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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:37:17 -0700 |
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Volume 5., by +George Gordon Byron + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 5. + comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin + +Release Date: February 14, 2009 [EBook #28082] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<h2>ŒUVRES COMPLÈTES</h2> + +<h5>DE</h5> + +<h1>LORD BYRON,</h1> + +<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4> + +<h5>COMPRENANT</h5> + +<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3> + +<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5> + +<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p> + +<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3> + +<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5> +<hr class="short"> + +<h3>TOME CINQUIÈME.</h3> +<hr class="short"> +<br><br> + + +<p class="mid"><i>Paris</i>.<br> + +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,<br> + +RUE SAINT-LOUIS, N° 46,<br> + +ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.</p> +<hr class="short"> +<h4>1831.</h4> + +<br><br><br> + +<div class="note"> +<p>NOTES DU TRANSCRIPTEUR:</p> + +<p>1. Les renvois en bas de page étant de trois catégories, il nous a semblé que renuméroter les notes en séquence numérique pourrait créer de la confusion. Nous avons donc utilisé les formats suivants:</p> + +<p><sup>loc#</sup> Pour indiquer les notes locales (fin de paragraphe).</p> +<p><sup>a#</sup> Pour indiquer les notes en fin de chapitre; la lettre initiale étant différente pour chaque chapitre.</p> +<p><sup>n#</sup> Pour indiquer les notes à l'intérieur d'autres notes.</p> + +<p>2. Afin d'éviter les erreurs de transcription des caractères arabes contenus dans cet ouvrage, nous avons reproduit graphiquement les citations arabes du texte original, plutôt que d'utiliser les caractères Unicode.</p> + +</div> +<br><br> + +<h1>LE GIAOUR,</h1> + +<h5>FRAGMENT D'UNE</h5> + +<h3>HISTOIRE TURQUE.</h3> +<br><br><br> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>One fatal remembrance--one sorrow that throws</i></p> +<p><i>Its bleak shade alike o'er our joys and our woes--</i></p> +<p><i>To which life nothing darker nor brighter can bring,</i></p> +<p><i>For which joy hath no balm--and affliction no sting.</i></p> +<p class="i30">(<span class="sc">Moore</span >.)</p> +</div></div> + +<blockquote>Un fatal souvenir,--un chagrin qui jette son ombre noire sur nos +joies comme sur nos douleurs,--auquel la vie ne peut rien apporter de +plus sombre ni de plus brillant, pour lequel la joie n'a pas de charme--et +l'affliction pas d'amertume.</blockquote> + +<br><br><br> + +<h4>A</h4> + +<h1>SAMUEL ROGERS, ESQ.</h1> + +<p>Comme une légère, mais très-sincère marque d'admiration +pour son génie, de vénération pour son caractère, et de gratitude +pour son amitié,</p> + +<p>CETTE PRODUCTION EST DÉDIÉE</p> + +<p class="mid">Par son obligé et affectionné serviteur,</p> + +<p><span class="rig">BYRON.</span><br></p> + +<br><br><br> +<hr> +<h2>AVERTISSEMENT.</h2> +<hr class="short"> +<br> +<p>L'histoire qu'offrent ces fragmens décousus +est fondée sur des circonstances moins communes +maintenant dans l'Orient qu'autrefois, +soit parce que les femmes y sont plus circonspectes +que dans les <i>vieux tems</i>, soit parce que +les chrétiens sont plus heureux ou moins entreprenans. +L'histoire, lorsqu'elle était complète, +contenait les aventures d'une femme esclave, +qui fut jetée dans la mer, à la manière des +Turcs, pour infidélité, et vengée par un jeune +Vénitien, son amant, dans le tems que les Sept +Iles étaient possédées par la république de Venise, +peu de tems après que les Arnautes eurent +été chassés de la Morée qu'ils avaient ravagée +après l'invasion russe. La désertion des Maïnotes, +à qui le pillage de Misitra avait été refusé, +fit abandonner cette entreprise, et causa +le ravage de la Morée, durant lequel la cruauté +exercée de part et d'autre est restée sans exemple, +même dans les annales des Croyans.</p> + +<br><br> +<hr> +<h1>LE GIAOUR.</h1> +<hr class="short"> +<br> +<p>Aucun souffle d'air léger pour rider la surface +des flots qui se déroulent sous le tombeau de l'Athénien; +ce tombeau<a id="footnotetagg1" name="footnotetagg1"></a> +<a href="#footnoteg1"><sup class="sml">g1</sup></a> qui, apparaissant sur le rocher, +salue le premier le navire rentrant dans le port, en +dominant la contrée qu'il sauva en vain: quand un +semblable héros, reparaîtra-t-il sur la terre?</p> +................................................................................................... + +<p>Beau climat! où chaque saison sourit avec amour +sur ces îles fortunées qui, vues des hauteurs du +lointain Colonna, réjouissent le cœur ému par ce +délicieux spectacle, et prêtent un charme à la solitude. +Là, gracieusement ondulée, la surface de +l'Océan réfléchit les teintes des pics nombreux dont +l'image est reproduite par les vagues souriantes qui +baignent ces Édens de l'Orient; et si parfois une +brise passagère vient à rompre le cristal des flots, +ou détache une fleur des arbres du rivage, qu'il est +ravissant chaque souffle d'air qui réveille et emporte +avec lui les plus doux parfums! Car c'est là--sur +les collines ou dans les vallées, que la rose, +sultane du rossignol<a id="footnotetagg2" name="footnotetagg2"></a> +<a href="#footnoteg2"><sup class="sml">g2</sup></a>, la vierge pour laquelle il +fait entendre sa mélodie et ses mille chants d'amour, +fleurit en rougissant aux histoires de son amant harmonieux: +la reine des jardins, sa reine, sa rose, +non courbée par les vents, non glacée par les +neiges, loin des hivers du nord, caressée par les +brises de chaque saison, renvoie, en doux encens +vers le ciel, les parfums que lui a donnés la nature, +et embellit, par ses brillantes couleurs et ses +soupirs odorans, ces cieux qui semblent lui sourire. +Là brillent maintes fleurs printannières; maint ombrage +invite à l'amour, maintes grottes invitent au +repos, en même tems qu'elles servent d'asile au pirate +dont la barque, cachée sous l'abri protecteur, +guette l'arrivée d'une proue pacifique, jusqu'au moment +où la guitare du joyeux marinier<a id="footnotetagg3" name="footnotetagg3"></a> +<a href="#footnoteg3"><sup class="sml">g3</sup></a> se fait entendre, +et où l'étoile du soir se montre à l'horizon. +Alors, voguant avec leurs rames enveloppées, et protégés +par les rochers du rivage, les voleurs nocturnes +fondent sur leur proie, et aux chants de joie +font succéder les plaintifs gémissemens.</p> + +<p>Il est étrange que là où la nature s'est plu à répandre +ses dons comme pour le séjour des dieux, et +à faire briller tous ses charmes dans ce paradis enchanté, +l'homme amant de la destruction, veuille le +changer en désert, et foule aux pieds, pareil à la +brute, ces fleurs qui ne demandent pas les soins +d'une main laborieuse pour croître sur cette terre +féconde, mais qui fleurissent comme pour prévenir +les soins de l'homme, et qui, dans leurs séduisantes +caresses, ne veulent--qu'être épargnées! Il +est étrange--que là ou tout est en paix, les passions +triomphent dans leur orgueil, et la rapine +étende son cruel et sanguinaire empire. C'est comme +si les démons prévalaient contre les séraphins glorieux, +et, assis sur les trônes célestes, rendaient ces +anges libres héritiers de l'Enfer; aussi douce est cette +contrée formée pour le bonheur, aussi maudits sont +les tyrans qui l'oppriment et la désolent!</p> + +<p>Celui qui s'est penché sur--le cadavre d'un être +expiré avant que le premier jour de la mort soit enfui, +le premier sombre jour du néant, le dernier du +danger et de la détresse (avant que les doigts dévorans +de la destruction aient effacé les traits où la +beauté respire encore), et a remarqué l'air doux et +angélique, l'extase du repos qui est là, les traits +fixes, quoique tendres, qui relèvent la langueur +d'une paisible joue, et--mais pour cet œil triste et +voilé qui ne brûle plus, ne sourit plus, ne pleure +plus; pour ce front immobile et froid où l'apathie<a id="footnotetagg4" name="footnotetagg4"></a> +<a href="#footnoteg4"><sup class="sml">g4</sup></a> +de la mort effraie le cœur désolé de celui qui le contemple, +comme s'il avait le pouvoir de lui faire partager +le destin qu'il redoute et dont il ne peut cependant +se détacher: oui! pour ces choses, et ces +choses-là seules, pendant quelques momens--une +heure traîtresse,--il pourrait mettre en doute le +pouvoir tyrannique du trépas; tant est beau, tant +est calme, tant est doux, le premier, le dernier, aspect +révélé par la mort<a id="footnotetagg5" name="footnotetagg5"></a> +<a href="#footnoteg5"><sup class="sml">g5</sup></a>!</p> + +<p>Tel est aussi l'aspect de ce rivage: c'est la Grèce; +mais la Grèce qui n'a plus de vie! si froidement +douce, si tristement belle, que nous tressaillons, +car l'ame manque là! Son charme est celui de la +mort qui ne disparaît pas entièrement avec le souffle +de la vie; mais c'est une beauté qui a cette fleur sinistre, +cette couleur appartenant à la tombe, dernière +et fugitive lueur de l'expression, auréole dorée +qui plane sur une ruine, le rayon d'adieu du +sentiment qui n'est plus! étincelle de cette flamme +d'une origine peut-être céleste, qui éclaire encore, +mais qui n'échauffe plus désormais sa terre chérie!</p> + +<p>Patrie des braves échappés à l'oubli! dont le sol, +depuis les plaines jusqu'aux cavernes des montagnes, +fut l'asile de la liberté, ou le tombeau de la +gloire! temple des héros<a id="footnotetagloc1" name="footnotetagloc1"></a> +<a href="#footnoteloc1"><sup class="sml">loc1</sup></a>! se peut-il que ce soit +là tout ce qui reste de toi? Approche, esclave timide +et rampant; dis, ne sont-ce pas là tes Thermopyles? +Ces ondes bleues qui s'étendent au loin, +ô race dégénérée d'un peuple libre! dis, quelles +sont-elles? quels sont ces rivages? N'est-ce pas le +golfe, n'est-ce pas le rocher de Salamine? Ces lieux +célèbres, leur histoire qui n'est pas inconnue au +monde, ô Grecs! levez-vous, et faites-en de nouveau +votre patrie! Cherchez parmi les cendres de vos pères +les étincelles du feu divin qui les embrasait; et celui +qui expirera dans le combat ajoutera à leurs noms +un nom terrible qui fera trembler la tyrannie: il +laissera à ses fils une espérance, une renommée pour +lesquelles ils mourraient plutôt que de les livrer au +déshonneur; car le combat de la liberté une fois +commencé, le père expirant en lègue le triomphe à +son fils, triomphe qui succède toujours à toutes les +défaites. O Grèce! tes pages vivantes en sont témoins, +et attestent la gloire de tes siècles immortels! Tandis +que tes rois enfouis dans l'obscurité poudreuse +des âges ont laissé une pyramide sans nom, tes héros, +malgré les ravages du tems qui a renversé la +colonne monumentale de leurs tombes, ont encore +un monument plus imposant, les montagnes de leur +terre natale! Là, la muse montre aux regards des +étrangers les tombeaux de ceux qui ne peuvent mourir!--Il +serait trop long de rappeler, et trop pénible +de retracer l'histoire et la description de chaque +lieu célèbre, depuis ses tems de splendeur jusqu'à +ses jours de misère: assez--aucun ennemi +étranger n'a pu dompter ton courage, jusqu'à ce +qu'il se soit flétri lui-même. Oui! un abaissement, +une dégradation volontaires, ont aplani la route aux +chaînes honteuses de l'esclavage, à la domination +des tyrans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc1" +name="footnoteloc1"><b>Note loc1: </b></a><a href="#footnotetagloc1"> +(retour) </a> <i>Shrine of the mighty</i>!</blockquote> + +<p>Que peut-il raconter celui qui foule aujourd'hui +tes rivages? Aucune histoire de tes vieux tems, aucun +sujet capable d'inspirer à la muse un essor aussi +élevé que celui des jours qui ne sont plus, lorsque +l'homme était digne de ton climat.</p> + +<p>Les cœurs nourris dans tes vallées, les ames ardentes +qui auraient pu conduire tes enfans à des actions +héroïques et sublimes, rampent, depuis le +berceau jusqu'à la tombe, esclaves--oui! esclaves +d'un esclave<a id="footnotetagg6" name="footnotetagg6"></a> +<a href="#footnoteg6"><sup class="sml">g6</sup></a>! et sourds, excepté à la voix +du crime, couverts de tous les vices qui souillent +l'humanité et font descendre l'homme au-dessous de +la brute, sans avoir même le mérite d'une sauvage +vertu, du courage opprimé, mais indompté d'un +homme libre. Ils portent encore dans les ports voisins +leurs ruses proverbiales et leur ancienne astuce. +C'est en cela que l'on reconnaît encore ce +Grec subtil; et c'est en cela, en cela seul qu'il a +conservé son ancien renom. En vain, la liberté ferait-elle +un appel au courage pour briser son joug, +ou pour relever le cou qui semble courtiser son esclavage: +je cesse de plaindre ces malheurs.</p> + +<p>Cependant cette histoire sera une histoire plaintive; +et ceux qui l'entendront croiront sans peine +que celui qui l'entendit pour la première fois en fut +touché.</p> + +<p>...........................................................</p> + +<p>Lointaines, sombres et se projetant sur la mer +bleue, les ombres des rochers font tressaillir, le pêcheur +dont elles frappent les regards, comme la +barque d'un pirate des îles ou d'un Maïnote. Craignant +pour son léger caïque, il évite l'anse prochaine +et périlleuse; quoique abattu et harassé par +ses travaux, et surchargé de son heureuse pêche, +il vogue lentement, à force de rames, jusqu'à ce +que le rivage sûr du port Léone le reçoive à la lueur +délicieuse de l'astre qui embellit de tant de charmes +une nuit orientale.</p> + +<p>.............................................................</p> + +<p>Quel est celui qui accourt sur un coursier noir, +bride abattue, au galop retentissant comme un tonnerre? +Le bruit des fers et les coups de fouet répétés +font retentir les échos des cavernes d'alentour. +L'écume qui couvre les flancs du coursier semble +être celle des vagues de l'Océan: bien que les flots +de la mer soient tranquilles et comme abîmés dans +le calme, il n'en est point dans le sein du cavalier; +le murmure de la tempête qui se prépare est encore +plus calme que ton cœur, ô jeune Giaour<a id="footnotetagg7" name="footnotetagg7"></a> +<a href="#footnoteg7"><sup class="sml">g7</sup></a>! Je ne +te connais point, je hais ta race; mais je découvre +dans tes traits quelque chose que le tems ne pourra +que fortifier et non effacer. Quoique jeune et pâle, +ce front blême est sillonné par les passions; quoique +tenant fixé vers la terre ton œil farouche, et que tu +passes comme un météore, je vois bien dans toi un +de ceux que des fils d'Othman devraient faire périr +ou éloigner de leur demeure.</p> + +<p>Loin,--loin,--il fuit, et mes regards étonnés +le suivent à peine; et quoique, semblable à un démon +de la nuit, il ait passé et se soit évanoui à ma +vue, son aspect et son maintien ont laissé dans mon +ame un souvenir de trouble et de confusion, et les +pas retentissans de son coursier noir résonnent encore +à mon oreille étonnée. Il pique vivement de +l'éperon; il approche de ce rocher escarpé qui projette +son ombre sur l'abîme; il en fait rapidement le +tour; il galope sur ses bords. Le rocher l'eut promptement +dérobé à ma vue, car je sentis bien que j'étais +désagréable à celui qui cherchait à éviter tout +regard indiscret; et il n'est pas une étoile qui ne +paraisse trop brillante à celui qui s'échappe à une +heure si étrange. Il s'éloigne rapidement; mais avant +de disparaître, il lance un dernier regard en arrêtant +un moment son coursier qui bondit, et respire +un moment dans sa course ralentie; un instant il se +dresse sur ses arçons.--Que regarde-t-il dans le +bois d'olivier? Le croissant brille sur la colline; les +hautes lampes de la mosquée brûlent encore: quoique +trop éloigné pour entendre le bruit du lointain +tophaïque<a id="footnotetagg8" name="footnotetagg8"></a> +<a href="#footnoteg8"><sup class="sml">g8</sup></a> répété par l'écho, on aperçoit les éclairs +de chaque joyeuse détonnation, qui prouvent le zèle +des religieux musulmans. Ce soir, le dernier soleil +du Ramazan s'est couché; ce soir commence la fête +du Baïram<a id="footnotetagloc2" name="footnotetagloc2"></a> +<a href="#footnoteloc2"><sup class="sml">loc2</sup></a>; ce soir--mais qui es-tu? qu'as-tu +fait, toi, au vêtement étranger, au front terrible? +Que te font ces jeux, ces fêtes, pour t'arrêter ainsi +ou pour fuir?--Il s'arrête encore.--Quelque +frayeur légère se peignait sur son visage; bientôt +l'expression de la haine la remplaça. Elle ne se manifesta +point avec la rougeur subite d'une colère +passagère, mais avec une pâleur semblable au +marbre de la tombe, dont la funèbre blancheur augmente +encore les sombres teintes. Son front était +penché, son œil avait un éclat vitreux; il leva son +bras avec un mouvement menaçant de fierté, en +frappant rudement de la main, ne sachant s'il devait +retourner ou fuir. Impatient de sentir différer +sa fuite rapide, le noir coursier pousse un lourd +hennissement.--La main du cavalier retomba sur +la garde de son sabre; ce hennissement a dissipé sa +rêverie, comme le cri du hibou réveille un homme +en sursaut.--L'éperon s'enfonce dans le flanc du +coursier; il part avec la rapidité d'un djerrid<a id="footnotetagg9" name="footnotetagg9"></a> +<a href="#footnoteg9"><sup class="sml">g9</sup></a> lancé +dans les airs par une main puissante; le rocher est +dépassé, et le rivage ne retentit plus de ses pas rapides; +la crête est franchie, on ne voit plus le cimier +et le front altier du chrétien. Ce n'était que +pour un instant qu'il avait contenu l'ardeur de son +vigoureux coursier; ce n'était que pour un instant +qu'il s'était arrêté; et tout-à-coup il avait redoublé +de vitesse comme s'il avait été poursuivi par la mort. +Mais dans cet instant, des hivers de souvenirs semblaient +avoir passé sur son ame, et rassemblé, dans +cette seconde<a id="footnotetagloc3" name="footnotetagloc3"></a> +<a href="#footnoteloc3"><sup class="sml">loc3</sup></a> de tems, une vie de peine, un siècle +de crimes. Pour celui qu'agitent l'amour, la haine, +ou la crainte, un tel moment accumule toutes les +douleurs passées. Alors qu'éprouva-t-<i>il</i>, l'inconnu, +accablé qu'il fut par tout ce qui peut le plus déchirer +le cœur? Cette halte qui décida sa destinée, oh! +qui pourra mesurer sa durée terrible! Quoique, dans +les registres du tems, elle soit comme imperceptible, +elle fut une éternité pour sa pensée! car elle est infinie +comme l'espace incommensurable, la pensée +que le sentiment peut embrasser, et qui peut comprendre +en lui-même des maux sans nom, sans espérance, +ou sans fin!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc2" +name="footnoteloc2"><b>Note loc2: </b></a><a href="#footnotetagloc2"> +(retour) </a> Carême turc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc3" +name="footnoteloc3"><b>Note loc3: </b></a><a href="#footnotetagloc3"> +(retour) </a> En anglais, <i>drop</i>, goutte.</blockquote> + +<p>L'heure est passée; le Giaour est déjà loin; a-t-il +fui seul ou succombé seul? Maudite soit l'heure de +son arrivée ou de sa fuite: la malédiction, pour le +péché d'Hassan, a changé un palais en tombeau. Il +vint, le Giaour, il passa comme le simoun<a id="footnotetagg10" name="footnotetagg10"></a> +<a href="#footnoteg10"><sup class="sml">g10</sup></a>, cet +avant-coureur de la désolation et de la mort, sous le +souffle dévorant duquel les cyprès même s'anéantissent;--arbre +sombre, et encore triste lorsque les +autres douleurs sont évanouies; seul fidèle aux souvenirs +passagers de la mort.</p> + +<p>Le coursier a disparu de l'étable déserte; on ne +voit plus d'esclaves dans les salles du palais d'Hassan. +L'araignée solitaire couvre les murs de sa toile grisâtre; +la chauve-souris bâtit son nid dans son harem; +et le hibou s'est emparé de la plus haute tour de son +château fort: le dogue sauvage, tourmenté de soif et +de faim, hurle sur les bords de ses bassins desséchés; +car le ruisseau a disparu de son lit de marbre, où +maintenant les ronces croissent sur une poussière +désolée. Il était beau jadis de le voir se jouer dans +cette enceinte, et chasser la chaleur étouffante du +jour, en faisant jaillir en haut sa rosée d'argent +dans des tourbillons fantastiques, et en répandant +dans l'air, et sur le vert gazon, une délicieuse fraîcheur. +Il était doux, quand des étoiles sans nuages +brillaient dans les cieux, de voir des vagues de lumière +se projeter sur ce marbre, d'entendre, la +nuit, la mélodie de ces ondes! L'enfance d'Hassan +avait souvent joué sur les bords de cette cascade; +et souvent, sur le sein de sa mère, il s'était endormi +au bruit harmonieux des vagues. La jeunesse d'Hassan +avait été souvent bercée, sur ces bords, par les +chants de la beauté; et chaque accord harmonieux +semblait plus harmonieux encore mêlé à la voix +d'Hassan. Mais jamais la vieillesse d'Hassan ne viendra +se reposer sur ces bords à la chute du crépuscule: +la source qui alimentait ce ruisseau est tarie.--Le +sang qui échauffait son cœur est versé! Jamais +aucune voix humaine ne fera entendre ici des accens +de rage, de regrets ou de plaisir. Les derniers et +tristes sons qu'ait répétés l'écho furent les lamentations +funèbres d'une femme; et <i>ces sons</i> expirèrent +dans le silence!--Tout est muet!--excepté, parfois, +la jalousie que le vent agite. Que la tempête, +retentisse, que la pluie tombe par torrens, aucune +main ne viendra désormais fermer les ouvertures de +ce château.</p> + +<p>Ce serait une joie pour le voyageur de découvrir, +sur ces sables déserts, les pas grossiers d'un homme, +--tellement que la voix même de la douleur réveillât +un écho consolateur. Au moins elle lui dirait: +«Tout n'est pas mort en ces lieux, la vie murmure +encore, bien qu'elle soit le soupir d'un seul.--Car +de nombreux appartemens dorés étalent encore ici +une splendeur que la solitude semble devoir oublier; +dans ce palais, la destruction a opéré lentement son +œuvre dévorante;--mais la sombre désolation est assise +sur le seuil de la porte, que le fakir<a id="footnotetagloc4" name="footnotetagloc4"></a> +<a href="#footnoteloc4"><sup class="sml">loc4</sup></a> lui-même +n'oserait plus franchir. Là, le derwiche<a id="footnotetagloc5" name="footnotetagloc5"></a> +<a href="#footnoteloc5"><sup class="sml">loc5</sup></a> errant ne +voudrait pas s'arrêter, car la charité hospitalière +n'est plus là pour le recevoir; l'étranger, harassé +de fatigues, ne viendra plus s'y reposer pour y bénir +«le pain et le sel sacré<a id="footnotetagg11" name="footnotetagg11"></a> +<a href="#footnoteg11"><sup class="sml">g11</sup></a>.» La richesse et la pauvreté +passent également aux environs avec la même insouciance; +car la politesse hospitalière et la charité bienveillante +ont disparu avec Hassan, tombé sur les +montagnes. Son toit, qui était le refuge de l'homme, +est devenu l'antre affamé du désespoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc4" +name="footnoteloc4"><b>Note loc4: </b></a><a href="#footnotetagloc4"> +(retour) </a> Moine turc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc5" +name="footnoteloc5"><b>Note loc5: </b></a><a href="#footnotetagloc5"> +(retour) </a> Moine mendiant.</blockquote> + +<p>L'hôte a fui la salle de festin, et les vassaux leurs +travaux champêtres, depuis que le sabre de l'infidèle +a fendu le turban de la tête d'Hassan<a id="footnotetagg12" name="footnotetagg12"></a> +<a href="#footnoteg12"><sup class="sml">g12</sup></a>.</p> + +<p>..................................................................</p> + +<p>J'entends un bruit de marche qui approche, mais +aucune voix n'arrive à mon oreille. Il s'approche +davantage;--je puis distinguer chaque turban, et +chaque ataghan au fourreau d'argent<a id="footnotetagg13" name="footnotetagg13"></a> +<a href="#footnoteg13"><sup class="sml">g13</sup></a>. Le chef +de la troupe se distingue; c'est un émir à la robe +verte<a id="footnotetagg14" name="footnotetagg14"></a> +<a href="#footnoteg14"><sup class="sml">g14</sup></a>. «Ho! qui es-tu?--Cet humble <i>salem</i><a id="footnotetagg15" name="footnotetagg15"></a> +<a href="#footnoteg15"><sup class="sml">g15</sup></a> +vous dit que je suis un croyant. Le fardeau que vous +portez avec tant d'attention semble réclamer tous vos +soins, et, sans doute, c'est une précieuse cargaison. +Mon humble barque est toute prête pour la recevoir.</p> + +<p>--Tu parles convenablement; démarre ton esquif, +et emmène-nous loin de ce rivage silencieux. Laisse +déployée ta voile, et vogue à force de rames. Au +milieu de cette baie entourée de rochers, où les eaux +sombres et emprisonnées dorment dans un calme +profond, ta tâche sera finie.--Nous y sommes.--Tu +as ramé à merveille; notre course a été rapide; +cependant c'est le plus long voyage, je pense, qu'un +de...»</p> + +<p>.........................................................................</p> + +<p>L'objet mystérieux fut plongé dans les flots, et +s'enfonça lentement; la vague calme roula doucement +jusqu'au rivage. Je veillais attentivement sur +ce qui avait été précipité, et il me sembla un instant, +par le mouvement du courant, que quelque chose +s'était comme débattu..... ce n'était qu'un rayon de +la lune qui se réfléchissait sur le courant. Je ne +cessai de prêter mon attention à cette scène singulière +que lorsque l'objet qui la causait eut disparu +totalement à ma vue, comme une pierre lancée dans +l'onde, qui laisse après elle un tournoiement passager +se rétrécissant de plus en plus, et forme comme +une tache blanche, perle aqueuse qui se moque de +l'œil qui la contemple. Tous les secrets sont ensevelis +et dorment sous les ondes, connus seulement +des génies de l'abîme, qui, tremblans dans leurs +grottes de corail, n'osent en rien murmurer aux +vagues.</p> + +<p>.................................................................</p> + +<p>Comme on voit, dans les prairies émaillées du +Kachemire, la reine des papillons<a id="footnotetagg16" name="footnotetagg16"></a> +<a href="#footnoteg16"><sup class="sml">g16</sup></a> s'élever sur ses +ailes de pourpre, en invitant le jeune enfant à la +poursuivre, en le promenant de fleurs en fleurs pendant +une heure inutile et laborieuse; elle le quitte +pour s'envoler dans les airs, en lui laissant le cœur +déchiré et les yeux pleins de larmes: ainsi la beauté +se joue du jeune homme échappé de l'enfance, brillante +aussi et volage comme elle: chasse d'espérances +et de craintes frivoles, commencée dans la folie et +terminée dans les larmes. Si toutes deux elles se +laissent prendre, le malheur attend la reine des papillons +et la jeune fille; une vie de peines, la perte +de la tranquillité; l'une est le jouet de l'enfant, +l'autre, le caprice de l'homme: ce bijou charmant, +recherché avec tant d'ardeur, perd son charme dès +qu'il est obtenu; car chaque attouchement caressant +fait disparaître ses plus brillantes couleurs, jusqu'à +ce que charme, couleurs, beauté, étant évanouis, +on le laisse s'envoler ou on l'abandonne sans compassion. +L'aile blessée, ou le cœur déchiré, hélas! +dans quel lieu l'une et l'autre de ces victimes pourront-elles +trouver un asile? Celle-ci, avec son aile +abattue, pourra-t-elle voltiger de la rose à la tulipe +comme dans ses jours de liberté? ou la beauté, +flétrie dans une heure, pourra-t-elle retrouver son +bonheur et sa joie dans sa retraite profanée? Non: +les insectes joyeux qui passent près de celui qui va +mourir, ne le couvrent jamais de leurs ailes. Les +aimables et jeunes beautés sont compatissantes pour +toutes les fautes, excepté pour celles de leurs semblables; +tous les malheurs peuvent attendre d'elles +une larme, excepté la honte d'une sœur abusée.</p> + +<p>.......................................................................</p> + +<p>Le cœur qui se nourrit des remords du crime +ressemble au scorpion environné de flammes, dans +un cercle qui se rétrécit à mesure qu'elles font des +progrès. Les flammes resserrent le prisonnier jusqu'à +ce que, consumé intérieurement par mille dards brûlans, +et se torturant dans sa rage, il ne voie plus +qu'une seule et triste ressource contre ses cruelles +douleurs: le dard venimeux qu'il conservait pour +ses ennemis, et dont le venin n'avait jamais été vainement +lancé; ce dard qui ne cause qu'une douleur +et guérit tous les maux, il le tourne contre lui-même +dans un accès de désespoir: ainsi expire celui qui a +l'ame noire et déchirée de remords<a id="footnotetagloc6" name="footnotetagloc6"></a> +<a href="#footnoteloc6"><sup class="sml">loc6</sup></a>, ou il vit, comme +le scorpion, environné de flammes dévorantes<a id="footnotetagg17" name="footnotetagg17"></a> +<a href="#footnoteg17"><sup class="sml">g17</sup></a>. +Ainsi se ronge celui que le remords dévore; maudit +sur la terre, condamné par le ciel, les ténèbres sont +sur sa tête, et le désespoir à ses pieds; autour de lui +est un cercle de flammes, et dans son sein--la +mort!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc6" +name="footnoteloc6"><b>Note loc6: </b></a><a href="#footnotetagloc6"> +(retour) </a> <i>The dark in soul</i>!</blockquote> + +<p>........................................................................</p> + +<p>Le sombre Hassan fuit de son harem, il n'arrête +ses regards sur les charmes d'aucune femme: la +chasse inaccoutumée l'occupe uniquement désormais; +et cependant il ne partage aucune joie du chasseur. +Hassan n'était point ainsi habitué à courir dans +les bois, lorsque Leïla habitait son sérail. Leïla ne +l'habiterait-elle plus?--c'est ce qu'Hassan seul pourrait +dire. D'étranges rumeurs se sont répandues dans +la ville à ce sujet: on dit que Leïla s'enfuit dans cette +soirée où se coucha le dernier soleil du Ramazan<a id="footnotetagg18" name="footnotetagg18"></a> +<a href="#footnoteg18"><sup class="sml">g18</sup></a>, +et où l'éclat d'un million de feux allumés au sommet +des minarets proclamait la fête du Baïram dans +l'immense Orient. Ce fut alors qu'elle s'éloigna +comme pour aller au bain, et qu'elle rendit inutiles +et vaines les recherches et la colère d'Hassan. Dans +le déguisement d'un page géorgien, elle avait trompé +l'active surveillance des gardes du palais, et, loin de +la tutelle musulmane, elle est allée s'en venger dans +les bras d'un infidèle Giaour.</p> + +<p>Quelque chose de ce récit avait fait naître les +soupçons d'Hassan; mais Leïla paraissait encore si +tendre, elle lui paraissait encore si belle, qu'il eut trop +de confiance dans l'esclave dont la trahison méritait +la mort. Ce soir même il s'était rendu à la mosquée, +et de-là il était allé assister à une fête qu'il donnait +dans son kiosque. Telle est l'histoire que racontent +ses Nubiens, dont la surveillance aurait dû être plus +active; mais d'autres disent que cette nuit même, à la +pâle et tremblante lumière de Phingari<a id="footnotetagg19" name="footnotetagg19"></a> +<a href="#footnoteg19"><sup class="sml">g19</sup></a>, le Giaour +avait été vu seul sur son coursier d'un noir de jais, +galopant à force d'éperons le long du rivage; il +n'emportait en croupe derrière lui aucune jeune +fille, aucun page.</p> + +<p>..........................................................................</p> + +<p>Ce serait vainement que j'essaierais de décrire le +charme de l'œil noir de Leïla; regardez ceux de la +gazelle, ils aideront admirablement votre imagination. +Ceux de Leïla étaient aussi larges (ou fendus); +aussi languissamment noirs, mais l'ame s'échappait +de chaque étincelle qu'ils dardaient sous leurs sourcils +arqués, aussi brillans que les joyaux de Giamschid<a id="footnotetagg20" name="footnotetagg20"></a> +<a href="#footnoteg20"><sup class="sml">g20</sup></a>.</p> + +<p>Oui, son <i>ame</i> se peignait dans ses regards; notre +prophète pourrait-il dire que cette forme si belle +n'était rien qu'une argile brillante? Par Allah! je +répondrais <i>non</i>, quand même je serais sur la fameuse +arche d'Al-Sirat<a id="footnotetagg21" name="footnotetagg21"></a> +<a href="#footnoteg21"><sup class="sml">g21</sup></a> jetée sur la mer de Flamme, +avec la perspective du paradis sous mes yeux, et +toutes ses houris qui me feraient signe d'y entrer. +Oh! celui qui a connu l'éclat des yeux de Leïla pourrait-il +ajouter foi à cette partie de sa croyance<a id="footnotetagg22" name="footnotetagg22"></a> +<a href="#footnoteg22"><sup class="sml">g22</sup></a>, +qui dit que la femme n'est que poussière, un jouet +sans ame destiné aux caprices sensuels d'un tyran? +Les Muftis, en la contemplant, auraient pu avouer +que la divinité brillait dans ses regards. Les jeunes +fleurs pourprées de la grenade jetaient sur les belles +et fraîches couleurs de ses joues un éclat toujours nouveau<a id="footnotetagg23" name="footnotetagg23"></a> +<a href="#footnoteg23"><sup class="sml">g23</sup></a>; +sa chevelure d'hyacinthe<a id="footnotetagg24" name="footnotetagg24"></a> +<a href="#footnoteg24"><sup class="sml">g24</sup></a> était flottante, +et, au milieu de ses suivantes qu'elle dominait de +toute sa beauté, elle en laissait descendre les boucles +jusqu'au pavé de marbre sur lequel ses pieds +brillaient plus blancs que la neige des montagnes +avant que les nuages qui lui ont donné naissance ne +soient tombés sur la terre, et n'y aient amassé des +souillures.</p> + +<p>Le jeune cygne s'avance noblement sur la surface +de l'onde; ainsi marchait sur la terre la belle fille +de Circassie, l'aimable oiseau du Franguestan<a id="footnotetagg25" name="footnotetagg25"></a> +<a href="#footnoteg25"><sup class="sml">g25</sup></a>! +Comme le cygne relève sa tête élancée, et frappe +l'onde de ses ailes orgueilleuses, quand un étranger +passe sur les bords de son domaine; ainsi Leïla élevait +un cou plus blanc que celui du cygne:--ainsi, +armée de sa beauté, elle eût repoussé avec dignité un +regard indiscret; aussi noble et aussi gracieuse était +sa démarche! Son cœur était aussi tendre pour son +compagnon.--Son compagnon, terrible Hassan, +quel était-il? Hélas! ce nom n'était pas fait pour toi! +Le terrible Hassan est parti en voyage, accompagné +de vingt vassaux, chacun armé, comme il convient +le mieux à un homme, d'arquebuse et d'ataghan; +le chef les précède, équipé comme pour la +guerre: il porte à sa ceinture le cimeterre teint autrefois +du meilleur sang arnaute, quand les rebelles +se révoltèrent, et que peu d'entre eux s'en rétournèrent +dans leurs foyers pour raconter l'histoire de +ceux qui étaient tombés dans la vallée de Parne. Les +pistolets qu'il porte à sa ceinture sont ceux dont un +pacha fit autrefois usage, et que maintenant, quoique +ornés de pierreries et bosselés d'or, des voleurs +trembleraient même de regarder. On dit qu'Hassan +est allé chercher une fiancée, plus fidèle que celle +qui à abandonné sa couche, l'esclave coupable qui +a déserté son harem, et plus coupable de l'avoir déserté +pour un Giaour!</p> + +<p>..........................................................................</p> + +<p>Les derniers rayons du soleil sont descendus sur +la colline, et étincellent dans le courant du ruisseau, +dont les ondes fraîches et limpides reçoivent les bénédictions +des montagnards. Ici le négociant grec, +fatigué de ses longues marches, peut trouver ce repos +que l'on chercherait vainement dans les cités où +sa demeure est trop voisine de celle de ses maîtres, +ce qui lui inspire de la terreur pour ses secrètes richesses.--Il +peut se soustraire ici à tous les regards. +Dans la foule, c'est un esclave; dans le désert, il est +libre; il peut ici souiller d'un vin défendu la coupe +qu'un bon Musulman ne doit jamais vider.</p> + +<p>Le premier de la troupe est un Tartare qui se distingue +par son manteau jaune; les soldats le suivent +dans un long défilé. Au-dessus d'eux, la montagne +élève un pic où les vautours aiguisent leurs +becs avides de carnage; ils pourront se repaître dans +un grand festin avant que l'aurore du matin ait +brillé. En bas, un torrent d'hiver a reculé devant +les rayons brûlans de l'été, et a laissé un lit noir et +dépouillé de verdure, excepté quelques broussailles +qui ne naissent que pour périr aussitôt. Chaque côté, +qui forme un sentier, est couvert de débris de granit +raboteux et grisâtre, arrachés par le tems, ou par +la foudre des montagnes, de ces sommets enveloppés +des brouillards du ciel; car où est celui qui a contemplé +le pic de Liakura dégagé de ces voiles éternels?</p> + +<p>.................................................................</p> + +<p>L'émir et sa troupe ont enfin atteint le bois de +sapins: «Bismillah<a id="footnotetagg26" name="footnotetagg26"></a> +<a href="#footnoteg26"><sup class="sml">26</sup></a>! le moment du péril est passé, +car la plaine se découvre à nos yeux, et quand +nous y serons parvenus, nous piquerons nos chevaux +des éperons.» Ainsi parle le Tchiaous, et à +peine a-t-il cessé qu'une balle siffle sur sa tête. Le +Tartare qui conduisait la troupe mord la poussière! +Les cavaliers d'Hassan n'ont que le tems de saisir +la bride et de descendre promptement de cheval; +mais trois d'entre eux n'y rémonteront plus; l'ennemi +qui porte, les blessures mortelles est invisible; +le moribond demande en vain vengeance. Le poignard +hors du fourreau, la carabine à la main, quelques-uns +d'entre eux restés sur leurs coursiers se +penchent pour éviter lès balles, à moitié protégés +par leur monture; d'autres fuient derrière le rocher +le plus voisin qui les défend des coups invisibles, +ne voulant point rester exposés à périr par les flèches +d'ennemis inconnus qui n'osent pas quitter leur retraite +sûre des rochers. Le sévère Hassan dédaigne +seul de descendre de son cheval, et poursuit sa +course jusqu'à ce qu'une décharge de carabines l'avertît +trop sûrement que le clan de brigands s'est +emparé de la seule issue qui pouvait laisser échapper +leur proie.</p> + +<p>Alors sa moustache<a id="footnotetagg27" name="footnotetagg27"></a> +<a href="#footnoteg27"><sup class="sml">g27</sup></a> se recourbe avec colère, et +son œil étincelle d'un fier courroux: «Quoique les +balles sifflent de toutes parts, dit-il, j'ai échappé à +une, heure plus sanglante que celle-ci.» Dans cet +instant l'ennemi quitte son embuscade et crie aux +vassaux d'Hassan de se rendre. Mais le front d'Hàssan +et un mot terrible sont plus redoutés que le sabre +ennemi. Aucun homme de la troupe ne rendra sa +carabine ou son ataghan, et n'élèvera le lâche cri: +Amaun<a id="footnotetagg28" name="footnotetagg28"></a> +<a href="#footnoteg28"><sup class="sml">g28</sup></a>! Les ennemis apparaissent plus nombreux, +s'approchent de plus en plus, et, débusquant du +bois, arrivent ceux qui se plaisent dans les charges +avancées. Quel est celui qui les commande armé +d'un fer étranger et étincelant dans sa main puissante? +«C'est lui! c'est lui! je le connais maintenant; +je le reconnais à son front pâle, je le reconnais +à cet œil méchant<a id="footnotetagg29" name="footnotetagg29"></a> +<a href="#footnoteg29"><sup class="sml">g29</sup></a>, qui favorise ses envieuses trahisons; +je le reconnais à son noir coursier, quoique +déguisé sous un costume d'Arnaute; apostat de sa +propre et vile croyance, ce titre ne le sauvera pas +de la mort. C'est lui! rencontre heureuse et désirée! +Perds l'amour de Leïla, maudit Giaour!»</p> + +<p>Comme un fleuve se précipite dans l'océan, en +roulant ses eaux écumantes; comme lés vagues de +la mer se soulèvent en colonnes azurées pour repousser +au loin avec orgueil le courant qui lutte +avec ses ondes écumantes; tandis que l'abîme tournoyant, +et les vagues qui se brisent, soulevées par +le vent impétueux de l'hiver, s'épuisent en terribles +mugissemens, et qu'à travers l'écume blanchâtre, +le fracas du tonnerre, les éclairs des ondes reluisent +d'une blancheur effrayante sur le rivage, qu'ils brillent +et se brisent sous la rame; ainsi, comme le +fleuve et l'océan se rencontrent avec des vagues qui +sont en fureur de se mêler;--ainsi se joignent deux +troupes qu'une même haine, un même destin, une +même fureur anime. Le cliquetis des sabres qui se +heurtent, les cris de guerre qui frappent l'oreille +épouvantée, les détonnations retentissantes, le bruit +de la mêlée, de la fusillade, les gémissemens des +mourans sont répétés par l'écho de la vallée plus +accoutumée aux refrains du pasteur. Quoique peu +nombreux,--les combattans se livrent une lutte acharnée, +car aucun n'épargne la vie d'un autre, aucun +ne demande grâce pour la sienne! Ah! deux jeunes +cœurs peuvent se presser avec amour, pour recevoir +et partager leurs caresses; mais l'amour lui-même +ne pourrait jamais avoir, pour tout ce que la beauté +soupire d'accorder, des palpitations la moitié aussi +vives que la haine en inspire au dernier embrassement +de deux ennemis, lorsque, se saisissant dans +le combat, ils plient leurs bras qui ne lâcheront plus +leur proie. Les amis se rencontrent pour se séparer; +l'amour rit au mot de fidélité; de vrais ennemis, une +fois rencontrés, sont unis jusqu'à la mort!</p> + +<p>........................................................................</p> + +<p>Avec un sabre brisé jusqu'à la garde, et dégouttant +encore du sang qu'il a répandu, resté cependant +dans la main puissante qui promenait partout +cette arme infidèle; son turban roulé par terre derrière +lui, et coupé dans ses plis les plus épais; sa +robe flottante déchirée par le cimeterre, et rougie +comme ces nuages du matin qui, bigarres d'un +rouge noir, annoncent par de funestes présages que +la journée aura une fin orageuse; une tache de sang +sur chaque buisson qui porte un lambeau de son palampore<a id="footnotetagg30" name="footnotetagg30"></a> +<a href="#footnoteg30"><sup class="sml">g30</sup></a>; +sa poitrine couverte d'innombrables +blessures, son dos couché sur la terre, son visage +tourné vers le ciel, Hassan tombé repose!--Son +œil encore ouvert est fixé menaçant sur son ennemi, +comme si l'heure qui a scellé sa destinée eût laissé +survivre sa haine inextinguible; et sur lui est penché +cet ennemi avec un front aussi sombre que celui +qui gît par terre ensanglanté--.</p> + +<p>..........................................................................</p> + +<p>«Oui, Leïla sommeille sous les vagues; mais +cette terre sera un tombeau plus sanglant: l'esprit +de Leïla a guidé le fer qui a appris à ce cœur félon +ce que c'est que ses atteintes. Il a appelé le prophète, +mais son pouvoir fut vain contre le Giaour +vengeur; il a invoqué Allah--mais ce mot s'est +élevé inexaucé ou inentendu. Oh! sot païen! la +prière de Leïla n'aurait pas été écoutée, et la +tienne serait ici exaucée? J'ai ménagé mon tems, je +me suis ligué avec ces hommes pour saisir le traître +à son tour: ma vengeance est assouvie, l'œuvre est +consommée; je pars--mais je pars seul.»</p> + +<p>..........................................................................</p> + +<p>On entend tinter les clochettes des chameaux dans +leurs pâturages. La mère d'Hassan regarde inquiète +du haut de ses jalousies,--elle voit la rosée du soir +qui couvre sous ses yeux, de ses perles étincelantes, +le vert pâturage; elle voit les étoiles qui ne brillent +plus que d'un pâle éclat. «C'est l'aurore, dit-elle.--Hassan +avec sa troupe ne doit pas être éloigné.»</p> + +<p>Elle ne peut demeurer dans le bosquet du jardin, +mais elle regarde à travers les créneaux de sa tour la +plus élevée.</p> + +<p>«Pourquoi ne vient-il pas? Ses coursiers sont +d'une race vigoureuse et choisie, ils ne craignent +pas les chaleurs de l'été. Pourquoi le fiancé n'envoie-t-il +pas le présent promis? Son cœur est-il plus +froid, ou son cheval de Barbarie moins agile? Oh! +reproche non mérité! voilà un Tartare qui a déjà +gagné le sommet de la plus proche montagne, et il +descend avec précaution le penchant escarpé: il est +maintenant dans la vallée; il porte le présent sur +les arçons de sa selle.--Que son cheval me paraît +marcher lentement! Mes largesses sauront bien récompenser +sa vitesse et les fatigues de sa route.»</p> + +<p>Le Tartare est descendu de cheval à la porte du +château; mais à peine peut-il soutenir son corps +chancelant: son visage basané porte l'expression de +la détresse; mais c'est peut-être l'effet de la fatigue: +son vêtement est souillé de sang; mais c'est peut-être +celui de son cheval fatigué de l'éperon: il tire +de dessous son manteau le présent.--Ange de la +mort! c'est le cimier brisé d'Hassan! son calpac déchiré<a id="footnotetagg31" name="footnotetagg31"></a> +<a href="#footnoteg31"><sup class="sml">g31</sup></a>--son +caftan ensanglanté.--«Madame, +ton fils a épousé une fatale fiancée; ils m'ont épargné, +mais non par pitié, mais pour t'apporter ce +présent ensanglanté. Paix au brave! dont le sang +est versé: malheur au Giaour! c'est lui qui l'a tué.»</p> + +<p>........................................................................</p> + +<p>Un turban sculpté<a id="footnotetagg32" name="footnotetagg32"></a> +<a href="#footnoteg32"><sup class="sml">g32</sup></a> sur une pierre brute, une +colonne que les ronces couvrent de leurs épines, où +l'on peut lire à peine maintenant le vers du Koran +qui déplore la mort du défunt, indiquent le lieu où +Hassan est tombé victime dans le vallon solitaire. Il +dort là comme un fidèle Osmanli, aussi bien que +s'il avait été fléchir le genou à la Mecque, aussi bien +que s'il eût repoussé avec dédain le vin défendu, ou +prié la face tournée vers le tombeau saint, au cri +solennel d'<i>Allah hu</i><a id="footnotetagg33" name="footnotetagg33"></a> +<a href="#footnoteg33"><sup class="sml">g33</sup></a>! Cependant il est mort par la +main d'un étranger, au sein de sa terre natale; cependant +il est mort les armes à la main, et il n'a pas +été vengé, du moins par le sang de son ennemi: +mais les vierges impatientes du paradis l'invitent +déjà à leur demeure, et le cil noir des yeux des +houris lui sourira à jamais. Elles s'avancent--elles +agitent leurs voiles bleus<a id="footnotetagg34" name="footnotetagg34"></a> +<a href="#footnoteg34"><sup class="sml">g34</sup></a>, et saluent le brave avec +un baiser! Celui qui est tombé dans la bataille contre +un Giaour est le plus digne de leurs faveurs immortelles.</p> + +<p>.......................................................................</p> + +<p>Mais toi, faux infidèle! tu seras livré à la faux +vengeresse de Monkir<a id="footnotetagg35" name="footnotetagg35"></a> +<a href="#footnoteg35"><sup class="sml">g35</sup></a>, et tu n'échapperas à ses +tourmens que pour errer autour du trône perdu +d'Eblis<a id="footnotetagg36" name="footnotetagg36"></a> +<a href="#footnoteg36"><sup class="sml">g36</sup></a>. Un feu dévorant, inextinguible, t'entourera, +te consumera, te dévorera le cœur. Aucune +oreille ne peut entendre, aucune langue ne peut dire +les tortures de cet enfer intérieur! Mais d'abord, +envoyé sur la terre comme un vampire<a id="footnotetagg37" name="footnotetagg37"></a> +<a href="#footnoteg37"><sup class="sml">g37</sup></a>, ton cadavre +sera arraché de sa tombe. Alors tu hanteras +comme un fantôme ton lieu natal, et tu suceras le +sang de toute ta race. Là, à l'heure de minuit, tu tariras +la source de la vie de ta fille, de ta sœur, de +ta femme.</p> + +<p>Cependant tu assisteras avec dégoût au banquet +où, malgré toi, tu devras te nourrir de ton livide +et vivant cadavre; tes victimes, avant d'expirer, reconnaîtront +un démon dans leur père, et comme elles +te maudiront, tu les maudiras, et ces jeunes fleurs, +tes filles, seront flétries sur leur tige. Mais une d'elles +doit surtout mourir pour expier ton crime, la plus +jeune, la plus aimée de toutes, qui te bénira, en +t'appelant du nom de père,--Ce nom déchirera ton +cœur! Cependant, tu devras achever ton œuvre sanglante, +et voir s'effacer sur sa joue le dernier coloris +de la vie; s'éteindre de son œil la dernière étincelle, +et contempler le dernier regard vitreux qui se +glacera sur son teint livide. Alors, d'une main impie, +tu arracheras les tresses de sa chevelure dorée; chevelure +dont une boucle enlevée pendant sa vie eût +été portée comme un gage de la plus tendre affection. +Mais maintenant tu l'emportes, souvenir de ton affreuse +agonie! Humectée de ton meilleur sang, elle +s'échappera<a id="footnotetagg38" name="footnotetagg38"></a> +<a href="#footnoteg38"><sup class="sml">g38</sup></a> de tes dents grinçantes et de ta lèvre +hideuse. Alors, retourne, en arpentant, à ton noir +tombeau, va--et livre-toi à tes hideuses frénésies +avec les Afres et les Goules, jusqu'à ce qu'ils fuient +d'horreur loin du spectre encore plus maudit qu'eux.</p> + +<p>«Comment nommez-vous ce caloyer que j'aperçois +seul là-bas? J'ai déjà entrevu ses traits dans mon +pays natal, il y a nombre d'années: j'errais sur le +rivage solitaire de la mer; je le vis pressant les +flancs de son coursier rapide, qui semblait favoriser +les vœux de son cavalier. Je n'ai vu qu'une fois ce +visage, mais il était alors si empreint d'une douleur +intime, que je n'ai pas eu besoin de le voir une +seconde fois pour le reconnaître. Aujourd'hui, il +respire la même douleur sombre, comme si la mort +était imprimée sur son front.</p> + +<p>--Il y aura six ans d'écoulés cet été, depuis qu'il est +venu parmi nos frères. Il trouve du soulagement, sans +doute, à habiter ici pour expier quelque crime sombre<a id="footnotetagloc7" name="footnotetagloc7"></a> +<a href="#footnoteloc7"><sup class="sml">loc7</sup></a> +qu'il ne veut pas nommer; mais, jamais à notre +prière du soir, jamais devant le tribunal de la confession, +il ne fléchit le genou; il se soucie peu de +voir s'élever l'encens ou les hymnes vers les cieux; +mais il vit seul dans sa cellule; sa foi et sa famille +nous sont également inconnues.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc7" +name="footnoteloc7"><b>Note loc7: </b></a><a href="#footnotetagloc7"> +(retour) </a> Dark deed.</blockquote> + +<p>»Il est venu des contrées payennes en traversant +la mer et en se rendant ici de la côte. Cependant, il +ne semble pas appartenir à la race musulmane, car +son visage indique un chrétien. Je le croirais quelque +renégat égaré, et repentant de son apostasie, +s'il ne fuyait pas notre saint temple, s'il ne refusait +pas de goûter notre pain et notre vin consacrés. Il a +fait de grandes largesses à notre couvent, et il a ainsi +captivé ta faveur de notre abbé. Mais si j'étais prieur, +je ne souffrirais pas un jour de plus la présence +parmi nous d'un tel étranger, ou il serait condamné +à habiter pour toujours notre cellule pénitentiaire. +Il parle souvent dans ses visions d'une jeune fille +précipitée dans la mer, de cliquetis de sabres, d'ennemis +mis en fuite, d'outrages vengés, de musulman +expirant. On l'a vu, debout sur ce roc escarpé, se +livrer à des accès de délire, comme à l'apparition +d'une main sanglante, fraîchement séparée de son +corps, visible pour lui seul, lui montrant le lieu +de sa tombe, et l'invitant à se précipiter dans les +vagues.</p> + +<p>»Sombre et non terrestre est le regard sourcilleux +qui brille sous son noir capuchon. L'éclair de +cet œil mobile révèle trop bien des jours qui ne sont +plus. La couleur de ses traits, quoique changeante, +est insaisissable: souvent son regard fait repentir +celui qui l'observe de sa témérité; car il possède cet +ascendant irrésistible et sans nom qui parle, mais que +l'on ne peut définir; esprit indompté et fier qui impose +par son influence puissante; et comme l'oiseau +agite en frémissant ses ailes, sans pouvoir fuir le +serpent qui l'aspire, ceux sur lesquels tombe le regard +de cet homme sont comme frappés de consomption, +et ne peuvent fuir son prestige magique.</p> + +<p>»Le moine intimidé, qui se trouve seul sur son +passage, s'empresse de s'éloigner, comme si cet œil +et ce sourire amer transmettaient aux autres la +crainte et la déception. Cet homme ne descend pas +souvent à sourire, et, quand il sourit, il est triste +de voir que c'est seulement par moquerie de la misère. +Comme cette pâle lèvre se renfle et frémit! +Bientôt elle devient plus immobile que jamais, +comme si la douleur ou le dédain lui défendaient de +sourire de nouveau. Que n'en est-il ainsi!--Un +sourire si horrible ne peut jamais être l'expression +d'une joie pure; mais il serait encore plus triste de +rechercher quels furent autrefois les sentimens qui +se manifestèrent sur ces traits: le tems n'en a pas +encore fixé les rides, mais il y a confondu ensemble +quelque chose de noble et de criminel: ses traits, +qui ont encore conservé de la fraîcheur, indiquent +une ame que les crimes dans lesquels elle s'est plongée +n'ont pas entièrement dégradée. La foule vulgaire +ne voit dans cet homme que l'aspect sinistre +d'un coupable poursuivi par l'accomplissement de +sa réprobation. L'observateur attentif peut reconnaître +dans cet étranger une ame noble et une +haute naissance: hélas! quoique ces dons précieux +que la douleur a rendus méconnaissables, et que le +vice a souillés, lui aient été accordés en vain, ce +n'est pas un être vulgaire celai qui en a été favorisé; +et cependant c'est presque avec effroi que le +regard s'arrête sur lui. La chaumière dont le toit +est tombé, qui n'offre plus que des ruinés, attire à +peine l'attention du passant: la tour que la guerre +ou la tempête a renversée, tant qu'il lui reste +quelques créneaux, demande et obtient un regard +de l'étranger. Chaque arche tapissée d'ifs, chaque +colonne solitaire plaident fièrement pour ses gloires +passées!</p> + +<p>»Sa robe flottante dont les larges plis l'enveloppent +balaie la poussière, tandis qu'il s'avance dans +l'enceinte du temple parsemée de colonnes. Il est +aperçu avec terreur, lui qui contemple d'un air +sombre les cérémonies qui sanctifient l'enceinte sacrée. +Mais lorsque l'hymne religieux ébranle le +chœur, que les moines s'agenouillent, lui se retirer +et on voit son ombre errer sous ce portique qu'éclaire +une lampe isolée et vacillante; c'est là qu'il +attend la fin des cérémonies--et écoute la prière, +sans jamais en murmurer une seule. Regardez:--près +de ce mur à moitié éclairé, le voilà qui rejette +en arrière son capuchon; ses noirs cheveux tombent +en désordre et recouvrent son front pâle, +comme si là Gorgone avait arraché de sa tête ses +plus noirs serpens, et qu'elle les eût jetés sur le +front terrible de cet étranger; car il décline les +règles du couvent, et laisse croître cette chevelure +impie: mais il porte toujours la robe de notre ordre. +Ce n'est point par piété, mais par orgueil, qu'il +donne des richesses à un couvent qui n'a jamais entendu +de lui ni vœux ni même une parole.</p> + +<p>»Mais!--remarquez, tandis que l'harmonie fait +retentir des hymnes de louange vers les cieux, remarquez +cette joue livide, cette attitude immobile +mêlée de défi et de désespoir! Saint François! éloigne +cet homme de l'autel! Autrement nous pouvons +craindre que la colère divine ne se manifeste par +quelques signes terribles. Si jamais un mauvais ange +a revêtu la forme d'un mortel, telle a été celle qu'il +a choisie. Par toutes mes espérances dans la miséricorde +divine, de tels regards n'appartiennent ni à +la terre ni au ciel!»</p> + +<p>Les cœurs tendres sont facilement portés à l'amour; +mais trop timides pour partager ses peines, +trop faibles pour attendre ou braver le désespoir, +de tels cœurs ne sont jamais à lui tout entiers. Les +cœurs plus durs seuls peuvent ressentir des blessures +que le tems ne peut jamais cicatriser.</p> + +<p>Le métal brut de la mine doit être passé par +le feu avant de briller par son poli; plongé dans +la fournaise ardente, il se plie et se fond--mais +sans changer sa nature. Alors, façonné pour tes besoins, +ou au gré de tes désirs, il servira à te dépendre +où à donner la mort; cuirasse pour ton heure +de danger, ou lame pour percer ton ennemi. Mais +s'il porte la forme d'un poignard, que ceux qui aiguisent +son tranchant prennent garde! Ainsi le feu +des passions et l'art séducteur d'une femme peuvent +amollir et façonner le cœur le plus dur; ce sont ces +deux choses qui lui donnent sa forme, et ce qu'elles +l'ont fait, c'est pour toujours, car il se briserait-- +plutôt que de se plier de nouveau.</p> + +<p>..........................................................................</p> + +<p>Si la solitude succède au malheur, la délivrance +de ses peines est une légère consolation; le cœur +vide et désert pourrait remercier l'angoisse qui le +rendrait moins vide et moins solitaire. Nous nous +dégoûtons de ce que personne ne partage avec nous; +le bonheur même--deviendrait un malheur s'il +fallait le supporter seul.</p> + +<p>Le cœur, une fois laissé ainsi désolé, doit recourir +enfin, pour éprouver quelque soulagement,--à +la haine. C'est comme si les morts pouvaient sentir +les vers glacés circuler autour de leurs corps, +et ramper comme pour faire un festin sur leur sommeil +en putréfaction, sans pouvoir chasser ces froids +reptiles rongeant et dévorant leurs cadavres! C'est +comme si l'oiseau du désert<a id="footnotetagg39" name="footnotetagg39"></a> +<a href="#footnoteg39"><sup class="sml">g39</sup></a>, dont le bec s'ouvre +le sein pour nourrir sa jeune famille affamée, sans +regretter une vie qu'elle lui transmet, ne la trouvait +plus dans son nid abandonné, au moment où il vient +de se déchirer le sein maternel.</p> + +<p>Les angoisses les plus aiguës que puisse éprouver +le malheureux seraient des ravissemens, en comparaison +de ce vide redoutable, de ce désert aride +du cœur, de ce ravage, de ce débordement de sentimens +superflus et sans objet. Qui voudrait-être +condamné éternellement à contempler un ciel sans +nuage ou sans soleil?</p> + +<p>Le mugissement de la tempête est beaucoup moins +terrible que l'idée de ne plus jamais braver le courroux +des vagues--pour le malheureux jeté, au milieu +de la lutte des élémens, comme un débris solitaire +sur quelque rivage abandonné, au sein d'une +baie calme et silencieuse, destiné à mourir dans une +lente et solitaire agonie. Il vaut mieux être englouti +dans le choc des tempêtes que de se consumer peu à +peu sur un rocher!</p> + +<p>........................................................................</p> + +<p>»Père! tés jours ont été passés--paisiblement +en comptant les grains de ton chapelet, et en récitant +d'éternelles prières; ils ont été passés à effacer +les péchés des autres: toi-même exempt de crime et +de soucis, excepté ces maux passagers que tous les +hommes doivent souffrir: tel a été ton sort depuis +ton berceau jusqu'à ton âge avancé. Tu te félicites +d'avoir été préservé de ces passions violentes et sans +frein, telles que t'en découvrent tes pénitens, dont +les secrets péchés et les peines mortelles demeurent +ensevelis dans ton sein pur et indulgent. Mes jours, +quoique peu nombreux, ont été consumés dans les +plaisirs, mais plus encore dans le malheur. Au +moins, dans ces heures d'amour et de détresse, j'ai +échappé à l'ennui profond de la vie; tantôt dans la +compagnie d'amis, tantôt environné d'ennemis, je +n'avais de dégoût que pour la langueur du repos. +Maintenant qu'il ne me reste plus rien que je puisse +aimer ou haïr, rien qui relève mon espérance ou +mon orgueil, je préférerais être l'insecte qui rampe +sur les murs du cachot, que d'être condamné à passer +mes jours stupides et monotones dans la méditation +et la contemplation. Cependant il germe +dans mon sein un désir de repos--mais pour la +jouissance duquel je n'ai point de penchant. Bientôt +ma destinée accomplira ce désir, et je dormirai +sans rêver, à ce que je fus et à ce que je voudrais +être encore, quelque sombres que te paraissent mes +actions.</p> + +<p>»Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau +de joies, qui ne sont plus; mon espérance est +de partager leur destinée, quoiqu'il eût mieux valu +pour moi mourir avec elles que de traîner une vie de +languissantes douleurs. Mon ame n'a point refusé +de supporter les traits déchirans d'une douleur impérissable; +elle n'a point cherché dans la tombe le +refuge volontaire des fous de l'antiquité et des +lâches de nos jours: cependant ce n'est pas la mort +que j'ai redoutée; elle m'eût été douce sur le champ +dé bataille, si le sort m'eût destiné à être l'esclave +de la gloire, au lieu d'être celui de l'amour. J'ai +bravé le danger--non pour de vains honneurs: +je souris des lauriers conquis ou perdus; que d'autres +usent leur vie pour obtenir une haute renommée +ou un vil salaire. Mais placez devant mes yeux +quelque chose qui me semble un prix digne du danger: +la jeune beauté que j'aime, l'ennemi que je +hais, et je saurai me précipiter sur les pas du destin, +à travers la pointe déchirante des épées, à travers +des torrens de flammes pour sauver l'objet chéri, +ou pour percer un cœur détesté. Tu ne dois point +regarder ces paroles comme sortant de la bouche +vaniteuse d'un homme qui agirait ainsi;--mais ce +sont les paroles de celui qui <i>a déjà fait</i> ces actions. +L'ame fière et indomptée défie la mort, le faible la +supporte, le malheureux doit l'implorer. Alors que +la vie retourne à celui qui l'a donnée: je n'ai point +chancelé à l'approche du danger quand j'étais puissant +et heureux;--tremblerais-je <i>aujourd'hui</i>?</p> + +<p>...................................................................</p> + +<p>«Je l'aimai, ô moine! oui, je l'adorai;--mais ce +sont des mots dont tout le monde se sert:--je le +prouvai plus par mes actions que par mes paroles. +Il est sur cette épée une tache de sang qui ne s'effacera +jamais. Ce sang fut versé pour elle, qui mourut +pour moi; il échauffait le cœur d'un ennemi +abhorré: oui, ne frémis pas--non--ne fléchis +pas le genou, ne compte pas une telle action au +nombre de mes péchés, car c'était aussi un ennemi +de ta croyance! Le nom seul du Nazaréen irritait +l'humeur sombre de ce païen. Sot ingrat! puisque +ses blessures ont été faites par une main galiléenne +habile à manier le fer, le plus sûr moyen d'arriver +plus promptement dans son ciel turc;--car pour lui +ses houris impatientes attendraient peut-être encore +à la porte du prophète. Je l'aimai--l'amour sait +pénétrer dans des lieux où les loups mêmes redouteraient +d'aller chercher leur proie, et s'il sait assez +oser, il serait difficile que la passion ne fût pas couronnée +de quelque succès.--Qu'importe comment, +où, et pourquoi, je ne cherchai ni ne soupirai en +vain: cependant quelquefois, plein de remords, je +voudrais qu'elle n'eût pas aimé une seconde fois. +Elle mourut--je n'ose te raconter comment; mais +regarde--cela est écrit sur mon front! Là se lit le +crime et la malédiction de Caïn, en caractères que +le tems n'a point effacés. Mais avant de me condamner, +écoute: quoique j'eusse été la cause de son +supplice, je n'en fus pas l'auteur; et cependant son +meurtrier n'a fait que ce que j'aurais fait moi-même, +si elle avait été infidèle une fois de plus. +Elle l'avait trahi, et il l'a immolée; elle m'était +fidèle, et je l'ai vengée: quelque mérité qu'ait été +son sort, sa trahison était de la fidélité pour moi; à +moi elle donna son cœur, la seule chose que la tyrannie +ne puisse soumettre: et moi, hélas! j'arrivai +trop tard pour la sauver! Cependant, tout ce que +je pus alors lui donner, je le lui ai donné: une +tombe à notre ennemi. Sa mort m'est légère; mais +le sort de sa victime m'a fait--ce qui te fait horreur +dans moi. Son destin était inévitable--il le +savait bien, averti qu'il était par la voix du redoutable +Tahir, à l'oreille prophétiquement sinistre de +qui<a id="footnotetagg40" name="footnotetagg40"></a> +<a href="#footnoteg40"><sup class="sml">g40</sup></a> le bruit funèbre des balles de la mort avait +présagé l'approche du meurtrier, à mesure que sa +troupe défilait dans le passage où il est tombé!</p> + +<p>«Il mourut heureusement dans le tumulte de la +bataille, moment où le trépas n'est accompagné ni de +souffrances ni d'agonie. Il implora l'aide de son +prophète, et adressa ses prières à Allah: il me reconnut, +et nous croisâmes le fer dans la mêlée.--Je +le contemplai dans sa défaite, étendu sur la terre, +et je voulus lui voir rendre son dernier soupir. +Quoique percé de coups comme un léopard sous le +fer des chasseurs, il ne ressentit pas la moitié des +tourmens que j'endure maintenant.--Je cherchai, +mais ce fut vainement, de trouver dans ses mouvemens +l'expression d'un esprit humilié: chaque +trait, chaque mouvement de ce corps abattu et austère +trahissaient sa rage, mais non ses remords. Oh! +que ma vengeance n'eût-elle pas donné pour saisir +quelques traces du désespoir dans ce visage expirant! +le dernier repentir de cette heure où la pénitence +a perdu son pouvoir d'arracher une terreur +de la tombe, celui de donner des consolations, et +où elle ne peut plus donner d'espérance de salut.</p> + +<p>.........................................................................</p> + +<p>«Les habitans d'un climat froid ont le sang aussi +froid que leur climat, leur amour peut à peine conserver +ce nom; mais le mien ressemblait à ce torrent +de lave qui bouillonne en s'échappant du cratère +enflammé de l'Etna. Je ne connais point les +discours langoureux et larmoyans qui célèbrent l'amour +des dames et les chaînes de la beauté. Si l'altération +de couleur du visage, l'ardeur d'un sang +qui bouillonne dans les veines, le mouvement de +lèvres qui se tordent, mais qui ne murmurent jamais +de lâches plaintes; si un cœur qui se brise, +un cerveau en délire, des actions audacieuses, des +pensées de vengeance, et tout ce que j'ai éprouvé +et que j'éprouve encore, décèlent l'amour:--cet +amour était le mien, et il s'est manifesté par plus +d'une révélation amère. Il est vrai que je ne puis ni +me lamenter ni pousser des soupirs; je ne connais +que la possession de l'objet aimé ou mourir. Je +meurs--mais avant j'ai possédé, et il arrivera ce +qu'il pourra, <i>j'ai été</i> heureux. Irai-je maudire le +destin que j'ai cherché? Non--privé de tout, mon +ame indomptable ne s'attendrit qu'au souvenir de la +mort de Leïla: donne-moi le plaisir avec ses angoisses, +à ce prix je vivrai pour aimer de nouveau. +J'éprouve des regrets, mais ce n'est pas, ô mon saint +guide! pour celui qui va mourir, mais à cause de +celle qui n'est plus: elle sommeille sous les vagues +errantes.--Ah! si elle avait une tombe sur la terre, +ce cœur brisé et cette tête en délire demanderaient +à partager son étroite couche. Elle était une forme +pure de vie et de lumière, qui, une fois que je l'eus +aperçue, fut une partie inséparable de ma vision; et +de quelque côté que je tournasse mes regards, se +levait cette étoile matinale de mon souvenir!</p> + +<p>«Oui, l'amour est un rayon céleste descendu du +ciel, c'est une étincelle de ce feu immortel partagé +avec les anges, et donné par Allah! pour élever nos +pensées et nos désirs corrompus au-dessus de la région +de la terre. La piété élève l'ame vers le ciel, +mais le ciel lui-même descend dans l'amour; c'est +un sentiment ravi à la divinité, pour effacer de +notre ame toute pensée sordide; c'est un rayon de +celui qui a formé l'univers, une auréole de gloire +dont l'ame est couronnée!</p> + +<p>«J'accorde que <i>mon</i> amour ait été imparfait, ainsi +que tout ce que les mortels appellent faussement de ce +nom; alors il peut te paraître un mal, tout ce que +tu voudras; mais dis, oh! dis que le <i>sien</i> n'était pas +coupable! Elle était la lumière fidèle de ma vie; et +cette lumière éteinte, quel rayon pourrait désormais +rompre l'obscurité de mes nuits? Oh! que ne brille-t-elle +encore pour me conduire, quand même ce +serait à la mort, aux malheurs les plus redoutables! +Pourquoi s'étonner si ceux qui ont perdu les joies +présentes, les espérances futures, ne résistent plus +que faiblement aux atteintes de la douleur, et accusent +alors, dans leur frénésie, leur cruelle destinée; +pourquoi s'étonner si, dans leur égarement, ils commettent +des actions terribles qui ne semblent ajouter +que le crime au malheur? Hélas! le cœur qui saigne +intérieurement n'a rien à redouter des blessures du +dehors; celui qui tombe du faîte du bonheur s'inquiète +peu dans quel abîme il roule. Sans doute, ô +vieillard, mes actions t'apparaissent maintenant aussi +féroces que celles du sombre vautour. Je lis sur ton +front l'horreur qu'elles t'inspirent, et ce sentiment, +il a trop été dans mon destin de l'inspirer. Il est vrai +que, comme cet oiseau de proie, j'ai laissé sur la trace +de mes pas le ravage et la désolation; mais j'ai appris +de la colombe à mourir,--et à ne pas connaître de +second amour. C'est une leçon que l'homme doit recueillir +de la part d'êtres qu'il ose mépriser. L'oiseau +qui chante dans la bruyère, le cygne qui vogue sur le +lac, n'ont qu'une compagne, une seule compagne. +Que l'insensé vante son inconstance et se raille de ceux +qui ne peuvent changer; qu'il partage ses railleries +avec une jeunesse vaine et présomptueuse, je ne lui +envie point ses nombreuses joies, mais j'estime moins +cet homme lâche et sans foi, que le cygne fidèle sur son +lac solitaire. Combien, combien il est au-dessous de +la pauvre jeune fille qu'il a abandonnée fidèle, et +qu'il a trahie! Une telle honte, au moins, ne fut +jamais la mienne.--Leïla! chacune de mes pensées +était à toi! mes vertus, mes défauts, mes plaisirs, +mes souffrances, mon espoir dans l'avenir,--toutes +mes espérances ici-bas;--tout cela c'était toi! La +terre ne renferme rien qui te soit semblable; ou du +moins ce n'est pas pour moi. Pour tous les mondes +je n'oserais regarder la dame qui te ressemblerait, +quoiqu'elle ne réunît pas tous tes charmes. Les seuls +crimes qui aient souillé ma jeunesse, ce lit de mort--atteste +ma fidélité. O Leïla!--tu fus, tu es encore +le délire chéri de mon cœur!</p> + +<p>«Elle a cessé d'être,--et cependant je respire +encore; mais ce n'est point le même air des autres +hommes que je respire. Un serpent enveloppait mon +cœur de ses froides étreintes, et empoisonnait de +son dard toutes mes pensées. Comme tous les jours +j'abhorrais tous les lieux, et, dans mes frémissemens, +j'aurais voulu fuir toute la nature. Partout où je trouvais +autrefois du charme, j'y portais la teinte sombre +de mes pensées. Le reste, tu le connais déjà, ainsi que +tous mes crimes et la moitié de mes douleurs: mais +ne parle plus de pénitence; tu sais que je vais bientôt +partir de ces lieux; et quand même tes contes pieux<a id="footnotetagloc8" name="footnotetagloc8"></a> +<a href="#footnoteloc8"><sup class="sml">loc8</sup></a> +seraient vrais, pourrais-tu défaire ce qui est accompli! +Ne me crois pas ingrat;--mais ces griefs +n'attendent du prêtre aucun soulagement<a id="footnotetagg41" name="footnotetagg41"></a> +<a href="#footnoteg41"><sup class="sml">g41</sup></a>. Devine +en secret l'état de mon ame; mais si tu veux avoir +plus de compassion, parle moins. Quand tu pourras +rendre la vie à ma Leïla, je viendrai te prier de me +pardonner. Tu pourras alors plaider ma cause dans +ce haut lieu, où des messes achetées<a id="footnotetagloc9" name="footnotetagloc9"></a> +<a href="#footnoteloc9"><sup class="sml">loc9</sup></a> obtiennent +des grâces. Va calmer dans son antre la lionne solitaire, +à qui la main du chasseur des forêts a ravi ses +lionceaux frémissans; mais n'adoucis pas--ne raille +pas <i>ma</i> misère!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc8" +name="footnoteloc8"><b>Note loc8: </b></a><a href="#footnotetagloc8"> +(retour) </a> <i>Thy holy tale</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc9" +name="footnoteloc9"><b>Note loc9: </b></a><a href="#footnotetagloc9"> +(retour) </a> <i>Purchased masses</i>.</blockquote> + +<p>«Dans les jours de ma jeunesse, dans des heures +moins agitées, lorsque le cœur aime à se confier +dans un cœur, aux lieux où fleurissent les bosquets +de ma vallée native, j'eus,--hélas! que ne l'ai-je +encore maintenant!--un ami! Je te charge de lui +faire parvenir ce gage, comme un souvenir d'un vœu +de jeunesse; je voudrais l'avertir de ma mort prochaine. +Quoique les ames absorbées comme la mienne +accordent peu de pensées à l'amitié absente, mon +nom obscurci lui sera encore cher. Cela est étrange;--il +a prédit mon sort, moi j'en ai souri;--car +alors je pouvais sourire,--quand la prudence me +parlait par sa voix, et m'avertissait--de ce qui +m'arrive, et dont alors je me souciais fort peu. Mais +aujourd'hui ma mémoire me rappelle des paroles +qu'à peine j'avais remarquées jusqu'à ce jour. Dis-lui--que +ses prédictions s'accomplissent, et il frémira +d'entendre cette vérité, et il désirera que ses +paroles eussent été plus sévères. Dis-lui que, dans +l'état de trouble et d'agitations où je me suis trouvé, +je me suis rappelé, à travers des souvenirs et des +scènes amères, les joies de notre jeunesse dorée, et +que, dans l'agonie, ma langue embarrassée eût essayé +de bénir sa mémoire avant de mourir; mais la +divinité dans sa colère eût détourné sa face, si le +criminel avait osé prier pour l'innocent.</p> + +<p>«Je ne lui demande point de m'épargner le blâme, +il est trop généreux pour maudire mon nom, et d'ailleurs +qu'ai-je à faire avec la renommée? Je ne lui demande +pas de s'abstenir de me donner des regrets; +cette froide demande ressemblerait trop au dédain. +Et qui pourrait mieux honorer la tombe d'un frère +que les larmes viriles de l'amitié? Porte-lui cette +bague, elle fut à lui autrefois, et dis-lui--tout ce +que tu vois! des traits flétris, un esprit ravagé, un +débris de la violence des passions, une écorce desséchée, +une feuille dispersée et jaunie par le souffle +dévorant du malheur!</p> + +<p>.......................................................................</p> + +<p>«Ne me parle plus de vision fantastique; non, +père, non, ce n'était point un rêve. Hélas! le rêveur +doit pouvoir d'abord dormir. J'étais éveillé, +et j'aurais désiré pleurer, mais je ne le pouvais pas; +car mon front brûlant battait à chaque pulsation +comme à présent; je ne désirais que de pouvoir verser +une larme, comme si c'eût été pour moi quelque +chose d'heureux, de nouveau et de cher. Je la désirais +alors et je la désire encore.--Le désespoir est +plus sévère que ma volonté. Ne perds pas inutilement +les oraisons, le désespoir est plus puissant que +tes prières religieuses. Quand même je pourrais le +devenir, je ne voudrais pas être heureux. Je n'ai +pas besoin de paradis, mais de repos. C'était alors, +je te le dis, père! alors que je l'ai vue; oui, elle +avait repris une nouvelle vie; elle brillait enveloppée +de son blanc symar<a id="footnotetagg42" name="footnotetagg42"></a> +<a href="#footnoteg42"><sup class="sml">g42</sup></a>, comme à travers ce pâle +et gris nuage brille l'étoile que je contemple maintenant, +semblable à Leïla, qui me paraît encore plus +belle. Je ne vois plus qu'obscurément sa lumière scintillante; +la nuit de demain sera plus noire encore; et +moi, je paraîtrai devant ses rayons, cadavre sans +vie, l'effroi des vivans. Je m'égare, père! car mon +ame s'approche du terme final.</p> + +<p>«Je l'ai vue, ô moine! et je m'élance près d'elle, +oublieux de nos premiers malheurs. Me précipitant +de ma couche, je la saisis, et la presse sur mon cœur +désespéré. Je l'embrasse,--qu'est-ce donc ce que +j'embrasse? Aucune forme vivante n'est dans mes +bras; nul cœur ne répond au mien par ses battemens, +et, cependant, Leïla! cependant cette forme est la +tienne! O amante la plus adorée! es-tu donc, changée +à tel point que tu paraisses à mes yeux, et que +tu te moques de mes sens? Ah! si tes charmes ne +sont que glacés, que m'importe, pourvu que je +puisse serrer dans mes bras tout ce que j'ai jamais +désiré d'y retenir? Hélas! ils n'embrassent qu'une +ombre, ils retombent en frémissant sur mon cœur +solitaire; cependant, elle est encore là, debout en +silence, qui me fait signe de ses mains suppliantes, +avec ses cheveux tressés, et son œil brillant et noir!--Je +reconnais mon erreur,--elle ne pouvait mourir! +Mais <i>lui</i>, n'est-il pas mort? Je l'ai vu enseveli dans la +vallée où il tomba; il ne vient pas, car il ne peut soulever +la terre qui le couvre: alors pourquoi t'es-tu +réveillée toi-même? Ils m'ont dit que les vagues sauvages +avaient roulé sur le visage que je vois maintenant, +sur les charmes que j'aime; ils m'ont dit,--c'était +une histoire hideuse! je la redirais bien, mais +ma langue se refuserait à la raconter. Si elle est véritable, +et si tu es venue des gouffres de l'Océan +pour réclamer une tombe plus calme, oh! passe tes +doigts de rosée sur ce front qui cessera de brûler +sous ton empreinte; pose-les sur mon cœur sans espoir: +mais forme ou bien ombre vaine! quoi que tu +sois, par pitié, ne m'abandonne plus! du moins, +emporte avec toi mon ame dans un lieu où les vents +ne puissent plus mugir, et les vagues rouler!</p> + +<p>........................................................................</p> + +<p>«Tel est mon nom, et telle est mon histoire. +Confesseur! à ton oreille secrète j'ai confié mes +angoisses et les erreurs que je déplore. Je te remercie +de la généreuse larme que mon œil glacé n'aurait +jamais versée. Fais-moi déposer parmi les morts +les plus obscurs, et; excepté la croix placée sur ma +tête; qu'aucun nom ne soit lu sur ma tombe par la +piété de l'étranger; qu'aucun emblême n'arrête les +pas du pélerin.»</p> + +<p>.........................................................................</p> + +<p>Il expira.--Rien de son nom ni de sa famille n'a +été connu, excepté ce que le père qui l'avait assisté +à ses derniers momens ne doit pas raconter. Cette +histoire, rompue par fragmens, est tout ce que nous +savons sur celle qu'il aima, et sur celui qu'il fit tomber +dans la vallée<a id="footnotetagg43" name="footnotetagg43"></a> +<a href="#footnoteg43"><sup class="sml">g43</sup></a>.</p> +<br> + +<p class="mid">FIN DU GIAOUR.</p> +<br><br> +<hr> +<h2>NOTES</h2> + +<h4>DU GIAOUR.</h4> +<hr class="short"> +<br> + +<p class="mid"><a id="footnoteg1" +name="footnoteg1"></a><a href="#footnotetagg1"> +NOTE 1.</a></p> + +<p>Le tombeau qui subsiste sur les rochers du promontoire est +regardé par quelques écrivains comme le tombeau de Thémistocle.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg2" +name="footnoteg2"></a><a href="#footnotetagg2"> +NOTE 2.</a></p> + +<p>La passion du rossignol pour la rose est une fable persanne +bien connue. Si je ne me trompe, le <i>Bulbul des mille contes +d'amour</i> est une de ses dénominations orientales.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg3" +name="footnoteg3"></a><a href="#footnotetagg3"> +NOTE 3.</a></p> + +<p>La guitare est l'instrument favori du nautonnier grec, surtout +la nuit; pendant une belle brise et durant le calme, il +l'accompagne toujours de la voix et souvent de la danse.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg4" +name="footnoteg4"></a><a href="#footnotetagg4"> +NOTE 4.</a></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>«<i>Ay, but to die and go we know not where,</i></p> +<p><i>To lie in obstruction's cold apathy</i>.»</p> +</div></div> + +<p>(Shakspeare's <i>Measure for measure</i>, act III.)</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg5" +name="footnoteg5"></a><a href="#footnotetagg5"> +NOTE 5.</a></p> + +<p>Je pense que peu de mes lecteurs ont jamais eu l'occasion +d'éprouver ce que je cherche à décrire ici; mais ceux qui +l'ont éprouvé conserveront sans doute un triste souvenir de +cette singulière beauté qui reste empreinte, à peu d'exceptions +près, sur les traits d'un mort; peu d'heures <i>après que +l'ame a eu quitté ce corps</i>. Il est à remarquer que, dans les cas +dé mort violente, telle que par une blessure d'arme à feu, +l'expression est toujours celle de la langueur, quelle que soit +l'énergie naturelle de la personne qui a reçu le coup mortel; +mais, dans la mort causée par un coup de poignard, la physionomie +conserve son expression féroce, et dévoile tous les +mouvemens de l'ame.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg6" +name="footnoteg6"></a><a href="#footnotetagg6"> +NOTE 6.</a></p> + +<p>Athènes est la propriété du <i>kislar-aga</i> (l'esclave du sérail +et le gardien des femmes), qui nomme le waiwode. Un pendard +et un eunuque,--ce ne sont pas des termes polis, mais +ce sont des termes exacts,--<i>gouverne</i> maintenant le <i>gouverneur</i> d'Athènes!</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg7" +name="footnoteg7"></a><a href="#footnotetagg7"> +NOTE 7.</a></p> + +<p><i>Giaour</i>, infidèle, dans l'esprit d'un Musulman.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg8" +name="footnoteg8"></a><a href="#footnotetagg8"> +NOTE 8.</a></p> + +<p><i>Tophaik</i>, mousquet:--Le Baïram est annoncé par le canon +au coucher du soleil; l'illumination des mosquées et les +détonnations d'armes à feu de toute espèce proclament la +fête durant la nuit.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg9" +name="footnoteg9"></a><a href="#footnotetagg9"> +NOTE 9.</a></p> + +<p><i>Djerrid</i>, javeline turque à pointe émoussée, qui est lancée, +par les cavaliers avec une grande forcé et grande précision. +C'est un exercice favori des Musulmans; mais je ne sais pas +si on peut l'appeler un exercice <i>viril</i>, puisque les plus habiles +dans cet art sont les eunuques noirs de Constantinople.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg10" +name="footnoteg10"></a><a href="#footnotetagg10"> +NOTE 10.</a></p> + +<p>Le vent du désert, fatal à tout être vivant, et auquel il est +souvent fait allusion dans la poésie orientale.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg11" +name="footnoteg11"></a><a href="#footnotetagg11"> +NOTE 11.</a></p> + +<p>Partager la nourriture, rompre le pain et le sel avec son +hôte, fait la sûreté de celui qui reçoit l'hospitalité. Quand +même il serait un ennemi, de ce moment sa personne est +sacrée.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg12" +name="footnoteg12"></a><a href="#footnotetagg12"> +NOTE 12.</a></p> + +<p>Je n'ai pas besoin d'observer que la charité et l'hospitalité +sont les premiers devoirs imposés par Mahomet; et, pour +dire la vérité, ils sont généralement pratiqués par ses disciples. +Le premier éloge que l'on doit accorder à un chef, dans un +panégyrique, est celui de sa libéralité, et ensuite, de sa +valeur.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg13" +name="footnoteg13"></a><a href="#footnotetagg13"> +NOTE 13.</a></p> + +<p>L'<i>ataghan</i>, longue dague portée avec les pistolets à la ceinture, +dans un fourreau de métal, ordinairement d'argent; et, +chez les personnes riches, cet ataghan est doré ou même +d'or.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg14" +name="footnoteg14"></a><a href="#footnotetagg14"> +NOTE 14.</a></p> + +<p>Le vert est la couleur privilégiée des nombreux descendans +prétendus du Prophète. Parmi eux, comme chez nous, la foi +(héritage de famille) est supposée bien supérieure à la nécessité +des bonnes œuvres: aussi ces familles sont-elles les plus +méprisables d'une race indifférente.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg15" +name="footnoteg15"></a><a href="#footnotetagg15"> +NOTE 15.</a></p> + +<p><i>Salem aleïkoum! aleïkoum salem!</i> la paix soit avec vous! +avec vous soit la paix!--C'est le salut réservé pour les +croyans.--A un chrétien, on dit: <i>Urlarula</i>, bon voyage! +ou: S<i>aban hiresem</i>, <i>saban serula</i>, bon jour, bon soir; et +quelquefois: <i>Soyez heureux</i>, sont les saluts habituels.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg16" +name="footnoteg16"></a><a href="#footnotetagg16"> +NOTE 16.</a></p> + +<p>Le papillon azuré de Cachemire, le plus rare et le plus +beau de tous les papillons.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg17" +name="footnoteg17"></a><a href="#footnotetagg17"> +NOTE 17.</a></p> + +<p>Allusion au suicide douteux du scorpion, ainsi donné +comme modèle par d'aimables philosophes. Quelques-uns +soutiennent que la direction du dard, lorsqu'il est tourné +contre la tête, est purement un mouvement convulsif; mais +d'autres portent contre lui le verdict de <i>felo de se</i>. Les scorpions +sont sûrement intéressés à une prompte décision de la +question; comme, si une fois il est établi que ce sont des <i>insectes-Catons</i>, +on leur permettra sans doute de vivre aussi +long-tems qu'ils le jugeront convenable, sans périr martyrs +pour une hypothèse.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg18" +name="footnoteg18"></a><a href="#footnotetagg18"> +NOTE 18.</a></p> + +<p>Le canon, au coucher du soleil, ferme le Ramazan. Voyez +la note 8.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg19" +name="footnoteg19"></a><a href="#footnotetagg19"> +NOTE 19.</a></p> + +<p><i>Phingari</i>, la lune.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg20" +name="footnoteg20"></a><a href="#footnotetagg20"> +NOTE 20.</a></p> + +<p>Le fameux et célèbre rubis du sultan <i>Giamschid</i>, auquel +<i>Istakar</i> doit ses embellissemens, et nommé, à cause de sa +splendeur, <i>Schebgerag</i>, le <i>flambeau de la nuit</i>, ainsi que <i>la +coupe du soleil</i>, etc. Dans les premières éditions de ce poème, +<i>Giamschid</i> était donné comme un mot de trois syllabes, d'après +l'orthographe de d'Herbelot; mais je suis informé que +Richardson le réduit à un mot dissyllabique, et l'écrit <i>Jamschid</i>. +J'ai laissé dans le texte l'orthographe de l'un avec la +prononciation de l'autre <a id="footnotetagn1" name="footnotetagn1"></a> +<a href="#footnoten1"><sup class="sml">n1</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten1" +name="footnoten1"><b>Note n1: </b></a><a href="#footnotetagn1"> +(retour) </a> Ce sultan était le quatrième souverain de la dynastie des Pichdadiens, +et frère ou neveu de Tahamurah. Son vrai nom était composé des +mots <i>Giam</i> ou <i>Gem et Shid</i>; ce dernier mot, dans l'ancien langage +persan, signifie <i>soleil</i>. + +<p>(<span class="sc">D'Herbelot</span >.)</p></blockquote> + +<p class="mid"><a id="footnoteg21" +name="footnoteg21"></a><a href="#footnotetagg21"> +NOTE 21.</a></p> + +<p><i>Al-Sirat</i>, pont d'une largeur moindre que celle du fil d'une +araignée affamée, sur lequel les Musulmans doivent glisser +(<i>skate</i>) pour aller en Paradis dont il est la seule entrée. Mais +ce n'est pas le pire; la rivière qui coule au-dessous est l'Enfer +lui-même, dans lequel, comme on doit s'y attendre, l'inhabileté +et la sensibilité du pied font tomber avec un <i>facilis +descensus Averni</i>: ce qui n'offre pas une perspective très-agréable +aux passagers qui suivent. Il y en a encore un plus étroit +au-dessous pour lés juifs et les chrétiens.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg22" +name="footnoteg22"></a><a href="#footnotetagg22"> +NOTE 22.</a></p> + +<p>Erreur vulgaire. Le Koran alloue au moins le tiers du Paradis +aux femmes de bonne conduite; mais le très-grand +nombre des Mahométans interprètent le texte à leur manière, +et excluent leurs moitiés du Paradis. Ennemis des platoniciens, +ils ne peuvent discerner <i>aucune propriété de choses</i> dans +les âmes des personnes de l'autre sexe, pensant qu'ils en seront +dédommagés par les houris.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg23" +name="footnoteg23"></a><a href="#footnotetagg23"> +NOTE 23.</a></p> + +<p>Comparaison orientale, qui paraîtra peut-être, quoique véritablement +empruntée, <i>plus arabe qu'en Arabie</i><a id="footnotetagn2" name="footnotetagn2"></a> +<a href="#footnoten2"><sup class="sml">n2</sup></a>.</p> +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten2" +name="footnoten2"><b>Note n2: </b></a><a href="#footnotetagn2"> +(retour) </a> Ces mots sont en français dans le texte.</blockquote> + +<p class="mid"><a id="footnoteg24" +name="footnoteg24"></a><a href="#footnotetagg24"> +NOTE 24.</a></p> + +<p>Hyacinthe, en arabe <i>sunbul</i>: pensée aussi commune chez +les poètes orientaux qu'elle l'était parmi les Grecs.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg25" +name="footnoteg25"></a><a href="#footnotetagg25"> +NOTE 25.</a></p> + +<p><i>Franguestan</i>, Circassie.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg26" +name="footnoteg26"></a><a href="#footnotetagg26"> +NOTE 26.</a></p> + +<p><i>Bismillah</i>! au nom de Dieu! C'est le début de tous les +chapitres du Koran, excepté un, ainsi que des prières et des +actions de grâces.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg27" +name="footnoteg27"></a><a href="#footnotetagg27"> +NOTE 27.</a></p> + +<p>Phénomène qui n'est pas rare chez un Musulman en colère. +En 1809, les moustaches du capitan-pacha, dans une audience +diplomatique, ne causèrent pas moins d'effroi à tous +les drogmans que celles d'un tigre. Ces moustaches terribles +se tordirent: elles se dressèrent de leur propre mouvement; +et on s'attendait à tout moment à les voir changer de couleur, +mais à la fin elles consentirent à se rabattre: ce qui sauva +probablement plus de têtes qu'elles ne contenaient de poils.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg28" +name="footnoteg28"></a><a href="#footnotetagg28"> +NOTE 28.</a></p> + +<p><i>Amaun</i>, quartier, pardon.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg29" +name="footnoteg29"></a><a href="#footnotetagg29"> +NOTE 29.</a></p> + +<p>Le <i>mauvais œil</i>, superstition commune dans le Levant, et +dont les effets imaginaires sont cependant vraiment singuliers +pour ceux qui se croient en être affectés.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg30" +name="footnoteg30"></a><a href="#footnotetagg30"> +NOTE 30.</a></p> + +<p><i>Palampore</i>, schall à fleurs porté généralement par les personnes +de distinction.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg31" +name="footnoteg31"></a><a href="#footnotetagg31"> +NOTE 31.</a></p> + +<p>Le <i>calpac</i>; c'est la calotte solide ou la partie centrale de la +coiffure: le schall est tourné autour et forme le turban.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg32" +name="footnoteg32"></a><a href="#footnotetagg32"> +NOTE 32.</a></p> + +<p>Le turban, une petite colonne et un verset du Koran ornent +les tombeaux des Osmanlis, soit dans le cimetière ou +dans les champs. En parcourant les montagnes, vous rencontrez fréquemment de semblables monumens; et, sur votre +demande, on vous dit qu'ils rappellent quelque victime de la +rebellion, du brigandage ou de la vengeance.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg33" +name="footnoteg33"></a><a href="#footnotetagg33"> +NOTE 33.</a></p> + +<p>Allah hu! Ce sont les mots qui terminent l'appel à la +prière que fait le muezzin, de la plus haute galerie extérieure +du minaret. Dans un soir calme, lorsque le muezzin a +une belle voix, ce qui arrive souvent, l'effet de cette voix +est solennel, et bien plus beau que celui de toutes les cloches +de la chrétienté.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg34" +name="footnoteg34"></a><a href="#footnotetagg34"> +NOTE 34.</a></p> + +<p>Ce qui suit fait partie d'un chant de guerre des Turcs:--</p> + +<p>Je vois,--je vois une jeune fille du Paradis, aux yeux noirs; elle +agite un mouchoir, un voile d'azur, et me crie de toutes ses forces; +«Viens, embrasse-moi; car je t'aime, etc.»</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg35" +name="footnoteg35"></a><a href="#footnotetagg35"> +NOTE 35.</a></p> + +<p>Monkir et Nékir sont les inquisiteurs des morts. Le défunt +subit devant eux un court noviciat et un échantillon préparatoire +de la damnation. Si les réponses ne sont pas les plus +claires, il est tiré en haut par une faux, et repoussé en bas +avec un marteau rougi au feu, jusqu'à ce qu'il soit bien préparé +par ces épreuves et par quantité d'autres subsidiaires. +Les fonctions de ces anges ne sont pas une sinécure, car ils +ne sont que deux; et le nombre des orthodoxes décédés étant +en petite proportion avec ceux qui ne le sont pas, leurs mains +sont toujours occupées.</p> + +<p>(Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.)</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg36" +name="footnoteg36"></a><a href="#footnotetagg36"> +NOTE 36.</a></p> + +<p>Eblis, prince oriental des ténèbres.</p> + +<p>(Note de Lord Byron.)</p> + +<p>C'est le Διαßολος des Grecs corrompu en Eblis par les +Arabes. (Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.)</p> + +<p>(N. du Tr.)</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg37" +name="footnoteg37"></a><a href="#footnotetagg37"> +NOTE 37.</a></p> + +<p>La croyance superstitieuse aux vampires est encore générale +dans le Levant. L'honnête Tournefort nous a conté une +longue histoire que M. Southey cite dans ses notes sur Thalaba, +sous le nom de Vroucolochas, comme il les appelle. Le +terme romaïque est Vardoulacha. Je me rappelle une famille +entière effrayée du cri d'un enfant qu'elle croyait causé par +une semblable visite. Les Grecs ne mentionnent jamais ce +mot sans horreur: J'ai trouvé que Broucolokàs est un vieux +et légitime mot hellénique,--au moins est-il ainsi appliqué +à Arsénius, qui, selon les Grecs, fut animé par le démon +après sa mort. Les modernes, cependant, se servent du mot +mentionné plus haut.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg38" +name="footnoteg38"></a><a href="#footnotetagg38"> +NOTE 38.</a></p> + +<p>La fraîcheur du visage et des lèvres humides de sang sont +les signes infaillibles pour reconnaître un vampire. Les histoires racontées en Hongrie et en Grèce sur ces mangeurs +horribles sont singulières, et quelques-unes sont attestées de +la manière la plus incroyable.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg39" +name="footnoteg39"></a><a href="#footnotetagg39"> +NOTE 39.</a></p> + +<p>Le pélican est, je crois, l'oiseau ainsi calomnié par l'imputation +de nourrir ses petits de son sang.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg40" +name="footnoteg40"></a><a href="#footnotetagg40"> +NOTE 40.</a></p> + +<p>Cette superstition de seconde ouïe (car je n'ai jamais rencontre +une véritable seconde vue dans l'Orient) fut une fois +l'objet de mon observation. Dans mon troisième voyage au +cap Colonna, au commencement de 1811, comme nous traversions +le défilé qui commence au hameau entre Kératié et +Colonna, je remarquai que Dervish Tahiri pressait son cheval +pour sortir de ce passage, et penchait sa tête sur sa main +comme un homme inquiet. Je le joignis au galop et le questionnai. +«Nous sommés en péril, me répondit-il.--Quel péril? +Nous ne sommes pas maintenant en Albanie, ni dans les +défilés d'Ephèse, de Missolonghi ou de Lépante; nous sommes +en nombre, bien armés, et les Choriates n'ont pas le courage +d'être voleurs.--C'est vrai, Effendi; mais néanmoins le +coup de feu résonne à mes oreilles.--Le coup de feu! on +n'a pas tiré un seul coup de tophaïque ce matin.--Je l'entends +cependant--bom--bom!--aussi distinctement que +j'entends votre voix.--Bah!--Comme il vous plaira, Effendi; +si cela est écrit, cela arrivera.»--Je laissai ce prophète +aux habiles oreilles, et galopai vers Basile, son compatriote chrétien, dont les oreilles, quoique pas du tout +prophétiques, n'en annonçaient pas moins d'intelligence. Arrivés +tous à Colonna, nous y restâmes quelques heures, et +nous revînmes à loisir, débitant une foule de mots spirituels, +en plus de dialectes que n'en entendit la Tour de Babel, sûr +le devin qui s'était trompé: Romaïque, Arnaute, Turc, Italien et Anglais s'exercèrent tous à des railleries variées sur le +pauvre Musulman. Pendant que nous contemplions la délicieuse perspective, Dervish était occupé à examiner les colonnes. +Je pensai qu'il s'était métamorphosé en antiquaire, +et je lui demandai s'il était devenu un Palaocastro. «Non, +dit-il, mais ces piliers seront utiles pour soutenir une attaque;» et il ajouta d'autres remarques qui prouvaient au +moins sa conviction dans sa malencontreuse faculté de préentendre. +A notre retour à Athènes, nous apprîmes de Leoné +(prisonnier débarqué quelques jours après) le projet d'attaque +des Maïnotes, mentionné avec les causes de sa non-exécution +dans les notes du second chant de <i>Childe-Harold</i>. Je +me donnai la peine de questionner cet homme, et il décrivit +les vêtemens, les armes, les chevaux de notre troupe d'une +manière si exacte, que ce détail, joint à d'autres circonstances, +ne nous permit pas de douter qu'il n'eût été de la +<i>bande vilaine</i>, et nous-mêmes près de fort mauvais voisins. +Dervish devint un prophète pour toute sa vie; et j'ose dire, +qu'il entend maintenant plus de mousqueterie qu'il n'en sera +jamais tiré, à la grande satisfaction des Arnautes de Bérat et +des montagnards ses compatriotes.</p> + +<p>--Je rapporterai encore un trait de cette race singulière. +En mars 1811, un Arnaute, remarquable par sa vigueur et +son activité (il était, je crois, le cinquième dans la même +disposition), vint s'offrira moi pour domestique. L'ayant +refusé: «Bien, Effendi, me dit-il, puissiez-vous vivre!--vous +m'auriez trouvé utile. Demain je quitterai la ville pour +les montagnes; je reviendrai en hiver, peut-être alors me +recevrez-vous.» Dervish, qui était présent, remarqua, +comme une chose naturelle et sans conséquence, que, <i>dans +cet intervalle, il allait joindre les klephtes</i> (voleurs), ce qui +était vrai à la lettre.--S'ils ne sont pas tués, ils reviennent +l'hiver, et le passent, sans être inquiétés, dans une ville où ils +sont souvent aussi bien connus que leurs exploits.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg41" +name="footnoteg41"></a><a href="#footnotetagg41"> +NOTE 41.</a></p> + +<p>Le sermon du moine est omis. Il semble qu'il ait eu aussi +peu d'effet sur le patient, qu'il en aurait probablement sur +le lecteur. Il suffira de dire qu'il était de la longueur habituelle +(comme on peut s'en apercevoir par les interruptions +et l'ennui du patient), et qu'il fut débité avec le ton nasillard +de tous les prédicateurs orthodoxes.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg42" +name="footnoteg42"></a><a href="#footnotetagg42"> +NOTE 42.</a></p> + +<p><i>Symar</i>, drap mortuaire.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg43" +name="footnoteg43"></a><a href="#footnotetagg43"> +NOTE 43.</a></p> + +<p>La circonstance à laquelle se rapporte l'histoire ci-dessus +n'est pas rare en Turquie. Il y a quelques années, la femme +de Muchtar Pacha se plaignit au père de celui-ci<a id="footnotetagn3" name="footnotetagn3"></a> +<a href="#footnoten3"><sup class="sml">n3</sup></a> de l'infidélité +supposée de son fils; il lui demanda, et elle eut la barbarie +de lui donner une liste des douze plus belles femmes de +Janina. Elles furent saisies, enfermées dans des sacs, et jetées +dans le lac la même nuit! Un des gardes qui étaient présens +m'apprit qu'aucune des victimes ne poussa un cri, ou +ne montra quelque symptôme de terreur en étant si soudainement +arrachée <i>à tout ce qu'on aimait, à tout ce que l'on +aime</i>. Le sort de Phrosine, la plus belle de ces victimes, est +le sujet d'un grand nombre de chants romaïques et arnautes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten3" +name="footnoten3"><b>Note n3: </b></a><a href="#footnotetagn3"> +(retour) </a> Le fameux Aly, pacha de Janina.</blockquote> + +<p>L'histoire racontée dans le poème est arrivée, dit-on, à +un jeune Vénitien, il y a plusieurs années, et maintenant +elle est presque oubliée. Je l'ai, par hasard, entendu raconter +par un des diseurs d'histoires, si communs dans les cafés +du Levant, qui chantent ou déclament leurs récits. Les additions +et interpolations du traducteur seront aisément distinguées +du reste, par le manque d'images orientales; et je +regrette que ma mémoire ait retenu si peu de fragmens de +l'original.</p> + +<p>Pour ce qui concerne quelques-unes des notes, j'en suis +redevable en partie à d'Herbelot, et en partie à ce très-oriental, +et comme l'appelait si justement M. Wéber, au <i>sublime +conte du calife Wathek</i><a id="footnotetagn4" name="footnotetagn4"></a> +<a href="#footnoten4"><sup class="sml">n4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten4" +name="footnoten4"><b>Note n4: </b></a><a href="#footnotetagn4"> +(retour) </a> Ce livre est de lord Beckford. Il a paru d'abord en français, puis en +anglais, et a eu plusieurs réimpressions en français. + +<p>(<i>N. du Tr</i>.)</p></blockquote> + +<p>Je ne sais pas à quelle source l'auteur de ce singulier volume +a puisé ses matériaux. Quelques-uns de ses épisodes +peuvent se rencontrer dans la <i>Bibliothèque Orientale</i>; mais +par l'exactitude des mœurs, par la beauté de ses descriptions +et la puissance de l'imagination, il surpasse de beaucoup +toutes les imitations européennes; et il porte tant de +marques d'originalité, que ceux qui ont visité l'Orient-croiront +difficilement que ce n'est pas une traduction. Comme +nouvelle orientale, <i>Rasselas</i> même doit s'incliner devant lui: +son <i>heureuse vallée</i> ne supporterait pas la comparaison avec +le <i>palais d'Eblis</i>.</p> +<br> +<p class="mid">FIN DES NOTES DU GIAOUR.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LA</h3> + +<h1>FIANCÉE D'ABYDOS.</h1> + +<h3>HISTOIRE TURQUE.</h3> +<br><br><br> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"><i>Had we never loved so kindly,</i></p> +<p class="i16"><i>Had we never loved so blindly,</i></p> +<p class="i16"><i>Never met or never parted,</i></p> +<p class="i16"><i>We had ne'er been broken-hearted.</i></p> +<p class="i30">(<span class="sc">Burns</span >.)</p> +<br> +<p class="i8">Si nous n'avions jamais aimé si tendrement,</p> +<p class="i8">Si nous n'avions jamais aimé si aveuglément,</p> +<p class="i8">Si nous ne nous étions jamais rencontrés, jamais séparés,</p> +<p class="i8">Nous n'aurions jamais eu nos cœurs brisés.</p> +</div></div> +<br><br><br> + +<h4>AU TRÈS-HONORABLE</h4> + +<h2>LORD HOLLAND</h2> + +<h5>CETTE HISTOIRE EST DÉDIÉE,</h5> + +<h4>AVEC UN PROFOND SENTIMENT D'ESTIME ET DE RESPECT,</h4> + +<h4>PAR SON RECONNAISSANT, OBLIGÉ</h4> + +<h4>ET SINCÉRE AMI,</h4> + +<p><span class="rig">BYRON.</span><br></p> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Chant Premier.</i><a id="footnotetagloc10" name="footnotetagloc10"></a> +<a href="#footnoteloc10"><sup class="sml">loc10</sup></a>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc10" +name="footnoteloc10"><b>Note loc10: </b></a><a href="#footnotetagloc10"> +(retour) </a> Notre fidélité à suivre le système que nous avons adopté de traduire +le plus littéralement possible, nous fait rencontrer plus souvent, pour +l'expression, dans ce poème, avec M. A. P. que partout ailleurs, parce +que lui-même, d'après son aveu, a fait la traduction récente de cet +ouvrage en suivant un système différent de celui qu'il avait toujours suivi. +S'il eût appliqué, ce système a toutes les œuvres de Byron, il n'aurait pas +eu de successeur. + +<p>(<i>N. du Tr</i>.)</p></blockquote> + +<p>1. Connaissez-vous la contrée où le cyprès et le +myrte sont les emblèmes des actions de ceux qui +l'habitent? où la rage du vautour, L'amour de la tourterelle, +tantôt se changent en soupirs, tantôt s'égarent +dans le crime? Connaissez-vous là contrée du +cèdre et de la vigne où les fleurs sont toujours fleuries; +où le ciel est toujours brillant et pur; où les +ailes légères du zéphir, chargées de parfums, s'arrêtent +fatiguées sur les jardins de la rosé dans toute +sa fraîcheur <a id="footnotetagf1" name="footnotetagf1"></a> +<a href="#footnotef1"><sup class="sml">f1</sup></a>; où le citron et l'olive sont les plus +beaux des fruits; où la voix du rossignol n'est jamais +muette; où les teintes de la terre et les couleurs du +ciel, variées entre elles, rivalisent de beauté; où la +pourpre de l'océan est si profondément nuancée; où +les vierges sont aussi douces que les roses dont elles +tressent des guirlandes; et où, excepté le caractère +de l'homme, tout est divin?</p> + +<p>C'est le climat de l'Orient; c'est la contrée du +soleil.--Peut-il sourire avec amour à des actions +comme celles de ses enfans<a id="footnotetagf2" name="footnotetagf2"></a> +<a href="#footnotef2"><sup class="sml">f2</sup></a>? Oh! sombres comme +les accens de l'adieu des amans sont les cœurs qu'ils +portent, et les histoires qu'ils racontent.</p> + +<p>2. Entouré d'esclaves nombreux et vaillans, armés +comme il convient aux braves et attendant chacun +l'ordre de leur maître pour guider ses pas ou +garder son sommeil, le vieux Giaffir était assis dans +son divan: une profonde pensée se faisait remarquer +dans son œil chargé d'années, et quoique le +visage d'un musulman ne trahisse pas souvent à ceux +qui l'observent l'intérieur de son ame, très-habile +qu'il est à cacher tous ses sentimens, excepté son +indomptable orgueil, son front pensif et son air absorbé +décelaient plus que de coutume les pensées +qui l'agitaient.</p> + +<p>3. «Que la salle soit évacuée.»--La troupe a disparu.--«Maintenant +appelez-moi le chef de la garde +du harem.» Il n'y a plus avec Giaffir que son fils +unique, et l'esclave de la Nubie qui attend les ordres +de son maître. «Haroun,--quand toute cette foule +qui attend aura dépassé la porte extérieure (malheur +à la tête de celui dont l'œil regarderait le visage non +voilé de mon enfant Zuleïka!) va, amène-moi ma +fille de sa tour; sa destinée est fixée dès cette heure. +Cependant ne lui répète pas mes paroles; elle doit +être instruite par moi seul de ses devoirs!»</p> + +<p>«Pacha! entendre, pour moi, c'est obéir.» L'esclave +n'en doit pas dire davantage à un despote.--Déjà +il a pris le chemin de la tour, mais ici le jeune +Sélim rompt le silence; il s'incline d'abord par une +humble et respectueuse révérence, baisse modestement +les yeux, et parle avec grâce, en se tenant +toujours aux pieds du pacha: car le fils d'un musulman +mourrait plutôt avant d'oser s'asseoir devant +son père!</p> + +<p>«Père! dans la crainte que tu ne grondes ma sœur, +ou son noir gardien, sache--que la faute, si une +faute a été commise, vient de moi seul; alors, que +tes reproches ne tombent que sur moi.--La matinée +était si belle que--le vieillard et l'homme fatigué +pouvaient dormir,--moi je ne le pouvais +pas; et pour voir seul, pour contempler seul les +plus belles scènes de la nature dans la campagne et +sur la mer, sans avoir personne pour sympathiser +avec des pensées qui faisaient battre vivement mon +cœur, c'eût été une peine, une privation cruelle;--car +quelle que soit mon humeur, en vérité, je +n'aime point la solitude. J'ai été réveiller Zuleïka, +et, comme tu sais que la lourde clef de la porte du +harem se tourne promptement pour moi, nous étions +déjà dans les bosquets de cyprès avant que les gardiens +esclaves se soient éveillés, et nous jouissions +avec délices de la terre, de la mer et du ciel qui +semblaient nous appartenir! Là, nous sommes restés +trop long-tems peut-être, séduits par l'histoire +de Medjnoun et les chants de Sâdi<a id="footnotetagf3" name="footnotetagf3"></a> +<a href="#footnotef3"><sup class="sml">f3</sup></a>; jusqu'à ce que, +ayant entendu le son retentissant du tambour<a id="footnotetagf4" name="footnotetagf4"></a> +<a href="#footnotef4"><sup class="sml">f4</sup></a> annonçant +l'heure prochaine de ton divan; fidèle à toi +et à mon devoir, et averti par cet appel, je suis revenu +à la hâte pour te présenter mes respectueuses +salutations. Mais Zuleïka se promène encore,--Oh! +père, ne te courrouce point;--n'oublie point que +personne ne peut pénétrer dans ce secret bosquet, +excepté ceux qui gardent la tour des femmes.»</p> + +<p>4. «Fils d'un esclave,--lui dit le pacha,--élevé +par une mère infidèle, vaine était l'espérance +d'un père de voir quelque chose dans toi qui fût +d'un homme. Quand ton bras devrait courber l'arc, +lancer le javelot et dompter un coursier, toi, Grec +d'ame, sinon de croyance, tu vas t'amollir à écouter +le murmure des eaux, à voir les roses épanouir. +Que ce globe, dont les clartés matinales excitent +tant l'admiration de tes yeux languissans, ne te communique-t-il +quelque chose de son feu ardent! Toi! +tu supporterais de voir ces créneaux abattus, pièce +par pièce, par les chrétiens; oui, tu verrais lâchement +les vieux murs de Stamboul tomber devant les +dogues de Moscou, et tu ne frapperais pas un seul +coup pour la vie ou la mort contre les chiens de Nazareth! +Va--que ta main, plus faible que celle +d'une femme, prenne le fuseau--non le fer. Mais, +Haroun!--cours vers ma fille: écoute,--tu m'en +réponds sur ta tête.--Si Zuleïka s'échappe ainsi +souvent,--tu vois cet arc,--il a une corde!»</p> + +<p>5. On n'entendit aucun accent s'échapper de la +bouche de Sélim; aucun du moins n'alla frapper +l'oreille du vieux Giaffir, mais chaque froncement +de sourcils, chaque parole du vieillard lui perçaient +plus le cœur que l'épée d'un chrétien.</p> + +<p>«Fils d'un esclave!--accusé de lâcheté!» Ces +insultes eussent coûté cher à un autre. «Fils d'un +esclave! et <i>qui</i> donc est mon père!» Ainsi Sélim +donnait carrière à ses noires pensées; et dans l'éclat +de ses regards brillait plus que de la colère; cet +éclat disparaît. Le vieux Giaffir a frémi en considérant +son fils, car il a lu dans ses yeux tout ce qu'ont +fait naître ses dures paroles; il y vit commencer la +rébellion: «Viens ici, enfant.--Quoi! pas de réponse? +Je te comprends et j'apprends à te connaître. +Mais il est des actions que tu n'oserais pas entreprendre: +mais si ta barbe avait une longueur plus +virile, et si ta main avait plus d'adresse et de force, +je me plairais à te voir rompre une lance, quand +même ce serait contre la mienne.»</p> + +<p>Comme il avait laissé tomber ces paroles avec ironie, +il fixa fièrement son regard sur celui de Sélim +qui lui rendit défi pour défi, et soutint avec tant +d'orgueil le regard de son père qu'il le força à le +baisser.--Celui-ci n'osa pas s'avouer la cause et la +nature de son émotion.</p> + +<p>«Je dois me méfier, disait-il en lui-même, que +cet enfant indocile et mutin ne me cause un jour de +plus sérieuses craintes; je ne l'ai jamais aimé depuis +sa naissance, et--mais son bras est peu à redouter; +à peine, à la chasse, oserait-il lutter avec +le faon timide ou l'antilope, encore moins voudrait-il +se hasarder dans ces combats où l'homme lutte +pour la gloire et la vie.--Je ne voudrais pas me +fier à ce regard, à cet accent: non,--ni même à +ce sang si près du mien. Ce sang,--il n'a pas entendu;--c'est +assez,--je le surveillerai bien plus +attentivement désormais. Il est un Arabe<a id="footnotetagf5" name="footnotetagf5"></a> +<a href="#footnotef5"><sup class="sml">f5</sup></a> à mes +yeux, ou un chrétien demandant grâce dans le combat.--Mais +écoutons!--j'entends la voix de Zuleïka; +elle frappe mon oreille comme l'hymne des +houris: elle est l'enfant de mon choix. Oh! elle m'est +plus chère même que sa mère; avec elle tout est +espérance, rien n'est à craindre.--Ma Péri! tu es +toujours ici la bien-venue! Douce comme l'eau de la +fontaine du désert aux lèvres qu'elle vient rappeler +à la vie,--ainsi tu parais à mes regards impatiens; +les pélerins, dont l'eau du désert a sauvé la vie, +n'adressent pas aux autels de la Mecque plus d'actions +de grâces pour leur vie que moi pour la tienne, +moi qui ai béni ta naissance, et qui te bénis encore +maintenant.»</p> + +<p>6. Belle comme la première femme qui fut coupable +de la première chute, lorsqu'elle souriait à +ce redoutable, mais séduisant serpent, dont l'image +était déjà gravée dans son cœur,--et une fois +séduite, séduisant de plus en plus; ravissante, oh! +comme ces visions trop passagères, accordées au +sommeil peuplé des fantômes de la douleur, lorsque +le cœur retrouve un cœur dans des songes élyséens, +et revoit vivans dans le ciel ceux qu'il avait +perdus sur la terre; douce comme la mémoire d'un +amour qui n'est plus; pure comme la prière que +l'enfance adresse vers le ciel: telle était la fille de +ce sévère et vieux chef, qui accueillit la jeune fille +avec des larmes,--mais non pas des larmes de regrets.</p> + +<p>Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans +pour essayer de fixer une étincelle du rayon +céleste de la beauté? qui ne le sent pas, jusqu'à ce +que son regard troublé se confonde dans l'émotion de +sa propre félicité, jusqu'à ce que ses joues pâlies, son +cœur défaillant, confessent la puissance,--la majesté +de cette aimable souveraine? Telle était Zuleïka;--ainsi +brillaient sur sa personne les charmes +inexprimables qu'elle seule n'avait point remarqués; +le feu de l'amour, la pureté de la grâce, l'esprit, la +mélodie qui respirait sur ses traits<a id="footnotetagf6" name="footnotetagf6"></a> +<a href="#footnotef6"><sup class="sml">f6</sup></a>, le cœur dont la +douce expansion mettait tout en harmonie:--et, +oh! ce regard qui était à lui seul une ame!</p> + +<p>Ses bras gracieux étaient croisés avec candeur sur +son sein naissant: à un mot de tendresse, Zuleïka +étendit ses bras et vint les jeter autour du cou de +celui qui avait béni son enfance caressante par des +caresses paternelles;--et Giaffir sentit son dessein +s'évanouir à moitié; non que son cœur, quoique sévère, +eût conçu autre chose que le bonheur de sa +fille; l'affection enchaînait ce cœur à elle, l'ambition +brisait ces mêmes liens.</p> + +<p>7. «Zuleïka! enfant de gentillesse! ce jour t'apprendra +combien tu m'es chère, puisque j'oublie la +douleur de perdre celle que j'aime tant, pour lui +ordonner d'aller demeurer avec un autre. Un autre! +jamais homme plus brave ne parut dans la chaleur +du combat. Nous, Mahométans, nous faisons peu de +cas de la noblesse du sang; mais cependant la race de +Carasman<a id="footnotetagf7" name="footnotetagf7"></a> +<a href="#footnotef7"><sup class="sml">f7</sup></a> n'a pas changé dans la première famille +des bandes glorieuses et hardies des Timariotes qui +conquirent et qui ont su défendre leurs terres fertiles. +C'est assez que celui qui doit t'épouser soit le +parent du Bey Oglou: ses années doivent à peine +attirer l'attention; je ne voudrais pas te marier à un +enfant. Tu auras un superbe douaire. Sa puissance +et la mienne réunies pourront se moquer des firmans +de mort, dont la pensée seulement fait trembler les +pachas; et elles apprendront au messager<a id="footnotetagf8" name="footnotetagf8"></a> +<a href="#footnotef8"><sup class="sml">f8</sup></a> quel +destin attend le porteur d'un tel compliment. Maintenant +tu connais la volonté de ton père, c'est tout +ce que les personnes de ton sexe doivent savoir. +C'était mon devoir de t'apprendre l'obéissance;--pour +l'amour, ton époux saura te l'enseigner.»</p> + +<p>8. La tête de la vierge s'était penchée en silence, +et si ses yeux étaient pleins de larmes que l'émotion +comprimée n'ose laisser échapper; si sa joue, de pâle +qu'elle était, devint rouge, et de rouge pâle, à mesure +que ces paroles ailées parvinrent à ses oreilles +comme des flèches aiguës, que pouvait-on y voir, +excepté des craintes virginales? Une larme est si +belle dans l'œil de la beauté que l'amour regrette à +moitié de la sécher par un baiser; la rougeur de la +pudeur est si douce, que la pitié désire à peine de +la voir s'effacer. Quelle qu'ait été la cause des émotions +de la jeune vierge, son père les oublia, ou, +s'il s'en souvint, il n'y fit pas attention. Trois fois il +frappa des mains et demanda son cheval<a id="footnotetagf9" name="footnotetagf9"></a> +<a href="#footnotef9"><sup class="sml">f9</sup></a>; il déposa +sa chibouque ornée de pierres précieuses<a id="footnotetagf10" name="footnotetagf10"></a> +<a href="#footnotef10"><sup class="sml">f10</sup></a>, et montant +galamment à cheval, il se rendit dans la prairie +entouré de ses maugrebis<a id="footnotetagf11" name="footnotetagf11"></a> +<a href="#footnotef11"><sup class="sml">f11</sup></a>, de ses mamelouks et de +ses délis<a id="footnotetagf12" name="footnotetagf12"></a> +<a href="#footnotef12"><sup class="sml">f12</sup></a>, pour voir nombre d'exercices actifs, +exécutés avec la lame tranchante du sabre, ou avec +le djerrid émoussé. Le Kislar et ses Mores gardaient +seuls attentivement les portes massives du +harem.</p> + +<p>9.--Sa tête était penchée sur sa main; son regard +était fixé sur la mer bleue et profonde, qui +coule et se soulève agréablement entre les dangereuses +Dardanelles; mais il ne voyait ni la mer, ni +le sable, ni même la troupe à turbans du pacha, +mêlée dans le jeu d'un combat simulé, caracolant en +s'exerçant sur un feutre plissé<a id="footnotetagf13" name="footnotetagf13"></a> +<a href="#footnotef13"><sup class="sml">f13</sup></a> qu'ils fendent adroitement +d'un coup de sabre; il ne remarquait pas la +troupe qui lançait la javeline, et n'entendait pas +leurs <i>allahs</i><a id="footnotetagf14" name="footnotetagf14"></a> +<a href="#footnotef14"><sup class="sml">f14</sup></a> éclatans et sauvages.--Il ne pensait +qu'à la fille du vieux Giaffir!</p> + +<p>10. Aucune parole ne s'échappe du sein de Sélim; +un soupir dévoile la pensée de Zuleïka. Il continue +à jeter ses regards à travers la jalousie de la fenêtre, +pâle, muet et tristement immobile. Le regard de +Zuleïka était fixé sur lui; mais son attitude ne lui +apprit que peu de choses. Sa douleur était égale à +la sienne, quoique cependant elle ne fût pas la même. +Son cœur avouait une plus douce flamme, mais ce +cœur alarmé ou timide l'empêche de parler, sans +qu'elle puisse s'en rendre compte. Cependant il faut +qu'elle parle;--mais quand l'essaiera-t-elle?</p> + +<p>--«Qu'il est étrange qu'il se détourne ainsi de +moi! Nous ne nous rencontrions pas ainsi auparavant, +et nous ne devons pas ainsi nous séparer.»--</p> + +<p>Trois fois elle a traversé l'appartement avec lenteur, +en épiant un regard de Sélim,--il le tenait +toujours fixé sur la mer. Elle saisit l'urne où se +trouvaient déposés les parfums de l'atar-gul<a id="footnotetagf15" name="footnotetagf15"></a> +<a href="#footnotef15"><sup class="sml">f15</sup></a> persan, +et répandit leur essence sur les lambris peints +de couleurs variées et sur le pavé de marbre<a id="footnotetagf16" name="footnotetagf16"></a> +<a href="#footnotef16"><sup class="sml">f16</sup></a>: les +gouttes que la jeune fille répand en se jouant sur +les vêtemens brillans de Sélim pénètrent jusqu'à sa +poitrine, et le laissent aussi insensible que le marbre +lui-même.</p> + +<p>--«Quoi donc! encore le même air sombre? cela +ne peut pas être.--Oh! aimable Sélim, est-ce bien +toi!» Elle aperçoit rangées dans un ordre curieux les +plus belles fleurs de l'Orient: «Il les aimait autrefois; +elles pourraient lui plaire encore offertes par +la main de Zuleïka.»</p> + +<p>La pensée enfantine était à peine exprimée que +la rose était déjà cueillie et disposée en bouquet; le +moment d'après vit son beau corps, sa belle tête +inclinés aux pieds de Sélim.--«Cette rose porte +un message de Bulbul<a id="footnotetagf17" name="footnotetagf17"></a> +<a href="#footnotef17"><sup class="sml">f17</sup></a> pour calmer les chagrins +de mon frère; il dit que cette nuit il prolongera pour +l'oreille de Sélim son chant le plus doux; et quoique +ses accens soient quelquefois tristes, il essaiera +pour cette fois une harmonie plus gaie, avec la faible +espérance que ses chants modifiés pourront dissiper +ses sombres pensées.</p> + +<p>11. «Quoi! ne pas recevoir même cette pauvre +fleur! Oh! je suis donc bien malheureuse! Tes regards +peuvent-ils s'abaisser ainsi sur moi? et ne sais-tu +pas qui t'aime plus que personne? Oh! cher Sélim! +oh! toi qui m'es encore plus que le plus cher des +frères! Dis, est-ce moi que tu hais ou que tu crains? +Viens, repose ta tête sur mon sein, et je t'endormirai +par mes baisers, puisque mes paroles et les chants +même de mon rossignol fabuleux ne peuvent y réussir. +Je savais que notre père était quelquefois sévère; +mais j'avais encore à apprendre de toi ce +changement de caractère. Je sais trop bien qu'il ne +t'aime point, mais l'amour de Zuleïka est-il oublié? +Ah! si je savais qu'il le fût! le projet du pacha, ce +parent du bey de Carasman est peut-être ton ennemi. +S'il en était ainsi, je jure par les autels de la +Mecque, si ces autels qu'il est défendu aux femmes +d'approcher ne repoussent pas leurs vœux, que, sans +ton libre consentement, sans ton ordre, le sultan +même n'aurait pas ma main! Penses-tu que je puisse +supporter de m'éloigner de toi, et d'apprendre à +partager mon cœur? Ah! si j'étais séparée de toi, +qui serait ton amie--et qui serait mon guide? Les +années n'ont pas vu, le tems ne verra pas l'heure +qui arrachera mon ame à la tienne. Azraël<a id="footnotetagf18" name="footnotetagf18"></a> +<a href="#footnotef18"><sup class="sml">f18</sup></a> lui-même, +quand s'échappera de son terrible carquois +cette flèche qui sépare tous les êtres, destinera pour +toujours nos cœurs à une poussière inséparable.»</p> + +<p>12. Il est revenu à la vie,--il a respiré,--il +a fait des mouvemens,--il a recommencé à sentir; +il a relevé la jeune vierge agenouillée: son angoisse +est passée;--son œil vif brille de pensées qui ont +long-tems sommeillé dans l'ombre; de ces pensées +qui brûlent,--qui rayonnent dans ses regards: +comme le torrent naguère voilé sous le rideau de +ses saules, lorsqu'il se révèle avec impétuosité dans +l'éclat de ses vagues;--comme la foudre dans l'espace +s'échappe du nuage plombé qui la comprimait, +ainsi étincelait l'ame de l'œil de Sélim à travers les +longs cils de ses paupières. Un cheval de guerre au +son de la trompette; un lion levé de son gîte par un +imprudent chien de chasse; un tyran appelé à un +combat soudain par un poignard mal dirigé, ne frémissent +pas d'une vie plus convulsive que Sélim, +qui a entendu ce vœu, ce serment prononcé qui, en +se trahissant, lui a tout révélé.</p> + +<p>«Maintenant, tu es donc à moi, pour toujours +à moi, à moi pendant la vie, et peut-être même plus +que la vie! Maintenant tu es à moi; ce serment sacré, +quoique prononcé par toi, nous a liés tous les deux. +Oui, tu as agi tendrement, sagement, ce serment a +sauvé plus d'une tête. Mais ne pâlis point,--une +simple boucle de tes cheveux réclame de moi plus +que de la tendresse; je ne voudrais pas outrager le +dernier des cheveux qui se groupent autour de ton +beau front pour tous les trésors enfouis dans les souterrains +d'Istakar<a id="footnotetagf19" name="footnotetagf19"></a> +<a href="#footnotef19"><sup class="sml">f19</sup></a>. Ce matin, des nuages sombres +me couvraient, les reproches pleuvaient sur ma tête, +et Giaffir m'a presque appelé lâche! Maintenant j'ai +une raison d'être brave. Le fils de son esclave abandonnée--oui, +ne tressaille pas, c'est le terme dont +il s'est servi--peut montrer, quoique peu disposé +à se vanter, un cœur que ni ses paroles ni ses actions +ne peuvent enchaîner. <i>Son</i> fils, vraiment!--cependant, +grâces à toi, peut-être le suis-je, ou au +moins le serai-je. Mais que notre serment secret ne +soit su que de nous.</p> + +<p>«Je connais le misérable qui ose demander à Giaffir +ta main qui le repousse. Jamais l'avidité puissante +d'un Musselim<a id="footnotetagf20" name="footnotetagf20"></a> +<a href="#footnotef20"><sup class="sml">f20</sup></a> ne posséda richesses plus mal acquises, +ame plus basse. N'a-t-il pas été élevé à +Égripo<a id="footnotetagf21" name="footnotetagf21"></a> +<a href="#footnotef21"><sup class="sml">f21</sup></a>? Qu'Israël nous montre une race plus +vile! Mais laissons cela.--Que notre serment ne +soit révélé à personne; le tems apprendra le reste. +Laisse Osman Bey à moi et aux miens; j'ai des partisans +pour le jour de danger. Ne pense pas que je +sois ce que je te parais; j'ai des armes, des amis, et +ma vengeance est prochaine.»</p> + +<p>13. «Que je ne pense pas que tu sois ce que tu +parais être! mon Sélim! Tu es tristement changé; ce +matin je t'ai vu le plus aimable, le plus charmant! +mais maintenant, que tu es différent de toi-même! +Sans doute tu connaissais déjà mon amour, il ne fut +jamais moins vif, il ne pourra jamais l'être davantage. +Te voir, t'entendre, être près de toi; haïr la +nuit, je ne sais pour quel motif, si ce n'est que nous +ne pouvons nous rencontrer que le jour; vivre avec +toi; avec toi mourir; voilà mes espérances auxquelles +je n'ose renoncer. Baiser tes joues, tes yeux, tes +lèvres comme ceci,--comme cela,--pas davantage +que cela; car, par Allah! tes lèvres sont assurément +de flamme! Quelle fièvre circule dans tes veines? +les miennes sont maintenant presque aussi enflammées; +au moins je sens que ma joue est brûlante. +Calmer tes souffrances, soigner ta santé, partager, +mais ne jamais dissiper tes richesses, rester près de +toi avec des sourires, et sans murmures; soulager ta +pauvreté; me dévouer à tout, excepté à fermer ton +œil mourant, car je ne pourrais vivre pour l'essayer; +c'est à cela seulement que mes pensées aspirent. +Pourrais-je faire, ou exigerais-tu davantage?</p> + +<p>«Mais, Sélim, réponds-moi donc! Pourquoi avons-nous +besoin de tant de mystère? je ne puis en deviner +ni en exprimer la cause. Mais que cela soit, +puisque tu dis que cela est bien. Cependant, ce que +tu entends par <i>armes</i>, par <i>amis</i>, surpasse ma faible +intelligence. Je voudrais que Giaffir eût entendu le +serment que je t'ai fait; sa colère ne pourrait me +forcer à révoquer ma parole: mais sûrement il me +laisserait libre. Ce tendre désir pourrait sembler +étrange dans moi, de rester ce que j'ai toujours été? +Quel autre a vu Zuleïka depuis sa plus tendre enfance? +Quel autre que toi Zuleïka a-t-elle recherché +pour compagnon des jeux de son enfance? Ces pensées +chéries commencèrent avec notre existence; dis, +pourquoi ne pourrais-je plus les avouer? Quel changement +est survenu qui me fasse déguiser la vérité, +la vérité qui a été mon orgueil et le tien jusqu'à ce +jour? Notre loi, notre croyance, notre dieu nous +défend de nous laisser voir par les étrangers; aucune +de mes pensées ne se révoltera contre cette volonté +du Prophète. Non! je me trouve plus heureuse +même par ce décret! il m'a tout laissé en te laissant +à moi. Profondes étaient mes angoisses, de me voir +ainsi forcée de m'unir avec un homme que je n'ai +jamais vu; pourquoi ne dirais-je pas cela à mon +père? pourquoi me forces-tu à le cacher? Je sais que +le caractère hautain du pacha ne t'a jamais traité +avec bienveillance, et qu'il se courrouce souvent +pour rien. Allah! fais que Sélim ne donne jamais à +sa colère de motifs légitimes! Je ne sais pourquoi, +mais la dissimulation pèse à mon cœur comme un +péché. Alors si dissimuler ainsi est un crime, comme +les sentimens et les émotions que j'éprouve; oh! Sélim! +apprends-moi ce mystère; il en est tems encore, +ne m'abandonne pas ainsi à mes pensées de terreur. +Ah! regarde là-bas le Tchocadar<a id="footnotetagf22" name="footnotetagf22"></a> +<a href="#footnotef22"><sup class="sml">f22</sup></a>, mon père revient +du combat simulé; je tremble maintenant de +rencontrer ses regards.--Dis moi, Sélim, peux-tu +m'en apprendre la cause?»</p> + +<p>14. «Zuleïka! retourne à ton appartement de la +tour.--Moi je puis présenter mes devoirs à Giaffir; +je suis obligé de parler avec lui de firman, +d'impôts, de levées, d'état. Il est arrivé des nouvelles +fâcheuses des bords du Danube; notre visir +laisse noblement éclaircir les rangs de son armée, +et les Giaburs peuvent lui adresser leurs remerciemens! +Notre sultan a un moyen très-expéditif pour +récompenser de si chers triomphes; mais, écoutè-moi, +quand le tambour du soir aura averti les troupes +de prendre leur nourriture et de se livrer au sommeil, +Sélim se rendra dans ta cellule: alors nous +sortirons secrètement du harem, et nous pourrons +nous promener, ensemble pendant la nuit; les murs +de notre jardin sont élevés; personne ne pourrait +les escalader pour écouter nos paroles, ou nous +faire abréger notre tems; et si quelqu'un l'osait, j'ai +une épée qui a déjà fait ses preuves, et qui est destinée +à ne pas rester oisive. Alors tu apprendras +de Sélim plus de choses que tu n'en as entendues +ou rêvées jusqu'ici. Crois-moi, Zuleïka,--n'aie +pas peur de Sélim! tu sais que je possède une clef +du harem.» «Te craindre, mon cher Sélim! tu ne +m'as jamais dit jusqu'ici un mot semblable.» «Ne +perds pas de tems; je prends la clef.--La garde +d'Haroun a déjà reçu <i>quelque</i> récompense, et elle en +recevra encore davantage. Cette nuit, Zuleïka, tu +entendras mon histoire, mes projets et mes craintes; +ô mon amie! je ne suis pas ce que je parais +être.»</p> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Deuxième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + +<p>1. Les vents sont violens sur les vagues d'Hellé, +comme dans la nuit des ondes soulevées, où l'Amour, +qui l'avait envoyé, oublia de sauver le jeune, le +beau, le brave Léandre, le seul espoir de la fille de +Sestos. Oh! quand son fanal brillait isolé sur la haute +tour nocturne, vainement le vent soulevé, l'écume +des brisans et les cris perçans des oiseaux des mers +l'avertissaient de rester dans sa demeure; vainement +les nuages amoncelés dans les airs, les vagues agitées +lui défendaient d'entreprendre son voyage: il ne +pouvait voir, il ne voulait pas entendre les bruits, +les signes qui lui prédisaient des terreurs; son œil +ne voyait que la lumière de l'amour, cette étoile +isolée qu'il saluait dans les cieux; son oreille n'entendait +que les chants de Héro. «O vagues, ne +séparez pas long-tems deux amans!»--Cette histoire +est vieille; mais l'amour peut encore inspirer +assez deux jeunes cœurs pour prouver qu'elle est véritable.</p> + +<p>2. Les vents sont soulevés, et les vagues d'Hellé +roulent sombres et impétueuses; les ombres tombantes +de la nuit couvrent en vain ce champ humide +d'une rosée sanglante; ce désert, autrefois l'orgueil +du vieux Priam; les tombeaux, seuls vestiges de son +règne; tout--excepté les rêves immortels qui trompaient +les ennuis du vieillard aveugle de l'île rocheuse +de Scio.</p> + +<p>3. Oh! cependant,--car mes pas ont erré dans +ces lieux; ils ont foulé ces rivages sacrés; cette +vague bouillonnante m'a porté sur son sein;--oh! +antique ménestrel! puissé-je long-tems avec toi méditer, +soupirer et parcourir ces scènes du passé, +croyant que chaque tertre de gazon vert contient les +cendres d'un héros non fabuleux, et qu'autour de ces +lieux historiques ton l<i>arge Hellespont</i> se précipite +encore<a id="footnotetagf23" name="footnotetagf23"></a> +<a href="#footnotef23"><sup class="sml">f23</sup></a>, et froid serait le cœur de celui qui pourrait +ici contredire tes chants!</p> + +<p>4. La nuit est descendue sur la vague d'Hellé; et +elle n'a pas encore atteint le sommet de la colline +d'Ida, cette lune qui brillait autrefois sur les exploits +sublimes racontés par le grand poète; aucun guerrier +ne se plaint aujourd'hui de son paisible rayon; +mais les bergers reconnaissans bénissent toujours +cet astre argenté. Leurs troupeaux paissent aujourd'hui +sur le tertre de celui qui ressentit la flèche du +berger dardanien. Cet immense amas de terre entassée, +autour duquel le fils d'Ammon<a id="footnotetagf24" name="footnotetagf24"></a> +<a href="#footnotef24"><sup class="sml">f24</sup></a> se promena +avec orgueil, monument élevé par des nations, couronné +par des monarques, est aujourd'hui un tertre +solitaire et sans nom! Au dedans,--combien ta +demeure est étroite! Au dehors,--les étrangers, +seuls peuvent murmurer le nom de celui qui y fut +enseveli. La poussière surpasse en durée la pierre +tumulaire; mais toi,--ta poussière même n'est +plus!</p> + +<p>5. Tard--bien tard cette nuit, Diane viendra +réjouir le berger et chasser les craintes du matelot; +jusqu'alors--aucun signal sur le rocher ne peut diriger +la course de la nacelle luttant contre les flots; +toutes les lumières dispersées qui entourent la baie se +sont éteintes une à une. La seule lampe allumée de +cette heure solitaire scintille sur la tour de Zuleïka.</p> + +<p>Oui! là, dans cette chambre silencieuse, brille une +lumière vacillante; et sur l'ottomane de soie de la +jeune fille sont jetés les grains d'ambre odoriférans, +sur lesquels glissent ses doigts gracieux<a id="footnotetagf25" name="footnotetagf25"></a> +<a href="#footnotef25"><sup class="sml">f25</sup></a>. Près de +ces grains, entouré d'émeraudes (comment pourrait-elle +oublier ce bijou?) se trouve l'amulette béni +dé sa mère<a id="footnotetagf26" name="footnotetagf26"></a> +<a href="#footnotef26"><sup class="sml">f26</sup></a>, sur lequel est gravé le texte même +du Koursi, et dont la vertu pourrait rendre heureux +en cette vie, ainsi qu'elle garantit la félicité +pour l'autre. Auprès de son comboloio<a id="footnotetagf27" name="footnotetagf27"></a> +<a href="#footnotef27"><sup class="sml">f27</sup></a> est un Koran, +orné d'enluminures, et plusieurs brillans manuscrits +de poésie, décorés d'emblêmes, rachetés +dès injures du tems par d'élégans écrivains de la +Perse. Sur ces manuscrits splepdides repose son +luth, négligé maintenant, mais qui autrefois n'était +pas si souvent muet. Autour de sa lampe d'or ciselé +s'épanouissent des fleurs dans des vases de porcelaine +dé Chine. Les plus riches tissus des fabriques +de l'Iran, les tributs de parfums de Schiraz; tout ce +qui peut faire les délices de la vue et des sens est +rassemblé dans cet appartement somptueux; et cependant +cette demeure a un air de tristesse et de +mélancolie. Elle, la déesse de cette rétraite de Péri, +que fait-elle dans cette nuit si troublée et si décisive?</p> + +<p>6. Enveloppée dans un de ces vêtemens tout noirs +que les nobles musulmans ont seuls le droit de porter, +et qu'elle à revêtu pour protéger contre les +vents du ciel un sein aussi cher à Sélim que le ciel +lui-même, elle s'avance d'un pas prudent dans les +détours du bosquet, tressaillant chaque fois qu'à +travers la clairière le vent par bouffées fait entendre +de lourds gémissemens, jusqu'à ce que, parvenue à +un sentier plus uni, son cœur timide batte plus librement. +La jeune fille suit son guide silencieux; et +quoique sa terreur, la pousse à retourner sur ses pas, +comment pourrait-elle se déterminer à abandonner +son cher Sélim? comment apprendrait-elle ses lèvres +caressantes à prononcer des paroles de reproches?</p> + +<p>7. Ils atteignirent enfin une grotte creusée par la +nature, mais agrandie par l'art, où souvent Zuleïka +vint accoutumer son luth à rendre des sons harmonieux, +et apprendre par cœur son Koran. Souvent, +dans ses jeunes rêveries, elle s'efforçait de se figurer +ce que pouvait être le Paradis. Où l'ame des +femmes devait aller après la mort, son prophète avait +dédaigné de le dire; mais la demeure de celle de +Sélim était sûre, et, pensait-elle, il ne pourrait supporter long-tems un séjour dans d'autres mondes de +félicité; sans celle qu'il avait tant aimée dans celui-ci! +Oh! qui pourrait demeurer avec lui qui l'aimât +autant que moi? Quelle houri pourrait seulement lui +offrir la moitié de mes soins?</p> + +<p>8. Depuis le jour où elle avait visité ce lieu, +quelques changemens lui semblaient s'y être opérés. +Peut-être était-ce seulement la nuit qui déguisait les +objets qu'elle avait vus à la clarté du jour; la lampe +de bronze qui l'éclairait ne projetait qu'obscurément +un rayon qui n'avait rien de la clarté du ciel. Mais, +dans un coin de la caverne, son œil tomba sur un +objet étrange. Là des armes étaient entassées, non +semblables à celles que brandissaient les délis dans +le champ de bataille. Les poignées et les lames en +étaient d'une forme et d'une trempe étrangères; +une d'elles était rougie--peut-être par un crime! +Ah! comment sans lui ce sang pourrait-il être répandu? +Une coupe aussi était placée à coté, qui ne +semblait pas contenir le sorbet. Que signifie tout +cela? Elle se détourna pour chercher des yeux son +cher Sélim.--«Oh! se peut-il que ce soit lui?»</p> + +<p>9. Sa robe superbe était jetée de coté, son front ne +portait point la haute couronne du turban; mais à sa +place un shall de couleur rouge, légèrement plissé, +entourait sa tête. Cette dague, dont la poignée portait +un diamant digne du plus haut diadême, n'étincelait +plus à sa ceinture, où des pistolets sans ornement +étaient fixés, et à son baudrier pendait un sabre, +et de son épaule descendait négligemment le manteau +blanc, la mince capote qui couvre l'errant +Candiote: en dessous--sa veste plaquée d'or--serrait +comme une cuirasse sa poitrine; les guêtres +qui entouraient étroitement ses jambes étaient revêtues +de plaques d'argent. Mais si ce n'eût été cet air +impérieux du commandement qui éclatait dans ses +regards, dans sa voix, dans ses gestes; tout ce +qu'un œil inattentif eût pu distinguer dans Sélim +l'aurait fait prendre pour quelque jeune Galiongui<a id="footnotetagf28" name="footnotetagf28"></a> +<a href="#footnotef28"><sup class="sml">f28</sup></a>.</p> + +<p>10.--«Je t'ai dit que je n'étais pas ce que je +te paraissais être, et maintenant tu vois que mes paroles +étaient vraies. J'ai une histoire que tu n'as jamais +rêvée; si elle est véritable--sa vérité sera +fatale à plusieurs. Il serait inutile maintenant de te +cacher cette histoire. Je ne puis te voir la fiancée +d'un Osmanli. Mais si ta propre bouche ne m'avait +pas révélé combien j'avais de part à la tendresse de +ton jeune cœur, je ne te découvrirais pas, je ne devrais +pas te découvrir le sombre secret du mien. Je +ne te parle pas maintenant de mon amour, de cet +amour que le tems, la constance et le péril sauront +te prouver. Mais d'abord--oh! n'en épouse jamais +un autre--Zuleïka! je ne suis pas ton frère!»</p> + +<p>11. «Oh! tu n'es pas mon frère!--rétracte ces +paroles.--Dieu! Suis-je abandonnée seule sur la +terre pour y pleurer?--Je n'ose pas maudire--le +jour qui fut témoin de ma solitaire naissance! +Oh! tu ne m'aimeras plus dorénavant! mon cœur +défaillant prévoyait un malheur; mais reconnais-<i>moi</i> +encore pour tout ce que j'étais avant ce fatal +aveu: ta sœur--ton amie, ta Zuleïka. Tu m'as +fait venir en ce lieu peut-être pour me donner la +mort. Si tu as des motifs de vengeance, regarde: +je t'offre mon sein,--contente tes ressentimens! +plus heureuse cent fois de descendre parmi les +morts que de vivre ainsi, ne t'étant plus rien. Peut-être +dois-je redouter quelque chose de pire encore, +car je connais maintenant pourquoi Giaffir semblait +toujours ton ennemi. Et je suis, hélas! l'enfant de +Giaffir, par qui tu fus outragé, avili. Si je ne suis +pas ta sœur--si tu veux épargner ma vie, oh! +fais-moi ton esclave!»</p> + +<p>12. «Mon esclave, Zuleïka!--non, je suis le tien; +mais, cher amour, calme ce transport; ta destinée +sera d'être unie à la mienne: je le jure par le temple +de notre Prophète; cette pensée sera un baume pour +tes chagrins. Ainsi, puissent les vers du Koran<a id="footnotetagf29" name="footnotetagf29"></a> +<a href="#footnotef29"><sup class="sml">f29</sup></a> +gravés sur la lame de mon sabre diriger mes coups, +à l'heure du danger, pour nous sauver tous deux, +si je suis fidèle à ce redoutable serment! Le nom +qui faisait battre ton cœur d'un amoureux orgueil +doit être changé; mais, ma Zuleïka, sache que ce +lien qui nous unissait s'est resserré, au lieu de +s'être rompu, quoique ton père soit mon plus mortel +ennemi. Le mien fut pour Giaffir tout ce que tu +croyais que j'étais naguère pour toi-même. Ce frère +conspira et occasiona la chute d'un frère, mais il +épargna du moins mon enfance; il me berça d'une +vaine déception dont il est tems encore de le récompenser.--Il +m'a élevé, non avec des soins paternels, +mais comme le neveu d'un Caïn<a id="footnotetagf30" name="footnotetagf30"></a> +<a href="#footnotef30"><sup class="sml">f30</sup></a>; il me surveillait +comme le petit d'un lion qui ronge déjà son +frein, et qui pourra bientôt briser sa chaîne. Le +sang de mon père bout dans toutes mes veines; cependant, +pour l'amour de toi, je suspendrai ma +vengeance, quoique je ne doive plus rester ici. +Mais d'abord, bien-aimée Zuleïka! écouté comment +Giaffir accomplit ses infâmes projets.</p> + +<p>13. «Comment naquit et s'envenima la discorde +de ton père et du mien; fut-ce l'amour ou l'envie +qui les rendit ennemis? peu importerait même si je +ne l'ignorais pas. Dans des esprits fiers, irascibles, +quelques torts légers sans intention suffisent pour +troubler la paix. Le bras d'Abdallah était redoutable +dans la mêlée; il est encore célébré dans les +chants bosniaques, et les hordes rebelles de Paswan<a id="footnotetagf31" name="footnotetagf31"></a> +<a href="#footnotef31"><sup class="sml">f31</sup></a> +attestent assez combien elles redoutaient un pareil +hôte. Sa mort, cruel effet de la haine de Giaffir, est +tout ce que j'ai besoin de rappeler ici, et comment +le secret de ma naissance qui me fut révélé, quel +qu'en soit d'ailleurs le résultat, a déjà eu celui de +me rendre libre.</p> + +<p>14. «Lorsque Paswan, après plusieurs années de +combat, en dernier lieu pour affermir sa puissance, +mais d'abord pour défendre sa vie, régnait trop orgueilleusement +dans les murs de Widdin, nos pachas +se rallièrent autour du gouvernement. Ni plus ni +moins élevé dans le commandement militaire, chacun +des deux frères conduisait une troupe séparée. +Ils déployèrent leurs étendards de queues de cheval<a id="footnotetagf32" name="footnotetagf32"></a> +<a href="#footnotef32"><sup class="sml">f32</sup></a> +au vent, et ils firent leur jonction dans la +plaine de Sophie, où les troupes devaient être passées +en revue: leurs tentes étaient plantées, leur +poste assigné; mais à l'un d'eux, hélas! assigné en +vain! Qu'est-il besoin de paroles? La coupe redoutable +fut préparée, par l'ordre de Giaffir, avec un +poison aussi subtil et aussi cruel que son ame; cette +coupe, présentée à Abdallah, envoya son ame dans +le ciel. Fatigué par une chasse pénible, il reposait +dans le bain ses membres engourdis et fiévreux; il +était loin de penser que la haine d'un frère lui destinait +une telle coupe pour étancher sa soif. Ce fut +un esclave gagné qui la lui présenta. Il en but une +goutte<a id="footnotetagf33" name="footnotetagf33"></a> +<a href="#footnotef33"><sup class="sml">f33</sup></a>, il n'en fallait pas davantage! Si tu doutes +de la vérité de mon histoire, ô Zuleïka! appelle Haroun, +il pourra te confirmer ce récit.</p> + +<p>15.»Le crime une fois consommé, et la guerre +avec Paswan en partie terminée, quoiqu'il n'eût pas +été entièrement subjugué, le pachalik d'Abdallah +fut gagné. Tu ne sais pas combien, dans notre divan, +la richesse peut acquérir de considération au +plus misérable des hommes.--Les honneurs d'Abdallah +furent obtenus par celui qui s'était souillé +par le meurtre d'un frère. Il est vrai que les poursuites +qu'ils lui oceasionèrent pour les obtenir épuisèrent +ses trésors acquis par un crime; mais il les +eut bientôt réparés. Voudrais-tu savoir par quels +moyens? Contemple ces déserts incultes, et demande +au paysan couvert de haillons ce que deviennent +les produits de ses sueurs? Pourquoi le cruel usurpateur +m'a-t-il épargné? pourquoi à-t-il partagé +avec moi son palais? Je l'ignore. La honte, les regrets, +les remords; la faible crainte que lui inspirait +la faiblesse d'un enfant; en outre, l'adoption +qu'il a faite de moi comme son fils, à lui, à qui le +ciel n'en a point accordé; ou quelque intrigue inconnue, +quelque caprice; voilà ce qui m'a ainsi +préservé,--mais ce qui ne m'a pas laissé en paix. +Lui ne peut dompter son caractère fier et hautain, +et moi je ne lui pardonne point le sang de mon +père.</p> + +<p>16.»Il est des ennemis dans le palais de ton +père; tous ceux qui rompent son pain ne lui sont pas +fidèles. Si je leur révélais mon secret, ses jours, ses +heures même seraient peu nombreuses. Ils n'ont besoin +que d'un courage qui les dirige, d'une main +qui leur indique les coups qu'il faut frapper. Mais +Haroun seul connaît ou a connu cette histoire, dont +le dénouement est très-prochain. Il a été élevé dans +le palais d'Abdallah, et il y occupait dans son sérail +le poste qu'il occupe maintenant ici.--Il vit son +maître expirer; mais que pouvait faire un simple +esclave? Venger son maître?--hélas! il était trop +tard; soustraire son fils à un sort semblable? il choisit +ce dernier parti; et pendant que, tout fier d'avoir +subjugué ses ennemis ou trahi ses amis, l'orgueilleux +Giaffir s'endormait dans son triomphe, +Haroun me conduisait, orphelin sans appui, à la +porte du palais de Giaffir; et ce ne fut pas vainement +qu'il employa ses efforts pour sauver la vie de +celui pour lequel il était venu l'implorer. Ma naissance +fut cachée à tout le monde, et surtout à moi-même. +Ainsi fut protégée la sûreté de Giaffir. Il +quitta bientôt la Roumélie et les flots lointains du +Danube pour revenir s'établir sur nos rives asiatiques, +n'ayant avec lui qu'Haroun qui connût mon +histoire--et ce Nubien a senti que les secrets d'un +tyran ne sont que des chaînes que le captif brise +avec joie; voilà ce qu'il m'a révélé et d'autres choses +encore. C'est ainsi que le juste Allah envoie au crime +esclaves, instrumens, complices,--jamais amis!</p> + +<p>17.»Tout cela, ô Zuleïka! doit douloureusement +retentir à tes oreilles; mais la suite de mon histoire +te sera encore plus pénible: quoique mes paroles +blessent ta timide douceur, je dois cependant prouver +et te faire connaître la vérité toute entière. Je +t'ai vue frémir en regardant ce vêtement que je +porte; cependant je l'ai souvent porté, et je dois le +porter encore long-tems. Ce Galiongui, auquel tu es +liée par un serment, est le chef de ces hordes de +pirates dont la loi et la vie reposent sur leurs +épées. D'entendre seulement leur effrayante histoire, +ta joue pâle deviendrait bien plus pâle encore: ces +armes que tu vois là, ce sont mes soldats qui les ont +apportées; les bras qui les brandissent ne sont pas +éloignés: cette coupe aussi est remplie pour les brigands +féroces.--Une fois vidée par eux, ils rie reculent +jamais devant le danger. Notre Prophète peut +pardonner à ces esclaves; ils ne sont infidèles que +pour cette liqueur défendue.</p> + +<p>18.»Que pouvais-je faire? proscrit dans ces lieux, +blâmé pour avoir seulement désiré de voyager; laissé +dans l'oisiveté,--car les craintes de Giaffir me refusaient +même un cheval et une épée.--Que de fois +cependant, ô Mahomet! que de fois en plein divan +le despote ne m'a-t-il pas raillé, comme si ma faible +main s'était refusée à manier la bride ou le cimeterre: +lui allait toujours seul à la guerre, et me +laissait ici inoccupé, inconnu. Abandonné avec les +femmes aux soins d'Haroun, trompé dans mes espérances, +privé de gloire, tandis que toi,--dont la +douceur m'eût long-tems charmé, quoiqu'elle ait pu +m'énerver, elle m'aurait du moins consolé,--tu +étais envoyée dans les murs de Bruse pour y attendre +l'issue des batailles. Haroun, qui vit mon ésprit +s'affaisser sous le joug pesant de l'inaction, brisa +mes chaînes pendant une campagne, et libéra son +captif malgré toutes ses craintes, sur la promesse de +revenir avant la fin du commandement de Giaffir. +C'est en vain--ma langue ne peut exprimer toute +l'ivresse de mon cœur; lorsque pour la première fois +ces yeux rendus à la liberté contemplèrent la terre, +l'océan, le soleil et les cieux; comme si mon ame les +eût pénétrés et en connût les plus intimes, les plus +secrètes pensées! Un mot seul peut la peindre, cette +sensation suprême:--j'étais libre! Je cessai même +de soupirer pour ta présence: le monde,--oui--le +ciel lui-même était à moi!</p> + +<p>19.»La chaloupe d'un More fidèle me porta loin +de cet oisif rivage; Je désirais voir les îles qui parent +comme des diamans le diadême de pourpre du vieil +océan; je les cherchais dans mon excursion nautique, +et je les vis toutes<a id="footnotetagf34" name="footnotetagf34"></a> +<a href="#footnotef34"><sup class="sml">f34</sup></a>; mais quand et dans quel +lieu me suis-je ligué avec cette troupe pour triompher ou périr; +lorsque tout ce que nous désirons d'accomplir +sera accompli, ce sera alors le tems de nous +revoir de nouveau pour te raconter la fin de cette +histoire.</p> + +<p>20.»Il est vrai que c'est une troupe indisciplinée, +sans lois, à formes rudes, à caractères farouches; +toutes les croyances, toutes les nations ont trouvé +avec eux,--et peuvent encore trouver place. Un +caractère ouvert, le bras toujours prêt à frapper, +l'obéissance au commandement de leur chef; une +ame propre à toutes les entreprises, et ne voyant +jamais avec les yeux de la crainte; de l'amitié pour +chacun des leurs, de la fidélité à tous, de la vengeance +vouée pour ceux qui succombent; voilà ce qui +les rend les utiles instrumens de mes projets et de +plus encore. Et quelques-uns,--je les ai étudiés +tous,--sont distingués de la foule vulgaire; mais +j'appelle principalement à mon conseil la sagesse et +la prudence du Franc.--Quelques autres aspirent +à de plus hautes pensées, ce sont les derniers des +patriotes de Lambro<a id="footnotetagf35" name="footnotetagf35"></a> +<a href="#footnotef35"><sup class="sml">f35</sup></a>, qui jouissent déjà d'une liberté +anticipée, et qui souvent, autour du feu de la +caverne, discutent des plans chimériques pour arracher +les Rayas<a id="footnotetagf36" name="footnotetagf36"></a> +<a href="#footnotef36"><sup class="sml">f36</sup></a> à leur sort. Qu'ils soulagent leurs +cœurs en discourant sur l'égalité des droits que les +hommes n'ont jamais connus; j'ai aussi, moi, un +amour ardent de la liberté.</p> + +<p>»Ah! laisse-moi errer comme le patriarche de l'Océan<a id="footnotetagf37" name="footnotetagf37"></a> +<a href="#footnotef37"><sup class="sml">f37</sup></a>, +ou ne connaître sur la terre que la demeure +du Tartare<a id="footnotetagf38" name="footnotetagf38"></a> +<a href="#footnotef38"><sup class="sml">f38</sup></a>! Ma tente sur le rivage, ma galère sur +la mer, sont pour moi plus que des cités et des sérails. +Porté par mon cheval à travers le désert, ou +entraîné par ma voile au souffle du vent sur la mer +orageuse; emporte-moi où tu voudras, toi, mon +coursier! fais-moi voguer où tu voudras, toi, ma +barque légère! Mais toi, sois l'astre bienfaisant qui +guide le voyageur, ô ma Zuleïka! partage et bénis +ma nacelle; sois la colombe de paix et d'espérance +de ma destinée! ou, puisque l'espérance est refusée +à ce monde de combats et de tribulations, sois mon +arc-en-ciel au milieu des orages de ma vie. Sois pour +moi le rayon du soir qui dissipe les nuages par un +sourire, et teint les couleurs du matin d'un rayon +prophétique! Heureuse et fortunée pour moi--comme +les accens du Muezzin qui partent des murs +de la Mecque, et arrivent au pèlerin pieux et prosterné +à leur appel; douce--comme la mélodie des +jours de la jeunesse qui dérobe une larme tremblante +à la muette admiration; chère--comme les chants +de la terre natale à l'oreille d'un exilé, sera ta voix +bien aimée. Pour toi, dans ces îles brillantes et fortunées, +j'ai préparé un asile aussi beau, aussi délicieux +qu'Aden<a id="footnotetagf39" name="footnotetagf39"></a> +<a href="#footnotef39"><sup class="sml">f39</sup></a>, aux premières heures de sa création. +Un millier de glaives, sympathisant avec le +cœur et le bras de Sélim, attendent--s'agitent--défendent--détruisent--à +ton signal! Enveloppé +par ma troupe, Zuleïka à mes côtés, la dépouille +des nations parera ma fiancée. Les languissantes, +oisives et molles années du harem peuvent bien être +échangées pour des soucis,--pour des plaisirs +comme ceux-là. Je ne m'aveugle point sur ma destinée; +je vois, dans quelques lieux que je porte mes +pas, dés périls innombrables; mais un seul, un seul +amour! Oui, ce tendre cœur me récompensera bien de +tous mes travaux, de toutes mes fatigues, quand même +la fortune me serait contraire, ou que de faux amis +me trahiraient. Qu'il m'est doux de rêver que, dans +les heures les plus sombres de l'infortune, lorsque +tout sera changé pour moi, je te trouverai toujours +fidèle! Que ton ame, comme celle de Sélim, se montre +ferme et courageuse; que l'ame de Sélim te soit chère +comme la tienne; adoucissons mutuellement nos +chagrins, partageons nos plaisirs, confondons toutes +nos pensées,--mais que rien ne puisse jamais nous +désunir! Une fois libres, c'est mon devoir de guider +de nouveau notre bande; amis entre eux, les hommes +qui la composent sont les ennemis des autres hommes. +Et toutefois nous ne faisons que suivre le penchant +que la nature fatale a assigné à la race guerroyante +des hommes. Regarde! Là où son carnage, où ses +conquêtes ont cessé, il y a fait une solitude et il la +nomme--paix! Je veux, comme les autres, user +de mon adresse ou de ma force, mais je ne demande +pas plus d'espace de terre que la longueur de mon +sabre: le pouvoir ne gouverne que par la division. +--Sa +ressource la meilleure, c'est l'alternative de +la ruse ou de la violence! que cette dernière soit la +nôtre. La ruse pourra venir en son tems, si nous +nous laissons emprisonner dans les cages des villes +pour vivre en société. Mais là ton ame pourrait faillir.--Que +de fois la corruption n'a-t-elle pas séduit +des cœurs que le péril n'avait pu ébranler! et la +femme, plus que l'homme, quand la mort, les malheurs, +ou même la disgrâce, ont frappé l'objet de +son amour, égarée dans les voies du plaisir, la femme +se livre au déshonneur!--Loin de moi tout soupçon! +il ne souillera, point le nom de Zuleïka! Mais +la vie est un hasard dans ce qu'elle a de plus heureux; +et ici il ne nous reste rien à espérer, mais +beaucoup à craindre. Oui! des craintes! le doute, +la peur de te perdre par le pouvoir d'Osman, ou par +la sévère volonté de Giaffir. Cette crainte s'évanouira +avec la brise favorable que l'amour a promise cette +nuit à ma voile. Aucun danger n'effraie les amans +que son sourire a rendus heureux; leurs pas peuvent +errer dans la vie, mais leurs cœurs ne changent +point. Avec toi, tous les dangers, toutes les fatigues +me seront douces; chaque climat aura des charmes; +sur la terre,--sur l'océan,--notre univers sera +dans nos bras! Oh! que les vents impétueux soufflent +sur notre tillac, pour que ces bras me serrent plus +étroitement! Le plus profond murmure qui s'échappera +de ces lèvres ne sera point un soupir pour ma +sûreté; mais une prière pour toi! La guerre des +élémens ne peut effrayer l'amour dont le poison le +plus redoutable est l'artifice des hommes; <i>voilà</i> les +seuls écueils qui puissent arrêter notre course. <i>Ici</i> +nous n'avons que quelques instans de dangers; <i>là</i> +sont des années de naufrage! Mais loin de nous, +sombres pensées qui présentez ces horribles images! +Cette heure nous donne ou nous ôte à jamais la faculté +de fuir. Je n'ai que peu de mots à ajouter pour +terminer mon histoire, tu n'en as qu'un seul à dire +pour que nous soyons bientôt séparés de nos ennemis; +oui,--ennemis!--La haine de Giaffir pour +moi s'éteindra-t-elle? et Osman, qui voudrait nous +séparer en t'arrachant à moi, n'est-il pas le tien?</p> + +<p>21.»Pour préserver sa fidélité de tout soupçon +et sa tête de la mort, je revins au tems fixé pour +sauver mon gardien; peu de personnes apprirent, +et aucune ne répéta que, pendant ce tems, j'avais +vogué sur la mer et erré d'île en île; et depuis, +quoique séparé de ma troupe et que j'abandonne +trop rarement la terre qui me sépare d'elle, elle n'a +rien fait, elle ne fera rien avant que je n'en sois +instruit et qu'elle n'ait reçu mes ordres. Je forme les +plans, je distribue les dépouilles; il est juste que je +partage aussi plus souvent les fatigues.</p> + +<p>«Mais tu m'as déjà prêté trop long-tems ton attention. +Le tems presse; une barque flotte déjà; nous +ne laisserons derrière nous que la haine et la crainte. +Demain, Osman arrivera avec sa suite;--cette nuit +doit rompre ta chaîne; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux, +et peut-être aussi la vie de <i>celui</i> qui te donna +la tienne, hâte-toi, hâte-toi de me suivre à l'instant!--Mais +cependant, quoique tu sois à moi par +un serment, voudrais-tu révoquer ton vœu volontaire, +effrayée par les vérités que tu viens d'apprendre?--Je +reste ici--non pour voir la femme d'Osman; +mais pour que le péril retombe sur <i>ma</i> tête!»</p> + +<p>22. Zuleïka, muette et immobile, ressemblait à +cette statue de douleurs; lorsque, voyant son dernier +espoir pour jamais évanoui, la mère désolée fut changée +en pierre; tout ce que l'on pouvait apercevoir +de différent dans Zuleïka, c'est qu'elle était une +Niobé plus jeune. Mais avant que ses lèvres ou même +ses yeux essayassent de parler ou de répondre par +un regard, une torche enflammée répandit au loin +son éclat perfide sous le porche du jardin! une autre--une +autre encore!--et puis une autre!--«Oh! +fuis!--toi qui n'es plus--toi qui maintenant +m'es plus qu'un frère!» Au loin, partout, à +travers les bosquets les plus épais, les torches menaçantes +brillent d'une lumière rougeâtre, et elles +ne sont pas seules--car chaque main droite de ceux +qui les portent est armée d'un glaive nu. Ils se séparent; +ils poursuivent; ils reviennent; ils tournent +avec le flambeau qui guide leurs recherches et le fer +étincelant, et le dernier de tous, brandissant son +sabre, le terrible Giaffir, se précipite dans sa fureur. +Et bientôt les voilà qui touchent presque à la +grotte--oh! cette grotte doit-elle être le tombeau de +Sélim?</p> + +<p>23. Il demeurait debout intrépide. «Le moment est +venu--il sera bientôt passé--un baiser, Zuleïka--c'est +mon dernier; mais cependant ma troupe, qui +n'est pas loin du rivage, pourrait entendre mon signal +et distinguer le feu de mon arme; elle serait +toutefois trop peu nombreuse--l'entreprise serait +d'un succès difficile: n'importe--encore un effort!»</p> + +<p>Il se précipite à l'entrée de la caverne; la décharge +de son pistolet fait retentir au loin l'écho. +Zuleïka n'a point tremblé, n'a point versé de larmes; +le désespoir avait glacé son œil et son cœur!--«Ils +ne m'entendent point, ou s'ils arrivent à force de +rames, ce sera seulement pour me voir mourir; cette +détonnation n'a fait qu'attirer mes ennemis plus près. +Alors, cimeterre de mon père! sors de ton fourreau! +tu n'auras jamais vu une lutte plus inégale! Adieu, +Zuleïka!--douce amie! éloigne-toi: reste cependant +dans la grotte--tu y seras plus en sûreté: la +fureur de Giaffir se bornera pour toi aux emportemens +et aux reproches. Demeure immobile,--afin +d'éviter l'atteinte d'une arme ou d'une balle égarées. +Crains-tu pour ton père?--Puissé-je expirer si je +le cherche dans ce combat! Non--quoique ce poison +ait été versé par lui; non--quand même il m'appellerait +encore lâche! Mais recevrai-je paisiblement +leur fer dans mon sein? non--leurs têtes vont +ressentir mes coups, excepté celle de ton père!»</p> + +<p>24. Il s'élance aussitôt, et il a gagné le rivage sablonneux; +déjà le plus acharné de la troupe qui le +poursuit est tombé à ses pieds: c'est une tête qui râle, +un tronc qui s'agite dans ses dernières convulsions; un +autre tombe--mais autour de lui se forme un cercle +nombreux d'ennemis. Il s'ouvre un passage en frappant +de droite à gauche, et il va atteindre les vagues +qui le protègent: sa barque paraît--elle n'est plus +même à la distance de cinq rames--ses compagnons +font des efforts désespérés--oh! arriveront-ils encore +à tems pour le sauver? Les premiers brisans +baignent ses pieds; ses soldats plongent dans la baie; +leurs sabres brillent avec éclat à travers l'écume--malgré +les obstacles que leur opposent les vagues,--infatigables, +ils luttent contre elles pour atteindre +le rivage:--les voilà près du bord! ils arrivent--ce +n'est que pour accroître le carnage--le sang le +plus pur du cœur de Sélim a déjà rougi la vague +écumante!</p> + +<p>25. Échappé aux coups des balles et aux blessures +des sabres, ou à peine effleuré pour en ressentir les +atteintes, Sélim, trahi, entouré, avait regagné le +lieu où les vagues de la mer se brisent au rivage. +Là, au moment où son dernier pas abandonnait la +terre, où son bras frappait un dernier coup mortel;--hélas! +pourquoi se retourna-t-il pour regarder +celle que son œil cherchait en vain? Cette pause, ce +fatal regard, ont décidé sa mort ou fixé ses chaînes. +Triste témoignage d'amour au milieu du péril et de +la peine! jusqu'à quelle extrémité l'espérance des +amans ne se soutient-elle pas! Sélim avait derrière +lui les vagues écumantes, et ses compagnons, serrés, +prêts à combattre pour le défendre, quand tout-à-coup +une balle siffle.--«Ainsi puissent tomber +les ennemis de Giaffir!» Quelle voix a fait entendre +ces paroles? quel est celui dont la carabine vient de +détonner, dont la balle a sifflé à travers les ombres +de la nuit, partie de trop près et trop perfidement +dirigée pour s'égarer? C'est la tienne--meurtrier +d'Abdallah! Le père essuya lentement l'effet de ta +haine farouche; le fils a trouvé par ta main une mort +plus prompte. Le sang s'échappe en bouillonnant de +sa poitrine, et rougit la blanche écume de la mer.--Si +ses lèvres essayèrent quelques gémissemens, +les vagues, mugissantes en étouffèrent la voix.</p> + +<p>26. Le matin disperse lentement les nuages; on +aperçoit peu de trophées du combat; le silence a +succédé au cri de guerre qui fit retentir la baie +à l'heure de minuit; mais ces sables du rivage peuvent +offrir quelques débris de la lutte mortelle dont +ils ont été témoins, tels que des fragmens d'armes +brisées, des empreintes laissées par les pieds des +combattans, et des mains abattues, lancées, dans +leurs dernières convulsions, sur l'arène sanglante. +Non loin est une torche brisée, une barque sans +rames, et mêlée aux algues marines qui sont amoncelées +sur le rivage et penchent sur l'abîme. Là se +découvre une capote blanche! elle est déchirée en +deux lambeaux--l'un d'eux est souillé par une tache +de sang noir que la vague s'efforce en vain d'effacer. +Mais où est celui qui la portait? Vous! qui voulez +pleurer sur ses restes, allez, cherchez-les où les +lames mugissantes les ont déjà entraînés; vers les +écueils de Sigée, ou sur les rivages de Lemnos. Les +oiseaux de mer crient au-dessus de leur proie, sur +laquelle leurs becs affamés diffèrent de s'abattre, +tandis que, secouée sur son mobile coussin, la tête +du cadavre est bercée par le balancement des vagues. +Cette main, dont le mouvement n'est pas celui de la +vie, tantôt soulevée en haut par les flots qui l'agitent, +tantôt ramenée à leur niveau, semble encore +faiblement menacer son ennemi.--</p> + +<p>Qu'importe que ce cadavre repose dans un tombeau +vivant? L'oiseau qui dévore ces traits, ces +formes abattues, livides, n'a fait que dérober la +proie du ver plus vil que lui. Le seul cœur qui eût +saigné, le seul œil qui eût pleuré en le voyant mourir, +le seul être qui eût recueilli ses membres dispersés +et qui eût versé des larmes sur sa tombe ornée +de son turban<a id="footnotetagf40" name="footnotetagf40"></a> +<a href="#footnotef40"><sup class="sml">f40</sup></a>; ce cœur s'est brisé--cet œil s'est +fermé--oui--fermé avant celui qui surnage sur +les flots.</p> + +<p>27. Près des vagues d'Hellé s'élève une voix de +deuil! et l'œil de la femme est humide--la joue de +l'homme est pâle: Zuleïka! dernier rejeton de la +race de Giaffir, l'époux qui t'était destiné est arrivé +trop tard; il ne te voit pas--il ne verra jamais ton +visage! Ne peut-il entendre les lourds <i>woul-woulleh</i><a id="footnotetagf41" name="footnotetagf41"></a> +<a href="#footnotef41"><sup class="sml">f41</sup></a> +qui l'avertissent dans son éloignement? Tes femmes +qui pleurent aux portes du harem; les chantres du +Koran qui répètent l'hymne de la mort; les esclaves +silencieux qui attendent, les bras croisés sur leur +poitrine; les soupirs dans le palais, les cris qui luttent +contre les vents, lui apprennent ton histoire!</p> + +<p>Tu ne vis pas tomber ton Sélim! A ce moment +terrible où il quitta la grotte, ton cœur devint glacé: +il était ton espoir--ta joie--ton amour--ton tout--et +cette dernière pensée pour celui que tu ne pouvais +sauver suffit pour te donner la mort; un cri +déchirant s'échappa de ton sein, et tout fut silencieux.--Paix +à ton cœur brisé, à ta tombe virginale! +Oh! heureuse! heureuse encore de ne perdre +que le pire de la vie! Cette douleur--quoique profonde--quoique +fatale,--fut la première que tu +éprouvas; trois fois heureuse de ne sentir ni de ne +craindre les tourmens de l'absence, de la honte, de +l'orgueil, de la haine, de la vengeance et du remords! +et cette angoisse qui est plus que de la démence; +ce ver rongeur qui ne sommeille,--qui ne +meurt jamais; pensée de jours sombres et de nuits +pleines de fantômes horribles; cette pensée qui craint +les ténèbres, qui abhorre aussi la lumière, qui nous +étreint et déchire le cœur frémissant! ah! pourquoi +ne le consume-t-elle pas--pour s'enfuir ensuite!</p> + +<p>Malheur à toi, cruel et implacable chef! Vainement +tu couvres ta tête de cendres; vainement la +haire et le cilice pressent tes membres abattus; Sélim +est mort de la même main qu'Abdallah. Maintenant +arrache ta barbe dans ton inutile douleur: +l'orgueil de ton cœur, la fiancée du lit d'Osman, +celle que ton sultan n'aurait pu voir sans la désirer +pour épouse, ta fille est morte! Espoir de ta vieillesse, +doux rayon de ton crépuscule, une étoile +brillait dans toute sa beauté sur les rives de l'Hellespont: +qui a éteint sa lumière?--c'est le sang +que tu as répandu! Écoute! à la question précipitée +du désespoir: «Où est mon enfant?» l'écho répond: +«Où<a id="footnotetagf42" name="footnotetagf42"></a> +<a href="#footnotef42"><sup class="sml">f42</sup></a>?»</p> + +<p>28. Dans l'enceinte des mille tombeaux qui apparaissent +sous l'ombrage du mélancolique mais vivant +cyprès, qui ne se flétrit jamais, quoique ses +branches et ses feuilles soient empreintes d'une éternelle +douleur, comme un premier amour malheureux, +il est un lieu qui fleurit toujours, même dans +ce lugubre bosquet de mort.--Une rose isolée y +répand son éclat solitaire: douce et pâle, on la dirait +plantée par le désespoir;--si blanche,--si languissante, +que le plus faible souffle du vent pourrait +emporter ses feuilles dans les airs. Et cependant, +c'est en vain que les orages et la pluie l'assaillent, +que des mains plus rudes que les cieux d'hiver s'efforcent +de l'arracher à sa tige; le lendemain la voit +refleurir de nouveau! Quelque aimable génie du +lieu la relève doucement et l'arrose de larmes célestes; +car elles peuvent bien croire, les vierges +d'Hellé, que ce ne peut pas être une fleur terrestre, +celle qui se moque de l'heure flétrissante de la +tempête, et s'épanouit sans être abritée par un bosquet +de verdure. Elle ne languit pas, quoique le +printems lui refuse sa rosée bienfaisante, que les +rayons fécondans de l'été la privent de leurs caresses. +Un oiseau inconnu,--mais peu éloigné, lui chante, +pendant toute la nuit, des chants plaintifs et mélodieux. +Invisibles sont ses ailes aériennes; mais doux +comme les harpes dont jouent les houris, sont ses +accords ravissans et prolongés! Ce serait le Bulbul<a id="footnotetagloc11" name="footnotetagloc11"></a> +<a href="#footnoteloc11"><sup class="sml">loc11</sup></a>; +mais sa voix, quoique plaintive, n'a pas des accens +si touchans: car ceux qui les entendent ne peuvent +abandonner ce lieu, mais ils s'y attachent et pleurent +comme s'ils avaient aimé en vain!... Et cependant +les larmes qu'ils versent sont si douces, leur +douleur est si peu mêlée de crainte, qu'ils peuvent +à peine pardonner au matin de venir rompre ce +charme mélancolique. Ils voudraient veiller et pleurer +plus long-tems; cet oiseau a des chants si étranges +et si beaux! Mais lorsque le jour apparaît soudain +dans les cieux, cette magique mélodie expire. +Il en est qui ont cru (tant les rêves de la jeunesse +sont décevans, mais ceux qui les blâment sont bien +durs) que des accens si pénétrans et si profonds +formaient et faisaient entendre le nom de Zuleïka<a id="footnotetagf43" name="footnotetagf43"></a> +<a href="#footnotef43"><sup class="sml">f43</sup></a>. +C'est de la cime de son cyprès que ce nom aérien +part et se perd dans les airs; c'est à la poussière +tendre et virginale de sa tombe que la pâle rose +doit sa naissance et sa frêle vie. Un marbre avait été +placé récemment sur cette tombe; le soir le vit poser,--le +matin il n'y était plus!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc11" +name="footnoteloc11"><b>Note loc11: </b></a><a href="#footnotetagloc11"> +(retour) </a> <img alt="" src="images/110-1.png">, nom du rossignol en persan, dont les amours avec la rose, +<img alt="" src="images/110-2.png">, <i>gul</i>, sont le sujet de beaucoup de poèmes dans l'Orient. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Ce ne fut pas un bras mortel qui transporta sur +le rivage ce pilier de marbre fixé profondément; la +légende d'Hellé raconte qu'on le trouva le lendemain +à l'endroit où était tombé Sélim, battu par les +flots agités qui avaient refusé à ses restes une tombe +plus sainte. Et là, pendant la nuit, on dit qu'on +voit inclinée une tête livide enveloppée d'un turban; +et le marbre funéraire renversé par la vague +se nomme--<i>l'oreiller du fantôme du Pirate</i>! C'est +dans le lieu où il avait été d'abord placé que la fleur +plaintive a fleuri, et qu'elle fleurit encore maintenant, +solitaire, et couverte de rosée froide, pure et +pâle, comme la joue de la beauté qui verse des larmes +au récit de l'infortune.</p> + +<p>FIN DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.</p> +<br><br> + +<hr> +<h2>NOTES</h2> + +<h3>DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.</h3> + +<hr class="short"> +<br> + +<p class="mid"><a id="footnotef1" +name="footnotef1"></a><a href="#footnotetagf1"> +NOTE 1.</a></p> + + +<p><i>Gul</i>, la rose, en turc et en persan.</p> + +<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p> + +<p>Le nom persan de la rose, <i>gul</i>, revient souvent dans les +poésies orientales de Byron: c'est qu'en effet, la rose, et le +rossignol, <i>bulbul</i>, sont le sujet perpétuel des comparaisons et +des amplifications poétiques de l'Orient; et il y a tant de +grâce et de fraîcheur dans les amours de cette reine des fleurs +et de cet oiseau mélodieux personnifiés, que l'on ne doit pas +être surpris de les voir si souvent reproduites. «Le printems +est délicieux! dit Sâdi; oh! <i>rose</i>! où as-tu été? N'entends-tu +pas les lamentations du <i>bulbul</i>, sur la longueur de ton absence?»</p> + +<p>Les Mahométans, et particulièrement les Turcs, conservent +une espèce de vénération religieuse pour la rose. Ils +pensent qu'elle fut produite pour la première fois de la sueur +de leur Prophète, et ils ne souffrent pas que ses feuilles +soient foulées aux pieds.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef2" +name="footnotef2"></a><a href="#footnotetagf2"> +NOTE 2.</a></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Souls made of fire, and children of the sun,</i></p> +<p><i>With whom revenge is virtue</i>.</p> +</div></div> + +<p>(<span class="sc">Young</span >'s Revenge.)</p> + +<p>«Ames formées de flammes, et enfans du soleil, pour lesquels +la vengeance est une vertu.»</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef3" +name="footnotef3"></a><a href="#footnotetagf3"> +NOTE 3.</a></p> + +<p><span class="sc">Medjnoun</span > et <span class="sc">Leïla</span >, les <span class="sc">Roméo</span > et <span class="sc">Juliette</span > de l'Orient. +<span class="sc">Sadi</span >, le poète moral de la Perse.</p> + +<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p> + +<p><img alt="" src="images/114-1.png"> <span class="sc">Djami</span >, célèbre poète persan, auteur d'un poème +sur <i>Joseph</i> et <i>Zuleïka</i>, en a aussi fait un sur <i>Medjnoun</i> et +<i>Leïla</i>, qui a été traduit en français par M. Chézy, 2 vol. in-18. +Son poème de <i>Jousouf et Zuleïka</i> a été publié en persan et en +allemand à Vienne, par le comte de Rozenszweig, un vol. +in-folio. <img alt="" src="images/114-2.png"> <span class="sc">Sadi</span > est encore plus célèbre que Djâmi. Il +est l'auteur du <img alt="" src="images/114-3.png"> <i>Gulistan</i>, ou <i>Jardin des Roses</i>, dont +il existe deux mauvaises traductions en français; et du <img alt="" src="images/114-4.png">, +<i>Boustân</i>, qui n'a pas été traduit. Il est aussi l'auteur d'un +<i>Pend Nameh</i>, ou Livre des Conseils, qui n'est pas si estimé +que celui de <i>Féridun Attar</i>, publié et traduit par M. le baron +Sylvestre de Sacy.</p> + +<p>Quant au poème de <i>Medjnoun et Leïla</i> de <i>Djâmi</i>, nous citerons, +pour en donner une idée, un passage de la traduction +abrégée de M. Chézy; c'est la première entrevue de <i>Medjnoun</i> +avec <i>Leïla</i>.</p> + +<p>«De retour à sa tribu, Keïs (Medjnoun), l'ame navrée +de tristesse, et l'imagination pleine encore de cette belle et +perfide étrangère qui, semblable à un astre étincelant, éclipsait +la beauté de ses jeunes compagnes, brûlait plus que jamais +de rencontrer une amie sensible, dont la douce clarté +pût dissiper les ténèbres qui enveloppaient sa couche solitaire; +et il cherchait de nouveau, au milieu de mille beautés, +celle qui pût remplir ses désirs. Chaque étranger qui arrivait +de quelque tribu lointaine recevait de lui l'accueil le plus flatteur; +il le caressait et le questionnait avidement sur cette +classe d'êtres favorisés de la nature, dont il était idolâtre. +Un jour, quelques voyageurs qui s'arrêtèrent chez lui s'apercevant +de cette passion ardente dont il était dominé, lui indiquèrent +une tribu où il existait une jeune fille dont la +beauté égalait celle des houris. «Son nom est Leïla, lui dirent-ils; +et de toutes parts mille jeunes gens prétendent au bonheur +de lui plaire. Ses charmes sont au-dessus de toute description; +vole toi-même vers elle, et juge de ses attraits. +N'abandonne pas à ton oreille les fonctions de ton œil.» A +ce récit, Keïs se lève, se pare de ses vêtemens les plus précieux; +et déjà dévoré de l'amour le plus vif, il s'élance sur +sa chamelle. Dans son impatience, il accélère encore sa marche +précipitée, et se trouve bientôt rendu à l'habitation de +Leïla. A la vue de ce jeune étranger, ses serviteurs l'accueillirent +avec affabilité, l'introduisirent, et le firent asseoir à la +place d'honneur. Cependant, de quelque côté qu'il tournât +ses regards, il n'apercevait aucune trace de l'unique objet +qu'il cherchait. Déjà privé d'espoir, son cœur éprouvait un +tourment insupportable, lorsque tout-à-coup un bruit léger +d'ornemens précieux se fait entendre: il voit alors paraître +une jeune fille à la taille svelte et élégante, semblable dans +sa démarche gracieuse à la perdrix des montagnes. Belle sans +aucun fard, la nature avait coloré du rose le plus tendre ses +joues brillantes de fraîcheur; son sourcil délié ressemblait à +un arc délicat formé d'ambre précieux; et ses cils, comme +autant de petites flèches de musc, pénétraient les cœurs. Ses +lèvres avaient l'éclat du rubis sans en avoir la dureté: on eût +dit qu'elles lui avaient dérobé sa couleur, et à l'ambroisie +son parfum. Mais à quoi comparer cette bouche gracieuse, +où l'on voyait errer le plus voluptueux sourire? On l'eût prise +pour une abeille au milieu des fleurs, lorsque délicatement +posée sur le calice d'une rose, elle en extrait avec art son +miel parfumé. Comme elle, elle blessait d'un aiguillon acéré, +et répandait sur sa blessure un baume céleste. Son sourire +enchanteur découvrait-il des dents aussi belles que les perles +les plus pures? on croyait voir le bouton de la rose encore +étincelant des larmes de l'aurore; et les pommes d'albâtre de +son sein virginal, les doigts arrondis d'une main caressante +eussent suffi pour en mesurer le gracieux contour. C'est au +milieu de tous ces charmes que Leïla parut. Keïs ne fut plus +maître de son cœur. Leur entrevue fut délicieuse. Elle laissa +échapper avec négligence quelques boucles de sa longue chevelure, +et Keïs brûla de désirs; elle souleva le voile léger +qui tempérait ses charmes, et il perdit ce qui lui restait de +raison. Leïla lui lança un trait mortel, et un soupir prolongé +de Keïs lui fit connaître la profondeur de sa blessure. Enfin, +tout ce que la beauté et les grâces peuvent offrir de charmes, +elle le développa aux yeux de Keïs, dont le regard languissant +semblait implorer son secours; et leurs cœurs aussi étroitement +unis que les feuilles de la rose dans le bouton qui les +renferme, se lièrent à jamais. Lorsque leurs regards satisfaits +eurent ainsi parcouru toute l'étendue de leurs charmes, leurs +lèvres frémissantes livrèrent passage aux plus tendres discours..... +Une seule crainte les agitait: c'était de voir approcher +la nuit, qui devait terminer pour eux ce jour de bonheur. +Comment pourraient-ils vivre éloignés l'un de l'autre?... +Soleil! monarque éclatant du jour! ô toi qui de ton sceptre +de feu éloignes les ombres de la nuit, puisses-tu désormais ne +te voiler jamais, et changer nos nuits en un jour éternel!... +Obligés de se séparer, Keïs et Leïla restèrent plongés dans +une douleur inexprimable; l'un, porté par sa chamelle, reprit +avec lenteur le chemin de sa tribu, et la triste Leïla demeura +en gémissant sous sa tente solitaire.»</p> + +<p>Les amours de <i>Joseph et Zuleïka</i> du même auteur, présentent +des morceaux d'une très-grande beauté; l'amour y +est élevé à une pureté souvent mystique.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef4" +name="footnotef4"></a><a href="#footnotetagf4"> +NOTE 4.</a></p> + +<p>Tambour turc que l'on bat au lever du soleil, à midi et au +crépuscule du soir.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef5" +name="footnotef5"></a><a href="#footnotetagf5"> +NOTE 5.</a></p> + +<p>Les Turcs abhorrent les Arabes (qui leur rendent au centuple +leur compliment) plus encore qu'ils ne haïssent les +chrétiens.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef6" +name="footnotef6"></a><a href="#footnotetagf6"> +NOTE 6.</a></p> + +<p>Cette expression a suscité plusieurs objections. Je ne m'en +rapporterai pas à <i>celui qui n'a pas de musique dans son ame</i>, +mais je prie simplement le lecteur de se rappeler, pour dix +secondes, les formes de la femme qu'il croit être la plus belle; +et si alors il ne comprend pas pleinement ce qui n'est que +faiblement exprimé dans les vers précédens, j'en serai désolé +pour nous deux. Voyez un passage éloquent du dernier +ouvrage du premier écrivain féminin de notre âge, et peut-être +de tous les âges, sur l'analogie (et la comparaison immédiate +excitée par cette analogie) entre la peinture et la +musique; <i>de l'Allemagne</i>, vol. III, chap. 10. Ce rapport de +connexion n'est-il pas plus fort avec l'original qu'avec la copie? +avec le coloris de la nature qu'avec celui de l'art? Après +tout, c'est une chose que l'on peut plutôt sentir que décrire; +aussi pensé-je qu'il se trouvera des personnes qui la comprendront, +ou au moins qui l'auraient comprise s'ils avaient +vu la figure dont l'harmonie parlante en a suggéré l'idée; car +ce passage n'est pas le produit de l'imagination, mais de la +mémoire: ce miroir que la douleur brise par terre, et qui, +en regardant ses fragmens, n'y voit que la réflexion multipliée.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef7" +name="footnotef7"></a><a href="#footnotetagf7"> +NOTE 7.</a></p> + +<p><i>Carasman Oglou</i>, ou <i>Kara Osman Oglou</i>, est le principal +propriétaire en Turquie: il gouverne Magnésie. Ceux qui, +par une espèce de droit féodal, possèdent des terres à condition +de service sont appelés <i>Timariotes</i>; ils servent comme +spahis, fournissent des soldats en proportion de l'étendue du +territoire, et en envoient un certain nombre à l'armée, généralement +de la cavalerie.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef8" +name="footnotef8"></a><a href="#footnotetagf8"> +NOTE 8.</a></p> + +<p>Quand un pacha a des forces suffisantes pour résister, le +messager, qui est toujours le premier porteur de sa condamnation +à mort, est étranglé par ses ordres, et quelquefois cinq +ou six de ces messagers le sont ainsi l'un après l'autre par +l'ordre du pacha rebelle. Si au contraire il est faible et loyal, +il se prosterne, baise la respectable signature du sultan, et +se laisse complaisamment étrangler. En 1810, plusieurs présens +de têtes de pachas furent exposés dans la niche de la +porte du Sérail: parmi elles on remarquait la tête du pacha +de Bagdad, brave jeune homme assassiné par trahison, après +une résistance désespérée.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef9" +name="footnotef9"></a><a href="#footnotetagf9"> +NOTE 9.</a></p> + +<p>C'est par certains battemens de mains qu'on appelle les +domestiques. Les Turcs haïssent une dépense inutile de voix, +et ils n'ont pas de clochettes.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef10" +name="footnotef10"></a><a href="#footnotetagf10"> +NOTE 10.</a></p> + +<p><i>Chibouque</i>, pipe turque: le tuyau de la bouche est ordinairement +d'ambre, et quelquefois la culée qui contient les +feuilles de tabac est ornée de pierres précieuses, si elle est +portée par un homme riche.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef11" +name="footnotef11"></a><a href="#footnotetagf11"> +NOTE 11.</a></p> + +<p><i>Maugrabis</i>, mercenaires maures.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef12" +name="footnotef12"></a><a href="#footnotetagf12"> +NOTE 12.</a></p> + +<p><i>Délis</i>, braves qui forment la troupe perdue de la cavalerie, +et commencent toujours l'action.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef13" +name="footnotef13"></a><a href="#footnotetagf13"> +NOTE 13.</a></p> + +<p>Un <i>feutre</i> plissé est employé par les Turcs pour la manœuvre +du sabre; et il n'y a guère qu'une arme musulmane qui +puisse le fendre d'un seul coup. Quelquefois un turban très-dur +est employé au même usage. Le <i>djerrid</i> est un combat à +la javeline émoussée: ce jeu est pittoresque et très-animé.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef14" +name="footnotef14"></a><a href="#footnotetagf14"> +NOTE 14.</a></p> + +<p><i>Ollahs, alla il allah</i>, cri que les poètes espagnols appellent +<i>leilies</i>, et dont le son est <i>ollah</i>. Pour un peuple taciturne, +les Turcs sont vraiment prodigues de cette exclamation, particulièrement +pendant le jeu du <i>djerrid</i> ou à la chasse, mais +surtout au combat. Leur agitation sur le champ de bataille et +leur gravité dans leur intérieur, avec leur pipe et leur comboloio +(ou chapelet), forment un amusant contraste.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef15" +name="footnotef15"></a><a href="#footnotetagf15"> +NOTE 15.</a></p> + +<p><i>Atar-gul</i>, essence de roses. Celle de Perse est la plus fine.</p> + +<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p> + +<p>Les luxurieux Persans sont si passionnés pour la délicieuse +essence de roses, que non-seulement ils répandent avec profusion +dans leurs appartemens l'eau de ses feuilles distillées, +mais après l'avoir préparée avec du cinnamon et du sucre, +ils en font aussi une infusion avec du café qu'ils boivent ensuite. +La rose de Schiraz est regardée comme la plus précieuse +de l'Orient, et son essence est extrêmement estimée +dans les contrées les plus éloignées de l'Inde. La poudre +du bois de sandal est souvent ajoutée en distillation aux +feuilles de cette fleur; mais la partie huileuse la plus exquise, +ou la substance épaisse, qu'ils nomment <img alt="" src="images/120-1.png">, atar-gul, +ou essence de rose, est plus précieuse que l'or même. On +voit que Lord Byron connaissait bien les usages de l'Orient.</p> + +<p>(N. du Tr.)</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef16" +name="footnotef16"></a><a href="#footnotetagf16"> +NOTE 16.</a></p> + +<p>Les plafonds et les boiseries, ou plutôt les murs des appartement dans les grandes maisons en Turquie, sont généralement recouverts de peintures qui représentent éternellement +une vue très-coloriée de Constantinople, dont le principal +mérite est un noble mépris de la perspective. Au-dessous, des +armes, des cimeterres, etc., sont en général fantastiquement et +non inélégamment disposés.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef17" +name="footnotef17"></a><a href="#footnotetagf17"> +NOTE 17.</a></p> + +<p>On a long-tems douté si les accens de cet amant de la rose +sont tristes ou gais; et les remarques de M. Fox sur cet objet +ont provoqué quelques controverses savantes concernant les +opinions que les anciens avaient sur ce sujet. Je n'ose hasarder +une conjecture sur ce point, quoiqu'un peu incliné à l'errare +mallem, etc., si M. Fox s'était trompé.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef18" +name="footnotef18"></a><a href="#footnotetagf18"> +NOTE 18.</a></p> + +<p>Azraël,--l'ange de la mort.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef19" +name="footnotef19"></a><a href="#footnotetagf19"> +NOTE 19.</a></p> + +<p>Les trésors des sultans préadamites. Voyez d'Herbelot, article Istakar.</p> + +<p>(Note de Lord Byron.)</p> + +<p><i>Istakar</i> est l'ancienne <i>Persépalis</i>, ville capitale de la Perse +proprement dite, sous les rois des trois premières races; car +ceux de la quatrième, qui sont les Cosroès, avaient établi +leur siège royal dans celle de Madain. Elle est située à 88° 30' +de longitude, et à 30° de latitude, selon le calcul des tables +arabiques.</p> + +<p>L'auteur du <i>Lebtarikh</i> écrit que Kischtasb, fils de Lohorasb, +cinquième roi de la race des Kainides, y établit sa demeure; +qu'il y fit bâtir plusieurs de ces temples dédiés au Feu, que +les Grecs appellent <i>Pyraea</i> et <i>Pyrateria</i>, les Persans <i>Atesch +Khane</i> et <i>Atesch Gheda</i>; et que fort près de cette ville, dans +la montagne qui la joint, il fit tailler dans le roc des sépulcres +pour lui et ses successeurs: l'on en voit encore aujourd'hui +les ruines, avec des restes de figures et de colonnes, lesquelles, +quoiqu'effacées par la longueur du tems, marquent assez que +ces anciens rois avaient choisi leur sépulture en ce lieu.</p> + +<p>Il ne faut pas confondre ces monumens avec un superbe +palais que la reine Homaï, fille de Bahaman, fit bâtir au milieu +de la ville d'Istakar: on le nomme aujourd'hui, en langue persane, <i>Gihil</i> ou <i>Tchilminar</i>, les <i>quarante phares</i> ou +<i>colonnes</i>. Les Musulmans en firent autrefois une mosquée; +mais la ville s'étant entièrement ruinée, on s'est servi de ses +décombremens pour bâtir celle de Schiraz, qui n'en est éloignée +que de douze parasanges, et qui a pris la place de capitale de la province proprement dite, <i>Fars</i> ou <i>Perse</i>.</p> + +<p>Ce que le même auteur écrit de la grandeur ancienne de +cette ville paraît fabuleux... mais il est certain que tous les +historiens de la Perse en parlent comme de la plus ancienne +et de la plus magnifique ville de toute l'Asie.</p> + +<p>Ils écrivent que ce fut <i>Giamschid</i> qui en fut le premier +fondateur, et quelques-uns font remonter son ancienneté jusqu'à Houschenk, +et même jusqu'à Kainmarath, premier fondateur de la monarchie de Perse. +Il est vrai cependant qu'elle +a tiré son principal lustre de la seconde dynastie des rois qui +abandonnèrent le séjour de la ville de Balkhe, en Khorassan, +pour demeurer à Istakar.</p> + +<p>On peut ajouter ici que le superbe palais de la ville d'Istakar, +que la reine Homaï fit bâtir, pourrait bien être un de +ces ouvrages tant vantés de Sémiramis, laquelle n'est pas inconnue +aux Orientaux, puisqu'ils font mention de deux <i>Semirem</i> +dans leurs histoires, dont la seconde, qui pourrait avoir +été la même qu'Homaï, n'est pas entièrement ignorée des +Grecs.</p> + +<p>Je finis ce titre en disant que la tradition fabuleuse des +Persans porte que cette ville a été bâtie par les Péris, c'est-à-dire +par les fées, du tems que le monarque Gian Ben Gian +gouvernait le monde, long-tems avant le siècle d'Adam, ce +qui n'est attribué à aucune autre ville d'Asie qu'à Istakar et +à Balbek.</p> + +<p>(<span class="sc">D'Herbelot</span >.)</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef20" +name="footnotef20"></a><a href="#footnotetagf20"> +NOTE 20.</a></p> + +<p><i>Muselim</i>, gouverneur, le premier en rang après le pacha; +le waywode est le troisième, ensuite vient l'aga.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef21" +name="footnotef21"></a><a href="#footnotetagf21"> +NOTE 21.</a></p> + +<p><i>Egripo</i>, Négrepont. Selon le proverbe, les Turcs d'Egripo, +les Juifs de Salonique et les Grecs d'Athènes sont les plus détestables +de leurs races respectives.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef22" +name="footnotef22"></a><a href="#footnotetagf22"> +NOTE 22.</a></p> + +<p><i>Tchocadar</i>, domestique qui précède un homme d'autorité.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef23" +name="footnotef23"></a><a href="#footnotetagf23"> +NOTE 23.</a></p> + +<p>On ne sait si l'épithète d'Homère signifie le large <i>Hellespont</i> +ou <i>l'immense Hellespont</i>, et quelle est sa signification +précise. J'ai même entendu sur les lieux une dispute à ce sujet; +et ne prévoyant pas une prompte conclusion à la controverse, +je m'amusai pendant ce tems à passer à la nage le +détroit: et j'aurai probablement encore le tems de le passer +plusieurs fois avant que la controverse soit terminée. Dans +tous les cas, la question touchant la vérité de <i>l'histoire de la +divine Troie</i> n'est pas encore résolue, car la principale difficulté +repose sur le mot απειρος. Probablement qu'Homère avait +la même notion de la distance qu'une coquette du tems, et +quand il parle d'une largeur sans limites, il entend la moitié +d'un mille; comme lorsque la coquette, par une semblable +figure, parle d'un <i>éternel</i> attachement, elle veut dire simplement une durée de trois semaines.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef24" +name="footnotef24"></a><a href="#footnotetagf24"> +NOTE 24.</a></p> + +<p>Avant son invasion en Perse, Alexandre visita le tombeau +d'Achille, et le couronna de lauriers, etc. Il fut ensuite imité +par Caracalla dans sa race. On croit que ce dernier empoisonna aussi un ami, nommé Festus, dans le but de pouvoir +instituer de nouveaux jeux patrocliens. J'ai vu les moutons +paître sur les tombes d'Aesicte et d'Antiloque: le premier est +au centre de la plaine.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef25" +name="footnotef25"></a><a href="#footnotetagf25"> +NOTE 25.</a></p> + +<p>Quand l'ambre est frotté, il est susceptible de produire un +parfum qui est léger, mais non désagréable.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef26" +name="footnotef26"></a><a href="#footnotetagf26"> +NOTE 26.</a></p> + +<p>La croyance aux amulettes gravés sur gemmes ou renfermés dans des boîtes d'or, contenant des passages du Koran, +et portés autour du cou, du poignet ou du bras, est encore +universelle dans l'Orient. Le verset du Koursi (trône), au +second chapitre du Koran, décrit les attributs du Très-Haut, +et il est gravé de cette manière et porté par les Musulmans +pieux, comme la plus est mée et la plus sublime des sentences.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef27" +name="footnotef27"></a><a href="#footnotetagf27"> +NOTE 27.</a></p> + +<p><i>Comboloio</i>,--rosaire turc. Les manuscrits, particulièrement +ceux des Persans, sont richement ornés et enluminés. +Les femmes des Grecs sont tenues dans la dernière ignorance, +mais un grand nombre de jeunes filles turques reçoivent une +éducation parfaite; quoi qu'elles puissent être, elles ne serraient pas bien vues dans une coterie chrétienne. Peut-être +quelques-unes de nos <i>bleues</i> (savantes) n'en vaudraient pas +moins pour <i>blanchir</i> un peu.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef28" +name="footnotef28"></a><a href="#footnotetagf28"> +NOTE 28.</a></p> + +<p><i>Galiongee</i> ou <i>Galiongui</i>, marin, c'est-à-dire marin turc; +les Grecs naviguent, les Turcs se battent. Leur costume est +pittoresque; et j'ai vu plus d'une fois le capitan pacha le +porter comme une espèce d'incognito. Leurs jambes cependant +sont généralement nues. Les jambières qui sont décrites dans +le texte comme revêtues de plaques d'argent, sont décrites +d'après celles d'un pirate arnaute chez lequel j'ai logé (il a +quitté sa profession) à son Pyrgo, près Gastouni, en Morée. +Elles étaient plaquées d'écailles placées l'une sur l'autre, +comme le dos d'une armadille.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef29" +name="footnotef29"></a><a href="#footnotetagf29"> +NOTE 29.</a></p> + +<p>Les caractères gravés sur tous les sabres turcs contiennent +quelquefois le nom du lieu de la manufacture où ils ont été +fabriqués, mais plus généralement un texte du Koran gravé +en lettres d'or. Parmi ceux que j'ai en ma possession, il en +est un dont la lame est d'une forme singulière: il est très-large, et le tranchant est entaillé en sinuosités, comme les +ondulations de la vague ou de la flamme. Je demandai à +l'Arménien qui me l'avait vendu de quel avantage pouvait +être une pareille disposition. Il me répondit, en italien, qu'il +l'ignorait; mais que les Musulmans avaient dans l'idée que +des armes semblables font des blessures plus dangereuses; et +qu'ils les préféraient parce qu'elles étaient <i>piu feroce</i>. Je ne +pus admirer la raison, mais je l'achetai pour sa singularité.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef30" +name="footnotef30"></a><a href="#footnotetagf30"> +NOTE 30.</a></p> + +<p>Il est à observer que toute allusion à une chose ou à un +personnage de l'Ancien-Testament, comme l'Arche, ou Caïn, +est également le privilége du Musulman et du Juif. Bien plus, +les premiers professent être plus instruits sur les vies, vraies +ou fabuleuses, des patriarches, que nous ne le sommes par +notre propre Écriture-Sainte; et non contens de remonter à +Adam, ils ont une biographie des préadamites. Salomon est le +monarque de toute la nécromancie, et Moïse un prophète inférieur +seulement au Christ et à Mahomet. Zuleïka est le nom +persan de la femme de Putiphar, et ses amours avec Joseph +constituent un des plus beaux poèmes de leur langue<a id="footnotetagn5" name="footnotetagn5"></a> +<a href="#footnoten5"><sup class="sml">n5</sup></a>. C'est +pourquoi ce n'est pas une violation du costume que de placer +les noms de Caïn et de Noé dans la bouche d'un Musulman.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten5" +name="footnoten5"><b>Note n5: </b></a><a href="#footnotetagn5"> +(retour) </a> Byron veut dire la langue persane, car c'est en persan qu'il existe +un poème et même plusieurs sur les amours de Joseph et de Zuleïka. +Voyez notre note, page 114. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p class="mid"><a id="footnotef31" +name="footnotef31"></a><a href="#footnotetagf31"> +NOTE 31.</a></p> + +<p><i>Paswan Oglou</i>, le rebelle de Widdin, qui, pendant les dernières +années de sa vie, brava la puissance de la Porte.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef32" +name="footnotef32"></a><a href="#footnotetagf32"> +NOTE 32.</a></p> + +<p>Queue de cheval, étendard d'un pacha.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef33" +name="footnotef33"></a><a href="#footnotetagf33"> +NOTE 33.</a></p> + +<p>Giaffir, pacha d'Argyro-Castro ou Scutari, je ne sais au +juste laquelle de ces deux villes, fut alors empoisonné par +l'Albanien Ali, de la manière décrite dans le texte. Ali Pacha, +pendant que j'étais encore dans le pays, se maria avec la +sœur de sa victime, quelques années après l'événement arrivé +dans un bain à Sophie ou Andrinople. Le poison fut +mêlé dans une tasse de café, qui est présentée avant le sorbet +par le garçon de bain, après que l'on s'est habillé.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef34" +name="footnotef34"></a><a href="#footnotetagf34"> +NOTE 34.</a></p> + +<p>Les notions géographiques turques sur presque toutes les +îles ne s'étendent pas plus loin que l'Archipel, mer à laquelle +le texte fait allusion.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef35" +name="footnotef35"></a><a href="#footnotetagf35"> +NOTE 35.</a></p> + +<p>Lambro Canzani, Grec fameux par les efforts qu'il fit en +1789-90 pour rétablir l'indépendance de sa patrie. Abandonné +par les Russes, il devint pirate, et l'Archipel fut le +théâtre de ses entreprises. On dit qu'il vit encore à Saint-Pétersbourg. +Lui et Riga sont les deux plus célèbres des révolutionnaires grecs.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef36" +name="footnotef36"></a><a href="#footnotetagf36"> +NOTE 36.</a></p> + +<p><i>Rayahs</i>. Tous ceux qui paient la taxe de capitation appelée +<i>haratch</i>.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef37" +name="footnotef37"></a><a href="#footnotetagf37"> +NOTE 37.</a></p> + +<p>Ce premier des voyages est du petit nombre de ceux que +les Musulmans professent bien connaître.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef38" +name="footnotef38"></a><a href="#footnotetagf38"> +NOTE 38.</a></p> + +<p>La vie errante des Arabes, des Tartares et des Turkomans +est détaillée dans chaque volume de voyages au Levant. On +ne peut nier que ce genre de vie ne possède un charme tout +particulier. Un jeune renégat français avoua à Châteaubriand +qu'il ne s'était jamais trouvé seul, galopant dans le désert, +sans éprouver une sensation qui approchait du ravissement et +qui est ineffable.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef39" +name="footnotef39"></a><a href="#footnotetagf39"> +NOTE 39.</a></p> + +<p><i>Djannat al Aden</i>, le séjour perpétuel, le paradis des Musulmans.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef40" +name="footnotef40"></a><a href="#footnotetagf40"> +NOTE 40.</a></p> + +<p>Un turban est gravé en pierre sur les tombes des hommes +seulement.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef41" +name="footnotef41"></a><a href="#footnotetagf41"> +NOTE 41.</a></p> + +<p>Le chant de mort des femmes turques. Les <i>esclaves silencieux</i> +sont les hommes que les idées de <i>décorum</i> empêchent de +gémir <i>en public</i>.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef42" +name="footnotef42"></a><a href="#footnotetagf42"> +NOTE 42.</a></p> + +<p>«Je suis venu au lieu de ma naissance, et j'ai crié: «Les +amis de ma jeunesse où sont-ils?» et un écho m'a répondu: +Où sont-ils?»</p> + +<p>(<i>Extraits d'un manuscrit arabe</i>.)</p> + +<p>La citation ci-dessus (d'où l'idée du texte est empruntée) +doit être déjà très-familière à chaque lecteur:--elle est donnée +dans la première note des <i>Plaisirs de la Mémoire</i> (<i>The +Pleasures of Memory, by Samuel Rogers</i>), poème si connu +qu'il est inutile de le citer, mais aux pages duquel on sera +charmé de recourir.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef43" +name="footnotef43"></a><a href="#footnotetagf43"> +NOTE 43.</a></p> + +<p class="mid"><i>And airy tongues that syllable men's names</i>.</p> + +<p>(<span class="sc">Milton</span >.)</p> + +<p>«Et des voix aériennes qui prononcent les noms des +hommes.»</p> + +<p>Pour trouver des personnes qui croient que les ames des +morts habitent la forme des oiseaux, il n'est pas nécessaire +d'aller en Orient. L'histoire du revenant de lord Littleton; +la duchesse de Kendal, qui croyait que George I<sup>er</sup> était venu +voltiger autour de sa fenêtre, sous la forme d'un corbeau +(voyez <i>Oxford's Reminiscences</i>), et beaucoup d'autres exemples +nous montrent cette superstition dans nos propres demeures. +Le plus singulier fut la fantaisie d'une dame de +Worcester, qui, s'étant imaginé que sa sœur vivait sous la +forme d'un oiseau chantant, remplit littéralement son prie-dieu, +dans la cathédrale, avec des cages pleines d'oiseaux de +la même espèce. Comme elle était riche, et qu'elle embellissait +l'église par ses bienfaits, on ne s'opposa point à son +innocente folie.--Pour cette anecdote, voyez les <i>Oxford's +Letters</i>.</p> +<br> +<p class="mid">FIN DES NOTES DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.</p> +<br><br><br> + + + +<h1>LE CORSAIRE.</h1> + +<h3>POÈME.</h3> + +<p class="mid"> +<i class="mid">I suoi pensieri in lui dormir non ponno</i>.</p> + +<p class="mid">(<span class="sc">Tasso</span >, <i>Gerusalemme liberata</i>, canto X.)</p> + +<br><br><br> + +<h5>A</h5> + +<h2>THOMAS MOORE, ESQ.</h2> +<hr class="short"> +<br> +<p><span class="sc">Mon Cher Moore</span >,</p> + +<p>Je vous dédie la dernière production que +j'imposerai pendant quelques années, à la patience +du public et à votre indulgence; et j'avoue +que je me trouve heureux de pouvoir profiter +de cette opportunité, qui est peut-être la +dernière, pour orner mon poème d'un nom consacré +par des principes politiques inébranlables, +et par les talens les plus incontestables et les +plus variés. Tandis que l'Irlande vous range +parmi les plus fermes de ses patriotes, tandis +que vous restez, dans son estime, le premier de +ses poètes, et que la Grande-Bretagne répète et +ratifie ce jugement, permettez à celui dont le +seul regret, depuis notre première liaison, est +dans les années qu'il a perdues avant cette +liaison; permettez-lui d'ajouter l'humble, mais +sincère suffrage de son amitié, à la voix unanime +de plusieurs nations. Il vous prouvera du +moins que je n'ai jamais oublié les avantages +que j'ai retirés de votre société, ni abandonné +l'espoir d'en jouir encore, quand vos goûts et +vos loisirs vous permettront de faire oublier à +vos amis votre trop longue absence. On dit +parmi ces amis, et j'aime à le croire, que vous +êtes engagé dans la composition d'un poème +dont la scène sera placée en Orient; personne +ne peut rendre avec autant de vérité que vous +de pareilles scènes. Les souffrances de votre +propre contrée (l'Irlande), le caractère noble +et fier de ses enfans, la beauté et la sensibilité +de ses filles pourront s'y retrouver; et Collins, +quand il donnait à ses églogues orientales le +surnom d'<i>irlandaises</i>, ne se doutait pas combien +était juste une partie au moins de son parallèle. +Votre imagination créera un soleil plus +ardent et un ciel moins nuageux; mais la fierté, +la tendresse et l'originalité font partie de vos +titres nationaux à une origine orientale, à laquelle +vous avez déjà prouvé vos droits plus +clairement que les plus zélés antiquaires de +votre nation.</p> + +<p>Me permettrez-vous d'ajouter quelques mots +sur un sujet pour lequel on suppose que tout le +monde a un penchant assez vif, mais qui ne +plaît nullement aux autres?--soi-même. J'ai +écrit beaucoup, j'ai publié même plus qu'il ne +faudrait pour autoriser un silence plus long que +celui que je médite actuellement; mais, pour +quelques années au moins, c'est mon intention +de ne pas provoquer le jugement <i>des Dieux, +des hommes et des colonnes</i>. Dans la composition +actuelle, j'ai essayé un rhythme qui n'est +pas le plus difficile, mais qui est peut-être la +mesure la mieux appropriée à notre langue: +c'est la bonne vieille et héroïque strophe, maintenant +négligée. La stance de Spencer est peut-être +trop lente et trop pompeuse pour une narration; +cependant, je l'avoue, c'est la mesure +que je préfère de beaucoup. Scott seul, de +notre tems, a jusqu'ici complètement triomphé +de la fatale facilité du vers de huit syllabes; et +ce n'est pas le moindre triomphe de ce génie +fertile et puissant. Dans les vers blancs, Milton, +Thompson et nos poètes dramatiques sont +les signaux qui brillent dans les ténèbres, mais +qui nous avertissent d'éviter les rochers rudes +et stériles sur lesquels ils sont allumés. Le couplet +héroïque n'est pas certainement la mesure +la plus populaire; mais comme je n'en ai pas +cherché une autre par le désir de flatter ce que +l'on nomme l'opinion publique, je bornerai ici +mon apologie, et courrai encore une fois la +chance avec un rhythme dans lequel je n'ai encore +écrit que des compositions dont la publicité +qu'elles ont reçue est une partie de mes +regrets actuels comme elle le sera de mes regrets +futurs.</p> + +<p>Pour ce qui concerne mon histoire, et toutes +mes histoires en général, je me croirai heureux +si j'ai rendu mes personnages plus parfaits +et plus aimables, s'il est possible; d'autant plus +que j'ai été quelquefois critiqué et considéré +comme non moins responsable de leurs actions +et de leurs défauts que si ces actions et ces défauts +m'étaient personnels. Soit.--Si j'ai été +entraîné à la triste vanité de <i>peindre d'après +soi-même</i>, les portraits sont probablement ressemblans, +puisqu'ils sont si défavorables; ou sinon, +ceux qui me connaissent ne s'y trompent +point, et ceux qui ne me connaissent pas, j'ai +peu d'intérêt à les détromper. Je n'ai pas le désir +spécial que personne, excepté mes amis, +croie l'auteur meilleur que les personnages +créés par son imagination; mais je ne puis me +soustraire à une légère surprise, et peut-être à +une certaine gaîté, sur quelques singulières et +critiques exceptions dans l'exemple actuel, en +voyant plusieurs bardes (bien supérieurs, je +l'avoue) dans une condition vraiment estimable, +et tout-à-fait exempts de toute participation +aux défauts de ces héros, qui, néanmoins, +n'ont guère plus de moralité que <i>le Giaour</i>, et +peut-être--mais non:--je dois admettre que +<i>Childe-Harold</i> est un personnage tout-à-fait +odieux; et, quant à son identité, ceux qui aiment +à la reconnaître peuvent lui donner tel +type qu'il leur plaira.</p> + +<p>Si cependant il valait la peine de détruire +cette impression, il serait important pour moi +que l'homme qui fait les délices de ses lecteurs +et de ses amis, le poète de tous les cercles et +l'idole du sien, me permît en cette occasion et +toujours de me souscrire,</p> + +<p>Son très-dévoué, très-affectionné</p> + +<p>Et obéissant serviteur,</p> + +<p><span class="rig">BYRON.</span><br><br></p> + +<p>2 janvier 1814.</p> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Premier</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + + + +<span class="rig"> +<i>Nessun maggior dolore,</i><br> +<i>Che ricordarsi, del tempo felice</i><br> +<i>Nella miseria</i>............<br> +(<span class="sc">Dante</span >.) +</span><br><br><br><br> + +<p>1. «Sur les ondes joyeuses de la mer sombre et +bleue, nos pensées sont sans limites et nos ames +sont libres: aussi loin que la brise peut nous porter, +aussi loin que les vagues écument, contemple +notre empire et regarde notre patrie! Ce sont là nos +royaumes, et aucune frontière ne leur est imposée;--notre +pavillon est un sceptre auquel tous ceux qui +le rencontrent obéissent. Elle est nôtre aussi la vie +sauvage et tumultueuse qui passe de la fatigue au +repos et du repos à la fatigue, avec la même gaîté +dans chaque changement. Oh! qui pourrait raconter--ce +n'est pas toi, luxurieux esclave! dont l'ame +tomberait en défaillance sur la vague soulevée; ni +toi, souverain orgueilleux de l'indolence et du luxe! +que le sommeil ne délasse point,--pour qui le +plaisir n'a plus d'attraits.--Oh! qui, excepté celui +dont le cœur a été éprouvé, et qui a dansé en triomphe +sur les flots écumans, pourrait raconter les +transports exaltés,--le mouvement frénétique du +pouls qui agitent ceux qui voyagent sur ces plaines +sans vestiges? Qui pourrait raconter comment nous +aimons le combat pour le combat lui-même, et changeons +en délices ce que d'autres appellent des dangers; +comment nous recherchons avec avidité ce +qu'évite le lâche; et comment, où le faible tremble,--c'est +seulement là que nous commençons à sentir--sentir--avec +toute l'énergie de la sensation +la plus intime, quand l'espérance se réveille et +redouble le courage.</p> + +<p>«Aucune peur de la mort,--si nos ennemis +meurent avec nous:--excepté qu'elle nous paraît +plus ennuyeuse encore que le repos. Qu'elle vienne +quand elle le voudra:--nous jouissons avec profusion +de la vie<a id="footnotetagloc12" name="footnotetagloc12"></a> +<a href="#footnoteloc12"><sup class="sml">loc12</sup></a>--; quand on la perd,--qu'importe--que +ce soit par la maladie ou par le combat? +Que celui qui rampe sur la terre, amoureux +de ses propres ruines, se cramponne sur sa couche, +et végète ainsi languissamment pendant de longues +années; arrache péniblement son souffle de sa poitrine, +en secouant sa tête paralysée: pour nous,--le +frais gazon, et non pas un lit fiévreux. Tandis +que, dans son épuisement, soupir par soupir, l'homme +décrépit expectore son ame, la nôtre, dans une +seule convulsion,--par un seul bond,--échappe +à tout contrôle. Son cadavre peut s'enorgueillir de +son urne et de son étroit tombeau; ceux qui maudissaient +sa vie pourront dorer sa tombe. Pour nous +sont des pleurs, quoique peu nombreux, mais sincèrement +versés, quand l'Océan nous couvre de +son immense linceul et ensevelit nos cadavres; des +banquets remplacent des regrets superflus, et la +coupe se remplit pour honorer notre mémoire. Une +brève épitaphe n'est pas omise au jour du danger, +quand ceux qui survivent partagent les dépouilles, +et s'écrient, avec un triste souvenir empreint sur +chaque front: «Oh! que <i>ce moment</i> eût été beau +pour le brave qui est tombé dans la mêlée!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc12" +name="footnoteloc12"><b>Note loc12: </b></a><a href="#footnotetagloc12"> +(retour) </a> <i>We snatch the life of life</i>.</blockquote> + +<p>2. Tels étaient les accens qui partaient de l'île du +Pirate, autour du feu nocturne de la garde; tels +étaient les sons qui retentissaient le long des rochers +du rivage, et qui semblaient un chant à des oreilles +aussi sauvages! Les pirates en groupes dispersés sur +le sable doré, jouent,--boivent à la ronde,--conversent--ou +aiguisent leurs armes tranchantes, +choisissent celles qui sont les plus meurtrières,--assignent +à chacun sa lame, et regardent sans émotion +le sang qui ternit son éclat. Ils réparent la chaloupe, +replacent les mâts ou les rames, tandis que +d'autres errent en rêvant sur le rivage. Ceux-là tendent +des piéges aux oiseaux sauvages, ou déploient +au soleil les filets trempés dans la mer, et épient +dans le lointain, avec toute l'ardeur d'une curiosité +avide, si quelque voile distante se détache sur l'horizon; +d'autres racontent les histoires de plus d'une +nuit de danger et de fatigue, et se demandent avec +inquiétude quand ils pourront encore s'emparer de +dépouilles. Peu leur importe dans quel lieu:--ce +soin est l'affaire de leur chef; la leur, c'est de ne +jamais douter du succès de leur entreprise et des +projets de leur chef. Mais quel est ce <span class="sc">Chef</span >? Son +nom est fameux et redouté sur chaque rivage:--ils +n'en demandent et n'en connaissent pas davantage.</p> + +<p>Il ne se mêle avec eux que pour les commander; +peu nombreuses sont ses paroles, mais son œil est +perçant et sa main hardie. Jamais il ne mêle à leurs +banquets joyeux un sourire de gaîté; mais ils oublient +son silence en faveur de ses succès. Jamais ils +ne remplissent la coupe pour ses lèvres dédaigneuses: +le verre passe devant lui sans qu'il daigne le goûter;--et +quant à ses mets,--les plus austères de sa +troupe voudraient aussi qu'ils passassent devant lui +sans qu'il les goûtât. Le pain le plus dur de la terre, +les racines les plus simples du jardin, et rarement +le luxe des fruits d'été, composent humblement ses +courts repas qu'un ermite pourrait à peine refuser. +Mais tandis qu'il se prive des jouissances les plus +grossières des sens, son esprit semble nourri de +cette abstinence. «Que l'on vogue vers ce rivage!»--ils +voguent.--«Faites ceci!»--cela est fait. +«Que l'on se réunisse et que l'on me suive!»--les +dépouilles sont dans leurs mains. Aussi prompts +sont ses ordres, aussi promptes ses actions, et tous +obéissent; il en est peu qui s'informent du motif de sa +volonté. A ceux-là, une brève réponse et un regard +de mépris et de blâme: c'est tout ce qu'ils obtiennent.</p> + +<p>3. «Une voile!--une voile!»--une dépouille +promise à leur avide espérance! «Sa nation?--son +pavillon?--que dit le télescope?» Ce n'est pas une +prise, hélas!--mais c'est une voile amie: le pavillon +couleur de sang se déroule au souffle de la +brise. Oui,--elle est des nôtres:--c'est un navire +qui rentre au port.--Souffle agréablement, ô +brise!--qu'il jette l'ancre avant la nuit. Déjà le +cap est doublé;--notre baie reçoit cette proue qui +fend orgueilleusement l'écume des flots. Comme il +tire majestueusement et avec grâce sa bordée! Ses +voiles blanches sont déployées au vent:--elles ne +fuient jamais devant l'ennemi.--Il s'avance sur les +ondes comme un être animé, et semble avoir l'audace +de défier les élémens au combat. Qui ne voudrait +pas affronter les décharges de la mêlée--et le +naufrage--pour se sentir le monarque de ce navire +peuplé?</p> + +<p>4. Le câble retentissant glisse rudement sur les +flancs du vaisseau; les voiles sont ployées, et la +chute de l'ancre fait balancer le navire. Les spectateurs +oisifs de l'île distinguent le canot qui descend +des larges ouvertures de la proue. Il est équipé;--les +rames se meuvent de concert vers le rivage, jusqu'à +ce que sa quille creuse le sable bruissant. Salut +au cri de bien-venue!--On se parle amicalement! +une main serre une autre main qui l'attend au rivage; +on se sourit, on s'interroge, on se répond brièvement: +tous les cœurs se promettent une fête.</p> + +<p>5. Les nouvelles se répandent et la foule augmente +sans cesse. Le bruit confus des voix, le rire +prolongé de l'allégresse, et les tendres et inquiets +accents de la femme s'entendent confusément:--chaque +parole exprime le nom d'un ami,--d'un +mari--ou d'un amant. «--Oh! sont-ils sauvés? +nous ne nous informons pas du succès,--mais les +verrons-nous? aurons-nous le bonheur d'entendre +encore leurs accens? Là où la bataille s'est donnée,--où +les flots se sont levés en courroux,--sans +doute ils se sont conduits en braves;--mais qui +sont ceux qui ont échappé? qu'ils se hâtent de venir +jouir de notre bonheur et de notre surprise, et, +par des baisers, chasser le doute de nos yeux enchantés!»--</p> + +<p>6. «--Où est notre chef? pour lui nous apportons +un message,--et nous doutons que la joie--qui +salue notre arrivée--dure long-tems; mais +sincère comme elle est,--elle est douce pour nous, +quoique de si courte durée. Mais, Juan, conduis-nous +sur-le-champ à notre chef. Nos devoirs de civilités +étant remplis, nous reviendrons nous réjouir +avec vous; et chacun pourra entendre ce qu'il désire +qui lui soit raconté.»</p> + +<p>Ils montent lentement un sentier creusé dans le +roc sur lequel est placée la tour d'observation qui +domine la baie, entourée de buissons touffus, de +fleurs sauvages épanouies. Là une douce fraîcheur +s'exhale des sources argentées dont les ondes sinueuses +jaillissent de bassins de granit, se précipitent<a id="footnotetagloc13" name="footnotetagloc13"></a> +<a href="#footnoteloc13"><sup class="sml">loc13</sup></a>, et invitent par leur +pureté à étancher la soif; ils montent de rochers en +rochers.--</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc13" +name="footnoteloc13"><b>Note loc13: </b></a><a href="#footnotetagloc13"> +(retour) </a> <i>Leap into life</i>.</blockquote> + +<p>--Près de cette grotte prochaine, quel est cet +homme solitaire qui contemple la profondeur des +ondes, appuyé dans une posture méditative sur son +sabre qui ne sert pas souvent d'appui à sa main sanglante? +«C'est lui,--c'est Conrad;--c'est là--qu'il +se plaît--à être seul. Va,--Juan!--va,--et +fais connaître l'objet de notre visite. Il a vu +le vaisseau;--dis-lui que nous venons lui apprendre +des nouvelles qu'il doit être pressé d'entendre. +Nous n'osons pas cependant approcher;--tu connais +son humeur, lorsque des étrangers ou des personnes +non invitées s'introduisent près de lui.»</p> + +<p>7. Juan l'aborde et l'instruit de leur dessein.--Il +ne parle pas;--mais un signe a fait connaître +son consentement. Juan appelle les messagers:--ils +arrivent.--Il répond à leur salut par une légère +inclination, mais ses lèvres restent muettes. «Ces +lettres, chef, sont du Grec,--l'espion, qui nous +avertit quand le butin ou le péril sont près de nous. +Quelles que soient ses nouvelles, nous pouvons bien +dire que--» «Paix! paix!» Il impose silence à +leur discours. Dans leur étonnement, ils se détournent, +confondus, en se faisant part tout bas, l'un à +l'autre, de leurs conjectures; ils épient ses regards +d'un œil clandestin, pour voir avec quelle contenance +ce chef recevra les nouvelles qu'ils lui apportent. +Mais, comme s'il eût deviné leur intention, il +a détourné la tête, peut-être par suite de quelque +émotion, par doute ou par fierté. Il lit la lettre.--«Mes +tablettes, Juan, écoute.--Où est Gonsalvo!»</p> + +<p>--«Sur le vaisseau à l'ancre.»--«Qu'il y +reste.--Porte-lui cet ordre; et vous, retournez à +vos devoirs.--Préparez-vous pour ma course: vous +serez cette nuit de mon entreprise.»--«Cette +nuit, seigneur Conrad?»</p> + +<p>--«Oui! au coucher du soleil: la brise fraîchira +à la fin du jour. Mon armure,--mon manteau,--une +heure--et nous sommes partis. Ceins +ton cor;--veille à ce que, dépouillé de sa rouille, +il ne trompe pas ma légitime attente. Que le tranchant +de mon large sabre soit aiguisé; que la garde +en remplisse mieux ma main, et que l'armurier l'arrange +à la hâte. La dernière fois, ce sabre a plus +fatigué mon bras que les ennemis: fais attention +que l'on tire exactement le coup de signal qui nous +avertit que l'heure d'attente est expirée.»</p> + +<p>8. Ils obéissent, et se retirent à la hâte pour aller +de nouveau chercher des dangers sur la vaste mer. +Cependant ils ne murmurent point:--c'est Conrad +qui les guide! Et qui oserait mettre en question ce +qu'il a décidé? Cet homme de solitude et de mystère, +que l'on ne voit presque jamais sourire et plus +rarement soupirer; dont le nom seul intimide les +plus hardis de sa troupe, et teint leurs visages basanés +d'une couleur plus pâle, sait gouverner leurs +ames avec cet art du commandement qui éblouit, +dirige et fait trembler les courages vulgaires.</p> + +<p>Quel est ce charme, ce charme que sa troupe indisciplinée +reconnaît et envie, sans oser cependant s'y +opposer? Que peut-il être, ce pouvoir qui s'empare +ainsi de la confiance des siens? c'est le pouvoir de +la pensée,--la magie de l'intelligence! conquise +d'abord par le succès, et conservée par l'habileté qui +façonne la faiblesse des autres à sa volonté, se sert +de leurs propres mains, mais sans qu'ils s'en doutent, +et fait que leurs exploits les plus glorieux paraissent +lui appartenir.</p> + +<p>C'est ce qui est arrivé,--qui arrivera toujours--sous +le soleil: le plus grand nombre se sacrifient +pour la gloire d'un seul! c'est la loi de la nature.--Mais +que le malheureux qui travaille n'accuse +pas, ne haïsse pas <i>celui</i> qui profite de ses sueurs. +Oh! s'il connaissait le poids des chaînes dorées, +que ses peines obscures, mises dans la balance, lui +sembleraient légères!</p> + +<p>9. Différent des héros des antiques races, démons +par leurs actions, mais dieux au moins par leur visage, +Conrad n'avait rien dans ses traits qui pût +exciter l'admiration, quoique ses sourcils noirs ombrageassent +un regard de feu. Robuste, sans être +un Hercule,--sa taille commune n'avait rien de la +stature d'un géant. Cependant, sur le tout, celui +qui le considérait avec attention distinguait en lui +quelque chose de plus que n'en aperçoit la foule +des hommes vulgaires, ce quelque chose qui finit +par exciter la surprise et l'admiration,--que l'on +a vu tel sans pouvoir se l'expliquer. Ses joues étaient +brûlées par le soleil; son front élevé et pâle était +ombragé par les boucles noires de ses cheveux abondans; +et souvent le mouvement de ses lèvres révélait +des pensées fières qu'il contenait à peine, mais +qu'il dissimulait rarement; quoique sa voix fût +douce, que son maintien habituel fût calme, il semblait +qu'il y avait quelque chose qu'il eût voulu en +retrancher. Les lignes profondes de ses traits et la +couleur changeante de son visage faisaient naître +parfois dans ceux qui l'approchaient un inexplicable +embarras, comme si, dans la sombre profondeur de +cette ame, eussent été renfermés des sentimens redoutables +et indéfinis. Qu'il en eût été ainsi,--personne +ne pouvait l'assurer avec certitude:--son +sévère regard eût bientôt glacé l'ame de celui +qui aurait voulu le sonder de trop près. Il se serait +trouvé peu d'hommes susceptibles d'affronter la +fixité de son œil pénétrant. Il avait l'art, quand le +regard de la curiosité essayait d'épier les mouvemens +de son cœur et les changemens de sa physionomie, +de surveiller lui-même les mouvemens de +l'observateur, et de le forcer à se tenir sur ses gardes, +afin de ne pas trahir aux yeux de Conrad quelque +secrète pensée, plutôt que de découvrir celle +de ce chef puissant. Il y avait un démon ricanant +dans son sourire dédaigneux qui suscitait à la fois +des émotions de rage et de crainte; et là où tombait +le geste de sa sombre colère, l'espérance disparaissait +flétrie,--et la compassion soupirait son +adieu!</p> + +<p>10. Légères sont les marques extérieures de la +pensée du mal; c'est au dedans,--c'est au-dedans +que l'impression en est profonde! L'amour découvre +toutes ses émotions;--la haine, l'ambition, +la fourberie ne se trahissent que par un sourire +amer. Le mouvement le plus imperceptible de la lèvre, +la plus légère pâleur jetée sur une contenance +maîtrisée indiquent seuls de grandes passions; et +pour juger de leur violence, il faut que l'observateur +les voie sans être vu lui-même. Alors se découvrent--les +pas précipités, l'œil levé vers le ciel, +les mains jointes, le silence du désespoir qui écoute, +tremblant que des pas trop rapprochés ne le surprennent +dans ses transes. Alors se découvrent, dans +chaque expression des traits, les mouvemens du +cœur, qui se manifestent dans toute leur force sans +s'éteindre; cette lutte convulsive--qui s'élève;--ce +froid de glace ou cette flamme qui brûle en +passant, sueur froide sur les traits, ou abattement +soudain sur le front. Alors, étranger! si tu l'oses +sans trembler, contemple son ame,--considère le +repos qui devrait soulager ses tourmens! Regarde--comment +ce cœur solitaire et flétri consume la +pensée déchirante d'années maudites! Regarde!--mais +qui a vu--ou qui verra jamais l'homme tel +qu'il est,--donnant un libre cours à ses secrètes +pensées?</p> + +<p>11. Cependant Conrad n'avait pas été destiné par +la nature à commander des criminels,--les pires +instrumens du crime;--son ame fut changée avant +que ses actions l'eussent entraîné à faire la guerre +à l'homme et à renier le ciel. Trompé par le monde +à l'école du désappointement, il fut trop sage dans +ses paroles et insensé dans sa conduite. Trop ferme +pour céder, et beaucoup trop fier pour s'arrêter; +condamné par ses propres vertus à être dupe, il +maudit ces vertus comme la cause de ses maux, au +lieu de maudire les perfides qui le trahissaient toujours: +il ne s'imaginait pas que ses bienfaits, accordés +à des hommes meilleurs, lui auraient donné du +bonheur, en lui procurant les moyens d'en accorder +de nouveaux. Craint,--évité,--calomnié,--avant +que sa jeunesse eût perdu sa vigueur, il haïssait +trop l'homme pour éprouver le remords; et il +pensa que la voix de la colère était un avertissement +sacré, pour se venger sur tous les hommes des injures +de quelques-uns. Il se sentit lui-même coupable;--mais +il lui sembla que le reste des hommes +ne valait pas mieux que lui: et il méprisa les meilleurs +comme des hypocrites qui cachaient des actions +que des esprits plus hardis ne craignaient pas de +commettre publiquement. Il savait qu'il était détesté; +mais il savait aussi que ceux qui le haïssaient rampaient +devant lui et le redoutaient. Solitaire, farouche, +étrange, il vivait exempt pareillement de toute +affection et de tout mépris. Son nom inspirait de la +crainte et ses actions de la surprise; mais ceux qui le +craignaient n'osaient pas le mépriser. L'homme +foule aux pieds le ver de terre, mais il hésite avant +de réveiller le venin du serpent: le premier peut +se retourner,--mais non se venger; le dernier expire,--mais +il ne laisse pas vivant son ennemi. Il +s'attache à celui qui l'a frappé pour sa condamnation; +il peut être écrasé--mais non vaincu,--car +il conserve son dard!</p> + +<p>12. Personne n'est entièrement méchant.--Dans +le cœur de Conrad subsistait encore avec force un +sentiment tendre qu'il n'avait pu chasser. Souvent il +avait souri de pitié à la faiblesse de ceux qui se laissent +séduire par des passions dignes d'un fou ou d'un +enfant. Cependant il avait vainement lutté contre +cette passion, et même chez lui cette passion exigeait +le nom d'amour! Oui, c'était l'amour,--l'amour +constant,--impérissable, éprouvé pour une +personne à laquelle il ne fut jamais infidèle. Quoique +les plus belles captives eussent été journellement +offertes à ses regards, il ne les évitait ni ne +les recherchait, mais il passait froidement auprès +d'elles. Quoique plus d'une beauté pleurât sa liberté +dans la prison d'un bosquet, aucune ne put jamais +attendrir sa sévère indifférence. Oui,--c'était +l'amour,--si des pensées de tendresse éprouvées +par la tentation, alimentées par le malheur, non +ébranlées par l'absence, constantes dans tous les climats, +et cependant--oh! plus que tout cela encore!--ineffacées +par le tems; pensées que ni ses +espérances déçues, ni ses projets détruits, ne purent +rendre tristes et sombres près du sourire de celle +qu'il aimait; que sa colère ne pouvait troubler ni la +douleur ternir, en jetant sur elle un murmure de +mécontentement; dont il savait aborder l'objet avec +gaîté, le quitter avec calme, de crainte que l'aspect +de ses chagrins ne pénétrât jusqu'à son cœur; dont +rien ne put altérer la tendresse, ni ne menaça de +l'altérer.--S'il y eût jamais amour parmi les mortels,--ce +fut assurément de l'amour! Il était criminel--oui,--les +reproches pleuvaient sur lui;--mais +sa passion ne l'était pas, ni les effets de +cette passion, qui prouvaient seulement, toutes les +autres vertus évanouies, que le crime lui-même n'avait +pu éteindre la plus aimable des vertus!</p> + +<p>13. Il s'arrêta un moment,--jusqu'à ce que ses +hommes, marchant à la hâte, eussent passé le premier +détour du sentier qui conduisait à là vallée.--«Étranges +nouvelles!--moi qui ai couru tant +de dangers, je ne sais pourquoi celui que je vais +affronter me paraît le dernier! Toutefois, si mon +cœur a des pressentimens, il ne peut éprouver de +craintes, et mes compagnons ne me trouveront point +indigne de moi. Il est téméraire d'aller au-devant +de la mort; mais il est plus dangereux d'attendre +qu'on vienne nous porter un trépas certain. Et si +mes projets, quoique sans succès, sont favorisés par +un sourire de la fortune, nous aurons des pleurs à +nos funérailles. Oui,--qu'ils se livrent au sommeil;--paisibles +soient leurs rêves! le matin ne +les aura jamais réveillés avec des rayons de feu aussi +brillans que ceux qui seront allumés cette nuit (mais +souffle, ô brise!) pour réchauffer ces tardifs vengeurs +des mers. Maintenant à Médora.--Oh! mon +cœur, cœur défaillant, que le sien puisse être long-tems +moins troublé que tu ne l'es! Cependant je fus +brave:--vain orgueil d'une bravoure dont chacun +peut se vanter! Les insectes eux-mêmes tirent leurs +aiguillons pour l'objet qu'ils cherchent à conserver. +Ce courage commun que nous partageons avec les +brutes, et qui doit ses plus redoutables efforts au +désespoir, peut mériter quelques éloges;--mais +j'ai eu l'espérance plus noble d'apprendre à ma faible +troupe de se mesurer avec de nombreux ennemis. +Je les ai long-tems conduits là--où le sang +n'était pas inutilement versé. Point de milieu maintenant:--nous +devons périr ou vaincre! Qu'il en +soit ainsi:--ce n'est pas de mourir qu'il m'inquiète; +c'est d'entraîner mes compagnons dans des lieux d'où +ils ne pourront fuir. Mon sort m'a jusqu'ici peu occupé; +mais mon orgueil souffre d'être ainsi joué +dans une embûche. Est-ce le cas d'employer mon +habileté? ma force? Faut-il engager d'un seul coup +espérances, pouvoir et vie? Oh! destin!--Accuse +ta folie, non le destin;--il pourrait te sauver encore:--car +il n'est pas trop tard.»</p> + +<p>14. C'est ainsi que Conrad s'entretenait avec ses +pensées, jusqu'à ce qu'il eût atteint le sommet de sa +colline couronnée d'une tour. Là, il s'arrêta près du +portail;--car, tendre en même tems que farouche, +il prêta l'oreille à ces accens qu'il ne s'était jamais +lassé d'entendre. A travers les jalousies élevées du +balcon s'échappent les doux chants de sa bien-aimée; +et voici les paroles que son oiseau de beauté chantait:</p> + +<p class="mid">I.</p> + +<p> +Profond dans mon ame demeure caché ce tendre secret, +solitaire et perdu à jamais pour la clarté du jour; excepté +quand, pour répondre au tien, mon cœur palpite d'amour: +mais bientôt il tremble seul en silence comme avant. +</p> + +<p class="mid">II.</p> + +<p> +Là, dans ce cœur, une lampe sépulcrale brûle en jetant +une flamme lente, éternelle,--mais invisible; que les ténèbres +du désespoir ne peuvent éteindre, quoique ses rayons +soient aussi inutiles que s'ils n'avaient jamais existé. +</p> + +<p class="mid">III.</p> + +<p> +Souviens-toi de moi;--oh! ne passe pas auprès de ma +tombe sans donner une pensée à celle dont elle contient les +restes: la seule angoisse que mon cœur n'oserait soutenir, +serait de trouver l'oubli dans le tien. +</p> + +<p class="mid">IV.</p> + +<p> +Écoute mes plus tendres,--mes plus faibles--et mes +derniers accens: la vertu ne peut blâmer de gémir sur l'être +qui n'est plus; alors accorde-moi tout ce que je t'ai jamais +demandé;--une larme, la première,--la dernière,--la +seule récompense de tant d'amour! +</p> + +<p>Il franchit le portail,--traversa le corridor, et +pénétra dans la chambre à l'instant où les chants +venaient de cesser: «Ma Médora! oh! que ton chant +est triste!»--«Voudrais-tu qu'il fût gai en l'absence +de Conrad? Quand tu n'es pas ici pour prêter +l'oreille à mes chants, ils doivent trahir mes pensées +et les sentimens de mon ame: chacun de mes +accens doit être en harmonie avec mon cœur; car +ce cœur parlerait--quand même mes lèvres seraient +muettes! Oh! plus d'une nuit, penchée sur +cette couche solitaire, mes songes craintifs prêtaient +aux vents les ailes des tempêtes, quand la brise languissante +enflait à peine tes voiles: prélude murmurant +de l'ouragan réveillé; quoique douce, cette +brise me semblait l'hymne lugubre et prophétique +qui gémissait sur toi devenu le jouet d'une mer orageuse. +Alors je me levais pour aller raviver les feux +du fanal, de crainte que des gardiens moins fidèles +ne laissassent expirer cette lumière. Et que d'heures +sans repos j'ai passées à contempler chaque étoile! +Le matin survenait--et tu n'étais pas venu! Oh! +comme la bise froide glaçait alors mon cœur! le +matin paraissait redoutable à mes yeux troublés, et +je ne cessais de contempler la mer;--pas une +proue ne venait satisfaire mes larmes,--ma fidélité,--mes +vœux! Enfin--l'heure de midi arrivait;--je +saluais et bénissais un mât qui frappait +ma vue,--il approchait--hélas! et disparaissait +soudain! Un autre se présentait,--ô Dieu! c'était +le tien enfin! Ces jours d'angoisses ne seraient-ils +pas à jamais passés! Ne voudras-tu jamais, mon +Conrad, apprendre à partager les joies de la paix? +Assurément tu as plus que de la fortune; et plus +d'une demeure aussi belle que celle-ci nous invite +à renoncer à la vie errante. Tu sais que ce n'est pas +le péril que je crains: je ne tremble que lorsque tu +n'es pas près de moi; et alors ce n'est point pour ma +vie, mais pour cette vie cent fois plus chère qui fuit +l'amour et ne languit que pour le combat.--Qu'il +est étrange qu'un cœur si tendre encore pour moi +lutte avec la nature et ses plus doux penchans!»</p> + +<p>--«Oui, il est étrange, en effet, que ce cœur +soit ainsi changé depuis long-tems; il avait été foulé +aux pieds comme le ver de terre,--il s'est vengé +comme la vipère, sans autre espérance sur la terre +que ton amour, et attendant à peine une lueur de +pardon d'en haut. Cependant les mêmes sentimens +que tu condamnes, mon tendre amour pour toi et ma +haine pour les hommes, sont tellement confondus, +que, s'ils étaient séparés, je cesserais de t'aimer lorsque +j'aimerais le genre humain. Mais ne crains pas +cela;--les épreuves du passé garantissent pour +l'avenir que mon amour pour toi sera mon dernier +sentiment. Oh! Médora! donne de l'énergie à ton +tendre cœur; une heure encore--et nous nous séparons,--mais +non pour long-tems.»</p> + +<p>--«Dans une heure nous nous séparons!--mon +cœur l'avait prévu: c'est ainsi que se flétrissent +pour jamais mes rêves enchantés de bonheur. +Dans une heure!--cela ne peut être;--dans une +heure, séparés! Un navire là-bas vient à peine de +jeter l'ancre dans la baie; son compagnon de voyage +est encore absent, et son équipage a besoin de repos +avant de se remettre en mer. Mon amour! tu te +moques de ma faiblesse; et voudrais-tu prémunir +mon cœur pour le préparer à la douleur d'une véritable +séparation? Mais ne te joue pas plus long-tems +de ma douleur; il y a plus que de l'amertume +dans ce jeu folâtre. N'en parle plus, Conrad!--mon +plus cher ami! viens partager le repas que j'ai +préparé de mes mains avec délices; peine légère! +que d'être chargée de préparer et de servir ton repas +frugal! Vois, j'ai cueilli les fruits qui m'ont paru +les plus suaves; et quand je n'en étais pas sûre, indécise, +mais joyeuse, j'ai choisi ceux qui m'ont paru +les plus beaux. Trois fois mes pas ont parcouru la +colline pour rencontrer la source la plus fraîche. +Oui! ton sorbet va ce soir s'échapper avec douceur; +regarde comme il pétille dans son vase d'albâtre! +Le jus réjouissant de la grappe ne délecte jamais +ton cœur; tu montres plus de rigidité qu'un Musulman +à l'aspect de la coupe. Ne pense pas que je t'en +fasse un reproche;--car je me réjouis de ce que +les autres appellent privations dans tes habitudes. +Mais viens; la table est préparée; notre lampe d'argent +est disposée, et ne crains pas le souffle du sirocco. +Mes suivantes, pour te faire trouver le tems +moins long, formeront des danses avec moi, ou feront +entendre des chants. Ma guitare, que tu aimes +encore à entendre, te délassera ou te charmera par +ses accords;--ou, si cela déplaît à tes oreilles, +nous changerons de divertissemens, nous lirons les +histoires racontées par l'Arioste: celle des amours +et des malheurs de la belle Olympie<a id="footnotetagc1" name="footnotetagc1"></a> +<a href="#footnotec1"><sup class="sml">c1</sup></a>. Ainsi--tu +serais plus coupable que celui qui rompt ses +vœux en faveur de cette pauvre damoiselle, si tu +m'abandonnais maintenant; plus coupable même +que ce chef inconstant.--Je t'ai vu sourire lorsque +le ciel pur nous faisait apercevoir l'île d'Ariane, +que je t'ai souvent montrée du haut de ces rochers. +Alors, livrée tout à la fois à la joie et à la crainte, +je disais, avant que le tems n'eût élevé ce doute à +quelque chose de plus que de la crainte: Ainsi +Conrad, hélas! m'abandonnera pour l'Océan! Et il +m'abusait;--car--il revenait encore!»</p> + +<p>--«Encore,--encore,--et toujours encore, +--mon amour! Tant que la vie lui restera ici-bas, +et l'espérance en haut, il reviendra près de toi;--mais +maintenant les momens sur leurs ailes rapides +apportent l'instant du départ: le pourquoi,--le +où,--qu'est-il besoin de te le dire? Puisque tout +doit finir dans ce monde sauvage,--adieu! Cependant +j'aimerais,--si le tems me le permettait,--à +te découvrir--ne crains pas,--ces ennemis ne +sont pas redoutables; et ici veillera une garde plus +nombreuse que de coutume, préparée pour un siége +imprévu et pour une longue défense. Tu ne restes +pas seule,--quoique ton amant s'éloigne; nos matrones +et tes compagnes demeurent avec toi. Et que +ceci te donne du courage:--quand nous nous reverrons, +la sécurité rendra notre repos plus doux. +Écoute!--c'est le son du cor;--Juan le fait retentir +avec force.--Un baiser,--encore un,--un +autre encore!--oh! Adieu!»</p> + +<p>Médora s'est levée,--s'est élancée,--s'est +précipitée dans les embrassemens de Conrad; elle y +reste jusqu'à ce que son cœur succombe, accablé +par la douleur de Médora. Il n'osait pas lever sur +elle cet œil bleu qui est fixé vers la terre dans une +sèche agonie. Les longs cheveux de Médora flottent +sur les bras de Conrad, dans tout le désordre de ses +charmes dévoilés; à peine sent-il battre ce cœur où +son image est si profondément gravée,--et que le +sentiment semble rendre comme insensible! Écoutez!--la +détonnation du canon de départ fait entendre +ses mugissemens! il annonce le coucher du +soleil,--coucher qu'il maudit. Encore,--encore;--il +presse avec une fureur insensée cette femme +charmante dont les étreintes et les caresses muettes +imploraient sa pitié! Il va la déposer en chancelant +sur sa couche;--la contemple un moment--comme +s'il ne devait plus la contempler; éprouve--qu'elle +seule l'attache à la terre; baise son front glacé,--se +détourne--Conrad est-il parti?</p> + +<p>15. «Est-il parti?»--Dans sa solitude soudaine +que de fois cette question terrible sera répétée!--«Il +y a à peine un instant de passé--qu'il était +là! et maintenant--» Elle se précipite hors du +porche, et là ses larmes coulent enfin en liberté, +amères,--brillantes--et abondantes, comme jamais +elle ne l'a éprouvé. Ses larmes coulent de ses +beaux yeux; mais ses lèvres refusent de prononcer--adieu! +car dans ce mot,--ce mot fatal,--quelles +que soient nos promesses,--nos espérances,--notre +foi,--il n'y respire que du désespoir.</p> + +<p>Sur chaque trait de ce visage calme et pâle, le +chagrin a déjà gravé ce que le tems ne peut jamais +effacer. Le bleu tendre de ces grands yeux languissans +est devenu glacé en contemplant sa solitude +déserte, jusqu'à ce que--oh! à quelle distance!--ils +aient encore aperçu Conrad; alors ils fondirent +en larmes,--et la frénésie sembla respirer +dans ces longs, noirs et brillans regards humides de +cette sombre tristesse qui devait si souvent se renouveler.--«Il +est parti!» Médora presse ses +mains sur son cœur, par un mouvement convulsif,--et +les élève ensuite tristement vers le ciel; elle +jeta un regard et vit le soulèvement des vagues, la +voile blanche qui voguait:--elle n'osa pas regarder +de nouveau. Mais se retournant, l'ame défaillante, +du côté de la porte:--«Ce n'est pas un +rêve,--je suis livrée à la désolation!»</p> + +<p>16. Descendant de rocher en rocher--et précipitant +sa course, le sévère Conrad n'a pas une seule +fois détourné la tête; mais craignant que quelque +détour du sentier n'offrît à ses regards les objets +qu'il fuit, sa solitaire mais charmante demeure située +sur le sommet de la montagne, qui le salue la +première quand il rentre au port après une longue +course; et elle,--cette étoile sombre et mélancolique, +dont les charmans rayons l'atteignaient de +loin; il ne doit point jeter sur elle un dernier regard, +il ne doit point penser qu'il pouvait rester là +auprès d'elle,--mais seulement sur le bord de l'abîme. +Cependant il s'arrête un instant,--il est sur le +point d'abandonner son destin au hasard--et ses +projets à la merci des ondes; mais non--il n'en +doit pas être ainsi;--un chef digne de sa fortune +peut s'attendrir, mais il ne se laisse point séduire +par la douleur d'une femme. Il voit son navire; il +remarque combien le vent est beau, et recueille courageusement +toute l'énergie de son ame. Il reprend +sa marche,--et, comme il écoute, le bruit du tumulte +vibre à ses oreilles qui sont frappées de sons +confus, du bruissement du rivage, des cris du signal +et de la rame qui fend les flots. Il remarque le +mousse au haut du mât, l'ancre qu'on lève, les voiles +qui se déploient dans les airs, les mouchoirs flottans +de la foule qui envoie ce muet adieu à ceux qui +s'éloignent; et plus que tout, son pavillon rouge +hissé dans les airs, et il s'étonne comment son cœur +a pu éprouver tant de faiblesse. Le feu dans les regards +et l'impétuosité bouillante dans le cœur, il +sent qu'il est redevenu lui-même. Il bondit,--il se +précipite;--jusqu'à ce qu'il ait atteint le pied de +la colline où commence la baie; là, il arrête sa +course précipitée, moins pour respirer la fraîcheur +de la brise qui s'élève de la mer, que pour reprendre +son attitude ordinaire de dignité, afin que, par +cette précipitation, il ne parût troublé aux yeux du +vulgaire: car l'habile Conrad avait appris à soumettre +la foule par ces artifices qui déguisent les +puissans et leur servent souvent de sauve-garde. Sa +démarche était imposante, et son maintien, tenu à +distance, semblait éviter les regards,--et inspirait +le respect à ceux qui en étaient juges. Il avait le +front plein de gravité, et le regard fier qui repousse +toute familiarité vulgaire, sans manquer de courtoisie: +c'est par là qu'il commandait l'obéissance. +Mais lorsqu'il désirait se lier avec quelqu'un, sans +forcer son caractère, sa bienveillance dissipait la +crainte de ceux qui l'écoutaient; et les dons des autres +n'étaient rien au prix d'une de ses paroles, lorsqu'elle +faisait pénétrer dans les cœurs la profonde +mais tendre mélancolie de sa voix. Toutefois cette +condescendance était si étrangère à ses manières +habituelles qu'il s'inquiétait peu de dominer par la +persuasion, mais bien de subjuguer. Les mauvaises +passions de sa jeunesse lui avaient fait moins apprécier +l'affection--que l'obéissance.</p> + +<p>17. Autour de lui est rangée en ordre sa garde +prête au départ. Juan est debout devant lui.--«Tous +les hommes sont-ils prêts?»</p> + +<p>«Oui;--ils sont plus que prêts--ils sont +embarqués; la dernière chaloupe n'attend plus que +mon maître.»</p> + +<p>--«Mon épée et mon manteau.»</p> + +<p>Aussitôt son épée est fortement ceinte et son manteau +placé sur ses épaules. «Fais venir Pédro!» +Il vient,--et Conrad s'incline pour le saluer, avec +toute la courtoisie qu'il accordait à ses amis.--«Accepte +ces tablettes, observe leur contenu avec +soin; des instructions d'une haute importance, et +qui contiennent des révélations dignes de foi, y sont +consignées. Double la garde; et quand la barque +d'Anselme arrivera, qu'il prenne également connaissance +de ces ordres. Dans trois jours (si la brise +nous est favorable) le soleil éclairera notre retour; +jusque-là, puisses-tu rester en paix!»</p> + +<p>Cela dit, il serra la main de son frère pirate, et +il se dirige vers sa chaloupe avec une attitude fière. +Les rames brisent les vagues et répandent tout autour +une lueur phosphorique<a id="footnotetagc2" name="footnotetagc2"></a> +<a href="#footnotec2"><sup class="sml">c2</sup></a>; ils abordent le vaisseau.--Il +est debout sur le tillac; le sifflet perçant +siffle;--toutes les mains manœuvrent;--il admire +avec quelle légèreté le navire obéit à cette manœuvre,--la +bonne tenue de sa troupe,--et il +daigne lui en témoigner sa satisfaction. Ses yeux +pleins d'orgueil se tournent vers Gonsalvo.--Pourquoi +s'arrête-t-il soudain et semble-t-il gémir intérieurement? +Hélas! ses yeux ont aperçu sa tour du +rocher, et sa pensée un moment s'est fixée sur l'heure +des adieux. Elle--sa Médora--aperçoit-elle le +vaisseau qui l'emporte? Ah! jamais il n'avait la moitié +tant aimé qu'en ce moment! Mais cependant il +lui reste encore beaucoup à faire avant la chute du +jour.--Il recueille de nouveau son courage, détourne +ses regards, et descend dans la cabine de +Gonsalvo pour lui faire connaître son plan,--ses +moyens de le faire réussir,--et son but. Devant +eux brûle une lampe; il développe la carte et fait +apporter tous les instrumens nécessaires à l'art nautique. +Ils prolongent leurs débats jusqu'à minuit; +aux yeux inquiets et aux esprits agités quelle est +l'heure qui paraît jamais avancée?</p> + +<p>Pendant ce tems, la brise propice souffle avec sérénité, +et le vaisseau fuit rapide comme un faucon. +Il a passé les hauts promontoires des îles groupées +au milieu des flots, et il gagne le port, long-tems--long-tems +avant le premier sourire du matin. Ils +découvrent bientôt, à travers le miroir de la nuit, +l'étroite baie où est mouillée la flotte du pacha. Ils +comptent chaque voile,--et remarquent avec quelle +insouciance les Musulmans se gardent à la clarté de +la nuit. Tranquille et sans être aperçu, le vaisseau de +Conrad passe à côté de cette flotte, et il a jeté l'ancre +dans le lieu où il a résolu de se tenir en embuscade. +Il est à l'abri d'une surprise par un rocher +projeté du cap, qui élève dans les airs sa forme fantastique. +Il n'a pas besoin d'exciter sa troupe à ses +devoirs,--ni de la tirer de son sommeil,--préparée +qu'elle est également aux luttes de terre et de +mer; tandis que, porté sur les flots, le chef s'entretient +avec calme;--et cependant, avec ses compagnons, +c'est de sang qu'il s'est entretenu!</p> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Deuxième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + +<p><span class="rig"><i>Conosceste i dubiosi desiri</i>?</span><br></p> + +<p><span class="rig">(<span class="sc">Dante</span >.)</span><br></p> + +<p>1. Dans la baie de Coron se balancent avec grâce +de nombreuses galères; à travers les jalousies des +fenêtres de Coron brillent les lampes nocturnes, car +Seyd, le pacha, donne une fête cette nuit; une fête +à l'occasion des triomphes qu'il se promet dans une +lutte prochaine, quand il emmènera dans ses prisons +les pirates chargés de fers. Il l'a juré par Allah +et son épée; et fidèle à son firman et à sa parole, il +a réuni ses vaisseaux le long de la côte, rassemblé ses +soldats orgueilleux comme lui d'un prochain triomphe. +Déjà ils se sont partagé les captifs et les dépouilles, +quoique l'ennemi qu'ils méprisent ainsi +soit encore éloigné. Ils sont prêts à mettre à la voile;--aucun +doute qu'au soleil de demain ils verront +les pirates enchaînés--et leur port conquis! Pendant +ce tems la garde peut se livrer au sommeil si +elle veut; ils peuvent non-seulement se dispenser de +faire sentinelle avant le combat, mais encore rêver +la mort de leurs ennemis, quoique tous ceux qui en ont +la liberté se débandent sur le rivage, et vont chercher +à essayer leur bouillante valeur sur le Grec: +comme de semblables prouesses conviennent aux +héros de turban,--de faire briller le tranchant de +leurs sabres devant les yeux d'un esclave! Ils pillent +sa maison,--mais ils épargnent sa vie;--leurs +armes sont puissantes, mais aujourd'hui ils veulent +être généreux! et ils ne daignent pas frapper, parce +qu'ils pourraient le faire impunément! à moins qu'un +joyeux caprice n'inspire leurs coups, afin de s'exercer +pour l'ennemi futur. La débauche et les festins trompent +les heures fugitives des Grecs; et ceux qui désirent +porter encore quelque tems leur tête cherchent +à sourire; que leurs lèvres feignent aux yeux des +Musulmans toute la gaîté dont ils sont susceptibles, +et accumulent dans le silence leurs malédictions, +jusqu'à ce que la côte en soit à jamais purgée!</p> + +<p>2. Seyd, avec son turban, est mollement étendu +dans la haute salle de son palais; autour de lui sont +les chefs à longue barbe qui l'accompagnent dans +son expédition. Le banquet est achevé, ainsi que la +dernière rasade,--breuvage défendu, dit-on,--qu'il +a osé vider, tandis que des esclaves distribuent +aux autres chefs, observateurs plus rigides des lois +de Mahomet, un jus plus sobre<a id="footnotetagc3" name="footnotetagc3"></a> +<a href="#footnotec3"><sup class="sml">c3</sup></a>. Un nuage de fumée +s'échappe ensuite de la longue chibouque<a id="footnotetagc4" name="footnotetagc4"></a> +<a href="#footnotec4"><sup class="sml">c4</sup></a>, +tandis que<a id="footnotetagc5" name="footnotetagc5"></a> +<a href="#footnotec5"><sup class="sml">c5</sup></a> les Almès dansent à des accords sauvages. +Le lever du matin verra l'embarquement de tous +ces chefs; mais les vagues sont quelquefois traîtresses +pendant la nuit, et ceux qui se sont livrés à +la débauche peuvent dormir plus sûrement sur leur +couche de soie que sur le perfide élément. Qu'ils se +réjouissent pendant qu'il leur est permis:--jusqu'à +l'heure du combat, ils peuvent oublier ses hasards; +et qu'ils se fient moins à la victoire qu'aux paroles +de leur Koran. Cependant les nombreux soldats du +pacha, qu'il mènera contre l'ennemi, pourraient +lui faire espérer des exploits plus glorieux que ceux +dont il s'enorgueillit déjà.</p> + +<p>3. L'esclave chargé de veiller à la porte extérieure +s'avance avec une précaution respectueuse; +il incline profondément la tête,--et sa main salue +le plancher de l'appartement avant que sa langue +prononce le message qui lui est confié. «Un derviche +échappé du nid des pirates est ici:--lui-même +demande à raconter le reste.» Seyd a fait un signe +d'assentiment qui est compris par l'esclave; il +amène bientôt le saint homme en silence près du +pacha<a id="footnotetagc6" name="footnotetagc6"></a> +<a href="#footnotec6"><sup class="sml">c6</sup></a>. Ses bras étaient croisés sur son vêtement d'un +gris foncé, sa démarche était chancelante, son +regard abattu semblait plutôt l'être par les austérités +que par les années, et sa joue était pâle de pénitence +et non de crainte. Voué à son Dieu,--il portait +une chevelure noire qui soulevait orgueilleusement +son haut capuchon. Autour de lui était jetée +une longue robe traînante qui enveloppe un cœur +qui ne bat plus que pour le ciel. Soumis, mais plein +d'une noble assurance, il supporte avec calme les +regards curieux qui l'examinent pour chercher à +deviner le but de sa mission, avant que la volonté +du pacha lui ait permis de s'exprimer.</p> + +<p>4. «D'où viens-tu, derviche?»</p> + +<p>--«De la caverne indépendante des pirates; je +suis un fugitif.»--</p> + +<p>«Où fus-tu pris et dans quel tems?»</p> + +<p>--«Dans une traversée du port de Scalanovo à +l'île de Scio, sur un saïque marchand bien monté; +mais Allah ne nous fut pas favorable dans notre navigation:--les +corsaires s'emparèrent du butin des +marchands; nos membres furent chargés de chaînes. +Je ne craignais pas la mort; je n'avais point de richesses +à déplorer, excepté la liberté de voyager +qui me fut enlevée. Enfin, une humble barque de +pêcheur que je découvris pendant la nuit me fit +naître quelque espérance, en m'offrant des chances +de pouvoir échapper par la fuite. Je saisis l'heure, +et j'y ai trouvé ma délivrance--Avec toi,--très-puissant +pacha! qui pourrait éprouver de la +crainte?»</p> + +<p>--«Que font ces pirates, mis hors la loi des nations? +Sont-ils bien préparés à défendre leurs richesses +conquises par le pillage, et leurs rochers +déserts? Songent-ils à notre expédition prochaine, +destinée à réduire en cendres leur nid de scorpions?»</p> + +<p>--«Pacha! l'œil gémissant du captif enchaîné +pleure sa liberté, mais il jouerait mal le rôle d'espion. +Je n'entendais que le mugissement continuel +des vagues, de ces vagues qui se refusaient à me +transporter loin de ce rivage; je ne remarquais que +le glorieux soleil, et le ciel, trop brillant,--trop +bleu--pour ma captivité; et je n'éprouvais--que +tout ce qui peut consoler le cœur qui aspire à sa délivrance, +et à voir briser ses chaînes avant de pouvoir +sécher ses larmes. Tu peux juger au moins, par +ma fuite, que les pirates ne pensent guère au péril +d'une surprise; autrement j'aurais vainement imploré +ou cherché le hasard qui m'amène devant toi,--s'ils +se gardaient avec vigilance: la garde négligente +qui n'a pas aperçu ma fuite, veille sans +doute aussi négligemment pour prévenir ton attaque +prochaine. Pacha!--mes membres sont défaillans,--et +la nature demande des alimens pour se soutenir. +Permets-moi de me retirer;--la paix soit avec +toi! la paix avec tous ceux qui t'entourent!--J'ai +besoin maintenant de repos--et de nourriture.»</p> + +<p>--«Demeure, derviche! J'ai encore à t'interroger.--Demeure, +je te le commande;--assieds-toi;--veux-tu +m'entendre?--obéis! Je dois t'interroger +encore; et des esclaves vont t'apporter de la +nourriture: tu ne languiras pas de faim au milieu +d'un banquet. Ton souper fini,--prépare-toi à me +répondre clairement et amplement:--je n'aime +pas le mystère.»</p> + +<p>Ce fut vainement que l'on chercha à connaître ce +qui se passa dans l'esprit du saint homme qui ne regarda +pas le divan avec satisfaction. Il ne montra +pas beaucoup de goût pour les mets du banquet, et +encore moins de respect pour chaque convive. Un +mouvement peu dissimulé de dépit passa un instant +sur sa figure, qui reprit aussitôt son calme. Il s'assied +en silence, et son front a recouvré la sérénité +qu'il avait un moment oubliée. Il est servi avec empressement;--mais +il évite les mets somptueux +comme s'ils étaient mêlés de poison. Pour un homme +si long-tems condamné aux austérités et aux privations, +il est étrange qu'il profite si peu d'un si riche +festin.--«Qu'as-tu donc, derviche? mange.--Pourrais-tu +supposer que l'on te sert un repas de +chrétien? ou penses-tu que mes amis ne sont pas les +tiens? Pourquoi évites-tu le sel? ce gage sacré qui, +une fois partagé, émousse le tranchant du sabre, +opère la réunion des tribus divisées, et fait paraître +des ennemis comme des frères!»</p> + +<p>--«Le sel assaisonne les mets recherchés,--et +ma nourriture est encore la plus humble racine, +ma boisson, le plus humble ruisseau; mes vœux austères +et les lois de mon ordre<a id="footnotetagc7" name="footnotetagc7"></a> +<a href="#footnotec7"><sup class="sml">c7</sup></a> s'opposent à ce que +je rompe ou que je mêle le pain avec amis ou ennemis. +Cela peut te paraître étrange;--s'il y a quelque +chose à craindre, le péril ne menace que ma +tête. Mais pour toute ta puissance; oui, bien plus +encore,--pour le trône de ton sultan, je ne goûte +ni de ton pain, ni de tes mets--à moins d'être seul. +Si j'enfreignais la règle de notre ordre, la colère de +notre Prophète pourrait empêcher mon pélerinage à +la Mecque.»</p> + +<p>--«Bien,--comme il te plaira,--ascétique +que tu es<a id="footnotetagloc14" name="footnotetagloc14"></a> +<a href="#footnoteloc14"><sup class="sml">loc14</sup></a>--Réponds à une question; et tu pourras +alors te retirer en paix. Combien sont-ils?--Ah! +ce n'est assurément pas encore le jour? Quel astre,--quel +soleil éclatant resplendit dans la baie? elle +rayonne comme un lac de feu!--Aux armes!--aux +armes! Ho! trahison! mes gardes! mon sabre! +Nos galères sont livrées aux flammes;--et je suis +loin d'elles! Maudit derviche!--voilà donc tes nouvelles,--misérable +espion!--Qu'on le saisisse,--qu'on +l'écartelle,--qu'il soit mis à mort sans +délai!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc14" +name="footnoteloc14"><b>Note loc14: </b></a><a href="#footnotetagloc14"> +(retour) </a> La simplicité du pacha veut dire <img alt="" src="images/170-1.png">, <i>soufy</i>; religieux ascétique +turque et persan. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Le derviche s'est levé à l'éclat subit de cette lumière. +Son changement de forme n'excite pas moins +de terreur. Il s'est levé le derviche,--non dans +l'accoutrement d'un religieux, mais comme un guerrier +qui bondit sur son cheval d'Ukraine. Il a foulé +aux pieds son capuchon et déchiré sa robe; sa cotte +de maille frappe les regards, et la lame de son sabre +a brillé comme un éclair! Son casque étroit, mais +étincelant; son noir panache, son œil noir encore +plus brillant, et l'ombre encore plus noire de ses +noirs sourcils, tout le fait paraître aux yeux des Musulmans +comme un Afrite dont les coups mortels et +infernaux ne laissent pas d'espoir de salut. Le tumulte +le plus confus, les noirs tourbillons de flamme +qui montent dans les airs, et les torches qui promènent +l'incendie; les cris de terreur et les cliquetis +du fer qui se croise:--car les sabres commencent +à frapper; et les mugissemens qui s'élèvent, +tout répand sur ce lieu de carnage comme un aspect +de l'enfer!</p> + +<p>Éperdus et fuyant çà et là, les esclaves dispersés +ne voient qu'un rivage sanglant et des vagues enflammées. +Ils ne tiennent aucun compte du cri menaçant +du pacha: «<i>Qu'ils</i> saisissent le derviche! +Saisissez le <i>Zatanaï</i><a id="footnotetagc8" name="footnotetagc8"></a> +<a href="#footnotec8"><sup class="sml">c8</sup></a>!» Conrad a vu leur terreur,--et +a réprimé le premier mouvement de désespoir qui +ne lui offrait que de résister et périr dans ce palais, +puisqu'il avait été si prématurément et si bien obéi. +L'incendie avait été allumé avant qu'il en eût donné +le signal. Il a vu leur terreur;--il détache son +cor de son baudrier,--en tire un son,--mais un +son perçant. On lui répond.--«Bien, courage! +ma valeureuse troupe! Comment ai-je pu douter +de leur promptitude à me secourir? et comment ai-je +pu penser qu'ils m'avaient ici abandonné?» Son bras +puissant a décrit un cercle autour de lui;--ce +mouvement rapide de rotation qu'il a imprimé à son +sabre répand une terreur qui répare son fatal délai. +Sa fureur achève ce que la frayeur avait commencé; +il abat, comme un troupeau ses lâches assaillans. +Les turbans mis en pièces jonchent les appartemens, +et à peine un bras ose encore se lever pour +se défendre. Seyd lui-même, troublé par la rage et +l'étonnement, recule devant lui, en continuant de +le menacer. Il ne demande pas quartier, Seyd;--mais +il redoute cependant les coups de l'étranger, +tant le désordre a rendu cet étranger redoutable! +Les galères enflammées de Seyd frappent toujours +ses regards. Il s'arrache la barbe, et se retire du +combat en écumant de rage<a id="footnotetagc9" name="footnotetagc9"></a> +<a href="#footnotec9"><sup class="sml">c9</sup></a>: car les pirates ont +déjà dépassé la porte du harem, et se précipitent +dans l'intérieur;--s'arrêter un instant de plus, +c'était attendre la mort. Là les cris d'épouvante,--les +supplications des hommes qui jettent leurs armes +en demandant quartier--sont poussés en vain;--le +sang coule par torrens! Les corsaires qui affluent +se précipitent où le cor de Conrad a sonné, et où +les gémissemens des victimes expirantes et les supplications +les avertissent de la manière courageuse +avec laquelle il soutient la terrible lutte. Ils le comblent +de leurs acclamations en le voyant seul, terrible +et farouche comme un tigre qui se rassasie +dans le sang qui inonde son repaire! Mais courtes +sont leurs félicitations,--plus courte la réponse:--«C'est +bien;--mais Seyd est échappé,--et il +doit mourir. Beaucoup a été fait,--mais il reste +encore plus à faire.--Leurs galères brûlent;--pourquoi +leur ville n'est-elle pas encore en flammes?»</p> + +<p>5. A peine a-t-il parlé, et déjà chacun d'eux a +saisi une torche; et l'incendie est allumé du minaret +au porche du palais. Un farouche plaisir se remarquait +dans les yeux de Conrad; mais il frémit soudain:--car +à son oreille ont retenti les cris des +femmes; et, comme un glas de mort, ils ont ému +ce cœur qui était resté insensible aux râlemens plaintifs +des mourans dans la mêlée. «Oh! enfoncez les +portes du harem;--n'outragez pas, sur votre vie, +aucune femme: souvenez-vous que nous aussi--<i>nous</i> +avons des femmes. La vengeance pourrait faire +retomber sur elles un pareil outrage. C'est l'homme +qui est notre ennemi; et c'est sur lui qu'il faut frapper: +nous devons épargner la proie la plus faible. +Oh! je l'avais oublié;--mais que le ciel ne l'oublie pas, +si par mon ordre des êtres sans défense +cessaient de vivre. Que ceux qui le voudront me +suivent!--j'y vais:--nous avons encore le tems +de soulager nos ames au moins d'un crime.»</p> + +<p>Il monte l'escalier qui craque déjà atteint par les +flammes.--Il enfonce la porte; il ne sent pas ses +pieds que brûle le plancher ardent. Sa respiration +est étouffée par des volumes épais de fumée; mais il +continue à se précipiter d'appartement en appartement. +Ils cherchent,--ils trouvent,--ils sauvent. +Chacun d'entre eux emporte dans ses bras robustes +des charmes respectés par les regards; ils +calment les terreurs de ces femmes éplorées; soutiennent +leurs corps défaillans avec tous les soins +que réclame la beauté sans défense, tant Conrad +avait d'empire sur le caractère farouche de ses compagnons +pour retenir des mains toutes couvertes de +sang. Mais qui est-elle, celle que les bras de Conrad +enlèvent du milieu des appartemens enflammés +et des débris du combat?--Elle! c'est la bien-aimée +de celui dont il a juré la mort! c'est la reine du harem!--c'est +l'esclave de Seyd!</p> + +<p>6. Conrad n'a qu'un moment pour adresser quelques +paroles à Gulnare<a id="footnotetagc10" name="footnotetagc10"></a> +<a href="#footnotec10"><sup class="sml">c10</sup></a>, pour rassurer cette tremblante +beauté; car dans cette suspension du combat +donnée à la pitié, l'ennemi qui se retirait en toute +hâte s'étonne de ne pas se voir poursuivi. Sa fuite +est moins précipitée;--il s'est rallié--et +rangé en bataille. Seyd s'en est aperçu; il a reconnu +d'abord le petit nombre des compagnons du corsaire, +comparé avec sa troupe, et il rougit de sa méprise, +en voyant que sa défaite a été causée par la terreur +et la surprise. <i>Alla il alla</i>! c'est le cri de vengeance +qu'il pousse.--La honte se change en rage; +il veut maintenant vaincre ou périr! Les flammes +doivent répondre aux flammes, et le sang au sang! +Des flots de ce sang vont couler de nouveau pour le +triomphe;--car la fureur vaincue va renouveler +le combat, et ceux qui attaquaient pour vaincre se +défendent pour conserver leur vie. Conrad voit le +danger;--il voit ses compagnons succomber sous +le nombre toujours croissant des ennemis.--«Un +effort,--encore un effort--pour nous ouvrir le +cercle de nos ennemis!» Ils se rallient,--se serrent,--chargent,--chancellent;--tout +est perdu! +Serrés étroitement de toutes parts,--assaillis +par le nombre, sans espoir, mais non sans courage, +ils se défendent encore vaillamment.--Ah! maintenant +le désordre est dans leurs rangs;--criblés +de blessures,--culbutés de toutes parts; chacun +d'eux combat isolément,--sans pousser un cri.--Ils +tombent épuisés de fatigues plutôt que vaincus; +et frappent encore jusqu'à ce que la lame échappe à +leurs mains roidies par la mort.</p> + +<p>7. Mais avant que l'ennemi rallié eût recommencé +le combat, et eût opposé rang d'hommes à rang +d'hommes et cimeterre à cimeterre, Gulnare et toutes +ses compagnes du harem avaient été mises en sûreté +dans une maison de la ville, par ordre de Conrad, +qui avait commis une garde à leur protection; ces +femmes essuyaient les larmes que la crainte de la +mort et du déshonneur leur avait fait répandre. Et +quand la jeune Gulnare, cette dame aux yeux noirs, +se rappela ces pensées qu'avait fait naître son désespoir, +elle s'étonna beaucoup de la courtoisie qui respirait +dans les accens de Conrad et dans la douceur de +ses regards. Il était étrange--<i>qu'un</i> brigand, ainsi +souillé de sang, lui parût plus aimable que Seyd; +dans ses manières les plus tendres. Le pacha aimait +comme s'il lui eût semblé que son esclave dût s'estimer +fort heureuse de l'amour qu'il voulait bien lui +témoigner. Le corsaire lui avait offert sa protection, +avait calmé ses terreurs, comme si son hommage +était dû de droit à la beauté. «Le désir en est coupable;--et +ce qui est pire pour une femme,--il +est inutile; cependant je désire revoir ce chef; +afin de lui faire mes remerciemens, ce que la +crainte m'a fait oublier, pour la vie qu'il m'a conservée,--et +dont mon amoureux seigneur ne s'est +pas souvenu!»</p> + +<p>8. Elle l'aperçut, au plus épais du carnage, se +défendant au milieu des cadavres sanglans, loin de +sa troupe, et luttant avec un ennemi qui semble +chèrement acheter le terrain que Conrad est forcé +de céder, couvert de blessures,--perdant son sang,--ne +pouvant trouver la mort qu'il cherche, et pris +enfin pour expier tous les maux qu'il a causés; épargné +pour languir dans les tourmens et pour vivre +en vain, tandis que la vengeance méditera de nouveaux +plans de tortures. Celle-ci étanche son sang +pour le verser plus tard--mais goutte par goutte: +car l'œil insatiable de Seyd voudrait le voir toujours +mourant,--jamais mourir! Est-il possible que ce +soit lui! lui qu'elle a vu naguère triomphant, quand +le signe impérieux de sa main sanglante était une +loi! C'est bien lui!--désarmé, mais non abattu; +n'ayant qu'un seul regret, celui de conserver la vie. +Ses blessures sont trop légères, quoiqu'il eût volontiers +baisé la main qui lui aurait donné la mort. +Oh! il n'a pu recevoir aucun coup de ceux si nombreux +qui ont été portés, pour envoyer son ame--dans +ce lieu dont il se souciait à peine,--au ciel! +Il doit donc, seul de tous les siens, conserver ce +souffle de vie, lui qui, plus qu'aucun autre, s'est +exposé à le perdre? Il sent profondément--ce que +les cœurs mortels sont destinés à ressentir, lorsque, +renversés sur la roue de l'inconstante fortune, les +traitemens du vainqueur leur présagent l'expiation +de leurs crimes dans de languissantes tortures.--Il +le sent profondément, tristement; mais le coupable +orgueil qui l'a conduit à commettre ces actions--l'aide +maintenant à dissimuler. On remarque +encore dans son attitude fière et recueillie l'air d'un +vainqueur plutôt que d'un vaincu. Quoique épuisé +par les fatigues mortelles de la lutte et le sang qu'il +a répandu, il en est peu, dans le nombre de ceux +qui le considèrent, dont le regard soit aussi calme +et assuré que le sien. Ceux que son bras avait tenus +à distance, et que son regard seul faisait trembler, +l'accablent maintenant de clameurs insolentes; les +braves qui l'ont vu de près n'insultent pas l'ennemi +qui leur a appris la crainte, et les gardes farouches +qui le conduisent à sa prison le contemplent en silence, +pénétrés d'une secrète terreur.</p> + +<p>Le médecin lui a été envoyé,--mais non par +compassion; c'est pour savoir ce que peut encore +supporter son reste de vie. Ce médecin lui en trouve +assez pour lui faire porter les plus pesantes chaînes, +et pour espérer qu'il ne sera pas insensible aux +aiguillons de la douleur. Demain--oui--au +coucher du soleil de demain, commencera pour lui +le supplice affreux du pal; et levés avec les premiers +rayons du matin, ses ennemis viendront voir comment +il supportera courageusement ou lâchement ses +angoisses. De tous les supplices, celui-ci est le plus +long et le plus cruel; il ajoute la soif à toutes les +autres agonies, soif que chaque jour la mort oublie +de venir étancher, tandis que les vautours affamés +voltigent autour de la fourche patibulaire. «Oh! de +l'eau!--de l'eau!»--La haine, souriant de contentement, +se refuse à la prière de la victime;--car, +s'il boit,--la mort finit ses tourmens.</p> + +<p>Ce destin lui était réservé.--Le médecin, les +gardes sont partis; ils ont laissé l'orgueilleux Conrad +seul, couvert de chaînes.</p> + +<p>10. Il serait inutile de peindre les sentimens qu'il +éprouve;--il serait même douteux si lui-même en +avait connaissance. Il est une lutte, un chaos dans +l'ame: c'est lorsque tous ses élémens sont en convulsions,--sont +confondus,--qu'ils se heurtent avec +une sombre et puissante énergie, en grinçant les +dents d'un impénitent remords, ce démon décevant<a id="footnotetagloc15" name="footnotetagloc15"></a> +<a href="#footnoteloc15"><sup class="sml">loc15</sup></a>--qui +n'avait pas encore élevé la voix,--mais qui +crie maintenant: «Je t'avais averti!» lorsque l'œuvre +est consommée. Voix inutile! l'ame qui se consume +sans être domptée peut se tordre,--se révolter,--le +faible seul se repent! même à cette +heure solitaire, lorsque les sentimens se foulent, et +que l'ame se révèle à elle-même avec tous les souvenirs +du passé,--sans qu'aucune passion, aucune +pensée dominante s'empare souverainement d'elle; +en lui dérobant les autres. Mais la sombre et déserte +perspective de l'ame qui passe en revue ses souvenirs +du passé,--souvenirs qui se précipitent à travers +mille issues; les rêves expirans de l'ambition, +les regrets de l'amour, la gloire en danger, la vie +elle-même emprisonnée; les joies non goûtées, le +mépris ou la haine contre ceux qui triomphent de +notre destinée de misères; le passé sans espérance, +l'avenir qui s'avance avec trop de rapidité pour penser +à l'enfer ou au ciel; les actions, les pensées, +les paroles peut-être jamais rappelées d'une manière +si aiguë jusqu'à cet instant, bien que jamais oubliées; +choses légères ou charmantes dans leur tems, +mais maintenant offertes comme des crimes à l'austère +réflexion; le sentiment flétrissant du mal non +révélé, non moins dévorant pour avoir été plus caché;--tout, +en un mot, tout ce qui peut faire reculer +d'effroi, ce sépulcre ouvert,--le cœur mis +à nu, où sont ensevelies tant de douleurs, étalent +leurs misères, jusqu'à ce que l'orgueil se réveille +pour arracher ce miroir à l'ame--et le brise.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc15" +name="footnoteloc15"><b>Note loc15: </b></a><a href="#footnotetagloc15"> +(retour) </a> <i>That juggling fiend</i>.</blockquote> + +<p>Oui,--l'orgueil peut voiler et le courage braver +tout--tout--tout:--l'avenir,--le passé;--la +plus terrible des défaites. Chacun a des craintes, +et il n'y a qu'un hypocrite qui les dissimule +pour s'attirer des louanges. Le lâche aussi dissimule, +lui dont la forfanterie ne sait que fuir loin +du danger; mais celui qui ne sait point cacher les +mouvemens de son ame, envisage la mort de sang +froid--et meurt. Il a parcouru sa carrière en homme +réfléchi, et il lui en coûte peu d'épargner à la mort +la moitié de sa course!</p> + +<p>11. C'est dans la chambre la plus élevée de sa +plus haute tour que le pacha a jeté Conrad et l'a fait +charger de chaînes. Son palais a été consumé par +les flammes:--cette forteresse sert à la fois de prison +à son captif et de retraite à sa cour. Conrad n'a +pas beaucoup à blâmer cette sentence; si son ennemi +eût été vaincu, il eût éprouvé le même sort. +Il est seul;--et dans sa solitude, il est descendu +dans son cœur coupable: mais il avait endurci ce +cœur contre l'infortune. Il n'est qu'une seule pensée +qu'il ne peut--qu'il n'ose aborder: «Oh! comment +Médora va-t-elle supporter ces nouvelles?» Alors--seulement +alors--il soulève ses mains en les +frappant l'une contre l'autre, et repousse avec rage +les fers dont elles sont chargées. Mais tout-à-coup +il trouva,--ou feignit de trouver,--on ne fit que +rêver une espérance, et il sourit en se moquant lui-même +de sa douleur: «Que la torture vienne quand +elle le voudra--ou quand elle le pourra; n'ai-je +pas plus besoin de repos pour me préparer à ce jour +fatal?» Cela dit, il se traîne lentement vers sa natte; +et quelles qu'aient été ses visions, il fut promptement +endormi.</p> + +<p>Il était à peine minuit lorsque cette mortelle attaque +avait commencé. Les plans que Conrad avait +médités mûrement étaient exécutés; et le démon du +carnage met si bien à profit la fuite précipitée du +tems, qu'il avait laissé à peine un crime à commettre. +Une heure vit Conrad lutter avec les vagues,--déguisé,--découvert, +conquérant, vaincu, +saisi, condamné,--tour à tour chef de bande sur +terre--et pirate sur la mer,--détruisant,--sauvant,--emprisonné--et +endormi!</p> + +<p>12. Il paraît sommeiller dans un calme profond,--car +sa respiration est à peine sensible.--Ah! trop +heureux si elle avait cessé pour toujours! Il dort;--mais +qui se penche sur son sommeil paisible? ses +ennemis se sont retirés--et il n'a pas d'amis dans +ces lieux. Serait-ce quelque séraphin envoyé d'en +haut pour lui apporter sa grâce? non, c'est une forme +terrestre avec des traits divins! Son bras blanc porte +une lampe--qu'elle tient soigneusement cachée, +de peur que les rayons de cette lampe ne frappent +soudainement la paupière de cet œil fermé, qui ne +s'ouvrira plus qu'à la douleur pour se refermer encore,--se +refermer pour jamais. Quelle est cette +beauté, à l'œil si noir, à la joue si belle et si fraîche, +au front couronné par des touffes épaisses de +cheveux tressés et ornés de pierreries, à la forme +si aérienne,--aux pieds nus qui brillent comme de +la neige, et se posent si silencieusement sur la terre?--Comment +est-elle parvenue jusqu'en ces lieux, à +travers les gardes et la nuit la plus épaisse? Ah! +demandez plutôt ce qu'une femme ne peut oser, une +femme que la jeunesse et la pitié conduisent comme +toi, ô Gulnare!</p> + +<p>Elle n'avait pu dormir;--et tandis que le pacha +repose dans des songes troublés par l'image de son +prisonnier, Gulnare s'est échappée de sa couche--en +emportant l'anneau qui lui sert de sceau, et dont +souvent elle avait orné sa main dans ses jeux folâtres.--Munie +de ce signe respecté, à peine questionnée, +elle pénètre à travers les gardes assoupis +qui obéissent à ce signe tout puissant sur eux. Harassés +de fatigues, épuisés par les coups échangés +dans le combat, leurs yeux envient le repos de Conrad. +Abattus, et laissant à chaque instant retomber +leur tête appesantie par le sommeil, ils étendent +leurs membres, et cessent de veiller; ils n'ont fait +que lever leurs têtes pour saluer l'anneau du pacha, +sans demander qui le porte et quel est l'usage qui +en doit être fait.</p> + +<p>13. Gulnare est étonnée de ce qu'elle voit. «Peut-il +dormir avec calme, dit-elle, tandis que d'autres +yeux pleurent sa défaite ou le carnage de son bras, +et que mon inquiétude sans repos me fait errer la +nuit dans ce lieu?--Quel charme soudain m'a rendu +cet homme si cher? Il est vrai--c'est à lui que je +dois ma vie, et plus que la vie, car il nous a sauvées, +moi et mes compagnes, d'un sort pire que le +malheur. Cette réflexion est tardive;--mais chut! +--son sommeil s'interrompt;--comme il soupire +pesamment!--il a fait un mouvement--il s'éveille!»</p> + +<p>Conrad a soulevé sa tête,--et ébloui par la +clarté de la lampe, son œil doute de la réalité de ce +qu'il voit; il a remué sa main:--le froissement +de sa chaîne l'a averti trop rudement qu'il vivait +encore. «Quelle est cette forme? si ce n'est pas une +figure aérienne, mon geolier est doué d'une merveilleuse +beauté!»</p> + +<p>«Pirate! tu ne me connais pas;--mais je suis +un être reconnaissant pour une action que tu as trop +rarement accomplie. Regarde-moi,--et rappelle-toi +celle que tu as sauvée des flammes et des mains +de ta bande encore plus effrayante. Je viens te voir +au milieu des ténèbres:--je sais à peine pourquoi;--cependant +ne frémis point,--je ne voudrais +pas te voir mourir.»</p> + +<p>«S'il en est ainsi, compatissante dame! ton œil +est le seul ici qui ne se fera pas une fête de mon supplice. +Mes ennemis ont eu pour eux les chances du +hasard,--qu'ils usent de leurs droits. Mais, quoiqu'il +en soit, je les remercie de leur courtoisie ou +de la tienne pour m'envoyer un confesseur aussi +aimable que toi.»</p> + +<p>Quelqu'étrange que cela paraisse,--cependant +il existe une espèce de gaîté dans l'extrême infortune,--gaîté +qui n'apporte pas de soulagement,--car +la gaîté du malheur ne trompe jamais; son +sourire est plein d'amertume,--mais c'est encore +un sourire. Quelquefois même il a accompagné les +plus sages et les plus vertueux jusque sur l'échafaud<a id="footnotetagc11" name="footnotetagc11"></a> +<a href="#footnotec11"><sup class="sml">c11</sup></a>, +qui a été l'écho de leurs plaisanteries! Cependant +cette gaîté apparente n'est point réelle pour +eux; elle peut tromper tous les cœurs, excepté ceux +qu'elle déguise. Quel que fût le sentiment qui se +manifesta d'abord sur les traits de Conrad, un sourire +sauvage a déridé son front indompté; et ces +accens qu'il proféra exprimaient la gaîté, comme si +c'était la dernière dont il dût jouir sur la terre. Cependant +elle était contraire à sa nature;--car, pendant +la durée de sa courte vie, il eut peu de pensées +étrangères à la tristesse et aux combats.</p> + +<p>14. «Corsaire! ta sentence est prononcée:--mais +j'ai le pouvoir d'adoucir la colère du pacha +dans ses heures les plus cruelles. Je voudrais te sauver;--oui, +bien plus,--je voudrais te sauver +dès à présent; mais--ni le tems qui presse,--ni +tes forces épuisées ne me permettent de l'espérer. +Cependant tout ce qui sera en mon pouvoir, je le +voudrai; au moins je ferai tout pour retarder l'exécution +de la sentence qui te laisse à peine un jour. +Tenter davantage maintenant perdrait tout;--toi-même +tu te refuserais à une tentative qui ne nous +procurerait qu'une perte commune.»</p> + +<p>«Oui!--je m'y refuserais;--mon ame est préparée +à tout: je suis tombé trop bas pour craindre +une nouvelle chute. Ne t'expose pas toi-même au +danger; je ne pourrais me bercer de l'espérance +d'échapper à des ennemis avec lesquels je ne puis +pas combattre. Incapable de vaincre,--fuirai-je +lâchement, le seul de ma troupe qui n'aura pas +voulu mourir? Cependant il est un être--vers lequel +se reporte ma pensée, et je sens que ces yeux +s'attendrissent pour elle jusqu'aux larmes. Mes seules +ressources dans le chemin de la vie que j'ai parcouru +étaient--mon navire,--mon épée,--mon +amie,--mon Dieu! Le dernier, je l'ai abandonné +dans ma jeunesse;--il m'abandonne maintenant:--l'homme +qui m'humilie aujourd'hui ne fait qu'accomplir +ses volontés. Je n'ai pas la pensée de me +moquer de son trône par des prières arrachées aux +souffrances d'un lâche et rampant désespoir; c'est +assez que je respire--pour que je puisse tout supporter. +Mon épée est tombée de cette indigne main +qui eût dû mieux répondre à la bravoure de la troupe +qu'elle commandait; mon navire est englouti dans +les flots, où il est au pouvoir du pacha;--mais +mon amie,--pour elle encore ma voix pourrait +monter en prière vers le ciel. Oh! elle est tout ce +qui peut me rattacher à la terre.--Ma mort va +briser un cœur qui a pour moi plus qu'une légitime +tendresse, une forme si belle--que, jusqu'à ce que +j'aie vu la tienne, ô Gulnare! mes yeux n'avaient +jamais demandé s'il s'en trouvait sur la terre d'aussi +belle!»</p> + +<p>--«Tu en aimes donc une autre!--Mais que +m'importe à moi cela?--cela ne m'importe pas,--non, +sans doute, jamais cela ne m'importera. +Mais cependant--tu aimes--et--oh! j'envie +ceux dont les cœurs peuvent se reposer sur +des cœurs aussi fidèles qu'eux, et qui n'ont jamais +éprouvé ce vide--cette pensée inquiète qui soupire +après des visions--comme la mienne en est tourmentée.»</p> + +<p>«O femme!--j'avais pensé que tu aimais celui +pour lequel mon bras t'avait sauvée d'une tombe enflammée!»</p> + +<p>«Moi, avoir de l'amour pour le farouche Seyd! +oh!--non--non--non, jamais. Cependant ce +cœur, qui ne fait plus d'efforts pour l'aimer, s'est +efforcé autrefois de répondre à sa passion,--mais +il n'a pu réussir. Je l'ai éprouvé--et je l'éprouve +encore,--l'amour ne peut exister qu'avec la liberté. +Je suis une esclave; une esclave favorite, il est vrai, +destinée à partager la splendeur de mon maître, et +à paraître la femme la plus heureuse! Souvent je +suis condamnée à entendre cette question: «M'aimes-tu?» +et je brûle de répondre: «Non!» Oh! il +est dur de supporter cette tendresse, et de s'efforcer +vainement de la payer de retour; mais il est +encore plus dur de supporter les répugnances du +cœur, et de cacher aux yeux de celui qui l'inspire +un sentiment différent de celui de l'amour. Il me +prend une main que je ne lui donne pas--ni ne +refuse;--le pouls de cette main n'est ni plus lent +--ni plus rapide,--mais il reste calme et froid; +et quand elle m'est rendue, elle retombe comme un +poids inanimé, en s'éloignant de l'homme que je +n'ai jamais aimé assez pour le haïr. Mes lèvres, +après avoir reçu ses caresses, n'en sont pas plus +brûlantes, et le souvenir qu'elles me laissent glacé +tous mes sens. Oui,--si j'avais jamais éprouvé le +dévouement de la passion, j'aurais pu lui faire succéder +la haine, mais encore--je le vois partir sans +que j'en éprouve de regrets,--et revenir sans que +je le désire;--et souvent, lorsqu'il est près de +moi,--il est bien loin de ma pensée. Quand la réflexion +arrivera--et elle doit arriver--je crains +qu'elle m'apporte le dégoût. Je suis son esclave;--mais +en dépit de l'orgueil, le titre de sa fiancée +pour moi serait pire que l'esclavage. Oh! que cette +dot de son cœur ne m'est-elle enlevée! ou, s'il en +cherchait une autre, et qu'il me laissât en repos--hier +encore--j'aurais dit en paix! Oui, si je feins +maintenant une tendresse qui ne m'est pas habituelle +pour lui, souviens-toi,--captif! souviens-toi +que c'est pour briser tes chaînes; pour te payer +la vie que je te dois; pour te rendre à cette femme +qui t'est si chère, et qui partage un amour tel que +je n'en connaîtrai jamais. Adieu!--le matin commence +à poindre,--je dois te quitter: il m'en +coûtera cher,--mais ne crains pas la mort d'aujourd'hui!</p> + +<p>15. Elle pressa ses mains enchaînées contre son +cœur, baissa la tête, puis se retira sans bruit et disparut +comme un songe. Était-ce bien elle qui était +là? et Conrad est-il seul maintenant? Quelle perle +précieuse est tombée et a brillé sur ses fers? c'est +une des larmes les plus sacrées, versée sur les malheurs +d'un étranger, qui s'échappe une fois--brillante--pure, +des yeux de la pitié, déjà polie par +une main divine!</p> + +<p>Oh! elle est trop persuasive,--trop dangereusement +chère--la larme inappréciable qui tombe des +yeux de la femme! cette arme de sa faiblesse qu'elle +peut employer pour attendrir,--sauver,--subjuguer;--tout +à la fois sa lance et son bouclier. +Évitez-la,--la vertu s'amollit et la sagesse tombe +dans l'erreur, pour se confier trop tendrement à +cette expression de douleur de la beauté! Qui a +perdu un monde et fait fuir un héros? la larme timide +de l'œil de Cléopâtre. Cependant la faute du +tendre triumvir doit être excusée; pour une larme,--combien +perdent non-seulement la terre,--mais +le ciel! livrent leurs ames à l'éternel ennemi de +l'homme, et comblent leur malheur pour épargner +celui de quelque beauté volage!</p> + +<p>16. Il est jour,--et sur les traits altérés de +Conrad viennent jouer ses rayons--sans lui ramener +les espérances de la veille. Que deviendra-t-il avant +la nuit? peut-être un corps sans vie sur lequel les +corbeaux agiteront leurs ailes funèbres, que son œil +éteint et fermé n'apercevra point, tandis que ce soleil +se couchera, et que la rosée du soir froide,--humide--et +épaisse tombera sur ses membres roidis, +en rafraîchissant la terre--et en ranimant tout +dans la nature, excepté son cadavre!--</p> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Troisième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + +<p><span class="rig">Come vedi--ancor non m'abandonna.</span><br> + +<span class="rig">(Dante.)</span><br></p> + +<p>1. Brillant d'une plus aimable splendeur sur la +fin de sa carrière, le soleil couchant s'abaisse avec +lenteur le long des collines de la Morée. Il ne brille +pas d'un éclat obscurci, comme dans les climats du +Nord, mais c'est un rayonnement sans nuage d'une +flamme vivante! Le rayon jaune qu'il jette sur l'abîme +silencieux dore les vagues verdâtres, étincelantes de +ses tremblans reflets. C'est sur le vieux rocher d'Égine +et sur l'île d'Hydra que le dieu de la gaîté répand +son dernier sourire. Se complaisant sur ses +propres domaines, qu'il quitte à regret, c'est là +qu'il aime à verser ses rayons, quoique ses autels n'y +reçoivent plus l'encens de ses adorateurs. Les ombres +des montagnes descendent au loin et baisent +ton golfe glorieux, invincue Salamine! Leurs arcs +d'azur rencontrent les doux regards du soleil dans la +vaste étendue des airs, colorés d'une pourpre plus +foncée, et des teintes plus tendres, jetées sur leurs +cimes, marquent sa course triomphante, et reproduisent +les couleurs du ciel; jusqu'à ce que, dérobé +par une ombre profonde à la terre et à l'océan, le +soleil disparaisse derrière son rocher de Delphes +pour se jeter dans les bras du sommeil.</p> + +<p>Ce fut dans un soir pareil qu'il jeta ses rayons les +plus pâles, lorsque, Athènes! le plus sage de tes +enfans le salua pour la dernière fois. Avec quelle inquiétude +les meilleurs de tes enfans attendaient son +dernier rayon d'adieu qui devait terminer le dernier +jour de leur sage<a id="footnotetagc12" name="footnotetagc12"></a> +<a href="#footnotec12"><sup class="sml">c12</sup></a> condamné injustement à +boire la ciguë! «Pas encore,--pas encore--le +soleil s'arrête sur la colline,--l'heure précieuse +de l'adieu dure encore; mais triste est sa lumière +aux yeux agonisans, et sombres sont les teintes des +montagnes qui lui paraissaient autrefois si chères.» +Phébus sembla couvrir de voiles lugubres la contrée +délicieuse qui n'avait encore connu que son sourire; +mais avant qu'il eût disparu derrière la cime du Cithéron, +la coupe fatale fut vidée,--l'esprit vital +avait fui; l'ame de celui qui dédaigna de craindre +ou de fuir,--qui vécut et mourut comme nul mortel +ne peut vivre ou mourir!</p> + +<p>Mais regardez! depuis les hauteurs de l'Hymette +jusqu'à la plaine, la reine de la nuit impose son +règne silencieux<a id="footnotetagc13" name="footnotetagc13"></a> +<a href="#footnotec13"><sup class="sml">c13</sup></a>. Aucune nébuleuse vapeur, messagère +de l'orage, ne couvre sa belle face, n'entoure +d'un cercle sa forme lumineuse. Là, la blanche +colonne, avec sa corniche scintillant aux rayons +de la lune qui se jouent dans ses ciselures, reçoit +ses grâcieux baisers, et, couronné de ses tremblans +rayons, l'emblème de Phébé étincelle sur le haut +minaret. Les bosquets d'oliviers dispersés au loin +comme des taches sombres, là où le modeste Céphise +verse son onde épuisée; le cyprès qui jette une ombre +mélancolique près de la sainte mosquée; la brillante +tourelle du gai kiosque<a id="footnotetagc14" name="footnotetagc14"></a> +<a href="#footnotec14"><sup class="sml">c14</sup></a>; triste et sombre au +milieu du calme religieux, le palmier solitaire près +du temple de Thésée: tous ces objets, empreints de +diverses couleurs, arrêtent les regards,--et stupide +serait celui qui passerait sans émotion dans ces lieux.</p> + +<p>Plus loin la mer Égée, dont le mugissement ne +se fait plus entendre, assoupit par des caresses le +courroux de son vaste sein soulevé par la guerre des +élémens, et déploie dans des teintes plus douces une +immense surface de saphir et d'or, mêlée avec les +ombres de maintes îles lointaines qui offrent un aspect +menaçant--là où l'aimable océan semble sourire<a id="footnotetagc15" name="footnotetagc15"></a> +<a href="#footnotec15"><sup class="sml">c15</sup></a>.</p> + +<p>2. Je m'écarte de mon sujet.--Pourquoi tourné-je +mes pensées vers toi, contrée du soleil? Oh! +qui peut contempler la mer qui baigne tes rivages, +et ne pas s'arrêter à ton nom, quel que soit le sujet +que l'on traite, tant il y a de magie dans tout ce qui +parle de toi? Quel est celui qui, ayant vu se coucher +le soleil sur toi, ô belle Athènes! pourrait jamais +oublier la scène que tu présentes à cette heure merveilleuse +du soir? Ce n'est pas celui--dont le cœur +ne connaît ni tems ni distance, et qu'un charme +magique retient dans le parage des Cyclades! Cet +hommage ne paraîtra point étranger à ses chants; +l'île de son corsaire fit autrefois partie de ton domaine:--puisse-t-elle, +en recouvrant la liberté, +redevenir encore la tienne!</p> + +<p>3. Le soleil s'est couché;--et, plus sombre que +la nuit, le cœur de Médora défaille près du signal +de feu placé sur la hauteur de la tour.--Le troisième +jour s'est écoulé:--avec lui Conrad n'arrive +pas,--n'envoie pas de message,--l'infidèle! Le +vent a été beau, quoique faible, et il ne s'est point +élevé de tempête. Hier au soir le navire d'Anselme +est rentré dans la baie; et cependant les seules nouvelles +qu'il apporte, c'est qu'il n'a point rencontré +Conrad! Cruelle, comme elle l'est maintenant, bien +différente serait l'histoire, si Conrad eût attendu +cette voile pour combattre.</p> + +<p>La brise de la nuit commence à fraîchir;--Médora +a passé ce jour à épier tout ce que l'espérance +peut lui faire prendre pour un mât; elle est assise +tristement--sur la hauteur.--L'impatience l'entraîne +sur le rivage de la mer à l'heure de minuit; +là elle erre désolée, sans sentir l'écume des flots qui +souvent venait jaillir sur ses vêtemens, et l'avertissait +de s'éloigner. Elle ne la voyait pas,--ne la +sentait pas,--ne pouvait quitter ce rivage; elle +ne sentait pas le froid de cette écume:--le froid +seul qu'elle éprouvait était sur son cœur. Ce retard +lui occasionna une telle certitude du malheur, que +la vue du vaisseau de Conrad lui eût fait perdre +également la vie ou la raison.</p> + +<p>Enfin arrive--un pauvre bateau tout brisé, dont +l'équipage a d'abord aperçu celle qu'il cherche. +Quelques-uns d'entre ces hommes ont des blessures +sanglantes:--tous sont dans un état pitoyable.--Ils +sont peu nombreux;--à peine comprennent-ils +comment ils ont pu échapper:--<i>c'est là</i> tout ce +qu'ils savent. Silencieux, abattus, chacun d'eux paraît +attendre que la triste voix de son compagnon +exprime ses doutes sur le sort de Conrad. Ils auraient +pu dire quelque chose; mais ils semblaient +craindre de confier leurs paroles à l'oreille de Médora. +Elle les a compris, et cependant elle n'a point +succombé,--elle n'a pas même tremblé--en apprenant +ce malheur accablant, ce délaissement terrible.</p> + +<p>Sous les traits délicats et tendres de Médora se +cachaient de hauts sentimens, qui ne se manifestaient +que lorsqu'ils avaient acquis toute leur énergie. Cependant, +aussi long-tems que l'espérance lui restait,--ces +sentimens s'exprimaient par de l'attendrissement,--du +désordre--et des larmes;--quand +tout était perdu,--cette sensibilité ne s'éteignait +pas,--mais elle sommeillait; et de ce +sommeil apparent naissait cette énergie qui lui disait: +«Puisqu'il ne te reste rien à aimer,--il +ne te reste également rien à craindre.» Cette énergie +était supérieure à la nature; elle était semblable +à ce brûlant et puissant délire qui naît de l'accès de +la fièvre dévorante.</p> + +<p>«Vous restez silencieux,--dit-elle.--Je ne +voudrais pas entendre ce que vous pouvez me raconter;--ne +parlez pas,--ne murmurez pas ce +nom:--car je sais bien tout.--Cependant je voudrais +vous demander--mes lèvres se refusent +presque à le dire;--que votre réponse soit brève:--dites-moi +où il repose?»</p> + +<p>«Madame! nous l'ignorons,--à peine avons-nous +pu sauver notre vie; mais il y en a un d'entre +nous qui soutient qu'il n'est pas mort: il l'a vu saisir, +couvert de blessures sanglantes,--mais vivant +encore.»</p> + +<p>Elle n'en put entendre davantage: c'était en vain +qu'elle s'y efforçait;--le sang bout dans ses veines;--toutes +ses pensées s'agitent,--jusqu'à ce que, +dans cette lutte opiniâtre, son ame accablée succombe +à ces paroles. Elle chancelle,--tombe, et +les vagues allaient peut-être l'arracher sans vie à un +autre tombeau; mais ces hommes aux mains rudes, +bien que leurs yeux soient noyés de larmes, se sont +empressés de venir à son aide avec la promptitude +que commande la pitié. Ils versent sur cette joue +pâle comme la mort la rosée de l'Océan, relèvent +Médora,--agitent l'air sur sa figure,--et la soutiennent +jusqu'à ce qu'elle revienne à la vie. Ils réveillent +ses femmes, et laissent aux mains des matrones +cette forme défaillante dont l'aspect les fait +gémir de douleur. Ils s'en vont à la caverne d'Anselme +pour lui faire part de ces affligeantes nouvelles--et +de leur courte victoire.</p> + +<p>4. Dans cette assemblée farouche retentissent des +paroles hardies et étranges; il s'élève des pensées +de rançon, de guerre et de vengeance, de tout, excepté +de paix ou de fuite. L'esprit de Conrad respire +encore dans leur conseil et leur défend le désespoir. +Quel que soit son destin,--les cœurs qu'il +a inspirés et commandés le sauveront vivant, ou +apaiseront son ombre irritée. Malheur à ses ennemis! +il reste encore un petit nombre de ses braves +dont les actions sont audacieuses, comme leurs cœurs +sont fidèles.</p> + +<p>5. Le cruel Seyd est dans la chambre secrète du +harem rêvant au sort de son captif. Ses pensées sont +alternativement partagées entre l'amour et la haine, +tantôt avec Gulnare, et tantôt dans la prison de +Conrad. Étendue à ses pieds, la belle esclave épie +les mouvemens de son front.--Elle voudrait adoucir +les noires pensées de son ame, en jetant sur lui +les regards inquiets de son œil large et noir, qui +cherche inutilement dans les siens un retour de sympathie; +il fait semblant de <i>les</i> tenir constamment sur +les grains de son chapelet<a id="footnotetagc16" name="footnotetagc16"></a> +<a href="#footnotec16"><sup class="sml6">c1</sup></a>, mais c'est seulement +sur les tortures de sa victime qu'il les tient fixés.</p> + +<p>--«Pacha! la victoire de ce jour t'appartient; +elle s'est fixée sur la crête de ton cimier:--Conrad +est pris,--le reste est tombé! Le sort de Conrad +est résolu:--il doit mourir, et il a bien mérité ce +châtiment;--cependant il me paraît trop indigne +de ta haine. Je pense qu'en le délivrant un moment, +pour lui parler de rançon, en exigeant tous ses trésors, +serait un moyen plus sage. La renommée +vante beaucoup ses richesses de pirate;--que mon +pacha n'en est-il le maître! Pendant ce tems, abattu,--affaibli +par ce fatal combat,--surveillé,--suivi,--il +serait toujours une proie facile; mais +une fois mort,--le reste de sa troupe embarquera +ses richesses et les leurs pour chercher une retraite +plus sûre.»</p> + +<p>«Gulnare!--si pour chaque goutte de son sang +on m'offrait un diamant aussi riche que le diadême +de Stamboul; si pour chacun de ses cheveux on faisait +briller à mes yeux une mine massive d'or vierge; +si tout ce que nos contes arabes racontent ou font +rêver de trésors et de richesses était devant moi,--tous +ces trésors ne pourraient racheter le pirate! +Ils ne retarderaient pas seulement son supplice d'une +heure, si je ne le savais enchaîné et en mon pouvoir; +et si, dans ma soif de vengeance, je ne méditais +encore sur les tortures qui durent le plus long-tems +et tuent le plus tard possible.»</p> + +<p>«C'est bien,--Seyd!--Je ne cherche pas à +comprimer ta rage; elle est trop justement excitée +pour souffrir la pitié: mes pensées étaient seulement +de t'assurer ses richesses.--Ainsi relâché, il n'aurait +pas été libre. Rendu incapable de te nuire, +privé de la moitié de sa troupe, il pourrait retomber +entre tes mains à ton premier signal.»</p> + +<p>--«Il pourrait retomber en mes mains!--et je +le relâcherais alors pour un jour,--quand le misérable +est déjà dans mes mains? Relâcher mon ennemi!--à +la prière de qui?--de la tienne! belle +solliciteuse!--C'est là cette vertueuse reconnaissance +que t'inspire la conduite du giaour envers toi +et les autres femmes, sans doute parce qu'il t'a +épargnée,--sans s'inquiéter si sa capture était +belle! Mes remerciemens et mes éloges lui sont aussi +dûs.--Maintenant écoute! j'ai un conseil à faire +entendre à ton oreille gentille: je me défie de toi, +femme! et chacune de tes paroles imprime le sceau +de la vérité aux soupçons qui m'ont été inspirés. +Portée dans ses bras à travers les flammes qui consumaient +le sérail,--dis, avais-tu du regret d'être +ainsi emportée par lui? Tu n'as pas besoin de répondre;--ta +confusion parle, par la rougeur qui +monte déjà à tes joues coupables. Alors, aimable +dame, pense à toi! et prends garde: ce n'est pas +seulement <i>sa</i> vie qui demande un tel soin! Encore +une parole--oui--je n'en demande pas davantage. +Maudit fut le moment où il t'emporta loin des +flammes; mieux eût valu--mais--non--alors +j'aurais gémi sur toi avec la douleur d'un amant,--maintenant +c'est ton maître qui t'avertit,--femme +perfide! Ne sais-tu pas que je puis couper +tes ailes volages? Ce n'est pas seulement par des +paroles que je châtie ceux qui m'outragent; prends +garde à toi:--ne pense pas que ta perfidie reste +impunie!»</p> + +<p>Il se lève--et il s'éloigne lentement, l'air sévère, +la rage dans les regards et la menace dans ses +adieux. Ah! peu en a été émue cette reine des femmes +fortes--qu'un front irrité n'a jamais effrayée, que +les menaces n'ont jamais subjuguée. Seyd ne connaissait +guère ton cœur, ô Gulnare! il ne savait pas +combien l'amour avait sur lui d'empire, et de quelle +audace la persécution pouvait le rendre capable. Les +soupçons du pacha lui parurent des outrages,--car +elle ne connaissait pas encore combien étaient +profondes les racines d'où naissait sa compassion.--Elle +était une esclave;--par cela seul tout captif +avait des droits à son intérêt, et ce sentiment ne +différait d'un autre que de nom. Démêlant à peine +les motifs des sentimens qui l'agitent,--ne tenant +nul compte de la colère du pacha, elle voulut s'exposer +à de nouveaux dangers, en essayant encore de +calmer sa haine,--jusqu'à ce que s'éleva dans son +esprit ce combat de la pensée, source des malheurs +de la femme!</p> + +<p>6. Cependant--pleins d'anxiété--tristement +longs--calmes et uniformes s'écoulent les jours et +les nuits de Conrad.--Si son ame n'avait pas su +dompter la terreur, elle n'eût pu supporter ce redoutable +intervalle du doute et de la crainte, lorsque +chaque heure pouvait le condamner à un supplice +pire que la mort; lorsque chaque pas que +répétait l'écho de la porte de sa prison pouvait être +celui de l'homme qui devait le conduire où le pieu +fatal l'attendait: lorsque chaque voix qui frappait +son oreille pouvait être la dernière qu'il lui était permis +d'entendre: si son ame n'avait pu dompter la +terreur,--cet esprit austère et haut eût prouvé +qu'il était aussi peu disposé à mourir qu'incapable +de s'en préserver. Il était abattu,--peut-être vaincu;--cependant +il supportait en silence ce conflit de +pensées plus redoutables que tout ce qu'il avait essuyé +jusqu'alors. La chaleur du combat, le fracas +des tempêtes laissent à peine une idée assez inactive +pour être un tourment; mais emprisonné et chargé +de fers dans une étroite solitude, se torturer, en +proie à tous les souvenirs les plus divers; méditer +sans cesse sur son propre cœur, sur ses irréparables +fautes, sur son destin futur;--se voir dans l'impossibilité +d'éviter ce dernier--et de réparer les +premières;--compter les heures qui nous poussent +impérieusement à notre fin, sans avoir un ami +pour nous consoler, et redire aux autres que la mort +a été reçue par nous comme un bien; autour de +nous des ennemis toujours prêts à mentir sur notre +vie passée, et à calomnier nos derniers instans; +avoir devant soi des tortures que l'ame se sent capable +de braver, quoiqu'elle doute si la chair frémissante +sera assez forte pour les supporter, et si +un simple cri ne déshonorera pas les plus beaux +sentimens, et ne lui ravira pas la plus noble gloire, +celle du courage; la vie que l'on perd ici-bas, se la +voir déniée en haut par ceux qui s'arrogent le monopole +des faveurs du ciel; et surtout se voir ravir +quelque chose de plus qu'un paradis douteux--le +ciel de nos espérances terrestres--celle qui est la +bien-aimée de nos cœurs; telles sont les pensées dont +un captif est assiégé, et qui lui font éprouver des +angoisses qui surpassent les douleurs mortelles: ce +sont ces pensées qui assiégeaient Conrad.--Les +supporte-t-il lâchement ou avec courage? puisqu'il +n'y succombe pas, il faut bien qu'il en soit ainsi!</p> + +<p>7. Le premier jour est passé, il n'a pas vu Gulnare;--le +second--le troisième--elle n'est pas +encore revenue; mais ce que ses paroles avaient +avancé, ses charmes l'ont accompli, ou autrement +il n'aurait pas vu un autre soleil. Le quatrième s'est +écoulé, et avec la nuit une tempête est venue mêler +sa puissance de terreur à celle des ténèbres. Oh! +comme Conrad prêtait avidement l'oreille aux mugissemens +de l'abîme, qui jusqu'alors n'avaient pas +encore interrompu son sommeil! et son imagination +sauvage s'égare dans de plus sauvages désirs, +inspirée qu'elle est par la lutte de son propre élément! +Souvent il s'était élancé sur ces vagues ailées, +et il aimait leur rudesse impétueuse qui rendait sa +course plus rapide. Et maintenant le mugissement +de l'océan qui retentit à son oreille est pour lui une +voix depuis long-tems connue, qui lui dit--hélas! +que c'est vainement qu'elle est si près de lui!</p> + +<p>Le vent au-dessus de lui fait entendre de lourds +sifflemens; et, doublement retentissans, les nuages +qui portent le tonnerre ébranlent la tourelle de sa +prison; la foudre reluit à travers les barreaux, et +réjouit plus le cœur de Conrad que l'astre de la +nuit. Il traîne sa lourde chaîne vers ces barreaux +éclairés pour y attirer le tonnerre, en désirant <i>que +ce péril</i> ne fût pas vain. Il soulève ses bras chargés +de fers vers le ciel, en le priant de lancer dans sa +pitié un de ses carreaux enflammés pour l'anéantir: +le fer qu'il porte et sa prière impie les attirent également.--La +tempête roule au loin et dédaigne de +frapper; ses voix retentissantes s'affaiblissent dans +le lointain,--elles s'éteignent.--Conrad se retrouve +seul, comme si quelque ami infidèle eût dédaigné +d'écouter ses gémissemens.</p> + +<p>8. L'heure de minuit est passée,--et un pas léger +s'approche de la porte massive;--il s'arrête,--il +s'approche de nouveau; le verrou criant et la +clef au son triste tournent légèrement: son cœur l'a +devinée,--c'est la belle Gulnare! Quels que soient +ses péchés, cette femme est pour lui un ange protecteur, +et belle aussi comme l'imagination d'un ermite +pourrait la peindre. Cependant elle est changée +depuis qu'elle est venue pour la première fois dans +cette prison; sa joue est plus pâle, sa démarche plus +chancelante. Elle tourne vers le prisonnier son œil +noir et inquiet, et ce regard exprime avant ses paroles +ces mots: «Tu dois mourir! oui, tu dois +mourir; il ne te reste qu'une ressource, la dernière,--la +pire de toutes,--si les tortures ne la surpassaient +encore.»</p> + +<p>«Femme! je n'en dénie aucune;--mes lèvres +expriment ce qu'elles ont déjà exprimé:--Conrad +est toujours le même. Pourquoi veux-tu chercher à +sauver la vie d'un condamné, et l'arracher à la sentence +qu'il a méritée? Oui, je l'ai bien méritée--non +seul ici peut-être--j'ai bien mérité la vengeance +de Seyd par de nombreuses actions coupables.»</p> + +<p>--«Tu me demandes pourquoi? pourquoi--oh! +n'as-tu pas sauvé ma vie d'un sort plus horrible +que celui de l'esclavage? Tu me demandes pourquoi?--le +malheur t'a-t-il aveuglé sur les tendres +entreprises de l'esprit d'une femme? et dois-je te le +dire? quoique mon cœur ressente tout ce que la +femme peut ressentir, sans pouvoir l'avouer--en +dépit de tes crimes--ce cœur le ressent pour toi. +Il a éprouvé pour toi de la crainte,--de la reconnaissance,--de +la pitié, de la folie,--de l'amour. +Ne réplique pas, ne me conte plus ton histoire, ne +me dis plus que tu en aimes une autre--et que je +t'aime en vain. Quoiqu'elle soit aussi tendre que moi, +qu'elle soit plus belle, je me précipite dans un danger +qu'elle n'oserait pas affronter. Son cœur, auquel +le tien est si fidèle, est-il digne du tien? Si je t'appartenais,--tu +ne serais pas seul ici maintenant. +Épouse d'un proscrit,--elle laisse son époux errer +seul sur les vagues! Qui retient dans sa demeure +une si galante dame? Mais assez de paroles,--et +sur ta tête et sur la mienne un sabre tranchant est +suspendu par un simple fil; si tu as encore du courage, +et que tu veuilles être libre, prends ce poignard, +lève-toi et suis-moi!»</p> + +<p>«Oui,--et mes chaînes! mes pieds, parés de +ces ornemens, traverseront avec grâce les gardes +endormis! Tu l'as oublié,--est-ce là un accoutrement +pour fuir? ou est-il plus propre que tout autre +au combat?»</p> + +<p>«Défiant corsaire! j'ai gagné la garde, toujours +prête à se révolter et avide d'or. Une seule de mes +paroles fera tomber tes chaînes; sans un pareil secours +comment pourrais-je rester ici? Depuis que +nous nous sommes rencontrés, j'ai mis le tems à +profit; et si je me suis rendue coupable, c'est toi +qui a causé mon crime. Un crime!--ce n'est pas +être criminelle que de punir ceux de Seyd. Ce tyran +détesté, Conrad,--il doit mourir! Je te vois frémir;--mon +ame est bien changée:--elle a été +outragée,--méprisée,--avilie;--elle sera vengée.--Accusée +d'une trahison que jusqu'ici mon +cœur avait dédaignée,--trop fidèle, quoique enchaînée +dans une servitude trop amère; oui, tu souris!--mais +il avait peu de motifs de se plaindre: +je n'étais pas alors perfide,--et toi, tu ne m'étais +pas encore si cher. Mais Seyd l'a soutenu;--et les +jaloux, ces tyrans qui, en nous tourmentant, nous +portent à les trahir, méritent bien le sort que leurs +lèvres toujours maussades prédisent. Je ne l'ai jamais +aimé;--il m'acheta--quelque peu cher--puisqu'avec +moi se trouvait un cœur qu'il n'avait pu +acheter. Je fus une esclave docile; il a dit que, +pour sa récompense, j'aurais fui volontiers avec toi. +C'était faux, tu le sais;--mais que de tels augures +se repentent de leurs prévisions! leurs paroles sont +des outrages qui rendent leurs prévisions véritables. +Ce n'était pas à ma prière qu'il suspendait ta mort; +cette grâce éphémère n'était que pour lui donner +le tems de préparer de nouveaux supplices pour te +torturer, et pour augmenter mon désespoir. Il a +aussi menacé ma vie; mais sa folie amoureuse<a id="footnotetagloc16" name="footnotetagloc16"></a> +<a href="#footnoteloc16"><sup class="sml">loc16</sup></a> me +réserve encore pour les caprices de sa seigneurie. +Quand il sera plus rassasié de ces charmes qui se +flétrissent et de moi, alors s'ouvrira le sac,--et +la mer roule près de ces lieux! Quoi! suis-je donc +destinée à lui servir dans ses caprices, comme +un jouet d'enfant que l'on rejette dès qu'il a perdu +ses dorures? Je t'ai vu,--je t'ai aimé,--je te +dois tout;--je voudrais te sauver, quand ce ne +serait que pour te prouver combien une esclave est +reconnaissante. Mais quand même le pacha n'aurait +pas ainsi menacé ma vie et mon honneur (et il tient +bien ses sermens prononcés dans des momens de colère), +je t'aurais encore sauvé;--mais lui eût été +épargné. Maintenant je suis toute à toi--à tout +préparée. Tu ne m'aimes pas,--tu ne me connais +pas,--ou, si tu me connais, c'est de la manière +la plus défavorable. Hélas! cet amour--ou +cette haine m'est pour la première fois connue.--Oh! +que ne peux-tu éprouver ma constance, tu ne +me repousserais pas; tu ne refuserais pas l'amour +ardent dont brûle un cœur oriental. Il est maintenant +le phare de ton salut,--maintenant il te montre +dans le port la proue d'un Maïnote; mais dans +une chambre par où nos pas doivent nous conduire, +dort-il ne doit pas se réveiller--le barbare tyran +Seyd!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc16" +name="footnoteloc16"><b>Note loc16: </b></a><a href="#footnotetagloc16"> +(retour) </a> <i>His dotage</i>.</blockquote> + +<p>«Gulnare!--Gulnare!--je n'avais jamais, +jusqu'à ce moment, senti si fortement mon abjecte +fortune, ma renommée flétrie si humiliée. Seyd est +mon ennemi; il eût balayé ma troupe de la terre, +avec un bras impitoyable, mais frappant à découvert. +C'est pourquoi je suis venu ici, sur mon vaisseau +de guerre, pour émousser le cimeterre par le +cimeterre; telle est mon arme,--et non le secret +poignard:--qui épargne la vie et l'honneur d'une +femme, épargne aussi celle d'un ennemi qui dort. +C'est avec joie que je te sauvai, ô femme; ce n'était +pas pour cela:--ne me laisse pas penser que tu +n'étais pas digne de ma pitié. Maintenant, adieu +donc!--que plus de paix soit réservé à ton cœur! +La nuit s'écoule:--c'est la dernière de mon repos +terrestre!»</p> + +<p>«Repose! repose! au soleil levant commenceront +tes souffrances nerveuses, et tes membres se tordront +sur le pieu qui t'attend. J'ai entendu donner +les ordres,--j'ai vu--mais je ne le verrai plus.--Si +tu veux périr, je périrai avec toi. Ma vie,--mon +amour,--ma haine,--tout ce que je possède +ici-bas dépend de cette résolution, corsaire! Mais il +n'y a que cette tentative! sans elle la fuite serait +inutile.--Comment! les poursuites assurées de +Seyd, mes injures non vengées, ma jeunesse déshonorée,--les +longues, longues années consumées +dans les regrets--un seul coup nous délivre de +toutes nos craintes à venir. Mais puisque la dague +convient moins à ton bras que l'épée, j'essaierai la +fermeté d'une main de femme. Les gardes sont gagnés;--encore +un moment, et tout sera consommé.--Corsaire! +nous nous rencontrerons en lieu sûr, +ou nous ne nous rencontrerons plus. Si ma faible +main faillit, le nuage du matin roulera sur ton échafaud +et sur mon linceul.»</p> + +<p>9. Elle se détourna et disparut avant que Conrad +eût pu lui répondre, mais il la suit long-tems d'un +œil inquiet; et recueillant, comme il faut, les anneaux +des chaînes qui le pressent, pour diminuer +leur longueur ainsi que le bruit de sa marche, il +suit Gulnare, autant que le lui permettent ses membres +enchaînés, car les verroux ne retiennent plus +ses pas. Elle était noire et sinueuse la marche qu'il +devait suivre, et il ne savait pas où ce passage conduisait. +Il n'y avait là ni lampes ni gardes. Il aperçoit +bientôt une sombre lueur:--cherchera-t-il ou +évitera-t-il une clarté si indistincte et si faible? Le +hasard guide ses pas,--une fraîcheur soudaine +semble frapper son front, comme si c'était l'air du +matin.--Il a atteint une galerie découverte;--à +ses regards brille la dernière étoile de la nuit dans +un ciel qui s'éclaircit. Cependant à peine Conrad y +fait-il attention. Une autre lumière, partie d'une +chambre solitaire, frappe sa vue. Il se dirige de ce +côté. Une porte entr'ouverte lui a laissé voir cette +clarté dans l'intérieur, mais rien de plus. Une figure +se présente d'un pas précipité; elle s'arrête,--se +détourne,--s'arrête encore,--c'est elle enfin! +Point de poignard dans sa main,--aucun indice +de crime.--«Grâces soient rendues à ce cœur tendre,--elle +n'a pu le tuer!» Il la regarde de nouveau; +ses regards sauvages et égarés semblent reculer +de frayeur à la vue du jour. Elle s'arrête,--rejette +en arrière ses longues tresses de cheveux noirs +qui voilaient presque tout son visage et son beau +sein: on dirait que sa tête mal assurée sort d'un état +de doute ou de terreur. Ils se rencontrent;--sur +le front de Gulnare,--inconnue par elle--oubliée--sa +main précipitée a laissé--une tache légère. +--Conrad en observe la couleur et devine--Oh! +léger mais certain est le gage du crime:--c'est du +sang!</p> + +<p>10. Conrad avait vu des combats;--il s'était +nourri, dans la solitude de son cachot, des tortures +qui apparaissent d'avance au coupable condamné; +il avait été séduit,--châtié,--et la chaîne emprisonnait +encore ses bras qui pouvaient la porter à +jamais: mais les combats,--la captivité,--le +remords,--tout ce qu'il a éprouvé de plus terrible,--ne +l'ont jamais fait frissonner,--n'ont jamais +fait frémir le sang dans ses veines comme cette +tache de pourpre qui le glace d'horreur. Cette goutte +de sang, cette légère mais criminelle tache a fait +disparaître tous les charmes de cette beauté! Le sang +qu'il a vu,--il aurait pu le voir couler sans émotion;--mais +alors c'eût été dans le combat, ou versé +par une main d'homme!</p> + +<p>11. «C'en est fait!--il allait se réveiller,--mais +c'en est fait. Corsaire! il n'est plus:--tu me +coûtes bien cher. Toute parole serait vaine en ce +moment,--fuyons,--fuyons! Notre barque nous +attend, il est déjà presque jour. Le petit nombre +de gardes que j'ai séduits me sont maintenant tout +dévoués, et ces hommes viendront rejoindre ce qui +survit de ta troupe. Bientôt ma voix saura justifier +mon bras, quand notre voile nous emportera loin de +ce rivage détesté.»</p> + +<p>12. Elle frappa des mains,--et à travers la galerie +accourent, équipés et armés pour le combat, ses +serviteurs--Grecs ou Maures. Ils s'arrêtent silencieux, +mais empressés; les chaînes de Conrad tombent. +Encore une fois ses membres sont libres comme +le vent des montagnes! mais sur son cœur pèse une +telle tristesse qu'il semble que le poids des fers l'accable +maintenant. Aucunes paroles ne sont prononcées;--au +signal de Gulnare, une porte qui s'ouvre +révèle une secrète issue qui conduit au rivage. +La cité est laissée en arrière;--ils se hâtent, ils +atteignent les vagues joyeuses qui bondissent sur le +sable jaune. Et Conrad, se laissant guider par Gulnare, +suit ses volontés, ne s'inquiétant pas s'il est +sauvé ou trahi. La résistance était aussi inutile que +si Seyd eût encore vécu, pour se rassasier de la +vue du supplice que sa vengeance avait ordonné.</p> + +<p>13. Ils sont embarqués, la voile est déployée, la +brise légère souffle;--que la mémoire de Conrad +a d'objets à passer en revue! Il tombe absorbé dans +la contemplation, jusqu'au cap où il avait la dernière +fois jeté l'ancre, et qui élève dans les airs sa +forme gigantesque. Ah!--depuis cette fatale nuit, +quoique courts aient été les instans, il avait balayé +un siècle de terreur, de peines et de crimes. Au moment +où l'ombre immense du rocher passa noire sur +le mât du navire, Conrad voila son visage, et éprouva +dans cet instant une douleur amère. Il se rappela +tout,--Gonsalve et ses compagnons, son triomphe +éphémère et sa cruelle défaite; il pense aussi à elle, +à son amie délaissée: il se retourna et vit--Gulnare, +l'homicide!</p> + +<p>14. Elle observait sa contenance et les mouvemens +de ses traits. Bientôt elle ne put supporter cet +aspect glacé, cette contenance froide qui la repoussait; +et cette sombre férocité qui était étrangère à +ses regards s'éteignit dans des larmes trop tardives. +Elle s'agenouilla devant Conrad et pressa sa main:--«Tu +devrais encore me pardonner, quand Allah +lui-même m'accablerait de son courroux; sans cet +attentat ténébreux, que devenais-tu? Accable-moi +de tes reproches;--mais non cependant--oh! +épargne-moi <i>maintenant</i>! Je ne suis pas ce que je te +parais être;--cette nuit terrible a égaré ma raison: +ne te révolte pas contre moi! Si je n'avais jamais +aimé,--quoique moins criminelle, tu n'aurais +pas vécu--pour me haïr,--quand même tu l'aurais +voulu.»</p> + +<p>15. Elle s'est trompée sur les pensées de Conrad, +ces pensées l'accusent plutôt qu'elle; il se croit la +cause, quoique involontaire, de ses misères. Mais +muettes, profondes, sombres et inexprimées, ces +pensées dévorent silencieusement son cœur. Cependant +le vent est favorable, les flots ne sont point +soulevés, les vagues bleues se jouent devant la proue +du navire. Mais sur la ligne lointaine de l'horizon +apparaît un point noir--un mât--une voile--un +vaisseau armé! Les hommes de quart sur le tillac +signalent leur petite barque, et une ample voile que +le vent arrondit dans les airs rend sa course plus +rapide. Il s'approche avec majesté, se presse sur sa +proue, et ses flancs présentent un aspect formidable. +Une lueur subite est aperçue,--un boulet dépasse +la barque et glisse en sifflant sous les flots. Le +pénétrant Conrad sort tout-à-coup de sa rêverie silencieuse; +une joie depuis bien long-tems éteinte +brille dans ses regards: «C'est mon pavillon--mon +pavillon rouge! Allons--allons--je ne suis +pas encore abandonné de tout sur l'Océan!» Les +pirates reconnaissent le signal, ils répondent au salut; +ils mettent la chaloupe en mer, et les voiles sont +baissées. «C'est Conrad! c'est Conrad!» Le commandement +ne peut réprimer les transports et les +acclamations qui s'élèvent du tillac! C'est avec une +vive allégresse et un sentiment d'orgueil qu'ils le +voient monter de nouveau sur son vaisseau. Un +sourire s'épanouit sur chacun de ces rudes visages; +ils peuvent à peine s'empêcher de presser leur chef +dans leurs francs embrassemens. Lui, oubliant à +demi ses dangers et sa défaite, répond à leur accueil +comme un chef doit y répondre, serre avec un mouvement +cordial la main d'Anselme, et il sent qu'il +peut encore vaincre et commander!</p> + +<p>16. Ces premiers momens de joie passés, les sentimens +qui débordent les corsaires sont des regrets +de ramener leur chef sans avoir frappé un seul coup. +Ils avaient mis à la voile, préparés pour la vengeance;--s'ils +avaient su que c'était la main d'une +femme qui avait délivré leur chef et leur avait enlevé +cette gloire,--moins scrupuleux que l'orgueilleux +Conrad, ils l'auraient nommée leur reine. Par +maint sourire interrogatif, et par une surprise d'admiration, +ils se communiquent tout bas leurs pensées +en regardant Gulnare. Mais elle, tantôt au-dessus,--tantôt +au-dessous de son sexe; elle, que +le sang n'a point épouvantée, est troublée par leurs +regards. Elle tourne vers Conrad un regard faible +et suppliant, baisse son voile, et se tient silencieuse +à ses côtés. Ses bras sont doucement croisés sur ce +cœur qui--Conrad sauvé--a résigné le reste au +destin. Quoique quelque chose de pire que la frénésie +puisse remplir ce cœur, extrême en amour +comme en haine, en bien comme en mal, le dernier +des crimes l'a laissée encore femme après son +exécution!</p> + +<p>17. Conrad l'a remarquée, et il a éprouvé--ah! +pouvait-il moins? il a éprouvé de l'horreur pour +cette action,--mais de la pitié pour sa position +cruelle. Ce qu'elle a fait, des torrens de larmes ne +pourront jamais l'effacer, et le ciel la punira au jour +de sa colère. Mais--ce qu'elle a fait, il le sait: +quel que soit son crime, c'est pour lui que le poignard +a frappé, que le sang a été versé; et il est +libre!--et pour lui elle a donné tout ce qu'elle +possédait sur la terre, et plus que tout dans le ciel! +Alors il se tourne vers cette esclave aux yeux noirs +qui baisse les yeux vers la terre en rencontrant son +regard. Elle lui paraît changée et humiliée,--faible +et timide; mais variant souvent la couleur de +ses joues jusqu'aux teintes les plus profondes de la +pâleur,--tout ce qui en reste rouge est cette tache +terrible qui a rejailli sur elle de la blessure faite +par le poignard! Conrad prend sa main;--elle a +frémi:--il est maintenant trop tard.--Cette main +si douce au toucher de l'amour,--si puissante dans +les inspirations de la haine, Conrad a serré cette +main; elle a frémi,--et la sienne a perdu sa fermeté, +et sa voix est altérée. «Gulnare!»--mais +elle ne répond rien.--«Chère Gulnare!» Elle a +levé les yeux:--c'est sa seule réponse;--elle se +précipite dans ses bras. S'il l'avait repoussée de cet +asile de repos, son cœur eût été au-dessus ou au-dessous +d'un cœur mortel; mais--bien ou mal--il +ne la repoussa point de ses bras. Peut-être, sans +les murmures de sa conscience, sa dernière vertu +alors serait allée rejoindre les autres. Cependant +Médora elle-même aurait pu pardonner ce baiser +qui ne demandait rien de plus d'une femme si belle; +le premier et le dernier que la fragilité humaine déroba +à la constance--sur des lèvres où l'amour +avait exhalé tout son souffle; sur des lèvres--dont +les soupirs interrompus répandaient un parfum semblable +à celui que ce dieu venait de rafraîchir par +l'agitation de son aile!</p> + +<p>18. Ils atteignent, à l'heure du crépuscule, leur +île solitaire. Les rochers semblent leur sourire; le +port retentit de murmures joyeux; les signaux brillent +en tournant sur les hauteurs; les chaloupes +plongent dans la baie tranquille, et les joyeux dauphins +les poussent à travers l'écume; le cri aigu de +l'oiseau de mer les salue lui-même de sa voix discordante. +Près de chaque lampe qui brille à travers les +fenêtres de leurs demeures, leur imagination se +peint les amis qui en entretiennent la clarté. Oh! +qui peut sanctifier les joies du foyer comme l'aimable +rayon de l'espérance qui sourit du sein des vagues +soulevées de l'Océan?</p> + +<p>19. Les feux sont allumés sur la montagne et +parmi les bosquets de l'île; Conrad cherche au milieu +d'eux la tour de Médora. Il regarde en vain;--c'est +étrange:--tous font la même remarque de surprise; +au milieu de tant de signaux, cette tour est +seule dans l'obscurité. C'est étrange;--autrefois +son phare de salut n'avait jamais manqué. Maintenant +il n'est peut-être pas éteint, mais seulement +voilé. Conrad descend avec la première barque qui +se porté au rivage, et contemple avec impatience la +lenteur des rames. Oh! que n'a-t-il des ailes plus +rapides que celles du faucon, pour le porter comme +une flèche sur la cime de la montagne! Au premier +repos que prennent les rameurs, il n'attend pas,--ne +perd pas de tems à considérer;--il se jette dans +les flots, lutte contre les vagues, traverse la baie, +et monte par le sentier familier à sa vue.</p> + +<p>Il parvient à la porte de sa tour,--s'arrête un +instant.--Aucun bruit ne s'échappe de l'intérieur; +et la nuit sombre régnait autour de lui. Il frappe +avec force,--aucune démarche, aucune réponse +ne lui présage que quelqu'un l'a entendu ou l'a cru +dans le voisinage. Il frappe encore,--mais faiblement,--car +sa tremblante main se refusait de venir +au secours de son cœur troublé. La porte s'ouvre;--c'est +un visage bien connu,--mais ce n'est +pas la forme qu'il est impatient de serrer dans ses +bras. On ne lui dit rien,--deux fois ses lèvres ont +essayé de parler sans pouvoir exprimer ce qu'il désire +de savoir. Il saisit le flambeau:--sa clarté va +lui donner une réponse à tout;--cette lampe s'échappe +de sa main, et s'éteint dans sa chute. Il ne +voudrait pas attendre qu'elle soit rallumée; il lui en +coûterait encore plus d'attendre la clarté du jour. +Mais, vacillant à travers le sombre corridor, un autre +flambeau jette des lueurs par intervalle. Conrad +se précipite dans l'appartement,--ses yeux contemplent +tout ce que son cœur ne pouvait croire,--bien +qu'il l'eût pressenti!</p> + +<p>20. Il ne s'est point détourné,--ne parle point,--ne +défaille point;--il a fixé ses regards sur elle, +et contemple une forme qui n'a plus de vie. Il la +contemple:--qu'il faut de tems, en dépit de la +douleur, pour se persuader, et oser s'avouer que +nous contemplons en vain un objet chéri qui n'est +plus! Médora avait été si belle et si calme dans sa +vie que la mort se présentait chez elle sous un aspect +plus doux; et les fleurs glacées<a id="footnotetagc17" name="footnotetagc17"></a> +<a href="#footnotec17"><sup class="sml">c17</sup></a> que sa main +plus glacée tenait encore étaient pressées doucement, +comme si elle les eût serrées à peine, ou +qu'elle eût feint de dormir, et qu'elle se fût moquée +des larmes répandues déjà sur elle. De longues veines +bleues se dessinaient sur ses paupières blanches +comme la neige, qui voilaient--des pensées disparues +de ces yeux autrefois pleins de vie.--Oh! +c'est surtout sur les yeux que la mort exerce sa puissance, +et bannit l'ame de son trône de lumière! Ils +se sont affaissés et ternis ces cercles bleus dans cette +longue et dernière éclipse de la vie; mais la mort a +épargné, pour un instant, la fraîcheur des lèvres +de Médora:--elles semblent avoir oublié de sourire, +et désiré du repos--seulement pour un +instant. Mais le blanc linceul, et chaque tresse tombante +de ses cheveux longs,--beaux--mais dispersés +dans un dernier abandon privé de vie, et +qui naguère, jouets du vent d'été, s'échappaient des +guirlandes qui s'efforçaient de les retenir dans leur +couronne; ces cheveux--et sa joue pâle et pure +réclament le froid de la tombe.--Elle n'est plus +rien;--pourquoi Conrad est-il encore auprès +d'elle?</p> + +<p>21. Il n'a fait aucune question;--toutes celles +qu'il aurait pu faire avaient été résolues par le premier +regard qu'il avait jeté sur ce front calme--et +froid comme le marbre. C'était assez pour lui,--elle +était morte,--que lui importait comment? +L'amour de la jeunesse, l'espérance de meilleures +années, là source des désirs les plus doux, des +craintes les plus tendres; le seul être vivant qu'il +n'ait pu haïr; tout lui était ravi,--et il avait mérité +ce destin, mais il n'en sent pas moins toute l'amertume.--L'homme +de bien se tourne, pour obtenir +un terme à ses douleurs, vers ces régions d'où +le crime est à jamais repoussé; l'homme orgueilleux--le +méchant--qui ont fixé leurs joies ici-bas, +et trouvent la terre suffisante pour leurs douleurs, +perdent tout en perdant ce qui les attache à cette +terre--peu de chose peut-être.--Mais qui abandonne +avec résignation tout ce qui faisait son bonheur? +Beaucoup de regards stoïques et d'aspects +sévères masquent des cœurs où le chagrin a laisse +peu de choses à connaître; et de nombreuses et +tristes pensées demeurent cachées, mais non perdues +dans les sourires de ceux auxquels ils conviennent +d'autant moins qu'ils les prodiguent davantage.</p> + +<p>22. Ceux qui l'éprouvent le plus vivement sont +ceux qui expriment le plus mal ce désordre d'un +cœur souffrant, où mille pensées se soulèvent pour +se concentrer dans une seule, et qui cherchent dans +toutes le refuge qu'ils ne trouvent dans aucune. +Nulles paroles ne suffisent pour peindre les émotions +intimes de l'ame, car la vérité refuse toute éloquence +au malheur. L'épuisement pèse de tout son poids +sur l'ame abattue de Conrad, et la stupeur l'a presque +rendu immobile. Il est maintenant si faible:--que +l'attendrissement de sa mère remplit ces yeux +farouches, qui pleurent comme ceux d'un enfant. +C'était seulement la faiblesse de son cerveau qui annonçait +une douleur irréparable. Personne ne vit +les larmes qui tombaient de ses yeux;--peut-être, +devant des témoins, cette inutile effusion de la douleur +ne se fût point prononcée. Ces larmes n'ont +pas long-tems coulé;--il les essuie avant de s'éloigner, +le cœur abandonné de tout,--sans espérance,--brisé,--inconsolable! +Le soleil paraît +sur l'horizon,--mais le jour de Conrad est sombre; +la nuit survient: ses ténèbres ne le quitteront +plus. Il n'y a pas de ténèbres plus noires que le +nuage de l'ame, aux yeux fatigués du malheur:--c'est +le plus aveugle des aveuglemens! Celui qui +l'éprouve ne peut--n'ose voir;--mais il se tourne +du côté de l'ombre la plus épaisse,--et ne veut pas +souffrir un guide!</p> + +<p>23. Le cœur de Conrad était formé pour la douceur,--mais +il fut emporté violemment dans l'inconduite. +Trahi de trop bonne heure, et trompé +trop long-tems, ses sentimens les plus purs,--comme +les gouttes d'eau qui tombent et se durcissent +dans la grotte, s'étaient durcis de même, moins +clairs peut-être que les stalactites, après avoir passé +par les filtres terrestres, mais enfin écoulés, glacés +et pétrifiés. Cependant les tempêtes sont arrivées, +et la foudre a brisé le rocher de glace; si son cœur +est semblable, il s'est brisé sous le choc de la +foudre.</p> + +<p>Là croît une fleur à l'abri de cet âpre rocher; +quoique noire ait été son ombre,--il l'avait protégée,--il +l'avait sauvée jusqu'à ce jour. Le tonnerre +est venu,--ses traits les ont frappés tous +deux; la solidité du granit et la jeunesse de la fleur. +Cette aimable plante n'a pas laissé une feuille pour +dire son histoire; mais elles se sont dispersées et +flétries où elles sont tombées, et de son froid protecteur +il ne reste que des fragmens entassés, mais +en éclats, sur une plage stérile!</p> + +<p>24. C'est le matin;--peu des compagnons de +Conrad osent se hasarder à troubler sa solitude. Anselme +cherche enfin à pénétrer dans sa tour; il n'y +était plus:--on ne l'a pas vu le long du rivage de +la mer. Avant la nuit, toute l'île alarmée a été parcourue +dans tous les sens. Le matin suivant--d'autres +recherches commencent, et son nom retentit +jusqu'à fatiguer les échos. Mont,--grottes,--cavernes,--vallées,--tout +est exploré en vain. On +trouve sur le rivage la chaîne brisée d'une barque. +L'espérance renaît dans les cœurs;--les pirates +se mettent à sa trace sur la mer. Tout est inutile;--les +jours roulent sur les jours qui ne sont plus, +et Conrad ne revient pas:--il ne reviendra plus +depuis ce jour. Aucun vestige, aucunes nouvelles +de son sort n'indiquent où il supporte ses douleurs, +ou bien où il a succombé à son désespoir!</p> + +<p>Long-tems ses compagnons pleurèrent celui que +nul être qu'eux ne pouvait pleurer; et beau fut le +monument qu'ils élevèrent à son amie. Pour lui, +aucune pierre monumentale ne fut élevée pour rappeler +sa mort douteuse et des actions trop vaguement +connues. Il laissa un nom de corsaire aux +tems à venir, lié à une vertu, et associé à un millier +de crimes<a id="footnotetagc18" name="footnotetagc18"></a> +<a href="#footnotec18"><sup class="sml">c18</sup></a>.</p> +<br> +<p class="mid">FIN DU CORSAIRE.</p> +<br><br><br> +<hr> +<h2>NOTES</h2> + +<h3>DU CORSAIRE.</h3> +<hr class="short"> + +<p>Le tems, dans ce poème, pourra paraître trop court pour +les événemens; mais toutes les îles de la mer Égée sont à peu +d'heures de navigation du continent, et le lecteur voudra +bien être assez bon pour prendre <i>le vent</i> comme je l'ai souvent +trouvé.</p> + + +<p class="mid"><a id="footnotec1" +name="footnotec1"></a><a href="#footnotetagc1"> +NOTE 1.</a></p> + +<p><i>Roland furieux</i>, chant X.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec2" +name="footnotec2"></a><a href="#footnotetagc2"> +NOTE 2.</a></p> + +<p>Dans la nuit, particulièrement sous les latitudes chaudes, +chaque coup de rame, chaque mouvement des chaloupes ou +des vaisseaux est suivi par un éclat léger de lumière qui se +détache de l'eau comme une feuille lumineuse.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec3" +name="footnotec3"></a><a href="#footnotetagc3"> +NOTE 3.</a></p> + +<p>Café.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec4" +name="footnotec4"></a><a href="#footnotetagc4"> +NOTE 4.</a></p> + +<p>Pipe, en turc.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec5" +name="footnotec5"></a><a href="#footnotetagc5"> +NOTE 5.</a></p> + +<p>Jeunes danseuses.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec6" +name="footnotec6"></a><a href="#footnotetagc6"> +NOTE 6.</a></p> + +<p>On a objecté que l'entrée déguisée de Conrad comme espion +est hors de la nature.--Il en est peut-être ainsi.--Je +trouve quelque chose dans l'histoire qui ne lui est pas contraire.</p> + +<p>«Désireux de connaître par ses propres yeux la situation +des Vandales, Majorien se hasarda, après avoir dissimulé la +couleur de ses cheveux, de visiter Carthage sous le nom de +son ambassadeur; et Genséric fut par la suite bien mortifié +par cette découverte qu'il fit d'avoir entretenu et renvoyé +l'empereur des Romains. Une pareille anecdote peut être rejetée +comme une fiction invraisemblable; mais c'est une fiction +qui n'aurait pu être imaginée que dans la vie d'un héros.»</p> + +<p>(<span class="sc">Gibbon</span >, <i>Décadence et Chute</i>, vol. VI.)</p> + +<p>Que le caractère de Conrad n'en soit pas moins hors nature, +je tâcherai de prouver le contraire par quelques coïncidences +historiques que j'ai rencontrées depuis que j'ai écrit +<i>le Corsaire</i>.</p> + +<p>«Eccelin, prisonnier, dit Rolandini, s'enfermait dans un +silence menaçant; il fixait sur la terre son visage féroce, et +ne donnait point d'essor à sa profonde indignation.--De +toutes parts, cependant, les soldats et les peuples accouraient; +ils voulaient voir cet homme, jadis si puissant, et la joie +éclatait de toutes parts.</p> + +<p>........................................................................</p> + +<p>«Eccelin était d'une petite taille; mais tout l'aspect de sa +personne, tous ses mouvemens indiquaient un soldat.--Son +langage était amer, son déportement superbe;--et, par son +seul regard, il faisait trembler les plus hardis.»</p> + +<p>(<span class="sc">Sismondi</span >, tome III, page 219-220.)</p> + +<p>«<i>Gizericus</i> (Genséric, roi des Vandales, le conquérant de +Carthage et de Rome), <i>statura mediocris, et equi casu claudicans, +animo profundus, sermone rarus, luxuriœ contemptor</i>, +<i>irâ turbidus, habendi cupidus, ad sollicitandas gentes providentissimus</i>, +etc., etc.»</p> + +<p>(<span class="sc">Jornandes</span >, <i>de Rebus Geticis</i>, c. 33.)</p> + +<p>Je demande pardon d'avoir cité ces ténébreuses réalités +pour donner de la contenance à mon <i>Giaour</i> et à mon <i>Corsaire</i>.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec7" +name="footnotec7"></a><a href="#footnotetagc7"> +NOTE 7.</a></p> + +<p>Les derviches sont dans des couvens et de différens ordres +comme les moines.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec8" +name="footnotec8"></a><a href="#footnotetagc8"> +NOTE 8.</a></p> + +<p>Satan.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec9" +name="footnotec9"></a><a href="#footnotetagc9"> +NOTE 9.</a></p> + +<p>C'est un effet habituel et non pas nouveau de la colère des +Musulmans. (Voyez les <i>Mémoires du prince Eugène</i>, p. 24.) +«Le séraskier reçut une blessure à la cuisse; il arracha sa +barbe par la racine, parce qu'il se trouvait forcé de quitter le +champ de bataille.»</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec10" +name="footnotec10"></a><a href="#footnotetagc10"> +NOTE 10.</a></p> + +<p>Gulnare, nom de femme; il signifie littéralement <i>la fleur +du grenadier</i>.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec11" +name="footnotec11"></a><a href="#footnotetagc11"> +NOTE 11.</a></p> + +<p>On peut citer, par exemple, sir Thomas Morus sur l'échafaud, +et Anne de Boylen qui, dans la Tour, sa prison, en +passant la main sur son cou, remarqua que «il était trop délicat +pour causer beaucoup de peine à l'exécuteur.» Pendant +une partie de la révolution française, il était venu de mode +de laisser quelques bons <i>mots</i> comme un legs; et la quantité +des derniers bons mots facétieux des victimes, prononcés durant +cette période, pourrait former un volume assez considérable +de facéties mélancoliques.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec12" +name="footnotec12"></a><a href="#footnotetagc12"> +NOTE 12.</a></p> + +<p>Socrate but la ciguë peu de tems avant le coucher du soleil +(l'heure des exécutions) quoique ses disciples le priassent +d'attendre la disparition totale de cet astre.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec13" +name="footnotec13"></a><a href="#footnotetagc13"> +NOTE 13.</a></p> + +<p>Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans +notre propre climat; les jours en hiver sont plus longs, mais +plus courts en été.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec14" +name="footnotec14"></a><a href="#footnotetagc14"> +NOTE 14.</a></p> + +<p>Le <i>kiosque</i> est une maison d'été turque. Le palmier est +hors des murs actuels d'Athènes, non loin du temple de Thésée, +dont un mur seul le sépare. L'eau du Céphise est réellement +bien rare, et l'Ilissus n'en a pas du tout.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec15" +name="footnotec15"></a><a href="#footnotetagc15"> +NOTE 15.</a></p> + +<p>Les vers précédens, jusqu'à la section 2, avaient peut-être +peu de chose à faire ici, car ils font partie d'un poème non +publié (quoique imprimé<a id="footnotetagn6" name="footnotetagn6"></a> +<a href="#footnoten6"><sup class="sml">n6</sup></a>); mais ils furent écrits sur les +lieux, au printems de 1811, et--j'ai peine à savoir pourquoi--le +lecteur devra m'excuser, s'il le peut, de leur nouvelle +apparition dans ce poème.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten6" +name="footnoten6"><b>Note n6: </b></a><a href="#footnotetagn6"> +(retour) </a> <i>La Malédiction de Minerve</i>.</blockquote> + +<p class="mid"><a id="footnotec16" +name="footnotec16"></a><a href="#footnotetagc16"> +NOTE 16.</a></p> + +<p>Le <i>comboloïo</i> ou rosaire turc; les grains en sont au nombre +de quatre-vingt-dix-neuf.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec17" +name="footnotec17"></a><a href="#footnotetagc17"> +NOTE 17.</a></p> + +<p>Dans le Levant, c'est la coutume de jeter des fleurs sur le +corps des morts, et de placer un bouquet dans la main des +jeunes personnes.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec18" +name="footnotec18"></a><a href="#footnotetagc18"> +NOTE 18.</a></p> + +<p>Que le point d'honneur qui est représenté par un exemple +du caractère de Conrad n'a pas été porté au-delà des bornes +de la probabilité, c'est une proposition qui peut être confirmée +par l'anecdote suivante d'un flibustier, confrère du pirate, +dans la présente année 1814.</p> + +<p>Nos lecteurs ont tous connaissance de l'entreprise dirigée +contre les pirates de Barrataria; mais peu d'entre eux, nous +le pensons, ont été instruits de la situation, de l'histoire, ou +de la nature de l'établissement. Pour l'instruction de ceux qui +n'en ont pas connaissance, nous avons reçu d'un ami la relation +intéressante qui suit, des principaux faits dont il a une +connaissance personnelle, et qui ne peut manquer d'intéresser +quelques-uns de nos lecteurs.</p> + +<p>«Barrataria est une baie ou un bras étroit du golfe de +Mexico; il traverse une riche, mais très-plate contrée, jusqu'à +ce qu'il atteigne à un mille de distance le fleuve Mississipi, +quinze milles au-dessous de la Nouvelle-Orléans. La +baie a des branches innombrables, dans lesquelles on peut se +placer en toute sécurité et échapper à toutes les recherches. +Elle communique avec trois lacs situés au sud-ouest, et ces +trois lacs avec un autre du même nom, contigu à la mer, +où il se trouve une île formée par les deux bras de ce lac +et par l'Océan. Les côtés Est et Ouest de cette île furent +fortifiés, l'année 1811, par une bande de pirates, sous le +commandement d'un certain monsieur La Fitte. La plus +grande majorité de ces pirates sont de cette classe de population +de la Louisiane qui avait fui de l'île Saint-Domingue, +lors des troubles qui y survinrent, et qui trouva un asile dans +l'île de Cuba. Ce fut lorsque la dernière guerre entre la France +et l'Espagne commença qu'ils furent obligés d'abandonner +cette île, dans le délai de peu de jours. Sans cérémonie, ils +entrèrent dans les États-Unis, et la plupart dans la Louisiane, +avec tous les nègres qu'ils possédaient à Cuba. Il leur fut notifié, +par le gouverneur de cet état, l'article de la constitution +qui défend l'importation des esclaves; mais, en même +tems, ils reçurent l'assurance du gouverneur qu'il obtiendrait +pour eux, s'il était possible, l'approbation du congrès pour +conserver cette propriété.</p> + +<p>L'île de Barrataria est située à peu près à 29° 15' de latitude, +et 92° 30' de longitude. Elle est aussi remarquable +pour son air sain que pour l'abondance des poissons qui peuplent +ses parages. Le chef de cette horde, comme Charles de +Moor, avait quelques vertus mêlées à des vices nombreux. +Dans l'année 1813, ce parti, par ses attentats et son audace, +avait fixé l'attention du gouverneur de la Louisiane; et pour +détruire cet établissement, il pensa qu'il était convenable de +le frapper par la tête. Il offrit en conséquence une récompense +de 500 dollars à celui qui lui apporterait la tête de monsieur +La Fitte, qui était bien connu des habitans de la côte de la +Nouvelle-Orléans, par les relations immédiates qu'il eut avec +eux comme ayant exercé autrefois dans leur ville, avec grande +réputation, l'art de l'escrime qu'il avait appris dans l'armée +de Buonaparte, où il avait servi comme capitaine. La récompense +qui avait été offerte pour la tête de La Fitte fut en +retour offerte par celui-ci pour celle du gouverneur, mais +portée à 15,000 dollars. Le gouverneur fit marcher une compagnie +de soldats sur l'île de La Fitte, avec ordre de brûler +et de saccager tout l'établissement, et d'en emmener à la +Nouvelle-Orléans tous les bandits. Cette compagnie, sous le +commandement d'un homme qui avait été l'ami intime du +hardi capitaine, s'approcha très-près des fortifications de l'île +avant d'avoir vu un homme ou entendu un bruit, lorsque toutà-coup +il entendit un coup de sifflet, semblable à celui d'un +contre-maître. Alors il se trouva lui-même enveloppé par une +troupe d'hommes armés, qui s'étaient précipités des secrètes +avenues qui conduisaient à la baie. Ce fut ici que ce moderne +Charles de Moor se distingua par quelques nobles traits; car +non-seulement il ne se borna pas à épargner la vie de celui +qui était venu attaquer son île pour lui faire perdre la sienne +et celle de tout ce qui lui était cher, mais encore il lui offrit +de quoi procurer à cet honnête soldat une existence aisée pour +le reste de ses jours, ce que celui-ci refusa avec indignation. +Alors, avec la permission de son vainqueur, il s'en retourna +à la Nouvelle-Orléans. Cette circonstance et quelques autres +événemens semblables prouvèrent que la bande des pirates ne +pouvait être prise par terre. Nos forces navales ayant toujours +été faibles dans ces parages, des expéditions pour la +destruction de cet illicite établissement ne pouvaient être attendues +d'elles jusqu'à ce qu'elles eussent reçu des renforts; +car un officier de l'armée navale, avec un plus grand nombre +de chaloupes de guerre dans cette station, fut forcé de +se retirer devant les forces supérieures de La Fitte. Aussitôt +qu'une augmentation de l'armée navale permit une attaque, +elle fut faite: la ruine totale des bandits en a été le résultat; +et aujourd'hui que ce point presque invulnérable, et la clef +de la Nouvelle-Orléans, se trouve purgé d'ennemis, il est à +espérer que le gouvernement saura le conserver par une force +militaire imposante.»<span class="rig"> +(<i>Extrait d'un journal américain</i>.)</span><br><br></p> + +<p>On trouve dans la continuation du <i>Dictionnaire biographique +de Granger</i> par le Noble; un singulier passage, dans sa +notice sur l'archevêque Blackbourne; comme il a quelque +analogie avec la profession du héros du poème précédent, je +ne puis résister au désir de le citer.</p> + +<p>«Il y a quelque chose de mystérieux dans l'histoire et le +caractère du docteur Blackbourne. La première n'est que très-imparfaitement +connue; et le bruit a couru qu'il avait été un +forban, et qu'un de ses confrères dans cette profession ayant +demandé à son arrivée en Angleterre ce qu'était devenu son +vieux camarade Blackbourne, reçut pour réponse qu'il était +archevêque d'York. Nous savons que Blackbourne fut installé +sous-doyen d'Exter en 1694, office qu'il résigna en 1702. +Mais après la mort de son successeur, Lewis Barnek, qui +arriva en 1704, il l'obtint de nouveau. L'année suivante il +devint doyen; et en 1714, il devint archi-doyen de Cornwall. +Il fut sacré évêque d'Exter le 24 février 1716, et transféré +à York le 28 novembre 1724, en récompense, selon la +chronique scandaleuse de la cour, pour avoir marié George I<sup>er</sup> +à la duchesse de Munster. Ceci, cependant, paraît avoir été +une pure calomnie. Comme archevêque, il se conduisit avec +une grande prudence, et fut également respectable comme +administrateur des revenus de son siége. Le bruit circulait +qu'il avait conservé les vices de sa jeunesse, et qu'une passion +pour le beau sexe formait un <i>item</i> dans la liste de ses faiblesses; +mais bien loin d'avoir été convaincu par soixante-dix +témoins, il ne paraît pas qu'il ait été accusé directement par +un seul. Bref, je considère toutes ces accusations comme des +effets de pure malignité. Comment est-il possible qu'un forban +ait pu être aussi instruit et aussi savant que l'était certainement +Blackbourne? Il avait une connaissance si parfaite des +classiques (particulièrement des tragiques grecs), que, capable +comme il l'était de les lire avec autant de facilité que +Shakspeare, il devait avoir consacré beaucoup de tems et de +peine pour les comprendre ainsi, et pour être autant versé +dans les langues savantes. Il avait été indubitablement élevé +au collége de l'église du Christ, à Oxford. On le dit y avoir été +un homme très-aimable; ceci toutefois fut tourné contre lui +par ce dicton: «Il a gagné plus de cœurs que d'ames.»</p> + +<p>--«La seule voix qui pouvait calmer les passions du +sauvage Alphonse III était celle d'une femme aimable et vertueuse, +le seul objet de son amour: c'était la voix de Dona +Isabella, fille du duc de Savoie et petite-fille de Philippe II, +roi d'Espagne. Ses dernières paroles en mourant firent sur +sa mémoire une profonde impression: cet esprit hautain +fondit en larmes; et après ce dernier embrassement, Alphonse +se retira dans sa chambre pour déplorer sa perte +irréparable, et méditer sur la vanité de la vie humaine.»<span class="rig"> +(<i>Œuvres mêlées de</i> <span class="sc">Gibbon</span >.)</span><br><br></p> + +<p class="mid">FIN DES NOTES DU CORSAIRE.</p> + +<br><br><br> + + +<h1>LARA.</h1> + +<br><br><br> + +<hr> +<h2><i>Chant Premier</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + +<p>1. Les serfs sont joyeux dans le vaste domaine de +Lara, et l'esclavage a oublié à moitié ses chaînes +féodales. Lui, leur seigneur inattendu, qu'ils n'espéraient +plus revoir, mais qu'ils n'avaient point oublié, +est revenu après un long exil volontaire. Tous les +visages, dans son château, sont brillans de joie de +son arrivée; les coupes sont sur la table et les bannières +sont déployées sur les créneaux. Au loin, sur +les vitraux peints de couleurs variées, se reflète en se +jouant la flamme hospitalière du foyer rallumé, autour +duquel un cercle de vassaux<a id="footnotetagloc17" name="footnotetagloc17"></a> +<a href="#footnoteloc17"><sup class="sml">loc17</sup></a>, aux yeux pétillans +de gaîté, donne un libre cours à sa loquacité +bruyante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc17" +name="footnoteloc17"><b>Note loc17: </b></a><a href="#footnotetagloc17"> +(retour) </a> <i>Retainers</i>.</blockquote> + +<p>2. Le chef de la maison de Lara est de retour. +Pourquoi Lara a-t-il traversé les mers? Laissé par +la mort de son père (il était trop jeune pour apprécier +une telle perte) maître de lui-même,--il a +reçu cet héritage de malheur,--ce redoutable empire +de soi-même, dont l'orgueil humain s'empare +pour détruire la paix du cœur!--sans personne pour +le réprimander, et n'ayant que peu d'amis pour lui +faire apercevoir les mille sentiers dont la pente glissante +entraîne au crime; c'est alors, lorsque son âge +demandait qu'il obéît, c'est alors que la jeunesse fougueuse +de Lara commandait à des hommes. Il n'est +pas nécessaire de suivre pas à pas sa jeunesse à travers +tous les détours de la carrière qu'elle parcourut. +Courte elle parut à sa fougue impatiente; mais elle +fut assez longue pour causer à moitié sa perte.</p> + +<p>3. Lara, dans sa jeunesse, avait abandonné le séjour +de ses ancêtres; mais depuis l'heure où il lui +fit de la main le salut d'adieu, on a ignoré de quel +côté il avait dirigé ses pas, tellement que son souvenir +était presque éteint dans la mémoire. Ses vassaux +ne pouvaient que dire: «Son père est redevenu +poussière, c'est tout ce que nous savons, et Lara n'est +point en ces lieux.» Lara ne revient point, n'envoie +personne; le plus grand nombre devient froid et indifférent +aux conjectures. Les salles de son château +entendent à peine prononcer son nom à l'écho duquel +elles étaient si habituées; son portrait se noircit dans +son cadre couvert de poussière; un autre seigneur +console la femme qui lui était destinée, la jeunesse +l'oublie, et les vieillards ne sont plus. «Vit-il encore?» +s'écrie l'héritier impatient, qui soupire après +un deuil qu'il ne doit pas porter. Une centaine d'écussons +couverts d'une rouille noire décorent la dernière +et antique demeure des Lara; mais il en est un qui +manque à cette galerie poudreuse, et qui serait le +bien-venu dans ce gothique trophée.</p> + +<p>4. Il arrive enfin tout-à-coup; de quel lieu? chacun +l'ignore. Pourquoi revient-il? il n'est pas nécessaire +d'en être instruit. Ce qui étonne le plus ses gens, +ce n'est pas son retour; c'est sa longue absence. Il +n'a à sa suite qu'un simple page, d'un air étranger +et d'un âge encore tendre. Des années se sont écoulées, +et aussi rapide est leur fuite pour ceux qui +mènent une vie vagabonde, que pour ceux qui n'abandonnent +point leur terre natale. Mais le défaut +de nouvelles des climats éloignés a prêté une aile +moins légère au tems fatigué. Ils le voient, ils le +reconnaissent, et cependant le présent leur paraît +douteux, ou le passé un rêve.</p> + +<p>Il vit; cependant la force de sa jeunesse n'est point +passée, quoique ses traits soient brunis par la fatigue +et un peu altérés par le tems. Les fautes de son jeune +âge, quelles qu'elles aient été, si elles ne sont point +oubliées, ont pu être effacées de sa mémoire par les +événemens de sa nouvelle destinée. Rien de bien ou +de mal n'est connu de sa vie depuis long-tems; son +nom peut encore soutenir la renommée de sa famille. +Dans sa jeunesse, son ame était fière; mais ses torts +n'étaient que ceux d'un jeune étourdi, amoureux des +plaisirs, et ainsi, à moins qu'ils ne l'aient égaré +dans sa course, ils pouvaient être rachetés, sans exiger +de lui un long remords.</p> + +<p>5. Un grand changement s'est opéré dans lui,--et +quel qu'il soit, il n'est plus ce qu'il a été autrefois. +Ce front s'est empreint de rides profondes; il parle +de passions, mais de passions qui ne sont plus; l'orgueil, +mais non le feu de ses jours de jeunesse; un +aspect plein de froideur et d'indifférence pour la flatterie; +une altière démarche, et un œil pénétrant qui +comprend d'un regard la pensée des autres, et cette +légèreté sarcasmatique de la parole, dard perçant +d'un cœur que le monde a blessé, et dont les traits, +lancés avec un semblant de gaîté frivole, rendent +ceux qu'ils atteignent incapables d'avouer leur blessure; +voilà ce que l'on découvrait dans Lara, et +quelque chose encore de plus que ce que son regard +ou l'accent de sa voix pouvaient révéler.</p> + +<p>L'ambition, la gloire, l'amour, but commun des +hommes que quelques-uns peuvent conquérir, et que +tous voudraient posséder, paraissaient ne plus avoir +d'accès dans son cœur, mais on eût dit que c'était depuis +peu qu'ils n'y régnaient plus; et un sentiment +profond, que l'on eût vainement cherché à sonder, +éclatait par momens sur son visage altéré.</p> + +<p>6. Il n'aimait pas beaucoup qu'on lui fît de longues +questions sur le passé, il ne parlait point des merveilles +et de l'immensité des déserts sauvages qu'il +avait parcourus seul dans des climats lointains, et--comme +lui-même le laissait à penser--inconnus: +en vain ceux qui l'entouraient essayaient-ils +d'interroger ses regards, ou de mettre à l'épreuve +l'expérience de son compagnon; Lara évitait de parler +de ce qu'il avait vu, comme peu digne d'occuper +la pensée d'un étranger. Si les questions devenaient +plus pressantes, son front devenait plus sombre, et +ses paroles plus rares.</p> + +<p>7. Ce ne fut pas sans plaisir qu'on le vit de retour; +vive fut la joie de son arrivée dans les cercles des +hommes<a id="footnotetagloc18" name="footnotetagloc18"></a> +<a href="#footnoteloc18"><sup class="sml">loc18</sup></a>. Issu d'une ancienne famille, commandant +à de nombreux vassaux, il était rangé parmi les +hauts seigneurs de sa contrée. Il assistait à leurs carrousels, +à leurs festins joyeux; il les voyait soupirer +ou sourire, mais il ne faisait que les voir froidement +sans partager la gaîté ou l'ennui général. Il ne recherchait +point ce que tous poursuivaient, entraînés +par une espérance toujours trompeuse et toujours +écoutée: les honneurs qui ne sont qu'une vaine fumée; +l'or plus substanciel; la préférence des belles +et les dépits des rivaux. Autour de lui était tracé un +cercle mystérieux, qui défendait de l'approcher et +le montrait toujours isolé. Dans ses yeux paraissait +quelque chose de sévère qui éloignait au moins de +lui la frivolité; et les personnes plus timides qui le +voyaient de près l'observaient en silence, en se communiquant +tout bas leurs mutuelles frayeurs, et celles +plus sages, et en plus petit nombre, qui lui témoignaient +des intentions plus amicales, avouaient +qu'elles le jugeaient meilleur que son air ne semblait +l'annoncer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc18" +name="footnoteloc18"><b>Note loc18: </b></a><a href="#footnotetagloc18"> +(retour) </a> <i>To the haunts of men</i>.</blockquote> + +<p>8. C'était étrange!--dans sa jeunesse, toute action +et toute vie, brûlant pour le plaisir, et ne répugnant +point aux combats; essayant tour à tour des femmes,--du +champ d'honneur,--de l'océan,--de tout +ce qui lui promettait jouissance ou danger;--il avait +tout épuisé, et sa récompense avait été dans le plaisir +et la peine, et non dans un milieu fade et commun: +car ses sentimens ardens cherchaient, dans cette intensité +d'émotions, un moyen d'échapper à sa pensée. +Les tempêtes de son cœur eussent contemplé +avec dédain les orages plus faibles des élémens +qu'elles auraient soulevés; les transports de ce +cœur s'étaient dirigés en haut, et ils avaient demandé +s'il y avait dans les cieux des ravissemens +plus grands! Livré à tous les excès, esclave de tous +les extrêmes, comment se réveilla-t-il de ce rêve +étrange? hélas! il ne le disait pas,--mais il s'était +réveillé pour maudire son cœur flétri qu'il ne pouvait +briser.</p> + +<p>9. Les livres, car jusque-là ses livres pour lui avaient +été l'homme, les livres paraissaient exciter davantage +sa curiosité, et souvent, par un soudain caprice, il +se séparait de tout le monde pour plusieurs jours. +Alors, ses serviteurs, rarement appelés, disaient que, +pendant les longues heures de la nuit, ses pas précipités +se faisaient entendre sur la sombre galerie, +où les grossiers mais antiques portraits de ses pères +présentaient leurs figures chagrines: on entendait,--mais +on murmurait tout bas que «<i>cela</i> ne devait pas +être connu,»--le son d'une voix moins terrestre +que la sienne. «Oui, ceux qui voudront pourront en +rire, mais quelques-uns avaient vu, ils ne savaient +pas trop quoi, quelque chose de plus que ce qui +est ordinaire. Pourquoi contemplait-il ainsi cette tête +de revenant que des mains impies avaient enlevée +aux tombeaux<a id="footnotetagloc19" name="footnotetagloc19"></a> +<a href="#footnoteloc19"><sup class="sml">loc19</sup></a>, et qui, placée à côté de son livre +ouvert, semblait vouloir en éloigner tout le monde +excepté lui? Pourquoi ne dort-il pas quand les autres +reposent? Pourquoi ne veut-il pas de musique et ne +donne-t-il pas l'hospitalité? Tout cela ne leur semblait +pas bien,--mais où était le mal? Quelques-uns +le savaient peut-être, mais c'était une histoire trop +longue à raconter, et en outre ceux qui en étaient +instruits étaient trop discrètement sages pour avouer +que ce qu'ils savaient était autre chose que de légers +soupçons. Mais s'ils voulaient parler--ils le pourraient.» +C'est ainsi qu'autour du foyer les vassaux +de Lara discouraient de leur seigneur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc19" +name="footnoteloc19"><b>Note loc19: </b></a><a href="#footnotetagloc19"> +(retour) </a> Ceci paraît faire allusion à Byron lui-même, qui avait fait une coupe +à boire d'un crâne humain dont il se servait quelquefois. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>10. Il était nuit.--Les étoiles du firmament se répétaient +dans le ruisseau transparent de Lara, qui +multipliait leurs images. Ses eaux sont si calmes, +qu'elles semblent à peine mobiles, et cependant elles +s'écoulent comme le bonheur. Elles réfléchissent au +loin, comme une scène magique, les clartés immortelles +qui brillent dans l'étendue des cieux. Les rives +de ces ondes sont parées d'arbres au vert feuillage, +et des plus belles fleurs qui puissent séduire l'abeille: +telles étaient celles dont Diane enfant composait ses +guirlandes; l'innocence n'en voudrait point d'autres, +pour offrir à son amour, que celles qui couvrent la +rive. Les eaux en suivant leurs canaux se perdent +dans des détours qui représentent les replis tortueux +et brillans du serpent. Tout était si tranquille, si +doux sur la terre et dans les airs, que vous n'eussiez +pas même tressailli à l'apparition d'un esprit, dans +la pensée que rien de méchant ne pouvait se plaire +à errer dans de tels lieux, au milieu d'une telle nuit! +C'était un moment dont les esprits du bien étaient +seuls appelés à jouir; ainsi le pensait Lara, qui ne +demeura pas long-tems dans ces lieux, et qui s'éloigna +silencieusement pour retourner vers la porte de +son château. Son ame ne pouvait plus contempler de +telles scènes, qui lui rappelaient le souvenir de jours +passés, de cieux plus sereins, de soleils plus purs, +de nuits plus douces et plus fréquentées, de cœurs +qui maintenant--non,--non! la tempête peut +frapper son front, sans l'émouvoir--sans le lui faire +courber--mais une nuit comme celle-là, une nuit si +belle, est une raillerie pour un cœur comme le sien.</p> + +<p>11. Il est retourné dans ses appartemens solitaires, +et son ombre gigantesque est projetée sur les +murs tapissés de ces poudreux tableaux qui représentent +des figures des vieux tems; c'est tout ce +qu'elles ont laissé de leurs vertus ou de leurs crimes, +excepté une vague tradition, les ténébreux caveaux +qui dérobent leur poussière à la clarté du jour, ainsi +que leurs faiblesses et leurs vices, et une demi-colonne +du livre pompeux qui en transmet le récit +spécieux d'âge en âge, où la plume de l'histoire distribue +le blâme ou la louange, et donne comme vérité +ce qui n'est le plus souvent qu'insigne mensonge.</p> + +<p>Lara promène ses rêveries silencieuses, et les +rayons de la lune brillent à travers les sombres vitraux +sur le pavé de pierre, sur la voûte élevée couverte +de découpures, et sur les saints que les fenêtres +gothiques représentent agenouillés en prière, +et qui se reproduisent, par la réflexion de la lumière, +en figures fantastiques semblables à la vie, +mais non à une vie comme celle des mortels. Les +boucles noires des cheveux pendans de Lara, son noir +et ombragé sourcil, et le mouvement balancé de son +panache agité, apparaissaient comme les attributs +d'un fantôme, et imprimaient à son aspect toutes les +terreurs que donnent les tombes.</p> + +<p>12. Il était minuit,--tout était livré au sommeil; +la clarté solitaire d'une lampe pâle semblait +rompre à regret les ténèbres. Écoutez! des murmures +sont entendus dans le château de Lara,--un +son--une voix--un cri--un appel de détresse! +un cri lourd, prolongé--et le silence.--Ses +gens ont-ils entendu ce frénétique écho retentir +à leurs oreilles endormies? Ils l'ont entendu, ils se +lèvent en sursaut, et, braves quoique tremblans, ils +se précipitent là où le cri invoquait leur secours; +ils arrivent portant dans leurs mains des flambeaux +à demi allumés et des épées dont ils ont, dans leur +empressement, oublié les ceinturons.</p> + +<p>13. Froid comme le marbre où son corps était +étendu, pâle comme les rayons de la lune qui se +jouaient sur ses traits, Lara était renversé par terre; +près de lui son sabre à moitié tiré du fourreau semblait +indiquer un péril au-dessus des craintes de la +nature. Cependant il était ferme, ou il l'avait été +jusqu'au dernier moment. Le défi respirait encore +sur son front; quoique empreint de terreur, et insensible +comme il est, il régnait sur ses lèvres le +désir de répandre le sang. Quelques menaces à demi +formées, quelque imprécation d'orgueilleux désespoir +semblent avoir expiré sur ses lèvres. Son œil +était presque fermé; mais il n'a pas oublié, même +dans sa détresse, le regard du gladiateur, que souvent, +dans la veille, son aspect décelait avec fierté, et +qui maintenant y était fixé dans un horrible repos.</p> + +<p>On le relève--on l'emporte; silence! il respire, +il parle; les couleurs reviennent sur ses joues basanées; +sa lèvre recouvre son incarnat; son œil, quoiqu'obscurci, +roule sauvage dans son orbite, et chacun +de ses membres, par de lents frémissemens, +recommence ses fonctions; mais ses paroles sont articulées +dans des termes qui ne semblent pas appartenir +à sa langue native. Distinctes, mais étranges, +ses gens les comprennent assez pour penser que ces +accens appartiennent à d'autres climats; et ils étaient +tels, qu'ils semblaient s'adresser à une oreille qui +ne les entend point--hélas! qui ne peut plus les +entendre!</p> + +<p>14. Son page s'est approché, et lui seul semble +connaître le sens des paroles qu'ils entendaient; et +par les altérations de ses joues et de son front, on +pouvait juger qu'elles étaient telles que Lara n'aurait +pas voulu les avouer, ni le page les interpréter, +quoiqu'il regarde avec moins de surprise l'état de +son maître que ceux qui l'entouraient; mais il se +penche sur le corps étendu de Lara, et lui parle +dans cette langue qui paraît être la sienne. Lara +prête son attention à ces accens qui semblent doucement +calmer et dissiper les horreurs de son rêve, +si c'était un rêve qui abattait ainsi un cœur qui n'avait +pas besoin de peines idéales.</p> + +<p>15. Quel que soit l'objet que sa frénésie a vu en +songe ou son œil en réalité, si toutefois il s'en souvient, +il ne sera jamais révélé, et restera enseveli +dans son cœur.--Le matin accoutumé revient, et +inspire une nouvelle vigueur à son corps fatigué; +il ne recherche de soulagement ni d'un prêtre ni +d'un médecin; et bientôt, le même dans ses mouvemens +et dans son langage qu'il l'avait été auparavant, +il remplit les heures passagères, ne sourit pas +moins, ne présente pas un front plus attristé qu'il +n'en avait l'habitude; et si le retour de la nuit semble +maintenant moins agréable aux yeux de Lara, +il se gardait bien d'en laisser rien paraître à ses vassaux +étonnés, dont les frissons prouvaient que <i>leurs</i> +craintes étaient moins oubliées.</p> + +<p>Tremblans, deux à deux (ils n'osent pas marcher +seuls), ces esclaves effrayés s'acheminent dans le +château, et évitent la fatale galerie. La bannière +qui se déploie et le bruit des portes, le froissement +de la tapisserie, l'écho du plancher, les longues et +noires ombres des arbres d'alentour, le vol bruissant +de la chauve-souris, le chant nocturne de la +brise; tout ce qu'ils voient ou entendent effraie leur +pensée, à mesure que les ombres du soir descendent +sur les murs grisâtres du château.</p> + +<p>16. Vaine terreur! cette heure de ténèbres restées +à jamais inconnues ne revint plus, ou Lara sut +feindre un oubli qui augmenta l'étonnement de ses +vassaux sans diminuer leurs craintes.--La mémoire +s'en était-elle éteinte au réveil de ses sens? puis-qu'aucun +mot, aucun regard, aucun geste de leur +seigneur ne trahit un sentiment qui leur eût rappelé +ce moment délirant des souffrances de son ame. +Était-ce un rêve? était-ce sa voix qui avait articulé +ces étranges et sauvages paroles? était-ce son cri +qui avait interrompu leur sommeil? était-ce bien +lui dont le cœur oppressé, comprimé, avait cessé de +battre, et dont le regard les avait fait trembler? Pouvait-il, +celui qui avait souffert une pareille épreuve, +perdre ainsi la mémoire, lorsque ceux qui n'en +avaient été que les témoins en étaient si frappés? +Ou ce silence prouvait-il que sa mémoire, pour être +exprimée par des mots, était trop profondément, +trop indélébilement fixée sur ce secret dévorant qui +ronge le cœur, en en montrant l'effet sans en dévoiler +la cause? Il n'en était pas ainsi pour lui; Lara +les avait ensevelis tous les deux dans son sein. De +communs observateurs ne pouvaient discerner le +progrès de pensées, que les lèvres mortelles ne laissent +entrevoir qu'à demi; ces pensées brisent les faibles +paroles qui voudraient les exprimer.</p> + +<p>17. On remarquait dans Lara un mélange inexplicable +de ce qui mérite le plus d'être aimé ou haï, +recherché ou évité. L'opinion variait sur sa vie mystérieuse, +et son nom n'était jamais oublié dans l'éloge +ou la raillerie. Son silence formait un thème +pour le babillage de tous les alentours;--le monde +formait des conjectures,--se communiquait sa surprise:--on +mourait de connaître sa destinée. +Qu'avait-il été? qu'était-il, cet inconnu qui vivait +parmi eux, et dont la famille seulement n'était pas +ignorée? Un ennemi haineux de son espèce? cependant +quelques-uns voulaient prétendre qu'avec eux +il leur avait paru aussi livré à la joie que les amis +des plaisirs; mais ils convenaient que son sourire, +si on l'observait souvent de près, cessait d'être un +vrai sourire, et se flétrissait en un sourire de dédain +moqueur; et que si ce sourire atteignait ses +lèvres, il ne passait pas plus loin, ses yeux n'offrant +aucune trace de gaîté. Cependant il y avait parfois +plus de douceur dans son regard, comme si son +cœur n'eût pas été naturellement dur; mais une fois +observé, son ame semblait réprimer une semblable +faiblesse comme indigne de son orgueil; et elle s'excitait +elle-même à la roideur, comme dédaignant de +s'acheter un doute de l'estime à moitié ébranlée des +hommes. C'était une peine infligée par lui-même à +son cœur que la tendresse avait autrefois arraché à +son repos; ou, dans la sollicitude du chagrin, il +voulait forcer son ame à la haine pour avoir trop +aimé!</p> + +<p>18. Il y avait en lui un mépris vital de tout; et +comme s'il avait déjà éprouvé ce qui pouvait lui +survenir de pire, il vivait étranger dans ce monde. +Esprit errant précipité d'un autre monde, être d'imagination +noire qui s'était créé par choix des périls +auxquels il avait par hasard échappé, mais échappé +en vain, puisque dans leur souvenir son esprit trouvait +également un triomphe et un regret. Ayant plus +de facultés pour l'amour que la terre n'en accorde +communément aux mortels, ses jeunes rêves de +vertu avaient dépassé la réalité, et une virilité orageuse +suivit sa jeunesse déçue, avec le souvenir +d'années perdues à la poursuite d'un fantôme, et +celui des forces épuisées qui lui avaient été accordées +pour un meilleur usage. Des passions ardentes +avaient semé le ravage et la désolation sur ses pas, +et avaient abandonné ses meilleurs sentimens à un +trouble intérieur et à la cruelle réflexion que fait +naître une vie d'orages. Mais toujours hautain, +orgueilleux, et abandonné au blâme, il appelait la +nature pour en partager la honte, et rejetait toutes +ses fautes sur ce corps de chair qu'elle lui avait +donné pour servir à l'ame de prison et de festin aux +vers de la tombe, jusqu'à ce qu'enfin il confondit +le bien et le mal, et attribua au destin les actes de +sa volonté. Trop fier pour l'amour-propre vulgaire, +il pouvait, au besoin, sacrifier le sien pour le bien +des autres, mais ce n'était pas par pitié, ni parce +qu'il croyait le devoir; c'était par une étrange perversité +de l'ame, qui le poussait, avec un secret +orgueil, à faire ce que peu d'hommes ou même personne +n'eût osé faire comme lui. Et cette même impulsion, +dans des circonstances séduisantes, l'égarait +également en le conduisant au crime, tant il +était jaloux de s'élever au-dessus ou de tomber au-dessous +des hommes avec lesquels il se sentait condamné +à vivre, et tant il se plaisait à se séparer par +le bien et par le mal de tous ceux qui partageaient +son état mortel! Son esprit, les abhorrant, avait fixé +son trône loin de ce monde, dans des régions qui +lui étaient propres. Là, méditant froidement sur +tout ce qui se passait au-dessous d'elles, son sang +paraissait alors couler plus calme. Ah! plus heureux +si ce sang n'avait jamais été enflammé par le crime, +et eût toujours coulé dans ce calme glacé! Il est +vrai qu'il suivait les mêmes sentiers que les autres +hommes, et qu'en apparence il agissait et discourait +comme le reste des mortels; qu'il n'outrageait +pas les règles de la raison par des écarts: sa +folie n'était pas de la tête, mais du cœur; et rarement +il s'égarait dans ses discours, ou découvrait +ses pensées au point d'offenser la vue.</p> + +<p>19. Avec tous ces dehors froids et mystérieux, +et le plaisir qu'il semblait prendre à rester inconnu, +il avait trouvé l'art (si ce n'était pas un don +de la nature) de fixer son souvenir dans le cœur +des autres. Ce n'était pas l'amour peut-être--ni la +haine--ni rien de ce que l'on peut imaginer d'exprimer +par des mots; mais ceux qui le voyaient ne +l'avaient pas vu en vain, et ne pouvaient manquer +de demander de nouveau après lui; et ceux auxquels +il avait parlé se rappelaient toujours ce qu'ils avaient +entendu, quelque frivole qu'il fût. Personne ne connaissait +ni comment, ni pourquoi; mais il s'insinuait +tellement dans l'esprit de celui qui l'écoutait, +qu'il y laissait l'impression de l'attachement ou de +la haine. Quelque récente qu'ait été la date de l'amitié, +de la pitié ou de l'aversion qu'il avait inspirées, +elles ne faisaient que s'accroître dans les plus +intimes sentimens et dans la pensée. Vous ne pouviez +pénétrer son ame; mais vous trouviez, en dépit +de votre étonnement, qu'il connaissait le chemin +de la vôtre. Sa présence hantait toujours votre pensée, +et il forçait le cœur à lui accorder un involontaire +intérêt. Vains étaient les efforts pour échapper +à ce piége intellectuel, son esprit semblait vous défier +de l'oublier!</p> + +<p>20. On célèbre une fête, où les chevaliers et les +dames, et tous ceux que la richesse ou une haute naissance +y appelaient, parurent.--D'une haute naissance, +et hôte bien venu, Lara se rendit avec les autres +seigneurs de son voisinage au château d'Othon. +Une assemblée nombreuse est reunie dans les salles +étincelantes de lumière, où les convives se livraient +aux plaisirs de la table et du bal. La danse joyeuse +de la foule des jeunes et séduisantes beautés unissait +dans la chaîne la plus fortunée la grâce et l'harmonie. +Heureux sont les jeunes cœurs et les mains amoureuses +qui se mêlent avec bonheur dans des groupes +de leur choix! C'est un aspect qui peut éclaircir le +front le plus soucieux et faire sourire le vieillard, +rêver même le jeune homme, le jeune homme qui +oublie que de telles heures sont passées sur la terre, +tant il y a d'exaltation dans ses transports de bonheur!</p> + +<p>21. Lara contemplait cette fête, tranquillement +joyeux, et son front mentait si son ame était triste. +Ses yeux suivaient dans tous ses mouvemens chaque +beauté dont les pas légers ne réveillaient aucun +écho. Les bras croisés et l'œil attentif, il était appuyé +contre un pilier élevé de la salle, et ne remarquait +pas un regard sévère fixé sur lui. Le fier Lara +supportait mal un regard scrutateur semblable; à la +fin, il s'en aperçoit: c'est un visage inconnu, mais +il semble ne chercher que le sien, le sien seul. Le +regard inquiet et sombre de cet homme indique un +étranger; il avait jusqu'alors tenu constamment ses +yeux fixés sur Lara sans en être vu. Enfin leurs regards +se rencontrèrent, et s'interrogèrent vivement +avec une muette et mutuelle surprise. Une émotion +parut dans les regards de Lara, comme se défiant de +celui de l'étranger. L'aspect de cet homme est sévère +et farouche, il en dit plus que l'œil vulgaire +ne peut en comprendre.</p> + +<p>22. «C'est lui!» s'est écrié l'étranger; et ceux +qui l'ont entendu répètent ce mot tout bas et de bouche +en bouche: «C'est lui!»--«Qui, lui?» se +demande-t-on de toutes parts, jusqu'à ce que ces +paroles significatives parviennent aux oreilles de +Lara. Ces mots si étrangement prononcés, et le singulier +regard de l'inconnu, peu de personnes pourraient +les expliquer: ils excitent une générale surprise. +Mais Lara est resté immobile, sans changer +de couleur ou de maintien. La surprise qui s'était +d'abord manifestée dans ses yeux paraissait maintenant +dissipée; il porte des regards assurés et calmes +sur l'assemblée, quoiqu'il soit toujours observé par +l'étranger qui, s'approchant de lui, s'écrie, avec un +superbe dédain: «C'est lui!--Comment est-il venu +ici?--et qu'y fait-il?»</p> + +<p>23. C'en était trop pour Lara; pour que Lara +pût laisser sans réponse une semblable question, +répétée d'un ton si fier et si hautain. Le sourcil +froncé, mais avec un accent, froid, plus doucement +ferme que brusquement arrogant, il se tourna vers +l'insolent questionneur:--«Mon nom est Lara!--quand +le tien me sera connu, ne doute pas de +mon empressement à répondre à l'inconvenante courtoisie +d'un chevalier tel que toi. C'est Lara!--en +veux-tu savoir davantage? je n'évite aucune question, +et je ne porte aucun masque.»</p> + +<p>«Tu n'évites aucune question! Réfléchis bien--s'il +n'en est aucune à laquelle ton cœur ne pourrait +répondre, quand bien même ton oreille ne chercherait +pas à l'éviter? Te parais-je donc si inconnu? +Regarde-moi bien! au moins si la mémoire ne t'a +pas été inutilement donnée, oh! jamais tu ne pourras +dissimuler la moitié de sa dette: l'éternité te défend +de l'oublier.» Les yeux de Lara se fixent avec attention +sur le visage de l'étranger; mais ils n'y peuvent +rien découvrir qui leur soit connu, où qu'ils +veuillent reconnaître.--Il ne daigna pas répondre +avec l'air du doute; mais il secoue la tête, et moitié +indifférence, moitié mépris, il se retourne et +quitte l'étranger. Mais celui-ci, d'un air impérieux, +lui dit de rester:--«Un mot!--Je te commande +de rester, et de répondre ici à quelqu'un qui, si tu +étais noble, serait ton égal; mais quel que tu aies +été et que tu sois maintenant--oui, ne fronce pas +le sourcil, seigneur, si ce que je te dis est faux, il +t'est facile de démentir mes paroles.--Mais, quel +que tu aies été et que tu sois maintenant, recueille-toi. +Je me défie de tes sourires, mais je ne tremble +pas devant ton front menaçant. N'es-tu pas cet homme +dont les actions--»</p> + +<p>«Qui que je sois, des paroles aussi étranges que +les tiennes, des accusateurs tels que toi, j'en fais +peu de cas, et ne les écoute pas davantage. Que ceux +pour qui ces paroles ont plus de poids écoutent le +reste, et ne se hasardent pas à contredire l'histoire, +merveilleuse sans doute, que ta langue va raconter, +et qui commence d'une manière si courtoise. +Qu'Othon fête son hôte si poli, je lui en exprimerai +ma reconnaissance motivée.» Ici le maître de la +fête, tout surpris, s'est interposé.--«Quel que +puisse être le secret dont il s'agit entre vous, ce +n'est pas ici le tems ni le lieu de troubler la gaîté de +l'assemblée par une dispute. Si toi, sire Ezzelin, tu +as quelque chose à faire connaître qui concerne le +comte Lara, à demain, ici, ou ailleurs, comme il +vous plaira à tous deux, pour expliquer le reste. Tu +m'es connu, et je me porte ta caution, quoique, +comme le comte Lara, tu sois récemment arrivé +seul des terres étrangères, et que tu sois devenu presque +étranger. Et si, par le sang et l'illustre naissance +de Lara, j'augure bien de son courage, comme de +sa noblesse, il ne voudra pas se montrer indigne de +son nom sans tache, ni rien refuser de ce que réclament +les lois de la chevalerie.»</p> + +<p>«A demain donc, répliqua Ezzelin; et que notre +loyauté soit ici mise à l'épreuve. J'atteste sur ma vie +et sur mon épée la vérité de mes paroles; puissé-je +être aussi sûr du bonheur éternel!»</p> + +<p>Que répond Lara? son ame descend dans sa profondeur +la plus intime, et demeure absorbée dans +une profonde et soudaine méditation. Les paroles +de la foule et les yeux de tous, qui étaient fixés +sur eux, semblent s'adresser à lui. Mais les siens +étaient silencieux, et ils paraissaient se perdre dans +l'oubli le plus complet--oui, le plus complet.--Hélas! +cette indifférence ne fait que trop comprendre +à l'assemblée un souvenir seulement trop fidèle.</p> + +<p>24. «A demain!--oui, à demain!» D'autres +paroles que ces deux mots répétés ne furent pas entendues +de la bouche de Lara. Aucun sentiment passionné +ne se trahit sur son front; aucune lueur +d'irritation n'apparut dans son grand œil noir: cependant +il y avait quelque chose de ferme dans son +accent calme et réservé, qui annonçait une résolution +déterminée, quoiqu'inconnue. Il prit son manteau,--inclina +légèrement la tête, et quitta l'assemblée +en passant devant Ezzelin. Il répondit par +un sourire au regard menaçant que ce dernier lui +lança, et avec lequel ce seigneur pensait l'accabler. +Ce n'était pas un sourire de joie, ni celui d'un orgueil +dissimulé qui se venge par le dédain de la haine +qu'il ne peut cacher; mais c'était le sourire d'un +cœur sûr de lui-même dans tout ce qu'il voudrait +entreprendre, ou tout ce qu'il pourrait souffrir. Ce +sourire annonçait-il la paix? le calme de la vertu? +ou le crime vieilli dans l'endurcissement du désespoir? +Hélas! les confidences de l'un et de l'autre se +ressemblent trop pour être facilement distinguées +sur le front d'un homme ou dans ses paroles. C'est +par les actions, par les actions seules que l'on peut +discerner les vérités que le cœur inexpérimenté est +incapable de saisir.</p> + +<p>25. Lara appela son page et se retira.--Celui-ci +obéissait promptement à la moindre de ses paroles +ou à son plus faible signe. C'était le seul compagnon +amené des climats lointains, où les ames étincellent +sous un ciel plus éclatant. Pour suivre Lara, il avait +abandonné son pays natal. Patient et docile, calme, +malgré sa jeunesse, il était silencieux comme son +maître, et sa fidélité paraissait au-dessus de son état +et de ses années. Quoiqu'il n'ignorât pas la langue +de Lara, il arrivait rarement qu'il reçût de lui un ordre +dans cette langue; mais il accourait avec rapidité, +et répondait avec effusion, quand les lèvres de Lara +laissaient échapper des paroles dans sa langue maternelle. +Ces accens, qui lui étaient aussi chers que +les montagnes de sa patrie, réveillaient à ses oreilles +leur écho absent, et lui rappelaient la voix accoutumée +d'amis, de parens qu'il ne devait plus revoir, +et auxquels il avait renoncé pour un seul,--son +ami, son tout. La terre ne lui offrait pas maintenant +d'autres guides; pouvait-on s'étonner alors s'il le +quittait si rarement?</p> + +<p>26. Légère était sa taille, et délicats, quoique +bruns, paraissaient les traits de son visage sur lequel +avait passé son soleil natal; mais ses rayons +n'avaient point basané sa joue, où souvent se manifestait +une rougeur involontaire. Cependant ce n'était +point cette rougeur qui monte au visage quand la +santé y fait refluer toutes les couleurs du cœur dans +des transports de bonheur; mais c'était la teinte +étique d'un secret chagrin, qui brillait dans un moment +fiévreux. La flamme étincelante de ses regards +semblait empruntée d'en haut, et allumée par une +pensée électrique, quoique ses longues paupières +tempérassent, par une teinte mélancolique, l'ardeur +de ses noires prunelles. Cependant on y remarquait +moins de tristesse que d'orgueil; ou si c'était de la +tristesse, c'était une tristesse que personne ne pouvait +partager. Les jeux qui plaisent à son âge ne lui +plaisaient pas; les amusemens de la jeunesse et les +joyeuses folies des pages n'avaient point d'attraits +pour lui. Pendant des heures entières ses yeux restaient +fixés sur Lara, comme s'il eût tout oublié dans +cette attitude contemplative. Éloigné de son maître, +il errait isolé. Brèves étaient ses réponses, et il ne +faisait jamais de questions. Les bois étaient sa promenade; +son amusement, quelque livre en langue +étrangère; son lieu de repos, la rive des limpides +ruisseaux. Il semblait, comme celui qu'il servait, +vivre à part de tout ce qui charme les yeux et remplit +le cœur; ne pas connaître de fraternité, et n'avoir +reçu de la terre aucun autre don que le don +amer--de l'existence.</p> + +<p>27. S'il aimait quelque chose, c'était Lara; mais +son attachement ne se montrait que dans son respect +et dans son obéissance. Toujours dans une attention +muette, son zèle, qui épiait chaque désir de +son maître, l'accomplissait avant que sa parole l'exprimât. +Toutefois, il y avait de la dignité fière dans +tout ce qu'il faisait; car il avait un esprit altier qui +ne supportait pas les réprimandes. Son zèle, quoique +plus actif que celui des mains serviles, obéissait +seulement dans ses actions; son air commandait encore, +comme s'il eût ainsi cédé moins au désir de +Lara qu'à <i>son propre</i> désir: car assurément ce n'était +point pour un vil salaire qu'il agissait ainsi. Les +services que lui commandait son maître étaient légers: +c'était de lui tenir les étriers, lorsqu'il voulait +monter à cheval, ou de lui apporter son épée; +d'accorder son luth; ou, s'il désirait davantage, de +lui lire des volumes d'autres tems et d'autres langues +que sa langue maternelle; mais jamais de se +mêler avec la foule des domestiques, auxquels il ne +montrait ni déférence ni dédain, mais cette réserve +de bon ton, qui prouvait qu'il n'avait nulle sympathie +pour eux. Son ame, quel que fût son rang ou +sa naissance, pouvait fléchir devant Lara, non descendre +jusqu'à eux. Il paraissait d'une naissance +distinguée, et avoir connu des jours meilleurs. Aucune +marque de travail vulgaire ne se trahissait sur +ses mains d'une blancheur si féminine, que l'on +aurait pu lui attribuer un autre sexe, lorsqu'on les +comparait avec la délicatesse et la douceur de son +visage; mais ses vêtemens, et quelque chose dans +son regard de plus viril et de plus fier que n'en +comporte l'œil d'une femme, disaient le contraire. +C'était un caractère presque sauvage, qui tenait plus +de son climat brûlant que de son corps tendre et frêle: +il est vrai qu'il ne se remarquait point dans ses paroles; +mais dans son aspect, cet instinct pouvait être +plus qu'aperçu.</p> + +<p>Kaled était son nom, quoique le bruit courût qu'il +en portait un autre avant d'avoir quitté ses montagnes. +Car quelquefois, bien qu'à peu de distance, +il entendait ce nom répété plusieurs fois sans répondre, +comme s'il ne lui eût pas été familier, ou, +s'il lui était adressé de nouveau, il se retournait brusquement, +comme si dans cet instant il se rappelait +que c'était le sien. Cependant, si c'était la voix accoutumée +de Lara qui l'appelait, alors ses oreilles, +ses yeux, et son cœur redoublaient d'attention.</p> + +<p>28. Ce jeune page n'avait pas manqué de remarquer, +dans la salle du bal, la querelle imprévue que +tout le monde avait observée, et quand la foule autour +de lui exprimait son étonnement du calme du +hardi accusateur et de la patience avec laquelle le +noble et fier Lara avait supporté une semblable +insulte d'un étranger; doublement affecté, Kaled +changea plusieurs fois de couleur; ses lèvres pâlirent +comme de la cendre, ses joues s'enflammèrent tour à +tour; et sur son front se répandit cette sueur de glace +qui survient, lorsque le cœur, chargé d'un poids de +pensées qui l'accablent, succombe de malaise et de +luttes intérieures. Oui,--il est des choses que nous +devons rêver et oser exécuter avant que la pensée en +soit à moitié avertie. Quelle que pût être l'idée de +Kaled, elle suffit pour fermer ses lèvres et troubler +son front. Il observa Ezzelin jusqu'à ce que Lara eût +jeté en passant, sur le chevalier, un sourire de dédain. +Lorsque Kaled vit ce sourire, son visage reprit +son air accoutumé, comme s'il eût reconnu en +lui quelque chose de satisfaisant. Sa mémoire lui +faisait remarquer dans un pareil sourire beaucoup +plus que l'aspect de Lara n'en disait aux autres. Il +se précipita vers lui,--et dans un instant tous deux +furent partis; et tous ceux qui restèrent dans le château +crurent être laissés seuls. Chacun avait eu tellement +les yeux fixés sur la figure de Lara, chacun +s'était si bien identifié par ses sentimens à cette +scène, que lorsque l'ombre longue et noire de Lara +eut dépassé le portique, et ne fut plus reproduite par +la lumière des torches allumées, tous les cœurs battirent +plus vivement, comme doutant s'ils sortaient +d'un rêve effrayant, que nous savons être faux, mais +qui nous épouvante encore parce que ce qui est le +pire est toujours le plus près de la vérité.</p> + +<p>Ils sont partis,--Ezzelin reste encore; le front +pensif et l'air impérieux; mais il ne demeura pas +long-tems: avant qu'une heure se fût écoulée, il +salua de la main Othon, et se retira.</p> + +<p>29. La foule a disparu, les convives sont livrés au +sommeil; le châtelain courtois, et ses hôtes satisfaits +se sont rendus à leur couche accoutumée, où la joie +se calme, et où la douleur soupire après le sommeil; +et l'homme accablé par le combat de sa propre existence<a id="footnotetagloc20" name="footnotetagloc20"></a> +<a href="#footnoteloc20"><sup class="sml">loc20</sup></a> +cherche un refuge dans ce doux oubli de la vie. +Là reposent également l'espérance délirante de l'amour, +la perfidie et la ruse; les projets ténébreux +de la haine, et les fourberies de l'ambition jalouse. +Sur tous les yeux planent les ailes de l'oubli, et +l'existence éteinte est comme ensevelie dans un tombeau. +Quel nom meilleur pourrait plus convenir au +lit du sommeil? sépulcre de la nuit, demeure universelle +où la faiblesse, la force, le vice, la vertu sont +étendus dans une égale nudité. Heureux l'homme +pour un moment, de ne pas avoir le sentiment de la +vie, pour s'éveiller cependant, pour lutter avec la +terreur de la mort, et chercher à éviter, quoique le +jour doive apparaître pour accroître ses maux, ce +sommeil, le plus doux de tous, puisqu'il est le moins +troublé de rêves.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc20" +name="footnoteloc20"><b>Note loc20: </b></a><a href="#footnotetagloc20"> +(retour) </a> <i>O'er-laboured with being's strife</i>.</blockquote> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Deuxième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + +<p>1. La nuit commence à disparaître;--les vapeurs +groupées autour des montagnes se dissipent à l'aspect +du matin, et la lumière réveille le monde. +L'homme a un jour de plus pour grossir le passé, et +pour le conduire peu à peu vers son dernier jour; mais +la puissante nature s'éveille en bondissant comme +au jour de sa naissance. Le soleil est dans les cieux +et la vie sur la terre; les fleurs dans les vallées, la +splendeur dans les rayons du jour, la santé dans +l'air pur du matin, et la fraîcheur sur les bords des +ruisseaux. Homme immortel! contemple ces gloires +resplendissantes de la nature, et écrie-toi, dans les +transports de ton cœur: «Ces gloires sont les miennes!» +Admire-les pendant qu'il est permis à ton œil +enchanté de les voir: un matin viendra où elles ne +t'appartiendront plus; et quels que soient les regrets +qui seront exprimés sur ta tombe insensible, ni les +cieux, ni la terre ne t'accorderont une seule larme. +Aucun nuage ne deviendra plus sombre, aucune +feuille ne tombera plus tôt, aucun souffle d'air, aucun +vent léger ne t'accordera un soupir; mais les +vers rampans se réjouiront de leur nouvelle pâture, +et prépareront tes restes humains à fertiliser +le sol.</p> + +<p>2. Le matin a paru;--le soleil est à son midi.--Rassemblés +dans le palais, les chevaliers se sont +rendus à l'appel d'Othon. C'est maintenant l'heure +promise, qui doit prononcer la mort ou la vie de la +réputation future de Lara. Ezzelin va développer ici +son accusation; et quelle que soit l'histoire, elle +doit être exposée dans toute la vérité. Sa parole a +été donnée, et Lara a promis de l'écouter à la face +de l'homme et du ciel. Pourquoi ne vient-il pas? De +semblables révélations devant être faites, il semble +que le retard de l'accusateur dépasse les bornes de +l'indulgence.</p> + +<p>3. L'heure est passée, et Lara est depuis long-tems +arrivé. Il montre une grande confiance en soi-même, +et tout le calme de la patience. Pourquoi +Ezzelin ne vient-il pas? L'heure est passée, des murmures +s'élèvent, et le front d'Othon se rembrunit. +«Je connais mon ami! je ne puis craindre son manque +de foi; s'il est encore sur la terre, qu'on l'attende +ici. Le toit qui le protége est dans le vallon +situé entre mes domaines et ceux du noble Lara. +Mon palais aurait été honoré par l'hospitalité donnée +à un tel hôte, si le seigneur Ezzelin ne l'eût pas refusée; +c'est la recherche de quelque preuve nécessaire +qui l'a empêché de rester, et l'a forcé d'aller se préparer +pour aujourd'hui. La parole que j'ai donnée pour +lui, je la donne encore; et je rachèterais moi-même +la tache qu'il aurait faite à la chevalerie.» Il a dit,--et +Lara répond: «Je suis venu ici à ta demande +pour prêter l'oreille à des contes perfides, récités +par la langue d'un étranger, dont les paroles auraient +pu déjà blesser mon cœur, si je ne l'avais +regardé comme presque un insensé, ou tout au plus +comme un ignoble et vil ennemi. Je ne le connais +point;--mais il semble m'avoir connu dans des +pays où--je ne dois pas perdre le teins en vains +discours: produis ton dénonciateur,--ou retire ta +parole ici avec le tranchant de ton sabre.»</p> + +<p>Le fier Othon, rougissant de colère, jette aussitôt +son gant sur la terre, et tire son sabre du fourreau.</p> + +<p>«C'est ce dernier parti qui me convient le mieux, +dit-il; c'est ainsi que je réponds pour mon hôte absent.»</p> + +<p>Sans que sa joue pâle changeât de couleur, quelque +près qu'ait été sa tombe ou celle de son adversaire, +la main de Lara, qui s'empare de son sabre +avec un sang-froid impassible, prouve qu'elle en +connaît bien l'usage, par la facilité adroite avec laquelle +elle en saisit la garde. Son œil, quoique +calme, exprime qu'il sera sans quartier, et que l'épée +de Lara obéira trop bien à sa volonté. En vain les +chevaliers se pressent autour d'eux; la fureur d'Othon +ne veut pas souffrir d'accommodemens, et de ses lèvres +tombent ces paroles d'insulte: «Une bonne +épée est nécessaire à celui qui voudrait nous séparer.»</p> + +<p>4. Court fut le combat; furieux, aveuglément téméraire, +Othon livre son sein au coup fatal. Le sang +coule, il tombe; mais la blessure qu'il reçoit de son +habile adversaire, et qui l'étend sur la terre, n'est +pas mortelle. «Demande-moi ta vie!» lui crie Lara. +Il ne répond rien. Alors on vit le moment où il ne +se serait jamais relevé du sol ensanglanté; car le +front de Lara, en cet instant, devint presque noir, +dans sa rage de démon, et son sabre se dispose à +frapper un coup plus terrible que lorsque celui de +son ennemi était dirigé contre son sein. Alors il conservait +tout son sang-froid et toute son adresse; maintenant +rien ne réprime plus la haine déchaînée de +son cœur. Il tombe avec si peu de ménagement sur +son ennemi, que lorsque les témoins s'approchèrent +pour retenir son bras, il tourna presque son arme +affamée contre ceux qui osaient s'interposer pour +obtenir de lui la grâce du vaincu. Il réprime ce premier +mouvement de fureur; mais cependant ses regards +sont fixés sur son adversaire, comme s'il regrettait +le combat inutile qui lui laisse un ennemi +vivant, quoique abattu, et comme s'il recherchait à +quelle distance la blessure qu'il a portée à sa victime +l'a laissée près du tombeau.</p> + +<p>5. On relève Othon baigné dans son sang, et le +médecin lui défend toute question, tout geste, toute +parole. Les autres chevaliers se retirent dans une +salle voisine; et lui, Lara, irrité et l'air dédaigneux, +la cause et le vainqueur de ce soudain combat, s'éloigne +lentement, dans un silence hautain. Il pique +son cheval, et se dirige vers son château, sans jeter +un seul regard sur celui d'Othon.</p> + +<p>6. Mais où était-il, ce météore d'une nuit, qui +menaça pour disparaître avec la lumière? où était +cet Ezzelin? cet Ezzelin qui a paru et n'a laissé aucune +trace de ses intentions. Il avait quitté le château +d'Othon bien avant le jour, tandis que les ténèbres +régnaient encore; mais le chemin lui était si +connu qu'il ne pouvait pas s'égarer. Prochaine était +sa demeure. Il n'y était point, et le jour suivant +amena une nouvelle recherche, qui ne produisit +aucun résultat, si ce n'est de constater l'absence du +chevalier; une couche vide, un cheval sans maître +à l'écurie, son hôte alarmé, ses amis murmurant +désolés. Leurs recherches s'étendent dans tous les +environs, autour du chemin qu'il a dû suivre, craignant +de rencontrer les vestiges de la férocité de +quelques brigands; mais il n'en existe aucune, et +nul buisson n'en porte. Point de trace de sang; point +de lambeaux dispersés de ses vêtemens; aucune +chute, aucune lutte n'a flétri ou foulé le gazon, en +conservant l'empreinte du meurtre; point d'impression +de doigts crispés pour raconter l'histoire des +efforts convulsifs d'une main agonisante qui, ayant +cessé de se défendre, tourne contre le tendre gazon +les dernières convulsions de son agonie. Tels sont +les vestiges que l'on aurait rencontrés, si quelqu'un +avait perdu la vie; mais ils n'existaient pas, et tout +ce qui reste est une espérance douteuse. Un étrange +soupçon fait murmurer tout bas le nom de Lara, et +chaque jour il s'entretient de sa réputation flétrie; +mais il se tait soudain lorsque sa sombre figure apparaît: +il attend son absence pour oser renouveler +ses murmures accoutumés, et ses conjectures revêtues +des plus noires couleurs.</p> + +<p>7. Les jours s'écoulent, et les blessures d'Othon +sont guéries, mais non son orgueil; et sa haine n'est +plus dissimulée. C'était un homme puissant, l'ennemi +de Lara, et l'ami de tous ceux qui cherchaient +à lui nuire; il demande à la justice de sa contrée +de forcer Lara à rendre compte d'Ezzelin.</p> + +<p>Quel autre que Lara aurait pu craindre sa présence? +qui l'a fait disparaître, si ce n'est l'homme +sur lequel ses charges menaçantes seraient tombées +d'un poids trop accablant? La rumeur générale augmente +par l'incertitude, le mystère est ce qui plaît +le plus à la foule curieuse. D'où vient cette indifférence +apparente de Lara pour tous les liens d'amitié<a id="footnotetagloc21" name="footnotetagloc21"></a> +<a href="#footnoteloc21"><sup class="sml">loc21</sup></a>? +pour tout ce qui peut faire naître la confiance +et éveiller l'amour? la férocité sommeillante que +trahit son ame? l'adresse avec laquelle il manie l'épée +tranchante? où l'a-t-il apprise ce bras qui n'a jamais +fait la guerre? Dans quels lieux cette férocité +est-elle devenue le partage de son cœur? car ce n'était +point l'aveugle et capricieuse colère qu'un mot +peut soulever et qu'un autre peut calmer; mais l'œuvre +profonde d'une ame qui ne connaît point la pitié +quand la colère l'emporte, et qu'une longue habitude +du pouvoir comme du succès a concentrée dans +tout ce qui est inexorable. Tous ces propos, associés +avec ce désir qui domine l'humanité de se livrer plutôt +au blâme qu'à la louange, avaient amassé enfin +contre Lara un orage tel que lui-même en aurait pu +être effrayé, et tel que ses ennemis voulaient l'exciter. +Il doit répondre de la tête d'un homme absent +qui le poursuit encore, mort ou vivant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc21" +name="footnoteloc21"><b>Note loc21: </b></a><a href="#footnotetagloc21"> +(retour) </a> <i>The seeming friendlessness</i>.</blockquote> + +<p>8. Dans cette contrée vivait plus d'un mécontent +qui maudissait la tyrannie sous laquelle il était +courbé. De nombreux et féroces despotes y exerçaient +leur oppression, et y donnaient leurs caprices +pour des lois. De longues guerres au dehors, de fréquentes +querelles au dedans ouvraient sans cesse un +passage au sang et au crime qui n'attendaient qu'un +signal pour recommencer un nouveau carnage, tel +qu'il en naît des discordes civiles, qui ne connaissent +pas de neutres, et ne comptent que des amis ou +des ennemis.</p> + +<p>Enfermés dans leurs forteresses féodales, tous les +seigneurs étaient comme des souverains, obéis en +paroles et en actions, mais abhorrés dans l'ame. +Lara avait hérité de pareils domaines seigneuriaux, +peuplés par des cœurs mécontens et des mains travaillant +à regret; mais sa longue absence de son pays +natal l'avait laissé pur du crime d'oppression, et +maintenant, détournées par la douceur de son administration, +toutes les terreurs avaient disparu par +degrés. Ses serviteurs ne conservaient plus pour lui +que leur antique et habituelle vénération; mais ce +fut plus pour lui que pour eux-mêmes que leurs +craintes furent soulevées. Ils le croyaient maintenant +malheureux, quoique d'abord leur malignité +l'eût jugé coupable. Ses longues nuits sans repos, +son humeur silencieuse furent attribuées à la maladie +entretenue par la solitude. Et quoique ses habitudes +solitaires rendissent à la fin sa société triste, +sa demeure n'en était pas moins agréable, car les +malheureux ne s'en éloignèrent jamais sans soulagement; +et pour eux du moins son ame connaissait la +compassion. Froid envers les grands, dédaigneux +avec les superbes, l'homme humble ne passait pas +auprès de lui sans attirer ses regards. Il ne parlait +pas beaucoup; mais sous son toit on recevait souvent +un asile, et jamais de reproches. Et ceux qui en +faisaient l'observation pouvaient remarquer que chaque +jour quelques nouveaux hôtes se rassemblaient +sous son commandement. Mais depuis la disparition +d'Ezzelin, il se montra seigneur courtois et hôte +bienveillant. Peut-être son combat avec Othon lui +fit-il craindre quelque trame ourdie contre sa tête +exposée. Quelles qu'aient été ses vues, il sut se concilier +l'affection de plus de partisans que les seigneurs +ses égaux. Si c'était un effet de sa politique, +elle fut répandue si loin que des millions le jugeaient +tel qu'il voulait paraître. Exilé par des maîtres cruels, +venait-on lui demander un asile? il était aussitôt +donné. Par lui les paysans n'avaient pas à pleurer +leur moisson enlevée, et à peine les serfs pouvaient-ils +murmurer contre leur sort. Avec lui la vieille +avarice trouvait sûreté pour ses trésors; avec lui, +le pauvre n'était point exposé aux mépris; la bonne +chère et les récompenses promises retenaient près +de lui la jeunesse active, jusqu'à ce qu'il fût trop +tard pour le quitter. Il offrait à la haine, avec un +changement prochain, l'espérance d'assouvir bientôt +une vengeance différée; l'amour, long-tems trompé +par une union détestée, comptait dans le succès +pour recouvrer des charmes qu'il avait perdus. Tout +était mûr; Lara n'attendait que le moment favorable +pour proclamer que l'esclavage n'était plus qu'un +nom.</p> + +<p>Le moment, l'heure vint où Othon crut sa vengeance +assurée. Son huissier<a id="footnotetagloc22" name="footnotetagloc22"></a> +<a href="#footnoteloc22"><sup class="sml">loc22</sup></a> trouva le prétendu +criminel entouré dans son château des milliers +d'hommes délivrés de leurs chaînes féodales récemment +brisées, défiant la terre, et comptant sur la +faveur du ciel. C'était le matin que Lara venait de +rendre libres des serfs attachés à la glèbe, et qui ne +creuseraient plus désormais la terre que pour servir +de tombeaux aux tyrans! c'est ce qu'ils proclamaient +tous.--Certain mot d'ordre est nécessaire dans le +combat pour venger ses outrages et conquérir ses +droits: religion,--liberté,--vengeance,--tout +ce que vous voudrez; un mot suffit pour faire lever +les peuples et les mener au carnage. Une phrase +séditieuse suffit à la ruse qui la répand et l'exploite, +pour faire régner le crime, et pour donner une +abondante pâture aux loups et aux vers de la terre!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc22" +name="footnoteloc22"><b>Note loc22: </b></a><a href="#footnotetagloc22"> +(retour) </a> <i>His summons</i>.</blockquote> + +<p>9. Dans cette contrée, les seigneurs féodaux +avaient acquis tant de pouvoir, que leurs souverains +enfans régnaient à peine. C'était alors le moment +pour les rebelles de lever l'étendard de la révolte. +Les serfs méprisaient le roi, et le haïssaient en même +tems que les seigneurs. Ils n'attendaient qu'un chef, +et ils en trouvèrent un attaché à leur cause par des +liens indissolubles; forcé par les circonstances de +rentrer en guerre avec les hommes pour sa propre +défense. Séparé par une destinée mystérieuse de +ceux que la naissance et la nature n'avaient pas fait +ses ennemis, Lara, depuis cette nuit fatale, s'était +préparé, non pas seul, à braver les événemens les +plus sinistres. De certaines raisons, quelles qu'elles +fussent, lui prescrivaient d'éviter que l'on fît aucune +recherche sur ses actions commises dans de +lointains climats.</p> + +<p>En réunissant à sa cause propre celle de tous, +lors même qu'il aurait été dans sa destinée d'être +abattu, il avait au moins la certitude de retarder sa +chute. Le calme sombre qui depuis long-tems régnait +dans son ame; la tempête qui, après avoir +exercé ses ravages, s'était assoupie, soulevée par +des événemens qui semblaient devoir pousser sa +triste fortune à son dernier degré de malheur, se +réveillent de nouveau, et le rendent tout ce qu'il +avait été autrefois, et qu'il est maintenant; la scène +est seulement changée. Il se souciait fort peu de la +vie, encore moins de la renommée; mais il n'en +était pas moins propre aux jeux désespérés des combats. +Il lui semblait qu'il était marqué dès sa naissance +pour être l'objet de la haine des autres, et il +se moquait de sa ruine si elle était partagée. Que lui +importait donc la liberté des peuples asservis? Il +élevait l'humble, mais pour abaisser le superbe. Il +avait espéré trouver le repos dans sa retraite sombre, +mais l'homme et la destinée venaient l'y assiéger. +Il paraissait comme une bête féroce poursuivie +par les chasseurs, que ceux-ci doivent tuer, mais +qu'ils ne peuvent faire tomber dans leur piége. Austère, +sans ambition, silencieux, il était désormais +un tranquille spectateur des scènes de la vie; mais +lancé de nouveau sur l'arène, il parut un chef non +inégal aux seigneurs féodaux: sa voix,--son maintien,--ses +gestes--révèlent une sauvage nature, +et à ses regards on reconnaît le gladiateur.</p> + +<p>10. A quoi servirait de raconter pompeusement +l'histoire souvent répétée des combats, les fêtes des +vautours, le carnage et la mort? la fortune changeante +sur le champ de bataille, la force victorieuse +et la faiblesse obligée de céder? des ruines fumantes +et des remparts renversés? Dans cette guerre, la +lutte fut la même que dans toutes les autres, excepté +que les passions déchaînées concentrèrent leur force +dans une férocité qui bannit tout remords. Personne +ne demandait grâce, car la pitié connaissait que ses +cris seraient vains. Les prisonniers mouraient sur +le champ de bataille. La même fureur animait tour +à tour le sein du vainqueur; et ceux qui combattaient +pour la liberté, et ceux qui luttaient pour la +tyrannie croyaient avoir versé le sang de peu d'hommes, +tant qu'il en restait encore à égorger. Il était +trop tard d'éteindre le tison dévastateur. La désolation +atteignait la contrée affamée; l'incendie était +allumé, et les flammes étaient propagées, et le carnage +souriait sur ses victimes de chaque jour.</p> + +<p>11. Tout frais de la force que l'impulsion de la +liberté récemment acquise leur imprime, les partisans +de Lara obtiennent le premier succès: mais +cette vaine victoire les a perdus. Ils n'obéissent +plus à la voix de leur chef pour se former en rang +de bataille; ils se précipitent dans une aveugle confusion +sur leurs ennemis, croyant que de l'atteindre +ainsi devait leur assurer le succès. La convoitise du +butin, la soif de la vengeance entraînent ces brigands +débandés à leur perte. En vain Lara fait-il tout ce +qu'un chef doit faire, pour arrêter l'impétueuse furie +de ces hommes. En vain veut-il calmer leur ardeur +téméraire,--la main qui allume l'incendie ne +peut l'éteindre. L'ennemi plus sage a pu seul arrêter +leur impétuosité, et montrer à cette troupe +indisciplinée sa folle témérité. Des retraites feintes, +des embuscades nocturnes, des attaques désordonnées +faites en plein jour, des combats différés, la +longue privation d'un secours désiré, un repos sans +tente, sous un ciel humide, des murs imprenables +qui défiaient l'art des assiégeans, et lassaient la patience +de leur courage trompé: voilà les obstacles +qu'ils n'avaient pas prévus.</p> + +<p>Le jour du combat, ils s'avançaient à l'ennemi, +comme l'auraient fait de vieux guerriers; mais ils +préféraient davantage la furie de l'action la plus +sanglante, et la mort présente à une vie de souffrances +continuelles. La famine vient leur apporter +ses angoisses; et la fièvre balaie leurs rangs, qui +s'éclaircissent à vue d'œil. La joie immodérée du +triomphe se change en mécontentement. L'ame seule +de Lara semble encore indomptée, mais peu de ses +soldats restent pour le seconder. De plusieurs milliers +qu'ils étaient, ils sont réduits à une faible +troupe: désespérés, quoique en petit nombre, ce +sont les plus braves qui survivent pour déplorer la +discipline qu'ils avaient dédaignée après leur premier +succès. Une espérance leur reste encore: la +frontière n'est pas éloignée; par là, ils peuvent +échapper à la guerre de leur patrie, en emportant +avec eux, dans l'état voisin, les chagrins de l'exil, +ou la haine de la proscription. Il est dur pour eux +de quitter la terre de leurs aïeux, mais il leur est +encore plus dur de périr ou de se soumettre.</p> + +<p>12. La résolution est prise,--ils sont en marche,--la +nuit complice les guide avec son astre +lumineux, en éclairant leurs pas dans les ténèbres. +Déjà ils aperçoivent ses tranquilles rayons dormant +sur la surface du courant qui forme la frontière. +Déjà ils distinguent,--est-ce bien la rive? Fuyez! +Elle est bordée par de nombreux rangs ennemis. +Retournez ou fuyez!--Qu'est-ce qui brille à l'arrière-garde? +C'est la bannière d'Othon,--la lance +du chef qui les poursuit! Sont-ce des feux de bergers, +ces feux qui brillent sur la hauteur? Hélas! +ils étincellent avec trop de clarté, pour une fuite. +Privés de tout espoir, et concentrés dans leur propre +défense, moins de sang peut-être aura payé une +dépouille plus riche!</p> + +<p>13. Ils s'arrêtent un moment; c'est seulement +pour que la troupe puisse respirer. Avanceront-ils, +ou attendront-ils l'ennemi? Peu importe,--s'ils +chargent l'ennemi qui s'oppose à leur marche le long +de la rive du fleuve, quelques-uns peut-être pourront +rompre et traverser leur ligne formée, pour +prévenir un tel dessein.--«Chargeons! attendre +leur attaque serait une action digne d'une troupe +lâche.» Tous les sabres sont tirés, chacun saisit +les rênes de son cheval, et la première parole +pourra à peine devancer l'action. Parmi tous ceux +qui vont entendre le dernier commandement de +Lara, pour combien ne sera-t-il pas la voix de la +mort!</p> + +<p>14. Son glaive est tiré; son front respire un air +réfléchi, mais trop tranquille pour être celui du +désespoir; il montre quelque chose de plus indifférent +qu'il ne convient aux plus braves d'en témoigner, +si le sort des hommes les touche.--Il +tourne ses regards sur Kaled, toujours près de lui, +et trop confiant encore pour trahir la moindre +crainte. Peut-être c'était la sombre clarté de la lune +qui projetait sur les traits de ce jeune page une +teinte inaccoutumée de pâleur mélancolique, dont +l'empreinte profonde exprimait la fidélité et non la +terreur de son ame. Lara observa cette pâleur, et +mit sa main dans la sienne: elle ne trembla pas dans +un moment semblable; ses lèvres étaient muettes, à +peine son cœur battait-il; ses regards seuls disaient: +«Nous ne nous séparerons jamais! ta troupe peut +périr, tes amis peuvent fuir; pour moi, je puis +dire adieu à la vie, mais jamais à toi!»</p> + +<p>Le mot d'ordre a échappé aux lèvres de Lara, +et sa troupe, portée en avant, et les rangs serrés, +marche sur les lignes divisées de l'ennemi. Chaque +coursier a obéi au premier coup d'éperon; les cimeterres +brillent, l'acier se croise; surpassés en +nombre, mais non en bravoure, ils opposent encore +le désespoir à l'audace, et un front de défense +aux ennemis. Le sang est mêlé aux ondes du fleuve +qui en conserve les teintes jusqu'aux rayons du +matin.</p> + +<p>15. Commandant, aidant, animant les siens, +partout où l'ennemi paraît redoubler d'efforts, où +ses amis succomber, la voix de Lara se fait entendre; +il brandit son cimeterre, en frappe à coups redoublés, +et fait naître un espoir que lui-même a cessé +de partager. Aucun ne fuit, car ils savent bien que +la fuite serait vaine; mais ceux qui chancellent reviennent +bientôt à la charge en voyant les plus courageux +des ennemis reculer devant le regard et les +coups de leur chef. Tantôt entouré des siens, tantôt +presque seul, il enfonce les rangs de son adversaire, +ou rallie sa troupe. Lui-même ne s'épargne +pas.--Une fois l'ennemi semble fuir,--le moment +était propice; Lara donne le signal de la main qu'il +agite dans l'air; il s'élance.--Pourquoi son casque +orné d'un panache s'affaisse-t-il soudain? un trait +est lancé,--la flèche est dans son sein! Ce geste +fatal a laissé sa poitrine sans défense, et la mort a +fait retomber ce bras redoutable. Le mot de <i>victoire</i> +expire sur sa bouche; cette main, qu'il avait élevée +en signe de commandement, comme elle pend tristement +à ses cotés! Elle retient encore instinctivement +son sabre, quoique l'autre ait laissé échapper +les rênes. Kaled les saisit: défaillant par sa blessure, +penché presque sans vie sur les arçons de la selle, +Lara ne s'aperçoit pas que son page désolé l'emmène +loin du combat. Cependant ses compagnons +chargent l'ennemi, le chargent encore avec plus de +fureur. Les combattans sont trop confondus maintenant +pour compter les cadavres!</p> + +<p>16. Le jour luit sur les mourans et sur les morts, +sur les cuirasses brisées et sur les têtes séparées de +leurs casques; le cheval de guerre est étendu sans +cavalier sur la terre, et l'effort de son dernier soupir +a fait rompre les courroies ensanglantées de sa +selle. Près de là, frémissent encore d'un reste de +vie, le pied éperonné qui l'aiguillonnait, et la main +qui guidait les rênes. Quelques-uns sont étendus +mourans, tout près du torrent dont les eaux se raillent +de leurs lèvres que la soif dévore. Cette soif +palpitante, qui brûle dans le souffle de ceux qui +meurent de la mort dévorante des braves, pousse +vainement leurs lèvres brûlantes à implorer une +goutte,--une dernière goutte d'eau pour les rafraîchir +avant de mourir. Par un faible et convulsif +effort, ils traînent leurs membres sur le gazon +ensanglanté. Un pareil effort épuise leur faible reste +de vie, mais ils atteignent le courant, et se penchent +pour se désaltérer: ils sentent déjà son humide fraîcheur, +ils sont près de la goûter. Pourquoi se reposent-ils?--N'ont-ils +plus de soif à étancher?--elle +est inextinguible, et cependant ils ne la sentent plus. +C'était leur agonie;--mais elle est déjà oubliée!</p> + +<p>17. Sous un tilleul, écarté de cette scène de carnage, +était étendu un guerrier, respirant encore, +mais blessé à mort dans ce combat dont lui seul fut +la cause. C'était Lara dont la vie s'écoule peu à peu +avec son sang. Son compagnon d'autrefois, et maintenant +son seul guide, Kaled est à genoux près de +lui, les yeux fixés sur son côté ouvert, et cherchant +à étancher avec son écharpe le sang qui en ruisselle +à gros bouillons, et qui devient plus noir à chaque +convulsion. Alors, à mesure que son souffle s'affaiblit, +et s'exhale plus lentement, c'est goutte à goutte +que le sang s'échappe de la blessure fatale. A peine +Lara peut prononcer une parole, mais il fait entendre +qu'il est inutile de chercher à le soulager; +ce mouvement ne fait qu'ajouter une palpitation plus +vive à ses tourmens. Il presse la main qui voudrait +adoucir son agonie, et il remercie, par un triste +sourire, son page désolé qui ne craint rien, ne sent +rien, n'a besoin de rien, ne voit rien, excepté ce +front affaissé qui repose sur ses genoux; excepté ce +pâle visage, dont les yeux, quoique sombres, étaient +la seule lumière qui brillât pour lui sur la terre.</p> + +<p>18. Les ennemis arrivent, après avoir long-tems +cherché Lara sur le champ de bataille; leur triomphe +n'est rien si Lara n'a point succombé. Ils auraient +voulu l'enlever, mais ils voient que ce serait vainement, +et lui les regarde avec un froid et tranquille +dédain, et semble réconcilié avec sa destinée qui +le fait échapper par la mort à la haine vivante. +Othon survient, et, s'élançant de son cheval, il vient +considérer l'ennemi ensanglanté qui fit couler son +sang; il s'informe de l'état de ses blessures. Lara +ne répond rien, et à peine jette-t-il un regard +sur lui, comme s'il avait oublié le souvenir de cet +homme, et il se tourne vers Kaled:--les dernières +paroles qu'il prononça ensuite, si elles furent entendues, +du moins elles ne furent point comprises. +Sa voix mourante s'exprime dans cette langue étrangère +à laquelle se rattachaient pour lui quelques +bizarres souvenirs. Il s'entretient avec son page d'événemens +passés dans d'autres contrées; mais quels +événemens? quelles contrées?--Kaled seul le sait; +Kaled qui comprend seul ses paroles et qui lui répond +à voix basse, tandis que ceux qui les entourent +restent plongés dans un muet étonnement. Ils semblaient +alors--ces deux compagnons--oublier la +moitié du présent dans le passé, et partager entre +eux quelque mystérieuse destinée dont personne +qu'eux ne peut pénétrer l'obscurité.</p> + +<p>19. Leurs paroles, quoique faibles, furent nombreuses--et +ceux qui les entendirent purent juger +seulement de leur signification, à leurs accens. Par +elles, vous eussiez cru que la mort du jeune Kaled +était plus prochaine que celle de Lara, tant sa voix, +ses soupirs étaient tristes, profonds; tant ses paroles +s'échappaient avec peine de ses lèvres tremblantes! +Mais la voix de Lara,--quoique lente, fut +d'abord claire et calme, jusqu'à ce que la mort en +râlant ne fit plus entendre qu'un pénible gémissement: +mais sur son visage à peine pouvait-on +remarquer un léger changement; il ne décèle ni +craintes, ni remords, ni passions, excepté lorsque +la dernière lutte de son agonie se fit sentir; ses yeux +se tournèrent tendrement sur son page, et lorsque +Kaled eut cessé de répondre, Lara éleva la main, et +montra l'Orient: soit qu'alors (le soleil se levant à +l'Orient et dissipant les nuages) la clarté du matin +frappât sa vue; soit par hasard, ou soit que le souvenir +de quelques événemens eût élevé sa main vers +les lieux où ils s'étaient passés. A peine Kaled parut-il +y faire attention, mais il se détourna, comme +si son cœur eût abhorré l'arrivée du jour; et il +baissa les regards devant cette lumière du matin +pour les fixer sur le front de Lara où régnaient les +ténèbres.</p> + +<p>Cependant il semblait conserver le sentiment, +quoiqu'il eût mieux valu qu'il fût éteint. Car lorsqu'un +des soldats qui étaient près de lui découvrit +le signe rédempteur de la croix, et lui offrit à baiser +le saint rosaire, dont son ame, prête à le quitter, +pouvait encore invoquer l'assistance, Lara le fixa +avec un œil profane, et il sourit.--Le ciel lui pardonne! +si ce fût un sourire de dédain. Kaled, +quoiqu'il ne parlât pas, et sans cesser de considérer +le visage de Lara avec un regard de désespoir, +l'air mécontent et avec un geste impatient, détourna +la main qui présentait le signe sacré, comme s'il +n'eût servi qu'à troubler le moribond. Il semblait ne +pas savoir que la vie de Lara ne commençait que +de <i>ce moment</i>, cette vie d'immortalité qui n'est assurée +à personne, excepté à ceux dont la foi est +dans Christ.</p> + +<p>20. Mais un gémissement lourd fut le dernier +soupir de Lara; et un sombre nuage se répandit sur +ses yeux affaissés; ses membres s'étendirent avec +bruit, et sa tête se pencha sur le faible mais infatigable +genou qui la supportait. Il pressa la main +qu'il tenait sur son cœur;--ce cœur ne bat plus, +mais Kaled ne cesse de le presser avec une main +glacée; il l'interroge, il l'interroge en vain, quoique +ses faibles palpitations ne lui répondent plus. +«Il palpite encore!» Non, non, tu rêves!--Il +n'est plus! Celui que tu considères fut autrefois +Lara!</p> + +<p>21. Kaled le contemple toujours, comme s'il n'avait +pas encore disparu, l'esprit sublime qui animait +cette humble poussière! Ceux qui l'entourent l'ont +arraché à sa contemplation, mais ils ne peuvent lui +faire détourner ses regards, et lorsqu'en l'enlevant +du lieu où il tenait embrassé une forme qui n'avait +plus de vie, il vit cette tête, que son cœur voudrait +encore supporter, rouler sur la terre, cette tête inanimée, +bientôt poussière comme elle, il ne se courrouça +point; il n'arracha point les boucles luisantes +de sa noire chevelure, mais il s'efforça de rester +debout et de regarder celui qu'il perdait; il chancela +bientôt et tomba, ayant à peine plus de vie que +celui qu'il avait tant aimé. Que celui qu'<i>il</i> avait tant +aimé! Oh! jamais sous le ciel le cœur de l'homme +ne brûlera d'un plus fidèle amour! Ce moment d'épreuves +a enfin révélé ce secret si long-tems à demi +caché. En déchirant ses vêtemens pour rappeler à la +vie ce cœur qui ne bat plus, on découvre que ses +douleurs paraissent terminées, mais son sexe est +aussi découvert. La vie est revenue dans ce corps +sans mouvement, et Kaled n'éprouve point de honte.--Que +lui importaient alors son sexe et son honneur!</p> + +<p>22. Lara ne dort point où dorment ses pères, +mais dans le lieu où il est mort; c'est là que son tombeau +a été creusé: son sommeil de mort n'en est pas +moins profond quoiqu'aucun prêtre ne l'ait béni, et +que le marbre ne couvre point sa poussière. Il fut +pleuré par une amie dont la douleur tranquille et +moins bruyante dura davantage que celle d'un peuple +pour son souverain. Vaines furent toutes les questions +qu'on lui fit sur le passé, vaines même furent +les menaces;--elle garda le silence sur tout jusqu'au +dernier moment. Elle ne dit point d'où elle +était venue, ni pourquoi elle avait tout abandonné +pour suivre celui dont le cœur paraissait si peu +aimant. Pourquoi l'avait-elle aimé? Fou, curieux!--tais-toi--l'amour +humain est-il le fruit de l'humaine +volonté? Pour elle Lara pouvait être aimable; +les hommes durs ont des pensées plus profondes que +vos yeux stupides ne le discernent; et quand ils +aiment, vos gens à sourires<a id="footnotetagloc23" name="footnotetagloc23"></a> +<a href="#footnoteloc23"><sup class="sml">loc23</sup></a> ne devinent pas comment +battent leurs cœurs forts, quoique leurs lèvres +soient plus avares de paroles. Ce n'étaient pas des +liens communs, ceux qui attachaient à Lara le cœur +et l'esprit de Kaled; mais elle ne consentit jamais à +révéler cette étrange histoire, et maintenant toutes +les lèvres qui auraient pu la raconter sont fermées +par le sceau de la mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc23" +name="footnoteloc23"><b>Note loc23: </b></a><a href="#footnotetagloc23"> +(retour) </a> <i>Your smilers</i>.</blockquote> + +<p>23. On déposa Lara dans la terre; et sur son sein, +outre la blessure mortelle qui avait envoyé son ame +au repos, on trouva les marques dispersées de nombreuses +cicatrices, qui ne provenaient pas de cette +dernière guerre. Dans quelque lieu qu'il eût passé +l'été de sa vie; il semble qu'il s'est écoulé sur une +terre de combats: mais tout est inconnu; sa gloire, +comme ses crimes, s'il s'en rendit coupable: ces cicatrices +disent seulement que quelque part son sang +fut répandu, et Ezzelin, qui aurait pu raconter le +passé, ne revint pas.--Cette nuit où il insulta Lara +paraît avoir été la dernière de ses nuits.</p> + +<p>24. Cette nuit (c'est le conte d'un paysan) un +serf qui traversait la vallée située entre les domaines +de Lara et ceux d'Othon, au moment où disparaissait +devant les rayons du matin la clarté de la lune, +dont le croissant était à demi voilé par les brouillards, +un serf, qui s'était levé de bonne heure +pour aller ramasser du bois dont le prix servait à +acheter de la nourriture pour ses enfans, longeait +la rivière qui sépare la plaine des terres d'Othon du +vaste domaine de Lara; il entendit une marche précipitée:--un +cheval et un cavalier sortirent du +bois; sur le devant de la selle était quelque objet +qu'enveloppait un manteau; la tête du cavalier était +baissée, et son front était voilé. Frappé par cette +soudaine apparition à une heure semblable et par le +pressentiment que ce pouvait être un crime, le serf, +sans être aperçu, épia la course de l'étranger qui atteignit +la rivière, s'élança de son cheval, et saisissant +alors le fardeau qu'il portait, monta sur le +bord et le précipita dans les flots. Alors il s'arrêta, +regarda de côté et d'autre, se détourna et parut +épier s'il n'était point vu; puis il jeta de nouveau +un regard rapide et suivit à pied le courant de l'eau, +comme si sa surface trahissait quelque chose de coupable. +Il ralentit ses pas, s'arrêta tout-à-coup auprès +d'un tas de pierres que les flots de l'hiver avaient +amoncelées; il en ramassa les plus pesantes et les +jeta sur l'eau avec un soin plus qu'ordinaire. Pendant +ce tems le serf s'était traîné dans un lieu où, +sans être vu, il pouvait observer avec sûreté ce que +cela pouvait signifier. Il aperçut comme un cadavre +flottant, et il vit quelque chose briller comme une +étoile sur ses vêtemens; mais avant qu'il pût reconnaître +le tronc surnageant, une énorme pierre vint +tomber sur lui, et il s'enfonça. Il reparut de nouveau +un moment sans pouvoir être bien distingué, +et il laissa sur les flots une teinte de pourpre. Alors +il disparut profondément. Le cavalier ne cessa de +regarder, jusqu'à ce que le dernier cercle tracé sur +la surface de l'eau fût entièrement effacé. Alors, se +retournant, il s'élança sur son cheval qui partit au +galop. Son visage était masqué;--les traits du mort, +si toutefois c'en était un, échappèrent à la frayeur +du serf qui avait tout vu; mais si vraiment son sein +était orné d'une étoile, tel est le signe que portaient +toujours les chevaliers; et l'on sait que le seigneur +Ezzelin en avait une pareille dans cette nuit qui fut +suivie d'un tel matin. S'il périt ainsi, que le ciel +reçoive son ame! Son cadavre inaperçu roula jusqu'à +l'océan. La charité devrait laisser l'espérance +que ce ne fut point par la main de Lara qu'il reçut +la mort.</p> + +<p>25. Kaled--Lara--Ezzelin ne sont plus! Ils +sont également privés tous les trois d'une pierre funéraire! +En vain voulut-on employer tous les moyens +pour éloigner Kaled du lieu où le sang de son maître +avait coulé. La douleur avait tellement abattu cette +ame autrefois si fière, que ses larmes étaient rares, +et ses gémissemens à peine sensibles. Mais la menaçait-on +de l'arracher du lieu où elle avait peine à +croire que Lara ne fût plus? ses yeux faisaient éclater +toute cette vivante fureur qui embrase la tigresse +à qui on vient d'enlever ses petits. Que si on la +laissait là passer ses heures douloureuses; elle s'entretenait +continuellement avec des formes aériennes +telles qu'en produit le cerveau malade de la douleur. +Elle leur adressait de tendres plaintes, et elle voulait +s'asseoir sous l'arbre où ses genoux avaient supporté +la tête mourante de Lara; et dans cette posture +où elle le vit tomber, elle se rappelle ses paroles, +ses regards, les convulsions de son agonie. Elle avait +coupé sa noire chevelure, mais elle la conservait +sur son cœur; elle la retirait souvent de son sein, +la déployait, la pressait tendrement sur la terre, +comme si elle eût étanché le sang de la blessure de +quelque fantôme. Elle semblait lui adresser des questions, +et elle répondait pour lui; puis, se levant en +sursaut, elle lui faisait signe de fuir quelque spectre +imaginaire qui était à sa poursuite. Quelquefois aussi, +assise sur des racines de tilleul, elle cachait son visage +dans sa main décharnée, ou traçait des caractères +étrangers sur le sable.--Cette agonie devait avoir +un terme.--Elle repose à côté de celui qu'elle +aima; son histoire est inconnue;--sa tendresse +fidèle est trop bien prouvée.</p> +<br> +<p class="mid">FIN DE LARA.</p> +<br><br> + +<hr> +<h2>NOTE DE LARA.</h2> +<hr class="short"> +<br> + +<p>L'événement de la section 24 du chant II a été suggéré par +la description de la mort ou plutôt des funérailles du duc de +Gandia.</p> + +<p>Le récit le plus intéressant et le plus détaillé de ce mystérieux +événement est donné par Burchard. Voici en substance +ce qu'il raconte:</p> + +<p>«Le 8<sup>e</sup> jour de juin, le cardinal de Valenza et le duc de +Gandia, fils du pape, soupèrent avec leur mère, Vanozza, +près de l'église de S.-Pietro-ad-Vincula (Saint-Pierre-aux-Liens); +plusieurs autres personnes étaient présentes à cette +réunion. L'heure de se séparer approchant, et le cardinal +ayant rappelé à son frère qu'il était tems de retourner au palais +apostolique, ils montèrent sur leurs chevaux ou sur leurs +mules, accompagnés d'un petit nombre de serviteurs, et marchèrent +ensemble jusqu'au palais du cardinal Ascanio Sforza; +alors le duc informa le cardinal qu'avant de retourner chez +lui, il avait à faire une visite de plaisir. Renvoyant à cet effet +toute sa suite, excepté son <i>stafiero</i> ou valet de pied, et un +homme masqué qui lui avait rendu une visite pendant le souper, +et qui, depuis l'espace d'un mois, ou à peu près, l'avait +demandé presque journellement au palais, il fit monter en +croupe cette personne sur sa mule, et prit la rue des Juifs, +où il quitta son domestique, en lui ordonnant de l'attendre là +jusqu'à une certaine heure, après laquelle, s'il n'était pas +revenu, il pourrait s'en retourner au palais. Le duc et le +masque en croupe derrière lui se dirigèrent je ne sais où; +mais c'est cette nuit que le duc fut assassiné et jeté dans le +Tibre. Le domestique, après avoir été renvoyé, fut assailli et +blessé mortellement; et quoiqu'il fût soigné avec beaucoup +de soin, cependant tel fut son état qu'il ne put donner aucun +détail intelligible de ce qui était arrivé à son maître. Le matin, +le duc n'étant pas retourné au palais, ses domestiques +commencèrent à s'alarmer; et l'un d'eux informa le pontife +de l'excursion nocturne de ses fils et de la disparition du duc. +Cette nouvelle donna au pape une vive inquiétude; mais il +conjectura que le duc avait été attiré par quelque courtisane; +qu'il avait passé la nuit avec elle, et que, n'osant sortir de sa +maison en plein jour, il attendait le soir pour retourner à son +palais. Cependant, lorsque le soir fut arrivé, et qu'il se vit +trompé dans son attente, il devint profondément affligé, et +il commença à interroger plusieurs personnes qu'il fit amener +devant lui pour cet objet. Parmi elles était un homme nommé +Giorgio Schiavoni, qui, ayant déchargé sur la rivière une +barque pleine de bois de construction, était resté à bord pour +le surveiller, fut interrogé pour savoir s'il avait vu quelqu'un +jeter un fardeau dans la rivière, la nuit précédente. Il répondit +qu'il avait vu deux hommes à pied qui descendirent +d'une rue, et regardèrent attentivement autour d'eux, pour +voir si personne ne passait. N'ayant vu personne, ils s'en retournèrent; +et peu de tems après deux autres revinrent, regardèrent +autour d'eux comme les deux premiers. Personne +ne paraissant encore, ils firent signe à leurs compagnons, et +un homme arriva, monté sur un cheval blanc, ayant derrière +lui un corps mort, dont la tête et les bras pendaient d'un côté +du cheval et les pieds de l'autre; les deux hommes à pied supportant +le corps pour l'empêcher de tomber. Ils s'avancèrent +ainsi vers le lieu où les immondices de la ville sont habituellement +déchargées dans le fleuve; et faisant tourner le cheval, +la croupe du côté de l'eau, les deux hommes à pied prirent +le cadavre par les bras et les jambes, et le jetèrent de toutes +leurs forces dans la rivière. L'homme à cheval demanda s'ils +l'avaient bien jeté? On lui répondit: <i>Signor, si</i> (oui, monsieur). +Il regarda alors la rivière, et voyant un manteau flottant +sur le courant, il demanda de nouveau ce que l'on apercevait +de noir. On lui répondit que c'était un manteau; et +l'un des interlocuteurs jeta des pierres sur ce vêtement, et il +s'enfonça dans l'eau sans plus reparaître. Les serviteurs du +pontife demandèrent alors à Giorgio pourquoi il n'avait pas +révélé ce fait au gouverneur de la ville; il leur répondit +qu'ayant vu en son tems une centaine de cadavres ainsi précipités +dans la rivière au même endroit, sans qu'aucune recherche +fût faite à leur sujet, il n'avait pas, en conséquence, +considéré cet événement comme étant de quelque importance. +Les pêcheurs et les bateliers furent alors rassemblés, et on +leur ordonna de faire des recherches dans la rivière, où, le +soir même, ils trouvèrent le corps du duc, avec tous ses vêtemens +et trente ducats dans sa bourse. Il était couvert de +neuf blessures, dont l'une était au cou, et les autres à la tête +et sur tous les membres. Le pontife ne fut pas plus tôt informé +de la mort de son fils, et qu'il avait été jeté comme les +immondices dans la rivière, que, donnant cours à sa douleur, +il s'enferma dans une chambre, et y pleura amèrement. Le +cardinal de Ségovie et d'autres familiers du pape vinrent frapper +à sa porte; et après plusieurs heures en exhortations persuasives, +ils obtinrent d'être admis près de lui. Depuis le +mercredi soir jusqu'au soir du samedi suivant, le pape n'avait +pris aucune nourriture; et il n'avait eu de sommeil depuis le +matin du jeudi jusqu'au matin du jour suivant. Enfin, cependant, +cédant aux sollicitations de sa cour, il commença +à modérer ses chagrins, et à réfléchir sur le mal que pourrait +occasionner à sa santé une indulgence trop prolongée pour sa +douleur.»</p> +<br> +<p class="mid">FIN DE LA NOTE DE LARA.</p> +<br><br><br> + +<h3>LE SIÉGE</h3> + +<h1>DE CORINTHE.</h1> +<br><br><br> +<h5>A</h5> + +<h3>JOHN HOBHOUSE, ESQ.</h3> + +<p class="mid">CE POÈME EST DÉDIÉ</p> + +<p><span class="rig">PAR SON AMI.</span><br><br></p> + +<p>22 janvier 1816.</p> + +<br><br> + +<hr> +<h2>AVERTISSEMENT.</h2> +<hr class="short"> +<br> + +<p>«La grande armée des Turcs (en 1715), sous +les ordres du premier visir, voulant s'ouvrir +un passage au cœur de la Morée, et former le +siége de Napoli de Romanie, la place la plus +considérable de tout le pays<a id="footnotetagloc24" name="footnotetagloc24"></a> +<a href="#footnoteloc24"><sup class="sml">loc24</sup></a>, pensa qu'il lui +fallait d'abord attaquer Corinthe, ville à laquelle +l'armée livra plusieurs assauts. La garnison +étant affaiblie, et le gouverneur voyant qu'il +était impossible de résister plus long-tems à +une force si considérable, pensa qu'il était +convenable d'entrer en pourparlers. Mais pendant +que l'on traitait des articles de la capitulation, +un des magasins du camp des Turcs, +dans lequel se trouvaient six cents barils de +poudre, sauta par accident, et causa la mort +de six ou sept cents hommes. Cet événement +irrita tellement les infidèles, qu'ils ne voulurent +plus accorder de capitulation; et ils donnèrent +à la ville un assaut si terrible, qu'ils la +prirent le même jour, et passèrent au fil de +l'épée la plus grande partie de la garnison, +avec le signor Minotti, le gouverneur. Ceux +qui échappèrent avec Antonio Bembo, le provéditeur +extraordinaire, furent faits prisonniers +de guerre.»<span class="rig"> + +(<span class="sc">Histoire des Turcs</span >.)</span><br></p><br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc24" +name="footnoteloc24"><b>Note loc24: </b></a><a href="#footnotetagloc24"> +(retour) </a> Napoli de Romanie n'est pas maintenant la plus considérable place +de la Morée; c'est Tripolitza, où résident le pacha et le siége de son +gouvernement: Napoli est près d'Argos. J'ai visité ces trois villes en +1810-11; et dans le cours de mon voyage à travers la Morée, depuis +mon arrivée en 1809, j'ai traversé huit fois l'isthme de Corinthe, soit en +allant de l'Attique en Morée, à travers les montagnes, ou dans une autre +direction, en passant du golfe d'Athènes à celui de Lépante. Ces deux +routes sont pittoresques et belles, quoique différentes: celle par mer a plus +de monotonie; mais le voyage étant toujours en vue de la côte, et souvent +de très-près, il présente de nombreuses perspectives très-séduisantes +des îles Salamine, Égine, Poro, etc., et des côtes du continent. + +<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p></blockquote> +<br><br><br> +<hr> +<h3>LE SIÉGE</h3> + +<h1>DE CORINTHE.</h1> +<hr class="short"> +<br> +<p>1. Les années évanouies et les siècles, le souffle de +la tempête et la fureur des batailles ont passé sur +Corinthe; cependant elle est encore une forteresse +destinée à la défense de la liberté. Le courroux des +vents, le choc des tremblemens de terre, ont laissé +intact son rocher mousseux, clef centrale d'une contrée +qui même encore, quoique déchue, conserve +toute sa fierté sur cette colline, barrière infranchissable +à deux courons des mers qui roulent leurs +vagues pourprées sur ses deux bords opposés, +comme si elles brûlaient de se heurter pour se combattre; +cependant elles viennent expirer à ses pieds +en mugissant. Mais si le sang répandu sur ses rivages, +depuis le jour où coula celui du frère de +Timoléon, jusqu'à la honteuse déroute du despote +de la Perse, pouvait rejaillir de cette terre qui s'abreuva +des flots du carnage, cet océan de sang couvrirait +l'isthme qui se prolonge nonchalamment dans +la mer; ou si les ossemens de tous ceux qui périrent +dans ces lieux étaient entassés, cette pyramide rivale +s'élèverait, à travers ces cieux purs, comme +une montagne plus haute que le mont Acropolis, +qui semble donner un baiser aux nuages.</p> + +<p>2. Sur le sommet du sombre Cythéron apparaissent +vingt mille lances étincelantes, et depuis ce +sommet jusqu'à la plaine de l'isthme, et d'un rivage +à l'autre de la double mer, les tentes sont dressées, +le croissant brille le long des longues lignes de l'armée +musulmane, et les bandes de bruns spahis s'avancent +sous le commandement d'un pacha à longue +barbe; aussi, loin que l'œil peut atteindre, la +cohorte à turbans se presse sur le rivage. Et là se +met à genoux le chameau de l'Arabe; et là le Tartare +fait caracoler son coursier; le Turcoman qui a quitté +son troupeau<a id="footnotetags1" name="footnotetags1"></a> +<a href="#footnotes1"><sup class="sml">s1</sup></a> attache à sa ceinture le sabre tranchant; +là retentissent les volées des canons, comme +un mugissement de tonnerre; et le bruit sourd des +vagues s'affaiblit au milieu de ce tumulte de guerre. +On creuse des tranchées; les bouches de canons +vomissent les bombes sifflantes de la mort, dont les +fragmens éclatés ébranlent au loin les remparts. +Mais, de ces mêmes remparts, les assiégés renvoient +des décharges qui se croisent dans les airs obscurcis +par la fumée de la poudre et par des tourbillons de +poussière; c'est par des balles et des boulets qu'ils +répondent vaillamment aux défis de l'infidèle.</p> + +<p>3. Mais quel est celui qui est toujours le premier +et qui s'approche si près des remparts? Plus habile +dans l'art terrible de la guerre que les fils d'Othman, +et aussi haut de cœur qu'un chef qui serait accoutumé +à vaincre dans toutes les batailles, il va de +poste en poste, de batterie en batterie, en piquant +de l'éperon son cheval fumant, partout où l'assaut +est le plus vif et l'action la plus sanglante, et efface +en bravoure le plus vaillant Musulman. Là où il remarque +une batterie ennemie courageusement défendue +et restée imprenable, il s'élance de son cheval +pour ranimer le courage du soldat qui faiblit dans +son attaque; le premier et le plus redoutable des +guerriers dont le sultan de Stamboul peut ici se +vanter, pour commander ses compagnons sur le +champ de bataille, pour diriger la balle, manier la +lance ou brandir la lame tranchante du cimeterre,--c'est +Alp, le renégat Adrien<a id="footnotetagloc25" name="footnotetagloc25"></a> +<a href="#footnoteloc25"><sup class="sml">loc25</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc25" +name="footnoteloc25"><b>Note loc25: </b></a><a href="#footnotetagloc25"> +(retour) </a> <i>The Adrian renegade</i>. M.A.P. traduit: «Le renégat de l'Adriatique.»</blockquote> + +<p>4. C'est à Venise--où ses parens étaient d'une +race illustre--qu'il prit naissance; mais exilé de +ces rivages, il porta contre ses concitoyens des armes +qu'ils lui avaient appris à manier; et maintenant, +le turban couronne sa tête rasée. A travers plusieurs +changemens, Corinthe était passée avec la Grèce +sous les lois de Venise; et là, devant ses remparts, +au milieu des ennemis de la Grèce et de Venise, +leur ennemi acharné lui-même, avec tout ce zèle +qu'éprouvent les jeunes et fiers apostats, dans le sein +haineux desquels s'agite le souvenir de sanglans outrages. +Pour lui Venise avait cessé d'être l'ancien +cri civique <span class="sc">la Liberté</span >! Au palais de Saint-Marc, des +délateurs inconnus avaient placé la nuit, dans la +<i>Bouche du Lion</i>, une accusation contre lui qui le fit +proscrire. Il s'enfuit à tems, et sauva sa vie, pour +consacrer aux combats ses années à venir, et pour +apprendre à sa patrie la grandeur de la perte qu'elle +faisait en lui, qui triomphait de la croix contre laquelle +il avait levé le croissant, et qui se battait +pour se venger ou mourir.</p> + +<p>5. Coumourgi<a id="footnotetags2" name="footnotetags2"></a> +<a href="#footnotes2"><sup class="sml">s2</sup></a>--celui dont la défaite orna le +triomphe d'Eugène, lorsque, dans la plaine sanglante +de Carlowitz, le dernier et le plus puissant +des vaincus, il succomba sans regretter de mourir, +mais en maudissant la victoire du chrétien--Coumourgi--pourrait-il +voir périr sa gloire, lui qui +fut le dernier conquérant de la Grèce, tant que les +bras des chrétiens ne rendront pas la Grèce à la +liberté que Venise lui donna jadis? Des siècles ont +roulé depuis qu'il raffermit dans cette contrée l'autorité +musulmane;--Coumourgi a le commandement +de l'armée turque; il donne celui de l'avant-garde +à Alp, qui justifia bien cette confiance par +des cités réduites en cendres; et prouva, par la +mort, qu'il porta dans les rangs ennemis, combien +son cœur était affermi dans sa nouvelle croyance.</p> + +<p>6. Les remparts s'ébranlent, et chaque jour, et +vivement battus par l'artillerie continuelle des Turcs +qui les mine avec une égale furie. L'explosion de +la bombe, retentissant comme un tonnerre, est vomie +par chaque couleuvrine; et çà et là quelque +édifice qui s'écroule est en flammes avant l'explosion +même de la bombe: les fragmens brisés du +globe volcanique entr'ouvrent la terre, et de leur +sein s'élève en spirales rouges une flamme rapide +comme l'éclair, en même tems que les débris s'écroulent +avec fracas; ou, formés en innombrables +météores, des astres lumineux s'élancent de la terre +vers les cieux, dont les nuages s'obscurcissent doublement +dans ce jour mémorable, et cachent la +route du soleil par des volumes de fumée qui s'amoncèlent +lentement dans un vaste ciel rempli de +vapeurs de soufre.</p> + +<p>7. Mais ce n'est pas seulement pour satisfaire sa +vengeance long-tems différée qu'Alp, le renégat, apprend +avec succès aux Musulmans l'art de s'ouvrir un +chemin à la brèche attaquée. Dans ces remparts +de Corinthe, il est une jeune vierge qu'il espère +enlever malgré le consentement de son inexorable +père, dont le cœur irrité la lui a refusée, lorsqu'Alp, +sous son nom de chrétien, aspirait à la main de cette +jeune fille, alors que, dans des tems plus heureux, +non encore coupable du crime de trahison, se livrant +à la joie dans sa gondole ou dans les palais de +Venise, il s'abandonnait aux plaisirs du carnaval, +et allait donner la plus mélodieuse sérénade qui +jamais ait été entendue sur les flots de l'Adriatique, +à l'heure de minuit, par l'oreille d'une jeune vierge +italienne.</p> + +<p>8. On pensait généralement que le cœur de celle +qu'il aimait lui était conquis; car, recherchée par +un grand nombre, accordée à aucun, la main de +Francesca était restée inenchaînée par les liens de +l'église; et, lorsque les vagues de l'Adriatique transportèrent +Laniotto au rivage musulman, ses sourires +habituels ne furent plus aperçus sur ses lèvres, et +la jeune fille devint pensive et pâle. Elle fut plus assidue +au confessionnal<a id="footnotetagloc26" name="footnotetagloc26"></a> +<a href="#footnoteloc26"><sup class="sml">loc26</sup></a>; et parut plus rarement aux +fêtes et aux bals masqués; ou du moins elle y fut vue +moins souvent, et ses yeux baissés qui faisaient la +conquête des cœurs avaient cessé d'en être flattés. +Elle sembla tout voir avec indifférence, et ne mit +que peu de soin à l'arrangement de sa parure. Sa +voix fut moins pénétrante dans ses chants; ses pieds, +quoique toujours légers, étaient cependant moins +agiles dans les danses joyeuses, que l'apparition du +matin vient seule interrompre, sans qu'elles soient +rassasiées de plaisirs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc26" +name="footnoteloc26"><b>Note loc26: </b></a><a href="#footnotetagloc26"> +(retour) </a> M.A.P. n'a pas osé employer ce terme qui se trouve en anglais +(<i>confessional</i>), et qui est caractéristique. Il traduit: «Elle alla plus +souvent prier dans les temples.» Ce n'est pas tout-à-fait la même chose. + +<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>9. Envoyé par l'état pour garder cette contrée +(arrachée de la main des Musulmans, tandis que +Sobieski humiliait leur orgueil sous les remparts de +Bude, et sur les bords du Danube, par les chefs vénitiens +qui leur avaient enlevé tout le pays qui s'étend +depuis Patra jusqu'à la baie d'Eubée) Minotti possédait, +dans les remparts de Corinthe, les pouvoirs +délégués du doge, au moment où la paix au regard +de compassion souriait sur la Grèce depuis long-tems +oubliée par elle. Et avant que cette trêve perfide fût +rompue, qui devait la délivrer du joug musulman, +Minotti était arrivé avec son aimable fille. Depuis +le tems où la dame de Ménélas oublia son seigneur +et sa patrie pour faire connaître quels malheurs sont +réservés à des amours adultères, nulle beauté plus +parfaite que la ravissante étrangère n'avait embelli +ce rivage.</p> + +<p>10. La brèche est ouverte, les débris laissent une +vaste ouverture; et, demain, aux premiers rayons +du jour, à ces remparts à demi écroulés, sera +donné le dernier et le plus terrible des assauts. Les +bataillons sont rangés; le corps choisi d'avant-garde +composé de Tartares et de Musulmans, les éclaireurs, +mal nommés <i>les soldats perdus</i>, marcheront les premiers. +Ils ont la pensée de la mort en dédain, et +s'ouvrent partout un passage à l'ennemi, avec le tranchant +du sabre, ou ils pavent la route de leurs corps +sanglans sur lesquels les braves qui les suivent pourront +s'élever, comme sur des marche-pieds.</p> + +<p>11. Il est minuit. Sur le sommet glacé de la montagne +la lune répand sa brillante clarté; bleues roulent +les vagues, bleu le ciel qui s'étend comme un +océan suspendu dans les airs, parsemé d'îles de lumières, +resplendissantes des plus vives clartés: qui +peut les contempler dans tout leur éclat et rapporter +ses regards sur la terre sans éprouver des regrets, +sans désirer des ailes pour prendre son essor et pour +aller se confondre avec leurs clartés éternelles?</p> + +<p>Les vagues sur l'un et l'autre rivage étaient calmes, +pures et azurées comme l'espace. A peine leur faible +écume faisait bruire les cailloux; mais leur murmure +était aussi doux que celui d'un ruisseau. Les +vents dormaient sur les flots; les bannières pendaient +immobiles sur leur lance qu'elles entouraient de +leurs plis et au-dessus desquelles brillait le croissant. +Ce profond silence n'était interrompu par +aucun bruit, excepté dans quelques lieux par la voix +de la sentinelle qui demandait le mot d'ordre, excepté +par le hennissement aigu des coursiers que +répétait l'écho de la colline, et par le tumulte sourd +de cette nombreuse armée qui frémissait comme les +feuilles emportées de côte en côte; ou bien par la +voix du Muezzin qui retentit dans les airs à l'heure +de minuit pour appeler les croyans à la prière accoutumée. +Ils s'élevaient, ces tristes accens cadencés, +comme ceux de quelque génie solitaire sur la plaine; +ils étaient harmonieux, mais tristement doux, tels +que ceux qui s'échappent au souffle du vent des cordes +d'une harpe aérienne, et qui produisent des accords +vagues et prolongés, inconnus à la musique des +hommes. Ils parurent aux défenseurs des remparts +le cri prophétique de leur défaite. Ils frappèrent +même l'oreille des assiégeans d'un de ces pressentimens +redoutables et indéfinis qui font frémir soudain, +saisissent un instant le cœur, pour battre +ensuite plus vivement, honteux de cet étrange sentiment +qu'il a éprouvé: tel aussi le bruit inopiné de +la clochette qui passe, nous fait tressaillir, quoique +ce glas n'annonce que l'agonie d'un étranger.</p> + +<p>12. La tente d'Alp était dressée sur le rivage; la +voix du Muezzin avait cessé, la prière était terminée; +la sentinelle était placée; la ronde de nuit était faite; +tous ses ordres étaient donnés et exécutés. Encore +une nuit d'inquiétude; demain pourra le récompenser +de ses peines, et la vengeance et l'amour le paieront +avec usure de leur long délai. Peu d'heures lui +restent et il aurait besoin de repos, pour se préparer, +par de nouvelles forces, à de nombreuses actions de +carnage; mais ses pensées roulent dans son ame +comme des ondes agitées. Il est seul debout au milieu +de son camp; ce n'est point un zèle fanatique +qui lui fait désirer de planter le croissant sur les +clochers à croix de Corinthe, ou de risquer sa vie +pour s'assurer le paradis ou pour obtenir une immortalité +d'amour des houris: il n'éprouve point ce +patriotisme brûlant, cette exaltation austère de dévouement, +qui prodigue son sang et brave tous les +dangers pour défendre sa terre natale. Il est là seul--renégat +combattant contre sa patrie qu'il a trahie. +Il est seul au milieu de sa troupe, sans avoir un +cœur ou une main fidèle. Ses soldats l'ont suivi, +parce qu'il était brave, et parce que les dépouilles +qu'il avait conquises et distribuées étaient nombreuses. +Ils rampaient devant lui, car il avait l'art +de s'emparer des esprits vulgaires et de les manier +à sa volonté. Mais son origine chrétienne était encore +regardée presque comme un péché. Ils enviaient +même la gloire infidèle qu'il acquérait sous +un nom musulman; car lui, leur chef le plus puissant, +avait été dans sa jeunesse un zélé Nazaréen. +Ils ne connaissaient pas combien l'orgueil peut s'abaisser +quand des sentimens trompés ont été flétris; +ils ne connaissaient pas combien la haine peut enflammer +des cœurs qui ont une fois échangé leur +tendresse en dureté, ni tout le fanatisme et le zèle +fatal que l'apostasie ou la vengeance peut ressentir. +Ils lui obéissaient cependant:--l'homme peut commander +à des êtres incivilisés<a id="footnotetagloc27" name="footnotetagloc27"></a> +<a href="#footnoteloc27"><sup class="sml">loc27</sup></a> en se montrant le premier +par son courage et son audace; tel est l'empire +du lion sur le jackal; le jackal furète, il tombe sur sa +proie: alors il l'amène sous les griffes du lion qui l'immole, +se rassasie et lui en abandonne les dépouilles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc27" +name="footnoteloc27"><b>Note loc27: </b></a><a href="#footnotetagloc27"> +(retour) </a> <i>The worst</i>.</blockquote> + +<p>13. La tête d'Alp devint fièvreuse, et son pouls +avait des battemens rapides et convulsifs. En vain +il se tourne et retourne sur tous les côtés pour trouver +le repos; il ne peut dormir, ou, s'il vient à +sommeiller, un bruit léger, un frémissement le réveille, +le cœur affaissé. Le turban presse douloureusement +son front brûlant, sa cotte de maille pèse +comme du plomb sur son cœur; quoique le sommeil +pesant eût souvent fermé ses paupières, sans lit de +repos ou sans tente, excepté qu'un sol plus rude et +un ciel moins pur que celui sous lequel il s'agite +maintenant, formaient seuls la couche du guerrier. +Il ne pouvait goûter le repos; il ne pouvait demeurer +dans sa tente pour attendre l'arrivée du jour, +mais il va errer le long du rivage sablonneux sur +lequel des milliers de soldats dormaient paisiblement. +Qu'est-ce qui leur servait de coussins? et pourquoi, +lui Alp, peut-il moins dormir que le dernier de +ses soldats, puisque leurs périls sont plus grands, +leurs fatigues plus fortes? et cependant ils rêvent +sans craintes de dépouilles; tandis que lui seul, au +milieu de ces milliers de soldats qui passent une +nuit de sommeil, peut-être leur dernière, il promène +son inquiète et souffrante veille, et envie le +repos de tous ceux qui frappent ses regards.</p> + +<p>14. Il sentit que son ame avait été soulagée par +la fraîcheur de la nuit. Froid était le ciel silencieux +et calme, et ce ciel rafraîchissait son front brûlant +dans l'air embaumé. Derrière lui est le camp,--devant +lui s'étendent la baie et les anses sinueuses du +golfe de Lépante. Et sur la cime de la montagne de +Delphes brille une neige inaltérée, haute et éternelle, +qui a bravé les chaleurs de mille étés passés +sur le golfe, sur le mont, et dans ces climats séduisans. +Le tems ne la fera pas disparaître comme les +générations d'hommes. Le tyran et l'esclave sont +balayés de la terre, et s'évanouissent aux rayons du +soleil, plus fragiles que ce voile blanc de neige si +léger! si frêle! qui couvre à jamais ce mont que toi, +ô homme! tu salues avec complaisance, et sur les +crénaux duquel il brille éternellement, tandis que +la tour et l'arbre séculaire sont abattus et brisés. +Dans sa forme, c'est un pic élevé, dans sa hauteur +un nuage, dans son étendue cette neige ressemble +à un blanc linceul que la liberté, en quittant ces +lieux, a étendu sur ces hauteurs lorsqu'elle fut obligée +d'abandonner son séjour chéri, et de fuir à +regret ce lieu où son esprit prophétique s'exhala +long-tems dans les chants des poètes. Oh! à chaque +instant ses pas se ralentissent et s'arrêtent sur des +champs flétris, sur des autels renversés, qui la navrent +de douleur; elle voudrait réveiller ces ames +trop brisées des malheureux Grecs, en leur montrant +à chacun de glorieux trophées. Mais vaine serait +sa voix jusqu'à ce que des jours meilleurs viennent +faire briller ces soleils immortels qui éclairèrent +la déroute et la fuite des Perses, et qui virent les +Spartiates sourire en mourant pour leur patrie!</p> + +<p>15. Alp, en dépit de sa trahison et de ses crimes, +n'avait pas perdu le souvenir de ces tems glorieux. +Pendant la nuit, en errant çà et là, il avait médité +sur le passé et sur le présent. Il pensa au trépas +glorieux de ceux qui ont versé leur sang pour une +meilleure cause, et il sentit combien est faible et +ignominieuse la renommée qu'il pouvait encore acquérir; +lui qui commandait une troupe d'infidèles, +et qui, la tête couronnée du turban, était un traître +à sa patrie; lui qui conduisait une horde de barbares +à un siége barbare et injuste, dont les plus légitimes +succès n'étaient que de nouveaux sacriléges. +Tels n'étaient pas ces héros, que son imagination +avait rappelés à sa mémoire, les chefs dont la cendre +dormait autour de lui. Leurs phalanges avaient +combattu dans cette plaine où elles n'avaient pas été +un vain boulevart contre l'ennemi. Ils succombèrent +victimes de leur dévouement, mais ils sont immortels; +chaque souffle de la brise semble soupirer +leurs noms, et les eaux murmurer leurs exploits; +les bois sont peuplés de leur renommée. La colonne +silencieuse, solitaire et grise, se glorifie de sa parenté +avec leur sainte poussière; leurs ombres habitent +la sombre montagne, leur souvenir brille +encore sur la fontaine; le plus faible ruisseau, le +fleuve le plus majestueux, roulent, avec leurs ondes, +leur éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle +porte, cette terre appartient à leur gloire et à celle +de leurs enfans! Cette terre est encore le mot d'ordre +du monde civilisé. Et quand l'homme veut accomplir +une action glorieuse, il regarde la Grèce, +et se retourne, ainsi sanctionné par de grands exemples, +pour marcher sur la tête des tyrans; il la +regarde, et il se précipite là où l'on perd la vie, ou +bien où l'on gagne la liberté.</p> + +<p>16. Alp rêvait en silence sur le rivage, en savourant +délicieusement la douce fraîcheur de la nuit. +Là aucun flux ni reflux n'agitait cette mer sans +vagues<a id="footnotetags3" name="footnotetags3"></a> +<a href="#footnotes3"><sup class="sml">s3</sup></a> qui roule ainsi éternellement. Le soulèvement +le plus agité des flots peut à peine dépasser +de la longueur d'un roseau, en se brisant sur le rivage, +les limites que lui impose le continent; et la +lune impuissante les voit rouler insoucians de sa +présence ou de son absence. Calmes ou soulevés, +roulant au loin ou dans la baie, elle n'exerce aucun +pouvoir sur eux. Le rocher, immobile sur sa base +inébranlable, affronte leur fureur et contemple avec +dédain la houle rugissante qui ne peut l'atteindre. +On peut remarquer à ses pieds la trace de la blanche +écume dans la même limite qu'elle couvre depuis +des siècles: un très-court espace de sable jaune la +sépare de la terre verte du rivage.</p> + +<p>Alp erre toujours le long de la baie jusqu'à la +portée d'une carabine des remparts que gardent les +ennemis; mais ils ne l'aperçoivent pas, ou comment +échapperait-il à leurs balles? Leurs mains seraient-elles +devenues impuissantes, ou leurs cœurs +glacés? Je l'ignore; mais de ces remparts, où ne +brillait aucun feu, il ne partit aucune balle sifflante, +quoiqu'il fût sous le front du bastion qui flanquait +la porte de la tour du côté de la mer; quoiqu'il entendît +le bruit, et presque distinctement les paroles +brusques de la sentinelle qui frappait le pavé de ses +pas mesurés, en faisant sa garde. Il vit sous les +remparts des dogues affamés qui faisaient leur carnaval +de la mort, et qui dévoraient, en grondant, +des cadavres et des membres épars; ils étaient trop +occupés pour faire attention à lui! Ils avaient enlevé +la chair du crâne d'un Tartare, comme on pèle la +figue lorsqu'elle est mûre, et leurs défenses blanches +glissaient en criant sur ce crâne plus dur et +encore plus blanc<a id="footnotetags4" name="footnotetags4"></a> +<a href="#footnotes4"><sup class="sml">s4</sup></a>, qui échappait de leurs mâchoires +sous leurs dents émoussées: ils léchaient +nonchalamment, en marmottant, les os du cadavre, +et pouvaient à peine se traîner hors du lieu de leur +pâture, tant ils avaient fait un long et copieux festin +de ceux qui étaient tombés pour leur repas du +soir. Alp reconnut, aux turbans qui roulaient sur le +sable, que la plupart d'entre eux appartenaient aux +plus braves de sa troupe; rouges et verts étaient les +shâles qu'ils portaient, et chaque péricrâne était +surmonté d'une longue touffe de cheveux<a id="footnotetags5" name="footnotetags5"></a> +<a href="#footnotes5"><sup class="sml">s5</sup></a>; tout +le reste était rasé. Les gueules des dogues tenaient +ces crânes dont la touffe de cheveux s'entortillait +après leur mâchoire. Mais entre le rivage et le sommet +du golfe était un vautour battant de ses ailes un +loup qui était descendu des montagnes, mais qui +avait été repoussé, par les dogues, de l'humaine +proie; il avait seulement pris pour sa part un morceau +de cheval, que voulaient lui dérober encore, +en le frappant de leurs ailes et de leurs becs, les +vautours du rivage.</p> + +<p>17. Alp détourna la vue de ce désolant spectacle: +jamais ses nerfs n'avaient frémi au milieu de la bataille; +mais il aurait pu mieux supporter la vue des +soldats expirans dans les flots de leur sang tout fumant, +dévorés par la soif des moribonds, et se tordant +les membres dans une vaine agonie, que de +voir mangés par les bêtes fauves ceux qui sont désormais +affranchis de toutes les douleurs. Il y a +quelque chose d'orgueilleux dans l'heure du péril, +quelle que soit la forme sous laquelle la mort peut +s'avancer; car la renommée est là pour dire le nom +de ceux qui succombent, et l'honneur a l'œil ouvert +sur les exploits héroïques! Mais quand tout est fini, +il est humiliant de marcher sur le champ flétri des +cadavres dans les sépultures; et de voir les vers de +la terre, les oiseaux de proie et les animaux des forêts, +s'assemblant tous là, tous regardant l'homme +comme leur proie, tous se faisant une fête de ses +dépouilles.</p> + +<p>18. Là, se trouve un temple en ruines, bâti autrefois +par des mains depuis long-tems oubliées; +deux ou trois colonnes, et beaucoup de pierres, de +marbres, de granit, sont recouverts d'herbes sauvages. +Inexorable tems! il n'épargnera pas plus +les choses à venir que les choses passées! Inexorable +tems! qui laisse toujours assez de débris du +passé pour faire gémir sur ce qui fut et sur ce qui +sera: ce que nous avons vu, nos enfans le verront; +restes de choses qui ne sont plus, fragmens de pierre, +élevés par des créatures de poussière!</p> + +<p>19. Alp s'assit sur la base d'une colonne, et passa +la main sur son front; comme un homme qui réfléchit +sur quelque chose de redoutable, dans une attitude +penchée. Sa tête retombait sur son cœur fiévreux, +palpitant, oppressé. Et sur son front penché +vers la terre, souvent ses doigts erraient en battant +précipitamment une espèce de mesure, comme vous +pouvez voir les vôtres courir sur le clavier d'ivoire +avant que vous ayez trouvé le ton que vous voulez +faire rendre aux cordes sonores. Comme il était assis +là tout pensif, il crut entendre le soupir de la brise +nocturne. Était-ce le vent qui, à travers quelques +fentes de pierre, envoyait ce gémissement doux et +tendre<a id="footnotetags6" name="footnotetags6"></a> +<a href="#footnotes6"><sup class="sml">s6</sup></a>? il releva la tête, et regarda sur la mer, mais +elle était aussi unie qu'une glace; il regarda le gazon,--pas +un brin n'était agité: d'où venait donc +ce son si tendre? Il regarda les bannières,--chaque +drapeau retombait immobile; les feuilles des bois +du Cythéron ne sont pas plus agitées: il ne sentit +aucun souffle passer sur son visage. Qui a donc rendu +un son pareil? Il se détourne à gauche--est-il sûr +de ce qu'il voit? Là était assise une dame, jeune et +resplendissante!</p> + +<p>20. Il tressaillit avec plus de terreur que si un +ennemi armé eût été près de lui. «Dieu de mes +pères! qui est ici? qui es-tu? et pourquoi viens-tu +si près d'un camp ennemi?» Ses mains tremblantes +se refusèrent à faire le signe de la croix, qu'il ne +croyait plus divine. Il se l'était rappelé à cette heure +de crainte; mais sa conscience dissipe ce sentiment +involontaire. Il regarde, il voit, il reconnaît les +traits de la beauté et la forme gracieuse de l'être +qui lui fut si cher. C'était Francesca qu'il voyait à +ses côtés, la jeune vierge qui pouvait être autrefois +sa fiancée!</p> + +<p>Les roses brillaient encore sur ses joues, mais +leur coloris était plus pâle et plus tendre. Où donc +avait fui le mouvement grâcieux de ses douces lèvres? +il avait disparu le sourire qui vivifiait leur +incarnat. La surface tranquille de l'océan, qui est +devant lui, était d'un bleu moins doux que celui +de ses yeux; mais ils sont immobiles maintenant +comme ces froides vagues, et ses regards, quoique +purs, étaient glacés. Une robe légère, passée +autour de sa taille, voilait à peine son sein éclatant +de blancheur; et à travers sa chevelure en désordre, +qui tombait noire sur ses épaules, se laissaient +voir les beaux contours de son bras blanc et nu; et, +avant qu'elle ne laissât échapper des paroles, elle +leva la main vers le ciel: elle était si pâle, d'une +teinte si transparente, qu'elle n'aurait point intercepté +les rayons de la lune.</p> + +<p>21. «Je quitte les lieux de mon repos pour venir +trouver celui que j'aime de préférence à tous les +hommes, afin d'être heureuse et de lui faire partager +mon bonheur. J'ai traversé les sentinelles, la +porte; les remparts; je suis venue jusqu'à toi à travers +les ennemis, sans éprouver d'accidens. On dit +que le lion se détourne et fuit à l'aspect d'une vierge +dans l'orgueil de sa chasteté, et le pouvoir d'en +haut, qui protège l'innocence contre le tyran des +forêts, a étendu sa miséricorde pour me préserver +des mains des infidèles conjurés. Je suis venue--et +si je suis venue en vain, jamais, oh! jamais nous +ne nous reverrons! Tu as commis une action terrible +en abandonnant la foi de tes pères; mais foule +à tes pieds ce turban, et fais le signe de la croix, +et alors tu seras à moi pour toujours. Arrache cette +goutte noire qui souille ton cœur et demain nous +unit pour n'être plus jamais séparés.»</p> + +<p>--«Et où serait dressé notre lit nuptial? au +milieu des mourans et des morts? car demain nous +livrons au meurtre et à la flamme les fils et les +autels du Christ. Personne, excepté toi et les tiens, +je l'ai juré, ne sera laissé pour voir le soleil du lendemain: +mais toi, je te transporterai dans un lieu +charmant, où nos mains seront unies, et nos chagrins +oubliés. Là tu seras ma fiancée, aussitôt que +j'aurai encore une fois humilié l'orgueil de Venise, +et que sa race abhorrée aura senti ce bras qu'elle +voudrait avilir, et vu châtier par lui, avec un fouet +de scorpions, ceux que le crime et l'envie ont fait +mes ennemis.»</p> + +<p>Francesca posa sa main sur la sienne:--légère +en fut l'impression, mais il frémit jusqu'aux os, et +un froid de glace saisit son cœur, et le rendit immobile +de stupeur. Quoique léger ait été ce serrement de +main si mortellement froid, il n'aurait pu le repousser; +et jamais l'étreinte d'une main si chère ne fit battre le +pouls avec un tel sentiment de terreur, que l'impression +de glace que ces doigts frêles, longs et blancs, +firent passer cette nuit dans le sang d'Alp par leur +contact étrange. L'ardeur fiévreuse de son front avait +disparu; et son cœur battait si faiblement, qu'il +était devenu insensible comme la pierre, lorsqu'il +contempla les traits de celle qu'il aimait, et qu'il +vit combien les couleurs de son teint étaient changées +de ce qu'il les avait connues. Elle était encore +belle, mais languissante--et privée de ce rayon +divin de la pensée qui anime si bien le jeu de la +physionomie, comme les vagues qui étincellent dans +un jour de soleil. Ses lèvres sans mouvement étaient +calmes comme la mort, et ses paroles s'échappaient +de sa bouche sans l'émission de son souffle: son sein +n'était point soulevé par une douce respiration, et +il semblait que le sang ne circulait point dans ses +veines. Bien que son œil brillât au dehors, cependant +ses paupières étaient immobiles, et les regards +qu'elles renvoyaient étaient égarés et préoccupés +comme les yeux de l'homme inquiet qui se promène +dans un rêve troublé; comme les figures des tapisseries +qui brillent dans l'ombre, agitées par le souffle +d'un vent d'hiver, apparaissent, à la lueur douteuse +d'une lampe mourante, sans vie, mais comme animées +et effrayant la vue. On dirait, à travers les +ombres, qu'elles vont descendre du mur grisâtre +où leurs images présentent un air menaçant, en +flottant çà et là au souffle grondant de la brise.</p> + +<p>«Si tu croyais faire trop pour l'amour de moi, +alors que ce soit pour l'amour du ciel,--dit de nouveau +Francesca;--je te le répète--arrache ce turban +de ton front infidèle, et jure d'épargner les enfans +de ta patrie outragée, ou sinon tu es perdu; et +tu ne reverras jamais, non la terre--qui va cesser +de t'appartenir,--mais le ciel, ou moi. Si tu m'accordes +cette faveur, et que cependant une destinée +fatale t'attende, cette destinée absoudra la moitié de +tes crimes, et la porte de la miséricorde céleste peut +encore s'ouvrir pour toi. Réfléchis un moment encore, +et prépare-toi à la malédiction de celui que tu +oublies; porte encore un dernier regard vers les +cieux, et vois son amour qui t'est refusé à jamais. Là, +dans le ciel, est un léger nuage près de la lune<a id="footnotetags7" name="footnotetags7"></a> +<a href="#footnotes7"><sup class="sml">s7</sup></a>;--il +marche, et il l'aura bientôt dépassée.--Si, +lorsque ce voile de vapeur aura cessé d'ombrager +son disque, ton cœur n'est pas changé, alors Dieu +et l'homme seront vengés; terrible sera ta sentence, +plus terrible encore ton immortalité de malheur!»</p> + +<p>Alp regarda le ciel, et vit dans les airs le nuage +que lui avait indiqué Francesca; mais son cœur était +ulcéré, et détourné du droit chemin par un inflexible +et profond orgueil: cette première et fatale passion +de son cœur emportait toutes les autres comme +un torrent. <i>Lui</i>, demander miséricorde! <i>lui</i>, effrayé +par les vagues paroles d'une vierge timide! <i>lui</i>, outragé +par Venise, jurer de sauver ses fils dévoués à +la tombe! Non!--quand même ce nuage serait +plus terrible que celui qui porte le tonnerre, et +qu'il serait destiné à éclater sur lui pour l'anéantir,--qu'il +éclate!</p> + +<p>Il jette un regard sur ce signe redoutable sans +répondre une parole; il l'observe marcher:--il +est passé.--La lune sereine frappe pleinement sa +vue; alors il dit: «--Quelque soit mon destin, je +ne sais point changer:--il est trop tard. Le roseau, +pendant la tempête, peut se plier, frissonner, et se +relever ensuite; le chêne élevé doit se briser. Ce +que Venise m'a fait, je dois le rester, son ennemi +en tout, excepté dans mon amour pour toi. Mais tu +es sauvée, oh! viens, fuis avec moi!» Il tourne la +tête, mais elle a disparu! il ne voit plus qu'une +colonne de pierre. Est-elle rentrée sous terre ou +s'est-elle évanouie dans les airs? Il ne la voit plus; +il ne sait que croire, si ce n'est qu'il ne voit plus +rien.</p> + +<p>22. La nuit est passée, et le soleil brille comme +si ce matin devait précéder un jour de fête. L'aurore +légère et brillante se dégage peu à peu de sa +robe grisâtre, et tout présage que le midi versera +sur la terre une chaleur accablante. Écoutez la trompette, +et le son du tambour, et le son mélancolique +des cors des barbares, et le froissement des bannières +qui se déploient, et le hennissement des chevaux, +et le tumulte de la multitude, et les cris répétés: +«Ils viennent! ils viennent!» Les queues de cheval<a id="footnotetags8" name="footnotetags8"></a> +<a href="#footnotes8"><sup class="sml">s8</sup></a> +sont arrachées du sol, où elles étaient plantées; +les épées sont tirées du fourreau; l'armée est rangée +en ordre de bataille, mais elle attend le signal. «Tartares, +Spahis, Turcomans, prenez vos tentes, et serrez-vous +à l'avant-garde. Montez à cheval, piquez +de l'éperon, cernez la plaine; que les fuyards ne +puissent fuir, lorsqu'ils abandonneront la ville; et +qu'aucun chrétien, vieillard ou jeune homme, ne +puisse échapper; tandis que vos compagnons à pied, +avec leurs masses épaisses, monteront à la brèche au +milieu du carnage.»</p> + +<p>Les chevaux sont tous bridés, et mordent leur +frein d'impatience; ils recourbent avec fierté leur +cou nerveux, en secouant leur crinière; blanche est +l'écume qui couvre leur mors. Les lances sont levées; +les mèches sont allumées; le canon est pointé, +et prêt à faire feu, et à abattre ces remparts qu'il a +déjà à moitié renversés. Chaque janissaire forme sa +phalange. Alp est à leur tête; son bras droit est nu, +et nue est la lame de son cimeterre. Le khan et les +pachas sont tous à leur poste; le visir lui-même est +à la tête de son armée. Lorsque la couleuvrine aura +donné le signal, alors qu'on avance; qu'on ne laisse +aucun être vivant dans Corinthe,--aucun prêtre à +ses autels, aucun chef dans son palais, aucun foyer +dans ses maisons, aucune pierre sur ses remparts. +Dieu et le Prophète!--Allah hu! que ce cri retentisse +jusqu'aux cieux.</p> + +<p>«Là la brèche ouvre un passage; voilà les échelles +pour y monter; vos mains sont sur vos sabres, pourriez-vous +hésiter et ne pas être vainqueurs? Celui +qui le premier abattra la croix rouge pourra demander +ce que son cœur désirera le plus; il l'obtiendra +aussitôt!» C'est ainsi qu'a parlé Coumourgi, +l'intrépide visir; la réponse se fit par le brandissement +des sabres et des lances, et par les acclamations +de l'armée pleine d'un enthousiasme de fureur:--silence!--écoutez +le signal--de feu!</p> + +<p>23. Comme les loups se précipitent en troupe sur +le superbe buffle, malgré les éclairs de ses yeux, et +les rugissemens de sa fureur, et ses ruades nerveuses, +et ses coups de cornes sanglantes, lui foule à +terre ou fait voler dans les airs le premier qui se +précipite sur lui pour trouver la mort; ainsi les Musulmans +s'élancent sur les remparts, ainsi les premiers +succombent sous les coups des assiégés. Plus +d'un sein, caché sous la cotte de maille, couvre la +terre comme une glace brisée: et, renversés par la +balle qui creuse encore le sol d'où ils ne se relèveront +plus, ils sont là étendus en files comme ils sont +tombés, semblables aux épis du moissonneur à la fin +de sa journée, lorsqu'il a fini de niveler la plaine: +tel fut le nombre des premiers renversés par le feu +des remparts.</p> + +<p>24. Comme les torrens du printems qui se précipitent +en bouillonnant du haut des rochers, entraînant +avec eux d'énormes fragmens arrachés par +l'impétuosité continuelle du courant, jusqu'à ce que, +couverts d'écume blanche et retentissant comme le +tonnerre, ils s'arrêtent au fond de l'abîme, semblables +aux neiges de l'avalanche qui tombent dans les +vallées des Alpes; ainsi à la fin, expirans et vaincus, +les enfans de Corinthe succombaient sous les longues +et impétueuses charges, souvent renouvelées, +de l'armée musulmane. Ils résistèrent avec vigueur, +et ils tombèrent en masses, pressés par les infidèles, +et rangés encore en ordre de bataille<a id="footnotetagloc28" name="footnotetagloc28"></a> +<a href="#footnoteloc28"><sup class="sml">loc28</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc28" +name="footnoteloc28"><b>Note loc28: </b></a><a href="#footnotetagloc28"> +(retour) </a> <i>Hand to hand, and foot to foot</i>.</blockquote> + +<p>Là rien n'était muet, excepté la mort: les coups, +les détonnations, la fumée des amorces, les cris pour +demander quartier, ou ceux de victoire, se mêlent aux +volées tonnantes de l'artillerie, qui excitent dans les +cités voisines un sentiment profond d'inquiétude et +de terreur, doutant si ce bruit sourd et grondant +de la bataille qui vient jusqu'à elles est favorable à +leurs alliés ou à leurs ennemis; si elles doivent gémir +ou se réjouir de cette voix anéantissante qui pénètre +dans les profondeurs des montagnes retentissantes, +dont les cavités se la renvoient par un écho +terrible et nouveau. Vous auriez pu l'entendre, dans +cette fatale journée, à Salamine et à Mégare (nous +l'avons entendu dire nous-mêmes à ceux dont les +oreilles en furent frappées), et même jusque dans +la baie du Pyrée.</p> + +<p>25. Depuis leur pointe émoussée jusqu'à la garde, +les sabres et les épées étaient rougis de sang. Mais +les remparts sont pris, et le pillage commence avec +toutes ses horreurs et le carnage. Des cris plus aigus +s'échappent des maisons au pillage. On entend la +marche précipitée et lourde de ceux qui fuient dans +le sang écumant des rues; mais çà et là, partout où +ils peuvent trouver une position favorable contre +l'ennemi, des groupes désespérés de dix ou douze +hommes s'arrêtent et se retournent contre ceux qui +les poursuivent,--s'appuient contre un mur qui +les protége, et résistent fièrement ou succombent en +combattant.</p> + +<p>Là on remarquait un vieillard;--ses cheveux +étaient blancs, mais son vieux bras était encore +plein de force et de courage. Il soutenait si vaillamment +le choc de l'ennemi que les morts formaient +un demi-cercle autour de lui. Il n'avait pas encore +été blessé ni enveloppé, quoique battant en retraite. +Un grand nombre de cicatrices de ses premiers combats +se faisaient remarquer sous son corselet de fer; +mais toutes ces blessures qui couvrent son corps +avaient été reçues dans d'autres combats. Quoique +âgé, il était si robuste des membres que peu de nos +jeunes hommes auraient pu se mesurer avantageusement +avec lui; et les ennemis qu'il tenait séparément +à distance dépassaient le nombre de ses cheveux +blancs. Il brandissait son sabre de droite à +gauche, et plus d'une mère ottomane pleura ses fils +qui n'étaient pas encore nés quand il trempa pour +la première fois son sabre dans le sang musulman, +avant d'avoir atteint sa vingtième année. Et il aurait +pu être le père de tous ceux qui tombèrent sous ses +coups dans ce jour fatal; car, privé de son fils, depuis +longues années, sa douleur vengeresse priva +plus d'un père de ses enfans. Depuis le jour où son +seul fils avait rencontré la mort dans le détroit<a id="footnotetags9" name="footnotetags9"></a> +<a href="#footnotes9"><sup class="sml">s9</sup></a>, le +fer du père lui sacrifia plus d'une humaine hécatombe. +Si les ombres peuvent être apaisées par le +carnage, celle de Patrocle fut moins satisfaite que +celle du fils de Minotti, qui mourut dans ces lieux +qui nous séparent de l'Asie. Il est enseveli sur le +même rivage où des milliers de guerriers furent ensevelis +avant quatre mille ans. Que reste-t-il d'eux +pour nous dire où ils reposent, et comment ils succombèrent? +Aucune pierre funéraire ne les couvre, +aucun ossement n'indique leurs tombes; mais ils +vivent dans la poésie qui leur assure l'immortalité.</p> + +<p>26. Écoutez le cri retentissant d'Allah! c'est une +troupe de Musulmans les plus braves, et les plus habiles +dans le combat. Le bras nerveux de leur chef +est nu, afin d'être plus rapide à frapper pour ne +faire jamais grâce;--découvert jusqu'à l'épaule, +on le voit qui agite son sabre dans l'air: c'est ainsi +qu'on le reconnaît toujours dans la mêlée. D'autres +peuvent montrer un costume plus fastueux, pour +tenter l'ennemi par l'espoir d'une riche dépouille; +plus d'une main se pare d'une plus riche garde d'épée, +mais aucune ne porte une lame plus grossièrement +dorée; beaucoup de guerriers peuvent porter +un turban plus élevé,--Alp est seulement distingué +par son bras blanc et nu: regardez au plus épais de +la mêlée, il est là! Aucun étendard ne s'expose aussi +avant que le sien; aucune bannière dans l'armée +musulmane n'entraîne la moitié si loin les delhis. +Elle brille rapide comme une étoile tombante! Partout +où ce bras redoutable est aperçu, les plus braves +combattent, ou combattaient il n'y a qu'un instant. +C'est là que le lâche demande en vain quartier au +Tartare animé de vengeance, ou que le héros, étendu +par terre, silencieux, dédaigne de pousser un gémissement +en expirant, méditant de frapper encore +un dernier, mais faible coup, sur l'ennemi étendu +comme lui à ses côtés, oubliant l'épuisement de ses +forces causé par ses blessures et par la fatigue du +combat, en s'attachant avec les mains à la terre ensanglantée.</p> + +<p>27. Le vieillard était encore debout, résistant aux +assaillans, et arrêtant un moment la victoire d'Alp. +«Rends-toi, Minotti, pour être épargné, toi et ta +fille.»--</p> + +<p>--«Jamais, renégat, jamais! quand même la vie +que je recevrais de toi serait éternelle.»</p> + +<p>--«Francesca!--oh! ma jeune fiancée! doit-elle +périr victime de ton orgueil?»</p> + +<p>--«Elle est en sûreté.»--«Où! où donc?» +--«Dans le ciel, d'où ton ame infidèle est à jamais +exclue, traître!--Elle est loin de toi, parmi les +vierges.»</p> + +<p>Alors Minotti sourit d'une joie cruelle, en voyant +Alp chanceler à ces paroles et près de succomber, +comme frappé de la foudre.--«O Dieu! depuis +quand n'est-elle plus?»--«Depuis la nuit dernière;--et +je ne pleure pas sa mort: aucun des +enfans de ma race pure ne sera l'esclave de Mahomet +et le tien.--Garde à toi!»</p> + +<p>Ce défi est porté en vain;--Alp est déjà atteint +d'un coup mortel! Pendant que les paroles de Minotti +servaient mieux sa vengeance, par tout ce +qu'elles renfermaient de cruel et d'amer, que la +pointe de son épée n'aurait pu le faire, s'il avait eu +le tems de la passer à travers son cœur, du porche +voisin d'une église que quelques braves défendaient +encore, en renouvelant le combat affaibli, une balle +meurtrière était venue renverser Alp, avant qu'on ait +pu voir la blessure du front fracassé de l'infidèle, +que le vertige a fait tourner, et qui est allé tomber +la face contre terre. Un rayon brillant comme l'éclair +étincela de ses yeux, comme s'ils n'eussent plus dû +se rouvrir, et les ténèbres éternelles couvrirent son +cadavre palpitant. Il ne restait rien de la vie, excepté +un frémissement convulsif qui agita encore légèrement +ses membres. Ses compagnons le retournèrent +sur son dos; sa poitrine et son front étaient souillés +de sang et de poussière, et de ses lèvres livides s'échappaient +des flots de sang noir qui avaient abandonné +ses veines. Mais son pouls n'avait aucun +battement, et sa bouche ne laissa entendre aucun +murmure; aucun soupir, aucune parole, aucun râlement +n'a signalé son passage de la vie à la mort. +Avant même que sa pensée ait pu prier, il est passé, +sans espérance de pardon,--et est resté jusqu'à la +fin--un renégat!</p> + +<p>28. Effrayantes s'élevèrent les clameurs de ses +compagnons et de ses ennemis; ceux-ci, en signe de +joie, et les premiers transportés de fureur. Alors le +combat recommence avec plus d'acharnement; les +épées se croisent, les lances traversent les corps des +combattans dans la mêlée, et les guerriers roulent +en hurlant sur la poussière. Rue par rue, et pied +par pied, Minotti ose encore disputer la moindre +portion de terrain de la ville confiée à ses ordres; +les restes de sa valeureuse troupe unissent à ses efforts +leur dévouement et leur épée. On peut encore +se défendre dans l'église, de laquelle est partie la +balle prédestinée qui a vengé à demi les vaincus, +par la mort d'Alp, le féroce assaillant. Là, Minotti +et les siens se retranchent en reculant, et en laissant +devant eux un ruisseau de sang; faisant toujours face +à l'ennemi; qui reçoit de mortelles blessures à chaque +coup qu'ils lui portent, ils rejoignent ceux qui +sont déjà retranchés dans le temple: là ils pourront +respirer un instant, protégés par les colonnes massives +du monument.</p> + +<p>29. Court instant de répit! La horde à turbans, +ayant ses rangs grossis et la rage dans le cœur, se +précipite sur eux avec tant de violence et de chaleur; +que par leur grand nombre ils se coupent toute +retraite; car la rue qui menait au dernier retranchement +des chrétiens était si étroite, que les premiers +arrivés des Turcs, si la frayeur les saisissait, +pouvaient essayer vainement de revenir sur leurs +pas: une fois engagés dans les colonnes du temple, +ils étaient contraints de vaincre ou de mourir. Ils +moururent; mais avant que leurs yeux se fussent +fermés, des vengeurs s'élevaient sur leurs corps expirans, +frais et pleins de fureur; ils remplissaient +au-delà les rangs éclaircis, quoiqu'ils dussent subir +le même sort que ceux qui les avaient précédés. Les +cierges allumés des autels chrétiens voient pâlir leur +clarté défaillante devant les nuages de fumée produits +par les décharges renouvelées de mousqueterie. +Les Ottomans atteignent la porte intérieure du +temple. Ses gonds d'airain résistent encore; et par +toutes les ouvertures, à travers toutes les brèches, +tous les vitraux brisés, pleut une grêle de balles +déchargées par volées. Mais le portique ébranlé cède +en frémissant;--les gonds crient, les pivots craquent,--se +brisent,--la porte se penche,--tombe.--C'en +est fait! Corinthe perdue ne peut +plus résister.</p> + +<p>30. Sombre, terrible et seul de tous, Minotti +restait encore debout sur les marches de pierre de +l'autel. L'image d'une madone, peinte avec des couleurs +célestes, brille au-dessus de sa tête; ses yeux +de lumière respirent l'amour; et placée au-dessus +du saint autel pour fixer nos pensées sur les choses +divines, lorsque nous nous prosternons devant elle +et le Dieu enfant qu'elle tient sur ses genoux, en +souriant doucement à chaque prière qui s'élève vers +le ciel, comme si elle était là pour la porter elle-même +à son fils; elle sembla alors lui sourire, quoique +des torrens de sang ruisselassent dans l'enceinte +du temple. Minotti, les yeux tournés vers elle, fit +le signe de la croix en soupirant, et saisit une torche +qui brûlait près de lui; il résiste encore, tandis +que les Musulmans portent partout le fer et la +flamme.</p> + +<p>31. Les caveaux creusés sous le pavé de mosaïque +renfermaient les morts des siècles passés. Leurs +noms étaient gravés sur leurs pierres sépulcrales; +mais maintenant le sang les rendait illisibles. Les +trophées sculptés, et les couleurs étranges qu'offraient +les veines nombreuses et variées du marbre +étaient couverts de sang, de poussière et de fumée, +et surchargés d'épées, de sabres et de casques +brisés. Des cadavres recouvraient ces voûtes +qui renfermaient d'autres cadavres reposant froids +dans de nombreux cercueils. On pouvait les voir +rangés dans un ordre mélancolique à la lueur pâle +qui perçait à travers une grille souterraine. Mais la +guerre était entrée dans ces obscurs caveaux, et +elle avait réuni dans ces tombeaux souterrains ses +trésors de salpêtre, entassés auprès de ces corps décharnés. +C'est là que, pendant la durée du siége, +les chrétiens avaient établi leur principal magasin; +une traînée de poudre récemment formée y communiquait: +c'est la dernière et la plus terrible ressource +de Minotti contre la force accablante de l'ennemi.</p> + +<p>32. Les Turcs le pressent de toutes parts; le peu +qui reste de chrétiens pour les combattre opposent +une résistance inutile. Ne pouvant assouvir leur soif +de vengeance, qui se réveille sur un plus grand +nombre d'ennemis, les barbares mutilent les corps +de ceux qui sont tombés, leur coupent la tête déjà +sans vie, précipitent les statues de leurs niches, dépouillent +les autels de leurs riches offrandes, et s'arrachent +de leurs mains ensanglantées les vases saints +d'argent qui ont été consacrés. Ils accourent vers +le maître-autel; oh! l'on vit un spectacle glorieux! +La coupe d'or renfermant les hosties consacrées était +encore sur la table sainte: ce grand calice massif +et éclatant séduit par sa splendeur les yeux de ces +hommes avides de butin. Il avait contenu le matin +le vin consacré, changé par Christ en son sang divin, +que ses adorateurs avaient bu à la naissance +du jour, pour purifier leur ame avant de se rendre +au combat: il en conservait encore quelques gouttes. +Autour de l'autel brillaient douze grands candélabres +rangés dans un ordre splendide, et formés du +plus pur métal: c'est une dépouille opime,--la +plus riche et la dernière.</p> + +<p>33. Ils arrivent si près, que le premier d'entre +eux étendait déjà la main pour s'emparer de la dépouille +qu'il touchait presque, lorsque la main du +vieux Minotti posa sa torche sur la traînée de poudre:--elle +est allumée!--Clocher, voûtes, autel, +vases sacrés, cadavres, vainqueurs à turbans, +chrétiens, tout ce qui reste dans le temple, avec le +temple, vivans et morts lancés dans les airs en mille +éclats, font retentir un long rugissement! La ville +bouleversée,--les murs renversés sur le sol entr'ouvert,--les +vagues de la mer qui reculent un +moment,--les montagnes qui sont ébranlées, comme +si un tremblement de terre avait passé,--des milliers +de débris sans formes projetés en nuage de +flamme vers le ciel par cette épouvantable explosion--proclament +la désolation de ces rivages.</p> + +<p>Les débris confondus du temple sont lancés dans +les airs comme des fusées; les membres épars et +mutilés de nombreux héros retombent sur la terre, +et couvrent au loin la plaine, comme une pluie de +cendres qui obscurcit les airs. Ils tombent dans le +golfe, où ils tracent une multitude de cercles, ou +sur le rivage qu'ils noircissent, et s'étendent sur +toute la longueur de l'isthme. Appartiennent-ils à +des chrétiens ou à des Musulmans? Que leurs mères +viennent les voir et le disent! Lorsqu'ils dormaient +dans leurs berceaux de langes, leurs mères souriaient +sur le tendre sommeil de leur enfance; elles +ne pensaient guère qu'un jour verrait leurs membres +voler en lambeaux dispersés dans les airs. Les +mères qui les ont élevés ne pourraient plus reconnaître +leurs nourrissons. Ce désastreux événement +ne leur a pas laissé la trace d'une forme humaine, +excepté à quelques crânes à moitié brisés, à quelques +ossemens rompus. Des soliveaux fumans, des +pierres calcinées retombent des airs et couvrent la +plage, enfoncés profondément dans les sables tout +noircis et fumans. Tous les êtres vivans qui entendirent +cette terrible explosion qui ébranla la terre, +s'enfuirent avec terreur. Les oiseaux des forêts s'envolèrent; +les dogues sauvages s'éloignèrent en hurlant +des cadavres sans sépultures. Les chameaux +se séparèrent de leurs conducteurs; le bœuf qui, +loin de Corinthe, labourait la terre, s'échappa du +joug, et le cheval du soldat, brisant la sangle de +sa selle et les rênes qui lui servaient de guide, se +précipita au galop dans la plaine. Les coassemens +de la grenouille s'élevèrent des marais, plus aigus +et plus perçans. Les loups hurlèrent dans leurs cavernes +des montagnes, dont l'écho se fit entendre +comme un tonnerre. Les troupes de jackals<a id="footnotetags10" name="footnotetags10"></a> +<a href="#footnotes10"><sup class="sml">s10</sup></a>, dans +un tumulte confus, poussèrent au loin des aboiemens +plaintifs et tristes, qui ressemblaient aux vagissemens +des enfans et aux cris des chiens que l'on +châtie. L'aigle aux plumes hérissées, au cou gonflé, +s'envola de son aire, et chercha un refuge près du +soleil; les nuages, au-dessous de lui, lui paraissaient +trop sombres, et leur fumée, poursuivant son bec de +son étouffante vapeur, lui faisait prendre en criant +un plus sublime essor.--</p> + +<p>Telle fut la destinée de Corinthe!</p> +<br> +<p class="mid">FIN DU SIÉGE DE CORINTHE.</p> +<br><br> +<hr> +<h2>NOTES</h2> + +<h3>DU SIÉGE DE CORINTHE.</h3> +<hr class="short"> +<br> + +<p class="mid"><a id="footnotes1" +name="footnotes1"></a><a href="#footnotetags1"> +NOTE 1.</a></p> + +<p>La vie des Turcomans est errante et patriarchale: ils habitent +sous des tentes.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes2" +name="footnotes2"></a><a href="#footnotetags2"> +NOTE 2.</a></p> + +<p>Ali Coumourgi, le favori de trois sultans, et grand visir +d'Achmet III. Après avoir reconquis le Péloponèse sur les +Vénitiens, dans une seule campagne, il fut mortellement +blessé dans une campagne suivante, en combattant contre les +Allemands, à la bataille de Petersvaradin (dans la plaine de +Carlowitz), en Hongrie, au moment où il s'efforçait de rallier +ses gardes. Il mourut de ses blessures le jour suivant. +Le dernier ordre qu'il donna fut de décapiter le général +Breuner, et quelques autres prisonniers allemands; ses dernières +paroles furent: «Oh! que ne puis-je traiter de même +tous ces chiens de chrétiens!» Paroles et action bien dignes +d'un Caligula. C'était un jeune homme d'une grande ambition +et d'une présomption sans bornes. On lui disait que le +prince Eugène était envoyé contre lui; il répondit: «Je deviendrai +plus habile, et ce sera à ses dépens.»</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes3" +name="footnotes3"></a><a href="#footnotetags3"> +NOTE 3.</a></p> + +<p>Il n'est pas nécessaire de rappeler au lecteur qu'il n'y a +point de flux et de reflux sensible dans la Méditerranée.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes4" +name="footnotes4"></a><a href="#footnotetags4"> +NOTE 4.</a></p> + +<p>J'ai vu un spectacle semblable à celui que j'ai décrit sous +les remparts au sérail de Constantinople, dans les cavités +creusées dans le roc par le Bosphore; terrasse étroite qui se +projette entre les remparts et la mer. Je crois que ce fait est +aussi mentionné dans les voyages d'Hobhouse. Les cadavres +étaient probablement ceux de quelques janissaires réfractaires.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes5" +name="footnotes5"></a><a href="#footnotetags5"> +NOTE 5.</a></p> + +<p>Cette touffe, ou longue tresse de cheveux, est laissée sur +la tête par la croyance que Mahomet les emportera par là dans +son paradis.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes6" +name="footnotes6"></a><a href="#footnotetags6"> +NOTE 6.</a></p> + +<p>Je dois faire remarquer ici que je me suis rencontré involontairement +dans ces douze vers avec un passage d'un poème +inédit de M. Coleridge, intitulé: <i>Christabel</i>. Ce n'est pas +avant la composition de mon ouvrage que j'entendis la lecture +de ce poème extraordinaire et singulièrement original; et je +n'ai vu le manuscrit de cette production que tout récemment, +grâce à la complaisance de M. Coleridge lui-même, qui, je +l'espère, est convaincu que je ne suis point un vil plagiaire. +L'idée originale en appartient sans aucun doute à M. Coleridge, +dont le poème a été composé il y a près de quatorze +ans. Qu'il me soit permis de conclure avec l'espérance qu'il ne +retardera pas plus long-tems la publication d'un ouvrage qui +est attendu du public avec impatience.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes7" +name="footnotes7"></a><a href="#footnotetags7"> +NOTE 7.</a></p> + +<p>Il m'a été dit que l'idée exprimée depuis le vers 598<sup>e</sup> au +603<sup>e</sup> avait été admirée par des personnes dont l'approbation +est d'un grand poids. J'en suis satisfait; mais elle n'est pas +originale,--au moins elle ne m'appartient pas. On peut la +trouver bien mieux exprimée dans la version anglaise de +<i>Wathek</i>, aux pages 182-3-4 (j'ai oublié la page précise en +français), ouvrage auquel j'ai déjà renvoyé<a id="footnotetagn7" name="footnotetagn7"></a> +<a href="#footnoten7"><sup class="sml">n7</sup></a>, et auquel je +n'ai jamais recouru sans une nouvelle satisfaction.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten7" +name="footnoten7"><b>Note n7: </b></a><a href="#footnotetagn7"> +(retour) </a> Voyez page 63.</blockquote> + +<p class="mid"><a id="footnotes8" +name="footnotes8"></a><a href="#footnotetags8"> +NOTE 8.</a></p> + +<p>La queue de cheval, fixée sur une lance, forme l'étendard +d'un pacha.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes9" +name="footnotes9"></a><a href="#footnotetags9"> +NOTE 9.</a></p> + +<p>Dans la bataille navale, à l'embouchure des Dardanelles, +entre les Vénitiens et les Turcs.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes10" +name="footnotes10"></a><a href="#footnotetags10"> +NOTE 10.</a></p> + +<p>Je crois que j'ai pris une licence poétique en transportant +le jackal de l'Asie dans la Grèce, où je n'ai jamais vu ni entendu +cet animal; mais dans les ruines d'Éphèse je les ai entendus +par centaines. Ils hantent les ruines et suivent les +armées.</p> + +<br> +<p class="mid">FIN DES NOTES DU SIÉGE DE CORINTHE.</p> + +<br><br><br> + +<h1>PARISINA.</h1> + +<br><br><br> + +<h5>A</h5> + +<h3>SCROPE BERDMORE DAVIES, ESQ.</h3> + +<h4>LE POÈME SUIVANT EST DÉDIÉ</h4> + +<p class="mid">Par celui qui depuis long-tems admire ses talens et apprécie +son amitié.</p> + +<p>22 janvier 1816.</p> +<br><br> +<hr> +<h2>AVERTISSEMENT.</h2> +<hr class="short"> +<br> +<p>Le poème suivant est fondé sur un événement +mentionné dans les <i>Antiquités de la maison +de Brunswick</i>, par Gibbon.--Je crains que +dans nos tems modernes la délicatesse ou la fastidiosité +du lecteur ne croie de semblables sujets +incapables d'être traités dans la poésie. Les +poètes dramatiques grecs, et quelques-uns de +nos meilleurs et vieux écrivains anglais étaient +d'une opinion différente, comme Alfieri et Schiller +l'ont été aussi plus récemment sur le continent. +L'extrait suivant expliquera les faits sur +lesquels l'histoire de mon poème est fondée. Le +nom d'Azo est substitué à celui de <i>Nicolas</i>, +comme étant plus propre au mètre poétique.</p> + +<p>«Sous le règne, de Nicolas III, Ferrare fut +souillée par une tragédie domestique. Sur le +témoignage d'un de ses gens, le marquis d'Est +découvrit les amours incestueuses de sa femme +Parisina avec Hugo, son fils naturel, beau et +vaillant jeune homme. Ils furent tous deux +décapités dans le château, par la sentence +d'un père et d'un mari, qui publia sa honte +et survécut à leur exécution. Il fut malheureux, +s'ils furent coupables; s'ils furent innocens, +il fut encore plus malheureux: il n'est +aucune de ces situations possibles dans laquelle +je puisse approuver le dernier acte de +justice de la part d'un père.»<span class="rig"> +(<span class="sc">Gibbon</span >, <i>Œuvres mêlées</i>.)</span><br><br></p> +<br><br><br> + +<hr> +<h1>PARISINA.</h1> +<hr class="short"> +<br> + +<p>1. C'est l'heure où les accens élevés du rossignol +s'échappent des bosquets touffus; c'est l'heure où +les vœux des amans semblent plus tendres dans des +paroles murmurées tout bas. D'aimables zéphirs, +des eaux qui serpentent sont une harmonie mélodieuse +pour l'oreille solitaire. Les gouttes de rosée +humectent légèrement chaque fleur, et les étoiles +apparaissent dans les cieux, et la vague qui les réfléchit +semble d'un bleu plus azuré, et la feuille +d'une teinte plus foncée. Le firmament présente ce +clair-obscur, si doucement sombre, si sombrement +pur, qui suit le déclin du jour, lorsque le crépuscule +se fond sous les rayons de la lune +<a id="footnotetagp1" name="footnotetagp1"></a> +<a href="#footnotep1"><sup class="sml">p1</sup></a>.</p> + +<p>2. Mais ce n'est pas pour écouter le bruit de la +cascade que Parisina quitte son appartement; ce +n'est pas pour contempler les étoiles du ciel que la +jeune dame s'avance dans les ombres de la nuit; et +si elle s'assied dans le bosquet d'Est, ce n'est pas +dans le but d'y jouir de ses fleurs épanouies;--elle +prête l'oreille,--mais ce n'est point aux chants du +rossignol,--quoiqu'elle attende des accens aussi +doux que les siens. Un pas se glisse à travers l'épais +feuillage; sa joue devient pâle,--et son cœur bat +plus rapidement. Une voix murmure à travers les +feuilles frémissantes; la rougeur reparaît sur sa joue, +et son sein agité se soulève doucement. Un instant +encore--et ils seront réunis;--il est passé:--son +amant est à ses pieds.</p> + +<p>3. Maintenant que leur importe le monde avec tous +ces changemens qu'y amènent le tems et les vicissitudes +de la vie? Les créatures vivantes qui le peuplent,--son +globe de terre et son ciel éclatant--ne +sont rien pour leurs yeux et leur cœur; et tout +ce qui les entoure, au-dessus comme au-dessous, leur +est aussi indifférent que la mort. Ils ne respirent +plus que l'un pour l'autre, comme si tout le reste +avait cessé d'exister. Leurs soupirs mêmes sont pleins +d'une joie si profonde, que, si elle ne devenait moins +vive, cette ivresse insensée consumerait leurs cœurs +qui éprouvent sa brûlante domination. Dans ce rêve +tendre et tumultueux pensent-ils au crime, au danger? +Celui qui a connu la puissance de cette passion +hésita-t-il ou craignit-il dans une heure semblable? +pensa-t-il à la courte durée de ces momens divins? +Mais hélas!--ils sont déjà loin! nous sommes forcés +de nous réveiller avant de connaître qu'une telle +vision ne reviendra plus.</p> + +<p>4. Ils quittent, en s'adressant des regards languissans, +le lieu qui a été le témoin de leur ivresse +coupable; et quoiqu'ils espèrent se revoir, qu'ils +s'en donnent la promesse, ils s'affligent, comme si +cette séparation était la dernière. Les fréquens soupirs,--le +long embrassement,--leurs lèvres qui +voudraient s'attacher pour jamais, tandis que brille +sur le visage de Parisina le ciel qu'elle craint d'implorer +vainement un jour, comme si chaque étoile +qui étincelle si pure au firmament eût été le témoin +de sa faiblesse,--les fréquens soupirs, le long +embrassement, tout retient ces amans au lieu du +rendez-vous. Mais il le faut; ils doivent se séparer +dans cet abattement redoutable du cœur, avec ce +frisson intime et glacé qui suit immédiatement les +actions coupables.</p> + +<p>5. Hugo s'est rendu à sa couche solitaire, où ses +désirs attendent la femme d'un autre; c'est sur le +sein confiant d'un époux que Parisina va reposer sa +tête coupable. Mais le délire de la fièvre semble +agiter son sommeil, et des rêves troublés répandent +sur sa joue une vive rougeur. Dans son agitation, +elle murmure un nom qu'elle n'ose prononcer pendant +le jour; elle presse son mari sur son sein qui +palpite pour un autre. Il se réveille à cet embrassement, +et, heureux en idée, il s'imagine que ce soupir +rêvant, cette ardente caresse, sont semblables +à ceux qu'il avait coutume d'obtenir. Il serait prêt, +dans sa tendresse, à pleurer d'amour sur celle qui +l'aime si vivement, même dans son sommeil.</p> + +<p>6. Il presse Parisina dormante sur son cœur, et +écoute attentivement ses paroles entrecoupées. Il entend--Pourquoi +le prince Azo frémit-il comme s'il +avait entendu la voix de l'Archange? Ah! puisse-t-il +avoir entendu cette voix!--un destin plus terrible +pourrait à peine retentir comme un tonnerre sur sa +tombe, lorsqu'il se réveillera pour ne plus se rendormir, +et pour paraître devant le trône éternel. +Puisse-t-il avoir entendu cette voix!--les paroles +qu'il a recueillies ont détruit à jamais son bonheur +sur la terre. Ce murmure articulé d'un nom dans le +sommeil atteste le crime de Parisina et la honte +d'Azo. Et quel est ce nom? ce nom qui retentit sur +son oreiller d'une manière si terrible? comme la +vague mugissante qui roule une planche brisée sur +le rivage, et écrase sur un roc aigu le malheureux +naufragé qui s'engloutit pour ne se relever jamais,--tel +fut le choc qui ébranla son ame. Et quel est +ce nom? c'est celui d'Hugo,--de son fils;--il ne +l'aurait jamais soupçonné!--C'est celui d'Hugo,--l'enfant +de celle qu'il aima,--le fils d'un illégitime +amour,--le fruit de sa jeunesse coupable, +lorsqu'il trahit la foi de Bianca, la jeune fille dont +la folle crédulité put se confier à un homme qui ne +voulait pas en faire son épouse.</p> + +<p>7. Il porta la main à son poignard, qui rentra +dans son fourreau avant d'avoir été entièrement +tiré. Cependant, indigne qu'elle est maintenant de +vivre, il ne peut se résoudre à tuer une femme si +belle.--Au moins si elle ne souriait pas--dormant +à ses côtés!--Il ne veut pas la réveiller encore; +mais il la contemple avec un regard qui l'eût glacé +du froid de la mort pour s'endormir à jamais,--si +elle se fût réveillée de son rêve, et si elle avait +vu, à la clarté vacillante de la lampe, ce front tout +couvert de gouttes de sueur. Elle ne parla plus,--mais +elle dormit encore,--tandis que, dans +la pensée de son mari, ses jours viennent d'être +comptés.</p> + +<p>8. Au retour du matin, Azo interrogea ses gens, +et il trouva dans de nombreux rapports la preuve +de tout ce qu'il craignait de connaître, le crime présent +des coupables et son malheur futur. Les suivantes +de Parisina, qui étaient depuis long-tems ses +complices, cherchèrent à se sauver elles-mêmes en +voulant rejeter le crime,--la honte--et la condamnation +sur leur maîtresse. Ce n'est plus un secret;--elles +racontent toutes les circonstances qui +peuvent augmenter la confiance dans la vérité de +leurs histoires. Le cœur et l'oreille torturés d'Azo +n'ont plus rien à ressentir et à entendre.</p> + +<p>9. Ce n'était pas un homme à aimer les délais. +L'ancien chef de la maison d'Est est assis sur son +trône dans la salle de son conseil d'état; ses nobles +et ses gardes l'environnent;--devant lui sont les +deux plaintifs criminels, tous les deux jeunes,--et +dont l'<i>un</i> est d'une beauté si ravissante! La ceinture +sans épée et les mains chargées de fer, ô Christ! +faut-il qu'un fils paraisse ainsi devant la face de son +père! Cependant voilà comment Hugo doit se présenter +devant son père, et entendre la sentence que +prononcera son courroux, l'histoire de son déshonneur! +Toutefois il ne semble pas abattu dans son +malheur, quoique sa voix reste muette.</p> + +<p>10. Silencieuse aussi, et pâle, et résignée, Parisina +attend sa condamnation. Qu'elle est changée +depuis que ses regards expressifs répandaient la +gaîté sur tout ce qui l'entourait, dans un palais où +des seigneurs d'une haute naissance s'enorgueillissaient +d'être à ses ordres,--où la beauté s'efforçait +d'imiter l'accent mélodieux de sa voix,--son aimable +maintien,--les grâces de son attitude, et copiait, +par son air et sa démarche, les gestes de sa souveraine. +Alors--si son œil eût versé des larmes de +chagrin, mille guerriers se fussent élancés, mille +glaives eussent brillé hors du fourreau, en faisant +de sa querelle la leur propre. Maintenant,--qu'est-elle, +et que sont-ils? Peut-elle encore commander, +obéiraient-ils encore? Tous sont maintenant silencieux, +indifférens, les yeux baissés, fronçant le sourcil, +les bras croisés sur la poitrine, l'air froid, et +contenant à peine sur leurs lèvres un sourire de mépris; +voilà le tableau des chevaliers, des dames, de +toute la cour! Et lui, le chevalier de son choix, +dont la lance se baissait devant son regard, lui qui--si +son bras eût été libre un moment--serait mort +en combattant pour elle, ou eût obtenu sa délivrance; +l'amant chéri de la femme de son père,--lui, hélas! +est à côté d'elle, chargé de fers; il ne peut voir ses +yeux gonflés qui pleurent moins sur son propre malheur +que sur celui de son amant. Ces paupières--sur +lesquelles la veine violette et égarée laisse une +légère trace, en se distinguant sur une blancheur si +douce qu'elle invite au plus tendre baiser,--maintenant +elles semblent, échauffées et livides, comprimer, +non ombrager, ces yeux mourans dont le +regard est si abattu, et qui se remplissent de larmes +de plus en plus grosses.</p> + +<p>11. Lui aussi eût pleuré sur elle, si tous les regards +n'eussent pas été dirigés sur lui. Sa douleur, +s'il en ressentait, était assoupie. Son front relevé +était sombre et hautain. Quelle que fût la douleur +qui comprimât son ame, il ne voulait pas paraître y +céder devant la foule; mais cependant il n'osait regarder +Parisina. Le souvenir des heures qui n'étaient +plus,--son crime,--son état présent,--le courroux +de son père,--le mépris de tous les hommes +vertueux,--son sort sur la terre, sa destinée éternelle,--et +surtout le sort de celle,--oh!--de +celle dont il n'osait pas regarder le front pâle comme +la mort! tous ces sentimens accumulés dans son +cœur auraient trahi les remords pour les faiblesses +qu'il a commises.</p> + +<p>12. Azo dit: «Hier encore je m'enorgueillissais +d'une épouse et d'un fils; ce songe s'est évanoui ce +matin. Avant la fin du jour, je n'aurai plus ni épouse +ni fils. Ma vie devra s'écouler désormais solitaire et +languissante. Soit,--que l'arrêt s'accomplisse,--nul +être vivant n'agirait autrement que moi. Ces +nœuds sont brisés;--mais ce n'est pas par moi; +que l'arrêt s'accomplisse.--Le supplice est préparé! +Hugo, le prêtre t'attend, et ensuite la récompense +de ton crime! Va! adresse ta prière au ciel, +avant que l'étoile du soir apparaisse.--Apprends +si le pardon peut encore t'être accordé; la miséricorde +du ciel peut seule t'absoudre maintenant. Mais +ici, sur la terre, sous le ciel, il n'est point de lieu +où toi et moi puissions respirer une heure le même +air. Adieu! je ne te verrai pas mourir.--Mais toi, +être frêle! tu verras rouler sa tête.--Adieu! je ne +puis t'en dire davantage. Va! femme au cœur infidèle; +ce n'est pas moi, c'est toi qui fais verser le +sang d'Hugo. Va! si tu peux survivre à ce spectacle, +jouis de la vie que je te laisse.»</p> + +<p>13. Ici l'austère Azo couvrit son visage;--car +sur son front les veines gonflées battirent violemment, +comme si le sang bouillonnant qu'elles contenaient +eût été refoulé du cœur vers son cerveau. +C'est pourquoi il baissa un instant la tête, et passa +sa main tremblante sur ses yeux pour les dérober +aux regards de l'assemblée. Hugo, pendant ce tems, +éleva ses mains enchaînées, et demanda un moment +d'attention de son père; celui-ci, resté silencieux, +ne refuse pas sa demande.</p> + +<p>--«Ce n'est pas que je craigne la mort,--car +tu m'as déjà vu à tes côtés, couvert de sang, au milieu +de la bataille; et ce fer qui ne fut jamais sans +usage dans ma main, ce fer que tes esclaves m'ont +enlevé, a versé plus de sang pour ta cause que jamais +n'en fera couler la hache de mon supplice.</p> + +<p>«Tu m'avais donné la vie, tu peux la reprendre; +c'est un don pour lequel je ne te remercie +point. Je n'ai pas oublié les griefs de ma mère; son +amour dédaigné, son honneur flétri, l'héritage de +honte de son enfant; mais elle est dans la tombe, +où, lui, son fils, ton rival, la rejoindra bientôt. Son +cœur brisé,--ma tête tranchée,--témoigneront +pour toi chez les morts de la fidélité et de la tendresse +de ton premier amour,--de ta sollicitude paternelle. +Il est vrai que je t'ai offensé;--mais je t'ai +rendu outrage pour outrage.--Celle que tu croyais +ta femme, cette autre victime de ton orgueil, tu sais +qu'elle m'était destinée depuis long-tems. Tu la vis, +et tu convoitas ses charmes,--et tu te raillais de ma +naissance, qui était cependant ton ouvrage; tu me +disais indigne d'elle, indigne de ses embrassemens, +parce que, en vérité, je ne pouvais réclamer l'héritage +légal de ton nom, ni m'asseoir sur le trône héréditaire +de la maison d'Est. Cependant, si quelques +étés de plus m'eussent été accordés, mon nom aurait +pu devenir plus illustre que celui de ces princes, et +mériter des honneurs que je n'aurais dûs qu'à moi +seul. J'avais une épée,--et j'ai un cœur qui aurait +pu conquérir un casque aussi glorieux<a id="footnotetagloc29" name="footnotetagloc29"></a> +<a href="#footnoteloc29"><sup class="sml">loc29</sup></a> +<a id="footnotetagp2" name="footnotetagp2"></a> +<a href="#footnotep2"><sup class="sml">p2</sup></a> qu'aucun +de ceux qui couvrirent le front de tous les souverains +de ta race. Les plus beaux éperons de chevalier +ne sont pas toujours conquis par le fils le mieux né; +et les miens ont souvent lancé les flancs de mon cheval +bien avant tes chefs orgueilleux des rangs princiers, +lorsque je chargeais l'ennemi au cri d'<i>Est +et Victoire</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc29" +name="footnoteloc29"><b>Note loc29: </b></a><a href="#footnotetagloc29"> +(retour) </a> <i>Haught</i>.</blockquote> + +<p>«Je ne veux point plaider la cause du crime, ni +te prier d'épargner pour quelque tems le peu d'heures +ou le peu de jours qui doivent rouler sur mon +insensible poussière;--de tels jours, délirans comme +ceux de mon passé, ne pouvaient pas, ne devaient +pas durer.--Quoique ma naissance et mon nom +soient vils, et que ta noblesse de race eût dédaigné +d'honorer un homme tel que moi;--cependant mes +traits portent quelque empreinte de ceux de mon +père, et mon ame.--elle vient toute de toi. De toi--cette +impétuosité de cœur!--de toi,--oui, pourquoi +frémis-tu? de toi vient mon bras fort, mon +ame de flamme.--Tu ne m'as pas seulement donné +la vie, mais encore tout ce qui me rend davantage +ton fils. Vois ce que tes coupables amours ont produit, +puisque le ciel t'a récompensé d'un fils tel que +moi! Je ne suis point un bâtard par mon ame, car +cette ame, comme la tienne, abhorre tout contrôle. +Quant au souffle de vie; ce bienfait éphémère que +tu m'as donné, et que tu vas reprendre bientôt, je +ne l'estimais pas plus que toi, lorsque, le casque +relevé sur le front, à côté l'un de l'autre, nous combattions +en précipitant nos coursiers sur les cadavres +tombés dans la mêlée. Le passé n'est plus rien,--et +bientôt l'avenir sera du passé. Cependant je +voudrais qu'alors je fusse tombé sur le champ de +bataille: car, quoique tu aies fait le malheur de ma +mère, et que tu m'aies ravi ma propre fiancée, je +sens que tu es encore mon père; et toute dure que +soit ta sentence, elle n'est point injuste, quoique venant +de toi. Engendré dans le péché, pour mourir +dans la honte, ma vie commence et finit de même. +Comme le père a failli, ainsi le fils a failli, et tu +dois les punir tous deux en un seul. Mon crime +semble le pire aux regards des hommes, mais Dieu +jugera entre nous deux!»</p> + +<p>14. Il se tut--et resta debout les bras croisés +qui firent retentir, en retombant, les fers qui les entouraient. +Il n'y eut pas une oreille, parmi tous les +chefs rangés dans la salle, qui ne se sentît blessée +lorsque ces lourdes chaînes retentirent. Les grâces +fatales de Parisina attirent bientôt tous les regards.--Pouvait-elle +entendre ainsi son amant condamné +à mort? J'ai dit qu'elle était là, pâle et calme, la +cause vivante des malheurs d'Hugo: ses yeux immobiles, +mais ouverts et hagards, ne s'étaient point +tournés d'un côté ou de l'autre, ils ne se voilaient +point de leurs douces paupières; mais un cercle d'un +blanc terne se formait autour de leur orbite d'un +bleu foncé; et elle était là debout, l'air morne et +froid, comme si le sang se fût glacé dans ses veines. +Mais de tems en tems une larme épaisse et lentement +formée s'échappait des longues et noires +paupières qui couvraient ses beaux yeux; c'était une +chose à voir, non à entendre! et ceux qui les virent +furent étonnés que de pareilles larmes pussent couler +de deux yeux mortels.</p> + +<p>Elle voulut parler,--l'articulation imparfaite de +ses paroles ne put sortir de sa poitrine oppressée. +Elle parut former un sourd gémissement, comme +si son ame se fût échappée avec sa voix. Elle se tut,--mais +elle voulut essayer encore une fois de parler; +alors sa voix se rompit en un long cri, et elle tomba +comme une pierre, ou une statue renversée de sa +base, plutôt semblable à un corps qui n'a jamais eu +de vie,--ou à un monument de marbre représentant +l'épouse d'Azo, qu'à cette belle et vive coupable, +dont chaque passion était un aiguillon qui la +poussait au crime, mais qui ne pouvait supporter sa +honte et son désespoir. Cependant elle vivait encore--et +elle ne fut que trop tôt arrachée à cet évanouissement +semblable à la mort.--Sa raison était +perdue,--tous ses sens avaient été bouleversés par +d'intimes angoisses; et les frêles fibres de son cerveau +(comme les cordes d'un arc, relâchées par la +pluie, ne lancent plus que des traits égarés), ne +produisaient plus que des pensées vagues et sans +suite.--Le passé pour elle est une page blanche, +l'avenir une page noire, avec quelques rayons de +terrible clarté, qui brillent comme la foudre sur une +route déserte lorsque les tempêtes de la nuit exhalent +toute leur colère.</p> + +<p>Elle éprouvait des craintes,--elle sentit quelque +chose de criminel peser sur son ame, comme un +poids si lourd et si glacé, qu'elle comprit que c'était +le crime et la honte. Elle se rappelle que la mort +doit frapper quelqu'un,--mais qui? Elle l'a oublié:--vit-elle +encore? Serait-ce la terre qu'elle foule +encore sous ses pas? les cieux qu'elle aperçoit au-dessus +de sa tête? les hommes qui l'entourent? ou +étaient-ce des démons, ces visages sombres et sévères +qui expriment la menace et le dédain pour une personne +dont le seul regard, avant ce jour, les faisait +tressaillir de bonheur? Tout était confus et inexplicable +pour son ame en délire: chaos de craintes et +d'espérances étranges: tantôt riant, tantôt versant +des larmes, mais toujours délirant dans chaque extrême, +elle lutte avec ce songe convulsif: car il +semblait peser sur elle de tout son poids: oh! puisse-t-elle +jamais ne connaître de réveil!</p> + +<p>15. Les cloches du couvent sonnent, mais lentement +et avec un son lamentable; elles retentissent +dans la tour grise et carrée qui répand ça et là leur +son lugubre. Il arrive douloureusement sur le cœur! +Écoutez! on chante l'hymne de mort,--l'hymne +composée pour les habitans de la tombe, ou pour les +vivans qui vont bientôt les rejoindre! C'est pour +l'ame d'un être qui s'en va que retentit l'hymne de +mort, et que tintent les cloches lugubres: il est près +de la fin de sa carrière mortelle, à genoux aux pieds +d'un moine; triste à entendre--et pénible à voir,--à +genoux sur la terre nue et froide, avec le billot +devant lui, et les gardes autour;--et le bourreau, +le bras nu et prêt à frapper, examinant du +doigt si le tranchant de la hache est aiguisé et sûr +depuis la dernière fois qu'il en a fait usage, afin +que le coup soit tout à la fois léger et prompt--tandis +que la foule, dans un cercle muet, vient voir +la tête du fils tomber par l'ordre du père.</p> + +<p>16. C'est une de ces heures délicieuses qui précèdent +le coucher d'un beau soleil d'été, qui s'est +levé pour éclairer, comme par raillerie, de ses plus +beaux rayons, un jour si tragique. Ces rayons tombent +à l'approche du crépuscule sur la tête condamnée +d'Hugo, au moment où il finissait sa dernière confession +à l'oreille du moine, et où, déplorant son +sort dans une sainte pénitence, il se penchait pour +entendre de sa bouche les paroles sacrées d'absolution +qui ont le pouvoir d'effacer nos taches criminelles; +ce fut dans ce moment que les feux du soleil +vinrent briller sur sa tête,--dont les cheveux +châtains retombaient en boucles pendantes à côté de +son cou resté nu; mais plus brillans encore tombèrent +ses rayons sur la hache qui étincelait près de +lui avec un éclat effrayamment livide.--Oh! cette +heure dernière était la plus amère des heures! Les +spectateurs même les plus durs furent glacés de terreur: +affreux était le crime, et juste la condamnation,--cependant +ils frémirent à cette vue.</p> + +<p>17. Les prières dernières de ce fils perfide,--de +cet audacieux amant, sont terminées. Les grains +de son chapelet et ses péchés ont été tous comptés, +ses heures sont arrivées à leurs dernières minutes;--son +manteau lui a été enlevé, ses boucles de chevelure +d'un brun châtain sont placées sous les ciseaux; +c'en est fait,--elles sont tombées sous l'instrument +fatal: l'écharpe que Parisina lui a donnée--et +qu'il a portée jusqu'à ce moment--ne doit +pas le suivre au tombeau; elle va lui être arrachée +et un mouchoir couvrira ses yeux; mais non,--ce +dernier outrage ne sera point fait à son front superbe. +Tous ses sentimens qui paraissaient subjugués +se réveillèrent à demi dans un profond dédain, +lorsque les mains de l'exécuteur voulurent lui bander +les yeux, comme s'ils n'avaient osé voir la mort +en face. «Non!--mon sang et ma vie ne m'appartiennent +plus, mes mains sont enchaînées,--mais +que je meure au moins les yeux libres; frappe!» +Et en prononçant cette dernière parole, il incline sa +tête sur le billot; et il répéta sa dernière parole: +«Frappe!»--et soudain la hache tomba et sa tête +roula,--et, bouillonnant, lourd, le tronc ensanglanté +recula; et de toutes ses veines jaillirent des +flots de sang; ses yeux et ses lèvres s'agitèrent un +moment, dans une rapide convulsion--et devinrent +fixes pour toujours!</p> + +<p>Il mourut, comme un coupable devait mourir, +sans parade, sans vaine ostentation; il avait fléchi +le genou et prié avec résignation, et sans dédaigner +le secours d'un prêtre et sans désespérer de tout +pardon en haut. Et tandis qu'il était agenouillé devant +le prieur, son cœur était séparé de tout sentiment +terrestre.--Son père irrité,--son amante +bien-aimée,--qu'étaient-ils devenus dans ce moment? +Plus de reproches,--plus de désespoir; +aucune pensée qui n'appartînt au ciel;--aucune +parole qui ne fût une prière,--excepté celles qui +s'échappèrent de sa bouche, lorsque, voyant disposer +son cou pour recevoir la hache de l'exécuteur, +il avait demandé à mourir les yeux non bandés, seul +adieu qu'il fit à ceux qui l'entouraient.</p> + +<p>18. Muets comme les lèvres qui viennent d'être +fermées par la mort, la poitrine de chaque spectateur +ne pouvait respirer. Mais au loin, de l'un à +l'autre, se communiqua un froid et électrique frisson +au moment où la hache effrayante tomba sur la tête +de celui dont la vie et les amours finissaient ainsi; +et il refoula au fond des cœurs, par un son étrange, +un gémissement prêt à s'en échapper. Mais rien, +outre le coup de la hache sur le billot, ne troubla +plus le silence profond, excepté un--Quel est ce +cri qui vient fendre l'air silencieux avec un accent si +déliramment aigu--et qui passe si soudainement? +Ce cri, semblable à celui d'une mère privée de son +enfant par un coup inattendu, s'élève jusqu'au ciel, +comme celui d'une ame condamnée à d'éternelles +souffrances. Partie des fenêtres du palais d'Azo, +cette horrible voix perce les airs; et tous les regards +sont tournés de ce côté. Mais on ne voit et on n'entend +plus rien! C'était le cri d'une femme,--et jamais +le désespoir ne s'exprima dans un accent plus délirant. +Ceux qui l'entendirent souhaitèrent par pitié +que ce fût le dernier de l'être qui l'avait laissé +échapper:</p> + +<p>19. Hugo n'est plus; et, depuis cette heure, on +ne vit et on n'entendit plus Parisina dans le palais, +ni dans les bosquets du jardin. Son nom,--comme +si elle n'eût jamais existé,--fut banni de toutes les +lèvres, comme les mots d'indécence ou de terreur. +Et la voix du prince Azo ne fit jamais mention de sa +femme ou de son fils, dont aucune tombe,--aucun +monument ne consacre le souvenir. Leurs cendres +ne furent point bénies par la religion; du moins +celles du chevalier qui mourut en ce jour. Mais le +sort de Parisina demeura enseveli dans l'obscurité, +comme la poussière cachée dans le cercueil. Se retira-t-elle +dans un couvent pour y gagner le ciel par +le sentier pénible de la pénitence au milieu d'années +flétries par les remords et des larmes sans sommeil? +succomba-t-elle par le poison ou sous le poignard, +pour la punir de ce coupable amour qu'elle +osa éprouver? ou, frappée dans ce moment terrible, +mourut-elle par des tortures moins prolongées; +comme celui qu'elle vit la tête sur le billot, en partageant +le même sort par la main de l'exécuteur, +qui prit en pitié sa faiblesse défaillante? Personne +ne le sait--et on ne le saura jamais: mais quelle +qu'ait été sa fin ici-bas, sa vie commença et finit +dans les angoisses<a id="footnotetagp3" name="footnotetagp3"></a> +<a href="#footnotep3"><sup class="sml">p3</sup></a>!</p> + +<p>20. Azo prit une autre épouse, et des fils vertueux +grandirent à ses côtés: mais aucun d'eux ne +fut aussi aimable et aussi vaillant que celui qui se +consumait dans la tombe; ou, s'ils le furent,--ils +ne le parurent pas aux yeux froids de leur père qui +les vit croître avec indifférence, ou avec des soupirs +étouffés: mais jamais une larme ne vint sillonner sa +joue, jamais sourire ne vint dérider son front; et +sur ce large front se creusèrent les rides profondes +de la pensée, ces sillons que le dévorant passage du +chagrin y imprime incessamment; cicatrices des +blessures profondes qu'a laissées la lutte ardente de +l'ame. Il n'y eut plus pour lui ni joie ni douleurs. +Il ne lui restait plus rien ici-bas que des nuits sans +sommeil et des jours pleins d'ennuis, une ame également +morte au blâme comme à la louange, un +cœur qui se fuyait lui-même et cependant ne voulait +pas céder--ni oublier; et c'était lorsque ses sentimens +et ses souvenirs semblaient le moins l'assiéger, +que sa pensée était la plus intense,--qu'il sentait +le plus vivement. La glace la plus épaisse ne peut +durcir que la surface du fleuve;--le courant fuit +toujours rapide au-dessous--et ne peut cesser de +couler. L'ame d'Azo, ainsi couverte de glace à sa +surface, était encore hantée par des pensées que la +nature y avait implantées. Elles y étaient enracinées +trop profondément pour s'évanouir; quoique l'on +puisse tarir les larmes. Lorsque, s'efforçant de s'échapper, +nous voulons leur fermer le passage, elles +ne sont point taries;--ces larmes non versées refluent +vers leur source et y restent plus pures, plus +durables, invisibles, mais non glacées, et d'autant +plus chéries, qu'elles sont moins révélées.</p> + +<p>Conservant encore des retours de tendresse pour +ceux dont il avait abrégé la vie, n'ayant pas le pouvoir +de remplir de nouveau le vide qui le désolait, +sans espoir de rencontrer les objets de ses +regrets là où les ames des justes jouiront de la félicité +éternelle, convaincu de la justice du décret +qu'il avait porté contre ceux qui avaient mérité cette +condamnation; Azo cependant traînait une vieillesse +malheureuse. Si les branches malades d'un +arbre sont coupées avec soin, cet arbre en recueille +de la vigueur et voit reverdir avec plus de force tout +ce qui lui reste de branchage; mais si la foudre, +dans sa fureur, consume ses tendres bourgeons, le +tronc massif se dessèche et ne produit désormais +plus de feuilles.</p> +<br> +<p class="mid">FIN DE PARISINA.</p> + +<br><br> +<hr> +<h2>NOTES</h2> + +<h3>DE PARISINA.</h3> +<hr class="short"> +<br> +<p class="mid"><a id="footnotep1" +name="footnotep1"></a><a href="#footnotetagp1"> +NOTE 1.</a></p> + +<p>Les vers contenus dans la I<sup>re</sup> section ont été imprimés pour +être mis en musique, il y a quelque tems; mais ils appartenaient +au poème qui paraît maintenant, dont la plus grande +partie fut composée avant <i>Lara</i>, et d'autres ouvrages publiés +postérieurement à ce dernier poème.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotep2" +name="footnotep2"></a><a href="#footnotetagp2"> +NOTE 2.</a></p> + +<p><i>Haught--haughty</i>.--</p> + +<p class="mid"><i>Away</i>, haught <i>man, thou art insulting me</i>.</p> + +<p><span class="rig">(<span class="sc">Shakspeare</span >, <i>Richard II</i>.) +</span><br><br></p> + +<p>Cette note porte sur l'emploi du vieux mot <i>haught</i>.<span class="rig"> + +(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></p> + +<p class="mid"><a id="footnotep3" +name="footnotep3"></a><a href="#footnotetagp3"> +NOTE 3.</a></p> + +<p>«Ceci, fit diversion à une année calamiteuse pour le peuple +de Ferrare, car il arriva dans cette ville un événement +extrêmement tragique. Nos annales imprimées et manuscrites, +à l'exception de l'ouvrage grossier et négligé de Sardi, et un +autre, en ont donné la relation, de laquelle cependant on a +rejeté plusieurs détails, spécialement le récit de Bandelli qui +écrivit un siècle après, et qui ne s'accorde pas avec les historiens +contemporains.</p> + +<p>«D'après le <i>Stella dell' assassino</i>, mentionné ci-dessus, le +marquis, en l'année 1405, eut un fils nommé Hugo, jeune +homme beau et franc. Parisina Malatesta, seconde femme de +Niccolo, comme la plupart des belles-mères, le traitait avec +peu d'affection, à la grande douleur du marquis qui l'aimait +avec prédilection.</p> + +<p>«Un jour elle prit congé de son mari pour entreprendre un +certain voyage, auquel il consentit, mais sous la condition +qu'Hugo l'accompagnerait; car il espérait par ce moyen +l'amener enfin à abandonner l'aversion obstinée qu'elle avait +conçue contre lui. Son intention fut trop bien remplie, puisque +pendant le voyage elle ne perdit pas seulement toute sa +haine, mais elle tomba dans l'extrême opposé. Après son retour, +le marquis ne tarda pas long-tems à apprendre ce qu'il +en était. Il arriva un jour qu'un domestique du marquis, +nommé Zoese, ou, comme d'autres l'appellent, Giorgio, passant +devant les appartemens de Parisina, vit en sortir une de +ses femmes de chambre, tout éplorée. Lui en ayant demandé +la raison, elle lui répondit que sa maîtresse, pour quelque +léger tort, l'avait frappée; et, donnant cours à son ressentiment, +elle ajouta qu'elle pourrait être facilement vengée, si +elle faisait connaître la criminelle familiarité qui existait entre +Parisina et son beau-fils. Le domestique retint ces paroles, +et les rapporta à son maître qui en fut tellement frappé, qu'il +en crut à peine ses oreilles. Il s'assura du fait, hélas! trop +clairement, le 18 mai, en regardant à travers un trou pratiqué +dans le plafond de la chambre de sa femme. Aussitôt il +éclata en fureur, et arrêta les deux complices avec Aldobrandino +Rangoni de Modène, gentilhomme de Parisina, +et aussi, dit-on, deux de ses femmes de chambre comme +complices de ce crime. Il ordonna qu'ils fussent tous mis +promptement à la question, disant que les juges prononçassent +la sentence dans les formes accoutumées sur les accusés. +Cette sentence fut la mort. Il y eut des personnes qui intercédèrent +en faveur des condamnés, entre autres Ugocciono +Contrario, qui avait tout pouvoir sur l'esprit de Niccolo, et +son ministre âgé et dévoué, Alberto dal Sale. Tous les deux, +en versant des larmes et à genoux devant le marquis, implorèrent +sa pitié, ajoutant toutes les raisons qui leur étaient +suggérées pour qu'il épargnât les coupables, en outre des +motifs d'honneur et de décence qui devaient l'engager à cacher +au public une si scandaleuse action. Mais sa colère le +rendit inflexible, et il commanda à l'instant que la sentence +fût mise à exécution.</p> + +<p>«Ce fut alors dans les prisons du château, et précisément +dans ces effrayans donjons que l'on voit encore maintenant, +sous la chambre appelée Aurora, au pied de la Tour du Lion, +en haut de la rue Giovecca, que, dans la nuit du 22 mai, +furent décapités, d'abord Hugo, et ensuite Parisina. Zoese, +celui qui l'avait accusée, conduisit cette dernière par le bras +au lieu du supplice. Elle s'imagina, tout le tems, qu'on allait +la jeter dans un puits; et elle demandait à chaque pas si elle +n'était pas encore arrivée à l'endroit qui lui était destiné. +Il lui fut répondu que le châtiment qui l'attendait était celui +de la hache. Elle demanda ce qu'était devenu Hugo, et elle +reçut pour réponse qu'il était déjà décapité. A ces paroles elle +poussa un profond soupir, et s'écria: «Alors, maintenant, +je ne désire pas conserver la vie!» Étant arrivée près du +billot, elle arracha de ses propres mains tous ses ornemens; +et enveloppant sa tête d'un mouchoir, elle la présenta au coup +fatal qui termina cette cruelle scène. Rangoni et les deux +amans, selon deux calendriers de la Bibliothèque de Saint-François, +furent ensevelis dans le cimetière de ce couvent. +Rien n'est connu concernant les femmes.</p> + +<p>«Le marquis veilla pendant toute cette nuit terrible; et, +comme il marchait de côté et d'autre, il demanda au capitaine +du château si Hugo était déjà décapité. Il lui répondit +que oui. Il se livra alors aux lamentations les plus désespérées, +en s'écriant: «Oh! que ne suis-je mort moi-même +avant d'avoir été emporté à faire exécuter ainsi mon cher +Hugo!» Et rongeant alors avec ses dents une canne qu'il +avait à la main, il passa le reste de la nuit dans les soupirs +et les larmes, en appelant souvent son cher Hugo. Le jour +suivant, se rappelant qu'il était nécessaire de se justifier publiquement, +en voyant que la chose ne pouvait pas rester secrète, +il ordonna que le récit en fût écrit sur le papier, et +envoyé dans toutes les cours d'Italie.</p> + +<p>«En recevant cette communication, le doge de Venise, +Francesco Foscari, donna des ordres, sans en publier les raisons, +pour que l'on différât les préparatifs du tournoi qui, +sous les auspices du marquis, et aux dépens de la cité de Padoue, +était sur le point d'avoir lieu, dans la place Saint-Marc, +afin de célébrer son avénement à la chaire ducale.</p> + +<p>«Le marquis, en outre de ce qui avait été déjà fait, ordonna, +par un inconcevable excès de vengeance, que, autant +qu'il y aurait de femmes mariées qu'il saurait être infidèles +comme sa femme Parisina, elles fussent, comme elle, décapitées. +Parmi celles-ci, Barbarina, ou, comme d'autres l'appellent, +Laodamia Romei, femme du juge de cour, subit +cette sentence, à la place accoutumée de l'exécution, c'est-à-dire +dans le quartier de Saint-Jacques, à l'opposé de la +forteresse actuelle, au-delà de celui de Saint-Paul. On ne peut +dire combien ces procédés parurent étranges dans un prince +qui; en considérant son propre caractère, avait été, à ce +qu'il paraît, beaucoup plus indulgent dans des cas semblables. +Il s'en trouva, cependant, qui ne manquèrent pas de +l'en féliciter.»<span class="rig"> +(<span class="sc">Frizzi</span >.--<i>Histoire de Ferrure</i>.)</span><br><br></p> + +<p>Nous ferons suivre cette note d'un extrait du <i>Globe</i> sur la +découverte d'une <i>Nouvelle</i> italienne très-ressemblante à <i>Parisina</i>, +et d'où le critique pense que Byron a pu puiser le +sujet de ce poème. Sans adopter cette supposition, il paraîtra +néanmoins curieux de comparer le poème de Byron avec l'analyse +suivante de la <i>Nouvelle</i> italienne.<span class="rig"> + +(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></p> + +<hr class="short"> + +<h3>LE SUJET DE PARISINA</h3> + +<h5>TRAITÉ PAR UN AUTEUR ITALIEN DU SEIZIÈME SIÈCLE.</h5> + +<hr class="short"> + +<p>«On nous communique une <i>Nouvelle</i> italienne du seizième +siècle, d'un auteur oublié, et où se retrouvent les données +principales et quelques-uns des détails du poème de <i>Parisina</i>, +l'un des plus remarquables, comme l'on sait, de Lord Byron. +Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en leur offrant quelques +traits d'un parallèle qui nous a paru curieux. M. Rabbe<a id="footnotetagn8" name="footnotetagn8"></a> +<a href="#footnoten8"><sup class="sml">n8</sup></a>, +à qui nous devons cette intéressante communication, se propose +de publier incessamment une collection de <i>Nouvelles</i> dont +celle-ci fait partie; et alors chacun pourra, avec les pièces +sous les yeux, juger en toute connaissance de cause, si l'on +ne pourrait pas au moins reprocher à Lord Byron une simple +réticence, lorsqu'il assure avoir pris le sujet de <i>Parisina</i> dans +les <i>Mélanges historiques</i> de Gibbon<a id="footnotetagn9" name="footnotetagn9"></a> +<a href="#footnoten9"><sup class="sml">n9</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten8" +name="footnoten8"><b>Note n8: </b></a><a href="#footnotetagn8"> +(retour) </a> M. Rabbe a été enlevé aux lettres, qu'il honorait par son caractère et +ses talens, avant d'avoir fait cette publication.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten9" +name="footnoten9"><b>Note n9: </b></a><a href="#footnotetagn9"> +(retour) </a> Il paraît très-probable que Byron n'en à pas eu connaissance; sa +franchise sur ses emprunts littéraires ne permet guère d'en douter. D'ailleurs +la note qui précède, tirée de l'historien italien Frizzi, explique +suffisamment l'origine de ce poème.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></blockquote> + +<p>«Le fond du poème de Lord Byron et de la <i>Nouvelle</i> de +l'auteur italien n'est autre que l'antique fable de Phèdre: +c'est l'amour incestueux d'un jeune homme pour sa belle-mère. +Dans Lord Byron et dans le romancier italien, l'Hippolyte +succombe, et ne cesse pas d'être intéressant malgré sa +chute. La catastrophe de ses amours est, dans l'un et l'autre, +terrible et attendrissante; or la difficulté était bien plus grande +pour les deux auteurs romantiques que pour le classique français, +Racine, qui fit Hippolyte innocent et vertueux. Byron +a supposé, pour triompher plus facilement de cette difficulté, +que son héros, enfant illégitime, et enfant d'une mère qui +avait été malheureuse, devait à son père moins de tendresse +que de haine et de ressentiment. L'auteur italien n'a pas pris +plus de précaution à cet égard que s'il racontait une histoire +véritable. Il ne prépare d'excuse aux jeunes amans que dans +le rapport de leurs âges, la conformité de leurs goûts et l'égalité +de leurs charmes, opposés à la froide sévérité d'un mari +et d'un père dont l'âge a déjà glacé les sens. La scène s'ouvre, +dans le poète anglais, par un rendez-vous à la faveur +des ombres de la nuit, et où les deux jeunes gens, livrés aux +plus doux transports, pressentent, en se séparant, que c'est +pour la dernière fois qu'ils viennent d'être heureux.</p> + +<p>«L'auteur italien n'aborde pas son sujet au milieu de l'action. +Il peint la naissance d'un amour criminel, les combats +de la vertu dans deux cœurs formés pour elle, et enfin sa +défaite. Consumé d'une passion qu'il n'ose avouer pour la +femme de son père, Sergio tombe malade; il est au lit de la +mort, on désespère de lui; et Conrad ayant inutilement interrogé +son fils sur la cause cachée de son mal, s'abandonne +à toute la douleur d'un cœur véritablement paternel. Une +vieille nourrice sort, fondant en larmes, de la chambre du +malade, et vient dire à Tibérie: «C'en est fait de Sergio; il +meurt, et il veut mourir: voilà qu'il refuse toute nourriture.» +Alors Tibérie lui dit: «Donne-moi ce que tu tiens; +je vais le lui présenter moi-même: peut-être serai-je plus +heureuse que toi.» Et, prenant le vase, elle l'approche de +Sergio mourant, lui parle avec douceur, le prie de manger un +peu pour l'amour d'elle, et porte à ses lèvres une cuillerée +du breuvage.</p> + +<p>«Les soins et les douces paroles de Tibérie ont un plein +succès. Sergîo recouvre la santé, la fraîcheur et l'incarnat de +la jeunesse brillent de nouveau sur ses joues. Conrad remercie +mille fois son épouse, et célèbre par des fêtes splendides la +convalescence de son fils. C'est au milieu de ces fêtes que le +drame se noue fortement. Les deux jeunes gens s'y parlent +avec moins de contrainte; leur mutuelle passion qu'ils n'osent +s'avouer redouble de force, et devient invincible comme la +destinée. «Malheureuse, s'écrie Tibérie en pleurant sur elle-même, +tu as cherché le bonheur de celui qui fait aujourd'hui +ton supplice; tu as guéri celui qui te rend aujourd'hui +malade; enfin tu as ressuscité celui qui te fait mourir!» On +pourra trouver que le goût italien du tems est un peu trop +prononcé dans ces antithèses; mais ce défaut s'efface dans +l'original, grâce à des détails qui ont tout le charme d'une +exquise naïveté.</p> + +<p>«Un jour que Sergio témoignait sa reconnaissance à Tibérie, +de la manière la plus passionnée, et qu'il lui disait: +<i>Tibérie! je mourrais mille fois pour vous</i>! elle voulut répondre +à ces tendres sermens; mais soit allégresse, soit +douleur, crainte ou espérance, plaisir ou peine, la voix lui +manqua, et elle devint aussi immobile qu'un marbre: ses +yeux parlèrent au défaut de sa langue, et versèrent un torrent +de larmes. Sergio, surpris et attendri, se mit à pleurer +avec elle; puis, prenant son voile, il en essuie ses joues colorées, +et la conjure de lui découvrir la cause de sa peine. +Tibérie, voyant ses pleurs et sa tendresse, revient à elle, +«s'enhardit, lui avoue son amour, et le prie à mains jointes +d'avoir pitié d'elle, et de ne pas abuser de sa faiblesse et +de son âge.»</p> + +<p>«Mais Sergio n'entendit pas ces supplications de la pudeur +mourante, et profita de l'occasion que lui offraient l'amour et +la fortune. Dès lors il pénétra toutes les nuits dans l'appartement +de Tibérie. Rien ne révélait aux yeux de Conrad ce +commerce criminel protégé par le mystère le plus profond.</p> + +<p>«Tous ces détails de passion sont supprimés dans <i>Parisina</i>. +Elle passe des bras de son amant dans la couche conjugale, +s'endort troublée sur le sein des son époux qui veille, +et pendant son sommeil agité, le nom chéri d'Hugo s'échappe +de sa bouche, et la fait découvrir.</p> + +<p>«Dans l'auteur italien, elle se révèle par une autre circonstance. +Des détails qui appartiennent au genre comique +s'y glissent à travers l'émotion sérieuse de la narration. Ainsi, +il est dit que Conrad ne visitait sa jeune épouse que le matin, +ayant appris des médecins que c'est l'heure où les plaisirs de +l'amour préjudicient le moins à la santé des hommes d'un +certain âge. Un jour Conrad se présente à la porte de Tibérie +bien avant l'heure où il avait coutume d'y venir. Surpris de +trouver la porte fermée au verrou, il heurte avec force, et +les deux amans s'éveillent épouvantés. Sergio fuit, et descend +par la croisée dans la galerie qui le conduisait chaque soir +dans les bras de sa maîtresse; mais, en fuyant, l'infortuné +laisse des traces irrécusables de sa présence.</p> + +<p>«Conrad, dont les soupçons ont été éveillés par la manière +inusitée dont la porte était close, observe sa pâle et tremblante +épouse. Le désordre de ses sens et l'embarras de ses réponses +suffisaient pour la perdre; mais, pour mieux s'assurer de la +vérité, Conrad, comme sans dessein, lui pose la main sur le +cœur: un battement précipité ne lui laisse plus aucun doute. +Alors, jetant ses regards tout autour de la chambre, il aperçoit, +à la lueur de la lampe qui veille, un petit bonnet de drap rouge +avec un cordonnet d'or, qu'il reconnaît pour appartenir à son +fils, et que celui-ci avait oublié en se sauvant. Cependant il +feint de s'endormir; et, en affectant le calme le plus parfait, +il dissipe la crainte dans l'ame de la trop crédule Tibérie.</p> + +<p>«Dans la scène que nous venons de mettre sous les yeux +du lecteur, tout est mieux gradué, il faut en convenir, et +plus vraisemblable que dans <i>Parisina</i>. Ce n'est point sur un +mot échappé dans un rêve que le père outragé envoie sa +femme et son fils à la mort. Ici, il y a de quoi être convaincu; +car après avoir, sur de si positifs indices, guetté les deux +amans, il vient, suivi de gardes et de bourreaux, les surprendre +dans les bras l'un de l'autre. Le Hugo de Lord Byron, +au moment de mourir, développe un fier et indomptable caractère. +Il y a un assez long dialogue entre le père et le +fils, etc. L'auteur italien marche avec beaucoup plus de rapidité +au dénouement final. Dans son récit, les deux infortunés +amans, accablés, ne songent ni à discourir ni à récriminer; +ils demandent leur grâce à un père irrité et terrible, qui ne +les entend pas. En effet, Conrad, ivre de fureur et de rage, +les fait punir en sa présence même d'un supplice affreux. +L'Italien laisse bien loin derrière lui le poète anglais pour +l'énergie et l'horrible vérité de cette peinture. Mais au milieu +de ce luxe sanglant de férocité, il y a des traits d'un pathétique +qui déchire l'ame; et c'est pourquoi nous ne craindrons +pas de citer encore ce morceau de la fin:</p> + +<p>«Dès qu'on fut arrivé à la galerie, on posa une échelle +sous la fenêtre qui donnait dans l'antichambre de la princesse. +Conrad y monta le premier, ensuite le capitaine et +le reste de leurs gens. Ils courent dans la chambre avec des +torches et des lanternes à la main. Comme les deux amans +étaient endormis dans les bras l'un de l'autre, le vieillard +entra sans être entendu. Furieux, il va droit au lit, suivi +de son escorte; et du même mouvement, tirant rideau et +couverture, il s'écrie d'une voix tonnante: <i>Voilà donc +l'honneur que me font mon fils et ma femme! Que la vengeance +soit terrible</i>!</p> + +<p>«Sergio et Tibérie, s'éveillant en sursaut au milieu de ces +torches qui n'éclairaient que des figures menaçantes et les +transports d'un père outragé, demeurèrent immobiles d'étonnement +et d'effroi; à peine respiraient-ils. <i>Allons</i>, dit +Conrad aux archers, <i>liez les pieds et les mains à ces deux +misérables; hâtez-vous</i>. Cela fait, se tournant vers le bourreau +qu'il avait amené: <i>A toi</i>, dit-il. Le bourreau s'avance, +crève les yeux à Sergio, et lui arrache la langue avec des +tenailles, au moment où il exprimait encore des paroles +de repentir et de supplication; on lui coupe ensuite les +mains et les pieds. A cet affreux spectacle, Tibérie perd +l'usage de ses sens. Conrad, dont la soif de vengeance n'était +pas assouvie, la ranime lui-même, et puis il la fait +mutiler de la même manière qu'il vient de faire mutiler son +fils. On jette ensemble les deux infortunés dans le lit où ils +avaient été surpris. <i>Mourez</i>, leur dit-il, <i>mourez en proie +au désespoir, dans ce même lit où vous avez vécu dans les +délices, pour me trahir et me déshonorer</i>. A ces mots, il +sortit avec tout le monde, referma la porte de la chambre, +et se mit à se promener ça et là dans la salle, le cœur si +endurci par cette fièvre de férocité, qu'il ne lui restait pas +le moindre sentiment humain. Cependant ceux qui l'environnaient +détestaient une justice si rigoureuse, et les bourreaux +eux-mêmes étaient effrayés de l'horrible vengeance +dont ils avaient été les ministres.</p> + +<p>«Les deux amans infortunés, sans langues, sans yeux, +sans mains et sans pieds, et perdant à la fois leur sang +par sept parties différentes de leurs corps, touchaient à leur +moment suprême. Cependant, aux dernières paroles de +Conrad, et en entendant fermer la porte, ils s'étaient rapprochés +à tâtons; et s'étant embrassés avec le reste de leurs +bras, ils unirent leurs bouches, se serrèrent le plus qu'ils +purent, et, dans cette sanglante et terrible étreinte, attendirent +le dernier soupir.»</p> + +<p>«Ce drame accablant est achevé, complété par le peuple +indigné au bruit de cet excès de vengeance, qui vient en furie +briser les portes du palais, massacrer les gardes, et traîner +Conrad au supplice.</p> + +<p>«De partout on avait investi le palais, et le peuple transporté +criait: <i>Qu'il meure! qu'il meure, le cruel tyran! Au +poteau! au gibet, le barbare</i>! Conrad, saisi dans l'asile où +il avait essayé de se cacher, voulut inutilement exprimer +un tardif repentir. Comme poussés à la vengeance par la +justice divine, ils lui déchirèrent le visage, lui arrachèrent +la barbe, et, attaché à un poteau sur la place publique, il +fut lapidé par le peuple. Mis à mort, écrasé sous une nuée +de pierres, il n'avait rien conservé de la figure humaine. +Hommes, enfans, vieillards, c'était à qui l'accablerait; et +enfin, il fut, pour ainsi dire, enseveli sous une montagne +de pierres entassées. Après cette vengeance, on se rendit +au palais, d'où l'on fit transporter les deux malheureux dans +un tombeau, avec toute la pompe accoutumée. Le lendemain, +les plus anciens citoyens s'étant assemblés prirent +les mesures les plus sages pour le gouvernement du pays +qui demeurait sans maître, et ils transformèrent leur principauté +en une république qui subsista long-tems.»<span class="rig"> +(Extrait du <i>Globe</i> du 10 novembre 1825.)</span><br><br></p> +<br> +<p class="mid">FIN DES NOTES DE PARISINA.</p> +<br><br><br> + + + +<h1>LAMENTATION</h1> + +<h2>DU TASSE.</h2> + +<br><br><br> +<hr> +<h2>AVERTISSEMENT.</h2> +<hr class="short"> +<br> + +<p>A Ferrare (dans la Bibliothèque) sont conservés +les manuscrits originaux de la <i>Jérusalem</i> +du Tasse et du <i>Pastor fido</i> de Guarini, avec des +lettres du Tasse, dont l'une est intitulée: <i>Titien +à Aristote</i>. On voit aussi dans cette ville +l'écritoire et la chaise, la tombe et la maison de +ce dernier. Mais comme l'infortune inspire un +grand intérêt à la postérité, et peu ou point +à ses contemporains, la cellule où le Tasse fut +emprisonné dans l'hôpital de Sainte-Anne attire +plus l'attention que la résidence ou le monument +élevé par l'Arioste,--au moins elle produit +cet effet sur moi. Il y a deux inscriptions, +l'une sur la porte extérieure, la seconde sur les +murs de la cellule elle-même, invitant, non pas +nécessairement, l'étonnement et l'indignation +du spectateur. Ferrare est déchue, et a beaucoup +perdu de sa population; le château existe +encore en entier, et j'ai vu la cour où Parisina +et Hugo furent décapités, selon les <i>Annales</i> de +Gibbon.</p><br><br><br> + +<hr> +<h1>LAMENTATION</h1> + +<h2>DU TASSE.</h2> + +<hr class="short"> +<br> + +<p>1. Longues années!--Elles mettent à l'épreuve des +souffrances le corps fragile et l'esprit d'aigle d'un +enfant de la poésie.--Longues années d'outrages! +calomnie et persécutions, folie supposée, solitude +emprisonnée, et le cancer dévorant de l'ame dans sa +forme la plus redoutable, lorsque la soif impatiente +de la lumière et de l'air dessèche le cœur; et que la +grille de fer abhorrée, souillant les rayons du soleil +de son ombre hideuse, pénètre, par cette ombre, à +travers la prunelle frémissante de l'œil, jusque dans +le cerveau, en y portant un brûlant sentiment de +pesanteur et de peine; quand, dénué de tout, la +captivité déployée est là debout, raillant à travers la +porte jamais ouverte, qui ne laisse rien passer à +travers ses barreaux, excepté un peu de jour, et une +nourriture dégoûtante que j'ai mangée seul, jusqu'à +ce qu'elle eût perdu son amertume insociale. +Je dois vivre comme une bête de proie, dînant +tristement seul, étendu dans le caveau qui est mon +seul lieu de repos<a id="footnotetagloc30" name="footnotetagloc30"></a> +<a href="#footnoteloc30"><sup class="sml">loc30</sup></a>, et--peut-être--mon tombeau. +Tout cela m'a quelque peu abattu; mais je n'y +succomberai pas, je le supporterai. Je ne me courbe +pas sous le désespoir; car j'ai lutté avec mon agonie, +et me suis donné des ailes pour m'envoler loin +de l'enceinte étroite des murs de mon cachot, et j'ai +délivré le saint sépulcre de l'esclavage, et je me suis +réjoui parmi des hommes et des êtres divins, et j'ai +porté ma pensée dans la Palestine, en mémoire de +la guerre sacrée entreprise à l'honneur du Dieu qui +a passé sur la terre et qui est maintenant dans le +ciel; car il a donné de la force à mon cœur et à +mes membres. Afin que je puisse être pardonné +pour les souffrances que j'éprouve, j'ai employé le +tems de ma pénitence à rappeler comment le saint +sépulcre de Jérusalem fut conquis, et comment il +fut adoré.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc30" +name="footnoteloc30"><b>Note loc30: </b></a><a href="#footnotetagloc30"> +(retour) </a> <i>Which is my lair</i>.</blockquote> + +<p>2. Mais cette œuvre est accomplie,--ma tâche +heureuse est finie; j'ai perdu cet ami qui m'a soutenu +pendant de longues années! Si je dois souiller +ta dernière page avec mes larmes, sache que mes +peines ne m'ont encore fait arracher aucune de tes +pages. Mais toi, ma jeune création! l'enfant de mon +ame! qui venais toujours jouer et sourire autour de +moi, et me faisais sortir de moi-même pour jouir +des délices de ta vue; hélas! tu n'es plus!--et avec +toi a disparu mon bonheur. Cette dernière blessure +portée à un roseau brisé me fait verser des larmes +de sang. Hélas! tu es terminé!--Que me reste-t-il +maintenant? Je n'ai que des angoisses à éprouver;--et +dans l'avenir? j'ignore ma destinée;--mais +je trouverai, dans l'énergie naturelle de mon ame, +la force de tout supporter. Je n'ai pas succombé, +parce que je n'ai pas de remords ni motif d'en avoir. +Ils m'appellent insensé--et pourquoi! Oh! Léonore! +ne leur répliqueras-tu pas? Mon cœur, en +effet, était possédé d'un sentiment délirant pour élever +mon amour aussi haut que tu es placée; mais encore +ma frénésie n'appartenait pas à mon esprit. +J'ai connu mon erreur, et j'en supporte la peine. +Parce que tu es belle et que je n'ai pas été aveugle, +voilà le crime qui m'a retranché du sein de l'humanité. +Mais qu'ils agissent, qu'ils me torturent à leur +volonté, mon cœur ne fera que reproduire davantage +ton image. L'amour heureux peut abandonner +l'objet de son affection; les amans malheureux sont +les amans fidèles. C'est leur destin de voir tous leurs +sentimens se fortifier au lieu de décroître; et chaque +passion se concentre dans une seule, comme les +fleuves rapides vont se confondre tous dans l'océan; +mais le nôtre est incommensurable et n'a pas de +rivage.</p> + +<p>3. Au-dessus de moi, écoutez! le long cri maniaque +d'ames et de corps dans la captivité! Écoutez +les coups de fouet et les hurlemens croissans, et les +blasphèmes à moitié inarticulés! Il y a là des êtres +pires que des fous frénétiques, quelques hommes +dont l'esprit est égaré par une intolérable douleur; +et sombre est la lumière qui leur est laissée avec d'inutiles +tortures, ainsi que le veut leur tyran pour +satisfaire sa volupté du mal. Je suis jeté parmi eux +et parmi leurs victimes; c'est au milieu de ces soupirs +et de ces cris que j'ai passé de longues années; +c'est au milieu de soupirs et de cris semblables que +doit se terminer ma vie. Qu'il en soit ainsi;--car +alors je pourrai reposer dans la tombe.</p> + +<p>4. J'ai souffert patiemment jusqu'ici, je supporterai +encore patiemment mes souffrances: j'ai oublié +la moitié de ce que je voulais oublier; mais si j'étais +rendu à la vie,--oh! mon destin serait-il d'être +oublieux comme je suis maintenant oublié?--N'éprouverais-je +pas de ressentimens contre ceux qui +m'ont retenu dans cette vaste demeure de lépreux et +des nombreuses douleurs? Là où le rire n'est point +joyeux, où la pensée ne sort point de l'ame, où les +paroles n'appartiennent pas au langage des hommes, +où les hommes mêmes n'appartiennent pas à l'humanité, +où les cris répondent aux malédictions, les +gémissemens aux coups, et où chacun est torturé +dans son cachot séparé;--car nous sommes jetés +en foule dans nos solitudes<a id="footnotetagloc31" name="footnotetagloc31"></a> +<a href="#footnoteloc31"><sup class="sml">loc31</sup></a>; séparés l'un de l'autre +par des murs épais, qui répètent par l'écho les cris +de la folie dans sa loquacité étrange;--tandis que +chacun peut les entendre, personne ne fait attention +à l'appel de son voisin,--personne! excepté un +homme, le plus malheureux de tous, qui n'était +point fait pour être le compagnon de ces insensés, +ni pour être enfermé entre la folie et le malheur. +N'éprouverai-je pas de ressentimens contre ceux qui +m'ont jeté dans cette prison? qui m'ont avili dans +l'esprit des hommes, en me refusant l'usage du mien, +en flétrissant ma vie au milieu de sa carrière, en représentant +mes paroles comme choses à éviter et à +craindre? Ne leur ferai-je pas payer ces angoisses, +et ne leur apprendrai-je pas les gémissemens étouffés +de la douleur? Les efforts à faire pour rester +calme, et la froide détresse qui détruit notre contentement +stoïque? Non!--trop fier pour être vindicatif--j'ai +pardonné les insultes de la princesse, +et je voudrais mourir. Oui, sœur de mon souverain! +pour toi je dissipe toute l'amertume de mon cœur; +elle ne peut habiter où règne <i>ton</i> image. Les haines +de ton frère,--je ne les maudis point; tu n'as pas +pitié de moi,--mais je ne puis t'oublier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc31" +name="footnoteloc31"><b>Note loc31: </b></a><a href="#footnotetagloc31"> +(retour) </a> <i>For we are crowded in our solitudes</i>.</blockquote> + +<p>5. Réfléchis sur un amour qui ne connaît pas le +désespoir, mais dont toutes les affections non éteintes +font encore son plus grand bonheur: vives et profondes, +qu'elles demeurent encore dans mon cœur +fermé et silencieux, comme la foudre accumulée habite +dans son nuage, enveloppée de son noir et roulant +linceul, jusqu'à ce qu'elle éclate,--et que le +dard éthéré frappe au loin: ainsi au choc électrique +de ton nom, la pensée ardente éclate en moi, +et pour un moment toute autre pensée que la tienne +disparaît;--elles ne sont plus,--je suis le même +pour toi. Et cependant mon amour se fortifie sans +ambition; je connaissais ta naissance, la mienne, et +je savais qu'une princesse n'était point la compagne +d'amour d'un poète. Je ne confiais point cet amour, +je ne le murmurais point; il se suffisait à lui-même, +il était à lui-même sa propre récompense; et si mes +yeux l'ont révélé, hélas! ils ont été bien punis par +le silence et la froideur des tiens, et cependant je ne +me plains pas. Tu étais pour moi un reliquaire de +cristal, adoré à une sainte distance, et dont je baisais +respectueusement le parvis sacré qui l'entourait. +Non pas parce que tu étais une princesse, mais +parce que l'amour t'avait parée d'une auréole de +gloire, et avait revêtu tes traits d'une beauté qui +frappait d'étonnement,--oh! non pas d'étonnement,--mais +d'une crainte respectueuse comme celle +qu'inspire le Très-Haut; et dans cette douce sévérité +il y avait quelque chose qui surpassait toutes +les tendresses.--Je ne sais pas pourquoi--ton +génie maîtrisait le mien;--mon étoile est encore +devant toi:--s'il était présomptueux d'aimer ainsi +sans espérance, cette triste fatalité m'a coûté cher. +Mais par cela même tu m'es encore plus chère, et je +passerais ma vie avec contentement, dans ce cachot +qui me torture,--seulement pour l'amour de <i>toi</i>. +L'amour, qui m'a visité dans mes chaînes, en a à +moitié allégé la pesanteur; et pour le reste, quoiqu'elles +soient encore pesantes, il me prête de la +force pour les soutenir. Il te contemple avec un +cœur tout entier à toi, et surmonte l'intensité de +la douleur.</p> + +<p>6. Cela n'est pas étonnant:--depuis ma naissance +mon ame fut enivrée d'amour; cet amour a pénétré +et s'est mêlé à tous les objets que j'ai vus sur +la terre. Je faisais des idoles de ces objets inanimés, +et des fleurs solitaires et sauvages, des rochers où +elles croissaient, un paradis sous les arbres balancés +duquel je me reposais à l'ombre, en y rêvant +des heures sans nombre, quoique je fusse toujours +grondé pour de semblables absences; et les sages +secouaient leurs têtes blanches sur moi, et disaient +que des hommes exaltés comme moi étaient fous, et +qu'un gueux d'enfant comme moi finirait mal, et que +la seule leçon que je méritasse était le fouet; et alors +ils me frappaient, et je ne pleurais pas, mais je les +maudissais dans mon cœur; et je retournais dans ma +solitude cachée pour pleurer seul, et pour rêver de +nouveau des visions qui naissent sans être livré au +sommeil. Avec les années, mon cœur commença à +palpiter de sentimens d'un trouble étrange, et d'une +peine douce. Mon cœur tout entier s'exhalait dans +un seul besoin, mais errant et indéfini, jusqu'au +jour où je trouvai l'objet que je cherchais,--et qui +était toi. Dès lors tout mon être fut absorbé en toi; +--le monde avait disparu;--tu avais dans mon +cœur annihilé la terre!</p> + +<p>7. J'aimai plus encore la solitude;--mais je ne +pensais guère à passer je ne sais quel tems de ma vie +éloigné de toute communauté avec l'existence, excepté +celle des maniaques et de leur tyran, à être leur +compagnon bien des années avant que mon corps, +comme les leurs, ait été livré aux vers de la tombe. +Mais qui m'a vu en proie au désespoir, ou qui m'a +entendu dans le délire? Peut-être, dans un semblable +cachot, souffrons-nous plus que le matelot +naufragé sur son rivage désert. Le monde est tout +entier devant lui.--Le <i>mien</i> est <i>ici</i>, dans un espace +à peine double de celui qu'ils seront obligés d'accorder +à mon cercueil. Bien qu'<i>il</i> doive mourir, il +peut élever les yeux, et, d'un regard mourant, accuser +le ciel.--Je n'élèverai point les miens pour +une semblable plainte, quoiqu'ils soient couverts par +la voûte de mon cachot.</p> + +<p>8. Cependant j'éprouve de tems en tems que mon +esprit s'affaiblit, mais avec le sentiment de sa décadence.--Je +vois des lumières inaccoutumées +briller sur les murs de ma prison, et un démon +étrange, qui me vexe par des tours d'escamoteur +et de petits tourmens accompagnés du sentiment de +l'homme heureux et libre. Mais ce qui est le plus +affreux pour celui qui a ainsi long-tems souffert, +c'est la maladie du cœur, la petitesse du lieu qui +l'enferme, et tout ce qui peut être supporté sans +mourir, ou qui peut avilir l'ame. Je pense que mes +ennemis n'ont été que l'homme; mais des esprits +ont pu se liguer avec lui:--toute la terre m'abandonne,--le +ciel m'oublie;--dans l'impuissance +de me défendre, les pouvoirs du mal peuvent, la +chose est possible, me tenter encore, et prévaloir +contre la créature accablée qu'ils assaillent. Pourquoi +mon esprit est-il éprouvé dans cette fournaise +comme l'acier? parce que j'ai aimé, parce que j'ai +aimé ce que je ne devais pas aimer, et que j'ai vu +ce qui était plus ou moins que mortel et que moi.</p> + +<p>9. J'ai été autrefois très-prompt à sentir--ce n'est +plus.--Mes cicatrices sont durcies, car autrement +j'aurais déjà brisé mon cerveau contre ces barreaux +de fer, en voyant le soleil briller à travers comme +par moquerie.--Si je supporte et si j'ai supporté +ce que j'ai raconté, et tout ce qui n'a pas de paroles +pour s'exprimer, c'est parce que je ne voulais pas +mourir et sanctionner par un suicide le stupide +mensonge qui m'enchaîne ici, imprimer profondément, +par la flétrissure de la honte, la folie dans +ma mémoire, et rechercher la compassion pour un +nom flétri, en scellant la sentence que mes ennemis +ont portée contre moi. Non--ce nom sera immortel!--et +je fais de mon cachot actuel un temple pour +l'avenir que les nations viendront visiter en mon +honneur; tandis que toi, Ferrare! lorsque tes ducs +souverains ne seront plus avec toi, tu tomberas en +ruines, tes palais écroulés seront déserts, la couronne +d'un poète sera ta propre couronne, le cachot +d'un poète ton monument le plus célèbre, aux yeux +de l'étranger qui contemplera tes murs dépeuplés. +Et toi, Léonore! toi--qui fus honteuse de ce qu'un +homme comme moi ait pu t'aimer,--qui rougis +d'entendre que tu pouvais être chère à un cœur qui +ne fut point celui d'un monarque; va! dis à ton +frère que mon cœur, indompté par le malheur, les +années, la lassitude--et peut-être par la flétrissure +qu'il m'a imputée--et la longue infection d'une +caverne comme celle-ci, où l'esprit est livré à la +même pourriture que les habitans de l'abîme, t'adore +encore;--et ajoute--que lorsque les tours +et les créneaux qui gardent ses heures joyeuses de +banquet, de danse, de fête, de débauche, seront +oubliés ou laissés dans un honteux abandon,--ce +cachot sera un lieu consacré! Mais toi,--quand +toute cette magie de la naissance et de la beauté, qui +t'entoure, sera dissipée,--tu auras encore la moitié +du laurier qui ombragera ma tombe. Nul pouvoir +dans la mort ne pourra séparer nos noms, comme +aucun dans la vie ne peut t'arracher de mon cœur. +Oui, Léonore! ce sera notre destin d'être unis pour +toujours;--mais il sera trop tard!</p> +<br> +<p class="mid">FIN DE LA LAMENTATION DU TASSE.</p> + +<br><br><br> + +<h2>POÉSIES INÉDITES</h2> + +<h1>DE LORD BYRON.</h1> + +<br><br><br> +<hr> +<h2>AVERTISSEMENT</h2> + +<h4>DES ÉDITEURS.</h4> +<hr class="short"> +<br> + +<p>Les poésies qui suivent ont été publiées dans +la dernière édition donnée par les frères Galignani +à Paris. C'était pour nous un devoir de +les reproduire ici avec les autres pièces inédites, +pour faire connaître les œuvres complètes +du poète. Elles n'ajouteront rien à sa +gloire, quelques-unes étant des essais de sa jeunesse; +mais plusieurs augmenteront l'estime +qu'inspire son caractère, et que l'on s'obstine +quelquefois à lui refuser, en considérant la tendance +générale de ses autres poésies.</p> + +<br><br><br> + +<h3>POÉSIES INÉDITES</h3> + +<h2>DE LORD BYRON.</h2> +<hr class="full"> +<br> + + +<h3>I.</h3> + +<h4>VERS ADRESSÉS A L'OBJET DE SES AFFECTIONS</h4> + +<h5>APRÈS SON MARIAGE.</h5> + +<p>Il fut un tems, je n'ai pas besoin de le nommer, +puisqu'il ne sera jamais laissé dans l'oubli,--où +tous nos sentimens, toutes nos émotions étaient les +mêmes, comme mon ame est encore la même pour +toi.</p> + +<p>Et depuis cette heure où ta bouche m'avoua, pour +la première fois, une flamme qui égalait la mienne, +quoique mon cœur ait eu plus d'un tort envers toi, +tort caché, et par là non ressenti par le tien.</p> + +<p>Aucun cœur,--non, aucun cœur n'a été si profondément +abattu, en pensant avec quelle rapidité +cet amour s'était enfui, éphémère comme chaque +infidèle baiser!--mais éphémère dans ton cœur +seulement.</p> + +<p>Cependant le mien éprouva quelques consolations +en entendant récemment tes lèvres déclarer, par des +accens crus autrefois sincères, que tu conservais le +souvenir des jours qui ne sont plus.</p> + +<p>Oui, mon adorée! et cependant ma cruelle amie; +quoique tu ne veuilles plus aimer de nouveau, il +m'est doublement doux de penser que le souvenir de +cet amour se conserve dans ton cœur.</p> + +<p>Oui, c'est pour moi une glorieuse pensée; mon +ame ne se plaindra plus désormais, quelle que tu +sois ou que tu puisses être; tu <i>as</i> été tendrement, +uniquement à moi.</p> + +<h3>II.</h3> + +<h4>EN QUITTANT L'ANGLETERRE.</h4> + +<p>C'en est fait! la chaloupe déploie ses blanches +voiles au souffle frémissant de la brise fraîche qui +siffle sur la cime du mât penché;--et moi, je dois +m'éloigner de cette terre, parce que je n'en puis +aimer qu'une.</p> + +<p>Mais si je pouvais redevenir ce que j'ai été, si je +pouvais revoir ce que j'ai vu,--si je pouvais de +nouveau reposer sur le cœur qui rendit autrefois +heureux mes plus ardens désirs; je ne chercherais +pas un autre climat, parce que je n'en puis aimer +qu'une.</p> + +<p>Il y a long-tems que j'ai vu cet œil qui a causé +mon bonheur ou mon infortune, et je me suis efforcé, +mais en vain, de l'effacer de ma mémoire; +car, quoique je m'éloigne d'Albion, mon amour est +encore attaché à une seule.</p> + +<p>Comme un oiseau solitaire et sans compagne, mon +cœur abattu est désolé; je regarde autour de moi, et +je ne puis rencontrer un sourire ami, ou un visage +bien-venu; et même, dans les foules, je suis encore +seul, parce que je n'en puis aimer qu'une.</p> + +<p>Je traverserai les mers écumantes, et je chercherai +un asile étranger; et jusqu'à ce que j'aie oublié un +beau mais infidèle visage, je ne trouverai pas de +lieu de repos. Je ne puis éviter mes noires pensées: +l'amour me suit partout, mais l'amour pour une seule.</p> + +<p>Le plus pauvre, le plus misérable de la terre +trouve encore quelque foyer hospitalier où le doux +regard de l'amitié ou de l'amour peut encore sourire +dans le bonheur, ou consoler dans l'affliction; mais +je n'ai ni ami, ni amante, parce que je n'en puis +aimer qu'une.</p> + +<p>Je pars! mais, dans quelque lieu que j'aborde, il +ne s'y trouve ni un œil pour pleurer avec moi, ni +un cœur fraternel pour partager la moindre de mes +peines; et toi, qui as détruit toutes mes espérances, +tu ne trouveras pas pour moi un soupir, quoique je +t'aie aimée seule.</p> + +<p>De penser seulement à chaque scène de nos jeunesses,--de +ce que nous sommes, de ce que nous +avons été,--accablerait de douleur des cœurs +plus faibles; mais le mien, hélas! a résisté à ce +coup mortel: cependant il bat encore, comme au +commencement de son amour, et il n'a jamais aimé +fidèlement qu'un cœur.</p> + +<p>Quel est ce cœur si cher, ce cœur bien-aimé? il +n'est point donné aux yeux vulgaires de le contempler;--et +pourquoi cet amour a-t-il été si promptement +traversé? tu le sais mieux que personne,--je +l'ai éprouvé plus que tout autre: mais peu d'entre +ceux qui habitent sous le soleil ont aimé aussi long-tems +et un seul objet.</p> + +<p>J'ai essayé des chaînes d'une autre beauté remplie +d'attraits et peut-être aussi belle à la vue; je voudrais +l'avoir aimée autant que toi;--mais quelque +charme indomptable défendait à mon cœur saignant +d'accorder un retour de tendresse et d'amour à tout +autre qu'à une seule.</p> + +<p>Il me serait doux de te revoir au moment du départ, +et de te bénir à mon dernier adieu; cependant +je ne désire pas que ces yeux pleurent sur celui qui +va errer sur les vagues agitées,--quoique partout +où ma barque portera mes pas fugitifs, je n'aime +que toi,--je ne puisse aimer qu'un cœur.</p> + +<h3>III.</h3> + +<h4>STANCES DESTINÉES A ÊTRE RÉCITÉES A LA RÉUNION CALÉDONIENNE, EN 1814.</h4> + +<p>Quel est celui qui n'a pas jeté un regard sur la +page où la Renommée a fixé le nom inconquis de la +haute Calédonie, la terre des montagnes qui repoussa +les chaînes des Romains et chassa loin d'elle +les Danois aux crêtes de flammes, dont aucun ennemi +ne pourrait dompter le brillant claymore et le bouillant +courage,--qu'aucun tyran ne pourrait commander?</p> + +<p>Cette antique génération n'est plus,--mais leurs +enfans respirent encore, et la gloire les couronne +d'un double laurier; elle brille sur les bannières +confondues des Gallois et des Saxons; et, Angleterre! +tu ajoutes leur valeur indomptable à la tienne. +Le sang qui coula avec Wallace fut celui d'hommes +libres; mais maintenant, il est versé seulement pour +la gloire et pour toi! Oh! ne repousse pas la demande +du vétéran du Nord; mais prête-lui ton assistance,--le +monde lui a donné la renommée!</p> + +<p>Les plus humbles rangs, les braves les plus ignorés +qui ont versé leur sang, tandis qu'ils suivaient +avec ardeur la bannière orgueilleuse qui dormait +sur le gazon flétri que leurs camarades, plus heureux, +avaient foulé dans leur triomphe qu'ils nous +ont légué,--c'est tout ce que leur destin accorde--à +leurs enfans orphelins et à leur épouse solitaire: +cette épouse peut, sur les sombres collines de la +haute Albyn, élever vers le ciel un œil mélancolique +et plein de larmes, ou contempler, tandis que des +nuages prophétiques découvrent les malheurs anticipés +du devin montagnard, le fantôme sanglant de +chaque guerrier sombre dans ces nuages, ou éclatant +dans les éclairs de la tempête. Alors elle entonnera +le chant solitaire, la douce complainte sur +celui qui n'est plus,--sur celui dont les restes +éloignés demandent vainement le sauvage <i>requiem</i> +de Coronach réservé au brave!</p> + +<p>C'est le ciel--non l'homme--qui doit soulager +la douleur qui éclate lorsque les sentimens de la nature +suivent leur cours; cependant la tendresse et +le tems peuvent dérober aux larmes la moitié de +leur amertume pour un être si cher: la reconnaissance +de la nation cependant peut étendre un coussin +sans épines sous la tête de la veuve; elle peut alléger +les soins maternels de son cœur, et préserver du +besoin les enfans du soldat.</p> + +<h3>IV.</h3> + +<h4>STANCES A CELLE QUI PEUT LE MIEUX LES COMPRENDRE.</h4> + +<p>Qu'il en soit ainsi!--nous nous séparons pour +toujours! Que le passé ressemble au néant! Si je +t'avais seulement <i>aimée</i>, jamais tu ne m'aurais été +aussi chère.</p> + +<p>Si je t'avais aimée, et que j'eusse été ainsi dédaigné, +j'aurais pu mieux supporter cette injure;--lorsqu'il +n'est pas récompensé,--l'amour est dompté +par le sentiment naissant du mépris.</p> + +<p>L'orgueil peut refroidir ce que la passion avait +rendu brûlant, le tems peut dompter la volonté capricieuse; +mais le cœur trahi par l'amitié palpite +des battemens les plus insensés du malheur.</p> + +<p>Si je t'avais aimée,--je pourrais te haïr maintenant, +de cette haine qui est une consolation; je pourrais +aller jusqu'à t'exécrer et assouvir ma vengeance +par des paroles.</p> + +<p>Mais il est un chagrin silencieux qui ne peut trouver +aucune issue dans le langage, qui dédaigne +d'emprunter aucun soulagement à ces hauteurs que +le chant peut atteindre.</p> + +<p>Comme une chaîne insonore qui rend esclave,--comme +les rêves sans sommeil qui sont une raillerie,--comme +les gouttes d'eau glacées qui tombent +de la voûte d'un rocher caverneux,</p> + +<p>Tel est le sentiment glacé et malade que tu as fait +connaître à mon cœur; par une blessure profonde tu +l'as forcé à dérober au monde sa plus amère douleur!</p> + +<p>Autrefois ce cœur te crut tendrement, orgueilleusement, +tout ce que l'imagination peut se peindre; +autrefois il t'honorait, t'estimait, comme son +idole, comme sa sainte!</p> + +<p>Pour moi tu étais plus qu'une femme, et ce n'était +pas comme un homme que mes regards s'arrêtaient +sur toi; pourquoi m'as-tu trompé comme une femme? +pourquoi as-tu accumulé sur moi une malédiction +plus qu'humaine?</p> + +<p>N'étais-tu qu'un démon, empruntant le sourire de +l'amitié et les artifices de la femme, et parée d'une +beauté étrangère, jouant avec un cœur fidèle?</p> + +<p>Par cet œil qui put autrefois répondre par ses regards +aux miens, par cette oreille qui put autrefois +écouter les histoires que je te racontais;</p> + +<p>Par cette lèvre, prodigue de sourires, qui pouvait +adoucir l'amertume des chagrins; par cette joue +qui brillait autrefois de tant d'éclat, et feignait de +rougir aux paroles de la pure amitié;</p> + +<p>Par tous ces charmes trompeurs réunis tu as servi +ta volonté capricieuse et flétri sans regrets celui que +tu ne voulais pas obligeamment assassiner!</p> + +<p>Cependant je ne te maudis point--dans ma tristesse,--je +sens encore combien tu me fus chère. +Oh! je ne pourrais--même dans la folie--te condamner +à la peine que tu mérites!</p> + +<p>Vis! et quand ma vie sera éteinte, puisse la tienne +durer encore long-tems; trop tard alors tu pourras +découvrir par tes propres sentimens tout ce que +j'ai dû ressentir contre toi!</p> + +<p>Quand tous tes attraits seront fanés,--quand tes +flatteurs ne t'encenseront plus;--avant que le linceul +de la mort ait dérobé aux regards la proie d'un +reptile;--</p> + +<p>Avant cette heure--trompeuse sirène! écoute-moi!--tu +ressentiras ce que j'éprouve maintenant, +tandis que mon ame, voltigeant près de toi, murmure +à ton oreille le vœu rompu de l'amitié!</p> + +<p>Mais--il est inutile de te faire des reproches sur +ta vie passée ou présente;--ce que tu fus--mon +imagination l'a rêvé! ce que tu es--je le connais +<i>trop tard</i>!</p> + +<h3>V.</h3> + +<h4>MÉLODIES HÉBRAÏQUES.</h4> + +<h4>I.</h4> + +<p>C'est l'heure où le chant du rossignol retentit +dans les bosquets;--c'est l'heure où les vœux des +amans semblent plus doux dans les paroles murmurées +tout bas;--les souffles du vent et les murmures +des eaux apportent à l'oreille solitaire une +musique harmonieuse. Les gouttes de la rosée du +soir ont rendu brillante chaque fleur, et les étoiles +se rassemblent dans les cieux, et les vagues deviennent +plus azurées, et les feuilles ont une couleur +plus brune, et dans l'espace règne encore ce clair-obscur +si doucement sombre, si ténébreusement pur, +qui suit le déclin du jour au moment où le crépuscule +disparaît devant les rayons de la lune.</p> + +<h4>II.</h4> + +<p>Dans la vallée des eaux nous pleurons sur le +jour où l'ennemi, où l'hôte de l'étranger fit sa proie +de Jérusalem; et nos têtes reposent tristement penchées +sur nos seins, et nos cœurs sont pleins de la +patrie absente.</p> + +<p>Le chant qu'ils demandaient en vain,--il dort +encore dans nos ames, comme le vent qui a expiré sur +la colline; ils demandaient nos chants sur la harpe,--mais +ils versèrent notre sang avant que notre main +droite leur fît entendre le moindre accord d'harmonie.</p> + +<p>Nos harpes sans cordes sont suspendues sur les +branches désolées du saule, aussi tristes, aussi muettes +que les feuilles desséchées. Nos mains peuvent +être enchaînées,--nos larmes sont encore libres +pour notre prière et notre gloire,--et Sion! oh toi!</p> + +<h4>III.</h4> + +<p>Ils disent que l'espérance est du bonheur; mais +l'amour natal peut honorer le passé, et la mémoire +réveille les pensées qui consolent: elles se lèvent les +premières--et se couchent les dernières; et tout +ce que la mémoire aime le plus à se rappeler était +autrefois notre seule espérance; et tout ce que cette +espérance a adoré et perdu s'est conservé dans la +mémoire.</p> + +<p>Hélas! tout est déception; l'avenir nous abuse de +loin; nous ne pouvons être ce que nous nous rappelons, +et nous n'osons penser à ce que nous sommes.</p> + +<h3>VI.</h3> + +<h4>FRANCISCA.</h4> + +<p>Francisca s'avance dans l'ombre de la nuit, mais +ce n'est pas pour contempler les étoiles du firmament; +et si elle s'asseoit dans le bosquet de son +jardin, ce n'est pas par amour pour ses fleurs naissantes. +Elle écoute,--mais ce n'est pas la voix du +rossignol, quoique son oreille attende une histoire +aussi tendre que la sienne. Le bruit d'un pas se fait +entendre à travers l'épais feuillage, et sa joue devient +pâle, et son cœur bat rapidement; une voix +murmure à travers les feuilles frémissantes, et sa +rougeur revient,--et son sein se soulève: un moment +encore et ils seront réunis.--Il est passé,--son +amant est à ses pieds.</p> + +<h3>VII.</h3> + +<h4>LA RENOMMÉE, LA SAGESSE, L'AMOUR ET LE POUVOIR.</h4> + +<p>La renommée, la sagesse, l'amour et le pouvoir +étaient à moi, et la santé et la jeunesse étaient à moi; +mon verre se rougissait des vins de tous les climats, +et d'aimables beautés me prodiguaient leurs caresses; +je voyais briller mon cœur dans les yeux de la beauté, +et je sentais mon ame s'attendrir; tout ce que +peut accorder la terre, ou l'homme désirer, m'appartenait +dans une royale splendeur.</p> + +<p>J'essaie de compter les jours que la mémoire peut +rappeler de l'oubli, avec tout ce que la vie ou la +terre déploient de séductions; il ne s'est levé aucun +jour, il ne s'est passé aucune heure de plaisir, sans +être mêlé d'amertume; et aucun ornement de ma +puissance ne brilla sans se flétrir.</p> + +<p>Le serpent des campagnes se laisse prendre par +des artifices et des charmes; mais celui qui entoure +le cœur de ses replis, oh! qui a le pouvoir de l'arracher +par un charme? Il n'est point docile à la +science de la sagesse, et sa voix ne peut le séduire; +mais il darde à jamais son venin dans l'ame qui est +condamnée à ses tortures.</p> + +<h3>VIII.</h3> + +<h4>LA PRIÈRE DE LA NATURE.</h4> + +<p>Père de la lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu +les accens du désespoir? Le crime de l'homme lui +sera-t-il jamais pardonné? Le vice peut-il intercéder +en sa faveur par la prière? Père de la lumière, je t'invoque! +Tu vois mon ame triste et sombre; toi qui +peux observer la chute du moineau, détourne de moi +la mort du péché; je ne cherche pas d'autels déserts, +de sectes inconnues; oh! indique-moi le chemin de +la vérité! je reconnais ta terrible toute-puissance; +épargne, en l'amendant, les fautes de la jeunesse. +Que les bigots élèvent des temples sombres, que +la superstition bénisse leurs portiques, que les prêtres, +pour prolonger leur règne de ténèbres, trompent +les hommes par des contes de cérémonies mystiques. +L'homme bornera-t-il la puissance de son +créateur à de gothiques monumens de pierres périssables? +Ton temple est le domaine du jour; la terre, +l'océan, le ciel, sont ton trône sans limites.</p> + +<p>L'homme condamnera-t-il sa race aux flammes de +l'enfer, si elle ne fléchit le genou dans tes temples +somptueux? Nous dira-t-il que tous, pour un qui +pèche, doivent périr dans la tempête universelle? +Chacun d'eux prétendra-t-il gagner le ciel, et condamner +son frère dont l'ame conserve une espérance +contraire, ou que des doctrines moins sévères inspirent? +Ces hommes, par des croyances qu'ils ne +peuvent expliquer, peuvent-ils préparer un bonheur +ou un malheur imaginaire? Ces reptiles qui rampent +sur la terre connaissent-ils les desseins de leur +sublime créateur? Ces hommes qui ne vivent que +pour eux seuls, dont les années s'écoulent dans un +crime perpétuel,--ces hommes effaceront-ils tous +leurs vices par leur foi, et vivront-ils au-delà des +limites du tems?</p> + +<p>Père! je ne recherche point les lois d'aucun prophète,--<i>tes +lois</i> apparaissent dans les œuvres de la +nature:--je me reconnais une créature faible et +corrompue; cependant je t'adresserai mes prières, +car tu veux les entendre! Toi qui guides les astres +errans à travers les royaumes déserts de l'espace +éthéré; qui apaises la guerre des élémens, et dont +je reconnais la main puissante d'un pôle à l'autre:--toi +qui, dans ta sagesse, m'as placé ici-bas; qui, +quand tu le voudras, peux m'en retirer; ah! tandis +que je parcours ma carrière sur ce globe terrestre, +étends jusqu'à moi ta main protectrice. C'est toi, ô +mon Dieu! c'est toi que j'invoque! Quel que soit le +bien ou le mal qui m'arrive, je me relève ou je succombe +par ton ordre, je me confie dans ta protection. +Si, lorsque cette poussière sera retournée à la poussière, +mon ame s'envole sur des ailes aériennes, +comme ton nom glorieux et adoré inspirera sa faible +voix! Mais si cet esprit fugitif partage avec l'argile +l'éternel sommeil de la tombe, tant que la vie circulera +dans mes veines j'élèverai vers toi ma prière, +quoique condamné à ne plus me relever de la couche +de la mort. A toi j'adresse mes humbles chants, reconnaissant +de toutes tes faveurs passées, et j'espère, +ô mon Dieu, qu'à la fin cette vie errante retournera +dans toi.</p> + +<p>22 décembre 1806.</p> + +<hr class="short"> +<h3>NOTE.</h3> + +<p>L'auteur de cette traduction a publié dans une brochure +récente<a id="footnotetagloc32" name="footnotetagloc32"></a> +<a href="#footnoteloc32"><sup class="sml">loc32</sup></a> deux extraits des <i>Védas</i>, en <i>sanskrit</i>, en <i>français</i> +et en <i>persan</i>, qui offrent des idées tout-à-fait analogues à quelques-unes +de la prière de Lord Byron, qui leur est de quatre +ou cinq mille ans postérieure. Voici la fin:</p> + +<p>«O soleil! nourricier du monde! solitaire anachorète! dominateur +et régulateur suprême! fils de Pradjâpati! écarte tes +rayons éblouissans! retiens ton éclatante lumière, afin que je +puisse contempler ta forme ravissante, et devenir partie de +l'être divin qui se meut dans toi!</p> + +<p>«Puisse mon souffle de vie être absorbé dans l'ame moléculaire +et universelle de l'espace! Que ce corps matériel et +périssable soit réduit en cendres!</p> + +<p>«O Dieu! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de +mes œuvres! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de +mes œuvres!</p> + +<p>«O Dieu du feu! conduis-nous par le droit chemin. O Dieu! +tu connais toutes nos actions, efface nos péchés: nous t'offrons +le plus haut tribut de nos louanges! notre dernière salutation.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc32" +name="footnoteloc32"><b>Note loc32: </b></a><a href="#footnotetagloc32"> +(retour) </a> <i>Mémoire sur l'origine et la propagation de la doctrine du Tao</i>, +fondée en Chine par <i>Lao-tseu</i>, traduit du chinois, et accompagné d'un +commentaire tiré des livres sanskrits et chinois, etc.; suivi de deux +<i>Oupanichads</i> des <i>Védas</i>, avec le texte sanskrit et persan. Par M.G. Pauthier, +de la Société Asiatique de Paris. A la librairie orientale de Dondey-Dupré.</blockquote> + +<hr class="short"> +<h3>IX.</h3> + +<h4>VERS</h4> + +<h5>ÉCRITS SOUS L'IMPRESSION D'UNE MORT PROCHAINE.</h5> + + + +<p>.......................................................................<br> +Oublierai-je ici la scène encore présente à ma +pensée? Les rochers s'élèvent et les ruisseaux coulent +dans les lieux champêtres que la passion rendait +fortunés. Cependant, Marie, tous tes charmes m'apparaissent +encore aussi frais que dans un songe délicieux +d'amour.</p> + +<p>.......................................................................</p> + +<p>Oublie ce monde, ô mon ame agitée; tourne, +tourne tes pensées vers le ciel; tu y dirigeras bientôt +ton essor, si tes erreurs te sont pardonnées. +Ignorée des bigots et des sectaires, incline-toi devant +le trône du Tout-Puissant, adresse-lui ta tremblante +prière. Lui, qui est clément et juste, ne rejettera +pas la prière de l'enfant de la poussière, +quoiqu'il soit le moindre objet de ses soins. Père de +la lumière! j'élève vers toi mes accens; tu vois mon +ame triste et sombre: toi qui peux observer la chute +du moineau, détourne de moi la mort du péché. +Toi qui guides l'étoile errante, qui apaises la guerre +des élémens, qui as pour manteau les cieux immenses; +pardonne-moi mes pensées, mes paroles, +mes crimes; et puisque je dois bientôt cesser de +vivre, apprends-moi comment je dois mourir.<span class="rig"> +1807.</span><br><br></p> + +<h3>X.</h3> + +<h4>LES THERMOPYLES.</h4> + +<p>Ils sont tombés dans leur dévouement, mais ils +sont immortels; le souffle de la brise semblait soupirer +leurs noms et les ondes le murmurer; les forêts +étaient peuplées de leur renommée; la colonne silencieuse, +solitaire et grise, réclamait un soupir +pour leur poussière sacrée; leurs ombres planaient +sur la sombre montagne; leur souvenir brillait dans +la fontaine; le plus faible ruisseau, le fleuve le plus +impétueux roulaient leur éternelle renommée. En +dépit du joug qu'elle porte, cette terre est encore +celle de la gloire, et la leur! elle est encore un mot +d'ordre pour le monde. Quand l'homme veut accomplir +une grande action, il regarde la Grèce, et se +retourne, ainsi encouragé, pour marcher sur la +tête des tyrans; il la contemple, et il se précipite là +où l'on perd la vie, ou bien où l'on conquiert la +liberté<a id="footnotetagloc33" name="footnotetagloc33"></a> +<a href="#footnoteloc33"><sup class="sml">loc33</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc33" +name="footnoteloc33"><b>Note loc33: </b></a><a href="#footnotetagloc33"> +(retour) </a> + Ces derniers vers sont répétés dans le <i>Siége de Corinthe</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p> +</blockquote> + +<h3>XI.</h3> + +<h4>STANCES</h4> + +<h5>COMPOSÉES EN REVOYANT UN LIEU OU MON NOM AVAIT ÉTÉ +PRIMITIVEMENT GRAVÉ<a id="footnotetagloc34" name="footnotetagloc34"></a> +<a href="#footnoteloc34"><sup class="sml">loc34</sup></a>.</h5> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc34" +name="footnoteloc34"><b>Note loc34: </b></a><a href="#footnotetagloc34"> +(retour) </a> + Il y a quelques années, étant à Harrow, un ami de l'auteur avait +gravé leurs deux noms dans un endroit écarté; il y avait même ajouté +quelques mots de souvenir. Plus tard, à l'occasion d'une injure réelle ou +imaginaire, l'auteur, avant de quitter Harrow, avait effacé, ce fragile +souvenir. En revoyant Harrow, en 1807, il écrivit ces stances à leur +place. +</blockquote> + +<p>Ici naguère les souvenirs de la jeune amitié attiraient +les regards de l'étranger. Peu nombreuses +étaient les paroles;--mais cependant, quoique +peu nombreuses, la main du ressentiment les a +effacées.</p> + +<p>Elle creusa profondément,--mais elle n'effaça +pas entièrement les caractères si unis, que l'amitié, +revenue dans ce lieu, les considéra jusqu'à ce que +la mémoire eût salué de nouveau les paroles.</p> + +<p>Le repentir les rétablit dans leur état primitif, le +pardon y joignit son nom aimable; et si belle l'inscription +reparut, que l'amitié pensa que c'était la +même.</p> + +<p>Le souvenir encore aurait pu être beau; mais, +hélas! en dépit des efforts de l'espérance, ou des +larmes de l'amitié, l'orgueil s'est jeté à la traverse, +et a effacé l'inscription pour toujours!</p> + +<h3>XII.</h3> + +<h4>A MON FILS<a id="footnotetagloc35" name="footnotetagloc35"></a> +<a href="#footnoteloc35"><sup class="sml">loc35</sup></a>.</h4> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc35" +name="footnoteloc35"><b>Note loc35: </b></a><a href="#footnotetagloc35"> +(retour) </a> Un an ou deux avant la date donnée à ce poème, il écrivit de Harrow +à sa mère, pour lui dire qu'il avait éprouvé dernièrement beaucoup +d'ennui à l'occasion d'une jeune femme, maîtresse de son ami Curzon, +qui venait de mourir. Cette femme, se trouvant alors sur le point de devenir +mère, avait déclaré que Lord Byron était le père de son enfant. +Byron assurait positivement sa mère qu'il n'en était rien; mais persuadé +comme il l'était que l'enfant appartenait à Curzon, il souhaitait qu'on en +prit tout le soin possible, et priait sa mère d'avoir la bonté de se charger +de lui. Une telle demande pouvait fort bien exciter l'humeur d'une femme +plus douce que Mrs. Byron; cependant elle répondit à son fils qu'elle +accueillerait volontiers l'enfant dès qu'il serait né, et qu'elle ferait pour +lui tout ce qu'il désirait. Mais l'enfant mourut en venant au monde.</blockquote> + +<p>Ces tresses blondes, ces yeux bleus rappellent les +couleurs de ta mère; ces lèvres de rose, ces joues à +fossettes, et ce sourire destiné à captiver le cœur, +retracent une scène de bonheur, et touchent le cœur +de ton père, ô mon enfant!</p> + +<p>Et tu ne peux murmurer le nom de ton père.--Ah! +William, si ce nom était le tien, sa conscience +ne lui ferait point de reproche;--mais--écartons +ces idées,--les soins que je prendrai de toi pourront +me procurer quelque paix. L'ombre de ta mère +sourira dans sa joie, et pardonnera tout le passé, ô +mon enfant!</p> + +<p>Le gazon a recouvert ton humble tombe, et tu +n'as connu que le sein d'une étrangère. Le préjugé +peut rire dédaigneusement de ta naissance, et t'accorder +à peine un nom sur la terre; mais il ne saurait +détruire une seule de tes espérances:--le cœur +d'un père est à toi, ô mon enfant!</p> + +<p>Laisse un monde insensible exprimer son dédain; +dois-je, pour lui plaire, désavouer la voix de la nature? +Ah! non;--quoique les moralistes me réprouvent, +je te bénis, le plus cher enfant de l'amour, +beau chérubin, gage de jeunesse et de joie:--un +père veille sur ton berceau, ô mon enfant!</p> + +<p>Oh! quel charme, avant que l'âge ait ridé mon +front, avant que d'avoir épuisé à moitié la coupe +de la vie, de contempler à la fois en toi un frère et +un fils, et d'employer le reste de mes jours à réparer +mon injustice envers toi, ô mon enfant!</p> + +<p>Quoique ton père étourdi soit bien jeune encore, +sa jeunesse n'éteindra pas en lui le feu de l'amour +paternel; et quand même tu me serais moins cher, +tant que l'image d'Hélène revivra en toi, ce cœur, +plein de son souvenir, de son bonheur passé, n'en +abandonnera jamais le gage, ô mon enfant!<span class="rig"> +1807.</span><br><br></p> + +<h3>XIII.</h3> + +<h4>A UN AMI.</h4> + +<h5>L'amitié est l'amour sans ailes<a id="footnotetagloc36" name="footnotetagloc36"></a> +<a href="#footnoteloc36"><sup class="sml">loc36</sup></a>.</h5> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc36" +name="footnoteloc36"><b>Note loc36: </b></a><a href="#footnotetagloc36"> +(retour) </a> Cette devise est en français dans l'original.</blockquote> + +<p>Pourquoi mon cœur affligé gémirait-il de ce que +ma jeunesse est passée? je puis encore compter des +jours heureux: la faculté d'aimer <i>n'est pas</i> encore +morte en moi. En revenant sur mes premières années, +un souvenir durable, une vérité impérissable +m'apporte une céleste consolation; portez-la, souffles +de la brise! portez-la aux lieux où mon cœur s'émut +pour la première fois.--</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>L'amitié est l'amour sans ailes</p> +<p>... ... ... ... ...<a id="footnotetagloc37" name="footnotetagloc37"></a> +<a href="#footnoteloc37"><sup class="sml">loc37</sup></a></p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc37" +name="footnoteloc37"><b>Note loc37: </b></a><a href="#footnotetagloc37"> +(retour) </a> Il manque ici six stances que nous n'avons pu nous procurer.</blockquote> + +<p>Séjour de ma jeunesse! ton clocher lointain me +rappelle toutes ces scènes joyeuses; mon sein brûle +de sa première flamme,--je redeviens enfant par +la pensée. Ton bosquet d'ormeaux, ta colline verdoyante, +chacun de tes sentiers me ravissent encore; +chaque fleur exhale un double parfum. Il me +semble encore, au milieu de nos doux entretiens, +entendre chacun de mes chers compagnons s'écrier:</p> + +<p class="mid">L'amitié est l'amour sans ailes.</p> + +<p>Mon Lycus! pourquoi pleures-tu? retiens tes larmes +qui tombent; l'affection peut dormir quelque +tems, mais, oh! sois-en sûr, elle se réveillera de +nouveau. Pense, pense, mon ami, lorsque nous +nous retrouverons, combien sera douce cette réunion +si long-tems désirée! Mon ame bondit de joie +à cet espoir. Quand deux jeunes cœurs sont si pleins +d'affection, l'absence, mon ami, ne peut que redire:</p> + +<p class="mid">L'amitié est l'amour sans ailes.</p> + +<h3>XIV.</h3> + +<h4>CHANSON.</h4> + +<p>Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne murmure pas +ton nom: le son m'en serait pénible; je serais coupable +de le divulguer. Mais cette larme qui brûle +ma joue décèle les pensées profondes qui assiègent +mon cœur silencieux.</p> + +<p>Ces heures ont été trop courtes pour notre passion, +trop longues pour notre repos!--Leur joie +ou leur amertume pourrait-elle cesser? Nous nous +repentons,--nous abjurons notre amour,--nous +voulons rompre notre chaîne,-nous voulons nous +séparer,--nous voulons nous fuir--pour nous +unir encore!</p> + +<p>Oh! que le bonheur t'appartienne, que la faute +ne soit qu'à moi! Pardonne-moi, femme adorée!--oublie-moi, +si tu veux;--mais ce cœur qui est à +toi expirera sans s'abaisser ou s'avilir: et jamais +<i>homme</i> ne le brisera;--quoique <i>toi</i> tu en aies le +pouvoir.</p> + +<p>Fière avec les superbes, mais humble avec toi, +sera toujours cette ame, dans sa noirceur la plus +amère. Quand tu es à mes côtés, les jours passent +plus rapidement; et tous les momens me paraissent +plus doux que si des mondes étaient à mes pieds.</p> + +<p>Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, +fixera, changera mon sort. Ceux qui n'ont point +d'ame s'étonneront de tout ce que j'abandonne pour +toi; tes lèvres répondront, non aux leurs, mais <i>aux +miennes</i>.</p> + +<h3>XV.</h3> + +<h3>EN S'EMBARQUANT POUR LISBONNE.</h3> + +<h5>A.M. HODGSON.</h5> + +<p><span class="rig">En rade de Falmouth, 30 juin 1809.</span><br><br></p> + +<p>1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo +est à la fin levé: une brise favorable agite les +voiles, et les frappe contre le mât au-dessus duquel +le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux. +Attention! le coup de canon est tiré. Les cris des +femmes effrayées et les juremens des matelots nous +avertissent que le moment est venu. Voici monter à +bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout +montrer, malles, caisses, etc. Malgré tant de bruit +et de fracas, il faut que le plus petit trou à rats soit +visité, avant qu'on ne nous permette de partir à bord +du paquebot de Lisbonne.</p> + +<p>2. Nos matelots détachent les amarres: tout le +monde aux rames! Le bagage descend de dessus le +quai; nous sommes impatiens. En avant, poussez +loin du rivage! «Prenez garde! cette caisse renferme +des liquides. Arrêtez le bateau, je me sens +malade: oh! mon Dieu!»--«Malade! madame; le +diable m'emporte, vous le serez bien davantage +quand vous aurez été seulement une heure à bord.» +Hommes, femmes; maîtres et valets, maîtresses et +servantes, pressés les uns contre les autres comme +des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent. +Que de bruit, que de fracas avant que nous n'atteignions +le paquebot de Lisbonne!</p> + +<p>3. Enfin nous l'avons atteint! Voila le capitaine, +le brave Kidd, qui commande son équipage. Les +passagers sont parqués dans leur logement, les uns +pour y grogner, les autres pour y vomir tout à leur +aise. «Holà hé! appelez-vous cela une chambre? +Cela n'a pas trois pieds carrés; il n'y aurait pas de +quoi contenir la reine Mab<a id="footnotetagloc38" name="footnotetagloc38"></a> +<a href="#footnoteloc38"><sup class="sml">loc38</sup></a>. Qui diable peut loger +là-dedans?»--«Qui, monsieur? beaucoup de +monde. Vingt seigneurs à la fois ont rempli mon navire.»--«Vraiment! +Jésus mon Dieu, comme vous +nous pressez! Plût à Dieu que vos vingt seigneurs +y fussent encore! j'aurais échappé à la chaleur et au +bruit qui règnent à bord de ce beau navire, le paquebot +de Lisbonne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc38" +name="footnoteloc38"><b>Note loc38: </b></a><a href="#footnotetagloc38"> +(retour) </a> <i>Queen Mab</i>; voyez, dans Shakspeare, la charmante description de +cette petite reine des fées et de son petit équipage.</blockquote> + +<p>4. «Fletcher! Murray! Rob! où êtes-vous? étendus +sur le pont comme des bûches! Un coup de +main, vous, joli matelot; voilà un bout de corde +pour fouetter ces chiens-là.» Hobhouse murmure +des juremens terribles en roulant le long de l'écoutille; +il vomit alternativement des vers et son déjeuner, +et nous envoie tous à tous les diables. «Voilà +une stance sur la maison de Bragance... Au secours!»--«Un +couplet.»--«Non, une tasse d'eau chaude.»--«Qu'est-ce +qu'il y a?»--«Diable! mon +foie me vient sur le bord des lèvres! Je ne survivrai +jamais au bruit et au fracas de ce navire brutal, le +paquebot de Lisbonne.»</p> + +<p>5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie; +Dieu sait quand nous en reviendrons! Les vents violens +et les sombres tempêtes peuvent en un moment +briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des +philosophes, la vie n'est qu'une plaisanterie, le +mieux est encore de rire. Rions donc, comme je fais +maintenant; rions de tout, des grandes et des petites +choses. Bien portans ou malades, à la mer ou sur +terre, tant que nous avons de quoi boire abondamment, +rions. Que diable! peut-on se soucier d'autre +chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser +manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne?</p> + +<h3>XVI.</h3> + +<h4>RÉPONSE A UN AMI</h4> + +<h5>QUI REPROCHAIT A L'AUTEUR SON INSOCIABILITÉ.</h5> + +<p>Mon cher Becher, vous me dites de me mêler à la +société des hommes: je ne saurais nier que votre +avis ne soit bon; mais la retraite convient mieux à +mon caractère, je ne veux pas descendre jusqu'à un +monde que je méprise.</p> + +<p>Si le sénat ou les camps m'appelaient, l'ambition +pourrait me faire sortir de mon heureux repos; et +quand la jeunesse, ce tems d'épreuve, sera passée, +peut-être je m'efforcerai d'illustrer mon nom.</p> + +<p>Le feu caché dans les flancs caverneux de l'Etna +couve long-tems et fermente en secret: à la fin un +volume effroyable de flammes et de fumée révèle son +existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent +l'éteindre, point de barrières qui puissent l'arrêter.</p> + +<p>Oh! tel est le désir de gloire qui dévore mon cœur, +qu'il m'ordonne de vivre pour être loué un jour de la +postérité. Oh! si je pouvais, comme le phénix, prendre +mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais +content de mourir au milieu des flammes.</p> + +<p>Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort +comme celle de Chatham, quelles censures, quels +dangers, quelles haines ne braverais-je pas? Leur +vie ne s'est point terminée avec leur dernier souffle, +leur gloire anime et vivifie le silence de leur tombeau.</p> + +<h3>XVII.</h3> + +<h4>A LADY JERSEY.</h4> + +<h5>SUR CE QUE LE PRINCE RÉGENT AVAIT EXCLU SON PORTRAIT DE SA +GALERIE DE BEAUTÉS.</h5> + +<p>Lorsque le vain triomphe du maître impérial auquel +Rome obéissait en l'abhorrant, offrit aux yeux +vulgaires chaque buste glorieux qui représentait +l'image d'un brave ou d'un juste, qu'est-ce que le +regard scrutateur de la foule admirait le plus de tout +ce que lui découvrait cette passagère exhibition?--Quel +est le murmure d'étonnement que ce spectacle +fit passer de bouche en bouche? Le nom de Brutus, +car son image était absente. Cette absence prouvait +sa vertu; cette absence fixait son souvenir dans tous +les cœurs pensifs.--Si donc, belle Jersey! notre +regard admirateur cherche ton portrait, dans un +muet étonnement, parmi tous ces charmes dépeints +qui brillent avec moins d'éclat de ton absence,--si +lui, ce vain et sot vieillard, admis par confiance +l'héritier de la monarchie de son père,--si son œil +corrompu et son cœur flétri ont pu supporter d'être +séparés de ton image charmante, que cette honte +sans goût lui reste, et à nous le regret de contempler +une troupe de beautés sans leur <i>chef</i><a id="footnotetagloc39" name="footnotetagloc39"></a> +<a href="#footnoteloc39"><sup class="sml">loc39</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc39" +name="footnoteloc39"><b>Note loc39: </b></a><a href="#footnotetagloc39"> +(retour) </a> Ce mot est en français dans l'original.</blockquote> + +<p>Mais une pensée consolante nous rassure, nous +perdons le portrait, mais nous conservons nos +cœurs! Qui peut maintenant visiter cette galerie +vantée? C'est un jardin avec toutes ses fleurs, sans +la <i>rose</i>; une fontaine qui manque seulement d'eaux +vives; une nuit étoilée sans la présence de Diane! +Les portraits présens de chaque beauté sont perdus +pour nos yeux, parce qu'en les contemplant, ils +nous font rêver à <i>toi</i>. Cependant ton âge, à son midi, +peut encore briller long-tems avec tout ce que la +vertu demande pour hommage;--l'élégance de la +jeunesse, la grâce du maintien, l'œil qui inspire la +joie, le front serein, la noirceur éblouissante de +cette chevelure bouclée qui ombrage, en le laissant +voir, ce front si beau<a id="footnotetagloc40" name="footnotetagloc40"></a> +<a href="#footnoteloc40"><sup class="sml">loc40</sup></a>; ce regard qui nous séduit, +et cette vie qui jette un charme dont le pouvoir ne +permet pas à nos regards de se reposer, mais les +force à revenir et à découvrir toujours de nouveaux +attraits. Rien n'est affaibli de ces charmes qui sont +toujours aussi brillans, et même trop <i>éblouissans</i> +pour la vue d'un <i>radoteur</i><a id="footnotetagloc41" name="footnotetagloc41"></a> +<a href="#footnoteloc41"><sup class="sml">loc41</sup></a>. Ils doivent attendre +que chacun de ces attraits soit passé pour plaire au +cœur chétif qui ne plaît à aucun; à ce stupide et +froid <i>sensualiste</i>, dont l'œil sec, dans sa noire envie, +a écarté ton portrait; et qui a mis à la torture son +pauvre esprit pour réunir en soi la haine de la liberté, +et l'amabilité qui t'appartient.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc40" +name="footnoteloc40"><b>Note loc40: </b></a><a href="#footnotetagloc40"> +(retour) </a> <i>More than fair</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc41" +name="footnoteloc41"><b>Note loc40: </b></a><a href="#footnotetagloc40"> +(retour) </a> <i>Dotard</i>.</blockquote> + +<h3>XVIII.</h3> + +<h4>VERS ADRESSÉS A UNE JOLIE QUAKERESSE.</h4> + +<p>Aimable enfant! quoique nous ne nous soyons +rencontrés qu'une fois, je n'oublierai jamais cette +entrevue; et quoique nous ne devions plus jamais +nous revoir, le souvenir me retracera toujours tes +beaux traits. Je ne voudrais pas dire: <i>je t'aime</i>; +mais mes sentimens luttent encore avec ma volonté. +En vain pour t'arracher de mon cœur je repousse +sans cesse mes pensées; en vain je réprime mes soupirs +prêts à s'échapper, un autre succède à celui qui +est étouffé: peut-être n'est-ce pas de l'amour, mais +cependant je ne puis jamais t'oublier. Quoique nous +n'ayons pas rompu le silence, nos yeux ont parlé un +langage plus doux. La langue dissimule dans un +langage flatteur et exprime ce que le cœur ne sent +point; la tromperie souille des lèvres coupables et +fait taire les émotions du cœur; mais les interprètes +de l'ame, les yeux dédaignent une pareille contrainte, +et méprisent tout déguisement. Ainsi--nos +regards s'arrêtèrent souvent l'un sur l'autre, et nos +cœurs s'entendirent, sans qu'un sentiment intérieur +nous en ait blâmés; dis plutôt que c'était le sentiment +qui nous inspirait.--Quoique je réprime ce +qu'il exprimait, cependant je conçois que tu veuilles +en deviner une partie; car, en même tems que ma +mémoire réfléchit sur tes charmes, peut-être la +tienne s'égare-t-elle jusqu'à moi.</p> + +<p>Ainsi, pour moi du moins, je puis dire que ton +image m'apparaît dans la nuit, dans le jour; dans +la veille, mon imagination en est tout occupée;--dans +le sommeil, cette image me sourit dans des +songes fugitifs;--cette vision charme le cours des +heures, et me fait maudire l'apparition de l'aurore +qui vient dissiper mon sommeil plein de délices, +et me fait désirer une nuit sans fin! Oh! +quel que soit mon sort à venir, que le plaisir ou la +douleur attende mes pas errans, séduit par l'amour, +ou assiégé par la tempête, jamais, oh! jamais +je n'oublierai ton image! Hélas! nous ne nous +reverrons donc plus, nos premiers regards ne +pourront plus se répéter! Alors, permets-moi de +murmurer cette prière d'adieu, inspirée par l'inquiétude +de mon cœur: «Puisse le ciel tellement protéger +mon aimable quakeresse que la douleur ne +puisse jamais l'atteindre; mais heureux soit aussi, +hélas! celui qui partage son cœur! Oh! puisse l'heureux +mortel, destiné à lui être uni par les liens les +plus étroits, lui apporter à chaque instant de nouvelles +joies et perdre le titre de mari dans celui d'amant. +Puisse ce beau sein ne jamais connaître ce +que c'est que de ressentir une peine incessante, qui +torture l'ame d'un vain regret pour l'objet--<i>que +l'on ne peut jamais oublier</i>.»</p> + +<h3>XIX.</h3> + +<h4>A. M. MOORE.</h4> + +<p>O vous qui, sous tous les noms, avez le don de +charmer la ville, Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore +ou Tom-Brow;--car que je sois pendu si je sais de +quoi vous devez être le plus fier, de vos in-quartos à +deux guinées, ou de vos petits livres à 4 sous.<br> +..........................................................................</p> + +<p>Mais maintenant à ma lettre;--c'est une réponse +à la <i>vôtre</i>.--Soyez demain chez moi, aussitôt que +vous le pourrez, monsieur, tout habillé, tout prêt +pour aller voir l'esprit en prison<a id="footnotetagloc42" name="footnotetagloc42"></a> +<a href="#footnoteloc42"><sup class="sml">loc42</sup></a>. Plaise à Phébus +que nos péchés politiques ne nous procurent pas +aussi un logement dans ce même palais! Je suppose +que ce soir vous êtes engagé et que vous avez déserté +Samuel Rogers pour les <i>bas-bleus</i> de Sotheby; +moi-même, bien qu'accablé d'un rhume qui me tue, +il faut que je me chausse et que j'aille faire visite +aux Heathcote; mais demain, à quatre heures, nous +jouerons tous les deux le <i>Scurra</i>; vous serez Catulle, +et le régent, <i>Mamurra</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc42" +name="footnoteloc42"><b>Note loc42: </b></a><a href="#footnotetagloc42"> +(retour) </a> M. Leigh Hunt, l'éditenr de l'<i>Examiner</i>, alors dans la prison des +<i>Champs du Bain froid</i> (<i>Cold Bath fields</i>), pour un libelle contre le +prince régent, Lord Byron et M. Moore lui avaient promis de dîner ensemble.</blockquote> + +<h3>XX.</h3> + +<h4>ÉPITRE</h4> + +<h5>ÉCRITE EN RÉPONSE A QUELQUES VERS D'UN AMI QUI EXHORTAIT LORD +BYRON A BANNIR TOUT SOUCI.</h5> + +<p>Oh! bannissons les soucis! que telle soit toujours +ta devise à l'heure du plaisir! Peut-être aussi la +mienne, lorsque, dans de nocturnes orgies, je cherche +ces délices enivrantes, par lesquelles les fils du +désespoir tentent d'assoupir le cœur et de bannir les +chagrins.</p> + +<p>Mais, à l'heure matinale des méditations, quand le +présent, le passé, l'avenir nous effraient de leurs +sombres images, quand je reconnais que tout ce que +j'aimais est changé ou n'est plus, ne viens pas irriter, +par ces maximes importunes, les douleurs d'un +homme dont chaque pensée..... Mais pourquoi en +parler? tu sais que je ne suis plus ce que j'étais naguère; +et surtout, si tu tiens à conserver une place +dans un cœur qui ne fut jamais froid, je t'en conjure +par toutes les puissances que les hommes révèrent, +par tous les objets qui te sont chers, par +ton bonheur ici-bas et tes espérances d'une autre +vie, garde-toi, oh! garde-toi de jamais me parler +d'amour.</p> + +<p>Il serait trop long de raconter, et sans utilité d'entendre +la triste histoire d'un homme qui dédaigne +les larmes; ce récit ne réveillerait que peu de sympathie +dans les cœurs vertueux; mais le mien a souffert +plus qu'il ne convient à un philosophe de l'avouer. +J'ai vu ma fiancée devenir l'épouse d'un +autre, je l'ai vue assise à ses côtés; j'ai vu l'enfant +que son sein a porté sourire doucement comme faisait +sa mère, lorsque, jeunes tous deux, nous nous +regardions en souriant, innocens et purs comme cet +enfant; j'ai vu ses yeux, chargés d'un froid dédain, +chercher à découvrir si j'éprouvais quelque douleur +secrète; et moi, j'ai bien joué mon rôle: j'ai commandé +à mon visage de ne pas trahir les angoisses +de mon cœur, je lui ai renvoyé des regards aussi +glacés que les siens; et pourtant, cette femme! je +me sentais encore son esclave! J'ai baisé d'un air +d'indifférence l'enfant qui aurait dû être le mien, +et chacune de mes caresses n'a que trop prouvé que +le tems n'avait pas affaibli mon amour. Mais laissons +ces tristes souvenirs: je ne veux plus gémir; +je n'irai plus chercher quelque repos sur la rive +orientale: le monde convient bien au tumulte de mes +pensées; je reviendrai me jeter dans son tourbillon. +Mais si, dans un tems à venir, quand les beaux jours +d'Albion seront sur le déclin, tu entends parler d'un +homme dont les crimes profonds sont dignes des époques +les plus noires, d'un homme que ni l'amour ni +la pitié ne touchent, aussi insensible à l'espoir de la +célébrité qu'aux louanges des hommes vertueux; +d'un homme qui, dans l'orgueil d'une inflexible +ambition, ne reculera pas même devant la crainte +de verser le sang; d'un homme que l'histoire mettra +au rang des anarchistes les plus violens du siècle; +cet homme, tu le connaîtras; mais alors suspends +ton jugement, et que l'horreur de ces <i>effets</i> ne te +fasse pas oublier quelle fut leur <i>cause</i>.</p> + +<h3>XXI.</h3> + +<h4>A UN JEUNE AMI,</h4> + +<h5>LE FILS DE L'UN DE SES FERMIERS A NEWSTEADT.</h5> + +<p>Que la sottise sourie en voyant ton nom et le mien +unis par l'amitié; la vertu roturière a plus de droits +pour être aimée que le vice anobli.</p> + +<p>Quoique ton sort ne soit pas égal au mien, depuis +qu'un titre est venu m'appeler aux honneurs de la +pairie, cependant n'envie point cet état fastueux; +le tien est l'orgueil du mérite modeste.</p> + +<p>Nos ames au moins n'ont point de titres qui les +distinguent, et ton humble condition ne peut déshonorer +mon rang élevé; notre liaison n'en doit pas +être moins douce, puisque le mérite remplace en toi +la naissance.<span class="rig"> +Novembre 1800.</span><br><br></p> + +<h3>XXII.</h3> + +<h4>SUR SES LIAISONS DE COLLÉGE.</h4> + +<p>N'y a-t-il point quelque autre cause qui rende ce +mot d'enfance si cher à tout le monde? Ah! sûrement +il y a une voix secrète qui nous dit tout bas +que l'amitié sera doublement douce à celui qui est +obligé de chercher des cœurs aimans, de les chercher +hors du sein de sa famille, quand il ne peut les +y trouver. Ces cœurs, chère Ida<a id="footnotetagloc43" name="footnotetagloc43"></a> +<a href="#footnoteloc43"><sup class="sml">loc43</sup></a>, je les ai trouvés +dans ton sein; tu as été pour moi une famille, un +monde, un paradis!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc43" +name="footnoteloc43"><b>Note loc43: </b></a><a href="#footnotetagloc43"> +(retour) </a> Nom poétique de l'école d'Harrow.</blockquote> + +<h3>XXIII.</h3> + +<h4>EN RENCONTRANT UN ANCIEN CAMARADE D'ÉCOLE,</h4> + +<h5>APRÈS UNE LONGUE SÉPARATION.</h5> + +<p>Si par hasard quelque figure que je me rappelle +bien, quelque ancien camarade de mon enfance vient, +une honnête joie peinte sur la figure, réclamer en +moi son ami, mes yeux, mon cœur, tout montre +que je suis encore un enfant; la scène éblouissante, +les groupes bruyans qui m'entourent disparaissent +devant l'ami que je viens de retrouver.</p> + +<h3>XXIV.</h3> + +<h4>A LA MÉMOIRE.</h4> + +<h5>VERS ÉCRITS DANS LA CRAINTE OU L'AVAIT PLACÉ L'OBJET DE SON<br> +CHOIX PRÈS DE SE MARIER A UN AUTRE.</h5> + +<p>Oh! mémoire! ne me torture pas davantage, le +présent est perdu pour moi; mes espérances de bonheur +futur sont détruites: par pitié, dérobe-moi le +passé. Pourquoi viens-tu me montrer des images +que désormais je ne dois plus voir? Ah! pourquoi +viens-tu renouveler ces heures de bonheur qui ne +m'appartiennent plus? Le plaisir passé double la +douleur présente; il ajoute des regrets au chagrin: +regrets et espérance sont tous deux vains; je ne demande +plus que--l'oubli.</p> + +<h3>XXV.</h3> + +<h4>APRÈS AVOIR FAIT SES ADIEUX A MISS CHAWORTH.</h4> + +<p>Collines d'Annesley, sombres et nues, où s'égarait +ma jeunesse, insouciante, comme les tempêtes du +Nord, en faisant la guerre aux élémens, rugissent +sur tes cimes nuageuses!</p> + +<p>Je ne verrai plus, trompant les heures, errer sur +vos penchans, les habitans favoris de ces contrées; +je ne verrai plus ma Marie, souriant, vous rendre à +mes yeux un séjour digne du ciel.</p> + +<h3>XXVI.</h3> + +<h4>EN RECEVANT UN PRÉSENT D'UN PAUVRE AMI.</h4> + +<p>Quelques-uns, qui sourient aux liens de l'amitié, +m'ont souvent reproché ma faiblesse; cependant +j'estime le simple don, car je suis sûr d'être aimé +par celui qui me l'offre<a id="footnotetagloc44" name="footnotetagloc44"></a> +<a href="#footnoteloc44"><sup class="sml">loc44</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc44" +name="footnoteloc44"><b>Note loc44: </b></a><a href="#footnotetagloc44"> +(retour) </a> Le poème d'où ces vers sont extraits fut écrit en recevant une cornaline +d'un jeune homme qui occupait l'emploi de choriste à Cambridge, +et auquel sa seigneurie Lord Byron était beaucoup attaché.</blockquote> + +<h3>XXVII.</h3> + +<h4>FRAGMENT D'UN POEME</h4> + +<h5>SUR UN JEUNE CHÊNE QUE L'AUTEUR AVAIT PLANTÉ A NEWSTEADT.</h5> + +<p>Jeune chêne, quand je te plantai profondément +en terre, j'espérais que tes jours seraient plus longs +que les miens, que tes branches jetteraient une ombre +autour de moi, et que le lierre entourerait ton +tronc comme un manteau.</p> + +<p>Telles étaient mes espérances dans les années de +l'enfance, quand je te plantai avec orgueil sur la +terre de mes aïeux. Ces jours sont passés et je t'arrose +de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent +ne peuvent voiler aux yeux ton triste dépérissement. +Je t'ai quitté, mon pauvre chêne, et depuis cette +heure fatale, un étranger est le maître du château +de mon père.</p> + +<h3>XXVIII.</h3> + +<h4>A MA CHÈRE MARIE ANNE.</h4> + +<p>Adieu pour toujours à la dame Marie! je dois +promptement m'éloigner d'elle. Quoique le destin +nous sépare l'un de l'autre, son image vivra toujours +dans mon cœur.</p> + +<p>La flamme qui brûle dans mon sein ne ressemble +point à celle qui embrâse les cœurs des amans; l'amour +que je sens pour Marie est bien plus pur que +celui qu'inspire le dieu Cupidon.</p> + +<p>Je ne désire point troubler votre paix; je ne désire +point attrister vos joies; je ne prends point ma +passion pour de l'amour; c'est votre amitié seule +que je réclame.</p> + +<p>Non, dix mille amans passionnés ne pourraient +éprouver l'amitié que renferme mon cœur; elle y +demeurera à jamais, aussi long-tems que le sang qui +m'anime circulera dans mes veines!</p> + +<p>Puisse le grand ordonnateur du ciel abaisser ses +regards sur la terre, et défendre ma Marie de tout +malheur! puisse-t-elle ne jamais connaître les revers +de l'adversité! puisse son bonheur être à jamais +durable!</p> + +<p>Encore une fois, ma douce Marie, adieu! adieu! +je le répète avec amertume. Je penserai à jamais à +vous, aussi long-tems que ce cœur battra dans mon +sein.</p> + +<h3>XXIX.</h3> + +<h4>MON ÉPITAPHE</h4> + +<h5>COMPOSÉE A PATRAS EN SORTANT DE MALADIE.</h5> + +<p>La jeunesse, la nature et la pitié de Jupiter combattirent +long-tems pour tenir ma lampe allumée; +mais Romanelli fut si courageux, qu'il les battit +tous les trois--et éteignit sa lumière.</p> + +<h3>XXX.</h3> + +<h4>SUR L'ÉVASION DE NAPOLÉON DE L'ILE D'ELBE.</h4> + +<p>Une fois en route comme pour une partie de plaisir, +prenant des villes à volonté et des couronnes en +ses loisirs, il s'avance de l'île d'Elbe à Paris, donnant +des <i>bals</i> aux dames et faisant des <i>révérences</i> à +ses ennemis.</p> + +<h3>XXXI.</h3> + +<h4>ÉPIGRAMME DE MARTIAL.</h4> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"><i>Pierios vatis Theodori flamma Penates</i></p> +<p class="i16"><i> Abstulit: hoc Musis, hoc tibi, Phæbe, placet?</i></p> +<p class="i14"><i>O scelus, ô magnum facinus crimenque Deorum!</i></p> +<p class="i16"><i> Non arsit pariter quod domus et dominus.</i></p> +<p class="i30">(<span class="sc">Martial</span >, lib. XI, <i>Epigr.</i> 94.)<br><br></p> +</div></div> + +<p>La maison du Lauréat a été dévorée par les flammes; +les Neuf Sœurs toutes rieuses virent briller ce +feu de joie. Mais, cruel destin! damnable désastre! +la maison--la maison est brûlée, et le maître ne +l'est pas!</p> + +<h3>XXXII.</h3> + +<h4>LA POUPÉE DE LA NOURRICE DANS <i>MÉDÉE</i>.</h4> + +<p>Oh! que je désirerais qu'un bon embargo eût retenu +le navire <i>Argo</i> dans le port! et qu'en restant +toujours dans les chantiers de la Grèce, il n'eût +jamais dépassé les rochers d'Azur! mais maintenant +je crains que sa tournée ne soit la cause de quelque +mésaventure pour ma chère miss Médée, etc., etc.</p> + +<h3>XXXIII.</h3> + +<h4>VERS</h4> + +<h5>ÉCRITS APRÈS AVOIR LU CEUX QUI SUIVENT SUR UN ALBUM A ATHÈNES.</h5> + +<p>«La noble Albion voit en souriant partir son fils +pour aller visiter le berceau des arts; son but est +noble; glorieuse est l'entreprise; il vient à Athènes, +et--écrit son nom!»</p> + +<p class="mid">Byron écrivit immédiatement au-dessous:</p> + +<p>Ce barde modeste, comme beaucoup de bardes inconnus, +rimaille sur nos noms, mais cache sagement +le sien; cependant, quel qu'il soit, pour ne +rien dire de pire, son nom lui ferait plus d'honneur +que ses vers.</p> + +<h3>XXXIV.</h3> + +<h4>VERS ADRESSÉS A LADY BLESSINGTON.</h4> + +<p>Vous m'avez demandé des vers,--il serait étrange +pour un rimeur de refuser cette demande; mais mon +cœur seul était mon Hippocrène, et mes sentimens +(sa source) sont taris.</p> + +<p>Si j'étais encore maintenant ce que j'ai été, j'aurais +chanté ce que Lawrence a si bien peint; mais le +chant expirerait sur mes lèvres, et le sujet est trop +délicat pour moi.</p> + +<p>Je suis maintenant tout cendre, où autrefois j'étais +toute flamme, et le barde est mort dans mon +sein; ce que j'aimais, je ne fais plus que l'admirer, +et mon cœur est aussi gris que ma tête.</p> + +<p>Ma vie ne date point par les années; il y a des +momens qui sillonnent le front comme le soc de la +charrue; et là il n'en paraît pas seulement un, mais +il est aussi profond dans mon ame que sur mon +front.</p> + +<p>Que le jeune homme et l'élégant aspirent à chanter +les objets que je contemple avec indifférence; +car le chagrin a arraché de ma lyre la corde qui +produisait des accords dignes d'elle.</p> + +<h4>RÉPONSE DE LADY BLESSINGTON,</h4> + +<h5>SUR LE MÊME RHYTHME.</h5> + +<p>Lorsque je demandais quelques vers, crois, je te +prie, que ce n'était point la vanité qui me les faisait +désirer; car mon miroir ne peut plus m'abuser, et +je ne puis plus inspirer de poètes.</p> + +<p>Le tems a touché mon front de ses doigts rudes et +pesans, et les roses ont fui de mes joues; alors ce +serait sûrement une folie de rechercher maintenant +les louanges dues à la beauté.</p> + +<p>Mais comme les pélerins qui visitent le tombeau +de quelque saint, emportent avec eux une relique +précieuse, je demande un souvenir de toi, comme +un trésor précieux pour m'accompagner dans mon +pélerinage.</p> + +<p>Oh! ne dis pas que ta lyre ne rend plus d'accords, +elle dont les cordes inspirent de tels ravissemens; +ou que ces lèvres magiques sont muettes d'où la +poésie s'échappe avec tant d'harmonie!</p> + +<p>Et quoique le chagrin, avant la fuite de la jeunesse, +ait pu altérer la couleur noire de tes beaux +cheveux, les lauriers qui couronnent ta tête cachent +à nos yeux les empreintes prématurées du tems.</p> + +<h3>XXXV.</h3> + +<h4>IMITATIONS D'HORACE.</h4> + +<p>Qui ne rirait si Lawrence, s'engageant à couvrir +sa précieuse toile du portrait flatté du premier venu, +abusait assez de son art pour que la nature effarouchée +vît nos bons bourgeois prendre sous son +pinceau la forme des centaures? Ou si quelque barbouilleur, +par amour de l'extraordinaire, ou pour +hâter la vente, s'avisait de joindre à une fille d'honneur +la queue d'une sirène? Ou si le trivial Dubost +(comme on l'a vu naguère), possédé de la fureur de +peindre, dégradait les créatures, images de la divinité? +Toute la politesse qui défend de se moquer +des sots en leur présence, ne pourrait réprimer les +éclats de rire de leurs amis. Crois-moi, Moschus, +rien ne ressemble plus à ces tableaux que le livre +qui, plus décousu que les rêves d'un malade, présente +à nos regards une foule de figures incomplètes, +poétiques cauchemars, qui n'ont ni pieds ni +tête.<br> +.............................................................</p> + +<p>De nos jours, les mots nouveaux sont en honneur, +si on les ente adroitement sur quelque gallicisme: +pourrions-nous refuser à la muse plus habile de +Dryden et de Pope, ce que Chaucer et Spencer tentèrent +avec succès? Si vous pouvez créer, que ne le +faites-vous, à l'exemple de William Pitt et de Walter-Scott, +qui par le secours, l'un de ses vers, l'autre +de ses poumons, ont enrichi les dialectes mal +joints de notre île? Il est et il sera toujours légitime +de proposer des réformes en littérature, comme au +parlement.</p> + +<p>De même que les forêts couvrent par degrés la +terre de leurs feuilles, ainsi se fanent des expressions +qui ont plu dans leur nouveauté. Le même +destin est réservé à l'homme, et à tout ce qui se +rattache à lui. Ses ouvrages, ses mots s'effacent et +ne servent plus qu'à fixer une date. Quoique, à un +signe des monarques, et à la voix du commerce, +des fleuves impétueux deviennent de tranquilles canaux; +quoique des marais desséchés et assainis soient +sillonnés par la charrue et portent de jaunes moissons; +quoique des ports creusés sur nos rivages protégent +les vaisseaux contre les tempêtes de l'antique +océan: tout, tout doit périr. Mais, survivant au +naufrage général, l'amour des lettres préserve à +demi les souvenirs du passé.<br> +.................................................................</p> + +<p>Les premiers vers satiriques naquirent du spleen +de quelque égoïste. En doutez-vous? Voyez Dryden, +Pope, et le doyen de Saint-Patrick<a id="footnotetagloc45" name="footnotetagloc45"></a> +<a href="#footnoteloc45"><sup class="sml">loc45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc45" +name="footnoteloc45"><b>Note loc45: </b></a><a href="#footnotetagloc45"> +(retour) </a> <i>Mac-Flecknoe</i>, la <i>Dunciade</i> et toutes les ballades satiriques de +Swift. Quels que soient leurs autres ouvrages, ceux-ci furent le résultat +de sentimens personnels et de récriminations violentes contre d'indignes +rivaux; et quoique le mérite littéraire de ces satires fasse honneur aux +talens poétiques des auteurs, leur virulence déshonore certainement leur +caractère.</blockquote> + +<p>Les vers blancs, aujourd'hui, par un commun +accord, sont presque inséparables de la tragédie. +Quoique les fureurs d'Almanzor s'exprimassent en +vers rimés, au tems de Dryden, nous ne voyons pas +les héros des pièces nouvelles en affubler leurs emportemens; +et la modeste comédie, abandonnant +tout-à-fait les vers, nous offre en humble prose ses +gentillesses et ses quolibets. Ce n'est pas que nos +Beaumont et nos <i>Ben</i> aient plus mauvaise grâce, ou +perdent rien de leur mérite, pour avoir composé en +vers; mais c'est ainsi que Thalie aime à se montrer. +Pauvre fille! que l'on siffle quelque vingt fois par an.<br> +............................................................</p> + +<p>O muse! s'écrie-t--il, réveille de plus sublimes +accords! Et, s'il vous plaît, que pensez-vous voir +éclore de son cerveau enflammé? En un clin-d'œil, +il tombe aussi bas que S..., dont les montagnes épiques +ne manquent jamais d'accoucher d'une souris! +Ce n'était pas ainsi que jadis votre puissant devancier +tirait de doux accens de sa lyre inimitable: d'une +voix mélodieuse comme les soupirs de la harpe éolienne, +il nous parle de la première désobéissance +de l'homme et du fruit défendu; mais à mesure que +son sujet s'élève, son chant fait retentir les échos +de la terre et des cieux.<br> +...............................................................</p> + +<p>Enfin il touche à l'adolescence! On ne le forcera +plus à gémir sur les vers diaboliques<a id="footnotetagloc46" name="footnotetagloc46"></a> +<a href="#footnoteloc46"><sup class="sml">loc46</sup></a> de Virgile, +et sur ceux qu'on lui donne à faire. Les prières l'ennuient, +la lecture est trop sérieuse; il vole de T....ll +à Fordham (malheureux T....ll, condamné à d'éternels +soucis par les apprentis boxeurs et les ours). +Que peuvent des tuteurs, des devoirs, des convenances, +en présence d'une meute, de chevaux de +chasse et de la plaine de Newmarket? Rude avec ses +aînés, hautain avec ses égaux, poli envers des escrocs, +prodigue de richesses....... persiflé, pillé, +dupé, il passe le tems de ses cours sans rien faire; +évite peut-être l'expulsion, et se retire M. A. maître-des-arts! +Et l'on proclame sa nouvelle dignité dans +les clubs et les tripots, dont nul habitué n'arriva +jamais plus haut.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc46" +name="footnoteloc46"><b>Note loc46: </b></a><a href="#footnotetagloc46"> +(retour) </a> Harvey, qui fit connaître la circulation du sang, avait coutume, +dans ses transports d'admiration, de jeter loin de lui son <i>Virgile</i>, en +disant que le livre avait un diable familier. Un personnage tel que celui +que je décris jetterait probablement aussi le livre; mais il désirerait +plutôt que le diable s'en emparât, non pas en haine du poète, mais par une +horreur bien fondée des hexamètres. Car, vraiment, la fastidieuse étude +des <i>longues</i> et des <i>brèves</i> suffit pour qu'un homme prenne la poésie en +aversion pendant sa vie entière; et peut-être en cela n'est-ce pas un désavantage.</blockquote> + +<p>Lancé dans le monde; et devenu moins ardent, +il singe l'égoïste prudence de son père; prend une +femme, pour sa dot; choisit ses amis pour leur rang; +achète des terres, et se vante d'être trop prudent pour +se fier à la banque. Il prend place au sénat; procrée +un héritier, et l'envoie à Harrow, car il y fut +lui-même. Muet, quoiqu'il vote, à moins qu'il ne +joigne sa voix aux acclamations favorables au ministère; +s'il parle de son fils, C'est un compère adroit, +qu'il espère bien voir un jour arriver à la pairie!</p> + +<p>La vieillesse s'avance; l'âge paralyse ses membres; +il quitte la scène, ou la scène le quitte; il +entasse des richesses; s'afflige à chaque penny qu'il +faut dépenser, et l'avarice s'empare de toutes les +pensées qui ne sont pas à l'ambition. Il compte les +cent pour cent, et sourit; ou vainement s'irrite, en +considérant ses trésors entamés pour payer les dettes +du jeune Hopeful (plein d'espérance); il pèse bien +et sagement ce qu'il faut acheter ou vendre; habile +à tout faire, excepté à mourir! grondeur, morose, +radoteur difficile à contenter, louant tous les tems, +excepté le présent; infirme, querelleur, délaissé et +presque oublié, il meurt sans qu'on le pleure; on +l'enterre: qu'il pourrisse!<br> +......................................................</p> + +<p>Là se rend l'alerte boutiquier, dont l'oreille est +mise à la torture par l'orchestre qu'il veut entendre +pour son argent. Une fausse honte, et non la sympathie, +l'empêche seule de ronfler; ses angoisses redoublent +quand il croit du bon ton de crier: Encore! +Écrasé par la foule dans <i>Fop's alley</i>, coudoyé +par les élégans, gêné par son chapeau, tremblant +pour ses orteils, sa soirée est un combat, et il ne +goûte quelque repos que quand enfin le rideau tombe, +et lui donne un peu de relâche qui l'enchante. Devinez-vous +pourquoi il se résigne à souffrir tout cela, +et plus encore? C'est qu'il lui en coûte cher, et qu'il +est forcé de se parer!<br> +......................................................................</p> + +<p>Mais rien n'est sans défaut, et chacun sait que les +violons et les harpes perdent souvent le ton, et que +les meilleurs chanteurs, au moment où ils voudraient +réunir tous leurs moyens, ne font entendre que des +accens criards; les chiens perdent la trace du gibier, +la pierre refuse l'étincelle, et les fusils à deux coups +(que le diable les emporte!) manquent le but<a id="footnotetagloc47" name="footnotetagloc47"></a> +<a href="#footnoteloc47"><sup class="sml">loc47</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc47" +name="footnoteloc47"><b>Note loc47: </b></a><a href="#footnotetagloc47"> +(retour) </a> Comme M. Pope a pris la liberté d'envoyer Homère à tous les diables; +malgré tout ce qu'il lui devait, quand il a dit: «Et Homère (que +le diable l'emporte, etc.)» il est présumable que, par licence poétique, +on peut en faire autant, en vers, de tout homme et de toute chose; et en +cas d'accident, je désire qu'on me permette de me prévaloir de cet illustre +précédent.</blockquote> + +<p>.....................................................................</p> + +<p>Est-ce assez? Non: écrivez donc et imprimez bien +vite. Si le dernier arrivé est dévolu à Satan, qui voudrait +arriver le dernier? Ils assiégent les presses, +ils publient en toute hâte, ils escaladent le comptoir +et quittent leurs échoppes: de belles demoiselles de +province, des hommes de haut renom, quoi donc! +des baronnets même ont noirci d'encre leur main +guerrière. La pauvreté ne les arrête pas: c'est Pollion +qui nous joua ce tour; de son tems Phébus commença +à trouver crédit chez les banquiers. Ce ne +sont pas seulement les vivans; les morts même nous +débitent leurs sottises aussi couramment que jadis +chantait la tête d'Orphée! Sifflés de leur vivant, ils +obtiennent un succès posthume, tirés de la poussière +où ils étaient ensevelis quand ils vivaient. Les revues +réveillent le souvenir de leurs épidémiques délits, +de ces livres témoins muets du martyre auquel +les condamne la rage de rimer. Hélas! que de chagrins +va nous causer tel barbouilleur que citèrent +souvent le <i>Morning Post</i> et le <i>Monthly Magazine</i>! +Dans ces recueils sont ensevelis ses premiers chefs-d'œuvre; +mais bientôt la presse gémit, et il en sort +un épais in-quarto! Laissez donc, vous qui êtes sages, +laissez les succès mendiés de la lyre aux baronnets +ou aux lords possédés du démon des vers, ou +à ces crépins de village, ménestrels jumeaux ivres +de poétique bière! Prêtez l'oreille à ces accords d'une +mélodie narcotique: ce sont les savetiers lauréats qui +chantent les louanges de Capel Lofft<a id="footnotetagloc48" name="footnotetagloc48"></a> +<a href="#footnoteloc48"><sup class="sml">loc48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc48" +name="footnoteloc48"><b>Note loc48: </b></a><a href="#footnotetagloc48"> +(retour) </a> Ce gentleman bien intentionné a gâte quelques excellens cordonniers, +et contribué à la ruine poétique de plus d'un pauvre industrieux. +Nathaniel Bloomfield et son frère Bobby ont mis tout le Sommersetshire +en train de chanter, et cette maladie ne s'est pas bornée à envahir un +seul comté. Pratt aussi, qui fut jadis plus sage, a été atteint de la contagion +du patronage, et a attiré dans le piége de la poésie un pauvre diable +nommé Blackette; mais il mourut pendant l'opération, laissant au dépourvu +un enfant et deux volumes de fragmens. La petite fille, si elle n'a +pas d'inclinations poétiques et ne se transforme pas en Sapho cordonnière, +s'en tirera peut-être; mais les tragédies sont aussi rachitiques que +si elles étaient la progéniture d'un comte ou de quelque coureur de prix +académiques. Les patrons du pauvre homme sont certainement responsables +de sa fin tragique, et ce devrait être un délit punissable par les lois. +Mais c'est là ce qu'ils ont fait de moins coupable; car, par un raffinement +de barbarie, ils ont couvert le défunt d'un ridicule posthume, en imprimant +ce qu'il aurait eu le bon sens de ne jamais faire imprimer lui-même. +Certes, ces remneurs de débris sont punissables par le statut contre <i>les +hommes de la résurrection</i>. Quelle différence y a-t-il, en effet, entre +exposer un pauvre idiot, après sa mort, dans un amphithéâtre de chirurgie, +et l'étaler dans une boutique de libraire? Est-il plus mal d'exhumer +ses os que ses bévues? Ne vaut-il pas mieux attacher son corps au +gibet, sur une bruyère, que d'emprisonner son ame dans un in-octavo? +«Nous savons ce que nous sommes, mais nous ignorons ce que nous pouvons +devenir;» et il faut espérer que nous ne saurons jamais si un +homme qui a traversé la vie avec une sorte d'éclat, est destiné à n'être +qu'un charlatan de l'autre côté du Styx, et à devenir, comme le pauvre +Joe Blackett, le plastron des railleries du purgatoire. Le prétexte de cette +publication est d'assurer un sort à l'enfant. Mais aucun des amis et des +tentateurs de ce <i>sutor ultrà crepidam</i> ne pouvait-il donc faire une bonne +action sans enferrer Pratt dans une biographie? et lui faire encore diviser +sa dédicace en tant de minces portions? A la duchesse une telle; la très-honorable +celle-ci, et mistress et miss celle-là; ces volumes sont, etc., etc. +Eh mais, c'est distribuer «le doux lait de la dédicace» par petits verres. +Il n'y en a qu'une chopine, et il le partage entre douze personnes. Ah! +Pratt, n'avais-tu donc pas quelques éloges en réserve? As-tu pu croire +que six familles de distinction se contenteraient de si peu? Il y a un enfant, +un livre et une dédicace: que n'envoies-tu la petite fille à la duchesse, +les volumes à l'épicier, et la dédicace à tous les diables?</blockquote> + +<h3>XXXVI.</h3> + +<h4>VERS</h4> + +<h5>SUR LE TRENTE-SIXIÈME ANNIVERSAIRE DE MA NAISSANCE.</h5> + +<p><span class="rig">Missolonghi, 22 janvier 1824.</span><br><br></p> + +<p>Il est tems que ce cœur devienne insensible, puisqu'il +a cessé d'émouvoir d'autres cœurs; cependant, +quoique je ne puisse plus être aimé, il faut que +j'aime encore.</p> + +<p>Mes jours sont dans la feuille desséchée; les fleurs +et les fruits de l'amour sont passés: le ver de terre, +le remords rongeur<a id="footnotetagloc49" name="footnotetagloc49"></a> +<a href="#footnoteloc49"><sup class="sml">loc49</sup></a> et les regrets, sont mon seul +partage!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc49" +name="footnoteloc49"><b>Note loc49: </b></a><a href="#footnotetagloc49"> +(retour) </a> <i>The canker</i>.</blockquote> + +<p>Le feu qui brûle dans mon sein est solitaire comme +une île volcanique; aucune torche n'étincelle comme +sa flamme.--C'est un bûcher funéraire!</p> + +<p>L'espérance, la crainte, les soins jaloux, la portion +exaltée de la douleur, et le pouvoir de l'amour; +je ne puis les partager; mais j'en porte encore la +chaîne.</p> + +<p>Mais ce n'est pas <i>ainsi</i>, ce n'est pas <i>ici</i> que de telles +pensées pourront ébranler mon ame; ni <i>maintenant</i>, +quand la gloire décore le cercueil du héros, ou fait +pencher son front vers la terre.</p> + +<p>Le glaive, la bannière et le champ de bataille, la +gloire et la Grèce m'environnent! Le Spartiate, porté +sur son bouclier, n'était pas plus libre.</p> + +<p>Réveille-toi! (non la Grèce,--elle est réveillée!) +réveille-toi, mon génie!--pense d'où te vient l'étincelle +divine, le sang ardent qui bout dans tes +veines, et sois digne de ta haute origine!</p> + +<p>Je foule aux pieds les passions renaissantes indignes +de l'âge viril.--Pour toi indifférens soient +désormais le sourire ou le dédain de la beauté.</p> + +<p>Si tu regrettes ta jeunesse--pourquoi vivre!--La +contrée des trépas honorables est devant toi.--Vole +aux combats et laisse-s-y ton souffle de vie!</p> + +<p>Cherche la tombe d'un héros,--beaucoup la +trouvent qui ne la cherchent pas.--C'est ce qu'il +y a de mieux pour toi. Alors regarde alentour;--choisis +ton coin de terre, et repose en paix.</p> + +<hr class="short"> + +<h4>NOTE.</h4> + +<p>Cette pièce, pour ainsi dire prophétique, de Lord Byron, +sur le trente-sixième et dernier anniversaire de sa naissance, +est empreinte des idées tristes d'une fin prochaine, qui arriva +effectivement à Missolonghi moins de quatre mois après qu'il +l'eut composée. Sa mort prématurée et si fatale pour la jeune +Grèce, à laquelle il venait de vouer sa fortune et sa vie, répandit +le deuil dans cette contrée, et même dans les autres nations de +l'Europe qui admiraient son génie. L'auteur de cette nouvelle +traduction de ses Poèmes publia alors un Dithyrambe sur sa +mort, dans un volume de poésies intitulé: <i>Helléniennes</i>, ou +<i>Élégies sur la Grèce</i>. Le lecteur nous permettra d'en citer ici +quelques fragmens:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">..............................................</p> +<p class="i20"> La brise de la mer Égée</p> +<p class="i16">Exhalait dans les airs ses regrets superflus:</p> +<p class="i16">Son murmure est sinistre, et sa voix affligée</p> +<p class="i20"> Appelle son fils qui n'est plus.</p> +<br> +<p class="i16">Il n'est plus le mortel dont l'étonnant génie</p> +<p class="i16">Soumettait l'univers à ses chants solennels;</p> +<p class="i16">L'immuable destin qui dominait sa vie</p> +<p class="i16">A soumis sa grande ame aux décrets éternels.</p> +<br> +<p class="i16">Et cependant son front rayonnait de jeunesse!</p> +<p class="i16">Et cependant la gloire environnait ses pas!</p> +<p class="i16">Sa bienfaisante main prodiguait sa richesse</p> +<p class="i20"> Aux enfans de Léonidas!...</p> +<p class="i20"> Et le destin dans sa vitesse</p> +<p class="i20"> Le livre à la faux du trépas!</p> +<br> +<p class="i20"> Ainsi le torrent des montagnes</p> +<p class="i16">Roule avec majesté ses flots dans les déserts.</p> +<p class="i16">Comme un géant vainqueur il franchit les campagnes</p> +<p class="i20"> Et veut conquérir l'univers.</p> +<br> +<p class="i16">Le monde devant lui n'a pas assez d'espace!</p> +<p class="i16">Mais qu'est-il devenu?... Sur le sable poudreux</p> +<p class="i20"> On suit encore sa trace,</p> +<p class="i16">Comme on suit dans le ciel un rayon vaporeux:</p> +<p class="i20"> Il a passé... l'ombre s'efface!...</p> +<br> +<p class="i16">Ainsi tu mesurais la terre, enfant des cieux!</p> +<p class="i16">Tu jetais loin de toi des torrens de lumière;</p> +<p class="i20"> Et, dans ton vol audacieux,</p> +<p class="i20"> Pareil au maître du tonnerre,</p> +<p class="i16">Tu dévorais l'espace et t'égalais aux Dieux.</p> +<br> +<p class="i20"> Porté sur l'aile du génie,</p> +<p class="i16">Tu parcourais, vainqueur, les âges et les tems,</p> +<p class="i20"> Et sur les scènes de la vie</p> +<p class="i16">Tu jetais par mépris des regards insultans!</p> +<br> +<p class="i20"> Du haut de ces hauteurs sublimes,</p> +<p class="i16">Où ton astre brillant prodiguait ses clartés,</p> +<p class="i20"> Tu descendais dans les abîmes</p> +<p class="i20"> Du doute et de l'obscurité.</p> +<br> +<p class="i16">Des peuples disparus pesant la froide cendre,</p> +<p class="i16">Ta voix forte évoquait leurs ombres des tombeaux;</p> +<p class="i16">Dans leur grandeur passée on te voyait descendre</p> +<p class="i20"> Pour en tirer de noirs lambeaux.</p> +<br> +<p class="i16">Le sort des nations réveillait dans ton ame</p> +<p class="i16">De profondes douleurs et de grands souvenirs</p> +<p class="i16">...........................................................</p> +<p class="i20"> Ainsi que le roi des forêts,</p> +<p class="i16">C'était dans le trépas que tu trouvais ta joie:</p> +<p class="i16">Comme lui, sans frémir, tu contemplais ta proie</p> +<p class="i20"> Qu'environnaient de noirs cyprès...</p> +<br> +<p class="i20"> D'un demi-dieu débris toi-même,</p> +<p class="i16">Quelque chose restait de ton premier destin.</p> +<p class="i16">Ainsi l'aigle tombé de sa hauteur suprême,</p> +<p class="i20"> Montre encore un regard divin.</p> +<br> +<p class="i16">Dans tes vastes pensers tu dominais le monde,</p> +<p class="i20"> Tu marchais à pas de géant:</p> +<p class="i16">Les mortels admiraient ta course vagabonde.</p> +<p class="i16">Tu n'étais pas un dieu, mais ton ame féconde</p> +<p class="i20"> Tenait dans sa chute profonde</p> +<p class="i20"> De l'immortel et du néant!</p> +<br> +<p class="i20"> Comment s'est éteint cette flamme</p> +<p class="i16">Qui, semblable à ces feux, fiers enfans de la nuit,</p> +<p class="i20"> Embrasait, consumait ton ame?</p> +<p class="i16">Comme une ombre sans nom l'être s'évanouit;</p> +<p class="i20"> Mais de sa fragile poussière,</p> +<p class="i20"> L'homme, l'essence de l'esprit,</p> +<p class="i16">Brisant de ses liens l'enveloppe grossière,</p> +<p class="i16">Monte vers l'éternel en rayons de lumière:</p> +<p class="i16">Tout change sous les cieux, tout, et rien ne périt.</p> +<p class="i20">..............................................................</p> +<br> +<p class="i16">Gloire à toi, noble fils de l'altière Albion!</p> +<p class="i16">Tes chants ont ranimé les cendres d'Aristide;</p> +<p class="i16">Les Grecs ont ressenti cette ardeur intrépide</p> +<p class="i20"> Qui les fit vaincre à Marathon.</p> +<br> +<p class="i16">Par toi de ses tombeaux ce peuple entier se lève;</p> +<p class="i16">Il rappelle sa gloire et veut briser ses fers;</p> +<p class="i16">Toi-même avec transports tu saisissais le glaive</p> +<p class="i20"> Que tu réveillais dans tes vers.</p> +<br> +<p class="i16">Victime du destin qui pesait sur sa vie,</p> +<p class="i16">Il meurt en combattant pour un peuple opprimé.</p> +<p class="i16">Son cœur lui rappelait son ingrate patrie,</p> +<p class="i20"> L'objet qu'il avait tant aimé.</p> +<br> +<p class="i16">Son ame, avec douleur, vers sa fille chérie,</p> +<p class="i16">Comme un rayon du soir porte un dernier adieu.</p> +<p class="i16">Il pleura... mais ses pleurs disaient toute sa vie;</p> +<p class="i20"> Ses pleurs lui révélaient un dieu.</p> +<br> +<p class="i16">On dit que sa grande ombre échappée à la terre,</p> +<p class="i16">Passant sur le tombeau du fier Léonidas,</p> +<p class="i16">De ses trois cents héros réveilla la poussière</p> +<p class="i20"> Dans le sein même du trépas.</p> +<br> +<p class="i16">Leurs mânes, ranimés par son souffle rapide,</p> +<p class="i16">Ont applaudi soudain comme au jour solennel,</p> +<p class="i16">Et le glaive près d'eux qui dormait intrépide,</p> +<p class="i20"> A tressailli pâle et cruel...</p> +<br> +<p class="i16">Adieu, fils d'Albion, fils de la Grèce entière:</p> +<p class="i16">Ta patrie adoptive a consacré tes droits;</p> +<p class="i16">Elle implorait les rois, le front dans la poussière,</p> +<p class="i20"> Et tu fus plus grand que les rois.</p> +<br> +<p class="i16">Leur suprême grandeur, par la terreur frappée,</p> +<p class="i16">Plaignait, sans nul secours, leur triste abaissement;</p> +<p class="i16">Près de ton luth divin s'agitait ton épée,</p> +<p class="i20"> Sans couronne et sans ornement...</p> +<br> +<p class="i16">Que le ciel ait pour lui de propices étoiles;</p> +<p class="i16">Soufflez plus doucement, vents qui gonflez les voiles;</p> +<p class="i16">Guidez les nautonniers aux rives d'Albion;</p> +<p class="i16">Emportez sa dépouille à sa noble patrie.</p> +<p class="i16">Peut-être à son aspect la bassesse et l'envie</p> +<p class="i16">Retiendront dans leur sein leur venimeux poison,</p> +<p class="i16">Tandis qu'avec orgueil une autre nation</p> +<p class="i16">Décore de son nom l'autel de la patrie!...</p> +<p class="i16">...................................................................</p> +</div></div> + +<p><span class="rig">15 juillet 1824.</span><br><br></p> + +<p>Il a aussi publié depuis une traduction en vers français de +<i>Childe-Harold</i>, le plus beau poème de Byron, en un volume +in-18. Paris, 1829.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></p> +<br> +<p class="mid">FIN DES POÉSIES INÉDITES.</p> + +<br><br><br> + +<h3>POÉSIES ATTRIBUÉES</h3> + +<h1>A LORD BYRON.</h1> + +<br><br> + + + +<h3>I.</h3> + +<h4>AU LIS DE FRANCE.</h4> + +<p>Avant que de disperser tes feuilles au vent, faux +emblème d'innocence, arrête un instant,--et donne, +à mesure que tu te flétris, pour l'avantage du genre +humain, la leçon qui ressort de ta chute.</p> + +<p>Tu étais beau comme le rayon du matin, et riche +comme l'orgueil des mines précieuses: tous tes +charmes sont maintenant fanés; et haï et méprisé, +les malédictions de la liberté retombent sur toi.</p> + +<p>Tu étais rayonnant au milieu des sourires du +monde, ton ombre protégeait de sa puissance; mais +maintenant ta fleur brillante est ridée et flétrie,--tu +n'es plus l'ornement de ta patrie régénérée<a id="footnotetagloc50" name="footnotetagloc50"></a> +<a href="#footnoteloc50"><sup class="sml">loc50</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc50" +name="footnoteloc50"><b>Note loc50: </b></a><a href="#footnotetagloc50"> +(retour) </a> Ces accusations prophétiques de Lord Byron semblent être écrites +d'hier, tant elles ont un caractère frappant de spécialité.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></blockquote> + +<p>Car la corruption s'est repue sur tes feuilles, et +la bigotterie a rongé ta tige; maintenant ceux qui te +craignaient se rient de tes malheurs, et ceux qui +t'adoraient te condamnent à l'exil.</p> + +<p>La vallée qui t'a donné naissance pleurera sur +l'espérance de son sol; les légions qui ont combattu +pour ta beauté et ta valeur se hâteront de partager +tes dépouilles.</p> + +<p>Devenue symbolique, ta fleur sera un sujet de +moquerie et un jouet parmi les hommes; dans les +cités, dans les montagnes et dans les plaines, ce +sera le proverbe des esclaves, le mépris des hommes +libres.</p> + +<p>Oh! c'était le souffle pestilentiel de la tyrannie +qui dispersa tes tiges sur la terre, qui jeta une tache +de sang sur le voile blanc et virginal, et te perça de +plus d'une blessure!</p> + +<p>Alors le vent emporta ta feuille desséchée, il flétrit +ta tige mourante, ta fleur épanouie résigna les +promesses de son avenir, et elle est tombée emportée +par l'orage.</p> + +<p>Car nulle vigueur patriotique ne la soutenait; il +ne s'est trouvé aucun bras pour protéger la faible +fleur; la destruction suivait son terrible héraut--le +désespoir, et flétrit toute sa beauté dans une +heure!</p> + +<p>Cependant il y eut des hommes qui prétendirent +la plaindre; il y eut des hommes qui prétendirent +la sauver: purs niais empiriques qui arrivèrent +pleins de déception--pour se réjouir et s'enivrer +sur sa tombe.</p> + +<p>O toi! terre des lis! en vain tu t'efforces de relever +sa tête pâle! le bouton fané ne refleurira plus +de nouveau,--la violette brillera à sa place!</p> + +<p>Comme tu disperses tes feuilles au vent--faux +emblème de l'innocence, arrête un instant,--et +donne, à mesure que tu te flétris, pour l'avantage +du genre humain, cette leçon qui ressort de ta +chute!</p> + +<h3>II.</h3> + +<h4>L'ADIEU.</h4> + +<h5>A UNE DAME.</h5> + +<p>Quand l'homme, chassé des bosquets d'Éden, +s'arrêta quelques instans sur le seuil de la porte, +chaque pas lui rappelait des heures évanouies, et lui +faisait maudire son avenir.</p> + +<p>Mais errant à travers de lointains climats, il apprit +à porter le poids de son chagrin; il ne fit plus +que donner un soupir aux souvenirs du tems passé, +et trouva du soulagement au milieu de scènes plus +agitées.</p> + +<p>Ainsi, madame, doit-il en être de moi; je ne dois +plus revoir tes charmes: car quand je m'arrête près +de toi, je soupire pour tout ce que j'ai connu autrefois.</p> + +<p>En te fuyant, je serai sûrement sage; car j'échapperai +aux piéges de la tentation: je ne puis pas +voir mon paradis sans désirer d'y entrer.</p> + +<h3>III.</h3> + +<h4>A LADY CAROLINE LAMB.</h4> + +<p>Et tu dis que je n'ai pas de sentiment, que je ne +ressens rien pendant que tu es éloignée de moi? Tu +ne sais donc pas avec quelles délices je me suis abandonné +à un rêve non interrompu de toi? Mais l'amour +ne doit jamais nous ressembler, et j'apprendrai à +t'estimer moins. Comme tu as fui, ainsi permets-moi +de fuir, et change le cœur que tu ne peux rendre +heureux.</p> + +<p>On te dira, Clara! que j'ai paru, tout récemment, +courtiser les charmes d'une autre; que je n'ai +pas soupiré, que je n'ai pas eu d'humeur, comme +si tu avais déjà été bannie de mon cœur. Clara! cette +lutte--pour défaire ce que tu as fait si bien pour +moi,--ce masque porté devant la foule niaise,--cette +trahison--était une fidélité pour toi!</p> + +<p>Je n'ai pas dormi depuis que tu es partie; mais +j'ai cherché dans plusieurs tout ce qu'une seule (ah! +ai-je besoin de la nommer?) pouvait m'accorder. +C'est un devoir que je dois au tien--à toi--à +l'homme--à Dieu, de modérer, d'éteindre ce feu +coupable, avant que le chemin du crime soit parcouru.</p> + +<p>Mais puisque mon sein n'est pas si pur, puisque +le vautour déchire encore mon cœur, que j'endure +cette agonie, et non toi--oh! la plus chérie des +femmes! Par pitié, Clara! séparons-nous; et je chercherai +à éviter, je ne sais comment, le dard menaçant:--le +vice ne doit pas prendre pour but un +objet tel que toi.</p> + +<p>Mais tu dois m'aider dans cette tâche, et exercer +ainsi noblement ton pouvoir. Alors dédaigne-moi,--c'est +tout ce que je demande--avant que le +tems ne mûrisse une heure plus coupable; avant +que la coupe de la colère ne verse des remords redoublés +sur ma tête; avant que des feux inextinguibles +ne dévorent mon cœur, dont les espérances sont +mortes depuis long-tems.</p> + +<p>Ne t'abuse pas plus long-tems, ainsi que moi; +n'abuse pas des cœurs meilleurs que le mien; ah! ne +peux-tu pas, ne veux-tu pas fuir des malheurs comme +le nôtre,--une honte comme la tienne? S'il y a +une colère divine, une torture au-delà de ce souffle +de vie passagère, renonce--même maintenant, à +toute espérance future; de telles pensées sont un +crime,--un tel crime est la mort.</p> + +<h3>IV.</h3> + +<h4>STANCES.</h4> + +<p>J'ai appris ton sort sans verser une larme; ta +perte m'a à peine arraché un soupir, et cependant +tu me fus extrêmement chère.--Je ne sais pas ce +qui a desséché mes yeux, les larmes refusent de +couler; mais chacune d'elles que mes paupières empêchent +de s'échapper, retombe horrible sur mon +cœur..</p> + +<p>Oui,--profondes et pesantes, une à une, elles +s'y pressent et le torturent, comme les eaux renfermées +dans le rocher l'usent en tombant et s'y durcissent. +Elles ne peuvent se pétrifier plus durement +que les sentimens qui retombent et restent sur mon +cœur, lesquels, froidement fixés, regardent le passé +sans jamais se fondre à un soleil nouveau.</p> + +<h3>V.</h3> + +<h4>A MARIE.</h4> + +<p>Ne te souviens pas de moi, ni de ces heures bien-aimées, +de ces heures évanouies, où toute mon ame +était à toi,--heures qui ne peuvent jamais être +oubliées, avant que le tems n'énerve nos puissances +vitales, et que toi et moi ayons cessé d'être.</p> + +<p>Puis-je oublier, peux-tu oublier toi-même ce tems +où, jouant avec tes cheveux dorés, ton cœur, avec +vivacité, répondait à mes jeux? Oh! par mon ame! +je te vois encore, avec des yeux si languissans,--un +sein si beau, et des lèvres, quoique silencieuses, +qui murmuraient l'amour.</p> + +<p>Lorsqu'ainsi tu te penchais sur mon cœur, ces +yeux laissaient échapper un éclat si doux, que, quoiqu'à +moitié réprobateur, il inspirait le désir; et +alors nous nous serrions plus près, et encore plus +près,--et nos lèvres frémissantes s'efforçaient de +se rencontrer comme pour expirer dans leurs baisers.</p> + +<p>Et alors ces yeux pensifs voulaient se fermer, et +leurs deux paupières se rapprochaient en voilant +leurs orbites d'azur,--tandis que leurs longs et +humides regards semblaient fuir sur ta joue brillante +d'amour.</p> +<br> +<p class="mid">FIN DES POÉSIES ATTRIBUÉES A LORD BYRON.</p> + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron + Volume 5., by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + +***** This file should be named 28082-h.htm or 28082-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/8/0/8/28082/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/28082-h/images/110-1.png b/28082-h/images/110-1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b67242e --- /dev/null +++ b/28082-h/images/110-1.png diff --git a/28082-h/images/110-2.png b/28082-h/images/110-2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0634db1 --- /dev/null +++ b/28082-h/images/110-2.png diff --git a/28082-h/images/114-1.png b/28082-h/images/114-1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..357f819 --- /dev/null +++ b/28082-h/images/114-1.png diff --git a/28082-h/images/114-2.png b/28082-h/images/114-2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..633a206 --- /dev/null +++ b/28082-h/images/114-2.png diff --git a/28082-h/images/114-3.png b/28082-h/images/114-3.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6ff8156 --- /dev/null +++ b/28082-h/images/114-3.png diff --git a/28082-h/images/114-4.png b/28082-h/images/114-4.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f60d735 --- /dev/null +++ b/28082-h/images/114-4.png diff --git a/28082-h/images/120-1.png b/28082-h/images/120-1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5eba4bb --- /dev/null +++ b/28082-h/images/120-1.png diff --git a/28082-h/images/170-1.png b/28082-h/images/170-1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8b0c7dd --- /dev/null +++ b/28082-h/images/170-1.png |
