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+The Project Gutenberg EBook of La passagère, by Guy Chantepleure
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La passagère
+
+Author: Guy Chantepleure
+
+Release Date: February 18, 2009 [EBook #28113]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PASSAGÈRE ***
+
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+
+Produced by Daniel Fromont
+
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+
+[Transcriber's note: Guy Chantepleure (pseudonyme de Jeanne Violet,
+Mme Edgar Dussap) (1875-19??), _La passagère_ (1911), édition de 1921.
+Observation: this is an abridged version.]
+
+
+
+
+E. GREVIN -- IMPRIMERIE DE LAGNY
+
+
+
+
+
+GUY CHANTEPLEURE
+
+
+
+LA
+
+PASSAGERE
+
+
+
+PARIS
+
+CALMANN-LEVY, EDITEURS
+
+3, RUE AUBER, 3
+
+1921
+
+
+
+
+
+LA PASSAGERE
+
+
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+
+I
+
+
+-- Vous à Vichy, cher ami!
+
+Roger Lecoulteux zézaye très fort. Un peu courtaud pour l'élégance de
+son costume d'été, les cheveux trop blonds, la peau trop rose,
+semblable à un gros enfant joyeusement repû et fraîchement
+débarbouillé, il s'est dressé devant Kerjean, il l'arrête, gênant les
+passants au milieu de l'allée bitumée qui, du Hall des Sources au
+Casino, traverse le Vieux Parc de Vichy.
+
+-- Qu'est-ce qui vous attire ici, Kerjean?... Je parierais que c'est le
+meeting d'aviation.
+
+-- Vous gagneriez.
+
+-- Moi, je suis venu sur la demande de ma mère qui commençait une cure,
+puis, la cure accomplie, ma mère est partie... et, sur son conseil, je
+suis resté... Toute une histoire!
+
+-- Vraiment!
+
+Kerjean sourit. Il est rare que Roger Lecoulteux émette de suite trois
+phrases, sans alléguer les actes ou citer les opinions de sa mère.
+
+-- Kerjean, cher ami, j'étais au champ d'Abrest, hier... Comment ne
+vous y ai-je pas vu?... C'est surprenant!
+
+-- C'est très naturel... Dans une réunion de ce genre, on voit les
+pilotes illustres, on se fait montrer les constructeurs célèbres... et
+les ingénieux obscurs, comme moi, ne peuvent que demeurer inaperçus...
+
+-- Peste! Je sais, dans les milieux aéronautiques, des gens qui ne vous
+considèrent pas comme un ingénieur obscur!... Vous êtes toujours chez
+Patain?
+
+-- Toujours.
+
+-- Content?
+
+-- Très content.
+
+-- Tant mieux, donc!... Cher ami... Je suis follement épris d'une jeune
+fille exquise. Ma mère veut que je me marie... Elle pense qu'un homme
+doit se marier à la fleur de l'âge et que je suis à point...
+
+Lecoulteux s'est emparé de Kerjean; il lui a pris le bras, il
+l'entraîne dans la direction du Casino.
+
+Guillaume Kerjean est long et svelte, avec cette souplesse heureuse du
+corps, cette aisance particulière des gestes qu'une saine activité
+physique et la pratique des sports développent chez les hommes
+robustes. Il s'habille de vêtements commodes qui ont l'allure anglaise
+et ne se distinguent par aucun raffinement visible. Dans le monde, les
+femmes à qui on le présente le trouvent laid. Cependant, elles ne nient
+pas que ces traits abrupts, cette maigreur brune et chaude, puissent
+paraître intéressants, sympathiques et presque beaux... Et peut-être
+regrettent-elles que, trop souvent tournés vers quelque mystérieux
+problème dont l'énigme les embrume, ces yeux, d'un gris changeant où
+dort le bleu ardent de la flamme, n'en éclairent que si fugitivement la
+sculpture maladroite et puissante.
+
+Les voici au café de la Restauration, buvant un cocktail, en plein air.
+
+-- Dites-moi, Kerjean, quand vous étiez à l'Ecole centrale, avec
+Etienne Davrançay et mon cousin Lignière, -- celui qui prospecte à
+Madagascar, -- vous alliez souvent chez Mme Davrançay?
+
+-- Très souvent. Davrançay et moi, nous nous réunissions chaque soir
+pour préparer les examens. J'étais seul à Paris et récemment arrivé de
+ma province. Comme Etienne, j'avais, tout jeune, perdu mon père. Ma
+mère était restée à Fougères, auprès du vieux tilleul... Ce fut, je
+crois, mon isolement de grand orphelin de vingt ans, livré à lui-même
+et aux périls de Babylone, qui me valut tout d'abord la sympathie
+vraiment cordiale et maternelle de Mme Davrançay et m'ouvrit sa maison,
+où je fus reçu en ami... J'en suis demeuré l'hôte habituel et bien
+reconnaissant pendant plusieurs années... jusqu'à cette affreuse
+catastrophe... vous avez su?...
+
+-- Oui... une explosion de chaudière... Etienne Davrançay et deux de
+ses ouvriers tués... une horreur sans nom!... Mais vous voyez toujours
+Mme Davrançay?...
+
+-- Certainement... mais, depuis la mort de son fils, Mme Davrançay
+n'habite plus guère qu'en passant son hôtel de la rue d'Offémont...
+
+-- On m'a dit... Elle ne quitte la Peuplière que pour Monte-Carlo en
+hiver, Vichy, Aix en été... Etrange cette passion du jeu s'emparant
+aussi complètement d'une femme de cet âge!
+
+-- J'ai toujours vu Mme Davrançay jouer avec fièvre, même dans son
+salon très familial...
+
+-- Heureusement que Mme Davrançay a de quoi faire!
+
+-- Mais j'ignorais que vous fussiez en relations avec Mme Davrançay,
+Lecoulteux?...
+
+Le visage rose de Lecoulteux exprimait une satisfaction discrète.
+
+-- Puisque vous êtes un fidèle de l'hôtel de la rue d'Offémont et du
+petit château de Montjoie-la-Peuplière, Kerjean, vous connaissez Mlle
+Phyllis Boisjoli, la filleule, la pupille de Mme Davrançay... C'est
+elle que j'aime.
+
+-- La petite Phyl!
+
+La surprise avait fait sursauter Kerjean.
+
+-- La petite Phyl! répéta-t-il. Mais c'est une enfant!
+
+-- Elle a dix-huit ans... moi, vingt-cinq... répliqua Lecoulteux. Pas
+si enfant, d'ailleurs! Quand l'avez-vous vue?
+
+-- Mais, hier... J'ai rencontré Mme Davrançay et sa filleule à la
+laiterie du Nouveau-Parc. La filleule savourait de grande tartines et
+de la crème... La petite Phyl!... Je crois bien que "Mlle Phyllis
+Boisjoli", comme vous dites, ne cessera jamais tout à fait d'être à mes
+yeux la gamine à qui je racontais des histoires et qui, dans les jeux
+extravagants auxquels je prenais part -- le plus souvent avec la
+mission de délivrer un princesse captive -- m'appelait le
+"Bon-géant"... J'avais vingt ans... j'en ai trente et un... calculez!"
+
+-- Depuis ces temps préhistoriques, suggéra Lecoulteux, Phyllis
+Boisjoli a quelque peu changé!
+
+-- Oh! elle a beaucoup grandi... mais en vérité, c'est toujours ma
+mignonne et folle petite compagne de naguère... Comment voulez-vous que
+je puisse voir en elle une demoiselle à marier?
+
+Intérieurement, Kerjean ajoutait:
+
+-- Comment voulez-vous que je puisse voir en vous un mari pour elle?
+
+Et soudain, cette idée d'un mariage entre Lecoulteux et la petite Phyl
+lui parut si absurde qu'il se mit à rire, joyeusement, de ce rire
+jeune, de ce rire neuf qui lui était propre.
+
+-- Ma mère a pensé que Mlle Boisjoli serait une femme pour moi...
+
+-- Et avez-vous quelque raison d'espérer que Phyllis partage cette
+opinion de Mme votre mère?
+
+-- Mon Dieu, cher ami, pas encore... Je sais que je ne suis pas ce
+qu'on appelle un homme séduisant... et je sais que je ne suis pas un
+homme riche... Vingt-cinq mille francs de rente, qu'est-ce que cela?...
+Mais Mlle Boisjoli se trouve dans une situation particulière...
+
+-- Ma vieille amie chérit et gâte sa pupille comme la plus tendre des
+mères... Elle la dotera certainement.
+
+-- On dit même que, n'ayant plus d'héritier direct, elle compte lui
+laisser sa fortune... Mais, voyez-vous que j'épouse Phyllis avec une
+dot de cent ou deux cent mille francs... et qu'un beau jour Mme
+Davrançay -- qui est de complexion apoplectique -- meure intestat?...
+Ah! je serai bien, moi!
+
+Le rire de l'homme primitif sonna de nouveau.
+
+-- De ce que l'on soit "follement épris", il ne faudrait pas conclure
+que l'on fût tout à fait fou, mon cher, protesta Lecoulteux. Et je vous
+assure qu'on peut, en telle occurrence, raisonner et prévoir sans être
+pour cela moins amoureux. Il y a ici d'autres jeunes gens qui admirent
+Mlle Boisjoli autant que moi et qui, jusqu'à présent, ne se sont pas
+plus déclarés que moi...
+
+-- Qui par exemple?
+
+-- Le petit docteur Sorbier...
+
+-- Un gentil garçon... très intelligent, très sérieux.
+
+-- Peuh! Si l'on veut... Puis Fabrice de Mauve.
+
+-- Le romancier?
+
+A ce nom connu, presque célèbre, Kerjean avait froncé les sourcils. Il
+l'avait plusieurs fois rencontré, il revit Fabrice de Mauve, la
+silhouette jeune, fine, expressive de grâce et de force, le beau visage
+délicat et viril, les lèvres amoureuses, les yeux d'eau glauque, le
+regard aigu, insistant, qui observait et voulait séduire.
+
+Kerjean ne méconnaissait point le talent littéraire de Fabrice de
+Mauve, mais cette psychologie exaspérée, à la fois douloureuse et
+cruelle, ce parti pris d'esthétisme, mêlé à l'observation de la
+réalité palpitante, cette sensualité subtile et presque maladive, cette
+langue nerveuse qui allait de l'extrême raffinement à l'extrême
+brutalité, avec des mots rares, des images somptueuses, l'irritaient
+dans ses préférences instinctives pour une conception plus robuste,
+plus saine et aussi plus harmonieuse de l'art et de la vie. Et ce qu'il
+savait ou devinait de la personnalité morale de l'écrivain lui était
+moins sympathique encore. Cette vanité, assoiffée de lucre et de
+réclame, cet arrivisme insinuant et forcené qu'habitait une élégance un
+peu hautaine de grand seigneur-poète, rebutaient sa droiture
+ombrageuse, ennemie jusqu'à l'absurde peut-être de tous les compromis,
+de toutes les concessions, de toutes les habiletés calculées en vue du
+succès ou du gain.
+
+-- L'homme dangereux, celui-là, hein? dit Lecoulteux qui avait surpris
+sur le visage de Kerjean le reflet fugitif de sa pensée. L'homme à
+femmes?
+
+Kerjean eut un léger haussement d'épaules. Rapproché de l'image légère
+et virginale que, depuis un moment paroles et souvenirs évoquaient en
+lui, le terme que Lecoulteux venait d'employer lui parut déplaisant.
+
+-- C'est possible, dit-il... Mais ma petite amie Phyllis n'est pas une
+femme... heureusement!
+
+Lecoulteux parut réfléchir:
+
+-- Et vous, Kerjean... vous? Vous ne songez pas à épouser Phyllis
+Boisjoli?
+
+Kerjean rit de bon coeur.
+
+-- Moi, épouser la petite Phyl? Mais, mon pauvre Lecoulteux, je viens
+de vous dire que je l'ai vue naître, ou à peu près... Sans compter que
+j'ai déjà toutes les manies d'un vieux garçon endurci...
+
+Il s'était levé et il avait payé les consommations.
+
+
+
+Kerjean s'éloigne, d'anciens souvenirs se réveillent.
+
+Cette petite Phyl! N'était-ce pas hier qu'elle accourait au coup de
+sonnette toujours reconnu?
+
+-- Bonjour, Kerjean... Tu as piqué un dix-neuf en descriptive? Bravo!
+Et la "colle" avec Louf d'Amphi?
+
+Imitant Etienne, elle disait Kerjean tout court et tutoyait
+fraternellement son grand camarade. Les noms et les surnoms de tous les
+professeurs lui étaient familiers, comme aussi l'argot de l'école, dont
+les mots inélégants étaient gentils dans sa bouche. Elle avait une voix
+charmante, cristalline, qui donnait à ses paroles une grâce spéciale.
+
+Quand la petite Phyl entre-bâillait la porte du cabinet de travail et
+montrait son nez rose, Etienne se fâchait, mais Kerjean essayait
+d'arranger les choses.
+
+Le "Bon-géant" s'avouait l'esclave docile de la toute petite princesse
+qui l'entraînait à sa suite dans le monde enchanté des contes et des
+jeux. A Kerjean, un seul rôle était dévolu, celui du Bon-géant: génie
+puissant et tutélaire, personnage épique et fabuleux, le Bon-géant
+devait être de toutes les histoires.
+
+Lorsque la petite Phyl avait été grondée, -- ce qui arrivait tout de
+même quelquefois, -- et qu'elle avait beaucoup de chagrin, c'était près
+du grand ami qu'elle se réfugiait: "Console-moi, "Bon-géant", je suis
+si méchante! Il n'y a plus que toi qui m'aimes!" sanglotait-elle.
+
+Et les années se sont succédé sans que Guillaume Kerjean cessât d'être
+le meilleur et certainement le plus sincère sinon l'unique ami de
+Phyllis Boisjoli.
+
+Ils ne se voient plus aussi souvent. Cependant leur intimité a
+conservé, en dépit du temps écoulé et des conditions de vie nouvelles,
+le même caractère d'affection confiante et d'allègre camaraderie. Leurs
+causeries sont aussi amicales, aussi gaies, parfois aussi folles que
+leurs jeux de jadis.
+
+Le printemps dernier, Kerjean a revu Phyllis à Paris. Elle avait
+grandi, elle avait embelli sans rien perdre de sa grâce étrange, un peu
+mystérieuse, ni de cette apparence d'extrême fragilité. Elle avait
+gardé sa voix enfantine. Toute la jeunesse de son âme riait au coin de
+ses lèvres innocentes et dans ses yeux ravis.
+
+Kerjean l'a trouvée charmante, claire et fraîche comme l'aube.
+
+Pauvre petite Phyl! Voici déjà que les calculs égoïstes, les basses
+rivalités, les convoitises des hommes, tant de choses mesquines, viles
+ou brutales, dont elle ne soupçonne rien, vont s'agiter autour d'elle,
+l'arracher peut-être à ses limbes heureuses...
+
+Pauvre petite Phyl! Kerjean sourit. La petite Phyl lui apparaît telle
+qu'hier au nouveau parc, savourant son goûter de tartines et de
+crème!... Est-il possible qu'en cette enfant on puisse voir une épouse,
+aimer, désirer une femme?
+
+
+
+II
+
+
+Ce soir-là, Kerjean traversa, au milieu d'une invasion grouillante de
+chaises et de gens, la terrasse illuminée du casino où le concert de
+neuf heures allait commencer et se hâta de gagner le jardin. Déjà
+l'orchestre préludait. Kerjean porta sa chaise au delà des parterres.
+
+Un léger cri jaillit tout près de lui, une voix singulièrement limpide
+dit: "Bonjour, Kerjean!"
+
+-- Bonsoir, petite Phyl! répondit-il étonné et joyeux. Que faites-vous
+ici toute seule?
+
+-- Je ne suis pas venue seule... Mlle Ribes veille sur moi... Tenez! La
+voici qui s'avise de mon tête-à-tête avec un fantôme masculin et
+accourt... au risque de se faire voler son fauteuil!... Nous avons
+conclu un traité, et elle me laisse écouter le concert de ma place
+favorite.
+
+-- Oh! Phyllis, comment pouvez-vous dire que vous écoutez le concert
+d'ici? Monsieur Kerjean, soyez juge! protesta d'une voix dont la
+révolte était tendre, Mlle Ribes qui s'était approchée et tendait
+amicalement la main au jeune homme.
+
+-- Kerjean ne peut me donner tort, chère vieille obstinée, puisqu'il
+avait choisi la même place que moi.
+
+-- Que répondre à cela, mademoiselle? demanda Guillaume en souriant à
+Mlle Ribes, une grande vieille personne aux yeux naïfs et fidèles, qui
+était depuis plusieurs années la demoiselle de compagnie de Mme
+Davrançay.
+
+-- Un concert au casino, voyez-vous, Kerjean, déclara Phyllis, un
+concert en plein air, le soir, c'est fait pour être écouté de loin, par
+des gens qui rêvent... C'est fait pour n'être entendu qu'un peu, en
+phrases inachevées, en mesures éparses, en notes errantes qui voltigent
+sans lien, sans but, comme des papillons gais ou des pensées
+mélancoliques. J'aime qu'on puisse, en fermant les yeux, imaginer qu'on
+ne sait plus très bien d'où viennent ces sonorités égarées dans la
+nuit, parce qu'on ne sait plus très bien où l'on est soi-même... Mlle
+Ribes, puisque Kerjean est là et peut me garder, je vais vous
+installer, là, au pied de la terrasse... Vous ne perdrez aucune note...
+Kerjean, vieil ami, allons nous asseoir dans ma forêt parfumée.
+
+Elle se dressait au milieu d'une grande flaque de clarté, fine,
+précieuse. Sa robe simple et harmonieuse était faite d'une étoffe
+soyeuse. C'était vaporeux, imprécis et charmant. Un grand chapeau de
+tulle encadrait d'une nuée sombre les brillants cheveux blonds,
+bouffants à peine, le visage clair aux pommettes délicates, un peu
+saillantes, les longs yeux, où riait la douceur innocente d'un très
+jeune regard.
+
+Kerjean regarda Phyllis.
+
+-- Vous avez l'air d'une petite fée de l'aurore qui, par malice, se
+serait enveloppée des plus jolies lueurs du crépuscule...
+
+-- Vous êtes fort galant, Kerjean.
+
+Ils avaient repris leurs chaises, sous les arbres, près de la grille
+d'enceinte.
+
+Il y eut un silence. Kerjean savait qu'à cette heure, Mme Davrançay,
+assise à une table de "baccara" ou de "chemin de fer", appartenait
+toute à son démon, et que Phyllis redoutait toujours d'entendre une
+parole qui les évoquât.
+
+-- Je croyais, reprit-il, que vous ne deviez pas venir au casino, ce
+soir, Phyllis?
+
+-- Qui vous a dit cela?
+
+-- Un adorateur.
+
+-- Un adorateur?... Lequel?
+
+-- Lequel! Voyez-vous cette belle assurance.
+
+-- Ne me taquinez pas, Kerjean! "Lequel", ça veut dire simplement le
+docteur Sorbier ou M. Lecoulteux?... Il n'y a pas là de quoi se montrer
+orgueilleuse.
+
+Tiens! pensa Kerjean, la petite Phyl oublie un nom... Mais il se garda
+de toute allusion à celui dont on ne lui parlait pas.
+
+-- Alors, c'est le docteur Sorbier que vous avez rencontré aujourd'hui,
+Kerjean?
+
+-- Non, c'est Lecoulteux.
+
+-- Roro?... Pauvre Roro!
+
+-- Pauvre Roro! Son affaire est claire à celui-là!...
+
+-- Vous ne voudriez pourtant pas me voir épouser Lecoulteux?
+
+-- Ni Lecoulteux ni personne... pour le moment. Vous êtes trop jeune,
+petite Phyl!
+
+Phyllis se tut, la mine songeuse, puis elle se mit à rire très
+gaiement... Kerjean répéta mentalement: Oui, certes, elle était trop
+jeune.
+
+-- Kerjean... si j'aimais, Kerjean, j'aimerais beaucoup... j'aimerais
+_trop_...
+
+-- _Trop!_... J'espère que non.
+
+-- Est-ce que vous avez déjà aimé trop, Kerjean?
+
+-- Oh! jamais!
+
+Son accent convaincu amusa la petite Phyl.
+
+-- Vous n'avez jamais désiré vous marier?...
+
+-- Non. Je crois bien que la carrière d'un vieux garçon me plaît trop
+pour que j'en change.
+
+-- Oh! il est certain que, quand on est arrivé à trente ans sans se
+marier, dit-elle du ton dont elle eût cité l'âge de Mathusalem... C'est
+vrai, Bon-géant, que vous avez déjà un peu l'air d'un vieux garçon...
+Vous savez, le Bon-géant ne se mariait jamais dans les contes...
+Kerjean, quand j'aurai trente ans et que je serai une très vieille
+fille, nous nous réunirons pour vivre ensemble...
+
+-- Petite Phyl, insinua doucement Guillaume, dans les contes, la
+princesse se mariait toujours...
+
+-- Oui, mais il y avait le prince Charmant qui venait la quérir...
+Allez-vous l'amener à mes pieds?
+
+-- Non, répliqua Kerjean plus sérieusement que la question ne semblait
+le comporter. Non, je ne connais pas, tout au moins pas encore, le
+prince Charmant que je voudrais amener à vos pieds, ma petite amie.
+
+Elle soupira sans rien dire.
+
+-- On dirait que vous êtres triste, ce soir... et la petite Phyl
+triste, c'est si étrange, si contre nature!
+
+-- Peut-être y a-t-il une petite Phyl que vous ne connaissez pas,
+Kerjean?... Je ne suis pas triste, cependant... Kerjean, vous ne m'avez
+rien dit de vous... Vous devez être fier des succès de la maison
+Patain?... Vous ne volez pas dans les meetings?...
+
+-- Je vole pour faire des essais, et aussi quelquefois, pour ma propre
+joie... Il faut avoir fait de l'aviation pour connaître l'ivresse de la
+solitude absolue à sept cents mètres au-dessus du sol...
+
+-- Alors, vous ne voudriez pas m'emmener vers les étoiles?
+
+L'orchestre jouait avec emportement une rapsodie inquiète et barbare.
+-- Kerjean, dit Phyllis, allez dire à marraine que je rentre à l'hôtel
+tout de suite. Je suis très lasse...
+
+Comme Kerjean prenait congé d'elle, elle ajouta:
+
+-- C'est demain que vous déjeunez avec nous?...
+
+-- Entendu, petite Phyl... à demain.
+
+Kerjean retint un moment la main souple qui s'était abandonnée à sa
+main.
+
+-- ...Laissez vos diables bleus dans la "forêt", ajouta-t-il.
+
+S'inclinant légèrement, il chercha les yeux qui n'avaient jamais fui
+les siens, et, tout de suite, il les trouva, chastes et souriants,
+mais, pour la première fois, il eut l'impression de n'avoir pas vu le
+fond de ce regard frais, pur et sombre comme l'eau des abîmes.
+
+
+
+III
+
+
+Penchée au-dessus de la grande boîte ronde que lui présentait un petit
+marchand, Phyllis faisait jouer le tourniquet grinçant, et gagnait
+ainsi au hasard ce qu'elle appelait son "goûter du matin".
+
+-- Mademoiselle... Voulez-vous des "pliés" ou des "cornets"?...
+
+Les "pliés" avaient l'air de petits mouchoirs bien repassés, bien
+lisses... Un "plié" valait deux "cornets"... Cependant les cornets
+avaient la préférence de Phyllis. Elle appréciait leur finesse tentante
+et jusqu'au petit quadrillage de gaufre qui parait leur blondeur. Ils
+s'emboîtaient l'un dans l'autre, et elle les emportait ainsi, les
+croquant un à un, le long du chemin.
+
+Kerjean, qui achetait des journaux au kiosque, vit Phyllis tout de
+suite et vint à elle.
+
+-- C'est bon le "plaisir, Mesdames"?
+
+-- Un régal!... goûtez...
+
+La petite Phyl avait obéi à Kerjean; elle avait laissé dans la nuit les
+mauvais esprits de sa mélancolie.
+
+-- Comme vous voilà fleurie! s'écria Kerjean. D'où viennent ces
+roses?... du même pays que votre sourire du matin?...
+
+-- Je ne puis guère vous répondre... Aucune carte n'accompagnait
+l'envoi...
+
+Ils marchaient indolemment sous les arbres. C'était charmant pour
+causer en badinage. Phyllis se mit à rire.
+
+-- Eh bien... oui, là... mon bouquet était signé. Il y a trois jours,
+j'ai dit à _quelqu'un_ -- sans arrière-pensée, je vous assure -- que ma
+fleur favorite était la rose France... et aussi, que j'aimais
+passionnément le subtil parfum des freesias... Mon bouquet est signé...
+une petite signature légère... invisible... Fabrice de Mauve...
+Etes-vous content?
+
+Kerjean ne sourcilla pas. Il attendait le nom. Il l'avait lu tout de
+suite dans les yeux ensoleillés, sur les lèvres joyeuses.
+
+-- Je le croyais absent, Fabrice de Mauve?
+
+-- Il l'est, en effet, depuis deux jours... à cause d'une pièce de lui
+qu'on représente à Dieppe... Mais les fleurs venaient de Paris... (Elle
+croqua un nouveau cornet.) Kerjean, tournons à gauche... I y a dans la
+rue Cunin-Gridaine un petit collier d'améthystes que je veux acheter...
+Vous connaissez Fabrice de Mauve?
+
+-- Très peu.
+
+-- N'importe... Que pensez-vous de lui?
+
+-- C'est un très joli garçon.
+
+-- Oh! n'est-ce pas? approuva-t-elle, ravie, sans pressentir même une
+intention de sarcasme. Mais ce n'est pas tout, Kerjean...
+
+-- Non, certes, de Mauve est un écrivain de grand talent. J'espère,
+toutefois, que vous ne le savez que par ouï-dire...
+
+Phyllis avait rougi.
+
+-- Oh! j'ai lu de lui quelques petites choses... des fragments... Et
+puis le sonnet qu'il a écrit pour moi... un bijou... une merveille...
+
+-- J'en suis persuadé...
+
+-- Dites, Kerjean, si peu que vous connaissiez M. de Mauve, il vous
+plaît?
+
+Le jeune homme hésita. Il était franc, mais pas brutal.
+
+-- Eh! bien... Non... pas beaucoup, dit-il pourtant.
+
+Phyllis parut confondue.
+
+-- Mais pourquoi?
+
+Les yeux rieurs interrogeaient... Et soudain le jeune homme craignit
+d'éteindre d'un mot cette flamme de joie qui les illuminait.
+
+-- Pourquoi? dit-il. Oh! parce que nos natures sont très dissemblables,
+je suppose.... Mais je vous le répète, je connais peu Fabrice de Mauve.
+
+-- C'est cela, mon ami! fit l'enfant confiante. Vous ne le connaissez
+pas... Et quand on ne le connaît pas, il a l'air... un peu impertinent,
+n'est-ce pas? Je l'ai trouvé moi aussi... au début!... Mais cet air lui
+sied.
+
+Oh! petite Phyl, pensa Kerjean, comme vous voilà prise!
+
+Phyllis s'arrêta devant la vitrine. Elle acheta le collier convoité,
+puis des épingles à chapeau dont le modèle l'amusait et donna son
+adresse pour que tout y fût porté.
+
+-- Rentrons dans le parc, maintenant, Kerjean.
+
+-- Quand partez-vous?
+
+-- Après-demain soir... Marraine a changé... Elle change souvent pour
+les départs.
+
+La voix de la jeune fille était triste, soudain.
+
+-- Kerjean vous l'avez vue, hier... dans cette horrible salle de jeu?
+
+Il eut un signe affirmatif.
+
+Après avoir été l'esclave meurtrie et résignée d'un mari qui l'avait
+épousée pour sa fortune, elle avait été l'esclave heureuse d'un fils
+affectueux et loyal mais qui ne l'avait pas toujours comprise. La mort
+de ce fils l'avait livrée ensuite à un penchant violent, bientôt un
+vice.
+
+Au milieu de cette vie étrange, Phyllis Boisjoli, fille adoptée de sa
+tendresse avide, n'avait jamais déçu son coeur. Et Phyllis eût pu faire
+de ce coeur, comme de cette vie, comme de cette fortune, ce que bon lui
+eût semblé. Mais, inconsciente du doux pouvoir qu'elle exerçait sans y
+songer, la filleule adorait et respectait les moindres désirs de sa
+marraine.
+
+...Après le déjeuner dans l'appartement que Mme Davrançay occupait à
+l'hôtel Excelsior, Mlle Ribes se retira, puis Phyllis, et la vieille
+dame demeura seule avec Kerjean.
+
+Ses yeux ravis avaient suivi la petite Phyl jusqu'à ce que la porte se
+fût refermée.
+
+-- Comme elle est devenue jolie, n'est-ce pas, Kerjean? Et quelle
+grâce!... Il ne manque pas de bons apôtres pour me chanter ses
+louanges... Mais elle est trop jeune.. beaucoup trop jeune... et je ne
+veux pas qu'on me la prenne maintenant...
+
+-- Oui, fit Kerjean, elle est jeune... et portant...
+
+Il s'interrompit. Mme Davrançay rit:
+
+-- Fabrice de Mauve, hein?... Je fais l'aveugle et la sourde. Si c'est
+sérieux, nous verrons bien... Je ne suis pas sans craindre les coureurs
+de fortune... Et Phyllis sera riche, très riche, mon ami... Je n'ai
+plus de famille. Ma nièce, Laure Arguin, une vieille fille revêche que
+je ne puis souffrir... Quand je ne serai plus de ce monde, Kerjean, ma
+petite Phyl aura la Peuplière... et tout ce que je possède...
+
+Mme Davrançay parla de Phyllis longuement.
+
+-- Il y a déjà longtemps, reprit Mme Davrançay, que je pense à ces
+choses, et j'ai été... lâche, mon pauvre Kerjean... Oui, c'est stupide,
+jusqu'à présent le courage m'a manqué pour prendre mes dispositions
+testamentaires... Mais, dès mon retour, c'est décidé, j'appelle mon
+notaire...
+
+-- Madame, fit Kerjean très affectueusement, voulez-vous permettre à
+l'ami tout dévoué qui se réjouit profondément de votre résolution
+généreuse, la hardiesse de vous donner un conseil?... Faites
+l'impossible pour que tout ceci soit ignoré... Notre petite Phyl sera
+aimée, elle l'est déjà sans doute... Laissez à celui qui l'aimera le
+mérite du petit acte de désintéressement, de courage qu'il accomplirait
+en l'épousant sans connaître vos intentions. Si je vous parle ainsi...
+
+--Compris, mon bon Kerjean!... Vous n'avez pas tort.... Et je me
+méfierai pour elle...
+
+Elle mit un doigt sur sa bouche; Phyllis rentrait.
+
+
+
+IV
+
+
+Très jeune, muni depuis un an seulement de son diplôme d'ingénieur des
+arts et manufactures, silencieux, réservé, et pourtant aussi hardi dans
+ses rêves et dans ses conceptions scientifiques qu'il semblait timide
+dans ses paroles et ses prétentions, Guillaume avait tout d'abord
+accepté à Levallois-Perret, chez Patain et fils, les fabricants
+d'automobiles, des fonctions de débutant et une rémunération médiocre.
+Mais son intelligence aiguë, son infatigable activité, ses intuitions
+d'inventeur-né, toute cette personnalité prenante s'était rapidement
+imposée.
+
+Ainsi, quatre ans à peine après sa sortie de l'Ecole centrale, le jeune
+homme était devenu le collaborateur principal du grand constructeur qui
+allait, comme les Farman, les Gastambide, les Blériot, attacher son nom
+aux recherches aéronautiques.
+
+Dès que cette amélioration considérable de sa situation s'était
+produite, Kerjean avait obtenu de sa mère qu'elle quittât Fougères et
+s'installât près de lui, aux Batignolles, dans une vieille maison
+d'aspect provincial, rue Boursault.
+
+On y avait envoyé de Fougères une partie du mobilier de famille.
+Guillaume avait disposé les meubles avec le souci de donner à chaque
+chambre la physionomie qu'avait à Fougères la pièce correspondante.
+Mais Mme Kerjean ne devait pas goûter la douceur de cet accueil de
+l'enfant chéri parmi les choses familières. A la veille du jour fixé
+pour son départ de Fougères, une bronchite compliquée de pleurésie
+l'avait enlevée brutalement à la sollicitude filiale.
+
+Six ans avaient passé. Rien n'avait été changé dans la demeure où Mme
+Kerjean n'était jamais entrée, et où, cependant, tout parlait d'elle.
+La jolie chambre de Mme Kerjean semblait attendre encore la mère qui ne
+viendrait plus.
+
+Anaïk, une vieille Fougeraise qui portait encore la coiffe du pays,
+tirait vanité du parfait entretien des choses. Pas une tache, pas un
+grain de poussière. On se mirait dans ses parquets.
+
+Les établissements Patain avaient été reconstruits, très agrandis, à
+Levallois. Dès le matin, Kerjean s'y rendait, à moins que des essais
+d'appareils ne dussent avoir lieu à Issy-les-Moulineaux. Le soir, le
+vieux nid breton, blotti sous le toit de la maison parisienne, semblait
+doux et hospitalier.
+
+Il aimait son tranquille intérieur de célibataire, les soirées qu'il y
+passait en études et en lectures.
+
+Il était resté Guillaume le Taciturne. Il était devenu l'obscur
+chercheur que ne grisait pas encore la gloire, l'aviateur qui sentait
+en plein ciel l'ivresse de la solitude parfaire et qui n'aimait point à
+prendre de passager.
+
+Kerjean n'avait revu avant leur départ de Vichy ni Phyllis ni Mme
+Davrançay. Toutes les deux étaient sorties, lorsqu'il s'était présenté
+à l'hôtel. Dans le jardin du Casino, il avait bien aperçu Phyllis,
+reconnu son rire... Mais d'autres voix se mêlaient à ce rire, d'autres
+chapeaux parmi lesquels se distinguait celui de Fabrice de Mauve.
+
+La semaine d'aviation finie, il ne prolongea pas son séjour.
+
+Comme il rentrait rue Boursault, on lui remit une dépêche. Elle était
+datée d'Aix. Elle disait:
+
+"_Mme Davrançay, frappée d'hémiplégie dans la salle de jeu, morte deux
+heures après, sans avoir repris connaissance_."
+
+
+
+V
+
+
+Comme Kerjean s'arrêtait dans la rue d'Offémont pour sonner à la grille
+de l'hôtel que Mme Davrançay avait habité vingt ans, Lecoulteux en
+sortait.
+
+-- Cher ami! s'écria le bon jeune homme... Je viens de déposer ma
+carte, pour la petite Phyl... Je vous assure que j'ai beaucoup de
+chagrin!... J'aimais cette jolie enfant, Kerjean... et si ma mère...
+
+Kerjean l'interrompit:
+
+-- Mon cher, laissez donc là Mme votre mère... Et si vous aimez
+Phyllis, épousez Phyllis...
+
+Lecoulteux prit le bras de l'ingénieur et l'entraîna de quelques pas
+plus loin.
+
+-- Alors... c'est vrai?... Elle n'a rien... _rien_, la pauvre petite?
+
+-- Trop vrai!... Elle n'a rien... Mme Davrançay n'a pas laissé de
+testament. Selon la loi, sa nièce, Mlle Laure Arguin, est son unique
+héritière.
+
+-- Quelle misère! murmura Lecoulteux... Quelle misère..."
+
+Il se tut. Puis:
+
+-- Vous savez, Kerjean... même maintenant, elle ne voudrait pas de moi,
+la petite Phyl... C'est un autre qui lui plaît... A Vichy, les deux
+derniers jours, quand de Mauve est revenu, je croyais qu'on allait nous
+annoncer les fiançailles. Je vois encore le sourire de la petite
+Phyl... Mais je connais de Mauve... Maintenant il la demandera encore
+moins que moi... Pauvre petite Phyl!... Vous l'avez revue, Kerjean,
+depuis cette journée funèbre?
+
+-- Deux fois... Elle adorait sa marraine et la pleure désespérément...
+Je ne crois pas qu'elle se fasse une idée très exacte des difficultés
+matérielles de sa situation.
+
+-- Elle vous aime beaucoup, Kerjean... C'est elle qui a voulu qu'on
+vous télégraphiât en même temps qu'à Mlle Arguin.
+
+-- Oui, elle sait qu'elle peut compter sur ma fidélité... Je ne l'aime
+pas d'amour, moi!... Mais, hélas! que peut-on pour elle?
+
+-- Je pense qu'elle ne va pas rester ici ou à la Peuplière...
+
+-- Oh! soyez tranquille, on ne le lui proposera pas... L'attitude et
+toute la manière d'air de Mlle Arguin sont inqualifiables... Phyllis
+est subie quelques jours... Voilà tout.
+
+-- Que va-t-elle devenir?... dites, Kerjean?
+
+-- Mlle Ribes, la demoiselle de compagnie de sa marraine, lui cherche
+une place d'institutrice... ou de lectrice...
+
+-- Une place? Pauvre gosse!...
+
+-- La petite Phyl institutrice! Cela semble absurde, n'est-ce pas?
+
+-- Quelle misère! Quelle misère!
+
+Et prenant congé de Kerjean, il s'éloigna. Celui-ci le suivit des yeux
+un moment, et alla sonner à la grille de l'hôtel.
+
+Une anxiété, presque une angoisse, l'étreignait. Il aimait cette enfant
+comme une petite soeur, très doucement, très précieusement, de
+l'affection que les forts donnent aux faibles.
+
+Maître Baudin, à qui Mme Davrançay avait maintes fois confié ses
+intentions testamentaires, avait rappelé à Mlle Arguin qu'en
+recueillant Phyllis la défunte avait entendu s'acquitter d'une dette
+contractée au lit de mort de Marcel Boisjoli. Il lui avait suggéré la
+possibilité d'une mesure qui, en l'occurrence, semblait assez
+équitable: reporter sur la tête de la jeune fille la petite pension
+qu'elle-même, alors dans le besoin, avait reçue de sa tante, pendant
+près de trente années. Mais Mlle Arguin s'était montrée irréductible.
+
+Kerjean s'était à son tour autorisé de sa dernière conversation avec
+Mme Davrançay pour risquer une démarche. Il avait parlé avec chaleur,
+il s'était cru persuasif. Ses arguments s'étaient brisés contre
+l'aversion froide et inflexible qui avait découragé maître Baudin.
+
+-- Phyllis Boisjoli travaillera, avait-elle déclaré. Comme tant de
+jeunes filles, tant de jeunes femmes, comme sa propre mère, elle
+gagnera sa vie, et ce lui sera salutaire...
+
+Guillaume avait regardé la vieille fille.
+
+-- Le travail est la plus belle et la plus saine des écoles,
+mademoiselle, mais il est difficile aux femmes qui n'y ont pas été
+préparées... Avez-vous pensé à tous les dangers qui peuvent guetter une
+jeune créature abandonnée dans la lutte, sans argent, sans gagne-pain,
+jolie... et innocente comme un petit enfant?
+
+Mlle Arguin avait tressailli. Kerjean s'était pris à la croire touchée,
+émue peut-être dans sa terreur sacrée du mal. Mais presque aussitôt ces
+paroles étaient tombées glaciales:
+
+-- Une honnête fille, une bonne chrétienne n'a rien à craindre des
+pièges du monde, monsieur... Aussi bien ne me semble-t-il pas que
+Phyllis Boisjoli soit en droit de se sentir abandonnée si elle compte
+beaucoup d'amis aussi ardents à la défendre que... vous!
+
+Une portière se souleva, la jeune fille entrait.
+
+Elle tendit ses deux mains à Kerjean qui les serra et les garda un
+moment dans les siennes.
+
+-- Oh! Kerjean, mon ami!... Comme vous êtes bon!
+
+Elle avait maigri. Elle s'assit sur une petite chaise basse.
+
+Devant ce visage navré, dire: "Avez-vous décidé quelque chose? Quels
+sont vos projets?..." Il n'osait pas... il ne voulait pas... Jamais il
+n'avait mieux compris l'impuissance profonde de son amitié d'homme.
+
+Le silence pesa sur eux.
+
+Puis la voix fragile reprit:
+
+-- Un emploi m'a été proposé... Des gens qui passent deux mois à
+Houlgate veulent emmener une jeune institutrice pour surveiller leur
+petite fille et la faire travailler... S'ils sont contents, ils
+garderont l'institutrice à Paris...
+
+Kerjean prit une des mains pâles et, sans un mot, y appuya ses lèvres.
+
+-- J'aurai voulu pleurer en paix... Et voilà... cela ne m'est plus
+permis...
+
+-- Ma pauvre enfant, fit Kerjean, vous me faites plus de peine encore
+avec votre calme d'aujourd'hui qu'avec vos sanglots éperdus d'il y a
+trois jours... Vous êtres très courageuse pourtant...
+
+-- La pauvre Ribes a cherché, en même temps pour elle et pour moi...
+Mlle Arguin m'avait également offert son appui... Elle compte sur le
+travail pour me régénérer... Et peut-être est-elle bien aise de se
+débarrasser de moi.
+
+-- Cette créature est odieuse!...
+
+Un petit sourire triste parut sur la jeune bouche.
+
+-- Mon vieux Kerjean, vous êtes furieux qu'elle ait tout cet argent...
+qui, par le fait, lui revenait de droit.
+
+-- Oh! ce n'est pas son argent que je lui reproche, corrigea le jeune
+homme.
+
+-- Vous lui reprochez aussi ses mauvais sentiments envers moi... Mais
+sont-ils sans excuses? Marraine, la chère marraine, si bonne pourtant,
+n'a jamais aimé sa nièce... qui le sentait bien... Moi, je trouvais
+Mlle Laure infiniment sévère, horriblement ennuyeuse... j'étais polie
+avec elle, rien de plus... Comment eût-elle aimé la fillette
+indifférente qu'elle accusait de lui avoir pris le coeur... et aussi,
+Kerjean, -- oh! oui! maintenant je le comprends!... -- la fortune de sa
+tante? Elle était la parente pauvre, oubliée, négligée, à peine
+supportée.. J'étais l'étrangère heureuse, aimée... oh! si aimée! si
+aimée!... Oh Kerjean, maintenant, je n'ai plus personne qui m'aime,
+personne... que vous, mon ami!
+
+Le coeur serré, Kerjean pensait au temps où, toute petite et tendrement
+chérie, Phyllis lui disait les mêmes paroles.
+
+-- Ma pauvre enfant, le Bon-géant tient à rester votre "meilleur et
+unique ami". Cependant, vous avez d'autres amis, Phyllis...
+
+Les yeux brillants de Phyllis s'arrêtèrent sur les siens.
+
+-- Kerjean, si vous aimiez une jeune fille et qu'elle se trouvât dans
+l'horrible situation où je suis,... est-ce que vous l'auriez laissée
+plus d'une semaine sans un mot de vous?... Est-ce que vous ne viendriez
+pas la voir?... Est-ce que... dites, Kerjean?
+
+-- Petite Phyl, il y a des questions de bienséance, de correction...
+Peut-être, après tout, est-il plus discret, plus délicat de la part
+d'un homme qui aime de ne pas choisir un moment...
+
+Phyllis l'interrompit:
+
+-- Oh! Kerjean... Dire ou écrire à une pauvre enfant: "Vous n'êtes pas
+seule dans la vie, je vous aime... Faites un signe et je... Kerjean,
+_vous_, vous auriez...
+
+-- Ma petite Phyl, fit Kerjean avec une douceur tendre et quasi
+paternelle, ces mots-là, _quelqu'un_ avait-il le droit de vous les dire?
+
+-- Mon ami, vous savez déjà qu'il s'agit de M. de Mauve... Je l'avais
+rencontré le printemps dernier à Paris... Nous l'avons retrouvé à
+Vichy... Il me plaisait beaucoup!... Le monde entier prenait un air de
+fête, parce que je pensais : "Il m'aime!". Les derniers jours,
+surtout!... J'étais si heureuse! Il ne s'occupait que de moi... Il ne
+voyait que moi!... La veille de notre séparation, à Vichy, il a saisi
+ma main et l'a effleurée de ses lèvres... Oh! à peine!... Mais il ne
+m'a jamais dit un mot d'amour... Depuis... il ne m'a plus donné le
+moindre signe de vie...
+
+Une telle angoisse tendait le regard qui interrogeait les yeux de
+Kerjean que, troublé par cette supplication muette, le jeune homme dit:
+
+-- Je vous répète que de Mauve a pu craindre d'être indiscret... Des
+scrupules...
+
+-- Si je m'étais aussi cruellement trompée sur Fabrice de Mauve,
+Kerjean, reprit la jeune fille, je ne pourrais plus l'aimer, parce
+que... je le mépriserais... Mais il y aurait quelque chose de brisé...
+de mort en moi... Maintenant, il faut que je parte... dans trois jours!
+
+Kerjean la regardait avec une pitié infinie.
+
+-- Vous m'écrirez.
+
+-- Oh! très souvent... Je vous raconterai les choses... Peut-être la
+fillette sera-t-elle gentille...
+
+-- Mlle Ribes connaît les parents?
+
+-- Je ne crois pas... Ce sont, paraît-il, des gens très honorables...
+J'espère que je leur plairai... Mais quelle drôle d'institutrice je
+ferai, Kerjean! Je ne possède pas le moindre parchemin, je dessine un
+peu, je chante un peu, je joue un peu de piano... Si mon élève allait
+être plus instruite que moi?
+
+-- Elle vous adorera... Maintenant, petite Phyl, écoutez...
+Promettez-moi que vous n'hésiterez jamais à vous adresser à moi... si
+quelque difficulté surgissait...
+
+-- Je vous le promets... Vous viendrez me dire adieu, à la gare?
+
+-- A la gare, non... Vous ne partez pas seule... et l'on pourrait
+trouver étrange...
+
+Elle ne put s'empêcher de rire.
+
+-- J'oubliais...
+
+..."Pauvre petite," pensa Kerjean lorsqu'il l'eut quittée. Ainsi que
+Lecoulteux, Kerjean considérait comme certaine la défection de Fabrice
+de Mauve. Quel piège avait été, pour l'âme naïve de Phyllis, cette
+duplicité banale!... Que la pauvre enfant connût, en même temps que
+l'horreur de la mort et l'humiliation de la ruine, le déchirement de
+l'abandon; que si jeune, si sincère, elle eût heurté déjà son coeur à
+la froide lâcheté d'un homme... c'était par trop cruel!
+
+
+
+VI
+
+
+"Houlgate, Villa des Vagues, 18 août.
+
+"Vous m'avez recommandé de vous écrire, mon ami Kerjean... A peine
+arrivée à Houlgate, à peine installée dans ma chambre de Pichin, je
+m'assois à ma table, devant la fenêtre ouverte toute grande sur la mer,
+et je prends ma plume...
+
+"Ce n'est pas qu'il me semble avoir beaucoup à vous conter... Mais je
+suis seule, je suis triste... Tout est froid et noir autour de moi, et
+j'ai besoin de sentir présent, malgré la distance, votre coeur d'ami,
+votre grand coeur si fort, si chaud, si bon.
+
+"Kerjean, combien j'étais insouciante et gaie ce matin du mois dernier
+où je croquais des cornets de plaisir... Je croyais au bonheur, alors;
+j'y croyais comme on croit à quelque chose dont on n'eût jamais songé à
+douter...
+
+"Et ma marraine est morte!... Et quand je cesse de penser à ma pauvre
+marraine que je ne verrai jamais plus, c'est pour penser à quelqu'un
+dont je suis peut-être plus séparée maintenant que si mort était entre
+nous. Alors je n'ai plus de courage.
+
+"Mais je vous écris des choses sans but... Mon élève est gentille, pas
+très jolie, mais toute souriante et bonne à embrasser comme un bébé.
+Vous aviez raison, je crois qu'elle m'aimera. Elle m'a dit: "Je suis
+contente, vous avez l'air d'une grande petite fille!"
+
+"Mme de Valois doit être remarquée partout comme une fort belle
+personne. Ses traits sont réguliers, sa taille superbe. Elle est très
+froide mais extrêmement courtoise.
+
+"M. Valois est beaucoup moins bien que sa femme. Je ne crois pas qu'il
+appartienne au même milieu social. Son aspect physique, ses manières,
+son langage sont lourds et assez vulgaires, mais il a l'air d'un très
+brave homme. Il adore sa fillette et me témoigne une bienveillance
+cordiale. Quand il parle de la petite Liliane et de moi, il dit "les
+enfants"... En route, il nous a acheté à toutes les deux des bonbons...
+C'était gentil... Mais comme ces gens me sont étrangers, indifférents à
+moi et à mes peines!
+
+
+"Au revoir, mon ami, répondez vite.
+
+"Bon-géant, aimez toujours votre petite
+
+"Phyl."
+
+
+
+"Villa des Vagues, 20 août.
+
+"Merci, mon bon Kerjean; votre lettre qui me parle, votre lettre qui me
+gronde, votre lettre qui m'aime, votre lettre est vous tout entier!...
+Elle me fait du bien.
+
+"Vous dites: "La vie est là qui nous prend, qui nous entraîne; il nous
+faut marcher, poursuivre notre route..." Vous dites: "A votre âge, le
+devoir est aussi d'espérer..."
+
+"Je ne sais pas si j'espère, mon ami, mais je vis et les jours passent.
+La petite Liliane est charmante. Ses paroles, ses rires, ses baisers me
+sont doux. Nous jouons ensemble sur la plage. Je raconte les histoires
+d'autrefois, les histoires du Bon-géant.
+
+"Mon élève? Je me demande ce que lui enseigne... Elle est paresseuse
+comme une chenille... et il fait si chaud! C'est cruel d'imposer aux
+enfants un travail de vacances. Je lui ai donné un _très bien_... Mme
+Valois a jugé mon indulgence excessive et me l'a reprochée. Elle est
+assez hautaine et ne me plaît guère. Ses belles manières, son beau
+langage, sont véritablement les plus fastidieux, les plus insipides du
+monde. Je crois qu'elle ennuie aussi son mari, mais il est très patient
+avec elle.
+
+"Au revoir, mon ami. Je vous promets d'être vaillante.
+
+"Bien affectueusement.
+
+"Phyllis."
+
+
+
+"Villa des Vignes, 27 août.
+
+"Vous êtes bon de me répondre si fidèlement. Je voudrais vous écrire
+des lettres intéressantes, mais je ne suis libre que le soir...
+
+"La plage fait les frais de nos plus grands plaisirs, à Liliane et à
+moi. Puis nous prenons des bains. Je nage comme un poisson, vous savez?
+C'est un instinct chez moi. M. Valois pense qu'il doit y avoir, dans ma
+plus lointaine ascendance, une petite sirène dont je porte la
+ressemblance mystérieuse.
+
+"Nous faisons aussi de longues promenades à travers la campagne, au
+hasard des plus ravissants chemins creux... Quelquefois, M. Valois nous
+accompagne. Il manque décidément de toute espèce de distinction, mais
+je le préfère à sa femme, parce qu'il est simple, cordial, et toujours
+de bonne humeur. Il a connu beaucoup de gens, d'hommes politiques,
+d'hommes de lettres. Sa grosse tête fourmille de souvenirs
+anecdotiques, et ses récits très vivants, sa manière de conter
+m'amusent. Le soir, quand Mme Valois ne parle pas d'aller au casino,
+Liliane va chercher son père, et nous jouons au jeu d'oie tous les
+trois, à moins que ce ne soit au Nain jaune...
+
+"Mon cher Kerjean, voilà ma vie! La vôtre est peut-être plus paisible
+encore, mais votre lettre est un hymne au travail! On vous devine pris,
+conquis, enivré... De "chercher" vous passionne.
+
+"Vieux Kerjean, comme j'aimerais vous voir.
+
+"Je vous aime bien.
+
+"Votre petite Phyllis."
+
+
+
+"29 août.
+
+"Mon cher Kerjean, qu'allez-vous penser? Vraiment, les hommes ont des
+idées singulières! Vous craignez que ma société ne plaise que _trop_ à
+M. Valois... Vous me recommandez la prudence... et même la méfiance et
+je ne sais quoi... Mon pauvre Bon-géant, vous êtes fou! Songez que M.
+Valois est un homme sérieux, un homme marié, qu'il a au moins dix ans
+de plus que vous, qu'il pourrait être mon père!... Le voyez-vous me
+faisant la cour? C'est absurde.
+
+"Je vous jure que je ne suis pour lui qu'une enfant à peine plus âgée
+que Liliane. Dormez donc tranquille!
+
+"Au revoir, mon ami, je vous envoie mes plus tendres gentillesses.
+
+"Phyllis."
+
+
+
+"3 septembre.
+
+"J'ai "démaigri" un peu... et surtout je me sens plus brave.
+
+"On espère toujours, Kerjean, rien n'est plus vrai... L'oubli de
+certains souvenirs est difficile... je ne le vois que trop!... Ne
+peut-il paraître à quelqu'un d'autre aussi impossible qu'à moi?... Je
+suis folle!...
+
+"Au revoir et bien affectueusement à vous, cher Bon-géant d'autrefois.
+
+"Phyllis."
+
+
+
+"9 septembre.
+
+"Kerjean, quand vous parlez de M. Valois, on dirait que vous êtes
+jaloux! Pensez-vous que la place de "Bon-géant" soit à prendre?... Ce
+brave homme est mon seul espoir. Il chérit sa petite fille et voit
+combien Liliane m'aime... Peut-être convaincra-t-il sa femme de me
+garder à Paris...
+
+"Hier, précisément, M. Valois a vu que j'avais pleuré (hélas! Kerjean,
+il y a des jours, des heures où je ne puis m'empêcher de pleurer), et,
+sans grand tact, mais avec une très évidente bienveillance, il m'a
+demandé si quelqu'un m'avait fait de la peine.
+
+"M. Valois paraissait tout apitoyé, tout désireux de me témoigner sa
+compassion... Il m'a pris la main comme vous quand j'ai de la peine...
+Je la lui ai retirée, soyez tranquille; je déteste que quelqu'un
+d'étranger me touche... Mais j'ai remercié M. Valois de sa bonté.
+
+"Kerjean, je ne quitterais volontiers Liliane que si quelque chose
+d'heureux -- la seule chose heureuse pour moi -- arrivait... Oh!
+Kerjean! n'est-il pas étrange que je puisse attendre encore des choses
+heureuses, et cela, sans m'appuyer sur d'autres raisons que celles de
+mon coeur...
+
+"Si vous lisiez en moi, vous y verriez certainement combien vous auriez
+tort d'être jaloux de qui que ce fût. J'ai entendu dire de je ne sais
+qui: "Elle a été la femme d'un seul amour." On pourra dire cela de moi,
+Kerjean, mais il faudra qu'on ajoute: "Elle a été aussi la femme d'une
+seule amitié."
+
+"Votre petite Phyl."
+
+
+
+"Villa des Vagues, 10 septembre.
+
+"Mon cher Kerjean, je pars demain à la première heure. Je quitte
+Houlgate et les Valois... C'est une histoire révoltante et parfaitement
+ridicule que je vous conterai. Vous aviez raison. Je manque
+d'expérience, mais le monde est quelquefois bien laid.
+
+"J'espère que Mlle Arguin voudra me donner asile une fois encore. Je ne
+lui demanderai de me supporter que juste le temps de trouver un autre
+emploi... Aussi bien, où pourrais-je aller, sinon chez elle, mon pauvre
+Kerjean? Je n'ai personne...
+
+"Je ne vous prie pas de venir me voir rue d'Offémont. Si ma nouvelle
+intrusion avait contrarié Mlle Laure, elle ne manquerait pas de me
+reprocher le sans-gêne de recevoir votre visite sous son toit... C'est
+moi qui irai chez vous, rue Boursault, demain, vers cinq heures... J'ai
+un tel besoin de vous voir!
+
+"A bientôt, prenez ma main et serrez-la bien fort dans votre bonne et
+loyale patte d'ami.
+
+"Phyllis."
+
+
+
+VII
+
+
+Phyllis, toute vibrante, contait l'incident qui avait causé sa fuite.
+
+-- ...J'étais assise toute seule dans le salon, je feuilletais un livre
+posé sur la table... M. Valois est venu derrière moi... j'ai cru qu'il
+regardait les gravures... Et je n'osais rien dire, bien que cette
+présence invisible et toute proche me fût désagréable... Puis j'ai
+senti son souffle qui me touchait et, tout de suite, sa bouche s'est
+posée sur mon cou... Alors je me suis retournée, brusquement, et je lui
+ai donné une gifle... Oh! une gifle...
+
+Kerjean, le visage dur, un peu pâle, mordait sa lèvre, et ses doigts se
+fermaient, crispés, sur ses paumes.
+
+-- Ma pauvre petite Phyl! Oh! pouvoir donner une leçon à ce lâche
+individu!
+
+-- J'avais tout ensemble envie de le battre encore... et de
+sangloter... Je me sentais seule, tellement abandonnée... Ah! le lâche,
+Kerjean! Le lâche, le goujat!...
+
+La voix de la jeune fille se brisa, de grosses larmes lui jaillirent
+des yeux.
+
+-- La vérité, ma pauvre petite Phyl, c'est que vous êtes beaucoup trop
+jeune, beaucoup trop jolie pour être institutrice...
+
+-- Mon pauvre Kerjean, il faut pourtant que je trouve une autre
+situation... Mlle Laure m'a parlé d'une dame, une de ses amies de
+pension, la veuve d'un notaire de province, qui cherche pour ses deux
+grandes filles une demoiselle de compagnie...
+
+-- Ah! fit Kerjean, le visage soucieux, si Jacqueline Albin... Vous
+avez connu Jacqueline..."
+
+-- Je l'ai vue quand j'étais petite, mais je me souviens d'elle
+
+-- Depuis la mort de son père, elle voyage... Elle vous eût prise
+auprès d'elle. Vous auriez été sa demoiselle de compagnie, sa lectrice,
+que sais-je?... et elle vous aurait aimée comme une soeur...
+
+Phyllis soupira.
+
+-- Quel dommage! Une amie de vous, Kerjean...
+
+La petite pendule d'or commençait à sonner six heures.
+
+-- Oh! dit la jeune fille, que c'est joli... Je n'étais jamais venue
+chez vous, Kerjean, mais je me représentais votre salon tel que je le
+vois... L'ensemble est un peu "vieux garçon" vous savez... Mais tout y
+est beau, simple, solide... net et franc...
+
+
+-- En vérité, je crois n'avoir pas même une tasse de thé à vous
+offrir... Ah! mais aimez-vous le sirop de framboise? Anaïk en fait
+d'excellent et qui embaume.
+
+Ce savant inventeur disait ainsi parfois des choses très simples avec
+un contentement puéril qui riait dans sa voix grave.
+
+Le sirop de framboise, l'eau toute fraîche qui embuait le verre, les
+petites galettes bretonnes -- gloire d'Anaïk -- furent servis dans le
+salon, sur le guéridon empire, et Kerjean vit dans les yeux de Phyllis
+la même petite clarté de plaisir qu'au Nouveau Parc de Vichy, quand
+elle goûtait avec des tartines et de la crème.
+
+Quelques jours après, Kerjean reçut une lettre de Phyllis. La veuve du
+notaire de province, Mme Chardon-Pluche, avait commencé par déclarer
+que Mlle Boisjoli paraissait "aussi jeune que ses filles" et était
+affligée d'un physique tout à fait impropre au rôle de chaperon. Mais
+Mme Chardon-Pluche ne savait plus rien refuser à son admirable amie
+Laure. L'accord avait été conclu.
+
+Kerjean revoyait Phyllis, mince, souple, harmonieuse, des roses à la
+main, la magnificence de ses cheveux blonds, l'éblouissante pureté de
+son teint rose. C'était bien une jeune fille dans tout l'innocence en
+même temps que dans toute la grâce de sa délicieuse juvénilité... Mais
+qui donc garderait une pareille institutrice?
+
+Pour la centième fois, il se demandait: "Que puis-je faire? Si j'avais
+un ami dans la gêne, je lui dirais: "Venez chez moi..." mais une femme,
+une jeune fille... que puis-je faire?"
+
+
+
+VIII
+
+
+"Paris, 39 bis rue des Vignes, 3 octobre.
+
+"Mon cher Kerjean, me voici chez Mme Chardon-Pluche, remplissant depuis
+dix jours mes fonctions de demoiselle de compagnie et de promeneuse.
+
+"Mme Chardon-Pluche vient seulement de s'installer à Paris, où il était
+à l'avance entendu que tout serait très neuf, très parisien et très
+moderne -- lisez: "vaguement anglais et d'un horrible modern style". On
+a l'impression d'y être à l'hôtel. Souvent je rêve, mélancolique, à ma
+vénérable Peuplière ou à votre beau salon ancien de la rue Boursault.
+
+"Mme Chardon-Pluche n'est ni élégante ni distinguée. Marcelle a
+vingt-quatre ans, Edmée vingt-deux. Voue leur en donneriez aisément
+vingt-huit ou trente. Je crains toujours, quand nous sortons ensemble,
+qu'on ne me prenne pour une jeune fille très mal élevée, qui a besoin
+deux gouvernantes.
+
+"Mon pauvre ami, ne croyez pas, si je raconte ces choses, que ce soit
+pour me plaindre, c'est plutôt pour m'amuser.
+
+"Phyllis."
+
+
+
+"Paris, 18 octobre.
+
+"Mon cher Kerjean,
+
+"Les jours se suivent et se ressemblent.
+
+"Dimanche, cependant, nous sommes allées dans le monde, Marcelle, Edmée
+et moi, chez une amie de Mme Chardon-Pluche, qui avait réuni quelques
+jeunes filles et quelques jeunes gens.
+
+"Ce fut très amusant, ma foi!... On n'a pas dansé, mais on a causé,
+chanté, fait des jeux d'esprit et un peu flirté, je crois... Je ne
+tiens guère au flirt, mais cette fois, eh bien! oui, cette fois,
+j'étais contente de flirter... Je me disais: "Je suis donc encore une
+jeune fille comme les autres, après tout..."
+
+"Au revoir, mon ami... A bientôt, je voudrais!
+
+"Votre petite Phyl."
+
+
+
+IX
+
+
+Comme Kerjean ouvrait un journal, le nom de Fabrice de Mauve attira son
+attention sur un écho qui désola son amitié. Il résolut d'aller trouver
+Phyllis, quitte à user de diplomatie pour ne pas trop mécontenter Mme
+Chardon-Pluche.
+
+
+
+"Nous avons annoncé, il y a quelque temps, disait le journal, les
+fiançailles de M. Fabrice de Mauve, l'écrivain, le poète bien connu,
+avec Mlle Alice Tourneur, la fille unique de M. Philippe Tourneur, le
+grand industriel havrais. Le mariage sera célébré au Havre, le 22
+novembre prochain."
+
+
+
+Pauvre petite Phyl! Si elle ignorait l'abandon de l'homme qu'elle
+aimait, Kerjean voulait lui épargner le saisissement douloureux de
+l'apprendre par une note de presse. Si, au contraire, elle connaissait
+la fâcheuse nouvelle, ce qui n'était que trop possible, il voulait
+qu'elle pût au moins confier sa grande peine, éprouver la douceur d'une
+compassion amie.
+
+Par prudence, il écrivit:
+
+"Ma chère petite Phyl,
+
+"Me voici de retour à Paris et bien désireux d'aller vous trouver,
+après ces longues semaines. Voulez-vous solliciter de Mme
+Chardon-Pluche la permission de me recevoir, pendant quelques instants,
+un très ancien ami de votre marraine? Je pense pas qu'ainsi présentée,
+votre requête puisse être ma accueillie. Le "très ancien ami" compte se
+présenter chez vous vers six heures.
+
+"Votre très affectueusement dévoué
+
+"Kerjean."
+
+
+
+Aucun contre-ordre ne vint. A l'heure fixée, Kerjean fut introduit dans
+un salon où tout était d'un vert cru.
+
+La petite Phyl parut. Elle souriait, très pale; ce sourire de bienvenue
+était doux, triste.
+
+-- Vous n'avez pas bonne mine, observa Kerjean...
+
+-- Je suis bien portante.
+
+Elle l'avait fait asseoir près de la cheminée et s'était assise
+elle-même en face de lui.
+
+-- Alors, Mme Chardon-Pluche a autorisé ma visite?
+
+-- Oui... assez sèchement... mais sans difficulté. Elle m'a demandé si
+je ne désirais pas qu'elle assistât à notre entretien... Je lui ai dit
+que vous étiez un très ancien ami... et elle n'a pas insisté.
+
+Tout de suite, Phyllis questionna Kerjean sur son voyage. Mais,
+soudain, au milieu d'une phrase, avant même qu'il eût parlé, elle
+s'interrompit:
+
+--Kerjean, fit-elle sourdement, vous savez qu'il se marie, n'est-ce pas?
+
+Il inclina la tête en silence.
+
+-- Vous l'avez appris par les journaux?
+
+-- Hier matin... en arrivant.
+
+-- Moi, il y a dix jours que je le sais... Et, depuis, je n'ai pas eu
+le courage de vous écrire... Je connais cette Alice Tourneur qu'il
+épouse... Elle n'est pas jolie... elle est trop grande, trop forte,
+trop massive... elle n'est pas très intelligente, elle manque de toute
+distinction... Mais elle a quinze cents mille francs de dot et dix
+millions d'espérances!...
+
+-- Ma pauvre enfant, je me faisais peu d'illusions, je l'avoue....
+Cependant, j'ai été... saisi.
+
+Elle reprit, du même ton neutre et comme indifférent:
+
+-- Marcelle lisait l'Echo de Paris, elle s'est écriée tout à coup:
+"Tiens! Fabrice de Mauve, l'auteur, qui se marie!" Par une sorte
+d'instinct je me suis cramponnée à ma chaise... Il me semblait que je
+tombais dans un trou... J'ai prétexté une vague indisposition... On ne
+s'est douté de rien.
+
+-- Ma pauvre, pauvre petite Phyl!
+
+-- Il y a longtemps que nous n'espériez plus en Fabrice de Mauve, vous,
+Kerjean... Mais moi, j'espérais encore, j'espérais de toute mon âme...
+Je me disais: "Il y a des choses qui s'expliqueront... Il m'aime, je le
+sais..." Oh! Kerjean je ne pouvais croire à tant de duplicité!...
+
+Elle eut un petite sanglot bref et sans larmes.
+
+-- Phyllis... cet homme est aussi indigne de vos regrets qu'il l'était
+de votre affection.
+
+-- Un jour, vous souvenez-vous, je vous ai déclaré que, si je devais
+cesser d'estimer Fabrice de Mauve, je cesserais en même temps de
+l'aimer... J'ai ajouté: "Quelque chose en moi serait mort..." Je ne
+veux plus aimer Fabrice de Mauve, Kerjean... Mais c'est mon coeur qu'il
+a tué...
+
+Je suis calme, vous voyez... Je voudrais être brave...
+
+Les larmes avaient jailli.
+
+-- Vous êtes très brave, affirma Guillaume.
+
+-- Mon ami, je suis très jeune, très ignorante... Tout est confus en
+moi... Comprenez-vous qu'à sentir tout à coup, brutalement, qu'aux yeux
+de certains hommes on n'est qu'une sorte de proie, on prenne tous les
+autres en horreur, en dégoût?... Je n'aimerai plus jamais personne...
+Je ne me marierai jamais...
+
+Kerjean l'avait écouté sans songer à l'interrompre, étrangement
+heureux. Soudain, il comprit que la mariage de Phyllis l'eût révolté
+comme un sacrilège. Il avait entendu parler de la jalousie des pères
+qui marient leur fille, âpre chez certains comme une jalousie d'amant.
+Il pensa que cette passion complexe, paradoxale, devait ressembler,
+singulièrement, à ce qu'il venait lui-même de pressentir.
+
+Le Bon-géant eût voulu abriter de tout mal et de toute peine la frêle
+petite princesse...
+
+-- Phyllis, dit-il, vous n'avez pas vingt ans, petite Phyl, et moi,
+j'ai confiance. Je veux croire que, malgré cette désillusion qui l'a
+blessé, votre coeur n'est pas mort... qu'il se réchauffera au contact
+d'un autre coeur encore ignoré de vous et de moi, mais qui sera très
+bon, très aimant, très fidèle...
+
+-- Vous me prenez toujours pour une fillette, vieux Kerjean, une
+fillette qui vient de casser sa poupée et à qui l'on en promet une
+nouvelle... Sans doute l'avenir montrera que vous avez tort...
+
+
+
+X
+
+
+Kerjean, oisif, un peu las, rêvait à des choses imprécises.
+
+La sonnette de la porte retentit. Des pas pressés, légers, bruissaient
+sur le parquet du salon, dont la porte était ouverte... Guillaume se
+leva violemment:
+
+-- Mais, malheureuse enfant, que faites-vous ici, à pareille heure?
+
+Car, dans le cadre béant de la porte, c'était la mince silhouette de
+Phyllis Boisjoli qui venait de se dresser.
+
+Cependant, la jeune fille était entrée... Devant cette pâleur, ce
+mutisme frémissant, le mécontentement de Kerjean tomba.
+
+-- Qu'y a-t-il, petite Phyl? dit-il, Qu'y a-t-il? Vous m'effrayez...
+
+-- Kerjean, cette femme a été atroce...
+
+-- Mme Chardon-Pluche?
+
+-- Elle m'a insultée, elle m'a chassée.
+
+-- Comment? Parlez vite!
+
+Phyllis semblait épuisée. Kerjean voulait qu'elle s'assît, près du feu,
+mais elle demeurait debout au milieu de la pièce, nerveuse, sans larmes.
+
+-- Elle m'avait prise en grippe... L'autre jour déjà, quand vous êtes
+venu... elle m'a dit des choses absurdes et blessantes; que je l'avais
+inexactement renseignée, que vous étiez plus jeune qu'elle n'avait pu
+le supposer d'après mes paroles, que sa responsabilité... Aujourd'hui,
+Edmée lui a raconté que nous vous avions rencontré au parc Monceau...
+Ce soir, le dîner à peine fini, elle m'a fait une scène terrible, elle
+m'a reproché d'être pour ses filles un "élément de corruption",
+Kerjean!... Elle avait patienté autant que possible, à cause de Mlle
+Arguin, mais, puisque, après avoir reçu un homme en tête à tête chez
+elle... je poussais l'inconvenance jusqu'à donner des rendez-vous au
+parc Monceau sous l'égide de ses innocentes filles, jusqu'à leur
+présenter mes amoureux...
+
+-- Ah! ça!
+
+-- Oui, mon ami, c'était par trop fort... Je me suis révoltée... J'ai
+dit à Mme Chardon-Pluche ce que j'avais sur le coeur... Et, quand cette
+affreuse personne m'a donné mes huit jours comme à une domestique, je
+lui ai répondu que je ne passerais pas une nuit de plus sous son
+toit... Sans plus l'écouter, j'ai couru à ma chambre, j'ai jeté mes
+affaires dans ma malle... Ah! me sauver, me sauver... Mais me sauver
+où? Mlle Arguin m'a laissé clairement comprendre que sa maison ne
+m'hospitaliserait plus... Alors il n'y avait plus que vous... Et quand
+le concierge, ma malle chargée, a demandé quelle adresse il devait dire
+au cocher... j'ai donné la vôtre, mon ami...
+
+-- Mais vous avez bien fait... vous avez bien fait! s'écria le jeune
+homme.
+
+Elle pleurait, cachant son visage:
+
+-- Je ne pouvais aller à l'hôtel, Kerjean!... J'aurais eu si peur... et
+puis je sentais bien que marraine n'eût pas aimé me savoir à l'hôtel
+toute seule... et que marraine m'eût confiée à vous...
+
+-- Vous avez bien fait, vous ne pouviez mieux faire... Ma petite Phyl,
+ne pleurez pas!...
+
+-- Oh! Kerjean, je ne veux plus recommencer cette vie.... chercher une
+autre maison... où l'on me maltraitera d'une autre manière... je ne
+peux plus... Les gens sont trop injustes, trop méchants!... Je ne peux
+plus, non, je ne peux plus... Je mourrais... Oh! mon ami, gardez-moi...
+
+Kerjean était resté debout près d'elle.
+
+-- Ma pauvre petite, dit-il, j'en serais très heureux, mais ne
+voyez-vous pas que c'est impossible? Vous êtes très jeune, je n'ai que
+trente ans... Vous n'êtes ni ma soeur ni ma femme... Et le monde... Si
+vous viviez près de moi, on dirait... de très vilaines choses...
+
+Les yeux de la pauvre enfant se remplirent de désespoir.
+
+-- Alors, qu'est-ce que je deviendrai?... Oh! Kerjean... si... s'il
+n'avait pas été si cruel... maintenant, je suis comme un épave... je
+n'ai plus de force...
+
+-- Nous chercherons... nous aurons une idée... tout s'arrangera, je
+vous le promets, fit Kerjean, ne sachant en vérité de quoi attendre la
+solution du problème. Oui, demain, nous causerons, petite Phyl... et
+nous trouverons quelque chose... Mais ce soir, il faut ne plus
+pleurer...
+
+Elle eut un cri;
+
+-- Vous me gardez, ce soir?
+
+Il sourit:
+
+-- Mais, naturellement, je vous garde... L'heure ne nous laisse pas le
+choix... Je vais dire à Anaïk de vous préparer la chambre de ma mère...
+
+Phyllis retint doucement la main du jeune homme et, lui souriant dans
+les yeux:
+
+-- Une fois de plus, le Bon-géant a sauvé la princesse! dit-elle.
+
+
+
+XI
+
+
+Guillaume ne dormit qu'une partie de la nuit et s'éveilla soucieux.
+
+A sept heures et demie, comme il déjeunait dans la salle à manger,
+Phyllis entra, blonde et claire comme un rayon de soleil. Anaïk la
+suivait, portant un plateau.
+
+-- Bonjour, vieux Kerjean! fit la jeune fille; Anaïk m'avait apporté
+mon chocolat dans ma chambre, mais j'ai préféré déjeuner avec vous.
+
+Une robe blanche, ample et souple, l'enveloppait de longs plis. Elle ne
+s'était pas coiffée; ses cheveux étaient encore nattés de chaque côté
+de son visage.
+
+Kerjean sourit.
+
+-- Bonjour, petite Phyl!...
+
+Phyllis s'était assise en face de son hôte et goûtait du bout de sa
+cuillère le chocolat trop chaud.
+
+-- Kerjean, avez-vous trouvé quelque chose?
+
+Il hésita devant le sourire confiant.
+
+-- Eh bien, à la vérité, non, pas encore... Je vais demander à Mme
+Saugeret, la femme d'un ingénieur chez Patain... Car vous ne devez pas
+rester un jour de plus ici... Si déjà l'on savait...
+
+Phyllis l'interrompit:
+
+-- Kerjean, j'ai une idée, moi... une idée qui me paraît splendide...
+Seulement, il faut que l'approuviez, que vous l'acceptiez... Et je
+crois que nous ne jugeons pas toujours les choses de même...
+
+-- Mais si, pourquoi pas? Voyons votre idée, petite Phyl?
+
+-- Elle arrangerait tout, Bon-géant! Et je serai si tranquille, si
+contente!
+
+-- Eh bien, dites, alors?
+
+-- Vous allez vous gendarmer...
+
+-- Je vous écoute.
+
+-- Attendez que j'aie bu mon chocolat...
+
+Quand elle eut reposé la tasse vide:
+
+-- Si j'étais votre soeur, Kerjean, vous voudriez bien me garder ici,
+n'est-ce pas? Ma présence ne vous ennuierait pas?...
+
+-- Mais, ma petite Phyl, assurément non... Cependant, je ne vois pas...
+
+-- Il y autre chose que je vous ai entendu dire... Kerjean, c'est que
+vous aviez décidé de ne pas vous marier...
+
+-- Non certes... mais...
+
+Le visage de Phyllis s'illumina.
+
+-- Eh bien, alors, réfléchissez un moment et vous verrez que la
+solution cherchée est toute prête... Puisque nous ne voulez pas vous
+marier... et puisque je n'aimerai plus jamais personne... c'est très
+simple... Epousez-moi!
+
+-- Qu'est-ce que vous dites?
+
+Sans se troubler, elle expliqua:
+
+-- Je dis que vous devriez m'épouser; Kerjean... Pour vous, je ne
+serais qu'une petite soeur très affectueuse, très reconnaissante...
+Pour le monde, je serais votre femme... voilà.
+
+-- Ma petite Phyl, ma pauvre enfant, mais c'est d'une extravagance sans
+nom... une telle combinaison est enfantine... et irréalisable... il est
+impossible de l'envisager sérieusement...
+
+-- Irréalisable, pourquoi?
+
+-- Pour cent raisons...
+
+-- Lesquelles?...
+
+-- Ma chère petite... un homme et une femme mariés sans l'être...
+vivant comme frère et soeur... l'enfant que vous êtes... vous ne pouvez
+concevoir toutes les difficultés, toutes les équivoques... Aussi bien,
+laissons ce côté de la question. Il y a autre chose... Vous dites: Je
+n'aimerai plus jamais personne... Croyez-vous qu'une telle parole soit
+article de foi dans la bouche d'une enfant de dix-neuf ans?
+
+-- Je ne suis pas une enfant, Kerjean... et je vous répète que je me
+sens à jamais dégoûtée de l'amour.
+
+-- A jamais dégoûtée de l'amour, ma pauvre mignonne! Mais on vous
+aimera, Phyllis, on vous aimera, parce que vous êtes faite pour être
+aimée... Et comment voudriez-vous répondre aujourd'hui que vous ne
+comprendrez pas un jour quel abîme séparait votre petite flirt avec de
+Mauve, votre naïf roman de fillette sentimentale, et... l'amour, le
+vrai... celui précisément dont vous ne pouvez pas être "dégoûtée",
+parce que vous ne le connaissez pas?
+
+Phyllis fut saisie, offensée. Son ami lui parut brutal.
+
+-- Vous êtes bien méchant! s'écria-t-elle.
+
+Sa voix s'étrangla.
+
+-- J'ai beaucoup, beaucoup de chagrin, Kerjean...
+
+Kerjean regretta des paroles qui, d'ailleurs, avaient un peu dépassé sa
+pensée. Mais cette disproportion entre les regrets de Phyllis et les
+mérites de celui qui les causait l'avait toujours agacé.
+
+-- Ma chère petite, dit-il, je ne doute pas de ce grand chagrin. Mais
+c'est parce que je sais combien sincèrement votre pauvre petit coeur
+s'était donné, que je puis prévoir qu'un jour ou l'autre il réclamera
+de la vie... Ce jour-là, vous déplorerez amèrement, croyez-moi, d'avoir
+lié votre avenir à... un frère.
+
+Kerjean s'énerva.
+
+-- Ma petite enfant, si j'ai renoncé au mariage, c'est parce que je
+tiens à mon indépendance, parce que j'en ai besoin...
+
+Phyllis eut un cri.
+
+-- Alors vous avez peur que je vous ennuie, que je vous gêne?
+
+-- Non!... mais non!... vous ne me gêneriez pas... ce n'est pas cela
+que j'ai voulu dire... Ma petite Phyl, je serais très heureux de vous
+avoir toujours auprès de moi... Mais, enfin, vous savez que ma
+profession comporte des devoirs, des servitudes... des risques, avec
+lesquels il faut bien que le compte... Il n'y aurait pas de place pour
+une femme, épouse ou soeur... Je vis en sauvage... Je fuis le monde...
+Je m'absente fréquemment... Mes recherches, mes expériences m'absorbent
+plus que vous ne croyez... Voyez-vous l'existence que je pourrais
+offrir à ma petite compagne?...
+
+Phyllis secoua la tête.
+
+-- Oui, je comprends, dit-elle... Pas de passager! L'enivrante
+solitude!... Un jour déjà, vous m'avez dit cela, Kerjean.
+
+Elle était demeurée à la même place, enfantine et fragile dans sa robe
+angélique, avec ses deux nattes de pensionnaire.
+
+Il vint s'asseoir près d'elle, prit une des mains.
+
+-- Non, ma petite Phyl, dit-il, non, je ne veux pas prendre votre vie,
+parce que ce serait la sacrifier... et parce que ce serait une grande
+folie... une irréparable folie... parce que...
+
+Avant qu'il eût fini sa phrase, la porte fut brusquement ouverte et,
+repoussant Anaïk, Mlle Arguin parut.
+
+
+
+XII
+
+
+-- Malheureuse enfant! On m'avait bien dit que je vous trouverais ici!
+
+Kerjean s'était levé.
+
+-- Pardon, madame, puis-je vous prier de me dire ce qui me vaut
+l'honneur de votre visite?
+
+Très calme, son beau regard d'honnête homme interrogeait.
+
+Les petits yeux luisants quittèrent la robe blanche, les nattes
+blondes, pour croiser ce regard, et le défièrent.
+
+-- Ce matin, à la première heure, monsieur, Mme Chardon-Pluche est
+arrivée toute bouleversée, pour me dire qu'ayant fort mal pris quelques
+justes observations, Phyllis Boisjoli s'était, hier soir, enfuie de
+chez elle... J'ai sévèrement blâmé Mme Chardon-Pluche d'avoir laissé
+partir à pareille heure une jeune fille sans famille, qui ne devait en
+vérité savoir où aller. Mais mon amie m'a répondu: "Mlle Boisjoli
+savait où aller... Elle a fait chercher une automobile par le concierge
+et a donné une adresse qu'on m'a redite. C'est, n'en doutez pas, celle
+de son am..." Mes lèvre se refusent à proférer le mot que Mme
+Chardon-Pluche a cru pouvoir employer!
+
+Phyllis avait tressailli de tout son être, mais elle s'était tue; elle
+se sentait défendue, protégée... Ce lui fut d'une extrême, d'une
+poignante douceur.
+
+-- Vos lèvres font bien de ne pas répéter une aussi monstrueuse
+calomnie. Votre coeur eût mieux fait encore en ne l'accueillant pas...
+Je respecte trop l'enfant qui nous écoute, madame, pour réfuter devant
+elle une accusation de ce genre... Cette boue-là, Dieu merci, ne salit
+que ceux qui la jettent... Phyllis ne s'est pas enfuie de chez Mme
+Chardon-Pluche, elle en a été chassée avec de telles paroles, de telles
+insinuations, -- en attendant l'insulte top claire dont vous avez été
+le messagère, -- qu'elle n'eût plus pu y demeurer une heure de plus
+sans lâcheté... Sa première pensée a été d'aller à vous, mais votre
+accueil en une récente circonstance lui avait nettement indiqué votre
+désir de ne plus la revoir... Alors, très innocemment, sans supposer
+qu'un acte, à ses yeux tout simple, pouvait être mal interprété, mal
+compris par d'autres, elle est venue au vieil ami de son enfance, à
+l'ami fidèle, qui...
+
+Guillaume eut une imperceptible hésitation, puis il acheva:
+
+-- ...qui, devant être bientôt son mari, lui semblait être, dès
+maintenant, son appui, son protecteur naturel..
+
+-- Son mari! répéta Mlle Arguin au comble de la surprise... Vous
+épousez Phyllis Boisjoli?
+
+Le profond et mâle regard de Guillaume croisa le regard perçant de Mlle
+Arguin.
+
+-- Phyllis connaît depuis longtemps l'affection que je lui ai vouée,
+fit le jeune homme; elle sait de quelle amitié Mme Davrançay, sa chère
+marraine, m'honorait... et elle veut bien me confier sa vie.
+
+Mlle Arguin paraissait saisie, presque décontenancée.
+
+-- Dieu soit loué! dit-elle enfin. J'aurais mauvaise grâce, monsieur, à
+ne point vous féliciter d'une décision que j'approuve...
+
+Elle avança de quelques pas vers Phyllis.
+
+-- Adieu, Phyllis. J'espère que vous serez pour l'homme qui vous prend
+pauvre et dénuée de tout, l'épouse dévouée dont le roi Salomon dit
+"qu'elle a plus de valeur que les perles".
+
+Phyllis inclina la tête gravement:
+
+-- Je l'espère aussi, dit-elle.
+
+Mlle Arguin sortit, suivie de Guillaume, qui l'accompagnait
+courtoisement.
+
+Presque aussitôt le jeune homme rentra.
+
+-- Eh bien, ma pauvre enfant, dit-il, il semble que la fatalité l'ait
+voulu...
+
+Mais il n'acheva pas. Avec un sanglot de joie, de gratitude passionnée,
+la petite Phyl avait couru à lui, elle lui jetait autour du cou ses
+bras câlins:
+
+-- Oh! Kerjean, mon vieux Kerjean, mon fidèle ami, mon frère,
+cria-t-elle. Vous êtes bon... Je ne suis plus seule, je n'ai plus peur,
+je suis contente! Merci, merci, merci!
+
+-- Ma pauvre petite fille, c'est, je le dis encore, une grande folie...
+Puissiez-vous ne jamais le regretter!
+
+-- Nous serons très heureux, affirma-t-elle.
+
+Kerjean pensait;
+
+"Il y a douze heures à peine, j'étais satisfait de mon sort, j'avais
+une vie libre, laborieuse, un logis dont j'aimais le silence et la
+tranquillité, des habitudes calmes qui m'étaient précieuses. Je faisais
+de grands projets glorieux... Et parce qu'une petite fille qui ne m'est
+rien, que je n'aime certainement pas d'amour... et que j'aime bien
+plus, en vérité, je ne sais pourquoi, que si je l'aimais d'amour; parce
+qu'une petite fille désolée a imaginé pour elle et pour moi un plan de
+vie comme si elle eût inventé un jeu; parce qu'elle m'a parlé de sa
+gentille manière douce et résignée de princesse qui se souvient encore
+d'avoir fait des heureux rien qu'en souriant; parce que, muette sous
+l'insulte, elle s'est, de toute sa faiblesse, confiée, abandonnée à
+moi; parce que, dans sa robe candide, elle semblait vraiment une
+enfant; parce qu'elle m'est apparue, alors, si fragile, si pure, si
+désarmée que l'en ai frémi; parce qu'un élan de tout mon coeur a
+bousculé toute ma volonté, toute ma raison, je viens de commettre une
+grande folie, une incommensurable imprudence, je viens de me précipiter
+dans une aventure absurde et sans issue!
+
+Cependant, de sa voix douce, avec cet accent délicat qui semblait
+changer les paroles en perles comme celles qui, dans le conte de fées,
+tombent des lèvres de la belle princesse, la petite Phyl répétait:
+
+-- Nous serons heureux, Bon-géant... L'amitié, c'est la plus belle et
+la meilleure des choses... Nous nous moquerons bien de l'amour!
+
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+JOURNAL DE PHYLLIS
+
+
+
+I
+
+
+Bruges, 10 décembre 191...
+
+Aller à Bruges, voir Bruges, c'était mon souhait ardent! Pourquoi? Je
+n'ai point à le confesser ici... Un mystérieux sortilège m'y
+attirait... Et voici: depuis deux heures, je suis à Bruges!
+
+Il me semble que je rêve, il me semble que c'est une ombre qui va me
+guider à travers les vénérables petites rues, le long des eaux calmes
+et tristes.
+
+Je suis à Bruges! N'est-il pas singulier que, dans mon existence tout à
+coup dévastée par la disparition de ma bien-aimée marraine, puis par un
+autre deuil que mon coeur ne quittera plus, de chers désirs se trouvent
+encore satisfaits, d'humbles petites joies fleurissent... Et que je
+sache encore en être contente!
+
+Kerjean m'a dit: "Vous plairait-il de quitter Paris pour une huitaine?
+Patain m'offrait quelques jours de congé, à l'occasion de mon
+mariage... Je n'ai pas osé refuser... Nous irons où vous voudrez..."
+
+J'ai battu des mains et j'ai répliqué:
+
+-- Quel bonheur! Nous irons à Bruges!
+
+Kerjean a paru contrarié.
+
+-- A Bruges? Ce n'est guère la saison. Ne vous semblerait-il pas plus
+agréable de lézarder au soleil de quelque plage bleue, Cap-Martin ou
+San-Remo?
+
+-- Le soleil m'énerve et je déteste le bleu... Bruges est l'unique lieu
+du monde où je me soucie d'aller.
+
+Il a dit simplement:
+
+-- Ah!
+
+Et il n'a pas demandé pourquoi. Il n'a vu là qu'une toquade de la
+petite princesse... Je suis toujours la petite princesse pour Kerjean...
+
+Avant-hier, quand on nous a mariés dans la petite chapelle du couvent,
+j'étais triste, très triste... Je pensais à ma chère marraine, je
+pensais à l'homme que, tant de fois, mes rêves m'avaient montré
+agenouillé à mes côtés sous la bénédiction du prêtre... Je pensais à
+tout "ce qui aurait pu être..." et ne serait jamais.
+
+Et je me disais: "Puisque j'ai renoncé à l'amour, puisque mon roman est
+fini... à quel être plus sûr, plus fidèle, plus noble eussé-je pu
+confier ma vie?"
+
+Un moment, comme nous étions debout, j'ai levé les yeux vers Kerjean,
+si grand près de moi. Il était pâle. Rien de sa pensée ne
+transparaissait sur ses traits un peu raidis. Mais je devinais. Il
+disait à Dieu: "Mon Dieu, aidez-moi, dans la tâche que j'accepte
+sincèrement, bien que je la juge folle...Bénissez ma précieuse petite
+Phyl, ma petite soeur choisie... Faites qu'elle soit heureuse, quand
+même... Je serai pour cette enfant l'ami fidèle, le frère dont elle a
+besoin; je la conduirai par la main, je la garderai du mal... Je prends
+la responsabilité de sa vie."
+
+Et voilà, c'est une petite princesse qui est partie pour Bruxelles.
+
+Nous avons dîné dans le wagon-restaurant. C'est si follement amusant!
+
+L'hôtel où nous sommes descendus, à Bruxelles, donne sur le parc, dans
+la partie haute de la ville.
+
+J'ai dormi comme une marmotte toute la nuit et presque toute la
+matinée. Aussitôt prête, j'ai frappé à la porte de Kerjean. Il m'a
+demandé de mes nouvelles.
+
+-- Je vais très bien, je me sens heureuse de vivre... Comme tout est
+amusant! Ce matin, en m'éveillant, je me suis tout à coup rappelé que
+nous sommes mariés... et je me suis mis à rire toute seule.... Et vous,
+Kerjean?
+
+-- Je ris moins facilement que vous....
+
+Puis, après une petite pause, il a ajouté:
+
+-- Vous feriez mieux de ne plus m'appeler par mon nom de famille...
+
+L'idée m'égaya.
+
+-- Tiens! c'est vrai!... Kerjean, c'est votre nom de famille!...
+Comment voulez-vous que vous appelle?
+
+-- Mais, par mon nom de baptême... Guillaume.
+
+-- C'est vrai!... ai-je dit encore. Guillaume le Taciturne! Mais cela
+me paraîtra si drôle de vous appeler Guillaume... Vous ne me gronderez
+pas si je me trompe?...
+
+Il a dit: "Enjôleuse!"
+
+-- Et vous m'aimerez autant qu'autrefois?
+
+Tout à coup, je n'avais plus envie de rire. J'ai dit:
+
+-- Kerjean, il faut m'aimer beaucoup...
+
+
+
+II
+
+
+Bruges, 11 décembre.
+
+On! C'est trop désastreux! Je n'aurai jamais le courage d'écrire...
+
+Si j'écris, ce n'est pas pour noter les impressions que j'attendais de
+Bruges, que j'y venais chercher, l'esprit et le coeur hantés de doux
+récits...
+
+Il pleut!... Une pluie implacable qui tombait déjà ce matin au moment
+où j'ai ouvert les yeux, qui tombe encore ce soir, tandis que je veille
+dans le silence endormi... Mon désespoir a été si violent que Kerjean
+m'a trouvée effondrées dans un fauteuil avec un visage de carême.
+
+Ma première vision ma première sensation de Bruges était à l'avance
+déflorée... Oh! que c'était triste!
+
+Il a essayé de me consoler. Mais on dirait, je ne sais pourquoi, que
+cette pluie lui déplaît moins qu'à moi...
+
+Nous avons passé dans le hall de l'hôtel -- car je n'ai pas voulu
+sortir -- une soirée assommante.
+
+Moi, je me distrayais de temps à autre, en observant du coin de l'oeil
+un jeune couple arrivé à Bruges en même temps que Kerjean et moi... De
+nouveaux mariés, ils se parlent bas, ils se regardent d'un air bête, on
+croit tout le temps qu'ils vont s'embrasser...
+
+La jeune femme est ravissante, brune, un teint blanc très pur et le
+plus fin, le plus délicat profil... un camée antique...
+
+Je me demande si Kerjean me trouve aussi jolie que cette jeune femme
+brune?
+
+
+
+III
+
+
+Bruges, 12 décembre.
+
+Visité l'hôpital Saint-Jean, beau, grave, recueilli.
+
+Kerjean m'a conduite devant le grand rétable du "Mariage mystique".
+Moi, assise sur la longue banquette, lui debout derrière moi, nous
+avons contemplé. Kerjean jouissait de mon ravissement.
+
+Quand mon grand ami regarde une chose belle, il a des yeux bleus qui
+s'éclairent et dont la douceur charmée rit...
+
+Au sortir de l'hôpital Saint-Jean, j'ai voulu me promener à pied. Nous
+avons ouvert nos parapluies...
+
+Dans une vieille rue paisible et délabrée, avec ses petites maisons
+jaunes, toutes pareilles, ses murs bas, ses étroits pignons... une
+angoisse indéfinissable m'oppressa. J'ai pris le bras de Kerjean.
+
+-- Guillaume, ai-je murmuré (je m'étudie à prononcer "Guillaume"),
+Guillaume, Bruges m'ennuie... Voulez-vous que nous retournions à Paris?
+
+
+
+Dans le train
+
+Quelques notes griffonnées pour clore ce journal.
+
+Promenade matinale. Nous suivons des rues aux noms évocateurs. Nous
+pénétrons dans la rue Cour-de-Gand à la recherche de vieilles maisons
+intéressantes. Et voilà que, soudain, nous nous trouvons devant celle
+qui porte -- indûment, paraît-il -- le nom de "Maison de Memling".
+
+-- Oh! ai-je dit, quelle belle vieille chose! J'aurais regretté de ne
+pas voir cette maison...
+
+Mais cette réplique est arrivée sur moi, vite, comme si elle
+s'échappait:
+
+-- Elle est historique... Fabrice de mauve y a fait des achats...
+
+-- Comment le savez-vous?
+
+-- Vous me l'avez dit vous-même, à Vichy, en me racontant que de Mauve
+vous avait beaucoup parlé de Bruges... et que votre rêve était d'y
+aller un jour... -- Vous avez bonne mémoire... ai-je murmuré.
+
+C'était méchant de m'avoir parlé de Fabrice de Mauve!... Kerjean l'a
+compris. Il s'est approché de moi doucement et a passé son bras sous le
+mien.
+
+...Je n'aime plus Bruges... Oh! Fabrice, pourquoi me l'aviez-vous fait
+aimer?
+
+Le train court dans la nuit. Depuis qu'installés en tête à tête dans un
+wagon où la complaisance rémunérée du chef de train nous défend des
+intrus, nous roulons vers Paris, je retrouve mon grand ami Kerjean. Il
+a son bon visage souriant... du temps où il n'était pas encore
+Guillaume.
+
+Adieu! Bruges... sans regrets!
+
+
+
+IV
+
+
+Paris, 31 décembre.
+
+Dans la chambre bretonne qui, avant d'être la mienne, fut celle d'une
+autre Mme Kerjean, je me suis assise à ma table devant le petit cahier
+délaissé depuis Bruges... Et j'écris...
+
+Depuis quinze jours, je suis de retour à Paris, et la chère vieille
+maison de la rue Boursault est ma demeure... J'y suis à l'abri du monde
+qui s'agite, sous la protection tendre et forte de Guillaume Kerjean,
+mon ami, mon frère... aussi heureuse, je pense, que peut l'être une
+femme qui a renoncé au bonheur.
+
+Le surlendemain de notre arrivée, Guillaume (je commence à m'habituer à
+dire Guillaume) m'a déclaré que nous devions avoir une conversation
+d'affaires... J'ai ouvert de grand yeux.
+
+-- Petite Phyl, a repris mon ami, vous voici maîtresse de maison...
+ministre des finances...
+
+Il parlait doucement, gentiment, gardant entre ses doigts, par
+distraction, quatre ou cinq billets de banque qu'il venait de prendre
+au fond d'un tiroir...
+
+En vérité, je me sens impuissante à exprimer ce que j'ai ressenti.
+
+Oui, j'avais oublié qu'on ne mange pas, qu'on ne s'habille pas sans
+argent! Je n'avais pas pensé, moi qui souhaitais de lui être douce,
+d'apporter de la joie, de la gaieté dans sa maison, je n'avais pas
+pensé que j'allais être une charge très lourde... Son argent, durement
+gagné, je le lui prenais!
+
+Ces petits billets bleus qui frémissaient dans la longue main adroite
+et que, tout à coup, je regardais avec respect...
+
+La révélation fut brusque, foudroyante... Et je me vis si coupable que,
+tout à coup, sans un mot, tandis que Guillaume continuait une phrase
+que je n'entendais plus, je fondis en larmes...
+
+Mon vieux Kerjean fut saisi. Il m'interrogea anxieusement. Je
+sanglotais toujours sans répondre.
+
+Quand j'eus dit tant bien que mal mon souci, mon remords, Guillaume se
+mit à rire.
+
+-- Oh! Kerjean, m'écriai-je.
+
+Il souriait:
+
+-- Alors, c'est fini de pleurer?
+
+Je ne crois pas que, s'il avait une petite soeur, il l'aimerait plus
+tendrement que moi.
+
+
+
+Paris, 2 janvier.
+
+Pressée d'offrir mon présent d'étrennes, -- une précieuse petite
+médaille florentine qui me venait de mon père, -- je suis entrée dans
+la salle à manger.
+
+-- C'est moi, Guillaume, bonjour, -- et surtout bonne année!
+
+Des remerciements d'abord... Cette petite table Empire que j'avais
+admirée chez un antiquaire... Quelle jolie surprise!
+
+Guillaume, à votre tour d'être surpris et d'être content...
+
+Comme il semble touché...
+
+-- Petite Phyl... Mais cette médaille est une chose très belle!... Et
+vous y teniez...
+
+-- Mais c'est parce que ma médaille était belle et parce que j'y
+tenais, ami, quelle m'a paru digne de vous..
+
+-- Oh! petite fée que vous êtes!...
+
+-- Et maintenant, m'écrié-je, dites-moi que vous me... que vous nous
+souhaitez une bonne année.
+
+Un peu de mélancolie a passé dans les yeux qui me regardaient.
+
+-- Notre avenir... Je ne le vois pas du tout, notre avenir, ma petite...
+
+Il s'est tu.
+
+Il y avait une chose que j'hésitais à dire et, soudain, presque malgré
+moi, je l'ai dite:
+
+-- Guillaume, pourquoi ne m'embrassez-vous jamais? Un frère embrasse sa
+soeur... Et c'est le jour de l'an...
+
+Brusquement, mes larmes m'étaient montées au bord des paupières.
+
+Il a saisi ma tête entre ses deux grandes mains, et il a baisé mes yeux
+très tendrement, puis, un tout petit moment, il m'a regardée sans rien
+dire...
+
+
+
+V
+
+
+17 janvier.
+
+Guillaume est arrivé au salon où je brodais, installée devant ma table
+à ouvrage. Un grand feu crépitait. Mes fleurs, des violettes
+aujourd'hui, rien que des violettes, embaumaient. Dehors la bise
+d'hiver soufflait.
+
+En entrant, Guillaume s'est écrié:
+
+-- Qu'il fait bon!
+
+Il s'était assis près du feu. J'étais debout devant lui. Il a pris mes
+mains pour y appuyer son front, puis il a dit, comme malgré lui:
+
+-- Je rentrais découragé...
+
+-- Découragé, vous, Guillaume!
+
+Il souriait de ma stupéfaction.
+
+-- Croyez-vous que je n'aie pas, comme d'autres, mes heures
+mauvaises?... Il y a des jours où je vois clair... c'est comme une
+petite lueur que j'aperçois, qui me guide... Je la suis... elle
+m'entraîne, je me crois au but. Hélas, brusquement, je dois constater
+que tout est à recommencer... Je recommence... Parfois, j'en ai la tête
+un peu cassée... Alors, je ne l'avoue pas, mais je n'ai plus aucune
+confiance dans le résultat final...
+
+-- Mais _moi_, j'ai confiance en vous.
+
+Je m'étais agenouillée près de son fauteuil...
+
+-- Oh! petite princesse! s'est-il écrié. Vous à mes genoux! ce sont les
+rôles renversés!
+
+D'un bond joyeux, je m'étais remise sur mes pieds.
+
+Il a secoué la tête en souriant.
+
+-- Maintenant, je vais travailler.
+
+Guillaume reprenait confiance. Son visage resplendissait d'intelligence
+et de foi...
+
+-- Guillaume, chercher comme vous, c'est avoir déjà trouvé!
+
+Il a soupiré.
+
+-- Vous vaincrez toutes les difficultés, affirmai-je...
+
+Il souriait, réconforté.
+
+-- Est-ce que vous ne pensez pas qu'un jour, je pourrais vous aider?
+
+-- Ma mignonne...
+
+-- Vous vous méfiez de mes capacités?... Vous rappelez-vous... vous me
+faisiez mes problèmes d'arithmétique pendant que je me reposais,
+couchée devant le feu, sur la grande peau d'ours blanc...
+
+-- Oui, dit Kerjean... Vous aviez la poser et le sourire d'un petit
+sphinx...
+
+-- Il était doux et précieux pour une petite princesse ignorante
+d'avoir un grand esclave très savant! Allez travailler, mon ami, je ne
+vous dérangerai pas...
+
+-- Il me semble que, de nouveau, la petite lueur va briller dans les
+ténèbres.
+
+Je me suis sentie très fière.
+
+
+
+18 janvier.
+
+Roger Lecoulteux est venu vers sept heures pour demander je ne sais
+quel renseignement à Guillaume, et, comme la "fortune du pot" ne
+l'effrayait pas, il a dîné avec nous.
+
+C'est la première fois que nous avions un convive. Je jouais avec
+aisance et plaisir mon rôle de maîtresse de maison.
+
+Avec un à-propos admirable et des coups d'oeil malins jetés vers
+Guillaume impassible, Lecoulteux m'a redit qu'il avait appris sans
+étonnement mon mariage.
+
+-- J'avais deviné, moi, et depuis longtemps... Je ne lui avait pas
+caché ma pensée, à ce diable de Kerjean: "Vous, vous épouserez Phyllis
+Boisjoli!..."
+
+-- Lecoulteux, vous brodez, objecta Guillaume.
+
+-- Je l'entends encore me répondre: "La petite Phyl?... Mais c'est une
+enfant, cher ami, je l'ai vue naître!"
+
+J'étais un peu agacée. Guillaume aussi... Trouvant la gaffe
+insuffisante, il parla du ménage Fabrice de Mauve! Epatant, épatant!...
+On les rencontrait ensemble partout!... Je suis devenue rouge, puis
+pâle... Guillaume est resté indéchiffrable.
+
+L'aimable garçon nous a quittés en nous promettant de revenir.
+
+Pourquoi Guillaume dit-il toujours qu'il m'a vue naître... et que je
+suis une enfant!
+
+
+
+20 janvier.
+
+Nous causons beaucoup, à propos de toutes choses. Si Guillaume prétend
+qu'il ne me comprend plus toujours aussi bien qu'autrefois, moi, je
+pourrais répondre qu'auprès de lui, j'éprouve l'impression contraire.
+Il me semble comprendre Guillaume beaucoup mieux, beaucoup plus
+complètement qu'autrefois... Oh! ce n'est pas, en ce cas, que le livre
+soit devenu plus facile à lire, c'est plutôt qu'aux anciens jours,
+insouciante et distraite, je n'y jetais les yeux qu'avec négligence, en
+passant... mes yeux égoïstes et futiles de petite princesse...
+
+
+
+22 janvier.
+
+J'ai fait une apparition chez les Mauriceau... Mais j'ai évité le
+"jour" de madame, ne voulant à aucun prix _penser_ à Fabrice de Mauve...
+
+J'ai rempli également mes devoirs de politesse auprès de Mlle Arguin,
+que j'ai manquée; de Mme Patain qui avait vingt personnes autour d'elle
+et avec qui je n'ai pas échangé dix mots. Je lui ai parlé de "mon
+mari". De prononcer ces deux mots "mon mari" me paraît très drôle...
+Jamais je n'appelle Guillaume "mon mari", ni quand je m'adresse à lui
+ni quand je pense à lui.
+
+Je songe au couple amoureux de Bruges, et je me préoccupe de jouer
+congrûment mon rôle d'heureuse jeune mariée...
+
+Et, soudain, je constate que l'amitié -- une certaine amitié -- est une
+bien belle chose, puisqu'elle peut ainsi parler, sans le savoir, le
+même langage que l'amour.
+
+
+
+VI
+
+
+Paris, 25 janvier.
+
+Guillaume voulait m'emmener à Issy-les-Moulineaux pour voir avec lui un
+départ d'aéroplanes. J'ai refusé. Ah! Dieu, je mourrais de peur!
+
+Guillaume paraissait confondu.
+
+-- Mais pourquoi? Quand je vous parle de ces choses...
+
+-- Quand vous m'en parlez, c'est différent... Je retourne au temps du
+Bon-géant, des contes... tout est possible, facile... Mais si je voyais
+de vrais aéroplanes, je me ferais une idée plus réelle, plus terrible
+des dangers que vous courez à chaque moment... et je ne vivrais plus.
+
+Je m'étais jetée dans ses bras comme on se réfugie... Il me regarda un
+moment en souriant, un peu, très peu, et d'un drôle d'air comme s'il
+était ému, et ne voulait pas qu'on s'avisât de son émotion.
+
+
+
+20 février.
+
+Mlle Jacqueline Albin arrive à Paris et projette d'y passer quelques
+mois. Guillaume est allé la recevoir à la gare.
+
+Si le retour de Mlle Aubin s'était annoncé trois mois plus tôt, je ne
+serais pas la femme de Guillaume.
+
+Je me demande si Guillaume regrette de m'avoir épousée? Cette question
+à laquelle, naguère, je ne songeais même pas, me passe par l'esprit,
+sans cesse maintenant...
+
+
+
+23 février.
+
+Mlle Albin a trente-deux ans. Elle est encore très jolie, quoiqu'un peu
+trop forte à mon goût.
+
+Elle m'a embrassée tout de suite, puis elle m'a regardée attentivement,
+en disant comme Guillaume:
+
+-- Mon Dieu, quelle enfant vous êtes!
+
+Elle est très intelligente, très instruite. Elle a parlé de ses voyages
+avec Guillaume. Et j'ai constaté qu'elle comprenait beaucoup mieux que
+moi ce que Guillaume lui disait de ses recherches aéronautiques et des
+résultats déjà obtenus.
+
+J'aimais à suivre leur causerie. Cependant mon plaisir se mêlait d'un
+peu de peine, parce qu'en les écoutant, je concevais plus nettement
+toute la distance qui sépare d'un homme comme Guillaume la petite fille
+frivole, rieuse et insignifiante que je suis.
+
+
+
+VII
+
+
+Ce matin, au premier courrier, une lettre est venue de Mme Mauriceau
+qui nous invite à dîner pour jeudi prochain avec les de Mauve et
+quelques amis. Elle désire réunir chez elle "les deux nouveaux ménages
+de la saison"...
+
+J'ai senti que mes joues s'empourpraient.
+
+-- Non... cela non!... J'écrirai que je ne sors pas, que je suis en
+deuil...
+
+-- Vous ne pouvez vous autoriser de votre deuil pour refuser; il s'agit
+d'un dîner intime...
+
+-- Eh bien... Je trouverai un prétexte... Je ne veux pas aller à ce
+dîner... je ne pourrais pas supporter...
+
+--Phyllis... vous avez peur... peur de rencontrer Fabrice de Mauve...
+
+Guillaume était pâle, et il avait l'air dur tout à coup.
+
+J'ai murmuré:
+
+-- C'est affreusement méchant à vous de dire cela. Il est pourtant bien
+facile de comprendre que de revoir M. de Mauve ne peut être que pénible
+pour moi... -- Il me sera parfaitement désagréable à moi aussi de me
+retrouver -- dans un salon où je serai tenu de me montrer courtois --
+en face de ce cabotin de l'art et de l'amour que j'ai toujours
+méprisé... et que je déteste maintenant au delà de tout ce qu'il vous
+est possible d'imaginer!... Mais je dois à votre dignité et à la mienne
+de vous conduire à ce dîner... vous me devez d'y aller, Phyllis...
+
+J'étais ennuyée, triste... A quoi bon réveiller cette vieille histoire?
+Je désire l'oublier... Bruges a été ma dernière fidélité à ce passé qui
+m'a meurtrie... J'en suis revenue déçue et un peu confuse, un peu
+honteuse des secrètes pensées qui m'y avaient conduite...
+
+Mais qu'éprouverai-je, quand je me retrouverai près de lui?...
+
+Si je l'ai aimé, c'est qu'il m'était apparu comme le héros de mes rêves
+romanesques; je lui savais gré d'être avec tant d'élégance et d'esprit,
+ambitieux, sceptique et impertinent. Sa beauté fine et virile de grand
+seigneur très moderne, la séduction de son regard, de sa voix, de ses
+paroles, m'avait conquise. Qu'il eût été très aimé, qu'on eût beaucoup
+souffert pour lui et à cause de lui, ne me déplaisait pas. Il n'était
+pas jusqu'à son évident mépris de l'amour et des femmes qui ne me
+semblât mériter la plus tendre indulgence, quand je pensais en
+triompher.
+
+Oui, qu'éprouverais-je en revoyant l'homme qui m'a blessée,
+désillusionnée, humiliée?...
+
+Je souffrirai... Si j'allais aussi regretter... Si j'allais me sentir
+faible et malheureuse, pleurer... Si j'allais être jalouse de la femme
+que Fabrice m'a préférée?...
+
+Guillaume a raison. J'ai peur...
+
+
+
+Même jour, dans la soirée.
+
+Comme il ne devait pas retourner à Levallois dans la journée, à cause
+de son départ pour Douai puis ensuite l'Angleterre, Guillaume est
+rentré à la maison pour le déjeuner.
+
+-- Comme c'est ennuyeux que vous partiez, Guillaume! Je vais trouver
+les journées bien longues et les soirées interminables!
+
+-- Jacqueline m'a promis de vous tenir compagnie... Je serais heureux
+qu'elle devînt votre amie.
+
+-- Elle le deviendra certainement... Mais Jacqueline, ce n'est pas
+vous, mon grand ami!
+
+Et soudain un désir fou me vint de dire:
+
+-- Emmenez-moi, Guillaume, emmenez-moi avec vous?
+
+Mais je n'ai pas osé... Ces quelques jours de solitude, de liberté lui
+agréent peut-être?
+
+Guillaume m'a serré la main.
+
+D'un petit mouvement absolument irraisonné, je l'avais déjà retenu.
+
+-- Guillaume, ai-je dit, vous avez été si bon!
+
+Je souriais très gentiment en lui tendant mon visage. Alors très vite,
+il a pris ma tête entre ses deux mains, comme au jour de l'an... mais
+ce fut un autre baiser.
+
+Ses lèvres sont douces et violentes...
+
+
+
+5 mars.
+
+Chaque jour, j'adresse à mon ami une lettre où je lui raconte toute ma
+vie quotidienne. Les messages que je reçois sont plus brefs, mais aussi
+réguliers.
+
+Il me semble que Guillaume est parti depuis un an... au moins!
+
+Je le lui ai écrit. Et sa lettre de ce matin était encore meilleure que
+toutes les autres. "Ma petite Phyl chérie, vous me dites que vous
+pensez beaucoup à moi... Je pourrais vous dire, moi, que, sauf dans les
+moments où je m'occupe d'affaires -- et encore! -- il ne se passe pas
+une minute sans que je pense à vous... Hier, je vous avais écrit une
+grande lettre, que j'ai détruite... parce que certaines paroles...
+parce que, de loin, on n'est pas toujours compris... Ah! quel désir
+j'avais de vous emmener..."
+
+
+
+VIII
+
+
+8 mars, dans la nuit.
+
+Je ne puis dormir... Je crois que j'ai de la fièvre... C'est cette
+soirée chez les Mauriceau...
+
+A deux heures, comme j'étais lasse de me retourner dans mon lit, je me
+suis levée... et j'écris pour tuer mon énervement.
+
+Quelle absurde journée!...
+
+Tout l'après-midi, j'ai attendu Guillaume, en retard sur l'heure que sa
+lettre avait annoncée... Et naturellement, au lieu de me dire que les
+paquebots et même les trains ne pratiquent pas la politesse des rois,
+je me suis figuré les choses les plus extravagantes... qu'il s'était
+perdu dans les brouillards de la mer du Nord.
+
+Je me suis décidée à m'habiller. La pauvre Anaïk s'effarait devant les
+agrafes de ma nouvelle robe et ses mains faisaient crisser la soie sans
+que la besogne avançât.
+
+J'ai entendu un bruit de clé... on a frappé à ma porte... et j'ai été
+si contente, si soulagée que je n'ai même pas pensé que ma chambre
+était en désordre, et que ma robe n'étais pas attachée. J'ai crié:
+"Entrez!" Et j'ai sauté au cou de Guillaume!
+
+Des bourrasques, une véritable tempête de mer, avaient rendu la
+traversée du pas de Calais plus longue et plus difficile que de coutume.
+
+Mes craintes, que, maintenant, je racontais en riant, amusèrent
+Guillaume.
+
+Il a beaucoup admiré ma tunique... et peut-être un peu moi, puis, comme
+Anaïk reprenait sa tâche interrompue, il a ri.
+
+-- Mais, ma pauvre vieille, cela n'ira jamais...
+
+Et, repoussant doucement mon humble femme de chambre, très vite, très
+bien, ses doigts m'effleurant à peine, il a attaché la robe.
+
+Ce n'était peut-être pas à cause de ce dîner inopportun que j'étais
+pâle.
+
+...Nous arrivions les derniers. Le voyage de Guillaume nous excusa.
+
+Mme de Mauve n'est certainement pas jolie, mais son long fourreau de
+velours est une oeuvre d'artiste.
+
+A table j'étais assise ente deux messieurs, une jeune homme assez serin
+et un vieillard très spirituel... L'un et l'autre se sont montrés fort
+empressés...
+
+La conversation générale, bientôt, a tout envahi. La conversation
+générale, chez les Mauriceau, c'est toujours une espèce de
+conférence... et le conférencier, c'est toujours M. de Mauve.
+
+Fabrice de Mauve est un virtuose admirable, idées et mots étincellent,
+chatoient, se changent en or, dans l'illusion du moment qui passe... On
+est ébloui et charmé...
+
+Guillaume ne partage aucune des idées de M. de Mauve, que ce soit en
+politique, en morale ou en littérature. Ces deux hommes ne sont pas de
+la même race. C'est le principe essentiel de leur être qui s'oppose.
+
+Le dîner m'a semblé long... La soirée aussi.
+
+Un moment, je me suis trouvée seule dans le petit salon et Fabrice de
+Mauve m'y a rejointe. Son visage émergea tout près du mien. Son visage
+blond, fin et comme un peu fripé déjà, ses yeux froids et enjôleurs,
+ses yeux clairs dont on ne sait jamais la pensée vraie, ses lèvres
+rouges, à la fois minces et charnues, pleines de grâce et inquiétantes
+comme une menace.
+
+Alors, ce fut un mouvement plus fort que ma volonté, une sorte de
+répulsion, un instinct profond, me jeta de côté, loin de ce visage, de
+ces yeux, de cette bouche qui souriaient...
+
+-- Oh! s'écria M. de Mauve, je vous ai fait peur...
+
+-- Vous m'avez surprise, corrigeai-je; je ne vous avais pas entendu
+venir. Il y eut un silence. Je fis quelques pas pour m'éloigner. Il
+m'eût déplu que le beau Fabrice me prêtât un trouble, une crainte que,
+grâce à Dieu, je n'éprouvais pas...
+
+-- Restez, dit-il... Je désirais si passionnément vous voir!... Vous
+êtes plus pâle, plus fine, plus mystérieuse qu'autrefois...
+
+Un regard froid l'arrêta.
+
+-- Mais, cher monsieur, vous êtes marié.
+
+-- Ne raillez pas... Vous savez bien que j'ai fait un mariage de raison.
+
+-- Non, je ne le savais pas.
+
+-- Et... vous?
+
+-- Moi?
+
+-- Est-ce un mariage de raison que vous avez fait?
+
+-- Moi?... Ah! mon Dieu, un mariage de raison m'eût autant déplu qu'une
+vie médiocre...
+
+-- Alors, vous aimez votre mari?
+
+-- J'aime mon mari... de tout mon coeur!
+
+-- Etrange... étrange...
+
+-- Etrange, quoi?
+
+-- Que je n'aie jamais pressenti votre... affection pour Kerjean...
+Depuis quand l'aimez-vous... voyons?
+
+-- Depuis... toujours.
+
+-- Voilà qui est trop... beaucoup trop!
+
+-- Monsieur de Mauve, Guillaume Kerjean est l'homme que j'estime, que
+j'admire... et que j'aime le plus au monde... Je l'ai aimé comme une
+enfant... Je suis une femme... et... je l'aime, voilà tout... je suis
+très heureuse avec lui... Et maintenant, laissez-moi retourner dans
+l'autre salon, je vous prie.
+
+Sur ces mots, je l'ai laissé. Il avait son sourire d'ironie supérieure,
+mais je crois qu'il était un peu vexé... et moi... Oh! moi, je ne sais
+pas comment dire, j'étais étonné... j'avais comme une ivresse
+d'étonnement!
+
+Il était près de minuit. Nous avons pris congé de nos hôtes.
+
+Quand nous sous sommes retrouvés à la maison:
+
+-- Guillaume, m'écriai-je, je n'aime plus cet homme... Je le sais, j'en
+suis sûre, maintenant.
+
+Il m'a semblé que les yeux de Guillaume s'éclairaient. Je me suis
+sauvée.
+
+
+
+IX
+
+
+8 mars.
+
+J'ai dormi plus tard que de coutume. Neuf heures tintaient quand j'ai
+ouvert les yeux.
+
+Guillaume n'était pas sorti. Il avait reçu "un monsieur d'affaires" --
+c'est le terme consacré par Anaïk.
+
+Je tendais mon front.
+
+-- Petite Phyl, un clerc de maître Baudin me quitte à l'instant... Mlle
+Arguin est morte.
+
+J'eus un cri de pitié.
+
+-- Pauvre Mlle Laure!
+
+-- Une congestion cérébrale comme votre pauvre marraine.
+
+Guillaume se tut un moment. Il était très pâle.
+
+-- Mlle Arguin avait pris ses dispositions, dit-il enfin, avec une
+sorte de froideur... Elle a fait de vous sa légataire universelle.
+
+Je comprenais à peine.
+
+-- Maître Baudin était également chargé de vous transmettre, dès le
+décès de sa cliente, cette lettre écrite pour vous.
+
+Je lus:
+
+
+
+"Un jour, Guillaume Kerjean m'a dit: interrogez votre conscience
+sincèrement, impitoyablement, elle vous répondra que vous haïssez
+Phyllis Boisjoli...
+
+"Guillaume Kerjean avait dit la vérité. La haine abritait mon coeur. Je
+le comprenais, je le sentais tout à coup avec une intensité singulière.
+C'était comme un brutal trait de feu qui foudroyait mon orgueil.
+
+"Phyllis, je vous ai haïe de toutes les iniquités dont j'avais pâti, de
+toutes les déceptions, de toutes les rancoeurs que la vie avait
+laissées en moi... et, quand j'ai été riche, je me suis réjouie de vous
+voir dépouillée.
+
+"Je rends grâce à Dieu qui a permis que mes yeux s'ouvrissent.
+
+"Aujourd'hui, j'ai solennellement répudié les mauvais instincts de mon
+coeur en vous nommant ma légataire universelle..."
+
+
+
+...Guillaume, à son tour, avait lu. Lentement, il replia la lettre et
+me la rendit.
+
+J'eusse été incapable de dire de façon précise ce que j'éprouvais. Cet
+héritage inattendu ne me causait aucune joie. Cette richesse qu'on
+m'annonçait, je la sentais peser sur mes épaules, lourde et noire comme
+un vêtement de deuil.
+
+Et brusquement, j'éclatai en sanglots.
+
+...Guillaume a compris mon désir de rendre à Mlle Laure tous les
+devoirs. Pendant la cérémonie funèbre, alors même qu'il semblait occupé
+par d'autres soins, je sentais que toute sa pensée, tout son coeur
+était près de moi.
+
+Il a été parfaitement bon... Mais pourquoi, par instants, semblait-il
+si sombre? Pourquoi cet air contraint?
+
+Il n'est plus tout à fait le même.
+
+
+
+16 mars.
+
+J'ai dit:
+
+-- Avez-vous parlé à maître Baudin de la rente viagère pour ma pauvre
+vieille Ribes?
+
+-- Oui, c'est entendu.
+
+-- Je suis contente... Les questions d'argent pour moi ne sont jamais
+simples... et mon plus grand désir est de m'en occuper jamais... Quelle
+chance d'être en puissance de mari!
+
+-- Mais moi, je n'ai pas hérité.
+
+-- Moi, c'est vous... Oh! Guillaume, si c'est fortune ma causé une
+vraie satisfaction, c'est quand j'ai pensé qu'au moins, je... que...
+
+-- Que quoi?
+
+-- Qu'au moins je ne vous coûterai plus rien... Vous avez été si bon,
+si généreux pour moi!
+
+En parlant, j'ai compris que ce que je disais, dans un sentiment
+sincère, était maladroit.
+
+Guillaume m'a regardé froidement.
+
+-- Guillaume, je ne comprends pas... il semble que vous soyez fâché,
+contrarié de ce qui est arrivé... Alors, si vous le préfériez, je
+pourrais refuser tout cet argent... Je ne tiens pas être riche, si cela
+vous ennuie...
+
+Guillaume s'est retourné vers moi. J'ai senti que ses lèvres
+tremblaient. Il a souri:
+
+-- Non, mon enfant chérie... Vous êtes un peu saisie, un peu
+troublée... Bientôt, demain, il en sera tout autrement. Vous rentrerez
+dans la vie de luxe, d'élégance pour laquelle vous êtes née!... Vous
+êtes à l'abri du besoin, votre avenir se trouve assuré...
+
+-- J'étais à l'abri du besoin...
+
+-- Oui, certes, relativement, ma chère petite, mais que de choses vous
+manquaient!... Oh! je le sais, allez!... Je n'ai, moi, que mes
+appointements...
+
+Je me mis à pleurer.
+
+
+
+28 mars.
+
+Il travaille beaucoup, il travaille trop... Il a l'air fatigué, presque
+malade.
+
+Hier, on m'a téléphoné qu'il ne rentrerait pas dîner et resterait aux
+ateliers toute la nuit. Moi, je n'ai pas dormi deux heures...
+
+Ce matin, je me suis élancée vers lui avec une véhémence involontaire.
+
+-- Oh! Guillaume, ne recommencez pas cela...
+
+-- Il m'était impossible de quitter... Ah! Phyllis, cette fois, je
+crois que j'ai trouvé... enfin, enfin!
+
+J'ai eu un cri de joie.
+
+
+
+...Pour la première fois, depuis que je suis l'héritière de Mlle
+Arguin, j'ai fait des projets... D'abord, revoir ma chère Peuplière, la
+retrouver accueillante et maternelle après l'avoir pleurée, y revivre
+les jours paisibles et simples que j'aimais... C'est une pensée qui
+m'est si douce que mon allégresse éclatait sur mes lèvres, dans mes
+yeux...
+
+-- Guillaume, nous serons des châtelains très aimés... Nous ferons une
+quantité de choses très utiles et très bonnes dans la voisinage...
+
+Je parlais, je parlais...
+
+-- Oh! Guillaume, je voudrais qu'il fût possible de retrouver tous ces
+braves serviteurs de marraine... Je voudrais la maison rue d'Offémont
+telle qu'elle était... quand je l'habitais, quand vous y veniez...
+
+-- Nous parlerons de tout cela un de ces jours, Phyllis... Il faudra
+bien en parler...
+
+
+
+X
+
+
+30 mars.
+
+J'ai beaucoup de chagrin, mais je veux être brave. J'attendais si peu
+ce qui allait m'être dit! Pas un instant, je n'avais songé à _cela_...
+
+Le feu était clair, l'atmosphère était douce, les violettes sentaient
+bon... Nous offrions l'apparence d'un couple tranquille, heureux... Et
+voici que Guillaume a dit:
+
+-- Petite Phyl... Ma chère enfant, vous comprenez comme moi, n'est-ce
+pas... Le moment est venu d'examiner cette situation, nouvelle pour
+vous... et pour moi.
+
+Je me suis rappelé que Guillaume avait paru peu désireux d'habiter
+l'hôtel de la rue d'Offémont...
+
+Il a paru ému.
+
+-- Ma petite Phyl, je voudrais... En ce moment, je pense aux caprices
+de la destinée. Qu'un mois de vie eût été accordé encore à Mme
+Davrançay, et votre marraine accomplissait son dessein de faire de vous
+son héritière, et... Moi, j'aurais été votre tuteur, peut-être... et
+peut-être aussi vous vous seriez mariée... et vous ne m'eussiez jamais
+dit: "Epousez-moi."
+
+-- Non... j'aurais épousé Fabrice de Mauve.
+
+Guillaume a tressailli:
+
+-- Vous n'auriez pas épousé Fabrice de Mauve... Il me semble que...
+quelque chose... je ne sais quoi... eût empêché ce mariage
+révoltant!... Mais j'en reviens à la petite fille qui, confiante en son
+meilleur et unique ami, lui tint certain jour ce langage étrange:
+"Puisque je n'aimerai plus jamais personne, c'est très simple,
+épousez-moi!" Vous pensiez que, nullement tenté de se marier, le
+"Bon-géant" serait charmé d'acquérir ainsi une délicieuse petite
+soeur... Quant à vous, peu vous importait, puisque votre coeur était
+mort, d'unir votre existence à un homme que vous ne pourriez aimer
+d'amour. Et vous décidiez: "Nous serons heureux!"... Mon enfant chéri,
+tout ceci était enfantin, extravagant... Je vous l'ai déclaré
+naguère... Néanmoins, j'ai accepté ce rôle de "mari fraternel" que
+votre innocence m'offrait si gentiment. Vous étiez malheureuse,
+accablée par des difficultés trop lourdes pour vous, et je ne pouvais
+vous prêter mon appui sans... Maintenant, tout a changé... Cette
+fiction d'un mariage qui m'a permis de vous protéger de toute mon
+amitié, tant que ma protection était nécessaire, est devenue inutile...
+
+-- Guillaume, que voulez-vous dire?
+
+-- Je veux dire, mon enfant, que la possibilité de refaire votre vie
+vous est maintenant offerte, et je désire vous rendre votre liberté.
+
+Il me semblait qu'un élément étrange glaçait mon coeur.
+
+Un moment, le silence tomba sur nous. Puis, plus bas, d'une voix
+altérée, Guillaume parla:
+
+-- Phyllis, ma chère enfant, me connaissant, n'attendiez-vous pas ce
+que je viens de vous dire?... Comment imaginiez-vous dans votre vie
+nouvelle une place pour moi... pour l'homme simple, peu fortuné, que je
+suis?... Que serais-je auprès de vous, dites-moi, rue d'Offémont ou à
+la Peuplière?... Je profiterais du luxe de la maison, des multiples
+avantages d'une grande fortune... Songez que je n'ai rien à moi... Ma
+petite! Comment ne l'avez-vous pas compris?
+
+-- Guillaume, Guillaume, c'est de la démence... Vous présentez les
+choses avec un parti pris méchant et vous les déformez à plaisir...
+Vous n'êtes qu'un orgueilleux, voilà la vérité...
+
+-- Oui... petite Phyl... il y a des situations qui amoindrissent un
+homme... si elles ne l'avilissent pas... Celle de mari pauvre d'une
+femme riche...
+
+-- Ah! Guillaume... vous continuez à défigurer les faits les plus
+simples... Quand vous m'avez épousée, Guillaume, c'est moi qui étais
+pauvre... et combien plus pauvre que vous! Maintenant, nous sommes
+mariés; ce n'est pas moi qui hérite, c'est nous deux...
+
+-- Vous n'êtes pas ma femme... Il n'y a entre nous qu'un lien fictif,
+dont la seule raison d'être était votre situation difficile... et qui
+par conséquent tombe d'elle-même.
+
+Il a dit "vous n'êtes pas ma femme".
+
+J'ai dit, et ma voix m'a fait peur:
+
+-- C'est donc une chose très facile de divorcer?
+
+Guillaume a tressailli, mais il s'est aussitôt ressaisi.
+
+-- Ma pauvre petite, un mariage comme le nôtre est de ceux que l'Eglise
+annule...
+
+Il s'interrompit. Sa voix était pleine d'angoisse.
+
+-- Il est essentiel d'éviter que vous quittiez ma maison brusquement...
+Georges Patain veut suivre le circuit de France et désire que je
+l'accompagne... Nul ne s'étonnera de vous voir accepter pendant mon
+absence l'hospitalité d'une amie. Jacqueline serait heureuse de vous
+recevoir...
+
+D'une voix lasse et pourtant précise, Guillaume m'entretint encore de
+ce que nous devrions faire pour que notre rupture ne fût connue qu'une
+fois consommée.
+
+Quand il eut terminé:
+
+-- Petite Phyl, vous ne saurez jamais combien il m'en a coûté de vous
+parler comme je viens de le faire... Toute fausse et difficile qu'elle
+me parût souvent, notre vie commune était douce... Mais, plus tard, ma
+petite, vous me remercierez sans doute d'avoir eu le courage de
+comprendre qu'une décision si pénible était sage...
+
+J'ai couru à lui:
+
+-- Guillaume, m'écriai-je, mon ami... mon grand ami tendre et fidèle...
+
+Il me tenait pressée contre lui. Je ne voyais pas son visage.
+
+-- Guillaume, dis-je encore, quand nous ne vivrons plus ensemble, nous
+nous verrons souvent... très souvent... Et nous pourrons encore être
+heureux...
+
+Il baisa mon front, longuement, et, tout à coup, me repoussa:
+
+-- Allez dormir, mon enfant... dit-il... Moi, il faut que je travaille.
+
+Et, l'instant d'après, il sortait. Il va passer la nuit aux ateliers.
+
+...Est-il possible que tout soit vrai, que je n'aie pas rêvé ces choses
+étranges?
+
+Oh! Guillaume, n'avez-vous pas senti qu'en me rejetant hors de votre
+vie, après ces jours de douceur intime et profonde, vous me laissiez
+plus pauvre que vous ne m'aviez prise?
+
+
+
+TROISIEME PARTIE
+
+
+
+I
+
+
+Jacqueline disait:
+
+-- Je conçois vos scrupules, votre répugnance quant à cette fortune,
+mon ami... Je conçois aussi qu'une pareille situation vous paraisse
+fausse, impossible... et ne puisse durer... Tout cela est si
+inattendu... J'étais si certaine que vous étiez heureux... que votre
+mariage était le dénouement d'une très vieux, et très jeune, roman
+d'amour.
+
+-- Il ne pouvait y avoir d'amour entre la petite Phyl et moi.
+
+-- La petite Phyl!... Je me souviens, vous l'avez toujours nommée
+ainsi... Elle était encore une enfant, une toute petite chose frêle
+que, déjà, elle vous était chère... que déjà elle avait dans votre vie
+sa place à elle...
+
+Guillaume sourit:
+
+-- C'est vrai, dit-il. Je l'aimais quand elle était encore une
+enfant... Et quand elle a cessé de l'être, je m'en suis à peine avisé.
+J'ai continué de l'aimer avec la même sollicitude émerveillée... Je
+l'aimais d'une tendresse étrange où se fondaient toutes les nuances
+d'un sentiment profond et très pur... Elle était ma petite soeur, elle
+était ma petite camarade... Je l'appelais ma petite princesse...
+J'étais le bon géant qui devait pour elle vaincre les mauvais
+destins... Peut-être a-t-elle été aussi, qui sait, en ces temps très
+réalistes, ma petite fleur d'idéal, ma petite épouse de rêve?
+
+-- Il lui appartenait encore d'être simplement, humainement, votre
+femme...
+
+-- Comme vous arrangez les choses!... Notre mariage n'a été qu'une
+simple association...
+
+Le regard de Mlle Albin n'avait pas quitté le visage rude, mâle, et
+cependant presque ingénu, de Guillaume.
+
+-- Guillaume, êtes-vous sûr que Phyllis ne vous aime pas?
+
+Guillaume se mit à rire.
+
+-- Phyllis? Mais elle m'aime!... Elle m'aime d'une affection très
+chaude, très fidèle. Je suis son grand ami, son sauveur, son frère...
+Elle m'aime avec de charmants élans de tendresse, une grâce docile et
+enjôleuse d'enfant câlin, certain de son pouvoir... Si vous saviez! Un
+jour elle m'a reproché de ne jamais l'embrasser... Un frère embrasse
+bien sa soeur, n'est-ce pas?... Et depuis la mort de sa bonne marraine,
+personne ne l'embrassait plus, la pauvre petite!... Elle se jette à mon
+cou, elle se blottit contre moi... Chaque soir, quand je rentre, elle
+accourt à ma rencontre, joyeuse de me voir... Chaque matin, elle vient
+déjeuner avec moi, toute fraîche dans son peignoir blanc, ses beaux
+cheveux nattés... Elle me regarde vivre d'un air heureux... Et l'idée
+que, de cette intimité invraisemblable qui la laisse calme, paisible
+comme un petit enfant, je pourrais, moi, après tout, être troublé, ne
+lui a même pas passé par l'esprit...
+
+-- Mon pauvre ami, n'est-ce pas vous qui aimez?
+
+-- Moi!
+
+Les lèvres de Kerjean se serrèrent un peu.
+
+-- Non, je n'aime pas Phyllis... au moins comme vous l'entendez.
+Peut-être ai-je, pendant trop de jours, vécu, respiré près d'elle...
+dans un solitude trop évocatrice... En vérité, je crois qu'un saint
+même y eut un peu perdu la tête... Mais mon affection, très profonde,
+pour la chère petite amie, n'est pas de l'amour... Ma tâche fraternelle
+est finie... Vous veillerez sur Phyllis... Plus tard, elle aimera, elle
+se mariera... J'aurai conscience d'avoir fait pour ma petite Phyl tout
+le possible...
+
+
+
+II
+
+
+Trois semaines étaient déjà finies, et Phyllis n'avait pas fait de
+confidences à Jacqueline
+
+Tous les deux ou trois jours, Phyllis recevait de Guillaume une carte
+ou une lettre assez brève à laquelle elle répondait fidèlement.
+
+Quand lettre ou carte manquait à la date prévue, elle avouait: "J'ai
+toujours peur qu'il ne fasse une imprudence..."
+
+-- Qu'en pensez-vous qu'il revienne, Jacqueline? Je m'ennuie de lui...
+Et puis, nous reprendrions notre bonne vie d'autrefois!...
+
+Un jour, comme, en toute innocence, Jacqueline lui signalait, dans un
+journal quotidien, une jolie nouvelle de Fabrice de Mauve, Phyllis
+s'écria:
+
+-- Vous savez, Jacqueline, il y a très longtemps, quand j'étais jeune,
+Fabrice de Mauve m'a fait la cour... et je l'ai aimé!
+
+-- Non, je ne savais pas...
+
+-- J'avais, dans mon deuil cruel, un tel besoin de protection, de
+tendresse... Il s'est retiré... Ce fut atroce!... Et cependant
+j'aimerais mieux mourir maintenant que d'être la femme de Fabrice de
+Mauve.
+
+-- Parce que vous l'avez jugé...
+
+-- Parce que je l'ai jugé, oui... et parce que je ne l'aime plus...
+Comme le coeur change!
+
+-- Pas toujours, fit doucement Jacqueline.
+
+-- Avant de connaître M. de mauve, j'avais un grand désir d'aimer...
+Mes yeux et mon coeur cherchaient vaguement leur héros... Et M. de
+Mauve est venu... Alors, j'ai cru que je l'aimais... J'ai aimé en lui
+un être que mon imagination avait, de toutes pièces, créé et auquel
+elle prêtait ces traits séduisants, cette grâce aristocratique, ce
+talent de poète... Mais ce n'était pas lui que j'aimais... J'étais une
+petite fille en ce temps-là, Guillaume avait raison. Je ne comprenais
+pas... Il y a beaucoup de choses que j'ai comprises depuis...
+
+Si mince dans sa robe blanche, les cheveux fins et blonds, le teint
+transparent, elle avait l'air d'une fillette. Et cependant, peut-être
+ce coeur si tendre, si doux, et qu'on croyait frivole et puéril, ce
+gentil coeur d'enfant, de princesse ou de fée... battait comme un coeur
+de femme.
+
+
+
+III
+
+
+Le Circuit de France bouclé, pour la gloire de la maison Patain,
+Kerjean fit seul un voyage dont Phyllis ignora la raison précise. Elle
+resta dix jours sans recevoir le moindre message.
+
+Enfin, un mot arriva. Guillaume était de retour depuis plusieurs jours
+déjà; il travaillait comme un forcené. Il renonçait pour l'instant à
+venir voir Phyllis rue de Lisbonne et la priait instamment de ne point
+se montrer rue Boursault. La manière d'agir de ces jeunes gens qui,
+tous les deux à Paris, continuaient de vivre séparés, paraîtrait
+étrange.
+
+Il ajoutait: "Je serais heureux d'avoir de vos nouvelles, petite Phyl,
+j'ai besoin d'entendre parler de vous. Jacqueline...".
+
+Phyllis s'écria:
+
+-- Votre visite à Guillaume me fera plaisir. Je serai un peu mieux
+renseignée. Il me tient à l'écart de sa vie...
+
+...Anaïk avait fait entrer Mlle Albin dans le salon. Guillaume vint
+presque aussitôt, avec une sorte de hâte. Un léger pansement barrait le
+front. Il prévint la question:
+
+-- Oh! rien du tout... J'ai cassé du bois... pour la première fois de
+ma vie... L'accident est tout à fait étranger à mon nouvel engin,
+heureusement!... Dites-moi vite... Phyllis?
+
+Jacqueline parla de Phyllis. Phyllis était bien portante, et, comme de
+coutume, affectueuse, gentille... Elle s'était beaucoup intéressée au
+circuit... Elle s'était un peu fâchée en apprenant qu'il ne viendrait
+pas la voir...
+
+Guillaume paraissait déçu. Il se tut un moment. Puis il s'anima:
+
+-- Oh! je vis dans l'ivresse de la réussite!... Et ce moteur
+extraordinaire, ce moteur puissant, capable d'affronter tous les temps,
+de résister à toutes les rafales, de permettre toutes les altitudes et
+toutes les vitesses, je l'ai trouvé... Patain exulte! Mais maintenant,
+il faut qu'avec son moteur, quelque chose soit fait qui ait l'air d'une
+prouesse...
+
+-- Et que ferez-vous?
+
+-- Rien de très difficile... Nice-Ajaccio avec un passager... 250
+kilomètres en deux heures... sans bateau... Voyez-vous un bateau qui
+nous suivrait à 125 à l'heure!...
+
+Kerjean regarda fixement la jeune femme.
+
+-- Jacqueline, s'écria-t-il, n'allez pas parler de ces futurs exploits
+à ma petite Phyl, au moins!... Pauvre mignonne!... Elle avait toujours
+peur qu'un accident ne m'arrivât...
+
+Guillaume se tut, puis soudain, avec un grand effort et d'une voix
+changée, il demanda:
+
+-- Est-ce que vous croyez qu'elle a du chagrin?
+
+-- Je ne sais. Elle accepte sans révolte, ce qu'elle juge nécessaire...
+tout en regrettant vivement, je crois, cette vie à deux, cette vie
+fraternelle qui lui était douce... Un moment, il rêva, puis il dit:
+
+-- Ce mariage fut une aberration... Phyllis ne pouvait être heureuse
+avec moi...
+
+-- Mon cher Guillaume, je le vois bien, vous souffrez... mais alors,
+pourquoi?
+
+Il haussa les épaules.
+
+-- Est-ce que je pouvais accepter cette fortune... moi?... il y a là
+une question d'orgueil, de dignité qui ne se discute même pas... Pauvre
+petite Phyl, elle a du chagrin aussi maintenant... Jacqueline, il y a
+des heures où je ne sais plus très bien où est la vérité...
+
+Guillaume prit la main de la jeune femme:
+
+-- Au revoir, mon amie... et, rappelez-vous que Phyllis doit tout
+ignorer.
+
+...Phyllis l'attendait, questionneuse:
+
+-- Vite, vite, racontez, Jacqueline.
+
+Guillaume avait beaucoup parlé de Phyllis. Il travaillait beaucoup. Sa
+découverte donnait des résultats inespérés.
+
+Que pouvait-elle raconter d'autre, puisqu'elle ne devait rien dire de
+l'essai projeté.
+
+-- Comme vous répondez drôlement, Jacqueline! murmura Phyllis... Il
+n'est pas malade?...
+
+-- Il va bien, mais il a eu un petit accident.
+
+Un cri éclata:
+
+-- Il est blessé!
+
+-- Mais non, pas blessé... une simple coupure au front... presque rien,
+je n'aurais pas dû vous le dire...
+
+Phyllis était blême et voulait aller près de Guillaume, ce soir, tout
+de suite...
+
+Un peu calmée, elle écrivit:
+
+
+
+"Mon grand ami. Je serai demain matin à neuf heures au Parc Monceau...
+Venez m'y trouver... Je veux vous voir... Si je ne vous vois pas, je
+ferai une sottise.
+
+"Très affectueusement,
+
+"Votre petite Phyl."
+
+
+
+IV
+
+
+Avant neuf heures, Kerjean faisait les cent pas dans l'avenue
+Velasquez. Sans être aperçu lui-même, il la vit descendre de son
+automobile.
+
+Guillaume suivait étroitement la ligne charmante de son corps, de ses
+mouvements, l'or ensoleillé des cheveux lourds, la lueur rose du teint
+fragile, le rouge vivant et charnu des lèvres...
+
+Il se demanda si Phyllis avait embelli? Il lui semblait ne se l'être
+jamais rappelée aussi fine, aussi jolie qu'elle lui apparaissait à
+cette minute, dans la lumière de ce matin de mai.
+
+Phyllis eut un petit cri de surprise. Une rougeur violente, profonde,
+avait envahi la délicate suavité de son teint.
+
+Il prit son bras et l'entraîna sous les platanes.
+
+Phyllis voyait, barrant le front volontaire, coupant le sourcil,
+effleurant la paupière, la petite blessure à peine cicatrisée... Elle
+l'avait vue tout de suite, du premier regard... Elle eût aimé y poser
+ses lèvres... Mais elle pensait à dissimuler cette émotion.
+
+Elle attendit de pouvoir affermir sa voix:
+
+-- C'est fini, cette petite blessure? Jacqueline m'a dit que vous aviez
+eu un accident...
+
+-- Oui, c'est fini, acquiesça Guillaume, c'était d'ailleurs peu de
+chose.
+
+Mais il s'étonnait un peu douloureusement que Phyllis prît avec
+philosophie une aventure qui, somme toute, eût pu lui coûter la vie. Et
+quand, de la même manière flegmatique, elle s'informa des circonstances
+de l'accident, il répondit d'assez mauvais grâce. Alors elle se tut.
+
+Ce n'était pas ainsi qu'il avait imaginé leur rencontre. Il prit sa
+main:
+
+-- Qu'y a-t-il, Phyllis, qu'avez-vous?
+
+Il la regardait, sans quitter sa main.
+
+-- Je ne sais pas, Guillaume... je ne puis vous l'expliquer... Nous
+sommes restés trop longtemps séparés... Cela m'intimide... Il me semble
+que je ne vous retrouve plus tout à fait le même, vous non plus...
+
+Guillaume se sentit affreusement triste de se séparer de Phyllis ainsi.
+Il eut envie de l'embrasser pour lui dire adieu...
+
+Ils n'étaient plus qu'à quinze mètres de la maison de Jacqueline.
+Phyllis tendit une main que Guillaume serra sans la garder.
+
+Ils ne convinrent d'aucun revoir. Ils étaient tristes et mécontents
+l'un de l'autre.
+
+
+
+V
+
+
+Phyllis soupira:
+
+-- Je me sens toute seule... J'ai comme une inquiétude quand je ne sais
+pas où il est...
+
+Elle semblait triste et lasse. Elle demeura seule un instant dans le
+petit salon, puis, incapable de fixer son esprit, elle gagna sa chambre.
+
+La femme de chambre entra, apportant une lettre.
+
+L'enveloppe contenait une lettre écrite de la main de Guillaume, pour
+qu'elle fût remise à Mlle Albin; puis une seconde enveloppe plus
+petite, cachetée: "Pour Phyllis. En cas d'accident."
+
+Jacqueline lut la lettre qui lui était destinée.
+
+
+
+"Ma chère Jacqueline,
+
+"Quand mon message vous parviendra, nous roulerons déjà vers la Côte
+d'Azur, en attendant que l'heure sonne de nous envoler vers la Corse.
+
+"J'ai tout espoir de réussir. Néanmoins, c'est avec l'inconnu qu'on est
+appelé à lutter. Bref, l'hypothèse d'une défaite aussi doit être
+envisagée... avec toutes ses éventualités, même les pires.
+
+"Si quelque chose m'arrivait, si je ne devais pas revenir, vous voudrez
+bien remettre à Phyllis cette lettre écrite pour elle et qui lui dit ma
+grande tendresse.
+
+"De tout mon coeur,
+
+"Guillaume Kerjean."
+
+
+
+VI
+
+
+Comme la petite Phyl s'éveillait, pâlotte et mélancolique entre ses
+deux nattes blondes, Jacqueline vint dans le chambre.
+
+-- Qu'y a-t-il, Jacqueline?
+
+Jacqueline avait ouvert les rideaux; elle s'était assise au pied du lit.
+
+-- Petite Phyl... je vais manquer à une promesse...
+
+La petite Phyl s'était redressée sur son oreiller.
+
+-- Qu'y a-t-il, Jacqueline?... J'ai peur...
+
+Et Jacqueline dit:
+
+-- Mon enfant, demain matin, Guillaume et un ingénieur de chez Patain
+doivent faire un vol de 250 kilomètres au-dessus de la Méditerranée,
+sans être convoyés...
+
+La petite Phyl interrogeait de tout son regard.
+
+-- Phyllis, j'ai eu, hier soir, une lettre de Guillaume... Ma petite
+Phyl, vous occupez dans le coeur, dans la vie de Guillaume une telle
+place... Et un homme comme Guillaume, si intelligent, si bon, est
+malhabile à lire dans un coeur de femme, comme le vôtre... Ma pauvre
+petite, écoutez-moi... Dans la lettre que j'ai reçue était une seconde
+lettre écrite pour vous... mais qui ne devait vous être remise qu'en
+cas... d'accident...
+
+La petite Phyl tremblait. Elle prit l'enveloppe. Avidement,
+passionnément, elle lisait.
+
+
+
+"Phyllis, mon amour, ma mignonne adorée.
+
+"Si cette lettre arrive à toi, c'est que j'aurai succombé... Ce m'est
+néanmoins un réconfort de l'écrire... Ma chérie, je t'écris pour la
+douceur de te dire enfin, que je t'aime...
+
+"Oui, à cette heure, je veux tout oublier pour te dire combien je
+t'aime, combien je t'ai aimée...
+
+
+
+La petite Phyl lisait.
+
+
+
+"Parfois, j'étais injuste et méchant, parce que j'étais malheureux. Le
+travail me sauvait. Cette vie, dont je pleure le charme aujourd'hui,
+cette vie anormale, douloureuse, me torturait lentement...
+
+"Je pensais: je l'aimerai tant que, peu à peu, elle apprendra à voir en
+moi non plus le vieil ami d'autrefois, mais un mari, un amant...
+
+"Mais c'est alors que Mlle Arguin est morte... Vois-tu ce mari
+fraternel se mettant à faire la cour à sa femme au moment où elle
+hérite de plusieurs millions?
+
+"Désormais cet argent était entre nous...
+
+"Tu étais riche, ma petite princesse... et je ne me sentais plus le
+droit de t'aimer... De l'orgueil, comme tu disais, peut-être. Mais
+qu'aurais-tu pensé toi-même si je n'avais pas eu cet orgueil?
+
+"Je t'aimais d'un amour profond, complet, qui s'était emparé de moi,
+chair et âme... Ma chérie, ne t'ai-je pas toujours aimée? Que
+fallait-il pour que cette grande tendresse d'autrefois devînt l'amour
+tout-puissant d'aujourd'hui? Il fallait seulement que, dans l'enfant
+adorée, m'apparût la femme délicieuse que ma petite Phyl est devenue...
+et que j'ignorais... et qui s'ignore encore elle-même.. celle, t'en
+souviens-tu, dont le coeur est endormi et que le fils du roi doit
+réveiller un jour..."
+
+
+
+La petite Phyl lisait, lisait. Cette lettre de Guillaume, cette lettre
+l'enivrait... C'était un cri d'amour...
+
+Et Phyllis l'avait entendu, ce cri...
+
+-- Ah! Jacqueline! Jacqueline, il m'aime!
+
+Elle se mit à pleurer nerveusement.
+
+-- Je vais le rejoindre... je veux le voir...
+
+-- Mais, ma pauvre enfant, je ne crois pas que vous puissiez arriver à
+temps...
+
+-- Si, si, j'arriverai à temps... Oh! oui, j'arriverai... et alors,
+alors... Je lui dirai qu'il faut vivre pour moi... pour que nous soyons
+heureux... enfin, enfin heureux!
+
+Dans les yeux de la petite Phyl, il y eut comme une extase.
+
+
+
+VII
+
+
+-- Où est M. Kerjean?...
+
+L'homme la regarde, hésitant.
+
+-- Je suis Mme Kerjean... Conduisez-moi tout de suite, je vous prie...
+
+Phyllis se hâte.
+
+-- Vite, vite... Ils partent au soleil levant...
+
+L'homme rit:
+
+-- On pensait plus à causer qu'à partir tout à l'heure... M. Vignol a
+pris mal cette nuit... Et M. Kerjean a dit qu'il ne voulait pas le
+prendre avec lui...
+
+Phyllis s'épouvante.
+
+-- Mais il emmènera quelqu'un d'autre?
+
+-- Non, madame, je ne crois pas.
+
+L'homme s'arrête, sentant sa maladresse.
+
+-- Mon Dieu! murmure la petite Mme Kerjean.
+
+Soudain, au grand étonnement de l'homme, son visage s'illumine...
+
+
+
+Les mécaniciens éprouvaient l'hélice. Un bruit d'ouragan emplissait la
+tente où le grand oiseau blanc attendait.
+
+Effondré sur un pliant, le petit Vignol se tenait la tête d'un air las
+et malheureux. Kerjean s'obstinait à refuser toute concession:
+
+-- Non, monsieur Patain, non, mon cher ami, je n'emmènerai personne...
+Nous remettrons l'épreuve avec passager à une autre fois.
+
+A ce moment, saisissant le grand oiseau par les traverses du fuselage
+et les cintres des ailes, les mécaniciens l'amenèrent jusqu'à
+l'ouverture de la tente.
+
+A peine retombée, la toile se souleva de nouveau, et une petite voix
+dit:
+
+-- C'est moi, Guillaume...
+
+Guillaume avait tressailli. Son visage blêmit.
+
+La petite Phyl sourit. Elle appuya sa tête contre l'épaule de
+Guillaume. Ses yeux tendres se levèrent vers les yeux qui évitaient
+leur regard.
+
+-- Puisque M. Vignol est malade, Guillaume, voulez-vous m'emmener?
+
+-- Vous emmener!
+
+Elle eut un petit rire fébrile.
+
+-- Quand je vous ai demandé en mariage, vous rappelez-vous? ce jour-là
+aussi, je vous demandais de prendre une passagère... Vous ne vouliez
+pas... Vous m'avez dit des paroles très sages, et puis... vous l'avez
+prise avec vous!... Emmenez-moi, voulez-vous?
+
+-- Mais songez un peu... un vol de 250 kilomètres au-dessus de la
+Méditerranée... je ne pourrais pas m'occuper de vous, vous rassurer,
+vous parler...
+
+Elle l'interrompit:
+
+-- Je serais avec vous... J'ai confiance en vous, Guillaume, et j'ai
+foi en votre oeuvre... Je n'aurais pas peur... puisque vous seriez là.
+
+Elle lui souriait:
+
+-- C'est comme jadis, quand vous me contiez de si belles histoires...
+Vous êtes le Bon-géant, je suis la petite princesse... N'avons-nous pas
+fait déjà de merveilleux voyages?... Emmenez-moi, Guillaume...
+emmenez-moi...
+
+Elle parlait comme en rêve. Il l'écoutait avec un visage douloureux. --
+Ma petite Phyl... vous n'avez pas peur, mais moi j'aurais peur... très
+peur pour vous... et je serais préoccupé, inquiet, hésitant, alors que
+toute ma lucidité, tout mon sang-froid me sont indispensables.
+
+Elle secoua la tête avec obstination.
+
+-- Cette peur, ce serait votre sauvegarde, au contraire... Et puis
+d'ailleurs, puisqu'il n'y a pas de danger...
+
+-- Ma chère petite, il y a toujours du danger en pareille entreprise.
+Il y a ce grand danger: l'Inconnu!
+
+De nouveau, elle appuya sa tête contre l'épaule de Guillaume.
+
+Il se tut, n'en pouvant plus de trouble, d'émotion.
+
+Tous bas, très simplement, elle dit:
+
+-- C'est à cause du danger que je suis venue, Guillaume... si vous
+deviez mourir, j'aimerais mieux mourir avec vous.
+
+Ses yeux se levèrent, fervents.
+
+Et Guillaume ne sut plus les fuir... Ses yeux d'homme et de rêveur
+cédèrent à l'attirance tendre, éperdue des yeux d'enfant... Il ne vit
+plus que l'abîme délicieux de leurs prunelles d'où montait vers lui
+l'âme mystérieuse, chaste et hardie d'une femme...
+
+Il dit seulement:
+
+-- Nous vivrons, mon enfant chérie... Nous vivrons, ma précieuse petite
+passagère... Je vous emporte avec moi!
+
+Elle sourit en le regardant, puis, sans un mot, lui tendit sa bouche.
+
+
+
+VIII
+
+
+Il l'enleva dans ses bras pour l'installer devant le siège du pilote.
+Il la tint un moment serrée étroitement contre sa poitrine. Puis il la
+déposa doucement sur le siège de bois, l'enveloppa dans son manteau de
+fourrure, boucla la ceinture et les courroies. Elle le regardait avec
+des yeux souriants où il y avait de la joie...
+
+Il lui adressa quelques recommandations brèves, lui fit mettre ses
+lunettes d'automobile. Il grimpa lestement dans le fuselage et s'assit.
+La petite Phyl se retourna pour le regarder. Il lui tendit la main et
+leurs doigts, un moment, s'entrelacèrent.
+
+...Quand, après quelques mètres de course rapide sur l'herbe rase du
+pré, la petite Phyl a vu le sol s'enfoncer à l'avant de l'appareil,
+elle a compris que l'oiseau prenait son vol et un subtil frisson l'a
+saisie... Puis, peu à peu, une paix confiante s'est faite en elle...
+
+...Le monoplan volait à deux cents mètres au-dessus de la mer. La
+petite Phyl ne voit plus rien que le ciel et la mer... La mer est si
+vaste et si déserte qu'elle songe à la création du monde, aux temps
+mornes où Dieu n'avait pas encore séparé la terre d'avec les eaux... La
+petite princesse peut se croire au bord de l'infini...
+
+Un moment, tout était si calme que, n'ayant à faire agir aucune
+commande, les grandes mains protectrices de Guillaume se sont posées
+sur les épaules de Phyllis... Phyllis a incliné la tête vers elles, et
+elle a appuyé sa bouche...
+
+Ce fut un instant de douceur infinie...
+
+...L'oiseau vole, plus rapide. Il monte, monte...
+
+Soudain, la voix de Kerjean crie:
+
+-- La Terre!
+
+Et Phyllis a l'impression qu'il a crié: "La vie"!
+
+Alors son coeur se fond et la petite Phyl se met à pleurer, parce
+qu'elle est heureuse... Après tout, les rêves de la princesse ont
+peut-être annoncé la vérité...
+
+
+
+IX
+
+
+L'oiseau s'est posé sur la grève.
+
+Les grands bras tendres qui ont confié la petite Phyl aux ailes
+magiques de l'oiseau, l'ont entourée pour la reprendre...
+
+Guillaume l'a questionnée fiévreusement. Elle a répondu seulement:
+
+-- Je suis heureuse...
+
+Et leurs yeux se sont souri...
+
+
+
+Et maintenant, à travers les bois odorants, le long des pentes
+fleuries, Guillaume a pris la bien-aimée contre son coeur...
+
+Ils s'embrassent éperdument, ivres de leur amour, ils se contemplent
+comme des êtres nouveaux, ils se taisent, ils parlent, ravis...
+
+Et, doucement, passionnément, gardant encore sous ses paupières
+mi-closes l'extase du dernier baiser reçu, souriant déjà, les lèvres
+offertes au baiser qui va venir, elle dit de sa jolie voix pure:
+
+-- Je t'aime... je t'adore, mon mari!...
+
+
+
+_Juillet, 1911_.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La passagère, by Guy Chantepleure
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PASSAGÈRE ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+
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+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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