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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:37:17 -0700
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+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Oeuvres complètes de Lord Byron, Tome 5, par Paulin Paris</title>
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 5., by
+George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 5.
+ comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
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+Annotator: Thomas Moore
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+Translator: Paulin
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+Release Date: February 14, 2009 [EBook #28082]
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+Language: French
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+Character set encoding: UTF-8
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h2>ŒUVRES COMPLÈTES</h2>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h1>LORD BYRON,</h1>
+
+<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4>
+
+<h5>COMPRENANT</h5>
+
+<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3>
+
+<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5>
+
+<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p>
+
+<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3>
+
+<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5>
+<hr class="short">
+
+<h3>TOME CINQUIÈME.</h3>
+<hr class="short">
+<br><br>
+
+
+<p class="mid"><i>Paris</i>.<br>
+
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,<br>
+
+RUE SAINT-LOUIS, N° 46,<br>
+
+ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.</p>
+<hr class="short">
+<h4>1831.</h4>
+
+<br><br><br>
+
+<div class="note">
+<p>NOTES DU TRANSCRIPTEUR:</p>
+
+<p>1. Les renvois en bas de page étant de trois catégories, il nous a semblé que renuméroter les notes en séquence numérique pourrait créer de la confusion. Nous avons donc utilisé les formats suivants:</p>
+
+<p><sup>loc#</sup> Pour indiquer les notes locales (fin de paragraphe).</p>
+<p><sup>a#</sup> Pour indiquer les notes en fin de chapitre; la lettre initiale étant différente pour chaque chapitre.</p>
+<p><sup>n#</sup> Pour indiquer les notes à l'intérieur d'autres notes.</p>
+
+<p>2. Afin d'éviter les erreurs de transcription des caractères arabes contenus dans cet ouvrage, nous avons reproduit graphiquement les citations arabes du texte original, plutôt que d'utiliser les caractères Unicode.</p>
+
+</div>
+<br><br>
+
+<h1>LE GIAOUR,</h1>
+
+<h5>FRAGMENT D'UNE</h5>
+
+<h3>HISTOIRE TURQUE.</h3>
+<br><br><br>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>One fatal remembrance--one sorrow that throws</i></p>
+<p><i>Its bleak shade alike o'er our joys and our woes--</i></p>
+<p><i>To which life nothing darker nor brighter can bring,</i></p>
+<p><i>For which joy hath no balm--and affliction no sting.</i></p>
+<p class="i30">(<span class="sc">Moore</span >.)</p>
+</div></div>
+
+<blockquote>Un fatal souvenir,--un chagrin qui jette son ombre noire sur nos
+joies comme sur nos douleurs,--auquel la vie ne peut rien apporter de
+plus sombre ni de plus brillant, pour lequel la joie n'a pas de charme--et
+l'affliction pas d'amertume.</blockquote>
+
+<br><br><br>
+
+<h4>A</h4>
+
+<h1>SAMUEL ROGERS, ESQ.</h1>
+
+<p>Comme une légère, mais très-sincère marque d'admiration
+pour son génie, de vénération pour son caractère, et de gratitude
+pour son amitié,</p>
+
+<p>CETTE PRODUCTION EST DÉDIÉE</p>
+
+<p class="mid">Par son obligé et affectionné serviteur,</p>
+
+<p><span class="rig">BYRON.</span><br></p>
+
+<br><br><br>
+<hr>
+<h2>AVERTISSEMENT.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+<p>L'histoire qu'offrent ces fragmens décousus
+est fondée sur des circonstances moins communes
+maintenant dans l'Orient qu'autrefois,
+soit parce que les femmes y sont plus circonspectes
+que dans les <i>vieux tems</i>, soit parce que
+les chrétiens sont plus heureux ou moins entreprenans.
+L'histoire, lorsqu'elle était complète,
+contenait les aventures d'une femme esclave,
+qui fut jetée dans la mer, à la manière des
+Turcs, pour infidélité, et vengée par un jeune
+Vénitien, son amant, dans le tems que les Sept
+Iles étaient possédées par la république de Venise,
+peu de tems après que les Arnautes eurent
+été chassés de la Morée qu'ils avaient ravagée
+après l'invasion russe. La désertion des Maïnotes,
+à qui le pillage de Misitra avait été refusé,
+fit abandonner cette entreprise, et causa
+le ravage de la Morée, durant lequel la cruauté
+exercée de part et d'autre est restée sans exemple,
+même dans les annales des Croyans.</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h1>LE GIAOUR.</h1>
+<hr class="short">
+<br>
+<p>Aucun souffle d'air léger pour rider la surface
+des flots qui se déroulent sous le tombeau de l'Athénien;
+ce tombeau<a id="footnotetagg1" name="footnotetagg1"></a>
+<a href="#footnoteg1"><sup class="sml">g1</sup></a> qui, apparaissant sur le rocher,
+salue le premier le navire rentrant dans le port, en
+dominant la contrée qu'il sauva en vain: quand un
+semblable héros, reparaîtra-t-il sur la terre?</p>
+...................................................................................................
+
+<p>Beau climat! où chaque saison sourit avec amour
+sur ces îles fortunées qui, vues des hauteurs du
+lointain Colonna, réjouissent le cœur ému par ce
+délicieux spectacle, et prêtent un charme à la solitude.
+Là, gracieusement ondulée, la surface de
+l'Océan réfléchit les teintes des pics nombreux dont
+l'image est reproduite par les vagues souriantes qui
+baignent ces Édens de l'Orient; et si parfois une
+brise passagère vient à rompre le cristal des flots,
+ou détache une fleur des arbres du rivage, qu'il est
+ravissant chaque souffle d'air qui réveille et emporte
+avec lui les plus doux parfums! Car c'est là--sur
+les collines ou dans les vallées, que la rose,
+sultane du rossignol<a id="footnotetagg2" name="footnotetagg2"></a>
+<a href="#footnoteg2"><sup class="sml">g2</sup></a>, la vierge pour laquelle il
+fait entendre sa mélodie et ses mille chants d'amour,
+fleurit en rougissant aux histoires de son amant harmonieux:
+la reine des jardins, sa reine, sa rose,
+non courbée par les vents, non glacée par les
+neiges, loin des hivers du nord, caressée par les
+brises de chaque saison, renvoie, en doux encens
+vers le ciel, les parfums que lui a donnés la nature,
+et embellit, par ses brillantes couleurs et ses
+soupirs odorans, ces cieux qui semblent lui sourire.
+Là brillent maintes fleurs printannières; maint ombrage
+invite à l'amour, maintes grottes invitent au
+repos, en même tems qu'elles servent d'asile au pirate
+dont la barque, cachée sous l'abri protecteur,
+guette l'arrivée d'une proue pacifique, jusqu'au moment
+où la guitare du joyeux marinier<a id="footnotetagg3" name="footnotetagg3"></a>
+<a href="#footnoteg3"><sup class="sml">g3</sup></a> se fait entendre,
+et où l'étoile du soir se montre à l'horizon.
+Alors, voguant avec leurs rames enveloppées, et protégés
+par les rochers du rivage, les voleurs nocturnes
+fondent sur leur proie, et aux chants de joie
+font succéder les plaintifs gémissemens.</p>
+
+<p>Il est étrange que là où la nature s'est plu à répandre
+ses dons comme pour le séjour des dieux, et
+à faire briller tous ses charmes dans ce paradis enchanté,
+l'homme amant de la destruction, veuille le
+changer en désert, et foule aux pieds, pareil à la
+brute, ces fleurs qui ne demandent pas les soins
+d'une main laborieuse pour croître sur cette terre
+féconde, mais qui fleurissent comme pour prévenir
+les soins de l'homme, et qui, dans leurs séduisantes
+caresses, ne veulent--qu'être épargnées! Il
+est étrange--que là ou tout est en paix, les passions
+triomphent dans leur orgueil, et la rapine
+étende son cruel et sanguinaire empire. C'est comme
+si les démons prévalaient contre les séraphins glorieux,
+et, assis sur les trônes célestes, rendaient ces
+anges libres héritiers de l'Enfer; aussi douce est cette
+contrée formée pour le bonheur, aussi maudits sont
+les tyrans qui l'oppriment et la désolent!</p>
+
+<p>Celui qui s'est penché sur--le cadavre d'un être
+expiré avant que le premier jour de la mort soit enfui,
+le premier sombre jour du néant, le dernier du
+danger et de la détresse (avant que les doigts dévorans
+de la destruction aient effacé les traits où la
+beauté respire encore), et a remarqué l'air doux et
+angélique, l'extase du repos qui est là, les traits
+fixes, quoique tendres, qui relèvent la langueur
+d'une paisible joue, et--mais pour cet œil triste et
+voilé qui ne brûle plus, ne sourit plus, ne pleure
+plus; pour ce front immobile et froid où l'apathie<a id="footnotetagg4" name="footnotetagg4"></a>
+<a href="#footnoteg4"><sup class="sml">g4</sup></a>
+de la mort effraie le cœur désolé de celui qui le contemple,
+comme s'il avait le pouvoir de lui faire partager
+le destin qu'il redoute et dont il ne peut cependant
+se détacher: oui! pour ces choses, et ces
+choses-là seules, pendant quelques momens--une
+heure traîtresse,--il pourrait mettre en doute le
+pouvoir tyrannique du trépas; tant est beau, tant
+est calme, tant est doux, le premier, le dernier, aspect
+révélé par la mort<a id="footnotetagg5" name="footnotetagg5"></a>
+<a href="#footnoteg5"><sup class="sml">g5</sup></a>!</p>
+
+<p>Tel est aussi l'aspect de ce rivage: c'est la Grèce;
+mais la Grèce qui n'a plus de vie! si froidement
+douce, si tristement belle, que nous tressaillons,
+car l'ame manque là! Son charme est celui de la
+mort qui ne disparaît pas entièrement avec le souffle
+de la vie; mais c'est une beauté qui a cette fleur sinistre,
+cette couleur appartenant à la tombe, dernière
+et fugitive lueur de l'expression, auréole dorée
+qui plane sur une ruine, le rayon d'adieu du
+sentiment qui n'est plus! étincelle de cette flamme
+d'une origine peut-être céleste, qui éclaire encore,
+mais qui n'échauffe plus désormais sa terre chérie!</p>
+
+<p>Patrie des braves échappés à l'oubli! dont le sol,
+depuis les plaines jusqu'aux cavernes des montagnes,
+fut l'asile de la liberté, ou le tombeau de la
+gloire! temple des héros<a id="footnotetagloc1" name="footnotetagloc1"></a>
+<a href="#footnoteloc1"><sup class="sml">loc1</sup></a>! se peut-il que ce soit
+là tout ce qui reste de toi? Approche, esclave timide
+et rampant; dis, ne sont-ce pas là tes Thermopyles?
+Ces ondes bleues qui s'étendent au loin,
+ô race dégénérée d'un peuple libre! dis, quelles
+sont-elles? quels sont ces rivages? N'est-ce pas le
+golfe, n'est-ce pas le rocher de Salamine? Ces lieux
+célèbres, leur histoire qui n'est pas inconnue au
+monde, ô Grecs! levez-vous, et faites-en de nouveau
+votre patrie! Cherchez parmi les cendres de vos pères
+les étincelles du feu divin qui les embrasait; et celui
+qui expirera dans le combat ajoutera à leurs noms
+un nom terrible qui fera trembler la tyrannie: il
+laissera à ses fils une espérance, une renommée pour
+lesquelles ils mourraient plutôt que de les livrer au
+déshonneur; car le combat de la liberté une fois
+commencé, le père expirant en lègue le triomphe à
+son fils, triomphe qui succède toujours à toutes les
+défaites. O Grèce! tes pages vivantes en sont témoins,
+et attestent la gloire de tes siècles immortels! Tandis
+que tes rois enfouis dans l'obscurité poudreuse
+des âges ont laissé une pyramide sans nom, tes héros,
+malgré les ravages du tems qui a renversé la
+colonne monumentale de leurs tombes, ont encore
+un monument plus imposant, les montagnes de leur
+terre natale! Là, la muse montre aux regards des
+étrangers les tombeaux de ceux qui ne peuvent mourir!--Il
+serait trop long de rappeler, et trop pénible
+de retracer l'histoire et la description de chaque
+lieu célèbre, depuis ses tems de splendeur jusqu'à
+ses jours de misère: assez--aucun ennemi
+étranger n'a pu dompter ton courage, jusqu'à ce
+qu'il se soit flétri lui-même. Oui! un abaissement,
+une dégradation volontaires, ont aplani la route aux
+chaînes honteuses de l'esclavage, à la domination
+des tyrans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc1"
+name="footnoteloc1"><b>Note loc1: </b></a><a href="#footnotetagloc1">
+(retour) </a> <i>Shrine of the mighty</i>!</blockquote>
+
+<p>Que peut-il raconter celui qui foule aujourd'hui
+tes rivages? Aucune histoire de tes vieux tems, aucun
+sujet capable d'inspirer à la muse un essor aussi
+élevé que celui des jours qui ne sont plus, lorsque
+l'homme était digne de ton climat.</p>
+
+<p>Les cœurs nourris dans tes vallées, les ames ardentes
+qui auraient pu conduire tes enfans à des actions
+héroïques et sublimes, rampent, depuis le
+berceau jusqu'à la tombe, esclaves--oui! esclaves
+d'un esclave<a id="footnotetagg6" name="footnotetagg6"></a>
+<a href="#footnoteg6"><sup class="sml">g6</sup></a>! et sourds, excepté à la voix
+du crime, couverts de tous les vices qui souillent
+l'humanité et font descendre l'homme au-dessous de
+la brute, sans avoir même le mérite d'une sauvage
+vertu, du courage opprimé, mais indompté d'un
+homme libre. Ils portent encore dans les ports voisins
+leurs ruses proverbiales et leur ancienne astuce.
+C'est en cela que l'on reconnaît encore ce
+Grec subtil; et c'est en cela, en cela seul qu'il a
+conservé son ancien renom. En vain, la liberté ferait-elle
+un appel au courage pour briser son joug,
+ou pour relever le cou qui semble courtiser son esclavage:
+je cesse de plaindre ces malheurs.</p>
+
+<p>Cependant cette histoire sera une histoire plaintive;
+et ceux qui l'entendront croiront sans peine
+que celui qui l'entendit pour la première fois en fut
+touché.</p>
+
+<p>...........................................................</p>
+
+<p>Lointaines, sombres et se projetant sur la mer
+bleue, les ombres des rochers font tressaillir, le pêcheur
+dont elles frappent les regards, comme la
+barque d'un pirate des îles ou d'un Maïnote. Craignant
+pour son léger caïque, il évite l'anse prochaine
+et périlleuse; quoique abattu et harassé par
+ses travaux, et surchargé de son heureuse pêche,
+il vogue lentement, à force de rames, jusqu'à ce
+que le rivage sûr du port Léone le reçoive à la lueur
+délicieuse de l'astre qui embellit de tant de charmes
+une nuit orientale.</p>
+
+<p>.............................................................</p>
+
+<p>Quel est celui qui accourt sur un coursier noir,
+bride abattue, au galop retentissant comme un tonnerre?
+Le bruit des fers et les coups de fouet répétés
+font retentir les échos des cavernes d'alentour.
+L'écume qui couvre les flancs du coursier semble
+être celle des vagues de l'Océan: bien que les flots
+de la mer soient tranquilles et comme abîmés dans
+le calme, il n'en est point dans le sein du cavalier;
+le murmure de la tempête qui se prépare est encore
+plus calme que ton cœur, ô jeune Giaour<a id="footnotetagg7" name="footnotetagg7"></a>
+<a href="#footnoteg7"><sup class="sml">g7</sup></a>! Je ne
+te connais point, je hais ta race; mais je découvre
+dans tes traits quelque chose que le tems ne pourra
+que fortifier et non effacer. Quoique jeune et pâle,
+ce front blême est sillonné par les passions; quoique
+tenant fixé vers la terre ton œil farouche, et que tu
+passes comme un météore, je vois bien dans toi un
+de ceux que des fils d'Othman devraient faire périr
+ou éloigner de leur demeure.</p>
+
+<p>Loin,--loin,--il fuit, et mes regards étonnés
+le suivent à peine; et quoique, semblable à un démon
+de la nuit, il ait passé et se soit évanoui à ma
+vue, son aspect et son maintien ont laissé dans mon
+ame un souvenir de trouble et de confusion, et les
+pas retentissans de son coursier noir résonnent encore
+à mon oreille étonnée. Il pique vivement de
+l'éperon; il approche de ce rocher escarpé qui projette
+son ombre sur l'abîme; il en fait rapidement le
+tour; il galope sur ses bords. Le rocher l'eut promptement
+dérobé à ma vue, car je sentis bien que j'étais
+désagréable à celui qui cherchait à éviter tout
+regard indiscret; et il n'est pas une étoile qui ne
+paraisse trop brillante à celui qui s'échappe à une
+heure si étrange. Il s'éloigne rapidement; mais avant
+de disparaître, il lance un dernier regard en arrêtant
+un moment son coursier qui bondit, et respire
+un moment dans sa course ralentie; un instant il se
+dresse sur ses arçons.--Que regarde-t-il dans le
+bois d'olivier? Le croissant brille sur la colline; les
+hautes lampes de la mosquée brûlent encore: quoique
+trop éloigné pour entendre le bruit du lointain
+tophaïque<a id="footnotetagg8" name="footnotetagg8"></a>
+<a href="#footnoteg8"><sup class="sml">g8</sup></a> répété par l'écho, on aperçoit les éclairs
+de chaque joyeuse détonnation, qui prouvent le zèle
+des religieux musulmans. Ce soir, le dernier soleil
+du Ramazan s'est couché; ce soir commence la fête
+du Baïram<a id="footnotetagloc2" name="footnotetagloc2"></a>
+<a href="#footnoteloc2"><sup class="sml">loc2</sup></a>; ce soir--mais qui es-tu? qu'as-tu
+fait, toi, au vêtement étranger, au front terrible?
+Que te font ces jeux, ces fêtes, pour t'arrêter ainsi
+ou pour fuir?--Il s'arrête encore.--Quelque
+frayeur légère se peignait sur son visage; bientôt
+l'expression de la haine la remplaça. Elle ne se manifesta
+point avec la rougeur subite d'une colère
+passagère, mais avec une pâleur semblable au
+marbre de la tombe, dont la funèbre blancheur augmente
+encore les sombres teintes. Son front était
+penché, son œil avait un éclat vitreux; il leva son
+bras avec un mouvement menaçant de fierté, en
+frappant rudement de la main, ne sachant s'il devait
+retourner ou fuir. Impatient de sentir différer
+sa fuite rapide, le noir coursier pousse un lourd
+hennissement.--La main du cavalier retomba sur
+la garde de son sabre; ce hennissement a dissipé sa
+rêverie, comme le cri du hibou réveille un homme
+en sursaut.--L'éperon s'enfonce dans le flanc du
+coursier; il part avec la rapidité d'un djerrid<a id="footnotetagg9" name="footnotetagg9"></a>
+<a href="#footnoteg9"><sup class="sml">g9</sup></a> lancé
+dans les airs par une main puissante; le rocher est
+dépassé, et le rivage ne retentit plus de ses pas rapides;
+la crête est franchie, on ne voit plus le cimier
+et le front altier du chrétien. Ce n'était que
+pour un instant qu'il avait contenu l'ardeur de son
+vigoureux coursier; ce n'était que pour un instant
+qu'il s'était arrêté; et tout-à-coup il avait redoublé
+de vitesse comme s'il avait été poursuivi par la mort.
+Mais dans cet instant, des hivers de souvenirs semblaient
+avoir passé sur son ame, et rassemblé, dans
+cette seconde<a id="footnotetagloc3" name="footnotetagloc3"></a>
+<a href="#footnoteloc3"><sup class="sml">loc3</sup></a> de tems, une vie de peine, un siècle
+de crimes. Pour celui qu'agitent l'amour, la haine,
+ou la crainte, un tel moment accumule toutes les
+douleurs passées. Alors qu'éprouva-t-<i>il</i>, l'inconnu,
+accablé qu'il fut par tout ce qui peut le plus déchirer
+le cœur? Cette halte qui décida sa destinée, oh!
+qui pourra mesurer sa durée terrible! Quoique, dans
+les registres du tems, elle soit comme imperceptible,
+elle fut une éternité pour sa pensée! car elle est infinie
+comme l'espace incommensurable, la pensée
+que le sentiment peut embrasser, et qui peut comprendre
+en lui-même des maux sans nom, sans espérance,
+ou sans fin!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc2"
+name="footnoteloc2"><b>Note loc2: </b></a><a href="#footnotetagloc2">
+(retour) </a> Carême turc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc3"
+name="footnoteloc3"><b>Note loc3: </b></a><a href="#footnotetagloc3">
+(retour) </a> En anglais, <i>drop</i>, goutte.</blockquote>
+
+<p>L'heure est passée; le Giaour est déjà loin; a-t-il
+fui seul ou succombé seul? Maudite soit l'heure de
+son arrivée ou de sa fuite: la malédiction, pour le
+péché d'Hassan, a changé un palais en tombeau. Il
+vint, le Giaour, il passa comme le simoun<a id="footnotetagg10" name="footnotetagg10"></a>
+<a href="#footnoteg10"><sup class="sml">g10</sup></a>, cet
+avant-coureur de la désolation et de la mort, sous le
+souffle dévorant duquel les cyprès même s'anéantissent;--arbre
+sombre, et encore triste lorsque les
+autres douleurs sont évanouies; seul fidèle aux souvenirs
+passagers de la mort.</p>
+
+<p>Le coursier a disparu de l'étable déserte; on ne
+voit plus d'esclaves dans les salles du palais d'Hassan.
+L'araignée solitaire couvre les murs de sa toile grisâtre;
+la chauve-souris bâtit son nid dans son harem;
+et le hibou s'est emparé de la plus haute tour de son
+château fort: le dogue sauvage, tourmenté de soif et
+de faim, hurle sur les bords de ses bassins desséchés;
+car le ruisseau a disparu de son lit de marbre, où
+maintenant les ronces croissent sur une poussière
+désolée. Il était beau jadis de le voir se jouer dans
+cette enceinte, et chasser la chaleur étouffante du
+jour, en faisant jaillir en haut sa rosée d'argent
+dans des tourbillons fantastiques, et en répandant
+dans l'air, et sur le vert gazon, une délicieuse fraîcheur.
+Il était doux, quand des étoiles sans nuages
+brillaient dans les cieux, de voir des vagues de lumière
+se projeter sur ce marbre, d'entendre, la
+nuit, la mélodie de ces ondes! L'enfance d'Hassan
+avait souvent joué sur les bords de cette cascade;
+et souvent, sur le sein de sa mère, il s'était endormi
+au bruit harmonieux des vagues. La jeunesse d'Hassan
+avait été souvent bercée, sur ces bords, par les
+chants de la beauté; et chaque accord harmonieux
+semblait plus harmonieux encore mêlé à la voix
+d'Hassan. Mais jamais la vieillesse d'Hassan ne viendra
+se reposer sur ces bords à la chute du crépuscule:
+la source qui alimentait ce ruisseau est tarie.--Le
+sang qui échauffait son cœur est versé! Jamais
+aucune voix humaine ne fera entendre ici des accens
+de rage, de regrets ou de plaisir. Les derniers et
+tristes sons qu'ait répétés l'écho furent les lamentations
+funèbres d'une femme; et <i>ces sons</i> expirèrent
+dans le silence!--Tout est muet!--excepté, parfois,
+la jalousie que le vent agite. Que la tempête,
+retentisse, que la pluie tombe par torrens, aucune
+main ne viendra désormais fermer les ouvertures de
+ce château.</p>
+
+<p>Ce serait une joie pour le voyageur de découvrir,
+sur ces sables déserts, les pas grossiers d'un homme,
+--tellement que la voix même de la douleur réveillât
+un écho consolateur. Au moins elle lui dirait:
+«Tout n'est pas mort en ces lieux, la vie murmure
+encore, bien qu'elle soit le soupir d'un seul.--Car
+de nombreux appartemens dorés étalent encore ici
+une splendeur que la solitude semble devoir oublier;
+dans ce palais, la destruction a opéré lentement son
+œuvre dévorante;--mais la sombre désolation est assise
+sur le seuil de la porte, que le fakir<a id="footnotetagloc4" name="footnotetagloc4"></a>
+<a href="#footnoteloc4"><sup class="sml">loc4</sup></a> lui-même
+n'oserait plus franchir. Là, le derwiche<a id="footnotetagloc5" name="footnotetagloc5"></a>
+<a href="#footnoteloc5"><sup class="sml">loc5</sup></a> errant ne
+voudrait pas s'arrêter, car la charité hospitalière
+n'est plus là pour le recevoir; l'étranger, harassé
+de fatigues, ne viendra plus s'y reposer pour y bénir
+«le pain et le sel sacré<a id="footnotetagg11" name="footnotetagg11"></a>
+<a href="#footnoteg11"><sup class="sml">g11</sup></a>.» La richesse et la pauvreté
+passent également aux environs avec la même insouciance;
+car la politesse hospitalière et la charité bienveillante
+ont disparu avec Hassan, tombé sur les
+montagnes. Son toit, qui était le refuge de l'homme,
+est devenu l'antre affamé du désespoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc4"
+name="footnoteloc4"><b>Note loc4: </b></a><a href="#footnotetagloc4">
+(retour) </a> Moine turc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc5"
+name="footnoteloc5"><b>Note loc5: </b></a><a href="#footnotetagloc5">
+(retour) </a> Moine mendiant.</blockquote>
+
+<p>L'hôte a fui la salle de festin, et les vassaux leurs
+travaux champêtres, depuis que le sabre de l'infidèle
+a fendu le turban de la tête d'Hassan<a id="footnotetagg12" name="footnotetagg12"></a>
+<a href="#footnoteg12"><sup class="sml">g12</sup></a>.</p>
+
+<p>..................................................................</p>
+
+<p>J'entends un bruit de marche qui approche, mais
+aucune voix n'arrive à mon oreille. Il s'approche
+davantage;--je puis distinguer chaque turban, et
+chaque ataghan au fourreau d'argent<a id="footnotetagg13" name="footnotetagg13"></a>
+<a href="#footnoteg13"><sup class="sml">g13</sup></a>. Le chef
+de la troupe se distingue; c'est un émir à la robe
+verte<a id="footnotetagg14" name="footnotetagg14"></a>
+<a href="#footnoteg14"><sup class="sml">g14</sup></a>. «Ho! qui es-tu?--Cet humble <i>salem</i><a id="footnotetagg15" name="footnotetagg15"></a>
+<a href="#footnoteg15"><sup class="sml">g15</sup></a>
+vous dit que je suis un croyant. Le fardeau que vous
+portez avec tant d'attention semble réclamer tous vos
+soins, et, sans doute, c'est une précieuse cargaison.
+Mon humble barque est toute prête pour la recevoir.</p>
+
+<p>--Tu parles convenablement; démarre ton esquif,
+et emmène-nous loin de ce rivage silencieux. Laisse
+déployée ta voile, et vogue à force de rames. Au
+milieu de cette baie entourée de rochers, où les eaux
+sombres et emprisonnées dorment dans un calme
+profond, ta tâche sera finie.--Nous y sommes.--Tu
+as ramé à merveille; notre course a été rapide;
+cependant c'est le plus long voyage, je pense, qu'un
+de...»</p>
+
+<p>.........................................................................</p>
+
+<p>L'objet mystérieux fut plongé dans les flots, et
+s'enfonça lentement; la vague calme roula doucement
+jusqu'au rivage. Je veillais attentivement sur
+ce qui avait été précipité, et il me sembla un instant,
+par le mouvement du courant, que quelque chose
+s'était comme débattu..... ce n'était qu'un rayon de
+la lune qui se réfléchissait sur le courant. Je ne
+cessai de prêter mon attention à cette scène singulière
+que lorsque l'objet qui la causait eut disparu
+totalement à ma vue, comme une pierre lancée dans
+l'onde, qui laisse après elle un tournoiement passager
+se rétrécissant de plus en plus, et forme comme
+une tache blanche, perle aqueuse qui se moque de
+l'œil qui la contemple. Tous les secrets sont ensevelis
+et dorment sous les ondes, connus seulement
+des génies de l'abîme, qui, tremblans dans leurs
+grottes de corail, n'osent en rien murmurer aux
+vagues.</p>
+
+<p>.................................................................</p>
+
+<p>Comme on voit, dans les prairies émaillées du
+Kachemire, la reine des papillons<a id="footnotetagg16" name="footnotetagg16"></a>
+<a href="#footnoteg16"><sup class="sml">g16</sup></a> s'élever sur ses
+ailes de pourpre, en invitant le jeune enfant à la
+poursuivre, en le promenant de fleurs en fleurs pendant
+une heure inutile et laborieuse; elle le quitte
+pour s'envoler dans les airs, en lui laissant le cœur
+déchiré et les yeux pleins de larmes: ainsi la beauté
+se joue du jeune homme échappé de l'enfance, brillante
+aussi et volage comme elle: chasse d'espérances
+et de craintes frivoles, commencée dans la folie et
+terminée dans les larmes. Si toutes deux elles se
+laissent prendre, le malheur attend la reine des papillons
+et la jeune fille; une vie de peines, la perte
+de la tranquillité; l'une est le jouet de l'enfant,
+l'autre, le caprice de l'homme: ce bijou charmant,
+recherché avec tant d'ardeur, perd son charme dès
+qu'il est obtenu; car chaque attouchement caressant
+fait disparaître ses plus brillantes couleurs, jusqu'à
+ce que charme, couleurs, beauté, étant évanouis,
+on le laisse s'envoler ou on l'abandonne sans compassion.
+L'aile blessée, ou le cœur déchiré, hélas!
+dans quel lieu l'une et l'autre de ces victimes pourront-elles
+trouver un asile? Celle-ci, avec son aile
+abattue, pourra-t-elle voltiger de la rose à la tulipe
+comme dans ses jours de liberté? ou la beauté,
+flétrie dans une heure, pourra-t-elle retrouver son
+bonheur et sa joie dans sa retraite profanée? Non:
+les insectes joyeux qui passent près de celui qui va
+mourir, ne le couvrent jamais de leurs ailes. Les
+aimables et jeunes beautés sont compatissantes pour
+toutes les fautes, excepté pour celles de leurs semblables;
+tous les malheurs peuvent attendre d'elles
+une larme, excepté la honte d'une sœur abusée.</p>
+
+<p>.......................................................................</p>
+
+<p>Le cœur qui se nourrit des remords du crime
+ressemble au scorpion environné de flammes, dans
+un cercle qui se rétrécit à mesure qu'elles font des
+progrès. Les flammes resserrent le prisonnier jusqu'à
+ce que, consumé intérieurement par mille dards brûlans,
+et se torturant dans sa rage, il ne voie plus
+qu'une seule et triste ressource contre ses cruelles
+douleurs: le dard venimeux qu'il conservait pour
+ses ennemis, et dont le venin n'avait jamais été vainement
+lancé; ce dard qui ne cause qu'une douleur
+et guérit tous les maux, il le tourne contre lui-même
+dans un accès de désespoir: ainsi expire celui qui a
+l'ame noire et déchirée de remords<a id="footnotetagloc6" name="footnotetagloc6"></a>
+<a href="#footnoteloc6"><sup class="sml">loc6</sup></a>, ou il vit, comme
+le scorpion, environné de flammes dévorantes<a id="footnotetagg17" name="footnotetagg17"></a>
+<a href="#footnoteg17"><sup class="sml">g17</sup></a>.
+Ainsi se ronge celui que le remords dévore; maudit
+sur la terre, condamné par le ciel, les ténèbres sont
+sur sa tête, et le désespoir à ses pieds; autour de lui
+est un cercle de flammes, et dans son sein--la
+mort!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc6"
+name="footnoteloc6"><b>Note loc6: </b></a><a href="#footnotetagloc6">
+(retour) </a> <i>The dark in soul</i>!</blockquote>
+
+<p>........................................................................</p>
+
+<p>Le sombre Hassan fuit de son harem, il n'arrête
+ses regards sur les charmes d'aucune femme: la
+chasse inaccoutumée l'occupe uniquement désormais;
+et cependant il ne partage aucune joie du chasseur.
+Hassan n'était point ainsi habitué à courir dans
+les bois, lorsque Leïla habitait son sérail. Leïla ne
+l'habiterait-elle plus?--c'est ce qu'Hassan seul pourrait
+dire. D'étranges rumeurs se sont répandues dans
+la ville à ce sujet: on dit que Leïla s'enfuit dans cette
+soirée où se coucha le dernier soleil du Ramazan<a id="footnotetagg18" name="footnotetagg18"></a>
+<a href="#footnoteg18"><sup class="sml">g18</sup></a>,
+et où l'éclat d'un million de feux allumés au sommet
+des minarets proclamait la fête du Baïram dans
+l'immense Orient. Ce fut alors qu'elle s'éloigna
+comme pour aller au bain, et qu'elle rendit inutiles
+et vaines les recherches et la colère d'Hassan. Dans
+le déguisement d'un page géorgien, elle avait trompé
+l'active surveillance des gardes du palais, et, loin de
+la tutelle musulmane, elle est allée s'en venger dans
+les bras d'un infidèle Giaour.</p>
+
+<p>Quelque chose de ce récit avait fait naître les
+soupçons d'Hassan; mais Leïla paraissait encore si
+tendre, elle lui paraissait encore si belle, qu'il eut trop
+de confiance dans l'esclave dont la trahison méritait
+la mort. Ce soir même il s'était rendu à la mosquée,
+et de-là il était allé assister à une fête qu'il donnait
+dans son kiosque. Telle est l'histoire que racontent
+ses Nubiens, dont la surveillance aurait dû être plus
+active; mais d'autres disent que cette nuit même, à la
+pâle et tremblante lumière de Phingari<a id="footnotetagg19" name="footnotetagg19"></a>
+<a href="#footnoteg19"><sup class="sml">g19</sup></a>, le Giaour
+avait été vu seul sur son coursier d'un noir de jais,
+galopant à force d'éperons le long du rivage; il
+n'emportait en croupe derrière lui aucune jeune
+fille, aucun page.</p>
+
+<p>..........................................................................</p>
+
+<p>Ce serait vainement que j'essaierais de décrire le
+charme de l'œil noir de Leïla; regardez ceux de la
+gazelle, ils aideront admirablement votre imagination.
+Ceux de Leïla étaient aussi larges (ou fendus);
+aussi languissamment noirs, mais l'ame s'échappait
+de chaque étincelle qu'ils dardaient sous leurs sourcils
+arqués, aussi brillans que les joyaux de Giamschid<a id="footnotetagg20" name="footnotetagg20"></a>
+<a href="#footnoteg20"><sup class="sml">g20</sup></a>.</p>
+
+<p>Oui, son <i>ame</i> se peignait dans ses regards; notre
+prophète pourrait-il dire que cette forme si belle
+n'était rien qu'une argile brillante? Par Allah! je
+répondrais <i>non</i>, quand même je serais sur la fameuse
+arche d'Al-Sirat<a id="footnotetagg21" name="footnotetagg21"></a>
+<a href="#footnoteg21"><sup class="sml">g21</sup></a> jetée sur la mer de Flamme,
+avec la perspective du paradis sous mes yeux, et
+toutes ses houris qui me feraient signe d'y entrer.
+Oh! celui qui a connu l'éclat des yeux de Leïla pourrait-il
+ajouter foi à cette partie de sa croyance<a id="footnotetagg22" name="footnotetagg22"></a>
+<a href="#footnoteg22"><sup class="sml">g22</sup></a>,
+qui dit que la femme n'est que poussière, un jouet
+sans ame destiné aux caprices sensuels d'un tyran?
+Les Muftis, en la contemplant, auraient pu avouer
+que la divinité brillait dans ses regards. Les jeunes
+fleurs pourprées de la grenade jetaient sur les belles
+et fraîches couleurs de ses joues un éclat toujours nouveau<a id="footnotetagg23" name="footnotetagg23"></a>
+<a href="#footnoteg23"><sup class="sml">g23</sup></a>;
+sa chevelure d'hyacinthe<a id="footnotetagg24" name="footnotetagg24"></a>
+<a href="#footnoteg24"><sup class="sml">g24</sup></a> était flottante,
+et, au milieu de ses suivantes qu'elle dominait de
+toute sa beauté, elle en laissait descendre les boucles
+jusqu'au pavé de marbre sur lequel ses pieds
+brillaient plus blancs que la neige des montagnes
+avant que les nuages qui lui ont donné naissance ne
+soient tombés sur la terre, et n'y aient amassé des
+souillures.</p>
+
+<p>Le jeune cygne s'avance noblement sur la surface
+de l'onde; ainsi marchait sur la terre la belle fille
+de Circassie, l'aimable oiseau du Franguestan<a id="footnotetagg25" name="footnotetagg25"></a>
+<a href="#footnoteg25"><sup class="sml">g25</sup></a>!
+Comme le cygne relève sa tête élancée, et frappe
+l'onde de ses ailes orgueilleuses, quand un étranger
+passe sur les bords de son domaine; ainsi Leïla élevait
+un cou plus blanc que celui du cygne:--ainsi,
+armée de sa beauté, elle eût repoussé avec dignité un
+regard indiscret; aussi noble et aussi gracieuse était
+sa démarche! Son cœur était aussi tendre pour son
+compagnon.--Son compagnon, terrible Hassan,
+quel était-il? Hélas! ce nom n'était pas fait pour toi!
+Le terrible Hassan est parti en voyage, accompagné
+de vingt vassaux, chacun armé, comme il convient
+le mieux à un homme, d'arquebuse et d'ataghan;
+le chef les précède, équipé comme pour la
+guerre: il porte à sa ceinture le cimeterre teint autrefois
+du meilleur sang arnaute, quand les rebelles
+se révoltèrent, et que peu d'entre eux s'en rétournèrent
+dans leurs foyers pour raconter l'histoire de
+ceux qui étaient tombés dans la vallée de Parne. Les
+pistolets qu'il porte à sa ceinture sont ceux dont un
+pacha fit autrefois usage, et que maintenant, quoique
+ornés de pierreries et bosselés d'or, des voleurs
+trembleraient même de regarder. On dit qu'Hassan
+est allé chercher une fiancée, plus fidèle que celle
+qui à abandonné sa couche, l'esclave coupable qui
+a déserté son harem, et plus coupable de l'avoir déserté
+pour un Giaour!</p>
+
+<p>..........................................................................</p>
+
+<p>Les derniers rayons du soleil sont descendus sur
+la colline, et étincellent dans le courant du ruisseau,
+dont les ondes fraîches et limpides reçoivent les bénédictions
+des montagnards. Ici le négociant grec,
+fatigué de ses longues marches, peut trouver ce repos
+que l'on chercherait vainement dans les cités où
+sa demeure est trop voisine de celle de ses maîtres,
+ce qui lui inspire de la terreur pour ses secrètes richesses.--Il
+peut se soustraire ici à tous les regards.
+Dans la foule, c'est un esclave; dans le désert, il est
+libre; il peut ici souiller d'un vin défendu la coupe
+qu'un bon Musulman ne doit jamais vider.</p>
+
+<p>Le premier de la troupe est un Tartare qui se distingue
+par son manteau jaune; les soldats le suivent
+dans un long défilé. Au-dessus d'eux, la montagne
+élève un pic où les vautours aiguisent leurs
+becs avides de carnage; ils pourront se repaître dans
+un grand festin avant que l'aurore du matin ait
+brillé. En bas, un torrent d'hiver a reculé devant
+les rayons brûlans de l'été, et a laissé un lit noir et
+dépouillé de verdure, excepté quelques broussailles
+qui ne naissent que pour périr aussitôt. Chaque côté,
+qui forme un sentier, est couvert de débris de granit
+raboteux et grisâtre, arrachés par le tems, ou par
+la foudre des montagnes, de ces sommets enveloppés
+des brouillards du ciel; car où est celui qui a contemplé
+le pic de Liakura dégagé de ces voiles éternels?</p>
+
+<p>.................................................................</p>
+
+<p>L'émir et sa troupe ont enfin atteint le bois de
+sapins: «Bismillah<a id="footnotetagg26" name="footnotetagg26"></a>
+<a href="#footnoteg26"><sup class="sml">26</sup></a>! le moment du péril est passé,
+car la plaine se découvre à nos yeux, et quand
+nous y serons parvenus, nous piquerons nos chevaux
+des éperons.» Ainsi parle le Tchiaous, et à
+peine a-t-il cessé qu'une balle siffle sur sa tête. Le
+Tartare qui conduisait la troupe mord la poussière!
+Les cavaliers d'Hassan n'ont que le tems de saisir
+la bride et de descendre promptement de cheval;
+mais trois d'entre eux n'y rémonteront plus; l'ennemi
+qui porte, les blessures mortelles est invisible;
+le moribond demande en vain vengeance. Le poignard
+hors du fourreau, la carabine à la main, quelques-uns
+d'entre eux restés sur leurs coursiers se
+penchent pour éviter lès balles, à moitié protégés
+par leur monture; d'autres fuient derrière le rocher
+le plus voisin qui les défend des coups invisibles,
+ne voulant point rester exposés à périr par les flèches
+d'ennemis inconnus qui n'osent pas quitter leur retraite
+sûre des rochers. Le sévère Hassan dédaigne
+seul de descendre de son cheval, et poursuit sa
+course jusqu'à ce qu'une décharge de carabines l'avertît
+trop sûrement que le clan de brigands s'est
+emparé de la seule issue qui pouvait laisser échapper
+leur proie.</p>
+
+<p>Alors sa moustache<a id="footnotetagg27" name="footnotetagg27"></a>
+<a href="#footnoteg27"><sup class="sml">g27</sup></a> se recourbe avec colère, et
+son œil étincelle d'un fier courroux: «Quoique les
+balles sifflent de toutes parts, dit-il, j'ai échappé à
+une, heure plus sanglante que celle-ci.» Dans cet
+instant l'ennemi quitte son embuscade et crie aux
+vassaux d'Hassan de se rendre. Mais le front d'Hàssan
+et un mot terrible sont plus redoutés que le sabre
+ennemi. Aucun homme de la troupe ne rendra sa
+carabine ou son ataghan, et n'élèvera le lâche cri:
+Amaun<a id="footnotetagg28" name="footnotetagg28"></a>
+<a href="#footnoteg28"><sup class="sml">g28</sup></a>! Les ennemis apparaissent plus nombreux,
+s'approchent de plus en plus, et, débusquant du
+bois, arrivent ceux qui se plaisent dans les charges
+avancées. Quel est celui qui les commande armé
+d'un fer étranger et étincelant dans sa main puissante?
+«C'est lui! c'est lui! je le connais maintenant;
+je le reconnais à son front pâle, je le reconnais
+à cet œil méchant<a id="footnotetagg29" name="footnotetagg29"></a>
+<a href="#footnoteg29"><sup class="sml">g29</sup></a>, qui favorise ses envieuses trahisons;
+je le reconnais à son noir coursier, quoique
+déguisé sous un costume d'Arnaute; apostat de sa
+propre et vile croyance, ce titre ne le sauvera pas
+de la mort. C'est lui! rencontre heureuse et désirée!
+Perds l'amour de Leïla, maudit Giaour!»</p>
+
+<p>Comme un fleuve se précipite dans l'océan, en
+roulant ses eaux écumantes; comme lés vagues de
+la mer se soulèvent en colonnes azurées pour repousser
+au loin avec orgueil le courant qui lutte
+avec ses ondes écumantes; tandis que l'abîme tournoyant,
+et les vagues qui se brisent, soulevées par
+le vent impétueux de l'hiver, s'épuisent en terribles
+mugissemens, et qu'à travers l'écume blanchâtre,
+le fracas du tonnerre, les éclairs des ondes reluisent
+d'une blancheur effrayante sur le rivage, qu'ils brillent
+et se brisent sous la rame; ainsi, comme le
+fleuve et l'océan se rencontrent avec des vagues qui
+sont en fureur de se mêler;--ainsi se joignent deux
+troupes qu'une même haine, un même destin, une
+même fureur anime. Le cliquetis des sabres qui se
+heurtent, les cris de guerre qui frappent l'oreille
+épouvantée, les détonnations retentissantes, le bruit
+de la mêlée, de la fusillade, les gémissemens des
+mourans sont répétés par l'écho de la vallée plus
+accoutumée aux refrains du pasteur. Quoique peu
+nombreux,--les combattans se livrent une lutte acharnée,
+car aucun n'épargne la vie d'un autre, aucun
+ne demande grâce pour la sienne! Ah! deux jeunes
+cœurs peuvent se presser avec amour, pour recevoir
+et partager leurs caresses; mais l'amour lui-même
+ne pourrait jamais avoir, pour tout ce que la beauté
+soupire d'accorder, des palpitations la moitié aussi
+vives que la haine en inspire au dernier embrassement
+de deux ennemis, lorsque, se saisissant dans
+le combat, ils plient leurs bras qui ne lâcheront plus
+leur proie. Les amis se rencontrent pour se séparer;
+l'amour rit au mot de fidélité; de vrais ennemis, une
+fois rencontrés, sont unis jusqu'à la mort!</p>
+
+<p>........................................................................</p>
+
+<p>Avec un sabre brisé jusqu'à la garde, et dégouttant
+encore du sang qu'il a répandu, resté cependant
+dans la main puissante qui promenait partout
+cette arme infidèle; son turban roulé par terre derrière
+lui, et coupé dans ses plis les plus épais; sa
+robe flottante déchirée par le cimeterre, et rougie
+comme ces nuages du matin qui, bigarres d'un
+rouge noir, annoncent par de funestes présages que
+la journée aura une fin orageuse; une tache de sang
+sur chaque buisson qui porte un lambeau de son palampore<a id="footnotetagg30" name="footnotetagg30"></a>
+<a href="#footnoteg30"><sup class="sml">g30</sup></a>;
+sa poitrine couverte d'innombrables
+blessures, son dos couché sur la terre, son visage
+tourné vers le ciel, Hassan tombé repose!--Son
+œil encore ouvert est fixé menaçant sur son ennemi,
+comme si l'heure qui a scellé sa destinée eût laissé
+survivre sa haine inextinguible; et sur lui est penché
+cet ennemi avec un front aussi sombre que celui
+qui gît par terre ensanglanté--.</p>
+
+<p>..........................................................................</p>
+
+<p>«Oui, Leïla sommeille sous les vagues; mais
+cette terre sera un tombeau plus sanglant: l'esprit
+de Leïla a guidé le fer qui a appris à ce cœur félon
+ce que c'est que ses atteintes. Il a appelé le prophète,
+mais son pouvoir fut vain contre le Giaour
+vengeur; il a invoqué Allah--mais ce mot s'est
+élevé inexaucé ou inentendu. Oh! sot païen! la
+prière de Leïla n'aurait pas été écoutée, et la
+tienne serait ici exaucée? J'ai ménagé mon tems, je
+me suis ligué avec ces hommes pour saisir le traître
+à son tour: ma vengeance est assouvie, l'œuvre est
+consommée; je pars--mais je pars seul.»</p>
+
+<p>..........................................................................</p>
+
+<p>On entend tinter les clochettes des chameaux dans
+leurs pâturages. La mère d'Hassan regarde inquiète
+du haut de ses jalousies,--elle voit la rosée du soir
+qui couvre sous ses yeux, de ses perles étincelantes,
+le vert pâturage; elle voit les étoiles qui ne brillent
+plus que d'un pâle éclat. «C'est l'aurore, dit-elle.--Hassan
+avec sa troupe ne doit pas être éloigné.»</p>
+
+<p>Elle ne peut demeurer dans le bosquet du jardin,
+mais elle regarde à travers les créneaux de sa tour la
+plus élevée.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne vient-il pas? Ses coursiers sont
+d'une race vigoureuse et choisie, ils ne craignent
+pas les chaleurs de l'été. Pourquoi le fiancé n'envoie-t-il
+pas le présent promis? Son cœur est-il plus
+froid, ou son cheval de Barbarie moins agile? Oh!
+reproche non mérité! voilà un Tartare qui a déjà
+gagné le sommet de la plus proche montagne, et il
+descend avec précaution le penchant escarpé: il est
+maintenant dans la vallée; il porte le présent sur
+les arçons de sa selle.--Que son cheval me paraît
+marcher lentement! Mes largesses sauront bien récompenser
+sa vitesse et les fatigues de sa route.»</p>
+
+<p>Le Tartare est descendu de cheval à la porte du
+château; mais à peine peut-il soutenir son corps
+chancelant: son visage basané porte l'expression de
+la détresse; mais c'est peut-être l'effet de la fatigue:
+son vêtement est souillé de sang; mais c'est peut-être
+celui de son cheval fatigué de l'éperon: il tire
+de dessous son manteau le présent.--Ange de la
+mort! c'est le cimier brisé d'Hassan! son calpac déchiré<a id="footnotetagg31" name="footnotetagg31"></a>
+<a href="#footnoteg31"><sup class="sml">g31</sup></a>--son
+caftan ensanglanté.--«Madame,
+ton fils a épousé une fatale fiancée; ils m'ont épargné,
+mais non par pitié, mais pour t'apporter ce
+présent ensanglanté. Paix au brave! dont le sang
+est versé: malheur au Giaour! c'est lui qui l'a tué.»</p>
+
+<p>........................................................................</p>
+
+<p>Un turban sculpté<a id="footnotetagg32" name="footnotetagg32"></a>
+<a href="#footnoteg32"><sup class="sml">g32</sup></a> sur une pierre brute, une
+colonne que les ronces couvrent de leurs épines, où
+l'on peut lire à peine maintenant le vers du Koran
+qui déplore la mort du défunt, indiquent le lieu où
+Hassan est tombé victime dans le vallon solitaire. Il
+dort là comme un fidèle Osmanli, aussi bien que
+s'il avait été fléchir le genou à la Mecque, aussi bien
+que s'il eût repoussé avec dédain le vin défendu, ou
+prié la face tournée vers le tombeau saint, au cri
+solennel d'<i>Allah hu</i><a id="footnotetagg33" name="footnotetagg33"></a>
+<a href="#footnoteg33"><sup class="sml">g33</sup></a>! Cependant il est mort par la
+main d'un étranger, au sein de sa terre natale; cependant
+il est mort les armes à la main, et il n'a pas
+été vengé, du moins par le sang de son ennemi:
+mais les vierges impatientes du paradis l'invitent
+déjà à leur demeure, et le cil noir des yeux des
+houris lui sourira à jamais. Elles s'avancent--elles
+agitent leurs voiles bleus<a id="footnotetagg34" name="footnotetagg34"></a>
+<a href="#footnoteg34"><sup class="sml">g34</sup></a>, et saluent le brave avec
+un baiser! Celui qui est tombé dans la bataille contre
+un Giaour est le plus digne de leurs faveurs immortelles.</p>
+
+<p>.......................................................................</p>
+
+<p>Mais toi, faux infidèle! tu seras livré à la faux
+vengeresse de Monkir<a id="footnotetagg35" name="footnotetagg35"></a>
+<a href="#footnoteg35"><sup class="sml">g35</sup></a>, et tu n'échapperas à ses
+tourmens que pour errer autour du trône perdu
+d'Eblis<a id="footnotetagg36" name="footnotetagg36"></a>
+<a href="#footnoteg36"><sup class="sml">g36</sup></a>. Un feu dévorant, inextinguible, t'entourera,
+te consumera, te dévorera le cœur. Aucune
+oreille ne peut entendre, aucune langue ne peut dire
+les tortures de cet enfer intérieur! Mais d'abord,
+envoyé sur la terre comme un vampire<a id="footnotetagg37" name="footnotetagg37"></a>
+<a href="#footnoteg37"><sup class="sml">g37</sup></a>, ton cadavre
+sera arraché de sa tombe. Alors tu hanteras
+comme un fantôme ton lieu natal, et tu suceras le
+sang de toute ta race. Là, à l'heure de minuit, tu tariras
+la source de la vie de ta fille, de ta sœur, de
+ta femme.</p>
+
+<p>Cependant tu assisteras avec dégoût au banquet
+où, malgré toi, tu devras te nourrir de ton livide
+et vivant cadavre; tes victimes, avant d'expirer, reconnaîtront
+un démon dans leur père, et comme elles
+te maudiront, tu les maudiras, et ces jeunes fleurs,
+tes filles, seront flétries sur leur tige. Mais une d'elles
+doit surtout mourir pour expier ton crime, la plus
+jeune, la plus aimée de toutes, qui te bénira, en
+t'appelant du nom de père,--Ce nom déchirera ton
+cœur! Cependant, tu devras achever ton œuvre sanglante,
+et voir s'effacer sur sa joue le dernier coloris
+de la vie; s'éteindre de son œil la dernière étincelle,
+et contempler le dernier regard vitreux qui se
+glacera sur son teint livide. Alors, d'une main impie,
+tu arracheras les tresses de sa chevelure dorée; chevelure
+dont une boucle enlevée pendant sa vie eût
+été portée comme un gage de la plus tendre affection.
+Mais maintenant tu l'emportes, souvenir de ton affreuse
+agonie! Humectée de ton meilleur sang, elle
+s'échappera<a id="footnotetagg38" name="footnotetagg38"></a>
+<a href="#footnoteg38"><sup class="sml">g38</sup></a> de tes dents grinçantes et de ta lèvre
+hideuse. Alors, retourne, en arpentant, à ton noir
+tombeau, va--et livre-toi à tes hideuses frénésies
+avec les Afres et les Goules, jusqu'à ce qu'ils fuient
+d'horreur loin du spectre encore plus maudit qu'eux.</p>
+
+<p>«Comment nommez-vous ce caloyer que j'aperçois
+seul là-bas? J'ai déjà entrevu ses traits dans mon
+pays natal, il y a nombre d'années: j'errais sur le
+rivage solitaire de la mer; je le vis pressant les
+flancs de son coursier rapide, qui semblait favoriser
+les vœux de son cavalier. Je n'ai vu qu'une fois ce
+visage, mais il était alors si empreint d'une douleur
+intime, que je n'ai pas eu besoin de le voir une
+seconde fois pour le reconnaître. Aujourd'hui, il
+respire la même douleur sombre, comme si la mort
+était imprimée sur son front.</p>
+
+<p>--Il y aura six ans d'écoulés cet été, depuis qu'il est
+venu parmi nos frères. Il trouve du soulagement, sans
+doute, à habiter ici pour expier quelque crime sombre<a id="footnotetagloc7" name="footnotetagloc7"></a>
+<a href="#footnoteloc7"><sup class="sml">loc7</sup></a>
+qu'il ne veut pas nommer; mais, jamais à notre
+prière du soir, jamais devant le tribunal de la confession,
+il ne fléchit le genou; il se soucie peu de
+voir s'élever l'encens ou les hymnes vers les cieux;
+mais il vit seul dans sa cellule; sa foi et sa famille
+nous sont également inconnues.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc7"
+name="footnoteloc7"><b>Note loc7: </b></a><a href="#footnotetagloc7">
+(retour) </a> Dark deed.</blockquote>
+
+<p>»Il est venu des contrées payennes en traversant
+la mer et en se rendant ici de la côte. Cependant, il
+ne semble pas appartenir à la race musulmane, car
+son visage indique un chrétien. Je le croirais quelque
+renégat égaré, et repentant de son apostasie,
+s'il ne fuyait pas notre saint temple, s'il ne refusait
+pas de goûter notre pain et notre vin consacrés. Il a
+fait de grandes largesses à notre couvent, et il a ainsi
+captivé ta faveur de notre abbé. Mais si j'étais prieur,
+je ne souffrirais pas un jour de plus la présence
+parmi nous d'un tel étranger, ou il serait condamné
+à habiter pour toujours notre cellule pénitentiaire.
+Il parle souvent dans ses visions d'une jeune fille
+précipitée dans la mer, de cliquetis de sabres, d'ennemis
+mis en fuite, d'outrages vengés, de musulman
+expirant. On l'a vu, debout sur ce roc escarpé, se
+livrer à des accès de délire, comme à l'apparition
+d'une main sanglante, fraîchement séparée de son
+corps, visible pour lui seul, lui montrant le lieu
+de sa tombe, et l'invitant à se précipiter dans les
+vagues.</p>
+
+<p>»Sombre et non terrestre est le regard sourcilleux
+qui brille sous son noir capuchon. L'éclair de
+cet œil mobile révèle trop bien des jours qui ne sont
+plus. La couleur de ses traits, quoique changeante,
+est insaisissable: souvent son regard fait repentir
+celui qui l'observe de sa témérité; car il possède cet
+ascendant irrésistible et sans nom qui parle, mais que
+l'on ne peut définir; esprit indompté et fier qui impose
+par son influence puissante; et comme l'oiseau
+agite en frémissant ses ailes, sans pouvoir fuir le
+serpent qui l'aspire, ceux sur lesquels tombe le regard
+de cet homme sont comme frappés de consomption,
+et ne peuvent fuir son prestige magique.</p>
+
+<p>»Le moine intimidé, qui se trouve seul sur son
+passage, s'empresse de s'éloigner, comme si cet œil
+et ce sourire amer transmettaient aux autres la
+crainte et la déception. Cet homme ne descend pas
+souvent à sourire, et, quand il sourit, il est triste
+de voir que c'est seulement par moquerie de la misère.
+Comme cette pâle lèvre se renfle et frémit!
+Bientôt elle devient plus immobile que jamais,
+comme si la douleur ou le dédain lui défendaient de
+sourire de nouveau. Que n'en est-il ainsi!--Un
+sourire si horrible ne peut jamais être l'expression
+d'une joie pure; mais il serait encore plus triste de
+rechercher quels furent autrefois les sentimens qui
+se manifestèrent sur ces traits: le tems n'en a pas
+encore fixé les rides, mais il y a confondu ensemble
+quelque chose de noble et de criminel: ses traits,
+qui ont encore conservé de la fraîcheur, indiquent
+une ame que les crimes dans lesquels elle s'est plongée
+n'ont pas entièrement dégradée. La foule vulgaire
+ne voit dans cet homme que l'aspect sinistre
+d'un coupable poursuivi par l'accomplissement de
+sa réprobation. L'observateur attentif peut reconnaître
+dans cet étranger une ame noble et une
+haute naissance: hélas! quoique ces dons précieux
+que la douleur a rendus méconnaissables, et que le
+vice a souillés, lui aient été accordés en vain, ce
+n'est pas un être vulgaire celai qui en a été favorisé;
+et cependant c'est presque avec effroi que le
+regard s'arrête sur lui. La chaumière dont le toit
+est tombé, qui n'offre plus que des ruinés, attire à
+peine l'attention du passant: la tour que la guerre
+ou la tempête a renversée, tant qu'il lui reste
+quelques créneaux, demande et obtient un regard
+de l'étranger. Chaque arche tapissée d'ifs, chaque
+colonne solitaire plaident fièrement pour ses gloires
+passées!</p>
+
+<p>»Sa robe flottante dont les larges plis l'enveloppent
+balaie la poussière, tandis qu'il s'avance dans
+l'enceinte du temple parsemée de colonnes. Il est
+aperçu avec terreur, lui qui contemple d'un air
+sombre les cérémonies qui sanctifient l'enceinte sacrée.
+Mais lorsque l'hymne religieux ébranle le
+chœur, que les moines s'agenouillent, lui se retirer
+et on voit son ombre errer sous ce portique qu'éclaire
+une lampe isolée et vacillante; c'est là qu'il
+attend la fin des cérémonies--et écoute la prière,
+sans jamais en murmurer une seule. Regardez:--près
+de ce mur à moitié éclairé, le voilà qui rejette
+en arrière son capuchon; ses noirs cheveux tombent
+en désordre et recouvrent son front pâle,
+comme si là Gorgone avait arraché de sa tête ses
+plus noirs serpens, et qu'elle les eût jetés sur le
+front terrible de cet étranger; car il décline les
+règles du couvent, et laisse croître cette chevelure
+impie: mais il porte toujours la robe de notre ordre.
+Ce n'est point par piété, mais par orgueil, qu'il
+donne des richesses à un couvent qui n'a jamais entendu
+de lui ni vœux ni même une parole.</p>
+
+<p>»Mais!--remarquez, tandis que l'harmonie fait
+retentir des hymnes de louange vers les cieux, remarquez
+cette joue livide, cette attitude immobile
+mêlée de défi et de désespoir! Saint François! éloigne
+cet homme de l'autel! Autrement nous pouvons
+craindre que la colère divine ne se manifeste par
+quelques signes terribles. Si jamais un mauvais ange
+a revêtu la forme d'un mortel, telle a été celle qu'il
+a choisie. Par toutes mes espérances dans la miséricorde
+divine, de tels regards n'appartiennent ni à
+la terre ni au ciel!»</p>
+
+<p>Les cœurs tendres sont facilement portés à l'amour;
+mais trop timides pour partager ses peines,
+trop faibles pour attendre ou braver le désespoir,
+de tels cœurs ne sont jamais à lui tout entiers. Les
+cœurs plus durs seuls peuvent ressentir des blessures
+que le tems ne peut jamais cicatriser.</p>
+
+<p>Le métal brut de la mine doit être passé par
+le feu avant de briller par son poli; plongé dans
+la fournaise ardente, il se plie et se fond--mais
+sans changer sa nature. Alors, façonné pour tes besoins,
+ou au gré de tes désirs, il servira à te dépendre
+où à donner la mort; cuirasse pour ton heure
+de danger, ou lame pour percer ton ennemi. Mais
+s'il porte la forme d'un poignard, que ceux qui aiguisent
+son tranchant prennent garde! Ainsi le feu
+des passions et l'art séducteur d'une femme peuvent
+amollir et façonner le cœur le plus dur; ce sont ces
+deux choses qui lui donnent sa forme, et ce qu'elles
+l'ont fait, c'est pour toujours, car il se briserait--
+plutôt que de se plier de nouveau.</p>
+
+<p>..........................................................................</p>
+
+<p>Si la solitude succède au malheur, la délivrance
+de ses peines est une légère consolation; le cœur
+vide et désert pourrait remercier l'angoisse qui le
+rendrait moins vide et moins solitaire. Nous nous
+dégoûtons de ce que personne ne partage avec nous;
+le bonheur même--deviendrait un malheur s'il
+fallait le supporter seul.</p>
+
+<p>Le cœur, une fois laissé ainsi désolé, doit recourir
+enfin, pour éprouver quelque soulagement,--à
+la haine. C'est comme si les morts pouvaient sentir
+les vers glacés circuler autour de leurs corps,
+et ramper comme pour faire un festin sur leur sommeil
+en putréfaction, sans pouvoir chasser ces froids
+reptiles rongeant et dévorant leurs cadavres! C'est
+comme si l'oiseau du désert<a id="footnotetagg39" name="footnotetagg39"></a>
+<a href="#footnoteg39"><sup class="sml">g39</sup></a>, dont le bec s'ouvre
+le sein pour nourrir sa jeune famille affamée, sans
+regretter une vie qu'elle lui transmet, ne la trouvait
+plus dans son nid abandonné, au moment où il vient
+de se déchirer le sein maternel.</p>
+
+<p>Les angoisses les plus aiguës que puisse éprouver
+le malheureux seraient des ravissemens, en comparaison
+de ce vide redoutable, de ce désert aride
+du cœur, de ce ravage, de ce débordement de sentimens
+superflus et sans objet. Qui voudrait-être
+condamné éternellement à contempler un ciel sans
+nuage ou sans soleil?</p>
+
+<p>Le mugissement de la tempête est beaucoup moins
+terrible que l'idée de ne plus jamais braver le courroux
+des vagues--pour le malheureux jeté, au milieu
+de la lutte des élémens, comme un débris solitaire
+sur quelque rivage abandonné, au sein d'une
+baie calme et silencieuse, destiné à mourir dans une
+lente et solitaire agonie. Il vaut mieux être englouti
+dans le choc des tempêtes que de se consumer peu à
+peu sur un rocher!</p>
+
+<p>........................................................................</p>
+
+<p>»Père! tés jours ont été passés--paisiblement
+en comptant les grains de ton chapelet, et en récitant
+d'éternelles prières; ils ont été passés à effacer
+les péchés des autres: toi-même exempt de crime et
+de soucis, excepté ces maux passagers que tous les
+hommes doivent souffrir: tel a été ton sort depuis
+ton berceau jusqu'à ton âge avancé. Tu te félicites
+d'avoir été préservé de ces passions violentes et sans
+frein, telles que t'en découvrent tes pénitens, dont
+les secrets péchés et les peines mortelles demeurent
+ensevelis dans ton sein pur et indulgent. Mes jours,
+quoique peu nombreux, ont été consumés dans les
+plaisirs, mais plus encore dans le malheur. Au
+moins, dans ces heures d'amour et de détresse, j'ai
+échappé à l'ennui profond de la vie; tantôt dans la
+compagnie d'amis, tantôt environné d'ennemis, je
+n'avais de dégoût que pour la langueur du repos.
+Maintenant qu'il ne me reste plus rien que je puisse
+aimer ou haïr, rien qui relève mon espérance ou
+mon orgueil, je préférerais être l'insecte qui rampe
+sur les murs du cachot, que d'être condamné à passer
+mes jours stupides et monotones dans la méditation
+et la contemplation. Cependant il germe
+dans mon sein un désir de repos--mais pour la
+jouissance duquel je n'ai point de penchant. Bientôt
+ma destinée accomplira ce désir, et je dormirai
+sans rêver, à ce que je fus et à ce que je voudrais
+être encore, quelque sombres que te paraissent mes
+actions.</p>
+
+<p>»Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau
+de joies, qui ne sont plus; mon espérance est
+de partager leur destinée, quoiqu'il eût mieux valu
+pour moi mourir avec elles que de traîner une vie de
+languissantes douleurs. Mon ame n'a point refusé
+de supporter les traits déchirans d'une douleur impérissable;
+elle n'a point cherché dans la tombe le
+refuge volontaire des fous de l'antiquité et des
+lâches de nos jours: cependant ce n'est pas la mort
+que j'ai redoutée; elle m'eût été douce sur le champ
+dé bataille, si le sort m'eût destiné à être l'esclave
+de la gloire, au lieu d'être celui de l'amour. J'ai
+bravé le danger--non pour de vains honneurs:
+je souris des lauriers conquis ou perdus; que d'autres
+usent leur vie pour obtenir une haute renommée
+ou un vil salaire. Mais placez devant mes yeux
+quelque chose qui me semble un prix digne du danger:
+la jeune beauté que j'aime, l'ennemi que je
+hais, et je saurai me précipiter sur les pas du destin,
+à travers la pointe déchirante des épées, à travers
+des torrens de flammes pour sauver l'objet chéri,
+ou pour percer un cœur détesté. Tu ne dois point
+regarder ces paroles comme sortant de la bouche
+vaniteuse d'un homme qui agirait ainsi;--mais ce
+sont les paroles de celui qui <i>a déjà fait</i> ces actions.
+L'ame fière et indomptée défie la mort, le faible la
+supporte, le malheureux doit l'implorer. Alors que
+la vie retourne à celui qui l'a donnée: je n'ai point
+chancelé à l'approche du danger quand j'étais puissant
+et heureux;--tremblerais-je <i>aujourd'hui</i>?</p>
+
+<p>...................................................................</p>
+
+<p>«Je l'aimai, ô moine! oui, je l'adorai;--mais ce
+sont des mots dont tout le monde se sert:--je le
+prouvai plus par mes actions que par mes paroles.
+Il est sur cette épée une tache de sang qui ne s'effacera
+jamais. Ce sang fut versé pour elle, qui mourut
+pour moi; il échauffait le cœur d'un ennemi
+abhorré: oui, ne frémis pas--non--ne fléchis
+pas le genou, ne compte pas une telle action au
+nombre de mes péchés, car c'était aussi un ennemi
+de ta croyance! Le nom seul du Nazaréen irritait
+l'humeur sombre de ce païen. Sot ingrat! puisque
+ses blessures ont été faites par une main galiléenne
+habile à manier le fer, le plus sûr moyen d'arriver
+plus promptement dans son ciel turc;--car pour lui
+ses houris impatientes attendraient peut-être encore
+à la porte du prophète. Je l'aimai--l'amour sait
+pénétrer dans des lieux où les loups mêmes redouteraient
+d'aller chercher leur proie, et s'il sait assez
+oser, il serait difficile que la passion ne fût pas couronnée
+de quelque succès.--Qu'importe comment,
+où, et pourquoi, je ne cherchai ni ne soupirai en
+vain: cependant quelquefois, plein de remords, je
+voudrais qu'elle n'eût pas aimé une seconde fois.
+Elle mourut--je n'ose te raconter comment; mais
+regarde--cela est écrit sur mon front! Là se lit le
+crime et la malédiction de Caïn, en caractères que
+le tems n'a point effacés. Mais avant de me condamner,
+écoute: quoique j'eusse été la cause de son
+supplice, je n'en fus pas l'auteur; et cependant son
+meurtrier n'a fait que ce que j'aurais fait moi-même,
+si elle avait été infidèle une fois de plus.
+Elle l'avait trahi, et il l'a immolée; elle m'était
+fidèle, et je l'ai vengée: quelque mérité qu'ait été
+son sort, sa trahison était de la fidélité pour moi; à
+moi elle donna son cœur, la seule chose que la tyrannie
+ne puisse soumettre: et moi, hélas! j'arrivai
+trop tard pour la sauver! Cependant, tout ce que
+je pus alors lui donner, je le lui ai donné: une
+tombe à notre ennemi. Sa mort m'est légère; mais
+le sort de sa victime m'a fait--ce qui te fait horreur
+dans moi. Son destin était inévitable--il le
+savait bien, averti qu'il était par la voix du redoutable
+Tahir, à l'oreille prophétiquement sinistre de
+qui<a id="footnotetagg40" name="footnotetagg40"></a>
+<a href="#footnoteg40"><sup class="sml">g40</sup></a> le bruit funèbre des balles de la mort avait
+présagé l'approche du meurtrier, à mesure que sa
+troupe défilait dans le passage où il est tombé!</p>
+
+<p>«Il mourut heureusement dans le tumulte de la
+bataille, moment où le trépas n'est accompagné ni de
+souffrances ni d'agonie. Il implora l'aide de son
+prophète, et adressa ses prières à Allah: il me reconnut,
+et nous croisâmes le fer dans la mêlée.--Je
+le contemplai dans sa défaite, étendu sur la terre,
+et je voulus lui voir rendre son dernier soupir.
+Quoique percé de coups comme un léopard sous le
+fer des chasseurs, il ne ressentit pas la moitié des
+tourmens que j'endure maintenant.--Je cherchai,
+mais ce fut vainement, de trouver dans ses mouvemens
+l'expression d'un esprit humilié: chaque
+trait, chaque mouvement de ce corps abattu et austère
+trahissaient sa rage, mais non ses remords. Oh!
+que ma vengeance n'eût-elle pas donné pour saisir
+quelques traces du désespoir dans ce visage expirant!
+le dernier repentir de cette heure où la pénitence
+a perdu son pouvoir d'arracher une terreur
+de la tombe, celui de donner des consolations, et
+où elle ne peut plus donner d'espérance de salut.</p>
+
+<p>.........................................................................</p>
+
+<p>«Les habitans d'un climat froid ont le sang aussi
+froid que leur climat, leur amour peut à peine conserver
+ce nom; mais le mien ressemblait à ce torrent
+de lave qui bouillonne en s'échappant du cratère
+enflammé de l'Etna. Je ne connais point les
+discours langoureux et larmoyans qui célèbrent l'amour
+des dames et les chaînes de la beauté. Si l'altération
+de couleur du visage, l'ardeur d'un sang
+qui bouillonne dans les veines, le mouvement de
+lèvres qui se tordent, mais qui ne murmurent jamais
+de lâches plaintes; si un cœur qui se brise,
+un cerveau en délire, des actions audacieuses, des
+pensées de vengeance, et tout ce que j'ai éprouvé
+et que j'éprouve encore, décèlent l'amour:--cet
+amour était le mien, et il s'est manifesté par plus
+d'une révélation amère. Il est vrai que je ne puis ni
+me lamenter ni pousser des soupirs; je ne connais
+que la possession de l'objet aimé ou mourir. Je
+meurs--mais avant j'ai possédé, et il arrivera ce
+qu'il pourra, <i>j'ai été</i> heureux. Irai-je maudire le
+destin que j'ai cherché? Non--privé de tout, mon
+ame indomptable ne s'attendrit qu'au souvenir de la
+mort de Leïla: donne-moi le plaisir avec ses angoisses,
+à ce prix je vivrai pour aimer de nouveau.
+J'éprouve des regrets, mais ce n'est pas, ô mon saint
+guide! pour celui qui va mourir, mais à cause de
+celle qui n'est plus: elle sommeille sous les vagues
+errantes.--Ah! si elle avait une tombe sur la terre,
+ce cœur brisé et cette tête en délire demanderaient
+à partager son étroite couche. Elle était une forme
+pure de vie et de lumière, qui, une fois que je l'eus
+aperçue, fut une partie inséparable de ma vision; et
+de quelque côté que je tournasse mes regards, se
+levait cette étoile matinale de mon souvenir!</p>
+
+<p>«Oui, l'amour est un rayon céleste descendu du
+ciel, c'est une étincelle de ce feu immortel partagé
+avec les anges, et donné par Allah! pour élever nos
+pensées et nos désirs corrompus au-dessus de la région
+de la terre. La piété élève l'ame vers le ciel,
+mais le ciel lui-même descend dans l'amour; c'est
+un sentiment ravi à la divinité, pour effacer de
+notre ame toute pensée sordide; c'est un rayon de
+celui qui a formé l'univers, une auréole de gloire
+dont l'ame est couronnée!</p>
+
+<p>«J'accorde que <i>mon</i> amour ait été imparfait, ainsi
+que tout ce que les mortels appellent faussement de ce
+nom; alors il peut te paraître un mal, tout ce que
+tu voudras; mais dis, oh! dis que le <i>sien</i> n'était pas
+coupable! Elle était la lumière fidèle de ma vie; et
+cette lumière éteinte, quel rayon pourrait désormais
+rompre l'obscurité de mes nuits? Oh! que ne brille-t-elle
+encore pour me conduire, quand même ce
+serait à la mort, aux malheurs les plus redoutables!
+Pourquoi s'étonner si ceux qui ont perdu les joies
+présentes, les espérances futures, ne résistent plus
+que faiblement aux atteintes de la douleur, et accusent
+alors, dans leur frénésie, leur cruelle destinée;
+pourquoi s'étonner si, dans leur égarement, ils commettent
+des actions terribles qui ne semblent ajouter
+que le crime au malheur? Hélas! le cœur qui saigne
+intérieurement n'a rien à redouter des blessures du
+dehors; celui qui tombe du faîte du bonheur s'inquiète
+peu dans quel abîme il roule. Sans doute, ô
+vieillard, mes actions t'apparaissent maintenant aussi
+féroces que celles du sombre vautour. Je lis sur ton
+front l'horreur qu'elles t'inspirent, et ce sentiment,
+il a trop été dans mon destin de l'inspirer. Il est vrai
+que, comme cet oiseau de proie, j'ai laissé sur la trace
+de mes pas le ravage et la désolation; mais j'ai appris
+de la colombe à mourir,--et à ne pas connaître de
+second amour. C'est une leçon que l'homme doit recueillir
+de la part d'êtres qu'il ose mépriser. L'oiseau
+qui chante dans la bruyère, le cygne qui vogue sur le
+lac, n'ont qu'une compagne, une seule compagne.
+Que l'insensé vante son inconstance et se raille de ceux
+qui ne peuvent changer; qu'il partage ses railleries
+avec une jeunesse vaine et présomptueuse, je ne lui
+envie point ses nombreuses joies, mais j'estime moins
+cet homme lâche et sans foi, que le cygne fidèle sur son
+lac solitaire. Combien, combien il est au-dessous de
+la pauvre jeune fille qu'il a abandonnée fidèle, et
+qu'il a trahie! Une telle honte, au moins, ne fut
+jamais la mienne.--Leïla! chacune de mes pensées
+était à toi! mes vertus, mes défauts, mes plaisirs,
+mes souffrances, mon espoir dans l'avenir,--toutes
+mes espérances ici-bas;--tout cela c'était toi! La
+terre ne renferme rien qui te soit semblable; ou du
+moins ce n'est pas pour moi. Pour tous les mondes
+je n'oserais regarder la dame qui te ressemblerait,
+quoiqu'elle ne réunît pas tous tes charmes. Les seuls
+crimes qui aient souillé ma jeunesse, ce lit de mort--atteste
+ma fidélité. O Leïla!--tu fus, tu es encore
+le délire chéri de mon cœur!</p>
+
+<p>«Elle a cessé d'être,--et cependant je respire
+encore; mais ce n'est point le même air des autres
+hommes que je respire. Un serpent enveloppait mon
+cœur de ses froides étreintes, et empoisonnait de
+son dard toutes mes pensées. Comme tous les jours
+j'abhorrais tous les lieux, et, dans mes frémissemens,
+j'aurais voulu fuir toute la nature. Partout où je trouvais
+autrefois du charme, j'y portais la teinte sombre
+de mes pensées. Le reste, tu le connais déjà, ainsi que
+tous mes crimes et la moitié de mes douleurs: mais
+ne parle plus de pénitence; tu sais que je vais bientôt
+partir de ces lieux; et quand même tes contes pieux<a id="footnotetagloc8" name="footnotetagloc8"></a>
+<a href="#footnoteloc8"><sup class="sml">loc8</sup></a>
+seraient vrais, pourrais-tu défaire ce qui est accompli!
+Ne me crois pas ingrat;--mais ces griefs
+n'attendent du prêtre aucun soulagement<a id="footnotetagg41" name="footnotetagg41"></a>
+<a href="#footnoteg41"><sup class="sml">g41</sup></a>. Devine
+en secret l'état de mon ame; mais si tu veux avoir
+plus de compassion, parle moins. Quand tu pourras
+rendre la vie à ma Leïla, je viendrai te prier de me
+pardonner. Tu pourras alors plaider ma cause dans
+ce haut lieu, où des messes achetées<a id="footnotetagloc9" name="footnotetagloc9"></a>
+<a href="#footnoteloc9"><sup class="sml">loc9</sup></a> obtiennent
+des grâces. Va calmer dans son antre la lionne solitaire,
+à qui la main du chasseur des forêts a ravi ses
+lionceaux frémissans; mais n'adoucis pas--ne raille
+pas <i>ma</i> misère!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc8"
+name="footnoteloc8"><b>Note loc8: </b></a><a href="#footnotetagloc8">
+(retour) </a> <i>Thy holy tale</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc9"
+name="footnoteloc9"><b>Note loc9: </b></a><a href="#footnotetagloc9">
+(retour) </a> <i>Purchased masses</i>.</blockquote>
+
+<p>«Dans les jours de ma jeunesse, dans des heures
+moins agitées, lorsque le cœur aime à se confier
+dans un cœur, aux lieux où fleurissent les bosquets
+de ma vallée native, j'eus,--hélas! que ne l'ai-je
+encore maintenant!--un ami! Je te charge de lui
+faire parvenir ce gage, comme un souvenir d'un vœu
+de jeunesse; je voudrais l'avertir de ma mort prochaine.
+Quoique les ames absorbées comme la mienne
+accordent peu de pensées à l'amitié absente, mon
+nom obscurci lui sera encore cher. Cela est étrange;--il
+a prédit mon sort, moi j'en ai souri;--car
+alors je pouvais sourire,--quand la prudence me
+parlait par sa voix, et m'avertissait--de ce qui
+m'arrive, et dont alors je me souciais fort peu. Mais
+aujourd'hui ma mémoire me rappelle des paroles
+qu'à peine j'avais remarquées jusqu'à ce jour. Dis-lui--que
+ses prédictions s'accomplissent, et il frémira
+d'entendre cette vérité, et il désirera que ses
+paroles eussent été plus sévères. Dis-lui que, dans
+l'état de trouble et d'agitations où je me suis trouvé,
+je me suis rappelé, à travers des souvenirs et des
+scènes amères, les joies de notre jeunesse dorée, et
+que, dans l'agonie, ma langue embarrassée eût essayé
+de bénir sa mémoire avant de mourir; mais la
+divinité dans sa colère eût détourné sa face, si le
+criminel avait osé prier pour l'innocent.</p>
+
+<p>«Je ne lui demande point de m'épargner le blâme,
+il est trop généreux pour maudire mon nom, et d'ailleurs
+qu'ai-je à faire avec la renommée? Je ne lui demande
+pas de s'abstenir de me donner des regrets;
+cette froide demande ressemblerait trop au dédain.
+Et qui pourrait mieux honorer la tombe d'un frère
+que les larmes viriles de l'amitié? Porte-lui cette
+bague, elle fut à lui autrefois, et dis-lui--tout ce
+que tu vois! des traits flétris, un esprit ravagé, un
+débris de la violence des passions, une écorce desséchée,
+une feuille dispersée et jaunie par le souffle
+dévorant du malheur!</p>
+
+<p>.......................................................................</p>
+
+<p>«Ne me parle plus de vision fantastique; non,
+père, non, ce n'était point un rêve. Hélas! le rêveur
+doit pouvoir d'abord dormir. J'étais éveillé,
+et j'aurais désiré pleurer, mais je ne le pouvais pas;
+car mon front brûlant battait à chaque pulsation
+comme à présent; je ne désirais que de pouvoir verser
+une larme, comme si c'eût été pour moi quelque
+chose d'heureux, de nouveau et de cher. Je la désirais
+alors et je la désire encore.--Le désespoir est
+plus sévère que ma volonté. Ne perds pas inutilement
+les oraisons, le désespoir est plus puissant que
+tes prières religieuses. Quand même je pourrais le
+devenir, je ne voudrais pas être heureux. Je n'ai
+pas besoin de paradis, mais de repos. C'était alors,
+je te le dis, père! alors que je l'ai vue; oui, elle
+avait repris une nouvelle vie; elle brillait enveloppée
+de son blanc symar<a id="footnotetagg42" name="footnotetagg42"></a>
+<a href="#footnoteg42"><sup class="sml">g42</sup></a>, comme à travers ce pâle
+et gris nuage brille l'étoile que je contemple maintenant,
+semblable à Leïla, qui me paraît encore plus
+belle. Je ne vois plus qu'obscurément sa lumière scintillante;
+la nuit de demain sera plus noire encore; et
+moi, je paraîtrai devant ses rayons, cadavre sans
+vie, l'effroi des vivans. Je m'égare, père! car mon
+ame s'approche du terme final.</p>
+
+<p>«Je l'ai vue, ô moine! et je m'élance près d'elle,
+oublieux de nos premiers malheurs. Me précipitant
+de ma couche, je la saisis, et la presse sur mon cœur
+désespéré. Je l'embrasse,--qu'est-ce donc ce que
+j'embrasse? Aucune forme vivante n'est dans mes
+bras; nul cœur ne répond au mien par ses battemens,
+et, cependant, Leïla! cependant cette forme est la
+tienne! O amante la plus adorée! es-tu donc, changée
+à tel point que tu paraisses à mes yeux, et que
+tu te moques de mes sens? Ah! si tes charmes ne
+sont que glacés, que m'importe, pourvu que je
+puisse serrer dans mes bras tout ce que j'ai jamais
+désiré d'y retenir? Hélas! ils n'embrassent qu'une
+ombre, ils retombent en frémissant sur mon cœur
+solitaire; cependant, elle est encore là, debout en
+silence, qui me fait signe de ses mains suppliantes,
+avec ses cheveux tressés, et son œil brillant et noir!--Je
+reconnais mon erreur,--elle ne pouvait mourir!
+Mais <i>lui</i>, n'est-il pas mort? Je l'ai vu enseveli dans la
+vallée où il tomba; il ne vient pas, car il ne peut soulever
+la terre qui le couvre: alors pourquoi t'es-tu
+réveillée toi-même? Ils m'ont dit que les vagues sauvages
+avaient roulé sur le visage que je vois maintenant,
+sur les charmes que j'aime; ils m'ont dit,--c'était
+une histoire hideuse! je la redirais bien, mais
+ma langue se refuserait à la raconter. Si elle est véritable,
+et si tu es venue des gouffres de l'Océan
+pour réclamer une tombe plus calme, oh! passe tes
+doigts de rosée sur ce front qui cessera de brûler
+sous ton empreinte; pose-les sur mon cœur sans espoir:
+mais forme ou bien ombre vaine! quoi que tu
+sois, par pitié, ne m'abandonne plus! du moins,
+emporte avec toi mon ame dans un lieu où les vents
+ne puissent plus mugir, et les vagues rouler!</p>
+
+<p>........................................................................</p>
+
+<p>«Tel est mon nom, et telle est mon histoire.
+Confesseur! à ton oreille secrète j'ai confié mes
+angoisses et les erreurs que je déplore. Je te remercie
+de la généreuse larme que mon œil glacé n'aurait
+jamais versée. Fais-moi déposer parmi les morts
+les plus obscurs, et; excepté la croix placée sur ma
+tête; qu'aucun nom ne soit lu sur ma tombe par la
+piété de l'étranger; qu'aucun emblême n'arrête les
+pas du pélerin.»</p>
+
+<p>.........................................................................</p>
+
+<p>Il expira.--Rien de son nom ni de sa famille n'a
+été connu, excepté ce que le père qui l'avait assisté
+à ses derniers momens ne doit pas raconter. Cette
+histoire, rompue par fragmens, est tout ce que nous
+savons sur celle qu'il aima, et sur celui qu'il fit tomber
+dans la vallée<a id="footnotetagg43" name="footnotetagg43"></a>
+<a href="#footnoteg43"><sup class="sml">g43</sup></a>.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">FIN DU GIAOUR.</p>
+<br><br>
+<hr>
+<h2>NOTES</h2>
+
+<h4>DU GIAOUR.</h4>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg1"
+name="footnoteg1"></a><a href="#footnotetagg1">
+NOTE 1.</a></p>
+
+<p>Le tombeau qui subsiste sur les rochers du promontoire est
+regardé par quelques écrivains comme le tombeau de Thémistocle.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg2"
+name="footnoteg2"></a><a href="#footnotetagg2">
+NOTE 2.</a></p>
+
+<p>La passion du rossignol pour la rose est une fable persanne
+bien connue. Si je ne me trompe, le <i>Bulbul des mille contes
+d'amour</i> est une de ses dénominations orientales.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg3"
+name="footnoteg3"></a><a href="#footnotetagg3">
+NOTE 3.</a></p>
+
+<p>La guitare est l'instrument favori du nautonnier grec, surtout
+la nuit; pendant une belle brise et durant le calme, il
+l'accompagne toujours de la voix et souvent de la danse.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg4"
+name="footnoteg4"></a><a href="#footnotetagg4">
+NOTE 4.</a></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>«<i>Ay, but to die and go we know not where,</i></p>
+<p><i>To lie in obstruction's cold apathy</i>.»</p>
+</div></div>
+
+<p>(Shakspeare's <i>Measure for measure</i>, act III.)</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg5"
+name="footnoteg5"></a><a href="#footnotetagg5">
+NOTE 5.</a></p>
+
+<p>Je pense que peu de mes lecteurs ont jamais eu l'occasion
+d'éprouver ce que je cherche à décrire ici; mais ceux qui
+l'ont éprouvé conserveront sans doute un triste souvenir de
+cette singulière beauté qui reste empreinte, à peu d'exceptions
+près, sur les traits d'un mort; peu d'heures <i>après que
+l'ame a eu quitté ce corps</i>. Il est à remarquer que, dans les cas
+dé mort violente, telle que par une blessure d'arme à feu,
+l'expression est toujours celle de la langueur, quelle que soit
+l'énergie naturelle de la personne qui a reçu le coup mortel;
+mais, dans la mort causée par un coup de poignard, la physionomie
+conserve son expression féroce, et dévoile tous les
+mouvemens de l'ame.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg6"
+name="footnoteg6"></a><a href="#footnotetagg6">
+NOTE 6.</a></p>
+
+<p>Athènes est la propriété du <i>kislar-aga</i> (l'esclave du sérail
+et le gardien des femmes), qui nomme le waiwode. Un pendard
+et un eunuque,--ce ne sont pas des termes polis, mais
+ce sont des termes exacts,--<i>gouverne</i> maintenant le <i>gouverneur</i> d'Athènes!</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg7"
+name="footnoteg7"></a><a href="#footnotetagg7">
+NOTE 7.</a></p>
+
+<p><i>Giaour</i>, infidèle, dans l'esprit d'un Musulman.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg8"
+name="footnoteg8"></a><a href="#footnotetagg8">
+NOTE 8.</a></p>
+
+<p><i>Tophaik</i>, mousquet:--Le Baïram est annoncé par le canon
+au coucher du soleil; l'illumination des mosquées et les
+détonnations d'armes à feu de toute espèce proclament la
+fête durant la nuit.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg9"
+name="footnoteg9"></a><a href="#footnotetagg9">
+NOTE 9.</a></p>
+
+<p><i>Djerrid</i>, javeline turque à pointe émoussée, qui est lancée,
+par les cavaliers avec une grande forcé et grande précision.
+C'est un exercice favori des Musulmans; mais je ne sais pas
+si on peut l'appeler un exercice <i>viril</i>, puisque les plus habiles
+dans cet art sont les eunuques noirs de Constantinople.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg10"
+name="footnoteg10"></a><a href="#footnotetagg10">
+NOTE 10.</a></p>
+
+<p>Le vent du désert, fatal à tout être vivant, et auquel il est
+souvent fait allusion dans la poésie orientale.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg11"
+name="footnoteg11"></a><a href="#footnotetagg11">
+NOTE 11.</a></p>
+
+<p>Partager la nourriture, rompre le pain et le sel avec son
+hôte, fait la sûreté de celui qui reçoit l'hospitalité. Quand
+même il serait un ennemi, de ce moment sa personne est
+sacrée.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg12"
+name="footnoteg12"></a><a href="#footnotetagg12">
+NOTE 12.</a></p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin d'observer que la charité et l'hospitalité
+sont les premiers devoirs imposés par Mahomet; et, pour
+dire la vérité, ils sont généralement pratiqués par ses disciples.
+Le premier éloge que l'on doit accorder à un chef, dans un
+panégyrique, est celui de sa libéralité, et ensuite, de sa
+valeur.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg13"
+name="footnoteg13"></a><a href="#footnotetagg13">
+NOTE 13.</a></p>
+
+<p>L'<i>ataghan</i>, longue dague portée avec les pistolets à la ceinture,
+dans un fourreau de métal, ordinairement d'argent; et,
+chez les personnes riches, cet ataghan est doré ou même
+d'or.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg14"
+name="footnoteg14"></a><a href="#footnotetagg14">
+NOTE 14.</a></p>
+
+<p>Le vert est la couleur privilégiée des nombreux descendans
+prétendus du Prophète. Parmi eux, comme chez nous, la foi
+(héritage de famille) est supposée bien supérieure à la nécessité
+des bonnes œuvres: aussi ces familles sont-elles les plus
+méprisables d'une race indifférente.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg15"
+name="footnoteg15"></a><a href="#footnotetagg15">
+NOTE 15.</a></p>
+
+<p><i>Salem aleïkoum! aleïkoum salem!</i> la paix soit avec vous!
+avec vous soit la paix!--C'est le salut réservé pour les
+croyans.--A un chrétien, on dit: <i>Urlarula</i>, bon voyage!
+ou: S<i>aban hiresem</i>, <i>saban serula</i>, bon jour, bon soir; et
+quelquefois: <i>Soyez heureux</i>, sont les saluts habituels.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg16"
+name="footnoteg16"></a><a href="#footnotetagg16">
+NOTE 16.</a></p>
+
+<p>Le papillon azuré de Cachemire, le plus rare et le plus
+beau de tous les papillons.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg17"
+name="footnoteg17"></a><a href="#footnotetagg17">
+NOTE 17.</a></p>
+
+<p>Allusion au suicide douteux du scorpion, ainsi donné
+comme modèle par d'aimables philosophes. Quelques-uns
+soutiennent que la direction du dard, lorsqu'il est tourné
+contre la tête, est purement un mouvement convulsif; mais
+d'autres portent contre lui le verdict de <i>felo de se</i>. Les scorpions
+sont sûrement intéressés à une prompte décision de la
+question; comme, si une fois il est établi que ce sont des <i>insectes-Catons</i>,
+on leur permettra sans doute de vivre aussi
+long-tems qu'ils le jugeront convenable, sans périr martyrs
+pour une hypothèse.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg18"
+name="footnoteg18"></a><a href="#footnotetagg18">
+NOTE 18.</a></p>
+
+<p>Le canon, au coucher du soleil, ferme le Ramazan. Voyez
+la note 8.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg19"
+name="footnoteg19"></a><a href="#footnotetagg19">
+NOTE 19.</a></p>
+
+<p><i>Phingari</i>, la lune.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg20"
+name="footnoteg20"></a><a href="#footnotetagg20">
+NOTE 20.</a></p>
+
+<p>Le fameux et célèbre rubis du sultan <i>Giamschid</i>, auquel
+<i>Istakar</i> doit ses embellissemens, et nommé, à cause de sa
+splendeur, <i>Schebgerag</i>, le <i>flambeau de la nuit</i>, ainsi que <i>la
+coupe du soleil</i>, etc. Dans les premières éditions de ce poème,
+<i>Giamschid</i> était donné comme un mot de trois syllabes, d'après
+l'orthographe de d'Herbelot; mais je suis informé que
+Richardson le réduit à un mot dissyllabique, et l'écrit <i>Jamschid</i>.
+J'ai laissé dans le texte l'orthographe de l'un avec la
+prononciation de l'autre <a id="footnotetagn1" name="footnotetagn1"></a>
+<a href="#footnoten1"><sup class="sml">n1</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten1"
+name="footnoten1"><b>Note n1: </b></a><a href="#footnotetagn1">
+(retour) </a> Ce sultan était le quatrième souverain de la dynastie des Pichdadiens,
+et frère ou neveu de Tahamurah. Son vrai nom était composé des
+mots <i>Giam</i> ou <i>Gem et Shid</i>; ce dernier mot, dans l'ancien langage
+persan, signifie <i>soleil</i>.
+
+<p>(<span class="sc">D'Herbelot</span >.)</p></blockquote>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg21"
+name="footnoteg21"></a><a href="#footnotetagg21">
+NOTE 21.</a></p>
+
+<p><i>Al-Sirat</i>, pont d'une largeur moindre que celle du fil d'une
+araignée affamée, sur lequel les Musulmans doivent glisser
+(<i>skate</i>) pour aller en Paradis dont il est la seule entrée. Mais
+ce n'est pas le pire; la rivière qui coule au-dessous est l'Enfer
+lui-même, dans lequel, comme on doit s'y attendre, l'inhabileté
+et la sensibilité du pied font tomber avec un <i>facilis
+descensus Averni</i>: ce qui n'offre pas une perspective très-agréable
+aux passagers qui suivent. Il y en a encore un plus étroit
+au-dessous pour lés juifs et les chrétiens.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg22"
+name="footnoteg22"></a><a href="#footnotetagg22">
+NOTE 22.</a></p>
+
+<p>Erreur vulgaire. Le Koran alloue au moins le tiers du Paradis
+aux femmes de bonne conduite; mais le très-grand
+nombre des Mahométans interprètent le texte à leur manière,
+et excluent leurs moitiés du Paradis. Ennemis des platoniciens,
+ils ne peuvent discerner <i>aucune propriété de choses</i> dans
+les âmes des personnes de l'autre sexe, pensant qu'ils en seront
+dédommagés par les houris.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg23"
+name="footnoteg23"></a><a href="#footnotetagg23">
+NOTE 23.</a></p>
+
+<p>Comparaison orientale, qui paraîtra peut-être, quoique véritablement
+empruntée, <i>plus arabe qu'en Arabie</i><a id="footnotetagn2" name="footnotetagn2"></a>
+<a href="#footnoten2"><sup class="sml">n2</sup></a>.</p>
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten2"
+name="footnoten2"><b>Note n2: </b></a><a href="#footnotetagn2">
+(retour) </a> Ces mots sont en français dans le texte.</blockquote>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg24"
+name="footnoteg24"></a><a href="#footnotetagg24">
+NOTE 24.</a></p>
+
+<p>Hyacinthe, en arabe <i>sunbul</i>: pensée aussi commune chez
+les poètes orientaux qu'elle l'était parmi les Grecs.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg25"
+name="footnoteg25"></a><a href="#footnotetagg25">
+NOTE 25.</a></p>
+
+<p><i>Franguestan</i>, Circassie.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg26"
+name="footnoteg26"></a><a href="#footnotetagg26">
+NOTE 26.</a></p>
+
+<p><i>Bismillah</i>! au nom de Dieu! C'est le début de tous les
+chapitres du Koran, excepté un, ainsi que des prières et des
+actions de grâces.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg27"
+name="footnoteg27"></a><a href="#footnotetagg27">
+NOTE 27.</a></p>
+
+<p>Phénomène qui n'est pas rare chez un Musulman en colère.
+En 1809, les moustaches du capitan-pacha, dans une audience
+diplomatique, ne causèrent pas moins d'effroi à tous
+les drogmans que celles d'un tigre. Ces moustaches terribles
+se tordirent: elles se dressèrent de leur propre mouvement;
+et on s'attendait à tout moment à les voir changer de couleur,
+mais à la fin elles consentirent à se rabattre: ce qui sauva
+probablement plus de têtes qu'elles ne contenaient de poils.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg28"
+name="footnoteg28"></a><a href="#footnotetagg28">
+NOTE 28.</a></p>
+
+<p><i>Amaun</i>, quartier, pardon.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg29"
+name="footnoteg29"></a><a href="#footnotetagg29">
+NOTE 29.</a></p>
+
+<p>Le <i>mauvais œil</i>, superstition commune dans le Levant, et
+dont les effets imaginaires sont cependant vraiment singuliers
+pour ceux qui se croient en être affectés.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg30"
+name="footnoteg30"></a><a href="#footnotetagg30">
+NOTE 30.</a></p>
+
+<p><i>Palampore</i>, schall à fleurs porté généralement par les personnes
+de distinction.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg31"
+name="footnoteg31"></a><a href="#footnotetagg31">
+NOTE 31.</a></p>
+
+<p>Le <i>calpac</i>; c'est la calotte solide ou la partie centrale de la
+coiffure: le schall est tourné autour et forme le turban.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg32"
+name="footnoteg32"></a><a href="#footnotetagg32">
+NOTE 32.</a></p>
+
+<p>Le turban, une petite colonne et un verset du Koran ornent
+les tombeaux des Osmanlis, soit dans le cimetière ou
+dans les champs. En parcourant les montagnes, vous rencontrez fréquemment de semblables monumens; et, sur votre
+demande, on vous dit qu'ils rappellent quelque victime de la
+rebellion, du brigandage ou de la vengeance.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg33"
+name="footnoteg33"></a><a href="#footnotetagg33">
+NOTE 33.</a></p>
+
+<p>Allah hu! Ce sont les mots qui terminent l'appel à la
+prière que fait le muezzin, de la plus haute galerie extérieure
+du minaret. Dans un soir calme, lorsque le muezzin a
+une belle voix, ce qui arrive souvent, l'effet de cette voix
+est solennel, et bien plus beau que celui de toutes les cloches
+de la chrétienté.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg34"
+name="footnoteg34"></a><a href="#footnotetagg34">
+NOTE 34.</a></p>
+
+<p>Ce qui suit fait partie d'un chant de guerre des Turcs:--</p>
+
+<p>Je vois,--je vois une jeune fille du Paradis, aux yeux noirs; elle
+agite un mouchoir, un voile d'azur, et me crie de toutes ses forces;
+«Viens, embrasse-moi; car je t'aime, etc.»</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg35"
+name="footnoteg35"></a><a href="#footnotetagg35">
+NOTE 35.</a></p>
+
+<p>Monkir et Nékir sont les inquisiteurs des morts. Le défunt
+subit devant eux un court noviciat et un échantillon préparatoire
+de la damnation. Si les réponses ne sont pas les plus
+claires, il est tiré en haut par une faux, et repoussé en bas
+avec un marteau rougi au feu, jusqu'à ce qu'il soit bien préparé
+par ces épreuves et par quantité d'autres subsidiaires.
+Les fonctions de ces anges ne sont pas une sinécure, car ils
+ne sont que deux; et le nombre des orthodoxes décédés étant
+en petite proportion avec ceux qui ne le sont pas, leurs mains
+sont toujours occupées.</p>
+
+<p>(Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.)</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg36"
+name="footnoteg36"></a><a href="#footnotetagg36">
+NOTE 36.</a></p>
+
+<p>Eblis, prince oriental des ténèbres.</p>
+
+<p>(Note de Lord Byron.)</p>
+
+<p>C'est le Διαßολος des Grecs corrompu en Eblis par les
+Arabes. (Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.)</p>
+
+<p>(N. du Tr.)</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg37"
+name="footnoteg37"></a><a href="#footnotetagg37">
+NOTE 37.</a></p>
+
+<p>La croyance superstitieuse aux vampires est encore générale
+dans le Levant. L'honnête Tournefort nous a conté une
+longue histoire que M. Southey cite dans ses notes sur Thalaba,
+sous le nom de Vroucolochas, comme il les appelle. Le
+terme romaïque est Vardoulacha. Je me rappelle une famille
+entière effrayée du cri d'un enfant qu'elle croyait causé par
+une semblable visite. Les Grecs ne mentionnent jamais ce
+mot sans horreur: J'ai trouvé que Broucolokàs est un vieux
+et légitime mot hellénique,--au moins est-il ainsi appliqué
+à Arsénius, qui, selon les Grecs, fut animé par le démon
+après sa mort. Les modernes, cependant, se servent du mot
+mentionné plus haut.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg38"
+name="footnoteg38"></a><a href="#footnotetagg38">
+NOTE 38.</a></p>
+
+<p>La fraîcheur du visage et des lèvres humides de sang sont
+les signes infaillibles pour reconnaître un vampire. Les histoires racontées en Hongrie et en Grèce sur ces mangeurs
+horribles sont singulières, et quelques-unes sont attestées de
+la manière la plus incroyable.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg39"
+name="footnoteg39"></a><a href="#footnotetagg39">
+NOTE 39.</a></p>
+
+<p>Le pélican est, je crois, l'oiseau ainsi calomnié par l'imputation
+de nourrir ses petits de son sang.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg40"
+name="footnoteg40"></a><a href="#footnotetagg40">
+NOTE 40.</a></p>
+
+<p>Cette superstition de seconde ouïe (car je n'ai jamais rencontre
+une véritable seconde vue dans l'Orient) fut une fois
+l'objet de mon observation. Dans mon troisième voyage au
+cap Colonna, au commencement de 1811, comme nous traversions
+le défilé qui commence au hameau entre Kératié et
+Colonna, je remarquai que Dervish Tahiri pressait son cheval
+pour sortir de ce passage, et penchait sa tête sur sa main
+comme un homme inquiet. Je le joignis au galop et le questionnai.
+«Nous sommés en péril, me répondit-il.--Quel péril?
+Nous ne sommes pas maintenant en Albanie, ni dans les
+défilés d'Ephèse, de Missolonghi ou de Lépante; nous sommes
+en nombre, bien armés, et les Choriates n'ont pas le courage
+d'être voleurs.--C'est vrai, Effendi; mais néanmoins le
+coup de feu résonne à mes oreilles.--Le coup de feu! on
+n'a pas tiré un seul coup de tophaïque ce matin.--Je l'entends
+cependant--bom--bom!--aussi distinctement que
+j'entends votre voix.--Bah!--Comme il vous plaira, Effendi;
+si cela est écrit, cela arrivera.»--Je laissai ce prophète
+aux habiles oreilles, et galopai vers Basile, son compatriote chrétien, dont les oreilles, quoique pas du tout
+prophétiques, n'en annonçaient pas moins d'intelligence. Arrivés
+tous à Colonna, nous y restâmes quelques heures, et
+nous revînmes à loisir, débitant une foule de mots spirituels,
+en plus de dialectes que n'en entendit la Tour de Babel, sûr
+le devin qui s'était trompé: Romaïque, Arnaute, Turc, Italien et Anglais s'exercèrent tous à des railleries variées sur le
+pauvre Musulman. Pendant que nous contemplions la délicieuse perspective, Dervish était occupé à examiner les colonnes.
+Je pensai qu'il s'était métamorphosé en antiquaire,
+et je lui demandai s'il était devenu un Palaocastro. «Non,
+dit-il, mais ces piliers seront utiles pour soutenir une attaque;» et il ajouta d'autres remarques qui prouvaient au
+moins sa conviction dans sa malencontreuse faculté de préentendre.
+A notre retour à Athènes, nous apprîmes de Leoné
+(prisonnier débarqué quelques jours après) le projet d'attaque
+des Maïnotes, mentionné avec les causes de sa non-exécution
+dans les notes du second chant de <i>Childe-Harold</i>. Je
+me donnai la peine de questionner cet homme, et il décrivit
+les vêtemens, les armes, les chevaux de notre troupe d'une
+manière si exacte, que ce détail, joint à d'autres circonstances,
+ne nous permit pas de douter qu'il n'eût été de la
+<i>bande vilaine</i>, et nous-mêmes près de fort mauvais voisins.
+Dervish devint un prophète pour toute sa vie; et j'ose dire,
+qu'il entend maintenant plus de mousqueterie qu'il n'en sera
+jamais tiré, à la grande satisfaction des Arnautes de Bérat et
+des montagnards ses compatriotes.</p>
+
+<p>--Je rapporterai encore un trait de cette race singulière.
+En mars 1811, un Arnaute, remarquable par sa vigueur et
+son activité (il était, je crois, le cinquième dans la même
+disposition), vint s'offrira moi pour domestique. L'ayant
+refusé: «Bien, Effendi, me dit-il, puissiez-vous vivre!--vous
+m'auriez trouvé utile. Demain je quitterai la ville pour
+les montagnes; je reviendrai en hiver, peut-être alors me
+recevrez-vous.» Dervish, qui était présent, remarqua,
+comme une chose naturelle et sans conséquence, que, <i>dans
+cet intervalle, il allait joindre les klephtes</i> (voleurs), ce qui
+était vrai à la lettre.--S'ils ne sont pas tués, ils reviennent
+l'hiver, et le passent, sans être inquiétés, dans une ville où ils
+sont souvent aussi bien connus que leurs exploits.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg41"
+name="footnoteg41"></a><a href="#footnotetagg41">
+NOTE 41.</a></p>
+
+<p>Le sermon du moine est omis. Il semble qu'il ait eu aussi
+peu d'effet sur le patient, qu'il en aurait probablement sur
+le lecteur. Il suffira de dire qu'il était de la longueur habituelle
+(comme on peut s'en apercevoir par les interruptions
+et l'ennui du patient), et qu'il fut débité avec le ton nasillard
+de tous les prédicateurs orthodoxes.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg42"
+name="footnoteg42"></a><a href="#footnotetagg42">
+NOTE 42.</a></p>
+
+<p><i>Symar</i>, drap mortuaire.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg43"
+name="footnoteg43"></a><a href="#footnotetagg43">
+NOTE 43.</a></p>
+
+<p>La circonstance à laquelle se rapporte l'histoire ci-dessus
+n'est pas rare en Turquie. Il y a quelques années, la femme
+de Muchtar Pacha se plaignit au père de celui-ci<a id="footnotetagn3" name="footnotetagn3"></a>
+<a href="#footnoten3"><sup class="sml">n3</sup></a> de l'infidélité
+supposée de son fils; il lui demanda, et elle eut la barbarie
+de lui donner une liste des douze plus belles femmes de
+Janina. Elles furent saisies, enfermées dans des sacs, et jetées
+dans le lac la même nuit! Un des gardes qui étaient présens
+m'apprit qu'aucune des victimes ne poussa un cri, ou
+ne montra quelque symptôme de terreur en étant si soudainement
+arrachée <i>à tout ce qu'on aimait, à tout ce que l'on
+aime</i>. Le sort de Phrosine, la plus belle de ces victimes, est
+le sujet d'un grand nombre de chants romaïques et arnautes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten3"
+name="footnoten3"><b>Note n3: </b></a><a href="#footnotetagn3">
+(retour) </a> Le fameux Aly, pacha de Janina.</blockquote>
+
+<p>L'histoire racontée dans le poème est arrivée, dit-on, à
+un jeune Vénitien, il y a plusieurs années, et maintenant
+elle est presque oubliée. Je l'ai, par hasard, entendu raconter
+par un des diseurs d'histoires, si communs dans les cafés
+du Levant, qui chantent ou déclament leurs récits. Les additions
+et interpolations du traducteur seront aisément distinguées
+du reste, par le manque d'images orientales; et je
+regrette que ma mémoire ait retenu si peu de fragmens de
+l'original.</p>
+
+<p>Pour ce qui concerne quelques-unes des notes, j'en suis
+redevable en partie à d'Herbelot, et en partie à ce très-oriental,
+et comme l'appelait si justement M. Wéber, au <i>sublime
+conte du calife Wathek</i><a id="footnotetagn4" name="footnotetagn4"></a>
+<a href="#footnoten4"><sup class="sml">n4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten4"
+name="footnoten4"><b>Note n4: </b></a><a href="#footnotetagn4">
+(retour) </a> Ce livre est de lord Beckford. Il a paru d'abord en français, puis en
+anglais, et a eu plusieurs réimpressions en français.
+
+<p>(<i>N. du Tr</i>.)</p></blockquote>
+
+<p>Je ne sais pas à quelle source l'auteur de ce singulier volume
+a puisé ses matériaux. Quelques-uns de ses épisodes
+peuvent se rencontrer dans la <i>Bibliothèque Orientale</i>; mais
+par l'exactitude des mœurs, par la beauté de ses descriptions
+et la puissance de l'imagination, il surpasse de beaucoup
+toutes les imitations européennes; et il porte tant de
+marques d'originalité, que ceux qui ont visité l'Orient-croiront
+difficilement que ce n'est pas une traduction. Comme
+nouvelle orientale, <i>Rasselas</i> même doit s'incliner devant lui:
+son <i>heureuse vallée</i> ne supporterait pas la comparaison avec
+le <i>palais d'Eblis</i>.</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DES NOTES DU GIAOUR.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LA</h3>
+
+<h1>FIANCÉE D'ABYDOS.</h1>
+
+<h3>HISTOIRE TURQUE.</h3>
+<br><br><br>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16"><i>Had we never loved so kindly,</i></p>
+<p class="i16"><i>Had we never loved so blindly,</i></p>
+<p class="i16"><i>Never met or never parted,</i></p>
+<p class="i16"><i>We had ne'er been broken-hearted.</i></p>
+<p class="i30">(<span class="sc">Burns</span >.)</p>
+<br>
+<p class="i8">Si nous n'avions jamais aimé si tendrement,</p>
+<p class="i8">Si nous n'avions jamais aimé si aveuglément,</p>
+<p class="i8">Si nous ne nous étions jamais rencontrés, jamais séparés,</p>
+<p class="i8">Nous n'aurions jamais eu nos cœurs brisés.</p>
+</div></div>
+<br><br><br>
+
+<h4>AU TRÈS-HONORABLE</h4>
+
+<h2>LORD HOLLAND</h2>
+
+<h5>CETTE HISTOIRE EST DÉDIÉE,</h5>
+
+<h4>AVEC UN PROFOND SENTIMENT D'ESTIME ET DE RESPECT,</h4>
+
+<h4>PAR SON RECONNAISSANT, OBLIGÉ</h4>
+
+<h4>ET SINCÉRE AMI,</h4>
+
+<p><span class="rig">BYRON.</span><br></p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Chant Premier.</i><a id="footnotetagloc10" name="footnotetagloc10"></a>
+<a href="#footnoteloc10"><sup class="sml">loc10</sup></a>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc10"
+name="footnoteloc10"><b>Note loc10: </b></a><a href="#footnotetagloc10">
+(retour) </a> Notre fidélité à suivre le système que nous avons adopté de traduire
+le plus littéralement possible, nous fait rencontrer plus souvent, pour
+l'expression, dans ce poème, avec M. A. P. que partout ailleurs, parce
+que lui-même, d'après son aveu, a fait la traduction récente de cet
+ouvrage en suivant un système différent de celui qu'il avait toujours suivi.
+S'il eût appliqué, ce système a toutes les œuvres de Byron, il n'aurait pas
+eu de successeur.
+
+<p>(<i>N. du Tr</i>.)</p></blockquote>
+
+<p>1. Connaissez-vous la contrée où le cyprès et le
+myrte sont les emblèmes des actions de ceux qui
+l'habitent? où la rage du vautour, L'amour de la tourterelle,
+tantôt se changent en soupirs, tantôt s'égarent
+dans le crime? Connaissez-vous là contrée du
+cèdre et de la vigne où les fleurs sont toujours fleuries;
+où le ciel est toujours brillant et pur; où les
+ailes légères du zéphir, chargées de parfums, s'arrêtent
+fatiguées sur les jardins de la rosé dans toute
+sa fraîcheur <a id="footnotetagf1" name="footnotetagf1"></a>
+<a href="#footnotef1"><sup class="sml">f1</sup></a>; où le citron et l'olive sont les plus
+beaux des fruits; où la voix du rossignol n'est jamais
+muette; où les teintes de la terre et les couleurs du
+ciel, variées entre elles, rivalisent de beauté; où la
+pourpre de l'océan est si profondément nuancée; où
+les vierges sont aussi douces que les roses dont elles
+tressent des guirlandes; et où, excepté le caractère
+de l'homme, tout est divin?</p>
+
+<p>C'est le climat de l'Orient; c'est la contrée du
+soleil.--Peut-il sourire avec amour à des actions
+comme celles de ses enfans<a id="footnotetagf2" name="footnotetagf2"></a>
+<a href="#footnotef2"><sup class="sml">f2</sup></a>? Oh! sombres comme
+les accens de l'adieu des amans sont les cœurs qu'ils
+portent, et les histoires qu'ils racontent.</p>
+
+<p>2. Entouré d'esclaves nombreux et vaillans, armés
+comme il convient aux braves et attendant chacun
+l'ordre de leur maître pour guider ses pas ou
+garder son sommeil, le vieux Giaffir était assis dans
+son divan: une profonde pensée se faisait remarquer
+dans son œil chargé d'années, et quoique le
+visage d'un musulman ne trahisse pas souvent à ceux
+qui l'observent l'intérieur de son ame, très-habile
+qu'il est à cacher tous ses sentimens, excepté son
+indomptable orgueil, son front pensif et son air absorbé
+décelaient plus que de coutume les pensées
+qui l'agitaient.</p>
+
+<p>3. «Que la salle soit évacuée.»--La troupe a disparu.--«Maintenant
+appelez-moi le chef de la garde
+du harem.» Il n'y a plus avec Giaffir que son fils
+unique, et l'esclave de la Nubie qui attend les ordres
+de son maître. «Haroun,--quand toute cette foule
+qui attend aura dépassé la porte extérieure (malheur
+à la tête de celui dont l'œil regarderait le visage non
+voilé de mon enfant Zuleïka!) va, amène-moi ma
+fille de sa tour; sa destinée est fixée dès cette heure.
+Cependant ne lui répète pas mes paroles; elle doit
+être instruite par moi seul de ses devoirs!»</p>
+
+<p>«Pacha! entendre, pour moi, c'est obéir.» L'esclave
+n'en doit pas dire davantage à un despote.--Déjà
+il a pris le chemin de la tour, mais ici le jeune
+Sélim rompt le silence; il s'incline d'abord par une
+humble et respectueuse révérence, baisse modestement
+les yeux, et parle avec grâce, en se tenant
+toujours aux pieds du pacha: car le fils d'un musulman
+mourrait plutôt avant d'oser s'asseoir devant
+son père!</p>
+
+<p>«Père! dans la crainte que tu ne grondes ma sœur,
+ou son noir gardien, sache--que la faute, si une
+faute a été commise, vient de moi seul; alors, que
+tes reproches ne tombent que sur moi.--La matinée
+était si belle que--le vieillard et l'homme fatigué
+pouvaient dormir,--moi je ne le pouvais
+pas; et pour voir seul, pour contempler seul les
+plus belles scènes de la nature dans la campagne et
+sur la mer, sans avoir personne pour sympathiser
+avec des pensées qui faisaient battre vivement mon
+cœur, c'eût été une peine, une privation cruelle;--car
+quelle que soit mon humeur, en vérité, je
+n'aime point la solitude. J'ai été réveiller Zuleïka,
+et, comme tu sais que la lourde clef de la porte du
+harem se tourne promptement pour moi, nous étions
+déjà dans les bosquets de cyprès avant que les gardiens
+esclaves se soient éveillés, et nous jouissions
+avec délices de la terre, de la mer et du ciel qui
+semblaient nous appartenir! Là, nous sommes restés
+trop long-tems peut-être, séduits par l'histoire
+de Medjnoun et les chants de Sâdi<a id="footnotetagf3" name="footnotetagf3"></a>
+<a href="#footnotef3"><sup class="sml">f3</sup></a>; jusqu'à ce que,
+ayant entendu le son retentissant du tambour<a id="footnotetagf4" name="footnotetagf4"></a>
+<a href="#footnotef4"><sup class="sml">f4</sup></a> annonçant
+l'heure prochaine de ton divan; fidèle à toi
+et à mon devoir, et averti par cet appel, je suis revenu
+à la hâte pour te présenter mes respectueuses
+salutations. Mais Zuleïka se promène encore,--Oh!
+père, ne te courrouce point;--n'oublie point que
+personne ne peut pénétrer dans ce secret bosquet,
+excepté ceux qui gardent la tour des femmes.»</p>
+
+<p>4. «Fils d'un esclave,--lui dit le pacha,--élevé
+par une mère infidèle, vaine était l'espérance
+d'un père de voir quelque chose dans toi qui fût
+d'un homme. Quand ton bras devrait courber l'arc,
+lancer le javelot et dompter un coursier, toi, Grec
+d'ame, sinon de croyance, tu vas t'amollir à écouter
+le murmure des eaux, à voir les roses épanouir.
+Que ce globe, dont les clartés matinales excitent
+tant l'admiration de tes yeux languissans, ne te communique-t-il
+quelque chose de son feu ardent! Toi!
+tu supporterais de voir ces créneaux abattus, pièce
+par pièce, par les chrétiens; oui, tu verrais lâchement
+les vieux murs de Stamboul tomber devant les
+dogues de Moscou, et tu ne frapperais pas un seul
+coup pour la vie ou la mort contre les chiens de Nazareth!
+Va--que ta main, plus faible que celle
+d'une femme, prenne le fuseau--non le fer. Mais,
+Haroun!--cours vers ma fille: écoute,--tu m'en
+réponds sur ta tête.--Si Zuleïka s'échappe ainsi
+souvent,--tu vois cet arc,--il a une corde!»</p>
+
+<p>5. On n'entendit aucun accent s'échapper de la
+bouche de Sélim; aucun du moins n'alla frapper
+l'oreille du vieux Giaffir, mais chaque froncement
+de sourcils, chaque parole du vieillard lui perçaient
+plus le cœur que l'épée d'un chrétien.</p>
+
+<p>«Fils d'un esclave!--accusé de lâcheté!» Ces
+insultes eussent coûté cher à un autre. «Fils d'un
+esclave! et <i>qui</i> donc est mon père!» Ainsi Sélim
+donnait carrière à ses noires pensées; et dans l'éclat
+de ses regards brillait plus que de la colère; cet
+éclat disparaît. Le vieux Giaffir a frémi en considérant
+son fils, car il a lu dans ses yeux tout ce qu'ont
+fait naître ses dures paroles; il y vit commencer la
+rébellion: «Viens ici, enfant.--Quoi! pas de réponse?
+Je te comprends et j'apprends à te connaître.
+Mais il est des actions que tu n'oserais pas entreprendre:
+mais si ta barbe avait une longueur plus
+virile, et si ta main avait plus d'adresse et de force,
+je me plairais à te voir rompre une lance, quand
+même ce serait contre la mienne.»</p>
+
+<p>Comme il avait laissé tomber ces paroles avec ironie,
+il fixa fièrement son regard sur celui de Sélim
+qui lui rendit défi pour défi, et soutint avec tant
+d'orgueil le regard de son père qu'il le força à le
+baisser.--Celui-ci n'osa pas s'avouer la cause et la
+nature de son émotion.</p>
+
+<p>«Je dois me méfier, disait-il en lui-même, que
+cet enfant indocile et mutin ne me cause un jour de
+plus sérieuses craintes; je ne l'ai jamais aimé depuis
+sa naissance, et--mais son bras est peu à redouter;
+à peine, à la chasse, oserait-il lutter avec
+le faon timide ou l'antilope, encore moins voudrait-il
+se hasarder dans ces combats où l'homme lutte
+pour la gloire et la vie.--Je ne voudrais pas me
+fier à ce regard, à cet accent: non,--ni même à
+ce sang si près du mien. Ce sang,--il n'a pas entendu;--c'est
+assez,--je le surveillerai bien plus
+attentivement désormais. Il est un Arabe<a id="footnotetagf5" name="footnotetagf5"></a>
+<a href="#footnotef5"><sup class="sml">f5</sup></a> à mes
+yeux, ou un chrétien demandant grâce dans le combat.--Mais
+écoutons!--j'entends la voix de Zuleïka;
+elle frappe mon oreille comme l'hymne des
+houris: elle est l'enfant de mon choix. Oh! elle m'est
+plus chère même que sa mère; avec elle tout est
+espérance, rien n'est à craindre.--Ma Péri! tu es
+toujours ici la bien-venue! Douce comme l'eau de la
+fontaine du désert aux lèvres qu'elle vient rappeler
+à la vie,--ainsi tu parais à mes regards impatiens;
+les pélerins, dont l'eau du désert a sauvé la vie,
+n'adressent pas aux autels de la Mecque plus d'actions
+de grâces pour leur vie que moi pour la tienne,
+moi qui ai béni ta naissance, et qui te bénis encore
+maintenant.»</p>
+
+<p>6. Belle comme la première femme qui fut coupable
+de la première chute, lorsqu'elle souriait à
+ce redoutable, mais séduisant serpent, dont l'image
+était déjà gravée dans son cœur,--et une fois
+séduite, séduisant de plus en plus; ravissante, oh!
+comme ces visions trop passagères, accordées au
+sommeil peuplé des fantômes de la douleur, lorsque
+le cœur retrouve un cœur dans des songes élyséens,
+et revoit vivans dans le ciel ceux qu'il avait
+perdus sur la terre; douce comme la mémoire d'un
+amour qui n'est plus; pure comme la prière que
+l'enfance adresse vers le ciel: telle était la fille de
+ce sévère et vieux chef, qui accueillit la jeune fille
+avec des larmes,--mais non pas des larmes de regrets.</p>
+
+<p>Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans
+pour essayer de fixer une étincelle du rayon
+céleste de la beauté? qui ne le sent pas, jusqu'à ce
+que son regard troublé se confonde dans l'émotion de
+sa propre félicité, jusqu'à ce que ses joues pâlies, son
+cœur défaillant, confessent la puissance,--la majesté
+de cette aimable souveraine? Telle était Zuleïka;--ainsi
+brillaient sur sa personne les charmes
+inexprimables qu'elle seule n'avait point remarqués;
+le feu de l'amour, la pureté de la grâce, l'esprit, la
+mélodie qui respirait sur ses traits<a id="footnotetagf6" name="footnotetagf6"></a>
+<a href="#footnotef6"><sup class="sml">f6</sup></a>, le cœur dont la
+douce expansion mettait tout en harmonie:--et,
+oh! ce regard qui était à lui seul une ame!</p>
+
+<p>Ses bras gracieux étaient croisés avec candeur sur
+son sein naissant: à un mot de tendresse, Zuleïka
+étendit ses bras et vint les jeter autour du cou de
+celui qui avait béni son enfance caressante par des
+caresses paternelles;--et Giaffir sentit son dessein
+s'évanouir à moitié; non que son cœur, quoique sévère,
+eût conçu autre chose que le bonheur de sa
+fille; l'affection enchaînait ce cœur à elle, l'ambition
+brisait ces mêmes liens.</p>
+
+<p>7. «Zuleïka! enfant de gentillesse! ce jour t'apprendra
+combien tu m'es chère, puisque j'oublie la
+douleur de perdre celle que j'aime tant, pour lui
+ordonner d'aller demeurer avec un autre. Un autre!
+jamais homme plus brave ne parut dans la chaleur
+du combat. Nous, Mahométans, nous faisons peu de
+cas de la noblesse du sang; mais cependant la race de
+Carasman<a id="footnotetagf7" name="footnotetagf7"></a>
+<a href="#footnotef7"><sup class="sml">f7</sup></a> n'a pas changé dans la première famille
+des bandes glorieuses et hardies des Timariotes qui
+conquirent et qui ont su défendre leurs terres fertiles.
+C'est assez que celui qui doit t'épouser soit le
+parent du Bey Oglou: ses années doivent à peine
+attirer l'attention; je ne voudrais pas te marier à un
+enfant. Tu auras un superbe douaire. Sa puissance
+et la mienne réunies pourront se moquer des firmans
+de mort, dont la pensée seulement fait trembler les
+pachas; et elles apprendront au messager<a id="footnotetagf8" name="footnotetagf8"></a>
+<a href="#footnotef8"><sup class="sml">f8</sup></a> quel
+destin attend le porteur d'un tel compliment. Maintenant
+tu connais la volonté de ton père, c'est tout
+ce que les personnes de ton sexe doivent savoir.
+C'était mon devoir de t'apprendre l'obéissance;--pour
+l'amour, ton époux saura te l'enseigner.»</p>
+
+<p>8. La tête de la vierge s'était penchée en silence,
+et si ses yeux étaient pleins de larmes que l'émotion
+comprimée n'ose laisser échapper; si sa joue, de pâle
+qu'elle était, devint rouge, et de rouge pâle, à mesure
+que ces paroles ailées parvinrent à ses oreilles
+comme des flèches aiguës, que pouvait-on y voir,
+excepté des craintes virginales? Une larme est si
+belle dans l'œil de la beauté que l'amour regrette à
+moitié de la sécher par un baiser; la rougeur de la
+pudeur est si douce, que la pitié désire à peine de
+la voir s'effacer. Quelle qu'ait été la cause des émotions
+de la jeune vierge, son père les oublia, ou,
+s'il s'en souvint, il n'y fit pas attention. Trois fois il
+frappa des mains et demanda son cheval<a id="footnotetagf9" name="footnotetagf9"></a>
+<a href="#footnotef9"><sup class="sml">f9</sup></a>; il déposa
+sa chibouque ornée de pierres précieuses<a id="footnotetagf10" name="footnotetagf10"></a>
+<a href="#footnotef10"><sup class="sml">f10</sup></a>, et montant
+galamment à cheval, il se rendit dans la prairie
+entouré de ses maugrebis<a id="footnotetagf11" name="footnotetagf11"></a>
+<a href="#footnotef11"><sup class="sml">f11</sup></a>, de ses mamelouks et de
+ses délis<a id="footnotetagf12" name="footnotetagf12"></a>
+<a href="#footnotef12"><sup class="sml">f12</sup></a>, pour voir nombre d'exercices actifs,
+exécutés avec la lame tranchante du sabre, ou avec
+le djerrid émoussé. Le Kislar et ses Mores gardaient
+seuls attentivement les portes massives du
+harem.</p>
+
+<p>9.--Sa tête était penchée sur sa main; son regard
+était fixé sur la mer bleue et profonde, qui
+coule et se soulève agréablement entre les dangereuses
+Dardanelles; mais il ne voyait ni la mer, ni
+le sable, ni même la troupe à turbans du pacha,
+mêlée dans le jeu d'un combat simulé, caracolant en
+s'exerçant sur un feutre plissé<a id="footnotetagf13" name="footnotetagf13"></a>
+<a href="#footnotef13"><sup class="sml">f13</sup></a> qu'ils fendent adroitement
+d'un coup de sabre; il ne remarquait pas la
+troupe qui lançait la javeline, et n'entendait pas
+leurs <i>allahs</i><a id="footnotetagf14" name="footnotetagf14"></a>
+<a href="#footnotef14"><sup class="sml">f14</sup></a> éclatans et sauvages.--Il ne pensait
+qu'à la fille du vieux Giaffir!</p>
+
+<p>10. Aucune parole ne s'échappe du sein de Sélim;
+un soupir dévoile la pensée de Zuleïka. Il continue
+à jeter ses regards à travers la jalousie de la fenêtre,
+pâle, muet et tristement immobile. Le regard de
+Zuleïka était fixé sur lui; mais son attitude ne lui
+apprit que peu de choses. Sa douleur était égale à
+la sienne, quoique cependant elle ne fût pas la même.
+Son cœur avouait une plus douce flamme, mais ce
+cœur alarmé ou timide l'empêche de parler, sans
+qu'elle puisse s'en rendre compte. Cependant il faut
+qu'elle parle;--mais quand l'essaiera-t-elle?</p>
+
+<p>--«Qu'il est étrange qu'il se détourne ainsi de
+moi! Nous ne nous rencontrions pas ainsi auparavant,
+et nous ne devons pas ainsi nous séparer.»--</p>
+
+<p>Trois fois elle a traversé l'appartement avec lenteur,
+en épiant un regard de Sélim,--il le tenait
+toujours fixé sur la mer. Elle saisit l'urne où se
+trouvaient déposés les parfums de l'atar-gul<a id="footnotetagf15" name="footnotetagf15"></a>
+<a href="#footnotef15"><sup class="sml">f15</sup></a> persan,
+et répandit leur essence sur les lambris peints
+de couleurs variées et sur le pavé de marbre<a id="footnotetagf16" name="footnotetagf16"></a>
+<a href="#footnotef16"><sup class="sml">f16</sup></a>: les
+gouttes que la jeune fille répand en se jouant sur
+les vêtemens brillans de Sélim pénètrent jusqu'à sa
+poitrine, et le laissent aussi insensible que le marbre
+lui-même.</p>
+
+<p>--«Quoi donc! encore le même air sombre? cela
+ne peut pas être.--Oh! aimable Sélim, est-ce bien
+toi!» Elle aperçoit rangées dans un ordre curieux les
+plus belles fleurs de l'Orient: «Il les aimait autrefois;
+elles pourraient lui plaire encore offertes par
+la main de Zuleïka.»</p>
+
+<p>La pensée enfantine était à peine exprimée que
+la rose était déjà cueillie et disposée en bouquet; le
+moment d'après vit son beau corps, sa belle tête
+inclinés aux pieds de Sélim.--«Cette rose porte
+un message de Bulbul<a id="footnotetagf17" name="footnotetagf17"></a>
+<a href="#footnotef17"><sup class="sml">f17</sup></a> pour calmer les chagrins
+de mon frère; il dit que cette nuit il prolongera pour
+l'oreille de Sélim son chant le plus doux; et quoique
+ses accens soient quelquefois tristes, il essaiera
+pour cette fois une harmonie plus gaie, avec la faible
+espérance que ses chants modifiés pourront dissiper
+ses sombres pensées.</p>
+
+<p>11. «Quoi! ne pas recevoir même cette pauvre
+fleur! Oh! je suis donc bien malheureuse! Tes regards
+peuvent-ils s'abaisser ainsi sur moi? et ne sais-tu
+pas qui t'aime plus que personne? Oh! cher Sélim!
+oh! toi qui m'es encore plus que le plus cher des
+frères! Dis, est-ce moi que tu hais ou que tu crains?
+Viens, repose ta tête sur mon sein, et je t'endormirai
+par mes baisers, puisque mes paroles et les chants
+même de mon rossignol fabuleux ne peuvent y réussir.
+Je savais que notre père était quelquefois sévère;
+mais j'avais encore à apprendre de toi ce
+changement de caractère. Je sais trop bien qu'il ne
+t'aime point, mais l'amour de Zuleïka est-il oublié?
+Ah! si je savais qu'il le fût! le projet du pacha, ce
+parent du bey de Carasman est peut-être ton ennemi.
+S'il en était ainsi, je jure par les autels de la
+Mecque, si ces autels qu'il est défendu aux femmes
+d'approcher ne repoussent pas leurs vœux, que, sans
+ton libre consentement, sans ton ordre, le sultan
+même n'aurait pas ma main! Penses-tu que je puisse
+supporter de m'éloigner de toi, et d'apprendre à
+partager mon cœur? Ah! si j'étais séparée de toi,
+qui serait ton amie--et qui serait mon guide? Les
+années n'ont pas vu, le tems ne verra pas l'heure
+qui arrachera mon ame à la tienne. Azraël<a id="footnotetagf18" name="footnotetagf18"></a>
+<a href="#footnotef18"><sup class="sml">f18</sup></a> lui-même,
+quand s'échappera de son terrible carquois
+cette flèche qui sépare tous les êtres, destinera pour
+toujours nos cœurs à une poussière inséparable.»</p>
+
+<p>12. Il est revenu à la vie,--il a respiré,--il
+a fait des mouvemens,--il a recommencé à sentir;
+il a relevé la jeune vierge agenouillée: son angoisse
+est passée;--son œil vif brille de pensées qui ont
+long-tems sommeillé dans l'ombre; de ces pensées
+qui brûlent,--qui rayonnent dans ses regards:
+comme le torrent naguère voilé sous le rideau de
+ses saules, lorsqu'il se révèle avec impétuosité dans
+l'éclat de ses vagues;--comme la foudre dans l'espace
+s'échappe du nuage plombé qui la comprimait,
+ainsi étincelait l'ame de l'œil de Sélim à travers les
+longs cils de ses paupières. Un cheval de guerre au
+son de la trompette; un lion levé de son gîte par un
+imprudent chien de chasse; un tyran appelé à un
+combat soudain par un poignard mal dirigé, ne frémissent
+pas d'une vie plus convulsive que Sélim,
+qui a entendu ce vœu, ce serment prononcé qui, en
+se trahissant, lui a tout révélé.</p>
+
+<p>«Maintenant, tu es donc à moi, pour toujours
+à moi, à moi pendant la vie, et peut-être même plus
+que la vie! Maintenant tu es à moi; ce serment sacré,
+quoique prononcé par toi, nous a liés tous les deux.
+Oui, tu as agi tendrement, sagement, ce serment a
+sauvé plus d'une tête. Mais ne pâlis point,--une
+simple boucle de tes cheveux réclame de moi plus
+que de la tendresse; je ne voudrais pas outrager le
+dernier des cheveux qui se groupent autour de ton
+beau front pour tous les trésors enfouis dans les souterrains
+d'Istakar<a id="footnotetagf19" name="footnotetagf19"></a>
+<a href="#footnotef19"><sup class="sml">f19</sup></a>. Ce matin, des nuages sombres
+me couvraient, les reproches pleuvaient sur ma tête,
+et Giaffir m'a presque appelé lâche! Maintenant j'ai
+une raison d'être brave. Le fils de son esclave abandonnée--oui,
+ne tressaille pas, c'est le terme dont
+il s'est servi--peut montrer, quoique peu disposé
+à se vanter, un cœur que ni ses paroles ni ses actions
+ne peuvent enchaîner. <i>Son</i> fils, vraiment!--cependant,
+grâces à toi, peut-être le suis-je, ou au
+moins le serai-je. Mais que notre serment secret ne
+soit su que de nous.</p>
+
+<p>«Je connais le misérable qui ose demander à Giaffir
+ta main qui le repousse. Jamais l'avidité puissante
+d'un Musselim<a id="footnotetagf20" name="footnotetagf20"></a>
+<a href="#footnotef20"><sup class="sml">f20</sup></a> ne posséda richesses plus mal acquises,
+ame plus basse. N'a-t-il pas été élevé à
+Égripo<a id="footnotetagf21" name="footnotetagf21"></a>
+<a href="#footnotef21"><sup class="sml">f21</sup></a>? Qu'Israël nous montre une race plus
+vile! Mais laissons cela.--Que notre serment ne
+soit révélé à personne; le tems apprendra le reste.
+Laisse Osman Bey à moi et aux miens; j'ai des partisans
+pour le jour de danger. Ne pense pas que je
+sois ce que je te parais; j'ai des armes, des amis, et
+ma vengeance est prochaine.»</p>
+
+<p>13. «Que je ne pense pas que tu sois ce que tu
+parais être! mon Sélim! Tu es tristement changé; ce
+matin je t'ai vu le plus aimable, le plus charmant!
+mais maintenant, que tu es différent de toi-même!
+Sans doute tu connaissais déjà mon amour, il ne fut
+jamais moins vif, il ne pourra jamais l'être davantage.
+Te voir, t'entendre, être près de toi; haïr la
+nuit, je ne sais pour quel motif, si ce n'est que nous
+ne pouvons nous rencontrer que le jour; vivre avec
+toi; avec toi mourir; voilà mes espérances auxquelles
+je n'ose renoncer. Baiser tes joues, tes yeux, tes
+lèvres comme ceci,--comme cela,--pas davantage
+que cela; car, par Allah! tes lèvres sont assurément
+de flamme! Quelle fièvre circule dans tes veines?
+les miennes sont maintenant presque aussi enflammées;
+au moins je sens que ma joue est brûlante.
+Calmer tes souffrances, soigner ta santé, partager,
+mais ne jamais dissiper tes richesses, rester près de
+toi avec des sourires, et sans murmures; soulager ta
+pauvreté; me dévouer à tout, excepté à fermer ton
+œil mourant, car je ne pourrais vivre pour l'essayer;
+c'est à cela seulement que mes pensées aspirent.
+Pourrais-je faire, ou exigerais-tu davantage?</p>
+
+<p>«Mais, Sélim, réponds-moi donc! Pourquoi avons-nous
+besoin de tant de mystère? je ne puis en deviner
+ni en exprimer la cause. Mais que cela soit,
+puisque tu dis que cela est bien. Cependant, ce que
+tu entends par <i>armes</i>, par <i>amis</i>, surpasse ma faible
+intelligence. Je voudrais que Giaffir eût entendu le
+serment que je t'ai fait; sa colère ne pourrait me
+forcer à révoquer ma parole: mais sûrement il me
+laisserait libre. Ce tendre désir pourrait sembler
+étrange dans moi, de rester ce que j'ai toujours été?
+Quel autre a vu Zuleïka depuis sa plus tendre enfance?
+Quel autre que toi Zuleïka a-t-elle recherché
+pour compagnon des jeux de son enfance? Ces pensées
+chéries commencèrent avec notre existence; dis,
+pourquoi ne pourrais-je plus les avouer? Quel changement
+est survenu qui me fasse déguiser la vérité,
+la vérité qui a été mon orgueil et le tien jusqu'à ce
+jour? Notre loi, notre croyance, notre dieu nous
+défend de nous laisser voir par les étrangers; aucune
+de mes pensées ne se révoltera contre cette volonté
+du Prophète. Non! je me trouve plus heureuse
+même par ce décret! il m'a tout laissé en te laissant
+à moi. Profondes étaient mes angoisses, de me voir
+ainsi forcée de m'unir avec un homme que je n'ai
+jamais vu; pourquoi ne dirais-je pas cela à mon
+père? pourquoi me forces-tu à le cacher? Je sais que
+le caractère hautain du pacha ne t'a jamais traité
+avec bienveillance, et qu'il se courrouce souvent
+pour rien. Allah! fais que Sélim ne donne jamais à
+sa colère de motifs légitimes! Je ne sais pourquoi,
+mais la dissimulation pèse à mon cœur comme un
+péché. Alors si dissimuler ainsi est un crime, comme
+les sentimens et les émotions que j'éprouve; oh! Sélim!
+apprends-moi ce mystère; il en est tems encore,
+ne m'abandonne pas ainsi à mes pensées de terreur.
+Ah! regarde là-bas le Tchocadar<a id="footnotetagf22" name="footnotetagf22"></a>
+<a href="#footnotef22"><sup class="sml">f22</sup></a>, mon père revient
+du combat simulé; je tremble maintenant de
+rencontrer ses regards.--Dis moi, Sélim, peux-tu
+m'en apprendre la cause?»</p>
+
+<p>14. «Zuleïka! retourne à ton appartement de la
+tour.--Moi je puis présenter mes devoirs à Giaffir;
+je suis obligé de parler avec lui de firman,
+d'impôts, de levées, d'état. Il est arrivé des nouvelles
+fâcheuses des bords du Danube; notre visir
+laisse noblement éclaircir les rangs de son armée,
+et les Giaburs peuvent lui adresser leurs remerciemens!
+Notre sultan a un moyen très-expéditif pour
+récompenser de si chers triomphes; mais, écoutè-moi,
+quand le tambour du soir aura averti les troupes
+de prendre leur nourriture et de se livrer au sommeil,
+Sélim se rendra dans ta cellule: alors nous
+sortirons secrètement du harem, et nous pourrons
+nous promener, ensemble pendant la nuit; les murs
+de notre jardin sont élevés; personne ne pourrait
+les escalader pour écouter nos paroles, ou nous
+faire abréger notre tems; et si quelqu'un l'osait, j'ai
+une épée qui a déjà fait ses preuves, et qui est destinée
+à ne pas rester oisive. Alors tu apprendras
+de Sélim plus de choses que tu n'en as entendues
+ou rêvées jusqu'ici. Crois-moi, Zuleïka,--n'aie
+pas peur de Sélim! tu sais que je possède une clef
+du harem.» «Te craindre, mon cher Sélim! tu ne
+m'as jamais dit jusqu'ici un mot semblable.» «Ne
+perds pas de tems; je prends la clef.--La garde
+d'Haroun a déjà reçu <i>quelque</i> récompense, et elle en
+recevra encore davantage. Cette nuit, Zuleïka, tu
+entendras mon histoire, mes projets et mes craintes;
+ô mon amie! je ne suis pas ce que je parais
+être.»</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Deuxième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>1. Les vents sont violens sur les vagues d'Hellé,
+comme dans la nuit des ondes soulevées, où l'Amour,
+qui l'avait envoyé, oublia de sauver le jeune, le
+beau, le brave Léandre, le seul espoir de la fille de
+Sestos. Oh! quand son fanal brillait isolé sur la haute
+tour nocturne, vainement le vent soulevé, l'écume
+des brisans et les cris perçans des oiseaux des mers
+l'avertissaient de rester dans sa demeure; vainement
+les nuages amoncelés dans les airs, les vagues agitées
+lui défendaient d'entreprendre son voyage: il ne
+pouvait voir, il ne voulait pas entendre les bruits,
+les signes qui lui prédisaient des terreurs; son œil
+ne voyait que la lumière de l'amour, cette étoile
+isolée qu'il saluait dans les cieux; son oreille n'entendait
+que les chants de Héro. «O vagues, ne
+séparez pas long-tems deux amans!»--Cette histoire
+est vieille; mais l'amour peut encore inspirer
+assez deux jeunes cœurs pour prouver qu'elle est véritable.</p>
+
+<p>2. Les vents sont soulevés, et les vagues d'Hellé
+roulent sombres et impétueuses; les ombres tombantes
+de la nuit couvrent en vain ce champ humide
+d'une rosée sanglante; ce désert, autrefois l'orgueil
+du vieux Priam; les tombeaux, seuls vestiges de son
+règne; tout--excepté les rêves immortels qui trompaient
+les ennuis du vieillard aveugle de l'île rocheuse
+de Scio.</p>
+
+<p>3. Oh! cependant,--car mes pas ont erré dans
+ces lieux; ils ont foulé ces rivages sacrés; cette
+vague bouillonnante m'a porté sur son sein;--oh!
+antique ménestrel! puissé-je long-tems avec toi méditer,
+soupirer et parcourir ces scènes du passé,
+croyant que chaque tertre de gazon vert contient les
+cendres d'un héros non fabuleux, et qu'autour de ces
+lieux historiques ton l<i>arge Hellespont</i> se précipite
+encore<a id="footnotetagf23" name="footnotetagf23"></a>
+<a href="#footnotef23"><sup class="sml">f23</sup></a>, et froid serait le cœur de celui qui pourrait
+ici contredire tes chants!</p>
+
+<p>4. La nuit est descendue sur la vague d'Hellé; et
+elle n'a pas encore atteint le sommet de la colline
+d'Ida, cette lune qui brillait autrefois sur les exploits
+sublimes racontés par le grand poète; aucun guerrier
+ne se plaint aujourd'hui de son paisible rayon;
+mais les bergers reconnaissans bénissent toujours
+cet astre argenté. Leurs troupeaux paissent aujourd'hui
+sur le tertre de celui qui ressentit la flèche du
+berger dardanien. Cet immense amas de terre entassée,
+autour duquel le fils d'Ammon<a id="footnotetagf24" name="footnotetagf24"></a>
+<a href="#footnotef24"><sup class="sml">f24</sup></a> se promena
+avec orgueil, monument élevé par des nations, couronné
+par des monarques, est aujourd'hui un tertre
+solitaire et sans nom! Au dedans,--combien ta
+demeure est étroite! Au dehors,--les étrangers,
+seuls peuvent murmurer le nom de celui qui y fut
+enseveli. La poussière surpasse en durée la pierre
+tumulaire; mais toi,--ta poussière même n'est
+plus!</p>
+
+<p>5. Tard--bien tard cette nuit, Diane viendra
+réjouir le berger et chasser les craintes du matelot;
+jusqu'alors--aucun signal sur le rocher ne peut diriger
+la course de la nacelle luttant contre les flots;
+toutes les lumières dispersées qui entourent la baie se
+sont éteintes une à une. La seule lampe allumée de
+cette heure solitaire scintille sur la tour de Zuleïka.</p>
+
+<p>Oui! là, dans cette chambre silencieuse, brille une
+lumière vacillante; et sur l'ottomane de soie de la
+jeune fille sont jetés les grains d'ambre odoriférans,
+sur lesquels glissent ses doigts gracieux<a id="footnotetagf25" name="footnotetagf25"></a>
+<a href="#footnotef25"><sup class="sml">f25</sup></a>. Près de
+ces grains, entouré d'émeraudes (comment pourrait-elle
+oublier ce bijou?) se trouve l'amulette béni
+dé sa mère<a id="footnotetagf26" name="footnotetagf26"></a>
+<a href="#footnotef26"><sup class="sml">f26</sup></a>, sur lequel est gravé le texte même
+du Koursi, et dont la vertu pourrait rendre heureux
+en cette vie, ainsi qu'elle garantit la félicité
+pour l'autre. Auprès de son comboloio<a id="footnotetagf27" name="footnotetagf27"></a>
+<a href="#footnotef27"><sup class="sml">f27</sup></a> est un Koran,
+orné d'enluminures, et plusieurs brillans manuscrits
+de poésie, décorés d'emblêmes, rachetés
+dès injures du tems par d'élégans écrivains de la
+Perse. Sur ces manuscrits splepdides repose son
+luth, négligé maintenant, mais qui autrefois n'était
+pas si souvent muet. Autour de sa lampe d'or ciselé
+s'épanouissent des fleurs dans des vases de porcelaine
+dé Chine. Les plus riches tissus des fabriques
+de l'Iran, les tributs de parfums de Schiraz; tout ce
+qui peut faire les délices de la vue et des sens est
+rassemblé dans cet appartement somptueux; et cependant
+cette demeure a un air de tristesse et de
+mélancolie. Elle, la déesse de cette rétraite de Péri,
+que fait-elle dans cette nuit si troublée et si décisive?</p>
+
+<p>6. Enveloppée dans un de ces vêtemens tout noirs
+que les nobles musulmans ont seuls le droit de porter,
+et qu'elle à revêtu pour protéger contre les
+vents du ciel un sein aussi cher à Sélim que le ciel
+lui-même, elle s'avance d'un pas prudent dans les
+détours du bosquet, tressaillant chaque fois qu'à
+travers la clairière le vent par bouffées fait entendre
+de lourds gémissemens, jusqu'à ce que, parvenue à
+un sentier plus uni, son cœur timide batte plus librement.
+La jeune fille suit son guide silencieux; et
+quoique sa terreur, la pousse à retourner sur ses pas,
+comment pourrait-elle se déterminer à abandonner
+son cher Sélim? comment apprendrait-elle ses lèvres
+caressantes à prononcer des paroles de reproches?</p>
+
+<p>7. Ils atteignirent enfin une grotte creusée par la
+nature, mais agrandie par l'art, où souvent Zuleïka
+vint accoutumer son luth à rendre des sons harmonieux,
+et apprendre par cœur son Koran. Souvent,
+dans ses jeunes rêveries, elle s'efforçait de se figurer
+ce que pouvait être le Paradis. Où l'ame des
+femmes devait aller après la mort, son prophète avait
+dédaigné de le dire; mais la demeure de celle de
+Sélim était sûre, et, pensait-elle, il ne pourrait supporter long-tems un séjour dans d'autres mondes de
+félicité; sans celle qu'il avait tant aimée dans celui-ci!
+Oh! qui pourrait demeurer avec lui qui l'aimât
+autant que moi? Quelle houri pourrait seulement lui
+offrir la moitié de mes soins?</p>
+
+<p>8. Depuis le jour où elle avait visité ce lieu,
+quelques changemens lui semblaient s'y être opérés.
+Peut-être était-ce seulement la nuit qui déguisait les
+objets qu'elle avait vus à la clarté du jour; la lampe
+de bronze qui l'éclairait ne projetait qu'obscurément
+un rayon qui n'avait rien de la clarté du ciel. Mais,
+dans un coin de la caverne, son œil tomba sur un
+objet étrange. Là des armes étaient entassées, non
+semblables à celles que brandissaient les délis dans
+le champ de bataille. Les poignées et les lames en
+étaient d'une forme et d'une trempe étrangères;
+une d'elles était rougie--peut-être par un crime!
+Ah! comment sans lui ce sang pourrait-il être répandu?
+Une coupe aussi était placée à coté, qui ne
+semblait pas contenir le sorbet. Que signifie tout
+cela? Elle se détourna pour chercher des yeux son
+cher Sélim.--«Oh! se peut-il que ce soit lui?»</p>
+
+<p>9. Sa robe superbe était jetée de coté, son front ne
+portait point la haute couronne du turban; mais à sa
+place un shall de couleur rouge, légèrement plissé,
+entourait sa tête. Cette dague, dont la poignée portait
+un diamant digne du plus haut diadême, n'étincelait
+plus à sa ceinture, où des pistolets sans ornement
+étaient fixés, et à son baudrier pendait un sabre,
+et de son épaule descendait négligemment le manteau
+blanc, la mince capote qui couvre l'errant
+Candiote: en dessous--sa veste plaquée d'or--serrait
+comme une cuirasse sa poitrine; les guêtres
+qui entouraient étroitement ses jambes étaient revêtues
+de plaques d'argent. Mais si ce n'eût été cet air
+impérieux du commandement qui éclatait dans ses
+regards, dans sa voix, dans ses gestes; tout ce
+qu'un œil inattentif eût pu distinguer dans Sélim
+l'aurait fait prendre pour quelque jeune Galiongui<a id="footnotetagf28" name="footnotetagf28"></a>
+<a href="#footnotef28"><sup class="sml">f28</sup></a>.</p>
+
+<p>10.--«Je t'ai dit que je n'étais pas ce que je
+te paraissais être, et maintenant tu vois que mes paroles
+étaient vraies. J'ai une histoire que tu n'as jamais
+rêvée; si elle est véritable--sa vérité sera
+fatale à plusieurs. Il serait inutile maintenant de te
+cacher cette histoire. Je ne puis te voir la fiancée
+d'un Osmanli. Mais si ta propre bouche ne m'avait
+pas révélé combien j'avais de part à la tendresse de
+ton jeune cœur, je ne te découvrirais pas, je ne devrais
+pas te découvrir le sombre secret du mien. Je
+ne te parle pas maintenant de mon amour, de cet
+amour que le tems, la constance et le péril sauront
+te prouver. Mais d'abord--oh! n'en épouse jamais
+un autre--Zuleïka! je ne suis pas ton frère!»</p>
+
+<p>11. «Oh! tu n'es pas mon frère!--rétracte ces
+paroles.--Dieu! Suis-je abandonnée seule sur la
+terre pour y pleurer?--Je n'ose pas maudire--le
+jour qui fut témoin de ma solitaire naissance!
+Oh! tu ne m'aimeras plus dorénavant! mon cœur
+défaillant prévoyait un malheur; mais reconnais-<i>moi</i>
+encore pour tout ce que j'étais avant ce fatal
+aveu: ta sœur--ton amie, ta Zuleïka. Tu m'as
+fait venir en ce lieu peut-être pour me donner la
+mort. Si tu as des motifs de vengeance, regarde:
+je t'offre mon sein,--contente tes ressentimens!
+plus heureuse cent fois de descendre parmi les
+morts que de vivre ainsi, ne t'étant plus rien. Peut-être
+dois-je redouter quelque chose de pire encore,
+car je connais maintenant pourquoi Giaffir semblait
+toujours ton ennemi. Et je suis, hélas! l'enfant de
+Giaffir, par qui tu fus outragé, avili. Si je ne suis
+pas ta sœur--si tu veux épargner ma vie, oh!
+fais-moi ton esclave!»</p>
+
+<p>12. «Mon esclave, Zuleïka!--non, je suis le tien;
+mais, cher amour, calme ce transport; ta destinée
+sera d'être unie à la mienne: je le jure par le temple
+de notre Prophète; cette pensée sera un baume pour
+tes chagrins. Ainsi, puissent les vers du Koran<a id="footnotetagf29" name="footnotetagf29"></a>
+<a href="#footnotef29"><sup class="sml">f29</sup></a>
+gravés sur la lame de mon sabre diriger mes coups,
+à l'heure du danger, pour nous sauver tous deux,
+si je suis fidèle à ce redoutable serment! Le nom
+qui faisait battre ton cœur d'un amoureux orgueil
+doit être changé; mais, ma Zuleïka, sache que ce
+lien qui nous unissait s'est resserré, au lieu de
+s'être rompu, quoique ton père soit mon plus mortel
+ennemi. Le mien fut pour Giaffir tout ce que tu
+croyais que j'étais naguère pour toi-même. Ce frère
+conspira et occasiona la chute d'un frère, mais il
+épargna du moins mon enfance; il me berça d'une
+vaine déception dont il est tems encore de le récompenser.--Il
+m'a élevé, non avec des soins paternels,
+mais comme le neveu d'un Caïn<a id="footnotetagf30" name="footnotetagf30"></a>
+<a href="#footnotef30"><sup class="sml">f30</sup></a>; il me surveillait
+comme le petit d'un lion qui ronge déjà son
+frein, et qui pourra bientôt briser sa chaîne. Le
+sang de mon père bout dans toutes mes veines; cependant,
+pour l'amour de toi, je suspendrai ma
+vengeance, quoique je ne doive plus rester ici.
+Mais d'abord, bien-aimée Zuleïka! écouté comment
+Giaffir accomplit ses infâmes projets.</p>
+
+<p>13. «Comment naquit et s'envenima la discorde
+de ton père et du mien; fut-ce l'amour ou l'envie
+qui les rendit ennemis? peu importerait même si je
+ne l'ignorais pas. Dans des esprits fiers, irascibles,
+quelques torts légers sans intention suffisent pour
+troubler la paix. Le bras d'Abdallah était redoutable
+dans la mêlée; il est encore célébré dans les
+chants bosniaques, et les hordes rebelles de Paswan<a id="footnotetagf31" name="footnotetagf31"></a>
+<a href="#footnotef31"><sup class="sml">f31</sup></a>
+attestent assez combien elles redoutaient un pareil
+hôte. Sa mort, cruel effet de la haine de Giaffir, est
+tout ce que j'ai besoin de rappeler ici, et comment
+le secret de ma naissance qui me fut révélé, quel
+qu'en soit d'ailleurs le résultat, a déjà eu celui de
+me rendre libre.</p>
+
+<p>14. «Lorsque Paswan, après plusieurs années de
+combat, en dernier lieu pour affermir sa puissance,
+mais d'abord pour défendre sa vie, régnait trop orgueilleusement
+dans les murs de Widdin, nos pachas
+se rallièrent autour du gouvernement. Ni plus ni
+moins élevé dans le commandement militaire, chacun
+des deux frères conduisait une troupe séparée.
+Ils déployèrent leurs étendards de queues de cheval<a id="footnotetagf32" name="footnotetagf32"></a>
+<a href="#footnotef32"><sup class="sml">f32</sup></a>
+au vent, et ils firent leur jonction dans la
+plaine de Sophie, où les troupes devaient être passées
+en revue: leurs tentes étaient plantées, leur
+poste assigné; mais à l'un d'eux, hélas! assigné en
+vain! Qu'est-il besoin de paroles? La coupe redoutable
+fut préparée, par l'ordre de Giaffir, avec un
+poison aussi subtil et aussi cruel que son ame; cette
+coupe, présentée à Abdallah, envoya son ame dans
+le ciel. Fatigué par une chasse pénible, il reposait
+dans le bain ses membres engourdis et fiévreux; il
+était loin de penser que la haine d'un frère lui destinait
+une telle coupe pour étancher sa soif. Ce fut
+un esclave gagné qui la lui présenta. Il en but une
+goutte<a id="footnotetagf33" name="footnotetagf33"></a>
+<a href="#footnotef33"><sup class="sml">f33</sup></a>, il n'en fallait pas davantage! Si tu doutes
+de la vérité de mon histoire, ô Zuleïka! appelle Haroun,
+il pourra te confirmer ce récit.</p>
+
+<p>15.»Le crime une fois consommé, et la guerre
+avec Paswan en partie terminée, quoiqu'il n'eût pas
+été entièrement subjugué, le pachalik d'Abdallah
+fut gagné. Tu ne sais pas combien, dans notre divan,
+la richesse peut acquérir de considération au
+plus misérable des hommes.--Les honneurs d'Abdallah
+furent obtenus par celui qui s'était souillé
+par le meurtre d'un frère. Il est vrai que les poursuites
+qu'ils lui oceasionèrent pour les obtenir épuisèrent
+ses trésors acquis par un crime; mais il les
+eut bientôt réparés. Voudrais-tu savoir par quels
+moyens? Contemple ces déserts incultes, et demande
+au paysan couvert de haillons ce que deviennent
+les produits de ses sueurs? Pourquoi le cruel usurpateur
+m'a-t-il épargné? pourquoi à-t-il partagé
+avec moi son palais? Je l'ignore. La honte, les regrets,
+les remords; la faible crainte que lui inspirait
+la faiblesse d'un enfant; en outre, l'adoption
+qu'il a faite de moi comme son fils, à lui, à qui le
+ciel n'en a point accordé; ou quelque intrigue inconnue,
+quelque caprice; voilà ce qui m'a ainsi
+préservé,--mais ce qui ne m'a pas laissé en paix.
+Lui ne peut dompter son caractère fier et hautain,
+et moi je ne lui pardonne point le sang de mon
+père.</p>
+
+<p>16.»Il est des ennemis dans le palais de ton
+père; tous ceux qui rompent son pain ne lui sont pas
+fidèles. Si je leur révélais mon secret, ses jours, ses
+heures même seraient peu nombreuses. Ils n'ont besoin
+que d'un courage qui les dirige, d'une main
+qui leur indique les coups qu'il faut frapper. Mais
+Haroun seul connaît ou a connu cette histoire, dont
+le dénouement est très-prochain. Il a été élevé dans
+le palais d'Abdallah, et il y occupait dans son sérail
+le poste qu'il occupe maintenant ici.--Il vit son
+maître expirer; mais que pouvait faire un simple
+esclave? Venger son maître?--hélas! il était trop
+tard; soustraire son fils à un sort semblable? il choisit
+ce dernier parti; et pendant que, tout fier d'avoir
+subjugué ses ennemis ou trahi ses amis, l'orgueilleux
+Giaffir s'endormait dans son triomphe,
+Haroun me conduisait, orphelin sans appui, à la
+porte du palais de Giaffir; et ce ne fut pas vainement
+qu'il employa ses efforts pour sauver la vie de
+celui pour lequel il était venu l'implorer. Ma naissance
+fut cachée à tout le monde, et surtout à moi-même.
+Ainsi fut protégée la sûreté de Giaffir. Il
+quitta bientôt la Roumélie et les flots lointains du
+Danube pour revenir s'établir sur nos rives asiatiques,
+n'ayant avec lui qu'Haroun qui connût mon
+histoire--et ce Nubien a senti que les secrets d'un
+tyran ne sont que des chaînes que le captif brise
+avec joie; voilà ce qu'il m'a révélé et d'autres choses
+encore. C'est ainsi que le juste Allah envoie au crime
+esclaves, instrumens, complices,--jamais amis!</p>
+
+<p>17.»Tout cela, ô Zuleïka! doit douloureusement
+retentir à tes oreilles; mais la suite de mon histoire
+te sera encore plus pénible: quoique mes paroles
+blessent ta timide douceur, je dois cependant prouver
+et te faire connaître la vérité toute entière. Je
+t'ai vue frémir en regardant ce vêtement que je
+porte; cependant je l'ai souvent porté, et je dois le
+porter encore long-tems. Ce Galiongui, auquel tu es
+liée par un serment, est le chef de ces hordes de
+pirates dont la loi et la vie reposent sur leurs
+épées. D'entendre seulement leur effrayante histoire,
+ta joue pâle deviendrait bien plus pâle encore: ces
+armes que tu vois là, ce sont mes soldats qui les ont
+apportées; les bras qui les brandissent ne sont pas
+éloignés: cette coupe aussi est remplie pour les brigands
+féroces.--Une fois vidée par eux, ils rie reculent
+jamais devant le danger. Notre Prophète peut
+pardonner à ces esclaves; ils ne sont infidèles que
+pour cette liqueur défendue.</p>
+
+<p>18.»Que pouvais-je faire? proscrit dans ces lieux,
+blâmé pour avoir seulement désiré de voyager; laissé
+dans l'oisiveté,--car les craintes de Giaffir me refusaient
+même un cheval et une épée.--Que de fois
+cependant, ô Mahomet! que de fois en plein divan
+le despote ne m'a-t-il pas raillé, comme si ma faible
+main s'était refusée à manier la bride ou le cimeterre:
+lui allait toujours seul à la guerre, et me
+laissait ici inoccupé, inconnu. Abandonné avec les
+femmes aux soins d'Haroun, trompé dans mes espérances,
+privé de gloire, tandis que toi,--dont la
+douceur m'eût long-tems charmé, quoiqu'elle ait pu
+m'énerver, elle m'aurait du moins consolé,--tu
+étais envoyée dans les murs de Bruse pour y attendre
+l'issue des batailles. Haroun, qui vit mon ésprit
+s'affaisser sous le joug pesant de l'inaction, brisa
+mes chaînes pendant une campagne, et libéra son
+captif malgré toutes ses craintes, sur la promesse de
+revenir avant la fin du commandement de Giaffir.
+C'est en vain--ma langue ne peut exprimer toute
+l'ivresse de mon cœur; lorsque pour la première fois
+ces yeux rendus à la liberté contemplèrent la terre,
+l'océan, le soleil et les cieux; comme si mon ame les
+eût pénétrés et en connût les plus intimes, les plus
+secrètes pensées! Un mot seul peut la peindre, cette
+sensation suprême:--j'étais libre! Je cessai même
+de soupirer pour ta présence: le monde,--oui--le
+ciel lui-même était à moi!</p>
+
+<p>19.»La chaloupe d'un More fidèle me porta loin
+de cet oisif rivage; Je désirais voir les îles qui parent
+comme des diamans le diadême de pourpre du vieil
+océan; je les cherchais dans mon excursion nautique,
+et je les vis toutes<a id="footnotetagf34" name="footnotetagf34"></a>
+<a href="#footnotef34"><sup class="sml">f34</sup></a>; mais quand et dans quel
+lieu me suis-je ligué avec cette troupe pour triompher ou périr;
+lorsque tout ce que nous désirons d'accomplir
+sera accompli, ce sera alors le tems de nous
+revoir de nouveau pour te raconter la fin de cette
+histoire.</p>
+
+<p>20.»Il est vrai que c'est une troupe indisciplinée,
+sans lois, à formes rudes, à caractères farouches;
+toutes les croyances, toutes les nations ont trouvé
+avec eux,--et peuvent encore trouver place. Un
+caractère ouvert, le bras toujours prêt à frapper,
+l'obéissance au commandement de leur chef; une
+ame propre à toutes les entreprises, et ne voyant
+jamais avec les yeux de la crainte; de l'amitié pour
+chacun des leurs, de la fidélité à tous, de la vengeance
+vouée pour ceux qui succombent; voilà ce qui
+les rend les utiles instrumens de mes projets et de
+plus encore. Et quelques-uns,--je les ai étudiés
+tous,--sont distingués de la foule vulgaire; mais
+j'appelle principalement à mon conseil la sagesse et
+la prudence du Franc.--Quelques autres aspirent
+à de plus hautes pensées, ce sont les derniers des
+patriotes de Lambro<a id="footnotetagf35" name="footnotetagf35"></a>
+<a href="#footnotef35"><sup class="sml">f35</sup></a>, qui jouissent déjà d'une liberté
+anticipée, et qui souvent, autour du feu de la
+caverne, discutent des plans chimériques pour arracher
+les Rayas<a id="footnotetagf36" name="footnotetagf36"></a>
+<a href="#footnotef36"><sup class="sml">f36</sup></a> à leur sort. Qu'ils soulagent leurs
+cœurs en discourant sur l'égalité des droits que les
+hommes n'ont jamais connus; j'ai aussi, moi, un
+amour ardent de la liberté.</p>
+
+<p>»Ah! laisse-moi errer comme le patriarche de l'Océan<a id="footnotetagf37" name="footnotetagf37"></a>
+<a href="#footnotef37"><sup class="sml">f37</sup></a>,
+ou ne connaître sur la terre que la demeure
+du Tartare<a id="footnotetagf38" name="footnotetagf38"></a>
+<a href="#footnotef38"><sup class="sml">f38</sup></a>! Ma tente sur le rivage, ma galère sur
+la mer, sont pour moi plus que des cités et des sérails.
+Porté par mon cheval à travers le désert, ou
+entraîné par ma voile au souffle du vent sur la mer
+orageuse; emporte-moi où tu voudras, toi, mon
+coursier! fais-moi voguer où tu voudras, toi, ma
+barque légère! Mais toi, sois l'astre bienfaisant qui
+guide le voyageur, ô ma Zuleïka! partage et bénis
+ma nacelle; sois la colombe de paix et d'espérance
+de ma destinée! ou, puisque l'espérance est refusée
+à ce monde de combats et de tribulations, sois mon
+arc-en-ciel au milieu des orages de ma vie. Sois pour
+moi le rayon du soir qui dissipe les nuages par un
+sourire, et teint les couleurs du matin d'un rayon
+prophétique! Heureuse et fortunée pour moi--comme
+les accens du Muezzin qui partent des murs
+de la Mecque, et arrivent au pèlerin pieux et prosterné
+à leur appel; douce--comme la mélodie des
+jours de la jeunesse qui dérobe une larme tremblante
+à la muette admiration; chère--comme les chants
+de la terre natale à l'oreille d'un exilé, sera ta voix
+bien aimée. Pour toi, dans ces îles brillantes et fortunées,
+j'ai préparé un asile aussi beau, aussi délicieux
+qu'Aden<a id="footnotetagf39" name="footnotetagf39"></a>
+<a href="#footnotef39"><sup class="sml">f39</sup></a>, aux premières heures de sa création.
+Un millier de glaives, sympathisant avec le
+cœur et le bras de Sélim, attendent--s'agitent--défendent--détruisent--à
+ton signal! Enveloppé
+par ma troupe, Zuleïka à mes côtés, la dépouille
+des nations parera ma fiancée. Les languissantes,
+oisives et molles années du harem peuvent bien être
+échangées pour des soucis,--pour des plaisirs
+comme ceux-là. Je ne m'aveugle point sur ma destinée;
+je vois, dans quelques lieux que je porte mes
+pas, dés périls innombrables; mais un seul, un seul
+amour! Oui, ce tendre cœur me récompensera bien de
+tous mes travaux, de toutes mes fatigues, quand même
+la fortune me serait contraire, ou que de faux amis
+me trahiraient. Qu'il m'est doux de rêver que, dans
+les heures les plus sombres de l'infortune, lorsque
+tout sera changé pour moi, je te trouverai toujours
+fidèle! Que ton ame, comme celle de Sélim, se montre
+ferme et courageuse; que l'ame de Sélim te soit chère
+comme la tienne; adoucissons mutuellement nos
+chagrins, partageons nos plaisirs, confondons toutes
+nos pensées,--mais que rien ne puisse jamais nous
+désunir! Une fois libres, c'est mon devoir de guider
+de nouveau notre bande; amis entre eux, les hommes
+qui la composent sont les ennemis des autres hommes.
+Et toutefois nous ne faisons que suivre le penchant
+que la nature fatale a assigné à la race guerroyante
+des hommes. Regarde! Là où son carnage, où ses
+conquêtes ont cessé, il y a fait une solitude et il la
+nomme--paix! Je veux, comme les autres, user
+de mon adresse ou de ma force, mais je ne demande
+pas plus d'espace de terre que la longueur de mon
+sabre: le pouvoir ne gouverne que par la division.
+--Sa
+ressource la meilleure, c'est l'alternative de
+la ruse ou de la violence! que cette dernière soit la
+nôtre. La ruse pourra venir en son tems, si nous
+nous laissons emprisonner dans les cages des villes
+pour vivre en société. Mais là ton ame pourrait faillir.--Que
+de fois la corruption n'a-t-elle pas séduit
+des cœurs que le péril n'avait pu ébranler! et la
+femme, plus que l'homme, quand la mort, les malheurs,
+ou même la disgrâce, ont frappé l'objet de
+son amour, égarée dans les voies du plaisir, la femme
+se livre au déshonneur!--Loin de moi tout soupçon!
+il ne souillera, point le nom de Zuleïka! Mais
+la vie est un hasard dans ce qu'elle a de plus heureux;
+et ici il ne nous reste rien à espérer, mais
+beaucoup à craindre. Oui! des craintes! le doute,
+la peur de te perdre par le pouvoir d'Osman, ou par
+la sévère volonté de Giaffir. Cette crainte s'évanouira
+avec la brise favorable que l'amour a promise cette
+nuit à ma voile. Aucun danger n'effraie les amans
+que son sourire a rendus heureux; leurs pas peuvent
+errer dans la vie, mais leurs cœurs ne changent
+point. Avec toi, tous les dangers, toutes les fatigues
+me seront douces; chaque climat aura des charmes;
+sur la terre,--sur l'océan,--notre univers sera
+dans nos bras! Oh! que les vents impétueux soufflent
+sur notre tillac, pour que ces bras me serrent plus
+étroitement! Le plus profond murmure qui s'échappera
+de ces lèvres ne sera point un soupir pour ma
+sûreté; mais une prière pour toi! La guerre des
+élémens ne peut effrayer l'amour dont le poison le
+plus redoutable est l'artifice des hommes; <i>voilà</i> les
+seuls écueils qui puissent arrêter notre course. <i>Ici</i>
+nous n'avons que quelques instans de dangers; <i>là</i>
+sont des années de naufrage! Mais loin de nous,
+sombres pensées qui présentez ces horribles images!
+Cette heure nous donne ou nous ôte à jamais la faculté
+de fuir. Je n'ai que peu de mots à ajouter pour
+terminer mon histoire, tu n'en as qu'un seul à dire
+pour que nous soyons bientôt séparés de nos ennemis;
+oui,--ennemis!--La haine de Giaffir pour
+moi s'éteindra-t-elle? et Osman, qui voudrait nous
+séparer en t'arrachant à moi, n'est-il pas le tien?</p>
+
+<p>21.»Pour préserver sa fidélité de tout soupçon
+et sa tête de la mort, je revins au tems fixé pour
+sauver mon gardien; peu de personnes apprirent,
+et aucune ne répéta que, pendant ce tems, j'avais
+vogué sur la mer et erré d'île en île; et depuis,
+quoique séparé de ma troupe et que j'abandonne
+trop rarement la terre qui me sépare d'elle, elle n'a
+rien fait, elle ne fera rien avant que je n'en sois
+instruit et qu'elle n'ait reçu mes ordres. Je forme les
+plans, je distribue les dépouilles; il est juste que je
+partage aussi plus souvent les fatigues.</p>
+
+<p>«Mais tu m'as déjà prêté trop long-tems ton attention.
+Le tems presse; une barque flotte déjà; nous
+ne laisserons derrière nous que la haine et la crainte.
+Demain, Osman arrivera avec sa suite;--cette nuit
+doit rompre ta chaîne; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux,
+et peut-être aussi la vie de <i>celui</i> qui te donna
+la tienne, hâte-toi, hâte-toi de me suivre à l'instant!--Mais
+cependant, quoique tu sois à moi par
+un serment, voudrais-tu révoquer ton vœu volontaire,
+effrayée par les vérités que tu viens d'apprendre?--Je
+reste ici--non pour voir la femme d'Osman;
+mais pour que le péril retombe sur <i>ma</i> tête!»</p>
+
+<p>22. Zuleïka, muette et immobile, ressemblait à
+cette statue de douleurs; lorsque, voyant son dernier
+espoir pour jamais évanoui, la mère désolée fut changée
+en pierre; tout ce que l'on pouvait apercevoir
+de différent dans Zuleïka, c'est qu'elle était une
+Niobé plus jeune. Mais avant que ses lèvres ou même
+ses yeux essayassent de parler ou de répondre par
+un regard, une torche enflammée répandit au loin
+son éclat perfide sous le porche du jardin! une autre--une
+autre encore!--et puis une autre!--«Oh!
+fuis!--toi qui n'es plus--toi qui maintenant
+m'es plus qu'un frère!» Au loin, partout, à
+travers les bosquets les plus épais, les torches menaçantes
+brillent d'une lumière rougeâtre, et elles
+ne sont pas seules--car chaque main droite de ceux
+qui les portent est armée d'un glaive nu. Ils se séparent;
+ils poursuivent; ils reviennent; ils tournent
+avec le flambeau qui guide leurs recherches et le fer
+étincelant, et le dernier de tous, brandissant son
+sabre, le terrible Giaffir, se précipite dans sa fureur.
+Et bientôt les voilà qui touchent presque à la
+grotte--oh! cette grotte doit-elle être le tombeau de
+Sélim?</p>
+
+<p>23. Il demeurait debout intrépide. «Le moment est
+venu--il sera bientôt passé--un baiser, Zuleïka--c'est
+mon dernier; mais cependant ma troupe, qui
+n'est pas loin du rivage, pourrait entendre mon signal
+et distinguer le feu de mon arme; elle serait
+toutefois trop peu nombreuse--l'entreprise serait
+d'un succès difficile: n'importe--encore un effort!»</p>
+
+<p>Il se précipite à l'entrée de la caverne; la décharge
+de son pistolet fait retentir au loin l'écho.
+Zuleïka n'a point tremblé, n'a point versé de larmes;
+le désespoir avait glacé son œil et son cœur!--«Ils
+ne m'entendent point, ou s'ils arrivent à force de
+rames, ce sera seulement pour me voir mourir; cette
+détonnation n'a fait qu'attirer mes ennemis plus près.
+Alors, cimeterre de mon père! sors de ton fourreau!
+tu n'auras jamais vu une lutte plus inégale! Adieu,
+Zuleïka!--douce amie! éloigne-toi: reste cependant
+dans la grotte--tu y seras plus en sûreté: la
+fureur de Giaffir se bornera pour toi aux emportemens
+et aux reproches. Demeure immobile,--afin
+d'éviter l'atteinte d'une arme ou d'une balle égarées.
+Crains-tu pour ton père?--Puissé-je expirer si je
+le cherche dans ce combat! Non--quoique ce poison
+ait été versé par lui; non--quand même il m'appellerait
+encore lâche! Mais recevrai-je paisiblement
+leur fer dans mon sein? non--leurs têtes vont
+ressentir mes coups, excepté celle de ton père!»</p>
+
+<p>24. Il s'élance aussitôt, et il a gagné le rivage sablonneux;
+déjà le plus acharné de la troupe qui le
+poursuit est tombé à ses pieds: c'est une tête qui râle,
+un tronc qui s'agite dans ses dernières convulsions; un
+autre tombe--mais autour de lui se forme un cercle
+nombreux d'ennemis. Il s'ouvre un passage en frappant
+de droite à gauche, et il va atteindre les vagues
+qui le protègent: sa barque paraît--elle n'est plus
+même à la distance de cinq rames--ses compagnons
+font des efforts désespérés--oh! arriveront-ils encore
+à tems pour le sauver? Les premiers brisans
+baignent ses pieds; ses soldats plongent dans la baie;
+leurs sabres brillent avec éclat à travers l'écume--malgré
+les obstacles que leur opposent les vagues,--infatigables,
+ils luttent contre elles pour atteindre
+le rivage:--les voilà près du bord! ils arrivent--ce
+n'est que pour accroître le carnage--le sang le
+plus pur du cœur de Sélim a déjà rougi la vague
+écumante!</p>
+
+<p>25. Échappé aux coups des balles et aux blessures
+des sabres, ou à peine effleuré pour en ressentir les
+atteintes, Sélim, trahi, entouré, avait regagné le
+lieu où les vagues de la mer se brisent au rivage.
+Là, au moment où son dernier pas abandonnait la
+terre, où son bras frappait un dernier coup mortel;--hélas!
+pourquoi se retourna-t-il pour regarder
+celle que son œil cherchait en vain? Cette pause, ce
+fatal regard, ont décidé sa mort ou fixé ses chaînes.
+Triste témoignage d'amour au milieu du péril et de
+la peine! jusqu'à quelle extrémité l'espérance des
+amans ne se soutient-elle pas! Sélim avait derrière
+lui les vagues écumantes, et ses compagnons, serrés,
+prêts à combattre pour le défendre, quand tout-à-coup
+une balle siffle.--«Ainsi puissent tomber
+les ennemis de Giaffir!» Quelle voix a fait entendre
+ces paroles? quel est celui dont la carabine vient de
+détonner, dont la balle a sifflé à travers les ombres
+de la nuit, partie de trop près et trop perfidement
+dirigée pour s'égarer? C'est la tienne--meurtrier
+d'Abdallah! Le père essuya lentement l'effet de ta
+haine farouche; le fils a trouvé par ta main une mort
+plus prompte. Le sang s'échappe en bouillonnant de
+sa poitrine, et rougit la blanche écume de la mer.--Si
+ses lèvres essayèrent quelques gémissemens,
+les vagues, mugissantes en étouffèrent la voix.</p>
+
+<p>26. Le matin disperse lentement les nuages; on
+aperçoit peu de trophées du combat; le silence a
+succédé au cri de guerre qui fit retentir la baie
+à l'heure de minuit; mais ces sables du rivage peuvent
+offrir quelques débris de la lutte mortelle dont
+ils ont été témoins, tels que des fragmens d'armes
+brisées, des empreintes laissées par les pieds des
+combattans, et des mains abattues, lancées, dans
+leurs dernières convulsions, sur l'arène sanglante.
+Non loin est une torche brisée, une barque sans
+rames, et mêlée aux algues marines qui sont amoncelées
+sur le rivage et penchent sur l'abîme. Là se
+découvre une capote blanche! elle est déchirée en
+deux lambeaux--l'un d'eux est souillé par une tache
+de sang noir que la vague s'efforce en vain d'effacer.
+Mais où est celui qui la portait? Vous! qui voulez
+pleurer sur ses restes, allez, cherchez-les où les
+lames mugissantes les ont déjà entraînés; vers les
+écueils de Sigée, ou sur les rivages de Lemnos. Les
+oiseaux de mer crient au-dessus de leur proie, sur
+laquelle leurs becs affamés diffèrent de s'abattre,
+tandis que, secouée sur son mobile coussin, la tête
+du cadavre est bercée par le balancement des vagues.
+Cette main, dont le mouvement n'est pas celui de la
+vie, tantôt soulevée en haut par les flots qui l'agitent,
+tantôt ramenée à leur niveau, semble encore
+faiblement menacer son ennemi.--</p>
+
+<p>Qu'importe que ce cadavre repose dans un tombeau
+vivant? L'oiseau qui dévore ces traits, ces
+formes abattues, livides, n'a fait que dérober la
+proie du ver plus vil que lui. Le seul cœur qui eût
+saigné, le seul œil qui eût pleuré en le voyant mourir,
+le seul être qui eût recueilli ses membres dispersés
+et qui eût versé des larmes sur sa tombe ornée
+de son turban<a id="footnotetagf40" name="footnotetagf40"></a>
+<a href="#footnotef40"><sup class="sml">f40</sup></a>; ce cœur s'est brisé--cet œil s'est
+fermé--oui--fermé avant celui qui surnage sur
+les flots.</p>
+
+<p>27. Près des vagues d'Hellé s'élève une voix de
+deuil! et l'œil de la femme est humide--la joue de
+l'homme est pâle: Zuleïka! dernier rejeton de la
+race de Giaffir, l'époux qui t'était destiné est arrivé
+trop tard; il ne te voit pas--il ne verra jamais ton
+visage! Ne peut-il entendre les lourds <i>woul-woulleh</i><a id="footnotetagf41" name="footnotetagf41"></a>
+<a href="#footnotef41"><sup class="sml">f41</sup></a>
+qui l'avertissent dans son éloignement? Tes femmes
+qui pleurent aux portes du harem; les chantres du
+Koran qui répètent l'hymne de la mort; les esclaves
+silencieux qui attendent, les bras croisés sur leur
+poitrine; les soupirs dans le palais, les cris qui luttent
+contre les vents, lui apprennent ton histoire!</p>
+
+<p>Tu ne vis pas tomber ton Sélim! A ce moment
+terrible où il quitta la grotte, ton cœur devint glacé:
+il était ton espoir--ta joie--ton amour--ton tout--et
+cette dernière pensée pour celui que tu ne pouvais
+sauver suffit pour te donner la mort; un cri
+déchirant s'échappa de ton sein, et tout fut silencieux.--Paix
+à ton cœur brisé, à ta tombe virginale!
+Oh! heureuse! heureuse encore de ne perdre
+que le pire de la vie! Cette douleur--quoique profonde--quoique
+fatale,--fut la première que tu
+éprouvas; trois fois heureuse de ne sentir ni de ne
+craindre les tourmens de l'absence, de la honte, de
+l'orgueil, de la haine, de la vengeance et du remords!
+et cette angoisse qui est plus que de la démence;
+ce ver rongeur qui ne sommeille,--qui ne
+meurt jamais; pensée de jours sombres et de nuits
+pleines de fantômes horribles; cette pensée qui craint
+les ténèbres, qui abhorre aussi la lumière, qui nous
+étreint et déchire le cœur frémissant! ah! pourquoi
+ne le consume-t-elle pas--pour s'enfuir ensuite!</p>
+
+<p>Malheur à toi, cruel et implacable chef! Vainement
+tu couvres ta tête de cendres; vainement la
+haire et le cilice pressent tes membres abattus; Sélim
+est mort de la même main qu'Abdallah. Maintenant
+arrache ta barbe dans ton inutile douleur:
+l'orgueil de ton cœur, la fiancée du lit d'Osman,
+celle que ton sultan n'aurait pu voir sans la désirer
+pour épouse, ta fille est morte! Espoir de ta vieillesse,
+doux rayon de ton crépuscule, une étoile
+brillait dans toute sa beauté sur les rives de l'Hellespont:
+qui a éteint sa lumière?--c'est le sang
+que tu as répandu! Écoute! à la question précipitée
+du désespoir: «Où est mon enfant?» l'écho répond:
+«Où<a id="footnotetagf42" name="footnotetagf42"></a>
+<a href="#footnotef42"><sup class="sml">f42</sup></a>?»</p>
+
+<p>28. Dans l'enceinte des mille tombeaux qui apparaissent
+sous l'ombrage du mélancolique mais vivant
+cyprès, qui ne se flétrit jamais, quoique ses
+branches et ses feuilles soient empreintes d'une éternelle
+douleur, comme un premier amour malheureux,
+il est un lieu qui fleurit toujours, même dans
+ce lugubre bosquet de mort.--Une rose isolée y
+répand son éclat solitaire: douce et pâle, on la dirait
+plantée par le désespoir;--si blanche,--si languissante,
+que le plus faible souffle du vent pourrait
+emporter ses feuilles dans les airs. Et cependant,
+c'est en vain que les orages et la pluie l'assaillent,
+que des mains plus rudes que les cieux d'hiver s'efforcent
+de l'arracher à sa tige; le lendemain la voit
+refleurir de nouveau! Quelque aimable génie du
+lieu la relève doucement et l'arrose de larmes célestes;
+car elles peuvent bien croire, les vierges
+d'Hellé, que ce ne peut pas être une fleur terrestre,
+celle qui se moque de l'heure flétrissante de la
+tempête, et s'épanouit sans être abritée par un bosquet
+de verdure. Elle ne languit pas, quoique le
+printems lui refuse sa rosée bienfaisante, que les
+rayons fécondans de l'été la privent de leurs caresses.
+Un oiseau inconnu,--mais peu éloigné, lui chante,
+pendant toute la nuit, des chants plaintifs et mélodieux.
+Invisibles sont ses ailes aériennes; mais doux
+comme les harpes dont jouent les houris, sont ses
+accords ravissans et prolongés! Ce serait le Bulbul<a id="footnotetagloc11" name="footnotetagloc11"></a>
+<a href="#footnoteloc11"><sup class="sml">loc11</sup></a>;
+mais sa voix, quoique plaintive, n'a pas des accens
+si touchans: car ceux qui les entendent ne peuvent
+abandonner ce lieu, mais ils s'y attachent et pleurent
+comme s'ils avaient aimé en vain!... Et cependant
+les larmes qu'ils versent sont si douces, leur
+douleur est si peu mêlée de crainte, qu'ils peuvent
+à peine pardonner au matin de venir rompre ce
+charme mélancolique. Ils voudraient veiller et pleurer
+plus long-tems; cet oiseau a des chants si étranges
+et si beaux! Mais lorsque le jour apparaît soudain
+dans les cieux, cette magique mélodie expire.
+Il en est qui ont cru (tant les rêves de la jeunesse
+sont décevans, mais ceux qui les blâment sont bien
+durs) que des accens si pénétrans et si profonds
+formaient et faisaient entendre le nom de Zuleïka<a id="footnotetagf43" name="footnotetagf43"></a>
+<a href="#footnotef43"><sup class="sml">f43</sup></a>.
+C'est de la cime de son cyprès que ce nom aérien
+part et se perd dans les airs; c'est à la poussière
+tendre et virginale de sa tombe que la pâle rose
+doit sa naissance et sa frêle vie. Un marbre avait été
+placé récemment sur cette tombe; le soir le vit poser,--le
+matin il n'y était plus!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc11"
+name="footnoteloc11"><b>Note loc11: </b></a><a href="#footnotetagloc11">
+(retour) </a> <img alt="" src="images/110-1.png">, nom du rossignol en persan, dont les amours avec la rose,
+<img alt="" src="images/110-2.png">, <i>gul</i>, sont le sujet de beaucoup de poèmes dans l'Orient.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Ce ne fut pas un bras mortel qui transporta sur
+le rivage ce pilier de marbre fixé profondément; la
+légende d'Hellé raconte qu'on le trouva le lendemain
+à l'endroit où était tombé Sélim, battu par les
+flots agités qui avaient refusé à ses restes une tombe
+plus sainte. Et là, pendant la nuit, on dit qu'on
+voit inclinée une tête livide enveloppée d'un turban;
+et le marbre funéraire renversé par la vague
+se nomme--<i>l'oreiller du fantôme du Pirate</i>! C'est
+dans le lieu où il avait été d'abord placé que la fleur
+plaintive a fleuri, et qu'elle fleurit encore maintenant,
+solitaire, et couverte de rosée froide, pure et
+pâle, comme la joue de la beauté qui verse des larmes
+au récit de l'infortune.</p>
+
+<p>FIN DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.</p>
+<br><br>
+
+<hr>
+<h2>NOTES</h2>
+
+<h3>DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.</h3>
+
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef1"
+name="footnotef1"></a><a href="#footnotetagf1">
+NOTE 1.</a></p>
+
+
+<p><i>Gul</i>, la rose, en turc et en persan.</p>
+
+<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p>
+
+<p>Le nom persan de la rose, <i>gul</i>, revient souvent dans les
+poésies orientales de Byron: c'est qu'en effet, la rose, et le
+rossignol, <i>bulbul</i>, sont le sujet perpétuel des comparaisons et
+des amplifications poétiques de l'Orient; et il y a tant de
+grâce et de fraîcheur dans les amours de cette reine des fleurs
+et de cet oiseau mélodieux personnifiés, que l'on ne doit pas
+être surpris de les voir si souvent reproduites. «Le printems
+est délicieux! dit Sâdi; oh! <i>rose</i>! où as-tu été? N'entends-tu
+pas les lamentations du <i>bulbul</i>, sur la longueur de ton absence?»</p>
+
+<p>Les Mahométans, et particulièrement les Turcs, conservent
+une espèce de vénération religieuse pour la rose. Ils
+pensent qu'elle fut produite pour la première fois de la sueur
+de leur Prophète, et ils ne souffrent pas que ses feuilles
+soient foulées aux pieds.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef2"
+name="footnotef2"></a><a href="#footnotetagf2">
+NOTE 2.</a></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Souls made of fire, and children of the sun,</i></p>
+<p><i>With whom revenge is virtue</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>(<span class="sc">Young</span >'s Revenge.)</p>
+
+<p>«Ames formées de flammes, et enfans du soleil, pour lesquels
+la vengeance est une vertu.»</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef3"
+name="footnotef3"></a><a href="#footnotetagf3">
+NOTE 3.</a></p>
+
+<p><span class="sc">Medjnoun</span > et <span class="sc">Leïla</span >, les <span class="sc">Roméo</span > et <span class="sc">Juliette</span > de l'Orient.
+<span class="sc">Sadi</span >, le poète moral de la Perse.</p>
+
+<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p>
+
+<p><img alt="" src="images/114-1.png"> <span class="sc">Djami</span >, célèbre poète persan, auteur d'un poème
+sur <i>Joseph</i> et <i>Zuleïka</i>, en a aussi fait un sur <i>Medjnoun</i> et
+<i>Leïla</i>, qui a été traduit en français par M. Chézy, 2 vol. in-18.
+Son poème de <i>Jousouf et Zuleïka</i> a été publié en persan et en
+allemand à Vienne, par le comte de Rozenszweig, un vol.
+in-folio. <img alt="" src="images/114-2.png"> <span class="sc">Sadi</span > est encore plus célèbre que Djâmi. Il
+est l'auteur du <img alt="" src="images/114-3.png"> <i>Gulistan</i>, ou <i>Jardin des Roses</i>, dont
+il existe deux mauvaises traductions en français; et du <img alt="" src="images/114-4.png">,
+<i>Boustân</i>, qui n'a pas été traduit. Il est aussi l'auteur d'un
+<i>Pend Nameh</i>, ou Livre des Conseils, qui n'est pas si estimé
+que celui de <i>Féridun Attar</i>, publié et traduit par M. le baron
+Sylvestre de Sacy.</p>
+
+<p>Quant au poème de <i>Medjnoun et Leïla</i> de <i>Djâmi</i>, nous citerons,
+pour en donner une idée, un passage de la traduction
+abrégée de M. Chézy; c'est la première entrevue de <i>Medjnoun</i>
+avec <i>Leïla</i>.</p>
+
+<p>«De retour à sa tribu, Keïs (Medjnoun), l'ame navrée
+de tristesse, et l'imagination pleine encore de cette belle et
+perfide étrangère qui, semblable à un astre étincelant, éclipsait
+la beauté de ses jeunes compagnes, brûlait plus que jamais
+de rencontrer une amie sensible, dont la douce clarté
+pût dissiper les ténèbres qui enveloppaient sa couche solitaire;
+et il cherchait de nouveau, au milieu de mille beautés,
+celle qui pût remplir ses désirs. Chaque étranger qui arrivait
+de quelque tribu lointaine recevait de lui l'accueil le plus flatteur;
+il le caressait et le questionnait avidement sur cette
+classe d'êtres favorisés de la nature, dont il était idolâtre.
+Un jour, quelques voyageurs qui s'arrêtèrent chez lui s'apercevant
+de cette passion ardente dont il était dominé, lui indiquèrent
+une tribu où il existait une jeune fille dont la
+beauté égalait celle des houris. «Son nom est Leïla, lui dirent-ils;
+et de toutes parts mille jeunes gens prétendent au bonheur
+de lui plaire. Ses charmes sont au-dessus de toute description;
+vole toi-même vers elle, et juge de ses attraits.
+N'abandonne pas à ton oreille les fonctions de ton œil.» A
+ce récit, Keïs se lève, se pare de ses vêtemens les plus précieux;
+et déjà dévoré de l'amour le plus vif, il s'élance sur
+sa chamelle. Dans son impatience, il accélère encore sa marche
+précipitée, et se trouve bientôt rendu à l'habitation de
+Leïla. A la vue de ce jeune étranger, ses serviteurs l'accueillirent
+avec affabilité, l'introduisirent, et le firent asseoir à la
+place d'honneur. Cependant, de quelque côté qu'il tournât
+ses regards, il n'apercevait aucune trace de l'unique objet
+qu'il cherchait. Déjà privé d'espoir, son cœur éprouvait un
+tourment insupportable, lorsque tout-à-coup un bruit léger
+d'ornemens précieux se fait entendre: il voit alors paraître
+une jeune fille à la taille svelte et élégante, semblable dans
+sa démarche gracieuse à la perdrix des montagnes. Belle sans
+aucun fard, la nature avait coloré du rose le plus tendre ses
+joues brillantes de fraîcheur; son sourcil délié ressemblait à
+un arc délicat formé d'ambre précieux; et ses cils, comme
+autant de petites flèches de musc, pénétraient les cœurs. Ses
+lèvres avaient l'éclat du rubis sans en avoir la dureté: on eût
+dit qu'elles lui avaient dérobé sa couleur, et à l'ambroisie
+son parfum. Mais à quoi comparer cette bouche gracieuse,
+où l'on voyait errer le plus voluptueux sourire? On l'eût prise
+pour une abeille au milieu des fleurs, lorsque délicatement
+posée sur le calice d'une rose, elle en extrait avec art son
+miel parfumé. Comme elle, elle blessait d'un aiguillon acéré,
+et répandait sur sa blessure un baume céleste. Son sourire
+enchanteur découvrait-il des dents aussi belles que les perles
+les plus pures? on croyait voir le bouton de la rose encore
+étincelant des larmes de l'aurore; et les pommes d'albâtre de
+son sein virginal, les doigts arrondis d'une main caressante
+eussent suffi pour en mesurer le gracieux contour. C'est au
+milieu de tous ces charmes que Leïla parut. Keïs ne fut plus
+maître de son cœur. Leur entrevue fut délicieuse. Elle laissa
+échapper avec négligence quelques boucles de sa longue chevelure,
+et Keïs brûla de désirs; elle souleva le voile léger
+qui tempérait ses charmes, et il perdit ce qui lui restait de
+raison. Leïla lui lança un trait mortel, et un soupir prolongé
+de Keïs lui fit connaître la profondeur de sa blessure. Enfin,
+tout ce que la beauté et les grâces peuvent offrir de charmes,
+elle le développa aux yeux de Keïs, dont le regard languissant
+semblait implorer son secours; et leurs cœurs aussi étroitement
+unis que les feuilles de la rose dans le bouton qui les
+renferme, se lièrent à jamais. Lorsque leurs regards satisfaits
+eurent ainsi parcouru toute l'étendue de leurs charmes, leurs
+lèvres frémissantes livrèrent passage aux plus tendres discours.....
+Une seule crainte les agitait: c'était de voir approcher
+la nuit, qui devait terminer pour eux ce jour de bonheur.
+Comment pourraient-ils vivre éloignés l'un de l'autre?...
+Soleil! monarque éclatant du jour! ô toi qui de ton sceptre
+de feu éloignes les ombres de la nuit, puisses-tu désormais ne
+te voiler jamais, et changer nos nuits en un jour éternel!...
+Obligés de se séparer, Keïs et Leïla restèrent plongés dans
+une douleur inexprimable; l'un, porté par sa chamelle, reprit
+avec lenteur le chemin de sa tribu, et la triste Leïla demeura
+en gémissant sous sa tente solitaire.»</p>
+
+<p>Les amours de <i>Joseph et Zuleïka</i> du même auteur, présentent
+des morceaux d'une très-grande beauté; l'amour y
+est élevé à une pureté souvent mystique.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef4"
+name="footnotef4"></a><a href="#footnotetagf4">
+NOTE 4.</a></p>
+
+<p>Tambour turc que l'on bat au lever du soleil, à midi et au
+crépuscule du soir.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef5"
+name="footnotef5"></a><a href="#footnotetagf5">
+NOTE 5.</a></p>
+
+<p>Les Turcs abhorrent les Arabes (qui leur rendent au centuple
+leur compliment) plus encore qu'ils ne haïssent les
+chrétiens.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef6"
+name="footnotef6"></a><a href="#footnotetagf6">
+NOTE 6.</a></p>
+
+<p>Cette expression a suscité plusieurs objections. Je ne m'en
+rapporterai pas à <i>celui qui n'a pas de musique dans son ame</i>,
+mais je prie simplement le lecteur de se rappeler, pour dix
+secondes, les formes de la femme qu'il croit être la plus belle;
+et si alors il ne comprend pas pleinement ce qui n'est que
+faiblement exprimé dans les vers précédens, j'en serai désolé
+pour nous deux. Voyez un passage éloquent du dernier
+ouvrage du premier écrivain féminin de notre âge, et peut-être
+de tous les âges, sur l'analogie (et la comparaison immédiate
+excitée par cette analogie) entre la peinture et la
+musique; <i>de l'Allemagne</i>, vol. III, chap. 10. Ce rapport de
+connexion n'est-il pas plus fort avec l'original qu'avec la copie?
+avec le coloris de la nature qu'avec celui de l'art? Après
+tout, c'est une chose que l'on peut plutôt sentir que décrire;
+aussi pensé-je qu'il se trouvera des personnes qui la comprendront,
+ou au moins qui l'auraient comprise s'ils avaient
+vu la figure dont l'harmonie parlante en a suggéré l'idée; car
+ce passage n'est pas le produit de l'imagination, mais de la
+mémoire: ce miroir que la douleur brise par terre, et qui,
+en regardant ses fragmens, n'y voit que la réflexion multipliée.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef7"
+name="footnotef7"></a><a href="#footnotetagf7">
+NOTE 7.</a></p>
+
+<p><i>Carasman Oglou</i>, ou <i>Kara Osman Oglou</i>, est le principal
+propriétaire en Turquie: il gouverne Magnésie. Ceux qui,
+par une espèce de droit féodal, possèdent des terres à condition
+de service sont appelés <i>Timariotes</i>; ils servent comme
+spahis, fournissent des soldats en proportion de l'étendue du
+territoire, et en envoient un certain nombre à l'armée, généralement
+de la cavalerie.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef8"
+name="footnotef8"></a><a href="#footnotetagf8">
+NOTE 8.</a></p>
+
+<p>Quand un pacha a des forces suffisantes pour résister, le
+messager, qui est toujours le premier porteur de sa condamnation
+à mort, est étranglé par ses ordres, et quelquefois cinq
+ou six de ces messagers le sont ainsi l'un après l'autre par
+l'ordre du pacha rebelle. Si au contraire il est faible et loyal,
+il se prosterne, baise la respectable signature du sultan, et
+se laisse complaisamment étrangler. En 1810, plusieurs présens
+de têtes de pachas furent exposés dans la niche de la
+porte du Sérail: parmi elles on remarquait la tête du pacha
+de Bagdad, brave jeune homme assassiné par trahison, après
+une résistance désespérée.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef9"
+name="footnotef9"></a><a href="#footnotetagf9">
+NOTE 9.</a></p>
+
+<p>C'est par certains battemens de mains qu'on appelle les
+domestiques. Les Turcs haïssent une dépense inutile de voix,
+et ils n'ont pas de clochettes.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef10"
+name="footnotef10"></a><a href="#footnotetagf10">
+NOTE 10.</a></p>
+
+<p><i>Chibouque</i>, pipe turque: le tuyau de la bouche est ordinairement
+d'ambre, et quelquefois la culée qui contient les
+feuilles de tabac est ornée de pierres précieuses, si elle est
+portée par un homme riche.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef11"
+name="footnotef11"></a><a href="#footnotetagf11">
+NOTE 11.</a></p>
+
+<p><i>Maugrabis</i>, mercenaires maures.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef12"
+name="footnotef12"></a><a href="#footnotetagf12">
+NOTE 12.</a></p>
+
+<p><i>Délis</i>, braves qui forment la troupe perdue de la cavalerie,
+et commencent toujours l'action.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef13"
+name="footnotef13"></a><a href="#footnotetagf13">
+NOTE 13.</a></p>
+
+<p>Un <i>feutre</i> plissé est employé par les Turcs pour la manœuvre
+du sabre; et il n'y a guère qu'une arme musulmane qui
+puisse le fendre d'un seul coup. Quelquefois un turban très-dur
+est employé au même usage. Le <i>djerrid</i> est un combat à
+la javeline émoussée: ce jeu est pittoresque et très-animé.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef14"
+name="footnotef14"></a><a href="#footnotetagf14">
+NOTE 14.</a></p>
+
+<p><i>Ollahs, alla il allah</i>, cri que les poètes espagnols appellent
+<i>leilies</i>, et dont le son est <i>ollah</i>. Pour un peuple taciturne,
+les Turcs sont vraiment prodigues de cette exclamation, particulièrement
+pendant le jeu du <i>djerrid</i> ou à la chasse, mais
+surtout au combat. Leur agitation sur le champ de bataille et
+leur gravité dans leur intérieur, avec leur pipe et leur comboloio
+(ou chapelet), forment un amusant contraste.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef15"
+name="footnotef15"></a><a href="#footnotetagf15">
+NOTE 15.</a></p>
+
+<p><i>Atar-gul</i>, essence de roses. Celle de Perse est la plus fine.</p>
+
+<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p>
+
+<p>Les luxurieux Persans sont si passionnés pour la délicieuse
+essence de roses, que non-seulement ils répandent avec profusion
+dans leurs appartemens l'eau de ses feuilles distillées,
+mais après l'avoir préparée avec du cinnamon et du sucre,
+ils en font aussi une infusion avec du café qu'ils boivent ensuite.
+La rose de Schiraz est regardée comme la plus précieuse
+de l'Orient, et son essence est extrêmement estimée
+dans les contrées les plus éloignées de l'Inde. La poudre
+du bois de sandal est souvent ajoutée en distillation aux
+feuilles de cette fleur; mais la partie huileuse la plus exquise,
+ou la substance épaisse, qu'ils nomment <img alt="" src="images/120-1.png">, atar-gul,
+ou essence de rose, est plus précieuse que l'or même. On
+voit que Lord Byron connaissait bien les usages de l'Orient.</p>
+
+<p>(N. du Tr.)</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef16"
+name="footnotef16"></a><a href="#footnotetagf16">
+NOTE 16.</a></p>
+
+<p>Les plafonds et les boiseries, ou plutôt les murs des appartement dans les grandes maisons en Turquie, sont généralement recouverts de peintures qui représentent éternellement
+une vue très-coloriée de Constantinople, dont le principal
+mérite est un noble mépris de la perspective. Au-dessous, des
+armes, des cimeterres, etc., sont en général fantastiquement et
+non inélégamment disposés.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef17"
+name="footnotef17"></a><a href="#footnotetagf17">
+NOTE 17.</a></p>
+
+<p>On a long-tems douté si les accens de cet amant de la rose
+sont tristes ou gais; et les remarques de M. Fox sur cet objet
+ont provoqué quelques controverses savantes concernant les
+opinions que les anciens avaient sur ce sujet. Je n'ose hasarder
+une conjecture sur ce point, quoiqu'un peu incliné à l'errare
+mallem, etc., si M. Fox s'était trompé.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef18"
+name="footnotef18"></a><a href="#footnotetagf18">
+NOTE 18.</a></p>
+
+<p>Azraël,--l'ange de la mort.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef19"
+name="footnotef19"></a><a href="#footnotetagf19">
+NOTE 19.</a></p>
+
+<p>Les trésors des sultans préadamites. Voyez d'Herbelot, article Istakar.</p>
+
+<p>(Note de Lord Byron.)</p>
+
+<p><i>Istakar</i> est l'ancienne <i>Persépalis</i>, ville capitale de la Perse
+proprement dite, sous les rois des trois premières races; car
+ceux de la quatrième, qui sont les Cosroès, avaient établi
+leur siège royal dans celle de Madain. Elle est située à 88° 30'
+de longitude, et à 30° de latitude, selon le calcul des tables
+arabiques.</p>
+
+<p>L'auteur du <i>Lebtarikh</i> écrit que Kischtasb, fils de Lohorasb,
+cinquième roi de la race des Kainides, y établit sa demeure;
+qu'il y fit bâtir plusieurs de ces temples dédiés au Feu, que
+les Grecs appellent <i>Pyraea</i> et <i>Pyrateria</i>, les Persans <i>Atesch
+Khane</i> et <i>Atesch Gheda</i>; et que fort près de cette ville, dans
+la montagne qui la joint, il fit tailler dans le roc des sépulcres
+pour lui et ses successeurs: l'on en voit encore aujourd'hui
+les ruines, avec des restes de figures et de colonnes, lesquelles,
+quoiqu'effacées par la longueur du tems, marquent assez que
+ces anciens rois avaient choisi leur sépulture en ce lieu.</p>
+
+<p>Il ne faut pas confondre ces monumens avec un superbe
+palais que la reine Homaï, fille de Bahaman, fit bâtir au milieu
+de la ville d'Istakar: on le nomme aujourd'hui, en langue persane, <i>Gihil</i> ou <i>Tchilminar</i>, les <i>quarante phares</i> ou
+<i>colonnes</i>. Les Musulmans en firent autrefois une mosquée;
+mais la ville s'étant entièrement ruinée, on s'est servi de ses
+décombremens pour bâtir celle de Schiraz, qui n'en est éloignée
+que de douze parasanges, et qui a pris la place de capitale de la province proprement dite, <i>Fars</i> ou <i>Perse</i>.</p>
+
+<p>Ce que le même auteur écrit de la grandeur ancienne de
+cette ville paraît fabuleux... mais il est certain que tous les
+historiens de la Perse en parlent comme de la plus ancienne
+et de la plus magnifique ville de toute l'Asie.</p>
+
+<p>Ils écrivent que ce fut <i>Giamschid</i> qui en fut le premier
+fondateur, et quelques-uns font remonter son ancienneté jusqu'à Houschenk,
+et même jusqu'à Kainmarath, premier fondateur de la monarchie de Perse.
+Il est vrai cependant qu'elle
+a tiré son principal lustre de la seconde dynastie des rois qui
+abandonnèrent le séjour de la ville de Balkhe, en Khorassan,
+pour demeurer à Istakar.</p>
+
+<p>On peut ajouter ici que le superbe palais de la ville d'Istakar,
+que la reine Homaï fit bâtir, pourrait bien être un de
+ces ouvrages tant vantés de Sémiramis, laquelle n'est pas inconnue
+aux Orientaux, puisqu'ils font mention de deux <i>Semirem</i>
+dans leurs histoires, dont la seconde, qui pourrait avoir
+été la même qu'Homaï, n'est pas entièrement ignorée des
+Grecs.</p>
+
+<p>Je finis ce titre en disant que la tradition fabuleuse des
+Persans porte que cette ville a été bâtie par les Péris, c'est-à-dire
+par les fées, du tems que le monarque Gian Ben Gian
+gouvernait le monde, long-tems avant le siècle d'Adam, ce
+qui n'est attribué à aucune autre ville d'Asie qu'à Istakar et
+à Balbek.</p>
+
+<p>(<span class="sc">D'Herbelot</span >.)</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef20"
+name="footnotef20"></a><a href="#footnotetagf20">
+NOTE 20.</a></p>
+
+<p><i>Muselim</i>, gouverneur, le premier en rang après le pacha;
+le waywode est le troisième, ensuite vient l'aga.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef21"
+name="footnotef21"></a><a href="#footnotetagf21">
+NOTE 21.</a></p>
+
+<p><i>Egripo</i>, Négrepont. Selon le proverbe, les Turcs d'Egripo,
+les Juifs de Salonique et les Grecs d'Athènes sont les plus détestables
+de leurs races respectives.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef22"
+name="footnotef22"></a><a href="#footnotetagf22">
+NOTE 22.</a></p>
+
+<p><i>Tchocadar</i>, domestique qui précède un homme d'autorité.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef23"
+name="footnotef23"></a><a href="#footnotetagf23">
+NOTE 23.</a></p>
+
+<p>On ne sait si l'épithète d'Homère signifie le large <i>Hellespont</i>
+ou <i>l'immense Hellespont</i>, et quelle est sa signification
+précise. J'ai même entendu sur les lieux une dispute à ce sujet;
+et ne prévoyant pas une prompte conclusion à la controverse,
+je m'amusai pendant ce tems à passer à la nage le
+détroit: et j'aurai probablement encore le tems de le passer
+plusieurs fois avant que la controverse soit terminée. Dans
+tous les cas, la question touchant la vérité de <i>l'histoire de la
+divine Troie</i> n'est pas encore résolue, car la principale difficulté
+repose sur le mot απειρος. Probablement qu'Homère avait
+la même notion de la distance qu'une coquette du tems, et
+quand il parle d'une largeur sans limites, il entend la moitié
+d'un mille; comme lorsque la coquette, par une semblable
+figure, parle d'un <i>éternel</i> attachement, elle veut dire simplement une durée de trois semaines.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef24"
+name="footnotef24"></a><a href="#footnotetagf24">
+NOTE 24.</a></p>
+
+<p>Avant son invasion en Perse, Alexandre visita le tombeau
+d'Achille, et le couronna de lauriers, etc. Il fut ensuite imité
+par Caracalla dans sa race. On croit que ce dernier empoisonna aussi un ami, nommé Festus, dans le but de pouvoir
+instituer de nouveaux jeux patrocliens. J'ai vu les moutons
+paître sur les tombes d'Aesicte et d'Antiloque: le premier est
+au centre de la plaine.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef25"
+name="footnotef25"></a><a href="#footnotetagf25">
+NOTE 25.</a></p>
+
+<p>Quand l'ambre est frotté, il est susceptible de produire un
+parfum qui est léger, mais non désagréable.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef26"
+name="footnotef26"></a><a href="#footnotetagf26">
+NOTE 26.</a></p>
+
+<p>La croyance aux amulettes gravés sur gemmes ou renfermés dans des boîtes d'or, contenant des passages du Koran,
+et portés autour du cou, du poignet ou du bras, est encore
+universelle dans l'Orient. Le verset du Koursi (trône), au
+second chapitre du Koran, décrit les attributs du Très-Haut,
+et il est gravé de cette manière et porté par les Musulmans
+pieux, comme la plus est mée et la plus sublime des sentences.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef27"
+name="footnotef27"></a><a href="#footnotetagf27">
+NOTE 27.</a></p>
+
+<p><i>Comboloio</i>,--rosaire turc. Les manuscrits, particulièrement
+ceux des Persans, sont richement ornés et enluminés.
+Les femmes des Grecs sont tenues dans la dernière ignorance,
+mais un grand nombre de jeunes filles turques reçoivent une
+éducation parfaite; quoi qu'elles puissent être, elles ne serraient pas bien vues dans une coterie chrétienne. Peut-être
+quelques-unes de nos <i>bleues</i> (savantes) n'en vaudraient pas
+moins pour <i>blanchir</i> un peu.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef28"
+name="footnotef28"></a><a href="#footnotetagf28">
+NOTE 28.</a></p>
+
+<p><i>Galiongee</i> ou <i>Galiongui</i>, marin, c'est-à-dire marin turc;
+les Grecs naviguent, les Turcs se battent. Leur costume est
+pittoresque; et j'ai vu plus d'une fois le capitan pacha le
+porter comme une espèce d'incognito. Leurs jambes cependant
+sont généralement nues. Les jambières qui sont décrites dans
+le texte comme revêtues de plaques d'argent, sont décrites
+d'après celles d'un pirate arnaute chez lequel j'ai logé (il a
+quitté sa profession) à son Pyrgo, près Gastouni, en Morée.
+Elles étaient plaquées d'écailles placées l'une sur l'autre,
+comme le dos d'une armadille.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef29"
+name="footnotef29"></a><a href="#footnotetagf29">
+NOTE 29.</a></p>
+
+<p>Les caractères gravés sur tous les sabres turcs contiennent
+quelquefois le nom du lieu de la manufacture où ils ont été
+fabriqués, mais plus généralement un texte du Koran gravé
+en lettres d'or. Parmi ceux que j'ai en ma possession, il en
+est un dont la lame est d'une forme singulière: il est très-large, et le tranchant est entaillé en sinuosités, comme les
+ondulations de la vague ou de la flamme. Je demandai à
+l'Arménien qui me l'avait vendu de quel avantage pouvait
+être une pareille disposition. Il me répondit, en italien, qu'il
+l'ignorait; mais que les Musulmans avaient dans l'idée que
+des armes semblables font des blessures plus dangereuses; et
+qu'ils les préféraient parce qu'elles étaient <i>piu feroce</i>. Je ne
+pus admirer la raison, mais je l'achetai pour sa singularité.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef30"
+name="footnotef30"></a><a href="#footnotetagf30">
+NOTE 30.</a></p>
+
+<p>Il est à observer que toute allusion à une chose ou à un
+personnage de l'Ancien-Testament, comme l'Arche, ou Caïn,
+est également le privilége du Musulman et du Juif. Bien plus,
+les premiers professent être plus instruits sur les vies, vraies
+ou fabuleuses, des patriarches, que nous ne le sommes par
+notre propre Écriture-Sainte; et non contens de remonter à
+Adam, ils ont une biographie des préadamites. Salomon est le
+monarque de toute la nécromancie, et Moïse un prophète inférieur
+seulement au Christ et à Mahomet. Zuleïka est le nom
+persan de la femme de Putiphar, et ses amours avec Joseph
+constituent un des plus beaux poèmes de leur langue<a id="footnotetagn5" name="footnotetagn5"></a>
+<a href="#footnoten5"><sup class="sml">n5</sup></a>. C'est
+pourquoi ce n'est pas une violation du costume que de placer
+les noms de Caïn et de Noé dans la bouche d'un Musulman.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten5"
+name="footnoten5"><b>Note n5: </b></a><a href="#footnotetagn5">
+(retour) </a> Byron veut dire la langue persane, car c'est en persan qu'il existe
+un poème et même plusieurs sur les amours de Joseph et de Zuleïka.
+Voyez notre note, page 114.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef31"
+name="footnotef31"></a><a href="#footnotetagf31">
+NOTE 31.</a></p>
+
+<p><i>Paswan Oglou</i>, le rebelle de Widdin, qui, pendant les dernières
+années de sa vie, brava la puissance de la Porte.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef32"
+name="footnotef32"></a><a href="#footnotetagf32">
+NOTE 32.</a></p>
+
+<p>Queue de cheval, étendard d'un pacha.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef33"
+name="footnotef33"></a><a href="#footnotetagf33">
+NOTE 33.</a></p>
+
+<p>Giaffir, pacha d'Argyro-Castro ou Scutari, je ne sais au
+juste laquelle de ces deux villes, fut alors empoisonné par
+l'Albanien Ali, de la manière décrite dans le texte. Ali Pacha,
+pendant que j'étais encore dans le pays, se maria avec la
+sœur de sa victime, quelques années après l'événement arrivé
+dans un bain à Sophie ou Andrinople. Le poison fut
+mêlé dans une tasse de café, qui est présentée avant le sorbet
+par le garçon de bain, après que l'on s'est habillé.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef34"
+name="footnotef34"></a><a href="#footnotetagf34">
+NOTE 34.</a></p>
+
+<p>Les notions géographiques turques sur presque toutes les
+îles ne s'étendent pas plus loin que l'Archipel, mer à laquelle
+le texte fait allusion.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef35"
+name="footnotef35"></a><a href="#footnotetagf35">
+NOTE 35.</a></p>
+
+<p>Lambro Canzani, Grec fameux par les efforts qu'il fit en
+1789-90 pour rétablir l'indépendance de sa patrie. Abandonné
+par les Russes, il devint pirate, et l'Archipel fut le
+théâtre de ses entreprises. On dit qu'il vit encore à Saint-Pétersbourg.
+Lui et Riga sont les deux plus célèbres des révolutionnaires grecs.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef36"
+name="footnotef36"></a><a href="#footnotetagf36">
+NOTE 36.</a></p>
+
+<p><i>Rayahs</i>. Tous ceux qui paient la taxe de capitation appelée
+<i>haratch</i>.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef37"
+name="footnotef37"></a><a href="#footnotetagf37">
+NOTE 37.</a></p>
+
+<p>Ce premier des voyages est du petit nombre de ceux que
+les Musulmans professent bien connaître.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef38"
+name="footnotef38"></a><a href="#footnotetagf38">
+NOTE 38.</a></p>
+
+<p>La vie errante des Arabes, des Tartares et des Turkomans
+est détaillée dans chaque volume de voyages au Levant. On
+ne peut nier que ce genre de vie ne possède un charme tout
+particulier. Un jeune renégat français avoua à Châteaubriand
+qu'il ne s'était jamais trouvé seul, galopant dans le désert,
+sans éprouver une sensation qui approchait du ravissement et
+qui est ineffable.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef39"
+name="footnotef39"></a><a href="#footnotetagf39">
+NOTE 39.</a></p>
+
+<p><i>Djannat al Aden</i>, le séjour perpétuel, le paradis des Musulmans.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef40"
+name="footnotef40"></a><a href="#footnotetagf40">
+NOTE 40.</a></p>
+
+<p>Un turban est gravé en pierre sur les tombes des hommes
+seulement.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef41"
+name="footnotef41"></a><a href="#footnotetagf41">
+NOTE 41.</a></p>
+
+<p>Le chant de mort des femmes turques. Les <i>esclaves silencieux</i>
+sont les hommes que les idées de <i>décorum</i> empêchent de
+gémir <i>en public</i>.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef42"
+name="footnotef42"></a><a href="#footnotetagf42">
+NOTE 42.</a></p>
+
+<p>«Je suis venu au lieu de ma naissance, et j'ai crié: «Les
+amis de ma jeunesse où sont-ils?» et un écho m'a répondu:
+Où sont-ils?»</p>
+
+<p>(<i>Extraits d'un manuscrit arabe</i>.)</p>
+
+<p>La citation ci-dessus (d'où l'idée du texte est empruntée)
+doit être déjà très-familière à chaque lecteur:--elle est donnée
+dans la première note des <i>Plaisirs de la Mémoire</i> (<i>The
+Pleasures of Memory, by Samuel Rogers</i>), poème si connu
+qu'il est inutile de le citer, mais aux pages duquel on sera
+charmé de recourir.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef43"
+name="footnotef43"></a><a href="#footnotetagf43">
+NOTE 43.</a></p>
+
+<p class="mid"><i>And airy tongues that syllable men's names</i>.</p>
+
+<p>(<span class="sc">Milton</span >.)</p>
+
+<p>«Et des voix aériennes qui prononcent les noms des
+hommes.»</p>
+
+<p>Pour trouver des personnes qui croient que les ames des
+morts habitent la forme des oiseaux, il n'est pas nécessaire
+d'aller en Orient. L'histoire du revenant de lord Littleton;
+la duchesse de Kendal, qui croyait que George I<sup>er</sup> était venu
+voltiger autour de sa fenêtre, sous la forme d'un corbeau
+(voyez <i>Oxford's Reminiscences</i>), et beaucoup d'autres exemples
+nous montrent cette superstition dans nos propres demeures.
+Le plus singulier fut la fantaisie d'une dame de
+Worcester, qui, s'étant imaginé que sa sœur vivait sous la
+forme d'un oiseau chantant, remplit littéralement son prie-dieu,
+dans la cathédrale, avec des cages pleines d'oiseaux de
+la même espèce. Comme elle était riche, et qu'elle embellissait
+l'église par ses bienfaits, on ne s'opposa point à son
+innocente folie.--Pour cette anecdote, voyez les <i>Oxford's
+Letters</i>.</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DES NOTES DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h1>LE CORSAIRE.</h1>
+
+<h3>POÈME.</h3>
+
+<p class="mid">
+<i class="mid">I suoi pensieri in lui dormir non ponno</i>.</p>
+
+<p class="mid">(<span class="sc">Tasso</span >, <i>Gerusalemme liberata</i>, canto X.)</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h5>A</h5>
+
+<h2>THOMAS MOORE, ESQ.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+<p><span class="sc">Mon Cher Moore</span >,</p>
+
+<p>Je vous dédie la dernière production que
+j'imposerai pendant quelques années, à la patience
+du public et à votre indulgence; et j'avoue
+que je me trouve heureux de pouvoir profiter
+de cette opportunité, qui est peut-être la
+dernière, pour orner mon poème d'un nom consacré
+par des principes politiques inébranlables,
+et par les talens les plus incontestables et les
+plus variés. Tandis que l'Irlande vous range
+parmi les plus fermes de ses patriotes, tandis
+que vous restez, dans son estime, le premier de
+ses poètes, et que la Grande-Bretagne répète et
+ratifie ce jugement, permettez à celui dont le
+seul regret, depuis notre première liaison, est
+dans les années qu'il a perdues avant cette
+liaison; permettez-lui d'ajouter l'humble, mais
+sincère suffrage de son amitié, à la voix unanime
+de plusieurs nations. Il vous prouvera du
+moins que je n'ai jamais oublié les avantages
+que j'ai retirés de votre société, ni abandonné
+l'espoir d'en jouir encore, quand vos goûts et
+vos loisirs vous permettront de faire oublier à
+vos amis votre trop longue absence. On dit
+parmi ces amis, et j'aime à le croire, que vous
+êtes engagé dans la composition d'un poème
+dont la scène sera placée en Orient; personne
+ne peut rendre avec autant de vérité que vous
+de pareilles scènes. Les souffrances de votre
+propre contrée (l'Irlande), le caractère noble
+et fier de ses enfans, la beauté et la sensibilité
+de ses filles pourront s'y retrouver; et Collins,
+quand il donnait à ses églogues orientales le
+surnom d'<i>irlandaises</i>, ne se doutait pas combien
+était juste une partie au moins de son parallèle.
+Votre imagination créera un soleil plus
+ardent et un ciel moins nuageux; mais la fierté,
+la tendresse et l'originalité font partie de vos
+titres nationaux à une origine orientale, à laquelle
+vous avez déjà prouvé vos droits plus
+clairement que les plus zélés antiquaires de
+votre nation.</p>
+
+<p>Me permettrez-vous d'ajouter quelques mots
+sur un sujet pour lequel on suppose que tout le
+monde a un penchant assez vif, mais qui ne
+plaît nullement aux autres?--soi-même. J'ai
+écrit beaucoup, j'ai publié même plus qu'il ne
+faudrait pour autoriser un silence plus long que
+celui que je médite actuellement; mais, pour
+quelques années au moins, c'est mon intention
+de ne pas provoquer le jugement <i>des Dieux,
+des hommes et des colonnes</i>. Dans la composition
+actuelle, j'ai essayé un rhythme qui n'est
+pas le plus difficile, mais qui est peut-être la
+mesure la mieux appropriée à notre langue:
+c'est la bonne vieille et héroïque strophe, maintenant
+négligée. La stance de Spencer est peut-être
+trop lente et trop pompeuse pour une narration;
+cependant, je l'avoue, c'est la mesure
+que je préfère de beaucoup. Scott seul, de
+notre tems, a jusqu'ici complètement triomphé
+de la fatale facilité du vers de huit syllabes; et
+ce n'est pas le moindre triomphe de ce génie
+fertile et puissant. Dans les vers blancs, Milton,
+Thompson et nos poètes dramatiques sont
+les signaux qui brillent dans les ténèbres, mais
+qui nous avertissent d'éviter les rochers rudes
+et stériles sur lesquels ils sont allumés. Le couplet
+héroïque n'est pas certainement la mesure
+la plus populaire; mais comme je n'en ai pas
+cherché une autre par le désir de flatter ce que
+l'on nomme l'opinion publique, je bornerai ici
+mon apologie, et courrai encore une fois la
+chance avec un rhythme dans lequel je n'ai encore
+écrit que des compositions dont la publicité
+qu'elles ont reçue est une partie de mes
+regrets actuels comme elle le sera de mes regrets
+futurs.</p>
+
+<p>Pour ce qui concerne mon histoire, et toutes
+mes histoires en général, je me croirai heureux
+si j'ai rendu mes personnages plus parfaits
+et plus aimables, s'il est possible; d'autant plus
+que j'ai été quelquefois critiqué et considéré
+comme non moins responsable de leurs actions
+et de leurs défauts que si ces actions et ces défauts
+m'étaient personnels. Soit.--Si j'ai été
+entraîné à la triste vanité de <i>peindre d'après
+soi-même</i>, les portraits sont probablement ressemblans,
+puisqu'ils sont si défavorables; ou sinon,
+ceux qui me connaissent ne s'y trompent
+point, et ceux qui ne me connaissent pas, j'ai
+peu d'intérêt à les détromper. Je n'ai pas le désir
+spécial que personne, excepté mes amis,
+croie l'auteur meilleur que les personnages
+créés par son imagination; mais je ne puis me
+soustraire à une légère surprise, et peut-être à
+une certaine gaîté, sur quelques singulières et
+critiques exceptions dans l'exemple actuel, en
+voyant plusieurs bardes (bien supérieurs, je
+l'avoue) dans une condition vraiment estimable,
+et tout-à-fait exempts de toute participation
+aux défauts de ces héros, qui, néanmoins,
+n'ont guère plus de moralité que <i>le Giaour</i>, et
+peut-être--mais non:--je dois admettre que
+<i>Childe-Harold</i> est un personnage tout-à-fait
+odieux; et, quant à son identité, ceux qui aiment
+à la reconnaître peuvent lui donner tel
+type qu'il leur plaira.</p>
+
+<p>Si cependant il valait la peine de détruire
+cette impression, il serait important pour moi
+que l'homme qui fait les délices de ses lecteurs
+et de ses amis, le poète de tous les cercles et
+l'idole du sien, me permît en cette occasion et
+toujours de me souscrire,</p>
+
+<p>Son très-dévoué, très-affectionné</p>
+
+<p>Et obéissant serviteur,</p>
+
+<p><span class="rig">BYRON.</span><br><br></p>
+
+<p>2 janvier 1814.</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Premier</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+
+
+<span class="rig">
+<i>Nessun maggior dolore,</i><br>
+<i>Che ricordarsi, del tempo felice</i><br>
+<i>Nella miseria</i>............<br>
+(<span class="sc">Dante</span >.)
+</span><br><br><br><br>
+
+<p>1. «Sur les ondes joyeuses de la mer sombre et
+bleue, nos pensées sont sans limites et nos ames
+sont libres: aussi loin que la brise peut nous porter,
+aussi loin que les vagues écument, contemple
+notre empire et regarde notre patrie! Ce sont là nos
+royaumes, et aucune frontière ne leur est imposée;--notre
+pavillon est un sceptre auquel tous ceux qui
+le rencontrent obéissent. Elle est nôtre aussi la vie
+sauvage et tumultueuse qui passe de la fatigue au
+repos et du repos à la fatigue, avec la même gaîté
+dans chaque changement. Oh! qui pourrait raconter--ce
+n'est pas toi, luxurieux esclave! dont l'ame
+tomberait en défaillance sur la vague soulevée; ni
+toi, souverain orgueilleux de l'indolence et du luxe!
+que le sommeil ne délasse point,--pour qui le
+plaisir n'a plus d'attraits.--Oh! qui, excepté celui
+dont le cœur a été éprouvé, et qui a dansé en triomphe
+sur les flots écumans, pourrait raconter les
+transports exaltés,--le mouvement frénétique du
+pouls qui agitent ceux qui voyagent sur ces plaines
+sans vestiges? Qui pourrait raconter comment nous
+aimons le combat pour le combat lui-même, et changeons
+en délices ce que d'autres appellent des dangers;
+comment nous recherchons avec avidité ce
+qu'évite le lâche; et comment, où le faible tremble,--c'est
+seulement là que nous commençons à sentir--sentir--avec
+toute l'énergie de la sensation
+la plus intime, quand l'espérance se réveille et
+redouble le courage.</p>
+
+<p>«Aucune peur de la mort,--si nos ennemis
+meurent avec nous:--excepté qu'elle nous paraît
+plus ennuyeuse encore que le repos. Qu'elle vienne
+quand elle le voudra:--nous jouissons avec profusion
+de la vie<a id="footnotetagloc12" name="footnotetagloc12"></a>
+<a href="#footnoteloc12"><sup class="sml">loc12</sup></a>--; quand on la perd,--qu'importe--que
+ce soit par la maladie ou par le combat?
+Que celui qui rampe sur la terre, amoureux
+de ses propres ruines, se cramponne sur sa couche,
+et végète ainsi languissamment pendant de longues
+années; arrache péniblement son souffle de sa poitrine,
+en secouant sa tête paralysée: pour nous,--le
+frais gazon, et non pas un lit fiévreux. Tandis
+que, dans son épuisement, soupir par soupir, l'homme
+décrépit expectore son ame, la nôtre, dans une
+seule convulsion,--par un seul bond,--échappe
+à tout contrôle. Son cadavre peut s'enorgueillir de
+son urne et de son étroit tombeau; ceux qui maudissaient
+sa vie pourront dorer sa tombe. Pour nous
+sont des pleurs, quoique peu nombreux, mais sincèrement
+versés, quand l'Océan nous couvre de
+son immense linceul et ensevelit nos cadavres; des
+banquets remplacent des regrets superflus, et la
+coupe se remplit pour honorer notre mémoire. Une
+brève épitaphe n'est pas omise au jour du danger,
+quand ceux qui survivent partagent les dépouilles,
+et s'écrient, avec un triste souvenir empreint sur
+chaque front: «Oh! que <i>ce moment</i> eût été beau
+pour le brave qui est tombé dans la mêlée!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc12"
+name="footnoteloc12"><b>Note loc12: </b></a><a href="#footnotetagloc12">
+(retour) </a> <i>We snatch the life of life</i>.</blockquote>
+
+<p>2. Tels étaient les accens qui partaient de l'île du
+Pirate, autour du feu nocturne de la garde; tels
+étaient les sons qui retentissaient le long des rochers
+du rivage, et qui semblaient un chant à des oreilles
+aussi sauvages! Les pirates en groupes dispersés sur
+le sable doré, jouent,--boivent à la ronde,--conversent--ou
+aiguisent leurs armes tranchantes,
+choisissent celles qui sont les plus meurtrières,--assignent
+à chacun sa lame, et regardent sans émotion
+le sang qui ternit son éclat. Ils réparent la chaloupe,
+replacent les mâts ou les rames, tandis que
+d'autres errent en rêvant sur le rivage. Ceux-là tendent
+des piéges aux oiseaux sauvages, ou déploient
+au soleil les filets trempés dans la mer, et épient
+dans le lointain, avec toute l'ardeur d'une curiosité
+avide, si quelque voile distante se détache sur l'horizon;
+d'autres racontent les histoires de plus d'une
+nuit de danger et de fatigue, et se demandent avec
+inquiétude quand ils pourront encore s'emparer de
+dépouilles. Peu leur importe dans quel lieu:--ce
+soin est l'affaire de leur chef; la leur, c'est de ne
+jamais douter du succès de leur entreprise et des
+projets de leur chef. Mais quel est ce <span class="sc">Chef</span >? Son
+nom est fameux et redouté sur chaque rivage:--ils
+n'en demandent et n'en connaissent pas davantage.</p>
+
+<p>Il ne se mêle avec eux que pour les commander;
+peu nombreuses sont ses paroles, mais son œil est
+perçant et sa main hardie. Jamais il ne mêle à leurs
+banquets joyeux un sourire de gaîté; mais ils oublient
+son silence en faveur de ses succès. Jamais ils
+ne remplissent la coupe pour ses lèvres dédaigneuses:
+le verre passe devant lui sans qu'il daigne le goûter;--et
+quant à ses mets,--les plus austères de sa
+troupe voudraient aussi qu'ils passassent devant lui
+sans qu'il les goûtât. Le pain le plus dur de la terre,
+les racines les plus simples du jardin, et rarement
+le luxe des fruits d'été, composent humblement ses
+courts repas qu'un ermite pourrait à peine refuser.
+Mais tandis qu'il se prive des jouissances les plus
+grossières des sens, son esprit semble nourri de
+cette abstinence. «Que l'on vogue vers ce rivage!»--ils
+voguent.--«Faites ceci!»--cela est fait.
+«Que l'on se réunisse et que l'on me suive!»--les
+dépouilles sont dans leurs mains. Aussi prompts
+sont ses ordres, aussi promptes ses actions, et tous
+obéissent; il en est peu qui s'informent du motif de sa
+volonté. A ceux-là, une brève réponse et un regard
+de mépris et de blâme: c'est tout ce qu'ils obtiennent.</p>
+
+<p>3. «Une voile!--une voile!»--une dépouille
+promise à leur avide espérance! «Sa nation?--son
+pavillon?--que dit le télescope?» Ce n'est pas une
+prise, hélas!--mais c'est une voile amie: le pavillon
+couleur de sang se déroule au souffle de la
+brise. Oui,--elle est des nôtres:--c'est un navire
+qui rentre au port.--Souffle agréablement, ô
+brise!--qu'il jette l'ancre avant la nuit. Déjà le
+cap est doublé;--notre baie reçoit cette proue qui
+fend orgueilleusement l'écume des flots. Comme il
+tire majestueusement et avec grâce sa bordée! Ses
+voiles blanches sont déployées au vent:--elles ne
+fuient jamais devant l'ennemi.--Il s'avance sur les
+ondes comme un être animé, et semble avoir l'audace
+de défier les élémens au combat. Qui ne voudrait
+pas affronter les décharges de la mêlée--et le
+naufrage--pour se sentir le monarque de ce navire
+peuplé?</p>
+
+<p>4. Le câble retentissant glisse rudement sur les
+flancs du vaisseau; les voiles sont ployées, et la
+chute de l'ancre fait balancer le navire. Les spectateurs
+oisifs de l'île distinguent le canot qui descend
+des larges ouvertures de la proue. Il est équipé;--les
+rames se meuvent de concert vers le rivage, jusqu'à
+ce que sa quille creuse le sable bruissant. Salut
+au cri de bien-venue!--On se parle amicalement!
+une main serre une autre main qui l'attend au rivage;
+on se sourit, on s'interroge, on se répond brièvement:
+tous les cœurs se promettent une fête.</p>
+
+<p>5. Les nouvelles se répandent et la foule augmente
+sans cesse. Le bruit confus des voix, le rire
+prolongé de l'allégresse, et les tendres et inquiets
+accents de la femme s'entendent confusément:--chaque
+parole exprime le nom d'un ami,--d'un
+mari--ou d'un amant. «--Oh! sont-ils sauvés?
+nous ne nous informons pas du succès,--mais les
+verrons-nous? aurons-nous le bonheur d'entendre
+encore leurs accens? Là où la bataille s'est donnée,--où
+les flots se sont levés en courroux,--sans
+doute ils se sont conduits en braves;--mais qui
+sont ceux qui ont échappé? qu'ils se hâtent de venir
+jouir de notre bonheur et de notre surprise, et,
+par des baisers, chasser le doute de nos yeux enchantés!»--</p>
+
+<p>6. «--Où est notre chef? pour lui nous apportons
+un message,--et nous doutons que la joie--qui
+salue notre arrivée--dure long-tems; mais
+sincère comme elle est,--elle est douce pour nous,
+quoique de si courte durée. Mais, Juan, conduis-nous
+sur-le-champ à notre chef. Nos devoirs de civilités
+étant remplis, nous reviendrons nous réjouir
+avec vous; et chacun pourra entendre ce qu'il désire
+qui lui soit raconté.»</p>
+
+<p>Ils montent lentement un sentier creusé dans le
+roc sur lequel est placée la tour d'observation qui
+domine la baie, entourée de buissons touffus, de
+fleurs sauvages épanouies. Là une douce fraîcheur
+s'exhale des sources argentées dont les ondes sinueuses
+jaillissent de bassins de granit, se précipitent<a id="footnotetagloc13" name="footnotetagloc13"></a>
+<a href="#footnoteloc13"><sup class="sml">loc13</sup></a>, et invitent par leur
+pureté à étancher la soif; ils montent de rochers en
+rochers.--</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc13"
+name="footnoteloc13"><b>Note loc13: </b></a><a href="#footnotetagloc13">
+(retour) </a> <i>Leap into life</i>.</blockquote>
+
+<p>--Près de cette grotte prochaine, quel est cet
+homme solitaire qui contemple la profondeur des
+ondes, appuyé dans une posture méditative sur son
+sabre qui ne sert pas souvent d'appui à sa main sanglante?
+«C'est lui,--c'est Conrad;--c'est là--qu'il
+se plaît--à être seul. Va,--Juan!--va,--et
+fais connaître l'objet de notre visite. Il a vu
+le vaisseau;--dis-lui que nous venons lui apprendre
+des nouvelles qu'il doit être pressé d'entendre.
+Nous n'osons pas cependant approcher;--tu connais
+son humeur, lorsque des étrangers ou des personnes
+non invitées s'introduisent près de lui.»</p>
+
+<p>7. Juan l'aborde et l'instruit de leur dessein.--Il
+ne parle pas;--mais un signe a fait connaître
+son consentement. Juan appelle les messagers:--ils
+arrivent.--Il répond à leur salut par une légère
+inclination, mais ses lèvres restent muettes. «Ces
+lettres, chef, sont du Grec,--l'espion, qui nous
+avertit quand le butin ou le péril sont près de nous.
+Quelles que soient ses nouvelles, nous pouvons bien
+dire que--» «Paix! paix!» Il impose silence à
+leur discours. Dans leur étonnement, ils se détournent,
+confondus, en se faisant part tout bas, l'un à
+l'autre, de leurs conjectures; ils épient ses regards
+d'un œil clandestin, pour voir avec quelle contenance
+ce chef recevra les nouvelles qu'ils lui apportent.
+Mais, comme s'il eût deviné leur intention, il
+a détourné la tête, peut-être par suite de quelque
+émotion, par doute ou par fierté. Il lit la lettre.--«Mes
+tablettes, Juan, écoute.--Où est Gonsalvo!»</p>
+
+<p>--«Sur le vaisseau à l'ancre.»--«Qu'il y
+reste.--Porte-lui cet ordre; et vous, retournez à
+vos devoirs.--Préparez-vous pour ma course: vous
+serez cette nuit de mon entreprise.»--«Cette
+nuit, seigneur Conrad?»</p>
+
+<p>--«Oui! au coucher du soleil: la brise fraîchira
+à la fin du jour. Mon armure,--mon manteau,--une
+heure--et nous sommes partis. Ceins
+ton cor;--veille à ce que, dépouillé de sa rouille,
+il ne trompe pas ma légitime attente. Que le tranchant
+de mon large sabre soit aiguisé; que la garde
+en remplisse mieux ma main, et que l'armurier l'arrange
+à la hâte. La dernière fois, ce sabre a plus
+fatigué mon bras que les ennemis: fais attention
+que l'on tire exactement le coup de signal qui nous
+avertit que l'heure d'attente est expirée.»</p>
+
+<p>8. Ils obéissent, et se retirent à la hâte pour aller
+de nouveau chercher des dangers sur la vaste mer.
+Cependant ils ne murmurent point:--c'est Conrad
+qui les guide! Et qui oserait mettre en question ce
+qu'il a décidé? Cet homme de solitude et de mystère,
+que l'on ne voit presque jamais sourire et plus
+rarement soupirer; dont le nom seul intimide les
+plus hardis de sa troupe, et teint leurs visages basanés
+d'une couleur plus pâle, sait gouverner leurs
+ames avec cet art du commandement qui éblouit,
+dirige et fait trembler les courages vulgaires.</p>
+
+<p>Quel est ce charme, ce charme que sa troupe indisciplinée
+reconnaît et envie, sans oser cependant s'y
+opposer? Que peut-il être, ce pouvoir qui s'empare
+ainsi de la confiance des siens? c'est le pouvoir de
+la pensée,--la magie de l'intelligence! conquise
+d'abord par le succès, et conservée par l'habileté qui
+façonne la faiblesse des autres à sa volonté, se sert
+de leurs propres mains, mais sans qu'ils s'en doutent,
+et fait que leurs exploits les plus glorieux paraissent
+lui appartenir.</p>
+
+<p>C'est ce qui est arrivé,--qui arrivera toujours--sous
+le soleil: le plus grand nombre se sacrifient
+pour la gloire d'un seul! c'est la loi de la nature.--Mais
+que le malheureux qui travaille n'accuse
+pas, ne haïsse pas <i>celui</i> qui profite de ses sueurs.
+Oh! s'il connaissait le poids des chaînes dorées,
+que ses peines obscures, mises dans la balance, lui
+sembleraient légères!</p>
+
+<p>9. Différent des héros des antiques races, démons
+par leurs actions, mais dieux au moins par leur visage,
+Conrad n'avait rien dans ses traits qui pût
+exciter l'admiration, quoique ses sourcils noirs ombrageassent
+un regard de feu. Robuste, sans être
+un Hercule,--sa taille commune n'avait rien de la
+stature d'un géant. Cependant, sur le tout, celui
+qui le considérait avec attention distinguait en lui
+quelque chose de plus que n'en aperçoit la foule
+des hommes vulgaires, ce quelque chose qui finit
+par exciter la surprise et l'admiration,--que l'on
+a vu tel sans pouvoir se l'expliquer. Ses joues étaient
+brûlées par le soleil; son front élevé et pâle était
+ombragé par les boucles noires de ses cheveux abondans;
+et souvent le mouvement de ses lèvres révélait
+des pensées fières qu'il contenait à peine, mais
+qu'il dissimulait rarement; quoique sa voix fût
+douce, que son maintien habituel fût calme, il semblait
+qu'il y avait quelque chose qu'il eût voulu en
+retrancher. Les lignes profondes de ses traits et la
+couleur changeante de son visage faisaient naître
+parfois dans ceux qui l'approchaient un inexplicable
+embarras, comme si, dans la sombre profondeur de
+cette ame, eussent été renfermés des sentimens redoutables
+et indéfinis. Qu'il en eût été ainsi,--personne
+ne pouvait l'assurer avec certitude:--son
+sévère regard eût bientôt glacé l'ame de celui
+qui aurait voulu le sonder de trop près. Il se serait
+trouvé peu d'hommes susceptibles d'affronter la
+fixité de son œil pénétrant. Il avait l'art, quand le
+regard de la curiosité essayait d'épier les mouvemens
+de son cœur et les changemens de sa physionomie,
+de surveiller lui-même les mouvemens de
+l'observateur, et de le forcer à se tenir sur ses gardes,
+afin de ne pas trahir aux yeux de Conrad quelque
+secrète pensée, plutôt que de découvrir celle
+de ce chef puissant. Il y avait un démon ricanant
+dans son sourire dédaigneux qui suscitait à la fois
+des émotions de rage et de crainte; et là où tombait
+le geste de sa sombre colère, l'espérance disparaissait
+flétrie,--et la compassion soupirait son
+adieu!</p>
+
+<p>10. Légères sont les marques extérieures de la
+pensée du mal; c'est au dedans,--c'est au-dedans
+que l'impression en est profonde! L'amour découvre
+toutes ses émotions;--la haine, l'ambition,
+la fourberie ne se trahissent que par un sourire
+amer. Le mouvement le plus imperceptible de la lèvre,
+la plus légère pâleur jetée sur une contenance
+maîtrisée indiquent seuls de grandes passions; et
+pour juger de leur violence, il faut que l'observateur
+les voie sans être vu lui-même. Alors se découvrent--les
+pas précipités, l'œil levé vers le ciel,
+les mains jointes, le silence du désespoir qui écoute,
+tremblant que des pas trop rapprochés ne le surprennent
+dans ses transes. Alors se découvrent, dans
+chaque expression des traits, les mouvemens du
+cœur, qui se manifestent dans toute leur force sans
+s'éteindre; cette lutte convulsive--qui s'élève;--ce
+froid de glace ou cette flamme qui brûle en
+passant, sueur froide sur les traits, ou abattement
+soudain sur le front. Alors, étranger! si tu l'oses
+sans trembler, contemple son ame,--considère le
+repos qui devrait soulager ses tourmens! Regarde--comment
+ce cœur solitaire et flétri consume la
+pensée déchirante d'années maudites! Regarde!--mais
+qui a vu--ou qui verra jamais l'homme tel
+qu'il est,--donnant un libre cours à ses secrètes
+pensées?</p>
+
+<p>11. Cependant Conrad n'avait pas été destiné par
+la nature à commander des criminels,--les pires
+instrumens du crime;--son ame fut changée avant
+que ses actions l'eussent entraîné à faire la guerre
+à l'homme et à renier le ciel. Trompé par le monde
+à l'école du désappointement, il fut trop sage dans
+ses paroles et insensé dans sa conduite. Trop ferme
+pour céder, et beaucoup trop fier pour s'arrêter;
+condamné par ses propres vertus à être dupe, il
+maudit ces vertus comme la cause de ses maux, au
+lieu de maudire les perfides qui le trahissaient toujours:
+il ne s'imaginait pas que ses bienfaits, accordés
+à des hommes meilleurs, lui auraient donné du
+bonheur, en lui procurant les moyens d'en accorder
+de nouveaux. Craint,--évité,--calomnié,--avant
+que sa jeunesse eût perdu sa vigueur, il haïssait
+trop l'homme pour éprouver le remords; et il
+pensa que la voix de la colère était un avertissement
+sacré, pour se venger sur tous les hommes des injures
+de quelques-uns. Il se sentit lui-même coupable;--mais
+il lui sembla que le reste des hommes
+ne valait pas mieux que lui: et il méprisa les meilleurs
+comme des hypocrites qui cachaient des actions
+que des esprits plus hardis ne craignaient pas de
+commettre publiquement. Il savait qu'il était détesté;
+mais il savait aussi que ceux qui le haïssaient rampaient
+devant lui et le redoutaient. Solitaire, farouche,
+étrange, il vivait exempt pareillement de toute
+affection et de tout mépris. Son nom inspirait de la
+crainte et ses actions de la surprise; mais ceux qui le
+craignaient n'osaient pas le mépriser. L'homme
+foule aux pieds le ver de terre, mais il hésite avant
+de réveiller le venin du serpent: le premier peut
+se retourner,--mais non se venger; le dernier expire,--mais
+il ne laisse pas vivant son ennemi. Il
+s'attache à celui qui l'a frappé pour sa condamnation;
+il peut être écrasé--mais non vaincu,--car
+il conserve son dard!</p>
+
+<p>12. Personne n'est entièrement méchant.--Dans
+le cœur de Conrad subsistait encore avec force un
+sentiment tendre qu'il n'avait pu chasser. Souvent il
+avait souri de pitié à la faiblesse de ceux qui se laissent
+séduire par des passions dignes d'un fou ou d'un
+enfant. Cependant il avait vainement lutté contre
+cette passion, et même chez lui cette passion exigeait
+le nom d'amour! Oui, c'était l'amour,--l'amour
+constant,--impérissable, éprouvé pour une
+personne à laquelle il ne fut jamais infidèle. Quoique
+les plus belles captives eussent été journellement
+offertes à ses regards, il ne les évitait ni ne
+les recherchait, mais il passait froidement auprès
+d'elles. Quoique plus d'une beauté pleurât sa liberté
+dans la prison d'un bosquet, aucune ne put jamais
+attendrir sa sévère indifférence. Oui,--c'était
+l'amour,--si des pensées de tendresse éprouvées
+par la tentation, alimentées par le malheur, non
+ébranlées par l'absence, constantes dans tous les climats,
+et cependant--oh! plus que tout cela encore!--ineffacées
+par le tems; pensées que ni ses
+espérances déçues, ni ses projets détruits, ne purent
+rendre tristes et sombres près du sourire de celle
+qu'il aimait; que sa colère ne pouvait troubler ni la
+douleur ternir, en jetant sur elle un murmure de
+mécontentement; dont il savait aborder l'objet avec
+gaîté, le quitter avec calme, de crainte que l'aspect
+de ses chagrins ne pénétrât jusqu'à son cœur; dont
+rien ne put altérer la tendresse, ni ne menaça de
+l'altérer.--S'il y eût jamais amour parmi les mortels,--ce
+fut assurément de l'amour! Il était criminel--oui,--les
+reproches pleuvaient sur lui;--mais
+sa passion ne l'était pas, ni les effets de
+cette passion, qui prouvaient seulement, toutes les
+autres vertus évanouies, que le crime lui-même n'avait
+pu éteindre la plus aimable des vertus!</p>
+
+<p>13. Il s'arrêta un moment,--jusqu'à ce que ses
+hommes, marchant à la hâte, eussent passé le premier
+détour du sentier qui conduisait à là vallée.--«Étranges
+nouvelles!--moi qui ai couru tant
+de dangers, je ne sais pourquoi celui que je vais
+affronter me paraît le dernier! Toutefois, si mon
+cœur a des pressentimens, il ne peut éprouver de
+craintes, et mes compagnons ne me trouveront point
+indigne de moi. Il est téméraire d'aller au-devant
+de la mort; mais il est plus dangereux d'attendre
+qu'on vienne nous porter un trépas certain. Et si
+mes projets, quoique sans succès, sont favorisés par
+un sourire de la fortune, nous aurons des pleurs à
+nos funérailles. Oui,--qu'ils se livrent au sommeil;--paisibles
+soient leurs rêves! le matin ne
+les aura jamais réveillés avec des rayons de feu aussi
+brillans que ceux qui seront allumés cette nuit (mais
+souffle, ô brise!) pour réchauffer ces tardifs vengeurs
+des mers. Maintenant à Médora.--Oh! mon
+cœur, cœur défaillant, que le sien puisse être long-tems
+moins troublé que tu ne l'es! Cependant je fus
+brave:--vain orgueil d'une bravoure dont chacun
+peut se vanter! Les insectes eux-mêmes tirent leurs
+aiguillons pour l'objet qu'ils cherchent à conserver.
+Ce courage commun que nous partageons avec les
+brutes, et qui doit ses plus redoutables efforts au
+désespoir, peut mériter quelques éloges;--mais
+j'ai eu l'espérance plus noble d'apprendre à ma faible
+troupe de se mesurer avec de nombreux ennemis.
+Je les ai long-tems conduits là--où le sang
+n'était pas inutilement versé. Point de milieu maintenant:--nous
+devons périr ou vaincre! Qu'il en
+soit ainsi:--ce n'est pas de mourir qu'il m'inquiète;
+c'est d'entraîner mes compagnons dans des lieux d'où
+ils ne pourront fuir. Mon sort m'a jusqu'ici peu occupé;
+mais mon orgueil souffre d'être ainsi joué
+dans une embûche. Est-ce le cas d'employer mon
+habileté? ma force? Faut-il engager d'un seul coup
+espérances, pouvoir et vie? Oh! destin!--Accuse
+ta folie, non le destin;--il pourrait te sauver encore:--car
+il n'est pas trop tard.»</p>
+
+<p>14. C'est ainsi que Conrad s'entretenait avec ses
+pensées, jusqu'à ce qu'il eût atteint le sommet de sa
+colline couronnée d'une tour. Là, il s'arrêta près du
+portail;--car, tendre en même tems que farouche,
+il prêta l'oreille à ces accens qu'il ne s'était jamais
+lassé d'entendre. A travers les jalousies élevées du
+balcon s'échappent les doux chants de sa bien-aimée;
+et voici les paroles que son oiseau de beauté chantait:</p>
+
+<p class="mid">I.</p>
+
+<p>
+Profond dans mon ame demeure caché ce tendre secret,
+solitaire et perdu à jamais pour la clarté du jour; excepté
+quand, pour répondre au tien, mon cœur palpite d'amour:
+mais bientôt il tremble seul en silence comme avant.
+</p>
+
+<p class="mid">II.</p>
+
+<p>
+Là, dans ce cœur, une lampe sépulcrale brûle en jetant
+une flamme lente, éternelle,--mais invisible; que les ténèbres
+du désespoir ne peuvent éteindre, quoique ses rayons
+soient aussi inutiles que s'ils n'avaient jamais existé.
+</p>
+
+<p class="mid">III.</p>
+
+<p>
+Souviens-toi de moi;--oh! ne passe pas auprès de ma
+tombe sans donner une pensée à celle dont elle contient les
+restes: la seule angoisse que mon cœur n'oserait soutenir,
+serait de trouver l'oubli dans le tien.
+</p>
+
+<p class="mid">IV.</p>
+
+<p>
+Écoute mes plus tendres,--mes plus faibles--et mes
+derniers accens: la vertu ne peut blâmer de gémir sur l'être
+qui n'est plus; alors accorde-moi tout ce que je t'ai jamais
+demandé;--une larme, la première,--la dernière,--la
+seule récompense de tant d'amour!
+</p>
+
+<p>Il franchit le portail,--traversa le corridor, et
+pénétra dans la chambre à l'instant où les chants
+venaient de cesser: «Ma Médora! oh! que ton chant
+est triste!»--«Voudrais-tu qu'il fût gai en l'absence
+de Conrad? Quand tu n'es pas ici pour prêter
+l'oreille à mes chants, ils doivent trahir mes pensées
+et les sentimens de mon ame: chacun de mes
+accens doit être en harmonie avec mon cœur; car
+ce cœur parlerait--quand même mes lèvres seraient
+muettes! Oh! plus d'une nuit, penchée sur
+cette couche solitaire, mes songes craintifs prêtaient
+aux vents les ailes des tempêtes, quand la brise languissante
+enflait à peine tes voiles: prélude murmurant
+de l'ouragan réveillé; quoique douce, cette
+brise me semblait l'hymne lugubre et prophétique
+qui gémissait sur toi devenu le jouet d'une mer orageuse.
+Alors je me levais pour aller raviver les feux
+du fanal, de crainte que des gardiens moins fidèles
+ne laissassent expirer cette lumière. Et que d'heures
+sans repos j'ai passées à contempler chaque étoile!
+Le matin survenait--et tu n'étais pas venu! Oh!
+comme la bise froide glaçait alors mon cœur! le
+matin paraissait redoutable à mes yeux troublés, et
+je ne cessais de contempler la mer;--pas une
+proue ne venait satisfaire mes larmes,--ma fidélité,--mes
+vœux! Enfin--l'heure de midi arrivait;--je
+saluais et bénissais un mât qui frappait
+ma vue,--il approchait--hélas! et disparaissait
+soudain! Un autre se présentait,--ô Dieu! c'était
+le tien enfin! Ces jours d'angoisses ne seraient-ils
+pas à jamais passés! Ne voudras-tu jamais, mon
+Conrad, apprendre à partager les joies de la paix?
+Assurément tu as plus que de la fortune; et plus
+d'une demeure aussi belle que celle-ci nous invite
+à renoncer à la vie errante. Tu sais que ce n'est pas
+le péril que je crains: je ne tremble que lorsque tu
+n'es pas près de moi; et alors ce n'est point pour ma
+vie, mais pour cette vie cent fois plus chère qui fuit
+l'amour et ne languit que pour le combat.--Qu'il
+est étrange qu'un cœur si tendre encore pour moi
+lutte avec la nature et ses plus doux penchans!»</p>
+
+<p>--«Oui, il est étrange, en effet, que ce cœur
+soit ainsi changé depuis long-tems; il avait été foulé
+aux pieds comme le ver de terre,--il s'est vengé
+comme la vipère, sans autre espérance sur la terre
+que ton amour, et attendant à peine une lueur de
+pardon d'en haut. Cependant les mêmes sentimens
+que tu condamnes, mon tendre amour pour toi et ma
+haine pour les hommes, sont tellement confondus,
+que, s'ils étaient séparés, je cesserais de t'aimer lorsque
+j'aimerais le genre humain. Mais ne crains pas
+cela;--les épreuves du passé garantissent pour
+l'avenir que mon amour pour toi sera mon dernier
+sentiment. Oh! Médora! donne de l'énergie à ton
+tendre cœur; une heure encore--et nous nous séparons,--mais
+non pour long-tems.»</p>
+
+<p>--«Dans une heure nous nous séparons!--mon
+cœur l'avait prévu: c'est ainsi que se flétrissent
+pour jamais mes rêves enchantés de bonheur.
+Dans une heure!--cela ne peut être;--dans une
+heure, séparés! Un navire là-bas vient à peine de
+jeter l'ancre dans la baie; son compagnon de voyage
+est encore absent, et son équipage a besoin de repos
+avant de se remettre en mer. Mon amour! tu te
+moques de ma faiblesse; et voudrais-tu prémunir
+mon cœur pour le préparer à la douleur d'une véritable
+séparation? Mais ne te joue pas plus long-tems
+de ma douleur; il y a plus que de l'amertume
+dans ce jeu folâtre. N'en parle plus, Conrad!--mon
+plus cher ami! viens partager le repas que j'ai
+préparé de mes mains avec délices; peine légère!
+que d'être chargée de préparer et de servir ton repas
+frugal! Vois, j'ai cueilli les fruits qui m'ont paru
+les plus suaves; et quand je n'en étais pas sûre, indécise,
+mais joyeuse, j'ai choisi ceux qui m'ont paru
+les plus beaux. Trois fois mes pas ont parcouru la
+colline pour rencontrer la source la plus fraîche.
+Oui! ton sorbet va ce soir s'échapper avec douceur;
+regarde comme il pétille dans son vase d'albâtre!
+Le jus réjouissant de la grappe ne délecte jamais
+ton cœur; tu montres plus de rigidité qu'un Musulman
+à l'aspect de la coupe. Ne pense pas que je t'en
+fasse un reproche;--car je me réjouis de ce que
+les autres appellent privations dans tes habitudes.
+Mais viens; la table est préparée; notre lampe d'argent
+est disposée, et ne crains pas le souffle du sirocco.
+Mes suivantes, pour te faire trouver le tems
+moins long, formeront des danses avec moi, ou feront
+entendre des chants. Ma guitare, que tu aimes
+encore à entendre, te délassera ou te charmera par
+ses accords;--ou, si cela déplaît à tes oreilles,
+nous changerons de divertissemens, nous lirons les
+histoires racontées par l'Arioste: celle des amours
+et des malheurs de la belle Olympie<a id="footnotetagc1" name="footnotetagc1"></a>
+<a href="#footnotec1"><sup class="sml">c1</sup></a>. Ainsi--tu
+serais plus coupable que celui qui rompt ses
+vœux en faveur de cette pauvre damoiselle, si tu
+m'abandonnais maintenant; plus coupable même
+que ce chef inconstant.--Je t'ai vu sourire lorsque
+le ciel pur nous faisait apercevoir l'île d'Ariane,
+que je t'ai souvent montrée du haut de ces rochers.
+Alors, livrée tout à la fois à la joie et à la crainte,
+je disais, avant que le tems n'eût élevé ce doute à
+quelque chose de plus que de la crainte: Ainsi
+Conrad, hélas! m'abandonnera pour l'Océan! Et il
+m'abusait;--car--il revenait encore!»</p>
+
+<p>--«Encore,--encore,--et toujours encore,
+--mon amour! Tant que la vie lui restera ici-bas,
+et l'espérance en haut, il reviendra près de toi;--mais
+maintenant les momens sur leurs ailes rapides
+apportent l'instant du départ: le pourquoi,--le
+où,--qu'est-il besoin de te le dire? Puisque tout
+doit finir dans ce monde sauvage,--adieu! Cependant
+j'aimerais,--si le tems me le permettait,--à
+te découvrir--ne crains pas,--ces ennemis ne
+sont pas redoutables; et ici veillera une garde plus
+nombreuse que de coutume, préparée pour un siége
+imprévu et pour une longue défense. Tu ne restes
+pas seule,--quoique ton amant s'éloigne; nos matrones
+et tes compagnes demeurent avec toi. Et que
+ceci te donne du courage:--quand nous nous reverrons,
+la sécurité rendra notre repos plus doux.
+Écoute!--c'est le son du cor;--Juan le fait retentir
+avec force.--Un baiser,--encore un,--un
+autre encore!--oh! Adieu!»</p>
+
+<p>Médora s'est levée,--s'est élancée,--s'est
+précipitée dans les embrassemens de Conrad; elle y
+reste jusqu'à ce que son cœur succombe, accablé
+par la douleur de Médora. Il n'osait pas lever sur
+elle cet œil bleu qui est fixé vers la terre dans une
+sèche agonie. Les longs cheveux de Médora flottent
+sur les bras de Conrad, dans tout le désordre de ses
+charmes dévoilés; à peine sent-il battre ce cœur où
+son image est si profondément gravée,--et que le
+sentiment semble rendre comme insensible! Écoutez!--la
+détonnation du canon de départ fait entendre
+ses mugissemens! il annonce le coucher du
+soleil,--coucher qu'il maudit. Encore,--encore;--il
+presse avec une fureur insensée cette femme
+charmante dont les étreintes et les caresses muettes
+imploraient sa pitié! Il va la déposer en chancelant
+sur sa couche;--la contemple un moment--comme
+s'il ne devait plus la contempler; éprouve--qu'elle
+seule l'attache à la terre; baise son front glacé,--se
+détourne--Conrad est-il parti?</p>
+
+<p>15. «Est-il parti?»--Dans sa solitude soudaine
+que de fois cette question terrible sera répétée!--«Il
+y a à peine un instant de passé--qu'il était
+là! et maintenant--» Elle se précipite hors du
+porche, et là ses larmes coulent enfin en liberté,
+amères,--brillantes--et abondantes, comme jamais
+elle ne l'a éprouvé. Ses larmes coulent de ses
+beaux yeux; mais ses lèvres refusent de prononcer--adieu!
+car dans ce mot,--ce mot fatal,--quelles
+que soient nos promesses,--nos espérances,--notre
+foi,--il n'y respire que du désespoir.</p>
+
+<p>Sur chaque trait de ce visage calme et pâle, le
+chagrin a déjà gravé ce que le tems ne peut jamais
+effacer. Le bleu tendre de ces grands yeux languissans
+est devenu glacé en contemplant sa solitude
+déserte, jusqu'à ce que--oh! à quelle distance!--ils
+aient encore aperçu Conrad; alors ils fondirent
+en larmes,--et la frénésie sembla respirer
+dans ces longs, noirs et brillans regards humides de
+cette sombre tristesse qui devait si souvent se renouveler.--«Il
+est parti!» Médora presse ses
+mains sur son cœur, par un mouvement convulsif,--et
+les élève ensuite tristement vers le ciel; elle
+jeta un regard et vit le soulèvement des vagues, la
+voile blanche qui voguait:--elle n'osa pas regarder
+de nouveau. Mais se retournant, l'ame défaillante,
+du côté de la porte:--«Ce n'est pas un
+rêve,--je suis livrée à la désolation!»</p>
+
+<p>16. Descendant de rocher en rocher--et précipitant
+sa course, le sévère Conrad n'a pas une seule
+fois détourné la tête; mais craignant que quelque
+détour du sentier n'offrît à ses regards les objets
+qu'il fuit, sa solitaire mais charmante demeure située
+sur le sommet de la montagne, qui le salue la
+première quand il rentre au port après une longue
+course; et elle,--cette étoile sombre et mélancolique,
+dont les charmans rayons l'atteignaient de
+loin; il ne doit point jeter sur elle un dernier regard,
+il ne doit point penser qu'il pouvait rester là
+auprès d'elle,--mais seulement sur le bord de l'abîme.
+Cependant il s'arrête un instant,--il est sur le
+point d'abandonner son destin au hasard--et ses
+projets à la merci des ondes; mais non--il n'en
+doit pas être ainsi;--un chef digne de sa fortune
+peut s'attendrir, mais il ne se laisse point séduire
+par la douleur d'une femme. Il voit son navire; il
+remarque combien le vent est beau, et recueille courageusement
+toute l'énergie de son ame. Il reprend
+sa marche,--et, comme il écoute, le bruit du tumulte
+vibre à ses oreilles qui sont frappées de sons
+confus, du bruissement du rivage, des cris du signal
+et de la rame qui fend les flots. Il remarque le
+mousse au haut du mât, l'ancre qu'on lève, les voiles
+qui se déploient dans les airs, les mouchoirs flottans
+de la foule qui envoie ce muet adieu à ceux qui
+s'éloignent; et plus que tout, son pavillon rouge
+hissé dans les airs, et il s'étonne comment son cœur
+a pu éprouver tant de faiblesse. Le feu dans les regards
+et l'impétuosité bouillante dans le cœur, il
+sent qu'il est redevenu lui-même. Il bondit,--il se
+précipite;--jusqu'à ce qu'il ait atteint le pied de
+la colline où commence la baie; là, il arrête sa
+course précipitée, moins pour respirer la fraîcheur
+de la brise qui s'élève de la mer, que pour reprendre
+son attitude ordinaire de dignité, afin que, par
+cette précipitation, il ne parût troublé aux yeux du
+vulgaire: car l'habile Conrad avait appris à soumettre
+la foule par ces artifices qui déguisent les
+puissans et leur servent souvent de sauve-garde. Sa
+démarche était imposante, et son maintien, tenu à
+distance, semblait éviter les regards,--et inspirait
+le respect à ceux qui en étaient juges. Il avait le
+front plein de gravité, et le regard fier qui repousse
+toute familiarité vulgaire, sans manquer de courtoisie:
+c'est par là qu'il commandait l'obéissance.
+Mais lorsqu'il désirait se lier avec quelqu'un, sans
+forcer son caractère, sa bienveillance dissipait la
+crainte de ceux qui l'écoutaient; et les dons des autres
+n'étaient rien au prix d'une de ses paroles, lorsqu'elle
+faisait pénétrer dans les cœurs la profonde
+mais tendre mélancolie de sa voix. Toutefois cette
+condescendance était si étrangère à ses manières
+habituelles qu'il s'inquiétait peu de dominer par la
+persuasion, mais bien de subjuguer. Les mauvaises
+passions de sa jeunesse lui avaient fait moins apprécier
+l'affection--que l'obéissance.</p>
+
+<p>17. Autour de lui est rangée en ordre sa garde
+prête au départ. Juan est debout devant lui.--«Tous
+les hommes sont-ils prêts?»</p>
+
+<p>«Oui;--ils sont plus que prêts--ils sont
+embarqués; la dernière chaloupe n'attend plus que
+mon maître.»</p>
+
+<p>--«Mon épée et mon manteau.»</p>
+
+<p>Aussitôt son épée est fortement ceinte et son manteau
+placé sur ses épaules. «Fais venir Pédro!»
+Il vient,--et Conrad s'incline pour le saluer, avec
+toute la courtoisie qu'il accordait à ses amis.--«Accepte
+ces tablettes, observe leur contenu avec
+soin; des instructions d'une haute importance, et
+qui contiennent des révélations dignes de foi, y sont
+consignées. Double la garde; et quand la barque
+d'Anselme arrivera, qu'il prenne également connaissance
+de ces ordres. Dans trois jours (si la brise
+nous est favorable) le soleil éclairera notre retour;
+jusque-là, puisses-tu rester en paix!»</p>
+
+<p>Cela dit, il serra la main de son frère pirate, et
+il se dirige vers sa chaloupe avec une attitude fière.
+Les rames brisent les vagues et répandent tout autour
+une lueur phosphorique<a id="footnotetagc2" name="footnotetagc2"></a>
+<a href="#footnotec2"><sup class="sml">c2</sup></a>; ils abordent le vaisseau.--Il
+est debout sur le tillac; le sifflet perçant
+siffle;--toutes les mains manœuvrent;--il admire
+avec quelle légèreté le navire obéit à cette manœuvre,--la
+bonne tenue de sa troupe,--et il
+daigne lui en témoigner sa satisfaction. Ses yeux
+pleins d'orgueil se tournent vers Gonsalvo.--Pourquoi
+s'arrête-t-il soudain et semble-t-il gémir intérieurement?
+Hélas! ses yeux ont aperçu sa tour du
+rocher, et sa pensée un moment s'est fixée sur l'heure
+des adieux. Elle--sa Médora--aperçoit-elle le
+vaisseau qui l'emporte? Ah! jamais il n'avait la moitié
+tant aimé qu'en ce moment! Mais cependant il
+lui reste encore beaucoup à faire avant la chute du
+jour.--Il recueille de nouveau son courage, détourne
+ses regards, et descend dans la cabine de
+Gonsalvo pour lui faire connaître son plan,--ses
+moyens de le faire réussir,--et son but. Devant
+eux brûle une lampe; il développe la carte et fait
+apporter tous les instrumens nécessaires à l'art nautique.
+Ils prolongent leurs débats jusqu'à minuit;
+aux yeux inquiets et aux esprits agités quelle est
+l'heure qui paraît jamais avancée?</p>
+
+<p>Pendant ce tems, la brise propice souffle avec sérénité,
+et le vaisseau fuit rapide comme un faucon.
+Il a passé les hauts promontoires des îles groupées
+au milieu des flots, et il gagne le port, long-tems--long-tems
+avant le premier sourire du matin. Ils
+découvrent bientôt, à travers le miroir de la nuit,
+l'étroite baie où est mouillée la flotte du pacha. Ils
+comptent chaque voile,--et remarquent avec quelle
+insouciance les Musulmans se gardent à la clarté de
+la nuit. Tranquille et sans être aperçu, le vaisseau de
+Conrad passe à côté de cette flotte, et il a jeté l'ancre
+dans le lieu où il a résolu de se tenir en embuscade.
+Il est à l'abri d'une surprise par un rocher
+projeté du cap, qui élève dans les airs sa forme fantastique.
+Il n'a pas besoin d'exciter sa troupe à ses
+devoirs,--ni de la tirer de son sommeil,--préparée
+qu'elle est également aux luttes de terre et de
+mer; tandis que, porté sur les flots, le chef s'entretient
+avec calme;--et cependant, avec ses compagnons,
+c'est de sang qu'il s'est entretenu!</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Deuxième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<p><span class="rig"><i>Conosceste i dubiosi desiri</i>?</span><br></p>
+
+<p><span class="rig">(<span class="sc">Dante</span >.)</span><br></p>
+
+<p>1. Dans la baie de Coron se balancent avec grâce
+de nombreuses galères; à travers les jalousies des
+fenêtres de Coron brillent les lampes nocturnes, car
+Seyd, le pacha, donne une fête cette nuit; une fête
+à l'occasion des triomphes qu'il se promet dans une
+lutte prochaine, quand il emmènera dans ses prisons
+les pirates chargés de fers. Il l'a juré par Allah
+et son épée; et fidèle à son firman et à sa parole, il
+a réuni ses vaisseaux le long de la côte, rassemblé ses
+soldats orgueilleux comme lui d'un prochain triomphe.
+Déjà ils se sont partagé les captifs et les dépouilles,
+quoique l'ennemi qu'ils méprisent ainsi
+soit encore éloigné. Ils sont prêts à mettre à la voile;--aucun
+doute qu'au soleil de demain ils verront
+les pirates enchaînés--et leur port conquis! Pendant
+ce tems la garde peut se livrer au sommeil si
+elle veut; ils peuvent non-seulement se dispenser de
+faire sentinelle avant le combat, mais encore rêver
+la mort de leurs ennemis, quoique tous ceux qui en ont
+la liberté se débandent sur le rivage, et vont chercher
+à essayer leur bouillante valeur sur le Grec:
+comme de semblables prouesses conviennent aux
+héros de turban,--de faire briller le tranchant de
+leurs sabres devant les yeux d'un esclave! Ils pillent
+sa maison,--mais ils épargnent sa vie;--leurs
+armes sont puissantes, mais aujourd'hui ils veulent
+être généreux! et ils ne daignent pas frapper, parce
+qu'ils pourraient le faire impunément! à moins qu'un
+joyeux caprice n'inspire leurs coups, afin de s'exercer
+pour l'ennemi futur. La débauche et les festins trompent
+les heures fugitives des Grecs; et ceux qui désirent
+porter encore quelque tems leur tête cherchent
+à sourire; que leurs lèvres feignent aux yeux des
+Musulmans toute la gaîté dont ils sont susceptibles,
+et accumulent dans le silence leurs malédictions,
+jusqu'à ce que la côte en soit à jamais purgée!</p>
+
+<p>2. Seyd, avec son turban, est mollement étendu
+dans la haute salle de son palais; autour de lui sont
+les chefs à longue barbe qui l'accompagnent dans
+son expédition. Le banquet est achevé, ainsi que la
+dernière rasade,--breuvage défendu, dit-on,--qu'il
+a osé vider, tandis que des esclaves distribuent
+aux autres chefs, observateurs plus rigides des lois
+de Mahomet, un jus plus sobre<a id="footnotetagc3" name="footnotetagc3"></a>
+<a href="#footnotec3"><sup class="sml">c3</sup></a>. Un nuage de fumée
+s'échappe ensuite de la longue chibouque<a id="footnotetagc4" name="footnotetagc4"></a>
+<a href="#footnotec4"><sup class="sml">c4</sup></a>,
+tandis que<a id="footnotetagc5" name="footnotetagc5"></a>
+<a href="#footnotec5"><sup class="sml">c5</sup></a> les Almès dansent à des accords sauvages.
+Le lever du matin verra l'embarquement de tous
+ces chefs; mais les vagues sont quelquefois traîtresses
+pendant la nuit, et ceux qui se sont livrés à
+la débauche peuvent dormir plus sûrement sur leur
+couche de soie que sur le perfide élément. Qu'ils se
+réjouissent pendant qu'il leur est permis:--jusqu'à
+l'heure du combat, ils peuvent oublier ses hasards;
+et qu'ils se fient moins à la victoire qu'aux paroles
+de leur Koran. Cependant les nombreux soldats du
+pacha, qu'il mènera contre l'ennemi, pourraient
+lui faire espérer des exploits plus glorieux que ceux
+dont il s'enorgueillit déjà.</p>
+
+<p>3. L'esclave chargé de veiller à la porte extérieure
+s'avance avec une précaution respectueuse;
+il incline profondément la tête,--et sa main salue
+le plancher de l'appartement avant que sa langue
+prononce le message qui lui est confié. «Un derviche
+échappé du nid des pirates est ici:--lui-même
+demande à raconter le reste.» Seyd a fait un signe
+d'assentiment qui est compris par l'esclave; il
+amène bientôt le saint homme en silence près du
+pacha<a id="footnotetagc6" name="footnotetagc6"></a>
+<a href="#footnotec6"><sup class="sml">c6</sup></a>. Ses bras étaient croisés sur son vêtement d'un
+gris foncé, sa démarche était chancelante, son
+regard abattu semblait plutôt l'être par les austérités
+que par les années, et sa joue était pâle de pénitence
+et non de crainte. Voué à son Dieu,--il portait
+une chevelure noire qui soulevait orgueilleusement
+son haut capuchon. Autour de lui était jetée
+une longue robe traînante qui enveloppe un cœur
+qui ne bat plus que pour le ciel. Soumis, mais plein
+d'une noble assurance, il supporte avec calme les
+regards curieux qui l'examinent pour chercher à
+deviner le but de sa mission, avant que la volonté
+du pacha lui ait permis de s'exprimer.</p>
+
+<p>4. «D'où viens-tu, derviche?»</p>
+
+<p>--«De la caverne indépendante des pirates; je
+suis un fugitif.»--</p>
+
+<p>«Où fus-tu pris et dans quel tems?»</p>
+
+<p>--«Dans une traversée du port de Scalanovo à
+l'île de Scio, sur un saïque marchand bien monté;
+mais Allah ne nous fut pas favorable dans notre navigation:--les
+corsaires s'emparèrent du butin des
+marchands; nos membres furent chargés de chaînes.
+Je ne craignais pas la mort; je n'avais point de richesses
+à déplorer, excepté la liberté de voyager
+qui me fut enlevée. Enfin, une humble barque de
+pêcheur que je découvris pendant la nuit me fit
+naître quelque espérance, en m'offrant des chances
+de pouvoir échapper par la fuite. Je saisis l'heure,
+et j'y ai trouvé ma délivrance--Avec toi,--très-puissant
+pacha! qui pourrait éprouver de la
+crainte?»</p>
+
+<p>--«Que font ces pirates, mis hors la loi des nations?
+Sont-ils bien préparés à défendre leurs richesses
+conquises par le pillage, et leurs rochers
+déserts? Songent-ils à notre expédition prochaine,
+destinée à réduire en cendres leur nid de scorpions?»</p>
+
+<p>--«Pacha! l'œil gémissant du captif enchaîné
+pleure sa liberté, mais il jouerait mal le rôle d'espion.
+Je n'entendais que le mugissement continuel
+des vagues, de ces vagues qui se refusaient à me
+transporter loin de ce rivage; je ne remarquais que
+le glorieux soleil, et le ciel, trop brillant,--trop
+bleu--pour ma captivité; et je n'éprouvais--que
+tout ce qui peut consoler le cœur qui aspire à sa délivrance,
+et à voir briser ses chaînes avant de pouvoir
+sécher ses larmes. Tu peux juger au moins, par
+ma fuite, que les pirates ne pensent guère au péril
+d'une surprise; autrement j'aurais vainement imploré
+ou cherché le hasard qui m'amène devant toi,--s'ils
+se gardaient avec vigilance: la garde négligente
+qui n'a pas aperçu ma fuite, veille sans
+doute aussi négligemment pour prévenir ton attaque
+prochaine. Pacha!--mes membres sont défaillans,--et
+la nature demande des alimens pour se soutenir.
+Permets-moi de me retirer;--la paix soit avec
+toi! la paix avec tous ceux qui t'entourent!--J'ai
+besoin maintenant de repos--et de nourriture.»</p>
+
+<p>--«Demeure, derviche! J'ai encore à t'interroger.--Demeure,
+je te le commande;--assieds-toi;--veux-tu
+m'entendre?--obéis! Je dois t'interroger
+encore; et des esclaves vont t'apporter de la
+nourriture: tu ne languiras pas de faim au milieu
+d'un banquet. Ton souper fini,--prépare-toi à me
+répondre clairement et amplement:--je n'aime
+pas le mystère.»</p>
+
+<p>Ce fut vainement que l'on chercha à connaître ce
+qui se passa dans l'esprit du saint homme qui ne regarda
+pas le divan avec satisfaction. Il ne montra
+pas beaucoup de goût pour les mets du banquet, et
+encore moins de respect pour chaque convive. Un
+mouvement peu dissimulé de dépit passa un instant
+sur sa figure, qui reprit aussitôt son calme. Il s'assied
+en silence, et son front a recouvré la sérénité
+qu'il avait un moment oubliée. Il est servi avec empressement;--mais
+il évite les mets somptueux
+comme s'ils étaient mêlés de poison. Pour un homme
+si long-tems condamné aux austérités et aux privations,
+il est étrange qu'il profite si peu d'un si riche
+festin.--«Qu'as-tu donc, derviche? mange.--Pourrais-tu
+supposer que l'on te sert un repas de
+chrétien? ou penses-tu que mes amis ne sont pas les
+tiens? Pourquoi évites-tu le sel? ce gage sacré qui,
+une fois partagé, émousse le tranchant du sabre,
+opère la réunion des tribus divisées, et fait paraître
+des ennemis comme des frères!»</p>
+
+<p>--«Le sel assaisonne les mets recherchés,--et
+ma nourriture est encore la plus humble racine,
+ma boisson, le plus humble ruisseau; mes vœux austères
+et les lois de mon ordre<a id="footnotetagc7" name="footnotetagc7"></a>
+<a href="#footnotec7"><sup class="sml">c7</sup></a> s'opposent à ce que
+je rompe ou que je mêle le pain avec amis ou ennemis.
+Cela peut te paraître étrange;--s'il y a quelque
+chose à craindre, le péril ne menace que ma
+tête. Mais pour toute ta puissance; oui, bien plus
+encore,--pour le trône de ton sultan, je ne goûte
+ni de ton pain, ni de tes mets--à moins d'être seul.
+Si j'enfreignais la règle de notre ordre, la colère de
+notre Prophète pourrait empêcher mon pélerinage à
+la Mecque.»</p>
+
+<p>--«Bien,--comme il te plaira,--ascétique
+que tu es<a id="footnotetagloc14" name="footnotetagloc14"></a>
+<a href="#footnoteloc14"><sup class="sml">loc14</sup></a>--Réponds à une question; et tu pourras
+alors te retirer en paix. Combien sont-ils?--Ah!
+ce n'est assurément pas encore le jour? Quel astre,--quel
+soleil éclatant resplendit dans la baie? elle
+rayonne comme un lac de feu!--Aux armes!--aux
+armes! Ho! trahison! mes gardes! mon sabre!
+Nos galères sont livrées aux flammes;--et je suis
+loin d'elles! Maudit derviche!--voilà donc tes nouvelles,--misérable
+espion!--Qu'on le saisisse,--qu'on
+l'écartelle,--qu'il soit mis à mort sans
+délai!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc14"
+name="footnoteloc14"><b>Note loc14: </b></a><a href="#footnotetagloc14">
+(retour) </a> La simplicité du pacha veut dire <img alt="" src="images/170-1.png">, <i>soufy</i>; religieux ascétique
+turque et persan.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Le derviche s'est levé à l'éclat subit de cette lumière.
+Son changement de forme n'excite pas moins
+de terreur. Il s'est levé le derviche,--non dans
+l'accoutrement d'un religieux, mais comme un guerrier
+qui bondit sur son cheval d'Ukraine. Il a foulé
+aux pieds son capuchon et déchiré sa robe; sa cotte
+de maille frappe les regards, et la lame de son sabre
+a brillé comme un éclair! Son casque étroit, mais
+étincelant; son noir panache, son œil noir encore
+plus brillant, et l'ombre encore plus noire de ses
+noirs sourcils, tout le fait paraître aux yeux des Musulmans
+comme un Afrite dont les coups mortels et
+infernaux ne laissent pas d'espoir de salut. Le tumulte
+le plus confus, les noirs tourbillons de flamme
+qui montent dans les airs, et les torches qui promènent
+l'incendie; les cris de terreur et les cliquetis
+du fer qui se croise:--car les sabres commencent
+à frapper; et les mugissemens qui s'élèvent,
+tout répand sur ce lieu de carnage comme un aspect
+de l'enfer!</p>
+
+<p>Éperdus et fuyant çà et là, les esclaves dispersés
+ne voient qu'un rivage sanglant et des vagues enflammées.
+Ils ne tiennent aucun compte du cri menaçant
+du pacha: «<i>Qu'ils</i> saisissent le derviche!
+Saisissez le <i>Zatanaï</i><a id="footnotetagc8" name="footnotetagc8"></a>
+<a href="#footnotec8"><sup class="sml">c8</sup></a>!» Conrad a vu leur terreur,--et
+a réprimé le premier mouvement de désespoir qui
+ne lui offrait que de résister et périr dans ce palais,
+puisqu'il avait été si prématurément et si bien obéi.
+L'incendie avait été allumé avant qu'il en eût donné
+le signal. Il a vu leur terreur;--il détache son
+cor de son baudrier,--en tire un son,--mais un
+son perçant. On lui répond.--«Bien, courage!
+ma valeureuse troupe! Comment ai-je pu douter
+de leur promptitude à me secourir? et comment ai-je
+pu penser qu'ils m'avaient ici abandonné?» Son bras
+puissant a décrit un cercle autour de lui;--ce
+mouvement rapide de rotation qu'il a imprimé à son
+sabre répand une terreur qui répare son fatal délai.
+Sa fureur achève ce que la frayeur avait commencé;
+il abat, comme un troupeau ses lâches assaillans.
+Les turbans mis en pièces jonchent les appartemens,
+et à peine un bras ose encore se lever pour
+se défendre. Seyd lui-même, troublé par la rage et
+l'étonnement, recule devant lui, en continuant de
+le menacer. Il ne demande pas quartier, Seyd;--mais
+il redoute cependant les coups de l'étranger,
+tant le désordre a rendu cet étranger redoutable!
+Les galères enflammées de Seyd frappent toujours
+ses regards. Il s'arrache la barbe, et se retire du
+combat en écumant de rage<a id="footnotetagc9" name="footnotetagc9"></a>
+<a href="#footnotec9"><sup class="sml">c9</sup></a>: car les pirates ont
+déjà dépassé la porte du harem, et se précipitent
+dans l'intérieur;--s'arrêter un instant de plus,
+c'était attendre la mort. Là les cris d'épouvante,--les
+supplications des hommes qui jettent leurs armes
+en demandant quartier--sont poussés en vain;--le
+sang coule par torrens! Les corsaires qui affluent
+se précipitent où le cor de Conrad a sonné, et où
+les gémissemens des victimes expirantes et les supplications
+les avertissent de la manière courageuse
+avec laquelle il soutient la terrible lutte. Ils le comblent
+de leurs acclamations en le voyant seul, terrible
+et farouche comme un tigre qui se rassasie
+dans le sang qui inonde son repaire! Mais courtes
+sont leurs félicitations,--plus courte la réponse:--«C'est
+bien;--mais Seyd est échappé,--et il
+doit mourir. Beaucoup a été fait,--mais il reste
+encore plus à faire.--Leurs galères brûlent;--pourquoi
+leur ville n'est-elle pas encore en flammes?»</p>
+
+<p>5. A peine a-t-il parlé, et déjà chacun d'eux a
+saisi une torche; et l'incendie est allumé du minaret
+au porche du palais. Un farouche plaisir se remarquait
+dans les yeux de Conrad; mais il frémit soudain:--car
+à son oreille ont retenti les cris des
+femmes; et, comme un glas de mort, ils ont ému
+ce cœur qui était resté insensible aux râlemens plaintifs
+des mourans dans la mêlée. «Oh! enfoncez les
+portes du harem;--n'outragez pas, sur votre vie,
+aucune femme: souvenez-vous que nous aussi--<i>nous</i>
+avons des femmes. La vengeance pourrait faire
+retomber sur elles un pareil outrage. C'est l'homme
+qui est notre ennemi; et c'est sur lui qu'il faut frapper:
+nous devons épargner la proie la plus faible.
+Oh! je l'avais oublié;--mais que le ciel ne l'oublie pas,
+si par mon ordre des êtres sans défense
+cessaient de vivre. Que ceux qui le voudront me
+suivent!--j'y vais:--nous avons encore le tems
+de soulager nos ames au moins d'un crime.»</p>
+
+<p>Il monte l'escalier qui craque déjà atteint par les
+flammes.--Il enfonce la porte; il ne sent pas ses
+pieds que brûle le plancher ardent. Sa respiration
+est étouffée par des volumes épais de fumée; mais il
+continue à se précipiter d'appartement en appartement.
+Ils cherchent,--ils trouvent,--ils sauvent.
+Chacun d'entre eux emporte dans ses bras robustes
+des charmes respectés par les regards; ils
+calment les terreurs de ces femmes éplorées; soutiennent
+leurs corps défaillans avec tous les soins
+que réclame la beauté sans défense, tant Conrad
+avait d'empire sur le caractère farouche de ses compagnons
+pour retenir des mains toutes couvertes de
+sang. Mais qui est-elle, celle que les bras de Conrad
+enlèvent du milieu des appartemens enflammés
+et des débris du combat?--Elle! c'est la bien-aimée
+de celui dont il a juré la mort! c'est la reine du harem!--c'est
+l'esclave de Seyd!</p>
+
+<p>6. Conrad n'a qu'un moment pour adresser quelques
+paroles à Gulnare<a id="footnotetagc10" name="footnotetagc10"></a>
+<a href="#footnotec10"><sup class="sml">c10</sup></a>, pour rassurer cette tremblante
+beauté; car dans cette suspension du combat
+donnée à la pitié, l'ennemi qui se retirait en toute
+hâte s'étonne de ne pas se voir poursuivi. Sa fuite
+est moins précipitée;--il s'est rallié--et
+rangé en bataille. Seyd s'en est aperçu; il a reconnu
+d'abord le petit nombre des compagnons du corsaire,
+comparé avec sa troupe, et il rougit de sa méprise,
+en voyant que sa défaite a été causée par la terreur
+et la surprise. <i>Alla il alla</i>! c'est le cri de vengeance
+qu'il pousse.--La honte se change en rage;
+il veut maintenant vaincre ou périr! Les flammes
+doivent répondre aux flammes, et le sang au sang!
+Des flots de ce sang vont couler de nouveau pour le
+triomphe;--car la fureur vaincue va renouveler
+le combat, et ceux qui attaquaient pour vaincre se
+défendent pour conserver leur vie. Conrad voit le
+danger;--il voit ses compagnons succomber sous
+le nombre toujours croissant des ennemis.--«Un
+effort,--encore un effort--pour nous ouvrir le
+cercle de nos ennemis!» Ils se rallient,--se serrent,--chargent,--chancellent;--tout
+est perdu!
+Serrés étroitement de toutes parts,--assaillis
+par le nombre, sans espoir, mais non sans courage,
+ils se défendent encore vaillamment.--Ah! maintenant
+le désordre est dans leurs rangs;--criblés
+de blessures,--culbutés de toutes parts; chacun
+d'eux combat isolément,--sans pousser un cri.--Ils
+tombent épuisés de fatigues plutôt que vaincus;
+et frappent encore jusqu'à ce que la lame échappe à
+leurs mains roidies par la mort.</p>
+
+<p>7. Mais avant que l'ennemi rallié eût recommencé
+le combat, et eût opposé rang d'hommes à rang
+d'hommes et cimeterre à cimeterre, Gulnare et toutes
+ses compagnes du harem avaient été mises en sûreté
+dans une maison de la ville, par ordre de Conrad,
+qui avait commis une garde à leur protection; ces
+femmes essuyaient les larmes que la crainte de la
+mort et du déshonneur leur avait fait répandre. Et
+quand la jeune Gulnare, cette dame aux yeux noirs,
+se rappela ces pensées qu'avait fait naître son désespoir,
+elle s'étonna beaucoup de la courtoisie qui respirait
+dans les accens de Conrad et dans la douceur de
+ses regards. Il était étrange--<i>qu'un</i> brigand, ainsi
+souillé de sang, lui parût plus aimable que Seyd;
+dans ses manières les plus tendres. Le pacha aimait
+comme s'il lui eût semblé que son esclave dût s'estimer
+fort heureuse de l'amour qu'il voulait bien lui
+témoigner. Le corsaire lui avait offert sa protection,
+avait calmé ses terreurs, comme si son hommage
+était dû de droit à la beauté. «Le désir en est coupable;--et
+ce qui est pire pour une femme,--il
+est inutile; cependant je désire revoir ce chef;
+afin de lui faire mes remerciemens, ce que la
+crainte m'a fait oublier, pour la vie qu'il m'a conservée,--et
+dont mon amoureux seigneur ne s'est
+pas souvenu!»</p>
+
+<p>8. Elle l'aperçut, au plus épais du carnage, se
+défendant au milieu des cadavres sanglans, loin de
+sa troupe, et luttant avec un ennemi qui semble
+chèrement acheter le terrain que Conrad est forcé
+de céder, couvert de blessures,--perdant son sang,--ne
+pouvant trouver la mort qu'il cherche, et pris
+enfin pour expier tous les maux qu'il a causés; épargné
+pour languir dans les tourmens et pour vivre
+en vain, tandis que la vengeance méditera de nouveaux
+plans de tortures. Celle-ci étanche son sang
+pour le verser plus tard--mais goutte par goutte:
+car l'œil insatiable de Seyd voudrait le voir toujours
+mourant,--jamais mourir! Est-il possible que ce
+soit lui! lui qu'elle a vu naguère triomphant, quand
+le signe impérieux de sa main sanglante était une
+loi! C'est bien lui!--désarmé, mais non abattu;
+n'ayant qu'un seul regret, celui de conserver la vie.
+Ses blessures sont trop légères, quoiqu'il eût volontiers
+baisé la main qui lui aurait donné la mort.
+Oh! il n'a pu recevoir aucun coup de ceux si nombreux
+qui ont été portés, pour envoyer son ame--dans
+ce lieu dont il se souciait à peine,--au ciel!
+Il doit donc, seul de tous les siens, conserver ce
+souffle de vie, lui qui, plus qu'aucun autre, s'est
+exposé à le perdre? Il sent profondément--ce que
+les cœurs mortels sont destinés à ressentir, lorsque,
+renversés sur la roue de l'inconstante fortune, les
+traitemens du vainqueur leur présagent l'expiation
+de leurs crimes dans de languissantes tortures.--Il
+le sent profondément, tristement; mais le coupable
+orgueil qui l'a conduit à commettre ces actions--l'aide
+maintenant à dissimuler. On remarque
+encore dans son attitude fière et recueillie l'air d'un
+vainqueur plutôt que d'un vaincu. Quoique épuisé
+par les fatigues mortelles de la lutte et le sang qu'il
+a répandu, il en est peu, dans le nombre de ceux
+qui le considèrent, dont le regard soit aussi calme
+et assuré que le sien. Ceux que son bras avait tenus
+à distance, et que son regard seul faisait trembler,
+l'accablent maintenant de clameurs insolentes; les
+braves qui l'ont vu de près n'insultent pas l'ennemi
+qui leur a appris la crainte, et les gardes farouches
+qui le conduisent à sa prison le contemplent en silence,
+pénétrés d'une secrète terreur.</p>
+
+<p>Le médecin lui a été envoyé,--mais non par
+compassion; c'est pour savoir ce que peut encore
+supporter son reste de vie. Ce médecin lui en trouve
+assez pour lui faire porter les plus pesantes chaînes,
+et pour espérer qu'il ne sera pas insensible aux
+aiguillons de la douleur. Demain--oui--au
+coucher du soleil de demain, commencera pour lui
+le supplice affreux du pal; et levés avec les premiers
+rayons du matin, ses ennemis viendront voir comment
+il supportera courageusement ou lâchement ses
+angoisses. De tous les supplices, celui-ci est le plus
+long et le plus cruel; il ajoute la soif à toutes les
+autres agonies, soif que chaque jour la mort oublie
+de venir étancher, tandis que les vautours affamés
+voltigent autour de la fourche patibulaire. «Oh! de
+l'eau!--de l'eau!»--La haine, souriant de contentement,
+se refuse à la prière de la victime;--car,
+s'il boit,--la mort finit ses tourmens.</p>
+
+<p>Ce destin lui était réservé.--Le médecin, les
+gardes sont partis; ils ont laissé l'orgueilleux Conrad
+seul, couvert de chaînes.</p>
+
+<p>10. Il serait inutile de peindre les sentimens qu'il
+éprouve;--il serait même douteux si lui-même en
+avait connaissance. Il est une lutte, un chaos dans
+l'ame: c'est lorsque tous ses élémens sont en convulsions,--sont
+confondus,--qu'ils se heurtent avec
+une sombre et puissante énergie, en grinçant les
+dents d'un impénitent remords, ce démon décevant<a id="footnotetagloc15" name="footnotetagloc15"></a>
+<a href="#footnoteloc15"><sup class="sml">loc15</sup></a>--qui
+n'avait pas encore élevé la voix,--mais qui
+crie maintenant: «Je t'avais averti!» lorsque l'œuvre
+est consommée. Voix inutile! l'ame qui se consume
+sans être domptée peut se tordre,--se révolter,--le
+faible seul se repent! même à cette
+heure solitaire, lorsque les sentimens se foulent, et
+que l'ame se révèle à elle-même avec tous les souvenirs
+du passé,--sans qu'aucune passion, aucune
+pensée dominante s'empare souverainement d'elle;
+en lui dérobant les autres. Mais la sombre et déserte
+perspective de l'ame qui passe en revue ses souvenirs
+du passé,--souvenirs qui se précipitent à travers
+mille issues; les rêves expirans de l'ambition,
+les regrets de l'amour, la gloire en danger, la vie
+elle-même emprisonnée; les joies non goûtées, le
+mépris ou la haine contre ceux qui triomphent de
+notre destinée de misères; le passé sans espérance,
+l'avenir qui s'avance avec trop de rapidité pour penser
+à l'enfer ou au ciel; les actions, les pensées,
+les paroles peut-être jamais rappelées d'une manière
+si aiguë jusqu'à cet instant, bien que jamais oubliées;
+choses légères ou charmantes dans leur tems,
+mais maintenant offertes comme des crimes à l'austère
+réflexion; le sentiment flétrissant du mal non
+révélé, non moins dévorant pour avoir été plus caché;--tout,
+en un mot, tout ce qui peut faire reculer
+d'effroi, ce sépulcre ouvert,--le cœur mis
+à nu, où sont ensevelies tant de douleurs, étalent
+leurs misères, jusqu'à ce que l'orgueil se réveille
+pour arracher ce miroir à l'ame--et le brise.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc15"
+name="footnoteloc15"><b>Note loc15: </b></a><a href="#footnotetagloc15">
+(retour) </a> <i>That juggling fiend</i>.</blockquote>
+
+<p>Oui,--l'orgueil peut voiler et le courage braver
+tout--tout--tout:--l'avenir,--le passé;--la
+plus terrible des défaites. Chacun a des craintes,
+et il n'y a qu'un hypocrite qui les dissimule
+pour s'attirer des louanges. Le lâche aussi dissimule,
+lui dont la forfanterie ne sait que fuir loin
+du danger; mais celui qui ne sait point cacher les
+mouvemens de son ame, envisage la mort de sang
+froid--et meurt. Il a parcouru sa carrière en homme
+réfléchi, et il lui en coûte peu d'épargner à la mort
+la moitié de sa course!</p>
+
+<p>11. C'est dans la chambre la plus élevée de sa
+plus haute tour que le pacha a jeté Conrad et l'a fait
+charger de chaînes. Son palais a été consumé par
+les flammes:--cette forteresse sert à la fois de prison
+à son captif et de retraite à sa cour. Conrad n'a
+pas beaucoup à blâmer cette sentence; si son ennemi
+eût été vaincu, il eût éprouvé le même sort.
+Il est seul;--et dans sa solitude, il est descendu
+dans son cœur coupable: mais il avait endurci ce
+cœur contre l'infortune. Il n'est qu'une seule pensée
+qu'il ne peut--qu'il n'ose aborder: «Oh! comment
+Médora va-t-elle supporter ces nouvelles?» Alors--seulement
+alors--il soulève ses mains en les
+frappant l'une contre l'autre, et repousse avec rage
+les fers dont elles sont chargées. Mais tout-à-coup
+il trouva,--ou feignit de trouver,--on ne fit que
+rêver une espérance, et il sourit en se moquant lui-même
+de sa douleur: «Que la torture vienne quand
+elle le voudra--ou quand elle le pourra; n'ai-je
+pas plus besoin de repos pour me préparer à ce jour
+fatal?» Cela dit, il se traîne lentement vers sa natte;
+et quelles qu'aient été ses visions, il fut promptement
+endormi.</p>
+
+<p>Il était à peine minuit lorsque cette mortelle attaque
+avait commencé. Les plans que Conrad avait
+médités mûrement étaient exécutés; et le démon du
+carnage met si bien à profit la fuite précipitée du
+tems, qu'il avait laissé à peine un crime à commettre.
+Une heure vit Conrad lutter avec les vagues,--déguisé,--découvert,
+conquérant, vaincu,
+saisi, condamné,--tour à tour chef de bande sur
+terre--et pirate sur la mer,--détruisant,--sauvant,--emprisonné--et
+endormi!</p>
+
+<p>12. Il paraît sommeiller dans un calme profond,--car
+sa respiration est à peine sensible.--Ah! trop
+heureux si elle avait cessé pour toujours! Il dort;--mais
+qui se penche sur son sommeil paisible? ses
+ennemis se sont retirés--et il n'a pas d'amis dans
+ces lieux. Serait-ce quelque séraphin envoyé d'en
+haut pour lui apporter sa grâce? non, c'est une forme
+terrestre avec des traits divins! Son bras blanc porte
+une lampe--qu'elle tient soigneusement cachée,
+de peur que les rayons de cette lampe ne frappent
+soudainement la paupière de cet œil fermé, qui ne
+s'ouvrira plus qu'à la douleur pour se refermer encore,--se
+refermer pour jamais. Quelle est cette
+beauté, à l'œil si noir, à la joue si belle et si fraîche,
+au front couronné par des touffes épaisses de
+cheveux tressés et ornés de pierreries, à la forme
+si aérienne,--aux pieds nus qui brillent comme de
+la neige, et se posent si silencieusement sur la terre?--Comment
+est-elle parvenue jusqu'en ces lieux, à
+travers les gardes et la nuit la plus épaisse? Ah!
+demandez plutôt ce qu'une femme ne peut oser, une
+femme que la jeunesse et la pitié conduisent comme
+toi, ô Gulnare!</p>
+
+<p>Elle n'avait pu dormir;--et tandis que le pacha
+repose dans des songes troublés par l'image de son
+prisonnier, Gulnare s'est échappée de sa couche--en
+emportant l'anneau qui lui sert de sceau, et dont
+souvent elle avait orné sa main dans ses jeux folâtres.--Munie
+de ce signe respecté, à peine questionnée,
+elle pénètre à travers les gardes assoupis
+qui obéissent à ce signe tout puissant sur eux. Harassés
+de fatigues, épuisés par les coups échangés
+dans le combat, leurs yeux envient le repos de Conrad.
+Abattus, et laissant à chaque instant retomber
+leur tête appesantie par le sommeil, ils étendent
+leurs membres, et cessent de veiller; ils n'ont fait
+que lever leurs têtes pour saluer l'anneau du pacha,
+sans demander qui le porte et quel est l'usage qui
+en doit être fait.</p>
+
+<p>13. Gulnare est étonnée de ce qu'elle voit. «Peut-il
+dormir avec calme, dit-elle, tandis que d'autres
+yeux pleurent sa défaite ou le carnage de son bras,
+et que mon inquiétude sans repos me fait errer la
+nuit dans ce lieu?--Quel charme soudain m'a rendu
+cet homme si cher? Il est vrai--c'est à lui que je
+dois ma vie, et plus que la vie, car il nous a sauvées,
+moi et mes compagnes, d'un sort pire que le
+malheur. Cette réflexion est tardive;--mais chut!
+--son sommeil s'interrompt;--comme il soupire
+pesamment!--il a fait un mouvement--il s'éveille!»</p>
+
+<p>Conrad a soulevé sa tête,--et ébloui par la
+clarté de la lampe, son œil doute de la réalité de ce
+qu'il voit; il a remué sa main:--le froissement
+de sa chaîne l'a averti trop rudement qu'il vivait
+encore. «Quelle est cette forme? si ce n'est pas une
+figure aérienne, mon geolier est doué d'une merveilleuse
+beauté!»</p>
+
+<p>«Pirate! tu ne me connais pas;--mais je suis
+un être reconnaissant pour une action que tu as trop
+rarement accomplie. Regarde-moi,--et rappelle-toi
+celle que tu as sauvée des flammes et des mains
+de ta bande encore plus effrayante. Je viens te voir
+au milieu des ténèbres:--je sais à peine pourquoi;--cependant
+ne frémis point,--je ne voudrais
+pas te voir mourir.»</p>
+
+<p>«S'il en est ainsi, compatissante dame! ton œil
+est le seul ici qui ne se fera pas une fête de mon supplice.
+Mes ennemis ont eu pour eux les chances du
+hasard,--qu'ils usent de leurs droits. Mais, quoiqu'il
+en soit, je les remercie de leur courtoisie ou
+de la tienne pour m'envoyer un confesseur aussi
+aimable que toi.»</p>
+
+<p>Quelqu'étrange que cela paraisse,--cependant
+il existe une espèce de gaîté dans l'extrême infortune,--gaîté
+qui n'apporte pas de soulagement,--car
+la gaîté du malheur ne trompe jamais; son
+sourire est plein d'amertume,--mais c'est encore
+un sourire. Quelquefois même il a accompagné les
+plus sages et les plus vertueux jusque sur l'échafaud<a id="footnotetagc11" name="footnotetagc11"></a>
+<a href="#footnotec11"><sup class="sml">c11</sup></a>,
+qui a été l'écho de leurs plaisanteries! Cependant
+cette gaîté apparente n'est point réelle pour
+eux; elle peut tromper tous les cœurs, excepté ceux
+qu'elle déguise. Quel que fût le sentiment qui se
+manifesta d'abord sur les traits de Conrad, un sourire
+sauvage a déridé son front indompté; et ces
+accens qu'il proféra exprimaient la gaîté, comme si
+c'était la dernière dont il dût jouir sur la terre. Cependant
+elle était contraire à sa nature;--car, pendant
+la durée de sa courte vie, il eut peu de pensées
+étrangères à la tristesse et aux combats.</p>
+
+<p>14. «Corsaire! ta sentence est prononcée:--mais
+j'ai le pouvoir d'adoucir la colère du pacha
+dans ses heures les plus cruelles. Je voudrais te sauver;--oui,
+bien plus,--je voudrais te sauver
+dès à présent; mais--ni le tems qui presse,--ni
+tes forces épuisées ne me permettent de l'espérer.
+Cependant tout ce qui sera en mon pouvoir, je le
+voudrai; au moins je ferai tout pour retarder l'exécution
+de la sentence qui te laisse à peine un jour.
+Tenter davantage maintenant perdrait tout;--toi-même
+tu te refuserais à une tentative qui ne nous
+procurerait qu'une perte commune.»</p>
+
+<p>«Oui!--je m'y refuserais;--mon ame est préparée
+à tout: je suis tombé trop bas pour craindre
+une nouvelle chute. Ne t'expose pas toi-même au
+danger; je ne pourrais me bercer de l'espérance
+d'échapper à des ennemis avec lesquels je ne puis
+pas combattre. Incapable de vaincre,--fuirai-je
+lâchement, le seul de ma troupe qui n'aura pas
+voulu mourir? Cependant il est un être--vers lequel
+se reporte ma pensée, et je sens que ces yeux
+s'attendrissent pour elle jusqu'aux larmes. Mes seules
+ressources dans le chemin de la vie que j'ai parcouru
+étaient--mon navire,--mon épée,--mon
+amie,--mon Dieu! Le dernier, je l'ai abandonné
+dans ma jeunesse;--il m'abandonne maintenant:--l'homme
+qui m'humilie aujourd'hui ne fait qu'accomplir
+ses volontés. Je n'ai pas la pensée de me
+moquer de son trône par des prières arrachées aux
+souffrances d'un lâche et rampant désespoir; c'est
+assez que je respire--pour que je puisse tout supporter.
+Mon épée est tombée de cette indigne main
+qui eût dû mieux répondre à la bravoure de la troupe
+qu'elle commandait; mon navire est englouti dans
+les flots, où il est au pouvoir du pacha;--mais
+mon amie,--pour elle encore ma voix pourrait
+monter en prière vers le ciel. Oh! elle est tout ce
+qui peut me rattacher à la terre.--Ma mort va
+briser un cœur qui a pour moi plus qu'une légitime
+tendresse, une forme si belle--que, jusqu'à ce que
+j'aie vu la tienne, ô Gulnare! mes yeux n'avaient
+jamais demandé s'il s'en trouvait sur la terre d'aussi
+belle!»</p>
+
+<p>--«Tu en aimes donc une autre!--Mais que
+m'importe à moi cela?--cela ne m'importe pas,--non,
+sans doute, jamais cela ne m'importera.
+Mais cependant--tu aimes--et--oh! j'envie
+ceux dont les cœurs peuvent se reposer sur
+des cœurs aussi fidèles qu'eux, et qui n'ont jamais
+éprouvé ce vide--cette pensée inquiète qui soupire
+après des visions--comme la mienne en est tourmentée.»</p>
+
+<p>«O femme!--j'avais pensé que tu aimais celui
+pour lequel mon bras t'avait sauvée d'une tombe enflammée!»</p>
+
+<p>«Moi, avoir de l'amour pour le farouche Seyd!
+oh!--non--non--non, jamais. Cependant ce
+cœur, qui ne fait plus d'efforts pour l'aimer, s'est
+efforcé autrefois de répondre à sa passion,--mais
+il n'a pu réussir. Je l'ai éprouvé--et je l'éprouve
+encore,--l'amour ne peut exister qu'avec la liberté.
+Je suis une esclave; une esclave favorite, il est vrai,
+destinée à partager la splendeur de mon maître, et
+à paraître la femme la plus heureuse! Souvent je
+suis condamnée à entendre cette question: «M'aimes-tu?»
+et je brûle de répondre: «Non!» Oh! il
+est dur de supporter cette tendresse, et de s'efforcer
+vainement de la payer de retour; mais il est
+encore plus dur de supporter les répugnances du
+cœur, et de cacher aux yeux de celui qui l'inspire
+un sentiment différent de celui de l'amour. Il me
+prend une main que je ne lui donne pas--ni ne
+refuse;--le pouls de cette main n'est ni plus lent
+--ni plus rapide,--mais il reste calme et froid;
+et quand elle m'est rendue, elle retombe comme un
+poids inanimé, en s'éloignant de l'homme que je
+n'ai jamais aimé assez pour le haïr. Mes lèvres,
+après avoir reçu ses caresses, n'en sont pas plus
+brûlantes, et le souvenir qu'elles me laissent glacé
+tous mes sens. Oui,--si j'avais jamais éprouvé le
+dévouement de la passion, j'aurais pu lui faire succéder
+la haine, mais encore--je le vois partir sans
+que j'en éprouve de regrets,--et revenir sans que
+je le désire;--et souvent, lorsqu'il est près de
+moi,--il est bien loin de ma pensée. Quand la réflexion
+arrivera--et elle doit arriver--je crains
+qu'elle m'apporte le dégoût. Je suis son esclave;--mais
+en dépit de l'orgueil, le titre de sa fiancée
+pour moi serait pire que l'esclavage. Oh! que cette
+dot de son cœur ne m'est-elle enlevée! ou, s'il en
+cherchait une autre, et qu'il me laissât en repos--hier
+encore--j'aurais dit en paix! Oui, si je feins
+maintenant une tendresse qui ne m'est pas habituelle
+pour lui, souviens-toi,--captif! souviens-toi
+que c'est pour briser tes chaînes; pour te payer
+la vie que je te dois; pour te rendre à cette femme
+qui t'est si chère, et qui partage un amour tel que
+je n'en connaîtrai jamais. Adieu!--le matin commence
+à poindre,--je dois te quitter: il m'en
+coûtera cher,--mais ne crains pas la mort d'aujourd'hui!</p>
+
+<p>15. Elle pressa ses mains enchaînées contre son
+cœur, baissa la tête, puis se retira sans bruit et disparut
+comme un songe. Était-ce bien elle qui était
+là? et Conrad est-il seul maintenant? Quelle perle
+précieuse est tombée et a brillé sur ses fers? c'est
+une des larmes les plus sacrées, versée sur les malheurs
+d'un étranger, qui s'échappe une fois--brillante--pure,
+des yeux de la pitié, déjà polie par
+une main divine!</p>
+
+<p>Oh! elle est trop persuasive,--trop dangereusement
+chère--la larme inappréciable qui tombe des
+yeux de la femme! cette arme de sa faiblesse qu'elle
+peut employer pour attendrir,--sauver,--subjuguer;--tout
+à la fois sa lance et son bouclier.
+Évitez-la,--la vertu s'amollit et la sagesse tombe
+dans l'erreur, pour se confier trop tendrement à
+cette expression de douleur de la beauté! Qui a
+perdu un monde et fait fuir un héros? la larme timide
+de l'œil de Cléopâtre. Cependant la faute du
+tendre triumvir doit être excusée; pour une larme,--combien
+perdent non-seulement la terre,--mais
+le ciel! livrent leurs ames à l'éternel ennemi de
+l'homme, et comblent leur malheur pour épargner
+celui de quelque beauté volage!</p>
+
+<p>16. Il est jour,--et sur les traits altérés de
+Conrad viennent jouer ses rayons--sans lui ramener
+les espérances de la veille. Que deviendra-t-il avant
+la nuit? peut-être un corps sans vie sur lequel les
+corbeaux agiteront leurs ailes funèbres, que son œil
+éteint et fermé n'apercevra point, tandis que ce soleil
+se couchera, et que la rosée du soir froide,--humide--et
+épaisse tombera sur ses membres roidis,
+en rafraîchissant la terre--et en ranimant tout
+dans la nature, excepté son cadavre!--</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Troisième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<p><span class="rig">Come vedi--ancor non m'abandonna.</span><br>
+
+<span class="rig">(Dante.)</span><br></p>
+
+<p>1. Brillant d'une plus aimable splendeur sur la
+fin de sa carrière, le soleil couchant s'abaisse avec
+lenteur le long des collines de la Morée. Il ne brille
+pas d'un éclat obscurci, comme dans les climats du
+Nord, mais c'est un rayonnement sans nuage d'une
+flamme vivante! Le rayon jaune qu'il jette sur l'abîme
+silencieux dore les vagues verdâtres, étincelantes de
+ses tremblans reflets. C'est sur le vieux rocher d'Égine
+et sur l'île d'Hydra que le dieu de la gaîté répand
+son dernier sourire. Se complaisant sur ses
+propres domaines, qu'il quitte à regret, c'est là
+qu'il aime à verser ses rayons, quoique ses autels n'y
+reçoivent plus l'encens de ses adorateurs. Les ombres
+des montagnes descendent au loin et baisent
+ton golfe glorieux, invincue Salamine! Leurs arcs
+d'azur rencontrent les doux regards du soleil dans la
+vaste étendue des airs, colorés d'une pourpre plus
+foncée, et des teintes plus tendres, jetées sur leurs
+cimes, marquent sa course triomphante, et reproduisent
+les couleurs du ciel; jusqu'à ce que, dérobé
+par une ombre profonde à la terre et à l'océan, le
+soleil disparaisse derrière son rocher de Delphes
+pour se jeter dans les bras du sommeil.</p>
+
+<p>Ce fut dans un soir pareil qu'il jeta ses rayons les
+plus pâles, lorsque, Athènes! le plus sage de tes
+enfans le salua pour la dernière fois. Avec quelle inquiétude
+les meilleurs de tes enfans attendaient son
+dernier rayon d'adieu qui devait terminer le dernier
+jour de leur sage<a id="footnotetagc12" name="footnotetagc12"></a>
+<a href="#footnotec12"><sup class="sml">c12</sup></a> condamné injustement à
+boire la ciguë! «Pas encore,--pas encore--le
+soleil s'arrête sur la colline,--l'heure précieuse
+de l'adieu dure encore; mais triste est sa lumière
+aux yeux agonisans, et sombres sont les teintes des
+montagnes qui lui paraissaient autrefois si chères.»
+Phébus sembla couvrir de voiles lugubres la contrée
+délicieuse qui n'avait encore connu que son sourire;
+mais avant qu'il eût disparu derrière la cime du Cithéron,
+la coupe fatale fut vidée,--l'esprit vital
+avait fui; l'ame de celui qui dédaigna de craindre
+ou de fuir,--qui vécut et mourut comme nul mortel
+ne peut vivre ou mourir!</p>
+
+<p>Mais regardez! depuis les hauteurs de l'Hymette
+jusqu'à la plaine, la reine de la nuit impose son
+règne silencieux<a id="footnotetagc13" name="footnotetagc13"></a>
+<a href="#footnotec13"><sup class="sml">c13</sup></a>. Aucune nébuleuse vapeur, messagère
+de l'orage, ne couvre sa belle face, n'entoure
+d'un cercle sa forme lumineuse. Là, la blanche
+colonne, avec sa corniche scintillant aux rayons
+de la lune qui se jouent dans ses ciselures, reçoit
+ses grâcieux baisers, et, couronné de ses tremblans
+rayons, l'emblème de Phébé étincelle sur le haut
+minaret. Les bosquets d'oliviers dispersés au loin
+comme des taches sombres, là où le modeste Céphise
+verse son onde épuisée; le cyprès qui jette une ombre
+mélancolique près de la sainte mosquée; la brillante
+tourelle du gai kiosque<a id="footnotetagc14" name="footnotetagc14"></a>
+<a href="#footnotec14"><sup class="sml">c14</sup></a>; triste et sombre au
+milieu du calme religieux, le palmier solitaire près
+du temple de Thésée: tous ces objets, empreints de
+diverses couleurs, arrêtent les regards,--et stupide
+serait celui qui passerait sans émotion dans ces lieux.</p>
+
+<p>Plus loin la mer Égée, dont le mugissement ne
+se fait plus entendre, assoupit par des caresses le
+courroux de son vaste sein soulevé par la guerre des
+élémens, et déploie dans des teintes plus douces une
+immense surface de saphir et d'or, mêlée avec les
+ombres de maintes îles lointaines qui offrent un aspect
+menaçant--là où l'aimable océan semble sourire<a id="footnotetagc15" name="footnotetagc15"></a>
+<a href="#footnotec15"><sup class="sml">c15</sup></a>.</p>
+
+<p>2. Je m'écarte de mon sujet.--Pourquoi tourné-je
+mes pensées vers toi, contrée du soleil? Oh!
+qui peut contempler la mer qui baigne tes rivages,
+et ne pas s'arrêter à ton nom, quel que soit le sujet
+que l'on traite, tant il y a de magie dans tout ce qui
+parle de toi? Quel est celui qui, ayant vu se coucher
+le soleil sur toi, ô belle Athènes! pourrait jamais
+oublier la scène que tu présentes à cette heure merveilleuse
+du soir? Ce n'est pas celui--dont le cœur
+ne connaît ni tems ni distance, et qu'un charme
+magique retient dans le parage des Cyclades! Cet
+hommage ne paraîtra point étranger à ses chants;
+l'île de son corsaire fit autrefois partie de ton domaine:--puisse-t-elle,
+en recouvrant la liberté,
+redevenir encore la tienne!</p>
+
+<p>3. Le soleil s'est couché;--et, plus sombre que
+la nuit, le cœur de Médora défaille près du signal
+de feu placé sur la hauteur de la tour.--Le troisième
+jour s'est écoulé:--avec lui Conrad n'arrive
+pas,--n'envoie pas de message,--l'infidèle! Le
+vent a été beau, quoique faible, et il ne s'est point
+élevé de tempête. Hier au soir le navire d'Anselme
+est rentré dans la baie; et cependant les seules nouvelles
+qu'il apporte, c'est qu'il n'a point rencontré
+Conrad! Cruelle, comme elle l'est maintenant, bien
+différente serait l'histoire, si Conrad eût attendu
+cette voile pour combattre.</p>
+
+<p>La brise de la nuit commence à fraîchir;--Médora
+a passé ce jour à épier tout ce que l'espérance
+peut lui faire prendre pour un mât; elle est assise
+tristement--sur la hauteur.--L'impatience l'entraîne
+sur le rivage de la mer à l'heure de minuit;
+là elle erre désolée, sans sentir l'écume des flots qui
+souvent venait jaillir sur ses vêtemens, et l'avertissait
+de s'éloigner. Elle ne la voyait pas,--ne la
+sentait pas,--ne pouvait quitter ce rivage; elle
+ne sentait pas le froid de cette écume:--le froid
+seul qu'elle éprouvait était sur son cœur. Ce retard
+lui occasionna une telle certitude du malheur, que
+la vue du vaisseau de Conrad lui eût fait perdre
+également la vie ou la raison.</p>
+
+<p>Enfin arrive--un pauvre bateau tout brisé, dont
+l'équipage a d'abord aperçu celle qu'il cherche.
+Quelques-uns d'entre ces hommes ont des blessures
+sanglantes:--tous sont dans un état pitoyable.--Ils
+sont peu nombreux;--à peine comprennent-ils
+comment ils ont pu échapper:--<i>c'est là</i> tout ce
+qu'ils savent. Silencieux, abattus, chacun d'eux paraît
+attendre que la triste voix de son compagnon
+exprime ses doutes sur le sort de Conrad. Ils auraient
+pu dire quelque chose; mais ils semblaient
+craindre de confier leurs paroles à l'oreille de Médora.
+Elle les a compris, et cependant elle n'a point
+succombé,--elle n'a pas même tremblé--en apprenant
+ce malheur accablant, ce délaissement terrible.</p>
+
+<p>Sous les traits délicats et tendres de Médora se
+cachaient de hauts sentimens, qui ne se manifestaient
+que lorsqu'ils avaient acquis toute leur énergie. Cependant,
+aussi long-tems que l'espérance lui restait,--ces
+sentimens s'exprimaient par de l'attendrissement,--du
+désordre--et des larmes;--quand
+tout était perdu,--cette sensibilité ne s'éteignait
+pas,--mais elle sommeillait; et de ce
+sommeil apparent naissait cette énergie qui lui disait:
+«Puisqu'il ne te reste rien à aimer,--il
+ne te reste également rien à craindre.» Cette énergie
+était supérieure à la nature; elle était semblable
+à ce brûlant et puissant délire qui naît de l'accès de
+la fièvre dévorante.</p>
+
+<p>«Vous restez silencieux,--dit-elle.--Je ne
+voudrais pas entendre ce que vous pouvez me raconter;--ne
+parlez pas,--ne murmurez pas ce
+nom:--car je sais bien tout.--Cependant je voudrais
+vous demander--mes lèvres se refusent
+presque à le dire;--que votre réponse soit brève:--dites-moi
+où il repose?»</p>
+
+<p>«Madame! nous l'ignorons,--à peine avons-nous
+pu sauver notre vie; mais il y en a un d'entre
+nous qui soutient qu'il n'est pas mort: il l'a vu saisir,
+couvert de blessures sanglantes,--mais vivant
+encore.»</p>
+
+<p>Elle n'en put entendre davantage: c'était en vain
+qu'elle s'y efforçait;--le sang bout dans ses veines;--toutes
+ses pensées s'agitent,--jusqu'à ce que,
+dans cette lutte opiniâtre, son ame accablée succombe
+à ces paroles. Elle chancelle,--tombe, et
+les vagues allaient peut-être l'arracher sans vie à un
+autre tombeau; mais ces hommes aux mains rudes,
+bien que leurs yeux soient noyés de larmes, se sont
+empressés de venir à son aide avec la promptitude
+que commande la pitié. Ils versent sur cette joue
+pâle comme la mort la rosée de l'Océan, relèvent
+Médora,--agitent l'air sur sa figure,--et la soutiennent
+jusqu'à ce qu'elle revienne à la vie. Ils réveillent
+ses femmes, et laissent aux mains des matrones
+cette forme défaillante dont l'aspect les fait
+gémir de douleur. Ils s'en vont à la caverne d'Anselme
+pour lui faire part de ces affligeantes nouvelles--et
+de leur courte victoire.</p>
+
+<p>4. Dans cette assemblée farouche retentissent des
+paroles hardies et étranges; il s'élève des pensées
+de rançon, de guerre et de vengeance, de tout, excepté
+de paix ou de fuite. L'esprit de Conrad respire
+encore dans leur conseil et leur défend le désespoir.
+Quel que soit son destin,--les cœurs qu'il
+a inspirés et commandés le sauveront vivant, ou
+apaiseront son ombre irritée. Malheur à ses ennemis!
+il reste encore un petit nombre de ses braves
+dont les actions sont audacieuses, comme leurs cœurs
+sont fidèles.</p>
+
+<p>5. Le cruel Seyd est dans la chambre secrète du
+harem rêvant au sort de son captif. Ses pensées sont
+alternativement partagées entre l'amour et la haine,
+tantôt avec Gulnare, et tantôt dans la prison de
+Conrad. Étendue à ses pieds, la belle esclave épie
+les mouvemens de son front.--Elle voudrait adoucir
+les noires pensées de son ame, en jetant sur lui
+les regards inquiets de son œil large et noir, qui
+cherche inutilement dans les siens un retour de sympathie;
+il fait semblant de <i>les</i> tenir constamment sur
+les grains de son chapelet<a id="footnotetagc16" name="footnotetagc16"></a>
+<a href="#footnotec16"><sup class="sml6">c1</sup></a>, mais c'est seulement
+sur les tortures de sa victime qu'il les tient fixés.</p>
+
+<p>--«Pacha! la victoire de ce jour t'appartient;
+elle s'est fixée sur la crête de ton cimier:--Conrad
+est pris,--le reste est tombé! Le sort de Conrad
+est résolu:--il doit mourir, et il a bien mérité ce
+châtiment;--cependant il me paraît trop indigne
+de ta haine. Je pense qu'en le délivrant un moment,
+pour lui parler de rançon, en exigeant tous ses trésors,
+serait un moyen plus sage. La renommée
+vante beaucoup ses richesses de pirate;--que mon
+pacha n'en est-il le maître! Pendant ce tems, abattu,--affaibli
+par ce fatal combat,--surveillé,--suivi,--il
+serait toujours une proie facile; mais
+une fois mort,--le reste de sa troupe embarquera
+ses richesses et les leurs pour chercher une retraite
+plus sûre.»</p>
+
+<p>«Gulnare!--si pour chaque goutte de son sang
+on m'offrait un diamant aussi riche que le diadême
+de Stamboul; si pour chacun de ses cheveux on faisait
+briller à mes yeux une mine massive d'or vierge;
+si tout ce que nos contes arabes racontent ou font
+rêver de trésors et de richesses était devant moi,--tous
+ces trésors ne pourraient racheter le pirate!
+Ils ne retarderaient pas seulement son supplice d'une
+heure, si je ne le savais enchaîné et en mon pouvoir;
+et si, dans ma soif de vengeance, je ne méditais
+encore sur les tortures qui durent le plus long-tems
+et tuent le plus tard possible.»</p>
+
+<p>«C'est bien,--Seyd!--Je ne cherche pas à
+comprimer ta rage; elle est trop justement excitée
+pour souffrir la pitié: mes pensées étaient seulement
+de t'assurer ses richesses.--Ainsi relâché, il n'aurait
+pas été libre. Rendu incapable de te nuire,
+privé de la moitié de sa troupe, il pourrait retomber
+entre tes mains à ton premier signal.»</p>
+
+<p>--«Il pourrait retomber en mes mains!--et je
+le relâcherais alors pour un jour,--quand le misérable
+est déjà dans mes mains? Relâcher mon ennemi!--à
+la prière de qui?--de la tienne! belle
+solliciteuse!--C'est là cette vertueuse reconnaissance
+que t'inspire la conduite du giaour envers toi
+et les autres femmes, sans doute parce qu'il t'a
+épargnée,--sans s'inquiéter si sa capture était
+belle! Mes remerciemens et mes éloges lui sont aussi
+dûs.--Maintenant écoute! j'ai un conseil à faire
+entendre à ton oreille gentille: je me défie de toi,
+femme! et chacune de tes paroles imprime le sceau
+de la vérité aux soupçons qui m'ont été inspirés.
+Portée dans ses bras à travers les flammes qui consumaient
+le sérail,--dis, avais-tu du regret d'être
+ainsi emportée par lui? Tu n'as pas besoin de répondre;--ta
+confusion parle, par la rougeur qui
+monte déjà à tes joues coupables. Alors, aimable
+dame, pense à toi! et prends garde: ce n'est pas
+seulement <i>sa</i> vie qui demande un tel soin! Encore
+une parole--oui--je n'en demande pas davantage.
+Maudit fut le moment où il t'emporta loin des
+flammes; mieux eût valu--mais--non--alors
+j'aurais gémi sur toi avec la douleur d'un amant,--maintenant
+c'est ton maître qui t'avertit,--femme
+perfide! Ne sais-tu pas que je puis couper
+tes ailes volages? Ce n'est pas seulement par des
+paroles que je châtie ceux qui m'outragent; prends
+garde à toi:--ne pense pas que ta perfidie reste
+impunie!»</p>
+
+<p>Il se lève--et il s'éloigne lentement, l'air sévère,
+la rage dans les regards et la menace dans ses
+adieux. Ah! peu en a été émue cette reine des femmes
+fortes--qu'un front irrité n'a jamais effrayée, que
+les menaces n'ont jamais subjuguée. Seyd ne connaissait
+guère ton cœur, ô Gulnare! il ne savait pas
+combien l'amour avait sur lui d'empire, et de quelle
+audace la persécution pouvait le rendre capable. Les
+soupçons du pacha lui parurent des outrages,--car
+elle ne connaissait pas encore combien étaient
+profondes les racines d'où naissait sa compassion.--Elle
+était une esclave;--par cela seul tout captif
+avait des droits à son intérêt, et ce sentiment ne
+différait d'un autre que de nom. Démêlant à peine
+les motifs des sentimens qui l'agitent,--ne tenant
+nul compte de la colère du pacha, elle voulut s'exposer
+à de nouveaux dangers, en essayant encore de
+calmer sa haine,--jusqu'à ce que s'éleva dans son
+esprit ce combat de la pensée, source des malheurs
+de la femme!</p>
+
+<p>6. Cependant--pleins d'anxiété--tristement
+longs--calmes et uniformes s'écoulent les jours et
+les nuits de Conrad.--Si son ame n'avait pas su
+dompter la terreur, elle n'eût pu supporter ce redoutable
+intervalle du doute et de la crainte, lorsque
+chaque heure pouvait le condamner à un supplice
+pire que la mort; lorsque chaque pas que
+répétait l'écho de la porte de sa prison pouvait être
+celui de l'homme qui devait le conduire où le pieu
+fatal l'attendait: lorsque chaque voix qui frappait
+son oreille pouvait être la dernière qu'il lui était permis
+d'entendre: si son ame n'avait pu dompter la
+terreur,--cet esprit austère et haut eût prouvé
+qu'il était aussi peu disposé à mourir qu'incapable
+de s'en préserver. Il était abattu,--peut-être vaincu;--cependant
+il supportait en silence ce conflit de
+pensées plus redoutables que tout ce qu'il avait essuyé
+jusqu'alors. La chaleur du combat, le fracas
+des tempêtes laissent à peine une idée assez inactive
+pour être un tourment; mais emprisonné et chargé
+de fers dans une étroite solitude, se torturer, en
+proie à tous les souvenirs les plus divers; méditer
+sans cesse sur son propre cœur, sur ses irréparables
+fautes, sur son destin futur;--se voir dans l'impossibilité
+d'éviter ce dernier--et de réparer les
+premières;--compter les heures qui nous poussent
+impérieusement à notre fin, sans avoir un ami
+pour nous consoler, et redire aux autres que la mort
+a été reçue par nous comme un bien; autour de
+nous des ennemis toujours prêts à mentir sur notre
+vie passée, et à calomnier nos derniers instans;
+avoir devant soi des tortures que l'ame se sent capable
+de braver, quoiqu'elle doute si la chair frémissante
+sera assez forte pour les supporter, et si
+un simple cri ne déshonorera pas les plus beaux
+sentimens, et ne lui ravira pas la plus noble gloire,
+celle du courage; la vie que l'on perd ici-bas, se la
+voir déniée en haut par ceux qui s'arrogent le monopole
+des faveurs du ciel; et surtout se voir ravir
+quelque chose de plus qu'un paradis douteux--le
+ciel de nos espérances terrestres--celle qui est la
+bien-aimée de nos cœurs; telles sont les pensées dont
+un captif est assiégé, et qui lui font éprouver des
+angoisses qui surpassent les douleurs mortelles: ce
+sont ces pensées qui assiégeaient Conrad.--Les
+supporte-t-il lâchement ou avec courage? puisqu'il
+n'y succombe pas, il faut bien qu'il en soit ainsi!</p>
+
+<p>7. Le premier jour est passé, il n'a pas vu Gulnare;--le
+second--le troisième--elle n'est pas
+encore revenue; mais ce que ses paroles avaient
+avancé, ses charmes l'ont accompli, ou autrement
+il n'aurait pas vu un autre soleil. Le quatrième s'est
+écoulé, et avec la nuit une tempête est venue mêler
+sa puissance de terreur à celle des ténèbres. Oh!
+comme Conrad prêtait avidement l'oreille aux mugissemens
+de l'abîme, qui jusqu'alors n'avaient pas
+encore interrompu son sommeil! et son imagination
+sauvage s'égare dans de plus sauvages désirs,
+inspirée qu'elle est par la lutte de son propre élément!
+Souvent il s'était élancé sur ces vagues ailées,
+et il aimait leur rudesse impétueuse qui rendait sa
+course plus rapide. Et maintenant le mugissement
+de l'océan qui retentit à son oreille est pour lui une
+voix depuis long-tems connue, qui lui dit--hélas!
+que c'est vainement qu'elle est si près de lui!</p>
+
+<p>Le vent au-dessus de lui fait entendre de lourds
+sifflemens; et, doublement retentissans, les nuages
+qui portent le tonnerre ébranlent la tourelle de sa
+prison; la foudre reluit à travers les barreaux, et
+réjouit plus le cœur de Conrad que l'astre de la
+nuit. Il traîne sa lourde chaîne vers ces barreaux
+éclairés pour y attirer le tonnerre, en désirant <i>que
+ce péril</i> ne fût pas vain. Il soulève ses bras chargés
+de fers vers le ciel, en le priant de lancer dans sa
+pitié un de ses carreaux enflammés pour l'anéantir:
+le fer qu'il porte et sa prière impie les attirent également.--La
+tempête roule au loin et dédaigne de
+frapper; ses voix retentissantes s'affaiblissent dans
+le lointain,--elles s'éteignent.--Conrad se retrouve
+seul, comme si quelque ami infidèle eût dédaigné
+d'écouter ses gémissemens.</p>
+
+<p>8. L'heure de minuit est passée,--et un pas léger
+s'approche de la porte massive;--il s'arrête,--il
+s'approche de nouveau; le verrou criant et la
+clef au son triste tournent légèrement: son cœur l'a
+devinée,--c'est la belle Gulnare! Quels que soient
+ses péchés, cette femme est pour lui un ange protecteur,
+et belle aussi comme l'imagination d'un ermite
+pourrait la peindre. Cependant elle est changée
+depuis qu'elle est venue pour la première fois dans
+cette prison; sa joue est plus pâle, sa démarche plus
+chancelante. Elle tourne vers le prisonnier son œil
+noir et inquiet, et ce regard exprime avant ses paroles
+ces mots: «Tu dois mourir! oui, tu dois
+mourir; il ne te reste qu'une ressource, la dernière,--la
+pire de toutes,--si les tortures ne la surpassaient
+encore.»</p>
+
+<p>«Femme! je n'en dénie aucune;--mes lèvres
+expriment ce qu'elles ont déjà exprimé:--Conrad
+est toujours le même. Pourquoi veux-tu chercher à
+sauver la vie d'un condamné, et l'arracher à la sentence
+qu'il a méritée? Oui, je l'ai bien méritée--non
+seul ici peut-être--j'ai bien mérité la vengeance
+de Seyd par de nombreuses actions coupables.»</p>
+
+<p>--«Tu me demandes pourquoi? pourquoi--oh!
+n'as-tu pas sauvé ma vie d'un sort plus horrible
+que celui de l'esclavage? Tu me demandes pourquoi?--le
+malheur t'a-t-il aveuglé sur les tendres
+entreprises de l'esprit d'une femme? et dois-je te le
+dire? quoique mon cœur ressente tout ce que la
+femme peut ressentir, sans pouvoir l'avouer--en
+dépit de tes crimes--ce cœur le ressent pour toi.
+Il a éprouvé pour toi de la crainte,--de la reconnaissance,--de
+la pitié, de la folie,--de l'amour.
+Ne réplique pas, ne me conte plus ton histoire, ne
+me dis plus que tu en aimes une autre--et que je
+t'aime en vain. Quoiqu'elle soit aussi tendre que moi,
+qu'elle soit plus belle, je me précipite dans un danger
+qu'elle n'oserait pas affronter. Son cœur, auquel
+le tien est si fidèle, est-il digne du tien? Si je t'appartenais,--tu
+ne serais pas seul ici maintenant.
+Épouse d'un proscrit,--elle laisse son époux errer
+seul sur les vagues! Qui retient dans sa demeure
+une si galante dame? Mais assez de paroles,--et
+sur ta tête et sur la mienne un sabre tranchant est
+suspendu par un simple fil; si tu as encore du courage,
+et que tu veuilles être libre, prends ce poignard,
+lève-toi et suis-moi!»</p>
+
+<p>«Oui,--et mes chaînes! mes pieds, parés de
+ces ornemens, traverseront avec grâce les gardes
+endormis! Tu l'as oublié,--est-ce là un accoutrement
+pour fuir? ou est-il plus propre que tout autre
+au combat?»</p>
+
+<p>«Défiant corsaire! j'ai gagné la garde, toujours
+prête à se révolter et avide d'or. Une seule de mes
+paroles fera tomber tes chaînes; sans un pareil secours
+comment pourrais-je rester ici? Depuis que
+nous nous sommes rencontrés, j'ai mis le tems à
+profit; et si je me suis rendue coupable, c'est toi
+qui a causé mon crime. Un crime!--ce n'est pas
+être criminelle que de punir ceux de Seyd. Ce tyran
+détesté, Conrad,--il doit mourir! Je te vois frémir;--mon
+ame est bien changée:--elle a été
+outragée,--méprisée,--avilie;--elle sera vengée.--Accusée
+d'une trahison que jusqu'ici mon
+cœur avait dédaignée,--trop fidèle, quoique enchaînée
+dans une servitude trop amère; oui, tu souris!--mais
+il avait peu de motifs de se plaindre:
+je n'étais pas alors perfide,--et toi, tu ne m'étais
+pas encore si cher. Mais Seyd l'a soutenu;--et les
+jaloux, ces tyrans qui, en nous tourmentant, nous
+portent à les trahir, méritent bien le sort que leurs
+lèvres toujours maussades prédisent. Je ne l'ai jamais
+aimé;--il m'acheta--quelque peu cher--puisqu'avec
+moi se trouvait un cœur qu'il n'avait pu
+acheter. Je fus une esclave docile; il a dit que,
+pour sa récompense, j'aurais fui volontiers avec toi.
+C'était faux, tu le sais;--mais que de tels augures
+se repentent de leurs prévisions! leurs paroles sont
+des outrages qui rendent leurs prévisions véritables.
+Ce n'était pas à ma prière qu'il suspendait ta mort;
+cette grâce éphémère n'était que pour lui donner
+le tems de préparer de nouveaux supplices pour te
+torturer, et pour augmenter mon désespoir. Il a
+aussi menacé ma vie; mais sa folie amoureuse<a id="footnotetagloc16" name="footnotetagloc16"></a>
+<a href="#footnoteloc16"><sup class="sml">loc16</sup></a> me
+réserve encore pour les caprices de sa seigneurie.
+Quand il sera plus rassasié de ces charmes qui se
+flétrissent et de moi, alors s'ouvrira le sac,--et
+la mer roule près de ces lieux! Quoi! suis-je donc
+destinée à lui servir dans ses caprices, comme
+un jouet d'enfant que l'on rejette dès qu'il a perdu
+ses dorures? Je t'ai vu,--je t'ai aimé,--je te
+dois tout;--je voudrais te sauver, quand ce ne
+serait que pour te prouver combien une esclave est
+reconnaissante. Mais quand même le pacha n'aurait
+pas ainsi menacé ma vie et mon honneur (et il tient
+bien ses sermens prononcés dans des momens de colère),
+je t'aurais encore sauvé;--mais lui eût été
+épargné. Maintenant je suis toute à toi--à tout
+préparée. Tu ne m'aimes pas,--tu ne me connais
+pas,--ou, si tu me connais, c'est de la manière
+la plus défavorable. Hélas! cet amour--ou
+cette haine m'est pour la première fois connue.--Oh!
+que ne peux-tu éprouver ma constance, tu ne
+me repousserais pas; tu ne refuserais pas l'amour
+ardent dont brûle un cœur oriental. Il est maintenant
+le phare de ton salut,--maintenant il te montre
+dans le port la proue d'un Maïnote; mais dans
+une chambre par où nos pas doivent nous conduire,
+dort-il ne doit pas se réveiller--le barbare tyran
+Seyd!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc16"
+name="footnoteloc16"><b>Note loc16: </b></a><a href="#footnotetagloc16">
+(retour) </a> <i>His dotage</i>.</blockquote>
+
+<p>«Gulnare!--Gulnare!--je n'avais jamais,
+jusqu'à ce moment, senti si fortement mon abjecte
+fortune, ma renommée flétrie si humiliée. Seyd est
+mon ennemi; il eût balayé ma troupe de la terre,
+avec un bras impitoyable, mais frappant à découvert.
+C'est pourquoi je suis venu ici, sur mon vaisseau
+de guerre, pour émousser le cimeterre par le
+cimeterre; telle est mon arme,--et non le secret
+poignard:--qui épargne la vie et l'honneur d'une
+femme, épargne aussi celle d'un ennemi qui dort.
+C'est avec joie que je te sauvai, ô femme; ce n'était
+pas pour cela:--ne me laisse pas penser que tu
+n'étais pas digne de ma pitié. Maintenant, adieu
+donc!--que plus de paix soit réservé à ton cœur!
+La nuit s'écoule:--c'est la dernière de mon repos
+terrestre!»</p>
+
+<p>«Repose! repose! au soleil levant commenceront
+tes souffrances nerveuses, et tes membres se tordront
+sur le pieu qui t'attend. J'ai entendu donner
+les ordres,--j'ai vu--mais je ne le verrai plus.--Si
+tu veux périr, je périrai avec toi. Ma vie,--mon
+amour,--ma haine,--tout ce que je possède
+ici-bas dépend de cette résolution, corsaire! Mais il
+n'y a que cette tentative! sans elle la fuite serait
+inutile.--Comment! les poursuites assurées de
+Seyd, mes injures non vengées, ma jeunesse déshonorée,--les
+longues, longues années consumées
+dans les regrets--un seul coup nous délivre de
+toutes nos craintes à venir. Mais puisque la dague
+convient moins à ton bras que l'épée, j'essaierai la
+fermeté d'une main de femme. Les gardes sont gagnés;--encore
+un moment, et tout sera consommé.--Corsaire!
+nous nous rencontrerons en lieu sûr,
+ou nous ne nous rencontrerons plus. Si ma faible
+main faillit, le nuage du matin roulera sur ton échafaud
+et sur mon linceul.»</p>
+
+<p>9. Elle se détourna et disparut avant que Conrad
+eût pu lui répondre, mais il la suit long-tems d'un
+œil inquiet; et recueillant, comme il faut, les anneaux
+des chaînes qui le pressent, pour diminuer
+leur longueur ainsi que le bruit de sa marche, il
+suit Gulnare, autant que le lui permettent ses membres
+enchaînés, car les verroux ne retiennent plus
+ses pas. Elle était noire et sinueuse la marche qu'il
+devait suivre, et il ne savait pas où ce passage conduisait.
+Il n'y avait là ni lampes ni gardes. Il aperçoit
+bientôt une sombre lueur:--cherchera-t-il ou
+évitera-t-il une clarté si indistincte et si faible? Le
+hasard guide ses pas,--une fraîcheur soudaine
+semble frapper son front, comme si c'était l'air du
+matin.--Il a atteint une galerie découverte;--à
+ses regards brille la dernière étoile de la nuit dans
+un ciel qui s'éclaircit. Cependant à peine Conrad y
+fait-il attention. Une autre lumière, partie d'une
+chambre solitaire, frappe sa vue. Il se dirige de ce
+côté. Une porte entr'ouverte lui a laissé voir cette
+clarté dans l'intérieur, mais rien de plus. Une figure
+se présente d'un pas précipité; elle s'arrête,--se
+détourne,--s'arrête encore,--c'est elle enfin!
+Point de poignard dans sa main,--aucun indice
+de crime.--«Grâces soient rendues à ce cœur tendre,--elle
+n'a pu le tuer!» Il la regarde de nouveau;
+ses regards sauvages et égarés semblent reculer
+de frayeur à la vue du jour. Elle s'arrête,--rejette
+en arrière ses longues tresses de cheveux noirs
+qui voilaient presque tout son visage et son beau
+sein: on dirait que sa tête mal assurée sort d'un état
+de doute ou de terreur. Ils se rencontrent;--sur
+le front de Gulnare,--inconnue par elle--oubliée--sa
+main précipitée a laissé--une tache légère.
+--Conrad en observe la couleur et devine--Oh!
+léger mais certain est le gage du crime:--c'est du
+sang!</p>
+
+<p>10. Conrad avait vu des combats;--il s'était
+nourri, dans la solitude de son cachot, des tortures
+qui apparaissent d'avance au coupable condamné;
+il avait été séduit,--châtié,--et la chaîne emprisonnait
+encore ses bras qui pouvaient la porter à
+jamais: mais les combats,--la captivité,--le
+remords,--tout ce qu'il a éprouvé de plus terrible,--ne
+l'ont jamais fait frissonner,--n'ont jamais
+fait frémir le sang dans ses veines comme cette
+tache de pourpre qui le glace d'horreur. Cette goutte
+de sang, cette légère mais criminelle tache a fait
+disparaître tous les charmes de cette beauté! Le sang
+qu'il a vu,--il aurait pu le voir couler sans émotion;--mais
+alors c'eût été dans le combat, ou versé
+par une main d'homme!</p>
+
+<p>11. «C'en est fait!--il allait se réveiller,--mais
+c'en est fait. Corsaire! il n'est plus:--tu me
+coûtes bien cher. Toute parole serait vaine en ce
+moment,--fuyons,--fuyons! Notre barque nous
+attend, il est déjà presque jour. Le petit nombre
+de gardes que j'ai séduits me sont maintenant tout
+dévoués, et ces hommes viendront rejoindre ce qui
+survit de ta troupe. Bientôt ma voix saura justifier
+mon bras, quand notre voile nous emportera loin de
+ce rivage détesté.»</p>
+
+<p>12. Elle frappa des mains,--et à travers la galerie
+accourent, équipés et armés pour le combat, ses
+serviteurs--Grecs ou Maures. Ils s'arrêtent silencieux,
+mais empressés; les chaînes de Conrad tombent.
+Encore une fois ses membres sont libres comme
+le vent des montagnes! mais sur son cœur pèse une
+telle tristesse qu'il semble que le poids des fers l'accable
+maintenant. Aucunes paroles ne sont prononcées;--au
+signal de Gulnare, une porte qui s'ouvre
+révèle une secrète issue qui conduit au rivage.
+La cité est laissée en arrière;--ils se hâtent, ils
+atteignent les vagues joyeuses qui bondissent sur le
+sable jaune. Et Conrad, se laissant guider par Gulnare,
+suit ses volontés, ne s'inquiétant pas s'il est
+sauvé ou trahi. La résistance était aussi inutile que
+si Seyd eût encore vécu, pour se rassasier de la
+vue du supplice que sa vengeance avait ordonné.</p>
+
+<p>13. Ils sont embarqués, la voile est déployée, la
+brise légère souffle;--que la mémoire de Conrad
+a d'objets à passer en revue! Il tombe absorbé dans
+la contemplation, jusqu'au cap où il avait la dernière
+fois jeté l'ancre, et qui élève dans les airs sa
+forme gigantesque. Ah!--depuis cette fatale nuit,
+quoique courts aient été les instans, il avait balayé
+un siècle de terreur, de peines et de crimes. Au moment
+où l'ombre immense du rocher passa noire sur
+le mât du navire, Conrad voila son visage, et éprouva
+dans cet instant une douleur amère. Il se rappela
+tout,--Gonsalve et ses compagnons, son triomphe
+éphémère et sa cruelle défaite; il pense aussi à elle,
+à son amie délaissée: il se retourna et vit--Gulnare,
+l'homicide!</p>
+
+<p>14. Elle observait sa contenance et les mouvemens
+de ses traits. Bientôt elle ne put supporter cet
+aspect glacé, cette contenance froide qui la repoussait;
+et cette sombre férocité qui était étrangère à
+ses regards s'éteignit dans des larmes trop tardives.
+Elle s'agenouilla devant Conrad et pressa sa main:--«Tu
+devrais encore me pardonner, quand Allah
+lui-même m'accablerait de son courroux; sans cet
+attentat ténébreux, que devenais-tu? Accable-moi
+de tes reproches;--mais non cependant--oh!
+épargne-moi <i>maintenant</i>! Je ne suis pas ce que je te
+parais être;--cette nuit terrible a égaré ma raison:
+ne te révolte pas contre moi! Si je n'avais jamais
+aimé,--quoique moins criminelle, tu n'aurais
+pas vécu--pour me haïr,--quand même tu l'aurais
+voulu.»</p>
+
+<p>15. Elle s'est trompée sur les pensées de Conrad,
+ces pensées l'accusent plutôt qu'elle; il se croit la
+cause, quoique involontaire, de ses misères. Mais
+muettes, profondes, sombres et inexprimées, ces
+pensées dévorent silencieusement son cœur. Cependant
+le vent est favorable, les flots ne sont point
+soulevés, les vagues bleues se jouent devant la proue
+du navire. Mais sur la ligne lointaine de l'horizon
+apparaît un point noir--un mât--une voile--un
+vaisseau armé! Les hommes de quart sur le tillac
+signalent leur petite barque, et une ample voile que
+le vent arrondit dans les airs rend sa course plus
+rapide. Il s'approche avec majesté, se presse sur sa
+proue, et ses flancs présentent un aspect formidable.
+Une lueur subite est aperçue,--un boulet dépasse
+la barque et glisse en sifflant sous les flots. Le
+pénétrant Conrad sort tout-à-coup de sa rêverie silencieuse;
+une joie depuis bien long-tems éteinte
+brille dans ses regards: «C'est mon pavillon--mon
+pavillon rouge! Allons--allons--je ne suis
+pas encore abandonné de tout sur l'Océan!» Les
+pirates reconnaissent le signal, ils répondent au salut;
+ils mettent la chaloupe en mer, et les voiles sont
+baissées. «C'est Conrad! c'est Conrad!» Le commandement
+ne peut réprimer les transports et les
+acclamations qui s'élèvent du tillac! C'est avec une
+vive allégresse et un sentiment d'orgueil qu'ils le
+voient monter de nouveau sur son vaisseau. Un
+sourire s'épanouit sur chacun de ces rudes visages;
+ils peuvent à peine s'empêcher de presser leur chef
+dans leurs francs embrassemens. Lui, oubliant à
+demi ses dangers et sa défaite, répond à leur accueil
+comme un chef doit y répondre, serre avec un mouvement
+cordial la main d'Anselme, et il sent qu'il
+peut encore vaincre et commander!</p>
+
+<p>16. Ces premiers momens de joie passés, les sentimens
+qui débordent les corsaires sont des regrets
+de ramener leur chef sans avoir frappé un seul coup.
+Ils avaient mis à la voile, préparés pour la vengeance;--s'ils
+avaient su que c'était la main d'une
+femme qui avait délivré leur chef et leur avait enlevé
+cette gloire,--moins scrupuleux que l'orgueilleux
+Conrad, ils l'auraient nommée leur reine. Par
+maint sourire interrogatif, et par une surprise d'admiration,
+ils se communiquent tout bas leurs pensées
+en regardant Gulnare. Mais elle, tantôt au-dessus,--tantôt
+au-dessous de son sexe; elle, que
+le sang n'a point épouvantée, est troublée par leurs
+regards. Elle tourne vers Conrad un regard faible
+et suppliant, baisse son voile, et se tient silencieuse
+à ses côtés. Ses bras sont doucement croisés sur ce
+cœur qui--Conrad sauvé--a résigné le reste au
+destin. Quoique quelque chose de pire que la frénésie
+puisse remplir ce cœur, extrême en amour
+comme en haine, en bien comme en mal, le dernier
+des crimes l'a laissée encore femme après son
+exécution!</p>
+
+<p>17. Conrad l'a remarquée, et il a éprouvé--ah!
+pouvait-il moins? il a éprouvé de l'horreur pour
+cette action,--mais de la pitié pour sa position
+cruelle. Ce qu'elle a fait, des torrens de larmes ne
+pourront jamais l'effacer, et le ciel la punira au jour
+de sa colère. Mais--ce qu'elle a fait, il le sait:
+quel que soit son crime, c'est pour lui que le poignard
+a frappé, que le sang a été versé; et il est
+libre!--et pour lui elle a donné tout ce qu'elle
+possédait sur la terre, et plus que tout dans le ciel!
+Alors il se tourne vers cette esclave aux yeux noirs
+qui baisse les yeux vers la terre en rencontrant son
+regard. Elle lui paraît changée et humiliée,--faible
+et timide; mais variant souvent la couleur de
+ses joues jusqu'aux teintes les plus profondes de la
+pâleur,--tout ce qui en reste rouge est cette tache
+terrible qui a rejailli sur elle de la blessure faite
+par le poignard! Conrad prend sa main;--elle a
+frémi:--il est maintenant trop tard.--Cette main
+si douce au toucher de l'amour,--si puissante dans
+les inspirations de la haine, Conrad a serré cette
+main; elle a frémi,--et la sienne a perdu sa fermeté,
+et sa voix est altérée. «Gulnare!»--mais
+elle ne répond rien.--«Chère Gulnare!» Elle a
+levé les yeux:--c'est sa seule réponse;--elle se
+précipite dans ses bras. S'il l'avait repoussée de cet
+asile de repos, son cœur eût été au-dessus ou au-dessous
+d'un cœur mortel; mais--bien ou mal--il
+ne la repoussa point de ses bras. Peut-être, sans
+les murmures de sa conscience, sa dernière vertu
+alors serait allée rejoindre les autres. Cependant
+Médora elle-même aurait pu pardonner ce baiser
+qui ne demandait rien de plus d'une femme si belle;
+le premier et le dernier que la fragilité humaine déroba
+à la constance--sur des lèvres où l'amour
+avait exhalé tout son souffle; sur des lèvres--dont
+les soupirs interrompus répandaient un parfum semblable
+à celui que ce dieu venait de rafraîchir par
+l'agitation de son aile!</p>
+
+<p>18. Ils atteignent, à l'heure du crépuscule, leur
+île solitaire. Les rochers semblent leur sourire; le
+port retentit de murmures joyeux; les signaux brillent
+en tournant sur les hauteurs; les chaloupes
+plongent dans la baie tranquille, et les joyeux dauphins
+les poussent à travers l'écume; le cri aigu de
+l'oiseau de mer les salue lui-même de sa voix discordante.
+Près de chaque lampe qui brille à travers les
+fenêtres de leurs demeures, leur imagination se
+peint les amis qui en entretiennent la clarté. Oh!
+qui peut sanctifier les joies du foyer comme l'aimable
+rayon de l'espérance qui sourit du sein des vagues
+soulevées de l'Océan?</p>
+
+<p>19. Les feux sont allumés sur la montagne et
+parmi les bosquets de l'île; Conrad cherche au milieu
+d'eux la tour de Médora. Il regarde en vain;--c'est
+étrange:--tous font la même remarque de surprise;
+au milieu de tant de signaux, cette tour est
+seule dans l'obscurité. C'est étrange;--autrefois
+son phare de salut n'avait jamais manqué. Maintenant
+il n'est peut-être pas éteint, mais seulement
+voilé. Conrad descend avec la première barque qui
+se porté au rivage, et contemple avec impatience la
+lenteur des rames. Oh! que n'a-t-il des ailes plus
+rapides que celles du faucon, pour le porter comme
+une flèche sur la cime de la montagne! Au premier
+repos que prennent les rameurs, il n'attend pas,--ne
+perd pas de tems à considérer;--il se jette dans
+les flots, lutte contre les vagues, traverse la baie,
+et monte par le sentier familier à sa vue.</p>
+
+<p>Il parvient à la porte de sa tour,--s'arrête un
+instant.--Aucun bruit ne s'échappe de l'intérieur;
+et la nuit sombre régnait autour de lui. Il frappe
+avec force,--aucune démarche, aucune réponse
+ne lui présage que quelqu'un l'a entendu ou l'a cru
+dans le voisinage. Il frappe encore,--mais faiblement,--car
+sa tremblante main se refusait de venir
+au secours de son cœur troublé. La porte s'ouvre;--c'est
+un visage bien connu,--mais ce n'est
+pas la forme qu'il est impatient de serrer dans ses
+bras. On ne lui dit rien,--deux fois ses lèvres ont
+essayé de parler sans pouvoir exprimer ce qu'il désire
+de savoir. Il saisit le flambeau:--sa clarté va
+lui donner une réponse à tout;--cette lampe s'échappe
+de sa main, et s'éteint dans sa chute. Il ne
+voudrait pas attendre qu'elle soit rallumée; il lui en
+coûterait encore plus d'attendre la clarté du jour.
+Mais, vacillant à travers le sombre corridor, un autre
+flambeau jette des lueurs par intervalle. Conrad
+se précipite dans l'appartement,--ses yeux contemplent
+tout ce que son cœur ne pouvait croire,--bien
+qu'il l'eût pressenti!</p>
+
+<p>20. Il ne s'est point détourné,--ne parle point,--ne
+défaille point;--il a fixé ses regards sur elle,
+et contemple une forme qui n'a plus de vie. Il la
+contemple:--qu'il faut de tems, en dépit de la
+douleur, pour se persuader, et oser s'avouer que
+nous contemplons en vain un objet chéri qui n'est
+plus! Médora avait été si belle et si calme dans sa
+vie que la mort se présentait chez elle sous un aspect
+plus doux; et les fleurs glacées<a id="footnotetagc17" name="footnotetagc17"></a>
+<a href="#footnotec17"><sup class="sml">c17</sup></a> que sa main
+plus glacée tenait encore étaient pressées doucement,
+comme si elle les eût serrées à peine, ou
+qu'elle eût feint de dormir, et qu'elle se fût moquée
+des larmes répandues déjà sur elle. De longues veines
+bleues se dessinaient sur ses paupières blanches
+comme la neige, qui voilaient--des pensées disparues
+de ces yeux autrefois pleins de vie.--Oh!
+c'est surtout sur les yeux que la mort exerce sa puissance,
+et bannit l'ame de son trône de lumière! Ils
+se sont affaissés et ternis ces cercles bleus dans cette
+longue et dernière éclipse de la vie; mais la mort a
+épargné, pour un instant, la fraîcheur des lèvres
+de Médora:--elles semblent avoir oublié de sourire,
+et désiré du repos--seulement pour un
+instant. Mais le blanc linceul, et chaque tresse tombante
+de ses cheveux longs,--beaux--mais dispersés
+dans un dernier abandon privé de vie, et
+qui naguère, jouets du vent d'été, s'échappaient des
+guirlandes qui s'efforçaient de les retenir dans leur
+couronne; ces cheveux--et sa joue pâle et pure
+réclament le froid de la tombe.--Elle n'est plus
+rien;--pourquoi Conrad est-il encore auprès
+d'elle?</p>
+
+<p>21. Il n'a fait aucune question;--toutes celles
+qu'il aurait pu faire avaient été résolues par le premier
+regard qu'il avait jeté sur ce front calme--et
+froid comme le marbre. C'était assez pour lui,--elle
+était morte,--que lui importait comment?
+L'amour de la jeunesse, l'espérance de meilleures
+années, là source des désirs les plus doux, des
+craintes les plus tendres; le seul être vivant qu'il
+n'ait pu haïr; tout lui était ravi,--et il avait mérité
+ce destin, mais il n'en sent pas moins toute l'amertume.--L'homme
+de bien se tourne, pour obtenir
+un terme à ses douleurs, vers ces régions d'où
+le crime est à jamais repoussé; l'homme orgueilleux--le
+méchant--qui ont fixé leurs joies ici-bas,
+et trouvent la terre suffisante pour leurs douleurs,
+perdent tout en perdant ce qui les attache à cette
+terre--peu de chose peut-être.--Mais qui abandonne
+avec résignation tout ce qui faisait son bonheur?
+Beaucoup de regards stoïques et d'aspects
+sévères masquent des cœurs où le chagrin a laisse
+peu de choses à connaître; et de nombreuses et
+tristes pensées demeurent cachées, mais non perdues
+dans les sourires de ceux auxquels ils conviennent
+d'autant moins qu'ils les prodiguent davantage.</p>
+
+<p>22. Ceux qui l'éprouvent le plus vivement sont
+ceux qui expriment le plus mal ce désordre d'un
+cœur souffrant, où mille pensées se soulèvent pour
+se concentrer dans une seule, et qui cherchent dans
+toutes le refuge qu'ils ne trouvent dans aucune.
+Nulles paroles ne suffisent pour peindre les émotions
+intimes de l'ame, car la vérité refuse toute éloquence
+au malheur. L'épuisement pèse de tout son poids
+sur l'ame abattue de Conrad, et la stupeur l'a presque
+rendu immobile. Il est maintenant si faible:--que
+l'attendrissement de sa mère remplit ces yeux
+farouches, qui pleurent comme ceux d'un enfant.
+C'était seulement la faiblesse de son cerveau qui annonçait
+une douleur irréparable. Personne ne vit
+les larmes qui tombaient de ses yeux;--peut-être,
+devant des témoins, cette inutile effusion de la douleur
+ne se fût point prononcée. Ces larmes n'ont
+pas long-tems coulé;--il les essuie avant de s'éloigner,
+le cœur abandonné de tout,--sans espérance,--brisé,--inconsolable!
+Le soleil paraît
+sur l'horizon,--mais le jour de Conrad est sombre;
+la nuit survient: ses ténèbres ne le quitteront
+plus. Il n'y a pas de ténèbres plus noires que le
+nuage de l'ame, aux yeux fatigués du malheur:--c'est
+le plus aveugle des aveuglemens! Celui qui
+l'éprouve ne peut--n'ose voir;--mais il se tourne
+du côté de l'ombre la plus épaisse,--et ne veut pas
+souffrir un guide!</p>
+
+<p>23. Le cœur de Conrad était formé pour la douceur,--mais
+il fut emporté violemment dans l'inconduite.
+Trahi de trop bonne heure, et trompé
+trop long-tems, ses sentimens les plus purs,--comme
+les gouttes d'eau qui tombent et se durcissent
+dans la grotte, s'étaient durcis de même, moins
+clairs peut-être que les stalactites, après avoir passé
+par les filtres terrestres, mais enfin écoulés, glacés
+et pétrifiés. Cependant les tempêtes sont arrivées,
+et la foudre a brisé le rocher de glace; si son cœur
+est semblable, il s'est brisé sous le choc de la
+foudre.</p>
+
+<p>Là croît une fleur à l'abri de cet âpre rocher;
+quoique noire ait été son ombre,--il l'avait protégée,--il
+l'avait sauvée jusqu'à ce jour. Le tonnerre
+est venu,--ses traits les ont frappés tous
+deux; la solidité du granit et la jeunesse de la fleur.
+Cette aimable plante n'a pas laissé une feuille pour
+dire son histoire; mais elles se sont dispersées et
+flétries où elles sont tombées, et de son froid protecteur
+il ne reste que des fragmens entassés, mais
+en éclats, sur une plage stérile!</p>
+
+<p>24. C'est le matin;--peu des compagnons de
+Conrad osent se hasarder à troubler sa solitude. Anselme
+cherche enfin à pénétrer dans sa tour; il n'y
+était plus:--on ne l'a pas vu le long du rivage de
+la mer. Avant la nuit, toute l'île alarmée a été parcourue
+dans tous les sens. Le matin suivant--d'autres
+recherches commencent, et son nom retentit
+jusqu'à fatiguer les échos. Mont,--grottes,--cavernes,--vallées,--tout
+est exploré en vain. On
+trouve sur le rivage la chaîne brisée d'une barque.
+L'espérance renaît dans les cœurs;--les pirates
+se mettent à sa trace sur la mer. Tout est inutile;--les
+jours roulent sur les jours qui ne sont plus,
+et Conrad ne revient pas:--il ne reviendra plus
+depuis ce jour. Aucun vestige, aucunes nouvelles
+de son sort n'indiquent où il supporte ses douleurs,
+ou bien où il a succombé à son désespoir!</p>
+
+<p>Long-tems ses compagnons pleurèrent celui que
+nul être qu'eux ne pouvait pleurer; et beau fut le
+monument qu'ils élevèrent à son amie. Pour lui,
+aucune pierre monumentale ne fut élevée pour rappeler
+sa mort douteuse et des actions trop vaguement
+connues. Il laissa un nom de corsaire aux
+tems à venir, lié à une vertu, et associé à un millier
+de crimes<a id="footnotetagc18" name="footnotetagc18"></a>
+<a href="#footnotec18"><sup class="sml">c18</sup></a>.</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DU CORSAIRE.</p>
+<br><br><br>
+<hr>
+<h2>NOTES</h2>
+
+<h3>DU CORSAIRE.</h3>
+<hr class="short">
+
+<p>Le tems, dans ce poème, pourra paraître trop court pour
+les événemens; mais toutes les îles de la mer Égée sont à peu
+d'heures de navigation du continent, et le lecteur voudra
+bien être assez bon pour prendre <i>le vent</i> comme je l'ai souvent
+trouvé.</p>
+
+
+<p class="mid"><a id="footnotec1"
+name="footnotec1"></a><a href="#footnotetagc1">
+NOTE 1.</a></p>
+
+<p><i>Roland furieux</i>, chant X.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec2"
+name="footnotec2"></a><a href="#footnotetagc2">
+NOTE 2.</a></p>
+
+<p>Dans la nuit, particulièrement sous les latitudes chaudes,
+chaque coup de rame, chaque mouvement des chaloupes ou
+des vaisseaux est suivi par un éclat léger de lumière qui se
+détache de l'eau comme une feuille lumineuse.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec3"
+name="footnotec3"></a><a href="#footnotetagc3">
+NOTE 3.</a></p>
+
+<p>Café.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec4"
+name="footnotec4"></a><a href="#footnotetagc4">
+NOTE 4.</a></p>
+
+<p>Pipe, en turc.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec5"
+name="footnotec5"></a><a href="#footnotetagc5">
+NOTE 5.</a></p>
+
+<p>Jeunes danseuses.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec6"
+name="footnotec6"></a><a href="#footnotetagc6">
+NOTE 6.</a></p>
+
+<p>On a objecté que l'entrée déguisée de Conrad comme espion
+est hors de la nature.--Il en est peut-être ainsi.--Je
+trouve quelque chose dans l'histoire qui ne lui est pas contraire.</p>
+
+<p>«Désireux de connaître par ses propres yeux la situation
+des Vandales, Majorien se hasarda, après avoir dissimulé la
+couleur de ses cheveux, de visiter Carthage sous le nom de
+son ambassadeur; et Genséric fut par la suite bien mortifié
+par cette découverte qu'il fit d'avoir entretenu et renvoyé
+l'empereur des Romains. Une pareille anecdote peut être rejetée
+comme une fiction invraisemblable; mais c'est une fiction
+qui n'aurait pu être imaginée que dans la vie d'un héros.»</p>
+
+<p>(<span class="sc">Gibbon</span >, <i>Décadence et Chute</i>, vol. VI.)</p>
+
+<p>Que le caractère de Conrad n'en soit pas moins hors nature,
+je tâcherai de prouver le contraire par quelques coïncidences
+historiques que j'ai rencontrées depuis que j'ai écrit
+<i>le Corsaire</i>.</p>
+
+<p>«Eccelin, prisonnier, dit Rolandini, s'enfermait dans un
+silence menaçant; il fixait sur la terre son visage féroce, et
+ne donnait point d'essor à sa profonde indignation.--De
+toutes parts, cependant, les soldats et les peuples accouraient;
+ils voulaient voir cet homme, jadis si puissant, et la joie
+éclatait de toutes parts.</p>
+
+<p>........................................................................</p>
+
+<p>«Eccelin était d'une petite taille; mais tout l'aspect de sa
+personne, tous ses mouvemens indiquaient un soldat.--Son
+langage était amer, son déportement superbe;--et, par son
+seul regard, il faisait trembler les plus hardis.»</p>
+
+<p>(<span class="sc">Sismondi</span >, tome III, page 219-220.)</p>
+
+<p>«<i>Gizericus</i> (Genséric, roi des Vandales, le conquérant de
+Carthage et de Rome), <i>statura mediocris, et equi casu claudicans,
+animo profundus, sermone rarus, luxuriœ contemptor</i>,
+<i>irâ turbidus, habendi cupidus, ad sollicitandas gentes providentissimus</i>,
+etc., etc.»</p>
+
+<p>(<span class="sc">Jornandes</span >, <i>de Rebus Geticis</i>, c. 33.)</p>
+
+<p>Je demande pardon d'avoir cité ces ténébreuses réalités
+pour donner de la contenance à mon <i>Giaour</i> et à mon <i>Corsaire</i>.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec7"
+name="footnotec7"></a><a href="#footnotetagc7">
+NOTE 7.</a></p>
+
+<p>Les derviches sont dans des couvens et de différens ordres
+comme les moines.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec8"
+name="footnotec8"></a><a href="#footnotetagc8">
+NOTE 8.</a></p>
+
+<p>Satan.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec9"
+name="footnotec9"></a><a href="#footnotetagc9">
+NOTE 9.</a></p>
+
+<p>C'est un effet habituel et non pas nouveau de la colère des
+Musulmans. (Voyez les <i>Mémoires du prince Eugène</i>, p. 24.)
+«Le séraskier reçut une blessure à la cuisse; il arracha sa
+barbe par la racine, parce qu'il se trouvait forcé de quitter le
+champ de bataille.»</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec10"
+name="footnotec10"></a><a href="#footnotetagc10">
+NOTE 10.</a></p>
+
+<p>Gulnare, nom de femme; il signifie littéralement <i>la fleur
+du grenadier</i>.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec11"
+name="footnotec11"></a><a href="#footnotetagc11">
+NOTE 11.</a></p>
+
+<p>On peut citer, par exemple, sir Thomas Morus sur l'échafaud,
+et Anne de Boylen qui, dans la Tour, sa prison, en
+passant la main sur son cou, remarqua que «il était trop délicat
+pour causer beaucoup de peine à l'exécuteur.» Pendant
+une partie de la révolution française, il était venu de mode
+de laisser quelques bons <i>mots</i> comme un legs; et la quantité
+des derniers bons mots facétieux des victimes, prononcés durant
+cette période, pourrait former un volume assez considérable
+de facéties mélancoliques.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec12"
+name="footnotec12"></a><a href="#footnotetagc12">
+NOTE 12.</a></p>
+
+<p>Socrate but la ciguë peu de tems avant le coucher du soleil
+(l'heure des exécutions) quoique ses disciples le priassent
+d'attendre la disparition totale de cet astre.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec13"
+name="footnotec13"></a><a href="#footnotetagc13">
+NOTE 13.</a></p>
+
+<p>Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans
+notre propre climat; les jours en hiver sont plus longs, mais
+plus courts en été.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec14"
+name="footnotec14"></a><a href="#footnotetagc14">
+NOTE 14.</a></p>
+
+<p>Le <i>kiosque</i> est une maison d'été turque. Le palmier est
+hors des murs actuels d'Athènes, non loin du temple de Thésée,
+dont un mur seul le sépare. L'eau du Céphise est réellement
+bien rare, et l'Ilissus n'en a pas du tout.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec15"
+name="footnotec15"></a><a href="#footnotetagc15">
+NOTE 15.</a></p>
+
+<p>Les vers précédens, jusqu'à la section 2, avaient peut-être
+peu de chose à faire ici, car ils font partie d'un poème non
+publié (quoique imprimé<a id="footnotetagn6" name="footnotetagn6"></a>
+<a href="#footnoten6"><sup class="sml">n6</sup></a>); mais ils furent écrits sur les
+lieux, au printems de 1811, et--j'ai peine à savoir pourquoi--le
+lecteur devra m'excuser, s'il le peut, de leur nouvelle
+apparition dans ce poème.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten6"
+name="footnoten6"><b>Note n6: </b></a><a href="#footnotetagn6">
+(retour) </a> <i>La Malédiction de Minerve</i>.</blockquote>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec16"
+name="footnotec16"></a><a href="#footnotetagc16">
+NOTE 16.</a></p>
+
+<p>Le <i>comboloïo</i> ou rosaire turc; les grains en sont au nombre
+de quatre-vingt-dix-neuf.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec17"
+name="footnotec17"></a><a href="#footnotetagc17">
+NOTE 17.</a></p>
+
+<p>Dans le Levant, c'est la coutume de jeter des fleurs sur le
+corps des morts, et de placer un bouquet dans la main des
+jeunes personnes.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec18"
+name="footnotec18"></a><a href="#footnotetagc18">
+NOTE 18.</a></p>
+
+<p>Que le point d'honneur qui est représenté par un exemple
+du caractère de Conrad n'a pas été porté au-delà des bornes
+de la probabilité, c'est une proposition qui peut être confirmée
+par l'anecdote suivante d'un flibustier, confrère du pirate,
+dans la présente année 1814.</p>
+
+<p>Nos lecteurs ont tous connaissance de l'entreprise dirigée
+contre les pirates de Barrataria; mais peu d'entre eux, nous
+le pensons, ont été instruits de la situation, de l'histoire, ou
+de la nature de l'établissement. Pour l'instruction de ceux qui
+n'en ont pas connaissance, nous avons reçu d'un ami la relation
+intéressante qui suit, des principaux faits dont il a une
+connaissance personnelle, et qui ne peut manquer d'intéresser
+quelques-uns de nos lecteurs.</p>
+
+<p>«Barrataria est une baie ou un bras étroit du golfe de
+Mexico; il traverse une riche, mais très-plate contrée, jusqu'à
+ce qu'il atteigne à un mille de distance le fleuve Mississipi,
+quinze milles au-dessous de la Nouvelle-Orléans. La
+baie a des branches innombrables, dans lesquelles on peut se
+placer en toute sécurité et échapper à toutes les recherches.
+Elle communique avec trois lacs situés au sud-ouest, et ces
+trois lacs avec un autre du même nom, contigu à la mer,
+où il se trouve une île formée par les deux bras de ce lac
+et par l'Océan. Les côtés Est et Ouest de cette île furent
+fortifiés, l'année 1811, par une bande de pirates, sous le
+commandement d'un certain monsieur La Fitte. La plus
+grande majorité de ces pirates sont de cette classe de population
+de la Louisiane qui avait fui de l'île Saint-Domingue,
+lors des troubles qui y survinrent, et qui trouva un asile dans
+l'île de Cuba. Ce fut lorsque la dernière guerre entre la France
+et l'Espagne commença qu'ils furent obligés d'abandonner
+cette île, dans le délai de peu de jours. Sans cérémonie, ils
+entrèrent dans les États-Unis, et la plupart dans la Louisiane,
+avec tous les nègres qu'ils possédaient à Cuba. Il leur fut notifié,
+par le gouverneur de cet état, l'article de la constitution
+qui défend l'importation des esclaves; mais, en même
+tems, ils reçurent l'assurance du gouverneur qu'il obtiendrait
+pour eux, s'il était possible, l'approbation du congrès pour
+conserver cette propriété.</p>
+
+<p>L'île de Barrataria est située à peu près à 29° 15' de latitude,
+et 92° 30' de longitude. Elle est aussi remarquable
+pour son air sain que pour l'abondance des poissons qui peuplent
+ses parages. Le chef de cette horde, comme Charles de
+Moor, avait quelques vertus mêlées à des vices nombreux.
+Dans l'année 1813, ce parti, par ses attentats et son audace,
+avait fixé l'attention du gouverneur de la Louisiane; et pour
+détruire cet établissement, il pensa qu'il était convenable de
+le frapper par la tête. Il offrit en conséquence une récompense
+de 500 dollars à celui qui lui apporterait la tête de monsieur
+La Fitte, qui était bien connu des habitans de la côte de la
+Nouvelle-Orléans, par les relations immédiates qu'il eut avec
+eux comme ayant exercé autrefois dans leur ville, avec grande
+réputation, l'art de l'escrime qu'il avait appris dans l'armée
+de Buonaparte, où il avait servi comme capitaine. La récompense
+qui avait été offerte pour la tête de La Fitte fut en
+retour offerte par celui-ci pour celle du gouverneur, mais
+portée à 15,000 dollars. Le gouverneur fit marcher une compagnie
+de soldats sur l'île de La Fitte, avec ordre de brûler
+et de saccager tout l'établissement, et d'en emmener à la
+Nouvelle-Orléans tous les bandits. Cette compagnie, sous le
+commandement d'un homme qui avait été l'ami intime du
+hardi capitaine, s'approcha très-près des fortifications de l'île
+avant d'avoir vu un homme ou entendu un bruit, lorsque toutà-coup
+il entendit un coup de sifflet, semblable à celui d'un
+contre-maître. Alors il se trouva lui-même enveloppé par une
+troupe d'hommes armés, qui s'étaient précipités des secrètes
+avenues qui conduisaient à la baie. Ce fut ici que ce moderne
+Charles de Moor se distingua par quelques nobles traits; car
+non-seulement il ne se borna pas à épargner la vie de celui
+qui était venu attaquer son île pour lui faire perdre la sienne
+et celle de tout ce qui lui était cher, mais encore il lui offrit
+de quoi procurer à cet honnête soldat une existence aisée pour
+le reste de ses jours, ce que celui-ci refusa avec indignation.
+Alors, avec la permission de son vainqueur, il s'en retourna
+à la Nouvelle-Orléans. Cette circonstance et quelques autres
+événemens semblables prouvèrent que la bande des pirates ne
+pouvait être prise par terre. Nos forces navales ayant toujours
+été faibles dans ces parages, des expéditions pour la
+destruction de cet illicite établissement ne pouvaient être attendues
+d'elles jusqu'à ce qu'elles eussent reçu des renforts;
+car un officier de l'armée navale, avec un plus grand nombre
+de chaloupes de guerre dans cette station, fut forcé de
+se retirer devant les forces supérieures de La Fitte. Aussitôt
+qu'une augmentation de l'armée navale permit une attaque,
+elle fut faite: la ruine totale des bandits en a été le résultat;
+et aujourd'hui que ce point presque invulnérable, et la clef
+de la Nouvelle-Orléans, se trouve purgé d'ennemis, il est à
+espérer que le gouvernement saura le conserver par une force
+militaire imposante.»<span class="rig">
+(<i>Extrait d'un journal américain</i>.)</span><br><br></p>
+
+<p>On trouve dans la continuation du <i>Dictionnaire biographique
+de Granger</i> par le Noble; un singulier passage, dans sa
+notice sur l'archevêque Blackbourne; comme il a quelque
+analogie avec la profession du héros du poème précédent, je
+ne puis résister au désir de le citer.</p>
+
+<p>«Il y a quelque chose de mystérieux dans l'histoire et le
+caractère du docteur Blackbourne. La première n'est que très-imparfaitement
+connue; et le bruit a couru qu'il avait été un
+forban, et qu'un de ses confrères dans cette profession ayant
+demandé à son arrivée en Angleterre ce qu'était devenu son
+vieux camarade Blackbourne, reçut pour réponse qu'il était
+archevêque d'York. Nous savons que Blackbourne fut installé
+sous-doyen d'Exter en 1694, office qu'il résigna en 1702.
+Mais après la mort de son successeur, Lewis Barnek, qui
+arriva en 1704, il l'obtint de nouveau. L'année suivante il
+devint doyen; et en 1714, il devint archi-doyen de Cornwall.
+Il fut sacré évêque d'Exter le 24 février 1716, et transféré
+à York le 28 novembre 1724, en récompense, selon la
+chronique scandaleuse de la cour, pour avoir marié George I<sup>er</sup>
+à la duchesse de Munster. Ceci, cependant, paraît avoir été
+une pure calomnie. Comme archevêque, il se conduisit avec
+une grande prudence, et fut également respectable comme
+administrateur des revenus de son siége. Le bruit circulait
+qu'il avait conservé les vices de sa jeunesse, et qu'une passion
+pour le beau sexe formait un <i>item</i> dans la liste de ses faiblesses;
+mais bien loin d'avoir été convaincu par soixante-dix
+témoins, il ne paraît pas qu'il ait été accusé directement par
+un seul. Bref, je considère toutes ces accusations comme des
+effets de pure malignité. Comment est-il possible qu'un forban
+ait pu être aussi instruit et aussi savant que l'était certainement
+Blackbourne? Il avait une connaissance si parfaite des
+classiques (particulièrement des tragiques grecs), que, capable
+comme il l'était de les lire avec autant de facilité que
+Shakspeare, il devait avoir consacré beaucoup de tems et de
+peine pour les comprendre ainsi, et pour être autant versé
+dans les langues savantes. Il avait été indubitablement élevé
+au collége de l'église du Christ, à Oxford. On le dit y avoir été
+un homme très-aimable; ceci toutefois fut tourné contre lui
+par ce dicton: «Il a gagné plus de cœurs que d'ames.»</p>
+
+<p>--«La seule voix qui pouvait calmer les passions du
+sauvage Alphonse III était celle d'une femme aimable et vertueuse,
+le seul objet de son amour: c'était la voix de Dona
+Isabella, fille du duc de Savoie et petite-fille de Philippe II,
+roi d'Espagne. Ses dernières paroles en mourant firent sur
+sa mémoire une profonde impression: cet esprit hautain
+fondit en larmes; et après ce dernier embrassement, Alphonse
+se retira dans sa chambre pour déplorer sa perte
+irréparable, et méditer sur la vanité de la vie humaine.»<span class="rig">
+(<i>Œuvres mêlées de</i> <span class="sc">Gibbon</span >.)</span><br><br></p>
+
+<p class="mid">FIN DES NOTES DU CORSAIRE.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h1>LARA.</h1>
+
+<br><br><br>
+
+<hr>
+<h2><i>Chant Premier</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<p>1. Les serfs sont joyeux dans le vaste domaine de
+Lara, et l'esclavage a oublié à moitié ses chaînes
+féodales. Lui, leur seigneur inattendu, qu'ils n'espéraient
+plus revoir, mais qu'ils n'avaient point oublié,
+est revenu après un long exil volontaire. Tous les
+visages, dans son château, sont brillans de joie de
+son arrivée; les coupes sont sur la table et les bannières
+sont déployées sur les créneaux. Au loin, sur
+les vitraux peints de couleurs variées, se reflète en se
+jouant la flamme hospitalière du foyer rallumé, autour
+duquel un cercle de vassaux<a id="footnotetagloc17" name="footnotetagloc17"></a>
+<a href="#footnoteloc17"><sup class="sml">loc17</sup></a>, aux yeux pétillans
+de gaîté, donne un libre cours à sa loquacité
+bruyante.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc17"
+name="footnoteloc17"><b>Note loc17: </b></a><a href="#footnotetagloc17">
+(retour) </a> <i>Retainers</i>.</blockquote>
+
+<p>2. Le chef de la maison de Lara est de retour.
+Pourquoi Lara a-t-il traversé les mers? Laissé par
+la mort de son père (il était trop jeune pour apprécier
+une telle perte) maître de lui-même,--il a
+reçu cet héritage de malheur,--ce redoutable empire
+de soi-même, dont l'orgueil humain s'empare
+pour détruire la paix du cœur!--sans personne pour
+le réprimander, et n'ayant que peu d'amis pour lui
+faire apercevoir les mille sentiers dont la pente glissante
+entraîne au crime; c'est alors, lorsque son âge
+demandait qu'il obéît, c'est alors que la jeunesse fougueuse
+de Lara commandait à des hommes. Il n'est
+pas nécessaire de suivre pas à pas sa jeunesse à travers
+tous les détours de la carrière qu'elle parcourut.
+Courte elle parut à sa fougue impatiente; mais elle
+fut assez longue pour causer à moitié sa perte.</p>
+
+<p>3. Lara, dans sa jeunesse, avait abandonné le séjour
+de ses ancêtres; mais depuis l'heure où il lui
+fit de la main le salut d'adieu, on a ignoré de quel
+côté il avait dirigé ses pas, tellement que son souvenir
+était presque éteint dans la mémoire. Ses vassaux
+ne pouvaient que dire: «Son père est redevenu
+poussière, c'est tout ce que nous savons, et Lara n'est
+point en ces lieux.» Lara ne revient point, n'envoie
+personne; le plus grand nombre devient froid et indifférent
+aux conjectures. Les salles de son château
+entendent à peine prononcer son nom à l'écho duquel
+elles étaient si habituées; son portrait se noircit dans
+son cadre couvert de poussière; un autre seigneur
+console la femme qui lui était destinée, la jeunesse
+l'oublie, et les vieillards ne sont plus. «Vit-il encore?»
+s'écrie l'héritier impatient, qui soupire après
+un deuil qu'il ne doit pas porter. Une centaine d'écussons
+couverts d'une rouille noire décorent la dernière
+et antique demeure des Lara; mais il en est un qui
+manque à cette galerie poudreuse, et qui serait le
+bien-venu dans ce gothique trophée.</p>
+
+<p>4. Il arrive enfin tout-à-coup; de quel lieu? chacun
+l'ignore. Pourquoi revient-il? il n'est pas nécessaire
+d'en être instruit. Ce qui étonne le plus ses gens,
+ce n'est pas son retour; c'est sa longue absence. Il
+n'a à sa suite qu'un simple page, d'un air étranger
+et d'un âge encore tendre. Des années se sont écoulées,
+et aussi rapide est leur fuite pour ceux qui
+mènent une vie vagabonde, que pour ceux qui n'abandonnent
+point leur terre natale. Mais le défaut
+de nouvelles des climats éloignés a prêté une aile
+moins légère au tems fatigué. Ils le voient, ils le
+reconnaissent, et cependant le présent leur paraît
+douteux, ou le passé un rêve.</p>
+
+<p>Il vit; cependant la force de sa jeunesse n'est point
+passée, quoique ses traits soient brunis par la fatigue
+et un peu altérés par le tems. Les fautes de son jeune
+âge, quelles qu'elles aient été, si elles ne sont point
+oubliées, ont pu être effacées de sa mémoire par les
+événemens de sa nouvelle destinée. Rien de bien ou
+de mal n'est connu de sa vie depuis long-tems; son
+nom peut encore soutenir la renommée de sa famille.
+Dans sa jeunesse, son ame était fière; mais ses torts
+n'étaient que ceux d'un jeune étourdi, amoureux des
+plaisirs, et ainsi, à moins qu'ils ne l'aient égaré
+dans sa course, ils pouvaient être rachetés, sans exiger
+de lui un long remords.</p>
+
+<p>5. Un grand changement s'est opéré dans lui,--et
+quel qu'il soit, il n'est plus ce qu'il a été autrefois.
+Ce front s'est empreint de rides profondes; il parle
+de passions, mais de passions qui ne sont plus; l'orgueil,
+mais non le feu de ses jours de jeunesse; un
+aspect plein de froideur et d'indifférence pour la flatterie;
+une altière démarche, et un œil pénétrant qui
+comprend d'un regard la pensée des autres, et cette
+légèreté sarcasmatique de la parole, dard perçant
+d'un cœur que le monde a blessé, et dont les traits,
+lancés avec un semblant de gaîté frivole, rendent
+ceux qu'ils atteignent incapables d'avouer leur blessure;
+voilà ce que l'on découvrait dans Lara, et
+quelque chose encore de plus que ce que son regard
+ou l'accent de sa voix pouvaient révéler.</p>
+
+<p>L'ambition, la gloire, l'amour, but commun des
+hommes que quelques-uns peuvent conquérir, et que
+tous voudraient posséder, paraissaient ne plus avoir
+d'accès dans son cœur, mais on eût dit que c'était depuis
+peu qu'ils n'y régnaient plus; et un sentiment
+profond, que l'on eût vainement cherché à sonder,
+éclatait par momens sur son visage altéré.</p>
+
+<p>6. Il n'aimait pas beaucoup qu'on lui fît de longues
+questions sur le passé, il ne parlait point des merveilles
+et de l'immensité des déserts sauvages qu'il
+avait parcourus seul dans des climats lointains, et--comme
+lui-même le laissait à penser--inconnus:
+en vain ceux qui l'entouraient essayaient-ils
+d'interroger ses regards, ou de mettre à l'épreuve
+l'expérience de son compagnon; Lara évitait de parler
+de ce qu'il avait vu, comme peu digne d'occuper
+la pensée d'un étranger. Si les questions devenaient
+plus pressantes, son front devenait plus sombre, et
+ses paroles plus rares.</p>
+
+<p>7. Ce ne fut pas sans plaisir qu'on le vit de retour;
+vive fut la joie de son arrivée dans les cercles des
+hommes<a id="footnotetagloc18" name="footnotetagloc18"></a>
+<a href="#footnoteloc18"><sup class="sml">loc18</sup></a>. Issu d'une ancienne famille, commandant
+à de nombreux vassaux, il était rangé parmi les
+hauts seigneurs de sa contrée. Il assistait à leurs carrousels,
+à leurs festins joyeux; il les voyait soupirer
+ou sourire, mais il ne faisait que les voir froidement
+sans partager la gaîté ou l'ennui général. Il ne recherchait
+point ce que tous poursuivaient, entraînés
+par une espérance toujours trompeuse et toujours
+écoutée: les honneurs qui ne sont qu'une vaine fumée;
+l'or plus substanciel; la préférence des belles
+et les dépits des rivaux. Autour de lui était tracé un
+cercle mystérieux, qui défendait de l'approcher et
+le montrait toujours isolé. Dans ses yeux paraissait
+quelque chose de sévère qui éloignait au moins de
+lui la frivolité; et les personnes plus timides qui le
+voyaient de près l'observaient en silence, en se communiquant
+tout bas leurs mutuelles frayeurs, et celles
+plus sages, et en plus petit nombre, qui lui témoignaient
+des intentions plus amicales, avouaient
+qu'elles le jugeaient meilleur que son air ne semblait
+l'annoncer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc18"
+name="footnoteloc18"><b>Note loc18: </b></a><a href="#footnotetagloc18">
+(retour) </a> <i>To the haunts of men</i>.</blockquote>
+
+<p>8. C'était étrange!--dans sa jeunesse, toute action
+et toute vie, brûlant pour le plaisir, et ne répugnant
+point aux combats; essayant tour à tour des femmes,--du
+champ d'honneur,--de l'océan,--de tout
+ce qui lui promettait jouissance ou danger;--il avait
+tout épuisé, et sa récompense avait été dans le plaisir
+et la peine, et non dans un milieu fade et commun:
+car ses sentimens ardens cherchaient, dans cette intensité
+d'émotions, un moyen d'échapper à sa pensée.
+Les tempêtes de son cœur eussent contemplé
+avec dédain les orages plus faibles des élémens
+qu'elles auraient soulevés; les transports de ce
+cœur s'étaient dirigés en haut, et ils avaient demandé
+s'il y avait dans les cieux des ravissemens
+plus grands! Livré à tous les excès, esclave de tous
+les extrêmes, comment se réveilla-t-il de ce rêve
+étrange? hélas! il ne le disait pas,--mais il s'était
+réveillé pour maudire son cœur flétri qu'il ne pouvait
+briser.</p>
+
+<p>9. Les livres, car jusque-là ses livres pour lui avaient
+été l'homme, les livres paraissaient exciter davantage
+sa curiosité, et souvent, par un soudain caprice, il
+se séparait de tout le monde pour plusieurs jours.
+Alors, ses serviteurs, rarement appelés, disaient que,
+pendant les longues heures de la nuit, ses pas précipités
+se faisaient entendre sur la sombre galerie,
+où les grossiers mais antiques portraits de ses pères
+présentaient leurs figures chagrines: on entendait,--mais
+on murmurait tout bas que «<i>cela</i> ne devait pas
+être connu,»--le son d'une voix moins terrestre
+que la sienne. «Oui, ceux qui voudront pourront en
+rire, mais quelques-uns avaient vu, ils ne savaient
+pas trop quoi, quelque chose de plus que ce qui
+est ordinaire. Pourquoi contemplait-il ainsi cette tête
+de revenant que des mains impies avaient enlevée
+aux tombeaux<a id="footnotetagloc19" name="footnotetagloc19"></a>
+<a href="#footnoteloc19"><sup class="sml">loc19</sup></a>, et qui, placée à côté de son livre
+ouvert, semblait vouloir en éloigner tout le monde
+excepté lui? Pourquoi ne dort-il pas quand les autres
+reposent? Pourquoi ne veut-il pas de musique et ne
+donne-t-il pas l'hospitalité? Tout cela ne leur semblait
+pas bien,--mais où était le mal? Quelques-uns
+le savaient peut-être, mais c'était une histoire trop
+longue à raconter, et en outre ceux qui en étaient
+instruits étaient trop discrètement sages pour avouer
+que ce qu'ils savaient était autre chose que de légers
+soupçons. Mais s'ils voulaient parler--ils le pourraient.»
+C'est ainsi qu'autour du foyer les vassaux
+de Lara discouraient de leur seigneur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc19"
+name="footnoteloc19"><b>Note loc19: </b></a><a href="#footnotetagloc19">
+(retour) </a> Ceci paraît faire allusion à Byron lui-même, qui avait fait une coupe
+à boire d'un crâne humain dont il se servait quelquefois.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>10. Il était nuit.--Les étoiles du firmament se répétaient
+dans le ruisseau transparent de Lara, qui
+multipliait leurs images. Ses eaux sont si calmes,
+qu'elles semblent à peine mobiles, et cependant elles
+s'écoulent comme le bonheur. Elles réfléchissent au
+loin, comme une scène magique, les clartés immortelles
+qui brillent dans l'étendue des cieux. Les rives
+de ces ondes sont parées d'arbres au vert feuillage,
+et des plus belles fleurs qui puissent séduire l'abeille:
+telles étaient celles dont Diane enfant composait ses
+guirlandes; l'innocence n'en voudrait point d'autres,
+pour offrir à son amour, que celles qui couvrent la
+rive. Les eaux en suivant leurs canaux se perdent
+dans des détours qui représentent les replis tortueux
+et brillans du serpent. Tout était si tranquille, si
+doux sur la terre et dans les airs, que vous n'eussiez
+pas même tressailli à l'apparition d'un esprit, dans
+la pensée que rien de méchant ne pouvait se plaire
+à errer dans de tels lieux, au milieu d'une telle nuit!
+C'était un moment dont les esprits du bien étaient
+seuls appelés à jouir; ainsi le pensait Lara, qui ne
+demeura pas long-tems dans ces lieux, et qui s'éloigna
+silencieusement pour retourner vers la porte de
+son château. Son ame ne pouvait plus contempler de
+telles scènes, qui lui rappelaient le souvenir de jours
+passés, de cieux plus sereins, de soleils plus purs,
+de nuits plus douces et plus fréquentées, de cœurs
+qui maintenant--non,--non! la tempête peut
+frapper son front, sans l'émouvoir--sans le lui faire
+courber--mais une nuit comme celle-là, une nuit si
+belle, est une raillerie pour un cœur comme le sien.</p>
+
+<p>11. Il est retourné dans ses appartemens solitaires,
+et son ombre gigantesque est projetée sur les
+murs tapissés de ces poudreux tableaux qui représentent
+des figures des vieux tems; c'est tout ce
+qu'elles ont laissé de leurs vertus ou de leurs crimes,
+excepté une vague tradition, les ténébreux caveaux
+qui dérobent leur poussière à la clarté du jour, ainsi
+que leurs faiblesses et leurs vices, et une demi-colonne
+du livre pompeux qui en transmet le récit
+spécieux d'âge en âge, où la plume de l'histoire distribue
+le blâme ou la louange, et donne comme vérité
+ce qui n'est le plus souvent qu'insigne mensonge.</p>
+
+<p>Lara promène ses rêveries silencieuses, et les
+rayons de la lune brillent à travers les sombres vitraux
+sur le pavé de pierre, sur la voûte élevée couverte
+de découpures, et sur les saints que les fenêtres
+gothiques représentent agenouillés en prière,
+et qui se reproduisent, par la réflexion de la lumière,
+en figures fantastiques semblables à la vie,
+mais non à une vie comme celle des mortels. Les
+boucles noires des cheveux pendans de Lara, son noir
+et ombragé sourcil, et le mouvement balancé de son
+panache agité, apparaissaient comme les attributs
+d'un fantôme, et imprimaient à son aspect toutes les
+terreurs que donnent les tombes.</p>
+
+<p>12. Il était minuit,--tout était livré au sommeil;
+la clarté solitaire d'une lampe pâle semblait
+rompre à regret les ténèbres. Écoutez! des murmures
+sont entendus dans le château de Lara,--un
+son--une voix--un cri--un appel de détresse!
+un cri lourd, prolongé--et le silence.--Ses
+gens ont-ils entendu ce frénétique écho retentir
+à leurs oreilles endormies? Ils l'ont entendu, ils se
+lèvent en sursaut, et, braves quoique tremblans, ils
+se précipitent là où le cri invoquait leur secours;
+ils arrivent portant dans leurs mains des flambeaux
+à demi allumés et des épées dont ils ont, dans leur
+empressement, oublié les ceinturons.</p>
+
+<p>13. Froid comme le marbre où son corps était
+étendu, pâle comme les rayons de la lune qui se
+jouaient sur ses traits, Lara était renversé par terre;
+près de lui son sabre à moitié tiré du fourreau semblait
+indiquer un péril au-dessus des craintes de la
+nature. Cependant il était ferme, ou il l'avait été
+jusqu'au dernier moment. Le défi respirait encore
+sur son front; quoique empreint de terreur, et insensible
+comme il est, il régnait sur ses lèvres le
+désir de répandre le sang. Quelques menaces à demi
+formées, quelque imprécation d'orgueilleux désespoir
+semblent avoir expiré sur ses lèvres. Son œil
+était presque fermé; mais il n'a pas oublié, même
+dans sa détresse, le regard du gladiateur, que souvent,
+dans la veille, son aspect décelait avec fierté, et
+qui maintenant y était fixé dans un horrible repos.</p>
+
+<p>On le relève--on l'emporte; silence! il respire,
+il parle; les couleurs reviennent sur ses joues basanées;
+sa lèvre recouvre son incarnat; son œil, quoiqu'obscurci,
+roule sauvage dans son orbite, et chacun
+de ses membres, par de lents frémissemens,
+recommence ses fonctions; mais ses paroles sont articulées
+dans des termes qui ne semblent pas appartenir
+à sa langue native. Distinctes, mais étranges,
+ses gens les comprennent assez pour penser que ces
+accens appartiennent à d'autres climats; et ils étaient
+tels, qu'ils semblaient s'adresser à une oreille qui
+ne les entend point--hélas! qui ne peut plus les
+entendre!</p>
+
+<p>14. Son page s'est approché, et lui seul semble
+connaître le sens des paroles qu'ils entendaient; et
+par les altérations de ses joues et de son front, on
+pouvait juger qu'elles étaient telles que Lara n'aurait
+pas voulu les avouer, ni le page les interpréter,
+quoiqu'il regarde avec moins de surprise l'état de
+son maître que ceux qui l'entouraient; mais il se
+penche sur le corps étendu de Lara, et lui parle
+dans cette langue qui paraît être la sienne. Lara
+prête son attention à ces accens qui semblent doucement
+calmer et dissiper les horreurs de son rêve,
+si c'était un rêve qui abattait ainsi un cœur qui n'avait
+pas besoin de peines idéales.</p>
+
+<p>15. Quel que soit l'objet que sa frénésie a vu en
+songe ou son œil en réalité, si toutefois il s'en souvient,
+il ne sera jamais révélé, et restera enseveli
+dans son cœur.--Le matin accoutumé revient, et
+inspire une nouvelle vigueur à son corps fatigué;
+il ne recherche de soulagement ni d'un prêtre ni
+d'un médecin; et bientôt, le même dans ses mouvemens
+et dans son langage qu'il l'avait été auparavant,
+il remplit les heures passagères, ne sourit pas
+moins, ne présente pas un front plus attristé qu'il
+n'en avait l'habitude; et si le retour de la nuit semble
+maintenant moins agréable aux yeux de Lara,
+il se gardait bien d'en laisser rien paraître à ses vassaux
+étonnés, dont les frissons prouvaient que <i>leurs</i>
+craintes étaient moins oubliées.</p>
+
+<p>Tremblans, deux à deux (ils n'osent pas marcher
+seuls), ces esclaves effrayés s'acheminent dans le
+château, et évitent la fatale galerie. La bannière
+qui se déploie et le bruit des portes, le froissement
+de la tapisserie, l'écho du plancher, les longues et
+noires ombres des arbres d'alentour, le vol bruissant
+de la chauve-souris, le chant nocturne de la
+brise; tout ce qu'ils voient ou entendent effraie leur
+pensée, à mesure que les ombres du soir descendent
+sur les murs grisâtres du château.</p>
+
+<p>16. Vaine terreur! cette heure de ténèbres restées
+à jamais inconnues ne revint plus, ou Lara sut
+feindre un oubli qui augmenta l'étonnement de ses
+vassaux sans diminuer leurs craintes.--La mémoire
+s'en était-elle éteinte au réveil de ses sens? puis-qu'aucun
+mot, aucun regard, aucun geste de leur
+seigneur ne trahit un sentiment qui leur eût rappelé
+ce moment délirant des souffrances de son ame.
+Était-ce un rêve? était-ce sa voix qui avait articulé
+ces étranges et sauvages paroles? était-ce son cri
+qui avait interrompu leur sommeil? était-ce bien
+lui dont le cœur oppressé, comprimé, avait cessé de
+battre, et dont le regard les avait fait trembler? Pouvait-il,
+celui qui avait souffert une pareille épreuve,
+perdre ainsi la mémoire, lorsque ceux qui n'en
+avaient été que les témoins en étaient si frappés?
+Ou ce silence prouvait-il que sa mémoire, pour être
+exprimée par des mots, était trop profondément,
+trop indélébilement fixée sur ce secret dévorant qui
+ronge le cœur, en en montrant l'effet sans en dévoiler
+la cause? Il n'en était pas ainsi pour lui; Lara
+les avait ensevelis tous les deux dans son sein. De
+communs observateurs ne pouvaient discerner le
+progrès de pensées, que les lèvres mortelles ne laissent
+entrevoir qu'à demi; ces pensées brisent les faibles
+paroles qui voudraient les exprimer.</p>
+
+<p>17. On remarquait dans Lara un mélange inexplicable
+de ce qui mérite le plus d'être aimé ou haï,
+recherché ou évité. L'opinion variait sur sa vie mystérieuse,
+et son nom n'était jamais oublié dans l'éloge
+ou la raillerie. Son silence formait un thème
+pour le babillage de tous les alentours;--le monde
+formait des conjectures,--se communiquait sa surprise:--on
+mourait de connaître sa destinée.
+Qu'avait-il été? qu'était-il, cet inconnu qui vivait
+parmi eux, et dont la famille seulement n'était pas
+ignorée? Un ennemi haineux de son espèce? cependant
+quelques-uns voulaient prétendre qu'avec eux
+il leur avait paru aussi livré à la joie que les amis
+des plaisirs; mais ils convenaient que son sourire,
+si on l'observait souvent de près, cessait d'être un
+vrai sourire, et se flétrissait en un sourire de dédain
+moqueur; et que si ce sourire atteignait ses
+lèvres, il ne passait pas plus loin, ses yeux n'offrant
+aucune trace de gaîté. Cependant il y avait parfois
+plus de douceur dans son regard, comme si son
+cœur n'eût pas été naturellement dur; mais une fois
+observé, son ame semblait réprimer une semblable
+faiblesse comme indigne de son orgueil; et elle s'excitait
+elle-même à la roideur, comme dédaignant de
+s'acheter un doute de l'estime à moitié ébranlée des
+hommes. C'était une peine infligée par lui-même à
+son cœur que la tendresse avait autrefois arraché à
+son repos; ou, dans la sollicitude du chagrin, il
+voulait forcer son ame à la haine pour avoir trop
+aimé!</p>
+
+<p>18. Il y avait en lui un mépris vital de tout; et
+comme s'il avait déjà éprouvé ce qui pouvait lui
+survenir de pire, il vivait étranger dans ce monde.
+Esprit errant précipité d'un autre monde, être d'imagination
+noire qui s'était créé par choix des périls
+auxquels il avait par hasard échappé, mais échappé
+en vain, puisque dans leur souvenir son esprit trouvait
+également un triomphe et un regret. Ayant plus
+de facultés pour l'amour que la terre n'en accorde
+communément aux mortels, ses jeunes rêves de
+vertu avaient dépassé la réalité, et une virilité orageuse
+suivit sa jeunesse déçue, avec le souvenir
+d'années perdues à la poursuite d'un fantôme, et
+celui des forces épuisées qui lui avaient été accordées
+pour un meilleur usage. Des passions ardentes
+avaient semé le ravage et la désolation sur ses pas,
+et avaient abandonné ses meilleurs sentimens à un
+trouble intérieur et à la cruelle réflexion que fait
+naître une vie d'orages. Mais toujours hautain,
+orgueilleux, et abandonné au blâme, il appelait la
+nature pour en partager la honte, et rejetait toutes
+ses fautes sur ce corps de chair qu'elle lui avait
+donné pour servir à l'ame de prison et de festin aux
+vers de la tombe, jusqu'à ce qu'enfin il confondit
+le bien et le mal, et attribua au destin les actes de
+sa volonté. Trop fier pour l'amour-propre vulgaire,
+il pouvait, au besoin, sacrifier le sien pour le bien
+des autres, mais ce n'était pas par pitié, ni parce
+qu'il croyait le devoir; c'était par une étrange perversité
+de l'ame, qui le poussait, avec un secret
+orgueil, à faire ce que peu d'hommes ou même personne
+n'eût osé faire comme lui. Et cette même impulsion,
+dans des circonstances séduisantes, l'égarait
+également en le conduisant au crime, tant il
+était jaloux de s'élever au-dessus ou de tomber au-dessous
+des hommes avec lesquels il se sentait condamné
+à vivre, et tant il se plaisait à se séparer par
+le bien et par le mal de tous ceux qui partageaient
+son état mortel! Son esprit, les abhorrant, avait fixé
+son trône loin de ce monde, dans des régions qui
+lui étaient propres. Là, méditant froidement sur
+tout ce qui se passait au-dessous d'elles, son sang
+paraissait alors couler plus calme. Ah! plus heureux
+si ce sang n'avait jamais été enflammé par le crime,
+et eût toujours coulé dans ce calme glacé! Il est
+vrai qu'il suivait les mêmes sentiers que les autres
+hommes, et qu'en apparence il agissait et discourait
+comme le reste des mortels; qu'il n'outrageait
+pas les règles de la raison par des écarts: sa
+folie n'était pas de la tête, mais du cœur; et rarement
+il s'égarait dans ses discours, ou découvrait
+ses pensées au point d'offenser la vue.</p>
+
+<p>19. Avec tous ces dehors froids et mystérieux,
+et le plaisir qu'il semblait prendre à rester inconnu,
+il avait trouvé l'art (si ce n'était pas un don
+de la nature) de fixer son souvenir dans le cœur
+des autres. Ce n'était pas l'amour peut-être--ni la
+haine--ni rien de ce que l'on peut imaginer d'exprimer
+par des mots; mais ceux qui le voyaient ne
+l'avaient pas vu en vain, et ne pouvaient manquer
+de demander de nouveau après lui; et ceux auxquels
+il avait parlé se rappelaient toujours ce qu'ils avaient
+entendu, quelque frivole qu'il fût. Personne ne connaissait
+ni comment, ni pourquoi; mais il s'insinuait
+tellement dans l'esprit de celui qui l'écoutait,
+qu'il y laissait l'impression de l'attachement ou de
+la haine. Quelque récente qu'ait été la date de l'amitié,
+de la pitié ou de l'aversion qu'il avait inspirées,
+elles ne faisaient que s'accroître dans les plus
+intimes sentimens et dans la pensée. Vous ne pouviez
+pénétrer son ame; mais vous trouviez, en dépit
+de votre étonnement, qu'il connaissait le chemin
+de la vôtre. Sa présence hantait toujours votre pensée,
+et il forçait le cœur à lui accorder un involontaire
+intérêt. Vains étaient les efforts pour échapper
+à ce piége intellectuel, son esprit semblait vous défier
+de l'oublier!</p>
+
+<p>20. On célèbre une fête, où les chevaliers et les
+dames, et tous ceux que la richesse ou une haute naissance
+y appelaient, parurent.--D'une haute naissance,
+et hôte bien venu, Lara se rendit avec les autres
+seigneurs de son voisinage au château d'Othon.
+Une assemblée nombreuse est reunie dans les salles
+étincelantes de lumière, où les convives se livraient
+aux plaisirs de la table et du bal. La danse joyeuse
+de la foule des jeunes et séduisantes beautés unissait
+dans la chaîne la plus fortunée la grâce et l'harmonie.
+Heureux sont les jeunes cœurs et les mains amoureuses
+qui se mêlent avec bonheur dans des groupes
+de leur choix! C'est un aspect qui peut éclaircir le
+front le plus soucieux et faire sourire le vieillard,
+rêver même le jeune homme, le jeune homme qui
+oublie que de telles heures sont passées sur la terre,
+tant il y a d'exaltation dans ses transports de bonheur!</p>
+
+<p>21. Lara contemplait cette fête, tranquillement
+joyeux, et son front mentait si son ame était triste.
+Ses yeux suivaient dans tous ses mouvemens chaque
+beauté dont les pas légers ne réveillaient aucun
+écho. Les bras croisés et l'œil attentif, il était appuyé
+contre un pilier élevé de la salle, et ne remarquait
+pas un regard sévère fixé sur lui. Le fier Lara
+supportait mal un regard scrutateur semblable; à la
+fin, il s'en aperçoit: c'est un visage inconnu, mais
+il semble ne chercher que le sien, le sien seul. Le
+regard inquiet et sombre de cet homme indique un
+étranger; il avait jusqu'alors tenu constamment ses
+yeux fixés sur Lara sans en être vu. Enfin leurs regards
+se rencontrèrent, et s'interrogèrent vivement
+avec une muette et mutuelle surprise. Une émotion
+parut dans les regards de Lara, comme se défiant de
+celui de l'étranger. L'aspect de cet homme est sévère
+et farouche, il en dit plus que l'œil vulgaire
+ne peut en comprendre.</p>
+
+<p>22. «C'est lui!» s'est écrié l'étranger; et ceux
+qui l'ont entendu répètent ce mot tout bas et de bouche
+en bouche: «C'est lui!»--«Qui, lui?» se
+demande-t-on de toutes parts, jusqu'à ce que ces
+paroles significatives parviennent aux oreilles de
+Lara. Ces mots si étrangement prononcés, et le singulier
+regard de l'inconnu, peu de personnes pourraient
+les expliquer: ils excitent une générale surprise.
+Mais Lara est resté immobile, sans changer
+de couleur ou de maintien. La surprise qui s'était
+d'abord manifestée dans ses yeux paraissait maintenant
+dissipée; il porte des regards assurés et calmes
+sur l'assemblée, quoiqu'il soit toujours observé par
+l'étranger qui, s'approchant de lui, s'écrie, avec un
+superbe dédain: «C'est lui!--Comment est-il venu
+ici?--et qu'y fait-il?»</p>
+
+<p>23. C'en était trop pour Lara; pour que Lara
+pût laisser sans réponse une semblable question,
+répétée d'un ton si fier et si hautain. Le sourcil
+froncé, mais avec un accent, froid, plus doucement
+ferme que brusquement arrogant, il se tourna vers
+l'insolent questionneur:--«Mon nom est Lara!--quand
+le tien me sera connu, ne doute pas de
+mon empressement à répondre à l'inconvenante courtoisie
+d'un chevalier tel que toi. C'est Lara!--en
+veux-tu savoir davantage? je n'évite aucune question,
+et je ne porte aucun masque.»</p>
+
+<p>«Tu n'évites aucune question! Réfléchis bien--s'il
+n'en est aucune à laquelle ton cœur ne pourrait
+répondre, quand bien même ton oreille ne chercherait
+pas à l'éviter? Te parais-je donc si inconnu?
+Regarde-moi bien! au moins si la mémoire ne t'a
+pas été inutilement donnée, oh! jamais tu ne pourras
+dissimuler la moitié de sa dette: l'éternité te défend
+de l'oublier.» Les yeux de Lara se fixent avec attention
+sur le visage de l'étranger; mais ils n'y peuvent
+rien découvrir qui leur soit connu, où qu'ils
+veuillent reconnaître.--Il ne daigna pas répondre
+avec l'air du doute; mais il secoue la tête, et moitié
+indifférence, moitié mépris, il se retourne et
+quitte l'étranger. Mais celui-ci, d'un air impérieux,
+lui dit de rester:--«Un mot!--Je te commande
+de rester, et de répondre ici à quelqu'un qui, si tu
+étais noble, serait ton égal; mais quel que tu aies
+été et que tu sois maintenant--oui, ne fronce pas
+le sourcil, seigneur, si ce que je te dis est faux, il
+t'est facile de démentir mes paroles.--Mais, quel
+que tu aies été et que tu sois maintenant, recueille-toi.
+Je me défie de tes sourires, mais je ne tremble
+pas devant ton front menaçant. N'es-tu pas cet homme
+dont les actions--»</p>
+
+<p>«Qui que je sois, des paroles aussi étranges que
+les tiennes, des accusateurs tels que toi, j'en fais
+peu de cas, et ne les écoute pas davantage. Que ceux
+pour qui ces paroles ont plus de poids écoutent le
+reste, et ne se hasardent pas à contredire l'histoire,
+merveilleuse sans doute, que ta langue va raconter,
+et qui commence d'une manière si courtoise.
+Qu'Othon fête son hôte si poli, je lui en exprimerai
+ma reconnaissance motivée.» Ici le maître de la
+fête, tout surpris, s'est interposé.--«Quel que
+puisse être le secret dont il s'agit entre vous, ce
+n'est pas ici le tems ni le lieu de troubler la gaîté de
+l'assemblée par une dispute. Si toi, sire Ezzelin, tu
+as quelque chose à faire connaître qui concerne le
+comte Lara, à demain, ici, ou ailleurs, comme il
+vous plaira à tous deux, pour expliquer le reste. Tu
+m'es connu, et je me porte ta caution, quoique,
+comme le comte Lara, tu sois récemment arrivé
+seul des terres étrangères, et que tu sois devenu presque
+étranger. Et si, par le sang et l'illustre naissance
+de Lara, j'augure bien de son courage, comme de
+sa noblesse, il ne voudra pas se montrer indigne de
+son nom sans tache, ni rien refuser de ce que réclament
+les lois de la chevalerie.»</p>
+
+<p>«A demain donc, répliqua Ezzelin; et que notre
+loyauté soit ici mise à l'épreuve. J'atteste sur ma vie
+et sur mon épée la vérité de mes paroles; puissé-je
+être aussi sûr du bonheur éternel!»</p>
+
+<p>Que répond Lara? son ame descend dans sa profondeur
+la plus intime, et demeure absorbée dans
+une profonde et soudaine méditation. Les paroles
+de la foule et les yeux de tous, qui étaient fixés
+sur eux, semblent s'adresser à lui. Mais les siens
+étaient silencieux, et ils paraissaient se perdre dans
+l'oubli le plus complet--oui, le plus complet.--Hélas!
+cette indifférence ne fait que trop comprendre
+à l'assemblée un souvenir seulement trop fidèle.</p>
+
+<p>24. «A demain!--oui, à demain!» D'autres
+paroles que ces deux mots répétés ne furent pas entendues
+de la bouche de Lara. Aucun sentiment passionné
+ne se trahit sur son front; aucune lueur
+d'irritation n'apparut dans son grand œil noir: cependant
+il y avait quelque chose de ferme dans son
+accent calme et réservé, qui annonçait une résolution
+déterminée, quoiqu'inconnue. Il prit son manteau,--inclina
+légèrement la tête, et quitta l'assemblée
+en passant devant Ezzelin. Il répondit par
+un sourire au regard menaçant que ce dernier lui
+lança, et avec lequel ce seigneur pensait l'accabler.
+Ce n'était pas un sourire de joie, ni celui d'un orgueil
+dissimulé qui se venge par le dédain de la haine
+qu'il ne peut cacher; mais c'était le sourire d'un
+cœur sûr de lui-même dans tout ce qu'il voudrait
+entreprendre, ou tout ce qu'il pourrait souffrir. Ce
+sourire annonçait-il la paix? le calme de la vertu?
+ou le crime vieilli dans l'endurcissement du désespoir?
+Hélas! les confidences de l'un et de l'autre se
+ressemblent trop pour être facilement distinguées
+sur le front d'un homme ou dans ses paroles. C'est
+par les actions, par les actions seules que l'on peut
+discerner les vérités que le cœur inexpérimenté est
+incapable de saisir.</p>
+
+<p>25. Lara appela son page et se retira.--Celui-ci
+obéissait promptement à la moindre de ses paroles
+ou à son plus faible signe. C'était le seul compagnon
+amené des climats lointains, où les ames étincellent
+sous un ciel plus éclatant. Pour suivre Lara, il avait
+abandonné son pays natal. Patient et docile, calme,
+malgré sa jeunesse, il était silencieux comme son
+maître, et sa fidélité paraissait au-dessus de son état
+et de ses années. Quoiqu'il n'ignorât pas la langue
+de Lara, il arrivait rarement qu'il reçût de lui un ordre
+dans cette langue; mais il accourait avec rapidité,
+et répondait avec effusion, quand les lèvres de Lara
+laissaient échapper des paroles dans sa langue maternelle.
+Ces accens, qui lui étaient aussi chers que
+les montagnes de sa patrie, réveillaient à ses oreilles
+leur écho absent, et lui rappelaient la voix accoutumée
+d'amis, de parens qu'il ne devait plus revoir,
+et auxquels il avait renoncé pour un seul,--son
+ami, son tout. La terre ne lui offrait pas maintenant
+d'autres guides; pouvait-on s'étonner alors s'il le
+quittait si rarement?</p>
+
+<p>26. Légère était sa taille, et délicats, quoique
+bruns, paraissaient les traits de son visage sur lequel
+avait passé son soleil natal; mais ses rayons
+n'avaient point basané sa joue, où souvent se manifestait
+une rougeur involontaire. Cependant ce n'était
+point cette rougeur qui monte au visage quand la
+santé y fait refluer toutes les couleurs du cœur dans
+des transports de bonheur; mais c'était la teinte
+étique d'un secret chagrin, qui brillait dans un moment
+fiévreux. La flamme étincelante de ses regards
+semblait empruntée d'en haut, et allumée par une
+pensée électrique, quoique ses longues paupières
+tempérassent, par une teinte mélancolique, l'ardeur
+de ses noires prunelles. Cependant on y remarquait
+moins de tristesse que d'orgueil; ou si c'était de la
+tristesse, c'était une tristesse que personne ne pouvait
+partager. Les jeux qui plaisent à son âge ne lui
+plaisaient pas; les amusemens de la jeunesse et les
+joyeuses folies des pages n'avaient point d'attraits
+pour lui. Pendant des heures entières ses yeux restaient
+fixés sur Lara, comme s'il eût tout oublié dans
+cette attitude contemplative. Éloigné de son maître,
+il errait isolé. Brèves étaient ses réponses, et il ne
+faisait jamais de questions. Les bois étaient sa promenade;
+son amusement, quelque livre en langue
+étrangère; son lieu de repos, la rive des limpides
+ruisseaux. Il semblait, comme celui qu'il servait,
+vivre à part de tout ce qui charme les yeux et remplit
+le cœur; ne pas connaître de fraternité, et n'avoir
+reçu de la terre aucun autre don que le don
+amer--de l'existence.</p>
+
+<p>27. S'il aimait quelque chose, c'était Lara; mais
+son attachement ne se montrait que dans son respect
+et dans son obéissance. Toujours dans une attention
+muette, son zèle, qui épiait chaque désir de
+son maître, l'accomplissait avant que sa parole l'exprimât.
+Toutefois, il y avait de la dignité fière dans
+tout ce qu'il faisait; car il avait un esprit altier qui
+ne supportait pas les réprimandes. Son zèle, quoique
+plus actif que celui des mains serviles, obéissait
+seulement dans ses actions; son air commandait encore,
+comme s'il eût ainsi cédé moins au désir de
+Lara qu'à <i>son propre</i> désir: car assurément ce n'était
+point pour un vil salaire qu'il agissait ainsi. Les
+services que lui commandait son maître étaient légers:
+c'était de lui tenir les étriers, lorsqu'il voulait
+monter à cheval, ou de lui apporter son épée;
+d'accorder son luth; ou, s'il désirait davantage, de
+lui lire des volumes d'autres tems et d'autres langues
+que sa langue maternelle; mais jamais de se
+mêler avec la foule des domestiques, auxquels il ne
+montrait ni déférence ni dédain, mais cette réserve
+de bon ton, qui prouvait qu'il n'avait nulle sympathie
+pour eux. Son ame, quel que fût son rang ou
+sa naissance, pouvait fléchir devant Lara, non descendre
+jusqu'à eux. Il paraissait d'une naissance
+distinguée, et avoir connu des jours meilleurs. Aucune
+marque de travail vulgaire ne se trahissait sur
+ses mains d'une blancheur si féminine, que l'on
+aurait pu lui attribuer un autre sexe, lorsqu'on les
+comparait avec la délicatesse et la douceur de son
+visage; mais ses vêtemens, et quelque chose dans
+son regard de plus viril et de plus fier que n'en
+comporte l'œil d'une femme, disaient le contraire.
+C'était un caractère presque sauvage, qui tenait plus
+de son climat brûlant que de son corps tendre et frêle:
+il est vrai qu'il ne se remarquait point dans ses paroles;
+mais dans son aspect, cet instinct pouvait être
+plus qu'aperçu.</p>
+
+<p>Kaled était son nom, quoique le bruit courût qu'il
+en portait un autre avant d'avoir quitté ses montagnes.
+Car quelquefois, bien qu'à peu de distance,
+il entendait ce nom répété plusieurs fois sans répondre,
+comme s'il ne lui eût pas été familier, ou,
+s'il lui était adressé de nouveau, il se retournait brusquement,
+comme si dans cet instant il se rappelait
+que c'était le sien. Cependant, si c'était la voix accoutumée
+de Lara qui l'appelait, alors ses oreilles,
+ses yeux, et son cœur redoublaient d'attention.</p>
+
+<p>28. Ce jeune page n'avait pas manqué de remarquer,
+dans la salle du bal, la querelle imprévue que
+tout le monde avait observée, et quand la foule autour
+de lui exprimait son étonnement du calme du
+hardi accusateur et de la patience avec laquelle le
+noble et fier Lara avait supporté une semblable
+insulte d'un étranger; doublement affecté, Kaled
+changea plusieurs fois de couleur; ses lèvres pâlirent
+comme de la cendre, ses joues s'enflammèrent tour à
+tour; et sur son front se répandit cette sueur de glace
+qui survient, lorsque le cœur, chargé d'un poids de
+pensées qui l'accablent, succombe de malaise et de
+luttes intérieures. Oui,--il est des choses que nous
+devons rêver et oser exécuter avant que la pensée en
+soit à moitié avertie. Quelle que pût être l'idée de
+Kaled, elle suffit pour fermer ses lèvres et troubler
+son front. Il observa Ezzelin jusqu'à ce que Lara eût
+jeté en passant, sur le chevalier, un sourire de dédain.
+Lorsque Kaled vit ce sourire, son visage reprit
+son air accoutumé, comme s'il eût reconnu en
+lui quelque chose de satisfaisant. Sa mémoire lui
+faisait remarquer dans un pareil sourire beaucoup
+plus que l'aspect de Lara n'en disait aux autres. Il
+se précipita vers lui,--et dans un instant tous deux
+furent partis; et tous ceux qui restèrent dans le château
+crurent être laissés seuls. Chacun avait eu tellement
+les yeux fixés sur la figure de Lara, chacun
+s'était si bien identifié par ses sentimens à cette
+scène, que lorsque l'ombre longue et noire de Lara
+eut dépassé le portique, et ne fut plus reproduite par
+la lumière des torches allumées, tous les cœurs battirent
+plus vivement, comme doutant s'ils sortaient
+d'un rêve effrayant, que nous savons être faux, mais
+qui nous épouvante encore parce que ce qui est le
+pire est toujours le plus près de la vérité.</p>
+
+<p>Ils sont partis,--Ezzelin reste encore; le front
+pensif et l'air impérieux; mais il ne demeura pas
+long-tems: avant qu'une heure se fût écoulée, il
+salua de la main Othon, et se retira.</p>
+
+<p>29. La foule a disparu, les convives sont livrés au
+sommeil; le châtelain courtois, et ses hôtes satisfaits
+se sont rendus à leur couche accoutumée, où la joie
+se calme, et où la douleur soupire après le sommeil;
+et l'homme accablé par le combat de sa propre existence<a id="footnotetagloc20" name="footnotetagloc20"></a>
+<a href="#footnoteloc20"><sup class="sml">loc20</sup></a>
+cherche un refuge dans ce doux oubli de la vie.
+Là reposent également l'espérance délirante de l'amour,
+la perfidie et la ruse; les projets ténébreux
+de la haine, et les fourberies de l'ambition jalouse.
+Sur tous les yeux planent les ailes de l'oubli, et
+l'existence éteinte est comme ensevelie dans un tombeau.
+Quel nom meilleur pourrait plus convenir au
+lit du sommeil? sépulcre de la nuit, demeure universelle
+où la faiblesse, la force, le vice, la vertu sont
+étendus dans une égale nudité. Heureux l'homme
+pour un moment, de ne pas avoir le sentiment de la
+vie, pour s'éveiller cependant, pour lutter avec la
+terreur de la mort, et chercher à éviter, quoique le
+jour doive apparaître pour accroître ses maux, ce
+sommeil, le plus doux de tous, puisqu'il est le moins
+troublé de rêves.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc20"
+name="footnoteloc20"><b>Note loc20: </b></a><a href="#footnotetagloc20">
+(retour) </a> <i>O'er-laboured with being's strife</i>.</blockquote>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Deuxième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>1. La nuit commence à disparaître;--les vapeurs
+groupées autour des montagnes se dissipent à l'aspect
+du matin, et la lumière réveille le monde.
+L'homme a un jour de plus pour grossir le passé, et
+pour le conduire peu à peu vers son dernier jour; mais
+la puissante nature s'éveille en bondissant comme
+au jour de sa naissance. Le soleil est dans les cieux
+et la vie sur la terre; les fleurs dans les vallées, la
+splendeur dans les rayons du jour, la santé dans
+l'air pur du matin, et la fraîcheur sur les bords des
+ruisseaux. Homme immortel! contemple ces gloires
+resplendissantes de la nature, et écrie-toi, dans les
+transports de ton cœur: «Ces gloires sont les miennes!»
+Admire-les pendant qu'il est permis à ton œil
+enchanté de les voir: un matin viendra où elles ne
+t'appartiendront plus; et quels que soient les regrets
+qui seront exprimés sur ta tombe insensible, ni les
+cieux, ni la terre ne t'accorderont une seule larme.
+Aucun nuage ne deviendra plus sombre, aucune
+feuille ne tombera plus tôt, aucun souffle d'air, aucun
+vent léger ne t'accordera un soupir; mais les
+vers rampans se réjouiront de leur nouvelle pâture,
+et prépareront tes restes humains à fertiliser
+le sol.</p>
+
+<p>2. Le matin a paru;--le soleil est à son midi.--Rassemblés
+dans le palais, les chevaliers se sont
+rendus à l'appel d'Othon. C'est maintenant l'heure
+promise, qui doit prononcer la mort ou la vie de la
+réputation future de Lara. Ezzelin va développer ici
+son accusation; et quelle que soit l'histoire, elle
+doit être exposée dans toute la vérité. Sa parole a
+été donnée, et Lara a promis de l'écouter à la face
+de l'homme et du ciel. Pourquoi ne vient-il pas? De
+semblables révélations devant être faites, il semble
+que le retard de l'accusateur dépasse les bornes de
+l'indulgence.</p>
+
+<p>3. L'heure est passée, et Lara est depuis long-tems
+arrivé. Il montre une grande confiance en soi-même,
+et tout le calme de la patience. Pourquoi
+Ezzelin ne vient-il pas? L'heure est passée, des murmures
+s'élèvent, et le front d'Othon se rembrunit.
+«Je connais mon ami! je ne puis craindre son manque
+de foi; s'il est encore sur la terre, qu'on l'attende
+ici. Le toit qui le protége est dans le vallon
+situé entre mes domaines et ceux du noble Lara.
+Mon palais aurait été honoré par l'hospitalité donnée
+à un tel hôte, si le seigneur Ezzelin ne l'eût pas refusée;
+c'est la recherche de quelque preuve nécessaire
+qui l'a empêché de rester, et l'a forcé d'aller se préparer
+pour aujourd'hui. La parole que j'ai donnée pour
+lui, je la donne encore; et je rachèterais moi-même
+la tache qu'il aurait faite à la chevalerie.» Il a dit,--et
+Lara répond: «Je suis venu ici à ta demande
+pour prêter l'oreille à des contes perfides, récités
+par la langue d'un étranger, dont les paroles auraient
+pu déjà blesser mon cœur, si je ne l'avais
+regardé comme presque un insensé, ou tout au plus
+comme un ignoble et vil ennemi. Je ne le connais
+point;--mais il semble m'avoir connu dans des
+pays où--je ne dois pas perdre le teins en vains
+discours: produis ton dénonciateur,--ou retire ta
+parole ici avec le tranchant de ton sabre.»</p>
+
+<p>Le fier Othon, rougissant de colère, jette aussitôt
+son gant sur la terre, et tire son sabre du fourreau.</p>
+
+<p>«C'est ce dernier parti qui me convient le mieux,
+dit-il; c'est ainsi que je réponds pour mon hôte absent.»</p>
+
+<p>Sans que sa joue pâle changeât de couleur, quelque
+près qu'ait été sa tombe ou celle de son adversaire,
+la main de Lara, qui s'empare de son sabre
+avec un sang-froid impassible, prouve qu'elle en
+connaît bien l'usage, par la facilité adroite avec laquelle
+elle en saisit la garde. Son œil, quoique
+calme, exprime qu'il sera sans quartier, et que l'épée
+de Lara obéira trop bien à sa volonté. En vain les
+chevaliers se pressent autour d'eux; la fureur d'Othon
+ne veut pas souffrir d'accommodemens, et de ses lèvres
+tombent ces paroles d'insulte: «Une bonne
+épée est nécessaire à celui qui voudrait nous séparer.»</p>
+
+<p>4. Court fut le combat; furieux, aveuglément téméraire,
+Othon livre son sein au coup fatal. Le sang
+coule, il tombe; mais la blessure qu'il reçoit de son
+habile adversaire, et qui l'étend sur la terre, n'est
+pas mortelle. «Demande-moi ta vie!» lui crie Lara.
+Il ne répond rien. Alors on vit le moment où il ne
+se serait jamais relevé du sol ensanglanté; car le
+front de Lara, en cet instant, devint presque noir,
+dans sa rage de démon, et son sabre se dispose à
+frapper un coup plus terrible que lorsque celui de
+son ennemi était dirigé contre son sein. Alors il conservait
+tout son sang-froid et toute son adresse; maintenant
+rien ne réprime plus la haine déchaînée de
+son cœur. Il tombe avec si peu de ménagement sur
+son ennemi, que lorsque les témoins s'approchèrent
+pour retenir son bras, il tourna presque son arme
+affamée contre ceux qui osaient s'interposer pour
+obtenir de lui la grâce du vaincu. Il réprime ce premier
+mouvement de fureur; mais cependant ses regards
+sont fixés sur son adversaire, comme s'il regrettait
+le combat inutile qui lui laisse un ennemi
+vivant, quoique abattu, et comme s'il recherchait à
+quelle distance la blessure qu'il a portée à sa victime
+l'a laissée près du tombeau.</p>
+
+<p>5. On relève Othon baigné dans son sang, et le
+médecin lui défend toute question, tout geste, toute
+parole. Les autres chevaliers se retirent dans une
+salle voisine; et lui, Lara, irrité et l'air dédaigneux,
+la cause et le vainqueur de ce soudain combat, s'éloigne
+lentement, dans un silence hautain. Il pique
+son cheval, et se dirige vers son château, sans jeter
+un seul regard sur celui d'Othon.</p>
+
+<p>6. Mais où était-il, ce météore d'une nuit, qui
+menaça pour disparaître avec la lumière? où était
+cet Ezzelin? cet Ezzelin qui a paru et n'a laissé aucune
+trace de ses intentions. Il avait quitté le château
+d'Othon bien avant le jour, tandis que les ténèbres
+régnaient encore; mais le chemin lui était si
+connu qu'il ne pouvait pas s'égarer. Prochaine était
+sa demeure. Il n'y était point, et le jour suivant
+amena une nouvelle recherche, qui ne produisit
+aucun résultat, si ce n'est de constater l'absence du
+chevalier; une couche vide, un cheval sans maître
+à l'écurie, son hôte alarmé, ses amis murmurant
+désolés. Leurs recherches s'étendent dans tous les
+environs, autour du chemin qu'il a dû suivre, craignant
+de rencontrer les vestiges de la férocité de
+quelques brigands; mais il n'en existe aucune, et
+nul buisson n'en porte. Point de trace de sang; point
+de lambeaux dispersés de ses vêtemens; aucune
+chute, aucune lutte n'a flétri ou foulé le gazon, en
+conservant l'empreinte du meurtre; point d'impression
+de doigts crispés pour raconter l'histoire des
+efforts convulsifs d'une main agonisante qui, ayant
+cessé de se défendre, tourne contre le tendre gazon
+les dernières convulsions de son agonie. Tels sont
+les vestiges que l'on aurait rencontrés, si quelqu'un
+avait perdu la vie; mais ils n'existaient pas, et tout
+ce qui reste est une espérance douteuse. Un étrange
+soupçon fait murmurer tout bas le nom de Lara, et
+chaque jour il s'entretient de sa réputation flétrie;
+mais il se tait soudain lorsque sa sombre figure apparaît:
+il attend son absence pour oser renouveler
+ses murmures accoutumés, et ses conjectures revêtues
+des plus noires couleurs.</p>
+
+<p>7. Les jours s'écoulent, et les blessures d'Othon
+sont guéries, mais non son orgueil; et sa haine n'est
+plus dissimulée. C'était un homme puissant, l'ennemi
+de Lara, et l'ami de tous ceux qui cherchaient
+à lui nuire; il demande à la justice de sa contrée
+de forcer Lara à rendre compte d'Ezzelin.</p>
+
+<p>Quel autre que Lara aurait pu craindre sa présence?
+qui l'a fait disparaître, si ce n'est l'homme
+sur lequel ses charges menaçantes seraient tombées
+d'un poids trop accablant? La rumeur générale augmente
+par l'incertitude, le mystère est ce qui plaît
+le plus à la foule curieuse. D'où vient cette indifférence
+apparente de Lara pour tous les liens d'amitié<a id="footnotetagloc21" name="footnotetagloc21"></a>
+<a href="#footnoteloc21"><sup class="sml">loc21</sup></a>?
+pour tout ce qui peut faire naître la confiance
+et éveiller l'amour? la férocité sommeillante que
+trahit son ame? l'adresse avec laquelle il manie l'épée
+tranchante? où l'a-t-il apprise ce bras qui n'a jamais
+fait la guerre? Dans quels lieux cette férocité
+est-elle devenue le partage de son cœur? car ce n'était
+point l'aveugle et capricieuse colère qu'un mot
+peut soulever et qu'un autre peut calmer; mais l'œuvre
+profonde d'une ame qui ne connaît point la pitié
+quand la colère l'emporte, et qu'une longue habitude
+du pouvoir comme du succès a concentrée dans
+tout ce qui est inexorable. Tous ces propos, associés
+avec ce désir qui domine l'humanité de se livrer plutôt
+au blâme qu'à la louange, avaient amassé enfin
+contre Lara un orage tel que lui-même en aurait pu
+être effrayé, et tel que ses ennemis voulaient l'exciter.
+Il doit répondre de la tête d'un homme absent
+qui le poursuit encore, mort ou vivant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc21"
+name="footnoteloc21"><b>Note loc21: </b></a><a href="#footnotetagloc21">
+(retour) </a> <i>The seeming friendlessness</i>.</blockquote>
+
+<p>8. Dans cette contrée vivait plus d'un mécontent
+qui maudissait la tyrannie sous laquelle il était
+courbé. De nombreux et féroces despotes y exerçaient
+leur oppression, et y donnaient leurs caprices
+pour des lois. De longues guerres au dehors, de fréquentes
+querelles au dedans ouvraient sans cesse un
+passage au sang et au crime qui n'attendaient qu'un
+signal pour recommencer un nouveau carnage, tel
+qu'il en naît des discordes civiles, qui ne connaissent
+pas de neutres, et ne comptent que des amis ou
+des ennemis.</p>
+
+<p>Enfermés dans leurs forteresses féodales, tous les
+seigneurs étaient comme des souverains, obéis en
+paroles et en actions, mais abhorrés dans l'ame.
+Lara avait hérité de pareils domaines seigneuriaux,
+peuplés par des cœurs mécontens et des mains travaillant
+à regret; mais sa longue absence de son pays
+natal l'avait laissé pur du crime d'oppression, et
+maintenant, détournées par la douceur de son administration,
+toutes les terreurs avaient disparu par
+degrés. Ses serviteurs ne conservaient plus pour lui
+que leur antique et habituelle vénération; mais ce
+fut plus pour lui que pour eux-mêmes que leurs
+craintes furent soulevées. Ils le croyaient maintenant
+malheureux, quoique d'abord leur malignité
+l'eût jugé coupable. Ses longues nuits sans repos,
+son humeur silencieuse furent attribuées à la maladie
+entretenue par la solitude. Et quoique ses habitudes
+solitaires rendissent à la fin sa société triste,
+sa demeure n'en était pas moins agréable, car les
+malheureux ne s'en éloignèrent jamais sans soulagement;
+et pour eux du moins son ame connaissait la
+compassion. Froid envers les grands, dédaigneux
+avec les superbes, l'homme humble ne passait pas
+auprès de lui sans attirer ses regards. Il ne parlait
+pas beaucoup; mais sous son toit on recevait souvent
+un asile, et jamais de reproches. Et ceux qui en
+faisaient l'observation pouvaient remarquer que chaque
+jour quelques nouveaux hôtes se rassemblaient
+sous son commandement. Mais depuis la disparition
+d'Ezzelin, il se montra seigneur courtois et hôte
+bienveillant. Peut-être son combat avec Othon lui
+fit-il craindre quelque trame ourdie contre sa tête
+exposée. Quelles qu'aient été ses vues, il sut se concilier
+l'affection de plus de partisans que les seigneurs
+ses égaux. Si c'était un effet de sa politique,
+elle fut répandue si loin que des millions le jugeaient
+tel qu'il voulait paraître. Exilé par des maîtres cruels,
+venait-on lui demander un asile? il était aussitôt
+donné. Par lui les paysans n'avaient pas à pleurer
+leur moisson enlevée, et à peine les serfs pouvaient-ils
+murmurer contre leur sort. Avec lui la vieille
+avarice trouvait sûreté pour ses trésors; avec lui,
+le pauvre n'était point exposé aux mépris; la bonne
+chère et les récompenses promises retenaient près
+de lui la jeunesse active, jusqu'à ce qu'il fût trop
+tard pour le quitter. Il offrait à la haine, avec un
+changement prochain, l'espérance d'assouvir bientôt
+une vengeance différée; l'amour, long-tems trompé
+par une union détestée, comptait dans le succès
+pour recouvrer des charmes qu'il avait perdus. Tout
+était mûr; Lara n'attendait que le moment favorable
+pour proclamer que l'esclavage n'était plus qu'un
+nom.</p>
+
+<p>Le moment, l'heure vint où Othon crut sa vengeance
+assurée. Son huissier<a id="footnotetagloc22" name="footnotetagloc22"></a>
+<a href="#footnoteloc22"><sup class="sml">loc22</sup></a> trouva le prétendu
+criminel entouré dans son château des milliers
+d'hommes délivrés de leurs chaînes féodales récemment
+brisées, défiant la terre, et comptant sur la
+faveur du ciel. C'était le matin que Lara venait de
+rendre libres des serfs attachés à la glèbe, et qui ne
+creuseraient plus désormais la terre que pour servir
+de tombeaux aux tyrans! c'est ce qu'ils proclamaient
+tous.--Certain mot d'ordre est nécessaire dans le
+combat pour venger ses outrages et conquérir ses
+droits: religion,--liberté,--vengeance,--tout
+ce que vous voudrez; un mot suffit pour faire lever
+les peuples et les mener au carnage. Une phrase
+séditieuse suffit à la ruse qui la répand et l'exploite,
+pour faire régner le crime, et pour donner une
+abondante pâture aux loups et aux vers de la terre!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc22"
+name="footnoteloc22"><b>Note loc22: </b></a><a href="#footnotetagloc22">
+(retour) </a> <i>His summons</i>.</blockquote>
+
+<p>9. Dans cette contrée, les seigneurs féodaux
+avaient acquis tant de pouvoir, que leurs souverains
+enfans régnaient à peine. C'était alors le moment
+pour les rebelles de lever l'étendard de la révolte.
+Les serfs méprisaient le roi, et le haïssaient en même
+tems que les seigneurs. Ils n'attendaient qu'un chef,
+et ils en trouvèrent un attaché à leur cause par des
+liens indissolubles; forcé par les circonstances de
+rentrer en guerre avec les hommes pour sa propre
+défense. Séparé par une destinée mystérieuse de
+ceux que la naissance et la nature n'avaient pas fait
+ses ennemis, Lara, depuis cette nuit fatale, s'était
+préparé, non pas seul, à braver les événemens les
+plus sinistres. De certaines raisons, quelles qu'elles
+fussent, lui prescrivaient d'éviter que l'on fît aucune
+recherche sur ses actions commises dans de
+lointains climats.</p>
+
+<p>En réunissant à sa cause propre celle de tous,
+lors même qu'il aurait été dans sa destinée d'être
+abattu, il avait au moins la certitude de retarder sa
+chute. Le calme sombre qui depuis long-tems régnait
+dans son ame; la tempête qui, après avoir
+exercé ses ravages, s'était assoupie, soulevée par
+des événemens qui semblaient devoir pousser sa
+triste fortune à son dernier degré de malheur, se
+réveillent de nouveau, et le rendent tout ce qu'il
+avait été autrefois, et qu'il est maintenant; la scène
+est seulement changée. Il se souciait fort peu de la
+vie, encore moins de la renommée; mais il n'en
+était pas moins propre aux jeux désespérés des combats.
+Il lui semblait qu'il était marqué dès sa naissance
+pour être l'objet de la haine des autres, et il
+se moquait de sa ruine si elle était partagée. Que lui
+importait donc la liberté des peuples asservis? Il
+élevait l'humble, mais pour abaisser le superbe. Il
+avait espéré trouver le repos dans sa retraite sombre,
+mais l'homme et la destinée venaient l'y assiéger.
+Il paraissait comme une bête féroce poursuivie
+par les chasseurs, que ceux-ci doivent tuer, mais
+qu'ils ne peuvent faire tomber dans leur piége. Austère,
+sans ambition, silencieux, il était désormais
+un tranquille spectateur des scènes de la vie; mais
+lancé de nouveau sur l'arène, il parut un chef non
+inégal aux seigneurs féodaux: sa voix,--son maintien,--ses
+gestes--révèlent une sauvage nature,
+et à ses regards on reconnaît le gladiateur.</p>
+
+<p>10. A quoi servirait de raconter pompeusement
+l'histoire souvent répétée des combats, les fêtes des
+vautours, le carnage et la mort? la fortune changeante
+sur le champ de bataille, la force victorieuse
+et la faiblesse obligée de céder? des ruines fumantes
+et des remparts renversés? Dans cette guerre, la
+lutte fut la même que dans toutes les autres, excepté
+que les passions déchaînées concentrèrent leur force
+dans une férocité qui bannit tout remords. Personne
+ne demandait grâce, car la pitié connaissait que ses
+cris seraient vains. Les prisonniers mouraient sur
+le champ de bataille. La même fureur animait tour
+à tour le sein du vainqueur; et ceux qui combattaient
+pour la liberté, et ceux qui luttaient pour la
+tyrannie croyaient avoir versé le sang de peu d'hommes,
+tant qu'il en restait encore à égorger. Il était
+trop tard d'éteindre le tison dévastateur. La désolation
+atteignait la contrée affamée; l'incendie était
+allumé, et les flammes étaient propagées, et le carnage
+souriait sur ses victimes de chaque jour.</p>
+
+<p>11. Tout frais de la force que l'impulsion de la
+liberté récemment acquise leur imprime, les partisans
+de Lara obtiennent le premier succès: mais
+cette vaine victoire les a perdus. Ils n'obéissent
+plus à la voix de leur chef pour se former en rang
+de bataille; ils se précipitent dans une aveugle confusion
+sur leurs ennemis, croyant que de l'atteindre
+ainsi devait leur assurer le succès. La convoitise du
+butin, la soif de la vengeance entraînent ces brigands
+débandés à leur perte. En vain Lara fait-il tout ce
+qu'un chef doit faire, pour arrêter l'impétueuse furie
+de ces hommes. En vain veut-il calmer leur ardeur
+téméraire,--la main qui allume l'incendie ne
+peut l'éteindre. L'ennemi plus sage a pu seul arrêter
+leur impétuosité, et montrer à cette troupe
+indisciplinée sa folle témérité. Des retraites feintes,
+des embuscades nocturnes, des attaques désordonnées
+faites en plein jour, des combats différés, la
+longue privation d'un secours désiré, un repos sans
+tente, sous un ciel humide, des murs imprenables
+qui défiaient l'art des assiégeans, et lassaient la patience
+de leur courage trompé: voilà les obstacles
+qu'ils n'avaient pas prévus.</p>
+
+<p>Le jour du combat, ils s'avançaient à l'ennemi,
+comme l'auraient fait de vieux guerriers; mais ils
+préféraient davantage la furie de l'action la plus
+sanglante, et la mort présente à une vie de souffrances
+continuelles. La famine vient leur apporter
+ses angoisses; et la fièvre balaie leurs rangs, qui
+s'éclaircissent à vue d'œil. La joie immodérée du
+triomphe se change en mécontentement. L'ame seule
+de Lara semble encore indomptée, mais peu de ses
+soldats restent pour le seconder. De plusieurs milliers
+qu'ils étaient, ils sont réduits à une faible
+troupe: désespérés, quoique en petit nombre, ce
+sont les plus braves qui survivent pour déplorer la
+discipline qu'ils avaient dédaignée après leur premier
+succès. Une espérance leur reste encore: la
+frontière n'est pas éloignée; par là, ils peuvent
+échapper à la guerre de leur patrie, en emportant
+avec eux, dans l'état voisin, les chagrins de l'exil,
+ou la haine de la proscription. Il est dur pour eux
+de quitter la terre de leurs aïeux, mais il leur est
+encore plus dur de périr ou de se soumettre.</p>
+
+<p>12. La résolution est prise,--ils sont en marche,--la
+nuit complice les guide avec son astre
+lumineux, en éclairant leurs pas dans les ténèbres.
+Déjà ils aperçoivent ses tranquilles rayons dormant
+sur la surface du courant qui forme la frontière.
+Déjà ils distinguent,--est-ce bien la rive? Fuyez!
+Elle est bordée par de nombreux rangs ennemis.
+Retournez ou fuyez!--Qu'est-ce qui brille à l'arrière-garde?
+C'est la bannière d'Othon,--la lance
+du chef qui les poursuit! Sont-ce des feux de bergers,
+ces feux qui brillent sur la hauteur? Hélas!
+ils étincellent avec trop de clarté, pour une fuite.
+Privés de tout espoir, et concentrés dans leur propre
+défense, moins de sang peut-être aura payé une
+dépouille plus riche!</p>
+
+<p>13. Ils s'arrêtent un moment; c'est seulement
+pour que la troupe puisse respirer. Avanceront-ils,
+ou attendront-ils l'ennemi? Peu importe,--s'ils
+chargent l'ennemi qui s'oppose à leur marche le long
+de la rive du fleuve, quelques-uns peut-être pourront
+rompre et traverser leur ligne formée, pour
+prévenir un tel dessein.--«Chargeons! attendre
+leur attaque serait une action digne d'une troupe
+lâche.» Tous les sabres sont tirés, chacun saisit
+les rênes de son cheval, et la première parole
+pourra à peine devancer l'action. Parmi tous ceux
+qui vont entendre le dernier commandement de
+Lara, pour combien ne sera-t-il pas la voix de la
+mort!</p>
+
+<p>14. Son glaive est tiré; son front respire un air
+réfléchi, mais trop tranquille pour être celui du
+désespoir; il montre quelque chose de plus indifférent
+qu'il ne convient aux plus braves d'en témoigner,
+si le sort des hommes les touche.--Il
+tourne ses regards sur Kaled, toujours près de lui,
+et trop confiant encore pour trahir la moindre
+crainte. Peut-être c'était la sombre clarté de la lune
+qui projetait sur les traits de ce jeune page une
+teinte inaccoutumée de pâleur mélancolique, dont
+l'empreinte profonde exprimait la fidélité et non la
+terreur de son ame. Lara observa cette pâleur, et
+mit sa main dans la sienne: elle ne trembla pas dans
+un moment semblable; ses lèvres étaient muettes, à
+peine son cœur battait-il; ses regards seuls disaient:
+«Nous ne nous séparerons jamais! ta troupe peut
+périr, tes amis peuvent fuir; pour moi, je puis
+dire adieu à la vie, mais jamais à toi!»</p>
+
+<p>Le mot d'ordre a échappé aux lèvres de Lara,
+et sa troupe, portée en avant, et les rangs serrés,
+marche sur les lignes divisées de l'ennemi. Chaque
+coursier a obéi au premier coup d'éperon; les cimeterres
+brillent, l'acier se croise; surpassés en
+nombre, mais non en bravoure, ils opposent encore
+le désespoir à l'audace, et un front de défense
+aux ennemis. Le sang est mêlé aux ondes du fleuve
+qui en conserve les teintes jusqu'aux rayons du
+matin.</p>
+
+<p>15. Commandant, aidant, animant les siens,
+partout où l'ennemi paraît redoubler d'efforts, où
+ses amis succomber, la voix de Lara se fait entendre;
+il brandit son cimeterre, en frappe à coups redoublés,
+et fait naître un espoir que lui-même a cessé
+de partager. Aucun ne fuit, car ils savent bien que
+la fuite serait vaine; mais ceux qui chancellent reviennent
+bientôt à la charge en voyant les plus courageux
+des ennemis reculer devant le regard et les
+coups de leur chef. Tantôt entouré des siens, tantôt
+presque seul, il enfonce les rangs de son adversaire,
+ou rallie sa troupe. Lui-même ne s'épargne
+pas.--Une fois l'ennemi semble fuir,--le moment
+était propice; Lara donne le signal de la main qu'il
+agite dans l'air; il s'élance.--Pourquoi son casque
+orné d'un panache s'affaisse-t-il soudain? un trait
+est lancé,--la flèche est dans son sein! Ce geste
+fatal a laissé sa poitrine sans défense, et la mort a
+fait retomber ce bras redoutable. Le mot de <i>victoire</i>
+expire sur sa bouche; cette main, qu'il avait élevée
+en signe de commandement, comme elle pend tristement
+à ses cotés! Elle retient encore instinctivement
+son sabre, quoique l'autre ait laissé échapper
+les rênes. Kaled les saisit: défaillant par sa blessure,
+penché presque sans vie sur les arçons de la selle,
+Lara ne s'aperçoit pas que son page désolé l'emmène
+loin du combat. Cependant ses compagnons
+chargent l'ennemi, le chargent encore avec plus de
+fureur. Les combattans sont trop confondus maintenant
+pour compter les cadavres!</p>
+
+<p>16. Le jour luit sur les mourans et sur les morts,
+sur les cuirasses brisées et sur les têtes séparées de
+leurs casques; le cheval de guerre est étendu sans
+cavalier sur la terre, et l'effort de son dernier soupir
+a fait rompre les courroies ensanglantées de sa
+selle. Près de là, frémissent encore d'un reste de
+vie, le pied éperonné qui l'aiguillonnait, et la main
+qui guidait les rênes. Quelques-uns sont étendus
+mourans, tout près du torrent dont les eaux se raillent
+de leurs lèvres que la soif dévore. Cette soif
+palpitante, qui brûle dans le souffle de ceux qui
+meurent de la mort dévorante des braves, pousse
+vainement leurs lèvres brûlantes à implorer une
+goutte,--une dernière goutte d'eau pour les rafraîchir
+avant de mourir. Par un faible et convulsif
+effort, ils traînent leurs membres sur le gazon
+ensanglanté. Un pareil effort épuise leur faible reste
+de vie, mais ils atteignent le courant, et se penchent
+pour se désaltérer: ils sentent déjà son humide fraîcheur,
+ils sont près de la goûter. Pourquoi se reposent-ils?--N'ont-ils
+plus de soif à étancher?--elle
+est inextinguible, et cependant ils ne la sentent plus.
+C'était leur agonie;--mais elle est déjà oubliée!</p>
+
+<p>17. Sous un tilleul, écarté de cette scène de carnage,
+était étendu un guerrier, respirant encore,
+mais blessé à mort dans ce combat dont lui seul fut
+la cause. C'était Lara dont la vie s'écoule peu à peu
+avec son sang. Son compagnon d'autrefois, et maintenant
+son seul guide, Kaled est à genoux près de
+lui, les yeux fixés sur son côté ouvert, et cherchant
+à étancher avec son écharpe le sang qui en ruisselle
+à gros bouillons, et qui devient plus noir à chaque
+convulsion. Alors, à mesure que son souffle s'affaiblit,
+et s'exhale plus lentement, c'est goutte à goutte
+que le sang s'échappe de la blessure fatale. A peine
+Lara peut prononcer une parole, mais il fait entendre
+qu'il est inutile de chercher à le soulager;
+ce mouvement ne fait qu'ajouter une palpitation plus
+vive à ses tourmens. Il presse la main qui voudrait
+adoucir son agonie, et il remercie, par un triste
+sourire, son page désolé qui ne craint rien, ne sent
+rien, n'a besoin de rien, ne voit rien, excepté ce
+front affaissé qui repose sur ses genoux; excepté ce
+pâle visage, dont les yeux, quoique sombres, étaient
+la seule lumière qui brillât pour lui sur la terre.</p>
+
+<p>18. Les ennemis arrivent, après avoir long-tems
+cherché Lara sur le champ de bataille; leur triomphe
+n'est rien si Lara n'a point succombé. Ils auraient
+voulu l'enlever, mais ils voient que ce serait vainement,
+et lui les regarde avec un froid et tranquille
+dédain, et semble réconcilié avec sa destinée qui
+le fait échapper par la mort à la haine vivante.
+Othon survient, et, s'élançant de son cheval, il vient
+considérer l'ennemi ensanglanté qui fit couler son
+sang; il s'informe de l'état de ses blessures. Lara
+ne répond rien, et à peine jette-t-il un regard
+sur lui, comme s'il avait oublié le souvenir de cet
+homme, et il se tourne vers Kaled:--les dernières
+paroles qu'il prononça ensuite, si elles furent entendues,
+du moins elles ne furent point comprises.
+Sa voix mourante s'exprime dans cette langue étrangère
+à laquelle se rattachaient pour lui quelques
+bizarres souvenirs. Il s'entretient avec son page d'événemens
+passés dans d'autres contrées; mais quels
+événemens? quelles contrées?--Kaled seul le sait;
+Kaled qui comprend seul ses paroles et qui lui répond
+à voix basse, tandis que ceux qui les entourent
+restent plongés dans un muet étonnement. Ils semblaient
+alors--ces deux compagnons--oublier la
+moitié du présent dans le passé, et partager entre
+eux quelque mystérieuse destinée dont personne
+qu'eux ne peut pénétrer l'obscurité.</p>
+
+<p>19. Leurs paroles, quoique faibles, furent nombreuses--et
+ceux qui les entendirent purent juger
+seulement de leur signification, à leurs accens. Par
+elles, vous eussiez cru que la mort du jeune Kaled
+était plus prochaine que celle de Lara, tant sa voix,
+ses soupirs étaient tristes, profonds; tant ses paroles
+s'échappaient avec peine de ses lèvres tremblantes!
+Mais la voix de Lara,--quoique lente, fut
+d'abord claire et calme, jusqu'à ce que la mort en
+râlant ne fit plus entendre qu'un pénible gémissement:
+mais sur son visage à peine pouvait-on
+remarquer un léger changement; il ne décèle ni
+craintes, ni remords, ni passions, excepté lorsque
+la dernière lutte de son agonie se fit sentir; ses yeux
+se tournèrent tendrement sur son page, et lorsque
+Kaled eut cessé de répondre, Lara éleva la main, et
+montra l'Orient: soit qu'alors (le soleil se levant à
+l'Orient et dissipant les nuages) la clarté du matin
+frappât sa vue; soit par hasard, ou soit que le souvenir
+de quelques événemens eût élevé sa main vers
+les lieux où ils s'étaient passés. A peine Kaled parut-il
+y faire attention, mais il se détourna, comme
+si son cœur eût abhorré l'arrivée du jour; et il
+baissa les regards devant cette lumière du matin
+pour les fixer sur le front de Lara où régnaient les
+ténèbres.</p>
+
+<p>Cependant il semblait conserver le sentiment,
+quoiqu'il eût mieux valu qu'il fût éteint. Car lorsqu'un
+des soldats qui étaient près de lui découvrit
+le signe rédempteur de la croix, et lui offrit à baiser
+le saint rosaire, dont son ame, prête à le quitter,
+pouvait encore invoquer l'assistance, Lara le fixa
+avec un œil profane, et il sourit.--Le ciel lui pardonne!
+si ce fût un sourire de dédain. Kaled,
+quoiqu'il ne parlât pas, et sans cesser de considérer
+le visage de Lara avec un regard de désespoir,
+l'air mécontent et avec un geste impatient, détourna
+la main qui présentait le signe sacré, comme s'il
+n'eût servi qu'à troubler le moribond. Il semblait ne
+pas savoir que la vie de Lara ne commençait que
+de <i>ce moment</i>, cette vie d'immortalité qui n'est assurée
+à personne, excepté à ceux dont la foi est
+dans Christ.</p>
+
+<p>20. Mais un gémissement lourd fut le dernier
+soupir de Lara; et un sombre nuage se répandit sur
+ses yeux affaissés; ses membres s'étendirent avec
+bruit, et sa tête se pencha sur le faible mais infatigable
+genou qui la supportait. Il pressa la main
+qu'il tenait sur son cœur;--ce cœur ne bat plus,
+mais Kaled ne cesse de le presser avec une main
+glacée; il l'interroge, il l'interroge en vain, quoique
+ses faibles palpitations ne lui répondent plus.
+«Il palpite encore!» Non, non, tu rêves!--Il
+n'est plus! Celui que tu considères fut autrefois
+Lara!</p>
+
+<p>21. Kaled le contemple toujours, comme s'il n'avait
+pas encore disparu, l'esprit sublime qui animait
+cette humble poussière! Ceux qui l'entourent l'ont
+arraché à sa contemplation, mais ils ne peuvent lui
+faire détourner ses regards, et lorsqu'en l'enlevant
+du lieu où il tenait embrassé une forme qui n'avait
+plus de vie, il vit cette tête, que son cœur voudrait
+encore supporter, rouler sur la terre, cette tête inanimée,
+bientôt poussière comme elle, il ne se courrouça
+point; il n'arracha point les boucles luisantes
+de sa noire chevelure, mais il s'efforça de rester
+debout et de regarder celui qu'il perdait; il chancela
+bientôt et tomba, ayant à peine plus de vie que
+celui qu'il avait tant aimé. Que celui qu'<i>il</i> avait tant
+aimé! Oh! jamais sous le ciel le cœur de l'homme
+ne brûlera d'un plus fidèle amour! Ce moment d'épreuves
+a enfin révélé ce secret si long-tems à demi
+caché. En déchirant ses vêtemens pour rappeler à la
+vie ce cœur qui ne bat plus, on découvre que ses
+douleurs paraissent terminées, mais son sexe est
+aussi découvert. La vie est revenue dans ce corps
+sans mouvement, et Kaled n'éprouve point de honte.--Que
+lui importaient alors son sexe et son honneur!</p>
+
+<p>22. Lara ne dort point où dorment ses pères,
+mais dans le lieu où il est mort; c'est là que son tombeau
+a été creusé: son sommeil de mort n'en est pas
+moins profond quoiqu'aucun prêtre ne l'ait béni, et
+que le marbre ne couvre point sa poussière. Il fut
+pleuré par une amie dont la douleur tranquille et
+moins bruyante dura davantage que celle d'un peuple
+pour son souverain. Vaines furent toutes les questions
+qu'on lui fit sur le passé, vaines même furent
+les menaces;--elle garda le silence sur tout jusqu'au
+dernier moment. Elle ne dit point d'où elle
+était venue, ni pourquoi elle avait tout abandonné
+pour suivre celui dont le cœur paraissait si peu
+aimant. Pourquoi l'avait-elle aimé? Fou, curieux!--tais-toi--l'amour
+humain est-il le fruit de l'humaine
+volonté? Pour elle Lara pouvait être aimable;
+les hommes durs ont des pensées plus profondes que
+vos yeux stupides ne le discernent; et quand ils
+aiment, vos gens à sourires<a id="footnotetagloc23" name="footnotetagloc23"></a>
+<a href="#footnoteloc23"><sup class="sml">loc23</sup></a> ne devinent pas comment
+battent leurs cœurs forts, quoique leurs lèvres
+soient plus avares de paroles. Ce n'étaient pas des
+liens communs, ceux qui attachaient à Lara le cœur
+et l'esprit de Kaled; mais elle ne consentit jamais à
+révéler cette étrange histoire, et maintenant toutes
+les lèvres qui auraient pu la raconter sont fermées
+par le sceau de la mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc23"
+name="footnoteloc23"><b>Note loc23: </b></a><a href="#footnotetagloc23">
+(retour) </a> <i>Your smilers</i>.</blockquote>
+
+<p>23. On déposa Lara dans la terre; et sur son sein,
+outre la blessure mortelle qui avait envoyé son ame
+au repos, on trouva les marques dispersées de nombreuses
+cicatrices, qui ne provenaient pas de cette
+dernière guerre. Dans quelque lieu qu'il eût passé
+l'été de sa vie; il semble qu'il s'est écoulé sur une
+terre de combats: mais tout est inconnu; sa gloire,
+comme ses crimes, s'il s'en rendit coupable: ces cicatrices
+disent seulement que quelque part son sang
+fut répandu, et Ezzelin, qui aurait pu raconter le
+passé, ne revint pas.--Cette nuit où il insulta Lara
+paraît avoir été la dernière de ses nuits.</p>
+
+<p>24. Cette nuit (c'est le conte d'un paysan) un
+serf qui traversait la vallée située entre les domaines
+de Lara et ceux d'Othon, au moment où disparaissait
+devant les rayons du matin la clarté de la lune,
+dont le croissant était à demi voilé par les brouillards,
+un serf, qui s'était levé de bonne heure
+pour aller ramasser du bois dont le prix servait à
+acheter de la nourriture pour ses enfans, longeait
+la rivière qui sépare la plaine des terres d'Othon du
+vaste domaine de Lara; il entendit une marche précipitée:--un
+cheval et un cavalier sortirent du
+bois; sur le devant de la selle était quelque objet
+qu'enveloppait un manteau; la tête du cavalier était
+baissée, et son front était voilé. Frappé par cette
+soudaine apparition à une heure semblable et par le
+pressentiment que ce pouvait être un crime, le serf,
+sans être aperçu, épia la course de l'étranger qui atteignit
+la rivière, s'élança de son cheval, et saisissant
+alors le fardeau qu'il portait, monta sur le
+bord et le précipita dans les flots. Alors il s'arrêta,
+regarda de côté et d'autre, se détourna et parut
+épier s'il n'était point vu; puis il jeta de nouveau
+un regard rapide et suivit à pied le courant de l'eau,
+comme si sa surface trahissait quelque chose de coupable.
+Il ralentit ses pas, s'arrêta tout-à-coup auprès
+d'un tas de pierres que les flots de l'hiver avaient
+amoncelées; il en ramassa les plus pesantes et les
+jeta sur l'eau avec un soin plus qu'ordinaire. Pendant
+ce tems le serf s'était traîné dans un lieu où,
+sans être vu, il pouvait observer avec sûreté ce que
+cela pouvait signifier. Il aperçut comme un cadavre
+flottant, et il vit quelque chose briller comme une
+étoile sur ses vêtemens; mais avant qu'il pût reconnaître
+le tronc surnageant, une énorme pierre vint
+tomber sur lui, et il s'enfonça. Il reparut de nouveau
+un moment sans pouvoir être bien distingué,
+et il laissa sur les flots une teinte de pourpre. Alors
+il disparut profondément. Le cavalier ne cessa de
+regarder, jusqu'à ce que le dernier cercle tracé sur
+la surface de l'eau fût entièrement effacé. Alors, se
+retournant, il s'élança sur son cheval qui partit au
+galop. Son visage était masqué;--les traits du mort,
+si toutefois c'en était un, échappèrent à la frayeur
+du serf qui avait tout vu; mais si vraiment son sein
+était orné d'une étoile, tel est le signe que portaient
+toujours les chevaliers; et l'on sait que le seigneur
+Ezzelin en avait une pareille dans cette nuit qui fut
+suivie d'un tel matin. S'il périt ainsi, que le ciel
+reçoive son ame! Son cadavre inaperçu roula jusqu'à
+l'océan. La charité devrait laisser l'espérance
+que ce ne fut point par la main de Lara qu'il reçut
+la mort.</p>
+
+<p>25. Kaled--Lara--Ezzelin ne sont plus! Ils
+sont également privés tous les trois d'une pierre funéraire!
+En vain voulut-on employer tous les moyens
+pour éloigner Kaled du lieu où le sang de son maître
+avait coulé. La douleur avait tellement abattu cette
+ame autrefois si fière, que ses larmes étaient rares,
+et ses gémissemens à peine sensibles. Mais la menaçait-on
+de l'arracher du lieu où elle avait peine à
+croire que Lara ne fût plus? ses yeux faisaient éclater
+toute cette vivante fureur qui embrase la tigresse
+à qui on vient d'enlever ses petits. Que si on la
+laissait là passer ses heures douloureuses; elle s'entretenait
+continuellement avec des formes aériennes
+telles qu'en produit le cerveau malade de la douleur.
+Elle leur adressait de tendres plaintes, et elle voulait
+s'asseoir sous l'arbre où ses genoux avaient supporté
+la tête mourante de Lara; et dans cette posture
+où elle le vit tomber, elle se rappelle ses paroles,
+ses regards, les convulsions de son agonie. Elle avait
+coupé sa noire chevelure, mais elle la conservait
+sur son cœur; elle la retirait souvent de son sein,
+la déployait, la pressait tendrement sur la terre,
+comme si elle eût étanché le sang de la blessure de
+quelque fantôme. Elle semblait lui adresser des questions,
+et elle répondait pour lui; puis, se levant en
+sursaut, elle lui faisait signe de fuir quelque spectre
+imaginaire qui était à sa poursuite. Quelquefois aussi,
+assise sur des racines de tilleul, elle cachait son visage
+dans sa main décharnée, ou traçait des caractères
+étrangers sur le sable.--Cette agonie devait avoir
+un terme.--Elle repose à côté de celui qu'elle
+aima; son histoire est inconnue;--sa tendresse
+fidèle est trop bien prouvée.</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DE LARA.</p>
+<br><br>
+
+<hr>
+<h2>NOTE DE LARA.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>L'événement de la section 24 du chant II a été suggéré par
+la description de la mort ou plutôt des funérailles du duc de
+Gandia.</p>
+
+<p>Le récit le plus intéressant et le plus détaillé de ce mystérieux
+événement est donné par Burchard. Voici en substance
+ce qu'il raconte:</p>
+
+<p>«Le 8<sup>e</sup> jour de juin, le cardinal de Valenza et le duc de
+Gandia, fils du pape, soupèrent avec leur mère, Vanozza,
+près de l'église de S.-Pietro-ad-Vincula (Saint-Pierre-aux-Liens);
+plusieurs autres personnes étaient présentes à cette
+réunion. L'heure de se séparer approchant, et le cardinal
+ayant rappelé à son frère qu'il était tems de retourner au palais
+apostolique, ils montèrent sur leurs chevaux ou sur leurs
+mules, accompagnés d'un petit nombre de serviteurs, et marchèrent
+ensemble jusqu'au palais du cardinal Ascanio Sforza;
+alors le duc informa le cardinal qu'avant de retourner chez
+lui, il avait à faire une visite de plaisir. Renvoyant à cet effet
+toute sa suite, excepté son <i>stafiero</i> ou valet de pied, et un
+homme masqué qui lui avait rendu une visite pendant le souper,
+et qui, depuis l'espace d'un mois, ou à peu près, l'avait
+demandé presque journellement au palais, il fit monter en
+croupe cette personne sur sa mule, et prit la rue des Juifs,
+où il quitta son domestique, en lui ordonnant de l'attendre là
+jusqu'à une certaine heure, après laquelle, s'il n'était pas
+revenu, il pourrait s'en retourner au palais. Le duc et le
+masque en croupe derrière lui se dirigèrent je ne sais où;
+mais c'est cette nuit que le duc fut assassiné et jeté dans le
+Tibre. Le domestique, après avoir été renvoyé, fut assailli et
+blessé mortellement; et quoiqu'il fût soigné avec beaucoup
+de soin, cependant tel fut son état qu'il ne put donner aucun
+détail intelligible de ce qui était arrivé à son maître. Le matin,
+le duc n'étant pas retourné au palais, ses domestiques
+commencèrent à s'alarmer; et l'un d'eux informa le pontife
+de l'excursion nocturne de ses fils et de la disparition du duc.
+Cette nouvelle donna au pape une vive inquiétude; mais il
+conjectura que le duc avait été attiré par quelque courtisane;
+qu'il avait passé la nuit avec elle, et que, n'osant sortir de sa
+maison en plein jour, il attendait le soir pour retourner à son
+palais. Cependant, lorsque le soir fut arrivé, et qu'il se vit
+trompé dans son attente, il devint profondément affligé, et
+il commença à interroger plusieurs personnes qu'il fit amener
+devant lui pour cet objet. Parmi elles était un homme nommé
+Giorgio Schiavoni, qui, ayant déchargé sur la rivière une
+barque pleine de bois de construction, était resté à bord pour
+le surveiller, fut interrogé pour savoir s'il avait vu quelqu'un
+jeter un fardeau dans la rivière, la nuit précédente. Il répondit
+qu'il avait vu deux hommes à pied qui descendirent
+d'une rue, et regardèrent attentivement autour d'eux, pour
+voir si personne ne passait. N'ayant vu personne, ils s'en retournèrent;
+et peu de tems après deux autres revinrent, regardèrent
+autour d'eux comme les deux premiers. Personne
+ne paraissant encore, ils firent signe à leurs compagnons, et
+un homme arriva, monté sur un cheval blanc, ayant derrière
+lui un corps mort, dont la tête et les bras pendaient d'un côté
+du cheval et les pieds de l'autre; les deux hommes à pied supportant
+le corps pour l'empêcher de tomber. Ils s'avancèrent
+ainsi vers le lieu où les immondices de la ville sont habituellement
+déchargées dans le fleuve; et faisant tourner le cheval,
+la croupe du côté de l'eau, les deux hommes à pied prirent
+le cadavre par les bras et les jambes, et le jetèrent de toutes
+leurs forces dans la rivière. L'homme à cheval demanda s'ils
+l'avaient bien jeté? On lui répondit: <i>Signor, si</i> (oui, monsieur).
+Il regarda alors la rivière, et voyant un manteau flottant
+sur le courant, il demanda de nouveau ce que l'on apercevait
+de noir. On lui répondit que c'était un manteau; et
+l'un des interlocuteurs jeta des pierres sur ce vêtement, et il
+s'enfonça dans l'eau sans plus reparaître. Les serviteurs du
+pontife demandèrent alors à Giorgio pourquoi il n'avait pas
+révélé ce fait au gouverneur de la ville; il leur répondit
+qu'ayant vu en son tems une centaine de cadavres ainsi précipités
+dans la rivière au même endroit, sans qu'aucune recherche
+fût faite à leur sujet, il n'avait pas, en conséquence,
+considéré cet événement comme étant de quelque importance.
+Les pêcheurs et les bateliers furent alors rassemblés, et on
+leur ordonna de faire des recherches dans la rivière, où, le
+soir même, ils trouvèrent le corps du duc, avec tous ses vêtemens
+et trente ducats dans sa bourse. Il était couvert de
+neuf blessures, dont l'une était au cou, et les autres à la tête
+et sur tous les membres. Le pontife ne fut pas plus tôt informé
+de la mort de son fils, et qu'il avait été jeté comme les
+immondices dans la rivière, que, donnant cours à sa douleur,
+il s'enferma dans une chambre, et y pleura amèrement. Le
+cardinal de Ségovie et d'autres familiers du pape vinrent frapper
+à sa porte; et après plusieurs heures en exhortations persuasives,
+ils obtinrent d'être admis près de lui. Depuis le
+mercredi soir jusqu'au soir du samedi suivant, le pape n'avait
+pris aucune nourriture; et il n'avait eu de sommeil depuis le
+matin du jeudi jusqu'au matin du jour suivant. Enfin, cependant,
+cédant aux sollicitations de sa cour, il commença
+à modérer ses chagrins, et à réfléchir sur le mal que pourrait
+occasionner à sa santé une indulgence trop prolongée pour sa
+douleur.»</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DE LA NOTE DE LARA.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>LE SIÉGE</h3>
+
+<h1>DE CORINTHE.</h1>
+<br><br><br>
+<h5>A</h5>
+
+<h3>JOHN HOBHOUSE, ESQ.</h3>
+
+<p class="mid">CE POÈME EST DÉDIÉ</p>
+
+<p><span class="rig">PAR SON AMI.</span><br><br></p>
+
+<p>22 janvier 1816.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr>
+<h2>AVERTISSEMENT.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>«La grande armée des Turcs (en 1715), sous
+les ordres du premier visir, voulant s'ouvrir
+un passage au cœur de la Morée, et former le
+siége de Napoli de Romanie, la place la plus
+considérable de tout le pays<a id="footnotetagloc24" name="footnotetagloc24"></a>
+<a href="#footnoteloc24"><sup class="sml">loc24</sup></a>, pensa qu'il lui
+fallait d'abord attaquer Corinthe, ville à laquelle
+l'armée livra plusieurs assauts. La garnison
+étant affaiblie, et le gouverneur voyant qu'il
+était impossible de résister plus long-tems à
+une force si considérable, pensa qu'il était
+convenable d'entrer en pourparlers. Mais pendant
+que l'on traitait des articles de la capitulation,
+un des magasins du camp des Turcs,
+dans lequel se trouvaient six cents barils de
+poudre, sauta par accident, et causa la mort
+de six ou sept cents hommes. Cet événement
+irrita tellement les infidèles, qu'ils ne voulurent
+plus accorder de capitulation; et ils donnèrent
+à la ville un assaut si terrible, qu'ils la
+prirent le même jour, et passèrent au fil de
+l'épée la plus grande partie de la garnison,
+avec le signor Minotti, le gouverneur. Ceux
+qui échappèrent avec Antonio Bembo, le provéditeur
+extraordinaire, furent faits prisonniers
+de guerre.»<span class="rig">
+
+(<span class="sc">Histoire des Turcs</span >.)</span><br></p><br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc24"
+name="footnoteloc24"><b>Note loc24: </b></a><a href="#footnotetagloc24">
+(retour) </a> Napoli de Romanie n'est pas maintenant la plus considérable place
+de la Morée; c'est Tripolitza, où résident le pacha et le siége de son
+gouvernement: Napoli est près d'Argos. J'ai visité ces trois villes en
+1810-11; et dans le cours de mon voyage à travers la Morée, depuis
+mon arrivée en 1809, j'ai traversé huit fois l'isthme de Corinthe, soit en
+allant de l'Attique en Morée, à travers les montagnes, ou dans une autre
+direction, en passant du golfe d'Athènes à celui de Lépante. Ces deux
+routes sont pittoresques et belles, quoique différentes: celle par mer a plus
+de monotonie; mais le voyage étant toujours en vue de la côte, et souvent
+de très-près, il présente de nombreuses perspectives très-séduisantes
+des îles Salamine, Égine, Poro, etc., et des côtes du continent.
+
+<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p></blockquote>
+<br><br><br>
+<hr>
+<h3>LE SIÉGE</h3>
+
+<h1>DE CORINTHE.</h1>
+<hr class="short">
+<br>
+<p>1. Les années évanouies et les siècles, le souffle de
+la tempête et la fureur des batailles ont passé sur
+Corinthe; cependant elle est encore une forteresse
+destinée à la défense de la liberté. Le courroux des
+vents, le choc des tremblemens de terre, ont laissé
+intact son rocher mousseux, clef centrale d'une contrée
+qui même encore, quoique déchue, conserve
+toute sa fierté sur cette colline, barrière infranchissable
+à deux courons des mers qui roulent leurs
+vagues pourprées sur ses deux bords opposés,
+comme si elles brûlaient de se heurter pour se combattre;
+cependant elles viennent expirer à ses pieds
+en mugissant. Mais si le sang répandu sur ses rivages,
+depuis le jour où coula celui du frère de
+Timoléon, jusqu'à la honteuse déroute du despote
+de la Perse, pouvait rejaillir de cette terre qui s'abreuva
+des flots du carnage, cet océan de sang couvrirait
+l'isthme qui se prolonge nonchalamment dans
+la mer; ou si les ossemens de tous ceux qui périrent
+dans ces lieux étaient entassés, cette pyramide rivale
+s'élèverait, à travers ces cieux purs, comme
+une montagne plus haute que le mont Acropolis,
+qui semble donner un baiser aux nuages.</p>
+
+<p>2. Sur le sommet du sombre Cythéron apparaissent
+vingt mille lances étincelantes, et depuis ce
+sommet jusqu'à la plaine de l'isthme, et d'un rivage
+à l'autre de la double mer, les tentes sont dressées,
+le croissant brille le long des longues lignes de l'armée
+musulmane, et les bandes de bruns spahis s'avancent
+sous le commandement d'un pacha à longue
+barbe; aussi, loin que l'œil peut atteindre, la
+cohorte à turbans se presse sur le rivage. Et là se
+met à genoux le chameau de l'Arabe; et là le Tartare
+fait caracoler son coursier; le Turcoman qui a quitté
+son troupeau<a id="footnotetags1" name="footnotetags1"></a>
+<a href="#footnotes1"><sup class="sml">s1</sup></a> attache à sa ceinture le sabre tranchant;
+là retentissent les volées des canons, comme
+un mugissement de tonnerre; et le bruit sourd des
+vagues s'affaiblit au milieu de ce tumulte de guerre.
+On creuse des tranchées; les bouches de canons
+vomissent les bombes sifflantes de la mort, dont les
+fragmens éclatés ébranlent au loin les remparts.
+Mais, de ces mêmes remparts, les assiégés renvoient
+des décharges qui se croisent dans les airs obscurcis
+par la fumée de la poudre et par des tourbillons de
+poussière; c'est par des balles et des boulets qu'ils
+répondent vaillamment aux défis de l'infidèle.</p>
+
+<p>3. Mais quel est celui qui est toujours le premier
+et qui s'approche si près des remparts? Plus habile
+dans l'art terrible de la guerre que les fils d'Othman,
+et aussi haut de cœur qu'un chef qui serait accoutumé
+à vaincre dans toutes les batailles, il va de
+poste en poste, de batterie en batterie, en piquant
+de l'éperon son cheval fumant, partout où l'assaut
+est le plus vif et l'action la plus sanglante, et efface
+en bravoure le plus vaillant Musulman. Là où il remarque
+une batterie ennemie courageusement défendue
+et restée imprenable, il s'élance de son cheval
+pour ranimer le courage du soldat qui faiblit dans
+son attaque; le premier et le plus redoutable des
+guerriers dont le sultan de Stamboul peut ici se
+vanter, pour commander ses compagnons sur le
+champ de bataille, pour diriger la balle, manier la
+lance ou brandir la lame tranchante du cimeterre,--c'est
+Alp, le renégat Adrien<a id="footnotetagloc25" name="footnotetagloc25"></a>
+<a href="#footnoteloc25"><sup class="sml">loc25</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc25"
+name="footnoteloc25"><b>Note loc25: </b></a><a href="#footnotetagloc25">
+(retour) </a> <i>The Adrian renegade</i>. M.A.P. traduit: «Le renégat de l'Adriatique.»</blockquote>
+
+<p>4. C'est à Venise--où ses parens étaient d'une
+race illustre--qu'il prit naissance; mais exilé de
+ces rivages, il porta contre ses concitoyens des armes
+qu'ils lui avaient appris à manier; et maintenant,
+le turban couronne sa tête rasée. A travers plusieurs
+changemens, Corinthe était passée avec la Grèce
+sous les lois de Venise; et là, devant ses remparts,
+au milieu des ennemis de la Grèce et de Venise,
+leur ennemi acharné lui-même, avec tout ce zèle
+qu'éprouvent les jeunes et fiers apostats, dans le sein
+haineux desquels s'agite le souvenir de sanglans outrages.
+Pour lui Venise avait cessé d'être l'ancien
+cri civique <span class="sc">la Liberté</span >! Au palais de Saint-Marc, des
+délateurs inconnus avaient placé la nuit, dans la
+<i>Bouche du Lion</i>, une accusation contre lui qui le fit
+proscrire. Il s'enfuit à tems, et sauva sa vie, pour
+consacrer aux combats ses années à venir, et pour
+apprendre à sa patrie la grandeur de la perte qu'elle
+faisait en lui, qui triomphait de la croix contre laquelle
+il avait levé le croissant, et qui se battait
+pour se venger ou mourir.</p>
+
+<p>5. Coumourgi<a id="footnotetags2" name="footnotetags2"></a>
+<a href="#footnotes2"><sup class="sml">s2</sup></a>--celui dont la défaite orna le
+triomphe d'Eugène, lorsque, dans la plaine sanglante
+de Carlowitz, le dernier et le plus puissant
+des vaincus, il succomba sans regretter de mourir,
+mais en maudissant la victoire du chrétien--Coumourgi--pourrait-il
+voir périr sa gloire, lui qui
+fut le dernier conquérant de la Grèce, tant que les
+bras des chrétiens ne rendront pas la Grèce à la
+liberté que Venise lui donna jadis? Des siècles ont
+roulé depuis qu'il raffermit dans cette contrée l'autorité
+musulmane;--Coumourgi a le commandement
+de l'armée turque; il donne celui de l'avant-garde
+à Alp, qui justifia bien cette confiance par
+des cités réduites en cendres; et prouva, par la
+mort, qu'il porta dans les rangs ennemis, combien
+son cœur était affermi dans sa nouvelle croyance.</p>
+
+<p>6. Les remparts s'ébranlent, et chaque jour, et
+vivement battus par l'artillerie continuelle des Turcs
+qui les mine avec une égale furie. L'explosion de
+la bombe, retentissant comme un tonnerre, est vomie
+par chaque couleuvrine; et çà et là quelque
+édifice qui s'écroule est en flammes avant l'explosion
+même de la bombe: les fragmens brisés du
+globe volcanique entr'ouvrent la terre, et de leur
+sein s'élève en spirales rouges une flamme rapide
+comme l'éclair, en même tems que les débris s'écroulent
+avec fracas; ou, formés en innombrables
+météores, des astres lumineux s'élancent de la terre
+vers les cieux, dont les nuages s'obscurcissent doublement
+dans ce jour mémorable, et cachent la
+route du soleil par des volumes de fumée qui s'amoncèlent
+lentement dans un vaste ciel rempli de
+vapeurs de soufre.</p>
+
+<p>7. Mais ce n'est pas seulement pour satisfaire sa
+vengeance long-tems différée qu'Alp, le renégat, apprend
+avec succès aux Musulmans l'art de s'ouvrir un
+chemin à la brèche attaquée. Dans ces remparts
+de Corinthe, il est une jeune vierge qu'il espère
+enlever malgré le consentement de son inexorable
+père, dont le cœur irrité la lui a refusée, lorsqu'Alp,
+sous son nom de chrétien, aspirait à la main de cette
+jeune fille, alors que, dans des tems plus heureux,
+non encore coupable du crime de trahison, se livrant
+à la joie dans sa gondole ou dans les palais de
+Venise, il s'abandonnait aux plaisirs du carnaval,
+et allait donner la plus mélodieuse sérénade qui
+jamais ait été entendue sur les flots de l'Adriatique,
+à l'heure de minuit, par l'oreille d'une jeune vierge
+italienne.</p>
+
+<p>8. On pensait généralement que le cœur de celle
+qu'il aimait lui était conquis; car, recherchée par
+un grand nombre, accordée à aucun, la main de
+Francesca était restée inenchaînée par les liens de
+l'église; et, lorsque les vagues de l'Adriatique transportèrent
+Laniotto au rivage musulman, ses sourires
+habituels ne furent plus aperçus sur ses lèvres, et
+la jeune fille devint pensive et pâle. Elle fut plus assidue
+au confessionnal<a id="footnotetagloc26" name="footnotetagloc26"></a>
+<a href="#footnoteloc26"><sup class="sml">loc26</sup></a>; et parut plus rarement aux
+fêtes et aux bals masqués; ou du moins elle y fut vue
+moins souvent, et ses yeux baissés qui faisaient la
+conquête des cœurs avaient cessé d'en être flattés.
+Elle sembla tout voir avec indifférence, et ne mit
+que peu de soin à l'arrangement de sa parure. Sa
+voix fut moins pénétrante dans ses chants; ses pieds,
+quoique toujours légers, étaient cependant moins
+agiles dans les danses joyeuses, que l'apparition du
+matin vient seule interrompre, sans qu'elles soient
+rassasiées de plaisirs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc26"
+name="footnoteloc26"><b>Note loc26: </b></a><a href="#footnotetagloc26">
+(retour) </a> M.A.P. n'a pas osé employer ce terme qui se trouve en anglais
+(<i>confessional</i>), et qui est caractéristique. Il traduit: «Elle alla plus
+souvent prier dans les temples.» Ce n'est pas tout-à-fait la même chose.
+
+<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>9. Envoyé par l'état pour garder cette contrée
+(arrachée de la main des Musulmans, tandis que
+Sobieski humiliait leur orgueil sous les remparts de
+Bude, et sur les bords du Danube, par les chefs vénitiens
+qui leur avaient enlevé tout le pays qui s'étend
+depuis Patra jusqu'à la baie d'Eubée) Minotti possédait,
+dans les remparts de Corinthe, les pouvoirs
+délégués du doge, au moment où la paix au regard
+de compassion souriait sur la Grèce depuis long-tems
+oubliée par elle. Et avant que cette trêve perfide fût
+rompue, qui devait la délivrer du joug musulman,
+Minotti était arrivé avec son aimable fille. Depuis
+le tems où la dame de Ménélas oublia son seigneur
+et sa patrie pour faire connaître quels malheurs sont
+réservés à des amours adultères, nulle beauté plus
+parfaite que la ravissante étrangère n'avait embelli
+ce rivage.</p>
+
+<p>10. La brèche est ouverte, les débris laissent une
+vaste ouverture; et, demain, aux premiers rayons
+du jour, à ces remparts à demi écroulés, sera
+donné le dernier et le plus terrible des assauts. Les
+bataillons sont rangés; le corps choisi d'avant-garde
+composé de Tartares et de Musulmans, les éclaireurs,
+mal nommés <i>les soldats perdus</i>, marcheront les premiers.
+Ils ont la pensée de la mort en dédain, et
+s'ouvrent partout un passage à l'ennemi, avec le tranchant
+du sabre, ou ils pavent la route de leurs corps
+sanglans sur lesquels les braves qui les suivent pourront
+s'élever, comme sur des marche-pieds.</p>
+
+<p>11. Il est minuit. Sur le sommet glacé de la montagne
+la lune répand sa brillante clarté; bleues roulent
+les vagues, bleu le ciel qui s'étend comme un
+océan suspendu dans les airs, parsemé d'îles de lumières,
+resplendissantes des plus vives clartés: qui
+peut les contempler dans tout leur éclat et rapporter
+ses regards sur la terre sans éprouver des regrets,
+sans désirer des ailes pour prendre son essor et pour
+aller se confondre avec leurs clartés éternelles?</p>
+
+<p>Les vagues sur l'un et l'autre rivage étaient calmes,
+pures et azurées comme l'espace. A peine leur faible
+écume faisait bruire les cailloux; mais leur murmure
+était aussi doux que celui d'un ruisseau. Les
+vents dormaient sur les flots; les bannières pendaient
+immobiles sur leur lance qu'elles entouraient de
+leurs plis et au-dessus desquelles brillait le croissant.
+Ce profond silence n'était interrompu par
+aucun bruit, excepté dans quelques lieux par la voix
+de la sentinelle qui demandait le mot d'ordre, excepté
+par le hennissement aigu des coursiers que
+répétait l'écho de la colline, et par le tumulte sourd
+de cette nombreuse armée qui frémissait comme les
+feuilles emportées de côte en côte; ou bien par la
+voix du Muezzin qui retentit dans les airs à l'heure
+de minuit pour appeler les croyans à la prière accoutumée.
+Ils s'élevaient, ces tristes accens cadencés,
+comme ceux de quelque génie solitaire sur la plaine;
+ils étaient harmonieux, mais tristement doux, tels
+que ceux qui s'échappent au souffle du vent des cordes
+d'une harpe aérienne, et qui produisent des accords
+vagues et prolongés, inconnus à la musique des
+hommes. Ils parurent aux défenseurs des remparts
+le cri prophétique de leur défaite. Ils frappèrent
+même l'oreille des assiégeans d'un de ces pressentimens
+redoutables et indéfinis qui font frémir soudain,
+saisissent un instant le cœur, pour battre
+ensuite plus vivement, honteux de cet étrange sentiment
+qu'il a éprouvé: tel aussi le bruit inopiné de
+la clochette qui passe, nous fait tressaillir, quoique
+ce glas n'annonce que l'agonie d'un étranger.</p>
+
+<p>12. La tente d'Alp était dressée sur le rivage; la
+voix du Muezzin avait cessé, la prière était terminée;
+la sentinelle était placée; la ronde de nuit était faite;
+tous ses ordres étaient donnés et exécutés. Encore
+une nuit d'inquiétude; demain pourra le récompenser
+de ses peines, et la vengeance et l'amour le paieront
+avec usure de leur long délai. Peu d'heures lui
+restent et il aurait besoin de repos, pour se préparer,
+par de nouvelles forces, à de nombreuses actions de
+carnage; mais ses pensées roulent dans son ame
+comme des ondes agitées. Il est seul debout au milieu
+de son camp; ce n'est point un zèle fanatique
+qui lui fait désirer de planter le croissant sur les
+clochers à croix de Corinthe, ou de risquer sa vie
+pour s'assurer le paradis ou pour obtenir une immortalité
+d'amour des houris: il n'éprouve point ce
+patriotisme brûlant, cette exaltation austère de dévouement,
+qui prodigue son sang et brave tous les
+dangers pour défendre sa terre natale. Il est là seul--renégat
+combattant contre sa patrie qu'il a trahie.
+Il est seul au milieu de sa troupe, sans avoir un
+cœur ou une main fidèle. Ses soldats l'ont suivi,
+parce qu'il était brave, et parce que les dépouilles
+qu'il avait conquises et distribuées étaient nombreuses.
+Ils rampaient devant lui, car il avait l'art
+de s'emparer des esprits vulgaires et de les manier
+à sa volonté. Mais son origine chrétienne était encore
+regardée presque comme un péché. Ils enviaient
+même la gloire infidèle qu'il acquérait sous
+un nom musulman; car lui, leur chef le plus puissant,
+avait été dans sa jeunesse un zélé Nazaréen.
+Ils ne connaissaient pas combien l'orgueil peut s'abaisser
+quand des sentimens trompés ont été flétris;
+ils ne connaissaient pas combien la haine peut enflammer
+des cœurs qui ont une fois échangé leur
+tendresse en dureté, ni tout le fanatisme et le zèle
+fatal que l'apostasie ou la vengeance peut ressentir.
+Ils lui obéissaient cependant:--l'homme peut commander
+à des êtres incivilisés<a id="footnotetagloc27" name="footnotetagloc27"></a>
+<a href="#footnoteloc27"><sup class="sml">loc27</sup></a> en se montrant le premier
+par son courage et son audace; tel est l'empire
+du lion sur le jackal; le jackal furète, il tombe sur sa
+proie: alors il l'amène sous les griffes du lion qui l'immole,
+se rassasie et lui en abandonne les dépouilles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc27"
+name="footnoteloc27"><b>Note loc27: </b></a><a href="#footnotetagloc27">
+(retour) </a> <i>The worst</i>.</blockquote>
+
+<p>13. La tête d'Alp devint fièvreuse, et son pouls
+avait des battemens rapides et convulsifs. En vain
+il se tourne et retourne sur tous les côtés pour trouver
+le repos; il ne peut dormir, ou, s'il vient à
+sommeiller, un bruit léger, un frémissement le réveille,
+le cœur affaissé. Le turban presse douloureusement
+son front brûlant, sa cotte de maille pèse
+comme du plomb sur son cœur; quoique le sommeil
+pesant eût souvent fermé ses paupières, sans lit de
+repos ou sans tente, excepté qu'un sol plus rude et
+un ciel moins pur que celui sous lequel il s'agite
+maintenant, formaient seuls la couche du guerrier.
+Il ne pouvait goûter le repos; il ne pouvait demeurer
+dans sa tente pour attendre l'arrivée du jour,
+mais il va errer le long du rivage sablonneux sur
+lequel des milliers de soldats dormaient paisiblement.
+Qu'est-ce qui leur servait de coussins? et pourquoi,
+lui Alp, peut-il moins dormir que le dernier de
+ses soldats, puisque leurs périls sont plus grands,
+leurs fatigues plus fortes? et cependant ils rêvent
+sans craintes de dépouilles; tandis que lui seul, au
+milieu de ces milliers de soldats qui passent une
+nuit de sommeil, peut-être leur dernière, il promène
+son inquiète et souffrante veille, et envie le
+repos de tous ceux qui frappent ses regards.</p>
+
+<p>14. Il sentit que son ame avait été soulagée par
+la fraîcheur de la nuit. Froid était le ciel silencieux
+et calme, et ce ciel rafraîchissait son front brûlant
+dans l'air embaumé. Derrière lui est le camp,--devant
+lui s'étendent la baie et les anses sinueuses du
+golfe de Lépante. Et sur la cime de la montagne de
+Delphes brille une neige inaltérée, haute et éternelle,
+qui a bravé les chaleurs de mille étés passés
+sur le golfe, sur le mont, et dans ces climats séduisans.
+Le tems ne la fera pas disparaître comme les
+générations d'hommes. Le tyran et l'esclave sont
+balayés de la terre, et s'évanouissent aux rayons du
+soleil, plus fragiles que ce voile blanc de neige si
+léger! si frêle! qui couvre à jamais ce mont que toi,
+ô homme! tu salues avec complaisance, et sur les
+crénaux duquel il brille éternellement, tandis que
+la tour et l'arbre séculaire sont abattus et brisés.
+Dans sa forme, c'est un pic élevé, dans sa hauteur
+un nuage, dans son étendue cette neige ressemble
+à un blanc linceul que la liberté, en quittant ces
+lieux, a étendu sur ces hauteurs lorsqu'elle fut obligée
+d'abandonner son séjour chéri, et de fuir à
+regret ce lieu où son esprit prophétique s'exhala
+long-tems dans les chants des poètes. Oh! à chaque
+instant ses pas se ralentissent et s'arrêtent sur des
+champs flétris, sur des autels renversés, qui la navrent
+de douleur; elle voudrait réveiller ces ames
+trop brisées des malheureux Grecs, en leur montrant
+à chacun de glorieux trophées. Mais vaine serait
+sa voix jusqu'à ce que des jours meilleurs viennent
+faire briller ces soleils immortels qui éclairèrent
+la déroute et la fuite des Perses, et qui virent les
+Spartiates sourire en mourant pour leur patrie!</p>
+
+<p>15. Alp, en dépit de sa trahison et de ses crimes,
+n'avait pas perdu le souvenir de ces tems glorieux.
+Pendant la nuit, en errant çà et là, il avait médité
+sur le passé et sur le présent. Il pensa au trépas
+glorieux de ceux qui ont versé leur sang pour une
+meilleure cause, et il sentit combien est faible et
+ignominieuse la renommée qu'il pouvait encore acquérir;
+lui qui commandait une troupe d'infidèles,
+et qui, la tête couronnée du turban, était un traître
+à sa patrie; lui qui conduisait une horde de barbares
+à un siége barbare et injuste, dont les plus légitimes
+succès n'étaient que de nouveaux sacriléges.
+Tels n'étaient pas ces héros, que son imagination
+avait rappelés à sa mémoire, les chefs dont la cendre
+dormait autour de lui. Leurs phalanges avaient
+combattu dans cette plaine où elles n'avaient pas été
+un vain boulevart contre l'ennemi. Ils succombèrent
+victimes de leur dévouement, mais ils sont immortels;
+chaque souffle de la brise semble soupirer
+leurs noms, et les eaux murmurer leurs exploits;
+les bois sont peuplés de leur renommée. La colonne
+silencieuse, solitaire et grise, se glorifie de sa parenté
+avec leur sainte poussière; leurs ombres habitent
+la sombre montagne, leur souvenir brille
+encore sur la fontaine; le plus faible ruisseau, le
+fleuve le plus majestueux, roulent, avec leurs ondes,
+leur éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle
+porte, cette terre appartient à leur gloire et à celle
+de leurs enfans! Cette terre est encore le mot d'ordre
+du monde civilisé. Et quand l'homme veut accomplir
+une action glorieuse, il regarde la Grèce,
+et se retourne, ainsi sanctionné par de grands exemples,
+pour marcher sur la tête des tyrans; il la
+regarde, et il se précipite là où l'on perd la vie, ou
+bien où l'on gagne la liberté.</p>
+
+<p>16. Alp rêvait en silence sur le rivage, en savourant
+délicieusement la douce fraîcheur de la nuit.
+Là aucun flux ni reflux n'agitait cette mer sans
+vagues<a id="footnotetags3" name="footnotetags3"></a>
+<a href="#footnotes3"><sup class="sml">s3</sup></a> qui roule ainsi éternellement. Le soulèvement
+le plus agité des flots peut à peine dépasser
+de la longueur d'un roseau, en se brisant sur le rivage,
+les limites que lui impose le continent; et la
+lune impuissante les voit rouler insoucians de sa
+présence ou de son absence. Calmes ou soulevés,
+roulant au loin ou dans la baie, elle n'exerce aucun
+pouvoir sur eux. Le rocher, immobile sur sa base
+inébranlable, affronte leur fureur et contemple avec
+dédain la houle rugissante qui ne peut l'atteindre.
+On peut remarquer à ses pieds la trace de la blanche
+écume dans la même limite qu'elle couvre depuis
+des siècles: un très-court espace de sable jaune la
+sépare de la terre verte du rivage.</p>
+
+<p>Alp erre toujours le long de la baie jusqu'à la
+portée d'une carabine des remparts que gardent les
+ennemis; mais ils ne l'aperçoivent pas, ou comment
+échapperait-il à leurs balles? Leurs mains seraient-elles
+devenues impuissantes, ou leurs cœurs
+glacés? Je l'ignore; mais de ces remparts, où ne
+brillait aucun feu, il ne partit aucune balle sifflante,
+quoiqu'il fût sous le front du bastion qui flanquait
+la porte de la tour du côté de la mer; quoiqu'il entendît
+le bruit, et presque distinctement les paroles
+brusques de la sentinelle qui frappait le pavé de ses
+pas mesurés, en faisant sa garde. Il vit sous les
+remparts des dogues affamés qui faisaient leur carnaval
+de la mort, et qui dévoraient, en grondant,
+des cadavres et des membres épars; ils étaient trop
+occupés pour faire attention à lui! Ils avaient enlevé
+la chair du crâne d'un Tartare, comme on pèle la
+figue lorsqu'elle est mûre, et leurs défenses blanches
+glissaient en criant sur ce crâne plus dur et
+encore plus blanc<a id="footnotetags4" name="footnotetags4"></a>
+<a href="#footnotes4"><sup class="sml">s4</sup></a>, qui échappait de leurs mâchoires
+sous leurs dents émoussées: ils léchaient
+nonchalamment, en marmottant, les os du cadavre,
+et pouvaient à peine se traîner hors du lieu de leur
+pâture, tant ils avaient fait un long et copieux festin
+de ceux qui étaient tombés pour leur repas du
+soir. Alp reconnut, aux turbans qui roulaient sur le
+sable, que la plupart d'entre eux appartenaient aux
+plus braves de sa troupe; rouges et verts étaient les
+shâles qu'ils portaient, et chaque péricrâne était
+surmonté d'une longue touffe de cheveux<a id="footnotetags5" name="footnotetags5"></a>
+<a href="#footnotes5"><sup class="sml">s5</sup></a>; tout
+le reste était rasé. Les gueules des dogues tenaient
+ces crânes dont la touffe de cheveux s'entortillait
+après leur mâchoire. Mais entre le rivage et le sommet
+du golfe était un vautour battant de ses ailes un
+loup qui était descendu des montagnes, mais qui
+avait été repoussé, par les dogues, de l'humaine
+proie; il avait seulement pris pour sa part un morceau
+de cheval, que voulaient lui dérober encore,
+en le frappant de leurs ailes et de leurs becs, les
+vautours du rivage.</p>
+
+<p>17. Alp détourna la vue de ce désolant spectacle:
+jamais ses nerfs n'avaient frémi au milieu de la bataille;
+mais il aurait pu mieux supporter la vue des
+soldats expirans dans les flots de leur sang tout fumant,
+dévorés par la soif des moribonds, et se tordant
+les membres dans une vaine agonie, que de
+voir mangés par les bêtes fauves ceux qui sont désormais
+affranchis de toutes les douleurs. Il y a
+quelque chose d'orgueilleux dans l'heure du péril,
+quelle que soit la forme sous laquelle la mort peut
+s'avancer; car la renommée est là pour dire le nom
+de ceux qui succombent, et l'honneur a l'œil ouvert
+sur les exploits héroïques! Mais quand tout est fini,
+il est humiliant de marcher sur le champ flétri des
+cadavres dans les sépultures; et de voir les vers de
+la terre, les oiseaux de proie et les animaux des forêts,
+s'assemblant tous là, tous regardant l'homme
+comme leur proie, tous se faisant une fête de ses
+dépouilles.</p>
+
+<p>18. Là, se trouve un temple en ruines, bâti autrefois
+par des mains depuis long-tems oubliées;
+deux ou trois colonnes, et beaucoup de pierres, de
+marbres, de granit, sont recouverts d'herbes sauvages.
+Inexorable tems! il n'épargnera pas plus
+les choses à venir que les choses passées! Inexorable
+tems! qui laisse toujours assez de débris du
+passé pour faire gémir sur ce qui fut et sur ce qui
+sera: ce que nous avons vu, nos enfans le verront;
+restes de choses qui ne sont plus, fragmens de pierre,
+élevés par des créatures de poussière!</p>
+
+<p>19. Alp s'assit sur la base d'une colonne, et passa
+la main sur son front; comme un homme qui réfléchit
+sur quelque chose de redoutable, dans une attitude
+penchée. Sa tête retombait sur son cœur fiévreux,
+palpitant, oppressé. Et sur son front penché
+vers la terre, souvent ses doigts erraient en battant
+précipitamment une espèce de mesure, comme vous
+pouvez voir les vôtres courir sur le clavier d'ivoire
+avant que vous ayez trouvé le ton que vous voulez
+faire rendre aux cordes sonores. Comme il était assis
+là tout pensif, il crut entendre le soupir de la brise
+nocturne. Était-ce le vent qui, à travers quelques
+fentes de pierre, envoyait ce gémissement doux et
+tendre<a id="footnotetags6" name="footnotetags6"></a>
+<a href="#footnotes6"><sup class="sml">s6</sup></a>? il releva la tête, et regarda sur la mer, mais
+elle était aussi unie qu'une glace; il regarda le gazon,--pas
+un brin n'était agité: d'où venait donc
+ce son si tendre? Il regarda les bannières,--chaque
+drapeau retombait immobile; les feuilles des bois
+du Cythéron ne sont pas plus agitées: il ne sentit
+aucun souffle passer sur son visage. Qui a donc rendu
+un son pareil? Il se détourne à gauche--est-il sûr
+de ce qu'il voit? Là était assise une dame, jeune et
+resplendissante!</p>
+
+<p>20. Il tressaillit avec plus de terreur que si un
+ennemi armé eût été près de lui. «Dieu de mes
+pères! qui est ici? qui es-tu? et pourquoi viens-tu
+si près d'un camp ennemi?» Ses mains tremblantes
+se refusèrent à faire le signe de la croix, qu'il ne
+croyait plus divine. Il se l'était rappelé à cette heure
+de crainte; mais sa conscience dissipe ce sentiment
+involontaire. Il regarde, il voit, il reconnaît les
+traits de la beauté et la forme gracieuse de l'être
+qui lui fut si cher. C'était Francesca qu'il voyait à
+ses côtés, la jeune vierge qui pouvait être autrefois
+sa fiancée!</p>
+
+<p>Les roses brillaient encore sur ses joues, mais
+leur coloris était plus pâle et plus tendre. Où donc
+avait fui le mouvement grâcieux de ses douces lèvres?
+il avait disparu le sourire qui vivifiait leur
+incarnat. La surface tranquille de l'océan, qui est
+devant lui, était d'un bleu moins doux que celui
+de ses yeux; mais ils sont immobiles maintenant
+comme ces froides vagues, et ses regards, quoique
+purs, étaient glacés. Une robe légère, passée
+autour de sa taille, voilait à peine son sein éclatant
+de blancheur; et à travers sa chevelure en désordre,
+qui tombait noire sur ses épaules, se laissaient
+voir les beaux contours de son bras blanc et nu; et,
+avant qu'elle ne laissât échapper des paroles, elle
+leva la main vers le ciel: elle était si pâle, d'une
+teinte si transparente, qu'elle n'aurait point intercepté
+les rayons de la lune.</p>
+
+<p>21. «Je quitte les lieux de mon repos pour venir
+trouver celui que j'aime de préférence à tous les
+hommes, afin d'être heureuse et de lui faire partager
+mon bonheur. J'ai traversé les sentinelles, la
+porte; les remparts; je suis venue jusqu'à toi à travers
+les ennemis, sans éprouver d'accidens. On dit
+que le lion se détourne et fuit à l'aspect d'une vierge
+dans l'orgueil de sa chasteté, et le pouvoir d'en
+haut, qui protège l'innocence contre le tyran des
+forêts, a étendu sa miséricorde pour me préserver
+des mains des infidèles conjurés. Je suis venue--et
+si je suis venue en vain, jamais, oh! jamais nous
+ne nous reverrons! Tu as commis une action terrible
+en abandonnant la foi de tes pères; mais foule
+à tes pieds ce turban, et fais le signe de la croix,
+et alors tu seras à moi pour toujours. Arrache cette
+goutte noire qui souille ton cœur et demain nous
+unit pour n'être plus jamais séparés.»</p>
+
+<p>--«Et où serait dressé notre lit nuptial? au
+milieu des mourans et des morts? car demain nous
+livrons au meurtre et à la flamme les fils et les
+autels du Christ. Personne, excepté toi et les tiens,
+je l'ai juré, ne sera laissé pour voir le soleil du lendemain:
+mais toi, je te transporterai dans un lieu
+charmant, où nos mains seront unies, et nos chagrins
+oubliés. Là tu seras ma fiancée, aussitôt que
+j'aurai encore une fois humilié l'orgueil de Venise,
+et que sa race abhorrée aura senti ce bras qu'elle
+voudrait avilir, et vu châtier par lui, avec un fouet
+de scorpions, ceux que le crime et l'envie ont fait
+mes ennemis.»</p>
+
+<p>Francesca posa sa main sur la sienne:--légère
+en fut l'impression, mais il frémit jusqu'aux os, et
+un froid de glace saisit son cœur, et le rendit immobile
+de stupeur. Quoique léger ait été ce serrement de
+main si mortellement froid, il n'aurait pu le repousser;
+et jamais l'étreinte d'une main si chère ne fit battre le
+pouls avec un tel sentiment de terreur, que l'impression
+de glace que ces doigts frêles, longs et blancs,
+firent passer cette nuit dans le sang d'Alp par leur
+contact étrange. L'ardeur fiévreuse de son front avait
+disparu; et son cœur battait si faiblement, qu'il
+était devenu insensible comme la pierre, lorsqu'il
+contempla les traits de celle qu'il aimait, et qu'il
+vit combien les couleurs de son teint étaient changées
+de ce qu'il les avait connues. Elle était encore
+belle, mais languissante--et privée de ce rayon
+divin de la pensée qui anime si bien le jeu de la
+physionomie, comme les vagues qui étincellent dans
+un jour de soleil. Ses lèvres sans mouvement étaient
+calmes comme la mort, et ses paroles s'échappaient
+de sa bouche sans l'émission de son souffle: son sein
+n'était point soulevé par une douce respiration, et
+il semblait que le sang ne circulait point dans ses
+veines. Bien que son œil brillât au dehors, cependant
+ses paupières étaient immobiles, et les regards
+qu'elles renvoyaient étaient égarés et préoccupés
+comme les yeux de l'homme inquiet qui se promène
+dans un rêve troublé; comme les figures des tapisseries
+qui brillent dans l'ombre, agitées par le souffle
+d'un vent d'hiver, apparaissent, à la lueur douteuse
+d'une lampe mourante, sans vie, mais comme animées
+et effrayant la vue. On dirait, à travers les
+ombres, qu'elles vont descendre du mur grisâtre
+où leurs images présentent un air menaçant, en
+flottant çà et là au souffle grondant de la brise.</p>
+
+<p>«Si tu croyais faire trop pour l'amour de moi,
+alors que ce soit pour l'amour du ciel,--dit de nouveau
+Francesca;--je te le répète--arrache ce turban
+de ton front infidèle, et jure d'épargner les enfans
+de ta patrie outragée, ou sinon tu es perdu; et
+tu ne reverras jamais, non la terre--qui va cesser
+de t'appartenir,--mais le ciel, ou moi. Si tu m'accordes
+cette faveur, et que cependant une destinée
+fatale t'attende, cette destinée absoudra la moitié de
+tes crimes, et la porte de la miséricorde céleste peut
+encore s'ouvrir pour toi. Réfléchis un moment encore,
+et prépare-toi à la malédiction de celui que tu
+oublies; porte encore un dernier regard vers les
+cieux, et vois son amour qui t'est refusé à jamais. Là,
+dans le ciel, est un léger nuage près de la lune<a id="footnotetags7" name="footnotetags7"></a>
+<a href="#footnotes7"><sup class="sml">s7</sup></a>;--il
+marche, et il l'aura bientôt dépassée.--Si,
+lorsque ce voile de vapeur aura cessé d'ombrager
+son disque, ton cœur n'est pas changé, alors Dieu
+et l'homme seront vengés; terrible sera ta sentence,
+plus terrible encore ton immortalité de malheur!»</p>
+
+<p>Alp regarda le ciel, et vit dans les airs le nuage
+que lui avait indiqué Francesca; mais son cœur était
+ulcéré, et détourné du droit chemin par un inflexible
+et profond orgueil: cette première et fatale passion
+de son cœur emportait toutes les autres comme
+un torrent. <i>Lui</i>, demander miséricorde! <i>lui</i>, effrayé
+par les vagues paroles d'une vierge timide! <i>lui</i>, outragé
+par Venise, jurer de sauver ses fils dévoués à
+la tombe! Non!--quand même ce nuage serait
+plus terrible que celui qui porte le tonnerre, et
+qu'il serait destiné à éclater sur lui pour l'anéantir,--qu'il
+éclate!</p>
+
+<p>Il jette un regard sur ce signe redoutable sans
+répondre une parole; il l'observe marcher:--il
+est passé.--La lune sereine frappe pleinement sa
+vue; alors il dit: «--Quelque soit mon destin, je
+ne sais point changer:--il est trop tard. Le roseau,
+pendant la tempête, peut se plier, frissonner, et se
+relever ensuite; le chêne élevé doit se briser. Ce
+que Venise m'a fait, je dois le rester, son ennemi
+en tout, excepté dans mon amour pour toi. Mais tu
+es sauvée, oh! viens, fuis avec moi!» Il tourne la
+tête, mais elle a disparu! il ne voit plus qu'une
+colonne de pierre. Est-elle rentrée sous terre ou
+s'est-elle évanouie dans les airs? Il ne la voit plus;
+il ne sait que croire, si ce n'est qu'il ne voit plus
+rien.</p>
+
+<p>22. La nuit est passée, et le soleil brille comme
+si ce matin devait précéder un jour de fête. L'aurore
+légère et brillante se dégage peu à peu de sa
+robe grisâtre, et tout présage que le midi versera
+sur la terre une chaleur accablante. Écoutez la trompette,
+et le son du tambour, et le son mélancolique
+des cors des barbares, et le froissement des bannières
+qui se déploient, et le hennissement des chevaux,
+et le tumulte de la multitude, et les cris répétés:
+«Ils viennent! ils viennent!» Les queues de cheval<a id="footnotetags8" name="footnotetags8"></a>
+<a href="#footnotes8"><sup class="sml">s8</sup></a>
+sont arrachées du sol, où elles étaient plantées;
+les épées sont tirées du fourreau; l'armée est rangée
+en ordre de bataille, mais elle attend le signal. «Tartares,
+Spahis, Turcomans, prenez vos tentes, et serrez-vous
+à l'avant-garde. Montez à cheval, piquez
+de l'éperon, cernez la plaine; que les fuyards ne
+puissent fuir, lorsqu'ils abandonneront la ville; et
+qu'aucun chrétien, vieillard ou jeune homme, ne
+puisse échapper; tandis que vos compagnons à pied,
+avec leurs masses épaisses, monteront à la brèche au
+milieu du carnage.»</p>
+
+<p>Les chevaux sont tous bridés, et mordent leur
+frein d'impatience; ils recourbent avec fierté leur
+cou nerveux, en secouant leur crinière; blanche est
+l'écume qui couvre leur mors. Les lances sont levées;
+les mèches sont allumées; le canon est pointé,
+et prêt à faire feu, et à abattre ces remparts qu'il a
+déjà à moitié renversés. Chaque janissaire forme sa
+phalange. Alp est à leur tête; son bras droit est nu,
+et nue est la lame de son cimeterre. Le khan et les
+pachas sont tous à leur poste; le visir lui-même est
+à la tête de son armée. Lorsque la couleuvrine aura
+donné le signal, alors qu'on avance; qu'on ne laisse
+aucun être vivant dans Corinthe,--aucun prêtre à
+ses autels, aucun chef dans son palais, aucun foyer
+dans ses maisons, aucune pierre sur ses remparts.
+Dieu et le Prophète!--Allah hu! que ce cri retentisse
+jusqu'aux cieux.</p>
+
+<p>«Là la brèche ouvre un passage; voilà les échelles
+pour y monter; vos mains sont sur vos sabres, pourriez-vous
+hésiter et ne pas être vainqueurs? Celui
+qui le premier abattra la croix rouge pourra demander
+ce que son cœur désirera le plus; il l'obtiendra
+aussitôt!» C'est ainsi qu'a parlé Coumourgi,
+l'intrépide visir; la réponse se fit par le brandissement
+des sabres et des lances, et par les acclamations
+de l'armée pleine d'un enthousiasme de fureur:--silence!--écoutez
+le signal--de feu!</p>
+
+<p>23. Comme les loups se précipitent en troupe sur
+le superbe buffle, malgré les éclairs de ses yeux, et
+les rugissemens de sa fureur, et ses ruades nerveuses,
+et ses coups de cornes sanglantes, lui foule à
+terre ou fait voler dans les airs le premier qui se
+précipite sur lui pour trouver la mort; ainsi les Musulmans
+s'élancent sur les remparts, ainsi les premiers
+succombent sous les coups des assiégés. Plus
+d'un sein, caché sous la cotte de maille, couvre la
+terre comme une glace brisée: et, renversés par la
+balle qui creuse encore le sol d'où ils ne se relèveront
+plus, ils sont là étendus en files comme ils sont
+tombés, semblables aux épis du moissonneur à la fin
+de sa journée, lorsqu'il a fini de niveler la plaine:
+tel fut le nombre des premiers renversés par le feu
+des remparts.</p>
+
+<p>24. Comme les torrens du printems qui se précipitent
+en bouillonnant du haut des rochers, entraînant
+avec eux d'énormes fragmens arrachés par
+l'impétuosité continuelle du courant, jusqu'à ce que,
+couverts d'écume blanche et retentissant comme le
+tonnerre, ils s'arrêtent au fond de l'abîme, semblables
+aux neiges de l'avalanche qui tombent dans les
+vallées des Alpes; ainsi à la fin, expirans et vaincus,
+les enfans de Corinthe succombaient sous les longues
+et impétueuses charges, souvent renouvelées,
+de l'armée musulmane. Ils résistèrent avec vigueur,
+et ils tombèrent en masses, pressés par les infidèles,
+et rangés encore en ordre de bataille<a id="footnotetagloc28" name="footnotetagloc28"></a>
+<a href="#footnoteloc28"><sup class="sml">loc28</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc28"
+name="footnoteloc28"><b>Note loc28: </b></a><a href="#footnotetagloc28">
+(retour) </a> <i>Hand to hand, and foot to foot</i>.</blockquote>
+
+<p>Là rien n'était muet, excepté la mort: les coups,
+les détonnations, la fumée des amorces, les cris pour
+demander quartier, ou ceux de victoire, se mêlent aux
+volées tonnantes de l'artillerie, qui excitent dans les
+cités voisines un sentiment profond d'inquiétude et
+de terreur, doutant si ce bruit sourd et grondant
+de la bataille qui vient jusqu'à elles est favorable à
+leurs alliés ou à leurs ennemis; si elles doivent gémir
+ou se réjouir de cette voix anéantissante qui pénètre
+dans les profondeurs des montagnes retentissantes,
+dont les cavités se la renvoient par un écho
+terrible et nouveau. Vous auriez pu l'entendre, dans
+cette fatale journée, à Salamine et à Mégare (nous
+l'avons entendu dire nous-mêmes à ceux dont les
+oreilles en furent frappées), et même jusque dans
+la baie du Pyrée.</p>
+
+<p>25. Depuis leur pointe émoussée jusqu'à la garde,
+les sabres et les épées étaient rougis de sang. Mais
+les remparts sont pris, et le pillage commence avec
+toutes ses horreurs et le carnage. Des cris plus aigus
+s'échappent des maisons au pillage. On entend la
+marche précipitée et lourde de ceux qui fuient dans
+le sang écumant des rues; mais çà et là, partout où
+ils peuvent trouver une position favorable contre
+l'ennemi, des groupes désespérés de dix ou douze
+hommes s'arrêtent et se retournent contre ceux qui
+les poursuivent,--s'appuient contre un mur qui
+les protége, et résistent fièrement ou succombent en
+combattant.</p>
+
+<p>Là on remarquait un vieillard;--ses cheveux
+étaient blancs, mais son vieux bras était encore
+plein de force et de courage. Il soutenait si vaillamment
+le choc de l'ennemi que les morts formaient
+un demi-cercle autour de lui. Il n'avait pas encore
+été blessé ni enveloppé, quoique battant en retraite.
+Un grand nombre de cicatrices de ses premiers combats
+se faisaient remarquer sous son corselet de fer;
+mais toutes ces blessures qui couvrent son corps
+avaient été reçues dans d'autres combats. Quoique
+âgé, il était si robuste des membres que peu de nos
+jeunes hommes auraient pu se mesurer avantageusement
+avec lui; et les ennemis qu'il tenait séparément
+à distance dépassaient le nombre de ses cheveux
+blancs. Il brandissait son sabre de droite à
+gauche, et plus d'une mère ottomane pleura ses fils
+qui n'étaient pas encore nés quand il trempa pour
+la première fois son sabre dans le sang musulman,
+avant d'avoir atteint sa vingtième année. Et il aurait
+pu être le père de tous ceux qui tombèrent sous ses
+coups dans ce jour fatal; car, privé de son fils, depuis
+longues années, sa douleur vengeresse priva
+plus d'un père de ses enfans. Depuis le jour où son
+seul fils avait rencontré la mort dans le détroit<a id="footnotetags9" name="footnotetags9"></a>
+<a href="#footnotes9"><sup class="sml">s9</sup></a>, le
+fer du père lui sacrifia plus d'une humaine hécatombe.
+Si les ombres peuvent être apaisées par le
+carnage, celle de Patrocle fut moins satisfaite que
+celle du fils de Minotti, qui mourut dans ces lieux
+qui nous séparent de l'Asie. Il est enseveli sur le
+même rivage où des milliers de guerriers furent ensevelis
+avant quatre mille ans. Que reste-t-il d'eux
+pour nous dire où ils reposent, et comment ils succombèrent?
+Aucune pierre funéraire ne les couvre,
+aucun ossement n'indique leurs tombes; mais ils
+vivent dans la poésie qui leur assure l'immortalité.</p>
+
+<p>26. Écoutez le cri retentissant d'Allah! c'est une
+troupe de Musulmans les plus braves, et les plus habiles
+dans le combat. Le bras nerveux de leur chef
+est nu, afin d'être plus rapide à frapper pour ne
+faire jamais grâce;--découvert jusqu'à l'épaule,
+on le voit qui agite son sabre dans l'air: c'est ainsi
+qu'on le reconnaît toujours dans la mêlée. D'autres
+peuvent montrer un costume plus fastueux, pour
+tenter l'ennemi par l'espoir d'une riche dépouille;
+plus d'une main se pare d'une plus riche garde d'épée,
+mais aucune ne porte une lame plus grossièrement
+dorée; beaucoup de guerriers peuvent porter
+un turban plus élevé,--Alp est seulement distingué
+par son bras blanc et nu: regardez au plus épais de
+la mêlée, il est là! Aucun étendard ne s'expose aussi
+avant que le sien; aucune bannière dans l'armée
+musulmane n'entraîne la moitié si loin les delhis.
+Elle brille rapide comme une étoile tombante! Partout
+où ce bras redoutable est aperçu, les plus braves
+combattent, ou combattaient il n'y a qu'un instant.
+C'est là que le lâche demande en vain quartier au
+Tartare animé de vengeance, ou que le héros, étendu
+par terre, silencieux, dédaigne de pousser un gémissement
+en expirant, méditant de frapper encore
+un dernier, mais faible coup, sur l'ennemi étendu
+comme lui à ses côtés, oubliant l'épuisement de ses
+forces causé par ses blessures et par la fatigue du
+combat, en s'attachant avec les mains à la terre ensanglantée.</p>
+
+<p>27. Le vieillard était encore debout, résistant aux
+assaillans, et arrêtant un moment la victoire d'Alp.
+«Rends-toi, Minotti, pour être épargné, toi et ta
+fille.»--</p>
+
+<p>--«Jamais, renégat, jamais! quand même la vie
+que je recevrais de toi serait éternelle.»</p>
+
+<p>--«Francesca!--oh! ma jeune fiancée! doit-elle
+périr victime de ton orgueil?»</p>
+
+<p>--«Elle est en sûreté.»--«Où! où donc?»
+--«Dans le ciel, d'où ton ame infidèle est à jamais
+exclue, traître!--Elle est loin de toi, parmi les
+vierges.»</p>
+
+<p>Alors Minotti sourit d'une joie cruelle, en voyant
+Alp chanceler à ces paroles et près de succomber,
+comme frappé de la foudre.--«O Dieu! depuis
+quand n'est-elle plus?»--«Depuis la nuit dernière;--et
+je ne pleure pas sa mort: aucun des
+enfans de ma race pure ne sera l'esclave de Mahomet
+et le tien.--Garde à toi!»</p>
+
+<p>Ce défi est porté en vain;--Alp est déjà atteint
+d'un coup mortel! Pendant que les paroles de Minotti
+servaient mieux sa vengeance, par tout ce
+qu'elles renfermaient de cruel et d'amer, que la
+pointe de son épée n'aurait pu le faire, s'il avait eu
+le tems de la passer à travers son cœur, du porche
+voisin d'une église que quelques braves défendaient
+encore, en renouvelant le combat affaibli, une balle
+meurtrière était venue renverser Alp, avant qu'on ait
+pu voir la blessure du front fracassé de l'infidèle,
+que le vertige a fait tourner, et qui est allé tomber
+la face contre terre. Un rayon brillant comme l'éclair
+étincela de ses yeux, comme s'ils n'eussent plus dû
+se rouvrir, et les ténèbres éternelles couvrirent son
+cadavre palpitant. Il ne restait rien de la vie, excepté
+un frémissement convulsif qui agita encore légèrement
+ses membres. Ses compagnons le retournèrent
+sur son dos; sa poitrine et son front étaient souillés
+de sang et de poussière, et de ses lèvres livides s'échappaient
+des flots de sang noir qui avaient abandonné
+ses veines. Mais son pouls n'avait aucun
+battement, et sa bouche ne laissa entendre aucun
+murmure; aucun soupir, aucune parole, aucun râlement
+n'a signalé son passage de la vie à la mort.
+Avant même que sa pensée ait pu prier, il est passé,
+sans espérance de pardon,--et est resté jusqu'à la
+fin--un renégat!</p>
+
+<p>28. Effrayantes s'élevèrent les clameurs de ses
+compagnons et de ses ennemis; ceux-ci, en signe de
+joie, et les premiers transportés de fureur. Alors le
+combat recommence avec plus d'acharnement; les
+épées se croisent, les lances traversent les corps des
+combattans dans la mêlée, et les guerriers roulent
+en hurlant sur la poussière. Rue par rue, et pied
+par pied, Minotti ose encore disputer la moindre
+portion de terrain de la ville confiée à ses ordres;
+les restes de sa valeureuse troupe unissent à ses efforts
+leur dévouement et leur épée. On peut encore
+se défendre dans l'église, de laquelle est partie la
+balle prédestinée qui a vengé à demi les vaincus,
+par la mort d'Alp, le féroce assaillant. Là, Minotti
+et les siens se retranchent en reculant, et en laissant
+devant eux un ruisseau de sang; faisant toujours face
+à l'ennemi; qui reçoit de mortelles blessures à chaque
+coup qu'ils lui portent, ils rejoignent ceux qui
+sont déjà retranchés dans le temple: là ils pourront
+respirer un instant, protégés par les colonnes massives
+du monument.</p>
+
+<p>29. Court instant de répit! La horde à turbans,
+ayant ses rangs grossis et la rage dans le cœur, se
+précipite sur eux avec tant de violence et de chaleur;
+que par leur grand nombre ils se coupent toute
+retraite; car la rue qui menait au dernier retranchement
+des chrétiens était si étroite, que les premiers
+arrivés des Turcs, si la frayeur les saisissait,
+pouvaient essayer vainement de revenir sur leurs
+pas: une fois engagés dans les colonnes du temple,
+ils étaient contraints de vaincre ou de mourir. Ils
+moururent; mais avant que leurs yeux se fussent
+fermés, des vengeurs s'élevaient sur leurs corps expirans,
+frais et pleins de fureur; ils remplissaient
+au-delà les rangs éclaircis, quoiqu'ils dussent subir
+le même sort que ceux qui les avaient précédés. Les
+cierges allumés des autels chrétiens voient pâlir leur
+clarté défaillante devant les nuages de fumée produits
+par les décharges renouvelées de mousqueterie.
+Les Ottomans atteignent la porte intérieure du
+temple. Ses gonds d'airain résistent encore; et par
+toutes les ouvertures, à travers toutes les brèches,
+tous les vitraux brisés, pleut une grêle de balles
+déchargées par volées. Mais le portique ébranlé cède
+en frémissant;--les gonds crient, les pivots craquent,--se
+brisent,--la porte se penche,--tombe.--C'en
+est fait! Corinthe perdue ne peut
+plus résister.</p>
+
+<p>30. Sombre, terrible et seul de tous, Minotti
+restait encore debout sur les marches de pierre de
+l'autel. L'image d'une madone, peinte avec des couleurs
+célestes, brille au-dessus de sa tête; ses yeux
+de lumière respirent l'amour; et placée au-dessus
+du saint autel pour fixer nos pensées sur les choses
+divines, lorsque nous nous prosternons devant elle
+et le Dieu enfant qu'elle tient sur ses genoux, en
+souriant doucement à chaque prière qui s'élève vers
+le ciel, comme si elle était là pour la porter elle-même
+à son fils; elle sembla alors lui sourire, quoique
+des torrens de sang ruisselassent dans l'enceinte
+du temple. Minotti, les yeux tournés vers elle, fit
+le signe de la croix en soupirant, et saisit une torche
+qui brûlait près de lui; il résiste encore, tandis
+que les Musulmans portent partout le fer et la
+flamme.</p>
+
+<p>31. Les caveaux creusés sous le pavé de mosaïque
+renfermaient les morts des siècles passés. Leurs
+noms étaient gravés sur leurs pierres sépulcrales;
+mais maintenant le sang les rendait illisibles. Les
+trophées sculptés, et les couleurs étranges qu'offraient
+les veines nombreuses et variées du marbre
+étaient couverts de sang, de poussière et de fumée,
+et surchargés d'épées, de sabres et de casques
+brisés. Des cadavres recouvraient ces voûtes
+qui renfermaient d'autres cadavres reposant froids
+dans de nombreux cercueils. On pouvait les voir
+rangés dans un ordre mélancolique à la lueur pâle
+qui perçait à travers une grille souterraine. Mais la
+guerre était entrée dans ces obscurs caveaux, et
+elle avait réuni dans ces tombeaux souterrains ses
+trésors de salpêtre, entassés auprès de ces corps décharnés.
+C'est là que, pendant la durée du siége,
+les chrétiens avaient établi leur principal magasin;
+une traînée de poudre récemment formée y communiquait:
+c'est la dernière et la plus terrible ressource
+de Minotti contre la force accablante de l'ennemi.</p>
+
+<p>32. Les Turcs le pressent de toutes parts; le peu
+qui reste de chrétiens pour les combattre opposent
+une résistance inutile. Ne pouvant assouvir leur soif
+de vengeance, qui se réveille sur un plus grand
+nombre d'ennemis, les barbares mutilent les corps
+de ceux qui sont tombés, leur coupent la tête déjà
+sans vie, précipitent les statues de leurs niches, dépouillent
+les autels de leurs riches offrandes, et s'arrachent
+de leurs mains ensanglantées les vases saints
+d'argent qui ont été consacrés. Ils accourent vers
+le maître-autel; oh! l'on vit un spectacle glorieux!
+La coupe d'or renfermant les hosties consacrées était
+encore sur la table sainte: ce grand calice massif
+et éclatant séduit par sa splendeur les yeux de ces
+hommes avides de butin. Il avait contenu le matin
+le vin consacré, changé par Christ en son sang divin,
+que ses adorateurs avaient bu à la naissance
+du jour, pour purifier leur ame avant de se rendre
+au combat: il en conservait encore quelques gouttes.
+Autour de l'autel brillaient douze grands candélabres
+rangés dans un ordre splendide, et formés du
+plus pur métal: c'est une dépouille opime,--la
+plus riche et la dernière.</p>
+
+<p>33. Ils arrivent si près, que le premier d'entre
+eux étendait déjà la main pour s'emparer de la dépouille
+qu'il touchait presque, lorsque la main du
+vieux Minotti posa sa torche sur la traînée de poudre:--elle
+est allumée!--Clocher, voûtes, autel,
+vases sacrés, cadavres, vainqueurs à turbans,
+chrétiens, tout ce qui reste dans le temple, avec le
+temple, vivans et morts lancés dans les airs en mille
+éclats, font retentir un long rugissement! La ville
+bouleversée,--les murs renversés sur le sol entr'ouvert,--les
+vagues de la mer qui reculent un
+moment,--les montagnes qui sont ébranlées, comme
+si un tremblement de terre avait passé,--des milliers
+de débris sans formes projetés en nuage de
+flamme vers le ciel par cette épouvantable explosion--proclament
+la désolation de ces rivages.</p>
+
+<p>Les débris confondus du temple sont lancés dans
+les airs comme des fusées; les membres épars et
+mutilés de nombreux héros retombent sur la terre,
+et couvrent au loin la plaine, comme une pluie de
+cendres qui obscurcit les airs. Ils tombent dans le
+golfe, où ils tracent une multitude de cercles, ou
+sur le rivage qu'ils noircissent, et s'étendent sur
+toute la longueur de l'isthme. Appartiennent-ils à
+des chrétiens ou à des Musulmans? Que leurs mères
+viennent les voir et le disent! Lorsqu'ils dormaient
+dans leurs berceaux de langes, leurs mères souriaient
+sur le tendre sommeil de leur enfance; elles
+ne pensaient guère qu'un jour verrait leurs membres
+voler en lambeaux dispersés dans les airs. Les
+mères qui les ont élevés ne pourraient plus reconnaître
+leurs nourrissons. Ce désastreux événement
+ne leur a pas laissé la trace d'une forme humaine,
+excepté à quelques crânes à moitié brisés, à quelques
+ossemens rompus. Des soliveaux fumans, des
+pierres calcinées retombent des airs et couvrent la
+plage, enfoncés profondément dans les sables tout
+noircis et fumans. Tous les êtres vivans qui entendirent
+cette terrible explosion qui ébranla la terre,
+s'enfuirent avec terreur. Les oiseaux des forêts s'envolèrent;
+les dogues sauvages s'éloignèrent en hurlant
+des cadavres sans sépultures. Les chameaux
+se séparèrent de leurs conducteurs; le bœuf qui,
+loin de Corinthe, labourait la terre, s'échappa du
+joug, et le cheval du soldat, brisant la sangle de
+sa selle et les rênes qui lui servaient de guide, se
+précipita au galop dans la plaine. Les coassemens
+de la grenouille s'élevèrent des marais, plus aigus
+et plus perçans. Les loups hurlèrent dans leurs cavernes
+des montagnes, dont l'écho se fit entendre
+comme un tonnerre. Les troupes de jackals<a id="footnotetags10" name="footnotetags10"></a>
+<a href="#footnotes10"><sup class="sml">s10</sup></a>, dans
+un tumulte confus, poussèrent au loin des aboiemens
+plaintifs et tristes, qui ressemblaient aux vagissemens
+des enfans et aux cris des chiens que l'on
+châtie. L'aigle aux plumes hérissées, au cou gonflé,
+s'envola de son aire, et chercha un refuge près du
+soleil; les nuages, au-dessous de lui, lui paraissaient
+trop sombres, et leur fumée, poursuivant son bec de
+son étouffante vapeur, lui faisait prendre en criant
+un plus sublime essor.--</p>
+
+<p>Telle fut la destinée de Corinthe!</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DU SIÉGE DE CORINTHE.</p>
+<br><br>
+<hr>
+<h2>NOTES</h2>
+
+<h3>DU SIÉGE DE CORINTHE.</h3>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes1"
+name="footnotes1"></a><a href="#footnotetags1">
+NOTE 1.</a></p>
+
+<p>La vie des Turcomans est errante et patriarchale: ils habitent
+sous des tentes.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes2"
+name="footnotes2"></a><a href="#footnotetags2">
+NOTE 2.</a></p>
+
+<p>Ali Coumourgi, le favori de trois sultans, et grand visir
+d'Achmet III. Après avoir reconquis le Péloponèse sur les
+Vénitiens, dans une seule campagne, il fut mortellement
+blessé dans une campagne suivante, en combattant contre les
+Allemands, à la bataille de Petersvaradin (dans la plaine de
+Carlowitz), en Hongrie, au moment où il s'efforçait de rallier
+ses gardes. Il mourut de ses blessures le jour suivant.
+Le dernier ordre qu'il donna fut de décapiter le général
+Breuner, et quelques autres prisonniers allemands; ses dernières
+paroles furent: «Oh! que ne puis-je traiter de même
+tous ces chiens de chrétiens!» Paroles et action bien dignes
+d'un Caligula. C'était un jeune homme d'une grande ambition
+et d'une présomption sans bornes. On lui disait que le
+prince Eugène était envoyé contre lui; il répondit: «Je deviendrai
+plus habile, et ce sera à ses dépens.»</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes3"
+name="footnotes3"></a><a href="#footnotetags3">
+NOTE 3.</a></p>
+
+<p>Il n'est pas nécessaire de rappeler au lecteur qu'il n'y a
+point de flux et de reflux sensible dans la Méditerranée.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes4"
+name="footnotes4"></a><a href="#footnotetags4">
+NOTE 4.</a></p>
+
+<p>J'ai vu un spectacle semblable à celui que j'ai décrit sous
+les remparts au sérail de Constantinople, dans les cavités
+creusées dans le roc par le Bosphore; terrasse étroite qui se
+projette entre les remparts et la mer. Je crois que ce fait est
+aussi mentionné dans les voyages d'Hobhouse. Les cadavres
+étaient probablement ceux de quelques janissaires réfractaires.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes5"
+name="footnotes5"></a><a href="#footnotetags5">
+NOTE 5.</a></p>
+
+<p>Cette touffe, ou longue tresse de cheveux, est laissée sur
+la tête par la croyance que Mahomet les emportera par là dans
+son paradis.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes6"
+name="footnotes6"></a><a href="#footnotetags6">
+NOTE 6.</a></p>
+
+<p>Je dois faire remarquer ici que je me suis rencontré involontairement
+dans ces douze vers avec un passage d'un poème
+inédit de M. Coleridge, intitulé: <i>Christabel</i>. Ce n'est pas
+avant la composition de mon ouvrage que j'entendis la lecture
+de ce poème extraordinaire et singulièrement original; et je
+n'ai vu le manuscrit de cette production que tout récemment,
+grâce à la complaisance de M. Coleridge lui-même, qui, je
+l'espère, est convaincu que je ne suis point un vil plagiaire.
+L'idée originale en appartient sans aucun doute à M. Coleridge,
+dont le poème a été composé il y a près de quatorze
+ans. Qu'il me soit permis de conclure avec l'espérance qu'il ne
+retardera pas plus long-tems la publication d'un ouvrage qui
+est attendu du public avec impatience.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes7"
+name="footnotes7"></a><a href="#footnotetags7">
+NOTE 7.</a></p>
+
+<p>Il m'a été dit que l'idée exprimée depuis le vers 598<sup>e</sup> au
+603<sup>e</sup> avait été admirée par des personnes dont l'approbation
+est d'un grand poids. J'en suis satisfait; mais elle n'est pas
+originale,--au moins elle ne m'appartient pas. On peut la
+trouver bien mieux exprimée dans la version anglaise de
+<i>Wathek</i>, aux pages 182-3-4 (j'ai oublié la page précise en
+français), ouvrage auquel j'ai déjà renvoyé<a id="footnotetagn7" name="footnotetagn7"></a>
+<a href="#footnoten7"><sup class="sml">n7</sup></a>, et auquel je
+n'ai jamais recouru sans une nouvelle satisfaction.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten7"
+name="footnoten7"><b>Note n7: </b></a><a href="#footnotetagn7">
+(retour) </a> Voyez page 63.</blockquote>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes8"
+name="footnotes8"></a><a href="#footnotetags8">
+NOTE 8.</a></p>
+
+<p>La queue de cheval, fixée sur une lance, forme l'étendard
+d'un pacha.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes9"
+name="footnotes9"></a><a href="#footnotetags9">
+NOTE 9.</a></p>
+
+<p>Dans la bataille navale, à l'embouchure des Dardanelles,
+entre les Vénitiens et les Turcs.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes10"
+name="footnotes10"></a><a href="#footnotetags10">
+NOTE 10.</a></p>
+
+<p>Je crois que j'ai pris une licence poétique en transportant
+le jackal de l'Asie dans la Grèce, où je n'ai jamais vu ni entendu
+cet animal; mais dans les ruines d'Éphèse je les ai entendus
+par centaines. Ils hantent les ruines et suivent les
+armées.</p>
+
+<br>
+<p class="mid">FIN DES NOTES DU SIÉGE DE CORINTHE.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>PARISINA.</h1>
+
+<br><br><br>
+
+<h5>A</h5>
+
+<h3>SCROPE BERDMORE DAVIES, ESQ.</h3>
+
+<h4>LE POÈME SUIVANT EST DÉDIÉ</h4>
+
+<p class="mid">Par celui qui depuis long-tems admire ses talens et apprécie
+son amitié.</p>
+
+<p>22 janvier 1816.</p>
+<br><br>
+<hr>
+<h2>AVERTISSEMENT.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+<p>Le poème suivant est fondé sur un événement
+mentionné dans les <i>Antiquités de la maison
+de Brunswick</i>, par Gibbon.--Je crains que
+dans nos tems modernes la délicatesse ou la fastidiosité
+du lecteur ne croie de semblables sujets
+incapables d'être traités dans la poésie. Les
+poètes dramatiques grecs, et quelques-uns de
+nos meilleurs et vieux écrivains anglais étaient
+d'une opinion différente, comme Alfieri et Schiller
+l'ont été aussi plus récemment sur le continent.
+L'extrait suivant expliquera les faits sur
+lesquels l'histoire de mon poème est fondée. Le
+nom d'Azo est substitué à celui de <i>Nicolas</i>,
+comme étant plus propre au mètre poétique.</p>
+
+<p>«Sous le règne, de Nicolas III, Ferrare fut
+souillée par une tragédie domestique. Sur le
+témoignage d'un de ses gens, le marquis d'Est
+découvrit les amours incestueuses de sa femme
+Parisina avec Hugo, son fils naturel, beau et
+vaillant jeune homme. Ils furent tous deux
+décapités dans le château, par la sentence
+d'un père et d'un mari, qui publia sa honte
+et survécut à leur exécution. Il fut malheureux,
+s'ils furent coupables; s'ils furent innocens,
+il fut encore plus malheureux: il n'est
+aucune de ces situations possibles dans laquelle
+je puisse approuver le dernier acte de
+justice de la part d'un père.»<span class="rig">
+(<span class="sc">Gibbon</span >, <i>Œuvres mêlées</i>.)</span><br><br></p>
+<br><br><br>
+
+<hr>
+<h1>PARISINA.</h1>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>1. C'est l'heure où les accens élevés du rossignol
+s'échappent des bosquets touffus; c'est l'heure où
+les vœux des amans semblent plus tendres dans des
+paroles murmurées tout bas. D'aimables zéphirs,
+des eaux qui serpentent sont une harmonie mélodieuse
+pour l'oreille solitaire. Les gouttes de rosée
+humectent légèrement chaque fleur, et les étoiles
+apparaissent dans les cieux, et la vague qui les réfléchit
+semble d'un bleu plus azuré, et la feuille
+d'une teinte plus foncée. Le firmament présente ce
+clair-obscur, si doucement sombre, si sombrement
+pur, qui suit le déclin du jour, lorsque le crépuscule
+se fond sous les rayons de la lune
+<a id="footnotetagp1" name="footnotetagp1"></a>
+<a href="#footnotep1"><sup class="sml">p1</sup></a>.</p>
+
+<p>2. Mais ce n'est pas pour écouter le bruit de la
+cascade que Parisina quitte son appartement; ce
+n'est pas pour contempler les étoiles du ciel que la
+jeune dame s'avance dans les ombres de la nuit; et
+si elle s'assied dans le bosquet d'Est, ce n'est pas
+dans le but d'y jouir de ses fleurs épanouies;--elle
+prête l'oreille,--mais ce n'est point aux chants du
+rossignol,--quoiqu'elle attende des accens aussi
+doux que les siens. Un pas se glisse à travers l'épais
+feuillage; sa joue devient pâle,--et son cœur bat
+plus rapidement. Une voix murmure à travers les
+feuilles frémissantes; la rougeur reparaît sur sa joue,
+et son sein agité se soulève doucement. Un instant
+encore--et ils seront réunis;--il est passé:--son
+amant est à ses pieds.</p>
+
+<p>3. Maintenant que leur importe le monde avec tous
+ces changemens qu'y amènent le tems et les vicissitudes
+de la vie? Les créatures vivantes qui le peuplent,--son
+globe de terre et son ciel éclatant--ne
+sont rien pour leurs yeux et leur cœur; et tout
+ce qui les entoure, au-dessus comme au-dessous, leur
+est aussi indifférent que la mort. Ils ne respirent
+plus que l'un pour l'autre, comme si tout le reste
+avait cessé d'exister. Leurs soupirs mêmes sont pleins
+d'une joie si profonde, que, si elle ne devenait moins
+vive, cette ivresse insensée consumerait leurs cœurs
+qui éprouvent sa brûlante domination. Dans ce rêve
+tendre et tumultueux pensent-ils au crime, au danger?
+Celui qui a connu la puissance de cette passion
+hésita-t-il ou craignit-il dans une heure semblable?
+pensa-t-il à la courte durée de ces momens divins?
+Mais hélas!--ils sont déjà loin! nous sommes forcés
+de nous réveiller avant de connaître qu'une telle
+vision ne reviendra plus.</p>
+
+<p>4. Ils quittent, en s'adressant des regards languissans,
+le lieu qui a été le témoin de leur ivresse
+coupable; et quoiqu'ils espèrent se revoir, qu'ils
+s'en donnent la promesse, ils s'affligent, comme si
+cette séparation était la dernière. Les fréquens soupirs,--le
+long embrassement,--leurs lèvres qui
+voudraient s'attacher pour jamais, tandis que brille
+sur le visage de Parisina le ciel qu'elle craint d'implorer
+vainement un jour, comme si chaque étoile
+qui étincelle si pure au firmament eût été le témoin
+de sa faiblesse,--les fréquens soupirs, le long
+embrassement, tout retient ces amans au lieu du
+rendez-vous. Mais il le faut; ils doivent se séparer
+dans cet abattement redoutable du cœur, avec ce
+frisson intime et glacé qui suit immédiatement les
+actions coupables.</p>
+
+<p>5. Hugo s'est rendu à sa couche solitaire, où ses
+désirs attendent la femme d'un autre; c'est sur le
+sein confiant d'un époux que Parisina va reposer sa
+tête coupable. Mais le délire de la fièvre semble
+agiter son sommeil, et des rêves troublés répandent
+sur sa joue une vive rougeur. Dans son agitation,
+elle murmure un nom qu'elle n'ose prononcer pendant
+le jour; elle presse son mari sur son sein qui
+palpite pour un autre. Il se réveille à cet embrassement,
+et, heureux en idée, il s'imagine que ce soupir
+rêvant, cette ardente caresse, sont semblables
+à ceux qu'il avait coutume d'obtenir. Il serait prêt,
+dans sa tendresse, à pleurer d'amour sur celle qui
+l'aime si vivement, même dans son sommeil.</p>
+
+<p>6. Il presse Parisina dormante sur son cœur, et
+écoute attentivement ses paroles entrecoupées. Il entend--Pourquoi
+le prince Azo frémit-il comme s'il
+avait entendu la voix de l'Archange? Ah! puisse-t-il
+avoir entendu cette voix!--un destin plus terrible
+pourrait à peine retentir comme un tonnerre sur sa
+tombe, lorsqu'il se réveillera pour ne plus se rendormir,
+et pour paraître devant le trône éternel.
+Puisse-t-il avoir entendu cette voix!--les paroles
+qu'il a recueillies ont détruit à jamais son bonheur
+sur la terre. Ce murmure articulé d'un nom dans le
+sommeil atteste le crime de Parisina et la honte
+d'Azo. Et quel est ce nom? ce nom qui retentit sur
+son oreiller d'une manière si terrible? comme la
+vague mugissante qui roule une planche brisée sur
+le rivage, et écrase sur un roc aigu le malheureux
+naufragé qui s'engloutit pour ne se relever jamais,--tel
+fut le choc qui ébranla son ame. Et quel est
+ce nom? c'est celui d'Hugo,--de son fils;--il ne
+l'aurait jamais soupçonné!--C'est celui d'Hugo,--l'enfant
+de celle qu'il aima,--le fils d'un illégitime
+amour,--le fruit de sa jeunesse coupable,
+lorsqu'il trahit la foi de Bianca, la jeune fille dont
+la folle crédulité put se confier à un homme qui ne
+voulait pas en faire son épouse.</p>
+
+<p>7. Il porta la main à son poignard, qui rentra
+dans son fourreau avant d'avoir été entièrement
+tiré. Cependant, indigne qu'elle est maintenant de
+vivre, il ne peut se résoudre à tuer une femme si
+belle.--Au moins si elle ne souriait pas--dormant
+à ses côtés!--Il ne veut pas la réveiller encore;
+mais il la contemple avec un regard qui l'eût glacé
+du froid de la mort pour s'endormir à jamais,--si
+elle se fût réveillée de son rêve, et si elle avait
+vu, à la clarté vacillante de la lampe, ce front tout
+couvert de gouttes de sueur. Elle ne parla plus,--mais
+elle dormit encore,--tandis que, dans
+la pensée de son mari, ses jours viennent d'être
+comptés.</p>
+
+<p>8. Au retour du matin, Azo interrogea ses gens,
+et il trouva dans de nombreux rapports la preuve
+de tout ce qu'il craignait de connaître, le crime présent
+des coupables et son malheur futur. Les suivantes
+de Parisina, qui étaient depuis long-tems ses
+complices, cherchèrent à se sauver elles-mêmes en
+voulant rejeter le crime,--la honte--et la condamnation
+sur leur maîtresse. Ce n'est plus un secret;--elles
+racontent toutes les circonstances qui
+peuvent augmenter la confiance dans la vérité de
+leurs histoires. Le cœur et l'oreille torturés d'Azo
+n'ont plus rien à ressentir et à entendre.</p>
+
+<p>9. Ce n'était pas un homme à aimer les délais.
+L'ancien chef de la maison d'Est est assis sur son
+trône dans la salle de son conseil d'état; ses nobles
+et ses gardes l'environnent;--devant lui sont les
+deux plaintifs criminels, tous les deux jeunes,--et
+dont l'<i>un</i> est d'une beauté si ravissante! La ceinture
+sans épée et les mains chargées de fer, ô Christ!
+faut-il qu'un fils paraisse ainsi devant la face de son
+père! Cependant voilà comment Hugo doit se présenter
+devant son père, et entendre la sentence que
+prononcera son courroux, l'histoire de son déshonneur!
+Toutefois il ne semble pas abattu dans son
+malheur, quoique sa voix reste muette.</p>
+
+<p>10. Silencieuse aussi, et pâle, et résignée, Parisina
+attend sa condamnation. Qu'elle est changée
+depuis que ses regards expressifs répandaient la
+gaîté sur tout ce qui l'entourait, dans un palais où
+des seigneurs d'une haute naissance s'enorgueillissaient
+d'être à ses ordres,--où la beauté s'efforçait
+d'imiter l'accent mélodieux de sa voix,--son aimable
+maintien,--les grâces de son attitude, et copiait,
+par son air et sa démarche, les gestes de sa souveraine.
+Alors--si son œil eût versé des larmes de
+chagrin, mille guerriers se fussent élancés, mille
+glaives eussent brillé hors du fourreau, en faisant
+de sa querelle la leur propre. Maintenant,--qu'est-elle,
+et que sont-ils? Peut-elle encore commander,
+obéiraient-ils encore? Tous sont maintenant silencieux,
+indifférens, les yeux baissés, fronçant le sourcil,
+les bras croisés sur la poitrine, l'air froid, et
+contenant à peine sur leurs lèvres un sourire de mépris;
+voilà le tableau des chevaliers, des dames, de
+toute la cour! Et lui, le chevalier de son choix,
+dont la lance se baissait devant son regard, lui qui--si
+son bras eût été libre un moment--serait mort
+en combattant pour elle, ou eût obtenu sa délivrance;
+l'amant chéri de la femme de son père,--lui, hélas!
+est à côté d'elle, chargé de fers; il ne peut voir ses
+yeux gonflés qui pleurent moins sur son propre malheur
+que sur celui de son amant. Ces paupières--sur
+lesquelles la veine violette et égarée laisse une
+légère trace, en se distinguant sur une blancheur si
+douce qu'elle invite au plus tendre baiser,--maintenant
+elles semblent, échauffées et livides, comprimer,
+non ombrager, ces yeux mourans dont le
+regard est si abattu, et qui se remplissent de larmes
+de plus en plus grosses.</p>
+
+<p>11. Lui aussi eût pleuré sur elle, si tous les regards
+n'eussent pas été dirigés sur lui. Sa douleur,
+s'il en ressentait, était assoupie. Son front relevé
+était sombre et hautain. Quelle que fût la douleur
+qui comprimât son ame, il ne voulait pas paraître y
+céder devant la foule; mais cependant il n'osait regarder
+Parisina. Le souvenir des heures qui n'étaient
+plus,--son crime,--son état présent,--le courroux
+de son père,--le mépris de tous les hommes
+vertueux,--son sort sur la terre, sa destinée éternelle,--et
+surtout le sort de celle,--oh!--de
+celle dont il n'osait pas regarder le front pâle comme
+la mort! tous ces sentimens accumulés dans son
+cœur auraient trahi les remords pour les faiblesses
+qu'il a commises.</p>
+
+<p>12. Azo dit: «Hier encore je m'enorgueillissais
+d'une épouse et d'un fils; ce songe s'est évanoui ce
+matin. Avant la fin du jour, je n'aurai plus ni épouse
+ni fils. Ma vie devra s'écouler désormais solitaire et
+languissante. Soit,--que l'arrêt s'accomplisse,--nul
+être vivant n'agirait autrement que moi. Ces
+nœuds sont brisés;--mais ce n'est pas par moi;
+que l'arrêt s'accomplisse.--Le supplice est préparé!
+Hugo, le prêtre t'attend, et ensuite la récompense
+de ton crime! Va! adresse ta prière au ciel,
+avant que l'étoile du soir apparaisse.--Apprends
+si le pardon peut encore t'être accordé; la miséricorde
+du ciel peut seule t'absoudre maintenant. Mais
+ici, sur la terre, sous le ciel, il n'est point de lieu
+où toi et moi puissions respirer une heure le même
+air. Adieu! je ne te verrai pas mourir.--Mais toi,
+être frêle! tu verras rouler sa tête.--Adieu! je ne
+puis t'en dire davantage. Va! femme au cœur infidèle;
+ce n'est pas moi, c'est toi qui fais verser le
+sang d'Hugo. Va! si tu peux survivre à ce spectacle,
+jouis de la vie que je te laisse.»</p>
+
+<p>13. Ici l'austère Azo couvrit son visage;--car
+sur son front les veines gonflées battirent violemment,
+comme si le sang bouillonnant qu'elles contenaient
+eût été refoulé du cœur vers son cerveau.
+C'est pourquoi il baissa un instant la tête, et passa
+sa main tremblante sur ses yeux pour les dérober
+aux regards de l'assemblée. Hugo, pendant ce tems,
+éleva ses mains enchaînées, et demanda un moment
+d'attention de son père; celui-ci, resté silencieux,
+ne refuse pas sa demande.</p>
+
+<p>--«Ce n'est pas que je craigne la mort,--car
+tu m'as déjà vu à tes côtés, couvert de sang, au milieu
+de la bataille; et ce fer qui ne fut jamais sans
+usage dans ma main, ce fer que tes esclaves m'ont
+enlevé, a versé plus de sang pour ta cause que jamais
+n'en fera couler la hache de mon supplice.</p>
+
+<p>«Tu m'avais donné la vie, tu peux la reprendre;
+c'est un don pour lequel je ne te remercie
+point. Je n'ai pas oublié les griefs de ma mère; son
+amour dédaigné, son honneur flétri, l'héritage de
+honte de son enfant; mais elle est dans la tombe,
+où, lui, son fils, ton rival, la rejoindra bientôt. Son
+cœur brisé,--ma tête tranchée,--témoigneront
+pour toi chez les morts de la fidélité et de la tendresse
+de ton premier amour,--de ta sollicitude paternelle.
+Il est vrai que je t'ai offensé;--mais je t'ai
+rendu outrage pour outrage.--Celle que tu croyais
+ta femme, cette autre victime de ton orgueil, tu sais
+qu'elle m'était destinée depuis long-tems. Tu la vis,
+et tu convoitas ses charmes,--et tu te raillais de ma
+naissance, qui était cependant ton ouvrage; tu me
+disais indigne d'elle, indigne de ses embrassemens,
+parce que, en vérité, je ne pouvais réclamer l'héritage
+légal de ton nom, ni m'asseoir sur le trône héréditaire
+de la maison d'Est. Cependant, si quelques
+étés de plus m'eussent été accordés, mon nom aurait
+pu devenir plus illustre que celui de ces princes, et
+mériter des honneurs que je n'aurais dûs qu'à moi
+seul. J'avais une épée,--et j'ai un cœur qui aurait
+pu conquérir un casque aussi glorieux<a id="footnotetagloc29" name="footnotetagloc29"></a>
+<a href="#footnoteloc29"><sup class="sml">loc29</sup></a>
+<a id="footnotetagp2" name="footnotetagp2"></a>
+<a href="#footnotep2"><sup class="sml">p2</sup></a> qu'aucun
+de ceux qui couvrirent le front de tous les souverains
+de ta race. Les plus beaux éperons de chevalier
+ne sont pas toujours conquis par le fils le mieux né;
+et les miens ont souvent lancé les flancs de mon cheval
+bien avant tes chefs orgueilleux des rangs princiers,
+lorsque je chargeais l'ennemi au cri d'<i>Est
+et Victoire</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc29"
+name="footnoteloc29"><b>Note loc29: </b></a><a href="#footnotetagloc29">
+(retour) </a> <i>Haught</i>.</blockquote>
+
+<p>«Je ne veux point plaider la cause du crime, ni
+te prier d'épargner pour quelque tems le peu d'heures
+ou le peu de jours qui doivent rouler sur mon
+insensible poussière;--de tels jours, délirans comme
+ceux de mon passé, ne pouvaient pas, ne devaient
+pas durer.--Quoique ma naissance et mon nom
+soient vils, et que ta noblesse de race eût dédaigné
+d'honorer un homme tel que moi;--cependant mes
+traits portent quelque empreinte de ceux de mon
+père, et mon ame.--elle vient toute de toi. De toi--cette
+impétuosité de cœur!--de toi,--oui, pourquoi
+frémis-tu? de toi vient mon bras fort, mon
+ame de flamme.--Tu ne m'as pas seulement donné
+la vie, mais encore tout ce qui me rend davantage
+ton fils. Vois ce que tes coupables amours ont produit,
+puisque le ciel t'a récompensé d'un fils tel que
+moi! Je ne suis point un bâtard par mon ame, car
+cette ame, comme la tienne, abhorre tout contrôle.
+Quant au souffle de vie; ce bienfait éphémère que
+tu m'as donné, et que tu vas reprendre bientôt, je
+ne l'estimais pas plus que toi, lorsque, le casque
+relevé sur le front, à côté l'un de l'autre, nous combattions
+en précipitant nos coursiers sur les cadavres
+tombés dans la mêlée. Le passé n'est plus rien,--et
+bientôt l'avenir sera du passé. Cependant je
+voudrais qu'alors je fusse tombé sur le champ de
+bataille: car, quoique tu aies fait le malheur de ma
+mère, et que tu m'aies ravi ma propre fiancée, je
+sens que tu es encore mon père; et toute dure que
+soit ta sentence, elle n'est point injuste, quoique venant
+de toi. Engendré dans le péché, pour mourir
+dans la honte, ma vie commence et finit de même.
+Comme le père a failli, ainsi le fils a failli, et tu
+dois les punir tous deux en un seul. Mon crime
+semble le pire aux regards des hommes, mais Dieu
+jugera entre nous deux!»</p>
+
+<p>14. Il se tut--et resta debout les bras croisés
+qui firent retentir, en retombant, les fers qui les entouraient.
+Il n'y eut pas une oreille, parmi tous les
+chefs rangés dans la salle, qui ne se sentît blessée
+lorsque ces lourdes chaînes retentirent. Les grâces
+fatales de Parisina attirent bientôt tous les regards.--Pouvait-elle
+entendre ainsi son amant condamné
+à mort? J'ai dit qu'elle était là, pâle et calme, la
+cause vivante des malheurs d'Hugo: ses yeux immobiles,
+mais ouverts et hagards, ne s'étaient point
+tournés d'un côté ou de l'autre, ils ne se voilaient
+point de leurs douces paupières; mais un cercle d'un
+blanc terne se formait autour de leur orbite d'un
+bleu foncé; et elle était là debout, l'air morne et
+froid, comme si le sang se fût glacé dans ses veines.
+Mais de tems en tems une larme épaisse et lentement
+formée s'échappait des longues et noires
+paupières qui couvraient ses beaux yeux; c'était une
+chose à voir, non à entendre! et ceux qui les virent
+furent étonnés que de pareilles larmes pussent couler
+de deux yeux mortels.</p>
+
+<p>Elle voulut parler,--l'articulation imparfaite de
+ses paroles ne put sortir de sa poitrine oppressée.
+Elle parut former un sourd gémissement, comme
+si son ame se fût échappée avec sa voix. Elle se tut,--mais
+elle voulut essayer encore une fois de parler;
+alors sa voix se rompit en un long cri, et elle tomba
+comme une pierre, ou une statue renversée de sa
+base, plutôt semblable à un corps qui n'a jamais eu
+de vie,--ou à un monument de marbre représentant
+l'épouse d'Azo, qu'à cette belle et vive coupable,
+dont chaque passion était un aiguillon qui la
+poussait au crime, mais qui ne pouvait supporter sa
+honte et son désespoir. Cependant elle vivait encore--et
+elle ne fut que trop tôt arrachée à cet évanouissement
+semblable à la mort.--Sa raison était
+perdue,--tous ses sens avaient été bouleversés par
+d'intimes angoisses; et les frêles fibres de son cerveau
+(comme les cordes d'un arc, relâchées par la
+pluie, ne lancent plus que des traits égarés), ne
+produisaient plus que des pensées vagues et sans
+suite.--Le passé pour elle est une page blanche,
+l'avenir une page noire, avec quelques rayons de
+terrible clarté, qui brillent comme la foudre sur une
+route déserte lorsque les tempêtes de la nuit exhalent
+toute leur colère.</p>
+
+<p>Elle éprouvait des craintes,--elle sentit quelque
+chose de criminel peser sur son ame, comme un
+poids si lourd et si glacé, qu'elle comprit que c'était
+le crime et la honte. Elle se rappelle que la mort
+doit frapper quelqu'un,--mais qui? Elle l'a oublié:--vit-elle
+encore? Serait-ce la terre qu'elle foule
+encore sous ses pas? les cieux qu'elle aperçoit au-dessus
+de sa tête? les hommes qui l'entourent? ou
+étaient-ce des démons, ces visages sombres et sévères
+qui expriment la menace et le dédain pour une personne
+dont le seul regard, avant ce jour, les faisait
+tressaillir de bonheur? Tout était confus et inexplicable
+pour son ame en délire: chaos de craintes et
+d'espérances étranges: tantôt riant, tantôt versant
+des larmes, mais toujours délirant dans chaque extrême,
+elle lutte avec ce songe convulsif: car il
+semblait peser sur elle de tout son poids: oh! puisse-t-elle
+jamais ne connaître de réveil!</p>
+
+<p>15. Les cloches du couvent sonnent, mais lentement
+et avec un son lamentable; elles retentissent
+dans la tour grise et carrée qui répand ça et là leur
+son lugubre. Il arrive douloureusement sur le cœur!
+Écoutez! on chante l'hymne de mort,--l'hymne
+composée pour les habitans de la tombe, ou pour les
+vivans qui vont bientôt les rejoindre! C'est pour
+l'ame d'un être qui s'en va que retentit l'hymne de
+mort, et que tintent les cloches lugubres: il est près
+de la fin de sa carrière mortelle, à genoux aux pieds
+d'un moine; triste à entendre--et pénible à voir,--à
+genoux sur la terre nue et froide, avec le billot
+devant lui, et les gardes autour;--et le bourreau,
+le bras nu et prêt à frapper, examinant du
+doigt si le tranchant de la hache est aiguisé et sûr
+depuis la dernière fois qu'il en a fait usage, afin
+que le coup soit tout à la fois léger et prompt--tandis
+que la foule, dans un cercle muet, vient voir
+la tête du fils tomber par l'ordre du père.</p>
+
+<p>16. C'est une de ces heures délicieuses qui précèdent
+le coucher d'un beau soleil d'été, qui s'est
+levé pour éclairer, comme par raillerie, de ses plus
+beaux rayons, un jour si tragique. Ces rayons tombent
+à l'approche du crépuscule sur la tête condamnée
+d'Hugo, au moment où il finissait sa dernière confession
+à l'oreille du moine, et où, déplorant son
+sort dans une sainte pénitence, il se penchait pour
+entendre de sa bouche les paroles sacrées d'absolution
+qui ont le pouvoir d'effacer nos taches criminelles;
+ce fut dans ce moment que les feux du soleil
+vinrent briller sur sa tête,--dont les cheveux
+châtains retombaient en boucles pendantes à côté de
+son cou resté nu; mais plus brillans encore tombèrent
+ses rayons sur la hache qui étincelait près de
+lui avec un éclat effrayamment livide.--Oh! cette
+heure dernière était la plus amère des heures! Les
+spectateurs même les plus durs furent glacés de terreur:
+affreux était le crime, et juste la condamnation,--cependant
+ils frémirent à cette vue.</p>
+
+<p>17. Les prières dernières de ce fils perfide,--de
+cet audacieux amant, sont terminées. Les grains
+de son chapelet et ses péchés ont été tous comptés,
+ses heures sont arrivées à leurs dernières minutes;--son
+manteau lui a été enlevé, ses boucles de chevelure
+d'un brun châtain sont placées sous les ciseaux;
+c'en est fait,--elles sont tombées sous l'instrument
+fatal: l'écharpe que Parisina lui a donnée--et
+qu'il a portée jusqu'à ce moment--ne doit
+pas le suivre au tombeau; elle va lui être arrachée
+et un mouchoir couvrira ses yeux; mais non,--ce
+dernier outrage ne sera point fait à son front superbe.
+Tous ses sentimens qui paraissaient subjugués
+se réveillèrent à demi dans un profond dédain,
+lorsque les mains de l'exécuteur voulurent lui bander
+les yeux, comme s'ils n'avaient osé voir la mort
+en face. «Non!--mon sang et ma vie ne m'appartiennent
+plus, mes mains sont enchaînées,--mais
+que je meure au moins les yeux libres; frappe!»
+Et en prononçant cette dernière parole, il incline sa
+tête sur le billot; et il répéta sa dernière parole:
+«Frappe!»--et soudain la hache tomba et sa tête
+roula,--et, bouillonnant, lourd, le tronc ensanglanté
+recula; et de toutes ses veines jaillirent des
+flots de sang; ses yeux et ses lèvres s'agitèrent un
+moment, dans une rapide convulsion--et devinrent
+fixes pour toujours!</p>
+
+<p>Il mourut, comme un coupable devait mourir,
+sans parade, sans vaine ostentation; il avait fléchi
+le genou et prié avec résignation, et sans dédaigner
+le secours d'un prêtre et sans désespérer de tout
+pardon en haut. Et tandis qu'il était agenouillé devant
+le prieur, son cœur était séparé de tout sentiment
+terrestre.--Son père irrité,--son amante
+bien-aimée,--qu'étaient-ils devenus dans ce moment?
+Plus de reproches,--plus de désespoir;
+aucune pensée qui n'appartînt au ciel;--aucune
+parole qui ne fût une prière,--excepté celles qui
+s'échappèrent de sa bouche, lorsque, voyant disposer
+son cou pour recevoir la hache de l'exécuteur,
+il avait demandé à mourir les yeux non bandés, seul
+adieu qu'il fit à ceux qui l'entouraient.</p>
+
+<p>18. Muets comme les lèvres qui viennent d'être
+fermées par la mort, la poitrine de chaque spectateur
+ne pouvait respirer. Mais au loin, de l'un à
+l'autre, se communiqua un froid et électrique frisson
+au moment où la hache effrayante tomba sur la tête
+de celui dont la vie et les amours finissaient ainsi;
+et il refoula au fond des cœurs, par un son étrange,
+un gémissement prêt à s'en échapper. Mais rien,
+outre le coup de la hache sur le billot, ne troubla
+plus le silence profond, excepté un--Quel est ce
+cri qui vient fendre l'air silencieux avec un accent si
+déliramment aigu--et qui passe si soudainement?
+Ce cri, semblable à celui d'une mère privée de son
+enfant par un coup inattendu, s'élève jusqu'au ciel,
+comme celui d'une ame condamnée à d'éternelles
+souffrances. Partie des fenêtres du palais d'Azo,
+cette horrible voix perce les airs; et tous les regards
+sont tournés de ce côté. Mais on ne voit et on n'entend
+plus rien! C'était le cri d'une femme,--et jamais
+le désespoir ne s'exprima dans un accent plus délirant.
+Ceux qui l'entendirent souhaitèrent par pitié
+que ce fût le dernier de l'être qui l'avait laissé
+échapper:</p>
+
+<p>19. Hugo n'est plus; et, depuis cette heure, on
+ne vit et on n'entendit plus Parisina dans le palais,
+ni dans les bosquets du jardin. Son nom,--comme
+si elle n'eût jamais existé,--fut banni de toutes les
+lèvres, comme les mots d'indécence ou de terreur.
+Et la voix du prince Azo ne fit jamais mention de sa
+femme ou de son fils, dont aucune tombe,--aucun
+monument ne consacre le souvenir. Leurs cendres
+ne furent point bénies par la religion; du moins
+celles du chevalier qui mourut en ce jour. Mais le
+sort de Parisina demeura enseveli dans l'obscurité,
+comme la poussière cachée dans le cercueil. Se retira-t-elle
+dans un couvent pour y gagner le ciel par
+le sentier pénible de la pénitence au milieu d'années
+flétries par les remords et des larmes sans sommeil?
+succomba-t-elle par le poison ou sous le poignard,
+pour la punir de ce coupable amour qu'elle
+osa éprouver? ou, frappée dans ce moment terrible,
+mourut-elle par des tortures moins prolongées;
+comme celui qu'elle vit la tête sur le billot, en partageant
+le même sort par la main de l'exécuteur,
+qui prit en pitié sa faiblesse défaillante? Personne
+ne le sait--et on ne le saura jamais: mais quelle
+qu'ait été sa fin ici-bas, sa vie commença et finit
+dans les angoisses<a id="footnotetagp3" name="footnotetagp3"></a>
+<a href="#footnotep3"><sup class="sml">p3</sup></a>!</p>
+
+<p>20. Azo prit une autre épouse, et des fils vertueux
+grandirent à ses côtés: mais aucun d'eux ne
+fut aussi aimable et aussi vaillant que celui qui se
+consumait dans la tombe; ou, s'ils le furent,--ils
+ne le parurent pas aux yeux froids de leur père qui
+les vit croître avec indifférence, ou avec des soupirs
+étouffés: mais jamais une larme ne vint sillonner sa
+joue, jamais sourire ne vint dérider son front; et
+sur ce large front se creusèrent les rides profondes
+de la pensée, ces sillons que le dévorant passage du
+chagrin y imprime incessamment; cicatrices des
+blessures profondes qu'a laissées la lutte ardente de
+l'ame. Il n'y eut plus pour lui ni joie ni douleurs.
+Il ne lui restait plus rien ici-bas que des nuits sans
+sommeil et des jours pleins d'ennuis, une ame également
+morte au blâme comme à la louange, un
+cœur qui se fuyait lui-même et cependant ne voulait
+pas céder--ni oublier; et c'était lorsque ses sentimens
+et ses souvenirs semblaient le moins l'assiéger,
+que sa pensée était la plus intense,--qu'il sentait
+le plus vivement. La glace la plus épaisse ne peut
+durcir que la surface du fleuve;--le courant fuit
+toujours rapide au-dessous--et ne peut cesser de
+couler. L'ame d'Azo, ainsi couverte de glace à sa
+surface, était encore hantée par des pensées que la
+nature y avait implantées. Elles y étaient enracinées
+trop profondément pour s'évanouir; quoique l'on
+puisse tarir les larmes. Lorsque, s'efforçant de s'échapper,
+nous voulons leur fermer le passage, elles
+ne sont point taries;--ces larmes non versées refluent
+vers leur source et y restent plus pures, plus
+durables, invisibles, mais non glacées, et d'autant
+plus chéries, qu'elles sont moins révélées.</p>
+
+<p>Conservant encore des retours de tendresse pour
+ceux dont il avait abrégé la vie, n'ayant pas le pouvoir
+de remplir de nouveau le vide qui le désolait,
+sans espoir de rencontrer les objets de ses
+regrets là où les ames des justes jouiront de la félicité
+éternelle, convaincu de la justice du décret
+qu'il avait porté contre ceux qui avaient mérité cette
+condamnation; Azo cependant traînait une vieillesse
+malheureuse. Si les branches malades d'un
+arbre sont coupées avec soin, cet arbre en recueille
+de la vigueur et voit reverdir avec plus de force tout
+ce qui lui reste de branchage; mais si la foudre,
+dans sa fureur, consume ses tendres bourgeons, le
+tronc massif se dessèche et ne produit désormais
+plus de feuilles.</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DE PARISINA.</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2>NOTES</h2>
+
+<h3>DE PARISINA.</h3>
+<hr class="short">
+<br>
+<p class="mid"><a id="footnotep1"
+name="footnotep1"></a><a href="#footnotetagp1">
+NOTE 1.</a></p>
+
+<p>Les vers contenus dans la I<sup>re</sup> section ont été imprimés pour
+être mis en musique, il y a quelque tems; mais ils appartenaient
+au poème qui paraît maintenant, dont la plus grande
+partie fut composée avant <i>Lara</i>, et d'autres ouvrages publiés
+postérieurement à ce dernier poème.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotep2"
+name="footnotep2"></a><a href="#footnotetagp2">
+NOTE 2.</a></p>
+
+<p><i>Haught--haughty</i>.--</p>
+
+<p class="mid"><i>Away</i>, haught <i>man, thou art insulting me</i>.</p>
+
+<p><span class="rig">(<span class="sc">Shakspeare</span >, <i>Richard II</i>.)
+</span><br><br></p>
+
+<p>Cette note porte sur l'emploi du vieux mot <i>haught</i>.<span class="rig">
+
+(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotep3"
+name="footnotep3"></a><a href="#footnotetagp3">
+NOTE 3.</a></p>
+
+<p>«Ceci, fit diversion à une année calamiteuse pour le peuple
+de Ferrare, car il arriva dans cette ville un événement
+extrêmement tragique. Nos annales imprimées et manuscrites,
+à l'exception de l'ouvrage grossier et négligé de Sardi, et un
+autre, en ont donné la relation, de laquelle cependant on a
+rejeté plusieurs détails, spécialement le récit de Bandelli qui
+écrivit un siècle après, et qui ne s'accorde pas avec les historiens
+contemporains.</p>
+
+<p>«D'après le <i>Stella dell' assassino</i>, mentionné ci-dessus, le
+marquis, en l'année 1405, eut un fils nommé Hugo, jeune
+homme beau et franc. Parisina Malatesta, seconde femme de
+Niccolo, comme la plupart des belles-mères, le traitait avec
+peu d'affection, à la grande douleur du marquis qui l'aimait
+avec prédilection.</p>
+
+<p>«Un jour elle prit congé de son mari pour entreprendre un
+certain voyage, auquel il consentit, mais sous la condition
+qu'Hugo l'accompagnerait; car il espérait par ce moyen
+l'amener enfin à abandonner l'aversion obstinée qu'elle avait
+conçue contre lui. Son intention fut trop bien remplie, puisque
+pendant le voyage elle ne perdit pas seulement toute sa
+haine, mais elle tomba dans l'extrême opposé. Après son retour,
+le marquis ne tarda pas long-tems à apprendre ce qu'il
+en était. Il arriva un jour qu'un domestique du marquis,
+nommé Zoese, ou, comme d'autres l'appellent, Giorgio, passant
+devant les appartemens de Parisina, vit en sortir une de
+ses femmes de chambre, tout éplorée. Lui en ayant demandé
+la raison, elle lui répondit que sa maîtresse, pour quelque
+léger tort, l'avait frappée; et, donnant cours à son ressentiment,
+elle ajouta qu'elle pourrait être facilement vengée, si
+elle faisait connaître la criminelle familiarité qui existait entre
+Parisina et son beau-fils. Le domestique retint ces paroles,
+et les rapporta à son maître qui en fut tellement frappé, qu'il
+en crut à peine ses oreilles. Il s'assura du fait, hélas! trop
+clairement, le 18 mai, en regardant à travers un trou pratiqué
+dans le plafond de la chambre de sa femme. Aussitôt il
+éclata en fureur, et arrêta les deux complices avec Aldobrandino
+Rangoni de Modène, gentilhomme de Parisina,
+et aussi, dit-on, deux de ses femmes de chambre comme
+complices de ce crime. Il ordonna qu'ils fussent tous mis
+promptement à la question, disant que les juges prononçassent
+la sentence dans les formes accoutumées sur les accusés.
+Cette sentence fut la mort. Il y eut des personnes qui intercédèrent
+en faveur des condamnés, entre autres Ugocciono
+Contrario, qui avait tout pouvoir sur l'esprit de Niccolo, et
+son ministre âgé et dévoué, Alberto dal Sale. Tous les deux,
+en versant des larmes et à genoux devant le marquis, implorèrent
+sa pitié, ajoutant toutes les raisons qui leur étaient
+suggérées pour qu'il épargnât les coupables, en outre des
+motifs d'honneur et de décence qui devaient l'engager à cacher
+au public une si scandaleuse action. Mais sa colère le
+rendit inflexible, et il commanda à l'instant que la sentence
+fût mise à exécution.</p>
+
+<p>«Ce fut alors dans les prisons du château, et précisément
+dans ces effrayans donjons que l'on voit encore maintenant,
+sous la chambre appelée Aurora, au pied de la Tour du Lion,
+en haut de la rue Giovecca, que, dans la nuit du 22 mai,
+furent décapités, d'abord Hugo, et ensuite Parisina. Zoese,
+celui qui l'avait accusée, conduisit cette dernière par le bras
+au lieu du supplice. Elle s'imagina, tout le tems, qu'on allait
+la jeter dans un puits; et elle demandait à chaque pas si elle
+n'était pas encore arrivée à l'endroit qui lui était destiné.
+Il lui fut répondu que le châtiment qui l'attendait était celui
+de la hache. Elle demanda ce qu'était devenu Hugo, et elle
+reçut pour réponse qu'il était déjà décapité. A ces paroles elle
+poussa un profond soupir, et s'écria: «Alors, maintenant,
+je ne désire pas conserver la vie!» Étant arrivée près du
+billot, elle arracha de ses propres mains tous ses ornemens;
+et enveloppant sa tête d'un mouchoir, elle la présenta au coup
+fatal qui termina cette cruelle scène. Rangoni et les deux
+amans, selon deux calendriers de la Bibliothèque de Saint-François,
+furent ensevelis dans le cimetière de ce couvent.
+Rien n'est connu concernant les femmes.</p>
+
+<p>«Le marquis veilla pendant toute cette nuit terrible; et,
+comme il marchait de côté et d'autre, il demanda au capitaine
+du château si Hugo était déjà décapité. Il lui répondit
+que oui. Il se livra alors aux lamentations les plus désespérées,
+en s'écriant: «Oh! que ne suis-je mort moi-même
+avant d'avoir été emporté à faire exécuter ainsi mon cher
+Hugo!» Et rongeant alors avec ses dents une canne qu'il
+avait à la main, il passa le reste de la nuit dans les soupirs
+et les larmes, en appelant souvent son cher Hugo. Le jour
+suivant, se rappelant qu'il était nécessaire de se justifier publiquement,
+en voyant que la chose ne pouvait pas rester secrète,
+il ordonna que le récit en fût écrit sur le papier, et
+envoyé dans toutes les cours d'Italie.</p>
+
+<p>«En recevant cette communication, le doge de Venise,
+Francesco Foscari, donna des ordres, sans en publier les raisons,
+pour que l'on différât les préparatifs du tournoi qui,
+sous les auspices du marquis, et aux dépens de la cité de Padoue,
+était sur le point d'avoir lieu, dans la place Saint-Marc,
+afin de célébrer son avénement à la chaire ducale.</p>
+
+<p>«Le marquis, en outre de ce qui avait été déjà fait, ordonna,
+par un inconcevable excès de vengeance, que, autant
+qu'il y aurait de femmes mariées qu'il saurait être infidèles
+comme sa femme Parisina, elles fussent, comme elle, décapitées.
+Parmi celles-ci, Barbarina, ou, comme d'autres l'appellent,
+Laodamia Romei, femme du juge de cour, subit
+cette sentence, à la place accoutumée de l'exécution, c'est-à-dire
+dans le quartier de Saint-Jacques, à l'opposé de la
+forteresse actuelle, au-delà de celui de Saint-Paul. On ne peut
+dire combien ces procédés parurent étranges dans un prince
+qui; en considérant son propre caractère, avait été, à ce
+qu'il paraît, beaucoup plus indulgent dans des cas semblables.
+Il s'en trouva, cependant, qui ne manquèrent pas de
+l'en féliciter.»<span class="rig">
+(<span class="sc">Frizzi</span >.--<i>Histoire de Ferrure</i>.)</span><br><br></p>
+
+<p>Nous ferons suivre cette note d'un extrait du <i>Globe</i> sur la
+découverte d'une <i>Nouvelle</i> italienne très-ressemblante à <i>Parisina</i>,
+et d'où le critique pense que Byron a pu puiser le
+sujet de ce poème. Sans adopter cette supposition, il paraîtra
+néanmoins curieux de comparer le poème de Byron avec l'analyse
+suivante de la <i>Nouvelle</i> italienne.<span class="rig">
+
+(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></p>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>LE SUJET DE PARISINA</h3>
+
+<h5>TRAITÉ PAR UN AUTEUR ITALIEN DU SEIZIÈME SIÈCLE.</h5>
+
+<hr class="short">
+
+<p>«On nous communique une <i>Nouvelle</i> italienne du seizième
+siècle, d'un auteur oublié, et où se retrouvent les données
+principales et quelques-uns des détails du poème de <i>Parisina</i>,
+l'un des plus remarquables, comme l'on sait, de Lord Byron.
+Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en leur offrant quelques
+traits d'un parallèle qui nous a paru curieux. M. Rabbe<a id="footnotetagn8" name="footnotetagn8"></a>
+<a href="#footnoten8"><sup class="sml">n8</sup></a>,
+à qui nous devons cette intéressante communication, se propose
+de publier incessamment une collection de <i>Nouvelles</i> dont
+celle-ci fait partie; et alors chacun pourra, avec les pièces
+sous les yeux, juger en toute connaissance de cause, si l'on
+ne pourrait pas au moins reprocher à Lord Byron une simple
+réticence, lorsqu'il assure avoir pris le sujet de <i>Parisina</i> dans
+les <i>Mélanges historiques</i> de Gibbon<a id="footnotetagn9" name="footnotetagn9"></a>
+<a href="#footnoten9"><sup class="sml">n9</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten8"
+name="footnoten8"><b>Note n8: </b></a><a href="#footnotetagn8">
+(retour) </a> M. Rabbe a été enlevé aux lettres, qu'il honorait par son caractère et
+ses talens, avant d'avoir fait cette publication.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten9"
+name="footnoten9"><b>Note n9: </b></a><a href="#footnotetagn9">
+(retour) </a> Il paraît très-probable que Byron n'en à pas eu connaissance; sa
+franchise sur ses emprunts littéraires ne permet guère d'en douter. D'ailleurs
+la note qui précède, tirée de l'historien italien Frizzi, explique
+suffisamment l'origine de ce poème.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>«Le fond du poème de Lord Byron et de la <i>Nouvelle</i> de
+l'auteur italien n'est autre que l'antique fable de Phèdre:
+c'est l'amour incestueux d'un jeune homme pour sa belle-mère.
+Dans Lord Byron et dans le romancier italien, l'Hippolyte
+succombe, et ne cesse pas d'être intéressant malgré sa
+chute. La catastrophe de ses amours est, dans l'un et l'autre,
+terrible et attendrissante; or la difficulté était bien plus grande
+pour les deux auteurs romantiques que pour le classique français,
+Racine, qui fit Hippolyte innocent et vertueux. Byron
+a supposé, pour triompher plus facilement de cette difficulté,
+que son héros, enfant illégitime, et enfant d'une mère qui
+avait été malheureuse, devait à son père moins de tendresse
+que de haine et de ressentiment. L'auteur italien n'a pas pris
+plus de précaution à cet égard que s'il racontait une histoire
+véritable. Il ne prépare d'excuse aux jeunes amans que dans
+le rapport de leurs âges, la conformité de leurs goûts et l'égalité
+de leurs charmes, opposés à la froide sévérité d'un mari
+et d'un père dont l'âge a déjà glacé les sens. La scène s'ouvre,
+dans le poète anglais, par un rendez-vous à la faveur
+des ombres de la nuit, et où les deux jeunes gens, livrés aux
+plus doux transports, pressentent, en se séparant, que c'est
+pour la dernière fois qu'ils viennent d'être heureux.</p>
+
+<p>«L'auteur italien n'aborde pas son sujet au milieu de l'action.
+Il peint la naissance d'un amour criminel, les combats
+de la vertu dans deux cœurs formés pour elle, et enfin sa
+défaite. Consumé d'une passion qu'il n'ose avouer pour la
+femme de son père, Sergio tombe malade; il est au lit de la
+mort, on désespère de lui; et Conrad ayant inutilement interrogé
+son fils sur la cause cachée de son mal, s'abandonne
+à toute la douleur d'un cœur véritablement paternel. Une
+vieille nourrice sort, fondant en larmes, de la chambre du
+malade, et vient dire à Tibérie: «C'en est fait de Sergio; il
+meurt, et il veut mourir: voilà qu'il refuse toute nourriture.»
+Alors Tibérie lui dit: «Donne-moi ce que tu tiens;
+je vais le lui présenter moi-même: peut-être serai-je plus
+heureuse que toi.» Et, prenant le vase, elle l'approche de
+Sergio mourant, lui parle avec douceur, le prie de manger un
+peu pour l'amour d'elle, et porte à ses lèvres une cuillerée
+du breuvage.</p>
+
+<p>«Les soins et les douces paroles de Tibérie ont un plein
+succès. Sergîo recouvre la santé, la fraîcheur et l'incarnat de
+la jeunesse brillent de nouveau sur ses joues. Conrad remercie
+mille fois son épouse, et célèbre par des fêtes splendides la
+convalescence de son fils. C'est au milieu de ces fêtes que le
+drame se noue fortement. Les deux jeunes gens s'y parlent
+avec moins de contrainte; leur mutuelle passion qu'ils n'osent
+s'avouer redouble de force, et devient invincible comme la
+destinée. «Malheureuse, s'écrie Tibérie en pleurant sur elle-même,
+tu as cherché le bonheur de celui qui fait aujourd'hui
+ton supplice; tu as guéri celui qui te rend aujourd'hui
+malade; enfin tu as ressuscité celui qui te fait mourir!» On
+pourra trouver que le goût italien du tems est un peu trop
+prononcé dans ces antithèses; mais ce défaut s'efface dans
+l'original, grâce à des détails qui ont tout le charme d'une
+exquise naïveté.</p>
+
+<p>«Un jour que Sergio témoignait sa reconnaissance à Tibérie,
+de la manière la plus passionnée, et qu'il lui disait:
+<i>Tibérie! je mourrais mille fois pour vous</i>! elle voulut répondre
+à ces tendres sermens; mais soit allégresse, soit
+douleur, crainte ou espérance, plaisir ou peine, la voix lui
+manqua, et elle devint aussi immobile qu'un marbre: ses
+yeux parlèrent au défaut de sa langue, et versèrent un torrent
+de larmes. Sergio, surpris et attendri, se mit à pleurer
+avec elle; puis, prenant son voile, il en essuie ses joues colorées,
+et la conjure de lui découvrir la cause de sa peine.
+Tibérie, voyant ses pleurs et sa tendresse, revient à elle,
+«s'enhardit, lui avoue son amour, et le prie à mains jointes
+d'avoir pitié d'elle, et de ne pas abuser de sa faiblesse et
+de son âge.»</p>
+
+<p>«Mais Sergio n'entendit pas ces supplications de la pudeur
+mourante, et profita de l'occasion que lui offraient l'amour et
+la fortune. Dès lors il pénétra toutes les nuits dans l'appartement
+de Tibérie. Rien ne révélait aux yeux de Conrad ce
+commerce criminel protégé par le mystère le plus profond.</p>
+
+<p>«Tous ces détails de passion sont supprimés dans <i>Parisina</i>.
+Elle passe des bras de son amant dans la couche conjugale,
+s'endort troublée sur le sein des son époux qui veille,
+et pendant son sommeil agité, le nom chéri d'Hugo s'échappe
+de sa bouche, et la fait découvrir.</p>
+
+<p>«Dans l'auteur italien, elle se révèle par une autre circonstance.
+Des détails qui appartiennent au genre comique
+s'y glissent à travers l'émotion sérieuse de la narration. Ainsi,
+il est dit que Conrad ne visitait sa jeune épouse que le matin,
+ayant appris des médecins que c'est l'heure où les plaisirs de
+l'amour préjudicient le moins à la santé des hommes d'un
+certain âge. Un jour Conrad se présente à la porte de Tibérie
+bien avant l'heure où il avait coutume d'y venir. Surpris de
+trouver la porte fermée au verrou, il heurte avec force, et
+les deux amans s'éveillent épouvantés. Sergio fuit, et descend
+par la croisée dans la galerie qui le conduisait chaque soir
+dans les bras de sa maîtresse; mais, en fuyant, l'infortuné
+laisse des traces irrécusables de sa présence.</p>
+
+<p>«Conrad, dont les soupçons ont été éveillés par la manière
+inusitée dont la porte était close, observe sa pâle et tremblante
+épouse. Le désordre de ses sens et l'embarras de ses réponses
+suffisaient pour la perdre; mais, pour mieux s'assurer de la
+vérité, Conrad, comme sans dessein, lui pose la main sur le
+cœur: un battement précipité ne lui laisse plus aucun doute.
+Alors, jetant ses regards tout autour de la chambre, il aperçoit,
+à la lueur de la lampe qui veille, un petit bonnet de drap rouge
+avec un cordonnet d'or, qu'il reconnaît pour appartenir à son
+fils, et que celui-ci avait oublié en se sauvant. Cependant il
+feint de s'endormir; et, en affectant le calme le plus parfait,
+il dissipe la crainte dans l'ame de la trop crédule Tibérie.</p>
+
+<p>«Dans la scène que nous venons de mettre sous les yeux
+du lecteur, tout est mieux gradué, il faut en convenir, et
+plus vraisemblable que dans <i>Parisina</i>. Ce n'est point sur un
+mot échappé dans un rêve que le père outragé envoie sa
+femme et son fils à la mort. Ici, il y a de quoi être convaincu;
+car après avoir, sur de si positifs indices, guetté les deux
+amans, il vient, suivi de gardes et de bourreaux, les surprendre
+dans les bras l'un de l'autre. Le Hugo de Lord Byron,
+au moment de mourir, développe un fier et indomptable caractère.
+Il y a un assez long dialogue entre le père et le
+fils, etc. L'auteur italien marche avec beaucoup plus de rapidité
+au dénouement final. Dans son récit, les deux infortunés
+amans, accablés, ne songent ni à discourir ni à récriminer;
+ils demandent leur grâce à un père irrité et terrible, qui ne
+les entend pas. En effet, Conrad, ivre de fureur et de rage,
+les fait punir en sa présence même d'un supplice affreux.
+L'Italien laisse bien loin derrière lui le poète anglais pour
+l'énergie et l'horrible vérité de cette peinture. Mais au milieu
+de ce luxe sanglant de férocité, il y a des traits d'un pathétique
+qui déchire l'ame; et c'est pourquoi nous ne craindrons
+pas de citer encore ce morceau de la fin:</p>
+
+<p>«Dès qu'on fut arrivé à la galerie, on posa une échelle
+sous la fenêtre qui donnait dans l'antichambre de la princesse.
+Conrad y monta le premier, ensuite le capitaine et
+le reste de leurs gens. Ils courent dans la chambre avec des
+torches et des lanternes à la main. Comme les deux amans
+étaient endormis dans les bras l'un de l'autre, le vieillard
+entra sans être entendu. Furieux, il va droit au lit, suivi
+de son escorte; et du même mouvement, tirant rideau et
+couverture, il s'écrie d'une voix tonnante: <i>Voilà donc
+l'honneur que me font mon fils et ma femme! Que la vengeance
+soit terrible</i>!</p>
+
+<p>«Sergio et Tibérie, s'éveillant en sursaut au milieu de ces
+torches qui n'éclairaient que des figures menaçantes et les
+transports d'un père outragé, demeurèrent immobiles d'étonnement
+et d'effroi; à peine respiraient-ils. <i>Allons</i>, dit
+Conrad aux archers, <i>liez les pieds et les mains à ces deux
+misérables; hâtez-vous</i>. Cela fait, se tournant vers le bourreau
+qu'il avait amené: <i>A toi</i>, dit-il. Le bourreau s'avance,
+crève les yeux à Sergio, et lui arrache la langue avec des
+tenailles, au moment où il exprimait encore des paroles
+de repentir et de supplication; on lui coupe ensuite les
+mains et les pieds. A cet affreux spectacle, Tibérie perd
+l'usage de ses sens. Conrad, dont la soif de vengeance n'était
+pas assouvie, la ranime lui-même, et puis il la fait
+mutiler de la même manière qu'il vient de faire mutiler son
+fils. On jette ensemble les deux infortunés dans le lit où ils
+avaient été surpris. <i>Mourez</i>, leur dit-il, <i>mourez en proie
+au désespoir, dans ce même lit où vous avez vécu dans les
+délices, pour me trahir et me déshonorer</i>. A ces mots, il
+sortit avec tout le monde, referma la porte de la chambre,
+et se mit à se promener ça et là dans la salle, le cœur si
+endurci par cette fièvre de férocité, qu'il ne lui restait pas
+le moindre sentiment humain. Cependant ceux qui l'environnaient
+détestaient une justice si rigoureuse, et les bourreaux
+eux-mêmes étaient effrayés de l'horrible vengeance
+dont ils avaient été les ministres.</p>
+
+<p>«Les deux amans infortunés, sans langues, sans yeux,
+sans mains et sans pieds, et perdant à la fois leur sang
+par sept parties différentes de leurs corps, touchaient à leur
+moment suprême. Cependant, aux dernières paroles de
+Conrad, et en entendant fermer la porte, ils s'étaient rapprochés
+à tâtons; et s'étant embrassés avec le reste de leurs
+bras, ils unirent leurs bouches, se serrèrent le plus qu'ils
+purent, et, dans cette sanglante et terrible étreinte, attendirent
+le dernier soupir.»</p>
+
+<p>«Ce drame accablant est achevé, complété par le peuple
+indigné au bruit de cet excès de vengeance, qui vient en furie
+briser les portes du palais, massacrer les gardes, et traîner
+Conrad au supplice.</p>
+
+<p>«De partout on avait investi le palais, et le peuple transporté
+criait: <i>Qu'il meure! qu'il meure, le cruel tyran! Au
+poteau! au gibet, le barbare</i>! Conrad, saisi dans l'asile où
+il avait essayé de se cacher, voulut inutilement exprimer
+un tardif repentir. Comme poussés à la vengeance par la
+justice divine, ils lui déchirèrent le visage, lui arrachèrent
+la barbe, et, attaché à un poteau sur la place publique, il
+fut lapidé par le peuple. Mis à mort, écrasé sous une nuée
+de pierres, il n'avait rien conservé de la figure humaine.
+Hommes, enfans, vieillards, c'était à qui l'accablerait; et
+enfin, il fut, pour ainsi dire, enseveli sous une montagne
+de pierres entassées. Après cette vengeance, on se rendit
+au palais, d'où l'on fit transporter les deux malheureux dans
+un tombeau, avec toute la pompe accoutumée. Le lendemain,
+les plus anciens citoyens s'étant assemblés prirent
+les mesures les plus sages pour le gouvernement du pays
+qui demeurait sans maître, et ils transformèrent leur principauté
+en une république qui subsista long-tems.»<span class="rig">
+(Extrait du <i>Globe</i> du 10 novembre 1825.)</span><br><br></p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DES NOTES DE PARISINA.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h1>LAMENTATION</h1>
+
+<h2>DU TASSE.</h2>
+
+<br><br><br>
+<hr>
+<h2>AVERTISSEMENT.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>A Ferrare (dans la Bibliothèque) sont conservés
+les manuscrits originaux de la <i>Jérusalem</i>
+du Tasse et du <i>Pastor fido</i> de Guarini, avec des
+lettres du Tasse, dont l'une est intitulée: <i>Titien
+à Aristote</i>. On voit aussi dans cette ville
+l'écritoire et la chaise, la tombe et la maison de
+ce dernier. Mais comme l'infortune inspire un
+grand intérêt à la postérité, et peu ou point
+à ses contemporains, la cellule où le Tasse fut
+emprisonné dans l'hôpital de Sainte-Anne attire
+plus l'attention que la résidence ou le monument
+élevé par l'Arioste,--au moins elle produit
+cet effet sur moi. Il y a deux inscriptions,
+l'une sur la porte extérieure, la seconde sur les
+murs de la cellule elle-même, invitant, non pas
+nécessairement, l'étonnement et l'indignation
+du spectateur. Ferrare est déchue, et a beaucoup
+perdu de sa population; le château existe
+encore en entier, et j'ai vu la cour où Parisina
+et Hugo furent décapités, selon les <i>Annales</i> de
+Gibbon.</p><br><br><br>
+
+<hr>
+<h1>LAMENTATION</h1>
+
+<h2>DU TASSE.</h2>
+
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>1. Longues années!--Elles mettent à l'épreuve des
+souffrances le corps fragile et l'esprit d'aigle d'un
+enfant de la poésie.--Longues années d'outrages!
+calomnie et persécutions, folie supposée, solitude
+emprisonnée, et le cancer dévorant de l'ame dans sa
+forme la plus redoutable, lorsque la soif impatiente
+de la lumière et de l'air dessèche le cœur; et que la
+grille de fer abhorrée, souillant les rayons du soleil
+de son ombre hideuse, pénètre, par cette ombre, à
+travers la prunelle frémissante de l'œil, jusque dans
+le cerveau, en y portant un brûlant sentiment de
+pesanteur et de peine; quand, dénué de tout, la
+captivité déployée est là debout, raillant à travers la
+porte jamais ouverte, qui ne laisse rien passer à
+travers ses barreaux, excepté un peu de jour, et une
+nourriture dégoûtante que j'ai mangée seul, jusqu'à
+ce qu'elle eût perdu son amertume insociale.
+Je dois vivre comme une bête de proie, dînant
+tristement seul, étendu dans le caveau qui est mon
+seul lieu de repos<a id="footnotetagloc30" name="footnotetagloc30"></a>
+<a href="#footnoteloc30"><sup class="sml">loc30</sup></a>, et--peut-être--mon tombeau.
+Tout cela m'a quelque peu abattu; mais je n'y
+succomberai pas, je le supporterai. Je ne me courbe
+pas sous le désespoir; car j'ai lutté avec mon agonie,
+et me suis donné des ailes pour m'envoler loin
+de l'enceinte étroite des murs de mon cachot, et j'ai
+délivré le saint sépulcre de l'esclavage, et je me suis
+réjoui parmi des hommes et des êtres divins, et j'ai
+porté ma pensée dans la Palestine, en mémoire de
+la guerre sacrée entreprise à l'honneur du Dieu qui
+a passé sur la terre et qui est maintenant dans le
+ciel; car il a donné de la force à mon cœur et à
+mes membres. Afin que je puisse être pardonné
+pour les souffrances que j'éprouve, j'ai employé le
+tems de ma pénitence à rappeler comment le saint
+sépulcre de Jérusalem fut conquis, et comment il
+fut adoré.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc30"
+name="footnoteloc30"><b>Note loc30: </b></a><a href="#footnotetagloc30">
+(retour) </a> <i>Which is my lair</i>.</blockquote>
+
+<p>2. Mais cette œuvre est accomplie,--ma tâche
+heureuse est finie; j'ai perdu cet ami qui m'a soutenu
+pendant de longues années! Si je dois souiller
+ta dernière page avec mes larmes, sache que mes
+peines ne m'ont encore fait arracher aucune de tes
+pages. Mais toi, ma jeune création! l'enfant de mon
+ame! qui venais toujours jouer et sourire autour de
+moi, et me faisais sortir de moi-même pour jouir
+des délices de ta vue; hélas! tu n'es plus!--et avec
+toi a disparu mon bonheur. Cette dernière blessure
+portée à un roseau brisé me fait verser des larmes
+de sang. Hélas! tu es terminé!--Que me reste-t-il
+maintenant? Je n'ai que des angoisses à éprouver;--et
+dans l'avenir? j'ignore ma destinée;--mais
+je trouverai, dans l'énergie naturelle de mon ame,
+la force de tout supporter. Je n'ai pas succombé,
+parce que je n'ai pas de remords ni motif d'en avoir.
+Ils m'appellent insensé--et pourquoi! Oh! Léonore!
+ne leur répliqueras-tu pas? Mon cœur, en
+effet, était possédé d'un sentiment délirant pour élever
+mon amour aussi haut que tu es placée; mais encore
+ma frénésie n'appartenait pas à mon esprit.
+J'ai connu mon erreur, et j'en supporte la peine.
+Parce que tu es belle et que je n'ai pas été aveugle,
+voilà le crime qui m'a retranché du sein de l'humanité.
+Mais qu'ils agissent, qu'ils me torturent à leur
+volonté, mon cœur ne fera que reproduire davantage
+ton image. L'amour heureux peut abandonner
+l'objet de son affection; les amans malheureux sont
+les amans fidèles. C'est leur destin de voir tous leurs
+sentimens se fortifier au lieu de décroître; et chaque
+passion se concentre dans une seule, comme les
+fleuves rapides vont se confondre tous dans l'océan;
+mais le nôtre est incommensurable et n'a pas de
+rivage.</p>
+
+<p>3. Au-dessus de moi, écoutez! le long cri maniaque
+d'ames et de corps dans la captivité! Écoutez
+les coups de fouet et les hurlemens croissans, et les
+blasphèmes à moitié inarticulés! Il y a là des êtres
+pires que des fous frénétiques, quelques hommes
+dont l'esprit est égaré par une intolérable douleur;
+et sombre est la lumière qui leur est laissée avec d'inutiles
+tortures, ainsi que le veut leur tyran pour
+satisfaire sa volupté du mal. Je suis jeté parmi eux
+et parmi leurs victimes; c'est au milieu de ces soupirs
+et de ces cris que j'ai passé de longues années;
+c'est au milieu de soupirs et de cris semblables que
+doit se terminer ma vie. Qu'il en soit ainsi;--car
+alors je pourrai reposer dans la tombe.</p>
+
+<p>4. J'ai souffert patiemment jusqu'ici, je supporterai
+encore patiemment mes souffrances: j'ai oublié
+la moitié de ce que je voulais oublier; mais si j'étais
+rendu à la vie,--oh! mon destin serait-il d'être
+oublieux comme je suis maintenant oublié?--N'éprouverais-je
+pas de ressentimens contre ceux qui
+m'ont retenu dans cette vaste demeure de lépreux et
+des nombreuses douleurs? Là où le rire n'est point
+joyeux, où la pensée ne sort point de l'ame, où les
+paroles n'appartiennent pas au langage des hommes,
+où les hommes mêmes n'appartiennent pas à l'humanité,
+où les cris répondent aux malédictions, les
+gémissemens aux coups, et où chacun est torturé
+dans son cachot séparé;--car nous sommes jetés
+en foule dans nos solitudes<a id="footnotetagloc31" name="footnotetagloc31"></a>
+<a href="#footnoteloc31"><sup class="sml">loc31</sup></a>; séparés l'un de l'autre
+par des murs épais, qui répètent par l'écho les cris
+de la folie dans sa loquacité étrange;--tandis que
+chacun peut les entendre, personne ne fait attention
+à l'appel de son voisin,--personne! excepté un
+homme, le plus malheureux de tous, qui n'était
+point fait pour être le compagnon de ces insensés,
+ni pour être enfermé entre la folie et le malheur.
+N'éprouverai-je pas de ressentimens contre ceux qui
+m'ont jeté dans cette prison? qui m'ont avili dans
+l'esprit des hommes, en me refusant l'usage du mien,
+en flétrissant ma vie au milieu de sa carrière, en représentant
+mes paroles comme choses à éviter et à
+craindre? Ne leur ferai-je pas payer ces angoisses,
+et ne leur apprendrai-je pas les gémissemens étouffés
+de la douleur? Les efforts à faire pour rester
+calme, et la froide détresse qui détruit notre contentement
+stoïque? Non!--trop fier pour être vindicatif--j'ai
+pardonné les insultes de la princesse,
+et je voudrais mourir. Oui, sœur de mon souverain!
+pour toi je dissipe toute l'amertume de mon cœur;
+elle ne peut habiter où règne <i>ton</i> image. Les haines
+de ton frère,--je ne les maudis point; tu n'as pas
+pitié de moi,--mais je ne puis t'oublier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc31"
+name="footnoteloc31"><b>Note loc31: </b></a><a href="#footnotetagloc31">
+(retour) </a> <i>For we are crowded in our solitudes</i>.</blockquote>
+
+<p>5. Réfléchis sur un amour qui ne connaît pas le
+désespoir, mais dont toutes les affections non éteintes
+font encore son plus grand bonheur: vives et profondes,
+qu'elles demeurent encore dans mon cœur
+fermé et silencieux, comme la foudre accumulée habite
+dans son nuage, enveloppée de son noir et roulant
+linceul, jusqu'à ce qu'elle éclate,--et que le
+dard éthéré frappe au loin: ainsi au choc électrique
+de ton nom, la pensée ardente éclate en moi,
+et pour un moment toute autre pensée que la tienne
+disparaît;--elles ne sont plus,--je suis le même
+pour toi. Et cependant mon amour se fortifie sans
+ambition; je connaissais ta naissance, la mienne, et
+je savais qu'une princesse n'était point la compagne
+d'amour d'un poète. Je ne confiais point cet amour,
+je ne le murmurais point; il se suffisait à lui-même,
+il était à lui-même sa propre récompense; et si mes
+yeux l'ont révélé, hélas! ils ont été bien punis par
+le silence et la froideur des tiens, et cependant je ne
+me plains pas. Tu étais pour moi un reliquaire de
+cristal, adoré à une sainte distance, et dont je baisais
+respectueusement le parvis sacré qui l'entourait.
+Non pas parce que tu étais une princesse, mais
+parce que l'amour t'avait parée d'une auréole de
+gloire, et avait revêtu tes traits d'une beauté qui
+frappait d'étonnement,--oh! non pas d'étonnement,--mais
+d'une crainte respectueuse comme celle
+qu'inspire le Très-Haut; et dans cette douce sévérité
+il y avait quelque chose qui surpassait toutes
+les tendresses.--Je ne sais pas pourquoi--ton
+génie maîtrisait le mien;--mon étoile est encore
+devant toi:--s'il était présomptueux d'aimer ainsi
+sans espérance, cette triste fatalité m'a coûté cher.
+Mais par cela même tu m'es encore plus chère, et je
+passerais ma vie avec contentement, dans ce cachot
+qui me torture,--seulement pour l'amour de <i>toi</i>.
+L'amour, qui m'a visité dans mes chaînes, en a à
+moitié allégé la pesanteur; et pour le reste, quoiqu'elles
+soient encore pesantes, il me prête de la
+force pour les soutenir. Il te contemple avec un
+cœur tout entier à toi, et surmonte l'intensité de
+la douleur.</p>
+
+<p>6. Cela n'est pas étonnant:--depuis ma naissance
+mon ame fut enivrée d'amour; cet amour a pénétré
+et s'est mêlé à tous les objets que j'ai vus sur
+la terre. Je faisais des idoles de ces objets inanimés,
+et des fleurs solitaires et sauvages, des rochers où
+elles croissaient, un paradis sous les arbres balancés
+duquel je me reposais à l'ombre, en y rêvant
+des heures sans nombre, quoique je fusse toujours
+grondé pour de semblables absences; et les sages
+secouaient leurs têtes blanches sur moi, et disaient
+que des hommes exaltés comme moi étaient fous, et
+qu'un gueux d'enfant comme moi finirait mal, et que
+la seule leçon que je méritasse était le fouet; et alors
+ils me frappaient, et je ne pleurais pas, mais je les
+maudissais dans mon cœur; et je retournais dans ma
+solitude cachée pour pleurer seul, et pour rêver de
+nouveau des visions qui naissent sans être livré au
+sommeil. Avec les années, mon cœur commença à
+palpiter de sentimens d'un trouble étrange, et d'une
+peine douce. Mon cœur tout entier s'exhalait dans
+un seul besoin, mais errant et indéfini, jusqu'au
+jour où je trouvai l'objet que je cherchais,--et qui
+était toi. Dès lors tout mon être fut absorbé en toi;
+--le monde avait disparu;--tu avais dans mon
+cœur annihilé la terre!</p>
+
+<p>7. J'aimai plus encore la solitude;--mais je ne
+pensais guère à passer je ne sais quel tems de ma vie
+éloigné de toute communauté avec l'existence, excepté
+celle des maniaques et de leur tyran, à être leur
+compagnon bien des années avant que mon corps,
+comme les leurs, ait été livré aux vers de la tombe.
+Mais qui m'a vu en proie au désespoir, ou qui m'a
+entendu dans le délire? Peut-être, dans un semblable
+cachot, souffrons-nous plus que le matelot
+naufragé sur son rivage désert. Le monde est tout
+entier devant lui.--Le <i>mien</i> est <i>ici</i>, dans un espace
+à peine double de celui qu'ils seront obligés d'accorder
+à mon cercueil. Bien qu'<i>il</i> doive mourir, il
+peut élever les yeux, et, d'un regard mourant, accuser
+le ciel.--Je n'élèverai point les miens pour
+une semblable plainte, quoiqu'ils soient couverts par
+la voûte de mon cachot.</p>
+
+<p>8. Cependant j'éprouve de tems en tems que mon
+esprit s'affaiblit, mais avec le sentiment de sa décadence.--Je
+vois des lumières inaccoutumées
+briller sur les murs de ma prison, et un démon
+étrange, qui me vexe par des tours d'escamoteur
+et de petits tourmens accompagnés du sentiment de
+l'homme heureux et libre. Mais ce qui est le plus
+affreux pour celui qui a ainsi long-tems souffert,
+c'est la maladie du cœur, la petitesse du lieu qui
+l'enferme, et tout ce qui peut être supporté sans
+mourir, ou qui peut avilir l'ame. Je pense que mes
+ennemis n'ont été que l'homme; mais des esprits
+ont pu se liguer avec lui:--toute la terre m'abandonne,--le
+ciel m'oublie;--dans l'impuissance
+de me défendre, les pouvoirs du mal peuvent, la
+chose est possible, me tenter encore, et prévaloir
+contre la créature accablée qu'ils assaillent. Pourquoi
+mon esprit est-il éprouvé dans cette fournaise
+comme l'acier? parce que j'ai aimé, parce que j'ai
+aimé ce que je ne devais pas aimer, et que j'ai vu
+ce qui était plus ou moins que mortel et que moi.</p>
+
+<p>9. J'ai été autrefois très-prompt à sentir--ce n'est
+plus.--Mes cicatrices sont durcies, car autrement
+j'aurais déjà brisé mon cerveau contre ces barreaux
+de fer, en voyant le soleil briller à travers comme
+par moquerie.--Si je supporte et si j'ai supporté
+ce que j'ai raconté, et tout ce qui n'a pas de paroles
+pour s'exprimer, c'est parce que je ne voulais pas
+mourir et sanctionner par un suicide le stupide
+mensonge qui m'enchaîne ici, imprimer profondément,
+par la flétrissure de la honte, la folie dans
+ma mémoire, et rechercher la compassion pour un
+nom flétri, en scellant la sentence que mes ennemis
+ont portée contre moi. Non--ce nom sera immortel!--et
+je fais de mon cachot actuel un temple pour
+l'avenir que les nations viendront visiter en mon
+honneur; tandis que toi, Ferrare! lorsque tes ducs
+souverains ne seront plus avec toi, tu tomberas en
+ruines, tes palais écroulés seront déserts, la couronne
+d'un poète sera ta propre couronne, le cachot
+d'un poète ton monument le plus célèbre, aux yeux
+de l'étranger qui contemplera tes murs dépeuplés.
+Et toi, Léonore! toi--qui fus honteuse de ce qu'un
+homme comme moi ait pu t'aimer,--qui rougis
+d'entendre que tu pouvais être chère à un cœur qui
+ne fut point celui d'un monarque; va! dis à ton
+frère que mon cœur, indompté par le malheur, les
+années, la lassitude--et peut-être par la flétrissure
+qu'il m'a imputée--et la longue infection d'une
+caverne comme celle-ci, où l'esprit est livré à la
+même pourriture que les habitans de l'abîme, t'adore
+encore;--et ajoute--que lorsque les tours
+et les créneaux qui gardent ses heures joyeuses de
+banquet, de danse, de fête, de débauche, seront
+oubliés ou laissés dans un honteux abandon,--ce
+cachot sera un lieu consacré! Mais toi,--quand
+toute cette magie de la naissance et de la beauté, qui
+t'entoure, sera dissipée,--tu auras encore la moitié
+du laurier qui ombragera ma tombe. Nul pouvoir
+dans la mort ne pourra séparer nos noms, comme
+aucun dans la vie ne peut t'arracher de mon cœur.
+Oui, Léonore! ce sera notre destin d'être unis pour
+toujours;--mais il sera trop tard!</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DE LA LAMENTATION DU TASSE.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h2>POÉSIES INÉDITES</h2>
+
+<h1>DE LORD BYRON.</h1>
+
+<br><br><br>
+<hr>
+<h2>AVERTISSEMENT</h2>
+
+<h4>DES ÉDITEURS.</h4>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>Les poésies qui suivent ont été publiées dans
+la dernière édition donnée par les frères Galignani
+à Paris. C'était pour nous un devoir de
+les reproduire ici avec les autres pièces inédites,
+pour faire connaître les œuvres complètes
+du poète. Elles n'ajouteront rien à sa
+gloire, quelques-unes étant des essais de sa jeunesse;
+mais plusieurs augmenteront l'estime
+qu'inspire son caractère, et que l'on s'obstine
+quelquefois à lui refuser, en considérant la tendance
+générale de ses autres poésies.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>POÉSIES INÉDITES</h3>
+
+<h2>DE LORD BYRON.</h2>
+<hr class="full">
+<br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h4>VERS ADRESSÉS A L'OBJET DE SES AFFECTIONS</h4>
+
+<h5>APRÈS SON MARIAGE.</h5>
+
+<p>Il fut un tems, je n'ai pas besoin de le nommer,
+puisqu'il ne sera jamais laissé dans l'oubli,--où
+tous nos sentimens, toutes nos émotions étaient les
+mêmes, comme mon ame est encore la même pour
+toi.</p>
+
+<p>Et depuis cette heure où ta bouche m'avoua, pour
+la première fois, une flamme qui égalait la mienne,
+quoique mon cœur ait eu plus d'un tort envers toi,
+tort caché, et par là non ressenti par le tien.</p>
+
+<p>Aucun cœur,--non, aucun cœur n'a été si profondément
+abattu, en pensant avec quelle rapidité
+cet amour s'était enfui, éphémère comme chaque
+infidèle baiser!--mais éphémère dans ton cœur
+seulement.</p>
+
+<p>Cependant le mien éprouva quelques consolations
+en entendant récemment tes lèvres déclarer, par des
+accens crus autrefois sincères, que tu conservais le
+souvenir des jours qui ne sont plus.</p>
+
+<p>Oui, mon adorée! et cependant ma cruelle amie;
+quoique tu ne veuilles plus aimer de nouveau, il
+m'est doublement doux de penser que le souvenir de
+cet amour se conserve dans ton cœur.</p>
+
+<p>Oui, c'est pour moi une glorieuse pensée; mon
+ame ne se plaindra plus désormais, quelle que tu
+sois ou que tu puisses être; tu <i>as</i> été tendrement,
+uniquement à moi.</p>
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h4>EN QUITTANT L'ANGLETERRE.</h4>
+
+<p>C'en est fait! la chaloupe déploie ses blanches
+voiles au souffle frémissant de la brise fraîche qui
+siffle sur la cime du mât penché;--et moi, je dois
+m'éloigner de cette terre, parce que je n'en puis
+aimer qu'une.</p>
+
+<p>Mais si je pouvais redevenir ce que j'ai été, si je
+pouvais revoir ce que j'ai vu,--si je pouvais de
+nouveau reposer sur le cœur qui rendit autrefois
+heureux mes plus ardens désirs; je ne chercherais
+pas un autre climat, parce que je n'en puis aimer
+qu'une.</p>
+
+<p>Il y a long-tems que j'ai vu cet œil qui a causé
+mon bonheur ou mon infortune, et je me suis efforcé,
+mais en vain, de l'effacer de ma mémoire;
+car, quoique je m'éloigne d'Albion, mon amour est
+encore attaché à une seule.</p>
+
+<p>Comme un oiseau solitaire et sans compagne, mon
+cœur abattu est désolé; je regarde autour de moi, et
+je ne puis rencontrer un sourire ami, ou un visage
+bien-venu; et même, dans les foules, je suis encore
+seul, parce que je n'en puis aimer qu'une.</p>
+
+<p>Je traverserai les mers écumantes, et je chercherai
+un asile étranger; et jusqu'à ce que j'aie oublié un
+beau mais infidèle visage, je ne trouverai pas de
+lieu de repos. Je ne puis éviter mes noires pensées:
+l'amour me suit partout, mais l'amour pour une seule.</p>
+
+<p>Le plus pauvre, le plus misérable de la terre
+trouve encore quelque foyer hospitalier où le doux
+regard de l'amitié ou de l'amour peut encore sourire
+dans le bonheur, ou consoler dans l'affliction; mais
+je n'ai ni ami, ni amante, parce que je n'en puis
+aimer qu'une.</p>
+
+<p>Je pars! mais, dans quelque lieu que j'aborde, il
+ne s'y trouve ni un œil pour pleurer avec moi, ni
+un cœur fraternel pour partager la moindre de mes
+peines; et toi, qui as détruit toutes mes espérances,
+tu ne trouveras pas pour moi un soupir, quoique je
+t'aie aimée seule.</p>
+
+<p>De penser seulement à chaque scène de nos jeunesses,--de
+ce que nous sommes, de ce que nous
+avons été,--accablerait de douleur des cœurs
+plus faibles; mais le mien, hélas! a résisté à ce
+coup mortel: cependant il bat encore, comme au
+commencement de son amour, et il n'a jamais aimé
+fidèlement qu'un cœur.</p>
+
+<p>Quel est ce cœur si cher, ce cœur bien-aimé? il
+n'est point donné aux yeux vulgaires de le contempler;--et
+pourquoi cet amour a-t-il été si promptement
+traversé? tu le sais mieux que personne,--je
+l'ai éprouvé plus que tout autre: mais peu d'entre
+ceux qui habitent sous le soleil ont aimé aussi long-tems
+et un seul objet.</p>
+
+<p>J'ai essayé des chaînes d'une autre beauté remplie
+d'attraits et peut-être aussi belle à la vue; je voudrais
+l'avoir aimée autant que toi;--mais quelque
+charme indomptable défendait à mon cœur saignant
+d'accorder un retour de tendresse et d'amour à tout
+autre qu'à une seule.</p>
+
+<p>Il me serait doux de te revoir au moment du départ,
+et de te bénir à mon dernier adieu; cependant
+je ne désire pas que ces yeux pleurent sur celui qui
+va errer sur les vagues agitées,--quoique partout
+où ma barque portera mes pas fugitifs, je n'aime
+que toi,--je ne puisse aimer qu'un cœur.</p>
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h4>STANCES DESTINÉES A ÊTRE RÉCITÉES A LA RÉUNION CALÉDONIENNE, EN 1814.</h4>
+
+<p>Quel est celui qui n'a pas jeté un regard sur la
+page où la Renommée a fixé le nom inconquis de la
+haute Calédonie, la terre des montagnes qui repoussa
+les chaînes des Romains et chassa loin d'elle
+les Danois aux crêtes de flammes, dont aucun ennemi
+ne pourrait dompter le brillant claymore et le bouillant
+courage,--qu'aucun tyran ne pourrait commander?</p>
+
+<p>Cette antique génération n'est plus,--mais leurs
+enfans respirent encore, et la gloire les couronne
+d'un double laurier; elle brille sur les bannières
+confondues des Gallois et des Saxons; et, Angleterre!
+tu ajoutes leur valeur indomptable à la tienne.
+Le sang qui coula avec Wallace fut celui d'hommes
+libres; mais maintenant, il est versé seulement pour
+la gloire et pour toi! Oh! ne repousse pas la demande
+du vétéran du Nord; mais prête-lui ton assistance,--le
+monde lui a donné la renommée!</p>
+
+<p>Les plus humbles rangs, les braves les plus ignorés
+qui ont versé leur sang, tandis qu'ils suivaient
+avec ardeur la bannière orgueilleuse qui dormait
+sur le gazon flétri que leurs camarades, plus heureux,
+avaient foulé dans leur triomphe qu'ils nous
+ont légué,--c'est tout ce que leur destin accorde--à
+leurs enfans orphelins et à leur épouse solitaire:
+cette épouse peut, sur les sombres collines de la
+haute Albyn, élever vers le ciel un œil mélancolique
+et plein de larmes, ou contempler, tandis que des
+nuages prophétiques découvrent les malheurs anticipés
+du devin montagnard, le fantôme sanglant de
+chaque guerrier sombre dans ces nuages, ou éclatant
+dans les éclairs de la tempête. Alors elle entonnera
+le chant solitaire, la douce complainte sur
+celui qui n'est plus,--sur celui dont les restes
+éloignés demandent vainement le sauvage <i>requiem</i>
+de Coronach réservé au brave!</p>
+
+<p>C'est le ciel--non l'homme--qui doit soulager
+la douleur qui éclate lorsque les sentimens de la nature
+suivent leur cours; cependant la tendresse et
+le tems peuvent dérober aux larmes la moitié de
+leur amertume pour un être si cher: la reconnaissance
+de la nation cependant peut étendre un coussin
+sans épines sous la tête de la veuve; elle peut alléger
+les soins maternels de son cœur, et préserver du
+besoin les enfans du soldat.</p>
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h4>STANCES A CELLE QUI PEUT LE MIEUX LES COMPRENDRE.</h4>
+
+<p>Qu'il en soit ainsi!--nous nous séparons pour
+toujours! Que le passé ressemble au néant! Si je
+t'avais seulement <i>aimée</i>, jamais tu ne m'aurais été
+aussi chère.</p>
+
+<p>Si je t'avais aimée, et que j'eusse été ainsi dédaigné,
+j'aurais pu mieux supporter cette injure;--lorsqu'il
+n'est pas récompensé,--l'amour est dompté
+par le sentiment naissant du mépris.</p>
+
+<p>L'orgueil peut refroidir ce que la passion avait
+rendu brûlant, le tems peut dompter la volonté capricieuse;
+mais le cœur trahi par l'amitié palpite
+des battemens les plus insensés du malheur.</p>
+
+<p>Si je t'avais aimée,--je pourrais te haïr maintenant,
+de cette haine qui est une consolation; je pourrais
+aller jusqu'à t'exécrer et assouvir ma vengeance
+par des paroles.</p>
+
+<p>Mais il est un chagrin silencieux qui ne peut trouver
+aucune issue dans le langage, qui dédaigne
+d'emprunter aucun soulagement à ces hauteurs que
+le chant peut atteindre.</p>
+
+<p>Comme une chaîne insonore qui rend esclave,--comme
+les rêves sans sommeil qui sont une raillerie,--comme
+les gouttes d'eau glacées qui tombent
+de la voûte d'un rocher caverneux,</p>
+
+<p>Tel est le sentiment glacé et malade que tu as fait
+connaître à mon cœur; par une blessure profonde tu
+l'as forcé à dérober au monde sa plus amère douleur!</p>
+
+<p>Autrefois ce cœur te crut tendrement, orgueilleusement,
+tout ce que l'imagination peut se peindre;
+autrefois il t'honorait, t'estimait, comme son
+idole, comme sa sainte!</p>
+
+<p>Pour moi tu étais plus qu'une femme, et ce n'était
+pas comme un homme que mes regards s'arrêtaient
+sur toi; pourquoi m'as-tu trompé comme une femme?
+pourquoi as-tu accumulé sur moi une malédiction
+plus qu'humaine?</p>
+
+<p>N'étais-tu qu'un démon, empruntant le sourire de
+l'amitié et les artifices de la femme, et parée d'une
+beauté étrangère, jouant avec un cœur fidèle?</p>
+
+<p>Par cet œil qui put autrefois répondre par ses regards
+aux miens, par cette oreille qui put autrefois
+écouter les histoires que je te racontais;</p>
+
+<p>Par cette lèvre, prodigue de sourires, qui pouvait
+adoucir l'amertume des chagrins; par cette joue
+qui brillait autrefois de tant d'éclat, et feignait de
+rougir aux paroles de la pure amitié;</p>
+
+<p>Par tous ces charmes trompeurs réunis tu as servi
+ta volonté capricieuse et flétri sans regrets celui que
+tu ne voulais pas obligeamment assassiner!</p>
+
+<p>Cependant je ne te maudis point--dans ma tristesse,--je
+sens encore combien tu me fus chère.
+Oh! je ne pourrais--même dans la folie--te condamner
+à la peine que tu mérites!</p>
+
+<p>Vis! et quand ma vie sera éteinte, puisse la tienne
+durer encore long-tems; trop tard alors tu pourras
+découvrir par tes propres sentimens tout ce que
+j'ai dû ressentir contre toi!</p>
+
+<p>Quand tous tes attraits seront fanés,--quand tes
+flatteurs ne t'encenseront plus;--avant que le linceul
+de la mort ait dérobé aux regards la proie d'un
+reptile;--</p>
+
+<p>Avant cette heure--trompeuse sirène! écoute-moi!--tu
+ressentiras ce que j'éprouve maintenant,
+tandis que mon ame, voltigeant près de toi, murmure
+à ton oreille le vœu rompu de l'amitié!</p>
+
+<p>Mais--il est inutile de te faire des reproches sur
+ta vie passée ou présente;--ce que tu fus--mon
+imagination l'a rêvé! ce que tu es--je le connais
+<i>trop tard</i>!</p>
+
+<h3>V.</h3>
+
+<h4>MÉLODIES HÉBRAÏQUES.</h4>
+
+<h4>I.</h4>
+
+<p>C'est l'heure où le chant du rossignol retentit
+dans les bosquets;--c'est l'heure où les vœux des
+amans semblent plus doux dans les paroles murmurées
+tout bas;--les souffles du vent et les murmures
+des eaux apportent à l'oreille solitaire une
+musique harmonieuse. Les gouttes de la rosée du
+soir ont rendu brillante chaque fleur, et les étoiles
+se rassemblent dans les cieux, et les vagues deviennent
+plus azurées, et les feuilles ont une couleur
+plus brune, et dans l'espace règne encore ce clair-obscur
+si doucement sombre, si ténébreusement pur,
+qui suit le déclin du jour au moment où le crépuscule
+disparaît devant les rayons de la lune.</p>
+
+<h4>II.</h4>
+
+<p>Dans la vallée des eaux nous pleurons sur le
+jour où l'ennemi, où l'hôte de l'étranger fit sa proie
+de Jérusalem; et nos têtes reposent tristement penchées
+sur nos seins, et nos cœurs sont pleins de la
+patrie absente.</p>
+
+<p>Le chant qu'ils demandaient en vain,--il dort
+encore dans nos ames, comme le vent qui a expiré sur
+la colline; ils demandaient nos chants sur la harpe,--mais
+ils versèrent notre sang avant que notre main
+droite leur fît entendre le moindre accord d'harmonie.</p>
+
+<p>Nos harpes sans cordes sont suspendues sur les
+branches désolées du saule, aussi tristes, aussi muettes
+que les feuilles desséchées. Nos mains peuvent
+être enchaînées,--nos larmes sont encore libres
+pour notre prière et notre gloire,--et Sion! oh toi!</p>
+
+<h4>III.</h4>
+
+<p>Ils disent que l'espérance est du bonheur; mais
+l'amour natal peut honorer le passé, et la mémoire
+réveille les pensées qui consolent: elles se lèvent les
+premières--et se couchent les dernières; et tout
+ce que la mémoire aime le plus à se rappeler était
+autrefois notre seule espérance; et tout ce que cette
+espérance a adoré et perdu s'est conservé dans la
+mémoire.</p>
+
+<p>Hélas! tout est déception; l'avenir nous abuse de
+loin; nous ne pouvons être ce que nous nous rappelons,
+et nous n'osons penser à ce que nous sommes.</p>
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<h4>FRANCISCA.</h4>
+
+<p>Francisca s'avance dans l'ombre de la nuit, mais
+ce n'est pas pour contempler les étoiles du firmament;
+et si elle s'asseoit dans le bosquet de son
+jardin, ce n'est pas par amour pour ses fleurs naissantes.
+Elle écoute,--mais ce n'est pas la voix du
+rossignol, quoique son oreille attende une histoire
+aussi tendre que la sienne. Le bruit d'un pas se fait
+entendre à travers l'épais feuillage, et sa joue devient
+pâle, et son cœur bat rapidement; une voix
+murmure à travers les feuilles frémissantes, et sa
+rougeur revient,--et son sein se soulève: un moment
+encore et ils seront réunis.--Il est passé,--son
+amant est à ses pieds.</p>
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<h4>LA RENOMMÉE, LA SAGESSE, L'AMOUR ET LE POUVOIR.</h4>
+
+<p>La renommée, la sagesse, l'amour et le pouvoir
+étaient à moi, et la santé et la jeunesse étaient à moi;
+mon verre se rougissait des vins de tous les climats,
+et d'aimables beautés me prodiguaient leurs caresses;
+je voyais briller mon cœur dans les yeux de la beauté,
+et je sentais mon ame s'attendrir; tout ce que
+peut accorder la terre, ou l'homme désirer, m'appartenait
+dans une royale splendeur.</p>
+
+<p>J'essaie de compter les jours que la mémoire peut
+rappeler de l'oubli, avec tout ce que la vie ou la
+terre déploient de séductions; il ne s'est levé aucun
+jour, il ne s'est passé aucune heure de plaisir, sans
+être mêlé d'amertume; et aucun ornement de ma
+puissance ne brilla sans se flétrir.</p>
+
+<p>Le serpent des campagnes se laisse prendre par
+des artifices et des charmes; mais celui qui entoure
+le cœur de ses replis, oh! qui a le pouvoir de l'arracher
+par un charme? Il n'est point docile à la
+science de la sagesse, et sa voix ne peut le séduire;
+mais il darde à jamais son venin dans l'ame qui est
+condamnée à ses tortures.</p>
+
+<h3>VIII.</h3>
+
+<h4>LA PRIÈRE DE LA NATURE.</h4>
+
+<p>Père de la lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu
+les accens du désespoir? Le crime de l'homme lui
+sera-t-il jamais pardonné? Le vice peut-il intercéder
+en sa faveur par la prière? Père de la lumière, je t'invoque!
+Tu vois mon ame triste et sombre; toi qui
+peux observer la chute du moineau, détourne de moi
+la mort du péché; je ne cherche pas d'autels déserts,
+de sectes inconnues; oh! indique-moi le chemin de
+la vérité! je reconnais ta terrible toute-puissance;
+épargne, en l'amendant, les fautes de la jeunesse.
+Que les bigots élèvent des temples sombres, que
+la superstition bénisse leurs portiques, que les prêtres,
+pour prolonger leur règne de ténèbres, trompent
+les hommes par des contes de cérémonies mystiques.
+L'homme bornera-t-il la puissance de son
+créateur à de gothiques monumens de pierres périssables?
+Ton temple est le domaine du jour; la terre,
+l'océan, le ciel, sont ton trône sans limites.</p>
+
+<p>L'homme condamnera-t-il sa race aux flammes de
+l'enfer, si elle ne fléchit le genou dans tes temples
+somptueux? Nous dira-t-il que tous, pour un qui
+pèche, doivent périr dans la tempête universelle?
+Chacun d'eux prétendra-t-il gagner le ciel, et condamner
+son frère dont l'ame conserve une espérance
+contraire, ou que des doctrines moins sévères inspirent?
+Ces hommes, par des croyances qu'ils ne
+peuvent expliquer, peuvent-ils préparer un bonheur
+ou un malheur imaginaire? Ces reptiles qui rampent
+sur la terre connaissent-ils les desseins de leur
+sublime créateur? Ces hommes qui ne vivent que
+pour eux seuls, dont les années s'écoulent dans un
+crime perpétuel,--ces hommes effaceront-ils tous
+leurs vices par leur foi, et vivront-ils au-delà des
+limites du tems?</p>
+
+<p>Père! je ne recherche point les lois d'aucun prophète,--<i>tes
+lois</i> apparaissent dans les œuvres de la
+nature:--je me reconnais une créature faible et
+corrompue; cependant je t'adresserai mes prières,
+car tu veux les entendre! Toi qui guides les astres
+errans à travers les royaumes déserts de l'espace
+éthéré; qui apaises la guerre des élémens, et dont
+je reconnais la main puissante d'un pôle à l'autre:--toi
+qui, dans ta sagesse, m'as placé ici-bas; qui,
+quand tu le voudras, peux m'en retirer; ah! tandis
+que je parcours ma carrière sur ce globe terrestre,
+étends jusqu'à moi ta main protectrice. C'est toi, ô
+mon Dieu! c'est toi que j'invoque! Quel que soit le
+bien ou le mal qui m'arrive, je me relève ou je succombe
+par ton ordre, je me confie dans ta protection.
+Si, lorsque cette poussière sera retournée à la poussière,
+mon ame s'envole sur des ailes aériennes,
+comme ton nom glorieux et adoré inspirera sa faible
+voix! Mais si cet esprit fugitif partage avec l'argile
+l'éternel sommeil de la tombe, tant que la vie circulera
+dans mes veines j'élèverai vers toi ma prière,
+quoique condamné à ne plus me relever de la couche
+de la mort. A toi j'adresse mes humbles chants, reconnaissant
+de toutes tes faveurs passées, et j'espère,
+ô mon Dieu, qu'à la fin cette vie errante retournera
+dans toi.</p>
+
+<p>22 décembre 1806.</p>
+
+<hr class="short">
+<h3>NOTE.</h3>
+
+<p>L'auteur de cette traduction a publié dans une brochure
+récente<a id="footnotetagloc32" name="footnotetagloc32"></a>
+<a href="#footnoteloc32"><sup class="sml">loc32</sup></a> deux extraits des <i>Védas</i>, en <i>sanskrit</i>, en <i>français</i>
+et en <i>persan</i>, qui offrent des idées tout-à-fait analogues à quelques-unes
+de la prière de Lord Byron, qui leur est de quatre
+ou cinq mille ans postérieure. Voici la fin:</p>
+
+<p>«O soleil! nourricier du monde! solitaire anachorète! dominateur
+et régulateur suprême! fils de Pradjâpati! écarte tes
+rayons éblouissans! retiens ton éclatante lumière, afin que je
+puisse contempler ta forme ravissante, et devenir partie de
+l'être divin qui se meut dans toi!</p>
+
+<p>«Puisse mon souffle de vie être absorbé dans l'ame moléculaire
+et universelle de l'espace! Que ce corps matériel et
+périssable soit réduit en cendres!</p>
+
+<p>«O Dieu! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de
+mes œuvres! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de
+mes œuvres!</p>
+
+<p>«O Dieu du feu! conduis-nous par le droit chemin. O Dieu!
+tu connais toutes nos actions, efface nos péchés: nous t'offrons
+le plus haut tribut de nos louanges! notre dernière salutation.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc32"
+name="footnoteloc32"><b>Note loc32: </b></a><a href="#footnotetagloc32">
+(retour) </a> <i>Mémoire sur l'origine et la propagation de la doctrine du Tao</i>,
+fondée en Chine par <i>Lao-tseu</i>, traduit du chinois, et accompagné d'un
+commentaire tiré des livres sanskrits et chinois, etc.; suivi de deux
+<i>Oupanichads</i> des <i>Védas</i>, avec le texte sanskrit et persan. Par M.G. Pauthier,
+de la Société Asiatique de Paris. A la librairie orientale de Dondey-Dupré.</blockquote>
+
+<hr class="short">
+<h3>IX.</h3>
+
+<h4>VERS</h4>
+
+<h5>ÉCRITS SOUS L'IMPRESSION D'UNE MORT PROCHAINE.</h5>
+
+
+
+<p>.......................................................................<br>
+Oublierai-je ici la scène encore présente à ma
+pensée? Les rochers s'élèvent et les ruisseaux coulent
+dans les lieux champêtres que la passion rendait
+fortunés. Cependant, Marie, tous tes charmes m'apparaissent
+encore aussi frais que dans un songe délicieux
+d'amour.</p>
+
+<p>.......................................................................</p>
+
+<p>Oublie ce monde, ô mon ame agitée; tourne,
+tourne tes pensées vers le ciel; tu y dirigeras bientôt
+ton essor, si tes erreurs te sont pardonnées.
+Ignorée des bigots et des sectaires, incline-toi devant
+le trône du Tout-Puissant, adresse-lui ta tremblante
+prière. Lui, qui est clément et juste, ne rejettera
+pas la prière de l'enfant de la poussière,
+quoiqu'il soit le moindre objet de ses soins. Père de
+la lumière! j'élève vers toi mes accens; tu vois mon
+ame triste et sombre: toi qui peux observer la chute
+du moineau, détourne de moi la mort du péché.
+Toi qui guides l'étoile errante, qui apaises la guerre
+des élémens, qui as pour manteau les cieux immenses;
+pardonne-moi mes pensées, mes paroles,
+mes crimes; et puisque je dois bientôt cesser de
+vivre, apprends-moi comment je dois mourir.<span class="rig">
+1807.</span><br><br></p>
+
+<h3>X.</h3>
+
+<h4>LES THERMOPYLES.</h4>
+
+<p>Ils sont tombés dans leur dévouement, mais ils
+sont immortels; le souffle de la brise semblait soupirer
+leurs noms et les ondes le murmurer; les forêts
+étaient peuplées de leur renommée; la colonne silencieuse,
+solitaire et grise, réclamait un soupir
+pour leur poussière sacrée; leurs ombres planaient
+sur la sombre montagne; leur souvenir brillait dans
+la fontaine; le plus faible ruisseau, le fleuve le plus
+impétueux roulaient leur éternelle renommée. En
+dépit du joug qu'elle porte, cette terre est encore
+celle de la gloire, et la leur! elle est encore un mot
+d'ordre pour le monde. Quand l'homme veut accomplir
+une grande action, il regarde la Grèce, et se
+retourne, ainsi encouragé, pour marcher sur la
+tête des tyrans; il la contemple, et il se précipite là
+où l'on perd la vie, ou bien où l'on conquiert la
+liberté<a id="footnotetagloc33" name="footnotetagloc33"></a>
+<a href="#footnoteloc33"><sup class="sml">loc33</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc33"
+name="footnoteloc33"><b>Note loc33: </b></a><a href="#footnotetagloc33">
+(retour) </a>
+ Ces derniers vers sont répétés dans le <i>Siége de Corinthe</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p>
+</blockquote>
+
+<h3>XI.</h3>
+
+<h4>STANCES</h4>
+
+<h5>COMPOSÉES EN REVOYANT UN LIEU OU MON NOM AVAIT ÉTÉ
+PRIMITIVEMENT GRAVÉ<a id="footnotetagloc34" name="footnotetagloc34"></a>
+<a href="#footnoteloc34"><sup class="sml">loc34</sup></a>.</h5>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc34"
+name="footnoteloc34"><b>Note loc34: </b></a><a href="#footnotetagloc34">
+(retour) </a>
+ Il y a quelques années, étant à Harrow, un ami de l'auteur avait
+gravé leurs deux noms dans un endroit écarté; il y avait même ajouté
+quelques mots de souvenir. Plus tard, à l'occasion d'une injure réelle ou
+imaginaire, l'auteur, avant de quitter Harrow, avait effacé, ce fragile
+souvenir. En revoyant Harrow, en 1807, il écrivit ces stances à leur
+place.
+</blockquote>
+
+<p>Ici naguère les souvenirs de la jeune amitié attiraient
+les regards de l'étranger. Peu nombreuses
+étaient les paroles;--mais cependant, quoique
+peu nombreuses, la main du ressentiment les a
+effacées.</p>
+
+<p>Elle creusa profondément,--mais elle n'effaça
+pas entièrement les caractères si unis, que l'amitié,
+revenue dans ce lieu, les considéra jusqu'à ce que
+la mémoire eût salué de nouveau les paroles.</p>
+
+<p>Le repentir les rétablit dans leur état primitif, le
+pardon y joignit son nom aimable; et si belle l'inscription
+reparut, que l'amitié pensa que c'était la
+même.</p>
+
+<p>Le souvenir encore aurait pu être beau; mais,
+hélas! en dépit des efforts de l'espérance, ou des
+larmes de l'amitié, l'orgueil s'est jeté à la traverse,
+et a effacé l'inscription pour toujours!</p>
+
+<h3>XII.</h3>
+
+<h4>A MON FILS<a id="footnotetagloc35" name="footnotetagloc35"></a>
+<a href="#footnoteloc35"><sup class="sml">loc35</sup></a>.</h4>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc35"
+name="footnoteloc35"><b>Note loc35: </b></a><a href="#footnotetagloc35">
+(retour) </a> Un an ou deux avant la date donnée à ce poème, il écrivit de Harrow
+à sa mère, pour lui dire qu'il avait éprouvé dernièrement beaucoup
+d'ennui à l'occasion d'une jeune femme, maîtresse de son ami Curzon,
+qui venait de mourir. Cette femme, se trouvant alors sur le point de devenir
+mère, avait déclaré que Lord Byron était le père de son enfant.
+Byron assurait positivement sa mère qu'il n'en était rien; mais persuadé
+comme il l'était que l'enfant appartenait à Curzon, il souhaitait qu'on en
+prit tout le soin possible, et priait sa mère d'avoir la bonté de se charger
+de lui. Une telle demande pouvait fort bien exciter l'humeur d'une femme
+plus douce que Mrs. Byron; cependant elle répondit à son fils qu'elle
+accueillerait volontiers l'enfant dès qu'il serait né, et qu'elle ferait pour
+lui tout ce qu'il désirait. Mais l'enfant mourut en venant au monde.</blockquote>
+
+<p>Ces tresses blondes, ces yeux bleus rappellent les
+couleurs de ta mère; ces lèvres de rose, ces joues à
+fossettes, et ce sourire destiné à captiver le cœur,
+retracent une scène de bonheur, et touchent le cœur
+de ton père, ô mon enfant!</p>
+
+<p>Et tu ne peux murmurer le nom de ton père.--Ah!
+William, si ce nom était le tien, sa conscience
+ne lui ferait point de reproche;--mais--écartons
+ces idées,--les soins que je prendrai de toi pourront
+me procurer quelque paix. L'ombre de ta mère
+sourira dans sa joie, et pardonnera tout le passé, ô
+mon enfant!</p>
+
+<p>Le gazon a recouvert ton humble tombe, et tu
+n'as connu que le sein d'une étrangère. Le préjugé
+peut rire dédaigneusement de ta naissance, et t'accorder
+à peine un nom sur la terre; mais il ne saurait
+détruire une seule de tes espérances:--le cœur
+d'un père est à toi, ô mon enfant!</p>
+
+<p>Laisse un monde insensible exprimer son dédain;
+dois-je, pour lui plaire, désavouer la voix de la nature?
+Ah! non;--quoique les moralistes me réprouvent,
+je te bénis, le plus cher enfant de l'amour,
+beau chérubin, gage de jeunesse et de joie:--un
+père veille sur ton berceau, ô mon enfant!</p>
+
+<p>Oh! quel charme, avant que l'âge ait ridé mon
+front, avant que d'avoir épuisé à moitié la coupe
+de la vie, de contempler à la fois en toi un frère et
+un fils, et d'employer le reste de mes jours à réparer
+mon injustice envers toi, ô mon enfant!</p>
+
+<p>Quoique ton père étourdi soit bien jeune encore,
+sa jeunesse n'éteindra pas en lui le feu de l'amour
+paternel; et quand même tu me serais moins cher,
+tant que l'image d'Hélène revivra en toi, ce cœur,
+plein de son souvenir, de son bonheur passé, n'en
+abandonnera jamais le gage, ô mon enfant!<span class="rig">
+1807.</span><br><br></p>
+
+<h3>XIII.</h3>
+
+<h4>A UN AMI.</h4>
+
+<h5>L'amitié est l'amour sans ailes<a id="footnotetagloc36" name="footnotetagloc36"></a>
+<a href="#footnoteloc36"><sup class="sml">loc36</sup></a>.</h5>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc36"
+name="footnoteloc36"><b>Note loc36: </b></a><a href="#footnotetagloc36">
+(retour) </a> Cette devise est en français dans l'original.</blockquote>
+
+<p>Pourquoi mon cœur affligé gémirait-il de ce que
+ma jeunesse est passée? je puis encore compter des
+jours heureux: la faculté d'aimer <i>n'est pas</i> encore
+morte en moi. En revenant sur mes premières années,
+un souvenir durable, une vérité impérissable
+m'apporte une céleste consolation; portez-la, souffles
+de la brise! portez-la aux lieux où mon cœur s'émut
+pour la première fois.--</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>L'amitié est l'amour sans ailes</p>
+<p>... ... ... ... ...<a id="footnotetagloc37" name="footnotetagloc37"></a>
+<a href="#footnoteloc37"><sup class="sml">loc37</sup></a></p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc37"
+name="footnoteloc37"><b>Note loc37: </b></a><a href="#footnotetagloc37">
+(retour) </a> Il manque ici six stances que nous n'avons pu nous procurer.</blockquote>
+
+<p>Séjour de ma jeunesse! ton clocher lointain me
+rappelle toutes ces scènes joyeuses; mon sein brûle
+de sa première flamme,--je redeviens enfant par
+la pensée. Ton bosquet d'ormeaux, ta colline verdoyante,
+chacun de tes sentiers me ravissent encore;
+chaque fleur exhale un double parfum. Il me
+semble encore, au milieu de nos doux entretiens,
+entendre chacun de mes chers compagnons s'écrier:</p>
+
+<p class="mid">L'amitié est l'amour sans ailes.</p>
+
+<p>Mon Lycus! pourquoi pleures-tu? retiens tes larmes
+qui tombent; l'affection peut dormir quelque
+tems, mais, oh! sois-en sûr, elle se réveillera de
+nouveau. Pense, pense, mon ami, lorsque nous
+nous retrouverons, combien sera douce cette réunion
+si long-tems désirée! Mon ame bondit de joie
+à cet espoir. Quand deux jeunes cœurs sont si pleins
+d'affection, l'absence, mon ami, ne peut que redire:</p>
+
+<p class="mid">L'amitié est l'amour sans ailes.</p>
+
+<h3>XIV.</h3>
+
+<h4>CHANSON.</h4>
+
+<p>Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne murmure pas
+ton nom: le son m'en serait pénible; je serais coupable
+de le divulguer. Mais cette larme qui brûle
+ma joue décèle les pensées profondes qui assiègent
+mon cœur silencieux.</p>
+
+<p>Ces heures ont été trop courtes pour notre passion,
+trop longues pour notre repos!--Leur joie
+ou leur amertume pourrait-elle cesser? Nous nous
+repentons,--nous abjurons notre amour,--nous
+voulons rompre notre chaîne,-nous voulons nous
+séparer,--nous voulons nous fuir--pour nous
+unir encore!</p>
+
+<p>Oh! que le bonheur t'appartienne, que la faute
+ne soit qu'à moi! Pardonne-moi, femme adorée!--oublie-moi,
+si tu veux;--mais ce cœur qui est à
+toi expirera sans s'abaisser ou s'avilir: et jamais
+<i>homme</i> ne le brisera;--quoique <i>toi</i> tu en aies le
+pouvoir.</p>
+
+<p>Fière avec les superbes, mais humble avec toi,
+sera toujours cette ame, dans sa noirceur la plus
+amère. Quand tu es à mes côtés, les jours passent
+plus rapidement; et tous les momens me paraissent
+plus doux que si des mondes étaient à mes pieds.</p>
+
+<p>Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour,
+fixera, changera mon sort. Ceux qui n'ont point
+d'ame s'étonneront de tout ce que j'abandonne pour
+toi; tes lèvres répondront, non aux leurs, mais <i>aux
+miennes</i>.</p>
+
+<h3>XV.</h3>
+
+<h3>EN S'EMBARQUANT POUR LISBONNE.</h3>
+
+<h5>A.M. HODGSON.</h5>
+
+<p><span class="rig">En rade de Falmouth, 30 juin 1809.</span><br><br></p>
+
+<p>1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo
+est à la fin levé: une brise favorable agite les
+voiles, et les frappe contre le mât au-dessus duquel
+le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux.
+Attention! le coup de canon est tiré. Les cris des
+femmes effrayées et les juremens des matelots nous
+avertissent que le moment est venu. Voici monter à
+bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout
+montrer, malles, caisses, etc. Malgré tant de bruit
+et de fracas, il faut que le plus petit trou à rats soit
+visité, avant qu'on ne nous permette de partir à bord
+du paquebot de Lisbonne.</p>
+
+<p>2. Nos matelots détachent les amarres: tout le
+monde aux rames! Le bagage descend de dessus le
+quai; nous sommes impatiens. En avant, poussez
+loin du rivage! «Prenez garde! cette caisse renferme
+des liquides. Arrêtez le bateau, je me sens
+malade: oh! mon Dieu!»--«Malade! madame; le
+diable m'emporte, vous le serez bien davantage
+quand vous aurez été seulement une heure à bord.»
+Hommes, femmes; maîtres et valets, maîtresses et
+servantes, pressés les uns contre les autres comme
+des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent.
+Que de bruit, que de fracas avant que nous n'atteignions
+le paquebot de Lisbonne!</p>
+
+<p>3. Enfin nous l'avons atteint! Voila le capitaine,
+le brave Kidd, qui commande son équipage. Les
+passagers sont parqués dans leur logement, les uns
+pour y grogner, les autres pour y vomir tout à leur
+aise. «Holà hé! appelez-vous cela une chambre?
+Cela n'a pas trois pieds carrés; il n'y aurait pas de
+quoi contenir la reine Mab<a id="footnotetagloc38" name="footnotetagloc38"></a>
+<a href="#footnoteloc38"><sup class="sml">loc38</sup></a>. Qui diable peut loger
+là-dedans?»--«Qui, monsieur? beaucoup de
+monde. Vingt seigneurs à la fois ont rempli mon navire.»--«Vraiment!
+Jésus mon Dieu, comme vous
+nous pressez! Plût à Dieu que vos vingt seigneurs
+y fussent encore! j'aurais échappé à la chaleur et au
+bruit qui règnent à bord de ce beau navire, le paquebot
+de Lisbonne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc38"
+name="footnoteloc38"><b>Note loc38: </b></a><a href="#footnotetagloc38">
+(retour) </a> <i>Queen Mab</i>; voyez, dans Shakspeare, la charmante description de
+cette petite reine des fées et de son petit équipage.</blockquote>
+
+<p>4. «Fletcher! Murray! Rob! où êtes-vous? étendus
+sur le pont comme des bûches! Un coup de
+main, vous, joli matelot; voilà un bout de corde
+pour fouetter ces chiens-là.» Hobhouse murmure
+des juremens terribles en roulant le long de l'écoutille;
+il vomit alternativement des vers et son déjeuner,
+et nous envoie tous à tous les diables. «Voilà
+une stance sur la maison de Bragance... Au secours!»--«Un
+couplet.»--«Non, une tasse d'eau chaude.»--«Qu'est-ce
+qu'il y a?»--«Diable! mon
+foie me vient sur le bord des lèvres! Je ne survivrai
+jamais au bruit et au fracas de ce navire brutal, le
+paquebot de Lisbonne.»</p>
+
+<p>5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie;
+Dieu sait quand nous en reviendrons! Les vents violens
+et les sombres tempêtes peuvent en un moment
+briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des
+philosophes, la vie n'est qu'une plaisanterie, le
+mieux est encore de rire. Rions donc, comme je fais
+maintenant; rions de tout, des grandes et des petites
+choses. Bien portans ou malades, à la mer ou sur
+terre, tant que nous avons de quoi boire abondamment,
+rions. Que diable! peut-on se soucier d'autre
+chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser
+manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne?</p>
+
+<h3>XVI.</h3>
+
+<h4>RÉPONSE A UN AMI</h4>
+
+<h5>QUI REPROCHAIT A L'AUTEUR SON INSOCIABILITÉ.</h5>
+
+<p>Mon cher Becher, vous me dites de me mêler à la
+société des hommes: je ne saurais nier que votre
+avis ne soit bon; mais la retraite convient mieux à
+mon caractère, je ne veux pas descendre jusqu'à un
+monde que je méprise.</p>
+
+<p>Si le sénat ou les camps m'appelaient, l'ambition
+pourrait me faire sortir de mon heureux repos; et
+quand la jeunesse, ce tems d'épreuve, sera passée,
+peut-être je m'efforcerai d'illustrer mon nom.</p>
+
+<p>Le feu caché dans les flancs caverneux de l'Etna
+couve long-tems et fermente en secret: à la fin un
+volume effroyable de flammes et de fumée révèle son
+existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent
+l'éteindre, point de barrières qui puissent l'arrêter.</p>
+
+<p>Oh! tel est le désir de gloire qui dévore mon cœur,
+qu'il m'ordonne de vivre pour être loué un jour de la
+postérité. Oh! si je pouvais, comme le phénix, prendre
+mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais
+content de mourir au milieu des flammes.</p>
+
+<p>Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort
+comme celle de Chatham, quelles censures, quels
+dangers, quelles haines ne braverais-je pas? Leur
+vie ne s'est point terminée avec leur dernier souffle,
+leur gloire anime et vivifie le silence de leur tombeau.</p>
+
+<h3>XVII.</h3>
+
+<h4>A LADY JERSEY.</h4>
+
+<h5>SUR CE QUE LE PRINCE RÉGENT AVAIT EXCLU SON PORTRAIT DE SA
+GALERIE DE BEAUTÉS.</h5>
+
+<p>Lorsque le vain triomphe du maître impérial auquel
+Rome obéissait en l'abhorrant, offrit aux yeux
+vulgaires chaque buste glorieux qui représentait
+l'image d'un brave ou d'un juste, qu'est-ce que le
+regard scrutateur de la foule admirait le plus de tout
+ce que lui découvrait cette passagère exhibition?--Quel
+est le murmure d'étonnement que ce spectacle
+fit passer de bouche en bouche? Le nom de Brutus,
+car son image était absente. Cette absence prouvait
+sa vertu; cette absence fixait son souvenir dans tous
+les cœurs pensifs.--Si donc, belle Jersey! notre
+regard admirateur cherche ton portrait, dans un
+muet étonnement, parmi tous ces charmes dépeints
+qui brillent avec moins d'éclat de ton absence,--si
+lui, ce vain et sot vieillard, admis par confiance
+l'héritier de la monarchie de son père,--si son œil
+corrompu et son cœur flétri ont pu supporter d'être
+séparés de ton image charmante, que cette honte
+sans goût lui reste, et à nous le regret de contempler
+une troupe de beautés sans leur <i>chef</i><a id="footnotetagloc39" name="footnotetagloc39"></a>
+<a href="#footnoteloc39"><sup class="sml">loc39</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc39"
+name="footnoteloc39"><b>Note loc39: </b></a><a href="#footnotetagloc39">
+(retour) </a> Ce mot est en français dans l'original.</blockquote>
+
+<p>Mais une pensée consolante nous rassure, nous
+perdons le portrait, mais nous conservons nos
+cœurs! Qui peut maintenant visiter cette galerie
+vantée? C'est un jardin avec toutes ses fleurs, sans
+la <i>rose</i>; une fontaine qui manque seulement d'eaux
+vives; une nuit étoilée sans la présence de Diane!
+Les portraits présens de chaque beauté sont perdus
+pour nos yeux, parce qu'en les contemplant, ils
+nous font rêver à <i>toi</i>. Cependant ton âge, à son midi,
+peut encore briller long-tems avec tout ce que la
+vertu demande pour hommage;--l'élégance de la
+jeunesse, la grâce du maintien, l'œil qui inspire la
+joie, le front serein, la noirceur éblouissante de
+cette chevelure bouclée qui ombrage, en le laissant
+voir, ce front si beau<a id="footnotetagloc40" name="footnotetagloc40"></a>
+<a href="#footnoteloc40"><sup class="sml">loc40</sup></a>; ce regard qui nous séduit,
+et cette vie qui jette un charme dont le pouvoir ne
+permet pas à nos regards de se reposer, mais les
+force à revenir et à découvrir toujours de nouveaux
+attraits. Rien n'est affaibli de ces charmes qui sont
+toujours aussi brillans, et même trop <i>éblouissans</i>
+pour la vue d'un <i>radoteur</i><a id="footnotetagloc41" name="footnotetagloc41"></a>
+<a href="#footnoteloc41"><sup class="sml">loc41</sup></a>. Ils doivent attendre
+que chacun de ces attraits soit passé pour plaire au
+cœur chétif qui ne plaît à aucun; à ce stupide et
+froid <i>sensualiste</i>, dont l'œil sec, dans sa noire envie,
+a écarté ton portrait; et qui a mis à la torture son
+pauvre esprit pour réunir en soi la haine de la liberté,
+et l'amabilité qui t'appartient.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc40"
+name="footnoteloc40"><b>Note loc40: </b></a><a href="#footnotetagloc40">
+(retour) </a> <i>More than fair</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc41"
+name="footnoteloc41"><b>Note loc40: </b></a><a href="#footnotetagloc40">
+(retour) </a> <i>Dotard</i>.</blockquote>
+
+<h3>XVIII.</h3>
+
+<h4>VERS ADRESSÉS A UNE JOLIE QUAKERESSE.</h4>
+
+<p>Aimable enfant! quoique nous ne nous soyons
+rencontrés qu'une fois, je n'oublierai jamais cette
+entrevue; et quoique nous ne devions plus jamais
+nous revoir, le souvenir me retracera toujours tes
+beaux traits. Je ne voudrais pas dire: <i>je t'aime</i>;
+mais mes sentimens luttent encore avec ma volonté.
+En vain pour t'arracher de mon cœur je repousse
+sans cesse mes pensées; en vain je réprime mes soupirs
+prêts à s'échapper, un autre succède à celui qui
+est étouffé: peut-être n'est-ce pas de l'amour, mais
+cependant je ne puis jamais t'oublier. Quoique nous
+n'ayons pas rompu le silence, nos yeux ont parlé un
+langage plus doux. La langue dissimule dans un
+langage flatteur et exprime ce que le cœur ne sent
+point; la tromperie souille des lèvres coupables et
+fait taire les émotions du cœur; mais les interprètes
+de l'ame, les yeux dédaignent une pareille contrainte,
+et méprisent tout déguisement. Ainsi--nos
+regards s'arrêtèrent souvent l'un sur l'autre, et nos
+cœurs s'entendirent, sans qu'un sentiment intérieur
+nous en ait blâmés; dis plutôt que c'était le sentiment
+qui nous inspirait.--Quoique je réprime ce
+qu'il exprimait, cependant je conçois que tu veuilles
+en deviner une partie; car, en même tems que ma
+mémoire réfléchit sur tes charmes, peut-être la
+tienne s'égare-t-elle jusqu'à moi.</p>
+
+<p>Ainsi, pour moi du moins, je puis dire que ton
+image m'apparaît dans la nuit, dans le jour; dans
+la veille, mon imagination en est tout occupée;--dans
+le sommeil, cette image me sourit dans des
+songes fugitifs;--cette vision charme le cours des
+heures, et me fait maudire l'apparition de l'aurore
+qui vient dissiper mon sommeil plein de délices,
+et me fait désirer une nuit sans fin! Oh!
+quel que soit mon sort à venir, que le plaisir ou la
+douleur attende mes pas errans, séduit par l'amour,
+ou assiégé par la tempête, jamais, oh! jamais
+je n'oublierai ton image! Hélas! nous ne nous
+reverrons donc plus, nos premiers regards ne
+pourront plus se répéter! Alors, permets-moi de
+murmurer cette prière d'adieu, inspirée par l'inquiétude
+de mon cœur: «Puisse le ciel tellement protéger
+mon aimable quakeresse que la douleur ne
+puisse jamais l'atteindre; mais heureux soit aussi,
+hélas! celui qui partage son cœur! Oh! puisse l'heureux
+mortel, destiné à lui être uni par les liens les
+plus étroits, lui apporter à chaque instant de nouvelles
+joies et perdre le titre de mari dans celui d'amant.
+Puisse ce beau sein ne jamais connaître ce
+que c'est que de ressentir une peine incessante, qui
+torture l'ame d'un vain regret pour l'objet--<i>que
+l'on ne peut jamais oublier</i>.»</p>
+
+<h3>XIX.</h3>
+
+<h4>A. M. MOORE.</h4>
+
+<p>O vous qui, sous tous les noms, avez le don de
+charmer la ville, Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore
+ou Tom-Brow;--car que je sois pendu si je sais de
+quoi vous devez être le plus fier, de vos in-quartos à
+deux guinées, ou de vos petits livres à 4 sous.<br>
+..........................................................................</p>
+
+<p>Mais maintenant à ma lettre;--c'est une réponse
+à la <i>vôtre</i>.--Soyez demain chez moi, aussitôt que
+vous le pourrez, monsieur, tout habillé, tout prêt
+pour aller voir l'esprit en prison<a id="footnotetagloc42" name="footnotetagloc42"></a>
+<a href="#footnoteloc42"><sup class="sml">loc42</sup></a>. Plaise à Phébus
+que nos péchés politiques ne nous procurent pas
+aussi un logement dans ce même palais! Je suppose
+que ce soir vous êtes engagé et que vous avez déserté
+Samuel Rogers pour les <i>bas-bleus</i> de Sotheby;
+moi-même, bien qu'accablé d'un rhume qui me tue,
+il faut que je me chausse et que j'aille faire visite
+aux Heathcote; mais demain, à quatre heures, nous
+jouerons tous les deux le <i>Scurra</i>; vous serez Catulle,
+et le régent, <i>Mamurra</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc42"
+name="footnoteloc42"><b>Note loc42: </b></a><a href="#footnotetagloc42">
+(retour) </a> M. Leigh Hunt, l'éditenr de l'<i>Examiner</i>, alors dans la prison des
+<i>Champs du Bain froid</i> (<i>Cold Bath fields</i>), pour un libelle contre le
+prince régent, Lord Byron et M. Moore lui avaient promis de dîner ensemble.</blockquote>
+
+<h3>XX.</h3>
+
+<h4>ÉPITRE</h4>
+
+<h5>ÉCRITE EN RÉPONSE A QUELQUES VERS D'UN AMI QUI EXHORTAIT LORD
+BYRON A BANNIR TOUT SOUCI.</h5>
+
+<p>Oh! bannissons les soucis! que telle soit toujours
+ta devise à l'heure du plaisir! Peut-être aussi la
+mienne, lorsque, dans de nocturnes orgies, je cherche
+ces délices enivrantes, par lesquelles les fils du
+désespoir tentent d'assoupir le cœur et de bannir les
+chagrins.</p>
+
+<p>Mais, à l'heure matinale des méditations, quand le
+présent, le passé, l'avenir nous effraient de leurs
+sombres images, quand je reconnais que tout ce que
+j'aimais est changé ou n'est plus, ne viens pas irriter,
+par ces maximes importunes, les douleurs d'un
+homme dont chaque pensée..... Mais pourquoi en
+parler? tu sais que je ne suis plus ce que j'étais naguère;
+et surtout, si tu tiens à conserver une place
+dans un cœur qui ne fut jamais froid, je t'en conjure
+par toutes les puissances que les hommes révèrent,
+par tous les objets qui te sont chers, par
+ton bonheur ici-bas et tes espérances d'une autre
+vie, garde-toi, oh! garde-toi de jamais me parler
+d'amour.</p>
+
+<p>Il serait trop long de raconter, et sans utilité d'entendre
+la triste histoire d'un homme qui dédaigne
+les larmes; ce récit ne réveillerait que peu de sympathie
+dans les cœurs vertueux; mais le mien a souffert
+plus qu'il ne convient à un philosophe de l'avouer.
+J'ai vu ma fiancée devenir l'épouse d'un
+autre, je l'ai vue assise à ses côtés; j'ai vu l'enfant
+que son sein a porté sourire doucement comme faisait
+sa mère, lorsque, jeunes tous deux, nous nous
+regardions en souriant, innocens et purs comme cet
+enfant; j'ai vu ses yeux, chargés d'un froid dédain,
+chercher à découvrir si j'éprouvais quelque douleur
+secrète; et moi, j'ai bien joué mon rôle: j'ai commandé
+à mon visage de ne pas trahir les angoisses
+de mon cœur, je lui ai renvoyé des regards aussi
+glacés que les siens; et pourtant, cette femme! je
+me sentais encore son esclave! J'ai baisé d'un air
+d'indifférence l'enfant qui aurait dû être le mien,
+et chacune de mes caresses n'a que trop prouvé que
+le tems n'avait pas affaibli mon amour. Mais laissons
+ces tristes souvenirs: je ne veux plus gémir;
+je n'irai plus chercher quelque repos sur la rive
+orientale: le monde convient bien au tumulte de mes
+pensées; je reviendrai me jeter dans son tourbillon.
+Mais si, dans un tems à venir, quand les beaux jours
+d'Albion seront sur le déclin, tu entends parler d'un
+homme dont les crimes profonds sont dignes des époques
+les plus noires, d'un homme que ni l'amour ni
+la pitié ne touchent, aussi insensible à l'espoir de la
+célébrité qu'aux louanges des hommes vertueux;
+d'un homme qui, dans l'orgueil d'une inflexible
+ambition, ne reculera pas même devant la crainte
+de verser le sang; d'un homme que l'histoire mettra
+au rang des anarchistes les plus violens du siècle;
+cet homme, tu le connaîtras; mais alors suspends
+ton jugement, et que l'horreur de ces <i>effets</i> ne te
+fasse pas oublier quelle fut leur <i>cause</i>.</p>
+
+<h3>XXI.</h3>
+
+<h4>A UN JEUNE AMI,</h4>
+
+<h5>LE FILS DE L'UN DE SES FERMIERS A NEWSTEADT.</h5>
+
+<p>Que la sottise sourie en voyant ton nom et le mien
+unis par l'amitié; la vertu roturière a plus de droits
+pour être aimée que le vice anobli.</p>
+
+<p>Quoique ton sort ne soit pas égal au mien, depuis
+qu'un titre est venu m'appeler aux honneurs de la
+pairie, cependant n'envie point cet état fastueux;
+le tien est l'orgueil du mérite modeste.</p>
+
+<p>Nos ames au moins n'ont point de titres qui les
+distinguent, et ton humble condition ne peut déshonorer
+mon rang élevé; notre liaison n'en doit pas
+être moins douce, puisque le mérite remplace en toi
+la naissance.<span class="rig">
+Novembre 1800.</span><br><br></p>
+
+<h3>XXII.</h3>
+
+<h4>SUR SES LIAISONS DE COLLÉGE.</h4>
+
+<p>N'y a-t-il point quelque autre cause qui rende ce
+mot d'enfance si cher à tout le monde? Ah! sûrement
+il y a une voix secrète qui nous dit tout bas
+que l'amitié sera doublement douce à celui qui est
+obligé de chercher des cœurs aimans, de les chercher
+hors du sein de sa famille, quand il ne peut les
+y trouver. Ces cœurs, chère Ida<a id="footnotetagloc43" name="footnotetagloc43"></a>
+<a href="#footnoteloc43"><sup class="sml">loc43</sup></a>, je les ai trouvés
+dans ton sein; tu as été pour moi une famille, un
+monde, un paradis!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc43"
+name="footnoteloc43"><b>Note loc43: </b></a><a href="#footnotetagloc43">
+(retour) </a> Nom poétique de l'école d'Harrow.</blockquote>
+
+<h3>XXIII.</h3>
+
+<h4>EN RENCONTRANT UN ANCIEN CAMARADE D'ÉCOLE,</h4>
+
+<h5>APRÈS UNE LONGUE SÉPARATION.</h5>
+
+<p>Si par hasard quelque figure que je me rappelle
+bien, quelque ancien camarade de mon enfance vient,
+une honnête joie peinte sur la figure, réclamer en
+moi son ami, mes yeux, mon cœur, tout montre
+que je suis encore un enfant; la scène éblouissante,
+les groupes bruyans qui m'entourent disparaissent
+devant l'ami que je viens de retrouver.</p>
+
+<h3>XXIV.</h3>
+
+<h4>A LA MÉMOIRE.</h4>
+
+<h5>VERS ÉCRITS DANS LA CRAINTE OU L'AVAIT PLACÉ L'OBJET DE SON<br>
+CHOIX PRÈS DE SE MARIER A UN AUTRE.</h5>
+
+<p>Oh! mémoire! ne me torture pas davantage, le
+présent est perdu pour moi; mes espérances de bonheur
+futur sont détruites: par pitié, dérobe-moi le
+passé. Pourquoi viens-tu me montrer des images
+que désormais je ne dois plus voir? Ah! pourquoi
+viens-tu renouveler ces heures de bonheur qui ne
+m'appartiennent plus? Le plaisir passé double la
+douleur présente; il ajoute des regrets au chagrin:
+regrets et espérance sont tous deux vains; je ne demande
+plus que--l'oubli.</p>
+
+<h3>XXV.</h3>
+
+<h4>APRÈS AVOIR FAIT SES ADIEUX A MISS CHAWORTH.</h4>
+
+<p>Collines d'Annesley, sombres et nues, où s'égarait
+ma jeunesse, insouciante, comme les tempêtes du
+Nord, en faisant la guerre aux élémens, rugissent
+sur tes cimes nuageuses!</p>
+
+<p>Je ne verrai plus, trompant les heures, errer sur
+vos penchans, les habitans favoris de ces contrées;
+je ne verrai plus ma Marie, souriant, vous rendre à
+mes yeux un séjour digne du ciel.</p>
+
+<h3>XXVI.</h3>
+
+<h4>EN RECEVANT UN PRÉSENT D'UN PAUVRE AMI.</h4>
+
+<p>Quelques-uns, qui sourient aux liens de l'amitié,
+m'ont souvent reproché ma faiblesse; cependant
+j'estime le simple don, car je suis sûr d'être aimé
+par celui qui me l'offre<a id="footnotetagloc44" name="footnotetagloc44"></a>
+<a href="#footnoteloc44"><sup class="sml">loc44</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc44"
+name="footnoteloc44"><b>Note loc44: </b></a><a href="#footnotetagloc44">
+(retour) </a> Le poème d'où ces vers sont extraits fut écrit en recevant une cornaline
+d'un jeune homme qui occupait l'emploi de choriste à Cambridge,
+et auquel sa seigneurie Lord Byron était beaucoup attaché.</blockquote>
+
+<h3>XXVII.</h3>
+
+<h4>FRAGMENT D'UN POEME</h4>
+
+<h5>SUR UN JEUNE CHÊNE QUE L'AUTEUR AVAIT PLANTÉ A NEWSTEADT.</h5>
+
+<p>Jeune chêne, quand je te plantai profondément
+en terre, j'espérais que tes jours seraient plus longs
+que les miens, que tes branches jetteraient une ombre
+autour de moi, et que le lierre entourerait ton
+tronc comme un manteau.</p>
+
+<p>Telles étaient mes espérances dans les années de
+l'enfance, quand je te plantai avec orgueil sur la
+terre de mes aïeux. Ces jours sont passés et je t'arrose
+de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent
+ne peuvent voiler aux yeux ton triste dépérissement.
+Je t'ai quitté, mon pauvre chêne, et depuis cette
+heure fatale, un étranger est le maître du château
+de mon père.</p>
+
+<h3>XXVIII.</h3>
+
+<h4>A MA CHÈRE MARIE ANNE.</h4>
+
+<p>Adieu pour toujours à la dame Marie! je dois
+promptement m'éloigner d'elle. Quoique le destin
+nous sépare l'un de l'autre, son image vivra toujours
+dans mon cœur.</p>
+
+<p>La flamme qui brûle dans mon sein ne ressemble
+point à celle qui embrâse les cœurs des amans; l'amour
+que je sens pour Marie est bien plus pur que
+celui qu'inspire le dieu Cupidon.</p>
+
+<p>Je ne désire point troubler votre paix; je ne désire
+point attrister vos joies; je ne prends point ma
+passion pour de l'amour; c'est votre amitié seule
+que je réclame.</p>
+
+<p>Non, dix mille amans passionnés ne pourraient
+éprouver l'amitié que renferme mon cœur; elle y
+demeurera à jamais, aussi long-tems que le sang qui
+m'anime circulera dans mes veines!</p>
+
+<p>Puisse le grand ordonnateur du ciel abaisser ses
+regards sur la terre, et défendre ma Marie de tout
+malheur! puisse-t-elle ne jamais connaître les revers
+de l'adversité! puisse son bonheur être à jamais
+durable!</p>
+
+<p>Encore une fois, ma douce Marie, adieu! adieu!
+je le répète avec amertume. Je penserai à jamais à
+vous, aussi long-tems que ce cœur battra dans mon
+sein.</p>
+
+<h3>XXIX.</h3>
+
+<h4>MON ÉPITAPHE</h4>
+
+<h5>COMPOSÉE A PATRAS EN SORTANT DE MALADIE.</h5>
+
+<p>La jeunesse, la nature et la pitié de Jupiter combattirent
+long-tems pour tenir ma lampe allumée;
+mais Romanelli fut si courageux, qu'il les battit
+tous les trois--et éteignit sa lumière.</p>
+
+<h3>XXX.</h3>
+
+<h4>SUR L'ÉVASION DE NAPOLÉON DE L'ILE D'ELBE.</h4>
+
+<p>Une fois en route comme pour une partie de plaisir,
+prenant des villes à volonté et des couronnes en
+ses loisirs, il s'avance de l'île d'Elbe à Paris, donnant
+des <i>bals</i> aux dames et faisant des <i>révérences</i> à
+ses ennemis.</p>
+
+<h3>XXXI.</h3>
+
+<h4>ÉPIGRAMME DE MARTIAL.</h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i>Pierios vatis Theodori flamma Penates</i></p>
+<p class="i16"><i> Abstulit: hoc Musis, hoc tibi, Phæbe, placet?</i></p>
+<p class="i14"><i>O scelus, ô magnum facinus crimenque Deorum!</i></p>
+<p class="i16"><i> Non arsit pariter quod domus et dominus.</i></p>
+<p class="i30">(<span class="sc">Martial</span >, lib. XI, <i>Epigr.</i> 94.)<br><br></p>
+</div></div>
+
+<p>La maison du Lauréat a été dévorée par les flammes;
+les Neuf Sœurs toutes rieuses virent briller ce
+feu de joie. Mais, cruel destin! damnable désastre!
+la maison--la maison est brûlée, et le maître ne
+l'est pas!</p>
+
+<h3>XXXII.</h3>
+
+<h4>LA POUPÉE DE LA NOURRICE DANS <i>MÉDÉE</i>.</h4>
+
+<p>Oh! que je désirerais qu'un bon embargo eût retenu
+le navire <i>Argo</i> dans le port! et qu'en restant
+toujours dans les chantiers de la Grèce, il n'eût
+jamais dépassé les rochers d'Azur! mais maintenant
+je crains que sa tournée ne soit la cause de quelque
+mésaventure pour ma chère miss Médée, etc., etc.</p>
+
+<h3>XXXIII.</h3>
+
+<h4>VERS</h4>
+
+<h5>ÉCRITS APRÈS AVOIR LU CEUX QUI SUIVENT SUR UN ALBUM A ATHÈNES.</h5>
+
+<p>«La noble Albion voit en souriant partir son fils
+pour aller visiter le berceau des arts; son but est
+noble; glorieuse est l'entreprise; il vient à Athènes,
+et--écrit son nom!»</p>
+
+<p class="mid">Byron écrivit immédiatement au-dessous:</p>
+
+<p>Ce barde modeste, comme beaucoup de bardes inconnus,
+rimaille sur nos noms, mais cache sagement
+le sien; cependant, quel qu'il soit, pour ne
+rien dire de pire, son nom lui ferait plus d'honneur
+que ses vers.</p>
+
+<h3>XXXIV.</h3>
+
+<h4>VERS ADRESSÉS A LADY BLESSINGTON.</h4>
+
+<p>Vous m'avez demandé des vers,--il serait étrange
+pour un rimeur de refuser cette demande; mais mon
+cœur seul était mon Hippocrène, et mes sentimens
+(sa source) sont taris.</p>
+
+<p>Si j'étais encore maintenant ce que j'ai été, j'aurais
+chanté ce que Lawrence a si bien peint; mais le
+chant expirerait sur mes lèvres, et le sujet est trop
+délicat pour moi.</p>
+
+<p>Je suis maintenant tout cendre, où autrefois j'étais
+toute flamme, et le barde est mort dans mon
+sein; ce que j'aimais, je ne fais plus que l'admirer,
+et mon cœur est aussi gris que ma tête.</p>
+
+<p>Ma vie ne date point par les années; il y a des
+momens qui sillonnent le front comme le soc de la
+charrue; et là il n'en paraît pas seulement un, mais
+il est aussi profond dans mon ame que sur mon
+front.</p>
+
+<p>Que le jeune homme et l'élégant aspirent à chanter
+les objets que je contemple avec indifférence;
+car le chagrin a arraché de ma lyre la corde qui
+produisait des accords dignes d'elle.</p>
+
+<h4>RÉPONSE DE LADY BLESSINGTON,</h4>
+
+<h5>SUR LE MÊME RHYTHME.</h5>
+
+<p>Lorsque je demandais quelques vers, crois, je te
+prie, que ce n'était point la vanité qui me les faisait
+désirer; car mon miroir ne peut plus m'abuser, et
+je ne puis plus inspirer de poètes.</p>
+
+<p>Le tems a touché mon front de ses doigts rudes et
+pesans, et les roses ont fui de mes joues; alors ce
+serait sûrement une folie de rechercher maintenant
+les louanges dues à la beauté.</p>
+
+<p>Mais comme les pélerins qui visitent le tombeau
+de quelque saint, emportent avec eux une relique
+précieuse, je demande un souvenir de toi, comme
+un trésor précieux pour m'accompagner dans mon
+pélerinage.</p>
+
+<p>Oh! ne dis pas que ta lyre ne rend plus d'accords,
+elle dont les cordes inspirent de tels ravissemens;
+ou que ces lèvres magiques sont muettes d'où la
+poésie s'échappe avec tant d'harmonie!</p>
+
+<p>Et quoique le chagrin, avant la fuite de la jeunesse,
+ait pu altérer la couleur noire de tes beaux
+cheveux, les lauriers qui couronnent ta tête cachent
+à nos yeux les empreintes prématurées du tems.</p>
+
+<h3>XXXV.</h3>
+
+<h4>IMITATIONS D'HORACE.</h4>
+
+<p>Qui ne rirait si Lawrence, s'engageant à couvrir
+sa précieuse toile du portrait flatté du premier venu,
+abusait assez de son art pour que la nature effarouchée
+vît nos bons bourgeois prendre sous son
+pinceau la forme des centaures? Ou si quelque barbouilleur,
+par amour de l'extraordinaire, ou pour
+hâter la vente, s'avisait de joindre à une fille d'honneur
+la queue d'une sirène? Ou si le trivial Dubost
+(comme on l'a vu naguère), possédé de la fureur de
+peindre, dégradait les créatures, images de la divinité?
+Toute la politesse qui défend de se moquer
+des sots en leur présence, ne pourrait réprimer les
+éclats de rire de leurs amis. Crois-moi, Moschus,
+rien ne ressemble plus à ces tableaux que le livre
+qui, plus décousu que les rêves d'un malade, présente
+à nos regards une foule de figures incomplètes,
+poétiques cauchemars, qui n'ont ni pieds ni
+tête.<br>
+.............................................................</p>
+
+<p>De nos jours, les mots nouveaux sont en honneur,
+si on les ente adroitement sur quelque gallicisme:
+pourrions-nous refuser à la muse plus habile de
+Dryden et de Pope, ce que Chaucer et Spencer tentèrent
+avec succès? Si vous pouvez créer, que ne le
+faites-vous, à l'exemple de William Pitt et de Walter-Scott,
+qui par le secours, l'un de ses vers, l'autre
+de ses poumons, ont enrichi les dialectes mal
+joints de notre île? Il est et il sera toujours légitime
+de proposer des réformes en littérature, comme au
+parlement.</p>
+
+<p>De même que les forêts couvrent par degrés la
+terre de leurs feuilles, ainsi se fanent des expressions
+qui ont plu dans leur nouveauté. Le même
+destin est réservé à l'homme, et à tout ce qui se
+rattache à lui. Ses ouvrages, ses mots s'effacent et
+ne servent plus qu'à fixer une date. Quoique, à un
+signe des monarques, et à la voix du commerce,
+des fleuves impétueux deviennent de tranquilles canaux;
+quoique des marais desséchés et assainis soient
+sillonnés par la charrue et portent de jaunes moissons;
+quoique des ports creusés sur nos rivages protégent
+les vaisseaux contre les tempêtes de l'antique
+océan: tout, tout doit périr. Mais, survivant au
+naufrage général, l'amour des lettres préserve à
+demi les souvenirs du passé.<br>
+.................................................................</p>
+
+<p>Les premiers vers satiriques naquirent du spleen
+de quelque égoïste. En doutez-vous? Voyez Dryden,
+Pope, et le doyen de Saint-Patrick<a id="footnotetagloc45" name="footnotetagloc45"></a>
+<a href="#footnoteloc45"><sup class="sml">loc45</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc45"
+name="footnoteloc45"><b>Note loc45: </b></a><a href="#footnotetagloc45">
+(retour) </a> <i>Mac-Flecknoe</i>, la <i>Dunciade</i> et toutes les ballades satiriques de
+Swift. Quels que soient leurs autres ouvrages, ceux-ci furent le résultat
+de sentimens personnels et de récriminations violentes contre d'indignes
+rivaux; et quoique le mérite littéraire de ces satires fasse honneur aux
+talens poétiques des auteurs, leur virulence déshonore certainement leur
+caractère.</blockquote>
+
+<p>Les vers blancs, aujourd'hui, par un commun
+accord, sont presque inséparables de la tragédie.
+Quoique les fureurs d'Almanzor s'exprimassent en
+vers rimés, au tems de Dryden, nous ne voyons pas
+les héros des pièces nouvelles en affubler leurs emportemens;
+et la modeste comédie, abandonnant
+tout-à-fait les vers, nous offre en humble prose ses
+gentillesses et ses quolibets. Ce n'est pas que nos
+Beaumont et nos <i>Ben</i> aient plus mauvaise grâce, ou
+perdent rien de leur mérite, pour avoir composé en
+vers; mais c'est ainsi que Thalie aime à se montrer.
+Pauvre fille! que l'on siffle quelque vingt fois par an.<br>
+............................................................</p>
+
+<p>O muse! s'écrie-t--il, réveille de plus sublimes
+accords! Et, s'il vous plaît, que pensez-vous voir
+éclore de son cerveau enflammé? En un clin-d'œil,
+il tombe aussi bas que S..., dont les montagnes épiques
+ne manquent jamais d'accoucher d'une souris!
+Ce n'était pas ainsi que jadis votre puissant devancier
+tirait de doux accens de sa lyre inimitable: d'une
+voix mélodieuse comme les soupirs de la harpe éolienne,
+il nous parle de la première désobéissance
+de l'homme et du fruit défendu; mais à mesure que
+son sujet s'élève, son chant fait retentir les échos
+de la terre et des cieux.<br>
+...............................................................</p>
+
+<p>Enfin il touche à l'adolescence! On ne le forcera
+plus à gémir sur les vers diaboliques<a id="footnotetagloc46" name="footnotetagloc46"></a>
+<a href="#footnoteloc46"><sup class="sml">loc46</sup></a> de Virgile,
+et sur ceux qu'on lui donne à faire. Les prières l'ennuient,
+la lecture est trop sérieuse; il vole de T....ll
+à Fordham (malheureux T....ll, condamné à d'éternels
+soucis par les apprentis boxeurs et les ours).
+Que peuvent des tuteurs, des devoirs, des convenances,
+en présence d'une meute, de chevaux de
+chasse et de la plaine de Newmarket? Rude avec ses
+aînés, hautain avec ses égaux, poli envers des escrocs,
+prodigue de richesses....... persiflé, pillé,
+dupé, il passe le tems de ses cours sans rien faire;
+évite peut-être l'expulsion, et se retire M. A. maître-des-arts!
+Et l'on proclame sa nouvelle dignité dans
+les clubs et les tripots, dont nul habitué n'arriva
+jamais plus haut.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc46"
+name="footnoteloc46"><b>Note loc46: </b></a><a href="#footnotetagloc46">
+(retour) </a> Harvey, qui fit connaître la circulation du sang, avait coutume,
+dans ses transports d'admiration, de jeter loin de lui son <i>Virgile</i>, en
+disant que le livre avait un diable familier. Un personnage tel que celui
+que je décris jetterait probablement aussi le livre; mais il désirerait
+plutôt que le diable s'en emparât, non pas en haine du poète, mais par une
+horreur bien fondée des hexamètres. Car, vraiment, la fastidieuse étude
+des <i>longues</i> et des <i>brèves</i> suffit pour qu'un homme prenne la poésie en
+aversion pendant sa vie entière; et peut-être en cela n'est-ce pas un désavantage.</blockquote>
+
+<p>Lancé dans le monde; et devenu moins ardent,
+il singe l'égoïste prudence de son père; prend une
+femme, pour sa dot; choisit ses amis pour leur rang;
+achète des terres, et se vante d'être trop prudent pour
+se fier à la banque. Il prend place au sénat; procrée
+un héritier, et l'envoie à Harrow, car il y fut
+lui-même. Muet, quoiqu'il vote, à moins qu'il ne
+joigne sa voix aux acclamations favorables au ministère;
+s'il parle de son fils, C'est un compère adroit,
+qu'il espère bien voir un jour arriver à la pairie!</p>
+
+<p>La vieillesse s'avance; l'âge paralyse ses membres;
+il quitte la scène, ou la scène le quitte; il
+entasse des richesses; s'afflige à chaque penny qu'il
+faut dépenser, et l'avarice s'empare de toutes les
+pensées qui ne sont pas à l'ambition. Il compte les
+cent pour cent, et sourit; ou vainement s'irrite, en
+considérant ses trésors entamés pour payer les dettes
+du jeune Hopeful (plein d'espérance); il pèse bien
+et sagement ce qu'il faut acheter ou vendre; habile
+à tout faire, excepté à mourir! grondeur, morose,
+radoteur difficile à contenter, louant tous les tems,
+excepté le présent; infirme, querelleur, délaissé et
+presque oublié, il meurt sans qu'on le pleure; on
+l'enterre: qu'il pourrisse!<br>
+......................................................</p>
+
+<p>Là se rend l'alerte boutiquier, dont l'oreille est
+mise à la torture par l'orchestre qu'il veut entendre
+pour son argent. Une fausse honte, et non la sympathie,
+l'empêche seule de ronfler; ses angoisses redoublent
+quand il croit du bon ton de crier: Encore!
+Écrasé par la foule dans <i>Fop's alley</i>, coudoyé
+par les élégans, gêné par son chapeau, tremblant
+pour ses orteils, sa soirée est un combat, et il ne
+goûte quelque repos que quand enfin le rideau tombe,
+et lui donne un peu de relâche qui l'enchante. Devinez-vous
+pourquoi il se résigne à souffrir tout cela,
+et plus encore? C'est qu'il lui en coûte cher, et qu'il
+est forcé de se parer!<br>
+......................................................................</p>
+
+<p>Mais rien n'est sans défaut, et chacun sait que les
+violons et les harpes perdent souvent le ton, et que
+les meilleurs chanteurs, au moment où ils voudraient
+réunir tous leurs moyens, ne font entendre que des
+accens criards; les chiens perdent la trace du gibier,
+la pierre refuse l'étincelle, et les fusils à deux coups
+(que le diable les emporte!) manquent le but<a id="footnotetagloc47" name="footnotetagloc47"></a>
+<a href="#footnoteloc47"><sup class="sml">loc47</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc47"
+name="footnoteloc47"><b>Note loc47: </b></a><a href="#footnotetagloc47">
+(retour) </a> Comme M. Pope a pris la liberté d'envoyer Homère à tous les diables;
+malgré tout ce qu'il lui devait, quand il a dit: «Et Homère (que
+le diable l'emporte, etc.)» il est présumable que, par licence poétique,
+on peut en faire autant, en vers, de tout homme et de toute chose; et en
+cas d'accident, je désire qu'on me permette de me prévaloir de cet illustre
+précédent.</blockquote>
+
+<p>.....................................................................</p>
+
+<p>Est-ce assez? Non: écrivez donc et imprimez bien
+vite. Si le dernier arrivé est dévolu à Satan, qui voudrait
+arriver le dernier? Ils assiégent les presses,
+ils publient en toute hâte, ils escaladent le comptoir
+et quittent leurs échoppes: de belles demoiselles de
+province, des hommes de haut renom, quoi donc!
+des baronnets même ont noirci d'encre leur main
+guerrière. La pauvreté ne les arrête pas: c'est Pollion
+qui nous joua ce tour; de son tems Phébus commença
+à trouver crédit chez les banquiers. Ce ne
+sont pas seulement les vivans; les morts même nous
+débitent leurs sottises aussi couramment que jadis
+chantait la tête d'Orphée! Sifflés de leur vivant, ils
+obtiennent un succès posthume, tirés de la poussière
+où ils étaient ensevelis quand ils vivaient. Les revues
+réveillent le souvenir de leurs épidémiques délits,
+de ces livres témoins muets du martyre auquel
+les condamne la rage de rimer. Hélas! que de chagrins
+va nous causer tel barbouilleur que citèrent
+souvent le <i>Morning Post</i> et le <i>Monthly Magazine</i>!
+Dans ces recueils sont ensevelis ses premiers chefs-d'œuvre;
+mais bientôt la presse gémit, et il en sort
+un épais in-quarto! Laissez donc, vous qui êtes sages,
+laissez les succès mendiés de la lyre aux baronnets
+ou aux lords possédés du démon des vers, ou
+à ces crépins de village, ménestrels jumeaux ivres
+de poétique bière! Prêtez l'oreille à ces accords d'une
+mélodie narcotique: ce sont les savetiers lauréats qui
+chantent les louanges de Capel Lofft<a id="footnotetagloc48" name="footnotetagloc48"></a>
+<a href="#footnoteloc48"><sup class="sml">loc48</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc48"
+name="footnoteloc48"><b>Note loc48: </b></a><a href="#footnotetagloc48">
+(retour) </a> Ce gentleman bien intentionné a gâte quelques excellens cordonniers,
+et contribué à la ruine poétique de plus d'un pauvre industrieux.
+Nathaniel Bloomfield et son frère Bobby ont mis tout le Sommersetshire
+en train de chanter, et cette maladie ne s'est pas bornée à envahir un
+seul comté. Pratt aussi, qui fut jadis plus sage, a été atteint de la contagion
+du patronage, et a attiré dans le piége de la poésie un pauvre diable
+nommé Blackette; mais il mourut pendant l'opération, laissant au dépourvu
+un enfant et deux volumes de fragmens. La petite fille, si elle n'a
+pas d'inclinations poétiques et ne se transforme pas en Sapho cordonnière,
+s'en tirera peut-être; mais les tragédies sont aussi rachitiques que
+si elles étaient la progéniture d'un comte ou de quelque coureur de prix
+académiques. Les patrons du pauvre homme sont certainement responsables
+de sa fin tragique, et ce devrait être un délit punissable par les lois.
+Mais c'est là ce qu'ils ont fait de moins coupable; car, par un raffinement
+de barbarie, ils ont couvert le défunt d'un ridicule posthume, en imprimant
+ce qu'il aurait eu le bon sens de ne jamais faire imprimer lui-même.
+Certes, ces remneurs de débris sont punissables par le statut contre <i>les
+hommes de la résurrection</i>. Quelle différence y a-t-il, en effet, entre
+exposer un pauvre idiot, après sa mort, dans un amphithéâtre de chirurgie,
+et l'étaler dans une boutique de libraire? Est-il plus mal d'exhumer
+ses os que ses bévues? Ne vaut-il pas mieux attacher son corps au
+gibet, sur une bruyère, que d'emprisonner son ame dans un in-octavo?
+«Nous savons ce que nous sommes, mais nous ignorons ce que nous pouvons
+devenir;» et il faut espérer que nous ne saurons jamais si un
+homme qui a traversé la vie avec une sorte d'éclat, est destiné à n'être
+qu'un charlatan de l'autre côté du Styx, et à devenir, comme le pauvre
+Joe Blackett, le plastron des railleries du purgatoire. Le prétexte de cette
+publication est d'assurer un sort à l'enfant. Mais aucun des amis et des
+tentateurs de ce <i>sutor ultrà crepidam</i> ne pouvait-il donc faire une bonne
+action sans enferrer Pratt dans une biographie? et lui faire encore diviser
+sa dédicace en tant de minces portions? A la duchesse une telle; la très-honorable
+celle-ci, et mistress et miss celle-là; ces volumes sont, etc., etc.
+Eh mais, c'est distribuer «le doux lait de la dédicace» par petits verres.
+Il n'y en a qu'une chopine, et il le partage entre douze personnes. Ah!
+Pratt, n'avais-tu donc pas quelques éloges en réserve? As-tu pu croire
+que six familles de distinction se contenteraient de si peu? Il y a un enfant,
+un livre et une dédicace: que n'envoies-tu la petite fille à la duchesse,
+les volumes à l'épicier, et la dédicace à tous les diables?</blockquote>
+
+<h3>XXXVI.</h3>
+
+<h4>VERS</h4>
+
+<h5>SUR LE TRENTE-SIXIÈME ANNIVERSAIRE DE MA NAISSANCE.</h5>
+
+<p><span class="rig">Missolonghi, 22 janvier 1824.</span><br><br></p>
+
+<p>Il est tems que ce cœur devienne insensible, puisqu'il
+a cessé d'émouvoir d'autres cœurs; cependant,
+quoique je ne puisse plus être aimé, il faut que
+j'aime encore.</p>
+
+<p>Mes jours sont dans la feuille desséchée; les fleurs
+et les fruits de l'amour sont passés: le ver de terre,
+le remords rongeur<a id="footnotetagloc49" name="footnotetagloc49"></a>
+<a href="#footnoteloc49"><sup class="sml">loc49</sup></a> et les regrets, sont mon seul
+partage!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc49"
+name="footnoteloc49"><b>Note loc49: </b></a><a href="#footnotetagloc49">
+(retour) </a> <i>The canker</i>.</blockquote>
+
+<p>Le feu qui brûle dans mon sein est solitaire comme
+une île volcanique; aucune torche n'étincelle comme
+sa flamme.--C'est un bûcher funéraire!</p>
+
+<p>L'espérance, la crainte, les soins jaloux, la portion
+exaltée de la douleur, et le pouvoir de l'amour;
+je ne puis les partager; mais j'en porte encore la
+chaîne.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas <i>ainsi</i>, ce n'est pas <i>ici</i> que de telles
+pensées pourront ébranler mon ame; ni <i>maintenant</i>,
+quand la gloire décore le cercueil du héros, ou fait
+pencher son front vers la terre.</p>
+
+<p>Le glaive, la bannière et le champ de bataille, la
+gloire et la Grèce m'environnent! Le Spartiate, porté
+sur son bouclier, n'était pas plus libre.</p>
+
+<p>Réveille-toi! (non la Grèce,--elle est réveillée!)
+réveille-toi, mon génie!--pense d'où te vient l'étincelle
+divine, le sang ardent qui bout dans tes
+veines, et sois digne de ta haute origine!</p>
+
+<p>Je foule aux pieds les passions renaissantes indignes
+de l'âge viril.--Pour toi indifférens soient
+désormais le sourire ou le dédain de la beauté.</p>
+
+<p>Si tu regrettes ta jeunesse--pourquoi vivre!--La
+contrée des trépas honorables est devant toi.--Vole
+aux combats et laisse-s-y ton souffle de vie!</p>
+
+<p>Cherche la tombe d'un héros,--beaucoup la
+trouvent qui ne la cherchent pas.--C'est ce qu'il
+y a de mieux pour toi. Alors regarde alentour;--choisis
+ton coin de terre, et repose en paix.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>NOTE.</h4>
+
+<p>Cette pièce, pour ainsi dire prophétique, de Lord Byron,
+sur le trente-sixième et dernier anniversaire de sa naissance,
+est empreinte des idées tristes d'une fin prochaine, qui arriva
+effectivement à Missolonghi moins de quatre mois après qu'il
+l'eut composée. Sa mort prématurée et si fatale pour la jeune
+Grèce, à laquelle il venait de vouer sa fortune et sa vie, répandit
+le deuil dans cette contrée, et même dans les autres nations de
+l'Europe qui admiraient son génie. L'auteur de cette nouvelle
+traduction de ses Poèmes publia alors un Dithyrambe sur sa
+mort, dans un volume de poésies intitulé: <i>Helléniennes</i>, ou
+<i>Élégies sur la Grèce</i>. Le lecteur nous permettra d'en citer ici
+quelques fragmens:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">..............................................</p>
+<p class="i20"> La brise de la mer Égée</p>
+<p class="i16">Exhalait dans les airs ses regrets superflus:</p>
+<p class="i16">Son murmure est sinistre, et sa voix affligée</p>
+<p class="i20"> Appelle son fils qui n'est plus.</p>
+<br>
+<p class="i16">Il n'est plus le mortel dont l'étonnant génie</p>
+<p class="i16">Soumettait l'univers à ses chants solennels;</p>
+<p class="i16">L'immuable destin qui dominait sa vie</p>
+<p class="i16">A soumis sa grande ame aux décrets éternels.</p>
+<br>
+<p class="i16">Et cependant son front rayonnait de jeunesse!</p>
+<p class="i16">Et cependant la gloire environnait ses pas!</p>
+<p class="i16">Sa bienfaisante main prodiguait sa richesse</p>
+<p class="i20"> Aux enfans de Léonidas!...</p>
+<p class="i20"> Et le destin dans sa vitesse</p>
+<p class="i20"> Le livre à la faux du trépas!</p>
+<br>
+<p class="i20"> Ainsi le torrent des montagnes</p>
+<p class="i16">Roule avec majesté ses flots dans les déserts.</p>
+<p class="i16">Comme un géant vainqueur il franchit les campagnes</p>
+<p class="i20"> Et veut conquérir l'univers.</p>
+<br>
+<p class="i16">Le monde devant lui n'a pas assez d'espace!</p>
+<p class="i16">Mais qu'est-il devenu?... Sur le sable poudreux</p>
+<p class="i20"> On suit encore sa trace,</p>
+<p class="i16">Comme on suit dans le ciel un rayon vaporeux:</p>
+<p class="i20"> Il a passé... l'ombre s'efface!...</p>
+<br>
+<p class="i16">Ainsi tu mesurais la terre, enfant des cieux!</p>
+<p class="i16">Tu jetais loin de toi des torrens de lumière;</p>
+<p class="i20"> Et, dans ton vol audacieux,</p>
+<p class="i20"> Pareil au maître du tonnerre,</p>
+<p class="i16">Tu dévorais l'espace et t'égalais aux Dieux.</p>
+<br>
+<p class="i20"> Porté sur l'aile du génie,</p>
+<p class="i16">Tu parcourais, vainqueur, les âges et les tems,</p>
+<p class="i20"> Et sur les scènes de la vie</p>
+<p class="i16">Tu jetais par mépris des regards insultans!</p>
+<br>
+<p class="i20"> Du haut de ces hauteurs sublimes,</p>
+<p class="i16">Où ton astre brillant prodiguait ses clartés,</p>
+<p class="i20"> Tu descendais dans les abîmes</p>
+<p class="i20"> Du doute et de l'obscurité.</p>
+<br>
+<p class="i16">Des peuples disparus pesant la froide cendre,</p>
+<p class="i16">Ta voix forte évoquait leurs ombres des tombeaux;</p>
+<p class="i16">Dans leur grandeur passée on te voyait descendre</p>
+<p class="i20"> Pour en tirer de noirs lambeaux.</p>
+<br>
+<p class="i16">Le sort des nations réveillait dans ton ame</p>
+<p class="i16">De profondes douleurs et de grands souvenirs</p>
+<p class="i16">...........................................................</p>
+<p class="i20"> Ainsi que le roi des forêts,</p>
+<p class="i16">C'était dans le trépas que tu trouvais ta joie:</p>
+<p class="i16">Comme lui, sans frémir, tu contemplais ta proie</p>
+<p class="i20"> Qu'environnaient de noirs cyprès...</p>
+<br>
+<p class="i20"> D'un demi-dieu débris toi-même,</p>
+<p class="i16">Quelque chose restait de ton premier destin.</p>
+<p class="i16">Ainsi l'aigle tombé de sa hauteur suprême,</p>
+<p class="i20"> Montre encore un regard divin.</p>
+<br>
+<p class="i16">Dans tes vastes pensers tu dominais le monde,</p>
+<p class="i20"> Tu marchais à pas de géant:</p>
+<p class="i16">Les mortels admiraient ta course vagabonde.</p>
+<p class="i16">Tu n'étais pas un dieu, mais ton ame féconde</p>
+<p class="i20"> Tenait dans sa chute profonde</p>
+<p class="i20"> De l'immortel et du néant!</p>
+<br>
+<p class="i20"> Comment s'est éteint cette flamme</p>
+<p class="i16">Qui, semblable à ces feux, fiers enfans de la nuit,</p>
+<p class="i20"> Embrasait, consumait ton ame?</p>
+<p class="i16">Comme une ombre sans nom l'être s'évanouit;</p>
+<p class="i20"> Mais de sa fragile poussière,</p>
+<p class="i20"> L'homme, l'essence de l'esprit,</p>
+<p class="i16">Brisant de ses liens l'enveloppe grossière,</p>
+<p class="i16">Monte vers l'éternel en rayons de lumière:</p>
+<p class="i16">Tout change sous les cieux, tout, et rien ne périt.</p>
+<p class="i20">..............................................................</p>
+<br>
+<p class="i16">Gloire à toi, noble fils de l'altière Albion!</p>
+<p class="i16">Tes chants ont ranimé les cendres d'Aristide;</p>
+<p class="i16">Les Grecs ont ressenti cette ardeur intrépide</p>
+<p class="i20"> Qui les fit vaincre à Marathon.</p>
+<br>
+<p class="i16">Par toi de ses tombeaux ce peuple entier se lève;</p>
+<p class="i16">Il rappelle sa gloire et veut briser ses fers;</p>
+<p class="i16">Toi-même avec transports tu saisissais le glaive</p>
+<p class="i20"> Que tu réveillais dans tes vers.</p>
+<br>
+<p class="i16">Victime du destin qui pesait sur sa vie,</p>
+<p class="i16">Il meurt en combattant pour un peuple opprimé.</p>
+<p class="i16">Son cœur lui rappelait son ingrate patrie,</p>
+<p class="i20"> L'objet qu'il avait tant aimé.</p>
+<br>
+<p class="i16">Son ame, avec douleur, vers sa fille chérie,</p>
+<p class="i16">Comme un rayon du soir porte un dernier adieu.</p>
+<p class="i16">Il pleura... mais ses pleurs disaient toute sa vie;</p>
+<p class="i20"> Ses pleurs lui révélaient un dieu.</p>
+<br>
+<p class="i16">On dit que sa grande ombre échappée à la terre,</p>
+<p class="i16">Passant sur le tombeau du fier Léonidas,</p>
+<p class="i16">De ses trois cents héros réveilla la poussière</p>
+<p class="i20"> Dans le sein même du trépas.</p>
+<br>
+<p class="i16">Leurs mânes, ranimés par son souffle rapide,</p>
+<p class="i16">Ont applaudi soudain comme au jour solennel,</p>
+<p class="i16">Et le glaive près d'eux qui dormait intrépide,</p>
+<p class="i20"> A tressailli pâle et cruel...</p>
+<br>
+<p class="i16">Adieu, fils d'Albion, fils de la Grèce entière:</p>
+<p class="i16">Ta patrie adoptive a consacré tes droits;</p>
+<p class="i16">Elle implorait les rois, le front dans la poussière,</p>
+<p class="i20"> Et tu fus plus grand que les rois.</p>
+<br>
+<p class="i16">Leur suprême grandeur, par la terreur frappée,</p>
+<p class="i16">Plaignait, sans nul secours, leur triste abaissement;</p>
+<p class="i16">Près de ton luth divin s'agitait ton épée,</p>
+<p class="i20"> Sans couronne et sans ornement...</p>
+<br>
+<p class="i16">Que le ciel ait pour lui de propices étoiles;</p>
+<p class="i16">Soufflez plus doucement, vents qui gonflez les voiles;</p>
+<p class="i16">Guidez les nautonniers aux rives d'Albion;</p>
+<p class="i16">Emportez sa dépouille à sa noble patrie.</p>
+<p class="i16">Peut-être à son aspect la bassesse et l'envie</p>
+<p class="i16">Retiendront dans leur sein leur venimeux poison,</p>
+<p class="i16">Tandis qu'avec orgueil une autre nation</p>
+<p class="i16">Décore de son nom l'autel de la patrie!...</p>
+<p class="i16">...................................................................</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="rig">15 juillet 1824.</span><br><br></p>
+
+<p>Il a aussi publié depuis une traduction en vers français de
+<i>Childe-Harold</i>, le plus beau poème de Byron, en un volume
+in-18. Paris, 1829.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DES POÉSIES INÉDITES.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>POÉSIES ATTRIBUÉES</h3>
+
+<h1>A LORD BYRON.</h1>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h4>AU LIS DE FRANCE.</h4>
+
+<p>Avant que de disperser tes feuilles au vent, faux
+emblème d'innocence, arrête un instant,--et donne,
+à mesure que tu te flétris, pour l'avantage du genre
+humain, la leçon qui ressort de ta chute.</p>
+
+<p>Tu étais beau comme le rayon du matin, et riche
+comme l'orgueil des mines précieuses: tous tes
+charmes sont maintenant fanés; et haï et méprisé,
+les malédictions de la liberté retombent sur toi.</p>
+
+<p>Tu étais rayonnant au milieu des sourires du
+monde, ton ombre protégeait de sa puissance; mais
+maintenant ta fleur brillante est ridée et flétrie,--tu
+n'es plus l'ornement de ta patrie régénérée<a id="footnotetagloc50" name="footnotetagloc50"></a>
+<a href="#footnoteloc50"><sup class="sml">loc50</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc50"
+name="footnoteloc50"><b>Note loc50: </b></a><a href="#footnotetagloc50">
+(retour) </a> Ces accusations prophétiques de Lord Byron semblent être écrites
+d'hier, tant elles ont un caractère frappant de spécialité.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>Car la corruption s'est repue sur tes feuilles, et
+la bigotterie a rongé ta tige; maintenant ceux qui te
+craignaient se rient de tes malheurs, et ceux qui
+t'adoraient te condamnent à l'exil.</p>
+
+<p>La vallée qui t'a donné naissance pleurera sur
+l'espérance de son sol; les légions qui ont combattu
+pour ta beauté et ta valeur se hâteront de partager
+tes dépouilles.</p>
+
+<p>Devenue symbolique, ta fleur sera un sujet de
+moquerie et un jouet parmi les hommes; dans les
+cités, dans les montagnes et dans les plaines, ce
+sera le proverbe des esclaves, le mépris des hommes
+libres.</p>
+
+<p>Oh! c'était le souffle pestilentiel de la tyrannie
+qui dispersa tes tiges sur la terre, qui jeta une tache
+de sang sur le voile blanc et virginal, et te perça de
+plus d'une blessure!</p>
+
+<p>Alors le vent emporta ta feuille desséchée, il flétrit
+ta tige mourante, ta fleur épanouie résigna les
+promesses de son avenir, et elle est tombée emportée
+par l'orage.</p>
+
+<p>Car nulle vigueur patriotique ne la soutenait; il
+ne s'est trouvé aucun bras pour protéger la faible
+fleur; la destruction suivait son terrible héraut--le
+désespoir, et flétrit toute sa beauté dans une
+heure!</p>
+
+<p>Cependant il y eut des hommes qui prétendirent
+la plaindre; il y eut des hommes qui prétendirent
+la sauver: purs niais empiriques qui arrivèrent
+pleins de déception--pour se réjouir et s'enivrer
+sur sa tombe.</p>
+
+<p>O toi! terre des lis! en vain tu t'efforces de relever
+sa tête pâle! le bouton fané ne refleurira plus
+de nouveau,--la violette brillera à sa place!</p>
+
+<p>Comme tu disperses tes feuilles au vent--faux
+emblème de l'innocence, arrête un instant,--et
+donne, à mesure que tu te flétris, pour l'avantage
+du genre humain, cette leçon qui ressort de ta
+chute!</p>
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h4>L'ADIEU.</h4>
+
+<h5>A UNE DAME.</h5>
+
+<p>Quand l'homme, chassé des bosquets d'Éden,
+s'arrêta quelques instans sur le seuil de la porte,
+chaque pas lui rappelait des heures évanouies, et lui
+faisait maudire son avenir.</p>
+
+<p>Mais errant à travers de lointains climats, il apprit
+à porter le poids de son chagrin; il ne fit plus
+que donner un soupir aux souvenirs du tems passé,
+et trouva du soulagement au milieu de scènes plus
+agitées.</p>
+
+<p>Ainsi, madame, doit-il en être de moi; je ne dois
+plus revoir tes charmes: car quand je m'arrête près
+de toi, je soupire pour tout ce que j'ai connu autrefois.</p>
+
+<p>En te fuyant, je serai sûrement sage; car j'échapperai
+aux piéges de la tentation: je ne puis pas
+voir mon paradis sans désirer d'y entrer.</p>
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h4>A LADY CAROLINE LAMB.</h4>
+
+<p>Et tu dis que je n'ai pas de sentiment, que je ne
+ressens rien pendant que tu es éloignée de moi? Tu
+ne sais donc pas avec quelles délices je me suis abandonné
+à un rêve non interrompu de toi? Mais l'amour
+ne doit jamais nous ressembler, et j'apprendrai à
+t'estimer moins. Comme tu as fui, ainsi permets-moi
+de fuir, et change le cœur que tu ne peux rendre
+heureux.</p>
+
+<p>On te dira, Clara! que j'ai paru, tout récemment,
+courtiser les charmes d'une autre; que je n'ai
+pas soupiré, que je n'ai pas eu d'humeur, comme
+si tu avais déjà été bannie de mon cœur. Clara! cette
+lutte--pour défaire ce que tu as fait si bien pour
+moi,--ce masque porté devant la foule niaise,--cette
+trahison--était une fidélité pour toi!</p>
+
+<p>Je n'ai pas dormi depuis que tu es partie; mais
+j'ai cherché dans plusieurs tout ce qu'une seule (ah!
+ai-je besoin de la nommer?) pouvait m'accorder.
+C'est un devoir que je dois au tien--à toi--à
+l'homme--à Dieu, de modérer, d'éteindre ce feu
+coupable, avant que le chemin du crime soit parcouru.</p>
+
+<p>Mais puisque mon sein n'est pas si pur, puisque
+le vautour déchire encore mon cœur, que j'endure
+cette agonie, et non toi--oh! la plus chérie des
+femmes! Par pitié, Clara! séparons-nous; et je chercherai
+à éviter, je ne sais comment, le dard menaçant:--le
+vice ne doit pas prendre pour but un
+objet tel que toi.</p>
+
+<p>Mais tu dois m'aider dans cette tâche, et exercer
+ainsi noblement ton pouvoir. Alors dédaigne-moi,--c'est
+tout ce que je demande--avant que le
+tems ne mûrisse une heure plus coupable; avant
+que la coupe de la colère ne verse des remords redoublés
+sur ma tête; avant que des feux inextinguibles
+ne dévorent mon cœur, dont les espérances sont
+mortes depuis long-tems.</p>
+
+<p>Ne t'abuse pas plus long-tems, ainsi que moi;
+n'abuse pas des cœurs meilleurs que le mien; ah! ne
+peux-tu pas, ne veux-tu pas fuir des malheurs comme
+le nôtre,--une honte comme la tienne? S'il y a
+une colère divine, une torture au-delà de ce souffle
+de vie passagère, renonce--même maintenant, à
+toute espérance future; de telles pensées sont un
+crime,--un tel crime est la mort.</p>
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h4>STANCES.</h4>
+
+<p>J'ai appris ton sort sans verser une larme; ta
+perte m'a à peine arraché un soupir, et cependant
+tu me fus extrêmement chère.--Je ne sais pas ce
+qui a desséché mes yeux, les larmes refusent de
+couler; mais chacune d'elles que mes paupières empêchent
+de s'échapper, retombe horrible sur mon
+cœur..</p>
+
+<p>Oui,--profondes et pesantes, une à une, elles
+s'y pressent et le torturent, comme les eaux renfermées
+dans le rocher l'usent en tombant et s'y durcissent.
+Elles ne peuvent se pétrifier plus durement
+que les sentimens qui retombent et restent sur mon
+cœur, lesquels, froidement fixés, regardent le passé
+sans jamais se fondre à un soleil nouveau.</p>
+
+<h3>V.</h3>
+
+<h4>A MARIE.</h4>
+
+<p>Ne te souviens pas de moi, ni de ces heures bien-aimées,
+de ces heures évanouies, où toute mon ame
+était à toi,--heures qui ne peuvent jamais être
+oubliées, avant que le tems n'énerve nos puissances
+vitales, et que toi et moi ayons cessé d'être.</p>
+
+<p>Puis-je oublier, peux-tu oublier toi-même ce tems
+où, jouant avec tes cheveux dorés, ton cœur, avec
+vivacité, répondait à mes jeux? Oh! par mon ame!
+je te vois encore, avec des yeux si languissans,--un
+sein si beau, et des lèvres, quoique silencieuses,
+qui murmuraient l'amour.</p>
+
+<p>Lorsqu'ainsi tu te penchais sur mon cœur, ces
+yeux laissaient échapper un éclat si doux, que, quoiqu'à
+moitié réprobateur, il inspirait le désir; et
+alors nous nous serrions plus près, et encore plus
+près,--et nos lèvres frémissantes s'efforçaient de
+se rencontrer comme pour expirer dans leurs baisers.</p>
+
+<p>Et alors ces yeux pensifs voulaient se fermer, et
+leurs deux paupières se rapprochaient en voilant
+leurs orbites d'azur,--tandis que leurs longs et
+humides regards semblaient fuir sur ta joue brillante
+d'amour.</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DES POÉSIES ATTRIBUÉES A LORD BYRON.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron
+ Volume 5., by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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