son bureau, et appuyait son front sur sa
+main. A ses pieds étaient couchés Ali et Fricka, ses lévriers, qui se
+levèrent, s'élancèrent vers la jeune femme et se mirent à bondit autour
+d'elle, quêtant des caresses.
+
+Elle les écarta doucement et s'avança vers son mari qui n'avait pas
+bougé, mais tournait vers elle son regard.
+
+-- Vous n'étiez pas curieuse de venir voir ce que maître Bruin avait
+fait de moi, Lise? dit-il d'un ton froid, légèrement sarcastique.
+
+-- Votre soeur m'avait dit que vous ne vouliez voir personne,
+balbutia-t-elle en rougissant sous cette parole qui semblait un
+reproche.
+
+-- Alors vous vous êtes crue englobée avec les autres dans cette
+interdiction? Oubliez-vous que vous êtes ma femme et qu'à ce titre vous
+me devez vos soins?
+
+-- Mais je ne demande pas mieux! dit-elle spontanément. Je suis toute
+prête, Serge...
+
+-- Merci, l'intention me suffit... Ah! si, tenez, puisque vous êtes là,
+donnez-moi donc de la quinine. Je sens que la fièvre augmente. Vous en
+trouverez là, sur ce meuble. Le docteur a tout préparé.
+
+-- Souffrez-vous beaucoup? demanda timidement Lise tout en se dirigeant
+vers le meuble désigné.
+
+-- Beaucoup, oui. Mais j'ai la force nécessaire pour supporter cela.
+Les Ormanoff n'ont jamais craint la douleur physique.
+
+Tandis qu'il avalait le médicament préparé par elle, Lise constata que
+son visage était profondément altéré et que des frémissements de
+souffrance y passaient. Mais le regard conservait toujours toute son
+énergie hautaine.
+
+-- Maintenant, asseyez-vous là, dit-il en désignant un siège près de
+lui. Et racontez-moi pourquoi Lydie ne vous accompagnait pas
+aujourd'hui.
+
+La jeune femme rougit un peu.
+
+-- Elle n'était pas disposée... Vous savez qu'elle est souvent
+fatiguée...
+
+-- Pas plus que vous, certainement. Et les promenades font partie du
+régime qui lui est prescrit. Ces abstentions se renouvellent-elles
+souvent?
+
+-- Quelquefois... murmura Lise avec embarras. Mais je vous assure que
+je trouve tout naturel...
+
+-- Vous, peut-être, mais moi, non. Il faudra que cela change... Mais
+peut-être préférez-vous la compagnie de Sacha à celle de sa mère? Je ne
+fais aucune difficulté pour reconnaître que ma soeur n'est pas fort
+intéressante.
+
+Et sa bouche eut un pli de dédain.
+
+-- Je ne dis pas cela... Mais j'aime beaucoup Sacha, qui est affectueux
+et gai.
+
+-- Eh bien! prenez-le pour compagnon. Lydie pourra paresser tout à
+loisir, quand elle aura bien digéré les reproches que je lui prépare.
+
+-- Ne lui dites rien à cause de moi, je vous en prie! murmura Lise d'un
+ton suppliant.
+
+-- A cause de vous?... Mais non, ma chère, il s'agit ici simplement
+d'un désir exprimé par moi, et considéré comme non avenu par ma soeur.
+C'est moi qui me trouve l'offensé.
+
+Lise rougit. A quoi songeait-elle donc, en effet? Qu'importait à Serge
+que sa femme fût traitée plus ou moins aimablement, qu'elle souffrît
+même de mauvais procédés? La seule faute impardonnable, pour lui, était
+l'insoumission à ses volontés.
+
+Il fermait les yeux et demeurait silencieux. La fièvre empourprait un
+peu ses joues. Près de lui, Lise restait immobile, regardant le décor
+magnifique au milieu duquel elle se trouvait. La chaleur et les parfums
+de cette pièce l'oppressaient singulièrement -- mais moins encore,
+peut-être, que la présence de celui qui n'avait jamais su que la faire
+souffrir.
+
+-- Lise!
+
+Elle leva la tête et vit les yeux de Serge fixés sur elle.
+
+-- Qu'auriez-vous éprouvé, si Bruin m'avait étouffé complètement?
+
+Elle devint pourpre et détourna son regard. Que lui répondre?
+Loyalement, elle ne pouvait lui dire que ceci: "J'aurais éprouvé une
+émotion profonde, telle que je la ressentirais pour n'importe qui en
+semblable occasion. Mais je ne vous aurai pas pleuré autrement que
+comme chrétienne."
+
+-- Regardez-moi, Lise!
+
+En un de ces gestes à la fois impérieux et doux qui lui étaient
+particuliers, il portait sa main brûlante de fièvre sur la nuque de
+Lise et obligeait la jeune femme à tourner la tête vers lui.
+
+-- Laissez-moi lire votre réponse dans vos yeux, car vos lèvres se
+refuseraient à me la faire connaître... Oui, Bruin a failli vous donner
+la liberté, Lise...
+
+-- Serge! murmura-t-elle en rougissant plus fort.
+
+Une lueur sarcastique passa dans le regard du prince.
+
+-- Oh! il s'en est fallu de bien peu, je vous assure! Si ma main avait
+été moins ferme, la lame déviait... et vous étiez veuve. Après tout,
+cela aurait mieux valu... pour moi.
+
+Il laissa aller la tête de Lise en murmurant d'un ton impatienté:
+
+-- Laissez-moi maintenant... Allez, allez, Lise.
+
+Elle se leva et se dirigea vers la porte. Comme elle l'ouvrait, il lui
+sembla entendre prononcer son nom. Elle se détourna un peu. Mais Serge
+était immobile, et ses yeux étaient à demi clos sous les cils blonds.
+
+Elle sortit alors et regagna son appartement. Ce soir-là, elle eut une
+affreuse migraine, due sans doute à l'atmosphère saturée de parfums qui
+régnait chez Serge. Et dans ses rares moments de sommeil traversés de
+rêves pénibles, il lui sembla entendre de nouveau la voix suppliante et
+impérieuse qui murmurait:
+
+-- Lise!... Lise!
+
+
+
+XII
+
+
+En dépit d'une nuit de fièvre et de souffrance, le prince Ormanoff fit
+appeler le lendemain sa soeur près de lui, et les dix minutes que dura
+l'entretien furent sans doute bien utilisées par lui, car Lydie sortit
+de son cabinet avec un visage altéré et des yeux gros de larmes qu'elle
+avait eu grand'peine à retenir, mais qui se donnèrent libre cours
+aussitôt qu'elle fut hors de chez lui.
+
+Comme elle rentrait dans son appartement, elle se heurta à Varvara qui
+glissait, en véritable ombre qu'elle était, à travers les corridors
+immenses, avec son air absorbé et indifférent à tout. Pourtant, cette
+fois, elle remarqua la physionomie bouleversée de la baronne et
+l'interrogea:
+
+-- Qu'avez-vous, Lydie?
+
+Mme de Rühlberg ne demandait qu'à s'épancher. Elle raconta que Serge
+venait de lui faire les plus durs reproches, parce qu'elle ne s'était
+pas montrée suffisamment aimable pour sa femme. Et comme elle
+balbutiait des excuses, en disant qu'elle recommencerait à accompagner
+sa belle-soeur, il avait répliqué: "Vous n'aurez pas cette peine. Lise
+préfère à votre compagnie celle de Sacha. Mais le n'oublierai pas de
+quelle façon vous comprenez la déférence aux désirs que je vous
+exprime."
+
+-- Voyez-vous, Varvara, cette sainte nitouche qui a osé se plaindre à
+lui! Ce n'est pas Olga qui aurait fait cela! Une bonne petite, bien
+insignifiante, qui ne souciait de rien ni de personne en dehors de son
+mari. Je n'ai jamais eu d'ennuis avec elle. Mais celle-ci! Voilà
+qu'elle s'est toquée de Sacha, et Serge, aussitôt, décrète qu'il
+l'accompagnera désormais... Varvara, ne trouvez-vous pas qu'il y a là
+une complaisance bien étrange chez lui?
+
+Elle baissait la voix en prononçant ces mots.
+
+Les paupières de Varvara battirent légèrement.
+
+-- Oui, peut-être... Je vous conseille de vous défier de cette jeune
+femme, Lydie.
+
+-- Me défier? Pourquoi?
+
+-- Pour tout... Craignez qu'elle ne vous desserve près du prince
+Ormanoff. Craignez pour Hermann, qu'elle n'aime pas.
+
+-- Mais vous rêvez, Varvara! Elle n'a et elle n'aura jamais, pas plus
+qu'aucune femme au monde, la moindre influence sur Serge!
+
+Une sorte de rire bref glissa entre les lèvres de Varvara.
+
+-- Non, elle n'en aura pas... Je rêve, Lydie! Serge Ormanoff dominé par
+sa femme! La plaisante idée que voilà!
+
+Et, riant de nouveau, elle s'éloigna de son pas silencieux, laissant
+Lydie très surprise, et un peu perplexe.
+
+Quels que fussent les sentiments que Mme de Rühlberg nourrissait à
+l'égard de sa belle-soeur, à la suite des reproches de Serge, elle se
+montra dès lors très aimable et empressée près de la jeune femme. Les
+petites méchancetés cessèrent... Mais Lise continua à sentir autour
+d'elle un souffle de malveillance qui semblait fort pénible à sa nature
+aimante.
+
+Elle se demandait avec anxiété si elle devait retourner sans être
+appelée près de son mari. La veille, il l'avait renvoyée de si étrange
+manière!... Mais vers deux heures, toutes ses perplexités se trouvèrent
+réduites à néant par l'apparition de Vassili venant l'informer que le
+prince la demandait.
+
+Il était très pâle, visiblement fatigué et énervé par la souffrance.
+Après avoir répondu laconiquement aux timides interrogations de Lise
+sur son état, il lui demanda:
+
+-- A quoi étiez-vous occupée, quand je vous ai fait demander?
+
+-- Je faisais une partie de dames avec Sacha, qui est souffrant
+aujourd'hui.
+
+-- Eh bien! sonnez Stépanek et dites-lui d'aller prévenir Sacha qu'il
+vienne ici continuer cette partie.
+
+Très surprise de ce caprice imprévu, elle obéit pourtant sans risquer
+de réflexion. Sacha arriva aussitôt, la tante et le neveu
+s'installèrent près de Serge, qui suivit les péripéties du jeu en
+donnant des conseils à sa femme, de telle sorte que Sacha, fort peu à
+son aise d'ailleurs en présence de son oncle, perdit haut la main la
+partie.
+
+Après quoi, Lise fit invitée à passer dans le salon voisin où se
+trouvait un piano, son mari désirant entendre un peu de musique.
+
+Ce ne fut pas là une fantaisie passagère. Les jours suivants, Sacha fut
+appelé encore pour venir faire avec sa tante une partie quelconque.
+Après quoi, le prince l'envoyait étudier ses leçons ou jouer avec les
+lévriers dans un coin de la pièce, tandis que lise brodait près de son
+mari silencieux et songeur, ou se mettait au piano, la musique calmant
+la fièvre et la souffrance, prétendait-il.
+
+Il semblait ainsi qu'il s'attachât à mettre toujours l'enfant en tiers
+entre Lise et lui.
+
+Pendant les premiers jours, ses blessures avaient inspiré quelques
+inquiétudes au docteur Vaguédine, qui avait en vain essayé de lui faire
+garder le lit. Mais elles entraient maintenant dans une bonne voie, la
+fièvre baissait, et le prince, qui restait auparavant toute la journée
+inactif, quelque peu abattu en dépit de son énergie, commençait à
+s'occuper, à lire, à dépouiller la correspondance qui s'amoncelait sur
+les plateaux, et à indiquer à ses secrétaires les réponses à donner.
+
+Un après-midi, il trouva parmi les revues qui encombraient toute une
+table, un livre qu'il parcourut rapidement, puis tendit à Lise.
+
+-- Tenez, coupez-moi donc cela, Lise.
+
+C'était un volume de poésies d'un jeune et déjà célèbre poète français.
+Tandis que Lise faisait manoeuvrer le coupe-papier, des strophes
+harmonieuses passaient devant ses yeux. Elle soupirait, en songeant
+mélancoliquement que c'était un supplice de Tantale infligé là par le
+prince Ormanoff à la jeune intelligence qu'il privait de tout aliment
+intellectuel.
+
+-- C'est fini? dit-il quand elle lui tendit le livre. Eh bien!
+lisez-m'en donc un peu tout haut.
+
+Réprimant la profonde surprise que lui causait cette nouvelle
+fantaisie, Lise se mit en devoir d'obéir. Elle lisait parfaitement, car
+M. Babille tenait à la diction, elle lisait surtout avec intelligence,
+avec émotion, s'identifiant aux sentiments très élevés du poète. Et sa
+voix pure, au timbre profond et doux, augmentait le charme délicat de
+ces vers.
+
+-- C'est assez, il ne faut pas vous fatiguer, dit tout à coup le prince
+Ormanoff. Mettez ce livre là, et reposez-vous. Vous continuerez cette
+lecture demain.
+
+Ce fut désormais une habitude de chaque après-midi... Et ce fut, pour
+Lise, un des meilleurs moments de la journée. Que le prince le cherchât
+ou non, ces lectures, choisies par lui, se trouvaient être celles qui
+s'associaient le mieux à l'âge, aux idées, au degré de culture
+intellectuelle de sa femme. Elle y trouvait un plaisir extrême, qui
+s'exprimait sincèrement dans ses beaux yeux pleins de candeur et de
+lumière où Serge pouvait lire à son aise, ainsi qu'il lui en avait
+exprimé la volonté... Et en admettant -- ce qui semblait bien
+improbable -- qu'il éprouvât le désir de connaître les impressions de
+sa femme, il n'avait pas besoin de l'interroger. Son regard parlait
+pour elle.
+
+Une autre fois, ce furent d'anciennes estampes découvertes par Nicolas
+Versky, le bibliothécaire, et que Serge montra lui-même à Lise, en y
+joignant d'érudites explications qui intéressèrent vivement la jeune
+femme.
+
+Elle jouissait de ces petites satisfactions très inattendues, tout en
+s'en étonnant grandement. Il était certain qu'il y avait, à son égard,
+un changement chez le prince Ormanoff. Il était peut-être encore plus
+froid qu'au temps des fiançailles et aux premiers jours de leur
+mariage, mais son despotisme se faisait moins sentir, se nuançait de
+quelques concessions que Lise n'eût jamais osé espérer, car il semblait
+de ce fait lever quelque peu l'interdit jeté pour sa femme sur les
+occupations intellectuelles.
+
+C'était maintenant sans trop d'appréhension qu'elle entrait chaque jour
+chez lui, qu'elle s'installait dans le grand fauteuil à haut dossier
+sur le fond sombre duquel ressortaient si bien son visage admirable et
+les robes d'étoffe souple et de nuances claires, qu'elle portait
+généralement à l'intérieur. Tout en elle était harmonie, le moindre des
+ses mouvements avait une grâce naturelle inimitable, et il n'était pas
+étonnant qu'un dilettante comme le prince Ormanoff ne la quittât pas
+des yeux, tandis qu'elle évoluait silencieusement autour du samovar
+pour préparer le thé, ou qu'elle distribuait des caresses à Ali et à
+Fricka qui se les disputaient, en manquant parfois de la renverser --
+ce qui amenait une intervention sévère de leur maître, malgré les
+timides protestations de Lise.
+
+Un soir, Fricka, en sautant par surprise sur la jeune femme, lui fit au
+poignet une large égratignure. Serge sonna aussitôt et donna l'ordre à
+Stépanek d'administrer une correction à la coupable.
+
+-- Non, je vous en prie! La pauvre bête pèche par trop d'affection. Ne
+la faites pas corriger, Serge! dit Lise d'un ton suppliant.
+
+Il se pencha et prit entre ses doigts le poignet sur lequel perlaient
+quelques gouttes de sang.
+
+-- Franchement, ceci mérite une punition, Lise!
+
+Il s'interrompit brusquement en se mordant les lèvres... Et Lise
+rougit, car elle comprit qu'il pensait au traitement douloureux infligé
+par lui à ce même poignet délicat, et dont il avait pu voir les marques
+le lendemain, car, les chairs tuméfiées ayant gonflé, il avait été
+impossible à la jeune femme de remettre le bracelet.
+
+-- Emmène Fricka, mais ne la corrige pas, dit-il au cosaque qui s'en
+allait déjà, traînant l'animal, car il jugeait tout à fait inutile
+d'attendre le résultat des supplications de la jeune dame, lesquelles
+ne changeraient rien, pensait-il, à la décision du maître.
+
+Quand Stépanek rapporta ce fait à l'office, ce fut, de toutes parts, un
+vif étonnement. Seule Madia sourit d'un air entendu, en cachant sous
+ses paupières clignotantes un regard ravi.
+
+Le prince reprenait maintenant sa place aux repas. Il montrait à soeur
+une excessive froideur, malgré les manières humbles et repentantes de
+Lydie, et, n'ignorant pas sa préférence pour Hermann, affectait de ne
+jamais s'apercevoir de la présence de celui-ci, tandis qu'il témoignait
+à Sacha une attention inaccoutumée et même une certaine indulgence pour
+des étourderies sans importance qu'il aurait impitoyablement punies
+quelque temps auparavant.
+
+Lydie rongeait son frein et s'inquiétait sérieusement. Les paroles de
+Varvara lui revenaient à l'esprit, bien qu'elle les taxât d'idées
+folles. Il était en effet inadmissible de songer que cette jeune femme,
+si durement traitée par Serge, exerçât une influence quelconque sur les
+actes de celui-ci. Mais il était certain aussi que la nouvelle attitude
+du prince avec sa soeur et Hermann et son engouement pour Sacha
+coïncidaient avec les rapports plus fréquents entre sa femme et lui.
+
+De plus, il y avait un fait indéniable, et que tous remarquaient: le
+prince traitait Lise d'une manière plus douce, moins visiblement
+autoritaire.
+
+Mme de Rühlberg essaya de consulter Varvara. Mais celle-ci se dérobait
+toujours avec une étonnante souplesse. Elle semblait fort lasse depuis
+quelque temps, ne sortait plus guère et montrait des traits altérés, un
+teint plombé de personne malade.
+
+Des tempêtes de neige étaient venues empêcher les promenades pour Lise
+et Sacha. Serge les retenait plus longuement près de lui. Les blessures
+étaient cicatrisées, mais en raison de la faiblesse du bras, la chasse
+lui demeurait encore interdite. Il travaillait avec ses secrétaires et
+Nicolas Versky, compulsait les vieilles archives poudreuses pour une
+histoire de sa famille commencée depuis plusieurs années, ou parcourait
+les nombreux livres et revues qui lui parvenaient.
+
+Un dimanche, il ne parut pas au déjeuner. Ce fait se produisait
+parfois. On ne sait par quelle fantaisie, il se faisait alors servir
+chez lui. Personne ne songeait à s'en plaindre, car sa présence jetait
+toujours une contrainte sur les convives, même lorsqu'il était dans ses
+meilleurs moments. Pour les siens, comme pour ceux dont il payait les
+services, à quelque degré de la hiérarchie sociale qu'ils
+appartinssent, le prince Ormanoff ne savait être que le maître, -- et
+un maître redouté.
+
+Après le déjeuner, Lise demeura quelques instants dans le salon près de
+sa belle-soeur qui souffrait de névralgies. Puis elle sortit pour
+remonter chez elle. Comme elle atteignait la dernière marche du
+monumental escalier, elle vit surgir devant elle la silhouette falote
+du précepteur.
+
+-- Princesse, pardonnez-moi mon audace! Mais permettez à votre humble
+admirateur...
+
+Il tombait à genoux et portait à ses lèvres la robe de Lise.
+
+Elle recula si brusquement qu'elle faillit choir en arrière dans
+l'escalier.
+
+-- Comment osez-vous!... dit-elle d'une voix étouffée par la stupeur et
+l'indignation.
+
+Quelqu'un, d'un corridor voisin, s'élança tout à coup sur Hans Brenner,
+le saisit et le traîna dans une pièce dont la porte fut refermée avec
+violence. Lise, glacée d'effroi, entendit des cris de rage et de
+douleur, une voix qui balbutiait: "Grâce!... grâce!"
+
+Pourvu que Serge ne tuât pas cet homme, ou ne le blessât pas
+grièvement! Il était si fort, et l'autre si gringalet! Il fallait
+qu'elle courût vers eux, qu'elle essayât d'empêcher un malheur, au
+risque de tourner contre elle la colère de son mari...
+
+Mais comme elle atteignait la porte, celle-ci s'ouvrit, laissant
+passage au prince Ormanoff, correct et calme comme s'il venait
+d'accomplir la chose la plus habituelle. Seule la teinte sombre des
+prunelles décelait l'irritation intérieure.
+
+-- Oh! Serge, que lui avez-vous fait? s'écria Lise d'une voix que
+l'effroi étranglait un peu.
+
+-- Je lui ai administré la correction qu'il méritait. Que votre
+sensibilité se rassure, Lise, il est encore vivant et sera même en état
+de partir ce soir, en emportant de Kultow un cuisant souvenir qu'il
+conservera quelques jours... Allons, prenez mon bras que je vous
+reconduise chez vous, car vous voilà toute bouleversée par la faute de
+ce misérable imbécile.
+
+Quand elle fut assise dans son salon, il resta debout devant elle, les
+yeux fixés sur les petites mains encore frémissantes d'émotion.
+
+-- Aviez-vous déjà eu à vous plaindre de cet individu, Lise?
+
+-- Mais non... Il m'était seulement peu sympathique, à cause de son
+regard en dessous et de ses façons cauteleuses.
+
+-- Vous auriez dû me le dire. Je l'aurais mis à la porte.
+
+Et, sans paraître remarquer le regard d'indicible étonnement qui se
+levait vers lui, il poursuivit:
+
+-- Il est une autre personne qui doit vous être certainement
+désagréable. L'âme fourbe de Varvara n'est pas faite pour vivre près de
+la vôtre. Elle partira d'ici.
+
+-- Varvara!... Oh! Serge, cette pauvre fille sans famille, sans
+fortune! Mais elle ne m'a rien fait! Ce serait affreux de la faire
+partir ainsi, sans motif!
+
+-- Pardon, j'ai plusieurs motifs et, entre autres, celui-ci: une
+circonstance fortuite m'a révélé ce matin qu'elle était imbue d'idées
+révolutionnaires et collaborait secrètement à une revue des plus
+avancées.
+
+-- Serait-ce possible! Elle semble si calme, si effacée!
+
+Un sourire sardonique courut sur les lèvres du prince.
+
+-- On ne se doute pas ce qu'il y a dans cette âme-là... Mais vous
+voyez, Lise, que je ne puis conserver ici une personne de cette sorte.
+
+La jeune femme murmura timidement:
+
+-- Pourtant, si on pouvait tenter de changer ses idées, de lui faire du
+bien...
+
+Le même sourire reparut sur les lèvres de Serge.
+
+-- Qui s'en chargerait? Pas moi, à coup sûr! Vous non plus, Lise.
+
+-- Pourquoi? Je pourrais essayer...
+
+-- Croyez-vous donc que je vous le permettrais? Cette femme vous hait,
+d'ailleurs.
+
+-- Moi! Oh! Serge, vous dites comme Madia! Pourquoi me haïrait-elle,
+cependant?
+
+Il courba un peu sa haute taille et prit entre ses mains la tête de
+Lise.
+
+-- Parce qu'elle est une créature mauvaise... et vous, vous êtes un
+ange.
+
+Ses lèvres se posèrent sur le front de la jeune femme. Puis, se
+détournant brusquement, il sortit du salon.
+
+
+
+XIII
+
+
+Pendant quelques minutes, Lise demeura interdite, se demandant si elle
+n'était pas la proie d'un songe.
+
+Mais non, elle sentait encore sur son front la chaleur de ce baiser. Et
+c'étaient bien aussi les lèvres de Serge qui avaient prononcé ces
+paroles si inattendues.
+
+Que signifiait cela? De plus en plus, il était pour elle l'énigme.
+Fallait-il penser que cette âme de marbre s'amollissait quelque peu?
+
+Oh! si Dieu permettait ce miracle!
+
+Un frémissement d'émotion agitait la jeune femme. Son regard tomba sur
+le livre d'heures posé sur la table à côté d'elle, un vieux volume dans
+lequel avant elle avaient prié plusieurs dames de Subrans. Elle
+l'ouvrit et prit entre ses doigts une image peinte pour elle par
+Gabriel des Forcils. Au verso étaient inscrits ces mots: "A ma chère
+petite amie Lise de Subrans. -- Son tout dévoué en Notre-Seigneur:
+Gabriel."
+
+Au recto, sous une croix lumineuse entourée de lis et de violettes, de
+fines lettres d'or redisaient la parole consolatrice: "Qui sème dans
+les larmes moissonnera dans l'allégresse."
+
+-- Gabriel, priez pour que le Seigneur miséricordieux fasse retomber
+mes larmes sur cette âme, pour l'adoucir et l'amener à lui!" murmura la
+jeune femme.
+
+A ce moment, on frappa à la porte. Lise ne put réprimer un sursaut en
+voyant apparaître Varvara.
+
+-- Pardonnez-moi de vous déranger! Mais un malheureux sollicite votre
+présence. Voici de quoi il s'agit: Ivan Borgueff, le sommelier, s'étant
+enivré hier, le fait a été porté à la connaissance du prince Ormanoff,
+qui lui a fait signifier son congé immédiat. Le pauvre homme -- un très
+ancien serviteur -- s'en est trouvé si saisi qu'il a été frappé d'une
+congestion. D'après le docteur Vaguédine, il n'a guère que deux ou
+trois jours à vivre. J'ai été le voir tout à l'heure. Sa langue est
+embarrassée, mais il a pu m'expliquer qu'il souhaitait vous parler.
+
+-- A moi! dit Lise avec surprise. Je ne connais pas du tout ce pauvre
+homme, cependant.
+
+-- Il prétend avoir un fait de grande importance à vous révéler.
+Agissez, du reste, comme bon vous semblera. Mais il me semble que la
+charité exigerait que vous répondissiez à l'appel de ce malheureux.
+
+-- En effet. Voulez-vous me montrer le chemin, Varvara?
+
+Tout en suivant Mlle Dougloff, Lise se sentait fort intriguée. Que
+pouvait donc lui vouloir ce serviteur, qu'elle ne se souvenait pas même
+avoir aperçu, la domesticité étant si nombreuse à Kultow?
+
+Varvara la laissa à la porte de la chambre d'Ivan. Le sommelier, un
+septuagénaire la veille encore alerte et vigoureux, était étendu sans
+mouvement sur son lit. A l'entrée de la jeune princesse, ses yeux
+voilés parurent reprendre un peu de vie, une de ses mains, moins
+atteinte que l'autre par la paralysée, se leva légèrement...
+
+-- Vous désirez me parler? dit doucement Lise en se penchant vers lui.
+
+-- Oui, Altesse... On m'a dit que je devais vous révéler... que vous
+deviez savoir...
+
+Sa langue se mouvait difficilement, déjà gagnée par la paralysie.
+
+-- ...Je sais qui a essayé de tuer la mère de Votre Altesse. J'ai vu
+desceller les vieilles pierres des marches de la tour, en haut de
+laquelle était montée la princesse Xénia... Après l'accident, je le dis
+au prince Cyrille et au prince Serge. Ils m'ordonnèrent le secret...
+Mais on m'a assuré que je devais vous apprendre, avant de mourir...
+
+-- Quoi! ma mère a été victime d'une tentative criminelle? s'écria Lise
+avec effroi.
+
+-- Oui... La comtesse Catherine était jalouse de sa cousine, parce
+qu'elle aussi aimait M. de Subrans...
+
+-- La comtesse Catherine? bégaya Lise.
+
+-- C'est elle qui descella les pierres... je l'ai vue. Je le jure sur
+les saintes images!
+
+Lise chancela et se retint au lit pour ne pas tomber.
+
+-- Ce n'est pas possible!... Oh! non! non!
+
+-- Si, c'est vrai... Oh! j'ai eu de la peine à ne pas parler!...
+
+Il balbutia encore quelques mots indistincts, puis se tut. Sa langue
+semblait lui refuser tout à coup le service.
+
+Varvara entra à ce moment, et, tout en jetant un coup d'oeil de côté
+sur le visage bouleversé de la jeune femme, se pencha sur Ivan dont
+elle essuya le front moite.
+
+-- Reposez-vous, Ivan. Vous avez tenu à parler, malgré la défense du
+docteur Vaguédine, mais c'est assez, c'est trop.
+
+Lise, incapable de prononcer une parole, sortit de la pièce et se
+réfugia dans sa chambre. Là, glacée d'horreur, elle se jeta à genoux
+devant son crucifix.
+
+Etait-il possible que cette chose épouvantable fût vraie?... Que sa
+belle-mère?...
+
+Oh! non, non, cet homme avait menti, ou plutôt sa raison s'égarait!...
+Oui, c'était cela certainement! Les ravages produits par la congestion
+le faisaient divaguer...
+
+Et d'ailleurs, elle avait un moyen bien simple de savoir la vérité:
+c'était d'aller trouver le prince Ormanoff et de lui rapporter les
+paroles du sommelier.
+
+-- Dès les premiers mots, il me dira que je suis folle d'y avoir
+accordé seulement un instant d'attention! pensa-t-elle.
+
+Elle se leva... Mais alors, mille faits jusque-là insignifiants pour
+elle surgirent à sa mémoire: l'émoi de Mme de Subrans à l'apparition du
+prince Ormanoff à la chasse des Cérigny, l'attitude si froide, tout
+juste polie de Serge, la gêne extrême que semblait éprouver devant lui
+sa cousine... Elle avait un peu en ces moments-là l'attitude d'une
+coupable...
+
+Lise se rappelait tout à coup que jamais elle n'avait vu se rencontrer
+les mains de Serge et de Catherine.
+
+-- Non! non!... Oh! c'est trop épouvantable de m'arrêter seulement à
+cette idée! murmura-t-elle en se tordant les mains.
+
+Le bruit d'une porte qui s'ouvrait dans le salon voisin se fit entendre
+à ce moment. Qui venait là? Il n'y avait que Serge pour entrer ainsi
+sans s'annoncer...
+
+Que lui voulait-il? Le souvenir des paroles et du baiser de tout à
+l'heure, éloigné par l'affreuse révélation qui venait de lui être
+faite, reparut et fit battre un peu plus vite son coeur.
+
+Et il arrivait si bien! Elle allait lui parler aussitôt de la
+confidence du sommelier...
+
+Elle s'avança vivement et entra dans le salon.
+
+Serge était débout, près de la petite table sur laquelle demeurait
+ouvert le livre d'heures... Et, entre ses doigts, il tenait l'image de
+Gabriel.
+
+Il leva les yeux, et Lise s'immobilisa, frissonnante, sous ce regard
+sombre.
+
+-- Approchez, Lise... Et dites-moi comment vous avez osé conserver
+ceci, après l'injonction que je vous ai faite d'avoir à oublier tout
+votre passé.
+
+Un frémissement inaccoutumé courait sur sa physionomie, toujours si
+impassible à l'ordinaire, et les vibrations irritées de sa voix
+n'avaient pas la glaciale froideur habituelle dans ses colères
+elles-mêmes.
+
+Comme la jeune femme demeurait immobile, saisie par cette apostrophe,
+il s'avança de quelques pas.
+
+-- Répondez! Pourquoi avez-vous conservé cette image? Vous pensez
+encore à cet étranger?
+
+Elle reprenait un peu possession d'elle-même, et le ton dur de Serge
+éveilla en elle une soudaine impression de révolte.
+
+-- Certes, j'y pense! dit-elle d'un ton vibrant. Je n'ai pas coutume
+d'oublier mes amis, ceux qui m'ont aimée et que j'ai aimés!
+
+Jamais encore Lise n'avait vu dans les yeux de son mari cette
+expression de sombre violence qui, tout à coup, transformait la
+physionomie de Serge. Il s'avança encore, et, posant sa main sur
+l'épaule de la jeune femme, qui chancela presque sous le choc, il
+approcha son visage du sien.
+
+-- Vous l'avez aimé? Et ceci est un souvenir de lui?... un cher
+souvenir? Eh bien? voici ce que j'en fais.
+
+D'un geste violent, il déchira l'image et en jeta au loin les morceaux.
+
+-- Voilà le sort de tout ce qui vous rappellera le passé! dit-il d'une
+voix qui sifflait entre ses dents serrées. Vous devez m'aimer à
+l'exclusion de tous, parents ou amis, et sans qu'aucun retour de
+l'autrefois vienne s'insinuer dans votre coeur, où je dois régner seul.
+
+-- Vous aimer!... Vous, vous, mon bourreau!... Vous qui me faites tant
+souffrir, et qui imaginez même, après m'avoir privée des consolations
+de la religion, de m'interdire le souvenir sacré de l'amitié d'un
+saint, -- d'un saint qui a quitté ce monde!
+
+Elle se redressait devant lui, grandie soudain par l'indignation et la
+douleur, les yeux étincelants, belle d'une surnaturelle beauté de
+chrétienne intrépide. Elle n'était plus en ce moment l'enfant
+craintive, mais une femme révoltée devant l'injustice, devant la
+tyrannie morale qui prétendait s'exercer sur elle.
+
+-- ... Vous pouvez exiger bien des choses, mais il en est trois que
+vous ne m'imposerez pas: l'abandon de mes croyances, l'oubli de mes
+affections de famille et d'amitié... et l'amour pour celui qui n'a
+voulu considérer en moi qu'une pauvre chose sans âme, bonne à pétrir
+selon sa fantaisie!
+
+Elle se détourna brusquement et se dirigea vers sa chambre. Elle
+sentait que ses forces allaient la trahir, et elle ne voulait pas
+défaillir devant lui.
+
+Il fit un mouvement en avant, comme pour la rejoindre. Mais il tourna
+tout à coup les talons, et, le visage raidi, les yeux durs, il sorti du
+salon.
+
+Stépanek, qui ouvrit devant lui la porte du cabinet de travail, songea
+avec un petit frisson d'inquiétude:
+
+-- Gare à qui bronchera aujourd'hui!
+
+Pendant quelques instants, Serge arpenta d'un pas saccadé la vaste
+pièce. Il s'arrêta tout à coup, en écrasant de son talon le magnifique
+tapis d'Orient.
+
+-- Lâche!... lâche que je suis! murmura-t-il d'un ton de sourde fureur.
+Si mon aïeul me voit de sa tombe, il doit se demander quel misérable
+sang coule maintenant dans mes veines! Dire que j'ai été au moment de
+me jeter aux pieds de cette enfant qui me bravait!... moi, son mari,
+son maître! Elle me rend fou! Mais je saurai me vaincre... et la
+réduire à la soumission complète.
+
+Il se remit en marche, puis s'arrêta de nouveau, le front contracté.
+
+-- La faire souffrir encore!... Non, je ne puis plus! murmura-t-il
+d'une voix étranglée. Déjà, tout à l'heure... C'est la faute de ce
+Gabriel... de cet ami qu'elle n'oublie pas, qui l'a aimée, qu'elle a
+aimé... qu'elle aime peut-être encore, et que je hais, moi! Comme elle
+a défendu le droit à son souvenir!... Et moi, elle me déteste...
+
+Il s'interrompit en laissant échapper une sorte de ricanement.
+
+-- Que m'importe! pourvu qu'elle me craigne et m'obéisse. Un Ormanoff
+se soucie peu d'être aimé... Allons, il convient de faire trêve à ces
+rêvasseries indignes d'un cerveau masculin. J'ai une exécution à
+accomplir ce soir.
+
+Il sonna et donna l'ordre à Stépanek de prévenir Mlle Dougloff qu'il
+désirait lui parler.
+
+Quand Varvara entra, Serge se tenait débout près de son bureau. Il
+inclina légèrement la tête en réponse au salut toujours humble de sa
+cousine et dit froidement:
+
+-- Je voulais vous informer moi-même qu'un petit colis à votre adresse
+s'est égaré, a été ouvert par mégarde... et que j'y ai trouvé ceci.
+
+Il prit sur le bureau une revue jaune pâle, zébrée de rouge, et la
+tendit à Varvara.
+
+Une pâleur cendreuse couvrit le visage de Mlle Dougloff, un tremblement
+subit agita ses mains.
+
+-- C'est bien à vous, n'est-ce pas?
+
+Elle répondit d'une voix un peu sourde:
+
+-- Oui, c'est à moi, Serge Wladimirowitch.
+
+-- Mes compliments! Vous vous abreuvez à des sources quelque peu...
+volcaniques, Varvara Petrowna. J'ai même pu constater, en feuilletant
+cette publication légèrement incendiaire, que vous preniez à sa
+rédaction une part active. N'ayant aucun droit légal sur vous, je ne
+puis que constater votre entière liberté à ce sujet. Mais, tant que je
+serai le maître ici, Kultow n'abritera jamais de révolutionnaires, --
+et surtout des révolutionnaires en jupon, les pires qui existent. Vous
+voudrez bien vous organiser pour trouver, avant la fin du mois, et hors
+de mes domaines, un autre toit où vous pourrez élaborer en paix le
+programme des sociétés futures.
+
+Elle l'écoutait sans faire un mouvement, comme médusée. Ses longues et
+molles paupières cachaient son regard, mais les cils battaient
+fébrilement, et, sur la revue qu'elle avait prise des mains de Serge,
+ses doigts se crispaient, froissant la couverture étrange.
+
+Aux derniers mots du prince, elle laissa échapper une sorte de
+gémissement:
+
+-- Vous me chassez!
+
+Elle glissa à genoux, en levant vers Serge ses yeux à demi découverts
+qui suppliaient.
+
+-- Serge, par pitié... Pardonnez-moi ces folles idées, cette sympathie
+déjà évanouie pour des doctrines que vous réprouvez! Jamais vous ne les
+retrouverez en moi! Ce sont des divagations de cerveau en délire,
+auxquelles, pauvre isolée, j'ai pu me laisser prendre un instant...
+Serge, pardonnez-moi! Ne me chassez pas de votre demeure, de votre
+présence. Ma vie est ici, dans l'ombre de celui que l'humble Varvara
+vénère comme un dieu, et qu'elle voudrait servir à genoux!
+
+Elle parlait d'une voix basse et tremblante, en courbant la tête et en
+joignant les mains.
+
+-- Je n'ai vraiment que faire d'un aussi ardent dévouement! dit la voix
+mordante de Serge. Vous pourrez trouver à l'employer plus utilement
+ailleurs, Varvara Petrowna... pour la cause de la révolution, par
+exemple. Vraiment, qui se serait douté que vous cachiez de telles
+flammes sous une aussi paisible apparence! Je ne parle pas pour moi,
+naturellement, car depuis longtemps je vous avais devinée. Les yeux
+baissés ne m'ont jamais trompé.
+
+Varvara leva la tête, et cette fois, les prunelles jaunes apparurent
+tout entières, étincelèrent sous l'ombre légère des cils pâles.
+
+-- Vous savez alors que, si vous m'aviez choisie, vous auriez trouvé en
+moi l'esclave de vos rêves, dont vous auriez possédé l'âme tout
+entière, et qui ne vous aurait pas disputé une bribe de sa conscience,
+elle!
+
+Un regard d'indicible mépris tomba sur elle.
+
+-- Une âme d'esclave? Avec de l'or, j'en achèterais. Mais une belle âme
+pure et intrépide, que l'attrait du luxe et de la vanité ne peut
+réduire, qui résiste à la force toute-puissante et préférerait mourir
+que de céder à ce que sa conscience réprouve, voilà ce que j'admire, ce
+que je respecte, ce que je vénère au-dessus de tout.
+
+Varvara se releva brusquement, le visage blêmi.
+
+-- Cette âme-là ne vous aime pas, Serge Ormanoff! dit-elle d'une voix
+rauque.
+
+Le front de Serge eut une imperceptible contraction.
+
+-- Qu'en savez-vous? riposta-t-il d'un ton hautain. Mais, du reste,
+cela vous importe peu, j'imagine? Vous vous êtes égarée là dans des
+sentiers qui nous éloignent de notre sujet, -- c'est-à-dire de votre
+départ. Réflexion faite, je crois que vous pourriez être prête à
+quitter Kultow dans huit jours. Vous trouverez bien un couvent pour
+vous recevoir provisoirement, -- à moins que quelque soeur en
+révolution ne vous offre l'abri de son toit.
+
+Un sursaut secoua Varvara. Sur son teint blanc, une pâleur livide
+s'étendit, gagnant jusqu'aux lèvres. Lentement, les paupières
+s'abaissèrent sur les yeux où venait de passer une lueur étrange, --
+désespoir, -- fureur ou haine, tout cela ensemble peut-être.
+
+-- Je partirai avant, Serge Vladimirowitch, dit-elle d'un ton calme.
+
+Elle se détourna, gagna la porte... mais, au moment de l'ouvrir, elle
+se détourna de nouveau...
+
+-- Vous êtes vaincu cette fois, prince Ormanoff!
+
+Elle sortit sur ces mots, jetés d'un ton d'ironie mauvaise qui fit
+tressaillir Serge.
+
+-- Vaincu! vaincu!... et par une enfant! murmura-t-il en retombant sur
+son fauteuil. Un Ormanoff!... Elle l'a deviné, cette vipère! Ah! mes
+aïeux doivent s'agiter dans leurs tombes, devant la lâcheté de leur
+descendant! C'est son âme qui m'attire, qui m'émeut jusqu'au fond du
+coeur! et je la martyrise! En ce moment, elle pleure sans doute, elle
+souffre... Et un mot de moi -- ce que je brûle de lui dire -- sécherait
+les larmes de ces yeux admirables que j'aime plus que tout, parce
+qu'ils reflètent son âme. Je la verrais sourire peut-être! -- non du
+sourire contraint et timide qu'elle a toujours devant moi, mais du
+sourire de la femme confiante et aimée...
+
+Il se leva si brusquement que son lourd fauteuil tomba à terre,
+réveillant en sursaut Fricka et Ali.
+
+-- Je divague! Elle me fait perdre la tête!... Stépanek!... Ramasse ce
+fauteuil et préviens qu'on me serve à dîner ici, ce soir.
+
+Il ouvrit la porte, s'engagea dans un escalier couvert d'un épais tapis
+et gagna la bibliothèque, où il s'absorba dans l'examen des vieilles
+paperasses.
+
+
+
+XIV
+
+
+La tempête de neige avait cessé le lendemain, et le ciel était si pur,
+le soleil si doux que Lise se décida vers dix heures à faire une courte
+promenade dans le parc, pour remettre un peu son visage défait par une
+nuit d'insomnie.
+
+Sacha ayant une bronchite, elle ne pouvait demander sa compagnie. Et
+d'ailleurs, aujourd'hui, elle préférait être seule. Une lourde
+tristesse pesait sur son coeur. La scène de la veille l'avait
+bouleversée profondément, et d'autant plus que l'attitude du prince
+Ormanoff, depuis quelque temps, avait pu lui donner un très léger
+espoir de le voir s'adoucir quelque peu. Rien n'était changé: il était
+toujours l'implacable despote qui prétendait annihiler en elle toute
+liberté morale; il était toujours l'être sans pitié et sans justice qui
+se jouait de la souffrance d'une jeune femme sans défense, le maître
+ombrageux qui ne craignait pas de s'attaquer au souvenir d'un mort.
+
+Qu'allait-il faire aujourd'hui? Comment punirait-il l'enfant audacieuse
+qui avait osé, hier, lui lancer au visage de telles paroles?
+
+En se les rappelant, Lise se demandait comment elle avait pu les
+prononcer... et comment surtout il ne l'en avait pas châtiée sur
+l'heure.
+
+Elle ne perdrait rien pour attendre. Mais après tout, un peu plus, un
+peu moins de souffrance!... La douleur silencieuse serait le lot de son
+existence, près du tyran au coeur impitoyable qui la tiendrait en son
+pouvoir jusqu'au jour où Dieu la délivrerait par la mort.
+
+Elle marchait lentement, les yeux fixés droit devant elle, l'esprit
+tout occupé de ses tristes pensées. Un bruit de pas derrière elle lui
+fit pourtant tourner la tête. C'était Varvara enveloppée dans sa
+pelisse fourrée.
+
+-- Vous vous promenez, princesse? dit-elle en serrant la main que lui
+tendait la jeune femme. Moi, je vais voir une pauvre famille misérable,
+tout près d'ici.
+
+-- Vous vous occupez des pauvres?
+
+-- Un peu, oui, autant que me le permettent mes faibles moyens.
+
+-- Je voudrais bien le faire aussi! dit Lise avec un soupir. Mais je
+crois bien inutile d'y songer.
+
+-- Oh! certainement! le prince Ormanoff ne vous le permettrait jamais.
+Il ne se soucie guère des malheureux, du reste... Ceux que je vais
+visiter ont été jetés dans la misère par ses ordres, pour une
+peccadille.
+
+Le coeur de Lise eut un sursaut d'indignation. Ah! comme elle le
+connaissait bien là!
+
+Lentement, Varvara se remettait en marche, et elle la suivait, écoutant
+la voix apitoyée qui disait avec une pathétique émotion les souffrances
+de ces pauvres gens...
+
+-- Mais je vais trop loin! dit-elle tout à coup. Il faut que je
+retourne...
+
+-- Ne voulez-vous pas venir jusque chez ces malheureux? C'est si près
+maintenant! Et ce serait une telle consolation pour eux!
+
+Lise hésita un instant... Mais, après tout, pourquoi pas? Elle
+essaierait ainsi de réparer quelque peu, par sa compassion, la dureté
+du prince Ormanoff.
+
+Elle suivit donc Varvara, cette fois hors du parc. Mlle Dougloff
+marchait d'un pas sûr, en personne qui connaît son but.
+
+Tout à coup, un hurlement retentit.
+
+Lise s'arrêta brusquement.
+
+-- Qu'est-ce que cela?
+
+-- Les loups, dit tranquillement Varvara.
+
+-- Les loups! balbutia Lise en pâlissant d'effroi.
+
+-- La tempête les avait confinés dans la forêt; ils sortent aujourd'hui
+et se rapprochent des lieux habités pour trouver une proie. Mais ne
+vous tourmentez pas, nous avons le temps d'atteindre une isba toute
+proche.
+
+Rassurée par ce calme, Lise suivit sa compagne, qui marchait
+hâtivement. En quelques minutes elles arrivaient à une isba de minable
+apparence.
+
+-- Elle est déserte, mais nous pourrons nous y enfermer, dit Varvara.
+
+Au même moment, des hurlements se firent entendre, tout près cette fois.
+
+Lise et Varvara s'élancèrent à l'intérieur et refermèrent soigneusement
+la porte.
+
+-- Les voilà! dit Mlle Dougloff, qui s'était approchée de l'étroite
+petite fenêtre.
+
+Lise s'avança à son tour et réprima un cri de terreur. Il y avait là
+sept ou huit loups de forte taille, qui dardaient leurs yeux jaunes sur
+cette demeure où se cachait la proie convoitée.
+
+-- Oh! Varvara, comment allons-nous faire?
+
+-- Mais simplement attendre qu'on vienne nous délivrer. S'il n'y avait
+que moi, ce pourrait être plus long, car Varvara Dougloff est un
+personnage de si petite importance qu'on ne s'apercevrait pas très vite
+de son absence. Mais il n'en est pas de même de la précieuse petite
+princesse dont la mort jetterait dans le désespoir ce pauvre Serge...
+Pourquoi me regardez-vous comme cela? Ignorez-vous qu'il vous aime
+comme un fou?
+
+-- Vous divaguez, je pense, Varvara? balbutia la jeune femme.
+
+Un léger ricanement s'échappa des lèvres de Varvara.
+
+-- Ah! pauvre innocente! Je le connais, moi, voyez-vous. A force
+d'hypnotiser mon regard et ma pensée sur lui, je sais discerner toutes
+les impressions sur cette physionomie qui est pour les autres une
+énigme. J'y ai lu son secret dès le jour de votre arrivée à Cannes...
+et j'avais prévu d'avance quel serait le vaincu dans la lutte soutenue
+entre son orgueil et son coeur. Je le connais, vous dis-je! Un jour, je
+l'ai vu ramasser une fleur tombée de votre ceinture, la porter à ses
+lèvres, puis la jeter au loin avec colère. Vous comprenez, Serge
+Ormanoff obligé de s'incliner devant une femme, devant une enfant de
+seize ans qui lui a tenu tête, c'est dur, et la résistance est
+terrible... Mais la victoire n'en aurait été que plus enivrante,
+n'est-ce pas, princesse?
+
+Lise, les yeux un peu dilatés par la stupéfaction, l'écoutait,
+interdite et troublée par l'étrange regard qui l'enveloppait. Au
+dehors, les loups hurlaient...
+
+-- ... Et, pendant ce temps, un autre coeur endurait tous les
+tourments. Il y a treize ans, une fillette arrivait avec sa mère à
+Kultow, et était présentée au prince Ormanoff, un tout jeune homme
+alors, mais aussi orgueilleux, impénétrable et dédaigneux
+qu'aujourd'hui. Un regard empreint de la plus indifférente froideur
+tomba sur l'enfant... Et pourtant, ces yeux, qui avaient la teinte
+changeante et mystérieuse de nos lacs du Nord, ces yeux fascinants par
+leur froideur même enchaînèrent à jamais Varvara Dougloff. Au fond de
+son coeur, elle dressa un autel à celui qui ne daigna jamais
+s'apercevoir de ce culte silencieux. Le jour où il épousa Olga Serkine,
+elle pensa sérieusement à se donner la mort. Pourtant elle continua à
+vivre, trouvant malgré tout une âpre jouissance à le contempler, à
+entendre sa voix, à suivre de loin le sillage de son existence. Mais
+elle détestait Olga, naturellement... Et, un jour, une occasion
+favorable se présentant, elle "aida" l'accident qui coûta la vie à la
+femme et au fils de Serge Ormanoff.
+
+Lise eut un cri d'horreur, en reculant brusquement.
+
+-- Varvara!... Quelle épouvantable histoire me racontez-vous là?
+bégaya-t-elle.
+
+Une lueur satanique brilla dans les yeux de Varvara.
+
+-- Oh! c'est une histoire vraie! La pauvre dédaignée espérait que,
+peut-être, son cousin, veuf, s'aviserait de s'apercevoir qu'une
+créature était là, près de lui, qui ne demandait qu'à prendre la chaîne
+dont son despotisme avait chargé sa première femme, et qui, mieux
+encore que celle-ci, lui aurait livré son âme tout entière pour qu'il
+la pétrît, qu'il la transformât selon sa volonté. Hélas! il vous
+vit!... Et, cette fois, ce n'était pas Olga, cette créature
+insignifiante qui n'avait pour elle que sa beauté, mais qui n'était
+qu'une pâte molle, une jolie statue sans intelligence que Serge n'avait
+jamais réellement aimée. Vous étiez une âme, vous, et c'est votre âme
+qui l'a vaincu. Par votre résistance à ses volontés, vous avez conquis
+l'amour de ce coeur orgueilleux. Triomphez donc, princesse!...
+Hâtez-vous de savourer ce secret que je vous livre, car la méprisée va
+se venger.
+
+Un frisson de terreur secoua Lise. Une atroce expression de haine se
+lisait sur la physionomie de Varvara, convulsée par la passion... Et
+elle était seule avec cette femme, plus forte qu'elle certainement,
+malgré sa petite taille...
+
+-- ... Je veux me venger de Serge, qui m'a chassée hier, et de vous que
+je hais. Il y aura tout à l'heure une criminelle de plus dans la
+famille... Qu'est-ce que vous dites de la manière dont votre belle-mère
+cherchait à se débarrasser de sa cousine? Cela vous a fait plaisir de
+connaître ce petit secret, n'est-ce pas? Je le pensais bien, c'est
+pourquoi j'ai engagé Ivan Borgueff, que j'avais entendu parler en un de
+ses moments d'ivrognerie, à vous l'apprendre. Elle était aussi jalouse,
+Catherine... Mais son moyen ne me plaît pas. Je préfère agir plus
+franchement. Tout d'abord, j'avais préparé ceci...
+
+Elle sortait de dessous ses vêtements un long poignard.
+
+-- ... Mais les circonstances viennent de me faire trouver mieux. Je
+vois d'ici les terribles nuits que passera Serge, en se représentant sa
+Lise bien-aimée déchirée toute vivante par la dent des fauves, en
+croyant entendre ses appels et ses cris de douleur. Ah! quelle douce
+chose que la vengeance, princesse!
+
+Elle approchait son visage, hideusement contracté, de celui de la jeune
+femme qui reculait en frissonnant de terreur sous ce regard semblable à
+celui des fauves qui hurlaient, dehors, en réclamant leur proie. Déjà,
+les mains de Varvara saisissaient les siennes, y enfonçaient leurs
+ongles aigus...
+
+Lise comprit qu'elle était perdue, si un miracle ne la sauvait. A la
+pensée de la mort atroce qui se préparait, elle se sentit défaillir
+d'horreur, et du fond de son coeur, un appel éperdu jaillit vers le
+ciel...
+
+Varvara l'enlaça, l'entraîna vers la porte. Elle essaya de lutter. Mais
+comme elle l'avait pensé, Mlle Dougloff était douée d'une extrême force
+nerveuse, décuplée en ce moment par la passion furieuse.
+
+Serrant d'une main contre elle la jeune femme à demi évanouie, Varvara
+ouvrit rapidement la porte et poussa au dehors sa victime qui tomba sur
+le sol.
+
+Les fauves, étonnés, eurent un mouvement de recul. Puis ils se ruèrent
+sur cette proie si inopinément offerte à leurs convoitises...
+
+Plusieurs coups de feu retentirent. Trois loups tombèrent... Les autres
+s'arrêtèrent... Seul l'un d'eux, plus affamé ou moins peureux que les
+autres, s'élança sur Lise et saisit le bras de la jeune femme entre ses
+dents aiguës.
+
+Mais une balle le coucha à terre... Et plusieurs hommes surgissant, le
+fusil à la main, eurent promptement raison des autres carnassiers, dont
+deux, seulement blessés, réussirent à s'enfuir.
+
+Un de ces hommes -- c'était le garde forestier naguère châtié par le
+prince Ormanoff -- s'approcha et se pencha vers la jeune femme.
+
+-- Mais c'est la princesse! dit-il avec stupéfaction.
+
+Il l'enleva entre ses bras et voulut ouvrir la porte. Mais celle-ci
+était fermée de l'intérieur.
+
+-- Qu'est-ce que ça veut dire?... Piotre, enfonce-moi cela!
+
+Piotre, un hercule, appuya son épaule contre la porte, qui craqua et
+céda.
+
+Alors, au fond de la petite salle, les hommes aperçurent Varvara, pâle,
+les yeux étincelants de rage...
+
+-- Sauvée!... Ah! quelle malédiction est sur moi! murmura-t-elle.
+
+D'un geste prompt, elle sortit son poignard, l'enfonça dans sa poitrine
+et tomba sur le sol.
+
+Quand Piotre se pencha sur elle, ses yeux étaient vitreux et son sang
+s'échappait à flots.
+
+-- Je crois que c'est fini, par là... Mais, dis donc, Michel,
+comprends-tu?...
+
+-- Ce n'est pas le moment de chercher à comprendre. La pauvre princesse
+est blessée au bras et elle ne bouge pas plus que si elle était morte.
+Je vais vite l'emporter au château. Quant à celle-ci, elle n'a plus
+besoin de rien. Le maître dira ce qu'on doit en faire. Mais le plus
+pressé est de soigner la princesse.
+
+Et Michel, avec l'aide d'un de ses compagnons, emporta la jeune femme
+inanimée, dont le bras, atteint par les crocs du carnassier, saignait
+abondamment.
+
+Comme ils s'engageaient dans le parc, ils aperçurent le prince Serge
+qui arrivait d'un pas rapide. A la vue du fardeau porté par ces hommes,
+il s'élança, et les gardes s'arrêtèrent instinctivement, stupéfaits
+devant cette physionomie bouleversée.
+
+-- Qu'est-il arrivé? dit-il d'une voix rauque.
+
+-- La princesse allait être dévorée par les loups... Nous sommes
+arrivés à temps...
+
+Déjà, Serge enlevait entre ses bras la jeune femme. Seul, il l'emporta
+au château. Il courait presque, comme si ce fardeau n'eût rien pesé
+pour lui.
+
+Tandis que sur un ordre bref jeté au passage, des domestiques allaient
+en hâte chercher le docteur Vaguédine, il gagna l'appartement de sa
+femme et déposa Lise sur une chaise longue. Dâcha, pâle et tremblante,
+enleva les vêtements fourrés et mit à nu le joli bras blanc atteint par
+les dents du fauve.
+
+-- Et ses mains, ses pauvres petites mains, qui donc les lui a mises en
+cet état? balbutia la femme de chambre d'un air navré.
+
+Elle recula tout à coup, tandis que sa physionomie exprimait
+l'ahurissement le plus complet. Le prince Ormanoff s'agenouillait près
+de la chaise longue et couvrait de baisers les mains déchirées par les
+ongles aigus de Varvara.
+
+Jamais Dâcha, ainsi qu'elle le déclara plus tard, n'aurait pu penser
+que cette physionomie fût susceptible d'exprimer à un tel degré
+l'angoisse et la douleur.
+
+Le docteur Vaguédine apparut presque aussitôt. Il banda le bras, puis
+s'occupa de mettre fin à l'évanouissement qui se prolongeait.
+
+Toujours agenouillé, Serge entourait de son bras le cou de Lise et
+appuyait sur sa poitrine la tête inerte. Quand la jeune femme ouvrit
+les yeux, ce fut son visage qu'elle aperçut d'abord.
+
+Et, dans la demi-inconscience où elle se trouvait encore, elle eut un
+instinctif mouvement d'effroi.
+
+Une voix tendre murmura à son oreille:
+
+-- Ne crains rien, ma Lise, ma petite reine! Je t'aime, et tu feras de
+moi ce que tu voudras.
+
+Un effarement s'exprima dans les grands yeux noirs. Mais le regard qui
+s'attachait sur Lise complétait éloquemment les paroles inattendues. Le
+teint livide se rosa légèrement, les longs cils noirs frémirent, toute
+la physionomie de la jeune femme parut s'éclairer d'un reflet de
+bonheur.
+
+-- Serge!
+
+Elle ne put dire que ce mot, car sa faiblesse était telle qu'elle se
+sentait presque dans l'impossibilité de parler. Mais tandis qu'il la
+serrait plus étroitement contre son coeur, elle appuya son front sur
+son épaule en un mouvement d'enfant confiante qui s'abandonne à une
+puissante protection.
+
+-- Il faut que la princesse soit mise tout de suite au lit, dit le
+docteur Vaguédine. Pendant ce temps, j'irai préparer les médicaments
+nécessaires.
+
+Sans doute, à ce moment, le souvenir de la scène affreuse reparut-il
+dans le cerveau de Lise, qui se dégageait des brumes dont l'avait
+enveloppé l'évanouissement. Elle tressaillit et une expression
+d'horreur bouleversa sa physionomie.
+
+-- Oh... ces yeux!... C'est un loup! Serge, chassez-le!
+
+Tremblante des pieds à la tête, elle se cramponnait au cou de son mari.
+
+-- Il n'y a rien, ma chérie! Tu es dans ta chambre, vois donc, et je
+suis là, près de toi. Ne crains rien, ma colombe!
+
+Sous les caresses, sa frayeur parut s'apaiser. Mais elle s'aperçut
+alors que son bras était blessé, et, du regard, interrogea son mari et
+le docteur.
+
+-- Tu t'es fait un peu mal en tombant, et on t'a mis un petit bandage.
+Mais ce ne sera rien du tout, expliqua Serge.
+
+Maintenant, elle regardait ses mains... Et, de nouveau, son visage
+exprima la terreur...
+
+-- Varvara! Ses ongles!... Voyez!...
+
+Elle étendait ses mains lacérées, ses petites mains si blanches et si
+délicatement jolies sur lesquelles Varvara s'était acharnée en la
+traînant vers la porte.
+
+Serge eut un tressaillement.
+
+-- Varvara?... Que veux-tu dire?
+
+Mais un geste du médecin lui ferma la bouche.
+
+-- Allons, allons, princesse, oubliez tout cela pour le moment! dit le
+docteur Vaguédine en prenant doucement ses mains meurtries entre les
+siennes. Vous êtes ici bien tranquille, près de votre mari, près de
+nous qui vous sommes tout dévoués. Vous n'avez qu'à vous laisser
+soigner...
+
+-- Et aimer, ajouta Serge en l'embrassant. Maintenant, Dâcha et Sonia
+vont te coucher, et, pendant ce temps, je vais mettre ordre à quelques
+affaires pressantes. Puis je reviendrai près de toi, ma Lise.
+
+Quand le prince fut hors de la chambre, il interrogea avec angoisse:
+
+-- Eh bien, Vaguédine?
+
+-- Je ne puis trop me prononcer encore, prince. J'espère qu'il ne
+s'agit que d'un ébranlement nerveux. Mais d'abord, qu'est-il arrivé?
+
+-- Je n'en sais rien moi-même. En m'en allant au-devant d'elle dans le
+parc, vers lequel des domestiques l'avaient vue se diriger, j'ai
+rencontré deux gardes qui la rapportaient évanouie. L'un d'eux m'a
+parlé de loups. Mais ce n'était pas moment d'interroger. Bien vite, je
+l'ai ramenée ici. Maintenant, je vais prendre des informations.
+
+-- Elle a prononcé le nom de Mlle Dougloff, murmura le docteur.
+
+-- Oui... Je vais savoir si ces hommes ont connaissance de quelque
+chose.
+
+Michel et Piotre, prévoyant qu'ils seraient interrogés, étaient venus
+jusqu'au château où les avaient rejoints leurs camarades, pour faire
+leur rapport sur le tragique événement. Appelés en présence de leur
+maître, ils racontèrent en peu de mots, par l'organe de Michel, ce
+qu'ils avaient vu.
+
+-- C'est bien... Je vous remercie et je n'oublierai pas que c'est vous
+qui l'avez sauvée, dit le prince en les congédiant avec une
+bienveillance qui les abasourdit quelque peu.
+
+Serge rejoignit le docteur Vaguédine et lui rapporta brièvement le
+récit des gardes.
+
+-- Voici, selon moi, ce qui s'est passé, ajouta-t-il. Cette misérable
+Varvara jalousait et haïssait ma femme. Je m'en étais aperçu et hier,
+trouvant un prétexte valable, je lui avais fait comprendre qu'elle eût
+à quitter mon toit. Cette âme trouble et mauvaise a, sans doute,
+combiné alors quelque atroce vengeance... Mais Lise seule, quand elle
+sera complètement remise, pourra nous apprendre toute la vérité, que je
+devine épouvantable.
+
+-- Ce doit être cette femme qui lui a abîmé les mains, fit observer le
+docteur. Ses ongles étaient de véritables griffes.
+
+Une lueur effrayante s'alluma dans les yeux de Serge.
+
+-- Oh! si elle n'était pas morte! si je pouvais la tenir vivante entre
+mes mains! dit-il avec violence.
+
+"Peste! je crois qu'il la traiterait bien, en effet! songea le docteur.
+Et ce n'est pas moi qui lui donnerais tort, car vraiment, s'attaquer à
+un ange comme la princesse Lise!..."
+
+Quand Serge et le médecin revinrent chez Lise, la jeune femme reposait
+dans son grand lit Louis XV. Un tremblement l'agitait. Mais l'effroi
+que le souvenir affreux mettait encore dans son regard disparut quand
+Serge fut assis près d'elle, qu'il tint entre ses mains les petites
+mains déchirées que Dâcha avait couvertes d'un onguent rafraîchissant
+et enveloppées d'une bande de fine toile.
+
+Le docteur fit prendre à Lise un calmant, s'assura que la fièvre
+n'était pas très forte, puis il s'éloigna en disant que la malade
+n'avait besoin que de repos.
+
+-- Me permets-tu de rester près de toi, Lise? demanda Serge d'un ton de
+prière. Je ne bougerai pas, pour ne pas t'empêcher de reposer.
+
+-- Oh! oui, restez! J'ai peur quand vous n'êtes pas là! dit-elle en
+frissonnant.
+
+-- Alors, tu ne me crains plus?... Et tu me pardonneras peut-être un
+jour ma tyrannie, ma cruauté envers toi, petite âme angélique que j'ai
+fait souffrir? Et cette scène, hier! Oh! combien donnerais-je pour
+pouvoir l'effacer de ton souvenir! Pourras-tu me pardonner, dis, mon
+amour?
+
+-- Oui, oh! oui, puisque vous regrettez... puisque vous m'aimez, dit la
+voix affaiblie de Lise.
+
+-- Merci, ma bien-aimée! Mais j'ai à réparer maintenant. Désormais,
+c'est toi qui régneras, et je ne serai que le premier de tes serviteurs.
+
+Elle eut un geste de protestation.
+
+-- Non, Serge! Je vous dois obéissance pour tout ce qui est juste...
+
+-- Petite sainte! dit-il en la couvrant d'un regard de tendresse émue.
+Sais-tu à dater de quel moment je t'ai le plus aimée? C'est quand tu
+m'as résisté pour conserver ta religion. Ce jour-là, j'ai compris que
+tu étais une âme, -- une vraie. Et dans ma colère, je t'admirais,
+Lise... Mais, ô ma pauvre chérie, combien je t'ai fait souffrir!
+
+-- Il ne faut pas parler de cela! murmura-t-elle en mettant sa main sur
+la bouche de son mari.
+
+-- Non, ma petite âme, je n'en parlerai pas, mais j'y penserai
+toujours. Maintenant, tu seras libre, et tu pratiqueras ta religion
+comme tu l'entendras. Et un jour, peut-être, en voyant mon repentir et
+mon amour, tu m'aimeras un peu, enfant chérie dont je fus l'odieux
+tyran?
+
+Doucement, elle inclina sa tête sur l'épaule de Serge en murmurant:
+
+-- Vous êtes mon cher mari.
+
+
+
+XV
+
+
+Comme l'avait prévu le docteur Vaguédine, les nerfs de la jeune
+princesse avaient été fortement ébranlés. Aussitôt qu'elle fut un peu
+moins faible, Serge l'emmena hors de ce Kultow qui lui rappelait un si
+triste souvenir; ils regagnèrent Cannes, où les accueillirent un soleil
+radieux et une température tiède, qui, dès les premiers jours, amena
+une amélioration notable dans la santé de Lise.
+
+Les Rühlberg les avaient suivis. Aux yeux de Serge, Sacha, si espiègle
+et si gai, était précieux pour distraire sa jeune tante... Car
+maintenant, le prince Ormanoff ne voyait au monde que le bien-être, la
+satisfaction de Lise.
+
+Tous ceux qui vivaient sous sa dépendance, depuis sa soeur et Hermann
+jusqu'au dernier des marmitons, savaient maintenant qu'une douce et
+toute-puissante autorité faisait courber sa tête altière. Le sceptre
+avait changé de mains: il reposait entre celles, toutes bienfaisantes,
+de la jeune femme que le prince Serge entourait d'un culte passionné,
+dont il épiait tous les désirs pour les satisfaire aussitôt, se
+plaignant seulement, moitié souriant et moitié sérieux, qu'elle n'eût
+jamais de caprices.
+
+-- Tu es trop bonne, ma Lise, lui dit-il un jour. Une autre, à ta
+place, se vengerait un peu en me tyrannisant à mon tour.
+
+-- Me venger! Oh! le vilain mot! riposta-t-elle avec le joli sourire
+qu'elle avait souvent maintenant. Ou bien, si, je me vengerai en te
+rendant heureux le plus que je pourrai, mon Serge.
+
+A mesure qu'il pénétrait mieux en cette âme délicate, si aimante, si
+loyale, et d'une bonté exquise, l'admiration et le respect croissaient
+dans le coeur de Serge. Ce coeur, endurci par les leçons de son aïeul,
+sortait enfin de sa prison de glace, de cette armure d'airain derrière
+laquelle le prince Ormanoff l'avait comprimé jusqu'au jour où une
+enfant l'avait conquis par son courage et la pure lumière de ses yeux.
+
+Ce n'était pas sans un retour en arrière. Plus d'une fois, Lise dut
+intervenir pour réprimer ou réparer des actes de dureté envers ses
+neveux, -- Hermann surtout, qu'il n'aimait pas, -- ou ses serviteurs.
+Mais, personnellement, elle ne trouvait chez lui que la plus tendre
+bonté, sans le plus lointain rappel de cette tyrannie d'autrefois,
+qu'il appelait "ma criminelle folie".
+
+Maintenant, Lise avait toute liberté pour sa correspondance. Une longue
+lettre était partie à l'adresse de Mme des Forcils, mettant sur le
+compte de la maladie le silence si longtemps gardé et parlant en termes
+élogieux et pleins d'affection du prince Serge. Même à cette amie très
+chère, Lise ne voulait pas faire connaître les souffrances que l'amour
+de son mari réparait si bien maintenant.
+
+Mais il ne pouvait être question d'écrire à Mme de Subrans. Etant
+encore à Kultow, Lise avait un jour posé à Serge l'interrogation
+anxieuse qui était depuis longtemps sur ses lèvres, et il n'avait pu
+lui cacher qu'Ivan Borgueff avait dit la vérité.
+
+-- Mon grand-père et moi avions gardé le silence, d'autant plus
+facilement que Xénia parut se remettre assez vite, ajouta-t-il. Mais
+jamais, depuis lors, je n'eus aucun rapport avec Catherine. Il fallut
+cette rencontre chez les Cérigny pour me décider à renouer
+accidentellement les relations de parenté, à cause de toi, Lise.
+
+Il lui avait raconté alors comment il avait obligé Mme de Subrans à lui
+accorder la main de sa belle-fille et avait avoué loyalement qu'il
+s'était fort mal conduit en cette circonstance, suivant la terrible
+devise de ses ancêtres: "Périsse la terre entière et l'honneur même des
+miens, pourvu que ma volonté s'accomplisse!"
+
+La pensée que cette femme, aimée et respectée jadis par elle, avait tué
+sa mère, et l'avait livrée elle-même, enfant confiante et sans
+expérience, à ce parent dont elle n'ignorait pas les idées et le
+terrible despotisme, tourmentait toujours douloureusement le coeur de
+Lise. Mais les enfants n'étaient pas responsables des fautes de la
+mère, et, en arrivant à Cannes, elle avait écrit à Anouchka, en lui
+demandant des nouvelles de la Bardonnaye.
+
+La petite fille répondit en exprimant toute sa joie d'avoir enfin une
+lettre de cette soeur que tout le monde, à Péroulac, croyait perdue à
+jamais pour sa famille. Elle disait que sa mère était fort malade et
+qu'elle se montrait d'une tristesse impossible à vaincre.
+
+Lise savait, hélas! quel souvenir tourmentait cette âme!
+
+...Un matin d'avril, la jeune princesse, assise sur la grande terrasse
+de marbre merveilleusement fleurie, lisait un ouvrage historique
+récemment paru -- car elle avait maintenant toute licence pour
+compléter son instruction, et Serge lui-même se faisait le professeur
+de cette jeune intelligence, qu'il proclamait supérieure, tout comme
+M. Babille.
+
+Elle était aujourd'hui tout à fait remise de la terrible secousse. Elle
+grandissait, se fortifiait, ses traits admirables se formaient
+complètement. L'enfant devenait femme. Mais ses grands yeux veloutés
+gardaient leur candide et fière douceur et leur profondeur pleine de
+lumière.
+
+-- Voilà le courrier, ma tante, annonça Sacha, qui apprenait une leçon
+à l'autre extrémité de la terrasse tout en caressant un minuscule chien
+anglais que Lise lui avait donné pour son anniversaire.
+
+Un domestique apparaissait, tenant à la main un plateau qu'il posa près
+de la princesse.
+
+Lise, écartant les lettres et revues destinées à son mari, prit une
+enveloppe à son adresse.
+
+-- C'est d'Anouchka. Qu'y a-t-il? songea-t-elle, tout en la fendant
+rapidement.
+
+"Je t'écris à la hâte un petit mot, soeur chérie, disait la petite
+fille. Maman est très, très mal, le docteur croit qu'elle peut nous
+quitter d'un moment à l'autre. Elle sait qu'elle est perdue, et, tout à
+l'heure, elle m'a dit de t'écrire, de te supplier de venir si cela
+t'était possible, parce qu'elle voudrait t'apprendre quelque chose,
+pour pouvoir mourir tranquille. Elle était si agitée en disant cela!...
+Essaye de venir, ma Lise! Mais j'ai bien peur que ton mari ne te
+permette pas! Il doit être si terrible! Te rappelles-tu comme nous en
+avions peur, Albéric et moi?... et toi aussi, je l'ai bien compris.
+Pourquoi donc l'as-tu épousé? Sans cela, tu serais encore aujourd'hui
+avec nous.
+
+"Voilà ma pauvre maman qui m'appelle. Bien vite, je t'embrasse. Viens,
+ma chérie, nous sommes si malheureux! Ne fais pas attention aux taches
+qui sont sur le papier, c'est parce que j'ai pleuré en pensant à maman.
+
+"Ta pauvre petite soeur,
+
+"ANOUCHKA".
+
+
+
+-- Y a-t-il des lettres pour moi, chérie?
+
+C'était Serge qui apparaissait sur la terrasse, revenant d'une
+promenade à cheval.
+
+-- Mais qu'as-tu, ma très chère? s'écria-t-il avec inquiétude, en
+voyant les larmes qui remplissaient les yeux de sa femme.
+
+Sans parler, elle lui tendit la lettre d'Anouchka, qu'il parcourut
+rapidement.
+
+-- Elle veut te faire sa confession, Lise. Evidemment, le remords doit
+être terrible... Mais tu ne peux songer à répondre à cet appel.
+
+-- Je ne le peux! Oh! Serge, je veux le faire, au contraire!
+
+-- Tu veux t'en aller là-bas?... risquer de compromettre ta santé par
+de nouvelles émotions?
+
+-- Ma santé est très bonne, je n'ai vraiment aucune raison de ne pas me
+rendre à l'appel de cette malheureuse.
+
+-- Une malheureuse qui a tué ta mère et qui a risqué de faire le
+malheur de toute ta vie!
+
+Les lèvres de Lise frémirent.
+
+-- C'est justement parce que j'ai beaucoup à lui pardonner que je
+dois me rendre près d'elle, dit-elle d'une voix tremblante.
+
+Serge se pencha et prit ses mains qu'il porta à ses lèvres.
+
+-- Mon cher ange, tu sais que je ne puis rien te refuser! Mais,
+vraiment, cela est tellement peu raisonnable!... Et quand veux-tu
+partir?
+
+-- Ce soir, si c'est possible. Songe qu'elle est tout à fait mal,
+qu'elle peut être enlevée d'un moment à l'autre, avec une maladie de ce
+genre surtout. Puis ces pauvres enfants sont si seuls, dans de pareils
+moments!
+
+-- Allons, nous partirons ce soir!... Mais je pense qu'après cela
+Anouchka ne trouvera plus que je suis si terrible? ajouta-t-il, avec un
+sourire tendre qui donnait maintenant un charme tout particulier à sa
+hautaine physionomie et un rayonnement très doux à ses yeux, toujours
+bleus quand ils se posaient sur Lise.
+
+Elle se leva et glissa son bras sous le sien.
+
+-- Elle dira que tu es très bon... Et elle ne se doutera pas encore
+jusqu'à quel point tu l'es.
+
+-- Il faut que ce soit toi pour trouver cela, ma sainte petite Lise,
+riposta-t-il avec émotion.
+
+Maître Sacha, en les regardant s'éloigner appuyés l'un sur l'autre, se
+fit cette judicieuse réflexion:
+
+-- C'est tout de même autrement agréable ici, depuis que c'est ma jolie
+tante qui commande! Mon oncle est bien plus aimable, maman et Hermann
+n'osent plus me tracasser, tout le monde a l'air beaucoup plus
+heureux... Quand je me marierai, c'est ma femme qui commandera aussi,
+vois-tu, mon petit Tip! conclut-il en mettant un baiser sur le mignon
+museau noir de son chien, qui se mit à japper, ce que Sacha considéra
+comme un signe d'approbation.
+
+
+
+* * *
+
+
+
+Le prince Ormanoff et sa femme arrivèrent à la nuit à Péroulac. La
+voiture de la Bardonnaye les emmena jusqu'à la vieille demeure, de
+laquelle Lise était partie naguère sans que son mari lui permît un
+dernier adieu.
+
+Anouchka et Albéric se jetèrent tout en larmes au cou de leur soeur. La
+mourante avait toute sa connaissance, mais le dénouement fatal était
+attendu à tout instant. La dépêche envoyée la veille par Lise l'avait à
+la fois agitée et légèrement galvanisée. Elle avait recommandé que l'on
+fît monter sa belle-fille aussitôt son arrivée, et l'attendait avec une
+fiévreuse impatience.
+
+Tandis qu'Albéric introduisait le prince au salon, Lise gagna
+rapidement la chambre de Mme de Subrans. A sa vie, le visage ravagé
+parut se décomposer encore. Elle étendit les mains vers la jeune femme
+qui s'avançait, tandis que la garde-malade s'éclipsait discrètement.
+
+-- Lise, il faut que je te dise, vite... car je vais mourir...
+
+-- Ne me dites rien, je sais tout, murmura Lise en prenant doucement
+entre les siennes ces mains brûlantes, qui tremblaient convulsivement.
+
+-- Tu sais?... Serge t'a dit?
+
+-- Non, ce n'est pas lui. Mais peu importe, je le sais.
+
+-- Et tu viens quand même?
+
+-- Oui, parce que, ayant compris que vous vous repentiez, je voulais
+vous apporter mon pardon.
+
+-- Merci! merci! Ah? si tu savais ce que le remords m'a fait
+endurer!... Mais dis-moi encore, lise!... Es-tu très malheureuse?
+
+-- Très heureuse, voulez-vous dire. Serge est le meilleur et le plus
+tendre des maris.
+
+-- Est-ce possible? Oh! quel poids tu m'ôtes! Combien de fois, dans mes
+insomnies, me suis-je représenté ta vie près de lui sous les plus
+sombres couleurs! Dieu est bon de m'épargner ce nouveau remords...
+Maintenant, je suis prête à mourir. J'ai vu un prêtre ce matin, Lise...
+
+Elle s'interrompit en portant la main à sa poitrine. Un spasme affreux
+la tordit... Lise se précipita pour appeler. Quand Serge, la religieuse
+et les enfants pénétrèrent dans la chambre, Catherine de Subrans avait
+cessé de vivre.
+
+
+
+. . . . . .
+. . . . . .
+. .
+
+
+
+Le prince et la princesse Ormanoff prolongèrent quelque peu leur séjour
+à la Bardonnaye, après les funérailles. Il y avait différentes affaires
+à régler, Serge, sur le désir de sa femme, ayant demandé la tutelle
+d'Albéric et d'Anouchka.
+
+Lise ne s'en plaignait pas, heureuse de se retrouver dans ce pays
+qu'elle aimait, dans cette vieille demeure dont la simplicité ne lui
+faisait pas regretter le luxe qui l'entourait chez elle, et au-dessus
+duquel planait son âme sérieuse. Le contentement de sa femme primant
+tout à ses yeux, Serge s'accommodait avec la meilleure grâce du monde
+de la privation de ses habituels raffinements de confortable et
+d'élégance, dont il se souciait moins d'ailleurs depuis que l'influence
+de Lise s'exerçait sur lui.
+
+Un matin tout ensoleillé, ils sortirent de la Bardonnaye et de
+dirigèrent vers le village. Lise voulait entendre la messe, et Serge
+l'accompagnait, selon sa coutume. Ainsi qu'il l'avait déclaré naguère à
+Mme de Subrans, sa religion était toute de surface. Il la considérait
+simplement comme une obligation de son rang. Elevé par un aïeul
+sceptique, il l'était lui-même, et absorbé dans l'orgueil de son
+intelligence et de sa domination, se croyant de bonne foi, selon les
+leçons reçues autrefois du prince Cyrille, d'une essence très
+supérieure au commun des mortels, il n'avait jamais eu l'idée de
+rechercher la vérité, de se préoccuper des pensées surnaturelles.
+Maintenant encore, il y songeait peu. Son amour l'occupait tout entier.
+Mais Lise était de ces êtres d'élite, de ces âmes saintes dont Dieu se
+sert parfois pour élever des âmes païennes, par l'attrait d'un
+sentiment tout humain, jusqu'au surnaturel, jusqu'à la divine vérité.
+Ce que Serge admirait le plus en elle, ce qu'il entourait d'un
+religieux respect, c'étaient précisément cette fraîcheur d'âme et cette
+douce énergie dans le devoir, dans la fidélité à sa foi, qu'elle tenait
+de ses croyances bien mises en pratique. L'éducation si étrange donnée
+par son grand-père avait pu faire du prince Ormanoff un orgueilleux, un
+impitoyable despote, lui endurcir le coeur et l'aveugler même sur
+l'injustice profonde de certains de ses actes, elle n'avait pu détruire
+en lui un fonds de loyauté et un vague attrait vers l'idéal, lequel
+attrait, se précisant peu à peu, l'inclinerait sous l'influence de Lise
+vers Celui qui, déjà, n'était plus tout à fait pour lui le Dieu inconnu.
+
+Et aujourd'hui, dans cette vieille église assombrie par d'antiques
+vitraux, une impression inaccoutumée pénétrait en lui. Cependant, chez
+un homme épris, comme lui, de la beauté, cette petite église de
+village, pauvre et presque laide, privée de toute valeur artistique, ne
+semblait pas devoir éveiller une émotion quelconque. Mais une ambiance
+de grave ferveur flottait dans ce modeste sanctuaire, un parfum de foi
+et d'amour divin s'exhalait des prières liturgiques, des coeurs de ses
+fidèles prosternés, et pénétrait jusqu'à l'âme incrédule, mais déjà
+ébranlée, de Serge Ormanoff.
+
+La messe finie, le prince et sa femme sortirent par la petite porte
+conduisant au cimetière. Ils s'engagèrent dans une des étroites allées,
+sur laquelle le soleil traçait quelques bandes lumineuses. En cet
+espace resserré, ses rayons pénétraient difficilement, et pour peu de
+temps, de telle sorte que le cimetière de Péroulac semblait toujours
+sombre, même un jour ensoleillé comme aujourd'hui.
+
+Lise pria quelques instants sur le tombeau de sa famille. Comme elle se
+relevait, le bras de Serge entoura ses épaules.
+
+-- Viens, maintenant, ma colombe, je veux te conduire moi-même "sa"
+tombe, murmura à son oreille une voix émue.
+
+Et tandis que Lise, agenouillée, priait devant la pierre sous laquelle
+reposaient les restes mortels de Gabriel des Forcils, il songeait avec
+un profond remords à sa conduite odieuse envers l'enfant aimante et si
+délicatement sensible dont il avait naguère, ici même, fait couler les
+larmes par sa froide violence. Il songeait qu'il avait été assez fou
+pour se laisser envahir par la jalousie.
+
+Oui, il avait été jaloux d'un mort, et de l'affection tout angélique qui
+avait existé entre ces deux enfants.
+
+Il mit tout à coup un genou en terre, sur la marche de pierre, près de
+Lise, et, se penchant, cueillit une touffe de muguet.
+
+-- Tiens, ma Lise, prends ces fleurs, dit-il à voix basse. J'ai détruit
+deux souvenirs de "lui": garde celui-ci comme une réparation, et pense
+souvent à lui, qui t'a aidée à devenir ce que tu es.
+
+Elle prit les fleurs et y posa ses lèvres.
+
+-- Il me sera doublement cher, venant de toi, mon mari bien aimé. La
+sainte âme de Gabriel a prié pour nous, c'est elle qui a obtenu de Dieu
+l'union de nos coeurs. Qu'elle nous protège du haut du ciel, où nous la
+retrouverons un jour!
+
+Un rayon de soleil descendait sur la tête penchée de Serge et de Lise,
+une brise fraîche, se parfumant au passage sur les muguets et les
+jacinthes blanches, vint caresser leurs fronts. L'âme angélique,
+répondant à l'invocation de Lise, semblait bénir l'époux revenu de ses
+erreurs et la jeune femme dont l'intrépide _non licet_ avait vaincu le
+prince Ormanoff.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+PARIS
+
+TYPOGRAPHIE PLON
+
+8, rue Garancière
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Esclave... ou reine?, by Delly
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESCLAVE... OU REINE? ***
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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