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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:37:24 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La passagère + +Author: Guy Chantepleure + +Release Date: February 18, 2009 [EBook #28113] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PASSAGÈRE *** + + + + +Produced by Daniel Fromont + + + + + + + + +[Transcriber's note: Guy Chantepleure (pseudonyme de Jeanne Violet, +Mme Edgar Dussap) (1875-19??), _La passagère_ (1911), édition de 1921. +Observation: this is an abridged version.] + + + + +E. GREVIN -- IMPRIMERIE DE LAGNY + + + + + +GUY CHANTEPLEURE + + + +LA + +PASSAGERE + + + +PARIS + +CALMANN-LEVY, EDITEURS + +3, RUE AUBER, 3 + +1921 + + + + + +LA PASSAGERE + + + + + +PREMIERE PARTIE + + + +I + + +-- Vous à Vichy, cher ami! + +Roger Lecoulteux zézaye très fort. Un peu courtaud pour l'élégance de +son costume d'été, les cheveux trop blonds, la peau trop rose, +semblable à un gros enfant joyeusement repû et fraîchement +débarbouillé, il s'est dressé devant Kerjean, il l'arrête, gênant les +passants au milieu de l'allée bitumée qui, du Hall des Sources au +Casino, traverse le Vieux Parc de Vichy. + +-- Qu'est-ce qui vous attire ici, Kerjean?... Je parierais que c'est le +meeting d'aviation. + +-- Vous gagneriez. + +-- Moi, je suis venu sur la demande de ma mère qui commençait une cure, +puis, la cure accomplie, ma mère est partie... et, sur son conseil, je +suis resté... Toute une histoire! + +-- Vraiment! + +Kerjean sourit. Il est rare que Roger Lecoulteux émette de suite trois +phrases, sans alléguer les actes ou citer les opinions de sa mère. + +-- Kerjean, cher ami, j'étais au champ d'Abrest, hier... Comment ne +vous y ai-je pas vu?... C'est surprenant! + +-- C'est très naturel... Dans une réunion de ce genre, on voit les +pilotes illustres, on se fait montrer les constructeurs célèbres... et +les ingénieux obscurs, comme moi, ne peuvent que demeurer inaperçus... + +-- Peste! Je sais, dans les milieux aéronautiques, des gens qui ne vous +considèrent pas comme un ingénieur obscur!... Vous êtes toujours chez +Patain? + +-- Toujours. + +-- Content? + +-- Très content. + +-- Tant mieux, donc!... Cher ami... Je suis follement épris d'une jeune +fille exquise. Ma mère veut que je me marie... Elle pense qu'un homme +doit se marier à la fleur de l'âge et que je suis à point... + +Lecoulteux s'est emparé de Kerjean; il lui a pris le bras, il +l'entraîne dans la direction du Casino. + +Guillaume Kerjean est long et svelte, avec cette souplesse heureuse du +corps, cette aisance particulière des gestes qu'une saine activité +physique et la pratique des sports développent chez les hommes +robustes. Il s'habille de vêtements commodes qui ont l'allure anglaise +et ne se distinguent par aucun raffinement visible. Dans le monde, les +femmes à qui on le présente le trouvent laid. Cependant, elles ne nient +pas que ces traits abrupts, cette maigreur brune et chaude, puissent +paraître intéressants, sympathiques et presque beaux... Et peut-être +regrettent-elles que, trop souvent tournés vers quelque mystérieux +problème dont l'énigme les embrume, ces yeux, d'un gris changeant où +dort le bleu ardent de la flamme, n'en éclairent que si fugitivement la +sculpture maladroite et puissante. + +Les voici au café de la Restauration, buvant un cocktail, en plein air. + +-- Dites-moi, Kerjean, quand vous étiez à l'Ecole centrale, avec +Etienne Davrançay et mon cousin Lignière, -- celui qui prospecte à +Madagascar, -- vous alliez souvent chez Mme Davrançay? + +-- Très souvent. Davrançay et moi, nous nous réunissions chaque soir +pour préparer les examens. J'étais seul à Paris et récemment arrivé de +ma province. Comme Etienne, j'avais, tout jeune, perdu mon père. Ma +mère était restée à Fougères, auprès du vieux tilleul... Ce fut, je +crois, mon isolement de grand orphelin de vingt ans, livré à lui-même +et aux périls de Babylone, qui me valut tout d'abord la sympathie +vraiment cordiale et maternelle de Mme Davrançay et m'ouvrit sa maison, +où je fus reçu en ami... J'en suis demeuré l'hôte habituel et bien +reconnaissant pendant plusieurs années... jusqu'à cette affreuse +catastrophe... vous avez su?... + +-- Oui... une explosion de chaudière... Etienne Davrançay et deux de +ses ouvriers tués... une horreur sans nom!... Mais vous voyez toujours +Mme Davrançay?... + +-- Certainement... mais, depuis la mort de son fils, Mme Davrançay +n'habite plus guère qu'en passant son hôtel de la rue d'Offémont... + +-- On m'a dit... Elle ne quitte la Peuplière que pour Monte-Carlo en +hiver, Vichy, Aix en été... Etrange cette passion du jeu s'emparant +aussi complètement d'une femme de cet âge! + +-- J'ai toujours vu Mme Davrançay jouer avec fièvre, même dans son +salon très familial... + +-- Heureusement que Mme Davrançay a de quoi faire! + +-- Mais j'ignorais que vous fussiez en relations avec Mme Davrançay, +Lecoulteux?... + +Le visage rose de Lecoulteux exprimait une satisfaction discrète. + +-- Puisque vous êtes un fidèle de l'hôtel de la rue d'Offémont et du +petit château de Montjoie-la-Peuplière, Kerjean, vous connaissez Mlle +Phyllis Boisjoli, la filleule, la pupille de Mme Davrançay... C'est +elle que j'aime. + +-- La petite Phyl! + +La surprise avait fait sursauter Kerjean. + +-- La petite Phyl! répéta-t-il. Mais c'est une enfant! + +-- Elle a dix-huit ans... moi, vingt-cinq... répliqua Lecoulteux. Pas +si enfant, d'ailleurs! Quand l'avez-vous vue? + +-- Mais, hier... J'ai rencontré Mme Davrançay et sa filleule à la +laiterie du Nouveau-Parc. La filleule savourait de grande tartines et +de la crème... La petite Phyl!... Je crois bien que "Mlle Phyllis +Boisjoli", comme vous dites, ne cessera jamais tout à fait d'être à mes +yeux la gamine à qui je racontais des histoires et qui, dans les jeux +extravagants auxquels je prenais part -- le plus souvent avec la +mission de délivrer un princesse captive -- m'appelait le +"Bon-géant"... J'avais vingt ans... j'en ai trente et un... calculez!" + +-- Depuis ces temps préhistoriques, suggéra Lecoulteux, Phyllis +Boisjoli a quelque peu changé! + +-- Oh! elle a beaucoup grandi... mais en vérité, c'est toujours ma +mignonne et folle petite compagne de naguère... Comment voulez-vous que +je puisse voir en elle une demoiselle à marier? + +Intérieurement, Kerjean ajoutait: + +-- Comment voulez-vous que je puisse voir en vous un mari pour elle? + +Et soudain, cette idée d'un mariage entre Lecoulteux et la petite Phyl +lui parut si absurde qu'il se mit à rire, joyeusement, de ce rire +jeune, de ce rire neuf qui lui était propre. + +-- Ma mère a pensé que Mlle Boisjoli serait une femme pour moi... + +-- Et avez-vous quelque raison d'espérer que Phyllis partage cette +opinion de Mme votre mère? + +-- Mon Dieu, cher ami, pas encore... Je sais que je ne suis pas ce +qu'on appelle un homme séduisant... et je sais que je ne suis pas un +homme riche... Vingt-cinq mille francs de rente, qu'est-ce que cela?... +Mais Mlle Boisjoli se trouve dans une situation particulière... + +-- Ma vieille amie chérit et gâte sa pupille comme la plus tendre des +mères... Elle la dotera certainement. + +-- On dit même que, n'ayant plus d'héritier direct, elle compte lui +laisser sa fortune... Mais, voyez-vous que j'épouse Phyllis avec une +dot de cent ou deux cent mille francs... et qu'un beau jour Mme +Davrançay -- qui est de complexion apoplectique -- meure intestat?... +Ah! je serai bien, moi! + +Le rire de l'homme primitif sonna de nouveau. + +-- De ce que l'on soit "follement épris", il ne faudrait pas conclure +que l'on fût tout à fait fou, mon cher, protesta Lecoulteux. Et je vous +assure qu'on peut, en telle occurrence, raisonner et prévoir sans être +pour cela moins amoureux. Il y a ici d'autres jeunes gens qui admirent +Mlle Boisjoli autant que moi et qui, jusqu'à présent, ne se sont pas +plus déclarés que moi... + +-- Qui par exemple? + +-- Le petit docteur Sorbier... + +-- Un gentil garçon... très intelligent, très sérieux. + +-- Peuh! Si l'on veut... Puis Fabrice de Mauve. + +-- Le romancier? + +A ce nom connu, presque célèbre, Kerjean avait froncé les sourcils. Il +l'avait plusieurs fois rencontré, il revit Fabrice de Mauve, la +silhouette jeune, fine, expressive de grâce et de force, le beau visage +délicat et viril, les lèvres amoureuses, les yeux d'eau glauque, le +regard aigu, insistant, qui observait et voulait séduire. + +Kerjean ne méconnaissait point le talent littéraire de Fabrice de +Mauve, mais cette psychologie exaspérée, à la fois douloureuse et +cruelle, ce parti pris d'esthétisme, mêlé à l'observation de la +réalité palpitante, cette sensualité subtile et presque maladive, cette +langue nerveuse qui allait de l'extrême raffinement à l'extrême +brutalité, avec des mots rares, des images somptueuses, l'irritaient +dans ses préférences instinctives pour une conception plus robuste, +plus saine et aussi plus harmonieuse de l'art et de la vie. Et ce qu'il +savait ou devinait de la personnalité morale de l'écrivain lui était +moins sympathique encore. Cette vanité, assoiffée de lucre et de +réclame, cet arrivisme insinuant et forcené qu'habitait une élégance un +peu hautaine de grand seigneur-poète, rebutaient sa droiture +ombrageuse, ennemie jusqu'à l'absurde peut-être de tous les compromis, +de toutes les concessions, de toutes les habiletés calculées en vue du +succès ou du gain. + +-- L'homme dangereux, celui-là, hein? dit Lecoulteux qui avait surpris +sur le visage de Kerjean le reflet fugitif de sa pensée. L'homme à +femmes? + +Kerjean eut un léger haussement d'épaules. Rapproché de l'image légère +et virginale que, depuis un moment paroles et souvenirs évoquaient en +lui, le terme que Lecoulteux venait d'employer lui parut déplaisant. + +-- C'est possible, dit-il... Mais ma petite amie Phyllis n'est pas une +femme... heureusement! + +Lecoulteux parut réfléchir: + +-- Et vous, Kerjean... vous? Vous ne songez pas à épouser Phyllis +Boisjoli? + +Kerjean rit de bon coeur. + +-- Moi, épouser la petite Phyl? Mais, mon pauvre Lecoulteux, je viens +de vous dire que je l'ai vue naître, ou à peu près... Sans compter que +j'ai déjà toutes les manies d'un vieux garçon endurci... + +Il s'était levé et il avait payé les consommations. + + + +Kerjean s'éloigne, d'anciens souvenirs se réveillent. + +Cette petite Phyl! N'était-ce pas hier qu'elle accourait au coup de +sonnette toujours reconnu? + +-- Bonjour, Kerjean... Tu as piqué un dix-neuf en descriptive? Bravo! +Et la "colle" avec Louf d'Amphi? + +Imitant Etienne, elle disait Kerjean tout court et tutoyait +fraternellement son grand camarade. Les noms et les surnoms de tous les +professeurs lui étaient familiers, comme aussi l'argot de l'école, dont +les mots inélégants étaient gentils dans sa bouche. Elle avait une voix +charmante, cristalline, qui donnait à ses paroles une grâce spéciale. + +Quand la petite Phyl entre-bâillait la porte du cabinet de travail et +montrait son nez rose, Etienne se fâchait, mais Kerjean essayait +d'arranger les choses. + +Le "Bon-géant" s'avouait l'esclave docile de la toute petite princesse +qui l'entraînait à sa suite dans le monde enchanté des contes et des +jeux. A Kerjean, un seul rôle était dévolu, celui du Bon-géant: génie +puissant et tutélaire, personnage épique et fabuleux, le Bon-géant +devait être de toutes les histoires. + +Lorsque la petite Phyl avait été grondée, -- ce qui arrivait tout de +même quelquefois, -- et qu'elle avait beaucoup de chagrin, c'était près +du grand ami qu'elle se réfugiait: "Console-moi, "Bon-géant", je suis +si méchante! Il n'y a plus que toi qui m'aimes!" sanglotait-elle. + +Et les années se sont succédé sans que Guillaume Kerjean cessât d'être +le meilleur et certainement le plus sincère sinon l'unique ami de +Phyllis Boisjoli. + +Ils ne se voient plus aussi souvent. Cependant leur intimité a +conservé, en dépit du temps écoulé et des conditions de vie nouvelles, +le même caractère d'affection confiante et d'allègre camaraderie. Leurs +causeries sont aussi amicales, aussi gaies, parfois aussi folles que +leurs jeux de jadis. + +Le printemps dernier, Kerjean a revu Phyllis à Paris. Elle avait +grandi, elle avait embelli sans rien perdre de sa grâce étrange, un peu +mystérieuse, ni de cette apparence d'extrême fragilité. Elle avait +gardé sa voix enfantine. Toute la jeunesse de son âme riait au coin de +ses lèvres innocentes et dans ses yeux ravis. + +Kerjean l'a trouvée charmante, claire et fraîche comme l'aube. + +Pauvre petite Phyl! Voici déjà que les calculs égoïstes, les basses +rivalités, les convoitises des hommes, tant de choses mesquines, viles +ou brutales, dont elle ne soupçonne rien, vont s'agiter autour d'elle, +l'arracher peut-être à ses limbes heureuses... + +Pauvre petite Phyl! Kerjean sourit. La petite Phyl lui apparaît telle +qu'hier au nouveau parc, savourant son goûter de tartines et de +crème!... Est-il possible qu'en cette enfant on puisse voir une épouse, +aimer, désirer une femme? + + + +II + + +Ce soir-là, Kerjean traversa, au milieu d'une invasion grouillante de +chaises et de gens, la terrasse illuminée du casino où le concert de +neuf heures allait commencer et se hâta de gagner le jardin. Déjà +l'orchestre préludait. Kerjean porta sa chaise au delà des parterres. + +Un léger cri jaillit tout près de lui, une voix singulièrement limpide +dit: "Bonjour, Kerjean!" + +-- Bonsoir, petite Phyl! répondit-il étonné et joyeux. Que faites-vous +ici toute seule? + +-- Je ne suis pas venue seule... Mlle Ribes veille sur moi... Tenez! La +voici qui s'avise de mon tête-à-tête avec un fantôme masculin et +accourt... au risque de se faire voler son fauteuil!... Nous avons +conclu un traité, et elle me laisse écouter le concert de ma place +favorite. + +-- Oh! Phyllis, comment pouvez-vous dire que vous écoutez le concert +d'ici? Monsieur Kerjean, soyez juge! protesta d'une voix dont la +révolte était tendre, Mlle Ribes qui s'était approchée et tendait +amicalement la main au jeune homme. + +-- Kerjean ne peut me donner tort, chère vieille obstinée, puisqu'il +avait choisi la même place que moi. + +-- Que répondre à cela, mademoiselle? demanda Guillaume en souriant à +Mlle Ribes, une grande vieille personne aux yeux naïfs et fidèles, qui +était depuis plusieurs années la demoiselle de compagnie de Mme +Davrançay. + +-- Un concert au casino, voyez-vous, Kerjean, déclara Phyllis, un +concert en plein air, le soir, c'est fait pour être écouté de loin, par +des gens qui rêvent... C'est fait pour n'être entendu qu'un peu, en +phrases inachevées, en mesures éparses, en notes errantes qui voltigent +sans lien, sans but, comme des papillons gais ou des pensées +mélancoliques. J'aime qu'on puisse, en fermant les yeux, imaginer qu'on +ne sait plus très bien d'où viennent ces sonorités égarées dans la +nuit, parce qu'on ne sait plus très bien où l'on est soi-même... Mlle +Ribes, puisque Kerjean est là et peut me garder, je vais vous +installer, là, au pied de la terrasse... Vous ne perdrez aucune note... +Kerjean, vieil ami, allons nous asseoir dans ma forêt parfumée. + +Elle se dressait au milieu d'une grande flaque de clarté, fine, +précieuse. Sa robe simple et harmonieuse était faite d'une étoffe +soyeuse. C'était vaporeux, imprécis et charmant. Un grand chapeau de +tulle encadrait d'une nuée sombre les brillants cheveux blonds, +bouffants à peine, le visage clair aux pommettes délicates, un peu +saillantes, les longs yeux, où riait la douceur innocente d'un très +jeune regard. + +Kerjean regarda Phyllis. + +-- Vous avez l'air d'une petite fée de l'aurore qui, par malice, se +serait enveloppée des plus jolies lueurs du crépuscule... + +-- Vous êtes fort galant, Kerjean. + +Ils avaient repris leurs chaises, sous les arbres, près de la grille +d'enceinte. + +Il y eut un silence. Kerjean savait qu'à cette heure, Mme Davrançay, +assise à une table de "baccara" ou de "chemin de fer", appartenait +toute à son démon, et que Phyllis redoutait toujours d'entendre une +parole qui les évoquât. + +-- Je croyais, reprit-il, que vous ne deviez pas venir au casino, ce +soir, Phyllis? + +-- Qui vous a dit cela? + +-- Un adorateur. + +-- Un adorateur?... Lequel? + +-- Lequel! Voyez-vous cette belle assurance. + +-- Ne me taquinez pas, Kerjean! "Lequel", ça veut dire simplement le +docteur Sorbier ou M. Lecoulteux?... Il n'y a pas là de quoi se montrer +orgueilleuse. + +Tiens! pensa Kerjean, la petite Phyl oublie un nom... Mais il se garda +de toute allusion à celui dont on ne lui parlait pas. + +-- Alors, c'est le docteur Sorbier que vous avez rencontré aujourd'hui, +Kerjean? + +-- Non, c'est Lecoulteux. + +-- Roro?... Pauvre Roro! + +-- Pauvre Roro! Son affaire est claire à celui-là!... + +-- Vous ne voudriez pourtant pas me voir épouser Lecoulteux? + +-- Ni Lecoulteux ni personne... pour le moment. Vous êtes trop jeune, +petite Phyl! + +Phyllis se tut, la mine songeuse, puis elle se mit à rire très +gaiement... Kerjean répéta mentalement: Oui, certes, elle était trop +jeune. + +-- Kerjean... si j'aimais, Kerjean, j'aimerais beaucoup... j'aimerais +_trop_... + +-- _Trop!_... J'espère que non. + +-- Est-ce que vous avez déjà aimé trop, Kerjean? + +-- Oh! jamais! + +Son accent convaincu amusa la petite Phyl. + +-- Vous n'avez jamais désiré vous marier?... + +-- Non. Je crois bien que la carrière d'un vieux garçon me plaît trop +pour que j'en change. + +-- Oh! il est certain que, quand on est arrivé à trente ans sans se +marier, dit-elle du ton dont elle eût cité l'âge de Mathusalem... C'est +vrai, Bon-géant, que vous avez déjà un peu l'air d'un vieux garçon... +Vous savez, le Bon-géant ne se mariait jamais dans les contes... +Kerjean, quand j'aurai trente ans et que je serai une très vieille +fille, nous nous réunirons pour vivre ensemble... + +-- Petite Phyl, insinua doucement Guillaume, dans les contes, la +princesse se mariait toujours... + +-- Oui, mais il y avait le prince Charmant qui venait la quérir... +Allez-vous l'amener à mes pieds? + +-- Non, répliqua Kerjean plus sérieusement que la question ne semblait +le comporter. Non, je ne connais pas, tout au moins pas encore, le +prince Charmant que je voudrais amener à vos pieds, ma petite amie. + +Elle soupira sans rien dire. + +-- On dirait que vous êtres triste, ce soir... et la petite Phyl +triste, c'est si étrange, si contre nature! + +-- Peut-être y a-t-il une petite Phyl que vous ne connaissez pas, +Kerjean?... Je ne suis pas triste, cependant... Kerjean, vous ne m'avez +rien dit de vous... Vous devez être fier des succès de la maison +Patain?... Vous ne volez pas dans les meetings?... + +-- Je vole pour faire des essais, et aussi quelquefois, pour ma propre +joie... Il faut avoir fait de l'aviation pour connaître l'ivresse de la +solitude absolue à sept cents mètres au-dessus du sol... + +-- Alors, vous ne voudriez pas m'emmener vers les étoiles? + +L'orchestre jouait avec emportement une rapsodie inquiète et barbare. +-- Kerjean, dit Phyllis, allez dire à marraine que je rentre à l'hôtel +tout de suite. Je suis très lasse... + +Comme Kerjean prenait congé d'elle, elle ajouta: + +-- C'est demain que vous déjeunez avec nous?... + +-- Entendu, petite Phyl... à demain. + +Kerjean retint un moment la main souple qui s'était abandonnée à sa +main. + +-- ...Laissez vos diables bleus dans la "forêt", ajouta-t-il. + +S'inclinant légèrement, il chercha les yeux qui n'avaient jamais fui +les siens, et, tout de suite, il les trouva, chastes et souriants, +mais, pour la première fois, il eut l'impression de n'avoir pas vu le +fond de ce regard frais, pur et sombre comme l'eau des abîmes. + + + +III + + +Penchée au-dessus de la grande boîte ronde que lui présentait un petit +marchand, Phyllis faisait jouer le tourniquet grinçant, et gagnait +ainsi au hasard ce qu'elle appelait son "goûter du matin". + +-- Mademoiselle... Voulez-vous des "pliés" ou des "cornets"?... + +Les "pliés" avaient l'air de petits mouchoirs bien repassés, bien +lisses... Un "plié" valait deux "cornets"... Cependant les cornets +avaient la préférence de Phyllis. Elle appréciait leur finesse tentante +et jusqu'au petit quadrillage de gaufre qui parait leur blondeur. Ils +s'emboîtaient l'un dans l'autre, et elle les emportait ainsi, les +croquant un à un, le long du chemin. + +Kerjean, qui achetait des journaux au kiosque, vit Phyllis tout de +suite et vint à elle. + +-- C'est bon le "plaisir, Mesdames"? + +-- Un régal!... goûtez... + +La petite Phyl avait obéi à Kerjean; elle avait laissé dans la nuit les +mauvais esprits de sa mélancolie. + +-- Comme vous voilà fleurie! s'écria Kerjean. D'où viennent ces +roses?... du même pays que votre sourire du matin?... + +-- Je ne puis guère vous répondre... Aucune carte n'accompagnait +l'envoi... + +Ils marchaient indolemment sous les arbres. C'était charmant pour +causer en badinage. Phyllis se mit à rire. + +-- Eh bien... oui, là... mon bouquet était signé. Il y a trois jours, +j'ai dit à _quelqu'un_ -- sans arrière-pensée, je vous assure -- que ma +fleur favorite était la rose France... et aussi, que j'aimais +passionnément le subtil parfum des freesias... Mon bouquet est signé... +une petite signature légère... invisible... Fabrice de Mauve... +Etes-vous content? + +Kerjean ne sourcilla pas. Il attendait le nom. Il l'avait lu tout de +suite dans les yeux ensoleillés, sur les lèvres joyeuses. + +-- Je le croyais absent, Fabrice de Mauve? + +-- Il l'est, en effet, depuis deux jours... à cause d'une pièce de lui +qu'on représente à Dieppe... Mais les fleurs venaient de Paris... (Elle +croqua un nouveau cornet.) Kerjean, tournons à gauche... I y a dans la +rue Cunin-Gridaine un petit collier d'améthystes que je veux acheter... +Vous connaissez Fabrice de Mauve? + +-- Très peu. + +-- N'importe... Que pensez-vous de lui? + +-- C'est un très joli garçon. + +-- Oh! n'est-ce pas? approuva-t-elle, ravie, sans pressentir même une +intention de sarcasme. Mais ce n'est pas tout, Kerjean... + +-- Non, certes, de Mauve est un écrivain de grand talent. J'espère, +toutefois, que vous ne le savez que par ouï-dire... + +Phyllis avait rougi. + +-- Oh! j'ai lu de lui quelques petites choses... des fragments... Et +puis le sonnet qu'il a écrit pour moi... un bijou... une merveille... + +-- J'en suis persuadé... + +-- Dites, Kerjean, si peu que vous connaissiez M. de Mauve, il vous +plaît? + +Le jeune homme hésita. Il était franc, mais pas brutal. + +-- Eh! bien... Non... pas beaucoup, dit-il pourtant. + +Phyllis parut confondue. + +-- Mais pourquoi? + +Les yeux rieurs interrogeaient... Et soudain le jeune homme craignit +d'éteindre d'un mot cette flamme de joie qui les illuminait. + +-- Pourquoi? dit-il. Oh! parce que nos natures sont très dissemblables, +je suppose.... Mais je vous le répète, je connais peu Fabrice de Mauve. + +-- C'est cela, mon ami! fit l'enfant confiante. Vous ne le connaissez +pas... Et quand on ne le connaît pas, il a l'air... un peu impertinent, +n'est-ce pas? Je l'ai trouvé moi aussi... au début!... Mais cet air lui +sied. + +Oh! petite Phyl, pensa Kerjean, comme vous voilà prise! + +Phyllis s'arrêta devant la vitrine. Elle acheta le collier convoité, +puis des épingles à chapeau dont le modèle l'amusait et donna son +adresse pour que tout y fût porté. + +-- Rentrons dans le parc, maintenant, Kerjean. + +-- Quand partez-vous? + +-- Après-demain soir... Marraine a changé... Elle change souvent pour +les départs. + +La voix de la jeune fille était triste, soudain. + +-- Kerjean vous l'avez vue, hier... dans cette horrible salle de jeu? + +Il eut un signe affirmatif. + +Après avoir été l'esclave meurtrie et résignée d'un mari qui l'avait +épousée pour sa fortune, elle avait été l'esclave heureuse d'un fils +affectueux et loyal mais qui ne l'avait pas toujours comprise. La mort +de ce fils l'avait livrée ensuite à un penchant violent, bientôt un +vice. + +Au milieu de cette vie étrange, Phyllis Boisjoli, fille adoptée de sa +tendresse avide, n'avait jamais déçu son coeur. Et Phyllis eût pu faire +de ce coeur, comme de cette vie, comme de cette fortune, ce que bon lui +eût semblé. Mais, inconsciente du doux pouvoir qu'elle exerçait sans y +songer, la filleule adorait et respectait les moindres désirs de sa +marraine. + +...Après le déjeuner dans l'appartement que Mme Davrançay occupait à +l'hôtel Excelsior, Mlle Ribes se retira, puis Phyllis, et la vieille +dame demeura seule avec Kerjean. + +Ses yeux ravis avaient suivi la petite Phyl jusqu'à ce que la porte se +fût refermée. + +-- Comme elle est devenue jolie, n'est-ce pas, Kerjean? Et quelle +grâce!... Il ne manque pas de bons apôtres pour me chanter ses +louanges... Mais elle est trop jeune.. beaucoup trop jeune... et je ne +veux pas qu'on me la prenne maintenant... + +-- Oui, fit Kerjean, elle est jeune... et portant... + +Il s'interrompit. Mme Davrançay rit: + +-- Fabrice de Mauve, hein?... Je fais l'aveugle et la sourde. Si c'est +sérieux, nous verrons bien... Je ne suis pas sans craindre les coureurs +de fortune... Et Phyllis sera riche, très riche, mon ami... Je n'ai +plus de famille. Ma nièce, Laure Arguin, une vieille fille revêche que +je ne puis souffrir... Quand je ne serai plus de ce monde, Kerjean, ma +petite Phyl aura la Peuplière... et tout ce que je possède... + +Mme Davrançay parla de Phyllis longuement. + +-- Il y a déjà longtemps, reprit Mme Davrançay, que je pense à ces +choses, et j'ai été... lâche, mon pauvre Kerjean... Oui, c'est stupide, +jusqu'à présent le courage m'a manqué pour prendre mes dispositions +testamentaires... Mais, dès mon retour, c'est décidé, j'appelle mon +notaire... + +-- Madame, fit Kerjean très affectueusement, voulez-vous permettre à +l'ami tout dévoué qui se réjouit profondément de votre résolution +généreuse, la hardiesse de vous donner un conseil?... Faites +l'impossible pour que tout ceci soit ignoré... Notre petite Phyl sera +aimée, elle l'est déjà sans doute... Laissez à celui qui l'aimera le +mérite du petit acte de désintéressement, de courage qu'il accomplirait +en l'épousant sans connaître vos intentions. Si je vous parle ainsi... + +--Compris, mon bon Kerjean!... Vous n'avez pas tort.... Et je me +méfierai pour elle... + +Elle mit un doigt sur sa bouche; Phyllis rentrait. + + + +IV + + +Très jeune, muni depuis un an seulement de son diplôme d'ingénieur des +arts et manufactures, silencieux, réservé, et pourtant aussi hardi dans +ses rêves et dans ses conceptions scientifiques qu'il semblait timide +dans ses paroles et ses prétentions, Guillaume avait tout d'abord +accepté à Levallois-Perret, chez Patain et fils, les fabricants +d'automobiles, des fonctions de débutant et une rémunération médiocre. +Mais son intelligence aiguë, son infatigable activité, ses intuitions +d'inventeur-né, toute cette personnalité prenante s'était rapidement +imposée. + +Ainsi, quatre ans à peine après sa sortie de l'Ecole centrale, le jeune +homme était devenu le collaborateur principal du grand constructeur qui +allait, comme les Farman, les Gastambide, les Blériot, attacher son nom +aux recherches aéronautiques. + +Dès que cette amélioration considérable de sa situation s'était +produite, Kerjean avait obtenu de sa mère qu'elle quittât Fougères et +s'installât près de lui, aux Batignolles, dans une vieille maison +d'aspect provincial, rue Boursault. + +On y avait envoyé de Fougères une partie du mobilier de famille. +Guillaume avait disposé les meubles avec le souci de donner à chaque +chambre la physionomie qu'avait à Fougères la pièce correspondante. +Mais Mme Kerjean ne devait pas goûter la douceur de cet accueil de +l'enfant chéri parmi les choses familières. A la veille du jour fixé +pour son départ de Fougères, une bronchite compliquée de pleurésie +l'avait enlevée brutalement à la sollicitude filiale. + +Six ans avaient passé. Rien n'avait été changé dans la demeure où Mme +Kerjean n'était jamais entrée, et où, cependant, tout parlait d'elle. +La jolie chambre de Mme Kerjean semblait attendre encore la mère qui ne +viendrait plus. + +Anaïk, une vieille Fougeraise qui portait encore la coiffe du pays, +tirait vanité du parfait entretien des choses. Pas une tache, pas un +grain de poussière. On se mirait dans ses parquets. + +Les établissements Patain avaient été reconstruits, très agrandis, à +Levallois. Dès le matin, Kerjean s'y rendait, à moins que des essais +d'appareils ne dussent avoir lieu à Issy-les-Moulineaux. Le soir, le +vieux nid breton, blotti sous le toit de la maison parisienne, semblait +doux et hospitalier. + +Il aimait son tranquille intérieur de célibataire, les soirées qu'il y +passait en études et en lectures. + +Il était resté Guillaume le Taciturne. Il était devenu l'obscur +chercheur que ne grisait pas encore la gloire, l'aviateur qui sentait +en plein ciel l'ivresse de la solitude parfaire et qui n'aimait point à +prendre de passager. + +Kerjean n'avait revu avant leur départ de Vichy ni Phyllis ni Mme +Davrançay. Toutes les deux étaient sorties, lorsqu'il s'était présenté +à l'hôtel. Dans le jardin du Casino, il avait bien aperçu Phyllis, +reconnu son rire... Mais d'autres voix se mêlaient à ce rire, d'autres +chapeaux parmi lesquels se distinguait celui de Fabrice de Mauve. + +La semaine d'aviation finie, il ne prolongea pas son séjour. + +Comme il rentrait rue Boursault, on lui remit une dépêche. Elle était +datée d'Aix. Elle disait: + +"_Mme Davrançay, frappée d'hémiplégie dans la salle de jeu, morte deux +heures après, sans avoir repris connaissance_." + + + +V + + +Comme Kerjean s'arrêtait dans la rue d'Offémont pour sonner à la grille +de l'hôtel que Mme Davrançay avait habité vingt ans, Lecoulteux en +sortait. + +-- Cher ami! s'écria le bon jeune homme... Je viens de déposer ma +carte, pour la petite Phyl... Je vous assure que j'ai beaucoup de +chagrin!... J'aimais cette jolie enfant, Kerjean... et si ma mère... + +Kerjean l'interrompit: + +-- Mon cher, laissez donc là Mme votre mère... Et si vous aimez +Phyllis, épousez Phyllis... + +Lecoulteux prit le bras de l'ingénieur et l'entraîna de quelques pas +plus loin. + +-- Alors... c'est vrai?... Elle n'a rien... _rien_, la pauvre petite? + +-- Trop vrai!... Elle n'a rien... Mme Davrançay n'a pas laissé de +testament. Selon la loi, sa nièce, Mlle Laure Arguin, est son unique +héritière. + +-- Quelle misère! murmura Lecoulteux... Quelle misère..." + +Il se tut. Puis: + +-- Vous savez, Kerjean... même maintenant, elle ne voudrait pas de moi, +la petite Phyl... C'est un autre qui lui plaît... A Vichy, les deux +derniers jours, quand de Mauve est revenu, je croyais qu'on allait nous +annoncer les fiançailles. Je vois encore le sourire de la petite +Phyl... Mais je connais de Mauve... Maintenant il la demandera encore +moins que moi... Pauvre petite Phyl!... Vous l'avez revue, Kerjean, +depuis cette journée funèbre? + +-- Deux fois... Elle adorait sa marraine et la pleure désespérément... +Je ne crois pas qu'elle se fasse une idée très exacte des difficultés +matérielles de sa situation. + +-- Elle vous aime beaucoup, Kerjean... C'est elle qui a voulu qu'on +vous télégraphiât en même temps qu'à Mlle Arguin. + +-- Oui, elle sait qu'elle peut compter sur ma fidélité... Je ne l'aime +pas d'amour, moi!... Mais, hélas! que peut-on pour elle? + +-- Je pense qu'elle ne va pas rester ici ou à la Peuplière... + +-- Oh! soyez tranquille, on ne le lui proposera pas... L'attitude et +toute la manière d'air de Mlle Arguin sont inqualifiables... Phyllis +est subie quelques jours... Voilà tout. + +-- Que va-t-elle devenir?... dites, Kerjean? + +-- Mlle Ribes, la demoiselle de compagnie de sa marraine, lui cherche +une place d'institutrice... ou de lectrice... + +-- Une place? Pauvre gosse!... + +-- La petite Phyl institutrice! Cela semble absurde, n'est-ce pas? + +-- Quelle misère! Quelle misère! + +Et prenant congé de Kerjean, il s'éloigna. Celui-ci le suivit des yeux +un moment, et alla sonner à la grille de l'hôtel. + +Une anxiété, presque une angoisse, l'étreignait. Il aimait cette enfant +comme une petite soeur, très doucement, très précieusement, de +l'affection que les forts donnent aux faibles. + +Maître Baudin, à qui Mme Davrançay avait maintes fois confié ses +intentions testamentaires, avait rappelé à Mlle Arguin qu'en +recueillant Phyllis la défunte avait entendu s'acquitter d'une dette +contractée au lit de mort de Marcel Boisjoli. Il lui avait suggéré la +possibilité d'une mesure qui, en l'occurrence, semblait assez +équitable: reporter sur la tête de la jeune fille la petite pension +qu'elle-même, alors dans le besoin, avait reçue de sa tante, pendant +près de trente années. Mais Mlle Arguin s'était montrée irréductible. + +Kerjean s'était à son tour autorisé de sa dernière conversation avec +Mme Davrançay pour risquer une démarche. Il avait parlé avec chaleur, +il s'était cru persuasif. Ses arguments s'étaient brisés contre +l'aversion froide et inflexible qui avait découragé maître Baudin. + +-- Phyllis Boisjoli travaillera, avait-elle déclaré. Comme tant de +jeunes filles, tant de jeunes femmes, comme sa propre mère, elle +gagnera sa vie, et ce lui sera salutaire... + +Guillaume avait regardé la vieille fille. + +-- Le travail est la plus belle et la plus saine des écoles, +mademoiselle, mais il est difficile aux femmes qui n'y ont pas été +préparées... Avez-vous pensé à tous les dangers qui peuvent guetter une +jeune créature abandonnée dans la lutte, sans argent, sans gagne-pain, +jolie... et innocente comme un petit enfant? + +Mlle Arguin avait tressailli. Kerjean s'était pris à la croire touchée, +émue peut-être dans sa terreur sacrée du mal. Mais presque aussitôt ces +paroles étaient tombées glaciales: + +-- Une honnête fille, une bonne chrétienne n'a rien à craindre des +pièges du monde, monsieur... Aussi bien ne me semble-t-il pas que +Phyllis Boisjoli soit en droit de se sentir abandonnée si elle compte +beaucoup d'amis aussi ardents à la défendre que... vous! + +Une portière se souleva, la jeune fille entrait. + +Elle tendit ses deux mains à Kerjean qui les serra et les garda un +moment dans les siennes. + +-- Oh! Kerjean, mon ami!... Comme vous êtes bon! + +Elle avait maigri. Elle s'assit sur une petite chaise basse. + +Devant ce visage navré, dire: "Avez-vous décidé quelque chose? Quels +sont vos projets?..." Il n'osait pas... il ne voulait pas... Jamais il +n'avait mieux compris l'impuissance profonde de son amitié d'homme. + +Le silence pesa sur eux. + +Puis la voix fragile reprit: + +-- Un emploi m'a été proposé... Des gens qui passent deux mois à +Houlgate veulent emmener une jeune institutrice pour surveiller leur +petite fille et la faire travailler... S'ils sont contents, ils +garderont l'institutrice à Paris... + +Kerjean prit une des mains pâles et, sans un mot, y appuya ses lèvres. + +-- J'aurai voulu pleurer en paix... Et voilà... cela ne m'est plus +permis... + +-- Ma pauvre enfant, fit Kerjean, vous me faites plus de peine encore +avec votre calme d'aujourd'hui qu'avec vos sanglots éperdus d'il y a +trois jours... Vous êtres très courageuse pourtant... + +-- La pauvre Ribes a cherché, en même temps pour elle et pour moi... +Mlle Arguin m'avait également offert son appui... Elle compte sur le +travail pour me régénérer... Et peut-être est-elle bien aise de se +débarrasser de moi. + +-- Cette créature est odieuse!... + +Un petit sourire triste parut sur la jeune bouche. + +-- Mon vieux Kerjean, vous êtes furieux qu'elle ait tout cet argent... +qui, par le fait, lui revenait de droit. + +-- Oh! ce n'est pas son argent que je lui reproche, corrigea le jeune +homme. + +-- Vous lui reprochez aussi ses mauvais sentiments envers moi... Mais +sont-ils sans excuses? Marraine, la chère marraine, si bonne pourtant, +n'a jamais aimé sa nièce... qui le sentait bien... Moi, je trouvais +Mlle Laure infiniment sévère, horriblement ennuyeuse... j'étais polie +avec elle, rien de plus... Comment eût-elle aimé la fillette +indifférente qu'elle accusait de lui avoir pris le coeur... et aussi, +Kerjean, -- oh! oui! maintenant je le comprends!... -- la fortune de sa +tante? Elle était la parente pauvre, oubliée, négligée, à peine +supportée.. J'étais l'étrangère heureuse, aimée... oh! si aimée! si +aimée!... Oh Kerjean, maintenant, je n'ai plus personne qui m'aime, +personne... que vous, mon ami! + +Le coeur serré, Kerjean pensait au temps où, toute petite et tendrement +chérie, Phyllis lui disait les mêmes paroles. + +-- Ma pauvre enfant, le Bon-géant tient à rester votre "meilleur et +unique ami". Cependant, vous avez d'autres amis, Phyllis... + +Les yeux brillants de Phyllis s'arrêtèrent sur les siens. + +-- Kerjean, si vous aimiez une jeune fille et qu'elle se trouvât dans +l'horrible situation où je suis,... est-ce que vous l'auriez laissée +plus d'une semaine sans un mot de vous?... Est-ce que vous ne viendriez +pas la voir?... Est-ce que... dites, Kerjean? + +-- Petite Phyl, il y a des questions de bienséance, de correction... +Peut-être, après tout, est-il plus discret, plus délicat de la part +d'un homme qui aime de ne pas choisir un moment... + +Phyllis l'interrompit: + +-- Oh! Kerjean... Dire ou écrire à une pauvre enfant: "Vous n'êtes pas +seule dans la vie, je vous aime... Faites un signe et je... Kerjean, +_vous_, vous auriez... + +-- Ma petite Phyl, fit Kerjean avec une douceur tendre et quasi +paternelle, ces mots-là, _quelqu'un_ avait-il le droit de vous les dire? + +-- Mon ami, vous savez déjà qu'il s'agit de M. de Mauve... Je l'avais +rencontré le printemps dernier à Paris... Nous l'avons retrouvé à +Vichy... Il me plaisait beaucoup!... Le monde entier prenait un air de +fête, parce que je pensais : "Il m'aime!". Les derniers jours, +surtout!... J'étais si heureuse! Il ne s'occupait que de moi... Il ne +voyait que moi!... La veille de notre séparation, à Vichy, il a saisi +ma main et l'a effleurée de ses lèvres... Oh! à peine!... Mais il ne +m'a jamais dit un mot d'amour... Depuis... il ne m'a plus donné le +moindre signe de vie... + +Une telle angoisse tendait le regard qui interrogeait les yeux de +Kerjean que, troublé par cette supplication muette, le jeune homme dit: + +-- Je vous répète que de Mauve a pu craindre d'être indiscret... Des +scrupules... + +-- Si je m'étais aussi cruellement trompée sur Fabrice de Mauve, +Kerjean, reprit la jeune fille, je ne pourrais plus l'aimer, parce +que... je le mépriserais... Mais il y aurait quelque chose de brisé... +de mort en moi... Maintenant, il faut que je parte... dans trois jours! + +Kerjean la regardait avec une pitié infinie. + +-- Vous m'écrirez. + +-- Oh! très souvent... Je vous raconterai les choses... Peut-être la +fillette sera-t-elle gentille... + +-- Mlle Ribes connaît les parents? + +-- Je ne crois pas... Ce sont, paraît-il, des gens très honorables... +J'espère que je leur plairai... Mais quelle drôle d'institutrice je +ferai, Kerjean! Je ne possède pas le moindre parchemin, je dessine un +peu, je chante un peu, je joue un peu de piano... Si mon élève allait +être plus instruite que moi? + +-- Elle vous adorera... Maintenant, petite Phyl, écoutez... +Promettez-moi que vous n'hésiterez jamais à vous adresser à moi... si +quelque difficulté surgissait... + +-- Je vous le promets... Vous viendrez me dire adieu, à la gare? + +-- A la gare, non... Vous ne partez pas seule... et l'on pourrait +trouver étrange... + +Elle ne put s'empêcher de rire. + +-- J'oubliais... + +..."Pauvre petite," pensa Kerjean lorsqu'il l'eut quittée. Ainsi que +Lecoulteux, Kerjean considérait comme certaine la défection de Fabrice +de Mauve. Quel piège avait été, pour l'âme naïve de Phyllis, cette +duplicité banale!... Que la pauvre enfant connût, en même temps que +l'horreur de la mort et l'humiliation de la ruine, le déchirement de +l'abandon; que si jeune, si sincère, elle eût heurté déjà son coeur à +la froide lâcheté d'un homme... c'était par trop cruel! + + + +VI + + +"Houlgate, Villa des Vagues, 18 août. + +"Vous m'avez recommandé de vous écrire, mon ami Kerjean... A peine +arrivée à Houlgate, à peine installée dans ma chambre de Pichin, je +m'assois à ma table, devant la fenêtre ouverte toute grande sur la mer, +et je prends ma plume... + +"Ce n'est pas qu'il me semble avoir beaucoup à vous conter... Mais je +suis seule, je suis triste... Tout est froid et noir autour de moi, et +j'ai besoin de sentir présent, malgré la distance, votre coeur d'ami, +votre grand coeur si fort, si chaud, si bon. + +"Kerjean, combien j'étais insouciante et gaie ce matin du mois dernier +où je croquais des cornets de plaisir... Je croyais au bonheur, alors; +j'y croyais comme on croit à quelque chose dont on n'eût jamais songé à +douter... + +"Et ma marraine est morte!... Et quand je cesse de penser à ma pauvre +marraine que je ne verrai jamais plus, c'est pour penser à quelqu'un +dont je suis peut-être plus séparée maintenant que si mort était entre +nous. Alors je n'ai plus de courage. + +"Mais je vous écris des choses sans but... Mon élève est gentille, pas +très jolie, mais toute souriante et bonne à embrasser comme un bébé. +Vous aviez raison, je crois qu'elle m'aimera. Elle m'a dit: "Je suis +contente, vous avez l'air d'une grande petite fille!" + +"Mme de Valois doit être remarquée partout comme une fort belle +personne. Ses traits sont réguliers, sa taille superbe. Elle est très +froide mais extrêmement courtoise. + +"M. Valois est beaucoup moins bien que sa femme. Je ne crois pas qu'il +appartienne au même milieu social. Son aspect physique, ses manières, +son langage sont lourds et assez vulgaires, mais il a l'air d'un très +brave homme. Il adore sa fillette et me témoigne une bienveillance +cordiale. Quand il parle de la petite Liliane et de moi, il dit "les +enfants"... En route, il nous a acheté à toutes les deux des bonbons... +C'était gentil... Mais comme ces gens me sont étrangers, indifférents à +moi et à mes peines! + + +"Au revoir, mon ami, répondez vite. + +"Bon-géant, aimez toujours votre petite + +"Phyl." + + + +"Villa des Vagues, 20 août. + +"Merci, mon bon Kerjean; votre lettre qui me parle, votre lettre qui me +gronde, votre lettre qui m'aime, votre lettre est vous tout entier!... +Elle me fait du bien. + +"Vous dites: "La vie est là qui nous prend, qui nous entraîne; il nous +faut marcher, poursuivre notre route..." Vous dites: "A votre âge, le +devoir est aussi d'espérer..." + +"Je ne sais pas si j'espère, mon ami, mais je vis et les jours passent. +La petite Liliane est charmante. Ses paroles, ses rires, ses baisers me +sont doux. Nous jouons ensemble sur la plage. Je raconte les histoires +d'autrefois, les histoires du Bon-géant. + +"Mon élève? Je me demande ce que lui enseigne... Elle est paresseuse +comme une chenille... et il fait si chaud! C'est cruel d'imposer aux +enfants un travail de vacances. Je lui ai donné un _très bien_... Mme +Valois a jugé mon indulgence excessive et me l'a reprochée. Elle est +assez hautaine et ne me plaît guère. Ses belles manières, son beau +langage, sont véritablement les plus fastidieux, les plus insipides du +monde. Je crois qu'elle ennuie aussi son mari, mais il est très patient +avec elle. + +"Au revoir, mon ami. Je vous promets d'être vaillante. + +"Bien affectueusement. + +"Phyllis." + + + +"Villa des Vignes, 27 août. + +"Vous êtes bon de me répondre si fidèlement. Je voudrais vous écrire +des lettres intéressantes, mais je ne suis libre que le soir... + +"La plage fait les frais de nos plus grands plaisirs, à Liliane et à +moi. Puis nous prenons des bains. Je nage comme un poisson, vous savez? +C'est un instinct chez moi. M. Valois pense qu'il doit y avoir, dans ma +plus lointaine ascendance, une petite sirène dont je porte la +ressemblance mystérieuse. + +"Nous faisons aussi de longues promenades à travers la campagne, au +hasard des plus ravissants chemins creux... Quelquefois, M. Valois nous +accompagne. Il manque décidément de toute espèce de distinction, mais +je le préfère à sa femme, parce qu'il est simple, cordial, et toujours +de bonne humeur. Il a connu beaucoup de gens, d'hommes politiques, +d'hommes de lettres. Sa grosse tête fourmille de souvenirs +anecdotiques, et ses récits très vivants, sa manière de conter +m'amusent. Le soir, quand Mme Valois ne parle pas d'aller au casino, +Liliane va chercher son père, et nous jouons au jeu d'oie tous les +trois, à moins que ce ne soit au Nain jaune... + +"Mon cher Kerjean, voilà ma vie! La vôtre est peut-être plus paisible +encore, mais votre lettre est un hymne au travail! On vous devine pris, +conquis, enivré... De "chercher" vous passionne. + +"Vieux Kerjean, comme j'aimerais vous voir. + +"Je vous aime bien. + +"Votre petite Phyllis." + + + +"29 août. + +"Mon cher Kerjean, qu'allez-vous penser? Vraiment, les hommes ont des +idées singulières! Vous craignez que ma société ne plaise que _trop_ à +M. Valois... Vous me recommandez la prudence... et même la méfiance et +je ne sais quoi... Mon pauvre Bon-géant, vous êtes fou! Songez que M. +Valois est un homme sérieux, un homme marié, qu'il a au moins dix ans +de plus que vous, qu'il pourrait être mon père!... Le voyez-vous me +faisant la cour? C'est absurde. + +"Je vous jure que je ne suis pour lui qu'une enfant à peine plus âgée +que Liliane. Dormez donc tranquille! + +"Au revoir, mon ami, je vous envoie mes plus tendres gentillesses. + +"Phyllis." + + + +"3 septembre. + +"J'ai "démaigri" un peu... et surtout je me sens plus brave. + +"On espère toujours, Kerjean, rien n'est plus vrai... L'oubli de +certains souvenirs est difficile... je ne le vois que trop!... Ne +peut-il paraître à quelqu'un d'autre aussi impossible qu'à moi?... Je +suis folle!... + +"Au revoir et bien affectueusement à vous, cher Bon-géant d'autrefois. + +"Phyllis." + + + +"9 septembre. + +"Kerjean, quand vous parlez de M. Valois, on dirait que vous êtes +jaloux! Pensez-vous que la place de "Bon-géant" soit à prendre?... Ce +brave homme est mon seul espoir. Il chérit sa petite fille et voit +combien Liliane m'aime... Peut-être convaincra-t-il sa femme de me +garder à Paris... + +"Hier, précisément, M. Valois a vu que j'avais pleuré (hélas! Kerjean, +il y a des jours, des heures où je ne puis m'empêcher de pleurer), et, +sans grand tact, mais avec une très évidente bienveillance, il m'a +demandé si quelqu'un m'avait fait de la peine. + +"M. Valois paraissait tout apitoyé, tout désireux de me témoigner sa +compassion... Il m'a pris la main comme vous quand j'ai de la peine... +Je la lui ai retirée, soyez tranquille; je déteste que quelqu'un +d'étranger me touche... Mais j'ai remercié M. Valois de sa bonté. + +"Kerjean, je ne quitterais volontiers Liliane que si quelque chose +d'heureux -- la seule chose heureuse pour moi -- arrivait... Oh! +Kerjean! n'est-il pas étrange que je puisse attendre encore des choses +heureuses, et cela, sans m'appuyer sur d'autres raisons que celles de +mon coeur... + +"Si vous lisiez en moi, vous y verriez certainement combien vous auriez +tort d'être jaloux de qui que ce fût. J'ai entendu dire de je ne sais +qui: "Elle a été la femme d'un seul amour." On pourra dire cela de moi, +Kerjean, mais il faudra qu'on ajoute: "Elle a été aussi la femme d'une +seule amitié." + +"Votre petite Phyl." + + + +"Villa des Vagues, 10 septembre. + +"Mon cher Kerjean, je pars demain à la première heure. Je quitte +Houlgate et les Valois... C'est une histoire révoltante et parfaitement +ridicule que je vous conterai. Vous aviez raison. Je manque +d'expérience, mais le monde est quelquefois bien laid. + +"J'espère que Mlle Arguin voudra me donner asile une fois encore. Je ne +lui demanderai de me supporter que juste le temps de trouver un autre +emploi... Aussi bien, où pourrais-je aller, sinon chez elle, mon pauvre +Kerjean? Je n'ai personne... + +"Je ne vous prie pas de venir me voir rue d'Offémont. Si ma nouvelle +intrusion avait contrarié Mlle Laure, elle ne manquerait pas de me +reprocher le sans-gêne de recevoir votre visite sous son toit... C'est +moi qui irai chez vous, rue Boursault, demain, vers cinq heures... J'ai +un tel besoin de vous voir! + +"A bientôt, prenez ma main et serrez-la bien fort dans votre bonne et +loyale patte d'ami. + +"Phyllis." + + + +VII + + +Phyllis, toute vibrante, contait l'incident qui avait causé sa fuite. + +-- ...J'étais assise toute seule dans le salon, je feuilletais un livre +posé sur la table... M. Valois est venu derrière moi... j'ai cru qu'il +regardait les gravures... Et je n'osais rien dire, bien que cette +présence invisible et toute proche me fût désagréable... Puis j'ai +senti son souffle qui me touchait et, tout de suite, sa bouche s'est +posée sur mon cou... Alors je me suis retournée, brusquement, et je lui +ai donné une gifle... Oh! une gifle... + +Kerjean, le visage dur, un peu pâle, mordait sa lèvre, et ses doigts se +fermaient, crispés, sur ses paumes. + +-- Ma pauvre petite Phyl! Oh! pouvoir donner une leçon à ce lâche +individu! + +-- J'avais tout ensemble envie de le battre encore... et de +sangloter... Je me sentais seule, tellement abandonnée... Ah! le lâche, +Kerjean! Le lâche, le goujat!... + +La voix de la jeune fille se brisa, de grosses larmes lui jaillirent +des yeux. + +-- La vérité, ma pauvre petite Phyl, c'est que vous êtes beaucoup trop +jeune, beaucoup trop jolie pour être institutrice... + +-- Mon pauvre Kerjean, il faut pourtant que je trouve une autre +situation... Mlle Laure m'a parlé d'une dame, une de ses amies de +pension, la veuve d'un notaire de province, qui cherche pour ses deux +grandes filles une demoiselle de compagnie... + +-- Ah! fit Kerjean, le visage soucieux, si Jacqueline Albin... Vous +avez connu Jacqueline..." + +-- Je l'ai vue quand j'étais petite, mais je me souviens d'elle + +-- Depuis la mort de son père, elle voyage... Elle vous eût prise +auprès d'elle. Vous auriez été sa demoiselle de compagnie, sa lectrice, +que sais-je?... et elle vous aurait aimée comme une soeur... + +Phyllis soupira. + +-- Quel dommage! Une amie de vous, Kerjean... + +La petite pendule d'or commençait à sonner six heures. + +-- Oh! dit la jeune fille, que c'est joli... Je n'étais jamais venue +chez vous, Kerjean, mais je me représentais votre salon tel que je le +vois... L'ensemble est un peu "vieux garçon" vous savez... Mais tout y +est beau, simple, solide... net et franc... + + +-- En vérité, je crois n'avoir pas même une tasse de thé à vous +offrir... Ah! mais aimez-vous le sirop de framboise? Anaïk en fait +d'excellent et qui embaume. + +Ce savant inventeur disait ainsi parfois des choses très simples avec +un contentement puéril qui riait dans sa voix grave. + +Le sirop de framboise, l'eau toute fraîche qui embuait le verre, les +petites galettes bretonnes -- gloire d'Anaïk -- furent servis dans le +salon, sur le guéridon empire, et Kerjean vit dans les yeux de Phyllis +la même petite clarté de plaisir qu'au Nouveau Parc de Vichy, quand +elle goûtait avec des tartines et de la crème. + +Quelques jours après, Kerjean reçut une lettre de Phyllis. La veuve du +notaire de province, Mme Chardon-Pluche, avait commencé par déclarer +que Mlle Boisjoli paraissait "aussi jeune que ses filles" et était +affligée d'un physique tout à fait impropre au rôle de chaperon. Mais +Mme Chardon-Pluche ne savait plus rien refuser à son admirable amie +Laure. L'accord avait été conclu. + +Kerjean revoyait Phyllis, mince, souple, harmonieuse, des roses à la +main, la magnificence de ses cheveux blonds, l'éblouissante pureté de +son teint rose. C'était bien une jeune fille dans tout l'innocence en +même temps que dans toute la grâce de sa délicieuse juvénilité... Mais +qui donc garderait une pareille institutrice? + +Pour la centième fois, il se demandait: "Que puis-je faire? Si j'avais +un ami dans la gêne, je lui dirais: "Venez chez moi..." mais une femme, +une jeune fille... que puis-je faire?" + + + +VIII + + +"Paris, 39 bis rue des Vignes, 3 octobre. + +"Mon cher Kerjean, me voici chez Mme Chardon-Pluche, remplissant depuis +dix jours mes fonctions de demoiselle de compagnie et de promeneuse. + +"Mme Chardon-Pluche vient seulement de s'installer à Paris, où il était +à l'avance entendu que tout serait très neuf, très parisien et très +moderne -- lisez: "vaguement anglais et d'un horrible modern style". On +a l'impression d'y être à l'hôtel. Souvent je rêve, mélancolique, à ma +vénérable Peuplière ou à votre beau salon ancien de la rue Boursault. + +"Mme Chardon-Pluche n'est ni élégante ni distinguée. Marcelle a +vingt-quatre ans, Edmée vingt-deux. Voue leur en donneriez aisément +vingt-huit ou trente. Je crains toujours, quand nous sortons ensemble, +qu'on ne me prenne pour une jeune fille très mal élevée, qui a besoin +deux gouvernantes. + +"Mon pauvre ami, ne croyez pas, si je raconte ces choses, que ce soit +pour me plaindre, c'est plutôt pour m'amuser. + +"Phyllis." + + + +"Paris, 18 octobre. + +"Mon cher Kerjean, + +"Les jours se suivent et se ressemblent. + +"Dimanche, cependant, nous sommes allées dans le monde, Marcelle, Edmée +et moi, chez une amie de Mme Chardon-Pluche, qui avait réuni quelques +jeunes filles et quelques jeunes gens. + +"Ce fut très amusant, ma foi!... On n'a pas dansé, mais on a causé, +chanté, fait des jeux d'esprit et un peu flirté, je crois... Je ne +tiens guère au flirt, mais cette fois, eh bien! oui, cette fois, +j'étais contente de flirter... Je me disais: "Je suis donc encore une +jeune fille comme les autres, après tout..." + +"Au revoir, mon ami... A bientôt, je voudrais! + +"Votre petite Phyl." + + + +IX + + +Comme Kerjean ouvrait un journal, le nom de Fabrice de Mauve attira son +attention sur un écho qui désola son amitié. Il résolut d'aller trouver +Phyllis, quitte à user de diplomatie pour ne pas trop mécontenter Mme +Chardon-Pluche. + + + +"Nous avons annoncé, il y a quelque temps, disait le journal, les +fiançailles de M. Fabrice de Mauve, l'écrivain, le poète bien connu, +avec Mlle Alice Tourneur, la fille unique de M. Philippe Tourneur, le +grand industriel havrais. Le mariage sera célébré au Havre, le 22 +novembre prochain." + + + +Pauvre petite Phyl! Si elle ignorait l'abandon de l'homme qu'elle +aimait, Kerjean voulait lui épargner le saisissement douloureux de +l'apprendre par une note de presse. Si, au contraire, elle connaissait +la fâcheuse nouvelle, ce qui n'était que trop possible, il voulait +qu'elle pût au moins confier sa grande peine, éprouver la douceur d'une +compassion amie. + +Par prudence, il écrivit: + +"Ma chère petite Phyl, + +"Me voici de retour à Paris et bien désireux d'aller vous trouver, +après ces longues semaines. Voulez-vous solliciter de Mme +Chardon-Pluche la permission de me recevoir, pendant quelques instants, +un très ancien ami de votre marraine? Je pense pas qu'ainsi présentée, +votre requête puisse être ma accueillie. Le "très ancien ami" compte se +présenter chez vous vers six heures. + +"Votre très affectueusement dévoué + +"Kerjean." + + + +Aucun contre-ordre ne vint. A l'heure fixée, Kerjean fut introduit dans +un salon où tout était d'un vert cru. + +La petite Phyl parut. Elle souriait, très pale; ce sourire de bienvenue +était doux, triste. + +-- Vous n'avez pas bonne mine, observa Kerjean... + +-- Je suis bien portante. + +Elle l'avait fait asseoir près de la cheminée et s'était assise +elle-même en face de lui. + +-- Alors, Mme Chardon-Pluche a autorisé ma visite? + +-- Oui... assez sèchement... mais sans difficulté. Elle m'a demandé si +je ne désirais pas qu'elle assistât à notre entretien... Je lui ai dit +que vous étiez un très ancien ami... et elle n'a pas insisté. + +Tout de suite, Phyllis questionna Kerjean sur son voyage. Mais, +soudain, au milieu d'une phrase, avant même qu'il eût parlé, elle +s'interrompit: + +--Kerjean, fit-elle sourdement, vous savez qu'il se marie, n'est-ce pas? + +Il inclina la tête en silence. + +-- Vous l'avez appris par les journaux? + +-- Hier matin... en arrivant. + +-- Moi, il y a dix jours que je le sais... Et, depuis, je n'ai pas eu +le courage de vous écrire... Je connais cette Alice Tourneur qu'il +épouse... Elle n'est pas jolie... elle est trop grande, trop forte, +trop massive... elle n'est pas très intelligente, elle manque de toute +distinction... Mais elle a quinze cents mille francs de dot et dix +millions d'espérances!... + +-- Ma pauvre enfant, je me faisais peu d'illusions, je l'avoue.... +Cependant, j'ai été... saisi. + +Elle reprit, du même ton neutre et comme indifférent: + +-- Marcelle lisait l'Echo de Paris, elle s'est écriée tout à coup: +"Tiens! Fabrice de Mauve, l'auteur, qui se marie!" Par une sorte +d'instinct je me suis cramponnée à ma chaise... Il me semblait que je +tombais dans un trou... J'ai prétexté une vague indisposition... On ne +s'est douté de rien. + +-- Ma pauvre, pauvre petite Phyl! + +-- Il y a longtemps que nous n'espériez plus en Fabrice de Mauve, vous, +Kerjean... Mais moi, j'espérais encore, j'espérais de toute mon âme... +Je me disais: "Il y a des choses qui s'expliqueront... Il m'aime, je le +sais..." Oh! Kerjean je ne pouvais croire à tant de duplicité!... + +Elle eut un petite sanglot bref et sans larmes. + +-- Phyllis... cet homme est aussi indigne de vos regrets qu'il l'était +de votre affection. + +-- Un jour, vous souvenez-vous, je vous ai déclaré que, si je devais +cesser d'estimer Fabrice de Mauve, je cesserais en même temps de +l'aimer... J'ai ajouté: "Quelque chose en moi serait mort..." Je ne +veux plus aimer Fabrice de Mauve, Kerjean... Mais c'est mon coeur qu'il +a tué... + +Je suis calme, vous voyez... Je voudrais être brave... + +Les larmes avaient jailli. + +-- Vous êtes très brave, affirma Guillaume. + +-- Mon ami, je suis très jeune, très ignorante... Tout est confus en +moi... Comprenez-vous qu'à sentir tout à coup, brutalement, qu'aux yeux +de certains hommes on n'est qu'une sorte de proie, on prenne tous les +autres en horreur, en dégoût?... Je n'aimerai plus jamais personne... +Je ne me marierai jamais... + +Kerjean l'avait écouté sans songer à l'interrompre, étrangement +heureux. Soudain, il comprit que la mariage de Phyllis l'eût révolté +comme un sacrilège. Il avait entendu parler de la jalousie des pères +qui marient leur fille, âpre chez certains comme une jalousie d'amant. +Il pensa que cette passion complexe, paradoxale, devait ressembler, +singulièrement, à ce qu'il venait lui-même de pressentir. + +Le Bon-géant eût voulu abriter de tout mal et de toute peine la frêle +petite princesse... + +-- Phyllis, dit-il, vous n'avez pas vingt ans, petite Phyl, et moi, +j'ai confiance. Je veux croire que, malgré cette désillusion qui l'a +blessé, votre coeur n'est pas mort... qu'il se réchauffera au contact +d'un autre coeur encore ignoré de vous et de moi, mais qui sera très +bon, très aimant, très fidèle... + +-- Vous me prenez toujours pour une fillette, vieux Kerjean, une +fillette qui vient de casser sa poupée et à qui l'on en promet une +nouvelle... Sans doute l'avenir montrera que vous avez tort... + + + +X + + +Kerjean, oisif, un peu las, rêvait à des choses imprécises. + +La sonnette de la porte retentit. Des pas pressés, légers, bruissaient +sur le parquet du salon, dont la porte était ouverte... Guillaume se +leva violemment: + +-- Mais, malheureuse enfant, que faites-vous ici, à pareille heure? + +Car, dans le cadre béant de la porte, c'était la mince silhouette de +Phyllis Boisjoli qui venait de se dresser. + +Cependant, la jeune fille était entrée... Devant cette pâleur, ce +mutisme frémissant, le mécontentement de Kerjean tomba. + +-- Qu'y a-t-il, petite Phyl? dit-il, Qu'y a-t-il? Vous m'effrayez... + +-- Kerjean, cette femme a été atroce... + +-- Mme Chardon-Pluche? + +-- Elle m'a insultée, elle m'a chassée. + +-- Comment? Parlez vite! + +Phyllis semblait épuisée. Kerjean voulait qu'elle s'assît, près du feu, +mais elle demeurait debout au milieu de la pièce, nerveuse, sans larmes. + +-- Elle m'avait prise en grippe... L'autre jour déjà, quand vous êtes +venu... elle m'a dit des choses absurdes et blessantes; que je l'avais +inexactement renseignée, que vous étiez plus jeune qu'elle n'avait pu +le supposer d'après mes paroles, que sa responsabilité... Aujourd'hui, +Edmée lui a raconté que nous vous avions rencontré au parc Monceau... +Ce soir, le dîner à peine fini, elle m'a fait une scène terrible, elle +m'a reproché d'être pour ses filles un "élément de corruption", +Kerjean!... Elle avait patienté autant que possible, à cause de Mlle +Arguin, mais, puisque, après avoir reçu un homme en tête à tête chez +elle... je poussais l'inconvenance jusqu'à donner des rendez-vous au +parc Monceau sous l'égide de ses innocentes filles, jusqu'à leur +présenter mes amoureux... + +-- Ah! ça! + +-- Oui, mon ami, c'était par trop fort... Je me suis révoltée... J'ai +dit à Mme Chardon-Pluche ce que j'avais sur le coeur... Et, quand cette +affreuse personne m'a donné mes huit jours comme à une domestique, je +lui ai répondu que je ne passerais pas une nuit de plus sous son +toit... Sans plus l'écouter, j'ai couru à ma chambre, j'ai jeté mes +affaires dans ma malle... Ah! me sauver, me sauver... Mais me sauver +où? Mlle Arguin m'a laissé clairement comprendre que sa maison ne +m'hospitaliserait plus... Alors il n'y avait plus que vous... Et quand +le concierge, ma malle chargée, a demandé quelle adresse il devait dire +au cocher... j'ai donné la vôtre, mon ami... + +-- Mais vous avez bien fait... vous avez bien fait! s'écria le jeune +homme. + +Elle pleurait, cachant son visage: + +-- Je ne pouvais aller à l'hôtel, Kerjean!... J'aurais eu si peur... et +puis je sentais bien que marraine n'eût pas aimé me savoir à l'hôtel +toute seule... et que marraine m'eût confiée à vous... + +-- Vous avez bien fait, vous ne pouviez mieux faire... Ma petite Phyl, +ne pleurez pas!... + +-- Oh! Kerjean, je ne veux plus recommencer cette vie.... chercher une +autre maison... où l'on me maltraitera d'une autre manière... je ne +peux plus... Les gens sont trop injustes, trop méchants!... Je ne peux +plus, non, je ne peux plus... Je mourrais... Oh! mon ami, gardez-moi... + +Kerjean était resté debout près d'elle. + +-- Ma pauvre petite, dit-il, j'en serais très heureux, mais ne +voyez-vous pas que c'est impossible? Vous êtes très jeune, je n'ai que +trente ans... Vous n'êtes ni ma soeur ni ma femme... Et le monde... Si +vous viviez près de moi, on dirait... de très vilaines choses... + +Les yeux de la pauvre enfant se remplirent de désespoir. + +-- Alors, qu'est-ce que je deviendrai?... Oh! Kerjean... si... s'il +n'avait pas été si cruel... maintenant, je suis comme un épave... je +n'ai plus de force... + +-- Nous chercherons... nous aurons une idée... tout s'arrangera, je +vous le promets, fit Kerjean, ne sachant en vérité de quoi attendre la +solution du problème. Oui, demain, nous causerons, petite Phyl... et +nous trouverons quelque chose... Mais ce soir, il faut ne plus +pleurer... + +Elle eut un cri; + +-- Vous me gardez, ce soir? + +Il sourit: + +-- Mais, naturellement, je vous garde... L'heure ne nous laisse pas le +choix... Je vais dire à Anaïk de vous préparer la chambre de ma mère... + +Phyllis retint doucement la main du jeune homme et, lui souriant dans +les yeux: + +-- Une fois de plus, le Bon-géant a sauvé la princesse! dit-elle. + + + +XI + + +Guillaume ne dormit qu'une partie de la nuit et s'éveilla soucieux. + +A sept heures et demie, comme il déjeunait dans la salle à manger, +Phyllis entra, blonde et claire comme un rayon de soleil. Anaïk la +suivait, portant un plateau. + +-- Bonjour, vieux Kerjean! fit la jeune fille; Anaïk m'avait apporté +mon chocolat dans ma chambre, mais j'ai préféré déjeuner avec vous. + +Une robe blanche, ample et souple, l'enveloppait de longs plis. Elle ne +s'était pas coiffée; ses cheveux étaient encore nattés de chaque côté +de son visage. + +Kerjean sourit. + +-- Bonjour, petite Phyl!... + +Phyllis s'était assise en face de son hôte et goûtait du bout de sa +cuillère le chocolat trop chaud. + +-- Kerjean, avez-vous trouvé quelque chose? + +Il hésita devant le sourire confiant. + +-- Eh bien, à la vérité, non, pas encore... Je vais demander à Mme +Saugeret, la femme d'un ingénieur chez Patain... Car vous ne devez pas +rester un jour de plus ici... Si déjà l'on savait... + +Phyllis l'interrompit: + +-- Kerjean, j'ai une idée, moi... une idée qui me paraît splendide... +Seulement, il faut que l'approuviez, que vous l'acceptiez... Et je +crois que nous ne jugeons pas toujours les choses de même... + +-- Mais si, pourquoi pas? Voyons votre idée, petite Phyl? + +-- Elle arrangerait tout, Bon-géant! Et je serai si tranquille, si +contente! + +-- Eh bien, dites, alors? + +-- Vous allez vous gendarmer... + +-- Je vous écoute. + +-- Attendez que j'aie bu mon chocolat... + +Quand elle eut reposé la tasse vide: + +-- Si j'étais votre soeur, Kerjean, vous voudriez bien me garder ici, +n'est-ce pas? Ma présence ne vous ennuierait pas?... + +-- Mais, ma petite Phyl, assurément non... Cependant, je ne vois pas... + +-- Il y autre chose que je vous ai entendu dire... Kerjean, c'est que +vous aviez décidé de ne pas vous marier... + +-- Non certes... mais... + +Le visage de Phyllis s'illumina. + +-- Eh bien, alors, réfléchissez un moment et vous verrez que la +solution cherchée est toute prête... Puisque nous ne voulez pas vous +marier... et puisque je n'aimerai plus jamais personne... c'est très +simple... Epousez-moi! + +-- Qu'est-ce que vous dites? + +Sans se troubler, elle expliqua: + +-- Je dis que vous devriez m'épouser; Kerjean... Pour vous, je ne +serais qu'une petite soeur très affectueuse, très reconnaissante... +Pour le monde, je serais votre femme... voilà. + +-- Ma petite Phyl, ma pauvre enfant, mais c'est d'une extravagance sans +nom... une telle combinaison est enfantine... et irréalisable... il est +impossible de l'envisager sérieusement... + +-- Irréalisable, pourquoi? + +-- Pour cent raisons... + +-- Lesquelles?... + +-- Ma chère petite... un homme et une femme mariés sans l'être... +vivant comme frère et soeur... l'enfant que vous êtes... vous ne pouvez +concevoir toutes les difficultés, toutes les équivoques... Aussi bien, +laissons ce côté de la question. Il y a autre chose... Vous dites: Je +n'aimerai plus jamais personne... Croyez-vous qu'une telle parole soit +article de foi dans la bouche d'une enfant de dix-neuf ans? + +-- Je ne suis pas une enfant, Kerjean... et je vous répète que je me +sens à jamais dégoûtée de l'amour. + +-- A jamais dégoûtée de l'amour, ma pauvre mignonne! Mais on vous +aimera, Phyllis, on vous aimera, parce que vous êtes faite pour être +aimée... Et comment voudriez-vous répondre aujourd'hui que vous ne +comprendrez pas un jour quel abîme séparait votre petite flirt avec de +Mauve, votre naïf roman de fillette sentimentale, et... l'amour, le +vrai... celui précisément dont vous ne pouvez pas être "dégoûtée", +parce que vous ne le connaissez pas? + +Phyllis fut saisie, offensée. Son ami lui parut brutal. + +-- Vous êtes bien méchant! s'écria-t-elle. + +Sa voix s'étrangla. + +-- J'ai beaucoup, beaucoup de chagrin, Kerjean... + +Kerjean regretta des paroles qui, d'ailleurs, avaient un peu dépassé sa +pensée. Mais cette disproportion entre les regrets de Phyllis et les +mérites de celui qui les causait l'avait toujours agacé. + +-- Ma chère petite, dit-il, je ne doute pas de ce grand chagrin. Mais +c'est parce que je sais combien sincèrement votre pauvre petit coeur +s'était donné, que je puis prévoir qu'un jour ou l'autre il réclamera +de la vie... Ce jour-là, vous déplorerez amèrement, croyez-moi, d'avoir +lié votre avenir à... un frère. + +Kerjean s'énerva. + +-- Ma petite enfant, si j'ai renoncé au mariage, c'est parce que je +tiens à mon indépendance, parce que j'en ai besoin... + +Phyllis eut un cri. + +-- Alors vous avez peur que je vous ennuie, que je vous gêne? + +-- Non!... mais non!... vous ne me gêneriez pas... ce n'est pas cela +que j'ai voulu dire... Ma petite Phyl, je serais très heureux de vous +avoir toujours auprès de moi... Mais, enfin, vous savez que ma +profession comporte des devoirs, des servitudes... des risques, avec +lesquels il faut bien que le compte... Il n'y aurait pas de place pour +une femme, épouse ou soeur... Je vis en sauvage... Je fuis le monde... +Je m'absente fréquemment... Mes recherches, mes expériences m'absorbent +plus que vous ne croyez... Voyez-vous l'existence que je pourrais +offrir à ma petite compagne?... + +Phyllis secoua la tête. + +-- Oui, je comprends, dit-elle... Pas de passager! L'enivrante +solitude!... Un jour déjà, vous m'avez dit cela, Kerjean. + +Elle était demeurée à la même place, enfantine et fragile dans sa robe +angélique, avec ses deux nattes de pensionnaire. + +Il vint s'asseoir près d'elle, prit une des mains. + +-- Non, ma petite Phyl, dit-il, non, je ne veux pas prendre votre vie, +parce que ce serait la sacrifier... et parce que ce serait une grande +folie... une irréparable folie... parce que... + +Avant qu'il eût fini sa phrase, la porte fut brusquement ouverte et, +repoussant Anaïk, Mlle Arguin parut. + + + +XII + + +-- Malheureuse enfant! On m'avait bien dit que je vous trouverais ici! + +Kerjean s'était levé. + +-- Pardon, madame, puis-je vous prier de me dire ce qui me vaut +l'honneur de votre visite? + +Très calme, son beau regard d'honnête homme interrogeait. + +Les petits yeux luisants quittèrent la robe blanche, les nattes +blondes, pour croiser ce regard, et le défièrent. + +-- Ce matin, à la première heure, monsieur, Mme Chardon-Pluche est +arrivée toute bouleversée, pour me dire qu'ayant fort mal pris quelques +justes observations, Phyllis Boisjoli s'était, hier soir, enfuie de +chez elle... J'ai sévèrement blâmé Mme Chardon-Pluche d'avoir laissé +partir à pareille heure une jeune fille sans famille, qui ne devait en +vérité savoir où aller. Mais mon amie m'a répondu: "Mlle Boisjoli +savait où aller... Elle a fait chercher une automobile par le concierge +et a donné une adresse qu'on m'a redite. C'est, n'en doutez pas, celle +de son am..." Mes lèvre se refusent à proférer le mot que Mme +Chardon-Pluche a cru pouvoir employer! + +Phyllis avait tressailli de tout son être, mais elle s'était tue; elle +se sentait défendue, protégée... Ce lui fut d'une extrême, d'une +poignante douceur. + +-- Vos lèvres font bien de ne pas répéter une aussi monstrueuse +calomnie. Votre coeur eût mieux fait encore en ne l'accueillant pas... +Je respecte trop l'enfant qui nous écoute, madame, pour réfuter devant +elle une accusation de ce genre... Cette boue-là, Dieu merci, ne salit +que ceux qui la jettent... Phyllis ne s'est pas enfuie de chez Mme +Chardon-Pluche, elle en a été chassée avec de telles paroles, de telles +insinuations, -- en attendant l'insulte top claire dont vous avez été +le messagère, -- qu'elle n'eût plus pu y demeurer une heure de plus +sans lâcheté... Sa première pensée a été d'aller à vous, mais votre +accueil en une récente circonstance lui avait nettement indiqué votre +désir de ne plus la revoir... Alors, très innocemment, sans supposer +qu'un acte, à ses yeux tout simple, pouvait être mal interprété, mal +compris par d'autres, elle est venue au vieil ami de son enfance, à +l'ami fidèle, qui... + +Guillaume eut une imperceptible hésitation, puis il acheva: + +-- ...qui, devant être bientôt son mari, lui semblait être, dès +maintenant, son appui, son protecteur naturel.. + +-- Son mari! répéta Mlle Arguin au comble de la surprise... Vous +épousez Phyllis Boisjoli? + +Le profond et mâle regard de Guillaume croisa le regard perçant de Mlle +Arguin. + +-- Phyllis connaît depuis longtemps l'affection que je lui ai vouée, +fit le jeune homme; elle sait de quelle amitié Mme Davrançay, sa chère +marraine, m'honorait... et elle veut bien me confier sa vie. + +Mlle Arguin paraissait saisie, presque décontenancée. + +-- Dieu soit loué! dit-elle enfin. J'aurais mauvaise grâce, monsieur, à +ne point vous féliciter d'une décision que j'approuve... + +Elle avança de quelques pas vers Phyllis. + +-- Adieu, Phyllis. J'espère que vous serez pour l'homme qui vous prend +pauvre et dénuée de tout, l'épouse dévouée dont le roi Salomon dit +"qu'elle a plus de valeur que les perles". + +Phyllis inclina la tête gravement: + +-- Je l'espère aussi, dit-elle. + +Mlle Arguin sortit, suivie de Guillaume, qui l'accompagnait +courtoisement. + +Presque aussitôt le jeune homme rentra. + +-- Eh bien, ma pauvre enfant, dit-il, il semble que la fatalité l'ait +voulu... + +Mais il n'acheva pas. Avec un sanglot de joie, de gratitude passionnée, +la petite Phyl avait couru à lui, elle lui jetait autour du cou ses +bras câlins: + +-- Oh! Kerjean, mon vieux Kerjean, mon fidèle ami, mon frère, +cria-t-elle. Vous êtes bon... Je ne suis plus seule, je n'ai plus peur, +je suis contente! Merci, merci, merci! + +-- Ma pauvre petite fille, c'est, je le dis encore, une grande folie... +Puissiez-vous ne jamais le regretter! + +-- Nous serons très heureux, affirma-t-elle. + +Kerjean pensait; + +"Il y a douze heures à peine, j'étais satisfait de mon sort, j'avais +une vie libre, laborieuse, un logis dont j'aimais le silence et la +tranquillité, des habitudes calmes qui m'étaient précieuses. Je faisais +de grands projets glorieux... Et parce qu'une petite fille qui ne m'est +rien, que je n'aime certainement pas d'amour... et que j'aime bien +plus, en vérité, je ne sais pourquoi, que si je l'aimais d'amour; parce +qu'une petite fille désolée a imaginé pour elle et pour moi un plan de +vie comme si elle eût inventé un jeu; parce qu'elle m'a parlé de sa +gentille manière douce et résignée de princesse qui se souvient encore +d'avoir fait des heureux rien qu'en souriant; parce que, muette sous +l'insulte, elle s'est, de toute sa faiblesse, confiée, abandonnée à +moi; parce que, dans sa robe candide, elle semblait vraiment une +enfant; parce qu'elle m'est apparue, alors, si fragile, si pure, si +désarmée que l'en ai frémi; parce qu'un élan de tout mon coeur a +bousculé toute ma volonté, toute ma raison, je viens de commettre une +grande folie, une incommensurable imprudence, je viens de me précipiter +dans une aventure absurde et sans issue! + +Cependant, de sa voix douce, avec cet accent délicat qui semblait +changer les paroles en perles comme celles qui, dans le conte de fées, +tombent des lèvres de la belle princesse, la petite Phyl répétait: + +-- Nous serons heureux, Bon-géant... L'amitié, c'est la plus belle et +la meilleure des choses... Nous nous moquerons bien de l'amour! + + + + + +DEUXIEME PARTIE + + + +JOURNAL DE PHYLLIS + + + +I + + +Bruges, 10 décembre 191... + +Aller à Bruges, voir Bruges, c'était mon souhait ardent! Pourquoi? Je +n'ai point à le confesser ici... Un mystérieux sortilège m'y +attirait... Et voici: depuis deux heures, je suis à Bruges! + +Il me semble que je rêve, il me semble que c'est une ombre qui va me +guider à travers les vénérables petites rues, le long des eaux calmes +et tristes. + +Je suis à Bruges! N'est-il pas singulier que, dans mon existence tout à +coup dévastée par la disparition de ma bien-aimée marraine, puis par un +autre deuil que mon coeur ne quittera plus, de chers désirs se trouvent +encore satisfaits, d'humbles petites joies fleurissent... Et que je +sache encore en être contente! + +Kerjean m'a dit: "Vous plairait-il de quitter Paris pour une huitaine? +Patain m'offrait quelques jours de congé, à l'occasion de mon +mariage... Je n'ai pas osé refuser... Nous irons où vous voudrez..." + +J'ai battu des mains et j'ai répliqué: + +-- Quel bonheur! Nous irons à Bruges! + +Kerjean a paru contrarié. + +-- A Bruges? Ce n'est guère la saison. Ne vous semblerait-il pas plus +agréable de lézarder au soleil de quelque plage bleue, Cap-Martin ou +San-Remo? + +-- Le soleil m'énerve et je déteste le bleu... Bruges est l'unique lieu +du monde où je me soucie d'aller. + +Il a dit simplement: + +-- Ah! + +Et il n'a pas demandé pourquoi. Il n'a vu là qu'une toquade de la +petite princesse... Je suis toujours la petite princesse pour Kerjean... + +Avant-hier, quand on nous a mariés dans la petite chapelle du couvent, +j'étais triste, très triste... Je pensais à ma chère marraine, je +pensais à l'homme que, tant de fois, mes rêves m'avaient montré +agenouillé à mes côtés sous la bénédiction du prêtre... Je pensais à +tout "ce qui aurait pu être..." et ne serait jamais. + +Et je me disais: "Puisque j'ai renoncé à l'amour, puisque mon roman est +fini... à quel être plus sûr, plus fidèle, plus noble eussé-je pu +confier ma vie?" + +Un moment, comme nous étions debout, j'ai levé les yeux vers Kerjean, +si grand près de moi. Il était pâle. Rien de sa pensée ne +transparaissait sur ses traits un peu raidis. Mais je devinais. Il +disait à Dieu: "Mon Dieu, aidez-moi, dans la tâche que j'accepte +sincèrement, bien que je la juge folle...Bénissez ma précieuse petite +Phyl, ma petite soeur choisie... Faites qu'elle soit heureuse, quand +même... Je serai pour cette enfant l'ami fidèle, le frère dont elle a +besoin; je la conduirai par la main, je la garderai du mal... Je prends +la responsabilité de sa vie." + +Et voilà, c'est une petite princesse qui est partie pour Bruxelles. + +Nous avons dîné dans le wagon-restaurant. C'est si follement amusant! + +L'hôtel où nous sommes descendus, à Bruxelles, donne sur le parc, dans +la partie haute de la ville. + +J'ai dormi comme une marmotte toute la nuit et presque toute la +matinée. Aussitôt prête, j'ai frappé à la porte de Kerjean. Il m'a +demandé de mes nouvelles. + +-- Je vais très bien, je me sens heureuse de vivre... Comme tout est +amusant! Ce matin, en m'éveillant, je me suis tout à coup rappelé que +nous sommes mariés... et je me suis mis à rire toute seule.... Et vous, +Kerjean? + +-- Je ris moins facilement que vous.... + +Puis, après une petite pause, il a ajouté: + +-- Vous feriez mieux de ne plus m'appeler par mon nom de famille... + +L'idée m'égaya. + +-- Tiens! c'est vrai!... Kerjean, c'est votre nom de famille!... +Comment voulez-vous que vous appelle? + +-- Mais, par mon nom de baptême... Guillaume. + +-- C'est vrai!... ai-je dit encore. Guillaume le Taciturne! Mais cela +me paraîtra si drôle de vous appeler Guillaume... Vous ne me gronderez +pas si je me trompe?... + +Il a dit: "Enjôleuse!" + +-- Et vous m'aimerez autant qu'autrefois? + +Tout à coup, je n'avais plus envie de rire. J'ai dit: + +-- Kerjean, il faut m'aimer beaucoup... + + + +II + + +Bruges, 11 décembre. + +On! C'est trop désastreux! Je n'aurai jamais le courage d'écrire... + +Si j'écris, ce n'est pas pour noter les impressions que j'attendais de +Bruges, que j'y venais chercher, l'esprit et le coeur hantés de doux +récits... + +Il pleut!... Une pluie implacable qui tombait déjà ce matin au moment +où j'ai ouvert les yeux, qui tombe encore ce soir, tandis que je veille +dans le silence endormi... Mon désespoir a été si violent que Kerjean +m'a trouvée effondrées dans un fauteuil avec un visage de carême. + +Ma première vision ma première sensation de Bruges était à l'avance +déflorée... Oh! que c'était triste! + +Il a essayé de me consoler. Mais on dirait, je ne sais pourquoi, que +cette pluie lui déplaît moins qu'à moi... + +Nous avons passé dans le hall de l'hôtel -- car je n'ai pas voulu +sortir -- une soirée assommante. + +Moi, je me distrayais de temps à autre, en observant du coin de l'oeil +un jeune couple arrivé à Bruges en même temps que Kerjean et moi... De +nouveaux mariés, ils se parlent bas, ils se regardent d'un air bête, on +croit tout le temps qu'ils vont s'embrasser... + +La jeune femme est ravissante, brune, un teint blanc très pur et le +plus fin, le plus délicat profil... un camée antique... + +Je me demande si Kerjean me trouve aussi jolie que cette jeune femme +brune? + + + +III + + +Bruges, 12 décembre. + +Visité l'hôpital Saint-Jean, beau, grave, recueilli. + +Kerjean m'a conduite devant le grand rétable du "Mariage mystique". +Moi, assise sur la longue banquette, lui debout derrière moi, nous +avons contemplé. Kerjean jouissait de mon ravissement. + +Quand mon grand ami regarde une chose belle, il a des yeux bleus qui +s'éclairent et dont la douceur charmée rit... + +Au sortir de l'hôpital Saint-Jean, j'ai voulu me promener à pied. Nous +avons ouvert nos parapluies... + +Dans une vieille rue paisible et délabrée, avec ses petites maisons +jaunes, toutes pareilles, ses murs bas, ses étroits pignons... une +angoisse indéfinissable m'oppressa. J'ai pris le bras de Kerjean. + +-- Guillaume, ai-je murmuré (je m'étudie à prononcer "Guillaume"), +Guillaume, Bruges m'ennuie... Voulez-vous que nous retournions à Paris? + + + +Dans le train + +Quelques notes griffonnées pour clore ce journal. + +Promenade matinale. Nous suivons des rues aux noms évocateurs. Nous +pénétrons dans la rue Cour-de-Gand à la recherche de vieilles maisons +intéressantes. Et voilà que, soudain, nous nous trouvons devant celle +qui porte -- indûment, paraît-il -- le nom de "Maison de Memling". + +-- Oh! ai-je dit, quelle belle vieille chose! J'aurais regretté de ne +pas voir cette maison... + +Mais cette réplique est arrivée sur moi, vite, comme si elle +s'échappait: + +-- Elle est historique... Fabrice de mauve y a fait des achats... + +-- Comment le savez-vous? + +-- Vous me l'avez dit vous-même, à Vichy, en me racontant que de Mauve +vous avait beaucoup parlé de Bruges... et que votre rêve était d'y +aller un jour... -- Vous avez bonne mémoire... ai-je murmuré. + +C'était méchant de m'avoir parlé de Fabrice de Mauve!... Kerjean l'a +compris. Il s'est approché de moi doucement et a passé son bras sous le +mien. + +...Je n'aime plus Bruges... Oh! Fabrice, pourquoi me l'aviez-vous fait +aimer? + +Le train court dans la nuit. Depuis qu'installés en tête à tête dans un +wagon où la complaisance rémunérée du chef de train nous défend des +intrus, nous roulons vers Paris, je retrouve mon grand ami Kerjean. Il +a son bon visage souriant... du temps où il n'était pas encore +Guillaume. + +Adieu! Bruges... sans regrets! + + + +IV + + +Paris, 31 décembre. + +Dans la chambre bretonne qui, avant d'être la mienne, fut celle d'une +autre Mme Kerjean, je me suis assise à ma table devant le petit cahier +délaissé depuis Bruges... Et j'écris... + +Depuis quinze jours, je suis de retour à Paris, et la chère vieille +maison de la rue Boursault est ma demeure... J'y suis à l'abri du monde +qui s'agite, sous la protection tendre et forte de Guillaume Kerjean, +mon ami, mon frère... aussi heureuse, je pense, que peut l'être une +femme qui a renoncé au bonheur. + +Le surlendemain de notre arrivée, Guillaume (je commence à m'habituer à +dire Guillaume) m'a déclaré que nous devions avoir une conversation +d'affaires... J'ai ouvert de grand yeux. + +-- Petite Phyl, a repris mon ami, vous voici maîtresse de maison... +ministre des finances... + +Il parlait doucement, gentiment, gardant entre ses doigts, par +distraction, quatre ou cinq billets de banque qu'il venait de prendre +au fond d'un tiroir... + +En vérité, je me sens impuissante à exprimer ce que j'ai ressenti. + +Oui, j'avais oublié qu'on ne mange pas, qu'on ne s'habille pas sans +argent! Je n'avais pas pensé, moi qui souhaitais de lui être douce, +d'apporter de la joie, de la gaieté dans sa maison, je n'avais pas +pensé que j'allais être une charge très lourde... Son argent, durement +gagné, je le lui prenais! + +Ces petits billets bleus qui frémissaient dans la longue main adroite +et que, tout à coup, je regardais avec respect... + +La révélation fut brusque, foudroyante... Et je me vis si coupable que, +tout à coup, sans un mot, tandis que Guillaume continuait une phrase +que je n'entendais plus, je fondis en larmes... + +Mon vieux Kerjean fut saisi. Il m'interrogea anxieusement. Je +sanglotais toujours sans répondre. + +Quand j'eus dit tant bien que mal mon souci, mon remords, Guillaume se +mit à rire. + +-- Oh! Kerjean, m'écriai-je. + +Il souriait: + +-- Alors, c'est fini de pleurer? + +Je ne crois pas que, s'il avait une petite soeur, il l'aimerait plus +tendrement que moi. + + + +Paris, 2 janvier. + +Pressée d'offrir mon présent d'étrennes, -- une précieuse petite +médaille florentine qui me venait de mon père, -- je suis entrée dans +la salle à manger. + +-- C'est moi, Guillaume, bonjour, -- et surtout bonne année! + +Des remerciements d'abord... Cette petite table Empire que j'avais +admirée chez un antiquaire... Quelle jolie surprise! + +Guillaume, à votre tour d'être surpris et d'être content... + +Comme il semble touché... + +-- Petite Phyl... Mais cette médaille est une chose très belle!... Et +vous y teniez... + +-- Mais c'est parce que ma médaille était belle et parce que j'y +tenais, ami, quelle m'a paru digne de vous.. + +-- Oh! petite fée que vous êtes!... + +-- Et maintenant, m'écrié-je, dites-moi que vous me... que vous nous +souhaitez une bonne année. + +Un peu de mélancolie a passé dans les yeux qui me regardaient. + +-- Notre avenir... Je ne le vois pas du tout, notre avenir, ma petite... + +Il s'est tu. + +Il y avait une chose que j'hésitais à dire et, soudain, presque malgré +moi, je l'ai dite: + +-- Guillaume, pourquoi ne m'embrassez-vous jamais? Un frère embrasse sa +soeur... Et c'est le jour de l'an... + +Brusquement, mes larmes m'étaient montées au bord des paupières. + +Il a saisi ma tête entre ses deux grandes mains, et il a baisé mes yeux +très tendrement, puis, un tout petit moment, il m'a regardée sans rien +dire... + + + +V + + +17 janvier. + +Guillaume est arrivé au salon où je brodais, installée devant ma table +à ouvrage. Un grand feu crépitait. Mes fleurs, des violettes +aujourd'hui, rien que des violettes, embaumaient. Dehors la bise +d'hiver soufflait. + +En entrant, Guillaume s'est écrié: + +-- Qu'il fait bon! + +Il s'était assis près du feu. J'étais debout devant lui. Il a pris mes +mains pour y appuyer son front, puis il a dit, comme malgré lui: + +-- Je rentrais découragé... + +-- Découragé, vous, Guillaume! + +Il souriait de ma stupéfaction. + +-- Croyez-vous que je n'aie pas, comme d'autres, mes heures +mauvaises?... Il y a des jours où je vois clair... c'est comme une +petite lueur que j'aperçois, qui me guide... Je la suis... elle +m'entraîne, je me crois au but. Hélas, brusquement, je dois constater +que tout est à recommencer... Je recommence... Parfois, j'en ai la tête +un peu cassée... Alors, je ne l'avoue pas, mais je n'ai plus aucune +confiance dans le résultat final... + +-- Mais _moi_, j'ai confiance en vous. + +Je m'étais agenouillée près de son fauteuil... + +-- Oh! petite princesse! s'est-il écrié. Vous à mes genoux! ce sont les +rôles renversés! + +D'un bond joyeux, je m'étais remise sur mes pieds. + +Il a secoué la tête en souriant. + +-- Maintenant, je vais travailler. + +Guillaume reprenait confiance. Son visage resplendissait d'intelligence +et de foi... + +-- Guillaume, chercher comme vous, c'est avoir déjà trouvé! + +Il a soupiré. + +-- Vous vaincrez toutes les difficultés, affirmai-je... + +Il souriait, réconforté. + +-- Est-ce que vous ne pensez pas qu'un jour, je pourrais vous aider? + +-- Ma mignonne... + +-- Vous vous méfiez de mes capacités?... Vous rappelez-vous... vous me +faisiez mes problèmes d'arithmétique pendant que je me reposais, +couchée devant le feu, sur la grande peau d'ours blanc... + +-- Oui, dit Kerjean... Vous aviez la poser et le sourire d'un petit +sphinx... + +-- Il était doux et précieux pour une petite princesse ignorante +d'avoir un grand esclave très savant! Allez travailler, mon ami, je ne +vous dérangerai pas... + +-- Il me semble que, de nouveau, la petite lueur va briller dans les +ténèbres. + +Je me suis sentie très fière. + + + +18 janvier. + +Roger Lecoulteux est venu vers sept heures pour demander je ne sais +quel renseignement à Guillaume, et, comme la "fortune du pot" ne +l'effrayait pas, il a dîné avec nous. + +C'est la première fois que nous avions un convive. Je jouais avec +aisance et plaisir mon rôle de maîtresse de maison. + +Avec un à-propos admirable et des coups d'oeil malins jetés vers +Guillaume impassible, Lecoulteux m'a redit qu'il avait appris sans +étonnement mon mariage. + +-- J'avais deviné, moi, et depuis longtemps... Je ne lui avait pas +caché ma pensée, à ce diable de Kerjean: "Vous, vous épouserez Phyllis +Boisjoli!..." + +-- Lecoulteux, vous brodez, objecta Guillaume. + +-- Je l'entends encore me répondre: "La petite Phyl?... Mais c'est une +enfant, cher ami, je l'ai vue naître!" + +J'étais un peu agacée. Guillaume aussi... Trouvant la gaffe +insuffisante, il parla du ménage Fabrice de Mauve! Epatant, épatant!... +On les rencontrait ensemble partout!... Je suis devenue rouge, puis +pâle... Guillaume est resté indéchiffrable. + +L'aimable garçon nous a quittés en nous promettant de revenir. + +Pourquoi Guillaume dit-il toujours qu'il m'a vue naître... et que je +suis une enfant! + + + +20 janvier. + +Nous causons beaucoup, à propos de toutes choses. Si Guillaume prétend +qu'il ne me comprend plus toujours aussi bien qu'autrefois, moi, je +pourrais répondre qu'auprès de lui, j'éprouve l'impression contraire. +Il me semble comprendre Guillaume beaucoup mieux, beaucoup plus +complètement qu'autrefois... Oh! ce n'est pas, en ce cas, que le livre +soit devenu plus facile à lire, c'est plutôt qu'aux anciens jours, +insouciante et distraite, je n'y jetais les yeux qu'avec négligence, en +passant... mes yeux égoïstes et futiles de petite princesse... + + + +22 janvier. + +J'ai fait une apparition chez les Mauriceau... Mais j'ai évité le +"jour" de madame, ne voulant à aucun prix _penser_ à Fabrice de Mauve... + +J'ai rempli également mes devoirs de politesse auprès de Mlle Arguin, +que j'ai manquée; de Mme Patain qui avait vingt personnes autour d'elle +et avec qui je n'ai pas échangé dix mots. Je lui ai parlé de "mon +mari". De prononcer ces deux mots "mon mari" me paraît très drôle... +Jamais je n'appelle Guillaume "mon mari", ni quand je m'adresse à lui +ni quand je pense à lui. + +Je songe au couple amoureux de Bruges, et je me préoccupe de jouer +congrûment mon rôle d'heureuse jeune mariée... + +Et, soudain, je constate que l'amitié -- une certaine amitié -- est une +bien belle chose, puisqu'elle peut ainsi parler, sans le savoir, le +même langage que l'amour. + + + +VI + + +Paris, 25 janvier. + +Guillaume voulait m'emmener à Issy-les-Moulineaux pour voir avec lui un +départ d'aéroplanes. J'ai refusé. Ah! Dieu, je mourrais de peur! + +Guillaume paraissait confondu. + +-- Mais pourquoi? Quand je vous parle de ces choses... + +-- Quand vous m'en parlez, c'est différent... Je retourne au temps du +Bon-géant, des contes... tout est possible, facile... Mais si je voyais +de vrais aéroplanes, je me ferais une idée plus réelle, plus terrible +des dangers que vous courez à chaque moment... et je ne vivrais plus. + +Je m'étais jetée dans ses bras comme on se réfugie... Il me regarda un +moment en souriant, un peu, très peu, et d'un drôle d'air comme s'il +était ému, et ne voulait pas qu'on s'avisât de son émotion. + + + +20 février. + +Mlle Jacqueline Albin arrive à Paris et projette d'y passer quelques +mois. Guillaume est allé la recevoir à la gare. + +Si le retour de Mlle Aubin s'était annoncé trois mois plus tôt, je ne +serais pas la femme de Guillaume. + +Je me demande si Guillaume regrette de m'avoir épousée? Cette question +à laquelle, naguère, je ne songeais même pas, me passe par l'esprit, +sans cesse maintenant... + + + +23 février. + +Mlle Albin a trente-deux ans. Elle est encore très jolie, quoiqu'un peu +trop forte à mon goût. + +Elle m'a embrassée tout de suite, puis elle m'a regardée attentivement, +en disant comme Guillaume: + +-- Mon Dieu, quelle enfant vous êtes! + +Elle est très intelligente, très instruite. Elle a parlé de ses voyages +avec Guillaume. Et j'ai constaté qu'elle comprenait beaucoup mieux que +moi ce que Guillaume lui disait de ses recherches aéronautiques et des +résultats déjà obtenus. + +J'aimais à suivre leur causerie. Cependant mon plaisir se mêlait d'un +peu de peine, parce qu'en les écoutant, je concevais plus nettement +toute la distance qui sépare d'un homme comme Guillaume la petite fille +frivole, rieuse et insignifiante que je suis. + + + +VII + + +Ce matin, au premier courrier, une lettre est venue de Mme Mauriceau +qui nous invite à dîner pour jeudi prochain avec les de Mauve et +quelques amis. Elle désire réunir chez elle "les deux nouveaux ménages +de la saison"... + +J'ai senti que mes joues s'empourpraient. + +-- Non... cela non!... J'écrirai que je ne sors pas, que je suis en +deuil... + +-- Vous ne pouvez vous autoriser de votre deuil pour refuser; il s'agit +d'un dîner intime... + +-- Eh bien... Je trouverai un prétexte... Je ne veux pas aller à ce +dîner... je ne pourrais pas supporter... + +--Phyllis... vous avez peur... peur de rencontrer Fabrice de Mauve... + +Guillaume était pâle, et il avait l'air dur tout à coup. + +J'ai murmuré: + +-- C'est affreusement méchant à vous de dire cela. Il est pourtant bien +facile de comprendre que de revoir M. de Mauve ne peut être que pénible +pour moi... -- Il me sera parfaitement désagréable à moi aussi de me +retrouver -- dans un salon où je serai tenu de me montrer courtois -- +en face de ce cabotin de l'art et de l'amour que j'ai toujours +méprisé... et que je déteste maintenant au delà de tout ce qu'il vous +est possible d'imaginer!... Mais je dois à votre dignité et à la mienne +de vous conduire à ce dîner... vous me devez d'y aller, Phyllis... + +J'étais ennuyée, triste... A quoi bon réveiller cette vieille histoire? +Je désire l'oublier... Bruges a été ma dernière fidélité à ce passé qui +m'a meurtrie... J'en suis revenue déçue et un peu confuse, un peu +honteuse des secrètes pensées qui m'y avaient conduite... + +Mais qu'éprouverai-je, quand je me retrouverai près de lui?... + +Si je l'ai aimé, c'est qu'il m'était apparu comme le héros de mes rêves +romanesques; je lui savais gré d'être avec tant d'élégance et d'esprit, +ambitieux, sceptique et impertinent. Sa beauté fine et virile de grand +seigneur très moderne, la séduction de son regard, de sa voix, de ses +paroles, m'avait conquise. Qu'il eût été très aimé, qu'on eût beaucoup +souffert pour lui et à cause de lui, ne me déplaisait pas. Il n'était +pas jusqu'à son évident mépris de l'amour et des femmes qui ne me +semblât mériter la plus tendre indulgence, quand je pensais en +triompher. + +Oui, qu'éprouverais-je en revoyant l'homme qui m'a blessée, +désillusionnée, humiliée?... + +Je souffrirai... Si j'allais aussi regretter... Si j'allais me sentir +faible et malheureuse, pleurer... Si j'allais être jalouse de la femme +que Fabrice m'a préférée?... + +Guillaume a raison. J'ai peur... + + + +Même jour, dans la soirée. + +Comme il ne devait pas retourner à Levallois dans la journée, à cause +de son départ pour Douai puis ensuite l'Angleterre, Guillaume est +rentré à la maison pour le déjeuner. + +-- Comme c'est ennuyeux que vous partiez, Guillaume! Je vais trouver +les journées bien longues et les soirées interminables! + +-- Jacqueline m'a promis de vous tenir compagnie... Je serais heureux +qu'elle devînt votre amie. + +-- Elle le deviendra certainement... Mais Jacqueline, ce n'est pas +vous, mon grand ami! + +Et soudain un désir fou me vint de dire: + +-- Emmenez-moi, Guillaume, emmenez-moi avec vous? + +Mais je n'ai pas osé... Ces quelques jours de solitude, de liberté lui +agréent peut-être? + +Guillaume m'a serré la main. + +D'un petit mouvement absolument irraisonné, je l'avais déjà retenu. + +-- Guillaume, ai-je dit, vous avez été si bon! + +Je souriais très gentiment en lui tendant mon visage. Alors très vite, +il a pris ma tête entre ses deux mains, comme au jour de l'an... mais +ce fut un autre baiser. + +Ses lèvres sont douces et violentes... + + + +5 mars. + +Chaque jour, j'adresse à mon ami une lettre où je lui raconte toute ma +vie quotidienne. Les messages que je reçois sont plus brefs, mais aussi +réguliers. + +Il me semble que Guillaume est parti depuis un an... au moins! + +Je le lui ai écrit. Et sa lettre de ce matin était encore meilleure que +toutes les autres. "Ma petite Phyl chérie, vous me dites que vous +pensez beaucoup à moi... Je pourrais vous dire, moi, que, sauf dans les +moments où je m'occupe d'affaires -- et encore! -- il ne se passe pas +une minute sans que je pense à vous... Hier, je vous avais écrit une +grande lettre, que j'ai détruite... parce que certaines paroles... +parce que, de loin, on n'est pas toujours compris... Ah! quel désir +j'avais de vous emmener..." + + + +VIII + + +8 mars, dans la nuit. + +Je ne puis dormir... Je crois que j'ai de la fièvre... C'est cette +soirée chez les Mauriceau... + +A deux heures, comme j'étais lasse de me retourner dans mon lit, je me +suis levée... et j'écris pour tuer mon énervement. + +Quelle absurde journée!... + +Tout l'après-midi, j'ai attendu Guillaume, en retard sur l'heure que sa +lettre avait annoncée... Et naturellement, au lieu de me dire que les +paquebots et même les trains ne pratiquent pas la politesse des rois, +je me suis figuré les choses les plus extravagantes... qu'il s'était +perdu dans les brouillards de la mer du Nord. + +Je me suis décidée à m'habiller. La pauvre Anaïk s'effarait devant les +agrafes de ma nouvelle robe et ses mains faisaient crisser la soie sans +que la besogne avançât. + +J'ai entendu un bruit de clé... on a frappé à ma porte... et j'ai été +si contente, si soulagée que je n'ai même pas pensé que ma chambre +était en désordre, et que ma robe n'étais pas attachée. J'ai crié: +"Entrez!" Et j'ai sauté au cou de Guillaume! + +Des bourrasques, une véritable tempête de mer, avaient rendu la +traversée du pas de Calais plus longue et plus difficile que de coutume. + +Mes craintes, que, maintenant, je racontais en riant, amusèrent +Guillaume. + +Il a beaucoup admiré ma tunique... et peut-être un peu moi, puis, comme +Anaïk reprenait sa tâche interrompue, il a ri. + +-- Mais, ma pauvre vieille, cela n'ira jamais... + +Et, repoussant doucement mon humble femme de chambre, très vite, très +bien, ses doigts m'effleurant à peine, il a attaché la robe. + +Ce n'était peut-être pas à cause de ce dîner inopportun que j'étais +pâle. + +...Nous arrivions les derniers. Le voyage de Guillaume nous excusa. + +Mme de Mauve n'est certainement pas jolie, mais son long fourreau de +velours est une oeuvre d'artiste. + +A table j'étais assise ente deux messieurs, une jeune homme assez serin +et un vieillard très spirituel... L'un et l'autre se sont montrés fort +empressés... + +La conversation générale, bientôt, a tout envahi. La conversation +générale, chez les Mauriceau, c'est toujours une espèce de +conférence... et le conférencier, c'est toujours M. de Mauve. + +Fabrice de Mauve est un virtuose admirable, idées et mots étincellent, +chatoient, se changent en or, dans l'illusion du moment qui passe... On +est ébloui et charmé... + +Guillaume ne partage aucune des idées de M. de Mauve, que ce soit en +politique, en morale ou en littérature. Ces deux hommes ne sont pas de +la même race. C'est le principe essentiel de leur être qui s'oppose. + +Le dîner m'a semblé long... La soirée aussi. + +Un moment, je me suis trouvée seule dans le petit salon et Fabrice de +Mauve m'y a rejointe. Son visage émergea tout près du mien. Son visage +blond, fin et comme un peu fripé déjà, ses yeux froids et enjôleurs, +ses yeux clairs dont on ne sait jamais la pensée vraie, ses lèvres +rouges, à la fois minces et charnues, pleines de grâce et inquiétantes +comme une menace. + +Alors, ce fut un mouvement plus fort que ma volonté, une sorte de +répulsion, un instinct profond, me jeta de côté, loin de ce visage, de +ces yeux, de cette bouche qui souriaient... + +-- Oh! s'écria M. de Mauve, je vous ai fait peur... + +-- Vous m'avez surprise, corrigeai-je; je ne vous avais pas entendu +venir. Il y eut un silence. Je fis quelques pas pour m'éloigner. Il +m'eût déplu que le beau Fabrice me prêtât un trouble, une crainte que, +grâce à Dieu, je n'éprouvais pas... + +-- Restez, dit-il... Je désirais si passionnément vous voir!... Vous +êtes plus pâle, plus fine, plus mystérieuse qu'autrefois... + +Un regard froid l'arrêta. + +-- Mais, cher monsieur, vous êtes marié. + +-- Ne raillez pas... Vous savez bien que j'ai fait un mariage de raison. + +-- Non, je ne le savais pas. + +-- Et... vous? + +-- Moi? + +-- Est-ce un mariage de raison que vous avez fait? + +-- Moi?... Ah! mon Dieu, un mariage de raison m'eût autant déplu qu'une +vie médiocre... + +-- Alors, vous aimez votre mari? + +-- J'aime mon mari... de tout mon coeur! + +-- Etrange... étrange... + +-- Etrange, quoi? + +-- Que je n'aie jamais pressenti votre... affection pour Kerjean... +Depuis quand l'aimez-vous... voyons? + +-- Depuis... toujours. + +-- Voilà qui est trop... beaucoup trop! + +-- Monsieur de Mauve, Guillaume Kerjean est l'homme que j'estime, que +j'admire... et que j'aime le plus au monde... Je l'ai aimé comme une +enfant... Je suis une femme... et... je l'aime, voilà tout... je suis +très heureuse avec lui... Et maintenant, laissez-moi retourner dans +l'autre salon, je vous prie. + +Sur ces mots, je l'ai laissé. Il avait son sourire d'ironie supérieure, +mais je crois qu'il était un peu vexé... et moi... Oh! moi, je ne sais +pas comment dire, j'étais étonné... j'avais comme une ivresse +d'étonnement! + +Il était près de minuit. Nous avons pris congé de nos hôtes. + +Quand nous sous sommes retrouvés à la maison: + +-- Guillaume, m'écriai-je, je n'aime plus cet homme... Je le sais, j'en +suis sûre, maintenant. + +Il m'a semblé que les yeux de Guillaume s'éclairaient. Je me suis +sauvée. + + + +IX + + +8 mars. + +J'ai dormi plus tard que de coutume. Neuf heures tintaient quand j'ai +ouvert les yeux. + +Guillaume n'était pas sorti. Il avait reçu "un monsieur d'affaires" -- +c'est le terme consacré par Anaïk. + +Je tendais mon front. + +-- Petite Phyl, un clerc de maître Baudin me quitte à l'instant... Mlle +Arguin est morte. + +J'eus un cri de pitié. + +-- Pauvre Mlle Laure! + +-- Une congestion cérébrale comme votre pauvre marraine. + +Guillaume se tut un moment. Il était très pâle. + +-- Mlle Arguin avait pris ses dispositions, dit-il enfin, avec une +sorte de froideur... Elle a fait de vous sa légataire universelle. + +Je comprenais à peine. + +-- Maître Baudin était également chargé de vous transmettre, dès le +décès de sa cliente, cette lettre écrite pour vous. + +Je lus: + + + +"Un jour, Guillaume Kerjean m'a dit: interrogez votre conscience +sincèrement, impitoyablement, elle vous répondra que vous haïssez +Phyllis Boisjoli... + +"Guillaume Kerjean avait dit la vérité. La haine abritait mon coeur. Je +le comprenais, je le sentais tout à coup avec une intensité singulière. +C'était comme un brutal trait de feu qui foudroyait mon orgueil. + +"Phyllis, je vous ai haïe de toutes les iniquités dont j'avais pâti, de +toutes les déceptions, de toutes les rancoeurs que la vie avait +laissées en moi... et, quand j'ai été riche, je me suis réjouie de vous +voir dépouillée. + +"Je rends grâce à Dieu qui a permis que mes yeux s'ouvrissent. + +"Aujourd'hui, j'ai solennellement répudié les mauvais instincts de mon +coeur en vous nommant ma légataire universelle..." + + + +...Guillaume, à son tour, avait lu. Lentement, il replia la lettre et +me la rendit. + +J'eusse été incapable de dire de façon précise ce que j'éprouvais. Cet +héritage inattendu ne me causait aucune joie. Cette richesse qu'on +m'annonçait, je la sentais peser sur mes épaules, lourde et noire comme +un vêtement de deuil. + +Et brusquement, j'éclatai en sanglots. + +...Guillaume a compris mon désir de rendre à Mlle Laure tous les +devoirs. Pendant la cérémonie funèbre, alors même qu'il semblait occupé +par d'autres soins, je sentais que toute sa pensée, tout son coeur +était près de moi. + +Il a été parfaitement bon... Mais pourquoi, par instants, semblait-il +si sombre? Pourquoi cet air contraint? + +Il n'est plus tout à fait le même. + + + +16 mars. + +J'ai dit: + +-- Avez-vous parlé à maître Baudin de la rente viagère pour ma pauvre +vieille Ribes? + +-- Oui, c'est entendu. + +-- Je suis contente... Les questions d'argent pour moi ne sont jamais +simples... et mon plus grand désir est de m'en occuper jamais... Quelle +chance d'être en puissance de mari! + +-- Mais moi, je n'ai pas hérité. + +-- Moi, c'est vous... Oh! Guillaume, si c'est fortune ma causé une +vraie satisfaction, c'est quand j'ai pensé qu'au moins, je... que... + +-- Que quoi? + +-- Qu'au moins je ne vous coûterai plus rien... Vous avez été si bon, +si généreux pour moi! + +En parlant, j'ai compris que ce que je disais, dans un sentiment +sincère, était maladroit. + +Guillaume m'a regardé froidement. + +-- Guillaume, je ne comprends pas... il semble que vous soyez fâché, +contrarié de ce qui est arrivé... Alors, si vous le préfériez, je +pourrais refuser tout cet argent... Je ne tiens pas être riche, si cela +vous ennuie... + +Guillaume s'est retourné vers moi. J'ai senti que ses lèvres +tremblaient. Il a souri: + +-- Non, mon enfant chérie... Vous êtes un peu saisie, un peu +troublée... Bientôt, demain, il en sera tout autrement. Vous rentrerez +dans la vie de luxe, d'élégance pour laquelle vous êtes née!... Vous +êtes à l'abri du besoin, votre avenir se trouve assuré... + +-- J'étais à l'abri du besoin... + +-- Oui, certes, relativement, ma chère petite, mais que de choses vous +manquaient!... Oh! je le sais, allez!... Je n'ai, moi, que mes +appointements... + +Je me mis à pleurer. + + + +28 mars. + +Il travaille beaucoup, il travaille trop... Il a l'air fatigué, presque +malade. + +Hier, on m'a téléphoné qu'il ne rentrerait pas dîner et resterait aux +ateliers toute la nuit. Moi, je n'ai pas dormi deux heures... + +Ce matin, je me suis élancée vers lui avec une véhémence involontaire. + +-- Oh! Guillaume, ne recommencez pas cela... + +-- Il m'était impossible de quitter... Ah! Phyllis, cette fois, je +crois que j'ai trouvé... enfin, enfin! + +J'ai eu un cri de joie. + + + +...Pour la première fois, depuis que je suis l'héritière de Mlle +Arguin, j'ai fait des projets... D'abord, revoir ma chère Peuplière, la +retrouver accueillante et maternelle après l'avoir pleurée, y revivre +les jours paisibles et simples que j'aimais... C'est une pensée qui +m'est si douce que mon allégresse éclatait sur mes lèvres, dans mes +yeux... + +-- Guillaume, nous serons des châtelains très aimés... Nous ferons une +quantité de choses très utiles et très bonnes dans la voisinage... + +Je parlais, je parlais... + +-- Oh! Guillaume, je voudrais qu'il fût possible de retrouver tous ces +braves serviteurs de marraine... Je voudrais la maison rue d'Offémont +telle qu'elle était... quand je l'habitais, quand vous y veniez... + +-- Nous parlerons de tout cela un de ces jours, Phyllis... Il faudra +bien en parler... + + + +X + + +30 mars. + +J'ai beaucoup de chagrin, mais je veux être brave. J'attendais si peu +ce qui allait m'être dit! Pas un instant, je n'avais songé à _cela_... + +Le feu était clair, l'atmosphère était douce, les violettes sentaient +bon... Nous offrions l'apparence d'un couple tranquille, heureux... Et +voici que Guillaume a dit: + +-- Petite Phyl... Ma chère enfant, vous comprenez comme moi, n'est-ce +pas... Le moment est venu d'examiner cette situation, nouvelle pour +vous... et pour moi. + +Je me suis rappelé que Guillaume avait paru peu désireux d'habiter +l'hôtel de la rue d'Offémont... + +Il a paru ému. + +-- Ma petite Phyl, je voudrais... En ce moment, je pense aux caprices +de la destinée. Qu'un mois de vie eût été accordé encore à Mme +Davrançay, et votre marraine accomplissait son dessein de faire de vous +son héritière, et... Moi, j'aurais été votre tuteur, peut-être... et +peut-être aussi vous vous seriez mariée... et vous ne m'eussiez jamais +dit: "Epousez-moi." + +-- Non... j'aurais épousé Fabrice de Mauve. + +Guillaume a tressailli: + +-- Vous n'auriez pas épousé Fabrice de Mauve... Il me semble que... +quelque chose... je ne sais quoi... eût empêché ce mariage +révoltant!... Mais j'en reviens à la petite fille qui, confiante en son +meilleur et unique ami, lui tint certain jour ce langage étrange: +"Puisque je n'aimerai plus jamais personne, c'est très simple, +épousez-moi!" Vous pensiez que, nullement tenté de se marier, le +"Bon-géant" serait charmé d'acquérir ainsi une délicieuse petite +soeur... Quant à vous, peu vous importait, puisque votre coeur était +mort, d'unir votre existence à un homme que vous ne pourriez aimer +d'amour. Et vous décidiez: "Nous serons heureux!"... Mon enfant chéri, +tout ceci était enfantin, extravagant... Je vous l'ai déclaré +naguère... Néanmoins, j'ai accepté ce rôle de "mari fraternel" que +votre innocence m'offrait si gentiment. Vous étiez malheureuse, +accablée par des difficultés trop lourdes pour vous, et je ne pouvais +vous prêter mon appui sans... Maintenant, tout a changé... Cette +fiction d'un mariage qui m'a permis de vous protéger de toute mon +amitié, tant que ma protection était nécessaire, est devenue inutile... + +-- Guillaume, que voulez-vous dire? + +-- Je veux dire, mon enfant, que la possibilité de refaire votre vie +vous est maintenant offerte, et je désire vous rendre votre liberté. + +Il me semblait qu'un élément étrange glaçait mon coeur. + +Un moment, le silence tomba sur nous. Puis, plus bas, d'une voix +altérée, Guillaume parla: + +-- Phyllis, ma chère enfant, me connaissant, n'attendiez-vous pas ce +que je viens de vous dire?... Comment imaginiez-vous dans votre vie +nouvelle une place pour moi... pour l'homme simple, peu fortuné, que je +suis?... Que serais-je auprès de vous, dites-moi, rue d'Offémont ou à +la Peuplière?... Je profiterais du luxe de la maison, des multiples +avantages d'une grande fortune... Songez que je n'ai rien à moi... Ma +petite! Comment ne l'avez-vous pas compris? + +-- Guillaume, Guillaume, c'est de la démence... Vous présentez les +choses avec un parti pris méchant et vous les déformez à plaisir... +Vous n'êtes qu'un orgueilleux, voilà la vérité... + +-- Oui... petite Phyl... il y a des situations qui amoindrissent un +homme... si elles ne l'avilissent pas... Celle de mari pauvre d'une +femme riche... + +-- Ah! Guillaume... vous continuez à défigurer les faits les plus +simples... Quand vous m'avez épousée, Guillaume, c'est moi qui étais +pauvre... et combien plus pauvre que vous! Maintenant, nous sommes +mariés; ce n'est pas moi qui hérite, c'est nous deux... + +-- Vous n'êtes pas ma femme... Il n'y a entre nous qu'un lien fictif, +dont la seule raison d'être était votre situation difficile... et qui +par conséquent tombe d'elle-même. + +Il a dit "vous n'êtes pas ma femme". + +J'ai dit, et ma voix m'a fait peur: + +-- C'est donc une chose très facile de divorcer? + +Guillaume a tressailli, mais il s'est aussitôt ressaisi. + +-- Ma pauvre petite, un mariage comme le nôtre est de ceux que l'Eglise +annule... + +Il s'interrompit. Sa voix était pleine d'angoisse. + +-- Il est essentiel d'éviter que vous quittiez ma maison brusquement... +Georges Patain veut suivre le circuit de France et désire que je +l'accompagne... Nul ne s'étonnera de vous voir accepter pendant mon +absence l'hospitalité d'une amie. Jacqueline serait heureuse de vous +recevoir... + +D'une voix lasse et pourtant précise, Guillaume m'entretint encore de +ce que nous devrions faire pour que notre rupture ne fût connue qu'une +fois consommée. + +Quand il eut terminé: + +-- Petite Phyl, vous ne saurez jamais combien il m'en a coûté de vous +parler comme je viens de le faire... Toute fausse et difficile qu'elle +me parût souvent, notre vie commune était douce... Mais, plus tard, ma +petite, vous me remercierez sans doute d'avoir eu le courage de +comprendre qu'une décision si pénible était sage... + +J'ai couru à lui: + +-- Guillaume, m'écriai-je, mon ami... mon grand ami tendre et fidèle... + +Il me tenait pressée contre lui. Je ne voyais pas son visage. + +-- Guillaume, dis-je encore, quand nous ne vivrons plus ensemble, nous +nous verrons souvent... très souvent... Et nous pourrons encore être +heureux... + +Il baisa mon front, longuement, et, tout à coup, me repoussa: + +-- Allez dormir, mon enfant... dit-il... Moi, il faut que je travaille. + +Et, l'instant d'après, il sortait. Il va passer la nuit aux ateliers. + +...Est-il possible que tout soit vrai, que je n'aie pas rêvé ces choses +étranges? + +Oh! Guillaume, n'avez-vous pas senti qu'en me rejetant hors de votre +vie, après ces jours de douceur intime et profonde, vous me laissiez +plus pauvre que vous ne m'aviez prise? + + + +TROISIEME PARTIE + + + +I + + +Jacqueline disait: + +-- Je conçois vos scrupules, votre répugnance quant à cette fortune, +mon ami... Je conçois aussi qu'une pareille situation vous paraisse +fausse, impossible... et ne puisse durer... Tout cela est si +inattendu... J'étais si certaine que vous étiez heureux... que votre +mariage était le dénouement d'une très vieux, et très jeune, roman +d'amour. + +-- Il ne pouvait y avoir d'amour entre la petite Phyl et moi. + +-- La petite Phyl!... Je me souviens, vous l'avez toujours nommée +ainsi... Elle était encore une enfant, une toute petite chose frêle +que, déjà, elle vous était chère... que déjà elle avait dans votre vie +sa place à elle... + +Guillaume sourit: + +-- C'est vrai, dit-il. Je l'aimais quand elle était encore une +enfant... Et quand elle a cessé de l'être, je m'en suis à peine avisé. +J'ai continué de l'aimer avec la même sollicitude émerveillée... Je +l'aimais d'une tendresse étrange où se fondaient toutes les nuances +d'un sentiment profond et très pur... Elle était ma petite soeur, elle +était ma petite camarade... Je l'appelais ma petite princesse... +J'étais le bon géant qui devait pour elle vaincre les mauvais +destins... Peut-être a-t-elle été aussi, qui sait, en ces temps très +réalistes, ma petite fleur d'idéal, ma petite épouse de rêve? + +-- Il lui appartenait encore d'être simplement, humainement, votre +femme... + +-- Comme vous arrangez les choses!... Notre mariage n'a été qu'une +simple association... + +Le regard de Mlle Albin n'avait pas quitté le visage rude, mâle, et +cependant presque ingénu, de Guillaume. + +-- Guillaume, êtes-vous sûr que Phyllis ne vous aime pas? + +Guillaume se mit à rire. + +-- Phyllis? Mais elle m'aime!... Elle m'aime d'une affection très +chaude, très fidèle. Je suis son grand ami, son sauveur, son frère... +Elle m'aime avec de charmants élans de tendresse, une grâce docile et +enjôleuse d'enfant câlin, certain de son pouvoir... Si vous saviez! Un +jour elle m'a reproché de ne jamais l'embrasser... Un frère embrasse +bien sa soeur, n'est-ce pas?... Et depuis la mort de sa bonne marraine, +personne ne l'embrassait plus, la pauvre petite!... Elle se jette à mon +cou, elle se blottit contre moi... Chaque soir, quand je rentre, elle +accourt à ma rencontre, joyeuse de me voir... Chaque matin, elle vient +déjeuner avec moi, toute fraîche dans son peignoir blanc, ses beaux +cheveux nattés... Elle me regarde vivre d'un air heureux... Et l'idée +que, de cette intimité invraisemblable qui la laisse calme, paisible +comme un petit enfant, je pourrais, moi, après tout, être troublé, ne +lui a même pas passé par l'esprit... + +-- Mon pauvre ami, n'est-ce pas vous qui aimez? + +-- Moi! + +Les lèvres de Kerjean se serrèrent un peu. + +-- Non, je n'aime pas Phyllis... au moins comme vous l'entendez. +Peut-être ai-je, pendant trop de jours, vécu, respiré près d'elle... +dans un solitude trop évocatrice... En vérité, je crois qu'un saint +même y eut un peu perdu la tête... Mais mon affection, très profonde, +pour la chère petite amie, n'est pas de l'amour... Ma tâche fraternelle +est finie... Vous veillerez sur Phyllis... Plus tard, elle aimera, elle +se mariera... J'aurai conscience d'avoir fait pour ma petite Phyl tout +le possible... + + + +II + + +Trois semaines étaient déjà finies, et Phyllis n'avait pas fait de +confidences à Jacqueline + +Tous les deux ou trois jours, Phyllis recevait de Guillaume une carte +ou une lettre assez brève à laquelle elle répondait fidèlement. + +Quand lettre ou carte manquait à la date prévue, elle avouait: "J'ai +toujours peur qu'il ne fasse une imprudence..." + +-- Qu'en pensez-vous qu'il revienne, Jacqueline? Je m'ennuie de lui... +Et puis, nous reprendrions notre bonne vie d'autrefois!... + +Un jour, comme, en toute innocence, Jacqueline lui signalait, dans un +journal quotidien, une jolie nouvelle de Fabrice de Mauve, Phyllis +s'écria: + +-- Vous savez, Jacqueline, il y a très longtemps, quand j'étais jeune, +Fabrice de Mauve m'a fait la cour... et je l'ai aimé! + +-- Non, je ne savais pas... + +-- J'avais, dans mon deuil cruel, un tel besoin de protection, de +tendresse... Il s'est retiré... Ce fut atroce!... Et cependant +j'aimerais mieux mourir maintenant que d'être la femme de Fabrice de +Mauve. + +-- Parce que vous l'avez jugé... + +-- Parce que je l'ai jugé, oui... et parce que je ne l'aime plus... +Comme le coeur change! + +-- Pas toujours, fit doucement Jacqueline. + +-- Avant de connaître M. de mauve, j'avais un grand désir d'aimer... +Mes yeux et mon coeur cherchaient vaguement leur héros... Et M. de +Mauve est venu... Alors, j'ai cru que je l'aimais... J'ai aimé en lui +un être que mon imagination avait, de toutes pièces, créé et auquel +elle prêtait ces traits séduisants, cette grâce aristocratique, ce +talent de poète... Mais ce n'était pas lui que j'aimais... J'étais une +petite fille en ce temps-là, Guillaume avait raison. Je ne comprenais +pas... Il y a beaucoup de choses que j'ai comprises depuis... + +Si mince dans sa robe blanche, les cheveux fins et blonds, le teint +transparent, elle avait l'air d'une fillette. Et cependant, peut-être +ce coeur si tendre, si doux, et qu'on croyait frivole et puéril, ce +gentil coeur d'enfant, de princesse ou de fée... battait comme un coeur +de femme. + + + +III + + +Le Circuit de France bouclé, pour la gloire de la maison Patain, +Kerjean fit seul un voyage dont Phyllis ignora la raison précise. Elle +resta dix jours sans recevoir le moindre message. + +Enfin, un mot arriva. Guillaume était de retour depuis plusieurs jours +déjà; il travaillait comme un forcené. Il renonçait pour l'instant à +venir voir Phyllis rue de Lisbonne et la priait instamment de ne point +se montrer rue Boursault. La manière d'agir de ces jeunes gens qui, +tous les deux à Paris, continuaient de vivre séparés, paraîtrait +étrange. + +Il ajoutait: "Je serais heureux d'avoir de vos nouvelles, petite Phyl, +j'ai besoin d'entendre parler de vous. Jacqueline...". + +Phyllis s'écria: + +-- Votre visite à Guillaume me fera plaisir. Je serai un peu mieux +renseignée. Il me tient à l'écart de sa vie... + +...Anaïk avait fait entrer Mlle Albin dans le salon. Guillaume vint +presque aussitôt, avec une sorte de hâte. Un léger pansement barrait le +front. Il prévint la question: + +-- Oh! rien du tout... J'ai cassé du bois... pour la première fois de +ma vie... L'accident est tout à fait étranger à mon nouvel engin, +heureusement!... Dites-moi vite... Phyllis? + +Jacqueline parla de Phyllis. Phyllis était bien portante, et, comme de +coutume, affectueuse, gentille... Elle s'était beaucoup intéressée au +circuit... Elle s'était un peu fâchée en apprenant qu'il ne viendrait +pas la voir... + +Guillaume paraissait déçu. Il se tut un moment. Puis il s'anima: + +-- Oh! je vis dans l'ivresse de la réussite!... Et ce moteur +extraordinaire, ce moteur puissant, capable d'affronter tous les temps, +de résister à toutes les rafales, de permettre toutes les altitudes et +toutes les vitesses, je l'ai trouvé... Patain exulte! Mais maintenant, +il faut qu'avec son moteur, quelque chose soit fait qui ait l'air d'une +prouesse... + +-- Et que ferez-vous? + +-- Rien de très difficile... Nice-Ajaccio avec un passager... 250 +kilomètres en deux heures... sans bateau... Voyez-vous un bateau qui +nous suivrait à 125 à l'heure!... + +Kerjean regarda fixement la jeune femme. + +-- Jacqueline, s'écria-t-il, n'allez pas parler de ces futurs exploits +à ma petite Phyl, au moins!... Pauvre mignonne!... Elle avait toujours +peur qu'un accident ne m'arrivât... + +Guillaume se tut, puis soudain, avec un grand effort et d'une voix +changée, il demanda: + +-- Est-ce que vous croyez qu'elle a du chagrin? + +-- Je ne sais. Elle accepte sans révolte, ce qu'elle juge nécessaire... +tout en regrettant vivement, je crois, cette vie à deux, cette vie +fraternelle qui lui était douce... Un moment, il rêva, puis il dit: + +-- Ce mariage fut une aberration... Phyllis ne pouvait être heureuse +avec moi... + +-- Mon cher Guillaume, je le vois bien, vous souffrez... mais alors, +pourquoi? + +Il haussa les épaules. + +-- Est-ce que je pouvais accepter cette fortune... moi?... il y a là +une question d'orgueil, de dignité qui ne se discute même pas... Pauvre +petite Phyl, elle a du chagrin aussi maintenant... Jacqueline, il y a +des heures où je ne sais plus très bien où est la vérité... + +Guillaume prit la main de la jeune femme: + +-- Au revoir, mon amie... et, rappelez-vous que Phyllis doit tout +ignorer. + +...Phyllis l'attendait, questionneuse: + +-- Vite, vite, racontez, Jacqueline. + +Guillaume avait beaucoup parlé de Phyllis. Il travaillait beaucoup. Sa +découverte donnait des résultats inespérés. + +Que pouvait-elle raconter d'autre, puisqu'elle ne devait rien dire de +l'essai projeté. + +-- Comme vous répondez drôlement, Jacqueline! murmura Phyllis... Il +n'est pas malade?... + +-- Il va bien, mais il a eu un petit accident. + +Un cri éclata: + +-- Il est blessé! + +-- Mais non, pas blessé... une simple coupure au front... presque rien, +je n'aurais pas dû vous le dire... + +Phyllis était blême et voulait aller près de Guillaume, ce soir, tout +de suite... + +Un peu calmée, elle écrivit: + + + +"Mon grand ami. Je serai demain matin à neuf heures au Parc Monceau... +Venez m'y trouver... Je veux vous voir... Si je ne vous vois pas, je +ferai une sottise. + +"Très affectueusement, + +"Votre petite Phyl." + + + +IV + + +Avant neuf heures, Kerjean faisait les cent pas dans l'avenue +Velasquez. Sans être aperçu lui-même, il la vit descendre de son +automobile. + +Guillaume suivait étroitement la ligne charmante de son corps, de ses +mouvements, l'or ensoleillé des cheveux lourds, la lueur rose du teint +fragile, le rouge vivant et charnu des lèvres... + +Il se demanda si Phyllis avait embelli? Il lui semblait ne se l'être +jamais rappelée aussi fine, aussi jolie qu'elle lui apparaissait à +cette minute, dans la lumière de ce matin de mai. + +Phyllis eut un petit cri de surprise. Une rougeur violente, profonde, +avait envahi la délicate suavité de son teint. + +Il prit son bras et l'entraîna sous les platanes. + +Phyllis voyait, barrant le front volontaire, coupant le sourcil, +effleurant la paupière, la petite blessure à peine cicatrisée... Elle +l'avait vue tout de suite, du premier regard... Elle eût aimé y poser +ses lèvres... Mais elle pensait à dissimuler cette émotion. + +Elle attendit de pouvoir affermir sa voix: + +-- C'est fini, cette petite blessure? Jacqueline m'a dit que vous aviez +eu un accident... + +-- Oui, c'est fini, acquiesça Guillaume, c'était d'ailleurs peu de +chose. + +Mais il s'étonnait un peu douloureusement que Phyllis prît avec +philosophie une aventure qui, somme toute, eût pu lui coûter la vie. Et +quand, de la même manière flegmatique, elle s'informa des circonstances +de l'accident, il répondit d'assez mauvais grâce. Alors elle se tut. + +Ce n'était pas ainsi qu'il avait imaginé leur rencontre. Il prit sa +main: + +-- Qu'y a-t-il, Phyllis, qu'avez-vous? + +Il la regardait, sans quitter sa main. + +-- Je ne sais pas, Guillaume... je ne puis vous l'expliquer... Nous +sommes restés trop longtemps séparés... Cela m'intimide... Il me semble +que je ne vous retrouve plus tout à fait le même, vous non plus... + +Guillaume se sentit affreusement triste de se séparer de Phyllis ainsi. +Il eut envie de l'embrasser pour lui dire adieu... + +Ils n'étaient plus qu'à quinze mètres de la maison de Jacqueline. +Phyllis tendit une main que Guillaume serra sans la garder. + +Ils ne convinrent d'aucun revoir. Ils étaient tristes et mécontents +l'un de l'autre. + + + +V + + +Phyllis soupira: + +-- Je me sens toute seule... J'ai comme une inquiétude quand je ne sais +pas où il est... + +Elle semblait triste et lasse. Elle demeura seule un instant dans le +petit salon, puis, incapable de fixer son esprit, elle gagna sa chambre. + +La femme de chambre entra, apportant une lettre. + +L'enveloppe contenait une lettre écrite de la main de Guillaume, pour +qu'elle fût remise à Mlle Albin; puis une seconde enveloppe plus +petite, cachetée: "Pour Phyllis. En cas d'accident." + +Jacqueline lut la lettre qui lui était destinée. + + + +"Ma chère Jacqueline, + +"Quand mon message vous parviendra, nous roulerons déjà vers la Côte +d'Azur, en attendant que l'heure sonne de nous envoler vers la Corse. + +"J'ai tout espoir de réussir. Néanmoins, c'est avec l'inconnu qu'on est +appelé à lutter. Bref, l'hypothèse d'une défaite aussi doit être +envisagée... avec toutes ses éventualités, même les pires. + +"Si quelque chose m'arrivait, si je ne devais pas revenir, vous voudrez +bien remettre à Phyllis cette lettre écrite pour elle et qui lui dit ma +grande tendresse. + +"De tout mon coeur, + +"Guillaume Kerjean." + + + +VI + + +Comme la petite Phyl s'éveillait, pâlotte et mélancolique entre ses +deux nattes blondes, Jacqueline vint dans le chambre. + +-- Qu'y a-t-il, Jacqueline? + +Jacqueline avait ouvert les rideaux; elle s'était assise au pied du lit. + +-- Petite Phyl... je vais manquer à une promesse... + +La petite Phyl s'était redressée sur son oreiller. + +-- Qu'y a-t-il, Jacqueline?... J'ai peur... + +Et Jacqueline dit: + +-- Mon enfant, demain matin, Guillaume et un ingénieur de chez Patain +doivent faire un vol de 250 kilomètres au-dessus de la Méditerranée, +sans être convoyés... + +La petite Phyl interrogeait de tout son regard. + +-- Phyllis, j'ai eu, hier soir, une lettre de Guillaume... Ma petite +Phyl, vous occupez dans le coeur, dans la vie de Guillaume une telle +place... Et un homme comme Guillaume, si intelligent, si bon, est +malhabile à lire dans un coeur de femme, comme le vôtre... Ma pauvre +petite, écoutez-moi... Dans la lettre que j'ai reçue était une seconde +lettre écrite pour vous... mais qui ne devait vous être remise qu'en +cas... d'accident... + +La petite Phyl tremblait. Elle prit l'enveloppe. Avidement, +passionnément, elle lisait. + + + +"Phyllis, mon amour, ma mignonne adorée. + +"Si cette lettre arrive à toi, c'est que j'aurai succombé... Ce m'est +néanmoins un réconfort de l'écrire... Ma chérie, je t'écris pour la +douceur de te dire enfin, que je t'aime... + +"Oui, à cette heure, je veux tout oublier pour te dire combien je +t'aime, combien je t'ai aimée... + + + +La petite Phyl lisait. + + + +"Parfois, j'étais injuste et méchant, parce que j'étais malheureux. Le +travail me sauvait. Cette vie, dont je pleure le charme aujourd'hui, +cette vie anormale, douloureuse, me torturait lentement... + +"Je pensais: je l'aimerai tant que, peu à peu, elle apprendra à voir en +moi non plus le vieil ami d'autrefois, mais un mari, un amant... + +"Mais c'est alors que Mlle Arguin est morte... Vois-tu ce mari +fraternel se mettant à faire la cour à sa femme au moment où elle +hérite de plusieurs millions? + +"Désormais cet argent était entre nous... + +"Tu étais riche, ma petite princesse... et je ne me sentais plus le +droit de t'aimer... De l'orgueil, comme tu disais, peut-être. Mais +qu'aurais-tu pensé toi-même si je n'avais pas eu cet orgueil? + +"Je t'aimais d'un amour profond, complet, qui s'était emparé de moi, +chair et âme... Ma chérie, ne t'ai-je pas toujours aimée? Que +fallait-il pour que cette grande tendresse d'autrefois devînt l'amour +tout-puissant d'aujourd'hui? Il fallait seulement que, dans l'enfant +adorée, m'apparût la femme délicieuse que ma petite Phyl est devenue... +et que j'ignorais... et qui s'ignore encore elle-même.. celle, t'en +souviens-tu, dont le coeur est endormi et que le fils du roi doit +réveiller un jour..." + + + +La petite Phyl lisait, lisait. Cette lettre de Guillaume, cette lettre +l'enivrait... C'était un cri d'amour... + +Et Phyllis l'avait entendu, ce cri... + +-- Ah! Jacqueline! Jacqueline, il m'aime! + +Elle se mit à pleurer nerveusement. + +-- Je vais le rejoindre... je veux le voir... + +-- Mais, ma pauvre enfant, je ne crois pas que vous puissiez arriver à +temps... + +-- Si, si, j'arriverai à temps... Oh! oui, j'arriverai... et alors, +alors... Je lui dirai qu'il faut vivre pour moi... pour que nous soyons +heureux... enfin, enfin heureux! + +Dans les yeux de la petite Phyl, il y eut comme une extase. + + + +VII + + +-- Où est M. Kerjean?... + +L'homme la regarde, hésitant. + +-- Je suis Mme Kerjean... Conduisez-moi tout de suite, je vous prie... + +Phyllis se hâte. + +-- Vite, vite... Ils partent au soleil levant... + +L'homme rit: + +-- On pensait plus à causer qu'à partir tout à l'heure... M. Vignol a +pris mal cette nuit... Et M. Kerjean a dit qu'il ne voulait pas le +prendre avec lui... + +Phyllis s'épouvante. + +-- Mais il emmènera quelqu'un d'autre? + +-- Non, madame, je ne crois pas. + +L'homme s'arrête, sentant sa maladresse. + +-- Mon Dieu! murmure la petite Mme Kerjean. + +Soudain, au grand étonnement de l'homme, son visage s'illumine... + + + +Les mécaniciens éprouvaient l'hélice. Un bruit d'ouragan emplissait la +tente où le grand oiseau blanc attendait. + +Effondré sur un pliant, le petit Vignol se tenait la tête d'un air las +et malheureux. Kerjean s'obstinait à refuser toute concession: + +-- Non, monsieur Patain, non, mon cher ami, je n'emmènerai personne... +Nous remettrons l'épreuve avec passager à une autre fois. + +A ce moment, saisissant le grand oiseau par les traverses du fuselage +et les cintres des ailes, les mécaniciens l'amenèrent jusqu'à +l'ouverture de la tente. + +A peine retombée, la toile se souleva de nouveau, et une petite voix +dit: + +-- C'est moi, Guillaume... + +Guillaume avait tressailli. Son visage blêmit. + +La petite Phyl sourit. Elle appuya sa tête contre l'épaule de +Guillaume. Ses yeux tendres se levèrent vers les yeux qui évitaient +leur regard. + +-- Puisque M. Vignol est malade, Guillaume, voulez-vous m'emmener? + +-- Vous emmener! + +Elle eut un petit rire fébrile. + +-- Quand je vous ai demandé en mariage, vous rappelez-vous? ce jour-là +aussi, je vous demandais de prendre une passagère... Vous ne vouliez +pas... Vous m'avez dit des paroles très sages, et puis... vous l'avez +prise avec vous!... Emmenez-moi, voulez-vous? + +-- Mais songez un peu... un vol de 250 kilomètres au-dessus de la +Méditerranée... je ne pourrais pas m'occuper de vous, vous rassurer, +vous parler... + +Elle l'interrompit: + +-- Je serais avec vous... J'ai confiance en vous, Guillaume, et j'ai +foi en votre oeuvre... Je n'aurais pas peur... puisque vous seriez là. + +Elle lui souriait: + +-- C'est comme jadis, quand vous me contiez de si belles histoires... +Vous êtes le Bon-géant, je suis la petite princesse... N'avons-nous pas +fait déjà de merveilleux voyages?... Emmenez-moi, Guillaume... +emmenez-moi... + +Elle parlait comme en rêve. Il l'écoutait avec un visage douloureux. -- +Ma petite Phyl... vous n'avez pas peur, mais moi j'aurais peur... très +peur pour vous... et je serais préoccupé, inquiet, hésitant, alors que +toute ma lucidité, tout mon sang-froid me sont indispensables. + +Elle secoua la tête avec obstination. + +-- Cette peur, ce serait votre sauvegarde, au contraire... Et puis +d'ailleurs, puisqu'il n'y a pas de danger... + +-- Ma chère petite, il y a toujours du danger en pareille entreprise. +Il y a ce grand danger: l'Inconnu! + +De nouveau, elle appuya sa tête contre l'épaule de Guillaume. + +Il se tut, n'en pouvant plus de trouble, d'émotion. + +Tous bas, très simplement, elle dit: + +-- C'est à cause du danger que je suis venue, Guillaume... si vous +deviez mourir, j'aimerais mieux mourir avec vous. + +Ses yeux se levèrent, fervents. + +Et Guillaume ne sut plus les fuir... Ses yeux d'homme et de rêveur +cédèrent à l'attirance tendre, éperdue des yeux d'enfant... Il ne vit +plus que l'abîme délicieux de leurs prunelles d'où montait vers lui +l'âme mystérieuse, chaste et hardie d'une femme... + +Il dit seulement: + +-- Nous vivrons, mon enfant chérie... Nous vivrons, ma précieuse petite +passagère... Je vous emporte avec moi! + +Elle sourit en le regardant, puis, sans un mot, lui tendit sa bouche. + + + +VIII + + +Il l'enleva dans ses bras pour l'installer devant le siège du pilote. +Il la tint un moment serrée étroitement contre sa poitrine. Puis il la +déposa doucement sur le siège de bois, l'enveloppa dans son manteau de +fourrure, boucla la ceinture et les courroies. Elle le regardait avec +des yeux souriants où il y avait de la joie... + +Il lui adressa quelques recommandations brèves, lui fit mettre ses +lunettes d'automobile. Il grimpa lestement dans le fuselage et s'assit. +La petite Phyl se retourna pour le regarder. Il lui tendit la main et +leurs doigts, un moment, s'entrelacèrent. + +...Quand, après quelques mètres de course rapide sur l'herbe rase du +pré, la petite Phyl a vu le sol s'enfoncer à l'avant de l'appareil, +elle a compris que l'oiseau prenait son vol et un subtil frisson l'a +saisie... Puis, peu à peu, une paix confiante s'est faite en elle... + +...Le monoplan volait à deux cents mètres au-dessus de la mer. La +petite Phyl ne voit plus rien que le ciel et la mer... La mer est si +vaste et si déserte qu'elle songe à la création du monde, aux temps +mornes où Dieu n'avait pas encore séparé la terre d'avec les eaux... La +petite princesse peut se croire au bord de l'infini... + +Un moment, tout était si calme que, n'ayant à faire agir aucune +commande, les grandes mains protectrices de Guillaume se sont posées +sur les épaules de Phyllis... Phyllis a incliné la tête vers elles, et +elle a appuyé sa bouche... + +Ce fut un instant de douceur infinie... + +...L'oiseau vole, plus rapide. Il monte, monte... + +Soudain, la voix de Kerjean crie: + +-- La Terre! + +Et Phyllis a l'impression qu'il a crié: "La vie"! + +Alors son coeur se fond et la petite Phyl se met à pleurer, parce +qu'elle est heureuse... Après tout, les rêves de la princesse ont +peut-être annoncé la vérité... + + + +IX + + +L'oiseau s'est posé sur la grève. + +Les grands bras tendres qui ont confié la petite Phyl aux ailes +magiques de l'oiseau, l'ont entourée pour la reprendre... + +Guillaume l'a questionnée fiévreusement. Elle a répondu seulement: + +-- Je suis heureuse... + +Et leurs yeux se sont souri... + + + +Et maintenant, à travers les bois odorants, le long des pentes +fleuries, Guillaume a pris la bien-aimée contre son coeur... + +Ils s'embrassent éperdument, ivres de leur amour, ils se contemplent +comme des êtres nouveaux, ils se taisent, ils parlent, ravis... + +Et, doucement, passionnément, gardant encore sous ses paupières +mi-closes l'extase du dernier baiser reçu, souriant déjà, les lèvres +offertes au baiser qui va venir, elle dit de sa jolie voix pure: + +-- Je t'aime... je t'adore, mon mari!... + + + +_Juillet, 1911_. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La passagère, by Guy Chantepleure + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PASSAGÈRE *** + +***** This file should be named 28113-8.txt or 28113-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/1/1/28113/ + +Produced by Daniel Fromont + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/28113-8.zip b/28113-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d1e2f63 --- /dev/null +++ b/28113-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..1ab2895 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #28113 (https://www.gutenberg.org/ebooks/28113) |
