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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 5., by
+George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 5.
+ comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin
+
+Release Date: February 14, 2009 [EBook #28082]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+
+
+
+
+
+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+DE
+LORD BYRON,
+AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
+COMPRENANT
+SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
+ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
+
+_Traduction nouvelle_
+
+PAR M. PAULIN PARIS,
+DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
+
+
+
+TOME CINQUIÈME.
+
+
+
+_Paris_
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
+RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
+ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis_.
+
+1831.
+
+
+
+
+LE GIAOUR,
+FRAGMENT D'UNE
+HISTOIRE TURQUE.
+
+ _One fatal remembrance--one sorrow that throws
+ Its bleak shade alike o'er our joys and our woes--
+ To which life nothing darker nor brighter can bring,
+ For which joy hath no balm--and affliction no sting_.
+
+(MOORE.)
+
+Un fatal souvenir,--un chagrin qui jette son ombre noire sur nos joies
+comme sur nos douleurs,--auquel la vie ne peut rien apporter de plus
+sombre ni de plus brillant, pour lequel la joie n'a pas de charme--et
+l'affliction pas d'amertume.
+
+A
+SAMUEL ROGERS, ESQ.
+Comme une légère, mais très-sincère marque d'admiration pour son génie,
+de vénération pour son caractère, et de gratitude pour son amitié,
+CETTE PRODUCTION EST DÉDIÉE
+Par son obligé et affectionné serviteur,
+BYRON.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+L'histoire qu'offrent ces fragmens décousus est fondée sur des
+circonstances moins communes maintenant dans l'Orient qu'autrefois, soit
+parce que les femmes y sont plus circonspectes que dans les _vieux
+tems_, soit parce que les chrétiens sont plus heureux ou moins
+entreprenans. L'histoire, lorsqu'elle était complète, contenait les
+aventures d'une femme esclave, qui fut jetée dans la mer, à la manière
+des Turcs, pour infidélité, et vengée par un jeune Vénitien, son amant,
+dans le tems que les Sept Iles étaient possédées par la république de
+Venise, peu de tems après que les Arnautes eurent été chassés de la
+Morée qu'ils avaient ravagée après l'invasion russe. La désertion des
+Maïnotes, à qui le pillage de Misitra avait été refusé, fit abandonner
+cette entreprise, et causa le ravage de la Morée, durant lequel la
+cruauté exercée de part et d'autre est restée sans exemple, même dans
+les annales des Croyans.
+
+
+
+
+LE GIAOUR.
+
+Aucun souffle d'air léger pour rider la surface des flots qui se
+déroulent sous le tombeau de l'Athénien; ce tombeau[g1] qui,
+apparaissant sur le rocher, salue le premier le navire rentrant dans le
+port, en dominant la contrée qu'il sauva en vain: quand un semblable
+héros, reparaîtra-t-il sur la terre?
+
+
+Beau climat! où chaque saison sourit avec amour sur ces îles fortunées
+qui, vues des hauteurs du lointain Colonna, réjouissent le cœur ému par
+ce délicieux spectacle, et prêtent un charme à la solitude. Là,
+gracieusement ondulée, la surface de l'Océan réfléchit les teintes des
+pics nombreux dont l'image est reproduite par les vagues souriantes qui
+baignent ces Édens de l'Orient; et si parfois une brise passagère vient
+à rompre le cristal des flots, ou détache une fleur des arbres du
+rivage, qu'il est ravissant chaque souffle d'air qui réveille et emporte
+avec lui les plus doux parfums! Car c'est là--sur les collines ou dans
+les vallées, que la rose, sultane du rossignol[g2], la vierge pour
+laquelle il fait entendre sa mélodie et ses mille chants d'amour,
+fleurit en rougissant aux histoires de son amant harmonieux: la reine
+des jardins, sa reine, sa rose, non courbée par les vents, non glacée
+par les neiges, loin des hivers du nord, caressée par les brises de
+chaque saison, renvoie, en doux encens vers le ciel, les parfums que lui
+a donnés la nature, et embellit, par ses brillantes couleurs et ses
+soupirs odorans, ces cieux qui semblent lui sourire. Là brillent maintes
+fleurs printannières; maint ombrage invite à l'amour, maintes grottes
+invitent au repos, en même tems qu'elles servent d'asile au pirate dont
+la barque, cachée sous l'abri protecteur, guette l'arrivée d'une proue
+pacifique, jusqu'au moment où la guitare du joyeux marinier[g3] se fait
+entendre, et où l'étoile du soir se montre à l'horizon. Alors, voguant
+avec leurs rames enveloppées, et protégés par les rochers du rivage, les
+voleurs nocturnes fondent sur leur proie, et aux chants de joie font
+succéder les plaintifs gémissemens.
+
+Il est étrange que là où la nature s'est plu à répandre ses dons comme
+pour le séjour des dieux, et à faire briller tous ses charmes dans ce
+paradis enchanté, l'homme amant de la destruction, veuille le changer en
+désert, et foule aux pieds, pareil à la brute, ces fleurs qui ne
+demandent pas les soins d'une main laborieuse pour croître sur cette
+terre féconde, mais qui fleurissent comme pour prévenir les soins de
+l'homme, et qui, dans leurs séduisantes caresses, ne veulent--qu'être
+épargnées! Il est étrange--que là ou tout est en paix, les passions
+triomphent dans leur orgueil, et la rapine étende son cruel et
+sanguinaire empire. C'est comme si les démons prévalaient contre les
+séraphins glorieux, et, assis sur les trônes célestes, rendaient ces
+anges libres héritiers de l'Enfer; aussi douce est cette contrée formée
+pour le bonheur, aussi maudits sont les tyrans qui l'oppriment et la
+désolent!
+
+Celui qui s'est penché sur--le cadavre d'un être expiré avant que le
+premier jour de la mort soit enfui, le premier sombre jour du néant, le
+dernier du danger et de la détresse (avant que les doigts dévorans de la
+destruction aient effacé les traits où la beauté respire encore), et a
+remarqué l'air doux et angélique, l'extase du repos qui est là, les
+traits fixes, quoique tendres, qui relèvent la langueur d'une paisible
+joue, et--mais pour cet œil triste et voilé qui ne brûle plus, ne sourit
+plus, ne pleure plus; pour ce front immobile et froid où l'apathie[g4]
+de la mort effraie le cœur désolé de celui qui le contemple, comme s'il
+avait le pouvoir de lui faire partager le destin qu'il redoute et dont
+il ne peut cependant se détacher: oui! pour ces choses, et ces choses-là
+seules, pendant quelques momens--une heure traîtresse,--il pourrait
+mettre en doute le pouvoir tyrannique du trépas; tant est beau, tant est
+calme, tant est doux, le premier, le dernier, aspect révélé par la
+mort[g5]!
+
+Tel est aussi l'aspect de ce rivage: c'est la Grèce; mais la Grèce qui
+n'a plus de vie! si froidement douce, si tristement belle, que nous
+tressaillons, car l'ame manque là! Son charme est celui de la mort qui
+ne disparaît pas entièrement avec le souffle de la vie; mais c'est une
+beauté qui a cette fleur sinistre, cette couleur appartenant à la tombe,
+dernière et fugitive lueur de l'expression, auréole dorée qui plane sur
+une ruine, le rayon d'adieu du sentiment qui n'est plus! étincelle de
+cette flamme d'une origine peut-être céleste, qui éclaire encore, mais
+qui n'échauffe plus désormais sa terre chérie!
+
+Patrie des braves échappés à l'oubli! dont le sol, depuis les plaines
+jusqu'aux cavernes des montagnes, fut l'asile de la liberté, ou le
+tombeau de la gloire! temple des héros[loc1]! se peut-il que ce soit là
+tout ce qui reste de toi? Approche, esclave timide et rampant; dis, ne
+sont-ce pas là tes Thermopyles? Ces ondes bleues qui s'étendent au loin,
+ô race dégénérée d'un peuple libre! dis, quelles sont-elles? quels sont
+ces rivages? N'est-ce pas le golfe, n'est-ce pas le rocher de Salamine?
+Ces lieux célèbres, leur histoire qui n'est pas inconnue au monde, ô
+Grecs! levez-vous, et faites-en de nouveau votre patrie! Cherchez parmi
+les cendres de vos pères les étincelles du feu divin qui les embrasait;
+et celui qui expirera dans le combat ajoutera à leurs noms un nom
+terrible qui fera trembler la tyrannie: il laissera à ses fils une
+espérance, une renommée pour lesquelles ils mourraient plutôt que de les
+livrer au déshonneur; car le combat de la liberté une fois commencé, le
+père expirant en lègue le triomphe à son fils, triomphe qui succède
+toujours à toutes les défaites. O Grèce! tes pages vivantes en sont
+témoins, et attestent la gloire de tes siècles immortels! Tandis que tes
+rois enfouis dans l'obscurité poudreuse des âges ont laissé une pyramide
+sans nom, tes héros, malgré les ravages du tems qui a renversé la
+colonne monumentale de leurs tombes, ont encore un monument plus
+imposant, les montagnes de leur terre natale! Là, la muse montre aux
+regards des étrangers les tombeaux de ceux qui ne peuvent mourir!--Il
+serait trop long de rappeler, et trop pénible de retracer l'histoire et
+la description de chaque lieu célèbre, depuis ses tems de splendeur
+jusqu'à ses jours de misère: assez--aucun ennemi étranger n'a pu dompter
+ton courage, jusqu'à ce qu'il se soit flétri lui-même. Oui! un
+abaissement, une dégradation volontaires, ont aplani la route aux
+chaînes honteuses de l'esclavage, à la domination des tyrans.
+
+[Note loc1: _Shrine of the mighty_!]
+
+Que peut-il raconter celui qui foule aujourd'hui tes rivages? Aucune
+histoire de tes vieux tems, aucun sujet capable d'inspirer à la muse un
+essor aussi élevé que celui des jours qui ne sont plus, lorsque l'homme
+était digne de ton climat.
+
+Les cœurs nourris dans tes vallées, les ames ardentes qui auraient pu
+conduire tes enfans à des actions héroïques et sublimes, rampent, depuis
+le berceau jusqu'à la tombe, esclaves--oui! esclaves d'un esclave[g6]!
+et sourds, excepté à la voix du crime, couverts de tous les vices qui
+souillent l'humanité et font descendre l'homme au-dessous de la brute,
+sans avoir même le mérite d'une sauvage vertu, du courage opprimé, mais
+indompté d'un homme libre. Ils portent encore dans les ports voisins
+leurs ruses proverbiales et leur ancienne astuce. C'est en cela que l'on
+reconnaît encore ce Grec subtil; et c'est en cela, en cela seul qu'il a
+conservé son ancien renom. En vain, la liberté ferait-elle un appel au
+courage pour briser son joug, ou pour relever le cou qui semble
+courtiser son esclavage: je cesse de plaindre ces malheurs.
+
+Cependant cette histoire sera une histoire plaintive; et ceux qui
+l'entendront croiront sans peine que celui qui l'entendit pour la
+première fois en fut touché.
+
+
+Lointaines, sombres et se projetant sur la mer bleue, les ombres des
+rochers font tressaillir, le pêcheur dont elles frappent les regards,
+comme la barque d'un pirate des îles ou d'un Maïnote. Craignant pour son
+léger caïque, il évite l'anse prochaine et périlleuse; quoique abattu et
+harassé par ses travaux, et surchargé de son heureuse pêche, il vogue
+lentement, à force de rames, jusqu'à ce que le rivage sûr du port Léone
+le reçoive à la lueur délicieuse de l'astre qui embellit de tant de
+charmes une nuit orientale.
+
+
+Quel est celui qui accourt sur un coursier noir, bride abattue, au galop
+retentissant comme un tonnerre? Le bruit des fers et les coups de fouet
+répétés font retentir les échos des cavernes d'alentour. L'écume qui
+couvre les flancs du coursier semble être celle des vagues de l'Océan:
+bien que les flots de la mer soient tranquilles et comme abîmés dans le
+calme, il n'en est point dans le sein du cavalier; le murmure de la
+tempête qui se prépare est encore plus calme que ton cœur, ô jeune
+Giaour[g7]! Je ne te connais point, je hais ta race; mais je découvre
+dans tes traits quelque chose que le tems ne pourra que fortifier et non
+effacer. Quoique jeune et pâle, ce front blême est sillonné par les
+passions; quoique tenant fixé vers la terre ton œil farouche, et que tu
+passes comme un météore, je vois bien dans toi un de ceux que des fils
+d'Othman devraient faire périr ou éloigner de leur demeure.
+
+Loin,--loin,--il fuit, et mes regards étonnés le suivent à peine; et
+quoique, semblable à un démon de la nuit, il ait passé et se soit
+évanoui à ma vue, son aspect et son maintien ont laissé dans mon ame un
+souvenir de trouble et de confusion, et les pas retentissans de son
+coursier noir résonnent encore à mon oreille étonnée. Il pique vivement
+de l'éperon; il approche de ce rocher escarpé qui projette son ombre sur
+l'abîme; il en fait rapidement le tour; il galope sur ses bords. Le
+rocher l'eut promptement dérobé à ma vue, car je sentis bien que j'étais
+désagréable à celui qui cherchait à éviter tout regard indiscret; et il
+n'est pas une étoile qui ne paraisse trop brillante à celui qui
+s'échappe à une heure si étrange. Il s'éloigne rapidement; mais avant de
+disparaître, il lance un dernier regard en arrêtant un moment son
+coursier qui bondit, et respire un moment dans sa course ralentie; un
+instant il se dresse sur ses arçons.--Que regarde-t-il dans le bois
+d'olivier? Le croissant brille sur la colline; les hautes lampes de la
+mosquée brûlent encore: quoique trop éloigné pour entendre le bruit du
+lointain tophaïque[g8] répété par l'écho, on aperçoit les éclairs de
+chaque joyeuse détonnation, qui prouvent le zèle des religieux
+musulmans. Ce soir, le dernier soleil du Ramazan s'est couché; ce soir
+commence la fête du Baïram[loc2]; ce soir--mais qui es-tu? qu'as-tu
+fait, toi, au vêtement étranger, au front terrible? Que te font ces
+jeux, ces fêtes, pour t'arrêter ainsi ou pour fuir?--Il s'arrête
+encore.--Quelque frayeur légère se peignait sur son visage; bientôt
+l'expression de la haine la remplaça. Elle ne se manifesta point avec la
+rougeur subite d'une colère passagère, mais avec une pâleur semblable au
+marbre de la tombe, dont la funèbre blancheur augmente encore les
+sombres teintes. Son front était penché, son œil avait un éclat vitreux;
+il leva son bras avec un mouvement menaçant de fierté, en frappant
+rudement de la main, ne sachant s'il devait retourner ou fuir. Impatient
+de sentir différer sa fuite rapide, le noir coursier pousse un lourd
+hennissement.--La main du cavalier retomba sur la garde de son sabre; ce
+hennissement a dissipé sa rêverie, comme le cri du hibou réveille un
+homme en sursaut.--L'éperon s'enfonce dans le flanc du coursier; il part
+avec la rapidité d'un djerrid[g9] lancé dans les airs par une main
+puissante; le rocher est dépassé, et le rivage ne retentit plus de ses
+pas rapides; la crête est franchie, on ne voit plus le cimier et le
+front altier du chrétien. Ce n'était que pour un instant qu'il avait
+contenu l'ardeur de son vigoureux coursier; ce n'était que pour un
+instant qu'il s'était arrêté; et tout-à-coup il avait redoublé de
+vitesse comme s'il avait été poursuivi par la mort. Mais dans cet
+instant, des hivers de souvenirs semblaient avoir passé sur son ame, et
+rassemblé, dans cette seconde[loc3] de tems, une vie de peine, un siècle
+de crimes. Pour celui qu'agitent l'amour, la haine, ou la crainte, un
+tel moment accumule toutes les douleurs passées. Alors
+qu'éprouva-t-_il_, l'inconnu, accablé qu'il fut par tout ce qui peut le
+plus déchirer le cœur? Cette halte qui décida sa destinée, oh! qui
+pourra mesurer sa durée terrible! Quoique, dans les registres du tems,
+elle soit comme imperceptible, elle fut une éternité pour sa pensée! car
+elle est infinie comme l'espace incommensurable, la pensée que le
+sentiment peut embrasser, et qui peut comprendre en lui-même des maux
+sans nom, sans espérance, ou sans fin!
+
+[Note loc2: Carême turc.]
+
+[Note loc3: En anglais, _drop_, goutte.]
+
+L'heure est passée; le Giaour est déjà loin; a-t-il fui seul ou succombé
+seul? Maudite soit l'heure de son arrivée ou de sa fuite: la
+malédiction, pour le péché d'Hassan, a changé un palais en tombeau. Il
+vint, le Giaour, il passa comme le simoun[g10], cet avant-coureur de la
+désolation et de la mort, sous le souffle dévorant duquel les cyprès
+même s'anéantissent;--arbre sombre, et encore triste lorsque les autres
+douleurs sont évanouies; seul fidèle aux souvenirs passagers de la mort.
+
+Le coursier a disparu de l'étable déserte; on ne voit plus d'esclaves
+dans les salles du palais d'Hassan. L'araignée solitaire couvre les murs
+de sa toile grisâtre; la chauve-souris bâtit son nid dans son harem; et
+le hibou s'est emparé de la plus haute tour de son château fort: le
+dogue sauvage, tourmenté de soif et de faim, hurle sur les bords de ses
+bassins desséchés; car le ruisseau a disparu de son lit de marbre, où
+maintenant les ronces croissent sur une poussière désolée. Il était beau
+jadis de le voir se jouer dans cette enceinte, et chasser la chaleur
+étouffante du jour, en faisant jaillir en haut sa rosée d'argent dans
+des tourbillons fantastiques, et en répandant dans l'air, et sur le vert
+gazon, une délicieuse fraîcheur. Il était doux, quand des étoiles sans
+nuages brillaient dans les cieux, de voir des vagues de lumière se
+projeter sur ce marbre, d'entendre, la nuit, la mélodie de ces ondes!
+L'enfance d'Hassan avait souvent joué sur les bords de cette cascade; et
+souvent, sur le sein de sa mère, il s'était endormi au bruit harmonieux
+des vagues. La jeunesse d'Hassan avait été souvent bercée, sur ces
+bords, par les chants de la beauté; et chaque accord harmonieux semblait
+plus harmonieux encore mêlé à la voix d'Hassan. Mais jamais la
+vieillesse d'Hassan ne viendra se reposer sur ces bords à la chute du
+crépuscule: la source qui alimentait ce ruisseau est tarie.--Le sang qui
+échauffait son cœur est versé! Jamais aucune voix humaine ne fera
+entendre ici des accens de rage, de regrets ou de plaisir. Les derniers
+et tristes sons qu'ait répétés l'écho furent les lamentations funèbres
+d'une femme; et _ces sons_ expirèrent dans le silence!--Tout est
+muet!--excepté, parfois, la jalousie que le vent agite. Que la tempête,
+retentisse, que la pluie tombe par torrens, aucune main ne viendra
+désormais fermer les ouvertures de ce château.
+
+Ce serait une joie pour le voyageur de découvrir, sur ces sables
+déserts, les pas grossiers d'un homme,--tellement que la voix même de
+la douleur réveillât un écho consolateur. Au moins elle lui dirait:
+«Tout n'est pas mort en ces lieux, la vie murmure encore, bien qu'elle
+soit le soupir d'un seul.--Car de nombreux appartemens dorés étalent
+encore ici une splendeur que la solitude semble devoir oublier; dans ce
+palais, la destruction a opéré lentement son œuvre dévorante;--mais la
+sombre désolation est assise sur le seuil de la porte, que le
+fakir[loc4] lui-même n'oserait plus franchir. Là, le derwiche[loc5]
+errant ne voudrait pas s'arrêter, car la charité hospitalière n'est plus
+là pour le recevoir; l'étranger, harassé de fatigues, ne viendra plus
+s'y reposer pour y bénir «le pain et le sel sacré[g11].» La richesse et
+la pauvreté passent également aux environs avec la même insouciance; car
+la politesse hospitalière et la charité bienveillante ont disparu avec
+Hassan, tombé sur les montagnes. Son toit, qui était le refuge de
+l'homme, est devenu l'antre affamé du désespoir.
+
+[Note loc4: Moine turc.]
+
+[Note loc5: Moine mendiant.]
+
+L'hôte a fui la salle de festin, et les vassaux leurs travaux
+champêtres, depuis que le sabre de l'infidèle a fendu le turban de la
+tête d'Hassan[g12].
+
+
+J'entends un bruit de marche qui approche, mais aucune voix n'arrive à
+mon oreille. Il s'approche davantage;--je puis distinguer chaque turban,
+et chaque ataghan au fourreau d'argent[g13]. Le chef de la troupe se
+distingue; c'est un émir à la robe verte[g14]. «Ho! qui es-tu?--Cet
+humble _salem_[g15] vous dit que je suis un croyant. Le fardeau que vous
+portez avec tant d'attention semble réclamer tous vos soins, et, sans
+doute, c'est une précieuse cargaison. Mon humble barque est toute prête
+pour la recevoir.
+
+--Tu parles convenablement; démarre ton esquif, et emmène-nous loin de
+ce rivage silencieux. Laisse déployée ta voile, et vogue à force de
+rames. Au milieu de cette baie entourée de rochers, où les eaux sombres
+et emprisonnées dorment dans un calme profond, ta tâche sera
+finie.--Nous y sommes.--Tu as ramé à merveille; notre course a été
+rapide; cependant c'est le plus long voyage, je pense, qu'un de...»
+
+
+L'objet mystérieux fut plongé dans les flots, et s'enfonça lentement; la
+vague calme roula doucement jusqu'au rivage. Je veillais attentivement
+sur ce qui avait été précipité, et il me sembla un instant, par le
+mouvement du courant, que quelque chose s'était comme débattu..... ce
+n'était qu'un rayon de la lune qui se réfléchissait sur le courant. Je
+ne cessai de prêter mon attention à cette scène singulière que lorsque
+l'objet qui la causait eut disparu totalement à ma vue, comme une pierre
+lancée dans l'onde, qui laisse après elle un tournoiement passager se
+rétrécissant de plus en plus, et forme comme une tache blanche, perle
+aqueuse qui se moque de l'œil qui la contemple. Tous les secrets sont
+ensevelis et dorment sous les ondes, connus seulement des génies de
+l'abîme, qui, tremblans dans leurs grottes de corail, n'osent en rien
+murmurer aux vagues.
+
+
+Comme on voit, dans les prairies émaillées du Kachemire, la reine des
+papillons[g16] s'élever sur ses ailes de pourpre, en invitant le jeune
+enfant à la poursuivre, en le promenant de fleurs en fleurs pendant une
+heure inutile et laborieuse; elle le quitte pour s'envoler dans les
+airs, en lui laissant le cœur déchiré et les yeux pleins de larmes:
+ainsi la beauté se joue du jeune homme échappé de l'enfance, brillante
+aussi et volage comme elle: chasse d'espérances et de craintes frivoles,
+commencée dans la folie et terminée dans les larmes. Si toutes deux
+elles se laissent prendre, le malheur attend la reine des papillons et
+la jeune fille; une vie de peines, la perte de la tranquillité; l'une
+est le jouet de l'enfant, l'autre, le caprice de l'homme: ce bijou
+charmant, recherché avec tant d'ardeur, perd son charme dès qu'il est
+obtenu; car chaque attouchement caressant fait disparaître ses plus
+brillantes couleurs, jusqu'à ce que charme, couleurs, beauté, étant
+évanouis, on le laisse s'envoler ou on l'abandonne sans compassion.
+L'aile blessée, ou le cœur déchiré, hélas! dans quel lieu l'une et
+l'autre de ces victimes pourront-elles trouver un asile? Celle-ci, avec
+son aile abattue, pourra-t-elle voltiger de la rose à la tulipe comme
+dans ses jours de liberté? ou la beauté, flétrie dans une heure,
+pourra-t-elle retrouver son bonheur et sa joie dans sa retraite
+profanée? Non: les insectes joyeux qui passent près de celui qui va
+mourir, ne le couvrent jamais de leurs ailes. Les aimables et jeunes
+beautés sont compatissantes pour toutes les fautes, excepté pour celles
+de leurs semblables; tous les malheurs peuvent attendre d'elles une
+larme, excepté la honte d'une sœur abusée.
+
+
+Le cœur qui se nourrit des remords du crime ressemble au scorpion
+environné de flammes, dans un cercle qui se rétrécit à mesure qu'elles
+font des progrès. Les flammes resserrent le prisonnier jusqu'à ce que,
+consumé intérieurement par mille dards brûlans, et se torturant dans sa
+rage, il ne voie plus qu'une seule et triste ressource contre ses
+cruelles douleurs: le dard venimeux qu'il conservait pour ses ennemis,
+et dont le venin n'avait jamais été vainement lancé; ce dard qui ne
+cause qu'une douleur et guérit tous les maux, il le tourne contre
+lui-même dans un accès de désespoir: ainsi expire celui qui a l'ame
+noire et déchirée de remords[loc6], ou il vit, comme le scorpion,
+environné de flammes dévorantes[g17]. Ainsi se ronge celui que le
+remords dévore; maudit sur la terre, condamné par le ciel, les ténèbres
+sont sur sa tête, et le désespoir à ses pieds; autour de lui est un
+cercle de flammes, et dans son sein--la mort!
+
+[Note loc6: _The dark in soul_!]
+
+
+Le sombre Hassan fuit de son harem, il n'arrête ses regards sur les
+charmes d'aucune femme: la chasse inaccoutumée l'occupe uniquement
+désormais; et cependant il ne partage aucune joie du chasseur. Hassan
+n'était point ainsi habitué à courir dans les bois, lorsque Leïla
+habitait son sérail. Leïla ne l'habiterait-elle plus?--c'est ce
+qu'Hassan seul pourrait dire. D'étranges rumeurs se sont répandues dans
+la ville à ce sujet: on dit que Leïla s'enfuit dans cette soirée où se
+coucha le dernier soleil du Ramazan[g18], et où l'éclat d'un million de
+feux allumés au sommet des minarets proclamait la fête du Baïram dans
+l'immense Orient. Ce fut alors qu'elle s'éloigna comme pour aller au
+bain, et qu'elle rendit inutiles et vaines les recherches et la colère
+d'Hassan. Dans le déguisement d'un page géorgien, elle avait trompé
+l'active surveillance des gardes du palais, et, loin de la tutelle
+musulmane, elle est allée s'en venger dans les bras d'un infidèle
+Giaour.
+
+Quelque chose de ce récit avait fait naître les soupçons d'Hassan; mais
+Leïla paraissait encore si tendre, elle lui paraissait encore si belle,
+qu'il eut trop de confiance dans l'esclave dont la trahison méritait la
+mort. Ce soir même il s'était rendu à la mosquée, et de-là il était allé
+assister à une fête qu'il donnait dans son kiosque. Telle est l'histoire
+que racontent ses Nubiens, dont la surveillance aurait dû être plus
+active; mais d'autres disent que cette nuit même, à la pâle et
+tremblante lumière de Phingari[g19], le Giaour avait été vu seul sur son
+coursier d'un noir de jais, galopant à force d'éperons le long du
+rivage; il n'emportait en croupe derrière lui aucune jeune fille, aucun
+page.
+
+
+Ce serait vainement que j'essaierais de décrire le charme de l'œil noir
+de Leïla; regardez ceux de la gazelle, ils aideront admirablement votre
+imagination. Ceux de Leïla étaient aussi larges (ou fendus); aussi
+languissamment noirs, mais l'ame s'échappait de chaque étincelle qu'ils
+dardaient sous leurs sourcils arqués, aussi brillans que les joyaux de
+Giamschid[g20].
+
+Oui, son _ame_ se peignait dans ses regards; notre prophète pourrait-il
+dire que cette forme si belle n'était rien qu'une argile brillante? Par
+Allah! je répondrais _non_, quand même je serais sur la fameuse arche
+d'Al-Sirat[g21] jetée sur la mer de Flamme, avec la perspective du
+paradis sous mes yeux, et toutes ses houris qui me feraient signe d'y
+entrer. Oh! celui qui a connu l'éclat des yeux de Leïla pourrait-il
+ajouter foi à cette partie de sa croyance[g22], qui dit que la femme
+n'est que poussière, un jouet sans ame destiné aux caprices sensuels
+d'un tyran? Les Muftis, en la contemplant, auraient pu avouer que la
+divinité brillait dans ses regards. Les jeunes fleurs pourprées de la
+grenade jetaient sur les belles et fraîches couleurs de ses joues un
+éclat toujours nouveau[g23]; sa chevelure d'hyacinthe[g24] était
+flottante, et, au milieu de ses suivantes qu'elle dominait de toute sa
+beauté, elle en laissait descendre les boucles jusqu'au pavé de marbre
+sur lequel ses pieds brillaient plus blancs que la neige des montagnes
+avant que les nuages qui lui ont donné naissance ne soient tombés sur la
+terre, et n'y aient amassé des souillures.
+
+Le jeune cygne s'avance noblement sur la surface de l'onde; ainsi
+marchait sur la terre la belle fille de Circassie, l'aimable oiseau du
+Franguestan[g25]! Comme le cygne relève sa tête élancée, et frappe
+l'onde de ses ailes orgueilleuses, quand un étranger passe sur les bords
+de son domaine; ainsi Leïla élevait un cou plus blanc que celui du
+cygne:--ainsi, armée de sa beauté, elle eût repoussé avec dignité un
+regard indiscret; aussi noble et aussi gracieuse était sa démarche! Son
+cœur était aussi tendre pour son compagnon.--Son compagnon, terrible
+Hassan, quel était-il? Hélas! ce nom n'était pas fait pour toi! Le
+terrible Hassan est parti en voyage, accompagné de vingt vassaux, chacun
+armé, comme il convient le mieux à un homme, d'arquebuse et d'ataghan;
+le chef les précède, équipé comme pour la guerre: il porte à sa ceinture
+le cimeterre teint autrefois du meilleur sang arnaute, quand les
+rebelles se révoltèrent, et que peu d'entre eux s'en rétournèrent dans
+leurs foyers pour raconter l'histoire de ceux qui étaient tombés dans la
+vallée de Parne. Les pistolets qu'il porte à sa ceinture sont ceux dont
+un pacha fit autrefois usage, et que maintenant, quoique ornés de
+pierreries et bosselés d'or, des voleurs trembleraient même de regarder.
+On dit qu'Hassan est allé chercher une fiancée, plus fidèle que celle
+qui à abandonné sa couche, l'esclave coupable qui a déserté son harem,
+et plus coupable de l'avoir déserté pour un Giaour!
+
+
+Les derniers rayons du soleil sont descendus sur la colline, et
+étincellent dans le courant du ruisseau, dont les ondes fraîches et
+limpides reçoivent les bénédictions des montagnards. Ici le négociant
+grec, fatigué de ses longues marches, peut trouver ce repos que l'on
+chercherait vainement dans les cités où sa demeure est trop voisine de
+celle de ses maîtres, ce qui lui inspire de la terreur pour ses secrètes
+richesses.--Il peut se soustraire ici à tous les regards. Dans la foule,
+c'est un esclave; dans le désert, il est libre; il peut ici souiller
+d'un vin défendu la coupe qu'un bon Musulman ne doit jamais vider.
+
+Le premier de la troupe est un Tartare qui se distingue par son manteau
+jaune; les soldats le suivent dans un long défilé. Au-dessus d'eux, la
+montagne élève un pic où les vautours aiguisent leurs becs avides de
+carnage; ils pourront se repaître dans un grand festin avant que
+l'aurore du matin ait brillé. En bas, un torrent d'hiver a reculé devant
+les rayons brûlans de l'été, et a laissé un lit noir et dépouillé de
+verdure, excepté quelques broussailles qui ne naissent que pour périr
+aussitôt. Chaque côté, qui forme un sentier, est couvert de débris de
+granit raboteux et grisâtre, arrachés par le tems, ou par la foudre des
+montagnes, de ces sommets enveloppés des brouillards du ciel; car où est
+celui qui a contemplé le pic de Liakura dégagé de ces voiles éternels?
+
+
+L'émir et sa troupe ont enfin atteint le bois de sapins: «Bismillah
+[g26]! le moment du péril est passé, car la plaine se découvre à nos
+yeux, et quand nous y serons parvenus, nous piquerons nos chevaux des
+éperons.» Ainsi parle le Tchiaous, et à peine a-t-il cessé qu'une balle
+siffle sur sa tête. Le Tartare qui conduisait la troupe mord la
+poussière! Les cavaliers d'Hassan n'ont que le tems de saisir la bride
+et de descendre promptement de cheval; mais trois d'entre eux n'y
+rémonteront plus; l'ennemi qui porte, les blessures mortelles est
+invisible; le moribond demande en vain vengeance. Le poignard hors du
+fourreau, la carabine à la main, quelques-uns d'entre eux restés sur
+leurs coursiers se penchent pour éviter lès balles, à moitié protégés
+par leur monture; d'autres fuient derrière le rocher le plus voisin qui
+les défend des coups invisibles, ne voulant point rester exposés à périr
+par les flèches d'ennemis inconnus qui n'osent pas quitter leur retraite
+sûre des rochers. Le sévère Hassan dédaigne seul de descendre de son
+cheval, et poursuit sa course jusqu'à ce qu'une décharge de carabines
+l'avertît trop sûrement que le clan de brigands s'est emparé de la seule
+issue qui pouvait laisser échapper leur proie.
+
+Alors sa moustache[g27] se recourbe avec colère, et son œil étincelle
+d'un fier courroux: «Quoique les balles sifflent de toutes parts,
+dit-il, j'ai échappé à une, heure plus sanglante que celle-ci.» Dans cet
+instant l'ennemi quitte son embuscade et crie aux vassaux d'Hassan de se
+rendre. Mais le front d'Hàssan et un mot terrible sont plus redoutés que
+le sabre ennemi. Aucun homme de la troupe ne rendra sa carabine ou son
+ataghan, et n'élèvera le lâche cri: Amaun[g28]! Les ennemis apparaissent
+plus nombreux, s'approchent de plus en plus, et, débusquant du bois,
+arrivent ceux qui se plaisent dans les charges avancées. Quel est celui
+qui les commande armé d'un fer étranger et étincelant dans sa main
+puissante? «C'est lui! c'est lui! je le connais maintenant; je le
+reconnais à son front pâle, je le reconnais à cet œil méchant[g29], qui
+favorise ses envieuses trahisons; je le reconnais à son noir coursier,
+quoique déguisé sous un costume d'Arnaute; apostat de sa propre et vile
+croyance, ce titre ne le sauvera pas de la mort. C'est lui! rencontre
+heureuse et désirée! Perds l'amour de Leïla, maudit Giaour!»
+
+Comme un fleuve se précipite dans l'océan, en roulant ses eaux
+écumantes; comme lés vagues de la mer se soulèvent en colonnes azurées
+pour repousser au loin avec orgueil le courant qui lutte avec ses ondes
+écumantes; tandis que l'abîme tournoyant, et les vagues qui se brisent,
+soulevées par le vent impétueux de l'hiver, s'épuisent en terribles
+mugissemens, et qu'à travers l'écume blanchâtre, le fracas du tonnerre,
+les éclairs des ondes reluisent d'une blancheur effrayante sur le
+rivage, qu'ils brillent et se brisent sous la rame; ainsi, comme le
+fleuve et l'océan se rencontrent avec des vagues qui sont en fureur de
+se mêler;--ainsi se joignent deux troupes qu'une même haine, un même
+destin, une même fureur anime. Le cliquetis des sabres qui se heurtent,
+les cris de guerre qui frappent l'oreille épouvantée, les détonnations
+retentissantes, le bruit de la mêlée, de la fusillade, les gémissemens
+des mourans sont répétés par l'écho de la vallée plus accoutumée aux
+refrains du pasteur. Quoique peu nombreux,--les combattans se livrent
+une lutte acharnée, car aucun n'épargne la vie d'un autre, aucun ne
+demande grâce pour la sienne! Ah! deux jeunes cœurs peuvent se presser
+avec amour, pour recevoir et partager leurs caresses; mais l'amour
+lui-même ne pourrait jamais avoir, pour tout ce que la beauté soupire
+d'accorder, des palpitations la moitié aussi vives que la haine en
+inspire au dernier embrassement de deux ennemis, lorsque, se saisissant
+dans le combat, ils plient leurs bras qui ne lâcheront plus leur proie.
+Les amis se rencontrent pour se séparer; l'amour rit au mot de fidélité;
+de vrais ennemis, une fois rencontrés, sont unis jusqu'à la mort!
+
+
+Avec un sabre brisé jusqu'à la garde, et dégouttant encore du sang qu'il
+a répandu, resté cependant dans la main puissante qui promenait partout
+cette arme infidèle; son turban roulé par terre derrière lui, et coupé
+dans ses plis les plus épais; sa robe flottante déchirée par le
+cimeterre, et rougie comme ces nuages du matin qui, bigarres d'un rouge
+noir, annoncent par de funestes présages que la journée aura une fin
+orageuse; une tache de sang sur chaque buisson qui porte un lambeau de
+son palampore[g30]; sa poitrine couverte d'innombrables blessures, son
+dos couché sur la terre, son visage tourné vers le ciel, Hassan tombé
+repose!--Son œil encore ouvert est fixé menaçant sur son ennemi, comme
+si l'heure qui a scellé sa destinée eût laissé survivre sa haine
+inextinguible; et sur lui est penché cet ennemi avec un front aussi
+sombre que celui qui gît par terre ensanglanté--.
+
+
+«Oui, Leïla sommeille sous les vagues; mais cette terre sera un tombeau
+plus sanglant: l'esprit de Leïla a guidé le fer qui a appris à ce cœur
+félon ce que c'est que ses atteintes. Il a appelé le prophète, mais son
+pouvoir fut vain contre le Giaour vengeur; il a invoqué Allah--mais ce
+mot s'est élevé inexaucé ou inentendu. Oh! sot païen! la prière de Leïla
+n'aurait pas été écoutée, et la tienne serait ici exaucée? J'ai ménagé
+mon tems, je me suis ligué avec ces hommes pour saisir le traître à son
+tour: ma vengeance est assouvie, l'œuvre est consommée; je pars--mais je
+pars seul.»
+
+
+On entend tinter les clochettes des chameaux dans leurs pâturages. La
+mère d'Hassan regarde inquiète du haut de ses jalousies,--elle voit la
+rosée du soir qui couvre sous ses yeux, de ses perles étincelantes, le
+vert pâturage; elle voit les étoiles qui ne brillent plus que d'un pâle
+éclat. «C'est l'aurore, dit-elle.--Hassan avec sa troupe ne doit pas
+être éloigné.»
+
+Elle ne peut demeurer dans le bosquet du jardin, mais elle regarde à
+travers les créneaux de sa tour la plus élevée.
+
+«Pourquoi ne vient-il pas? Ses coursiers sont d'une race vigoureuse et
+choisie, ils ne craignent pas les chaleurs de l'été. Pourquoi le fiancé
+n'envoie-t-il pas le présent promis? Son cœur est-il plus froid, ou son
+cheval de Barbarie moins agile? Oh! reproche non mérité! voilà un
+Tartare qui a déjà gagné le sommet de la plus proche montagne, et il
+descend avec précaution le penchant escarpé: il est maintenant dans la
+vallée; il porte le présent sur les arçons de sa selle.--Que son cheval
+me paraît marcher lentement! Mes largesses sauront bien récompenser sa
+vitesse et les fatigues de sa route.»
+
+Le Tartare est descendu de cheval à la porte du château; mais à peine
+peut-il soutenir son corps chancelant: son visage basané porte
+l'expression de la détresse; mais c'est peut-être l'effet de la fatigue:
+son vêtement est souillé de sang; mais c'est peut-être celui de son
+cheval fatigué de l'éperon: il tire de dessous son manteau le
+présent.--Ange de la mort! c'est le cimier brisé d'Hassan! son calpac
+déchiré[g31]--son caftan ensanglanté.--«Madame, ton fils a épousé une
+fatale fiancée; ils m'ont épargné, mais non par pitié, mais pour
+t'apporter ce présent ensanglanté. Paix au brave! dont le sang est
+versé: malheur au Giaour! c'est lui qui l'a tué.»
+
+
+Un turban sculpté[g32] sur une pierre brute, une colonne que les ronces
+couvrent de leurs épines, où l'on peut lire à peine maintenant le vers
+du Koran qui déplore la mort du défunt, indiquent le lieu où Hassan est
+tombé victime dans le vallon solitaire. Il dort là comme un fidèle
+Osmanli, aussi bien que s'il avait été fléchir le genou à la Mecque,
+aussi bien que s'il eût repoussé avec dédain le vin défendu, ou prié la
+face tournée vers le tombeau saint, au cri solennel d'_Allah hu_[g33]!
+Cependant il est mort par la main d'un étranger, au sein de sa terre
+natale; cependant il est mort les armes à la main, et il n'a pas été
+vengé, du moins par le sang de son ennemi: mais les vierges impatientes
+du paradis l'invitent déjà à leur demeure, et le cil noir des yeux des
+houris lui sourira à jamais. Elles s'avancent--elles agitent leurs
+voiles bleus[g34], et saluent le brave avec un baiser! Celui qui est
+tombé dans la bataille contre un Giaour est le plus digne de leurs
+faveurs immortelles.
+
+
+Mais toi, faux infidèle! tu seras livré à la faux vengeresse de
+Monkir[g35], et tu n'échapperas à ses tourmens que pour errer autour du
+trône perdu d'Eblis[g36]. Un feu dévorant, inextinguible, t'entourera,
+te consumera, te dévorera le cœur. Aucune oreille ne peut entendre,
+aucune langue ne peut dire les tortures de cet enfer intérieur! Mais
+d'abord, envoyé sur la terre comme un vampire[g37], ton cadavre sera
+arraché de sa tombe. Alors tu hanteras comme un fantôme ton lieu natal,
+et tu suceras le sang de toute ta race. Là, à l'heure de minuit, tu
+tariras la source de la vie de ta fille, de ta sœur, de ta femme.
+
+Cependant tu assisteras avec dégoût au banquet où, malgré toi, tu devras
+te nourrir de ton livide et vivant cadavre; tes victimes, avant
+d'expirer, reconnaîtront un démon dans leur père, et comme elles te
+maudiront, tu les maudiras, et ces jeunes fleurs, tes filles, seront
+flétries sur leur tige. Mais une d'elles doit surtout mourir pour expier
+ton crime, la plus jeune, la plus aimée de toutes, qui te bénira, en
+t'appelant du nom de père,--Ce nom déchirera ton cœur! Cependant, tu
+devras achever ton œuvre sanglante, et voir s'effacer sur sa joue le
+dernier coloris de la vie; s'éteindre de son œil la dernière étincelle,
+et contempler le dernier regard vitreux qui se glacera sur son teint
+livide. Alors, d'une main impie, tu arracheras les tresses de sa
+chevelure dorée; chevelure dont une boucle enlevée pendant sa vie eût
+été portée comme un gage de la plus tendre affection. Mais maintenant tu
+l'emportes, souvenir de ton affreuse agonie! Humectée de ton meilleur
+sang, elle s'échappera [g38] de tes dents grinçantes et de ta lèvre
+hideuse. Alors, retourne, en arpentant, à ton noir tombeau, va--et
+livre-toi à tes hideuses frénésies avec les Afres et les Goules, jusqu'à
+ce qu'ils fuient d'horreur loin du spectre encore plus maudit qu'eux.
+
+«Comment nommez-vous ce caloyer que j'aperçois seul là-bas? J'ai déjà
+entrevu ses traits dans mon pays natal, il y a nombre d'années: j'errais
+sur le rivage solitaire de la mer; je le vis pressant les flancs de son
+coursier rapide, qui semblait favoriser les vœux de son cavalier. Je
+n'ai vu qu'une fois ce visage, mais il était alors si empreint d'une
+douleur intime, que je n'ai pas eu besoin de le voir une seconde fois
+pour le reconnaître. Aujourd'hui, il respire la même douleur sombre,
+comme si la mort était imprimée sur son front.
+
+--Il y aura six ans d'écoulés cet été, depuis qu'il est venu parmi nos
+frères. Il trouve du soulagement, sans doute, à habiter ici pour expier
+quelque crime sombre[loc7] qu'il ne veut pas nommer; mais, jamais à
+notre prière du soir, jamais devant le tribunal de la confession, il ne
+fléchit le genou; il se soucie peu de voir s'élever l'encens ou les
+hymnes vers les cieux; mais il vit seul dans sa cellule; sa foi et sa
+famille nous sont également inconnues.
+
+[Note loc7: Dark deed.]
+
+»Il est venu des contrées payennes en traversant la mer et en se rendant
+ici de la côte. Cependant, il ne semble pas appartenir à la race
+musulmane, car son visage indique un chrétien. Je le croirais quelque
+renégat égaré, et repentant de son apostasie, s'il ne fuyait pas notre
+saint temple, s'il ne refusait pas de goûter notre pain et notre vin
+consacrés. Il a fait de grandes largesses à notre couvent, et il a ainsi
+captivé ta faveur de notre abbé. Mais si j'étais prieur, je ne
+souffrirais pas un jour de plus la présence parmi nous d'un tel
+étranger, ou il serait condamné à habiter pour toujours notre cellule
+pénitentiaire. Il parle souvent dans ses visions d'une jeune fille
+précipitée dans la mer, de cliquetis de sabres, d'ennemis mis en fuite,
+d'outrages vengés, de musulman expirant. On l'a vu, debout sur ce roc
+escarpé, se livrer à des accès de délire, comme à l'apparition d'une
+main sanglante, fraîchement séparée de son corps, visible pour lui seul,
+lui montrant le lieu de sa tombe, et l'invitant à se précipiter dans les
+vagues.
+
+»Sombre et non terrestre est le regard sourcilleux qui brille sous son
+noir capuchon. L'éclair de cet œil mobile révèle trop bien des jours qui
+ne sont plus. La couleur de ses traits, quoique changeante, est
+insaisissable: souvent son regard fait repentir celui qui l'observe de
+sa témérité; car il possède cet ascendant irrésistible et sans nom qui
+parle, mais que l'on ne peut définir; esprit indompté et fier qui impose
+par son influence puissante; et comme l'oiseau agite en frémissant ses
+ailes, sans pouvoir fuir le serpent qui l'aspire, ceux sur lesquels
+tombe le regard de cet homme sont comme frappés de consomption, et ne
+peuvent fuir son prestige magique.
+
+»Le moine intimidé, qui se trouve seul sur son passage, s'empresse de
+s'éloigner, comme si cet œil et ce sourire amer transmettaient aux
+autres la crainte et la déception. Cet homme ne descend pas souvent à
+sourire, et, quand il sourit, il est triste de voir que c'est seulement
+par moquerie de la misère. Comme cette pâle lèvre se renfle et frémit!
+Bientôt elle devient plus immobile que jamais, comme si la douleur ou le
+dédain lui défendaient de sourire de nouveau. Que n'en est-il ainsi!--Un
+sourire si horrible ne peut jamais être l'expression d'une joie pure;
+mais il serait encore plus triste de rechercher quels furent autrefois
+les sentimens qui se manifestèrent sur ces traits: le tems n'en a pas
+encore fixé les rides, mais il y a confondu ensemble quelque chose de
+noble et de criminel: ses traits, qui ont encore conservé de la
+fraîcheur, indiquent une ame que les crimes dans lesquels elle s'est
+plongée n'ont pas entièrement dégradée. La foule vulgaire ne voit dans
+cet homme que l'aspect sinistre d'un coupable poursuivi par
+l'accomplissement de sa réprobation. L'observateur attentif peut
+reconnaître dans cet étranger une ame noble et une haute naissance:
+hélas! quoique ces dons précieux que la douleur a rendus
+méconnaissables, et que le vice a souillés, lui aient été accordés en
+vain, ce n'est pas un être vulgaire celai qui en a été favorisé; et
+cependant c'est presque avec effroi que le regard s'arrête sur lui. La
+chaumière dont le toit est tombé, qui n'offre plus que des ruinés,
+attire à peine l'attention du passant: la tour que la guerre ou la
+tempête a renversée, tant qu'il lui reste quelques créneaux, demande et
+obtient un regard de l'étranger. Chaque arche tapissée d'ifs, chaque
+colonne solitaire plaident fièrement pour ses gloires passées!
+
+»Sa robe flottante dont les larges plis l'enveloppent balaie la
+poussière, tandis qu'il s'avance dans l'enceinte du temple parsemée de
+colonnes. Il est aperçu avec terreur, lui qui contemple d'un air sombre
+les cérémonies qui sanctifient l'enceinte sacrée. Mais lorsque l'hymne
+religieux ébranle le chœur, que les moines s'agenouillent, lui se
+retirer et on voit son ombre errer sous ce portique qu'éclaire une lampe
+isolée et vacillante; c'est là qu'il attend la fin des cérémonies--et
+écoute la prière, sans jamais en murmurer une seule. Regardez:--près de
+ce mur à moitié éclairé, le voilà qui rejette en arrière son capuchon;
+ses noirs cheveux tombent en désordre et recouvrent son front pâle,
+comme si là Gorgone avait arraché de sa tête ses plus noirs serpens, et
+qu'elle les eût jetés sur le front terrible de cet étranger; car il
+décline les règles du couvent, et laisse croître cette chevelure impie:
+mais il porte toujours la robe de notre ordre. Ce n'est point par piété,
+mais par orgueil, qu'il donne des richesses à un couvent qui n'a jamais
+entendu de lui ni vœux ni même une parole.
+
+»Mais!--remarquez, tandis que l'harmonie fait retentir des hymnes de
+louange vers les cieux, remarquez cette joue livide, cette attitude
+immobile mêlée de défi et de désespoir! Saint François! éloigne cet
+homme de l'autel! Autrement nous pouvons craindre que la colère divine
+ne se manifeste par quelques signes terribles. Si jamais un mauvais ange
+a revêtu la forme d'un mortel, telle a été celle qu'il a choisie. Par
+toutes mes espérances dans la miséricorde divine, de tels regards
+n'appartiennent ni à la terre ni au ciel!»
+
+Les cœurs tendres sont facilement portés à l'amour; mais trop timides
+pour partager ses peines, trop faibles pour attendre ou braver le
+désespoir, de tels cœurs ne sont jamais à lui tout entiers. Les cœurs
+plus durs seuls peuvent ressentir des blessures que le tems ne peut
+jamais cicatriser.
+
+Le métal brut de la mine doit être passé par le feu avant de briller par
+son poli; plongé dans la fournaise ardente, il se plie et se fond--mais
+sans changer sa nature. Alors, façonné pour tes besoins, ou au gré de
+tes désirs, il servira à te dépendre où à donner la mort; cuirasse pour
+ton heure de danger, ou lame pour percer ton ennemi. Mais s'il porte la
+forme d'un poignard, que ceux qui aiguisent son tranchant prennent
+garde! Ainsi le feu des passions et l'art séducteur d'une femme peuvent
+amollir et façonner le cœur le plus dur; ce sont ces deux choses qui lui
+donnent sa forme, et ce qu'elles l'ont fait, c'est pour toujours, car il
+se briserait--plutôt que de se plier de nouveau.
+
+
+Si la solitude succède au malheur, la délivrance de ses peines est une
+légère consolation; le cœur vide et désert pourrait remercier l'angoisse
+qui le rendrait moins vide et moins solitaire. Nous nous dégoûtons de ce
+que personne ne partage avec nous; le bonheur même--deviendrait un
+malheur s'il fallait le supporter seul.
+
+Le cœur, une fois laissé ainsi désolé, doit recourir enfin, pour
+éprouver quelque soulagement,--à la haine. C'est comme si les morts
+pouvaient sentir les vers glacés circuler autour de leurs corps, et
+ramper comme pour faire un festin sur leur sommeil en putréfaction, sans
+pouvoir chasser ces froids reptiles rongeant et dévorant leurs cadavres!
+C'est comme si l'oiseau du désert [g39], dont le bec s'ouvre le sein
+pour nourrir sa jeune famille affamée, sans regretter une vie qu'elle
+lui transmet, ne la trouvait plus dans son nid abandonné, au moment où
+il vient de se déchirer le sein maternel.
+
+Les angoisses les plus aiguës que puisse éprouver le malheureux seraient
+des ravissemens, en comparaison de ce vide redoutable, de ce désert
+aride du cœur, de ce ravage, de ce débordement de sentimens superflus et
+sans objet. Qui voudrait-être condamné éternellement à contempler un
+ciel sans nuage ou sans soleil?
+
+Le mugissement de la tempête est beaucoup moins terrible que l'idée de
+ne plus jamais braver le courroux des vagues--pour le malheureux jeté,
+au milieu de la lutte des élémens, comme un débris solitaire sur quelque
+rivage abandonné, au sein d'une baie calme et silencieuse, destiné à
+mourir dans une lente et solitaire agonie. Il vaut mieux être englouti
+dans le choc des tempêtes que de se consumer peu à peu sur un rocher!
+
+
+»Père! tés jours ont été passés--paisiblement en comptant les grains de
+ton chapelet, et en récitant d'éternelles prières; ils ont été passés à
+effacer les péchés des autres: toi-même exempt de crime et de soucis,
+excepté ces maux passagers que tous les hommes doivent souffrir: tel a
+été ton sort depuis ton berceau jusqu'à ton âge avancé. Tu te félicites
+d'avoir été préservé de ces passions violentes et sans frein, telles que
+t'en découvrent tes pénitens, dont les secrets péchés et les peines
+mortelles demeurent ensevelis dans ton sein pur et indulgent. Mes jours,
+quoique peu nombreux, ont été consumés dans les plaisirs, mais plus
+encore dans le malheur. Au moins, dans ces heures d'amour et de
+détresse, j'ai échappé à l'ennui profond de la vie; tantôt dans la
+compagnie d'amis, tantôt environné d'ennemis, je n'avais de dégoût que
+pour la langueur du repos. Maintenant qu'il ne me reste plus rien que je
+puisse aimer ou haïr, rien qui relève mon espérance ou mon orgueil, je
+préférerais être l'insecte qui rampe sur les murs du cachot, que d'être
+condamné à passer mes jours stupides et monotones dans la méditation et
+la contemplation. Cependant il germe dans mon sein un désir de
+repos--mais pour la jouissance duquel je n'ai point de penchant. Bientôt
+ma destinée accomplira ce désir, et je dormirai sans rêver, à ce que je
+fus et à ce que je voudrais être encore, quelque sombres que te
+paraissent mes actions.
+
+»Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau de joies, qui ne sont
+plus; mon espérance est de partager leur destinée, quoiqu'il eût mieux
+valu pour moi mourir avec elles que de traîner une vie de languissantes
+douleurs. Mon ame n'a point refusé de supporter les traits déchirans
+d'une douleur impérissable; elle n'a point cherché dans la tombe le
+refuge volontaire des fous de l'antiquité et des lâches de nos jours:
+cependant ce n'est pas la mort que j'ai redoutée; elle m'eût été douce
+sur le champ dé bataille, si le sort m'eût destiné à être l'esclave de
+la gloire, au lieu d'être celui de l'amour. J'ai bravé le danger--non
+pour de vains honneurs: je souris des lauriers conquis ou perdus; que
+d'autres usent leur vie pour obtenir une haute renommée ou un vil
+salaire. Mais placez devant mes yeux quelque chose qui me semble un prix
+digne du danger: la jeune beauté que j'aime, l'ennemi que je hais, et je
+saurai me précipiter sur les pas du destin, à travers la pointe
+déchirante des épées, à travers des torrens de flammes pour sauver
+l'objet chéri, ou pour percer un cœur détesté. Tu ne dois point regarder
+ces paroles comme sortant de la bouche vaniteuse d'un homme qui agirait
+ainsi;--mais ce sont les paroles de celui qui _a déjà fait_ ces actions.
+L'ame fière et indomptée défie la mort, le faible la supporte, le
+malheureux doit l'implorer. Alors que la vie retourne à celui qui l'a
+donnée: je n'ai point chancelé à l'approche du danger quand j'étais
+puissant et heureux;--tremblerais-je _aujourd'hui_?
+
+
+«Je l'aimai, ô moine! oui, je l'adorai;--mais ce sont des mots dont tout
+le monde se sert:--je le prouvai plus par mes actions que par mes
+paroles. Il est sur cette épée une tache de sang qui ne s'effacera
+jamais. Ce sang fut versé pour elle, qui mourut pour moi; il échauffait
+le cœur d'un ennemi abhorré: oui, ne frémis pas--non--ne fléchis pas le
+genou, ne compte pas une telle action au nombre de mes péchés, car
+c'était aussi un ennemi de ta croyance! Le nom seul du Nazaréen irritait
+l'humeur sombre de ce païen. Sot ingrat! puisque ses blessures ont été
+faites par une main galiléenne habile à manier le fer, le plus sûr moyen
+d'arriver plus promptement dans son ciel turc;--car pour lui ses houris
+impatientes attendraient peut-être encore à la porte du prophète. Je
+l'aimai--l'amour sait pénétrer dans des lieux où les loups mêmes
+redouteraient d'aller chercher leur proie, et s'il sait assez oser, il
+serait difficile que la passion ne fût pas couronnée de quelque
+succès.--Qu'importe comment, où, et pourquoi, je ne cherchai ni ne
+soupirai en vain: cependant quelquefois, plein de remords, je voudrais
+qu'elle n'eût pas aimé une seconde fois. Elle mourut--je n'ose te
+raconter comment; mais regarde--cela est écrit sur mon front! Là se lit
+le crime et la malédiction de Caïn, en caractères que le tems n'a point
+effacés. Mais avant de me condamner, écoute: quoique j'eusse été la
+cause de son supplice, je n'en fus pas l'auteur; et cependant son
+meurtrier n'a fait que ce que j'aurais fait moi-même, si elle avait été
+infidèle une fois de plus. Elle l'avait trahi, et il l'a immolée; elle
+m'était fidèle, et je l'ai vengée: quelque mérité qu'ait été son sort,
+sa trahison était de la fidélité pour moi; à moi elle donna son cœur, la
+seule chose que la tyrannie ne puisse soumettre: et moi, hélas!
+j'arrivai trop tard pour la sauver! Cependant, tout ce que je pus alors
+lui donner, je le lui ai donné: une tombe à notre ennemi. Sa mort m'est
+légère; mais le sort de sa victime m'a fait--ce qui te fait horreur dans
+moi. Son destin était inévitable--il le savait bien, averti qu'il était
+par la voix du redoutable Tahir, à l'oreille prophétiquement sinistre de
+qui[g40] le bruit funèbre des balles de la mort avait présagé l'approche
+du meurtrier, à mesure que sa troupe défilait dans le passage où il est
+tombé!
+
+«Il mourut heureusement dans le tumulte de la bataille, moment où le
+trépas n'est accompagné ni de souffrances ni d'agonie. Il implora l'aide
+de son prophète, et adressa ses prières à Allah: il me reconnut, et nous
+croisâmes le fer dans la mêlée.--Je le contemplai dans sa défaite,
+étendu sur la terre, et je voulus lui voir rendre son dernier soupir.
+Quoique percé de coups comme un léopard sous le fer des chasseurs, il ne
+ressentit pas la moitié des tourmens que j'endure maintenant.--Je
+cherchai, mais ce fut vainement, de trouver dans ses mouvemens
+l'expression d'un esprit humilié: chaque trait, chaque mouvement de ce
+corps abattu et austère trahissaient sa rage, mais non ses remords. Oh!
+que ma vengeance n'eût-elle pas donné pour saisir quelques traces du
+désespoir dans ce visage expirant! le dernier repentir de cette heure où
+la pénitence a perdu son pouvoir d'arracher une terreur de la tombe,
+celui de donner des consolations, et où elle ne peut plus donner
+d'espérance de salut.
+
+
+«Les habitans d'un climat froid ont le sang aussi froid que leur climat,
+leur amour peut à peine conserver ce nom; mais le mien ressemblait à ce
+torrent de lave qui bouillonne en s'échappant du cratère enflammé de
+l'Etna. Je ne connais point les discours langoureux et larmoyans qui
+célèbrent l'amour des dames et les chaînes de la beauté. Si l'altération
+de couleur du visage, l'ardeur d'un sang qui bouillonne dans les veines,
+le mouvement de lèvres qui se tordent, mais qui ne murmurent jamais de
+lâches plaintes; si un cœur qui se brise, un cerveau en délire, des
+actions audacieuses, des pensées de vengeance, et tout ce que j'ai
+éprouvé et que j'éprouve encore, décèlent l'amour:--cet amour était le
+mien, et il s'est manifesté par plus d'une révélation amère. Il est vrai
+que je ne puis ni me lamenter ni pousser des soupirs; je ne connais que
+la possession de l'objet aimé ou mourir. Je meurs--mais avant j'ai
+possédé, et il arrivera ce qu'il pourra, _j'ai été_ heureux. Irai-je
+maudire le destin que j'ai cherché? Non--privé de tout, mon ame
+indomptable ne s'attendrit qu'au souvenir de la mort de Leïla: donne-moi
+le plaisir avec ses angoisses, à ce prix je vivrai pour aimer de
+nouveau. J'éprouve des regrets, mais ce n'est pas, ô mon saint guide!
+pour celui qui va mourir, mais à cause de celle qui n'est plus: elle
+sommeille sous les vagues errantes.--Ah! si elle avait une tombe sur la
+terre, ce cœur brisé et cette tête en délire demanderaient à partager
+son étroite couche. Elle était une forme pure de vie et de lumière, qui,
+une fois que je l'eus aperçue, fut une partie inséparable de ma vision;
+et de quelque côté que je tournasse mes regards, se levait cette étoile
+matinale de mon souvenir!
+
+«Oui, l'amour est un rayon céleste descendu du ciel, c'est une étincelle
+de ce feu immortel partagé avec les anges, et donné par Allah! pour
+élever nos pensées et nos désirs corrompus au-dessus de la région de la
+terre. La piété élève l'ame vers le ciel, mais le ciel lui-même descend
+dans l'amour; c'est un sentiment ravi à la divinité, pour effacer de
+notre ame toute pensée sordide; c'est un rayon de celui qui a formé
+l'univers, une auréole de gloire dont l'ame est couronnée!
+
+«J'accorde que _mon_ amour ait été imparfait, ainsi que tout ce que les
+mortels appellent faussement de ce nom; alors il peut te paraître un
+mal, tout ce que tu voudras; mais dis, oh! dis que le _sien_ n'était pas
+coupable! Elle était la lumière fidèle de ma vie; et cette lumière
+éteinte, quel rayon pourrait désormais rompre l'obscurité de mes nuits?
+Oh! que ne brille-t-elle encore pour me conduire, quand même ce serait à
+la mort, aux malheurs les plus redoutables! Pourquoi s'étonner si ceux
+qui ont perdu les joies présentes, les espérances futures, ne résistent
+plus que faiblement aux atteintes de la douleur, et accusent alors, dans
+leur frénésie, leur cruelle destinée; pourquoi s'étonner si, dans leur
+égarement, ils commettent des actions terribles qui ne semblent ajouter
+que le crime au malheur? Hélas! le cœur qui saigne intérieurement n'a
+rien à redouter des blessures du dehors; celui qui tombe du faîte du
+bonheur s'inquiète peu dans quel abîme il roule. Sans doute, ô
+vieillard, mes actions t'apparaissent maintenant aussi féroces que
+celles du sombre vautour. Je lis sur ton front l'horreur qu'elles
+t'inspirent, et ce sentiment, il a trop été dans mon destin de
+l'inspirer. Il est vrai que, comme cet oiseau de proie, j'ai laissé sur
+la trace de mes pas le ravage et la désolation; mais j'ai appris de la
+colombe à mourir,--et à ne pas connaître de second amour. C'est une
+leçon que l'homme doit recueillir de la part d'êtres qu'il ose mépriser.
+L'oiseau qui chante dans la bruyère, le cygne qui vogue sur le lac,
+n'ont qu'une compagne, une seule compagne. Que l'insensé vante son
+inconstance et se raille de ceux qui ne peuvent changer; qu'il partage
+ses railleries avec une jeunesse vaine et présomptueuse, je ne lui envie
+point ses nombreuses joies, mais j'estime moins cet homme lâche et sans
+foi, que le cygne fidèle sur son lac solitaire. Combien, combien il est
+au-dessous de la pauvre jeune fille qu'il a abandonnée fidèle, et qu'il
+a trahie! Une telle honte, au moins, ne fut jamais la mienne.--Leïla!
+chacune de mes pensées était à toi! mes vertus, mes défauts, mes
+plaisirs, mes souffrances, mon espoir dans l'avenir,--toutes mes
+espérances ici-bas;--tout cela c'était toi! La terre ne renferme rien
+qui te soit semblable; ou du moins ce n'est pas pour moi. Pour tous les
+mondes je n'oserais regarder la dame qui te ressemblerait, quoiqu'elle
+ne réunît pas tous tes charmes. Les seuls crimes qui aient souillé ma
+jeunesse, ce lit de mort--atteste ma fidélité. O Leïla!--tu fus, tu es
+encore le délire chéri de mon cœur!
+
+«Elle a cessé d'être,--et cependant je respire encore; mais ce n'est
+point le même air des autres hommes que je respire. Un serpent
+enveloppait mon cœur de ses froides étreintes, et empoisonnait de son
+dard toutes mes pensées. Comme tous les jours j'abhorrais tous les
+lieux, et, dans mes frémissemens, j'aurais voulu fuir toute la nature.
+Partout où je trouvais autrefois du charme, j'y portais la teinte sombre
+de mes pensées. Le reste, tu le connais déjà, ainsi que tous mes crimes
+et la moitié de mes douleurs: mais ne parle plus de pénitence; tu sais
+que je vais bientôt partir de ces lieux; et quand même tes contes
+pieux[loc8] seraient vrais, pourrais-tu défaire ce qui est accompli! Ne
+me crois pas ingrat;--mais ces griefs n'attendent du prêtre aucun
+soulagement[g41]. Devine en secret l'état de mon ame; mais si tu veux
+avoir plus de compassion, parle moins. Quand tu pourras rendre la vie à
+ma Leïla, je viendrai te prier de me pardonner. Tu pourras alors plaider
+ma cause dans ce haut lieu, où des messes achetées[loc9] obtiennent des
+grâces. Va calmer dans son antre la lionne solitaire, à qui la main du
+chasseur des forêts a ravi ses lionceaux frémissans; mais n'adoucis
+pas--ne raille pas _ma_ misère!
+
+[Note loc8: _Thy holy tale_.]
+
+[Note loc9: _Purchased masses_.]
+
+«Dans les jours de ma jeunesse, dans des heures moins agitées, lorsque
+le cœur aime à se confier dans un cœur, aux lieux où fleurissent les
+bosquets de ma vallée native, j'eus,--hélas! que ne l'ai-je encore
+maintenant!--un ami! Je te charge de lui faire parvenir ce gage, comme
+un souvenir d'un vœu de jeunesse; je voudrais l'avertir de ma mort
+prochaine. Quoique les ames absorbées comme la mienne accordent peu de
+pensées à l'amitié absente, mon nom obscurci lui sera encore cher. Cela
+est étrange;--il a prédit mon sort, moi j'en ai souri;--car alors je
+pouvais sourire,--quand la prudence me parlait par sa voix, et
+m'avertissait--de ce qui m'arrive, et dont alors je me souciais fort
+peu. Mais aujourd'hui ma mémoire me rappelle des paroles qu'à peine
+j'avais remarquées jusqu'à ce jour. Dis-lui--que ses prédictions
+s'accomplissent, et il frémira d'entendre cette vérité, et il désirera
+que ses paroles eussent été plus sévères. Dis-lui que, dans l'état de
+trouble et d'agitations où je me suis trouvé, je me suis rappelé, à
+travers des souvenirs et des scènes amères, les joies de notre jeunesse
+dorée, et que, dans l'agonie, ma langue embarrassée eût essayé de bénir
+sa mémoire avant de mourir; mais la divinité dans sa colère eût détourné
+sa face, si le criminel avait osé prier pour l'innocent.
+
+«Je ne lui demande point de m'épargner le blâme, il est trop généreux
+pour maudire mon nom, et d'ailleurs qu'ai-je à faire avec la renommée?
+Je ne lui demande pas de s'abstenir de me donner des regrets; cette
+froide demande ressemblerait trop au dédain. Et qui pourrait mieux
+honorer la tombe d'un frère que les larmes viriles de l'amitié?
+Porte-lui cette bague, elle fut à lui autrefois, et dis-lui--tout ce que
+tu vois! des traits flétris, un esprit ravagé, un débris de la violence
+des passions, une écorce desséchée, une feuille dispersée et jaunie par
+le souffle dévorant du malheur!
+
+
+«Ne me parle plus de vision fantastique; non, père, non, ce n'était
+point un rêve. Hélas! le rêveur doit pouvoir d'abord dormir. J'étais
+éveillé, et j'aurais désiré pleurer, mais je ne le pouvais pas; car mon
+front brûlant battait à chaque pulsation comme à présent; je ne désirais
+que de pouvoir verser une larme, comme si c'eût été pour moi quelque
+chose d'heureux, de nouveau et de cher. Je la désirais alors et je la
+désire encore.--Le désespoir est plus sévère que ma volonté. Ne perds
+pas inutilement les oraisons, le désespoir est plus puissant que tes
+prières religieuses. Quand même je pourrais le devenir, je ne voudrais
+pas être heureux. Je n'ai pas besoin de paradis, mais de repos. C'était
+alors, je te le dis, père! alors que je l'ai vue; oui, elle avait repris
+une nouvelle vie; elle brillait enveloppée de son blanc symar[g42],
+comme à travers ce pâle et gris nuage brille l'étoile que je contemple
+maintenant, semblable à Leïla, qui me paraît encore plus belle. Je ne
+vois plus qu'obscurément sa lumière scintillante; la nuit de demain sera
+plus noire encore; et moi, je paraîtrai devant ses rayons, cadavre sans
+vie, l'effroi des vivans. Je m'égare, père! car mon ame s'approche du
+terme final.
+
+«Je l'ai vue, ô moine! et je m'élance près d'elle, oublieux de nos
+premiers malheurs. Me précipitant de ma couche, je la saisis, et la
+presse sur mon cœur désespéré. Je l'embrasse,--qu'est-ce donc ce que
+j'embrasse? Aucune forme vivante n'est dans mes bras; nul cœur ne répond
+au mien par ses battemens, et, cependant, Leïla! cependant cette forme
+est la tienne! O amante la plus adorée! es-tu donc, changée à tel point
+que tu paraisses à mes yeux, et que tu te moques de mes sens? Ah! si tes
+charmes ne sont que glacés, que m'importe, pourvu que je puisse serrer
+dans mes bras tout ce que j'ai jamais désiré d'y retenir? Hélas! ils
+n'embrassent qu'une ombre, ils retombent en frémissant sur mon cœur
+solitaire; cependant, elle est encore là, debout en silence, qui me fait
+signe de ses mains suppliantes, avec ses cheveux tressés, et son œil
+brillant et noir!--Je reconnais mon erreur,--elle ne pouvait mourir!
+Mais _lui_, n'est-il pas mort? Je l'ai vu enseveli dans la vallée où il
+tomba; il ne vient pas, car il ne peut soulever la terre qui le couvre:
+alors pourquoi t'es-tu réveillée toi-même? Ils m'ont dit que les vagues
+sauvages avaient roulé sur le visage que je vois maintenant, sur les
+charmes que j'aime; ils m'ont dit,--c'était une histoire hideuse! je la
+redirais bien, mais ma langue se refuserait à la raconter. Si elle est
+véritable, et si tu es venue des gouffres de l'Océan pour réclamer une
+tombe plus calme, oh! passe tes doigts de rosée sur ce front qui cessera
+de brûler sous ton empreinte; pose-les sur mon cœur sans espoir: mais
+forme ou bien ombre vaine! quoi que tu sois, par pitié, ne m'abandonne
+plus! du moins, emporte avec toi mon ame dans un lieu où les vents ne
+puissent plus mugir, et les vagues rouler!
+
+
+«Tel est mon nom, et telle est mon histoire. Confesseur! à ton oreille
+secrète j'ai confié mes angoisses et les erreurs que je déplore. Je te
+remercie de la généreuse larme que mon œil glacé n'aurait jamais versée.
+Fais-moi déposer parmi les morts les plus obscurs, et; excepté la croix
+placée sur ma tête; qu'aucun nom ne soit lu sur ma tombe par la piété de
+l'étranger; qu'aucun emblême n'arrête les pas du pélerin.»
+
+
+Il expira.--Rien de son nom ni de sa famille n'a été connu, excepté ce
+que le père qui l'avait assisté à ses derniers momens ne doit pas
+raconter. Cette histoire, rompue par fragmens, est tout ce que nous
+savons sur celle qu'il aima, et sur celui qu'il fit tomber dans la
+vallée[g43].
+
+FIN DU GIAOUR.
+
+
+
+
+NOTES
+DU GIAOUR.
+
+
+NOTE 1.
+
+Le tombeau qui subsiste sur les rochers du promontoire est regardé par
+quelques écrivains comme le tombeau de Thémistocle.
+
+NOTE 2.
+
+La passion du rossignol pour la rose est une fable persanne bien connue.
+Si je ne me trompe, le _Bulbul des mille contes d'amour_ est une de ses
+dénominations orientales.
+
+NOTE 3.
+
+La guitare est l'instrument favori du nautonnier grec, surtout la nuit;
+pendant une belle brise et durant le calme, il l'accompagne toujours de
+la voix et souvent de la danse.
+
+NOTE 4.
+
+ «_Ay, but to die and go we know not where,
+ To lie in obstruction's cold apathy_.»
+
+(Shakspeare's _Measure for measure_, act III.)
+
+NOTE 5.
+
+Je pense que peu de mes lecteurs ont jamais eu l'occasion d'éprouver ce
+que je cherche à décrire ici; mais ceux qui l'ont éprouvé conserveront
+sans doute un triste souvenir de cette singulière beauté qui reste
+empreinte, à peu d'exceptions près, sur les traits d'un mort; peu
+d'heures _après que l'ame a eu quitté ce corps_. Il est à remarquer que,
+dans les cas dé mort violente, telle que par une blessure d'arme à feu,
+l'expression est toujours celle de la langueur, quelle que soit
+l'énergie naturelle de la personne qui a reçu le coup mortel; mais, dans
+la mort causée par un coup de poignard, la physionomie conserve son
+expression féroce, et dévoile tous les mouvemens de l'ame.
+
+NOTE 6.
+
+Athènes est la propriété du _kislar-aga_ (l'esclave du sérail et le
+gardien des femmes), qui nomme le waiwode. Un pendard et un eunuque,--ce
+ne sont pas des termes polis, mais ce sont des termes
+exacts,--_gouverne_ maintenant le _gouverneur_ d'Athènes!
+
+NOTE 7.
+
+_Giaour_, infidèle, dans l'esprit d'un Musulman.
+
+NOTE 8.
+
+_Tophaik_, mousquet:--Le Baïram est annoncé par le canon au coucher du
+soleil; l'illumination des mosquées et les détonnations d'armes à feu de
+toute espèce proclament la fête durant la nuit.
+
+NOTE 9.
+
+_Djerrid_, javeline turque à pointe émoussée, qui est lancée, par les
+cavaliers avec une grande forcé et grande précision. C'est un exercice
+favori des Musulmans; mais je ne sais pas si on peut l'appeler un
+exercice _viril_, puisque les plus habiles dans cet art sont les
+eunuques noirs de Constantinople.
+
+NOTE 10.
+
+Le vent du désert, fatal à tout être vivant, et auquel il est souvent
+fait allusion dans la poésie orientale.
+
+NOTE 11.
+
+Partager la nourriture, rompre le pain et le sel avec son hôte, fait la
+sûreté de celui qui reçoit l'hospitalité. Quand même il serait un
+ennemi, de ce moment sa personne est sacrée.
+
+NOTE 12.
+
+Je n'ai pas besoin d'observer que la charité et l'hospitalité sont les
+premiers devoirs imposés par Mahomet; et, pour dire la vérité, ils sont
+généralement pratiqués par ses disciples. Le premier éloge que l'on doit
+accorder à un chef, dans un panégyrique, est celui de sa libéralité, et
+ensuite, de sa valeur.
+
+NOTE 13.
+
+L'_ataghan_, longue dague portée avec les pistolets à la ceinture, dans
+un fourreau de métal, ordinairement d'argent; et, chez les personnes
+riches, cet ataghan est doré ou même d'or.
+
+NOTE 14.
+
+Le vert est la couleur privilégiée des nombreux descendans prétendus du
+Prophète. Parmi eux, comme chez nous, la foi (héritage de famille) est
+supposée bien supérieure à la nécessité des bonnes œuvres: aussi ces
+familles sont-elles les plus méprisables d'une race indifférente.
+
+NOTE 15.
+
+_Salem aleïkoum! aleïkoum salem!_ la paix soit avec vous! avec vous soit
+la paix!--C'est le salut réservé pour les croyans.--A un chrétien, on
+dit: _Urlarula_, bon voyage! ou: _Saban hiresem_, _saban serula_, bon
+jour, bon soir; et quelquefois: _Soyez heureux_, sont les saluts
+habituels.
+
+NOTE 16.
+
+Le papillon azuré de Cachemire, le plus rare et le plus beau de tous les
+papillons.
+
+NOTE 17.
+
+Allusion au suicide douteux du scorpion, ainsi donné comme modèle par
+d'aimables philosophes. Quelques-uns soutiennent que la direction du
+dard, lorsqu'il est tourné contre la tête, est purement un mouvement
+convulsif; mais d'autres portent contre lui le verdict de _felo de se_.
+Les scorpions sont sûrement intéressés à une prompte décision de la
+question; comme, si une fois il est établi que ce sont des
+_insectes-Catons_, on leur permettra sans doute de vivre aussi long-tems
+qu'ils le jugeront convenable, sans périr martyrs pour une hypothèse.
+
+NOTE 18.
+
+Le canon, au coucher du soleil, ferme le Ramazan. Voyez la note 8.
+
+NOTE 19.
+
+_Phingari_, la lune.
+
+NOTE 20.
+
+Le fameux et célèbre rubis du sultan _Giamschid_, auquel _Istakar_ doit
+ses embellissemens, et nommé, à cause de sa splendeur, _Schebgerag_, le
+_flambeau de la nuit_, ainsi que _la coupe du soleil_, etc. Dans les
+premières éditions de ce poème, _Giamschid_ était donné comme un mot de
+trois syllabes, d'après l'orthographe de d'Herbelot; mais je suis
+informé que Richardson le réduit à un mot dissyllabique, et l'écrit
+_Jamschid_. J'ai laissé dans le texte l'orthographe de l'un avec la
+prononciation de l'autre [n1].
+
+[Note n1: Ce sultan était le quatrième souverain de la dynastie des
+Pichdadiens, et frère ou neveu de Tahamurah. Son vrai nom était composé
+des mots _Giam_ ou _Gem et Shid_; ce dernier mot, dans l'ancien langage
+persan, signifie _soleil_.
+
+(D'HERBELOT.)]
+
+NOTE 21.
+
+_Al-Sirat_, pont d'une largeur moindre que celle du fil d'une araignée
+affamée, sur lequel les Musulmans doivent glisser (_skate_) pour aller
+en Paradis dont il est la seule entrée. Mais ce n'est pas le pire; la
+rivière qui coule au-dessous est l'Enfer lui-même, dans lequel, comme on
+doit s'y attendre, l'inhabileté et la sensibilité du pied font tomber
+avec un _facilis descensus Averni_: ce qui n'offre pas une perspective
+très-agréable aux passagers qui suivent. Il y en a encore un plus étroit
+au-dessous pour lés juifs et les chrétiens.
+
+NOTE 22.
+
+Erreur vulgaire. Le Koran alloue au moins le tiers du Paradis aux femmes
+de bonne conduite; mais le très-grand nombre des Mahométans interprètent
+le texte à leur manière, et excluent leurs moitiés du Paradis. Ennemis
+des platoniciens, ils ne peuvent discerner _aucune propriété de choses_
+dans les âmes des personnes de l'autre sexe, pensant qu'ils en seront
+dédommagés par les houris.
+
+NOTE 23.
+
+Comparaison orientale, qui paraîtra peut-être, quoique véritablement
+empruntée, _plus arabe qu'en Arabie_ [n2].
+
+[Note n2: Ces mots sont en français dans le texte.]
+
+NOTE 24.
+
+Hyacinthe, en arabe _sunbul_: pensée aussi commune chez les poètes
+orientaux qu'elle l'était parmi les Grecs.
+
+NOTE 25.
+
+_Franguestan_, Circassie.
+
+NOTE 26.
+
+_Bismillah_! au nom de Dieu! C'est le début de tous les chapitres du
+Koran, excepté un, ainsi que des prières et des actions de grâces.
+
+NOTE 27.
+
+Phénomène qui n'est pas rare chez un Musulman en colère. En 1809, les
+moustaches du capitan-pacha, dans une audience diplomatique, ne
+causèrent pas moins d'effroi à tous les drogmans que celles d'un tigre.
+Ces moustaches terribles se tordirent: elles se dressèrent de leur
+propre mouvement; et on s'attendait à tout moment à les voir changer de
+couleur, mais à la fin elles consentirent à se rabattre: ce qui sauva
+probablement plus de têtes qu'elles ne contenaient de poils.
+
+NOTE 28.
+
+_Amaun_, quartier, pardon.
+
+NOTE 29.
+
+Le _mauvais œil_, superstition commune dans le Levant, et dont les
+effets imaginaires sont cependant vraiment singuliers pour ceux qui se
+croient en être affectés.
+
+NOTE 30.
+
+_Palampore_, schall à fleurs porté généralement par les personnes de
+distinction.
+
+NOTE 31.
+
+Le _calpac_; c'est la calotte solide ou la partie centrale de la
+coiffure: le schall est tourné autour et forme le turban.
+
+NOTE 32.
+
+Le turban, une petite colonne et un verset du Koran ornent les tombeaux
+des Osmanlis, soit dans le cimetière ou dans les champs. En parcourant
+les montagnes, vous rencontrez fréquemment de semblables monumens; et,
+sur votre demande, on vous dit qu'ils rappellent quelque victime de la
+rebellion, du brigandage ou de la vengeance.
+
+NOTE 33.
+
+Allah hu! Ce sont les mots qui terminent l'appel à la prière que fait le
+muezzin, de la plus haute galerie extérieure du minaret. Dans un soir
+calme, lorsque le muezzin a une belle voix, ce qui arrive souvent,
+l'effet de cette voix est solennel, et bien plus beau que celui de
+toutes les cloches de la chrétienté.
+
+NOTE 34.
+
+Ce qui suit fait partie d'un chant de guerre des Turcs:--
+
+Je vois,--je vois une jeune fille du Paradis, aux yeux noirs; elle agite
+un mouchoir, un voile d'azur, et me crie de toutes ses forces; «Viens,
+embrasse-moi; car je t'aime, etc.»
+
+NOTE 35.
+
+Monkir et Nékir sont les inquisiteurs des morts. Le défunt subit devant
+eux un court noviciat et un échantillon préparatoire de la damnation. Si
+les réponses ne sont pas les plus claires, il est tiré en haut par une
+faux, et repoussé en bas avec un marteau rougi au feu, jusqu'à ce qu'il
+soit bien préparé par ces épreuves et par quantité d'autres
+subsidiaires. Les fonctions de ces anges ne sont pas une sinécure, car
+ils ne sont que deux; et le nombre des orthodoxes décédés étant en
+petite proportion avec ceux qui ne le sont pas, leurs mains sont
+toujours occupées.
+
+(Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.)
+
+NOTE 36.
+
+Eblis, prince oriental des ténèbres.
+
+(Note de Lord Byron.)
+
+C'est le Διαßολος des Grecs corrompu en Eblis par les Arabes. (Voyez
+d'Herbelot, Bibl. Orient.)
+
+(N. du Tr.)
+
+NOTE 37.
+
+La croyance superstitieuse aux vampires est encore générale dans le
+Levant. L'honnête Tournefort nous a conté une longue histoire que M.
+Southey cite dans ses notes sur Thalaba, sous le nom de Vroucolochas,
+comme il les appelle. Le terme romaïque est Vardoulacha. Je me rappelle
+une famille entière effrayée du cri d'un enfant qu'elle croyait causé
+par une semblable visite. Les Grecs ne mentionnent jamais ce mot sans
+horreur: J'ai trouvé que Broucolokàs est un vieux et légitime mot
+hellénique,--au moins est-il ainsi appliqué à Arsénius, qui, selon les
+Grecs, fut animé par le démon après sa mort. Les modernes, cependant, se
+servent du mot mentionné plus haut.
+
+NOTE 38.
+
+La fraîcheur du visage et des lèvres humides de sang sont les signes
+infaillibles pour reconnaître un vampire. Les histoires racontées en
+Hongrie et en Grèce sur ces mangeurs horribles sont singulières, et
+quelques-unes sont attestées de la manière la plus incroyable.
+
+NOTE 39.
+
+Le pélican est, je crois, l'oiseau ainsi calomnié par l'imputation de
+nourrir ses petits de son sang.
+
+NOTE 40.
+
+Cette superstition de seconde ouïe (car je n'ai jamais rencontre une
+véritable seconde vue dans l'Orient) fut une fois l'objet de mon
+observation. Dans mon troisième voyage au cap Colonna, au commencement
+de 1811, comme nous traversions le défilé qui commence au hameau entre
+Kératié et Colonna, je remarquai que Dervish Tahiri pressait son cheval
+pour sortir de ce passage, et penchait sa tête sur sa main comme un
+homme inquiet. Je le joignis au galop et le questionnai. «Nous sommés en
+péril, me répondit-il.--Quel péril? Nous ne sommes pas maintenant en
+Albanie, ni dans les défilés d'Ephèse, de Missolonghi ou de Lépante;
+nous sommes en nombre, bien armés, et les Choriates n'ont pas le courage
+d'être voleurs.--C'est vrai, Effendi; mais néanmoins le coup de feu
+résonne à mes oreilles.--Le coup de feu! on n'a pas tiré un seul coup de
+tophaïque ce matin.--Je l'entends cependant--bom--bom!--aussi
+distinctement que j'entends votre voix.--Bah!--Comme il vous plaira,
+Effendi; si cela est écrit, cela arrivera.»--Je laissai ce prophète aux
+habiles oreilles, et galopai vers Basile, son compatriote chrétien, dont
+les oreilles, quoique pas du tout prophétiques, n'en annonçaient pas
+moins d'intelligence. Arrivés tous à Colonna, nous y restâmes quelques
+heures, et nous revînmes à loisir, débitant une foule de mots
+spirituels, en plus de dialectes que n'en entendit la Tour de Babel, sûr
+le devin qui s'était trompé: Romaïque, Arnaute, Turc, Italien et Anglais
+s'exercèrent tous à des railleries variées sur le pauvre Musulman.
+Pendant que nous contemplions la délicieuse perspective, Dervish était
+occupé à examiner les colonnes. Je pensai qu'il s'était métamorphosé en
+antiquaire, et je lui demandai s'il était devenu un Palaocastro. «Non,
+dit-il, mais ces piliers seront utiles pour soutenir une attaque;» et il
+ajouta d'autres remarques qui prouvaient au moins sa conviction dans sa
+malencontreuse faculté de préentendre. A notre retour à Athènes, nous
+apprîmes de Leoné (prisonnier débarqué quelques jours après) le projet
+d'attaque des Maïnotes, mentionné avec les causes de sa non-exécution
+dans les notes du second chant de _Childe-Harold_. Je me donnai la peine
+de questionner cet homme, et il décrivit les vêtemens, les armes, les
+chevaux de notre troupe d'une manière si exacte, que ce détail, joint à
+d'autres circonstances, ne nous permit pas de douter qu'il n'eût été de
+la _bande vilaine_, et nous-mêmes près de fort mauvais voisins. Dervish
+devint un prophète pour toute sa vie; et j'ose dire, qu'il entend
+maintenant plus de mousqueterie qu'il n'en sera jamais tiré, à la grande
+satisfaction des Arnautes de Bérat et des montagnards ses compatriotes.
+
+--Je rapporterai encore un trait de cette race singulière. En mars 1811,
+un Arnaute, remarquable par sa vigueur et son activité (il était, je
+crois, le cinquième dans la même disposition), vint s'offrira moi pour
+domestique. L'ayant refusé: «Bien, Effendi, me dit-il, puissiez-vous
+vivre!--vous m'auriez trouvé utile. Demain je quitterai la ville pour
+les montagnes; je reviendrai en hiver, peut-être alors me
+recevrez-vous.» Dervish, qui était présent, remarqua, comme une chose
+naturelle et sans conséquence, que, _dans cet intervalle, il allait
+joindre les klephtes_ (voleurs), ce qui était vrai à la lettre.--S'ils
+ne sont pas tués, ils reviennent l'hiver, et le passent, sans être
+inquiétés, dans une ville où ils sont souvent aussi bien connus que
+leurs exploits.
+
+NOTE 41.
+
+Le sermon du moine est omis. Il semble qu'il ait eu aussi peu d'effet
+sur le patient, qu'il en aurait probablement sur le lecteur. Il suffira
+de dire qu'il était de la longueur habituelle (comme on peut s'en
+apercevoir par les interruptions et l'ennui du patient), et qu'il fut
+débité avec le ton nasillard de tous les prédicateurs orthodoxes.
+
+NOTE 42.
+
+_Symar_, drap mortuaire.
+
+NOTE 43.
+
+La circonstance à laquelle se rapporte l'histoire ci-dessus n'est pas
+rare en Turquie. Il y a quelques années, la femme de Muchtar Pacha se
+plaignit au père de celui-ci[n3] de l'infidélité supposée de son fils;
+il lui demanda, et elle eut la barbarie de lui donner une liste des
+douze plus belles femmes de Janina. Elles furent saisies, enfermées dans
+des sacs, et jetées dans le lac la même nuit! Un des gardes qui étaient
+présens m'apprit qu'aucune des victimes ne poussa un cri, ou ne montra
+quelque symptôme de terreur en étant si soudainement arrachée _à tout ce
+qu'on aimait, à tout ce que l'on aime_. Le sort de Phrosine, la plus
+belle de ces victimes, est le sujet d'un grand nombre de chants
+romaïques et arnautes.
+
+[Note n3: Le fameux Aly, pacha de Janina.]
+
+L'histoire racontée dans le poème est arrivée, dit-on, à un jeune
+Vénitien, il y a plusieurs années, et maintenant elle est presque
+oubliée. Je l'ai, par hasard, entendu raconter par un des diseurs
+d'histoires, si communs dans les cafés du Levant, qui chantent ou
+déclament leurs récits. Les additions et interpolations du traducteur
+seront aisément distinguées du reste, par le manque d'images orientales;
+et je regrette que ma mémoire ait retenu si peu de fragmens de
+l'original.
+
+Pour ce qui concerne quelques-unes des notes, j'en suis redevable en
+partie à d'Herbelot, et en partie à ce très-oriental, et comme
+l'appelait si justement M. Wéber, au _sublime conte du calife
+Wathek_[n4].
+
+[Note n4: Ce livre est de lord Beckford. Il a paru d'abord en français,
+puis en anglais, et a eu plusieurs réimpressions en français.
+
+(_N. du Tr_.)]
+
+Je ne sais pas à quelle source l'auteur de ce singulier volume a puisé
+ses matériaux. Quelques-uns de ses épisodes peuvent se rencontrer dans
+la _Bibliothèque Orientale_; mais par l'exactitude des mœurs, par la
+beauté de ses descriptions et la puissance de l'imagination, il surpasse
+de beaucoup toutes les imitations européennes; et il porte tant de
+marques d'originalité, que ceux qui ont visité l'Orient-croiront
+difficilement que ce n'est pas une traduction. Comme nouvelle orientale,
+_Rasselas_ même doit s'incliner devant lui: son _heureuse vallée_ ne
+supporterait pas la comparaison avec le _palais d'Eblis_.
+
+FIN DES NOTES DU GIAOUR.
+
+
+
+
+LA
+FIANCÉE D'ABYDOS.
+
+HISTOIRE TURQUE.
+
+_Had we never loved so kindly, Had we never loved so blindly, Never met
+or never parted, We had ne'er been broken-hearted_. (BURNS.)
+
+Si nous n'avions jamais aimé si tendrement, Si nous n'avions jamais aimé
+si aveuglément, Si nous ne nous étions jamais rencontrés, jamais
+séparés, Nous n'aurions jamais eu nos cœurs brisés.
+
+
+
+
+AU TRÈS-HONORABLE
+LORD HOLLAND
+CETTE HISTOIRE EST DÉDIÉE,
+AVEC UN PROFOND SENTIMENT D'ESTIME ET DE RESPECT,
+PAR SON RECONNAISSANT, OBLIGÉ
+ET SINCÉRE AMI,
+BYRON.
+
+
+
+
+Chant Premier[loc10].
+
+[Note loc10: Notre fidélité à suivre le système que nous avons adopté de
+traduire le plus littéralement possible, nous fait rencontrer plus
+souvent, pour l'expression, dans ce poème, avec M. A. P. que partout
+ailleurs, parce que lui-même, d'après son aveu, a fait la traduction
+récente de cet ouvrage en suivant un système différent de celui qu'il
+avait toujours suivi. S'il eût appliqué, ce système a toutes les œuvres
+de Byron, il n'aurait pas eu de successeur.
+
+(_N. du Tr_.)]
+
+
+1. Connaissez-vous la contrée où le cyprès et le myrte sont les emblèmes
+des actions de ceux qui l'habitent? où la rage du vautour, L'amour de la
+tourterelle, tantôt se changent en soupirs, tantôt s'égarent dans le
+crime? Connaissez-vous là contrée du cèdre et de la vigne où les fleurs
+sont toujours fleuries; où le ciel est toujours brillant et pur; où les
+ailes légères du zéphir, chargées de parfums, s'arrêtent fatiguées sur
+les jardins de la rosé dans toute sa fraîcheur [1]; où le citron et
+l'olive sont les plus beaux des fruits; où la voix du rossignol n'est
+jamais muette; où les teintes de la terre et les couleurs du ciel,
+variées entre elles, rivalisent de beauté; où la pourpre de l'océan est
+si profondément nuancée; où les vierges sont aussi douces que les roses
+dont elles tressent des guirlandes; et où, excepté le caractère de
+l'homme, tout est divin?
+
+C'est le climat de l'Orient; c'est la contrée du soleil.--Peut-il
+sourire avec amour à des actions comme celles de ses enfans[f2]? Oh!
+sombres comme les accens de l'adieu des amans sont les cœurs qu'ils
+portent, et les histoires qu'ils racontent.
+
+2. Entouré d'esclaves nombreux et vaillans, armés comme il convient aux
+braves et attendant chacun l'ordre de leur maître pour guider ses pas ou
+garder son sommeil, le vieux Giaffir était assis dans son divan: une
+profonde pensée se faisait remarquer dans son œil chargé d'années, et
+quoique le visage d'un musulman ne trahisse pas souvent à ceux qui
+l'observent l'intérieur de son ame, très-habile qu'il est à cacher tous
+ses sentimens, excepté son indomptable orgueil, son front pensif et son
+air absorbé décelaient plus que de coutume les pensées qui l'agitaient.
+
+3. «Que la salle soit évacuée.»--La troupe a disparu.--«Maintenant
+appelez-moi le chef de la garde du harem.» Il n'y a plus avec Giaffir
+que son fils unique, et l'esclave de la Nubie qui attend les ordres de
+son maître. «Haroun,--quand toute cette foule qui attend aura dépassé la
+porte extérieure (malheur à la tête de celui dont l'œil regarderait le
+visage non voilé de mon enfant Zuleïka!) va, amène-moi ma fille de sa
+tour; sa destinée est fixée dès cette heure. Cependant ne lui répète pas
+mes paroles; elle doit être instruite par moi seul de ses devoirs!»
+
+«Pacha! entendre, pour moi, c'est obéir.» L'esclave n'en doit pas dire
+davantage à un despote.--Déjà il a pris le chemin de la tour, mais ici
+le jeune Sélim rompt le silence; il s'incline d'abord par une humble et
+respectueuse révérence, baisse modestement les yeux, et parle avec
+grâce, en se tenant toujours aux pieds du pacha: car le fils d'un
+musulman mourrait plutôt avant d'oser s'asseoir devant son père!
+
+«Père! dans la crainte que tu ne grondes ma sœur, ou son noir gardien,
+sache--que la faute, si une faute a été commise, vient de moi seul;
+alors, que tes reproches ne tombent que sur moi.--La matinée était si
+belle que--le vieillard et l'homme fatigué pouvaient dormir,--moi je ne
+le pouvais pas; et pour voir seul, pour contempler seul les plus belles
+scènes de la nature dans la campagne et sur la mer, sans avoir personne
+pour sympathiser avec des pensées qui faisaient battre vivement mon
+cœur, c'eût été une peine, une privation cruelle;--car quelle que soit
+mon humeur, en vérité, je n'aime point la solitude. J'ai été réveiller
+Zuleïka, et, comme tu sais que la lourde clef de la porte du harem se
+tourne promptement pour moi, nous étions déjà dans les bosquets de
+cyprès avant que les gardiens esclaves se soient éveillés, et nous
+jouissions avec délices de la terre, de la mer et du ciel qui semblaient
+nous appartenir! Là, nous sommes restés trop long-tems peut-être,
+séduits par l'histoire de Medjnoun et les chants de Sâdi[f3]; jusqu'à ce
+que, ayant entendu le son retentissant du tambour[f4] annonçant l'heure
+prochaine de ton divan; fidèle à toi et à mon devoir, et averti par cet
+appel, je suis revenu à la hâte pour te présenter mes respectueuses
+salutations. Mais Zuleïka se promène encore,--Oh! père, ne te courrouce
+point;--n'oublie point que personne ne peut pénétrer dans ce secret
+bosquet, excepté ceux qui gardent la tour des femmes.»
+
+4. «Fils d'un esclave,--lui dit le pacha,--élevé par une mère infidèle,
+vaine était l'espérance d'un père de voir quelque chose dans toi qui fût
+d'un homme. Quand ton bras devrait courber l'arc, lancer le javelot et
+dompter un coursier, toi, Grec d'ame, sinon de croyance, tu vas
+t'amollir à écouter le murmure des eaux, à voir les roses épanouir. Que
+ce globe, dont les clartés matinales excitent tant l'admiration de tes
+yeux languissans, ne te communique-t-il quelque chose de son feu ardent!
+Toi! tu supporterais de voir ces créneaux abattus, pièce par pièce, par
+les chrétiens; oui, tu verrais lâchement les vieux murs de Stamboul
+tomber devant les dogues de Moscou, et tu ne frapperais pas un seul coup
+pour la vie ou la mort contre les chiens de Nazareth! Va--que ta main,
+plus faible que celle d'une femme, prenne le fuseau--non le fer. Mais,
+Haroun!--cours vers ma fille: écoute,--tu m'en réponds sur ta tête.--Si
+Zuleïka s'échappe ainsi souvent,--tu vois cet arc,--il a une corde!»
+
+5. On n'entendit aucun accent s'échapper de la bouche de Sélim; aucun du
+moins n'alla frapper l'oreille du vieux Giaffir, mais chaque froncement
+de sourcils, chaque parole du vieillard lui perçaient plus le cœur que
+l'épée d'un chrétien.
+
+«Fils d'un esclave!--accusé de lâcheté!» Ces insultes eussent coûté cher
+à un autre. «Fils d'un esclave! et _qui_ donc est mon père!» Ainsi Sélim
+donnait carrière à ses noires pensées; et dans l'éclat de ses regards
+brillait plus que de la colère; cet éclat disparaît. Le vieux Giaffir a
+frémi en considérant son fils, car il a lu dans ses yeux tout ce qu'ont
+fait naître ses dures paroles; il y vit commencer la rébellion: «Viens
+ici, enfant.--Quoi! pas de réponse? Je te comprends et j'apprends à te
+connaître. Mais il est des actions que tu n'oserais pas entreprendre:
+mais si ta barbe avait une longueur plus virile, et si ta main avait
+plus d'adresse et de force, je me plairais à te voir rompre une lance,
+quand même ce serait contre la mienne.»
+
+Comme il avait laissé tomber ces paroles avec ironie, il fixa fièrement
+son regard sur celui de Sélim qui lui rendit défi pour défi, et soutint
+avec tant d'orgueil le regard de son père qu'il le força à le
+baisser.--Celui-ci n'osa pas s'avouer la cause et la nature de son
+émotion.
+
+«Je dois me méfier, disait-il en lui-même, que cet enfant indocile et
+mutin ne me cause un jour de plus sérieuses craintes; je ne l'ai jamais
+aimé depuis sa naissance, et--mais son bras est peu à redouter; à peine,
+à la chasse, oserait-il lutter avec le faon timide ou l'antilope, encore
+moins voudrait-il se hasarder dans ces combats où l'homme lutte pour la
+gloire et la vie.--Je ne voudrais pas me fier à ce regard, à cet accent:
+non,--ni même à ce sang si près du mien. Ce sang,--il n'a pas
+entendu;--c'est assez,--je le surveillerai bien plus attentivement
+désormais. Il est un Arabe[f5] à mes yeux, ou un chrétien demandant
+grâce dans le combat.--Mais écoutons!--j'entends la voix de Zuleïka;
+elle frappe mon oreille comme l'hymne des houris: elle est l'enfant de
+mon choix. Oh! elle m'est plus chère même que sa mère; avec elle tout
+est espérance, rien n'est à craindre.--Ma Péri! tu es toujours ici la
+bien-venue! Douce comme l'eau de la fontaine du désert aux lèvres
+qu'elle vient rappeler à la vie,--ainsi tu parais à mes regards
+impatiens; les pélerins, dont l'eau du désert a sauvé la vie,
+n'adressent pas aux autels de la Mecque plus d'actions de grâces pour
+leur vie que moi pour la tienne, moi qui ai béni ta naissance, et qui te
+bénis encore maintenant.»
+
+6. Belle comme la première femme qui fut coupable de la première chute,
+lorsqu'elle souriait à ce redoutable, mais séduisant serpent, dont
+l'image était déjà gravée dans son cœur,--et une fois séduite, séduisant
+de plus en plus; ravissante, oh! comme ces visions trop passagères,
+accordées au sommeil peuplé des fantômes de la douleur, lorsque le cœur
+retrouve un cœur dans des songes élyséens, et revoit vivans dans le ciel
+ceux qu'il avait perdus sur la terre; douce comme la mémoire d'un amour
+qui n'est plus; pure comme la prière que l'enfance adresse vers le ciel:
+telle était la fille de ce sévère et vieux chef, qui accueillit la jeune
+fille avec des larmes,--mais non pas des larmes de regrets.
+
+Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans pour essayer de
+fixer une étincelle du rayon céleste de la beauté? qui ne le sent pas,
+jusqu'à ce que son regard troublé se confonde dans l'émotion de sa
+propre félicité, jusqu'à ce que ses joues pâlies, son cœur défaillant,
+confessent la puissance,--la majesté de cette aimable souveraine? Telle
+était Zuleïka;--ainsi brillaient sur sa personne les charmes
+inexprimables qu'elle seule n'avait point remarqués; le feu de l'amour,
+la pureté de la grâce, l'esprit, la mélodie qui respirait sur ses
+traits[f6], le cœur dont la douce expansion mettait tout en
+harmonie:--et, oh! ce regard qui était à lui seul une ame!
+
+Ses bras gracieux étaient croisés avec candeur sur son sein naissant: à
+un mot de tendresse, Zuleïka étendit ses bras et vint les jeter autour
+du cou de celui qui avait béni son enfance caressante par des caresses
+paternelles;--et Giaffir sentit son dessein s'évanouir à moitié; non que
+son cœur, quoique sévère, eût conçu autre chose que le bonheur de sa
+fille; l'affection enchaînait ce cœur à elle, l'ambition brisait ces
+mêmes liens.
+
+7. «Zuleïka! enfant de gentillesse! ce jour t'apprendra combien tu m'es
+chère, puisque j'oublie la douleur de perdre celle que j'aime tant, pour
+lui ordonner d'aller demeurer avec un autre. Un autre! jamais homme plus
+brave ne parut dans la chaleur du combat. Nous, Mahométans, nous faisons
+peu de cas de la noblesse du sang; mais cependant la race de
+Carasman[f7] n'a pas changé dans la première famille des bandes
+glorieuses et hardies des Timariotes qui conquirent et qui ont su
+défendre leurs terres fertiles. C'est assez que celui qui doit t'épouser
+soit le parent du Bey Oglou: ses années doivent à peine attirer
+l'attention; je ne voudrais pas te marier à un enfant. Tu auras un
+superbe douaire. Sa puissance et la mienne réunies pourront se moquer
+des firmans de mort, dont la pensée seulement fait trembler les pachas;
+et elles apprendront au messager[f8] quel destin attend le porteur d'un
+tel compliment. Maintenant tu connais la volonté de ton père, c'est tout
+ce que les personnes de ton sexe doivent savoir. C'était mon devoir de
+t'apprendre l'obéissance;--pour l'amour, ton époux saura te
+l'enseigner.»
+
+8. La tête de la vierge s'était penchée en silence, et si ses yeux
+étaient pleins de larmes que l'émotion comprimée n'ose laisser échapper;
+si sa joue, de pâle qu'elle était, devint rouge, et de rouge pâle, à
+mesure que ces paroles ailées parvinrent à ses oreilles comme des
+flèches aiguës, que pouvait-on y voir, excepté des craintes virginales?
+Une larme est si belle dans l'œil de la beauté que l'amour regrette à
+moitié de la sécher par un baiser; la rougeur de la pudeur est si douce,
+que la pitié désire à peine de la voir s'effacer. Quelle qu'ait été la
+cause des émotions de la jeune vierge, son père les oublia, ou, s'il
+s'en souvint, il n'y fit pas attention. Trois fois il frappa des mains
+et demanda son cheval[f9]; il déposa sa chibouque ornée de pierres
+précieuses[f10], et montant galamment à cheval, il se rendit dans la
+prairie entouré de ses maugrebis[f11], de ses mamelouks et de ses
+délis[f12], pour voir nombre d'exercices actifs, exécutés avec la lame
+tranchante du sabre, ou avec le djerrid émoussé. Le Kislar et ses Mores
+gardaient seuls attentivement les portes massives du harem.
+
+9.--Sa tête était penchée sur sa main; son regard était fixé sur la mer
+bleue et profonde, qui coule et se soulève agréablement entre les
+dangereuses Dardanelles; mais il ne voyait ni la mer, ni le sable, ni
+même la troupe à turbans du pacha, mêlée dans le jeu d'un combat simulé,
+caracolant en s'exerçant sur un feutre plissé[f13] qu'ils fendent
+adroitement d'un coup de sabre; il ne remarquait pas la troupe qui
+lançait la javeline, et n'entendait pas leurs _allahs_[f14] éclatans et
+sauvages.--Il ne pensait qu'à la fille du vieux Giaffir!
+
+10. Aucune parole ne s'échappe du sein de Sélim; un soupir dévoile la
+pensée de Zuleïka. Il continue à jeter ses regards à travers la jalousie
+de la fenêtre, pâle, muet et tristement immobile. Le regard de Zuleïka
+était fixé sur lui; mais son attitude ne lui apprit que peu de choses.
+Sa douleur était égale à la sienne, quoique cependant elle ne fût pas la
+même. Son cœur avouait une plus douce flamme, mais ce cœur alarmé ou
+timide l'empêche de parler, sans qu'elle puisse s'en rendre compte.
+Cependant il faut qu'elle parle;--mais quand l'essaiera-t-elle?
+
+--«Qu'il est étrange qu'il se détourne ainsi de moi! Nous ne nous
+rencontrions pas ainsi auparavant, et nous ne devons pas ainsi nous
+séparer.»--
+
+Trois fois elle a traversé l'appartement avec lenteur, en épiant un
+regard de Sélim,--il le tenait toujours fixé sur la mer. Elle saisit
+l'urne où se trouvaient déposés les parfums de l'atar-gul[f15] persan,
+et répandit leur essence sur les lambris peints de couleurs variées et
+sur le pavé de marbre[f16]: les gouttes que la jeune fille répand en se
+jouant sur les vêtemens brillans de Sélim pénètrent jusqu'à sa poitrine,
+et le laissent aussi insensible que le marbre lui-même.
+
+--«Quoi donc! encore le même air sombre? cela ne peut pas être.--Oh!
+aimable Sélim, est-ce bien toi!» Elle aperçoit rangées dans un ordre
+curieux les plus belles fleurs de l'Orient: «Il les aimait autrefois;
+elles pourraient lui plaire encore offertes par la main de Zuleïka.»
+
+La pensée enfantine était à peine exprimée que la rose était déjà
+cueillie et disposée en bouquet; le moment d'après vit son beau corps,
+sa belle tête inclinés aux pieds de Sélim.--«Cette rose porte un message
+de Bulbul[f17] pour calmer les chagrins de mon frère; il dit que cette
+nuit il prolongera pour l'oreille de Sélim son chant le plus doux; et
+quoique ses accens soient quelquefois tristes, il essaiera pour cette
+fois une harmonie plus gaie, avec la faible espérance que ses chants
+modifiés pourront dissiper ses sombres pensées.
+
+11. «Quoi! ne pas recevoir même cette pauvre fleur! Oh! je suis donc
+bien malheureuse! Tes regards peuvent-ils s'abaisser ainsi sur moi? et
+ne sais-tu pas qui t'aime plus que personne? Oh! cher Sélim! oh! toi qui
+m'es encore plus que le plus cher des frères! Dis, est-ce moi que tu
+hais ou que tu crains? Viens, repose ta tête sur mon sein, et je
+t'endormirai par mes baisers, puisque mes paroles et les chants même de
+mon rossignol fabuleux ne peuvent y réussir. Je savais que notre père
+était quelquefois sévère; mais j'avais encore à apprendre de toi ce
+changement de caractère. Je sais trop bien qu'il ne t'aime point, mais
+l'amour de Zuleïka est-il oublié? Ah! si je savais qu'il le fût! le
+projet du pacha, ce parent du bey de Carasman est peut-être ton ennemi.
+S'il en était ainsi, je jure par les autels de la Mecque, si ces autels
+qu'il est défendu aux femmes d'approcher ne repoussent pas leurs vœux,
+que, sans ton libre consentement, sans ton ordre, le sultan même
+n'aurait pas ma main! Penses-tu que je puisse supporter de m'éloigner de
+toi, et d'apprendre à partager mon cœur? Ah! si j'étais séparée de toi,
+qui serait ton amie--et qui serait mon guide? Les années n'ont pas vu,
+le tems ne verra pas l'heure qui arrachera mon ame à la tienne.
+Azraël[f18] lui-même, quand s'échappera de son terrible carquois cette
+flèche qui sépare tous les êtres, destinera pour toujours nos cœurs à
+une poussière inséparable.»
+
+12. Il est revenu à la vie,--il a respiré,--il a fait des mouvemens,--il
+a recommencé à sentir; il a relevé la jeune vierge agenouillée: son
+angoisse est passée;--son œil vif brille de pensées qui ont long-tems
+sommeillé dans l'ombre; de ces pensées qui brûlent,--qui rayonnent dans
+ses regards: comme le torrent naguère voilé sous le rideau de ses
+saules, lorsqu'il se révèle avec impétuosité dans l'éclat de ses
+vagues;--comme la foudre dans l'espace s'échappe du nuage plombé qui la
+comprimait, ainsi étincelait l'ame de l'œil de Sélim à travers les longs
+cils de ses paupières. Un cheval de guerre au son de la trompette; un
+lion levé de son gîte par un imprudent chien de chasse; un tyran appelé
+à un combat soudain par un poignard mal dirigé, ne frémissent pas d'une
+vie plus convulsive que Sélim, qui a entendu ce vœu, ce serment prononcé
+qui, en se trahissant, lui a tout révélé.
+
+«Maintenant, tu es donc à moi, pour toujours à moi, à moi pendant la
+vie, et peut-être même plus que la vie! Maintenant tu es à moi; ce
+serment sacré, quoique prononcé par toi, nous a liés tous les deux. Oui,
+tu as agi tendrement, sagement, ce serment a sauvé plus d'une tête. Mais
+ne pâlis point,--une simple boucle de tes cheveux réclame de moi plus
+que de la tendresse; je ne voudrais pas outrager le dernier des cheveux
+qui se groupent autour de ton beau front pour tous les trésors enfouis
+dans les souterrains d'Istakar[f19]. Ce matin, des nuages sombres me
+couvraient, les reproches pleuvaient sur ma tête, et Giaffir m'a presque
+appelé lâche! Maintenant j'ai une raison d'être brave. Le fils de son
+esclave abandonnée--oui, ne tressaille pas, c'est le terme dont il s'est
+servi--peut montrer, quoique peu disposé à se vanter, un cœur que ni ses
+paroles ni ses actions ne peuvent enchaîner. _Son_ fils,
+vraiment!--cependant, grâces à toi, peut-être le suis-je, ou au moins le
+serai-je. Mais que notre serment secret ne soit su que de nous.
+
+«Je connais le misérable qui ose demander à Giaffir ta main qui le
+repousse. Jamais l'avidité puissante d'un Musselim[f20] ne posséda
+richesses plus mal acquises, ame plus basse. N'a-t-il pas été élevé à
+Égripo[f21]? Qu'Israël nous montre une race plus vile! Mais laissons
+cela.--Que notre serment ne soit révélé à personne; le tems apprendra le
+reste. Laisse Osman Bey à moi et aux miens; j'ai des partisans pour le
+jour de danger. Ne pense pas que je sois ce que je te parais; j'ai des
+armes, des amis, et ma vengeance est prochaine.»
+
+13. «Que je ne pense pas que tu sois ce que tu parais être! mon Sélim!
+Tu es tristement changé; ce matin je t'ai vu le plus aimable, le plus
+charmant! mais maintenant, que tu es différent de toi-même! Sans doute
+tu connaissais déjà mon amour, il ne fut jamais moins vif, il ne pourra
+jamais l'être davantage. Te voir, t'entendre, être près de toi; haïr la
+nuit, je ne sais pour quel motif, si ce n'est que nous ne pouvons nous
+rencontrer que le jour; vivre avec toi; avec toi mourir; voilà mes
+espérances auxquelles je n'ose renoncer. Baiser tes joues, tes yeux, tes
+lèvres comme ceci,--comme cela,--pas davantage que cela; car, par Allah!
+tes lèvres sont assurément de flamme! Quelle fièvre circule dans tes
+veines? les miennes sont maintenant presque aussi enflammées; au moins
+je sens que ma joue est brûlante. Calmer tes souffrances, soigner ta
+santé, partager, mais ne jamais dissiper tes richesses, rester près de
+toi avec des sourires, et sans murmures; soulager ta pauvreté; me
+dévouer à tout, excepté à fermer ton œil mourant, car je ne pourrais
+vivre pour l'essayer; c'est à cela seulement que mes pensées aspirent.
+Pourrais-je faire, ou exigerais-tu davantage?
+
+«Mais, Sélim, réponds-moi donc! Pourquoi avons-nous besoin de tant de
+mystère? je ne puis en deviner ni en exprimer la cause. Mais que cela
+soit, puisque tu dis que cela est bien. Cependant, ce que tu entends par
+_armes_, par _amis_, surpasse ma faible intelligence. Je voudrais que
+Giaffir eût entendu le serment que je t'ai fait; sa colère ne pourrait
+me forcer à révoquer ma parole: mais sûrement il me laisserait libre. Ce
+tendre désir pourrait sembler étrange dans moi, de rester ce que j'ai
+toujours été? Quel autre a vu Zuleïka depuis sa plus tendre enfance?
+Quel autre que toi Zuleïka a-t-elle recherché pour compagnon des jeux de
+son enfance? Ces pensées chéries commencèrent avec notre existence; dis,
+pourquoi ne pourrais-je plus les avouer? Quel changement est survenu qui
+me fasse déguiser la vérité, la vérité qui a été mon orgueil et le tien
+jusqu'à ce jour? Notre loi, notre croyance, notre dieu nous défend de
+nous laisser voir par les étrangers; aucune de mes pensées ne se
+révoltera contre cette volonté du Prophète. Non! je me trouve plus
+heureuse même par ce décret! il m'a tout laissé en te laissant à moi.
+Profondes étaient mes angoisses, de me voir ainsi forcée de m'unir avec
+un homme que je n'ai jamais vu; pourquoi ne dirais-je pas cela à mon
+père? pourquoi me forces-tu à le cacher? Je sais que le caractère
+hautain du pacha ne t'a jamais traité avec bienveillance, et qu'il se
+courrouce souvent pour rien. Allah! fais que Sélim ne donne jamais à sa
+colère de motifs légitimes! Je ne sais pourquoi, mais la dissimulation
+pèse à mon cœur comme un péché. Alors si dissimuler ainsi est un crime,
+comme les sentimens et les émotions que j'éprouve; oh! Sélim!
+apprends-moi ce mystère; il en est tems encore, ne m'abandonne pas ainsi
+à mes pensées de terreur. Ah! regarde là-bas le Tchocadar [f22], mon
+père revient du combat simulé; je tremble maintenant de rencontrer ses
+regards.--Dis moi, Sélim, peux-tu m'en apprendre la cause?»
+
+14. «Zuleïka! retourne à ton appartement de la tour.--Moi je puis
+présenter mes devoirs à Giaffir; je suis obligé de parler avec lui de
+firman, d'impôts, de levées, d'état. Il est arrivé des nouvelles
+fâcheuses des bords du Danube; notre visir laisse noblement éclaircir
+les rangs de son armée, et les Giaburs peuvent lui adresser leurs
+remerciemens! Notre sultan a un moyen très-expéditif pour récompenser de
+si chers triomphes; mais, écoutè-moi, quand le tambour du soir aura
+averti les troupes de prendre leur nourriture et de se livrer au
+sommeil, Sélim se rendra dans ta cellule: alors nous sortirons
+secrètement du harem, et nous pourrons nous promener, ensemble pendant
+la nuit; les murs de notre jardin sont élevés; personne ne pourrait les
+escalader pour écouter nos paroles, ou nous faire abréger notre tems; et
+si quelqu'un l'osait, j'ai une épée qui a déjà fait ses preuves, et qui
+est destinée à ne pas rester oisive. Alors tu apprendras de Sélim plus
+de choses que tu n'en as entendues ou rêvées jusqu'ici. Crois-moi,
+Zuleïka,--n'aie pas peur de Sélim! tu sais que je possède une clef du
+harem.» «Te craindre, mon cher Sélim! tu ne m'as jamais dit jusqu'ici un
+mot semblable.» «Ne perds pas de tems; je prends la clef.--La garde
+d'Haroun a déjà reçu _quelque_ récompense, et elle en recevra encore
+davantage. Cette nuit, Zuleïka, tu entendras mon histoire, mes projets
+et mes craintes; ô mon amie! je ne suis pas ce que je parais être.»
+
+
+
+
+Chant deuxième.
+
+
+1. Les vents sont violens sur les vagues d'Hellé, comme dans la nuit des
+ondes soulevées, où l'Amour, qui l'avait envoyé, oublia de sauver le
+jeune, le beau, le brave Léandre, le seul espoir de la fille de Sestos.
+Oh! quand son fanal brillait isolé sur la haute tour nocturne, vainement
+le vent soulevé, l'écume des brisans et les cris perçans des oiseaux des
+mers l'avertissaient de rester dans sa demeure; vainement les nuages
+amoncelés dans les airs, les vagues agitées lui défendaient
+d'entreprendre son voyage: il ne pouvait voir, il ne voulait pas
+entendre les bruits, les signes qui lui prédisaient des terreurs; son
+œil ne voyait que la lumière de l'amour, cette étoile isolée qu'il
+saluait dans les cieux; son oreille n'entendait que les chants de Héro.
+«O vagues, ne séparez pas long-tems deux amans!»--Cette histoire est
+vieille; mais l'amour peut encore inspirer assez deux jeunes cœurs pour
+prouver qu'elle est véritable.
+
+2. Les vents sont soulevés, et les vagues d'Hellé roulent sombres et
+impétueuses; les ombres tombantes de la nuit couvrent en vain ce champ
+humide d'une rosée sanglante; ce désert, autrefois l'orgueil du vieux
+Priam; les tombeaux, seuls vestiges de son règne; tout--excepté les
+rêves immortels qui trompaient les ennuis du vieillard aveugle de l'île
+rocheuse de Scio.
+
+3. Oh! cependant,--car mes pas ont erré dans ces lieux; ils ont foulé
+ces rivages sacrés; cette vague bouillonnante m'a porté sur son
+sein;--oh! antique ménestrel! puissé-je long-tems avec toi méditer,
+soupirer et parcourir ces scènes du passé, croyant que chaque tertre de
+gazon vert contient les cendres d'un héros non fabuleux, et qu'autour de
+ces lieux historiques ton _large Hellespont_ se précipite encore [f23],
+et froid serait le cœur de celui qui pourrait ici contredire tes chants!
+
+4. La nuit est descendue sur la vague d'Hellé; et elle n'a pas encore
+atteint le sommet de la colline d'Ida, cette lune qui brillait autrefois
+sur les exploits sublimes racontés par le grand poète; aucun guerrier ne
+se plaint aujourd'hui de son paisible rayon; mais les bergers
+reconnaissans bénissent toujours cet astre argenté. Leurs troupeaux
+paissent aujourd'hui sur le tertre de celui qui ressentit la flèche du
+berger dardanien. Cet immense amas de terre entassée, autour duquel le
+fils d'Ammon [f24] se promena avec orgueil, monument élevé par des
+nations, couronné par des monarques, est aujourd'hui un tertre solitaire
+et sans nom! Au dedans,--combien ta demeure est étroite! Au dehors,--les
+étrangers, seuls peuvent murmurer le nom de celui qui y fut enseveli. La
+poussière surpasse en durée la pierre tumulaire; mais toi,--ta poussière
+même n'est plus!
+
+5. Tard--bien tard cette nuit, Diane viendra réjouir le berger et
+chasser les craintes du matelot; jusqu'alors--aucun signal sur le rocher
+ne peut diriger la course de la nacelle luttant contre les flots; toutes
+les lumières dispersées qui entourent la baie se sont éteintes une à
+une. La seule lampe allumée de cette heure solitaire scintille sur la
+tour de Zuleïka.
+
+Oui! là, dans cette chambre silencieuse, brille une lumière vacillante;
+et sur l'ottomane de soie de la jeune fille sont jetés les grains
+d'ambre odoriférans, sur lesquels glissent ses doigts gracieux [f25].
+Près de ces grains, entouré d'émeraudes (comment pourrait-elle oublier
+ce bijou?) se trouve l'amulette béni dé sa mère [f26], sur lequel est
+gravé le texte même du Koursi, et dont la vertu pourrait rendre heureux
+en cette vie, ainsi qu'elle garantit la félicité pour l'autre. Auprès de
+son comboloio [f27] est un Koran, orné d'enluminures, et plusieurs
+brillans manuscrits de poésie, décorés d'emblêmes, rachetés dès injures
+du tems par d'élégans écrivains de la Perse. Sur ces manuscrits
+splepdides repose son luth, négligé maintenant, mais qui autrefois
+n'était pas si souvent muet. Autour de sa lampe d'or ciselé
+s'épanouissent des fleurs dans des vases de porcelaine dé Chine. Les
+plus riches tissus des fabriques de l'Iran, les tributs de parfums de
+Schiraz; tout ce qui peut faire les délices de la vue et des sens est
+rassemblé dans cet appartement somptueux; et cependant cette demeure a
+un air de tristesse et de mélancolie. Elle, la déesse de cette rétraite
+de Péri, que fait-elle dans cette nuit si troublée et si décisive?
+
+6. Enveloppée dans un de ces vêtemens tout noirs que les nobles
+musulmans ont seuls le droit de porter, et qu'elle à revêtu pour
+protéger contre les vents du ciel un sein aussi cher à Sélim que le ciel
+lui-même, elle s'avance d'un pas prudent dans les détours du bosquet,
+tressaillant chaque fois qu'à travers la clairière le vent par bouffées
+fait entendre de lourds gémissemens, jusqu'à ce que, parvenue à un
+sentier plus uni, son cœur timide batte plus librement. La jeune fille
+suit son guide silencieux; et quoique sa terreur, la pousse à retourner
+sur ses pas, comment pourrait-elle se déterminer à abandonner son cher
+Sélim? comment apprendrait-elle ses lèvres caressantes à prononcer des
+paroles de reproches?
+
+7. Ils atteignirent enfin une grotte creusée par la nature, mais
+agrandie par l'art, où souvent Zuleïka vint accoutumer son luth à rendre
+des sons harmonieux, et apprendre par cœur son Koran. Souvent, dans ses
+jeunes rêveries, elle s'efforçait de se figurer ce que pouvait être le
+Paradis. Où l'ame des femmes devait aller après la mort, son prophète
+avait dédaigné de le dire; mais la demeure de celle de Sélim était sûre,
+et, pensait-elle, il ne pourrait supporter long-tems un séjour dans
+d'autres mondes de félicité; sans celle qu'il avait tant aimée dans
+celui-ci! Oh! qui pourrait demeurer avec lui qui l'aimât autant que moi?
+Quelle houri pourrait seulement lui offrir la moitié de mes soins?
+
+8. Depuis le jour où elle avait visité ce lieu, quelques changemens lui
+semblaient s'y être opérés. Peut-être était-ce seulement la nuit qui
+déguisait les objets qu'elle avait vus à la clarté du jour; la lampe de
+bronze qui l'éclairait ne projetait qu'obscurément un rayon qui n'avait
+rien de la clarté du ciel. Mais, dans un coin de la caverne, son œil
+tomba sur un objet étrange. Là des armes étaient entassées, non
+semblables à celles que brandissaient les délis dans le champ de
+bataille. Les poignées et les lames en étaient d'une forme et d'une
+trempe étrangères; une d'elles était rougie--peut-être par un crime! Ah!
+comment sans lui ce sang pourrait-il être répandu? Une coupe aussi était
+placée à coté, qui ne semblait pas contenir le sorbet. Que signifie tout
+cela? Elle se détourna pour chercher des yeux son cher Sélim.--«Oh! se
+peut-il que ce soit lui?»
+
+9. Sa robe superbe était jetée de coté, son front ne portait point la
+haute couronne du turban; mais à sa place un shall de couleur rouge,
+légèrement plissé, entourait sa tête. Cette dague, dont la poignée
+portait un diamant digne du plus haut diadême, n'étincelait plus à sa
+ceinture, où des pistolets sans ornement étaient fixés, et à son
+baudrier pendait un sabre, et de son épaule descendait négligemment le
+manteau blanc, la mince capote qui couvre l'errant Candiote: en
+dessous--sa veste plaquée d'or--serrait comme une cuirasse sa poitrine;
+les guêtres qui entouraient étroitement ses jambes étaient revêtues de
+plaques d'argent. Mais si ce n'eût été cet air impérieux du commandement
+qui éclatait dans ses regards, dans sa voix, dans ses gestes; tout ce
+qu'un œil inattentif eût pu distinguer dans Sélim l'aurait fait prendre
+pour quelque jeune Galiongui[f28].
+
+10.--«Je t'ai dit que je n'étais pas ce que je te paraissais être, et
+maintenant tu vois que mes paroles étaient vraies. J'ai une histoire que
+tu n'as jamais rêvée; si elle est véritable--sa vérité sera fatale à
+plusieurs. Il serait inutile maintenant de te cacher cette histoire. Je
+ne puis te voir la fiancée d'un Osmanli. Mais si ta propre bouche ne
+m'avait pas révélé combien j'avais de part à la tendresse de ton jeune
+cœur, je ne te découvrirais pas, je ne devrais pas te découvrir le
+sombre secret du mien. Je ne te parle pas maintenant de mon amour, de
+cet amour que le tems, la constance et le péril sauront te prouver. Mais
+d'abord--oh! n'en épouse jamais un autre--Zuleïka! je ne suis pas ton
+frère!»
+
+11. «Oh! tu n'es pas mon frère!--rétracte ces paroles.--Dieu! Suis-je
+abandonnée seule sur la terre pour y pleurer?--Je n'ose pas maudire--le
+jour qui fut témoin de ma solitaire naissance! Oh! tu ne m'aimeras plus
+dorénavant! mon cœur défaillant prévoyait un malheur; mais
+reconnais-_moi_ encore pour tout ce que j'étais avant ce fatal aveu: ta
+sœur--ton amie, ta Zuleïka. Tu m'as fait venir en ce lieu peut-être pour
+me donner la mort. Si tu as des motifs de vengeance, regarde: je t'offre
+mon sein,--contente tes ressentimens! plus heureuse cent fois de
+descendre parmi les morts que de vivre ainsi, ne t'étant plus rien.
+Peut-être dois-je redouter quelque chose de pire encore, car je connais
+maintenant pourquoi Giaffir semblait toujours ton ennemi. Et je suis,
+hélas! l'enfant de Giaffir, par qui tu fus outragé, avili. Si je ne suis
+pas ta sœur--si tu veux épargner ma vie, oh! fais-moi ton esclave!»
+
+12. «Mon esclave, Zuleïka!--non, je suis le tien; mais, cher amour,
+calme ce transport; ta destinée sera d'être unie à la mienne: je le jure
+par le temple de notre Prophète; cette pensée sera un baume pour tes
+chagrins. Ainsi, puissent les vers du Koran[f29] gravés sur la lame de
+mon sabre diriger mes coups, à l'heure du danger, pour nous sauver tous
+deux, si je suis fidèle à ce redoutable serment! Le nom qui faisait
+battre ton cœur d'un amoureux orgueil doit être changé; mais, ma
+Zuleïka, sache que ce lien qui nous unissait s'est resserré, au lieu de
+s'être rompu, quoique ton père soit mon plus mortel ennemi. Le mien fut
+pour Giaffir tout ce que tu croyais que j'étais naguère pour toi-même.
+Ce frère conspira et occasiona la chute d'un frère, mais il épargna du
+moins mon enfance; il me berça d'une vaine déception dont il est tems
+encore de le récompenser.--Il m'a élevé, non avec des soins paternels,
+mais comme le neveu d'un Caïn[f30]; il me surveillait comme le petit
+d'un lion qui ronge déjà son frein, et qui pourra bientôt briser sa
+chaîne. Le sang de mon père bout dans toutes mes veines; cependant, pour
+l'amour de toi, je suspendrai ma vengeance, quoique je ne doive plus
+rester ici. Mais d'abord, bien-aimée Zuleïka! écouté comment Giaffir
+accomplit ses infâmes projets.
+
+13. «Comment naquit et s'envenima la discorde de ton père et du mien;
+fut-ce l'amour ou l'envie qui les rendit ennemis? peu importerait même
+si je ne l'ignorais pas. Dans des esprits fiers, irascibles, quelques
+torts légers sans intention suffisent pour troubler la paix. Le bras
+d'Abdallah était redoutable dans la mêlée; il est encore célébré dans
+les chants bosniaques, et les hordes rebelles de Paswan[f31] attestent
+assez combien elles redoutaient un pareil hôte. Sa mort, cruel effet de
+la haine de Giaffir, est tout ce que j'ai besoin de rappeler ici, et
+comment le secret de ma naissance qui me fut révélé, quel qu'en soit
+d'ailleurs le résultat, a déjà eu celui de me rendre libre.
+
+14. «Lorsque Paswan, après plusieurs années de combat, en dernier lieu
+pour affermir sa puissance, mais d'abord pour défendre sa vie, régnait
+trop orgueilleusement dans les murs de Widdin, nos pachas se rallièrent
+autour du gouvernement. Ni plus ni moins élevé dans le commandement
+militaire, chacun des deux frères conduisait une troupe séparée. Ils
+déployèrent leurs étendards de queues de cheval [f32] au vent, et ils
+firent leur jonction dans la plaine de Sophie, où les troupes devaient
+être passées en revue: leurs tentes étaient plantées, leur poste
+assigné; mais à l'un d'eux, hélas! assigné en vain! Qu'est-il besoin de
+paroles? La coupe redoutable fut préparée, par l'ordre de Giaffir, avec
+un poison aussi subtil et aussi cruel que son ame; cette coupe,
+présentée à Abdallah, envoya son ame dans le ciel. Fatigué par une
+chasse pénible, il reposait dans le bain ses membres engourdis et
+fiévreux; il était loin de penser que la haine d'un frère lui destinait
+une telle coupe pour étancher sa soif. Ce fut un esclave gagné qui la
+lui présenta. Il en but une goutte [f33], il n'en fallait pas davantage!
+Si tu doutes de la vérité de mon histoire, ô Zuleïka! appelle Haroun, il
+pourra te confirmer ce récit.
+
+15.»Le crime une fois consommé, et la guerre avec Paswan en partie
+terminée, quoiqu'il n'eût pas été entièrement subjugué, le pachalik
+d'Abdallah fut gagné. Tu ne sais pas combien, dans notre divan, la
+richesse peut acquérir de considération au plus misérable des
+hommes.--Les honneurs d'Abdallah furent obtenus par celui qui s'était
+souillé par le meurtre d'un frère. Il est vrai que les poursuites qu'ils
+lui oceasionèrent pour les obtenir épuisèrent ses trésors acquis par un
+crime; mais il les eut bientôt réparés. Voudrais-tu savoir par quels
+moyens? Contemple ces déserts incultes, et demande au paysan couvert de
+haillons ce que deviennent les produits de ses sueurs? Pourquoi le cruel
+usurpateur m'a-t-il épargné? pourquoi à-t-il partagé avec moi son
+palais? Je l'ignore. La honte, les regrets, les remords; la faible
+crainte que lui inspirait la faiblesse d'un enfant; en outre, l'adoption
+qu'il a faite de moi comme son fils, à lui, à qui le ciel n'en a point
+accordé; ou quelque intrigue inconnue, quelque caprice; voilà ce qui m'a
+ainsi préservé,--mais ce qui ne m'a pas laissé en paix. Lui ne peut
+dompter son caractère fier et hautain, et moi je ne lui pardonne point
+le sang de mon père.
+
+16.»Il est des ennemis dans le palais de ton père; tous ceux qui rompent
+son pain ne lui sont pas fidèles. Si je leur révélais mon secret, ses
+jours, ses heures même seraient peu nombreuses. Ils n'ont besoin que
+d'un courage qui les dirige, d'une main qui leur indique les coups qu'il
+faut frapper. Mais Haroun seul connaît ou a connu cette histoire, dont
+le dénouement est très-prochain. Il a été élevé dans le palais
+d'Abdallah, et il y occupait dans son sérail le poste qu'il occupe
+maintenant ici.--Il vit son maître expirer; mais que pouvait faire un
+simple esclave? Venger son maître?--hélas! il était trop tard;
+soustraire son fils à un sort semblable? il choisit ce dernier parti; et
+pendant que, tout fier d'avoir subjugué ses ennemis ou trahi ses amis,
+l'orgueilleux Giaffir s'endormait dans son triomphe, Haroun me
+conduisait, orphelin sans appui, à la porte du palais de Giaffir; et ce
+ne fut pas vainement qu'il employa ses efforts pour sauver la vie de
+celui pour lequel il était venu l'implorer. Ma naissance fut cachée à
+tout le monde, et surtout à moi-même. Ainsi fut protégée la sûreté de
+Giaffir. Il quitta bientôt la Roumélie et les flots lointains du Danube
+pour revenir s'établir sur nos rives asiatiques, n'ayant avec lui
+qu'Haroun qui connût mon histoire--et ce Nubien a senti que les secrets
+d'un tyran ne sont que des chaînes que le captif brise avec joie; voilà
+ce qu'il m'a révélé et d'autres choses encore. C'est ainsi que le juste
+Allah envoie au crime esclaves, instrumens, complices,--jamais amis!
+
+17.»Tout cela, ô Zuleïka! doit douloureusement retentir à tes oreilles;
+mais la suite de mon histoire te sera encore plus pénible: quoique mes
+paroles blessent ta timide douceur, je dois cependant prouver et te
+faire connaître la vérité toute entière. Je t'ai vue frémir en regardant
+ce vêtement que je porte; cependant je l'ai souvent porté, et je dois le
+porter encore long-tems. Ce Galiongui, auquel tu es liée par un serment,
+est le chef de ces hordes de pirates dont la loi et la vie reposent sur
+leurs épées. D'entendre seulement leur effrayante histoire, ta joue pâle
+deviendrait bien plus pâle encore: ces armes que tu vois là, ce sont mes
+soldats qui les ont apportées; les bras qui les brandissent ne sont pas
+éloignés: cette coupe aussi est remplie pour les brigands féroces.--Une
+fois vidée par eux, ils rie reculent jamais devant le danger. Notre
+Prophète peut pardonner à ces esclaves; ils ne sont infidèles que pour
+cette liqueur défendue.
+
+18.»Que pouvais-je faire? proscrit dans ces lieux, blâmé pour avoir
+seulement désiré de voyager; laissé dans l'oisiveté,--car les craintes
+de Giaffir me refusaient même un cheval et une épée.--Que de fois
+cependant, ô Mahomet! que de fois en plein divan le despote ne m'a-t-il
+pas raillé, comme si ma faible main s'était refusée à manier la bride ou
+le cimeterre: lui allait toujours seul à la guerre, et me laissait ici
+inoccupé, inconnu. Abandonné avec les femmes aux soins d'Haroun, trompé
+dans mes espérances, privé de gloire, tandis que toi,--dont la douceur
+m'eût long-tems charmé, quoiqu'elle ait pu m'énerver, elle m'aurait du
+moins consolé,--tu étais envoyée dans les murs de Bruse pour y attendre
+l'issue des batailles. Haroun, qui vit mon ésprit s'affaisser sous le
+joug pesant de l'inaction, brisa mes chaînes pendant une campagne, et
+libéra son captif malgré toutes ses craintes, sur la promesse de revenir
+avant la fin du commandement de Giaffir. C'est en vain--ma langue ne
+peut exprimer toute l'ivresse de mon cœur; lorsque pour la première fois
+ces yeux rendus à la liberté contemplèrent la terre, l'océan, le soleil
+et les cieux; comme si mon ame les eût pénétrés et en connût les plus
+intimes, les plus secrètes pensées! Un mot seul peut la peindre, cette
+sensation suprême:--j'étais libre! Je cessai même de soupirer pour ta
+présence: le monde,--oui--le ciel lui-même était à moi!
+
+19.»La chaloupe d'un More fidèle me porta loin de cet oisif rivage; Je
+désirais voir les îles qui parent comme des diamans le diadême de
+pourpre du vieil océan; je les cherchais dans mon excursion nautique, et
+je les vis toutes [f34]; mais quand et dans quel lieu me suis-je ligué
+avec cette troupe pour triompher ou périr; lorsque tout ce que nous
+désirons d'accomplir sera accompli, ce sera alors le tems de nous revoir
+de nouveau pour te raconter la fin de cette histoire.
+
+20.»Il est vrai que c'est une troupe indisciplinée, sans lois, à formes
+rudes, à caractères farouches; toutes les croyances, toutes les nations
+ont trouvé avec eux,--et peuvent encore trouver place. Un caractère
+ouvert, le bras toujours prêt à frapper, l'obéissance au commandement de
+leur chef; une ame propre à toutes les entreprises, et ne voyant jamais
+avec les yeux de la crainte; de l'amitié pour chacun des leurs, de la
+fidélité à tous, de la vengeance vouée pour ceux qui succombent; voilà
+ce qui les rend les utiles instrumens de mes projets et de plus encore.
+Et quelques-uns,--je les ai étudiés tous,--sont distingués de la foule
+vulgaire; mais j'appelle principalement à mon conseil la sagesse et la
+prudence du Franc.--Quelques autres aspirent à de plus hautes pensées,
+ce sont les derniers des patriotes de Lambro [f35], qui jouissent déjà
+d'une liberté anticipée, et qui souvent, autour du feu de la caverne,
+discutent des plans chimériques pour arracher les Rayas [f36] à leur
+sort. Qu'ils soulagent leurs cœurs en discourant sur l'égalité des
+droits que les hommes n'ont jamais connus; j'ai aussi, moi, un amour
+ardent de la liberté.
+
+»Ah! laisse-moi errer comme le patriarche de l'Océan [f37], ou ne
+connaître sur la terre que la demeure du Tartare [f38]! Ma tente sur le
+rivage, ma galère sur la mer, sont pour moi plus que des cités et des
+sérails. Porté par mon cheval à travers le désert, ou entraîné par ma
+voile au souffle du vent sur la mer orageuse; emporte-moi où tu voudras,
+toi, mon coursier! fais-moi voguer où tu voudras, toi, ma barque légère!
+Mais toi, sois l'astre bienfaisant qui guide le voyageur, ô ma Zuleïka!
+partage et bénis ma nacelle; sois la colombe de paix et d'espérance de
+ma destinée! ou, puisque l'espérance est refusée à ce monde de combats
+et de tribulations, sois mon arc-en-ciel au milieu des orages de ma vie.
+Sois pour moi le rayon du soir qui dissipe les nuages par un sourire, et
+teint les couleurs du matin d'un rayon prophétique! Heureuse et fortunée
+pour moi--comme les accens du Muezzin qui partent des murs de la Mecque,
+et arrivent au pèlerin pieux et prosterné à leur appel; douce--comme la
+mélodie des jours de la jeunesse qui dérobe une larme tremblante à la
+muette admiration; chère--comme les chants de la terre natale à
+l'oreille d'un exilé, sera ta voix bien aimée. Pour toi, dans ces îles
+brillantes et fortunées, j'ai préparé un asile aussi beau, aussi
+délicieux qu'Aden [f39], aux premières heures de sa création. Un millier
+de glaives, sympathisant avec le cœur et le bras de Sélim,
+attendent--s'agitent--défendent--détruisent--à ton signal! Enveloppé par
+ma troupe, Zuleïka à mes côtés, la dépouille des nations parera ma
+fiancée. Les languissantes, oisives et molles années du harem peuvent
+bien être échangées pour des soucis,--pour des plaisirs comme ceux-là.
+Je ne m'aveugle point sur ma destinée; je vois, dans quelques lieux que
+je porte mes pas, dés périls innombrables; mais un seul, un seul amour!
+Oui, ce tendre cœur me récompensera bien de tous mes travaux, de toutes
+mes fatigues, quand même la fortune me serait contraire, ou que de faux
+amis me trahiraient. Qu'il m'est doux de rêver que, dans les heures les
+plus sombres de l'infortune, lorsque tout sera changé pour moi, je te
+trouverai toujours fidèle! Que ton ame, comme celle de Sélim, se montre
+ferme et courageuse; que l'ame de Sélim te soit chère comme la tienne;
+adoucissons mutuellement nos chagrins, partageons nos plaisirs,
+confondons toutes nos pensées,--mais que rien ne puisse jamais nous
+désunir! Une fois libres, c'est mon devoir de guider de nouveau notre
+bande; amis entre eux, les hommes qui la composent sont les ennemis des
+autres hommes. Et toutefois nous ne faisons que suivre le penchant que
+la nature fatale a assigné à la race guerroyante des hommes. Regarde! Là
+où son carnage, où ses conquêtes ont cessé, il y a fait une solitude et
+il la nomme--paix! Je veux, comme les autres, user de mon adresse ou de
+ma force, mais je ne demande pas plus d'espace de terre que la longueur
+de mon sabre: le pouvoir ne gouverne que par la division.--Sa ressource
+la meilleure, c'est l'alternative de la ruse ou de la violence! que
+cette dernière soit la nôtre. La ruse pourra venir en son tems, si nous
+nous laissons emprisonner dans les cages des villes pour vivre en
+société. Mais là ton ame pourrait faillir.--Que de fois la corruption
+n'a-t-elle pas séduit des cœurs que le péril n'avait pu ébranler! et la
+femme, plus que l'homme, quand la mort, les malheurs, ou même la
+disgrâce, ont frappé l'objet de son amour, égarée dans les voies du
+plaisir, la femme se livre au déshonneur!--Loin de moi tout soupçon! il
+ne souillera, point le nom de Zuleïka! Mais la vie est un hasard dans ce
+qu'elle a de plus heureux; et ici il ne nous reste rien à espérer, mais
+beaucoup à craindre. Oui! des craintes! le doute, la peur de te perdre
+par le pouvoir d'Osman, ou par la sévère volonté de Giaffir. Cette
+crainte s'évanouira avec la brise favorable que l'amour a promise cette
+nuit à ma voile. Aucun danger n'effraie les amans que son sourire a
+rendus heureux; leurs pas peuvent errer dans la vie, mais leurs cœurs ne
+changent point. Avec toi, tous les dangers, toutes les fatigues me
+seront douces; chaque climat aura des charmes; sur la terre,--sur
+l'océan,--notre univers sera dans nos bras! Oh! que les vents impétueux
+soufflent sur notre tillac, pour que ces bras me serrent plus
+étroitement! Le plus profond murmure qui s'échappera de ces lèvres ne
+sera point un soupir pour ma sûreté; mais une prière pour toi! La guerre
+des élémens ne peut effrayer l'amour dont le poison le plus redoutable
+est l'artifice des hommes; _voilà_ les seuls écueils qui puissent
+arrêter notre course. _Ici_ nous n'avons que quelques instans de
+dangers; _là_ sont des années de naufrage! Mais loin de nous, sombres
+pensées qui présentez ces horribles images! Cette heure nous donne ou
+nous ôte à jamais la faculté de fuir. Je n'ai que peu de mots à ajouter
+pour terminer mon histoire, tu n'en as qu'un seul à dire pour que nous
+soyons bientôt séparés de nos ennemis; oui,--ennemis!--La haine de
+Giaffir pour moi s'éteindra-t-elle? et Osman, qui voudrait nous séparer
+en t'arrachant à moi, n'est-il pas le tien?
+
+21.»Pour préserver sa fidélité de tout soupçon et sa tête de la mort, je
+revins au tems fixé pour sauver mon gardien; peu de personnes apprirent,
+et aucune ne répéta que, pendant ce tems, j'avais vogué sur la mer et
+erré d'île en île; et depuis, quoique séparé de ma troupe et que
+j'abandonne trop rarement la terre qui me sépare d'elle, elle n'a rien
+fait, elle ne fera rien avant que je n'en sois instruit et qu'elle n'ait
+reçu mes ordres. Je forme les plans, je distribue les dépouilles; il est
+juste que je partage aussi plus souvent les fatigues.
+
+«Mais tu m'as déjà prêté trop long-tems ton attention. Le tems presse;
+une barque flotte déjà; nous ne laisserons derrière nous que la haine et
+la crainte. Demain, Osman arrivera avec sa suite;--cette nuit doit
+rompre ta chaîne; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux, et peut-être
+aussi la vie de _celui_ qui te donna la tienne, hâte-toi, hâte-toi de me
+suivre à l'instant!--Mais cependant, quoique tu sois à moi par un
+serment, voudrais-tu révoquer ton vœu volontaire, effrayée par les
+vérités que tu viens d'apprendre?--Je reste ici--non pour voir la femme
+d'Osman; mais pour que le péril retombe sur _ma_ tête!»
+
+22. Zuleïka, muette et immobile, ressemblait à cette statue de douleurs;
+lorsque, voyant son dernier espoir pour jamais évanoui, la mère désolée
+fut changée en pierre; tout ce que l'on pouvait apercevoir de différent
+dans Zuleïka, c'est qu'elle était une Niobé plus jeune. Mais avant que
+ses lèvres ou même ses yeux essayassent de parler ou de répondre par un
+regard, une torche enflammée répandit au loin son éclat perfide sous le
+porche du jardin! une autre--une autre encore!--et puis une autre!--«Oh!
+fuis!--toi qui n'es plus--toi qui maintenant m'es plus qu'un frère!» Au
+loin, partout, à travers les bosquets les plus épais, les torches
+menaçantes brillent d'une lumière rougeâtre, et elles ne sont pas
+seules--car chaque main droite de ceux qui les portent est armée d'un
+glaive nu. Ils se séparent; ils poursuivent; ils reviennent; ils
+tournent avec le flambeau qui guide leurs recherches et le fer
+étincelant, et le dernier de tous, brandissant son sabre, le terrible
+Giaffir, se précipite dans sa fureur. Et bientôt les voilà qui touchent
+presque à la grotte--oh! cette grotte doit-elle être le tombeau de
+Sélim?
+
+23. Il demeurait debout intrépide. «Le moment est venu--il sera bientôt
+passé--un baiser, Zuleïka--c'est mon dernier; mais cependant ma troupe,
+qui n'est pas loin du rivage, pourrait entendre mon signal et distinguer
+le feu de mon arme; elle serait toutefois trop peu
+nombreuse--l'entreprise serait d'un succès difficile: n'importe--encore
+un effort!»
+
+Il se précipite à l'entrée de la caverne; la décharge de son pistolet
+fait retentir au loin l'écho. Zuleïka n'a point tremblé, n'a point versé
+de larmes; le désespoir avait glacé son œil et son cœur!--«Ils ne
+m'entendent point, ou s'ils arrivent à force de rames, ce sera seulement
+pour me voir mourir; cette détonnation n'a fait qu'attirer mes ennemis
+plus près. Alors, cimeterre de mon père! sors de ton fourreau! tu
+n'auras jamais vu une lutte plus inégale! Adieu, Zuleïka!--douce amie!
+éloigne-toi: reste cependant dans la grotte--tu y seras plus en sûreté:
+la fureur de Giaffir se bornera pour toi aux emportemens et aux
+reproches. Demeure immobile,--afin d'éviter l'atteinte d'une arme ou
+d'une balle égarées. Crains-tu pour ton père?--Puissé-je expirer si je
+le cherche dans ce combat! Non--quoique ce poison ait été versé par lui;
+non--quand même il m'appellerait encore lâche! Mais recevrai-je
+paisiblement leur fer dans mon sein? non--leurs têtes vont ressentir mes
+coups, excepté celle de ton père!»
+
+24. Il s'élance aussitôt, et il a gagné le rivage sablonneux; déjà le
+plus acharné de la troupe qui le poursuit est tombé à ses pieds: c'est
+une tête qui râle, un tronc qui s'agite dans ses dernières convulsions;
+un autre tombe--mais autour de lui se forme un cercle nombreux
+d'ennemis. Il s'ouvre un passage en frappant de droite à gauche, et il
+va atteindre les vagues qui le protègent: sa barque paraît--elle n'est
+plus même à la distance de cinq rames--ses compagnons font des efforts
+désespérés--oh! arriveront-ils encore à tems pour le sauver? Les
+premiers brisans baignent ses pieds; ses soldats plongent dans la baie;
+leurs sabres brillent avec éclat à travers l'écume--malgré les obstacles
+que leur opposent les vagues,--infatigables, ils luttent contre elles
+pour atteindre le rivage:--les voilà près du bord! ils arrivent--ce
+n'est que pour accroître le carnage--le sang le plus pur du cœur de
+Sélim a déjà rougi la vague écumante!
+
+25. Échappé aux coups des balles et aux blessures des sabres, ou à peine
+effleuré pour en ressentir les atteintes, Sélim, trahi, entouré, avait
+regagné le lieu où les vagues de la mer se brisent au rivage. Là, au
+moment où son dernier pas abandonnait la terre, où son bras frappait un
+dernier coup mortel;--hélas! pourquoi se retourna-t-il pour regarder
+celle que son œil cherchait en vain? Cette pause, ce fatal regard, ont
+décidé sa mort ou fixé ses chaînes. Triste témoignage d'amour au milieu
+du péril et de la peine! jusqu'à quelle extrémité l'espérance des amans
+ne se soutient-elle pas! Sélim avait derrière lui les vagues écumantes,
+et ses compagnons, serrés, prêts à combattre pour le défendre, quand
+tout-à-coup une balle siffle.--«Ainsi puissent tomber les ennemis de
+Giaffir!» Quelle voix a fait entendre ces paroles? quel est celui dont
+la carabine vient de détonner, dont la balle a sifflé à travers les
+ombres de la nuit, partie de trop près et trop perfidement dirigée pour
+s'égarer? C'est la tienne--meurtrier d'Abdallah! Le père essuya
+lentement l'effet de ta haine farouche; le fils a trouvé par ta main une
+mort plus prompte. Le sang s'échappe en bouillonnant de sa poitrine, et
+rougit la blanche écume de la mer.--Si ses lèvres essayèrent quelques
+gémissemens, les vagues, mugissantes en étouffèrent la voix.
+
+26. Le matin disperse lentement les nuages; on aperçoit peu de trophées
+du combat; le silence a succédé au cri de guerre qui fit retentir la
+baie à l'heure de minuit; mais ces sables du rivage peuvent offrir
+quelques débris de la lutte mortelle dont ils ont été témoins, tels que
+des fragmens d'armes brisées, des empreintes laissées par les pieds des
+combattans, et des mains abattues, lancées, dans leurs dernières
+convulsions, sur l'arène sanglante. Non loin est une torche brisée, une
+barque sans rames, et mêlée aux algues marines qui sont amoncelées sur
+le rivage et penchent sur l'abîme. Là se découvre une capote blanche!
+elle est déchirée en deux lambeaux--l'un d'eux est souillé par une tache
+de sang noir que la vague s'efforce en vain d'effacer. Mais où est celui
+qui la portait? Vous! qui voulez pleurer sur ses restes, allez,
+cherchez-les où les lames mugissantes les ont déjà entraînés; vers les
+écueils de Sigée, ou sur les rivages de Lemnos. Les oiseaux de mer
+crient au-dessus de leur proie, sur laquelle leurs becs affamés
+diffèrent de s'abattre, tandis que, secouée sur son mobile coussin, la
+tête du cadavre est bercée par le balancement des vagues. Cette main,
+dont le mouvement n'est pas celui de la vie, tantôt soulevée en haut par
+les flots qui l'agitent, tantôt ramenée à leur niveau, semble encore
+faiblement menacer son ennemi.--
+
+Qu'importe que ce cadavre repose dans un tombeau vivant? L'oiseau qui
+dévore ces traits, ces formes abattues, livides, n'a fait que dérober la
+proie du ver plus vil que lui. Le seul cœur qui eût saigné, le seul œil
+qui eût pleuré en le voyant mourir, le seul être qui eût recueilli ses
+membres dispersés et qui eût versé des larmes sur sa tombe ornée de son
+turban[f40]; ce cœur s'est brisé--cet œil s'est fermé--oui--fermé avant
+celui qui surnage sur les flots.
+
+27. Près des vagues d'Hellé s'élève une voix de deuil! et l'œil de la
+femme est humide--la joue de l'homme est pâle: Zuleïka! dernier rejeton
+de la race de Giaffir, l'époux qui t'était destiné est arrivé trop tard;
+il ne te voit pas--il ne verra jamais ton visage! Ne peut-il entendre
+les lourds _woul-woulleh_[f41] qui l'avertissent dans son éloignement?
+Tes femmes qui pleurent aux portes du harem; les chantres du Koran qui
+répètent l'hymne de la mort; les esclaves silencieux qui attendent, les
+bras croisés sur leur poitrine; les soupirs dans le palais, les cris qui
+luttent contre les vents, lui apprennent ton histoire!
+
+Tu ne vis pas tomber ton Sélim! A ce moment terrible où il quitta la
+grotte, ton cœur devint glacé: il était ton espoir--ta joie--ton
+amour--ton tout--et cette dernière pensée pour celui que tu ne pouvais
+sauver suffit pour te donner la mort; un cri déchirant s'échappa de ton
+sein, et tout fut silencieux.--Paix à ton cœur brisé, à ta tombe
+virginale! Oh! heureuse! heureuse encore de ne perdre que le pire de la
+vie! Cette douleur--quoique profonde--quoique fatale,--fut la première
+que tu éprouvas; trois fois heureuse de ne sentir ni de ne craindre les
+tourmens de l'absence, de la honte, de l'orgueil, de la haine, de la
+vengeance et du remords! et cette angoisse qui est plus que de la
+démence; ce ver rongeur qui ne sommeille,--qui ne meurt jamais; pensée
+de jours sombres et de nuits pleines de fantômes horribles; cette pensée
+qui craint les ténèbres, qui abhorre aussi la lumière, qui nous étreint
+et déchire le cœur frémissant! ah! pourquoi ne le consume-t-elle
+pas--pour s'enfuir ensuite!
+
+Malheur à toi, cruel et implacable chef! Vainement tu couvres ta tête de
+cendres; vainement la haire et le cilice pressent tes membres abattus;
+Sélim est mort de la même main qu'Abdallah. Maintenant arrache ta barbe
+dans ton inutile douleur: l'orgueil de ton cœur, la fiancée du lit
+d'Osman, celle que ton sultan n'aurait pu voir sans la désirer pour
+épouse, ta fille est morte! Espoir de ta vieillesse, doux rayon de ton
+crépuscule, une étoile brillait dans toute sa beauté sur les rives de
+l'Hellespont: qui a éteint sa lumière?--c'est le sang que tu as répandu!
+Écoute! à la question précipitée du désespoir: «Où est mon enfant?»
+l'écho répond: «Où[f42]?»
+
+28. Dans l'enceinte des mille tombeaux qui apparaissent sous l'ombrage
+du mélancolique mais vivant cyprès, qui ne se flétrit jamais, quoique
+ses branches et ses feuilles soient empreintes d'une éternelle douleur,
+comme un premier amour malheureux, il est un lieu qui fleurit toujours,
+même dans ce lugubre bosquet de mort.--Une rose isolée y répand son
+éclat solitaire: douce et pâle, on la dirait plantée par le
+désespoir;--si blanche,--si languissante, que le plus faible souffle du
+vent pourrait emporter ses feuilles dans les airs. Et cependant, c'est
+en vain que les orages et la pluie l'assaillent, que des mains plus
+rudes que les cieux d'hiver s'efforcent de l'arracher à sa tige; le
+lendemain la voit refleurir de nouveau! Quelque aimable génie du lieu la
+relève doucement et l'arrose de larmes célestes; car elles peuvent bien
+croire, les vierges d'Hellé, que ce ne peut pas être une fleur
+terrestre, celle qui se moque de l'heure flétrissante de la tempête, et
+s'épanouit sans être abritée par un bosquet de verdure. Elle ne languit
+pas, quoique le printems lui refuse sa rosée bienfaisante, que les
+rayons fécondans de l'été la privent de leurs caresses. Un oiseau
+inconnu,--mais peu éloigné, lui chante, pendant toute la nuit, des
+chants plaintifs et mélodieux. Invisibles sont ses ailes aériennes; mais
+doux comme les harpes dont jouent les houris, sont ses accords ravissans
+et prolongés! Ce serait le Bulbul[loc11]; mais sa voix, quoique
+plaintive, n'a pas des accens si touchans: car ceux qui les entendent ne
+peuvent abandonner ce lieu, mais ils s'y attachent et pleurent comme
+s'ils avaient aimé en vain!... Et cependant les larmes qu'ils versent
+sont si douces, leur douleur est si peu mêlée de crainte, qu'ils peuvent
+à peine pardonner au matin de venir rompre ce charme mélancolique. Ils
+voudraient veiller et pleurer plus long-tems; cet oiseau a des chants si
+étranges et si beaux! Mais lorsque le jour apparaît soudain dans les
+cieux, cette magique mélodie expire. Il en est qui ont cru (tant les
+rêves de la jeunesse sont décevans, mais ceux qui les blâment sont bien
+durs) que des accens si pénétrans et si profonds formaient et faisaient
+entendre le nom de Zuleïka[f43]. C'est de la cime de son cyprès que ce
+nom aérien part et se perd dans les airs; c'est à la poussière tendre et
+virginale de sa tombe que la pâle rose doit sa naissance et sa frêle
+vie. Un marbre avait été placé récemment sur cette tombe; le soir le vit
+poser,--le matin il n'y était plus!
+
+[Note loc11: [Arabe ou Farsi?], nom du rossignol en persan, dont les
+amours avec la rose, [Arabe ou Farsi], _gul_, sont le sujet de beaucoup
+de poèmes dans l'Orient.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Ce ne fut pas un bras mortel qui transporta sur le rivage ce pilier de
+marbre fixé profondément; la légende d'Hellé raconte qu'on le trouva le
+lendemain à l'endroit où était tombé Sélim, battu par les flots agités
+qui avaient refusé à ses restes une tombe plus sainte. Et là, pendant la
+nuit, on dit qu'on voit inclinée une tête livide enveloppée d'un turban;
+et le marbre funéraire renversé par la vague se nomme--_l'oreiller du
+fantôme du Pirate_! C'est dans le lieu où il avait été d'abord placé que
+la fleur plaintive a fleuri, et qu'elle fleurit encore maintenant,
+solitaire, et couverte de rosée froide, pure et pâle, comme la joue de
+la beauté qui verse des larmes au récit de l'infortune.
+
+FIN DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.
+
+
+
+
+NOTES
+DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.
+
+
+NOTE 1.
+
+_Gul_, la rose, en turc et en persan.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+Le nom persan de la rose, _gul_, revient souvent dans les poésies
+orientales de Byron: c'est qu'en effet, la rose, et le rossignol,
+_bulbul_, sont le sujet perpétuel des comparaisons et des amplifications
+poétiques de l'Orient; et il y a tant de grâce et de fraîcheur dans les
+amours de cette reine des fleurs et de cet oiseau mélodieux
+personnifiés, que l'on ne doit pas être surpris de les voir si souvent
+reproduites. «Le printems est délicieux! dit Sâdi; oh! _rose_! où as-tu
+été? N'entends-tu pas les lamentations du _bulbul_, sur la longueur de
+ton absence?»
+
+Les Mahométans, et particulièrement les Turcs, conservent une espèce de
+vénération religieuse pour la rose. Ils pensent qu'elle fut produite
+pour la première fois de la sueur de leur Prophète, et ils ne souffrent
+pas que ses feuilles soient foulées aux pieds.
+
+(_N. du Tr._)
+
+NOTE 2.
+
+ _Souls made of fire, and children of the sun,
+ With whom revenge is virtue_.
+
+(YOUNG's Revenge.)
+
+«Ames formées de flammes, et enfans du soleil, pour lesquels la
+vengeance est une vertu.»
+
+NOTE 3.
+
+MEDJNOUN et LEÏLA, les ROMÉO et JULIETTE de l'Orient. SADI, le poète
+moral de la Perse.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+[Arabe] DJAMI, célèbre poète persan, auteur d'un poème sur _Joseph_ et
+_Zuleïka_, en a aussi fait un sur _Medjnoun_ et _Leïla_, qui a été
+traduit en français par M. Chézy, 2 vol. in-18. Son poème de _Jousouf et
+Zuleïka_ a été publié en persan et en allemand à Vienne, par le comte de
+Rozenszweig, un vol. in-folio. [Arabe] SADI est encore plus célèbre que
+Djâmi. Il est l'auteur du [Arabe] _Gulistan_, ou _Jardin des Roses_,
+dont il existe deux mauvaises traductions en français; et du [Arabe],
+_Boustân_, qui n'a pas été traduit. Il est aussi l'auteur d'un _Pend
+Nameh_, ou Livre des Conseils, qui n'est pas si estimé que celui de
+_Féridun Attar_, publié et traduit par M. le baron Sylvestre de Sacy.
+
+Quant au poème de _Medjnoun et Leïla_ de _Djâmi_, nous citerons, pour en
+donner une idée, un passage de la traduction abrégée de M. Chézy; c'est
+la première entrevue de _Medjnoun_ avec _Leïla_.
+
+«De retour à sa tribu, Keïs (Medjnoun), l'ame navrée de tristesse, et
+l'imagination pleine encore de cette belle et perfide étrangère qui,
+semblable à un astre étincelant, éclipsait la beauté de ses jeunes
+compagnes, brûlait plus que jamais de rencontrer une amie sensible, dont
+la douce clarté pût dissiper les ténèbres qui enveloppaient sa couche
+solitaire; et il cherchait de nouveau, au milieu de mille beautés, celle
+qui pût remplir ses désirs. Chaque étranger qui arrivait de quelque
+tribu lointaine recevait de lui l'accueil le plus flatteur; il le
+caressait et le questionnait avidement sur cette classe d'êtres
+favorisés de la nature, dont il était idolâtre. Un jour, quelques
+voyageurs qui s'arrêtèrent chez lui s'apercevant de cette passion
+ardente dont il était dominé, lui indiquèrent une tribu où il existait
+une jeune fille dont la beauté égalait celle des houris. «Son nom est
+Leïla, lui dirent-ils; et de toutes parts mille jeunes gens prétendent
+au bonheur de lui plaire. Ses charmes sont au-dessus de toute
+description; vole toi-même vers elle, et juge de ses attraits.
+N'abandonne pas à ton oreille les fonctions de ton œil.» A ce récit,
+Keïs se lève, se pare de ses vêtemens les plus précieux; et déjà dévoré
+de l'amour le plus vif, il s'élance sur sa chamelle. Dans son
+impatience, il accélère encore sa marche précipitée, et se trouve
+bientôt rendu à l'habitation de Leïla. A la vue de ce jeune étranger,
+ses serviteurs l'accueillirent avec affabilité, l'introduisirent, et le
+firent asseoir à la place d'honneur. Cependant, de quelque côté qu'il
+tournât ses regards, il n'apercevait aucune trace de l'unique objet
+qu'il cherchait. Déjà privé d'espoir, son cœur éprouvait un tourment
+insupportable, lorsque tout-à-coup un bruit léger d'ornemens précieux se
+fait entendre: il voit alors paraître une jeune fille à la taille svelte
+et élégante, semblable dans sa démarche gracieuse à la perdrix des
+montagnes. Belle sans aucun fard, la nature avait coloré du rose le plus
+tendre ses joues brillantes de fraîcheur; son sourcil délié ressemblait
+à un arc délicat formé d'ambre précieux; et ses cils, comme autant de
+petites flèches de musc, pénétraient les cœurs. Ses lèvres avaient
+l'éclat du rubis sans en avoir la dureté: on eût dit qu'elles lui
+avaient dérobé sa couleur, et à l'ambroisie son parfum. Mais à quoi
+comparer cette bouche gracieuse, où l'on voyait errer le plus voluptueux
+sourire? On l'eût prise pour une abeille au milieu des fleurs, lorsque
+délicatement posée sur le calice d'une rose, elle en extrait avec art
+son miel parfumé. Comme elle, elle blessait d'un aiguillon acéré, et
+répandait sur sa blessure un baume céleste. Son sourire enchanteur
+découvrait-il des dents aussi belles que les perles les plus pures? on
+croyait voir le bouton de la rose encore étincelant des larmes de
+l'aurore; et les pommes d'albâtre de son sein virginal, les doigts
+arrondis d'une main caressante eussent suffi pour en mesurer le gracieux
+contour. C'est au milieu de tous ces charmes que Leïla parut. Keïs ne
+fut plus maître de son cœur. Leur entrevue fut délicieuse. Elle laissa
+échapper avec négligence quelques boucles de sa longue chevelure, et
+Keïs brûla de désirs; elle souleva le voile léger qui tempérait ses
+charmes, et il perdit ce qui lui restait de raison. Leïla lui lança un
+trait mortel, et un soupir prolongé de Keïs lui fit connaître la
+profondeur de sa blessure. Enfin, tout ce que la beauté et les grâces
+peuvent offrir de charmes, elle le développa aux yeux de Keïs, dont le
+regard languissant semblait implorer son secours; et leurs cœurs aussi
+étroitement unis que les feuilles de la rose dans le bouton qui les
+renferme, se lièrent à jamais. Lorsque leurs regards satisfaits eurent
+ainsi parcouru toute l'étendue de leurs charmes, leurs lèvres
+frémissantes livrèrent passage aux plus tendres discours..... Une seule
+crainte les agitait: c'était de voir approcher la nuit, qui devait
+terminer pour eux ce jour de bonheur. Comment pourraient-ils vivre
+éloignés l'un de l'autre?... Soleil! monarque éclatant du jour! ô toi
+qui de ton sceptre de feu éloignes les ombres de la nuit, puisses-tu
+désormais ne te voiler jamais, et changer nos nuits en un jour
+éternel!... Obligés de se séparer, Keïs et Leïla restèrent plongés dans
+une douleur inexprimable; l'un, porté par sa chamelle, reprit avec
+lenteur le chemin de sa tribu, et la triste Leïla demeura en gémissant
+sous sa tente solitaire.»
+
+Les amours de _Joseph et Zuleïka_ du même auteur, présentent des
+morceaux d'une très-grande beauté; l'amour y est élevé à une pureté
+souvent mystique.
+
+(_N. du Tr._)
+
+NOTE 4.
+
+Tambour turc que l'on bat au lever du soleil, à midi et au crépuscule du
+soir.
+
+NOTE 5.
+
+Les Turcs abhorrent les Arabes (qui leur rendent au centuple leur
+compliment) plus encore qu'ils ne haïssent les chrétiens.
+
+NOTE 6.
+
+Cette expression a suscité plusieurs objections. Je ne m'en rapporterai
+pas à _celui qui n'a pas de musique dans son ame_, mais je prie
+simplement le lecteur de se rappeler, pour dix secondes, les formes de
+la femme qu'il croit être la plus belle; et si alors il ne comprend pas
+pleinement ce qui n'est que faiblement exprimé dans les vers précédens,
+j'en serai désolé pour nous deux. Voyez un passage éloquent du dernier
+ouvrage du premier écrivain féminin de notre âge, et peut-être de tous
+les âges, sur l'analogie (et la comparaison immédiate excitée par cette
+analogie) entre la peinture et la musique; _de l'Allemagne_, vol. III,
+chap. 10. Ce rapport de connexion n'est-il pas plus fort avec l'original
+qu'avec la copie? avec le coloris de la nature qu'avec celui de l'art?
+Après tout, c'est une chose que l'on peut plutôt sentir que décrire;
+aussi pensé-je qu'il se trouvera des personnes qui la comprendront, ou
+au moins qui l'auraient comprise s'ils avaient vu la figure dont
+l'harmonie parlante en a suggéré l'idée; car ce passage n'est pas le
+produit de l'imagination, mais de la mémoire: ce miroir que la douleur
+brise par terre, et qui, en regardant ses fragmens, n'y voit que la
+réflexion multipliée.
+
+NOTE 7.
+
+_Carasman Oglou_, ou _Kara Osman Oglou_, est le principal propriétaire
+en Turquie: il gouverne Magnésie. Ceux qui, par une espèce de droit
+féodal, possèdent des terres à condition de service sont appelés
+_Timariotes_; ils servent comme spahis, fournissent des soldats en
+proportion de l'étendue du territoire, et en envoient un certain nombre
+à l'armée, généralement de la cavalerie.
+
+NOTE 8.
+
+Quand un pacha a des forces suffisantes pour résister, le messager, qui
+est toujours le premier porteur de sa condamnation à mort, est étranglé
+par ses ordres, et quelquefois cinq ou six de ces messagers le sont
+ainsi l'un après l'autre par l'ordre du pacha rebelle. Si au contraire
+il est faible et loyal, il se prosterne, baise la respectable signature
+du sultan, et se laisse complaisamment étrangler. En 1810, plusieurs
+présens de têtes de pachas furent exposés dans la niche de la porte du
+Sérail: parmi elles on remarquait la tête du pacha de Bagdad, brave
+jeune homme assassiné par trahison, après une résistance désespérée.
+
+Note 9.
+
+C'est par certains battemens de mains qu'on appelle les domestiques. Les
+Turcs haïssent une dépense inutile de voix, et ils n'ont pas de
+clochettes.
+
+NOTE 10.
+
+_Chibouque_, pipe turque: le tuyau de la bouche est ordinairement
+d'ambre, et quelquefois la culée qui contient les feuilles de tabac est
+ornée de pierres précieuses, si elle est portée par un homme riche.
+
+NOTE 11.
+
+_Maugrabis_, mercenaires maures.
+
+NOTE 12.
+
+_Délis_, braves qui forment la troupe perdue de la cavalerie, et
+commencent toujours l'action.
+
+NOTE 13.
+
+Un _feutre_ plissé est employé par les Turcs pour la manœuvre du sabre;
+et il n'y a guère qu'une arme musulmane qui puisse le fendre d'un seul
+coup. Quelquefois un turban très-dur est employé au même usage. Le
+_djerrid_ est un combat à la javeline émoussée: ce jeu est pittoresque
+et très-animé.
+
+NOTE 14.
+
+_Ollahs, alla il allah_, cri que les poètes espagnols appellent
+_leilies_, et dont le son est _ollah_. Pour un peuple taciturne, les
+Turcs sont vraiment prodigues de cette exclamation, particulièrement
+pendant le jeu du _djerrid_ ou à la chasse, mais surtout au combat. Leur
+agitation sur le champ de bataille et leur gravité dans leur intérieur,
+avec leur pipe et leur comboloio (ou chapelet), forment un amusant
+contraste.
+
+NOTE 15.
+
+_Atar-gul_, essence de roses. Celle de Perse est la plus fine.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+Les luxurieux Persans sont si passionnés pour la délicieuse essence de
+roses, que non-seulement ils répandent avec profusion dans leurs
+appartemens l'eau de ses feuilles distillées, mais après l'avoir
+préparée avec du cinnamon et du sucre, ils en font aussi une infusion
+avec du café qu'ils boivent ensuite. La rose de Schiraz est regardée
+comme la plus précieuse de l'Orient, et son essence est extrêmement
+estimée dans les contrées les plus éloignées de l'Inde. La poudre du
+bois de sandal est souvent ajoutée en distillation aux feuilles de cette
+fleur; mais la partie huileuse la plus exquise, ou la substance épaisse,
+qu'ils nomment [Arabe], atar-gul, ou essence de rose, est plus précieuse
+que l'or même. On voit que Lord Byron connaissait bien les usages de
+l'Orient.
+
+(N. du Tr.)
+
+NOTE 16.
+
+Les plafonds et les boiseries, ou plutôt les murs des appartement dans
+les grandes maisons en Turquie, sont généralement recouverts de
+peintures qui représentent éternellement une vue très-coloriée de
+Constantinople, dont le principal mérite est un noble mépris de la
+perspective. Au-dessous, des armes, des cimeterres, etc., sont en
+général fantastiquement et non inélégamment disposés.
+
+NOTE 17.
+
+On a long-tems douté si les accens de cet amant de la rose sont tristes
+ou gais; et les remarques de M. Fox sur cet objet ont provoqué quelques
+controverses savantes concernant les opinions que les anciens avaient
+sur ce sujet. Je n'ose hasarder une conjecture sur ce point, quoiqu'un
+peu incliné à l'errare mallem, etc., si M. Fox s'était trompé.
+
+NOTE 18.
+
+Azraël,--l'ange de la mort.
+
+NOTE 19.
+
+Les trésors des sultans préadamites. Voyez d'Herbelot, article Istakar.
+
+(Note de Lord Byron.)
+
+_Istakar_ est l'ancienne _Persépalis_, ville capitale de la Perse
+proprement dite, sous les rois des trois premières races; car ceux de la
+quatrième, qui sont les Cosroès, avaient établi leur siège royal dans
+celle de Madain. Elle est située à 88° 30' de longitude, et à 30° de
+latitude, selon le calcul des tables arabiques.
+
+L'auteur du _Lebtarikh_ écrit que Kischtasb, fils de Lohorasb, cinquième
+roi de la race des Kainides, y établit sa demeure; qu'il y fit bâtir
+plusieurs de ces temples dédiés au Feu, que les Grecs appellent _Pyraea_
+et _Pyrateria_, les Persans _Atesch Khane_ et _Atesch Gheda_; et que
+fort près de cette ville, dans la montagne qui la joint, il fit tailler
+dans le roc des sépulcres pour lui et ses successeurs: l'on en voit
+encore aujourd'hui les ruines, avec des restes de figures et de
+colonnes, lesquelles, quoiqu'effacées par la longueur du tems, marquent
+assez que ces anciens rois avaient choisi leur sépulture en ce lieu.
+
+Il ne faut pas confondre ces monumens avec un superbe palais que la
+reine Homaï, fille de Bahaman, fit bâtir au milieu de la ville
+d'Istakar: on le nomme aujourd'hui, en langue persane, _Gihil_ ou
+_Tchilminar_, les _quarante phares_ ou _colonnes_. Les Musulmans en
+firent autrefois une mosquée; mais la ville s'étant entièrement ruinée,
+on s'est servi de ses décombremens pour bâtir celle de Schiraz, qui n'en
+est éloignée que de douze parasanges, et qui a pris la place de capitale
+de la province proprement dite, _Fars_ ou _Perse_.
+
+Ce que le même auteur écrit de la grandeur ancienne de cette ville
+paraît fabuleux... mais il est certain que tous les historiens de la
+Perse en parlent comme de la plus ancienne et de la plus magnifique
+ville de toute l'Asie.
+
+Ils écrivent que ce fut _Giamschid_ qui en fut le premier fondateur, et
+quelques-uns font remonter son ancienneté jusqu'à Houschenk, et même
+jusqu'à Kainmarath, premier fondateur de la monarchie de Perse. Il est
+vrai cependant qu'elle a tiré son principal lustre de la seconde
+dynastie des rois qui abandonnèrent le séjour de la ville de Balkhe, en
+Khorassan, pour demeurer à Istakar.
+
+On peut ajouter ici que le superbe palais de la ville d'Istakar, que la
+reine Homaï fit bâtir, pourrait bien être un de ces ouvrages tant vantés
+de Sémiramis, laquelle n'est pas inconnue aux Orientaux, puisqu'ils font
+mention de deux _Semirem_ dans leurs histoires, dont la seconde, qui
+pourrait avoir été la même qu'Homaï, n'est pas entièrement ignorée des
+Grecs.
+
+Je finis ce titre en disant que la tradition fabuleuse des Persans porte
+que cette ville a été bâtie par les Péris, c'est-à-dire par les fées, du
+tems que le monarque Gian Ben Gian gouvernait le monde, long-tems avant
+le siècle d'Adam, ce qui n'est attribué à aucune autre ville d'Asie qu'à
+Istakar et à Balbek.
+
+(D'HERBELOT.)
+
+NOTE 20.
+
+_Muselim_, gouverneur, le premier en rang après le pacha; le waywode est
+le troisième, ensuite vient l'aga.
+
+NOTE 21.
+
+_Egripo_, Négrepont. Selon le proverbe, les Turcs d'Egripo, les Juifs de
+Salonique et les Grecs d'Athènes sont les plus détestables de leurs
+races respectives.
+
+NOTE 22.
+
+_Tchocadar_, domestique qui précède un homme d'autorité.
+
+NOTE 23.
+
+On ne sait si l'épithète d'Homère signifie le large _Hellespont_ ou
+_l'immense Hellespont_, et quelle est sa signification précise. J'ai
+même entendu sur les lieux une dispute à ce sujet; et ne prévoyant pas
+une prompte conclusion à la controverse, je m'amusai pendant ce tems à
+passer à la nage le détroit: et j'aurai probablement encore le tems de
+le passer plusieurs fois avant que la controverse soit terminée. Dans
+tous les cas, la question touchant la vérité de _l'histoire de la divine
+Troie_ n'est pas encore résolue, car la principale difficulté repose sur
+le mot απειρος. Probablement qu'Homère avait la même notion de la
+distance qu'une coquette du tems, et quand il parle d'une largeur sans
+limites, il entend la moitié d'un mille; comme lorsque la coquette, par
+une semblable figure, parle d'un _éternel_ attachement, elle veut dire
+simplement une durée de trois semaines.
+
+NOTE 24.
+
+Avant son invasion en Perse, Alexandre visita le tombeau d'Achille, et
+le couronna de lauriers, etc. Il fut ensuite imité par Caracalla dans sa
+race. On croit que ce dernier empoisonna aussi un ami, nommé Festus,
+dans le but de pouvoir instituer de nouveaux jeux patrocliens. J'ai vu
+les moutons paître sur les tombes d'Aesicte et d'Antiloque: le premier
+est au centre de la plaine.
+
+NOTE 25.
+
+Quand l'ambre est frotté, il est susceptible de produire un parfum qui
+est léger, mais non désagréable.
+
+NOTE 26.
+
+La croyance aux amulettes gravés sur gemmes ou renfermés dans des boîtes
+d'or, contenant des passages du Koran, et portés autour du cou, du
+poignet ou du bras, est encore universelle dans l'Orient. Le verset du
+Koursi (trône), au second chapitre du Koran, décrit les attributs du
+Très-Haut, et il est gravé de cette manière et porté par les Musulmans
+pieux, comme la plus est mée et la plus sublime des sentences.
+
+NOTE 27.
+
+_Comboloio_,--rosaire turc. Les manuscrits, particulièrement ceux des
+Persans, sont richement ornés et enluminés. Les femmes des Grecs sont
+tenues dans la dernière ignorance, mais un grand nombre de jeunes filles
+turques reçoivent une éducation parfaite; quoi qu'elles puissent être,
+elles ne serraient pas bien vues dans une coterie chrétienne. Peut-être
+quelques-unes de nos _bleues_ (savantes) n'en vaudraient pas moins pour
+_blanchir_ un peu.
+
+NOTE 28.
+
+_Galiongee_ ou _Galiongui_, marin, c'est-à-dire marin turc; les Grecs
+naviguent, les Turcs se battent. Leur costume est pittoresque; et j'ai
+vu plus d'une fois le capitan pacha le porter comme une espèce
+d'incognito. Leurs jambes cependant sont généralement nues. Les
+jambières qui sont décrites dans le texte comme revêtues de plaques
+d'argent, sont décrites d'après celles d'un pirate arnaute chez lequel
+j'ai logé (il a quitté sa profession) à son Pyrgo, près Gastouni, en
+Morée. Elles étaient plaquées d'écailles placées l'une sur l'autre,
+comme le dos d'une armadille.
+
+NOTE 29.
+
+Les caractères gravés sur tous les sabres turcs contiennent quelquefois
+le nom du lieu de la manufacture où ils ont été fabriqués, mais plus
+généralement un texte du Koran gravé en lettres d'or. Parmi ceux que
+j'ai en ma possession, il en est un dont la lame est d'une forme
+singulière: il est très-large, et le tranchant est entaillé en
+sinuosités, comme les ondulations de la vague ou de la flamme. Je
+demandai à l'Arménien qui me l'avait vendu de quel avantage pouvait être
+une pareille disposition. Il me répondit, en italien, qu'il l'ignorait;
+mais que les Musulmans avaient dans l'idée que des armes semblables font
+des blessures plus dangereuses; et qu'ils les préféraient parce qu'elles
+étaient _piu feroce_. Je ne pus admirer la raison, mais je l'achetai
+pour sa singularité.
+
+NOTE 30.
+
+Il est à observer que toute allusion à une chose ou à un personnage de
+l'Ancien-Testament, comme l'Arche, ou Caïn, est également le privilége
+du Musulman et du Juif. Bien plus, les premiers professent être plus
+instruits sur les vies, vraies ou fabuleuses, des patriarches, que nous
+ne le sommes par notre propre Écriture-Sainte; et non contens de
+remonter à Adam, ils ont une biographie des préadamites. Salomon est le
+monarque de toute la nécromancie, et Moïse un prophète inférieur
+seulement au Christ et à Mahomet. Zuleïka est le nom persan de la femme
+de Putiphar, et ses amours avec Joseph constituent un des plus beaux
+poèmes de leur langue[n5]. C'est pourquoi ce n'est pas une violation du
+costume que de placer les noms de Caïn et de Noé dans la bouche d'un
+Musulman.
+
+[Note n5: Byron veut dire la langue persane, car c'est en persan qu'il
+existe un poème et même plusieurs sur les amours de Joseph et de
+Zuleïka. Voyez notre note, page 114.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+NOTE 31.
+
+_Paswan Oglou_, le rebelle de Widdin, qui, pendant les dernières années
+de sa vie, brava la puissance de la Porte.
+
+NOTE 32.
+
+Queue de cheval, étendard d'un pacha.
+
+NOTE 33.
+
+Giaffir, pacha d'Argyro-Castro ou Scutari, je ne sais au juste laquelle
+de ces deux villes, fut alors empoisonné par l'Albanien Ali, de la
+manière décrite dans le texte. Ali Pacha, pendant que j'étais encore
+dans le pays, se maria avec la sœur de sa victime, quelques années après
+l'événement arrivé dans un bain à Sophie ou Andrinople. Le poison fut
+mêlé dans une tasse de café, qui est présentée avant le sorbet par le
+garçon de bain, après que l'on s'est habillé.
+
+NOTE 34.
+
+Les notions géographiques turques sur presque toutes les îles ne
+s'étendent pas plus loin que l'Archipel, mer à laquelle le texte fait
+allusion.
+
+NOTE 35.
+
+Lambro Canzani, Grec fameux par les efforts qu'il fit en 1789-90 pour
+rétablir l'indépendance de sa patrie. Abandonné par les Russes, il
+devint pirate, et l'Archipel fut le théâtre de ses entreprises. On dit
+qu'il vit encore à Saint-Pétersbourg. Lui et Riga sont les deux plus
+célèbres des révolutionnaires grecs.
+
+Note 36.
+
+_Rayahs_. Tous ceux qui paient la taxe de capitation appelée _haratch_.
+
+NOTE 37.
+
+Ce premier des voyages est du petit nombre de ceux que les Musulmans
+professent bien connaître.
+
+NOTE 38.
+
+La vie errante des Arabes, des Tartares et des Turkomans est détaillée
+dans chaque volume de voyages au Levant. On ne peut nier que ce genre de
+vie ne possède un charme tout particulier. Un jeune renégat français
+avoua à Châteaubriand qu'il ne s'était jamais trouvé seul, galopant dans
+le désert, sans éprouver une sensation qui approchait du ravissement et
+qui est ineffable.
+
+NOTE 39.
+
+_Djannat al Aden_, le séjour perpétuel, le paradis des Musulmans.
+
+NOTE 40.
+
+Un turban est gravé en pierre sur les tombes des hommes seulement.
+
+NOTE 41.
+
+Le chant de mort des femmes turques. Les _esclaves silencieux_ sont les
+hommes que les idées de _décorum_ empêchent de gémir _en public_.
+
+NOTE 42.
+
+«Je suis venu au lieu de ma naissance, et j'ai crié: «Les amis de ma
+jeunesse où sont-ils?» et un écho m'a répondu: Où sont-ils?»
+
+(_Extraits d'un manuscrit arabe_.)
+
+La citation ci-dessus (d'où l'idée du texte est empruntée) doit être
+déjà très-familière à chaque lecteur:--elle est donnée dans la première
+note des _Plaisirs de la Mémoire_ (_The Pleasures of Memory, by Samuel
+Rogers_), poème si connu qu'il est inutile de le citer, mais aux pages
+duquel on sera charmé de recourir.
+
+Note 43.
+
+ _And airy tongues that syllable men's names_.
+
+(MILTON.)
+
+«Et des voix aériennes qui prononcent les noms des hommes.»
+
+Pour trouver des personnes qui croient que les ames des morts habitent
+la forme des oiseaux, il n'est pas nécessaire d'aller en Orient.
+L'histoire du revenant de lord Littleton; la duchesse de Kendal, qui
+croyait que George Ier était venu voltiger autour de sa fenêtre, sous la
+forme d'un corbeau (voyez _Oxford's Reminiscences_), et beaucoup
+d'autres exemples nous montrent cette superstition dans nos propres
+demeures. Le plus singulier fut la fantaisie d'une dame de Worcester,
+qui, s'étant imaginé que sa sœur vivait sous la forme d'un oiseau
+chantant, remplit littéralement son prie-dieu, dans la cathédrale, avec
+des cages pleines d'oiseaux de la même espèce. Comme elle était riche,
+et qu'elle embellissait l'église par ses bienfaits, on ne s'opposa point
+à son innocente folie.--Pour cette anecdote, voyez les _Oxford's
+Letters_.
+
+FIN DES NOTES DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.
+
+
+
+
+LE CORSAIRE.
+
+POÈME.
+
+ _I suoi pensieri in lui dormir non ponno_.
+
+(TASSO, _Gerusalemme liberata_, canto X.)
+
+
+
+
+A
+THOMAS MOORE, ESQ.
+
+MON CHER MOORE,
+
+Je vous dédie la dernière production que j'imposerai pendant quelques
+années, à la patience du public et à votre indulgence; et j'avoue que je
+me trouve heureux de pouvoir profiter de cette opportunité, qui est
+peut-être la dernière, pour orner mon poème d'un nom consacré par des
+principes politiques inébranlables, et par les talens les plus
+incontestables et les plus variés. Tandis que l'Irlande vous range parmi
+les plus fermes de ses patriotes, tandis que vous restez, dans son
+estime, le premier de ses poètes, et que la Grande-Bretagne répète et
+ratifie ce jugement, permettez à celui dont le seul regret, depuis notre
+première liaison, est dans les années qu'il a perdues avant cette
+liaison; permettez-lui d'ajouter l'humble, mais sincère suffrage de son
+amitié, à la voix unanime de plusieurs nations. Il vous prouvera du
+moins que je n'ai jamais oublié les avantages que j'ai retirés de votre
+société, ni abandonné l'espoir d'en jouir encore, quand vos goûts et vos
+loisirs vous permettront de faire oublier à vos amis votre trop longue
+absence. On dit parmi ces amis, et j'aime à le croire, que vous êtes
+engagé dans la composition d'un poème dont la scène sera placée en
+Orient; personne ne peut rendre avec autant de vérité que vous de
+pareilles scènes. Les souffrances de votre propre contrée (l'Irlande),
+le caractère noble et fier de ses enfans, la beauté et la sensibilité de
+ses filles pourront s'y retrouver; et Collins, quand il donnait à ses
+églogues orientales le surnom d'_irlandaises_, ne se doutait pas combien
+était juste une partie au moins de son parallèle. Votre imagination
+créera un soleil plus ardent et un ciel moins nuageux; mais la fierté,
+la tendresse et l'originalité font partie de vos titres nationaux à une
+origine orientale, à laquelle vous avez déjà prouvé vos droits plus
+clairement que les plus zélés antiquaires de votre nation.
+
+Me permettrez-vous d'ajouter quelques mots sur un sujet pour lequel on
+suppose que tout le monde a un penchant assez vif, mais qui ne plaît
+nullement aux autres?--soi-même. J'ai écrit beaucoup, j'ai publié même
+plus qu'il ne faudrait pour autoriser un silence plus long que celui que
+je médite actuellement; mais, pour quelques années au moins, c'est mon
+intention de ne pas provoquer le jugement _des Dieux, des hommes et des
+colonnes_. Dans la composition actuelle, j'ai essayé un rhythme qui
+n'est pas le plus difficile, mais qui est peut-être la mesure la mieux
+appropriée à notre langue: c'est la bonne vieille et héroïque strophe,
+maintenant négligée. La stance de Spencer est peut-être trop lente et
+trop pompeuse pour une narration; cependant, je l'avoue, c'est la mesure
+que je préfère de beaucoup. Scott seul, de notre tems, a jusqu'ici
+complètement triomphé de la fatale facilité du vers de huit syllabes; et
+ce n'est pas le moindre triomphe de ce génie fertile et puissant. Dans
+les vers blancs, Milton, Thompson et nos poètes dramatiques sont les
+signaux qui brillent dans les ténèbres, mais qui nous avertissent
+d'éviter les rochers rudes et stériles sur lesquels ils sont allumés. Le
+couplet héroïque n'est pas certainement la mesure la plus populaire;
+mais comme je n'en ai pas cherché une autre par le désir de flatter ce
+que l'on nomme l'opinion publique, je bornerai ici mon apologie, et
+courrai encore une fois la chance avec un rhythme dans lequel je n'ai
+encore écrit que des compositions dont la publicité qu'elles ont reçue
+est une partie de mes regrets actuels comme elle le sera de mes regrets
+futurs.
+
+Pour ce qui concerne mon histoire, et toutes mes histoires en général,
+je me croirai heureux si j'ai rendu mes personnages plus parfaits et
+plus aimables, s'il est possible; d'autant plus que j'ai été quelquefois
+critiqué et considéré comme non moins responsable de leurs actions et de
+leurs défauts que si ces actions et ces défauts m'étaient personnels.
+Soit.--Si j'ai été entraîné à la triste vanité de _peindre d'après
+soi-même_, les portraits sont probablement ressemblans, puisqu'ils sont
+si défavorables; ou sinon, ceux qui me connaissent ne s'y trompent
+point, et ceux qui ne me connaissent pas, j'ai peu d'intérêt à les
+détromper. Je n'ai pas le désir spécial que personne, excepté mes amis,
+croie l'auteur meilleur que les personnages créés par son imagination;
+mais je ne puis me soustraire à une légère surprise, et peut-être à une
+certaine gaîté, sur quelques singulières et critiques exceptions dans
+l'exemple actuel, en voyant plusieurs bardes (bien supérieurs, je
+l'avoue) dans une condition vraiment estimable, et tout-à-fait exempts
+de toute participation aux défauts de ces héros, qui, néanmoins, n'ont
+guère plus de moralité que _le Giaour_, et peut-être--mais non:--je dois
+admettre que _Childe-Harold_ est un personnage tout-à-fait odieux; et,
+quant à son identité, ceux qui aiment à la reconnaître peuvent lui
+donner tel type qu'il leur plaira.
+
+Si cependant il valait la peine de détruire cette impression, il serait
+important pour moi que l'homme qui fait les délices de ses lecteurs et
+de ses amis, le poète de tous les cercles et l'idole du sien, me permît
+en cette occasion et toujours de me souscrire,
+
+ Son très-dévoué, très-affectionné
+ Et obéissant serviteur,
+
+ BYRON.
+
+ 2 janvier 1814.
+
+
+
+
+Chant Premier.
+
+ _Nessun maggior dolore,
+ Che ricordarsi, del tempo felice
+ Nella miseria_............
+
+(DANTE.)
+
+
+1. «Sur les ondes joyeuses de la mer sombre et bleue, nos pensées sont
+sans limites et nos ames sont libres: aussi loin que la brise peut nous
+porter, aussi loin que les vagues écument, contemple notre empire et
+regarde notre patrie! Ce sont là nos royaumes, et aucune frontière ne
+leur est imposée;--notre pavillon est un sceptre auquel tous ceux qui le
+rencontrent obéissent. Elle est nôtre aussi la vie sauvage et
+tumultueuse qui passe de la fatigue au repos et du repos à la fatigue,
+avec la même gaîté dans chaque changement. Oh! qui pourrait raconter--ce
+n'est pas toi, luxurieux esclave! dont l'ame tomberait en défaillance
+sur la vague soulevée; ni toi, souverain orgueilleux de l'indolence et
+du luxe! que le sommeil ne délasse point,--pour qui le plaisir n'a plus
+d'attraits.--Oh! qui, excepté celui dont le cœur a été éprouvé, et qui a
+dansé en triomphe sur les flots écumans, pourrait raconter les
+transports exaltés,--le mouvement frénétique du pouls qui agitent ceux
+qui voyagent sur ces plaines sans vestiges? Qui pourrait raconter
+comment nous aimons le combat pour le combat lui-même, et changeons en
+délices ce que d'autres appellent des dangers; comment nous recherchons
+avec avidité ce qu'évite le lâche; et comment, où le faible
+tremble,--c'est seulement là que nous commençons à sentir--sentir--avec
+toute l'énergie de la sensation la plus intime, quand l'espérance se
+réveille et redouble le courage.
+
+«Aucune peur de la mort,--si nos ennemis meurent avec nous:--excepté
+qu'elle nous paraît plus ennuyeuse encore que le repos. Qu'elle vienne
+quand elle le voudra:--nous jouissons avec profusion de la vie[loc12]--;
+quand on la perd,--qu'importe--que ce soit par la maladie ou par le
+combat? Que celui qui rampe sur la terre, amoureux de ses propres
+ruines, se cramponne sur sa couche, et végète ainsi languissamment
+pendant de longues années; arrache péniblement son souffle de sa
+poitrine, en secouant sa tête paralysée: pour nous,--le frais gazon, et
+non pas un lit fiévreux. Tandis que, dans son épuisement, soupir par
+soupir, l'homme décrépit expectore son ame, la nôtre, dans une seule
+convulsion,--par un seul bond,--échappe à tout contrôle. Son cadavre
+peut s'enorgueillir de son urne et de son étroit tombeau; ceux qui
+maudissaient sa vie pourront dorer sa tombe. Pour nous sont des pleurs,
+quoique peu nombreux, mais sincèrement versés, quand l'Océan nous couvre
+de son immense linceul et ensevelit nos cadavres; des banquets
+remplacent des regrets superflus, et la coupe se remplit pour honorer
+notre mémoire. Une brève épitaphe n'est pas omise au jour du danger,
+quand ceux qui survivent partagent les dépouilles, et s'écrient, avec un
+triste souvenir empreint sur chaque front: «Oh! que _ce moment_ eût été
+beau pour le brave qui est tombé dans la mêlée!»
+
+[Note loc12: _We snatch the life of life_.]
+
+2. Tels étaient les accens qui partaient de l'île du Pirate, autour du
+feu nocturne de la garde; tels étaient les sons qui retentissaient le
+long des rochers du rivage, et qui semblaient un chant à des oreilles
+aussi sauvages! Les pirates en groupes dispersés sur le sable doré,
+jouent,--boivent à la ronde,--conversent--ou aiguisent leurs armes
+tranchantes, choisissent celles qui sont les plus
+meurtrières,--assignent à chacun sa lame, et regardent sans émotion le
+sang qui ternit son éclat. Ils réparent la chaloupe, replacent les mâts
+ou les rames, tandis que d'autres errent en rêvant sur le rivage.
+Ceux-là tendent des piéges aux oiseaux sauvages, ou déploient au soleil
+les filets trempés dans la mer, et épient dans le lointain, avec toute
+l'ardeur d'une curiosité avide, si quelque voile distante se détache sur
+l'horizon; d'autres racontent les histoires de plus d'une nuit de danger
+et de fatigue, et se demandent avec inquiétude quand ils pourront encore
+s'emparer de dépouilles. Peu leur importe dans quel lieu:--ce soin est
+l'affaire de leur chef; la leur, c'est de ne jamais douter du succès de
+leur entreprise et des projets de leur chef. Mais quel est ce CHEF? Son
+nom est fameux et redouté sur chaque rivage:--ils n'en demandent et n'en
+connaissent pas davantage.
+
+Il ne se mêle avec eux que pour les commander; peu nombreuses sont ses
+paroles, mais son œil est perçant et sa main hardie. Jamais il ne mêle à
+leurs banquets joyeux un sourire de gaîté; mais ils oublient son silence
+en faveur de ses succès. Jamais ils ne remplissent la coupe pour ses
+lèvres dédaigneuses: le verre passe devant lui sans qu'il daigne le
+goûter;--et quant à ses mets,--les plus austères de sa troupe voudraient
+aussi qu'ils passassent devant lui sans qu'il les goûtât. Le pain le
+plus dur de la terre, les racines les plus simples du jardin, et
+rarement le luxe des fruits d'été, composent humblement ses courts repas
+qu'un ermite pourrait à peine refuser. Mais tandis qu'il se prive des
+jouissances les plus grossières des sens, son esprit semble nourri de
+cette abstinence. «Que l'on vogue vers ce rivage!»--ils
+voguent.--«Faites ceci!»--cela est fait. «Que l'on se réunisse et que
+l'on me suive!»--les dépouilles sont dans leurs mains. Aussi prompts
+sont ses ordres, aussi promptes ses actions, et tous obéissent; il en
+est peu qui s'informent du motif de sa volonté. A ceux-là, une brève
+réponse et un regard de mépris et de blâme: c'est tout ce qu'ils
+obtiennent.
+
+3. «Une voile!--une voile!»--une dépouille promise à leur avide
+espérance! «Sa nation?--son pavillon?--que dit le télescope?» Ce n'est
+pas une prise, hélas!--mais c'est une voile amie: le pavillon couleur de
+sang se déroule au souffle de la brise. Oui,--elle est des
+nôtres:--c'est un navire qui rentre au port.--Souffle agréablement, ô
+brise!--qu'il jette l'ancre avant la nuit. Déjà le cap est
+doublé;--notre baie reçoit cette proue qui fend orgueilleusement l'écume
+des flots. Comme il tire majestueusement et avec grâce sa bordée! Ses
+voiles blanches sont déployées au vent:--elles ne fuient jamais devant
+l'ennemi.--Il s'avance sur les ondes comme un être animé, et semble
+avoir l'audace de défier les élémens au combat. Qui ne voudrait pas
+affronter les décharges de la mêlée--et le naufrage--pour se sentir le
+monarque de ce navire peuplé?
+
+4. Le câble retentissant glisse rudement sur les flancs du vaisseau; les
+voiles sont ployées, et la chute de l'ancre fait balancer le navire. Les
+spectateurs oisifs de l'île distinguent le canot qui descend des larges
+ouvertures de la proue. Il est équipé;--les rames se meuvent de concert
+vers le rivage, jusqu'à ce que sa quille creuse le sable bruissant.
+Salut au cri de bien-venue!--On se parle amicalement! une main serre une
+autre main qui l'attend au rivage; on se sourit, on s'interroge, on se
+répond brièvement: tous les cœurs se promettent une fête.
+
+5. Les nouvelles se répandent et la foule augmente sans cesse. Le bruit
+confus des voix, le rire prolongé de l'allégresse, et les tendres et
+inquiets accents de la femme s'entendent confusément:--chaque parole
+exprime le nom d'un ami,--d'un mari--ou d'un amant. «--Oh! sont-ils
+sauvés? nous ne nous informons pas du succès,--mais les verrons-nous?
+aurons-nous le bonheur d'entendre encore leurs accens? Là où la bataille
+s'est donnée,--où les flots se sont levés en courroux,--sans doute ils
+se sont conduits en braves;--mais qui sont ceux qui ont échappé? qu'ils
+se hâtent de venir jouir de notre bonheur et de notre surprise, et, par
+des baisers, chasser le doute de nos yeux enchantés!»--
+
+6. «--Où est notre chef? pour lui nous apportons un message,--et nous
+doutons que la joie--qui salue notre arrivée--dure long-tems; mais
+sincère comme elle est,--elle est douce pour nous, quoique de si courte
+durée. Mais, Juan, conduis-nous sur-le-champ à notre chef. Nos devoirs
+de civilités étant remplis, nous reviendrons nous réjouir avec vous; et
+chacun pourra entendre ce qu'il désire qui lui soit raconté.»
+
+Ils montent lentement un sentier creusé dans le roc sur lequel est
+placée la tour d'observation qui domine la baie, entourée de buissons
+touffus, de fleurs sauvages épanouies. Là une douce fraîcheur s'exhale
+des sources argentées dont les ondes sinueuses jaillissent de bassins de
+granit, se précipitent dans un courant animé[loc13], et invitent par
+leur pureté à étancher la soif; ils montent de rochers en rochers.--
+
+[Note loc13: _Leap into life_.]
+
+--Près de cette grotte prochaine, quel est cet homme solitaire qui
+contemple la profondeur des ondes, appuyé dans une posture méditative
+sur son sabre qui ne sert pas souvent d'appui à sa main sanglante?
+«C'est lui,--c'est Conrad;--c'est là--qu'il se plaît--à être seul.
+Va,--Juan!--va,--et fais connaître l'objet de notre visite. Il a vu le
+vaisseau;--dis-lui que nous venons lui apprendre des nouvelles qu'il
+doit être pressé d'entendre. Nous n'osons pas cependant approcher;--tu
+connais son humeur, lorsque des étrangers ou des personnes non invitées
+s'introduisent près de lui.»
+
+7. Juan l'aborde et l'instruit de leur dessein.--Il ne parle pas;--mais
+un signe a fait connaître son consentement. Juan appelle les
+messagers:--ils arrivent.--Il répond à leur salut par une légère
+inclination, mais ses lèvres restent muettes. «Ces lettres, chef, sont
+du Grec,--l'espion, qui nous avertit quand le butin ou le péril sont
+près de nous. Quelles que soient ses nouvelles, nous pouvons bien dire
+que--» «Paix! paix!» Il impose silence à leur discours. Dans leur
+étonnement, ils se détournent, confondus, en se faisant part tout bas,
+l'un à l'autre, de leurs conjectures; ils épient ses regards d'un œil
+clandestin, pour voir avec quelle contenance ce chef recevra les
+nouvelles qu'ils lui apportent. Mais, comme s'il eût deviné leur
+intention, il a détourné la tête, peut-être par suite de quelque
+émotion, par doute ou par fierté. Il lit la lettre.--«Mes tablettes,
+Juan, écoute.--Où est Gonsalvo!»
+
+--«Sur le vaisseau à l'ancre.»--«Qu'il y reste.--Porte-lui cet ordre; et
+vous, retournez à vos devoirs.--Préparez-vous pour ma course: vous serez
+cette nuit de mon entreprise.»--«Cette nuit, seigneur Conrad?»
+
+--«Oui! au coucher du soleil: la brise fraîchira à la fin du jour. Mon
+armure,--mon manteau,--une heure--et nous sommes partis. Ceins ton
+cor;--veille à ce que, dépouillé de sa rouille, il ne trompe pas ma
+légitime attente. Que le tranchant de mon large sabre soit aiguisé; que
+la garde en remplisse mieux ma main, et que l'armurier l'arrange à la
+hâte. La dernière fois, ce sabre a plus fatigué mon bras que les
+ennemis: fais attention que l'on tire exactement le coup de signal qui
+nous avertit que l'heure d'attente est expirée.»
+
+8. Ils obéissent, et se retirent à la hâte pour aller de nouveau
+chercher des dangers sur la vaste mer. Cependant ils ne murmurent
+point:--c'est Conrad qui les guide! Et qui oserait mettre en question ce
+qu'il a décidé? Cet homme de solitude et de mystère, que l'on ne voit
+presque jamais sourire et plus rarement soupirer; dont le nom seul
+intimide les plus hardis de sa troupe, et teint leurs visages basanés
+d'une couleur plus pâle, sait gouverner leurs ames avec cet art du
+commandement qui éblouit, dirige et fait trembler les courages
+vulgaires.
+
+Quel est ce charme, ce charme que sa troupe indisciplinée reconnaît et
+envie, sans oser cependant s'y opposer? Que peut-il être, ce pouvoir qui
+s'empare ainsi de la confiance des siens? c'est le pouvoir de la
+pensée,--la magie de l'intelligence! conquise d'abord par le succès, et
+conservée par l'habileté qui façonne la faiblesse des autres à sa
+volonté, se sert de leurs propres mains, mais sans qu'ils s'en doutent,
+et fait que leurs exploits les plus glorieux paraissent lui appartenir.
+
+C'est ce qui est arrivé,--qui arrivera toujours--sous le soleil: le plus
+grand nombre se sacrifient pour la gloire d'un seul! c'est la loi de la
+nature.--Mais que le malheureux qui travaille n'accuse pas, ne haïsse
+pas _celui_ qui profite de ses sueurs. Oh! s'il connaissait le poids des
+chaînes dorées, que ses peines obscures, mises dans la balance, lui
+sembleraient légères!
+
+9. Différent des héros des antiques races, démons par leurs actions,
+mais dieux au moins par leur visage, Conrad n'avait rien dans ses traits
+qui pût exciter l'admiration, quoique ses sourcils noirs ombrageassent
+un regard de feu. Robuste, sans être un Hercule,--sa taille commune
+n'avait rien de la stature d'un géant. Cependant, sur le tout, celui qui
+le considérait avec attention distinguait en lui quelque chose de plus
+que n'en aperçoit la foule des hommes vulgaires, ce quelque chose qui
+finit par exciter la surprise et l'admiration,--que l'on a vu tel sans
+pouvoir se l'expliquer. Ses joues étaient brûlées par le soleil; son
+front élevé et pâle était ombragé par les boucles noires de ses cheveux
+abondans; et souvent le mouvement de ses lèvres révélait des pensées
+fières qu'il contenait à peine, mais qu'il dissimulait rarement; quoique
+sa voix fût douce, que son maintien habituel fût calme, il semblait
+qu'il y avait quelque chose qu'il eût voulu en retrancher. Les lignes
+profondes de ses traits et la couleur changeante de son visage faisaient
+naître parfois dans ceux qui l'approchaient un inexplicable embarras,
+comme si, dans la sombre profondeur de cette ame, eussent été renfermés
+des sentimens redoutables et indéfinis. Qu'il en eût été
+ainsi,--personne ne pouvait l'assurer avec certitude:--son sévère regard
+eût bientôt glacé l'ame de celui qui aurait voulu le sonder de trop
+près. Il se serait trouvé peu d'hommes susceptibles d'affronter la
+fixité de son œil pénétrant. Il avait l'art, quand le regard de la
+curiosité essayait d'épier les mouvemens de son cœur et les changemens
+de sa physionomie, de surveiller lui-même les mouvemens de
+l'observateur, et de le forcer à se tenir sur ses gardes, afin de ne pas
+trahir aux yeux de Conrad quelque secrète pensée, plutôt que de
+découvrir celle de ce chef puissant. Il y avait un démon ricanant dans
+son sourire dédaigneux qui suscitait à la fois des émotions de rage et
+de crainte; et là où tombait le geste de sa sombre colère, l'espérance
+disparaissait flétrie,--et la compassion soupirait son adieu!
+
+10. Légères sont les marques extérieures de la pensée du mal; c'est au
+dedans,--c'est au-dedans que l'impression en est profonde! L'amour
+découvre toutes ses émotions;--la haine, l'ambition, la fourberie ne se
+trahissent que par un sourire amer. Le mouvement le plus imperceptible
+de la lèvre, la plus légère pâleur jetée sur une contenance maîtrisée
+indiquent seuls de grandes passions; et pour juger de leur violence, il
+faut que l'observateur les voie sans être vu lui-même. Alors se
+découvrent--les pas précipités, l'œil levé vers le ciel, les mains
+jointes, le silence du désespoir qui écoute, tremblant que des pas trop
+rapprochés ne le surprennent dans ses transes. Alors se découvrent, dans
+chaque expression des traits, les mouvemens du cœur, qui se manifestent
+dans toute leur force sans s'éteindre; cette lutte convulsive--qui
+s'élève;--ce froid de glace ou cette flamme qui brûle en passant, sueur
+froide sur les traits, ou abattement soudain sur le front. Alors,
+étranger! si tu l'oses sans trembler, contemple son ame,--considère le
+repos qui devrait soulager ses tourmens! Regarde--comment ce cœur
+solitaire et flétri consume la pensée déchirante d'années maudites!
+Regarde!--mais qui a vu--ou qui verra jamais l'homme tel qu'il
+est,--donnant un libre cours à ses secrètes pensées?
+
+11. Cependant Conrad n'avait pas été destiné par la nature à commander
+des criminels,--les pires instrumens du crime;--son ame fut changée
+avant que ses actions l'eussent entraîné à faire la guerre à l'homme et
+à renier le ciel. Trompé par le monde à l'école du désappointement, il
+fut trop sage dans ses paroles et insensé dans sa conduite. Trop ferme
+pour céder, et beaucoup trop fier pour s'arrêter; condamné par ses
+propres vertus à être dupe, il maudit ces vertus comme la cause de ses
+maux, au lieu de maudire les perfides qui le trahissaient toujours: il
+ne s'imaginait pas que ses bienfaits, accordés à des hommes meilleurs,
+lui auraient donné du bonheur, en lui procurant les moyens d'en accorder
+de nouveaux. Craint,--évité,--calomnié,--avant que sa jeunesse eût perdu
+sa vigueur, il haïssait trop l'homme pour éprouver le remords; et il
+pensa que la voix de la colère était un avertissement sacré, pour se
+venger sur tous les hommes des injures de quelques-uns. Il se sentit
+lui-même coupable;--mais il lui sembla que le reste des hommes ne valait
+pas mieux que lui: et il méprisa les meilleurs comme des hypocrites qui
+cachaient des actions que des esprits plus hardis ne craignaient pas de
+commettre publiquement. Il savait qu'il était détesté; mais il savait
+aussi que ceux qui le haïssaient rampaient devant lui et le redoutaient.
+Solitaire, farouche, étrange, il vivait exempt pareillement de toute
+affection et de tout mépris. Son nom inspirait de la crainte et ses
+actions de la surprise; mais ceux qui le craignaient n'osaient pas le
+mépriser. L'homme foule aux pieds le ver de terre, mais il hésite avant
+de réveiller le venin du serpent: le premier peut se retourner,--mais
+non se venger; le dernier expire,--mais il ne laisse pas vivant son
+ennemi. Il s'attache à celui qui l'a frappé pour sa condamnation; il
+peut être écrasé--mais non vaincu,--car il conserve son dard!
+
+12. Personne n'est entièrement méchant.--Dans le cœur de Conrad
+subsistait encore avec force un sentiment tendre qu'il n'avait pu
+chasser. Souvent il avait souri de pitié à la faiblesse de ceux qui se
+laissent séduire par des passions dignes d'un fou ou d'un enfant.
+Cependant il avait vainement lutté contre cette passion, et même chez
+lui cette passion exigeait le nom d'amour! Oui, c'était
+l'amour,--l'amour constant,--impérissable, éprouvé pour une personne à
+laquelle il ne fut jamais infidèle. Quoique les plus belles captives
+eussent été journellement offertes à ses regards, il ne les évitait ni
+ne les recherchait, mais il passait froidement auprès d'elles. Quoique
+plus d'une beauté pleurât sa liberté dans la prison d'un bosquet, aucune
+ne put jamais attendrir sa sévère indifférence. Oui,--c'était
+l'amour,--si des pensées de tendresse éprouvées par la tentation,
+alimentées par le malheur, non ébranlées par l'absence, constantes dans
+tous les climats, et cependant--oh! plus que tout cela
+encore!--ineffacées par le tems; pensées que ni ses espérances déçues,
+ni ses projets détruits, ne purent rendre tristes et sombres près du
+sourire de celle qu'il aimait; que sa colère ne pouvait troubler ni la
+douleur ternir, en jetant sur elle un murmure de mécontentement; dont il
+savait aborder l'objet avec gaîté, le quitter avec calme, de crainte que
+l'aspect de ses chagrins ne pénétrât jusqu'à son cœur; dont rien ne put
+altérer la tendresse, ni ne menaça de l'altérer.--S'il y eût jamais
+amour parmi les mortels,--ce fut assurément de l'amour! Il était
+criminel--oui,--les reproches pleuvaient sur lui;--mais sa passion ne
+l'était pas, ni les effets de cette passion, qui prouvaient seulement,
+toutes les autres vertus évanouies, que le crime lui-même n'avait pu
+éteindre la plus aimable des vertus!
+
+13. Il s'arrêta un moment,--jusqu'à ce que ses hommes, marchant à la
+hâte, eussent passé le premier détour du sentier qui conduisait à là
+vallée.--«Étranges nouvelles!--moi qui ai couru tant de dangers, je ne
+sais pourquoi celui que je vais affronter me paraît le dernier!
+Toutefois, si mon cœur a des pressentimens, il ne peut éprouver de
+craintes, et mes compagnons ne me trouveront point indigne de moi. Il
+est téméraire d'aller au-devant de la mort; mais il est plus dangereux
+d'attendre qu'on vienne nous porter un trépas certain. Et si mes
+projets, quoique sans succès, sont favorisés par un sourire de la
+fortune, nous aurons des pleurs à nos funérailles. Oui,--qu'ils se
+livrent au sommeil;--paisibles soient leurs rêves! le matin ne les aura
+jamais réveillés avec des rayons de feu aussi brillans que ceux qui
+seront allumés cette nuit (mais souffle, ô brise!) pour réchauffer ces
+tardifs vengeurs des mers. Maintenant à Médora.--Oh! mon cœur, cœur
+défaillant, que le sien puisse être long-tems moins troublé que tu ne
+l'es! Cependant je fus brave:--vain orgueil d'une bravoure dont chacun
+peut se vanter! Les insectes eux-mêmes tirent leurs aiguillons pour
+l'objet qu'ils cherchent à conserver. Ce courage commun que nous
+partageons avec les brutes, et qui doit ses plus redoutables efforts au
+désespoir, peut mériter quelques éloges;--mais j'ai eu l'espérance plus
+noble d'apprendre à ma faible troupe de se mesurer avec de nombreux
+ennemis. Je les ai long-tems conduits là--où le sang n'était pas
+inutilement versé. Point de milieu maintenant:--nous devons périr ou
+vaincre! Qu'il en soit ainsi:--ce n'est pas de mourir qu'il m'inquiète;
+c'est d'entraîner mes compagnons dans des lieux d'où ils ne pourront
+fuir. Mon sort m'a jusqu'ici peu occupé; mais mon orgueil souffre d'être
+ainsi joué dans une embûche. Est-ce le cas d'employer mon habileté? ma
+force? Faut-il engager d'un seul coup espérances, pouvoir et vie? Oh!
+destin!--Accuse ta folie, non le destin;--il pourrait te sauver
+encore:--car il n'est pas trop tard.»
+
+14. C'est ainsi que Conrad s'entretenait avec ses pensées, jusqu'à ce
+qu'il eût atteint le sommet de sa colline couronnée d'une tour. Là, il
+s'arrêta près du portail;--car, tendre en même tems que farouche, il
+prêta l'oreille à ces accens qu'il ne s'était jamais lassé d'entendre. A
+travers les jalousies élevées du balcon s'échappent les doux chants de
+sa bien-aimée; et voici les paroles que son oiseau de beauté chantait:
+
+I.
+
+ Profond dans mon ame demeure caché ce tendre secret,
+ solitaire et perdu à jamais pour la clarté du jour; excepté
+ quand, pour répondre au tien, mon cœur palpite d'amour: mais
+ bientôt il tremble seul en silence comme avant.
+
+II.
+
+ Là, dans ce cœur, une lampe sépulcrale brûle en jetant une
+ flamme lente, éternelle,--mais invisible; que les ténèbres
+ du désespoir ne peuvent éteindre, quoique ses rayons soient
+ aussi inutiles que s'ils n'avaient jamais existé.
+
+III.
+
+ Souviens-toi de moi;--oh! ne passe pas auprès de ma tombe
+ sans donner une pensée à celle dont elle contient les
+ restes: la seule angoisse que mon cœur n'oserait soutenir,
+ serait de trouver l'oubli dans le tien.
+
+IV.
+
+ Écoute mes plus tendres,--mes plus faibles--et mes derniers
+ accens: la vertu ne peut blâmer de gémir sur l'être qui
+ n'est plus; alors accorde-moi tout ce que je t'ai jamais
+ demandé;--une larme, la première,--la dernière,--la seule
+ récompense de tant d'amour!
+
+Il franchit le portail,--traversa le corridor, et pénétra dans la
+chambre à l'instant où les chants venaient de cesser: «Ma Médora! oh!
+que ton chant est triste!»--«Voudrais-tu qu'il fût gai en l'absence de
+Conrad? Quand tu n'es pas ici pour prêter l'oreille à mes chants, ils
+doivent trahir mes pensées et les sentimens de mon ame: chacun de mes
+accens doit être en harmonie avec mon cœur; car ce cœur parlerait--quand
+même mes lèvres seraient muettes! Oh! plus d'une nuit, penchée sur cette
+couche solitaire, mes songes craintifs prêtaient aux vents les ailes des
+tempêtes, quand la brise languissante enflait à peine tes voiles:
+prélude murmurant de l'ouragan réveillé; quoique douce, cette brise me
+semblait l'hymne lugubre et prophétique qui gémissait sur toi devenu le
+jouet d'une mer orageuse. Alors je me levais pour aller raviver les feux
+du fanal, de crainte que des gardiens moins fidèles ne laissassent
+expirer cette lumière. Et que d'heures sans repos j'ai passées à
+contempler chaque étoile! Le matin survenait--et tu n'étais pas venu!
+Oh! comme la bise froide glaçait alors mon cœur! le matin paraissait
+redoutable à mes yeux troublés, et je ne cessais de contempler la
+mer;--pas une proue ne venait satisfaire mes larmes,--ma fidélité,--mes
+vœux! Enfin--l'heure de midi arrivait;--je saluais et bénissais un mât
+qui frappait ma vue,--il approchait--hélas! et disparaissait soudain! Un
+autre se présentait,--ô Dieu! c'était le tien enfin! Ces jours
+d'angoisses ne seraient-ils pas à jamais passés! Ne voudras-tu jamais,
+mon Conrad, apprendre à partager les joies de la paix? Assurément tu as
+plus que de la fortune; et plus d'une demeure aussi belle que celle-ci
+nous invite à renoncer à la vie errante. Tu sais que ce n'est pas le
+péril que je crains: je ne tremble que lorsque tu n'es pas près de moi;
+et alors ce n'est point pour ma vie, mais pour cette vie cent fois plus
+chère qui fuit l'amour et ne languit que pour le combat.--Qu'il est
+étrange qu'un cœur si tendre encore pour moi lutte avec la nature et ses
+plus doux penchans!»
+
+--«Oui, il est étrange, en effet, que ce cœur soit ainsi changé depuis
+long-tems; il avait été foulé aux pieds comme le ver de terre,--il s'est
+vengé comme la vipère, sans autre espérance sur la terre que ton amour,
+et attendant à peine une lueur de pardon d'en haut. Cependant les mêmes
+sentimens que tu condamnes, mon tendre amour pour toi et ma haine pour
+les hommes, sont tellement confondus, que, s'ils étaient séparés, je
+cesserais de t'aimer lorsque j'aimerais le genre humain. Mais ne crains
+pas cela;--les épreuves du passé garantissent pour l'avenir que mon
+amour pour toi sera mon dernier sentiment. Oh! Médora! donne de
+l'énergie à ton tendre cœur; une heure encore--et nous nous
+séparons,--mais non pour long-tems.»
+
+--«Dans une heure nous nous séparons!--mon cœur l'avait prévu: c'est
+ainsi que se flétrissent pour jamais mes rêves enchantés de bonheur.
+Dans une heure!--cela ne peut être;--dans une heure, séparés! Un navire
+là-bas vient à peine de jeter l'ancre dans la baie; son compagnon de
+voyage est encore absent, et son équipage a besoin de repos avant de se
+remettre en mer. Mon amour! tu te moques de ma faiblesse; et voudrais-tu
+prémunir mon cœur pour le préparer à la douleur d'une véritable
+séparation? Mais ne te joue pas plus long-tems de ma douleur; il y a
+plus que de l'amertume dans ce jeu folâtre. N'en parle plus,
+Conrad!--mon plus cher ami! viens partager le repas que j'ai préparé de
+mes mains avec délices; peine légère! que d'être chargée de préparer et
+de servir ton repas frugal! Vois, j'ai cueilli les fruits qui m'ont paru
+les plus suaves; et quand je n'en étais pas sûre, indécise, mais
+joyeuse, j'ai choisi ceux qui m'ont paru les plus beaux. Trois fois mes
+pas ont parcouru la colline pour rencontrer la source la plus fraîche.
+Oui! ton sorbet va ce soir s'échapper avec douceur; regarde comme il
+pétille dans son vase d'albâtre! Le jus réjouissant de la grappe ne
+délecte jamais ton cœur; tu montres plus de rigidité qu'un Musulman à
+l'aspect de la coupe. Ne pense pas que je t'en fasse un reproche;--car
+je me réjouis de ce que les autres appellent privations dans tes
+habitudes. Mais viens; la table est préparée; notre lampe d'argent est
+disposée, et ne crains pas le souffle du sirocco. Mes suivantes, pour te
+faire trouver le tems moins long, formeront des danses avec moi, ou
+feront entendre des chants. Ma guitare, que tu aimes encore à entendre,
+te délassera ou te charmera par ses accords;--ou, si cela déplaît à tes
+oreilles, nous changerons de divertissemens, nous lirons les histoires
+racontées par l'Arioste: celle des amours et des malheurs de la belle
+Olympie[c1]. Ainsi--tu serais plus coupable que celui qui rompt ses vœux
+en faveur de cette pauvre damoiselle, si tu m'abandonnais maintenant;
+plus coupable même que ce chef inconstant.--Je t'ai vu sourire lorsque
+le ciel pur nous faisait apercevoir l'île d'Ariane, que je t'ai souvent
+montrée du haut de ces rochers. Alors, livrée tout à la fois à la joie
+et à la crainte, je disais, avant que le tems n'eût élevé ce doute à
+quelque chose de plus que de la crainte: Ainsi Conrad, hélas!
+m'abandonnera pour l'Océan! Et il m'abusait;--car--il revenait encore!»
+
+--«Encore,--encore,--et toujours encore,--mon amour! Tant que la vie
+lui restera ici-bas, et l'espérance en haut, il reviendra près de
+toi;--mais maintenant les momens sur leurs ailes rapides apportent
+l'instant du départ: le pourquoi,--le où,--qu'est-il besoin de te le
+dire? Puisque tout doit finir dans ce monde sauvage,--adieu! Cependant
+j'aimerais,--si le tems me le permettait,--à te découvrir--ne crains
+pas,--ces ennemis ne sont pas redoutables; et ici veillera une garde
+plus nombreuse que de coutume, préparée pour un siége imprévu et pour
+une longue défense. Tu ne restes pas seule,--quoique ton amant
+s'éloigne; nos matrones et tes compagnes demeurent avec toi. Et que ceci
+te donne du courage:--quand nous nous reverrons, la sécurité rendra
+notre repos plus doux. Écoute!--c'est le son du cor;--Juan le fait
+retentir avec force.--Un baiser,--encore un,--un autre encore!--oh!
+Adieu!»
+
+Médora s'est levée,--s'est élancée,--s'est précipitée dans les
+embrassemens de Conrad; elle y reste jusqu'à ce que son cœur succombe,
+accablé par la douleur de Médora. Il n'osait pas lever sur elle cet œil
+bleu qui est fixé vers la terre dans une sèche agonie. Les longs cheveux
+de Médora flottent sur les bras de Conrad, dans tout le désordre de ses
+charmes dévoilés; à peine sent-il battre ce cœur où son image est si
+profondément gravée,--et que le sentiment semble rendre comme
+insensible! Écoutez!--la détonnation du canon de départ fait entendre
+ses mugissemens! il annonce le coucher du soleil,--coucher qu'il maudit.
+Encore,--encore;--il presse avec une fureur insensée cette femme
+charmante dont les étreintes et les caresses muettes imploraient sa
+pitié! Il va la déposer en chancelant sur sa couche;--la contemple un
+moment--comme s'il ne devait plus la contempler; éprouve--qu'elle seule
+l'attache à la terre; baise son front glacé,--se détourne--Conrad est-il
+parti?
+
+15. «Est-il parti?»--Dans sa solitude soudaine que de fois cette
+question terrible sera répétée!--«Il y a à peine un instant de
+passé--qu'il était là! et maintenant--» Elle se précipite hors du
+porche, et là ses larmes coulent enfin en liberté,
+amères,--brillantes--et abondantes, comme jamais elle ne l'a éprouvé.
+Ses larmes coulent de ses beaux yeux; mais ses lèvres refusent de
+prononcer--adieu! car dans ce mot,--ce mot fatal,--quelles que soient
+nos promesses,--nos espérances,--notre foi,--il n'y respire que du
+désespoir.
+
+Sur chaque trait de ce visage calme et pâle, le chagrin a déjà gravé ce
+que le tems ne peut jamais effacer. Le bleu tendre de ces grands yeux
+languissans est devenu glacé en contemplant sa solitude déserte, jusqu'à
+ce que--oh! à quelle distance!--ils aient encore aperçu Conrad; alors
+ils fondirent en larmes,--et la frénésie sembla respirer dans ces longs,
+noirs et brillans regards humides de cette sombre tristesse qui devait
+si souvent se renouveler.--«Il est parti!» Médora presse ses mains sur
+son cœur, par un mouvement convulsif,--et les élève ensuite tristement
+vers le ciel; elle jeta un regard et vit le soulèvement des vagues, la
+voile blanche qui voguait:--elle n'osa pas regarder de nouveau. Mais se
+retournant, l'ame défaillante, du côté de la porte:--«Ce n'est pas un
+rêve,--je suis livrée à la désolation!»
+
+16. Descendant de rocher en rocher--et précipitant sa course, le sévère
+Conrad n'a pas une seule fois détourné la tête; mais craignant que
+quelque détour du sentier n'offrît à ses regards les objets qu'il fuit,
+sa solitaire mais charmante demeure située sur le sommet de la montagne,
+qui le salue la première quand il rentre au port après une longue
+course; et elle,--cette étoile sombre et mélancolique, dont les charmans
+rayons l'atteignaient de loin; il ne doit point jeter sur elle un
+dernier regard, il ne doit point penser qu'il pouvait rester là auprès
+d'elle,--mais seulement sur le bord de l'abîme. Cependant il s'arrête un
+instant,--il est sur le point d'abandonner son destin au hasard--et ses
+projets à la merci des ondes; mais non--il n'en doit pas être ainsi;--un
+chef digne de sa fortune peut s'attendrir, mais il ne se laisse point
+séduire par la douleur d'une femme. Il voit son navire; il remarque
+combien le vent est beau, et recueille courageusement toute l'énergie de
+son ame. Il reprend sa marche,--et, comme il écoute, le bruit du tumulte
+vibre à ses oreilles qui sont frappées de sons confus, du bruissement du
+rivage, des cris du signal et de la rame qui fend les flots. Il remarque
+le mousse au haut du mât, l'ancre qu'on lève, les voiles qui se
+déploient dans les airs, les mouchoirs flottans de la foule qui envoie
+ce muet adieu à ceux qui s'éloignent; et plus que tout, son pavillon
+rouge hissé dans les airs, et il s'étonne comment son cœur a pu éprouver
+tant de faiblesse. Le feu dans les regards et l'impétuosité bouillante
+dans le cœur, il sent qu'il est redevenu lui-même. Il bondit,--il se
+précipite;--jusqu'à ce qu'il ait atteint le pied de la colline où
+commence la baie; là, il arrête sa course précipitée, moins pour
+respirer la fraîcheur de la brise qui s'élève de la mer, que pour
+reprendre son attitude ordinaire de dignité, afin que, par cette
+précipitation, il ne parût troublé aux yeux du vulgaire: car l'habile
+Conrad avait appris à soumettre la foule par ces artifices qui déguisent
+les puissans et leur servent souvent de sauve-garde. Sa démarche était
+imposante, et son maintien, tenu à distance, semblait éviter les
+regards,--et inspirait le respect à ceux qui en étaient juges. Il avait
+le front plein de gravité, et le regard fier qui repousse toute
+familiarité vulgaire, sans manquer de courtoisie: c'est par là qu'il
+commandait l'obéissance. Mais lorsqu'il désirait se lier avec quelqu'un,
+sans forcer son caractère, sa bienveillance dissipait la crainte de ceux
+qui l'écoutaient; et les dons des autres n'étaient rien au prix d'une de
+ses paroles, lorsqu'elle faisait pénétrer dans les cœurs la profonde
+mais tendre mélancolie de sa voix. Toutefois cette condescendance était
+si étrangère à ses manières habituelles qu'il s'inquiétait peu de
+dominer par la persuasion, mais bien de subjuguer. Les mauvaises
+passions de sa jeunesse lui avaient fait moins apprécier
+l'affection--que l'obéissance.
+
+17. Autour de lui est rangée en ordre sa garde prête au départ. Juan est
+debout devant lui.--«Tous les hommes sont-ils prêts?»
+
+«Oui;--ils sont plus que prêts--ils sont embarqués; la dernière chaloupe
+n'attend plus que mon maître.»
+
+--«Mon épée et mon manteau.»
+
+Aussitôt son épée est fortement ceinte et son manteau placé sur ses
+épaules. «Fais venir Pédro!» Il vient,--et Conrad s'incline pour le
+saluer, avec toute la courtoisie qu'il accordait à ses amis.--«Accepte
+ces tablettes, observe leur contenu avec soin; des instructions d'une
+haute importance, et qui contiennent des révélations dignes de foi, y
+sont consignées. Double la garde; et quand la barque d'Anselme arrivera,
+qu'il prenne également connaissance de ces ordres. Dans trois jours (si
+la brise nous est favorable) le soleil éclairera notre retour;
+jusque-là, puisses-tu rester en paix!»
+
+Cela dit, il serra la main de son frère pirate, et il se dirige vers sa
+chaloupe avec une attitude fière. Les rames brisent les vagues et
+répandent tout autour une lueur phosphorique[c2]; ils abordent le
+vaisseau.--Il est debout sur le tillac; le sifflet perçant
+siffle;--toutes les mains manœuvrent;--il admire avec quelle légèreté le
+navire obéit à cette manœuvre,--la bonne tenue de sa troupe,--et il
+daigne lui en témoigner sa satisfaction. Ses yeux pleins d'orgueil se
+tournent vers Gonsalvo.--Pourquoi s'arrête-t-il soudain et semble-t-il
+gémir intérieurement? Hélas! ses yeux ont aperçu sa tour du rocher, et
+sa pensée un moment s'est fixée sur l'heure des adieux. Elle--sa
+Médora--aperçoit-elle le vaisseau qui l'emporte? Ah! jamais il n'avait
+la moitié tant aimé qu'en ce moment! Mais cependant il lui reste encore
+beaucoup à faire avant la chute du jour.--Il recueille de nouveau son
+courage, détourne ses regards, et descend dans la cabine de Gonsalvo
+pour lui faire connaître son plan,--ses moyens de le faire réussir,--et
+son but. Devant eux brûle une lampe; il développe la carte et fait
+apporter tous les instrumens nécessaires à l'art nautique. Ils
+prolongent leurs débats jusqu'à minuit; aux yeux inquiets et aux esprits
+agités quelle est l'heure qui paraît jamais avancée?
+
+Pendant ce tems, la brise propice souffle avec sérénité, et le vaisseau
+fuit rapide comme un faucon. Il a passé les hauts promontoires des îles
+groupées au milieu des flots, et il gagne le port, long-tems--long-tems
+avant le premier sourire du matin. Ils découvrent bientôt, à travers le
+miroir de la nuit, l'étroite baie où est mouillée la flotte du pacha.
+Ils comptent chaque voile,--et remarquent avec quelle insouciance les
+Musulmans se gardent à la clarté de la nuit. Tranquille et sans être
+aperçu, le vaisseau de Conrad passe à côté de cette flotte, et il a jeté
+l'ancre dans le lieu où il a résolu de se tenir en embuscade. Il est à
+l'abri d'une surprise par un rocher projeté du cap, qui élève dans les
+airs sa forme fantastique. Il n'a pas besoin d'exciter sa troupe à ses
+devoirs,--ni de la tirer de son sommeil,--préparée qu'elle est également
+aux luttes de terre et de mer; tandis que, porté sur les flots, le chef
+s'entretient avec calme;--et cependant, avec ses compagnons, c'est de
+sang qu'il s'est entretenu!
+
+
+
+
+Chant Deuxième.
+
+_Conosceste i dubiosi desiri_?
+
+(DANTE.)
+
+
+1. Dans la baie de Coron se balancent avec grâce de nombreuses galères;
+à travers les jalousies des fenêtres de Coron brillent les lampes
+nocturnes, car Seyd, le pacha, donne une fête cette nuit; une fête à
+l'occasion des triomphes qu'il se promet dans une lutte prochaine, quand
+il emmènera dans ses prisons les pirates chargés de fers. Il l'a juré
+par Allah et son épée; et fidèle à son firman et à sa parole, il a réuni
+ses vaisseaux le long de la côte, rassemblé ses soldats orgueilleux
+comme lui d'un prochain triomphe. Déjà ils se sont partagé les captifs
+et les dépouilles, quoique l'ennemi qu'ils méprisent ainsi soit encore
+éloigné. Ils sont prêts à mettre à la voile;--aucun doute qu'au soleil
+de demain ils verront les pirates enchaînés--et leur port conquis!
+Pendant ce tems la garde peut se livrer au sommeil si elle veut; ils
+peuvent non-seulement se dispenser de faire sentinelle avant le combat,
+mais encore rêver la mort de leurs ennemis, quoique tous ceux qui en ont
+la liberté se débandent sur le rivage, et vont chercher à essayer leur
+bouillante valeur sur le Grec: comme de semblables prouesses conviennent
+aux héros de turban,--de faire briller le tranchant de leurs sabres
+devant les yeux d'un esclave! Ils pillent sa maison,--mais ils épargnent
+sa vie;--leurs armes sont puissantes, mais aujourd'hui ils veulent être
+généreux! et ils ne daignent pas frapper, parce qu'ils pourraient le
+faire impunément! à moins qu'un joyeux caprice n'inspire leurs coups,
+afin de s'exercer pour l'ennemi futur. La débauche et les festins
+trompent les heures fugitives des Grecs; et ceux qui désirent porter
+encore quelque tems leur tête cherchent à sourire; que leurs lèvres
+feignent aux yeux des Musulmans toute la gaîté dont ils sont
+susceptibles, et accumulent dans le silence leurs malédictions, jusqu'à
+ce que la côte en soit à jamais purgée!
+
+2. Seyd, avec son turban, est mollement étendu dans la haute salle de
+son palais; autour de lui sont les chefs à longue barbe qui
+l'accompagnent dans son expédition. Le banquet est achevé, ainsi que la
+dernière rasade,--breuvage défendu, dit-on,--qu'il a osé vider, tandis
+que des esclaves distribuent aux autres chefs, observateurs plus rigides
+des lois de Mahomet, un jus plus sobre[c3]. Un nuage de fumée s'échappe
+ensuite de la longue chibouque[c4], tandis que[c5] les Almès dansent à
+des accords sauvages. Le lever du matin verra l'embarquement de tous ces
+chefs; mais les vagues sont quelquefois traîtresses pendant la nuit, et
+ceux qui se sont livrés à la débauche peuvent dormir plus sûrement sur
+leur couche de soie que sur le perfide élément. Qu'ils se réjouissent
+pendant qu'il leur est permis:--jusqu'à l'heure du combat, ils peuvent
+oublier ses hasards; et qu'ils se fient moins à la victoire qu'aux
+paroles de leur Koran. Cependant les nombreux soldats du pacha, qu'il
+mènera contre l'ennemi, pourraient lui faire espérer des exploits plus
+glorieux que ceux dont il s'enorgueillit déjà.
+
+3. L'esclave chargé de veiller à la porte extérieure s'avance avec une
+précaution respectueuse; il incline profondément la tête,--et sa main
+salue le plancher de l'appartement avant que sa langue prononce le
+message qui lui est confié. «Un derviche échappé du nid des pirates est
+ici:--lui-même demande à raconter le reste.» Seyd a fait un signe
+d'assentiment qui est compris par l'esclave; il amène bientôt le saint
+homme en silence près du pacha[c6]. Ses bras étaient croisés sur son
+vêtement d'un gris foncé, sa démarche était chancelante, son regard
+abattu semblait plutôt l'être par les austérités que par les années, et
+sa joue était pâle de pénitence et non de crainte. Voué à son Dieu,--il
+portait une chevelure noire qui soulevait orgueilleusement son haut
+capuchon. Autour de lui était jetée une longue robe traînante qui
+enveloppe un cœur qui ne bat plus que pour le ciel. Soumis, mais plein
+d'une noble assurance, il supporte avec calme les regards curieux qui
+l'examinent pour chercher à deviner le but de sa mission, avant que la
+volonté du pacha lui ait permis de s'exprimer.
+
+4. «D'où viens-tu, derviche?»
+
+--«De la caverne indépendante des pirates; je suis un fugitif.»--
+
+«Où fus-tu pris et dans quel tems?»
+
+--«Dans une traversée du port de Scalanovo à l'île de Scio, sur un
+saïque marchand bien monté; mais Allah ne nous fut pas favorable dans
+notre navigation:--les corsaires s'emparèrent du butin des marchands;
+nos membres furent chargés de chaînes. Je ne craignais pas la mort; je
+n'avais point de richesses à déplorer, excepté la liberté de voyager qui
+me fut enlevée. Enfin, une humble barque de pêcheur que je découvris
+pendant la nuit me fit naître quelque espérance, en m'offrant des
+chances de pouvoir échapper par la fuite. Je saisis l'heure, et j'y ai
+trouvé ma délivrance--Avec toi,--très-puissant pacha! qui pourrait
+éprouver de la crainte?»
+
+--«Que font ces pirates, mis hors la loi des nations? Sont-ils bien
+préparés à défendre leurs richesses conquises par le pillage, et leurs
+rochers déserts? Songent-ils à notre expédition prochaine, destinée à
+réduire en cendres leur nid de scorpions?»
+
+--«Pacha! l'œil gémissant du captif enchaîné pleure sa liberté, mais il
+jouerait mal le rôle d'espion. Je n'entendais que le mugissement
+continuel des vagues, de ces vagues qui se refusaient à me transporter
+loin de ce rivage; je ne remarquais que le glorieux soleil, et le ciel,
+trop brillant,--trop bleu--pour ma captivité; et je n'éprouvais--que
+tout ce qui peut consoler le cœur qui aspire à sa délivrance, et à voir
+briser ses chaînes avant de pouvoir sécher ses larmes. Tu peux juger au
+moins, par ma fuite, que les pirates ne pensent guère au péril d'une
+surprise; autrement j'aurais vainement imploré ou cherché le hasard qui
+m'amène devant toi,--s'ils se gardaient avec vigilance: la garde
+négligente qui n'a pas aperçu ma fuite, veille sans doute aussi
+négligemment pour prévenir ton attaque prochaine. Pacha!--mes membres
+sont défaillans,--et la nature demande des alimens pour se soutenir.
+Permets-moi de me retirer;--la paix soit avec toi! la paix avec tous
+ceux qui t'entourent!--J'ai besoin maintenant de repos--et de
+nourriture.»
+
+--«Demeure, derviche! J'ai encore à t'interroger.--Demeure, je te le
+commande;--assieds-toi;--veux-tu m'entendre?--obéis! Je dois
+t'interroger encore; et des esclaves vont t'apporter de la nourriture:
+tu ne languiras pas de faim au milieu d'un banquet. Ton souper
+fini,--prépare-toi à me répondre clairement et amplement:--je n'aime pas
+le mystère.»
+
+Ce fut vainement que l'on chercha à connaître ce qui se passa dans
+l'esprit du saint homme qui ne regarda pas le divan avec satisfaction.
+Il ne montra pas beaucoup de goût pour les mets du banquet, et encore
+moins de respect pour chaque convive. Un mouvement peu dissimulé de
+dépit passa un instant sur sa figure, qui reprit aussitôt son calme. Il
+s'assied en silence, et son front a recouvré la sérénité qu'il avait un
+moment oubliée. Il est servi avec empressement;--mais il évite les mets
+somptueux comme s'ils étaient mêlés de poison. Pour un homme si
+long-tems condamné aux austérités et aux privations, il est étrange
+qu'il profite si peu d'un si riche festin.--«Qu'as-tu donc, derviche?
+mange.--Pourrais-tu supposer que l'on te sert un repas de chrétien? ou
+penses-tu que mes amis ne sont pas les tiens? Pourquoi évites-tu le sel?
+ce gage sacré qui, une fois partagé, émousse le tranchant du sabre,
+opère la réunion des tribus divisées, et fait paraître des ennemis comme
+des frères!»
+
+--«Le sel assaisonne les mets recherchés,--et ma nourriture est encore
+la plus humble racine, ma boisson, le plus humble ruisseau; mes vœux
+austères et les lois de mon ordre[c7] s'opposent à ce que je rompe ou
+que je mêle le pain avec amis ou ennemis. Cela peut te paraître
+étrange;--s'il y a quelque chose à craindre, le péril ne menace que ma
+tête. Mais pour toute ta puissance; oui, bien plus encore,--pour le
+trône de ton sultan, je ne goûte ni de ton pain, ni de tes mets--à moins
+d'être seul. Si j'enfreignais la règle de notre ordre, la colère de
+notre Prophète pourrait empêcher mon pélerinage à la Mecque.»
+
+--«Bien,--comme il te plaira,--ascétique que tu es[loc14]--Réponds à une
+question; et tu pourras alors te retirer en paix. Combien sont-ils?--Ah!
+ce n'est assurément pas encore le jour? Quel astre,--quel soleil
+éclatant resplendit dans la baie? elle rayonne comme un lac de feu!--Aux
+armes!--aux armes! Ho! trahison! mes gardes! mon sabre! Nos galères sont
+livrées aux flammes;--et je suis loin d'elles! Maudit derviche!--voilà
+donc tes nouvelles,--misérable espion!--Qu'on le saisisse,--qu'on
+l'écartelle,--qu'il soit mis à mort sans délai!»
+
+[Note loc14: La simplicité du pacha veut dire [Arabe ou Farsi], _soufy_;
+religieux ascétique turque et persan.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Le derviche s'est levé à l'éclat subit de cette lumière. Son changement
+de forme n'excite pas moins de terreur. Il s'est levé le derviche,--non
+dans l'accoutrement d'un religieux, mais comme un guerrier qui bondit
+sur son cheval d'Ukraine. Il a foulé aux pieds son capuchon et déchiré
+sa robe; sa cotte de maille frappe les regards, et la lame de son sabre
+a brillé comme un éclair! Son casque étroit, mais étincelant; son noir
+panache, son œil noir encore plus brillant, et l'ombre encore plus noire
+de ses noirs sourcils, tout le fait paraître aux yeux des Musulmans
+comme un Afrite dont les coups mortels et infernaux ne laissent pas
+d'espoir de salut. Le tumulte le plus confus, les noirs tourbillons de
+flamme qui montent dans les airs, et les torches qui promènent
+l'incendie; les cris de terreur et les cliquetis du fer qui se
+croise:--car les sabres commencent à frapper; et les mugissemens qui
+s'élèvent, tout répand sur ce lieu de carnage comme un aspect de
+l'enfer!
+
+Éperdus et fuyant çà et là, les esclaves dispersés ne voient qu'un
+rivage sanglant et des vagues enflammées. Ils ne tiennent aucun compte
+du cri menaçant du pacha: «_Qu'ils_ saisissent le derviche! Saisissez le
+_Zatanaï_[c8]!» Conrad a vu leur terreur,--et a réprimé le premier
+mouvement de désespoir qui ne lui offrait que de résister et périr dans
+ce palais, puisqu'il avait été si prématurément et si bien obéi.
+L'incendie avait été allumé avant qu'il en eût donné le signal. Il a vu
+leur terreur;--il détache son cor de son baudrier,--en tire un
+son,--mais un son perçant. On lui répond.--«Bien, courage! ma valeureuse
+troupe! Comment ai-je pu douter de leur promptitude à me secourir? et
+comment ai-je pu penser qu'ils m'avaient ici abandonné?» Son bras
+puissant a décrit un cercle autour de lui;--ce mouvement rapide de
+rotation qu'il a imprimé à son sabre répand une terreur qui répare son
+fatal délai. Sa fureur achève ce que la frayeur avait commencé; il abat,
+comme un troupeau ses lâches assaillans. Les turbans mis en pièces
+jonchent les appartemens, et à peine un bras ose encore se lever pour se
+défendre. Seyd lui-même, troublé par la rage et l'étonnement, recule
+devant lui, en continuant de le menacer. Il ne demande pas quartier,
+Seyd;--mais il redoute cependant les coups de l'étranger, tant le
+désordre a rendu cet étranger redoutable! Les galères enflammées de Seyd
+frappent toujours ses regards. Il s'arrache la barbe, et se retire du
+combat en écumant de rage[c9]: car les pirates ont déjà dépassé la porte
+du harem, et se précipitent dans l'intérieur;--s'arrêter un instant de
+plus, c'était attendre la mort. Là les cris d'épouvante,--les
+supplications des hommes qui jettent leurs armes en demandant
+quartier--sont poussés en vain;--le sang coule par torrens! Les
+corsaires qui affluent se précipitent où le cor de Conrad a sonné, et où
+les gémissemens des victimes expirantes et les supplications les
+avertissent de la manière courageuse avec laquelle il soutient la
+terrible lutte. Ils le comblent de leurs acclamations en le voyant seul,
+terrible et farouche comme un tigre qui se rassasie dans le sang qui
+inonde son repaire! Mais courtes sont leurs félicitations,--plus courte
+la réponse:--«C'est bien;--mais Seyd est échappé,--et il doit mourir.
+Beaucoup a été fait,--mais il reste encore plus à faire.--Leurs galères
+brûlent;--pourquoi leur ville n'est-elle pas encore en flammes?»
+
+5. A peine a-t-il parlé, et déjà chacun d'eux a saisi une torche; et
+l'incendie est allumé du minaret au porche du palais. Un farouche
+plaisir se remarquait dans les yeux de Conrad; mais il frémit
+soudain:--car à son oreille ont retenti les cris des femmes; et, comme
+un glas de mort, ils ont ému ce cœur qui était resté insensible aux
+râlemens plaintifs des mourans dans la mêlée. «Oh! enfoncez les portes
+du harem;--n'outragez pas, sur votre vie, aucune femme: souvenez-vous
+que nous aussi--_nous_ avons des femmes. La vengeance pourrait faire
+retomber sur elles un pareil outrage. C'est l'homme qui est notre
+ennemi; et c'est sur lui qu'il faut frapper: nous devons épargner la
+proie la plus faible. Oh! je l'avais oublié;--mais que le ciel ne
+l'oublie pas, si par mon ordre des êtres sans défense cessaient de
+vivre. Que ceux qui le voudront me suivent!--j'y vais:--nous avons
+encore le tems de soulager nos ames au moins d'un crime.»
+
+Il monte l'escalier qui craque déjà atteint par les flammes.--Il enfonce
+la porte; il ne sent pas ses pieds que brûle le plancher ardent. Sa
+respiration est étouffée par des volumes épais de fumée; mais il
+continue à se précipiter d'appartement en appartement. Ils
+cherchent,--ils trouvent,--ils sauvent. Chacun d'entre eux emporte dans
+ses bras robustes des charmes respectés par les regards; ils calment les
+terreurs de ces femmes éplorées; soutiennent leurs corps défaillans avec
+tous les soins que réclame la beauté sans défense, tant Conrad avait
+d'empire sur le caractère farouche de ses compagnons pour retenir des
+mains toutes couvertes de sang. Mais qui est-elle, celle que les bras de
+Conrad enlèvent du milieu des appartemens enflammés et des débris du
+combat?--Elle! c'est la bien-aimée de celui dont il a juré la mort!
+c'est la reine du harem!--c'est l'esclave de Seyd!
+
+6. Conrad n'a qu'un moment pour adresser quelques paroles à
+Gulnare[c10], pour rassurer cette tremblante beauté; car dans cette
+suspension du combat donnée à la pitié, l'ennemi qui se retirait en
+toute hâte s'étonne de ne pas se voir poursuivi. Sa fuite est moins
+précipitée;--il s'est rallié--et rangé en bataille. Seyd s'en est
+aperçu; il a reconnu d'abord le petit nombre des compagnons du corsaire,
+comparé avec sa troupe, et il rougit de sa méprise, en voyant que sa
+défaite a été causée par la terreur et la surprise. _Alla il alla_!
+c'est le cri de vengeance qu'il pousse.--La honte se change en rage; il
+veut maintenant vaincre ou périr! Les flammes doivent répondre aux
+flammes, et le sang au sang! Des flots de ce sang vont couler de nouveau
+pour le triomphe;--car la fureur vaincue va renouveler le combat, et
+ceux qui attaquaient pour vaincre se défendent pour conserver leur vie.
+Conrad voit le danger;--il voit ses compagnons succomber sous le nombre
+toujours croissant des ennemis.--«Un effort,--encore un effort--pour
+nous ouvrir le cercle de nos ennemis!» Ils se rallient,--se
+serrent,--chargent,--chancellent;--tout est perdu! Serrés étroitement de
+toutes parts,--assaillis par le nombre, sans espoir, mais non sans
+courage, ils se défendent encore vaillamment.--Ah! maintenant le
+désordre est dans leurs rangs;--criblés de blessures,--culbutés de
+toutes parts; chacun d'eux combat isolément,--sans pousser un cri.--Ils
+tombent épuisés de fatigues plutôt que vaincus; et frappent encore
+jusqu'à ce que la lame échappe à leurs mains roidies par la mort.
+
+7. Mais avant que l'ennemi rallié eût recommencé le combat, et eût
+opposé rang d'hommes à rang d'hommes et cimeterre à cimeterre, Gulnare
+et toutes ses compagnes du harem avaient été mises en sûreté dans une
+maison de la ville, par ordre de Conrad, qui avait commis une garde à
+leur protection; ces femmes essuyaient les larmes que la crainte de la
+mort et du déshonneur leur avait fait répandre. Et quand la jeune
+Gulnare, cette dame aux yeux noirs, se rappela ces pensées qu'avait fait
+naître son désespoir, elle s'étonna beaucoup de la courtoisie qui
+respirait dans les accens de Conrad et dans la douceur de ses regards.
+Il était étrange--_qu'un_ brigand, ainsi souillé de sang, lui parût plus
+aimable que Seyd; dans ses manières les plus tendres. Le pacha aimait
+comme s'il lui eût semblé que son esclave dût s'estimer fort heureuse de
+l'amour qu'il voulait bien lui témoigner. Le corsaire lui avait offert
+sa protection, avait calmé ses terreurs, comme si son hommage était dû
+de droit à la beauté. «Le désir en est coupable;--et ce qui est pire
+pour une femme,--il est inutile; cependant je désire revoir ce chef;
+afin de lui faire mes remerciemens, ce que la crainte m'a fait oublier,
+pour la vie qu'il m'a conservée,--et dont mon amoureux seigneur ne s'est
+pas souvenu!»
+
+8. Elle l'aperçut, au plus épais du carnage, se défendant au milieu des
+cadavres sanglans, loin de sa troupe, et luttant avec un ennemi qui
+semble chèrement acheter le terrain que Conrad est forcé de céder,
+couvert de blessures,--perdant son sang,--ne pouvant trouver la mort
+qu'il cherche, et pris enfin pour expier tous les maux qu'il a causés;
+épargné pour languir dans les tourmens et pour vivre en vain, tandis que
+la vengeance méditera de nouveaux plans de tortures. Celle-ci étanche
+son sang pour le verser plus tard--mais goutte par goutte: car l'œil
+insatiable de Seyd voudrait le voir toujours mourant,--jamais mourir!
+Est-il possible que ce soit lui! lui qu'elle a vu naguère triomphant,
+quand le signe impérieux de sa main sanglante était une loi! C'est bien
+lui!--désarmé, mais non abattu; n'ayant qu'un seul regret, celui de
+conserver la vie. Ses blessures sont trop légères, quoiqu'il eût
+volontiers baisé la main qui lui aurait donné la mort. Oh! il n'a pu
+recevoir aucun coup de ceux si nombreux qui ont été portés, pour envoyer
+son ame--dans ce lieu dont il se souciait à peine,--au ciel! Il doit
+donc, seul de tous les siens, conserver ce souffle de vie, lui qui, plus
+qu'aucun autre, s'est exposé à le perdre? Il sent profondément--ce que
+les cœurs mortels sont destinés à ressentir, lorsque, renversés sur la
+roue de l'inconstante fortune, les traitemens du vainqueur leur
+présagent l'expiation de leurs crimes dans de languissantes
+tortures.--Il le sent profondément, tristement; mais le coupable orgueil
+qui l'a conduit à commettre ces actions--l'aide maintenant à dissimuler.
+On remarque encore dans son attitude fière et recueillie l'air d'un
+vainqueur plutôt que d'un vaincu. Quoique épuisé par les fatigues
+mortelles de la lutte et le sang qu'il a répandu, il en est peu, dans le
+nombre de ceux qui le considèrent, dont le regard soit aussi calme et
+assuré que le sien. Ceux que son bras avait tenus à distance, et que son
+regard seul faisait trembler, l'accablent maintenant de clameurs
+insolentes; les braves qui l'ont vu de près n'insultent pas l'ennemi qui
+leur a appris la crainte, et les gardes farouches qui le conduisent à sa
+prison le contemplent en silence, pénétrés d'une secrète terreur.
+
+Le médecin lui a été envoyé,--mais non par compassion; c'est pour savoir
+ce que peut encore supporter son reste de vie. Ce médecin lui en trouve
+assez pour lui faire porter les plus pesantes chaînes, et pour espérer
+qu'il ne sera pas insensible aux aiguillons de la douleur.
+Demain--oui--au coucher du soleil de demain, commencera pour lui le
+supplice affreux du pal; et levés avec les premiers rayons du matin, ses
+ennemis viendront voir comment il supportera courageusement ou lâchement
+ses angoisses. De tous les supplices, celui-ci est le plus long et le
+plus cruel; il ajoute la soif à toutes les autres agonies, soif que
+chaque jour la mort oublie de venir étancher, tandis que les vautours
+affamés voltigent autour de la fourche patibulaire. «Oh! de l'eau!--de
+l'eau!»--La haine, souriant de contentement, se refuse à la prière de la
+victime;--car, s'il boit,--la mort finit ses tourmens.
+
+Ce destin lui était réservé.--Le médecin, les gardes sont partis; ils
+ont laissé l'orgueilleux Conrad seul, couvert de chaînes.
+
+10. Il serait inutile de peindre les sentimens qu'il éprouve;--il serait
+même douteux si lui-même en avait connaissance. Il est une lutte, un
+chaos dans l'ame: c'est lorsque tous ses élémens sont en
+convulsions,--sont confondus,--qu'ils se heurtent avec une sombre et
+puissante énergie, en grinçant les dents d'un impénitent remords, ce
+démon décevant[loc15]--qui n'avait pas encore élevé la voix,--mais qui
+crie maintenant: «Je t'avais averti!» lorsque l'œuvre est consommée.
+Voix inutile! l'ame qui se consume sans être domptée peut se tordre,--se
+révolter,--le faible seul se repent! même à cette heure solitaire,
+lorsque les sentimens se foulent, et que l'ame se révèle à elle-même
+avec tous les souvenirs du passé,--sans qu'aucune passion, aucune pensée
+dominante s'empare souverainement d'elle; en lui dérobant les autres.
+Mais la sombre et déserte perspective de l'ame qui passe en revue ses
+souvenirs du passé,--souvenirs qui se précipitent à travers mille
+issues; les rêves expirans de l'ambition, les regrets de l'amour, la
+gloire en danger, la vie elle-même emprisonnée; les joies non goûtées,
+le mépris ou la haine contre ceux qui triomphent de notre destinée de
+misères; le passé sans espérance, l'avenir qui s'avance avec trop de
+rapidité pour penser à l'enfer ou au ciel; les actions, les pensées, les
+paroles peut-être jamais rappelées d'une manière si aiguë jusqu'à cet
+instant, bien que jamais oubliées; choses légères ou charmantes dans
+leur tems, mais maintenant offertes comme des crimes à l'austère
+réflexion; le sentiment flétrissant du mal non révélé, non moins
+dévorant pour avoir été plus caché;--tout, en un mot, tout ce qui peut
+faire reculer d'effroi, ce sépulcre ouvert,--le cœur mis à nu, où sont
+ensevelies tant de douleurs, étalent leurs misères, jusqu'à ce que
+l'orgueil se réveille pour arracher ce miroir à l'ame--et le brise.
+
+[Note loc15: _That juggling fiend_.]
+
+Oui,--l'orgueil peut voiler et le courage braver
+tout--tout--tout:--l'avenir,--le passé;--la plus terrible des défaites.
+Chacun a des craintes, et il n'y a qu'un hypocrite qui les dissimule
+pour s'attirer des louanges. Le lâche aussi dissimule, lui dont la
+forfanterie ne sait que fuir loin du danger; mais celui qui ne sait
+point cacher les mouvemens de son ame, envisage la mort de sang
+froid--et meurt. Il a parcouru sa carrière en homme réfléchi, et il lui
+en coûte peu d'épargner à la mort la moitié de sa course!
+
+11. C'est dans la chambre la plus élevée de sa plus haute tour que le
+pacha a jeté Conrad et l'a fait charger de chaînes. Son palais a été
+consumé par les flammes:--cette forteresse sert à la fois de prison à
+son captif et de retraite à sa cour. Conrad n'a pas beaucoup à blâmer
+cette sentence; si son ennemi eût été vaincu, il eût éprouvé le même
+sort. Il est seul;--et dans sa solitude, il est descendu dans son cœur
+coupable: mais il avait endurci ce cœur contre l'infortune. Il n'est
+qu'une seule pensée qu'il ne peut--qu'il n'ose aborder: «Oh! comment
+Médora va-t-elle supporter ces nouvelles?» Alors--seulement alors--il
+soulève ses mains en les frappant l'une contre l'autre, et repousse avec
+rage les fers dont elles sont chargées. Mais tout-à-coup il trouva,--ou
+feignit de trouver,--on ne fit que rêver une espérance, et il sourit en
+se moquant lui-même de sa douleur: «Que la torture vienne quand elle le
+voudra--ou quand elle le pourra; n'ai-je pas plus besoin de repos pour
+me préparer à ce jour fatal?» Cela dit, il se traîne lentement vers sa
+natte; et quelles qu'aient été ses visions, il fut promptement endormi.
+
+Il était à peine minuit lorsque cette mortelle attaque avait commencé.
+Les plans que Conrad avait médités mûrement étaient exécutés; et le
+démon du carnage met si bien à profit la fuite précipitée du tems, qu'il
+avait laissé à peine un crime à commettre. Une heure vit Conrad lutter
+avec les vagues,--déguisé,--découvert, conquérant, vaincu, saisi,
+condamné,--tour à tour chef de bande sur terre--et pirate sur la
+mer,--détruisant,--sauvant,--emprisonné--et endormi!
+
+12. Il paraît sommeiller dans un calme profond,--car sa respiration est
+à peine sensible.--Ah! trop heureux si elle avait cessé pour toujours!
+Il dort;--mais qui se penche sur son sommeil paisible? ses ennemis se
+sont retirés--et il n'a pas d'amis dans ces lieux. Serait-ce quelque
+séraphin envoyé d'en haut pour lui apporter sa grâce? non, c'est une
+forme terrestre avec des traits divins! Son bras blanc porte une
+lampe--qu'elle tient soigneusement cachée, de peur que les rayons de
+cette lampe ne frappent soudainement la paupière de cet œil fermé, qui
+ne s'ouvrira plus qu'à la douleur pour se refermer encore,--se refermer
+pour jamais. Quelle est cette beauté, à l'œil si noir, à la joue si
+belle et si fraîche, au front couronné par des touffes épaisses de
+cheveux tressés et ornés de pierreries, à la forme si aérienne,--aux
+pieds nus qui brillent comme de la neige, et se posent si
+silencieusement sur la terre?--Comment est-elle parvenue jusqu'en ces
+lieux, à travers les gardes et la nuit la plus épaisse? Ah! demandez
+plutôt ce qu'une femme ne peut oser, une femme que la jeunesse et la
+pitié conduisent comme toi, ô Gulnare!
+
+Elle n'avait pu dormir;--et tandis que le pacha repose dans des songes
+troublés par l'image de son prisonnier, Gulnare s'est échappée de sa
+couche--en emportant l'anneau qui lui sert de sceau, et dont souvent
+elle avait orné sa main dans ses jeux folâtres.--Munie de ce signe
+respecté, à peine questionnée, elle pénètre à travers les gardes
+assoupis qui obéissent à ce signe tout puissant sur eux. Harassés de
+fatigues, épuisés par les coups échangés dans le combat, leurs yeux
+envient le repos de Conrad. Abattus, et laissant à chaque instant
+retomber leur tête appesantie par le sommeil, ils étendent leurs
+membres, et cessent de veiller; ils n'ont fait que lever leurs têtes
+pour saluer l'anneau du pacha, sans demander qui le porte et quel est
+l'usage qui en doit être fait.
+
+13. Gulnare est étonnée de ce qu'elle voit. «Peut-il dormir avec calme,
+dit-elle, tandis que d'autres yeux pleurent sa défaite ou le carnage de
+son bras, et que mon inquiétude sans repos me fait errer la nuit dans ce
+lieu?--Quel charme soudain m'a rendu cet homme si cher? Il est
+vrai--c'est à lui que je dois ma vie, et plus que la vie, car il nous a
+sauvées, moi et mes compagnes, d'un sort pire que le malheur. Cette
+réflexion est tardive;--mais chut!--son sommeil s'interrompt;--comme il
+soupire pesamment!--il a fait un mouvement--il s'éveille!»
+
+Conrad a soulevé sa tête,--et ébloui par la clarté de la lampe, son œil
+doute de la réalité de ce qu'il voit; il a remué sa main:--le
+froissement de sa chaîne l'a averti trop rudement qu'il vivait encore.
+«Quelle est cette forme? si ce n'est pas une figure aérienne, mon
+geolier est doué d'une merveilleuse beauté!»
+
+«Pirate! tu ne me connais pas;--mais je suis un être reconnaissant pour
+une action que tu as trop rarement accomplie. Regarde-moi,--et
+rappelle-toi celle que tu as sauvée des flammes et des mains de ta bande
+encore plus effrayante. Je viens te voir au milieu des ténèbres:--je
+sais à peine pourquoi;--cependant ne frémis point,--je ne voudrais pas
+te voir mourir.»
+
+«S'il en est ainsi, compatissante dame! ton œil est le seul ici qui ne
+se fera pas une fête de mon supplice. Mes ennemis ont eu pour eux les
+chances du hasard,--qu'ils usent de leurs droits. Mais, quoiqu'il en
+soit, je les remercie de leur courtoisie ou de la tienne pour m'envoyer
+un confesseur aussi aimable que toi.»
+
+Quelqu'étrange que cela paraisse,--cependant il existe une espèce de
+gaîté dans l'extrême infortune,--gaîté qui n'apporte pas de
+soulagement,--car la gaîté du malheur ne trompe jamais; son sourire est
+plein d'amertume,--mais c'est encore un sourire. Quelquefois même il a
+accompagné les plus sages et les plus vertueux jusque sur
+l'échafaud[c11], qui a été l'écho de leurs plaisanteries! Cependant
+cette gaîté apparente n'est point réelle pour eux; elle peut tromper
+tous les cœurs, excepté ceux qu'elle déguise. Quel que fût le sentiment
+qui se manifesta d'abord sur les traits de Conrad, un sourire sauvage a
+déridé son front indompté; et ces accens qu'il proféra exprimaient la
+gaîté, comme si c'était la dernière dont il dût jouir sur la terre.
+Cependant elle était contraire à sa nature;--car, pendant la durée de sa
+courte vie, il eut peu de pensées étrangères à la tristesse et aux
+combats.
+
+14. «Corsaire! ta sentence est prononcée:--mais j'ai le pouvoir
+d'adoucir la colère du pacha dans ses heures les plus cruelles. Je
+voudrais te sauver;--oui, bien plus,--je voudrais te sauver dès à
+présent; mais--ni le tems qui presse,--ni tes forces épuisées ne me
+permettent de l'espérer. Cependant tout ce qui sera en mon pouvoir, je
+le voudrai; au moins je ferai tout pour retarder l'exécution de la
+sentence qui te laisse à peine un jour. Tenter davantage maintenant
+perdrait tout;--toi-même tu te refuserais à une tentative qui ne nous
+procurerait qu'une perte commune.»
+
+«Oui!--je m'y refuserais;--mon ame est préparée à tout: je suis tombé
+trop bas pour craindre une nouvelle chute. Ne t'expose pas toi-même au
+danger; je ne pourrais me bercer de l'espérance d'échapper à des ennemis
+avec lesquels je ne puis pas combattre. Incapable de vaincre,--fuirai-je
+lâchement, le seul de ma troupe qui n'aura pas voulu mourir? Cependant
+il est un être--vers lequel se reporte ma pensée, et je sens que ces
+yeux s'attendrissent pour elle jusqu'aux larmes. Mes seules ressources
+dans le chemin de la vie que j'ai parcouru étaient--mon navire,--mon
+épée,--mon amie,--mon Dieu! Le dernier, je l'ai abandonné dans ma
+jeunesse;--il m'abandonne maintenant:--l'homme qui m'humilie aujourd'hui
+ne fait qu'accomplir ses volontés. Je n'ai pas la pensée de me moquer de
+son trône par des prières arrachées aux souffrances d'un lâche et
+rampant désespoir; c'est assez que je respire--pour que je puisse tout
+supporter. Mon épée est tombée de cette indigne main qui eût dû mieux
+répondre à la bravoure de la troupe qu'elle commandait; mon navire est
+englouti dans les flots, où il est au pouvoir du pacha;--mais mon
+amie,--pour elle encore ma voix pourrait monter en prière vers le ciel.
+Oh! elle est tout ce qui peut me rattacher à la terre.--Ma mort va
+briser un cœur qui a pour moi plus qu'une légitime tendresse, une forme
+si belle--que, jusqu'à ce que j'aie vu la tienne, ô Gulnare! mes yeux
+n'avaient jamais demandé s'il s'en trouvait sur la terre d'aussi belle!»
+
+--«Tu en aimes donc une autre!--Mais que m'importe à moi cela?--cela ne
+m'importe pas,--non, sans doute, jamais cela ne m'importera. Mais
+cependant--tu aimes--et--oh! j'envie ceux dont les cœurs peuvent se
+reposer sur des cœurs aussi fidèles qu'eux, et qui n'ont jamais éprouvé
+ce vide--cette pensée inquiète qui soupire après des visions--comme la
+mienne en est tourmentée.»
+
+«O femme!--j'avais pensé que tu aimais celui pour lequel mon bras
+t'avait sauvée d'une tombe enflammée!»
+
+«Moi, avoir de l'amour pour le farouche Seyd! oh!--non--non--non,
+jamais. Cependant ce cœur, qui ne fait plus d'efforts pour l'aimer,
+s'est efforcé autrefois de répondre à sa passion,--mais il n'a pu
+réussir. Je l'ai éprouvé--et je l'éprouve encore,--l'amour ne peut
+exister qu'avec la liberté. Je suis une esclave; une esclave favorite,
+il est vrai, destinée à partager la splendeur de mon maître, et à
+paraître la femme la plus heureuse! Souvent je suis condamnée à entendre
+cette question: «M'aimes-tu?» et je brûle de répondre: «Non!» Oh! il est
+dur de supporter cette tendresse, et de s'efforcer vainement de la payer
+de retour; mais il est encore plus dur de supporter les répugnances du
+cœur, et de cacher aux yeux de celui qui l'inspire un sentiment
+différent de celui de l'amour. Il me prend une main que je ne lui donne
+pas--ni ne refuse;--le pouls de cette main n'est ni plus lent--ni plus
+rapide,--mais il reste calme et froid; et quand elle m'est rendue, elle
+retombe comme un poids inanimé, en s'éloignant de l'homme que je n'ai
+jamais aimé assez pour le haïr. Mes lèvres, après avoir reçu ses
+caresses, n'en sont pas plus brûlantes, et le souvenir qu'elles me
+laissent glacé tous mes sens. Oui,--si j'avais jamais éprouvé le
+dévouement de la passion, j'aurais pu lui faire succéder la haine, mais
+encore--je le vois partir sans que j'en éprouve de regrets,--et revenir
+sans que je le désire;--et souvent, lorsqu'il est près de moi,--il est
+bien loin de ma pensée. Quand la réflexion arrivera--et elle doit
+arriver--je crains qu'elle m'apporte le dégoût. Je suis son
+esclave;--mais en dépit de l'orgueil, le titre de sa fiancée pour moi
+serait pire que l'esclavage. Oh! que cette dot de son cœur ne m'est-elle
+enlevée! ou, s'il en cherchait une autre, et qu'il me laissât en
+repos--hier encore--j'aurais dit en paix! Oui, si je feins maintenant
+une tendresse qui ne m'est pas habituelle pour lui,
+souviens-toi,--captif! souviens-toi que c'est pour briser tes chaînes;
+pour te payer la vie que je te dois; pour te rendre à cette femme qui
+t'est si chère, et qui partage un amour tel que je n'en connaîtrai
+jamais. Adieu!--le matin commence à poindre,--je dois te quitter: il
+m'en coûtera cher,--mais ne crains pas la mort d'aujourd'hui!
+
+15. Elle pressa ses mains enchaînées contre son cœur, baissa la tête,
+puis se retira sans bruit et disparut comme un songe. Était-ce bien elle
+qui était là? et Conrad est-il seul maintenant? Quelle perle précieuse
+est tombée et a brillé sur ses fers? c'est une des larmes les plus
+sacrées, versée sur les malheurs d'un étranger, qui s'échappe une
+fois--brillante--pure, des yeux de la pitié, déjà polie par une main
+divine!
+
+Oh! elle est trop persuasive,--trop dangereusement chère--la larme
+inappréciable qui tombe des yeux de la femme! cette arme de sa faiblesse
+qu'elle peut employer pour attendrir,--sauver,--subjuguer;--tout à la
+fois sa lance et son bouclier. Évitez-la,--la vertu s'amollit et la
+sagesse tombe dans l'erreur, pour se confier trop tendrement à cette
+expression de douleur de la beauté! Qui a perdu un monde et fait fuir un
+héros? la larme timide de l'œil de Cléopâtre. Cependant la faute du
+tendre triumvir doit être excusée; pour une larme,--combien perdent
+non-seulement la terre,--mais le ciel! livrent leurs ames à l'éternel
+ennemi de l'homme, et comblent leur malheur pour épargner celui de
+quelque beauté volage!
+
+16. Il est jour,--et sur les traits altérés de Conrad viennent jouer ses
+rayons--sans lui ramener les espérances de la veille. Que deviendra-t-il
+avant la nuit? peut-être un corps sans vie sur lequel les corbeaux
+agiteront leurs ailes funèbres, que son œil éteint et fermé n'apercevra
+point, tandis que ce soleil se couchera, et que la rosée du soir
+froide,--humide--et épaisse tombera sur ses membres roidis, en
+rafraîchissant la terre--et en ranimant tout dans la nature, excepté son
+cadavre!--
+
+
+
+
+Chant Troisième.
+
+ Come vedi--ancor non m'abandonna.
+
+ (Dante.)
+
+
+1. Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin de sa carrière, le
+soleil couchant s'abaisse avec lenteur le long des collines de la Morée.
+Il ne brille pas d'un éclat obscurci, comme dans les climats du Nord,
+mais c'est un rayonnement sans nuage d'une flamme vivante! Le rayon
+jaune qu'il jette sur l'abîme silencieux dore les vagues verdâtres,
+étincelantes de ses tremblans reflets. C'est sur le vieux rocher d'Égine
+et sur l'île d'Hydra que le dieu de la gaîté répand son dernier sourire.
+Se complaisant sur ses propres domaines, qu'il quitte à regret, c'est là
+qu'il aime à verser ses rayons, quoique ses autels n'y reçoivent plus
+l'encens de ses adorateurs. Les ombres des montagnes descendent au loin
+et baisent ton golfe glorieux, invincue Salamine! Leurs arcs d'azur
+rencontrent les doux regards du soleil dans la vaste étendue des airs,
+colorés d'une pourpre plus foncée, et des teintes plus tendres, jetées
+sur leurs cimes, marquent sa course triomphante, et reproduisent les
+couleurs du ciel; jusqu'à ce que, dérobé par une ombre profonde à la
+terre et à l'océan, le soleil disparaisse derrière son rocher de Delphes
+pour se jeter dans les bras du sommeil.
+
+Ce fut dans un soir pareil qu'il jeta ses rayons les plus pâles,
+lorsque, Athènes! le plus sage de tes enfans le salua pour la dernière
+fois. Avec quelle inquiétude les meilleurs de tes enfans attendaient son
+dernier rayon d'adieu qui devait terminer le dernier jour de leur
+sage[c12] condamné injustement à boire la ciguë! «Pas encore,--pas
+encore--le soleil s'arrête sur la colline,--l'heure précieuse de l'adieu
+dure encore; mais triste est sa lumière aux yeux agonisans, et sombres
+sont les teintes des montagnes qui lui paraissaient autrefois si
+chères.» Phébus sembla couvrir de voiles lugubres la contrée délicieuse
+qui n'avait encore connu que son sourire; mais avant qu'il eût disparu
+derrière la cime du Cithéron, la coupe fatale fut vidée,--l'esprit vital
+avait fui; l'ame de celui qui dédaigna de craindre ou de fuir,--qui
+vécut et mourut comme nul mortel ne peut vivre ou mourir!
+
+Mais regardez! depuis les hauteurs de l'Hymette jusqu'à la plaine, la
+reine de la nuit impose son règne silencieux[c13]. Aucune nébuleuse
+vapeur, messagère de l'orage, ne couvre sa belle face, n'entoure d'un
+cercle sa forme lumineuse. Là, la blanche colonne, avec sa corniche
+scintillant aux rayons de la lune qui se jouent dans ses ciselures,
+reçoit ses grâcieux baisers, et, couronné de ses tremblans rayons,
+l'emblème de Phébé étincelle sur le haut minaret. Les bosquets
+d'oliviers dispersés au loin comme des taches sombres, là où le modeste
+Céphise verse son onde épuisée; le cyprès qui jette une ombre
+mélancolique près de la sainte mosquée; la brillante tourelle du gai
+kiosque[c14]; triste et sombre au milieu du calme religieux, le palmier
+solitaire près du temple de Thésée: tous ces objets, empreints de
+diverses couleurs, arrêtent les regards,--et stupide serait celui qui
+passerait sans émotion dans ces lieux.
+
+Plus loin la mer Égée, dont le mugissement ne se fait plus entendre,
+assoupit par des caresses le courroux de son vaste sein soulevé par la
+guerre des élémens, et déploie dans des teintes plus douces une immense
+surface de saphir et d'or, mêlée avec les ombres de maintes îles
+lointaines qui offrent un aspect menaçant--là où l'aimable océan semble
+sourire[c15].
+
+2. Je m'écarte de mon sujet.--Pourquoi tourné-je mes pensées vers toi,
+contrée du soleil? Oh! qui peut contempler la mer qui baigne tes
+rivages, et ne pas s'arrêter à ton nom, quel que soit le sujet que l'on
+traite, tant il y a de magie dans tout ce qui parle de toi? Quel est
+celui qui, ayant vu se coucher le soleil sur toi, ô belle Athènes!
+pourrait jamais oublier la scène que tu présentes à cette heure
+merveilleuse du soir? Ce n'est pas celui--dont le cœur ne connaît ni
+tems ni distance, et qu'un charme magique retient dans le parage des
+Cyclades! Cet hommage ne paraîtra point étranger à ses chants; l'île de
+son corsaire fit autrefois partie de ton domaine:--puisse-t-elle, en
+recouvrant la liberté, redevenir encore la tienne!
+
+3. Le soleil s'est couché;--et, plus sombre que la nuit, le cœur de
+Médora défaille près du signal de feu placé sur la hauteur de la
+tour.--Le troisième jour s'est écoulé:--avec lui Conrad n'arrive
+pas,--n'envoie pas de message,--l'infidèle! Le vent a été beau, quoique
+faible, et il ne s'est point élevé de tempête. Hier au soir le navire
+d'Anselme est rentré dans la baie; et cependant les seules nouvelles
+qu'il apporte, c'est qu'il n'a point rencontré Conrad! Cruelle, comme
+elle l'est maintenant, bien différente serait l'histoire, si Conrad eût
+attendu cette voile pour combattre.
+
+La brise de la nuit commence à fraîchir;--Médora a passé ce jour à épier
+tout ce que l'espérance peut lui faire prendre pour un mât; elle est
+assise tristement--sur la hauteur.--L'impatience l'entraîne sur le
+rivage de la mer à l'heure de minuit; là elle erre désolée, sans sentir
+l'écume des flots qui souvent venait jaillir sur ses vêtemens, et
+l'avertissait de s'éloigner. Elle ne la voyait pas,--ne la sentait
+pas,--ne pouvait quitter ce rivage; elle ne sentait pas le froid de
+cette écume:--le froid seul qu'elle éprouvait était sur son cœur. Ce
+retard lui occasionna une telle certitude du malheur, que la vue du
+vaisseau de Conrad lui eût fait perdre également la vie ou la raison.
+
+Enfin arrive--un pauvre bateau tout brisé, dont l'équipage a d'abord
+aperçu celle qu'il cherche. Quelques-uns d'entre ces hommes ont des
+blessures sanglantes:--tous sont dans un état pitoyable.--Ils sont peu
+nombreux;--à peine comprennent-ils comment ils ont pu échapper:--_c'est
+là_ tout ce qu'ils savent. Silencieux, abattus, chacun d'eux paraît
+attendre que la triste voix de son compagnon exprime ses doutes sur le
+sort de Conrad. Ils auraient pu dire quelque chose; mais ils semblaient
+craindre de confier leurs paroles à l'oreille de Médora. Elle les a
+compris, et cependant elle n'a point succombé,--elle n'a pas même
+tremblé--en apprenant ce malheur accablant, ce délaissement terrible.
+
+Sous les traits délicats et tendres de Médora se cachaient de hauts
+sentimens, qui ne se manifestaient que lorsqu'ils avaient acquis toute
+leur énergie. Cependant, aussi long-tems que l'espérance lui
+restait,--ces sentimens s'exprimaient par de l'attendrissement,--du
+désordre--et des larmes;--quand tout était perdu,--cette sensibilité ne
+s'éteignait pas,--mais elle sommeillait; et de ce sommeil apparent
+naissait cette énergie qui lui disait: «Puisqu'il ne te reste rien à
+aimer,--il ne te reste également rien à craindre.» Cette énergie était
+supérieure à la nature; elle était semblable à ce brûlant et puissant
+délire qui naît de l'accès de la fièvre dévorante.
+
+«Vous restez silencieux,--dit-elle.--Je ne voudrais pas entendre ce que
+vous pouvez me raconter;--ne parlez pas,--ne murmurez pas ce nom:--car
+je sais bien tout.--Cependant je voudrais vous demander--mes lèvres se
+refusent presque à le dire;--que votre réponse soit brève:--dites-moi où
+il repose?»
+
+«Madame! nous l'ignorons,--à peine avons-nous pu sauver notre vie; mais
+il y en a un d'entre nous qui soutient qu'il n'est pas mort: il l'a vu
+saisir, couvert de blessures sanglantes,--mais vivant encore.»
+
+Elle n'en put entendre davantage: c'était en vain qu'elle s'y
+efforçait;--le sang bout dans ses veines;--toutes ses pensées
+s'agitent,--jusqu'à ce que, dans cette lutte opiniâtre, son ame accablée
+succombe à ces paroles. Elle chancelle,--tombe, et les vagues allaient
+peut-être l'arracher sans vie à un autre tombeau; mais ces hommes aux
+mains rudes, bien que leurs yeux soient noyés de larmes, se sont
+empressés de venir à son aide avec la promptitude que commande la pitié.
+Ils versent sur cette joue pâle comme la mort la rosée de l'Océan,
+relèvent Médora,--agitent l'air sur sa figure,--et la soutiennent
+jusqu'à ce qu'elle revienne à la vie. Ils réveillent ses femmes, et
+laissent aux mains des matrones cette forme défaillante dont l'aspect
+les fait gémir de douleur. Ils s'en vont à la caverne d'Anselme pour lui
+faire part de ces affligeantes nouvelles--et de leur courte victoire.
+
+4. Dans cette assemblée farouche retentissent des paroles hardies et
+étranges; il s'élève des pensées de rançon, de guerre et de vengeance,
+de tout, excepté de paix ou de fuite. L'esprit de Conrad respire encore
+dans leur conseil et leur défend le désespoir. Quel que soit son
+destin,--les cœurs qu'il a inspirés et commandés le sauveront vivant, ou
+apaiseront son ombre irritée. Malheur à ses ennemis! il reste encore un
+petit nombre de ses braves dont les actions sont audacieuses, comme
+leurs cœurs sont fidèles.
+
+5. Le cruel Seyd est dans la chambre secrète du harem rêvant au sort de
+son captif. Ses pensées sont alternativement partagées entre l'amour et
+la haine, tantôt avec Gulnare, et tantôt dans la prison de Conrad.
+Étendue à ses pieds, la belle esclave épie les mouvemens de son
+front.--Elle voudrait adoucir les noires pensées de son ame, en jetant
+sur lui les regards inquiets de son œil large et noir, qui cherche
+inutilement dans les siens un retour de sympathie; il fait semblant de
+_les_ tenir constamment sur les grains de son chapelet[c16], mais c'est
+seulement sur les tortures de sa victime qu'il les tient fixés.
+
+--«Pacha! la victoire de ce jour t'appartient; elle s'est fixée sur la
+crête de ton cimier:--Conrad est pris,--le reste est tombé! Le sort de
+Conrad est résolu:--il doit mourir, et il a bien mérité ce
+châtiment;--cependant il me paraît trop indigne de ta haine. Je pense
+qu'en le délivrant un moment, pour lui parler de rançon, en exigeant
+tous ses trésors, serait un moyen plus sage. La renommée vante beaucoup
+ses richesses de pirate;--que mon pacha n'en est-il le maître! Pendant
+ce tems, abattu,--affaibli par ce fatal combat,--surveillé,--suivi,--il
+serait toujours une proie facile; mais une fois mort,--le reste de sa
+troupe embarquera ses richesses et les leurs pour chercher une retraite
+plus sûre.»
+
+«Gulnare!--si pour chaque goutte de son sang on m'offrait un diamant
+aussi riche que le diadême de Stamboul; si pour chacun de ses cheveux on
+faisait briller à mes yeux une mine massive d'or vierge; si tout ce que
+nos contes arabes racontent ou font rêver de trésors et de richesses
+était devant moi,--tous ces trésors ne pourraient racheter le pirate!
+Ils ne retarderaient pas seulement son supplice d'une heure, si je ne le
+savais enchaîné et en mon pouvoir; et si, dans ma soif de vengeance, je
+ne méditais encore sur les tortures qui durent le plus long-tems et
+tuent le plus tard possible.»
+
+«C'est bien,--Seyd!--Je ne cherche pas à comprimer ta rage; elle est
+trop justement excitée pour souffrir la pitié: mes pensées étaient
+seulement de t'assurer ses richesses.--Ainsi relâché, il n'aurait pas
+été libre. Rendu incapable de te nuire, privé de la moitié de sa troupe,
+il pourrait retomber entre tes mains à ton premier signal.»
+
+--«Il pourrait retomber en mes mains!--et je le relâcherais alors pour
+un jour,--quand le misérable est déjà dans mes mains? Relâcher mon
+ennemi!--à la prière de qui?--de la tienne! belle solliciteuse!--C'est
+là cette vertueuse reconnaissance que t'inspire la conduite du giaour
+envers toi et les autres femmes, sans doute parce qu'il t'a
+épargnée,--sans s'inquiéter si sa capture était belle! Mes remerciemens
+et mes éloges lui sont aussi dûs.--Maintenant écoute! j'ai un conseil à
+faire entendre à ton oreille gentille: je me défie de toi, femme! et
+chacune de tes paroles imprime le sceau de la vérité aux soupçons qui
+m'ont été inspirés. Portée dans ses bras à travers les flammes qui
+consumaient le sérail,--dis, avais-tu du regret d'être ainsi emportée
+par lui? Tu n'as pas besoin de répondre;--ta confusion parle, par la
+rougeur qui monte déjà à tes joues coupables. Alors, aimable dame, pense
+à toi! et prends garde: ce n'est pas seulement _sa_ vie qui demande un
+tel soin! Encore une parole--oui--je n'en demande pas davantage. Maudit
+fut le moment où il t'emporta loin des flammes; mieux eût
+valu--mais--non--alors j'aurais gémi sur toi avec la douleur d'un
+amant,--maintenant c'est ton maître qui t'avertit,--femme perfide! Ne
+sais-tu pas que je puis couper tes ailes volages? Ce n'est pas seulement
+par des paroles que je châtie ceux qui m'outragent; prends garde à
+toi:--ne pense pas que ta perfidie reste impunie!»
+
+Il se lève--et il s'éloigne lentement, l'air sévère, la rage dans les
+regards et la menace dans ses adieux. Ah! peu en a été émue cette reine
+des femmes fortes--qu'un front irrité n'a jamais effrayée, que les
+menaces n'ont jamais subjuguée. Seyd ne connaissait guère ton cœur, ô
+Gulnare! il ne savait pas combien l'amour avait sur lui d'empire, et de
+quelle audace la persécution pouvait le rendre capable. Les soupçons du
+pacha lui parurent des outrages,--car elle ne connaissait pas encore
+combien étaient profondes les racines d'où naissait sa compassion.--Elle
+était une esclave;--par cela seul tout captif avait des droits à son
+intérêt, et ce sentiment ne différait d'un autre que de nom. Démêlant à
+peine les motifs des sentimens qui l'agitent,--ne tenant nul compte de
+la colère du pacha, elle voulut s'exposer à de nouveaux dangers, en
+essayant encore de calmer sa haine,--jusqu'à ce que s'éleva dans son
+esprit ce combat de la pensée, source des malheurs de la femme!
+
+6. Cependant--pleins d'anxiété--tristement longs--calmes et uniformes
+s'écoulent les jours et les nuits de Conrad.--Si son ame n'avait pas su
+dompter la terreur, elle n'eût pu supporter ce redoutable intervalle du
+doute et de la crainte, lorsque chaque heure pouvait le condamner à un
+supplice pire que la mort; lorsque chaque pas que répétait l'écho de la
+porte de sa prison pouvait être celui de l'homme qui devait le conduire
+où le pieu fatal l'attendait: lorsque chaque voix qui frappait son
+oreille pouvait être la dernière qu'il lui était permis d'entendre: si
+son ame n'avait pu dompter la terreur,--cet esprit austère et haut eût
+prouvé qu'il était aussi peu disposé à mourir qu'incapable de s'en
+préserver. Il était abattu,--peut-être vaincu;--cependant il supportait
+en silence ce conflit de pensées plus redoutables que tout ce qu'il
+avait essuyé jusqu'alors. La chaleur du combat, le fracas des tempêtes
+laissent à peine une idée assez inactive pour être un tourment; mais
+emprisonné et chargé de fers dans une étroite solitude, se torturer, en
+proie à tous les souvenirs les plus divers; méditer sans cesse sur son
+propre cœur, sur ses irréparables fautes, sur son destin futur;--se voir
+dans l'impossibilité d'éviter ce dernier--et de réparer les
+premières;--compter les heures qui nous poussent impérieusement à notre
+fin, sans avoir un ami pour nous consoler, et redire aux autres que la
+mort a été reçue par nous comme un bien; autour de nous des ennemis
+toujours prêts à mentir sur notre vie passée, et à calomnier nos
+derniers instans; avoir devant soi des tortures que l'ame se sent
+capable de braver, quoiqu'elle doute si la chair frémissante sera assez
+forte pour les supporter, et si un simple cri ne déshonorera pas les
+plus beaux sentimens, et ne lui ravira pas la plus noble gloire, celle
+du courage; la vie que l'on perd ici-bas, se la voir déniée en haut par
+ceux qui s'arrogent le monopole des faveurs du ciel; et surtout se voir
+ravir quelque chose de plus qu'un paradis douteux--le ciel de nos
+espérances terrestres--celle qui est la bien-aimée de nos cœurs; telles
+sont les pensées dont un captif est assiégé, et qui lui font éprouver
+des angoisses qui surpassent les douleurs mortelles: ce sont ces pensées
+qui assiégeaient Conrad.--Les supporte-t-il lâchement ou avec courage?
+puisqu'il n'y succombe pas, il faut bien qu'il en soit ainsi!
+
+7. Le premier jour est passé, il n'a pas vu Gulnare;--le second--le
+troisième--elle n'est pas encore revenue; mais ce que ses paroles
+avaient avancé, ses charmes l'ont accompli, ou autrement il n'aurait pas
+vu un autre soleil. Le quatrième s'est écoulé, et avec la nuit une
+tempête est venue mêler sa puissance de terreur à celle des ténèbres.
+Oh! comme Conrad prêtait avidement l'oreille aux mugissemens de l'abîme,
+qui jusqu'alors n'avaient pas encore interrompu son sommeil! et son
+imagination sauvage s'égare dans de plus sauvages désirs, inspirée
+qu'elle est par la lutte de son propre élément! Souvent il s'était
+élancé sur ces vagues ailées, et il aimait leur rudesse impétueuse qui
+rendait sa course plus rapide. Et maintenant le mugissement de l'océan
+qui retentit à son oreille est pour lui une voix depuis long-tems
+connue, qui lui dit--hélas! que c'est vainement qu'elle est si près de
+lui!
+
+Le vent au-dessus de lui fait entendre de lourds sifflemens; et,
+doublement retentissans, les nuages qui portent le tonnerre ébranlent la
+tourelle de sa prison; la foudre reluit à travers les barreaux, et
+réjouit plus le cœur de Conrad que l'astre de la nuit. Il traîne sa
+lourde chaîne vers ces barreaux éclairés pour y attirer le tonnerre, en
+désirant _que ce péril_ ne fût pas vain. Il soulève ses bras chargés de
+fers vers le ciel, en le priant de lancer dans sa pitié un de ses
+carreaux enflammés pour l'anéantir: le fer qu'il porte et sa prière
+impie les attirent également.--La tempête roule au loin et dédaigne de
+frapper; ses voix retentissantes s'affaiblissent dans le
+lointain,--elles s'éteignent.--Conrad se retrouve seul, comme si quelque
+ami infidèle eût dédaigné d'écouter ses gémissemens.
+
+8. L'heure de minuit est passée,--et un pas léger s'approche de la porte
+massive;--il s'arrête,--il s'approche de nouveau; le verrou criant et la
+clef au son triste tournent légèrement: son cœur l'a devinée,--c'est la
+belle Gulnare! Quels que soient ses péchés, cette femme est pour lui un
+ange protecteur, et belle aussi comme l'imagination d'un ermite pourrait
+la peindre. Cependant elle est changée depuis qu'elle est venue pour la
+première fois dans cette prison; sa joue est plus pâle, sa démarche plus
+chancelante. Elle tourne vers le prisonnier son œil noir et inquiet, et
+ce regard exprime avant ses paroles ces mots: «Tu dois mourir! oui, tu
+dois mourir; il ne te reste qu'une ressource, la dernière,--la pire de
+toutes,--si les tortures ne la surpassaient encore.»
+
+«Femme! je n'en dénie aucune;--mes lèvres expriment ce qu'elles ont déjà
+exprimé:--Conrad est toujours le même. Pourquoi veux-tu chercher à
+sauver la vie d'un condamné, et l'arracher à la sentence qu'il a
+méritée? Oui, je l'ai bien méritée--non seul ici peut-être--j'ai bien
+mérité la vengeance de Seyd par de nombreuses actions coupables.»
+
+--«Tu me demandes pourquoi? pourquoi--oh! n'as-tu pas sauvé ma vie d'un
+sort plus horrible que celui de l'esclavage? Tu me demandes
+pourquoi?--le malheur t'a-t-il aveuglé sur les tendres entreprises de
+l'esprit d'une femme? et dois-je te le dire? quoique mon cœur ressente
+tout ce que la femme peut ressentir, sans pouvoir l'avouer--en dépit de
+tes crimes--ce cœur le ressent pour toi. Il a éprouvé pour toi de la
+crainte,--de la reconnaissance,--de la pitié, de la folie,--de l'amour.
+Ne réplique pas, ne me conte plus ton histoire, ne me dis plus que tu en
+aimes une autre--et que je t'aime en vain. Quoiqu'elle soit aussi tendre
+que moi, qu'elle soit plus belle, je me précipite dans un danger qu'elle
+n'oserait pas affronter. Son cœur, auquel le tien est si fidèle, est-il
+digne du tien? Si je t'appartenais,--tu ne serais pas seul ici
+maintenant. Épouse d'un proscrit,--elle laisse son époux errer seul sur
+les vagues! Qui retient dans sa demeure une si galante dame? Mais assez
+de paroles,--et sur ta tête et sur la mienne un sabre tranchant est
+suspendu par un simple fil; si tu as encore du courage, et que tu
+veuilles être libre, prends ce poignard, lève-toi et suis-moi!»
+
+«Oui,--et mes chaînes! mes pieds, parés de ces ornemens, traverseront
+avec grâce les gardes endormis! Tu l'as oublié,--est-ce là un
+accoutrement pour fuir? ou est-il plus propre que tout autre au combat?»
+
+«Défiant corsaire! j'ai gagné la garde, toujours prête à se révolter et
+avide d'or. Une seule de mes paroles fera tomber tes chaînes; sans un
+pareil secours comment pourrais-je rester ici? Depuis que nous nous
+sommes rencontrés, j'ai mis le tems à profit; et si je me suis rendue
+coupable, c'est toi qui a causé mon crime. Un crime!--ce n'est pas être
+criminelle que de punir ceux de Seyd. Ce tyran détesté, Conrad,--il doit
+mourir! Je te vois frémir;--mon ame est bien changée:--elle a été
+outragée,--méprisée,--avilie;--elle sera vengée.--Accusée d'une trahison
+que jusqu'ici mon cœur avait dédaignée,--trop fidèle, quoique enchaînée
+dans une servitude trop amère; oui, tu souris!--mais il avait peu de
+motifs de se plaindre: je n'étais pas alors perfide,--et toi, tu ne
+m'étais pas encore si cher. Mais Seyd l'a soutenu;--et les jaloux, ces
+tyrans qui, en nous tourmentant, nous portent à les trahir, méritent
+bien le sort que leurs lèvres toujours maussades prédisent. Je ne l'ai
+jamais aimé;--il m'acheta--quelque peu cher--puisqu'avec moi se trouvait
+un cœur qu'il n'avait pu acheter. Je fus une esclave docile; il a dit
+que, pour sa récompense, j'aurais fui volontiers avec toi. C'était faux,
+tu le sais;--mais que de tels augures se repentent de leurs prévisions!
+leurs paroles sont des outrages qui rendent leurs prévisions véritables.
+Ce n'était pas à ma prière qu'il suspendait ta mort; cette grâce
+éphémère n'était que pour lui donner le tems de préparer de nouveaux
+supplices pour te torturer, et pour augmenter mon désespoir. Il a aussi
+menacé ma vie; mais sa folie amoureuse[loc16] me réserve encore pour les
+caprices de sa seigneurie. Quand il sera plus rassasié de ces charmes
+qui se flétrissent et de moi, alors s'ouvrira le sac,--et la mer roule
+près de ces lieux! Quoi! suis-je donc destinée à lui servir dans ses
+caprices, comme un jouet d'enfant que l'on rejette dès qu'il a perdu ses
+dorures? Je t'ai vu,--je t'ai aimé,--je te dois tout;--je voudrais te
+sauver, quand ce ne serait que pour te prouver combien une esclave est
+reconnaissante. Mais quand même le pacha n'aurait pas ainsi menacé ma
+vie et mon honneur (et il tient bien ses sermens prononcés dans des
+momens de colère), je t'aurais encore sauvé;--mais lui eût été épargné.
+Maintenant je suis toute à toi--à tout préparée. Tu ne m'aimes pas,--tu
+ne me connais pas,--ou, si tu me connais, c'est de la manière la plus
+défavorable. Hélas! cet amour--ou cette haine m'est pour la première
+fois connue.--Oh! que ne peux-tu éprouver ma constance, tu ne me
+repousserais pas; tu ne refuserais pas l'amour ardent dont brûle un cœur
+oriental. Il est maintenant le phare de ton salut,--maintenant il te
+montre dans le port la proue d'un Maïnote; mais dans une chambre par où
+nos pas doivent nous conduire, dort-il ne doit pas se réveiller--le
+barbare tyran Seyd!»
+
+[Note loc16: _His dotage_.]
+
+«Gulnare!--Gulnare!--je n'avais jamais, jusqu'à ce moment, senti si
+fortement mon abjecte fortune, ma renommée flétrie si humiliée. Seyd est
+mon ennemi; il eût balayé ma troupe de la terre, avec un bras
+impitoyable, mais frappant à découvert. C'est pourquoi je suis venu ici,
+sur mon vaisseau de guerre, pour émousser le cimeterre par le cimeterre;
+telle est mon arme,--et non le secret poignard:--qui épargne la vie et
+l'honneur d'une femme, épargne aussi celle d'un ennemi qui dort. C'est
+avec joie que je te sauvai, ô femme; ce n'était pas pour cela:--ne me
+laisse pas penser que tu n'étais pas digne de ma pitié. Maintenant,
+adieu donc!--que plus de paix soit réservé à ton cœur! La nuit
+s'écoule:--c'est la dernière de mon repos terrestre!»
+
+«Repose! repose! au soleil levant commenceront tes souffrances
+nerveuses, et tes membres se tordront sur le pieu qui t'attend. J'ai
+entendu donner les ordres,--j'ai vu--mais je ne le verrai plus.--Si tu
+veux périr, je périrai avec toi. Ma vie,--mon amour,--ma haine,--tout ce
+que je possède ici-bas dépend de cette résolution, corsaire! Mais il n'y
+a que cette tentative! sans elle la fuite serait inutile.--Comment! les
+poursuites assurées de Seyd, mes injures non vengées, ma jeunesse
+déshonorée,--les longues, longues années consumées dans les regrets--un
+seul coup nous délivre de toutes nos craintes à venir. Mais puisque la
+dague convient moins à ton bras que l'épée, j'essaierai la fermeté d'une
+main de femme. Les gardes sont gagnés;--encore un moment, et tout sera
+consommé.--Corsaire! nous nous rencontrerons en lieu sûr, ou nous ne
+nous rencontrerons plus. Si ma faible main faillit, le nuage du matin
+roulera sur ton échafaud et sur mon linceul.»
+
+9. Elle se détourna et disparut avant que Conrad eût pu lui répondre,
+mais il la suit long-tems d'un œil inquiet; et recueillant, comme il
+faut, les anneaux des chaînes qui le pressent, pour diminuer leur
+longueur ainsi que le bruit de sa marche, il suit Gulnare, autant que le
+lui permettent ses membres enchaînés, car les verroux ne retiennent plus
+ses pas. Elle était noire et sinueuse la marche qu'il devait suivre, et
+il ne savait pas où ce passage conduisait. Il n'y avait là ni lampes ni
+gardes. Il aperçoit bientôt une sombre lueur:--cherchera-t-il ou
+évitera-t-il une clarté si indistincte et si faible? Le hasard guide ses
+pas,--une fraîcheur soudaine semble frapper son front, comme si c'était
+l'air du matin.--Il a atteint une galerie découverte;--à ses regards
+brille la dernière étoile de la nuit dans un ciel qui s'éclaircit.
+Cependant à peine Conrad y fait-il attention. Une autre lumière, partie
+d'une chambre solitaire, frappe sa vue. Il se dirige de ce côté. Une
+porte entr'ouverte lui a laissé voir cette clarté dans l'intérieur, mais
+rien de plus. Une figure se présente d'un pas précipité; elle
+s'arrête,--se détourne,--s'arrête encore,--c'est elle enfin! Point de
+poignard dans sa main,--aucun indice de crime.--«Grâces soient rendues à
+ce cœur tendre,--elle n'a pu le tuer!» Il la regarde de nouveau; ses
+regards sauvages et égarés semblent reculer de frayeur à la vue du jour.
+Elle s'arrête,--rejette en arrière ses longues tresses de cheveux noirs
+qui voilaient presque tout son visage et son beau sein: on dirait que sa
+tête mal assurée sort d'un état de doute ou de terreur. Ils se
+rencontrent;--sur le front de Gulnare,--inconnue par elle--oubliée--sa
+main précipitée a laissé--une tache légère.--Conrad en observe la
+couleur et devine--Oh! léger mais certain est le gage du crime:--c'est
+du sang!
+
+10. Conrad avait vu des combats;--il s'était nourri, dans la solitude de
+son cachot, des tortures qui apparaissent d'avance au coupable condamné;
+il avait été séduit,--châtié,--et la chaîne emprisonnait encore ses bras
+qui pouvaient la porter à jamais: mais les combats,--la captivité,--le
+remords,--tout ce qu'il a éprouvé de plus terrible,--ne l'ont jamais
+fait frissonner,--n'ont jamais fait frémir le sang dans ses veines comme
+cette tache de pourpre qui le glace d'horreur. Cette goutte de sang,
+cette légère mais criminelle tache a fait disparaître tous les charmes
+de cette beauté! Le sang qu'il a vu,--il aurait pu le voir couler sans
+émotion;--mais alors c'eût été dans le combat, ou versé par une main
+d'homme!
+
+11. «C'en est fait!--il allait se réveiller,--mais c'en est fait.
+Corsaire! il n'est plus:--tu me coûtes bien cher. Toute parole serait
+vaine en ce moment,--fuyons,--fuyons! Notre barque nous attend, il est
+déjà presque jour. Le petit nombre de gardes que j'ai séduits me sont
+maintenant tout dévoués, et ces hommes viendront rejoindre ce qui survit
+de ta troupe. Bientôt ma voix saura justifier mon bras, quand notre
+voile nous emportera loin de ce rivage détesté.»
+
+12. Elle frappa des mains,--et à travers la galerie accourent, équipés
+et armés pour le combat, ses serviteurs--Grecs ou Maures. Ils s'arrêtent
+silencieux, mais empressés; les chaînes de Conrad tombent. Encore une
+fois ses membres sont libres comme le vent des montagnes! mais sur son
+cœur pèse une telle tristesse qu'il semble que le poids des fers
+l'accable maintenant. Aucunes paroles ne sont prononcées;--au signal de
+Gulnare, une porte qui s'ouvre révèle une secrète issue qui conduit au
+rivage. La cité est laissée en arrière;--ils se hâtent, ils atteignent
+les vagues joyeuses qui bondissent sur le sable jaune. Et Conrad, se
+laissant guider par Gulnare, suit ses volontés, ne s'inquiétant pas s'il
+est sauvé ou trahi. La résistance était aussi inutile que si Seyd eût
+encore vécu, pour se rassasier de la vue du supplice que sa vengeance
+avait ordonné.
+
+13. Ils sont embarqués, la voile est déployée, la brise légère
+souffle;--que la mémoire de Conrad a d'objets à passer en revue! Il
+tombe absorbé dans la contemplation, jusqu'au cap où il avait la
+dernière fois jeté l'ancre, et qui élève dans les airs sa forme
+gigantesque. Ah!--depuis cette fatale nuit, quoique courts aient été les
+instans, il avait balayé un siècle de terreur, de peines et de crimes.
+Au moment où l'ombre immense du rocher passa noire sur le mât du navire,
+Conrad voila son visage, et éprouva dans cet instant une douleur amère.
+Il se rappela tout,--Gonsalve et ses compagnons, son triomphe éphémère
+et sa cruelle défaite; il pense aussi à elle, à son amie délaissée: il
+se retourna et vit--Gulnare, l'homicide!
+
+14. Elle observait sa contenance et les mouvemens de ses traits. Bientôt
+elle ne put supporter cet aspect glacé, cette contenance froide qui la
+repoussait; et cette sombre férocité qui était étrangère à ses regards
+s'éteignit dans des larmes trop tardives. Elle s'agenouilla devant
+Conrad et pressa sa main:--«Tu devrais encore me pardonner, quand Allah
+lui-même m'accablerait de son courroux; sans cet attentat ténébreux, que
+devenais-tu? Accable-moi de tes reproches;--mais non cependant--oh!
+épargne-moi _maintenant_! Je ne suis pas ce que je te parais
+être;--cette nuit terrible a égaré ma raison: ne te révolte pas contre
+moi! Si je n'avais jamais aimé,--quoique moins criminelle, tu n'aurais
+pas vécu--pour me haïr,--quand même tu l'aurais voulu.»
+
+15. Elle s'est trompée sur les pensées de Conrad, ces pensées l'accusent
+plutôt qu'elle; il se croit la cause, quoique involontaire, de ses
+misères. Mais muettes, profondes, sombres et inexprimées, ces pensées
+dévorent silencieusement son cœur. Cependant le vent est favorable, les
+flots ne sont point soulevés, les vagues bleues se jouent devant la
+proue du navire. Mais sur la ligne lointaine de l'horizon apparaît un
+point noir--un mât--une voile--un vaisseau armé! Les hommes de quart sur
+le tillac signalent leur petite barque, et une ample voile que le vent
+arrondit dans les airs rend sa course plus rapide. Il s'approche avec
+majesté, se presse sur sa proue, et ses flancs présentent un aspect
+formidable. Une lueur subite est aperçue,--un boulet dépasse la barque
+et glisse en sifflant sous les flots. Le pénétrant Conrad sort
+tout-à-coup de sa rêverie silencieuse; une joie depuis bien long-tems
+éteinte brille dans ses regards: «C'est mon pavillon--mon pavillon
+rouge! Allons--allons--je ne suis pas encore abandonné de tout sur
+l'Océan!» Les pirates reconnaissent le signal, ils répondent au salut;
+ils mettent la chaloupe en mer, et les voiles sont baissées. «C'est
+Conrad! c'est Conrad!» Le commandement ne peut réprimer les transports
+et les acclamations qui s'élèvent du tillac! C'est avec une vive
+allégresse et un sentiment d'orgueil qu'ils le voient monter de nouveau
+sur son vaisseau. Un sourire s'épanouit sur chacun de ces rudes visages;
+ils peuvent à peine s'empêcher de presser leur chef dans leurs francs
+embrassemens. Lui, oubliant à demi ses dangers et sa défaite, répond à
+leur accueil comme un chef doit y répondre, serre avec un mouvement
+cordial la main d'Anselme, et il sent qu'il peut encore vaincre et
+commander!
+
+16. Ces premiers momens de joie passés, les sentimens qui débordent les
+corsaires sont des regrets de ramener leur chef sans avoir frappé un
+seul coup. Ils avaient mis à la voile, préparés pour la
+vengeance;--s'ils avaient su que c'était la main d'une femme qui avait
+délivré leur chef et leur avait enlevé cette gloire,--moins scrupuleux
+que l'orgueilleux Conrad, ils l'auraient nommée leur reine. Par maint
+sourire interrogatif, et par une surprise d'admiration, ils se
+communiquent tout bas leurs pensées en regardant Gulnare. Mais elle,
+tantôt au-dessus,--tantôt au-dessous de son sexe; elle, que le sang n'a
+point épouvantée, est troublée par leurs regards. Elle tourne vers
+Conrad un regard faible et suppliant, baisse son voile, et se tient
+silencieuse à ses côtés. Ses bras sont doucement croisés sur ce cœur
+qui--Conrad sauvé--a résigné le reste au destin. Quoique quelque chose
+de pire que la frénésie puisse remplir ce cœur, extrême en amour comme
+en haine, en bien comme en mal, le dernier des crimes l'a laissée encore
+femme après son exécution!
+
+17. Conrad l'a remarquée, et il a éprouvé--ah! pouvait-il moins? il a
+éprouvé de l'horreur pour cette action,--mais de la pitié pour sa
+position cruelle. Ce qu'elle a fait, des torrens de larmes ne pourront
+jamais l'effacer, et le ciel la punira au jour de sa colère. Mais--ce
+qu'elle a fait, il le sait: quel que soit son crime, c'est pour lui que
+le poignard a frappé, que le sang a été versé; et il est libre!--et pour
+lui elle a donné tout ce qu'elle possédait sur la terre, et plus que
+tout dans le ciel! Alors il se tourne vers cette esclave aux yeux noirs
+qui baisse les yeux vers la terre en rencontrant son regard. Elle lui
+paraît changée et humiliée,--faible et timide; mais variant souvent la
+couleur de ses joues jusqu'aux teintes les plus profondes de la
+pâleur,--tout ce qui en reste rouge est cette tache terrible qui a
+rejailli sur elle de la blessure faite par le poignard! Conrad prend sa
+main;--elle a frémi:--il est maintenant trop tard.--Cette main si douce
+au toucher de l'amour,--si puissante dans les inspirations de la haine,
+Conrad a serré cette main; elle a frémi,--et la sienne a perdu sa
+fermeté, et sa voix est altérée. «Gulnare!»--mais elle ne répond
+rien.--«Chère Gulnare!» Elle a levé les yeux:--c'est sa seule
+réponse;--elle se précipite dans ses bras. S'il l'avait repoussée de cet
+asile de repos, son cœur eût été au-dessus ou au-dessous d'un cœur
+mortel; mais--bien ou mal--il ne la repoussa point de ses bras.
+Peut-être, sans les murmures de sa conscience, sa dernière vertu alors
+serait allée rejoindre les autres. Cependant Médora elle-même aurait pu
+pardonner ce baiser qui ne demandait rien de plus d'une femme si belle;
+le premier et le dernier que la fragilité humaine déroba à la
+constance--sur des lèvres où l'amour avait exhalé tout son souffle; sur
+des lèvres--dont les soupirs interrompus répandaient un parfum semblable
+à celui que ce dieu venait de rafraîchir par l'agitation de son aile!
+
+18. Ils atteignent, à l'heure du crépuscule, leur île solitaire. Les
+rochers semblent leur sourire; le port retentit de murmures joyeux; les
+signaux brillent en tournant sur les hauteurs; les chaloupes plongent
+dans la baie tranquille, et les joyeux dauphins les poussent à travers
+l'écume; le cri aigu de l'oiseau de mer les salue lui-même de sa voix
+discordante. Près de chaque lampe qui brille à travers les fenêtres de
+leurs demeures, leur imagination se peint les amis qui en entretiennent
+la clarté. Oh! qui peut sanctifier les joies du foyer comme l'aimable
+rayon de l'espérance qui sourit du sein des vagues soulevées de l'Océan?
+
+19. Les feux sont allumés sur la montagne et parmi les bosquets de
+l'île; Conrad cherche au milieu d'eux la tour de Médora. Il regarde en
+vain;--c'est étrange:--tous font la même remarque de surprise; au milieu
+de tant de signaux, cette tour est seule dans l'obscurité. C'est
+étrange;--autrefois son phare de salut n'avait jamais manqué. Maintenant
+il n'est peut-être pas éteint, mais seulement voilé. Conrad descend avec
+la première barque qui se porté au rivage, et contemple avec impatience
+la lenteur des rames. Oh! que n'a-t-il des ailes plus rapides que celles
+du faucon, pour le porter comme une flèche sur la cime de la montagne!
+Au premier repos que prennent les rameurs, il n'attend pas,--ne perd pas
+de tems à considérer;--il se jette dans les flots, lutte contre les
+vagues, traverse la baie, et monte par le sentier familier à sa vue.
+
+Il parvient à la porte de sa tour,--s'arrête un instant.--Aucun bruit ne
+s'échappe de l'intérieur; et la nuit sombre régnait autour de lui. Il
+frappe avec force,--aucune démarche, aucune réponse ne lui présage que
+quelqu'un l'a entendu ou l'a cru dans le voisinage. Il frappe
+encore,--mais faiblement,--car sa tremblante main se refusait de venir
+au secours de son cœur troublé. La porte s'ouvre;--c'est un visage bien
+connu,--mais ce n'est pas la forme qu'il est impatient de serrer dans
+ses bras. On ne lui dit rien,--deux fois ses lèvres ont essayé de parler
+sans pouvoir exprimer ce qu'il désire de savoir. Il saisit le
+flambeau:--sa clarté va lui donner une réponse à tout;--cette lampe
+s'échappe de sa main, et s'éteint dans sa chute. Il ne voudrait pas
+attendre qu'elle soit rallumée; il lui en coûterait encore plus
+d'attendre la clarté du jour. Mais, vacillant à travers le sombre
+corridor, un autre flambeau jette des lueurs par intervalle. Conrad se
+précipite dans l'appartement,--ses yeux contemplent tout ce que son cœur
+ne pouvait croire,--bien qu'il l'eût pressenti!
+
+20. Il ne s'est point détourné,--ne parle point,--ne défaille point;--il
+a fixé ses regards sur elle, et contemple une forme qui n'a plus de vie.
+Il la contemple:--qu'il faut de tems, en dépit de la douleur, pour se
+persuader, et oser s'avouer que nous contemplons en vain un objet chéri
+qui n'est plus! Médora avait été si belle et si calme dans sa vie que la
+mort se présentait chez elle sous un aspect plus doux; et les fleurs
+glacées [c17] que sa main plus glacée tenait encore étaient pressées
+doucement, comme si elle les eût serrées à peine, ou qu'elle eût feint
+de dormir, et qu'elle se fût moquée des larmes répandues déjà sur elle.
+De longues veines bleues se dessinaient sur ses paupières blanches comme
+la neige, qui voilaient--des pensées disparues de ces yeux autrefois
+pleins de vie.--Oh! c'est surtout sur les yeux que la mort exerce sa
+puissance, et bannit l'ame de son trône de lumière! Ils se sont
+affaissés et ternis ces cercles bleus dans cette longue et dernière
+éclipse de la vie; mais la mort a épargné, pour un instant, la fraîcheur
+des lèvres de Médora:--elles semblent avoir oublié de sourire, et désiré
+du repos--seulement pour un instant. Mais le blanc linceul, et chaque
+tresse tombante de ses cheveux longs,--beaux--mais dispersés dans un
+dernier abandon privé de vie, et qui naguère, jouets du vent d'été,
+s'échappaient des guirlandes qui s'efforçaient de les retenir dans leur
+couronne; ces cheveux--et sa joue pâle et pure réclament le froid de la
+tombe.--Elle n'est plus rien;--pourquoi Conrad est-il encore auprès
+d'elle?
+
+21. Il n'a fait aucune question;--toutes celles qu'il aurait pu faire
+avaient été résolues par le premier regard qu'il avait jeté sur ce front
+calme--et froid comme le marbre. C'était assez pour lui,--elle était
+morte,--que lui importait comment? L'amour de la jeunesse, l'espérance
+de meilleures années, là source des désirs les plus doux, des craintes
+les plus tendres; le seul être vivant qu'il n'ait pu haïr; tout lui
+était ravi,--et il avait mérité ce destin, mais il n'en sent pas moins
+toute l'amertume.--L'homme de bien se tourne, pour obtenir un terme à
+ses douleurs, vers ces régions d'où le crime est à jamais repoussé;
+l'homme orgueilleux--le méchant--qui ont fixé leurs joies ici-bas, et
+trouvent la terre suffisante pour leurs douleurs, perdent tout en
+perdant ce qui les attache à cette terre--peu de chose peut-être.--Mais
+qui abandonne avec résignation tout ce qui faisait son bonheur? Beaucoup
+de regards stoïques et d'aspects sévères masquent des cœurs où le
+chagrin a laisse peu de choses à connaître; et de nombreuses et tristes
+pensées demeurent cachées, mais non perdues dans les sourires de ceux
+auxquels ils conviennent d'autant moins qu'ils les prodiguent davantage.
+
+22. Ceux qui l'éprouvent le plus vivement sont ceux qui expriment le
+plus mal ce désordre d'un cœur souffrant, où mille pensées se soulèvent
+pour se concentrer dans une seule, et qui cherchent dans toutes le
+refuge qu'ils ne trouvent dans aucune. Nulles paroles ne suffisent pour
+peindre les émotions intimes de l'ame, car la vérité refuse toute
+éloquence au malheur. L'épuisement pèse de tout son poids sur l'ame
+abattue de Conrad, et la stupeur l'a presque rendu immobile. Il est
+maintenant si faible:--que l'attendrissement de sa mère remplit ces yeux
+farouches, qui pleurent comme ceux d'un enfant. C'était seulement la
+faiblesse de son cerveau qui annonçait une douleur irréparable. Personne
+ne vit les larmes qui tombaient de ses yeux;--peut-être, devant des
+témoins, cette inutile effusion de la douleur ne se fût point prononcée.
+Ces larmes n'ont pas long-tems coulé;--il les essuie avant de
+s'éloigner, le cœur abandonné de tout,--sans
+espérance,--brisé,--inconsolable! Le soleil paraît sur l'horizon,--mais
+le jour de Conrad est sombre; la nuit survient: ses ténèbres ne le
+quitteront plus. Il n'y a pas de ténèbres plus noires que le nuage de
+l'ame, aux yeux fatigués du malheur:--c'est le plus aveugle des
+aveuglemens! Celui qui l'éprouve ne peut--n'ose voir;--mais il se tourne
+du côté de l'ombre la plus épaisse,--et ne veut pas souffrir un guide!
+
+23. Le cœur de Conrad était formé pour la douceur,--mais il fut emporté
+violemment dans l'inconduite. Trahi de trop bonne heure, et trompé trop
+long-tems, ses sentimens les plus purs,--comme les gouttes d'eau qui
+tombent et se durcissent dans la grotte, s'étaient durcis de même, moins
+clairs peut-être que les stalactites, après avoir passé par les filtres
+terrestres, mais enfin écoulés, glacés et pétrifiés. Cependant les
+tempêtes sont arrivées, et la foudre a brisé le rocher de glace; si son
+cœur est semblable, il s'est brisé sous le choc de la foudre.
+
+Là croît une fleur à l'abri de cet âpre rocher; quoique noire ait été
+son ombre,--il l'avait protégée,--il l'avait sauvée jusqu'à ce jour. Le
+tonnerre est venu,--ses traits les ont frappés tous deux; la solidité du
+granit et la jeunesse de la fleur. Cette aimable plante n'a pas laissé
+une feuille pour dire son histoire; mais elles se sont dispersées et
+flétries où elles sont tombées, et de son froid protecteur il ne reste
+que des fragmens entassés, mais en éclats, sur une plage stérile!
+
+24. C'est le matin;--peu des compagnons de Conrad osent se hasarder à
+troubler sa solitude. Anselme cherche enfin à pénétrer dans sa tour; il
+n'y était plus:--on ne l'a pas vu le long du rivage de la mer. Avant la
+nuit, toute l'île alarmée a été parcourue dans tous les sens. Le matin
+suivant--d'autres recherches commencent, et son nom retentit jusqu'à
+fatiguer les échos. Mont,--grottes,--cavernes,--vallées,--tout est
+exploré en vain. On trouve sur le rivage la chaîne brisée d'une barque.
+L'espérance renaît dans les cœurs;--les pirates se mettent à sa trace
+sur la mer. Tout est inutile;--les jours roulent sur les jours qui ne
+sont plus, et Conrad ne revient pas:--il ne reviendra plus depuis ce
+jour. Aucun vestige, aucunes nouvelles de son sort n'indiquent où il
+supporte ses douleurs, ou bien où il a succombé à son désespoir!
+
+Long-tems ses compagnons pleurèrent celui que nul être qu'eux ne pouvait
+pleurer; et beau fut le monument qu'ils élevèrent à son amie. Pour lui,
+aucune pierre monumentale ne fut élevée pour rappeler sa mort douteuse
+et des actions trop vaguement connues. Il laissa un nom de corsaire aux
+tems à venir, lié à une vertu, et associé à un millier de crimes[c18].
+
+FIN DU CORSAIRE.
+
+
+
+
+NOTES
+DU CORSAIRE.
+
+Le tems, dans ce poème, pourra paraître trop court pour les événemens;
+mais toutes les îles de la mer Égée sont à peu d'heures de navigation du
+continent, et le lecteur voudra bien être assez bon pour prendre _le
+vent_ comme je l'ai souvent trouvé.
+
+
+NOTE 1.
+
+_Roland furieux_, chant X.
+
+NOTE 2.
+
+Dans la nuit, particulièrement sous les latitudes chaudes, chaque coup
+de rame, chaque mouvement des chaloupes ou des vaisseaux est suivi par
+un éclat léger de lumière qui se détache de l'eau comme une feuille
+lumineuse.
+
+NOTE 3.
+
+Café.
+
+NOTE 4.
+
+Pipe, en turc.
+
+NOTE 5.
+
+Jeunes danseuses.
+
+NOTE 6.
+
+On a objecté que l'entrée déguisée de Conrad comme espion est hors de la
+nature.--Il en est peut-être ainsi.--Je trouve quelque chose dans
+l'histoire qui ne lui est pas contraire.
+
+«Désireux de connaître par ses propres yeux la situation des Vandales,
+Majorien se hasarda, après avoir dissimulé la couleur de ses cheveux, de
+visiter Carthage sous le nom de son ambassadeur; et Genséric fut par la
+suite bien mortifié par cette découverte qu'il fit d'avoir entretenu et
+renvoyé l'empereur des Romains. Une pareille anecdote peut être rejetée
+comme une fiction invraisemblable; mais c'est une fiction qui n'aurait
+pu être imaginée que dans la vie d'un héros.»
+
+(GIBBON, _Décadence et Chute_, vol. VI.)
+
+Que le caractère de Conrad n'en soit pas moins hors nature, je tâcherai
+de prouver le contraire par quelques coïncidences historiques que j'ai
+rencontrées depuis que j'ai écrit _le Corsaire_.
+
+«Eccelin, prisonnier, dit Rolandini, s'enfermait dans un silence
+menaçant; il fixait sur la terre son visage féroce, et ne donnait point
+d'essor à sa profonde indignation.--De toutes parts, cependant, les
+soldats et les peuples accouraient; ils voulaient voir cet homme, jadis
+si puissant, et la joie éclatait de toutes parts.
+
+«Eccelin était d'une petite taille; mais tout l'aspect de sa personne,
+tous ses mouvemens indiquaient un soldat.--Son langage était amer, son
+déportement superbe;--et, par son seul regard, il faisait trembler les
+plus hardis.»
+
+(SISMONDI, tome III, page 219-220.)
+
+«_Gizericus_ (Genséric, roi des Vandales, le conquérant de Carthage et
+de Rome), _statura mediocris, et equi casu claudicans, animo profundus,
+sermone rarus, luxuriœ contemptor_, _irâ turbidus, habendi cupidus, ad
+sollicitandas gentes providentissimus_, etc., etc.»
+
+(JORNANDES, _de Rebus Geticis_, c. 33.)
+
+Je demande pardon d'avoir cité ces ténébreuses réalités pour donner de
+la contenance à mon _Giaour_ et à mon _Corsaire_.
+
+NOTE 7.
+
+Les derviches sont dans des couvens et de différens ordres comme les
+moines.
+
+NOTE 8.
+
+Satan.
+
+NOTE 9.
+
+C'est un effet habituel et non pas nouveau de la colère des Musulmans.
+(Voyez les _Mémoires du prince Eugène_, p. 24.) «Le séraskier reçut une
+blessure à la cuisse; il arracha sa barbe par la racine, parce qu'il se
+trouvait forcé de quitter le champ de bataille.»
+
+NOTE 10.
+
+Gulnare, nom de femme; il signifie littéralement _la fleur du
+grenadier_.
+
+NOTE 11.
+
+On peut citer, par exemple, sir Thomas Morus sur l'échafaud, et Anne de
+Boylen qui, dans la Tour, sa prison, en passant la main sur son cou,
+remarqua que «il était trop délicat pour causer beaucoup de peine à
+l'exécuteur.» Pendant une partie de la révolution française, il était
+venu de mode de laisser quelques bons _mots_ comme un legs; et la
+quantité des derniers bons mots facétieux des victimes, prononcés durant
+cette période, pourrait former un volume assez considérable de facéties
+mélancoliques.
+
+NOTE 12.
+
+Socrate but la ciguë peu de tems avant le coucher du soleil (l'heure des
+exécutions) quoique ses disciples le priassent d'attendre la disparition
+totale de cet astre.
+
+NOTE 13.
+
+Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans notre propre
+climat; les jours en hiver sont plus longs, mais plus courts en été.
+
+NOTE 14.
+
+Le _kiosque_ est une maison d'été turque. Le palmier est hors des murs
+actuels d'Athènes, non loin du temple de Thésée, dont un mur seul le
+sépare. L'eau du Céphise est réellement bien rare, et l'Ilissus n'en a
+pas du tout.
+
+NOTE 15.
+
+Les vers précédens, jusqu'à la section 2, avaient peut-être peu de chose
+à faire ici, car ils font partie d'un poème non publié (quoique
+imprimé[n6]); mais ils furent écrits sur les lieux, au printems de 1811,
+et--j'ai peine à savoir pourquoi--le lecteur devra m'excuser, s'il le
+peut, de leur nouvelle apparition dans ce poème.
+
+[Note n6: _La Malédiction de Minerve_.]
+
+NOTE 16.
+
+Le _comboloïo_ ou rosaire turc; les grains en sont au nombre de
+quatre-vingt-dix-neuf.
+
+NOTE 17.
+
+Dans le Levant, c'est la coutume de jeter des fleurs sur le corps des
+morts, et de placer un bouquet dans la main des jeunes personnes.
+
+NOTE 18.
+
+Que le point d'honneur qui est représenté par un exemple du caractère de
+Conrad n'a pas été porté au-delà des bornes de la probabilité, c'est une
+proposition qui peut être confirmée par l'anecdote suivante d'un
+flibustier, confrère du pirate, dans la présente année 1814.
+
+Nos lecteurs ont tous connaissance de l'entreprise dirigée contre les
+pirates de Barrataria; mais peu d'entre eux, nous le pensons, ont été
+instruits de la situation, de l'histoire, ou de la nature de
+l'établissement. Pour l'instruction de ceux qui n'en ont pas
+connaissance, nous avons reçu d'un ami la relation intéressante qui
+suit, des principaux faits dont il a une connaissance personnelle, et
+qui ne peut manquer d'intéresser quelques-uns de nos lecteurs.
+
+«Barrataria est une baie ou un bras étroit du golfe de Mexico; il
+traverse une riche, mais très-plate contrée, jusqu'à ce qu'il atteigne à
+un mille de distance le fleuve Mississipi, quinze milles au-dessous de
+la Nouvelle-Orléans. La baie a des branches innombrables, dans
+lesquelles on peut se placer en toute sécurité et échapper à toutes les
+recherches. Elle communique avec trois lacs situés au sud-ouest, et ces
+trois lacs avec un autre du même nom, contigu à la mer, où il se trouve
+une île formée par les deux bras de ce lac et par l'Océan. Les côtés Est
+et Ouest de cette île furent fortifiés, l'année 1811, par une bande de
+pirates, sous le commandement d'un certain monsieur La Fitte. La plus
+grande majorité de ces pirates sont de cette classe de population de la
+Louisiane qui avait fui de l'île Saint-Domingue, lors des troubles qui y
+survinrent, et qui trouva un asile dans l'île de Cuba. Ce fut lorsque la
+dernière guerre entre la France et l'Espagne commença qu'ils furent
+obligés d'abandonner cette île, dans le délai de peu de jours. Sans
+cérémonie, ils entrèrent dans les États-Unis, et la plupart dans la
+Louisiane, avec tous les nègres qu'ils possédaient à Cuba. Il leur fut
+notifié, par le gouverneur de cet état, l'article de la constitution qui
+défend l'importation des esclaves; mais, en même tems, ils reçurent
+l'assurance du gouverneur qu'il obtiendrait pour eux, s'il était
+possible, l'approbation du congrès pour conserver cette propriété.
+
+L'île de Barrataria est située à peu près à 29° 15' de latitude, et 92°
+30' de longitude. Elle est aussi remarquable pour son air sain que pour
+l'abondance des poissons qui peuplent ses parages. Le chef de cette
+horde, comme Charles de Moor, avait quelques vertus mêlées à des vices
+nombreux. Dans l'année 1813, ce parti, par ses attentats et son audace,
+avait fixé l'attention du gouverneur de la Louisiane; et pour détruire
+cet établissement, il pensa qu'il était convenable de le frapper par la
+tête. Il offrit en conséquence une récompense de 500 dollars à celui qui
+lui apporterait la tête de monsieur La Fitte, qui était bien connu des
+habitans de la côte de la Nouvelle-Orléans, par les relations immédiates
+qu'il eut avec eux comme ayant exercé autrefois dans leur ville, avec
+grande réputation, l'art de l'escrime qu'il avait appris dans l'armée de
+Buonaparte, où il avait servi comme capitaine. La récompense qui avait
+été offerte pour la tête de La Fitte fut en retour offerte par celui-ci
+pour celle du gouverneur, mais portée à 15,000 dollars. Le gouverneur
+fit marcher une compagnie de soldats sur l'île de La Fitte, avec ordre
+de brûler et de saccager tout l'établissement, et d'en emmener à la
+Nouvelle-Orléans tous les bandits. Cette compagnie, sous le commandement
+d'un homme qui avait été l'ami intime du hardi capitaine, s'approcha
+très-près des fortifications de l'île avant d'avoir vu un homme ou
+entendu un bruit, lorsque toutà-coup il entendit un coup de sifflet,
+semblable à celui d'un contre-maître. Alors il se trouva lui-même
+enveloppé par une troupe d'hommes armés, qui s'étaient précipités des
+secrètes avenues qui conduisaient à la baie. Ce fut ici que ce moderne
+Charles de Moor se distingua par quelques nobles traits; car
+non-seulement il ne se borna pas à épargner la vie de celui qui était
+venu attaquer son île pour lui faire perdre la sienne et celle de tout
+ce qui lui était cher, mais encore il lui offrit de quoi procurer à cet
+honnête soldat une existence aisée pour le reste de ses jours, ce que
+celui-ci refusa avec indignation. Alors, avec la permission de son
+vainqueur, il s'en retourna à la Nouvelle-Orléans. Cette circonstance et
+quelques autres événemens semblables prouvèrent que la bande des pirates
+ne pouvait être prise par terre. Nos forces navales ayant toujours été
+faibles dans ces parages, des expéditions pour la destruction de cet
+illicite établissement ne pouvaient être attendues d'elles jusqu'à ce
+qu'elles eussent reçu des renforts; car un officier de l'armée navale,
+avec un plus grand nombre de chaloupes de guerre dans cette station, fut
+forcé de se retirer devant les forces supérieures de La Fitte. Aussitôt
+qu'une augmentation de l'armée navale permit une attaque, elle fut
+faite: la ruine totale des bandits en a été le résultat; et aujourd'hui
+que ce point presque invulnérable, et la clef de la Nouvelle-Orléans, se
+trouve purgé d'ennemis, il est à espérer que le gouvernement saura le
+conserver par une force militaire imposante.»
+
+(_Extrait d'un journal américain_.)
+
+On trouve dans la continuation du _Dictionnaire biographique de Granger_
+par le Noble; un singulier passage, dans sa notice sur l'archevêque
+Blackbourne; comme il a quelque analogie avec la profession du héros du
+poème précédent, je ne puis résister au désir de le citer.
+
+«Il y a quelque chose de mystérieux dans l'histoire et le caractère du
+docteur Blackbourne. La première n'est que très-imparfaitement connue;
+et le bruit a couru qu'il avait été un forban, et qu'un de ses confrères
+dans cette profession ayant demandé à son arrivée en Angleterre ce
+qu'était devenu son vieux camarade Blackbourne, reçut pour réponse qu'il
+était archevêque d'York. Nous savons que Blackbourne fut installé
+sous-doyen d'Exter en 1694, office qu'il résigna en 1702. Mais après la
+mort de son successeur, Lewis Barnek, qui arriva en 1704, il l'obtint de
+nouveau. L'année suivante il devint doyen; et en 1714, il devint
+archi-doyen de Cornwall. Il fut sacré évêque d'Exter le 24 février 1716,
+et transféré à York le 28 novembre 1724, en récompense, selon la
+chronique scandaleuse de la cour, pour avoir marié George Ier à la
+duchesse de Munster. Ceci, cependant, paraît avoir été une pure
+calomnie. Comme archevêque, il se conduisit avec une grande prudence, et
+fut également respectable comme administrateur des revenus de son siége.
+Le bruit circulait qu'il avait conservé les vices de sa jeunesse, et
+qu'une passion pour le beau sexe formait un _item_ dans la liste de ses
+faiblesses; mais bien loin d'avoir été convaincu par soixante-dix
+témoins, il ne paraît pas qu'il ait été accusé directement par un seul.
+Bref, je considère toutes ces accusations comme des effets de pure
+malignité. Comment est-il possible qu'un forban ait pu être aussi
+instruit et aussi savant que l'était certainement Blackbourne? Il avait
+une connaissance si parfaite des classiques (particulièrement des
+tragiques grecs), que, capable comme il l'était de les lire avec autant
+de facilité que Shakspeare, il devait avoir consacré beaucoup de tems et
+de peine pour les comprendre ainsi, et pour être autant versé dans les
+langues savantes. Il avait été indubitablement élevé au collége de
+l'église du Christ, à Oxford. On le dit y avoir été un homme
+très-aimable; ceci toutefois fut tourné contre lui par ce dicton: «Il a
+gagné plus de cœurs que d'ames.»
+
+--«La seule voix qui pouvait calmer les passions du sauvage Alphonse III
+était celle d'une femme aimable et vertueuse, le seul objet de son
+amour: c'était la voix de Dona Isabella, fille du duc de Savoie et
+petite-fille de Philippe II, roi d'Espagne. Ses dernières paroles en
+mourant firent sur sa mémoire une profonde impression: cet esprit
+hautain fondit en larmes; et après ce dernier embrassement, Alphonse se
+retira dans sa chambre pour déplorer sa perte irréparable, et méditer
+sur la vanité de la vie humaine.»
+
+(_Œuvres mêlées de_ GIBBON.)
+
+FIN DES NOTES DU CORSAIRE.
+
+
+
+
+LARA.
+
+
+
+
+Chant Premier.
+
+
+1. Les serfs sont joyeux dans le vaste domaine de Lara, et l'esclavage a
+oublié à moitié ses chaînes féodales. Lui, leur seigneur inattendu,
+qu'ils n'espéraient plus revoir, mais qu'ils n'avaient point oublié, est
+revenu après un long exil volontaire. Tous les visages, dans son
+château, sont brillans de joie de son arrivée; les coupes sont sur la
+table et les bannières sont déployées sur les créneaux. Au loin, sur les
+vitraux peints de couleurs variées, se reflète en se jouant la flamme
+hospitalière du foyer rallumé, autour duquel un cercle de
+vassaux[loc17], aux yeux pétillans de gaîté, donne un libre cours à sa
+loquacité bruyante.
+
+[Note loc17: _Retainers_.]
+
+2. Le chef de la maison de Lara est de retour. Pourquoi Lara a-t-il
+traversé les mers? Laissé par la mort de son père (il était trop jeune
+pour apprécier une telle perte) maître de lui-même,--il a reçu cet
+héritage de malheur,--ce redoutable empire de soi-même, dont l'orgueil
+humain s'empare pour détruire la paix du cœur!--sans personne pour le
+réprimander, et n'ayant que peu d'amis pour lui faire apercevoir les
+mille sentiers dont la pente glissante entraîne au crime; c'est alors,
+lorsque son âge demandait qu'il obéît, c'est alors que la jeunesse
+fougueuse de Lara commandait à des hommes. Il n'est pas nécessaire de
+suivre pas à pas sa jeunesse à travers tous les détours de la carrière
+qu'elle parcourut. Courte elle parut à sa fougue impatiente; mais elle
+fut assez longue pour causer à moitié sa perte.
+
+3. Lara, dans sa jeunesse, avait abandonné le séjour de ses ancêtres;
+mais depuis l'heure où il lui fit de la main le salut d'adieu, on a
+ignoré de quel côté il avait dirigé ses pas, tellement que son souvenir
+était presque éteint dans la mémoire. Ses vassaux ne pouvaient que dire:
+«Son père est redevenu poussière, c'est tout ce que nous savons, et Lara
+n'est point en ces lieux.» Lara ne revient point, n'envoie personne; le
+plus grand nombre devient froid et indifférent aux conjectures. Les
+salles de son château entendent à peine prononcer son nom à l'écho
+duquel elles étaient si habituées; son portrait se noircit dans son
+cadre couvert de poussière; un autre seigneur console la femme qui lui
+était destinée, la jeunesse l'oublie, et les vieillards ne sont plus.
+«Vit-il encore?» s'écrie l'héritier impatient, qui soupire après un
+deuil qu'il ne doit pas porter. Une centaine d'écussons couverts d'une
+rouille noire décorent la dernière et antique demeure des Lara; mais il
+en est un qui manque à cette galerie poudreuse, et qui serait le
+bien-venu dans ce gothique trophée.
+
+4. Il arrive enfin tout-à-coup; de quel lieu? chacun l'ignore. Pourquoi
+revient-il? il n'est pas nécessaire d'en être instruit. Ce qui étonne le
+plus ses gens, ce n'est pas son retour; c'est sa longue absence. Il n'a
+à sa suite qu'un simple page, d'un air étranger et d'un âge encore
+tendre. Des années se sont écoulées, et aussi rapide est leur fuite pour
+ceux qui mènent une vie vagabonde, que pour ceux qui n'abandonnent point
+leur terre natale. Mais le défaut de nouvelles des climats éloignés a
+prêté une aile moins légère au tems fatigué. Ils le voient, ils le
+reconnaissent, et cependant le présent leur paraît douteux, ou le passé
+un rêve.
+
+Il vit; cependant la force de sa jeunesse n'est point passée, quoique
+ses traits soient brunis par la fatigue et un peu altérés par le tems.
+Les fautes de son jeune âge, quelles qu'elles aient été, si elles ne
+sont point oubliées, ont pu être effacées de sa mémoire par les
+événemens de sa nouvelle destinée. Rien de bien ou de mal n'est connu de
+sa vie depuis long-tems; son nom peut encore soutenir la renommée de sa
+famille. Dans sa jeunesse, son ame était fière; mais ses torts n'étaient
+que ceux d'un jeune étourdi, amoureux des plaisirs, et ainsi, à moins
+qu'ils ne l'aient égaré dans sa course, ils pouvaient être rachetés,
+sans exiger de lui un long remords.
+
+5. Un grand changement s'est opéré dans lui,--et quel qu'il soit, il
+n'est plus ce qu'il a été autrefois. Ce front s'est empreint de rides
+profondes; il parle de passions, mais de passions qui ne sont plus;
+l'orgueil, mais non le feu de ses jours de jeunesse; un aspect plein de
+froideur et d'indifférence pour la flatterie; une altière démarche, et
+un œil pénétrant qui comprend d'un regard la pensée des autres, et cette
+légèreté sarcasmatique de la parole, dard perçant d'un cœur que le monde
+a blessé, et dont les traits, lancés avec un semblant de gaîté frivole,
+rendent ceux qu'ils atteignent incapables d'avouer leur blessure; voilà
+ce que l'on découvrait dans Lara, et quelque chose encore de plus que ce
+que son regard ou l'accent de sa voix pouvaient révéler.
+
+L'ambition, la gloire, l'amour, but commun des hommes que quelques-uns
+peuvent conquérir, et que tous voudraient posséder, paraissaient ne plus
+avoir d'accès dans son cœur, mais on eût dit que c'était depuis peu
+qu'ils n'y régnaient plus; et un sentiment profond, que l'on eût
+vainement cherché à sonder, éclatait par momens sur son visage altéré.
+
+6. Il n'aimait pas beaucoup qu'on lui fît de longues questions sur le
+passé, il ne parlait point des merveilles et de l'immensité des déserts
+sauvages qu'il avait parcourus seul dans des climats lointains,
+et--comme lui-même le laissait à penser--inconnus: en vain ceux qui
+l'entouraient essayaient-ils d'interroger ses regards, ou de mettre à
+l'épreuve l'expérience de son compagnon; Lara évitait de parler de ce
+qu'il avait vu, comme peu digne d'occuper la pensée d'un étranger. Si
+les questions devenaient plus pressantes, son front devenait plus
+sombre, et ses paroles plus rares.
+
+7. Ce ne fut pas sans plaisir qu'on le vit de retour; vive fut la joie
+de son arrivée dans les cercles des hommes[loc18]. Issu d'une ancienne
+famille, commandant à de nombreux vassaux, il était rangé parmi les
+hauts seigneurs de sa contrée. Il assistait à leurs carrousels, à leurs
+festins joyeux; il les voyait soupirer ou sourire, mais il ne faisait
+que les voir froidement sans partager la gaîté ou l'ennui général. Il ne
+recherchait point ce que tous poursuivaient, entraînés par une espérance
+toujours trompeuse et toujours écoutée: les honneurs qui ne sont qu'une
+vaine fumée; l'or plus substanciel; la préférence des belles et les
+dépits des rivaux. Autour de lui était tracé un cercle mystérieux, qui
+défendait de l'approcher et le montrait toujours isolé. Dans ses yeux
+paraissait quelque chose de sévère qui éloignait au moins de lui la
+frivolité; et les personnes plus timides qui le voyaient de près
+l'observaient en silence, en se communiquant tout bas leurs mutuelles
+frayeurs, et celles plus sages, et en plus petit nombre, qui lui
+témoignaient des intentions plus amicales, avouaient qu'elles le
+jugeaient meilleur que son air ne semblait l'annoncer.
+
+[Note loc18: _To the haunts of men_.]
+
+8. C'était étrange!--dans sa jeunesse, toute action et toute vie,
+brûlant pour le plaisir, et ne répugnant point aux combats; essayant
+tour à tour des femmes,--du champ d'honneur,--de l'océan,--de tout ce
+qui lui promettait jouissance ou danger;--il avait tout épuisé, et sa
+récompense avait été dans le plaisir et la peine, et non dans un milieu
+fade et commun: car ses sentimens ardens cherchaient, dans cette
+intensité d'émotions, un moyen d'échapper à sa pensée. Les tempêtes de
+son cœur eussent contemplé avec dédain les orages plus faibles des
+élémens qu'elles auraient soulevés; les transports de ce cœur s'étaient
+dirigés en haut, et ils avaient demandé s'il y avait dans les cieux des
+ravissemens plus grands! Livré à tous les excès, esclave de tous les
+extrêmes, comment se réveilla-t-il de ce rêve étrange? hélas! il ne le
+disait pas,--mais il s'était réveillé pour maudire son cœur flétri qu'il
+ne pouvait briser.
+
+9. Les livres, car jusque-là ses livres pour lui avaient été l'homme,
+les livres paraissaient exciter davantage sa curiosité, et souvent, par
+un soudain caprice, il se séparait de tout le monde pour plusieurs
+jours. Alors, ses serviteurs, rarement appelés, disaient que, pendant
+les longues heures de la nuit, ses pas précipités se faisaient entendre
+sur la sombre galerie, où les grossiers mais antiques portraits de ses
+pères présentaient leurs figures chagrines: on entendait,--mais on
+murmurait tout bas que «_cela_ ne devait pas être connu,»--le son d'une
+voix moins terrestre que la sienne. «Oui, ceux qui voudront pourront en
+rire, mais quelques-uns avaient vu, ils ne savaient pas trop quoi,
+quelque chose de plus que ce qui est ordinaire. Pourquoi contemplait-il
+ainsi cette tête de revenant que des mains impies avaient enlevée aux
+tombeaux[loc19], et qui, placée à côté de son livre ouvert, semblait
+vouloir en éloigner tout le monde excepté lui? Pourquoi ne dort-il pas
+quand les autres reposent? Pourquoi ne veut-il pas de musique et ne
+donne-t-il pas l'hospitalité? Tout cela ne leur semblait pas bien,--mais
+où était le mal? Quelques-uns le savaient peut-être, mais c'était une
+histoire trop longue à raconter, et en outre ceux qui en étaient
+instruits étaient trop discrètement sages pour avouer que ce qu'ils
+savaient était autre chose que de légers soupçons. Mais s'ils voulaient
+parler--ils le pourraient.» C'est ainsi qu'autour du foyer les vassaux
+de Lara discouraient de leur seigneur.
+
+[Note loc19: Ceci paraît faire allusion à Byron lui-même, qui avait fait
+une coupe à boire d'un crâne humain dont il se servait quelquefois.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+10. Il était nuit.--Les étoiles du firmament se répétaient dans le
+ruisseau transparent de Lara, qui multipliait leurs images. Ses eaux
+sont si calmes, qu'elles semblent à peine mobiles, et cependant elles
+s'écoulent comme le bonheur. Elles réfléchissent au loin, comme une
+scène magique, les clartés immortelles qui brillent dans l'étendue des
+cieux. Les rives de ces ondes sont parées d'arbres au vert feuillage, et
+des plus belles fleurs qui puissent séduire l'abeille: telles étaient
+celles dont Diane enfant composait ses guirlandes; l'innocence n'en
+voudrait point d'autres, pour offrir à son amour, que celles qui
+couvrent la rive. Les eaux en suivant leurs canaux se perdent dans des
+détours qui représentent les replis tortueux et brillans du serpent.
+Tout était si tranquille, si doux sur la terre et dans les airs, que
+vous n'eussiez pas même tressailli à l'apparition d'un esprit, dans la
+pensée que rien de méchant ne pouvait se plaire à errer dans de tels
+lieux, au milieu d'une telle nuit! C'était un moment dont les esprits du
+bien étaient seuls appelés à jouir; ainsi le pensait Lara, qui ne
+demeura pas long-tems dans ces lieux, et qui s'éloigna silencieusement
+pour retourner vers la porte de son château. Son ame ne pouvait plus
+contempler de telles scènes, qui lui rappelaient le souvenir de jours
+passés, de cieux plus sereins, de soleils plus purs, de nuits plus
+douces et plus fréquentées, de cœurs qui maintenant--non,--non! la
+tempête peut frapper son front, sans l'émouvoir--sans le lui faire
+courber--mais une nuit comme celle-là, une nuit si belle, est une
+raillerie pour un cœur comme le sien.
+
+11. Il est retourné dans ses appartemens solitaires, et son ombre
+gigantesque est projetée sur les murs tapissés de ces poudreux tableaux
+qui représentent des figures des vieux tems; c'est tout ce qu'elles ont
+laissé de leurs vertus ou de leurs crimes, excepté une vague tradition,
+les ténébreux caveaux qui dérobent leur poussière à la clarté du jour,
+ainsi que leurs faiblesses et leurs vices, et une demi-colonne du livre
+pompeux qui en transmet le récit spécieux d'âge en âge, où la plume de
+l'histoire distribue le blâme ou la louange, et donne comme vérité ce
+qui n'est le plus souvent qu'insigne mensonge.
+
+Lara promène ses rêveries silencieuses, et les rayons de la lune
+brillent à travers les sombres vitraux sur le pavé de pierre, sur la
+voûte élevée couverte de découpures, et sur les saints que les fenêtres
+gothiques représentent agenouillés en prière, et qui se reproduisent,
+par la réflexion de la lumière, en figures fantastiques semblables à la
+vie, mais non à une vie comme celle des mortels. Les boucles noires des
+cheveux pendans de Lara, son noir et ombragé sourcil, et le mouvement
+balancé de son panache agité, apparaissaient comme les attributs d'un
+fantôme, et imprimaient à son aspect toutes les terreurs que donnent les
+tombes.
+
+12. Il était minuit,--tout était livré au sommeil; la clarté solitaire
+d'une lampe pâle semblait rompre à regret les ténèbres. Écoutez! des
+murmures sont entendus dans le château de Lara,--un son--une voix--un
+cri--un appel de détresse! un cri lourd, prolongé--et le silence.--Ses
+gens ont-ils entendu ce frénétique écho retentir à leurs oreilles
+endormies? Ils l'ont entendu, ils se lèvent en sursaut, et, braves
+quoique tremblans, ils se précipitent là où le cri invoquait leur
+secours; ils arrivent portant dans leurs mains des flambeaux à demi
+allumés et des épées dont ils ont, dans leur empressement, oublié les
+ceinturons.
+
+13. Froid comme le marbre où son corps était étendu, pâle comme les
+rayons de la lune qui se jouaient sur ses traits, Lara était renversé
+par terre; près de lui son sabre à moitié tiré du fourreau semblait
+indiquer un péril au-dessus des craintes de la nature. Cependant il
+était ferme, ou il l'avait été jusqu'au dernier moment. Le défi
+respirait encore sur son front; quoique empreint de terreur, et
+insensible comme il est, il régnait sur ses lèvres le désir de répandre
+le sang. Quelques menaces à demi formées, quelque imprécation
+d'orgueilleux désespoir semblent avoir expiré sur ses lèvres. Son œil
+était presque fermé; mais il n'a pas oublié, même dans sa détresse, le
+regard du gladiateur, que souvent, dans la veille, son aspect décelait
+avec fierté, et qui maintenant y était fixé dans un horrible repos.
+
+On le relève--on l'emporte; silence! il respire, il parle; les couleurs
+reviennent sur ses joues basanées; sa lèvre recouvre son incarnat; son
+œil, quoiqu'obscurci, roule sauvage dans son orbite, et chacun de ses
+membres, par de lents frémissemens, recommence ses fonctions; mais ses
+paroles sont articulées dans des termes qui ne semblent pas appartenir à
+sa langue native. Distinctes, mais étranges, ses gens les comprennent
+assez pour penser que ces accens appartiennent à d'autres climats; et
+ils étaient tels, qu'ils semblaient s'adresser à une oreille qui ne les
+entend point--hélas! qui ne peut plus les entendre!
+
+14. Son page s'est approché, et lui seul semble connaître le sens des
+paroles qu'ils entendaient; et par les altérations de ses joues et de
+son front, on pouvait juger qu'elles étaient telles que Lara n'aurait
+pas voulu les avouer, ni le page les interpréter, quoiqu'il regarde avec
+moins de surprise l'état de son maître que ceux qui l'entouraient; mais
+il se penche sur le corps étendu de Lara, et lui parle dans cette langue
+qui paraît être la sienne. Lara prête son attention à ces accens qui
+semblent doucement calmer et dissiper les horreurs de son rêve, si
+c'était un rêve qui abattait ainsi un cœur qui n'avait pas besoin de
+peines idéales.
+
+15. Quel que soit l'objet que sa frénésie a vu en songe ou son œil en
+réalité, si toutefois il s'en souvient, il ne sera jamais révélé, et
+restera enseveli dans son cœur.--Le matin accoutumé revient, et inspire
+une nouvelle vigueur à son corps fatigué; il ne recherche de soulagement
+ni d'un prêtre ni d'un médecin; et bientôt, le même dans ses mouvemens
+et dans son langage qu'il l'avait été auparavant, il remplit les heures
+passagères, ne sourit pas moins, ne présente pas un front plus attristé
+qu'il n'en avait l'habitude; et si le retour de la nuit semble
+maintenant moins agréable aux yeux de Lara, il se gardait bien d'en
+laisser rien paraître à ses vassaux étonnés, dont les frissons
+prouvaient que _leurs_ craintes étaient moins oubliées.
+
+Tremblans, deux à deux (ils n'osent pas marcher seuls), ces esclaves
+effrayés s'acheminent dans le château, et évitent la fatale galerie. La
+bannière qui se déploie et le bruit des portes, le froissement de la
+tapisserie, l'écho du plancher, les longues et noires ombres des arbres
+d'alentour, le vol bruissant de la chauve-souris, le chant nocturne de
+la brise; tout ce qu'ils voient ou entendent effraie leur pensée, à
+mesure que les ombres du soir descendent sur les murs grisâtres du
+château.
+
+16. Vaine terreur! cette heure de ténèbres restées à jamais inconnues ne
+revint plus, ou Lara sut feindre un oubli qui augmenta l'étonnement de
+ses vassaux sans diminuer leurs craintes.--La mémoire s'en était-elle
+éteinte au réveil de ses sens? puis-qu'aucun mot, aucun regard, aucun
+geste de leur seigneur ne trahit un sentiment qui leur eût rappelé ce
+moment délirant des souffrances de son ame. Était-ce un rêve? était-ce
+sa voix qui avait articulé ces étranges et sauvages paroles? était-ce
+son cri qui avait interrompu leur sommeil? était-ce bien lui dont le
+cœur oppressé, comprimé, avait cessé de battre, et dont le regard les
+avait fait trembler? Pouvait-il, celui qui avait souffert une pareille
+épreuve, perdre ainsi la mémoire, lorsque ceux qui n'en avaient été que
+les témoins en étaient si frappés? Ou ce silence prouvait-il que sa
+mémoire, pour être exprimée par des mots, était trop profondément, trop
+indélébilement fixée sur ce secret dévorant qui ronge le cœur, en en
+montrant l'effet sans en dévoiler la cause? Il n'en était pas ainsi pour
+lui; Lara les avait ensevelis tous les deux dans son sein. De communs
+observateurs ne pouvaient discerner le progrès de pensées, que les
+lèvres mortelles ne laissent entrevoir qu'à demi; ces pensées brisent
+les faibles paroles qui voudraient les exprimer.
+
+17. On remarquait dans Lara un mélange inexplicable de ce qui mérite le
+plus d'être aimé ou haï, recherché ou évité. L'opinion variait sur sa
+vie mystérieuse, et son nom n'était jamais oublié dans l'éloge ou la
+raillerie. Son silence formait un thème pour le babillage de tous les
+alentours;--le monde formait des conjectures,--se communiquait sa
+surprise:--on mourait de connaître sa destinée. Qu'avait-il été?
+qu'était-il, cet inconnu qui vivait parmi eux, et dont la famille
+seulement n'était pas ignorée? Un ennemi haineux de son espèce?
+cependant quelques-uns voulaient prétendre qu'avec eux il leur avait
+paru aussi livré à la joie que les amis des plaisirs; mais ils
+convenaient que son sourire, si on l'observait souvent de près, cessait
+d'être un vrai sourire, et se flétrissait en un sourire de dédain
+moqueur; et que si ce sourire atteignait ses lèvres, il ne passait pas
+plus loin, ses yeux n'offrant aucune trace de gaîté. Cependant il y
+avait parfois plus de douceur dans son regard, comme si son cœur n'eût
+pas été naturellement dur; mais une fois observé, son ame semblait
+réprimer une semblable faiblesse comme indigne de son orgueil; et elle
+s'excitait elle-même à la roideur, comme dédaignant de s'acheter un
+doute de l'estime à moitié ébranlée des hommes. C'était une peine
+infligée par lui-même à son cœur que la tendresse avait autrefois
+arraché à son repos; ou, dans la sollicitude du chagrin, il voulait
+forcer son ame à la haine pour avoir trop aimé!
+
+18. Il y avait en lui un mépris vital de tout; et comme s'il avait déjà
+éprouvé ce qui pouvait lui survenir de pire, il vivait étranger dans ce
+monde. Esprit errant précipité d'un autre monde, être d'imagination
+noire qui s'était créé par choix des périls auxquels il avait par hasard
+échappé, mais échappé en vain, puisque dans leur souvenir son esprit
+trouvait également un triomphe et un regret. Ayant plus de facultés pour
+l'amour que la terre n'en accorde communément aux mortels, ses jeunes
+rêves de vertu avaient dépassé la réalité, et une virilité orageuse
+suivit sa jeunesse déçue, avec le souvenir d'années perdues à la
+poursuite d'un fantôme, et celui des forces épuisées qui lui avaient été
+accordées pour un meilleur usage. Des passions ardentes avaient semé le
+ravage et la désolation sur ses pas, et avaient abandonné ses meilleurs
+sentimens à un trouble intérieur et à la cruelle réflexion que fait
+naître une vie d'orages. Mais toujours hautain, orgueilleux, et
+abandonné au blâme, il appelait la nature pour en partager la honte, et
+rejetait toutes ses fautes sur ce corps de chair qu'elle lui avait donné
+pour servir à l'ame de prison et de festin aux vers de la tombe, jusqu'à
+ce qu'enfin il confondit le bien et le mal, et attribua au destin les
+actes de sa volonté. Trop fier pour l'amour-propre vulgaire, il pouvait,
+au besoin, sacrifier le sien pour le bien des autres, mais ce n'était
+pas par pitié, ni parce qu'il croyait le devoir; c'était par une étrange
+perversité de l'ame, qui le poussait, avec un secret orgueil, à faire ce
+que peu d'hommes ou même personne n'eût osé faire comme lui. Et cette
+même impulsion, dans des circonstances séduisantes, l'égarait également
+en le conduisant au crime, tant il était jaloux de s'élever au-dessus ou
+de tomber au-dessous des hommes avec lesquels il se sentait condamné à
+vivre, et tant il se plaisait à se séparer par le bien et par le mal de
+tous ceux qui partageaient son état mortel! Son esprit, les abhorrant,
+avait fixé son trône loin de ce monde, dans des régions qui lui étaient
+propres. Là, méditant froidement sur tout ce qui se passait au-dessous
+d'elles, son sang paraissait alors couler plus calme. Ah! plus heureux
+si ce sang n'avait jamais été enflammé par le crime, et eût toujours
+coulé dans ce calme glacé! Il est vrai qu'il suivait les mêmes sentiers
+que les autres hommes, et qu'en apparence il agissait et discourait
+comme le reste des mortels; qu'il n'outrageait pas les règles de la
+raison par des écarts: sa folie n'était pas de la tête, mais du cœur; et
+rarement il s'égarait dans ses discours, ou découvrait ses pensées au
+point d'offenser la vue.
+
+19. Avec tous ces dehors froids et mystérieux, et le plaisir qu'il
+semblait prendre à rester inconnu, il avait trouvé l'art (si ce n'était
+pas un don de la nature) de fixer son souvenir dans le cœur des autres.
+Ce n'était pas l'amour peut-être--ni la haine--ni rien de ce que l'on
+peut imaginer d'exprimer par des mots; mais ceux qui le voyaient ne
+l'avaient pas vu en vain, et ne pouvaient manquer de demander de nouveau
+après lui; et ceux auxquels il avait parlé se rappelaient toujours ce
+qu'ils avaient entendu, quelque frivole qu'il fût. Personne ne
+connaissait ni comment, ni pourquoi; mais il s'insinuait tellement dans
+l'esprit de celui qui l'écoutait, qu'il y laissait l'impression de
+l'attachement ou de la haine. Quelque récente qu'ait été la date de
+l'amitié, de la pitié ou de l'aversion qu'il avait inspirées, elles ne
+faisaient que s'accroître dans les plus intimes sentimens et dans la
+pensée. Vous ne pouviez pénétrer son ame; mais vous trouviez, en dépit
+de votre étonnement, qu'il connaissait le chemin de la vôtre. Sa
+présence hantait toujours votre pensée, et il forçait le cœur à lui
+accorder un involontaire intérêt. Vains étaient les efforts pour
+échapper à ce piége intellectuel, son esprit semblait vous défier de
+l'oublier!
+
+20. On célèbre une fête, où les chevaliers et les dames, et tous ceux
+que la richesse ou une haute naissance y appelaient, parurent.--D'une
+haute naissance, et hôte bien venu, Lara se rendit avec les autres
+seigneurs de son voisinage au château d'Othon. Une assemblée nombreuse
+est reunie dans les salles étincelantes de lumière, où les convives se
+livraient aux plaisirs de la table et du bal. La danse joyeuse de la
+foule des jeunes et séduisantes beautés unissait dans la chaîne la plus
+fortunée la grâce et l'harmonie. Heureux sont les jeunes cœurs et les
+mains amoureuses qui se mêlent avec bonheur dans des groupes de leur
+choix! C'est un aspect qui peut éclaircir le front le plus soucieux et
+faire sourire le vieillard, rêver même le jeune homme, le jeune homme
+qui oublie que de telles heures sont passées sur la terre, tant il y a
+d'exaltation dans ses transports de bonheur!
+
+21. Lara contemplait cette fête, tranquillement joyeux, et son front
+mentait si son ame était triste. Ses yeux suivaient dans tous ses
+mouvemens chaque beauté dont les pas légers ne réveillaient aucun écho.
+Les bras croisés et l'œil attentif, il était appuyé contre un pilier
+élevé de la salle, et ne remarquait pas un regard sévère fixé sur lui.
+Le fier Lara supportait mal un regard scrutateur semblable; à la fin, il
+s'en aperçoit: c'est un visage inconnu, mais il semble ne chercher que
+le sien, le sien seul. Le regard inquiet et sombre de cet homme indique
+un étranger; il avait jusqu'alors tenu constamment ses yeux fixés sur
+Lara sans en être vu. Enfin leurs regards se rencontrèrent, et
+s'interrogèrent vivement avec une muette et mutuelle surprise. Une
+émotion parut dans les regards de Lara, comme se défiant de celui de
+l'étranger. L'aspect de cet homme est sévère et farouche, il en dit plus
+que l'œil vulgaire ne peut en comprendre.
+
+22. «C'est lui!» s'est écrié l'étranger; et ceux qui l'ont entendu
+répètent ce mot tout bas et de bouche en bouche: «C'est lui!»--«Qui,
+lui?» se demande-t-on de toutes parts, jusqu'à ce que ces paroles
+significatives parviennent aux oreilles de Lara. Ces mots si étrangement
+prononcés, et le singulier regard de l'inconnu, peu de personnes
+pourraient les expliquer: ils excitent une générale surprise. Mais Lara
+est resté immobile, sans changer de couleur ou de maintien. La surprise
+qui s'était d'abord manifestée dans ses yeux paraissait maintenant
+dissipée; il porte des regards assurés et calmes sur l'assemblée,
+quoiqu'il soit toujours observé par l'étranger qui, s'approchant de lui,
+s'écrie, avec un superbe dédain: «C'est lui!--Comment est-il venu
+ici?--et qu'y fait-il?»
+
+23. C'en était trop pour Lara; pour que Lara pût laisser sans réponse
+une semblable question, répétée d'un ton si fier et si hautain. Le
+sourcil froncé, mais avec un accent, froid, plus doucement ferme que
+brusquement arrogant, il se tourna vers l'insolent questionneur:--«Mon
+nom est Lara!--quand le tien me sera connu, ne doute pas de mon
+empressement à répondre à l'inconvenante courtoisie d'un chevalier tel
+que toi. C'est Lara!--en veux-tu savoir davantage? je n'évite aucune
+question, et je ne porte aucun masque.»
+
+«Tu n'évites aucune question! Réfléchis bien--s'il n'en est aucune à
+laquelle ton cœur ne pourrait répondre, quand bien même ton oreille ne
+chercherait pas à l'éviter? Te parais-je donc si inconnu? Regarde-moi
+bien! au moins si la mémoire ne t'a pas été inutilement donnée, oh!
+jamais tu ne pourras dissimuler la moitié de sa dette: l'éternité te
+défend de l'oublier.» Les yeux de Lara se fixent avec attention sur le
+visage de l'étranger; mais ils n'y peuvent rien découvrir qui leur soit
+connu, où qu'ils veuillent reconnaître.--Il ne daigna pas répondre avec
+l'air du doute; mais il secoue la tête, et moitié indifférence, moitié
+mépris, il se retourne et quitte l'étranger. Mais celui-ci, d'un air
+impérieux, lui dit de rester:--«Un mot!--Je te commande de rester, et de
+répondre ici à quelqu'un qui, si tu étais noble, serait ton égal; mais
+quel que tu aies été et que tu sois maintenant--oui, ne fronce pas le
+sourcil, seigneur, si ce que je te dis est faux, il t'est facile de
+démentir mes paroles.--Mais, quel que tu aies été et que tu sois
+maintenant, recueille-toi. Je me défie de tes sourires, mais je ne
+tremble pas devant ton front menaçant. N'es-tu pas cet homme dont les
+actions--»
+
+«Qui que je sois, des paroles aussi étranges que les tiennes, des
+accusateurs tels que toi, j'en fais peu de cas, et ne les écoute pas
+davantage. Que ceux pour qui ces paroles ont plus de poids écoutent le
+reste, et ne se hasardent pas à contredire l'histoire, merveilleuse sans
+doute, que ta langue va raconter, et qui commence d'une manière si
+courtoise. Qu'Othon fête son hôte si poli, je lui en exprimerai ma
+reconnaissance motivée.» Ici le maître de la fête, tout surpris, s'est
+interposé.--«Quel que puisse être le secret dont il s'agit entre vous,
+ce n'est pas ici le tems ni le lieu de troubler la gaîté de l'assemblée
+par une dispute. Si toi, sire Ezzelin, tu as quelque chose à faire
+connaître qui concerne le comte Lara, à demain, ici, ou ailleurs, comme
+il vous plaira à tous deux, pour expliquer le reste. Tu m'es connu, et
+je me porte ta caution, quoique, comme le comte Lara, tu sois récemment
+arrivé seul des terres étrangères, et que tu sois devenu presque
+étranger. Et si, par le sang et l'illustre naissance de Lara, j'augure
+bien de son courage, comme de sa noblesse, il ne voudra pas se montrer
+indigne de son nom sans tache, ni rien refuser de ce que réclament les
+lois de la chevalerie.»
+
+«A demain donc, répliqua Ezzelin; et que notre loyauté soit ici mise à
+l'épreuve. J'atteste sur ma vie et sur mon épée la vérité de mes
+paroles; puissé-je être aussi sûr du bonheur éternel!»
+
+Que répond Lara? son ame descend dans sa profondeur la plus intime, et
+demeure absorbée dans une profonde et soudaine méditation. Les paroles
+de la foule et les yeux de tous, qui étaient fixés sur eux, semblent
+s'adresser à lui. Mais les siens étaient silencieux, et ils paraissaient
+se perdre dans l'oubli le plus complet--oui, le plus complet.--Hélas!
+cette indifférence ne fait que trop comprendre à l'assemblée un souvenir
+seulement trop fidèle.
+
+24. «A demain!--oui, à demain!» D'autres paroles que ces deux mots
+répétés ne furent pas entendues de la bouche de Lara. Aucun sentiment
+passionné ne se trahit sur son front; aucune lueur d'irritation
+n'apparut dans son grand œil noir: cependant il y avait quelque chose de
+ferme dans son accent calme et réservé, qui annonçait une résolution
+déterminée, quoiqu'inconnue. Il prit son manteau,--inclina légèrement la
+tête, et quitta l'assemblée en passant devant Ezzelin. Il répondit par
+un sourire au regard menaçant que ce dernier lui lança, et avec lequel
+ce seigneur pensait l'accabler. Ce n'était pas un sourire de joie, ni
+celui d'un orgueil dissimulé qui se venge par le dédain de la haine
+qu'il ne peut cacher; mais c'était le sourire d'un cœur sûr de lui-même
+dans tout ce qu'il voudrait entreprendre, ou tout ce qu'il pourrait
+souffrir. Ce sourire annonçait-il la paix? le calme de la vertu? ou le
+crime vieilli dans l'endurcissement du désespoir? Hélas! les confidences
+de l'un et de l'autre se ressemblent trop pour être facilement
+distinguées sur le front d'un homme ou dans ses paroles. C'est par les
+actions, par les actions seules que l'on peut discerner les vérités que
+le cœur inexpérimenté est incapable de saisir.
+
+25. Lara appela son page et se retira.--Celui-ci obéissait promptement à
+la moindre de ses paroles ou à son plus faible signe. C'était le seul
+compagnon amené des climats lointains, où les ames étincellent sous un
+ciel plus éclatant. Pour suivre Lara, il avait abandonné son pays natal.
+Patient et docile, calme, malgré sa jeunesse, il était silencieux comme
+son maître, et sa fidélité paraissait au-dessus de son état et de ses
+années. Quoiqu'il n'ignorât pas la langue de Lara, il arrivait rarement
+qu'il reçût de lui un ordre dans cette langue; mais il accourait avec
+rapidité, et répondait avec effusion, quand les lèvres de Lara
+laissaient échapper des paroles dans sa langue maternelle. Ces accens,
+qui lui étaient aussi chers que les montagnes de sa patrie, réveillaient
+à ses oreilles leur écho absent, et lui rappelaient la voix accoutumée
+d'amis, de parens qu'il ne devait plus revoir, et auxquels il avait
+renoncé pour un seul,--son ami, son tout. La terre ne lui offrait pas
+maintenant d'autres guides; pouvait-on s'étonner alors s'il le quittait
+si rarement?
+
+26. Légère était sa taille, et délicats, quoique bruns, paraissaient les
+traits de son visage sur lequel avait passé son soleil natal; mais ses
+rayons n'avaient point basané sa joue, où souvent se manifestait une
+rougeur involontaire. Cependant ce n'était point cette rougeur qui monte
+au visage quand la santé y fait refluer toutes les couleurs du cœur dans
+des transports de bonheur; mais c'était la teinte étique d'un secret
+chagrin, qui brillait dans un moment fiévreux. La flamme étincelante de
+ses regards semblait empruntée d'en haut, et allumée par une pensée
+électrique, quoique ses longues paupières tempérassent, par une teinte
+mélancolique, l'ardeur de ses noires prunelles. Cependant on y
+remarquait moins de tristesse que d'orgueil; ou si c'était de la
+tristesse, c'était une tristesse que personne ne pouvait partager. Les
+jeux qui plaisent à son âge ne lui plaisaient pas; les amusemens de la
+jeunesse et les joyeuses folies des pages n'avaient point d'attraits
+pour lui. Pendant des heures entières ses yeux restaient fixés sur Lara,
+comme s'il eût tout oublié dans cette attitude contemplative. Éloigné de
+son maître, il errait isolé. Brèves étaient ses réponses, et il ne
+faisait jamais de questions. Les bois étaient sa promenade; son
+amusement, quelque livre en langue étrangère; son lieu de repos, la rive
+des limpides ruisseaux. Il semblait, comme celui qu'il servait, vivre à
+part de tout ce qui charme les yeux et remplit le cœur; ne pas connaître
+de fraternité, et n'avoir reçu de la terre aucun autre don que le don
+amer--de l'existence.
+
+27. S'il aimait quelque chose, c'était Lara; mais son attachement ne se
+montrait que dans son respect et dans son obéissance. Toujours dans une
+attention muette, son zèle, qui épiait chaque désir de son maître,
+l'accomplissait avant que sa parole l'exprimât. Toutefois, il y avait de
+la dignité fière dans tout ce qu'il faisait; car il avait un esprit
+altier qui ne supportait pas les réprimandes. Son zèle, quoique plus
+actif que celui des mains serviles, obéissait seulement dans ses
+actions; son air commandait encore, comme s'il eût ainsi cédé moins au
+désir de Lara qu'à _son propre_ désir: car assurément ce n'était point
+pour un vil salaire qu'il agissait ainsi. Les services que lui
+commandait son maître étaient légers: c'était de lui tenir les étriers,
+lorsqu'il voulait monter à cheval, ou de lui apporter son épée;
+d'accorder son luth; ou, s'il désirait davantage, de lui lire des
+volumes d'autres tems et d'autres langues que sa langue maternelle; mais
+jamais de se mêler avec la foule des domestiques, auxquels il ne
+montrait ni déférence ni dédain, mais cette réserve de bon ton, qui
+prouvait qu'il n'avait nulle sympathie pour eux. Son ame, quel que fût
+son rang ou sa naissance, pouvait fléchir devant Lara, non descendre
+jusqu'à eux. Il paraissait d'une naissance distinguée, et avoir connu
+des jours meilleurs. Aucune marque de travail vulgaire ne se trahissait
+sur ses mains d'une blancheur si féminine, que l'on aurait pu lui
+attribuer un autre sexe, lorsqu'on les comparait avec la délicatesse et
+la douceur de son visage; mais ses vêtemens, et quelque chose dans son
+regard de plus viril et de plus fier que n'en comporte l'œil d'une
+femme, disaient le contraire. C'était un caractère presque sauvage, qui
+tenait plus de son climat brûlant que de son corps tendre et frêle: il
+est vrai qu'il ne se remarquait point dans ses paroles; mais dans son
+aspect, cet instinct pouvait être plus qu'aperçu.
+
+Kaled était son nom, quoique le bruit courût qu'il en portait un autre
+avant d'avoir quitté ses montagnes. Car quelquefois, bien qu'à peu de
+distance, il entendait ce nom répété plusieurs fois sans répondre, comme
+s'il ne lui eût pas été familier, ou, s'il lui était adressé de nouveau,
+il se retournait brusquement, comme si dans cet instant il se rappelait
+que c'était le sien. Cependant, si c'était la voix accoutumée de Lara
+qui l'appelait, alors ses oreilles, ses yeux, et son cœur redoublaient
+d'attention.
+
+28. Ce jeune page n'avait pas manqué de remarquer, dans la salle du bal,
+la querelle imprévue que tout le monde avait observée, et quand la foule
+autour de lui exprimait son étonnement du calme du hardi accusateur et
+de la patience avec laquelle le noble et fier Lara avait supporté une
+semblable insulte d'un étranger; doublement affecté, Kaled changea
+plusieurs fois de couleur; ses lèvres pâlirent comme de la cendre, ses
+joues s'enflammèrent tour à tour; et sur son front se répandit cette
+sueur de glace qui survient, lorsque le cœur, chargé d'un poids de
+pensées qui l'accablent, succombe de malaise et de luttes intérieures.
+Oui,--il est des choses que nous devons rêver et oser exécuter avant que
+la pensée en soit à moitié avertie. Quelle que pût être l'idée de Kaled,
+elle suffit pour fermer ses lèvres et troubler son front. Il observa
+Ezzelin jusqu'à ce que Lara eût jeté en passant, sur le chevalier, un
+sourire de dédain. Lorsque Kaled vit ce sourire, son visage reprit son
+air accoutumé, comme s'il eût reconnu en lui quelque chose de
+satisfaisant. Sa mémoire lui faisait remarquer dans un pareil sourire
+beaucoup plus que l'aspect de Lara n'en disait aux autres. Il se
+précipita vers lui,--et dans un instant tous deux furent partis; et tous
+ceux qui restèrent dans le château crurent être laissés seuls. Chacun
+avait eu tellement les yeux fixés sur la figure de Lara, chacun s'était
+si bien identifié par ses sentimens à cette scène, que lorsque l'ombre
+longue et noire de Lara eut dépassé le portique, et ne fut plus
+reproduite par la lumière des torches allumées, tous les cœurs battirent
+plus vivement, comme doutant s'ils sortaient d'un rêve effrayant, que
+nous savons être faux, mais qui nous épouvante encore parce que ce qui
+est le pire est toujours le plus près de la vérité.
+
+Ils sont partis,--Ezzelin reste encore; le front pensif et l'air
+impérieux; mais il ne demeura pas long-tems: avant qu'une heure se fût
+écoulée, il salua de la main Othon, et se retira.
+
+29. La foule a disparu, les convives sont livrés au sommeil; le
+châtelain courtois, et ses hôtes satisfaits se sont rendus à leur couche
+accoutumée, où la joie se calme, et où la douleur soupire après le
+sommeil; et l'homme accablé par le combat de sa propre existence[loc20]
+cherche un refuge dans ce doux oubli de la vie. Là reposent également
+l'espérance délirante de l'amour, la perfidie et la ruse; les projets
+ténébreux de la haine, et les fourberies de l'ambition jalouse. Sur tous
+les yeux planent les ailes de l'oubli, et l'existence éteinte est comme
+ensevelie dans un tombeau. Quel nom meilleur pourrait plus convenir au
+lit du sommeil? sépulcre de la nuit, demeure universelle où la
+faiblesse, la force, le vice, la vertu sont étendus dans une égale
+nudité. Heureux l'homme pour un moment, de ne pas avoir le sentiment de
+la vie, pour s'éveiller cependant, pour lutter avec la terreur de la
+mort, et chercher à éviter, quoique le jour doive apparaître pour
+accroître ses maux, ce sommeil, le plus doux de tous, puisqu'il est le
+moins troublé de rêves.
+
+[Note loc20: _O'er-laboured with being's strife_.]
+
+
+
+
+Chant Deuxième.
+
+
+1. La nuit commence à disparaître;--les vapeurs groupées autour des
+montagnes se dissipent à l'aspect du matin, et la lumière réveille le
+monde. L'homme a un jour de plus pour grossir le passé, et pour le
+conduire peu à peu vers son dernier jour; mais la puissante nature
+s'éveille en bondissant comme au jour de sa naissance. Le soleil est
+dans les cieux et la vie sur la terre; les fleurs dans les vallées, la
+splendeur dans les rayons du jour, la santé dans l'air pur du matin, et
+la fraîcheur sur les bords des ruisseaux. Homme immortel! contemple ces
+gloires resplendissantes de la nature, et écrie-toi, dans les transports
+de ton cœur: «Ces gloires sont les miennes!» Admire-les pendant qu'il
+est permis à ton œil enchanté de les voir: un matin viendra où elles ne
+t'appartiendront plus; et quels que soient les regrets qui seront
+exprimés sur ta tombe insensible, ni les cieux, ni la terre ne
+t'accorderont une seule larme. Aucun nuage ne deviendra plus sombre,
+aucune feuille ne tombera plus tôt, aucun souffle d'air, aucun vent
+léger ne t'accordera un soupir; mais les vers rampans se réjouiront de
+leur nouvelle pâture, et prépareront tes restes humains à fertiliser le
+sol.
+
+2. Le matin a paru;--le soleil est à son midi.--Rassemblés dans le
+palais, les chevaliers se sont rendus à l'appel d'Othon. C'est
+maintenant l'heure promise, qui doit prononcer la mort ou la vie de la
+réputation future de Lara. Ezzelin va développer ici son accusation; et
+quelle que soit l'histoire, elle doit être exposée dans toute la vérité.
+Sa parole a été donnée, et Lara a promis de l'écouter à la face de
+l'homme et du ciel. Pourquoi ne vient-il pas? De semblables révélations
+devant être faites, il semble que le retard de l'accusateur dépasse les
+bornes de l'indulgence.
+
+3. L'heure est passée, et Lara est depuis long-tems arrivé. Il montre
+une grande confiance en soi-même, et tout le calme de la patience.
+Pourquoi Ezzelin ne vient-il pas? L'heure est passée, des murmures
+s'élèvent, et le front d'Othon se rembrunit. «Je connais mon ami! je ne
+puis craindre son manque de foi; s'il est encore sur la terre, qu'on
+l'attende ici. Le toit qui le protége est dans le vallon situé entre mes
+domaines et ceux du noble Lara. Mon palais aurait été honoré par
+l'hospitalité donnée à un tel hôte, si le seigneur Ezzelin ne l'eût pas
+refusée; c'est la recherche de quelque preuve nécessaire qui l'a empêché
+de rester, et l'a forcé d'aller se préparer pour aujourd'hui. La parole
+que j'ai donnée pour lui, je la donne encore; et je rachèterais moi-même
+la tache qu'il aurait faite à la chevalerie.» Il a dit,--et Lara répond:
+«Je suis venu ici à ta demande pour prêter l'oreille à des contes
+perfides, récités par la langue d'un étranger, dont les paroles auraient
+pu déjà blesser mon cœur, si je ne l'avais regardé comme presque un
+insensé, ou tout au plus comme un ignoble et vil ennemi. Je ne le
+connais point;--mais il semble m'avoir connu dans des pays où--je ne
+dois pas perdre le teins en vains discours: produis ton
+dénonciateur,--ou retire ta parole ici avec le tranchant de ton sabre.»
+
+Le fier Othon, rougissant de colère, jette aussitôt son gant sur la
+terre, et tire son sabre du fourreau.
+
+«C'est ce dernier parti qui me convient le mieux, dit-il; c'est ainsi
+que je réponds pour mon hôte absent.»
+
+Sans que sa joue pâle changeât de couleur, quelque près qu'ait été sa
+tombe ou celle de son adversaire, la main de Lara, qui s'empare de son
+sabre avec un sang-froid impassible, prouve qu'elle en connaît bien
+l'usage, par la facilité adroite avec laquelle elle en saisit la garde.
+Son œil, quoique calme, exprime qu'il sera sans quartier, et que l'épée
+de Lara obéira trop bien à sa volonté. En vain les chevaliers se
+pressent autour d'eux; la fureur d'Othon ne veut pas souffrir
+d'accommodemens, et de ses lèvres tombent ces paroles d'insulte: «Une
+bonne épée est nécessaire à celui qui voudrait nous séparer.»
+
+4. Court fut le combat; furieux, aveuglément téméraire, Othon livre son
+sein au coup fatal. Le sang coule, il tombe; mais la blessure qu'il
+reçoit de son habile adversaire, et qui l'étend sur la terre, n'est pas
+mortelle. «Demande-moi ta vie!» lui crie Lara. Il ne répond rien. Alors
+on vit le moment où il ne se serait jamais relevé du sol ensanglanté;
+car le front de Lara, en cet instant, devint presque noir, dans sa rage
+de démon, et son sabre se dispose à frapper un coup plus terrible que
+lorsque celui de son ennemi était dirigé contre son sein. Alors il
+conservait tout son sang-froid et toute son adresse; maintenant rien ne
+réprime plus la haine déchaînée de son cœur. Il tombe avec si peu de
+ménagement sur son ennemi, que lorsque les témoins s'approchèrent pour
+retenir son bras, il tourna presque son arme affamée contre ceux qui
+osaient s'interposer pour obtenir de lui la grâce du vaincu. Il réprime
+ce premier mouvement de fureur; mais cependant ses regards sont fixés
+sur son adversaire, comme s'il regrettait le combat inutile qui lui
+laisse un ennemi vivant, quoique abattu, et comme s'il recherchait à
+quelle distance la blessure qu'il a portée à sa victime l'a laissée près
+du tombeau.
+
+5. On relève Othon baigné dans son sang, et le médecin lui défend toute
+question, tout geste, toute parole. Les autres chevaliers se retirent
+dans une salle voisine; et lui, Lara, irrité et l'air dédaigneux, la
+cause et le vainqueur de ce soudain combat, s'éloigne lentement, dans un
+silence hautain. Il pique son cheval, et se dirige vers son château,
+sans jeter un seul regard sur celui d'Othon.
+
+6. Mais où était-il, ce météore d'une nuit, qui menaça pour disparaître
+avec la lumière? où était cet Ezzelin? cet Ezzelin qui a paru et n'a
+laissé aucune trace de ses intentions. Il avait quitté le château
+d'Othon bien avant le jour, tandis que les ténèbres régnaient encore;
+mais le chemin lui était si connu qu'il ne pouvait pas s'égarer.
+Prochaine était sa demeure. Il n'y était point, et le jour suivant amena
+une nouvelle recherche, qui ne produisit aucun résultat, si ce n'est de
+constater l'absence du chevalier; une couche vide, un cheval sans maître
+à l'écurie, son hôte alarmé, ses amis murmurant désolés. Leurs
+recherches s'étendent dans tous les environs, autour du chemin qu'il a
+dû suivre, craignant de rencontrer les vestiges de la férocité de
+quelques brigands; mais il n'en existe aucune, et nul buisson n'en
+porte. Point de trace de sang; point de lambeaux dispersés de ses
+vêtemens; aucune chute, aucune lutte n'a flétri ou foulé le gazon, en
+conservant l'empreinte du meurtre; point d'impression de doigts crispés
+pour raconter l'histoire des efforts convulsifs d'une main agonisante
+qui, ayant cessé de se défendre, tourne contre le tendre gazon les
+dernières convulsions de son agonie. Tels sont les vestiges que l'on
+aurait rencontrés, si quelqu'un avait perdu la vie; mais ils
+n'existaient pas, et tout ce qui reste est une espérance douteuse. Un
+étrange soupçon fait murmurer tout bas le nom de Lara, et chaque jour il
+s'entretient de sa réputation flétrie; mais il se tait soudain lorsque
+sa sombre figure apparaît: il attend son absence pour oser renouveler
+ses murmures accoutumés, et ses conjectures revêtues des plus noires
+couleurs.
+
+7. Les jours s'écoulent, et les blessures d'Othon sont guéries, mais non
+son orgueil; et sa haine n'est plus dissimulée. C'était un homme
+puissant, l'ennemi de Lara, et l'ami de tous ceux qui cherchaient à lui
+nuire; il demande à la justice de sa contrée de forcer Lara à rendre
+compte d'Ezzelin.
+
+Quel autre que Lara aurait pu craindre sa présence? qui l'a fait
+disparaître, si ce n'est l'homme sur lequel ses charges menaçantes
+seraient tombées d'un poids trop accablant? La rumeur générale augmente
+par l'incertitude, le mystère est ce qui plaît le plus à la foule
+curieuse. D'où vient cette indifférence apparente de Lara pour tous les
+liens d'amitié[loc21]? pour tout ce qui peut faire naître la confiance
+et éveiller l'amour? la férocité sommeillante que trahit son ame?
+l'adresse avec laquelle il manie l'épée tranchante? où l'a-t-il apprise
+ce bras qui n'a jamais fait la guerre? Dans quels lieux cette férocité
+est-elle devenue le partage de son cœur? car ce n'était point l'aveugle
+et capricieuse colère qu'un mot peut soulever et qu'un autre peut
+calmer; mais l'œuvre profonde d'une ame qui ne connaît point la pitié
+quand la colère l'emporte, et qu'une longue habitude du pouvoir comme du
+succès a concentrée dans tout ce qui est inexorable. Tous ces propos,
+associés avec ce désir qui domine l'humanité de se livrer plutôt au
+blâme qu'à la louange, avaient amassé enfin contre Lara un orage tel que
+lui-même en aurait pu être effrayé, et tel que ses ennemis voulaient
+l'exciter. Il doit répondre de la tête d'un homme absent qui le poursuit
+encore, mort ou vivant.
+
+[Note loc21: _The seeming friendlessness_.]
+
+8. Dans cette contrée vivait plus d'un mécontent qui maudissait la
+tyrannie sous laquelle il était courbé. De nombreux et féroces despotes
+y exerçaient leur oppression, et y donnaient leurs caprices pour des
+lois. De longues guerres au dehors, de fréquentes querelles au dedans
+ouvraient sans cesse un passage au sang et au crime qui n'attendaient
+qu'un signal pour recommencer un nouveau carnage, tel qu'il en naît des
+discordes civiles, qui ne connaissent pas de neutres, et ne comptent que
+des amis ou des ennemis.
+
+Enfermés dans leurs forteresses féodales, tous les seigneurs étaient
+comme des souverains, obéis en paroles et en actions, mais abhorrés dans
+l'ame. Lara avait hérité de pareils domaines seigneuriaux, peuplés par
+des cœurs mécontens et des mains travaillant à regret; mais sa longue
+absence de son pays natal l'avait laissé pur du crime d'oppression, et
+maintenant, détournées par la douceur de son administration, toutes les
+terreurs avaient disparu par degrés. Ses serviteurs ne conservaient plus
+pour lui que leur antique et habituelle vénération; mais ce fut plus
+pour lui que pour eux-mêmes que leurs craintes furent soulevées. Ils le
+croyaient maintenant malheureux, quoique d'abord leur malignité l'eût
+jugé coupable. Ses longues nuits sans repos, son humeur silencieuse
+furent attribuées à la maladie entretenue par la solitude. Et quoique
+ses habitudes solitaires rendissent à la fin sa société triste, sa
+demeure n'en était pas moins agréable, car les malheureux ne s'en
+éloignèrent jamais sans soulagement; et pour eux du moins son ame
+connaissait la compassion. Froid envers les grands, dédaigneux avec les
+superbes, l'homme humble ne passait pas auprès de lui sans attirer ses
+regards. Il ne parlait pas beaucoup; mais sous son toit on recevait
+souvent un asile, et jamais de reproches. Et ceux qui en faisaient
+l'observation pouvaient remarquer que chaque jour quelques nouveaux
+hôtes se rassemblaient sous son commandement. Mais depuis la disparition
+d'Ezzelin, il se montra seigneur courtois et hôte bienveillant.
+Peut-être son combat avec Othon lui fit-il craindre quelque trame ourdie
+contre sa tête exposée. Quelles qu'aient été ses vues, il sut se
+concilier l'affection de plus de partisans que les seigneurs ses égaux.
+Si c'était un effet de sa politique, elle fut répandue si loin que des
+millions le jugeaient tel qu'il voulait paraître. Exilé par des maîtres
+cruels, venait-on lui demander un asile? il était aussitôt donné. Par
+lui les paysans n'avaient pas à pleurer leur moisson enlevée, et à peine
+les serfs pouvaient-ils murmurer contre leur sort. Avec lui la vieille
+avarice trouvait sûreté pour ses trésors; avec lui, le pauvre n'était
+point exposé aux mépris; la bonne chère et les récompenses promises
+retenaient près de lui la jeunesse active, jusqu'à ce qu'il fût trop
+tard pour le quitter. Il offrait à la haine, avec un changement
+prochain, l'espérance d'assouvir bientôt une vengeance différée;
+l'amour, long-tems trompé par une union détestée, comptait dans le
+succès pour recouvrer des charmes qu'il avait perdus. Tout était mûr;
+Lara n'attendait que le moment favorable pour proclamer que l'esclavage
+n'était plus qu'un nom.
+
+Le moment, l'heure vint où Othon crut sa vengeance assurée. Son
+huissier[loc22] trouva le prétendu criminel entouré dans son château des
+milliers d'hommes délivrés de leurs chaînes féodales récemment brisées,
+défiant la terre, et comptant sur la faveur du ciel. C'était le matin
+que Lara venait de rendre libres des serfs attachés à la glèbe, et qui
+ne creuseraient plus désormais la terre que pour servir de tombeaux aux
+tyrans! c'est ce qu'ils proclamaient tous.--Certain mot d'ordre est
+nécessaire dans le combat pour venger ses outrages et conquérir ses
+droits: religion,--liberté,--vengeance,--tout ce que vous voudrez; un
+mot suffit pour faire lever les peuples et les mener au carnage. Une
+phrase séditieuse suffit à la ruse qui la répand et l'exploite, pour
+faire régner le crime, et pour donner une abondante pâture aux loups et
+aux vers de la terre!
+
+[Note loc22: _His summons_.]
+
+9. Dans cette contrée, les seigneurs féodaux avaient acquis tant de
+pouvoir, que leurs souverains enfans régnaient à peine. C'était alors le
+moment pour les rebelles de lever l'étendard de la révolte. Les serfs
+méprisaient le roi, et le haïssaient en même tems que les seigneurs. Ils
+n'attendaient qu'un chef, et ils en trouvèrent un attaché à leur cause
+par des liens indissolubles; forcé par les circonstances de rentrer en
+guerre avec les hommes pour sa propre défense. Séparé par une destinée
+mystérieuse de ceux que la naissance et la nature n'avaient pas fait ses
+ennemis, Lara, depuis cette nuit fatale, s'était préparé, non pas seul,
+à braver les événemens les plus sinistres. De certaines raisons, quelles
+qu'elles fussent, lui prescrivaient d'éviter que l'on fît aucune
+recherche sur ses actions commises dans de lointains climats.
+
+En réunissant à sa cause propre celle de tous, lors même qu'il aurait
+été dans sa destinée d'être abattu, il avait au moins la certitude de
+retarder sa chute. Le calme sombre qui depuis long-tems régnait dans son
+ame; la tempête qui, après avoir exercé ses ravages, s'était assoupie,
+soulevée par des événemens qui semblaient devoir pousser sa triste
+fortune à son dernier degré de malheur, se réveillent de nouveau, et le
+rendent tout ce qu'il avait été autrefois, et qu'il est maintenant; la
+scène est seulement changée. Il se souciait fort peu de la vie, encore
+moins de la renommée; mais il n'en était pas moins propre aux jeux
+désespérés des combats. Il lui semblait qu'il était marqué dès sa
+naissance pour être l'objet de la haine des autres, et il se moquait de
+sa ruine si elle était partagée. Que lui importait donc la liberté des
+peuples asservis? Il élevait l'humble, mais pour abaisser le superbe. Il
+avait espéré trouver le repos dans sa retraite sombre, mais l'homme et
+la destinée venaient l'y assiéger. Il paraissait comme une bête féroce
+poursuivie par les chasseurs, que ceux-ci doivent tuer, mais qu'ils ne
+peuvent faire tomber dans leur piége. Austère, sans ambition,
+silencieux, il était désormais un tranquille spectateur des scènes de la
+vie; mais lancé de nouveau sur l'arène, il parut un chef non inégal aux
+seigneurs féodaux: sa voix,--son maintien,--ses gestes--révèlent une
+sauvage nature, et à ses regards on reconnaît le gladiateur.
+
+10. A quoi servirait de raconter pompeusement l'histoire souvent répétée
+des combats, les fêtes des vautours, le carnage et la mort? la fortune
+changeante sur le champ de bataille, la force victorieuse et la
+faiblesse obligée de céder? des ruines fumantes et des remparts
+renversés? Dans cette guerre, la lutte fut la même que dans toutes les
+autres, excepté que les passions déchaînées concentrèrent leur force
+dans une férocité qui bannit tout remords. Personne ne demandait grâce,
+car la pitié connaissait que ses cris seraient vains. Les prisonniers
+mouraient sur le champ de bataille. La même fureur animait tour à tour
+le sein du vainqueur; et ceux qui combattaient pour la liberté, et ceux
+qui luttaient pour la tyrannie croyaient avoir versé le sang de peu
+d'hommes, tant qu'il en restait encore à égorger. Il était trop tard
+d'éteindre le tison dévastateur. La désolation atteignait la contrée
+affamée; l'incendie était allumé, et les flammes étaient propagées, et
+le carnage souriait sur ses victimes de chaque jour.
+
+11. Tout frais de la force que l'impulsion de la liberté récemment
+acquise leur imprime, les partisans de Lara obtiennent le premier
+succès: mais cette vaine victoire les a perdus. Ils n'obéissent plus à
+la voix de leur chef pour se former en rang de bataille; ils se
+précipitent dans une aveugle confusion sur leurs ennemis, croyant que de
+l'atteindre ainsi devait leur assurer le succès. La convoitise du butin,
+la soif de la vengeance entraînent ces brigands débandés à leur perte.
+En vain Lara fait-il tout ce qu'un chef doit faire, pour arrêter
+l'impétueuse furie de ces hommes. En vain veut-il calmer leur ardeur
+téméraire,--la main qui allume l'incendie ne peut l'éteindre. L'ennemi
+plus sage a pu seul arrêter leur impétuosité, et montrer à cette troupe
+indisciplinée sa folle témérité. Des retraites feintes, des embuscades
+nocturnes, des attaques désordonnées faites en plein jour, des combats
+différés, la longue privation d'un secours désiré, un repos sans tente,
+sous un ciel humide, des murs imprenables qui défiaient l'art des
+assiégeans, et lassaient la patience de leur courage trompé: voilà les
+obstacles qu'ils n'avaient pas prévus.
+
+Le jour du combat, ils s'avançaient à l'ennemi, comme l'auraient fait de
+vieux guerriers; mais ils préféraient davantage la furie de l'action la
+plus sanglante, et la mort présente à une vie de souffrances
+continuelles. La famine vient leur apporter ses angoisses; et la fièvre
+balaie leurs rangs, qui s'éclaircissent à vue d'œil. La joie immodérée
+du triomphe se change en mécontentement. L'ame seule de Lara semble
+encore indomptée, mais peu de ses soldats restent pour le seconder. De
+plusieurs milliers qu'ils étaient, ils sont réduits à une faible troupe:
+désespérés, quoique en petit nombre, ce sont les plus braves qui
+survivent pour déplorer la discipline qu'ils avaient dédaignée après
+leur premier succès. Une espérance leur reste encore: la frontière n'est
+pas éloignée; par là, ils peuvent échapper à la guerre de leur patrie,
+en emportant avec eux, dans l'état voisin, les chagrins de l'exil, ou la
+haine de la proscription. Il est dur pour eux de quitter la terre de
+leurs aïeux, mais il leur est encore plus dur de périr ou de se
+soumettre.
+
+12. La résolution est prise,--ils sont en marche,--la nuit complice les
+guide avec son astre lumineux, en éclairant leurs pas dans les ténèbres.
+Déjà ils aperçoivent ses tranquilles rayons dormant sur la surface du
+courant qui forme la frontière. Déjà ils distinguent,--est-ce bien la
+rive? Fuyez! Elle est bordée par de nombreux rangs ennemis. Retournez ou
+fuyez!--Qu'est-ce qui brille à l'arrière-garde? C'est la bannière
+d'Othon,--la lance du chef qui les poursuit! Sont-ce des feux de
+bergers, ces feux qui brillent sur la hauteur? Hélas! ils étincellent
+avec trop de clarté, pour une fuite. Privés de tout espoir, et
+concentrés dans leur propre défense, moins de sang peut-être aura payé
+une dépouille plus riche!
+
+13. Ils s'arrêtent un moment; c'est seulement pour que la troupe puisse
+respirer. Avanceront-ils, ou attendront-ils l'ennemi? Peu
+importe,--s'ils chargent l'ennemi qui s'oppose à leur marche le long de
+la rive du fleuve, quelques-uns peut-être pourront rompre et traverser
+leur ligne formée, pour prévenir un tel dessein.--«Chargeons! attendre
+leur attaque serait une action digne d'une troupe lâche.» Tous les
+sabres sont tirés, chacun saisit les rênes de son cheval, et la première
+parole pourra à peine devancer l'action. Parmi tous ceux qui vont
+entendre le dernier commandement de Lara, pour combien ne sera-t-il pas
+la voix de la mort!
+
+14. Son glaive est tiré; son front respire un air réfléchi, mais trop
+tranquille pour être celui du désespoir; il montre quelque chose de plus
+indifférent qu'il ne convient aux plus braves d'en témoigner, si le sort
+des hommes les touche.--Il tourne ses regards sur Kaled, toujours près
+de lui, et trop confiant encore pour trahir la moindre crainte.
+Peut-être c'était la sombre clarté de la lune qui projetait sur les
+traits de ce jeune page une teinte inaccoutumée de pâleur mélancolique,
+dont l'empreinte profonde exprimait la fidélité et non la terreur de son
+ame. Lara observa cette pâleur, et mit sa main dans la sienne: elle ne
+trembla pas dans un moment semblable; ses lèvres étaient muettes, à
+peine son cœur battait-il; ses regards seuls disaient: «Nous ne nous
+séparerons jamais! ta troupe peut périr, tes amis peuvent fuir; pour
+moi, je puis dire adieu à la vie, mais jamais à toi!»
+
+Le mot d'ordre a échappé aux lèvres de Lara, et sa troupe, portée en
+avant, et les rangs serrés, marche sur les lignes divisées de l'ennemi.
+Chaque coursier a obéi au premier coup d'éperon; les cimeterres
+brillent, l'acier se croise; surpassés en nombre, mais non en bravoure,
+ils opposent encore le désespoir à l'audace, et un front de défense aux
+ennemis. Le sang est mêlé aux ondes du fleuve qui en conserve les
+teintes jusqu'aux rayons du matin.
+
+15. Commandant, aidant, animant les siens, partout où l'ennemi paraît
+redoubler d'efforts, où ses amis succomber, la voix de Lara se fait
+entendre; il brandit son cimeterre, en frappe à coups redoublés, et fait
+naître un espoir que lui-même a cessé de partager. Aucun ne fuit, car
+ils savent bien que la fuite serait vaine; mais ceux qui chancellent
+reviennent bientôt à la charge en voyant les plus courageux des ennemis
+reculer devant le regard et les coups de leur chef. Tantôt entouré des
+siens, tantôt presque seul, il enfonce les rangs de son adversaire, ou
+rallie sa troupe. Lui-même ne s'épargne pas.--Une fois l'ennemi semble
+fuir,--le moment était propice; Lara donne le signal de la main qu'il
+agite dans l'air; il s'élance.--Pourquoi son casque orné d'un panache
+s'affaisse-t-il soudain? un trait est lancé,--la flèche est dans son
+sein! Ce geste fatal a laissé sa poitrine sans défense, et la mort a
+fait retomber ce bras redoutable. Le mot de _victoire_ expire sur sa
+bouche; cette main, qu'il avait élevée en signe de commandement, comme
+elle pend tristement à ses cotés! Elle retient encore instinctivement
+son sabre, quoique l'autre ait laissé échapper les rênes. Kaled les
+saisit: défaillant par sa blessure, penché presque sans vie sur les
+arçons de la selle, Lara ne s'aperçoit pas que son page désolé l'emmène
+loin du combat. Cependant ses compagnons chargent l'ennemi, le chargent
+encore avec plus de fureur. Les combattans sont trop confondus
+maintenant pour compter les cadavres!
+
+16. Le jour luit sur les mourans et sur les morts, sur les cuirasses
+brisées et sur les têtes séparées de leurs casques; le cheval de guerre
+est étendu sans cavalier sur la terre, et l'effort de son dernier soupir
+a fait rompre les courroies ensanglantées de sa selle. Près de là,
+frémissent encore d'un reste de vie, le pied éperonné qui
+l'aiguillonnait, et la main qui guidait les rênes. Quelques-uns sont
+étendus mourans, tout près du torrent dont les eaux se raillent de leurs
+lèvres que la soif dévore. Cette soif palpitante, qui brûle dans le
+souffle de ceux qui meurent de la mort dévorante des braves, pousse
+vainement leurs lèvres brûlantes à implorer une goutte,--une dernière
+goutte d'eau pour les rafraîchir avant de mourir. Par un faible et
+convulsif effort, ils traînent leurs membres sur le gazon ensanglanté.
+Un pareil effort épuise leur faible reste de vie, mais ils atteignent le
+courant, et se penchent pour se désaltérer: ils sentent déjà son humide
+fraîcheur, ils sont près de la goûter. Pourquoi se
+reposent-ils?--N'ont-ils plus de soif à étancher?--elle est
+inextinguible, et cependant ils ne la sentent plus. C'était leur
+agonie;--mais elle est déjà oubliée!
+
+17. Sous un tilleul, écarté de cette scène de carnage, était étendu un
+guerrier, respirant encore, mais blessé à mort dans ce combat dont lui
+seul fut la cause. C'était Lara dont la vie s'écoule peu à peu avec son
+sang. Son compagnon d'autrefois, et maintenant son seul guide, Kaled est
+à genoux près de lui, les yeux fixés sur son côté ouvert, et cherchant à
+étancher avec son écharpe le sang qui en ruisselle à gros bouillons, et
+qui devient plus noir à chaque convulsion. Alors, à mesure que son
+souffle s'affaiblit, et s'exhale plus lentement, c'est goutte à goutte
+que le sang s'échappe de la blessure fatale. A peine Lara peut prononcer
+une parole, mais il fait entendre qu'il est inutile de chercher à le
+soulager; ce mouvement ne fait qu'ajouter une palpitation plus vive à
+ses tourmens. Il presse la main qui voudrait adoucir son agonie, et il
+remercie, par un triste sourire, son page désolé qui ne craint rien, ne
+sent rien, n'a besoin de rien, ne voit rien, excepté ce front affaissé
+qui repose sur ses genoux; excepté ce pâle visage, dont les yeux,
+quoique sombres, étaient la seule lumière qui brillât pour lui sur la
+terre.
+
+18. Les ennemis arrivent, après avoir long-tems cherché Lara sur le
+champ de bataille; leur triomphe n'est rien si Lara n'a point succombé.
+Ils auraient voulu l'enlever, mais ils voient que ce serait vainement,
+et lui les regarde avec un froid et tranquille dédain, et semble
+réconcilié avec sa destinée qui le fait échapper par la mort à la haine
+vivante. Othon survient, et, s'élançant de son cheval, il vient
+considérer l'ennemi ensanglanté qui fit couler son sang; il s'informe de
+l'état de ses blessures. Lara ne répond rien, et à peine jette-t-il un
+regard sur lui, comme s'il avait oublié le souvenir de cet homme, et il
+se tourne vers Kaled:--les dernières paroles qu'il prononça ensuite, si
+elles furent entendues, du moins elles ne furent point comprises. Sa
+voix mourante s'exprime dans cette langue étrangère à laquelle se
+rattachaient pour lui quelques bizarres souvenirs. Il s'entretient avec
+son page d'événemens passés dans d'autres contrées; mais quels
+événemens? quelles contrées?--Kaled seul le sait; Kaled qui comprend
+seul ses paroles et qui lui répond à voix basse, tandis que ceux qui les
+entourent restent plongés dans un muet étonnement. Ils semblaient
+alors--ces deux compagnons--oublier la moitié du présent dans le passé,
+et partager entre eux quelque mystérieuse destinée dont personne qu'eux
+ne peut pénétrer l'obscurité.
+
+19. Leurs paroles, quoique faibles, furent nombreuses--et ceux qui les
+entendirent purent juger seulement de leur signification, à leurs
+accens. Par elles, vous eussiez cru que la mort du jeune Kaled était
+plus prochaine que celle de Lara, tant sa voix, ses soupirs étaient
+tristes, profonds; tant ses paroles s'échappaient avec peine de ses
+lèvres tremblantes! Mais la voix de Lara,--quoique lente, fut d'abord
+claire et calme, jusqu'à ce que la mort en râlant ne fit plus entendre
+qu'un pénible gémissement: mais sur son visage à peine pouvait-on
+remarquer un léger changement; il ne décèle ni craintes, ni remords, ni
+passions, excepté lorsque la dernière lutte de son agonie se fit sentir;
+ses yeux se tournèrent tendrement sur son page, et lorsque Kaled eut
+cessé de répondre, Lara éleva la main, et montra l'Orient: soit qu'alors
+(le soleil se levant à l'Orient et dissipant les nuages) la clarté du
+matin frappât sa vue; soit par hasard, ou soit que le souvenir de
+quelques événemens eût élevé sa main vers les lieux où ils s'étaient
+passés. A peine Kaled parut-il y faire attention, mais il se détourna,
+comme si son cœur eût abhorré l'arrivée du jour; et il baissa les
+regards devant cette lumière du matin pour les fixer sur le front de
+Lara où régnaient les ténèbres.
+
+Cependant il semblait conserver le sentiment, quoiqu'il eût mieux valu
+qu'il fût éteint. Car lorsqu'un des soldats qui étaient près de lui
+découvrit le signe rédempteur de la croix, et lui offrit à baiser le
+saint rosaire, dont son ame, prête à le quitter, pouvait encore invoquer
+l'assistance, Lara le fixa avec un œil profane, et il sourit.--Le ciel
+lui pardonne! si ce fût un sourire de dédain. Kaled, quoiqu'il ne parlât
+pas, et sans cesser de considérer le visage de Lara avec un regard de
+désespoir, l'air mécontent et avec un geste impatient, détourna la main
+qui présentait le signe sacré, comme s'il n'eût servi qu'à troubler le
+moribond. Il semblait ne pas savoir que la vie de Lara ne commençait que
+de _ce moment_, cette vie d'immortalité qui n'est assurée à personne,
+excepté à ceux dont la foi est dans Christ.
+
+20. Mais un gémissement lourd fut le dernier soupir de Lara; et un
+sombre nuage se répandit sur ses yeux affaissés; ses membres
+s'étendirent avec bruit, et sa tête se pencha sur le faible mais
+infatigable genou qui la supportait. Il pressa la main qu'il tenait sur
+son cœur;--ce cœur ne bat plus, mais Kaled ne cesse de le presser avec
+une main glacée; il l'interroge, il l'interroge en vain, quoique ses
+faibles palpitations ne lui répondent plus. «Il palpite encore!» Non,
+non, tu rêves!--Il n'est plus! Celui que tu considères fut autrefois
+Lara!
+
+21. Kaled le contemple toujours, comme s'il n'avait pas encore disparu,
+l'esprit sublime qui animait cette humble poussière! Ceux qui
+l'entourent l'ont arraché à sa contemplation, mais ils ne peuvent lui
+faire détourner ses regards, et lorsqu'en l'enlevant du lieu où il
+tenait embrassé une forme qui n'avait plus de vie, il vit cette tête,
+que son cœur voudrait encore supporter, rouler sur la terre, cette tête
+inanimée, bientôt poussière comme elle, il ne se courrouça point; il
+n'arracha point les boucles luisantes de sa noire chevelure, mais il
+s'efforça de rester debout et de regarder celui qu'il perdait; il
+chancela bientôt et tomba, ayant à peine plus de vie que celui qu'il
+avait tant aimé. Que celui qu'_il_ avait tant aimé! Oh! jamais sous le
+ciel le cœur de l'homme ne brûlera d'un plus fidèle amour! Ce moment
+d'épreuves a enfin révélé ce secret si long-tems à demi caché. En
+déchirant ses vêtemens pour rappeler à la vie ce cœur qui ne bat plus,
+on découvre que ses douleurs paraissent terminées, mais son sexe est
+aussi découvert. La vie est revenue dans ce corps sans mouvement, et
+Kaled n'éprouve point de honte.--Que lui importaient alors son sexe et
+son honneur!
+
+22. Lara ne dort point où dorment ses pères, mais dans le lieu où il est
+mort; c'est là que son tombeau a été creusé: son sommeil de mort n'en
+est pas moins profond quoiqu'aucun prêtre ne l'ait béni, et que le
+marbre ne couvre point sa poussière. Il fut pleuré par une amie dont la
+douleur tranquille et moins bruyante dura davantage que celle d'un
+peuple pour son souverain. Vaines furent toutes les questions qu'on lui
+fit sur le passé, vaines même furent les menaces;--elle garda le silence
+sur tout jusqu'au dernier moment. Elle ne dit point d'où elle était
+venue, ni pourquoi elle avait tout abandonné pour suivre celui dont le
+cœur paraissait si peu aimant. Pourquoi l'avait-elle aimé? Fou,
+curieux!--tais-toi--l'amour humain est-il le fruit de l'humaine volonté?
+Pour elle Lara pouvait être aimable; les hommes durs ont des pensées
+plus profondes que vos yeux stupides ne le discernent; et quand ils
+aiment, vos gens à sourires[loc23] ne devinent pas comment battent leurs
+cœurs forts, quoique leurs lèvres soient plus avares de paroles. Ce
+n'étaient pas des liens communs, ceux qui attachaient à Lara le cœur et
+l'esprit de Kaled; mais elle ne consentit jamais à révéler cette étrange
+histoire, et maintenant toutes les lèvres qui auraient pu la raconter
+sont fermées par le sceau de la mort.
+
+[Note loc23: _Your smilers_.]
+
+23. On déposa Lara dans la terre; et sur son sein, outre la blessure
+mortelle qui avait envoyé son ame au repos, on trouva les marques
+dispersées de nombreuses cicatrices, qui ne provenaient pas de cette
+dernière guerre. Dans quelque lieu qu'il eût passé l'été de sa vie; il
+semble qu'il s'est écoulé sur une terre de combats: mais tout est
+inconnu; sa gloire, comme ses crimes, s'il s'en rendit coupable: ces
+cicatrices disent seulement que quelque part son sang fut répandu, et
+Ezzelin, qui aurait pu raconter le passé, ne revint pas.--Cette nuit où
+il insulta Lara paraît avoir été la dernière de ses nuits.
+
+24. Cette nuit (c'est le conte d'un paysan) un serf qui traversait la
+vallée située entre les domaines de Lara et ceux d'Othon, au moment où
+disparaissait devant les rayons du matin la clarté de la lune, dont le
+croissant était à demi voilé par les brouillards, un serf, qui s'était
+levé de bonne heure pour aller ramasser du bois dont le prix servait à
+acheter de la nourriture pour ses enfans, longeait la rivière qui sépare
+la plaine des terres d'Othon du vaste domaine de Lara; il entendit une
+marche précipitée:--un cheval et un cavalier sortirent du bois; sur le
+devant de la selle était quelque objet qu'enveloppait un manteau; la
+tête du cavalier était baissée, et son front était voilé. Frappé par
+cette soudaine apparition à une heure semblable et par le pressentiment
+que ce pouvait être un crime, le serf, sans être aperçu, épia la course
+de l'étranger qui atteignit la rivière, s'élança de son cheval, et
+saisissant alors le fardeau qu'il portait, monta sur le bord et le
+précipita dans les flots. Alors il s'arrêta, regarda de côté et d'autre,
+se détourna et parut épier s'il n'était point vu; puis il jeta de
+nouveau un regard rapide et suivit à pied le courant de l'eau, comme si
+sa surface trahissait quelque chose de coupable. Il ralentit ses pas,
+s'arrêta tout-à-coup auprès d'un tas de pierres que les flots de l'hiver
+avaient amoncelées; il en ramassa les plus pesantes et les jeta sur
+l'eau avec un soin plus qu'ordinaire. Pendant ce tems le serf s'était
+traîné dans un lieu où, sans être vu, il pouvait observer avec sûreté ce
+que cela pouvait signifier. Il aperçut comme un cadavre flottant, et il
+vit quelque chose briller comme une étoile sur ses vêtemens; mais avant
+qu'il pût reconnaître le tronc surnageant, une énorme pierre vint tomber
+sur lui, et il s'enfonça. Il reparut de nouveau un moment sans pouvoir
+être bien distingué, et il laissa sur les flots une teinte de pourpre.
+Alors il disparut profondément. Le cavalier ne cessa de regarder,
+jusqu'à ce que le dernier cercle tracé sur la surface de l'eau fût
+entièrement effacé. Alors, se retournant, il s'élança sur son cheval qui
+partit au galop. Son visage était masqué;--les traits du mort, si
+toutefois c'en était un, échappèrent à la frayeur du serf qui avait tout
+vu; mais si vraiment son sein était orné d'une étoile, tel est le signe
+que portaient toujours les chevaliers; et l'on sait que le seigneur
+Ezzelin en avait une pareille dans cette nuit qui fut suivie d'un tel
+matin. S'il périt ainsi, que le ciel reçoive son ame! Son cadavre
+inaperçu roula jusqu'à l'océan. La charité devrait laisser l'espérance
+que ce ne fut point par la main de Lara qu'il reçut la mort.
+
+25. Kaled--Lara--Ezzelin ne sont plus! Ils sont également privés tous
+les trois d'une pierre funéraire! En vain voulut-on employer tous les
+moyens pour éloigner Kaled du lieu où le sang de son maître avait coulé.
+La douleur avait tellement abattu cette ame autrefois si fière, que ses
+larmes étaient rares, et ses gémissemens à peine sensibles. Mais la
+menaçait-on de l'arracher du lieu où elle avait peine à croire que Lara
+ne fût plus? ses yeux faisaient éclater toute cette vivante fureur qui
+embrase la tigresse à qui on vient d'enlever ses petits. Que si on la
+laissait là passer ses heures douloureuses; elle s'entretenait
+continuellement avec des formes aériennes telles qu'en produit le
+cerveau malade de la douleur. Elle leur adressait de tendres plaintes,
+et elle voulait s'asseoir sous l'arbre où ses genoux avaient supporté la
+tête mourante de Lara; et dans cette posture où elle le vit tomber, elle
+se rappelle ses paroles, ses regards, les convulsions de son agonie.
+Elle avait coupé sa noire chevelure, mais elle la conservait sur son
+cœur; elle la retirait souvent de son sein, la déployait, la pressait
+tendrement sur la terre, comme si elle eût étanché le sang de la
+blessure de quelque fantôme. Elle semblait lui adresser des questions,
+et elle répondait pour lui; puis, se levant en sursaut, elle lui faisait
+signe de fuir quelque spectre imaginaire qui était à sa poursuite.
+Quelquefois aussi, assise sur des racines de tilleul, elle cachait son
+visage dans sa main décharnée, ou traçait des caractères étrangers sur
+le sable.--Cette agonie devait avoir un terme.--Elle repose à côté de
+celui qu'elle aima; son histoire est inconnue;--sa tendresse fidèle est
+trop bien prouvée.
+
+FIN DE LARA.
+
+
+
+
+NOTE DE LARA.
+
+
+L'événement de la section 24 du chant II a été suggéré par la
+description de la mort ou plutôt des funérailles du duc de Gandia.
+
+Le récit le plus intéressant et le plus détaillé de ce mystérieux
+événement est donné par Burchard. Voici en substance ce qu'il raconte:
+
+«Le 8e jour de juin, le cardinal de Valenza et le duc de Gandia, fils du
+pape, soupèrent avec leur mère, Vanozza, près de l'église de
+S.-Pietro-ad-Vincula (Saint-Pierre-aux-Liens); plusieurs autres
+personnes étaient présentes à cette réunion. L'heure de se séparer
+approchant, et le cardinal ayant rappelé à son frère qu'il était tems de
+retourner au palais apostolique, ils montèrent sur leurs chevaux ou sur
+leurs mules, accompagnés d'un petit nombre de serviteurs, et marchèrent
+ensemble jusqu'au palais du cardinal Ascanio Sforza; alors le duc
+informa le cardinal qu'avant de retourner chez lui, il avait à faire une
+visite de plaisir. Renvoyant à cet effet toute sa suite, excepté son
+_stafiero_ ou valet de pied, et un homme masqué qui lui avait rendu une
+visite pendant le souper, et qui, depuis l'espace d'un mois, ou à peu
+près, l'avait demandé presque journellement au palais, il fit monter en
+croupe cette personne sur sa mule, et prit la rue des Juifs, où il
+quitta son domestique, en lui ordonnant de l'attendre là jusqu'à une
+certaine heure, après laquelle, s'il n'était pas revenu, il pourrait
+s'en retourner au palais. Le duc et le masque en croupe derrière lui se
+dirigèrent je ne sais où; mais c'est cette nuit que le duc fut assassiné
+et jeté dans le Tibre. Le domestique, après avoir été renvoyé, fut
+assailli et blessé mortellement; et quoiqu'il fût soigné avec beaucoup
+de soin, cependant tel fut son état qu'il ne put donner aucun détail
+intelligible de ce qui était arrivé à son maître. Le matin, le duc
+n'étant pas retourné au palais, ses domestiques commencèrent à
+s'alarmer; et l'un d'eux informa le pontife de l'excursion nocturne de
+ses fils et de la disparition du duc. Cette nouvelle donna au pape une
+vive inquiétude; mais il conjectura que le duc avait été attiré par
+quelque courtisane; qu'il avait passé la nuit avec elle, et que, n'osant
+sortir de sa maison en plein jour, il attendait le soir pour retourner à
+son palais. Cependant, lorsque le soir fut arrivé, et qu'il se vit
+trompé dans son attente, il devint profondément affligé, et il commença
+à interroger plusieurs personnes qu'il fit amener devant lui pour cet
+objet. Parmi elles était un homme nommé Giorgio Schiavoni, qui, ayant
+déchargé sur la rivière une barque pleine de bois de construction, était
+resté à bord pour le surveiller, fut interrogé pour savoir s'il avait vu
+quelqu'un jeter un fardeau dans la rivière, la nuit précédente. Il
+répondit qu'il avait vu deux hommes à pied qui descendirent d'une rue,
+et regardèrent attentivement autour d'eux, pour voir si personne ne
+passait. N'ayant vu personne, ils s'en retournèrent; et peu de tems
+après deux autres revinrent, regardèrent autour d'eux comme les deux
+premiers. Personne ne paraissant encore, ils firent signe à leurs
+compagnons, et un homme arriva, monté sur un cheval blanc, ayant
+derrière lui un corps mort, dont la tête et les bras pendaient d'un côté
+du cheval et les pieds de l'autre; les deux hommes à pied supportant le
+corps pour l'empêcher de tomber. Ils s'avancèrent ainsi vers le lieu où
+les immondices de la ville sont habituellement déchargées dans le
+fleuve; et faisant tourner le cheval, la croupe du côté de l'eau, les
+deux hommes à pied prirent le cadavre par les bras et les jambes, et le
+jetèrent de toutes leurs forces dans la rivière. L'homme à cheval
+demanda s'ils l'avaient bien jeté? On lui répondit: _Signor, si_ (oui,
+monsieur). Il regarda alors la rivière, et voyant un manteau flottant
+sur le courant, il demanda de nouveau ce que l'on apercevait de noir. On
+lui répondit que c'était un manteau; et l'un des interlocuteurs jeta des
+pierres sur ce vêtement, et il s'enfonça dans l'eau sans plus
+reparaître. Les serviteurs du pontife demandèrent alors à Giorgio
+pourquoi il n'avait pas révélé ce fait au gouverneur de la ville; il
+leur répondit qu'ayant vu en son tems une centaine de cadavres ainsi
+précipités dans la rivière au même endroit, sans qu'aucune recherche fût
+faite à leur sujet, il n'avait pas, en conséquence, considéré cet
+événement comme étant de quelque importance. Les pêcheurs et les
+bateliers furent alors rassemblés, et on leur ordonna de faire des
+recherches dans la rivière, où, le soir même, ils trouvèrent le corps du
+duc, avec tous ses vêtemens et trente ducats dans sa bourse. Il était
+couvert de neuf blessures, dont l'une était au cou, et les autres à la
+tête et sur tous les membres. Le pontife ne fut pas plus tôt informé de
+la mort de son fils, et qu'il avait été jeté comme les immondices dans
+la rivière, que, donnant cours à sa douleur, il s'enferma dans une
+chambre, et y pleura amèrement. Le cardinal de Ségovie et d'autres
+familiers du pape vinrent frapper à sa porte; et après plusieurs heures
+en exhortations persuasives, ils obtinrent d'être admis près de lui.
+Depuis le mercredi soir jusqu'au soir du samedi suivant, le pape n'avait
+pris aucune nourriture; et il n'avait eu de sommeil depuis le matin du
+jeudi jusqu'au matin du jour suivant. Enfin, cependant, cédant aux
+sollicitations de sa cour, il commença à modérer ses chagrins, et à
+réfléchir sur le mal que pourrait occasionner à sa santé une indulgence
+trop prolongée pour sa douleur.»
+
+FIN DE LA NOTE DE LARA.
+
+
+
+
+LE SIÉGE
+DE CORINTHE.
+
+
+
+
+A
+JOHN HOBHOUSE, ESQ.
+CE POÈME EST DÉDIÉ
+PAR SON AMI.
+
+22 janvier 1816.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+«La grande armée des Turcs (en 1715), sous les ordres du premier visir,
+voulant s'ouvrir un passage au cœur de la Morée, et former le siége de
+Napoli de Romanie, la place la plus considérable de tout le pays[loc24],
+pensa qu'il lui fallait d'abord attaquer Corinthe, ville à laquelle
+l'armée livra plusieurs assauts. La garnison étant affaiblie, et le
+gouverneur voyant qu'il était impossible de résister plus long-tems à
+une force si considérable, pensa qu'il était convenable d'entrer en
+pourparlers. Mais pendant que l'on traitait des articles de la
+capitulation, un des magasins du camp des Turcs, dans lequel se
+trouvaient six cents barils de poudre, sauta par accident, et causa la
+mort de six ou sept cents hommes. Cet événement irrita tellement les
+infidèles, qu'ils ne voulurent plus accorder de capitulation; et ils
+donnèrent à la ville un assaut si terrible, qu'ils la prirent le même
+jour, et passèrent au fil de l'épée la plus grande partie de la
+garnison, avec le signor Minotti, le gouverneur. Ceux qui échappèrent
+avec Antonio Bembo, le provéditeur extraordinaire, furent faits
+prisonniers de guerre.»
+
+(HISTOIRE DES TURCS.)
+
+[Note loc24: Napoli de Romanie n'est pas maintenant la plus considérable
+place de la Morée; c'est Tripolitza, où résident le pacha et le siége de
+son gouvernement: Napoli est près d'Argos. J'ai visité ces trois villes
+en 1810-11; et dans le cours de mon voyage à travers la Morée, depuis
+mon arrivée en 1809, j'ai traversé huit fois l'isthme de Corinthe, soit
+en allant de l'Attique en Morée, à travers les montagnes, ou dans une
+autre direction, en passant du golfe d'Athènes à celui de Lépante. Ces
+deux routes sont pittoresques et belles, quoique différentes: celle par
+mer a plus de monotonie; mais le voyage étant toujours en vue de la
+côte, et souvent de très-près, il présente de nombreuses perspectives
+très-séduisantes des îles Salamine, Égine, Poro, etc., et des côtes du
+continent.
+
+(_Note de Lord Byron_.)]
+
+
+
+
+LE SIÉGE
+DE CORINTHE.
+
+
+1. Les années évanouies et les siècles, le souffle de la tempête et la
+fureur des batailles ont passé sur Corinthe; cependant elle est encore
+une forteresse destinée à la défense de la liberté. Le courroux des
+vents, le choc des tremblemens de terre, ont laissé intact son rocher
+mousseux, clef centrale d'une contrée qui même encore, quoique déchue,
+conserve toute sa fierté sur cette colline, barrière infranchissable à
+deux courons des mers qui roulent leurs vagues pourprées sur ses deux
+bords opposés, comme si elles brûlaient de se heurter pour se combattre;
+cependant elles viennent expirer à ses pieds en mugissant. Mais si le
+sang répandu sur ses rivages, depuis le jour où coula celui du frère de
+Timoléon, jusqu'à la honteuse déroute du despote de la Perse, pouvait
+rejaillir de cette terre qui s'abreuva des flots du carnage, cet océan
+de sang couvrirait l'isthme qui se prolonge nonchalamment dans la mer;
+ou si les ossemens de tous ceux qui périrent dans ces lieux étaient
+entassés, cette pyramide rivale s'élèverait, à travers ces cieux purs,
+comme une montagne plus haute que le mont Acropolis, qui semble donner
+un baiser aux nuages.
+
+2. Sur le sommet du sombre Cythéron apparaissent vingt mille lances
+étincelantes, et depuis ce sommet jusqu'à la plaine de l'isthme, et d'un
+rivage à l'autre de la double mer, les tentes sont dressées, le
+croissant brille le long des longues lignes de l'armée musulmane, et les
+bandes de bruns spahis s'avancent sous le commandement d'un pacha à
+longue barbe; aussi, loin que l'œil peut atteindre, la cohorte à turbans
+se presse sur le rivage. Et là se met à genoux le chameau de l'Arabe; et
+là le Tartare fait caracoler son coursier; le Turcoman qui a quitté son
+troupeau[s1] attache à sa ceinture le sabre tranchant; là retentissent
+les volées des canons, comme un mugissement de tonnerre; et le bruit
+sourd des vagues s'affaiblit au milieu de ce tumulte de guerre. On
+creuse des tranchées; les bouches de canons vomissent les bombes
+sifflantes de la mort, dont les fragmens éclatés ébranlent au loin les
+remparts. Mais, de ces mêmes remparts, les assiégés renvoient des
+décharges qui se croisent dans les airs obscurcis par la fumée de la
+poudre et par des tourbillons de poussière; c'est par des balles et des
+boulets qu'ils répondent vaillamment aux défis de l'infidèle.
+
+3. Mais quel est celui qui est toujours le premier et qui s'approche si
+près des remparts? Plus habile dans l'art terrible de la guerre que les
+fils d'Othman, et aussi haut de cœur qu'un chef qui serait accoutumé à
+vaincre dans toutes les batailles, il va de poste en poste, de batterie
+en batterie, en piquant de l'éperon son cheval fumant, partout où
+l'assaut est le plus vif et l'action la plus sanglante, et efface en
+bravoure le plus vaillant Musulman. Là où il remarque une batterie
+ennemie courageusement défendue et restée imprenable, il s'élance de son
+cheval pour ranimer le courage du soldat qui faiblit dans son attaque;
+le premier et le plus redoutable des guerriers dont le sultan de
+Stamboul peut ici se vanter, pour commander ses compagnons sur le champ
+de bataille, pour diriger la balle, manier la lance ou brandir la lame
+tranchante du cimeterre,--c'est Alp, le renégat Adrien[loc25].
+
+[Note loc25: _The Adrian renegade_. M.A.P. traduit: «Le renégat de
+l'Adriatique.»]
+
+4. C'est à Venise--où ses parens étaient d'une race illustre--qu'il prit
+naissance; mais exilé de ces rivages, il porta contre ses concitoyens
+des armes qu'ils lui avaient appris à manier; et maintenant, le turban
+couronne sa tête rasée. A travers plusieurs changemens, Corinthe était
+passée avec la Grèce sous les lois de Venise; et là, devant ses
+remparts, au milieu des ennemis de la Grèce et de Venise, leur ennemi
+acharné lui-même, avec tout ce zèle qu'éprouvent les jeunes et fiers
+apostats, dans le sein haineux desquels s'agite le souvenir de sanglans
+outrages. Pour lui Venise avait cessé d'être l'ancien cri civique LA
+LIBERTÉ! Au palais de Saint-Marc, des délateurs inconnus avaient placé
+la nuit, dans la _Bouche du Lion_, une accusation contre lui qui le fit
+proscrire. Il s'enfuit à tems, et sauva sa vie, pour consacrer aux
+combats ses années à venir, et pour apprendre à sa patrie la grandeur de
+la perte qu'elle faisait en lui, qui triomphait de la croix contre
+laquelle il avait levé le croissant, et qui se battait pour se venger ou
+mourir.
+
+5. Coumourgi[c2]--celui dont la défaite orna le triomphe d'Eugène,
+lorsque, dans la plaine sanglante de Carlowitz, le dernier et le plus
+puissant des vaincus, il succomba sans regretter de mourir, mais en
+maudissant la victoire du chrétien--Coumourgi--pourrait-il voir périr sa
+gloire, lui qui fut le dernier conquérant de la Grèce, tant que les bras
+des chrétiens ne rendront pas la Grèce à la liberté que Venise lui donna
+jadis? Des siècles ont roulé depuis qu'il raffermit dans cette contrée
+l'autorité musulmane;--Coumourgi a le commandement de l'armée turque; il
+donne celui de l'avant-garde à Alp, qui justifia bien cette confiance
+par des cités réduites en cendres; et prouva, par la mort, qu'il porta
+dans les rangs ennemis, combien son cœur était affermi dans sa nouvelle
+croyance.
+
+6. Les remparts s'ébranlent, et chaque jour, et vivement battus par
+l'artillerie continuelle des Turcs qui les mine avec une égale furie.
+L'explosion de la bombe, retentissant comme un tonnerre, est vomie par
+chaque couleuvrine; et çà et là quelque édifice qui s'écroule est en
+flammes avant l'explosion même de la bombe: les fragmens brisés du globe
+volcanique entr'ouvrent la terre, et de leur sein s'élève en spirales
+rouges une flamme rapide comme l'éclair, en même tems que les débris
+s'écroulent avec fracas; ou, formés en innombrables météores, des astres
+lumineux s'élancent de la terre vers les cieux, dont les nuages
+s'obscurcissent doublement dans ce jour mémorable, et cachent la route
+du soleil par des volumes de fumée qui s'amoncèlent lentement dans un
+vaste ciel rempli de vapeurs de soufre.
+
+7. Mais ce n'est pas seulement pour satisfaire sa vengeance long-tems
+différée qu'Alp, le renégat, apprend avec succès aux Musulmans l'art de
+s'ouvrir un chemin à la brèche attaquée. Dans ces remparts de Corinthe,
+il est une jeune vierge qu'il espère enlever malgré le consentement de
+son inexorable père, dont le cœur irrité la lui a refusée, lorsqu'Alp,
+sous son nom de chrétien, aspirait à la main de cette jeune fille, alors
+que, dans des tems plus heureux, non encore coupable du crime de
+trahison, se livrant à la joie dans sa gondole ou dans les palais de
+Venise, il s'abandonnait aux plaisirs du carnaval, et allait donner la
+plus mélodieuse sérénade qui jamais ait été entendue sur les flots de
+l'Adriatique, à l'heure de minuit, par l'oreille d'une jeune vierge
+italienne.
+
+8. On pensait généralement que le cœur de celle qu'il aimait lui était
+conquis; car, recherchée par un grand nombre, accordée à aucun, la main
+de Francesca était restée inenchaînée par les liens de l'église; et,
+lorsque les vagues de l'Adriatique transportèrent Laniotto au rivage
+musulman, ses sourires habituels ne furent plus aperçus sur ses lèvres,
+et la jeune fille devint pensive et pâle. Elle fut plus assidue au
+confessionnal[loc26]; et parut plus rarement aux fêtes et aux bals
+masqués; ou du moins elle y fut vue moins souvent, et ses yeux baissés
+qui faisaient la conquête des cœurs avaient cessé d'en être flattés.
+Elle sembla tout voir avec indifférence, et ne mit que peu de soin à
+l'arrangement de sa parure. Sa voix fut moins pénétrante dans ses
+chants; ses pieds, quoique toujours légers, étaient cependant moins
+agiles dans les danses joyeuses, que l'apparition du matin vient seule
+interrompre, sans qu'elles soient rassasiées de plaisirs.
+
+[Note loc26: M.A.P. n'a pas osé employer ce terme qui se trouve en
+anglais (_confessional_), et qui est caractéristique. Il traduit: «Elle
+alla plus souvent prier dans les temples.» Ce n'est pas tout-à-fait la
+même chose.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+9. Envoyé par l'état pour garder cette contrée (arrachée de la main des
+Musulmans, tandis que Sobieski humiliait leur orgueil sous les remparts
+de Bude, et sur les bords du Danube, par les chefs vénitiens qui leur
+avaient enlevé tout le pays qui s'étend depuis Patra jusqu'à la baie
+d'Eubée) Minotti possédait, dans les remparts de Corinthe, les pouvoirs
+délégués du doge, au moment où la paix au regard de compassion souriait
+sur la Grèce depuis long-tems oubliée par elle. Et avant que cette trêve
+perfide fût rompue, qui devait la délivrer du joug musulman, Minotti
+était arrivé avec son aimable fille. Depuis le tems où la dame de
+Ménélas oublia son seigneur et sa patrie pour faire connaître quels
+malheurs sont réservés à des amours adultères, nulle beauté plus
+parfaite que la ravissante étrangère n'avait embelli ce rivage.
+
+10. La brèche est ouverte, les débris laissent une vaste ouverture; et,
+demain, aux premiers rayons du jour, à ces remparts à demi écroulés,
+sera donné le dernier et le plus terrible des assauts. Les bataillons
+sont rangés; le corps choisi d'avant-garde composé de Tartares et de
+Musulmans, les éclaireurs, mal nommés _les soldats perdus_, marcheront
+les premiers. Ils ont la pensée de la mort en dédain, et s'ouvrent
+partout un passage à l'ennemi, avec le tranchant du sabre, ou ils pavent
+la route de leurs corps sanglans sur lesquels les braves qui les suivent
+pourront s'élever, comme sur des marche-pieds.
+
+11. Il est minuit. Sur le sommet glacé de la montagne la lune répand sa
+brillante clarté; bleues roulent les vagues, bleu le ciel qui s'étend
+comme un océan suspendu dans les airs, parsemé d'îles de lumières,
+resplendissantes des plus vives clartés: qui peut les contempler dans
+tout leur éclat et rapporter ses regards sur la terre sans éprouver des
+regrets, sans désirer des ailes pour prendre son essor et pour aller se
+confondre avec leurs clartés éternelles?
+
+Les vagues sur l'un et l'autre rivage étaient calmes, pures et azurées
+comme l'espace. A peine leur faible écume faisait bruire les cailloux;
+mais leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau. Les vents
+dormaient sur les flots; les bannières pendaient immobiles sur leur
+lance qu'elles entouraient de leurs plis et au-dessus desquelles
+brillait le croissant. Ce profond silence n'était interrompu par aucun
+bruit, excepté dans quelques lieux par la voix de la sentinelle qui
+demandait le mot d'ordre, excepté par le hennissement aigu des coursiers
+que répétait l'écho de la colline, et par le tumulte sourd de cette
+nombreuse armée qui frémissait comme les feuilles emportées de côte en
+côte; ou bien par la voix du Muezzin qui retentit dans les airs à
+l'heure de minuit pour appeler les croyans à la prière accoutumée. Ils
+s'élevaient, ces tristes accens cadencés, comme ceux de quelque génie
+solitaire sur la plaine; ils étaient harmonieux, mais tristement doux,
+tels que ceux qui s'échappent au souffle du vent des cordes d'une harpe
+aérienne, et qui produisent des accords vagues et prolongés, inconnus à
+la musique des hommes. Ils parurent aux défenseurs des remparts le cri
+prophétique de leur défaite. Ils frappèrent même l'oreille des
+assiégeans d'un de ces pressentimens redoutables et indéfinis qui font
+frémir soudain, saisissent un instant le cœur, pour battre ensuite plus
+vivement, honteux de cet étrange sentiment qu'il a éprouvé: tel aussi le
+bruit inopiné de la clochette qui passe, nous fait tressaillir, quoique
+ce glas n'annonce que l'agonie d'un étranger.
+
+12. La tente d'Alp était dressée sur le rivage; la voix du Muezzin avait
+cessé, la prière était terminée; la sentinelle était placée; la ronde de
+nuit était faite; tous ses ordres étaient donnés et exécutés. Encore une
+nuit d'inquiétude; demain pourra le récompenser de ses peines, et la
+vengeance et l'amour le paieront avec usure de leur long délai. Peu
+d'heures lui restent et il aurait besoin de repos, pour se préparer, par
+de nouvelles forces, à de nombreuses actions de carnage; mais ses
+pensées roulent dans son ame comme des ondes agitées. Il est seul debout
+au milieu de son camp; ce n'est point un zèle fanatique qui lui fait
+désirer de planter le croissant sur les clochers à croix de Corinthe, ou
+de risquer sa vie pour s'assurer le paradis ou pour obtenir une
+immortalité d'amour des houris: il n'éprouve point ce patriotisme
+brûlant, cette exaltation austère de dévouement, qui prodigue son sang
+et brave tous les dangers pour défendre sa terre natale. Il est là
+seul--renégat combattant contre sa patrie qu'il a trahie. Il est seul au
+milieu de sa troupe, sans avoir un cœur ou une main fidèle. Ses soldats
+l'ont suivi, parce qu'il était brave, et parce que les dépouilles qu'il
+avait conquises et distribuées étaient nombreuses. Ils rampaient devant
+lui, car il avait l'art de s'emparer des esprits vulgaires et de les
+manier à sa volonté. Mais son origine chrétienne était encore regardée
+presque comme un péché. Ils enviaient même la gloire infidèle qu'il
+acquérait sous un nom musulman; car lui, leur chef le plus puissant,
+avait été dans sa jeunesse un zélé Nazaréen. Ils ne connaissaient pas
+combien l'orgueil peut s'abaisser quand des sentimens trompés ont été
+flétris; ils ne connaissaient pas combien la haine peut enflammer des
+cœurs qui ont une fois échangé leur tendresse en dureté, ni tout le
+fanatisme et le zèle fatal que l'apostasie ou la vengeance peut
+ressentir. Ils lui obéissaient cependant:--l'homme peut commander à des
+êtres incivilisés[loc27] en se montrant le premier par son courage et
+son audace; tel est l'empire du lion sur le jackal; le jackal furète, il
+tombe sur sa proie: alors il l'amène sous les griffes du lion qui
+l'immole, se rassasie et lui en abandonne les dépouilles.
+
+[Note loc27: _The worst_.]
+
+13. La tête d'Alp devint fièvreuse, et son pouls avait des battemens
+rapides et convulsifs. En vain il se tourne et retourne sur tous les
+côtés pour trouver le repos; il ne peut dormir, ou, s'il vient à
+sommeiller, un bruit léger, un frémissement le réveille, le cœur
+affaissé. Le turban presse douloureusement son front brûlant, sa cotte
+de maille pèse comme du plomb sur son cœur; quoique le sommeil pesant
+eût souvent fermé ses paupières, sans lit de repos ou sans tente,
+excepté qu'un sol plus rude et un ciel moins pur que celui sous lequel
+il s'agite maintenant, formaient seuls la couche du guerrier. Il ne
+pouvait goûter le repos; il ne pouvait demeurer dans sa tente pour
+attendre l'arrivée du jour, mais il va errer le long du rivage
+sablonneux sur lequel des milliers de soldats dormaient paisiblement.
+Qu'est-ce qui leur servait de coussins? et pourquoi, lui Alp, peut-il
+moins dormir que le dernier de ses soldats, puisque leurs périls sont
+plus grands, leurs fatigues plus fortes? et cependant ils rêvent sans
+craintes de dépouilles; tandis que lui seul, au milieu de ces milliers
+de soldats qui passent une nuit de sommeil, peut-être leur dernière, il
+promène son inquiète et souffrante veille, et envie le repos de tous
+ceux qui frappent ses regards.
+
+14. Il sentit que son ame avait été soulagée par la fraîcheur de la
+nuit. Froid était le ciel silencieux et calme, et ce ciel rafraîchissait
+son front brûlant dans l'air embaumé. Derrière lui est le camp,--devant
+lui s'étendent la baie et les anses sinueuses du golfe de Lépante. Et
+sur la cime de la montagne de Delphes brille une neige inaltérée, haute
+et éternelle, qui a bravé les chaleurs de mille étés passés sur le
+golfe, sur le mont, et dans ces climats séduisans. Le tems ne la fera
+pas disparaître comme les générations d'hommes. Le tyran et l'esclave
+sont balayés de la terre, et s'évanouissent aux rayons du soleil, plus
+fragiles que ce voile blanc de neige si léger! si frêle! qui couvre à
+jamais ce mont que toi, ô homme! tu salues avec complaisance, et sur les
+crénaux duquel il brille éternellement, tandis que la tour et l'arbre
+séculaire sont abattus et brisés. Dans sa forme, c'est un pic élevé,
+dans sa hauteur un nuage, dans son étendue cette neige ressemble à un
+blanc linceul que la liberté, en quittant ces lieux, a étendu sur ces
+hauteurs lorsqu'elle fut obligée d'abandonner son séjour chéri, et de
+fuir à regret ce lieu où son esprit prophétique s'exhala long-tems dans
+les chants des poètes. Oh! à chaque instant ses pas se ralentissent et
+s'arrêtent sur des champs flétris, sur des autels renversés, qui la
+navrent de douleur; elle voudrait réveiller ces ames trop brisées des
+malheureux Grecs, en leur montrant à chacun de glorieux trophées. Mais
+vaine serait sa voix jusqu'à ce que des jours meilleurs viennent faire
+briller ces soleils immortels qui éclairèrent la déroute et la fuite des
+Perses, et qui virent les Spartiates sourire en mourant pour leur
+patrie!
+
+15. Alp, en dépit de sa trahison et de ses crimes, n'avait pas perdu le
+souvenir de ces tems glorieux. Pendant la nuit, en errant çà et là, il
+avait médité sur le passé et sur le présent. Il pensa au trépas glorieux
+de ceux qui ont versé leur sang pour une meilleure cause, et il sentit
+combien est faible et ignominieuse la renommée qu'il pouvait encore
+acquérir; lui qui commandait une troupe d'infidèles, et qui, la tête
+couronnée du turban, était un traître à sa patrie; lui qui conduisait
+une horde de barbares à un siége barbare et injuste, dont les plus
+légitimes succès n'étaient que de nouveaux sacriléges. Tels n'étaient
+pas ces héros, que son imagination avait rappelés à sa mémoire, les
+chefs dont la cendre dormait autour de lui. Leurs phalanges avaient
+combattu dans cette plaine où elles n'avaient pas été un vain boulevart
+contre l'ennemi. Ils succombèrent victimes de leur dévouement, mais ils
+sont immortels; chaque souffle de la brise semble soupirer leurs noms,
+et les eaux murmurer leurs exploits; les bois sont peuplés de leur
+renommée. La colonne silencieuse, solitaire et grise, se glorifie de sa
+parenté avec leur sainte poussière; leurs ombres habitent la sombre
+montagne, leur souvenir brille encore sur la fontaine; le plus faible
+ruisseau, le fleuve le plus majestueux, roulent, avec leurs ondes, leur
+éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle porte, cette terre
+appartient à leur gloire et à celle de leurs enfans! Cette terre est
+encore le mot d'ordre du monde civilisé. Et quand l'homme veut accomplir
+une action glorieuse, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi
+sanctionné par de grands exemples, pour marcher sur la tête des tyrans;
+il la regarde, et il se précipite là où l'on perd la vie, ou bien où
+l'on gagne la liberté.
+
+16. Alp rêvait en silence sur le rivage, en savourant délicieusement la
+douce fraîcheur de la nuit. Là aucun flux ni reflux n'agitait cette mer
+sans vagues[c3] qui roule ainsi éternellement. Le soulèvement le plus
+agité des flots peut à peine dépasser de la longueur d'un roseau, en se
+brisant sur le rivage, les limites que lui impose le continent; et la
+lune impuissante les voit rouler insoucians de sa présence ou de son
+absence. Calmes ou soulevés, roulant au loin ou dans la baie, elle
+n'exerce aucun pouvoir sur eux. Le rocher, immobile sur sa base
+inébranlable, affronte leur fureur et contemple avec dédain la houle
+rugissante qui ne peut l'atteindre. On peut remarquer à ses pieds la
+trace de la blanche écume dans la même limite qu'elle couvre depuis des
+siècles: un très-court espace de sable jaune la sépare de la terre verte
+du rivage.
+
+Alp erre toujours le long de la baie jusqu'à la portée d'une carabine
+des remparts que gardent les ennemis; mais ils ne l'aperçoivent pas, ou
+comment échapperait-il à leurs balles? Leurs mains seraient-elles
+devenues impuissantes, ou leurs cœurs glacés? Je l'ignore; mais de ces
+remparts, où ne brillait aucun feu, il ne partit aucune balle sifflante,
+quoiqu'il fût sous le front du bastion qui flanquait la porte de la tour
+du côté de la mer; quoiqu'il entendît le bruit, et presque distinctement
+les paroles brusques de la sentinelle qui frappait le pavé de ses pas
+mesurés, en faisant sa garde. Il vit sous les remparts des dogues
+affamés qui faisaient leur carnaval de la mort, et qui dévoraient, en
+grondant, des cadavres et des membres épars; ils étaient trop occupés
+pour faire attention à lui! Ils avaient enlevé la chair du crâne d'un
+Tartare, comme on pèle la figue lorsqu'elle est mûre, et leurs défenses
+blanches glissaient en criant sur ce crâne plus dur et encore plus
+blanc[c4], qui échappait de leurs mâchoires sous leurs dents émoussées:
+ils léchaient nonchalamment, en marmottant, les os du cadavre, et
+pouvaient à peine se traîner hors du lieu de leur pâture, tant ils
+avaient fait un long et copieux festin de ceux qui étaient tombés pour
+leur repas du soir. Alp reconnut, aux turbans qui roulaient sur le
+sable, que la plupart d'entre eux appartenaient aux plus braves de sa
+troupe; rouges et verts étaient les shâles qu'ils portaient, et chaque
+péricrâne était surmonté d'une longue touffe de cheveux[c5]; tout le
+reste était rasé. Les gueules des dogues tenaient ces crânes dont la
+touffe de cheveux s'entortillait après leur mâchoire. Mais entre le
+rivage et le sommet du golfe était un vautour battant de ses ailes un
+loup qui était descendu des montagnes, mais qui avait été repoussé, par
+les dogues, de l'humaine proie; il avait seulement pris pour sa part un
+morceau de cheval, que voulaient lui dérober encore, en le frappant de
+leurs ailes et de leurs becs, les vautours du rivage.
+
+17. Alp détourna la vue de ce désolant spectacle: jamais ses nerfs
+n'avaient frémi au milieu de la bataille; mais il aurait pu mieux
+supporter la vue des soldats expirans dans les flots de leur sang tout
+fumant, dévorés par la soif des moribonds, et se tordant les membres
+dans une vaine agonie, que de voir mangés par les bêtes fauves ceux qui
+sont désormais affranchis de toutes les douleurs. Il y a quelque chose
+d'orgueilleux dans l'heure du péril, quelle que soit la forme sous
+laquelle la mort peut s'avancer; car la renommée est là pour dire le nom
+de ceux qui succombent, et l'honneur a l'œil ouvert sur les exploits
+héroïques! Mais quand tout est fini, il est humiliant de marcher sur le
+champ flétri des cadavres dans les sépultures; et de voir les vers de la
+terre, les oiseaux de proie et les animaux des forêts, s'assemblant tous
+là, tous regardant l'homme comme leur proie, tous se faisant une fête de
+ses dépouilles.
+
+18. Là, se trouve un temple en ruines, bâti autrefois par des mains
+depuis long-tems oubliées; deux ou trois colonnes, et beaucoup de
+pierres, de marbres, de granit, sont recouverts d'herbes sauvages.
+Inexorable tems! il n'épargnera pas plus les choses à venir que les
+choses passées! Inexorable tems! qui laisse toujours assez de débris du
+passé pour faire gémir sur ce qui fut et sur ce qui sera: ce que nous
+avons vu, nos enfans le verront; restes de choses qui ne sont plus,
+fragmens de pierre, élevés par des créatures de poussière!
+
+19. Alp s'assit sur la base d'une colonne, et passa la main sur son
+front; comme un homme qui réfléchit sur quelque chose de redoutable,
+dans une attitude penchée. Sa tête retombait sur son cœur fiévreux,
+palpitant, oppressé. Et sur son front penché vers la terre, souvent ses
+doigts erraient en battant précipitamment une espèce de mesure, comme
+vous pouvez voir les vôtres courir sur le clavier d'ivoire avant que
+vous ayez trouvé le ton que vous voulez faire rendre aux cordes sonores.
+Comme il était assis là tout pensif, il crut entendre le soupir de la
+brise nocturne. Était-ce le vent qui, à travers quelques fentes de
+pierre, envoyait ce gémissement doux et tendre[c6]? il releva la tête,
+et regarda sur la mer, mais elle était aussi unie qu'une glace; il
+regarda le gazon,--pas un brin n'était agité: d'où venait donc ce son si
+tendre? Il regarda les bannières,--chaque drapeau retombait immobile;
+les feuilles des bois du Cythéron ne sont pas plus agitées: il ne sentit
+aucun souffle passer sur son visage. Qui a donc rendu un son pareil? Il
+se détourne à gauche--est-il sûr de ce qu'il voit? Là était assise une
+dame, jeune et resplendissante!
+
+20. Il tressaillit avec plus de terreur que si un ennemi armé eût été
+près de lui. «Dieu de mes pères! qui est ici? qui es-tu? et pourquoi
+viens-tu si près d'un camp ennemi?» Ses mains tremblantes se refusèrent
+à faire le signe de la croix, qu'il ne croyait plus divine. Il se
+l'était rappelé à cette heure de crainte; mais sa conscience dissipe ce
+sentiment involontaire. Il regarde, il voit, il reconnaît les traits de
+la beauté et la forme gracieuse de l'être qui lui fut si cher. C'était
+Francesca qu'il voyait à ses côtés, la jeune vierge qui pouvait être
+autrefois sa fiancée!
+
+Les roses brillaient encore sur ses joues, mais leur coloris était plus
+pâle et plus tendre. Où donc avait fui le mouvement grâcieux de ses
+douces lèvres? il avait disparu le sourire qui vivifiait leur incarnat.
+La surface tranquille de l'océan, qui est devant lui, était d'un bleu
+moins doux que celui de ses yeux; mais ils sont immobiles maintenant
+comme ces froides vagues, et ses regards, quoique purs, étaient glacés.
+Une robe légère, passée autour de sa taille, voilait à peine son sein
+éclatant de blancheur; et à travers sa chevelure en désordre, qui
+tombait noire sur ses épaules, se laissaient voir les beaux contours de
+son bras blanc et nu; et, avant qu'elle ne laissât échapper des paroles,
+elle leva la main vers le ciel: elle était si pâle, d'une teinte si
+transparente, qu'elle n'aurait point intercepté les rayons de la lune.
+
+21. «Je quitte les lieux de mon repos pour venir trouver celui que
+j'aime de préférence à tous les hommes, afin d'être heureuse et de lui
+faire partager mon bonheur. J'ai traversé les sentinelles, la porte; les
+remparts; je suis venue jusqu'à toi à travers les ennemis, sans éprouver
+d'accidens. On dit que le lion se détourne et fuit à l'aspect d'une
+vierge dans l'orgueil de sa chasteté, et le pouvoir d'en haut, qui
+protège l'innocence contre le tyran des forêts, a étendu sa miséricorde
+pour me préserver des mains des infidèles conjurés. Je suis venue--et si
+je suis venue en vain, jamais, oh! jamais nous ne nous reverrons! Tu as
+commis une action terrible en abandonnant la foi de tes pères; mais
+foule à tes pieds ce turban, et fais le signe de la croix, et alors tu
+seras à moi pour toujours. Arrache cette goutte noire qui souille ton
+cœur et demain nous unit pour n'être plus jamais séparés.»
+
+--«Et où serait dressé notre lit nuptial? au milieu des mourans et des
+morts? car demain nous livrons au meurtre et à la flamme les fils et les
+autels du Christ. Personne, excepté toi et les tiens, je l'ai juré, ne
+sera laissé pour voir le soleil du lendemain: mais toi, je te
+transporterai dans un lieu charmant, où nos mains seront unies, et nos
+chagrins oubliés. Là tu seras ma fiancée, aussitôt que j'aurai encore
+une fois humilié l'orgueil de Venise, et que sa race abhorrée aura senti
+ce bras qu'elle voudrait avilir, et vu châtier par lui, avec un fouet de
+scorpions, ceux que le crime et l'envie ont fait mes ennemis.»
+
+Francesca posa sa main sur la sienne:--légère en fut l'impression, mais
+il frémit jusqu'aux os, et un froid de glace saisit son cœur, et le
+rendit immobile de stupeur. Quoique léger ait été ce serrement de main
+si mortellement froid, il n'aurait pu le repousser; et jamais l'étreinte
+d'une main si chère ne fit battre le pouls avec un tel sentiment de
+terreur, que l'impression de glace que ces doigts frêles, longs et
+blancs, firent passer cette nuit dans le sang d'Alp par leur contact
+étrange. L'ardeur fiévreuse de son front avait disparu; et son cœur
+battait si faiblement, qu'il était devenu insensible comme la pierre,
+lorsqu'il contempla les traits de celle qu'il aimait, et qu'il vit
+combien les couleurs de son teint étaient changées de ce qu'il les avait
+connues. Elle était encore belle, mais languissante--et privée de ce
+rayon divin de la pensée qui anime si bien le jeu de la physionomie,
+comme les vagues qui étincellent dans un jour de soleil. Ses lèvres sans
+mouvement étaient calmes comme la mort, et ses paroles s'échappaient de
+sa bouche sans l'émission de son souffle: son sein n'était point soulevé
+par une douce respiration, et il semblait que le sang ne circulait point
+dans ses veines. Bien que son œil brillât au dehors, cependant ses
+paupières étaient immobiles, et les regards qu'elles renvoyaient étaient
+égarés et préoccupés comme les yeux de l'homme inquiet qui se promène
+dans un rêve troublé; comme les figures des tapisseries qui brillent
+dans l'ombre, agitées par le souffle d'un vent d'hiver, apparaissent, à
+la lueur douteuse d'une lampe mourante, sans vie, mais comme animées et
+effrayant la vue. On dirait, à travers les ombres, qu'elles vont
+descendre du mur grisâtre où leurs images présentent un air menaçant, en
+flottant çà et là au souffle grondant de la brise.
+
+«Si tu croyais faire trop pour l'amour de moi, alors que ce soit pour
+l'amour du ciel,--dit de nouveau Francesca;--je te le répète--arrache ce
+turban de ton front infidèle, et jure d'épargner les enfans de ta patrie
+outragée, ou sinon tu es perdu; et tu ne reverras jamais, non la
+terre--qui va cesser de t'appartenir,--mais le ciel, ou moi. Si tu
+m'accordes cette faveur, et que cependant une destinée fatale t'attende,
+cette destinée absoudra la moitié de tes crimes, et la porte de la
+miséricorde céleste peut encore s'ouvrir pour toi. Réfléchis un moment
+encore, et prépare-toi à la malédiction de celui que tu oublies; porte
+encore un dernier regard vers les cieux, et vois son amour qui t'est
+refusé à jamais. Là, dans le ciel, est un léger nuage près de la
+lune[c7];--il marche, et il l'aura bientôt dépassée.--Si, lorsque ce
+voile de vapeur aura cessé d'ombrager son disque, ton cœur n'est pas
+changé, alors Dieu et l'homme seront vengés; terrible sera ta sentence,
+plus terrible encore ton immortalité de malheur!»
+
+Alp regarda le ciel, et vit dans les airs le nuage que lui avait indiqué
+Francesca; mais son cœur était ulcéré, et détourné du droit chemin par
+un inflexible et profond orgueil: cette première et fatale passion de
+son cœur emportait toutes les autres comme un torrent. _Lui_, demander
+miséricorde! _lui_, effrayé par les vagues paroles d'une vierge timide!
+_lui_, outragé par Venise, jurer de sauver ses fils dévoués à la tombe!
+Non!--quand même ce nuage serait plus terrible que celui qui porte le
+tonnerre, et qu'il serait destiné à éclater sur lui pour
+l'anéantir,--qu'il éclate!
+
+Il jette un regard sur ce signe redoutable sans répondre une parole; il
+l'observe marcher:--il est passé.--La lune sereine frappe pleinement sa
+vue; alors il dit: «--Quelque soit mon destin, je ne sais point
+changer:--il est trop tard. Le roseau, pendant la tempête, peut se
+plier, frissonner, et se relever ensuite; le chêne élevé doit se briser.
+Ce que Venise m'a fait, je dois le rester, son ennemi en tout, excepté
+dans mon amour pour toi. Mais tu es sauvée, oh! viens, fuis avec moi!»
+Il tourne la tête, mais elle a disparu! il ne voit plus qu'une colonne
+de pierre. Est-elle rentrée sous terre ou s'est-elle évanouie dans les
+airs? Il ne la voit plus; il ne sait que croire, si ce n'est qu'il ne
+voit plus rien.
+
+22. La nuit est passée, et le soleil brille comme si ce matin devait
+précéder un jour de fête. L'aurore légère et brillante se dégage peu à
+peu de sa robe grisâtre, et tout présage que le midi versera sur la
+terre une chaleur accablante. Écoutez la trompette, et le son du
+tambour, et le son mélancolique des cors des barbares, et le froissement
+des bannières qui se déploient, et le hennissement des chevaux, et le
+tumulte de la multitude, et les cris répétés: «Ils viennent! ils
+viennent!» Les queues de cheval[c8] sont arrachées du sol, où elles
+étaient plantées; les épées sont tirées du fourreau; l'armée est rangée
+en ordre de bataille, mais elle attend le signal. «Tartares, Spahis,
+Turcomans, prenez vos tentes, et serrez-vous à l'avant-garde. Montez à
+cheval, piquez de l'éperon, cernez la plaine; que les fuyards ne
+puissent fuir, lorsqu'ils abandonneront la ville; et qu'aucun chrétien,
+vieillard ou jeune homme, ne puisse échapper; tandis que vos compagnons
+à pied, avec leurs masses épaisses, monteront à la brèche au milieu du
+carnage.»
+
+Les chevaux sont tous bridés, et mordent leur frein d'impatience; ils
+recourbent avec fierté leur cou nerveux, en secouant leur crinière;
+blanche est l'écume qui couvre leur mors. Les lances sont levées; les
+mèches sont allumées; le canon est pointé, et prêt à faire feu, et à
+abattre ces remparts qu'il a déjà à moitié renversés. Chaque janissaire
+forme sa phalange. Alp est à leur tête; son bras droit est nu, et nue
+est la lame de son cimeterre. Le khan et les pachas sont tous à leur
+poste; le visir lui-même est à la tête de son armée. Lorsque la
+couleuvrine aura donné le signal, alors qu'on avance; qu'on ne laisse
+aucun être vivant dans Corinthe,--aucun prêtre à ses autels, aucun chef
+dans son palais, aucun foyer dans ses maisons, aucune pierre sur ses
+remparts. Dieu et le Prophète!--Allah hu! que ce cri retentisse
+jusqu'aux cieux.
+
+«Là la brèche ouvre un passage; voilà les échelles pour y monter; vos
+mains sont sur vos sabres, pourriez-vous hésiter et ne pas être
+vainqueurs? Celui qui le premier abattra la croix rouge pourra demander
+ce que son cœur désirera le plus; il l'obtiendra aussitôt!» C'est ainsi
+qu'a parlé Coumourgi, l'intrépide visir; la réponse se fit par le
+brandissement des sabres et des lances, et par les acclamations de
+l'armée pleine d'un enthousiasme de fureur:--silence!--écoutez le
+signal--de feu!
+
+23. Comme les loups se précipitent en troupe sur le superbe buffle,
+malgré les éclairs de ses yeux, et les rugissemens de sa fureur, et ses
+ruades nerveuses, et ses coups de cornes sanglantes, lui foule à terre
+ou fait voler dans les airs le premier qui se précipite sur lui pour
+trouver la mort; ainsi les Musulmans s'élancent sur les remparts, ainsi
+les premiers succombent sous les coups des assiégés. Plus d'un sein,
+caché sous la cotte de maille, couvre la terre comme une glace brisée:
+et, renversés par la balle qui creuse encore le sol d'où ils ne se
+relèveront plus, ils sont là étendus en files comme ils sont tombés,
+semblables aux épis du moissonneur à la fin de sa journée, lorsqu'il a
+fini de niveler la plaine: tel fut le nombre des premiers renversés par
+le feu des remparts.
+
+24. Comme les torrens du printems qui se précipitent en bouillonnant du
+haut des rochers, entraînant avec eux d'énormes fragmens arrachés par
+l'impétuosité continuelle du courant, jusqu'à ce que, couverts d'écume
+blanche et retentissant comme le tonnerre, ils s'arrêtent au fond de
+l'abîme, semblables aux neiges de l'avalanche qui tombent dans les
+vallées des Alpes; ainsi à la fin, expirans et vaincus, les enfans de
+Corinthe succombaient sous les longues et impétueuses charges, souvent
+renouvelées, de l'armée musulmane. Ils résistèrent avec vigueur, et ils
+tombèrent en masses, pressés par les infidèles, et rangés encore en
+ordre de bataille[loc28].
+
+[Note loc28: _Hand to hand, and foot to foot_.]
+
+Là rien n'était muet, excepté la mort: les coups, les détonnations, la
+fumée des amorces, les cris pour demander quartier, ou ceux de victoire,
+se mêlent aux volées tonnantes de l'artillerie, qui excitent dans les
+cités voisines un sentiment profond d'inquiétude et de terreur, doutant
+si ce bruit sourd et grondant de la bataille qui vient jusqu'à elles est
+favorable à leurs alliés ou à leurs ennemis; si elles doivent gémir ou
+se réjouir de cette voix anéantissante qui pénètre dans les profondeurs
+des montagnes retentissantes, dont les cavités se la renvoient par un
+écho terrible et nouveau. Vous auriez pu l'entendre, dans cette fatale
+journée, à Salamine et à Mégare (nous l'avons entendu dire nous-mêmes à
+ceux dont les oreilles en furent frappées), et même jusque dans la baie
+du Pyrée.
+
+25. Depuis leur pointe émoussée jusqu'à la garde, les sabres et les
+épées étaient rougis de sang. Mais les remparts sont pris, et le pillage
+commence avec toutes ses horreurs et le carnage. Des cris plus aigus
+s'échappent des maisons au pillage. On entend la marche précipitée et
+lourde de ceux qui fuient dans le sang écumant des rues; mais çà et là,
+partout où ils peuvent trouver une position favorable contre l'ennemi,
+des groupes désespérés de dix ou douze hommes s'arrêtent et se
+retournent contre ceux qui les poursuivent,--s'appuient contre un mur
+qui les protége, et résistent fièrement ou succombent en combattant.
+
+Là on remarquait un vieillard;--ses cheveux étaient blancs, mais son
+vieux bras était encore plein de force et de courage. Il soutenait si
+vaillamment le choc de l'ennemi que les morts formaient un demi-cercle
+autour de lui. Il n'avait pas encore été blessé ni enveloppé, quoique
+battant en retraite. Un grand nombre de cicatrices de ses premiers
+combats se faisaient remarquer sous son corselet de fer; mais toutes ces
+blessures qui couvrent son corps avaient été reçues dans d'autres
+combats. Quoique âgé, il était si robuste des membres que peu de nos
+jeunes hommes auraient pu se mesurer avantageusement avec lui; et les
+ennemis qu'il tenait séparément à distance dépassaient le nombre de ses
+cheveux blancs. Il brandissait son sabre de droite à gauche, et plus
+d'une mère ottomane pleura ses fils qui n'étaient pas encore nés quand
+il trempa pour la première fois son sabre dans le sang musulman, avant
+d'avoir atteint sa vingtième année. Et il aurait pu être le père de tous
+ceux qui tombèrent sous ses coups dans ce jour fatal; car, privé de son
+fils, depuis longues années, sa douleur vengeresse priva plus d'un père
+de ses enfans. Depuis le jour où son seul fils avait rencontré la mort
+dans le détroit[c9], le fer du père lui sacrifia plus d'une humaine
+hécatombe. Si les ombres peuvent être apaisées par le carnage, celle de
+Patrocle fut moins satisfaite que celle du fils de Minotti, qui mourut
+dans ces lieux qui nous séparent de l'Asie. Il est enseveli sur le même
+rivage où des milliers de guerriers furent ensevelis avant quatre mille
+ans. Que reste-t-il d'eux pour nous dire où ils reposent, et comment ils
+succombèrent? Aucune pierre funéraire ne les couvre, aucun ossement
+n'indique leurs tombes; mais ils vivent dans la poésie qui leur assure
+l'immortalité.
+
+26. Écoutez le cri retentissant d'Allah! c'est une troupe de Musulmans
+les plus braves, et les plus habiles dans le combat. Le bras nerveux de
+leur chef est nu, afin d'être plus rapide à frapper pour ne faire jamais
+grâce;--découvert jusqu'à l'épaule, on le voit qui agite son sabre dans
+l'air: c'est ainsi qu'on le reconnaît toujours dans la mêlée. D'autres
+peuvent montrer un costume plus fastueux, pour tenter l'ennemi par
+l'espoir d'une riche dépouille; plus d'une main se pare d'une plus riche
+garde d'épée, mais aucune ne porte une lame plus grossièrement dorée;
+beaucoup de guerriers peuvent porter un turban plus élevé,--Alp est
+seulement distingué par son bras blanc et nu: regardez au plus épais de
+la mêlée, il est là! Aucun étendard ne s'expose aussi avant que le sien;
+aucune bannière dans l'armée musulmane n'entraîne la moitié si loin les
+delhis. Elle brille rapide comme une étoile tombante! Partout où ce bras
+redoutable est aperçu, les plus braves combattent, ou combattaient il
+n'y a qu'un instant. C'est là que le lâche demande en vain quartier au
+Tartare animé de vengeance, ou que le héros, étendu par terre,
+silencieux, dédaigne de pousser un gémissement en expirant, méditant de
+frapper encore un dernier, mais faible coup, sur l'ennemi étendu comme
+lui à ses côtés, oubliant l'épuisement de ses forces causé par ses
+blessures et par la fatigue du combat, en s'attachant avec les mains à
+la terre ensanglantée.
+
+27. Le vieillard était encore debout, résistant aux assaillans, et
+arrêtant un moment la victoire d'Alp. «Rends-toi, Minotti, pour être
+épargné, toi et ta fille.»--
+
+--«Jamais, renégat, jamais! quand même la vie que je recevrais de toi
+serait éternelle.»
+
+--«Francesca!--oh! ma jeune fiancée! doit-elle périr victime de ton
+orgueil?»
+
+--«Elle est en sûreté.»--«Où! où donc?»--«Dans le ciel, d'où ton ame
+infidèle est à jamais exclue, traître!--Elle est loin de toi, parmi les
+vierges.»
+
+Alors Minotti sourit d'une joie cruelle, en voyant Alp chanceler à ces
+paroles et près de succomber, comme frappé de la foudre.--«O Dieu!
+depuis quand n'est-elle plus?»--«Depuis la nuit dernière;--et je ne
+pleure pas sa mort: aucun des enfans de ma race pure ne sera l'esclave
+de Mahomet et le tien.--Garde à toi!»
+
+Ce défi est porté en vain;--Alp est déjà atteint d'un coup mortel!
+Pendant que les paroles de Minotti servaient mieux sa vengeance, par
+tout ce qu'elles renfermaient de cruel et d'amer, que la pointe de son
+épée n'aurait pu le faire, s'il avait eu le tems de la passer à travers
+son cœur, du porche voisin d'une église que quelques braves défendaient
+encore, en renouvelant le combat affaibli, une balle meurtrière était
+venue renverser Alp, avant qu'on ait pu voir la blessure du front
+fracassé de l'infidèle, que le vertige a fait tourner, et qui est allé
+tomber la face contre terre. Un rayon brillant comme l'éclair étincela
+de ses yeux, comme s'ils n'eussent plus dû se rouvrir, et les ténèbres
+éternelles couvrirent son cadavre palpitant. Il ne restait rien de la
+vie, excepté un frémissement convulsif qui agita encore légèrement ses
+membres. Ses compagnons le retournèrent sur son dos; sa poitrine et son
+front étaient souillés de sang et de poussière, et de ses lèvres livides
+s'échappaient des flots de sang noir qui avaient abandonné ses veines.
+Mais son pouls n'avait aucun battement, et sa bouche ne laissa entendre
+aucun murmure; aucun soupir, aucune parole, aucun râlement n'a signalé
+son passage de la vie à la mort. Avant même que sa pensée ait pu prier,
+il est passé, sans espérance de pardon,--et est resté jusqu'à la fin--un
+renégat!
+
+28. Effrayantes s'élevèrent les clameurs de ses compagnons et de ses
+ennemis; ceux-ci, en signe de joie, et les premiers transportés de
+fureur. Alors le combat recommence avec plus d'acharnement; les épées se
+croisent, les lances traversent les corps des combattans dans la mêlée,
+et les guerriers roulent en hurlant sur la poussière. Rue par rue, et
+pied par pied, Minotti ose encore disputer la moindre portion de terrain
+de la ville confiée à ses ordres; les restes de sa valeureuse troupe
+unissent à ses efforts leur dévouement et leur épée. On peut encore se
+défendre dans l'église, de laquelle est partie la balle prédestinée qui
+a vengé à demi les vaincus, par la mort d'Alp, le féroce assaillant. Là,
+Minotti et les siens se retranchent en reculant, et en laissant devant
+eux un ruisseau de sang; faisant toujours face à l'ennemi; qui reçoit de
+mortelles blessures à chaque coup qu'ils lui portent, ils rejoignent
+ceux qui sont déjà retranchés dans le temple: là ils pourront respirer
+un instant, protégés par les colonnes massives du monument.
+
+29. Court instant de répit! La horde à turbans, ayant ses rangs grossis
+et la rage dans le cœur, se précipite sur eux avec tant de violence et
+de chaleur; que par leur grand nombre ils se coupent toute retraite; car
+la rue qui menait au dernier retranchement des chrétiens était si
+étroite, que les premiers arrivés des Turcs, si la frayeur les
+saisissait, pouvaient essayer vainement de revenir sur leurs pas: une
+fois engagés dans les colonnes du temple, ils étaient contraints de
+vaincre ou de mourir. Ils moururent; mais avant que leurs yeux se
+fussent fermés, des vengeurs s'élevaient sur leurs corps expirans, frais
+et pleins de fureur; ils remplissaient au-delà les rangs éclaircis,
+quoiqu'ils dussent subir le même sort que ceux qui les avaient précédés.
+Les cierges allumés des autels chrétiens voient pâlir leur clarté
+défaillante devant les nuages de fumée produits par les décharges
+renouvelées de mousqueterie. Les Ottomans atteignent la porte intérieure
+du temple. Ses gonds d'airain résistent encore; et par toutes les
+ouvertures, à travers toutes les brèches, tous les vitraux brisés, pleut
+une grêle de balles déchargées par volées. Mais le portique ébranlé cède
+en frémissant;--les gonds crient, les pivots craquent,--se brisent,--la
+porte se penche,--tombe.--C'en est fait! Corinthe perdue ne peut plus
+résister.
+
+30. Sombre, terrible et seul de tous, Minotti restait encore debout sur
+les marches de pierre de l'autel. L'image d'une madone, peinte avec des
+couleurs célestes, brille au-dessus de sa tête; ses yeux de lumière
+respirent l'amour; et placée au-dessus du saint autel pour fixer nos
+pensées sur les choses divines, lorsque nous nous prosternons devant
+elle et le Dieu enfant qu'elle tient sur ses genoux, en souriant
+doucement à chaque prière qui s'élève vers le ciel, comme si elle était
+là pour la porter elle-même à son fils; elle sembla alors lui sourire,
+quoique des torrens de sang ruisselassent dans l'enceinte du temple.
+Minotti, les yeux tournés vers elle, fit le signe de la croix en
+soupirant, et saisit une torche qui brûlait près de lui; il résiste
+encore, tandis que les Musulmans portent partout le fer et la flamme.
+
+31. Les caveaux creusés sous le pavé de mosaïque renfermaient les morts
+des siècles passés. Leurs noms étaient gravés sur leurs pierres
+sépulcrales; mais maintenant le sang les rendait illisibles. Les
+trophées sculptés, et les couleurs étranges qu'offraient les veines
+nombreuses et variées du marbre étaient couverts de sang, de poussière
+et de fumée, et surchargés d'épées, de sabres et de casques brisés. Des
+cadavres recouvraient ces voûtes qui renfermaient d'autres cadavres
+reposant froids dans de nombreux cercueils. On pouvait les voir rangés
+dans un ordre mélancolique à la lueur pâle qui perçait à travers une
+grille souterraine. Mais la guerre était entrée dans ces obscurs
+caveaux, et elle avait réuni dans ces tombeaux souterrains ses trésors
+de salpêtre, entassés auprès de ces corps décharnés. C'est là que,
+pendant la durée du siége, les chrétiens avaient établi leur principal
+magasin; une traînée de poudre récemment formée y communiquait: c'est la
+dernière et la plus terrible ressource de Minotti contre la force
+accablante de l'ennemi.
+
+32. Les Turcs le pressent de toutes parts; le peu qui reste de chrétiens
+pour les combattre opposent une résistance inutile. Ne pouvant assouvir
+leur soif de vengeance, qui se réveille sur un plus grand nombre
+d'ennemis, les barbares mutilent les corps de ceux qui sont tombés, leur
+coupent la tête déjà sans vie, précipitent les statues de leurs niches,
+dépouillent les autels de leurs riches offrandes, et s'arrachent de
+leurs mains ensanglantées les vases saints d'argent qui ont été
+consacrés. Ils accourent vers le maître-autel; oh! l'on vit un spectacle
+glorieux! La coupe d'or renfermant les hosties consacrées était encore
+sur la table sainte: ce grand calice massif et éclatant séduit par sa
+splendeur les yeux de ces hommes avides de butin. Il avait contenu le
+matin le vin consacré, changé par Christ en son sang divin, que ses
+adorateurs avaient bu à la naissance du jour, pour purifier leur ame
+avant de se rendre au combat: il en conservait encore quelques gouttes.
+Autour de l'autel brillaient douze grands candélabres rangés dans un
+ordre splendide, et formés du plus pur métal: c'est une dépouille
+opime,--la plus riche et la dernière.
+
+33. Ils arrivent si près, que le premier d'entre eux étendait déjà la
+main pour s'emparer de la dépouille qu'il touchait presque, lorsque la
+main du vieux Minotti posa sa torche sur la traînée de poudre:--elle est
+allumée!--Clocher, voûtes, autel, vases sacrés, cadavres, vainqueurs à
+turbans, chrétiens, tout ce qui reste dans le temple, avec le temple,
+vivans et morts lancés dans les airs en mille éclats, font retentir un
+long rugissement! La ville bouleversée,--les murs renversés sur le sol
+entr'ouvert,--les vagues de la mer qui reculent un moment,--les
+montagnes qui sont ébranlées, comme si un tremblement de terre avait
+passé,--des milliers de débris sans formes projetés en nuage de flamme
+vers le ciel par cette épouvantable explosion--proclament la désolation
+de ces rivages.
+
+Les débris confondus du temple sont lancés dans les airs comme des
+fusées; les membres épars et mutilés de nombreux héros retombent sur la
+terre, et couvrent au loin la plaine, comme une pluie de cendres qui
+obscurcit les airs. Ils tombent dans le golfe, où ils tracent une
+multitude de cercles, ou sur le rivage qu'ils noircissent, et s'étendent
+sur toute la longueur de l'isthme. Appartiennent-ils à des chrétiens ou
+à des Musulmans? Que leurs mères viennent les voir et le disent!
+Lorsqu'ils dormaient dans leurs berceaux de langes, leurs mères
+souriaient sur le tendre sommeil de leur enfance; elles ne pensaient
+guère qu'un jour verrait leurs membres voler en lambeaux dispersés dans
+les airs. Les mères qui les ont élevés ne pourraient plus reconnaître
+leurs nourrissons. Ce désastreux événement ne leur a pas laissé la trace
+d'une forme humaine, excepté à quelques crânes à moitié brisés, à
+quelques ossemens rompus. Des soliveaux fumans, des pierres calcinées
+retombent des airs et couvrent la plage, enfoncés profondément dans les
+sables tout noircis et fumans. Tous les êtres vivans qui entendirent
+cette terrible explosion qui ébranla la terre, s'enfuirent avec terreur.
+Les oiseaux des forêts s'envolèrent; les dogues sauvages s'éloignèrent
+en hurlant des cadavres sans sépultures. Les chameaux se séparèrent de
+leurs conducteurs; le bœuf qui, loin de Corinthe, labourait la terre,
+s'échappa du joug, et le cheval du soldat, brisant la sangle de sa selle
+et les rênes qui lui servaient de guide, se précipita au galop dans la
+plaine. Les coassemens de la grenouille s'élevèrent des marais, plus
+aigus et plus perçans. Les loups hurlèrent dans leurs cavernes des
+montagnes, dont l'écho se fit entendre comme un tonnerre. Les troupes de
+jackals[c10], dans un tumulte confus, poussèrent au loin des aboiemens
+plaintifs et tristes, qui ressemblaient aux vagissemens des enfans et
+aux cris des chiens que l'on châtie. L'aigle aux plumes hérissées, au
+cou gonflé, s'envola de son aire, et chercha un refuge près du soleil;
+les nuages, au-dessous de lui, lui paraissaient trop sombres, et leur
+fumée, poursuivant son bec de son étouffante vapeur, lui faisait prendre
+en criant un plus sublime essor.--
+
+Telle fut la destinée de Corinthe!
+
+FIN DU SIÉGE DE CORINTHE.
+
+
+
+
+NOTES
+DU SIÉGE DE CORINTHE.
+
+
+NOTE 1.
+
+La vie des Turcomans est errante et patriarchale: ils habitent sous des
+tentes.
+
+NOTE 2.
+
+Ali Coumourgi, le favori de trois sultans, et grand visir d'Achmet III.
+Après avoir reconquis le Péloponèse sur les Vénitiens, dans une seule
+campagne, il fut mortellement blessé dans une campagne suivante, en
+combattant contre les Allemands, à la bataille de Petersvaradin (dans la
+plaine de Carlowitz), en Hongrie, au moment où il s'efforçait de rallier
+ses gardes. Il mourut de ses blessures le jour suivant. Le dernier ordre
+qu'il donna fut de décapiter le général Breuner, et quelques autres
+prisonniers allemands; ses dernières paroles furent: «Oh! que ne puis-je
+traiter de même tous ces chiens de chrétiens!» Paroles et action bien
+dignes d'un Caligula. C'était un jeune homme d'une grande ambition et
+d'une présomption sans bornes. On lui disait que le prince Eugène était
+envoyé contre lui; il répondit: «Je deviendrai plus habile, et ce sera à
+ses dépens.»
+
+NOTE 3.
+
+Il n'est pas nécessaire de rappeler au lecteur qu'il n'y a point de flux
+et de reflux sensible dans la Méditerranée.
+
+NOTE 4.
+
+J'ai vu un spectacle semblable à celui que j'ai décrit sous les remparts
+au sérail de Constantinople, dans les cavités creusées dans le roc par
+le Bosphore; terrasse étroite qui se projette entre les remparts et la
+mer. Je crois que ce fait est aussi mentionné dans les voyages
+d'Hobhouse. Les cadavres étaient probablement ceux de quelques
+janissaires réfractaires.
+
+NOTE 5.
+
+Cette touffe, ou longue tresse de cheveux, est laissée sur la tête par
+la croyance que Mahomet les emportera par là dans son paradis.
+
+NOTE 6.
+
+Je dois faire remarquer ici que je me suis rencontré involontairement
+dans ces douze vers avec un passage d'un poème inédit de M. Coleridge,
+intitulé: _Christabel_. Ce n'est pas avant la composition de mon ouvrage
+que j'entendis la lecture de ce poème extraordinaire et singulièrement
+original; et je n'ai vu le manuscrit de cette production que tout
+récemment, grâce à la complaisance de M. Coleridge lui-même, qui, je
+l'espère, est convaincu que je ne suis point un vil plagiaire. L'idée
+originale en appartient sans aucun doute à M. Coleridge, dont le poème a
+été composé il y a près de quatorze ans. Qu'il me soit permis de
+conclure avec l'espérance qu'il ne retardera pas plus long-tems la
+publication d'un ouvrage qui est attendu du public avec impatience.
+
+NOTE 7.
+
+Il m'a été dit que l'idée exprimée depuis le vers 598e au 603e avait été
+admirée par des personnes dont l'approbation est d'un grand poids. J'en
+suis satisfait; mais elle n'est pas originale,--au moins elle ne
+m'appartient pas. On peut la trouver bien mieux exprimée dans la version
+anglaise de _Wathek_, aux pages 182-3-4 (j'ai oublié la page précise en
+français), ouvrage auquel j'ai déjà renvoyé[n7], et auquel je n'ai
+jamais recouru sans une nouvelle satisfaction.
+
+[Note n7: Voyez page 63.]
+
+NOTE 8.
+
+La queue de cheval, fixée sur une lance, forme l'étendard d'un pacha.
+
+NOTE 9.
+
+Dans la bataille navale, à l'embouchure des Dardanelles, entre les
+Vénitiens et les Turcs.
+
+NOTE 10.
+
+Je crois que j'ai pris une licence poétique en transportant le jackal de
+l'Asie dans la Grèce, où je n'ai jamais vu ni entendu cet animal; mais
+dans les ruines d'Éphèse je les ai entendus par centaines. Ils hantent
+les ruines et suivent les armées.
+
+FIN DES NOTES DU SIÉGE DE CORINTHE.
+
+
+
+
+PARISINA.
+
+A
+SCROPE BERDMORE DAVIES, ESQ.
+LE POÈME SUIVANT EST DÉDIÉ
+Par celui qui depuis long-tems admire ses talens et apprécie son amitié.
+
+22 janvier 1816.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+Le poème suivant est fondé sur un événement mentionné dans les
+_Antiquités de la maison de Brunswick_, par Gibbon.--Je crains que dans
+nos tems modernes la délicatesse ou la fastidiosité du lecteur ne croie
+de semblables sujets incapables d'être traités dans la poésie. Les
+poètes dramatiques grecs, et quelques-uns de nos meilleurs et vieux
+écrivains anglais étaient d'une opinion différente, comme Alfieri et
+Schiller l'ont été aussi plus récemment sur le continent. L'extrait
+suivant expliquera les faits sur lesquels l'histoire de mon poème est
+fondée. Le nom d'Azo est substitué à celui de _Nicolas_, comme étant
+plus propre au mètre poétique.
+
+«Sous le règne, de Nicolas III, Ferrare fut souillée par une tragédie
+domestique. Sur le témoignage d'un de ses gens, le marquis d'Est
+découvrit les amours incestueuses de sa femme Parisina avec Hugo, son
+fils naturel, beau et vaillant jeune homme. Ils furent tous deux
+décapités dans le château, par la sentence d'un père et d'un mari, qui
+publia sa honte et survécut à leur exécution. Il fut malheureux, s'ils
+furent coupables; s'ils furent innocens, il fut encore plus malheureux:
+il n'est aucune de ces situations possibles dans laquelle je puisse
+approuver le dernier acte de justice de la part d'un père.»
+
+(GIBBON, _Œuvres mêlées_.)
+
+
+
+
+PARISINA.
+
+
+1. C'est l'heure où les accens élevés du rossignol s'échappent des
+bosquets touffus; c'est l'heure où les vœux des amans semblent plus
+tendres dans des paroles murmurées tout bas. D'aimables zéphirs, des
+eaux qui serpentent sont une harmonie mélodieuse pour l'oreille
+solitaire. Les gouttes de rosée humectent légèrement chaque fleur, et
+les étoiles apparaissent dans les cieux, et la vague qui les réfléchit
+semble d'un bleu plus azuré, et la feuille d'une teinte plus foncée. Le
+firmament présente ce clair-obscur, si doucement sombre, si sombrement
+pur, qui suit le déclin du jour, lorsque le crépuscule se fond sous les
+rayons de la lune[p1].
+
+2. Mais ce n'est pas pour écouter le bruit de la cascade que Parisina
+quitte son appartement; ce n'est pas pour contempler les étoiles du ciel
+que la jeune dame s'avance dans les ombres de la nuit; et si elle
+s'assied dans le bosquet d'Est, ce n'est pas dans le but d'y jouir de
+ses fleurs épanouies;--elle prête l'oreille,--mais ce n'est point aux
+chants du rossignol,--quoiqu'elle attende des accens aussi doux que les
+siens. Un pas se glisse à travers l'épais feuillage; sa joue devient
+pâle,--et son cœur bat plus rapidement. Une voix murmure à travers les
+feuilles frémissantes; la rougeur reparaît sur sa joue, et son sein
+agité se soulève doucement. Un instant encore--et ils seront réunis;--il
+est passé:--son amant est à ses pieds.
+
+3. Maintenant que leur importe le monde avec tous ces changemens qu'y
+amènent le tems et les vicissitudes de la vie? Les créatures vivantes
+qui le peuplent,--son globe de terre et son ciel éclatant--ne sont rien
+pour leurs yeux et leur cœur; et tout ce qui les entoure, au-dessus
+comme au-dessous, leur est aussi indifférent que la mort. Ils ne
+respirent plus que l'un pour l'autre, comme si tout le reste avait cessé
+d'exister. Leurs soupirs mêmes sont pleins d'une joie si profonde, que,
+si elle ne devenait moins vive, cette ivresse insensée consumerait leurs
+cœurs qui éprouvent sa brûlante domination. Dans ce rêve tendre et
+tumultueux pensent-ils au crime, au danger? Celui qui a connu la
+puissance de cette passion hésita-t-il ou craignit-il dans une heure
+semblable? pensa-t-il à la courte durée de ces momens divins? Mais
+hélas!--ils sont déjà loin! nous sommes forcés de nous réveiller avant
+de connaître qu'une telle vision ne reviendra plus.
+
+4. Ils quittent, en s'adressant des regards languissans, le lieu qui a
+été le témoin de leur ivresse coupable; et quoiqu'ils espèrent se
+revoir, qu'ils s'en donnent la promesse, ils s'affligent, comme si cette
+séparation était la dernière. Les fréquens soupirs,--le long
+embrassement,--leurs lèvres qui voudraient s'attacher pour jamais,
+tandis que brille sur le visage de Parisina le ciel qu'elle craint
+d'implorer vainement un jour, comme si chaque étoile qui étincelle si
+pure au firmament eût été le témoin de sa faiblesse,--les fréquens
+soupirs, le long embrassement, tout retient ces amans au lieu du
+rendez-vous. Mais il le faut; ils doivent se séparer dans cet abattement
+redoutable du cœur, avec ce frisson intime et glacé qui suit
+immédiatement les actions coupables.
+
+5. Hugo s'est rendu à sa couche solitaire, où ses désirs attendent la
+femme d'un autre; c'est sur le sein confiant d'un époux que Parisina va
+reposer sa tête coupable. Mais le délire de la fièvre semble agiter son
+sommeil, et des rêves troublés répandent sur sa joue une vive rougeur.
+Dans son agitation, elle murmure un nom qu'elle n'ose prononcer pendant
+le jour; elle presse son mari sur son sein qui palpite pour un autre. Il
+se réveille à cet embrassement, et, heureux en idée, il s'imagine que ce
+soupir rêvant, cette ardente caresse, sont semblables à ceux qu'il avait
+coutume d'obtenir. Il serait prêt, dans sa tendresse, à pleurer d'amour
+sur celle qui l'aime si vivement, même dans son sommeil.
+
+6. Il presse Parisina dormante sur son cœur, et écoute attentivement ses
+paroles entrecoupées. Il entend--Pourquoi le prince Azo frémit-il comme
+s'il avait entendu la voix de l'Archange? Ah! puisse-t-il avoir entendu
+cette voix!--un destin plus terrible pourrait à peine retentir comme un
+tonnerre sur sa tombe, lorsqu'il se réveillera pour ne plus se
+rendormir, et pour paraître devant le trône éternel. Puisse-t-il avoir
+entendu cette voix!--les paroles qu'il a recueillies ont détruit à
+jamais son bonheur sur la terre. Ce murmure articulé d'un nom dans le
+sommeil atteste le crime de Parisina et la honte d'Azo. Et quel est ce
+nom? ce nom qui retentit sur son oreiller d'une manière si terrible?
+comme la vague mugissante qui roule une planche brisée sur le rivage, et
+écrase sur un roc aigu le malheureux naufragé qui s'engloutit pour ne se
+relever jamais,--tel fut le choc qui ébranla son ame. Et quel est ce
+nom? c'est celui d'Hugo,--de son fils;--il ne l'aurait jamais
+soupçonné!--C'est celui d'Hugo,--l'enfant de celle qu'il aima,--le fils
+d'un illégitime amour,--le fruit de sa jeunesse coupable, lorsqu'il
+trahit la foi de Bianca, la jeune fille dont la folle crédulité put se
+confier à un homme qui ne voulait pas en faire son épouse.
+
+7. Il porta la main à son poignard, qui rentra dans son fourreau avant
+d'avoir été entièrement tiré. Cependant, indigne qu'elle est maintenant
+de vivre, il ne peut se résoudre à tuer une femme si belle.--Au moins si
+elle ne souriait pas--dormant à ses côtés!--Il ne veut pas la réveiller
+encore; mais il la contemple avec un regard qui l'eût glacé du froid de
+la mort pour s'endormir à jamais,--si elle se fût réveillée de son rêve,
+et si elle avait vu, à la clarté vacillante de la lampe, ce front tout
+couvert de gouttes de sueur. Elle ne parla plus,--mais elle dormit
+encore,--tandis que, dans la pensée de son mari, ses jours viennent
+d'être comptés.
+
+8. Au retour du matin, Azo interrogea ses gens, et il trouva dans de
+nombreux rapports la preuve de tout ce qu'il craignait de connaître, le
+crime présent des coupables et son malheur futur. Les suivantes de
+Parisina, qui étaient depuis long-tems ses complices, cherchèrent à se
+sauver elles-mêmes en voulant rejeter le crime,--la honte--et la
+condamnation sur leur maîtresse. Ce n'est plus un secret;--elles
+racontent toutes les circonstances qui peuvent augmenter la confiance
+dans la vérité de leurs histoires. Le cœur et l'oreille torturés d'Azo
+n'ont plus rien à ressentir et à entendre.
+
+9. Ce n'était pas un homme à aimer les délais. L'ancien chef de la
+maison d'Est est assis sur son trône dans la salle de son conseil
+d'état; ses nobles et ses gardes l'environnent;--devant lui sont les
+deux plaintifs criminels, tous les deux jeunes,--et dont l'_un_ est
+d'une beauté si ravissante! La ceinture sans épée et les mains chargées
+de fer, ô Christ! faut-il qu'un fils paraisse ainsi devant la face de
+son père! Cependant voilà comment Hugo doit se présenter devant son
+père, et entendre la sentence que prononcera son courroux, l'histoire de
+son déshonneur! Toutefois il ne semble pas abattu dans son malheur,
+quoique sa voix reste muette.
+
+10. Silencieuse aussi, et pâle, et résignée, Parisina attend sa
+condamnation. Qu'elle est changée depuis que ses regards expressifs
+répandaient la gaîté sur tout ce qui l'entourait, dans un palais où des
+seigneurs d'une haute naissance s'enorgueillissaient d'être à ses
+ordres,--où la beauté s'efforçait d'imiter l'accent mélodieux de sa
+voix,--son aimable maintien,--les grâces de son attitude, et copiait,
+par son air et sa démarche, les gestes de sa souveraine. Alors--si son
+œil eût versé des larmes de chagrin, mille guerriers se fussent élancés,
+mille glaives eussent brillé hors du fourreau, en faisant de sa querelle
+la leur propre. Maintenant,--qu'est-elle, et que sont-ils? Peut-elle
+encore commander, obéiraient-ils encore? Tous sont maintenant
+silencieux, indifférens, les yeux baissés, fronçant le sourcil, les bras
+croisés sur la poitrine, l'air froid, et contenant à peine sur leurs
+lèvres un sourire de mépris; voilà le tableau des chevaliers, des dames,
+de toute la cour! Et lui, le chevalier de son choix, dont la lance se
+baissait devant son regard, lui qui--si son bras eût été libre un
+moment--serait mort en combattant pour elle, ou eût obtenu sa
+délivrance; l'amant chéri de la femme de son père,--lui, hélas! est à
+côté d'elle, chargé de fers; il ne peut voir ses yeux gonflés qui
+pleurent moins sur son propre malheur que sur celui de son amant. Ces
+paupières--sur lesquelles la veine violette et égarée laisse une légère
+trace, en se distinguant sur une blancheur si douce qu'elle invite au
+plus tendre baiser,--maintenant elles semblent, échauffées et livides,
+comprimer, non ombrager, ces yeux mourans dont le regard est si abattu,
+et qui se remplissent de larmes de plus en plus grosses.
+
+11. Lui aussi eût pleuré sur elle, si tous les regards n'eussent pas été
+dirigés sur lui. Sa douleur, s'il en ressentait, était assoupie. Son
+front relevé était sombre et hautain. Quelle que fût la douleur qui
+comprimât son ame, il ne voulait pas paraître y céder devant la foule;
+mais cependant il n'osait regarder Parisina. Le souvenir des heures qui
+n'étaient plus,--son crime,--son état présent,--le courroux de son
+père,--le mépris de tous les hommes vertueux,--son sort sur la terre, sa
+destinée éternelle,--et surtout le sort de celle,--oh!--de celle dont il
+n'osait pas regarder le front pâle comme la mort! tous ces sentimens
+accumulés dans son cœur auraient trahi les remords pour les faiblesses
+qu'il a commises.
+
+12. Azo dit: «Hier encore je m'enorgueillissais d'une épouse et d'un
+fils; ce songe s'est évanoui ce matin. Avant la fin du jour, je n'aurai
+plus ni épouse ni fils. Ma vie devra s'écouler désormais solitaire et
+languissante. Soit,--que l'arrêt s'accomplisse,--nul être vivant
+n'agirait autrement que moi. Ces nœuds sont brisés;--mais ce n'est pas
+par moi; que l'arrêt s'accomplisse.--Le supplice est préparé! Hugo, le
+prêtre t'attend, et ensuite la récompense de ton crime! Va! adresse ta
+prière au ciel, avant que l'étoile du soir apparaisse.--Apprends si le
+pardon peut encore t'être accordé; la miséricorde du ciel peut seule
+t'absoudre maintenant. Mais ici, sur la terre, sous le ciel, il n'est
+point de lieu où toi et moi puissions respirer une heure le même air.
+Adieu! je ne te verrai pas mourir.--Mais toi, être frêle! tu verras
+rouler sa tête.--Adieu! je ne puis t'en dire davantage. Va! femme au
+cœur infidèle; ce n'est pas moi, c'est toi qui fais verser le sang
+d'Hugo. Va! si tu peux survivre à ce spectacle, jouis de la vie que je
+te laisse.»
+
+13. Ici l'austère Azo couvrit son visage;--car sur son front les veines
+gonflées battirent violemment, comme si le sang bouillonnant qu'elles
+contenaient eût été refoulé du cœur vers son cerveau. C'est pourquoi il
+baissa un instant la tête, et passa sa main tremblante sur ses yeux pour
+les dérober aux regards de l'assemblée. Hugo, pendant ce tems, éleva ses
+mains enchaînées, et demanda un moment d'attention de son père;
+celui-ci, resté silencieux, ne refuse pas sa demande.
+
+--«Ce n'est pas que je craigne la mort,--car tu m'as déjà vu à tes
+côtés, couvert de sang, au milieu de la bataille; et ce fer qui ne fut
+jamais sans usage dans ma main, ce fer que tes esclaves m'ont enlevé, a
+versé plus de sang pour ta cause que jamais n'en fera couler la hache de
+mon supplice.
+
+«Tu m'avais donné la vie, tu peux la reprendre; c'est un don pour lequel
+je ne te remercie point. Je n'ai pas oublié les griefs de ma mère; son
+amour dédaigné, son honneur flétri, l'héritage de honte de son enfant;
+mais elle est dans la tombe, où, lui, son fils, ton rival, la rejoindra
+bientôt. Son cœur brisé,--ma tête tranchée,--témoigneront pour toi chez
+les morts de la fidélité et de la tendresse de ton premier amour,--de ta
+sollicitude paternelle. Il est vrai que je t'ai offensé;--mais je t'ai
+rendu outrage pour outrage.--Celle que tu croyais ta femme, cette autre
+victime de ton orgueil, tu sais qu'elle m'était destinée depuis
+long-tems. Tu la vis, et tu convoitas ses charmes,--et tu te raillais de
+ma naissance, qui était cependant ton ouvrage; tu me disais indigne
+d'elle, indigne de ses embrassemens, parce que, en vérité, je ne pouvais
+réclamer l'héritage légal de ton nom, ni m'asseoir sur le trône
+héréditaire de la maison d'Est. Cependant, si quelques étés de plus
+m'eussent été accordés, mon nom aurait pu devenir plus illustre que
+celui de ces princes, et mériter des honneurs que je n'aurais dûs qu'à
+moi seul. J'avais une épée,--et j'ai un cœur qui aurait pu conquérir un
+casque aussi glorieux[loc29][p2] qu'aucun de ceux qui couvrirent le
+front de tous les souverains de ta race. Les plus beaux éperons de
+chevalier ne sont pas toujours conquis par le fils le mieux né; et les
+miens ont souvent lancé les flancs de mon cheval bien avant tes chefs
+orgueilleux des rangs princiers, lorsque je chargeais l'ennemi au cri
+d'_Est et Victoire_.
+
+[Note loc29: _Haught_.]
+
+«Je ne veux point plaider la cause du crime, ni te prier d'épargner pour
+quelque tems le peu d'heures ou le peu de jours qui doivent rouler sur
+mon insensible poussière;--de tels jours, délirans comme ceux de mon
+passé, ne pouvaient pas, ne devaient pas durer.--Quoique ma naissance et
+mon nom soient vils, et que ta noblesse de race eût dédaigné d'honorer
+un homme tel que moi;--cependant mes traits portent quelque empreinte de
+ceux de mon père, et mon ame.--elle vient toute de toi. De toi--cette
+impétuosité de cœur!--de toi,--oui, pourquoi frémis-tu? de toi vient mon
+bras fort, mon ame de flamme.--Tu ne m'as pas seulement donné la vie,
+mais encore tout ce qui me rend davantage ton fils. Vois ce que tes
+coupables amours ont produit, puisque le ciel t'a récompensé d'un fils
+tel que moi! Je ne suis point un bâtard par mon ame, car cette ame,
+comme la tienne, abhorre tout contrôle. Quant au souffle de vie; ce
+bienfait éphémère que tu m'as donné, et que tu vas reprendre bientôt, je
+ne l'estimais pas plus que toi, lorsque, le casque relevé sur le front,
+à côté l'un de l'autre, nous combattions en précipitant nos coursiers
+sur les cadavres tombés dans la mêlée. Le passé n'est plus rien,--et
+bientôt l'avenir sera du passé. Cependant je voudrais qu'alors je fusse
+tombé sur le champ de bataille: car, quoique tu aies fait le malheur de
+ma mère, et que tu m'aies ravi ma propre fiancée, je sens que tu es
+encore mon père; et toute dure que soit ta sentence, elle n'est point
+injuste, quoique venant de toi. Engendré dans le péché, pour mourir dans
+la honte, ma vie commence et finit de même. Comme le père a failli,
+ainsi le fils a failli, et tu dois les punir tous deux en un seul. Mon
+crime semble le pire aux regards des hommes, mais Dieu jugera entre nous
+deux!»
+
+14. Il se tut--et resta debout les bras croisés qui firent retentir, en
+retombant, les fers qui les entouraient. Il n'y eut pas une oreille,
+parmi tous les chefs rangés dans la salle, qui ne se sentît blessée
+lorsque ces lourdes chaînes retentirent. Les grâces fatales de Parisina
+attirent bientôt tous les regards.--Pouvait-elle entendre ainsi son
+amant condamné à mort? J'ai dit qu'elle était là, pâle et calme, la
+cause vivante des malheurs d'Hugo: ses yeux immobiles, mais ouverts et
+hagards, ne s'étaient point tournés d'un côté ou de l'autre, ils ne se
+voilaient point de leurs douces paupières; mais un cercle d'un blanc
+terne se formait autour de leur orbite d'un bleu foncé; et elle était là
+debout, l'air morne et froid, comme si le sang se fût glacé dans ses
+veines. Mais de tems en tems une larme épaisse et lentement formée
+s'échappait des longues et noires paupières qui couvraient ses beaux
+yeux; c'était une chose à voir, non à entendre! et ceux qui les virent
+furent étonnés que de pareilles larmes pussent couler de deux yeux
+mortels.
+
+Elle voulut parler,--l'articulation imparfaite de ses paroles ne put
+sortir de sa poitrine oppressée. Elle parut former un sourd gémissement,
+comme si son ame se fût échappée avec sa voix. Elle se tut,--mais elle
+voulut essayer encore une fois de parler; alors sa voix se rompit en un
+long cri, et elle tomba comme une pierre, ou une statue renversée de sa
+base, plutôt semblable à un corps qui n'a jamais eu de vie,--ou à un
+monument de marbre représentant l'épouse d'Azo, qu'à cette belle et vive
+coupable, dont chaque passion était un aiguillon qui la poussait au
+crime, mais qui ne pouvait supporter sa honte et son désespoir.
+Cependant elle vivait encore--et elle ne fut que trop tôt arrachée à cet
+évanouissement semblable à la mort.--Sa raison était perdue,--tous ses
+sens avaient été bouleversés par d'intimes angoisses; et les frêles
+fibres de son cerveau (comme les cordes d'un arc, relâchées par la
+pluie, ne lancent plus que des traits égarés), ne produisaient plus que
+des pensées vagues et sans suite.--Le passé pour elle est une page
+blanche, l'avenir une page noire, avec quelques rayons de terrible
+clarté, qui brillent comme la foudre sur une route déserte lorsque les
+tempêtes de la nuit exhalent toute leur colère.
+
+Elle éprouvait des craintes,--elle sentit quelque chose de criminel
+peser sur son ame, comme un poids si lourd et si glacé, qu'elle comprit
+que c'était le crime et la honte. Elle se rappelle que la mort doit
+frapper quelqu'un,--mais qui? Elle l'a oublié:--vit-elle encore?
+Serait-ce la terre qu'elle foule encore sous ses pas? les cieux qu'elle
+aperçoit au-dessus de sa tête? les hommes qui l'entourent? ou étaient-ce
+des démons, ces visages sombres et sévères qui expriment la menace et le
+dédain pour une personne dont le seul regard, avant ce jour, les faisait
+tressaillir de bonheur? Tout était confus et inexplicable pour son ame
+en délire: chaos de craintes et d'espérances étranges: tantôt riant,
+tantôt versant des larmes, mais toujours délirant dans chaque extrême,
+elle lutte avec ce songe convulsif: car il semblait peser sur elle de
+tout son poids: oh! puisse-t-elle jamais ne connaître de réveil!
+
+15. Les cloches du couvent sonnent, mais lentement et avec un son
+lamentable; elles retentissent dans la tour grise et carrée qui répand
+ça et là leur son lugubre. Il arrive douloureusement sur le cœur!
+Écoutez! on chante l'hymne de mort,--l'hymne composée pour les habitans
+de la tombe, ou pour les vivans qui vont bientôt les rejoindre! C'est
+pour l'ame d'un être qui s'en va que retentit l'hymne de mort, et que
+tintent les cloches lugubres: il est près de la fin de sa carrière
+mortelle, à genoux aux pieds d'un moine; triste à entendre--et pénible à
+voir,--à genoux sur la terre nue et froide, avec le billot devant lui,
+et les gardes autour;--et le bourreau, le bras nu et prêt à frapper,
+examinant du doigt si le tranchant de la hache est aiguisé et sûr depuis
+la dernière fois qu'il en a fait usage, afin que le coup soit tout à la
+fois léger et prompt--tandis que la foule, dans un cercle muet, vient
+voir la tête du fils tomber par l'ordre du père.
+
+16. C'est une de ces heures délicieuses qui précèdent le coucher d'un
+beau soleil d'été, qui s'est levé pour éclairer, comme par raillerie, de
+ses plus beaux rayons, un jour si tragique. Ces rayons tombent à
+l'approche du crépuscule sur la tête condamnée d'Hugo, au moment où il
+finissait sa dernière confession à l'oreille du moine, et où, déplorant
+son sort dans une sainte pénitence, il se penchait pour entendre de sa
+bouche les paroles sacrées d'absolution qui ont le pouvoir d'effacer nos
+taches criminelles; ce fut dans ce moment que les feux du soleil vinrent
+briller sur sa tête,--dont les cheveux châtains retombaient en boucles
+pendantes à côté de son cou resté nu; mais plus brillans encore
+tombèrent ses rayons sur la hache qui étincelait près de lui avec un
+éclat effrayamment livide.--Oh! cette heure dernière était la plus amère
+des heures! Les spectateurs même les plus durs furent glacés de terreur:
+affreux était le crime, et juste la condamnation,--cependant ils
+frémirent à cette vue.
+
+17. Les prières dernières de ce fils perfide,--de cet audacieux amant,
+sont terminées. Les grains de son chapelet et ses péchés ont été tous
+comptés, ses heures sont arrivées à leurs dernières minutes;--son
+manteau lui a été enlevé, ses boucles de chevelure d'un brun châtain
+sont placées sous les ciseaux; c'en est fait,--elles sont tombées sous
+l'instrument fatal: l'écharpe que Parisina lui a donnée--et qu'il a
+portée jusqu'à ce moment--ne doit pas le suivre au tombeau; elle va lui
+être arrachée et un mouchoir couvrira ses yeux; mais non,--ce dernier
+outrage ne sera point fait à son front superbe. Tous ses sentimens qui
+paraissaient subjugués se réveillèrent à demi dans un profond dédain,
+lorsque les mains de l'exécuteur voulurent lui bander les yeux, comme
+s'ils n'avaient osé voir la mort en face. «Non!--mon sang et ma vie ne
+m'appartiennent plus, mes mains sont enchaînées,--mais que je meure au
+moins les yeux libres; frappe!» Et en prononçant cette dernière parole,
+il incline sa tête sur le billot; et il répéta sa dernière parole:
+«Frappe!»--et soudain la hache tomba et sa tête roula,--et,
+bouillonnant, lourd, le tronc ensanglanté recula; et de toutes ses
+veines jaillirent des flots de sang; ses yeux et ses lèvres s'agitèrent
+un moment, dans une rapide convulsion--et devinrent fixes pour toujours!
+
+Il mourut, comme un coupable devait mourir, sans parade, sans vaine
+ostentation; il avait fléchi le genou et prié avec résignation, et sans
+dédaigner le secours d'un prêtre et sans désespérer de tout pardon en
+haut. Et tandis qu'il était agenouillé devant le prieur, son cœur était
+séparé de tout sentiment terrestre.--Son père irrité,--son amante
+bien-aimée,--qu'étaient-ils devenus dans ce moment? Plus de
+reproches,--plus de désespoir; aucune pensée qui n'appartînt au
+ciel;--aucune parole qui ne fût une prière,--excepté celles qui
+s'échappèrent de sa bouche, lorsque, voyant disposer son cou pour
+recevoir la hache de l'exécuteur, il avait demandé à mourir les yeux non
+bandés, seul adieu qu'il fit à ceux qui l'entouraient.
+
+18. Muets comme les lèvres qui viennent d'être fermées par la mort, la
+poitrine de chaque spectateur ne pouvait respirer. Mais au loin, de l'un
+à l'autre, se communiqua un froid et électrique frisson au moment où la
+hache effrayante tomba sur la tête de celui dont la vie et les amours
+finissaient ainsi; et il refoula au fond des cœurs, par un son étrange,
+un gémissement prêt à s'en échapper. Mais rien, outre le coup de la
+hache sur le billot, ne troubla plus le silence profond, excepté
+un--Quel est ce cri qui vient fendre l'air silencieux avec un accent si
+déliramment aigu--et qui passe si soudainement? Ce cri, semblable à
+celui d'une mère privée de son enfant par un coup inattendu, s'élève
+jusqu'au ciel, comme celui d'une ame condamnée à d'éternelles
+souffrances. Partie des fenêtres du palais d'Azo, cette horrible voix
+perce les airs; et tous les regards sont tournés de ce côté. Mais on ne
+voit et on n'entend plus rien! C'était le cri d'une femme,--et jamais le
+désespoir ne s'exprima dans un accent plus délirant. Ceux qui
+l'entendirent souhaitèrent par pitié que ce fût le dernier de l'être qui
+l'avait laissé échapper:
+
+19. Hugo n'est plus; et, depuis cette heure, on ne vit et on n'entendit
+plus Parisina dans le palais, ni dans les bosquets du jardin. Son
+nom,--comme si elle n'eût jamais existé,--fut banni de toutes les
+lèvres, comme les mots d'indécence ou de terreur. Et la voix du prince
+Azo ne fit jamais mention de sa femme ou de son fils, dont aucune
+tombe,--aucun monument ne consacre le souvenir. Leurs cendres ne furent
+point bénies par la religion; du moins celles du chevalier qui mourut en
+ce jour. Mais le sort de Parisina demeura enseveli dans l'obscurité,
+comme la poussière cachée dans le cercueil. Se retira-t-elle dans un
+couvent pour y gagner le ciel par le sentier pénible de la pénitence au
+milieu d'années flétries par les remords et des larmes sans sommeil?
+succomba-t-elle par le poison ou sous le poignard, pour la punir de ce
+coupable amour qu'elle osa éprouver? ou, frappée dans ce moment
+terrible, mourut-elle par des tortures moins prolongées; comme celui
+qu'elle vit la tête sur le billot, en partageant le même sort par la
+main de l'exécuteur, qui prit en pitié sa faiblesse défaillante?
+Personne ne le sait--et on ne le saura jamais: mais quelle qu'ait été sa
+fin ici-bas, sa vie commença et finit dans les angoisses[p3]!
+
+20. Azo prit une autre épouse, et des fils vertueux grandirent à ses
+côtés: mais aucun d'eux ne fut aussi aimable et aussi vaillant que celui
+qui se consumait dans la tombe; ou, s'ils le furent,--ils ne le parurent
+pas aux yeux froids de leur père qui les vit croître avec indifférence,
+ou avec des soupirs étouffés: mais jamais une larme ne vint sillonner sa
+joue, jamais sourire ne vint dérider son front; et sur ce large front se
+creusèrent les rides profondes de la pensée, ces sillons que le dévorant
+passage du chagrin y imprime incessamment; cicatrices des blessures
+profondes qu'a laissées la lutte ardente de l'ame. Il n'y eut plus pour
+lui ni joie ni douleurs. Il ne lui restait plus rien ici-bas que des
+nuits sans sommeil et des jours pleins d'ennuis, une ame également morte
+au blâme comme à la louange, un cœur qui se fuyait lui-même et cependant
+ne voulait pas céder--ni oublier; et c'était lorsque ses sentimens et
+ses souvenirs semblaient le moins l'assiéger, que sa pensée était la
+plus intense,--qu'il sentait le plus vivement. La glace la plus épaisse
+ne peut durcir que la surface du fleuve;--le courant fuit toujours
+rapide au-dessous--et ne peut cesser de couler. L'ame d'Azo, ainsi
+couverte de glace à sa surface, était encore hantée par des pensées que
+la nature y avait implantées. Elles y étaient enracinées trop
+profondément pour s'évanouir; quoique l'on puisse tarir les larmes.
+Lorsque, s'efforçant de s'échapper, nous voulons leur fermer le passage,
+elles ne sont point taries;--ces larmes non versées refluent vers leur
+source et y restent plus pures, plus durables, invisibles, mais non
+glacées, et d'autant plus chéries, qu'elles sont moins révélées.
+
+Conservant encore des retours de tendresse pour ceux dont il avait
+abrégé la vie, n'ayant pas le pouvoir de remplir de nouveau le vide qui
+le désolait, sans espoir de rencontrer les objets de ses regrets là où
+les ames des justes jouiront de la félicité éternelle, convaincu de la
+justice du décret qu'il avait porté contre ceux qui avaient mérité cette
+condamnation; Azo cependant traînait une vieillesse malheureuse. Si les
+branches malades d'un arbre sont coupées avec soin, cet arbre en
+recueille de la vigueur et voit reverdir avec plus de force tout ce qui
+lui reste de branchage; mais si la foudre, dans sa fureur, consume ses
+tendres bourgeons, le tronc massif se dessèche et ne produit désormais
+plus de feuilles.
+
+FIN DE PARISINA.
+
+
+
+
+NOTES
+DE PARISINA.
+
+
+NOTE 1.
+
+Les vers contenus dans la Ire section ont été imprimés pour être mis en
+musique, il y a quelque tems; mais ils appartenaient au poème qui paraît
+maintenant, dont la plus grande partie fut composée avant _Lara_, et
+d'autres ouvrages publiés postérieurement à ce dernier poème.
+
+NOTE 2.
+
+_Haught--haughty_.--
+
+ _Away_, haught _man, thou art insulting me_.
+
+(SHAKSPEARE, _Richard II_.)
+
+Cette note porte sur l'emploi du vieux mot _haught_.
+
+(_N. du Tr._)
+
+NOTE 3.
+
+«Ceci, fit diversion à une année calamiteuse pour le peuple de Ferrare,
+car il arriva dans cette ville un événement extrêmement tragique. Nos
+annales imprimées et manuscrites, à l'exception de l'ouvrage grossier et
+négligé de Sardi, et un autre, en ont donné la relation, de laquelle
+cependant on a rejeté plusieurs détails, spécialement le récit de
+Bandelli qui écrivit un siècle après, et qui ne s'accorde pas avec les
+historiens contemporains.
+
+«D'après le _Stella dell' assassino_, mentionné ci-dessus, le marquis,
+en l'année 1405, eut un fils nommé Hugo, jeune homme beau et franc.
+Parisina Malatesta, seconde femme de Niccolo, comme la plupart des
+belles-mères, le traitait avec peu d'affection, à la grande douleur du
+marquis qui l'aimait avec prédilection.
+
+«Un jour elle prit congé de son mari pour entreprendre un certain
+voyage, auquel il consentit, mais sous la condition qu'Hugo
+l'accompagnerait; car il espérait par ce moyen l'amener enfin à
+abandonner l'aversion obstinée qu'elle avait conçue contre lui. Son
+intention fut trop bien remplie, puisque pendant le voyage elle ne
+perdit pas seulement toute sa haine, mais elle tomba dans l'extrême
+opposé. Après son retour, le marquis ne tarda pas long-tems à apprendre
+ce qu'il en était. Il arriva un jour qu'un domestique du marquis, nommé
+Zoese, ou, comme d'autres l'appellent, Giorgio, passant devant les
+appartemens de Parisina, vit en sortir une de ses femmes de chambre,
+tout éplorée. Lui en ayant demandé la raison, elle lui répondit que sa
+maîtresse, pour quelque léger tort, l'avait frappée; et, donnant cours à
+son ressentiment, elle ajouta qu'elle pourrait être facilement vengée,
+si elle faisait connaître la criminelle familiarité qui existait entre
+Parisina et son beau-fils. Le domestique retint ces paroles, et les
+rapporta à son maître qui en fut tellement frappé, qu'il en crut à peine
+ses oreilles. Il s'assura du fait, hélas! trop clairement, le 18 mai, en
+regardant à travers un trou pratiqué dans le plafond de la chambre de sa
+femme. Aussitôt il éclata en fureur, et arrêta les deux complices avec
+Aldobrandino Rangoni de Modène, gentilhomme de Parisina, et aussi,
+dit-on, deux de ses femmes de chambre comme complices de ce crime. Il
+ordonna qu'ils fussent tous mis promptement à la question, disant que
+les juges prononçassent la sentence dans les formes accoutumées sur les
+accusés. Cette sentence fut la mort. Il y eut des personnes qui
+intercédèrent en faveur des condamnés, entre autres Ugocciono Contrario,
+qui avait tout pouvoir sur l'esprit de Niccolo, et son ministre âgé et
+dévoué, Alberto dal Sale. Tous les deux, en versant des larmes et à
+genoux devant le marquis, implorèrent sa pitié, ajoutant toutes les
+raisons qui leur étaient suggérées pour qu'il épargnât les coupables, en
+outre des motifs d'honneur et de décence qui devaient l'engager à cacher
+au public une si scandaleuse action. Mais sa colère le rendit
+inflexible, et il commanda à l'instant que la sentence fût mise à
+exécution.
+
+«Ce fut alors dans les prisons du château, et précisément dans ces
+effrayans donjons que l'on voit encore maintenant, sous la chambre
+appelée Aurora, au pied de la Tour du Lion, en haut de la rue Giovecca,
+que, dans la nuit du 22 mai, furent décapités, d'abord Hugo, et ensuite
+Parisina. Zoese, celui qui l'avait accusée, conduisit cette dernière par
+le bras au lieu du supplice. Elle s'imagina, tout le tems, qu'on allait
+la jeter dans un puits; et elle demandait à chaque pas si elle n'était
+pas encore arrivée à l'endroit qui lui était destiné. Il lui fut répondu
+que le châtiment qui l'attendait était celui de la hache. Elle demanda
+ce qu'était devenu Hugo, et elle reçut pour réponse qu'il était déjà
+décapité. A ces paroles elle poussa un profond soupir, et s'écria:
+«Alors, maintenant, je ne désire pas conserver la vie!» Étant arrivée
+près du billot, elle arracha de ses propres mains tous ses ornemens; et
+enveloppant sa tête d'un mouchoir, elle la présenta au coup fatal qui
+termina cette cruelle scène. Rangoni et les deux amans, selon deux
+calendriers de la Bibliothèque de Saint-François, furent ensevelis dans
+le cimetière de ce couvent. Rien n'est connu concernant les femmes.
+
+«Le marquis veilla pendant toute cette nuit terrible; et, comme il
+marchait de côté et d'autre, il demanda au capitaine du château si Hugo
+était déjà décapité. Il lui répondit que oui. Il se livra alors aux
+lamentations les plus désespérées, en s'écriant: «Oh! que ne suis-je
+mort moi-même avant d'avoir été emporté à faire exécuter ainsi mon cher
+Hugo!» Et rongeant alors avec ses dents une canne qu'il avait à la main,
+il passa le reste de la nuit dans les soupirs et les larmes, en appelant
+souvent son cher Hugo. Le jour suivant, se rappelant qu'il était
+nécessaire de se justifier publiquement, en voyant que la chose ne
+pouvait pas rester secrète, il ordonna que le récit en fût écrit sur le
+papier, et envoyé dans toutes les cours d'Italie.
+
+«En recevant cette communication, le doge de Venise, Francesco Foscari,
+donna des ordres, sans en publier les raisons, pour que l'on différât
+les préparatifs du tournoi qui, sous les auspices du marquis, et aux
+dépens de la cité de Padoue, était sur le point d'avoir lieu, dans la
+place Saint-Marc, afin de célébrer son avénement à la chaire ducale.
+
+«Le marquis, en outre de ce qui avait été déjà fait, ordonna, par un
+inconcevable excès de vengeance, que, autant qu'il y aurait de femmes
+mariées qu'il saurait être infidèles comme sa femme Parisina, elles
+fussent, comme elle, décapitées. Parmi celles-ci, Barbarina, ou, comme
+d'autres l'appellent, Laodamia Romei, femme du juge de cour, subit cette
+sentence, à la place accoutumée de l'exécution, c'est-à-dire dans le
+quartier de Saint-Jacques, à l'opposé de la forteresse actuelle, au-delà
+de celui de Saint-Paul. On ne peut dire combien ces procédés parurent
+étranges dans un prince qui; en considérant son propre caractère, avait
+été, à ce qu'il paraît, beaucoup plus indulgent dans des cas semblables.
+Il s'en trouva, cependant, qui ne manquèrent pas de l'en féliciter.»
+
+(FRIZZI.--_Histoire de Ferrure_.)
+
+Nous ferons suivre cette note d'un extrait du _Globe_ sur la découverte
+d'une _Nouvelle_ italienne très-ressemblante à _Parisina_, et d'où le
+critique pense que Byron a pu puiser le sujet de ce poème. Sans adopter
+cette supposition, il paraîtra néanmoins curieux de comparer le poème de
+Byron avec l'analyse suivante de la _Nouvelle_ italienne.
+
+(_N. du Tr._)
+
+
+LE SUJET DE PARISINA
+TRAITÉ PAR UN AUTEUR ITALIEN DU SEIZIÈME SIÈCLE.
+
+«On nous communique une _Nouvelle_ italienne du seizième siècle, d'un
+auteur oublié, et où se retrouvent les données principales et
+quelques-uns des détails du poème de _Parisina_, l'un des plus
+remarquables, comme l'on sait, de Lord Byron. Nous croyons faire plaisir
+à nos lecteurs en leur offrant quelques traits d'un parallèle qui nous a
+paru curieux. M. Rabbe[n8], à qui nous devons cette intéressante
+communication, se propose de publier incessamment une collection de
+_Nouvelles_ dont celle-ci fait partie; et alors chacun pourra, avec les
+pièces sous les yeux, juger en toute connaissance de cause, si l'on ne
+pourrait pas au moins reprocher à Lord Byron une simple réticence,
+lorsqu'il assure avoir pris le sujet de _Parisina_ dans les _Mélanges
+historiques_ de Gibbon[n9].
+
+[Note n8: M. Rabbe a été enlevé aux lettres, qu'il honorait par son
+caractère et ses talens, avant d'avoir fait cette publication.]
+
+[Note n9: Il paraît très-probable que Byron n'en à pas eu connaissance;
+sa franchise sur ses emprunts littéraires ne permet guère d'en douter.
+D'ailleurs la note qui précède, tirée de l'historien italien Frizzi,
+explique suffisamment l'origine de ce poème.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+«Le fond du poème de Lord Byron et de la _Nouvelle_ de l'auteur italien
+n'est autre que l'antique fable de Phèdre: c'est l'amour incestueux d'un
+jeune homme pour sa belle-mère. Dans Lord Byron et dans le romancier
+italien, l'Hippolyte succombe, et ne cesse pas d'être intéressant malgré
+sa chute. La catastrophe de ses amours est, dans l'un et l'autre,
+terrible et attendrissante; or la difficulté était bien plus grande pour
+les deux auteurs romantiques que pour le classique français, Racine, qui
+fit Hippolyte innocent et vertueux. Byron a supposé, pour triompher plus
+facilement de cette difficulté, que son héros, enfant illégitime, et
+enfant d'une mère qui avait été malheureuse, devait à son père moins de
+tendresse que de haine et de ressentiment. L'auteur italien n'a pas pris
+plus de précaution à cet égard que s'il racontait une histoire
+véritable. Il ne prépare d'excuse aux jeunes amans que dans le rapport
+de leurs âges, la conformité de leurs goûts et l'égalité de leurs
+charmes, opposés à la froide sévérité d'un mari et d'un père dont l'âge
+a déjà glacé les sens. La scène s'ouvre, dans le poète anglais, par un
+rendez-vous à la faveur des ombres de la nuit, et où les deux jeunes
+gens, livrés aux plus doux transports, pressentent, en se séparant, que
+c'est pour la dernière fois qu'ils viennent d'être heureux.
+
+«L'auteur italien n'aborde pas son sujet au milieu de l'action. Il peint
+la naissance d'un amour criminel, les combats de la vertu dans deux
+cœurs formés pour elle, et enfin sa défaite. Consumé d'une passion qu'il
+n'ose avouer pour la femme de son père, Sergio tombe malade; il est au
+lit de la mort, on désespère de lui; et Conrad ayant inutilement
+interrogé son fils sur la cause cachée de son mal, s'abandonne à toute
+la douleur d'un cœur véritablement paternel. Une vieille nourrice sort,
+fondant en larmes, de la chambre du malade, et vient dire à Tibérie:
+«C'en est fait de Sergio; il meurt, et il veut mourir: voilà qu'il
+refuse toute nourriture.» Alors Tibérie lui dit: «Donne-moi ce que tu
+tiens; je vais le lui présenter moi-même: peut-être serai-je plus
+heureuse que toi.» Et, prenant le vase, elle l'approche de Sergio
+mourant, lui parle avec douceur, le prie de manger un peu pour l'amour
+d'elle, et porte à ses lèvres une cuillerée du breuvage.
+
+«Les soins et les douces paroles de Tibérie ont un plein succès. Sergîo
+recouvre la santé, la fraîcheur et l'incarnat de la jeunesse brillent de
+nouveau sur ses joues. Conrad remercie mille fois son épouse, et célèbre
+par des fêtes splendides la convalescence de son fils. C'est au milieu
+de ces fêtes que le drame se noue fortement. Les deux jeunes gens s'y
+parlent avec moins de contrainte; leur mutuelle passion qu'ils n'osent
+s'avouer redouble de force, et devient invincible comme la destinée.
+«Malheureuse, s'écrie Tibérie en pleurant sur elle-même, tu as cherché
+le bonheur de celui qui fait aujourd'hui ton supplice; tu as guéri celui
+qui te rend aujourd'hui malade; enfin tu as ressuscité celui qui te fait
+mourir!» On pourra trouver que le goût italien du tems est un peu trop
+prononcé dans ces antithèses; mais ce défaut s'efface dans l'original,
+grâce à des détails qui ont tout le charme d'une exquise naïveté.
+
+«Un jour que Sergio témoignait sa reconnaissance à Tibérie, de la
+manière la plus passionnée, et qu'il lui disait: _Tibérie! je mourrais
+mille fois pour vous_! elle voulut répondre à ces tendres sermens; mais
+soit allégresse, soit douleur, crainte ou espérance, plaisir ou peine,
+la voix lui manqua, et elle devint aussi immobile qu'un marbre: ses yeux
+parlèrent au défaut de sa langue, et versèrent un torrent de larmes.
+Sergio, surpris et attendri, se mit à pleurer avec elle; puis, prenant
+son voile, il en essuie ses joues colorées, et la conjure de lui
+découvrir la cause de sa peine. Tibérie, voyant ses pleurs et sa
+tendresse, revient à elle, «s'enhardit, lui avoue son amour, et le prie
+à mains jointes d'avoir pitié d'elle, et de ne pas abuser de sa
+faiblesse et de son âge.»
+
+«Mais Sergio n'entendit pas ces supplications de la pudeur mourante, et
+profita de l'occasion que lui offraient l'amour et la fortune. Dès lors
+il pénétra toutes les nuits dans l'appartement de Tibérie. Rien ne
+révélait aux yeux de Conrad ce commerce criminel protégé par le mystère
+le plus profond.
+
+«Tous ces détails de passion sont supprimés dans _Parisina_. Elle passe
+des bras de son amant dans la couche conjugale, s'endort troublée sur le
+sein des son époux qui veille, et pendant son sommeil agité, le nom
+chéri d'Hugo s'échappe de sa bouche, et la fait découvrir.
+
+«Dans l'auteur italien, elle se révèle par une autre circonstance. Des
+détails qui appartiennent au genre comique s'y glissent à travers
+l'émotion sérieuse de la narration. Ainsi, il est dit que Conrad ne
+visitait sa jeune épouse que le matin, ayant appris des médecins que
+c'est l'heure où les plaisirs de l'amour préjudicient le moins à la
+santé des hommes d'un certain âge. Un jour Conrad se présente à la porte
+de Tibérie bien avant l'heure où il avait coutume d'y venir. Surpris de
+trouver la porte fermée au verrou, il heurte avec force, et les deux
+amans s'éveillent épouvantés. Sergio fuit, et descend par la croisée
+dans la galerie qui le conduisait chaque soir dans les bras de sa
+maîtresse; mais, en fuyant, l'infortuné laisse des traces irrécusables
+de sa présence.
+
+«Conrad, dont les soupçons ont été éveillés par la manière inusitée dont
+la porte était close, observe sa pâle et tremblante épouse. Le désordre
+de ses sens et l'embarras de ses réponses suffisaient pour la perdre;
+mais, pour mieux s'assurer de la vérité, Conrad, comme sans dessein, lui
+pose la main sur le cœur: un battement précipité ne lui laisse plus
+aucun doute. Alors, jetant ses regards tout autour de la chambre, il
+aperçoit, à la lueur de la lampe qui veille, un petit bonnet de drap
+rouge avec un cordonnet d'or, qu'il reconnaît pour appartenir à son
+fils, et que celui-ci avait oublié en se sauvant. Cependant il feint de
+s'endormir; et, en affectant le calme le plus parfait, il dissipe la
+crainte dans l'ame de la trop crédule Tibérie.
+
+«Dans la scène que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, tout
+est mieux gradué, il faut en convenir, et plus vraisemblable que dans
+_Parisina_. Ce n'est point sur un mot échappé dans un rêve que le père
+outragé envoie sa femme et son fils à la mort. Ici, il y a de quoi être
+convaincu; car après avoir, sur de si positifs indices, guetté les deux
+amans, il vient, suivi de gardes et de bourreaux, les surprendre dans
+les bras l'un de l'autre. Le Hugo de Lord Byron, au moment de mourir,
+développe un fier et indomptable caractère. Il y a un assez long
+dialogue entre le père et le fils, etc. L'auteur italien marche avec
+beaucoup plus de rapidité au dénouement final. Dans son récit, les deux
+infortunés amans, accablés, ne songent ni à discourir ni à récriminer;
+ils demandent leur grâce à un père irrité et terrible, qui ne les entend
+pas. En effet, Conrad, ivre de fureur et de rage, les fait punir en sa
+présence même d'un supplice affreux. L'Italien laisse bien loin derrière
+lui le poète anglais pour l'énergie et l'horrible vérité de cette
+peinture. Mais au milieu de ce luxe sanglant de férocité, il y a des
+traits d'un pathétique qui déchire l'ame; et c'est pourquoi nous ne
+craindrons pas de citer encore ce morceau de la fin:
+
+«Dès qu'on fut arrivé à la galerie, on posa une échelle sous la fenêtre
+qui donnait dans l'antichambre de la princesse. Conrad y monta le
+premier, ensuite le capitaine et le reste de leurs gens. Ils courent
+dans la chambre avec des torches et des lanternes à la main. Comme les
+deux amans étaient endormis dans les bras l'un de l'autre, le vieillard
+entra sans être entendu. Furieux, il va droit au lit, suivi de son
+escorte; et du même mouvement, tirant rideau et couverture, il s'écrie
+d'une voix tonnante: _Voilà donc l'honneur que me font mon fils et ma
+femme! Que la vengeance soit terrible_!
+
+«Sergio et Tibérie, s'éveillant en sursaut au milieu de ces torches qui
+n'éclairaient que des figures menaçantes et les transports d'un père
+outragé, demeurèrent immobiles d'étonnement et d'effroi; à peine
+respiraient-ils. _Allons_, dit Conrad aux archers, _liez les pieds et
+les mains à ces deux misérables; hâtez-vous_. Cela fait, se tournant
+vers le bourreau qu'il avait amené: _A toi_, dit-il. Le bourreau
+s'avance, crève les yeux à Sergio, et lui arrache la langue avec des
+tenailles, au moment où il exprimait encore des paroles de repentir et
+de supplication; on lui coupe ensuite les mains et les pieds. A cet
+affreux spectacle, Tibérie perd l'usage de ses sens. Conrad, dont la
+soif de vengeance n'était pas assouvie, la ranime lui-même, et puis il
+la fait mutiler de la même manière qu'il vient de faire mutiler son
+fils. On jette ensemble les deux infortunés dans le lit où ils avaient
+été surpris. _Mourez_, leur dit-il, _mourez en proie au désespoir, dans
+ce même lit où vous avez vécu dans les délices, pour me trahir et me
+déshonorer_. A ces mots, il sortit avec tout le monde, referma la porte
+de la chambre, et se mit à se promener ça et là dans la salle, le cœur
+si endurci par cette fièvre de férocité, qu'il ne lui restait pas le
+moindre sentiment humain. Cependant ceux qui l'environnaient détestaient
+une justice si rigoureuse, et les bourreaux eux-mêmes étaient effrayés
+de l'horrible vengeance dont ils avaient été les ministres.
+
+«Les deux amans infortunés, sans langues, sans yeux, sans mains et sans
+pieds, et perdant à la fois leur sang par sept parties différentes de
+leurs corps, touchaient à leur moment suprême. Cependant, aux dernières
+paroles de Conrad, et en entendant fermer la porte, ils s'étaient
+rapprochés à tâtons; et s'étant embrassés avec le reste de leurs bras,
+ils unirent leurs bouches, se serrèrent le plus qu'ils purent, et, dans
+cette sanglante et terrible étreinte, attendirent le dernier soupir.»
+
+«Ce drame accablant est achevé, complété par le peuple indigné au bruit
+de cet excès de vengeance, qui vient en furie briser les portes du
+palais, massacrer les gardes, et traîner Conrad au supplice.
+
+«De partout on avait investi le palais, et le peuple transporté criait:
+_Qu'il meure! qu'il meure, le cruel tyran! Au poteau! au gibet, le
+barbare_! Conrad, saisi dans l'asile où il avait essayé de se cacher,
+voulut inutilement exprimer un tardif repentir. Comme poussés à la
+vengeance par la justice divine, ils lui déchirèrent le visage, lui
+arrachèrent la barbe, et, attaché à un poteau sur la place publique, il
+fut lapidé par le peuple. Mis à mort, écrasé sous une nuée de pierres,
+il n'avait rien conservé de la figure humaine. Hommes, enfans,
+vieillards, c'était à qui l'accablerait; et enfin, il fut, pour ainsi
+dire, enseveli sous une montagne de pierres entassées. Après cette
+vengeance, on se rendit au palais, d'où l'on fit transporter les deux
+malheureux dans un tombeau, avec toute la pompe accoutumée. Le
+lendemain, les plus anciens citoyens s'étant assemblés prirent les
+mesures les plus sages pour le gouvernement du pays qui demeurait sans
+maître, et ils transformèrent leur principauté en une république qui
+subsista long-tems.»
+
+(Extrait du _Globe_ du 10 novembre 1825.)
+
+FIN DES NOTES DE PARISINA.
+
+
+
+
+LAMENTATION
+DU TASSE.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+A Ferrare (dans la Bibliothèque) sont conservés les manuscrits originaux
+de la _Jérusalem_ du Tasse et du _Pastor fido_ de Guarini, avec des
+lettres du Tasse, dont l'une est intitulée: _Titien à Aristote_. On voit
+aussi dans cette ville l'écritoire et la chaise, la tombe et la maison
+de ce dernier. Mais comme l'infortune inspire un grand intérêt à la
+postérité, et peu ou point à ses contemporains, la cellule où le Tasse
+fut emprisonné dans l'hôpital de Sainte-Anne attire plus l'attention que
+la résidence ou le monument élevé par l'Arioste,--au moins elle produit
+cet effet sur moi. Il y a deux inscriptions, l'une sur la porte
+extérieure, la seconde sur les murs de la cellule elle-même, invitant,
+non pas nécessairement, l'étonnement et l'indignation du spectateur.
+Ferrare est déchue, et a beaucoup perdu de sa population; le château
+existe encore en entier, et j'ai vu la cour où Parisina et Hugo furent
+décapités, selon les _Annales_ de Gibbon.
+
+
+
+
+LAMENTATION
+DU TASSE.
+
+
+1. Longues années!--Elles mettent à l'épreuve des souffrances le corps
+fragile et l'esprit d'aigle d'un enfant de la poésie.--Longues années
+d'outrages! calomnie et persécutions, folie supposée, solitude
+emprisonnée, et le cancer dévorant de l'ame dans sa forme la plus
+redoutable, lorsque la soif impatiente de la lumière et de l'air
+dessèche le cœur; et que la grille de fer abhorrée, souillant les rayons
+du soleil de son ombre hideuse, pénètre, par cette ombre, à travers la
+prunelle frémissante de l'œil, jusque dans le cerveau, en y portant un
+brûlant sentiment de pesanteur et de peine; quand, dénué de tout, la
+captivité déployée est là debout, raillant à travers la porte jamais
+ouverte, qui ne laisse rien passer à travers ses barreaux, excepté un
+peu de jour, et une nourriture dégoûtante que j'ai mangée seul, jusqu'à
+ce qu'elle eût perdu son amertume insociale. Je dois vivre comme une
+bête de proie, dînant tristement seul, étendu dans le caveau qui est mon
+seul lieu de repos[loc30], et--peut-être--mon tombeau. Tout cela m'a
+quelque peu abattu; mais je n'y succomberai pas, je le supporterai. Je
+ne me courbe pas sous le désespoir; car j'ai lutté avec mon agonie, et
+me suis donné des ailes pour m'envoler loin de l'enceinte étroite des
+murs de mon cachot, et j'ai délivré le saint sépulcre de l'esclavage, et
+je me suis réjoui parmi des hommes et des êtres divins, et j'ai porté ma
+pensée dans la Palestine, en mémoire de la guerre sacrée entreprise à
+l'honneur du Dieu qui a passé sur la terre et qui est maintenant dans le
+ciel; car il a donné de la force à mon cœur et à mes membres. Afin que
+je puisse être pardonné pour les souffrances que j'éprouve, j'ai employé
+le tems de ma pénitence à rappeler comment le saint sépulcre de
+Jérusalem fut conquis, et comment il fut adoré.
+
+[Note loc30: _Which is my lair_.]
+
+2. Mais cette œuvre est accomplie,--ma tâche heureuse est finie; j'ai
+perdu cet ami qui m'a soutenu pendant de longues années! Si je dois
+souiller ta dernière page avec mes larmes, sache que mes peines ne m'ont
+encore fait arracher aucune de tes pages. Mais toi, ma jeune création!
+l'enfant de mon ame! qui venais toujours jouer et sourire autour de moi,
+et me faisais sortir de moi-même pour jouir des délices de ta vue;
+hélas! tu n'es plus!--et avec toi a disparu mon bonheur. Cette dernière
+blessure portée à un roseau brisé me fait verser des larmes de sang.
+Hélas! tu es terminé!--Que me reste-t-il maintenant? Je n'ai que des
+angoisses à éprouver;--et dans l'avenir? j'ignore ma destinée;--mais je
+trouverai, dans l'énergie naturelle de mon ame, la force de tout
+supporter. Je n'ai pas succombé, parce que je n'ai pas de remords ni
+motif d'en avoir. Ils m'appellent insensé--et pourquoi! Oh! Léonore! ne
+leur répliqueras-tu pas? Mon cœur, en effet, était possédé d'un
+sentiment délirant pour élever mon amour aussi haut que tu es placée;
+mais encore ma frénésie n'appartenait pas à mon esprit. J'ai connu mon
+erreur, et j'en supporte la peine. Parce que tu es belle et que je n'ai
+pas été aveugle, voilà le crime qui m'a retranché du sein de l'humanité.
+Mais qu'ils agissent, qu'ils me torturent à leur volonté, mon cœur ne
+fera que reproduire davantage ton image. L'amour heureux peut abandonner
+l'objet de son affection; les amans malheureux sont les amans fidèles.
+C'est leur destin de voir tous leurs sentimens se fortifier au lieu de
+décroître; et chaque passion se concentre dans une seule, comme les
+fleuves rapides vont se confondre tous dans l'océan; mais le nôtre est
+incommensurable et n'a pas de rivage.
+
+3. Au-dessus de moi, écoutez! le long cri maniaque d'ames et de corps
+dans la captivité! Écoutez les coups de fouet et les hurlemens
+croissans, et les blasphèmes à moitié inarticulés! Il y a là des êtres
+pires que des fous frénétiques, quelques hommes dont l'esprit est égaré
+par une intolérable douleur; et sombre est la lumière qui leur est
+laissée avec d'inutiles tortures, ainsi que le veut leur tyran pour
+satisfaire sa volupté du mal. Je suis jeté parmi eux et parmi leurs
+victimes; c'est au milieu de ces soupirs et de ces cris que j'ai passé
+de longues années; c'est au milieu de soupirs et de cris semblables que
+doit se terminer ma vie. Qu'il en soit ainsi;--car alors je pourrai
+reposer dans la tombe.
+
+4. J'ai souffert patiemment jusqu'ici, je supporterai encore patiemment
+mes souffrances: j'ai oublié la moitié de ce que je voulais oublier;
+mais si j'étais rendu à la vie,--oh! mon destin serait-il d'être
+oublieux comme je suis maintenant oublié?--N'éprouverais-je pas de
+ressentimens contre ceux qui m'ont retenu dans cette vaste demeure de
+lépreux et des nombreuses douleurs? Là où le rire n'est point joyeux, où
+la pensée ne sort point de l'ame, où les paroles n'appartiennent pas au
+langage des hommes, où les hommes mêmes n'appartiennent pas à
+l'humanité, où les cris répondent aux malédictions, les gémissemens aux
+coups, et où chacun est torturé dans son cachot séparé;--car nous sommes
+jetés en foule dans nos solitudes[loc31]; séparés l'un de l'autre par
+des murs épais, qui répètent par l'écho les cris de la folie dans sa
+loquacité étrange;--tandis que chacun peut les entendre, personne ne
+fait attention à l'appel de son voisin,--personne! excepté un homme, le
+plus malheureux de tous, qui n'était point fait pour être le compagnon
+de ces insensés, ni pour être enfermé entre la folie et le malheur.
+N'éprouverai-je pas de ressentimens contre ceux qui m'ont jeté dans
+cette prison? qui m'ont avili dans l'esprit des hommes, en me refusant
+l'usage du mien, en flétrissant ma vie au milieu de sa carrière, en
+représentant mes paroles comme choses à éviter et à craindre? Ne leur
+ferai-je pas payer ces angoisses, et ne leur apprendrai-je pas les
+gémissemens étouffés de la douleur? Les efforts à faire pour rester
+calme, et la froide détresse qui détruit notre contentement stoïque?
+Non!--trop fier pour être vindicatif--j'ai pardonné les insultes de la
+princesse, et je voudrais mourir. Oui, sœur de mon souverain! pour toi
+je dissipe toute l'amertume de mon cœur; elle ne peut habiter où règne
+_ton_ image. Les haines de ton frère,--je ne les maudis point; tu n'as
+pas pitié de moi,--mais je ne puis t'oublier.
+
+[Note loc31: _For we are crowded in our solitudes_.]
+
+5. Réfléchis sur un amour qui ne connaît pas le désespoir, mais dont
+toutes les affections non éteintes font encore son plus grand bonheur:
+vives et profondes, qu'elles demeurent encore dans mon cœur fermé et
+silencieux, comme la foudre accumulée habite dans son nuage, enveloppée
+de son noir et roulant linceul, jusqu'à ce qu'elle éclate,--et que le
+dard éthéré frappe au loin: ainsi au choc électrique de ton nom, la
+pensée ardente éclate en moi, et pour un moment toute autre pensée que
+la tienne disparaît;--elles ne sont plus,--je suis le même pour toi. Et
+cependant mon amour se fortifie sans ambition; je connaissais ta
+naissance, la mienne, et je savais qu'une princesse n'était point la
+compagne d'amour d'un poète. Je ne confiais point cet amour, je ne le
+murmurais point; il se suffisait à lui-même, il était à lui-même sa
+propre récompense; et si mes yeux l'ont révélé, hélas! ils ont été bien
+punis par le silence et la froideur des tiens, et cependant je ne me
+plains pas. Tu étais pour moi un reliquaire de cristal, adoré à une
+sainte distance, et dont je baisais respectueusement le parvis sacré qui
+l'entourait. Non pas parce que tu étais une princesse, mais parce que
+l'amour t'avait parée d'une auréole de gloire, et avait revêtu tes
+traits d'une beauté qui frappait d'étonnement,--oh! non pas
+d'étonnement,--mais d'une crainte respectueuse comme celle qu'inspire le
+Très-Haut; et dans cette douce sévérité il y avait quelque chose qui
+surpassait toutes les tendresses.--Je ne sais pas pourquoi--ton génie
+maîtrisait le mien;--mon étoile est encore devant toi:--s'il était
+présomptueux d'aimer ainsi sans espérance, cette triste fatalité m'a
+coûté cher. Mais par cela même tu m'es encore plus chère, et je
+passerais ma vie avec contentement, dans ce cachot qui me
+torture,--seulement pour l'amour de _toi_. L'amour, qui m'a visité dans
+mes chaînes, en a à moitié allégé la pesanteur; et pour le reste,
+quoiqu'elles soient encore pesantes, il me prête de la force pour les
+soutenir. Il te contemple avec un cœur tout entier à toi, et surmonte
+l'intensité de la douleur.
+
+6. Cela n'est pas étonnant:--depuis ma naissance mon ame fut enivrée
+d'amour; cet amour a pénétré et s'est mêlé à tous les objets que j'ai
+vus sur la terre. Je faisais des idoles de ces objets inanimés, et des
+fleurs solitaires et sauvages, des rochers où elles croissaient, un
+paradis sous les arbres balancés duquel je me reposais à l'ombre, en y
+rêvant des heures sans nombre, quoique je fusse toujours grondé pour de
+semblables absences; et les sages secouaient leurs têtes blanches sur
+moi, et disaient que des hommes exaltés comme moi étaient fous, et qu'un
+gueux d'enfant comme moi finirait mal, et que la seule leçon que je
+méritasse était le fouet; et alors ils me frappaient, et je ne pleurais
+pas, mais je les maudissais dans mon cœur; et je retournais dans ma
+solitude cachée pour pleurer seul, et pour rêver de nouveau des visions
+qui naissent sans être livré au sommeil. Avec les années, mon cœur
+commença à palpiter de sentimens d'un trouble étrange, et d'une peine
+douce. Mon cœur tout entier s'exhalait dans un seul besoin, mais errant
+et indéfini, jusqu'au jour où je trouvai l'objet que je cherchais,--et
+qui était toi. Dès lors tout mon être fut absorbé en toi;--le monde
+avait disparu;--tu avais dans mon cœur annihilé la terre!
+
+7. J'aimai plus encore la solitude;--mais je ne pensais guère à passer
+je ne sais quel tems de ma vie éloigné de toute communauté avec
+l'existence, excepté celle des maniaques et de leur tyran, à être leur
+compagnon bien des années avant que mon corps, comme les leurs, ait été
+livré aux vers de la tombe. Mais qui m'a vu en proie au désespoir, ou
+qui m'a entendu dans le délire? Peut-être, dans un semblable cachot,
+souffrons-nous plus que le matelot naufragé sur son rivage désert. Le
+monde est tout entier devant lui.--Le _mien_ est _ici_, dans un espace à
+peine double de celui qu'ils seront obligés d'accorder à mon cercueil.
+Bien qu'_il_ doive mourir, il peut élever les yeux, et, d'un regard
+mourant, accuser le ciel.--Je n'élèverai point les miens pour une
+semblable plainte, quoiqu'ils soient couverts par la voûte de mon
+cachot.
+
+8. Cependant j'éprouve de tems en tems que mon esprit s'affaiblit, mais
+avec le sentiment de sa décadence.--Je vois des lumières inaccoutumées
+briller sur les murs de ma prison, et un démon étrange, qui me vexe par
+des tours d'escamoteur et de petits tourmens accompagnés du sentiment de
+l'homme heureux et libre. Mais ce qui est le plus affreux pour celui qui
+a ainsi long-tems souffert, c'est la maladie du cœur, la petitesse du
+lieu qui l'enferme, et tout ce qui peut être supporté sans mourir, ou
+qui peut avilir l'ame. Je pense que mes ennemis n'ont été que l'homme;
+mais des esprits ont pu se liguer avec lui:--toute la terre
+m'abandonne,--le ciel m'oublie;--dans l'impuissance de me défendre, les
+pouvoirs du mal peuvent, la chose est possible, me tenter encore, et
+prévaloir contre la créature accablée qu'ils assaillent. Pourquoi mon
+esprit est-il éprouvé dans cette fournaise comme l'acier? parce que j'ai
+aimé, parce que j'ai aimé ce que je ne devais pas aimer, et que j'ai vu
+ce qui était plus ou moins que mortel et que moi.
+
+9. J'ai été autrefois très-prompt à sentir--ce n'est plus.--Mes
+cicatrices sont durcies, car autrement j'aurais déjà brisé mon cerveau
+contre ces barreaux de fer, en voyant le soleil briller à travers comme
+par moquerie.--Si je supporte et si j'ai supporté ce que j'ai raconté,
+et tout ce qui n'a pas de paroles pour s'exprimer, c'est parce que je ne
+voulais pas mourir et sanctionner par un suicide le stupide mensonge qui
+m'enchaîne ici, imprimer profondément, par la flétrissure de la honte,
+la folie dans ma mémoire, et rechercher la compassion pour un nom
+flétri, en scellant la sentence que mes ennemis ont portée contre moi.
+Non--ce nom sera immortel!--et je fais de mon cachot actuel un temple
+pour l'avenir que les nations viendront visiter en mon honneur; tandis
+que toi, Ferrare! lorsque tes ducs souverains ne seront plus avec toi,
+tu tomberas en ruines, tes palais écroulés seront déserts, la couronne
+d'un poète sera ta propre couronne, le cachot d'un poète ton monument le
+plus célèbre, aux yeux de l'étranger qui contemplera tes murs dépeuplés.
+Et toi, Léonore! toi--qui fus honteuse de ce qu'un homme comme moi ait
+pu t'aimer,--qui rougis d'entendre que tu pouvais être chère à un cœur
+qui ne fut point celui d'un monarque; va! dis à ton frère que mon cœur,
+indompté par le malheur, les années, la lassitude--et peut-être par la
+flétrissure qu'il m'a imputée--et la longue infection d'une caverne
+comme celle-ci, où l'esprit est livré à la même pourriture que les
+habitans de l'abîme, t'adore encore;--et ajoute--que lorsque les tours
+et les créneaux qui gardent ses heures joyeuses de banquet, de danse, de
+fête, de débauche, seront oubliés ou laissés dans un honteux
+abandon,--ce cachot sera un lieu consacré! Mais toi,--quand toute cette
+magie de la naissance et de la beauté, qui t'entoure, sera dissipée,--tu
+auras encore la moitié du laurier qui ombragera ma tombe. Nul pouvoir
+dans la mort ne pourra séparer nos noms, comme aucun dans la vie ne peut
+t'arracher de mon cœur. Oui, Léonore! ce sera notre destin d'être unis
+pour toujours;--mais il sera trop tard!
+
+FIN DE LA LAMENTATION DU TASSE.
+
+
+
+POÉSIES INÉDITES
+DE LORD BYRON.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+DES ÉDITEURS.
+
+Les poésies qui suivent ont été publiées dans la dernière édition donnée
+par les frères Galignani à Paris. C'était pour nous un devoir de les
+reproduire ici avec les autres pièces inédites, pour faire connaître les
+œuvres complètes du poète. Elles n'ajouteront rien à sa gloire,
+quelques-unes étant des essais de sa jeunesse; mais plusieurs
+augmenteront l'estime qu'inspire son caractère, et que l'on s'obstine
+quelquefois à lui refuser, en considérant la tendance générale de ses
+autres poésies.
+
+
+
+
+POÉSIES INÉDITES
+DE LORD BYRON.
+
+
+I.
+
+VERS ADRESSÉS A L'OBJET DE SES AFFECTIONS
+APRÈS SON MARIAGE.
+
+
+Il fut un tems, je n'ai pas besoin de le nommer, puisqu'il ne sera
+jamais laissé dans l'oubli,--où tous nos sentimens, toutes nos émotions
+étaient les mêmes, comme mon ame est encore la même pour toi.
+
+Et depuis cette heure où ta bouche m'avoua, pour la première fois, une
+flamme qui égalait la mienne, quoique mon cœur ait eu plus d'un tort
+envers toi, tort caché, et par là non ressenti par le tien.
+
+Aucun cœur,--non, aucun cœur n'a été si profondément abattu, en pensant
+avec quelle rapidité cet amour s'était enfui, éphémère comme chaque
+infidèle baiser!--mais éphémère dans ton cœur seulement.
+
+Cependant le mien éprouva quelques consolations en entendant récemment
+tes lèvres déclarer, par des accens crus autrefois sincères, que tu
+conservais le souvenir des jours qui ne sont plus.
+
+Oui, mon adorée! et cependant ma cruelle amie; quoique tu ne veuilles
+plus aimer de nouveau, il m'est doublement doux de penser que le
+souvenir de cet amour se conserve dans ton cœur.
+
+Oui, c'est pour moi une glorieuse pensée; mon ame ne se plaindra plus
+désormais, quelle que tu sois ou que tu puisses être; tu _as_ été
+tendrement, uniquement à moi.
+
+
+
+
+II.
+
+EN QUITTANT L'ANGLETERRE.
+
+
+C'en est fait! la chaloupe déploie ses blanches voiles au souffle
+frémissant de la brise fraîche qui siffle sur la cime du mât penché;--et
+moi, je dois m'éloigner de cette terre, parce que je n'en puis aimer
+qu'une.
+
+Mais si je pouvais redevenir ce que j'ai été, si je pouvais revoir ce
+que j'ai vu,--si je pouvais de nouveau reposer sur le cœur qui rendit
+autrefois heureux mes plus ardens désirs; je ne chercherais pas un autre
+climat, parce que je n'en puis aimer qu'une.
+
+Il y a long-tems que j'ai vu cet œil qui a causé mon bonheur ou mon
+infortune, et je me suis efforcé, mais en vain, de l'effacer de ma
+mémoire; car, quoique je m'éloigne d'Albion, mon amour est encore
+attaché à une seule.
+
+Comme un oiseau solitaire et sans compagne, mon cœur abattu est désolé;
+je regarde autour de moi, et je ne puis rencontrer un sourire ami, ou un
+visage bien-venu; et même, dans les foules, je suis encore seul, parce
+que je n'en puis aimer qu'une.
+
+Je traverserai les mers écumantes, et je chercherai un asile étranger;
+et jusqu'à ce que j'aie oublié un beau mais infidèle visage, je ne
+trouverai pas de lieu de repos. Je ne puis éviter mes noires pensées:
+l'amour me suit partout, mais l'amour pour une seule.
+
+Le plus pauvre, le plus misérable de la terre trouve encore quelque
+foyer hospitalier où le doux regard de l'amitié ou de l'amour peut
+encore sourire dans le bonheur, ou consoler dans l'affliction; mais je
+n'ai ni ami, ni amante, parce que je n'en puis aimer qu'une.
+
+Je pars! mais, dans quelque lieu que j'aborde, il ne s'y trouve ni un
+œil pour pleurer avec moi, ni un cœur fraternel pour partager la moindre
+de mes peines; et toi, qui as détruit toutes mes espérances, tu ne
+trouveras pas pour moi un soupir, quoique je t'aie aimée seule.
+
+De penser seulement à chaque scène de nos jeunesses,--de ce que nous
+sommes, de ce que nous avons été,--accablerait de douleur des cœurs plus
+faibles; mais le mien, hélas! a résisté à ce coup mortel: cependant il
+bat encore, comme au commencement de son amour, et il n'a jamais aimé
+fidèlement qu'un cœur.
+
+Quel est ce cœur si cher, ce cœur bien-aimé? il n'est point donné aux
+yeux vulgaires de le contempler;--et pourquoi cet amour a-t-il été si
+promptement traversé? tu le sais mieux que personne,--je l'ai éprouvé
+plus que tout autre: mais peu d'entre ceux qui habitent sous le soleil
+ont aimé aussi long-tems et un seul objet.
+
+J'ai essayé des chaînes d'une autre beauté remplie d'attraits et
+peut-être aussi belle à la vue; je voudrais l'avoir aimée autant que
+toi;--mais quelque charme indomptable défendait à mon cœur saignant
+d'accorder un retour de tendresse et d'amour à tout autre qu'à une
+seule.
+
+Il me serait doux de te revoir au moment du départ, et de te bénir à mon
+dernier adieu; cependant je ne désire pas que ces yeux pleurent sur
+celui qui va errer sur les vagues agitées,--quoique partout où ma barque
+portera mes pas fugitifs, je n'aime que toi,--je ne puisse aimer qu'un
+cœur.
+
+
+
+
+III.
+
+STANCES DESTINÉES A ÊTRE RÉCITÉES A LA RÉUNION CALÉDONIENNE, EN 1814.
+
+
+Quel est celui qui n'a pas jeté un regard sur la page où la Renommée a
+fixé le nom inconquis de la haute Calédonie, la terre des montagnes qui
+repoussa les chaînes des Romains et chassa loin d'elle les Danois aux
+crêtes de flammes, dont aucun ennemi ne pourrait dompter le brillant
+claymore et le bouillant courage,--qu'aucun tyran ne pourrait commander?
+
+Cette antique génération n'est plus,--mais leurs enfans respirent
+encore, et la gloire les couronne d'un double laurier; elle brille sur
+les bannières confondues des Gallois et des Saxons; et, Angleterre! tu
+ajoutes leur valeur indomptable à la tienne. Le sang qui coula avec
+Wallace fut celui d'hommes libres; mais maintenant, il est versé
+seulement pour la gloire et pour toi! Oh! ne repousse pas la demande du
+vétéran du Nord; mais prête-lui ton assistance,--le monde lui a donné la
+renommée!
+
+Les plus humbles rangs, les braves les plus ignorés qui ont versé leur
+sang, tandis qu'ils suivaient avec ardeur la bannière orgueilleuse qui
+dormait sur le gazon flétri que leurs camarades, plus heureux, avaient
+foulé dans leur triomphe qu'ils nous ont légué,--c'est tout ce que leur
+destin accorde--à leurs enfans orphelins et à leur épouse solitaire:
+cette épouse peut, sur les sombres collines de la haute Albyn, élever
+vers le ciel un œil mélancolique et plein de larmes, ou contempler,
+tandis que des nuages prophétiques découvrent les malheurs anticipés du
+devin montagnard, le fantôme sanglant de chaque guerrier sombre dans ces
+nuages, ou éclatant dans les éclairs de la tempête. Alors elle entonnera
+le chant solitaire, la douce complainte sur celui qui n'est plus,--sur
+celui dont les restes éloignés demandent vainement le sauvage _requiem_
+de Coronach réservé au brave!
+
+C'est le ciel--non l'homme--qui doit soulager la douleur qui éclate
+lorsque les sentimens de la nature suivent leur cours; cependant la
+tendresse et le tems peuvent dérober aux larmes la moitié de leur
+amertume pour un être si cher: la reconnaissance de la nation cependant
+peut étendre un coussin sans épines sous la tête de la veuve; elle peut
+alléger les soins maternels de son cœur, et préserver du besoin les
+enfans du soldat.
+
+
+
+
+IV.
+
+STANCES A CELLE QUI PEUT LE MIEUX LES COMPRENDRE.
+
+
+Qu'il en soit ainsi!--nous nous séparons pour toujours! Que le passé
+ressemble au néant! Si je t'avais seulement _aimée_, jamais tu ne
+m'aurais été aussi chère.
+
+Si je t'avais aimée, et que j'eusse été ainsi dédaigné, j'aurais pu
+mieux supporter cette injure;--lorsqu'il n'est pas récompensé,--l'amour
+est dompté par le sentiment naissant du mépris.
+
+L'orgueil peut refroidir ce que la passion avait rendu brûlant, le tems
+peut dompter la volonté capricieuse; mais le cœur trahi par l'amitié
+palpite des battemens les plus insensés du malheur.
+
+Si je t'avais aimée,--je pourrais te haïr maintenant, de cette haine qui
+est une consolation; je pourrais aller jusqu'à t'exécrer et assouvir ma
+vengeance par des paroles.
+
+Mais il est un chagrin silencieux qui ne peut trouver aucune issue dans
+le langage, qui dédaigne d'emprunter aucun soulagement à ces hauteurs
+que le chant peut atteindre.
+
+Comme une chaîne insonore qui rend esclave,--comme les rêves sans
+sommeil qui sont une raillerie,--comme les gouttes d'eau glacées qui
+tombent de la voûte d'un rocher caverneux,
+
+Tel est le sentiment glacé et malade que tu as fait connaître à mon
+cœur; par une blessure profonde tu l'as forcé à dérober au monde sa plus
+amère douleur!
+
+Autrefois ce cœur te crut tendrement, orgueilleusement, tout ce que
+l'imagination peut se peindre; autrefois il t'honorait, t'estimait,
+comme son idole, comme sa sainte!
+
+Pour moi tu étais plus qu'une femme, et ce n'était pas comme un homme
+que mes regards s'arrêtaient sur toi; pourquoi m'as-tu trompé comme une
+femme? pourquoi as-tu accumulé sur moi une malédiction plus qu'humaine?
+
+N'étais-tu qu'un démon, empruntant le sourire de l'amitié et les
+artifices de la femme, et parée d'une beauté étrangère, jouant avec un
+cœur fidèle?
+
+Par cet œil qui put autrefois répondre par ses regards aux miens, par
+cette oreille qui put autrefois écouter les histoires que je te
+racontais;
+
+Par cette lèvre, prodigue de sourires, qui pouvait adoucir l'amertume
+des chagrins; par cette joue qui brillait autrefois de tant d'éclat, et
+feignait de rougir aux paroles de la pure amitié;
+
+Par tous ces charmes trompeurs réunis tu as servi ta volonté capricieuse
+et flétri sans regrets celui que tu ne voulais pas obligeamment
+assassiner!
+
+Cependant je ne te maudis point--dans ma tristesse,--je sens encore
+combien tu me fus chère. Oh! je ne pourrais--même dans la folie--te
+condamner à la peine que tu mérites!
+
+Vis! et quand ma vie sera éteinte, puisse la tienne durer encore
+long-tems; trop tard alors tu pourras découvrir par tes propres
+sentimens tout ce que j'ai dû ressentir contre toi!
+
+Quand tous tes attraits seront fanés,--quand tes flatteurs ne
+t'encenseront plus;--avant que le linceul de la mort ait dérobé aux
+regards la proie d'un reptile;--
+
+Avant cette heure--trompeuse sirène! écoute-moi!--tu ressentiras ce que
+j'éprouve maintenant, tandis que mon ame, voltigeant près de toi,
+murmure à ton oreille le vœu rompu de l'amitié!
+
+Mais--il est inutile de te faire des reproches sur ta vie passée ou
+présente;--ce que tu fus--mon imagination l'a rêvé! ce que tu es--je le
+connais _trop tard_!
+
+
+
+
+V.
+
+MÉLODIES HÉBRAÏQUES.
+
+
+I.
+
+C'est l'heure où le chant du rossignol retentit dans les
+bosquets;--c'est l'heure où les vœux des amans semblent plus doux dans
+les paroles murmurées tout bas;--les souffles du vent et les murmures
+des eaux apportent à l'oreille solitaire une musique harmonieuse. Les
+gouttes de la rosée du soir ont rendu brillante chaque fleur, et les
+étoiles se rassemblent dans les cieux, et les vagues deviennent plus
+azurées, et les feuilles ont une couleur plus brune, et dans l'espace
+règne encore ce clair-obscur si doucement sombre, si ténébreusement pur,
+qui suit le déclin du jour au moment où le crépuscule disparaît devant
+les rayons de la lune.
+
+
+II.
+
+Dans la vallée des eaux nous pleurons sur le jour où l'ennemi, où l'hôte
+de l'étranger fit sa proie de Jérusalem; et nos têtes reposent
+tristement penchées sur nos seins, et nos cœurs sont pleins de la patrie
+absente.
+
+Le chant qu'ils demandaient en vain,--il dort encore dans nos ames,
+comme le vent qui a expiré sur la colline; ils demandaient nos chants
+sur la harpe,--mais ils versèrent notre sang avant que notre main droite
+leur fît entendre le moindre accord d'harmonie.
+
+Nos harpes sans cordes sont suspendues sur les branches désolées du
+saule, aussi tristes, aussi muettes que les feuilles desséchées. Nos
+mains peuvent être enchaînées,--nos larmes sont encore libres pour notre
+prière et notre gloire,--et Sion! oh toi!
+
+
+III.
+
+Ils disent que l'espérance est du bonheur; mais l'amour natal peut
+honorer le passé, et la mémoire réveille les pensées qui consolent:
+elles se lèvent les premières--et se couchent les dernières; et tout ce
+que la mémoire aime le plus à se rappeler était autrefois notre seule
+espérance; et tout ce que cette espérance a adoré et perdu s'est
+conservé dans la mémoire.
+
+Hélas! tout est déception; l'avenir nous abuse de loin; nous ne pouvons
+être ce que nous nous rappelons, et nous n'osons penser à ce que nous
+sommes.
+
+
+VI.
+
+FRANCISCA.
+
+Francisca s'avance dans l'ombre de la nuit, mais ce n'est pas pour
+contempler les étoiles du firmament; et si elle s'asseoit dans le
+bosquet de son jardin, ce n'est pas par amour pour ses fleurs
+naissantes. Elle écoute,--mais ce n'est pas la voix du rossignol,
+quoique son oreille attende une histoire aussi tendre que la sienne. Le
+bruit d'un pas se fait entendre à travers l'épais feuillage, et sa joue
+devient pâle, et son cœur bat rapidement; une voix murmure à travers les
+feuilles frémissantes, et sa rougeur revient,--et son sein se soulève:
+un moment encore et ils seront réunis.--Il est passé,--son amant est à
+ses pieds.
+
+
+VII.
+
+LA RENOMMÉE, LA SAGESSE, L'AMOUR ET LE POUVOIR.
+
+La renommée, la sagesse, l'amour et le pouvoir étaient à moi, et la
+santé et la jeunesse étaient à moi; mon verre se rougissait des vins de
+tous les climats, et d'aimables beautés me prodiguaient leurs caresses;
+je voyais briller mon cœur dans les yeux de la beauté, et je sentais mon
+ame s'attendrir; tout ce que peut accorder la terre, ou l'homme désirer,
+m'appartenait dans une royale splendeur.
+
+J'essaie de compter les jours que la mémoire peut rappeler de l'oubli,
+avec tout ce que la vie ou la terre déploient de séductions; il ne s'est
+levé aucun jour, il ne s'est passé aucune heure de plaisir, sans être
+mêlé d'amertume; et aucun ornement de ma puissance ne brilla sans se
+flétrir.
+
+Le serpent des campagnes se laisse prendre par des artifices et des
+charmes; mais celui qui entoure le cœur de ses replis, oh! qui a le
+pouvoir de l'arracher par un charme? Il n'est point docile à la science
+de la sagesse, et sa voix ne peut le séduire; mais il darde à jamais son
+venin dans l'ame qui est condamnée à ses tortures.
+
+
+VIII.
+
+LA PRIÈRE DE LA NATURE.
+
+Père de la lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu les accens du
+désespoir? Le crime de l'homme lui sera-t-il jamais pardonné? Le vice
+peut-il intercéder en sa faveur par la prière? Père de la lumière, je
+t'invoque! Tu vois mon ame triste et sombre; toi qui peux observer la
+chute du moineau, détourne de moi la mort du péché; je ne cherche pas
+d'autels déserts, de sectes inconnues; oh! indique-moi le chemin de la
+vérité! je reconnais ta terrible toute-puissance; épargne, en
+l'amendant, les fautes de la jeunesse. Que les bigots élèvent des
+temples sombres, que la superstition bénisse leurs portiques, que les
+prêtres, pour prolonger leur règne de ténèbres, trompent les hommes par
+des contes de cérémonies mystiques. L'homme bornera-t-il la puissance de
+son créateur à de gothiques monumens de pierres périssables? Ton temple
+est le domaine du jour; la terre, l'océan, le ciel, sont ton trône sans
+limites.
+
+L'homme condamnera-t-il sa race aux flammes de l'enfer, si elle ne
+fléchit le genou dans tes temples somptueux? Nous dira-t-il que tous,
+pour un qui pèche, doivent périr dans la tempête universelle? Chacun
+d'eux prétendra-t-il gagner le ciel, et condamner son frère dont l'ame
+conserve une espérance contraire, ou que des doctrines moins sévères
+inspirent? Ces hommes, par des croyances qu'ils ne peuvent expliquer,
+peuvent-ils préparer un bonheur ou un malheur imaginaire? Ces reptiles
+qui rampent sur la terre connaissent-ils les desseins de leur sublime
+créateur? Ces hommes qui ne vivent que pour eux seuls, dont les années
+s'écoulent dans un crime perpétuel,--ces hommes effaceront-ils tous
+leurs vices par leur foi, et vivront-ils au-delà des limites du tems?
+
+Père! je ne recherche point les lois d'aucun prophète,--_tes lois_
+apparaissent dans les œuvres de la nature:--je me reconnais une créature
+faible et corrompue; cependant je t'adresserai mes prières, car tu veux
+les entendre! Toi qui guides les astres errans à travers les royaumes
+déserts de l'espace éthéré; qui apaises la guerre des élémens, et dont
+je reconnais la main puissante d'un pôle à l'autre:--toi qui, dans ta
+sagesse, m'as placé ici-bas; qui, quand tu le voudras, peux m'en
+retirer; ah! tandis que je parcours ma carrière sur ce globe terrestre,
+étends jusqu'à moi ta main protectrice. C'est toi, ô mon Dieu! c'est toi
+que j'invoque! Quel que soit le bien ou le mal qui m'arrive, je me
+relève ou je succombe par ton ordre, je me confie dans ta protection.
+Si, lorsque cette poussière sera retournée à la poussière, mon ame
+s'envole sur des ailes aériennes, comme ton nom glorieux et adoré
+inspirera sa faible voix! Mais si cet esprit fugitif partage avec
+l'argile l'éternel sommeil de la tombe, tant que la vie circulera dans
+mes veines j'élèverai vers toi ma prière, quoique condamné à ne plus me
+relever de la couche de la mort. A toi j'adresse mes humbles chants,
+reconnaissant de toutes tes faveurs passées, et j'espère, ô mon Dieu,
+qu'à la fin cette vie errante retournera dans toi.
+
+22 décembre 1806.
+
+
+NOTE.
+
+L'auteur de cette traduction a publié dans une brochure récente[loc32]
+deux extraits des _Védas_, en _sanskrit_, en _français_ et en _persan_,
+qui offrent des idées tout-à-fait analogues à quelques-unes de la prière
+de Lord Byron, qui leur est de quatre ou cinq mille ans postérieure.
+Voici la fin:
+
+«O soleil! nourricier du monde! solitaire anachorète! dominateur et
+régulateur suprême! fils de Pradjâpati! écarte tes rayons éblouissans!
+retiens ton éclatante lumière, afin que je puisse contempler ta forme
+ravissante, et devenir partie de l'être divin qui se meut dans toi!
+
+«Puisse mon souffle de vie être absorbé dans l'ame moléculaire et
+universelle de l'espace! Que ce corps matériel et périssable soit réduit
+en cendres!
+
+«O Dieu! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de mes œuvres!
+souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de mes œuvres!
+
+«O Dieu du feu! conduis-nous par le droit chemin. O Dieu! tu connais
+toutes nos actions, efface nos péchés: nous t'offrons le plus haut
+tribut de nos louanges! notre dernière salutation.»
+
+[Note loc32: _Mémoire sur l'origine et la propagation de la doctrine du
+Tao_, fondée en Chine par _Lao-tseu_, traduit du chinois, et accompagné
+d'un commentaire tiré des livres sanskrits et chinois, etc.; suivi de
+deux _Oupanichads_ des _Védas_, avec le texte sanskrit et persan. Par
+M.G. Pauthier, de la Société Asiatique de Paris. A la librairie
+orientale de Dondey-Dupré.]
+
+
+IX.
+
+VERS ÉCRITS SOUS L'IMPRESSION D'UNE MORT PROCHAINE.
+
+Oublierai-je ici la scène encore présente à ma pensée? Les rochers
+s'élèvent et les ruisseaux coulent dans les lieux champêtres que la
+passion rendait fortunés. Cependant, Marie, tous tes charmes
+m'apparaissent encore aussi frais que dans un songe délicieux d'amour.
+
+Oublie ce monde, ô mon ame agitée; tourne, tourne tes pensées vers le
+ciel; tu y dirigeras bientôt ton essor, si tes erreurs te sont
+pardonnées. Ignorée des bigots et des sectaires, incline-toi devant le
+trône du Tout-Puissant, adresse-lui ta tremblante prière. Lui, qui est
+clément et juste, ne rejettera pas la prière de l'enfant de la
+poussière, quoiqu'il soit le moindre objet de ses soins. Père de la
+lumière! j'élève vers toi mes accens; tu vois mon ame triste et sombre:
+toi qui peux observer la chute du moineau, détourne de moi la mort du
+péché. Toi qui guides l'étoile errante, qui apaises la guerre des
+élémens, qui as pour manteau les cieux immenses; pardonne-moi mes
+pensées, mes paroles, mes crimes; et puisque je dois bientôt cesser de
+vivre, apprends-moi comment je dois mourir.
+
+1807.
+
+
+X.
+
+LES THERMOPYLES.
+
+Ils sont tombés dans leur dévouement, mais ils sont immortels; le
+souffle de la brise semblait soupirer leurs noms et les ondes le
+murmurer; les forêts étaient peuplées de leur renommée; la colonne
+silencieuse, solitaire et grise, réclamait un soupir pour leur poussière
+sacrée; leurs ombres planaient sur la sombre montagne; leur souvenir
+brillait dans la fontaine; le plus faible ruisseau, le fleuve le plus
+impétueux roulaient leur éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle
+porte, cette terre est encore celle de la gloire, et la leur! elle est
+encore un mot d'ordre pour le monde. Quand l'homme veut accomplir une
+grande action, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi encouragé,
+pour marcher sur la tête des tyrans; il la contemple, et il se précipite
+là où l'on perd la vie, ou bien où l'on conquiert la liberté[loc33].
+
+[Note loc33: Ces derniers vers sont répétés dans le _Siége de Corinthe_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+XI.
+
+STANCES
+
+COMPOSÉES EN REVOYANT UN LIEU OU MON NOM AVAIT ÉTÉ PRIMITIVEMENT
+GRAVÉ[loc34].
+
+[Note loc34: Il y a quelques années, étant à Harrow, un ami de l'auteur
+avait gravé leurs deux noms dans un endroit écarté; il y avait même
+ajouté quelques mots de souvenir. Plus tard, à l'occasion d'une injure
+réelle ou imaginaire, l'auteur, avant de quitter Harrow, avait effacé,
+ce fragile souvenir. En revoyant Harrow, en 1807, il écrivit ces stances
+à leur place.]
+
+Ici naguère les souvenirs de la jeune amitié attiraient les regards de
+l'étranger. Peu nombreuses étaient les paroles;--mais cependant, quoique
+peu nombreuses, la main du ressentiment les a effacées.
+
+Elle creusa profondément,--mais elle n'effaça pas entièrement les
+caractères si unis, que l'amitié, revenue dans ce lieu, les considéra
+jusqu'à ce que la mémoire eût salué de nouveau les paroles.
+
+Le repentir les rétablit dans leur état primitif, le pardon y joignit
+son nom aimable; et si belle l'inscription reparut, que l'amitié pensa
+que c'était la même.
+
+Le souvenir encore aurait pu être beau; mais, hélas! en dépit des
+efforts de l'espérance, ou des larmes de l'amitié, l'orgueil s'est jeté
+à la traverse, et a effacé l'inscription pour toujours!
+
+
+XII.
+
+A MON FILS[loc35].
+
+[Note loc35: Un an ou deux avant la date donnée à ce poème, il écrivit
+de Harrow à sa mère, pour lui dire qu'il avait éprouvé dernièrement
+beaucoup d'ennui à l'occasion d'une jeune femme, maîtresse de son ami
+Curzon, qui venait de mourir. Cette femme, se trouvant alors sur le
+point de devenir mère, avait déclaré que Lord Byron était le père de son
+enfant. Byron assurait positivement sa mère qu'il n'en était rien; mais
+persuadé comme il l'était que l'enfant appartenait à Curzon, il
+souhaitait qu'on en prit tout le soin possible, et priait sa mère
+d'avoir la bonté de se charger de lui. Une telle demande pouvait fort
+bien exciter l'humeur d'une femme plus douce que Mrs. Byron; cependant
+elle répondit à son fils qu'elle accueillerait volontiers l'enfant dès
+qu'il serait né, et qu'elle ferait pour lui tout ce qu'il désirait. Mais
+l'enfant mourut en venant au monde.]
+
+Ces tresses blondes, ces yeux bleus rappellent les couleurs de ta mère;
+ces lèvres de rose, ces joues à fossettes, et ce sourire destiné à
+captiver le cœur, retracent une scène de bonheur, et touchent le cœur de
+ton père, ô mon enfant!
+
+Et tu ne peux murmurer le nom de ton père.--Ah! William, si ce nom était
+le tien, sa conscience ne lui ferait point de reproche;--mais--écartons
+ces idées,--les soins que je prendrai de toi pourront me procurer
+quelque paix. L'ombre de ta mère sourira dans sa joie, et pardonnera
+tout le passé, ô mon enfant!
+
+Le gazon a recouvert ton humble tombe, et tu n'as connu que le sein
+d'une étrangère. Le préjugé peut rire dédaigneusement de ta naissance,
+et t'accorder à peine un nom sur la terre; mais il ne saurait détruire
+une seule de tes espérances:--le cœur d'un père est à toi, ô mon enfant!
+
+Laisse un monde insensible exprimer son dédain; dois-je, pour lui
+plaire, désavouer la voix de la nature? Ah! non;--quoique les moralistes
+me réprouvent, je te bénis, le plus cher enfant de l'amour, beau
+chérubin, gage de jeunesse et de joie:--un père veille sur ton berceau,
+ô mon enfant!
+
+Oh! quel charme, avant que l'âge ait ridé mon front, avant que d'avoir
+épuisé à moitié la coupe de la vie, de contempler à la fois en toi un
+frère et un fils, et d'employer le reste de mes jours à réparer mon
+injustice envers toi, ô mon enfant!
+
+Quoique ton père étourdi soit bien jeune encore, sa jeunesse n'éteindra
+pas en lui le feu de l'amour paternel; et quand même tu me serais moins
+cher, tant que l'image d'Hélène revivra en toi, ce cœur, plein de son
+souvenir, de son bonheur passé, n'en abandonnera jamais le gage, ô mon
+enfant!
+
+1807.
+
+
+XIII.
+
+A UN AMI.
+
+L'amitié est l'amour sans ailes[loc36].
+
+[Note loc36: Cette devise est en français dans l'original.]
+
+Pourquoi mon cœur affligé gémirait-il de ce que ma jeunesse est passée?
+je puis encore compter des jours heureux: la faculté d'aimer _n'est pas_
+encore morte en moi. En revenant sur mes premières années, un souvenir
+durable, une vérité impérissable m'apporte une céleste consolation;
+portez-la, souffles de la brise! portez-la aux lieux où mon cœur s'émut
+pour la première fois.--
+
+ L'amitié est l'amour sans ailes
+ ... ... ... ... ...[loc37]
+
+[Note loc37: Il manque ici six stances que nous n'avons pu nous
+procurer.]
+
+Séjour de ma jeunesse! ton clocher lointain me rappelle toutes ces
+scènes joyeuses; mon sein brûle de sa première flamme,--je redeviens
+enfant par la pensée. Ton bosquet d'ormeaux, ta colline verdoyante,
+chacun de tes sentiers me ravissent encore; chaque fleur exhale un
+double parfum. Il me semble encore, au milieu de nos doux entretiens,
+entendre chacun de mes chers compagnons s'écrier:
+
+ L'amitié est l'amour sans ailes.
+
+Mon Lycus! pourquoi pleures-tu? retiens tes larmes qui tombent;
+l'affection peut dormir quelque tems, mais, oh! sois-en sûr, elle se
+réveillera de nouveau. Pense, pense, mon ami, lorsque nous nous
+retrouverons, combien sera douce cette réunion si long-tems désirée! Mon
+ame bondit de joie à cet espoir. Quand deux jeunes cœurs sont si pleins
+d'affection, l'absence, mon ami, ne peut que redire:
+
+ L'amitié est l'amour sans ailes.
+
+
+XIV.
+
+CHANSON.
+
+Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne murmure pas ton nom: le son m'en
+serait pénible; je serais coupable de le divulguer. Mais cette larme qui
+brûle ma joue décèle les pensées profondes qui assiègent mon cœur
+silencieux.
+
+Ces heures ont été trop courtes pour notre passion, trop longues pour
+notre repos!--Leur joie ou leur amertume pourrait-elle cesser? Nous nous
+repentons,--nous abjurons notre amour,--nous voulons rompre notre
+chaîne,-nous voulons nous séparer,--nous voulons nous fuir--pour nous
+unir encore!
+
+Oh! que le bonheur t'appartienne, que la faute ne soit qu'à moi!
+Pardonne-moi, femme adorée!--oublie-moi, si tu veux;--mais ce cœur qui
+est à toi expirera sans s'abaisser ou s'avilir: et jamais _homme_ ne le
+brisera;--quoique _toi_ tu en aies le pouvoir.
+
+Fière avec les superbes, mais humble avec toi, sera toujours cette ame,
+dans sa noirceur la plus amère. Quand tu es à mes côtés, les jours
+passent plus rapidement; et tous les momens me paraissent plus doux que
+si des mondes étaient à mes pieds.
+
+Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera, changera mon
+sort. Ceux qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que j'abandonne
+pour toi; tes lèvres répondront, non aux leurs, mais _aux miennes_.
+
+
+XV.
+
+EN S'EMBARQUANT POUR LISBONNE.
+
+A.M. HODGSON.
+
+En rade de Falmouth, 30 juin 1809.
+
+
+1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo est à la fin levé: une
+brise favorable agite les voiles, et les frappe contre le mât au-dessus
+duquel le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux. Attention! le
+coup de canon est tiré. Les cris des femmes effrayées et les juremens
+des matelots nous avertissent que le moment est venu. Voici monter à
+bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout montrer, malles,
+caisses, etc. Malgré tant de bruit et de fracas, il faut que le plus
+petit trou à rats soit visité, avant qu'on ne nous permette de partir à
+bord du paquebot de Lisbonne.
+
+2. Nos matelots détachent les amarres: tout le monde aux rames! Le
+bagage descend de dessus le quai; nous sommes impatiens. En avant,
+poussez loin du rivage! «Prenez garde! cette caisse renferme des
+liquides. Arrêtez le bateau, je me sens malade: oh! mon Dieu!»--«Malade!
+madame; le diable m'emporte, vous le serez bien davantage quand vous
+aurez été seulement une heure à bord.» Hommes, femmes; maîtres et
+valets, maîtresses et servantes, pressés les uns contre les autres comme
+des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent. Que de bruit, que
+de fracas avant que nous n'atteignions le paquebot de Lisbonne!
+
+3. Enfin nous l'avons atteint! Voila le capitaine, le brave Kidd, qui
+commande son équipage. Les passagers sont parqués dans leur logement,
+les uns pour y grogner, les autres pour y vomir tout à leur aise. «Holà
+hé! appelez-vous cela une chambre? Cela n'a pas trois pieds carrés; il
+n'y aurait pas de quoi contenir la reine Mab[loc38]. Qui diable peut
+loger là-dedans?»--«Qui, monsieur? beaucoup de monde. Vingt seigneurs à
+la fois ont rempli mon navire.»--«Vraiment! Jésus mon Dieu, comme vous
+nous pressez! Plût à Dieu que vos vingt seigneurs y fussent encore!
+j'aurais échappé à la chaleur et au bruit qui règnent à bord de ce beau
+navire, le paquebot de Lisbonne.
+
+[Note loc38: _Queen Mab_; voyez, dans Shakspeare, la charmante
+description de cette petite reine des fées et de son petit équipage.]
+
+4. «Fletcher! Murray! Rob! où êtes-vous? étendus sur le pont comme des
+bûches! Un coup de main, vous, joli matelot; voilà un bout de corde pour
+fouetter ces chiens-là.» Hobhouse murmure des juremens terribles en
+roulant le long de l'écoutille; il vomit alternativement des vers et son
+déjeuner, et nous envoie tous à tous les diables. «Voilà une stance sur
+la maison de Bragance... Au secours!»--«Un couplet.»--«Non, une tasse
+d'eau chaude.»--«Qu'est-ce qu'il y a?»--«Diable! mon foie me vient sur
+le bord des lèvres! Je ne survivrai jamais au bruit et au fracas de ce
+navire brutal, le paquebot de Lisbonne.»
+
+5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie; Dieu sait quand nous en
+reviendrons! Les vents violens et les sombres tempêtes peuvent en un
+moment briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des philosophes,
+la vie n'est qu'une plaisanterie, le mieux est encore de rire. Rions
+donc, comme je fais maintenant; rions de tout, des grandes et des
+petites choses. Bien portans ou malades, à la mer ou sur terre, tant que
+nous avons de quoi boire abondamment, rions. Que diable! peut-on se
+soucier d'autre chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser
+manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne?
+
+
+XVI.
+
+RÉPONSE A UN AMI
+QUI REPROCHAIT A L'AUTEUR SON INSOCIABILITÉ.
+
+Mon cher Becher, vous me dites de me mêler à la société des hommes: je
+ne saurais nier que votre avis ne soit bon; mais la retraite convient
+mieux à mon caractère, je ne veux pas descendre jusqu'à un monde que je
+méprise.
+
+Si le sénat ou les camps m'appelaient, l'ambition pourrait me faire
+sortir de mon heureux repos; et quand la jeunesse, ce tems d'épreuve,
+sera passée, peut-être je m'efforcerai d'illustrer mon nom.
+
+Le feu caché dans les flancs caverneux de l'Etna couve long-tems et
+fermente en secret: à la fin un volume effroyable de flammes et de fumée
+révèle son existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent
+l'éteindre, point de barrières qui puissent l'arrêter.
+
+Oh! tel est le désir de gloire qui dévore mon cœur, qu'il m'ordonne de
+vivre pour être loué un jour de la postérité. Oh! si je pouvais, comme
+le phénix, prendre mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais
+content de mourir au milieu des flammes.
+
+Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort comme celle de Chatham,
+quelles censures, quels dangers, quelles haines ne braverais-je pas?
+Leur vie ne s'est point terminée avec leur dernier souffle, leur gloire
+anime et vivifie le silence de leur tombeau.
+
+
+XVII.
+
+A LADY JERSEY.
+SUR CE QUE LE PRINCE RÉGENT AVAIT EXCLU SON PORTRAIT DE SA GALERIE DE
+BEAUTÉS.
+
+Lorsque le vain triomphe du maître impérial auquel Rome obéissait en
+l'abhorrant, offrit aux yeux vulgaires chaque buste glorieux qui
+représentait l'image d'un brave ou d'un juste, qu'est-ce que le regard
+scrutateur de la foule admirait le plus de tout ce que lui découvrait
+cette passagère exhibition?--Quel est le murmure d'étonnement que ce
+spectacle fit passer de bouche en bouche? Le nom de Brutus, car son
+image était absente. Cette absence prouvait sa vertu; cette absence
+fixait son souvenir dans tous les cœurs pensifs.--Si donc, belle Jersey!
+notre regard admirateur cherche ton portrait, dans un muet étonnement,
+parmi tous ces charmes dépeints qui brillent avec moins d'éclat de ton
+absence,--si lui, ce vain et sot vieillard, admis par confiance
+l'héritier de la monarchie de son père,--si son œil corrompu et son cœur
+flétri ont pu supporter d'être séparés de ton image charmante, que cette
+honte sans goût lui reste, et à nous le regret de contempler une troupe
+de beautés sans leur _chef_[loc39]!
+
+[Note loc39: Ce mot est en français dans l'original.]
+
+Mais une pensée consolante nous rassure, nous perdons le portrait, mais
+nous conservons nos cœurs! Qui peut maintenant visiter cette galerie
+vantée? C'est un jardin avec toutes ses fleurs, sans la _rose_; une
+fontaine qui manque seulement d'eaux vives; une nuit étoilée sans la
+présence de Diane! Les portraits présens de chaque beauté sont perdus
+pour nos yeux, parce qu'en les contemplant, ils nous font rêver à _toi_.
+Cependant ton âge, à son midi, peut encore briller long-tems avec tout
+ce que la vertu demande pour hommage;--l'élégance de la jeunesse, la
+grâce du maintien, l'œil qui inspire la joie, le front serein, la
+noirceur éblouissante de cette chevelure bouclée qui ombrage, en le
+laissant voir, ce front si beau[loc40]; ce regard qui nous séduit, et
+cette vie qui jette un charme dont le pouvoir ne permet pas à nos
+regards de se reposer, mais les force à revenir et à découvrir toujours
+de nouveaux attraits. Rien n'est affaibli de ces charmes qui sont
+toujours aussi brillans, et même trop _éblouissans_ pour la vue d'un
+_radoteur_[loc41]. Ils doivent attendre que chacun de ces attraits soit
+passé pour plaire au cœur chétif qui ne plaît à aucun; à ce stupide et
+froid _sensualiste_, dont l'œil sec, dans sa noire envie, a écarté ton
+portrait; et qui a mis à la torture son pauvre esprit pour réunir en soi
+la haine de la liberté, et l'amabilité qui t'appartient.
+
+[Note loc40: _More than fair_.]
+
+[Note loc41: _Dotard_.]
+
+
+XVIII.
+
+VERS ADRESSÉS A UNE JOLIE QUAKERESSE.
+
+Aimable enfant! quoique nous ne nous soyons rencontrés qu'une fois, je
+n'oublierai jamais cette entrevue; et quoique nous ne devions plus
+jamais nous revoir, le souvenir me retracera toujours tes beaux traits.
+Je ne voudrais pas dire: _je t'aime_; mais mes sentimens luttent encore
+avec ma volonté. En vain pour t'arracher de mon cœur je repousse sans
+cesse mes pensées; en vain je réprime mes soupirs prêts à s'échapper, un
+autre succède à celui qui est étouffé: peut-être n'est-ce pas de
+l'amour, mais cependant je ne puis jamais t'oublier. Quoique nous
+n'ayons pas rompu le silence, nos yeux ont parlé un langage plus doux.
+La langue dissimule dans un langage flatteur et exprime ce que le cœur
+ne sent point; la tromperie souille des lèvres coupables et fait taire
+les émotions du cœur; mais les interprètes de l'ame, les yeux dédaignent
+une pareille contrainte, et méprisent tout déguisement. Ainsi--nos
+regards s'arrêtèrent souvent l'un sur l'autre, et nos cœurs
+s'entendirent, sans qu'un sentiment intérieur nous en ait blâmés; dis
+plutôt que c'était le sentiment qui nous inspirait.--Quoique je réprime
+ce qu'il exprimait, cependant je conçois que tu veuilles en deviner une
+partie; car, en même tems que ma mémoire réfléchit sur tes charmes,
+peut-être la tienne s'égare-t-elle jusqu'à moi.
+
+Ainsi, pour moi du moins, je puis dire que ton image m'apparaît dans la
+nuit, dans le jour; dans la veille, mon imagination en est tout
+occupée;--dans le sommeil, cette image me sourit dans des songes
+fugitifs;--cette vision charme le cours des heures, et me fait maudire
+l'apparition de l'aurore qui vient dissiper mon sommeil plein de
+délices, et me fait désirer une nuit sans fin! Oh! quel que soit mon
+sort à venir, que le plaisir ou la douleur attende mes pas errans,
+séduit par l'amour, ou assiégé par la tempête, jamais, oh! jamais je
+n'oublierai ton image! Hélas! nous ne nous reverrons donc plus, nos
+premiers regards ne pourront plus se répéter! Alors, permets-moi de
+murmurer cette prière d'adieu, inspirée par l'inquiétude de mon cœur:
+«Puisse le ciel tellement protéger mon aimable quakeresse que la douleur
+ne puisse jamais l'atteindre; mais heureux soit aussi, hélas! celui qui
+partage son cœur! Oh! puisse l'heureux mortel, destiné à lui être uni
+par les liens les plus étroits, lui apporter à chaque instant de
+nouvelles joies et perdre le titre de mari dans celui d'amant. Puisse ce
+beau sein ne jamais connaître ce que c'est que de ressentir une peine
+incessante, qui torture l'ame d'un vain regret pour l'objet--_que l'on
+ne peut jamais oublier_.»
+
+
+XIX.
+
+A. M. MOORE.
+
+O vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la ville,
+Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow;--car que je sois pendu si
+je sais de quoi vous devez être le plus fier, de vos in-quartos à deux
+guinées, ou de vos petits livres à 4 sous.
+
+Mais maintenant à ma lettre;--c'est une réponse à la _vôtre_.--Soyez
+demain chez moi, aussitôt que vous le pourrez, monsieur, tout habillé,
+tout prêt pour aller voir l'esprit en prison[loc42]. Plaise à Phébus que
+nos péchés politiques ne nous procurent pas aussi un logement dans ce
+même palais! Je suppose que ce soir vous êtes engagé et que vous avez
+déserté Samuel Rogers pour les _bas-bleus_ de Sotheby; moi-même, bien
+qu'accablé d'un rhume qui me tue, il faut que je me chausse et que
+j'aille faire visite aux Heathcote; mais demain, à quatre heures, nous
+jouerons tous les deux le _Scurra_; vous serez Catulle, et le régent,
+_Mamurra_.
+
+[Note loc42: M. Leigh Hunt, l'éditenr de l'_Examiner_, alors dans la
+prison des _Champs du Bain froid_ (_Cold Bath fields_), pour un libelle
+contre le prince régent, Lord Byron et M. Moore lui avaient promis de
+dîner ensemble.]
+
+
+XX.
+
+ÉPITRE
+ÉCRITE EN RÉPONSE A QUELQUES VERS D'UN AMI QUI EXHORTAIT LORD BYRON A
+BANNIR TOUT SOUCI.
+
+Oh! bannissons les soucis! que telle soit toujours ta devise à l'heure
+du plaisir! Peut-être aussi la mienne, lorsque, dans de nocturnes
+orgies, je cherche ces délices enivrantes, par lesquelles les fils du
+désespoir tentent d'assoupir le cœur et de bannir les chagrins.
+
+Mais, à l'heure matinale des méditations, quand le présent, le passé,
+l'avenir nous effraient de leurs sombres images, quand je reconnais que
+tout ce que j'aimais est changé ou n'est plus, ne viens pas irriter, par
+ces maximes importunes, les douleurs d'un homme dont chaque pensée.....
+Mais pourquoi en parler? tu sais que je ne suis plus ce que j'étais
+naguère; et surtout, si tu tiens à conserver une place dans un cœur qui
+ne fut jamais froid, je t'en conjure par toutes les puissances que les
+hommes révèrent, par tous les objets qui te sont chers, par ton bonheur
+ici-bas et tes espérances d'une autre vie, garde-toi, oh! garde-toi de
+jamais me parler d'amour.
+
+Il serait trop long de raconter, et sans utilité d'entendre la triste
+histoire d'un homme qui dédaigne les larmes; ce récit ne réveillerait
+que peu de sympathie dans les cœurs vertueux; mais le mien a souffert
+plus qu'il ne convient à un philosophe de l'avouer. J'ai vu ma fiancée
+devenir l'épouse d'un autre, je l'ai vue assise à ses côtés; j'ai vu
+l'enfant que son sein a porté sourire doucement comme faisait sa mère,
+lorsque, jeunes tous deux, nous nous regardions en souriant, innocens et
+purs comme cet enfant; j'ai vu ses yeux, chargés d'un froid dédain,
+chercher à découvrir si j'éprouvais quelque douleur secrète; et moi,
+j'ai bien joué mon rôle: j'ai commandé à mon visage de ne pas trahir les
+angoisses de mon cœur, je lui ai renvoyé des regards aussi glacés que
+les siens; et pourtant, cette femme! je me sentais encore son esclave!
+J'ai baisé d'un air d'indifférence l'enfant qui aurait dû être le mien,
+et chacune de mes caresses n'a que trop prouvé que le tems n'avait pas
+affaibli mon amour. Mais laissons ces tristes souvenirs: je ne veux plus
+gémir; je n'irai plus chercher quelque repos sur la rive orientale: le
+monde convient bien au tumulte de mes pensées; je reviendrai me jeter
+dans son tourbillon. Mais si, dans un tems à venir, quand les beaux
+jours d'Albion seront sur le déclin, tu entends parler d'un homme dont
+les crimes profonds sont dignes des époques les plus noires, d'un homme
+que ni l'amour ni la pitié ne touchent, aussi insensible à l'espoir de
+la célébrité qu'aux louanges des hommes vertueux; d'un homme qui, dans
+l'orgueil d'une inflexible ambition, ne reculera pas même devant la
+crainte de verser le sang; d'un homme que l'histoire mettra au rang des
+anarchistes les plus violens du siècle; cet homme, tu le connaîtras;
+mais alors suspends ton jugement, et que l'horreur de ces _effets_ ne te
+fasse pas oublier quelle fut leur _cause_.
+
+
+XXI.
+
+A UN JEUNE AMI,
+LE FILS DE L'UN DE SES FERMIERS A NEWSTEADT.
+
+Que la sottise sourie en voyant ton nom et le mien unis par l'amitié; la
+vertu roturière a plus de droits pour être aimée que le vice anobli.
+
+Quoique ton sort ne soit pas égal au mien, depuis qu'un titre est venu
+m'appeler aux honneurs de la pairie, cependant n'envie point cet état
+fastueux; le tien est l'orgueil du mérite modeste.
+
+Nos ames au moins n'ont point de titres qui les distinguent, et ton
+humble condition ne peut déshonorer mon rang élevé; notre liaison n'en
+doit pas être moins douce, puisque le mérite remplace en toi la
+naissance.
+
+Novembre 1800.
+
+
+XXII.
+
+SUR SES LIAISONS DE COLLÉGE.
+
+N'y a-t-il point quelque autre cause qui rende ce mot d'enfance si cher
+à tout le monde? Ah! sûrement il y a une voix secrète qui nous dit tout
+bas que l'amitié sera doublement douce à celui qui est obligé de
+chercher des cœurs aimans, de les chercher hors du sein de sa famille,
+quand il ne peut les y trouver. Ces cœurs, chère Ida[loc43], je les ai
+trouvés dans ton sein; tu as été pour moi une famille, un monde, un
+paradis!
+
+[Note loc43: Nom poétique de l'école d'Harrow.]
+
+
+XXIII.
+
+EN RENCONTRANT UN ANCIEN CAMARADE D'ÉCOLE,
+APRÈS UNE LONGUE SÉPARATION.
+
+Si par hasard quelque figure que je me rappelle bien, quelque ancien
+camarade de mon enfance vient, une honnête joie peinte sur la figure,
+réclamer en moi son ami, mes yeux, mon cœur, tout montre que je suis
+encore un enfant; la scène éblouissante, les groupes bruyans qui
+m'entourent disparaissent devant l'ami que je viens de retrouver.
+
+
+XXIV.
+
+A LA MÉMOIRE.
+VERS ÉCRITS DANS LA CRAINTE OU L'AVAIT PLACÉ L'OBJET DE SON CHOIX PRÈS
+DE SE MARIER A UN AUTRE.
+
+Oh! mémoire! ne me torture pas davantage, le présent est perdu pour moi;
+mes espérances de bonheur futur sont détruites: par pitié, dérobe-moi le
+passé. Pourquoi viens-tu me montrer des images que désormais je ne dois
+plus voir? Ah! pourquoi viens-tu renouveler ces heures de bonheur qui ne
+m'appartiennent plus? Le plaisir passé double la douleur présente; il
+ajoute des regrets au chagrin: regrets et espérance sont tous deux
+vains; je ne demande plus que--l'oubli.
+
+
+XXV.
+
+APRÈS AVOIR FAIT SES ADIEUX A MISS CHAWORTH.
+
+Collines d'Annesley, sombres et nues, où s'égarait ma jeunesse,
+insouciante, comme les tempêtes du Nord, en faisant la guerre aux
+élémens, rugissent sur tes cimes nuageuses!
+
+Je ne verrai plus, trompant les heures, errer sur vos penchans, les
+habitans favoris de ces contrées; je ne verrai plus ma Marie, souriant,
+vous rendre à mes yeux un séjour digne du ciel.
+
+
+XXVI.
+
+EN RECEVANT UN PRÉSENT D'UN PAUVRE AMI.
+
+Quelques-uns, qui sourient aux liens de l'amitié, m'ont souvent reproché
+ma faiblesse; cependant j'estime le simple don, car je suis sûr d'être
+aimé par celui qui me l'offre[loc44].
+
+[Note loc44: Le poème d'où ces vers sont extraits fut écrit en recevant
+une cornaline d'un jeune homme qui occupait l'emploi de choriste à
+Cambridge, et auquel sa seigneurie Lord Byron était beaucoup attaché.]
+
+
+XXVII.
+
+FRAGMENT D'UN POEME
+SUR UN JEUNE CHÊNE QUE L'AUTEUR AVAIT PLANTÉ A NEWSTEADT.
+
+Jeune chêne, quand je te plantai profondément en terre, j'espérais que
+tes jours seraient plus longs que les miens, que tes branches
+jetteraient une ombre autour de moi, et que le lierre entourerait ton
+tronc comme un manteau.
+
+Telles étaient mes espérances dans les années de l'enfance, quand je te
+plantai avec orgueil sur la terre de mes aïeux. Ces jours sont passés et
+je t'arrose de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent ne
+peuvent voiler aux yeux ton triste dépérissement. Je t'ai quitté, mon
+pauvre chêne, et depuis cette heure fatale, un étranger est le maître du
+château de mon père.
+
+
+XXVIII.
+
+A MA CHÈRE MARIE ANNE.
+
+Adieu pour toujours à la dame Marie! je dois promptement m'éloigner
+d'elle. Quoique le destin nous sépare l'un de l'autre, son image vivra
+toujours dans mon cœur.
+
+La flamme qui brûle dans mon sein ne ressemble point à celle qui embrâse
+les cœurs des amans; l'amour que je sens pour Marie est bien plus pur
+que celui qu'inspire le dieu Cupidon.
+
+Je ne désire point troubler votre paix; je ne désire point attrister vos
+joies; je ne prends point ma passion pour de l'amour; c'est votre amitié
+seule que je réclame.
+
+Non, dix mille amans passionnés ne pourraient éprouver l'amitié que
+renferme mon cœur; elle y demeurera à jamais, aussi long-tems que le
+sang qui m'anime circulera dans mes veines!
+
+Puisse le grand ordonnateur du ciel abaisser ses regards sur la terre,
+et défendre ma Marie de tout malheur! puisse-t-elle ne jamais connaître
+les revers de l'adversité! puisse son bonheur être à jamais durable!
+
+Encore une fois, ma douce Marie, adieu! adieu! je le répète avec
+amertume. Je penserai à jamais à vous, aussi long-tems que ce cœur
+battra dans mon sein.
+
+
+XXIX.
+
+MON ÉPITAPHE
+COMPOSÉE A PATRAS EN SORTANT DE MALADIE.
+
+La jeunesse, la nature et la pitié de Jupiter combattirent long-tems
+pour tenir ma lampe allumée; mais Romanelli fut si courageux, qu'il les
+battit tous les trois--et éteignit sa lumière.
+
+
+XXX.
+
+SUR L'ÉVASION DE NAPOLÉON DE L'ILE D'ELBE.
+
+Une fois en route comme pour une partie de plaisir, prenant des villes à
+volonté et des couronnes en ses loisirs, il s'avance de l'île d'Elbe à
+Paris, donnant des _bals_ aux dames et faisant des _révérences_ à ses
+ennemis.
+
+
+XXXI.
+
+ÉPIGRAMME DE MARTIAL.
+
+ _Pierios vatis Theodori flamma Penates
+ Abstulit: hoc Musis, hoc tibi, Phæbe, placet?
+ O scelus, ô magnum facinus crimenque Deorum!
+ Non arsit pariter quod domus et dominus_.
+
+(MARTIAL, lib. XI, _Epigr._ 94.)
+
+La maison du Lauréat a été dévorée par les flammes; les Neuf Sœurs
+toutes rieuses virent briller ce feu de joie. Mais, cruel destin!
+damnable désastre! la maison--la maison est brûlée, et le maître ne
+l'est pas!
+
+
+XXXII.
+
+LA POUPÉE DE LA NOURRICE DANS _MÉDÉE_.
+
+Oh! que je désirerais qu'un bon embargo eût retenu le navire _Argo_ dans
+le port! et qu'en restant toujours dans les chantiers de la Grèce, il
+n'eût jamais dépassé les rochers d'Azur! mais maintenant je crains que
+sa tournée ne soit la cause de quelque mésaventure pour ma chère miss
+Médée, etc., etc.
+
+
+XXXIII.
+
+VERS
+ÉCRITS APRÈS AVOIR LU CEUX QUI SUIVENT SUR UN ALBUM A ATHÈNES.
+
+«La noble Albion voit en souriant partir son fils pour aller visiter le
+berceau des arts; son but est noble; glorieuse est l'entreprise; il
+vient à Athènes, et--écrit son nom!»
+
+ Byron écrivit immédiatement au-dessous:
+
+Ce barde modeste, comme beaucoup de bardes inconnus, rimaille sur nos
+noms, mais cache sagement le sien; cependant, quel qu'il soit, pour ne
+rien dire de pire, son nom lui ferait plus d'honneur que ses vers.
+
+
+XXXIV.
+
+VERS ADRESSÉS A LADY BLESSINGTON.
+
+Vous m'avez demandé des vers,--il serait étrange pour un rimeur de
+refuser cette demande; mais mon cœur seul était mon Hippocrène, et mes
+sentimens (sa source) sont taris.
+
+Si j'étais encore maintenant ce que j'ai été, j'aurais chanté ce que
+Lawrence a si bien peint; mais le chant expirerait sur mes lèvres, et le
+sujet est trop délicat pour moi.
+
+Je suis maintenant tout cendre, où autrefois j'étais toute flamme, et le
+barde est mort dans mon sein; ce que j'aimais, je ne fais plus que
+l'admirer, et mon cœur est aussi gris que ma tête.
+
+Ma vie ne date point par les années; il y a des momens qui sillonnent le
+front comme le soc de la charrue; et là il n'en paraît pas seulement un,
+mais il est aussi profond dans mon ame que sur mon front.
+
+Que le jeune homme et l'élégant aspirent à chanter les objets que je
+contemple avec indifférence; car le chagrin a arraché de ma lyre la
+corde qui produisait des accords dignes d'elle.
+
+
+RÉPONSE DE LADY BLESSINGTON,
+SUR LE MÊME RHYTHME.
+
+Lorsque je demandais quelques vers, crois, je te prie, que ce n'était
+point la vanité qui me les faisait désirer; car mon miroir ne peut plus
+m'abuser, et je ne puis plus inspirer de poètes.
+
+Le tems a touché mon front de ses doigts rudes et pesans, et les roses
+ont fui de mes joues; alors ce serait sûrement une folie de rechercher
+maintenant les louanges dues à la beauté.
+
+Mais comme les pélerins qui visitent le tombeau de quelque saint,
+emportent avec eux une relique précieuse, je demande un souvenir de toi,
+comme un trésor précieux pour m'accompagner dans mon pélerinage.
+
+Oh! ne dis pas que ta lyre ne rend plus d'accords, elle dont les cordes
+inspirent de tels ravissemens; ou que ces lèvres magiques sont muettes
+d'où la poésie s'échappe avec tant d'harmonie!
+
+Et quoique le chagrin, avant la fuite de la jeunesse, ait pu altérer la
+couleur noire de tes beaux cheveux, les lauriers qui couronnent ta tête
+cachent à nos yeux les empreintes prématurées du tems.
+
+
+XXXV.
+
+IMITATIONS D'HORACE.
+
+Qui ne rirait si Lawrence, s'engageant à couvrir sa précieuse toile du
+portrait flatté du premier venu, abusait assez de son art pour que la
+nature effarouchée vît nos bons bourgeois prendre sous son pinceau la
+forme des centaures? Ou si quelque barbouilleur, par amour de
+l'extraordinaire, ou pour hâter la vente, s'avisait de joindre à une
+fille d'honneur la queue d'une sirène? Ou si le trivial Dubost (comme on
+l'a vu naguère), possédé de la fureur de peindre, dégradait les
+créatures, images de la divinité? Toute la politesse qui défend de se
+moquer des sots en leur présence, ne pourrait réprimer les éclats de
+rire de leurs amis. Crois-moi, Moschus, rien ne ressemble plus à ces
+tableaux que le livre qui, plus décousu que les rêves d'un malade,
+présente à nos regards une foule de figures incomplètes, poétiques
+cauchemars, qui n'ont ni pieds ni tête.
+
+De nos jours, les mots nouveaux sont en honneur, si on les ente
+adroitement sur quelque gallicisme: pourrions-nous refuser à la muse
+plus habile de Dryden et de Pope, ce que Chaucer et Spencer tentèrent
+avec succès? Si vous pouvez créer, que ne le faites-vous, à l'exemple de
+William Pitt et de Walter-Scott, qui par le secours, l'un de ses vers,
+l'autre de ses poumons, ont enrichi les dialectes mal joints de notre
+île? Il est et il sera toujours légitime de proposer des réformes en
+littérature, comme au parlement.
+
+De même que les forêts couvrent par degrés la terre de leurs feuilles,
+ainsi se fanent des expressions qui ont plu dans leur nouveauté. Le même
+destin est réservé à l'homme, et à tout ce qui se rattache à lui. Ses
+ouvrages, ses mots s'effacent et ne servent plus qu'à fixer une date.
+Quoique, à un signe des monarques, et à la voix du commerce, des fleuves
+impétueux deviennent de tranquilles canaux; quoique des marais desséchés
+et assainis soient sillonnés par la charrue et portent de jaunes
+moissons; quoique des ports creusés sur nos rivages protégent les
+vaisseaux contre les tempêtes de l'antique océan: tout, tout doit périr.
+Mais, survivant au naufrage général, l'amour des lettres préserve à demi
+les souvenirs du passé.
+
+Les premiers vers satiriques naquirent du spleen de quelque égoïste. En
+doutez-vous? Voyez Dryden, Pope, et le doyen de Saint-Patrick[loc45].
+
+[Note loc45: _Mac-Flecknoe_, la _Dunciade_ et toutes les ballades
+satiriques de Swift. Quels que soient leurs autres ouvrages, ceux-ci
+furent le résultat de sentimens personnels et de récriminations
+violentes contre d'indignes rivaux; et quoique le mérite littéraire de
+ces satires fasse honneur aux talens poétiques des auteurs, leur
+virulence déshonore certainement leur caractère.]
+
+Les vers blancs, aujourd'hui, par un commun accord, sont presque
+inséparables de la tragédie. Quoique les fureurs d'Almanzor
+s'exprimassent en vers rimés, au tems de Dryden, nous ne voyons pas les
+héros des pièces nouvelles en affubler leurs emportemens; et la modeste
+comédie, abandonnant tout-à-fait les vers, nous offre en humble prose
+ses gentillesses et ses quolibets. Ce n'est pas que nos Beaumont et nos
+_Ben_ aient plus mauvaise grâce, ou perdent rien de leur mérite, pour
+avoir composé en vers; mais c'est ainsi que Thalie aime à se montrer.
+Pauvre fille! que l'on siffle quelque vingt fois par an.
+
+O muse! s'écrie-t--il, réveille de plus sublimes accords! Et, s'il vous
+plaît, que pensez-vous voir éclore de son cerveau enflammé? En un
+clin-d'œil, il tombe aussi bas que S..., dont les montagnes épiques ne
+manquent jamais d'accoucher d'une souris! Ce n'était pas ainsi que jadis
+votre puissant devancier tirait de doux accens de sa lyre inimitable:
+d'une voix mélodieuse comme les soupirs de la harpe éolienne, il nous
+parle de la première désobéissance de l'homme et du fruit défendu; mais
+à mesure que son sujet s'élève, son chant fait retentir les échos de la
+terre et des cieux.
+
+Enfin il touche à l'adolescence! On ne le forcera plus à gémir sur les
+vers diaboliques[loc46] de Virgile, et sur ceux qu'on lui donne à faire.
+Les prières l'ennuient, la lecture est trop sérieuse; il vole de T....ll
+à Fordham (malheureux T....ll, condamné à d'éternels soucis par les
+apprentis boxeurs et les ours). Que peuvent des tuteurs, des devoirs,
+des convenances, en présence d'une meute, de chevaux de chasse et de la
+plaine de Newmarket? Rude avec ses aînés, hautain avec ses égaux, poli
+envers des escrocs, prodigue de richesses....... persiflé, pillé, dupé,
+il passe le tems de ses cours sans rien faire; évite peut-être
+l'expulsion, et se retire M. A. maître-des-arts! Et l'on proclame sa
+nouvelle dignité dans les clubs et les tripots, dont nul habitué
+n'arriva jamais plus haut.
+
+[Note loc 46: Harvey, qui fit connaître la circulation du sang, avait
+coutume, dans ses transports d'admiration, de jeter loin de lui son
+_Virgile_, en disant que le livre avait un diable familier. Un
+personnage tel que celui que je décris jetterait probablement aussi le
+livre; mais il désirerait plutôt que le diable s'en emparât, non pas en
+haine du poète, mais par une horreur bien fondée des hexamètres. Car,
+vraiment, la fastidieuse étude des _longues_ et des _brèves_ suffit pour
+qu'un homme prenne la poésie en aversion pendant sa vie entière; et
+peut-être en cela n'est-ce pas un désavantage.]
+
+Lancé dans le monde; et devenu moins ardent, il singe l'égoïste prudence
+de son père; prend une femme, pour sa dot; choisit ses amis pour leur
+rang; achète des terres, et se vante d'être trop prudent pour se fier à
+la banque. Il prend place au sénat; procrée un héritier, et l'envoie à
+Harrow, car il y fut lui-même. Muet, quoiqu'il vote, à moins qu'il ne
+joigne sa voix aux acclamations favorables au ministère; s'il parle de
+son fils, C'est un compère adroit, qu'il espère bien voir un jour
+arriver à la pairie!
+
+La vieillesse s'avance; l'âge paralyse ses membres; il quitte la scène,
+ou la scène le quitte; il entasse des richesses; s'afflige à chaque
+penny qu'il faut dépenser, et l'avarice s'empare de toutes les pensées
+qui ne sont pas à l'ambition. Il compte les cent pour cent, et sourit;
+ou vainement s'irrite, en considérant ses trésors entamés pour payer les
+dettes du jeune Hopeful (plein d'espérance); il pèse bien et sagement ce
+qu'il faut acheter ou vendre; habile à tout faire, excepté à mourir!
+grondeur, morose, radoteur difficile à contenter, louant tous les tems,
+excepté le présent; infirme, querelleur, délaissé et presque oublié, il
+meurt sans qu'on le pleure; on l'enterre: qu'il pourrisse!
+
+Là se rend l'alerte boutiquier, dont l'oreille est mise à la torture par
+l'orchestre qu'il veut entendre pour son argent. Une fausse honte, et
+non la sympathie, l'empêche seule de ronfler; ses angoisses redoublent
+quand il croit du bon ton de crier: Encore! Écrasé par la foule dans
+_Fop's alley_, coudoyé par les élégans, gêné par son chapeau, tremblant
+pour ses orteils, sa soirée est un combat, et il ne goûte quelque repos
+que quand enfin le rideau tombe, et lui donne un peu de relâche qui
+l'enchante. Devinez-vous pourquoi il se résigne à souffrir tout cela, et
+plus encore? C'est qu'il lui en coûte cher, et qu'il est forcé de se
+parer!
+
+Mais rien n'est sans défaut, et chacun sait que les violons et les
+harpes perdent souvent le ton, et que les meilleurs chanteurs, au moment
+où ils voudraient réunir tous leurs moyens, ne font entendre que des
+accens criards; les chiens perdent la trace du gibier, la pierre refuse
+l'étincelle, et les fusils à deux coups (que le diable les emporte!)
+manquent le but[loc47]!
+
+[Note loc47: Comme M. Pope a pris la liberté d'envoyer Homère à tous les
+diables; malgré tout ce qu'il lui devait, quand il a dit: «Et Homère
+(que le diable l'emporte, etc.)» il est présumable que, par licence
+poétique, on peut en faire autant, en vers, de tout homme et de toute
+chose; et en cas d'accident, je désire qu'on me permette de me prévaloir
+de cet illustre précédent.]
+
+Est-ce assez? Non: écrivez donc et imprimez bien vite. Si le dernier
+arrivé est dévolu à Satan, qui voudrait arriver le dernier? Ils
+assiégent les presses, ils publient en toute hâte, ils escaladent le
+comptoir et quittent leurs échoppes: de belles demoiselles de province,
+des hommes de haut renom, quoi donc! des baronnets même ont noirci
+d'encre leur main guerrière. La pauvreté ne les arrête pas: c'est
+Pollion qui nous joua ce tour; de son tems Phébus commença à trouver
+crédit chez les banquiers. Ce ne sont pas seulement les vivans; les
+morts même nous débitent leurs sottises aussi couramment que jadis
+chantait la tête d'Orphée! Sifflés de leur vivant, ils obtiennent un
+succès posthume, tirés de la poussière où ils étaient ensevelis quand
+ils vivaient. Les revues réveillent le souvenir de leurs épidémiques
+délits, de ces livres témoins muets du martyre auquel les condamne la
+rage de rimer. Hélas! que de chagrins va nous causer tel barbouilleur
+que citèrent souvent le _Morning Post_ et le _Monthly Magazine_! Dans
+ces recueils sont ensevelis ses premiers chefs-d'œuvre; mais bientôt la
+presse gémit, et il en sort un épais in-quarto! Laissez donc, vous qui
+êtes sages, laissez les succès mendiés de la lyre aux baronnets ou aux
+lords possédés du démon des vers, ou à ces crépins de village,
+ménestrels jumeaux ivres de poétique bière! Prêtez l'oreille à ces
+accords d'une mélodie narcotique: ce sont les savetiers lauréats qui
+chantent les louanges de Capel Lofft[loc48].
+
+[Note loc48: Ce gentleman bien intentionné a gâte quelques excellens
+cordonniers, et contribué à la ruine poétique de plus d'un pauvre
+industrieux. Nathaniel Bloomfield et son frère Bobby ont mis tout le
+Sommersetshire en train de chanter, et cette maladie ne s'est pas bornée
+à envahir un seul comté. Pratt aussi, qui fut jadis plus sage, a été
+atteint de la contagion du patronage, et a attiré dans le piége de la
+poésie un pauvre diable nommé Blackette; mais il mourut pendant
+l'opération, laissant au dépourvu un enfant et deux volumes de fragmens.
+La petite fille, si elle n'a pas d'inclinations poétiques et ne se
+transforme pas en Sapho cordonnière, s'en tirera peut-être; mais les
+tragédies sont aussi rachitiques que si elles étaient la progéniture
+d'un comte ou de quelque coureur de prix académiques. Les patrons du
+pauvre homme sont certainement responsables de sa fin tragique, et ce
+devrait être un délit punissable par les lois. Mais c'est là ce qu'ils
+ont fait de moins coupable; car, par un raffinement de barbarie, ils ont
+couvert le défunt d'un ridicule posthume, en imprimant ce qu'il aurait
+eu le bon sens de ne jamais faire imprimer lui-même. Certes, ces
+remneurs de débris sont punissables par le statut contre _les hommes de
+la résurrection_. Quelle différence y a-t-il, en effet, entre exposer un
+pauvre idiot, après sa mort, dans un amphithéâtre de chirurgie, et
+l'étaler dans une boutique de libraire? Est-il plus mal d'exhumer ses os
+que ses bévues? Ne vaut-il pas mieux attacher son corps au gibet, sur
+une bruyère, que d'emprisonner son ame dans un in-octavo? «Nous savons
+ce que nous sommes, mais nous ignorons ce que nous pouvons devenir;» et
+il faut espérer que nous ne saurons jamais si un homme qui a traversé la
+vie avec une sorte d'éclat, est destiné à n'être qu'un charlatan de
+l'autre côté du Styx, et à devenir, comme le pauvre Joe Blackett, le
+plastron des railleries du purgatoire. Le prétexte de cette publication
+est d'assurer un sort à l'enfant. Mais aucun des amis et des tentateurs
+de ce _sutor ultrà crepidam_ ne pouvait-il donc faire une bonne action
+sans enferrer Pratt dans une biographie? et lui faire encore diviser sa
+dédicace en tant de minces portions? A la duchesse une telle; la
+très-honorable celle-ci, et mistress et miss celle-là; ces volumes sont,
+etc., etc. Eh mais, c'est distribuer «le doux lait de la dédicace» par
+petits verres. Il n'y en a qu'une chopine, et il le partage entre douze
+personnes. Ah! Pratt, n'avais-tu donc pas quelques éloges en réserve?
+As-tu pu croire que six familles de distinction se contenteraient de si
+peu? Il y a un enfant, un livre et une dédicace: que n'envoies-tu la
+petite fille à la duchesse, les volumes à l'épicier, et la dédicace à
+tous les diables?]
+
+
+XXXVI.
+
+VERS
+SUR LE TRENTE-SIXIÈME ANNIVERSAIRE DE MA NAISSANCE.
+
+Missolonghi, 22 janvier 1824.
+
+Il est tems que ce cœur devienne insensible, puisqu'il a cessé
+d'émouvoir d'autres cœurs; cependant, quoique je ne puisse plus être
+aimé, il faut que j'aime encore.
+
+Mes jours sont dans la feuille desséchée; les fleurs et les fruits de
+l'amour sont passés: le ver de terre, le remords rongeur[loc49] et les
+regrets, sont mon seul partage!
+
+[Note loc49: _The canker_.]
+
+Le feu qui brûle dans mon sein est solitaire comme une île volcanique;
+aucune torche n'étincelle comme sa flamme.--C'est un bûcher funéraire!
+
+L'espérance, la crainte, les soins jaloux, la portion exaltée de la
+douleur, et le pouvoir de l'amour; je ne puis les partager; mais j'en
+porte encore la chaîne.
+
+Mais ce n'est pas _ainsi_, ce n'est pas _ici_ que de telles pensées
+pourront ébranler mon ame; ni _maintenant_, quand la gloire décore le
+cercueil du héros, ou fait pencher son front vers la terre.
+
+Le glaive, la bannière et le champ de bataille, la gloire et la Grèce
+m'environnent! Le Spartiate, porté sur son bouclier, n'était pas plus
+libre.
+
+Réveille-toi! (non la Grèce,--elle est réveillée!) réveille-toi, mon
+génie!--pense d'où te vient l'étincelle divine, le sang ardent qui bout
+dans tes veines, et sois digne de ta haute origine!
+
+Je foule aux pieds les passions renaissantes indignes de l'âge
+viril.--Pour toi indifférens soient désormais le sourire ou le dédain de
+la beauté.
+
+Si tu regrettes ta jeunesse--pourquoi vivre!--La contrée des trépas
+honorables est devant toi.--Vole aux combats et laisse-s-y ton souffle
+de vie!
+
+Cherche la tombe d'un héros,--beaucoup la trouvent qui ne la cherchent
+pas.--C'est ce qu'il y a de mieux pour toi. Alors regarde
+alentour;--choisis ton coin de terre, et repose en paix.
+
+NOTE.
+
+Cette pièce, pour ainsi dire prophétique, de Lord Byron, sur le
+trente-sixième et dernier anniversaire de sa naissance, est empreinte
+des idées tristes d'une fin prochaine, qui arriva effectivement à
+Missolonghi moins de quatre mois après qu'il l'eut composée. Sa mort
+prématurée et si fatale pour la jeune Grèce, à laquelle il venait de
+vouer sa fortune et sa vie, répandit le deuil dans cette contrée, et
+même dans les autres nations de l'Europe qui admiraient son génie.
+L'auteur de cette nouvelle traduction de ses Poèmes publia alors un
+Dithyrambe sur sa mort, dans un volume de poésies intitulé:
+_Helléniennes_, ou _Élégies sur la Grèce_. Le lecteur nous permettra
+d'en citer ici quelques fragmens:
+
+
+ La brise de la mer Égée
+ Exhalait dans les airs ses regrets superflus:
+ Son murmure est sinistre, et sa voix affligée
+ Appelle son fils qui n'est plus.
+
+ Il n'est plus le mortel dont l'étonnant génie
+ Soumettait l'univers à ses chants solennels;
+ L'immuable destin qui dominait sa vie
+ A soumis sa grande ame aux décrets éternels.
+
+ Et cependant son front rayonnait de jeunesse!
+ Et cependant la gloire environnait ses pas!
+ Sa bienfaisante main prodiguait sa richesse
+ Aux enfans de Léonidas!...
+ Et le destin dans sa vitesse
+ Le livre à la faux du trépas!
+
+ Ainsi le torrent des montagnes
+ Roule avec majesté ses flots dans les déserts.
+ Comme un géant vainqueur il franchit les campagnes
+ Et veut conquérir l'univers.
+
+ Le monde devant lui n'a pas assez d'espace!
+ Mais qu'est-il devenu?... Sur le sable poudreux
+ On suit encore sa trace,
+ Comme on suit dans le ciel un rayon vaporeux:
+ Il a passé... l'ombre s'efface!...
+
+ Ainsi tu mesurais la terre, enfant des cieux!
+ Tu jetais loin de toi des torrens de lumière;
+ Et, dans ton vol audacieux,
+ Pareil au maître du tonnerre,
+ Tu dévorais l'espace et t'égalais aux Dieux.
+
+ Porté sur l'aile du génie,
+ Tu parcourais, vainqueur, les âges et les tems,
+ Et sur les scènes de la vie
+ Tu jetais par mépris des regards insultans!
+
+ Du haut de ces hauteurs sublimes,
+ Où ton astre brillant prodiguait ses clartés,
+ Tu descendais dans les abîmes
+ Du doute et de l'obscurité.
+
+ Des peuples disparus pesant la froide cendre,
+ Ta voix forte évoquait leurs ombres des tombeaux;
+ Dans leur grandeur passée on te voyait descendre
+ Pour en tirer de noirs lambeaux.
+
+ Le sort des nations réveillait dans ton ame
+ De profondes douleurs et de grands souvenirs
+ Ainsi que le roi des forêts,
+ C'était dans le trépas que tu trouvais ta joie:
+ Comme lui, sans frémir, tu contemplais ta proie
+ Qu'environnaient de noirs cyprès...
+
+ D'un demi-dieu débris toi-même,
+ Quelque chose restait de ton premier destin.
+ Ainsi l'aigle tombé de sa hauteur suprême,
+ Montre encore un regard divin.
+
+ Dans tes vastes pensers tu dominais le monde,
+ Tu marchais à pas de géant:
+ Les mortels admiraient ta course vagabonde.
+ Tu n'étais pas un dieu, mais ton ame féconde
+ Tenait dans sa chute profonde
+ De l'immortel et du néant!
+
+ Comment s'est éteint cette flamme
+ Qui, semblable à ces feux, fiers enfans de la nuit,
+ Embrasait, consumait ton ame?
+ Comme une ombre sans nom l'être s'évanouit;
+ Mais de sa fragile poussière,
+ L'homme, l'essence de l'esprit,
+ Brisant de ses liens l'enveloppe grossière,
+ Monte vers l'éternel en rayons de lumière:
+ Tout change sous les cieux, tout, et rien ne périt.
+
+ Gloire à toi, noble fils de l'altière Albion!
+ Tes chants ont ranimé les cendres d'Aristide;
+ Les Grecs ont ressenti cette ardeur intrépide
+ Qui les fit vaincre à Marathon.
+
+ Par toi de ses tombeaux ce peuple entier se lève;
+ Il rappelle sa gloire et veut briser ses fers;
+ Toi-même avec transports tu saisissais le glaive
+ Que tu réveillais dans tes vers.
+
+ Victime du destin qui pesait sur sa vie,
+ Il meurt en combattant pour un peuple opprimé.
+ Son cœur lui rappelait son ingrate patrie,
+ L'objet qu'il avait tant aimé.
+
+ Son ame, avec douleur, vers sa fille chérie,
+ Comme un rayon du soir porte un dernier adieu.
+ Il pleura... mais ses pleurs disaient toute sa vie;
+ Ses pleurs lui révélaient un dieu.
+
+ On dit que sa grande ombre échappée à la terre,
+ Passant sur le tombeau du fier Léonidas,
+ De ses trois cents héros réveilla la poussière
+ Dans le sein même du trépas.
+
+ Leurs mânes, ranimés par son souffle rapide,
+ Ont applaudi soudain comme au jour solennel,
+ Et le glaive près d'eux qui dormait intrépide,
+ A tressailli pâle et cruel...
+
+ Adieu, fils d'Albion, fils de la Grèce entière:
+ Ta patrie adoptive a consacré tes droits;
+ Elle implorait les rois, le front dans la poussière,
+ Et tu fus plus grand que les rois.
+
+ Leur suprême grandeur, par la terreur frappée,
+ Plaignait, sans nul secours, leur triste abaissement;
+ Près de ton luth divin s'agitait ton épée,
+ Sans couronne et sans ornement...
+
+ Que le ciel ait pour lui de propices étoiles;
+ Soufflez plus doucement, vents qui gonflez les voiles;
+ Guidez les nautonniers aux rives d'Albion;
+ Emportez sa dépouille à sa noble patrie.
+ Peut-être à son aspect la bassesse et l'envie
+ Retiendront dans leur sein leur venimeux poison,
+ Tandis qu'avec orgueil une autre nation
+ Décore de son nom l'autel de la patrie!...
+ ... .... ... ... ...
+
+15 juillet 1824.
+
+Il a aussi publié depuis une traduction en vers français de
+_Childe-Harold_, le plus beau poème de Byron, en un volume in-18. Paris,
+1829.
+
+(_N. du Tr._)
+
+FIN DES POÉSIES INÉDITES.
+
+
+
+
+POÉSIES ATTRIBUÉES
+
+A LORD BYRON.
+
+
+I.
+
+AU LIS DE FRANCE.
+
+Avant que de disperser tes feuilles au vent, faux emblème d'innocence,
+arrête un instant,--et donne, à mesure que tu te flétris, pour
+l'avantage du genre humain, la leçon qui ressort de ta chute.
+
+Tu étais beau comme le rayon du matin, et riche comme l'orgueil des
+mines précieuses: tous tes charmes sont maintenant fanés; et haï et
+méprisé, les malédictions de la liberté retombent sur toi.
+
+Tu étais rayonnant au milieu des sourires du monde, ton ombre protégeait
+de sa puissance; mais maintenant ta fleur brillante est ridée et
+flétrie,--tu n'es plus l'ornement de ta patrie régénérée[loc50].
+
+[Note loc50: Ces accusations prophétiques de Lord Byron semblent être
+écrites d'hier, tant elles ont un caractère frappant de spécialité.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Car la corruption s'est repue sur tes feuilles, et la bigotterie a rongé
+ta tige; maintenant ceux qui te craignaient se rient de tes malheurs, et
+ceux qui t'adoraient te condamnent à l'exil.
+
+La vallée qui t'a donné naissance pleurera sur l'espérance de son sol;
+les légions qui ont combattu pour ta beauté et ta valeur se hâteront de
+partager tes dépouilles.
+
+Devenue symbolique, ta fleur sera un sujet de moquerie et un jouet parmi
+les hommes; dans les cités, dans les montagnes et dans les plaines, ce
+sera le proverbe des esclaves, le mépris des hommes libres.
+
+Oh! c'était le souffle pestilentiel de la tyrannie qui dispersa tes
+tiges sur la terre, qui jeta une tache de sang sur le voile blanc et
+virginal, et te perça de plus d'une blessure!
+
+Alors le vent emporta ta feuille desséchée, il flétrit ta tige mourante,
+ta fleur épanouie résigna les promesses de son avenir, et elle est
+tombée emportée par l'orage.
+
+Car nulle vigueur patriotique ne la soutenait; il ne s'est trouvé aucun
+bras pour protéger la faible fleur; la destruction suivait son terrible
+héraut--le désespoir, et flétrit toute sa beauté dans une heure!
+
+Cependant il y eut des hommes qui prétendirent la plaindre; il y eut des
+hommes qui prétendirent la sauver: purs niais empiriques qui arrivèrent
+pleins de déception--pour se réjouir et s'enivrer sur sa tombe.
+
+O toi! terre des lis! en vain tu t'efforces de relever sa tête pâle! le
+bouton fané ne refleurira plus de nouveau,--la violette brillera à sa
+place!
+
+Comme tu disperses tes feuilles au vent--faux emblème de l'innocence,
+arrête un instant,--et donne, à mesure que tu te flétris, pour
+l'avantage du genre humain, cette leçon qui ressort de ta chute!
+
+
+
+
+II.
+
+L'ADIEU.
+A UNE DAME.
+
+
+Quand l'homme, chassé des bosquets d'Éden, s'arrêta quelques instans sur
+le seuil de la porte, chaque pas lui rappelait des heures évanouies, et
+lui faisait maudire son avenir.
+
+Mais errant à travers de lointains climats, il apprit à porter le poids
+de son chagrin; il ne fit plus que donner un soupir aux souvenirs du
+tems passé, et trouva du soulagement au milieu de scènes plus agitées.
+
+Ainsi, madame, doit-il en être de moi; je ne dois plus revoir tes
+charmes: car quand je m'arrête près de toi, je soupire pour tout ce que
+j'ai connu autrefois.
+
+En te fuyant, je serai sûrement sage; car j'échapperai aux piéges de la
+tentation: je ne puis pas voir mon paradis sans désirer d'y entrer.
+
+
+
+
+III.
+
+A LADY CAROLINE LAMB.
+
+
+Et tu dis que je n'ai pas de sentiment, que je ne ressens rien pendant
+que tu es éloignée de moi? Tu ne sais donc pas avec quelles délices je
+me suis abandonné à un rêve non interrompu de toi? Mais l'amour ne doit
+jamais nous ressembler, et j'apprendrai à t'estimer moins. Comme tu as
+fui, ainsi permets-moi de fuir, et change le cœur que tu ne peux rendre
+heureux.
+
+On te dira, Clara! que j'ai paru, tout récemment, courtiser les charmes
+d'une autre; que je n'ai pas soupiré, que je n'ai pas eu d'humeur, comme
+si tu avais déjà été bannie de mon cœur. Clara! cette lutte--pour
+défaire ce que tu as fait si bien pour moi,--ce masque porté devant la
+foule niaise,--cette trahison--était une fidélité pour toi!
+
+Je n'ai pas dormi depuis que tu es partie; mais j'ai cherché dans
+plusieurs tout ce qu'une seule (ah! ai-je besoin de la nommer?) pouvait
+m'accorder. C'est un devoir que je dois au tien--à toi--à l'homme--à
+Dieu, de modérer, d'éteindre ce feu coupable, avant que le chemin du
+crime soit parcouru.
+
+Mais puisque mon sein n'est pas si pur, puisque le vautour déchire
+encore mon cœur, que j'endure cette agonie, et non toi--oh! la plus
+chérie des femmes! Par pitié, Clara! séparons-nous; et je chercherai à
+éviter, je ne sais comment, le dard menaçant:--le vice ne doit pas
+prendre pour but un objet tel que toi.
+
+Mais tu dois m'aider dans cette tâche, et exercer ainsi noblement ton
+pouvoir. Alors dédaigne-moi,--c'est tout ce que je demande--avant que le
+tems ne mûrisse une heure plus coupable; avant que la coupe de la colère
+ne verse des remords redoublés sur ma tête; avant que des feux
+inextinguibles ne dévorent mon cœur, dont les espérances sont mortes
+depuis long-tems.
+
+Ne t'abuse pas plus long-tems, ainsi que moi; n'abuse pas des cœurs
+meilleurs que le mien; ah! ne peux-tu pas, ne veux-tu pas fuir des
+malheurs comme le nôtre,--une honte comme la tienne? S'il y a une colère
+divine, une torture au-delà de ce souffle de vie passagère,
+renonce--même maintenant, à toute espérance future; de telles pensées
+sont un crime,--un tel crime est la mort.
+
+
+
+
+IV.
+
+STANCES.
+
+
+J'ai appris ton sort sans verser une larme; ta perte m'a à peine arraché
+un soupir, et cependant tu me fus extrêmement chère.--Je ne sais pas ce
+qui a desséché mes yeux, les larmes refusent de couler; mais chacune
+d'elles que mes paupières empêchent de s'échapper, retombe horrible sur
+mon cœur..
+
+Oui,--profondes et pesantes, une à une, elles s'y pressent et le
+torturent, comme les eaux renfermées dans le rocher l'usent en tombant
+et s'y durcissent. Elles ne peuvent se pétrifier plus durement que les
+sentimens qui retombent et restent sur mon cœur, lesquels, froidement
+fixés, regardent le passé sans jamais se fondre à un soleil nouveau.
+
+
+
+
+V.
+
+A MARIE.
+
+
+Ne te souviens pas de moi, ni de ces heures bien-aimées, de ces heures
+évanouies, où toute mon ame était à toi,--heures qui ne peuvent jamais
+être oubliées, avant que le tems n'énerve nos puissances vitales, et que
+toi et moi ayons cessé d'être.
+
+Puis-je oublier, peux-tu oublier toi-même ce tems où, jouant avec tes
+cheveux dorés, ton cœur, avec vivacité, répondait à mes jeux? Oh! par
+mon ame! je te vois encore, avec des yeux si languissans,--un sein si
+beau, et des lèvres, quoique silencieuses, qui murmuraient l'amour.
+
+Lorsqu'ainsi tu te penchais sur mon cœur, ces yeux laissaient échapper
+un éclat si doux, que, quoiqu'à moitié réprobateur, il inspirait le
+désir; et alors nous nous serrions plus près, et encore plus près,--et
+nos lèvres frémissantes s'efforçaient de se rencontrer comme pour
+expirer dans leurs baisers.
+
+Et alors ces yeux pensifs voulaient se fermer, et leurs deux paupières
+se rapprochaient en voilant leurs orbites d'azur,--tandis que leurs
+longs et humides regards semblaient fuir sur ta joue brillante d'amour.
+
+FIN DES POÉSIES ATTRIBUÉES A LORD BYRON.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron
+ Volume 5., by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
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@@ -0,0 +1,10830 @@
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron. Volume 5., by
+George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres compltes de lord Byron. Volume 5.
+ comprenant ses mmoires publis par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin
+
+Release Date: February 14, 2009 [EBook #28082]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+DE
+LORD BYRON,
+AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
+COMPRENANT
+SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
+ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
+
+_Traduction nouvelle_
+
+PAR M. PAULIN PARIS,
+DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
+
+
+
+TOME CINQUIÈME.
+
+
+
+_Paris_
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
+RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
+ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis_.
+
+1831.
+
+
+
+
+LE GIAOUR,
+FRAGMENT D'UNE
+HISTOIRE TURQUE.
+
+ _One fatal remembrance--one sorrow that throws
+ Its bleak shade alike o'er our joys and our woes--
+ To which life nothing darker nor brighter can bring,
+ For which joy hath no balm--and affliction no sting_.
+
+(MOORE.)
+
+Un fatal souvenir,--un chagrin qui jette son ombre noire sur nos joies
+comme sur nos douleurs,--auquel la vie ne peut rien apporter de plus
+sombre ni de plus brillant, pour lequel la joie n'a pas de charme--et
+l'affliction pas d'amertume.
+
+A
+SAMUEL ROGERS, ESQ.
+Comme une légère, mais très-sincère marque d'admiration pour son génie,
+de vénération pour son caractère, et de gratitude pour son amitié,
+CETTE PRODUCTION EST DÉDIÉE
+Par son obligé et affectionné serviteur,
+BYRON.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+L'histoire qu'offrent ces fragmens décousus est fondée sur des
+circonstances moins communes maintenant dans l'Orient qu'autrefois, soit
+parce que les femmes y sont plus circonspectes que dans les _vieux
+tems_, soit parce que les chrétiens sont plus heureux ou moins
+entreprenans. L'histoire, lorsqu'elle était complète, contenait les
+aventures d'une femme esclave, qui fut jetée dans la mer, à la manière
+des Turcs, pour infidélité, et vengée par un jeune Vénitien, son amant,
+dans le tems que les Sept Iles étaient possédées par la république de
+Venise, peu de tems après que les Arnautes eurent été chassés de la
+Morée qu'ils avaient ravagée après l'invasion russe. La désertion des
+Maïnotes, à qui le pillage de Misitra avait été refusé, fit abandonner
+cette entreprise, et causa le ravage de la Morée, durant lequel la
+cruauté exercée de part et d'autre est restée sans exemple, même dans
+les annales des Croyans.
+
+
+
+
+LE GIAOUR.
+
+Aucun souffle d'air léger pour rider la surface des flots qui se
+déroulent sous le tombeau de l'Athénien; ce tombeau[g1] qui,
+apparaissant sur le rocher, salue le premier le navire rentrant dans le
+port, en dominant la contrée qu'il sauva en vain: quand un semblable
+héros, reparaîtra-t-il sur la terre?
+
+
+Beau climat! où chaque saison sourit avec amour sur ces îles fortunées
+qui, vues des hauteurs du lointain Colonna, réjouissent le cœur ému par
+ce délicieux spectacle, et prêtent un charme à la solitude. Là,
+gracieusement ondulée, la surface de l'Océan réfléchit les teintes des
+pics nombreux dont l'image est reproduite par les vagues souriantes qui
+baignent ces Édens de l'Orient; et si parfois une brise passagère vient
+à rompre le cristal des flots, ou détache une fleur des arbres du
+rivage, qu'il est ravissant chaque souffle d'air qui réveille et emporte
+avec lui les plus doux parfums! Car c'est là--sur les collines ou dans
+les vallées, que la rose, sultane du rossignol[g2], la vierge pour
+laquelle il fait entendre sa mélodie et ses mille chants d'amour,
+fleurit en rougissant aux histoires de son amant harmonieux: la reine
+des jardins, sa reine, sa rose, non courbée par les vents, non glacée
+par les neiges, loin des hivers du nord, caressée par les brises de
+chaque saison, renvoie, en doux encens vers le ciel, les parfums que lui
+a donnés la nature, et embellit, par ses brillantes couleurs et ses
+soupirs odorans, ces cieux qui semblent lui sourire. Là brillent maintes
+fleurs printannières; maint ombrage invite à l'amour, maintes grottes
+invitent au repos, en même tems qu'elles servent d'asile au pirate dont
+la barque, cachée sous l'abri protecteur, guette l'arrivée d'une proue
+pacifique, jusqu'au moment où la guitare du joyeux marinier[g3] se fait
+entendre, et où l'étoile du soir se montre à l'horizon. Alors, voguant
+avec leurs rames enveloppées, et protégés par les rochers du rivage, les
+voleurs nocturnes fondent sur leur proie, et aux chants de joie font
+succéder les plaintifs gémissemens.
+
+Il est étrange que là où la nature s'est plu à répandre ses dons comme
+pour le séjour des dieux, et à faire briller tous ses charmes dans ce
+paradis enchanté, l'homme amant de la destruction, veuille le changer en
+désert, et foule aux pieds, pareil à la brute, ces fleurs qui ne
+demandent pas les soins d'une main laborieuse pour croître sur cette
+terre féconde, mais qui fleurissent comme pour prévenir les soins de
+l'homme, et qui, dans leurs séduisantes caresses, ne veulent--qu'être
+épargnées! Il est étrange--que là ou tout est en paix, les passions
+triomphent dans leur orgueil, et la rapine étende son cruel et
+sanguinaire empire. C'est comme si les démons prévalaient contre les
+séraphins glorieux, et, assis sur les trônes célestes, rendaient ces
+anges libres héritiers de l'Enfer; aussi douce est cette contrée formée
+pour le bonheur, aussi maudits sont les tyrans qui l'oppriment et la
+désolent!
+
+Celui qui s'est penché sur--le cadavre d'un être expiré avant que le
+premier jour de la mort soit enfui, le premier sombre jour du néant, le
+dernier du danger et de la détresse (avant que les doigts dévorans de la
+destruction aient effacé les traits où la beauté respire encore), et a
+remarqué l'air doux et angélique, l'extase du repos qui est là, les
+traits fixes, quoique tendres, qui relèvent la langueur d'une paisible
+joue, et--mais pour cet œil triste et voilé qui ne brûle plus, ne sourit
+plus, ne pleure plus; pour ce front immobile et froid où l'apathie[g4]
+de la mort effraie le cœur désolé de celui qui le contemple, comme s'il
+avait le pouvoir de lui faire partager le destin qu'il redoute et dont
+il ne peut cependant se détacher: oui! pour ces choses, et ces choses-là
+seules, pendant quelques momens--une heure traîtresse,--il pourrait
+mettre en doute le pouvoir tyrannique du trépas; tant est beau, tant est
+calme, tant est doux, le premier, le dernier, aspect révélé par la
+mort[g5]!
+
+Tel est aussi l'aspect de ce rivage: c'est la Grèce; mais la Grèce qui
+n'a plus de vie! si froidement douce, si tristement belle, que nous
+tressaillons, car l'ame manque là! Son charme est celui de la mort qui
+ne disparaît pas entièrement avec le souffle de la vie; mais c'est une
+beauté qui a cette fleur sinistre, cette couleur appartenant à la tombe,
+dernière et fugitive lueur de l'expression, auréole dorée qui plane sur
+une ruine, le rayon d'adieu du sentiment qui n'est plus! étincelle de
+cette flamme d'une origine peut-être céleste, qui éclaire encore, mais
+qui n'échauffe plus désormais sa terre chérie!
+
+Patrie des braves échappés à l'oubli! dont le sol, depuis les plaines
+jusqu'aux cavernes des montagnes, fut l'asile de la liberté, ou le
+tombeau de la gloire! temple des héros[loc1]! se peut-il que ce soit là
+tout ce qui reste de toi? Approche, esclave timide et rampant; dis, ne
+sont-ce pas là tes Thermopyles? Ces ondes bleues qui s'étendent au loin,
+ô race dégénérée d'un peuple libre! dis, quelles sont-elles? quels sont
+ces rivages? N'est-ce pas le golfe, n'est-ce pas le rocher de Salamine?
+Ces lieux célèbres, leur histoire qui n'est pas inconnue au monde, ô
+Grecs! levez-vous, et faites-en de nouveau votre patrie! Cherchez parmi
+les cendres de vos pères les étincelles du feu divin qui les embrasait;
+et celui qui expirera dans le combat ajoutera à leurs noms un nom
+terrible qui fera trembler la tyrannie: il laissera à ses fils une
+espérance, une renommée pour lesquelles ils mourraient plutôt que de les
+livrer au déshonneur; car le combat de la liberté une fois commencé, le
+père expirant en lègue le triomphe à son fils, triomphe qui succède
+toujours à toutes les défaites. O Grèce! tes pages vivantes en sont
+témoins, et attestent la gloire de tes siècles immortels! Tandis que tes
+rois enfouis dans l'obscurité poudreuse des âges ont laissé une pyramide
+sans nom, tes héros, malgré les ravages du tems qui a renversé la
+colonne monumentale de leurs tombes, ont encore un monument plus
+imposant, les montagnes de leur terre natale! Là, la muse montre aux
+regards des étrangers les tombeaux de ceux qui ne peuvent mourir!--Il
+serait trop long de rappeler, et trop pénible de retracer l'histoire et
+la description de chaque lieu célèbre, depuis ses tems de splendeur
+jusqu'à ses jours de misère: assez--aucun ennemi étranger n'a pu dompter
+ton courage, jusqu'à ce qu'il se soit flétri lui-même. Oui! un
+abaissement, une dégradation volontaires, ont aplani la route aux
+chaînes honteuses de l'esclavage, à la domination des tyrans.
+
+[Note loc1: _Shrine of the mighty_!]
+
+Que peut-il raconter celui qui foule aujourd'hui tes rivages? Aucune
+histoire de tes vieux tems, aucun sujet capable d'inspirer à la muse un
+essor aussi élevé que celui des jours qui ne sont plus, lorsque l'homme
+était digne de ton climat.
+
+Les cœurs nourris dans tes vallées, les ames ardentes qui auraient pu
+conduire tes enfans à des actions héroïques et sublimes, rampent, depuis
+le berceau jusqu'à la tombe, esclaves--oui! esclaves d'un esclave[g6]!
+et sourds, excepté à la voix du crime, couverts de tous les vices qui
+souillent l'humanité et font descendre l'homme au-dessous de la brute,
+sans avoir même le mérite d'une sauvage vertu, du courage opprimé, mais
+indompté d'un homme libre. Ils portent encore dans les ports voisins
+leurs ruses proverbiales et leur ancienne astuce. C'est en cela que l'on
+reconnaît encore ce Grec subtil; et c'est en cela, en cela seul qu'il a
+conservé son ancien renom. En vain, la liberté ferait-elle un appel au
+courage pour briser son joug, ou pour relever le cou qui semble
+courtiser son esclavage: je cesse de plaindre ces malheurs.
+
+Cependant cette histoire sera une histoire plaintive; et ceux qui
+l'entendront croiront sans peine que celui qui l'entendit pour la
+première fois en fut touché.
+
+
+Lointaines, sombres et se projetant sur la mer bleue, les ombres des
+rochers font tressaillir, le pêcheur dont elles frappent les regards,
+comme la barque d'un pirate des îles ou d'un Maïnote. Craignant pour son
+léger caïque, il évite l'anse prochaine et périlleuse; quoique abattu et
+harassé par ses travaux, et surchargé de son heureuse pêche, il vogue
+lentement, à force de rames, jusqu'à ce que le rivage sûr du port Léone
+le reçoive à la lueur délicieuse de l'astre qui embellit de tant de
+charmes une nuit orientale.
+
+
+Quel est celui qui accourt sur un coursier noir, bride abattue, au galop
+retentissant comme un tonnerre? Le bruit des fers et les coups de fouet
+répétés font retentir les échos des cavernes d'alentour. L'écume qui
+couvre les flancs du coursier semble être celle des vagues de l'Océan:
+bien que les flots de la mer soient tranquilles et comme abîmés dans le
+calme, il n'en est point dans le sein du cavalier; le murmure de la
+tempête qui se prépare est encore plus calme que ton cœur, ô jeune
+Giaour[g7]! Je ne te connais point, je hais ta race; mais je découvre
+dans tes traits quelque chose que le tems ne pourra que fortifier et non
+effacer. Quoique jeune et pâle, ce front blême est sillonné par les
+passions; quoique tenant fixé vers la terre ton œil farouche, et que tu
+passes comme un météore, je vois bien dans toi un de ceux que des fils
+d'Othman devraient faire périr ou éloigner de leur demeure.
+
+Loin,--loin,--il fuit, et mes regards étonnés le suivent à peine; et
+quoique, semblable à un démon de la nuit, il ait passé et se soit
+évanoui à ma vue, son aspect et son maintien ont laissé dans mon ame un
+souvenir de trouble et de confusion, et les pas retentissans de son
+coursier noir résonnent encore à mon oreille étonnée. Il pique vivement
+de l'éperon; il approche de ce rocher escarpé qui projette son ombre sur
+l'abîme; il en fait rapidement le tour; il galope sur ses bords. Le
+rocher l'eut promptement dérobé à ma vue, car je sentis bien que j'étais
+désagréable à celui qui cherchait à éviter tout regard indiscret; et il
+n'est pas une étoile qui ne paraisse trop brillante à celui qui
+s'échappe à une heure si étrange. Il s'éloigne rapidement; mais avant de
+disparaître, il lance un dernier regard en arrêtant un moment son
+coursier qui bondit, et respire un moment dans sa course ralentie; un
+instant il se dresse sur ses arçons.--Que regarde-t-il dans le bois
+d'olivier? Le croissant brille sur la colline; les hautes lampes de la
+mosquée brûlent encore: quoique trop éloigné pour entendre le bruit du
+lointain tophaïque[g8] répété par l'écho, on aperçoit les éclairs de
+chaque joyeuse détonnation, qui prouvent le zèle des religieux
+musulmans. Ce soir, le dernier soleil du Ramazan s'est couché; ce soir
+commence la fête du Baïram[loc2]; ce soir--mais qui es-tu? qu'as-tu
+fait, toi, au vêtement étranger, au front terrible? Que te font ces
+jeux, ces fêtes, pour t'arrêter ainsi ou pour fuir?--Il s'arrête
+encore.--Quelque frayeur légère se peignait sur son visage; bientôt
+l'expression de la haine la remplaça. Elle ne se manifesta point avec la
+rougeur subite d'une colère passagère, mais avec une pâleur semblable au
+marbre de la tombe, dont la funèbre blancheur augmente encore les
+sombres teintes. Son front était penché, son œil avait un éclat vitreux;
+il leva son bras avec un mouvement menaçant de fierté, en frappant
+rudement de la main, ne sachant s'il devait retourner ou fuir. Impatient
+de sentir différer sa fuite rapide, le noir coursier pousse un lourd
+hennissement.--La main du cavalier retomba sur la garde de son sabre; ce
+hennissement a dissipé sa rêverie, comme le cri du hibou réveille un
+homme en sursaut.--L'éperon s'enfonce dans le flanc du coursier; il part
+avec la rapidité d'un djerrid[g9] lancé dans les airs par une main
+puissante; le rocher est dépassé, et le rivage ne retentit plus de ses
+pas rapides; la crête est franchie, on ne voit plus le cimier et le
+front altier du chrétien. Ce n'était que pour un instant qu'il avait
+contenu l'ardeur de son vigoureux coursier; ce n'était que pour un
+instant qu'il s'était arrêté; et tout-à-coup il avait redoublé de
+vitesse comme s'il avait été poursuivi par la mort. Mais dans cet
+instant, des hivers de souvenirs semblaient avoir passé sur son ame, et
+rassemblé, dans cette seconde[loc3] de tems, une vie de peine, un siècle
+de crimes. Pour celui qu'agitent l'amour, la haine, ou la crainte, un
+tel moment accumule toutes les douleurs passées. Alors
+qu'éprouva-t-_il_, l'inconnu, accablé qu'il fut par tout ce qui peut le
+plus déchirer le cœur? Cette halte qui décida sa destinée, oh! qui
+pourra mesurer sa durée terrible! Quoique, dans les registres du tems,
+elle soit comme imperceptible, elle fut une éternité pour sa pensée! car
+elle est infinie comme l'espace incommensurable, la pensée que le
+sentiment peut embrasser, et qui peut comprendre en lui-même des maux
+sans nom, sans espérance, ou sans fin!
+
+[Note loc2: Carême turc.]
+
+[Note loc3: En anglais, _drop_, goutte.]
+
+L'heure est passée; le Giaour est déjà loin; a-t-il fui seul ou succombé
+seul? Maudite soit l'heure de son arrivée ou de sa fuite: la
+malédiction, pour le péché d'Hassan, a changé un palais en tombeau. Il
+vint, le Giaour, il passa comme le simoun[g10], cet avant-coureur de la
+désolation et de la mort, sous le souffle dévorant duquel les cyprès
+même s'anéantissent;--arbre sombre, et encore triste lorsque les autres
+douleurs sont évanouies; seul fidèle aux souvenirs passagers de la mort.
+
+Le coursier a disparu de l'étable déserte; on ne voit plus d'esclaves
+dans les salles du palais d'Hassan. L'araignée solitaire couvre les murs
+de sa toile grisâtre; la chauve-souris bâtit son nid dans son harem; et
+le hibou s'est emparé de la plus haute tour de son château fort: le
+dogue sauvage, tourmenté de soif et de faim, hurle sur les bords de ses
+bassins desséchés; car le ruisseau a disparu de son lit de marbre, où
+maintenant les ronces croissent sur une poussière désolée. Il était beau
+jadis de le voir se jouer dans cette enceinte, et chasser la chaleur
+étouffante du jour, en faisant jaillir en haut sa rosée d'argent dans
+des tourbillons fantastiques, et en répandant dans l'air, et sur le vert
+gazon, une délicieuse fraîcheur. Il était doux, quand des étoiles sans
+nuages brillaient dans les cieux, de voir des vagues de lumière se
+projeter sur ce marbre, d'entendre, la nuit, la mélodie de ces ondes!
+L'enfance d'Hassan avait souvent joué sur les bords de cette cascade; et
+souvent, sur le sein de sa mère, il s'était endormi au bruit harmonieux
+des vagues. La jeunesse d'Hassan avait été souvent bercée, sur ces
+bords, par les chants de la beauté; et chaque accord harmonieux semblait
+plus harmonieux encore mêlé à la voix d'Hassan. Mais jamais la
+vieillesse d'Hassan ne viendra se reposer sur ces bords à la chute du
+crépuscule: la source qui alimentait ce ruisseau est tarie.--Le sang qui
+échauffait son cœur est versé! Jamais aucune voix humaine ne fera
+entendre ici des accens de rage, de regrets ou de plaisir. Les derniers
+et tristes sons qu'ait répétés l'écho furent les lamentations funèbres
+d'une femme; et _ces sons_ expirèrent dans le silence!--Tout est
+muet!--excepté, parfois, la jalousie que le vent agite. Que la tempête,
+retentisse, que la pluie tombe par torrens, aucune main ne viendra
+désormais fermer les ouvertures de ce château.
+
+Ce serait une joie pour le voyageur de découvrir, sur ces sables
+déserts, les pas grossiers d'un homme,--tellement que la voix même de
+la douleur réveillât un écho consolateur. Au moins elle lui dirait:
+«Tout n'est pas mort en ces lieux, la vie murmure encore, bien qu'elle
+soit le soupir d'un seul.--Car de nombreux appartemens dorés étalent
+encore ici une splendeur que la solitude semble devoir oublier; dans ce
+palais, la destruction a opéré lentement son œuvre dévorante;--mais la
+sombre désolation est assise sur le seuil de la porte, que le
+fakir[loc4] lui-même n'oserait plus franchir. Là, le derwiche[loc5]
+errant ne voudrait pas s'arrêter, car la charité hospitalière n'est plus
+là pour le recevoir; l'étranger, harassé de fatigues, ne viendra plus
+s'y reposer pour y bénir «le pain et le sel sacré[g11].» La richesse et
+la pauvreté passent également aux environs avec la même insouciance; car
+la politesse hospitalière et la charité bienveillante ont disparu avec
+Hassan, tombé sur les montagnes. Son toit, qui était le refuge de
+l'homme, est devenu l'antre affamé du désespoir.
+
+[Note loc4: Moine turc.]
+
+[Note loc5: Moine mendiant.]
+
+L'hôte a fui la salle de festin, et les vassaux leurs travaux
+champêtres, depuis que le sabre de l'infidèle a fendu le turban de la
+tête d'Hassan[g12].
+
+
+J'entends un bruit de marche qui approche, mais aucune voix n'arrive à
+mon oreille. Il s'approche davantage;--je puis distinguer chaque turban,
+et chaque ataghan au fourreau d'argent[g13]. Le chef de la troupe se
+distingue; c'est un émir à la robe verte[g14]. «Ho! qui es-tu?--Cet
+humble _salem_[g15] vous dit que je suis un croyant. Le fardeau que vous
+portez avec tant d'attention semble réclamer tous vos soins, et, sans
+doute, c'est une précieuse cargaison. Mon humble barque est toute prête
+pour la recevoir.
+
+--Tu parles convenablement; démarre ton esquif, et emmène-nous loin de
+ce rivage silencieux. Laisse déployée ta voile, et vogue à force de
+rames. Au milieu de cette baie entourée de rochers, où les eaux sombres
+et emprisonnées dorment dans un calme profond, ta tâche sera
+finie.--Nous y sommes.--Tu as ramé à merveille; notre course a été
+rapide; cependant c'est le plus long voyage, je pense, qu'un de...»
+
+
+L'objet mystérieux fut plongé dans les flots, et s'enfonça lentement; la
+vague calme roula doucement jusqu'au rivage. Je veillais attentivement
+sur ce qui avait été précipité, et il me sembla un instant, par le
+mouvement du courant, que quelque chose s'était comme débattu..... ce
+n'était qu'un rayon de la lune qui se réfléchissait sur le courant. Je
+ne cessai de prêter mon attention à cette scène singulière que lorsque
+l'objet qui la causait eut disparu totalement à ma vue, comme une pierre
+lancée dans l'onde, qui laisse après elle un tournoiement passager se
+rétrécissant de plus en plus, et forme comme une tache blanche, perle
+aqueuse qui se moque de l'œil qui la contemple. Tous les secrets sont
+ensevelis et dorment sous les ondes, connus seulement des génies de
+l'abîme, qui, tremblans dans leurs grottes de corail, n'osent en rien
+murmurer aux vagues.
+
+
+Comme on voit, dans les prairies émaillées du Kachemire, la reine des
+papillons[g16] s'élever sur ses ailes de pourpre, en invitant le jeune
+enfant à la poursuivre, en le promenant de fleurs en fleurs pendant une
+heure inutile et laborieuse; elle le quitte pour s'envoler dans les
+airs, en lui laissant le cœur déchiré et les yeux pleins de larmes:
+ainsi la beauté se joue du jeune homme échappé de l'enfance, brillante
+aussi et volage comme elle: chasse d'espérances et de craintes frivoles,
+commencée dans la folie et terminée dans les larmes. Si toutes deux
+elles se laissent prendre, le malheur attend la reine des papillons et
+la jeune fille; une vie de peines, la perte de la tranquillité; l'une
+est le jouet de l'enfant, l'autre, le caprice de l'homme: ce bijou
+charmant, recherché avec tant d'ardeur, perd son charme dès qu'il est
+obtenu; car chaque attouchement caressant fait disparaître ses plus
+brillantes couleurs, jusqu'à ce que charme, couleurs, beauté, étant
+évanouis, on le laisse s'envoler ou on l'abandonne sans compassion.
+L'aile blessée, ou le cœur déchiré, hélas! dans quel lieu l'une et
+l'autre de ces victimes pourront-elles trouver un asile? Celle-ci, avec
+son aile abattue, pourra-t-elle voltiger de la rose à la tulipe comme
+dans ses jours de liberté? ou la beauté, flétrie dans une heure,
+pourra-t-elle retrouver son bonheur et sa joie dans sa retraite
+profanée? Non: les insectes joyeux qui passent près de celui qui va
+mourir, ne le couvrent jamais de leurs ailes. Les aimables et jeunes
+beautés sont compatissantes pour toutes les fautes, excepté pour celles
+de leurs semblables; tous les malheurs peuvent attendre d'elles une
+larme, excepté la honte d'une sœur abusée.
+
+
+Le cœur qui se nourrit des remords du crime ressemble au scorpion
+environné de flammes, dans un cercle qui se rétrécit à mesure qu'elles
+font des progrès. Les flammes resserrent le prisonnier jusqu'à ce que,
+consumé intérieurement par mille dards brûlans, et se torturant dans sa
+rage, il ne voie plus qu'une seule et triste ressource contre ses
+cruelles douleurs: le dard venimeux qu'il conservait pour ses ennemis,
+et dont le venin n'avait jamais été vainement lancé; ce dard qui ne
+cause qu'une douleur et guérit tous les maux, il le tourne contre
+lui-même dans un accès de désespoir: ainsi expire celui qui a l'ame
+noire et déchirée de remords[loc6], ou il vit, comme le scorpion,
+environné de flammes dévorantes[g17]. Ainsi se ronge celui que le
+remords dévore; maudit sur la terre, condamné par le ciel, les ténèbres
+sont sur sa tête, et le désespoir à ses pieds; autour de lui est un
+cercle de flammes, et dans son sein--la mort!
+
+[Note loc6: _The dark in soul_!]
+
+
+Le sombre Hassan fuit de son harem, il n'arrête ses regards sur les
+charmes d'aucune femme: la chasse inaccoutumée l'occupe uniquement
+désormais; et cependant il ne partage aucune joie du chasseur. Hassan
+n'était point ainsi habitué à courir dans les bois, lorsque Leïla
+habitait son sérail. Leïla ne l'habiterait-elle plus?--c'est ce
+qu'Hassan seul pourrait dire. D'étranges rumeurs se sont répandues dans
+la ville à ce sujet: on dit que Leïla s'enfuit dans cette soirée où se
+coucha le dernier soleil du Ramazan[g18], et où l'éclat d'un million de
+feux allumés au sommet des minarets proclamait la fête du Baïram dans
+l'immense Orient. Ce fut alors qu'elle s'éloigna comme pour aller au
+bain, et qu'elle rendit inutiles et vaines les recherches et la colère
+d'Hassan. Dans le déguisement d'un page géorgien, elle avait trompé
+l'active surveillance des gardes du palais, et, loin de la tutelle
+musulmane, elle est allée s'en venger dans les bras d'un infidèle
+Giaour.
+
+Quelque chose de ce récit avait fait naître les soupçons d'Hassan; mais
+Leïla paraissait encore si tendre, elle lui paraissait encore si belle,
+qu'il eut trop de confiance dans l'esclave dont la trahison méritait la
+mort. Ce soir même il s'était rendu à la mosquée, et de-là il était allé
+assister à une fête qu'il donnait dans son kiosque. Telle est l'histoire
+que racontent ses Nubiens, dont la surveillance aurait dû être plus
+active; mais d'autres disent que cette nuit même, à la pâle et
+tremblante lumière de Phingari[g19], le Giaour avait été vu seul sur son
+coursier d'un noir de jais, galopant à force d'éperons le long du
+rivage; il n'emportait en croupe derrière lui aucune jeune fille, aucun
+page.
+
+
+Ce serait vainement que j'essaierais de décrire le charme de l'œil noir
+de Leïla; regardez ceux de la gazelle, ils aideront admirablement votre
+imagination. Ceux de Leïla étaient aussi larges (ou fendus); aussi
+languissamment noirs, mais l'ame s'échappait de chaque étincelle qu'ils
+dardaient sous leurs sourcils arqués, aussi brillans que les joyaux de
+Giamschid[g20].
+
+Oui, son _ame_ se peignait dans ses regards; notre prophète pourrait-il
+dire que cette forme si belle n'était rien qu'une argile brillante? Par
+Allah! je répondrais _non_, quand même je serais sur la fameuse arche
+d'Al-Sirat[g21] jetée sur la mer de Flamme, avec la perspective du
+paradis sous mes yeux, et toutes ses houris qui me feraient signe d'y
+entrer. Oh! celui qui a connu l'éclat des yeux de Leïla pourrait-il
+ajouter foi à cette partie de sa croyance[g22], qui dit que la femme
+n'est que poussière, un jouet sans ame destiné aux caprices sensuels
+d'un tyran? Les Muftis, en la contemplant, auraient pu avouer que la
+divinité brillait dans ses regards. Les jeunes fleurs pourprées de la
+grenade jetaient sur les belles et fraîches couleurs de ses joues un
+éclat toujours nouveau[g23]; sa chevelure d'hyacinthe[g24] était
+flottante, et, au milieu de ses suivantes qu'elle dominait de toute sa
+beauté, elle en laissait descendre les boucles jusqu'au pavé de marbre
+sur lequel ses pieds brillaient plus blancs que la neige des montagnes
+avant que les nuages qui lui ont donné naissance ne soient tombés sur la
+terre, et n'y aient amassé des souillures.
+
+Le jeune cygne s'avance noblement sur la surface de l'onde; ainsi
+marchait sur la terre la belle fille de Circassie, l'aimable oiseau du
+Franguestan[g25]! Comme le cygne relève sa tête élancée, et frappe
+l'onde de ses ailes orgueilleuses, quand un étranger passe sur les bords
+de son domaine; ainsi Leïla élevait un cou plus blanc que celui du
+cygne:--ainsi, armée de sa beauté, elle eût repoussé avec dignité un
+regard indiscret; aussi noble et aussi gracieuse était sa démarche! Son
+cœur était aussi tendre pour son compagnon.--Son compagnon, terrible
+Hassan, quel était-il? Hélas! ce nom n'était pas fait pour toi! Le
+terrible Hassan est parti en voyage, accompagné de vingt vassaux, chacun
+armé, comme il convient le mieux à un homme, d'arquebuse et d'ataghan;
+le chef les précède, équipé comme pour la guerre: il porte à sa ceinture
+le cimeterre teint autrefois du meilleur sang arnaute, quand les
+rebelles se révoltèrent, et que peu d'entre eux s'en rétournèrent dans
+leurs foyers pour raconter l'histoire de ceux qui étaient tombés dans la
+vallée de Parne. Les pistolets qu'il porte à sa ceinture sont ceux dont
+un pacha fit autrefois usage, et que maintenant, quoique ornés de
+pierreries et bosselés d'or, des voleurs trembleraient même de regarder.
+On dit qu'Hassan est allé chercher une fiancée, plus fidèle que celle
+qui à abandonné sa couche, l'esclave coupable qui a déserté son harem,
+et plus coupable de l'avoir déserté pour un Giaour!
+
+
+Les derniers rayons du soleil sont descendus sur la colline, et
+étincellent dans le courant du ruisseau, dont les ondes fraîches et
+limpides reçoivent les bénédictions des montagnards. Ici le négociant
+grec, fatigué de ses longues marches, peut trouver ce repos que l'on
+chercherait vainement dans les cités où sa demeure est trop voisine de
+celle de ses maîtres, ce qui lui inspire de la terreur pour ses secrètes
+richesses.--Il peut se soustraire ici à tous les regards. Dans la foule,
+c'est un esclave; dans le désert, il est libre; il peut ici souiller
+d'un vin défendu la coupe qu'un bon Musulman ne doit jamais vider.
+
+Le premier de la troupe est un Tartare qui se distingue par son manteau
+jaune; les soldats le suivent dans un long défilé. Au-dessus d'eux, la
+montagne élève un pic où les vautours aiguisent leurs becs avides de
+carnage; ils pourront se repaître dans un grand festin avant que
+l'aurore du matin ait brillé. En bas, un torrent d'hiver a reculé devant
+les rayons brûlans de l'été, et a laissé un lit noir et dépouillé de
+verdure, excepté quelques broussailles qui ne naissent que pour périr
+aussitôt. Chaque côté, qui forme un sentier, est couvert de débris de
+granit raboteux et grisâtre, arrachés par le tems, ou par la foudre des
+montagnes, de ces sommets enveloppés des brouillards du ciel; car où est
+celui qui a contemplé le pic de Liakura dégagé de ces voiles éternels?
+
+
+L'émir et sa troupe ont enfin atteint le bois de sapins: «Bismillah
+[g26]! le moment du péril est passé, car la plaine se découvre à nos
+yeux, et quand nous y serons parvenus, nous piquerons nos chevaux des
+éperons.» Ainsi parle le Tchiaous, et à peine a-t-il cessé qu'une balle
+siffle sur sa tête. Le Tartare qui conduisait la troupe mord la
+poussière! Les cavaliers d'Hassan n'ont que le tems de saisir la bride
+et de descendre promptement de cheval; mais trois d'entre eux n'y
+rémonteront plus; l'ennemi qui porte, les blessures mortelles est
+invisible; le moribond demande en vain vengeance. Le poignard hors du
+fourreau, la carabine à la main, quelques-uns d'entre eux restés sur
+leurs coursiers se penchent pour éviter lès balles, à moitié protégés
+par leur monture; d'autres fuient derrière le rocher le plus voisin qui
+les défend des coups invisibles, ne voulant point rester exposés à périr
+par les flèches d'ennemis inconnus qui n'osent pas quitter leur retraite
+sûre des rochers. Le sévère Hassan dédaigne seul de descendre de son
+cheval, et poursuit sa course jusqu'à ce qu'une décharge de carabines
+l'avertît trop sûrement que le clan de brigands s'est emparé de la seule
+issue qui pouvait laisser échapper leur proie.
+
+Alors sa moustache[g27] se recourbe avec colère, et son œil étincelle
+d'un fier courroux: «Quoique les balles sifflent de toutes parts,
+dit-il, j'ai échappé à une, heure plus sanglante que celle-ci.» Dans cet
+instant l'ennemi quitte son embuscade et crie aux vassaux d'Hassan de se
+rendre. Mais le front d'Hàssan et un mot terrible sont plus redoutés que
+le sabre ennemi. Aucun homme de la troupe ne rendra sa carabine ou son
+ataghan, et n'élèvera le lâche cri: Amaun[g28]! Les ennemis apparaissent
+plus nombreux, s'approchent de plus en plus, et, débusquant du bois,
+arrivent ceux qui se plaisent dans les charges avancées. Quel est celui
+qui les commande armé d'un fer étranger et étincelant dans sa main
+puissante? «C'est lui! c'est lui! je le connais maintenant; je le
+reconnais à son front pâle, je le reconnais à cet œil méchant[g29], qui
+favorise ses envieuses trahisons; je le reconnais à son noir coursier,
+quoique déguisé sous un costume d'Arnaute; apostat de sa propre et vile
+croyance, ce titre ne le sauvera pas de la mort. C'est lui! rencontre
+heureuse et désirée! Perds l'amour de Leïla, maudit Giaour!»
+
+Comme un fleuve se précipite dans l'océan, en roulant ses eaux
+écumantes; comme lés vagues de la mer se soulèvent en colonnes azurées
+pour repousser au loin avec orgueil le courant qui lutte avec ses ondes
+écumantes; tandis que l'abîme tournoyant, et les vagues qui se brisent,
+soulevées par le vent impétueux de l'hiver, s'épuisent en terribles
+mugissemens, et qu'à travers l'écume blanchâtre, le fracas du tonnerre,
+les éclairs des ondes reluisent d'une blancheur effrayante sur le
+rivage, qu'ils brillent et se brisent sous la rame; ainsi, comme le
+fleuve et l'océan se rencontrent avec des vagues qui sont en fureur de
+se mêler;--ainsi se joignent deux troupes qu'une même haine, un même
+destin, une même fureur anime. Le cliquetis des sabres qui se heurtent,
+les cris de guerre qui frappent l'oreille épouvantée, les détonnations
+retentissantes, le bruit de la mêlée, de la fusillade, les gémissemens
+des mourans sont répétés par l'écho de la vallée plus accoutumée aux
+refrains du pasteur. Quoique peu nombreux,--les combattans se livrent
+une lutte acharnée, car aucun n'épargne la vie d'un autre, aucun ne
+demande grâce pour la sienne! Ah! deux jeunes cœurs peuvent se presser
+avec amour, pour recevoir et partager leurs caresses; mais l'amour
+lui-même ne pourrait jamais avoir, pour tout ce que la beauté soupire
+d'accorder, des palpitations la moitié aussi vives que la haine en
+inspire au dernier embrassement de deux ennemis, lorsque, se saisissant
+dans le combat, ils plient leurs bras qui ne lâcheront plus leur proie.
+Les amis se rencontrent pour se séparer; l'amour rit au mot de fidélité;
+de vrais ennemis, une fois rencontrés, sont unis jusqu'à la mort!
+
+
+Avec un sabre brisé jusqu'à la garde, et dégouttant encore du sang qu'il
+a répandu, resté cependant dans la main puissante qui promenait partout
+cette arme infidèle; son turban roulé par terre derrière lui, et coupé
+dans ses plis les plus épais; sa robe flottante déchirée par le
+cimeterre, et rougie comme ces nuages du matin qui, bigarres d'un rouge
+noir, annoncent par de funestes présages que la journée aura une fin
+orageuse; une tache de sang sur chaque buisson qui porte un lambeau de
+son palampore[g30]; sa poitrine couverte d'innombrables blessures, son
+dos couché sur la terre, son visage tourné vers le ciel, Hassan tombé
+repose!--Son œil encore ouvert est fixé menaçant sur son ennemi, comme
+si l'heure qui a scellé sa destinée eût laissé survivre sa haine
+inextinguible; et sur lui est penché cet ennemi avec un front aussi
+sombre que celui qui gît par terre ensanglanté--.
+
+
+«Oui, Leïla sommeille sous les vagues; mais cette terre sera un tombeau
+plus sanglant: l'esprit de Leïla a guidé le fer qui a appris à ce cœur
+félon ce que c'est que ses atteintes. Il a appelé le prophète, mais son
+pouvoir fut vain contre le Giaour vengeur; il a invoqué Allah--mais ce
+mot s'est élevé inexaucé ou inentendu. Oh! sot païen! la prière de Leïla
+n'aurait pas été écoutée, et la tienne serait ici exaucée? J'ai ménagé
+mon tems, je me suis ligué avec ces hommes pour saisir le traître à son
+tour: ma vengeance est assouvie, l'œuvre est consommée; je pars--mais je
+pars seul.»
+
+
+On entend tinter les clochettes des chameaux dans leurs pâturages. La
+mère d'Hassan regarde inquiète du haut de ses jalousies,--elle voit la
+rosée du soir qui couvre sous ses yeux, de ses perles étincelantes, le
+vert pâturage; elle voit les étoiles qui ne brillent plus que d'un pâle
+éclat. «C'est l'aurore, dit-elle.--Hassan avec sa troupe ne doit pas
+être éloigné.»
+
+Elle ne peut demeurer dans le bosquet du jardin, mais elle regarde à
+travers les créneaux de sa tour la plus élevée.
+
+«Pourquoi ne vient-il pas? Ses coursiers sont d'une race vigoureuse et
+choisie, ils ne craignent pas les chaleurs de l'été. Pourquoi le fiancé
+n'envoie-t-il pas le présent promis? Son cœur est-il plus froid, ou son
+cheval de Barbarie moins agile? Oh! reproche non mérité! voilà un
+Tartare qui a déjà gagné le sommet de la plus proche montagne, et il
+descend avec précaution le penchant escarpé: il est maintenant dans la
+vallée; il porte le présent sur les arçons de sa selle.--Que son cheval
+me paraît marcher lentement! Mes largesses sauront bien récompenser sa
+vitesse et les fatigues de sa route.»
+
+Le Tartare est descendu de cheval à la porte du château; mais à peine
+peut-il soutenir son corps chancelant: son visage basané porte
+l'expression de la détresse; mais c'est peut-être l'effet de la fatigue:
+son vêtement est souillé de sang; mais c'est peut-être celui de son
+cheval fatigué de l'éperon: il tire de dessous son manteau le
+présent.--Ange de la mort! c'est le cimier brisé d'Hassan! son calpac
+déchiré[g31]--son caftan ensanglanté.--«Madame, ton fils a épousé une
+fatale fiancée; ils m'ont épargné, mais non par pitié, mais pour
+t'apporter ce présent ensanglanté. Paix au brave! dont le sang est
+versé: malheur au Giaour! c'est lui qui l'a tué.»
+
+
+Un turban sculpté[g32] sur une pierre brute, une colonne que les ronces
+couvrent de leurs épines, où l'on peut lire à peine maintenant le vers
+du Koran qui déplore la mort du défunt, indiquent le lieu où Hassan est
+tombé victime dans le vallon solitaire. Il dort là comme un fidèle
+Osmanli, aussi bien que s'il avait été fléchir le genou à la Mecque,
+aussi bien que s'il eût repoussé avec dédain le vin défendu, ou prié la
+face tournée vers le tombeau saint, au cri solennel d'_Allah hu_[g33]!
+Cependant il est mort par la main d'un étranger, au sein de sa terre
+natale; cependant il est mort les armes à la main, et il n'a pas été
+vengé, du moins par le sang de son ennemi: mais les vierges impatientes
+du paradis l'invitent déjà à leur demeure, et le cil noir des yeux des
+houris lui sourira à jamais. Elles s'avancent--elles agitent leurs
+voiles bleus[g34], et saluent le brave avec un baiser! Celui qui est
+tombé dans la bataille contre un Giaour est le plus digne de leurs
+faveurs immortelles.
+
+
+Mais toi, faux infidèle! tu seras livré à la faux vengeresse de
+Monkir[g35], et tu n'échapperas à ses tourmens que pour errer autour du
+trône perdu d'Eblis[g36]. Un feu dévorant, inextinguible, t'entourera,
+te consumera, te dévorera le cœur. Aucune oreille ne peut entendre,
+aucune langue ne peut dire les tortures de cet enfer intérieur! Mais
+d'abord, envoyé sur la terre comme un vampire[g37], ton cadavre sera
+arraché de sa tombe. Alors tu hanteras comme un fantôme ton lieu natal,
+et tu suceras le sang de toute ta race. Là, à l'heure de minuit, tu
+tariras la source de la vie de ta fille, de ta sœur, de ta femme.
+
+Cependant tu assisteras avec dégoût au banquet où, malgré toi, tu devras
+te nourrir de ton livide et vivant cadavre; tes victimes, avant
+d'expirer, reconnaîtront un démon dans leur père, et comme elles te
+maudiront, tu les maudiras, et ces jeunes fleurs, tes filles, seront
+flétries sur leur tige. Mais une d'elles doit surtout mourir pour expier
+ton crime, la plus jeune, la plus aimée de toutes, qui te bénira, en
+t'appelant du nom de père,--Ce nom déchirera ton cœur! Cependant, tu
+devras achever ton œuvre sanglante, et voir s'effacer sur sa joue le
+dernier coloris de la vie; s'éteindre de son œil la dernière étincelle,
+et contempler le dernier regard vitreux qui se glacera sur son teint
+livide. Alors, d'une main impie, tu arracheras les tresses de sa
+chevelure dorée; chevelure dont une boucle enlevée pendant sa vie eût
+été portée comme un gage de la plus tendre affection. Mais maintenant tu
+l'emportes, souvenir de ton affreuse agonie! Humectée de ton meilleur
+sang, elle s'échappera [g38] de tes dents grinçantes et de ta lèvre
+hideuse. Alors, retourne, en arpentant, à ton noir tombeau, va--et
+livre-toi à tes hideuses frénésies avec les Afres et les Goules, jusqu'à
+ce qu'ils fuient d'horreur loin du spectre encore plus maudit qu'eux.
+
+«Comment nommez-vous ce caloyer que j'aperçois seul là-bas? J'ai déjà
+entrevu ses traits dans mon pays natal, il y a nombre d'années: j'errais
+sur le rivage solitaire de la mer; je le vis pressant les flancs de son
+coursier rapide, qui semblait favoriser les vœux de son cavalier. Je
+n'ai vu qu'une fois ce visage, mais il était alors si empreint d'une
+douleur intime, que je n'ai pas eu besoin de le voir une seconde fois
+pour le reconnaître. Aujourd'hui, il respire la même douleur sombre,
+comme si la mort était imprimée sur son front.
+
+--Il y aura six ans d'écoulés cet été, depuis qu'il est venu parmi nos
+frères. Il trouve du soulagement, sans doute, à habiter ici pour expier
+quelque crime sombre[loc7] qu'il ne veut pas nommer; mais, jamais à
+notre prière du soir, jamais devant le tribunal de la confession, il ne
+fléchit le genou; il se soucie peu de voir s'élever l'encens ou les
+hymnes vers les cieux; mais il vit seul dans sa cellule; sa foi et sa
+famille nous sont également inconnues.
+
+[Note loc7: Dark deed.]
+
+»Il est venu des contrées payennes en traversant la mer et en se rendant
+ici de la côte. Cependant, il ne semble pas appartenir à la race
+musulmane, car son visage indique un chrétien. Je le croirais quelque
+renégat égaré, et repentant de son apostasie, s'il ne fuyait pas notre
+saint temple, s'il ne refusait pas de goûter notre pain et notre vin
+consacrés. Il a fait de grandes largesses à notre couvent, et il a ainsi
+captivé ta faveur de notre abbé. Mais si j'étais prieur, je ne
+souffrirais pas un jour de plus la présence parmi nous d'un tel
+étranger, ou il serait condamné à habiter pour toujours notre cellule
+pénitentiaire. Il parle souvent dans ses visions d'une jeune fille
+précipitée dans la mer, de cliquetis de sabres, d'ennemis mis en fuite,
+d'outrages vengés, de musulman expirant. On l'a vu, debout sur ce roc
+escarpé, se livrer à des accès de délire, comme à l'apparition d'une
+main sanglante, fraîchement séparée de son corps, visible pour lui seul,
+lui montrant le lieu de sa tombe, et l'invitant à se précipiter dans les
+vagues.
+
+»Sombre et non terrestre est le regard sourcilleux qui brille sous son
+noir capuchon. L'éclair de cet œil mobile révèle trop bien des jours qui
+ne sont plus. La couleur de ses traits, quoique changeante, est
+insaisissable: souvent son regard fait repentir celui qui l'observe de
+sa témérité; car il possède cet ascendant irrésistible et sans nom qui
+parle, mais que l'on ne peut définir; esprit indompté et fier qui impose
+par son influence puissante; et comme l'oiseau agite en frémissant ses
+ailes, sans pouvoir fuir le serpent qui l'aspire, ceux sur lesquels
+tombe le regard de cet homme sont comme frappés de consomption, et ne
+peuvent fuir son prestige magique.
+
+»Le moine intimidé, qui se trouve seul sur son passage, s'empresse de
+s'éloigner, comme si cet œil et ce sourire amer transmettaient aux
+autres la crainte et la déception. Cet homme ne descend pas souvent à
+sourire, et, quand il sourit, il est triste de voir que c'est seulement
+par moquerie de la misère. Comme cette pâle lèvre se renfle et frémit!
+Bientôt elle devient plus immobile que jamais, comme si la douleur ou le
+dédain lui défendaient de sourire de nouveau. Que n'en est-il ainsi!--Un
+sourire si horrible ne peut jamais être l'expression d'une joie pure;
+mais il serait encore plus triste de rechercher quels furent autrefois
+les sentimens qui se manifestèrent sur ces traits: le tems n'en a pas
+encore fixé les rides, mais il y a confondu ensemble quelque chose de
+noble et de criminel: ses traits, qui ont encore conservé de la
+fraîcheur, indiquent une ame que les crimes dans lesquels elle s'est
+plongée n'ont pas entièrement dégradée. La foule vulgaire ne voit dans
+cet homme que l'aspect sinistre d'un coupable poursuivi par
+l'accomplissement de sa réprobation. L'observateur attentif peut
+reconnaître dans cet étranger une ame noble et une haute naissance:
+hélas! quoique ces dons précieux que la douleur a rendus
+méconnaissables, et que le vice a souillés, lui aient été accordés en
+vain, ce n'est pas un être vulgaire celai qui en a été favorisé; et
+cependant c'est presque avec effroi que le regard s'arrête sur lui. La
+chaumière dont le toit est tombé, qui n'offre plus que des ruinés,
+attire à peine l'attention du passant: la tour que la guerre ou la
+tempête a renversée, tant qu'il lui reste quelques créneaux, demande et
+obtient un regard de l'étranger. Chaque arche tapissée d'ifs, chaque
+colonne solitaire plaident fièrement pour ses gloires passées!
+
+»Sa robe flottante dont les larges plis l'enveloppent balaie la
+poussière, tandis qu'il s'avance dans l'enceinte du temple parsemée de
+colonnes. Il est aperçu avec terreur, lui qui contemple d'un air sombre
+les cérémonies qui sanctifient l'enceinte sacrée. Mais lorsque l'hymne
+religieux ébranle le chœur, que les moines s'agenouillent, lui se
+retirer et on voit son ombre errer sous ce portique qu'éclaire une lampe
+isolée et vacillante; c'est là qu'il attend la fin des cérémonies--et
+écoute la prière, sans jamais en murmurer une seule. Regardez:--près de
+ce mur à moitié éclairé, le voilà qui rejette en arrière son capuchon;
+ses noirs cheveux tombent en désordre et recouvrent son front pâle,
+comme si là Gorgone avait arraché de sa tête ses plus noirs serpens, et
+qu'elle les eût jetés sur le front terrible de cet étranger; car il
+décline les règles du couvent, et laisse croître cette chevelure impie:
+mais il porte toujours la robe de notre ordre. Ce n'est point par piété,
+mais par orgueil, qu'il donne des richesses à un couvent qui n'a jamais
+entendu de lui ni vœux ni même une parole.
+
+»Mais!--remarquez, tandis que l'harmonie fait retentir des hymnes de
+louange vers les cieux, remarquez cette joue livide, cette attitude
+immobile mêlée de défi et de désespoir! Saint François! éloigne cet
+homme de l'autel! Autrement nous pouvons craindre que la colère divine
+ne se manifeste par quelques signes terribles. Si jamais un mauvais ange
+a revêtu la forme d'un mortel, telle a été celle qu'il a choisie. Par
+toutes mes espérances dans la miséricorde divine, de tels regards
+n'appartiennent ni à la terre ni au ciel!»
+
+Les cœurs tendres sont facilement portés à l'amour; mais trop timides
+pour partager ses peines, trop faibles pour attendre ou braver le
+désespoir, de tels cœurs ne sont jamais à lui tout entiers. Les cœurs
+plus durs seuls peuvent ressentir des blessures que le tems ne peut
+jamais cicatriser.
+
+Le métal brut de la mine doit être passé par le feu avant de briller par
+son poli; plongé dans la fournaise ardente, il se plie et se fond--mais
+sans changer sa nature. Alors, façonné pour tes besoins, ou au gré de
+tes désirs, il servira à te dépendre où à donner la mort; cuirasse pour
+ton heure de danger, ou lame pour percer ton ennemi. Mais s'il porte la
+forme d'un poignard, que ceux qui aiguisent son tranchant prennent
+garde! Ainsi le feu des passions et l'art séducteur d'une femme peuvent
+amollir et façonner le cœur le plus dur; ce sont ces deux choses qui lui
+donnent sa forme, et ce qu'elles l'ont fait, c'est pour toujours, car il
+se briserait--plutôt que de se plier de nouveau.
+
+
+Si la solitude succède au malheur, la délivrance de ses peines est une
+légère consolation; le cœur vide et désert pourrait remercier l'angoisse
+qui le rendrait moins vide et moins solitaire. Nous nous dégoûtons de ce
+que personne ne partage avec nous; le bonheur même--deviendrait un
+malheur s'il fallait le supporter seul.
+
+Le cœur, une fois laissé ainsi désolé, doit recourir enfin, pour
+éprouver quelque soulagement,--à la haine. C'est comme si les morts
+pouvaient sentir les vers glacés circuler autour de leurs corps, et
+ramper comme pour faire un festin sur leur sommeil en putréfaction, sans
+pouvoir chasser ces froids reptiles rongeant et dévorant leurs cadavres!
+C'est comme si l'oiseau du désert [g39], dont le bec s'ouvre le sein
+pour nourrir sa jeune famille affamée, sans regretter une vie qu'elle
+lui transmet, ne la trouvait plus dans son nid abandonné, au moment où
+il vient de se déchirer le sein maternel.
+
+Les angoisses les plus aiguës que puisse éprouver le malheureux seraient
+des ravissemens, en comparaison de ce vide redoutable, de ce désert
+aride du cœur, de ce ravage, de ce débordement de sentimens superflus et
+sans objet. Qui voudrait-être condamné éternellement à contempler un
+ciel sans nuage ou sans soleil?
+
+Le mugissement de la tempête est beaucoup moins terrible que l'idée de
+ne plus jamais braver le courroux des vagues--pour le malheureux jeté,
+au milieu de la lutte des élémens, comme un débris solitaire sur quelque
+rivage abandonné, au sein d'une baie calme et silencieuse, destiné à
+mourir dans une lente et solitaire agonie. Il vaut mieux être englouti
+dans le choc des tempêtes que de se consumer peu à peu sur un rocher!
+
+
+»Père! tés jours ont été passés--paisiblement en comptant les grains de
+ton chapelet, et en récitant d'éternelles prières; ils ont été passés à
+effacer les péchés des autres: toi-même exempt de crime et de soucis,
+excepté ces maux passagers que tous les hommes doivent souffrir: tel a
+été ton sort depuis ton berceau jusqu'à ton âge avancé. Tu te félicites
+d'avoir été préservé de ces passions violentes et sans frein, telles que
+t'en découvrent tes pénitens, dont les secrets péchés et les peines
+mortelles demeurent ensevelis dans ton sein pur et indulgent. Mes jours,
+quoique peu nombreux, ont été consumés dans les plaisirs, mais plus
+encore dans le malheur. Au moins, dans ces heures d'amour et de
+détresse, j'ai échappé à l'ennui profond de la vie; tantôt dans la
+compagnie d'amis, tantôt environné d'ennemis, je n'avais de dégoût que
+pour la langueur du repos. Maintenant qu'il ne me reste plus rien que je
+puisse aimer ou haïr, rien qui relève mon espérance ou mon orgueil, je
+préférerais être l'insecte qui rampe sur les murs du cachot, que d'être
+condamné à passer mes jours stupides et monotones dans la méditation et
+la contemplation. Cependant il germe dans mon sein un désir de
+repos--mais pour la jouissance duquel je n'ai point de penchant. Bientôt
+ma destinée accomplira ce désir, et je dormirai sans rêver, à ce que je
+fus et à ce que je voudrais être encore, quelque sombres que te
+paraissent mes actions.
+
+»Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau de joies, qui ne sont
+plus; mon espérance est de partager leur destinée, quoiqu'il eût mieux
+valu pour moi mourir avec elles que de traîner une vie de languissantes
+douleurs. Mon ame n'a point refusé de supporter les traits déchirans
+d'une douleur impérissable; elle n'a point cherché dans la tombe le
+refuge volontaire des fous de l'antiquité et des lâches de nos jours:
+cependant ce n'est pas la mort que j'ai redoutée; elle m'eût été douce
+sur le champ dé bataille, si le sort m'eût destiné à être l'esclave de
+la gloire, au lieu d'être celui de l'amour. J'ai bravé le danger--non
+pour de vains honneurs: je souris des lauriers conquis ou perdus; que
+d'autres usent leur vie pour obtenir une haute renommée ou un vil
+salaire. Mais placez devant mes yeux quelque chose qui me semble un prix
+digne du danger: la jeune beauté que j'aime, l'ennemi que je hais, et je
+saurai me précipiter sur les pas du destin, à travers la pointe
+déchirante des épées, à travers des torrens de flammes pour sauver
+l'objet chéri, ou pour percer un cœur détesté. Tu ne dois point regarder
+ces paroles comme sortant de la bouche vaniteuse d'un homme qui agirait
+ainsi;--mais ce sont les paroles de celui qui _a déjà fait_ ces actions.
+L'ame fière et indomptée défie la mort, le faible la supporte, le
+malheureux doit l'implorer. Alors que la vie retourne à celui qui l'a
+donnée: je n'ai point chancelé à l'approche du danger quand j'étais
+puissant et heureux;--tremblerais-je _aujourd'hui_?
+
+
+«Je l'aimai, ô moine! oui, je l'adorai;--mais ce sont des mots dont tout
+le monde se sert:--je le prouvai plus par mes actions que par mes
+paroles. Il est sur cette épée une tache de sang qui ne s'effacera
+jamais. Ce sang fut versé pour elle, qui mourut pour moi; il échauffait
+le cœur d'un ennemi abhorré: oui, ne frémis pas--non--ne fléchis pas le
+genou, ne compte pas une telle action au nombre de mes péchés, car
+c'était aussi un ennemi de ta croyance! Le nom seul du Nazaréen irritait
+l'humeur sombre de ce païen. Sot ingrat! puisque ses blessures ont été
+faites par une main galiléenne habile à manier le fer, le plus sûr moyen
+d'arriver plus promptement dans son ciel turc;--car pour lui ses houris
+impatientes attendraient peut-être encore à la porte du prophète. Je
+l'aimai--l'amour sait pénétrer dans des lieux où les loups mêmes
+redouteraient d'aller chercher leur proie, et s'il sait assez oser, il
+serait difficile que la passion ne fût pas couronnée de quelque
+succès.--Qu'importe comment, où, et pourquoi, je ne cherchai ni ne
+soupirai en vain: cependant quelquefois, plein de remords, je voudrais
+qu'elle n'eût pas aimé une seconde fois. Elle mourut--je n'ose te
+raconter comment; mais regarde--cela est écrit sur mon front! Là se lit
+le crime et la malédiction de Caïn, en caractères que le tems n'a point
+effacés. Mais avant de me condamner, écoute: quoique j'eusse été la
+cause de son supplice, je n'en fus pas l'auteur; et cependant son
+meurtrier n'a fait que ce que j'aurais fait moi-même, si elle avait été
+infidèle une fois de plus. Elle l'avait trahi, et il l'a immolée; elle
+m'était fidèle, et je l'ai vengée: quelque mérité qu'ait été son sort,
+sa trahison était de la fidélité pour moi; à moi elle donna son cœur, la
+seule chose que la tyrannie ne puisse soumettre: et moi, hélas!
+j'arrivai trop tard pour la sauver! Cependant, tout ce que je pus alors
+lui donner, je le lui ai donné: une tombe à notre ennemi. Sa mort m'est
+légère; mais le sort de sa victime m'a fait--ce qui te fait horreur dans
+moi. Son destin était inévitable--il le savait bien, averti qu'il était
+par la voix du redoutable Tahir, à l'oreille prophétiquement sinistre de
+qui[g40] le bruit funèbre des balles de la mort avait présagé l'approche
+du meurtrier, à mesure que sa troupe défilait dans le passage où il est
+tombé!
+
+«Il mourut heureusement dans le tumulte de la bataille, moment où le
+trépas n'est accompagné ni de souffrances ni d'agonie. Il implora l'aide
+de son prophète, et adressa ses prières à Allah: il me reconnut, et nous
+croisâmes le fer dans la mêlée.--Je le contemplai dans sa défaite,
+étendu sur la terre, et je voulus lui voir rendre son dernier soupir.
+Quoique percé de coups comme un léopard sous le fer des chasseurs, il ne
+ressentit pas la moitié des tourmens que j'endure maintenant.--Je
+cherchai, mais ce fut vainement, de trouver dans ses mouvemens
+l'expression d'un esprit humilié: chaque trait, chaque mouvement de ce
+corps abattu et austère trahissaient sa rage, mais non ses remords. Oh!
+que ma vengeance n'eût-elle pas donné pour saisir quelques traces du
+désespoir dans ce visage expirant! le dernier repentir de cette heure où
+la pénitence a perdu son pouvoir d'arracher une terreur de la tombe,
+celui de donner des consolations, et où elle ne peut plus donner
+d'espérance de salut.
+
+
+«Les habitans d'un climat froid ont le sang aussi froid que leur climat,
+leur amour peut à peine conserver ce nom; mais le mien ressemblait à ce
+torrent de lave qui bouillonne en s'échappant du cratère enflammé de
+l'Etna. Je ne connais point les discours langoureux et larmoyans qui
+célèbrent l'amour des dames et les chaînes de la beauté. Si l'altération
+de couleur du visage, l'ardeur d'un sang qui bouillonne dans les veines,
+le mouvement de lèvres qui se tordent, mais qui ne murmurent jamais de
+lâches plaintes; si un cœur qui se brise, un cerveau en délire, des
+actions audacieuses, des pensées de vengeance, et tout ce que j'ai
+éprouvé et que j'éprouve encore, décèlent l'amour:--cet amour était le
+mien, et il s'est manifesté par plus d'une révélation amère. Il est vrai
+que je ne puis ni me lamenter ni pousser des soupirs; je ne connais que
+la possession de l'objet aimé ou mourir. Je meurs--mais avant j'ai
+possédé, et il arrivera ce qu'il pourra, _j'ai été_ heureux. Irai-je
+maudire le destin que j'ai cherché? Non--privé de tout, mon ame
+indomptable ne s'attendrit qu'au souvenir de la mort de Leïla: donne-moi
+le plaisir avec ses angoisses, à ce prix je vivrai pour aimer de
+nouveau. J'éprouve des regrets, mais ce n'est pas, ô mon saint guide!
+pour celui qui va mourir, mais à cause de celle qui n'est plus: elle
+sommeille sous les vagues errantes.--Ah! si elle avait une tombe sur la
+terre, ce cœur brisé et cette tête en délire demanderaient à partager
+son étroite couche. Elle était une forme pure de vie et de lumière, qui,
+une fois que je l'eus aperçue, fut une partie inséparable de ma vision;
+et de quelque côté que je tournasse mes regards, se levait cette étoile
+matinale de mon souvenir!
+
+«Oui, l'amour est un rayon céleste descendu du ciel, c'est une étincelle
+de ce feu immortel partagé avec les anges, et donné par Allah! pour
+élever nos pensées et nos désirs corrompus au-dessus de la région de la
+terre. La piété élève l'ame vers le ciel, mais le ciel lui-même descend
+dans l'amour; c'est un sentiment ravi à la divinité, pour effacer de
+notre ame toute pensée sordide; c'est un rayon de celui qui a formé
+l'univers, une auréole de gloire dont l'ame est couronnée!
+
+«J'accorde que _mon_ amour ait été imparfait, ainsi que tout ce que les
+mortels appellent faussement de ce nom; alors il peut te paraître un
+mal, tout ce que tu voudras; mais dis, oh! dis que le _sien_ n'était pas
+coupable! Elle était la lumière fidèle de ma vie; et cette lumière
+éteinte, quel rayon pourrait désormais rompre l'obscurité de mes nuits?
+Oh! que ne brille-t-elle encore pour me conduire, quand même ce serait à
+la mort, aux malheurs les plus redoutables! Pourquoi s'étonner si ceux
+qui ont perdu les joies présentes, les espérances futures, ne résistent
+plus que faiblement aux atteintes de la douleur, et accusent alors, dans
+leur frénésie, leur cruelle destinée; pourquoi s'étonner si, dans leur
+égarement, ils commettent des actions terribles qui ne semblent ajouter
+que le crime au malheur? Hélas! le cœur qui saigne intérieurement n'a
+rien à redouter des blessures du dehors; celui qui tombe du faîte du
+bonheur s'inquiète peu dans quel abîme il roule. Sans doute, ô
+vieillard, mes actions t'apparaissent maintenant aussi féroces que
+celles du sombre vautour. Je lis sur ton front l'horreur qu'elles
+t'inspirent, et ce sentiment, il a trop été dans mon destin de
+l'inspirer. Il est vrai que, comme cet oiseau de proie, j'ai laissé sur
+la trace de mes pas le ravage et la désolation; mais j'ai appris de la
+colombe à mourir,--et à ne pas connaître de second amour. C'est une
+leçon que l'homme doit recueillir de la part d'êtres qu'il ose mépriser.
+L'oiseau qui chante dans la bruyère, le cygne qui vogue sur le lac,
+n'ont qu'une compagne, une seule compagne. Que l'insensé vante son
+inconstance et se raille de ceux qui ne peuvent changer; qu'il partage
+ses railleries avec une jeunesse vaine et présomptueuse, je ne lui envie
+point ses nombreuses joies, mais j'estime moins cet homme lâche et sans
+foi, que le cygne fidèle sur son lac solitaire. Combien, combien il est
+au-dessous de la pauvre jeune fille qu'il a abandonnée fidèle, et qu'il
+a trahie! Une telle honte, au moins, ne fut jamais la mienne.--Leïla!
+chacune de mes pensées était à toi! mes vertus, mes défauts, mes
+plaisirs, mes souffrances, mon espoir dans l'avenir,--toutes mes
+espérances ici-bas;--tout cela c'était toi! La terre ne renferme rien
+qui te soit semblable; ou du moins ce n'est pas pour moi. Pour tous les
+mondes je n'oserais regarder la dame qui te ressemblerait, quoiqu'elle
+ne réunît pas tous tes charmes. Les seuls crimes qui aient souillé ma
+jeunesse, ce lit de mort--atteste ma fidélité. O Leïla!--tu fus, tu es
+encore le délire chéri de mon cœur!
+
+«Elle a cessé d'être,--et cependant je respire encore; mais ce n'est
+point le même air des autres hommes que je respire. Un serpent
+enveloppait mon cœur de ses froides étreintes, et empoisonnait de son
+dard toutes mes pensées. Comme tous les jours j'abhorrais tous les
+lieux, et, dans mes frémissemens, j'aurais voulu fuir toute la nature.
+Partout où je trouvais autrefois du charme, j'y portais la teinte sombre
+de mes pensées. Le reste, tu le connais déjà, ainsi que tous mes crimes
+et la moitié de mes douleurs: mais ne parle plus de pénitence; tu sais
+que je vais bientôt partir de ces lieux; et quand même tes contes
+pieux[loc8] seraient vrais, pourrais-tu défaire ce qui est accompli! Ne
+me crois pas ingrat;--mais ces griefs n'attendent du prêtre aucun
+soulagement[g41]. Devine en secret l'état de mon ame; mais si tu veux
+avoir plus de compassion, parle moins. Quand tu pourras rendre la vie à
+ma Leïla, je viendrai te prier de me pardonner. Tu pourras alors plaider
+ma cause dans ce haut lieu, où des messes achetées[loc9] obtiennent des
+grâces. Va calmer dans son antre la lionne solitaire, à qui la main du
+chasseur des forêts a ravi ses lionceaux frémissans; mais n'adoucis
+pas--ne raille pas _ma_ misère!
+
+[Note loc8: _Thy holy tale_.]
+
+[Note loc9: _Purchased masses_.]
+
+«Dans les jours de ma jeunesse, dans des heures moins agitées, lorsque
+le cœur aime à se confier dans un cœur, aux lieux où fleurissent les
+bosquets de ma vallée native, j'eus,--hélas! que ne l'ai-je encore
+maintenant!--un ami! Je te charge de lui faire parvenir ce gage, comme
+un souvenir d'un vœu de jeunesse; je voudrais l'avertir de ma mort
+prochaine. Quoique les ames absorbées comme la mienne accordent peu de
+pensées à l'amitié absente, mon nom obscurci lui sera encore cher. Cela
+est étrange;--il a prédit mon sort, moi j'en ai souri;--car alors je
+pouvais sourire,--quand la prudence me parlait par sa voix, et
+m'avertissait--de ce qui m'arrive, et dont alors je me souciais fort
+peu. Mais aujourd'hui ma mémoire me rappelle des paroles qu'à peine
+j'avais remarquées jusqu'à ce jour. Dis-lui--que ses prédictions
+s'accomplissent, et il frémira d'entendre cette vérité, et il désirera
+que ses paroles eussent été plus sévères. Dis-lui que, dans l'état de
+trouble et d'agitations où je me suis trouvé, je me suis rappelé, à
+travers des souvenirs et des scènes amères, les joies de notre jeunesse
+dorée, et que, dans l'agonie, ma langue embarrassée eût essayé de bénir
+sa mémoire avant de mourir; mais la divinité dans sa colère eût détourné
+sa face, si le criminel avait osé prier pour l'innocent.
+
+«Je ne lui demande point de m'épargner le blâme, il est trop généreux
+pour maudire mon nom, et d'ailleurs qu'ai-je à faire avec la renommée?
+Je ne lui demande pas de s'abstenir de me donner des regrets; cette
+froide demande ressemblerait trop au dédain. Et qui pourrait mieux
+honorer la tombe d'un frère que les larmes viriles de l'amitié?
+Porte-lui cette bague, elle fut à lui autrefois, et dis-lui--tout ce que
+tu vois! des traits flétris, un esprit ravagé, un débris de la violence
+des passions, une écorce desséchée, une feuille dispersée et jaunie par
+le souffle dévorant du malheur!
+
+
+«Ne me parle plus de vision fantastique; non, père, non, ce n'était
+point un rêve. Hélas! le rêveur doit pouvoir d'abord dormir. J'étais
+éveillé, et j'aurais désiré pleurer, mais je ne le pouvais pas; car mon
+front brûlant battait à chaque pulsation comme à présent; je ne désirais
+que de pouvoir verser une larme, comme si c'eût été pour moi quelque
+chose d'heureux, de nouveau et de cher. Je la désirais alors et je la
+désire encore.--Le désespoir est plus sévère que ma volonté. Ne perds
+pas inutilement les oraisons, le désespoir est plus puissant que tes
+prières religieuses. Quand même je pourrais le devenir, je ne voudrais
+pas être heureux. Je n'ai pas besoin de paradis, mais de repos. C'était
+alors, je te le dis, père! alors que je l'ai vue; oui, elle avait repris
+une nouvelle vie; elle brillait enveloppée de son blanc symar[g42],
+comme à travers ce pâle et gris nuage brille l'étoile que je contemple
+maintenant, semblable à Leïla, qui me paraît encore plus belle. Je ne
+vois plus qu'obscurément sa lumière scintillante; la nuit de demain sera
+plus noire encore; et moi, je paraîtrai devant ses rayons, cadavre sans
+vie, l'effroi des vivans. Je m'égare, père! car mon ame s'approche du
+terme final.
+
+«Je l'ai vue, ô moine! et je m'élance près d'elle, oublieux de nos
+premiers malheurs. Me précipitant de ma couche, je la saisis, et la
+presse sur mon cœur désespéré. Je l'embrasse,--qu'est-ce donc ce que
+j'embrasse? Aucune forme vivante n'est dans mes bras; nul cœur ne répond
+au mien par ses battemens, et, cependant, Leïla! cependant cette forme
+est la tienne! O amante la plus adorée! es-tu donc, changée à tel point
+que tu paraisses à mes yeux, et que tu te moques de mes sens? Ah! si tes
+charmes ne sont que glacés, que m'importe, pourvu que je puisse serrer
+dans mes bras tout ce que j'ai jamais désiré d'y retenir? Hélas! ils
+n'embrassent qu'une ombre, ils retombent en frémissant sur mon cœur
+solitaire; cependant, elle est encore là, debout en silence, qui me fait
+signe de ses mains suppliantes, avec ses cheveux tressés, et son œil
+brillant et noir!--Je reconnais mon erreur,--elle ne pouvait mourir!
+Mais _lui_, n'est-il pas mort? Je l'ai vu enseveli dans la vallée où il
+tomba; il ne vient pas, car il ne peut soulever la terre qui le couvre:
+alors pourquoi t'es-tu réveillée toi-même? Ils m'ont dit que les vagues
+sauvages avaient roulé sur le visage que je vois maintenant, sur les
+charmes que j'aime; ils m'ont dit,--c'était une histoire hideuse! je la
+redirais bien, mais ma langue se refuserait à la raconter. Si elle est
+véritable, et si tu es venue des gouffres de l'Océan pour réclamer une
+tombe plus calme, oh! passe tes doigts de rosée sur ce front qui cessera
+de brûler sous ton empreinte; pose-les sur mon cœur sans espoir: mais
+forme ou bien ombre vaine! quoi que tu sois, par pitié, ne m'abandonne
+plus! du moins, emporte avec toi mon ame dans un lieu où les vents ne
+puissent plus mugir, et les vagues rouler!
+
+
+«Tel est mon nom, et telle est mon histoire. Confesseur! à ton oreille
+secrète j'ai confié mes angoisses et les erreurs que je déplore. Je te
+remercie de la généreuse larme que mon œil glacé n'aurait jamais versée.
+Fais-moi déposer parmi les morts les plus obscurs, et; excepté la croix
+placée sur ma tête; qu'aucun nom ne soit lu sur ma tombe par la piété de
+l'étranger; qu'aucun emblême n'arrête les pas du pélerin.»
+
+
+Il expira.--Rien de son nom ni de sa famille n'a été connu, excepté ce
+que le père qui l'avait assisté à ses derniers momens ne doit pas
+raconter. Cette histoire, rompue par fragmens, est tout ce que nous
+savons sur celle qu'il aima, et sur celui qu'il fit tomber dans la
+vallée[g43].
+
+FIN DU GIAOUR.
+
+
+
+
+NOTES
+DU GIAOUR.
+
+
+NOTE 1.
+
+Le tombeau qui subsiste sur les rochers du promontoire est regardé par
+quelques écrivains comme le tombeau de Thémistocle.
+
+NOTE 2.
+
+La passion du rossignol pour la rose est une fable persanne bien connue.
+Si je ne me trompe, le _Bulbul des mille contes d'amour_ est une de ses
+dénominations orientales.
+
+NOTE 3.
+
+La guitare est l'instrument favori du nautonnier grec, surtout la nuit;
+pendant une belle brise et durant le calme, il l'accompagne toujours de
+la voix et souvent de la danse.
+
+NOTE 4.
+
+ «_Ay, but to die and go we know not where,
+ To lie in obstruction's cold apathy_.»
+
+(Shakspeare's _Measure for measure_, act III.)
+
+NOTE 5.
+
+Je pense que peu de mes lecteurs ont jamais eu l'occasion d'éprouver ce
+que je cherche à décrire ici; mais ceux qui l'ont éprouvé conserveront
+sans doute un triste souvenir de cette singulière beauté qui reste
+empreinte, à peu d'exceptions près, sur les traits d'un mort; peu
+d'heures _après que l'ame a eu quitté ce corps_. Il est à remarquer que,
+dans les cas dé mort violente, telle que par une blessure d'arme à feu,
+l'expression est toujours celle de la langueur, quelle que soit
+l'énergie naturelle de la personne qui a reçu le coup mortel; mais, dans
+la mort causée par un coup de poignard, la physionomie conserve son
+expression féroce, et dévoile tous les mouvemens de l'ame.
+
+NOTE 6.
+
+Athènes est la propriété du _kislar-aga_ (l'esclave du sérail et le
+gardien des femmes), qui nomme le waiwode. Un pendard et un eunuque,--ce
+ne sont pas des termes polis, mais ce sont des termes
+exacts,--_gouverne_ maintenant le _gouverneur_ d'Athènes!
+
+NOTE 7.
+
+_Giaour_, infidèle, dans l'esprit d'un Musulman.
+
+NOTE 8.
+
+_Tophaik_, mousquet:--Le Baïram est annoncé par le canon au coucher du
+soleil; l'illumination des mosquées et les détonnations d'armes à feu de
+toute espèce proclament la fête durant la nuit.
+
+NOTE 9.
+
+_Djerrid_, javeline turque à pointe émoussée, qui est lancée, par les
+cavaliers avec une grande forcé et grande précision. C'est un exercice
+favori des Musulmans; mais je ne sais pas si on peut l'appeler un
+exercice _viril_, puisque les plus habiles dans cet art sont les
+eunuques noirs de Constantinople.
+
+NOTE 10.
+
+Le vent du désert, fatal à tout être vivant, et auquel il est souvent
+fait allusion dans la poésie orientale.
+
+NOTE 11.
+
+Partager la nourriture, rompre le pain et le sel avec son hôte, fait la
+sûreté de celui qui reçoit l'hospitalité. Quand même il serait un
+ennemi, de ce moment sa personne est sacrée.
+
+NOTE 12.
+
+Je n'ai pas besoin d'observer que la charité et l'hospitalité sont les
+premiers devoirs imposés par Mahomet; et, pour dire la vérité, ils sont
+généralement pratiqués par ses disciples. Le premier éloge que l'on doit
+accorder à un chef, dans un panégyrique, est celui de sa libéralité, et
+ensuite, de sa valeur.
+
+NOTE 13.
+
+L'_ataghan_, longue dague portée avec les pistolets à la ceinture, dans
+un fourreau de métal, ordinairement d'argent; et, chez les personnes
+riches, cet ataghan est doré ou même d'or.
+
+NOTE 14.
+
+Le vert est la couleur privilégiée des nombreux descendans prétendus du
+Prophète. Parmi eux, comme chez nous, la foi (héritage de famille) est
+supposée bien supérieure à la nécessité des bonnes œuvres: aussi ces
+familles sont-elles les plus méprisables d'une race indifférente.
+
+NOTE 15.
+
+_Salem aleïkoum! aleïkoum salem!_ la paix soit avec vous! avec vous soit
+la paix!--C'est le salut réservé pour les croyans.--A un chrétien, on
+dit: _Urlarula_, bon voyage! ou: _Saban hiresem_, _saban serula_, bon
+jour, bon soir; et quelquefois: _Soyez heureux_, sont les saluts
+habituels.
+
+NOTE 16.
+
+Le papillon azuré de Cachemire, le plus rare et le plus beau de tous les
+papillons.
+
+NOTE 17.
+
+Allusion au suicide douteux du scorpion, ainsi donné comme modèle par
+d'aimables philosophes. Quelques-uns soutiennent que la direction du
+dard, lorsqu'il est tourné contre la tête, est purement un mouvement
+convulsif; mais d'autres portent contre lui le verdict de _felo de se_.
+Les scorpions sont sûrement intéressés à une prompte décision de la
+question; comme, si une fois il est établi que ce sont des
+_insectes-Catons_, on leur permettra sans doute de vivre aussi long-tems
+qu'ils le jugeront convenable, sans périr martyrs pour une hypothèse.
+
+NOTE 18.
+
+Le canon, au coucher du soleil, ferme le Ramazan. Voyez la note 8.
+
+NOTE 19.
+
+_Phingari_, la lune.
+
+NOTE 20.
+
+Le fameux et célèbre rubis du sultan _Giamschid_, auquel _Istakar_ doit
+ses embellissemens, et nommé, à cause de sa splendeur, _Schebgerag_, le
+_flambeau de la nuit_, ainsi que _la coupe du soleil_, etc. Dans les
+premières éditions de ce poème, _Giamschid_ était donné comme un mot de
+trois syllabes, d'après l'orthographe de d'Herbelot; mais je suis
+informé que Richardson le réduit à un mot dissyllabique, et l'écrit
+_Jamschid_. J'ai laissé dans le texte l'orthographe de l'un avec la
+prononciation de l'autre [n1].
+
+[Note n1: Ce sultan était le quatrième souverain de la dynastie des
+Pichdadiens, et frère ou neveu de Tahamurah. Son vrai nom était composé
+des mots _Giam_ ou _Gem et Shid_; ce dernier mot, dans l'ancien langage
+persan, signifie _soleil_.
+
+(D'HERBELOT.)]
+
+NOTE 21.
+
+_Al-Sirat_, pont d'une largeur moindre que celle du fil d'une araignée
+affamée, sur lequel les Musulmans doivent glisser (_skate_) pour aller
+en Paradis dont il est la seule entrée. Mais ce n'est pas le pire; la
+rivière qui coule au-dessous est l'Enfer lui-même, dans lequel, comme on
+doit s'y attendre, l'inhabileté et la sensibilité du pied font tomber
+avec un _facilis descensus Averni_: ce qui n'offre pas une perspective
+très-agréable aux passagers qui suivent. Il y en a encore un plus étroit
+au-dessous pour lés juifs et les chrétiens.
+
+NOTE 22.
+
+Erreur vulgaire. Le Koran alloue au moins le tiers du Paradis aux femmes
+de bonne conduite; mais le très-grand nombre des Mahométans interprètent
+le texte à leur manière, et excluent leurs moitiés du Paradis. Ennemis
+des platoniciens, ils ne peuvent discerner _aucune propriété de choses_
+dans les âmes des personnes de l'autre sexe, pensant qu'ils en seront
+dédommagés par les houris.
+
+NOTE 23.
+
+Comparaison orientale, qui paraîtra peut-être, quoique véritablement
+empruntée, _plus arabe qu'en Arabie_ [n2].
+
+[Note n2: Ces mots sont en français dans le texte.]
+
+NOTE 24.
+
+Hyacinthe, en arabe _sunbul_: pensée aussi commune chez les poètes
+orientaux qu'elle l'était parmi les Grecs.
+
+NOTE 25.
+
+_Franguestan_, Circassie.
+
+NOTE 26.
+
+_Bismillah_! au nom de Dieu! C'est le début de tous les chapitres du
+Koran, excepté un, ainsi que des prières et des actions de grâces.
+
+NOTE 27.
+
+Phénomène qui n'est pas rare chez un Musulman en colère. En 1809, les
+moustaches du capitan-pacha, dans une audience diplomatique, ne
+causèrent pas moins d'effroi à tous les drogmans que celles d'un tigre.
+Ces moustaches terribles se tordirent: elles se dressèrent de leur
+propre mouvement; et on s'attendait à tout moment à les voir changer de
+couleur, mais à la fin elles consentirent à se rabattre: ce qui sauva
+probablement plus de têtes qu'elles ne contenaient de poils.
+
+NOTE 28.
+
+_Amaun_, quartier, pardon.
+
+NOTE 29.
+
+Le _mauvais œil_, superstition commune dans le Levant, et dont les
+effets imaginaires sont cependant vraiment singuliers pour ceux qui se
+croient en être affectés.
+
+NOTE 30.
+
+_Palampore_, schall à fleurs porté généralement par les personnes de
+distinction.
+
+NOTE 31.
+
+Le _calpac_; c'est la calotte solide ou la partie centrale de la
+coiffure: le schall est tourné autour et forme le turban.
+
+NOTE 32.
+
+Le turban, une petite colonne et un verset du Koran ornent les tombeaux
+des Osmanlis, soit dans le cimetière ou dans les champs. En parcourant
+les montagnes, vous rencontrez fréquemment de semblables monumens; et,
+sur votre demande, on vous dit qu'ils rappellent quelque victime de la
+rebellion, du brigandage ou de la vengeance.
+
+NOTE 33.
+
+Allah hu! Ce sont les mots qui terminent l'appel à la prière que fait le
+muezzin, de la plus haute galerie extérieure du minaret. Dans un soir
+calme, lorsque le muezzin a une belle voix, ce qui arrive souvent,
+l'effet de cette voix est solennel, et bien plus beau que celui de
+toutes les cloches de la chrétienté.
+
+NOTE 34.
+
+Ce qui suit fait partie d'un chant de guerre des Turcs:--
+
+Je vois,--je vois une jeune fille du Paradis, aux yeux noirs; elle agite
+un mouchoir, un voile d'azur, et me crie de toutes ses forces; «Viens,
+embrasse-moi; car je t'aime, etc.»
+
+NOTE 35.
+
+Monkir et Nékir sont les inquisiteurs des morts. Le défunt subit devant
+eux un court noviciat et un échantillon préparatoire de la damnation. Si
+les réponses ne sont pas les plus claires, il est tiré en haut par une
+faux, et repoussé en bas avec un marteau rougi au feu, jusqu'à ce qu'il
+soit bien préparé par ces épreuves et par quantité d'autres
+subsidiaires. Les fonctions de ces anges ne sont pas une sinécure, car
+ils ne sont que deux; et le nombre des orthodoxes décédés étant en
+petite proportion avec ceux qui ne le sont pas, leurs mains sont
+toujours occupées.
+
+(Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.)
+
+NOTE 36.
+
+Eblis, prince oriental des ténèbres.
+
+(Note de Lord Byron.)
+
+C'est le Διαßολος des Grecs corrompu en Eblis par les Arabes. (Voyez
+d'Herbelot, Bibl. Orient.)
+
+(N. du Tr.)
+
+NOTE 37.
+
+La croyance superstitieuse aux vampires est encore générale dans le
+Levant. L'honnête Tournefort nous a conté une longue histoire que M.
+Southey cite dans ses notes sur Thalaba, sous le nom de Vroucolochas,
+comme il les appelle. Le terme romaïque est Vardoulacha. Je me rappelle
+une famille entière effrayée du cri d'un enfant qu'elle croyait causé
+par une semblable visite. Les Grecs ne mentionnent jamais ce mot sans
+horreur: J'ai trouvé que Broucolokàs est un vieux et légitime mot
+hellénique,--au moins est-il ainsi appliqué à Arsénius, qui, selon les
+Grecs, fut animé par le démon après sa mort. Les modernes, cependant, se
+servent du mot mentionné plus haut.
+
+NOTE 38.
+
+La fraîcheur du visage et des lèvres humides de sang sont les signes
+infaillibles pour reconnaître un vampire. Les histoires racontées en
+Hongrie et en Grèce sur ces mangeurs horribles sont singulières, et
+quelques-unes sont attestées de la manière la plus incroyable.
+
+NOTE 39.
+
+Le pélican est, je crois, l'oiseau ainsi calomnié par l'imputation de
+nourrir ses petits de son sang.
+
+NOTE 40.
+
+Cette superstition de seconde ouïe (car je n'ai jamais rencontre une
+véritable seconde vue dans l'Orient) fut une fois l'objet de mon
+observation. Dans mon troisième voyage au cap Colonna, au commencement
+de 1811, comme nous traversions le défilé qui commence au hameau entre
+Kératié et Colonna, je remarquai que Dervish Tahiri pressait son cheval
+pour sortir de ce passage, et penchait sa tête sur sa main comme un
+homme inquiet. Je le joignis au galop et le questionnai. «Nous sommés en
+péril, me répondit-il.--Quel péril? Nous ne sommes pas maintenant en
+Albanie, ni dans les défilés d'Ephèse, de Missolonghi ou de Lépante;
+nous sommes en nombre, bien armés, et les Choriates n'ont pas le courage
+d'être voleurs.--C'est vrai, Effendi; mais néanmoins le coup de feu
+résonne à mes oreilles.--Le coup de feu! on n'a pas tiré un seul coup de
+tophaïque ce matin.--Je l'entends cependant--bom--bom!--aussi
+distinctement que j'entends votre voix.--Bah!--Comme il vous plaira,
+Effendi; si cela est écrit, cela arrivera.»--Je laissai ce prophète aux
+habiles oreilles, et galopai vers Basile, son compatriote chrétien, dont
+les oreilles, quoique pas du tout prophétiques, n'en annonçaient pas
+moins d'intelligence. Arrivés tous à Colonna, nous y restâmes quelques
+heures, et nous revînmes à loisir, débitant une foule de mots
+spirituels, en plus de dialectes que n'en entendit la Tour de Babel, sûr
+le devin qui s'était trompé: Romaïque, Arnaute, Turc, Italien et Anglais
+s'exercèrent tous à des railleries variées sur le pauvre Musulman.
+Pendant que nous contemplions la délicieuse perspective, Dervish était
+occupé à examiner les colonnes. Je pensai qu'il s'était métamorphosé en
+antiquaire, et je lui demandai s'il était devenu un Palaocastro. «Non,
+dit-il, mais ces piliers seront utiles pour soutenir une attaque;» et il
+ajouta d'autres remarques qui prouvaient au moins sa conviction dans sa
+malencontreuse faculté de préentendre. A notre retour à Athènes, nous
+apprîmes de Leoné (prisonnier débarqué quelques jours après) le projet
+d'attaque des Maïnotes, mentionné avec les causes de sa non-exécution
+dans les notes du second chant de _Childe-Harold_. Je me donnai la peine
+de questionner cet homme, et il décrivit les vêtemens, les armes, les
+chevaux de notre troupe d'une manière si exacte, que ce détail, joint à
+d'autres circonstances, ne nous permit pas de douter qu'il n'eût été de
+la _bande vilaine_, et nous-mêmes près de fort mauvais voisins. Dervish
+devint un prophète pour toute sa vie; et j'ose dire, qu'il entend
+maintenant plus de mousqueterie qu'il n'en sera jamais tiré, à la grande
+satisfaction des Arnautes de Bérat et des montagnards ses compatriotes.
+
+--Je rapporterai encore un trait de cette race singulière. En mars 1811,
+un Arnaute, remarquable par sa vigueur et son activité (il était, je
+crois, le cinquième dans la même disposition), vint s'offrira moi pour
+domestique. L'ayant refusé: «Bien, Effendi, me dit-il, puissiez-vous
+vivre!--vous m'auriez trouvé utile. Demain je quitterai la ville pour
+les montagnes; je reviendrai en hiver, peut-être alors me
+recevrez-vous.» Dervish, qui était présent, remarqua, comme une chose
+naturelle et sans conséquence, que, _dans cet intervalle, il allait
+joindre les klephtes_ (voleurs), ce qui était vrai à la lettre.--S'ils
+ne sont pas tués, ils reviennent l'hiver, et le passent, sans être
+inquiétés, dans une ville où ils sont souvent aussi bien connus que
+leurs exploits.
+
+NOTE 41.
+
+Le sermon du moine est omis. Il semble qu'il ait eu aussi peu d'effet
+sur le patient, qu'il en aurait probablement sur le lecteur. Il suffira
+de dire qu'il était de la longueur habituelle (comme on peut s'en
+apercevoir par les interruptions et l'ennui du patient), et qu'il fut
+débité avec le ton nasillard de tous les prédicateurs orthodoxes.
+
+NOTE 42.
+
+_Symar_, drap mortuaire.
+
+NOTE 43.
+
+La circonstance à laquelle se rapporte l'histoire ci-dessus n'est pas
+rare en Turquie. Il y a quelques années, la femme de Muchtar Pacha se
+plaignit au père de celui-ci[n3] de l'infidélité supposée de son fils;
+il lui demanda, et elle eut la barbarie de lui donner une liste des
+douze plus belles femmes de Janina. Elles furent saisies, enfermées dans
+des sacs, et jetées dans le lac la même nuit! Un des gardes qui étaient
+présens m'apprit qu'aucune des victimes ne poussa un cri, ou ne montra
+quelque symptôme de terreur en étant si soudainement arrachée _à tout ce
+qu'on aimait, à tout ce que l'on aime_. Le sort de Phrosine, la plus
+belle de ces victimes, est le sujet d'un grand nombre de chants
+romaïques et arnautes.
+
+[Note n3: Le fameux Aly, pacha de Janina.]
+
+L'histoire racontée dans le poème est arrivée, dit-on, à un jeune
+Vénitien, il y a plusieurs années, et maintenant elle est presque
+oubliée. Je l'ai, par hasard, entendu raconter par un des diseurs
+d'histoires, si communs dans les cafés du Levant, qui chantent ou
+déclament leurs récits. Les additions et interpolations du traducteur
+seront aisément distinguées du reste, par le manque d'images orientales;
+et je regrette que ma mémoire ait retenu si peu de fragmens de
+l'original.
+
+Pour ce qui concerne quelques-unes des notes, j'en suis redevable en
+partie à d'Herbelot, et en partie à ce très-oriental, et comme
+l'appelait si justement M. Wéber, au _sublime conte du calife
+Wathek_[n4].
+
+[Note n4: Ce livre est de lord Beckford. Il a paru d'abord en français,
+puis en anglais, et a eu plusieurs réimpressions en français.
+
+(_N. du Tr_.)]
+
+Je ne sais pas à quelle source l'auteur de ce singulier volume a puisé
+ses matériaux. Quelques-uns de ses épisodes peuvent se rencontrer dans
+la _Bibliothèque Orientale_; mais par l'exactitude des mœurs, par la
+beauté de ses descriptions et la puissance de l'imagination, il surpasse
+de beaucoup toutes les imitations européennes; et il porte tant de
+marques d'originalité, que ceux qui ont visité l'Orient-croiront
+difficilement que ce n'est pas une traduction. Comme nouvelle orientale,
+_Rasselas_ même doit s'incliner devant lui: son _heureuse vallée_ ne
+supporterait pas la comparaison avec le _palais d'Eblis_.
+
+FIN DES NOTES DU GIAOUR.
+
+
+
+
+LA
+FIANCÉE D'ABYDOS.
+
+HISTOIRE TURQUE.
+
+_Had we never loved so kindly, Had we never loved so blindly, Never met
+or never parted, We had ne'er been broken-hearted_. (BURNS.)
+
+Si nous n'avions jamais aimé si tendrement, Si nous n'avions jamais aimé
+si aveuglément, Si nous ne nous étions jamais rencontrés, jamais
+séparés, Nous n'aurions jamais eu nos cœurs brisés.
+
+
+
+
+AU TRÈS-HONORABLE
+LORD HOLLAND
+CETTE HISTOIRE EST DÉDIÉE,
+AVEC UN PROFOND SENTIMENT D'ESTIME ET DE RESPECT,
+PAR SON RECONNAISSANT, OBLIGÉ
+ET SINCÉRE AMI,
+BYRON.
+
+
+
+
+Chant Premier[loc10].
+
+[Note loc10: Notre fidélité à suivre le système que nous avons adopté de
+traduire le plus littéralement possible, nous fait rencontrer plus
+souvent, pour l'expression, dans ce poème, avec M. A. P. que partout
+ailleurs, parce que lui-même, d'après son aveu, a fait la traduction
+récente de cet ouvrage en suivant un système différent de celui qu'il
+avait toujours suivi. S'il eût appliqué, ce système a toutes les œuvres
+de Byron, il n'aurait pas eu de successeur.
+
+(_N. du Tr_.)]
+
+
+1. Connaissez-vous la contrée où le cyprès et le myrte sont les emblèmes
+des actions de ceux qui l'habitent? où la rage du vautour, L'amour de la
+tourterelle, tantôt se changent en soupirs, tantôt s'égarent dans le
+crime? Connaissez-vous là contrée du cèdre et de la vigne où les fleurs
+sont toujours fleuries; où le ciel est toujours brillant et pur; où les
+ailes légères du zéphir, chargées de parfums, s'arrêtent fatiguées sur
+les jardins de la rosé dans toute sa fraîcheur [1]; où le citron et
+l'olive sont les plus beaux des fruits; où la voix du rossignol n'est
+jamais muette; où les teintes de la terre et les couleurs du ciel,
+variées entre elles, rivalisent de beauté; où la pourpre de l'océan est
+si profondément nuancée; où les vierges sont aussi douces que les roses
+dont elles tressent des guirlandes; et où, excepté le caractère de
+l'homme, tout est divin?
+
+C'est le climat de l'Orient; c'est la contrée du soleil.--Peut-il
+sourire avec amour à des actions comme celles de ses enfans[f2]? Oh!
+sombres comme les accens de l'adieu des amans sont les cœurs qu'ils
+portent, et les histoires qu'ils racontent.
+
+2. Entouré d'esclaves nombreux et vaillans, armés comme il convient aux
+braves et attendant chacun l'ordre de leur maître pour guider ses pas ou
+garder son sommeil, le vieux Giaffir était assis dans son divan: une
+profonde pensée se faisait remarquer dans son œil chargé d'années, et
+quoique le visage d'un musulman ne trahisse pas souvent à ceux qui
+l'observent l'intérieur de son ame, très-habile qu'il est à cacher tous
+ses sentimens, excepté son indomptable orgueil, son front pensif et son
+air absorbé décelaient plus que de coutume les pensées qui l'agitaient.
+
+3. «Que la salle soit évacuée.»--La troupe a disparu.--«Maintenant
+appelez-moi le chef de la garde du harem.» Il n'y a plus avec Giaffir
+que son fils unique, et l'esclave de la Nubie qui attend les ordres de
+son maître. «Haroun,--quand toute cette foule qui attend aura dépassé la
+porte extérieure (malheur à la tête de celui dont l'œil regarderait le
+visage non voilé de mon enfant Zuleïka!) va, amène-moi ma fille de sa
+tour; sa destinée est fixée dès cette heure. Cependant ne lui répète pas
+mes paroles; elle doit être instruite par moi seul de ses devoirs!»
+
+«Pacha! entendre, pour moi, c'est obéir.» L'esclave n'en doit pas dire
+davantage à un despote.--Déjà il a pris le chemin de la tour, mais ici
+le jeune Sélim rompt le silence; il s'incline d'abord par une humble et
+respectueuse révérence, baisse modestement les yeux, et parle avec
+grâce, en se tenant toujours aux pieds du pacha: car le fils d'un
+musulman mourrait plutôt avant d'oser s'asseoir devant son père!
+
+«Père! dans la crainte que tu ne grondes ma sœur, ou son noir gardien,
+sache--que la faute, si une faute a été commise, vient de moi seul;
+alors, que tes reproches ne tombent que sur moi.--La matinée était si
+belle que--le vieillard et l'homme fatigué pouvaient dormir,--moi je ne
+le pouvais pas; et pour voir seul, pour contempler seul les plus belles
+scènes de la nature dans la campagne et sur la mer, sans avoir personne
+pour sympathiser avec des pensées qui faisaient battre vivement mon
+cœur, c'eût été une peine, une privation cruelle;--car quelle que soit
+mon humeur, en vérité, je n'aime point la solitude. J'ai été réveiller
+Zuleïka, et, comme tu sais que la lourde clef de la porte du harem se
+tourne promptement pour moi, nous étions déjà dans les bosquets de
+cyprès avant que les gardiens esclaves se soient éveillés, et nous
+jouissions avec délices de la terre, de la mer et du ciel qui semblaient
+nous appartenir! Là, nous sommes restés trop long-tems peut-être,
+séduits par l'histoire de Medjnoun et les chants de Sâdi[f3]; jusqu'à ce
+que, ayant entendu le son retentissant du tambour[f4] annonçant l'heure
+prochaine de ton divan; fidèle à toi et à mon devoir, et averti par cet
+appel, je suis revenu à la hâte pour te présenter mes respectueuses
+salutations. Mais Zuleïka se promène encore,--Oh! père, ne te courrouce
+point;--n'oublie point que personne ne peut pénétrer dans ce secret
+bosquet, excepté ceux qui gardent la tour des femmes.»
+
+4. «Fils d'un esclave,--lui dit le pacha,--élevé par une mère infidèle,
+vaine était l'espérance d'un père de voir quelque chose dans toi qui fût
+d'un homme. Quand ton bras devrait courber l'arc, lancer le javelot et
+dompter un coursier, toi, Grec d'ame, sinon de croyance, tu vas
+t'amollir à écouter le murmure des eaux, à voir les roses épanouir. Que
+ce globe, dont les clartés matinales excitent tant l'admiration de tes
+yeux languissans, ne te communique-t-il quelque chose de son feu ardent!
+Toi! tu supporterais de voir ces créneaux abattus, pièce par pièce, par
+les chrétiens; oui, tu verrais lâchement les vieux murs de Stamboul
+tomber devant les dogues de Moscou, et tu ne frapperais pas un seul coup
+pour la vie ou la mort contre les chiens de Nazareth! Va--que ta main,
+plus faible que celle d'une femme, prenne le fuseau--non le fer. Mais,
+Haroun!--cours vers ma fille: écoute,--tu m'en réponds sur ta tête.--Si
+Zuleïka s'échappe ainsi souvent,--tu vois cet arc,--il a une corde!»
+
+5. On n'entendit aucun accent s'échapper de la bouche de Sélim; aucun du
+moins n'alla frapper l'oreille du vieux Giaffir, mais chaque froncement
+de sourcils, chaque parole du vieillard lui perçaient plus le cœur que
+l'épée d'un chrétien.
+
+«Fils d'un esclave!--accusé de lâcheté!» Ces insultes eussent coûté cher
+à un autre. «Fils d'un esclave! et _qui_ donc est mon père!» Ainsi Sélim
+donnait carrière à ses noires pensées; et dans l'éclat de ses regards
+brillait plus que de la colère; cet éclat disparaît. Le vieux Giaffir a
+frémi en considérant son fils, car il a lu dans ses yeux tout ce qu'ont
+fait naître ses dures paroles; il y vit commencer la rébellion: «Viens
+ici, enfant.--Quoi! pas de réponse? Je te comprends et j'apprends à te
+connaître. Mais il est des actions que tu n'oserais pas entreprendre:
+mais si ta barbe avait une longueur plus virile, et si ta main avait
+plus d'adresse et de force, je me plairais à te voir rompre une lance,
+quand même ce serait contre la mienne.»
+
+Comme il avait laissé tomber ces paroles avec ironie, il fixa fièrement
+son regard sur celui de Sélim qui lui rendit défi pour défi, et soutint
+avec tant d'orgueil le regard de son père qu'il le força à le
+baisser.--Celui-ci n'osa pas s'avouer la cause et la nature de son
+émotion.
+
+«Je dois me méfier, disait-il en lui-même, que cet enfant indocile et
+mutin ne me cause un jour de plus sérieuses craintes; je ne l'ai jamais
+aimé depuis sa naissance, et--mais son bras est peu à redouter; à peine,
+à la chasse, oserait-il lutter avec le faon timide ou l'antilope, encore
+moins voudrait-il se hasarder dans ces combats où l'homme lutte pour la
+gloire et la vie.--Je ne voudrais pas me fier à ce regard, à cet accent:
+non,--ni même à ce sang si près du mien. Ce sang,--il n'a pas
+entendu;--c'est assez,--je le surveillerai bien plus attentivement
+désormais. Il est un Arabe[f5] à mes yeux, ou un chrétien demandant
+grâce dans le combat.--Mais écoutons!--j'entends la voix de Zuleïka;
+elle frappe mon oreille comme l'hymne des houris: elle est l'enfant de
+mon choix. Oh! elle m'est plus chère même que sa mère; avec elle tout
+est espérance, rien n'est à craindre.--Ma Péri! tu es toujours ici la
+bien-venue! Douce comme l'eau de la fontaine du désert aux lèvres
+qu'elle vient rappeler à la vie,--ainsi tu parais à mes regards
+impatiens; les pélerins, dont l'eau du désert a sauvé la vie,
+n'adressent pas aux autels de la Mecque plus d'actions de grâces pour
+leur vie que moi pour la tienne, moi qui ai béni ta naissance, et qui te
+bénis encore maintenant.»
+
+6. Belle comme la première femme qui fut coupable de la première chute,
+lorsqu'elle souriait à ce redoutable, mais séduisant serpent, dont
+l'image était déjà gravée dans son cœur,--et une fois séduite, séduisant
+de plus en plus; ravissante, oh! comme ces visions trop passagères,
+accordées au sommeil peuplé des fantômes de la douleur, lorsque le cœur
+retrouve un cœur dans des songes élyséens, et revoit vivans dans le ciel
+ceux qu'il avait perdus sur la terre; douce comme la mémoire d'un amour
+qui n'est plus; pure comme la prière que l'enfance adresse vers le ciel:
+telle était la fille de ce sévère et vieux chef, qui accueillit la jeune
+fille avec des larmes,--mais non pas des larmes de regrets.
+
+Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans pour essayer de
+fixer une étincelle du rayon céleste de la beauté? qui ne le sent pas,
+jusqu'à ce que son regard troublé se confonde dans l'émotion de sa
+propre félicité, jusqu'à ce que ses joues pâlies, son cœur défaillant,
+confessent la puissance,--la majesté de cette aimable souveraine? Telle
+était Zuleïka;--ainsi brillaient sur sa personne les charmes
+inexprimables qu'elle seule n'avait point remarqués; le feu de l'amour,
+la pureté de la grâce, l'esprit, la mélodie qui respirait sur ses
+traits[f6], le cœur dont la douce expansion mettait tout en
+harmonie:--et, oh! ce regard qui était à lui seul une ame!
+
+Ses bras gracieux étaient croisés avec candeur sur son sein naissant: à
+un mot de tendresse, Zuleïka étendit ses bras et vint les jeter autour
+du cou de celui qui avait béni son enfance caressante par des caresses
+paternelles;--et Giaffir sentit son dessein s'évanouir à moitié; non que
+son cœur, quoique sévère, eût conçu autre chose que le bonheur de sa
+fille; l'affection enchaînait ce cœur à elle, l'ambition brisait ces
+mêmes liens.
+
+7. «Zuleïka! enfant de gentillesse! ce jour t'apprendra combien tu m'es
+chère, puisque j'oublie la douleur de perdre celle que j'aime tant, pour
+lui ordonner d'aller demeurer avec un autre. Un autre! jamais homme plus
+brave ne parut dans la chaleur du combat. Nous, Mahométans, nous faisons
+peu de cas de la noblesse du sang; mais cependant la race de
+Carasman[f7] n'a pas changé dans la première famille des bandes
+glorieuses et hardies des Timariotes qui conquirent et qui ont su
+défendre leurs terres fertiles. C'est assez que celui qui doit t'épouser
+soit le parent du Bey Oglou: ses années doivent à peine attirer
+l'attention; je ne voudrais pas te marier à un enfant. Tu auras un
+superbe douaire. Sa puissance et la mienne réunies pourront se moquer
+des firmans de mort, dont la pensée seulement fait trembler les pachas;
+et elles apprendront au messager[f8] quel destin attend le porteur d'un
+tel compliment. Maintenant tu connais la volonté de ton père, c'est tout
+ce que les personnes de ton sexe doivent savoir. C'était mon devoir de
+t'apprendre l'obéissance;--pour l'amour, ton époux saura te
+l'enseigner.»
+
+8. La tête de la vierge s'était penchée en silence, et si ses yeux
+étaient pleins de larmes que l'émotion comprimée n'ose laisser échapper;
+si sa joue, de pâle qu'elle était, devint rouge, et de rouge pâle, à
+mesure que ces paroles ailées parvinrent à ses oreilles comme des
+flèches aiguës, que pouvait-on y voir, excepté des craintes virginales?
+Une larme est si belle dans l'œil de la beauté que l'amour regrette à
+moitié de la sécher par un baiser; la rougeur de la pudeur est si douce,
+que la pitié désire à peine de la voir s'effacer. Quelle qu'ait été la
+cause des émotions de la jeune vierge, son père les oublia, ou, s'il
+s'en souvint, il n'y fit pas attention. Trois fois il frappa des mains
+et demanda son cheval[f9]; il déposa sa chibouque ornée de pierres
+précieuses[f10], et montant galamment à cheval, il se rendit dans la
+prairie entouré de ses maugrebis[f11], de ses mamelouks et de ses
+délis[f12], pour voir nombre d'exercices actifs, exécutés avec la lame
+tranchante du sabre, ou avec le djerrid émoussé. Le Kislar et ses Mores
+gardaient seuls attentivement les portes massives du harem.
+
+9.--Sa tête était penchée sur sa main; son regard était fixé sur la mer
+bleue et profonde, qui coule et se soulève agréablement entre les
+dangereuses Dardanelles; mais il ne voyait ni la mer, ni le sable, ni
+même la troupe à turbans du pacha, mêlée dans le jeu d'un combat simulé,
+caracolant en s'exerçant sur un feutre plissé[f13] qu'ils fendent
+adroitement d'un coup de sabre; il ne remarquait pas la troupe qui
+lançait la javeline, et n'entendait pas leurs _allahs_[f14] éclatans et
+sauvages.--Il ne pensait qu'à la fille du vieux Giaffir!
+
+10. Aucune parole ne s'échappe du sein de Sélim; un soupir dévoile la
+pensée de Zuleïka. Il continue à jeter ses regards à travers la jalousie
+de la fenêtre, pâle, muet et tristement immobile. Le regard de Zuleïka
+était fixé sur lui; mais son attitude ne lui apprit que peu de choses.
+Sa douleur était égale à la sienne, quoique cependant elle ne fût pas la
+même. Son cœur avouait une plus douce flamme, mais ce cœur alarmé ou
+timide l'empêche de parler, sans qu'elle puisse s'en rendre compte.
+Cependant il faut qu'elle parle;--mais quand l'essaiera-t-elle?
+
+--«Qu'il est étrange qu'il se détourne ainsi de moi! Nous ne nous
+rencontrions pas ainsi auparavant, et nous ne devons pas ainsi nous
+séparer.»--
+
+Trois fois elle a traversé l'appartement avec lenteur, en épiant un
+regard de Sélim,--il le tenait toujours fixé sur la mer. Elle saisit
+l'urne où se trouvaient déposés les parfums de l'atar-gul[f15] persan,
+et répandit leur essence sur les lambris peints de couleurs variées et
+sur le pavé de marbre[f16]: les gouttes que la jeune fille répand en se
+jouant sur les vêtemens brillans de Sélim pénètrent jusqu'à sa poitrine,
+et le laissent aussi insensible que le marbre lui-même.
+
+--«Quoi donc! encore le même air sombre? cela ne peut pas être.--Oh!
+aimable Sélim, est-ce bien toi!» Elle aperçoit rangées dans un ordre
+curieux les plus belles fleurs de l'Orient: «Il les aimait autrefois;
+elles pourraient lui plaire encore offertes par la main de Zuleïka.»
+
+La pensée enfantine était à peine exprimée que la rose était déjà
+cueillie et disposée en bouquet; le moment d'après vit son beau corps,
+sa belle tête inclinés aux pieds de Sélim.--«Cette rose porte un message
+de Bulbul[f17] pour calmer les chagrins de mon frère; il dit que cette
+nuit il prolongera pour l'oreille de Sélim son chant le plus doux; et
+quoique ses accens soient quelquefois tristes, il essaiera pour cette
+fois une harmonie plus gaie, avec la faible espérance que ses chants
+modifiés pourront dissiper ses sombres pensées.
+
+11. «Quoi! ne pas recevoir même cette pauvre fleur! Oh! je suis donc
+bien malheureuse! Tes regards peuvent-ils s'abaisser ainsi sur moi? et
+ne sais-tu pas qui t'aime plus que personne? Oh! cher Sélim! oh! toi qui
+m'es encore plus que le plus cher des frères! Dis, est-ce moi que tu
+hais ou que tu crains? Viens, repose ta tête sur mon sein, et je
+t'endormirai par mes baisers, puisque mes paroles et les chants même de
+mon rossignol fabuleux ne peuvent y réussir. Je savais que notre père
+était quelquefois sévère; mais j'avais encore à apprendre de toi ce
+changement de caractère. Je sais trop bien qu'il ne t'aime point, mais
+l'amour de Zuleïka est-il oublié? Ah! si je savais qu'il le fût! le
+projet du pacha, ce parent du bey de Carasman est peut-être ton ennemi.
+S'il en était ainsi, je jure par les autels de la Mecque, si ces autels
+qu'il est défendu aux femmes d'approcher ne repoussent pas leurs vœux,
+que, sans ton libre consentement, sans ton ordre, le sultan même
+n'aurait pas ma main! Penses-tu que je puisse supporter de m'éloigner de
+toi, et d'apprendre à partager mon cœur? Ah! si j'étais séparée de toi,
+qui serait ton amie--et qui serait mon guide? Les années n'ont pas vu,
+le tems ne verra pas l'heure qui arrachera mon ame à la tienne.
+Azraël[f18] lui-même, quand s'échappera de son terrible carquois cette
+flèche qui sépare tous les êtres, destinera pour toujours nos cœurs à
+une poussière inséparable.»
+
+12. Il est revenu à la vie,--il a respiré,--il a fait des mouvemens,--il
+a recommencé à sentir; il a relevé la jeune vierge agenouillée: son
+angoisse est passée;--son œil vif brille de pensées qui ont long-tems
+sommeillé dans l'ombre; de ces pensées qui brûlent,--qui rayonnent dans
+ses regards: comme le torrent naguère voilé sous le rideau de ses
+saules, lorsqu'il se révèle avec impétuosité dans l'éclat de ses
+vagues;--comme la foudre dans l'espace s'échappe du nuage plombé qui la
+comprimait, ainsi étincelait l'ame de l'œil de Sélim à travers les longs
+cils de ses paupières. Un cheval de guerre au son de la trompette; un
+lion levé de son gîte par un imprudent chien de chasse; un tyran appelé
+à un combat soudain par un poignard mal dirigé, ne frémissent pas d'une
+vie plus convulsive que Sélim, qui a entendu ce vœu, ce serment prononcé
+qui, en se trahissant, lui a tout révélé.
+
+«Maintenant, tu es donc à moi, pour toujours à moi, à moi pendant la
+vie, et peut-être même plus que la vie! Maintenant tu es à moi; ce
+serment sacré, quoique prononcé par toi, nous a liés tous les deux. Oui,
+tu as agi tendrement, sagement, ce serment a sauvé plus d'une tête. Mais
+ne pâlis point,--une simple boucle de tes cheveux réclame de moi plus
+que de la tendresse; je ne voudrais pas outrager le dernier des cheveux
+qui se groupent autour de ton beau front pour tous les trésors enfouis
+dans les souterrains d'Istakar[f19]. Ce matin, des nuages sombres me
+couvraient, les reproches pleuvaient sur ma tête, et Giaffir m'a presque
+appelé lâche! Maintenant j'ai une raison d'être brave. Le fils de son
+esclave abandonnée--oui, ne tressaille pas, c'est le terme dont il s'est
+servi--peut montrer, quoique peu disposé à se vanter, un cœur que ni ses
+paroles ni ses actions ne peuvent enchaîner. _Son_ fils,
+vraiment!--cependant, grâces à toi, peut-être le suis-je, ou au moins le
+serai-je. Mais que notre serment secret ne soit su que de nous.
+
+«Je connais le misérable qui ose demander à Giaffir ta main qui le
+repousse. Jamais l'avidité puissante d'un Musselim[f20] ne posséda
+richesses plus mal acquises, ame plus basse. N'a-t-il pas été élevé à
+Égripo[f21]? Qu'Israël nous montre une race plus vile! Mais laissons
+cela.--Que notre serment ne soit révélé à personne; le tems apprendra le
+reste. Laisse Osman Bey à moi et aux miens; j'ai des partisans pour le
+jour de danger. Ne pense pas que je sois ce que je te parais; j'ai des
+armes, des amis, et ma vengeance est prochaine.»
+
+13. «Que je ne pense pas que tu sois ce que tu parais être! mon Sélim!
+Tu es tristement changé; ce matin je t'ai vu le plus aimable, le plus
+charmant! mais maintenant, que tu es différent de toi-même! Sans doute
+tu connaissais déjà mon amour, il ne fut jamais moins vif, il ne pourra
+jamais l'être davantage. Te voir, t'entendre, être près de toi; haïr la
+nuit, je ne sais pour quel motif, si ce n'est que nous ne pouvons nous
+rencontrer que le jour; vivre avec toi; avec toi mourir; voilà mes
+espérances auxquelles je n'ose renoncer. Baiser tes joues, tes yeux, tes
+lèvres comme ceci,--comme cela,--pas davantage que cela; car, par Allah!
+tes lèvres sont assurément de flamme! Quelle fièvre circule dans tes
+veines? les miennes sont maintenant presque aussi enflammées; au moins
+je sens que ma joue est brûlante. Calmer tes souffrances, soigner ta
+santé, partager, mais ne jamais dissiper tes richesses, rester près de
+toi avec des sourires, et sans murmures; soulager ta pauvreté; me
+dévouer à tout, excepté à fermer ton œil mourant, car je ne pourrais
+vivre pour l'essayer; c'est à cela seulement que mes pensées aspirent.
+Pourrais-je faire, ou exigerais-tu davantage?
+
+«Mais, Sélim, réponds-moi donc! Pourquoi avons-nous besoin de tant de
+mystère? je ne puis en deviner ni en exprimer la cause. Mais que cela
+soit, puisque tu dis que cela est bien. Cependant, ce que tu entends par
+_armes_, par _amis_, surpasse ma faible intelligence. Je voudrais que
+Giaffir eût entendu le serment que je t'ai fait; sa colère ne pourrait
+me forcer à révoquer ma parole: mais sûrement il me laisserait libre. Ce
+tendre désir pourrait sembler étrange dans moi, de rester ce que j'ai
+toujours été? Quel autre a vu Zuleïka depuis sa plus tendre enfance?
+Quel autre que toi Zuleïka a-t-elle recherché pour compagnon des jeux de
+son enfance? Ces pensées chéries commencèrent avec notre existence; dis,
+pourquoi ne pourrais-je plus les avouer? Quel changement est survenu qui
+me fasse déguiser la vérité, la vérité qui a été mon orgueil et le tien
+jusqu'à ce jour? Notre loi, notre croyance, notre dieu nous défend de
+nous laisser voir par les étrangers; aucune de mes pensées ne se
+révoltera contre cette volonté du Prophète. Non! je me trouve plus
+heureuse même par ce décret! il m'a tout laissé en te laissant à moi.
+Profondes étaient mes angoisses, de me voir ainsi forcée de m'unir avec
+un homme que je n'ai jamais vu; pourquoi ne dirais-je pas cela à mon
+père? pourquoi me forces-tu à le cacher? Je sais que le caractère
+hautain du pacha ne t'a jamais traité avec bienveillance, et qu'il se
+courrouce souvent pour rien. Allah! fais que Sélim ne donne jamais à sa
+colère de motifs légitimes! Je ne sais pourquoi, mais la dissimulation
+pèse à mon cœur comme un péché. Alors si dissimuler ainsi est un crime,
+comme les sentimens et les émotions que j'éprouve; oh! Sélim!
+apprends-moi ce mystère; il en est tems encore, ne m'abandonne pas ainsi
+à mes pensées de terreur. Ah! regarde là-bas le Tchocadar [f22], mon
+père revient du combat simulé; je tremble maintenant de rencontrer ses
+regards.--Dis moi, Sélim, peux-tu m'en apprendre la cause?»
+
+14. «Zuleïka! retourne à ton appartement de la tour.--Moi je puis
+présenter mes devoirs à Giaffir; je suis obligé de parler avec lui de
+firman, d'impôts, de levées, d'état. Il est arrivé des nouvelles
+fâcheuses des bords du Danube; notre visir laisse noblement éclaircir
+les rangs de son armée, et les Giaburs peuvent lui adresser leurs
+remerciemens! Notre sultan a un moyen très-expéditif pour récompenser de
+si chers triomphes; mais, écoutè-moi, quand le tambour du soir aura
+averti les troupes de prendre leur nourriture et de se livrer au
+sommeil, Sélim se rendra dans ta cellule: alors nous sortirons
+secrètement du harem, et nous pourrons nous promener, ensemble pendant
+la nuit; les murs de notre jardin sont élevés; personne ne pourrait les
+escalader pour écouter nos paroles, ou nous faire abréger notre tems; et
+si quelqu'un l'osait, j'ai une épée qui a déjà fait ses preuves, et qui
+est destinée à ne pas rester oisive. Alors tu apprendras de Sélim plus
+de choses que tu n'en as entendues ou rêvées jusqu'ici. Crois-moi,
+Zuleïka,--n'aie pas peur de Sélim! tu sais que je possède une clef du
+harem.» «Te craindre, mon cher Sélim! tu ne m'as jamais dit jusqu'ici un
+mot semblable.» «Ne perds pas de tems; je prends la clef.--La garde
+d'Haroun a déjà reçu _quelque_ récompense, et elle en recevra encore
+davantage. Cette nuit, Zuleïka, tu entendras mon histoire, mes projets
+et mes craintes; ô mon amie! je ne suis pas ce que je parais être.»
+
+
+
+
+Chant deuxième.
+
+
+1. Les vents sont violens sur les vagues d'Hellé, comme dans la nuit des
+ondes soulevées, où l'Amour, qui l'avait envoyé, oublia de sauver le
+jeune, le beau, le brave Léandre, le seul espoir de la fille de Sestos.
+Oh! quand son fanal brillait isolé sur la haute tour nocturne, vainement
+le vent soulevé, l'écume des brisans et les cris perçans des oiseaux des
+mers l'avertissaient de rester dans sa demeure; vainement les nuages
+amoncelés dans les airs, les vagues agitées lui défendaient
+d'entreprendre son voyage: il ne pouvait voir, il ne voulait pas
+entendre les bruits, les signes qui lui prédisaient des terreurs; son
+œil ne voyait que la lumière de l'amour, cette étoile isolée qu'il
+saluait dans les cieux; son oreille n'entendait que les chants de Héro.
+«O vagues, ne séparez pas long-tems deux amans!»--Cette histoire est
+vieille; mais l'amour peut encore inspirer assez deux jeunes cœurs pour
+prouver qu'elle est véritable.
+
+2. Les vents sont soulevés, et les vagues d'Hellé roulent sombres et
+impétueuses; les ombres tombantes de la nuit couvrent en vain ce champ
+humide d'une rosée sanglante; ce désert, autrefois l'orgueil du vieux
+Priam; les tombeaux, seuls vestiges de son règne; tout--excepté les
+rêves immortels qui trompaient les ennuis du vieillard aveugle de l'île
+rocheuse de Scio.
+
+3. Oh! cependant,--car mes pas ont erré dans ces lieux; ils ont foulé
+ces rivages sacrés; cette vague bouillonnante m'a porté sur son
+sein;--oh! antique ménestrel! puissé-je long-tems avec toi méditer,
+soupirer et parcourir ces scènes du passé, croyant que chaque tertre de
+gazon vert contient les cendres d'un héros non fabuleux, et qu'autour de
+ces lieux historiques ton _large Hellespont_ se précipite encore [f23],
+et froid serait le cœur de celui qui pourrait ici contredire tes chants!
+
+4. La nuit est descendue sur la vague d'Hellé; et elle n'a pas encore
+atteint le sommet de la colline d'Ida, cette lune qui brillait autrefois
+sur les exploits sublimes racontés par le grand poète; aucun guerrier ne
+se plaint aujourd'hui de son paisible rayon; mais les bergers
+reconnaissans bénissent toujours cet astre argenté. Leurs troupeaux
+paissent aujourd'hui sur le tertre de celui qui ressentit la flèche du
+berger dardanien. Cet immense amas de terre entassée, autour duquel le
+fils d'Ammon [f24] se promena avec orgueil, monument élevé par des
+nations, couronné par des monarques, est aujourd'hui un tertre solitaire
+et sans nom! Au dedans,--combien ta demeure est étroite! Au dehors,--les
+étrangers, seuls peuvent murmurer le nom de celui qui y fut enseveli. La
+poussière surpasse en durée la pierre tumulaire; mais toi,--ta poussière
+même n'est plus!
+
+5. Tard--bien tard cette nuit, Diane viendra réjouir le berger et
+chasser les craintes du matelot; jusqu'alors--aucun signal sur le rocher
+ne peut diriger la course de la nacelle luttant contre les flots; toutes
+les lumières dispersées qui entourent la baie se sont éteintes une à
+une. La seule lampe allumée de cette heure solitaire scintille sur la
+tour de Zuleïka.
+
+Oui! là, dans cette chambre silencieuse, brille une lumière vacillante;
+et sur l'ottomane de soie de la jeune fille sont jetés les grains
+d'ambre odoriférans, sur lesquels glissent ses doigts gracieux [f25].
+Près de ces grains, entouré d'émeraudes (comment pourrait-elle oublier
+ce bijou?) se trouve l'amulette béni dé sa mère [f26], sur lequel est
+gravé le texte même du Koursi, et dont la vertu pourrait rendre heureux
+en cette vie, ainsi qu'elle garantit la félicité pour l'autre. Auprès de
+son comboloio [f27] est un Koran, orné d'enluminures, et plusieurs
+brillans manuscrits de poésie, décorés d'emblêmes, rachetés dès injures
+du tems par d'élégans écrivains de la Perse. Sur ces manuscrits
+splepdides repose son luth, négligé maintenant, mais qui autrefois
+n'était pas si souvent muet. Autour de sa lampe d'or ciselé
+s'épanouissent des fleurs dans des vases de porcelaine dé Chine. Les
+plus riches tissus des fabriques de l'Iran, les tributs de parfums de
+Schiraz; tout ce qui peut faire les délices de la vue et des sens est
+rassemblé dans cet appartement somptueux; et cependant cette demeure a
+un air de tristesse et de mélancolie. Elle, la déesse de cette rétraite
+de Péri, que fait-elle dans cette nuit si troublée et si décisive?
+
+6. Enveloppée dans un de ces vêtemens tout noirs que les nobles
+musulmans ont seuls le droit de porter, et qu'elle à revêtu pour
+protéger contre les vents du ciel un sein aussi cher à Sélim que le ciel
+lui-même, elle s'avance d'un pas prudent dans les détours du bosquet,
+tressaillant chaque fois qu'à travers la clairière le vent par bouffées
+fait entendre de lourds gémissemens, jusqu'à ce que, parvenue à un
+sentier plus uni, son cœur timide batte plus librement. La jeune fille
+suit son guide silencieux; et quoique sa terreur, la pousse à retourner
+sur ses pas, comment pourrait-elle se déterminer à abandonner son cher
+Sélim? comment apprendrait-elle ses lèvres caressantes à prononcer des
+paroles de reproches?
+
+7. Ils atteignirent enfin une grotte creusée par la nature, mais
+agrandie par l'art, où souvent Zuleïka vint accoutumer son luth à rendre
+des sons harmonieux, et apprendre par cœur son Koran. Souvent, dans ses
+jeunes rêveries, elle s'efforçait de se figurer ce que pouvait être le
+Paradis. Où l'ame des femmes devait aller après la mort, son prophète
+avait dédaigné de le dire; mais la demeure de celle de Sélim était sûre,
+et, pensait-elle, il ne pourrait supporter long-tems un séjour dans
+d'autres mondes de félicité; sans celle qu'il avait tant aimée dans
+celui-ci! Oh! qui pourrait demeurer avec lui qui l'aimât autant que moi?
+Quelle houri pourrait seulement lui offrir la moitié de mes soins?
+
+8. Depuis le jour où elle avait visité ce lieu, quelques changemens lui
+semblaient s'y être opérés. Peut-être était-ce seulement la nuit qui
+déguisait les objets qu'elle avait vus à la clarté du jour; la lampe de
+bronze qui l'éclairait ne projetait qu'obscurément un rayon qui n'avait
+rien de la clarté du ciel. Mais, dans un coin de la caverne, son œil
+tomba sur un objet étrange. Là des armes étaient entassées, non
+semblables à celles que brandissaient les délis dans le champ de
+bataille. Les poignées et les lames en étaient d'une forme et d'une
+trempe étrangères; une d'elles était rougie--peut-être par un crime! Ah!
+comment sans lui ce sang pourrait-il être répandu? Une coupe aussi était
+placée à coté, qui ne semblait pas contenir le sorbet. Que signifie tout
+cela? Elle se détourna pour chercher des yeux son cher Sélim.--«Oh! se
+peut-il que ce soit lui?»
+
+9. Sa robe superbe était jetée de coté, son front ne portait point la
+haute couronne du turban; mais à sa place un shall de couleur rouge,
+légèrement plissé, entourait sa tête. Cette dague, dont la poignée
+portait un diamant digne du plus haut diadême, n'étincelait plus à sa
+ceinture, où des pistolets sans ornement étaient fixés, et à son
+baudrier pendait un sabre, et de son épaule descendait négligemment le
+manteau blanc, la mince capote qui couvre l'errant Candiote: en
+dessous--sa veste plaquée d'or--serrait comme une cuirasse sa poitrine;
+les guêtres qui entouraient étroitement ses jambes étaient revêtues de
+plaques d'argent. Mais si ce n'eût été cet air impérieux du commandement
+qui éclatait dans ses regards, dans sa voix, dans ses gestes; tout ce
+qu'un œil inattentif eût pu distinguer dans Sélim l'aurait fait prendre
+pour quelque jeune Galiongui[f28].
+
+10.--«Je t'ai dit que je n'étais pas ce que je te paraissais être, et
+maintenant tu vois que mes paroles étaient vraies. J'ai une histoire que
+tu n'as jamais rêvée; si elle est véritable--sa vérité sera fatale à
+plusieurs. Il serait inutile maintenant de te cacher cette histoire. Je
+ne puis te voir la fiancée d'un Osmanli. Mais si ta propre bouche ne
+m'avait pas révélé combien j'avais de part à la tendresse de ton jeune
+cœur, je ne te découvrirais pas, je ne devrais pas te découvrir le
+sombre secret du mien. Je ne te parle pas maintenant de mon amour, de
+cet amour que le tems, la constance et le péril sauront te prouver. Mais
+d'abord--oh! n'en épouse jamais un autre--Zuleïka! je ne suis pas ton
+frère!»
+
+11. «Oh! tu n'es pas mon frère!--rétracte ces paroles.--Dieu! Suis-je
+abandonnée seule sur la terre pour y pleurer?--Je n'ose pas maudire--le
+jour qui fut témoin de ma solitaire naissance! Oh! tu ne m'aimeras plus
+dorénavant! mon cœur défaillant prévoyait un malheur; mais
+reconnais-_moi_ encore pour tout ce que j'étais avant ce fatal aveu: ta
+sœur--ton amie, ta Zuleïka. Tu m'as fait venir en ce lieu peut-être pour
+me donner la mort. Si tu as des motifs de vengeance, regarde: je t'offre
+mon sein,--contente tes ressentimens! plus heureuse cent fois de
+descendre parmi les morts que de vivre ainsi, ne t'étant plus rien.
+Peut-être dois-je redouter quelque chose de pire encore, car je connais
+maintenant pourquoi Giaffir semblait toujours ton ennemi. Et je suis,
+hélas! l'enfant de Giaffir, par qui tu fus outragé, avili. Si je ne suis
+pas ta sœur--si tu veux épargner ma vie, oh! fais-moi ton esclave!»
+
+12. «Mon esclave, Zuleïka!--non, je suis le tien; mais, cher amour,
+calme ce transport; ta destinée sera d'être unie à la mienne: je le jure
+par le temple de notre Prophète; cette pensée sera un baume pour tes
+chagrins. Ainsi, puissent les vers du Koran[f29] gravés sur la lame de
+mon sabre diriger mes coups, à l'heure du danger, pour nous sauver tous
+deux, si je suis fidèle à ce redoutable serment! Le nom qui faisait
+battre ton cœur d'un amoureux orgueil doit être changé; mais, ma
+Zuleïka, sache que ce lien qui nous unissait s'est resserré, au lieu de
+s'être rompu, quoique ton père soit mon plus mortel ennemi. Le mien fut
+pour Giaffir tout ce que tu croyais que j'étais naguère pour toi-même.
+Ce frère conspira et occasiona la chute d'un frère, mais il épargna du
+moins mon enfance; il me berça d'une vaine déception dont il est tems
+encore de le récompenser.--Il m'a élevé, non avec des soins paternels,
+mais comme le neveu d'un Caïn[f30]; il me surveillait comme le petit
+d'un lion qui ronge déjà son frein, et qui pourra bientôt briser sa
+chaîne. Le sang de mon père bout dans toutes mes veines; cependant, pour
+l'amour de toi, je suspendrai ma vengeance, quoique je ne doive plus
+rester ici. Mais d'abord, bien-aimée Zuleïka! écouté comment Giaffir
+accomplit ses infâmes projets.
+
+13. «Comment naquit et s'envenima la discorde de ton père et du mien;
+fut-ce l'amour ou l'envie qui les rendit ennemis? peu importerait même
+si je ne l'ignorais pas. Dans des esprits fiers, irascibles, quelques
+torts légers sans intention suffisent pour troubler la paix. Le bras
+d'Abdallah était redoutable dans la mêlée; il est encore célébré dans
+les chants bosniaques, et les hordes rebelles de Paswan[f31] attestent
+assez combien elles redoutaient un pareil hôte. Sa mort, cruel effet de
+la haine de Giaffir, est tout ce que j'ai besoin de rappeler ici, et
+comment le secret de ma naissance qui me fut révélé, quel qu'en soit
+d'ailleurs le résultat, a déjà eu celui de me rendre libre.
+
+14. «Lorsque Paswan, après plusieurs années de combat, en dernier lieu
+pour affermir sa puissance, mais d'abord pour défendre sa vie, régnait
+trop orgueilleusement dans les murs de Widdin, nos pachas se rallièrent
+autour du gouvernement. Ni plus ni moins élevé dans le commandement
+militaire, chacun des deux frères conduisait une troupe séparée. Ils
+déployèrent leurs étendards de queues de cheval [f32] au vent, et ils
+firent leur jonction dans la plaine de Sophie, où les troupes devaient
+être passées en revue: leurs tentes étaient plantées, leur poste
+assigné; mais à l'un d'eux, hélas! assigné en vain! Qu'est-il besoin de
+paroles? La coupe redoutable fut préparée, par l'ordre de Giaffir, avec
+un poison aussi subtil et aussi cruel que son ame; cette coupe,
+présentée à Abdallah, envoya son ame dans le ciel. Fatigué par une
+chasse pénible, il reposait dans le bain ses membres engourdis et
+fiévreux; il était loin de penser que la haine d'un frère lui destinait
+une telle coupe pour étancher sa soif. Ce fut un esclave gagné qui la
+lui présenta. Il en but une goutte [f33], il n'en fallait pas davantage!
+Si tu doutes de la vérité de mon histoire, ô Zuleïka! appelle Haroun, il
+pourra te confirmer ce récit.
+
+15.»Le crime une fois consommé, et la guerre avec Paswan en partie
+terminée, quoiqu'il n'eût pas été entièrement subjugué, le pachalik
+d'Abdallah fut gagné. Tu ne sais pas combien, dans notre divan, la
+richesse peut acquérir de considération au plus misérable des
+hommes.--Les honneurs d'Abdallah furent obtenus par celui qui s'était
+souillé par le meurtre d'un frère. Il est vrai que les poursuites qu'ils
+lui oceasionèrent pour les obtenir épuisèrent ses trésors acquis par un
+crime; mais il les eut bientôt réparés. Voudrais-tu savoir par quels
+moyens? Contemple ces déserts incultes, et demande au paysan couvert de
+haillons ce que deviennent les produits de ses sueurs? Pourquoi le cruel
+usurpateur m'a-t-il épargné? pourquoi à-t-il partagé avec moi son
+palais? Je l'ignore. La honte, les regrets, les remords; la faible
+crainte que lui inspirait la faiblesse d'un enfant; en outre, l'adoption
+qu'il a faite de moi comme son fils, à lui, à qui le ciel n'en a point
+accordé; ou quelque intrigue inconnue, quelque caprice; voilà ce qui m'a
+ainsi préservé,--mais ce qui ne m'a pas laissé en paix. Lui ne peut
+dompter son caractère fier et hautain, et moi je ne lui pardonne point
+le sang de mon père.
+
+16.»Il est des ennemis dans le palais de ton père; tous ceux qui rompent
+son pain ne lui sont pas fidèles. Si je leur révélais mon secret, ses
+jours, ses heures même seraient peu nombreuses. Ils n'ont besoin que
+d'un courage qui les dirige, d'une main qui leur indique les coups qu'il
+faut frapper. Mais Haroun seul connaît ou a connu cette histoire, dont
+le dénouement est très-prochain. Il a été élevé dans le palais
+d'Abdallah, et il y occupait dans son sérail le poste qu'il occupe
+maintenant ici.--Il vit son maître expirer; mais que pouvait faire un
+simple esclave? Venger son maître?--hélas! il était trop tard;
+soustraire son fils à un sort semblable? il choisit ce dernier parti; et
+pendant que, tout fier d'avoir subjugué ses ennemis ou trahi ses amis,
+l'orgueilleux Giaffir s'endormait dans son triomphe, Haroun me
+conduisait, orphelin sans appui, à la porte du palais de Giaffir; et ce
+ne fut pas vainement qu'il employa ses efforts pour sauver la vie de
+celui pour lequel il était venu l'implorer. Ma naissance fut cachée à
+tout le monde, et surtout à moi-même. Ainsi fut protégée la sûreté de
+Giaffir. Il quitta bientôt la Roumélie et les flots lointains du Danube
+pour revenir s'établir sur nos rives asiatiques, n'ayant avec lui
+qu'Haroun qui connût mon histoire--et ce Nubien a senti que les secrets
+d'un tyran ne sont que des chaînes que le captif brise avec joie; voilà
+ce qu'il m'a révélé et d'autres choses encore. C'est ainsi que le juste
+Allah envoie au crime esclaves, instrumens, complices,--jamais amis!
+
+17.»Tout cela, ô Zuleïka! doit douloureusement retentir à tes oreilles;
+mais la suite de mon histoire te sera encore plus pénible: quoique mes
+paroles blessent ta timide douceur, je dois cependant prouver et te
+faire connaître la vérité toute entière. Je t'ai vue frémir en regardant
+ce vêtement que je porte; cependant je l'ai souvent porté, et je dois le
+porter encore long-tems. Ce Galiongui, auquel tu es liée par un serment,
+est le chef de ces hordes de pirates dont la loi et la vie reposent sur
+leurs épées. D'entendre seulement leur effrayante histoire, ta joue pâle
+deviendrait bien plus pâle encore: ces armes que tu vois là, ce sont mes
+soldats qui les ont apportées; les bras qui les brandissent ne sont pas
+éloignés: cette coupe aussi est remplie pour les brigands féroces.--Une
+fois vidée par eux, ils rie reculent jamais devant le danger. Notre
+Prophète peut pardonner à ces esclaves; ils ne sont infidèles que pour
+cette liqueur défendue.
+
+18.»Que pouvais-je faire? proscrit dans ces lieux, blâmé pour avoir
+seulement désiré de voyager; laissé dans l'oisiveté,--car les craintes
+de Giaffir me refusaient même un cheval et une épée.--Que de fois
+cependant, ô Mahomet! que de fois en plein divan le despote ne m'a-t-il
+pas raillé, comme si ma faible main s'était refusée à manier la bride ou
+le cimeterre: lui allait toujours seul à la guerre, et me laissait ici
+inoccupé, inconnu. Abandonné avec les femmes aux soins d'Haroun, trompé
+dans mes espérances, privé de gloire, tandis que toi,--dont la douceur
+m'eût long-tems charmé, quoiqu'elle ait pu m'énerver, elle m'aurait du
+moins consolé,--tu étais envoyée dans les murs de Bruse pour y attendre
+l'issue des batailles. Haroun, qui vit mon ésprit s'affaisser sous le
+joug pesant de l'inaction, brisa mes chaînes pendant une campagne, et
+libéra son captif malgré toutes ses craintes, sur la promesse de revenir
+avant la fin du commandement de Giaffir. C'est en vain--ma langue ne
+peut exprimer toute l'ivresse de mon cœur; lorsque pour la première fois
+ces yeux rendus à la liberté contemplèrent la terre, l'océan, le soleil
+et les cieux; comme si mon ame les eût pénétrés et en connût les plus
+intimes, les plus secrètes pensées! Un mot seul peut la peindre, cette
+sensation suprême:--j'étais libre! Je cessai même de soupirer pour ta
+présence: le monde,--oui--le ciel lui-même était à moi!
+
+19.»La chaloupe d'un More fidèle me porta loin de cet oisif rivage; Je
+désirais voir les îles qui parent comme des diamans le diadême de
+pourpre du vieil océan; je les cherchais dans mon excursion nautique, et
+je les vis toutes [f34]; mais quand et dans quel lieu me suis-je ligué
+avec cette troupe pour triompher ou périr; lorsque tout ce que nous
+désirons d'accomplir sera accompli, ce sera alors le tems de nous revoir
+de nouveau pour te raconter la fin de cette histoire.
+
+20.»Il est vrai que c'est une troupe indisciplinée, sans lois, à formes
+rudes, à caractères farouches; toutes les croyances, toutes les nations
+ont trouvé avec eux,--et peuvent encore trouver place. Un caractère
+ouvert, le bras toujours prêt à frapper, l'obéissance au commandement de
+leur chef; une ame propre à toutes les entreprises, et ne voyant jamais
+avec les yeux de la crainte; de l'amitié pour chacun des leurs, de la
+fidélité à tous, de la vengeance vouée pour ceux qui succombent; voilà
+ce qui les rend les utiles instrumens de mes projets et de plus encore.
+Et quelques-uns,--je les ai étudiés tous,--sont distingués de la foule
+vulgaire; mais j'appelle principalement à mon conseil la sagesse et la
+prudence du Franc.--Quelques autres aspirent à de plus hautes pensées,
+ce sont les derniers des patriotes de Lambro [f35], qui jouissent déjà
+d'une liberté anticipée, et qui souvent, autour du feu de la caverne,
+discutent des plans chimériques pour arracher les Rayas [f36] à leur
+sort. Qu'ils soulagent leurs cœurs en discourant sur l'égalité des
+droits que les hommes n'ont jamais connus; j'ai aussi, moi, un amour
+ardent de la liberté.
+
+»Ah! laisse-moi errer comme le patriarche de l'Océan [f37], ou ne
+connaître sur la terre que la demeure du Tartare [f38]! Ma tente sur le
+rivage, ma galère sur la mer, sont pour moi plus que des cités et des
+sérails. Porté par mon cheval à travers le désert, ou entraîné par ma
+voile au souffle du vent sur la mer orageuse; emporte-moi où tu voudras,
+toi, mon coursier! fais-moi voguer où tu voudras, toi, ma barque légère!
+Mais toi, sois l'astre bienfaisant qui guide le voyageur, ô ma Zuleïka!
+partage et bénis ma nacelle; sois la colombe de paix et d'espérance de
+ma destinée! ou, puisque l'espérance est refusée à ce monde de combats
+et de tribulations, sois mon arc-en-ciel au milieu des orages de ma vie.
+Sois pour moi le rayon du soir qui dissipe les nuages par un sourire, et
+teint les couleurs du matin d'un rayon prophétique! Heureuse et fortunée
+pour moi--comme les accens du Muezzin qui partent des murs de la Mecque,
+et arrivent au pèlerin pieux et prosterné à leur appel; douce--comme la
+mélodie des jours de la jeunesse qui dérobe une larme tremblante à la
+muette admiration; chère--comme les chants de la terre natale à
+l'oreille d'un exilé, sera ta voix bien aimée. Pour toi, dans ces îles
+brillantes et fortunées, j'ai préparé un asile aussi beau, aussi
+délicieux qu'Aden [f39], aux premières heures de sa création. Un millier
+de glaives, sympathisant avec le cœur et le bras de Sélim,
+attendent--s'agitent--défendent--détruisent--à ton signal! Enveloppé par
+ma troupe, Zuleïka à mes côtés, la dépouille des nations parera ma
+fiancée. Les languissantes, oisives et molles années du harem peuvent
+bien être échangées pour des soucis,--pour des plaisirs comme ceux-là.
+Je ne m'aveugle point sur ma destinée; je vois, dans quelques lieux que
+je porte mes pas, dés périls innombrables; mais un seul, un seul amour!
+Oui, ce tendre cœur me récompensera bien de tous mes travaux, de toutes
+mes fatigues, quand même la fortune me serait contraire, ou que de faux
+amis me trahiraient. Qu'il m'est doux de rêver que, dans les heures les
+plus sombres de l'infortune, lorsque tout sera changé pour moi, je te
+trouverai toujours fidèle! Que ton ame, comme celle de Sélim, se montre
+ferme et courageuse; que l'ame de Sélim te soit chère comme la tienne;
+adoucissons mutuellement nos chagrins, partageons nos plaisirs,
+confondons toutes nos pensées,--mais que rien ne puisse jamais nous
+désunir! Une fois libres, c'est mon devoir de guider de nouveau notre
+bande; amis entre eux, les hommes qui la composent sont les ennemis des
+autres hommes. Et toutefois nous ne faisons que suivre le penchant que
+la nature fatale a assigné à la race guerroyante des hommes. Regarde! Là
+où son carnage, où ses conquêtes ont cessé, il y a fait une solitude et
+il la nomme--paix! Je veux, comme les autres, user de mon adresse ou de
+ma force, mais je ne demande pas plus d'espace de terre que la longueur
+de mon sabre: le pouvoir ne gouverne que par la division.--Sa ressource
+la meilleure, c'est l'alternative de la ruse ou de la violence! que
+cette dernière soit la nôtre. La ruse pourra venir en son tems, si nous
+nous laissons emprisonner dans les cages des villes pour vivre en
+société. Mais là ton ame pourrait faillir.--Que de fois la corruption
+n'a-t-elle pas séduit des cœurs que le péril n'avait pu ébranler! et la
+femme, plus que l'homme, quand la mort, les malheurs, ou même la
+disgrâce, ont frappé l'objet de son amour, égarée dans les voies du
+plaisir, la femme se livre au déshonneur!--Loin de moi tout soupçon! il
+ne souillera, point le nom de Zuleïka! Mais la vie est un hasard dans ce
+qu'elle a de plus heureux; et ici il ne nous reste rien à espérer, mais
+beaucoup à craindre. Oui! des craintes! le doute, la peur de te perdre
+par le pouvoir d'Osman, ou par la sévère volonté de Giaffir. Cette
+crainte s'évanouira avec la brise favorable que l'amour a promise cette
+nuit à ma voile. Aucun danger n'effraie les amans que son sourire a
+rendus heureux; leurs pas peuvent errer dans la vie, mais leurs cœurs ne
+changent point. Avec toi, tous les dangers, toutes les fatigues me
+seront douces; chaque climat aura des charmes; sur la terre,--sur
+l'océan,--notre univers sera dans nos bras! Oh! que les vents impétueux
+soufflent sur notre tillac, pour que ces bras me serrent plus
+étroitement! Le plus profond murmure qui s'échappera de ces lèvres ne
+sera point un soupir pour ma sûreté; mais une prière pour toi! La guerre
+des élémens ne peut effrayer l'amour dont le poison le plus redoutable
+est l'artifice des hommes; _voilà_ les seuls écueils qui puissent
+arrêter notre course. _Ici_ nous n'avons que quelques instans de
+dangers; _là_ sont des années de naufrage! Mais loin de nous, sombres
+pensées qui présentez ces horribles images! Cette heure nous donne ou
+nous ôte à jamais la faculté de fuir. Je n'ai que peu de mots à ajouter
+pour terminer mon histoire, tu n'en as qu'un seul à dire pour que nous
+soyons bientôt séparés de nos ennemis; oui,--ennemis!--La haine de
+Giaffir pour moi s'éteindra-t-elle? et Osman, qui voudrait nous séparer
+en t'arrachant à moi, n'est-il pas le tien?
+
+21.»Pour préserver sa fidélité de tout soupçon et sa tête de la mort, je
+revins au tems fixé pour sauver mon gardien; peu de personnes apprirent,
+et aucune ne répéta que, pendant ce tems, j'avais vogué sur la mer et
+erré d'île en île; et depuis, quoique séparé de ma troupe et que
+j'abandonne trop rarement la terre qui me sépare d'elle, elle n'a rien
+fait, elle ne fera rien avant que je n'en sois instruit et qu'elle n'ait
+reçu mes ordres. Je forme les plans, je distribue les dépouilles; il est
+juste que je partage aussi plus souvent les fatigues.
+
+«Mais tu m'as déjà prêté trop long-tems ton attention. Le tems presse;
+une barque flotte déjà; nous ne laisserons derrière nous que la haine et
+la crainte. Demain, Osman arrivera avec sa suite;--cette nuit doit
+rompre ta chaîne; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux, et peut-être
+aussi la vie de _celui_ qui te donna la tienne, hâte-toi, hâte-toi de me
+suivre à l'instant!--Mais cependant, quoique tu sois à moi par un
+serment, voudrais-tu révoquer ton vœu volontaire, effrayée par les
+vérités que tu viens d'apprendre?--Je reste ici--non pour voir la femme
+d'Osman; mais pour que le péril retombe sur _ma_ tête!»
+
+22. Zuleïka, muette et immobile, ressemblait à cette statue de douleurs;
+lorsque, voyant son dernier espoir pour jamais évanoui, la mère désolée
+fut changée en pierre; tout ce que l'on pouvait apercevoir de différent
+dans Zuleïka, c'est qu'elle était une Niobé plus jeune. Mais avant que
+ses lèvres ou même ses yeux essayassent de parler ou de répondre par un
+regard, une torche enflammée répandit au loin son éclat perfide sous le
+porche du jardin! une autre--une autre encore!--et puis une autre!--«Oh!
+fuis!--toi qui n'es plus--toi qui maintenant m'es plus qu'un frère!» Au
+loin, partout, à travers les bosquets les plus épais, les torches
+menaçantes brillent d'une lumière rougeâtre, et elles ne sont pas
+seules--car chaque main droite de ceux qui les portent est armée d'un
+glaive nu. Ils se séparent; ils poursuivent; ils reviennent; ils
+tournent avec le flambeau qui guide leurs recherches et le fer
+étincelant, et le dernier de tous, brandissant son sabre, le terrible
+Giaffir, se précipite dans sa fureur. Et bientôt les voilà qui touchent
+presque à la grotte--oh! cette grotte doit-elle être le tombeau de
+Sélim?
+
+23. Il demeurait debout intrépide. «Le moment est venu--il sera bientôt
+passé--un baiser, Zuleïka--c'est mon dernier; mais cependant ma troupe,
+qui n'est pas loin du rivage, pourrait entendre mon signal et distinguer
+le feu de mon arme; elle serait toutefois trop peu
+nombreuse--l'entreprise serait d'un succès difficile: n'importe--encore
+un effort!»
+
+Il se précipite à l'entrée de la caverne; la décharge de son pistolet
+fait retentir au loin l'écho. Zuleïka n'a point tremblé, n'a point versé
+de larmes; le désespoir avait glacé son œil et son cœur!--«Ils ne
+m'entendent point, ou s'ils arrivent à force de rames, ce sera seulement
+pour me voir mourir; cette détonnation n'a fait qu'attirer mes ennemis
+plus près. Alors, cimeterre de mon père! sors de ton fourreau! tu
+n'auras jamais vu une lutte plus inégale! Adieu, Zuleïka!--douce amie!
+éloigne-toi: reste cependant dans la grotte--tu y seras plus en sûreté:
+la fureur de Giaffir se bornera pour toi aux emportemens et aux
+reproches. Demeure immobile,--afin d'éviter l'atteinte d'une arme ou
+d'une balle égarées. Crains-tu pour ton père?--Puissé-je expirer si je
+le cherche dans ce combat! Non--quoique ce poison ait été versé par lui;
+non--quand même il m'appellerait encore lâche! Mais recevrai-je
+paisiblement leur fer dans mon sein? non--leurs têtes vont ressentir mes
+coups, excepté celle de ton père!»
+
+24. Il s'élance aussitôt, et il a gagné le rivage sablonneux; déjà le
+plus acharné de la troupe qui le poursuit est tombé à ses pieds: c'est
+une tête qui râle, un tronc qui s'agite dans ses dernières convulsions;
+un autre tombe--mais autour de lui se forme un cercle nombreux
+d'ennemis. Il s'ouvre un passage en frappant de droite à gauche, et il
+va atteindre les vagues qui le protègent: sa barque paraît--elle n'est
+plus même à la distance de cinq rames--ses compagnons font des efforts
+désespérés--oh! arriveront-ils encore à tems pour le sauver? Les
+premiers brisans baignent ses pieds; ses soldats plongent dans la baie;
+leurs sabres brillent avec éclat à travers l'écume--malgré les obstacles
+que leur opposent les vagues,--infatigables, ils luttent contre elles
+pour atteindre le rivage:--les voilà près du bord! ils arrivent--ce
+n'est que pour accroître le carnage--le sang le plus pur du cœur de
+Sélim a déjà rougi la vague écumante!
+
+25. Échappé aux coups des balles et aux blessures des sabres, ou à peine
+effleuré pour en ressentir les atteintes, Sélim, trahi, entouré, avait
+regagné le lieu où les vagues de la mer se brisent au rivage. Là, au
+moment où son dernier pas abandonnait la terre, où son bras frappait un
+dernier coup mortel;--hélas! pourquoi se retourna-t-il pour regarder
+celle que son œil cherchait en vain? Cette pause, ce fatal regard, ont
+décidé sa mort ou fixé ses chaînes. Triste témoignage d'amour au milieu
+du péril et de la peine! jusqu'à quelle extrémité l'espérance des amans
+ne se soutient-elle pas! Sélim avait derrière lui les vagues écumantes,
+et ses compagnons, serrés, prêts à combattre pour le défendre, quand
+tout-à-coup une balle siffle.--«Ainsi puissent tomber les ennemis de
+Giaffir!» Quelle voix a fait entendre ces paroles? quel est celui dont
+la carabine vient de détonner, dont la balle a sifflé à travers les
+ombres de la nuit, partie de trop près et trop perfidement dirigée pour
+s'égarer? C'est la tienne--meurtrier d'Abdallah! Le père essuya
+lentement l'effet de ta haine farouche; le fils a trouvé par ta main une
+mort plus prompte. Le sang s'échappe en bouillonnant de sa poitrine, et
+rougit la blanche écume de la mer.--Si ses lèvres essayèrent quelques
+gémissemens, les vagues, mugissantes en étouffèrent la voix.
+
+26. Le matin disperse lentement les nuages; on aperçoit peu de trophées
+du combat; le silence a succédé au cri de guerre qui fit retentir la
+baie à l'heure de minuit; mais ces sables du rivage peuvent offrir
+quelques débris de la lutte mortelle dont ils ont été témoins, tels que
+des fragmens d'armes brisées, des empreintes laissées par les pieds des
+combattans, et des mains abattues, lancées, dans leurs dernières
+convulsions, sur l'arène sanglante. Non loin est une torche brisée, une
+barque sans rames, et mêlée aux algues marines qui sont amoncelées sur
+le rivage et penchent sur l'abîme. Là se découvre une capote blanche!
+elle est déchirée en deux lambeaux--l'un d'eux est souillé par une tache
+de sang noir que la vague s'efforce en vain d'effacer. Mais où est celui
+qui la portait? Vous! qui voulez pleurer sur ses restes, allez,
+cherchez-les où les lames mugissantes les ont déjà entraînés; vers les
+écueils de Sigée, ou sur les rivages de Lemnos. Les oiseaux de mer
+crient au-dessus de leur proie, sur laquelle leurs becs affamés
+diffèrent de s'abattre, tandis que, secouée sur son mobile coussin, la
+tête du cadavre est bercée par le balancement des vagues. Cette main,
+dont le mouvement n'est pas celui de la vie, tantôt soulevée en haut par
+les flots qui l'agitent, tantôt ramenée à leur niveau, semble encore
+faiblement menacer son ennemi.--
+
+Qu'importe que ce cadavre repose dans un tombeau vivant? L'oiseau qui
+dévore ces traits, ces formes abattues, livides, n'a fait que dérober la
+proie du ver plus vil que lui. Le seul cœur qui eût saigné, le seul œil
+qui eût pleuré en le voyant mourir, le seul être qui eût recueilli ses
+membres dispersés et qui eût versé des larmes sur sa tombe ornée de son
+turban[f40]; ce cœur s'est brisé--cet œil s'est fermé--oui--fermé avant
+celui qui surnage sur les flots.
+
+27. Près des vagues d'Hellé s'élève une voix de deuil! et l'œil de la
+femme est humide--la joue de l'homme est pâle: Zuleïka! dernier rejeton
+de la race de Giaffir, l'époux qui t'était destiné est arrivé trop tard;
+il ne te voit pas--il ne verra jamais ton visage! Ne peut-il entendre
+les lourds _woul-woulleh_[f41] qui l'avertissent dans son éloignement?
+Tes femmes qui pleurent aux portes du harem; les chantres du Koran qui
+répètent l'hymne de la mort; les esclaves silencieux qui attendent, les
+bras croisés sur leur poitrine; les soupirs dans le palais, les cris qui
+luttent contre les vents, lui apprennent ton histoire!
+
+Tu ne vis pas tomber ton Sélim! A ce moment terrible où il quitta la
+grotte, ton cœur devint glacé: il était ton espoir--ta joie--ton
+amour--ton tout--et cette dernière pensée pour celui que tu ne pouvais
+sauver suffit pour te donner la mort; un cri déchirant s'échappa de ton
+sein, et tout fut silencieux.--Paix à ton cœur brisé, à ta tombe
+virginale! Oh! heureuse! heureuse encore de ne perdre que le pire de la
+vie! Cette douleur--quoique profonde--quoique fatale,--fut la première
+que tu éprouvas; trois fois heureuse de ne sentir ni de ne craindre les
+tourmens de l'absence, de la honte, de l'orgueil, de la haine, de la
+vengeance et du remords! et cette angoisse qui est plus que de la
+démence; ce ver rongeur qui ne sommeille,--qui ne meurt jamais; pensée
+de jours sombres et de nuits pleines de fantômes horribles; cette pensée
+qui craint les ténèbres, qui abhorre aussi la lumière, qui nous étreint
+et déchire le cœur frémissant! ah! pourquoi ne le consume-t-elle
+pas--pour s'enfuir ensuite!
+
+Malheur à toi, cruel et implacable chef! Vainement tu couvres ta tête de
+cendres; vainement la haire et le cilice pressent tes membres abattus;
+Sélim est mort de la même main qu'Abdallah. Maintenant arrache ta barbe
+dans ton inutile douleur: l'orgueil de ton cœur, la fiancée du lit
+d'Osman, celle que ton sultan n'aurait pu voir sans la désirer pour
+épouse, ta fille est morte! Espoir de ta vieillesse, doux rayon de ton
+crépuscule, une étoile brillait dans toute sa beauté sur les rives de
+l'Hellespont: qui a éteint sa lumière?--c'est le sang que tu as répandu!
+Écoute! à la question précipitée du désespoir: «Où est mon enfant?»
+l'écho répond: «Où[f42]?»
+
+28. Dans l'enceinte des mille tombeaux qui apparaissent sous l'ombrage
+du mélancolique mais vivant cyprès, qui ne se flétrit jamais, quoique
+ses branches et ses feuilles soient empreintes d'une éternelle douleur,
+comme un premier amour malheureux, il est un lieu qui fleurit toujours,
+même dans ce lugubre bosquet de mort.--Une rose isolée y répand son
+éclat solitaire: douce et pâle, on la dirait plantée par le
+désespoir;--si blanche,--si languissante, que le plus faible souffle du
+vent pourrait emporter ses feuilles dans les airs. Et cependant, c'est
+en vain que les orages et la pluie l'assaillent, que des mains plus
+rudes que les cieux d'hiver s'efforcent de l'arracher à sa tige; le
+lendemain la voit refleurir de nouveau! Quelque aimable génie du lieu la
+relève doucement et l'arrose de larmes célestes; car elles peuvent bien
+croire, les vierges d'Hellé, que ce ne peut pas être une fleur
+terrestre, celle qui se moque de l'heure flétrissante de la tempête, et
+s'épanouit sans être abritée par un bosquet de verdure. Elle ne languit
+pas, quoique le printems lui refuse sa rosée bienfaisante, que les
+rayons fécondans de l'été la privent de leurs caresses. Un oiseau
+inconnu,--mais peu éloigné, lui chante, pendant toute la nuit, des
+chants plaintifs et mélodieux. Invisibles sont ses ailes aériennes; mais
+doux comme les harpes dont jouent les houris, sont ses accords ravissans
+et prolongés! Ce serait le Bulbul[loc11]; mais sa voix, quoique
+plaintive, n'a pas des accens si touchans: car ceux qui les entendent ne
+peuvent abandonner ce lieu, mais ils s'y attachent et pleurent comme
+s'ils avaient aimé en vain!... Et cependant les larmes qu'ils versent
+sont si douces, leur douleur est si peu mêlée de crainte, qu'ils peuvent
+à peine pardonner au matin de venir rompre ce charme mélancolique. Ils
+voudraient veiller et pleurer plus long-tems; cet oiseau a des chants si
+étranges et si beaux! Mais lorsque le jour apparaît soudain dans les
+cieux, cette magique mélodie expire. Il en est qui ont cru (tant les
+rêves de la jeunesse sont décevans, mais ceux qui les blâment sont bien
+durs) que des accens si pénétrans et si profonds formaient et faisaient
+entendre le nom de Zuleïka[f43]. C'est de la cime de son cyprès que ce
+nom aérien part et se perd dans les airs; c'est à la poussière tendre et
+virginale de sa tombe que la pâle rose doit sa naissance et sa frêle
+vie. Un marbre avait été placé récemment sur cette tombe; le soir le vit
+poser,--le matin il n'y était plus!
+
+[Note loc11: [Arabe ou Farsi?], nom du rossignol en persan, dont les
+amours avec la rose, [Arabe ou Farsi], _gul_, sont le sujet de beaucoup
+de poèmes dans l'Orient.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Ce ne fut pas un bras mortel qui transporta sur le rivage ce pilier de
+marbre fixé profondément; la légende d'Hellé raconte qu'on le trouva le
+lendemain à l'endroit où était tombé Sélim, battu par les flots agités
+qui avaient refusé à ses restes une tombe plus sainte. Et là, pendant la
+nuit, on dit qu'on voit inclinée une tête livide enveloppée d'un turban;
+et le marbre funéraire renversé par la vague se nomme--_l'oreiller du
+fantôme du Pirate_! C'est dans le lieu où il avait été d'abord placé que
+la fleur plaintive a fleuri, et qu'elle fleurit encore maintenant,
+solitaire, et couverte de rosée froide, pure et pâle, comme la joue de
+la beauté qui verse des larmes au récit de l'infortune.
+
+FIN DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.
+
+
+
+
+NOTES
+DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.
+
+
+NOTE 1.
+
+_Gul_, la rose, en turc et en persan.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+Le nom persan de la rose, _gul_, revient souvent dans les poésies
+orientales de Byron: c'est qu'en effet, la rose, et le rossignol,
+_bulbul_, sont le sujet perpétuel des comparaisons et des amplifications
+poétiques de l'Orient; et il y a tant de grâce et de fraîcheur dans les
+amours de cette reine des fleurs et de cet oiseau mélodieux
+personnifiés, que l'on ne doit pas être surpris de les voir si souvent
+reproduites. «Le printems est délicieux! dit Sâdi; oh! _rose_! où as-tu
+été? N'entends-tu pas les lamentations du _bulbul_, sur la longueur de
+ton absence?»
+
+Les Mahométans, et particulièrement les Turcs, conservent une espèce de
+vénération religieuse pour la rose. Ils pensent qu'elle fut produite
+pour la première fois de la sueur de leur Prophète, et ils ne souffrent
+pas que ses feuilles soient foulées aux pieds.
+
+(_N. du Tr._)
+
+NOTE 2.
+
+ _Souls made of fire, and children of the sun,
+ With whom revenge is virtue_.
+
+(YOUNG's Revenge.)
+
+«Ames formées de flammes, et enfans du soleil, pour lesquels la
+vengeance est une vertu.»
+
+NOTE 3.
+
+MEDJNOUN et LEÏLA, les ROMÉO et JULIETTE de l'Orient. SADI, le poète
+moral de la Perse.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+[Arabe] DJAMI, célèbre poète persan, auteur d'un poème sur _Joseph_ et
+_Zuleïka_, en a aussi fait un sur _Medjnoun_ et _Leïla_, qui a été
+traduit en français par M. Chézy, 2 vol. in-18. Son poème de _Jousouf et
+Zuleïka_ a été publié en persan et en allemand à Vienne, par le comte de
+Rozenszweig, un vol. in-folio. [Arabe] SADI est encore plus célèbre que
+Djâmi. Il est l'auteur du [Arabe] _Gulistan_, ou _Jardin des Roses_,
+dont il existe deux mauvaises traductions en français; et du [Arabe],
+_Boustân_, qui n'a pas été traduit. Il est aussi l'auteur d'un _Pend
+Nameh_, ou Livre des Conseils, qui n'est pas si estimé que celui de
+_Féridun Attar_, publié et traduit par M. le baron Sylvestre de Sacy.
+
+Quant au poème de _Medjnoun et Leïla_ de _Djâmi_, nous citerons, pour en
+donner une idée, un passage de la traduction abrégée de M. Chézy; c'est
+la première entrevue de _Medjnoun_ avec _Leïla_.
+
+«De retour à sa tribu, Keïs (Medjnoun), l'ame navrée de tristesse, et
+l'imagination pleine encore de cette belle et perfide étrangère qui,
+semblable à un astre étincelant, éclipsait la beauté de ses jeunes
+compagnes, brûlait plus que jamais de rencontrer une amie sensible, dont
+la douce clarté pût dissiper les ténèbres qui enveloppaient sa couche
+solitaire; et il cherchait de nouveau, au milieu de mille beautés, celle
+qui pût remplir ses désirs. Chaque étranger qui arrivait de quelque
+tribu lointaine recevait de lui l'accueil le plus flatteur; il le
+caressait et le questionnait avidement sur cette classe d'êtres
+favorisés de la nature, dont il était idolâtre. Un jour, quelques
+voyageurs qui s'arrêtèrent chez lui s'apercevant de cette passion
+ardente dont il était dominé, lui indiquèrent une tribu où il existait
+une jeune fille dont la beauté égalait celle des houris. «Son nom est
+Leïla, lui dirent-ils; et de toutes parts mille jeunes gens prétendent
+au bonheur de lui plaire. Ses charmes sont au-dessus de toute
+description; vole toi-même vers elle, et juge de ses attraits.
+N'abandonne pas à ton oreille les fonctions de ton œil.» A ce récit,
+Keïs se lève, se pare de ses vêtemens les plus précieux; et déjà dévoré
+de l'amour le plus vif, il s'élance sur sa chamelle. Dans son
+impatience, il accélère encore sa marche précipitée, et se trouve
+bientôt rendu à l'habitation de Leïla. A la vue de ce jeune étranger,
+ses serviteurs l'accueillirent avec affabilité, l'introduisirent, et le
+firent asseoir à la place d'honneur. Cependant, de quelque côté qu'il
+tournât ses regards, il n'apercevait aucune trace de l'unique objet
+qu'il cherchait. Déjà privé d'espoir, son cœur éprouvait un tourment
+insupportable, lorsque tout-à-coup un bruit léger d'ornemens précieux se
+fait entendre: il voit alors paraître une jeune fille à la taille svelte
+et élégante, semblable dans sa démarche gracieuse à la perdrix des
+montagnes. Belle sans aucun fard, la nature avait coloré du rose le plus
+tendre ses joues brillantes de fraîcheur; son sourcil délié ressemblait
+à un arc délicat formé d'ambre précieux; et ses cils, comme autant de
+petites flèches de musc, pénétraient les cœurs. Ses lèvres avaient
+l'éclat du rubis sans en avoir la dureté: on eût dit qu'elles lui
+avaient dérobé sa couleur, et à l'ambroisie son parfum. Mais à quoi
+comparer cette bouche gracieuse, où l'on voyait errer le plus voluptueux
+sourire? On l'eût prise pour une abeille au milieu des fleurs, lorsque
+délicatement posée sur le calice d'une rose, elle en extrait avec art
+son miel parfumé. Comme elle, elle blessait d'un aiguillon acéré, et
+répandait sur sa blessure un baume céleste. Son sourire enchanteur
+découvrait-il des dents aussi belles que les perles les plus pures? on
+croyait voir le bouton de la rose encore étincelant des larmes de
+l'aurore; et les pommes d'albâtre de son sein virginal, les doigts
+arrondis d'une main caressante eussent suffi pour en mesurer le gracieux
+contour. C'est au milieu de tous ces charmes que Leïla parut. Keïs ne
+fut plus maître de son cœur. Leur entrevue fut délicieuse. Elle laissa
+échapper avec négligence quelques boucles de sa longue chevelure, et
+Keïs brûla de désirs; elle souleva le voile léger qui tempérait ses
+charmes, et il perdit ce qui lui restait de raison. Leïla lui lança un
+trait mortel, et un soupir prolongé de Keïs lui fit connaître la
+profondeur de sa blessure. Enfin, tout ce que la beauté et les grâces
+peuvent offrir de charmes, elle le développa aux yeux de Keïs, dont le
+regard languissant semblait implorer son secours; et leurs cœurs aussi
+étroitement unis que les feuilles de la rose dans le bouton qui les
+renferme, se lièrent à jamais. Lorsque leurs regards satisfaits eurent
+ainsi parcouru toute l'étendue de leurs charmes, leurs lèvres
+frémissantes livrèrent passage aux plus tendres discours..... Une seule
+crainte les agitait: c'était de voir approcher la nuit, qui devait
+terminer pour eux ce jour de bonheur. Comment pourraient-ils vivre
+éloignés l'un de l'autre?... Soleil! monarque éclatant du jour! ô toi
+qui de ton sceptre de feu éloignes les ombres de la nuit, puisses-tu
+désormais ne te voiler jamais, et changer nos nuits en un jour
+éternel!... Obligés de se séparer, Keïs et Leïla restèrent plongés dans
+une douleur inexprimable; l'un, porté par sa chamelle, reprit avec
+lenteur le chemin de sa tribu, et la triste Leïla demeura en gémissant
+sous sa tente solitaire.»
+
+Les amours de _Joseph et Zuleïka_ du même auteur, présentent des
+morceaux d'une très-grande beauté; l'amour y est élevé à une pureté
+souvent mystique.
+
+(_N. du Tr._)
+
+NOTE 4.
+
+Tambour turc que l'on bat au lever du soleil, à midi et au crépuscule du
+soir.
+
+NOTE 5.
+
+Les Turcs abhorrent les Arabes (qui leur rendent au centuple leur
+compliment) plus encore qu'ils ne haïssent les chrétiens.
+
+NOTE 6.
+
+Cette expression a suscité plusieurs objections. Je ne m'en rapporterai
+pas à _celui qui n'a pas de musique dans son ame_, mais je prie
+simplement le lecteur de se rappeler, pour dix secondes, les formes de
+la femme qu'il croit être la plus belle; et si alors il ne comprend pas
+pleinement ce qui n'est que faiblement exprimé dans les vers précédens,
+j'en serai désolé pour nous deux. Voyez un passage éloquent du dernier
+ouvrage du premier écrivain féminin de notre âge, et peut-être de tous
+les âges, sur l'analogie (et la comparaison immédiate excitée par cette
+analogie) entre la peinture et la musique; _de l'Allemagne_, vol. III,
+chap. 10. Ce rapport de connexion n'est-il pas plus fort avec l'original
+qu'avec la copie? avec le coloris de la nature qu'avec celui de l'art?
+Après tout, c'est une chose que l'on peut plutôt sentir que décrire;
+aussi pensé-je qu'il se trouvera des personnes qui la comprendront, ou
+au moins qui l'auraient comprise s'ils avaient vu la figure dont
+l'harmonie parlante en a suggéré l'idée; car ce passage n'est pas le
+produit de l'imagination, mais de la mémoire: ce miroir que la douleur
+brise par terre, et qui, en regardant ses fragmens, n'y voit que la
+réflexion multipliée.
+
+NOTE 7.
+
+_Carasman Oglou_, ou _Kara Osman Oglou_, est le principal propriétaire
+en Turquie: il gouverne Magnésie. Ceux qui, par une espèce de droit
+féodal, possèdent des terres à condition de service sont appelés
+_Timariotes_; ils servent comme spahis, fournissent des soldats en
+proportion de l'étendue du territoire, et en envoient un certain nombre
+à l'armée, généralement de la cavalerie.
+
+NOTE 8.
+
+Quand un pacha a des forces suffisantes pour résister, le messager, qui
+est toujours le premier porteur de sa condamnation à mort, est étranglé
+par ses ordres, et quelquefois cinq ou six de ces messagers le sont
+ainsi l'un après l'autre par l'ordre du pacha rebelle. Si au contraire
+il est faible et loyal, il se prosterne, baise la respectable signature
+du sultan, et se laisse complaisamment étrangler. En 1810, plusieurs
+présens de têtes de pachas furent exposés dans la niche de la porte du
+Sérail: parmi elles on remarquait la tête du pacha de Bagdad, brave
+jeune homme assassiné par trahison, après une résistance désespérée.
+
+Note 9.
+
+C'est par certains battemens de mains qu'on appelle les domestiques. Les
+Turcs haïssent une dépense inutile de voix, et ils n'ont pas de
+clochettes.
+
+NOTE 10.
+
+_Chibouque_, pipe turque: le tuyau de la bouche est ordinairement
+d'ambre, et quelquefois la culée qui contient les feuilles de tabac est
+ornée de pierres précieuses, si elle est portée par un homme riche.
+
+NOTE 11.
+
+_Maugrabis_, mercenaires maures.
+
+NOTE 12.
+
+_Délis_, braves qui forment la troupe perdue de la cavalerie, et
+commencent toujours l'action.
+
+NOTE 13.
+
+Un _feutre_ plissé est employé par les Turcs pour la manœuvre du sabre;
+et il n'y a guère qu'une arme musulmane qui puisse le fendre d'un seul
+coup. Quelquefois un turban très-dur est employé au même usage. Le
+_djerrid_ est un combat à la javeline émoussée: ce jeu est pittoresque
+et très-animé.
+
+NOTE 14.
+
+_Ollahs, alla il allah_, cri que les poètes espagnols appellent
+_leilies_, et dont le son est _ollah_. Pour un peuple taciturne, les
+Turcs sont vraiment prodigues de cette exclamation, particulièrement
+pendant le jeu du _djerrid_ ou à la chasse, mais surtout au combat. Leur
+agitation sur le champ de bataille et leur gravité dans leur intérieur,
+avec leur pipe et leur comboloio (ou chapelet), forment un amusant
+contraste.
+
+NOTE 15.
+
+_Atar-gul_, essence de roses. Celle de Perse est la plus fine.
+
+(_Note de Lord Byron_.)
+
+Les luxurieux Persans sont si passionnés pour la délicieuse essence de
+roses, que non-seulement ils répandent avec profusion dans leurs
+appartemens l'eau de ses feuilles distillées, mais après l'avoir
+préparée avec du cinnamon et du sucre, ils en font aussi une infusion
+avec du café qu'ils boivent ensuite. La rose de Schiraz est regardée
+comme la plus précieuse de l'Orient, et son essence est extrêmement
+estimée dans les contrées les plus éloignées de l'Inde. La poudre du
+bois de sandal est souvent ajoutée en distillation aux feuilles de cette
+fleur; mais la partie huileuse la plus exquise, ou la substance épaisse,
+qu'ils nomment [Arabe], atar-gul, ou essence de rose, est plus précieuse
+que l'or même. On voit que Lord Byron connaissait bien les usages de
+l'Orient.
+
+(N. du Tr.)
+
+NOTE 16.
+
+Les plafonds et les boiseries, ou plutôt les murs des appartement dans
+les grandes maisons en Turquie, sont généralement recouverts de
+peintures qui représentent éternellement une vue très-coloriée de
+Constantinople, dont le principal mérite est un noble mépris de la
+perspective. Au-dessous, des armes, des cimeterres, etc., sont en
+général fantastiquement et non inélégamment disposés.
+
+NOTE 17.
+
+On a long-tems douté si les accens de cet amant de la rose sont tristes
+ou gais; et les remarques de M. Fox sur cet objet ont provoqué quelques
+controverses savantes concernant les opinions que les anciens avaient
+sur ce sujet. Je n'ose hasarder une conjecture sur ce point, quoiqu'un
+peu incliné à l'errare mallem, etc., si M. Fox s'était trompé.
+
+NOTE 18.
+
+Azraël,--l'ange de la mort.
+
+NOTE 19.
+
+Les trésors des sultans préadamites. Voyez d'Herbelot, article Istakar.
+
+(Note de Lord Byron.)
+
+_Istakar_ est l'ancienne _Persépalis_, ville capitale de la Perse
+proprement dite, sous les rois des trois premières races; car ceux de la
+quatrième, qui sont les Cosroès, avaient établi leur siège royal dans
+celle de Madain. Elle est située à 88° 30' de longitude, et à 30° de
+latitude, selon le calcul des tables arabiques.
+
+L'auteur du _Lebtarikh_ écrit que Kischtasb, fils de Lohorasb, cinquième
+roi de la race des Kainides, y établit sa demeure; qu'il y fit bâtir
+plusieurs de ces temples dédiés au Feu, que les Grecs appellent _Pyraea_
+et _Pyrateria_, les Persans _Atesch Khane_ et _Atesch Gheda_; et que
+fort près de cette ville, dans la montagne qui la joint, il fit tailler
+dans le roc des sépulcres pour lui et ses successeurs: l'on en voit
+encore aujourd'hui les ruines, avec des restes de figures et de
+colonnes, lesquelles, quoiqu'effacées par la longueur du tems, marquent
+assez que ces anciens rois avaient choisi leur sépulture en ce lieu.
+
+Il ne faut pas confondre ces monumens avec un superbe palais que la
+reine Homaï, fille de Bahaman, fit bâtir au milieu de la ville
+d'Istakar: on le nomme aujourd'hui, en langue persane, _Gihil_ ou
+_Tchilminar_, les _quarante phares_ ou _colonnes_. Les Musulmans en
+firent autrefois une mosquée; mais la ville s'étant entièrement ruinée,
+on s'est servi de ses décombremens pour bâtir celle de Schiraz, qui n'en
+est éloignée que de douze parasanges, et qui a pris la place de capitale
+de la province proprement dite, _Fars_ ou _Perse_.
+
+Ce que le même auteur écrit de la grandeur ancienne de cette ville
+paraît fabuleux... mais il est certain que tous les historiens de la
+Perse en parlent comme de la plus ancienne et de la plus magnifique
+ville de toute l'Asie.
+
+Ils écrivent que ce fut _Giamschid_ qui en fut le premier fondateur, et
+quelques-uns font remonter son ancienneté jusqu'à Houschenk, et même
+jusqu'à Kainmarath, premier fondateur de la monarchie de Perse. Il est
+vrai cependant qu'elle a tiré son principal lustre de la seconde
+dynastie des rois qui abandonnèrent le séjour de la ville de Balkhe, en
+Khorassan, pour demeurer à Istakar.
+
+On peut ajouter ici que le superbe palais de la ville d'Istakar, que la
+reine Homaï fit bâtir, pourrait bien être un de ces ouvrages tant vantés
+de Sémiramis, laquelle n'est pas inconnue aux Orientaux, puisqu'ils font
+mention de deux _Semirem_ dans leurs histoires, dont la seconde, qui
+pourrait avoir été la même qu'Homaï, n'est pas entièrement ignorée des
+Grecs.
+
+Je finis ce titre en disant que la tradition fabuleuse des Persans porte
+que cette ville a été bâtie par les Péris, c'est-à-dire par les fées, du
+tems que le monarque Gian Ben Gian gouvernait le monde, long-tems avant
+le siècle d'Adam, ce qui n'est attribué à aucune autre ville d'Asie qu'à
+Istakar et à Balbek.
+
+(D'HERBELOT.)
+
+NOTE 20.
+
+_Muselim_, gouverneur, le premier en rang après le pacha; le waywode est
+le troisième, ensuite vient l'aga.
+
+NOTE 21.
+
+_Egripo_, Négrepont. Selon le proverbe, les Turcs d'Egripo, les Juifs de
+Salonique et les Grecs d'Athènes sont les plus détestables de leurs
+races respectives.
+
+NOTE 22.
+
+_Tchocadar_, domestique qui précède un homme d'autorité.
+
+NOTE 23.
+
+On ne sait si l'épithète d'Homère signifie le large _Hellespont_ ou
+_l'immense Hellespont_, et quelle est sa signification précise. J'ai
+même entendu sur les lieux une dispute à ce sujet; et ne prévoyant pas
+une prompte conclusion à la controverse, je m'amusai pendant ce tems à
+passer à la nage le détroit: et j'aurai probablement encore le tems de
+le passer plusieurs fois avant que la controverse soit terminée. Dans
+tous les cas, la question touchant la vérité de _l'histoire de la divine
+Troie_ n'est pas encore résolue, car la principale difficulté repose sur
+le mot απειρος. Probablement qu'Homère avait la même notion de la
+distance qu'une coquette du tems, et quand il parle d'une largeur sans
+limites, il entend la moitié d'un mille; comme lorsque la coquette, par
+une semblable figure, parle d'un _éternel_ attachement, elle veut dire
+simplement une durée de trois semaines.
+
+NOTE 24.
+
+Avant son invasion en Perse, Alexandre visita le tombeau d'Achille, et
+le couronna de lauriers, etc. Il fut ensuite imité par Caracalla dans sa
+race. On croit que ce dernier empoisonna aussi un ami, nommé Festus,
+dans le but de pouvoir instituer de nouveaux jeux patrocliens. J'ai vu
+les moutons paître sur les tombes d'Aesicte et d'Antiloque: le premier
+est au centre de la plaine.
+
+NOTE 25.
+
+Quand l'ambre est frotté, il est susceptible de produire un parfum qui
+est léger, mais non désagréable.
+
+NOTE 26.
+
+La croyance aux amulettes gravés sur gemmes ou renfermés dans des boîtes
+d'or, contenant des passages du Koran, et portés autour du cou, du
+poignet ou du bras, est encore universelle dans l'Orient. Le verset du
+Koursi (trône), au second chapitre du Koran, décrit les attributs du
+Très-Haut, et il est gravé de cette manière et porté par les Musulmans
+pieux, comme la plus est mée et la plus sublime des sentences.
+
+NOTE 27.
+
+_Comboloio_,--rosaire turc. Les manuscrits, particulièrement ceux des
+Persans, sont richement ornés et enluminés. Les femmes des Grecs sont
+tenues dans la dernière ignorance, mais un grand nombre de jeunes filles
+turques reçoivent une éducation parfaite; quoi qu'elles puissent être,
+elles ne serraient pas bien vues dans une coterie chrétienne. Peut-être
+quelques-unes de nos _bleues_ (savantes) n'en vaudraient pas moins pour
+_blanchir_ un peu.
+
+NOTE 28.
+
+_Galiongee_ ou _Galiongui_, marin, c'est-à-dire marin turc; les Grecs
+naviguent, les Turcs se battent. Leur costume est pittoresque; et j'ai
+vu plus d'une fois le capitan pacha le porter comme une espèce
+d'incognito. Leurs jambes cependant sont généralement nues. Les
+jambières qui sont décrites dans le texte comme revêtues de plaques
+d'argent, sont décrites d'après celles d'un pirate arnaute chez lequel
+j'ai logé (il a quitté sa profession) à son Pyrgo, près Gastouni, en
+Morée. Elles étaient plaquées d'écailles placées l'une sur l'autre,
+comme le dos d'une armadille.
+
+NOTE 29.
+
+Les caractères gravés sur tous les sabres turcs contiennent quelquefois
+le nom du lieu de la manufacture où ils ont été fabriqués, mais plus
+généralement un texte du Koran gravé en lettres d'or. Parmi ceux que
+j'ai en ma possession, il en est un dont la lame est d'une forme
+singulière: il est très-large, et le tranchant est entaillé en
+sinuosités, comme les ondulations de la vague ou de la flamme. Je
+demandai à l'Arménien qui me l'avait vendu de quel avantage pouvait être
+une pareille disposition. Il me répondit, en italien, qu'il l'ignorait;
+mais que les Musulmans avaient dans l'idée que des armes semblables font
+des blessures plus dangereuses; et qu'ils les préféraient parce qu'elles
+étaient _piu feroce_. Je ne pus admirer la raison, mais je l'achetai
+pour sa singularité.
+
+NOTE 30.
+
+Il est à observer que toute allusion à une chose ou à un personnage de
+l'Ancien-Testament, comme l'Arche, ou Caïn, est également le privilége
+du Musulman et du Juif. Bien plus, les premiers professent être plus
+instruits sur les vies, vraies ou fabuleuses, des patriarches, que nous
+ne le sommes par notre propre Écriture-Sainte; et non contens de
+remonter à Adam, ils ont une biographie des préadamites. Salomon est le
+monarque de toute la nécromancie, et Moïse un prophète inférieur
+seulement au Christ et à Mahomet. Zuleïka est le nom persan de la femme
+de Putiphar, et ses amours avec Joseph constituent un des plus beaux
+poèmes de leur langue[n5]. C'est pourquoi ce n'est pas une violation du
+costume que de placer les noms de Caïn et de Noé dans la bouche d'un
+Musulman.
+
+[Note n5: Byron veut dire la langue persane, car c'est en persan qu'il
+existe un poème et même plusieurs sur les amours de Joseph et de
+Zuleïka. Voyez notre note, page 114.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+NOTE 31.
+
+_Paswan Oglou_, le rebelle de Widdin, qui, pendant les dernières années
+de sa vie, brava la puissance de la Porte.
+
+NOTE 32.
+
+Queue de cheval, étendard d'un pacha.
+
+NOTE 33.
+
+Giaffir, pacha d'Argyro-Castro ou Scutari, je ne sais au juste laquelle
+de ces deux villes, fut alors empoisonné par l'Albanien Ali, de la
+manière décrite dans le texte. Ali Pacha, pendant que j'étais encore
+dans le pays, se maria avec la sœur de sa victime, quelques années après
+l'événement arrivé dans un bain à Sophie ou Andrinople. Le poison fut
+mêlé dans une tasse de café, qui est présentée avant le sorbet par le
+garçon de bain, après que l'on s'est habillé.
+
+NOTE 34.
+
+Les notions géographiques turques sur presque toutes les îles ne
+s'étendent pas plus loin que l'Archipel, mer à laquelle le texte fait
+allusion.
+
+NOTE 35.
+
+Lambro Canzani, Grec fameux par les efforts qu'il fit en 1789-90 pour
+rétablir l'indépendance de sa patrie. Abandonné par les Russes, il
+devint pirate, et l'Archipel fut le théâtre de ses entreprises. On dit
+qu'il vit encore à Saint-Pétersbourg. Lui et Riga sont les deux plus
+célèbres des révolutionnaires grecs.
+
+Note 36.
+
+_Rayahs_. Tous ceux qui paient la taxe de capitation appelée _haratch_.
+
+NOTE 37.
+
+Ce premier des voyages est du petit nombre de ceux que les Musulmans
+professent bien connaître.
+
+NOTE 38.
+
+La vie errante des Arabes, des Tartares et des Turkomans est détaillée
+dans chaque volume de voyages au Levant. On ne peut nier que ce genre de
+vie ne possède un charme tout particulier. Un jeune renégat français
+avoua à Châteaubriand qu'il ne s'était jamais trouvé seul, galopant dans
+le désert, sans éprouver une sensation qui approchait du ravissement et
+qui est ineffable.
+
+NOTE 39.
+
+_Djannat al Aden_, le séjour perpétuel, le paradis des Musulmans.
+
+NOTE 40.
+
+Un turban est gravé en pierre sur les tombes des hommes seulement.
+
+NOTE 41.
+
+Le chant de mort des femmes turques. Les _esclaves silencieux_ sont les
+hommes que les idées de _décorum_ empêchent de gémir _en public_.
+
+NOTE 42.
+
+«Je suis venu au lieu de ma naissance, et j'ai crié: «Les amis de ma
+jeunesse où sont-ils?» et un écho m'a répondu: Où sont-ils?»
+
+(_Extraits d'un manuscrit arabe_.)
+
+La citation ci-dessus (d'où l'idée du texte est empruntée) doit être
+déjà très-familière à chaque lecteur:--elle est donnée dans la première
+note des _Plaisirs de la Mémoire_ (_The Pleasures of Memory, by Samuel
+Rogers_), poème si connu qu'il est inutile de le citer, mais aux pages
+duquel on sera charmé de recourir.
+
+Note 43.
+
+ _And airy tongues that syllable men's names_.
+
+(MILTON.)
+
+«Et des voix aériennes qui prononcent les noms des hommes.»
+
+Pour trouver des personnes qui croient que les ames des morts habitent
+la forme des oiseaux, il n'est pas nécessaire d'aller en Orient.
+L'histoire du revenant de lord Littleton; la duchesse de Kendal, qui
+croyait que George Ier était venu voltiger autour de sa fenêtre, sous la
+forme d'un corbeau (voyez _Oxford's Reminiscences_), et beaucoup
+d'autres exemples nous montrent cette superstition dans nos propres
+demeures. Le plus singulier fut la fantaisie d'une dame de Worcester,
+qui, s'étant imaginé que sa sœur vivait sous la forme d'un oiseau
+chantant, remplit littéralement son prie-dieu, dans la cathédrale, avec
+des cages pleines d'oiseaux de la même espèce. Comme elle était riche,
+et qu'elle embellissait l'église par ses bienfaits, on ne s'opposa point
+à son innocente folie.--Pour cette anecdote, voyez les _Oxford's
+Letters_.
+
+FIN DES NOTES DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.
+
+
+
+
+LE CORSAIRE.
+
+POÈME.
+
+ _I suoi pensieri in lui dormir non ponno_.
+
+(TASSO, _Gerusalemme liberata_, canto X.)
+
+
+
+
+A
+THOMAS MOORE, ESQ.
+
+MON CHER MOORE,
+
+Je vous dédie la dernière production que j'imposerai pendant quelques
+années, à la patience du public et à votre indulgence; et j'avoue que je
+me trouve heureux de pouvoir profiter de cette opportunité, qui est
+peut-être la dernière, pour orner mon poème d'un nom consacré par des
+principes politiques inébranlables, et par les talens les plus
+incontestables et les plus variés. Tandis que l'Irlande vous range parmi
+les plus fermes de ses patriotes, tandis que vous restez, dans son
+estime, le premier de ses poètes, et que la Grande-Bretagne répète et
+ratifie ce jugement, permettez à celui dont le seul regret, depuis notre
+première liaison, est dans les années qu'il a perdues avant cette
+liaison; permettez-lui d'ajouter l'humble, mais sincère suffrage de son
+amitié, à la voix unanime de plusieurs nations. Il vous prouvera du
+moins que je n'ai jamais oublié les avantages que j'ai retirés de votre
+société, ni abandonné l'espoir d'en jouir encore, quand vos goûts et vos
+loisirs vous permettront de faire oublier à vos amis votre trop longue
+absence. On dit parmi ces amis, et j'aime à le croire, que vous êtes
+engagé dans la composition d'un poème dont la scène sera placée en
+Orient; personne ne peut rendre avec autant de vérité que vous de
+pareilles scènes. Les souffrances de votre propre contrée (l'Irlande),
+le caractère noble et fier de ses enfans, la beauté et la sensibilité de
+ses filles pourront s'y retrouver; et Collins, quand il donnait à ses
+églogues orientales le surnom d'_irlandaises_, ne se doutait pas combien
+était juste une partie au moins de son parallèle. Votre imagination
+créera un soleil plus ardent et un ciel moins nuageux; mais la fierté,
+la tendresse et l'originalité font partie de vos titres nationaux à une
+origine orientale, à laquelle vous avez déjà prouvé vos droits plus
+clairement que les plus zélés antiquaires de votre nation.
+
+Me permettrez-vous d'ajouter quelques mots sur un sujet pour lequel on
+suppose que tout le monde a un penchant assez vif, mais qui ne plaît
+nullement aux autres?--soi-même. J'ai écrit beaucoup, j'ai publié même
+plus qu'il ne faudrait pour autoriser un silence plus long que celui que
+je médite actuellement; mais, pour quelques années au moins, c'est mon
+intention de ne pas provoquer le jugement _des Dieux, des hommes et des
+colonnes_. Dans la composition actuelle, j'ai essayé un rhythme qui
+n'est pas le plus difficile, mais qui est peut-être la mesure la mieux
+appropriée à notre langue: c'est la bonne vieille et héroïque strophe,
+maintenant négligée. La stance de Spencer est peut-être trop lente et
+trop pompeuse pour une narration; cependant, je l'avoue, c'est la mesure
+que je préfère de beaucoup. Scott seul, de notre tems, a jusqu'ici
+complètement triomphé de la fatale facilité du vers de huit syllabes; et
+ce n'est pas le moindre triomphe de ce génie fertile et puissant. Dans
+les vers blancs, Milton, Thompson et nos poètes dramatiques sont les
+signaux qui brillent dans les ténèbres, mais qui nous avertissent
+d'éviter les rochers rudes et stériles sur lesquels ils sont allumés. Le
+couplet héroïque n'est pas certainement la mesure la plus populaire;
+mais comme je n'en ai pas cherché une autre par le désir de flatter ce
+que l'on nomme l'opinion publique, je bornerai ici mon apologie, et
+courrai encore une fois la chance avec un rhythme dans lequel je n'ai
+encore écrit que des compositions dont la publicité qu'elles ont reçue
+est une partie de mes regrets actuels comme elle le sera de mes regrets
+futurs.
+
+Pour ce qui concerne mon histoire, et toutes mes histoires en général,
+je me croirai heureux si j'ai rendu mes personnages plus parfaits et
+plus aimables, s'il est possible; d'autant plus que j'ai été quelquefois
+critiqué et considéré comme non moins responsable de leurs actions et de
+leurs défauts que si ces actions et ces défauts m'étaient personnels.
+Soit.--Si j'ai été entraîné à la triste vanité de _peindre d'après
+soi-même_, les portraits sont probablement ressemblans, puisqu'ils sont
+si défavorables; ou sinon, ceux qui me connaissent ne s'y trompent
+point, et ceux qui ne me connaissent pas, j'ai peu d'intérêt à les
+détromper. Je n'ai pas le désir spécial que personne, excepté mes amis,
+croie l'auteur meilleur que les personnages créés par son imagination;
+mais je ne puis me soustraire à une légère surprise, et peut-être à une
+certaine gaîté, sur quelques singulières et critiques exceptions dans
+l'exemple actuel, en voyant plusieurs bardes (bien supérieurs, je
+l'avoue) dans une condition vraiment estimable, et tout-à-fait exempts
+de toute participation aux défauts de ces héros, qui, néanmoins, n'ont
+guère plus de moralité que _le Giaour_, et peut-être--mais non:--je dois
+admettre que _Childe-Harold_ est un personnage tout-à-fait odieux; et,
+quant à son identité, ceux qui aiment à la reconnaître peuvent lui
+donner tel type qu'il leur plaira.
+
+Si cependant il valait la peine de détruire cette impression, il serait
+important pour moi que l'homme qui fait les délices de ses lecteurs et
+de ses amis, le poète de tous les cercles et l'idole du sien, me permît
+en cette occasion et toujours de me souscrire,
+
+ Son très-dévoué, très-affectionné
+ Et obéissant serviteur,
+
+ BYRON.
+
+ 2 janvier 1814.
+
+
+
+
+Chant Premier.
+
+ _Nessun maggior dolore,
+ Che ricordarsi, del tempo felice
+ Nella miseria_............
+
+(DANTE.)
+
+
+1. «Sur les ondes joyeuses de la mer sombre et bleue, nos pensées sont
+sans limites et nos ames sont libres: aussi loin que la brise peut nous
+porter, aussi loin que les vagues écument, contemple notre empire et
+regarde notre patrie! Ce sont là nos royaumes, et aucune frontière ne
+leur est imposée;--notre pavillon est un sceptre auquel tous ceux qui le
+rencontrent obéissent. Elle est nôtre aussi la vie sauvage et
+tumultueuse qui passe de la fatigue au repos et du repos à la fatigue,
+avec la même gaîté dans chaque changement. Oh! qui pourrait raconter--ce
+n'est pas toi, luxurieux esclave! dont l'ame tomberait en défaillance
+sur la vague soulevée; ni toi, souverain orgueilleux de l'indolence et
+du luxe! que le sommeil ne délasse point,--pour qui le plaisir n'a plus
+d'attraits.--Oh! qui, excepté celui dont le cœur a été éprouvé, et qui a
+dansé en triomphe sur les flots écumans, pourrait raconter les
+transports exaltés,--le mouvement frénétique du pouls qui agitent ceux
+qui voyagent sur ces plaines sans vestiges? Qui pourrait raconter
+comment nous aimons le combat pour le combat lui-même, et changeons en
+délices ce que d'autres appellent des dangers; comment nous recherchons
+avec avidité ce qu'évite le lâche; et comment, où le faible
+tremble,--c'est seulement là que nous commençons à sentir--sentir--avec
+toute l'énergie de la sensation la plus intime, quand l'espérance se
+réveille et redouble le courage.
+
+«Aucune peur de la mort,--si nos ennemis meurent avec nous:--excepté
+qu'elle nous paraît plus ennuyeuse encore que le repos. Qu'elle vienne
+quand elle le voudra:--nous jouissons avec profusion de la vie[loc12]--;
+quand on la perd,--qu'importe--que ce soit par la maladie ou par le
+combat? Que celui qui rampe sur la terre, amoureux de ses propres
+ruines, se cramponne sur sa couche, et végète ainsi languissamment
+pendant de longues années; arrache péniblement son souffle de sa
+poitrine, en secouant sa tête paralysée: pour nous,--le frais gazon, et
+non pas un lit fiévreux. Tandis que, dans son épuisement, soupir par
+soupir, l'homme décrépit expectore son ame, la nôtre, dans une seule
+convulsion,--par un seul bond,--échappe à tout contrôle. Son cadavre
+peut s'enorgueillir de son urne et de son étroit tombeau; ceux qui
+maudissaient sa vie pourront dorer sa tombe. Pour nous sont des pleurs,
+quoique peu nombreux, mais sincèrement versés, quand l'Océan nous couvre
+de son immense linceul et ensevelit nos cadavres; des banquets
+remplacent des regrets superflus, et la coupe se remplit pour honorer
+notre mémoire. Une brève épitaphe n'est pas omise au jour du danger,
+quand ceux qui survivent partagent les dépouilles, et s'écrient, avec un
+triste souvenir empreint sur chaque front: «Oh! que _ce moment_ eût été
+beau pour le brave qui est tombé dans la mêlée!»
+
+[Note loc12: _We snatch the life of life_.]
+
+2. Tels étaient les accens qui partaient de l'île du Pirate, autour du
+feu nocturne de la garde; tels étaient les sons qui retentissaient le
+long des rochers du rivage, et qui semblaient un chant à des oreilles
+aussi sauvages! Les pirates en groupes dispersés sur le sable doré,
+jouent,--boivent à la ronde,--conversent--ou aiguisent leurs armes
+tranchantes, choisissent celles qui sont les plus
+meurtrières,--assignent à chacun sa lame, et regardent sans émotion le
+sang qui ternit son éclat. Ils réparent la chaloupe, replacent les mâts
+ou les rames, tandis que d'autres errent en rêvant sur le rivage.
+Ceux-là tendent des piéges aux oiseaux sauvages, ou déploient au soleil
+les filets trempés dans la mer, et épient dans le lointain, avec toute
+l'ardeur d'une curiosité avide, si quelque voile distante se détache sur
+l'horizon; d'autres racontent les histoires de plus d'une nuit de danger
+et de fatigue, et se demandent avec inquiétude quand ils pourront encore
+s'emparer de dépouilles. Peu leur importe dans quel lieu:--ce soin est
+l'affaire de leur chef; la leur, c'est de ne jamais douter du succès de
+leur entreprise et des projets de leur chef. Mais quel est ce CHEF? Son
+nom est fameux et redouté sur chaque rivage:--ils n'en demandent et n'en
+connaissent pas davantage.
+
+Il ne se mêle avec eux que pour les commander; peu nombreuses sont ses
+paroles, mais son œil est perçant et sa main hardie. Jamais il ne mêle à
+leurs banquets joyeux un sourire de gaîté; mais ils oublient son silence
+en faveur de ses succès. Jamais ils ne remplissent la coupe pour ses
+lèvres dédaigneuses: le verre passe devant lui sans qu'il daigne le
+goûter;--et quant à ses mets,--les plus austères de sa troupe voudraient
+aussi qu'ils passassent devant lui sans qu'il les goûtât. Le pain le
+plus dur de la terre, les racines les plus simples du jardin, et
+rarement le luxe des fruits d'été, composent humblement ses courts repas
+qu'un ermite pourrait à peine refuser. Mais tandis qu'il se prive des
+jouissances les plus grossières des sens, son esprit semble nourri de
+cette abstinence. «Que l'on vogue vers ce rivage!»--ils
+voguent.--«Faites ceci!»--cela est fait. «Que l'on se réunisse et que
+l'on me suive!»--les dépouilles sont dans leurs mains. Aussi prompts
+sont ses ordres, aussi promptes ses actions, et tous obéissent; il en
+est peu qui s'informent du motif de sa volonté. A ceux-là, une brève
+réponse et un regard de mépris et de blâme: c'est tout ce qu'ils
+obtiennent.
+
+3. «Une voile!--une voile!»--une dépouille promise à leur avide
+espérance! «Sa nation?--son pavillon?--que dit le télescope?» Ce n'est
+pas une prise, hélas!--mais c'est une voile amie: le pavillon couleur de
+sang se déroule au souffle de la brise. Oui,--elle est des
+nôtres:--c'est un navire qui rentre au port.--Souffle agréablement, ô
+brise!--qu'il jette l'ancre avant la nuit. Déjà le cap est
+doublé;--notre baie reçoit cette proue qui fend orgueilleusement l'écume
+des flots. Comme il tire majestueusement et avec grâce sa bordée! Ses
+voiles blanches sont déployées au vent:--elles ne fuient jamais devant
+l'ennemi.--Il s'avance sur les ondes comme un être animé, et semble
+avoir l'audace de défier les élémens au combat. Qui ne voudrait pas
+affronter les décharges de la mêlée--et le naufrage--pour se sentir le
+monarque de ce navire peuplé?
+
+4. Le câble retentissant glisse rudement sur les flancs du vaisseau; les
+voiles sont ployées, et la chute de l'ancre fait balancer le navire. Les
+spectateurs oisifs de l'île distinguent le canot qui descend des larges
+ouvertures de la proue. Il est équipé;--les rames se meuvent de concert
+vers le rivage, jusqu'à ce que sa quille creuse le sable bruissant.
+Salut au cri de bien-venue!--On se parle amicalement! une main serre une
+autre main qui l'attend au rivage; on se sourit, on s'interroge, on se
+répond brièvement: tous les cœurs se promettent une fête.
+
+5. Les nouvelles se répandent et la foule augmente sans cesse. Le bruit
+confus des voix, le rire prolongé de l'allégresse, et les tendres et
+inquiets accents de la femme s'entendent confusément:--chaque parole
+exprime le nom d'un ami,--d'un mari--ou d'un amant. «--Oh! sont-ils
+sauvés? nous ne nous informons pas du succès,--mais les verrons-nous?
+aurons-nous le bonheur d'entendre encore leurs accens? Là où la bataille
+s'est donnée,--où les flots se sont levés en courroux,--sans doute ils
+se sont conduits en braves;--mais qui sont ceux qui ont échappé? qu'ils
+se hâtent de venir jouir de notre bonheur et de notre surprise, et, par
+des baisers, chasser le doute de nos yeux enchantés!»--
+
+6. «--Où est notre chef? pour lui nous apportons un message,--et nous
+doutons que la joie--qui salue notre arrivée--dure long-tems; mais
+sincère comme elle est,--elle est douce pour nous, quoique de si courte
+durée. Mais, Juan, conduis-nous sur-le-champ à notre chef. Nos devoirs
+de civilités étant remplis, nous reviendrons nous réjouir avec vous; et
+chacun pourra entendre ce qu'il désire qui lui soit raconté.»
+
+Ils montent lentement un sentier creusé dans le roc sur lequel est
+placée la tour d'observation qui domine la baie, entourée de buissons
+touffus, de fleurs sauvages épanouies. Là une douce fraîcheur s'exhale
+des sources argentées dont les ondes sinueuses jaillissent de bassins de
+granit, se précipitent dans un courant animé[loc13], et invitent par
+leur pureté à étancher la soif; ils montent de rochers en rochers.--
+
+[Note loc13: _Leap into life_.]
+
+--Près de cette grotte prochaine, quel est cet homme solitaire qui
+contemple la profondeur des ondes, appuyé dans une posture méditative
+sur son sabre qui ne sert pas souvent d'appui à sa main sanglante?
+«C'est lui,--c'est Conrad;--c'est là--qu'il se plaît--à être seul.
+Va,--Juan!--va,--et fais connaître l'objet de notre visite. Il a vu le
+vaisseau;--dis-lui que nous venons lui apprendre des nouvelles qu'il
+doit être pressé d'entendre. Nous n'osons pas cependant approcher;--tu
+connais son humeur, lorsque des étrangers ou des personnes non invitées
+s'introduisent près de lui.»
+
+7. Juan l'aborde et l'instruit de leur dessein.--Il ne parle pas;--mais
+un signe a fait connaître son consentement. Juan appelle les
+messagers:--ils arrivent.--Il répond à leur salut par une légère
+inclination, mais ses lèvres restent muettes. «Ces lettres, chef, sont
+du Grec,--l'espion, qui nous avertit quand le butin ou le péril sont
+près de nous. Quelles que soient ses nouvelles, nous pouvons bien dire
+que--» «Paix! paix!» Il impose silence à leur discours. Dans leur
+étonnement, ils se détournent, confondus, en se faisant part tout bas,
+l'un à l'autre, de leurs conjectures; ils épient ses regards d'un œil
+clandestin, pour voir avec quelle contenance ce chef recevra les
+nouvelles qu'ils lui apportent. Mais, comme s'il eût deviné leur
+intention, il a détourné la tête, peut-être par suite de quelque
+émotion, par doute ou par fierté. Il lit la lettre.--«Mes tablettes,
+Juan, écoute.--Où est Gonsalvo!»
+
+--«Sur le vaisseau à l'ancre.»--«Qu'il y reste.--Porte-lui cet ordre; et
+vous, retournez à vos devoirs.--Préparez-vous pour ma course: vous serez
+cette nuit de mon entreprise.»--«Cette nuit, seigneur Conrad?»
+
+--«Oui! au coucher du soleil: la brise fraîchira à la fin du jour. Mon
+armure,--mon manteau,--une heure--et nous sommes partis. Ceins ton
+cor;--veille à ce que, dépouillé de sa rouille, il ne trompe pas ma
+légitime attente. Que le tranchant de mon large sabre soit aiguisé; que
+la garde en remplisse mieux ma main, et que l'armurier l'arrange à la
+hâte. La dernière fois, ce sabre a plus fatigué mon bras que les
+ennemis: fais attention que l'on tire exactement le coup de signal qui
+nous avertit que l'heure d'attente est expirée.»
+
+8. Ils obéissent, et se retirent à la hâte pour aller de nouveau
+chercher des dangers sur la vaste mer. Cependant ils ne murmurent
+point:--c'est Conrad qui les guide! Et qui oserait mettre en question ce
+qu'il a décidé? Cet homme de solitude et de mystère, que l'on ne voit
+presque jamais sourire et plus rarement soupirer; dont le nom seul
+intimide les plus hardis de sa troupe, et teint leurs visages basanés
+d'une couleur plus pâle, sait gouverner leurs ames avec cet art du
+commandement qui éblouit, dirige et fait trembler les courages
+vulgaires.
+
+Quel est ce charme, ce charme que sa troupe indisciplinée reconnaît et
+envie, sans oser cependant s'y opposer? Que peut-il être, ce pouvoir qui
+s'empare ainsi de la confiance des siens? c'est le pouvoir de la
+pensée,--la magie de l'intelligence! conquise d'abord par le succès, et
+conservée par l'habileté qui façonne la faiblesse des autres à sa
+volonté, se sert de leurs propres mains, mais sans qu'ils s'en doutent,
+et fait que leurs exploits les plus glorieux paraissent lui appartenir.
+
+C'est ce qui est arrivé,--qui arrivera toujours--sous le soleil: le plus
+grand nombre se sacrifient pour la gloire d'un seul! c'est la loi de la
+nature.--Mais que le malheureux qui travaille n'accuse pas, ne haïsse
+pas _celui_ qui profite de ses sueurs. Oh! s'il connaissait le poids des
+chaînes dorées, que ses peines obscures, mises dans la balance, lui
+sembleraient légères!
+
+9. Différent des héros des antiques races, démons par leurs actions,
+mais dieux au moins par leur visage, Conrad n'avait rien dans ses traits
+qui pût exciter l'admiration, quoique ses sourcils noirs ombrageassent
+un regard de feu. Robuste, sans être un Hercule,--sa taille commune
+n'avait rien de la stature d'un géant. Cependant, sur le tout, celui qui
+le considérait avec attention distinguait en lui quelque chose de plus
+que n'en aperçoit la foule des hommes vulgaires, ce quelque chose qui
+finit par exciter la surprise et l'admiration,--que l'on a vu tel sans
+pouvoir se l'expliquer. Ses joues étaient brûlées par le soleil; son
+front élevé et pâle était ombragé par les boucles noires de ses cheveux
+abondans; et souvent le mouvement de ses lèvres révélait des pensées
+fières qu'il contenait à peine, mais qu'il dissimulait rarement; quoique
+sa voix fût douce, que son maintien habituel fût calme, il semblait
+qu'il y avait quelque chose qu'il eût voulu en retrancher. Les lignes
+profondes de ses traits et la couleur changeante de son visage faisaient
+naître parfois dans ceux qui l'approchaient un inexplicable embarras,
+comme si, dans la sombre profondeur de cette ame, eussent été renfermés
+des sentimens redoutables et indéfinis. Qu'il en eût été
+ainsi,--personne ne pouvait l'assurer avec certitude:--son sévère regard
+eût bientôt glacé l'ame de celui qui aurait voulu le sonder de trop
+près. Il se serait trouvé peu d'hommes susceptibles d'affronter la
+fixité de son œil pénétrant. Il avait l'art, quand le regard de la
+curiosité essayait d'épier les mouvemens de son cœur et les changemens
+de sa physionomie, de surveiller lui-même les mouvemens de
+l'observateur, et de le forcer à se tenir sur ses gardes, afin de ne pas
+trahir aux yeux de Conrad quelque secrète pensée, plutôt que de
+découvrir celle de ce chef puissant. Il y avait un démon ricanant dans
+son sourire dédaigneux qui suscitait à la fois des émotions de rage et
+de crainte; et là où tombait le geste de sa sombre colère, l'espérance
+disparaissait flétrie,--et la compassion soupirait son adieu!
+
+10. Légères sont les marques extérieures de la pensée du mal; c'est au
+dedans,--c'est au-dedans que l'impression en est profonde! L'amour
+découvre toutes ses émotions;--la haine, l'ambition, la fourberie ne se
+trahissent que par un sourire amer. Le mouvement le plus imperceptible
+de la lèvre, la plus légère pâleur jetée sur une contenance maîtrisée
+indiquent seuls de grandes passions; et pour juger de leur violence, il
+faut que l'observateur les voie sans être vu lui-même. Alors se
+découvrent--les pas précipités, l'œil levé vers le ciel, les mains
+jointes, le silence du désespoir qui écoute, tremblant que des pas trop
+rapprochés ne le surprennent dans ses transes. Alors se découvrent, dans
+chaque expression des traits, les mouvemens du cœur, qui se manifestent
+dans toute leur force sans s'éteindre; cette lutte convulsive--qui
+s'élève;--ce froid de glace ou cette flamme qui brûle en passant, sueur
+froide sur les traits, ou abattement soudain sur le front. Alors,
+étranger! si tu l'oses sans trembler, contemple son ame,--considère le
+repos qui devrait soulager ses tourmens! Regarde--comment ce cœur
+solitaire et flétri consume la pensée déchirante d'années maudites!
+Regarde!--mais qui a vu--ou qui verra jamais l'homme tel qu'il
+est,--donnant un libre cours à ses secrètes pensées?
+
+11. Cependant Conrad n'avait pas été destiné par la nature à commander
+des criminels,--les pires instrumens du crime;--son ame fut changée
+avant que ses actions l'eussent entraîné à faire la guerre à l'homme et
+à renier le ciel. Trompé par le monde à l'école du désappointement, il
+fut trop sage dans ses paroles et insensé dans sa conduite. Trop ferme
+pour céder, et beaucoup trop fier pour s'arrêter; condamné par ses
+propres vertus à être dupe, il maudit ces vertus comme la cause de ses
+maux, au lieu de maudire les perfides qui le trahissaient toujours: il
+ne s'imaginait pas que ses bienfaits, accordés à des hommes meilleurs,
+lui auraient donné du bonheur, en lui procurant les moyens d'en accorder
+de nouveaux. Craint,--évité,--calomnié,--avant que sa jeunesse eût perdu
+sa vigueur, il haïssait trop l'homme pour éprouver le remords; et il
+pensa que la voix de la colère était un avertissement sacré, pour se
+venger sur tous les hommes des injures de quelques-uns. Il se sentit
+lui-même coupable;--mais il lui sembla que le reste des hommes ne valait
+pas mieux que lui: et il méprisa les meilleurs comme des hypocrites qui
+cachaient des actions que des esprits plus hardis ne craignaient pas de
+commettre publiquement. Il savait qu'il était détesté; mais il savait
+aussi que ceux qui le haïssaient rampaient devant lui et le redoutaient.
+Solitaire, farouche, étrange, il vivait exempt pareillement de toute
+affection et de tout mépris. Son nom inspirait de la crainte et ses
+actions de la surprise; mais ceux qui le craignaient n'osaient pas le
+mépriser. L'homme foule aux pieds le ver de terre, mais il hésite avant
+de réveiller le venin du serpent: le premier peut se retourner,--mais
+non se venger; le dernier expire,--mais il ne laisse pas vivant son
+ennemi. Il s'attache à celui qui l'a frappé pour sa condamnation; il
+peut être écrasé--mais non vaincu,--car il conserve son dard!
+
+12. Personne n'est entièrement méchant.--Dans le cœur de Conrad
+subsistait encore avec force un sentiment tendre qu'il n'avait pu
+chasser. Souvent il avait souri de pitié à la faiblesse de ceux qui se
+laissent séduire par des passions dignes d'un fou ou d'un enfant.
+Cependant il avait vainement lutté contre cette passion, et même chez
+lui cette passion exigeait le nom d'amour! Oui, c'était
+l'amour,--l'amour constant,--impérissable, éprouvé pour une personne à
+laquelle il ne fut jamais infidèle. Quoique les plus belles captives
+eussent été journellement offertes à ses regards, il ne les évitait ni
+ne les recherchait, mais il passait froidement auprès d'elles. Quoique
+plus d'une beauté pleurât sa liberté dans la prison d'un bosquet, aucune
+ne put jamais attendrir sa sévère indifférence. Oui,--c'était
+l'amour,--si des pensées de tendresse éprouvées par la tentation,
+alimentées par le malheur, non ébranlées par l'absence, constantes dans
+tous les climats, et cependant--oh! plus que tout cela
+encore!--ineffacées par le tems; pensées que ni ses espérances déçues,
+ni ses projets détruits, ne purent rendre tristes et sombres près du
+sourire de celle qu'il aimait; que sa colère ne pouvait troubler ni la
+douleur ternir, en jetant sur elle un murmure de mécontentement; dont il
+savait aborder l'objet avec gaîté, le quitter avec calme, de crainte que
+l'aspect de ses chagrins ne pénétrât jusqu'à son cœur; dont rien ne put
+altérer la tendresse, ni ne menaça de l'altérer.--S'il y eût jamais
+amour parmi les mortels,--ce fut assurément de l'amour! Il était
+criminel--oui,--les reproches pleuvaient sur lui;--mais sa passion ne
+l'était pas, ni les effets de cette passion, qui prouvaient seulement,
+toutes les autres vertus évanouies, que le crime lui-même n'avait pu
+éteindre la plus aimable des vertus!
+
+13. Il s'arrêta un moment,--jusqu'à ce que ses hommes, marchant à la
+hâte, eussent passé le premier détour du sentier qui conduisait à là
+vallée.--«Étranges nouvelles!--moi qui ai couru tant de dangers, je ne
+sais pourquoi celui que je vais affronter me paraît le dernier!
+Toutefois, si mon cœur a des pressentimens, il ne peut éprouver de
+craintes, et mes compagnons ne me trouveront point indigne de moi. Il
+est téméraire d'aller au-devant de la mort; mais il est plus dangereux
+d'attendre qu'on vienne nous porter un trépas certain. Et si mes
+projets, quoique sans succès, sont favorisés par un sourire de la
+fortune, nous aurons des pleurs à nos funérailles. Oui,--qu'ils se
+livrent au sommeil;--paisibles soient leurs rêves! le matin ne les aura
+jamais réveillés avec des rayons de feu aussi brillans que ceux qui
+seront allumés cette nuit (mais souffle, ô brise!) pour réchauffer ces
+tardifs vengeurs des mers. Maintenant à Médora.--Oh! mon cœur, cœur
+défaillant, que le sien puisse être long-tems moins troublé que tu ne
+l'es! Cependant je fus brave:--vain orgueil d'une bravoure dont chacun
+peut se vanter! Les insectes eux-mêmes tirent leurs aiguillons pour
+l'objet qu'ils cherchent à conserver. Ce courage commun que nous
+partageons avec les brutes, et qui doit ses plus redoutables efforts au
+désespoir, peut mériter quelques éloges;--mais j'ai eu l'espérance plus
+noble d'apprendre à ma faible troupe de se mesurer avec de nombreux
+ennemis. Je les ai long-tems conduits là--où le sang n'était pas
+inutilement versé. Point de milieu maintenant:--nous devons périr ou
+vaincre! Qu'il en soit ainsi:--ce n'est pas de mourir qu'il m'inquiète;
+c'est d'entraîner mes compagnons dans des lieux d'où ils ne pourront
+fuir. Mon sort m'a jusqu'ici peu occupé; mais mon orgueil souffre d'être
+ainsi joué dans une embûche. Est-ce le cas d'employer mon habileté? ma
+force? Faut-il engager d'un seul coup espérances, pouvoir et vie? Oh!
+destin!--Accuse ta folie, non le destin;--il pourrait te sauver
+encore:--car il n'est pas trop tard.»
+
+14. C'est ainsi que Conrad s'entretenait avec ses pensées, jusqu'à ce
+qu'il eût atteint le sommet de sa colline couronnée d'une tour. Là, il
+s'arrêta près du portail;--car, tendre en même tems que farouche, il
+prêta l'oreille à ces accens qu'il ne s'était jamais lassé d'entendre. A
+travers les jalousies élevées du balcon s'échappent les doux chants de
+sa bien-aimée; et voici les paroles que son oiseau de beauté chantait:
+
+I.
+
+ Profond dans mon ame demeure caché ce tendre secret,
+ solitaire et perdu à jamais pour la clarté du jour; excepté
+ quand, pour répondre au tien, mon cœur palpite d'amour: mais
+ bientôt il tremble seul en silence comme avant.
+
+II.
+
+ Là, dans ce cœur, une lampe sépulcrale brûle en jetant une
+ flamme lente, éternelle,--mais invisible; que les ténèbres
+ du désespoir ne peuvent éteindre, quoique ses rayons soient
+ aussi inutiles que s'ils n'avaient jamais existé.
+
+III.
+
+ Souviens-toi de moi;--oh! ne passe pas auprès de ma tombe
+ sans donner une pensée à celle dont elle contient les
+ restes: la seule angoisse que mon cœur n'oserait soutenir,
+ serait de trouver l'oubli dans le tien.
+
+IV.
+
+ Écoute mes plus tendres,--mes plus faibles--et mes derniers
+ accens: la vertu ne peut blâmer de gémir sur l'être qui
+ n'est plus; alors accorde-moi tout ce que je t'ai jamais
+ demandé;--une larme, la première,--la dernière,--la seule
+ récompense de tant d'amour!
+
+Il franchit le portail,--traversa le corridor, et pénétra dans la
+chambre à l'instant où les chants venaient de cesser: «Ma Médora! oh!
+que ton chant est triste!»--«Voudrais-tu qu'il fût gai en l'absence de
+Conrad? Quand tu n'es pas ici pour prêter l'oreille à mes chants, ils
+doivent trahir mes pensées et les sentimens de mon ame: chacun de mes
+accens doit être en harmonie avec mon cœur; car ce cœur parlerait--quand
+même mes lèvres seraient muettes! Oh! plus d'une nuit, penchée sur cette
+couche solitaire, mes songes craintifs prêtaient aux vents les ailes des
+tempêtes, quand la brise languissante enflait à peine tes voiles:
+prélude murmurant de l'ouragan réveillé; quoique douce, cette brise me
+semblait l'hymne lugubre et prophétique qui gémissait sur toi devenu le
+jouet d'une mer orageuse. Alors je me levais pour aller raviver les feux
+du fanal, de crainte que des gardiens moins fidèles ne laissassent
+expirer cette lumière. Et que d'heures sans repos j'ai passées à
+contempler chaque étoile! Le matin survenait--et tu n'étais pas venu!
+Oh! comme la bise froide glaçait alors mon cœur! le matin paraissait
+redoutable à mes yeux troublés, et je ne cessais de contempler la
+mer;--pas une proue ne venait satisfaire mes larmes,--ma fidélité,--mes
+vœux! Enfin--l'heure de midi arrivait;--je saluais et bénissais un mât
+qui frappait ma vue,--il approchait--hélas! et disparaissait soudain! Un
+autre se présentait,--ô Dieu! c'était le tien enfin! Ces jours
+d'angoisses ne seraient-ils pas à jamais passés! Ne voudras-tu jamais,
+mon Conrad, apprendre à partager les joies de la paix? Assurément tu as
+plus que de la fortune; et plus d'une demeure aussi belle que celle-ci
+nous invite à renoncer à la vie errante. Tu sais que ce n'est pas le
+péril que je crains: je ne tremble que lorsque tu n'es pas près de moi;
+et alors ce n'est point pour ma vie, mais pour cette vie cent fois plus
+chère qui fuit l'amour et ne languit que pour le combat.--Qu'il est
+étrange qu'un cœur si tendre encore pour moi lutte avec la nature et ses
+plus doux penchans!»
+
+--«Oui, il est étrange, en effet, que ce cœur soit ainsi changé depuis
+long-tems; il avait été foulé aux pieds comme le ver de terre,--il s'est
+vengé comme la vipère, sans autre espérance sur la terre que ton amour,
+et attendant à peine une lueur de pardon d'en haut. Cependant les mêmes
+sentimens que tu condamnes, mon tendre amour pour toi et ma haine pour
+les hommes, sont tellement confondus, que, s'ils étaient séparés, je
+cesserais de t'aimer lorsque j'aimerais le genre humain. Mais ne crains
+pas cela;--les épreuves du passé garantissent pour l'avenir que mon
+amour pour toi sera mon dernier sentiment. Oh! Médora! donne de
+l'énergie à ton tendre cœur; une heure encore--et nous nous
+séparons,--mais non pour long-tems.»
+
+--«Dans une heure nous nous séparons!--mon cœur l'avait prévu: c'est
+ainsi que se flétrissent pour jamais mes rêves enchantés de bonheur.
+Dans une heure!--cela ne peut être;--dans une heure, séparés! Un navire
+là-bas vient à peine de jeter l'ancre dans la baie; son compagnon de
+voyage est encore absent, et son équipage a besoin de repos avant de se
+remettre en mer. Mon amour! tu te moques de ma faiblesse; et voudrais-tu
+prémunir mon cœur pour le préparer à la douleur d'une véritable
+séparation? Mais ne te joue pas plus long-tems de ma douleur; il y a
+plus que de l'amertume dans ce jeu folâtre. N'en parle plus,
+Conrad!--mon plus cher ami! viens partager le repas que j'ai préparé de
+mes mains avec délices; peine légère! que d'être chargée de préparer et
+de servir ton repas frugal! Vois, j'ai cueilli les fruits qui m'ont paru
+les plus suaves; et quand je n'en étais pas sûre, indécise, mais
+joyeuse, j'ai choisi ceux qui m'ont paru les plus beaux. Trois fois mes
+pas ont parcouru la colline pour rencontrer la source la plus fraîche.
+Oui! ton sorbet va ce soir s'échapper avec douceur; regarde comme il
+pétille dans son vase d'albâtre! Le jus réjouissant de la grappe ne
+délecte jamais ton cœur; tu montres plus de rigidité qu'un Musulman à
+l'aspect de la coupe. Ne pense pas que je t'en fasse un reproche;--car
+je me réjouis de ce que les autres appellent privations dans tes
+habitudes. Mais viens; la table est préparée; notre lampe d'argent est
+disposée, et ne crains pas le souffle du sirocco. Mes suivantes, pour te
+faire trouver le tems moins long, formeront des danses avec moi, ou
+feront entendre des chants. Ma guitare, que tu aimes encore à entendre,
+te délassera ou te charmera par ses accords;--ou, si cela déplaît à tes
+oreilles, nous changerons de divertissemens, nous lirons les histoires
+racontées par l'Arioste: celle des amours et des malheurs de la belle
+Olympie[c1]. Ainsi--tu serais plus coupable que celui qui rompt ses vœux
+en faveur de cette pauvre damoiselle, si tu m'abandonnais maintenant;
+plus coupable même que ce chef inconstant.--Je t'ai vu sourire lorsque
+le ciel pur nous faisait apercevoir l'île d'Ariane, que je t'ai souvent
+montrée du haut de ces rochers. Alors, livrée tout à la fois à la joie
+et à la crainte, je disais, avant que le tems n'eût élevé ce doute à
+quelque chose de plus que de la crainte: Ainsi Conrad, hélas!
+m'abandonnera pour l'Océan! Et il m'abusait;--car--il revenait encore!»
+
+--«Encore,--encore,--et toujours encore,--mon amour! Tant que la vie
+lui restera ici-bas, et l'espérance en haut, il reviendra près de
+toi;--mais maintenant les momens sur leurs ailes rapides apportent
+l'instant du départ: le pourquoi,--le où,--qu'est-il besoin de te le
+dire? Puisque tout doit finir dans ce monde sauvage,--adieu! Cependant
+j'aimerais,--si le tems me le permettait,--à te découvrir--ne crains
+pas,--ces ennemis ne sont pas redoutables; et ici veillera une garde
+plus nombreuse que de coutume, préparée pour un siége imprévu et pour
+une longue défense. Tu ne restes pas seule,--quoique ton amant
+s'éloigne; nos matrones et tes compagnes demeurent avec toi. Et que ceci
+te donne du courage:--quand nous nous reverrons, la sécurité rendra
+notre repos plus doux. Écoute!--c'est le son du cor;--Juan le fait
+retentir avec force.--Un baiser,--encore un,--un autre encore!--oh!
+Adieu!»
+
+Médora s'est levée,--s'est élancée,--s'est précipitée dans les
+embrassemens de Conrad; elle y reste jusqu'à ce que son cœur succombe,
+accablé par la douleur de Médora. Il n'osait pas lever sur elle cet œil
+bleu qui est fixé vers la terre dans une sèche agonie. Les longs cheveux
+de Médora flottent sur les bras de Conrad, dans tout le désordre de ses
+charmes dévoilés; à peine sent-il battre ce cœur où son image est si
+profondément gravée,--et que le sentiment semble rendre comme
+insensible! Écoutez!--la détonnation du canon de départ fait entendre
+ses mugissemens! il annonce le coucher du soleil,--coucher qu'il maudit.
+Encore,--encore;--il presse avec une fureur insensée cette femme
+charmante dont les étreintes et les caresses muettes imploraient sa
+pitié! Il va la déposer en chancelant sur sa couche;--la contemple un
+moment--comme s'il ne devait plus la contempler; éprouve--qu'elle seule
+l'attache à la terre; baise son front glacé,--se détourne--Conrad est-il
+parti?
+
+15. «Est-il parti?»--Dans sa solitude soudaine que de fois cette
+question terrible sera répétée!--«Il y a à peine un instant de
+passé--qu'il était là! et maintenant--» Elle se précipite hors du
+porche, et là ses larmes coulent enfin en liberté,
+amères,--brillantes--et abondantes, comme jamais elle ne l'a éprouvé.
+Ses larmes coulent de ses beaux yeux; mais ses lèvres refusent de
+prononcer--adieu! car dans ce mot,--ce mot fatal,--quelles que soient
+nos promesses,--nos espérances,--notre foi,--il n'y respire que du
+désespoir.
+
+Sur chaque trait de ce visage calme et pâle, le chagrin a déjà gravé ce
+que le tems ne peut jamais effacer. Le bleu tendre de ces grands yeux
+languissans est devenu glacé en contemplant sa solitude déserte, jusqu'à
+ce que--oh! à quelle distance!--ils aient encore aperçu Conrad; alors
+ils fondirent en larmes,--et la frénésie sembla respirer dans ces longs,
+noirs et brillans regards humides de cette sombre tristesse qui devait
+si souvent se renouveler.--«Il est parti!» Médora presse ses mains sur
+son cœur, par un mouvement convulsif,--et les élève ensuite tristement
+vers le ciel; elle jeta un regard et vit le soulèvement des vagues, la
+voile blanche qui voguait:--elle n'osa pas regarder de nouveau. Mais se
+retournant, l'ame défaillante, du côté de la porte:--«Ce n'est pas un
+rêve,--je suis livrée à la désolation!»
+
+16. Descendant de rocher en rocher--et précipitant sa course, le sévère
+Conrad n'a pas une seule fois détourné la tête; mais craignant que
+quelque détour du sentier n'offrît à ses regards les objets qu'il fuit,
+sa solitaire mais charmante demeure située sur le sommet de la montagne,
+qui le salue la première quand il rentre au port après une longue
+course; et elle,--cette étoile sombre et mélancolique, dont les charmans
+rayons l'atteignaient de loin; il ne doit point jeter sur elle un
+dernier regard, il ne doit point penser qu'il pouvait rester là auprès
+d'elle,--mais seulement sur le bord de l'abîme. Cependant il s'arrête un
+instant,--il est sur le point d'abandonner son destin au hasard--et ses
+projets à la merci des ondes; mais non--il n'en doit pas être ainsi;--un
+chef digne de sa fortune peut s'attendrir, mais il ne se laisse point
+séduire par la douleur d'une femme. Il voit son navire; il remarque
+combien le vent est beau, et recueille courageusement toute l'énergie de
+son ame. Il reprend sa marche,--et, comme il écoute, le bruit du tumulte
+vibre à ses oreilles qui sont frappées de sons confus, du bruissement du
+rivage, des cris du signal et de la rame qui fend les flots. Il remarque
+le mousse au haut du mât, l'ancre qu'on lève, les voiles qui se
+déploient dans les airs, les mouchoirs flottans de la foule qui envoie
+ce muet adieu à ceux qui s'éloignent; et plus que tout, son pavillon
+rouge hissé dans les airs, et il s'étonne comment son cœur a pu éprouver
+tant de faiblesse. Le feu dans les regards et l'impétuosité bouillante
+dans le cœur, il sent qu'il est redevenu lui-même. Il bondit,--il se
+précipite;--jusqu'à ce qu'il ait atteint le pied de la colline où
+commence la baie; là, il arrête sa course précipitée, moins pour
+respirer la fraîcheur de la brise qui s'élève de la mer, que pour
+reprendre son attitude ordinaire de dignité, afin que, par cette
+précipitation, il ne parût troublé aux yeux du vulgaire: car l'habile
+Conrad avait appris à soumettre la foule par ces artifices qui déguisent
+les puissans et leur servent souvent de sauve-garde. Sa démarche était
+imposante, et son maintien, tenu à distance, semblait éviter les
+regards,--et inspirait le respect à ceux qui en étaient juges. Il avait
+le front plein de gravité, et le regard fier qui repousse toute
+familiarité vulgaire, sans manquer de courtoisie: c'est par là qu'il
+commandait l'obéissance. Mais lorsqu'il désirait se lier avec quelqu'un,
+sans forcer son caractère, sa bienveillance dissipait la crainte de ceux
+qui l'écoutaient; et les dons des autres n'étaient rien au prix d'une de
+ses paroles, lorsqu'elle faisait pénétrer dans les cœurs la profonde
+mais tendre mélancolie de sa voix. Toutefois cette condescendance était
+si étrangère à ses manières habituelles qu'il s'inquiétait peu de
+dominer par la persuasion, mais bien de subjuguer. Les mauvaises
+passions de sa jeunesse lui avaient fait moins apprécier
+l'affection--que l'obéissance.
+
+17. Autour de lui est rangée en ordre sa garde prête au départ. Juan est
+debout devant lui.--«Tous les hommes sont-ils prêts?»
+
+«Oui;--ils sont plus que prêts--ils sont embarqués; la dernière chaloupe
+n'attend plus que mon maître.»
+
+--«Mon épée et mon manteau.»
+
+Aussitôt son épée est fortement ceinte et son manteau placé sur ses
+épaules. «Fais venir Pédro!» Il vient,--et Conrad s'incline pour le
+saluer, avec toute la courtoisie qu'il accordait à ses amis.--«Accepte
+ces tablettes, observe leur contenu avec soin; des instructions d'une
+haute importance, et qui contiennent des révélations dignes de foi, y
+sont consignées. Double la garde; et quand la barque d'Anselme arrivera,
+qu'il prenne également connaissance de ces ordres. Dans trois jours (si
+la brise nous est favorable) le soleil éclairera notre retour;
+jusque-là, puisses-tu rester en paix!»
+
+Cela dit, il serra la main de son frère pirate, et il se dirige vers sa
+chaloupe avec une attitude fière. Les rames brisent les vagues et
+répandent tout autour une lueur phosphorique[c2]; ils abordent le
+vaisseau.--Il est debout sur le tillac; le sifflet perçant
+siffle;--toutes les mains manœuvrent;--il admire avec quelle légèreté le
+navire obéit à cette manœuvre,--la bonne tenue de sa troupe,--et il
+daigne lui en témoigner sa satisfaction. Ses yeux pleins d'orgueil se
+tournent vers Gonsalvo.--Pourquoi s'arrête-t-il soudain et semble-t-il
+gémir intérieurement? Hélas! ses yeux ont aperçu sa tour du rocher, et
+sa pensée un moment s'est fixée sur l'heure des adieux. Elle--sa
+Médora--aperçoit-elle le vaisseau qui l'emporte? Ah! jamais il n'avait
+la moitié tant aimé qu'en ce moment! Mais cependant il lui reste encore
+beaucoup à faire avant la chute du jour.--Il recueille de nouveau son
+courage, détourne ses regards, et descend dans la cabine de Gonsalvo
+pour lui faire connaître son plan,--ses moyens de le faire réussir,--et
+son but. Devant eux brûle une lampe; il développe la carte et fait
+apporter tous les instrumens nécessaires à l'art nautique. Ils
+prolongent leurs débats jusqu'à minuit; aux yeux inquiets et aux esprits
+agités quelle est l'heure qui paraît jamais avancée?
+
+Pendant ce tems, la brise propice souffle avec sérénité, et le vaisseau
+fuit rapide comme un faucon. Il a passé les hauts promontoires des îles
+groupées au milieu des flots, et il gagne le port, long-tems--long-tems
+avant le premier sourire du matin. Ils découvrent bientôt, à travers le
+miroir de la nuit, l'étroite baie où est mouillée la flotte du pacha.
+Ils comptent chaque voile,--et remarquent avec quelle insouciance les
+Musulmans se gardent à la clarté de la nuit. Tranquille et sans être
+aperçu, le vaisseau de Conrad passe à côté de cette flotte, et il a jeté
+l'ancre dans le lieu où il a résolu de se tenir en embuscade. Il est à
+l'abri d'une surprise par un rocher projeté du cap, qui élève dans les
+airs sa forme fantastique. Il n'a pas besoin d'exciter sa troupe à ses
+devoirs,--ni de la tirer de son sommeil,--préparée qu'elle est également
+aux luttes de terre et de mer; tandis que, porté sur les flots, le chef
+s'entretient avec calme;--et cependant, avec ses compagnons, c'est de
+sang qu'il s'est entretenu!
+
+
+
+
+Chant Deuxième.
+
+_Conosceste i dubiosi desiri_?
+
+(DANTE.)
+
+
+1. Dans la baie de Coron se balancent avec grâce de nombreuses galères;
+à travers les jalousies des fenêtres de Coron brillent les lampes
+nocturnes, car Seyd, le pacha, donne une fête cette nuit; une fête à
+l'occasion des triomphes qu'il se promet dans une lutte prochaine, quand
+il emmènera dans ses prisons les pirates chargés de fers. Il l'a juré
+par Allah et son épée; et fidèle à son firman et à sa parole, il a réuni
+ses vaisseaux le long de la côte, rassemblé ses soldats orgueilleux
+comme lui d'un prochain triomphe. Déjà ils se sont partagé les captifs
+et les dépouilles, quoique l'ennemi qu'ils méprisent ainsi soit encore
+éloigné. Ils sont prêts à mettre à la voile;--aucun doute qu'au soleil
+de demain ils verront les pirates enchaînés--et leur port conquis!
+Pendant ce tems la garde peut se livrer au sommeil si elle veut; ils
+peuvent non-seulement se dispenser de faire sentinelle avant le combat,
+mais encore rêver la mort de leurs ennemis, quoique tous ceux qui en ont
+la liberté se débandent sur le rivage, et vont chercher à essayer leur
+bouillante valeur sur le Grec: comme de semblables prouesses conviennent
+aux héros de turban,--de faire briller le tranchant de leurs sabres
+devant les yeux d'un esclave! Ils pillent sa maison,--mais ils épargnent
+sa vie;--leurs armes sont puissantes, mais aujourd'hui ils veulent être
+généreux! et ils ne daignent pas frapper, parce qu'ils pourraient le
+faire impunément! à moins qu'un joyeux caprice n'inspire leurs coups,
+afin de s'exercer pour l'ennemi futur. La débauche et les festins
+trompent les heures fugitives des Grecs; et ceux qui désirent porter
+encore quelque tems leur tête cherchent à sourire; que leurs lèvres
+feignent aux yeux des Musulmans toute la gaîté dont ils sont
+susceptibles, et accumulent dans le silence leurs malédictions, jusqu'à
+ce que la côte en soit à jamais purgée!
+
+2. Seyd, avec son turban, est mollement étendu dans la haute salle de
+son palais; autour de lui sont les chefs à longue barbe qui
+l'accompagnent dans son expédition. Le banquet est achevé, ainsi que la
+dernière rasade,--breuvage défendu, dit-on,--qu'il a osé vider, tandis
+que des esclaves distribuent aux autres chefs, observateurs plus rigides
+des lois de Mahomet, un jus plus sobre[c3]. Un nuage de fumée s'échappe
+ensuite de la longue chibouque[c4], tandis que[c5] les Almès dansent à
+des accords sauvages. Le lever du matin verra l'embarquement de tous ces
+chefs; mais les vagues sont quelquefois traîtresses pendant la nuit, et
+ceux qui se sont livrés à la débauche peuvent dormir plus sûrement sur
+leur couche de soie que sur le perfide élément. Qu'ils se réjouissent
+pendant qu'il leur est permis:--jusqu'à l'heure du combat, ils peuvent
+oublier ses hasards; et qu'ils se fient moins à la victoire qu'aux
+paroles de leur Koran. Cependant les nombreux soldats du pacha, qu'il
+mènera contre l'ennemi, pourraient lui faire espérer des exploits plus
+glorieux que ceux dont il s'enorgueillit déjà.
+
+3. L'esclave chargé de veiller à la porte extérieure s'avance avec une
+précaution respectueuse; il incline profondément la tête,--et sa main
+salue le plancher de l'appartement avant que sa langue prononce le
+message qui lui est confié. «Un derviche échappé du nid des pirates est
+ici:--lui-même demande à raconter le reste.» Seyd a fait un signe
+d'assentiment qui est compris par l'esclave; il amène bientôt le saint
+homme en silence près du pacha[c6]. Ses bras étaient croisés sur son
+vêtement d'un gris foncé, sa démarche était chancelante, son regard
+abattu semblait plutôt l'être par les austérités que par les années, et
+sa joue était pâle de pénitence et non de crainte. Voué à son Dieu,--il
+portait une chevelure noire qui soulevait orgueilleusement son haut
+capuchon. Autour de lui était jetée une longue robe traînante qui
+enveloppe un cœur qui ne bat plus que pour le ciel. Soumis, mais plein
+d'une noble assurance, il supporte avec calme les regards curieux qui
+l'examinent pour chercher à deviner le but de sa mission, avant que la
+volonté du pacha lui ait permis de s'exprimer.
+
+4. «D'où viens-tu, derviche?»
+
+--«De la caverne indépendante des pirates; je suis un fugitif.»--
+
+«Où fus-tu pris et dans quel tems?»
+
+--«Dans une traversée du port de Scalanovo à l'île de Scio, sur un
+saïque marchand bien monté; mais Allah ne nous fut pas favorable dans
+notre navigation:--les corsaires s'emparèrent du butin des marchands;
+nos membres furent chargés de chaînes. Je ne craignais pas la mort; je
+n'avais point de richesses à déplorer, excepté la liberté de voyager qui
+me fut enlevée. Enfin, une humble barque de pêcheur que je découvris
+pendant la nuit me fit naître quelque espérance, en m'offrant des
+chances de pouvoir échapper par la fuite. Je saisis l'heure, et j'y ai
+trouvé ma délivrance--Avec toi,--très-puissant pacha! qui pourrait
+éprouver de la crainte?»
+
+--«Que font ces pirates, mis hors la loi des nations? Sont-ils bien
+préparés à défendre leurs richesses conquises par le pillage, et leurs
+rochers déserts? Songent-ils à notre expédition prochaine, destinée à
+réduire en cendres leur nid de scorpions?»
+
+--«Pacha! l'œil gémissant du captif enchaîné pleure sa liberté, mais il
+jouerait mal le rôle d'espion. Je n'entendais que le mugissement
+continuel des vagues, de ces vagues qui se refusaient à me transporter
+loin de ce rivage; je ne remarquais que le glorieux soleil, et le ciel,
+trop brillant,--trop bleu--pour ma captivité; et je n'éprouvais--que
+tout ce qui peut consoler le cœur qui aspire à sa délivrance, et à voir
+briser ses chaînes avant de pouvoir sécher ses larmes. Tu peux juger au
+moins, par ma fuite, que les pirates ne pensent guère au péril d'une
+surprise; autrement j'aurais vainement imploré ou cherché le hasard qui
+m'amène devant toi,--s'ils se gardaient avec vigilance: la garde
+négligente qui n'a pas aperçu ma fuite, veille sans doute aussi
+négligemment pour prévenir ton attaque prochaine. Pacha!--mes membres
+sont défaillans,--et la nature demande des alimens pour se soutenir.
+Permets-moi de me retirer;--la paix soit avec toi! la paix avec tous
+ceux qui t'entourent!--J'ai besoin maintenant de repos--et de
+nourriture.»
+
+--«Demeure, derviche! J'ai encore à t'interroger.--Demeure, je te le
+commande;--assieds-toi;--veux-tu m'entendre?--obéis! Je dois
+t'interroger encore; et des esclaves vont t'apporter de la nourriture:
+tu ne languiras pas de faim au milieu d'un banquet. Ton souper
+fini,--prépare-toi à me répondre clairement et amplement:--je n'aime pas
+le mystère.»
+
+Ce fut vainement que l'on chercha à connaître ce qui se passa dans
+l'esprit du saint homme qui ne regarda pas le divan avec satisfaction.
+Il ne montra pas beaucoup de goût pour les mets du banquet, et encore
+moins de respect pour chaque convive. Un mouvement peu dissimulé de
+dépit passa un instant sur sa figure, qui reprit aussitôt son calme. Il
+s'assied en silence, et son front a recouvré la sérénité qu'il avait un
+moment oubliée. Il est servi avec empressement;--mais il évite les mets
+somptueux comme s'ils étaient mêlés de poison. Pour un homme si
+long-tems condamné aux austérités et aux privations, il est étrange
+qu'il profite si peu d'un si riche festin.--«Qu'as-tu donc, derviche?
+mange.--Pourrais-tu supposer que l'on te sert un repas de chrétien? ou
+penses-tu que mes amis ne sont pas les tiens? Pourquoi évites-tu le sel?
+ce gage sacré qui, une fois partagé, émousse le tranchant du sabre,
+opère la réunion des tribus divisées, et fait paraître des ennemis comme
+des frères!»
+
+--«Le sel assaisonne les mets recherchés,--et ma nourriture est encore
+la plus humble racine, ma boisson, le plus humble ruisseau; mes vœux
+austères et les lois de mon ordre[c7] s'opposent à ce que je rompe ou
+que je mêle le pain avec amis ou ennemis. Cela peut te paraître
+étrange;--s'il y a quelque chose à craindre, le péril ne menace que ma
+tête. Mais pour toute ta puissance; oui, bien plus encore,--pour le
+trône de ton sultan, je ne goûte ni de ton pain, ni de tes mets--à moins
+d'être seul. Si j'enfreignais la règle de notre ordre, la colère de
+notre Prophète pourrait empêcher mon pélerinage à la Mecque.»
+
+--«Bien,--comme il te plaira,--ascétique que tu es[loc14]--Réponds à une
+question; et tu pourras alors te retirer en paix. Combien sont-ils?--Ah!
+ce n'est assurément pas encore le jour? Quel astre,--quel soleil
+éclatant resplendit dans la baie? elle rayonne comme un lac de feu!--Aux
+armes!--aux armes! Ho! trahison! mes gardes! mon sabre! Nos galères sont
+livrées aux flammes;--et je suis loin d'elles! Maudit derviche!--voilà
+donc tes nouvelles,--misérable espion!--Qu'on le saisisse,--qu'on
+l'écartelle,--qu'il soit mis à mort sans délai!»
+
+[Note loc14: La simplicité du pacha veut dire [Arabe ou Farsi], _soufy_;
+religieux ascétique turque et persan.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Le derviche s'est levé à l'éclat subit de cette lumière. Son changement
+de forme n'excite pas moins de terreur. Il s'est levé le derviche,--non
+dans l'accoutrement d'un religieux, mais comme un guerrier qui bondit
+sur son cheval d'Ukraine. Il a foulé aux pieds son capuchon et déchiré
+sa robe; sa cotte de maille frappe les regards, et la lame de son sabre
+a brillé comme un éclair! Son casque étroit, mais étincelant; son noir
+panache, son œil noir encore plus brillant, et l'ombre encore plus noire
+de ses noirs sourcils, tout le fait paraître aux yeux des Musulmans
+comme un Afrite dont les coups mortels et infernaux ne laissent pas
+d'espoir de salut. Le tumulte le plus confus, les noirs tourbillons de
+flamme qui montent dans les airs, et les torches qui promènent
+l'incendie; les cris de terreur et les cliquetis du fer qui se
+croise:--car les sabres commencent à frapper; et les mugissemens qui
+s'élèvent, tout répand sur ce lieu de carnage comme un aspect de
+l'enfer!
+
+Éperdus et fuyant çà et là, les esclaves dispersés ne voient qu'un
+rivage sanglant et des vagues enflammées. Ils ne tiennent aucun compte
+du cri menaçant du pacha: «_Qu'ils_ saisissent le derviche! Saisissez le
+_Zatanaï_[c8]!» Conrad a vu leur terreur,--et a réprimé le premier
+mouvement de désespoir qui ne lui offrait que de résister et périr dans
+ce palais, puisqu'il avait été si prématurément et si bien obéi.
+L'incendie avait été allumé avant qu'il en eût donné le signal. Il a vu
+leur terreur;--il détache son cor de son baudrier,--en tire un
+son,--mais un son perçant. On lui répond.--«Bien, courage! ma valeureuse
+troupe! Comment ai-je pu douter de leur promptitude à me secourir? et
+comment ai-je pu penser qu'ils m'avaient ici abandonné?» Son bras
+puissant a décrit un cercle autour de lui;--ce mouvement rapide de
+rotation qu'il a imprimé à son sabre répand une terreur qui répare son
+fatal délai. Sa fureur achève ce que la frayeur avait commencé; il abat,
+comme un troupeau ses lâches assaillans. Les turbans mis en pièces
+jonchent les appartemens, et à peine un bras ose encore se lever pour se
+défendre. Seyd lui-même, troublé par la rage et l'étonnement, recule
+devant lui, en continuant de le menacer. Il ne demande pas quartier,
+Seyd;--mais il redoute cependant les coups de l'étranger, tant le
+désordre a rendu cet étranger redoutable! Les galères enflammées de Seyd
+frappent toujours ses regards. Il s'arrache la barbe, et se retire du
+combat en écumant de rage[c9]: car les pirates ont déjà dépassé la porte
+du harem, et se précipitent dans l'intérieur;--s'arrêter un instant de
+plus, c'était attendre la mort. Là les cris d'épouvante,--les
+supplications des hommes qui jettent leurs armes en demandant
+quartier--sont poussés en vain;--le sang coule par torrens! Les
+corsaires qui affluent se précipitent où le cor de Conrad a sonné, et où
+les gémissemens des victimes expirantes et les supplications les
+avertissent de la manière courageuse avec laquelle il soutient la
+terrible lutte. Ils le comblent de leurs acclamations en le voyant seul,
+terrible et farouche comme un tigre qui se rassasie dans le sang qui
+inonde son repaire! Mais courtes sont leurs félicitations,--plus courte
+la réponse:--«C'est bien;--mais Seyd est échappé,--et il doit mourir.
+Beaucoup a été fait,--mais il reste encore plus à faire.--Leurs galères
+brûlent;--pourquoi leur ville n'est-elle pas encore en flammes?»
+
+5. A peine a-t-il parlé, et déjà chacun d'eux a saisi une torche; et
+l'incendie est allumé du minaret au porche du palais. Un farouche
+plaisir se remarquait dans les yeux de Conrad; mais il frémit
+soudain:--car à son oreille ont retenti les cris des femmes; et, comme
+un glas de mort, ils ont ému ce cœur qui était resté insensible aux
+râlemens plaintifs des mourans dans la mêlée. «Oh! enfoncez les portes
+du harem;--n'outragez pas, sur votre vie, aucune femme: souvenez-vous
+que nous aussi--_nous_ avons des femmes. La vengeance pourrait faire
+retomber sur elles un pareil outrage. C'est l'homme qui est notre
+ennemi; et c'est sur lui qu'il faut frapper: nous devons épargner la
+proie la plus faible. Oh! je l'avais oublié;--mais que le ciel ne
+l'oublie pas, si par mon ordre des êtres sans défense cessaient de
+vivre. Que ceux qui le voudront me suivent!--j'y vais:--nous avons
+encore le tems de soulager nos ames au moins d'un crime.»
+
+Il monte l'escalier qui craque déjà atteint par les flammes.--Il enfonce
+la porte; il ne sent pas ses pieds que brûle le plancher ardent. Sa
+respiration est étouffée par des volumes épais de fumée; mais il
+continue à se précipiter d'appartement en appartement. Ils
+cherchent,--ils trouvent,--ils sauvent. Chacun d'entre eux emporte dans
+ses bras robustes des charmes respectés par les regards; ils calment les
+terreurs de ces femmes éplorées; soutiennent leurs corps défaillans avec
+tous les soins que réclame la beauté sans défense, tant Conrad avait
+d'empire sur le caractère farouche de ses compagnons pour retenir des
+mains toutes couvertes de sang. Mais qui est-elle, celle que les bras de
+Conrad enlèvent du milieu des appartemens enflammés et des débris du
+combat?--Elle! c'est la bien-aimée de celui dont il a juré la mort!
+c'est la reine du harem!--c'est l'esclave de Seyd!
+
+6. Conrad n'a qu'un moment pour adresser quelques paroles à
+Gulnare[c10], pour rassurer cette tremblante beauté; car dans cette
+suspension du combat donnée à la pitié, l'ennemi qui se retirait en
+toute hâte s'étonne de ne pas se voir poursuivi. Sa fuite est moins
+précipitée;--il s'est rallié--et rangé en bataille. Seyd s'en est
+aperçu; il a reconnu d'abord le petit nombre des compagnons du corsaire,
+comparé avec sa troupe, et il rougit de sa méprise, en voyant que sa
+défaite a été causée par la terreur et la surprise. _Alla il alla_!
+c'est le cri de vengeance qu'il pousse.--La honte se change en rage; il
+veut maintenant vaincre ou périr! Les flammes doivent répondre aux
+flammes, et le sang au sang! Des flots de ce sang vont couler de nouveau
+pour le triomphe;--car la fureur vaincue va renouveler le combat, et
+ceux qui attaquaient pour vaincre se défendent pour conserver leur vie.
+Conrad voit le danger;--il voit ses compagnons succomber sous le nombre
+toujours croissant des ennemis.--«Un effort,--encore un effort--pour
+nous ouvrir le cercle de nos ennemis!» Ils se rallient,--se
+serrent,--chargent,--chancellent;--tout est perdu! Serrés étroitement de
+toutes parts,--assaillis par le nombre, sans espoir, mais non sans
+courage, ils se défendent encore vaillamment.--Ah! maintenant le
+désordre est dans leurs rangs;--criblés de blessures,--culbutés de
+toutes parts; chacun d'eux combat isolément,--sans pousser un cri.--Ils
+tombent épuisés de fatigues plutôt que vaincus; et frappent encore
+jusqu'à ce que la lame échappe à leurs mains roidies par la mort.
+
+7. Mais avant que l'ennemi rallié eût recommencé le combat, et eût
+opposé rang d'hommes à rang d'hommes et cimeterre à cimeterre, Gulnare
+et toutes ses compagnes du harem avaient été mises en sûreté dans une
+maison de la ville, par ordre de Conrad, qui avait commis une garde à
+leur protection; ces femmes essuyaient les larmes que la crainte de la
+mort et du déshonneur leur avait fait répandre. Et quand la jeune
+Gulnare, cette dame aux yeux noirs, se rappela ces pensées qu'avait fait
+naître son désespoir, elle s'étonna beaucoup de la courtoisie qui
+respirait dans les accens de Conrad et dans la douceur de ses regards.
+Il était étrange--_qu'un_ brigand, ainsi souillé de sang, lui parût plus
+aimable que Seyd; dans ses manières les plus tendres. Le pacha aimait
+comme s'il lui eût semblé que son esclave dût s'estimer fort heureuse de
+l'amour qu'il voulait bien lui témoigner. Le corsaire lui avait offert
+sa protection, avait calmé ses terreurs, comme si son hommage était dû
+de droit à la beauté. «Le désir en est coupable;--et ce qui est pire
+pour une femme,--il est inutile; cependant je désire revoir ce chef;
+afin de lui faire mes remerciemens, ce que la crainte m'a fait oublier,
+pour la vie qu'il m'a conservée,--et dont mon amoureux seigneur ne s'est
+pas souvenu!»
+
+8. Elle l'aperçut, au plus épais du carnage, se défendant au milieu des
+cadavres sanglans, loin de sa troupe, et luttant avec un ennemi qui
+semble chèrement acheter le terrain que Conrad est forcé de céder,
+couvert de blessures,--perdant son sang,--ne pouvant trouver la mort
+qu'il cherche, et pris enfin pour expier tous les maux qu'il a causés;
+épargné pour languir dans les tourmens et pour vivre en vain, tandis que
+la vengeance méditera de nouveaux plans de tortures. Celle-ci étanche
+son sang pour le verser plus tard--mais goutte par goutte: car l'œil
+insatiable de Seyd voudrait le voir toujours mourant,--jamais mourir!
+Est-il possible que ce soit lui! lui qu'elle a vu naguère triomphant,
+quand le signe impérieux de sa main sanglante était une loi! C'est bien
+lui!--désarmé, mais non abattu; n'ayant qu'un seul regret, celui de
+conserver la vie. Ses blessures sont trop légères, quoiqu'il eût
+volontiers baisé la main qui lui aurait donné la mort. Oh! il n'a pu
+recevoir aucun coup de ceux si nombreux qui ont été portés, pour envoyer
+son ame--dans ce lieu dont il se souciait à peine,--au ciel! Il doit
+donc, seul de tous les siens, conserver ce souffle de vie, lui qui, plus
+qu'aucun autre, s'est exposé à le perdre? Il sent profondément--ce que
+les cœurs mortels sont destinés à ressentir, lorsque, renversés sur la
+roue de l'inconstante fortune, les traitemens du vainqueur leur
+présagent l'expiation de leurs crimes dans de languissantes
+tortures.--Il le sent profondément, tristement; mais le coupable orgueil
+qui l'a conduit à commettre ces actions--l'aide maintenant à dissimuler.
+On remarque encore dans son attitude fière et recueillie l'air d'un
+vainqueur plutôt que d'un vaincu. Quoique épuisé par les fatigues
+mortelles de la lutte et le sang qu'il a répandu, il en est peu, dans le
+nombre de ceux qui le considèrent, dont le regard soit aussi calme et
+assuré que le sien. Ceux que son bras avait tenus à distance, et que son
+regard seul faisait trembler, l'accablent maintenant de clameurs
+insolentes; les braves qui l'ont vu de près n'insultent pas l'ennemi qui
+leur a appris la crainte, et les gardes farouches qui le conduisent à sa
+prison le contemplent en silence, pénétrés d'une secrète terreur.
+
+Le médecin lui a été envoyé,--mais non par compassion; c'est pour savoir
+ce que peut encore supporter son reste de vie. Ce médecin lui en trouve
+assez pour lui faire porter les plus pesantes chaînes, et pour espérer
+qu'il ne sera pas insensible aux aiguillons de la douleur.
+Demain--oui--au coucher du soleil de demain, commencera pour lui le
+supplice affreux du pal; et levés avec les premiers rayons du matin, ses
+ennemis viendront voir comment il supportera courageusement ou lâchement
+ses angoisses. De tous les supplices, celui-ci est le plus long et le
+plus cruel; il ajoute la soif à toutes les autres agonies, soif que
+chaque jour la mort oublie de venir étancher, tandis que les vautours
+affamés voltigent autour de la fourche patibulaire. «Oh! de l'eau!--de
+l'eau!»--La haine, souriant de contentement, se refuse à la prière de la
+victime;--car, s'il boit,--la mort finit ses tourmens.
+
+Ce destin lui était réservé.--Le médecin, les gardes sont partis; ils
+ont laissé l'orgueilleux Conrad seul, couvert de chaînes.
+
+10. Il serait inutile de peindre les sentimens qu'il éprouve;--il serait
+même douteux si lui-même en avait connaissance. Il est une lutte, un
+chaos dans l'ame: c'est lorsque tous ses élémens sont en
+convulsions,--sont confondus,--qu'ils se heurtent avec une sombre et
+puissante énergie, en grinçant les dents d'un impénitent remords, ce
+démon décevant[loc15]--qui n'avait pas encore élevé la voix,--mais qui
+crie maintenant: «Je t'avais averti!» lorsque l'œuvre est consommée.
+Voix inutile! l'ame qui se consume sans être domptée peut se tordre,--se
+révolter,--le faible seul se repent! même à cette heure solitaire,
+lorsque les sentimens se foulent, et que l'ame se révèle à elle-même
+avec tous les souvenirs du passé,--sans qu'aucune passion, aucune pensée
+dominante s'empare souverainement d'elle; en lui dérobant les autres.
+Mais la sombre et déserte perspective de l'ame qui passe en revue ses
+souvenirs du passé,--souvenirs qui se précipitent à travers mille
+issues; les rêves expirans de l'ambition, les regrets de l'amour, la
+gloire en danger, la vie elle-même emprisonnée; les joies non goûtées,
+le mépris ou la haine contre ceux qui triomphent de notre destinée de
+misères; le passé sans espérance, l'avenir qui s'avance avec trop de
+rapidité pour penser à l'enfer ou au ciel; les actions, les pensées, les
+paroles peut-être jamais rappelées d'une manière si aiguë jusqu'à cet
+instant, bien que jamais oubliées; choses légères ou charmantes dans
+leur tems, mais maintenant offertes comme des crimes à l'austère
+réflexion; le sentiment flétrissant du mal non révélé, non moins
+dévorant pour avoir été plus caché;--tout, en un mot, tout ce qui peut
+faire reculer d'effroi, ce sépulcre ouvert,--le cœur mis à nu, où sont
+ensevelies tant de douleurs, étalent leurs misères, jusqu'à ce que
+l'orgueil se réveille pour arracher ce miroir à l'ame--et le brise.
+
+[Note loc15: _That juggling fiend_.]
+
+Oui,--l'orgueil peut voiler et le courage braver
+tout--tout--tout:--l'avenir,--le passé;--la plus terrible des défaites.
+Chacun a des craintes, et il n'y a qu'un hypocrite qui les dissimule
+pour s'attirer des louanges. Le lâche aussi dissimule, lui dont la
+forfanterie ne sait que fuir loin du danger; mais celui qui ne sait
+point cacher les mouvemens de son ame, envisage la mort de sang
+froid--et meurt. Il a parcouru sa carrière en homme réfléchi, et il lui
+en coûte peu d'épargner à la mort la moitié de sa course!
+
+11. C'est dans la chambre la plus élevée de sa plus haute tour que le
+pacha a jeté Conrad et l'a fait charger de chaînes. Son palais a été
+consumé par les flammes:--cette forteresse sert à la fois de prison à
+son captif et de retraite à sa cour. Conrad n'a pas beaucoup à blâmer
+cette sentence; si son ennemi eût été vaincu, il eût éprouvé le même
+sort. Il est seul;--et dans sa solitude, il est descendu dans son cœur
+coupable: mais il avait endurci ce cœur contre l'infortune. Il n'est
+qu'une seule pensée qu'il ne peut--qu'il n'ose aborder: «Oh! comment
+Médora va-t-elle supporter ces nouvelles?» Alors--seulement alors--il
+soulève ses mains en les frappant l'une contre l'autre, et repousse avec
+rage les fers dont elles sont chargées. Mais tout-à-coup il trouva,--ou
+feignit de trouver,--on ne fit que rêver une espérance, et il sourit en
+se moquant lui-même de sa douleur: «Que la torture vienne quand elle le
+voudra--ou quand elle le pourra; n'ai-je pas plus besoin de repos pour
+me préparer à ce jour fatal?» Cela dit, il se traîne lentement vers sa
+natte; et quelles qu'aient été ses visions, il fut promptement endormi.
+
+Il était à peine minuit lorsque cette mortelle attaque avait commencé.
+Les plans que Conrad avait médités mûrement étaient exécutés; et le
+démon du carnage met si bien à profit la fuite précipitée du tems, qu'il
+avait laissé à peine un crime à commettre. Une heure vit Conrad lutter
+avec les vagues,--déguisé,--découvert, conquérant, vaincu, saisi,
+condamné,--tour à tour chef de bande sur terre--et pirate sur la
+mer,--détruisant,--sauvant,--emprisonné--et endormi!
+
+12. Il paraît sommeiller dans un calme profond,--car sa respiration est
+à peine sensible.--Ah! trop heureux si elle avait cessé pour toujours!
+Il dort;--mais qui se penche sur son sommeil paisible? ses ennemis se
+sont retirés--et il n'a pas d'amis dans ces lieux. Serait-ce quelque
+séraphin envoyé d'en haut pour lui apporter sa grâce? non, c'est une
+forme terrestre avec des traits divins! Son bras blanc porte une
+lampe--qu'elle tient soigneusement cachée, de peur que les rayons de
+cette lampe ne frappent soudainement la paupière de cet œil fermé, qui
+ne s'ouvrira plus qu'à la douleur pour se refermer encore,--se refermer
+pour jamais. Quelle est cette beauté, à l'œil si noir, à la joue si
+belle et si fraîche, au front couronné par des touffes épaisses de
+cheveux tressés et ornés de pierreries, à la forme si aérienne,--aux
+pieds nus qui brillent comme de la neige, et se posent si
+silencieusement sur la terre?--Comment est-elle parvenue jusqu'en ces
+lieux, à travers les gardes et la nuit la plus épaisse? Ah! demandez
+plutôt ce qu'une femme ne peut oser, une femme que la jeunesse et la
+pitié conduisent comme toi, ô Gulnare!
+
+Elle n'avait pu dormir;--et tandis que le pacha repose dans des songes
+troublés par l'image de son prisonnier, Gulnare s'est échappée de sa
+couche--en emportant l'anneau qui lui sert de sceau, et dont souvent
+elle avait orné sa main dans ses jeux folâtres.--Munie de ce signe
+respecté, à peine questionnée, elle pénètre à travers les gardes
+assoupis qui obéissent à ce signe tout puissant sur eux. Harassés de
+fatigues, épuisés par les coups échangés dans le combat, leurs yeux
+envient le repos de Conrad. Abattus, et laissant à chaque instant
+retomber leur tête appesantie par le sommeil, ils étendent leurs
+membres, et cessent de veiller; ils n'ont fait que lever leurs têtes
+pour saluer l'anneau du pacha, sans demander qui le porte et quel est
+l'usage qui en doit être fait.
+
+13. Gulnare est étonnée de ce qu'elle voit. «Peut-il dormir avec calme,
+dit-elle, tandis que d'autres yeux pleurent sa défaite ou le carnage de
+son bras, et que mon inquiétude sans repos me fait errer la nuit dans ce
+lieu?--Quel charme soudain m'a rendu cet homme si cher? Il est
+vrai--c'est à lui que je dois ma vie, et plus que la vie, car il nous a
+sauvées, moi et mes compagnes, d'un sort pire que le malheur. Cette
+réflexion est tardive;--mais chut!--son sommeil s'interrompt;--comme il
+soupire pesamment!--il a fait un mouvement--il s'éveille!»
+
+Conrad a soulevé sa tête,--et ébloui par la clarté de la lampe, son œil
+doute de la réalité de ce qu'il voit; il a remué sa main:--le
+froissement de sa chaîne l'a averti trop rudement qu'il vivait encore.
+«Quelle est cette forme? si ce n'est pas une figure aérienne, mon
+geolier est doué d'une merveilleuse beauté!»
+
+«Pirate! tu ne me connais pas;--mais je suis un être reconnaissant pour
+une action que tu as trop rarement accomplie. Regarde-moi,--et
+rappelle-toi celle que tu as sauvée des flammes et des mains de ta bande
+encore plus effrayante. Je viens te voir au milieu des ténèbres:--je
+sais à peine pourquoi;--cependant ne frémis point,--je ne voudrais pas
+te voir mourir.»
+
+«S'il en est ainsi, compatissante dame! ton œil est le seul ici qui ne
+se fera pas une fête de mon supplice. Mes ennemis ont eu pour eux les
+chances du hasard,--qu'ils usent de leurs droits. Mais, quoiqu'il en
+soit, je les remercie de leur courtoisie ou de la tienne pour m'envoyer
+un confesseur aussi aimable que toi.»
+
+Quelqu'étrange que cela paraisse,--cependant il existe une espèce de
+gaîté dans l'extrême infortune,--gaîté qui n'apporte pas de
+soulagement,--car la gaîté du malheur ne trompe jamais; son sourire est
+plein d'amertume,--mais c'est encore un sourire. Quelquefois même il a
+accompagné les plus sages et les plus vertueux jusque sur
+l'échafaud[c11], qui a été l'écho de leurs plaisanteries! Cependant
+cette gaîté apparente n'est point réelle pour eux; elle peut tromper
+tous les cœurs, excepté ceux qu'elle déguise. Quel que fût le sentiment
+qui se manifesta d'abord sur les traits de Conrad, un sourire sauvage a
+déridé son front indompté; et ces accens qu'il proféra exprimaient la
+gaîté, comme si c'était la dernière dont il dût jouir sur la terre.
+Cependant elle était contraire à sa nature;--car, pendant la durée de sa
+courte vie, il eut peu de pensées étrangères à la tristesse et aux
+combats.
+
+14. «Corsaire! ta sentence est prononcée:--mais j'ai le pouvoir
+d'adoucir la colère du pacha dans ses heures les plus cruelles. Je
+voudrais te sauver;--oui, bien plus,--je voudrais te sauver dès à
+présent; mais--ni le tems qui presse,--ni tes forces épuisées ne me
+permettent de l'espérer. Cependant tout ce qui sera en mon pouvoir, je
+le voudrai; au moins je ferai tout pour retarder l'exécution de la
+sentence qui te laisse à peine un jour. Tenter davantage maintenant
+perdrait tout;--toi-même tu te refuserais à une tentative qui ne nous
+procurerait qu'une perte commune.»
+
+«Oui!--je m'y refuserais;--mon ame est préparée à tout: je suis tombé
+trop bas pour craindre une nouvelle chute. Ne t'expose pas toi-même au
+danger; je ne pourrais me bercer de l'espérance d'échapper à des ennemis
+avec lesquels je ne puis pas combattre. Incapable de vaincre,--fuirai-je
+lâchement, le seul de ma troupe qui n'aura pas voulu mourir? Cependant
+il est un être--vers lequel se reporte ma pensée, et je sens que ces
+yeux s'attendrissent pour elle jusqu'aux larmes. Mes seules ressources
+dans le chemin de la vie que j'ai parcouru étaient--mon navire,--mon
+épée,--mon amie,--mon Dieu! Le dernier, je l'ai abandonné dans ma
+jeunesse;--il m'abandonne maintenant:--l'homme qui m'humilie aujourd'hui
+ne fait qu'accomplir ses volontés. Je n'ai pas la pensée de me moquer de
+son trône par des prières arrachées aux souffrances d'un lâche et
+rampant désespoir; c'est assez que je respire--pour que je puisse tout
+supporter. Mon épée est tombée de cette indigne main qui eût dû mieux
+répondre à la bravoure de la troupe qu'elle commandait; mon navire est
+englouti dans les flots, où il est au pouvoir du pacha;--mais mon
+amie,--pour elle encore ma voix pourrait monter en prière vers le ciel.
+Oh! elle est tout ce qui peut me rattacher à la terre.--Ma mort va
+briser un cœur qui a pour moi plus qu'une légitime tendresse, une forme
+si belle--que, jusqu'à ce que j'aie vu la tienne, ô Gulnare! mes yeux
+n'avaient jamais demandé s'il s'en trouvait sur la terre d'aussi belle!»
+
+--«Tu en aimes donc une autre!--Mais que m'importe à moi cela?--cela ne
+m'importe pas,--non, sans doute, jamais cela ne m'importera. Mais
+cependant--tu aimes--et--oh! j'envie ceux dont les cœurs peuvent se
+reposer sur des cœurs aussi fidèles qu'eux, et qui n'ont jamais éprouvé
+ce vide--cette pensée inquiète qui soupire après des visions--comme la
+mienne en est tourmentée.»
+
+«O femme!--j'avais pensé que tu aimais celui pour lequel mon bras
+t'avait sauvée d'une tombe enflammée!»
+
+«Moi, avoir de l'amour pour le farouche Seyd! oh!--non--non--non,
+jamais. Cependant ce cœur, qui ne fait plus d'efforts pour l'aimer,
+s'est efforcé autrefois de répondre à sa passion,--mais il n'a pu
+réussir. Je l'ai éprouvé--et je l'éprouve encore,--l'amour ne peut
+exister qu'avec la liberté. Je suis une esclave; une esclave favorite,
+il est vrai, destinée à partager la splendeur de mon maître, et à
+paraître la femme la plus heureuse! Souvent je suis condamnée à entendre
+cette question: «M'aimes-tu?» et je brûle de répondre: «Non!» Oh! il est
+dur de supporter cette tendresse, et de s'efforcer vainement de la payer
+de retour; mais il est encore plus dur de supporter les répugnances du
+cœur, et de cacher aux yeux de celui qui l'inspire un sentiment
+différent de celui de l'amour. Il me prend une main que je ne lui donne
+pas--ni ne refuse;--le pouls de cette main n'est ni plus lent--ni plus
+rapide,--mais il reste calme et froid; et quand elle m'est rendue, elle
+retombe comme un poids inanimé, en s'éloignant de l'homme que je n'ai
+jamais aimé assez pour le haïr. Mes lèvres, après avoir reçu ses
+caresses, n'en sont pas plus brûlantes, et le souvenir qu'elles me
+laissent glacé tous mes sens. Oui,--si j'avais jamais éprouvé le
+dévouement de la passion, j'aurais pu lui faire succéder la haine, mais
+encore--je le vois partir sans que j'en éprouve de regrets,--et revenir
+sans que je le désire;--et souvent, lorsqu'il est près de moi,--il est
+bien loin de ma pensée. Quand la réflexion arrivera--et elle doit
+arriver--je crains qu'elle m'apporte le dégoût. Je suis son
+esclave;--mais en dépit de l'orgueil, le titre de sa fiancée pour moi
+serait pire que l'esclavage. Oh! que cette dot de son cœur ne m'est-elle
+enlevée! ou, s'il en cherchait une autre, et qu'il me laissât en
+repos--hier encore--j'aurais dit en paix! Oui, si je feins maintenant
+une tendresse qui ne m'est pas habituelle pour lui,
+souviens-toi,--captif! souviens-toi que c'est pour briser tes chaînes;
+pour te payer la vie que je te dois; pour te rendre à cette femme qui
+t'est si chère, et qui partage un amour tel que je n'en connaîtrai
+jamais. Adieu!--le matin commence à poindre,--je dois te quitter: il
+m'en coûtera cher,--mais ne crains pas la mort d'aujourd'hui!
+
+15. Elle pressa ses mains enchaînées contre son cœur, baissa la tête,
+puis se retira sans bruit et disparut comme un songe. Était-ce bien elle
+qui était là? et Conrad est-il seul maintenant? Quelle perle précieuse
+est tombée et a brillé sur ses fers? c'est une des larmes les plus
+sacrées, versée sur les malheurs d'un étranger, qui s'échappe une
+fois--brillante--pure, des yeux de la pitié, déjà polie par une main
+divine!
+
+Oh! elle est trop persuasive,--trop dangereusement chère--la larme
+inappréciable qui tombe des yeux de la femme! cette arme de sa faiblesse
+qu'elle peut employer pour attendrir,--sauver,--subjuguer;--tout à la
+fois sa lance et son bouclier. Évitez-la,--la vertu s'amollit et la
+sagesse tombe dans l'erreur, pour se confier trop tendrement à cette
+expression de douleur de la beauté! Qui a perdu un monde et fait fuir un
+héros? la larme timide de l'œil de Cléopâtre. Cependant la faute du
+tendre triumvir doit être excusée; pour une larme,--combien perdent
+non-seulement la terre,--mais le ciel! livrent leurs ames à l'éternel
+ennemi de l'homme, et comblent leur malheur pour épargner celui de
+quelque beauté volage!
+
+16. Il est jour,--et sur les traits altérés de Conrad viennent jouer ses
+rayons--sans lui ramener les espérances de la veille. Que deviendra-t-il
+avant la nuit? peut-être un corps sans vie sur lequel les corbeaux
+agiteront leurs ailes funèbres, que son œil éteint et fermé n'apercevra
+point, tandis que ce soleil se couchera, et que la rosée du soir
+froide,--humide--et épaisse tombera sur ses membres roidis, en
+rafraîchissant la terre--et en ranimant tout dans la nature, excepté son
+cadavre!--
+
+
+
+
+Chant Troisième.
+
+ Come vedi--ancor non m'abandonna.
+
+ (Dante.)
+
+
+1. Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin de sa carrière, le
+soleil couchant s'abaisse avec lenteur le long des collines de la Morée.
+Il ne brille pas d'un éclat obscurci, comme dans les climats du Nord,
+mais c'est un rayonnement sans nuage d'une flamme vivante! Le rayon
+jaune qu'il jette sur l'abîme silencieux dore les vagues verdâtres,
+étincelantes de ses tremblans reflets. C'est sur le vieux rocher d'Égine
+et sur l'île d'Hydra que le dieu de la gaîté répand son dernier sourire.
+Se complaisant sur ses propres domaines, qu'il quitte à regret, c'est là
+qu'il aime à verser ses rayons, quoique ses autels n'y reçoivent plus
+l'encens de ses adorateurs. Les ombres des montagnes descendent au loin
+et baisent ton golfe glorieux, invincue Salamine! Leurs arcs d'azur
+rencontrent les doux regards du soleil dans la vaste étendue des airs,
+colorés d'une pourpre plus foncée, et des teintes plus tendres, jetées
+sur leurs cimes, marquent sa course triomphante, et reproduisent les
+couleurs du ciel; jusqu'à ce que, dérobé par une ombre profonde à la
+terre et à l'océan, le soleil disparaisse derrière son rocher de Delphes
+pour se jeter dans les bras du sommeil.
+
+Ce fut dans un soir pareil qu'il jeta ses rayons les plus pâles,
+lorsque, Athènes! le plus sage de tes enfans le salua pour la dernière
+fois. Avec quelle inquiétude les meilleurs de tes enfans attendaient son
+dernier rayon d'adieu qui devait terminer le dernier jour de leur
+sage[c12] condamné injustement à boire la ciguë! «Pas encore,--pas
+encore--le soleil s'arrête sur la colline,--l'heure précieuse de l'adieu
+dure encore; mais triste est sa lumière aux yeux agonisans, et sombres
+sont les teintes des montagnes qui lui paraissaient autrefois si
+chères.» Phébus sembla couvrir de voiles lugubres la contrée délicieuse
+qui n'avait encore connu que son sourire; mais avant qu'il eût disparu
+derrière la cime du Cithéron, la coupe fatale fut vidée,--l'esprit vital
+avait fui; l'ame de celui qui dédaigna de craindre ou de fuir,--qui
+vécut et mourut comme nul mortel ne peut vivre ou mourir!
+
+Mais regardez! depuis les hauteurs de l'Hymette jusqu'à la plaine, la
+reine de la nuit impose son règne silencieux[c13]. Aucune nébuleuse
+vapeur, messagère de l'orage, ne couvre sa belle face, n'entoure d'un
+cercle sa forme lumineuse. Là, la blanche colonne, avec sa corniche
+scintillant aux rayons de la lune qui se jouent dans ses ciselures,
+reçoit ses grâcieux baisers, et, couronné de ses tremblans rayons,
+l'emblème de Phébé étincelle sur le haut minaret. Les bosquets
+d'oliviers dispersés au loin comme des taches sombres, là où le modeste
+Céphise verse son onde épuisée; le cyprès qui jette une ombre
+mélancolique près de la sainte mosquée; la brillante tourelle du gai
+kiosque[c14]; triste et sombre au milieu du calme religieux, le palmier
+solitaire près du temple de Thésée: tous ces objets, empreints de
+diverses couleurs, arrêtent les regards,--et stupide serait celui qui
+passerait sans émotion dans ces lieux.
+
+Plus loin la mer Égée, dont le mugissement ne se fait plus entendre,
+assoupit par des caresses le courroux de son vaste sein soulevé par la
+guerre des élémens, et déploie dans des teintes plus douces une immense
+surface de saphir et d'or, mêlée avec les ombres de maintes îles
+lointaines qui offrent un aspect menaçant--là où l'aimable océan semble
+sourire[c15].
+
+2. Je m'écarte de mon sujet.--Pourquoi tourné-je mes pensées vers toi,
+contrée du soleil? Oh! qui peut contempler la mer qui baigne tes
+rivages, et ne pas s'arrêter à ton nom, quel que soit le sujet que l'on
+traite, tant il y a de magie dans tout ce qui parle de toi? Quel est
+celui qui, ayant vu se coucher le soleil sur toi, ô belle Athènes!
+pourrait jamais oublier la scène que tu présentes à cette heure
+merveilleuse du soir? Ce n'est pas celui--dont le cœur ne connaît ni
+tems ni distance, et qu'un charme magique retient dans le parage des
+Cyclades! Cet hommage ne paraîtra point étranger à ses chants; l'île de
+son corsaire fit autrefois partie de ton domaine:--puisse-t-elle, en
+recouvrant la liberté, redevenir encore la tienne!
+
+3. Le soleil s'est couché;--et, plus sombre que la nuit, le cœur de
+Médora défaille près du signal de feu placé sur la hauteur de la
+tour.--Le troisième jour s'est écoulé:--avec lui Conrad n'arrive
+pas,--n'envoie pas de message,--l'infidèle! Le vent a été beau, quoique
+faible, et il ne s'est point élevé de tempête. Hier au soir le navire
+d'Anselme est rentré dans la baie; et cependant les seules nouvelles
+qu'il apporte, c'est qu'il n'a point rencontré Conrad! Cruelle, comme
+elle l'est maintenant, bien différente serait l'histoire, si Conrad eût
+attendu cette voile pour combattre.
+
+La brise de la nuit commence à fraîchir;--Médora a passé ce jour à épier
+tout ce que l'espérance peut lui faire prendre pour un mât; elle est
+assise tristement--sur la hauteur.--L'impatience l'entraîne sur le
+rivage de la mer à l'heure de minuit; là elle erre désolée, sans sentir
+l'écume des flots qui souvent venait jaillir sur ses vêtemens, et
+l'avertissait de s'éloigner. Elle ne la voyait pas,--ne la sentait
+pas,--ne pouvait quitter ce rivage; elle ne sentait pas le froid de
+cette écume:--le froid seul qu'elle éprouvait était sur son cœur. Ce
+retard lui occasionna une telle certitude du malheur, que la vue du
+vaisseau de Conrad lui eût fait perdre également la vie ou la raison.
+
+Enfin arrive--un pauvre bateau tout brisé, dont l'équipage a d'abord
+aperçu celle qu'il cherche. Quelques-uns d'entre ces hommes ont des
+blessures sanglantes:--tous sont dans un état pitoyable.--Ils sont peu
+nombreux;--à peine comprennent-ils comment ils ont pu échapper:--_c'est
+là_ tout ce qu'ils savent. Silencieux, abattus, chacun d'eux paraît
+attendre que la triste voix de son compagnon exprime ses doutes sur le
+sort de Conrad. Ils auraient pu dire quelque chose; mais ils semblaient
+craindre de confier leurs paroles à l'oreille de Médora. Elle les a
+compris, et cependant elle n'a point succombé,--elle n'a pas même
+tremblé--en apprenant ce malheur accablant, ce délaissement terrible.
+
+Sous les traits délicats et tendres de Médora se cachaient de hauts
+sentimens, qui ne se manifestaient que lorsqu'ils avaient acquis toute
+leur énergie. Cependant, aussi long-tems que l'espérance lui
+restait,--ces sentimens s'exprimaient par de l'attendrissement,--du
+désordre--et des larmes;--quand tout était perdu,--cette sensibilité ne
+s'éteignait pas,--mais elle sommeillait; et de ce sommeil apparent
+naissait cette énergie qui lui disait: «Puisqu'il ne te reste rien à
+aimer,--il ne te reste également rien à craindre.» Cette énergie était
+supérieure à la nature; elle était semblable à ce brûlant et puissant
+délire qui naît de l'accès de la fièvre dévorante.
+
+«Vous restez silencieux,--dit-elle.--Je ne voudrais pas entendre ce que
+vous pouvez me raconter;--ne parlez pas,--ne murmurez pas ce nom:--car
+je sais bien tout.--Cependant je voudrais vous demander--mes lèvres se
+refusent presque à le dire;--que votre réponse soit brève:--dites-moi où
+il repose?»
+
+«Madame! nous l'ignorons,--à peine avons-nous pu sauver notre vie; mais
+il y en a un d'entre nous qui soutient qu'il n'est pas mort: il l'a vu
+saisir, couvert de blessures sanglantes,--mais vivant encore.»
+
+Elle n'en put entendre davantage: c'était en vain qu'elle s'y
+efforçait;--le sang bout dans ses veines;--toutes ses pensées
+s'agitent,--jusqu'à ce que, dans cette lutte opiniâtre, son ame accablée
+succombe à ces paroles. Elle chancelle,--tombe, et les vagues allaient
+peut-être l'arracher sans vie à un autre tombeau; mais ces hommes aux
+mains rudes, bien que leurs yeux soient noyés de larmes, se sont
+empressés de venir à son aide avec la promptitude que commande la pitié.
+Ils versent sur cette joue pâle comme la mort la rosée de l'Océan,
+relèvent Médora,--agitent l'air sur sa figure,--et la soutiennent
+jusqu'à ce qu'elle revienne à la vie. Ils réveillent ses femmes, et
+laissent aux mains des matrones cette forme défaillante dont l'aspect
+les fait gémir de douleur. Ils s'en vont à la caverne d'Anselme pour lui
+faire part de ces affligeantes nouvelles--et de leur courte victoire.
+
+4. Dans cette assemblée farouche retentissent des paroles hardies et
+étranges; il s'élève des pensées de rançon, de guerre et de vengeance,
+de tout, excepté de paix ou de fuite. L'esprit de Conrad respire encore
+dans leur conseil et leur défend le désespoir. Quel que soit son
+destin,--les cœurs qu'il a inspirés et commandés le sauveront vivant, ou
+apaiseront son ombre irritée. Malheur à ses ennemis! il reste encore un
+petit nombre de ses braves dont les actions sont audacieuses, comme
+leurs cœurs sont fidèles.
+
+5. Le cruel Seyd est dans la chambre secrète du harem rêvant au sort de
+son captif. Ses pensées sont alternativement partagées entre l'amour et
+la haine, tantôt avec Gulnare, et tantôt dans la prison de Conrad.
+Étendue à ses pieds, la belle esclave épie les mouvemens de son
+front.--Elle voudrait adoucir les noires pensées de son ame, en jetant
+sur lui les regards inquiets de son œil large et noir, qui cherche
+inutilement dans les siens un retour de sympathie; il fait semblant de
+_les_ tenir constamment sur les grains de son chapelet[c16], mais c'est
+seulement sur les tortures de sa victime qu'il les tient fixés.
+
+--«Pacha! la victoire de ce jour t'appartient; elle s'est fixée sur la
+crête de ton cimier:--Conrad est pris,--le reste est tombé! Le sort de
+Conrad est résolu:--il doit mourir, et il a bien mérité ce
+châtiment;--cependant il me paraît trop indigne de ta haine. Je pense
+qu'en le délivrant un moment, pour lui parler de rançon, en exigeant
+tous ses trésors, serait un moyen plus sage. La renommée vante beaucoup
+ses richesses de pirate;--que mon pacha n'en est-il le maître! Pendant
+ce tems, abattu,--affaibli par ce fatal combat,--surveillé,--suivi,--il
+serait toujours une proie facile; mais une fois mort,--le reste de sa
+troupe embarquera ses richesses et les leurs pour chercher une retraite
+plus sûre.»
+
+«Gulnare!--si pour chaque goutte de son sang on m'offrait un diamant
+aussi riche que le diadême de Stamboul; si pour chacun de ses cheveux on
+faisait briller à mes yeux une mine massive d'or vierge; si tout ce que
+nos contes arabes racontent ou font rêver de trésors et de richesses
+était devant moi,--tous ces trésors ne pourraient racheter le pirate!
+Ils ne retarderaient pas seulement son supplice d'une heure, si je ne le
+savais enchaîné et en mon pouvoir; et si, dans ma soif de vengeance, je
+ne méditais encore sur les tortures qui durent le plus long-tems et
+tuent le plus tard possible.»
+
+«C'est bien,--Seyd!--Je ne cherche pas à comprimer ta rage; elle est
+trop justement excitée pour souffrir la pitié: mes pensées étaient
+seulement de t'assurer ses richesses.--Ainsi relâché, il n'aurait pas
+été libre. Rendu incapable de te nuire, privé de la moitié de sa troupe,
+il pourrait retomber entre tes mains à ton premier signal.»
+
+--«Il pourrait retomber en mes mains!--et je le relâcherais alors pour
+un jour,--quand le misérable est déjà dans mes mains? Relâcher mon
+ennemi!--à la prière de qui?--de la tienne! belle solliciteuse!--C'est
+là cette vertueuse reconnaissance que t'inspire la conduite du giaour
+envers toi et les autres femmes, sans doute parce qu'il t'a
+épargnée,--sans s'inquiéter si sa capture était belle! Mes remerciemens
+et mes éloges lui sont aussi dûs.--Maintenant écoute! j'ai un conseil à
+faire entendre à ton oreille gentille: je me défie de toi, femme! et
+chacune de tes paroles imprime le sceau de la vérité aux soupçons qui
+m'ont été inspirés. Portée dans ses bras à travers les flammes qui
+consumaient le sérail,--dis, avais-tu du regret d'être ainsi emportée
+par lui? Tu n'as pas besoin de répondre;--ta confusion parle, par la
+rougeur qui monte déjà à tes joues coupables. Alors, aimable dame, pense
+à toi! et prends garde: ce n'est pas seulement _sa_ vie qui demande un
+tel soin! Encore une parole--oui--je n'en demande pas davantage. Maudit
+fut le moment où il t'emporta loin des flammes; mieux eût
+valu--mais--non--alors j'aurais gémi sur toi avec la douleur d'un
+amant,--maintenant c'est ton maître qui t'avertit,--femme perfide! Ne
+sais-tu pas que je puis couper tes ailes volages? Ce n'est pas seulement
+par des paroles que je châtie ceux qui m'outragent; prends garde à
+toi:--ne pense pas que ta perfidie reste impunie!»
+
+Il se lève--et il s'éloigne lentement, l'air sévère, la rage dans les
+regards et la menace dans ses adieux. Ah! peu en a été émue cette reine
+des femmes fortes--qu'un front irrité n'a jamais effrayée, que les
+menaces n'ont jamais subjuguée. Seyd ne connaissait guère ton cœur, ô
+Gulnare! il ne savait pas combien l'amour avait sur lui d'empire, et de
+quelle audace la persécution pouvait le rendre capable. Les soupçons du
+pacha lui parurent des outrages,--car elle ne connaissait pas encore
+combien étaient profondes les racines d'où naissait sa compassion.--Elle
+était une esclave;--par cela seul tout captif avait des droits à son
+intérêt, et ce sentiment ne différait d'un autre que de nom. Démêlant à
+peine les motifs des sentimens qui l'agitent,--ne tenant nul compte de
+la colère du pacha, elle voulut s'exposer à de nouveaux dangers, en
+essayant encore de calmer sa haine,--jusqu'à ce que s'éleva dans son
+esprit ce combat de la pensée, source des malheurs de la femme!
+
+6. Cependant--pleins d'anxiété--tristement longs--calmes et uniformes
+s'écoulent les jours et les nuits de Conrad.--Si son ame n'avait pas su
+dompter la terreur, elle n'eût pu supporter ce redoutable intervalle du
+doute et de la crainte, lorsque chaque heure pouvait le condamner à un
+supplice pire que la mort; lorsque chaque pas que répétait l'écho de la
+porte de sa prison pouvait être celui de l'homme qui devait le conduire
+où le pieu fatal l'attendait: lorsque chaque voix qui frappait son
+oreille pouvait être la dernière qu'il lui était permis d'entendre: si
+son ame n'avait pu dompter la terreur,--cet esprit austère et haut eût
+prouvé qu'il était aussi peu disposé à mourir qu'incapable de s'en
+préserver. Il était abattu,--peut-être vaincu;--cependant il supportait
+en silence ce conflit de pensées plus redoutables que tout ce qu'il
+avait essuyé jusqu'alors. La chaleur du combat, le fracas des tempêtes
+laissent à peine une idée assez inactive pour être un tourment; mais
+emprisonné et chargé de fers dans une étroite solitude, se torturer, en
+proie à tous les souvenirs les plus divers; méditer sans cesse sur son
+propre cœur, sur ses irréparables fautes, sur son destin futur;--se voir
+dans l'impossibilité d'éviter ce dernier--et de réparer les
+premières;--compter les heures qui nous poussent impérieusement à notre
+fin, sans avoir un ami pour nous consoler, et redire aux autres que la
+mort a été reçue par nous comme un bien; autour de nous des ennemis
+toujours prêts à mentir sur notre vie passée, et à calomnier nos
+derniers instans; avoir devant soi des tortures que l'ame se sent
+capable de braver, quoiqu'elle doute si la chair frémissante sera assez
+forte pour les supporter, et si un simple cri ne déshonorera pas les
+plus beaux sentimens, et ne lui ravira pas la plus noble gloire, celle
+du courage; la vie que l'on perd ici-bas, se la voir déniée en haut par
+ceux qui s'arrogent le monopole des faveurs du ciel; et surtout se voir
+ravir quelque chose de plus qu'un paradis douteux--le ciel de nos
+espérances terrestres--celle qui est la bien-aimée de nos cœurs; telles
+sont les pensées dont un captif est assiégé, et qui lui font éprouver
+des angoisses qui surpassent les douleurs mortelles: ce sont ces pensées
+qui assiégeaient Conrad.--Les supporte-t-il lâchement ou avec courage?
+puisqu'il n'y succombe pas, il faut bien qu'il en soit ainsi!
+
+7. Le premier jour est passé, il n'a pas vu Gulnare;--le second--le
+troisième--elle n'est pas encore revenue; mais ce que ses paroles
+avaient avancé, ses charmes l'ont accompli, ou autrement il n'aurait pas
+vu un autre soleil. Le quatrième s'est écoulé, et avec la nuit une
+tempête est venue mêler sa puissance de terreur à celle des ténèbres.
+Oh! comme Conrad prêtait avidement l'oreille aux mugissemens de l'abîme,
+qui jusqu'alors n'avaient pas encore interrompu son sommeil! et son
+imagination sauvage s'égare dans de plus sauvages désirs, inspirée
+qu'elle est par la lutte de son propre élément! Souvent il s'était
+élancé sur ces vagues ailées, et il aimait leur rudesse impétueuse qui
+rendait sa course plus rapide. Et maintenant le mugissement de l'océan
+qui retentit à son oreille est pour lui une voix depuis long-tems
+connue, qui lui dit--hélas! que c'est vainement qu'elle est si près de
+lui!
+
+Le vent au-dessus de lui fait entendre de lourds sifflemens; et,
+doublement retentissans, les nuages qui portent le tonnerre ébranlent la
+tourelle de sa prison; la foudre reluit à travers les barreaux, et
+réjouit plus le cœur de Conrad que l'astre de la nuit. Il traîne sa
+lourde chaîne vers ces barreaux éclairés pour y attirer le tonnerre, en
+désirant _que ce péril_ ne fût pas vain. Il soulève ses bras chargés de
+fers vers le ciel, en le priant de lancer dans sa pitié un de ses
+carreaux enflammés pour l'anéantir: le fer qu'il porte et sa prière
+impie les attirent également.--La tempête roule au loin et dédaigne de
+frapper; ses voix retentissantes s'affaiblissent dans le
+lointain,--elles s'éteignent.--Conrad se retrouve seul, comme si quelque
+ami infidèle eût dédaigné d'écouter ses gémissemens.
+
+8. L'heure de minuit est passée,--et un pas léger s'approche de la porte
+massive;--il s'arrête,--il s'approche de nouveau; le verrou criant et la
+clef au son triste tournent légèrement: son cœur l'a devinée,--c'est la
+belle Gulnare! Quels que soient ses péchés, cette femme est pour lui un
+ange protecteur, et belle aussi comme l'imagination d'un ermite pourrait
+la peindre. Cependant elle est changée depuis qu'elle est venue pour la
+première fois dans cette prison; sa joue est plus pâle, sa démarche plus
+chancelante. Elle tourne vers le prisonnier son œil noir et inquiet, et
+ce regard exprime avant ses paroles ces mots: «Tu dois mourir! oui, tu
+dois mourir; il ne te reste qu'une ressource, la dernière,--la pire de
+toutes,--si les tortures ne la surpassaient encore.»
+
+«Femme! je n'en dénie aucune;--mes lèvres expriment ce qu'elles ont déjà
+exprimé:--Conrad est toujours le même. Pourquoi veux-tu chercher à
+sauver la vie d'un condamné, et l'arracher à la sentence qu'il a
+méritée? Oui, je l'ai bien méritée--non seul ici peut-être--j'ai bien
+mérité la vengeance de Seyd par de nombreuses actions coupables.»
+
+--«Tu me demandes pourquoi? pourquoi--oh! n'as-tu pas sauvé ma vie d'un
+sort plus horrible que celui de l'esclavage? Tu me demandes
+pourquoi?--le malheur t'a-t-il aveuglé sur les tendres entreprises de
+l'esprit d'une femme? et dois-je te le dire? quoique mon cœur ressente
+tout ce que la femme peut ressentir, sans pouvoir l'avouer--en dépit de
+tes crimes--ce cœur le ressent pour toi. Il a éprouvé pour toi de la
+crainte,--de la reconnaissance,--de la pitié, de la folie,--de l'amour.
+Ne réplique pas, ne me conte plus ton histoire, ne me dis plus que tu en
+aimes une autre--et que je t'aime en vain. Quoiqu'elle soit aussi tendre
+que moi, qu'elle soit plus belle, je me précipite dans un danger qu'elle
+n'oserait pas affronter. Son cœur, auquel le tien est si fidèle, est-il
+digne du tien? Si je t'appartenais,--tu ne serais pas seul ici
+maintenant. Épouse d'un proscrit,--elle laisse son époux errer seul sur
+les vagues! Qui retient dans sa demeure une si galante dame? Mais assez
+de paroles,--et sur ta tête et sur la mienne un sabre tranchant est
+suspendu par un simple fil; si tu as encore du courage, et que tu
+veuilles être libre, prends ce poignard, lève-toi et suis-moi!»
+
+«Oui,--et mes chaînes! mes pieds, parés de ces ornemens, traverseront
+avec grâce les gardes endormis! Tu l'as oublié,--est-ce là un
+accoutrement pour fuir? ou est-il plus propre que tout autre au combat?»
+
+«Défiant corsaire! j'ai gagné la garde, toujours prête à se révolter et
+avide d'or. Une seule de mes paroles fera tomber tes chaînes; sans un
+pareil secours comment pourrais-je rester ici? Depuis que nous nous
+sommes rencontrés, j'ai mis le tems à profit; et si je me suis rendue
+coupable, c'est toi qui a causé mon crime. Un crime!--ce n'est pas être
+criminelle que de punir ceux de Seyd. Ce tyran détesté, Conrad,--il doit
+mourir! Je te vois frémir;--mon ame est bien changée:--elle a été
+outragée,--méprisée,--avilie;--elle sera vengée.--Accusée d'une trahison
+que jusqu'ici mon cœur avait dédaignée,--trop fidèle, quoique enchaînée
+dans une servitude trop amère; oui, tu souris!--mais il avait peu de
+motifs de se plaindre: je n'étais pas alors perfide,--et toi, tu ne
+m'étais pas encore si cher. Mais Seyd l'a soutenu;--et les jaloux, ces
+tyrans qui, en nous tourmentant, nous portent à les trahir, méritent
+bien le sort que leurs lèvres toujours maussades prédisent. Je ne l'ai
+jamais aimé;--il m'acheta--quelque peu cher--puisqu'avec moi se trouvait
+un cœur qu'il n'avait pu acheter. Je fus une esclave docile; il a dit
+que, pour sa récompense, j'aurais fui volontiers avec toi. C'était faux,
+tu le sais;--mais que de tels augures se repentent de leurs prévisions!
+leurs paroles sont des outrages qui rendent leurs prévisions véritables.
+Ce n'était pas à ma prière qu'il suspendait ta mort; cette grâce
+éphémère n'était que pour lui donner le tems de préparer de nouveaux
+supplices pour te torturer, et pour augmenter mon désespoir. Il a aussi
+menacé ma vie; mais sa folie amoureuse[loc16] me réserve encore pour les
+caprices de sa seigneurie. Quand il sera plus rassasié de ces charmes
+qui se flétrissent et de moi, alors s'ouvrira le sac,--et la mer roule
+près de ces lieux! Quoi! suis-je donc destinée à lui servir dans ses
+caprices, comme un jouet d'enfant que l'on rejette dès qu'il a perdu ses
+dorures? Je t'ai vu,--je t'ai aimé,--je te dois tout;--je voudrais te
+sauver, quand ce ne serait que pour te prouver combien une esclave est
+reconnaissante. Mais quand même le pacha n'aurait pas ainsi menacé ma
+vie et mon honneur (et il tient bien ses sermens prononcés dans des
+momens de colère), je t'aurais encore sauvé;--mais lui eût été épargné.
+Maintenant je suis toute à toi--à tout préparée. Tu ne m'aimes pas,--tu
+ne me connais pas,--ou, si tu me connais, c'est de la manière la plus
+défavorable. Hélas! cet amour--ou cette haine m'est pour la première
+fois connue.--Oh! que ne peux-tu éprouver ma constance, tu ne me
+repousserais pas; tu ne refuserais pas l'amour ardent dont brûle un cœur
+oriental. Il est maintenant le phare de ton salut,--maintenant il te
+montre dans le port la proue d'un Maïnote; mais dans une chambre par où
+nos pas doivent nous conduire, dort-il ne doit pas se réveiller--le
+barbare tyran Seyd!»
+
+[Note loc16: _His dotage_.]
+
+«Gulnare!--Gulnare!--je n'avais jamais, jusqu'à ce moment, senti si
+fortement mon abjecte fortune, ma renommée flétrie si humiliée. Seyd est
+mon ennemi; il eût balayé ma troupe de la terre, avec un bras
+impitoyable, mais frappant à découvert. C'est pourquoi je suis venu ici,
+sur mon vaisseau de guerre, pour émousser le cimeterre par le cimeterre;
+telle est mon arme,--et non le secret poignard:--qui épargne la vie et
+l'honneur d'une femme, épargne aussi celle d'un ennemi qui dort. C'est
+avec joie que je te sauvai, ô femme; ce n'était pas pour cela:--ne me
+laisse pas penser que tu n'étais pas digne de ma pitié. Maintenant,
+adieu donc!--que plus de paix soit réservé à ton cœur! La nuit
+s'écoule:--c'est la dernière de mon repos terrestre!»
+
+«Repose! repose! au soleil levant commenceront tes souffrances
+nerveuses, et tes membres se tordront sur le pieu qui t'attend. J'ai
+entendu donner les ordres,--j'ai vu--mais je ne le verrai plus.--Si tu
+veux périr, je périrai avec toi. Ma vie,--mon amour,--ma haine,--tout ce
+que je possède ici-bas dépend de cette résolution, corsaire! Mais il n'y
+a que cette tentative! sans elle la fuite serait inutile.--Comment! les
+poursuites assurées de Seyd, mes injures non vengées, ma jeunesse
+déshonorée,--les longues, longues années consumées dans les regrets--un
+seul coup nous délivre de toutes nos craintes à venir. Mais puisque la
+dague convient moins à ton bras que l'épée, j'essaierai la fermeté d'une
+main de femme. Les gardes sont gagnés;--encore un moment, et tout sera
+consommé.--Corsaire! nous nous rencontrerons en lieu sûr, ou nous ne
+nous rencontrerons plus. Si ma faible main faillit, le nuage du matin
+roulera sur ton échafaud et sur mon linceul.»
+
+9. Elle se détourna et disparut avant que Conrad eût pu lui répondre,
+mais il la suit long-tems d'un œil inquiet; et recueillant, comme il
+faut, les anneaux des chaînes qui le pressent, pour diminuer leur
+longueur ainsi que le bruit de sa marche, il suit Gulnare, autant que le
+lui permettent ses membres enchaînés, car les verroux ne retiennent plus
+ses pas. Elle était noire et sinueuse la marche qu'il devait suivre, et
+il ne savait pas où ce passage conduisait. Il n'y avait là ni lampes ni
+gardes. Il aperçoit bientôt une sombre lueur:--cherchera-t-il ou
+évitera-t-il une clarté si indistincte et si faible? Le hasard guide ses
+pas,--une fraîcheur soudaine semble frapper son front, comme si c'était
+l'air du matin.--Il a atteint une galerie découverte;--à ses regards
+brille la dernière étoile de la nuit dans un ciel qui s'éclaircit.
+Cependant à peine Conrad y fait-il attention. Une autre lumière, partie
+d'une chambre solitaire, frappe sa vue. Il se dirige de ce côté. Une
+porte entr'ouverte lui a laissé voir cette clarté dans l'intérieur, mais
+rien de plus. Une figure se présente d'un pas précipité; elle
+s'arrête,--se détourne,--s'arrête encore,--c'est elle enfin! Point de
+poignard dans sa main,--aucun indice de crime.--«Grâces soient rendues à
+ce cœur tendre,--elle n'a pu le tuer!» Il la regarde de nouveau; ses
+regards sauvages et égarés semblent reculer de frayeur à la vue du jour.
+Elle s'arrête,--rejette en arrière ses longues tresses de cheveux noirs
+qui voilaient presque tout son visage et son beau sein: on dirait que sa
+tête mal assurée sort d'un état de doute ou de terreur. Ils se
+rencontrent;--sur le front de Gulnare,--inconnue par elle--oubliée--sa
+main précipitée a laissé--une tache légère.--Conrad en observe la
+couleur et devine--Oh! léger mais certain est le gage du crime:--c'est
+du sang!
+
+10. Conrad avait vu des combats;--il s'était nourri, dans la solitude de
+son cachot, des tortures qui apparaissent d'avance au coupable condamné;
+il avait été séduit,--châtié,--et la chaîne emprisonnait encore ses bras
+qui pouvaient la porter à jamais: mais les combats,--la captivité,--le
+remords,--tout ce qu'il a éprouvé de plus terrible,--ne l'ont jamais
+fait frissonner,--n'ont jamais fait frémir le sang dans ses veines comme
+cette tache de pourpre qui le glace d'horreur. Cette goutte de sang,
+cette légère mais criminelle tache a fait disparaître tous les charmes
+de cette beauté! Le sang qu'il a vu,--il aurait pu le voir couler sans
+émotion;--mais alors c'eût été dans le combat, ou versé par une main
+d'homme!
+
+11. «C'en est fait!--il allait se réveiller,--mais c'en est fait.
+Corsaire! il n'est plus:--tu me coûtes bien cher. Toute parole serait
+vaine en ce moment,--fuyons,--fuyons! Notre barque nous attend, il est
+déjà presque jour. Le petit nombre de gardes que j'ai séduits me sont
+maintenant tout dévoués, et ces hommes viendront rejoindre ce qui survit
+de ta troupe. Bientôt ma voix saura justifier mon bras, quand notre
+voile nous emportera loin de ce rivage détesté.»
+
+12. Elle frappa des mains,--et à travers la galerie accourent, équipés
+et armés pour le combat, ses serviteurs--Grecs ou Maures. Ils s'arrêtent
+silencieux, mais empressés; les chaînes de Conrad tombent. Encore une
+fois ses membres sont libres comme le vent des montagnes! mais sur son
+cœur pèse une telle tristesse qu'il semble que le poids des fers
+l'accable maintenant. Aucunes paroles ne sont prononcées;--au signal de
+Gulnare, une porte qui s'ouvre révèle une secrète issue qui conduit au
+rivage. La cité est laissée en arrière;--ils se hâtent, ils atteignent
+les vagues joyeuses qui bondissent sur le sable jaune. Et Conrad, se
+laissant guider par Gulnare, suit ses volontés, ne s'inquiétant pas s'il
+est sauvé ou trahi. La résistance était aussi inutile que si Seyd eût
+encore vécu, pour se rassasier de la vue du supplice que sa vengeance
+avait ordonné.
+
+13. Ils sont embarqués, la voile est déployée, la brise légère
+souffle;--que la mémoire de Conrad a d'objets à passer en revue! Il
+tombe absorbé dans la contemplation, jusqu'au cap où il avait la
+dernière fois jeté l'ancre, et qui élève dans les airs sa forme
+gigantesque. Ah!--depuis cette fatale nuit, quoique courts aient été les
+instans, il avait balayé un siècle de terreur, de peines et de crimes.
+Au moment où l'ombre immense du rocher passa noire sur le mât du navire,
+Conrad voila son visage, et éprouva dans cet instant une douleur amère.
+Il se rappela tout,--Gonsalve et ses compagnons, son triomphe éphémère
+et sa cruelle défaite; il pense aussi à elle, à son amie délaissée: il
+se retourna et vit--Gulnare, l'homicide!
+
+14. Elle observait sa contenance et les mouvemens de ses traits. Bientôt
+elle ne put supporter cet aspect glacé, cette contenance froide qui la
+repoussait; et cette sombre férocité qui était étrangère à ses regards
+s'éteignit dans des larmes trop tardives. Elle s'agenouilla devant
+Conrad et pressa sa main:--«Tu devrais encore me pardonner, quand Allah
+lui-même m'accablerait de son courroux; sans cet attentat ténébreux, que
+devenais-tu? Accable-moi de tes reproches;--mais non cependant--oh!
+épargne-moi _maintenant_! Je ne suis pas ce que je te parais
+être;--cette nuit terrible a égaré ma raison: ne te révolte pas contre
+moi! Si je n'avais jamais aimé,--quoique moins criminelle, tu n'aurais
+pas vécu--pour me haïr,--quand même tu l'aurais voulu.»
+
+15. Elle s'est trompée sur les pensées de Conrad, ces pensées l'accusent
+plutôt qu'elle; il se croit la cause, quoique involontaire, de ses
+misères. Mais muettes, profondes, sombres et inexprimées, ces pensées
+dévorent silencieusement son cœur. Cependant le vent est favorable, les
+flots ne sont point soulevés, les vagues bleues se jouent devant la
+proue du navire. Mais sur la ligne lointaine de l'horizon apparaît un
+point noir--un mât--une voile--un vaisseau armé! Les hommes de quart sur
+le tillac signalent leur petite barque, et une ample voile que le vent
+arrondit dans les airs rend sa course plus rapide. Il s'approche avec
+majesté, se presse sur sa proue, et ses flancs présentent un aspect
+formidable. Une lueur subite est aperçue,--un boulet dépasse la barque
+et glisse en sifflant sous les flots. Le pénétrant Conrad sort
+tout-à-coup de sa rêverie silencieuse; une joie depuis bien long-tems
+éteinte brille dans ses regards: «C'est mon pavillon--mon pavillon
+rouge! Allons--allons--je ne suis pas encore abandonné de tout sur
+l'Océan!» Les pirates reconnaissent le signal, ils répondent au salut;
+ils mettent la chaloupe en mer, et les voiles sont baissées. «C'est
+Conrad! c'est Conrad!» Le commandement ne peut réprimer les transports
+et les acclamations qui s'élèvent du tillac! C'est avec une vive
+allégresse et un sentiment d'orgueil qu'ils le voient monter de nouveau
+sur son vaisseau. Un sourire s'épanouit sur chacun de ces rudes visages;
+ils peuvent à peine s'empêcher de presser leur chef dans leurs francs
+embrassemens. Lui, oubliant à demi ses dangers et sa défaite, répond à
+leur accueil comme un chef doit y répondre, serre avec un mouvement
+cordial la main d'Anselme, et il sent qu'il peut encore vaincre et
+commander!
+
+16. Ces premiers momens de joie passés, les sentimens qui débordent les
+corsaires sont des regrets de ramener leur chef sans avoir frappé un
+seul coup. Ils avaient mis à la voile, préparés pour la
+vengeance;--s'ils avaient su que c'était la main d'une femme qui avait
+délivré leur chef et leur avait enlevé cette gloire,--moins scrupuleux
+que l'orgueilleux Conrad, ils l'auraient nommée leur reine. Par maint
+sourire interrogatif, et par une surprise d'admiration, ils se
+communiquent tout bas leurs pensées en regardant Gulnare. Mais elle,
+tantôt au-dessus,--tantôt au-dessous de son sexe; elle, que le sang n'a
+point épouvantée, est troublée par leurs regards. Elle tourne vers
+Conrad un regard faible et suppliant, baisse son voile, et se tient
+silencieuse à ses côtés. Ses bras sont doucement croisés sur ce cœur
+qui--Conrad sauvé--a résigné le reste au destin. Quoique quelque chose
+de pire que la frénésie puisse remplir ce cœur, extrême en amour comme
+en haine, en bien comme en mal, le dernier des crimes l'a laissée encore
+femme après son exécution!
+
+17. Conrad l'a remarquée, et il a éprouvé--ah! pouvait-il moins? il a
+éprouvé de l'horreur pour cette action,--mais de la pitié pour sa
+position cruelle. Ce qu'elle a fait, des torrens de larmes ne pourront
+jamais l'effacer, et le ciel la punira au jour de sa colère. Mais--ce
+qu'elle a fait, il le sait: quel que soit son crime, c'est pour lui que
+le poignard a frappé, que le sang a été versé; et il est libre!--et pour
+lui elle a donné tout ce qu'elle possédait sur la terre, et plus que
+tout dans le ciel! Alors il se tourne vers cette esclave aux yeux noirs
+qui baisse les yeux vers la terre en rencontrant son regard. Elle lui
+paraît changée et humiliée,--faible et timide; mais variant souvent la
+couleur de ses joues jusqu'aux teintes les plus profondes de la
+pâleur,--tout ce qui en reste rouge est cette tache terrible qui a
+rejailli sur elle de la blessure faite par le poignard! Conrad prend sa
+main;--elle a frémi:--il est maintenant trop tard.--Cette main si douce
+au toucher de l'amour,--si puissante dans les inspirations de la haine,
+Conrad a serré cette main; elle a frémi,--et la sienne a perdu sa
+fermeté, et sa voix est altérée. «Gulnare!»--mais elle ne répond
+rien.--«Chère Gulnare!» Elle a levé les yeux:--c'est sa seule
+réponse;--elle se précipite dans ses bras. S'il l'avait repoussée de cet
+asile de repos, son cœur eût été au-dessus ou au-dessous d'un cœur
+mortel; mais--bien ou mal--il ne la repoussa point de ses bras.
+Peut-être, sans les murmures de sa conscience, sa dernière vertu alors
+serait allée rejoindre les autres. Cependant Médora elle-même aurait pu
+pardonner ce baiser qui ne demandait rien de plus d'une femme si belle;
+le premier et le dernier que la fragilité humaine déroba à la
+constance--sur des lèvres où l'amour avait exhalé tout son souffle; sur
+des lèvres--dont les soupirs interrompus répandaient un parfum semblable
+à celui que ce dieu venait de rafraîchir par l'agitation de son aile!
+
+18. Ils atteignent, à l'heure du crépuscule, leur île solitaire. Les
+rochers semblent leur sourire; le port retentit de murmures joyeux; les
+signaux brillent en tournant sur les hauteurs; les chaloupes plongent
+dans la baie tranquille, et les joyeux dauphins les poussent à travers
+l'écume; le cri aigu de l'oiseau de mer les salue lui-même de sa voix
+discordante. Près de chaque lampe qui brille à travers les fenêtres de
+leurs demeures, leur imagination se peint les amis qui en entretiennent
+la clarté. Oh! qui peut sanctifier les joies du foyer comme l'aimable
+rayon de l'espérance qui sourit du sein des vagues soulevées de l'Océan?
+
+19. Les feux sont allumés sur la montagne et parmi les bosquets de
+l'île; Conrad cherche au milieu d'eux la tour de Médora. Il regarde en
+vain;--c'est étrange:--tous font la même remarque de surprise; au milieu
+de tant de signaux, cette tour est seule dans l'obscurité. C'est
+étrange;--autrefois son phare de salut n'avait jamais manqué. Maintenant
+il n'est peut-être pas éteint, mais seulement voilé. Conrad descend avec
+la première barque qui se porté au rivage, et contemple avec impatience
+la lenteur des rames. Oh! que n'a-t-il des ailes plus rapides que celles
+du faucon, pour le porter comme une flèche sur la cime de la montagne!
+Au premier repos que prennent les rameurs, il n'attend pas,--ne perd pas
+de tems à considérer;--il se jette dans les flots, lutte contre les
+vagues, traverse la baie, et monte par le sentier familier à sa vue.
+
+Il parvient à la porte de sa tour,--s'arrête un instant.--Aucun bruit ne
+s'échappe de l'intérieur; et la nuit sombre régnait autour de lui. Il
+frappe avec force,--aucune démarche, aucune réponse ne lui présage que
+quelqu'un l'a entendu ou l'a cru dans le voisinage. Il frappe
+encore,--mais faiblement,--car sa tremblante main se refusait de venir
+au secours de son cœur troublé. La porte s'ouvre;--c'est un visage bien
+connu,--mais ce n'est pas la forme qu'il est impatient de serrer dans
+ses bras. On ne lui dit rien,--deux fois ses lèvres ont essayé de parler
+sans pouvoir exprimer ce qu'il désire de savoir. Il saisit le
+flambeau:--sa clarté va lui donner une réponse à tout;--cette lampe
+s'échappe de sa main, et s'éteint dans sa chute. Il ne voudrait pas
+attendre qu'elle soit rallumée; il lui en coûterait encore plus
+d'attendre la clarté du jour. Mais, vacillant à travers le sombre
+corridor, un autre flambeau jette des lueurs par intervalle. Conrad se
+précipite dans l'appartement,--ses yeux contemplent tout ce que son cœur
+ne pouvait croire,--bien qu'il l'eût pressenti!
+
+20. Il ne s'est point détourné,--ne parle point,--ne défaille point;--il
+a fixé ses regards sur elle, et contemple une forme qui n'a plus de vie.
+Il la contemple:--qu'il faut de tems, en dépit de la douleur, pour se
+persuader, et oser s'avouer que nous contemplons en vain un objet chéri
+qui n'est plus! Médora avait été si belle et si calme dans sa vie que la
+mort se présentait chez elle sous un aspect plus doux; et les fleurs
+glacées [c17] que sa main plus glacée tenait encore étaient pressées
+doucement, comme si elle les eût serrées à peine, ou qu'elle eût feint
+de dormir, et qu'elle se fût moquée des larmes répandues déjà sur elle.
+De longues veines bleues se dessinaient sur ses paupières blanches comme
+la neige, qui voilaient--des pensées disparues de ces yeux autrefois
+pleins de vie.--Oh! c'est surtout sur les yeux que la mort exerce sa
+puissance, et bannit l'ame de son trône de lumière! Ils se sont
+affaissés et ternis ces cercles bleus dans cette longue et dernière
+éclipse de la vie; mais la mort a épargné, pour un instant, la fraîcheur
+des lèvres de Médora:--elles semblent avoir oublié de sourire, et désiré
+du repos--seulement pour un instant. Mais le blanc linceul, et chaque
+tresse tombante de ses cheveux longs,--beaux--mais dispersés dans un
+dernier abandon privé de vie, et qui naguère, jouets du vent d'été,
+s'échappaient des guirlandes qui s'efforçaient de les retenir dans leur
+couronne; ces cheveux--et sa joue pâle et pure réclament le froid de la
+tombe.--Elle n'est plus rien;--pourquoi Conrad est-il encore auprès
+d'elle?
+
+21. Il n'a fait aucune question;--toutes celles qu'il aurait pu faire
+avaient été résolues par le premier regard qu'il avait jeté sur ce front
+calme--et froid comme le marbre. C'était assez pour lui,--elle était
+morte,--que lui importait comment? L'amour de la jeunesse, l'espérance
+de meilleures années, là source des désirs les plus doux, des craintes
+les plus tendres; le seul être vivant qu'il n'ait pu haïr; tout lui
+était ravi,--et il avait mérité ce destin, mais il n'en sent pas moins
+toute l'amertume.--L'homme de bien se tourne, pour obtenir un terme à
+ses douleurs, vers ces régions d'où le crime est à jamais repoussé;
+l'homme orgueilleux--le méchant--qui ont fixé leurs joies ici-bas, et
+trouvent la terre suffisante pour leurs douleurs, perdent tout en
+perdant ce qui les attache à cette terre--peu de chose peut-être.--Mais
+qui abandonne avec résignation tout ce qui faisait son bonheur? Beaucoup
+de regards stoïques et d'aspects sévères masquent des cœurs où le
+chagrin a laisse peu de choses à connaître; et de nombreuses et tristes
+pensées demeurent cachées, mais non perdues dans les sourires de ceux
+auxquels ils conviennent d'autant moins qu'ils les prodiguent davantage.
+
+22. Ceux qui l'éprouvent le plus vivement sont ceux qui expriment le
+plus mal ce désordre d'un cœur souffrant, où mille pensées se soulèvent
+pour se concentrer dans une seule, et qui cherchent dans toutes le
+refuge qu'ils ne trouvent dans aucune. Nulles paroles ne suffisent pour
+peindre les émotions intimes de l'ame, car la vérité refuse toute
+éloquence au malheur. L'épuisement pèse de tout son poids sur l'ame
+abattue de Conrad, et la stupeur l'a presque rendu immobile. Il est
+maintenant si faible:--que l'attendrissement de sa mère remplit ces yeux
+farouches, qui pleurent comme ceux d'un enfant. C'était seulement la
+faiblesse de son cerveau qui annonçait une douleur irréparable. Personne
+ne vit les larmes qui tombaient de ses yeux;--peut-être, devant des
+témoins, cette inutile effusion de la douleur ne se fût point prononcée.
+Ces larmes n'ont pas long-tems coulé;--il les essuie avant de
+s'éloigner, le cœur abandonné de tout,--sans
+espérance,--brisé,--inconsolable! Le soleil paraît sur l'horizon,--mais
+le jour de Conrad est sombre; la nuit survient: ses ténèbres ne le
+quitteront plus. Il n'y a pas de ténèbres plus noires que le nuage de
+l'ame, aux yeux fatigués du malheur:--c'est le plus aveugle des
+aveuglemens! Celui qui l'éprouve ne peut--n'ose voir;--mais il se tourne
+du côté de l'ombre la plus épaisse,--et ne veut pas souffrir un guide!
+
+23. Le cœur de Conrad était formé pour la douceur,--mais il fut emporté
+violemment dans l'inconduite. Trahi de trop bonne heure, et trompé trop
+long-tems, ses sentimens les plus purs,--comme les gouttes d'eau qui
+tombent et se durcissent dans la grotte, s'étaient durcis de même, moins
+clairs peut-être que les stalactites, après avoir passé par les filtres
+terrestres, mais enfin écoulés, glacés et pétrifiés. Cependant les
+tempêtes sont arrivées, et la foudre a brisé le rocher de glace; si son
+cœur est semblable, il s'est brisé sous le choc de la foudre.
+
+Là croît une fleur à l'abri de cet âpre rocher; quoique noire ait été
+son ombre,--il l'avait protégée,--il l'avait sauvée jusqu'à ce jour. Le
+tonnerre est venu,--ses traits les ont frappés tous deux; la solidité du
+granit et la jeunesse de la fleur. Cette aimable plante n'a pas laissé
+une feuille pour dire son histoire; mais elles se sont dispersées et
+flétries où elles sont tombées, et de son froid protecteur il ne reste
+que des fragmens entassés, mais en éclats, sur une plage stérile!
+
+24. C'est le matin;--peu des compagnons de Conrad osent se hasarder à
+troubler sa solitude. Anselme cherche enfin à pénétrer dans sa tour; il
+n'y était plus:--on ne l'a pas vu le long du rivage de la mer. Avant la
+nuit, toute l'île alarmée a été parcourue dans tous les sens. Le matin
+suivant--d'autres recherches commencent, et son nom retentit jusqu'à
+fatiguer les échos. Mont,--grottes,--cavernes,--vallées,--tout est
+exploré en vain. On trouve sur le rivage la chaîne brisée d'une barque.
+L'espérance renaît dans les cœurs;--les pirates se mettent à sa trace
+sur la mer. Tout est inutile;--les jours roulent sur les jours qui ne
+sont plus, et Conrad ne revient pas:--il ne reviendra plus depuis ce
+jour. Aucun vestige, aucunes nouvelles de son sort n'indiquent où il
+supporte ses douleurs, ou bien où il a succombé à son désespoir!
+
+Long-tems ses compagnons pleurèrent celui que nul être qu'eux ne pouvait
+pleurer; et beau fut le monument qu'ils élevèrent à son amie. Pour lui,
+aucune pierre monumentale ne fut élevée pour rappeler sa mort douteuse
+et des actions trop vaguement connues. Il laissa un nom de corsaire aux
+tems à venir, lié à une vertu, et associé à un millier de crimes[c18].
+
+FIN DU CORSAIRE.
+
+
+
+
+NOTES
+DU CORSAIRE.
+
+Le tems, dans ce poème, pourra paraître trop court pour les événemens;
+mais toutes les îles de la mer Égée sont à peu d'heures de navigation du
+continent, et le lecteur voudra bien être assez bon pour prendre _le
+vent_ comme je l'ai souvent trouvé.
+
+
+NOTE 1.
+
+_Roland furieux_, chant X.
+
+NOTE 2.
+
+Dans la nuit, particulièrement sous les latitudes chaudes, chaque coup
+de rame, chaque mouvement des chaloupes ou des vaisseaux est suivi par
+un éclat léger de lumière qui se détache de l'eau comme une feuille
+lumineuse.
+
+NOTE 3.
+
+Café.
+
+NOTE 4.
+
+Pipe, en turc.
+
+NOTE 5.
+
+Jeunes danseuses.
+
+NOTE 6.
+
+On a objecté que l'entrée déguisée de Conrad comme espion est hors de la
+nature.--Il en est peut-être ainsi.--Je trouve quelque chose dans
+l'histoire qui ne lui est pas contraire.
+
+«Désireux de connaître par ses propres yeux la situation des Vandales,
+Majorien se hasarda, après avoir dissimulé la couleur de ses cheveux, de
+visiter Carthage sous le nom de son ambassadeur; et Genséric fut par la
+suite bien mortifié par cette découverte qu'il fit d'avoir entretenu et
+renvoyé l'empereur des Romains. Une pareille anecdote peut être rejetée
+comme une fiction invraisemblable; mais c'est une fiction qui n'aurait
+pu être imaginée que dans la vie d'un héros.»
+
+(GIBBON, _Décadence et Chute_, vol. VI.)
+
+Que le caractère de Conrad n'en soit pas moins hors nature, je tâcherai
+de prouver le contraire par quelques coïncidences historiques que j'ai
+rencontrées depuis que j'ai écrit _le Corsaire_.
+
+«Eccelin, prisonnier, dit Rolandini, s'enfermait dans un silence
+menaçant; il fixait sur la terre son visage féroce, et ne donnait point
+d'essor à sa profonde indignation.--De toutes parts, cependant, les
+soldats et les peuples accouraient; ils voulaient voir cet homme, jadis
+si puissant, et la joie éclatait de toutes parts.
+
+«Eccelin était d'une petite taille; mais tout l'aspect de sa personne,
+tous ses mouvemens indiquaient un soldat.--Son langage était amer, son
+déportement superbe;--et, par son seul regard, il faisait trembler les
+plus hardis.»
+
+(SISMONDI, tome III, page 219-220.)
+
+«_Gizericus_ (Genséric, roi des Vandales, le conquérant de Carthage et
+de Rome), _statura mediocris, et equi casu claudicans, animo profundus,
+sermone rarus, luxuriœ contemptor_, _irâ turbidus, habendi cupidus, ad
+sollicitandas gentes providentissimus_, etc., etc.»
+
+(JORNANDES, _de Rebus Geticis_, c. 33.)
+
+Je demande pardon d'avoir cité ces ténébreuses réalités pour donner de
+la contenance à mon _Giaour_ et à mon _Corsaire_.
+
+NOTE 7.
+
+Les derviches sont dans des couvens et de différens ordres comme les
+moines.
+
+NOTE 8.
+
+Satan.
+
+NOTE 9.
+
+C'est un effet habituel et non pas nouveau de la colère des Musulmans.
+(Voyez les _Mémoires du prince Eugène_, p. 24.) «Le séraskier reçut une
+blessure à la cuisse; il arracha sa barbe par la racine, parce qu'il se
+trouvait forcé de quitter le champ de bataille.»
+
+NOTE 10.
+
+Gulnare, nom de femme; il signifie littéralement _la fleur du
+grenadier_.
+
+NOTE 11.
+
+On peut citer, par exemple, sir Thomas Morus sur l'échafaud, et Anne de
+Boylen qui, dans la Tour, sa prison, en passant la main sur son cou,
+remarqua que «il était trop délicat pour causer beaucoup de peine à
+l'exécuteur.» Pendant une partie de la révolution française, il était
+venu de mode de laisser quelques bons _mots_ comme un legs; et la
+quantité des derniers bons mots facétieux des victimes, prononcés durant
+cette période, pourrait former un volume assez considérable de facéties
+mélancoliques.
+
+NOTE 12.
+
+Socrate but la ciguë peu de tems avant le coucher du soleil (l'heure des
+exécutions) quoique ses disciples le priassent d'attendre la disparition
+totale de cet astre.
+
+NOTE 13.
+
+Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans notre propre
+climat; les jours en hiver sont plus longs, mais plus courts en été.
+
+NOTE 14.
+
+Le _kiosque_ est une maison d'été turque. Le palmier est hors des murs
+actuels d'Athènes, non loin du temple de Thésée, dont un mur seul le
+sépare. L'eau du Céphise est réellement bien rare, et l'Ilissus n'en a
+pas du tout.
+
+NOTE 15.
+
+Les vers précédens, jusqu'à la section 2, avaient peut-être peu de chose
+à faire ici, car ils font partie d'un poème non publié (quoique
+imprimé[n6]); mais ils furent écrits sur les lieux, au printems de 1811,
+et--j'ai peine à savoir pourquoi--le lecteur devra m'excuser, s'il le
+peut, de leur nouvelle apparition dans ce poème.
+
+[Note n6: _La Malédiction de Minerve_.]
+
+NOTE 16.
+
+Le _comboloïo_ ou rosaire turc; les grains en sont au nombre de
+quatre-vingt-dix-neuf.
+
+NOTE 17.
+
+Dans le Levant, c'est la coutume de jeter des fleurs sur le corps des
+morts, et de placer un bouquet dans la main des jeunes personnes.
+
+NOTE 18.
+
+Que le point d'honneur qui est représenté par un exemple du caractère de
+Conrad n'a pas été porté au-delà des bornes de la probabilité, c'est une
+proposition qui peut être confirmée par l'anecdote suivante d'un
+flibustier, confrère du pirate, dans la présente année 1814.
+
+Nos lecteurs ont tous connaissance de l'entreprise dirigée contre les
+pirates de Barrataria; mais peu d'entre eux, nous le pensons, ont été
+instruits de la situation, de l'histoire, ou de la nature de
+l'établissement. Pour l'instruction de ceux qui n'en ont pas
+connaissance, nous avons reçu d'un ami la relation intéressante qui
+suit, des principaux faits dont il a une connaissance personnelle, et
+qui ne peut manquer d'intéresser quelques-uns de nos lecteurs.
+
+«Barrataria est une baie ou un bras étroit du golfe de Mexico; il
+traverse une riche, mais très-plate contrée, jusqu'à ce qu'il atteigne à
+un mille de distance le fleuve Mississipi, quinze milles au-dessous de
+la Nouvelle-Orléans. La baie a des branches innombrables, dans
+lesquelles on peut se placer en toute sécurité et échapper à toutes les
+recherches. Elle communique avec trois lacs situés au sud-ouest, et ces
+trois lacs avec un autre du même nom, contigu à la mer, où il se trouve
+une île formée par les deux bras de ce lac et par l'Océan. Les côtés Est
+et Ouest de cette île furent fortifiés, l'année 1811, par une bande de
+pirates, sous le commandement d'un certain monsieur La Fitte. La plus
+grande majorité de ces pirates sont de cette classe de population de la
+Louisiane qui avait fui de l'île Saint-Domingue, lors des troubles qui y
+survinrent, et qui trouva un asile dans l'île de Cuba. Ce fut lorsque la
+dernière guerre entre la France et l'Espagne commença qu'ils furent
+obligés d'abandonner cette île, dans le délai de peu de jours. Sans
+cérémonie, ils entrèrent dans les États-Unis, et la plupart dans la
+Louisiane, avec tous les nègres qu'ils possédaient à Cuba. Il leur fut
+notifié, par le gouverneur de cet état, l'article de la constitution qui
+défend l'importation des esclaves; mais, en même tems, ils reçurent
+l'assurance du gouverneur qu'il obtiendrait pour eux, s'il était
+possible, l'approbation du congrès pour conserver cette propriété.
+
+L'île de Barrataria est située à peu près à 29° 15' de latitude, et 92°
+30' de longitude. Elle est aussi remarquable pour son air sain que pour
+l'abondance des poissons qui peuplent ses parages. Le chef de cette
+horde, comme Charles de Moor, avait quelques vertus mêlées à des vices
+nombreux. Dans l'année 1813, ce parti, par ses attentats et son audace,
+avait fixé l'attention du gouverneur de la Louisiane; et pour détruire
+cet établissement, il pensa qu'il était convenable de le frapper par la
+tête. Il offrit en conséquence une récompense de 500 dollars à celui qui
+lui apporterait la tête de monsieur La Fitte, qui était bien connu des
+habitans de la côte de la Nouvelle-Orléans, par les relations immédiates
+qu'il eut avec eux comme ayant exercé autrefois dans leur ville, avec
+grande réputation, l'art de l'escrime qu'il avait appris dans l'armée de
+Buonaparte, où il avait servi comme capitaine. La récompense qui avait
+été offerte pour la tête de La Fitte fut en retour offerte par celui-ci
+pour celle du gouverneur, mais portée à 15,000 dollars. Le gouverneur
+fit marcher une compagnie de soldats sur l'île de La Fitte, avec ordre
+de brûler et de saccager tout l'établissement, et d'en emmener à la
+Nouvelle-Orléans tous les bandits. Cette compagnie, sous le commandement
+d'un homme qui avait été l'ami intime du hardi capitaine, s'approcha
+très-près des fortifications de l'île avant d'avoir vu un homme ou
+entendu un bruit, lorsque toutà-coup il entendit un coup de sifflet,
+semblable à celui d'un contre-maître. Alors il se trouva lui-même
+enveloppé par une troupe d'hommes armés, qui s'étaient précipités des
+secrètes avenues qui conduisaient à la baie. Ce fut ici que ce moderne
+Charles de Moor se distingua par quelques nobles traits; car
+non-seulement il ne se borna pas à épargner la vie de celui qui était
+venu attaquer son île pour lui faire perdre la sienne et celle de tout
+ce qui lui était cher, mais encore il lui offrit de quoi procurer à cet
+honnête soldat une existence aisée pour le reste de ses jours, ce que
+celui-ci refusa avec indignation. Alors, avec la permission de son
+vainqueur, il s'en retourna à la Nouvelle-Orléans. Cette circonstance et
+quelques autres événemens semblables prouvèrent que la bande des pirates
+ne pouvait être prise par terre. Nos forces navales ayant toujours été
+faibles dans ces parages, des expéditions pour la destruction de cet
+illicite établissement ne pouvaient être attendues d'elles jusqu'à ce
+qu'elles eussent reçu des renforts; car un officier de l'armée navale,
+avec un plus grand nombre de chaloupes de guerre dans cette station, fut
+forcé de se retirer devant les forces supérieures de La Fitte. Aussitôt
+qu'une augmentation de l'armée navale permit une attaque, elle fut
+faite: la ruine totale des bandits en a été le résultat; et aujourd'hui
+que ce point presque invulnérable, et la clef de la Nouvelle-Orléans, se
+trouve purgé d'ennemis, il est à espérer que le gouvernement saura le
+conserver par une force militaire imposante.»
+
+(_Extrait d'un journal américain_.)
+
+On trouve dans la continuation du _Dictionnaire biographique de Granger_
+par le Noble; un singulier passage, dans sa notice sur l'archevêque
+Blackbourne; comme il a quelque analogie avec la profession du héros du
+poème précédent, je ne puis résister au désir de le citer.
+
+«Il y a quelque chose de mystérieux dans l'histoire et le caractère du
+docteur Blackbourne. La première n'est que très-imparfaitement connue;
+et le bruit a couru qu'il avait été un forban, et qu'un de ses confrères
+dans cette profession ayant demandé à son arrivée en Angleterre ce
+qu'était devenu son vieux camarade Blackbourne, reçut pour réponse qu'il
+était archevêque d'York. Nous savons que Blackbourne fut installé
+sous-doyen d'Exter en 1694, office qu'il résigna en 1702. Mais après la
+mort de son successeur, Lewis Barnek, qui arriva en 1704, il l'obtint de
+nouveau. L'année suivante il devint doyen; et en 1714, il devint
+archi-doyen de Cornwall. Il fut sacré évêque d'Exter le 24 février 1716,
+et transféré à York le 28 novembre 1724, en récompense, selon la
+chronique scandaleuse de la cour, pour avoir marié George Ier à la
+duchesse de Munster. Ceci, cependant, paraît avoir été une pure
+calomnie. Comme archevêque, il se conduisit avec une grande prudence, et
+fut également respectable comme administrateur des revenus de son siége.
+Le bruit circulait qu'il avait conservé les vices de sa jeunesse, et
+qu'une passion pour le beau sexe formait un _item_ dans la liste de ses
+faiblesses; mais bien loin d'avoir été convaincu par soixante-dix
+témoins, il ne paraît pas qu'il ait été accusé directement par un seul.
+Bref, je considère toutes ces accusations comme des effets de pure
+malignité. Comment est-il possible qu'un forban ait pu être aussi
+instruit et aussi savant que l'était certainement Blackbourne? Il avait
+une connaissance si parfaite des classiques (particulièrement des
+tragiques grecs), que, capable comme il l'était de les lire avec autant
+de facilité que Shakspeare, il devait avoir consacré beaucoup de tems et
+de peine pour les comprendre ainsi, et pour être autant versé dans les
+langues savantes. Il avait été indubitablement élevé au collége de
+l'église du Christ, à Oxford. On le dit y avoir été un homme
+très-aimable; ceci toutefois fut tourné contre lui par ce dicton: «Il a
+gagné plus de cœurs que d'ames.»
+
+--«La seule voix qui pouvait calmer les passions du sauvage Alphonse III
+était celle d'une femme aimable et vertueuse, le seul objet de son
+amour: c'était la voix de Dona Isabella, fille du duc de Savoie et
+petite-fille de Philippe II, roi d'Espagne. Ses dernières paroles en
+mourant firent sur sa mémoire une profonde impression: cet esprit
+hautain fondit en larmes; et après ce dernier embrassement, Alphonse se
+retira dans sa chambre pour déplorer sa perte irréparable, et méditer
+sur la vanité de la vie humaine.»
+
+(_Œuvres mêlées de_ GIBBON.)
+
+FIN DES NOTES DU CORSAIRE.
+
+
+
+
+LARA.
+
+
+
+
+Chant Premier.
+
+
+1. Les serfs sont joyeux dans le vaste domaine de Lara, et l'esclavage a
+oublié à moitié ses chaînes féodales. Lui, leur seigneur inattendu,
+qu'ils n'espéraient plus revoir, mais qu'ils n'avaient point oublié, est
+revenu après un long exil volontaire. Tous les visages, dans son
+château, sont brillans de joie de son arrivée; les coupes sont sur la
+table et les bannières sont déployées sur les créneaux. Au loin, sur les
+vitraux peints de couleurs variées, se reflète en se jouant la flamme
+hospitalière du foyer rallumé, autour duquel un cercle de
+vassaux[loc17], aux yeux pétillans de gaîté, donne un libre cours à sa
+loquacité bruyante.
+
+[Note loc17: _Retainers_.]
+
+2. Le chef de la maison de Lara est de retour. Pourquoi Lara a-t-il
+traversé les mers? Laissé par la mort de son père (il était trop jeune
+pour apprécier une telle perte) maître de lui-même,--il a reçu cet
+héritage de malheur,--ce redoutable empire de soi-même, dont l'orgueil
+humain s'empare pour détruire la paix du cœur!--sans personne pour le
+réprimander, et n'ayant que peu d'amis pour lui faire apercevoir les
+mille sentiers dont la pente glissante entraîne au crime; c'est alors,
+lorsque son âge demandait qu'il obéît, c'est alors que la jeunesse
+fougueuse de Lara commandait à des hommes. Il n'est pas nécessaire de
+suivre pas à pas sa jeunesse à travers tous les détours de la carrière
+qu'elle parcourut. Courte elle parut à sa fougue impatiente; mais elle
+fut assez longue pour causer à moitié sa perte.
+
+3. Lara, dans sa jeunesse, avait abandonné le séjour de ses ancêtres;
+mais depuis l'heure où il lui fit de la main le salut d'adieu, on a
+ignoré de quel côté il avait dirigé ses pas, tellement que son souvenir
+était presque éteint dans la mémoire. Ses vassaux ne pouvaient que dire:
+«Son père est redevenu poussière, c'est tout ce que nous savons, et Lara
+n'est point en ces lieux.» Lara ne revient point, n'envoie personne; le
+plus grand nombre devient froid et indifférent aux conjectures. Les
+salles de son château entendent à peine prononcer son nom à l'écho
+duquel elles étaient si habituées; son portrait se noircit dans son
+cadre couvert de poussière; un autre seigneur console la femme qui lui
+était destinée, la jeunesse l'oublie, et les vieillards ne sont plus.
+«Vit-il encore?» s'écrie l'héritier impatient, qui soupire après un
+deuil qu'il ne doit pas porter. Une centaine d'écussons couverts d'une
+rouille noire décorent la dernière et antique demeure des Lara; mais il
+en est un qui manque à cette galerie poudreuse, et qui serait le
+bien-venu dans ce gothique trophée.
+
+4. Il arrive enfin tout-à-coup; de quel lieu? chacun l'ignore. Pourquoi
+revient-il? il n'est pas nécessaire d'en être instruit. Ce qui étonne le
+plus ses gens, ce n'est pas son retour; c'est sa longue absence. Il n'a
+à sa suite qu'un simple page, d'un air étranger et d'un âge encore
+tendre. Des années se sont écoulées, et aussi rapide est leur fuite pour
+ceux qui mènent une vie vagabonde, que pour ceux qui n'abandonnent point
+leur terre natale. Mais le défaut de nouvelles des climats éloignés a
+prêté une aile moins légère au tems fatigué. Ils le voient, ils le
+reconnaissent, et cependant le présent leur paraît douteux, ou le passé
+un rêve.
+
+Il vit; cependant la force de sa jeunesse n'est point passée, quoique
+ses traits soient brunis par la fatigue et un peu altérés par le tems.
+Les fautes de son jeune âge, quelles qu'elles aient été, si elles ne
+sont point oubliées, ont pu être effacées de sa mémoire par les
+événemens de sa nouvelle destinée. Rien de bien ou de mal n'est connu de
+sa vie depuis long-tems; son nom peut encore soutenir la renommée de sa
+famille. Dans sa jeunesse, son ame était fière; mais ses torts n'étaient
+que ceux d'un jeune étourdi, amoureux des plaisirs, et ainsi, à moins
+qu'ils ne l'aient égaré dans sa course, ils pouvaient être rachetés,
+sans exiger de lui un long remords.
+
+5. Un grand changement s'est opéré dans lui,--et quel qu'il soit, il
+n'est plus ce qu'il a été autrefois. Ce front s'est empreint de rides
+profondes; il parle de passions, mais de passions qui ne sont plus;
+l'orgueil, mais non le feu de ses jours de jeunesse; un aspect plein de
+froideur et d'indifférence pour la flatterie; une altière démarche, et
+un œil pénétrant qui comprend d'un regard la pensée des autres, et cette
+légèreté sarcasmatique de la parole, dard perçant d'un cœur que le monde
+a blessé, et dont les traits, lancés avec un semblant de gaîté frivole,
+rendent ceux qu'ils atteignent incapables d'avouer leur blessure; voilà
+ce que l'on découvrait dans Lara, et quelque chose encore de plus que ce
+que son regard ou l'accent de sa voix pouvaient révéler.
+
+L'ambition, la gloire, l'amour, but commun des hommes que quelques-uns
+peuvent conquérir, et que tous voudraient posséder, paraissaient ne plus
+avoir d'accès dans son cœur, mais on eût dit que c'était depuis peu
+qu'ils n'y régnaient plus; et un sentiment profond, que l'on eût
+vainement cherché à sonder, éclatait par momens sur son visage altéré.
+
+6. Il n'aimait pas beaucoup qu'on lui fît de longues questions sur le
+passé, il ne parlait point des merveilles et de l'immensité des déserts
+sauvages qu'il avait parcourus seul dans des climats lointains,
+et--comme lui-même le laissait à penser--inconnus: en vain ceux qui
+l'entouraient essayaient-ils d'interroger ses regards, ou de mettre à
+l'épreuve l'expérience de son compagnon; Lara évitait de parler de ce
+qu'il avait vu, comme peu digne d'occuper la pensée d'un étranger. Si
+les questions devenaient plus pressantes, son front devenait plus
+sombre, et ses paroles plus rares.
+
+7. Ce ne fut pas sans plaisir qu'on le vit de retour; vive fut la joie
+de son arrivée dans les cercles des hommes[loc18]. Issu d'une ancienne
+famille, commandant à de nombreux vassaux, il était rangé parmi les
+hauts seigneurs de sa contrée. Il assistait à leurs carrousels, à leurs
+festins joyeux; il les voyait soupirer ou sourire, mais il ne faisait
+que les voir froidement sans partager la gaîté ou l'ennui général. Il ne
+recherchait point ce que tous poursuivaient, entraînés par une espérance
+toujours trompeuse et toujours écoutée: les honneurs qui ne sont qu'une
+vaine fumée; l'or plus substanciel; la préférence des belles et les
+dépits des rivaux. Autour de lui était tracé un cercle mystérieux, qui
+défendait de l'approcher et le montrait toujours isolé. Dans ses yeux
+paraissait quelque chose de sévère qui éloignait au moins de lui la
+frivolité; et les personnes plus timides qui le voyaient de près
+l'observaient en silence, en se communiquant tout bas leurs mutuelles
+frayeurs, et celles plus sages, et en plus petit nombre, qui lui
+témoignaient des intentions plus amicales, avouaient qu'elles le
+jugeaient meilleur que son air ne semblait l'annoncer.
+
+[Note loc18: _To the haunts of men_.]
+
+8. C'était étrange!--dans sa jeunesse, toute action et toute vie,
+brûlant pour le plaisir, et ne répugnant point aux combats; essayant
+tour à tour des femmes,--du champ d'honneur,--de l'océan,--de tout ce
+qui lui promettait jouissance ou danger;--il avait tout épuisé, et sa
+récompense avait été dans le plaisir et la peine, et non dans un milieu
+fade et commun: car ses sentimens ardens cherchaient, dans cette
+intensité d'émotions, un moyen d'échapper à sa pensée. Les tempêtes de
+son cœur eussent contemplé avec dédain les orages plus faibles des
+élémens qu'elles auraient soulevés; les transports de ce cœur s'étaient
+dirigés en haut, et ils avaient demandé s'il y avait dans les cieux des
+ravissemens plus grands! Livré à tous les excès, esclave de tous les
+extrêmes, comment se réveilla-t-il de ce rêve étrange? hélas! il ne le
+disait pas,--mais il s'était réveillé pour maudire son cœur flétri qu'il
+ne pouvait briser.
+
+9. Les livres, car jusque-là ses livres pour lui avaient été l'homme,
+les livres paraissaient exciter davantage sa curiosité, et souvent, par
+un soudain caprice, il se séparait de tout le monde pour plusieurs
+jours. Alors, ses serviteurs, rarement appelés, disaient que, pendant
+les longues heures de la nuit, ses pas précipités se faisaient entendre
+sur la sombre galerie, où les grossiers mais antiques portraits de ses
+pères présentaient leurs figures chagrines: on entendait,--mais on
+murmurait tout bas que «_cela_ ne devait pas être connu,»--le son d'une
+voix moins terrestre que la sienne. «Oui, ceux qui voudront pourront en
+rire, mais quelques-uns avaient vu, ils ne savaient pas trop quoi,
+quelque chose de plus que ce qui est ordinaire. Pourquoi contemplait-il
+ainsi cette tête de revenant que des mains impies avaient enlevée aux
+tombeaux[loc19], et qui, placée à côté de son livre ouvert, semblait
+vouloir en éloigner tout le monde excepté lui? Pourquoi ne dort-il pas
+quand les autres reposent? Pourquoi ne veut-il pas de musique et ne
+donne-t-il pas l'hospitalité? Tout cela ne leur semblait pas bien,--mais
+où était le mal? Quelques-uns le savaient peut-être, mais c'était une
+histoire trop longue à raconter, et en outre ceux qui en étaient
+instruits étaient trop discrètement sages pour avouer que ce qu'ils
+savaient était autre chose que de légers soupçons. Mais s'ils voulaient
+parler--ils le pourraient.» C'est ainsi qu'autour du foyer les vassaux
+de Lara discouraient de leur seigneur.
+
+[Note loc19: Ceci paraît faire allusion à Byron lui-même, qui avait fait
+une coupe à boire d'un crâne humain dont il se servait quelquefois.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+10. Il était nuit.--Les étoiles du firmament se répétaient dans le
+ruisseau transparent de Lara, qui multipliait leurs images. Ses eaux
+sont si calmes, qu'elles semblent à peine mobiles, et cependant elles
+s'écoulent comme le bonheur. Elles réfléchissent au loin, comme une
+scène magique, les clartés immortelles qui brillent dans l'étendue des
+cieux. Les rives de ces ondes sont parées d'arbres au vert feuillage, et
+des plus belles fleurs qui puissent séduire l'abeille: telles étaient
+celles dont Diane enfant composait ses guirlandes; l'innocence n'en
+voudrait point d'autres, pour offrir à son amour, que celles qui
+couvrent la rive. Les eaux en suivant leurs canaux se perdent dans des
+détours qui représentent les replis tortueux et brillans du serpent.
+Tout était si tranquille, si doux sur la terre et dans les airs, que
+vous n'eussiez pas même tressailli à l'apparition d'un esprit, dans la
+pensée que rien de méchant ne pouvait se plaire à errer dans de tels
+lieux, au milieu d'une telle nuit! C'était un moment dont les esprits du
+bien étaient seuls appelés à jouir; ainsi le pensait Lara, qui ne
+demeura pas long-tems dans ces lieux, et qui s'éloigna silencieusement
+pour retourner vers la porte de son château. Son ame ne pouvait plus
+contempler de telles scènes, qui lui rappelaient le souvenir de jours
+passés, de cieux plus sereins, de soleils plus purs, de nuits plus
+douces et plus fréquentées, de cœurs qui maintenant--non,--non! la
+tempête peut frapper son front, sans l'émouvoir--sans le lui faire
+courber--mais une nuit comme celle-là, une nuit si belle, est une
+raillerie pour un cœur comme le sien.
+
+11. Il est retourné dans ses appartemens solitaires, et son ombre
+gigantesque est projetée sur les murs tapissés de ces poudreux tableaux
+qui représentent des figures des vieux tems; c'est tout ce qu'elles ont
+laissé de leurs vertus ou de leurs crimes, excepté une vague tradition,
+les ténébreux caveaux qui dérobent leur poussière à la clarté du jour,
+ainsi que leurs faiblesses et leurs vices, et une demi-colonne du livre
+pompeux qui en transmet le récit spécieux d'âge en âge, où la plume de
+l'histoire distribue le blâme ou la louange, et donne comme vérité ce
+qui n'est le plus souvent qu'insigne mensonge.
+
+Lara promène ses rêveries silencieuses, et les rayons de la lune
+brillent à travers les sombres vitraux sur le pavé de pierre, sur la
+voûte élevée couverte de découpures, et sur les saints que les fenêtres
+gothiques représentent agenouillés en prière, et qui se reproduisent,
+par la réflexion de la lumière, en figures fantastiques semblables à la
+vie, mais non à une vie comme celle des mortels. Les boucles noires des
+cheveux pendans de Lara, son noir et ombragé sourcil, et le mouvement
+balancé de son panache agité, apparaissaient comme les attributs d'un
+fantôme, et imprimaient à son aspect toutes les terreurs que donnent les
+tombes.
+
+12. Il était minuit,--tout était livré au sommeil; la clarté solitaire
+d'une lampe pâle semblait rompre à regret les ténèbres. Écoutez! des
+murmures sont entendus dans le château de Lara,--un son--une voix--un
+cri--un appel de détresse! un cri lourd, prolongé--et le silence.--Ses
+gens ont-ils entendu ce frénétique écho retentir à leurs oreilles
+endormies? Ils l'ont entendu, ils se lèvent en sursaut, et, braves
+quoique tremblans, ils se précipitent là où le cri invoquait leur
+secours; ils arrivent portant dans leurs mains des flambeaux à demi
+allumés et des épées dont ils ont, dans leur empressement, oublié les
+ceinturons.
+
+13. Froid comme le marbre où son corps était étendu, pâle comme les
+rayons de la lune qui se jouaient sur ses traits, Lara était renversé
+par terre; près de lui son sabre à moitié tiré du fourreau semblait
+indiquer un péril au-dessus des craintes de la nature. Cependant il
+était ferme, ou il l'avait été jusqu'au dernier moment. Le défi
+respirait encore sur son front; quoique empreint de terreur, et
+insensible comme il est, il régnait sur ses lèvres le désir de répandre
+le sang. Quelques menaces à demi formées, quelque imprécation
+d'orgueilleux désespoir semblent avoir expiré sur ses lèvres. Son œil
+était presque fermé; mais il n'a pas oublié, même dans sa détresse, le
+regard du gladiateur, que souvent, dans la veille, son aspect décelait
+avec fierté, et qui maintenant y était fixé dans un horrible repos.
+
+On le relève--on l'emporte; silence! il respire, il parle; les couleurs
+reviennent sur ses joues basanées; sa lèvre recouvre son incarnat; son
+œil, quoiqu'obscurci, roule sauvage dans son orbite, et chacun de ses
+membres, par de lents frémissemens, recommence ses fonctions; mais ses
+paroles sont articulées dans des termes qui ne semblent pas appartenir à
+sa langue native. Distinctes, mais étranges, ses gens les comprennent
+assez pour penser que ces accens appartiennent à d'autres climats; et
+ils étaient tels, qu'ils semblaient s'adresser à une oreille qui ne les
+entend point--hélas! qui ne peut plus les entendre!
+
+14. Son page s'est approché, et lui seul semble connaître le sens des
+paroles qu'ils entendaient; et par les altérations de ses joues et de
+son front, on pouvait juger qu'elles étaient telles que Lara n'aurait
+pas voulu les avouer, ni le page les interpréter, quoiqu'il regarde avec
+moins de surprise l'état de son maître que ceux qui l'entouraient; mais
+il se penche sur le corps étendu de Lara, et lui parle dans cette langue
+qui paraît être la sienne. Lara prête son attention à ces accens qui
+semblent doucement calmer et dissiper les horreurs de son rêve, si
+c'était un rêve qui abattait ainsi un cœur qui n'avait pas besoin de
+peines idéales.
+
+15. Quel que soit l'objet que sa frénésie a vu en songe ou son œil en
+réalité, si toutefois il s'en souvient, il ne sera jamais révélé, et
+restera enseveli dans son cœur.--Le matin accoutumé revient, et inspire
+une nouvelle vigueur à son corps fatigué; il ne recherche de soulagement
+ni d'un prêtre ni d'un médecin; et bientôt, le même dans ses mouvemens
+et dans son langage qu'il l'avait été auparavant, il remplit les heures
+passagères, ne sourit pas moins, ne présente pas un front plus attristé
+qu'il n'en avait l'habitude; et si le retour de la nuit semble
+maintenant moins agréable aux yeux de Lara, il se gardait bien d'en
+laisser rien paraître à ses vassaux étonnés, dont les frissons
+prouvaient que _leurs_ craintes étaient moins oubliées.
+
+Tremblans, deux à deux (ils n'osent pas marcher seuls), ces esclaves
+effrayés s'acheminent dans le château, et évitent la fatale galerie. La
+bannière qui se déploie et le bruit des portes, le froissement de la
+tapisserie, l'écho du plancher, les longues et noires ombres des arbres
+d'alentour, le vol bruissant de la chauve-souris, le chant nocturne de
+la brise; tout ce qu'ils voient ou entendent effraie leur pensée, à
+mesure que les ombres du soir descendent sur les murs grisâtres du
+château.
+
+16. Vaine terreur! cette heure de ténèbres restées à jamais inconnues ne
+revint plus, ou Lara sut feindre un oubli qui augmenta l'étonnement de
+ses vassaux sans diminuer leurs craintes.--La mémoire s'en était-elle
+éteinte au réveil de ses sens? puis-qu'aucun mot, aucun regard, aucun
+geste de leur seigneur ne trahit un sentiment qui leur eût rappelé ce
+moment délirant des souffrances de son ame. Était-ce un rêve? était-ce
+sa voix qui avait articulé ces étranges et sauvages paroles? était-ce
+son cri qui avait interrompu leur sommeil? était-ce bien lui dont le
+cœur oppressé, comprimé, avait cessé de battre, et dont le regard les
+avait fait trembler? Pouvait-il, celui qui avait souffert une pareille
+épreuve, perdre ainsi la mémoire, lorsque ceux qui n'en avaient été que
+les témoins en étaient si frappés? Ou ce silence prouvait-il que sa
+mémoire, pour être exprimée par des mots, était trop profondément, trop
+indélébilement fixée sur ce secret dévorant qui ronge le cœur, en en
+montrant l'effet sans en dévoiler la cause? Il n'en était pas ainsi pour
+lui; Lara les avait ensevelis tous les deux dans son sein. De communs
+observateurs ne pouvaient discerner le progrès de pensées, que les
+lèvres mortelles ne laissent entrevoir qu'à demi; ces pensées brisent
+les faibles paroles qui voudraient les exprimer.
+
+17. On remarquait dans Lara un mélange inexplicable de ce qui mérite le
+plus d'être aimé ou haï, recherché ou évité. L'opinion variait sur sa
+vie mystérieuse, et son nom n'était jamais oublié dans l'éloge ou la
+raillerie. Son silence formait un thème pour le babillage de tous les
+alentours;--le monde formait des conjectures,--se communiquait sa
+surprise:--on mourait de connaître sa destinée. Qu'avait-il été?
+qu'était-il, cet inconnu qui vivait parmi eux, et dont la famille
+seulement n'était pas ignorée? Un ennemi haineux de son espèce?
+cependant quelques-uns voulaient prétendre qu'avec eux il leur avait
+paru aussi livré à la joie que les amis des plaisirs; mais ils
+convenaient que son sourire, si on l'observait souvent de près, cessait
+d'être un vrai sourire, et se flétrissait en un sourire de dédain
+moqueur; et que si ce sourire atteignait ses lèvres, il ne passait pas
+plus loin, ses yeux n'offrant aucune trace de gaîté. Cependant il y
+avait parfois plus de douceur dans son regard, comme si son cœur n'eût
+pas été naturellement dur; mais une fois observé, son ame semblait
+réprimer une semblable faiblesse comme indigne de son orgueil; et elle
+s'excitait elle-même à la roideur, comme dédaignant de s'acheter un
+doute de l'estime à moitié ébranlée des hommes. C'était une peine
+infligée par lui-même à son cœur que la tendresse avait autrefois
+arraché à son repos; ou, dans la sollicitude du chagrin, il voulait
+forcer son ame à la haine pour avoir trop aimé!
+
+18. Il y avait en lui un mépris vital de tout; et comme s'il avait déjà
+éprouvé ce qui pouvait lui survenir de pire, il vivait étranger dans ce
+monde. Esprit errant précipité d'un autre monde, être d'imagination
+noire qui s'était créé par choix des périls auxquels il avait par hasard
+échappé, mais échappé en vain, puisque dans leur souvenir son esprit
+trouvait également un triomphe et un regret. Ayant plus de facultés pour
+l'amour que la terre n'en accorde communément aux mortels, ses jeunes
+rêves de vertu avaient dépassé la réalité, et une virilité orageuse
+suivit sa jeunesse déçue, avec le souvenir d'années perdues à la
+poursuite d'un fantôme, et celui des forces épuisées qui lui avaient été
+accordées pour un meilleur usage. Des passions ardentes avaient semé le
+ravage et la désolation sur ses pas, et avaient abandonné ses meilleurs
+sentimens à un trouble intérieur et à la cruelle réflexion que fait
+naître une vie d'orages. Mais toujours hautain, orgueilleux, et
+abandonné au blâme, il appelait la nature pour en partager la honte, et
+rejetait toutes ses fautes sur ce corps de chair qu'elle lui avait donné
+pour servir à l'ame de prison et de festin aux vers de la tombe, jusqu'à
+ce qu'enfin il confondit le bien et le mal, et attribua au destin les
+actes de sa volonté. Trop fier pour l'amour-propre vulgaire, il pouvait,
+au besoin, sacrifier le sien pour le bien des autres, mais ce n'était
+pas par pitié, ni parce qu'il croyait le devoir; c'était par une étrange
+perversité de l'ame, qui le poussait, avec un secret orgueil, à faire ce
+que peu d'hommes ou même personne n'eût osé faire comme lui. Et cette
+même impulsion, dans des circonstances séduisantes, l'égarait également
+en le conduisant au crime, tant il était jaloux de s'élever au-dessus ou
+de tomber au-dessous des hommes avec lesquels il se sentait condamné à
+vivre, et tant il se plaisait à se séparer par le bien et par le mal de
+tous ceux qui partageaient son état mortel! Son esprit, les abhorrant,
+avait fixé son trône loin de ce monde, dans des régions qui lui étaient
+propres. Là, méditant froidement sur tout ce qui se passait au-dessous
+d'elles, son sang paraissait alors couler plus calme. Ah! plus heureux
+si ce sang n'avait jamais été enflammé par le crime, et eût toujours
+coulé dans ce calme glacé! Il est vrai qu'il suivait les mêmes sentiers
+que les autres hommes, et qu'en apparence il agissait et discourait
+comme le reste des mortels; qu'il n'outrageait pas les règles de la
+raison par des écarts: sa folie n'était pas de la tête, mais du cœur; et
+rarement il s'égarait dans ses discours, ou découvrait ses pensées au
+point d'offenser la vue.
+
+19. Avec tous ces dehors froids et mystérieux, et le plaisir qu'il
+semblait prendre à rester inconnu, il avait trouvé l'art (si ce n'était
+pas un don de la nature) de fixer son souvenir dans le cœur des autres.
+Ce n'était pas l'amour peut-être--ni la haine--ni rien de ce que l'on
+peut imaginer d'exprimer par des mots; mais ceux qui le voyaient ne
+l'avaient pas vu en vain, et ne pouvaient manquer de demander de nouveau
+après lui; et ceux auxquels il avait parlé se rappelaient toujours ce
+qu'ils avaient entendu, quelque frivole qu'il fût. Personne ne
+connaissait ni comment, ni pourquoi; mais il s'insinuait tellement dans
+l'esprit de celui qui l'écoutait, qu'il y laissait l'impression de
+l'attachement ou de la haine. Quelque récente qu'ait été la date de
+l'amitié, de la pitié ou de l'aversion qu'il avait inspirées, elles ne
+faisaient que s'accroître dans les plus intimes sentimens et dans la
+pensée. Vous ne pouviez pénétrer son ame; mais vous trouviez, en dépit
+de votre étonnement, qu'il connaissait le chemin de la vôtre. Sa
+présence hantait toujours votre pensée, et il forçait le cœur à lui
+accorder un involontaire intérêt. Vains étaient les efforts pour
+échapper à ce piége intellectuel, son esprit semblait vous défier de
+l'oublier!
+
+20. On célèbre une fête, où les chevaliers et les dames, et tous ceux
+que la richesse ou une haute naissance y appelaient, parurent.--D'une
+haute naissance, et hôte bien venu, Lara se rendit avec les autres
+seigneurs de son voisinage au château d'Othon. Une assemblée nombreuse
+est reunie dans les salles étincelantes de lumière, où les convives se
+livraient aux plaisirs de la table et du bal. La danse joyeuse de la
+foule des jeunes et séduisantes beautés unissait dans la chaîne la plus
+fortunée la grâce et l'harmonie. Heureux sont les jeunes cœurs et les
+mains amoureuses qui se mêlent avec bonheur dans des groupes de leur
+choix! C'est un aspect qui peut éclaircir le front le plus soucieux et
+faire sourire le vieillard, rêver même le jeune homme, le jeune homme
+qui oublie que de telles heures sont passées sur la terre, tant il y a
+d'exaltation dans ses transports de bonheur!
+
+21. Lara contemplait cette fête, tranquillement joyeux, et son front
+mentait si son ame était triste. Ses yeux suivaient dans tous ses
+mouvemens chaque beauté dont les pas légers ne réveillaient aucun écho.
+Les bras croisés et l'œil attentif, il était appuyé contre un pilier
+élevé de la salle, et ne remarquait pas un regard sévère fixé sur lui.
+Le fier Lara supportait mal un regard scrutateur semblable; à la fin, il
+s'en aperçoit: c'est un visage inconnu, mais il semble ne chercher que
+le sien, le sien seul. Le regard inquiet et sombre de cet homme indique
+un étranger; il avait jusqu'alors tenu constamment ses yeux fixés sur
+Lara sans en être vu. Enfin leurs regards se rencontrèrent, et
+s'interrogèrent vivement avec une muette et mutuelle surprise. Une
+émotion parut dans les regards de Lara, comme se défiant de celui de
+l'étranger. L'aspect de cet homme est sévère et farouche, il en dit plus
+que l'œil vulgaire ne peut en comprendre.
+
+22. «C'est lui!» s'est écrié l'étranger; et ceux qui l'ont entendu
+répètent ce mot tout bas et de bouche en bouche: «C'est lui!»--«Qui,
+lui?» se demande-t-on de toutes parts, jusqu'à ce que ces paroles
+significatives parviennent aux oreilles de Lara. Ces mots si étrangement
+prononcés, et le singulier regard de l'inconnu, peu de personnes
+pourraient les expliquer: ils excitent une générale surprise. Mais Lara
+est resté immobile, sans changer de couleur ou de maintien. La surprise
+qui s'était d'abord manifestée dans ses yeux paraissait maintenant
+dissipée; il porte des regards assurés et calmes sur l'assemblée,
+quoiqu'il soit toujours observé par l'étranger qui, s'approchant de lui,
+s'écrie, avec un superbe dédain: «C'est lui!--Comment est-il venu
+ici?--et qu'y fait-il?»
+
+23. C'en était trop pour Lara; pour que Lara pût laisser sans réponse
+une semblable question, répétée d'un ton si fier et si hautain. Le
+sourcil froncé, mais avec un accent, froid, plus doucement ferme que
+brusquement arrogant, il se tourna vers l'insolent questionneur:--«Mon
+nom est Lara!--quand le tien me sera connu, ne doute pas de mon
+empressement à répondre à l'inconvenante courtoisie d'un chevalier tel
+que toi. C'est Lara!--en veux-tu savoir davantage? je n'évite aucune
+question, et je ne porte aucun masque.»
+
+«Tu n'évites aucune question! Réfléchis bien--s'il n'en est aucune à
+laquelle ton cœur ne pourrait répondre, quand bien même ton oreille ne
+chercherait pas à l'éviter? Te parais-je donc si inconnu? Regarde-moi
+bien! au moins si la mémoire ne t'a pas été inutilement donnée, oh!
+jamais tu ne pourras dissimuler la moitié de sa dette: l'éternité te
+défend de l'oublier.» Les yeux de Lara se fixent avec attention sur le
+visage de l'étranger; mais ils n'y peuvent rien découvrir qui leur soit
+connu, où qu'ils veuillent reconnaître.--Il ne daigna pas répondre avec
+l'air du doute; mais il secoue la tête, et moitié indifférence, moitié
+mépris, il se retourne et quitte l'étranger. Mais celui-ci, d'un air
+impérieux, lui dit de rester:--«Un mot!--Je te commande de rester, et de
+répondre ici à quelqu'un qui, si tu étais noble, serait ton égal; mais
+quel que tu aies été et que tu sois maintenant--oui, ne fronce pas le
+sourcil, seigneur, si ce que je te dis est faux, il t'est facile de
+démentir mes paroles.--Mais, quel que tu aies été et que tu sois
+maintenant, recueille-toi. Je me défie de tes sourires, mais je ne
+tremble pas devant ton front menaçant. N'es-tu pas cet homme dont les
+actions--»
+
+«Qui que je sois, des paroles aussi étranges que les tiennes, des
+accusateurs tels que toi, j'en fais peu de cas, et ne les écoute pas
+davantage. Que ceux pour qui ces paroles ont plus de poids écoutent le
+reste, et ne se hasardent pas à contredire l'histoire, merveilleuse sans
+doute, que ta langue va raconter, et qui commence d'une manière si
+courtoise. Qu'Othon fête son hôte si poli, je lui en exprimerai ma
+reconnaissance motivée.» Ici le maître de la fête, tout surpris, s'est
+interposé.--«Quel que puisse être le secret dont il s'agit entre vous,
+ce n'est pas ici le tems ni le lieu de troubler la gaîté de l'assemblée
+par une dispute. Si toi, sire Ezzelin, tu as quelque chose à faire
+connaître qui concerne le comte Lara, à demain, ici, ou ailleurs, comme
+il vous plaira à tous deux, pour expliquer le reste. Tu m'es connu, et
+je me porte ta caution, quoique, comme le comte Lara, tu sois récemment
+arrivé seul des terres étrangères, et que tu sois devenu presque
+étranger. Et si, par le sang et l'illustre naissance de Lara, j'augure
+bien de son courage, comme de sa noblesse, il ne voudra pas se montrer
+indigne de son nom sans tache, ni rien refuser de ce que réclament les
+lois de la chevalerie.»
+
+«A demain donc, répliqua Ezzelin; et que notre loyauté soit ici mise à
+l'épreuve. J'atteste sur ma vie et sur mon épée la vérité de mes
+paroles; puissé-je être aussi sûr du bonheur éternel!»
+
+Que répond Lara? son ame descend dans sa profondeur la plus intime, et
+demeure absorbée dans une profonde et soudaine méditation. Les paroles
+de la foule et les yeux de tous, qui étaient fixés sur eux, semblent
+s'adresser à lui. Mais les siens étaient silencieux, et ils paraissaient
+se perdre dans l'oubli le plus complet--oui, le plus complet.--Hélas!
+cette indifférence ne fait que trop comprendre à l'assemblée un souvenir
+seulement trop fidèle.
+
+24. «A demain!--oui, à demain!» D'autres paroles que ces deux mots
+répétés ne furent pas entendues de la bouche de Lara. Aucun sentiment
+passionné ne se trahit sur son front; aucune lueur d'irritation
+n'apparut dans son grand œil noir: cependant il y avait quelque chose de
+ferme dans son accent calme et réservé, qui annonçait une résolution
+déterminée, quoiqu'inconnue. Il prit son manteau,--inclina légèrement la
+tête, et quitta l'assemblée en passant devant Ezzelin. Il répondit par
+un sourire au regard menaçant que ce dernier lui lança, et avec lequel
+ce seigneur pensait l'accabler. Ce n'était pas un sourire de joie, ni
+celui d'un orgueil dissimulé qui se venge par le dédain de la haine
+qu'il ne peut cacher; mais c'était le sourire d'un cœur sûr de lui-même
+dans tout ce qu'il voudrait entreprendre, ou tout ce qu'il pourrait
+souffrir. Ce sourire annonçait-il la paix? le calme de la vertu? ou le
+crime vieilli dans l'endurcissement du désespoir? Hélas! les confidences
+de l'un et de l'autre se ressemblent trop pour être facilement
+distinguées sur le front d'un homme ou dans ses paroles. C'est par les
+actions, par les actions seules que l'on peut discerner les vérités que
+le cœur inexpérimenté est incapable de saisir.
+
+25. Lara appela son page et se retira.--Celui-ci obéissait promptement à
+la moindre de ses paroles ou à son plus faible signe. C'était le seul
+compagnon amené des climats lointains, où les ames étincellent sous un
+ciel plus éclatant. Pour suivre Lara, il avait abandonné son pays natal.
+Patient et docile, calme, malgré sa jeunesse, il était silencieux comme
+son maître, et sa fidélité paraissait au-dessus de son état et de ses
+années. Quoiqu'il n'ignorât pas la langue de Lara, il arrivait rarement
+qu'il reçût de lui un ordre dans cette langue; mais il accourait avec
+rapidité, et répondait avec effusion, quand les lèvres de Lara
+laissaient échapper des paroles dans sa langue maternelle. Ces accens,
+qui lui étaient aussi chers que les montagnes de sa patrie, réveillaient
+à ses oreilles leur écho absent, et lui rappelaient la voix accoutumée
+d'amis, de parens qu'il ne devait plus revoir, et auxquels il avait
+renoncé pour un seul,--son ami, son tout. La terre ne lui offrait pas
+maintenant d'autres guides; pouvait-on s'étonner alors s'il le quittait
+si rarement?
+
+26. Légère était sa taille, et délicats, quoique bruns, paraissaient les
+traits de son visage sur lequel avait passé son soleil natal; mais ses
+rayons n'avaient point basané sa joue, où souvent se manifestait une
+rougeur involontaire. Cependant ce n'était point cette rougeur qui monte
+au visage quand la santé y fait refluer toutes les couleurs du cœur dans
+des transports de bonheur; mais c'était la teinte étique d'un secret
+chagrin, qui brillait dans un moment fiévreux. La flamme étincelante de
+ses regards semblait empruntée d'en haut, et allumée par une pensée
+électrique, quoique ses longues paupières tempérassent, par une teinte
+mélancolique, l'ardeur de ses noires prunelles. Cependant on y
+remarquait moins de tristesse que d'orgueil; ou si c'était de la
+tristesse, c'était une tristesse que personne ne pouvait partager. Les
+jeux qui plaisent à son âge ne lui plaisaient pas; les amusemens de la
+jeunesse et les joyeuses folies des pages n'avaient point d'attraits
+pour lui. Pendant des heures entières ses yeux restaient fixés sur Lara,
+comme s'il eût tout oublié dans cette attitude contemplative. Éloigné de
+son maître, il errait isolé. Brèves étaient ses réponses, et il ne
+faisait jamais de questions. Les bois étaient sa promenade; son
+amusement, quelque livre en langue étrangère; son lieu de repos, la rive
+des limpides ruisseaux. Il semblait, comme celui qu'il servait, vivre à
+part de tout ce qui charme les yeux et remplit le cœur; ne pas connaître
+de fraternité, et n'avoir reçu de la terre aucun autre don que le don
+amer--de l'existence.
+
+27. S'il aimait quelque chose, c'était Lara; mais son attachement ne se
+montrait que dans son respect et dans son obéissance. Toujours dans une
+attention muette, son zèle, qui épiait chaque désir de son maître,
+l'accomplissait avant que sa parole l'exprimât. Toutefois, il y avait de
+la dignité fière dans tout ce qu'il faisait; car il avait un esprit
+altier qui ne supportait pas les réprimandes. Son zèle, quoique plus
+actif que celui des mains serviles, obéissait seulement dans ses
+actions; son air commandait encore, comme s'il eût ainsi cédé moins au
+désir de Lara qu'à _son propre_ désir: car assurément ce n'était point
+pour un vil salaire qu'il agissait ainsi. Les services que lui
+commandait son maître étaient légers: c'était de lui tenir les étriers,
+lorsqu'il voulait monter à cheval, ou de lui apporter son épée;
+d'accorder son luth; ou, s'il désirait davantage, de lui lire des
+volumes d'autres tems et d'autres langues que sa langue maternelle; mais
+jamais de se mêler avec la foule des domestiques, auxquels il ne
+montrait ni déférence ni dédain, mais cette réserve de bon ton, qui
+prouvait qu'il n'avait nulle sympathie pour eux. Son ame, quel que fût
+son rang ou sa naissance, pouvait fléchir devant Lara, non descendre
+jusqu'à eux. Il paraissait d'une naissance distinguée, et avoir connu
+des jours meilleurs. Aucune marque de travail vulgaire ne se trahissait
+sur ses mains d'une blancheur si féminine, que l'on aurait pu lui
+attribuer un autre sexe, lorsqu'on les comparait avec la délicatesse et
+la douceur de son visage; mais ses vêtemens, et quelque chose dans son
+regard de plus viril et de plus fier que n'en comporte l'œil d'une
+femme, disaient le contraire. C'était un caractère presque sauvage, qui
+tenait plus de son climat brûlant que de son corps tendre et frêle: il
+est vrai qu'il ne se remarquait point dans ses paroles; mais dans son
+aspect, cet instinct pouvait être plus qu'aperçu.
+
+Kaled était son nom, quoique le bruit courût qu'il en portait un autre
+avant d'avoir quitté ses montagnes. Car quelquefois, bien qu'à peu de
+distance, il entendait ce nom répété plusieurs fois sans répondre, comme
+s'il ne lui eût pas été familier, ou, s'il lui était adressé de nouveau,
+il se retournait brusquement, comme si dans cet instant il se rappelait
+que c'était le sien. Cependant, si c'était la voix accoutumée de Lara
+qui l'appelait, alors ses oreilles, ses yeux, et son cœur redoublaient
+d'attention.
+
+28. Ce jeune page n'avait pas manqué de remarquer, dans la salle du bal,
+la querelle imprévue que tout le monde avait observée, et quand la foule
+autour de lui exprimait son étonnement du calme du hardi accusateur et
+de la patience avec laquelle le noble et fier Lara avait supporté une
+semblable insulte d'un étranger; doublement affecté, Kaled changea
+plusieurs fois de couleur; ses lèvres pâlirent comme de la cendre, ses
+joues s'enflammèrent tour à tour; et sur son front se répandit cette
+sueur de glace qui survient, lorsque le cœur, chargé d'un poids de
+pensées qui l'accablent, succombe de malaise et de luttes intérieures.
+Oui,--il est des choses que nous devons rêver et oser exécuter avant que
+la pensée en soit à moitié avertie. Quelle que pût être l'idée de Kaled,
+elle suffit pour fermer ses lèvres et troubler son front. Il observa
+Ezzelin jusqu'à ce que Lara eût jeté en passant, sur le chevalier, un
+sourire de dédain. Lorsque Kaled vit ce sourire, son visage reprit son
+air accoutumé, comme s'il eût reconnu en lui quelque chose de
+satisfaisant. Sa mémoire lui faisait remarquer dans un pareil sourire
+beaucoup plus que l'aspect de Lara n'en disait aux autres. Il se
+précipita vers lui,--et dans un instant tous deux furent partis; et tous
+ceux qui restèrent dans le château crurent être laissés seuls. Chacun
+avait eu tellement les yeux fixés sur la figure de Lara, chacun s'était
+si bien identifié par ses sentimens à cette scène, que lorsque l'ombre
+longue et noire de Lara eut dépassé le portique, et ne fut plus
+reproduite par la lumière des torches allumées, tous les cœurs battirent
+plus vivement, comme doutant s'ils sortaient d'un rêve effrayant, que
+nous savons être faux, mais qui nous épouvante encore parce que ce qui
+est le pire est toujours le plus près de la vérité.
+
+Ils sont partis,--Ezzelin reste encore; le front pensif et l'air
+impérieux; mais il ne demeura pas long-tems: avant qu'une heure se fût
+écoulée, il salua de la main Othon, et se retira.
+
+29. La foule a disparu, les convives sont livrés au sommeil; le
+châtelain courtois, et ses hôtes satisfaits se sont rendus à leur couche
+accoutumée, où la joie se calme, et où la douleur soupire après le
+sommeil; et l'homme accablé par le combat de sa propre existence[loc20]
+cherche un refuge dans ce doux oubli de la vie. Là reposent également
+l'espérance délirante de l'amour, la perfidie et la ruse; les projets
+ténébreux de la haine, et les fourberies de l'ambition jalouse. Sur tous
+les yeux planent les ailes de l'oubli, et l'existence éteinte est comme
+ensevelie dans un tombeau. Quel nom meilleur pourrait plus convenir au
+lit du sommeil? sépulcre de la nuit, demeure universelle où la
+faiblesse, la force, le vice, la vertu sont étendus dans une égale
+nudité. Heureux l'homme pour un moment, de ne pas avoir le sentiment de
+la vie, pour s'éveiller cependant, pour lutter avec la terreur de la
+mort, et chercher à éviter, quoique le jour doive apparaître pour
+accroître ses maux, ce sommeil, le plus doux de tous, puisqu'il est le
+moins troublé de rêves.
+
+[Note loc20: _O'er-laboured with being's strife_.]
+
+
+
+
+Chant Deuxième.
+
+
+1. La nuit commence à disparaître;--les vapeurs groupées autour des
+montagnes se dissipent à l'aspect du matin, et la lumière réveille le
+monde. L'homme a un jour de plus pour grossir le passé, et pour le
+conduire peu à peu vers son dernier jour; mais la puissante nature
+s'éveille en bondissant comme au jour de sa naissance. Le soleil est
+dans les cieux et la vie sur la terre; les fleurs dans les vallées, la
+splendeur dans les rayons du jour, la santé dans l'air pur du matin, et
+la fraîcheur sur les bords des ruisseaux. Homme immortel! contemple ces
+gloires resplendissantes de la nature, et écrie-toi, dans les transports
+de ton cœur: «Ces gloires sont les miennes!» Admire-les pendant qu'il
+est permis à ton œil enchanté de les voir: un matin viendra où elles ne
+t'appartiendront plus; et quels que soient les regrets qui seront
+exprimés sur ta tombe insensible, ni les cieux, ni la terre ne
+t'accorderont une seule larme. Aucun nuage ne deviendra plus sombre,
+aucune feuille ne tombera plus tôt, aucun souffle d'air, aucun vent
+léger ne t'accordera un soupir; mais les vers rampans se réjouiront de
+leur nouvelle pâture, et prépareront tes restes humains à fertiliser le
+sol.
+
+2. Le matin a paru;--le soleil est à son midi.--Rassemblés dans le
+palais, les chevaliers se sont rendus à l'appel d'Othon. C'est
+maintenant l'heure promise, qui doit prononcer la mort ou la vie de la
+réputation future de Lara. Ezzelin va développer ici son accusation; et
+quelle que soit l'histoire, elle doit être exposée dans toute la vérité.
+Sa parole a été donnée, et Lara a promis de l'écouter à la face de
+l'homme et du ciel. Pourquoi ne vient-il pas? De semblables révélations
+devant être faites, il semble que le retard de l'accusateur dépasse les
+bornes de l'indulgence.
+
+3. L'heure est passée, et Lara est depuis long-tems arrivé. Il montre
+une grande confiance en soi-même, et tout le calme de la patience.
+Pourquoi Ezzelin ne vient-il pas? L'heure est passée, des murmures
+s'élèvent, et le front d'Othon se rembrunit. «Je connais mon ami! je ne
+puis craindre son manque de foi; s'il est encore sur la terre, qu'on
+l'attende ici. Le toit qui le protége est dans le vallon situé entre mes
+domaines et ceux du noble Lara. Mon palais aurait été honoré par
+l'hospitalité donnée à un tel hôte, si le seigneur Ezzelin ne l'eût pas
+refusée; c'est la recherche de quelque preuve nécessaire qui l'a empêché
+de rester, et l'a forcé d'aller se préparer pour aujourd'hui. La parole
+que j'ai donnée pour lui, je la donne encore; et je rachèterais moi-même
+la tache qu'il aurait faite à la chevalerie.» Il a dit,--et Lara répond:
+«Je suis venu ici à ta demande pour prêter l'oreille à des contes
+perfides, récités par la langue d'un étranger, dont les paroles auraient
+pu déjà blesser mon cœur, si je ne l'avais regardé comme presque un
+insensé, ou tout au plus comme un ignoble et vil ennemi. Je ne le
+connais point;--mais il semble m'avoir connu dans des pays où--je ne
+dois pas perdre le teins en vains discours: produis ton
+dénonciateur,--ou retire ta parole ici avec le tranchant de ton sabre.»
+
+Le fier Othon, rougissant de colère, jette aussitôt son gant sur la
+terre, et tire son sabre du fourreau.
+
+«C'est ce dernier parti qui me convient le mieux, dit-il; c'est ainsi
+que je réponds pour mon hôte absent.»
+
+Sans que sa joue pâle changeât de couleur, quelque près qu'ait été sa
+tombe ou celle de son adversaire, la main de Lara, qui s'empare de son
+sabre avec un sang-froid impassible, prouve qu'elle en connaît bien
+l'usage, par la facilité adroite avec laquelle elle en saisit la garde.
+Son œil, quoique calme, exprime qu'il sera sans quartier, et que l'épée
+de Lara obéira trop bien à sa volonté. En vain les chevaliers se
+pressent autour d'eux; la fureur d'Othon ne veut pas souffrir
+d'accommodemens, et de ses lèvres tombent ces paroles d'insulte: «Une
+bonne épée est nécessaire à celui qui voudrait nous séparer.»
+
+4. Court fut le combat; furieux, aveuglément téméraire, Othon livre son
+sein au coup fatal. Le sang coule, il tombe; mais la blessure qu'il
+reçoit de son habile adversaire, et qui l'étend sur la terre, n'est pas
+mortelle. «Demande-moi ta vie!» lui crie Lara. Il ne répond rien. Alors
+on vit le moment où il ne se serait jamais relevé du sol ensanglanté;
+car le front de Lara, en cet instant, devint presque noir, dans sa rage
+de démon, et son sabre se dispose à frapper un coup plus terrible que
+lorsque celui de son ennemi était dirigé contre son sein. Alors il
+conservait tout son sang-froid et toute son adresse; maintenant rien ne
+réprime plus la haine déchaînée de son cœur. Il tombe avec si peu de
+ménagement sur son ennemi, que lorsque les témoins s'approchèrent pour
+retenir son bras, il tourna presque son arme affamée contre ceux qui
+osaient s'interposer pour obtenir de lui la grâce du vaincu. Il réprime
+ce premier mouvement de fureur; mais cependant ses regards sont fixés
+sur son adversaire, comme s'il regrettait le combat inutile qui lui
+laisse un ennemi vivant, quoique abattu, et comme s'il recherchait à
+quelle distance la blessure qu'il a portée à sa victime l'a laissée près
+du tombeau.
+
+5. On relève Othon baigné dans son sang, et le médecin lui défend toute
+question, tout geste, toute parole. Les autres chevaliers se retirent
+dans une salle voisine; et lui, Lara, irrité et l'air dédaigneux, la
+cause et le vainqueur de ce soudain combat, s'éloigne lentement, dans un
+silence hautain. Il pique son cheval, et se dirige vers son château,
+sans jeter un seul regard sur celui d'Othon.
+
+6. Mais où était-il, ce météore d'une nuit, qui menaça pour disparaître
+avec la lumière? où était cet Ezzelin? cet Ezzelin qui a paru et n'a
+laissé aucune trace de ses intentions. Il avait quitté le château
+d'Othon bien avant le jour, tandis que les ténèbres régnaient encore;
+mais le chemin lui était si connu qu'il ne pouvait pas s'égarer.
+Prochaine était sa demeure. Il n'y était point, et le jour suivant amena
+une nouvelle recherche, qui ne produisit aucun résultat, si ce n'est de
+constater l'absence du chevalier; une couche vide, un cheval sans maître
+à l'écurie, son hôte alarmé, ses amis murmurant désolés. Leurs
+recherches s'étendent dans tous les environs, autour du chemin qu'il a
+dû suivre, craignant de rencontrer les vestiges de la férocité de
+quelques brigands; mais il n'en existe aucune, et nul buisson n'en
+porte. Point de trace de sang; point de lambeaux dispersés de ses
+vêtemens; aucune chute, aucune lutte n'a flétri ou foulé le gazon, en
+conservant l'empreinte du meurtre; point d'impression de doigts crispés
+pour raconter l'histoire des efforts convulsifs d'une main agonisante
+qui, ayant cessé de se défendre, tourne contre le tendre gazon les
+dernières convulsions de son agonie. Tels sont les vestiges que l'on
+aurait rencontrés, si quelqu'un avait perdu la vie; mais ils
+n'existaient pas, et tout ce qui reste est une espérance douteuse. Un
+étrange soupçon fait murmurer tout bas le nom de Lara, et chaque jour il
+s'entretient de sa réputation flétrie; mais il se tait soudain lorsque
+sa sombre figure apparaît: il attend son absence pour oser renouveler
+ses murmures accoutumés, et ses conjectures revêtues des plus noires
+couleurs.
+
+7. Les jours s'écoulent, et les blessures d'Othon sont guéries, mais non
+son orgueil; et sa haine n'est plus dissimulée. C'était un homme
+puissant, l'ennemi de Lara, et l'ami de tous ceux qui cherchaient à lui
+nuire; il demande à la justice de sa contrée de forcer Lara à rendre
+compte d'Ezzelin.
+
+Quel autre que Lara aurait pu craindre sa présence? qui l'a fait
+disparaître, si ce n'est l'homme sur lequel ses charges menaçantes
+seraient tombées d'un poids trop accablant? La rumeur générale augmente
+par l'incertitude, le mystère est ce qui plaît le plus à la foule
+curieuse. D'où vient cette indifférence apparente de Lara pour tous les
+liens d'amitié[loc21]? pour tout ce qui peut faire naître la confiance
+et éveiller l'amour? la férocité sommeillante que trahit son ame?
+l'adresse avec laquelle il manie l'épée tranchante? où l'a-t-il apprise
+ce bras qui n'a jamais fait la guerre? Dans quels lieux cette férocité
+est-elle devenue le partage de son cœur? car ce n'était point l'aveugle
+et capricieuse colère qu'un mot peut soulever et qu'un autre peut
+calmer; mais l'œuvre profonde d'une ame qui ne connaît point la pitié
+quand la colère l'emporte, et qu'une longue habitude du pouvoir comme du
+succès a concentrée dans tout ce qui est inexorable. Tous ces propos,
+associés avec ce désir qui domine l'humanité de se livrer plutôt au
+blâme qu'à la louange, avaient amassé enfin contre Lara un orage tel que
+lui-même en aurait pu être effrayé, et tel que ses ennemis voulaient
+l'exciter. Il doit répondre de la tête d'un homme absent qui le poursuit
+encore, mort ou vivant.
+
+[Note loc21: _The seeming friendlessness_.]
+
+8. Dans cette contrée vivait plus d'un mécontent qui maudissait la
+tyrannie sous laquelle il était courbé. De nombreux et féroces despotes
+y exerçaient leur oppression, et y donnaient leurs caprices pour des
+lois. De longues guerres au dehors, de fréquentes querelles au dedans
+ouvraient sans cesse un passage au sang et au crime qui n'attendaient
+qu'un signal pour recommencer un nouveau carnage, tel qu'il en naît des
+discordes civiles, qui ne connaissent pas de neutres, et ne comptent que
+des amis ou des ennemis.
+
+Enfermés dans leurs forteresses féodales, tous les seigneurs étaient
+comme des souverains, obéis en paroles et en actions, mais abhorrés dans
+l'ame. Lara avait hérité de pareils domaines seigneuriaux, peuplés par
+des cœurs mécontens et des mains travaillant à regret; mais sa longue
+absence de son pays natal l'avait laissé pur du crime d'oppression, et
+maintenant, détournées par la douceur de son administration, toutes les
+terreurs avaient disparu par degrés. Ses serviteurs ne conservaient plus
+pour lui que leur antique et habituelle vénération; mais ce fut plus
+pour lui que pour eux-mêmes que leurs craintes furent soulevées. Ils le
+croyaient maintenant malheureux, quoique d'abord leur malignité l'eût
+jugé coupable. Ses longues nuits sans repos, son humeur silencieuse
+furent attribuées à la maladie entretenue par la solitude. Et quoique
+ses habitudes solitaires rendissent à la fin sa société triste, sa
+demeure n'en était pas moins agréable, car les malheureux ne s'en
+éloignèrent jamais sans soulagement; et pour eux du moins son ame
+connaissait la compassion. Froid envers les grands, dédaigneux avec les
+superbes, l'homme humble ne passait pas auprès de lui sans attirer ses
+regards. Il ne parlait pas beaucoup; mais sous son toit on recevait
+souvent un asile, et jamais de reproches. Et ceux qui en faisaient
+l'observation pouvaient remarquer que chaque jour quelques nouveaux
+hôtes se rassemblaient sous son commandement. Mais depuis la disparition
+d'Ezzelin, il se montra seigneur courtois et hôte bienveillant.
+Peut-être son combat avec Othon lui fit-il craindre quelque trame ourdie
+contre sa tête exposée. Quelles qu'aient été ses vues, il sut se
+concilier l'affection de plus de partisans que les seigneurs ses égaux.
+Si c'était un effet de sa politique, elle fut répandue si loin que des
+millions le jugeaient tel qu'il voulait paraître. Exilé par des maîtres
+cruels, venait-on lui demander un asile? il était aussitôt donné. Par
+lui les paysans n'avaient pas à pleurer leur moisson enlevée, et à peine
+les serfs pouvaient-ils murmurer contre leur sort. Avec lui la vieille
+avarice trouvait sûreté pour ses trésors; avec lui, le pauvre n'était
+point exposé aux mépris; la bonne chère et les récompenses promises
+retenaient près de lui la jeunesse active, jusqu'à ce qu'il fût trop
+tard pour le quitter. Il offrait à la haine, avec un changement
+prochain, l'espérance d'assouvir bientôt une vengeance différée;
+l'amour, long-tems trompé par une union détestée, comptait dans le
+succès pour recouvrer des charmes qu'il avait perdus. Tout était mûr;
+Lara n'attendait que le moment favorable pour proclamer que l'esclavage
+n'était plus qu'un nom.
+
+Le moment, l'heure vint où Othon crut sa vengeance assurée. Son
+huissier[loc22] trouva le prétendu criminel entouré dans son château des
+milliers d'hommes délivrés de leurs chaînes féodales récemment brisées,
+défiant la terre, et comptant sur la faveur du ciel. C'était le matin
+que Lara venait de rendre libres des serfs attachés à la glèbe, et qui
+ne creuseraient plus désormais la terre que pour servir de tombeaux aux
+tyrans! c'est ce qu'ils proclamaient tous.--Certain mot d'ordre est
+nécessaire dans le combat pour venger ses outrages et conquérir ses
+droits: religion,--liberté,--vengeance,--tout ce que vous voudrez; un
+mot suffit pour faire lever les peuples et les mener au carnage. Une
+phrase séditieuse suffit à la ruse qui la répand et l'exploite, pour
+faire régner le crime, et pour donner une abondante pâture aux loups et
+aux vers de la terre!
+
+[Note loc22: _His summons_.]
+
+9. Dans cette contrée, les seigneurs féodaux avaient acquis tant de
+pouvoir, que leurs souverains enfans régnaient à peine. C'était alors le
+moment pour les rebelles de lever l'étendard de la révolte. Les serfs
+méprisaient le roi, et le haïssaient en même tems que les seigneurs. Ils
+n'attendaient qu'un chef, et ils en trouvèrent un attaché à leur cause
+par des liens indissolubles; forcé par les circonstances de rentrer en
+guerre avec les hommes pour sa propre défense. Séparé par une destinée
+mystérieuse de ceux que la naissance et la nature n'avaient pas fait ses
+ennemis, Lara, depuis cette nuit fatale, s'était préparé, non pas seul,
+à braver les événemens les plus sinistres. De certaines raisons, quelles
+qu'elles fussent, lui prescrivaient d'éviter que l'on fît aucune
+recherche sur ses actions commises dans de lointains climats.
+
+En réunissant à sa cause propre celle de tous, lors même qu'il aurait
+été dans sa destinée d'être abattu, il avait au moins la certitude de
+retarder sa chute. Le calme sombre qui depuis long-tems régnait dans son
+ame; la tempête qui, après avoir exercé ses ravages, s'était assoupie,
+soulevée par des événemens qui semblaient devoir pousser sa triste
+fortune à son dernier degré de malheur, se réveillent de nouveau, et le
+rendent tout ce qu'il avait été autrefois, et qu'il est maintenant; la
+scène est seulement changée. Il se souciait fort peu de la vie, encore
+moins de la renommée; mais il n'en était pas moins propre aux jeux
+désespérés des combats. Il lui semblait qu'il était marqué dès sa
+naissance pour être l'objet de la haine des autres, et il se moquait de
+sa ruine si elle était partagée. Que lui importait donc la liberté des
+peuples asservis? Il élevait l'humble, mais pour abaisser le superbe. Il
+avait espéré trouver le repos dans sa retraite sombre, mais l'homme et
+la destinée venaient l'y assiéger. Il paraissait comme une bête féroce
+poursuivie par les chasseurs, que ceux-ci doivent tuer, mais qu'ils ne
+peuvent faire tomber dans leur piége. Austère, sans ambition,
+silencieux, il était désormais un tranquille spectateur des scènes de la
+vie; mais lancé de nouveau sur l'arène, il parut un chef non inégal aux
+seigneurs féodaux: sa voix,--son maintien,--ses gestes--révèlent une
+sauvage nature, et à ses regards on reconnaît le gladiateur.
+
+10. A quoi servirait de raconter pompeusement l'histoire souvent répétée
+des combats, les fêtes des vautours, le carnage et la mort? la fortune
+changeante sur le champ de bataille, la force victorieuse et la
+faiblesse obligée de céder? des ruines fumantes et des remparts
+renversés? Dans cette guerre, la lutte fut la même que dans toutes les
+autres, excepté que les passions déchaînées concentrèrent leur force
+dans une férocité qui bannit tout remords. Personne ne demandait grâce,
+car la pitié connaissait que ses cris seraient vains. Les prisonniers
+mouraient sur le champ de bataille. La même fureur animait tour à tour
+le sein du vainqueur; et ceux qui combattaient pour la liberté, et ceux
+qui luttaient pour la tyrannie croyaient avoir versé le sang de peu
+d'hommes, tant qu'il en restait encore à égorger. Il était trop tard
+d'éteindre le tison dévastateur. La désolation atteignait la contrée
+affamée; l'incendie était allumé, et les flammes étaient propagées, et
+le carnage souriait sur ses victimes de chaque jour.
+
+11. Tout frais de la force que l'impulsion de la liberté récemment
+acquise leur imprime, les partisans de Lara obtiennent le premier
+succès: mais cette vaine victoire les a perdus. Ils n'obéissent plus à
+la voix de leur chef pour se former en rang de bataille; ils se
+précipitent dans une aveugle confusion sur leurs ennemis, croyant que de
+l'atteindre ainsi devait leur assurer le succès. La convoitise du butin,
+la soif de la vengeance entraînent ces brigands débandés à leur perte.
+En vain Lara fait-il tout ce qu'un chef doit faire, pour arrêter
+l'impétueuse furie de ces hommes. En vain veut-il calmer leur ardeur
+téméraire,--la main qui allume l'incendie ne peut l'éteindre. L'ennemi
+plus sage a pu seul arrêter leur impétuosité, et montrer à cette troupe
+indisciplinée sa folle témérité. Des retraites feintes, des embuscades
+nocturnes, des attaques désordonnées faites en plein jour, des combats
+différés, la longue privation d'un secours désiré, un repos sans tente,
+sous un ciel humide, des murs imprenables qui défiaient l'art des
+assiégeans, et lassaient la patience de leur courage trompé: voilà les
+obstacles qu'ils n'avaient pas prévus.
+
+Le jour du combat, ils s'avançaient à l'ennemi, comme l'auraient fait de
+vieux guerriers; mais ils préféraient davantage la furie de l'action la
+plus sanglante, et la mort présente à une vie de souffrances
+continuelles. La famine vient leur apporter ses angoisses; et la fièvre
+balaie leurs rangs, qui s'éclaircissent à vue d'œil. La joie immodérée
+du triomphe se change en mécontentement. L'ame seule de Lara semble
+encore indomptée, mais peu de ses soldats restent pour le seconder. De
+plusieurs milliers qu'ils étaient, ils sont réduits à une faible troupe:
+désespérés, quoique en petit nombre, ce sont les plus braves qui
+survivent pour déplorer la discipline qu'ils avaient dédaignée après
+leur premier succès. Une espérance leur reste encore: la frontière n'est
+pas éloignée; par là, ils peuvent échapper à la guerre de leur patrie,
+en emportant avec eux, dans l'état voisin, les chagrins de l'exil, ou la
+haine de la proscription. Il est dur pour eux de quitter la terre de
+leurs aïeux, mais il leur est encore plus dur de périr ou de se
+soumettre.
+
+12. La résolution est prise,--ils sont en marche,--la nuit complice les
+guide avec son astre lumineux, en éclairant leurs pas dans les ténèbres.
+Déjà ils aperçoivent ses tranquilles rayons dormant sur la surface du
+courant qui forme la frontière. Déjà ils distinguent,--est-ce bien la
+rive? Fuyez! Elle est bordée par de nombreux rangs ennemis. Retournez ou
+fuyez!--Qu'est-ce qui brille à l'arrière-garde? C'est la bannière
+d'Othon,--la lance du chef qui les poursuit! Sont-ce des feux de
+bergers, ces feux qui brillent sur la hauteur? Hélas! ils étincellent
+avec trop de clarté, pour une fuite. Privés de tout espoir, et
+concentrés dans leur propre défense, moins de sang peut-être aura payé
+une dépouille plus riche!
+
+13. Ils s'arrêtent un moment; c'est seulement pour que la troupe puisse
+respirer. Avanceront-ils, ou attendront-ils l'ennemi? Peu
+importe,--s'ils chargent l'ennemi qui s'oppose à leur marche le long de
+la rive du fleuve, quelques-uns peut-être pourront rompre et traverser
+leur ligne formée, pour prévenir un tel dessein.--«Chargeons! attendre
+leur attaque serait une action digne d'une troupe lâche.» Tous les
+sabres sont tirés, chacun saisit les rênes de son cheval, et la première
+parole pourra à peine devancer l'action. Parmi tous ceux qui vont
+entendre le dernier commandement de Lara, pour combien ne sera-t-il pas
+la voix de la mort!
+
+14. Son glaive est tiré; son front respire un air réfléchi, mais trop
+tranquille pour être celui du désespoir; il montre quelque chose de plus
+indifférent qu'il ne convient aux plus braves d'en témoigner, si le sort
+des hommes les touche.--Il tourne ses regards sur Kaled, toujours près
+de lui, et trop confiant encore pour trahir la moindre crainte.
+Peut-être c'était la sombre clarté de la lune qui projetait sur les
+traits de ce jeune page une teinte inaccoutumée de pâleur mélancolique,
+dont l'empreinte profonde exprimait la fidélité et non la terreur de son
+ame. Lara observa cette pâleur, et mit sa main dans la sienne: elle ne
+trembla pas dans un moment semblable; ses lèvres étaient muettes, à
+peine son cœur battait-il; ses regards seuls disaient: «Nous ne nous
+séparerons jamais! ta troupe peut périr, tes amis peuvent fuir; pour
+moi, je puis dire adieu à la vie, mais jamais à toi!»
+
+Le mot d'ordre a échappé aux lèvres de Lara, et sa troupe, portée en
+avant, et les rangs serrés, marche sur les lignes divisées de l'ennemi.
+Chaque coursier a obéi au premier coup d'éperon; les cimeterres
+brillent, l'acier se croise; surpassés en nombre, mais non en bravoure,
+ils opposent encore le désespoir à l'audace, et un front de défense aux
+ennemis. Le sang est mêlé aux ondes du fleuve qui en conserve les
+teintes jusqu'aux rayons du matin.
+
+15. Commandant, aidant, animant les siens, partout où l'ennemi paraît
+redoubler d'efforts, où ses amis succomber, la voix de Lara se fait
+entendre; il brandit son cimeterre, en frappe à coups redoublés, et fait
+naître un espoir que lui-même a cessé de partager. Aucun ne fuit, car
+ils savent bien que la fuite serait vaine; mais ceux qui chancellent
+reviennent bientôt à la charge en voyant les plus courageux des ennemis
+reculer devant le regard et les coups de leur chef. Tantôt entouré des
+siens, tantôt presque seul, il enfonce les rangs de son adversaire, ou
+rallie sa troupe. Lui-même ne s'épargne pas.--Une fois l'ennemi semble
+fuir,--le moment était propice; Lara donne le signal de la main qu'il
+agite dans l'air; il s'élance.--Pourquoi son casque orné d'un panache
+s'affaisse-t-il soudain? un trait est lancé,--la flèche est dans son
+sein! Ce geste fatal a laissé sa poitrine sans défense, et la mort a
+fait retomber ce bras redoutable. Le mot de _victoire_ expire sur sa
+bouche; cette main, qu'il avait élevée en signe de commandement, comme
+elle pend tristement à ses cotés! Elle retient encore instinctivement
+son sabre, quoique l'autre ait laissé échapper les rênes. Kaled les
+saisit: défaillant par sa blessure, penché presque sans vie sur les
+arçons de la selle, Lara ne s'aperçoit pas que son page désolé l'emmène
+loin du combat. Cependant ses compagnons chargent l'ennemi, le chargent
+encore avec plus de fureur. Les combattans sont trop confondus
+maintenant pour compter les cadavres!
+
+16. Le jour luit sur les mourans et sur les morts, sur les cuirasses
+brisées et sur les têtes séparées de leurs casques; le cheval de guerre
+est étendu sans cavalier sur la terre, et l'effort de son dernier soupir
+a fait rompre les courroies ensanglantées de sa selle. Près de là,
+frémissent encore d'un reste de vie, le pied éperonné qui
+l'aiguillonnait, et la main qui guidait les rênes. Quelques-uns sont
+étendus mourans, tout près du torrent dont les eaux se raillent de leurs
+lèvres que la soif dévore. Cette soif palpitante, qui brûle dans le
+souffle de ceux qui meurent de la mort dévorante des braves, pousse
+vainement leurs lèvres brûlantes à implorer une goutte,--une dernière
+goutte d'eau pour les rafraîchir avant de mourir. Par un faible et
+convulsif effort, ils traînent leurs membres sur le gazon ensanglanté.
+Un pareil effort épuise leur faible reste de vie, mais ils atteignent le
+courant, et se penchent pour se désaltérer: ils sentent déjà son humide
+fraîcheur, ils sont près de la goûter. Pourquoi se
+reposent-ils?--N'ont-ils plus de soif à étancher?--elle est
+inextinguible, et cependant ils ne la sentent plus. C'était leur
+agonie;--mais elle est déjà oubliée!
+
+17. Sous un tilleul, écarté de cette scène de carnage, était étendu un
+guerrier, respirant encore, mais blessé à mort dans ce combat dont lui
+seul fut la cause. C'était Lara dont la vie s'écoule peu à peu avec son
+sang. Son compagnon d'autrefois, et maintenant son seul guide, Kaled est
+à genoux près de lui, les yeux fixés sur son côté ouvert, et cherchant à
+étancher avec son écharpe le sang qui en ruisselle à gros bouillons, et
+qui devient plus noir à chaque convulsion. Alors, à mesure que son
+souffle s'affaiblit, et s'exhale plus lentement, c'est goutte à goutte
+que le sang s'échappe de la blessure fatale. A peine Lara peut prononcer
+une parole, mais il fait entendre qu'il est inutile de chercher à le
+soulager; ce mouvement ne fait qu'ajouter une palpitation plus vive à
+ses tourmens. Il presse la main qui voudrait adoucir son agonie, et il
+remercie, par un triste sourire, son page désolé qui ne craint rien, ne
+sent rien, n'a besoin de rien, ne voit rien, excepté ce front affaissé
+qui repose sur ses genoux; excepté ce pâle visage, dont les yeux,
+quoique sombres, étaient la seule lumière qui brillât pour lui sur la
+terre.
+
+18. Les ennemis arrivent, après avoir long-tems cherché Lara sur le
+champ de bataille; leur triomphe n'est rien si Lara n'a point succombé.
+Ils auraient voulu l'enlever, mais ils voient que ce serait vainement,
+et lui les regarde avec un froid et tranquille dédain, et semble
+réconcilié avec sa destinée qui le fait échapper par la mort à la haine
+vivante. Othon survient, et, s'élançant de son cheval, il vient
+considérer l'ennemi ensanglanté qui fit couler son sang; il s'informe de
+l'état de ses blessures. Lara ne répond rien, et à peine jette-t-il un
+regard sur lui, comme s'il avait oublié le souvenir de cet homme, et il
+se tourne vers Kaled:--les dernières paroles qu'il prononça ensuite, si
+elles furent entendues, du moins elles ne furent point comprises. Sa
+voix mourante s'exprime dans cette langue étrangère à laquelle se
+rattachaient pour lui quelques bizarres souvenirs. Il s'entretient avec
+son page d'événemens passés dans d'autres contrées; mais quels
+événemens? quelles contrées?--Kaled seul le sait; Kaled qui comprend
+seul ses paroles et qui lui répond à voix basse, tandis que ceux qui les
+entourent restent plongés dans un muet étonnement. Ils semblaient
+alors--ces deux compagnons--oublier la moitié du présent dans le passé,
+et partager entre eux quelque mystérieuse destinée dont personne qu'eux
+ne peut pénétrer l'obscurité.
+
+19. Leurs paroles, quoique faibles, furent nombreuses--et ceux qui les
+entendirent purent juger seulement de leur signification, à leurs
+accens. Par elles, vous eussiez cru que la mort du jeune Kaled était
+plus prochaine que celle de Lara, tant sa voix, ses soupirs étaient
+tristes, profonds; tant ses paroles s'échappaient avec peine de ses
+lèvres tremblantes! Mais la voix de Lara,--quoique lente, fut d'abord
+claire et calme, jusqu'à ce que la mort en râlant ne fit plus entendre
+qu'un pénible gémissement: mais sur son visage à peine pouvait-on
+remarquer un léger changement; il ne décèle ni craintes, ni remords, ni
+passions, excepté lorsque la dernière lutte de son agonie se fit sentir;
+ses yeux se tournèrent tendrement sur son page, et lorsque Kaled eut
+cessé de répondre, Lara éleva la main, et montra l'Orient: soit qu'alors
+(le soleil se levant à l'Orient et dissipant les nuages) la clarté du
+matin frappât sa vue; soit par hasard, ou soit que le souvenir de
+quelques événemens eût élevé sa main vers les lieux où ils s'étaient
+passés. A peine Kaled parut-il y faire attention, mais il se détourna,
+comme si son cœur eût abhorré l'arrivée du jour; et il baissa les
+regards devant cette lumière du matin pour les fixer sur le front de
+Lara où régnaient les ténèbres.
+
+Cependant il semblait conserver le sentiment, quoiqu'il eût mieux valu
+qu'il fût éteint. Car lorsqu'un des soldats qui étaient près de lui
+découvrit le signe rédempteur de la croix, et lui offrit à baiser le
+saint rosaire, dont son ame, prête à le quitter, pouvait encore invoquer
+l'assistance, Lara le fixa avec un œil profane, et il sourit.--Le ciel
+lui pardonne! si ce fût un sourire de dédain. Kaled, quoiqu'il ne parlât
+pas, et sans cesser de considérer le visage de Lara avec un regard de
+désespoir, l'air mécontent et avec un geste impatient, détourna la main
+qui présentait le signe sacré, comme s'il n'eût servi qu'à troubler le
+moribond. Il semblait ne pas savoir que la vie de Lara ne commençait que
+de _ce moment_, cette vie d'immortalité qui n'est assurée à personne,
+excepté à ceux dont la foi est dans Christ.
+
+20. Mais un gémissement lourd fut le dernier soupir de Lara; et un
+sombre nuage se répandit sur ses yeux affaissés; ses membres
+s'étendirent avec bruit, et sa tête se pencha sur le faible mais
+infatigable genou qui la supportait. Il pressa la main qu'il tenait sur
+son cœur;--ce cœur ne bat plus, mais Kaled ne cesse de le presser avec
+une main glacée; il l'interroge, il l'interroge en vain, quoique ses
+faibles palpitations ne lui répondent plus. «Il palpite encore!» Non,
+non, tu rêves!--Il n'est plus! Celui que tu considères fut autrefois
+Lara!
+
+21. Kaled le contemple toujours, comme s'il n'avait pas encore disparu,
+l'esprit sublime qui animait cette humble poussière! Ceux qui
+l'entourent l'ont arraché à sa contemplation, mais ils ne peuvent lui
+faire détourner ses regards, et lorsqu'en l'enlevant du lieu où il
+tenait embrassé une forme qui n'avait plus de vie, il vit cette tête,
+que son cœur voudrait encore supporter, rouler sur la terre, cette tête
+inanimée, bientôt poussière comme elle, il ne se courrouça point; il
+n'arracha point les boucles luisantes de sa noire chevelure, mais il
+s'efforça de rester debout et de regarder celui qu'il perdait; il
+chancela bientôt et tomba, ayant à peine plus de vie que celui qu'il
+avait tant aimé. Que celui qu'_il_ avait tant aimé! Oh! jamais sous le
+ciel le cœur de l'homme ne brûlera d'un plus fidèle amour! Ce moment
+d'épreuves a enfin révélé ce secret si long-tems à demi caché. En
+déchirant ses vêtemens pour rappeler à la vie ce cœur qui ne bat plus,
+on découvre que ses douleurs paraissent terminées, mais son sexe est
+aussi découvert. La vie est revenue dans ce corps sans mouvement, et
+Kaled n'éprouve point de honte.--Que lui importaient alors son sexe et
+son honneur!
+
+22. Lara ne dort point où dorment ses pères, mais dans le lieu où il est
+mort; c'est là que son tombeau a été creusé: son sommeil de mort n'en
+est pas moins profond quoiqu'aucun prêtre ne l'ait béni, et que le
+marbre ne couvre point sa poussière. Il fut pleuré par une amie dont la
+douleur tranquille et moins bruyante dura davantage que celle d'un
+peuple pour son souverain. Vaines furent toutes les questions qu'on lui
+fit sur le passé, vaines même furent les menaces;--elle garda le silence
+sur tout jusqu'au dernier moment. Elle ne dit point d'où elle était
+venue, ni pourquoi elle avait tout abandonné pour suivre celui dont le
+cœur paraissait si peu aimant. Pourquoi l'avait-elle aimé? Fou,
+curieux!--tais-toi--l'amour humain est-il le fruit de l'humaine volonté?
+Pour elle Lara pouvait être aimable; les hommes durs ont des pensées
+plus profondes que vos yeux stupides ne le discernent; et quand ils
+aiment, vos gens à sourires[loc23] ne devinent pas comment battent leurs
+cœurs forts, quoique leurs lèvres soient plus avares de paroles. Ce
+n'étaient pas des liens communs, ceux qui attachaient à Lara le cœur et
+l'esprit de Kaled; mais elle ne consentit jamais à révéler cette étrange
+histoire, et maintenant toutes les lèvres qui auraient pu la raconter
+sont fermées par le sceau de la mort.
+
+[Note loc23: _Your smilers_.]
+
+23. On déposa Lara dans la terre; et sur son sein, outre la blessure
+mortelle qui avait envoyé son ame au repos, on trouva les marques
+dispersées de nombreuses cicatrices, qui ne provenaient pas de cette
+dernière guerre. Dans quelque lieu qu'il eût passé l'été de sa vie; il
+semble qu'il s'est écoulé sur une terre de combats: mais tout est
+inconnu; sa gloire, comme ses crimes, s'il s'en rendit coupable: ces
+cicatrices disent seulement que quelque part son sang fut répandu, et
+Ezzelin, qui aurait pu raconter le passé, ne revint pas.--Cette nuit où
+il insulta Lara paraît avoir été la dernière de ses nuits.
+
+24. Cette nuit (c'est le conte d'un paysan) un serf qui traversait la
+vallée située entre les domaines de Lara et ceux d'Othon, au moment où
+disparaissait devant les rayons du matin la clarté de la lune, dont le
+croissant était à demi voilé par les brouillards, un serf, qui s'était
+levé de bonne heure pour aller ramasser du bois dont le prix servait à
+acheter de la nourriture pour ses enfans, longeait la rivière qui sépare
+la plaine des terres d'Othon du vaste domaine de Lara; il entendit une
+marche précipitée:--un cheval et un cavalier sortirent du bois; sur le
+devant de la selle était quelque objet qu'enveloppait un manteau; la
+tête du cavalier était baissée, et son front était voilé. Frappé par
+cette soudaine apparition à une heure semblable et par le pressentiment
+que ce pouvait être un crime, le serf, sans être aperçu, épia la course
+de l'étranger qui atteignit la rivière, s'élança de son cheval, et
+saisissant alors le fardeau qu'il portait, monta sur le bord et le
+précipita dans les flots. Alors il s'arrêta, regarda de côté et d'autre,
+se détourna et parut épier s'il n'était point vu; puis il jeta de
+nouveau un regard rapide et suivit à pied le courant de l'eau, comme si
+sa surface trahissait quelque chose de coupable. Il ralentit ses pas,
+s'arrêta tout-à-coup auprès d'un tas de pierres que les flots de l'hiver
+avaient amoncelées; il en ramassa les plus pesantes et les jeta sur
+l'eau avec un soin plus qu'ordinaire. Pendant ce tems le serf s'était
+traîné dans un lieu où, sans être vu, il pouvait observer avec sûreté ce
+que cela pouvait signifier. Il aperçut comme un cadavre flottant, et il
+vit quelque chose briller comme une étoile sur ses vêtemens; mais avant
+qu'il pût reconnaître le tronc surnageant, une énorme pierre vint tomber
+sur lui, et il s'enfonça. Il reparut de nouveau un moment sans pouvoir
+être bien distingué, et il laissa sur les flots une teinte de pourpre.
+Alors il disparut profondément. Le cavalier ne cessa de regarder,
+jusqu'à ce que le dernier cercle tracé sur la surface de l'eau fût
+entièrement effacé. Alors, se retournant, il s'élança sur son cheval qui
+partit au galop. Son visage était masqué;--les traits du mort, si
+toutefois c'en était un, échappèrent à la frayeur du serf qui avait tout
+vu; mais si vraiment son sein était orné d'une étoile, tel est le signe
+que portaient toujours les chevaliers; et l'on sait que le seigneur
+Ezzelin en avait une pareille dans cette nuit qui fut suivie d'un tel
+matin. S'il périt ainsi, que le ciel reçoive son ame! Son cadavre
+inaperçu roula jusqu'à l'océan. La charité devrait laisser l'espérance
+que ce ne fut point par la main de Lara qu'il reçut la mort.
+
+25. Kaled--Lara--Ezzelin ne sont plus! Ils sont également privés tous
+les trois d'une pierre funéraire! En vain voulut-on employer tous les
+moyens pour éloigner Kaled du lieu où le sang de son maître avait coulé.
+La douleur avait tellement abattu cette ame autrefois si fière, que ses
+larmes étaient rares, et ses gémissemens à peine sensibles. Mais la
+menaçait-on de l'arracher du lieu où elle avait peine à croire que Lara
+ne fût plus? ses yeux faisaient éclater toute cette vivante fureur qui
+embrase la tigresse à qui on vient d'enlever ses petits. Que si on la
+laissait là passer ses heures douloureuses; elle s'entretenait
+continuellement avec des formes aériennes telles qu'en produit le
+cerveau malade de la douleur. Elle leur adressait de tendres plaintes,
+et elle voulait s'asseoir sous l'arbre où ses genoux avaient supporté la
+tête mourante de Lara; et dans cette posture où elle le vit tomber, elle
+se rappelle ses paroles, ses regards, les convulsions de son agonie.
+Elle avait coupé sa noire chevelure, mais elle la conservait sur son
+cœur; elle la retirait souvent de son sein, la déployait, la pressait
+tendrement sur la terre, comme si elle eût étanché le sang de la
+blessure de quelque fantôme. Elle semblait lui adresser des questions,
+et elle répondait pour lui; puis, se levant en sursaut, elle lui faisait
+signe de fuir quelque spectre imaginaire qui était à sa poursuite.
+Quelquefois aussi, assise sur des racines de tilleul, elle cachait son
+visage dans sa main décharnée, ou traçait des caractères étrangers sur
+le sable.--Cette agonie devait avoir un terme.--Elle repose à côté de
+celui qu'elle aima; son histoire est inconnue;--sa tendresse fidèle est
+trop bien prouvée.
+
+FIN DE LARA.
+
+
+
+
+NOTE DE LARA.
+
+
+L'événement de la section 24 du chant II a été suggéré par la
+description de la mort ou plutôt des funérailles du duc de Gandia.
+
+Le récit le plus intéressant et le plus détaillé de ce mystérieux
+événement est donné par Burchard. Voici en substance ce qu'il raconte:
+
+«Le 8e jour de juin, le cardinal de Valenza et le duc de Gandia, fils du
+pape, soupèrent avec leur mère, Vanozza, près de l'église de
+S.-Pietro-ad-Vincula (Saint-Pierre-aux-Liens); plusieurs autres
+personnes étaient présentes à cette réunion. L'heure de se séparer
+approchant, et le cardinal ayant rappelé à son frère qu'il était tems de
+retourner au palais apostolique, ils montèrent sur leurs chevaux ou sur
+leurs mules, accompagnés d'un petit nombre de serviteurs, et marchèrent
+ensemble jusqu'au palais du cardinal Ascanio Sforza; alors le duc
+informa le cardinal qu'avant de retourner chez lui, il avait à faire une
+visite de plaisir. Renvoyant à cet effet toute sa suite, excepté son
+_stafiero_ ou valet de pied, et un homme masqué qui lui avait rendu une
+visite pendant le souper, et qui, depuis l'espace d'un mois, ou à peu
+près, l'avait demandé presque journellement au palais, il fit monter en
+croupe cette personne sur sa mule, et prit la rue des Juifs, où il
+quitta son domestique, en lui ordonnant de l'attendre là jusqu'à une
+certaine heure, après laquelle, s'il n'était pas revenu, il pourrait
+s'en retourner au palais. Le duc et le masque en croupe derrière lui se
+dirigèrent je ne sais où; mais c'est cette nuit que le duc fut assassiné
+et jeté dans le Tibre. Le domestique, après avoir été renvoyé, fut
+assailli et blessé mortellement; et quoiqu'il fût soigné avec beaucoup
+de soin, cependant tel fut son état qu'il ne put donner aucun détail
+intelligible de ce qui était arrivé à son maître. Le matin, le duc
+n'étant pas retourné au palais, ses domestiques commencèrent à
+s'alarmer; et l'un d'eux informa le pontife de l'excursion nocturne de
+ses fils et de la disparition du duc. Cette nouvelle donna au pape une
+vive inquiétude; mais il conjectura que le duc avait été attiré par
+quelque courtisane; qu'il avait passé la nuit avec elle, et que, n'osant
+sortir de sa maison en plein jour, il attendait le soir pour retourner à
+son palais. Cependant, lorsque le soir fut arrivé, et qu'il se vit
+trompé dans son attente, il devint profondément affligé, et il commença
+à interroger plusieurs personnes qu'il fit amener devant lui pour cet
+objet. Parmi elles était un homme nommé Giorgio Schiavoni, qui, ayant
+déchargé sur la rivière une barque pleine de bois de construction, était
+resté à bord pour le surveiller, fut interrogé pour savoir s'il avait vu
+quelqu'un jeter un fardeau dans la rivière, la nuit précédente. Il
+répondit qu'il avait vu deux hommes à pied qui descendirent d'une rue,
+et regardèrent attentivement autour d'eux, pour voir si personne ne
+passait. N'ayant vu personne, ils s'en retournèrent; et peu de tems
+après deux autres revinrent, regardèrent autour d'eux comme les deux
+premiers. Personne ne paraissant encore, ils firent signe à leurs
+compagnons, et un homme arriva, monté sur un cheval blanc, ayant
+derrière lui un corps mort, dont la tête et les bras pendaient d'un côté
+du cheval et les pieds de l'autre; les deux hommes à pied supportant le
+corps pour l'empêcher de tomber. Ils s'avancèrent ainsi vers le lieu où
+les immondices de la ville sont habituellement déchargées dans le
+fleuve; et faisant tourner le cheval, la croupe du côté de l'eau, les
+deux hommes à pied prirent le cadavre par les bras et les jambes, et le
+jetèrent de toutes leurs forces dans la rivière. L'homme à cheval
+demanda s'ils l'avaient bien jeté? On lui répondit: _Signor, si_ (oui,
+monsieur). Il regarda alors la rivière, et voyant un manteau flottant
+sur le courant, il demanda de nouveau ce que l'on apercevait de noir. On
+lui répondit que c'était un manteau; et l'un des interlocuteurs jeta des
+pierres sur ce vêtement, et il s'enfonça dans l'eau sans plus
+reparaître. Les serviteurs du pontife demandèrent alors à Giorgio
+pourquoi il n'avait pas révélé ce fait au gouverneur de la ville; il
+leur répondit qu'ayant vu en son tems une centaine de cadavres ainsi
+précipités dans la rivière au même endroit, sans qu'aucune recherche fût
+faite à leur sujet, il n'avait pas, en conséquence, considéré cet
+événement comme étant de quelque importance. Les pêcheurs et les
+bateliers furent alors rassemblés, et on leur ordonna de faire des
+recherches dans la rivière, où, le soir même, ils trouvèrent le corps du
+duc, avec tous ses vêtemens et trente ducats dans sa bourse. Il était
+couvert de neuf blessures, dont l'une était au cou, et les autres à la
+tête et sur tous les membres. Le pontife ne fut pas plus tôt informé de
+la mort de son fils, et qu'il avait été jeté comme les immondices dans
+la rivière, que, donnant cours à sa douleur, il s'enferma dans une
+chambre, et y pleura amèrement. Le cardinal de Ségovie et d'autres
+familiers du pape vinrent frapper à sa porte; et après plusieurs heures
+en exhortations persuasives, ils obtinrent d'être admis près de lui.
+Depuis le mercredi soir jusqu'au soir du samedi suivant, le pape n'avait
+pris aucune nourriture; et il n'avait eu de sommeil depuis le matin du
+jeudi jusqu'au matin du jour suivant. Enfin, cependant, cédant aux
+sollicitations de sa cour, il commença à modérer ses chagrins, et à
+réfléchir sur le mal que pourrait occasionner à sa santé une indulgence
+trop prolongée pour sa douleur.»
+
+FIN DE LA NOTE DE LARA.
+
+
+
+
+LE SIÉGE
+DE CORINTHE.
+
+
+
+
+A
+JOHN HOBHOUSE, ESQ.
+CE POÈME EST DÉDIÉ
+PAR SON AMI.
+
+22 janvier 1816.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+«La grande armée des Turcs (en 1715), sous les ordres du premier visir,
+voulant s'ouvrir un passage au cœur de la Morée, et former le siége de
+Napoli de Romanie, la place la plus considérable de tout le pays[loc24],
+pensa qu'il lui fallait d'abord attaquer Corinthe, ville à laquelle
+l'armée livra plusieurs assauts. La garnison étant affaiblie, et le
+gouverneur voyant qu'il était impossible de résister plus long-tems à
+une force si considérable, pensa qu'il était convenable d'entrer en
+pourparlers. Mais pendant que l'on traitait des articles de la
+capitulation, un des magasins du camp des Turcs, dans lequel se
+trouvaient six cents barils de poudre, sauta par accident, et causa la
+mort de six ou sept cents hommes. Cet événement irrita tellement les
+infidèles, qu'ils ne voulurent plus accorder de capitulation; et ils
+donnèrent à la ville un assaut si terrible, qu'ils la prirent le même
+jour, et passèrent au fil de l'épée la plus grande partie de la
+garnison, avec le signor Minotti, le gouverneur. Ceux qui échappèrent
+avec Antonio Bembo, le provéditeur extraordinaire, furent faits
+prisonniers de guerre.»
+
+(HISTOIRE DES TURCS.)
+
+[Note loc24: Napoli de Romanie n'est pas maintenant la plus considérable
+place de la Morée; c'est Tripolitza, où résident le pacha et le siége de
+son gouvernement: Napoli est près d'Argos. J'ai visité ces trois villes
+en 1810-11; et dans le cours de mon voyage à travers la Morée, depuis
+mon arrivée en 1809, j'ai traversé huit fois l'isthme de Corinthe, soit
+en allant de l'Attique en Morée, à travers les montagnes, ou dans une
+autre direction, en passant du golfe d'Athènes à celui de Lépante. Ces
+deux routes sont pittoresques et belles, quoique différentes: celle par
+mer a plus de monotonie; mais le voyage étant toujours en vue de la
+côte, et souvent de très-près, il présente de nombreuses perspectives
+très-séduisantes des îles Salamine, Égine, Poro, etc., et des côtes du
+continent.
+
+(_Note de Lord Byron_.)]
+
+
+
+
+LE SIÉGE
+DE CORINTHE.
+
+
+1. Les années évanouies et les siècles, le souffle de la tempête et la
+fureur des batailles ont passé sur Corinthe; cependant elle est encore
+une forteresse destinée à la défense de la liberté. Le courroux des
+vents, le choc des tremblemens de terre, ont laissé intact son rocher
+mousseux, clef centrale d'une contrée qui même encore, quoique déchue,
+conserve toute sa fierté sur cette colline, barrière infranchissable à
+deux courons des mers qui roulent leurs vagues pourprées sur ses deux
+bords opposés, comme si elles brûlaient de se heurter pour se combattre;
+cependant elles viennent expirer à ses pieds en mugissant. Mais si le
+sang répandu sur ses rivages, depuis le jour où coula celui du frère de
+Timoléon, jusqu'à la honteuse déroute du despote de la Perse, pouvait
+rejaillir de cette terre qui s'abreuva des flots du carnage, cet océan
+de sang couvrirait l'isthme qui se prolonge nonchalamment dans la mer;
+ou si les ossemens de tous ceux qui périrent dans ces lieux étaient
+entassés, cette pyramide rivale s'élèverait, à travers ces cieux purs,
+comme une montagne plus haute que le mont Acropolis, qui semble donner
+un baiser aux nuages.
+
+2. Sur le sommet du sombre Cythéron apparaissent vingt mille lances
+étincelantes, et depuis ce sommet jusqu'à la plaine de l'isthme, et d'un
+rivage à l'autre de la double mer, les tentes sont dressées, le
+croissant brille le long des longues lignes de l'armée musulmane, et les
+bandes de bruns spahis s'avancent sous le commandement d'un pacha à
+longue barbe; aussi, loin que l'œil peut atteindre, la cohorte à turbans
+se presse sur le rivage. Et là se met à genoux le chameau de l'Arabe; et
+là le Tartare fait caracoler son coursier; le Turcoman qui a quitté son
+troupeau[s1] attache à sa ceinture le sabre tranchant; là retentissent
+les volées des canons, comme un mugissement de tonnerre; et le bruit
+sourd des vagues s'affaiblit au milieu de ce tumulte de guerre. On
+creuse des tranchées; les bouches de canons vomissent les bombes
+sifflantes de la mort, dont les fragmens éclatés ébranlent au loin les
+remparts. Mais, de ces mêmes remparts, les assiégés renvoient des
+décharges qui se croisent dans les airs obscurcis par la fumée de la
+poudre et par des tourbillons de poussière; c'est par des balles et des
+boulets qu'ils répondent vaillamment aux défis de l'infidèle.
+
+3. Mais quel est celui qui est toujours le premier et qui s'approche si
+près des remparts? Plus habile dans l'art terrible de la guerre que les
+fils d'Othman, et aussi haut de cœur qu'un chef qui serait accoutumé à
+vaincre dans toutes les batailles, il va de poste en poste, de batterie
+en batterie, en piquant de l'éperon son cheval fumant, partout où
+l'assaut est le plus vif et l'action la plus sanglante, et efface en
+bravoure le plus vaillant Musulman. Là où il remarque une batterie
+ennemie courageusement défendue et restée imprenable, il s'élance de son
+cheval pour ranimer le courage du soldat qui faiblit dans son attaque;
+le premier et le plus redoutable des guerriers dont le sultan de
+Stamboul peut ici se vanter, pour commander ses compagnons sur le champ
+de bataille, pour diriger la balle, manier la lance ou brandir la lame
+tranchante du cimeterre,--c'est Alp, le renégat Adrien[loc25].
+
+[Note loc25: _The Adrian renegade_. M.A.P. traduit: «Le renégat de
+l'Adriatique.»]
+
+4. C'est à Venise--où ses parens étaient d'une race illustre--qu'il prit
+naissance; mais exilé de ces rivages, il porta contre ses concitoyens
+des armes qu'ils lui avaient appris à manier; et maintenant, le turban
+couronne sa tête rasée. A travers plusieurs changemens, Corinthe était
+passée avec la Grèce sous les lois de Venise; et là, devant ses
+remparts, au milieu des ennemis de la Grèce et de Venise, leur ennemi
+acharné lui-même, avec tout ce zèle qu'éprouvent les jeunes et fiers
+apostats, dans le sein haineux desquels s'agite le souvenir de sanglans
+outrages. Pour lui Venise avait cessé d'être l'ancien cri civique LA
+LIBERTÉ! Au palais de Saint-Marc, des délateurs inconnus avaient placé
+la nuit, dans la _Bouche du Lion_, une accusation contre lui qui le fit
+proscrire. Il s'enfuit à tems, et sauva sa vie, pour consacrer aux
+combats ses années à venir, et pour apprendre à sa patrie la grandeur de
+la perte qu'elle faisait en lui, qui triomphait de la croix contre
+laquelle il avait levé le croissant, et qui se battait pour se venger ou
+mourir.
+
+5. Coumourgi[c2]--celui dont la défaite orna le triomphe d'Eugène,
+lorsque, dans la plaine sanglante de Carlowitz, le dernier et le plus
+puissant des vaincus, il succomba sans regretter de mourir, mais en
+maudissant la victoire du chrétien--Coumourgi--pourrait-il voir périr sa
+gloire, lui qui fut le dernier conquérant de la Grèce, tant que les bras
+des chrétiens ne rendront pas la Grèce à la liberté que Venise lui donna
+jadis? Des siècles ont roulé depuis qu'il raffermit dans cette contrée
+l'autorité musulmane;--Coumourgi a le commandement de l'armée turque; il
+donne celui de l'avant-garde à Alp, qui justifia bien cette confiance
+par des cités réduites en cendres; et prouva, par la mort, qu'il porta
+dans les rangs ennemis, combien son cœur était affermi dans sa nouvelle
+croyance.
+
+6. Les remparts s'ébranlent, et chaque jour, et vivement battus par
+l'artillerie continuelle des Turcs qui les mine avec une égale furie.
+L'explosion de la bombe, retentissant comme un tonnerre, est vomie par
+chaque couleuvrine; et çà et là quelque édifice qui s'écroule est en
+flammes avant l'explosion même de la bombe: les fragmens brisés du globe
+volcanique entr'ouvrent la terre, et de leur sein s'élève en spirales
+rouges une flamme rapide comme l'éclair, en même tems que les débris
+s'écroulent avec fracas; ou, formés en innombrables météores, des astres
+lumineux s'élancent de la terre vers les cieux, dont les nuages
+s'obscurcissent doublement dans ce jour mémorable, et cachent la route
+du soleil par des volumes de fumée qui s'amoncèlent lentement dans un
+vaste ciel rempli de vapeurs de soufre.
+
+7. Mais ce n'est pas seulement pour satisfaire sa vengeance long-tems
+différée qu'Alp, le renégat, apprend avec succès aux Musulmans l'art de
+s'ouvrir un chemin à la brèche attaquée. Dans ces remparts de Corinthe,
+il est une jeune vierge qu'il espère enlever malgré le consentement de
+son inexorable père, dont le cœur irrité la lui a refusée, lorsqu'Alp,
+sous son nom de chrétien, aspirait à la main de cette jeune fille, alors
+que, dans des tems plus heureux, non encore coupable du crime de
+trahison, se livrant à la joie dans sa gondole ou dans les palais de
+Venise, il s'abandonnait aux plaisirs du carnaval, et allait donner la
+plus mélodieuse sérénade qui jamais ait été entendue sur les flots de
+l'Adriatique, à l'heure de minuit, par l'oreille d'une jeune vierge
+italienne.
+
+8. On pensait généralement que le cœur de celle qu'il aimait lui était
+conquis; car, recherchée par un grand nombre, accordée à aucun, la main
+de Francesca était restée inenchaînée par les liens de l'église; et,
+lorsque les vagues de l'Adriatique transportèrent Laniotto au rivage
+musulman, ses sourires habituels ne furent plus aperçus sur ses lèvres,
+et la jeune fille devint pensive et pâle. Elle fut plus assidue au
+confessionnal[loc26]; et parut plus rarement aux fêtes et aux bals
+masqués; ou du moins elle y fut vue moins souvent, et ses yeux baissés
+qui faisaient la conquête des cœurs avaient cessé d'en être flattés.
+Elle sembla tout voir avec indifférence, et ne mit que peu de soin à
+l'arrangement de sa parure. Sa voix fut moins pénétrante dans ses
+chants; ses pieds, quoique toujours légers, étaient cependant moins
+agiles dans les danses joyeuses, que l'apparition du matin vient seule
+interrompre, sans qu'elles soient rassasiées de plaisirs.
+
+[Note loc26: M.A.P. n'a pas osé employer ce terme qui se trouve en
+anglais (_confessional_), et qui est caractéristique. Il traduit: «Elle
+alla plus souvent prier dans les temples.» Ce n'est pas tout-à-fait la
+même chose.
+
+(_N. du. Tr._)]
+
+9. Envoyé par l'état pour garder cette contrée (arrachée de la main des
+Musulmans, tandis que Sobieski humiliait leur orgueil sous les remparts
+de Bude, et sur les bords du Danube, par les chefs vénitiens qui leur
+avaient enlevé tout le pays qui s'étend depuis Patra jusqu'à la baie
+d'Eubée) Minotti possédait, dans les remparts de Corinthe, les pouvoirs
+délégués du doge, au moment où la paix au regard de compassion souriait
+sur la Grèce depuis long-tems oubliée par elle. Et avant que cette trêve
+perfide fût rompue, qui devait la délivrer du joug musulman, Minotti
+était arrivé avec son aimable fille. Depuis le tems où la dame de
+Ménélas oublia son seigneur et sa patrie pour faire connaître quels
+malheurs sont réservés à des amours adultères, nulle beauté plus
+parfaite que la ravissante étrangère n'avait embelli ce rivage.
+
+10. La brèche est ouverte, les débris laissent une vaste ouverture; et,
+demain, aux premiers rayons du jour, à ces remparts à demi écroulés,
+sera donné le dernier et le plus terrible des assauts. Les bataillons
+sont rangés; le corps choisi d'avant-garde composé de Tartares et de
+Musulmans, les éclaireurs, mal nommés _les soldats perdus_, marcheront
+les premiers. Ils ont la pensée de la mort en dédain, et s'ouvrent
+partout un passage à l'ennemi, avec le tranchant du sabre, ou ils pavent
+la route de leurs corps sanglans sur lesquels les braves qui les suivent
+pourront s'élever, comme sur des marche-pieds.
+
+11. Il est minuit. Sur le sommet glacé de la montagne la lune répand sa
+brillante clarté; bleues roulent les vagues, bleu le ciel qui s'étend
+comme un océan suspendu dans les airs, parsemé d'îles de lumières,
+resplendissantes des plus vives clartés: qui peut les contempler dans
+tout leur éclat et rapporter ses regards sur la terre sans éprouver des
+regrets, sans désirer des ailes pour prendre son essor et pour aller se
+confondre avec leurs clartés éternelles?
+
+Les vagues sur l'un et l'autre rivage étaient calmes, pures et azurées
+comme l'espace. A peine leur faible écume faisait bruire les cailloux;
+mais leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau. Les vents
+dormaient sur les flots; les bannières pendaient immobiles sur leur
+lance qu'elles entouraient de leurs plis et au-dessus desquelles
+brillait le croissant. Ce profond silence n'était interrompu par aucun
+bruit, excepté dans quelques lieux par la voix de la sentinelle qui
+demandait le mot d'ordre, excepté par le hennissement aigu des coursiers
+que répétait l'écho de la colline, et par le tumulte sourd de cette
+nombreuse armée qui frémissait comme les feuilles emportées de côte en
+côte; ou bien par la voix du Muezzin qui retentit dans les airs à
+l'heure de minuit pour appeler les croyans à la prière accoutumée. Ils
+s'élevaient, ces tristes accens cadencés, comme ceux de quelque génie
+solitaire sur la plaine; ils étaient harmonieux, mais tristement doux,
+tels que ceux qui s'échappent au souffle du vent des cordes d'une harpe
+aérienne, et qui produisent des accords vagues et prolongés, inconnus à
+la musique des hommes. Ils parurent aux défenseurs des remparts le cri
+prophétique de leur défaite. Ils frappèrent même l'oreille des
+assiégeans d'un de ces pressentimens redoutables et indéfinis qui font
+frémir soudain, saisissent un instant le cœur, pour battre ensuite plus
+vivement, honteux de cet étrange sentiment qu'il a éprouvé: tel aussi le
+bruit inopiné de la clochette qui passe, nous fait tressaillir, quoique
+ce glas n'annonce que l'agonie d'un étranger.
+
+12. La tente d'Alp était dressée sur le rivage; la voix du Muezzin avait
+cessé, la prière était terminée; la sentinelle était placée; la ronde de
+nuit était faite; tous ses ordres étaient donnés et exécutés. Encore une
+nuit d'inquiétude; demain pourra le récompenser de ses peines, et la
+vengeance et l'amour le paieront avec usure de leur long délai. Peu
+d'heures lui restent et il aurait besoin de repos, pour se préparer, par
+de nouvelles forces, à de nombreuses actions de carnage; mais ses
+pensées roulent dans son ame comme des ondes agitées. Il est seul debout
+au milieu de son camp; ce n'est point un zèle fanatique qui lui fait
+désirer de planter le croissant sur les clochers à croix de Corinthe, ou
+de risquer sa vie pour s'assurer le paradis ou pour obtenir une
+immortalité d'amour des houris: il n'éprouve point ce patriotisme
+brûlant, cette exaltation austère de dévouement, qui prodigue son sang
+et brave tous les dangers pour défendre sa terre natale. Il est là
+seul--renégat combattant contre sa patrie qu'il a trahie. Il est seul au
+milieu de sa troupe, sans avoir un cœur ou une main fidèle. Ses soldats
+l'ont suivi, parce qu'il était brave, et parce que les dépouilles qu'il
+avait conquises et distribuées étaient nombreuses. Ils rampaient devant
+lui, car il avait l'art de s'emparer des esprits vulgaires et de les
+manier à sa volonté. Mais son origine chrétienne était encore regardée
+presque comme un péché. Ils enviaient même la gloire infidèle qu'il
+acquérait sous un nom musulman; car lui, leur chef le plus puissant,
+avait été dans sa jeunesse un zélé Nazaréen. Ils ne connaissaient pas
+combien l'orgueil peut s'abaisser quand des sentimens trompés ont été
+flétris; ils ne connaissaient pas combien la haine peut enflammer des
+cœurs qui ont une fois échangé leur tendresse en dureté, ni tout le
+fanatisme et le zèle fatal que l'apostasie ou la vengeance peut
+ressentir. Ils lui obéissaient cependant:--l'homme peut commander à des
+êtres incivilisés[loc27] en se montrant le premier par son courage et
+son audace; tel est l'empire du lion sur le jackal; le jackal furète, il
+tombe sur sa proie: alors il l'amène sous les griffes du lion qui
+l'immole, se rassasie et lui en abandonne les dépouilles.
+
+[Note loc27: _The worst_.]
+
+13. La tête d'Alp devint fièvreuse, et son pouls avait des battemens
+rapides et convulsifs. En vain il se tourne et retourne sur tous les
+côtés pour trouver le repos; il ne peut dormir, ou, s'il vient à
+sommeiller, un bruit léger, un frémissement le réveille, le cœur
+affaissé. Le turban presse douloureusement son front brûlant, sa cotte
+de maille pèse comme du plomb sur son cœur; quoique le sommeil pesant
+eût souvent fermé ses paupières, sans lit de repos ou sans tente,
+excepté qu'un sol plus rude et un ciel moins pur que celui sous lequel
+il s'agite maintenant, formaient seuls la couche du guerrier. Il ne
+pouvait goûter le repos; il ne pouvait demeurer dans sa tente pour
+attendre l'arrivée du jour, mais il va errer le long du rivage
+sablonneux sur lequel des milliers de soldats dormaient paisiblement.
+Qu'est-ce qui leur servait de coussins? et pourquoi, lui Alp, peut-il
+moins dormir que le dernier de ses soldats, puisque leurs périls sont
+plus grands, leurs fatigues plus fortes? et cependant ils rêvent sans
+craintes de dépouilles; tandis que lui seul, au milieu de ces milliers
+de soldats qui passent une nuit de sommeil, peut-être leur dernière, il
+promène son inquiète et souffrante veille, et envie le repos de tous
+ceux qui frappent ses regards.
+
+14. Il sentit que son ame avait été soulagée par la fraîcheur de la
+nuit. Froid était le ciel silencieux et calme, et ce ciel rafraîchissait
+son front brûlant dans l'air embaumé. Derrière lui est le camp,--devant
+lui s'étendent la baie et les anses sinueuses du golfe de Lépante. Et
+sur la cime de la montagne de Delphes brille une neige inaltérée, haute
+et éternelle, qui a bravé les chaleurs de mille étés passés sur le
+golfe, sur le mont, et dans ces climats séduisans. Le tems ne la fera
+pas disparaître comme les générations d'hommes. Le tyran et l'esclave
+sont balayés de la terre, et s'évanouissent aux rayons du soleil, plus
+fragiles que ce voile blanc de neige si léger! si frêle! qui couvre à
+jamais ce mont que toi, ô homme! tu salues avec complaisance, et sur les
+crénaux duquel il brille éternellement, tandis que la tour et l'arbre
+séculaire sont abattus et brisés. Dans sa forme, c'est un pic élevé,
+dans sa hauteur un nuage, dans son étendue cette neige ressemble à un
+blanc linceul que la liberté, en quittant ces lieux, a étendu sur ces
+hauteurs lorsqu'elle fut obligée d'abandonner son séjour chéri, et de
+fuir à regret ce lieu où son esprit prophétique s'exhala long-tems dans
+les chants des poètes. Oh! à chaque instant ses pas se ralentissent et
+s'arrêtent sur des champs flétris, sur des autels renversés, qui la
+navrent de douleur; elle voudrait réveiller ces ames trop brisées des
+malheureux Grecs, en leur montrant à chacun de glorieux trophées. Mais
+vaine serait sa voix jusqu'à ce que des jours meilleurs viennent faire
+briller ces soleils immortels qui éclairèrent la déroute et la fuite des
+Perses, et qui virent les Spartiates sourire en mourant pour leur
+patrie!
+
+15. Alp, en dépit de sa trahison et de ses crimes, n'avait pas perdu le
+souvenir de ces tems glorieux. Pendant la nuit, en errant çà et là, il
+avait médité sur le passé et sur le présent. Il pensa au trépas glorieux
+de ceux qui ont versé leur sang pour une meilleure cause, et il sentit
+combien est faible et ignominieuse la renommée qu'il pouvait encore
+acquérir; lui qui commandait une troupe d'infidèles, et qui, la tête
+couronnée du turban, était un traître à sa patrie; lui qui conduisait
+une horde de barbares à un siége barbare et injuste, dont les plus
+légitimes succès n'étaient que de nouveaux sacriléges. Tels n'étaient
+pas ces héros, que son imagination avait rappelés à sa mémoire, les
+chefs dont la cendre dormait autour de lui. Leurs phalanges avaient
+combattu dans cette plaine où elles n'avaient pas été un vain boulevart
+contre l'ennemi. Ils succombèrent victimes de leur dévouement, mais ils
+sont immortels; chaque souffle de la brise semble soupirer leurs noms,
+et les eaux murmurer leurs exploits; les bois sont peuplés de leur
+renommée. La colonne silencieuse, solitaire et grise, se glorifie de sa
+parenté avec leur sainte poussière; leurs ombres habitent la sombre
+montagne, leur souvenir brille encore sur la fontaine; le plus faible
+ruisseau, le fleuve le plus majestueux, roulent, avec leurs ondes, leur
+éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle porte, cette terre
+appartient à leur gloire et à celle de leurs enfans! Cette terre est
+encore le mot d'ordre du monde civilisé. Et quand l'homme veut accomplir
+une action glorieuse, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi
+sanctionné par de grands exemples, pour marcher sur la tête des tyrans;
+il la regarde, et il se précipite là où l'on perd la vie, ou bien où
+l'on gagne la liberté.
+
+16. Alp rêvait en silence sur le rivage, en savourant délicieusement la
+douce fraîcheur de la nuit. Là aucun flux ni reflux n'agitait cette mer
+sans vagues[c3] qui roule ainsi éternellement. Le soulèvement le plus
+agité des flots peut à peine dépasser de la longueur d'un roseau, en se
+brisant sur le rivage, les limites que lui impose le continent; et la
+lune impuissante les voit rouler insoucians de sa présence ou de son
+absence. Calmes ou soulevés, roulant au loin ou dans la baie, elle
+n'exerce aucun pouvoir sur eux. Le rocher, immobile sur sa base
+inébranlable, affronte leur fureur et contemple avec dédain la houle
+rugissante qui ne peut l'atteindre. On peut remarquer à ses pieds la
+trace de la blanche écume dans la même limite qu'elle couvre depuis des
+siècles: un très-court espace de sable jaune la sépare de la terre verte
+du rivage.
+
+Alp erre toujours le long de la baie jusqu'à la portée d'une carabine
+des remparts que gardent les ennemis; mais ils ne l'aperçoivent pas, ou
+comment échapperait-il à leurs balles? Leurs mains seraient-elles
+devenues impuissantes, ou leurs cœurs glacés? Je l'ignore; mais de ces
+remparts, où ne brillait aucun feu, il ne partit aucune balle sifflante,
+quoiqu'il fût sous le front du bastion qui flanquait la porte de la tour
+du côté de la mer; quoiqu'il entendît le bruit, et presque distinctement
+les paroles brusques de la sentinelle qui frappait le pavé de ses pas
+mesurés, en faisant sa garde. Il vit sous les remparts des dogues
+affamés qui faisaient leur carnaval de la mort, et qui dévoraient, en
+grondant, des cadavres et des membres épars; ils étaient trop occupés
+pour faire attention à lui! Ils avaient enlevé la chair du crâne d'un
+Tartare, comme on pèle la figue lorsqu'elle est mûre, et leurs défenses
+blanches glissaient en criant sur ce crâne plus dur et encore plus
+blanc[c4], qui échappait de leurs mâchoires sous leurs dents émoussées:
+ils léchaient nonchalamment, en marmottant, les os du cadavre, et
+pouvaient à peine se traîner hors du lieu de leur pâture, tant ils
+avaient fait un long et copieux festin de ceux qui étaient tombés pour
+leur repas du soir. Alp reconnut, aux turbans qui roulaient sur le
+sable, que la plupart d'entre eux appartenaient aux plus braves de sa
+troupe; rouges et verts étaient les shâles qu'ils portaient, et chaque
+péricrâne était surmonté d'une longue touffe de cheveux[c5]; tout le
+reste était rasé. Les gueules des dogues tenaient ces crânes dont la
+touffe de cheveux s'entortillait après leur mâchoire. Mais entre le
+rivage et le sommet du golfe était un vautour battant de ses ailes un
+loup qui était descendu des montagnes, mais qui avait été repoussé, par
+les dogues, de l'humaine proie; il avait seulement pris pour sa part un
+morceau de cheval, que voulaient lui dérober encore, en le frappant de
+leurs ailes et de leurs becs, les vautours du rivage.
+
+17. Alp détourna la vue de ce désolant spectacle: jamais ses nerfs
+n'avaient frémi au milieu de la bataille; mais il aurait pu mieux
+supporter la vue des soldats expirans dans les flots de leur sang tout
+fumant, dévorés par la soif des moribonds, et se tordant les membres
+dans une vaine agonie, que de voir mangés par les bêtes fauves ceux qui
+sont désormais affranchis de toutes les douleurs. Il y a quelque chose
+d'orgueilleux dans l'heure du péril, quelle que soit la forme sous
+laquelle la mort peut s'avancer; car la renommée est là pour dire le nom
+de ceux qui succombent, et l'honneur a l'œil ouvert sur les exploits
+héroïques! Mais quand tout est fini, il est humiliant de marcher sur le
+champ flétri des cadavres dans les sépultures; et de voir les vers de la
+terre, les oiseaux de proie et les animaux des forêts, s'assemblant tous
+là, tous regardant l'homme comme leur proie, tous se faisant une fête de
+ses dépouilles.
+
+18. Là, se trouve un temple en ruines, bâti autrefois par des mains
+depuis long-tems oubliées; deux ou trois colonnes, et beaucoup de
+pierres, de marbres, de granit, sont recouverts d'herbes sauvages.
+Inexorable tems! il n'épargnera pas plus les choses à venir que les
+choses passées! Inexorable tems! qui laisse toujours assez de débris du
+passé pour faire gémir sur ce qui fut et sur ce qui sera: ce que nous
+avons vu, nos enfans le verront; restes de choses qui ne sont plus,
+fragmens de pierre, élevés par des créatures de poussière!
+
+19. Alp s'assit sur la base d'une colonne, et passa la main sur son
+front; comme un homme qui réfléchit sur quelque chose de redoutable,
+dans une attitude penchée. Sa tête retombait sur son cœur fiévreux,
+palpitant, oppressé. Et sur son front penché vers la terre, souvent ses
+doigts erraient en battant précipitamment une espèce de mesure, comme
+vous pouvez voir les vôtres courir sur le clavier d'ivoire avant que
+vous ayez trouvé le ton que vous voulez faire rendre aux cordes sonores.
+Comme il était assis là tout pensif, il crut entendre le soupir de la
+brise nocturne. Était-ce le vent qui, à travers quelques fentes de
+pierre, envoyait ce gémissement doux et tendre[c6]? il releva la tête,
+et regarda sur la mer, mais elle était aussi unie qu'une glace; il
+regarda le gazon,--pas un brin n'était agité: d'où venait donc ce son si
+tendre? Il regarda les bannières,--chaque drapeau retombait immobile;
+les feuilles des bois du Cythéron ne sont pas plus agitées: il ne sentit
+aucun souffle passer sur son visage. Qui a donc rendu un son pareil? Il
+se détourne à gauche--est-il sûr de ce qu'il voit? Là était assise une
+dame, jeune et resplendissante!
+
+20. Il tressaillit avec plus de terreur que si un ennemi armé eût été
+près de lui. «Dieu de mes pères! qui est ici? qui es-tu? et pourquoi
+viens-tu si près d'un camp ennemi?» Ses mains tremblantes se refusèrent
+à faire le signe de la croix, qu'il ne croyait plus divine. Il se
+l'était rappelé à cette heure de crainte; mais sa conscience dissipe ce
+sentiment involontaire. Il regarde, il voit, il reconnaît les traits de
+la beauté et la forme gracieuse de l'être qui lui fut si cher. C'était
+Francesca qu'il voyait à ses côtés, la jeune vierge qui pouvait être
+autrefois sa fiancée!
+
+Les roses brillaient encore sur ses joues, mais leur coloris était plus
+pâle et plus tendre. Où donc avait fui le mouvement grâcieux de ses
+douces lèvres? il avait disparu le sourire qui vivifiait leur incarnat.
+La surface tranquille de l'océan, qui est devant lui, était d'un bleu
+moins doux que celui de ses yeux; mais ils sont immobiles maintenant
+comme ces froides vagues, et ses regards, quoique purs, étaient glacés.
+Une robe légère, passée autour de sa taille, voilait à peine son sein
+éclatant de blancheur; et à travers sa chevelure en désordre, qui
+tombait noire sur ses épaules, se laissaient voir les beaux contours de
+son bras blanc et nu; et, avant qu'elle ne laissât échapper des paroles,
+elle leva la main vers le ciel: elle était si pâle, d'une teinte si
+transparente, qu'elle n'aurait point intercepté les rayons de la lune.
+
+21. «Je quitte les lieux de mon repos pour venir trouver celui que
+j'aime de préférence à tous les hommes, afin d'être heureuse et de lui
+faire partager mon bonheur. J'ai traversé les sentinelles, la porte; les
+remparts; je suis venue jusqu'à toi à travers les ennemis, sans éprouver
+d'accidens. On dit que le lion se détourne et fuit à l'aspect d'une
+vierge dans l'orgueil de sa chasteté, et le pouvoir d'en haut, qui
+protège l'innocence contre le tyran des forêts, a étendu sa miséricorde
+pour me préserver des mains des infidèles conjurés. Je suis venue--et si
+je suis venue en vain, jamais, oh! jamais nous ne nous reverrons! Tu as
+commis une action terrible en abandonnant la foi de tes pères; mais
+foule à tes pieds ce turban, et fais le signe de la croix, et alors tu
+seras à moi pour toujours. Arrache cette goutte noire qui souille ton
+cœur et demain nous unit pour n'être plus jamais séparés.»
+
+--«Et où serait dressé notre lit nuptial? au milieu des mourans et des
+morts? car demain nous livrons au meurtre et à la flamme les fils et les
+autels du Christ. Personne, excepté toi et les tiens, je l'ai juré, ne
+sera laissé pour voir le soleil du lendemain: mais toi, je te
+transporterai dans un lieu charmant, où nos mains seront unies, et nos
+chagrins oubliés. Là tu seras ma fiancée, aussitôt que j'aurai encore
+une fois humilié l'orgueil de Venise, et que sa race abhorrée aura senti
+ce bras qu'elle voudrait avilir, et vu châtier par lui, avec un fouet de
+scorpions, ceux que le crime et l'envie ont fait mes ennemis.»
+
+Francesca posa sa main sur la sienne:--légère en fut l'impression, mais
+il frémit jusqu'aux os, et un froid de glace saisit son cœur, et le
+rendit immobile de stupeur. Quoique léger ait été ce serrement de main
+si mortellement froid, il n'aurait pu le repousser; et jamais l'étreinte
+d'une main si chère ne fit battre le pouls avec un tel sentiment de
+terreur, que l'impression de glace que ces doigts frêles, longs et
+blancs, firent passer cette nuit dans le sang d'Alp par leur contact
+étrange. L'ardeur fiévreuse de son front avait disparu; et son cœur
+battait si faiblement, qu'il était devenu insensible comme la pierre,
+lorsqu'il contempla les traits de celle qu'il aimait, et qu'il vit
+combien les couleurs de son teint étaient changées de ce qu'il les avait
+connues. Elle était encore belle, mais languissante--et privée de ce
+rayon divin de la pensée qui anime si bien le jeu de la physionomie,
+comme les vagues qui étincellent dans un jour de soleil. Ses lèvres sans
+mouvement étaient calmes comme la mort, et ses paroles s'échappaient de
+sa bouche sans l'émission de son souffle: son sein n'était point soulevé
+par une douce respiration, et il semblait que le sang ne circulait point
+dans ses veines. Bien que son œil brillât au dehors, cependant ses
+paupières étaient immobiles, et les regards qu'elles renvoyaient étaient
+égarés et préoccupés comme les yeux de l'homme inquiet qui se promène
+dans un rêve troublé; comme les figures des tapisseries qui brillent
+dans l'ombre, agitées par le souffle d'un vent d'hiver, apparaissent, à
+la lueur douteuse d'une lampe mourante, sans vie, mais comme animées et
+effrayant la vue. On dirait, à travers les ombres, qu'elles vont
+descendre du mur grisâtre où leurs images présentent un air menaçant, en
+flottant çà et là au souffle grondant de la brise.
+
+«Si tu croyais faire trop pour l'amour de moi, alors que ce soit pour
+l'amour du ciel,--dit de nouveau Francesca;--je te le répète--arrache ce
+turban de ton front infidèle, et jure d'épargner les enfans de ta patrie
+outragée, ou sinon tu es perdu; et tu ne reverras jamais, non la
+terre--qui va cesser de t'appartenir,--mais le ciel, ou moi. Si tu
+m'accordes cette faveur, et que cependant une destinée fatale t'attende,
+cette destinée absoudra la moitié de tes crimes, et la porte de la
+miséricorde céleste peut encore s'ouvrir pour toi. Réfléchis un moment
+encore, et prépare-toi à la malédiction de celui que tu oublies; porte
+encore un dernier regard vers les cieux, et vois son amour qui t'est
+refusé à jamais. Là, dans le ciel, est un léger nuage près de la
+lune[c7];--il marche, et il l'aura bientôt dépassée.--Si, lorsque ce
+voile de vapeur aura cessé d'ombrager son disque, ton cœur n'est pas
+changé, alors Dieu et l'homme seront vengés; terrible sera ta sentence,
+plus terrible encore ton immortalité de malheur!»
+
+Alp regarda le ciel, et vit dans les airs le nuage que lui avait indiqué
+Francesca; mais son cœur était ulcéré, et détourné du droit chemin par
+un inflexible et profond orgueil: cette première et fatale passion de
+son cœur emportait toutes les autres comme un torrent. _Lui_, demander
+miséricorde! _lui_, effrayé par les vagues paroles d'une vierge timide!
+_lui_, outragé par Venise, jurer de sauver ses fils dévoués à la tombe!
+Non!--quand même ce nuage serait plus terrible que celui qui porte le
+tonnerre, et qu'il serait destiné à éclater sur lui pour
+l'anéantir,--qu'il éclate!
+
+Il jette un regard sur ce signe redoutable sans répondre une parole; il
+l'observe marcher:--il est passé.--La lune sereine frappe pleinement sa
+vue; alors il dit: «--Quelque soit mon destin, je ne sais point
+changer:--il est trop tard. Le roseau, pendant la tempête, peut se
+plier, frissonner, et se relever ensuite; le chêne élevé doit se briser.
+Ce que Venise m'a fait, je dois le rester, son ennemi en tout, excepté
+dans mon amour pour toi. Mais tu es sauvée, oh! viens, fuis avec moi!»
+Il tourne la tête, mais elle a disparu! il ne voit plus qu'une colonne
+de pierre. Est-elle rentrée sous terre ou s'est-elle évanouie dans les
+airs? Il ne la voit plus; il ne sait que croire, si ce n'est qu'il ne
+voit plus rien.
+
+22. La nuit est passée, et le soleil brille comme si ce matin devait
+précéder un jour de fête. L'aurore légère et brillante se dégage peu à
+peu de sa robe grisâtre, et tout présage que le midi versera sur la
+terre une chaleur accablante. Écoutez la trompette, et le son du
+tambour, et le son mélancolique des cors des barbares, et le froissement
+des bannières qui se déploient, et le hennissement des chevaux, et le
+tumulte de la multitude, et les cris répétés: «Ils viennent! ils
+viennent!» Les queues de cheval[c8] sont arrachées du sol, où elles
+étaient plantées; les épées sont tirées du fourreau; l'armée est rangée
+en ordre de bataille, mais elle attend le signal. «Tartares, Spahis,
+Turcomans, prenez vos tentes, et serrez-vous à l'avant-garde. Montez à
+cheval, piquez de l'éperon, cernez la plaine; que les fuyards ne
+puissent fuir, lorsqu'ils abandonneront la ville; et qu'aucun chrétien,
+vieillard ou jeune homme, ne puisse échapper; tandis que vos compagnons
+à pied, avec leurs masses épaisses, monteront à la brèche au milieu du
+carnage.»
+
+Les chevaux sont tous bridés, et mordent leur frein d'impatience; ils
+recourbent avec fierté leur cou nerveux, en secouant leur crinière;
+blanche est l'écume qui couvre leur mors. Les lances sont levées; les
+mèches sont allumées; le canon est pointé, et prêt à faire feu, et à
+abattre ces remparts qu'il a déjà à moitié renversés. Chaque janissaire
+forme sa phalange. Alp est à leur tête; son bras droit est nu, et nue
+est la lame de son cimeterre. Le khan et les pachas sont tous à leur
+poste; le visir lui-même est à la tête de son armée. Lorsque la
+couleuvrine aura donné le signal, alors qu'on avance; qu'on ne laisse
+aucun être vivant dans Corinthe,--aucun prêtre à ses autels, aucun chef
+dans son palais, aucun foyer dans ses maisons, aucune pierre sur ses
+remparts. Dieu et le Prophète!--Allah hu! que ce cri retentisse
+jusqu'aux cieux.
+
+«Là la brèche ouvre un passage; voilà les échelles pour y monter; vos
+mains sont sur vos sabres, pourriez-vous hésiter et ne pas être
+vainqueurs? Celui qui le premier abattra la croix rouge pourra demander
+ce que son cœur désirera le plus; il l'obtiendra aussitôt!» C'est ainsi
+qu'a parlé Coumourgi, l'intrépide visir; la réponse se fit par le
+brandissement des sabres et des lances, et par les acclamations de
+l'armée pleine d'un enthousiasme de fureur:--silence!--écoutez le
+signal--de feu!
+
+23. Comme les loups se précipitent en troupe sur le superbe buffle,
+malgré les éclairs de ses yeux, et les rugissemens de sa fureur, et ses
+ruades nerveuses, et ses coups de cornes sanglantes, lui foule à terre
+ou fait voler dans les airs le premier qui se précipite sur lui pour
+trouver la mort; ainsi les Musulmans s'élancent sur les remparts, ainsi
+les premiers succombent sous les coups des assiégés. Plus d'un sein,
+caché sous la cotte de maille, couvre la terre comme une glace brisée:
+et, renversés par la balle qui creuse encore le sol d'où ils ne se
+relèveront plus, ils sont là étendus en files comme ils sont tombés,
+semblables aux épis du moissonneur à la fin de sa journée, lorsqu'il a
+fini de niveler la plaine: tel fut le nombre des premiers renversés par
+le feu des remparts.
+
+24. Comme les torrens du printems qui se précipitent en bouillonnant du
+haut des rochers, entraînant avec eux d'énormes fragmens arrachés par
+l'impétuosité continuelle du courant, jusqu'à ce que, couverts d'écume
+blanche et retentissant comme le tonnerre, ils s'arrêtent au fond de
+l'abîme, semblables aux neiges de l'avalanche qui tombent dans les
+vallées des Alpes; ainsi à la fin, expirans et vaincus, les enfans de
+Corinthe succombaient sous les longues et impétueuses charges, souvent
+renouvelées, de l'armée musulmane. Ils résistèrent avec vigueur, et ils
+tombèrent en masses, pressés par les infidèles, et rangés encore en
+ordre de bataille[loc28].
+
+[Note loc28: _Hand to hand, and foot to foot_.]
+
+Là rien n'était muet, excepté la mort: les coups, les détonnations, la
+fumée des amorces, les cris pour demander quartier, ou ceux de victoire,
+se mêlent aux volées tonnantes de l'artillerie, qui excitent dans les
+cités voisines un sentiment profond d'inquiétude et de terreur, doutant
+si ce bruit sourd et grondant de la bataille qui vient jusqu'à elles est
+favorable à leurs alliés ou à leurs ennemis; si elles doivent gémir ou
+se réjouir de cette voix anéantissante qui pénètre dans les profondeurs
+des montagnes retentissantes, dont les cavités se la renvoient par un
+écho terrible et nouveau. Vous auriez pu l'entendre, dans cette fatale
+journée, à Salamine et à Mégare (nous l'avons entendu dire nous-mêmes à
+ceux dont les oreilles en furent frappées), et même jusque dans la baie
+du Pyrée.
+
+25. Depuis leur pointe émoussée jusqu'à la garde, les sabres et les
+épées étaient rougis de sang. Mais les remparts sont pris, et le pillage
+commence avec toutes ses horreurs et le carnage. Des cris plus aigus
+s'échappent des maisons au pillage. On entend la marche précipitée et
+lourde de ceux qui fuient dans le sang écumant des rues; mais çà et là,
+partout où ils peuvent trouver une position favorable contre l'ennemi,
+des groupes désespérés de dix ou douze hommes s'arrêtent et se
+retournent contre ceux qui les poursuivent,--s'appuient contre un mur
+qui les protége, et résistent fièrement ou succombent en combattant.
+
+Là on remarquait un vieillard;--ses cheveux étaient blancs, mais son
+vieux bras était encore plein de force et de courage. Il soutenait si
+vaillamment le choc de l'ennemi que les morts formaient un demi-cercle
+autour de lui. Il n'avait pas encore été blessé ni enveloppé, quoique
+battant en retraite. Un grand nombre de cicatrices de ses premiers
+combats se faisaient remarquer sous son corselet de fer; mais toutes ces
+blessures qui couvrent son corps avaient été reçues dans d'autres
+combats. Quoique âgé, il était si robuste des membres que peu de nos
+jeunes hommes auraient pu se mesurer avantageusement avec lui; et les
+ennemis qu'il tenait séparément à distance dépassaient le nombre de ses
+cheveux blancs. Il brandissait son sabre de droite à gauche, et plus
+d'une mère ottomane pleura ses fils qui n'étaient pas encore nés quand
+il trempa pour la première fois son sabre dans le sang musulman, avant
+d'avoir atteint sa vingtième année. Et il aurait pu être le père de tous
+ceux qui tombèrent sous ses coups dans ce jour fatal; car, privé de son
+fils, depuis longues années, sa douleur vengeresse priva plus d'un père
+de ses enfans. Depuis le jour où son seul fils avait rencontré la mort
+dans le détroit[c9], le fer du père lui sacrifia plus d'une humaine
+hécatombe. Si les ombres peuvent être apaisées par le carnage, celle de
+Patrocle fut moins satisfaite que celle du fils de Minotti, qui mourut
+dans ces lieux qui nous séparent de l'Asie. Il est enseveli sur le même
+rivage où des milliers de guerriers furent ensevelis avant quatre mille
+ans. Que reste-t-il d'eux pour nous dire où ils reposent, et comment ils
+succombèrent? Aucune pierre funéraire ne les couvre, aucun ossement
+n'indique leurs tombes; mais ils vivent dans la poésie qui leur assure
+l'immortalité.
+
+26. Écoutez le cri retentissant d'Allah! c'est une troupe de Musulmans
+les plus braves, et les plus habiles dans le combat. Le bras nerveux de
+leur chef est nu, afin d'être plus rapide à frapper pour ne faire jamais
+grâce;--découvert jusqu'à l'épaule, on le voit qui agite son sabre dans
+l'air: c'est ainsi qu'on le reconnaît toujours dans la mêlée. D'autres
+peuvent montrer un costume plus fastueux, pour tenter l'ennemi par
+l'espoir d'une riche dépouille; plus d'une main se pare d'une plus riche
+garde d'épée, mais aucune ne porte une lame plus grossièrement dorée;
+beaucoup de guerriers peuvent porter un turban plus élevé,--Alp est
+seulement distingué par son bras blanc et nu: regardez au plus épais de
+la mêlée, il est là! Aucun étendard ne s'expose aussi avant que le sien;
+aucune bannière dans l'armée musulmane n'entraîne la moitié si loin les
+delhis. Elle brille rapide comme une étoile tombante! Partout où ce bras
+redoutable est aperçu, les plus braves combattent, ou combattaient il
+n'y a qu'un instant. C'est là que le lâche demande en vain quartier au
+Tartare animé de vengeance, ou que le héros, étendu par terre,
+silencieux, dédaigne de pousser un gémissement en expirant, méditant de
+frapper encore un dernier, mais faible coup, sur l'ennemi étendu comme
+lui à ses côtés, oubliant l'épuisement de ses forces causé par ses
+blessures et par la fatigue du combat, en s'attachant avec les mains à
+la terre ensanglantée.
+
+27. Le vieillard était encore debout, résistant aux assaillans, et
+arrêtant un moment la victoire d'Alp. «Rends-toi, Minotti, pour être
+épargné, toi et ta fille.»--
+
+--«Jamais, renégat, jamais! quand même la vie que je recevrais de toi
+serait éternelle.»
+
+--«Francesca!--oh! ma jeune fiancée! doit-elle périr victime de ton
+orgueil?»
+
+--«Elle est en sûreté.»--«Où! où donc?»--«Dans le ciel, d'où ton ame
+infidèle est à jamais exclue, traître!--Elle est loin de toi, parmi les
+vierges.»
+
+Alors Minotti sourit d'une joie cruelle, en voyant Alp chanceler à ces
+paroles et près de succomber, comme frappé de la foudre.--«O Dieu!
+depuis quand n'est-elle plus?»--«Depuis la nuit dernière;--et je ne
+pleure pas sa mort: aucun des enfans de ma race pure ne sera l'esclave
+de Mahomet et le tien.--Garde à toi!»
+
+Ce défi est porté en vain;--Alp est déjà atteint d'un coup mortel!
+Pendant que les paroles de Minotti servaient mieux sa vengeance, par
+tout ce qu'elles renfermaient de cruel et d'amer, que la pointe de son
+épée n'aurait pu le faire, s'il avait eu le tems de la passer à travers
+son cœur, du porche voisin d'une église que quelques braves défendaient
+encore, en renouvelant le combat affaibli, une balle meurtrière était
+venue renverser Alp, avant qu'on ait pu voir la blessure du front
+fracassé de l'infidèle, que le vertige a fait tourner, et qui est allé
+tomber la face contre terre. Un rayon brillant comme l'éclair étincela
+de ses yeux, comme s'ils n'eussent plus dû se rouvrir, et les ténèbres
+éternelles couvrirent son cadavre palpitant. Il ne restait rien de la
+vie, excepté un frémissement convulsif qui agita encore légèrement ses
+membres. Ses compagnons le retournèrent sur son dos; sa poitrine et son
+front étaient souillés de sang et de poussière, et de ses lèvres livides
+s'échappaient des flots de sang noir qui avaient abandonné ses veines.
+Mais son pouls n'avait aucun battement, et sa bouche ne laissa entendre
+aucun murmure; aucun soupir, aucune parole, aucun râlement n'a signalé
+son passage de la vie à la mort. Avant même que sa pensée ait pu prier,
+il est passé, sans espérance de pardon,--et est resté jusqu'à la fin--un
+renégat!
+
+28. Effrayantes s'élevèrent les clameurs de ses compagnons et de ses
+ennemis; ceux-ci, en signe de joie, et les premiers transportés de
+fureur. Alors le combat recommence avec plus d'acharnement; les épées se
+croisent, les lances traversent les corps des combattans dans la mêlée,
+et les guerriers roulent en hurlant sur la poussière. Rue par rue, et
+pied par pied, Minotti ose encore disputer la moindre portion de terrain
+de la ville confiée à ses ordres; les restes de sa valeureuse troupe
+unissent à ses efforts leur dévouement et leur épée. On peut encore se
+défendre dans l'église, de laquelle est partie la balle prédestinée qui
+a vengé à demi les vaincus, par la mort d'Alp, le féroce assaillant. Là,
+Minotti et les siens se retranchent en reculant, et en laissant devant
+eux un ruisseau de sang; faisant toujours face à l'ennemi; qui reçoit de
+mortelles blessures à chaque coup qu'ils lui portent, ils rejoignent
+ceux qui sont déjà retranchés dans le temple: là ils pourront respirer
+un instant, protégés par les colonnes massives du monument.
+
+29. Court instant de répit! La horde à turbans, ayant ses rangs grossis
+et la rage dans le cœur, se précipite sur eux avec tant de violence et
+de chaleur; que par leur grand nombre ils se coupent toute retraite; car
+la rue qui menait au dernier retranchement des chrétiens était si
+étroite, que les premiers arrivés des Turcs, si la frayeur les
+saisissait, pouvaient essayer vainement de revenir sur leurs pas: une
+fois engagés dans les colonnes du temple, ils étaient contraints de
+vaincre ou de mourir. Ils moururent; mais avant que leurs yeux se
+fussent fermés, des vengeurs s'élevaient sur leurs corps expirans, frais
+et pleins de fureur; ils remplissaient au-delà les rangs éclaircis,
+quoiqu'ils dussent subir le même sort que ceux qui les avaient précédés.
+Les cierges allumés des autels chrétiens voient pâlir leur clarté
+défaillante devant les nuages de fumée produits par les décharges
+renouvelées de mousqueterie. Les Ottomans atteignent la porte intérieure
+du temple. Ses gonds d'airain résistent encore; et par toutes les
+ouvertures, à travers toutes les brèches, tous les vitraux brisés, pleut
+une grêle de balles déchargées par volées. Mais le portique ébranlé cède
+en frémissant;--les gonds crient, les pivots craquent,--se brisent,--la
+porte se penche,--tombe.--C'en est fait! Corinthe perdue ne peut plus
+résister.
+
+30. Sombre, terrible et seul de tous, Minotti restait encore debout sur
+les marches de pierre de l'autel. L'image d'une madone, peinte avec des
+couleurs célestes, brille au-dessus de sa tête; ses yeux de lumière
+respirent l'amour; et placée au-dessus du saint autel pour fixer nos
+pensées sur les choses divines, lorsque nous nous prosternons devant
+elle et le Dieu enfant qu'elle tient sur ses genoux, en souriant
+doucement à chaque prière qui s'élève vers le ciel, comme si elle était
+là pour la porter elle-même à son fils; elle sembla alors lui sourire,
+quoique des torrens de sang ruisselassent dans l'enceinte du temple.
+Minotti, les yeux tournés vers elle, fit le signe de la croix en
+soupirant, et saisit une torche qui brûlait près de lui; il résiste
+encore, tandis que les Musulmans portent partout le fer et la flamme.
+
+31. Les caveaux creusés sous le pavé de mosaïque renfermaient les morts
+des siècles passés. Leurs noms étaient gravés sur leurs pierres
+sépulcrales; mais maintenant le sang les rendait illisibles. Les
+trophées sculptés, et les couleurs étranges qu'offraient les veines
+nombreuses et variées du marbre étaient couverts de sang, de poussière
+et de fumée, et surchargés d'épées, de sabres et de casques brisés. Des
+cadavres recouvraient ces voûtes qui renfermaient d'autres cadavres
+reposant froids dans de nombreux cercueils. On pouvait les voir rangés
+dans un ordre mélancolique à la lueur pâle qui perçait à travers une
+grille souterraine. Mais la guerre était entrée dans ces obscurs
+caveaux, et elle avait réuni dans ces tombeaux souterrains ses trésors
+de salpêtre, entassés auprès de ces corps décharnés. C'est là que,
+pendant la durée du siége, les chrétiens avaient établi leur principal
+magasin; une traînée de poudre récemment formée y communiquait: c'est la
+dernière et la plus terrible ressource de Minotti contre la force
+accablante de l'ennemi.
+
+32. Les Turcs le pressent de toutes parts; le peu qui reste de chrétiens
+pour les combattre opposent une résistance inutile. Ne pouvant assouvir
+leur soif de vengeance, qui se réveille sur un plus grand nombre
+d'ennemis, les barbares mutilent les corps de ceux qui sont tombés, leur
+coupent la tête déjà sans vie, précipitent les statues de leurs niches,
+dépouillent les autels de leurs riches offrandes, et s'arrachent de
+leurs mains ensanglantées les vases saints d'argent qui ont été
+consacrés. Ils accourent vers le maître-autel; oh! l'on vit un spectacle
+glorieux! La coupe d'or renfermant les hosties consacrées était encore
+sur la table sainte: ce grand calice massif et éclatant séduit par sa
+splendeur les yeux de ces hommes avides de butin. Il avait contenu le
+matin le vin consacré, changé par Christ en son sang divin, que ses
+adorateurs avaient bu à la naissance du jour, pour purifier leur ame
+avant de se rendre au combat: il en conservait encore quelques gouttes.
+Autour de l'autel brillaient douze grands candélabres rangés dans un
+ordre splendide, et formés du plus pur métal: c'est une dépouille
+opime,--la plus riche et la dernière.
+
+33. Ils arrivent si près, que le premier d'entre eux étendait déjà la
+main pour s'emparer de la dépouille qu'il touchait presque, lorsque la
+main du vieux Minotti posa sa torche sur la traînée de poudre:--elle est
+allumée!--Clocher, voûtes, autel, vases sacrés, cadavres, vainqueurs à
+turbans, chrétiens, tout ce qui reste dans le temple, avec le temple,
+vivans et morts lancés dans les airs en mille éclats, font retentir un
+long rugissement! La ville bouleversée,--les murs renversés sur le sol
+entr'ouvert,--les vagues de la mer qui reculent un moment,--les
+montagnes qui sont ébranlées, comme si un tremblement de terre avait
+passé,--des milliers de débris sans formes projetés en nuage de flamme
+vers le ciel par cette épouvantable explosion--proclament la désolation
+de ces rivages.
+
+Les débris confondus du temple sont lancés dans les airs comme des
+fusées; les membres épars et mutilés de nombreux héros retombent sur la
+terre, et couvrent au loin la plaine, comme une pluie de cendres qui
+obscurcit les airs. Ils tombent dans le golfe, où ils tracent une
+multitude de cercles, ou sur le rivage qu'ils noircissent, et s'étendent
+sur toute la longueur de l'isthme. Appartiennent-ils à des chrétiens ou
+à des Musulmans? Que leurs mères viennent les voir et le disent!
+Lorsqu'ils dormaient dans leurs berceaux de langes, leurs mères
+souriaient sur le tendre sommeil de leur enfance; elles ne pensaient
+guère qu'un jour verrait leurs membres voler en lambeaux dispersés dans
+les airs. Les mères qui les ont élevés ne pourraient plus reconnaître
+leurs nourrissons. Ce désastreux événement ne leur a pas laissé la trace
+d'une forme humaine, excepté à quelques crânes à moitié brisés, à
+quelques ossemens rompus. Des soliveaux fumans, des pierres calcinées
+retombent des airs et couvrent la plage, enfoncés profondément dans les
+sables tout noircis et fumans. Tous les êtres vivans qui entendirent
+cette terrible explosion qui ébranla la terre, s'enfuirent avec terreur.
+Les oiseaux des forêts s'envolèrent; les dogues sauvages s'éloignèrent
+en hurlant des cadavres sans sépultures. Les chameaux se séparèrent de
+leurs conducteurs; le bœuf qui, loin de Corinthe, labourait la terre,
+s'échappa du joug, et le cheval du soldat, brisant la sangle de sa selle
+et les rênes qui lui servaient de guide, se précipita au galop dans la
+plaine. Les coassemens de la grenouille s'élevèrent des marais, plus
+aigus et plus perçans. Les loups hurlèrent dans leurs cavernes des
+montagnes, dont l'écho se fit entendre comme un tonnerre. Les troupes de
+jackals[c10], dans un tumulte confus, poussèrent au loin des aboiemens
+plaintifs et tristes, qui ressemblaient aux vagissemens des enfans et
+aux cris des chiens que l'on châtie. L'aigle aux plumes hérissées, au
+cou gonflé, s'envola de son aire, et chercha un refuge près du soleil;
+les nuages, au-dessous de lui, lui paraissaient trop sombres, et leur
+fumée, poursuivant son bec de son étouffante vapeur, lui faisait prendre
+en criant un plus sublime essor.--
+
+Telle fut la destinée de Corinthe!
+
+FIN DU SIÉGE DE CORINTHE.
+
+
+
+
+NOTES
+DU SIÉGE DE CORINTHE.
+
+
+NOTE 1.
+
+La vie des Turcomans est errante et patriarchale: ils habitent sous des
+tentes.
+
+NOTE 2.
+
+Ali Coumourgi, le favori de trois sultans, et grand visir d'Achmet III.
+Après avoir reconquis le Péloponèse sur les Vénitiens, dans une seule
+campagne, il fut mortellement blessé dans une campagne suivante, en
+combattant contre les Allemands, à la bataille de Petersvaradin (dans la
+plaine de Carlowitz), en Hongrie, au moment où il s'efforçait de rallier
+ses gardes. Il mourut de ses blessures le jour suivant. Le dernier ordre
+qu'il donna fut de décapiter le général Breuner, et quelques autres
+prisonniers allemands; ses dernières paroles furent: «Oh! que ne puis-je
+traiter de même tous ces chiens de chrétiens!» Paroles et action bien
+dignes d'un Caligula. C'était un jeune homme d'une grande ambition et
+d'une présomption sans bornes. On lui disait que le prince Eugène était
+envoyé contre lui; il répondit: «Je deviendrai plus habile, et ce sera à
+ses dépens.»
+
+NOTE 3.
+
+Il n'est pas nécessaire de rappeler au lecteur qu'il n'y a point de flux
+et de reflux sensible dans la Méditerranée.
+
+NOTE 4.
+
+J'ai vu un spectacle semblable à celui que j'ai décrit sous les remparts
+au sérail de Constantinople, dans les cavités creusées dans le roc par
+le Bosphore; terrasse étroite qui se projette entre les remparts et la
+mer. Je crois que ce fait est aussi mentionné dans les voyages
+d'Hobhouse. Les cadavres étaient probablement ceux de quelques
+janissaires réfractaires.
+
+NOTE 5.
+
+Cette touffe, ou longue tresse de cheveux, est laissée sur la tête par
+la croyance que Mahomet les emportera par là dans son paradis.
+
+NOTE 6.
+
+Je dois faire remarquer ici que je me suis rencontré involontairement
+dans ces douze vers avec un passage d'un poème inédit de M. Coleridge,
+intitulé: _Christabel_. Ce n'est pas avant la composition de mon ouvrage
+que j'entendis la lecture de ce poème extraordinaire et singulièrement
+original; et je n'ai vu le manuscrit de cette production que tout
+récemment, grâce à la complaisance de M. Coleridge lui-même, qui, je
+l'espère, est convaincu que je ne suis point un vil plagiaire. L'idée
+originale en appartient sans aucun doute à M. Coleridge, dont le poème a
+été composé il y a près de quatorze ans. Qu'il me soit permis de
+conclure avec l'espérance qu'il ne retardera pas plus long-tems la
+publication d'un ouvrage qui est attendu du public avec impatience.
+
+NOTE 7.
+
+Il m'a été dit que l'idée exprimée depuis le vers 598e au 603e avait été
+admirée par des personnes dont l'approbation est d'un grand poids. J'en
+suis satisfait; mais elle n'est pas originale,--au moins elle ne
+m'appartient pas. On peut la trouver bien mieux exprimée dans la version
+anglaise de _Wathek_, aux pages 182-3-4 (j'ai oublié la page précise en
+français), ouvrage auquel j'ai déjà renvoyé[n7], et auquel je n'ai
+jamais recouru sans une nouvelle satisfaction.
+
+[Note n7: Voyez page 63.]
+
+NOTE 8.
+
+La queue de cheval, fixée sur une lance, forme l'étendard d'un pacha.
+
+NOTE 9.
+
+Dans la bataille navale, à l'embouchure des Dardanelles, entre les
+Vénitiens et les Turcs.
+
+NOTE 10.
+
+Je crois que j'ai pris une licence poétique en transportant le jackal de
+l'Asie dans la Grèce, où je n'ai jamais vu ni entendu cet animal; mais
+dans les ruines d'Éphèse je les ai entendus par centaines. Ils hantent
+les ruines et suivent les armées.
+
+FIN DES NOTES DU SIÉGE DE CORINTHE.
+
+
+
+
+PARISINA.
+
+A
+SCROPE BERDMORE DAVIES, ESQ.
+LE POÈME SUIVANT EST DÉDIÉ
+Par celui qui depuis long-tems admire ses talens et apprécie son amitié.
+
+22 janvier 1816.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+Le poème suivant est fondé sur un événement mentionné dans les
+_Antiquités de la maison de Brunswick_, par Gibbon.--Je crains que dans
+nos tems modernes la délicatesse ou la fastidiosité du lecteur ne croie
+de semblables sujets incapables d'être traités dans la poésie. Les
+poètes dramatiques grecs, et quelques-uns de nos meilleurs et vieux
+écrivains anglais étaient d'une opinion différente, comme Alfieri et
+Schiller l'ont été aussi plus récemment sur le continent. L'extrait
+suivant expliquera les faits sur lesquels l'histoire de mon poème est
+fondée. Le nom d'Azo est substitué à celui de _Nicolas_, comme étant
+plus propre au mètre poétique.
+
+«Sous le règne, de Nicolas III, Ferrare fut souillée par une tragédie
+domestique. Sur le témoignage d'un de ses gens, le marquis d'Est
+découvrit les amours incestueuses de sa femme Parisina avec Hugo, son
+fils naturel, beau et vaillant jeune homme. Ils furent tous deux
+décapités dans le château, par la sentence d'un père et d'un mari, qui
+publia sa honte et survécut à leur exécution. Il fut malheureux, s'ils
+furent coupables; s'ils furent innocens, il fut encore plus malheureux:
+il n'est aucune de ces situations possibles dans laquelle je puisse
+approuver le dernier acte de justice de la part d'un père.»
+
+(GIBBON, _Œuvres mêlées_.)
+
+
+
+
+PARISINA.
+
+
+1. C'est l'heure où les accens élevés du rossignol s'échappent des
+bosquets touffus; c'est l'heure où les vœux des amans semblent plus
+tendres dans des paroles murmurées tout bas. D'aimables zéphirs, des
+eaux qui serpentent sont une harmonie mélodieuse pour l'oreille
+solitaire. Les gouttes de rosée humectent légèrement chaque fleur, et
+les étoiles apparaissent dans les cieux, et la vague qui les réfléchit
+semble d'un bleu plus azuré, et la feuille d'une teinte plus foncée. Le
+firmament présente ce clair-obscur, si doucement sombre, si sombrement
+pur, qui suit le déclin du jour, lorsque le crépuscule se fond sous les
+rayons de la lune[p1].
+
+2. Mais ce n'est pas pour écouter le bruit de la cascade que Parisina
+quitte son appartement; ce n'est pas pour contempler les étoiles du ciel
+que la jeune dame s'avance dans les ombres de la nuit; et si elle
+s'assied dans le bosquet d'Est, ce n'est pas dans le but d'y jouir de
+ses fleurs épanouies;--elle prête l'oreille,--mais ce n'est point aux
+chants du rossignol,--quoiqu'elle attende des accens aussi doux que les
+siens. Un pas se glisse à travers l'épais feuillage; sa joue devient
+pâle,--et son cœur bat plus rapidement. Une voix murmure à travers les
+feuilles frémissantes; la rougeur reparaît sur sa joue, et son sein
+agité se soulève doucement. Un instant encore--et ils seront réunis;--il
+est passé:--son amant est à ses pieds.
+
+3. Maintenant que leur importe le monde avec tous ces changemens qu'y
+amènent le tems et les vicissitudes de la vie? Les créatures vivantes
+qui le peuplent,--son globe de terre et son ciel éclatant--ne sont rien
+pour leurs yeux et leur cœur; et tout ce qui les entoure, au-dessus
+comme au-dessous, leur est aussi indifférent que la mort. Ils ne
+respirent plus que l'un pour l'autre, comme si tout le reste avait cessé
+d'exister. Leurs soupirs mêmes sont pleins d'une joie si profonde, que,
+si elle ne devenait moins vive, cette ivresse insensée consumerait leurs
+cœurs qui éprouvent sa brûlante domination. Dans ce rêve tendre et
+tumultueux pensent-ils au crime, au danger? Celui qui a connu la
+puissance de cette passion hésita-t-il ou craignit-il dans une heure
+semblable? pensa-t-il à la courte durée de ces momens divins? Mais
+hélas!--ils sont déjà loin! nous sommes forcés de nous réveiller avant
+de connaître qu'une telle vision ne reviendra plus.
+
+4. Ils quittent, en s'adressant des regards languissans, le lieu qui a
+été le témoin de leur ivresse coupable; et quoiqu'ils espèrent se
+revoir, qu'ils s'en donnent la promesse, ils s'affligent, comme si cette
+séparation était la dernière. Les fréquens soupirs,--le long
+embrassement,--leurs lèvres qui voudraient s'attacher pour jamais,
+tandis que brille sur le visage de Parisina le ciel qu'elle craint
+d'implorer vainement un jour, comme si chaque étoile qui étincelle si
+pure au firmament eût été le témoin de sa faiblesse,--les fréquens
+soupirs, le long embrassement, tout retient ces amans au lieu du
+rendez-vous. Mais il le faut; ils doivent se séparer dans cet abattement
+redoutable du cœur, avec ce frisson intime et glacé qui suit
+immédiatement les actions coupables.
+
+5. Hugo s'est rendu à sa couche solitaire, où ses désirs attendent la
+femme d'un autre; c'est sur le sein confiant d'un époux que Parisina va
+reposer sa tête coupable. Mais le délire de la fièvre semble agiter son
+sommeil, et des rêves troublés répandent sur sa joue une vive rougeur.
+Dans son agitation, elle murmure un nom qu'elle n'ose prononcer pendant
+le jour; elle presse son mari sur son sein qui palpite pour un autre. Il
+se réveille à cet embrassement, et, heureux en idée, il s'imagine que ce
+soupir rêvant, cette ardente caresse, sont semblables à ceux qu'il avait
+coutume d'obtenir. Il serait prêt, dans sa tendresse, à pleurer d'amour
+sur celle qui l'aime si vivement, même dans son sommeil.
+
+6. Il presse Parisina dormante sur son cœur, et écoute attentivement ses
+paroles entrecoupées. Il entend--Pourquoi le prince Azo frémit-il comme
+s'il avait entendu la voix de l'Archange? Ah! puisse-t-il avoir entendu
+cette voix!--un destin plus terrible pourrait à peine retentir comme un
+tonnerre sur sa tombe, lorsqu'il se réveillera pour ne plus se
+rendormir, et pour paraître devant le trône éternel. Puisse-t-il avoir
+entendu cette voix!--les paroles qu'il a recueillies ont détruit à
+jamais son bonheur sur la terre. Ce murmure articulé d'un nom dans le
+sommeil atteste le crime de Parisina et la honte d'Azo. Et quel est ce
+nom? ce nom qui retentit sur son oreiller d'une manière si terrible?
+comme la vague mugissante qui roule une planche brisée sur le rivage, et
+écrase sur un roc aigu le malheureux naufragé qui s'engloutit pour ne se
+relever jamais,--tel fut le choc qui ébranla son ame. Et quel est ce
+nom? c'est celui d'Hugo,--de son fils;--il ne l'aurait jamais
+soupçonné!--C'est celui d'Hugo,--l'enfant de celle qu'il aima,--le fils
+d'un illégitime amour,--le fruit de sa jeunesse coupable, lorsqu'il
+trahit la foi de Bianca, la jeune fille dont la folle crédulité put se
+confier à un homme qui ne voulait pas en faire son épouse.
+
+7. Il porta la main à son poignard, qui rentra dans son fourreau avant
+d'avoir été entièrement tiré. Cependant, indigne qu'elle est maintenant
+de vivre, il ne peut se résoudre à tuer une femme si belle.--Au moins si
+elle ne souriait pas--dormant à ses côtés!--Il ne veut pas la réveiller
+encore; mais il la contemple avec un regard qui l'eût glacé du froid de
+la mort pour s'endormir à jamais,--si elle se fût réveillée de son rêve,
+et si elle avait vu, à la clarté vacillante de la lampe, ce front tout
+couvert de gouttes de sueur. Elle ne parla plus,--mais elle dormit
+encore,--tandis que, dans la pensée de son mari, ses jours viennent
+d'être comptés.
+
+8. Au retour du matin, Azo interrogea ses gens, et il trouva dans de
+nombreux rapports la preuve de tout ce qu'il craignait de connaître, le
+crime présent des coupables et son malheur futur. Les suivantes de
+Parisina, qui étaient depuis long-tems ses complices, cherchèrent à se
+sauver elles-mêmes en voulant rejeter le crime,--la honte--et la
+condamnation sur leur maîtresse. Ce n'est plus un secret;--elles
+racontent toutes les circonstances qui peuvent augmenter la confiance
+dans la vérité de leurs histoires. Le cœur et l'oreille torturés d'Azo
+n'ont plus rien à ressentir et à entendre.
+
+9. Ce n'était pas un homme à aimer les délais. L'ancien chef de la
+maison d'Est est assis sur son trône dans la salle de son conseil
+d'état; ses nobles et ses gardes l'environnent;--devant lui sont les
+deux plaintifs criminels, tous les deux jeunes,--et dont l'_un_ est
+d'une beauté si ravissante! La ceinture sans épée et les mains chargées
+de fer, ô Christ! faut-il qu'un fils paraisse ainsi devant la face de
+son père! Cependant voilà comment Hugo doit se présenter devant son
+père, et entendre la sentence que prononcera son courroux, l'histoire de
+son déshonneur! Toutefois il ne semble pas abattu dans son malheur,
+quoique sa voix reste muette.
+
+10. Silencieuse aussi, et pâle, et résignée, Parisina attend sa
+condamnation. Qu'elle est changée depuis que ses regards expressifs
+répandaient la gaîté sur tout ce qui l'entourait, dans un palais où des
+seigneurs d'une haute naissance s'enorgueillissaient d'être à ses
+ordres,--où la beauté s'efforçait d'imiter l'accent mélodieux de sa
+voix,--son aimable maintien,--les grâces de son attitude, et copiait,
+par son air et sa démarche, les gestes de sa souveraine. Alors--si son
+œil eût versé des larmes de chagrin, mille guerriers se fussent élancés,
+mille glaives eussent brillé hors du fourreau, en faisant de sa querelle
+la leur propre. Maintenant,--qu'est-elle, et que sont-ils? Peut-elle
+encore commander, obéiraient-ils encore? Tous sont maintenant
+silencieux, indifférens, les yeux baissés, fronçant le sourcil, les bras
+croisés sur la poitrine, l'air froid, et contenant à peine sur leurs
+lèvres un sourire de mépris; voilà le tableau des chevaliers, des dames,
+de toute la cour! Et lui, le chevalier de son choix, dont la lance se
+baissait devant son regard, lui qui--si son bras eût été libre un
+moment--serait mort en combattant pour elle, ou eût obtenu sa
+délivrance; l'amant chéri de la femme de son père,--lui, hélas! est à
+côté d'elle, chargé de fers; il ne peut voir ses yeux gonflés qui
+pleurent moins sur son propre malheur que sur celui de son amant. Ces
+paupières--sur lesquelles la veine violette et égarée laisse une légère
+trace, en se distinguant sur une blancheur si douce qu'elle invite au
+plus tendre baiser,--maintenant elles semblent, échauffées et livides,
+comprimer, non ombrager, ces yeux mourans dont le regard est si abattu,
+et qui se remplissent de larmes de plus en plus grosses.
+
+11. Lui aussi eût pleuré sur elle, si tous les regards n'eussent pas été
+dirigés sur lui. Sa douleur, s'il en ressentait, était assoupie. Son
+front relevé était sombre et hautain. Quelle que fût la douleur qui
+comprimât son ame, il ne voulait pas paraître y céder devant la foule;
+mais cependant il n'osait regarder Parisina. Le souvenir des heures qui
+n'étaient plus,--son crime,--son état présent,--le courroux de son
+père,--le mépris de tous les hommes vertueux,--son sort sur la terre, sa
+destinée éternelle,--et surtout le sort de celle,--oh!--de celle dont il
+n'osait pas regarder le front pâle comme la mort! tous ces sentimens
+accumulés dans son cœur auraient trahi les remords pour les faiblesses
+qu'il a commises.
+
+12. Azo dit: «Hier encore je m'enorgueillissais d'une épouse et d'un
+fils; ce songe s'est évanoui ce matin. Avant la fin du jour, je n'aurai
+plus ni épouse ni fils. Ma vie devra s'écouler désormais solitaire et
+languissante. Soit,--que l'arrêt s'accomplisse,--nul être vivant
+n'agirait autrement que moi. Ces nœuds sont brisés;--mais ce n'est pas
+par moi; que l'arrêt s'accomplisse.--Le supplice est préparé! Hugo, le
+prêtre t'attend, et ensuite la récompense de ton crime! Va! adresse ta
+prière au ciel, avant que l'étoile du soir apparaisse.--Apprends si le
+pardon peut encore t'être accordé; la miséricorde du ciel peut seule
+t'absoudre maintenant. Mais ici, sur la terre, sous le ciel, il n'est
+point de lieu où toi et moi puissions respirer une heure le même air.
+Adieu! je ne te verrai pas mourir.--Mais toi, être frêle! tu verras
+rouler sa tête.--Adieu! je ne puis t'en dire davantage. Va! femme au
+cœur infidèle; ce n'est pas moi, c'est toi qui fais verser le sang
+d'Hugo. Va! si tu peux survivre à ce spectacle, jouis de la vie que je
+te laisse.»
+
+13. Ici l'austère Azo couvrit son visage;--car sur son front les veines
+gonflées battirent violemment, comme si le sang bouillonnant qu'elles
+contenaient eût été refoulé du cœur vers son cerveau. C'est pourquoi il
+baissa un instant la tête, et passa sa main tremblante sur ses yeux pour
+les dérober aux regards de l'assemblée. Hugo, pendant ce tems, éleva ses
+mains enchaînées, et demanda un moment d'attention de son père;
+celui-ci, resté silencieux, ne refuse pas sa demande.
+
+--«Ce n'est pas que je craigne la mort,--car tu m'as déjà vu à tes
+côtés, couvert de sang, au milieu de la bataille; et ce fer qui ne fut
+jamais sans usage dans ma main, ce fer que tes esclaves m'ont enlevé, a
+versé plus de sang pour ta cause que jamais n'en fera couler la hache de
+mon supplice.
+
+«Tu m'avais donné la vie, tu peux la reprendre; c'est un don pour lequel
+je ne te remercie point. Je n'ai pas oublié les griefs de ma mère; son
+amour dédaigné, son honneur flétri, l'héritage de honte de son enfant;
+mais elle est dans la tombe, où, lui, son fils, ton rival, la rejoindra
+bientôt. Son cœur brisé,--ma tête tranchée,--témoigneront pour toi chez
+les morts de la fidélité et de la tendresse de ton premier amour,--de ta
+sollicitude paternelle. Il est vrai que je t'ai offensé;--mais je t'ai
+rendu outrage pour outrage.--Celle que tu croyais ta femme, cette autre
+victime de ton orgueil, tu sais qu'elle m'était destinée depuis
+long-tems. Tu la vis, et tu convoitas ses charmes,--et tu te raillais de
+ma naissance, qui était cependant ton ouvrage; tu me disais indigne
+d'elle, indigne de ses embrassemens, parce que, en vérité, je ne pouvais
+réclamer l'héritage légal de ton nom, ni m'asseoir sur le trône
+héréditaire de la maison d'Est. Cependant, si quelques étés de plus
+m'eussent été accordés, mon nom aurait pu devenir plus illustre que
+celui de ces princes, et mériter des honneurs que je n'aurais dûs qu'à
+moi seul. J'avais une épée,--et j'ai un cœur qui aurait pu conquérir un
+casque aussi glorieux[loc29][p2] qu'aucun de ceux qui couvrirent le
+front de tous les souverains de ta race. Les plus beaux éperons de
+chevalier ne sont pas toujours conquis par le fils le mieux né; et les
+miens ont souvent lancé les flancs de mon cheval bien avant tes chefs
+orgueilleux des rangs princiers, lorsque je chargeais l'ennemi au cri
+d'_Est et Victoire_.
+
+[Note loc29: _Haught_.]
+
+«Je ne veux point plaider la cause du crime, ni te prier d'épargner pour
+quelque tems le peu d'heures ou le peu de jours qui doivent rouler sur
+mon insensible poussière;--de tels jours, délirans comme ceux de mon
+passé, ne pouvaient pas, ne devaient pas durer.--Quoique ma naissance et
+mon nom soient vils, et que ta noblesse de race eût dédaigné d'honorer
+un homme tel que moi;--cependant mes traits portent quelque empreinte de
+ceux de mon père, et mon ame.--elle vient toute de toi. De toi--cette
+impétuosité de cœur!--de toi,--oui, pourquoi frémis-tu? de toi vient mon
+bras fort, mon ame de flamme.--Tu ne m'as pas seulement donné la vie,
+mais encore tout ce qui me rend davantage ton fils. Vois ce que tes
+coupables amours ont produit, puisque le ciel t'a récompensé d'un fils
+tel que moi! Je ne suis point un bâtard par mon ame, car cette ame,
+comme la tienne, abhorre tout contrôle. Quant au souffle de vie; ce
+bienfait éphémère que tu m'as donné, et que tu vas reprendre bientôt, je
+ne l'estimais pas plus que toi, lorsque, le casque relevé sur le front,
+à côté l'un de l'autre, nous combattions en précipitant nos coursiers
+sur les cadavres tombés dans la mêlée. Le passé n'est plus rien,--et
+bientôt l'avenir sera du passé. Cependant je voudrais qu'alors je fusse
+tombé sur le champ de bataille: car, quoique tu aies fait le malheur de
+ma mère, et que tu m'aies ravi ma propre fiancée, je sens que tu es
+encore mon père; et toute dure que soit ta sentence, elle n'est point
+injuste, quoique venant de toi. Engendré dans le péché, pour mourir dans
+la honte, ma vie commence et finit de même. Comme le père a failli,
+ainsi le fils a failli, et tu dois les punir tous deux en un seul. Mon
+crime semble le pire aux regards des hommes, mais Dieu jugera entre nous
+deux!»
+
+14. Il se tut--et resta debout les bras croisés qui firent retentir, en
+retombant, les fers qui les entouraient. Il n'y eut pas une oreille,
+parmi tous les chefs rangés dans la salle, qui ne se sentît blessée
+lorsque ces lourdes chaînes retentirent. Les grâces fatales de Parisina
+attirent bientôt tous les regards.--Pouvait-elle entendre ainsi son
+amant condamné à mort? J'ai dit qu'elle était là, pâle et calme, la
+cause vivante des malheurs d'Hugo: ses yeux immobiles, mais ouverts et
+hagards, ne s'étaient point tournés d'un côté ou de l'autre, ils ne se
+voilaient point de leurs douces paupières; mais un cercle d'un blanc
+terne se formait autour de leur orbite d'un bleu foncé; et elle était là
+debout, l'air morne et froid, comme si le sang se fût glacé dans ses
+veines. Mais de tems en tems une larme épaisse et lentement formée
+s'échappait des longues et noires paupières qui couvraient ses beaux
+yeux; c'était une chose à voir, non à entendre! et ceux qui les virent
+furent étonnés que de pareilles larmes pussent couler de deux yeux
+mortels.
+
+Elle voulut parler,--l'articulation imparfaite de ses paroles ne put
+sortir de sa poitrine oppressée. Elle parut former un sourd gémissement,
+comme si son ame se fût échappée avec sa voix. Elle se tut,--mais elle
+voulut essayer encore une fois de parler; alors sa voix se rompit en un
+long cri, et elle tomba comme une pierre, ou une statue renversée de sa
+base, plutôt semblable à un corps qui n'a jamais eu de vie,--ou à un
+monument de marbre représentant l'épouse d'Azo, qu'à cette belle et vive
+coupable, dont chaque passion était un aiguillon qui la poussait au
+crime, mais qui ne pouvait supporter sa honte et son désespoir.
+Cependant elle vivait encore--et elle ne fut que trop tôt arrachée à cet
+évanouissement semblable à la mort.--Sa raison était perdue,--tous ses
+sens avaient été bouleversés par d'intimes angoisses; et les frêles
+fibres de son cerveau (comme les cordes d'un arc, relâchées par la
+pluie, ne lancent plus que des traits égarés), ne produisaient plus que
+des pensées vagues et sans suite.--Le passé pour elle est une page
+blanche, l'avenir une page noire, avec quelques rayons de terrible
+clarté, qui brillent comme la foudre sur une route déserte lorsque les
+tempêtes de la nuit exhalent toute leur colère.
+
+Elle éprouvait des craintes,--elle sentit quelque chose de criminel
+peser sur son ame, comme un poids si lourd et si glacé, qu'elle comprit
+que c'était le crime et la honte. Elle se rappelle que la mort doit
+frapper quelqu'un,--mais qui? Elle l'a oublié:--vit-elle encore?
+Serait-ce la terre qu'elle foule encore sous ses pas? les cieux qu'elle
+aperçoit au-dessus de sa tête? les hommes qui l'entourent? ou étaient-ce
+des démons, ces visages sombres et sévères qui expriment la menace et le
+dédain pour une personne dont le seul regard, avant ce jour, les faisait
+tressaillir de bonheur? Tout était confus et inexplicable pour son ame
+en délire: chaos de craintes et d'espérances étranges: tantôt riant,
+tantôt versant des larmes, mais toujours délirant dans chaque extrême,
+elle lutte avec ce songe convulsif: car il semblait peser sur elle de
+tout son poids: oh! puisse-t-elle jamais ne connaître de réveil!
+
+15. Les cloches du couvent sonnent, mais lentement et avec un son
+lamentable; elles retentissent dans la tour grise et carrée qui répand
+ça et là leur son lugubre. Il arrive douloureusement sur le cœur!
+Écoutez! on chante l'hymne de mort,--l'hymne composée pour les habitans
+de la tombe, ou pour les vivans qui vont bientôt les rejoindre! C'est
+pour l'ame d'un être qui s'en va que retentit l'hymne de mort, et que
+tintent les cloches lugubres: il est près de la fin de sa carrière
+mortelle, à genoux aux pieds d'un moine; triste à entendre--et pénible à
+voir,--à genoux sur la terre nue et froide, avec le billot devant lui,
+et les gardes autour;--et le bourreau, le bras nu et prêt à frapper,
+examinant du doigt si le tranchant de la hache est aiguisé et sûr depuis
+la dernière fois qu'il en a fait usage, afin que le coup soit tout à la
+fois léger et prompt--tandis que la foule, dans un cercle muet, vient
+voir la tête du fils tomber par l'ordre du père.
+
+16. C'est une de ces heures délicieuses qui précèdent le coucher d'un
+beau soleil d'été, qui s'est levé pour éclairer, comme par raillerie, de
+ses plus beaux rayons, un jour si tragique. Ces rayons tombent à
+l'approche du crépuscule sur la tête condamnée d'Hugo, au moment où il
+finissait sa dernière confession à l'oreille du moine, et où, déplorant
+son sort dans une sainte pénitence, il se penchait pour entendre de sa
+bouche les paroles sacrées d'absolution qui ont le pouvoir d'effacer nos
+taches criminelles; ce fut dans ce moment que les feux du soleil vinrent
+briller sur sa tête,--dont les cheveux châtains retombaient en boucles
+pendantes à côté de son cou resté nu; mais plus brillans encore
+tombèrent ses rayons sur la hache qui étincelait près de lui avec un
+éclat effrayamment livide.--Oh! cette heure dernière était la plus amère
+des heures! Les spectateurs même les plus durs furent glacés de terreur:
+affreux était le crime, et juste la condamnation,--cependant ils
+frémirent à cette vue.
+
+17. Les prières dernières de ce fils perfide,--de cet audacieux amant,
+sont terminées. Les grains de son chapelet et ses péchés ont été tous
+comptés, ses heures sont arrivées à leurs dernières minutes;--son
+manteau lui a été enlevé, ses boucles de chevelure d'un brun châtain
+sont placées sous les ciseaux; c'en est fait,--elles sont tombées sous
+l'instrument fatal: l'écharpe que Parisina lui a donnée--et qu'il a
+portée jusqu'à ce moment--ne doit pas le suivre au tombeau; elle va lui
+être arrachée et un mouchoir couvrira ses yeux; mais non,--ce dernier
+outrage ne sera point fait à son front superbe. Tous ses sentimens qui
+paraissaient subjugués se réveillèrent à demi dans un profond dédain,
+lorsque les mains de l'exécuteur voulurent lui bander les yeux, comme
+s'ils n'avaient osé voir la mort en face. «Non!--mon sang et ma vie ne
+m'appartiennent plus, mes mains sont enchaînées,--mais que je meure au
+moins les yeux libres; frappe!» Et en prononçant cette dernière parole,
+il incline sa tête sur le billot; et il répéta sa dernière parole:
+«Frappe!»--et soudain la hache tomba et sa tête roula,--et,
+bouillonnant, lourd, le tronc ensanglanté recula; et de toutes ses
+veines jaillirent des flots de sang; ses yeux et ses lèvres s'agitèrent
+un moment, dans une rapide convulsion--et devinrent fixes pour toujours!
+
+Il mourut, comme un coupable devait mourir, sans parade, sans vaine
+ostentation; il avait fléchi le genou et prié avec résignation, et sans
+dédaigner le secours d'un prêtre et sans désespérer de tout pardon en
+haut. Et tandis qu'il était agenouillé devant le prieur, son cœur était
+séparé de tout sentiment terrestre.--Son père irrité,--son amante
+bien-aimée,--qu'étaient-ils devenus dans ce moment? Plus de
+reproches,--plus de désespoir; aucune pensée qui n'appartînt au
+ciel;--aucune parole qui ne fût une prière,--excepté celles qui
+s'échappèrent de sa bouche, lorsque, voyant disposer son cou pour
+recevoir la hache de l'exécuteur, il avait demandé à mourir les yeux non
+bandés, seul adieu qu'il fit à ceux qui l'entouraient.
+
+18. Muets comme les lèvres qui viennent d'être fermées par la mort, la
+poitrine de chaque spectateur ne pouvait respirer. Mais au loin, de l'un
+à l'autre, se communiqua un froid et électrique frisson au moment où la
+hache effrayante tomba sur la tête de celui dont la vie et les amours
+finissaient ainsi; et il refoula au fond des cœurs, par un son étrange,
+un gémissement prêt à s'en échapper. Mais rien, outre le coup de la
+hache sur le billot, ne troubla plus le silence profond, excepté
+un--Quel est ce cri qui vient fendre l'air silencieux avec un accent si
+déliramment aigu--et qui passe si soudainement? Ce cri, semblable à
+celui d'une mère privée de son enfant par un coup inattendu, s'élève
+jusqu'au ciel, comme celui d'une ame condamnée à d'éternelles
+souffrances. Partie des fenêtres du palais d'Azo, cette horrible voix
+perce les airs; et tous les regards sont tournés de ce côté. Mais on ne
+voit et on n'entend plus rien! C'était le cri d'une femme,--et jamais le
+désespoir ne s'exprima dans un accent plus délirant. Ceux qui
+l'entendirent souhaitèrent par pitié que ce fût le dernier de l'être qui
+l'avait laissé échapper:
+
+19. Hugo n'est plus; et, depuis cette heure, on ne vit et on n'entendit
+plus Parisina dans le palais, ni dans les bosquets du jardin. Son
+nom,--comme si elle n'eût jamais existé,--fut banni de toutes les
+lèvres, comme les mots d'indécence ou de terreur. Et la voix du prince
+Azo ne fit jamais mention de sa femme ou de son fils, dont aucune
+tombe,--aucun monument ne consacre le souvenir. Leurs cendres ne furent
+point bénies par la religion; du moins celles du chevalier qui mourut en
+ce jour. Mais le sort de Parisina demeura enseveli dans l'obscurité,
+comme la poussière cachée dans le cercueil. Se retira-t-elle dans un
+couvent pour y gagner le ciel par le sentier pénible de la pénitence au
+milieu d'années flétries par les remords et des larmes sans sommeil?
+succomba-t-elle par le poison ou sous le poignard, pour la punir de ce
+coupable amour qu'elle osa éprouver? ou, frappée dans ce moment
+terrible, mourut-elle par des tortures moins prolongées; comme celui
+qu'elle vit la tête sur le billot, en partageant le même sort par la
+main de l'exécuteur, qui prit en pitié sa faiblesse défaillante?
+Personne ne le sait--et on ne le saura jamais: mais quelle qu'ait été sa
+fin ici-bas, sa vie commença et finit dans les angoisses[p3]!
+
+20. Azo prit une autre épouse, et des fils vertueux grandirent à ses
+côtés: mais aucun d'eux ne fut aussi aimable et aussi vaillant que celui
+qui se consumait dans la tombe; ou, s'ils le furent,--ils ne le parurent
+pas aux yeux froids de leur père qui les vit croître avec indifférence,
+ou avec des soupirs étouffés: mais jamais une larme ne vint sillonner sa
+joue, jamais sourire ne vint dérider son front; et sur ce large front se
+creusèrent les rides profondes de la pensée, ces sillons que le dévorant
+passage du chagrin y imprime incessamment; cicatrices des blessures
+profondes qu'a laissées la lutte ardente de l'ame. Il n'y eut plus pour
+lui ni joie ni douleurs. Il ne lui restait plus rien ici-bas que des
+nuits sans sommeil et des jours pleins d'ennuis, une ame également morte
+au blâme comme à la louange, un cœur qui se fuyait lui-même et cependant
+ne voulait pas céder--ni oublier; et c'était lorsque ses sentimens et
+ses souvenirs semblaient le moins l'assiéger, que sa pensée était la
+plus intense,--qu'il sentait le plus vivement. La glace la plus épaisse
+ne peut durcir que la surface du fleuve;--le courant fuit toujours
+rapide au-dessous--et ne peut cesser de couler. L'ame d'Azo, ainsi
+couverte de glace à sa surface, était encore hantée par des pensées que
+la nature y avait implantées. Elles y étaient enracinées trop
+profondément pour s'évanouir; quoique l'on puisse tarir les larmes.
+Lorsque, s'efforçant de s'échapper, nous voulons leur fermer le passage,
+elles ne sont point taries;--ces larmes non versées refluent vers leur
+source et y restent plus pures, plus durables, invisibles, mais non
+glacées, et d'autant plus chéries, qu'elles sont moins révélées.
+
+Conservant encore des retours de tendresse pour ceux dont il avait
+abrégé la vie, n'ayant pas le pouvoir de remplir de nouveau le vide qui
+le désolait, sans espoir de rencontrer les objets de ses regrets là où
+les ames des justes jouiront de la félicité éternelle, convaincu de la
+justice du décret qu'il avait porté contre ceux qui avaient mérité cette
+condamnation; Azo cependant traînait une vieillesse malheureuse. Si les
+branches malades d'un arbre sont coupées avec soin, cet arbre en
+recueille de la vigueur et voit reverdir avec plus de force tout ce qui
+lui reste de branchage; mais si la foudre, dans sa fureur, consume ses
+tendres bourgeons, le tronc massif se dessèche et ne produit désormais
+plus de feuilles.
+
+FIN DE PARISINA.
+
+
+
+
+NOTES
+DE PARISINA.
+
+
+NOTE 1.
+
+Les vers contenus dans la Ire section ont été imprimés pour être mis en
+musique, il y a quelque tems; mais ils appartenaient au poème qui paraît
+maintenant, dont la plus grande partie fut composée avant _Lara_, et
+d'autres ouvrages publiés postérieurement à ce dernier poème.
+
+NOTE 2.
+
+_Haught--haughty_.--
+
+ _Away_, haught _man, thou art insulting me_.
+
+(SHAKSPEARE, _Richard II_.)
+
+Cette note porte sur l'emploi du vieux mot _haught_.
+
+(_N. du Tr._)
+
+NOTE 3.
+
+«Ceci, fit diversion à une année calamiteuse pour le peuple de Ferrare,
+car il arriva dans cette ville un événement extrêmement tragique. Nos
+annales imprimées et manuscrites, à l'exception de l'ouvrage grossier et
+négligé de Sardi, et un autre, en ont donné la relation, de laquelle
+cependant on a rejeté plusieurs détails, spécialement le récit de
+Bandelli qui écrivit un siècle après, et qui ne s'accorde pas avec les
+historiens contemporains.
+
+«D'après le _Stella dell' assassino_, mentionné ci-dessus, le marquis,
+en l'année 1405, eut un fils nommé Hugo, jeune homme beau et franc.
+Parisina Malatesta, seconde femme de Niccolo, comme la plupart des
+belles-mères, le traitait avec peu d'affection, à la grande douleur du
+marquis qui l'aimait avec prédilection.
+
+«Un jour elle prit congé de son mari pour entreprendre un certain
+voyage, auquel il consentit, mais sous la condition qu'Hugo
+l'accompagnerait; car il espérait par ce moyen l'amener enfin à
+abandonner l'aversion obstinée qu'elle avait conçue contre lui. Son
+intention fut trop bien remplie, puisque pendant le voyage elle ne
+perdit pas seulement toute sa haine, mais elle tomba dans l'extrême
+opposé. Après son retour, le marquis ne tarda pas long-tems à apprendre
+ce qu'il en était. Il arriva un jour qu'un domestique du marquis, nommé
+Zoese, ou, comme d'autres l'appellent, Giorgio, passant devant les
+appartemens de Parisina, vit en sortir une de ses femmes de chambre,
+tout éplorée. Lui en ayant demandé la raison, elle lui répondit que sa
+maîtresse, pour quelque léger tort, l'avait frappée; et, donnant cours à
+son ressentiment, elle ajouta qu'elle pourrait être facilement vengée,
+si elle faisait connaître la criminelle familiarité qui existait entre
+Parisina et son beau-fils. Le domestique retint ces paroles, et les
+rapporta à son maître qui en fut tellement frappé, qu'il en crut à peine
+ses oreilles. Il s'assura du fait, hélas! trop clairement, le 18 mai, en
+regardant à travers un trou pratiqué dans le plafond de la chambre de sa
+femme. Aussitôt il éclata en fureur, et arrêta les deux complices avec
+Aldobrandino Rangoni de Modène, gentilhomme de Parisina, et aussi,
+dit-on, deux de ses femmes de chambre comme complices de ce crime. Il
+ordonna qu'ils fussent tous mis promptement à la question, disant que
+les juges prononçassent la sentence dans les formes accoutumées sur les
+accusés. Cette sentence fut la mort. Il y eut des personnes qui
+intercédèrent en faveur des condamnés, entre autres Ugocciono Contrario,
+qui avait tout pouvoir sur l'esprit de Niccolo, et son ministre âgé et
+dévoué, Alberto dal Sale. Tous les deux, en versant des larmes et à
+genoux devant le marquis, implorèrent sa pitié, ajoutant toutes les
+raisons qui leur étaient suggérées pour qu'il épargnât les coupables, en
+outre des motifs d'honneur et de décence qui devaient l'engager à cacher
+au public une si scandaleuse action. Mais sa colère le rendit
+inflexible, et il commanda à l'instant que la sentence fût mise à
+exécution.
+
+«Ce fut alors dans les prisons du château, et précisément dans ces
+effrayans donjons que l'on voit encore maintenant, sous la chambre
+appelée Aurora, au pied de la Tour du Lion, en haut de la rue Giovecca,
+que, dans la nuit du 22 mai, furent décapités, d'abord Hugo, et ensuite
+Parisina. Zoese, celui qui l'avait accusée, conduisit cette dernière par
+le bras au lieu du supplice. Elle s'imagina, tout le tems, qu'on allait
+la jeter dans un puits; et elle demandait à chaque pas si elle n'était
+pas encore arrivée à l'endroit qui lui était destiné. Il lui fut répondu
+que le châtiment qui l'attendait était celui de la hache. Elle demanda
+ce qu'était devenu Hugo, et elle reçut pour réponse qu'il était déjà
+décapité. A ces paroles elle poussa un profond soupir, et s'écria:
+«Alors, maintenant, je ne désire pas conserver la vie!» Étant arrivée
+près du billot, elle arracha de ses propres mains tous ses ornemens; et
+enveloppant sa tête d'un mouchoir, elle la présenta au coup fatal qui
+termina cette cruelle scène. Rangoni et les deux amans, selon deux
+calendriers de la Bibliothèque de Saint-François, furent ensevelis dans
+le cimetière de ce couvent. Rien n'est connu concernant les femmes.
+
+«Le marquis veilla pendant toute cette nuit terrible; et, comme il
+marchait de côté et d'autre, il demanda au capitaine du château si Hugo
+était déjà décapité. Il lui répondit que oui. Il se livra alors aux
+lamentations les plus désespérées, en s'écriant: «Oh! que ne suis-je
+mort moi-même avant d'avoir été emporté à faire exécuter ainsi mon cher
+Hugo!» Et rongeant alors avec ses dents une canne qu'il avait à la main,
+il passa le reste de la nuit dans les soupirs et les larmes, en appelant
+souvent son cher Hugo. Le jour suivant, se rappelant qu'il était
+nécessaire de se justifier publiquement, en voyant que la chose ne
+pouvait pas rester secrète, il ordonna que le récit en fût écrit sur le
+papier, et envoyé dans toutes les cours d'Italie.
+
+«En recevant cette communication, le doge de Venise, Francesco Foscari,
+donna des ordres, sans en publier les raisons, pour que l'on différât
+les préparatifs du tournoi qui, sous les auspices du marquis, et aux
+dépens de la cité de Padoue, était sur le point d'avoir lieu, dans la
+place Saint-Marc, afin de célébrer son avénement à la chaire ducale.
+
+«Le marquis, en outre de ce qui avait été déjà fait, ordonna, par un
+inconcevable excès de vengeance, que, autant qu'il y aurait de femmes
+mariées qu'il saurait être infidèles comme sa femme Parisina, elles
+fussent, comme elle, décapitées. Parmi celles-ci, Barbarina, ou, comme
+d'autres l'appellent, Laodamia Romei, femme du juge de cour, subit cette
+sentence, à la place accoutumée de l'exécution, c'est-à-dire dans le
+quartier de Saint-Jacques, à l'opposé de la forteresse actuelle, au-delà
+de celui de Saint-Paul. On ne peut dire combien ces procédés parurent
+étranges dans un prince qui; en considérant son propre caractère, avait
+été, à ce qu'il paraît, beaucoup plus indulgent dans des cas semblables.
+Il s'en trouva, cependant, qui ne manquèrent pas de l'en féliciter.»
+
+(FRIZZI.--_Histoire de Ferrure_.)
+
+Nous ferons suivre cette note d'un extrait du _Globe_ sur la découverte
+d'une _Nouvelle_ italienne très-ressemblante à _Parisina_, et d'où le
+critique pense que Byron a pu puiser le sujet de ce poème. Sans adopter
+cette supposition, il paraîtra néanmoins curieux de comparer le poème de
+Byron avec l'analyse suivante de la _Nouvelle_ italienne.
+
+(_N. du Tr._)
+
+
+LE SUJET DE PARISINA
+TRAITÉ PAR UN AUTEUR ITALIEN DU SEIZIÈME SIÈCLE.
+
+«On nous communique une _Nouvelle_ italienne du seizième siècle, d'un
+auteur oublié, et où se retrouvent les données principales et
+quelques-uns des détails du poème de _Parisina_, l'un des plus
+remarquables, comme l'on sait, de Lord Byron. Nous croyons faire plaisir
+à nos lecteurs en leur offrant quelques traits d'un parallèle qui nous a
+paru curieux. M. Rabbe[n8], à qui nous devons cette intéressante
+communication, se propose de publier incessamment une collection de
+_Nouvelles_ dont celle-ci fait partie; et alors chacun pourra, avec les
+pièces sous les yeux, juger en toute connaissance de cause, si l'on ne
+pourrait pas au moins reprocher à Lord Byron une simple réticence,
+lorsqu'il assure avoir pris le sujet de _Parisina_ dans les _Mélanges
+historiques_ de Gibbon[n9].
+
+[Note n8: M. Rabbe a été enlevé aux lettres, qu'il honorait par son
+caractère et ses talens, avant d'avoir fait cette publication.]
+
+[Note n9: Il paraît très-probable que Byron n'en à pas eu connaissance;
+sa franchise sur ses emprunts littéraires ne permet guère d'en douter.
+D'ailleurs la note qui précède, tirée de l'historien italien Frizzi,
+explique suffisamment l'origine de ce poème.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+«Le fond du poème de Lord Byron et de la _Nouvelle_ de l'auteur italien
+n'est autre que l'antique fable de Phèdre: c'est l'amour incestueux d'un
+jeune homme pour sa belle-mère. Dans Lord Byron et dans le romancier
+italien, l'Hippolyte succombe, et ne cesse pas d'être intéressant malgré
+sa chute. La catastrophe de ses amours est, dans l'un et l'autre,
+terrible et attendrissante; or la difficulté était bien plus grande pour
+les deux auteurs romantiques que pour le classique français, Racine, qui
+fit Hippolyte innocent et vertueux. Byron a supposé, pour triompher plus
+facilement de cette difficulté, que son héros, enfant illégitime, et
+enfant d'une mère qui avait été malheureuse, devait à son père moins de
+tendresse que de haine et de ressentiment. L'auteur italien n'a pas pris
+plus de précaution à cet égard que s'il racontait une histoire
+véritable. Il ne prépare d'excuse aux jeunes amans que dans le rapport
+de leurs âges, la conformité de leurs goûts et l'égalité de leurs
+charmes, opposés à la froide sévérité d'un mari et d'un père dont l'âge
+a déjà glacé les sens. La scène s'ouvre, dans le poète anglais, par un
+rendez-vous à la faveur des ombres de la nuit, et où les deux jeunes
+gens, livrés aux plus doux transports, pressentent, en se séparant, que
+c'est pour la dernière fois qu'ils viennent d'être heureux.
+
+«L'auteur italien n'aborde pas son sujet au milieu de l'action. Il peint
+la naissance d'un amour criminel, les combats de la vertu dans deux
+cœurs formés pour elle, et enfin sa défaite. Consumé d'une passion qu'il
+n'ose avouer pour la femme de son père, Sergio tombe malade; il est au
+lit de la mort, on désespère de lui; et Conrad ayant inutilement
+interrogé son fils sur la cause cachée de son mal, s'abandonne à toute
+la douleur d'un cœur véritablement paternel. Une vieille nourrice sort,
+fondant en larmes, de la chambre du malade, et vient dire à Tibérie:
+«C'en est fait de Sergio; il meurt, et il veut mourir: voilà qu'il
+refuse toute nourriture.» Alors Tibérie lui dit: «Donne-moi ce que tu
+tiens; je vais le lui présenter moi-même: peut-être serai-je plus
+heureuse que toi.» Et, prenant le vase, elle l'approche de Sergio
+mourant, lui parle avec douceur, le prie de manger un peu pour l'amour
+d'elle, et porte à ses lèvres une cuillerée du breuvage.
+
+«Les soins et les douces paroles de Tibérie ont un plein succès. Sergîo
+recouvre la santé, la fraîcheur et l'incarnat de la jeunesse brillent de
+nouveau sur ses joues. Conrad remercie mille fois son épouse, et célèbre
+par des fêtes splendides la convalescence de son fils. C'est au milieu
+de ces fêtes que le drame se noue fortement. Les deux jeunes gens s'y
+parlent avec moins de contrainte; leur mutuelle passion qu'ils n'osent
+s'avouer redouble de force, et devient invincible comme la destinée.
+«Malheureuse, s'écrie Tibérie en pleurant sur elle-même, tu as cherché
+le bonheur de celui qui fait aujourd'hui ton supplice; tu as guéri celui
+qui te rend aujourd'hui malade; enfin tu as ressuscité celui qui te fait
+mourir!» On pourra trouver que le goût italien du tems est un peu trop
+prononcé dans ces antithèses; mais ce défaut s'efface dans l'original,
+grâce à des détails qui ont tout le charme d'une exquise naïveté.
+
+«Un jour que Sergio témoignait sa reconnaissance à Tibérie, de la
+manière la plus passionnée, et qu'il lui disait: _Tibérie! je mourrais
+mille fois pour vous_! elle voulut répondre à ces tendres sermens; mais
+soit allégresse, soit douleur, crainte ou espérance, plaisir ou peine,
+la voix lui manqua, et elle devint aussi immobile qu'un marbre: ses yeux
+parlèrent au défaut de sa langue, et versèrent un torrent de larmes.
+Sergio, surpris et attendri, se mit à pleurer avec elle; puis, prenant
+son voile, il en essuie ses joues colorées, et la conjure de lui
+découvrir la cause de sa peine. Tibérie, voyant ses pleurs et sa
+tendresse, revient à elle, «s'enhardit, lui avoue son amour, et le prie
+à mains jointes d'avoir pitié d'elle, et de ne pas abuser de sa
+faiblesse et de son âge.»
+
+«Mais Sergio n'entendit pas ces supplications de la pudeur mourante, et
+profita de l'occasion que lui offraient l'amour et la fortune. Dès lors
+il pénétra toutes les nuits dans l'appartement de Tibérie. Rien ne
+révélait aux yeux de Conrad ce commerce criminel protégé par le mystère
+le plus profond.
+
+«Tous ces détails de passion sont supprimés dans _Parisina_. Elle passe
+des bras de son amant dans la couche conjugale, s'endort troublée sur le
+sein des son époux qui veille, et pendant son sommeil agité, le nom
+chéri d'Hugo s'échappe de sa bouche, et la fait découvrir.
+
+«Dans l'auteur italien, elle se révèle par une autre circonstance. Des
+détails qui appartiennent au genre comique s'y glissent à travers
+l'émotion sérieuse de la narration. Ainsi, il est dit que Conrad ne
+visitait sa jeune épouse que le matin, ayant appris des médecins que
+c'est l'heure où les plaisirs de l'amour préjudicient le moins à la
+santé des hommes d'un certain âge. Un jour Conrad se présente à la porte
+de Tibérie bien avant l'heure où il avait coutume d'y venir. Surpris de
+trouver la porte fermée au verrou, il heurte avec force, et les deux
+amans s'éveillent épouvantés. Sergio fuit, et descend par la croisée
+dans la galerie qui le conduisait chaque soir dans les bras de sa
+maîtresse; mais, en fuyant, l'infortuné laisse des traces irrécusables
+de sa présence.
+
+«Conrad, dont les soupçons ont été éveillés par la manière inusitée dont
+la porte était close, observe sa pâle et tremblante épouse. Le désordre
+de ses sens et l'embarras de ses réponses suffisaient pour la perdre;
+mais, pour mieux s'assurer de la vérité, Conrad, comme sans dessein, lui
+pose la main sur le cœur: un battement précipité ne lui laisse plus
+aucun doute. Alors, jetant ses regards tout autour de la chambre, il
+aperçoit, à la lueur de la lampe qui veille, un petit bonnet de drap
+rouge avec un cordonnet d'or, qu'il reconnaît pour appartenir à son
+fils, et que celui-ci avait oublié en se sauvant. Cependant il feint de
+s'endormir; et, en affectant le calme le plus parfait, il dissipe la
+crainte dans l'ame de la trop crédule Tibérie.
+
+«Dans la scène que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, tout
+est mieux gradué, il faut en convenir, et plus vraisemblable que dans
+_Parisina_. Ce n'est point sur un mot échappé dans un rêve que le père
+outragé envoie sa femme et son fils à la mort. Ici, il y a de quoi être
+convaincu; car après avoir, sur de si positifs indices, guetté les deux
+amans, il vient, suivi de gardes et de bourreaux, les surprendre dans
+les bras l'un de l'autre. Le Hugo de Lord Byron, au moment de mourir,
+développe un fier et indomptable caractère. Il y a un assez long
+dialogue entre le père et le fils, etc. L'auteur italien marche avec
+beaucoup plus de rapidité au dénouement final. Dans son récit, les deux
+infortunés amans, accablés, ne songent ni à discourir ni à récriminer;
+ils demandent leur grâce à un père irrité et terrible, qui ne les entend
+pas. En effet, Conrad, ivre de fureur et de rage, les fait punir en sa
+présence même d'un supplice affreux. L'Italien laisse bien loin derrière
+lui le poète anglais pour l'énergie et l'horrible vérité de cette
+peinture. Mais au milieu de ce luxe sanglant de férocité, il y a des
+traits d'un pathétique qui déchire l'ame; et c'est pourquoi nous ne
+craindrons pas de citer encore ce morceau de la fin:
+
+«Dès qu'on fut arrivé à la galerie, on posa une échelle sous la fenêtre
+qui donnait dans l'antichambre de la princesse. Conrad y monta le
+premier, ensuite le capitaine et le reste de leurs gens. Ils courent
+dans la chambre avec des torches et des lanternes à la main. Comme les
+deux amans étaient endormis dans les bras l'un de l'autre, le vieillard
+entra sans être entendu. Furieux, il va droit au lit, suivi de son
+escorte; et du même mouvement, tirant rideau et couverture, il s'écrie
+d'une voix tonnante: _Voilà donc l'honneur que me font mon fils et ma
+femme! Que la vengeance soit terrible_!
+
+«Sergio et Tibérie, s'éveillant en sursaut au milieu de ces torches qui
+n'éclairaient que des figures menaçantes et les transports d'un père
+outragé, demeurèrent immobiles d'étonnement et d'effroi; à peine
+respiraient-ils. _Allons_, dit Conrad aux archers, _liez les pieds et
+les mains à ces deux misérables; hâtez-vous_. Cela fait, se tournant
+vers le bourreau qu'il avait amené: _A toi_, dit-il. Le bourreau
+s'avance, crève les yeux à Sergio, et lui arrache la langue avec des
+tenailles, au moment où il exprimait encore des paroles de repentir et
+de supplication; on lui coupe ensuite les mains et les pieds. A cet
+affreux spectacle, Tibérie perd l'usage de ses sens. Conrad, dont la
+soif de vengeance n'était pas assouvie, la ranime lui-même, et puis il
+la fait mutiler de la même manière qu'il vient de faire mutiler son
+fils. On jette ensemble les deux infortunés dans le lit où ils avaient
+été surpris. _Mourez_, leur dit-il, _mourez en proie au désespoir, dans
+ce même lit où vous avez vécu dans les délices, pour me trahir et me
+déshonorer_. A ces mots, il sortit avec tout le monde, referma la porte
+de la chambre, et se mit à se promener ça et là dans la salle, le cœur
+si endurci par cette fièvre de férocité, qu'il ne lui restait pas le
+moindre sentiment humain. Cependant ceux qui l'environnaient détestaient
+une justice si rigoureuse, et les bourreaux eux-mêmes étaient effrayés
+de l'horrible vengeance dont ils avaient été les ministres.
+
+«Les deux amans infortunés, sans langues, sans yeux, sans mains et sans
+pieds, et perdant à la fois leur sang par sept parties différentes de
+leurs corps, touchaient à leur moment suprême. Cependant, aux dernières
+paroles de Conrad, et en entendant fermer la porte, ils s'étaient
+rapprochés à tâtons; et s'étant embrassés avec le reste de leurs bras,
+ils unirent leurs bouches, se serrèrent le plus qu'ils purent, et, dans
+cette sanglante et terrible étreinte, attendirent le dernier soupir.»
+
+«Ce drame accablant est achevé, complété par le peuple indigné au bruit
+de cet excès de vengeance, qui vient en furie briser les portes du
+palais, massacrer les gardes, et traîner Conrad au supplice.
+
+«De partout on avait investi le palais, et le peuple transporté criait:
+_Qu'il meure! qu'il meure, le cruel tyran! Au poteau! au gibet, le
+barbare_! Conrad, saisi dans l'asile où il avait essayé de se cacher,
+voulut inutilement exprimer un tardif repentir. Comme poussés à la
+vengeance par la justice divine, ils lui déchirèrent le visage, lui
+arrachèrent la barbe, et, attaché à un poteau sur la place publique, il
+fut lapidé par le peuple. Mis à mort, écrasé sous une nuée de pierres,
+il n'avait rien conservé de la figure humaine. Hommes, enfans,
+vieillards, c'était à qui l'accablerait; et enfin, il fut, pour ainsi
+dire, enseveli sous une montagne de pierres entassées. Après cette
+vengeance, on se rendit au palais, d'où l'on fit transporter les deux
+malheureux dans un tombeau, avec toute la pompe accoutumée. Le
+lendemain, les plus anciens citoyens s'étant assemblés prirent les
+mesures les plus sages pour le gouvernement du pays qui demeurait sans
+maître, et ils transformèrent leur principauté en une république qui
+subsista long-tems.»
+
+(Extrait du _Globe_ du 10 novembre 1825.)
+
+FIN DES NOTES DE PARISINA.
+
+
+
+
+LAMENTATION
+DU TASSE.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+
+A Ferrare (dans la Bibliothèque) sont conservés les manuscrits originaux
+de la _Jérusalem_ du Tasse et du _Pastor fido_ de Guarini, avec des
+lettres du Tasse, dont l'une est intitulée: _Titien à Aristote_. On voit
+aussi dans cette ville l'écritoire et la chaise, la tombe et la maison
+de ce dernier. Mais comme l'infortune inspire un grand intérêt à la
+postérité, et peu ou point à ses contemporains, la cellule où le Tasse
+fut emprisonné dans l'hôpital de Sainte-Anne attire plus l'attention que
+la résidence ou le monument élevé par l'Arioste,--au moins elle produit
+cet effet sur moi. Il y a deux inscriptions, l'une sur la porte
+extérieure, la seconde sur les murs de la cellule elle-même, invitant,
+non pas nécessairement, l'étonnement et l'indignation du spectateur.
+Ferrare est déchue, et a beaucoup perdu de sa population; le château
+existe encore en entier, et j'ai vu la cour où Parisina et Hugo furent
+décapités, selon les _Annales_ de Gibbon.
+
+
+
+
+LAMENTATION
+DU TASSE.
+
+
+1. Longues années!--Elles mettent à l'épreuve des souffrances le corps
+fragile et l'esprit d'aigle d'un enfant de la poésie.--Longues années
+d'outrages! calomnie et persécutions, folie supposée, solitude
+emprisonnée, et le cancer dévorant de l'ame dans sa forme la plus
+redoutable, lorsque la soif impatiente de la lumière et de l'air
+dessèche le cœur; et que la grille de fer abhorrée, souillant les rayons
+du soleil de son ombre hideuse, pénètre, par cette ombre, à travers la
+prunelle frémissante de l'œil, jusque dans le cerveau, en y portant un
+brûlant sentiment de pesanteur et de peine; quand, dénué de tout, la
+captivité déployée est là debout, raillant à travers la porte jamais
+ouverte, qui ne laisse rien passer à travers ses barreaux, excepté un
+peu de jour, et une nourriture dégoûtante que j'ai mangée seul, jusqu'à
+ce qu'elle eût perdu son amertume insociale. Je dois vivre comme une
+bête de proie, dînant tristement seul, étendu dans le caveau qui est mon
+seul lieu de repos[loc30], et--peut-être--mon tombeau. Tout cela m'a
+quelque peu abattu; mais je n'y succomberai pas, je le supporterai. Je
+ne me courbe pas sous le désespoir; car j'ai lutté avec mon agonie, et
+me suis donné des ailes pour m'envoler loin de l'enceinte étroite des
+murs de mon cachot, et j'ai délivré le saint sépulcre de l'esclavage, et
+je me suis réjoui parmi des hommes et des êtres divins, et j'ai porté ma
+pensée dans la Palestine, en mémoire de la guerre sacrée entreprise à
+l'honneur du Dieu qui a passé sur la terre et qui est maintenant dans le
+ciel; car il a donné de la force à mon cœur et à mes membres. Afin que
+je puisse être pardonné pour les souffrances que j'éprouve, j'ai employé
+le tems de ma pénitence à rappeler comment le saint sépulcre de
+Jérusalem fut conquis, et comment il fut adoré.
+
+[Note loc30: _Which is my lair_.]
+
+2. Mais cette œuvre est accomplie,--ma tâche heureuse est finie; j'ai
+perdu cet ami qui m'a soutenu pendant de longues années! Si je dois
+souiller ta dernière page avec mes larmes, sache que mes peines ne m'ont
+encore fait arracher aucune de tes pages. Mais toi, ma jeune création!
+l'enfant de mon ame! qui venais toujours jouer et sourire autour de moi,
+et me faisais sortir de moi-même pour jouir des délices de ta vue;
+hélas! tu n'es plus!--et avec toi a disparu mon bonheur. Cette dernière
+blessure portée à un roseau brisé me fait verser des larmes de sang.
+Hélas! tu es terminé!--Que me reste-t-il maintenant? Je n'ai que des
+angoisses à éprouver;--et dans l'avenir? j'ignore ma destinée;--mais je
+trouverai, dans l'énergie naturelle de mon ame, la force de tout
+supporter. Je n'ai pas succombé, parce que je n'ai pas de remords ni
+motif d'en avoir. Ils m'appellent insensé--et pourquoi! Oh! Léonore! ne
+leur répliqueras-tu pas? Mon cœur, en effet, était possédé d'un
+sentiment délirant pour élever mon amour aussi haut que tu es placée;
+mais encore ma frénésie n'appartenait pas à mon esprit. J'ai connu mon
+erreur, et j'en supporte la peine. Parce que tu es belle et que je n'ai
+pas été aveugle, voilà le crime qui m'a retranché du sein de l'humanité.
+Mais qu'ils agissent, qu'ils me torturent à leur volonté, mon cœur ne
+fera que reproduire davantage ton image. L'amour heureux peut abandonner
+l'objet de son affection; les amans malheureux sont les amans fidèles.
+C'est leur destin de voir tous leurs sentimens se fortifier au lieu de
+décroître; et chaque passion se concentre dans une seule, comme les
+fleuves rapides vont se confondre tous dans l'océan; mais le nôtre est
+incommensurable et n'a pas de rivage.
+
+3. Au-dessus de moi, écoutez! le long cri maniaque d'ames et de corps
+dans la captivité! Écoutez les coups de fouet et les hurlemens
+croissans, et les blasphèmes à moitié inarticulés! Il y a là des êtres
+pires que des fous frénétiques, quelques hommes dont l'esprit est égaré
+par une intolérable douleur; et sombre est la lumière qui leur est
+laissée avec d'inutiles tortures, ainsi que le veut leur tyran pour
+satisfaire sa volupté du mal. Je suis jeté parmi eux et parmi leurs
+victimes; c'est au milieu de ces soupirs et de ces cris que j'ai passé
+de longues années; c'est au milieu de soupirs et de cris semblables que
+doit se terminer ma vie. Qu'il en soit ainsi;--car alors je pourrai
+reposer dans la tombe.
+
+4. J'ai souffert patiemment jusqu'ici, je supporterai encore patiemment
+mes souffrances: j'ai oublié la moitié de ce que je voulais oublier;
+mais si j'étais rendu à la vie,--oh! mon destin serait-il d'être
+oublieux comme je suis maintenant oublié?--N'éprouverais-je pas de
+ressentimens contre ceux qui m'ont retenu dans cette vaste demeure de
+lépreux et des nombreuses douleurs? Là où le rire n'est point joyeux, où
+la pensée ne sort point de l'ame, où les paroles n'appartiennent pas au
+langage des hommes, où les hommes mêmes n'appartiennent pas à
+l'humanité, où les cris répondent aux malédictions, les gémissemens aux
+coups, et où chacun est torturé dans son cachot séparé;--car nous sommes
+jetés en foule dans nos solitudes[loc31]; séparés l'un de l'autre par
+des murs épais, qui répètent par l'écho les cris de la folie dans sa
+loquacité étrange;--tandis que chacun peut les entendre, personne ne
+fait attention à l'appel de son voisin,--personne! excepté un homme, le
+plus malheureux de tous, qui n'était point fait pour être le compagnon
+de ces insensés, ni pour être enfermé entre la folie et le malheur.
+N'éprouverai-je pas de ressentimens contre ceux qui m'ont jeté dans
+cette prison? qui m'ont avili dans l'esprit des hommes, en me refusant
+l'usage du mien, en flétrissant ma vie au milieu de sa carrière, en
+représentant mes paroles comme choses à éviter et à craindre? Ne leur
+ferai-je pas payer ces angoisses, et ne leur apprendrai-je pas les
+gémissemens étouffés de la douleur? Les efforts à faire pour rester
+calme, et la froide détresse qui détruit notre contentement stoïque?
+Non!--trop fier pour être vindicatif--j'ai pardonné les insultes de la
+princesse, et je voudrais mourir. Oui, sœur de mon souverain! pour toi
+je dissipe toute l'amertume de mon cœur; elle ne peut habiter où règne
+_ton_ image. Les haines de ton frère,--je ne les maudis point; tu n'as
+pas pitié de moi,--mais je ne puis t'oublier.
+
+[Note loc31: _For we are crowded in our solitudes_.]
+
+5. Réfléchis sur un amour qui ne connaît pas le désespoir, mais dont
+toutes les affections non éteintes font encore son plus grand bonheur:
+vives et profondes, qu'elles demeurent encore dans mon cœur fermé et
+silencieux, comme la foudre accumulée habite dans son nuage, enveloppée
+de son noir et roulant linceul, jusqu'à ce qu'elle éclate,--et que le
+dard éthéré frappe au loin: ainsi au choc électrique de ton nom, la
+pensée ardente éclate en moi, et pour un moment toute autre pensée que
+la tienne disparaît;--elles ne sont plus,--je suis le même pour toi. Et
+cependant mon amour se fortifie sans ambition; je connaissais ta
+naissance, la mienne, et je savais qu'une princesse n'était point la
+compagne d'amour d'un poète. Je ne confiais point cet amour, je ne le
+murmurais point; il se suffisait à lui-même, il était à lui-même sa
+propre récompense; et si mes yeux l'ont révélé, hélas! ils ont été bien
+punis par le silence et la froideur des tiens, et cependant je ne me
+plains pas. Tu étais pour moi un reliquaire de cristal, adoré à une
+sainte distance, et dont je baisais respectueusement le parvis sacré qui
+l'entourait. Non pas parce que tu étais une princesse, mais parce que
+l'amour t'avait parée d'une auréole de gloire, et avait revêtu tes
+traits d'une beauté qui frappait d'étonnement,--oh! non pas
+d'étonnement,--mais d'une crainte respectueuse comme celle qu'inspire le
+Très-Haut; et dans cette douce sévérité il y avait quelque chose qui
+surpassait toutes les tendresses.--Je ne sais pas pourquoi--ton génie
+maîtrisait le mien;--mon étoile est encore devant toi:--s'il était
+présomptueux d'aimer ainsi sans espérance, cette triste fatalité m'a
+coûté cher. Mais par cela même tu m'es encore plus chère, et je
+passerais ma vie avec contentement, dans ce cachot qui me
+torture,--seulement pour l'amour de _toi_. L'amour, qui m'a visité dans
+mes chaînes, en a à moitié allégé la pesanteur; et pour le reste,
+quoiqu'elles soient encore pesantes, il me prête de la force pour les
+soutenir. Il te contemple avec un cœur tout entier à toi, et surmonte
+l'intensité de la douleur.
+
+6. Cela n'est pas étonnant:--depuis ma naissance mon ame fut enivrée
+d'amour; cet amour a pénétré et s'est mêlé à tous les objets que j'ai
+vus sur la terre. Je faisais des idoles de ces objets inanimés, et des
+fleurs solitaires et sauvages, des rochers où elles croissaient, un
+paradis sous les arbres balancés duquel je me reposais à l'ombre, en y
+rêvant des heures sans nombre, quoique je fusse toujours grondé pour de
+semblables absences; et les sages secouaient leurs têtes blanches sur
+moi, et disaient que des hommes exaltés comme moi étaient fous, et qu'un
+gueux d'enfant comme moi finirait mal, et que la seule leçon que je
+méritasse était le fouet; et alors ils me frappaient, et je ne pleurais
+pas, mais je les maudissais dans mon cœur; et je retournais dans ma
+solitude cachée pour pleurer seul, et pour rêver de nouveau des visions
+qui naissent sans être livré au sommeil. Avec les années, mon cœur
+commença à palpiter de sentimens d'un trouble étrange, et d'une peine
+douce. Mon cœur tout entier s'exhalait dans un seul besoin, mais errant
+et indéfini, jusqu'au jour où je trouvai l'objet que je cherchais,--et
+qui était toi. Dès lors tout mon être fut absorbé en toi;--le monde
+avait disparu;--tu avais dans mon cœur annihilé la terre!
+
+7. J'aimai plus encore la solitude;--mais je ne pensais guère à passer
+je ne sais quel tems de ma vie éloigné de toute communauté avec
+l'existence, excepté celle des maniaques et de leur tyran, à être leur
+compagnon bien des années avant que mon corps, comme les leurs, ait été
+livré aux vers de la tombe. Mais qui m'a vu en proie au désespoir, ou
+qui m'a entendu dans le délire? Peut-être, dans un semblable cachot,
+souffrons-nous plus que le matelot naufragé sur son rivage désert. Le
+monde est tout entier devant lui.--Le _mien_ est _ici_, dans un espace à
+peine double de celui qu'ils seront obligés d'accorder à mon cercueil.
+Bien qu'_il_ doive mourir, il peut élever les yeux, et, d'un regard
+mourant, accuser le ciel.--Je n'élèverai point les miens pour une
+semblable plainte, quoiqu'ils soient couverts par la voûte de mon
+cachot.
+
+8. Cependant j'éprouve de tems en tems que mon esprit s'affaiblit, mais
+avec le sentiment de sa décadence.--Je vois des lumières inaccoutumées
+briller sur les murs de ma prison, et un démon étrange, qui me vexe par
+des tours d'escamoteur et de petits tourmens accompagnés du sentiment de
+l'homme heureux et libre. Mais ce qui est le plus affreux pour celui qui
+a ainsi long-tems souffert, c'est la maladie du cœur, la petitesse du
+lieu qui l'enferme, et tout ce qui peut être supporté sans mourir, ou
+qui peut avilir l'ame. Je pense que mes ennemis n'ont été que l'homme;
+mais des esprits ont pu se liguer avec lui:--toute la terre
+m'abandonne,--le ciel m'oublie;--dans l'impuissance de me défendre, les
+pouvoirs du mal peuvent, la chose est possible, me tenter encore, et
+prévaloir contre la créature accablée qu'ils assaillent. Pourquoi mon
+esprit est-il éprouvé dans cette fournaise comme l'acier? parce que j'ai
+aimé, parce que j'ai aimé ce que je ne devais pas aimer, et que j'ai vu
+ce qui était plus ou moins que mortel et que moi.
+
+9. J'ai été autrefois très-prompt à sentir--ce n'est plus.--Mes
+cicatrices sont durcies, car autrement j'aurais déjà brisé mon cerveau
+contre ces barreaux de fer, en voyant le soleil briller à travers comme
+par moquerie.--Si je supporte et si j'ai supporté ce que j'ai raconté,
+et tout ce qui n'a pas de paroles pour s'exprimer, c'est parce que je ne
+voulais pas mourir et sanctionner par un suicide le stupide mensonge qui
+m'enchaîne ici, imprimer profondément, par la flétrissure de la honte,
+la folie dans ma mémoire, et rechercher la compassion pour un nom
+flétri, en scellant la sentence que mes ennemis ont portée contre moi.
+Non--ce nom sera immortel!--et je fais de mon cachot actuel un temple
+pour l'avenir que les nations viendront visiter en mon honneur; tandis
+que toi, Ferrare! lorsque tes ducs souverains ne seront plus avec toi,
+tu tomberas en ruines, tes palais écroulés seront déserts, la couronne
+d'un poète sera ta propre couronne, le cachot d'un poète ton monument le
+plus célèbre, aux yeux de l'étranger qui contemplera tes murs dépeuplés.
+Et toi, Léonore! toi--qui fus honteuse de ce qu'un homme comme moi ait
+pu t'aimer,--qui rougis d'entendre que tu pouvais être chère à un cœur
+qui ne fut point celui d'un monarque; va! dis à ton frère que mon cœur,
+indompté par le malheur, les années, la lassitude--et peut-être par la
+flétrissure qu'il m'a imputée--et la longue infection d'une caverne
+comme celle-ci, où l'esprit est livré à la même pourriture que les
+habitans de l'abîme, t'adore encore;--et ajoute--que lorsque les tours
+et les créneaux qui gardent ses heures joyeuses de banquet, de danse, de
+fête, de débauche, seront oubliés ou laissés dans un honteux
+abandon,--ce cachot sera un lieu consacré! Mais toi,--quand toute cette
+magie de la naissance et de la beauté, qui t'entoure, sera dissipée,--tu
+auras encore la moitié du laurier qui ombragera ma tombe. Nul pouvoir
+dans la mort ne pourra séparer nos noms, comme aucun dans la vie ne peut
+t'arracher de mon cœur. Oui, Léonore! ce sera notre destin d'être unis
+pour toujours;--mais il sera trop tard!
+
+FIN DE LA LAMENTATION DU TASSE.
+
+
+
+POÉSIES INÉDITES
+DE LORD BYRON.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+DES ÉDITEURS.
+
+Les poésies qui suivent ont été publiées dans la dernière édition donnée
+par les frères Galignani à Paris. C'était pour nous un devoir de les
+reproduire ici avec les autres pièces inédites, pour faire connaître les
+œuvres complètes du poète. Elles n'ajouteront rien à sa gloire,
+quelques-unes étant des essais de sa jeunesse; mais plusieurs
+augmenteront l'estime qu'inspire son caractère, et que l'on s'obstine
+quelquefois à lui refuser, en considérant la tendance générale de ses
+autres poésies.
+
+
+
+
+POÉSIES INÉDITES
+DE LORD BYRON.
+
+
+I.
+
+VERS ADRESSÉS A L'OBJET DE SES AFFECTIONS
+APRÈS SON MARIAGE.
+
+
+Il fut un tems, je n'ai pas besoin de le nommer, puisqu'il ne sera
+jamais laissé dans l'oubli,--où tous nos sentimens, toutes nos émotions
+étaient les mêmes, comme mon ame est encore la même pour toi.
+
+Et depuis cette heure où ta bouche m'avoua, pour la première fois, une
+flamme qui égalait la mienne, quoique mon cœur ait eu plus d'un tort
+envers toi, tort caché, et par là non ressenti par le tien.
+
+Aucun cœur,--non, aucun cœur n'a été si profondément abattu, en pensant
+avec quelle rapidité cet amour s'était enfui, éphémère comme chaque
+infidèle baiser!--mais éphémère dans ton cœur seulement.
+
+Cependant le mien éprouva quelques consolations en entendant récemment
+tes lèvres déclarer, par des accens crus autrefois sincères, que tu
+conservais le souvenir des jours qui ne sont plus.
+
+Oui, mon adorée! et cependant ma cruelle amie; quoique tu ne veuilles
+plus aimer de nouveau, il m'est doublement doux de penser que le
+souvenir de cet amour se conserve dans ton cœur.
+
+Oui, c'est pour moi une glorieuse pensée; mon ame ne se plaindra plus
+désormais, quelle que tu sois ou que tu puisses être; tu _as_ été
+tendrement, uniquement à moi.
+
+
+
+
+II.
+
+EN QUITTANT L'ANGLETERRE.
+
+
+C'en est fait! la chaloupe déploie ses blanches voiles au souffle
+frémissant de la brise fraîche qui siffle sur la cime du mât penché;--et
+moi, je dois m'éloigner de cette terre, parce que je n'en puis aimer
+qu'une.
+
+Mais si je pouvais redevenir ce que j'ai été, si je pouvais revoir ce
+que j'ai vu,--si je pouvais de nouveau reposer sur le cœur qui rendit
+autrefois heureux mes plus ardens désirs; je ne chercherais pas un autre
+climat, parce que je n'en puis aimer qu'une.
+
+Il y a long-tems que j'ai vu cet œil qui a causé mon bonheur ou mon
+infortune, et je me suis efforcé, mais en vain, de l'effacer de ma
+mémoire; car, quoique je m'éloigne d'Albion, mon amour est encore
+attaché à une seule.
+
+Comme un oiseau solitaire et sans compagne, mon cœur abattu est désolé;
+je regarde autour de moi, et je ne puis rencontrer un sourire ami, ou un
+visage bien-venu; et même, dans les foules, je suis encore seul, parce
+que je n'en puis aimer qu'une.
+
+Je traverserai les mers écumantes, et je chercherai un asile étranger;
+et jusqu'à ce que j'aie oublié un beau mais infidèle visage, je ne
+trouverai pas de lieu de repos. Je ne puis éviter mes noires pensées:
+l'amour me suit partout, mais l'amour pour une seule.
+
+Le plus pauvre, le plus misérable de la terre trouve encore quelque
+foyer hospitalier où le doux regard de l'amitié ou de l'amour peut
+encore sourire dans le bonheur, ou consoler dans l'affliction; mais je
+n'ai ni ami, ni amante, parce que je n'en puis aimer qu'une.
+
+Je pars! mais, dans quelque lieu que j'aborde, il ne s'y trouve ni un
+œil pour pleurer avec moi, ni un cœur fraternel pour partager la moindre
+de mes peines; et toi, qui as détruit toutes mes espérances, tu ne
+trouveras pas pour moi un soupir, quoique je t'aie aimée seule.
+
+De penser seulement à chaque scène de nos jeunesses,--de ce que nous
+sommes, de ce que nous avons été,--accablerait de douleur des cœurs plus
+faibles; mais le mien, hélas! a résisté à ce coup mortel: cependant il
+bat encore, comme au commencement de son amour, et il n'a jamais aimé
+fidèlement qu'un cœur.
+
+Quel est ce cœur si cher, ce cœur bien-aimé? il n'est point donné aux
+yeux vulgaires de le contempler;--et pourquoi cet amour a-t-il été si
+promptement traversé? tu le sais mieux que personne,--je l'ai éprouvé
+plus que tout autre: mais peu d'entre ceux qui habitent sous le soleil
+ont aimé aussi long-tems et un seul objet.
+
+J'ai essayé des chaînes d'une autre beauté remplie d'attraits et
+peut-être aussi belle à la vue; je voudrais l'avoir aimée autant que
+toi;--mais quelque charme indomptable défendait à mon cœur saignant
+d'accorder un retour de tendresse et d'amour à tout autre qu'à une
+seule.
+
+Il me serait doux de te revoir au moment du départ, et de te bénir à mon
+dernier adieu; cependant je ne désire pas que ces yeux pleurent sur
+celui qui va errer sur les vagues agitées,--quoique partout où ma barque
+portera mes pas fugitifs, je n'aime que toi,--je ne puisse aimer qu'un
+cœur.
+
+
+
+
+III.
+
+STANCES DESTINÉES A ÊTRE RÉCITÉES A LA RÉUNION CALÉDONIENNE, EN 1814.
+
+
+Quel est celui qui n'a pas jeté un regard sur la page où la Renommée a
+fixé le nom inconquis de la haute Calédonie, la terre des montagnes qui
+repoussa les chaînes des Romains et chassa loin d'elle les Danois aux
+crêtes de flammes, dont aucun ennemi ne pourrait dompter le brillant
+claymore et le bouillant courage,--qu'aucun tyran ne pourrait commander?
+
+Cette antique génération n'est plus,--mais leurs enfans respirent
+encore, et la gloire les couronne d'un double laurier; elle brille sur
+les bannières confondues des Gallois et des Saxons; et, Angleterre! tu
+ajoutes leur valeur indomptable à la tienne. Le sang qui coula avec
+Wallace fut celui d'hommes libres; mais maintenant, il est versé
+seulement pour la gloire et pour toi! Oh! ne repousse pas la demande du
+vétéran du Nord; mais prête-lui ton assistance,--le monde lui a donné la
+renommée!
+
+Les plus humbles rangs, les braves les plus ignorés qui ont versé leur
+sang, tandis qu'ils suivaient avec ardeur la bannière orgueilleuse qui
+dormait sur le gazon flétri que leurs camarades, plus heureux, avaient
+foulé dans leur triomphe qu'ils nous ont légué,--c'est tout ce que leur
+destin accorde--à leurs enfans orphelins et à leur épouse solitaire:
+cette épouse peut, sur les sombres collines de la haute Albyn, élever
+vers le ciel un œil mélancolique et plein de larmes, ou contempler,
+tandis que des nuages prophétiques découvrent les malheurs anticipés du
+devin montagnard, le fantôme sanglant de chaque guerrier sombre dans ces
+nuages, ou éclatant dans les éclairs de la tempête. Alors elle entonnera
+le chant solitaire, la douce complainte sur celui qui n'est plus,--sur
+celui dont les restes éloignés demandent vainement le sauvage _requiem_
+de Coronach réservé au brave!
+
+C'est le ciel--non l'homme--qui doit soulager la douleur qui éclate
+lorsque les sentimens de la nature suivent leur cours; cependant la
+tendresse et le tems peuvent dérober aux larmes la moitié de leur
+amertume pour un être si cher: la reconnaissance de la nation cependant
+peut étendre un coussin sans épines sous la tête de la veuve; elle peut
+alléger les soins maternels de son cœur, et préserver du besoin les
+enfans du soldat.
+
+
+
+
+IV.
+
+STANCES A CELLE QUI PEUT LE MIEUX LES COMPRENDRE.
+
+
+Qu'il en soit ainsi!--nous nous séparons pour toujours! Que le passé
+ressemble au néant! Si je t'avais seulement _aimée_, jamais tu ne
+m'aurais été aussi chère.
+
+Si je t'avais aimée, et que j'eusse été ainsi dédaigné, j'aurais pu
+mieux supporter cette injure;--lorsqu'il n'est pas récompensé,--l'amour
+est dompté par le sentiment naissant du mépris.
+
+L'orgueil peut refroidir ce que la passion avait rendu brûlant, le tems
+peut dompter la volonté capricieuse; mais le cœur trahi par l'amitié
+palpite des battemens les plus insensés du malheur.
+
+Si je t'avais aimée,--je pourrais te haïr maintenant, de cette haine qui
+est une consolation; je pourrais aller jusqu'à t'exécrer et assouvir ma
+vengeance par des paroles.
+
+Mais il est un chagrin silencieux qui ne peut trouver aucune issue dans
+le langage, qui dédaigne d'emprunter aucun soulagement à ces hauteurs
+que le chant peut atteindre.
+
+Comme une chaîne insonore qui rend esclave,--comme les rêves sans
+sommeil qui sont une raillerie,--comme les gouttes d'eau glacées qui
+tombent de la voûte d'un rocher caverneux,
+
+Tel est le sentiment glacé et malade que tu as fait connaître à mon
+cœur; par une blessure profonde tu l'as forcé à dérober au monde sa plus
+amère douleur!
+
+Autrefois ce cœur te crut tendrement, orgueilleusement, tout ce que
+l'imagination peut se peindre; autrefois il t'honorait, t'estimait,
+comme son idole, comme sa sainte!
+
+Pour moi tu étais plus qu'une femme, et ce n'était pas comme un homme
+que mes regards s'arrêtaient sur toi; pourquoi m'as-tu trompé comme une
+femme? pourquoi as-tu accumulé sur moi une malédiction plus qu'humaine?
+
+N'étais-tu qu'un démon, empruntant le sourire de l'amitié et les
+artifices de la femme, et parée d'une beauté étrangère, jouant avec un
+cœur fidèle?
+
+Par cet œil qui put autrefois répondre par ses regards aux miens, par
+cette oreille qui put autrefois écouter les histoires que je te
+racontais;
+
+Par cette lèvre, prodigue de sourires, qui pouvait adoucir l'amertume
+des chagrins; par cette joue qui brillait autrefois de tant d'éclat, et
+feignait de rougir aux paroles de la pure amitié;
+
+Par tous ces charmes trompeurs réunis tu as servi ta volonté capricieuse
+et flétri sans regrets celui que tu ne voulais pas obligeamment
+assassiner!
+
+Cependant je ne te maudis point--dans ma tristesse,--je sens encore
+combien tu me fus chère. Oh! je ne pourrais--même dans la folie--te
+condamner à la peine que tu mérites!
+
+Vis! et quand ma vie sera éteinte, puisse la tienne durer encore
+long-tems; trop tard alors tu pourras découvrir par tes propres
+sentimens tout ce que j'ai dû ressentir contre toi!
+
+Quand tous tes attraits seront fanés,--quand tes flatteurs ne
+t'encenseront plus;--avant que le linceul de la mort ait dérobé aux
+regards la proie d'un reptile;--
+
+Avant cette heure--trompeuse sirène! écoute-moi!--tu ressentiras ce que
+j'éprouve maintenant, tandis que mon ame, voltigeant près de toi,
+murmure à ton oreille le vœu rompu de l'amitié!
+
+Mais--il est inutile de te faire des reproches sur ta vie passée ou
+présente;--ce que tu fus--mon imagination l'a rêvé! ce que tu es--je le
+connais _trop tard_!
+
+
+
+
+V.
+
+MÉLODIES HÉBRAÏQUES.
+
+
+I.
+
+C'est l'heure où le chant du rossignol retentit dans les
+bosquets;--c'est l'heure où les vœux des amans semblent plus doux dans
+les paroles murmurées tout bas;--les souffles du vent et les murmures
+des eaux apportent à l'oreille solitaire une musique harmonieuse. Les
+gouttes de la rosée du soir ont rendu brillante chaque fleur, et les
+étoiles se rassemblent dans les cieux, et les vagues deviennent plus
+azurées, et les feuilles ont une couleur plus brune, et dans l'espace
+règne encore ce clair-obscur si doucement sombre, si ténébreusement pur,
+qui suit le déclin du jour au moment où le crépuscule disparaît devant
+les rayons de la lune.
+
+
+II.
+
+Dans la vallée des eaux nous pleurons sur le jour où l'ennemi, où l'hôte
+de l'étranger fit sa proie de Jérusalem; et nos têtes reposent
+tristement penchées sur nos seins, et nos cœurs sont pleins de la patrie
+absente.
+
+Le chant qu'ils demandaient en vain,--il dort encore dans nos ames,
+comme le vent qui a expiré sur la colline; ils demandaient nos chants
+sur la harpe,--mais ils versèrent notre sang avant que notre main droite
+leur fît entendre le moindre accord d'harmonie.
+
+Nos harpes sans cordes sont suspendues sur les branches désolées du
+saule, aussi tristes, aussi muettes que les feuilles desséchées. Nos
+mains peuvent être enchaînées,--nos larmes sont encore libres pour notre
+prière et notre gloire,--et Sion! oh toi!
+
+
+III.
+
+Ils disent que l'espérance est du bonheur; mais l'amour natal peut
+honorer le passé, et la mémoire réveille les pensées qui consolent:
+elles se lèvent les premières--et se couchent les dernières; et tout ce
+que la mémoire aime le plus à se rappeler était autrefois notre seule
+espérance; et tout ce que cette espérance a adoré et perdu s'est
+conservé dans la mémoire.
+
+Hélas! tout est déception; l'avenir nous abuse de loin; nous ne pouvons
+être ce que nous nous rappelons, et nous n'osons penser à ce que nous
+sommes.
+
+
+VI.
+
+FRANCISCA.
+
+Francisca s'avance dans l'ombre de la nuit, mais ce n'est pas pour
+contempler les étoiles du firmament; et si elle s'asseoit dans le
+bosquet de son jardin, ce n'est pas par amour pour ses fleurs
+naissantes. Elle écoute,--mais ce n'est pas la voix du rossignol,
+quoique son oreille attende une histoire aussi tendre que la sienne. Le
+bruit d'un pas se fait entendre à travers l'épais feuillage, et sa joue
+devient pâle, et son cœur bat rapidement; une voix murmure à travers les
+feuilles frémissantes, et sa rougeur revient,--et son sein se soulève:
+un moment encore et ils seront réunis.--Il est passé,--son amant est à
+ses pieds.
+
+
+VII.
+
+LA RENOMMÉE, LA SAGESSE, L'AMOUR ET LE POUVOIR.
+
+La renommée, la sagesse, l'amour et le pouvoir étaient à moi, et la
+santé et la jeunesse étaient à moi; mon verre se rougissait des vins de
+tous les climats, et d'aimables beautés me prodiguaient leurs caresses;
+je voyais briller mon cœur dans les yeux de la beauté, et je sentais mon
+ame s'attendrir; tout ce que peut accorder la terre, ou l'homme désirer,
+m'appartenait dans une royale splendeur.
+
+J'essaie de compter les jours que la mémoire peut rappeler de l'oubli,
+avec tout ce que la vie ou la terre déploient de séductions; il ne s'est
+levé aucun jour, il ne s'est passé aucune heure de plaisir, sans être
+mêlé d'amertume; et aucun ornement de ma puissance ne brilla sans se
+flétrir.
+
+Le serpent des campagnes se laisse prendre par des artifices et des
+charmes; mais celui qui entoure le cœur de ses replis, oh! qui a le
+pouvoir de l'arracher par un charme? Il n'est point docile à la science
+de la sagesse, et sa voix ne peut le séduire; mais il darde à jamais son
+venin dans l'ame qui est condamnée à ses tortures.
+
+
+VIII.
+
+LA PRIÈRE DE LA NATURE.
+
+Père de la lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu les accens du
+désespoir? Le crime de l'homme lui sera-t-il jamais pardonné? Le vice
+peut-il intercéder en sa faveur par la prière? Père de la lumière, je
+t'invoque! Tu vois mon ame triste et sombre; toi qui peux observer la
+chute du moineau, détourne de moi la mort du péché; je ne cherche pas
+d'autels déserts, de sectes inconnues; oh! indique-moi le chemin de la
+vérité! je reconnais ta terrible toute-puissance; épargne, en
+l'amendant, les fautes de la jeunesse. Que les bigots élèvent des
+temples sombres, que la superstition bénisse leurs portiques, que les
+prêtres, pour prolonger leur règne de ténèbres, trompent les hommes par
+des contes de cérémonies mystiques. L'homme bornera-t-il la puissance de
+son créateur à de gothiques monumens de pierres périssables? Ton temple
+est le domaine du jour; la terre, l'océan, le ciel, sont ton trône sans
+limites.
+
+L'homme condamnera-t-il sa race aux flammes de l'enfer, si elle ne
+fléchit le genou dans tes temples somptueux? Nous dira-t-il que tous,
+pour un qui pèche, doivent périr dans la tempête universelle? Chacun
+d'eux prétendra-t-il gagner le ciel, et condamner son frère dont l'ame
+conserve une espérance contraire, ou que des doctrines moins sévères
+inspirent? Ces hommes, par des croyances qu'ils ne peuvent expliquer,
+peuvent-ils préparer un bonheur ou un malheur imaginaire? Ces reptiles
+qui rampent sur la terre connaissent-ils les desseins de leur sublime
+créateur? Ces hommes qui ne vivent que pour eux seuls, dont les années
+s'écoulent dans un crime perpétuel,--ces hommes effaceront-ils tous
+leurs vices par leur foi, et vivront-ils au-delà des limites du tems?
+
+Père! je ne recherche point les lois d'aucun prophète,--_tes lois_
+apparaissent dans les œuvres de la nature:--je me reconnais une créature
+faible et corrompue; cependant je t'adresserai mes prières, car tu veux
+les entendre! Toi qui guides les astres errans à travers les royaumes
+déserts de l'espace éthéré; qui apaises la guerre des élémens, et dont
+je reconnais la main puissante d'un pôle à l'autre:--toi qui, dans ta
+sagesse, m'as placé ici-bas; qui, quand tu le voudras, peux m'en
+retirer; ah! tandis que je parcours ma carrière sur ce globe terrestre,
+étends jusqu'à moi ta main protectrice. C'est toi, ô mon Dieu! c'est toi
+que j'invoque! Quel que soit le bien ou le mal qui m'arrive, je me
+relève ou je succombe par ton ordre, je me confie dans ta protection.
+Si, lorsque cette poussière sera retournée à la poussière, mon ame
+s'envole sur des ailes aériennes, comme ton nom glorieux et adoré
+inspirera sa faible voix! Mais si cet esprit fugitif partage avec
+l'argile l'éternel sommeil de la tombe, tant que la vie circulera dans
+mes veines j'élèverai vers toi ma prière, quoique condamné à ne plus me
+relever de la couche de la mort. A toi j'adresse mes humbles chants,
+reconnaissant de toutes tes faveurs passées, et j'espère, ô mon Dieu,
+qu'à la fin cette vie errante retournera dans toi.
+
+22 décembre 1806.
+
+
+NOTE.
+
+L'auteur de cette traduction a publié dans une brochure récente[loc32]
+deux extraits des _Védas_, en _sanskrit_, en _français_ et en _persan_,
+qui offrent des idées tout-à-fait analogues à quelques-unes de la prière
+de Lord Byron, qui leur est de quatre ou cinq mille ans postérieure.
+Voici la fin:
+
+«O soleil! nourricier du monde! solitaire anachorète! dominateur et
+régulateur suprême! fils de Pradjâpati! écarte tes rayons éblouissans!
+retiens ton éclatante lumière, afin que je puisse contempler ta forme
+ravissante, et devenir partie de l'être divin qui se meut dans toi!
+
+«Puisse mon souffle de vie être absorbé dans l'ame moléculaire et
+universelle de l'espace! Que ce corps matériel et périssable soit réduit
+en cendres!
+
+«O Dieu! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de mes œuvres!
+souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de mes œuvres!
+
+«O Dieu du feu! conduis-nous par le droit chemin. O Dieu! tu connais
+toutes nos actions, efface nos péchés: nous t'offrons le plus haut
+tribut de nos louanges! notre dernière salutation.»
+
+[Note loc32: _Mémoire sur l'origine et la propagation de la doctrine du
+Tao_, fondée en Chine par _Lao-tseu_, traduit du chinois, et accompagné
+d'un commentaire tiré des livres sanskrits et chinois, etc.; suivi de
+deux _Oupanichads_ des _Védas_, avec le texte sanskrit et persan. Par
+M.G. Pauthier, de la Société Asiatique de Paris. A la librairie
+orientale de Dondey-Dupré.]
+
+
+IX.
+
+VERS ÉCRITS SOUS L'IMPRESSION D'UNE MORT PROCHAINE.
+
+Oublierai-je ici la scène encore présente à ma pensée? Les rochers
+s'élèvent et les ruisseaux coulent dans les lieux champêtres que la
+passion rendait fortunés. Cependant, Marie, tous tes charmes
+m'apparaissent encore aussi frais que dans un songe délicieux d'amour.
+
+Oublie ce monde, ô mon ame agitée; tourne, tourne tes pensées vers le
+ciel; tu y dirigeras bientôt ton essor, si tes erreurs te sont
+pardonnées. Ignorée des bigots et des sectaires, incline-toi devant le
+trône du Tout-Puissant, adresse-lui ta tremblante prière. Lui, qui est
+clément et juste, ne rejettera pas la prière de l'enfant de la
+poussière, quoiqu'il soit le moindre objet de ses soins. Père de la
+lumière! j'élève vers toi mes accens; tu vois mon ame triste et sombre:
+toi qui peux observer la chute du moineau, détourne de moi la mort du
+péché. Toi qui guides l'étoile errante, qui apaises la guerre des
+élémens, qui as pour manteau les cieux immenses; pardonne-moi mes
+pensées, mes paroles, mes crimes; et puisque je dois bientôt cesser de
+vivre, apprends-moi comment je dois mourir.
+
+1807.
+
+
+X.
+
+LES THERMOPYLES.
+
+Ils sont tombés dans leur dévouement, mais ils sont immortels; le
+souffle de la brise semblait soupirer leurs noms et les ondes le
+murmurer; les forêts étaient peuplées de leur renommée; la colonne
+silencieuse, solitaire et grise, réclamait un soupir pour leur poussière
+sacrée; leurs ombres planaient sur la sombre montagne; leur souvenir
+brillait dans la fontaine; le plus faible ruisseau, le fleuve le plus
+impétueux roulaient leur éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle
+porte, cette terre est encore celle de la gloire, et la leur! elle est
+encore un mot d'ordre pour le monde. Quand l'homme veut accomplir une
+grande action, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi encouragé,
+pour marcher sur la tête des tyrans; il la contemple, et il se précipite
+là où l'on perd la vie, ou bien où l'on conquiert la liberté[loc33].
+
+[Note loc33: Ces derniers vers sont répétés dans le _Siége de Corinthe_.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+
+XI.
+
+STANCES
+
+COMPOSÉES EN REVOYANT UN LIEU OU MON NOM AVAIT ÉTÉ PRIMITIVEMENT
+GRAVÉ[loc34].
+
+[Note loc34: Il y a quelques années, étant à Harrow, un ami de l'auteur
+avait gravé leurs deux noms dans un endroit écarté; il y avait même
+ajouté quelques mots de souvenir. Plus tard, à l'occasion d'une injure
+réelle ou imaginaire, l'auteur, avant de quitter Harrow, avait effacé,
+ce fragile souvenir. En revoyant Harrow, en 1807, il écrivit ces stances
+à leur place.]
+
+Ici naguère les souvenirs de la jeune amitié attiraient les regards de
+l'étranger. Peu nombreuses étaient les paroles;--mais cependant, quoique
+peu nombreuses, la main du ressentiment les a effacées.
+
+Elle creusa profondément,--mais elle n'effaça pas entièrement les
+caractères si unis, que l'amitié, revenue dans ce lieu, les considéra
+jusqu'à ce que la mémoire eût salué de nouveau les paroles.
+
+Le repentir les rétablit dans leur état primitif, le pardon y joignit
+son nom aimable; et si belle l'inscription reparut, que l'amitié pensa
+que c'était la même.
+
+Le souvenir encore aurait pu être beau; mais, hélas! en dépit des
+efforts de l'espérance, ou des larmes de l'amitié, l'orgueil s'est jeté
+à la traverse, et a effacé l'inscription pour toujours!
+
+
+XII.
+
+A MON FILS[loc35].
+
+[Note loc35: Un an ou deux avant la date donnée à ce poème, il écrivit
+de Harrow à sa mère, pour lui dire qu'il avait éprouvé dernièrement
+beaucoup d'ennui à l'occasion d'une jeune femme, maîtresse de son ami
+Curzon, qui venait de mourir. Cette femme, se trouvant alors sur le
+point de devenir mère, avait déclaré que Lord Byron était le père de son
+enfant. Byron assurait positivement sa mère qu'il n'en était rien; mais
+persuadé comme il l'était que l'enfant appartenait à Curzon, il
+souhaitait qu'on en prit tout le soin possible, et priait sa mère
+d'avoir la bonté de se charger de lui. Une telle demande pouvait fort
+bien exciter l'humeur d'une femme plus douce que Mrs. Byron; cependant
+elle répondit à son fils qu'elle accueillerait volontiers l'enfant dès
+qu'il serait né, et qu'elle ferait pour lui tout ce qu'il désirait. Mais
+l'enfant mourut en venant au monde.]
+
+Ces tresses blondes, ces yeux bleus rappellent les couleurs de ta mère;
+ces lèvres de rose, ces joues à fossettes, et ce sourire destiné à
+captiver le cœur, retracent une scène de bonheur, et touchent le cœur de
+ton père, ô mon enfant!
+
+Et tu ne peux murmurer le nom de ton père.--Ah! William, si ce nom était
+le tien, sa conscience ne lui ferait point de reproche;--mais--écartons
+ces idées,--les soins que je prendrai de toi pourront me procurer
+quelque paix. L'ombre de ta mère sourira dans sa joie, et pardonnera
+tout le passé, ô mon enfant!
+
+Le gazon a recouvert ton humble tombe, et tu n'as connu que le sein
+d'une étrangère. Le préjugé peut rire dédaigneusement de ta naissance,
+et t'accorder à peine un nom sur la terre; mais il ne saurait détruire
+une seule de tes espérances:--le cœur d'un père est à toi, ô mon enfant!
+
+Laisse un monde insensible exprimer son dédain; dois-je, pour lui
+plaire, désavouer la voix de la nature? Ah! non;--quoique les moralistes
+me réprouvent, je te bénis, le plus cher enfant de l'amour, beau
+chérubin, gage de jeunesse et de joie:--un père veille sur ton berceau,
+ô mon enfant!
+
+Oh! quel charme, avant que l'âge ait ridé mon front, avant que d'avoir
+épuisé à moitié la coupe de la vie, de contempler à la fois en toi un
+frère et un fils, et d'employer le reste de mes jours à réparer mon
+injustice envers toi, ô mon enfant!
+
+Quoique ton père étourdi soit bien jeune encore, sa jeunesse n'éteindra
+pas en lui le feu de l'amour paternel; et quand même tu me serais moins
+cher, tant que l'image d'Hélène revivra en toi, ce cœur, plein de son
+souvenir, de son bonheur passé, n'en abandonnera jamais le gage, ô mon
+enfant!
+
+1807.
+
+
+XIII.
+
+A UN AMI.
+
+L'amitié est l'amour sans ailes[loc36].
+
+[Note loc36: Cette devise est en français dans l'original.]
+
+Pourquoi mon cœur affligé gémirait-il de ce que ma jeunesse est passée?
+je puis encore compter des jours heureux: la faculté d'aimer _n'est pas_
+encore morte en moi. En revenant sur mes premières années, un souvenir
+durable, une vérité impérissable m'apporte une céleste consolation;
+portez-la, souffles de la brise! portez-la aux lieux où mon cœur s'émut
+pour la première fois.--
+
+ L'amitié est l'amour sans ailes
+ ... ... ... ... ...[loc37]
+
+[Note loc37: Il manque ici six stances que nous n'avons pu nous
+procurer.]
+
+Séjour de ma jeunesse! ton clocher lointain me rappelle toutes ces
+scènes joyeuses; mon sein brûle de sa première flamme,--je redeviens
+enfant par la pensée. Ton bosquet d'ormeaux, ta colline verdoyante,
+chacun de tes sentiers me ravissent encore; chaque fleur exhale un
+double parfum. Il me semble encore, au milieu de nos doux entretiens,
+entendre chacun de mes chers compagnons s'écrier:
+
+ L'amitié est l'amour sans ailes.
+
+Mon Lycus! pourquoi pleures-tu? retiens tes larmes qui tombent;
+l'affection peut dormir quelque tems, mais, oh! sois-en sûr, elle se
+réveillera de nouveau. Pense, pense, mon ami, lorsque nous nous
+retrouverons, combien sera douce cette réunion si long-tems désirée! Mon
+ame bondit de joie à cet espoir. Quand deux jeunes cœurs sont si pleins
+d'affection, l'absence, mon ami, ne peut que redire:
+
+ L'amitié est l'amour sans ailes.
+
+
+XIV.
+
+CHANSON.
+
+Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne murmure pas ton nom: le son m'en
+serait pénible; je serais coupable de le divulguer. Mais cette larme qui
+brûle ma joue décèle les pensées profondes qui assiègent mon cœur
+silencieux.
+
+Ces heures ont été trop courtes pour notre passion, trop longues pour
+notre repos!--Leur joie ou leur amertume pourrait-elle cesser? Nous nous
+repentons,--nous abjurons notre amour,--nous voulons rompre notre
+chaîne,-nous voulons nous séparer,--nous voulons nous fuir--pour nous
+unir encore!
+
+Oh! que le bonheur t'appartienne, que la faute ne soit qu'à moi!
+Pardonne-moi, femme adorée!--oublie-moi, si tu veux;--mais ce cœur qui
+est à toi expirera sans s'abaisser ou s'avilir: et jamais _homme_ ne le
+brisera;--quoique _toi_ tu en aies le pouvoir.
+
+Fière avec les superbes, mais humble avec toi, sera toujours cette ame,
+dans sa noirceur la plus amère. Quand tu es à mes côtés, les jours
+passent plus rapidement; et tous les momens me paraissent plus doux que
+si des mondes étaient à mes pieds.
+
+Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera, changera mon
+sort. Ceux qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que j'abandonne
+pour toi; tes lèvres répondront, non aux leurs, mais _aux miennes_.
+
+
+XV.
+
+EN S'EMBARQUANT POUR LISBONNE.
+
+A.M. HODGSON.
+
+En rade de Falmouth, 30 juin 1809.
+
+
+1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo est à la fin levé: une
+brise favorable agite les voiles, et les frappe contre le mât au-dessus
+duquel le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux. Attention! le
+coup de canon est tiré. Les cris des femmes effrayées et les juremens
+des matelots nous avertissent que le moment est venu. Voici monter à
+bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout montrer, malles,
+caisses, etc. Malgré tant de bruit et de fracas, il faut que le plus
+petit trou à rats soit visité, avant qu'on ne nous permette de partir à
+bord du paquebot de Lisbonne.
+
+2. Nos matelots détachent les amarres: tout le monde aux rames! Le
+bagage descend de dessus le quai; nous sommes impatiens. En avant,
+poussez loin du rivage! «Prenez garde! cette caisse renferme des
+liquides. Arrêtez le bateau, je me sens malade: oh! mon Dieu!»--«Malade!
+madame; le diable m'emporte, vous le serez bien davantage quand vous
+aurez été seulement une heure à bord.» Hommes, femmes; maîtres et
+valets, maîtresses et servantes, pressés les uns contre les autres comme
+des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent. Que de bruit, que
+de fracas avant que nous n'atteignions le paquebot de Lisbonne!
+
+3. Enfin nous l'avons atteint! Voila le capitaine, le brave Kidd, qui
+commande son équipage. Les passagers sont parqués dans leur logement,
+les uns pour y grogner, les autres pour y vomir tout à leur aise. «Holà
+hé! appelez-vous cela une chambre? Cela n'a pas trois pieds carrés; il
+n'y aurait pas de quoi contenir la reine Mab[loc38]. Qui diable peut
+loger là-dedans?»--«Qui, monsieur? beaucoup de monde. Vingt seigneurs à
+la fois ont rempli mon navire.»--«Vraiment! Jésus mon Dieu, comme vous
+nous pressez! Plût à Dieu que vos vingt seigneurs y fussent encore!
+j'aurais échappé à la chaleur et au bruit qui règnent à bord de ce beau
+navire, le paquebot de Lisbonne.
+
+[Note loc38: _Queen Mab_; voyez, dans Shakspeare, la charmante
+description de cette petite reine des fées et de son petit équipage.]
+
+4. «Fletcher! Murray! Rob! où êtes-vous? étendus sur le pont comme des
+bûches! Un coup de main, vous, joli matelot; voilà un bout de corde pour
+fouetter ces chiens-là.» Hobhouse murmure des juremens terribles en
+roulant le long de l'écoutille; il vomit alternativement des vers et son
+déjeuner, et nous envoie tous à tous les diables. «Voilà une stance sur
+la maison de Bragance... Au secours!»--«Un couplet.»--«Non, une tasse
+d'eau chaude.»--«Qu'est-ce qu'il y a?»--«Diable! mon foie me vient sur
+le bord des lèvres! Je ne survivrai jamais au bruit et au fracas de ce
+navire brutal, le paquebot de Lisbonne.»
+
+5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie; Dieu sait quand nous en
+reviendrons! Les vents violens et les sombres tempêtes peuvent en un
+moment briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des philosophes,
+la vie n'est qu'une plaisanterie, le mieux est encore de rire. Rions
+donc, comme je fais maintenant; rions de tout, des grandes et des
+petites choses. Bien portans ou malades, à la mer ou sur terre, tant que
+nous avons de quoi boire abondamment, rions. Que diable! peut-on se
+soucier d'autre chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser
+manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne?
+
+
+XVI.
+
+RÉPONSE A UN AMI
+QUI REPROCHAIT A L'AUTEUR SON INSOCIABILITÉ.
+
+Mon cher Becher, vous me dites de me mêler à la société des hommes: je
+ne saurais nier que votre avis ne soit bon; mais la retraite convient
+mieux à mon caractère, je ne veux pas descendre jusqu'à un monde que je
+méprise.
+
+Si le sénat ou les camps m'appelaient, l'ambition pourrait me faire
+sortir de mon heureux repos; et quand la jeunesse, ce tems d'épreuve,
+sera passée, peut-être je m'efforcerai d'illustrer mon nom.
+
+Le feu caché dans les flancs caverneux de l'Etna couve long-tems et
+fermente en secret: à la fin un volume effroyable de flammes et de fumée
+révèle son existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent
+l'éteindre, point de barrières qui puissent l'arrêter.
+
+Oh! tel est le désir de gloire qui dévore mon cœur, qu'il m'ordonne de
+vivre pour être loué un jour de la postérité. Oh! si je pouvais, comme
+le phénix, prendre mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais
+content de mourir au milieu des flammes.
+
+Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort comme celle de Chatham,
+quelles censures, quels dangers, quelles haines ne braverais-je pas?
+Leur vie ne s'est point terminée avec leur dernier souffle, leur gloire
+anime et vivifie le silence de leur tombeau.
+
+
+XVII.
+
+A LADY JERSEY.
+SUR CE QUE LE PRINCE RÉGENT AVAIT EXCLU SON PORTRAIT DE SA GALERIE DE
+BEAUTÉS.
+
+Lorsque le vain triomphe du maître impérial auquel Rome obéissait en
+l'abhorrant, offrit aux yeux vulgaires chaque buste glorieux qui
+représentait l'image d'un brave ou d'un juste, qu'est-ce que le regard
+scrutateur de la foule admirait le plus de tout ce que lui découvrait
+cette passagère exhibition?--Quel est le murmure d'étonnement que ce
+spectacle fit passer de bouche en bouche? Le nom de Brutus, car son
+image était absente. Cette absence prouvait sa vertu; cette absence
+fixait son souvenir dans tous les cœurs pensifs.--Si donc, belle Jersey!
+notre regard admirateur cherche ton portrait, dans un muet étonnement,
+parmi tous ces charmes dépeints qui brillent avec moins d'éclat de ton
+absence,--si lui, ce vain et sot vieillard, admis par confiance
+l'héritier de la monarchie de son père,--si son œil corrompu et son cœur
+flétri ont pu supporter d'être séparés de ton image charmante, que cette
+honte sans goût lui reste, et à nous le regret de contempler une troupe
+de beautés sans leur _chef_[loc39]!
+
+[Note loc39: Ce mot est en français dans l'original.]
+
+Mais une pensée consolante nous rassure, nous perdons le portrait, mais
+nous conservons nos cœurs! Qui peut maintenant visiter cette galerie
+vantée? C'est un jardin avec toutes ses fleurs, sans la _rose_; une
+fontaine qui manque seulement d'eaux vives; une nuit étoilée sans la
+présence de Diane! Les portraits présens de chaque beauté sont perdus
+pour nos yeux, parce qu'en les contemplant, ils nous font rêver à _toi_.
+Cependant ton âge, à son midi, peut encore briller long-tems avec tout
+ce que la vertu demande pour hommage;--l'élégance de la jeunesse, la
+grâce du maintien, l'œil qui inspire la joie, le front serein, la
+noirceur éblouissante de cette chevelure bouclée qui ombrage, en le
+laissant voir, ce front si beau[loc40]; ce regard qui nous séduit, et
+cette vie qui jette un charme dont le pouvoir ne permet pas à nos
+regards de se reposer, mais les force à revenir et à découvrir toujours
+de nouveaux attraits. Rien n'est affaibli de ces charmes qui sont
+toujours aussi brillans, et même trop _éblouissans_ pour la vue d'un
+_radoteur_[loc41]. Ils doivent attendre que chacun de ces attraits soit
+passé pour plaire au cœur chétif qui ne plaît à aucun; à ce stupide et
+froid _sensualiste_, dont l'œil sec, dans sa noire envie, a écarté ton
+portrait; et qui a mis à la torture son pauvre esprit pour réunir en soi
+la haine de la liberté, et l'amabilité qui t'appartient.
+
+[Note loc40: _More than fair_.]
+
+[Note loc41: _Dotard_.]
+
+
+XVIII.
+
+VERS ADRESSÉS A UNE JOLIE QUAKERESSE.
+
+Aimable enfant! quoique nous ne nous soyons rencontrés qu'une fois, je
+n'oublierai jamais cette entrevue; et quoique nous ne devions plus
+jamais nous revoir, le souvenir me retracera toujours tes beaux traits.
+Je ne voudrais pas dire: _je t'aime_; mais mes sentimens luttent encore
+avec ma volonté. En vain pour t'arracher de mon cœur je repousse sans
+cesse mes pensées; en vain je réprime mes soupirs prêts à s'échapper, un
+autre succède à celui qui est étouffé: peut-être n'est-ce pas de
+l'amour, mais cependant je ne puis jamais t'oublier. Quoique nous
+n'ayons pas rompu le silence, nos yeux ont parlé un langage plus doux.
+La langue dissimule dans un langage flatteur et exprime ce que le cœur
+ne sent point; la tromperie souille des lèvres coupables et fait taire
+les émotions du cœur; mais les interprètes de l'ame, les yeux dédaignent
+une pareille contrainte, et méprisent tout déguisement. Ainsi--nos
+regards s'arrêtèrent souvent l'un sur l'autre, et nos cœurs
+s'entendirent, sans qu'un sentiment intérieur nous en ait blâmés; dis
+plutôt que c'était le sentiment qui nous inspirait.--Quoique je réprime
+ce qu'il exprimait, cependant je conçois que tu veuilles en deviner une
+partie; car, en même tems que ma mémoire réfléchit sur tes charmes,
+peut-être la tienne s'égare-t-elle jusqu'à moi.
+
+Ainsi, pour moi du moins, je puis dire que ton image m'apparaît dans la
+nuit, dans le jour; dans la veille, mon imagination en est tout
+occupée;--dans le sommeil, cette image me sourit dans des songes
+fugitifs;--cette vision charme le cours des heures, et me fait maudire
+l'apparition de l'aurore qui vient dissiper mon sommeil plein de
+délices, et me fait désirer une nuit sans fin! Oh! quel que soit mon
+sort à venir, que le plaisir ou la douleur attende mes pas errans,
+séduit par l'amour, ou assiégé par la tempête, jamais, oh! jamais je
+n'oublierai ton image! Hélas! nous ne nous reverrons donc plus, nos
+premiers regards ne pourront plus se répéter! Alors, permets-moi de
+murmurer cette prière d'adieu, inspirée par l'inquiétude de mon cœur:
+«Puisse le ciel tellement protéger mon aimable quakeresse que la douleur
+ne puisse jamais l'atteindre; mais heureux soit aussi, hélas! celui qui
+partage son cœur! Oh! puisse l'heureux mortel, destiné à lui être uni
+par les liens les plus étroits, lui apporter à chaque instant de
+nouvelles joies et perdre le titre de mari dans celui d'amant. Puisse ce
+beau sein ne jamais connaître ce que c'est que de ressentir une peine
+incessante, qui torture l'ame d'un vain regret pour l'objet--_que l'on
+ne peut jamais oublier_.»
+
+
+XIX.
+
+A. M. MOORE.
+
+O vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la ville,
+Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow;--car que je sois pendu si
+je sais de quoi vous devez être le plus fier, de vos in-quartos à deux
+guinées, ou de vos petits livres à 4 sous.
+
+Mais maintenant à ma lettre;--c'est une réponse à la _vôtre_.--Soyez
+demain chez moi, aussitôt que vous le pourrez, monsieur, tout habillé,
+tout prêt pour aller voir l'esprit en prison[loc42]. Plaise à Phébus que
+nos péchés politiques ne nous procurent pas aussi un logement dans ce
+même palais! Je suppose que ce soir vous êtes engagé et que vous avez
+déserté Samuel Rogers pour les _bas-bleus_ de Sotheby; moi-même, bien
+qu'accablé d'un rhume qui me tue, il faut que je me chausse et que
+j'aille faire visite aux Heathcote; mais demain, à quatre heures, nous
+jouerons tous les deux le _Scurra_; vous serez Catulle, et le régent,
+_Mamurra_.
+
+[Note loc42: M. Leigh Hunt, l'éditenr de l'_Examiner_, alors dans la
+prison des _Champs du Bain froid_ (_Cold Bath fields_), pour un libelle
+contre le prince régent, Lord Byron et M. Moore lui avaient promis de
+dîner ensemble.]
+
+
+XX.
+
+ÉPITRE
+ÉCRITE EN RÉPONSE A QUELQUES VERS D'UN AMI QUI EXHORTAIT LORD BYRON A
+BANNIR TOUT SOUCI.
+
+Oh! bannissons les soucis! que telle soit toujours ta devise à l'heure
+du plaisir! Peut-être aussi la mienne, lorsque, dans de nocturnes
+orgies, je cherche ces délices enivrantes, par lesquelles les fils du
+désespoir tentent d'assoupir le cœur et de bannir les chagrins.
+
+Mais, à l'heure matinale des méditations, quand le présent, le passé,
+l'avenir nous effraient de leurs sombres images, quand je reconnais que
+tout ce que j'aimais est changé ou n'est plus, ne viens pas irriter, par
+ces maximes importunes, les douleurs d'un homme dont chaque pensée.....
+Mais pourquoi en parler? tu sais que je ne suis plus ce que j'étais
+naguère; et surtout, si tu tiens à conserver une place dans un cœur qui
+ne fut jamais froid, je t'en conjure par toutes les puissances que les
+hommes révèrent, par tous les objets qui te sont chers, par ton bonheur
+ici-bas et tes espérances d'une autre vie, garde-toi, oh! garde-toi de
+jamais me parler d'amour.
+
+Il serait trop long de raconter, et sans utilité d'entendre la triste
+histoire d'un homme qui dédaigne les larmes; ce récit ne réveillerait
+que peu de sympathie dans les cœurs vertueux; mais le mien a souffert
+plus qu'il ne convient à un philosophe de l'avouer. J'ai vu ma fiancée
+devenir l'épouse d'un autre, je l'ai vue assise à ses côtés; j'ai vu
+l'enfant que son sein a porté sourire doucement comme faisait sa mère,
+lorsque, jeunes tous deux, nous nous regardions en souriant, innocens et
+purs comme cet enfant; j'ai vu ses yeux, chargés d'un froid dédain,
+chercher à découvrir si j'éprouvais quelque douleur secrète; et moi,
+j'ai bien joué mon rôle: j'ai commandé à mon visage de ne pas trahir les
+angoisses de mon cœur, je lui ai renvoyé des regards aussi glacés que
+les siens; et pourtant, cette femme! je me sentais encore son esclave!
+J'ai baisé d'un air d'indifférence l'enfant qui aurait dû être le mien,
+et chacune de mes caresses n'a que trop prouvé que le tems n'avait pas
+affaibli mon amour. Mais laissons ces tristes souvenirs: je ne veux plus
+gémir; je n'irai plus chercher quelque repos sur la rive orientale: le
+monde convient bien au tumulte de mes pensées; je reviendrai me jeter
+dans son tourbillon. Mais si, dans un tems à venir, quand les beaux
+jours d'Albion seront sur le déclin, tu entends parler d'un homme dont
+les crimes profonds sont dignes des époques les plus noires, d'un homme
+que ni l'amour ni la pitié ne touchent, aussi insensible à l'espoir de
+la célébrité qu'aux louanges des hommes vertueux; d'un homme qui, dans
+l'orgueil d'une inflexible ambition, ne reculera pas même devant la
+crainte de verser le sang; d'un homme que l'histoire mettra au rang des
+anarchistes les plus violens du siècle; cet homme, tu le connaîtras;
+mais alors suspends ton jugement, et que l'horreur de ces _effets_ ne te
+fasse pas oublier quelle fut leur _cause_.
+
+
+XXI.
+
+A UN JEUNE AMI,
+LE FILS DE L'UN DE SES FERMIERS A NEWSTEADT.
+
+Que la sottise sourie en voyant ton nom et le mien unis par l'amitié; la
+vertu roturière a plus de droits pour être aimée que le vice anobli.
+
+Quoique ton sort ne soit pas égal au mien, depuis qu'un titre est venu
+m'appeler aux honneurs de la pairie, cependant n'envie point cet état
+fastueux; le tien est l'orgueil du mérite modeste.
+
+Nos ames au moins n'ont point de titres qui les distinguent, et ton
+humble condition ne peut déshonorer mon rang élevé; notre liaison n'en
+doit pas être moins douce, puisque le mérite remplace en toi la
+naissance.
+
+Novembre 1800.
+
+
+XXII.
+
+SUR SES LIAISONS DE COLLÉGE.
+
+N'y a-t-il point quelque autre cause qui rende ce mot d'enfance si cher
+à tout le monde? Ah! sûrement il y a une voix secrète qui nous dit tout
+bas que l'amitié sera doublement douce à celui qui est obligé de
+chercher des cœurs aimans, de les chercher hors du sein de sa famille,
+quand il ne peut les y trouver. Ces cœurs, chère Ida[loc43], je les ai
+trouvés dans ton sein; tu as été pour moi une famille, un monde, un
+paradis!
+
+[Note loc43: Nom poétique de l'école d'Harrow.]
+
+
+XXIII.
+
+EN RENCONTRANT UN ANCIEN CAMARADE D'ÉCOLE,
+APRÈS UNE LONGUE SÉPARATION.
+
+Si par hasard quelque figure que je me rappelle bien, quelque ancien
+camarade de mon enfance vient, une honnête joie peinte sur la figure,
+réclamer en moi son ami, mes yeux, mon cœur, tout montre que je suis
+encore un enfant; la scène éblouissante, les groupes bruyans qui
+m'entourent disparaissent devant l'ami que je viens de retrouver.
+
+
+XXIV.
+
+A LA MÉMOIRE.
+VERS ÉCRITS DANS LA CRAINTE OU L'AVAIT PLACÉ L'OBJET DE SON CHOIX PRÈS
+DE SE MARIER A UN AUTRE.
+
+Oh! mémoire! ne me torture pas davantage, le présent est perdu pour moi;
+mes espérances de bonheur futur sont détruites: par pitié, dérobe-moi le
+passé. Pourquoi viens-tu me montrer des images que désormais je ne dois
+plus voir? Ah! pourquoi viens-tu renouveler ces heures de bonheur qui ne
+m'appartiennent plus? Le plaisir passé double la douleur présente; il
+ajoute des regrets au chagrin: regrets et espérance sont tous deux
+vains; je ne demande plus que--l'oubli.
+
+
+XXV.
+
+APRÈS AVOIR FAIT SES ADIEUX A MISS CHAWORTH.
+
+Collines d'Annesley, sombres et nues, où s'égarait ma jeunesse,
+insouciante, comme les tempêtes du Nord, en faisant la guerre aux
+élémens, rugissent sur tes cimes nuageuses!
+
+Je ne verrai plus, trompant les heures, errer sur vos penchans, les
+habitans favoris de ces contrées; je ne verrai plus ma Marie, souriant,
+vous rendre à mes yeux un séjour digne du ciel.
+
+
+XXVI.
+
+EN RECEVANT UN PRÉSENT D'UN PAUVRE AMI.
+
+Quelques-uns, qui sourient aux liens de l'amitié, m'ont souvent reproché
+ma faiblesse; cependant j'estime le simple don, car je suis sûr d'être
+aimé par celui qui me l'offre[loc44].
+
+[Note loc44: Le poème d'où ces vers sont extraits fut écrit en recevant
+une cornaline d'un jeune homme qui occupait l'emploi de choriste à
+Cambridge, et auquel sa seigneurie Lord Byron était beaucoup attaché.]
+
+
+XXVII.
+
+FRAGMENT D'UN POEME
+SUR UN JEUNE CHÊNE QUE L'AUTEUR AVAIT PLANTÉ A NEWSTEADT.
+
+Jeune chêne, quand je te plantai profondément en terre, j'espérais que
+tes jours seraient plus longs que les miens, que tes branches
+jetteraient une ombre autour de moi, et que le lierre entourerait ton
+tronc comme un manteau.
+
+Telles étaient mes espérances dans les années de l'enfance, quand je te
+plantai avec orgueil sur la terre de mes aïeux. Ces jours sont passés et
+je t'arrose de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent ne
+peuvent voiler aux yeux ton triste dépérissement. Je t'ai quitté, mon
+pauvre chêne, et depuis cette heure fatale, un étranger est le maître du
+château de mon père.
+
+
+XXVIII.
+
+A MA CHÈRE MARIE ANNE.
+
+Adieu pour toujours à la dame Marie! je dois promptement m'éloigner
+d'elle. Quoique le destin nous sépare l'un de l'autre, son image vivra
+toujours dans mon cœur.
+
+La flamme qui brûle dans mon sein ne ressemble point à celle qui embrâse
+les cœurs des amans; l'amour que je sens pour Marie est bien plus pur
+que celui qu'inspire le dieu Cupidon.
+
+Je ne désire point troubler votre paix; je ne désire point attrister vos
+joies; je ne prends point ma passion pour de l'amour; c'est votre amitié
+seule que je réclame.
+
+Non, dix mille amans passionnés ne pourraient éprouver l'amitié que
+renferme mon cœur; elle y demeurera à jamais, aussi long-tems que le
+sang qui m'anime circulera dans mes veines!
+
+Puisse le grand ordonnateur du ciel abaisser ses regards sur la terre,
+et défendre ma Marie de tout malheur! puisse-t-elle ne jamais connaître
+les revers de l'adversité! puisse son bonheur être à jamais durable!
+
+Encore une fois, ma douce Marie, adieu! adieu! je le répète avec
+amertume. Je penserai à jamais à vous, aussi long-tems que ce cœur
+battra dans mon sein.
+
+
+XXIX.
+
+MON ÉPITAPHE
+COMPOSÉE A PATRAS EN SORTANT DE MALADIE.
+
+La jeunesse, la nature et la pitié de Jupiter combattirent long-tems
+pour tenir ma lampe allumée; mais Romanelli fut si courageux, qu'il les
+battit tous les trois--et éteignit sa lumière.
+
+
+XXX.
+
+SUR L'ÉVASION DE NAPOLÉON DE L'ILE D'ELBE.
+
+Une fois en route comme pour une partie de plaisir, prenant des villes à
+volonté et des couronnes en ses loisirs, il s'avance de l'île d'Elbe à
+Paris, donnant des _bals_ aux dames et faisant des _révérences_ à ses
+ennemis.
+
+
+XXXI.
+
+ÉPIGRAMME DE MARTIAL.
+
+ _Pierios vatis Theodori flamma Penates
+ Abstulit: hoc Musis, hoc tibi, Phæbe, placet?
+ O scelus, ô magnum facinus crimenque Deorum!
+ Non arsit pariter quod domus et dominus_.
+
+(MARTIAL, lib. XI, _Epigr._ 94.)
+
+La maison du Lauréat a été dévorée par les flammes; les Neuf Sœurs
+toutes rieuses virent briller ce feu de joie. Mais, cruel destin!
+damnable désastre! la maison--la maison est brûlée, et le maître ne
+l'est pas!
+
+
+XXXII.
+
+LA POUPÉE DE LA NOURRICE DANS _MÉDÉE_.
+
+Oh! que je désirerais qu'un bon embargo eût retenu le navire _Argo_ dans
+le port! et qu'en restant toujours dans les chantiers de la Grèce, il
+n'eût jamais dépassé les rochers d'Azur! mais maintenant je crains que
+sa tournée ne soit la cause de quelque mésaventure pour ma chère miss
+Médée, etc., etc.
+
+
+XXXIII.
+
+VERS
+ÉCRITS APRÈS AVOIR LU CEUX QUI SUIVENT SUR UN ALBUM A ATHÈNES.
+
+«La noble Albion voit en souriant partir son fils pour aller visiter le
+berceau des arts; son but est noble; glorieuse est l'entreprise; il
+vient à Athènes, et--écrit son nom!»
+
+ Byron écrivit immédiatement au-dessous:
+
+Ce barde modeste, comme beaucoup de bardes inconnus, rimaille sur nos
+noms, mais cache sagement le sien; cependant, quel qu'il soit, pour ne
+rien dire de pire, son nom lui ferait plus d'honneur que ses vers.
+
+
+XXXIV.
+
+VERS ADRESSÉS A LADY BLESSINGTON.
+
+Vous m'avez demandé des vers,--il serait étrange pour un rimeur de
+refuser cette demande; mais mon cœur seul était mon Hippocrène, et mes
+sentimens (sa source) sont taris.
+
+Si j'étais encore maintenant ce que j'ai été, j'aurais chanté ce que
+Lawrence a si bien peint; mais le chant expirerait sur mes lèvres, et le
+sujet est trop délicat pour moi.
+
+Je suis maintenant tout cendre, où autrefois j'étais toute flamme, et le
+barde est mort dans mon sein; ce que j'aimais, je ne fais plus que
+l'admirer, et mon cœur est aussi gris que ma tête.
+
+Ma vie ne date point par les années; il y a des momens qui sillonnent le
+front comme le soc de la charrue; et là il n'en paraît pas seulement un,
+mais il est aussi profond dans mon ame que sur mon front.
+
+Que le jeune homme et l'élégant aspirent à chanter les objets que je
+contemple avec indifférence; car le chagrin a arraché de ma lyre la
+corde qui produisait des accords dignes d'elle.
+
+
+RÉPONSE DE LADY BLESSINGTON,
+SUR LE MÊME RHYTHME.
+
+Lorsque je demandais quelques vers, crois, je te prie, que ce n'était
+point la vanité qui me les faisait désirer; car mon miroir ne peut plus
+m'abuser, et je ne puis plus inspirer de poètes.
+
+Le tems a touché mon front de ses doigts rudes et pesans, et les roses
+ont fui de mes joues; alors ce serait sûrement une folie de rechercher
+maintenant les louanges dues à la beauté.
+
+Mais comme les pélerins qui visitent le tombeau de quelque saint,
+emportent avec eux une relique précieuse, je demande un souvenir de toi,
+comme un trésor précieux pour m'accompagner dans mon pélerinage.
+
+Oh! ne dis pas que ta lyre ne rend plus d'accords, elle dont les cordes
+inspirent de tels ravissemens; ou que ces lèvres magiques sont muettes
+d'où la poésie s'échappe avec tant d'harmonie!
+
+Et quoique le chagrin, avant la fuite de la jeunesse, ait pu altérer la
+couleur noire de tes beaux cheveux, les lauriers qui couronnent ta tête
+cachent à nos yeux les empreintes prématurées du tems.
+
+
+XXXV.
+
+IMITATIONS D'HORACE.
+
+Qui ne rirait si Lawrence, s'engageant à couvrir sa précieuse toile du
+portrait flatté du premier venu, abusait assez de son art pour que la
+nature effarouchée vît nos bons bourgeois prendre sous son pinceau la
+forme des centaures? Ou si quelque barbouilleur, par amour de
+l'extraordinaire, ou pour hâter la vente, s'avisait de joindre à une
+fille d'honneur la queue d'une sirène? Ou si le trivial Dubost (comme on
+l'a vu naguère), possédé de la fureur de peindre, dégradait les
+créatures, images de la divinité? Toute la politesse qui défend de se
+moquer des sots en leur présence, ne pourrait réprimer les éclats de
+rire de leurs amis. Crois-moi, Moschus, rien ne ressemble plus à ces
+tableaux que le livre qui, plus décousu que les rêves d'un malade,
+présente à nos regards une foule de figures incomplètes, poétiques
+cauchemars, qui n'ont ni pieds ni tête.
+
+De nos jours, les mots nouveaux sont en honneur, si on les ente
+adroitement sur quelque gallicisme: pourrions-nous refuser à la muse
+plus habile de Dryden et de Pope, ce que Chaucer et Spencer tentèrent
+avec succès? Si vous pouvez créer, que ne le faites-vous, à l'exemple de
+William Pitt et de Walter-Scott, qui par le secours, l'un de ses vers,
+l'autre de ses poumons, ont enrichi les dialectes mal joints de notre
+île? Il est et il sera toujours légitime de proposer des réformes en
+littérature, comme au parlement.
+
+De même que les forêts couvrent par degrés la terre de leurs feuilles,
+ainsi se fanent des expressions qui ont plu dans leur nouveauté. Le même
+destin est réservé à l'homme, et à tout ce qui se rattache à lui. Ses
+ouvrages, ses mots s'effacent et ne servent plus qu'à fixer une date.
+Quoique, à un signe des monarques, et à la voix du commerce, des fleuves
+impétueux deviennent de tranquilles canaux; quoique des marais desséchés
+et assainis soient sillonnés par la charrue et portent de jaunes
+moissons; quoique des ports creusés sur nos rivages protégent les
+vaisseaux contre les tempêtes de l'antique océan: tout, tout doit périr.
+Mais, survivant au naufrage général, l'amour des lettres préserve à demi
+les souvenirs du passé.
+
+Les premiers vers satiriques naquirent du spleen de quelque égoïste. En
+doutez-vous? Voyez Dryden, Pope, et le doyen de Saint-Patrick[loc45].
+
+[Note loc45: _Mac-Flecknoe_, la _Dunciade_ et toutes les ballades
+satiriques de Swift. Quels que soient leurs autres ouvrages, ceux-ci
+furent le résultat de sentimens personnels et de récriminations
+violentes contre d'indignes rivaux; et quoique le mérite littéraire de
+ces satires fasse honneur aux talens poétiques des auteurs, leur
+virulence déshonore certainement leur caractère.]
+
+Les vers blancs, aujourd'hui, par un commun accord, sont presque
+inséparables de la tragédie. Quoique les fureurs d'Almanzor
+s'exprimassent en vers rimés, au tems de Dryden, nous ne voyons pas les
+héros des pièces nouvelles en affubler leurs emportemens; et la modeste
+comédie, abandonnant tout-à-fait les vers, nous offre en humble prose
+ses gentillesses et ses quolibets. Ce n'est pas que nos Beaumont et nos
+_Ben_ aient plus mauvaise grâce, ou perdent rien de leur mérite, pour
+avoir composé en vers; mais c'est ainsi que Thalie aime à se montrer.
+Pauvre fille! que l'on siffle quelque vingt fois par an.
+
+O muse! s'écrie-t--il, réveille de plus sublimes accords! Et, s'il vous
+plaît, que pensez-vous voir éclore de son cerveau enflammé? En un
+clin-d'œil, il tombe aussi bas que S..., dont les montagnes épiques ne
+manquent jamais d'accoucher d'une souris! Ce n'était pas ainsi que jadis
+votre puissant devancier tirait de doux accens de sa lyre inimitable:
+d'une voix mélodieuse comme les soupirs de la harpe éolienne, il nous
+parle de la première désobéissance de l'homme et du fruit défendu; mais
+à mesure que son sujet s'élève, son chant fait retentir les échos de la
+terre et des cieux.
+
+Enfin il touche à l'adolescence! On ne le forcera plus à gémir sur les
+vers diaboliques[loc46] de Virgile, et sur ceux qu'on lui donne à faire.
+Les prières l'ennuient, la lecture est trop sérieuse; il vole de T....ll
+à Fordham (malheureux T....ll, condamné à d'éternels soucis par les
+apprentis boxeurs et les ours). Que peuvent des tuteurs, des devoirs,
+des convenances, en présence d'une meute, de chevaux de chasse et de la
+plaine de Newmarket? Rude avec ses aînés, hautain avec ses égaux, poli
+envers des escrocs, prodigue de richesses....... persiflé, pillé, dupé,
+il passe le tems de ses cours sans rien faire; évite peut-être
+l'expulsion, et se retire M. A. maître-des-arts! Et l'on proclame sa
+nouvelle dignité dans les clubs et les tripots, dont nul habitué
+n'arriva jamais plus haut.
+
+[Note loc 46: Harvey, qui fit connaître la circulation du sang, avait
+coutume, dans ses transports d'admiration, de jeter loin de lui son
+_Virgile_, en disant que le livre avait un diable familier. Un
+personnage tel que celui que je décris jetterait probablement aussi le
+livre; mais il désirerait plutôt que le diable s'en emparât, non pas en
+haine du poète, mais par une horreur bien fondée des hexamètres. Car,
+vraiment, la fastidieuse étude des _longues_ et des _brèves_ suffit pour
+qu'un homme prenne la poésie en aversion pendant sa vie entière; et
+peut-être en cela n'est-ce pas un désavantage.]
+
+Lancé dans le monde; et devenu moins ardent, il singe l'égoïste prudence
+de son père; prend une femme, pour sa dot; choisit ses amis pour leur
+rang; achète des terres, et se vante d'être trop prudent pour se fier à
+la banque. Il prend place au sénat; procrée un héritier, et l'envoie à
+Harrow, car il y fut lui-même. Muet, quoiqu'il vote, à moins qu'il ne
+joigne sa voix aux acclamations favorables au ministère; s'il parle de
+son fils, C'est un compère adroit, qu'il espère bien voir un jour
+arriver à la pairie!
+
+La vieillesse s'avance; l'âge paralyse ses membres; il quitte la scène,
+ou la scène le quitte; il entasse des richesses; s'afflige à chaque
+penny qu'il faut dépenser, et l'avarice s'empare de toutes les pensées
+qui ne sont pas à l'ambition. Il compte les cent pour cent, et sourit;
+ou vainement s'irrite, en considérant ses trésors entamés pour payer les
+dettes du jeune Hopeful (plein d'espérance); il pèse bien et sagement ce
+qu'il faut acheter ou vendre; habile à tout faire, excepté à mourir!
+grondeur, morose, radoteur difficile à contenter, louant tous les tems,
+excepté le présent; infirme, querelleur, délaissé et presque oublié, il
+meurt sans qu'on le pleure; on l'enterre: qu'il pourrisse!
+
+Là se rend l'alerte boutiquier, dont l'oreille est mise à la torture par
+l'orchestre qu'il veut entendre pour son argent. Une fausse honte, et
+non la sympathie, l'empêche seule de ronfler; ses angoisses redoublent
+quand il croit du bon ton de crier: Encore! Écrasé par la foule dans
+_Fop's alley_, coudoyé par les élégans, gêné par son chapeau, tremblant
+pour ses orteils, sa soirée est un combat, et il ne goûte quelque repos
+que quand enfin le rideau tombe, et lui donne un peu de relâche qui
+l'enchante. Devinez-vous pourquoi il se résigne à souffrir tout cela, et
+plus encore? C'est qu'il lui en coûte cher, et qu'il est forcé de se
+parer!
+
+Mais rien n'est sans défaut, et chacun sait que les violons et les
+harpes perdent souvent le ton, et que les meilleurs chanteurs, au moment
+où ils voudraient réunir tous leurs moyens, ne font entendre que des
+accens criards; les chiens perdent la trace du gibier, la pierre refuse
+l'étincelle, et les fusils à deux coups (que le diable les emporte!)
+manquent le but[loc47]!
+
+[Note loc47: Comme M. Pope a pris la liberté d'envoyer Homère à tous les
+diables; malgré tout ce qu'il lui devait, quand il a dit: «Et Homère
+(que le diable l'emporte, etc.)» il est présumable que, par licence
+poétique, on peut en faire autant, en vers, de tout homme et de toute
+chose; et en cas d'accident, je désire qu'on me permette de me prévaloir
+de cet illustre précédent.]
+
+Est-ce assez? Non: écrivez donc et imprimez bien vite. Si le dernier
+arrivé est dévolu à Satan, qui voudrait arriver le dernier? Ils
+assiégent les presses, ils publient en toute hâte, ils escaladent le
+comptoir et quittent leurs échoppes: de belles demoiselles de province,
+des hommes de haut renom, quoi donc! des baronnets même ont noirci
+d'encre leur main guerrière. La pauvreté ne les arrête pas: c'est
+Pollion qui nous joua ce tour; de son tems Phébus commença à trouver
+crédit chez les banquiers. Ce ne sont pas seulement les vivans; les
+morts même nous débitent leurs sottises aussi couramment que jadis
+chantait la tête d'Orphée! Sifflés de leur vivant, ils obtiennent un
+succès posthume, tirés de la poussière où ils étaient ensevelis quand
+ils vivaient. Les revues réveillent le souvenir de leurs épidémiques
+délits, de ces livres témoins muets du martyre auquel les condamne la
+rage de rimer. Hélas! que de chagrins va nous causer tel barbouilleur
+que citèrent souvent le _Morning Post_ et le _Monthly Magazine_! Dans
+ces recueils sont ensevelis ses premiers chefs-d'œuvre; mais bientôt la
+presse gémit, et il en sort un épais in-quarto! Laissez donc, vous qui
+êtes sages, laissez les succès mendiés de la lyre aux baronnets ou aux
+lords possédés du démon des vers, ou à ces crépins de village,
+ménestrels jumeaux ivres de poétique bière! Prêtez l'oreille à ces
+accords d'une mélodie narcotique: ce sont les savetiers lauréats qui
+chantent les louanges de Capel Lofft[loc48].
+
+[Note loc48: Ce gentleman bien intentionné a gâte quelques excellens
+cordonniers, et contribué à la ruine poétique de plus d'un pauvre
+industrieux. Nathaniel Bloomfield et son frère Bobby ont mis tout le
+Sommersetshire en train de chanter, et cette maladie ne s'est pas bornée
+à envahir un seul comté. Pratt aussi, qui fut jadis plus sage, a été
+atteint de la contagion du patronage, et a attiré dans le piége de la
+poésie un pauvre diable nommé Blackette; mais il mourut pendant
+l'opération, laissant au dépourvu un enfant et deux volumes de fragmens.
+La petite fille, si elle n'a pas d'inclinations poétiques et ne se
+transforme pas en Sapho cordonnière, s'en tirera peut-être; mais les
+tragédies sont aussi rachitiques que si elles étaient la progéniture
+d'un comte ou de quelque coureur de prix académiques. Les patrons du
+pauvre homme sont certainement responsables de sa fin tragique, et ce
+devrait être un délit punissable par les lois. Mais c'est là ce qu'ils
+ont fait de moins coupable; car, par un raffinement de barbarie, ils ont
+couvert le défunt d'un ridicule posthume, en imprimant ce qu'il aurait
+eu le bon sens de ne jamais faire imprimer lui-même. Certes, ces
+remneurs de débris sont punissables par le statut contre _les hommes de
+la résurrection_. Quelle différence y a-t-il, en effet, entre exposer un
+pauvre idiot, après sa mort, dans un amphithéâtre de chirurgie, et
+l'étaler dans une boutique de libraire? Est-il plus mal d'exhumer ses os
+que ses bévues? Ne vaut-il pas mieux attacher son corps au gibet, sur
+une bruyère, que d'emprisonner son ame dans un in-octavo? «Nous savons
+ce que nous sommes, mais nous ignorons ce que nous pouvons devenir;» et
+il faut espérer que nous ne saurons jamais si un homme qui a traversé la
+vie avec une sorte d'éclat, est destiné à n'être qu'un charlatan de
+l'autre côté du Styx, et à devenir, comme le pauvre Joe Blackett, le
+plastron des railleries du purgatoire. Le prétexte de cette publication
+est d'assurer un sort à l'enfant. Mais aucun des amis et des tentateurs
+de ce _sutor ultrà crepidam_ ne pouvait-il donc faire une bonne action
+sans enferrer Pratt dans une biographie? et lui faire encore diviser sa
+dédicace en tant de minces portions? A la duchesse une telle; la
+très-honorable celle-ci, et mistress et miss celle-là; ces volumes sont,
+etc., etc. Eh mais, c'est distribuer «le doux lait de la dédicace» par
+petits verres. Il n'y en a qu'une chopine, et il le partage entre douze
+personnes. Ah! Pratt, n'avais-tu donc pas quelques éloges en réserve?
+As-tu pu croire que six familles de distinction se contenteraient de si
+peu? Il y a un enfant, un livre et une dédicace: que n'envoies-tu la
+petite fille à la duchesse, les volumes à l'épicier, et la dédicace à
+tous les diables?]
+
+
+XXXVI.
+
+VERS
+SUR LE TRENTE-SIXIÈME ANNIVERSAIRE DE MA NAISSANCE.
+
+Missolonghi, 22 janvier 1824.
+
+Il est tems que ce cœur devienne insensible, puisqu'il a cessé
+d'émouvoir d'autres cœurs; cependant, quoique je ne puisse plus être
+aimé, il faut que j'aime encore.
+
+Mes jours sont dans la feuille desséchée; les fleurs et les fruits de
+l'amour sont passés: le ver de terre, le remords rongeur[loc49] et les
+regrets, sont mon seul partage!
+
+[Note loc49: _The canker_.]
+
+Le feu qui brûle dans mon sein est solitaire comme une île volcanique;
+aucune torche n'étincelle comme sa flamme.--C'est un bûcher funéraire!
+
+L'espérance, la crainte, les soins jaloux, la portion exaltée de la
+douleur, et le pouvoir de l'amour; je ne puis les partager; mais j'en
+porte encore la chaîne.
+
+Mais ce n'est pas _ainsi_, ce n'est pas _ici_ que de telles pensées
+pourront ébranler mon ame; ni _maintenant_, quand la gloire décore le
+cercueil du héros, ou fait pencher son front vers la terre.
+
+Le glaive, la bannière et le champ de bataille, la gloire et la Grèce
+m'environnent! Le Spartiate, porté sur son bouclier, n'était pas plus
+libre.
+
+Réveille-toi! (non la Grèce,--elle est réveillée!) réveille-toi, mon
+génie!--pense d'où te vient l'étincelle divine, le sang ardent qui bout
+dans tes veines, et sois digne de ta haute origine!
+
+Je foule aux pieds les passions renaissantes indignes de l'âge
+viril.--Pour toi indifférens soient désormais le sourire ou le dédain de
+la beauté.
+
+Si tu regrettes ta jeunesse--pourquoi vivre!--La contrée des trépas
+honorables est devant toi.--Vole aux combats et laisse-s-y ton souffle
+de vie!
+
+Cherche la tombe d'un héros,--beaucoup la trouvent qui ne la cherchent
+pas.--C'est ce qu'il y a de mieux pour toi. Alors regarde
+alentour;--choisis ton coin de terre, et repose en paix.
+
+NOTE.
+
+Cette pièce, pour ainsi dire prophétique, de Lord Byron, sur le
+trente-sixième et dernier anniversaire de sa naissance, est empreinte
+des idées tristes d'une fin prochaine, qui arriva effectivement à
+Missolonghi moins de quatre mois après qu'il l'eut composée. Sa mort
+prématurée et si fatale pour la jeune Grèce, à laquelle il venait de
+vouer sa fortune et sa vie, répandit le deuil dans cette contrée, et
+même dans les autres nations de l'Europe qui admiraient son génie.
+L'auteur de cette nouvelle traduction de ses Poèmes publia alors un
+Dithyrambe sur sa mort, dans un volume de poésies intitulé:
+_Helléniennes_, ou _Élégies sur la Grèce_. Le lecteur nous permettra
+d'en citer ici quelques fragmens:
+
+
+ La brise de la mer Égée
+ Exhalait dans les airs ses regrets superflus:
+ Son murmure est sinistre, et sa voix affligée
+ Appelle son fils qui n'est plus.
+
+ Il n'est plus le mortel dont l'étonnant génie
+ Soumettait l'univers à ses chants solennels;
+ L'immuable destin qui dominait sa vie
+ A soumis sa grande ame aux décrets éternels.
+
+ Et cependant son front rayonnait de jeunesse!
+ Et cependant la gloire environnait ses pas!
+ Sa bienfaisante main prodiguait sa richesse
+ Aux enfans de Léonidas!...
+ Et le destin dans sa vitesse
+ Le livre à la faux du trépas!
+
+ Ainsi le torrent des montagnes
+ Roule avec majesté ses flots dans les déserts.
+ Comme un géant vainqueur il franchit les campagnes
+ Et veut conquérir l'univers.
+
+ Le monde devant lui n'a pas assez d'espace!
+ Mais qu'est-il devenu?... Sur le sable poudreux
+ On suit encore sa trace,
+ Comme on suit dans le ciel un rayon vaporeux:
+ Il a passé... l'ombre s'efface!...
+
+ Ainsi tu mesurais la terre, enfant des cieux!
+ Tu jetais loin de toi des torrens de lumière;
+ Et, dans ton vol audacieux,
+ Pareil au maître du tonnerre,
+ Tu dévorais l'espace et t'égalais aux Dieux.
+
+ Porté sur l'aile du génie,
+ Tu parcourais, vainqueur, les âges et les tems,
+ Et sur les scènes de la vie
+ Tu jetais par mépris des regards insultans!
+
+ Du haut de ces hauteurs sublimes,
+ Où ton astre brillant prodiguait ses clartés,
+ Tu descendais dans les abîmes
+ Du doute et de l'obscurité.
+
+ Des peuples disparus pesant la froide cendre,
+ Ta voix forte évoquait leurs ombres des tombeaux;
+ Dans leur grandeur passée on te voyait descendre
+ Pour en tirer de noirs lambeaux.
+
+ Le sort des nations réveillait dans ton ame
+ De profondes douleurs et de grands souvenirs
+ Ainsi que le roi des forêts,
+ C'était dans le trépas que tu trouvais ta joie:
+ Comme lui, sans frémir, tu contemplais ta proie
+ Qu'environnaient de noirs cyprès...
+
+ D'un demi-dieu débris toi-même,
+ Quelque chose restait de ton premier destin.
+ Ainsi l'aigle tombé de sa hauteur suprême,
+ Montre encore un regard divin.
+
+ Dans tes vastes pensers tu dominais le monde,
+ Tu marchais à pas de géant:
+ Les mortels admiraient ta course vagabonde.
+ Tu n'étais pas un dieu, mais ton ame féconde
+ Tenait dans sa chute profonde
+ De l'immortel et du néant!
+
+ Comment s'est éteint cette flamme
+ Qui, semblable à ces feux, fiers enfans de la nuit,
+ Embrasait, consumait ton ame?
+ Comme une ombre sans nom l'être s'évanouit;
+ Mais de sa fragile poussière,
+ L'homme, l'essence de l'esprit,
+ Brisant de ses liens l'enveloppe grossière,
+ Monte vers l'éternel en rayons de lumière:
+ Tout change sous les cieux, tout, et rien ne périt.
+
+ Gloire à toi, noble fils de l'altière Albion!
+ Tes chants ont ranimé les cendres d'Aristide;
+ Les Grecs ont ressenti cette ardeur intrépide
+ Qui les fit vaincre à Marathon.
+
+ Par toi de ses tombeaux ce peuple entier se lève;
+ Il rappelle sa gloire et veut briser ses fers;
+ Toi-même avec transports tu saisissais le glaive
+ Que tu réveillais dans tes vers.
+
+ Victime du destin qui pesait sur sa vie,
+ Il meurt en combattant pour un peuple opprimé.
+ Son cœur lui rappelait son ingrate patrie,
+ L'objet qu'il avait tant aimé.
+
+ Son ame, avec douleur, vers sa fille chérie,
+ Comme un rayon du soir porte un dernier adieu.
+ Il pleura... mais ses pleurs disaient toute sa vie;
+ Ses pleurs lui révélaient un dieu.
+
+ On dit que sa grande ombre échappée à la terre,
+ Passant sur le tombeau du fier Léonidas,
+ De ses trois cents héros réveilla la poussière
+ Dans le sein même du trépas.
+
+ Leurs mânes, ranimés par son souffle rapide,
+ Ont applaudi soudain comme au jour solennel,
+ Et le glaive près d'eux qui dormait intrépide,
+ A tressailli pâle et cruel...
+
+ Adieu, fils d'Albion, fils de la Grèce entière:
+ Ta patrie adoptive a consacré tes droits;
+ Elle implorait les rois, le front dans la poussière,
+ Et tu fus plus grand que les rois.
+
+ Leur suprême grandeur, par la terreur frappée,
+ Plaignait, sans nul secours, leur triste abaissement;
+ Près de ton luth divin s'agitait ton épée,
+ Sans couronne et sans ornement...
+
+ Que le ciel ait pour lui de propices étoiles;
+ Soufflez plus doucement, vents qui gonflez les voiles;
+ Guidez les nautonniers aux rives d'Albion;
+ Emportez sa dépouille à sa noble patrie.
+ Peut-être à son aspect la bassesse et l'envie
+ Retiendront dans leur sein leur venimeux poison,
+ Tandis qu'avec orgueil une autre nation
+ Décore de son nom l'autel de la patrie!...
+ ... .... ... ... ...
+
+15 juillet 1824.
+
+Il a aussi publié depuis une traduction en vers français de
+_Childe-Harold_, le plus beau poème de Byron, en un volume in-18. Paris,
+1829.
+
+(_N. du Tr._)
+
+FIN DES POÉSIES INÉDITES.
+
+
+
+
+POÉSIES ATTRIBUÉES
+
+A LORD BYRON.
+
+
+I.
+
+AU LIS DE FRANCE.
+
+Avant que de disperser tes feuilles au vent, faux emblème d'innocence,
+arrête un instant,--et donne, à mesure que tu te flétris, pour
+l'avantage du genre humain, la leçon qui ressort de ta chute.
+
+Tu étais beau comme le rayon du matin, et riche comme l'orgueil des
+mines précieuses: tous tes charmes sont maintenant fanés; et haï et
+méprisé, les malédictions de la liberté retombent sur toi.
+
+Tu étais rayonnant au milieu des sourires du monde, ton ombre protégeait
+de sa puissance; mais maintenant ta fleur brillante est ridée et
+flétrie,--tu n'es plus l'ornement de ta patrie régénérée[loc50].
+
+[Note loc50: Ces accusations prophétiques de Lord Byron semblent être
+écrites d'hier, tant elles ont un caractère frappant de spécialité.
+
+(_N. du Tr._)]
+
+Car la corruption s'est repue sur tes feuilles, et la bigotterie a rongé
+ta tige; maintenant ceux qui te craignaient se rient de tes malheurs, et
+ceux qui t'adoraient te condamnent à l'exil.
+
+La vallée qui t'a donné naissance pleurera sur l'espérance de son sol;
+les légions qui ont combattu pour ta beauté et ta valeur se hâteront de
+partager tes dépouilles.
+
+Devenue symbolique, ta fleur sera un sujet de moquerie et un jouet parmi
+les hommes; dans les cités, dans les montagnes et dans les plaines, ce
+sera le proverbe des esclaves, le mépris des hommes libres.
+
+Oh! c'était le souffle pestilentiel de la tyrannie qui dispersa tes
+tiges sur la terre, qui jeta une tache de sang sur le voile blanc et
+virginal, et te perça de plus d'une blessure!
+
+Alors le vent emporta ta feuille desséchée, il flétrit ta tige mourante,
+ta fleur épanouie résigna les promesses de son avenir, et elle est
+tombée emportée par l'orage.
+
+Car nulle vigueur patriotique ne la soutenait; il ne s'est trouvé aucun
+bras pour protéger la faible fleur; la destruction suivait son terrible
+héraut--le désespoir, et flétrit toute sa beauté dans une heure!
+
+Cependant il y eut des hommes qui prétendirent la plaindre; il y eut des
+hommes qui prétendirent la sauver: purs niais empiriques qui arrivèrent
+pleins de déception--pour se réjouir et s'enivrer sur sa tombe.
+
+O toi! terre des lis! en vain tu t'efforces de relever sa tête pâle! le
+bouton fané ne refleurira plus de nouveau,--la violette brillera à sa
+place!
+
+Comme tu disperses tes feuilles au vent--faux emblème de l'innocence,
+arrête un instant,--et donne, à mesure que tu te flétris, pour
+l'avantage du genre humain, cette leçon qui ressort de ta chute!
+
+
+
+
+II.
+
+L'ADIEU.
+A UNE DAME.
+
+
+Quand l'homme, chassé des bosquets d'Éden, s'arrêta quelques instans sur
+le seuil de la porte, chaque pas lui rappelait des heures évanouies, et
+lui faisait maudire son avenir.
+
+Mais errant à travers de lointains climats, il apprit à porter le poids
+de son chagrin; il ne fit plus que donner un soupir aux souvenirs du
+tems passé, et trouva du soulagement au milieu de scènes plus agitées.
+
+Ainsi, madame, doit-il en être de moi; je ne dois plus revoir tes
+charmes: car quand je m'arrête près de toi, je soupire pour tout ce que
+j'ai connu autrefois.
+
+En te fuyant, je serai sûrement sage; car j'échapperai aux piéges de la
+tentation: je ne puis pas voir mon paradis sans désirer d'y entrer.
+
+
+
+
+III.
+
+A LADY CAROLINE LAMB.
+
+
+Et tu dis que je n'ai pas de sentiment, que je ne ressens rien pendant
+que tu es éloignée de moi? Tu ne sais donc pas avec quelles délices je
+me suis abandonné à un rêve non interrompu de toi? Mais l'amour ne doit
+jamais nous ressembler, et j'apprendrai à t'estimer moins. Comme tu as
+fui, ainsi permets-moi de fuir, et change le cœur que tu ne peux rendre
+heureux.
+
+On te dira, Clara! que j'ai paru, tout récemment, courtiser les charmes
+d'une autre; que je n'ai pas soupiré, que je n'ai pas eu d'humeur, comme
+si tu avais déjà été bannie de mon cœur. Clara! cette lutte--pour
+défaire ce que tu as fait si bien pour moi,--ce masque porté devant la
+foule niaise,--cette trahison--était une fidélité pour toi!
+
+Je n'ai pas dormi depuis que tu es partie; mais j'ai cherché dans
+plusieurs tout ce qu'une seule (ah! ai-je besoin de la nommer?) pouvait
+m'accorder. C'est un devoir que je dois au tien--à toi--à l'homme--à
+Dieu, de modérer, d'éteindre ce feu coupable, avant que le chemin du
+crime soit parcouru.
+
+Mais puisque mon sein n'est pas si pur, puisque le vautour déchire
+encore mon cœur, que j'endure cette agonie, et non toi--oh! la plus
+chérie des femmes! Par pitié, Clara! séparons-nous; et je chercherai à
+éviter, je ne sais comment, le dard menaçant:--le vice ne doit pas
+prendre pour but un objet tel que toi.
+
+Mais tu dois m'aider dans cette tâche, et exercer ainsi noblement ton
+pouvoir. Alors dédaigne-moi,--c'est tout ce que je demande--avant que le
+tems ne mûrisse une heure plus coupable; avant que la coupe de la colère
+ne verse des remords redoublés sur ma tête; avant que des feux
+inextinguibles ne dévorent mon cœur, dont les espérances sont mortes
+depuis long-tems.
+
+Ne t'abuse pas plus long-tems, ainsi que moi; n'abuse pas des cœurs
+meilleurs que le mien; ah! ne peux-tu pas, ne veux-tu pas fuir des
+malheurs comme le nôtre,--une honte comme la tienne? S'il y a une colère
+divine, une torture au-delà de ce souffle de vie passagère,
+renonce--même maintenant, à toute espérance future; de telles pensées
+sont un crime,--un tel crime est la mort.
+
+
+
+
+IV.
+
+STANCES.
+
+
+J'ai appris ton sort sans verser une larme; ta perte m'a à peine arraché
+un soupir, et cependant tu me fus extrêmement chère.--Je ne sais pas ce
+qui a desséché mes yeux, les larmes refusent de couler; mais chacune
+d'elles que mes paupières empêchent de s'échapper, retombe horrible sur
+mon cœur..
+
+Oui,--profondes et pesantes, une à une, elles s'y pressent et le
+torturent, comme les eaux renfermées dans le rocher l'usent en tombant
+et s'y durcissent. Elles ne peuvent se pétrifier plus durement que les
+sentimens qui retombent et restent sur mon cœur, lesquels, froidement
+fixés, regardent le passé sans jamais se fondre à un soleil nouveau.
+
+
+
+
+V.
+
+A MARIE.
+
+
+Ne te souviens pas de moi, ni de ces heures bien-aimées, de ces heures
+évanouies, où toute mon ame était à toi,--heures qui ne peuvent jamais
+être oubliées, avant que le tems n'énerve nos puissances vitales, et que
+toi et moi ayons cessé d'être.
+
+Puis-je oublier, peux-tu oublier toi-même ce tems où, jouant avec tes
+cheveux dorés, ton cœur, avec vivacité, répondait à mes jeux? Oh! par
+mon ame! je te vois encore, avec des yeux si languissans,--un sein si
+beau, et des lèvres, quoique silencieuses, qui murmuraient l'amour.
+
+Lorsqu'ainsi tu te penchais sur mon cœur, ces yeux laissaient échapper
+un éclat si doux, que, quoiqu'à moitié réprobateur, il inspirait le
+désir; et alors nous nous serrions plus près, et encore plus près,--et
+nos lèvres frémissantes s'efforçaient de se rencontrer comme pour
+expirer dans leurs baisers.
+
+Et alors ces yeux pensifs voulaient se fermer, et leurs deux paupières
+se rapprochaient en voilant leurs orbites d'azur,--tandis que leurs
+longs et humides regards semblaient fuir sur ta joue brillante d'amour.
+
+FIN DES POÉSIES ATTRIBUÉES A LORD BYRON.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron.
+Volume 5., by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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Binary files differ
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Oeuvres complètes de Lord Byron, Tome 5, par Paulin Paris</title>
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+
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+
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+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 5., by
+George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 5.
+ comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin
+
+Release Date: February 14, 2009 [EBook #28082]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<h2>ŒUVRES COMPLÈTES</h2>
+
+<h5>DE</h5>
+
+<h1>LORD BYRON,</h1>
+
+<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4>
+
+<h5>COMPRENANT</h5>
+
+<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3>
+
+<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5>
+
+<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p>
+
+<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3>
+
+<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5>
+<hr class="short">
+
+<h3>TOME CINQUIÈME.</h3>
+<hr class="short">
+<br><br>
+
+
+<p class="mid"><i>Paris</i>.<br>
+
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,<br>
+
+RUE SAINT-LOUIS, N° 46,<br>
+
+ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.</p>
+<hr class="short">
+<h4>1831.</h4>
+
+<br><br><br>
+
+<div class="note">
+<p>NOTES DU TRANSCRIPTEUR:</p>
+
+<p>1. Les renvois en bas de page étant de trois catégories, il nous a semblé que renuméroter les notes en séquence numérique pourrait créer de la confusion. Nous avons donc utilisé les formats suivants:</p>
+
+<p><sup>loc#</sup> Pour indiquer les notes locales (fin de paragraphe).</p>
+<p><sup>a#</sup> Pour indiquer les notes en fin de chapitre; la lettre initiale étant différente pour chaque chapitre.</p>
+<p><sup>n#</sup> Pour indiquer les notes à l'intérieur d'autres notes.</p>
+
+<p>2. Afin d'éviter les erreurs de transcription des caractères arabes contenus dans cet ouvrage, nous avons reproduit graphiquement les citations arabes du texte original, plutôt que d'utiliser les caractères Unicode.</p>
+
+</div>
+<br><br>
+
+<h1>LE GIAOUR,</h1>
+
+<h5>FRAGMENT D'UNE</h5>
+
+<h3>HISTOIRE TURQUE.</h3>
+<br><br><br>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>One fatal remembrance--one sorrow that throws</i></p>
+<p><i>Its bleak shade alike o'er our joys and our woes--</i></p>
+<p><i>To which life nothing darker nor brighter can bring,</i></p>
+<p><i>For which joy hath no balm--and affliction no sting.</i></p>
+<p class="i30">(<span class="sc">Moore</span >.)</p>
+</div></div>
+
+<blockquote>Un fatal souvenir,--un chagrin qui jette son ombre noire sur nos
+joies comme sur nos douleurs,--auquel la vie ne peut rien apporter de
+plus sombre ni de plus brillant, pour lequel la joie n'a pas de charme--et
+l'affliction pas d'amertume.</blockquote>
+
+<br><br><br>
+
+<h4>A</h4>
+
+<h1>SAMUEL ROGERS, ESQ.</h1>
+
+<p>Comme une légère, mais très-sincère marque d'admiration
+pour son génie, de vénération pour son caractère, et de gratitude
+pour son amitié,</p>
+
+<p>CETTE PRODUCTION EST DÉDIÉE</p>
+
+<p class="mid">Par son obligé et affectionné serviteur,</p>
+
+<p><span class="rig">BYRON.</span><br></p>
+
+<br><br><br>
+<hr>
+<h2>AVERTISSEMENT.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+<p>L'histoire qu'offrent ces fragmens décousus
+est fondée sur des circonstances moins communes
+maintenant dans l'Orient qu'autrefois,
+soit parce que les femmes y sont plus circonspectes
+que dans les <i>vieux tems</i>, soit parce que
+les chrétiens sont plus heureux ou moins entreprenans.
+L'histoire, lorsqu'elle était complète,
+contenait les aventures d'une femme esclave,
+qui fut jetée dans la mer, à la manière des
+Turcs, pour infidélité, et vengée par un jeune
+Vénitien, son amant, dans le tems que les Sept
+Iles étaient possédées par la république de Venise,
+peu de tems après que les Arnautes eurent
+été chassés de la Morée qu'ils avaient ravagée
+après l'invasion russe. La désertion des Maïnotes,
+à qui le pillage de Misitra avait été refusé,
+fit abandonner cette entreprise, et causa
+le ravage de la Morée, durant lequel la cruauté
+exercée de part et d'autre est restée sans exemple,
+même dans les annales des Croyans.</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h1>LE GIAOUR.</h1>
+<hr class="short">
+<br>
+<p>Aucun souffle d'air léger pour rider la surface
+des flots qui se déroulent sous le tombeau de l'Athénien;
+ce tombeau<a id="footnotetagg1" name="footnotetagg1"></a>
+<a href="#footnoteg1"><sup class="sml">g1</sup></a> qui, apparaissant sur le rocher,
+salue le premier le navire rentrant dans le port, en
+dominant la contrée qu'il sauva en vain: quand un
+semblable héros, reparaîtra-t-il sur la terre?</p>
+...................................................................................................
+
+<p>Beau climat! où chaque saison sourit avec amour
+sur ces îles fortunées qui, vues des hauteurs du
+lointain Colonna, réjouissent le cœur ému par ce
+délicieux spectacle, et prêtent un charme à la solitude.
+Là, gracieusement ondulée, la surface de
+l'Océan réfléchit les teintes des pics nombreux dont
+l'image est reproduite par les vagues souriantes qui
+baignent ces Édens de l'Orient; et si parfois une
+brise passagère vient à rompre le cristal des flots,
+ou détache une fleur des arbres du rivage, qu'il est
+ravissant chaque souffle d'air qui réveille et emporte
+avec lui les plus doux parfums! Car c'est là--sur
+les collines ou dans les vallées, que la rose,
+sultane du rossignol<a id="footnotetagg2" name="footnotetagg2"></a>
+<a href="#footnoteg2"><sup class="sml">g2</sup></a>, la vierge pour laquelle il
+fait entendre sa mélodie et ses mille chants d'amour,
+fleurit en rougissant aux histoires de son amant harmonieux:
+la reine des jardins, sa reine, sa rose,
+non courbée par les vents, non glacée par les
+neiges, loin des hivers du nord, caressée par les
+brises de chaque saison, renvoie, en doux encens
+vers le ciel, les parfums que lui a donnés la nature,
+et embellit, par ses brillantes couleurs et ses
+soupirs odorans, ces cieux qui semblent lui sourire.
+Là brillent maintes fleurs printannières; maint ombrage
+invite à l'amour, maintes grottes invitent au
+repos, en même tems qu'elles servent d'asile au pirate
+dont la barque, cachée sous l'abri protecteur,
+guette l'arrivée d'une proue pacifique, jusqu'au moment
+où la guitare du joyeux marinier<a id="footnotetagg3" name="footnotetagg3"></a>
+<a href="#footnoteg3"><sup class="sml">g3</sup></a> se fait entendre,
+et où l'étoile du soir se montre à l'horizon.
+Alors, voguant avec leurs rames enveloppées, et protégés
+par les rochers du rivage, les voleurs nocturnes
+fondent sur leur proie, et aux chants de joie
+font succéder les plaintifs gémissemens.</p>
+
+<p>Il est étrange que là où la nature s'est plu à répandre
+ses dons comme pour le séjour des dieux, et
+à faire briller tous ses charmes dans ce paradis enchanté,
+l'homme amant de la destruction, veuille le
+changer en désert, et foule aux pieds, pareil à la
+brute, ces fleurs qui ne demandent pas les soins
+d'une main laborieuse pour croître sur cette terre
+féconde, mais qui fleurissent comme pour prévenir
+les soins de l'homme, et qui, dans leurs séduisantes
+caresses, ne veulent--qu'être épargnées! Il
+est étrange--que là ou tout est en paix, les passions
+triomphent dans leur orgueil, et la rapine
+étende son cruel et sanguinaire empire. C'est comme
+si les démons prévalaient contre les séraphins glorieux,
+et, assis sur les trônes célestes, rendaient ces
+anges libres héritiers de l'Enfer; aussi douce est cette
+contrée formée pour le bonheur, aussi maudits sont
+les tyrans qui l'oppriment et la désolent!</p>
+
+<p>Celui qui s'est penché sur--le cadavre d'un être
+expiré avant que le premier jour de la mort soit enfui,
+le premier sombre jour du néant, le dernier du
+danger et de la détresse (avant que les doigts dévorans
+de la destruction aient effacé les traits où la
+beauté respire encore), et a remarqué l'air doux et
+angélique, l'extase du repos qui est là, les traits
+fixes, quoique tendres, qui relèvent la langueur
+d'une paisible joue, et--mais pour cet œil triste et
+voilé qui ne brûle plus, ne sourit plus, ne pleure
+plus; pour ce front immobile et froid où l'apathie<a id="footnotetagg4" name="footnotetagg4"></a>
+<a href="#footnoteg4"><sup class="sml">g4</sup></a>
+de la mort effraie le cœur désolé de celui qui le contemple,
+comme s'il avait le pouvoir de lui faire partager
+le destin qu'il redoute et dont il ne peut cependant
+se détacher: oui! pour ces choses, et ces
+choses-là seules, pendant quelques momens--une
+heure traîtresse,--il pourrait mettre en doute le
+pouvoir tyrannique du trépas; tant est beau, tant
+est calme, tant est doux, le premier, le dernier, aspect
+révélé par la mort<a id="footnotetagg5" name="footnotetagg5"></a>
+<a href="#footnoteg5"><sup class="sml">g5</sup></a>!</p>
+
+<p>Tel est aussi l'aspect de ce rivage: c'est la Grèce;
+mais la Grèce qui n'a plus de vie! si froidement
+douce, si tristement belle, que nous tressaillons,
+car l'ame manque là! Son charme est celui de la
+mort qui ne disparaît pas entièrement avec le souffle
+de la vie; mais c'est une beauté qui a cette fleur sinistre,
+cette couleur appartenant à la tombe, dernière
+et fugitive lueur de l'expression, auréole dorée
+qui plane sur une ruine, le rayon d'adieu du
+sentiment qui n'est plus! étincelle de cette flamme
+d'une origine peut-être céleste, qui éclaire encore,
+mais qui n'échauffe plus désormais sa terre chérie!</p>
+
+<p>Patrie des braves échappés à l'oubli! dont le sol,
+depuis les plaines jusqu'aux cavernes des montagnes,
+fut l'asile de la liberté, ou le tombeau de la
+gloire! temple des héros<a id="footnotetagloc1" name="footnotetagloc1"></a>
+<a href="#footnoteloc1"><sup class="sml">loc1</sup></a>! se peut-il que ce soit
+là tout ce qui reste de toi? Approche, esclave timide
+et rampant; dis, ne sont-ce pas là tes Thermopyles?
+Ces ondes bleues qui s'étendent au loin,
+ô race dégénérée d'un peuple libre! dis, quelles
+sont-elles? quels sont ces rivages? N'est-ce pas le
+golfe, n'est-ce pas le rocher de Salamine? Ces lieux
+célèbres, leur histoire qui n'est pas inconnue au
+monde, ô Grecs! levez-vous, et faites-en de nouveau
+votre patrie! Cherchez parmi les cendres de vos pères
+les étincelles du feu divin qui les embrasait; et celui
+qui expirera dans le combat ajoutera à leurs noms
+un nom terrible qui fera trembler la tyrannie: il
+laissera à ses fils une espérance, une renommée pour
+lesquelles ils mourraient plutôt que de les livrer au
+déshonneur; car le combat de la liberté une fois
+commencé, le père expirant en lègue le triomphe à
+son fils, triomphe qui succède toujours à toutes les
+défaites. O Grèce! tes pages vivantes en sont témoins,
+et attestent la gloire de tes siècles immortels! Tandis
+que tes rois enfouis dans l'obscurité poudreuse
+des âges ont laissé une pyramide sans nom, tes héros,
+malgré les ravages du tems qui a renversé la
+colonne monumentale de leurs tombes, ont encore
+un monument plus imposant, les montagnes de leur
+terre natale! Là, la muse montre aux regards des
+étrangers les tombeaux de ceux qui ne peuvent mourir!--Il
+serait trop long de rappeler, et trop pénible
+de retracer l'histoire et la description de chaque
+lieu célèbre, depuis ses tems de splendeur jusqu'à
+ses jours de misère: assez--aucun ennemi
+étranger n'a pu dompter ton courage, jusqu'à ce
+qu'il se soit flétri lui-même. Oui! un abaissement,
+une dégradation volontaires, ont aplani la route aux
+chaînes honteuses de l'esclavage, à la domination
+des tyrans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc1"
+name="footnoteloc1"><b>Note loc1: </b></a><a href="#footnotetagloc1">
+(retour) </a> <i>Shrine of the mighty</i>!</blockquote>
+
+<p>Que peut-il raconter celui qui foule aujourd'hui
+tes rivages? Aucune histoire de tes vieux tems, aucun
+sujet capable d'inspirer à la muse un essor aussi
+élevé que celui des jours qui ne sont plus, lorsque
+l'homme était digne de ton climat.</p>
+
+<p>Les cœurs nourris dans tes vallées, les ames ardentes
+qui auraient pu conduire tes enfans à des actions
+héroïques et sublimes, rampent, depuis le
+berceau jusqu'à la tombe, esclaves--oui! esclaves
+d'un esclave<a id="footnotetagg6" name="footnotetagg6"></a>
+<a href="#footnoteg6"><sup class="sml">g6</sup></a>! et sourds, excepté à la voix
+du crime, couverts de tous les vices qui souillent
+l'humanité et font descendre l'homme au-dessous de
+la brute, sans avoir même le mérite d'une sauvage
+vertu, du courage opprimé, mais indompté d'un
+homme libre. Ils portent encore dans les ports voisins
+leurs ruses proverbiales et leur ancienne astuce.
+C'est en cela que l'on reconnaît encore ce
+Grec subtil; et c'est en cela, en cela seul qu'il a
+conservé son ancien renom. En vain, la liberté ferait-elle
+un appel au courage pour briser son joug,
+ou pour relever le cou qui semble courtiser son esclavage:
+je cesse de plaindre ces malheurs.</p>
+
+<p>Cependant cette histoire sera une histoire plaintive;
+et ceux qui l'entendront croiront sans peine
+que celui qui l'entendit pour la première fois en fut
+touché.</p>
+
+<p>...........................................................</p>
+
+<p>Lointaines, sombres et se projetant sur la mer
+bleue, les ombres des rochers font tressaillir, le pêcheur
+dont elles frappent les regards, comme la
+barque d'un pirate des îles ou d'un Maïnote. Craignant
+pour son léger caïque, il évite l'anse prochaine
+et périlleuse; quoique abattu et harassé par
+ses travaux, et surchargé de son heureuse pêche,
+il vogue lentement, à force de rames, jusqu'à ce
+que le rivage sûr du port Léone le reçoive à la lueur
+délicieuse de l'astre qui embellit de tant de charmes
+une nuit orientale.</p>
+
+<p>.............................................................</p>
+
+<p>Quel est celui qui accourt sur un coursier noir,
+bride abattue, au galop retentissant comme un tonnerre?
+Le bruit des fers et les coups de fouet répétés
+font retentir les échos des cavernes d'alentour.
+L'écume qui couvre les flancs du coursier semble
+être celle des vagues de l'Océan: bien que les flots
+de la mer soient tranquilles et comme abîmés dans
+le calme, il n'en est point dans le sein du cavalier;
+le murmure de la tempête qui se prépare est encore
+plus calme que ton cœur, ô jeune Giaour<a id="footnotetagg7" name="footnotetagg7"></a>
+<a href="#footnoteg7"><sup class="sml">g7</sup></a>! Je ne
+te connais point, je hais ta race; mais je découvre
+dans tes traits quelque chose que le tems ne pourra
+que fortifier et non effacer. Quoique jeune et pâle,
+ce front blême est sillonné par les passions; quoique
+tenant fixé vers la terre ton œil farouche, et que tu
+passes comme un météore, je vois bien dans toi un
+de ceux que des fils d'Othman devraient faire périr
+ou éloigner de leur demeure.</p>
+
+<p>Loin,--loin,--il fuit, et mes regards étonnés
+le suivent à peine; et quoique, semblable à un démon
+de la nuit, il ait passé et se soit évanoui à ma
+vue, son aspect et son maintien ont laissé dans mon
+ame un souvenir de trouble et de confusion, et les
+pas retentissans de son coursier noir résonnent encore
+à mon oreille étonnée. Il pique vivement de
+l'éperon; il approche de ce rocher escarpé qui projette
+son ombre sur l'abîme; il en fait rapidement le
+tour; il galope sur ses bords. Le rocher l'eut promptement
+dérobé à ma vue, car je sentis bien que j'étais
+désagréable à celui qui cherchait à éviter tout
+regard indiscret; et il n'est pas une étoile qui ne
+paraisse trop brillante à celui qui s'échappe à une
+heure si étrange. Il s'éloigne rapidement; mais avant
+de disparaître, il lance un dernier regard en arrêtant
+un moment son coursier qui bondit, et respire
+un moment dans sa course ralentie; un instant il se
+dresse sur ses arçons.--Que regarde-t-il dans le
+bois d'olivier? Le croissant brille sur la colline; les
+hautes lampes de la mosquée brûlent encore: quoique
+trop éloigné pour entendre le bruit du lointain
+tophaïque<a id="footnotetagg8" name="footnotetagg8"></a>
+<a href="#footnoteg8"><sup class="sml">g8</sup></a> répété par l'écho, on aperçoit les éclairs
+de chaque joyeuse détonnation, qui prouvent le zèle
+des religieux musulmans. Ce soir, le dernier soleil
+du Ramazan s'est couché; ce soir commence la fête
+du Baïram<a id="footnotetagloc2" name="footnotetagloc2"></a>
+<a href="#footnoteloc2"><sup class="sml">loc2</sup></a>; ce soir--mais qui es-tu? qu'as-tu
+fait, toi, au vêtement étranger, au front terrible?
+Que te font ces jeux, ces fêtes, pour t'arrêter ainsi
+ou pour fuir?--Il s'arrête encore.--Quelque
+frayeur légère se peignait sur son visage; bientôt
+l'expression de la haine la remplaça. Elle ne se manifesta
+point avec la rougeur subite d'une colère
+passagère, mais avec une pâleur semblable au
+marbre de la tombe, dont la funèbre blancheur augmente
+encore les sombres teintes. Son front était
+penché, son œil avait un éclat vitreux; il leva son
+bras avec un mouvement menaçant de fierté, en
+frappant rudement de la main, ne sachant s'il devait
+retourner ou fuir. Impatient de sentir différer
+sa fuite rapide, le noir coursier pousse un lourd
+hennissement.--La main du cavalier retomba sur
+la garde de son sabre; ce hennissement a dissipé sa
+rêverie, comme le cri du hibou réveille un homme
+en sursaut.--L'éperon s'enfonce dans le flanc du
+coursier; il part avec la rapidité d'un djerrid<a id="footnotetagg9" name="footnotetagg9"></a>
+<a href="#footnoteg9"><sup class="sml">g9</sup></a> lancé
+dans les airs par une main puissante; le rocher est
+dépassé, et le rivage ne retentit plus de ses pas rapides;
+la crête est franchie, on ne voit plus le cimier
+et le front altier du chrétien. Ce n'était que
+pour un instant qu'il avait contenu l'ardeur de son
+vigoureux coursier; ce n'était que pour un instant
+qu'il s'était arrêté; et tout-à-coup il avait redoublé
+de vitesse comme s'il avait été poursuivi par la mort.
+Mais dans cet instant, des hivers de souvenirs semblaient
+avoir passé sur son ame, et rassemblé, dans
+cette seconde<a id="footnotetagloc3" name="footnotetagloc3"></a>
+<a href="#footnoteloc3"><sup class="sml">loc3</sup></a> de tems, une vie de peine, un siècle
+de crimes. Pour celui qu'agitent l'amour, la haine,
+ou la crainte, un tel moment accumule toutes les
+douleurs passées. Alors qu'éprouva-t-<i>il</i>, l'inconnu,
+accablé qu'il fut par tout ce qui peut le plus déchirer
+le cœur? Cette halte qui décida sa destinée, oh!
+qui pourra mesurer sa durée terrible! Quoique, dans
+les registres du tems, elle soit comme imperceptible,
+elle fut une éternité pour sa pensée! car elle est infinie
+comme l'espace incommensurable, la pensée
+que le sentiment peut embrasser, et qui peut comprendre
+en lui-même des maux sans nom, sans espérance,
+ou sans fin!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc2"
+name="footnoteloc2"><b>Note loc2: </b></a><a href="#footnotetagloc2">
+(retour) </a> Carême turc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc3"
+name="footnoteloc3"><b>Note loc3: </b></a><a href="#footnotetagloc3">
+(retour) </a> En anglais, <i>drop</i>, goutte.</blockquote>
+
+<p>L'heure est passée; le Giaour est déjà loin; a-t-il
+fui seul ou succombé seul? Maudite soit l'heure de
+son arrivée ou de sa fuite: la malédiction, pour le
+péché d'Hassan, a changé un palais en tombeau. Il
+vint, le Giaour, il passa comme le simoun<a id="footnotetagg10" name="footnotetagg10"></a>
+<a href="#footnoteg10"><sup class="sml">g10</sup></a>, cet
+avant-coureur de la désolation et de la mort, sous le
+souffle dévorant duquel les cyprès même s'anéantissent;--arbre
+sombre, et encore triste lorsque les
+autres douleurs sont évanouies; seul fidèle aux souvenirs
+passagers de la mort.</p>
+
+<p>Le coursier a disparu de l'étable déserte; on ne
+voit plus d'esclaves dans les salles du palais d'Hassan.
+L'araignée solitaire couvre les murs de sa toile grisâtre;
+la chauve-souris bâtit son nid dans son harem;
+et le hibou s'est emparé de la plus haute tour de son
+château fort: le dogue sauvage, tourmenté de soif et
+de faim, hurle sur les bords de ses bassins desséchés;
+car le ruisseau a disparu de son lit de marbre, où
+maintenant les ronces croissent sur une poussière
+désolée. Il était beau jadis de le voir se jouer dans
+cette enceinte, et chasser la chaleur étouffante du
+jour, en faisant jaillir en haut sa rosée d'argent
+dans des tourbillons fantastiques, et en répandant
+dans l'air, et sur le vert gazon, une délicieuse fraîcheur.
+Il était doux, quand des étoiles sans nuages
+brillaient dans les cieux, de voir des vagues de lumière
+se projeter sur ce marbre, d'entendre, la
+nuit, la mélodie de ces ondes! L'enfance d'Hassan
+avait souvent joué sur les bords de cette cascade;
+et souvent, sur le sein de sa mère, il s'était endormi
+au bruit harmonieux des vagues. La jeunesse d'Hassan
+avait été souvent bercée, sur ces bords, par les
+chants de la beauté; et chaque accord harmonieux
+semblait plus harmonieux encore mêlé à la voix
+d'Hassan. Mais jamais la vieillesse d'Hassan ne viendra
+se reposer sur ces bords à la chute du crépuscule:
+la source qui alimentait ce ruisseau est tarie.--Le
+sang qui échauffait son cœur est versé! Jamais
+aucune voix humaine ne fera entendre ici des accens
+de rage, de regrets ou de plaisir. Les derniers et
+tristes sons qu'ait répétés l'écho furent les lamentations
+funèbres d'une femme; et <i>ces sons</i> expirèrent
+dans le silence!--Tout est muet!--excepté, parfois,
+la jalousie que le vent agite. Que la tempête,
+retentisse, que la pluie tombe par torrens, aucune
+main ne viendra désormais fermer les ouvertures de
+ce château.</p>
+
+<p>Ce serait une joie pour le voyageur de découvrir,
+sur ces sables déserts, les pas grossiers d'un homme,
+--tellement que la voix même de la douleur réveillât
+un écho consolateur. Au moins elle lui dirait:
+«Tout n'est pas mort en ces lieux, la vie murmure
+encore, bien qu'elle soit le soupir d'un seul.--Car
+de nombreux appartemens dorés étalent encore ici
+une splendeur que la solitude semble devoir oublier;
+dans ce palais, la destruction a opéré lentement son
+œuvre dévorante;--mais la sombre désolation est assise
+sur le seuil de la porte, que le fakir<a id="footnotetagloc4" name="footnotetagloc4"></a>
+<a href="#footnoteloc4"><sup class="sml">loc4</sup></a> lui-même
+n'oserait plus franchir. Là, le derwiche<a id="footnotetagloc5" name="footnotetagloc5"></a>
+<a href="#footnoteloc5"><sup class="sml">loc5</sup></a> errant ne
+voudrait pas s'arrêter, car la charité hospitalière
+n'est plus là pour le recevoir; l'étranger, harassé
+de fatigues, ne viendra plus s'y reposer pour y bénir
+«le pain et le sel sacré<a id="footnotetagg11" name="footnotetagg11"></a>
+<a href="#footnoteg11"><sup class="sml">g11</sup></a>.» La richesse et la pauvreté
+passent également aux environs avec la même insouciance;
+car la politesse hospitalière et la charité bienveillante
+ont disparu avec Hassan, tombé sur les
+montagnes. Son toit, qui était le refuge de l'homme,
+est devenu l'antre affamé du désespoir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc4"
+name="footnoteloc4"><b>Note loc4: </b></a><a href="#footnotetagloc4">
+(retour) </a> Moine turc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc5"
+name="footnoteloc5"><b>Note loc5: </b></a><a href="#footnotetagloc5">
+(retour) </a> Moine mendiant.</blockquote>
+
+<p>L'hôte a fui la salle de festin, et les vassaux leurs
+travaux champêtres, depuis que le sabre de l'infidèle
+a fendu le turban de la tête d'Hassan<a id="footnotetagg12" name="footnotetagg12"></a>
+<a href="#footnoteg12"><sup class="sml">g12</sup></a>.</p>
+
+<p>..................................................................</p>
+
+<p>J'entends un bruit de marche qui approche, mais
+aucune voix n'arrive à mon oreille. Il s'approche
+davantage;--je puis distinguer chaque turban, et
+chaque ataghan au fourreau d'argent<a id="footnotetagg13" name="footnotetagg13"></a>
+<a href="#footnoteg13"><sup class="sml">g13</sup></a>. Le chef
+de la troupe se distingue; c'est un émir à la robe
+verte<a id="footnotetagg14" name="footnotetagg14"></a>
+<a href="#footnoteg14"><sup class="sml">g14</sup></a>. «Ho! qui es-tu?--Cet humble <i>salem</i><a id="footnotetagg15" name="footnotetagg15"></a>
+<a href="#footnoteg15"><sup class="sml">g15</sup></a>
+vous dit que je suis un croyant. Le fardeau que vous
+portez avec tant d'attention semble réclamer tous vos
+soins, et, sans doute, c'est une précieuse cargaison.
+Mon humble barque est toute prête pour la recevoir.</p>
+
+<p>--Tu parles convenablement; démarre ton esquif,
+et emmène-nous loin de ce rivage silencieux. Laisse
+déployée ta voile, et vogue à force de rames. Au
+milieu de cette baie entourée de rochers, où les eaux
+sombres et emprisonnées dorment dans un calme
+profond, ta tâche sera finie.--Nous y sommes.--Tu
+as ramé à merveille; notre course a été rapide;
+cependant c'est le plus long voyage, je pense, qu'un
+de...»</p>
+
+<p>.........................................................................</p>
+
+<p>L'objet mystérieux fut plongé dans les flots, et
+s'enfonça lentement; la vague calme roula doucement
+jusqu'au rivage. Je veillais attentivement sur
+ce qui avait été précipité, et il me sembla un instant,
+par le mouvement du courant, que quelque chose
+s'était comme débattu..... ce n'était qu'un rayon de
+la lune qui se réfléchissait sur le courant. Je ne
+cessai de prêter mon attention à cette scène singulière
+que lorsque l'objet qui la causait eut disparu
+totalement à ma vue, comme une pierre lancée dans
+l'onde, qui laisse après elle un tournoiement passager
+se rétrécissant de plus en plus, et forme comme
+une tache blanche, perle aqueuse qui se moque de
+l'œil qui la contemple. Tous les secrets sont ensevelis
+et dorment sous les ondes, connus seulement
+des génies de l'abîme, qui, tremblans dans leurs
+grottes de corail, n'osent en rien murmurer aux
+vagues.</p>
+
+<p>.................................................................</p>
+
+<p>Comme on voit, dans les prairies émaillées du
+Kachemire, la reine des papillons<a id="footnotetagg16" name="footnotetagg16"></a>
+<a href="#footnoteg16"><sup class="sml">g16</sup></a> s'élever sur ses
+ailes de pourpre, en invitant le jeune enfant à la
+poursuivre, en le promenant de fleurs en fleurs pendant
+une heure inutile et laborieuse; elle le quitte
+pour s'envoler dans les airs, en lui laissant le cœur
+déchiré et les yeux pleins de larmes: ainsi la beauté
+se joue du jeune homme échappé de l'enfance, brillante
+aussi et volage comme elle: chasse d'espérances
+et de craintes frivoles, commencée dans la folie et
+terminée dans les larmes. Si toutes deux elles se
+laissent prendre, le malheur attend la reine des papillons
+et la jeune fille; une vie de peines, la perte
+de la tranquillité; l'une est le jouet de l'enfant,
+l'autre, le caprice de l'homme: ce bijou charmant,
+recherché avec tant d'ardeur, perd son charme dès
+qu'il est obtenu; car chaque attouchement caressant
+fait disparaître ses plus brillantes couleurs, jusqu'à
+ce que charme, couleurs, beauté, étant évanouis,
+on le laisse s'envoler ou on l'abandonne sans compassion.
+L'aile blessée, ou le cœur déchiré, hélas!
+dans quel lieu l'une et l'autre de ces victimes pourront-elles
+trouver un asile? Celle-ci, avec son aile
+abattue, pourra-t-elle voltiger de la rose à la tulipe
+comme dans ses jours de liberté? ou la beauté,
+flétrie dans une heure, pourra-t-elle retrouver son
+bonheur et sa joie dans sa retraite profanée? Non:
+les insectes joyeux qui passent près de celui qui va
+mourir, ne le couvrent jamais de leurs ailes. Les
+aimables et jeunes beautés sont compatissantes pour
+toutes les fautes, excepté pour celles de leurs semblables;
+tous les malheurs peuvent attendre d'elles
+une larme, excepté la honte d'une sœur abusée.</p>
+
+<p>.......................................................................</p>
+
+<p>Le cœur qui se nourrit des remords du crime
+ressemble au scorpion environné de flammes, dans
+un cercle qui se rétrécit à mesure qu'elles font des
+progrès. Les flammes resserrent le prisonnier jusqu'à
+ce que, consumé intérieurement par mille dards brûlans,
+et se torturant dans sa rage, il ne voie plus
+qu'une seule et triste ressource contre ses cruelles
+douleurs: le dard venimeux qu'il conservait pour
+ses ennemis, et dont le venin n'avait jamais été vainement
+lancé; ce dard qui ne cause qu'une douleur
+et guérit tous les maux, il le tourne contre lui-même
+dans un accès de désespoir: ainsi expire celui qui a
+l'ame noire et déchirée de remords<a id="footnotetagloc6" name="footnotetagloc6"></a>
+<a href="#footnoteloc6"><sup class="sml">loc6</sup></a>, ou il vit, comme
+le scorpion, environné de flammes dévorantes<a id="footnotetagg17" name="footnotetagg17"></a>
+<a href="#footnoteg17"><sup class="sml">g17</sup></a>.
+Ainsi se ronge celui que le remords dévore; maudit
+sur la terre, condamné par le ciel, les ténèbres sont
+sur sa tête, et le désespoir à ses pieds; autour de lui
+est un cercle de flammes, et dans son sein--la
+mort!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc6"
+name="footnoteloc6"><b>Note loc6: </b></a><a href="#footnotetagloc6">
+(retour) </a> <i>The dark in soul</i>!</blockquote>
+
+<p>........................................................................</p>
+
+<p>Le sombre Hassan fuit de son harem, il n'arrête
+ses regards sur les charmes d'aucune femme: la
+chasse inaccoutumée l'occupe uniquement désormais;
+et cependant il ne partage aucune joie du chasseur.
+Hassan n'était point ainsi habitué à courir dans
+les bois, lorsque Leïla habitait son sérail. Leïla ne
+l'habiterait-elle plus?--c'est ce qu'Hassan seul pourrait
+dire. D'étranges rumeurs se sont répandues dans
+la ville à ce sujet: on dit que Leïla s'enfuit dans cette
+soirée où se coucha le dernier soleil du Ramazan<a id="footnotetagg18" name="footnotetagg18"></a>
+<a href="#footnoteg18"><sup class="sml">g18</sup></a>,
+et où l'éclat d'un million de feux allumés au sommet
+des minarets proclamait la fête du Baïram dans
+l'immense Orient. Ce fut alors qu'elle s'éloigna
+comme pour aller au bain, et qu'elle rendit inutiles
+et vaines les recherches et la colère d'Hassan. Dans
+le déguisement d'un page géorgien, elle avait trompé
+l'active surveillance des gardes du palais, et, loin de
+la tutelle musulmane, elle est allée s'en venger dans
+les bras d'un infidèle Giaour.</p>
+
+<p>Quelque chose de ce récit avait fait naître les
+soupçons d'Hassan; mais Leïla paraissait encore si
+tendre, elle lui paraissait encore si belle, qu'il eut trop
+de confiance dans l'esclave dont la trahison méritait
+la mort. Ce soir même il s'était rendu à la mosquée,
+et de-là il était allé assister à une fête qu'il donnait
+dans son kiosque. Telle est l'histoire que racontent
+ses Nubiens, dont la surveillance aurait dû être plus
+active; mais d'autres disent que cette nuit même, à la
+pâle et tremblante lumière de Phingari<a id="footnotetagg19" name="footnotetagg19"></a>
+<a href="#footnoteg19"><sup class="sml">g19</sup></a>, le Giaour
+avait été vu seul sur son coursier d'un noir de jais,
+galopant à force d'éperons le long du rivage; il
+n'emportait en croupe derrière lui aucune jeune
+fille, aucun page.</p>
+
+<p>..........................................................................</p>
+
+<p>Ce serait vainement que j'essaierais de décrire le
+charme de l'œil noir de Leïla; regardez ceux de la
+gazelle, ils aideront admirablement votre imagination.
+Ceux de Leïla étaient aussi larges (ou fendus);
+aussi languissamment noirs, mais l'ame s'échappait
+de chaque étincelle qu'ils dardaient sous leurs sourcils
+arqués, aussi brillans que les joyaux de Giamschid<a id="footnotetagg20" name="footnotetagg20"></a>
+<a href="#footnoteg20"><sup class="sml">g20</sup></a>.</p>
+
+<p>Oui, son <i>ame</i> se peignait dans ses regards; notre
+prophète pourrait-il dire que cette forme si belle
+n'était rien qu'une argile brillante? Par Allah! je
+répondrais <i>non</i>, quand même je serais sur la fameuse
+arche d'Al-Sirat<a id="footnotetagg21" name="footnotetagg21"></a>
+<a href="#footnoteg21"><sup class="sml">g21</sup></a> jetée sur la mer de Flamme,
+avec la perspective du paradis sous mes yeux, et
+toutes ses houris qui me feraient signe d'y entrer.
+Oh! celui qui a connu l'éclat des yeux de Leïla pourrait-il
+ajouter foi à cette partie de sa croyance<a id="footnotetagg22" name="footnotetagg22"></a>
+<a href="#footnoteg22"><sup class="sml">g22</sup></a>,
+qui dit que la femme n'est que poussière, un jouet
+sans ame destiné aux caprices sensuels d'un tyran?
+Les Muftis, en la contemplant, auraient pu avouer
+que la divinité brillait dans ses regards. Les jeunes
+fleurs pourprées de la grenade jetaient sur les belles
+et fraîches couleurs de ses joues un éclat toujours nouveau<a id="footnotetagg23" name="footnotetagg23"></a>
+<a href="#footnoteg23"><sup class="sml">g23</sup></a>;
+sa chevelure d'hyacinthe<a id="footnotetagg24" name="footnotetagg24"></a>
+<a href="#footnoteg24"><sup class="sml">g24</sup></a> était flottante,
+et, au milieu de ses suivantes qu'elle dominait de
+toute sa beauté, elle en laissait descendre les boucles
+jusqu'au pavé de marbre sur lequel ses pieds
+brillaient plus blancs que la neige des montagnes
+avant que les nuages qui lui ont donné naissance ne
+soient tombés sur la terre, et n'y aient amassé des
+souillures.</p>
+
+<p>Le jeune cygne s'avance noblement sur la surface
+de l'onde; ainsi marchait sur la terre la belle fille
+de Circassie, l'aimable oiseau du Franguestan<a id="footnotetagg25" name="footnotetagg25"></a>
+<a href="#footnoteg25"><sup class="sml">g25</sup></a>!
+Comme le cygne relève sa tête élancée, et frappe
+l'onde de ses ailes orgueilleuses, quand un étranger
+passe sur les bords de son domaine; ainsi Leïla élevait
+un cou plus blanc que celui du cygne:--ainsi,
+armée de sa beauté, elle eût repoussé avec dignité un
+regard indiscret; aussi noble et aussi gracieuse était
+sa démarche! Son cœur était aussi tendre pour son
+compagnon.--Son compagnon, terrible Hassan,
+quel était-il? Hélas! ce nom n'était pas fait pour toi!
+Le terrible Hassan est parti en voyage, accompagné
+de vingt vassaux, chacun armé, comme il convient
+le mieux à un homme, d'arquebuse et d'ataghan;
+le chef les précède, équipé comme pour la
+guerre: il porte à sa ceinture le cimeterre teint autrefois
+du meilleur sang arnaute, quand les rebelles
+se révoltèrent, et que peu d'entre eux s'en rétournèrent
+dans leurs foyers pour raconter l'histoire de
+ceux qui étaient tombés dans la vallée de Parne. Les
+pistolets qu'il porte à sa ceinture sont ceux dont un
+pacha fit autrefois usage, et que maintenant, quoique
+ornés de pierreries et bosselés d'or, des voleurs
+trembleraient même de regarder. On dit qu'Hassan
+est allé chercher une fiancée, plus fidèle que celle
+qui à abandonné sa couche, l'esclave coupable qui
+a déserté son harem, et plus coupable de l'avoir déserté
+pour un Giaour!</p>
+
+<p>..........................................................................</p>
+
+<p>Les derniers rayons du soleil sont descendus sur
+la colline, et étincellent dans le courant du ruisseau,
+dont les ondes fraîches et limpides reçoivent les bénédictions
+des montagnards. Ici le négociant grec,
+fatigué de ses longues marches, peut trouver ce repos
+que l'on chercherait vainement dans les cités où
+sa demeure est trop voisine de celle de ses maîtres,
+ce qui lui inspire de la terreur pour ses secrètes richesses.--Il
+peut se soustraire ici à tous les regards.
+Dans la foule, c'est un esclave; dans le désert, il est
+libre; il peut ici souiller d'un vin défendu la coupe
+qu'un bon Musulman ne doit jamais vider.</p>
+
+<p>Le premier de la troupe est un Tartare qui se distingue
+par son manteau jaune; les soldats le suivent
+dans un long défilé. Au-dessus d'eux, la montagne
+élève un pic où les vautours aiguisent leurs
+becs avides de carnage; ils pourront se repaître dans
+un grand festin avant que l'aurore du matin ait
+brillé. En bas, un torrent d'hiver a reculé devant
+les rayons brûlans de l'été, et a laissé un lit noir et
+dépouillé de verdure, excepté quelques broussailles
+qui ne naissent que pour périr aussitôt. Chaque côté,
+qui forme un sentier, est couvert de débris de granit
+raboteux et grisâtre, arrachés par le tems, ou par
+la foudre des montagnes, de ces sommets enveloppés
+des brouillards du ciel; car où est celui qui a contemplé
+le pic de Liakura dégagé de ces voiles éternels?</p>
+
+<p>.................................................................</p>
+
+<p>L'émir et sa troupe ont enfin atteint le bois de
+sapins: «Bismillah<a id="footnotetagg26" name="footnotetagg26"></a>
+<a href="#footnoteg26"><sup class="sml">26</sup></a>! le moment du péril est passé,
+car la plaine se découvre à nos yeux, et quand
+nous y serons parvenus, nous piquerons nos chevaux
+des éperons.» Ainsi parle le Tchiaous, et à
+peine a-t-il cessé qu'une balle siffle sur sa tête. Le
+Tartare qui conduisait la troupe mord la poussière!
+Les cavaliers d'Hassan n'ont que le tems de saisir
+la bride et de descendre promptement de cheval;
+mais trois d'entre eux n'y rémonteront plus; l'ennemi
+qui porte, les blessures mortelles est invisible;
+le moribond demande en vain vengeance. Le poignard
+hors du fourreau, la carabine à la main, quelques-uns
+d'entre eux restés sur leurs coursiers se
+penchent pour éviter lès balles, à moitié protégés
+par leur monture; d'autres fuient derrière le rocher
+le plus voisin qui les défend des coups invisibles,
+ne voulant point rester exposés à périr par les flèches
+d'ennemis inconnus qui n'osent pas quitter leur retraite
+sûre des rochers. Le sévère Hassan dédaigne
+seul de descendre de son cheval, et poursuit sa
+course jusqu'à ce qu'une décharge de carabines l'avertît
+trop sûrement que le clan de brigands s'est
+emparé de la seule issue qui pouvait laisser échapper
+leur proie.</p>
+
+<p>Alors sa moustache<a id="footnotetagg27" name="footnotetagg27"></a>
+<a href="#footnoteg27"><sup class="sml">g27</sup></a> se recourbe avec colère, et
+son œil étincelle d'un fier courroux: «Quoique les
+balles sifflent de toutes parts, dit-il, j'ai échappé à
+une, heure plus sanglante que celle-ci.» Dans cet
+instant l'ennemi quitte son embuscade et crie aux
+vassaux d'Hassan de se rendre. Mais le front d'Hàssan
+et un mot terrible sont plus redoutés que le sabre
+ennemi. Aucun homme de la troupe ne rendra sa
+carabine ou son ataghan, et n'élèvera le lâche cri:
+Amaun<a id="footnotetagg28" name="footnotetagg28"></a>
+<a href="#footnoteg28"><sup class="sml">g28</sup></a>! Les ennemis apparaissent plus nombreux,
+s'approchent de plus en plus, et, débusquant du
+bois, arrivent ceux qui se plaisent dans les charges
+avancées. Quel est celui qui les commande armé
+d'un fer étranger et étincelant dans sa main puissante?
+«C'est lui! c'est lui! je le connais maintenant;
+je le reconnais à son front pâle, je le reconnais
+à cet œil méchant<a id="footnotetagg29" name="footnotetagg29"></a>
+<a href="#footnoteg29"><sup class="sml">g29</sup></a>, qui favorise ses envieuses trahisons;
+je le reconnais à son noir coursier, quoique
+déguisé sous un costume d'Arnaute; apostat de sa
+propre et vile croyance, ce titre ne le sauvera pas
+de la mort. C'est lui! rencontre heureuse et désirée!
+Perds l'amour de Leïla, maudit Giaour!»</p>
+
+<p>Comme un fleuve se précipite dans l'océan, en
+roulant ses eaux écumantes; comme lés vagues de
+la mer se soulèvent en colonnes azurées pour repousser
+au loin avec orgueil le courant qui lutte
+avec ses ondes écumantes; tandis que l'abîme tournoyant,
+et les vagues qui se brisent, soulevées par
+le vent impétueux de l'hiver, s'épuisent en terribles
+mugissemens, et qu'à travers l'écume blanchâtre,
+le fracas du tonnerre, les éclairs des ondes reluisent
+d'une blancheur effrayante sur le rivage, qu'ils brillent
+et se brisent sous la rame; ainsi, comme le
+fleuve et l'océan se rencontrent avec des vagues qui
+sont en fureur de se mêler;--ainsi se joignent deux
+troupes qu'une même haine, un même destin, une
+même fureur anime. Le cliquetis des sabres qui se
+heurtent, les cris de guerre qui frappent l'oreille
+épouvantée, les détonnations retentissantes, le bruit
+de la mêlée, de la fusillade, les gémissemens des
+mourans sont répétés par l'écho de la vallée plus
+accoutumée aux refrains du pasteur. Quoique peu
+nombreux,--les combattans se livrent une lutte acharnée,
+car aucun n'épargne la vie d'un autre, aucun
+ne demande grâce pour la sienne! Ah! deux jeunes
+cœurs peuvent se presser avec amour, pour recevoir
+et partager leurs caresses; mais l'amour lui-même
+ne pourrait jamais avoir, pour tout ce que la beauté
+soupire d'accorder, des palpitations la moitié aussi
+vives que la haine en inspire au dernier embrassement
+de deux ennemis, lorsque, se saisissant dans
+le combat, ils plient leurs bras qui ne lâcheront plus
+leur proie. Les amis se rencontrent pour se séparer;
+l'amour rit au mot de fidélité; de vrais ennemis, une
+fois rencontrés, sont unis jusqu'à la mort!</p>
+
+<p>........................................................................</p>
+
+<p>Avec un sabre brisé jusqu'à la garde, et dégouttant
+encore du sang qu'il a répandu, resté cependant
+dans la main puissante qui promenait partout
+cette arme infidèle; son turban roulé par terre derrière
+lui, et coupé dans ses plis les plus épais; sa
+robe flottante déchirée par le cimeterre, et rougie
+comme ces nuages du matin qui, bigarres d'un
+rouge noir, annoncent par de funestes présages que
+la journée aura une fin orageuse; une tache de sang
+sur chaque buisson qui porte un lambeau de son palampore<a id="footnotetagg30" name="footnotetagg30"></a>
+<a href="#footnoteg30"><sup class="sml">g30</sup></a>;
+sa poitrine couverte d'innombrables
+blessures, son dos couché sur la terre, son visage
+tourné vers le ciel, Hassan tombé repose!--Son
+œil encore ouvert est fixé menaçant sur son ennemi,
+comme si l'heure qui a scellé sa destinée eût laissé
+survivre sa haine inextinguible; et sur lui est penché
+cet ennemi avec un front aussi sombre que celui
+qui gît par terre ensanglanté--.</p>
+
+<p>..........................................................................</p>
+
+<p>«Oui, Leïla sommeille sous les vagues; mais
+cette terre sera un tombeau plus sanglant: l'esprit
+de Leïla a guidé le fer qui a appris à ce cœur félon
+ce que c'est que ses atteintes. Il a appelé le prophète,
+mais son pouvoir fut vain contre le Giaour
+vengeur; il a invoqué Allah--mais ce mot s'est
+élevé inexaucé ou inentendu. Oh! sot païen! la
+prière de Leïla n'aurait pas été écoutée, et la
+tienne serait ici exaucée? J'ai ménagé mon tems, je
+me suis ligué avec ces hommes pour saisir le traître
+à son tour: ma vengeance est assouvie, l'œuvre est
+consommée; je pars--mais je pars seul.»</p>
+
+<p>..........................................................................</p>
+
+<p>On entend tinter les clochettes des chameaux dans
+leurs pâturages. La mère d'Hassan regarde inquiète
+du haut de ses jalousies,--elle voit la rosée du soir
+qui couvre sous ses yeux, de ses perles étincelantes,
+le vert pâturage; elle voit les étoiles qui ne brillent
+plus que d'un pâle éclat. «C'est l'aurore, dit-elle.--Hassan
+avec sa troupe ne doit pas être éloigné.»</p>
+
+<p>Elle ne peut demeurer dans le bosquet du jardin,
+mais elle regarde à travers les créneaux de sa tour la
+plus élevée.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne vient-il pas? Ses coursiers sont
+d'une race vigoureuse et choisie, ils ne craignent
+pas les chaleurs de l'été. Pourquoi le fiancé n'envoie-t-il
+pas le présent promis? Son cœur est-il plus
+froid, ou son cheval de Barbarie moins agile? Oh!
+reproche non mérité! voilà un Tartare qui a déjà
+gagné le sommet de la plus proche montagne, et il
+descend avec précaution le penchant escarpé: il est
+maintenant dans la vallée; il porte le présent sur
+les arçons de sa selle.--Que son cheval me paraît
+marcher lentement! Mes largesses sauront bien récompenser
+sa vitesse et les fatigues de sa route.»</p>
+
+<p>Le Tartare est descendu de cheval à la porte du
+château; mais à peine peut-il soutenir son corps
+chancelant: son visage basané porte l'expression de
+la détresse; mais c'est peut-être l'effet de la fatigue:
+son vêtement est souillé de sang; mais c'est peut-être
+celui de son cheval fatigué de l'éperon: il tire
+de dessous son manteau le présent.--Ange de la
+mort! c'est le cimier brisé d'Hassan! son calpac déchiré<a id="footnotetagg31" name="footnotetagg31"></a>
+<a href="#footnoteg31"><sup class="sml">g31</sup></a>--son
+caftan ensanglanté.--«Madame,
+ton fils a épousé une fatale fiancée; ils m'ont épargné,
+mais non par pitié, mais pour t'apporter ce
+présent ensanglanté. Paix au brave! dont le sang
+est versé: malheur au Giaour! c'est lui qui l'a tué.»</p>
+
+<p>........................................................................</p>
+
+<p>Un turban sculpté<a id="footnotetagg32" name="footnotetagg32"></a>
+<a href="#footnoteg32"><sup class="sml">g32</sup></a> sur une pierre brute, une
+colonne que les ronces couvrent de leurs épines, où
+l'on peut lire à peine maintenant le vers du Koran
+qui déplore la mort du défunt, indiquent le lieu où
+Hassan est tombé victime dans le vallon solitaire. Il
+dort là comme un fidèle Osmanli, aussi bien que
+s'il avait été fléchir le genou à la Mecque, aussi bien
+que s'il eût repoussé avec dédain le vin défendu, ou
+prié la face tournée vers le tombeau saint, au cri
+solennel d'<i>Allah hu</i><a id="footnotetagg33" name="footnotetagg33"></a>
+<a href="#footnoteg33"><sup class="sml">g33</sup></a>! Cependant il est mort par la
+main d'un étranger, au sein de sa terre natale; cependant
+il est mort les armes à la main, et il n'a pas
+été vengé, du moins par le sang de son ennemi:
+mais les vierges impatientes du paradis l'invitent
+déjà à leur demeure, et le cil noir des yeux des
+houris lui sourira à jamais. Elles s'avancent--elles
+agitent leurs voiles bleus<a id="footnotetagg34" name="footnotetagg34"></a>
+<a href="#footnoteg34"><sup class="sml">g34</sup></a>, et saluent le brave avec
+un baiser! Celui qui est tombé dans la bataille contre
+un Giaour est le plus digne de leurs faveurs immortelles.</p>
+
+<p>.......................................................................</p>
+
+<p>Mais toi, faux infidèle! tu seras livré à la faux
+vengeresse de Monkir<a id="footnotetagg35" name="footnotetagg35"></a>
+<a href="#footnoteg35"><sup class="sml">g35</sup></a>, et tu n'échapperas à ses
+tourmens que pour errer autour du trône perdu
+d'Eblis<a id="footnotetagg36" name="footnotetagg36"></a>
+<a href="#footnoteg36"><sup class="sml">g36</sup></a>. Un feu dévorant, inextinguible, t'entourera,
+te consumera, te dévorera le cœur. Aucune
+oreille ne peut entendre, aucune langue ne peut dire
+les tortures de cet enfer intérieur! Mais d'abord,
+envoyé sur la terre comme un vampire<a id="footnotetagg37" name="footnotetagg37"></a>
+<a href="#footnoteg37"><sup class="sml">g37</sup></a>, ton cadavre
+sera arraché de sa tombe. Alors tu hanteras
+comme un fantôme ton lieu natal, et tu suceras le
+sang de toute ta race. Là, à l'heure de minuit, tu tariras
+la source de la vie de ta fille, de ta sœur, de
+ta femme.</p>
+
+<p>Cependant tu assisteras avec dégoût au banquet
+où, malgré toi, tu devras te nourrir de ton livide
+et vivant cadavre; tes victimes, avant d'expirer, reconnaîtront
+un démon dans leur père, et comme elles
+te maudiront, tu les maudiras, et ces jeunes fleurs,
+tes filles, seront flétries sur leur tige. Mais une d'elles
+doit surtout mourir pour expier ton crime, la plus
+jeune, la plus aimée de toutes, qui te bénira, en
+t'appelant du nom de père,--Ce nom déchirera ton
+cœur! Cependant, tu devras achever ton œuvre sanglante,
+et voir s'effacer sur sa joue le dernier coloris
+de la vie; s'éteindre de son œil la dernière étincelle,
+et contempler le dernier regard vitreux qui se
+glacera sur son teint livide. Alors, d'une main impie,
+tu arracheras les tresses de sa chevelure dorée; chevelure
+dont une boucle enlevée pendant sa vie eût
+été portée comme un gage de la plus tendre affection.
+Mais maintenant tu l'emportes, souvenir de ton affreuse
+agonie! Humectée de ton meilleur sang, elle
+s'échappera<a id="footnotetagg38" name="footnotetagg38"></a>
+<a href="#footnoteg38"><sup class="sml">g38</sup></a> de tes dents grinçantes et de ta lèvre
+hideuse. Alors, retourne, en arpentant, à ton noir
+tombeau, va--et livre-toi à tes hideuses frénésies
+avec les Afres et les Goules, jusqu'à ce qu'ils fuient
+d'horreur loin du spectre encore plus maudit qu'eux.</p>
+
+<p>«Comment nommez-vous ce caloyer que j'aperçois
+seul là-bas? J'ai déjà entrevu ses traits dans mon
+pays natal, il y a nombre d'années: j'errais sur le
+rivage solitaire de la mer; je le vis pressant les
+flancs de son coursier rapide, qui semblait favoriser
+les vœux de son cavalier. Je n'ai vu qu'une fois ce
+visage, mais il était alors si empreint d'une douleur
+intime, que je n'ai pas eu besoin de le voir une
+seconde fois pour le reconnaître. Aujourd'hui, il
+respire la même douleur sombre, comme si la mort
+était imprimée sur son front.</p>
+
+<p>--Il y aura six ans d'écoulés cet été, depuis qu'il est
+venu parmi nos frères. Il trouve du soulagement, sans
+doute, à habiter ici pour expier quelque crime sombre<a id="footnotetagloc7" name="footnotetagloc7"></a>
+<a href="#footnoteloc7"><sup class="sml">loc7</sup></a>
+qu'il ne veut pas nommer; mais, jamais à notre
+prière du soir, jamais devant le tribunal de la confession,
+il ne fléchit le genou; il se soucie peu de
+voir s'élever l'encens ou les hymnes vers les cieux;
+mais il vit seul dans sa cellule; sa foi et sa famille
+nous sont également inconnues.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc7"
+name="footnoteloc7"><b>Note loc7: </b></a><a href="#footnotetagloc7">
+(retour) </a> Dark deed.</blockquote>
+
+<p>»Il est venu des contrées payennes en traversant
+la mer et en se rendant ici de la côte. Cependant, il
+ne semble pas appartenir à la race musulmane, car
+son visage indique un chrétien. Je le croirais quelque
+renégat égaré, et repentant de son apostasie,
+s'il ne fuyait pas notre saint temple, s'il ne refusait
+pas de goûter notre pain et notre vin consacrés. Il a
+fait de grandes largesses à notre couvent, et il a ainsi
+captivé ta faveur de notre abbé. Mais si j'étais prieur,
+je ne souffrirais pas un jour de plus la présence
+parmi nous d'un tel étranger, ou il serait condamné
+à habiter pour toujours notre cellule pénitentiaire.
+Il parle souvent dans ses visions d'une jeune fille
+précipitée dans la mer, de cliquetis de sabres, d'ennemis
+mis en fuite, d'outrages vengés, de musulman
+expirant. On l'a vu, debout sur ce roc escarpé, se
+livrer à des accès de délire, comme à l'apparition
+d'une main sanglante, fraîchement séparée de son
+corps, visible pour lui seul, lui montrant le lieu
+de sa tombe, et l'invitant à se précipiter dans les
+vagues.</p>
+
+<p>»Sombre et non terrestre est le regard sourcilleux
+qui brille sous son noir capuchon. L'éclair de
+cet œil mobile révèle trop bien des jours qui ne sont
+plus. La couleur de ses traits, quoique changeante,
+est insaisissable: souvent son regard fait repentir
+celui qui l'observe de sa témérité; car il possède cet
+ascendant irrésistible et sans nom qui parle, mais que
+l'on ne peut définir; esprit indompté et fier qui impose
+par son influence puissante; et comme l'oiseau
+agite en frémissant ses ailes, sans pouvoir fuir le
+serpent qui l'aspire, ceux sur lesquels tombe le regard
+de cet homme sont comme frappés de consomption,
+et ne peuvent fuir son prestige magique.</p>
+
+<p>»Le moine intimidé, qui se trouve seul sur son
+passage, s'empresse de s'éloigner, comme si cet œil
+et ce sourire amer transmettaient aux autres la
+crainte et la déception. Cet homme ne descend pas
+souvent à sourire, et, quand il sourit, il est triste
+de voir que c'est seulement par moquerie de la misère.
+Comme cette pâle lèvre se renfle et frémit!
+Bientôt elle devient plus immobile que jamais,
+comme si la douleur ou le dédain lui défendaient de
+sourire de nouveau. Que n'en est-il ainsi!--Un
+sourire si horrible ne peut jamais être l'expression
+d'une joie pure; mais il serait encore plus triste de
+rechercher quels furent autrefois les sentimens qui
+se manifestèrent sur ces traits: le tems n'en a pas
+encore fixé les rides, mais il y a confondu ensemble
+quelque chose de noble et de criminel: ses traits,
+qui ont encore conservé de la fraîcheur, indiquent
+une ame que les crimes dans lesquels elle s'est plongée
+n'ont pas entièrement dégradée. La foule vulgaire
+ne voit dans cet homme que l'aspect sinistre
+d'un coupable poursuivi par l'accomplissement de
+sa réprobation. L'observateur attentif peut reconnaître
+dans cet étranger une ame noble et une
+haute naissance: hélas! quoique ces dons précieux
+que la douleur a rendus méconnaissables, et que le
+vice a souillés, lui aient été accordés en vain, ce
+n'est pas un être vulgaire celai qui en a été favorisé;
+et cependant c'est presque avec effroi que le
+regard s'arrête sur lui. La chaumière dont le toit
+est tombé, qui n'offre plus que des ruinés, attire à
+peine l'attention du passant: la tour que la guerre
+ou la tempête a renversée, tant qu'il lui reste
+quelques créneaux, demande et obtient un regard
+de l'étranger. Chaque arche tapissée d'ifs, chaque
+colonne solitaire plaident fièrement pour ses gloires
+passées!</p>
+
+<p>»Sa robe flottante dont les larges plis l'enveloppent
+balaie la poussière, tandis qu'il s'avance dans
+l'enceinte du temple parsemée de colonnes. Il est
+aperçu avec terreur, lui qui contemple d'un air
+sombre les cérémonies qui sanctifient l'enceinte sacrée.
+Mais lorsque l'hymne religieux ébranle le
+chœur, que les moines s'agenouillent, lui se retirer
+et on voit son ombre errer sous ce portique qu'éclaire
+une lampe isolée et vacillante; c'est là qu'il
+attend la fin des cérémonies--et écoute la prière,
+sans jamais en murmurer une seule. Regardez:--près
+de ce mur à moitié éclairé, le voilà qui rejette
+en arrière son capuchon; ses noirs cheveux tombent
+en désordre et recouvrent son front pâle,
+comme si là Gorgone avait arraché de sa tête ses
+plus noirs serpens, et qu'elle les eût jetés sur le
+front terrible de cet étranger; car il décline les
+règles du couvent, et laisse croître cette chevelure
+impie: mais il porte toujours la robe de notre ordre.
+Ce n'est point par piété, mais par orgueil, qu'il
+donne des richesses à un couvent qui n'a jamais entendu
+de lui ni vœux ni même une parole.</p>
+
+<p>»Mais!--remarquez, tandis que l'harmonie fait
+retentir des hymnes de louange vers les cieux, remarquez
+cette joue livide, cette attitude immobile
+mêlée de défi et de désespoir! Saint François! éloigne
+cet homme de l'autel! Autrement nous pouvons
+craindre que la colère divine ne se manifeste par
+quelques signes terribles. Si jamais un mauvais ange
+a revêtu la forme d'un mortel, telle a été celle qu'il
+a choisie. Par toutes mes espérances dans la miséricorde
+divine, de tels regards n'appartiennent ni à
+la terre ni au ciel!»</p>
+
+<p>Les cœurs tendres sont facilement portés à l'amour;
+mais trop timides pour partager ses peines,
+trop faibles pour attendre ou braver le désespoir,
+de tels cœurs ne sont jamais à lui tout entiers. Les
+cœurs plus durs seuls peuvent ressentir des blessures
+que le tems ne peut jamais cicatriser.</p>
+
+<p>Le métal brut de la mine doit être passé par
+le feu avant de briller par son poli; plongé dans
+la fournaise ardente, il se plie et se fond--mais
+sans changer sa nature. Alors, façonné pour tes besoins,
+ou au gré de tes désirs, il servira à te dépendre
+où à donner la mort; cuirasse pour ton heure
+de danger, ou lame pour percer ton ennemi. Mais
+s'il porte la forme d'un poignard, que ceux qui aiguisent
+son tranchant prennent garde! Ainsi le feu
+des passions et l'art séducteur d'une femme peuvent
+amollir et façonner le cœur le plus dur; ce sont ces
+deux choses qui lui donnent sa forme, et ce qu'elles
+l'ont fait, c'est pour toujours, car il se briserait--
+plutôt que de se plier de nouveau.</p>
+
+<p>..........................................................................</p>
+
+<p>Si la solitude succède au malheur, la délivrance
+de ses peines est une légère consolation; le cœur
+vide et désert pourrait remercier l'angoisse qui le
+rendrait moins vide et moins solitaire. Nous nous
+dégoûtons de ce que personne ne partage avec nous;
+le bonheur même--deviendrait un malheur s'il
+fallait le supporter seul.</p>
+
+<p>Le cœur, une fois laissé ainsi désolé, doit recourir
+enfin, pour éprouver quelque soulagement,--à
+la haine. C'est comme si les morts pouvaient sentir
+les vers glacés circuler autour de leurs corps,
+et ramper comme pour faire un festin sur leur sommeil
+en putréfaction, sans pouvoir chasser ces froids
+reptiles rongeant et dévorant leurs cadavres! C'est
+comme si l'oiseau du désert<a id="footnotetagg39" name="footnotetagg39"></a>
+<a href="#footnoteg39"><sup class="sml">g39</sup></a>, dont le bec s'ouvre
+le sein pour nourrir sa jeune famille affamée, sans
+regretter une vie qu'elle lui transmet, ne la trouvait
+plus dans son nid abandonné, au moment où il vient
+de se déchirer le sein maternel.</p>
+
+<p>Les angoisses les plus aiguës que puisse éprouver
+le malheureux seraient des ravissemens, en comparaison
+de ce vide redoutable, de ce désert aride
+du cœur, de ce ravage, de ce débordement de sentimens
+superflus et sans objet. Qui voudrait-être
+condamné éternellement à contempler un ciel sans
+nuage ou sans soleil?</p>
+
+<p>Le mugissement de la tempête est beaucoup moins
+terrible que l'idée de ne plus jamais braver le courroux
+des vagues--pour le malheureux jeté, au milieu
+de la lutte des élémens, comme un débris solitaire
+sur quelque rivage abandonné, au sein d'une
+baie calme et silencieuse, destiné à mourir dans une
+lente et solitaire agonie. Il vaut mieux être englouti
+dans le choc des tempêtes que de se consumer peu à
+peu sur un rocher!</p>
+
+<p>........................................................................</p>
+
+<p>»Père! tés jours ont été passés--paisiblement
+en comptant les grains de ton chapelet, et en récitant
+d'éternelles prières; ils ont été passés à effacer
+les péchés des autres: toi-même exempt de crime et
+de soucis, excepté ces maux passagers que tous les
+hommes doivent souffrir: tel a été ton sort depuis
+ton berceau jusqu'à ton âge avancé. Tu te félicites
+d'avoir été préservé de ces passions violentes et sans
+frein, telles que t'en découvrent tes pénitens, dont
+les secrets péchés et les peines mortelles demeurent
+ensevelis dans ton sein pur et indulgent. Mes jours,
+quoique peu nombreux, ont été consumés dans les
+plaisirs, mais plus encore dans le malheur. Au
+moins, dans ces heures d'amour et de détresse, j'ai
+échappé à l'ennui profond de la vie; tantôt dans la
+compagnie d'amis, tantôt environné d'ennemis, je
+n'avais de dégoût que pour la langueur du repos.
+Maintenant qu'il ne me reste plus rien que je puisse
+aimer ou haïr, rien qui relève mon espérance ou
+mon orgueil, je préférerais être l'insecte qui rampe
+sur les murs du cachot, que d'être condamné à passer
+mes jours stupides et monotones dans la méditation
+et la contemplation. Cependant il germe
+dans mon sein un désir de repos--mais pour la
+jouissance duquel je n'ai point de penchant. Bientôt
+ma destinée accomplira ce désir, et je dormirai
+sans rêver, à ce que je fus et à ce que je voudrais
+être encore, quelque sombres que te paraissent mes
+actions.</p>
+
+<p>»Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau
+de joies, qui ne sont plus; mon espérance est
+de partager leur destinée, quoiqu'il eût mieux valu
+pour moi mourir avec elles que de traîner une vie de
+languissantes douleurs. Mon ame n'a point refusé
+de supporter les traits déchirans d'une douleur impérissable;
+elle n'a point cherché dans la tombe le
+refuge volontaire des fous de l'antiquité et des
+lâches de nos jours: cependant ce n'est pas la mort
+que j'ai redoutée; elle m'eût été douce sur le champ
+dé bataille, si le sort m'eût destiné à être l'esclave
+de la gloire, au lieu d'être celui de l'amour. J'ai
+bravé le danger--non pour de vains honneurs:
+je souris des lauriers conquis ou perdus; que d'autres
+usent leur vie pour obtenir une haute renommée
+ou un vil salaire. Mais placez devant mes yeux
+quelque chose qui me semble un prix digne du danger:
+la jeune beauté que j'aime, l'ennemi que je
+hais, et je saurai me précipiter sur les pas du destin,
+à travers la pointe déchirante des épées, à travers
+des torrens de flammes pour sauver l'objet chéri,
+ou pour percer un cœur détesté. Tu ne dois point
+regarder ces paroles comme sortant de la bouche
+vaniteuse d'un homme qui agirait ainsi;--mais ce
+sont les paroles de celui qui <i>a déjà fait</i> ces actions.
+L'ame fière et indomptée défie la mort, le faible la
+supporte, le malheureux doit l'implorer. Alors que
+la vie retourne à celui qui l'a donnée: je n'ai point
+chancelé à l'approche du danger quand j'étais puissant
+et heureux;--tremblerais-je <i>aujourd'hui</i>?</p>
+
+<p>...................................................................</p>
+
+<p>«Je l'aimai, ô moine! oui, je l'adorai;--mais ce
+sont des mots dont tout le monde se sert:--je le
+prouvai plus par mes actions que par mes paroles.
+Il est sur cette épée une tache de sang qui ne s'effacera
+jamais. Ce sang fut versé pour elle, qui mourut
+pour moi; il échauffait le cœur d'un ennemi
+abhorré: oui, ne frémis pas--non--ne fléchis
+pas le genou, ne compte pas une telle action au
+nombre de mes péchés, car c'était aussi un ennemi
+de ta croyance! Le nom seul du Nazaréen irritait
+l'humeur sombre de ce païen. Sot ingrat! puisque
+ses blessures ont été faites par une main galiléenne
+habile à manier le fer, le plus sûr moyen d'arriver
+plus promptement dans son ciel turc;--car pour lui
+ses houris impatientes attendraient peut-être encore
+à la porte du prophète. Je l'aimai--l'amour sait
+pénétrer dans des lieux où les loups mêmes redouteraient
+d'aller chercher leur proie, et s'il sait assez
+oser, il serait difficile que la passion ne fût pas couronnée
+de quelque succès.--Qu'importe comment,
+où, et pourquoi, je ne cherchai ni ne soupirai en
+vain: cependant quelquefois, plein de remords, je
+voudrais qu'elle n'eût pas aimé une seconde fois.
+Elle mourut--je n'ose te raconter comment; mais
+regarde--cela est écrit sur mon front! Là se lit le
+crime et la malédiction de Caïn, en caractères que
+le tems n'a point effacés. Mais avant de me condamner,
+écoute: quoique j'eusse été la cause de son
+supplice, je n'en fus pas l'auteur; et cependant son
+meurtrier n'a fait que ce que j'aurais fait moi-même,
+si elle avait été infidèle une fois de plus.
+Elle l'avait trahi, et il l'a immolée; elle m'était
+fidèle, et je l'ai vengée: quelque mérité qu'ait été
+son sort, sa trahison était de la fidélité pour moi; à
+moi elle donna son cœur, la seule chose que la tyrannie
+ne puisse soumettre: et moi, hélas! j'arrivai
+trop tard pour la sauver! Cependant, tout ce que
+je pus alors lui donner, je le lui ai donné: une
+tombe à notre ennemi. Sa mort m'est légère; mais
+le sort de sa victime m'a fait--ce qui te fait horreur
+dans moi. Son destin était inévitable--il le
+savait bien, averti qu'il était par la voix du redoutable
+Tahir, à l'oreille prophétiquement sinistre de
+qui<a id="footnotetagg40" name="footnotetagg40"></a>
+<a href="#footnoteg40"><sup class="sml">g40</sup></a> le bruit funèbre des balles de la mort avait
+présagé l'approche du meurtrier, à mesure que sa
+troupe défilait dans le passage où il est tombé!</p>
+
+<p>«Il mourut heureusement dans le tumulte de la
+bataille, moment où le trépas n'est accompagné ni de
+souffrances ni d'agonie. Il implora l'aide de son
+prophète, et adressa ses prières à Allah: il me reconnut,
+et nous croisâmes le fer dans la mêlée.--Je
+le contemplai dans sa défaite, étendu sur la terre,
+et je voulus lui voir rendre son dernier soupir.
+Quoique percé de coups comme un léopard sous le
+fer des chasseurs, il ne ressentit pas la moitié des
+tourmens que j'endure maintenant.--Je cherchai,
+mais ce fut vainement, de trouver dans ses mouvemens
+l'expression d'un esprit humilié: chaque
+trait, chaque mouvement de ce corps abattu et austère
+trahissaient sa rage, mais non ses remords. Oh!
+que ma vengeance n'eût-elle pas donné pour saisir
+quelques traces du désespoir dans ce visage expirant!
+le dernier repentir de cette heure où la pénitence
+a perdu son pouvoir d'arracher une terreur
+de la tombe, celui de donner des consolations, et
+où elle ne peut plus donner d'espérance de salut.</p>
+
+<p>.........................................................................</p>
+
+<p>«Les habitans d'un climat froid ont le sang aussi
+froid que leur climat, leur amour peut à peine conserver
+ce nom; mais le mien ressemblait à ce torrent
+de lave qui bouillonne en s'échappant du cratère
+enflammé de l'Etna. Je ne connais point les
+discours langoureux et larmoyans qui célèbrent l'amour
+des dames et les chaînes de la beauté. Si l'altération
+de couleur du visage, l'ardeur d'un sang
+qui bouillonne dans les veines, le mouvement de
+lèvres qui se tordent, mais qui ne murmurent jamais
+de lâches plaintes; si un cœur qui se brise,
+un cerveau en délire, des actions audacieuses, des
+pensées de vengeance, et tout ce que j'ai éprouvé
+et que j'éprouve encore, décèlent l'amour:--cet
+amour était le mien, et il s'est manifesté par plus
+d'une révélation amère. Il est vrai que je ne puis ni
+me lamenter ni pousser des soupirs; je ne connais
+que la possession de l'objet aimé ou mourir. Je
+meurs--mais avant j'ai possédé, et il arrivera ce
+qu'il pourra, <i>j'ai été</i> heureux. Irai-je maudire le
+destin que j'ai cherché? Non--privé de tout, mon
+ame indomptable ne s'attendrit qu'au souvenir de la
+mort de Leïla: donne-moi le plaisir avec ses angoisses,
+à ce prix je vivrai pour aimer de nouveau.
+J'éprouve des regrets, mais ce n'est pas, ô mon saint
+guide! pour celui qui va mourir, mais à cause de
+celle qui n'est plus: elle sommeille sous les vagues
+errantes.--Ah! si elle avait une tombe sur la terre,
+ce cœur brisé et cette tête en délire demanderaient
+à partager son étroite couche. Elle était une forme
+pure de vie et de lumière, qui, une fois que je l'eus
+aperçue, fut une partie inséparable de ma vision; et
+de quelque côté que je tournasse mes regards, se
+levait cette étoile matinale de mon souvenir!</p>
+
+<p>«Oui, l'amour est un rayon céleste descendu du
+ciel, c'est une étincelle de ce feu immortel partagé
+avec les anges, et donné par Allah! pour élever nos
+pensées et nos désirs corrompus au-dessus de la région
+de la terre. La piété élève l'ame vers le ciel,
+mais le ciel lui-même descend dans l'amour; c'est
+un sentiment ravi à la divinité, pour effacer de
+notre ame toute pensée sordide; c'est un rayon de
+celui qui a formé l'univers, une auréole de gloire
+dont l'ame est couronnée!</p>
+
+<p>«J'accorde que <i>mon</i> amour ait été imparfait, ainsi
+que tout ce que les mortels appellent faussement de ce
+nom; alors il peut te paraître un mal, tout ce que
+tu voudras; mais dis, oh! dis que le <i>sien</i> n'était pas
+coupable! Elle était la lumière fidèle de ma vie; et
+cette lumière éteinte, quel rayon pourrait désormais
+rompre l'obscurité de mes nuits? Oh! que ne brille-t-elle
+encore pour me conduire, quand même ce
+serait à la mort, aux malheurs les plus redoutables!
+Pourquoi s'étonner si ceux qui ont perdu les joies
+présentes, les espérances futures, ne résistent plus
+que faiblement aux atteintes de la douleur, et accusent
+alors, dans leur frénésie, leur cruelle destinée;
+pourquoi s'étonner si, dans leur égarement, ils commettent
+des actions terribles qui ne semblent ajouter
+que le crime au malheur? Hélas! le cœur qui saigne
+intérieurement n'a rien à redouter des blessures du
+dehors; celui qui tombe du faîte du bonheur s'inquiète
+peu dans quel abîme il roule. Sans doute, ô
+vieillard, mes actions t'apparaissent maintenant aussi
+féroces que celles du sombre vautour. Je lis sur ton
+front l'horreur qu'elles t'inspirent, et ce sentiment,
+il a trop été dans mon destin de l'inspirer. Il est vrai
+que, comme cet oiseau de proie, j'ai laissé sur la trace
+de mes pas le ravage et la désolation; mais j'ai appris
+de la colombe à mourir,--et à ne pas connaître de
+second amour. C'est une leçon que l'homme doit recueillir
+de la part d'êtres qu'il ose mépriser. L'oiseau
+qui chante dans la bruyère, le cygne qui vogue sur le
+lac, n'ont qu'une compagne, une seule compagne.
+Que l'insensé vante son inconstance et se raille de ceux
+qui ne peuvent changer; qu'il partage ses railleries
+avec une jeunesse vaine et présomptueuse, je ne lui
+envie point ses nombreuses joies, mais j'estime moins
+cet homme lâche et sans foi, que le cygne fidèle sur son
+lac solitaire. Combien, combien il est au-dessous de
+la pauvre jeune fille qu'il a abandonnée fidèle, et
+qu'il a trahie! Une telle honte, au moins, ne fut
+jamais la mienne.--Leïla! chacune de mes pensées
+était à toi! mes vertus, mes défauts, mes plaisirs,
+mes souffrances, mon espoir dans l'avenir,--toutes
+mes espérances ici-bas;--tout cela c'était toi! La
+terre ne renferme rien qui te soit semblable; ou du
+moins ce n'est pas pour moi. Pour tous les mondes
+je n'oserais regarder la dame qui te ressemblerait,
+quoiqu'elle ne réunît pas tous tes charmes. Les seuls
+crimes qui aient souillé ma jeunesse, ce lit de mort--atteste
+ma fidélité. O Leïla!--tu fus, tu es encore
+le délire chéri de mon cœur!</p>
+
+<p>«Elle a cessé d'être,--et cependant je respire
+encore; mais ce n'est point le même air des autres
+hommes que je respire. Un serpent enveloppait mon
+cœur de ses froides étreintes, et empoisonnait de
+son dard toutes mes pensées. Comme tous les jours
+j'abhorrais tous les lieux, et, dans mes frémissemens,
+j'aurais voulu fuir toute la nature. Partout où je trouvais
+autrefois du charme, j'y portais la teinte sombre
+de mes pensées. Le reste, tu le connais déjà, ainsi que
+tous mes crimes et la moitié de mes douleurs: mais
+ne parle plus de pénitence; tu sais que je vais bientôt
+partir de ces lieux; et quand même tes contes pieux<a id="footnotetagloc8" name="footnotetagloc8"></a>
+<a href="#footnoteloc8"><sup class="sml">loc8</sup></a>
+seraient vrais, pourrais-tu défaire ce qui est accompli!
+Ne me crois pas ingrat;--mais ces griefs
+n'attendent du prêtre aucun soulagement<a id="footnotetagg41" name="footnotetagg41"></a>
+<a href="#footnoteg41"><sup class="sml">g41</sup></a>. Devine
+en secret l'état de mon ame; mais si tu veux avoir
+plus de compassion, parle moins. Quand tu pourras
+rendre la vie à ma Leïla, je viendrai te prier de me
+pardonner. Tu pourras alors plaider ma cause dans
+ce haut lieu, où des messes achetées<a id="footnotetagloc9" name="footnotetagloc9"></a>
+<a href="#footnoteloc9"><sup class="sml">loc9</sup></a> obtiennent
+des grâces. Va calmer dans son antre la lionne solitaire,
+à qui la main du chasseur des forêts a ravi ses
+lionceaux frémissans; mais n'adoucis pas--ne raille
+pas <i>ma</i> misère!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc8"
+name="footnoteloc8"><b>Note loc8: </b></a><a href="#footnotetagloc8">
+(retour) </a> <i>Thy holy tale</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc9"
+name="footnoteloc9"><b>Note loc9: </b></a><a href="#footnotetagloc9">
+(retour) </a> <i>Purchased masses</i>.</blockquote>
+
+<p>«Dans les jours de ma jeunesse, dans des heures
+moins agitées, lorsque le cœur aime à se confier
+dans un cœur, aux lieux où fleurissent les bosquets
+de ma vallée native, j'eus,--hélas! que ne l'ai-je
+encore maintenant!--un ami! Je te charge de lui
+faire parvenir ce gage, comme un souvenir d'un vœu
+de jeunesse; je voudrais l'avertir de ma mort prochaine.
+Quoique les ames absorbées comme la mienne
+accordent peu de pensées à l'amitié absente, mon
+nom obscurci lui sera encore cher. Cela est étrange;--il
+a prédit mon sort, moi j'en ai souri;--car
+alors je pouvais sourire,--quand la prudence me
+parlait par sa voix, et m'avertissait--de ce qui
+m'arrive, et dont alors je me souciais fort peu. Mais
+aujourd'hui ma mémoire me rappelle des paroles
+qu'à peine j'avais remarquées jusqu'à ce jour. Dis-lui--que
+ses prédictions s'accomplissent, et il frémira
+d'entendre cette vérité, et il désirera que ses
+paroles eussent été plus sévères. Dis-lui que, dans
+l'état de trouble et d'agitations où je me suis trouvé,
+je me suis rappelé, à travers des souvenirs et des
+scènes amères, les joies de notre jeunesse dorée, et
+que, dans l'agonie, ma langue embarrassée eût essayé
+de bénir sa mémoire avant de mourir; mais la
+divinité dans sa colère eût détourné sa face, si le
+criminel avait osé prier pour l'innocent.</p>
+
+<p>«Je ne lui demande point de m'épargner le blâme,
+il est trop généreux pour maudire mon nom, et d'ailleurs
+qu'ai-je à faire avec la renommée? Je ne lui demande
+pas de s'abstenir de me donner des regrets;
+cette froide demande ressemblerait trop au dédain.
+Et qui pourrait mieux honorer la tombe d'un frère
+que les larmes viriles de l'amitié? Porte-lui cette
+bague, elle fut à lui autrefois, et dis-lui--tout ce
+que tu vois! des traits flétris, un esprit ravagé, un
+débris de la violence des passions, une écorce desséchée,
+une feuille dispersée et jaunie par le souffle
+dévorant du malheur!</p>
+
+<p>.......................................................................</p>
+
+<p>«Ne me parle plus de vision fantastique; non,
+père, non, ce n'était point un rêve. Hélas! le rêveur
+doit pouvoir d'abord dormir. J'étais éveillé,
+et j'aurais désiré pleurer, mais je ne le pouvais pas;
+car mon front brûlant battait à chaque pulsation
+comme à présent; je ne désirais que de pouvoir verser
+une larme, comme si c'eût été pour moi quelque
+chose d'heureux, de nouveau et de cher. Je la désirais
+alors et je la désire encore.--Le désespoir est
+plus sévère que ma volonté. Ne perds pas inutilement
+les oraisons, le désespoir est plus puissant que
+tes prières religieuses. Quand même je pourrais le
+devenir, je ne voudrais pas être heureux. Je n'ai
+pas besoin de paradis, mais de repos. C'était alors,
+je te le dis, père! alors que je l'ai vue; oui, elle
+avait repris une nouvelle vie; elle brillait enveloppée
+de son blanc symar<a id="footnotetagg42" name="footnotetagg42"></a>
+<a href="#footnoteg42"><sup class="sml">g42</sup></a>, comme à travers ce pâle
+et gris nuage brille l'étoile que je contemple maintenant,
+semblable à Leïla, qui me paraît encore plus
+belle. Je ne vois plus qu'obscurément sa lumière scintillante;
+la nuit de demain sera plus noire encore; et
+moi, je paraîtrai devant ses rayons, cadavre sans
+vie, l'effroi des vivans. Je m'égare, père! car mon
+ame s'approche du terme final.</p>
+
+<p>«Je l'ai vue, ô moine! et je m'élance près d'elle,
+oublieux de nos premiers malheurs. Me précipitant
+de ma couche, je la saisis, et la presse sur mon cœur
+désespéré. Je l'embrasse,--qu'est-ce donc ce que
+j'embrasse? Aucune forme vivante n'est dans mes
+bras; nul cœur ne répond au mien par ses battemens,
+et, cependant, Leïla! cependant cette forme est la
+tienne! O amante la plus adorée! es-tu donc, changée
+à tel point que tu paraisses à mes yeux, et que
+tu te moques de mes sens? Ah! si tes charmes ne
+sont que glacés, que m'importe, pourvu que je
+puisse serrer dans mes bras tout ce que j'ai jamais
+désiré d'y retenir? Hélas! ils n'embrassent qu'une
+ombre, ils retombent en frémissant sur mon cœur
+solitaire; cependant, elle est encore là, debout en
+silence, qui me fait signe de ses mains suppliantes,
+avec ses cheveux tressés, et son œil brillant et noir!--Je
+reconnais mon erreur,--elle ne pouvait mourir!
+Mais <i>lui</i>, n'est-il pas mort? Je l'ai vu enseveli dans la
+vallée où il tomba; il ne vient pas, car il ne peut soulever
+la terre qui le couvre: alors pourquoi t'es-tu
+réveillée toi-même? Ils m'ont dit que les vagues sauvages
+avaient roulé sur le visage que je vois maintenant,
+sur les charmes que j'aime; ils m'ont dit,--c'était
+une histoire hideuse! je la redirais bien, mais
+ma langue se refuserait à la raconter. Si elle est véritable,
+et si tu es venue des gouffres de l'Océan
+pour réclamer une tombe plus calme, oh! passe tes
+doigts de rosée sur ce front qui cessera de brûler
+sous ton empreinte; pose-les sur mon cœur sans espoir:
+mais forme ou bien ombre vaine! quoi que tu
+sois, par pitié, ne m'abandonne plus! du moins,
+emporte avec toi mon ame dans un lieu où les vents
+ne puissent plus mugir, et les vagues rouler!</p>
+
+<p>........................................................................</p>
+
+<p>«Tel est mon nom, et telle est mon histoire.
+Confesseur! à ton oreille secrète j'ai confié mes
+angoisses et les erreurs que je déplore. Je te remercie
+de la généreuse larme que mon œil glacé n'aurait
+jamais versée. Fais-moi déposer parmi les morts
+les plus obscurs, et; excepté la croix placée sur ma
+tête; qu'aucun nom ne soit lu sur ma tombe par la
+piété de l'étranger; qu'aucun emblême n'arrête les
+pas du pélerin.»</p>
+
+<p>.........................................................................</p>
+
+<p>Il expira.--Rien de son nom ni de sa famille n'a
+été connu, excepté ce que le père qui l'avait assisté
+à ses derniers momens ne doit pas raconter. Cette
+histoire, rompue par fragmens, est tout ce que nous
+savons sur celle qu'il aima, et sur celui qu'il fit tomber
+dans la vallée<a id="footnotetagg43" name="footnotetagg43"></a>
+<a href="#footnoteg43"><sup class="sml">g43</sup></a>.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">FIN DU GIAOUR.</p>
+<br><br>
+<hr>
+<h2>NOTES</h2>
+
+<h4>DU GIAOUR.</h4>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg1"
+name="footnoteg1"></a><a href="#footnotetagg1">
+NOTE 1.</a></p>
+
+<p>Le tombeau qui subsiste sur les rochers du promontoire est
+regardé par quelques écrivains comme le tombeau de Thémistocle.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg2"
+name="footnoteg2"></a><a href="#footnotetagg2">
+NOTE 2.</a></p>
+
+<p>La passion du rossignol pour la rose est une fable persanne
+bien connue. Si je ne me trompe, le <i>Bulbul des mille contes
+d'amour</i> est une de ses dénominations orientales.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg3"
+name="footnoteg3"></a><a href="#footnotetagg3">
+NOTE 3.</a></p>
+
+<p>La guitare est l'instrument favori du nautonnier grec, surtout
+la nuit; pendant une belle brise et durant le calme, il
+l'accompagne toujours de la voix et souvent de la danse.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg4"
+name="footnoteg4"></a><a href="#footnotetagg4">
+NOTE 4.</a></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>«<i>Ay, but to die and go we know not where,</i></p>
+<p><i>To lie in obstruction's cold apathy</i>.»</p>
+</div></div>
+
+<p>(Shakspeare's <i>Measure for measure</i>, act III.)</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg5"
+name="footnoteg5"></a><a href="#footnotetagg5">
+NOTE 5.</a></p>
+
+<p>Je pense que peu de mes lecteurs ont jamais eu l'occasion
+d'éprouver ce que je cherche à décrire ici; mais ceux qui
+l'ont éprouvé conserveront sans doute un triste souvenir de
+cette singulière beauté qui reste empreinte, à peu d'exceptions
+près, sur les traits d'un mort; peu d'heures <i>après que
+l'ame a eu quitté ce corps</i>. Il est à remarquer que, dans les cas
+dé mort violente, telle que par une blessure d'arme à feu,
+l'expression est toujours celle de la langueur, quelle que soit
+l'énergie naturelle de la personne qui a reçu le coup mortel;
+mais, dans la mort causée par un coup de poignard, la physionomie
+conserve son expression féroce, et dévoile tous les
+mouvemens de l'ame.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg6"
+name="footnoteg6"></a><a href="#footnotetagg6">
+NOTE 6.</a></p>
+
+<p>Athènes est la propriété du <i>kislar-aga</i> (l'esclave du sérail
+et le gardien des femmes), qui nomme le waiwode. Un pendard
+et un eunuque,--ce ne sont pas des termes polis, mais
+ce sont des termes exacts,--<i>gouverne</i> maintenant le <i>gouverneur</i> d'Athènes!</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg7"
+name="footnoteg7"></a><a href="#footnotetagg7">
+NOTE 7.</a></p>
+
+<p><i>Giaour</i>, infidèle, dans l'esprit d'un Musulman.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg8"
+name="footnoteg8"></a><a href="#footnotetagg8">
+NOTE 8.</a></p>
+
+<p><i>Tophaik</i>, mousquet:--Le Baïram est annoncé par le canon
+au coucher du soleil; l'illumination des mosquées et les
+détonnations d'armes à feu de toute espèce proclament la
+fête durant la nuit.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg9"
+name="footnoteg9"></a><a href="#footnotetagg9">
+NOTE 9.</a></p>
+
+<p><i>Djerrid</i>, javeline turque à pointe émoussée, qui est lancée,
+par les cavaliers avec une grande forcé et grande précision.
+C'est un exercice favori des Musulmans; mais je ne sais pas
+si on peut l'appeler un exercice <i>viril</i>, puisque les plus habiles
+dans cet art sont les eunuques noirs de Constantinople.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg10"
+name="footnoteg10"></a><a href="#footnotetagg10">
+NOTE 10.</a></p>
+
+<p>Le vent du désert, fatal à tout être vivant, et auquel il est
+souvent fait allusion dans la poésie orientale.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg11"
+name="footnoteg11"></a><a href="#footnotetagg11">
+NOTE 11.</a></p>
+
+<p>Partager la nourriture, rompre le pain et le sel avec son
+hôte, fait la sûreté de celui qui reçoit l'hospitalité. Quand
+même il serait un ennemi, de ce moment sa personne est
+sacrée.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg12"
+name="footnoteg12"></a><a href="#footnotetagg12">
+NOTE 12.</a></p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin d'observer que la charité et l'hospitalité
+sont les premiers devoirs imposés par Mahomet; et, pour
+dire la vérité, ils sont généralement pratiqués par ses disciples.
+Le premier éloge que l'on doit accorder à un chef, dans un
+panégyrique, est celui de sa libéralité, et ensuite, de sa
+valeur.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg13"
+name="footnoteg13"></a><a href="#footnotetagg13">
+NOTE 13.</a></p>
+
+<p>L'<i>ataghan</i>, longue dague portée avec les pistolets à la ceinture,
+dans un fourreau de métal, ordinairement d'argent; et,
+chez les personnes riches, cet ataghan est doré ou même
+d'or.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg14"
+name="footnoteg14"></a><a href="#footnotetagg14">
+NOTE 14.</a></p>
+
+<p>Le vert est la couleur privilégiée des nombreux descendans
+prétendus du Prophète. Parmi eux, comme chez nous, la foi
+(héritage de famille) est supposée bien supérieure à la nécessité
+des bonnes œuvres: aussi ces familles sont-elles les plus
+méprisables d'une race indifférente.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg15"
+name="footnoteg15"></a><a href="#footnotetagg15">
+NOTE 15.</a></p>
+
+<p><i>Salem aleïkoum! aleïkoum salem!</i> la paix soit avec vous!
+avec vous soit la paix!--C'est le salut réservé pour les
+croyans.--A un chrétien, on dit: <i>Urlarula</i>, bon voyage!
+ou: S<i>aban hiresem</i>, <i>saban serula</i>, bon jour, bon soir; et
+quelquefois: <i>Soyez heureux</i>, sont les saluts habituels.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg16"
+name="footnoteg16"></a><a href="#footnotetagg16">
+NOTE 16.</a></p>
+
+<p>Le papillon azuré de Cachemire, le plus rare et le plus
+beau de tous les papillons.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg17"
+name="footnoteg17"></a><a href="#footnotetagg17">
+NOTE 17.</a></p>
+
+<p>Allusion au suicide douteux du scorpion, ainsi donné
+comme modèle par d'aimables philosophes. Quelques-uns
+soutiennent que la direction du dard, lorsqu'il est tourné
+contre la tête, est purement un mouvement convulsif; mais
+d'autres portent contre lui le verdict de <i>felo de se</i>. Les scorpions
+sont sûrement intéressés à une prompte décision de la
+question; comme, si une fois il est établi que ce sont des <i>insectes-Catons</i>,
+on leur permettra sans doute de vivre aussi
+long-tems qu'ils le jugeront convenable, sans périr martyrs
+pour une hypothèse.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg18"
+name="footnoteg18"></a><a href="#footnotetagg18">
+NOTE 18.</a></p>
+
+<p>Le canon, au coucher du soleil, ferme le Ramazan. Voyez
+la note 8.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg19"
+name="footnoteg19"></a><a href="#footnotetagg19">
+NOTE 19.</a></p>
+
+<p><i>Phingari</i>, la lune.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg20"
+name="footnoteg20"></a><a href="#footnotetagg20">
+NOTE 20.</a></p>
+
+<p>Le fameux et célèbre rubis du sultan <i>Giamschid</i>, auquel
+<i>Istakar</i> doit ses embellissemens, et nommé, à cause de sa
+splendeur, <i>Schebgerag</i>, le <i>flambeau de la nuit</i>, ainsi que <i>la
+coupe du soleil</i>, etc. Dans les premières éditions de ce poème,
+<i>Giamschid</i> était donné comme un mot de trois syllabes, d'après
+l'orthographe de d'Herbelot; mais je suis informé que
+Richardson le réduit à un mot dissyllabique, et l'écrit <i>Jamschid</i>.
+J'ai laissé dans le texte l'orthographe de l'un avec la
+prononciation de l'autre <a id="footnotetagn1" name="footnotetagn1"></a>
+<a href="#footnoten1"><sup class="sml">n1</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten1"
+name="footnoten1"><b>Note n1: </b></a><a href="#footnotetagn1">
+(retour) </a> Ce sultan était le quatrième souverain de la dynastie des Pichdadiens,
+et frère ou neveu de Tahamurah. Son vrai nom était composé des
+mots <i>Giam</i> ou <i>Gem et Shid</i>; ce dernier mot, dans l'ancien langage
+persan, signifie <i>soleil</i>.
+
+<p>(<span class="sc">D'Herbelot</span >.)</p></blockquote>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg21"
+name="footnoteg21"></a><a href="#footnotetagg21">
+NOTE 21.</a></p>
+
+<p><i>Al-Sirat</i>, pont d'une largeur moindre que celle du fil d'une
+araignée affamée, sur lequel les Musulmans doivent glisser
+(<i>skate</i>) pour aller en Paradis dont il est la seule entrée. Mais
+ce n'est pas le pire; la rivière qui coule au-dessous est l'Enfer
+lui-même, dans lequel, comme on doit s'y attendre, l'inhabileté
+et la sensibilité du pied font tomber avec un <i>facilis
+descensus Averni</i>: ce qui n'offre pas une perspective très-agréable
+aux passagers qui suivent. Il y en a encore un plus étroit
+au-dessous pour lés juifs et les chrétiens.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg22"
+name="footnoteg22"></a><a href="#footnotetagg22">
+NOTE 22.</a></p>
+
+<p>Erreur vulgaire. Le Koran alloue au moins le tiers du Paradis
+aux femmes de bonne conduite; mais le très-grand
+nombre des Mahométans interprètent le texte à leur manière,
+et excluent leurs moitiés du Paradis. Ennemis des platoniciens,
+ils ne peuvent discerner <i>aucune propriété de choses</i> dans
+les âmes des personnes de l'autre sexe, pensant qu'ils en seront
+dédommagés par les houris.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg23"
+name="footnoteg23"></a><a href="#footnotetagg23">
+NOTE 23.</a></p>
+
+<p>Comparaison orientale, qui paraîtra peut-être, quoique véritablement
+empruntée, <i>plus arabe qu'en Arabie</i><a id="footnotetagn2" name="footnotetagn2"></a>
+<a href="#footnoten2"><sup class="sml">n2</sup></a>.</p>
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten2"
+name="footnoten2"><b>Note n2: </b></a><a href="#footnotetagn2">
+(retour) </a> Ces mots sont en français dans le texte.</blockquote>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg24"
+name="footnoteg24"></a><a href="#footnotetagg24">
+NOTE 24.</a></p>
+
+<p>Hyacinthe, en arabe <i>sunbul</i>: pensée aussi commune chez
+les poètes orientaux qu'elle l'était parmi les Grecs.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg25"
+name="footnoteg25"></a><a href="#footnotetagg25">
+NOTE 25.</a></p>
+
+<p><i>Franguestan</i>, Circassie.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg26"
+name="footnoteg26"></a><a href="#footnotetagg26">
+NOTE 26.</a></p>
+
+<p><i>Bismillah</i>! au nom de Dieu! C'est le début de tous les
+chapitres du Koran, excepté un, ainsi que des prières et des
+actions de grâces.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg27"
+name="footnoteg27"></a><a href="#footnotetagg27">
+NOTE 27.</a></p>
+
+<p>Phénomène qui n'est pas rare chez un Musulman en colère.
+En 1809, les moustaches du capitan-pacha, dans une audience
+diplomatique, ne causèrent pas moins d'effroi à tous
+les drogmans que celles d'un tigre. Ces moustaches terribles
+se tordirent: elles se dressèrent de leur propre mouvement;
+et on s'attendait à tout moment à les voir changer de couleur,
+mais à la fin elles consentirent à se rabattre: ce qui sauva
+probablement plus de têtes qu'elles ne contenaient de poils.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg28"
+name="footnoteg28"></a><a href="#footnotetagg28">
+NOTE 28.</a></p>
+
+<p><i>Amaun</i>, quartier, pardon.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg29"
+name="footnoteg29"></a><a href="#footnotetagg29">
+NOTE 29.</a></p>
+
+<p>Le <i>mauvais œil</i>, superstition commune dans le Levant, et
+dont les effets imaginaires sont cependant vraiment singuliers
+pour ceux qui se croient en être affectés.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg30"
+name="footnoteg30"></a><a href="#footnotetagg30">
+NOTE 30.</a></p>
+
+<p><i>Palampore</i>, schall à fleurs porté généralement par les personnes
+de distinction.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg31"
+name="footnoteg31"></a><a href="#footnotetagg31">
+NOTE 31.</a></p>
+
+<p>Le <i>calpac</i>; c'est la calotte solide ou la partie centrale de la
+coiffure: le schall est tourné autour et forme le turban.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg32"
+name="footnoteg32"></a><a href="#footnotetagg32">
+NOTE 32.</a></p>
+
+<p>Le turban, une petite colonne et un verset du Koran ornent
+les tombeaux des Osmanlis, soit dans le cimetière ou
+dans les champs. En parcourant les montagnes, vous rencontrez fréquemment de semblables monumens; et, sur votre
+demande, on vous dit qu'ils rappellent quelque victime de la
+rebellion, du brigandage ou de la vengeance.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg33"
+name="footnoteg33"></a><a href="#footnotetagg33">
+NOTE 33.</a></p>
+
+<p>Allah hu! Ce sont les mots qui terminent l'appel à la
+prière que fait le muezzin, de la plus haute galerie extérieure
+du minaret. Dans un soir calme, lorsque le muezzin a
+une belle voix, ce qui arrive souvent, l'effet de cette voix
+est solennel, et bien plus beau que celui de toutes les cloches
+de la chrétienté.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg34"
+name="footnoteg34"></a><a href="#footnotetagg34">
+NOTE 34.</a></p>
+
+<p>Ce qui suit fait partie d'un chant de guerre des Turcs:--</p>
+
+<p>Je vois,--je vois une jeune fille du Paradis, aux yeux noirs; elle
+agite un mouchoir, un voile d'azur, et me crie de toutes ses forces;
+«Viens, embrasse-moi; car je t'aime, etc.»</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg35"
+name="footnoteg35"></a><a href="#footnotetagg35">
+NOTE 35.</a></p>
+
+<p>Monkir et Nékir sont les inquisiteurs des morts. Le défunt
+subit devant eux un court noviciat et un échantillon préparatoire
+de la damnation. Si les réponses ne sont pas les plus
+claires, il est tiré en haut par une faux, et repoussé en bas
+avec un marteau rougi au feu, jusqu'à ce qu'il soit bien préparé
+par ces épreuves et par quantité d'autres subsidiaires.
+Les fonctions de ces anges ne sont pas une sinécure, car ils
+ne sont que deux; et le nombre des orthodoxes décédés étant
+en petite proportion avec ceux qui ne le sont pas, leurs mains
+sont toujours occupées.</p>
+
+<p>(Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.)</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg36"
+name="footnoteg36"></a><a href="#footnotetagg36">
+NOTE 36.</a></p>
+
+<p>Eblis, prince oriental des ténèbres.</p>
+
+<p>(Note de Lord Byron.)</p>
+
+<p>C'est le Διαßολος des Grecs corrompu en Eblis par les
+Arabes. (Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.)</p>
+
+<p>(N. du Tr.)</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg37"
+name="footnoteg37"></a><a href="#footnotetagg37">
+NOTE 37.</a></p>
+
+<p>La croyance superstitieuse aux vampires est encore générale
+dans le Levant. L'honnête Tournefort nous a conté une
+longue histoire que M. Southey cite dans ses notes sur Thalaba,
+sous le nom de Vroucolochas, comme il les appelle. Le
+terme romaïque est Vardoulacha. Je me rappelle une famille
+entière effrayée du cri d'un enfant qu'elle croyait causé par
+une semblable visite. Les Grecs ne mentionnent jamais ce
+mot sans horreur: J'ai trouvé que Broucolokàs est un vieux
+et légitime mot hellénique,--au moins est-il ainsi appliqué
+à Arsénius, qui, selon les Grecs, fut animé par le démon
+après sa mort. Les modernes, cependant, se servent du mot
+mentionné plus haut.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg38"
+name="footnoteg38"></a><a href="#footnotetagg38">
+NOTE 38.</a></p>
+
+<p>La fraîcheur du visage et des lèvres humides de sang sont
+les signes infaillibles pour reconnaître un vampire. Les histoires racontées en Hongrie et en Grèce sur ces mangeurs
+horribles sont singulières, et quelques-unes sont attestées de
+la manière la plus incroyable.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg39"
+name="footnoteg39"></a><a href="#footnotetagg39">
+NOTE 39.</a></p>
+
+<p>Le pélican est, je crois, l'oiseau ainsi calomnié par l'imputation
+de nourrir ses petits de son sang.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg40"
+name="footnoteg40"></a><a href="#footnotetagg40">
+NOTE 40.</a></p>
+
+<p>Cette superstition de seconde ouïe (car je n'ai jamais rencontre
+une véritable seconde vue dans l'Orient) fut une fois
+l'objet de mon observation. Dans mon troisième voyage au
+cap Colonna, au commencement de 1811, comme nous traversions
+le défilé qui commence au hameau entre Kératié et
+Colonna, je remarquai que Dervish Tahiri pressait son cheval
+pour sortir de ce passage, et penchait sa tête sur sa main
+comme un homme inquiet. Je le joignis au galop et le questionnai.
+«Nous sommés en péril, me répondit-il.--Quel péril?
+Nous ne sommes pas maintenant en Albanie, ni dans les
+défilés d'Ephèse, de Missolonghi ou de Lépante; nous sommes
+en nombre, bien armés, et les Choriates n'ont pas le courage
+d'être voleurs.--C'est vrai, Effendi; mais néanmoins le
+coup de feu résonne à mes oreilles.--Le coup de feu! on
+n'a pas tiré un seul coup de tophaïque ce matin.--Je l'entends
+cependant--bom--bom!--aussi distinctement que
+j'entends votre voix.--Bah!--Comme il vous plaira, Effendi;
+si cela est écrit, cela arrivera.»--Je laissai ce prophète
+aux habiles oreilles, et galopai vers Basile, son compatriote chrétien, dont les oreilles, quoique pas du tout
+prophétiques, n'en annonçaient pas moins d'intelligence. Arrivés
+tous à Colonna, nous y restâmes quelques heures, et
+nous revînmes à loisir, débitant une foule de mots spirituels,
+en plus de dialectes que n'en entendit la Tour de Babel, sûr
+le devin qui s'était trompé: Romaïque, Arnaute, Turc, Italien et Anglais s'exercèrent tous à des railleries variées sur le
+pauvre Musulman. Pendant que nous contemplions la délicieuse perspective, Dervish était occupé à examiner les colonnes.
+Je pensai qu'il s'était métamorphosé en antiquaire,
+et je lui demandai s'il était devenu un Palaocastro. «Non,
+dit-il, mais ces piliers seront utiles pour soutenir une attaque;» et il ajouta d'autres remarques qui prouvaient au
+moins sa conviction dans sa malencontreuse faculté de préentendre.
+A notre retour à Athènes, nous apprîmes de Leoné
+(prisonnier débarqué quelques jours après) le projet d'attaque
+des Maïnotes, mentionné avec les causes de sa non-exécution
+dans les notes du second chant de <i>Childe-Harold</i>. Je
+me donnai la peine de questionner cet homme, et il décrivit
+les vêtemens, les armes, les chevaux de notre troupe d'une
+manière si exacte, que ce détail, joint à d'autres circonstances,
+ne nous permit pas de douter qu'il n'eût été de la
+<i>bande vilaine</i>, et nous-mêmes près de fort mauvais voisins.
+Dervish devint un prophète pour toute sa vie; et j'ose dire,
+qu'il entend maintenant plus de mousqueterie qu'il n'en sera
+jamais tiré, à la grande satisfaction des Arnautes de Bérat et
+des montagnards ses compatriotes.</p>
+
+<p>--Je rapporterai encore un trait de cette race singulière.
+En mars 1811, un Arnaute, remarquable par sa vigueur et
+son activité (il était, je crois, le cinquième dans la même
+disposition), vint s'offrira moi pour domestique. L'ayant
+refusé: «Bien, Effendi, me dit-il, puissiez-vous vivre!--vous
+m'auriez trouvé utile. Demain je quitterai la ville pour
+les montagnes; je reviendrai en hiver, peut-être alors me
+recevrez-vous.» Dervish, qui était présent, remarqua,
+comme une chose naturelle et sans conséquence, que, <i>dans
+cet intervalle, il allait joindre les klephtes</i> (voleurs), ce qui
+était vrai à la lettre.--S'ils ne sont pas tués, ils reviennent
+l'hiver, et le passent, sans être inquiétés, dans une ville où ils
+sont souvent aussi bien connus que leurs exploits.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg41"
+name="footnoteg41"></a><a href="#footnotetagg41">
+NOTE 41.</a></p>
+
+<p>Le sermon du moine est omis. Il semble qu'il ait eu aussi
+peu d'effet sur le patient, qu'il en aurait probablement sur
+le lecteur. Il suffira de dire qu'il était de la longueur habituelle
+(comme on peut s'en apercevoir par les interruptions
+et l'ennui du patient), et qu'il fut débité avec le ton nasillard
+de tous les prédicateurs orthodoxes.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg42"
+name="footnoteg42"></a><a href="#footnotetagg42">
+NOTE 42.</a></p>
+
+<p><i>Symar</i>, drap mortuaire.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnoteg43"
+name="footnoteg43"></a><a href="#footnotetagg43">
+NOTE 43.</a></p>
+
+<p>La circonstance à laquelle se rapporte l'histoire ci-dessus
+n'est pas rare en Turquie. Il y a quelques années, la femme
+de Muchtar Pacha se plaignit au père de celui-ci<a id="footnotetagn3" name="footnotetagn3"></a>
+<a href="#footnoten3"><sup class="sml">n3</sup></a> de l'infidélité
+supposée de son fils; il lui demanda, et elle eut la barbarie
+de lui donner une liste des douze plus belles femmes de
+Janina. Elles furent saisies, enfermées dans des sacs, et jetées
+dans le lac la même nuit! Un des gardes qui étaient présens
+m'apprit qu'aucune des victimes ne poussa un cri, ou
+ne montra quelque symptôme de terreur en étant si soudainement
+arrachée <i>à tout ce qu'on aimait, à tout ce que l'on
+aime</i>. Le sort de Phrosine, la plus belle de ces victimes, est
+le sujet d'un grand nombre de chants romaïques et arnautes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten3"
+name="footnoten3"><b>Note n3: </b></a><a href="#footnotetagn3">
+(retour) </a> Le fameux Aly, pacha de Janina.</blockquote>
+
+<p>L'histoire racontée dans le poème est arrivée, dit-on, à
+un jeune Vénitien, il y a plusieurs années, et maintenant
+elle est presque oubliée. Je l'ai, par hasard, entendu raconter
+par un des diseurs d'histoires, si communs dans les cafés
+du Levant, qui chantent ou déclament leurs récits. Les additions
+et interpolations du traducteur seront aisément distinguées
+du reste, par le manque d'images orientales; et je
+regrette que ma mémoire ait retenu si peu de fragmens de
+l'original.</p>
+
+<p>Pour ce qui concerne quelques-unes des notes, j'en suis
+redevable en partie à d'Herbelot, et en partie à ce très-oriental,
+et comme l'appelait si justement M. Wéber, au <i>sublime
+conte du calife Wathek</i><a id="footnotetagn4" name="footnotetagn4"></a>
+<a href="#footnoten4"><sup class="sml">n4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten4"
+name="footnoten4"><b>Note n4: </b></a><a href="#footnotetagn4">
+(retour) </a> Ce livre est de lord Beckford. Il a paru d'abord en français, puis en
+anglais, et a eu plusieurs réimpressions en français.
+
+<p>(<i>N. du Tr</i>.)</p></blockquote>
+
+<p>Je ne sais pas à quelle source l'auteur de ce singulier volume
+a puisé ses matériaux. Quelques-uns de ses épisodes
+peuvent se rencontrer dans la <i>Bibliothèque Orientale</i>; mais
+par l'exactitude des mœurs, par la beauté de ses descriptions
+et la puissance de l'imagination, il surpasse de beaucoup
+toutes les imitations européennes; et il porte tant de
+marques d'originalité, que ceux qui ont visité l'Orient-croiront
+difficilement que ce n'est pas une traduction. Comme
+nouvelle orientale, <i>Rasselas</i> même doit s'incliner devant lui:
+son <i>heureuse vallée</i> ne supporterait pas la comparaison avec
+le <i>palais d'Eblis</i>.</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DES NOTES DU GIAOUR.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h3>LA</h3>
+
+<h1>FIANCÉE D'ABYDOS.</h1>
+
+<h3>HISTOIRE TURQUE.</h3>
+<br><br><br>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16"><i>Had we never loved so kindly,</i></p>
+<p class="i16"><i>Had we never loved so blindly,</i></p>
+<p class="i16"><i>Never met or never parted,</i></p>
+<p class="i16"><i>We had ne'er been broken-hearted.</i></p>
+<p class="i30">(<span class="sc">Burns</span >.)</p>
+<br>
+<p class="i8">Si nous n'avions jamais aimé si tendrement,</p>
+<p class="i8">Si nous n'avions jamais aimé si aveuglément,</p>
+<p class="i8">Si nous ne nous étions jamais rencontrés, jamais séparés,</p>
+<p class="i8">Nous n'aurions jamais eu nos cœurs brisés.</p>
+</div></div>
+<br><br><br>
+
+<h4>AU TRÈS-HONORABLE</h4>
+
+<h2>LORD HOLLAND</h2>
+
+<h5>CETTE HISTOIRE EST DÉDIÉE,</h5>
+
+<h4>AVEC UN PROFOND SENTIMENT D'ESTIME ET DE RESPECT,</h4>
+
+<h4>PAR SON RECONNAISSANT, OBLIGÉ</h4>
+
+<h4>ET SINCÉRE AMI,</h4>
+
+<p><span class="rig">BYRON.</span><br></p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Chant Premier.</i><a id="footnotetagloc10" name="footnotetagloc10"></a>
+<a href="#footnoteloc10"><sup class="sml">loc10</sup></a>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc10"
+name="footnoteloc10"><b>Note loc10: </b></a><a href="#footnotetagloc10">
+(retour) </a> Notre fidélité à suivre le système que nous avons adopté de traduire
+le plus littéralement possible, nous fait rencontrer plus souvent, pour
+l'expression, dans ce poème, avec M. A. P. que partout ailleurs, parce
+que lui-même, d'après son aveu, a fait la traduction récente de cet
+ouvrage en suivant un système différent de celui qu'il avait toujours suivi.
+S'il eût appliqué, ce système a toutes les œuvres de Byron, il n'aurait pas
+eu de successeur.
+
+<p>(<i>N. du Tr</i>.)</p></blockquote>
+
+<p>1. Connaissez-vous la contrée où le cyprès et le
+myrte sont les emblèmes des actions de ceux qui
+l'habitent? où la rage du vautour, L'amour de la tourterelle,
+tantôt se changent en soupirs, tantôt s'égarent
+dans le crime? Connaissez-vous là contrée du
+cèdre et de la vigne où les fleurs sont toujours fleuries;
+où le ciel est toujours brillant et pur; où les
+ailes légères du zéphir, chargées de parfums, s'arrêtent
+fatiguées sur les jardins de la rosé dans toute
+sa fraîcheur <a id="footnotetagf1" name="footnotetagf1"></a>
+<a href="#footnotef1"><sup class="sml">f1</sup></a>; où le citron et l'olive sont les plus
+beaux des fruits; où la voix du rossignol n'est jamais
+muette; où les teintes de la terre et les couleurs du
+ciel, variées entre elles, rivalisent de beauté; où la
+pourpre de l'océan est si profondément nuancée; où
+les vierges sont aussi douces que les roses dont elles
+tressent des guirlandes; et où, excepté le caractère
+de l'homme, tout est divin?</p>
+
+<p>C'est le climat de l'Orient; c'est la contrée du
+soleil.--Peut-il sourire avec amour à des actions
+comme celles de ses enfans<a id="footnotetagf2" name="footnotetagf2"></a>
+<a href="#footnotef2"><sup class="sml">f2</sup></a>? Oh! sombres comme
+les accens de l'adieu des amans sont les cœurs qu'ils
+portent, et les histoires qu'ils racontent.</p>
+
+<p>2. Entouré d'esclaves nombreux et vaillans, armés
+comme il convient aux braves et attendant chacun
+l'ordre de leur maître pour guider ses pas ou
+garder son sommeil, le vieux Giaffir était assis dans
+son divan: une profonde pensée se faisait remarquer
+dans son œil chargé d'années, et quoique le
+visage d'un musulman ne trahisse pas souvent à ceux
+qui l'observent l'intérieur de son ame, très-habile
+qu'il est à cacher tous ses sentimens, excepté son
+indomptable orgueil, son front pensif et son air absorbé
+décelaient plus que de coutume les pensées
+qui l'agitaient.</p>
+
+<p>3. «Que la salle soit évacuée.»--La troupe a disparu.--«Maintenant
+appelez-moi le chef de la garde
+du harem.» Il n'y a plus avec Giaffir que son fils
+unique, et l'esclave de la Nubie qui attend les ordres
+de son maître. «Haroun,--quand toute cette foule
+qui attend aura dépassé la porte extérieure (malheur
+à la tête de celui dont l'œil regarderait le visage non
+voilé de mon enfant Zuleïka!) va, amène-moi ma
+fille de sa tour; sa destinée est fixée dès cette heure.
+Cependant ne lui répète pas mes paroles; elle doit
+être instruite par moi seul de ses devoirs!»</p>
+
+<p>«Pacha! entendre, pour moi, c'est obéir.» L'esclave
+n'en doit pas dire davantage à un despote.--Déjà
+il a pris le chemin de la tour, mais ici le jeune
+Sélim rompt le silence; il s'incline d'abord par une
+humble et respectueuse révérence, baisse modestement
+les yeux, et parle avec grâce, en se tenant
+toujours aux pieds du pacha: car le fils d'un musulman
+mourrait plutôt avant d'oser s'asseoir devant
+son père!</p>
+
+<p>«Père! dans la crainte que tu ne grondes ma sœur,
+ou son noir gardien, sache--que la faute, si une
+faute a été commise, vient de moi seul; alors, que
+tes reproches ne tombent que sur moi.--La matinée
+était si belle que--le vieillard et l'homme fatigué
+pouvaient dormir,--moi je ne le pouvais
+pas; et pour voir seul, pour contempler seul les
+plus belles scènes de la nature dans la campagne et
+sur la mer, sans avoir personne pour sympathiser
+avec des pensées qui faisaient battre vivement mon
+cœur, c'eût été une peine, une privation cruelle;--car
+quelle que soit mon humeur, en vérité, je
+n'aime point la solitude. J'ai été réveiller Zuleïka,
+et, comme tu sais que la lourde clef de la porte du
+harem se tourne promptement pour moi, nous étions
+déjà dans les bosquets de cyprès avant que les gardiens
+esclaves se soient éveillés, et nous jouissions
+avec délices de la terre, de la mer et du ciel qui
+semblaient nous appartenir! Là, nous sommes restés
+trop long-tems peut-être, séduits par l'histoire
+de Medjnoun et les chants de Sâdi<a id="footnotetagf3" name="footnotetagf3"></a>
+<a href="#footnotef3"><sup class="sml">f3</sup></a>; jusqu'à ce que,
+ayant entendu le son retentissant du tambour<a id="footnotetagf4" name="footnotetagf4"></a>
+<a href="#footnotef4"><sup class="sml">f4</sup></a> annonçant
+l'heure prochaine de ton divan; fidèle à toi
+et à mon devoir, et averti par cet appel, je suis revenu
+à la hâte pour te présenter mes respectueuses
+salutations. Mais Zuleïka se promène encore,--Oh!
+père, ne te courrouce point;--n'oublie point que
+personne ne peut pénétrer dans ce secret bosquet,
+excepté ceux qui gardent la tour des femmes.»</p>
+
+<p>4. «Fils d'un esclave,--lui dit le pacha,--élevé
+par une mère infidèle, vaine était l'espérance
+d'un père de voir quelque chose dans toi qui fût
+d'un homme. Quand ton bras devrait courber l'arc,
+lancer le javelot et dompter un coursier, toi, Grec
+d'ame, sinon de croyance, tu vas t'amollir à écouter
+le murmure des eaux, à voir les roses épanouir.
+Que ce globe, dont les clartés matinales excitent
+tant l'admiration de tes yeux languissans, ne te communique-t-il
+quelque chose de son feu ardent! Toi!
+tu supporterais de voir ces créneaux abattus, pièce
+par pièce, par les chrétiens; oui, tu verrais lâchement
+les vieux murs de Stamboul tomber devant les
+dogues de Moscou, et tu ne frapperais pas un seul
+coup pour la vie ou la mort contre les chiens de Nazareth!
+Va--que ta main, plus faible que celle
+d'une femme, prenne le fuseau--non le fer. Mais,
+Haroun!--cours vers ma fille: écoute,--tu m'en
+réponds sur ta tête.--Si Zuleïka s'échappe ainsi
+souvent,--tu vois cet arc,--il a une corde!»</p>
+
+<p>5. On n'entendit aucun accent s'échapper de la
+bouche de Sélim; aucun du moins n'alla frapper
+l'oreille du vieux Giaffir, mais chaque froncement
+de sourcils, chaque parole du vieillard lui perçaient
+plus le cœur que l'épée d'un chrétien.</p>
+
+<p>«Fils d'un esclave!--accusé de lâcheté!» Ces
+insultes eussent coûté cher à un autre. «Fils d'un
+esclave! et <i>qui</i> donc est mon père!» Ainsi Sélim
+donnait carrière à ses noires pensées; et dans l'éclat
+de ses regards brillait plus que de la colère; cet
+éclat disparaît. Le vieux Giaffir a frémi en considérant
+son fils, car il a lu dans ses yeux tout ce qu'ont
+fait naître ses dures paroles; il y vit commencer la
+rébellion: «Viens ici, enfant.--Quoi! pas de réponse?
+Je te comprends et j'apprends à te connaître.
+Mais il est des actions que tu n'oserais pas entreprendre:
+mais si ta barbe avait une longueur plus
+virile, et si ta main avait plus d'adresse et de force,
+je me plairais à te voir rompre une lance, quand
+même ce serait contre la mienne.»</p>
+
+<p>Comme il avait laissé tomber ces paroles avec ironie,
+il fixa fièrement son regard sur celui de Sélim
+qui lui rendit défi pour défi, et soutint avec tant
+d'orgueil le regard de son père qu'il le força à le
+baisser.--Celui-ci n'osa pas s'avouer la cause et la
+nature de son émotion.</p>
+
+<p>«Je dois me méfier, disait-il en lui-même, que
+cet enfant indocile et mutin ne me cause un jour de
+plus sérieuses craintes; je ne l'ai jamais aimé depuis
+sa naissance, et--mais son bras est peu à redouter;
+à peine, à la chasse, oserait-il lutter avec
+le faon timide ou l'antilope, encore moins voudrait-il
+se hasarder dans ces combats où l'homme lutte
+pour la gloire et la vie.--Je ne voudrais pas me
+fier à ce regard, à cet accent: non,--ni même à
+ce sang si près du mien. Ce sang,--il n'a pas entendu;--c'est
+assez,--je le surveillerai bien plus
+attentivement désormais. Il est un Arabe<a id="footnotetagf5" name="footnotetagf5"></a>
+<a href="#footnotef5"><sup class="sml">f5</sup></a> à mes
+yeux, ou un chrétien demandant grâce dans le combat.--Mais
+écoutons!--j'entends la voix de Zuleïka;
+elle frappe mon oreille comme l'hymne des
+houris: elle est l'enfant de mon choix. Oh! elle m'est
+plus chère même que sa mère; avec elle tout est
+espérance, rien n'est à craindre.--Ma Péri! tu es
+toujours ici la bien-venue! Douce comme l'eau de la
+fontaine du désert aux lèvres qu'elle vient rappeler
+à la vie,--ainsi tu parais à mes regards impatiens;
+les pélerins, dont l'eau du désert a sauvé la vie,
+n'adressent pas aux autels de la Mecque plus d'actions
+de grâces pour leur vie que moi pour la tienne,
+moi qui ai béni ta naissance, et qui te bénis encore
+maintenant.»</p>
+
+<p>6. Belle comme la première femme qui fut coupable
+de la première chute, lorsqu'elle souriait à
+ce redoutable, mais séduisant serpent, dont l'image
+était déjà gravée dans son cœur,--et une fois
+séduite, séduisant de plus en plus; ravissante, oh!
+comme ces visions trop passagères, accordées au
+sommeil peuplé des fantômes de la douleur, lorsque
+le cœur retrouve un cœur dans des songes élyséens,
+et revoit vivans dans le ciel ceux qu'il avait
+perdus sur la terre; douce comme la mémoire d'un
+amour qui n'est plus; pure comme la prière que
+l'enfance adresse vers le ciel: telle était la fille de
+ce sévère et vieux chef, qui accueillit la jeune fille
+avec des larmes,--mais non pas des larmes de regrets.</p>
+
+<p>Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans
+pour essayer de fixer une étincelle du rayon
+céleste de la beauté? qui ne le sent pas, jusqu'à ce
+que son regard troublé se confonde dans l'émotion de
+sa propre félicité, jusqu'à ce que ses joues pâlies, son
+cœur défaillant, confessent la puissance,--la majesté
+de cette aimable souveraine? Telle était Zuleïka;--ainsi
+brillaient sur sa personne les charmes
+inexprimables qu'elle seule n'avait point remarqués;
+le feu de l'amour, la pureté de la grâce, l'esprit, la
+mélodie qui respirait sur ses traits<a id="footnotetagf6" name="footnotetagf6"></a>
+<a href="#footnotef6"><sup class="sml">f6</sup></a>, le cœur dont la
+douce expansion mettait tout en harmonie:--et,
+oh! ce regard qui était à lui seul une ame!</p>
+
+<p>Ses bras gracieux étaient croisés avec candeur sur
+son sein naissant: à un mot de tendresse, Zuleïka
+étendit ses bras et vint les jeter autour du cou de
+celui qui avait béni son enfance caressante par des
+caresses paternelles;--et Giaffir sentit son dessein
+s'évanouir à moitié; non que son cœur, quoique sévère,
+eût conçu autre chose que le bonheur de sa
+fille; l'affection enchaînait ce cœur à elle, l'ambition
+brisait ces mêmes liens.</p>
+
+<p>7. «Zuleïka! enfant de gentillesse! ce jour t'apprendra
+combien tu m'es chère, puisque j'oublie la
+douleur de perdre celle que j'aime tant, pour lui
+ordonner d'aller demeurer avec un autre. Un autre!
+jamais homme plus brave ne parut dans la chaleur
+du combat. Nous, Mahométans, nous faisons peu de
+cas de la noblesse du sang; mais cependant la race de
+Carasman<a id="footnotetagf7" name="footnotetagf7"></a>
+<a href="#footnotef7"><sup class="sml">f7</sup></a> n'a pas changé dans la première famille
+des bandes glorieuses et hardies des Timariotes qui
+conquirent et qui ont su défendre leurs terres fertiles.
+C'est assez que celui qui doit t'épouser soit le
+parent du Bey Oglou: ses années doivent à peine
+attirer l'attention; je ne voudrais pas te marier à un
+enfant. Tu auras un superbe douaire. Sa puissance
+et la mienne réunies pourront se moquer des firmans
+de mort, dont la pensée seulement fait trembler les
+pachas; et elles apprendront au messager<a id="footnotetagf8" name="footnotetagf8"></a>
+<a href="#footnotef8"><sup class="sml">f8</sup></a> quel
+destin attend le porteur d'un tel compliment. Maintenant
+tu connais la volonté de ton père, c'est tout
+ce que les personnes de ton sexe doivent savoir.
+C'était mon devoir de t'apprendre l'obéissance;--pour
+l'amour, ton époux saura te l'enseigner.»</p>
+
+<p>8. La tête de la vierge s'était penchée en silence,
+et si ses yeux étaient pleins de larmes que l'émotion
+comprimée n'ose laisser échapper; si sa joue, de pâle
+qu'elle était, devint rouge, et de rouge pâle, à mesure
+que ces paroles ailées parvinrent à ses oreilles
+comme des flèches aiguës, que pouvait-on y voir,
+excepté des craintes virginales? Une larme est si
+belle dans l'œil de la beauté que l'amour regrette à
+moitié de la sécher par un baiser; la rougeur de la
+pudeur est si douce, que la pitié désire à peine de
+la voir s'effacer. Quelle qu'ait été la cause des émotions
+de la jeune vierge, son père les oublia, ou,
+s'il s'en souvint, il n'y fit pas attention. Trois fois il
+frappa des mains et demanda son cheval<a id="footnotetagf9" name="footnotetagf9"></a>
+<a href="#footnotef9"><sup class="sml">f9</sup></a>; il déposa
+sa chibouque ornée de pierres précieuses<a id="footnotetagf10" name="footnotetagf10"></a>
+<a href="#footnotef10"><sup class="sml">f10</sup></a>, et montant
+galamment à cheval, il se rendit dans la prairie
+entouré de ses maugrebis<a id="footnotetagf11" name="footnotetagf11"></a>
+<a href="#footnotef11"><sup class="sml">f11</sup></a>, de ses mamelouks et de
+ses délis<a id="footnotetagf12" name="footnotetagf12"></a>
+<a href="#footnotef12"><sup class="sml">f12</sup></a>, pour voir nombre d'exercices actifs,
+exécutés avec la lame tranchante du sabre, ou avec
+le djerrid émoussé. Le Kislar et ses Mores gardaient
+seuls attentivement les portes massives du
+harem.</p>
+
+<p>9.--Sa tête était penchée sur sa main; son regard
+était fixé sur la mer bleue et profonde, qui
+coule et se soulève agréablement entre les dangereuses
+Dardanelles; mais il ne voyait ni la mer, ni
+le sable, ni même la troupe à turbans du pacha,
+mêlée dans le jeu d'un combat simulé, caracolant en
+s'exerçant sur un feutre plissé<a id="footnotetagf13" name="footnotetagf13"></a>
+<a href="#footnotef13"><sup class="sml">f13</sup></a> qu'ils fendent adroitement
+d'un coup de sabre; il ne remarquait pas la
+troupe qui lançait la javeline, et n'entendait pas
+leurs <i>allahs</i><a id="footnotetagf14" name="footnotetagf14"></a>
+<a href="#footnotef14"><sup class="sml">f14</sup></a> éclatans et sauvages.--Il ne pensait
+qu'à la fille du vieux Giaffir!</p>
+
+<p>10. Aucune parole ne s'échappe du sein de Sélim;
+un soupir dévoile la pensée de Zuleïka. Il continue
+à jeter ses regards à travers la jalousie de la fenêtre,
+pâle, muet et tristement immobile. Le regard de
+Zuleïka était fixé sur lui; mais son attitude ne lui
+apprit que peu de choses. Sa douleur était égale à
+la sienne, quoique cependant elle ne fût pas la même.
+Son cœur avouait une plus douce flamme, mais ce
+cœur alarmé ou timide l'empêche de parler, sans
+qu'elle puisse s'en rendre compte. Cependant il faut
+qu'elle parle;--mais quand l'essaiera-t-elle?</p>
+
+<p>--«Qu'il est étrange qu'il se détourne ainsi de
+moi! Nous ne nous rencontrions pas ainsi auparavant,
+et nous ne devons pas ainsi nous séparer.»--</p>
+
+<p>Trois fois elle a traversé l'appartement avec lenteur,
+en épiant un regard de Sélim,--il le tenait
+toujours fixé sur la mer. Elle saisit l'urne où se
+trouvaient déposés les parfums de l'atar-gul<a id="footnotetagf15" name="footnotetagf15"></a>
+<a href="#footnotef15"><sup class="sml">f15</sup></a> persan,
+et répandit leur essence sur les lambris peints
+de couleurs variées et sur le pavé de marbre<a id="footnotetagf16" name="footnotetagf16"></a>
+<a href="#footnotef16"><sup class="sml">f16</sup></a>: les
+gouttes que la jeune fille répand en se jouant sur
+les vêtemens brillans de Sélim pénètrent jusqu'à sa
+poitrine, et le laissent aussi insensible que le marbre
+lui-même.</p>
+
+<p>--«Quoi donc! encore le même air sombre? cela
+ne peut pas être.--Oh! aimable Sélim, est-ce bien
+toi!» Elle aperçoit rangées dans un ordre curieux les
+plus belles fleurs de l'Orient: «Il les aimait autrefois;
+elles pourraient lui plaire encore offertes par
+la main de Zuleïka.»</p>
+
+<p>La pensée enfantine était à peine exprimée que
+la rose était déjà cueillie et disposée en bouquet; le
+moment d'après vit son beau corps, sa belle tête
+inclinés aux pieds de Sélim.--«Cette rose porte
+un message de Bulbul<a id="footnotetagf17" name="footnotetagf17"></a>
+<a href="#footnotef17"><sup class="sml">f17</sup></a> pour calmer les chagrins
+de mon frère; il dit que cette nuit il prolongera pour
+l'oreille de Sélim son chant le plus doux; et quoique
+ses accens soient quelquefois tristes, il essaiera
+pour cette fois une harmonie plus gaie, avec la faible
+espérance que ses chants modifiés pourront dissiper
+ses sombres pensées.</p>
+
+<p>11. «Quoi! ne pas recevoir même cette pauvre
+fleur! Oh! je suis donc bien malheureuse! Tes regards
+peuvent-ils s'abaisser ainsi sur moi? et ne sais-tu
+pas qui t'aime plus que personne? Oh! cher Sélim!
+oh! toi qui m'es encore plus que le plus cher des
+frères! Dis, est-ce moi que tu hais ou que tu crains?
+Viens, repose ta tête sur mon sein, et je t'endormirai
+par mes baisers, puisque mes paroles et les chants
+même de mon rossignol fabuleux ne peuvent y réussir.
+Je savais que notre père était quelquefois sévère;
+mais j'avais encore à apprendre de toi ce
+changement de caractère. Je sais trop bien qu'il ne
+t'aime point, mais l'amour de Zuleïka est-il oublié?
+Ah! si je savais qu'il le fût! le projet du pacha, ce
+parent du bey de Carasman est peut-être ton ennemi.
+S'il en était ainsi, je jure par les autels de la
+Mecque, si ces autels qu'il est défendu aux femmes
+d'approcher ne repoussent pas leurs vœux, que, sans
+ton libre consentement, sans ton ordre, le sultan
+même n'aurait pas ma main! Penses-tu que je puisse
+supporter de m'éloigner de toi, et d'apprendre à
+partager mon cœur? Ah! si j'étais séparée de toi,
+qui serait ton amie--et qui serait mon guide? Les
+années n'ont pas vu, le tems ne verra pas l'heure
+qui arrachera mon ame à la tienne. Azraël<a id="footnotetagf18" name="footnotetagf18"></a>
+<a href="#footnotef18"><sup class="sml">f18</sup></a> lui-même,
+quand s'échappera de son terrible carquois
+cette flèche qui sépare tous les êtres, destinera pour
+toujours nos cœurs à une poussière inséparable.»</p>
+
+<p>12. Il est revenu à la vie,--il a respiré,--il
+a fait des mouvemens,--il a recommencé à sentir;
+il a relevé la jeune vierge agenouillée: son angoisse
+est passée;--son œil vif brille de pensées qui ont
+long-tems sommeillé dans l'ombre; de ces pensées
+qui brûlent,--qui rayonnent dans ses regards:
+comme le torrent naguère voilé sous le rideau de
+ses saules, lorsqu'il se révèle avec impétuosité dans
+l'éclat de ses vagues;--comme la foudre dans l'espace
+s'échappe du nuage plombé qui la comprimait,
+ainsi étincelait l'ame de l'œil de Sélim à travers les
+longs cils de ses paupières. Un cheval de guerre au
+son de la trompette; un lion levé de son gîte par un
+imprudent chien de chasse; un tyran appelé à un
+combat soudain par un poignard mal dirigé, ne frémissent
+pas d'une vie plus convulsive que Sélim,
+qui a entendu ce vœu, ce serment prononcé qui, en
+se trahissant, lui a tout révélé.</p>
+
+<p>«Maintenant, tu es donc à moi, pour toujours
+à moi, à moi pendant la vie, et peut-être même plus
+que la vie! Maintenant tu es à moi; ce serment sacré,
+quoique prononcé par toi, nous a liés tous les deux.
+Oui, tu as agi tendrement, sagement, ce serment a
+sauvé plus d'une tête. Mais ne pâlis point,--une
+simple boucle de tes cheveux réclame de moi plus
+que de la tendresse; je ne voudrais pas outrager le
+dernier des cheveux qui se groupent autour de ton
+beau front pour tous les trésors enfouis dans les souterrains
+d'Istakar<a id="footnotetagf19" name="footnotetagf19"></a>
+<a href="#footnotef19"><sup class="sml">f19</sup></a>. Ce matin, des nuages sombres
+me couvraient, les reproches pleuvaient sur ma tête,
+et Giaffir m'a presque appelé lâche! Maintenant j'ai
+une raison d'être brave. Le fils de son esclave abandonnée--oui,
+ne tressaille pas, c'est le terme dont
+il s'est servi--peut montrer, quoique peu disposé
+à se vanter, un cœur que ni ses paroles ni ses actions
+ne peuvent enchaîner. <i>Son</i> fils, vraiment!--cependant,
+grâces à toi, peut-être le suis-je, ou au
+moins le serai-je. Mais que notre serment secret ne
+soit su que de nous.</p>
+
+<p>«Je connais le misérable qui ose demander à Giaffir
+ta main qui le repousse. Jamais l'avidité puissante
+d'un Musselim<a id="footnotetagf20" name="footnotetagf20"></a>
+<a href="#footnotef20"><sup class="sml">f20</sup></a> ne posséda richesses plus mal acquises,
+ame plus basse. N'a-t-il pas été élevé à
+Égripo<a id="footnotetagf21" name="footnotetagf21"></a>
+<a href="#footnotef21"><sup class="sml">f21</sup></a>? Qu'Israël nous montre une race plus
+vile! Mais laissons cela.--Que notre serment ne
+soit révélé à personne; le tems apprendra le reste.
+Laisse Osman Bey à moi et aux miens; j'ai des partisans
+pour le jour de danger. Ne pense pas que je
+sois ce que je te parais; j'ai des armes, des amis, et
+ma vengeance est prochaine.»</p>
+
+<p>13. «Que je ne pense pas que tu sois ce que tu
+parais être! mon Sélim! Tu es tristement changé; ce
+matin je t'ai vu le plus aimable, le plus charmant!
+mais maintenant, que tu es différent de toi-même!
+Sans doute tu connaissais déjà mon amour, il ne fut
+jamais moins vif, il ne pourra jamais l'être davantage.
+Te voir, t'entendre, être près de toi; haïr la
+nuit, je ne sais pour quel motif, si ce n'est que nous
+ne pouvons nous rencontrer que le jour; vivre avec
+toi; avec toi mourir; voilà mes espérances auxquelles
+je n'ose renoncer. Baiser tes joues, tes yeux, tes
+lèvres comme ceci,--comme cela,--pas davantage
+que cela; car, par Allah! tes lèvres sont assurément
+de flamme! Quelle fièvre circule dans tes veines?
+les miennes sont maintenant presque aussi enflammées;
+au moins je sens que ma joue est brûlante.
+Calmer tes souffrances, soigner ta santé, partager,
+mais ne jamais dissiper tes richesses, rester près de
+toi avec des sourires, et sans murmures; soulager ta
+pauvreté; me dévouer à tout, excepté à fermer ton
+œil mourant, car je ne pourrais vivre pour l'essayer;
+c'est à cela seulement que mes pensées aspirent.
+Pourrais-je faire, ou exigerais-tu davantage?</p>
+
+<p>«Mais, Sélim, réponds-moi donc! Pourquoi avons-nous
+besoin de tant de mystère? je ne puis en deviner
+ni en exprimer la cause. Mais que cela soit,
+puisque tu dis que cela est bien. Cependant, ce que
+tu entends par <i>armes</i>, par <i>amis</i>, surpasse ma faible
+intelligence. Je voudrais que Giaffir eût entendu le
+serment que je t'ai fait; sa colère ne pourrait me
+forcer à révoquer ma parole: mais sûrement il me
+laisserait libre. Ce tendre désir pourrait sembler
+étrange dans moi, de rester ce que j'ai toujours été?
+Quel autre a vu Zuleïka depuis sa plus tendre enfance?
+Quel autre que toi Zuleïka a-t-elle recherché
+pour compagnon des jeux de son enfance? Ces pensées
+chéries commencèrent avec notre existence; dis,
+pourquoi ne pourrais-je plus les avouer? Quel changement
+est survenu qui me fasse déguiser la vérité,
+la vérité qui a été mon orgueil et le tien jusqu'à ce
+jour? Notre loi, notre croyance, notre dieu nous
+défend de nous laisser voir par les étrangers; aucune
+de mes pensées ne se révoltera contre cette volonté
+du Prophète. Non! je me trouve plus heureuse
+même par ce décret! il m'a tout laissé en te laissant
+à moi. Profondes étaient mes angoisses, de me voir
+ainsi forcée de m'unir avec un homme que je n'ai
+jamais vu; pourquoi ne dirais-je pas cela à mon
+père? pourquoi me forces-tu à le cacher? Je sais que
+le caractère hautain du pacha ne t'a jamais traité
+avec bienveillance, et qu'il se courrouce souvent
+pour rien. Allah! fais que Sélim ne donne jamais à
+sa colère de motifs légitimes! Je ne sais pourquoi,
+mais la dissimulation pèse à mon cœur comme un
+péché. Alors si dissimuler ainsi est un crime, comme
+les sentimens et les émotions que j'éprouve; oh! Sélim!
+apprends-moi ce mystère; il en est tems encore,
+ne m'abandonne pas ainsi à mes pensées de terreur.
+Ah! regarde là-bas le Tchocadar<a id="footnotetagf22" name="footnotetagf22"></a>
+<a href="#footnotef22"><sup class="sml">f22</sup></a>, mon père revient
+du combat simulé; je tremble maintenant de
+rencontrer ses regards.--Dis moi, Sélim, peux-tu
+m'en apprendre la cause?»</p>
+
+<p>14. «Zuleïka! retourne à ton appartement de la
+tour.--Moi je puis présenter mes devoirs à Giaffir;
+je suis obligé de parler avec lui de firman,
+d'impôts, de levées, d'état. Il est arrivé des nouvelles
+fâcheuses des bords du Danube; notre visir
+laisse noblement éclaircir les rangs de son armée,
+et les Giaburs peuvent lui adresser leurs remerciemens!
+Notre sultan a un moyen très-expéditif pour
+récompenser de si chers triomphes; mais, écoutè-moi,
+quand le tambour du soir aura averti les troupes
+de prendre leur nourriture et de se livrer au sommeil,
+Sélim se rendra dans ta cellule: alors nous
+sortirons secrètement du harem, et nous pourrons
+nous promener, ensemble pendant la nuit; les murs
+de notre jardin sont élevés; personne ne pourrait
+les escalader pour écouter nos paroles, ou nous
+faire abréger notre tems; et si quelqu'un l'osait, j'ai
+une épée qui a déjà fait ses preuves, et qui est destinée
+à ne pas rester oisive. Alors tu apprendras
+de Sélim plus de choses que tu n'en as entendues
+ou rêvées jusqu'ici. Crois-moi, Zuleïka,--n'aie
+pas peur de Sélim! tu sais que je possède une clef
+du harem.» «Te craindre, mon cher Sélim! tu ne
+m'as jamais dit jusqu'ici un mot semblable.» «Ne
+perds pas de tems; je prends la clef.--La garde
+d'Haroun a déjà reçu <i>quelque</i> récompense, et elle en
+recevra encore davantage. Cette nuit, Zuleïka, tu
+entendras mon histoire, mes projets et mes craintes;
+ô mon amie! je ne suis pas ce que je parais
+être.»</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Deuxième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>1. Les vents sont violens sur les vagues d'Hellé,
+comme dans la nuit des ondes soulevées, où l'Amour,
+qui l'avait envoyé, oublia de sauver le jeune, le
+beau, le brave Léandre, le seul espoir de la fille de
+Sestos. Oh! quand son fanal brillait isolé sur la haute
+tour nocturne, vainement le vent soulevé, l'écume
+des brisans et les cris perçans des oiseaux des mers
+l'avertissaient de rester dans sa demeure; vainement
+les nuages amoncelés dans les airs, les vagues agitées
+lui défendaient d'entreprendre son voyage: il ne
+pouvait voir, il ne voulait pas entendre les bruits,
+les signes qui lui prédisaient des terreurs; son œil
+ne voyait que la lumière de l'amour, cette étoile
+isolée qu'il saluait dans les cieux; son oreille n'entendait
+que les chants de Héro. «O vagues, ne
+séparez pas long-tems deux amans!»--Cette histoire
+est vieille; mais l'amour peut encore inspirer
+assez deux jeunes cœurs pour prouver qu'elle est véritable.</p>
+
+<p>2. Les vents sont soulevés, et les vagues d'Hellé
+roulent sombres et impétueuses; les ombres tombantes
+de la nuit couvrent en vain ce champ humide
+d'une rosée sanglante; ce désert, autrefois l'orgueil
+du vieux Priam; les tombeaux, seuls vestiges de son
+règne; tout--excepté les rêves immortels qui trompaient
+les ennuis du vieillard aveugle de l'île rocheuse
+de Scio.</p>
+
+<p>3. Oh! cependant,--car mes pas ont erré dans
+ces lieux; ils ont foulé ces rivages sacrés; cette
+vague bouillonnante m'a porté sur son sein;--oh!
+antique ménestrel! puissé-je long-tems avec toi méditer,
+soupirer et parcourir ces scènes du passé,
+croyant que chaque tertre de gazon vert contient les
+cendres d'un héros non fabuleux, et qu'autour de ces
+lieux historiques ton l<i>arge Hellespont</i> se précipite
+encore<a id="footnotetagf23" name="footnotetagf23"></a>
+<a href="#footnotef23"><sup class="sml">f23</sup></a>, et froid serait le cœur de celui qui pourrait
+ici contredire tes chants!</p>
+
+<p>4. La nuit est descendue sur la vague d'Hellé; et
+elle n'a pas encore atteint le sommet de la colline
+d'Ida, cette lune qui brillait autrefois sur les exploits
+sublimes racontés par le grand poète; aucun guerrier
+ne se plaint aujourd'hui de son paisible rayon;
+mais les bergers reconnaissans bénissent toujours
+cet astre argenté. Leurs troupeaux paissent aujourd'hui
+sur le tertre de celui qui ressentit la flèche du
+berger dardanien. Cet immense amas de terre entassée,
+autour duquel le fils d'Ammon<a id="footnotetagf24" name="footnotetagf24"></a>
+<a href="#footnotef24"><sup class="sml">f24</sup></a> se promena
+avec orgueil, monument élevé par des nations, couronné
+par des monarques, est aujourd'hui un tertre
+solitaire et sans nom! Au dedans,--combien ta
+demeure est étroite! Au dehors,--les étrangers,
+seuls peuvent murmurer le nom de celui qui y fut
+enseveli. La poussière surpasse en durée la pierre
+tumulaire; mais toi,--ta poussière même n'est
+plus!</p>
+
+<p>5. Tard--bien tard cette nuit, Diane viendra
+réjouir le berger et chasser les craintes du matelot;
+jusqu'alors--aucun signal sur le rocher ne peut diriger
+la course de la nacelle luttant contre les flots;
+toutes les lumières dispersées qui entourent la baie se
+sont éteintes une à une. La seule lampe allumée de
+cette heure solitaire scintille sur la tour de Zuleïka.</p>
+
+<p>Oui! là, dans cette chambre silencieuse, brille une
+lumière vacillante; et sur l'ottomane de soie de la
+jeune fille sont jetés les grains d'ambre odoriférans,
+sur lesquels glissent ses doigts gracieux<a id="footnotetagf25" name="footnotetagf25"></a>
+<a href="#footnotef25"><sup class="sml">f25</sup></a>. Près de
+ces grains, entouré d'émeraudes (comment pourrait-elle
+oublier ce bijou?) se trouve l'amulette béni
+dé sa mère<a id="footnotetagf26" name="footnotetagf26"></a>
+<a href="#footnotef26"><sup class="sml">f26</sup></a>, sur lequel est gravé le texte même
+du Koursi, et dont la vertu pourrait rendre heureux
+en cette vie, ainsi qu'elle garantit la félicité
+pour l'autre. Auprès de son comboloio<a id="footnotetagf27" name="footnotetagf27"></a>
+<a href="#footnotef27"><sup class="sml">f27</sup></a> est un Koran,
+orné d'enluminures, et plusieurs brillans manuscrits
+de poésie, décorés d'emblêmes, rachetés
+dès injures du tems par d'élégans écrivains de la
+Perse. Sur ces manuscrits splepdides repose son
+luth, négligé maintenant, mais qui autrefois n'était
+pas si souvent muet. Autour de sa lampe d'or ciselé
+s'épanouissent des fleurs dans des vases de porcelaine
+dé Chine. Les plus riches tissus des fabriques
+de l'Iran, les tributs de parfums de Schiraz; tout ce
+qui peut faire les délices de la vue et des sens est
+rassemblé dans cet appartement somptueux; et cependant
+cette demeure a un air de tristesse et de
+mélancolie. Elle, la déesse de cette rétraite de Péri,
+que fait-elle dans cette nuit si troublée et si décisive?</p>
+
+<p>6. Enveloppée dans un de ces vêtemens tout noirs
+que les nobles musulmans ont seuls le droit de porter,
+et qu'elle à revêtu pour protéger contre les
+vents du ciel un sein aussi cher à Sélim que le ciel
+lui-même, elle s'avance d'un pas prudent dans les
+détours du bosquet, tressaillant chaque fois qu'à
+travers la clairière le vent par bouffées fait entendre
+de lourds gémissemens, jusqu'à ce que, parvenue à
+un sentier plus uni, son cœur timide batte plus librement.
+La jeune fille suit son guide silencieux; et
+quoique sa terreur, la pousse à retourner sur ses pas,
+comment pourrait-elle se déterminer à abandonner
+son cher Sélim? comment apprendrait-elle ses lèvres
+caressantes à prononcer des paroles de reproches?</p>
+
+<p>7. Ils atteignirent enfin une grotte creusée par la
+nature, mais agrandie par l'art, où souvent Zuleïka
+vint accoutumer son luth à rendre des sons harmonieux,
+et apprendre par cœur son Koran. Souvent,
+dans ses jeunes rêveries, elle s'efforçait de se figurer
+ce que pouvait être le Paradis. Où l'ame des
+femmes devait aller après la mort, son prophète avait
+dédaigné de le dire; mais la demeure de celle de
+Sélim était sûre, et, pensait-elle, il ne pourrait supporter long-tems un séjour dans d'autres mondes de
+félicité; sans celle qu'il avait tant aimée dans celui-ci!
+Oh! qui pourrait demeurer avec lui qui l'aimât
+autant que moi? Quelle houri pourrait seulement lui
+offrir la moitié de mes soins?</p>
+
+<p>8. Depuis le jour où elle avait visité ce lieu,
+quelques changemens lui semblaient s'y être opérés.
+Peut-être était-ce seulement la nuit qui déguisait les
+objets qu'elle avait vus à la clarté du jour; la lampe
+de bronze qui l'éclairait ne projetait qu'obscurément
+un rayon qui n'avait rien de la clarté du ciel. Mais,
+dans un coin de la caverne, son œil tomba sur un
+objet étrange. Là des armes étaient entassées, non
+semblables à celles que brandissaient les délis dans
+le champ de bataille. Les poignées et les lames en
+étaient d'une forme et d'une trempe étrangères;
+une d'elles était rougie--peut-être par un crime!
+Ah! comment sans lui ce sang pourrait-il être répandu?
+Une coupe aussi était placée à coté, qui ne
+semblait pas contenir le sorbet. Que signifie tout
+cela? Elle se détourna pour chercher des yeux son
+cher Sélim.--«Oh! se peut-il que ce soit lui?»</p>
+
+<p>9. Sa robe superbe était jetée de coté, son front ne
+portait point la haute couronne du turban; mais à sa
+place un shall de couleur rouge, légèrement plissé,
+entourait sa tête. Cette dague, dont la poignée portait
+un diamant digne du plus haut diadême, n'étincelait
+plus à sa ceinture, où des pistolets sans ornement
+étaient fixés, et à son baudrier pendait un sabre,
+et de son épaule descendait négligemment le manteau
+blanc, la mince capote qui couvre l'errant
+Candiote: en dessous--sa veste plaquée d'or--serrait
+comme une cuirasse sa poitrine; les guêtres
+qui entouraient étroitement ses jambes étaient revêtues
+de plaques d'argent. Mais si ce n'eût été cet air
+impérieux du commandement qui éclatait dans ses
+regards, dans sa voix, dans ses gestes; tout ce
+qu'un œil inattentif eût pu distinguer dans Sélim
+l'aurait fait prendre pour quelque jeune Galiongui<a id="footnotetagf28" name="footnotetagf28"></a>
+<a href="#footnotef28"><sup class="sml">f28</sup></a>.</p>
+
+<p>10.--«Je t'ai dit que je n'étais pas ce que je
+te paraissais être, et maintenant tu vois que mes paroles
+étaient vraies. J'ai une histoire que tu n'as jamais
+rêvée; si elle est véritable--sa vérité sera
+fatale à plusieurs. Il serait inutile maintenant de te
+cacher cette histoire. Je ne puis te voir la fiancée
+d'un Osmanli. Mais si ta propre bouche ne m'avait
+pas révélé combien j'avais de part à la tendresse de
+ton jeune cœur, je ne te découvrirais pas, je ne devrais
+pas te découvrir le sombre secret du mien. Je
+ne te parle pas maintenant de mon amour, de cet
+amour que le tems, la constance et le péril sauront
+te prouver. Mais d'abord--oh! n'en épouse jamais
+un autre--Zuleïka! je ne suis pas ton frère!»</p>
+
+<p>11. «Oh! tu n'es pas mon frère!--rétracte ces
+paroles.--Dieu! Suis-je abandonnée seule sur la
+terre pour y pleurer?--Je n'ose pas maudire--le
+jour qui fut témoin de ma solitaire naissance!
+Oh! tu ne m'aimeras plus dorénavant! mon cœur
+défaillant prévoyait un malheur; mais reconnais-<i>moi</i>
+encore pour tout ce que j'étais avant ce fatal
+aveu: ta sœur--ton amie, ta Zuleïka. Tu m'as
+fait venir en ce lieu peut-être pour me donner la
+mort. Si tu as des motifs de vengeance, regarde:
+je t'offre mon sein,--contente tes ressentimens!
+plus heureuse cent fois de descendre parmi les
+morts que de vivre ainsi, ne t'étant plus rien. Peut-être
+dois-je redouter quelque chose de pire encore,
+car je connais maintenant pourquoi Giaffir semblait
+toujours ton ennemi. Et je suis, hélas! l'enfant de
+Giaffir, par qui tu fus outragé, avili. Si je ne suis
+pas ta sœur--si tu veux épargner ma vie, oh!
+fais-moi ton esclave!»</p>
+
+<p>12. «Mon esclave, Zuleïka!--non, je suis le tien;
+mais, cher amour, calme ce transport; ta destinée
+sera d'être unie à la mienne: je le jure par le temple
+de notre Prophète; cette pensée sera un baume pour
+tes chagrins. Ainsi, puissent les vers du Koran<a id="footnotetagf29" name="footnotetagf29"></a>
+<a href="#footnotef29"><sup class="sml">f29</sup></a>
+gravés sur la lame de mon sabre diriger mes coups,
+à l'heure du danger, pour nous sauver tous deux,
+si je suis fidèle à ce redoutable serment! Le nom
+qui faisait battre ton cœur d'un amoureux orgueil
+doit être changé; mais, ma Zuleïka, sache que ce
+lien qui nous unissait s'est resserré, au lieu de
+s'être rompu, quoique ton père soit mon plus mortel
+ennemi. Le mien fut pour Giaffir tout ce que tu
+croyais que j'étais naguère pour toi-même. Ce frère
+conspira et occasiona la chute d'un frère, mais il
+épargna du moins mon enfance; il me berça d'une
+vaine déception dont il est tems encore de le récompenser.--Il
+m'a élevé, non avec des soins paternels,
+mais comme le neveu d'un Caïn<a id="footnotetagf30" name="footnotetagf30"></a>
+<a href="#footnotef30"><sup class="sml">f30</sup></a>; il me surveillait
+comme le petit d'un lion qui ronge déjà son
+frein, et qui pourra bientôt briser sa chaîne. Le
+sang de mon père bout dans toutes mes veines; cependant,
+pour l'amour de toi, je suspendrai ma
+vengeance, quoique je ne doive plus rester ici.
+Mais d'abord, bien-aimée Zuleïka! écouté comment
+Giaffir accomplit ses infâmes projets.</p>
+
+<p>13. «Comment naquit et s'envenima la discorde
+de ton père et du mien; fut-ce l'amour ou l'envie
+qui les rendit ennemis? peu importerait même si je
+ne l'ignorais pas. Dans des esprits fiers, irascibles,
+quelques torts légers sans intention suffisent pour
+troubler la paix. Le bras d'Abdallah était redoutable
+dans la mêlée; il est encore célébré dans les
+chants bosniaques, et les hordes rebelles de Paswan<a id="footnotetagf31" name="footnotetagf31"></a>
+<a href="#footnotef31"><sup class="sml">f31</sup></a>
+attestent assez combien elles redoutaient un pareil
+hôte. Sa mort, cruel effet de la haine de Giaffir, est
+tout ce que j'ai besoin de rappeler ici, et comment
+le secret de ma naissance qui me fut révélé, quel
+qu'en soit d'ailleurs le résultat, a déjà eu celui de
+me rendre libre.</p>
+
+<p>14. «Lorsque Paswan, après plusieurs années de
+combat, en dernier lieu pour affermir sa puissance,
+mais d'abord pour défendre sa vie, régnait trop orgueilleusement
+dans les murs de Widdin, nos pachas
+se rallièrent autour du gouvernement. Ni plus ni
+moins élevé dans le commandement militaire, chacun
+des deux frères conduisait une troupe séparée.
+Ils déployèrent leurs étendards de queues de cheval<a id="footnotetagf32" name="footnotetagf32"></a>
+<a href="#footnotef32"><sup class="sml">f32</sup></a>
+au vent, et ils firent leur jonction dans la
+plaine de Sophie, où les troupes devaient être passées
+en revue: leurs tentes étaient plantées, leur
+poste assigné; mais à l'un d'eux, hélas! assigné en
+vain! Qu'est-il besoin de paroles? La coupe redoutable
+fut préparée, par l'ordre de Giaffir, avec un
+poison aussi subtil et aussi cruel que son ame; cette
+coupe, présentée à Abdallah, envoya son ame dans
+le ciel. Fatigué par une chasse pénible, il reposait
+dans le bain ses membres engourdis et fiévreux; il
+était loin de penser que la haine d'un frère lui destinait
+une telle coupe pour étancher sa soif. Ce fut
+un esclave gagné qui la lui présenta. Il en but une
+goutte<a id="footnotetagf33" name="footnotetagf33"></a>
+<a href="#footnotef33"><sup class="sml">f33</sup></a>, il n'en fallait pas davantage! Si tu doutes
+de la vérité de mon histoire, ô Zuleïka! appelle Haroun,
+il pourra te confirmer ce récit.</p>
+
+<p>15.»Le crime une fois consommé, et la guerre
+avec Paswan en partie terminée, quoiqu'il n'eût pas
+été entièrement subjugué, le pachalik d'Abdallah
+fut gagné. Tu ne sais pas combien, dans notre divan,
+la richesse peut acquérir de considération au
+plus misérable des hommes.--Les honneurs d'Abdallah
+furent obtenus par celui qui s'était souillé
+par le meurtre d'un frère. Il est vrai que les poursuites
+qu'ils lui oceasionèrent pour les obtenir épuisèrent
+ses trésors acquis par un crime; mais il les
+eut bientôt réparés. Voudrais-tu savoir par quels
+moyens? Contemple ces déserts incultes, et demande
+au paysan couvert de haillons ce que deviennent
+les produits de ses sueurs? Pourquoi le cruel usurpateur
+m'a-t-il épargné? pourquoi à-t-il partagé
+avec moi son palais? Je l'ignore. La honte, les regrets,
+les remords; la faible crainte que lui inspirait
+la faiblesse d'un enfant; en outre, l'adoption
+qu'il a faite de moi comme son fils, à lui, à qui le
+ciel n'en a point accordé; ou quelque intrigue inconnue,
+quelque caprice; voilà ce qui m'a ainsi
+préservé,--mais ce qui ne m'a pas laissé en paix.
+Lui ne peut dompter son caractère fier et hautain,
+et moi je ne lui pardonne point le sang de mon
+père.</p>
+
+<p>16.»Il est des ennemis dans le palais de ton
+père; tous ceux qui rompent son pain ne lui sont pas
+fidèles. Si je leur révélais mon secret, ses jours, ses
+heures même seraient peu nombreuses. Ils n'ont besoin
+que d'un courage qui les dirige, d'une main
+qui leur indique les coups qu'il faut frapper. Mais
+Haroun seul connaît ou a connu cette histoire, dont
+le dénouement est très-prochain. Il a été élevé dans
+le palais d'Abdallah, et il y occupait dans son sérail
+le poste qu'il occupe maintenant ici.--Il vit son
+maître expirer; mais que pouvait faire un simple
+esclave? Venger son maître?--hélas! il était trop
+tard; soustraire son fils à un sort semblable? il choisit
+ce dernier parti; et pendant que, tout fier d'avoir
+subjugué ses ennemis ou trahi ses amis, l'orgueilleux
+Giaffir s'endormait dans son triomphe,
+Haroun me conduisait, orphelin sans appui, à la
+porte du palais de Giaffir; et ce ne fut pas vainement
+qu'il employa ses efforts pour sauver la vie de
+celui pour lequel il était venu l'implorer. Ma naissance
+fut cachée à tout le monde, et surtout à moi-même.
+Ainsi fut protégée la sûreté de Giaffir. Il
+quitta bientôt la Roumélie et les flots lointains du
+Danube pour revenir s'établir sur nos rives asiatiques,
+n'ayant avec lui qu'Haroun qui connût mon
+histoire--et ce Nubien a senti que les secrets d'un
+tyran ne sont que des chaînes que le captif brise
+avec joie; voilà ce qu'il m'a révélé et d'autres choses
+encore. C'est ainsi que le juste Allah envoie au crime
+esclaves, instrumens, complices,--jamais amis!</p>
+
+<p>17.»Tout cela, ô Zuleïka! doit douloureusement
+retentir à tes oreilles; mais la suite de mon histoire
+te sera encore plus pénible: quoique mes paroles
+blessent ta timide douceur, je dois cependant prouver
+et te faire connaître la vérité toute entière. Je
+t'ai vue frémir en regardant ce vêtement que je
+porte; cependant je l'ai souvent porté, et je dois le
+porter encore long-tems. Ce Galiongui, auquel tu es
+liée par un serment, est le chef de ces hordes de
+pirates dont la loi et la vie reposent sur leurs
+épées. D'entendre seulement leur effrayante histoire,
+ta joue pâle deviendrait bien plus pâle encore: ces
+armes que tu vois là, ce sont mes soldats qui les ont
+apportées; les bras qui les brandissent ne sont pas
+éloignés: cette coupe aussi est remplie pour les brigands
+féroces.--Une fois vidée par eux, ils rie reculent
+jamais devant le danger. Notre Prophète peut
+pardonner à ces esclaves; ils ne sont infidèles que
+pour cette liqueur défendue.</p>
+
+<p>18.»Que pouvais-je faire? proscrit dans ces lieux,
+blâmé pour avoir seulement désiré de voyager; laissé
+dans l'oisiveté,--car les craintes de Giaffir me refusaient
+même un cheval et une épée.--Que de fois
+cependant, ô Mahomet! que de fois en plein divan
+le despote ne m'a-t-il pas raillé, comme si ma faible
+main s'était refusée à manier la bride ou le cimeterre:
+lui allait toujours seul à la guerre, et me
+laissait ici inoccupé, inconnu. Abandonné avec les
+femmes aux soins d'Haroun, trompé dans mes espérances,
+privé de gloire, tandis que toi,--dont la
+douceur m'eût long-tems charmé, quoiqu'elle ait pu
+m'énerver, elle m'aurait du moins consolé,--tu
+étais envoyée dans les murs de Bruse pour y attendre
+l'issue des batailles. Haroun, qui vit mon ésprit
+s'affaisser sous le joug pesant de l'inaction, brisa
+mes chaînes pendant une campagne, et libéra son
+captif malgré toutes ses craintes, sur la promesse de
+revenir avant la fin du commandement de Giaffir.
+C'est en vain--ma langue ne peut exprimer toute
+l'ivresse de mon cœur; lorsque pour la première fois
+ces yeux rendus à la liberté contemplèrent la terre,
+l'océan, le soleil et les cieux; comme si mon ame les
+eût pénétrés et en connût les plus intimes, les plus
+secrètes pensées! Un mot seul peut la peindre, cette
+sensation suprême:--j'étais libre! Je cessai même
+de soupirer pour ta présence: le monde,--oui--le
+ciel lui-même était à moi!</p>
+
+<p>19.»La chaloupe d'un More fidèle me porta loin
+de cet oisif rivage; Je désirais voir les îles qui parent
+comme des diamans le diadême de pourpre du vieil
+océan; je les cherchais dans mon excursion nautique,
+et je les vis toutes<a id="footnotetagf34" name="footnotetagf34"></a>
+<a href="#footnotef34"><sup class="sml">f34</sup></a>; mais quand et dans quel
+lieu me suis-je ligué avec cette troupe pour triompher ou périr;
+lorsque tout ce que nous désirons d'accomplir
+sera accompli, ce sera alors le tems de nous
+revoir de nouveau pour te raconter la fin de cette
+histoire.</p>
+
+<p>20.»Il est vrai que c'est une troupe indisciplinée,
+sans lois, à formes rudes, à caractères farouches;
+toutes les croyances, toutes les nations ont trouvé
+avec eux,--et peuvent encore trouver place. Un
+caractère ouvert, le bras toujours prêt à frapper,
+l'obéissance au commandement de leur chef; une
+ame propre à toutes les entreprises, et ne voyant
+jamais avec les yeux de la crainte; de l'amitié pour
+chacun des leurs, de la fidélité à tous, de la vengeance
+vouée pour ceux qui succombent; voilà ce qui
+les rend les utiles instrumens de mes projets et de
+plus encore. Et quelques-uns,--je les ai étudiés
+tous,--sont distingués de la foule vulgaire; mais
+j'appelle principalement à mon conseil la sagesse et
+la prudence du Franc.--Quelques autres aspirent
+à de plus hautes pensées, ce sont les derniers des
+patriotes de Lambro<a id="footnotetagf35" name="footnotetagf35"></a>
+<a href="#footnotef35"><sup class="sml">f35</sup></a>, qui jouissent déjà d'une liberté
+anticipée, et qui souvent, autour du feu de la
+caverne, discutent des plans chimériques pour arracher
+les Rayas<a id="footnotetagf36" name="footnotetagf36"></a>
+<a href="#footnotef36"><sup class="sml">f36</sup></a> à leur sort. Qu'ils soulagent leurs
+cœurs en discourant sur l'égalité des droits que les
+hommes n'ont jamais connus; j'ai aussi, moi, un
+amour ardent de la liberté.</p>
+
+<p>»Ah! laisse-moi errer comme le patriarche de l'Océan<a id="footnotetagf37" name="footnotetagf37"></a>
+<a href="#footnotef37"><sup class="sml">f37</sup></a>,
+ou ne connaître sur la terre que la demeure
+du Tartare<a id="footnotetagf38" name="footnotetagf38"></a>
+<a href="#footnotef38"><sup class="sml">f38</sup></a>! Ma tente sur le rivage, ma galère sur
+la mer, sont pour moi plus que des cités et des sérails.
+Porté par mon cheval à travers le désert, ou
+entraîné par ma voile au souffle du vent sur la mer
+orageuse; emporte-moi où tu voudras, toi, mon
+coursier! fais-moi voguer où tu voudras, toi, ma
+barque légère! Mais toi, sois l'astre bienfaisant qui
+guide le voyageur, ô ma Zuleïka! partage et bénis
+ma nacelle; sois la colombe de paix et d'espérance
+de ma destinée! ou, puisque l'espérance est refusée
+à ce monde de combats et de tribulations, sois mon
+arc-en-ciel au milieu des orages de ma vie. Sois pour
+moi le rayon du soir qui dissipe les nuages par un
+sourire, et teint les couleurs du matin d'un rayon
+prophétique! Heureuse et fortunée pour moi--comme
+les accens du Muezzin qui partent des murs
+de la Mecque, et arrivent au pèlerin pieux et prosterné
+à leur appel; douce--comme la mélodie des
+jours de la jeunesse qui dérobe une larme tremblante
+à la muette admiration; chère--comme les chants
+de la terre natale à l'oreille d'un exilé, sera ta voix
+bien aimée. Pour toi, dans ces îles brillantes et fortunées,
+j'ai préparé un asile aussi beau, aussi délicieux
+qu'Aden<a id="footnotetagf39" name="footnotetagf39"></a>
+<a href="#footnotef39"><sup class="sml">f39</sup></a>, aux premières heures de sa création.
+Un millier de glaives, sympathisant avec le
+cœur et le bras de Sélim, attendent--s'agitent--défendent--détruisent--à
+ton signal! Enveloppé
+par ma troupe, Zuleïka à mes côtés, la dépouille
+des nations parera ma fiancée. Les languissantes,
+oisives et molles années du harem peuvent bien être
+échangées pour des soucis,--pour des plaisirs
+comme ceux-là. Je ne m'aveugle point sur ma destinée;
+je vois, dans quelques lieux que je porte mes
+pas, dés périls innombrables; mais un seul, un seul
+amour! Oui, ce tendre cœur me récompensera bien de
+tous mes travaux, de toutes mes fatigues, quand même
+la fortune me serait contraire, ou que de faux amis
+me trahiraient. Qu'il m'est doux de rêver que, dans
+les heures les plus sombres de l'infortune, lorsque
+tout sera changé pour moi, je te trouverai toujours
+fidèle! Que ton ame, comme celle de Sélim, se montre
+ferme et courageuse; que l'ame de Sélim te soit chère
+comme la tienne; adoucissons mutuellement nos
+chagrins, partageons nos plaisirs, confondons toutes
+nos pensées,--mais que rien ne puisse jamais nous
+désunir! Une fois libres, c'est mon devoir de guider
+de nouveau notre bande; amis entre eux, les hommes
+qui la composent sont les ennemis des autres hommes.
+Et toutefois nous ne faisons que suivre le penchant
+que la nature fatale a assigné à la race guerroyante
+des hommes. Regarde! Là où son carnage, où ses
+conquêtes ont cessé, il y a fait une solitude et il la
+nomme--paix! Je veux, comme les autres, user
+de mon adresse ou de ma force, mais je ne demande
+pas plus d'espace de terre que la longueur de mon
+sabre: le pouvoir ne gouverne que par la division.
+--Sa
+ressource la meilleure, c'est l'alternative de
+la ruse ou de la violence! que cette dernière soit la
+nôtre. La ruse pourra venir en son tems, si nous
+nous laissons emprisonner dans les cages des villes
+pour vivre en société. Mais là ton ame pourrait faillir.--Que
+de fois la corruption n'a-t-elle pas séduit
+des cœurs que le péril n'avait pu ébranler! et la
+femme, plus que l'homme, quand la mort, les malheurs,
+ou même la disgrâce, ont frappé l'objet de
+son amour, égarée dans les voies du plaisir, la femme
+se livre au déshonneur!--Loin de moi tout soupçon!
+il ne souillera, point le nom de Zuleïka! Mais
+la vie est un hasard dans ce qu'elle a de plus heureux;
+et ici il ne nous reste rien à espérer, mais
+beaucoup à craindre. Oui! des craintes! le doute,
+la peur de te perdre par le pouvoir d'Osman, ou par
+la sévère volonté de Giaffir. Cette crainte s'évanouira
+avec la brise favorable que l'amour a promise cette
+nuit à ma voile. Aucun danger n'effraie les amans
+que son sourire a rendus heureux; leurs pas peuvent
+errer dans la vie, mais leurs cœurs ne changent
+point. Avec toi, tous les dangers, toutes les fatigues
+me seront douces; chaque climat aura des charmes;
+sur la terre,--sur l'océan,--notre univers sera
+dans nos bras! Oh! que les vents impétueux soufflent
+sur notre tillac, pour que ces bras me serrent plus
+étroitement! Le plus profond murmure qui s'échappera
+de ces lèvres ne sera point un soupir pour ma
+sûreté; mais une prière pour toi! La guerre des
+élémens ne peut effrayer l'amour dont le poison le
+plus redoutable est l'artifice des hommes; <i>voilà</i> les
+seuls écueils qui puissent arrêter notre course. <i>Ici</i>
+nous n'avons que quelques instans de dangers; <i>là</i>
+sont des années de naufrage! Mais loin de nous,
+sombres pensées qui présentez ces horribles images!
+Cette heure nous donne ou nous ôte à jamais la faculté
+de fuir. Je n'ai que peu de mots à ajouter pour
+terminer mon histoire, tu n'en as qu'un seul à dire
+pour que nous soyons bientôt séparés de nos ennemis;
+oui,--ennemis!--La haine de Giaffir pour
+moi s'éteindra-t-elle? et Osman, qui voudrait nous
+séparer en t'arrachant à moi, n'est-il pas le tien?</p>
+
+<p>21.»Pour préserver sa fidélité de tout soupçon
+et sa tête de la mort, je revins au tems fixé pour
+sauver mon gardien; peu de personnes apprirent,
+et aucune ne répéta que, pendant ce tems, j'avais
+vogué sur la mer et erré d'île en île; et depuis,
+quoique séparé de ma troupe et que j'abandonne
+trop rarement la terre qui me sépare d'elle, elle n'a
+rien fait, elle ne fera rien avant que je n'en sois
+instruit et qu'elle n'ait reçu mes ordres. Je forme les
+plans, je distribue les dépouilles; il est juste que je
+partage aussi plus souvent les fatigues.</p>
+
+<p>«Mais tu m'as déjà prêté trop long-tems ton attention.
+Le tems presse; une barque flotte déjà; nous
+ne laisserons derrière nous que la haine et la crainte.
+Demain, Osman arrivera avec sa suite;--cette nuit
+doit rompre ta chaîne; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux,
+et peut-être aussi la vie de <i>celui</i> qui te donna
+la tienne, hâte-toi, hâte-toi de me suivre à l'instant!--Mais
+cependant, quoique tu sois à moi par
+un serment, voudrais-tu révoquer ton vœu volontaire,
+effrayée par les vérités que tu viens d'apprendre?--Je
+reste ici--non pour voir la femme d'Osman;
+mais pour que le péril retombe sur <i>ma</i> tête!»</p>
+
+<p>22. Zuleïka, muette et immobile, ressemblait à
+cette statue de douleurs; lorsque, voyant son dernier
+espoir pour jamais évanoui, la mère désolée fut changée
+en pierre; tout ce que l'on pouvait apercevoir
+de différent dans Zuleïka, c'est qu'elle était une
+Niobé plus jeune. Mais avant que ses lèvres ou même
+ses yeux essayassent de parler ou de répondre par
+un regard, une torche enflammée répandit au loin
+son éclat perfide sous le porche du jardin! une autre--une
+autre encore!--et puis une autre!--«Oh!
+fuis!--toi qui n'es plus--toi qui maintenant
+m'es plus qu'un frère!» Au loin, partout, à
+travers les bosquets les plus épais, les torches menaçantes
+brillent d'une lumière rougeâtre, et elles
+ne sont pas seules--car chaque main droite de ceux
+qui les portent est armée d'un glaive nu. Ils se séparent;
+ils poursuivent; ils reviennent; ils tournent
+avec le flambeau qui guide leurs recherches et le fer
+étincelant, et le dernier de tous, brandissant son
+sabre, le terrible Giaffir, se précipite dans sa fureur.
+Et bientôt les voilà qui touchent presque à la
+grotte--oh! cette grotte doit-elle être le tombeau de
+Sélim?</p>
+
+<p>23. Il demeurait debout intrépide. «Le moment est
+venu--il sera bientôt passé--un baiser, Zuleïka--c'est
+mon dernier; mais cependant ma troupe, qui
+n'est pas loin du rivage, pourrait entendre mon signal
+et distinguer le feu de mon arme; elle serait
+toutefois trop peu nombreuse--l'entreprise serait
+d'un succès difficile: n'importe--encore un effort!»</p>
+
+<p>Il se précipite à l'entrée de la caverne; la décharge
+de son pistolet fait retentir au loin l'écho.
+Zuleïka n'a point tremblé, n'a point versé de larmes;
+le désespoir avait glacé son œil et son cœur!--«Ils
+ne m'entendent point, ou s'ils arrivent à force de
+rames, ce sera seulement pour me voir mourir; cette
+détonnation n'a fait qu'attirer mes ennemis plus près.
+Alors, cimeterre de mon père! sors de ton fourreau!
+tu n'auras jamais vu une lutte plus inégale! Adieu,
+Zuleïka!--douce amie! éloigne-toi: reste cependant
+dans la grotte--tu y seras plus en sûreté: la
+fureur de Giaffir se bornera pour toi aux emportemens
+et aux reproches. Demeure immobile,--afin
+d'éviter l'atteinte d'une arme ou d'une balle égarées.
+Crains-tu pour ton père?--Puissé-je expirer si je
+le cherche dans ce combat! Non--quoique ce poison
+ait été versé par lui; non--quand même il m'appellerait
+encore lâche! Mais recevrai-je paisiblement
+leur fer dans mon sein? non--leurs têtes vont
+ressentir mes coups, excepté celle de ton père!»</p>
+
+<p>24. Il s'élance aussitôt, et il a gagné le rivage sablonneux;
+déjà le plus acharné de la troupe qui le
+poursuit est tombé à ses pieds: c'est une tête qui râle,
+un tronc qui s'agite dans ses dernières convulsions; un
+autre tombe--mais autour de lui se forme un cercle
+nombreux d'ennemis. Il s'ouvre un passage en frappant
+de droite à gauche, et il va atteindre les vagues
+qui le protègent: sa barque paraît--elle n'est plus
+même à la distance de cinq rames--ses compagnons
+font des efforts désespérés--oh! arriveront-ils encore
+à tems pour le sauver? Les premiers brisans
+baignent ses pieds; ses soldats plongent dans la baie;
+leurs sabres brillent avec éclat à travers l'écume--malgré
+les obstacles que leur opposent les vagues,--infatigables,
+ils luttent contre elles pour atteindre
+le rivage:--les voilà près du bord! ils arrivent--ce
+n'est que pour accroître le carnage--le sang le
+plus pur du cœur de Sélim a déjà rougi la vague
+écumante!</p>
+
+<p>25. Échappé aux coups des balles et aux blessures
+des sabres, ou à peine effleuré pour en ressentir les
+atteintes, Sélim, trahi, entouré, avait regagné le
+lieu où les vagues de la mer se brisent au rivage.
+Là, au moment où son dernier pas abandonnait la
+terre, où son bras frappait un dernier coup mortel;--hélas!
+pourquoi se retourna-t-il pour regarder
+celle que son œil cherchait en vain? Cette pause, ce
+fatal regard, ont décidé sa mort ou fixé ses chaînes.
+Triste témoignage d'amour au milieu du péril et de
+la peine! jusqu'à quelle extrémité l'espérance des
+amans ne se soutient-elle pas! Sélim avait derrière
+lui les vagues écumantes, et ses compagnons, serrés,
+prêts à combattre pour le défendre, quand tout-à-coup
+une balle siffle.--«Ainsi puissent tomber
+les ennemis de Giaffir!» Quelle voix a fait entendre
+ces paroles? quel est celui dont la carabine vient de
+détonner, dont la balle a sifflé à travers les ombres
+de la nuit, partie de trop près et trop perfidement
+dirigée pour s'égarer? C'est la tienne--meurtrier
+d'Abdallah! Le père essuya lentement l'effet de ta
+haine farouche; le fils a trouvé par ta main une mort
+plus prompte. Le sang s'échappe en bouillonnant de
+sa poitrine, et rougit la blanche écume de la mer.--Si
+ses lèvres essayèrent quelques gémissemens,
+les vagues, mugissantes en étouffèrent la voix.</p>
+
+<p>26. Le matin disperse lentement les nuages; on
+aperçoit peu de trophées du combat; le silence a
+succédé au cri de guerre qui fit retentir la baie
+à l'heure de minuit; mais ces sables du rivage peuvent
+offrir quelques débris de la lutte mortelle dont
+ils ont été témoins, tels que des fragmens d'armes
+brisées, des empreintes laissées par les pieds des
+combattans, et des mains abattues, lancées, dans
+leurs dernières convulsions, sur l'arène sanglante.
+Non loin est une torche brisée, une barque sans
+rames, et mêlée aux algues marines qui sont amoncelées
+sur le rivage et penchent sur l'abîme. Là se
+découvre une capote blanche! elle est déchirée en
+deux lambeaux--l'un d'eux est souillé par une tache
+de sang noir que la vague s'efforce en vain d'effacer.
+Mais où est celui qui la portait? Vous! qui voulez
+pleurer sur ses restes, allez, cherchez-les où les
+lames mugissantes les ont déjà entraînés; vers les
+écueils de Sigée, ou sur les rivages de Lemnos. Les
+oiseaux de mer crient au-dessus de leur proie, sur
+laquelle leurs becs affamés diffèrent de s'abattre,
+tandis que, secouée sur son mobile coussin, la tête
+du cadavre est bercée par le balancement des vagues.
+Cette main, dont le mouvement n'est pas celui de la
+vie, tantôt soulevée en haut par les flots qui l'agitent,
+tantôt ramenée à leur niveau, semble encore
+faiblement menacer son ennemi.--</p>
+
+<p>Qu'importe que ce cadavre repose dans un tombeau
+vivant? L'oiseau qui dévore ces traits, ces
+formes abattues, livides, n'a fait que dérober la
+proie du ver plus vil que lui. Le seul cœur qui eût
+saigné, le seul œil qui eût pleuré en le voyant mourir,
+le seul être qui eût recueilli ses membres dispersés
+et qui eût versé des larmes sur sa tombe ornée
+de son turban<a id="footnotetagf40" name="footnotetagf40"></a>
+<a href="#footnotef40"><sup class="sml">f40</sup></a>; ce cœur s'est brisé--cet œil s'est
+fermé--oui--fermé avant celui qui surnage sur
+les flots.</p>
+
+<p>27. Près des vagues d'Hellé s'élève une voix de
+deuil! et l'œil de la femme est humide--la joue de
+l'homme est pâle: Zuleïka! dernier rejeton de la
+race de Giaffir, l'époux qui t'était destiné est arrivé
+trop tard; il ne te voit pas--il ne verra jamais ton
+visage! Ne peut-il entendre les lourds <i>woul-woulleh</i><a id="footnotetagf41" name="footnotetagf41"></a>
+<a href="#footnotef41"><sup class="sml">f41</sup></a>
+qui l'avertissent dans son éloignement? Tes femmes
+qui pleurent aux portes du harem; les chantres du
+Koran qui répètent l'hymne de la mort; les esclaves
+silencieux qui attendent, les bras croisés sur leur
+poitrine; les soupirs dans le palais, les cris qui luttent
+contre les vents, lui apprennent ton histoire!</p>
+
+<p>Tu ne vis pas tomber ton Sélim! A ce moment
+terrible où il quitta la grotte, ton cœur devint glacé:
+il était ton espoir--ta joie--ton amour--ton tout--et
+cette dernière pensée pour celui que tu ne pouvais
+sauver suffit pour te donner la mort; un cri
+déchirant s'échappa de ton sein, et tout fut silencieux.--Paix
+à ton cœur brisé, à ta tombe virginale!
+Oh! heureuse! heureuse encore de ne perdre
+que le pire de la vie! Cette douleur--quoique profonde--quoique
+fatale,--fut la première que tu
+éprouvas; trois fois heureuse de ne sentir ni de ne
+craindre les tourmens de l'absence, de la honte, de
+l'orgueil, de la haine, de la vengeance et du remords!
+et cette angoisse qui est plus que de la démence;
+ce ver rongeur qui ne sommeille,--qui ne
+meurt jamais; pensée de jours sombres et de nuits
+pleines de fantômes horribles; cette pensée qui craint
+les ténèbres, qui abhorre aussi la lumière, qui nous
+étreint et déchire le cœur frémissant! ah! pourquoi
+ne le consume-t-elle pas--pour s'enfuir ensuite!</p>
+
+<p>Malheur à toi, cruel et implacable chef! Vainement
+tu couvres ta tête de cendres; vainement la
+haire et le cilice pressent tes membres abattus; Sélim
+est mort de la même main qu'Abdallah. Maintenant
+arrache ta barbe dans ton inutile douleur:
+l'orgueil de ton cœur, la fiancée du lit d'Osman,
+celle que ton sultan n'aurait pu voir sans la désirer
+pour épouse, ta fille est morte! Espoir de ta vieillesse,
+doux rayon de ton crépuscule, une étoile
+brillait dans toute sa beauté sur les rives de l'Hellespont:
+qui a éteint sa lumière?--c'est le sang
+que tu as répandu! Écoute! à la question précipitée
+du désespoir: «Où est mon enfant?» l'écho répond:
+«Où<a id="footnotetagf42" name="footnotetagf42"></a>
+<a href="#footnotef42"><sup class="sml">f42</sup></a>?»</p>
+
+<p>28. Dans l'enceinte des mille tombeaux qui apparaissent
+sous l'ombrage du mélancolique mais vivant
+cyprès, qui ne se flétrit jamais, quoique ses
+branches et ses feuilles soient empreintes d'une éternelle
+douleur, comme un premier amour malheureux,
+il est un lieu qui fleurit toujours, même dans
+ce lugubre bosquet de mort.--Une rose isolée y
+répand son éclat solitaire: douce et pâle, on la dirait
+plantée par le désespoir;--si blanche,--si languissante,
+que le plus faible souffle du vent pourrait
+emporter ses feuilles dans les airs. Et cependant,
+c'est en vain que les orages et la pluie l'assaillent,
+que des mains plus rudes que les cieux d'hiver s'efforcent
+de l'arracher à sa tige; le lendemain la voit
+refleurir de nouveau! Quelque aimable génie du
+lieu la relève doucement et l'arrose de larmes célestes;
+car elles peuvent bien croire, les vierges
+d'Hellé, que ce ne peut pas être une fleur terrestre,
+celle qui se moque de l'heure flétrissante de la
+tempête, et s'épanouit sans être abritée par un bosquet
+de verdure. Elle ne languit pas, quoique le
+printems lui refuse sa rosée bienfaisante, que les
+rayons fécondans de l'été la privent de leurs caresses.
+Un oiseau inconnu,--mais peu éloigné, lui chante,
+pendant toute la nuit, des chants plaintifs et mélodieux.
+Invisibles sont ses ailes aériennes; mais doux
+comme les harpes dont jouent les houris, sont ses
+accords ravissans et prolongés! Ce serait le Bulbul<a id="footnotetagloc11" name="footnotetagloc11"></a>
+<a href="#footnoteloc11"><sup class="sml">loc11</sup></a>;
+mais sa voix, quoique plaintive, n'a pas des accens
+si touchans: car ceux qui les entendent ne peuvent
+abandonner ce lieu, mais ils s'y attachent et pleurent
+comme s'ils avaient aimé en vain!... Et cependant
+les larmes qu'ils versent sont si douces, leur
+douleur est si peu mêlée de crainte, qu'ils peuvent
+à peine pardonner au matin de venir rompre ce
+charme mélancolique. Ils voudraient veiller et pleurer
+plus long-tems; cet oiseau a des chants si étranges
+et si beaux! Mais lorsque le jour apparaît soudain
+dans les cieux, cette magique mélodie expire.
+Il en est qui ont cru (tant les rêves de la jeunesse
+sont décevans, mais ceux qui les blâment sont bien
+durs) que des accens si pénétrans et si profonds
+formaient et faisaient entendre le nom de Zuleïka<a id="footnotetagf43" name="footnotetagf43"></a>
+<a href="#footnotef43"><sup class="sml">f43</sup></a>.
+C'est de la cime de son cyprès que ce nom aérien
+part et se perd dans les airs; c'est à la poussière
+tendre et virginale de sa tombe que la pâle rose
+doit sa naissance et sa frêle vie. Un marbre avait été
+placé récemment sur cette tombe; le soir le vit poser,--le
+matin il n'y était plus!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc11"
+name="footnoteloc11"><b>Note loc11: </b></a><a href="#footnotetagloc11">
+(retour) </a> <img alt="" src="images/110-1.png">, nom du rossignol en persan, dont les amours avec la rose,
+<img alt="" src="images/110-2.png">, <i>gul</i>, sont le sujet de beaucoup de poèmes dans l'Orient.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Ce ne fut pas un bras mortel qui transporta sur
+le rivage ce pilier de marbre fixé profondément; la
+légende d'Hellé raconte qu'on le trouva le lendemain
+à l'endroit où était tombé Sélim, battu par les
+flots agités qui avaient refusé à ses restes une tombe
+plus sainte. Et là, pendant la nuit, on dit qu'on
+voit inclinée une tête livide enveloppée d'un turban;
+et le marbre funéraire renversé par la vague
+se nomme--<i>l'oreiller du fantôme du Pirate</i>! C'est
+dans le lieu où il avait été d'abord placé que la fleur
+plaintive a fleuri, et qu'elle fleurit encore maintenant,
+solitaire, et couverte de rosée froide, pure et
+pâle, comme la joue de la beauté qui verse des larmes
+au récit de l'infortune.</p>
+
+<p>FIN DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.</p>
+<br><br>
+
+<hr>
+<h2>NOTES</h2>
+
+<h3>DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.</h3>
+
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef1"
+name="footnotef1"></a><a href="#footnotetagf1">
+NOTE 1.</a></p>
+
+
+<p><i>Gul</i>, la rose, en turc et en persan.</p>
+
+<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p>
+
+<p>Le nom persan de la rose, <i>gul</i>, revient souvent dans les
+poésies orientales de Byron: c'est qu'en effet, la rose, et le
+rossignol, <i>bulbul</i>, sont le sujet perpétuel des comparaisons et
+des amplifications poétiques de l'Orient; et il y a tant de
+grâce et de fraîcheur dans les amours de cette reine des fleurs
+et de cet oiseau mélodieux personnifiés, que l'on ne doit pas
+être surpris de les voir si souvent reproduites. «Le printems
+est délicieux! dit Sâdi; oh! <i>rose</i>! où as-tu été? N'entends-tu
+pas les lamentations du <i>bulbul</i>, sur la longueur de ton absence?»</p>
+
+<p>Les Mahométans, et particulièrement les Turcs, conservent
+une espèce de vénération religieuse pour la rose. Ils
+pensent qu'elle fut produite pour la première fois de la sueur
+de leur Prophète, et ils ne souffrent pas que ses feuilles
+soient foulées aux pieds.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef2"
+name="footnotef2"></a><a href="#footnotetagf2">
+NOTE 2.</a></p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Souls made of fire, and children of the sun,</i></p>
+<p><i>With whom revenge is virtue</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>(<span class="sc">Young</span >'s Revenge.)</p>
+
+<p>«Ames formées de flammes, et enfans du soleil, pour lesquels
+la vengeance est une vertu.»</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef3"
+name="footnotef3"></a><a href="#footnotetagf3">
+NOTE 3.</a></p>
+
+<p><span class="sc">Medjnoun</span > et <span class="sc">Leïla</span >, les <span class="sc">Roméo</span > et <span class="sc">Juliette</span > de l'Orient.
+<span class="sc">Sadi</span >, le poète moral de la Perse.</p>
+
+<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p>
+
+<p><img alt="" src="images/114-1.png"> <span class="sc">Djami</span >, célèbre poète persan, auteur d'un poème
+sur <i>Joseph</i> et <i>Zuleïka</i>, en a aussi fait un sur <i>Medjnoun</i> et
+<i>Leïla</i>, qui a été traduit en français par M. Chézy, 2 vol. in-18.
+Son poème de <i>Jousouf et Zuleïka</i> a été publié en persan et en
+allemand à Vienne, par le comte de Rozenszweig, un vol.
+in-folio. <img alt="" src="images/114-2.png"> <span class="sc">Sadi</span > est encore plus célèbre que Djâmi. Il
+est l'auteur du <img alt="" src="images/114-3.png"> <i>Gulistan</i>, ou <i>Jardin des Roses</i>, dont
+il existe deux mauvaises traductions en français; et du <img alt="" src="images/114-4.png">,
+<i>Boustân</i>, qui n'a pas été traduit. Il est aussi l'auteur d'un
+<i>Pend Nameh</i>, ou Livre des Conseils, qui n'est pas si estimé
+que celui de <i>Féridun Attar</i>, publié et traduit par M. le baron
+Sylvestre de Sacy.</p>
+
+<p>Quant au poème de <i>Medjnoun et Leïla</i> de <i>Djâmi</i>, nous citerons,
+pour en donner une idée, un passage de la traduction
+abrégée de M. Chézy; c'est la première entrevue de <i>Medjnoun</i>
+avec <i>Leïla</i>.</p>
+
+<p>«De retour à sa tribu, Keïs (Medjnoun), l'ame navrée
+de tristesse, et l'imagination pleine encore de cette belle et
+perfide étrangère qui, semblable à un astre étincelant, éclipsait
+la beauté de ses jeunes compagnes, brûlait plus que jamais
+de rencontrer une amie sensible, dont la douce clarté
+pût dissiper les ténèbres qui enveloppaient sa couche solitaire;
+et il cherchait de nouveau, au milieu de mille beautés,
+celle qui pût remplir ses désirs. Chaque étranger qui arrivait
+de quelque tribu lointaine recevait de lui l'accueil le plus flatteur;
+il le caressait et le questionnait avidement sur cette
+classe d'êtres favorisés de la nature, dont il était idolâtre.
+Un jour, quelques voyageurs qui s'arrêtèrent chez lui s'apercevant
+de cette passion ardente dont il était dominé, lui indiquèrent
+une tribu où il existait une jeune fille dont la
+beauté égalait celle des houris. «Son nom est Leïla, lui dirent-ils;
+et de toutes parts mille jeunes gens prétendent au bonheur
+de lui plaire. Ses charmes sont au-dessus de toute description;
+vole toi-même vers elle, et juge de ses attraits.
+N'abandonne pas à ton oreille les fonctions de ton œil.» A
+ce récit, Keïs se lève, se pare de ses vêtemens les plus précieux;
+et déjà dévoré de l'amour le plus vif, il s'élance sur
+sa chamelle. Dans son impatience, il accélère encore sa marche
+précipitée, et se trouve bientôt rendu à l'habitation de
+Leïla. A la vue de ce jeune étranger, ses serviteurs l'accueillirent
+avec affabilité, l'introduisirent, et le firent asseoir à la
+place d'honneur. Cependant, de quelque côté qu'il tournât
+ses regards, il n'apercevait aucune trace de l'unique objet
+qu'il cherchait. Déjà privé d'espoir, son cœur éprouvait un
+tourment insupportable, lorsque tout-à-coup un bruit léger
+d'ornemens précieux se fait entendre: il voit alors paraître
+une jeune fille à la taille svelte et élégante, semblable dans
+sa démarche gracieuse à la perdrix des montagnes. Belle sans
+aucun fard, la nature avait coloré du rose le plus tendre ses
+joues brillantes de fraîcheur; son sourcil délié ressemblait à
+un arc délicat formé d'ambre précieux; et ses cils, comme
+autant de petites flèches de musc, pénétraient les cœurs. Ses
+lèvres avaient l'éclat du rubis sans en avoir la dureté: on eût
+dit qu'elles lui avaient dérobé sa couleur, et à l'ambroisie
+son parfum. Mais à quoi comparer cette bouche gracieuse,
+où l'on voyait errer le plus voluptueux sourire? On l'eût prise
+pour une abeille au milieu des fleurs, lorsque délicatement
+posée sur le calice d'une rose, elle en extrait avec art son
+miel parfumé. Comme elle, elle blessait d'un aiguillon acéré,
+et répandait sur sa blessure un baume céleste. Son sourire
+enchanteur découvrait-il des dents aussi belles que les perles
+les plus pures? on croyait voir le bouton de la rose encore
+étincelant des larmes de l'aurore; et les pommes d'albâtre de
+son sein virginal, les doigts arrondis d'une main caressante
+eussent suffi pour en mesurer le gracieux contour. C'est au
+milieu de tous ces charmes que Leïla parut. Keïs ne fut plus
+maître de son cœur. Leur entrevue fut délicieuse. Elle laissa
+échapper avec négligence quelques boucles de sa longue chevelure,
+et Keïs brûla de désirs; elle souleva le voile léger
+qui tempérait ses charmes, et il perdit ce qui lui restait de
+raison. Leïla lui lança un trait mortel, et un soupir prolongé
+de Keïs lui fit connaître la profondeur de sa blessure. Enfin,
+tout ce que la beauté et les grâces peuvent offrir de charmes,
+elle le développa aux yeux de Keïs, dont le regard languissant
+semblait implorer son secours; et leurs cœurs aussi étroitement
+unis que les feuilles de la rose dans le bouton qui les
+renferme, se lièrent à jamais. Lorsque leurs regards satisfaits
+eurent ainsi parcouru toute l'étendue de leurs charmes, leurs
+lèvres frémissantes livrèrent passage aux plus tendres discours.....
+Une seule crainte les agitait: c'était de voir approcher
+la nuit, qui devait terminer pour eux ce jour de bonheur.
+Comment pourraient-ils vivre éloignés l'un de l'autre?...
+Soleil! monarque éclatant du jour! ô toi qui de ton sceptre
+de feu éloignes les ombres de la nuit, puisses-tu désormais ne
+te voiler jamais, et changer nos nuits en un jour éternel!...
+Obligés de se séparer, Keïs et Leïla restèrent plongés dans
+une douleur inexprimable; l'un, porté par sa chamelle, reprit
+avec lenteur le chemin de sa tribu, et la triste Leïla demeura
+en gémissant sous sa tente solitaire.»</p>
+
+<p>Les amours de <i>Joseph et Zuleïka</i> du même auteur, présentent
+des morceaux d'une très-grande beauté; l'amour y
+est élevé à une pureté souvent mystique.</p>
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef4"
+name="footnotef4"></a><a href="#footnotetagf4">
+NOTE 4.</a></p>
+
+<p>Tambour turc que l'on bat au lever du soleil, à midi et au
+crépuscule du soir.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef5"
+name="footnotef5"></a><a href="#footnotetagf5">
+NOTE 5.</a></p>
+
+<p>Les Turcs abhorrent les Arabes (qui leur rendent au centuple
+leur compliment) plus encore qu'ils ne haïssent les
+chrétiens.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef6"
+name="footnotef6"></a><a href="#footnotetagf6">
+NOTE 6.</a></p>
+
+<p>Cette expression a suscité plusieurs objections. Je ne m'en
+rapporterai pas à <i>celui qui n'a pas de musique dans son ame</i>,
+mais je prie simplement le lecteur de se rappeler, pour dix
+secondes, les formes de la femme qu'il croit être la plus belle;
+et si alors il ne comprend pas pleinement ce qui n'est que
+faiblement exprimé dans les vers précédens, j'en serai désolé
+pour nous deux. Voyez un passage éloquent du dernier
+ouvrage du premier écrivain féminin de notre âge, et peut-être
+de tous les âges, sur l'analogie (et la comparaison immédiate
+excitée par cette analogie) entre la peinture et la
+musique; <i>de l'Allemagne</i>, vol. III, chap. 10. Ce rapport de
+connexion n'est-il pas plus fort avec l'original qu'avec la copie?
+avec le coloris de la nature qu'avec celui de l'art? Après
+tout, c'est une chose que l'on peut plutôt sentir que décrire;
+aussi pensé-je qu'il se trouvera des personnes qui la comprendront,
+ou au moins qui l'auraient comprise s'ils avaient
+vu la figure dont l'harmonie parlante en a suggéré l'idée; car
+ce passage n'est pas le produit de l'imagination, mais de la
+mémoire: ce miroir que la douleur brise par terre, et qui,
+en regardant ses fragmens, n'y voit que la réflexion multipliée.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef7"
+name="footnotef7"></a><a href="#footnotetagf7">
+NOTE 7.</a></p>
+
+<p><i>Carasman Oglou</i>, ou <i>Kara Osman Oglou</i>, est le principal
+propriétaire en Turquie: il gouverne Magnésie. Ceux qui,
+par une espèce de droit féodal, possèdent des terres à condition
+de service sont appelés <i>Timariotes</i>; ils servent comme
+spahis, fournissent des soldats en proportion de l'étendue du
+territoire, et en envoient un certain nombre à l'armée, généralement
+de la cavalerie.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef8"
+name="footnotef8"></a><a href="#footnotetagf8">
+NOTE 8.</a></p>
+
+<p>Quand un pacha a des forces suffisantes pour résister, le
+messager, qui est toujours le premier porteur de sa condamnation
+à mort, est étranglé par ses ordres, et quelquefois cinq
+ou six de ces messagers le sont ainsi l'un après l'autre par
+l'ordre du pacha rebelle. Si au contraire il est faible et loyal,
+il se prosterne, baise la respectable signature du sultan, et
+se laisse complaisamment étrangler. En 1810, plusieurs présens
+de têtes de pachas furent exposés dans la niche de la
+porte du Sérail: parmi elles on remarquait la tête du pacha
+de Bagdad, brave jeune homme assassiné par trahison, après
+une résistance désespérée.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef9"
+name="footnotef9"></a><a href="#footnotetagf9">
+NOTE 9.</a></p>
+
+<p>C'est par certains battemens de mains qu'on appelle les
+domestiques. Les Turcs haïssent une dépense inutile de voix,
+et ils n'ont pas de clochettes.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef10"
+name="footnotef10"></a><a href="#footnotetagf10">
+NOTE 10.</a></p>
+
+<p><i>Chibouque</i>, pipe turque: le tuyau de la bouche est ordinairement
+d'ambre, et quelquefois la culée qui contient les
+feuilles de tabac est ornée de pierres précieuses, si elle est
+portée par un homme riche.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef11"
+name="footnotef11"></a><a href="#footnotetagf11">
+NOTE 11.</a></p>
+
+<p><i>Maugrabis</i>, mercenaires maures.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef12"
+name="footnotef12"></a><a href="#footnotetagf12">
+NOTE 12.</a></p>
+
+<p><i>Délis</i>, braves qui forment la troupe perdue de la cavalerie,
+et commencent toujours l'action.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef13"
+name="footnotef13"></a><a href="#footnotetagf13">
+NOTE 13.</a></p>
+
+<p>Un <i>feutre</i> plissé est employé par les Turcs pour la manœuvre
+du sabre; et il n'y a guère qu'une arme musulmane qui
+puisse le fendre d'un seul coup. Quelquefois un turban très-dur
+est employé au même usage. Le <i>djerrid</i> est un combat à
+la javeline émoussée: ce jeu est pittoresque et très-animé.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef14"
+name="footnotef14"></a><a href="#footnotetagf14">
+NOTE 14.</a></p>
+
+<p><i>Ollahs, alla il allah</i>, cri que les poètes espagnols appellent
+<i>leilies</i>, et dont le son est <i>ollah</i>. Pour un peuple taciturne,
+les Turcs sont vraiment prodigues de cette exclamation, particulièrement
+pendant le jeu du <i>djerrid</i> ou à la chasse, mais
+surtout au combat. Leur agitation sur le champ de bataille et
+leur gravité dans leur intérieur, avec leur pipe et leur comboloio
+(ou chapelet), forment un amusant contraste.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef15"
+name="footnotef15"></a><a href="#footnotetagf15">
+NOTE 15.</a></p>
+
+<p><i>Atar-gul</i>, essence de roses. Celle de Perse est la plus fine.</p>
+
+<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p>
+
+<p>Les luxurieux Persans sont si passionnés pour la délicieuse
+essence de roses, que non-seulement ils répandent avec profusion
+dans leurs appartemens l'eau de ses feuilles distillées,
+mais après l'avoir préparée avec du cinnamon et du sucre,
+ils en font aussi une infusion avec du café qu'ils boivent ensuite.
+La rose de Schiraz est regardée comme la plus précieuse
+de l'Orient, et son essence est extrêmement estimée
+dans les contrées les plus éloignées de l'Inde. La poudre
+du bois de sandal est souvent ajoutée en distillation aux
+feuilles de cette fleur; mais la partie huileuse la plus exquise,
+ou la substance épaisse, qu'ils nomment <img alt="" src="images/120-1.png">, atar-gul,
+ou essence de rose, est plus précieuse que l'or même. On
+voit que Lord Byron connaissait bien les usages de l'Orient.</p>
+
+<p>(N. du Tr.)</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef16"
+name="footnotef16"></a><a href="#footnotetagf16">
+NOTE 16.</a></p>
+
+<p>Les plafonds et les boiseries, ou plutôt les murs des appartement dans les grandes maisons en Turquie, sont généralement recouverts de peintures qui représentent éternellement
+une vue très-coloriée de Constantinople, dont le principal
+mérite est un noble mépris de la perspective. Au-dessous, des
+armes, des cimeterres, etc., sont en général fantastiquement et
+non inélégamment disposés.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef17"
+name="footnotef17"></a><a href="#footnotetagf17">
+NOTE 17.</a></p>
+
+<p>On a long-tems douté si les accens de cet amant de la rose
+sont tristes ou gais; et les remarques de M. Fox sur cet objet
+ont provoqué quelques controverses savantes concernant les
+opinions que les anciens avaient sur ce sujet. Je n'ose hasarder
+une conjecture sur ce point, quoiqu'un peu incliné à l'errare
+mallem, etc., si M. Fox s'était trompé.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef18"
+name="footnotef18"></a><a href="#footnotetagf18">
+NOTE 18.</a></p>
+
+<p>Azraël,--l'ange de la mort.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef19"
+name="footnotef19"></a><a href="#footnotetagf19">
+NOTE 19.</a></p>
+
+<p>Les trésors des sultans préadamites. Voyez d'Herbelot, article Istakar.</p>
+
+<p>(Note de Lord Byron.)</p>
+
+<p><i>Istakar</i> est l'ancienne <i>Persépalis</i>, ville capitale de la Perse
+proprement dite, sous les rois des trois premières races; car
+ceux de la quatrième, qui sont les Cosroès, avaient établi
+leur siège royal dans celle de Madain. Elle est située à 88° 30'
+de longitude, et à 30° de latitude, selon le calcul des tables
+arabiques.</p>
+
+<p>L'auteur du <i>Lebtarikh</i> écrit que Kischtasb, fils de Lohorasb,
+cinquième roi de la race des Kainides, y établit sa demeure;
+qu'il y fit bâtir plusieurs de ces temples dédiés au Feu, que
+les Grecs appellent <i>Pyraea</i> et <i>Pyrateria</i>, les Persans <i>Atesch
+Khane</i> et <i>Atesch Gheda</i>; et que fort près de cette ville, dans
+la montagne qui la joint, il fit tailler dans le roc des sépulcres
+pour lui et ses successeurs: l'on en voit encore aujourd'hui
+les ruines, avec des restes de figures et de colonnes, lesquelles,
+quoiqu'effacées par la longueur du tems, marquent assez que
+ces anciens rois avaient choisi leur sépulture en ce lieu.</p>
+
+<p>Il ne faut pas confondre ces monumens avec un superbe
+palais que la reine Homaï, fille de Bahaman, fit bâtir au milieu
+de la ville d'Istakar: on le nomme aujourd'hui, en langue persane, <i>Gihil</i> ou <i>Tchilminar</i>, les <i>quarante phares</i> ou
+<i>colonnes</i>. Les Musulmans en firent autrefois une mosquée;
+mais la ville s'étant entièrement ruinée, on s'est servi de ses
+décombremens pour bâtir celle de Schiraz, qui n'en est éloignée
+que de douze parasanges, et qui a pris la place de capitale de la province proprement dite, <i>Fars</i> ou <i>Perse</i>.</p>
+
+<p>Ce que le même auteur écrit de la grandeur ancienne de
+cette ville paraît fabuleux... mais il est certain que tous les
+historiens de la Perse en parlent comme de la plus ancienne
+et de la plus magnifique ville de toute l'Asie.</p>
+
+<p>Ils écrivent que ce fut <i>Giamschid</i> qui en fut le premier
+fondateur, et quelques-uns font remonter son ancienneté jusqu'à Houschenk,
+et même jusqu'à Kainmarath, premier fondateur de la monarchie de Perse.
+Il est vrai cependant qu'elle
+a tiré son principal lustre de la seconde dynastie des rois qui
+abandonnèrent le séjour de la ville de Balkhe, en Khorassan,
+pour demeurer à Istakar.</p>
+
+<p>On peut ajouter ici que le superbe palais de la ville d'Istakar,
+que la reine Homaï fit bâtir, pourrait bien être un de
+ces ouvrages tant vantés de Sémiramis, laquelle n'est pas inconnue
+aux Orientaux, puisqu'ils font mention de deux <i>Semirem</i>
+dans leurs histoires, dont la seconde, qui pourrait avoir
+été la même qu'Homaï, n'est pas entièrement ignorée des
+Grecs.</p>
+
+<p>Je finis ce titre en disant que la tradition fabuleuse des
+Persans porte que cette ville a été bâtie par les Péris, c'est-à-dire
+par les fées, du tems que le monarque Gian Ben Gian
+gouvernait le monde, long-tems avant le siècle d'Adam, ce
+qui n'est attribué à aucune autre ville d'Asie qu'à Istakar et
+à Balbek.</p>
+
+<p>(<span class="sc">D'Herbelot</span >.)</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef20"
+name="footnotef20"></a><a href="#footnotetagf20">
+NOTE 20.</a></p>
+
+<p><i>Muselim</i>, gouverneur, le premier en rang après le pacha;
+le waywode est le troisième, ensuite vient l'aga.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef21"
+name="footnotef21"></a><a href="#footnotetagf21">
+NOTE 21.</a></p>
+
+<p><i>Egripo</i>, Négrepont. Selon le proverbe, les Turcs d'Egripo,
+les Juifs de Salonique et les Grecs d'Athènes sont les plus détestables
+de leurs races respectives.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef22"
+name="footnotef22"></a><a href="#footnotetagf22">
+NOTE 22.</a></p>
+
+<p><i>Tchocadar</i>, domestique qui précède un homme d'autorité.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef23"
+name="footnotef23"></a><a href="#footnotetagf23">
+NOTE 23.</a></p>
+
+<p>On ne sait si l'épithète d'Homère signifie le large <i>Hellespont</i>
+ou <i>l'immense Hellespont</i>, et quelle est sa signification
+précise. J'ai même entendu sur les lieux une dispute à ce sujet;
+et ne prévoyant pas une prompte conclusion à la controverse,
+je m'amusai pendant ce tems à passer à la nage le
+détroit: et j'aurai probablement encore le tems de le passer
+plusieurs fois avant que la controverse soit terminée. Dans
+tous les cas, la question touchant la vérité de <i>l'histoire de la
+divine Troie</i> n'est pas encore résolue, car la principale difficulté
+repose sur le mot απειρος. Probablement qu'Homère avait
+la même notion de la distance qu'une coquette du tems, et
+quand il parle d'une largeur sans limites, il entend la moitié
+d'un mille; comme lorsque la coquette, par une semblable
+figure, parle d'un <i>éternel</i> attachement, elle veut dire simplement une durée de trois semaines.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef24"
+name="footnotef24"></a><a href="#footnotetagf24">
+NOTE 24.</a></p>
+
+<p>Avant son invasion en Perse, Alexandre visita le tombeau
+d'Achille, et le couronna de lauriers, etc. Il fut ensuite imité
+par Caracalla dans sa race. On croit que ce dernier empoisonna aussi un ami, nommé Festus, dans le but de pouvoir
+instituer de nouveaux jeux patrocliens. J'ai vu les moutons
+paître sur les tombes d'Aesicte et d'Antiloque: le premier est
+au centre de la plaine.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef25"
+name="footnotef25"></a><a href="#footnotetagf25">
+NOTE 25.</a></p>
+
+<p>Quand l'ambre est frotté, il est susceptible de produire un
+parfum qui est léger, mais non désagréable.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef26"
+name="footnotef26"></a><a href="#footnotetagf26">
+NOTE 26.</a></p>
+
+<p>La croyance aux amulettes gravés sur gemmes ou renfermés dans des boîtes d'or, contenant des passages du Koran,
+et portés autour du cou, du poignet ou du bras, est encore
+universelle dans l'Orient. Le verset du Koursi (trône), au
+second chapitre du Koran, décrit les attributs du Très-Haut,
+et il est gravé de cette manière et porté par les Musulmans
+pieux, comme la plus est mée et la plus sublime des sentences.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef27"
+name="footnotef27"></a><a href="#footnotetagf27">
+NOTE 27.</a></p>
+
+<p><i>Comboloio</i>,--rosaire turc. Les manuscrits, particulièrement
+ceux des Persans, sont richement ornés et enluminés.
+Les femmes des Grecs sont tenues dans la dernière ignorance,
+mais un grand nombre de jeunes filles turques reçoivent une
+éducation parfaite; quoi qu'elles puissent être, elles ne serraient pas bien vues dans une coterie chrétienne. Peut-être
+quelques-unes de nos <i>bleues</i> (savantes) n'en vaudraient pas
+moins pour <i>blanchir</i> un peu.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef28"
+name="footnotef28"></a><a href="#footnotetagf28">
+NOTE 28.</a></p>
+
+<p><i>Galiongee</i> ou <i>Galiongui</i>, marin, c'est-à-dire marin turc;
+les Grecs naviguent, les Turcs se battent. Leur costume est
+pittoresque; et j'ai vu plus d'une fois le capitan pacha le
+porter comme une espèce d'incognito. Leurs jambes cependant
+sont généralement nues. Les jambières qui sont décrites dans
+le texte comme revêtues de plaques d'argent, sont décrites
+d'après celles d'un pirate arnaute chez lequel j'ai logé (il a
+quitté sa profession) à son Pyrgo, près Gastouni, en Morée.
+Elles étaient plaquées d'écailles placées l'une sur l'autre,
+comme le dos d'une armadille.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef29"
+name="footnotef29"></a><a href="#footnotetagf29">
+NOTE 29.</a></p>
+
+<p>Les caractères gravés sur tous les sabres turcs contiennent
+quelquefois le nom du lieu de la manufacture où ils ont été
+fabriqués, mais plus généralement un texte du Koran gravé
+en lettres d'or. Parmi ceux que j'ai en ma possession, il en
+est un dont la lame est d'une forme singulière: il est très-large, et le tranchant est entaillé en sinuosités, comme les
+ondulations de la vague ou de la flamme. Je demandai à
+l'Arménien qui me l'avait vendu de quel avantage pouvait
+être une pareille disposition. Il me répondit, en italien, qu'il
+l'ignorait; mais que les Musulmans avaient dans l'idée que
+des armes semblables font des blessures plus dangereuses; et
+qu'ils les préféraient parce qu'elles étaient <i>piu feroce</i>. Je ne
+pus admirer la raison, mais je l'achetai pour sa singularité.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef30"
+name="footnotef30"></a><a href="#footnotetagf30">
+NOTE 30.</a></p>
+
+<p>Il est à observer que toute allusion à une chose ou à un
+personnage de l'Ancien-Testament, comme l'Arche, ou Caïn,
+est également le privilége du Musulman et du Juif. Bien plus,
+les premiers professent être plus instruits sur les vies, vraies
+ou fabuleuses, des patriarches, que nous ne le sommes par
+notre propre Écriture-Sainte; et non contens de remonter à
+Adam, ils ont une biographie des préadamites. Salomon est le
+monarque de toute la nécromancie, et Moïse un prophète inférieur
+seulement au Christ et à Mahomet. Zuleïka est le nom
+persan de la femme de Putiphar, et ses amours avec Joseph
+constituent un des plus beaux poèmes de leur langue<a id="footnotetagn5" name="footnotetagn5"></a>
+<a href="#footnoten5"><sup class="sml">n5</sup></a>. C'est
+pourquoi ce n'est pas une violation du costume que de placer
+les noms de Caïn et de Noé dans la bouche d'un Musulman.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten5"
+name="footnoten5"><b>Note n5: </b></a><a href="#footnotetagn5">
+(retour) </a> Byron veut dire la langue persane, car c'est en persan qu'il existe
+un poème et même plusieurs sur les amours de Joseph et de Zuleïka.
+Voyez notre note, page 114.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef31"
+name="footnotef31"></a><a href="#footnotetagf31">
+NOTE 31.</a></p>
+
+<p><i>Paswan Oglou</i>, le rebelle de Widdin, qui, pendant les dernières
+années de sa vie, brava la puissance de la Porte.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef32"
+name="footnotef32"></a><a href="#footnotetagf32">
+NOTE 32.</a></p>
+
+<p>Queue de cheval, étendard d'un pacha.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef33"
+name="footnotef33"></a><a href="#footnotetagf33">
+NOTE 33.</a></p>
+
+<p>Giaffir, pacha d'Argyro-Castro ou Scutari, je ne sais au
+juste laquelle de ces deux villes, fut alors empoisonné par
+l'Albanien Ali, de la manière décrite dans le texte. Ali Pacha,
+pendant que j'étais encore dans le pays, se maria avec la
+sœur de sa victime, quelques années après l'événement arrivé
+dans un bain à Sophie ou Andrinople. Le poison fut
+mêlé dans une tasse de café, qui est présentée avant le sorbet
+par le garçon de bain, après que l'on s'est habillé.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef34"
+name="footnotef34"></a><a href="#footnotetagf34">
+NOTE 34.</a></p>
+
+<p>Les notions géographiques turques sur presque toutes les
+îles ne s'étendent pas plus loin que l'Archipel, mer à laquelle
+le texte fait allusion.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef35"
+name="footnotef35"></a><a href="#footnotetagf35">
+NOTE 35.</a></p>
+
+<p>Lambro Canzani, Grec fameux par les efforts qu'il fit en
+1789-90 pour rétablir l'indépendance de sa patrie. Abandonné
+par les Russes, il devint pirate, et l'Archipel fut le
+théâtre de ses entreprises. On dit qu'il vit encore à Saint-Pétersbourg.
+Lui et Riga sont les deux plus célèbres des révolutionnaires grecs.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef36"
+name="footnotef36"></a><a href="#footnotetagf36">
+NOTE 36.</a></p>
+
+<p><i>Rayahs</i>. Tous ceux qui paient la taxe de capitation appelée
+<i>haratch</i>.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef37"
+name="footnotef37"></a><a href="#footnotetagf37">
+NOTE 37.</a></p>
+
+<p>Ce premier des voyages est du petit nombre de ceux que
+les Musulmans professent bien connaître.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef38"
+name="footnotef38"></a><a href="#footnotetagf38">
+NOTE 38.</a></p>
+
+<p>La vie errante des Arabes, des Tartares et des Turkomans
+est détaillée dans chaque volume de voyages au Levant. On
+ne peut nier que ce genre de vie ne possède un charme tout
+particulier. Un jeune renégat français avoua à Châteaubriand
+qu'il ne s'était jamais trouvé seul, galopant dans le désert,
+sans éprouver une sensation qui approchait du ravissement et
+qui est ineffable.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef39"
+name="footnotef39"></a><a href="#footnotetagf39">
+NOTE 39.</a></p>
+
+<p><i>Djannat al Aden</i>, le séjour perpétuel, le paradis des Musulmans.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef40"
+name="footnotef40"></a><a href="#footnotetagf40">
+NOTE 40.</a></p>
+
+<p>Un turban est gravé en pierre sur les tombes des hommes
+seulement.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef41"
+name="footnotef41"></a><a href="#footnotetagf41">
+NOTE 41.</a></p>
+
+<p>Le chant de mort des femmes turques. Les <i>esclaves silencieux</i>
+sont les hommes que les idées de <i>décorum</i> empêchent de
+gémir <i>en public</i>.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef42"
+name="footnotef42"></a><a href="#footnotetagf42">
+NOTE 42.</a></p>
+
+<p>«Je suis venu au lieu de ma naissance, et j'ai crié: «Les
+amis de ma jeunesse où sont-ils?» et un écho m'a répondu:
+Où sont-ils?»</p>
+
+<p>(<i>Extraits d'un manuscrit arabe</i>.)</p>
+
+<p>La citation ci-dessus (d'où l'idée du texte est empruntée)
+doit être déjà très-familière à chaque lecteur:--elle est donnée
+dans la première note des <i>Plaisirs de la Mémoire</i> (<i>The
+Pleasures of Memory, by Samuel Rogers</i>), poème si connu
+qu'il est inutile de le citer, mais aux pages duquel on sera
+charmé de recourir.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotef43"
+name="footnotef43"></a><a href="#footnotetagf43">
+NOTE 43.</a></p>
+
+<p class="mid"><i>And airy tongues that syllable men's names</i>.</p>
+
+<p>(<span class="sc">Milton</span >.)</p>
+
+<p>«Et des voix aériennes qui prononcent les noms des
+hommes.»</p>
+
+<p>Pour trouver des personnes qui croient que les ames des
+morts habitent la forme des oiseaux, il n'est pas nécessaire
+d'aller en Orient. L'histoire du revenant de lord Littleton;
+la duchesse de Kendal, qui croyait que George I<sup>er</sup> était venu
+voltiger autour de sa fenêtre, sous la forme d'un corbeau
+(voyez <i>Oxford's Reminiscences</i>), et beaucoup d'autres exemples
+nous montrent cette superstition dans nos propres demeures.
+Le plus singulier fut la fantaisie d'une dame de
+Worcester, qui, s'étant imaginé que sa sœur vivait sous la
+forme d'un oiseau chantant, remplit littéralement son prie-dieu,
+dans la cathédrale, avec des cages pleines d'oiseaux de
+la même espèce. Comme elle était riche, et qu'elle embellissait
+l'église par ses bienfaits, on ne s'opposa point à son
+innocente folie.--Pour cette anecdote, voyez les <i>Oxford's
+Letters</i>.</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DES NOTES DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h1>LE CORSAIRE.</h1>
+
+<h3>POÈME.</h3>
+
+<p class="mid">
+<i class="mid">I suoi pensieri in lui dormir non ponno</i>.</p>
+
+<p class="mid">(<span class="sc">Tasso</span >, <i>Gerusalemme liberata</i>, canto X.)</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h5>A</h5>
+
+<h2>THOMAS MOORE, ESQ.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+<p><span class="sc">Mon Cher Moore</span >,</p>
+
+<p>Je vous dédie la dernière production que
+j'imposerai pendant quelques années, à la patience
+du public et à votre indulgence; et j'avoue
+que je me trouve heureux de pouvoir profiter
+de cette opportunité, qui est peut-être la
+dernière, pour orner mon poème d'un nom consacré
+par des principes politiques inébranlables,
+et par les talens les plus incontestables et les
+plus variés. Tandis que l'Irlande vous range
+parmi les plus fermes de ses patriotes, tandis
+que vous restez, dans son estime, le premier de
+ses poètes, et que la Grande-Bretagne répète et
+ratifie ce jugement, permettez à celui dont le
+seul regret, depuis notre première liaison, est
+dans les années qu'il a perdues avant cette
+liaison; permettez-lui d'ajouter l'humble, mais
+sincère suffrage de son amitié, à la voix unanime
+de plusieurs nations. Il vous prouvera du
+moins que je n'ai jamais oublié les avantages
+que j'ai retirés de votre société, ni abandonné
+l'espoir d'en jouir encore, quand vos goûts et
+vos loisirs vous permettront de faire oublier à
+vos amis votre trop longue absence. On dit
+parmi ces amis, et j'aime à le croire, que vous
+êtes engagé dans la composition d'un poème
+dont la scène sera placée en Orient; personne
+ne peut rendre avec autant de vérité que vous
+de pareilles scènes. Les souffrances de votre
+propre contrée (l'Irlande), le caractère noble
+et fier de ses enfans, la beauté et la sensibilité
+de ses filles pourront s'y retrouver; et Collins,
+quand il donnait à ses églogues orientales le
+surnom d'<i>irlandaises</i>, ne se doutait pas combien
+était juste une partie au moins de son parallèle.
+Votre imagination créera un soleil plus
+ardent et un ciel moins nuageux; mais la fierté,
+la tendresse et l'originalité font partie de vos
+titres nationaux à une origine orientale, à laquelle
+vous avez déjà prouvé vos droits plus
+clairement que les plus zélés antiquaires de
+votre nation.</p>
+
+<p>Me permettrez-vous d'ajouter quelques mots
+sur un sujet pour lequel on suppose que tout le
+monde a un penchant assez vif, mais qui ne
+plaît nullement aux autres?--soi-même. J'ai
+écrit beaucoup, j'ai publié même plus qu'il ne
+faudrait pour autoriser un silence plus long que
+celui que je médite actuellement; mais, pour
+quelques années au moins, c'est mon intention
+de ne pas provoquer le jugement <i>des Dieux,
+des hommes et des colonnes</i>. Dans la composition
+actuelle, j'ai essayé un rhythme qui n'est
+pas le plus difficile, mais qui est peut-être la
+mesure la mieux appropriée à notre langue:
+c'est la bonne vieille et héroïque strophe, maintenant
+négligée. La stance de Spencer est peut-être
+trop lente et trop pompeuse pour une narration;
+cependant, je l'avoue, c'est la mesure
+que je préfère de beaucoup. Scott seul, de
+notre tems, a jusqu'ici complètement triomphé
+de la fatale facilité du vers de huit syllabes; et
+ce n'est pas le moindre triomphe de ce génie
+fertile et puissant. Dans les vers blancs, Milton,
+Thompson et nos poètes dramatiques sont
+les signaux qui brillent dans les ténèbres, mais
+qui nous avertissent d'éviter les rochers rudes
+et stériles sur lesquels ils sont allumés. Le couplet
+héroïque n'est pas certainement la mesure
+la plus populaire; mais comme je n'en ai pas
+cherché une autre par le désir de flatter ce que
+l'on nomme l'opinion publique, je bornerai ici
+mon apologie, et courrai encore une fois la
+chance avec un rhythme dans lequel je n'ai encore
+écrit que des compositions dont la publicité
+qu'elles ont reçue est une partie de mes
+regrets actuels comme elle le sera de mes regrets
+futurs.</p>
+
+<p>Pour ce qui concerne mon histoire, et toutes
+mes histoires en général, je me croirai heureux
+si j'ai rendu mes personnages plus parfaits
+et plus aimables, s'il est possible; d'autant plus
+que j'ai été quelquefois critiqué et considéré
+comme non moins responsable de leurs actions
+et de leurs défauts que si ces actions et ces défauts
+m'étaient personnels. Soit.--Si j'ai été
+entraîné à la triste vanité de <i>peindre d'après
+soi-même</i>, les portraits sont probablement ressemblans,
+puisqu'ils sont si défavorables; ou sinon,
+ceux qui me connaissent ne s'y trompent
+point, et ceux qui ne me connaissent pas, j'ai
+peu d'intérêt à les détromper. Je n'ai pas le désir
+spécial que personne, excepté mes amis,
+croie l'auteur meilleur que les personnages
+créés par son imagination; mais je ne puis me
+soustraire à une légère surprise, et peut-être à
+une certaine gaîté, sur quelques singulières et
+critiques exceptions dans l'exemple actuel, en
+voyant plusieurs bardes (bien supérieurs, je
+l'avoue) dans une condition vraiment estimable,
+et tout-à-fait exempts de toute participation
+aux défauts de ces héros, qui, néanmoins,
+n'ont guère plus de moralité que <i>le Giaour</i>, et
+peut-être--mais non:--je dois admettre que
+<i>Childe-Harold</i> est un personnage tout-à-fait
+odieux; et, quant à son identité, ceux qui aiment
+à la reconnaître peuvent lui donner tel
+type qu'il leur plaira.</p>
+
+<p>Si cependant il valait la peine de détruire
+cette impression, il serait important pour moi
+que l'homme qui fait les délices de ses lecteurs
+et de ses amis, le poète de tous les cercles et
+l'idole du sien, me permît en cette occasion et
+toujours de me souscrire,</p>
+
+<p>Son très-dévoué, très-affectionné</p>
+
+<p>Et obéissant serviteur,</p>
+
+<p><span class="rig">BYRON.</span><br><br></p>
+
+<p>2 janvier 1814.</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Premier</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+
+
+<span class="rig">
+<i>Nessun maggior dolore,</i><br>
+<i>Che ricordarsi, del tempo felice</i><br>
+<i>Nella miseria</i>............<br>
+(<span class="sc">Dante</span >.)
+</span><br><br><br><br>
+
+<p>1. «Sur les ondes joyeuses de la mer sombre et
+bleue, nos pensées sont sans limites et nos ames
+sont libres: aussi loin que la brise peut nous porter,
+aussi loin que les vagues écument, contemple
+notre empire et regarde notre patrie! Ce sont là nos
+royaumes, et aucune frontière ne leur est imposée;--notre
+pavillon est un sceptre auquel tous ceux qui
+le rencontrent obéissent. Elle est nôtre aussi la vie
+sauvage et tumultueuse qui passe de la fatigue au
+repos et du repos à la fatigue, avec la même gaîté
+dans chaque changement. Oh! qui pourrait raconter--ce
+n'est pas toi, luxurieux esclave! dont l'ame
+tomberait en défaillance sur la vague soulevée; ni
+toi, souverain orgueilleux de l'indolence et du luxe!
+que le sommeil ne délasse point,--pour qui le
+plaisir n'a plus d'attraits.--Oh! qui, excepté celui
+dont le cœur a été éprouvé, et qui a dansé en triomphe
+sur les flots écumans, pourrait raconter les
+transports exaltés,--le mouvement frénétique du
+pouls qui agitent ceux qui voyagent sur ces plaines
+sans vestiges? Qui pourrait raconter comment nous
+aimons le combat pour le combat lui-même, et changeons
+en délices ce que d'autres appellent des dangers;
+comment nous recherchons avec avidité ce
+qu'évite le lâche; et comment, où le faible tremble,--c'est
+seulement là que nous commençons à sentir--sentir--avec
+toute l'énergie de la sensation
+la plus intime, quand l'espérance se réveille et
+redouble le courage.</p>
+
+<p>«Aucune peur de la mort,--si nos ennemis
+meurent avec nous:--excepté qu'elle nous paraît
+plus ennuyeuse encore que le repos. Qu'elle vienne
+quand elle le voudra:--nous jouissons avec profusion
+de la vie<a id="footnotetagloc12" name="footnotetagloc12"></a>
+<a href="#footnoteloc12"><sup class="sml">loc12</sup></a>--; quand on la perd,--qu'importe--que
+ce soit par la maladie ou par le combat?
+Que celui qui rampe sur la terre, amoureux
+de ses propres ruines, se cramponne sur sa couche,
+et végète ainsi languissamment pendant de longues
+années; arrache péniblement son souffle de sa poitrine,
+en secouant sa tête paralysée: pour nous,--le
+frais gazon, et non pas un lit fiévreux. Tandis
+que, dans son épuisement, soupir par soupir, l'homme
+décrépit expectore son ame, la nôtre, dans une
+seule convulsion,--par un seul bond,--échappe
+à tout contrôle. Son cadavre peut s'enorgueillir de
+son urne et de son étroit tombeau; ceux qui maudissaient
+sa vie pourront dorer sa tombe. Pour nous
+sont des pleurs, quoique peu nombreux, mais sincèrement
+versés, quand l'Océan nous couvre de
+son immense linceul et ensevelit nos cadavres; des
+banquets remplacent des regrets superflus, et la
+coupe se remplit pour honorer notre mémoire. Une
+brève épitaphe n'est pas omise au jour du danger,
+quand ceux qui survivent partagent les dépouilles,
+et s'écrient, avec un triste souvenir empreint sur
+chaque front: «Oh! que <i>ce moment</i> eût été beau
+pour le brave qui est tombé dans la mêlée!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc12"
+name="footnoteloc12"><b>Note loc12: </b></a><a href="#footnotetagloc12">
+(retour) </a> <i>We snatch the life of life</i>.</blockquote>
+
+<p>2. Tels étaient les accens qui partaient de l'île du
+Pirate, autour du feu nocturne de la garde; tels
+étaient les sons qui retentissaient le long des rochers
+du rivage, et qui semblaient un chant à des oreilles
+aussi sauvages! Les pirates en groupes dispersés sur
+le sable doré, jouent,--boivent à la ronde,--conversent--ou
+aiguisent leurs armes tranchantes,
+choisissent celles qui sont les plus meurtrières,--assignent
+à chacun sa lame, et regardent sans émotion
+le sang qui ternit son éclat. Ils réparent la chaloupe,
+replacent les mâts ou les rames, tandis que
+d'autres errent en rêvant sur le rivage. Ceux-là tendent
+des piéges aux oiseaux sauvages, ou déploient
+au soleil les filets trempés dans la mer, et épient
+dans le lointain, avec toute l'ardeur d'une curiosité
+avide, si quelque voile distante se détache sur l'horizon;
+d'autres racontent les histoires de plus d'une
+nuit de danger et de fatigue, et se demandent avec
+inquiétude quand ils pourront encore s'emparer de
+dépouilles. Peu leur importe dans quel lieu:--ce
+soin est l'affaire de leur chef; la leur, c'est de ne
+jamais douter du succès de leur entreprise et des
+projets de leur chef. Mais quel est ce <span class="sc">Chef</span >? Son
+nom est fameux et redouté sur chaque rivage:--ils
+n'en demandent et n'en connaissent pas davantage.</p>
+
+<p>Il ne se mêle avec eux que pour les commander;
+peu nombreuses sont ses paroles, mais son œil est
+perçant et sa main hardie. Jamais il ne mêle à leurs
+banquets joyeux un sourire de gaîté; mais ils oublient
+son silence en faveur de ses succès. Jamais ils
+ne remplissent la coupe pour ses lèvres dédaigneuses:
+le verre passe devant lui sans qu'il daigne le goûter;--et
+quant à ses mets,--les plus austères de sa
+troupe voudraient aussi qu'ils passassent devant lui
+sans qu'il les goûtât. Le pain le plus dur de la terre,
+les racines les plus simples du jardin, et rarement
+le luxe des fruits d'été, composent humblement ses
+courts repas qu'un ermite pourrait à peine refuser.
+Mais tandis qu'il se prive des jouissances les plus
+grossières des sens, son esprit semble nourri de
+cette abstinence. «Que l'on vogue vers ce rivage!»--ils
+voguent.--«Faites ceci!»--cela est fait.
+«Que l'on se réunisse et que l'on me suive!»--les
+dépouilles sont dans leurs mains. Aussi prompts
+sont ses ordres, aussi promptes ses actions, et tous
+obéissent; il en est peu qui s'informent du motif de sa
+volonté. A ceux-là, une brève réponse et un regard
+de mépris et de blâme: c'est tout ce qu'ils obtiennent.</p>
+
+<p>3. «Une voile!--une voile!»--une dépouille
+promise à leur avide espérance! «Sa nation?--son
+pavillon?--que dit le télescope?» Ce n'est pas une
+prise, hélas!--mais c'est une voile amie: le pavillon
+couleur de sang se déroule au souffle de la
+brise. Oui,--elle est des nôtres:--c'est un navire
+qui rentre au port.--Souffle agréablement, ô
+brise!--qu'il jette l'ancre avant la nuit. Déjà le
+cap est doublé;--notre baie reçoit cette proue qui
+fend orgueilleusement l'écume des flots. Comme il
+tire majestueusement et avec grâce sa bordée! Ses
+voiles blanches sont déployées au vent:--elles ne
+fuient jamais devant l'ennemi.--Il s'avance sur les
+ondes comme un être animé, et semble avoir l'audace
+de défier les élémens au combat. Qui ne voudrait
+pas affronter les décharges de la mêlée--et le
+naufrage--pour se sentir le monarque de ce navire
+peuplé?</p>
+
+<p>4. Le câble retentissant glisse rudement sur les
+flancs du vaisseau; les voiles sont ployées, et la
+chute de l'ancre fait balancer le navire. Les spectateurs
+oisifs de l'île distinguent le canot qui descend
+des larges ouvertures de la proue. Il est équipé;--les
+rames se meuvent de concert vers le rivage, jusqu'à
+ce que sa quille creuse le sable bruissant. Salut
+au cri de bien-venue!--On se parle amicalement!
+une main serre une autre main qui l'attend au rivage;
+on se sourit, on s'interroge, on se répond brièvement:
+tous les cœurs se promettent une fête.</p>
+
+<p>5. Les nouvelles se répandent et la foule augmente
+sans cesse. Le bruit confus des voix, le rire
+prolongé de l'allégresse, et les tendres et inquiets
+accents de la femme s'entendent confusément:--chaque
+parole exprime le nom d'un ami,--d'un
+mari--ou d'un amant. «--Oh! sont-ils sauvés?
+nous ne nous informons pas du succès,--mais les
+verrons-nous? aurons-nous le bonheur d'entendre
+encore leurs accens? Là où la bataille s'est donnée,--où
+les flots se sont levés en courroux,--sans
+doute ils se sont conduits en braves;--mais qui
+sont ceux qui ont échappé? qu'ils se hâtent de venir
+jouir de notre bonheur et de notre surprise, et,
+par des baisers, chasser le doute de nos yeux enchantés!»--</p>
+
+<p>6. «--Où est notre chef? pour lui nous apportons
+un message,--et nous doutons que la joie--qui
+salue notre arrivée--dure long-tems; mais
+sincère comme elle est,--elle est douce pour nous,
+quoique de si courte durée. Mais, Juan, conduis-nous
+sur-le-champ à notre chef. Nos devoirs de civilités
+étant remplis, nous reviendrons nous réjouir
+avec vous; et chacun pourra entendre ce qu'il désire
+qui lui soit raconté.»</p>
+
+<p>Ils montent lentement un sentier creusé dans le
+roc sur lequel est placée la tour d'observation qui
+domine la baie, entourée de buissons touffus, de
+fleurs sauvages épanouies. Là une douce fraîcheur
+s'exhale des sources argentées dont les ondes sinueuses
+jaillissent de bassins de granit, se précipitent<a id="footnotetagloc13" name="footnotetagloc13"></a>
+<a href="#footnoteloc13"><sup class="sml">loc13</sup></a>, et invitent par leur
+pureté à étancher la soif; ils montent de rochers en
+rochers.--</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc13"
+name="footnoteloc13"><b>Note loc13: </b></a><a href="#footnotetagloc13">
+(retour) </a> <i>Leap into life</i>.</blockquote>
+
+<p>--Près de cette grotte prochaine, quel est cet
+homme solitaire qui contemple la profondeur des
+ondes, appuyé dans une posture méditative sur son
+sabre qui ne sert pas souvent d'appui à sa main sanglante?
+«C'est lui,--c'est Conrad;--c'est là--qu'il
+se plaît--à être seul. Va,--Juan!--va,--et
+fais connaître l'objet de notre visite. Il a vu
+le vaisseau;--dis-lui que nous venons lui apprendre
+des nouvelles qu'il doit être pressé d'entendre.
+Nous n'osons pas cependant approcher;--tu connais
+son humeur, lorsque des étrangers ou des personnes
+non invitées s'introduisent près de lui.»</p>
+
+<p>7. Juan l'aborde et l'instruit de leur dessein.--Il
+ne parle pas;--mais un signe a fait connaître
+son consentement. Juan appelle les messagers:--ils
+arrivent.--Il répond à leur salut par une légère
+inclination, mais ses lèvres restent muettes. «Ces
+lettres, chef, sont du Grec,--l'espion, qui nous
+avertit quand le butin ou le péril sont près de nous.
+Quelles que soient ses nouvelles, nous pouvons bien
+dire que--» «Paix! paix!» Il impose silence à
+leur discours. Dans leur étonnement, ils se détournent,
+confondus, en se faisant part tout bas, l'un à
+l'autre, de leurs conjectures; ils épient ses regards
+d'un œil clandestin, pour voir avec quelle contenance
+ce chef recevra les nouvelles qu'ils lui apportent.
+Mais, comme s'il eût deviné leur intention, il
+a détourné la tête, peut-être par suite de quelque
+émotion, par doute ou par fierté. Il lit la lettre.--«Mes
+tablettes, Juan, écoute.--Où est Gonsalvo!»</p>
+
+<p>--«Sur le vaisseau à l'ancre.»--«Qu'il y
+reste.--Porte-lui cet ordre; et vous, retournez à
+vos devoirs.--Préparez-vous pour ma course: vous
+serez cette nuit de mon entreprise.»--«Cette
+nuit, seigneur Conrad?»</p>
+
+<p>--«Oui! au coucher du soleil: la brise fraîchira
+à la fin du jour. Mon armure,--mon manteau,--une
+heure--et nous sommes partis. Ceins
+ton cor;--veille à ce que, dépouillé de sa rouille,
+il ne trompe pas ma légitime attente. Que le tranchant
+de mon large sabre soit aiguisé; que la garde
+en remplisse mieux ma main, et que l'armurier l'arrange
+à la hâte. La dernière fois, ce sabre a plus
+fatigué mon bras que les ennemis: fais attention
+que l'on tire exactement le coup de signal qui nous
+avertit que l'heure d'attente est expirée.»</p>
+
+<p>8. Ils obéissent, et se retirent à la hâte pour aller
+de nouveau chercher des dangers sur la vaste mer.
+Cependant ils ne murmurent point:--c'est Conrad
+qui les guide! Et qui oserait mettre en question ce
+qu'il a décidé? Cet homme de solitude et de mystère,
+que l'on ne voit presque jamais sourire et plus
+rarement soupirer; dont le nom seul intimide les
+plus hardis de sa troupe, et teint leurs visages basanés
+d'une couleur plus pâle, sait gouverner leurs
+ames avec cet art du commandement qui éblouit,
+dirige et fait trembler les courages vulgaires.</p>
+
+<p>Quel est ce charme, ce charme que sa troupe indisciplinée
+reconnaît et envie, sans oser cependant s'y
+opposer? Que peut-il être, ce pouvoir qui s'empare
+ainsi de la confiance des siens? c'est le pouvoir de
+la pensée,--la magie de l'intelligence! conquise
+d'abord par le succès, et conservée par l'habileté qui
+façonne la faiblesse des autres à sa volonté, se sert
+de leurs propres mains, mais sans qu'ils s'en doutent,
+et fait que leurs exploits les plus glorieux paraissent
+lui appartenir.</p>
+
+<p>C'est ce qui est arrivé,--qui arrivera toujours--sous
+le soleil: le plus grand nombre se sacrifient
+pour la gloire d'un seul! c'est la loi de la nature.--Mais
+que le malheureux qui travaille n'accuse
+pas, ne haïsse pas <i>celui</i> qui profite de ses sueurs.
+Oh! s'il connaissait le poids des chaînes dorées,
+que ses peines obscures, mises dans la balance, lui
+sembleraient légères!</p>
+
+<p>9. Différent des héros des antiques races, démons
+par leurs actions, mais dieux au moins par leur visage,
+Conrad n'avait rien dans ses traits qui pût
+exciter l'admiration, quoique ses sourcils noirs ombrageassent
+un regard de feu. Robuste, sans être
+un Hercule,--sa taille commune n'avait rien de la
+stature d'un géant. Cependant, sur le tout, celui
+qui le considérait avec attention distinguait en lui
+quelque chose de plus que n'en aperçoit la foule
+des hommes vulgaires, ce quelque chose qui finit
+par exciter la surprise et l'admiration,--que l'on
+a vu tel sans pouvoir se l'expliquer. Ses joues étaient
+brûlées par le soleil; son front élevé et pâle était
+ombragé par les boucles noires de ses cheveux abondans;
+et souvent le mouvement de ses lèvres révélait
+des pensées fières qu'il contenait à peine, mais
+qu'il dissimulait rarement; quoique sa voix fût
+douce, que son maintien habituel fût calme, il semblait
+qu'il y avait quelque chose qu'il eût voulu en
+retrancher. Les lignes profondes de ses traits et la
+couleur changeante de son visage faisaient naître
+parfois dans ceux qui l'approchaient un inexplicable
+embarras, comme si, dans la sombre profondeur de
+cette ame, eussent été renfermés des sentimens redoutables
+et indéfinis. Qu'il en eût été ainsi,--personne
+ne pouvait l'assurer avec certitude:--son
+sévère regard eût bientôt glacé l'ame de celui
+qui aurait voulu le sonder de trop près. Il se serait
+trouvé peu d'hommes susceptibles d'affronter la
+fixité de son œil pénétrant. Il avait l'art, quand le
+regard de la curiosité essayait d'épier les mouvemens
+de son cœur et les changemens de sa physionomie,
+de surveiller lui-même les mouvemens de
+l'observateur, et de le forcer à se tenir sur ses gardes,
+afin de ne pas trahir aux yeux de Conrad quelque
+secrète pensée, plutôt que de découvrir celle
+de ce chef puissant. Il y avait un démon ricanant
+dans son sourire dédaigneux qui suscitait à la fois
+des émotions de rage et de crainte; et là où tombait
+le geste de sa sombre colère, l'espérance disparaissait
+flétrie,--et la compassion soupirait son
+adieu!</p>
+
+<p>10. Légères sont les marques extérieures de la
+pensée du mal; c'est au dedans,--c'est au-dedans
+que l'impression en est profonde! L'amour découvre
+toutes ses émotions;--la haine, l'ambition,
+la fourberie ne se trahissent que par un sourire
+amer. Le mouvement le plus imperceptible de la lèvre,
+la plus légère pâleur jetée sur une contenance
+maîtrisée indiquent seuls de grandes passions; et
+pour juger de leur violence, il faut que l'observateur
+les voie sans être vu lui-même. Alors se découvrent--les
+pas précipités, l'œil levé vers le ciel,
+les mains jointes, le silence du désespoir qui écoute,
+tremblant que des pas trop rapprochés ne le surprennent
+dans ses transes. Alors se découvrent, dans
+chaque expression des traits, les mouvemens du
+cœur, qui se manifestent dans toute leur force sans
+s'éteindre; cette lutte convulsive--qui s'élève;--ce
+froid de glace ou cette flamme qui brûle en
+passant, sueur froide sur les traits, ou abattement
+soudain sur le front. Alors, étranger! si tu l'oses
+sans trembler, contemple son ame,--considère le
+repos qui devrait soulager ses tourmens! Regarde--comment
+ce cœur solitaire et flétri consume la
+pensée déchirante d'années maudites! Regarde!--mais
+qui a vu--ou qui verra jamais l'homme tel
+qu'il est,--donnant un libre cours à ses secrètes
+pensées?</p>
+
+<p>11. Cependant Conrad n'avait pas été destiné par
+la nature à commander des criminels,--les pires
+instrumens du crime;--son ame fut changée avant
+que ses actions l'eussent entraîné à faire la guerre
+à l'homme et à renier le ciel. Trompé par le monde
+à l'école du désappointement, il fut trop sage dans
+ses paroles et insensé dans sa conduite. Trop ferme
+pour céder, et beaucoup trop fier pour s'arrêter;
+condamné par ses propres vertus à être dupe, il
+maudit ces vertus comme la cause de ses maux, au
+lieu de maudire les perfides qui le trahissaient toujours:
+il ne s'imaginait pas que ses bienfaits, accordés
+à des hommes meilleurs, lui auraient donné du
+bonheur, en lui procurant les moyens d'en accorder
+de nouveaux. Craint,--évité,--calomnié,--avant
+que sa jeunesse eût perdu sa vigueur, il haïssait
+trop l'homme pour éprouver le remords; et il
+pensa que la voix de la colère était un avertissement
+sacré, pour se venger sur tous les hommes des injures
+de quelques-uns. Il se sentit lui-même coupable;--mais
+il lui sembla que le reste des hommes
+ne valait pas mieux que lui: et il méprisa les meilleurs
+comme des hypocrites qui cachaient des actions
+que des esprits plus hardis ne craignaient pas de
+commettre publiquement. Il savait qu'il était détesté;
+mais il savait aussi que ceux qui le haïssaient rampaient
+devant lui et le redoutaient. Solitaire, farouche,
+étrange, il vivait exempt pareillement de toute
+affection et de tout mépris. Son nom inspirait de la
+crainte et ses actions de la surprise; mais ceux qui le
+craignaient n'osaient pas le mépriser. L'homme
+foule aux pieds le ver de terre, mais il hésite avant
+de réveiller le venin du serpent: le premier peut
+se retourner,--mais non se venger; le dernier expire,--mais
+il ne laisse pas vivant son ennemi. Il
+s'attache à celui qui l'a frappé pour sa condamnation;
+il peut être écrasé--mais non vaincu,--car
+il conserve son dard!</p>
+
+<p>12. Personne n'est entièrement méchant.--Dans
+le cœur de Conrad subsistait encore avec force un
+sentiment tendre qu'il n'avait pu chasser. Souvent il
+avait souri de pitié à la faiblesse de ceux qui se laissent
+séduire par des passions dignes d'un fou ou d'un
+enfant. Cependant il avait vainement lutté contre
+cette passion, et même chez lui cette passion exigeait
+le nom d'amour! Oui, c'était l'amour,--l'amour
+constant,--impérissable, éprouvé pour une
+personne à laquelle il ne fut jamais infidèle. Quoique
+les plus belles captives eussent été journellement
+offertes à ses regards, il ne les évitait ni ne
+les recherchait, mais il passait froidement auprès
+d'elles. Quoique plus d'une beauté pleurât sa liberté
+dans la prison d'un bosquet, aucune ne put jamais
+attendrir sa sévère indifférence. Oui,--c'était
+l'amour,--si des pensées de tendresse éprouvées
+par la tentation, alimentées par le malheur, non
+ébranlées par l'absence, constantes dans tous les climats,
+et cependant--oh! plus que tout cela encore!--ineffacées
+par le tems; pensées que ni ses
+espérances déçues, ni ses projets détruits, ne purent
+rendre tristes et sombres près du sourire de celle
+qu'il aimait; que sa colère ne pouvait troubler ni la
+douleur ternir, en jetant sur elle un murmure de
+mécontentement; dont il savait aborder l'objet avec
+gaîté, le quitter avec calme, de crainte que l'aspect
+de ses chagrins ne pénétrât jusqu'à son cœur; dont
+rien ne put altérer la tendresse, ni ne menaça de
+l'altérer.--S'il y eût jamais amour parmi les mortels,--ce
+fut assurément de l'amour! Il était criminel--oui,--les
+reproches pleuvaient sur lui;--mais
+sa passion ne l'était pas, ni les effets de
+cette passion, qui prouvaient seulement, toutes les
+autres vertus évanouies, que le crime lui-même n'avait
+pu éteindre la plus aimable des vertus!</p>
+
+<p>13. Il s'arrêta un moment,--jusqu'à ce que ses
+hommes, marchant à la hâte, eussent passé le premier
+détour du sentier qui conduisait à là vallée.--«Étranges
+nouvelles!--moi qui ai couru tant
+de dangers, je ne sais pourquoi celui que je vais
+affronter me paraît le dernier! Toutefois, si mon
+cœur a des pressentimens, il ne peut éprouver de
+craintes, et mes compagnons ne me trouveront point
+indigne de moi. Il est téméraire d'aller au-devant
+de la mort; mais il est plus dangereux d'attendre
+qu'on vienne nous porter un trépas certain. Et si
+mes projets, quoique sans succès, sont favorisés par
+un sourire de la fortune, nous aurons des pleurs à
+nos funérailles. Oui,--qu'ils se livrent au sommeil;--paisibles
+soient leurs rêves! le matin ne
+les aura jamais réveillés avec des rayons de feu aussi
+brillans que ceux qui seront allumés cette nuit (mais
+souffle, ô brise!) pour réchauffer ces tardifs vengeurs
+des mers. Maintenant à Médora.--Oh! mon
+cœur, cœur défaillant, que le sien puisse être long-tems
+moins troublé que tu ne l'es! Cependant je fus
+brave:--vain orgueil d'une bravoure dont chacun
+peut se vanter! Les insectes eux-mêmes tirent leurs
+aiguillons pour l'objet qu'ils cherchent à conserver.
+Ce courage commun que nous partageons avec les
+brutes, et qui doit ses plus redoutables efforts au
+désespoir, peut mériter quelques éloges;--mais
+j'ai eu l'espérance plus noble d'apprendre à ma faible
+troupe de se mesurer avec de nombreux ennemis.
+Je les ai long-tems conduits là--où le sang
+n'était pas inutilement versé. Point de milieu maintenant:--nous
+devons périr ou vaincre! Qu'il en
+soit ainsi:--ce n'est pas de mourir qu'il m'inquiète;
+c'est d'entraîner mes compagnons dans des lieux d'où
+ils ne pourront fuir. Mon sort m'a jusqu'ici peu occupé;
+mais mon orgueil souffre d'être ainsi joué
+dans une embûche. Est-ce le cas d'employer mon
+habileté? ma force? Faut-il engager d'un seul coup
+espérances, pouvoir et vie? Oh! destin!--Accuse
+ta folie, non le destin;--il pourrait te sauver encore:--car
+il n'est pas trop tard.»</p>
+
+<p>14. C'est ainsi que Conrad s'entretenait avec ses
+pensées, jusqu'à ce qu'il eût atteint le sommet de sa
+colline couronnée d'une tour. Là, il s'arrêta près du
+portail;--car, tendre en même tems que farouche,
+il prêta l'oreille à ces accens qu'il ne s'était jamais
+lassé d'entendre. A travers les jalousies élevées du
+balcon s'échappent les doux chants de sa bien-aimée;
+et voici les paroles que son oiseau de beauté chantait:</p>
+
+<p class="mid">I.</p>
+
+<p>
+Profond dans mon ame demeure caché ce tendre secret,
+solitaire et perdu à jamais pour la clarté du jour; excepté
+quand, pour répondre au tien, mon cœur palpite d'amour:
+mais bientôt il tremble seul en silence comme avant.
+</p>
+
+<p class="mid">II.</p>
+
+<p>
+Là, dans ce cœur, une lampe sépulcrale brûle en jetant
+une flamme lente, éternelle,--mais invisible; que les ténèbres
+du désespoir ne peuvent éteindre, quoique ses rayons
+soient aussi inutiles que s'ils n'avaient jamais existé.
+</p>
+
+<p class="mid">III.</p>
+
+<p>
+Souviens-toi de moi;--oh! ne passe pas auprès de ma
+tombe sans donner une pensée à celle dont elle contient les
+restes: la seule angoisse que mon cœur n'oserait soutenir,
+serait de trouver l'oubli dans le tien.
+</p>
+
+<p class="mid">IV.</p>
+
+<p>
+Écoute mes plus tendres,--mes plus faibles--et mes
+derniers accens: la vertu ne peut blâmer de gémir sur l'être
+qui n'est plus; alors accorde-moi tout ce que je t'ai jamais
+demandé;--une larme, la première,--la dernière,--la
+seule récompense de tant d'amour!
+</p>
+
+<p>Il franchit le portail,--traversa le corridor, et
+pénétra dans la chambre à l'instant où les chants
+venaient de cesser: «Ma Médora! oh! que ton chant
+est triste!»--«Voudrais-tu qu'il fût gai en l'absence
+de Conrad? Quand tu n'es pas ici pour prêter
+l'oreille à mes chants, ils doivent trahir mes pensées
+et les sentimens de mon ame: chacun de mes
+accens doit être en harmonie avec mon cœur; car
+ce cœur parlerait--quand même mes lèvres seraient
+muettes! Oh! plus d'une nuit, penchée sur
+cette couche solitaire, mes songes craintifs prêtaient
+aux vents les ailes des tempêtes, quand la brise languissante
+enflait à peine tes voiles: prélude murmurant
+de l'ouragan réveillé; quoique douce, cette
+brise me semblait l'hymne lugubre et prophétique
+qui gémissait sur toi devenu le jouet d'une mer orageuse.
+Alors je me levais pour aller raviver les feux
+du fanal, de crainte que des gardiens moins fidèles
+ne laissassent expirer cette lumière. Et que d'heures
+sans repos j'ai passées à contempler chaque étoile!
+Le matin survenait--et tu n'étais pas venu! Oh!
+comme la bise froide glaçait alors mon cœur! le
+matin paraissait redoutable à mes yeux troublés, et
+je ne cessais de contempler la mer;--pas une
+proue ne venait satisfaire mes larmes,--ma fidélité,--mes
+vœux! Enfin--l'heure de midi arrivait;--je
+saluais et bénissais un mât qui frappait
+ma vue,--il approchait--hélas! et disparaissait
+soudain! Un autre se présentait,--ô Dieu! c'était
+le tien enfin! Ces jours d'angoisses ne seraient-ils
+pas à jamais passés! Ne voudras-tu jamais, mon
+Conrad, apprendre à partager les joies de la paix?
+Assurément tu as plus que de la fortune; et plus
+d'une demeure aussi belle que celle-ci nous invite
+à renoncer à la vie errante. Tu sais que ce n'est pas
+le péril que je crains: je ne tremble que lorsque tu
+n'es pas près de moi; et alors ce n'est point pour ma
+vie, mais pour cette vie cent fois plus chère qui fuit
+l'amour et ne languit que pour le combat.--Qu'il
+est étrange qu'un cœur si tendre encore pour moi
+lutte avec la nature et ses plus doux penchans!»</p>
+
+<p>--«Oui, il est étrange, en effet, que ce cœur
+soit ainsi changé depuis long-tems; il avait été foulé
+aux pieds comme le ver de terre,--il s'est vengé
+comme la vipère, sans autre espérance sur la terre
+que ton amour, et attendant à peine une lueur de
+pardon d'en haut. Cependant les mêmes sentimens
+que tu condamnes, mon tendre amour pour toi et ma
+haine pour les hommes, sont tellement confondus,
+que, s'ils étaient séparés, je cesserais de t'aimer lorsque
+j'aimerais le genre humain. Mais ne crains pas
+cela;--les épreuves du passé garantissent pour
+l'avenir que mon amour pour toi sera mon dernier
+sentiment. Oh! Médora! donne de l'énergie à ton
+tendre cœur; une heure encore--et nous nous séparons,--mais
+non pour long-tems.»</p>
+
+<p>--«Dans une heure nous nous séparons!--mon
+cœur l'avait prévu: c'est ainsi que se flétrissent
+pour jamais mes rêves enchantés de bonheur.
+Dans une heure!--cela ne peut être;--dans une
+heure, séparés! Un navire là-bas vient à peine de
+jeter l'ancre dans la baie; son compagnon de voyage
+est encore absent, et son équipage a besoin de repos
+avant de se remettre en mer. Mon amour! tu te
+moques de ma faiblesse; et voudrais-tu prémunir
+mon cœur pour le préparer à la douleur d'une véritable
+séparation? Mais ne te joue pas plus long-tems
+de ma douleur; il y a plus que de l'amertume
+dans ce jeu folâtre. N'en parle plus, Conrad!--mon
+plus cher ami! viens partager le repas que j'ai
+préparé de mes mains avec délices; peine légère!
+que d'être chargée de préparer et de servir ton repas
+frugal! Vois, j'ai cueilli les fruits qui m'ont paru
+les plus suaves; et quand je n'en étais pas sûre, indécise,
+mais joyeuse, j'ai choisi ceux qui m'ont paru
+les plus beaux. Trois fois mes pas ont parcouru la
+colline pour rencontrer la source la plus fraîche.
+Oui! ton sorbet va ce soir s'échapper avec douceur;
+regarde comme il pétille dans son vase d'albâtre!
+Le jus réjouissant de la grappe ne délecte jamais
+ton cœur; tu montres plus de rigidité qu'un Musulman
+à l'aspect de la coupe. Ne pense pas que je t'en
+fasse un reproche;--car je me réjouis de ce que
+les autres appellent privations dans tes habitudes.
+Mais viens; la table est préparée; notre lampe d'argent
+est disposée, et ne crains pas le souffle du sirocco.
+Mes suivantes, pour te faire trouver le tems
+moins long, formeront des danses avec moi, ou feront
+entendre des chants. Ma guitare, que tu aimes
+encore à entendre, te délassera ou te charmera par
+ses accords;--ou, si cela déplaît à tes oreilles,
+nous changerons de divertissemens, nous lirons les
+histoires racontées par l'Arioste: celle des amours
+et des malheurs de la belle Olympie<a id="footnotetagc1" name="footnotetagc1"></a>
+<a href="#footnotec1"><sup class="sml">c1</sup></a>. Ainsi--tu
+serais plus coupable que celui qui rompt ses
+vœux en faveur de cette pauvre damoiselle, si tu
+m'abandonnais maintenant; plus coupable même
+que ce chef inconstant.--Je t'ai vu sourire lorsque
+le ciel pur nous faisait apercevoir l'île d'Ariane,
+que je t'ai souvent montrée du haut de ces rochers.
+Alors, livrée tout à la fois à la joie et à la crainte,
+je disais, avant que le tems n'eût élevé ce doute à
+quelque chose de plus que de la crainte: Ainsi
+Conrad, hélas! m'abandonnera pour l'Océan! Et il
+m'abusait;--car--il revenait encore!»</p>
+
+<p>--«Encore,--encore,--et toujours encore,
+--mon amour! Tant que la vie lui restera ici-bas,
+et l'espérance en haut, il reviendra près de toi;--mais
+maintenant les momens sur leurs ailes rapides
+apportent l'instant du départ: le pourquoi,--le
+où,--qu'est-il besoin de te le dire? Puisque tout
+doit finir dans ce monde sauvage,--adieu! Cependant
+j'aimerais,--si le tems me le permettait,--à
+te découvrir--ne crains pas,--ces ennemis ne
+sont pas redoutables; et ici veillera une garde plus
+nombreuse que de coutume, préparée pour un siége
+imprévu et pour une longue défense. Tu ne restes
+pas seule,--quoique ton amant s'éloigne; nos matrones
+et tes compagnes demeurent avec toi. Et que
+ceci te donne du courage:--quand nous nous reverrons,
+la sécurité rendra notre repos plus doux.
+Écoute!--c'est le son du cor;--Juan le fait retentir
+avec force.--Un baiser,--encore un,--un
+autre encore!--oh! Adieu!»</p>
+
+<p>Médora s'est levée,--s'est élancée,--s'est
+précipitée dans les embrassemens de Conrad; elle y
+reste jusqu'à ce que son cœur succombe, accablé
+par la douleur de Médora. Il n'osait pas lever sur
+elle cet œil bleu qui est fixé vers la terre dans une
+sèche agonie. Les longs cheveux de Médora flottent
+sur les bras de Conrad, dans tout le désordre de ses
+charmes dévoilés; à peine sent-il battre ce cœur où
+son image est si profondément gravée,--et que le
+sentiment semble rendre comme insensible! Écoutez!--la
+détonnation du canon de départ fait entendre
+ses mugissemens! il annonce le coucher du
+soleil,--coucher qu'il maudit. Encore,--encore;--il
+presse avec une fureur insensée cette femme
+charmante dont les étreintes et les caresses muettes
+imploraient sa pitié! Il va la déposer en chancelant
+sur sa couche;--la contemple un moment--comme
+s'il ne devait plus la contempler; éprouve--qu'elle
+seule l'attache à la terre; baise son front glacé,--se
+détourne--Conrad est-il parti?</p>
+
+<p>15. «Est-il parti?»--Dans sa solitude soudaine
+que de fois cette question terrible sera répétée!--«Il
+y a à peine un instant de passé--qu'il était
+là! et maintenant--» Elle se précipite hors du
+porche, et là ses larmes coulent enfin en liberté,
+amères,--brillantes--et abondantes, comme jamais
+elle ne l'a éprouvé. Ses larmes coulent de ses
+beaux yeux; mais ses lèvres refusent de prononcer--adieu!
+car dans ce mot,--ce mot fatal,--quelles
+que soient nos promesses,--nos espérances,--notre
+foi,--il n'y respire que du désespoir.</p>
+
+<p>Sur chaque trait de ce visage calme et pâle, le
+chagrin a déjà gravé ce que le tems ne peut jamais
+effacer. Le bleu tendre de ces grands yeux languissans
+est devenu glacé en contemplant sa solitude
+déserte, jusqu'à ce que--oh! à quelle distance!--ils
+aient encore aperçu Conrad; alors ils fondirent
+en larmes,--et la frénésie sembla respirer
+dans ces longs, noirs et brillans regards humides de
+cette sombre tristesse qui devait si souvent se renouveler.--«Il
+est parti!» Médora presse ses
+mains sur son cœur, par un mouvement convulsif,--et
+les élève ensuite tristement vers le ciel; elle
+jeta un regard et vit le soulèvement des vagues, la
+voile blanche qui voguait:--elle n'osa pas regarder
+de nouveau. Mais se retournant, l'ame défaillante,
+du côté de la porte:--«Ce n'est pas un
+rêve,--je suis livrée à la désolation!»</p>
+
+<p>16. Descendant de rocher en rocher--et précipitant
+sa course, le sévère Conrad n'a pas une seule
+fois détourné la tête; mais craignant que quelque
+détour du sentier n'offrît à ses regards les objets
+qu'il fuit, sa solitaire mais charmante demeure située
+sur le sommet de la montagne, qui le salue la
+première quand il rentre au port après une longue
+course; et elle,--cette étoile sombre et mélancolique,
+dont les charmans rayons l'atteignaient de
+loin; il ne doit point jeter sur elle un dernier regard,
+il ne doit point penser qu'il pouvait rester là
+auprès d'elle,--mais seulement sur le bord de l'abîme.
+Cependant il s'arrête un instant,--il est sur le
+point d'abandonner son destin au hasard--et ses
+projets à la merci des ondes; mais non--il n'en
+doit pas être ainsi;--un chef digne de sa fortune
+peut s'attendrir, mais il ne se laisse point séduire
+par la douleur d'une femme. Il voit son navire; il
+remarque combien le vent est beau, et recueille courageusement
+toute l'énergie de son ame. Il reprend
+sa marche,--et, comme il écoute, le bruit du tumulte
+vibre à ses oreilles qui sont frappées de sons
+confus, du bruissement du rivage, des cris du signal
+et de la rame qui fend les flots. Il remarque le
+mousse au haut du mât, l'ancre qu'on lève, les voiles
+qui se déploient dans les airs, les mouchoirs flottans
+de la foule qui envoie ce muet adieu à ceux qui
+s'éloignent; et plus que tout, son pavillon rouge
+hissé dans les airs, et il s'étonne comment son cœur
+a pu éprouver tant de faiblesse. Le feu dans les regards
+et l'impétuosité bouillante dans le cœur, il
+sent qu'il est redevenu lui-même. Il bondit,--il se
+précipite;--jusqu'à ce qu'il ait atteint le pied de
+la colline où commence la baie; là, il arrête sa
+course précipitée, moins pour respirer la fraîcheur
+de la brise qui s'élève de la mer, que pour reprendre
+son attitude ordinaire de dignité, afin que, par
+cette précipitation, il ne parût troublé aux yeux du
+vulgaire: car l'habile Conrad avait appris à soumettre
+la foule par ces artifices qui déguisent les
+puissans et leur servent souvent de sauve-garde. Sa
+démarche était imposante, et son maintien, tenu à
+distance, semblait éviter les regards,--et inspirait
+le respect à ceux qui en étaient juges. Il avait le
+front plein de gravité, et le regard fier qui repousse
+toute familiarité vulgaire, sans manquer de courtoisie:
+c'est par là qu'il commandait l'obéissance.
+Mais lorsqu'il désirait se lier avec quelqu'un, sans
+forcer son caractère, sa bienveillance dissipait la
+crainte de ceux qui l'écoutaient; et les dons des autres
+n'étaient rien au prix d'une de ses paroles, lorsqu'elle
+faisait pénétrer dans les cœurs la profonde
+mais tendre mélancolie de sa voix. Toutefois cette
+condescendance était si étrangère à ses manières
+habituelles qu'il s'inquiétait peu de dominer par la
+persuasion, mais bien de subjuguer. Les mauvaises
+passions de sa jeunesse lui avaient fait moins apprécier
+l'affection--que l'obéissance.</p>
+
+<p>17. Autour de lui est rangée en ordre sa garde
+prête au départ. Juan est debout devant lui.--«Tous
+les hommes sont-ils prêts?»</p>
+
+<p>«Oui;--ils sont plus que prêts--ils sont
+embarqués; la dernière chaloupe n'attend plus que
+mon maître.»</p>
+
+<p>--«Mon épée et mon manteau.»</p>
+
+<p>Aussitôt son épée est fortement ceinte et son manteau
+placé sur ses épaules. «Fais venir Pédro!»
+Il vient,--et Conrad s'incline pour le saluer, avec
+toute la courtoisie qu'il accordait à ses amis.--«Accepte
+ces tablettes, observe leur contenu avec
+soin; des instructions d'une haute importance, et
+qui contiennent des révélations dignes de foi, y sont
+consignées. Double la garde; et quand la barque
+d'Anselme arrivera, qu'il prenne également connaissance
+de ces ordres. Dans trois jours (si la brise
+nous est favorable) le soleil éclairera notre retour;
+jusque-là, puisses-tu rester en paix!»</p>
+
+<p>Cela dit, il serra la main de son frère pirate, et
+il se dirige vers sa chaloupe avec une attitude fière.
+Les rames brisent les vagues et répandent tout autour
+une lueur phosphorique<a id="footnotetagc2" name="footnotetagc2"></a>
+<a href="#footnotec2"><sup class="sml">c2</sup></a>; ils abordent le vaisseau.--Il
+est debout sur le tillac; le sifflet perçant
+siffle;--toutes les mains manœuvrent;--il admire
+avec quelle légèreté le navire obéit à cette manœuvre,--la
+bonne tenue de sa troupe,--et il
+daigne lui en témoigner sa satisfaction. Ses yeux
+pleins d'orgueil se tournent vers Gonsalvo.--Pourquoi
+s'arrête-t-il soudain et semble-t-il gémir intérieurement?
+Hélas! ses yeux ont aperçu sa tour du
+rocher, et sa pensée un moment s'est fixée sur l'heure
+des adieux. Elle--sa Médora--aperçoit-elle le
+vaisseau qui l'emporte? Ah! jamais il n'avait la moitié
+tant aimé qu'en ce moment! Mais cependant il
+lui reste encore beaucoup à faire avant la chute du
+jour.--Il recueille de nouveau son courage, détourne
+ses regards, et descend dans la cabine de
+Gonsalvo pour lui faire connaître son plan,--ses
+moyens de le faire réussir,--et son but. Devant
+eux brûle une lampe; il développe la carte et fait
+apporter tous les instrumens nécessaires à l'art nautique.
+Ils prolongent leurs débats jusqu'à minuit;
+aux yeux inquiets et aux esprits agités quelle est
+l'heure qui paraît jamais avancée?</p>
+
+<p>Pendant ce tems, la brise propice souffle avec sérénité,
+et le vaisseau fuit rapide comme un faucon.
+Il a passé les hauts promontoires des îles groupées
+au milieu des flots, et il gagne le port, long-tems--long-tems
+avant le premier sourire du matin. Ils
+découvrent bientôt, à travers le miroir de la nuit,
+l'étroite baie où est mouillée la flotte du pacha. Ils
+comptent chaque voile,--et remarquent avec quelle
+insouciance les Musulmans se gardent à la clarté de
+la nuit. Tranquille et sans être aperçu, le vaisseau de
+Conrad passe à côté de cette flotte, et il a jeté l'ancre
+dans le lieu où il a résolu de se tenir en embuscade.
+Il est à l'abri d'une surprise par un rocher
+projeté du cap, qui élève dans les airs sa forme fantastique.
+Il n'a pas besoin d'exciter sa troupe à ses
+devoirs,--ni de la tirer de son sommeil,--préparée
+qu'elle est également aux luttes de terre et de
+mer; tandis que, porté sur les flots, le chef s'entretient
+avec calme;--et cependant, avec ses compagnons,
+c'est de sang qu'il s'est entretenu!</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Deuxième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<p><span class="rig"><i>Conosceste i dubiosi desiri</i>?</span><br></p>
+
+<p><span class="rig">(<span class="sc">Dante</span >.)</span><br></p>
+
+<p>1. Dans la baie de Coron se balancent avec grâce
+de nombreuses galères; à travers les jalousies des
+fenêtres de Coron brillent les lampes nocturnes, car
+Seyd, le pacha, donne une fête cette nuit; une fête
+à l'occasion des triomphes qu'il se promet dans une
+lutte prochaine, quand il emmènera dans ses prisons
+les pirates chargés de fers. Il l'a juré par Allah
+et son épée; et fidèle à son firman et à sa parole, il
+a réuni ses vaisseaux le long de la côte, rassemblé ses
+soldats orgueilleux comme lui d'un prochain triomphe.
+Déjà ils se sont partagé les captifs et les dépouilles,
+quoique l'ennemi qu'ils méprisent ainsi
+soit encore éloigné. Ils sont prêts à mettre à la voile;--aucun
+doute qu'au soleil de demain ils verront
+les pirates enchaînés--et leur port conquis! Pendant
+ce tems la garde peut se livrer au sommeil si
+elle veut; ils peuvent non-seulement se dispenser de
+faire sentinelle avant le combat, mais encore rêver
+la mort de leurs ennemis, quoique tous ceux qui en ont
+la liberté se débandent sur le rivage, et vont chercher
+à essayer leur bouillante valeur sur le Grec:
+comme de semblables prouesses conviennent aux
+héros de turban,--de faire briller le tranchant de
+leurs sabres devant les yeux d'un esclave! Ils pillent
+sa maison,--mais ils épargnent sa vie;--leurs
+armes sont puissantes, mais aujourd'hui ils veulent
+être généreux! et ils ne daignent pas frapper, parce
+qu'ils pourraient le faire impunément! à moins qu'un
+joyeux caprice n'inspire leurs coups, afin de s'exercer
+pour l'ennemi futur. La débauche et les festins trompent
+les heures fugitives des Grecs; et ceux qui désirent
+porter encore quelque tems leur tête cherchent
+à sourire; que leurs lèvres feignent aux yeux des
+Musulmans toute la gaîté dont ils sont susceptibles,
+et accumulent dans le silence leurs malédictions,
+jusqu'à ce que la côte en soit à jamais purgée!</p>
+
+<p>2. Seyd, avec son turban, est mollement étendu
+dans la haute salle de son palais; autour de lui sont
+les chefs à longue barbe qui l'accompagnent dans
+son expédition. Le banquet est achevé, ainsi que la
+dernière rasade,--breuvage défendu, dit-on,--qu'il
+a osé vider, tandis que des esclaves distribuent
+aux autres chefs, observateurs plus rigides des lois
+de Mahomet, un jus plus sobre<a id="footnotetagc3" name="footnotetagc3"></a>
+<a href="#footnotec3"><sup class="sml">c3</sup></a>. Un nuage de fumée
+s'échappe ensuite de la longue chibouque<a id="footnotetagc4" name="footnotetagc4"></a>
+<a href="#footnotec4"><sup class="sml">c4</sup></a>,
+tandis que<a id="footnotetagc5" name="footnotetagc5"></a>
+<a href="#footnotec5"><sup class="sml">c5</sup></a> les Almès dansent à des accords sauvages.
+Le lever du matin verra l'embarquement de tous
+ces chefs; mais les vagues sont quelquefois traîtresses
+pendant la nuit, et ceux qui se sont livrés à
+la débauche peuvent dormir plus sûrement sur leur
+couche de soie que sur le perfide élément. Qu'ils se
+réjouissent pendant qu'il leur est permis:--jusqu'à
+l'heure du combat, ils peuvent oublier ses hasards;
+et qu'ils se fient moins à la victoire qu'aux paroles
+de leur Koran. Cependant les nombreux soldats du
+pacha, qu'il mènera contre l'ennemi, pourraient
+lui faire espérer des exploits plus glorieux que ceux
+dont il s'enorgueillit déjà.</p>
+
+<p>3. L'esclave chargé de veiller à la porte extérieure
+s'avance avec une précaution respectueuse;
+il incline profondément la tête,--et sa main salue
+le plancher de l'appartement avant que sa langue
+prononce le message qui lui est confié. «Un derviche
+échappé du nid des pirates est ici:--lui-même
+demande à raconter le reste.» Seyd a fait un signe
+d'assentiment qui est compris par l'esclave; il
+amène bientôt le saint homme en silence près du
+pacha<a id="footnotetagc6" name="footnotetagc6"></a>
+<a href="#footnotec6"><sup class="sml">c6</sup></a>. Ses bras étaient croisés sur son vêtement d'un
+gris foncé, sa démarche était chancelante, son
+regard abattu semblait plutôt l'être par les austérités
+que par les années, et sa joue était pâle de pénitence
+et non de crainte. Voué à son Dieu,--il portait
+une chevelure noire qui soulevait orgueilleusement
+son haut capuchon. Autour de lui était jetée
+une longue robe traînante qui enveloppe un cœur
+qui ne bat plus que pour le ciel. Soumis, mais plein
+d'une noble assurance, il supporte avec calme les
+regards curieux qui l'examinent pour chercher à
+deviner le but de sa mission, avant que la volonté
+du pacha lui ait permis de s'exprimer.</p>
+
+<p>4. «D'où viens-tu, derviche?»</p>
+
+<p>--«De la caverne indépendante des pirates; je
+suis un fugitif.»--</p>
+
+<p>«Où fus-tu pris et dans quel tems?»</p>
+
+<p>--«Dans une traversée du port de Scalanovo à
+l'île de Scio, sur un saïque marchand bien monté;
+mais Allah ne nous fut pas favorable dans notre navigation:--les
+corsaires s'emparèrent du butin des
+marchands; nos membres furent chargés de chaînes.
+Je ne craignais pas la mort; je n'avais point de richesses
+à déplorer, excepté la liberté de voyager
+qui me fut enlevée. Enfin, une humble barque de
+pêcheur que je découvris pendant la nuit me fit
+naître quelque espérance, en m'offrant des chances
+de pouvoir échapper par la fuite. Je saisis l'heure,
+et j'y ai trouvé ma délivrance--Avec toi,--très-puissant
+pacha! qui pourrait éprouver de la
+crainte?»</p>
+
+<p>--«Que font ces pirates, mis hors la loi des nations?
+Sont-ils bien préparés à défendre leurs richesses
+conquises par le pillage, et leurs rochers
+déserts? Songent-ils à notre expédition prochaine,
+destinée à réduire en cendres leur nid de scorpions?»</p>
+
+<p>--«Pacha! l'œil gémissant du captif enchaîné
+pleure sa liberté, mais il jouerait mal le rôle d'espion.
+Je n'entendais que le mugissement continuel
+des vagues, de ces vagues qui se refusaient à me
+transporter loin de ce rivage; je ne remarquais que
+le glorieux soleil, et le ciel, trop brillant,--trop
+bleu--pour ma captivité; et je n'éprouvais--que
+tout ce qui peut consoler le cœur qui aspire à sa délivrance,
+et à voir briser ses chaînes avant de pouvoir
+sécher ses larmes. Tu peux juger au moins, par
+ma fuite, que les pirates ne pensent guère au péril
+d'une surprise; autrement j'aurais vainement imploré
+ou cherché le hasard qui m'amène devant toi,--s'ils
+se gardaient avec vigilance: la garde négligente
+qui n'a pas aperçu ma fuite, veille sans
+doute aussi négligemment pour prévenir ton attaque
+prochaine. Pacha!--mes membres sont défaillans,--et
+la nature demande des alimens pour se soutenir.
+Permets-moi de me retirer;--la paix soit avec
+toi! la paix avec tous ceux qui t'entourent!--J'ai
+besoin maintenant de repos--et de nourriture.»</p>
+
+<p>--«Demeure, derviche! J'ai encore à t'interroger.--Demeure,
+je te le commande;--assieds-toi;--veux-tu
+m'entendre?--obéis! Je dois t'interroger
+encore; et des esclaves vont t'apporter de la
+nourriture: tu ne languiras pas de faim au milieu
+d'un banquet. Ton souper fini,--prépare-toi à me
+répondre clairement et amplement:--je n'aime
+pas le mystère.»</p>
+
+<p>Ce fut vainement que l'on chercha à connaître ce
+qui se passa dans l'esprit du saint homme qui ne regarda
+pas le divan avec satisfaction. Il ne montra
+pas beaucoup de goût pour les mets du banquet, et
+encore moins de respect pour chaque convive. Un
+mouvement peu dissimulé de dépit passa un instant
+sur sa figure, qui reprit aussitôt son calme. Il s'assied
+en silence, et son front a recouvré la sérénité
+qu'il avait un moment oubliée. Il est servi avec empressement;--mais
+il évite les mets somptueux
+comme s'ils étaient mêlés de poison. Pour un homme
+si long-tems condamné aux austérités et aux privations,
+il est étrange qu'il profite si peu d'un si riche
+festin.--«Qu'as-tu donc, derviche? mange.--Pourrais-tu
+supposer que l'on te sert un repas de
+chrétien? ou penses-tu que mes amis ne sont pas les
+tiens? Pourquoi évites-tu le sel? ce gage sacré qui,
+une fois partagé, émousse le tranchant du sabre,
+opère la réunion des tribus divisées, et fait paraître
+des ennemis comme des frères!»</p>
+
+<p>--«Le sel assaisonne les mets recherchés,--et
+ma nourriture est encore la plus humble racine,
+ma boisson, le plus humble ruisseau; mes vœux austères
+et les lois de mon ordre<a id="footnotetagc7" name="footnotetagc7"></a>
+<a href="#footnotec7"><sup class="sml">c7</sup></a> s'opposent à ce que
+je rompe ou que je mêle le pain avec amis ou ennemis.
+Cela peut te paraître étrange;--s'il y a quelque
+chose à craindre, le péril ne menace que ma
+tête. Mais pour toute ta puissance; oui, bien plus
+encore,--pour le trône de ton sultan, je ne goûte
+ni de ton pain, ni de tes mets--à moins d'être seul.
+Si j'enfreignais la règle de notre ordre, la colère de
+notre Prophète pourrait empêcher mon pélerinage à
+la Mecque.»</p>
+
+<p>--«Bien,--comme il te plaira,--ascétique
+que tu es<a id="footnotetagloc14" name="footnotetagloc14"></a>
+<a href="#footnoteloc14"><sup class="sml">loc14</sup></a>--Réponds à une question; et tu pourras
+alors te retirer en paix. Combien sont-ils?--Ah!
+ce n'est assurément pas encore le jour? Quel astre,--quel
+soleil éclatant resplendit dans la baie? elle
+rayonne comme un lac de feu!--Aux armes!--aux
+armes! Ho! trahison! mes gardes! mon sabre!
+Nos galères sont livrées aux flammes;--et je suis
+loin d'elles! Maudit derviche!--voilà donc tes nouvelles,--misérable
+espion!--Qu'on le saisisse,--qu'on
+l'écartelle,--qu'il soit mis à mort sans
+délai!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc14"
+name="footnoteloc14"><b>Note loc14: </b></a><a href="#footnotetagloc14">
+(retour) </a> La simplicité du pacha veut dire <img alt="" src="images/170-1.png">, <i>soufy</i>; religieux ascétique
+turque et persan.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Le derviche s'est levé à l'éclat subit de cette lumière.
+Son changement de forme n'excite pas moins
+de terreur. Il s'est levé le derviche,--non dans
+l'accoutrement d'un religieux, mais comme un guerrier
+qui bondit sur son cheval d'Ukraine. Il a foulé
+aux pieds son capuchon et déchiré sa robe; sa cotte
+de maille frappe les regards, et la lame de son sabre
+a brillé comme un éclair! Son casque étroit, mais
+étincelant; son noir panache, son œil noir encore
+plus brillant, et l'ombre encore plus noire de ses
+noirs sourcils, tout le fait paraître aux yeux des Musulmans
+comme un Afrite dont les coups mortels et
+infernaux ne laissent pas d'espoir de salut. Le tumulte
+le plus confus, les noirs tourbillons de flamme
+qui montent dans les airs, et les torches qui promènent
+l'incendie; les cris de terreur et les cliquetis
+du fer qui se croise:--car les sabres commencent
+à frapper; et les mugissemens qui s'élèvent,
+tout répand sur ce lieu de carnage comme un aspect
+de l'enfer!</p>
+
+<p>Éperdus et fuyant çà et là, les esclaves dispersés
+ne voient qu'un rivage sanglant et des vagues enflammées.
+Ils ne tiennent aucun compte du cri menaçant
+du pacha: «<i>Qu'ils</i> saisissent le derviche!
+Saisissez le <i>Zatanaï</i><a id="footnotetagc8" name="footnotetagc8"></a>
+<a href="#footnotec8"><sup class="sml">c8</sup></a>!» Conrad a vu leur terreur,--et
+a réprimé le premier mouvement de désespoir qui
+ne lui offrait que de résister et périr dans ce palais,
+puisqu'il avait été si prématurément et si bien obéi.
+L'incendie avait été allumé avant qu'il en eût donné
+le signal. Il a vu leur terreur;--il détache son
+cor de son baudrier,--en tire un son,--mais un
+son perçant. On lui répond.--«Bien, courage!
+ma valeureuse troupe! Comment ai-je pu douter
+de leur promptitude à me secourir? et comment ai-je
+pu penser qu'ils m'avaient ici abandonné?» Son bras
+puissant a décrit un cercle autour de lui;--ce
+mouvement rapide de rotation qu'il a imprimé à son
+sabre répand une terreur qui répare son fatal délai.
+Sa fureur achève ce que la frayeur avait commencé;
+il abat, comme un troupeau ses lâches assaillans.
+Les turbans mis en pièces jonchent les appartemens,
+et à peine un bras ose encore se lever pour
+se défendre. Seyd lui-même, troublé par la rage et
+l'étonnement, recule devant lui, en continuant de
+le menacer. Il ne demande pas quartier, Seyd;--mais
+il redoute cependant les coups de l'étranger,
+tant le désordre a rendu cet étranger redoutable!
+Les galères enflammées de Seyd frappent toujours
+ses regards. Il s'arrache la barbe, et se retire du
+combat en écumant de rage<a id="footnotetagc9" name="footnotetagc9"></a>
+<a href="#footnotec9"><sup class="sml">c9</sup></a>: car les pirates ont
+déjà dépassé la porte du harem, et se précipitent
+dans l'intérieur;--s'arrêter un instant de plus,
+c'était attendre la mort. Là les cris d'épouvante,--les
+supplications des hommes qui jettent leurs armes
+en demandant quartier--sont poussés en vain;--le
+sang coule par torrens! Les corsaires qui affluent
+se précipitent où le cor de Conrad a sonné, et où
+les gémissemens des victimes expirantes et les supplications
+les avertissent de la manière courageuse
+avec laquelle il soutient la terrible lutte. Ils le comblent
+de leurs acclamations en le voyant seul, terrible
+et farouche comme un tigre qui se rassasie
+dans le sang qui inonde son repaire! Mais courtes
+sont leurs félicitations,--plus courte la réponse:--«C'est
+bien;--mais Seyd est échappé,--et il
+doit mourir. Beaucoup a été fait,--mais il reste
+encore plus à faire.--Leurs galères brûlent;--pourquoi
+leur ville n'est-elle pas encore en flammes?»</p>
+
+<p>5. A peine a-t-il parlé, et déjà chacun d'eux a
+saisi une torche; et l'incendie est allumé du minaret
+au porche du palais. Un farouche plaisir se remarquait
+dans les yeux de Conrad; mais il frémit soudain:--car
+à son oreille ont retenti les cris des
+femmes; et, comme un glas de mort, ils ont ému
+ce cœur qui était resté insensible aux râlemens plaintifs
+des mourans dans la mêlée. «Oh! enfoncez les
+portes du harem;--n'outragez pas, sur votre vie,
+aucune femme: souvenez-vous que nous aussi--<i>nous</i>
+avons des femmes. La vengeance pourrait faire
+retomber sur elles un pareil outrage. C'est l'homme
+qui est notre ennemi; et c'est sur lui qu'il faut frapper:
+nous devons épargner la proie la plus faible.
+Oh! je l'avais oublié;--mais que le ciel ne l'oublie pas,
+si par mon ordre des êtres sans défense
+cessaient de vivre. Que ceux qui le voudront me
+suivent!--j'y vais:--nous avons encore le tems
+de soulager nos ames au moins d'un crime.»</p>
+
+<p>Il monte l'escalier qui craque déjà atteint par les
+flammes.--Il enfonce la porte; il ne sent pas ses
+pieds que brûle le plancher ardent. Sa respiration
+est étouffée par des volumes épais de fumée; mais il
+continue à se précipiter d'appartement en appartement.
+Ils cherchent,--ils trouvent,--ils sauvent.
+Chacun d'entre eux emporte dans ses bras robustes
+des charmes respectés par les regards; ils
+calment les terreurs de ces femmes éplorées; soutiennent
+leurs corps défaillans avec tous les soins
+que réclame la beauté sans défense, tant Conrad
+avait d'empire sur le caractère farouche de ses compagnons
+pour retenir des mains toutes couvertes de
+sang. Mais qui est-elle, celle que les bras de Conrad
+enlèvent du milieu des appartemens enflammés
+et des débris du combat?--Elle! c'est la bien-aimée
+de celui dont il a juré la mort! c'est la reine du harem!--c'est
+l'esclave de Seyd!</p>
+
+<p>6. Conrad n'a qu'un moment pour adresser quelques
+paroles à Gulnare<a id="footnotetagc10" name="footnotetagc10"></a>
+<a href="#footnotec10"><sup class="sml">c10</sup></a>, pour rassurer cette tremblante
+beauté; car dans cette suspension du combat
+donnée à la pitié, l'ennemi qui se retirait en toute
+hâte s'étonne de ne pas se voir poursuivi. Sa fuite
+est moins précipitée;--il s'est rallié--et
+rangé en bataille. Seyd s'en est aperçu; il a reconnu
+d'abord le petit nombre des compagnons du corsaire,
+comparé avec sa troupe, et il rougit de sa méprise,
+en voyant que sa défaite a été causée par la terreur
+et la surprise. <i>Alla il alla</i>! c'est le cri de vengeance
+qu'il pousse.--La honte se change en rage;
+il veut maintenant vaincre ou périr! Les flammes
+doivent répondre aux flammes, et le sang au sang!
+Des flots de ce sang vont couler de nouveau pour le
+triomphe;--car la fureur vaincue va renouveler
+le combat, et ceux qui attaquaient pour vaincre se
+défendent pour conserver leur vie. Conrad voit le
+danger;--il voit ses compagnons succomber sous
+le nombre toujours croissant des ennemis.--«Un
+effort,--encore un effort--pour nous ouvrir le
+cercle de nos ennemis!» Ils se rallient,--se serrent,--chargent,--chancellent;--tout
+est perdu!
+Serrés étroitement de toutes parts,--assaillis
+par le nombre, sans espoir, mais non sans courage,
+ils se défendent encore vaillamment.--Ah! maintenant
+le désordre est dans leurs rangs;--criblés
+de blessures,--culbutés de toutes parts; chacun
+d'eux combat isolément,--sans pousser un cri.--Ils
+tombent épuisés de fatigues plutôt que vaincus;
+et frappent encore jusqu'à ce que la lame échappe à
+leurs mains roidies par la mort.</p>
+
+<p>7. Mais avant que l'ennemi rallié eût recommencé
+le combat, et eût opposé rang d'hommes à rang
+d'hommes et cimeterre à cimeterre, Gulnare et toutes
+ses compagnes du harem avaient été mises en sûreté
+dans une maison de la ville, par ordre de Conrad,
+qui avait commis une garde à leur protection; ces
+femmes essuyaient les larmes que la crainte de la
+mort et du déshonneur leur avait fait répandre. Et
+quand la jeune Gulnare, cette dame aux yeux noirs,
+se rappela ces pensées qu'avait fait naître son désespoir,
+elle s'étonna beaucoup de la courtoisie qui respirait
+dans les accens de Conrad et dans la douceur de
+ses regards. Il était étrange--<i>qu'un</i> brigand, ainsi
+souillé de sang, lui parût plus aimable que Seyd;
+dans ses manières les plus tendres. Le pacha aimait
+comme s'il lui eût semblé que son esclave dût s'estimer
+fort heureuse de l'amour qu'il voulait bien lui
+témoigner. Le corsaire lui avait offert sa protection,
+avait calmé ses terreurs, comme si son hommage
+était dû de droit à la beauté. «Le désir en est coupable;--et
+ce qui est pire pour une femme,--il
+est inutile; cependant je désire revoir ce chef;
+afin de lui faire mes remerciemens, ce que la
+crainte m'a fait oublier, pour la vie qu'il m'a conservée,--et
+dont mon amoureux seigneur ne s'est
+pas souvenu!»</p>
+
+<p>8. Elle l'aperçut, au plus épais du carnage, se
+défendant au milieu des cadavres sanglans, loin de
+sa troupe, et luttant avec un ennemi qui semble
+chèrement acheter le terrain que Conrad est forcé
+de céder, couvert de blessures,--perdant son sang,--ne
+pouvant trouver la mort qu'il cherche, et pris
+enfin pour expier tous les maux qu'il a causés; épargné
+pour languir dans les tourmens et pour vivre
+en vain, tandis que la vengeance méditera de nouveaux
+plans de tortures. Celle-ci étanche son sang
+pour le verser plus tard--mais goutte par goutte:
+car l'œil insatiable de Seyd voudrait le voir toujours
+mourant,--jamais mourir! Est-il possible que ce
+soit lui! lui qu'elle a vu naguère triomphant, quand
+le signe impérieux de sa main sanglante était une
+loi! C'est bien lui!--désarmé, mais non abattu;
+n'ayant qu'un seul regret, celui de conserver la vie.
+Ses blessures sont trop légères, quoiqu'il eût volontiers
+baisé la main qui lui aurait donné la mort.
+Oh! il n'a pu recevoir aucun coup de ceux si nombreux
+qui ont été portés, pour envoyer son ame--dans
+ce lieu dont il se souciait à peine,--au ciel!
+Il doit donc, seul de tous les siens, conserver ce
+souffle de vie, lui qui, plus qu'aucun autre, s'est
+exposé à le perdre? Il sent profondément--ce que
+les cœurs mortels sont destinés à ressentir, lorsque,
+renversés sur la roue de l'inconstante fortune, les
+traitemens du vainqueur leur présagent l'expiation
+de leurs crimes dans de languissantes tortures.--Il
+le sent profondément, tristement; mais le coupable
+orgueil qui l'a conduit à commettre ces actions--l'aide
+maintenant à dissimuler. On remarque
+encore dans son attitude fière et recueillie l'air d'un
+vainqueur plutôt que d'un vaincu. Quoique épuisé
+par les fatigues mortelles de la lutte et le sang qu'il
+a répandu, il en est peu, dans le nombre de ceux
+qui le considèrent, dont le regard soit aussi calme
+et assuré que le sien. Ceux que son bras avait tenus
+à distance, et que son regard seul faisait trembler,
+l'accablent maintenant de clameurs insolentes; les
+braves qui l'ont vu de près n'insultent pas l'ennemi
+qui leur a appris la crainte, et les gardes farouches
+qui le conduisent à sa prison le contemplent en silence,
+pénétrés d'une secrète terreur.</p>
+
+<p>Le médecin lui a été envoyé,--mais non par
+compassion; c'est pour savoir ce que peut encore
+supporter son reste de vie. Ce médecin lui en trouve
+assez pour lui faire porter les plus pesantes chaînes,
+et pour espérer qu'il ne sera pas insensible aux
+aiguillons de la douleur. Demain--oui--au
+coucher du soleil de demain, commencera pour lui
+le supplice affreux du pal; et levés avec les premiers
+rayons du matin, ses ennemis viendront voir comment
+il supportera courageusement ou lâchement ses
+angoisses. De tous les supplices, celui-ci est le plus
+long et le plus cruel; il ajoute la soif à toutes les
+autres agonies, soif que chaque jour la mort oublie
+de venir étancher, tandis que les vautours affamés
+voltigent autour de la fourche patibulaire. «Oh! de
+l'eau!--de l'eau!»--La haine, souriant de contentement,
+se refuse à la prière de la victime;--car,
+s'il boit,--la mort finit ses tourmens.</p>
+
+<p>Ce destin lui était réservé.--Le médecin, les
+gardes sont partis; ils ont laissé l'orgueilleux Conrad
+seul, couvert de chaînes.</p>
+
+<p>10. Il serait inutile de peindre les sentimens qu'il
+éprouve;--il serait même douteux si lui-même en
+avait connaissance. Il est une lutte, un chaos dans
+l'ame: c'est lorsque tous ses élémens sont en convulsions,--sont
+confondus,--qu'ils se heurtent avec
+une sombre et puissante énergie, en grinçant les
+dents d'un impénitent remords, ce démon décevant<a id="footnotetagloc15" name="footnotetagloc15"></a>
+<a href="#footnoteloc15"><sup class="sml">loc15</sup></a>--qui
+n'avait pas encore élevé la voix,--mais qui
+crie maintenant: «Je t'avais averti!» lorsque l'œuvre
+est consommée. Voix inutile! l'ame qui se consume
+sans être domptée peut se tordre,--se révolter,--le
+faible seul se repent! même à cette
+heure solitaire, lorsque les sentimens se foulent, et
+que l'ame se révèle à elle-même avec tous les souvenirs
+du passé,--sans qu'aucune passion, aucune
+pensée dominante s'empare souverainement d'elle;
+en lui dérobant les autres. Mais la sombre et déserte
+perspective de l'ame qui passe en revue ses souvenirs
+du passé,--souvenirs qui se précipitent à travers
+mille issues; les rêves expirans de l'ambition,
+les regrets de l'amour, la gloire en danger, la vie
+elle-même emprisonnée; les joies non goûtées, le
+mépris ou la haine contre ceux qui triomphent de
+notre destinée de misères; le passé sans espérance,
+l'avenir qui s'avance avec trop de rapidité pour penser
+à l'enfer ou au ciel; les actions, les pensées,
+les paroles peut-être jamais rappelées d'une manière
+si aiguë jusqu'à cet instant, bien que jamais oubliées;
+choses légères ou charmantes dans leur tems,
+mais maintenant offertes comme des crimes à l'austère
+réflexion; le sentiment flétrissant du mal non
+révélé, non moins dévorant pour avoir été plus caché;--tout,
+en un mot, tout ce qui peut faire reculer
+d'effroi, ce sépulcre ouvert,--le cœur mis
+à nu, où sont ensevelies tant de douleurs, étalent
+leurs misères, jusqu'à ce que l'orgueil se réveille
+pour arracher ce miroir à l'ame--et le brise.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc15"
+name="footnoteloc15"><b>Note loc15: </b></a><a href="#footnotetagloc15">
+(retour) </a> <i>That juggling fiend</i>.</blockquote>
+
+<p>Oui,--l'orgueil peut voiler et le courage braver
+tout--tout--tout:--l'avenir,--le passé;--la
+plus terrible des défaites. Chacun a des craintes,
+et il n'y a qu'un hypocrite qui les dissimule
+pour s'attirer des louanges. Le lâche aussi dissimule,
+lui dont la forfanterie ne sait que fuir loin
+du danger; mais celui qui ne sait point cacher les
+mouvemens de son ame, envisage la mort de sang
+froid--et meurt. Il a parcouru sa carrière en homme
+réfléchi, et il lui en coûte peu d'épargner à la mort
+la moitié de sa course!</p>
+
+<p>11. C'est dans la chambre la plus élevée de sa
+plus haute tour que le pacha a jeté Conrad et l'a fait
+charger de chaînes. Son palais a été consumé par
+les flammes:--cette forteresse sert à la fois de prison
+à son captif et de retraite à sa cour. Conrad n'a
+pas beaucoup à blâmer cette sentence; si son ennemi
+eût été vaincu, il eût éprouvé le même sort.
+Il est seul;--et dans sa solitude, il est descendu
+dans son cœur coupable: mais il avait endurci ce
+cœur contre l'infortune. Il n'est qu'une seule pensée
+qu'il ne peut--qu'il n'ose aborder: «Oh! comment
+Médora va-t-elle supporter ces nouvelles?» Alors--seulement
+alors--il soulève ses mains en les
+frappant l'une contre l'autre, et repousse avec rage
+les fers dont elles sont chargées. Mais tout-à-coup
+il trouva,--ou feignit de trouver,--on ne fit que
+rêver une espérance, et il sourit en se moquant lui-même
+de sa douleur: «Que la torture vienne quand
+elle le voudra--ou quand elle le pourra; n'ai-je
+pas plus besoin de repos pour me préparer à ce jour
+fatal?» Cela dit, il se traîne lentement vers sa natte;
+et quelles qu'aient été ses visions, il fut promptement
+endormi.</p>
+
+<p>Il était à peine minuit lorsque cette mortelle attaque
+avait commencé. Les plans que Conrad avait
+médités mûrement étaient exécutés; et le démon du
+carnage met si bien à profit la fuite précipitée du
+tems, qu'il avait laissé à peine un crime à commettre.
+Une heure vit Conrad lutter avec les vagues,--déguisé,--découvert,
+conquérant, vaincu,
+saisi, condamné,--tour à tour chef de bande sur
+terre--et pirate sur la mer,--détruisant,--sauvant,--emprisonné--et
+endormi!</p>
+
+<p>12. Il paraît sommeiller dans un calme profond,--car
+sa respiration est à peine sensible.--Ah! trop
+heureux si elle avait cessé pour toujours! Il dort;--mais
+qui se penche sur son sommeil paisible? ses
+ennemis se sont retirés--et il n'a pas d'amis dans
+ces lieux. Serait-ce quelque séraphin envoyé d'en
+haut pour lui apporter sa grâce? non, c'est une forme
+terrestre avec des traits divins! Son bras blanc porte
+une lampe--qu'elle tient soigneusement cachée,
+de peur que les rayons de cette lampe ne frappent
+soudainement la paupière de cet œil fermé, qui ne
+s'ouvrira plus qu'à la douleur pour se refermer encore,--se
+refermer pour jamais. Quelle est cette
+beauté, à l'œil si noir, à la joue si belle et si fraîche,
+au front couronné par des touffes épaisses de
+cheveux tressés et ornés de pierreries, à la forme
+si aérienne,--aux pieds nus qui brillent comme de
+la neige, et se posent si silencieusement sur la terre?--Comment
+est-elle parvenue jusqu'en ces lieux, à
+travers les gardes et la nuit la plus épaisse? Ah!
+demandez plutôt ce qu'une femme ne peut oser, une
+femme que la jeunesse et la pitié conduisent comme
+toi, ô Gulnare!</p>
+
+<p>Elle n'avait pu dormir;--et tandis que le pacha
+repose dans des songes troublés par l'image de son
+prisonnier, Gulnare s'est échappée de sa couche--en
+emportant l'anneau qui lui sert de sceau, et dont
+souvent elle avait orné sa main dans ses jeux folâtres.--Munie
+de ce signe respecté, à peine questionnée,
+elle pénètre à travers les gardes assoupis
+qui obéissent à ce signe tout puissant sur eux. Harassés
+de fatigues, épuisés par les coups échangés
+dans le combat, leurs yeux envient le repos de Conrad.
+Abattus, et laissant à chaque instant retomber
+leur tête appesantie par le sommeil, ils étendent
+leurs membres, et cessent de veiller; ils n'ont fait
+que lever leurs têtes pour saluer l'anneau du pacha,
+sans demander qui le porte et quel est l'usage qui
+en doit être fait.</p>
+
+<p>13. Gulnare est étonnée de ce qu'elle voit. «Peut-il
+dormir avec calme, dit-elle, tandis que d'autres
+yeux pleurent sa défaite ou le carnage de son bras,
+et que mon inquiétude sans repos me fait errer la
+nuit dans ce lieu?--Quel charme soudain m'a rendu
+cet homme si cher? Il est vrai--c'est à lui que je
+dois ma vie, et plus que la vie, car il nous a sauvées,
+moi et mes compagnes, d'un sort pire que le
+malheur. Cette réflexion est tardive;--mais chut!
+--son sommeil s'interrompt;--comme il soupire
+pesamment!--il a fait un mouvement--il s'éveille!»</p>
+
+<p>Conrad a soulevé sa tête,--et ébloui par la
+clarté de la lampe, son œil doute de la réalité de ce
+qu'il voit; il a remué sa main:--le froissement
+de sa chaîne l'a averti trop rudement qu'il vivait
+encore. «Quelle est cette forme? si ce n'est pas une
+figure aérienne, mon geolier est doué d'une merveilleuse
+beauté!»</p>
+
+<p>«Pirate! tu ne me connais pas;--mais je suis
+un être reconnaissant pour une action que tu as trop
+rarement accomplie. Regarde-moi,--et rappelle-toi
+celle que tu as sauvée des flammes et des mains
+de ta bande encore plus effrayante. Je viens te voir
+au milieu des ténèbres:--je sais à peine pourquoi;--cependant
+ne frémis point,--je ne voudrais
+pas te voir mourir.»</p>
+
+<p>«S'il en est ainsi, compatissante dame! ton œil
+est le seul ici qui ne se fera pas une fête de mon supplice.
+Mes ennemis ont eu pour eux les chances du
+hasard,--qu'ils usent de leurs droits. Mais, quoiqu'il
+en soit, je les remercie de leur courtoisie ou
+de la tienne pour m'envoyer un confesseur aussi
+aimable que toi.»</p>
+
+<p>Quelqu'étrange que cela paraisse,--cependant
+il existe une espèce de gaîté dans l'extrême infortune,--gaîté
+qui n'apporte pas de soulagement,--car
+la gaîté du malheur ne trompe jamais; son
+sourire est plein d'amertume,--mais c'est encore
+un sourire. Quelquefois même il a accompagné les
+plus sages et les plus vertueux jusque sur l'échafaud<a id="footnotetagc11" name="footnotetagc11"></a>
+<a href="#footnotec11"><sup class="sml">c11</sup></a>,
+qui a été l'écho de leurs plaisanteries! Cependant
+cette gaîté apparente n'est point réelle pour
+eux; elle peut tromper tous les cœurs, excepté ceux
+qu'elle déguise. Quel que fût le sentiment qui se
+manifesta d'abord sur les traits de Conrad, un sourire
+sauvage a déridé son front indompté; et ces
+accens qu'il proféra exprimaient la gaîté, comme si
+c'était la dernière dont il dût jouir sur la terre. Cependant
+elle était contraire à sa nature;--car, pendant
+la durée de sa courte vie, il eut peu de pensées
+étrangères à la tristesse et aux combats.</p>
+
+<p>14. «Corsaire! ta sentence est prononcée:--mais
+j'ai le pouvoir d'adoucir la colère du pacha
+dans ses heures les plus cruelles. Je voudrais te sauver;--oui,
+bien plus,--je voudrais te sauver
+dès à présent; mais--ni le tems qui presse,--ni
+tes forces épuisées ne me permettent de l'espérer.
+Cependant tout ce qui sera en mon pouvoir, je le
+voudrai; au moins je ferai tout pour retarder l'exécution
+de la sentence qui te laisse à peine un jour.
+Tenter davantage maintenant perdrait tout;--toi-même
+tu te refuserais à une tentative qui ne nous
+procurerait qu'une perte commune.»</p>
+
+<p>«Oui!--je m'y refuserais;--mon ame est préparée
+à tout: je suis tombé trop bas pour craindre
+une nouvelle chute. Ne t'expose pas toi-même au
+danger; je ne pourrais me bercer de l'espérance
+d'échapper à des ennemis avec lesquels je ne puis
+pas combattre. Incapable de vaincre,--fuirai-je
+lâchement, le seul de ma troupe qui n'aura pas
+voulu mourir? Cependant il est un être--vers lequel
+se reporte ma pensée, et je sens que ces yeux
+s'attendrissent pour elle jusqu'aux larmes. Mes seules
+ressources dans le chemin de la vie que j'ai parcouru
+étaient--mon navire,--mon épée,--mon
+amie,--mon Dieu! Le dernier, je l'ai abandonné
+dans ma jeunesse;--il m'abandonne maintenant:--l'homme
+qui m'humilie aujourd'hui ne fait qu'accomplir
+ses volontés. Je n'ai pas la pensée de me
+moquer de son trône par des prières arrachées aux
+souffrances d'un lâche et rampant désespoir; c'est
+assez que je respire--pour que je puisse tout supporter.
+Mon épée est tombée de cette indigne main
+qui eût dû mieux répondre à la bravoure de la troupe
+qu'elle commandait; mon navire est englouti dans
+les flots, où il est au pouvoir du pacha;--mais
+mon amie,--pour elle encore ma voix pourrait
+monter en prière vers le ciel. Oh! elle est tout ce
+qui peut me rattacher à la terre.--Ma mort va
+briser un cœur qui a pour moi plus qu'une légitime
+tendresse, une forme si belle--que, jusqu'à ce que
+j'aie vu la tienne, ô Gulnare! mes yeux n'avaient
+jamais demandé s'il s'en trouvait sur la terre d'aussi
+belle!»</p>
+
+<p>--«Tu en aimes donc une autre!--Mais que
+m'importe à moi cela?--cela ne m'importe pas,--non,
+sans doute, jamais cela ne m'importera.
+Mais cependant--tu aimes--et--oh! j'envie
+ceux dont les cœurs peuvent se reposer sur
+des cœurs aussi fidèles qu'eux, et qui n'ont jamais
+éprouvé ce vide--cette pensée inquiète qui soupire
+après des visions--comme la mienne en est tourmentée.»</p>
+
+<p>«O femme!--j'avais pensé que tu aimais celui
+pour lequel mon bras t'avait sauvée d'une tombe enflammée!»</p>
+
+<p>«Moi, avoir de l'amour pour le farouche Seyd!
+oh!--non--non--non, jamais. Cependant ce
+cœur, qui ne fait plus d'efforts pour l'aimer, s'est
+efforcé autrefois de répondre à sa passion,--mais
+il n'a pu réussir. Je l'ai éprouvé--et je l'éprouve
+encore,--l'amour ne peut exister qu'avec la liberté.
+Je suis une esclave; une esclave favorite, il est vrai,
+destinée à partager la splendeur de mon maître, et
+à paraître la femme la plus heureuse! Souvent je
+suis condamnée à entendre cette question: «M'aimes-tu?»
+et je brûle de répondre: «Non!» Oh! il
+est dur de supporter cette tendresse, et de s'efforcer
+vainement de la payer de retour; mais il est
+encore plus dur de supporter les répugnances du
+cœur, et de cacher aux yeux de celui qui l'inspire
+un sentiment différent de celui de l'amour. Il me
+prend une main que je ne lui donne pas--ni ne
+refuse;--le pouls de cette main n'est ni plus lent
+--ni plus rapide,--mais il reste calme et froid;
+et quand elle m'est rendue, elle retombe comme un
+poids inanimé, en s'éloignant de l'homme que je
+n'ai jamais aimé assez pour le haïr. Mes lèvres,
+après avoir reçu ses caresses, n'en sont pas plus
+brûlantes, et le souvenir qu'elles me laissent glacé
+tous mes sens. Oui,--si j'avais jamais éprouvé le
+dévouement de la passion, j'aurais pu lui faire succéder
+la haine, mais encore--je le vois partir sans
+que j'en éprouve de regrets,--et revenir sans que
+je le désire;--et souvent, lorsqu'il est près de
+moi,--il est bien loin de ma pensée. Quand la réflexion
+arrivera--et elle doit arriver--je crains
+qu'elle m'apporte le dégoût. Je suis son esclave;--mais
+en dépit de l'orgueil, le titre de sa fiancée
+pour moi serait pire que l'esclavage. Oh! que cette
+dot de son cœur ne m'est-elle enlevée! ou, s'il en
+cherchait une autre, et qu'il me laissât en repos--hier
+encore--j'aurais dit en paix! Oui, si je feins
+maintenant une tendresse qui ne m'est pas habituelle
+pour lui, souviens-toi,--captif! souviens-toi
+que c'est pour briser tes chaînes; pour te payer
+la vie que je te dois; pour te rendre à cette femme
+qui t'est si chère, et qui partage un amour tel que
+je n'en connaîtrai jamais. Adieu!--le matin commence
+à poindre,--je dois te quitter: il m'en
+coûtera cher,--mais ne crains pas la mort d'aujourd'hui!</p>
+
+<p>15. Elle pressa ses mains enchaînées contre son
+cœur, baissa la tête, puis se retira sans bruit et disparut
+comme un songe. Était-ce bien elle qui était
+là? et Conrad est-il seul maintenant? Quelle perle
+précieuse est tombée et a brillé sur ses fers? c'est
+une des larmes les plus sacrées, versée sur les malheurs
+d'un étranger, qui s'échappe une fois--brillante--pure,
+des yeux de la pitié, déjà polie par
+une main divine!</p>
+
+<p>Oh! elle est trop persuasive,--trop dangereusement
+chère--la larme inappréciable qui tombe des
+yeux de la femme! cette arme de sa faiblesse qu'elle
+peut employer pour attendrir,--sauver,--subjuguer;--tout
+à la fois sa lance et son bouclier.
+Évitez-la,--la vertu s'amollit et la sagesse tombe
+dans l'erreur, pour se confier trop tendrement à
+cette expression de douleur de la beauté! Qui a
+perdu un monde et fait fuir un héros? la larme timide
+de l'œil de Cléopâtre. Cependant la faute du
+tendre triumvir doit être excusée; pour une larme,--combien
+perdent non-seulement la terre,--mais
+le ciel! livrent leurs ames à l'éternel ennemi de
+l'homme, et comblent leur malheur pour épargner
+celui de quelque beauté volage!</p>
+
+<p>16. Il est jour,--et sur les traits altérés de
+Conrad viennent jouer ses rayons--sans lui ramener
+les espérances de la veille. Que deviendra-t-il avant
+la nuit? peut-être un corps sans vie sur lequel les
+corbeaux agiteront leurs ailes funèbres, que son œil
+éteint et fermé n'apercevra point, tandis que ce soleil
+se couchera, et que la rosée du soir froide,--humide--et
+épaisse tombera sur ses membres roidis,
+en rafraîchissant la terre--et en ranimant tout
+dans la nature, excepté son cadavre!--</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Troisième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<p><span class="rig">Come vedi--ancor non m'abandonna.</span><br>
+
+<span class="rig">(Dante.)</span><br></p>
+
+<p>1. Brillant d'une plus aimable splendeur sur la
+fin de sa carrière, le soleil couchant s'abaisse avec
+lenteur le long des collines de la Morée. Il ne brille
+pas d'un éclat obscurci, comme dans les climats du
+Nord, mais c'est un rayonnement sans nuage d'une
+flamme vivante! Le rayon jaune qu'il jette sur l'abîme
+silencieux dore les vagues verdâtres, étincelantes de
+ses tremblans reflets. C'est sur le vieux rocher d'Égine
+et sur l'île d'Hydra que le dieu de la gaîté répand
+son dernier sourire. Se complaisant sur ses
+propres domaines, qu'il quitte à regret, c'est là
+qu'il aime à verser ses rayons, quoique ses autels n'y
+reçoivent plus l'encens de ses adorateurs. Les ombres
+des montagnes descendent au loin et baisent
+ton golfe glorieux, invincue Salamine! Leurs arcs
+d'azur rencontrent les doux regards du soleil dans la
+vaste étendue des airs, colorés d'une pourpre plus
+foncée, et des teintes plus tendres, jetées sur leurs
+cimes, marquent sa course triomphante, et reproduisent
+les couleurs du ciel; jusqu'à ce que, dérobé
+par une ombre profonde à la terre et à l'océan, le
+soleil disparaisse derrière son rocher de Delphes
+pour se jeter dans les bras du sommeil.</p>
+
+<p>Ce fut dans un soir pareil qu'il jeta ses rayons les
+plus pâles, lorsque, Athènes! le plus sage de tes
+enfans le salua pour la dernière fois. Avec quelle inquiétude
+les meilleurs de tes enfans attendaient son
+dernier rayon d'adieu qui devait terminer le dernier
+jour de leur sage<a id="footnotetagc12" name="footnotetagc12"></a>
+<a href="#footnotec12"><sup class="sml">c12</sup></a> condamné injustement à
+boire la ciguë! «Pas encore,--pas encore--le
+soleil s'arrête sur la colline,--l'heure précieuse
+de l'adieu dure encore; mais triste est sa lumière
+aux yeux agonisans, et sombres sont les teintes des
+montagnes qui lui paraissaient autrefois si chères.»
+Phébus sembla couvrir de voiles lugubres la contrée
+délicieuse qui n'avait encore connu que son sourire;
+mais avant qu'il eût disparu derrière la cime du Cithéron,
+la coupe fatale fut vidée,--l'esprit vital
+avait fui; l'ame de celui qui dédaigna de craindre
+ou de fuir,--qui vécut et mourut comme nul mortel
+ne peut vivre ou mourir!</p>
+
+<p>Mais regardez! depuis les hauteurs de l'Hymette
+jusqu'à la plaine, la reine de la nuit impose son
+règne silencieux<a id="footnotetagc13" name="footnotetagc13"></a>
+<a href="#footnotec13"><sup class="sml">c13</sup></a>. Aucune nébuleuse vapeur, messagère
+de l'orage, ne couvre sa belle face, n'entoure
+d'un cercle sa forme lumineuse. Là, la blanche
+colonne, avec sa corniche scintillant aux rayons
+de la lune qui se jouent dans ses ciselures, reçoit
+ses grâcieux baisers, et, couronné de ses tremblans
+rayons, l'emblème de Phébé étincelle sur le haut
+minaret. Les bosquets d'oliviers dispersés au loin
+comme des taches sombres, là où le modeste Céphise
+verse son onde épuisée; le cyprès qui jette une ombre
+mélancolique près de la sainte mosquée; la brillante
+tourelle du gai kiosque<a id="footnotetagc14" name="footnotetagc14"></a>
+<a href="#footnotec14"><sup class="sml">c14</sup></a>; triste et sombre au
+milieu du calme religieux, le palmier solitaire près
+du temple de Thésée: tous ces objets, empreints de
+diverses couleurs, arrêtent les regards,--et stupide
+serait celui qui passerait sans émotion dans ces lieux.</p>
+
+<p>Plus loin la mer Égée, dont le mugissement ne
+se fait plus entendre, assoupit par des caresses le
+courroux de son vaste sein soulevé par la guerre des
+élémens, et déploie dans des teintes plus douces une
+immense surface de saphir et d'or, mêlée avec les
+ombres de maintes îles lointaines qui offrent un aspect
+menaçant--là où l'aimable océan semble sourire<a id="footnotetagc15" name="footnotetagc15"></a>
+<a href="#footnotec15"><sup class="sml">c15</sup></a>.</p>
+
+<p>2. Je m'écarte de mon sujet.--Pourquoi tourné-je
+mes pensées vers toi, contrée du soleil? Oh!
+qui peut contempler la mer qui baigne tes rivages,
+et ne pas s'arrêter à ton nom, quel que soit le sujet
+que l'on traite, tant il y a de magie dans tout ce qui
+parle de toi? Quel est celui qui, ayant vu se coucher
+le soleil sur toi, ô belle Athènes! pourrait jamais
+oublier la scène que tu présentes à cette heure merveilleuse
+du soir? Ce n'est pas celui--dont le cœur
+ne connaît ni tems ni distance, et qu'un charme
+magique retient dans le parage des Cyclades! Cet
+hommage ne paraîtra point étranger à ses chants;
+l'île de son corsaire fit autrefois partie de ton domaine:--puisse-t-elle,
+en recouvrant la liberté,
+redevenir encore la tienne!</p>
+
+<p>3. Le soleil s'est couché;--et, plus sombre que
+la nuit, le cœur de Médora défaille près du signal
+de feu placé sur la hauteur de la tour.--Le troisième
+jour s'est écoulé:--avec lui Conrad n'arrive
+pas,--n'envoie pas de message,--l'infidèle! Le
+vent a été beau, quoique faible, et il ne s'est point
+élevé de tempête. Hier au soir le navire d'Anselme
+est rentré dans la baie; et cependant les seules nouvelles
+qu'il apporte, c'est qu'il n'a point rencontré
+Conrad! Cruelle, comme elle l'est maintenant, bien
+différente serait l'histoire, si Conrad eût attendu
+cette voile pour combattre.</p>
+
+<p>La brise de la nuit commence à fraîchir;--Médora
+a passé ce jour à épier tout ce que l'espérance
+peut lui faire prendre pour un mât; elle est assise
+tristement--sur la hauteur.--L'impatience l'entraîne
+sur le rivage de la mer à l'heure de minuit;
+là elle erre désolée, sans sentir l'écume des flots qui
+souvent venait jaillir sur ses vêtemens, et l'avertissait
+de s'éloigner. Elle ne la voyait pas,--ne la
+sentait pas,--ne pouvait quitter ce rivage; elle
+ne sentait pas le froid de cette écume:--le froid
+seul qu'elle éprouvait était sur son cœur. Ce retard
+lui occasionna une telle certitude du malheur, que
+la vue du vaisseau de Conrad lui eût fait perdre
+également la vie ou la raison.</p>
+
+<p>Enfin arrive--un pauvre bateau tout brisé, dont
+l'équipage a d'abord aperçu celle qu'il cherche.
+Quelques-uns d'entre ces hommes ont des blessures
+sanglantes:--tous sont dans un état pitoyable.--Ils
+sont peu nombreux;--à peine comprennent-ils
+comment ils ont pu échapper:--<i>c'est là</i> tout ce
+qu'ils savent. Silencieux, abattus, chacun d'eux paraît
+attendre que la triste voix de son compagnon
+exprime ses doutes sur le sort de Conrad. Ils auraient
+pu dire quelque chose; mais ils semblaient
+craindre de confier leurs paroles à l'oreille de Médora.
+Elle les a compris, et cependant elle n'a point
+succombé,--elle n'a pas même tremblé--en apprenant
+ce malheur accablant, ce délaissement terrible.</p>
+
+<p>Sous les traits délicats et tendres de Médora se
+cachaient de hauts sentimens, qui ne se manifestaient
+que lorsqu'ils avaient acquis toute leur énergie. Cependant,
+aussi long-tems que l'espérance lui restait,--ces
+sentimens s'exprimaient par de l'attendrissement,--du
+désordre--et des larmes;--quand
+tout était perdu,--cette sensibilité ne s'éteignait
+pas,--mais elle sommeillait; et de ce
+sommeil apparent naissait cette énergie qui lui disait:
+«Puisqu'il ne te reste rien à aimer,--il
+ne te reste également rien à craindre.» Cette énergie
+était supérieure à la nature; elle était semblable
+à ce brûlant et puissant délire qui naît de l'accès de
+la fièvre dévorante.</p>
+
+<p>«Vous restez silencieux,--dit-elle.--Je ne
+voudrais pas entendre ce que vous pouvez me raconter;--ne
+parlez pas,--ne murmurez pas ce
+nom:--car je sais bien tout.--Cependant je voudrais
+vous demander--mes lèvres se refusent
+presque à le dire;--que votre réponse soit brève:--dites-moi
+où il repose?»</p>
+
+<p>«Madame! nous l'ignorons,--à peine avons-nous
+pu sauver notre vie; mais il y en a un d'entre
+nous qui soutient qu'il n'est pas mort: il l'a vu saisir,
+couvert de blessures sanglantes,--mais vivant
+encore.»</p>
+
+<p>Elle n'en put entendre davantage: c'était en vain
+qu'elle s'y efforçait;--le sang bout dans ses veines;--toutes
+ses pensées s'agitent,--jusqu'à ce que,
+dans cette lutte opiniâtre, son ame accablée succombe
+à ces paroles. Elle chancelle,--tombe, et
+les vagues allaient peut-être l'arracher sans vie à un
+autre tombeau; mais ces hommes aux mains rudes,
+bien que leurs yeux soient noyés de larmes, se sont
+empressés de venir à son aide avec la promptitude
+que commande la pitié. Ils versent sur cette joue
+pâle comme la mort la rosée de l'Océan, relèvent
+Médora,--agitent l'air sur sa figure,--et la soutiennent
+jusqu'à ce qu'elle revienne à la vie. Ils réveillent
+ses femmes, et laissent aux mains des matrones
+cette forme défaillante dont l'aspect les fait
+gémir de douleur. Ils s'en vont à la caverne d'Anselme
+pour lui faire part de ces affligeantes nouvelles--et
+de leur courte victoire.</p>
+
+<p>4. Dans cette assemblée farouche retentissent des
+paroles hardies et étranges; il s'élève des pensées
+de rançon, de guerre et de vengeance, de tout, excepté
+de paix ou de fuite. L'esprit de Conrad respire
+encore dans leur conseil et leur défend le désespoir.
+Quel que soit son destin,--les cœurs qu'il
+a inspirés et commandés le sauveront vivant, ou
+apaiseront son ombre irritée. Malheur à ses ennemis!
+il reste encore un petit nombre de ses braves
+dont les actions sont audacieuses, comme leurs cœurs
+sont fidèles.</p>
+
+<p>5. Le cruel Seyd est dans la chambre secrète du
+harem rêvant au sort de son captif. Ses pensées sont
+alternativement partagées entre l'amour et la haine,
+tantôt avec Gulnare, et tantôt dans la prison de
+Conrad. Étendue à ses pieds, la belle esclave épie
+les mouvemens de son front.--Elle voudrait adoucir
+les noires pensées de son ame, en jetant sur lui
+les regards inquiets de son œil large et noir, qui
+cherche inutilement dans les siens un retour de sympathie;
+il fait semblant de <i>les</i> tenir constamment sur
+les grains de son chapelet<a id="footnotetagc16" name="footnotetagc16"></a>
+<a href="#footnotec16"><sup class="sml6">c1</sup></a>, mais c'est seulement
+sur les tortures de sa victime qu'il les tient fixés.</p>
+
+<p>--«Pacha! la victoire de ce jour t'appartient;
+elle s'est fixée sur la crête de ton cimier:--Conrad
+est pris,--le reste est tombé! Le sort de Conrad
+est résolu:--il doit mourir, et il a bien mérité ce
+châtiment;--cependant il me paraît trop indigne
+de ta haine. Je pense qu'en le délivrant un moment,
+pour lui parler de rançon, en exigeant tous ses trésors,
+serait un moyen plus sage. La renommée
+vante beaucoup ses richesses de pirate;--que mon
+pacha n'en est-il le maître! Pendant ce tems, abattu,--affaibli
+par ce fatal combat,--surveillé,--suivi,--il
+serait toujours une proie facile; mais
+une fois mort,--le reste de sa troupe embarquera
+ses richesses et les leurs pour chercher une retraite
+plus sûre.»</p>
+
+<p>«Gulnare!--si pour chaque goutte de son sang
+on m'offrait un diamant aussi riche que le diadême
+de Stamboul; si pour chacun de ses cheveux on faisait
+briller à mes yeux une mine massive d'or vierge;
+si tout ce que nos contes arabes racontent ou font
+rêver de trésors et de richesses était devant moi,--tous
+ces trésors ne pourraient racheter le pirate!
+Ils ne retarderaient pas seulement son supplice d'une
+heure, si je ne le savais enchaîné et en mon pouvoir;
+et si, dans ma soif de vengeance, je ne méditais
+encore sur les tortures qui durent le plus long-tems
+et tuent le plus tard possible.»</p>
+
+<p>«C'est bien,--Seyd!--Je ne cherche pas à
+comprimer ta rage; elle est trop justement excitée
+pour souffrir la pitié: mes pensées étaient seulement
+de t'assurer ses richesses.--Ainsi relâché, il n'aurait
+pas été libre. Rendu incapable de te nuire,
+privé de la moitié de sa troupe, il pourrait retomber
+entre tes mains à ton premier signal.»</p>
+
+<p>--«Il pourrait retomber en mes mains!--et je
+le relâcherais alors pour un jour,--quand le misérable
+est déjà dans mes mains? Relâcher mon ennemi!--à
+la prière de qui?--de la tienne! belle
+solliciteuse!--C'est là cette vertueuse reconnaissance
+que t'inspire la conduite du giaour envers toi
+et les autres femmes, sans doute parce qu'il t'a
+épargnée,--sans s'inquiéter si sa capture était
+belle! Mes remerciemens et mes éloges lui sont aussi
+dûs.--Maintenant écoute! j'ai un conseil à faire
+entendre à ton oreille gentille: je me défie de toi,
+femme! et chacune de tes paroles imprime le sceau
+de la vérité aux soupçons qui m'ont été inspirés.
+Portée dans ses bras à travers les flammes qui consumaient
+le sérail,--dis, avais-tu du regret d'être
+ainsi emportée par lui? Tu n'as pas besoin de répondre;--ta
+confusion parle, par la rougeur qui
+monte déjà à tes joues coupables. Alors, aimable
+dame, pense à toi! et prends garde: ce n'est pas
+seulement <i>sa</i> vie qui demande un tel soin! Encore
+une parole--oui--je n'en demande pas davantage.
+Maudit fut le moment où il t'emporta loin des
+flammes; mieux eût valu--mais--non--alors
+j'aurais gémi sur toi avec la douleur d'un amant,--maintenant
+c'est ton maître qui t'avertit,--femme
+perfide! Ne sais-tu pas que je puis couper
+tes ailes volages? Ce n'est pas seulement par des
+paroles que je châtie ceux qui m'outragent; prends
+garde à toi:--ne pense pas que ta perfidie reste
+impunie!»</p>
+
+<p>Il se lève--et il s'éloigne lentement, l'air sévère,
+la rage dans les regards et la menace dans ses
+adieux. Ah! peu en a été émue cette reine des femmes
+fortes--qu'un front irrité n'a jamais effrayée, que
+les menaces n'ont jamais subjuguée. Seyd ne connaissait
+guère ton cœur, ô Gulnare! il ne savait pas
+combien l'amour avait sur lui d'empire, et de quelle
+audace la persécution pouvait le rendre capable. Les
+soupçons du pacha lui parurent des outrages,--car
+elle ne connaissait pas encore combien étaient
+profondes les racines d'où naissait sa compassion.--Elle
+était une esclave;--par cela seul tout captif
+avait des droits à son intérêt, et ce sentiment ne
+différait d'un autre que de nom. Démêlant à peine
+les motifs des sentimens qui l'agitent,--ne tenant
+nul compte de la colère du pacha, elle voulut s'exposer
+à de nouveaux dangers, en essayant encore de
+calmer sa haine,--jusqu'à ce que s'éleva dans son
+esprit ce combat de la pensée, source des malheurs
+de la femme!</p>
+
+<p>6. Cependant--pleins d'anxiété--tristement
+longs--calmes et uniformes s'écoulent les jours et
+les nuits de Conrad.--Si son ame n'avait pas su
+dompter la terreur, elle n'eût pu supporter ce redoutable
+intervalle du doute et de la crainte, lorsque
+chaque heure pouvait le condamner à un supplice
+pire que la mort; lorsque chaque pas que
+répétait l'écho de la porte de sa prison pouvait être
+celui de l'homme qui devait le conduire où le pieu
+fatal l'attendait: lorsque chaque voix qui frappait
+son oreille pouvait être la dernière qu'il lui était permis
+d'entendre: si son ame n'avait pu dompter la
+terreur,--cet esprit austère et haut eût prouvé
+qu'il était aussi peu disposé à mourir qu'incapable
+de s'en préserver. Il était abattu,--peut-être vaincu;--cependant
+il supportait en silence ce conflit de
+pensées plus redoutables que tout ce qu'il avait essuyé
+jusqu'alors. La chaleur du combat, le fracas
+des tempêtes laissent à peine une idée assez inactive
+pour être un tourment; mais emprisonné et chargé
+de fers dans une étroite solitude, se torturer, en
+proie à tous les souvenirs les plus divers; méditer
+sans cesse sur son propre cœur, sur ses irréparables
+fautes, sur son destin futur;--se voir dans l'impossibilité
+d'éviter ce dernier--et de réparer les
+premières;--compter les heures qui nous poussent
+impérieusement à notre fin, sans avoir un ami
+pour nous consoler, et redire aux autres que la mort
+a été reçue par nous comme un bien; autour de
+nous des ennemis toujours prêts à mentir sur notre
+vie passée, et à calomnier nos derniers instans;
+avoir devant soi des tortures que l'ame se sent capable
+de braver, quoiqu'elle doute si la chair frémissante
+sera assez forte pour les supporter, et si
+un simple cri ne déshonorera pas les plus beaux
+sentimens, et ne lui ravira pas la plus noble gloire,
+celle du courage; la vie que l'on perd ici-bas, se la
+voir déniée en haut par ceux qui s'arrogent le monopole
+des faveurs du ciel; et surtout se voir ravir
+quelque chose de plus qu'un paradis douteux--le
+ciel de nos espérances terrestres--celle qui est la
+bien-aimée de nos cœurs; telles sont les pensées dont
+un captif est assiégé, et qui lui font éprouver des
+angoisses qui surpassent les douleurs mortelles: ce
+sont ces pensées qui assiégeaient Conrad.--Les
+supporte-t-il lâchement ou avec courage? puisqu'il
+n'y succombe pas, il faut bien qu'il en soit ainsi!</p>
+
+<p>7. Le premier jour est passé, il n'a pas vu Gulnare;--le
+second--le troisième--elle n'est pas
+encore revenue; mais ce que ses paroles avaient
+avancé, ses charmes l'ont accompli, ou autrement
+il n'aurait pas vu un autre soleil. Le quatrième s'est
+écoulé, et avec la nuit une tempête est venue mêler
+sa puissance de terreur à celle des ténèbres. Oh!
+comme Conrad prêtait avidement l'oreille aux mugissemens
+de l'abîme, qui jusqu'alors n'avaient pas
+encore interrompu son sommeil! et son imagination
+sauvage s'égare dans de plus sauvages désirs,
+inspirée qu'elle est par la lutte de son propre élément!
+Souvent il s'était élancé sur ces vagues ailées,
+et il aimait leur rudesse impétueuse qui rendait sa
+course plus rapide. Et maintenant le mugissement
+de l'océan qui retentit à son oreille est pour lui une
+voix depuis long-tems connue, qui lui dit--hélas!
+que c'est vainement qu'elle est si près de lui!</p>
+
+<p>Le vent au-dessus de lui fait entendre de lourds
+sifflemens; et, doublement retentissans, les nuages
+qui portent le tonnerre ébranlent la tourelle de sa
+prison; la foudre reluit à travers les barreaux, et
+réjouit plus le cœur de Conrad que l'astre de la
+nuit. Il traîne sa lourde chaîne vers ces barreaux
+éclairés pour y attirer le tonnerre, en désirant <i>que
+ce péril</i> ne fût pas vain. Il soulève ses bras chargés
+de fers vers le ciel, en le priant de lancer dans sa
+pitié un de ses carreaux enflammés pour l'anéantir:
+le fer qu'il porte et sa prière impie les attirent également.--La
+tempête roule au loin et dédaigne de
+frapper; ses voix retentissantes s'affaiblissent dans
+le lointain,--elles s'éteignent.--Conrad se retrouve
+seul, comme si quelque ami infidèle eût dédaigné
+d'écouter ses gémissemens.</p>
+
+<p>8. L'heure de minuit est passée,--et un pas léger
+s'approche de la porte massive;--il s'arrête,--il
+s'approche de nouveau; le verrou criant et la
+clef au son triste tournent légèrement: son cœur l'a
+devinée,--c'est la belle Gulnare! Quels que soient
+ses péchés, cette femme est pour lui un ange protecteur,
+et belle aussi comme l'imagination d'un ermite
+pourrait la peindre. Cependant elle est changée
+depuis qu'elle est venue pour la première fois dans
+cette prison; sa joue est plus pâle, sa démarche plus
+chancelante. Elle tourne vers le prisonnier son œil
+noir et inquiet, et ce regard exprime avant ses paroles
+ces mots: «Tu dois mourir! oui, tu dois
+mourir; il ne te reste qu'une ressource, la dernière,--la
+pire de toutes,--si les tortures ne la surpassaient
+encore.»</p>
+
+<p>«Femme! je n'en dénie aucune;--mes lèvres
+expriment ce qu'elles ont déjà exprimé:--Conrad
+est toujours le même. Pourquoi veux-tu chercher à
+sauver la vie d'un condamné, et l'arracher à la sentence
+qu'il a méritée? Oui, je l'ai bien méritée--non
+seul ici peut-être--j'ai bien mérité la vengeance
+de Seyd par de nombreuses actions coupables.»</p>
+
+<p>--«Tu me demandes pourquoi? pourquoi--oh!
+n'as-tu pas sauvé ma vie d'un sort plus horrible
+que celui de l'esclavage? Tu me demandes pourquoi?--le
+malheur t'a-t-il aveuglé sur les tendres
+entreprises de l'esprit d'une femme? et dois-je te le
+dire? quoique mon cœur ressente tout ce que la
+femme peut ressentir, sans pouvoir l'avouer--en
+dépit de tes crimes--ce cœur le ressent pour toi.
+Il a éprouvé pour toi de la crainte,--de la reconnaissance,--de
+la pitié, de la folie,--de l'amour.
+Ne réplique pas, ne me conte plus ton histoire, ne
+me dis plus que tu en aimes une autre--et que je
+t'aime en vain. Quoiqu'elle soit aussi tendre que moi,
+qu'elle soit plus belle, je me précipite dans un danger
+qu'elle n'oserait pas affronter. Son cœur, auquel
+le tien est si fidèle, est-il digne du tien? Si je t'appartenais,--tu
+ne serais pas seul ici maintenant.
+Épouse d'un proscrit,--elle laisse son époux errer
+seul sur les vagues! Qui retient dans sa demeure
+une si galante dame? Mais assez de paroles,--et
+sur ta tête et sur la mienne un sabre tranchant est
+suspendu par un simple fil; si tu as encore du courage,
+et que tu veuilles être libre, prends ce poignard,
+lève-toi et suis-moi!»</p>
+
+<p>«Oui,--et mes chaînes! mes pieds, parés de
+ces ornemens, traverseront avec grâce les gardes
+endormis! Tu l'as oublié,--est-ce là un accoutrement
+pour fuir? ou est-il plus propre que tout autre
+au combat?»</p>
+
+<p>«Défiant corsaire! j'ai gagné la garde, toujours
+prête à se révolter et avide d'or. Une seule de mes
+paroles fera tomber tes chaînes; sans un pareil secours
+comment pourrais-je rester ici? Depuis que
+nous nous sommes rencontrés, j'ai mis le tems à
+profit; et si je me suis rendue coupable, c'est toi
+qui a causé mon crime. Un crime!--ce n'est pas
+être criminelle que de punir ceux de Seyd. Ce tyran
+détesté, Conrad,--il doit mourir! Je te vois frémir;--mon
+ame est bien changée:--elle a été
+outragée,--méprisée,--avilie;--elle sera vengée.--Accusée
+d'une trahison que jusqu'ici mon
+cœur avait dédaignée,--trop fidèle, quoique enchaînée
+dans une servitude trop amère; oui, tu souris!--mais
+il avait peu de motifs de se plaindre:
+je n'étais pas alors perfide,--et toi, tu ne m'étais
+pas encore si cher. Mais Seyd l'a soutenu;--et les
+jaloux, ces tyrans qui, en nous tourmentant, nous
+portent à les trahir, méritent bien le sort que leurs
+lèvres toujours maussades prédisent. Je ne l'ai jamais
+aimé;--il m'acheta--quelque peu cher--puisqu'avec
+moi se trouvait un cœur qu'il n'avait pu
+acheter. Je fus une esclave docile; il a dit que,
+pour sa récompense, j'aurais fui volontiers avec toi.
+C'était faux, tu le sais;--mais que de tels augures
+se repentent de leurs prévisions! leurs paroles sont
+des outrages qui rendent leurs prévisions véritables.
+Ce n'était pas à ma prière qu'il suspendait ta mort;
+cette grâce éphémère n'était que pour lui donner
+le tems de préparer de nouveaux supplices pour te
+torturer, et pour augmenter mon désespoir. Il a
+aussi menacé ma vie; mais sa folie amoureuse<a id="footnotetagloc16" name="footnotetagloc16"></a>
+<a href="#footnoteloc16"><sup class="sml">loc16</sup></a> me
+réserve encore pour les caprices de sa seigneurie.
+Quand il sera plus rassasié de ces charmes qui se
+flétrissent et de moi, alors s'ouvrira le sac,--et
+la mer roule près de ces lieux! Quoi! suis-je donc
+destinée à lui servir dans ses caprices, comme
+un jouet d'enfant que l'on rejette dès qu'il a perdu
+ses dorures? Je t'ai vu,--je t'ai aimé,--je te
+dois tout;--je voudrais te sauver, quand ce ne
+serait que pour te prouver combien une esclave est
+reconnaissante. Mais quand même le pacha n'aurait
+pas ainsi menacé ma vie et mon honneur (et il tient
+bien ses sermens prononcés dans des momens de colère),
+je t'aurais encore sauvé;--mais lui eût été
+épargné. Maintenant je suis toute à toi--à tout
+préparée. Tu ne m'aimes pas,--tu ne me connais
+pas,--ou, si tu me connais, c'est de la manière
+la plus défavorable. Hélas! cet amour--ou
+cette haine m'est pour la première fois connue.--Oh!
+que ne peux-tu éprouver ma constance, tu ne
+me repousserais pas; tu ne refuserais pas l'amour
+ardent dont brûle un cœur oriental. Il est maintenant
+le phare de ton salut,--maintenant il te montre
+dans le port la proue d'un Maïnote; mais dans
+une chambre par où nos pas doivent nous conduire,
+dort-il ne doit pas se réveiller--le barbare tyran
+Seyd!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc16"
+name="footnoteloc16"><b>Note loc16: </b></a><a href="#footnotetagloc16">
+(retour) </a> <i>His dotage</i>.</blockquote>
+
+<p>«Gulnare!--Gulnare!--je n'avais jamais,
+jusqu'à ce moment, senti si fortement mon abjecte
+fortune, ma renommée flétrie si humiliée. Seyd est
+mon ennemi; il eût balayé ma troupe de la terre,
+avec un bras impitoyable, mais frappant à découvert.
+C'est pourquoi je suis venu ici, sur mon vaisseau
+de guerre, pour émousser le cimeterre par le
+cimeterre; telle est mon arme,--et non le secret
+poignard:--qui épargne la vie et l'honneur d'une
+femme, épargne aussi celle d'un ennemi qui dort.
+C'est avec joie que je te sauvai, ô femme; ce n'était
+pas pour cela:--ne me laisse pas penser que tu
+n'étais pas digne de ma pitié. Maintenant, adieu
+donc!--que plus de paix soit réservé à ton cœur!
+La nuit s'écoule:--c'est la dernière de mon repos
+terrestre!»</p>
+
+<p>«Repose! repose! au soleil levant commenceront
+tes souffrances nerveuses, et tes membres se tordront
+sur le pieu qui t'attend. J'ai entendu donner
+les ordres,--j'ai vu--mais je ne le verrai plus.--Si
+tu veux périr, je périrai avec toi. Ma vie,--mon
+amour,--ma haine,--tout ce que je possède
+ici-bas dépend de cette résolution, corsaire! Mais il
+n'y a que cette tentative! sans elle la fuite serait
+inutile.--Comment! les poursuites assurées de
+Seyd, mes injures non vengées, ma jeunesse déshonorée,--les
+longues, longues années consumées
+dans les regrets--un seul coup nous délivre de
+toutes nos craintes à venir. Mais puisque la dague
+convient moins à ton bras que l'épée, j'essaierai la
+fermeté d'une main de femme. Les gardes sont gagnés;--encore
+un moment, et tout sera consommé.--Corsaire!
+nous nous rencontrerons en lieu sûr,
+ou nous ne nous rencontrerons plus. Si ma faible
+main faillit, le nuage du matin roulera sur ton échafaud
+et sur mon linceul.»</p>
+
+<p>9. Elle se détourna et disparut avant que Conrad
+eût pu lui répondre, mais il la suit long-tems d'un
+œil inquiet; et recueillant, comme il faut, les anneaux
+des chaînes qui le pressent, pour diminuer
+leur longueur ainsi que le bruit de sa marche, il
+suit Gulnare, autant que le lui permettent ses membres
+enchaînés, car les verroux ne retiennent plus
+ses pas. Elle était noire et sinueuse la marche qu'il
+devait suivre, et il ne savait pas où ce passage conduisait.
+Il n'y avait là ni lampes ni gardes. Il aperçoit
+bientôt une sombre lueur:--cherchera-t-il ou
+évitera-t-il une clarté si indistincte et si faible? Le
+hasard guide ses pas,--une fraîcheur soudaine
+semble frapper son front, comme si c'était l'air du
+matin.--Il a atteint une galerie découverte;--à
+ses regards brille la dernière étoile de la nuit dans
+un ciel qui s'éclaircit. Cependant à peine Conrad y
+fait-il attention. Une autre lumière, partie d'une
+chambre solitaire, frappe sa vue. Il se dirige de ce
+côté. Une porte entr'ouverte lui a laissé voir cette
+clarté dans l'intérieur, mais rien de plus. Une figure
+se présente d'un pas précipité; elle s'arrête,--se
+détourne,--s'arrête encore,--c'est elle enfin!
+Point de poignard dans sa main,--aucun indice
+de crime.--«Grâces soient rendues à ce cœur tendre,--elle
+n'a pu le tuer!» Il la regarde de nouveau;
+ses regards sauvages et égarés semblent reculer
+de frayeur à la vue du jour. Elle s'arrête,--rejette
+en arrière ses longues tresses de cheveux noirs
+qui voilaient presque tout son visage et son beau
+sein: on dirait que sa tête mal assurée sort d'un état
+de doute ou de terreur. Ils se rencontrent;--sur
+le front de Gulnare,--inconnue par elle--oubliée--sa
+main précipitée a laissé--une tache légère.
+--Conrad en observe la couleur et devine--Oh!
+léger mais certain est le gage du crime:--c'est du
+sang!</p>
+
+<p>10. Conrad avait vu des combats;--il s'était
+nourri, dans la solitude de son cachot, des tortures
+qui apparaissent d'avance au coupable condamné;
+il avait été séduit,--châtié,--et la chaîne emprisonnait
+encore ses bras qui pouvaient la porter à
+jamais: mais les combats,--la captivité,--le
+remords,--tout ce qu'il a éprouvé de plus terrible,--ne
+l'ont jamais fait frissonner,--n'ont jamais
+fait frémir le sang dans ses veines comme cette
+tache de pourpre qui le glace d'horreur. Cette goutte
+de sang, cette légère mais criminelle tache a fait
+disparaître tous les charmes de cette beauté! Le sang
+qu'il a vu,--il aurait pu le voir couler sans émotion;--mais
+alors c'eût été dans le combat, ou versé
+par une main d'homme!</p>
+
+<p>11. «C'en est fait!--il allait se réveiller,--mais
+c'en est fait. Corsaire! il n'est plus:--tu me
+coûtes bien cher. Toute parole serait vaine en ce
+moment,--fuyons,--fuyons! Notre barque nous
+attend, il est déjà presque jour. Le petit nombre
+de gardes que j'ai séduits me sont maintenant tout
+dévoués, et ces hommes viendront rejoindre ce qui
+survit de ta troupe. Bientôt ma voix saura justifier
+mon bras, quand notre voile nous emportera loin de
+ce rivage détesté.»</p>
+
+<p>12. Elle frappa des mains,--et à travers la galerie
+accourent, équipés et armés pour le combat, ses
+serviteurs--Grecs ou Maures. Ils s'arrêtent silencieux,
+mais empressés; les chaînes de Conrad tombent.
+Encore une fois ses membres sont libres comme
+le vent des montagnes! mais sur son cœur pèse une
+telle tristesse qu'il semble que le poids des fers l'accable
+maintenant. Aucunes paroles ne sont prononcées;--au
+signal de Gulnare, une porte qui s'ouvre
+révèle une secrète issue qui conduit au rivage.
+La cité est laissée en arrière;--ils se hâtent, ils
+atteignent les vagues joyeuses qui bondissent sur le
+sable jaune. Et Conrad, se laissant guider par Gulnare,
+suit ses volontés, ne s'inquiétant pas s'il est
+sauvé ou trahi. La résistance était aussi inutile que
+si Seyd eût encore vécu, pour se rassasier de la
+vue du supplice que sa vengeance avait ordonné.</p>
+
+<p>13. Ils sont embarqués, la voile est déployée, la
+brise légère souffle;--que la mémoire de Conrad
+a d'objets à passer en revue! Il tombe absorbé dans
+la contemplation, jusqu'au cap où il avait la dernière
+fois jeté l'ancre, et qui élève dans les airs sa
+forme gigantesque. Ah!--depuis cette fatale nuit,
+quoique courts aient été les instans, il avait balayé
+un siècle de terreur, de peines et de crimes. Au moment
+où l'ombre immense du rocher passa noire sur
+le mât du navire, Conrad voila son visage, et éprouva
+dans cet instant une douleur amère. Il se rappela
+tout,--Gonsalve et ses compagnons, son triomphe
+éphémère et sa cruelle défaite; il pense aussi à elle,
+à son amie délaissée: il se retourna et vit--Gulnare,
+l'homicide!</p>
+
+<p>14. Elle observait sa contenance et les mouvemens
+de ses traits. Bientôt elle ne put supporter cet
+aspect glacé, cette contenance froide qui la repoussait;
+et cette sombre férocité qui était étrangère à
+ses regards s'éteignit dans des larmes trop tardives.
+Elle s'agenouilla devant Conrad et pressa sa main:--«Tu
+devrais encore me pardonner, quand Allah
+lui-même m'accablerait de son courroux; sans cet
+attentat ténébreux, que devenais-tu? Accable-moi
+de tes reproches;--mais non cependant--oh!
+épargne-moi <i>maintenant</i>! Je ne suis pas ce que je te
+parais être;--cette nuit terrible a égaré ma raison:
+ne te révolte pas contre moi! Si je n'avais jamais
+aimé,--quoique moins criminelle, tu n'aurais
+pas vécu--pour me haïr,--quand même tu l'aurais
+voulu.»</p>
+
+<p>15. Elle s'est trompée sur les pensées de Conrad,
+ces pensées l'accusent plutôt qu'elle; il se croit la
+cause, quoique involontaire, de ses misères. Mais
+muettes, profondes, sombres et inexprimées, ces
+pensées dévorent silencieusement son cœur. Cependant
+le vent est favorable, les flots ne sont point
+soulevés, les vagues bleues se jouent devant la proue
+du navire. Mais sur la ligne lointaine de l'horizon
+apparaît un point noir--un mât--une voile--un
+vaisseau armé! Les hommes de quart sur le tillac
+signalent leur petite barque, et une ample voile que
+le vent arrondit dans les airs rend sa course plus
+rapide. Il s'approche avec majesté, se presse sur sa
+proue, et ses flancs présentent un aspect formidable.
+Une lueur subite est aperçue,--un boulet dépasse
+la barque et glisse en sifflant sous les flots. Le
+pénétrant Conrad sort tout-à-coup de sa rêverie silencieuse;
+une joie depuis bien long-tems éteinte
+brille dans ses regards: «C'est mon pavillon--mon
+pavillon rouge! Allons--allons--je ne suis
+pas encore abandonné de tout sur l'Océan!» Les
+pirates reconnaissent le signal, ils répondent au salut;
+ils mettent la chaloupe en mer, et les voiles sont
+baissées. «C'est Conrad! c'est Conrad!» Le commandement
+ne peut réprimer les transports et les
+acclamations qui s'élèvent du tillac! C'est avec une
+vive allégresse et un sentiment d'orgueil qu'ils le
+voient monter de nouveau sur son vaisseau. Un
+sourire s'épanouit sur chacun de ces rudes visages;
+ils peuvent à peine s'empêcher de presser leur chef
+dans leurs francs embrassemens. Lui, oubliant à
+demi ses dangers et sa défaite, répond à leur accueil
+comme un chef doit y répondre, serre avec un mouvement
+cordial la main d'Anselme, et il sent qu'il
+peut encore vaincre et commander!</p>
+
+<p>16. Ces premiers momens de joie passés, les sentimens
+qui débordent les corsaires sont des regrets
+de ramener leur chef sans avoir frappé un seul coup.
+Ils avaient mis à la voile, préparés pour la vengeance;--s'ils
+avaient su que c'était la main d'une
+femme qui avait délivré leur chef et leur avait enlevé
+cette gloire,--moins scrupuleux que l'orgueilleux
+Conrad, ils l'auraient nommée leur reine. Par
+maint sourire interrogatif, et par une surprise d'admiration,
+ils se communiquent tout bas leurs pensées
+en regardant Gulnare. Mais elle, tantôt au-dessus,--tantôt
+au-dessous de son sexe; elle, que
+le sang n'a point épouvantée, est troublée par leurs
+regards. Elle tourne vers Conrad un regard faible
+et suppliant, baisse son voile, et se tient silencieuse
+à ses côtés. Ses bras sont doucement croisés sur ce
+cœur qui--Conrad sauvé--a résigné le reste au
+destin. Quoique quelque chose de pire que la frénésie
+puisse remplir ce cœur, extrême en amour
+comme en haine, en bien comme en mal, le dernier
+des crimes l'a laissée encore femme après son
+exécution!</p>
+
+<p>17. Conrad l'a remarquée, et il a éprouvé--ah!
+pouvait-il moins? il a éprouvé de l'horreur pour
+cette action,--mais de la pitié pour sa position
+cruelle. Ce qu'elle a fait, des torrens de larmes ne
+pourront jamais l'effacer, et le ciel la punira au jour
+de sa colère. Mais--ce qu'elle a fait, il le sait:
+quel que soit son crime, c'est pour lui que le poignard
+a frappé, que le sang a été versé; et il est
+libre!--et pour lui elle a donné tout ce qu'elle
+possédait sur la terre, et plus que tout dans le ciel!
+Alors il se tourne vers cette esclave aux yeux noirs
+qui baisse les yeux vers la terre en rencontrant son
+regard. Elle lui paraît changée et humiliée,--faible
+et timide; mais variant souvent la couleur de
+ses joues jusqu'aux teintes les plus profondes de la
+pâleur,--tout ce qui en reste rouge est cette tache
+terrible qui a rejailli sur elle de la blessure faite
+par le poignard! Conrad prend sa main;--elle a
+frémi:--il est maintenant trop tard.--Cette main
+si douce au toucher de l'amour,--si puissante dans
+les inspirations de la haine, Conrad a serré cette
+main; elle a frémi,--et la sienne a perdu sa fermeté,
+et sa voix est altérée. «Gulnare!»--mais
+elle ne répond rien.--«Chère Gulnare!» Elle a
+levé les yeux:--c'est sa seule réponse;--elle se
+précipite dans ses bras. S'il l'avait repoussée de cet
+asile de repos, son cœur eût été au-dessus ou au-dessous
+d'un cœur mortel; mais--bien ou mal--il
+ne la repoussa point de ses bras. Peut-être, sans
+les murmures de sa conscience, sa dernière vertu
+alors serait allée rejoindre les autres. Cependant
+Médora elle-même aurait pu pardonner ce baiser
+qui ne demandait rien de plus d'une femme si belle;
+le premier et le dernier que la fragilité humaine déroba
+à la constance--sur des lèvres où l'amour
+avait exhalé tout son souffle; sur des lèvres--dont
+les soupirs interrompus répandaient un parfum semblable
+à celui que ce dieu venait de rafraîchir par
+l'agitation de son aile!</p>
+
+<p>18. Ils atteignent, à l'heure du crépuscule, leur
+île solitaire. Les rochers semblent leur sourire; le
+port retentit de murmures joyeux; les signaux brillent
+en tournant sur les hauteurs; les chaloupes
+plongent dans la baie tranquille, et les joyeux dauphins
+les poussent à travers l'écume; le cri aigu de
+l'oiseau de mer les salue lui-même de sa voix discordante.
+Près de chaque lampe qui brille à travers les
+fenêtres de leurs demeures, leur imagination se
+peint les amis qui en entretiennent la clarté. Oh!
+qui peut sanctifier les joies du foyer comme l'aimable
+rayon de l'espérance qui sourit du sein des vagues
+soulevées de l'Océan?</p>
+
+<p>19. Les feux sont allumés sur la montagne et
+parmi les bosquets de l'île; Conrad cherche au milieu
+d'eux la tour de Médora. Il regarde en vain;--c'est
+étrange:--tous font la même remarque de surprise;
+au milieu de tant de signaux, cette tour est
+seule dans l'obscurité. C'est étrange;--autrefois
+son phare de salut n'avait jamais manqué. Maintenant
+il n'est peut-être pas éteint, mais seulement
+voilé. Conrad descend avec la première barque qui
+se porté au rivage, et contemple avec impatience la
+lenteur des rames. Oh! que n'a-t-il des ailes plus
+rapides que celles du faucon, pour le porter comme
+une flèche sur la cime de la montagne! Au premier
+repos que prennent les rameurs, il n'attend pas,--ne
+perd pas de tems à considérer;--il se jette dans
+les flots, lutte contre les vagues, traverse la baie,
+et monte par le sentier familier à sa vue.</p>
+
+<p>Il parvient à la porte de sa tour,--s'arrête un
+instant.--Aucun bruit ne s'échappe de l'intérieur;
+et la nuit sombre régnait autour de lui. Il frappe
+avec force,--aucune démarche, aucune réponse
+ne lui présage que quelqu'un l'a entendu ou l'a cru
+dans le voisinage. Il frappe encore,--mais faiblement,--car
+sa tremblante main se refusait de venir
+au secours de son cœur troublé. La porte s'ouvre;--c'est
+un visage bien connu,--mais ce n'est
+pas la forme qu'il est impatient de serrer dans ses
+bras. On ne lui dit rien,--deux fois ses lèvres ont
+essayé de parler sans pouvoir exprimer ce qu'il désire
+de savoir. Il saisit le flambeau:--sa clarté va
+lui donner une réponse à tout;--cette lampe s'échappe
+de sa main, et s'éteint dans sa chute. Il ne
+voudrait pas attendre qu'elle soit rallumée; il lui en
+coûterait encore plus d'attendre la clarté du jour.
+Mais, vacillant à travers le sombre corridor, un autre
+flambeau jette des lueurs par intervalle. Conrad
+se précipite dans l'appartement,--ses yeux contemplent
+tout ce que son cœur ne pouvait croire,--bien
+qu'il l'eût pressenti!</p>
+
+<p>20. Il ne s'est point détourné,--ne parle point,--ne
+défaille point;--il a fixé ses regards sur elle,
+et contemple une forme qui n'a plus de vie. Il la
+contemple:--qu'il faut de tems, en dépit de la
+douleur, pour se persuader, et oser s'avouer que
+nous contemplons en vain un objet chéri qui n'est
+plus! Médora avait été si belle et si calme dans sa
+vie que la mort se présentait chez elle sous un aspect
+plus doux; et les fleurs glacées<a id="footnotetagc17" name="footnotetagc17"></a>
+<a href="#footnotec17"><sup class="sml">c17</sup></a> que sa main
+plus glacée tenait encore étaient pressées doucement,
+comme si elle les eût serrées à peine, ou
+qu'elle eût feint de dormir, et qu'elle se fût moquée
+des larmes répandues déjà sur elle. De longues veines
+bleues se dessinaient sur ses paupières blanches
+comme la neige, qui voilaient--des pensées disparues
+de ces yeux autrefois pleins de vie.--Oh!
+c'est surtout sur les yeux que la mort exerce sa puissance,
+et bannit l'ame de son trône de lumière! Ils
+se sont affaissés et ternis ces cercles bleus dans cette
+longue et dernière éclipse de la vie; mais la mort a
+épargné, pour un instant, la fraîcheur des lèvres
+de Médora:--elles semblent avoir oublié de sourire,
+et désiré du repos--seulement pour un
+instant. Mais le blanc linceul, et chaque tresse tombante
+de ses cheveux longs,--beaux--mais dispersés
+dans un dernier abandon privé de vie, et
+qui naguère, jouets du vent d'été, s'échappaient des
+guirlandes qui s'efforçaient de les retenir dans leur
+couronne; ces cheveux--et sa joue pâle et pure
+réclament le froid de la tombe.--Elle n'est plus
+rien;--pourquoi Conrad est-il encore auprès
+d'elle?</p>
+
+<p>21. Il n'a fait aucune question;--toutes celles
+qu'il aurait pu faire avaient été résolues par le premier
+regard qu'il avait jeté sur ce front calme--et
+froid comme le marbre. C'était assez pour lui,--elle
+était morte,--que lui importait comment?
+L'amour de la jeunesse, l'espérance de meilleures
+années, là source des désirs les plus doux, des
+craintes les plus tendres; le seul être vivant qu'il
+n'ait pu haïr; tout lui était ravi,--et il avait mérité
+ce destin, mais il n'en sent pas moins toute l'amertume.--L'homme
+de bien se tourne, pour obtenir
+un terme à ses douleurs, vers ces régions d'où
+le crime est à jamais repoussé; l'homme orgueilleux--le
+méchant--qui ont fixé leurs joies ici-bas,
+et trouvent la terre suffisante pour leurs douleurs,
+perdent tout en perdant ce qui les attache à cette
+terre--peu de chose peut-être.--Mais qui abandonne
+avec résignation tout ce qui faisait son bonheur?
+Beaucoup de regards stoïques et d'aspects
+sévères masquent des cœurs où le chagrin a laisse
+peu de choses à connaître; et de nombreuses et
+tristes pensées demeurent cachées, mais non perdues
+dans les sourires de ceux auxquels ils conviennent
+d'autant moins qu'ils les prodiguent davantage.</p>
+
+<p>22. Ceux qui l'éprouvent le plus vivement sont
+ceux qui expriment le plus mal ce désordre d'un
+cœur souffrant, où mille pensées se soulèvent pour
+se concentrer dans une seule, et qui cherchent dans
+toutes le refuge qu'ils ne trouvent dans aucune.
+Nulles paroles ne suffisent pour peindre les émotions
+intimes de l'ame, car la vérité refuse toute éloquence
+au malheur. L'épuisement pèse de tout son poids
+sur l'ame abattue de Conrad, et la stupeur l'a presque
+rendu immobile. Il est maintenant si faible:--que
+l'attendrissement de sa mère remplit ces yeux
+farouches, qui pleurent comme ceux d'un enfant.
+C'était seulement la faiblesse de son cerveau qui annonçait
+une douleur irréparable. Personne ne vit
+les larmes qui tombaient de ses yeux;--peut-être,
+devant des témoins, cette inutile effusion de la douleur
+ne se fût point prononcée. Ces larmes n'ont
+pas long-tems coulé;--il les essuie avant de s'éloigner,
+le cœur abandonné de tout,--sans espérance,--brisé,--inconsolable!
+Le soleil paraît
+sur l'horizon,--mais le jour de Conrad est sombre;
+la nuit survient: ses ténèbres ne le quitteront
+plus. Il n'y a pas de ténèbres plus noires que le
+nuage de l'ame, aux yeux fatigués du malheur:--c'est
+le plus aveugle des aveuglemens! Celui qui
+l'éprouve ne peut--n'ose voir;--mais il se tourne
+du côté de l'ombre la plus épaisse,--et ne veut pas
+souffrir un guide!</p>
+
+<p>23. Le cœur de Conrad était formé pour la douceur,--mais
+il fut emporté violemment dans l'inconduite.
+Trahi de trop bonne heure, et trompé
+trop long-tems, ses sentimens les plus purs,--comme
+les gouttes d'eau qui tombent et se durcissent
+dans la grotte, s'étaient durcis de même, moins
+clairs peut-être que les stalactites, après avoir passé
+par les filtres terrestres, mais enfin écoulés, glacés
+et pétrifiés. Cependant les tempêtes sont arrivées,
+et la foudre a brisé le rocher de glace; si son cœur
+est semblable, il s'est brisé sous le choc de la
+foudre.</p>
+
+<p>Là croît une fleur à l'abri de cet âpre rocher;
+quoique noire ait été son ombre,--il l'avait protégée,--il
+l'avait sauvée jusqu'à ce jour. Le tonnerre
+est venu,--ses traits les ont frappés tous
+deux; la solidité du granit et la jeunesse de la fleur.
+Cette aimable plante n'a pas laissé une feuille pour
+dire son histoire; mais elles se sont dispersées et
+flétries où elles sont tombées, et de son froid protecteur
+il ne reste que des fragmens entassés, mais
+en éclats, sur une plage stérile!</p>
+
+<p>24. C'est le matin;--peu des compagnons de
+Conrad osent se hasarder à troubler sa solitude. Anselme
+cherche enfin à pénétrer dans sa tour; il n'y
+était plus:--on ne l'a pas vu le long du rivage de
+la mer. Avant la nuit, toute l'île alarmée a été parcourue
+dans tous les sens. Le matin suivant--d'autres
+recherches commencent, et son nom retentit
+jusqu'à fatiguer les échos. Mont,--grottes,--cavernes,--vallées,--tout
+est exploré en vain. On
+trouve sur le rivage la chaîne brisée d'une barque.
+L'espérance renaît dans les cœurs;--les pirates
+se mettent à sa trace sur la mer. Tout est inutile;--les
+jours roulent sur les jours qui ne sont plus,
+et Conrad ne revient pas:--il ne reviendra plus
+depuis ce jour. Aucun vestige, aucunes nouvelles
+de son sort n'indiquent où il supporte ses douleurs,
+ou bien où il a succombé à son désespoir!</p>
+
+<p>Long-tems ses compagnons pleurèrent celui que
+nul être qu'eux ne pouvait pleurer; et beau fut le
+monument qu'ils élevèrent à son amie. Pour lui,
+aucune pierre monumentale ne fut élevée pour rappeler
+sa mort douteuse et des actions trop vaguement
+connues. Il laissa un nom de corsaire aux
+tems à venir, lié à une vertu, et associé à un millier
+de crimes<a id="footnotetagc18" name="footnotetagc18"></a>
+<a href="#footnotec18"><sup class="sml">c18</sup></a>.</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DU CORSAIRE.</p>
+<br><br><br>
+<hr>
+<h2>NOTES</h2>
+
+<h3>DU CORSAIRE.</h3>
+<hr class="short">
+
+<p>Le tems, dans ce poème, pourra paraître trop court pour
+les événemens; mais toutes les îles de la mer Égée sont à peu
+d'heures de navigation du continent, et le lecteur voudra
+bien être assez bon pour prendre <i>le vent</i> comme je l'ai souvent
+trouvé.</p>
+
+
+<p class="mid"><a id="footnotec1"
+name="footnotec1"></a><a href="#footnotetagc1">
+NOTE 1.</a></p>
+
+<p><i>Roland furieux</i>, chant X.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec2"
+name="footnotec2"></a><a href="#footnotetagc2">
+NOTE 2.</a></p>
+
+<p>Dans la nuit, particulièrement sous les latitudes chaudes,
+chaque coup de rame, chaque mouvement des chaloupes ou
+des vaisseaux est suivi par un éclat léger de lumière qui se
+détache de l'eau comme une feuille lumineuse.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec3"
+name="footnotec3"></a><a href="#footnotetagc3">
+NOTE 3.</a></p>
+
+<p>Café.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec4"
+name="footnotec4"></a><a href="#footnotetagc4">
+NOTE 4.</a></p>
+
+<p>Pipe, en turc.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec5"
+name="footnotec5"></a><a href="#footnotetagc5">
+NOTE 5.</a></p>
+
+<p>Jeunes danseuses.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec6"
+name="footnotec6"></a><a href="#footnotetagc6">
+NOTE 6.</a></p>
+
+<p>On a objecté que l'entrée déguisée de Conrad comme espion
+est hors de la nature.--Il en est peut-être ainsi.--Je
+trouve quelque chose dans l'histoire qui ne lui est pas contraire.</p>
+
+<p>«Désireux de connaître par ses propres yeux la situation
+des Vandales, Majorien se hasarda, après avoir dissimulé la
+couleur de ses cheveux, de visiter Carthage sous le nom de
+son ambassadeur; et Genséric fut par la suite bien mortifié
+par cette découverte qu'il fit d'avoir entretenu et renvoyé
+l'empereur des Romains. Une pareille anecdote peut être rejetée
+comme une fiction invraisemblable; mais c'est une fiction
+qui n'aurait pu être imaginée que dans la vie d'un héros.»</p>
+
+<p>(<span class="sc">Gibbon</span >, <i>Décadence et Chute</i>, vol. VI.)</p>
+
+<p>Que le caractère de Conrad n'en soit pas moins hors nature,
+je tâcherai de prouver le contraire par quelques coïncidences
+historiques que j'ai rencontrées depuis que j'ai écrit
+<i>le Corsaire</i>.</p>
+
+<p>«Eccelin, prisonnier, dit Rolandini, s'enfermait dans un
+silence menaçant; il fixait sur la terre son visage féroce, et
+ne donnait point d'essor à sa profonde indignation.--De
+toutes parts, cependant, les soldats et les peuples accouraient;
+ils voulaient voir cet homme, jadis si puissant, et la joie
+éclatait de toutes parts.</p>
+
+<p>........................................................................</p>
+
+<p>«Eccelin était d'une petite taille; mais tout l'aspect de sa
+personne, tous ses mouvemens indiquaient un soldat.--Son
+langage était amer, son déportement superbe;--et, par son
+seul regard, il faisait trembler les plus hardis.»</p>
+
+<p>(<span class="sc">Sismondi</span >, tome III, page 219-220.)</p>
+
+<p>«<i>Gizericus</i> (Genséric, roi des Vandales, le conquérant de
+Carthage et de Rome), <i>statura mediocris, et equi casu claudicans,
+animo profundus, sermone rarus, luxuriœ contemptor</i>,
+<i>irâ turbidus, habendi cupidus, ad sollicitandas gentes providentissimus</i>,
+etc., etc.»</p>
+
+<p>(<span class="sc">Jornandes</span >, <i>de Rebus Geticis</i>, c. 33.)</p>
+
+<p>Je demande pardon d'avoir cité ces ténébreuses réalités
+pour donner de la contenance à mon <i>Giaour</i> et à mon <i>Corsaire</i>.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec7"
+name="footnotec7"></a><a href="#footnotetagc7">
+NOTE 7.</a></p>
+
+<p>Les derviches sont dans des couvens et de différens ordres
+comme les moines.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec8"
+name="footnotec8"></a><a href="#footnotetagc8">
+NOTE 8.</a></p>
+
+<p>Satan.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec9"
+name="footnotec9"></a><a href="#footnotetagc9">
+NOTE 9.</a></p>
+
+<p>C'est un effet habituel et non pas nouveau de la colère des
+Musulmans. (Voyez les <i>Mémoires du prince Eugène</i>, p. 24.)
+«Le séraskier reçut une blessure à la cuisse; il arracha sa
+barbe par la racine, parce qu'il se trouvait forcé de quitter le
+champ de bataille.»</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec10"
+name="footnotec10"></a><a href="#footnotetagc10">
+NOTE 10.</a></p>
+
+<p>Gulnare, nom de femme; il signifie littéralement <i>la fleur
+du grenadier</i>.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec11"
+name="footnotec11"></a><a href="#footnotetagc11">
+NOTE 11.</a></p>
+
+<p>On peut citer, par exemple, sir Thomas Morus sur l'échafaud,
+et Anne de Boylen qui, dans la Tour, sa prison, en
+passant la main sur son cou, remarqua que «il était trop délicat
+pour causer beaucoup de peine à l'exécuteur.» Pendant
+une partie de la révolution française, il était venu de mode
+de laisser quelques bons <i>mots</i> comme un legs; et la quantité
+des derniers bons mots facétieux des victimes, prononcés durant
+cette période, pourrait former un volume assez considérable
+de facéties mélancoliques.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec12"
+name="footnotec12"></a><a href="#footnotetagc12">
+NOTE 12.</a></p>
+
+<p>Socrate but la ciguë peu de tems avant le coucher du soleil
+(l'heure des exécutions) quoique ses disciples le priassent
+d'attendre la disparition totale de cet astre.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec13"
+name="footnotec13"></a><a href="#footnotetagc13">
+NOTE 13.</a></p>
+
+<p>Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans
+notre propre climat; les jours en hiver sont plus longs, mais
+plus courts en été.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec14"
+name="footnotec14"></a><a href="#footnotetagc14">
+NOTE 14.</a></p>
+
+<p>Le <i>kiosque</i> est une maison d'été turque. Le palmier est
+hors des murs actuels d'Athènes, non loin du temple de Thésée,
+dont un mur seul le sépare. L'eau du Céphise est réellement
+bien rare, et l'Ilissus n'en a pas du tout.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec15"
+name="footnotec15"></a><a href="#footnotetagc15">
+NOTE 15.</a></p>
+
+<p>Les vers précédens, jusqu'à la section 2, avaient peut-être
+peu de chose à faire ici, car ils font partie d'un poème non
+publié (quoique imprimé<a id="footnotetagn6" name="footnotetagn6"></a>
+<a href="#footnoten6"><sup class="sml">n6</sup></a>); mais ils furent écrits sur les
+lieux, au printems de 1811, et--j'ai peine à savoir pourquoi--le
+lecteur devra m'excuser, s'il le peut, de leur nouvelle
+apparition dans ce poème.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten6"
+name="footnoten6"><b>Note n6: </b></a><a href="#footnotetagn6">
+(retour) </a> <i>La Malédiction de Minerve</i>.</blockquote>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec16"
+name="footnotec16"></a><a href="#footnotetagc16">
+NOTE 16.</a></p>
+
+<p>Le <i>comboloïo</i> ou rosaire turc; les grains en sont au nombre
+de quatre-vingt-dix-neuf.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec17"
+name="footnotec17"></a><a href="#footnotetagc17">
+NOTE 17.</a></p>
+
+<p>Dans le Levant, c'est la coutume de jeter des fleurs sur le
+corps des morts, et de placer un bouquet dans la main des
+jeunes personnes.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotec18"
+name="footnotec18"></a><a href="#footnotetagc18">
+NOTE 18.</a></p>
+
+<p>Que le point d'honneur qui est représenté par un exemple
+du caractère de Conrad n'a pas été porté au-delà des bornes
+de la probabilité, c'est une proposition qui peut être confirmée
+par l'anecdote suivante d'un flibustier, confrère du pirate,
+dans la présente année 1814.</p>
+
+<p>Nos lecteurs ont tous connaissance de l'entreprise dirigée
+contre les pirates de Barrataria; mais peu d'entre eux, nous
+le pensons, ont été instruits de la situation, de l'histoire, ou
+de la nature de l'établissement. Pour l'instruction de ceux qui
+n'en ont pas connaissance, nous avons reçu d'un ami la relation
+intéressante qui suit, des principaux faits dont il a une
+connaissance personnelle, et qui ne peut manquer d'intéresser
+quelques-uns de nos lecteurs.</p>
+
+<p>«Barrataria est une baie ou un bras étroit du golfe de
+Mexico; il traverse une riche, mais très-plate contrée, jusqu'à
+ce qu'il atteigne à un mille de distance le fleuve Mississipi,
+quinze milles au-dessous de la Nouvelle-Orléans. La
+baie a des branches innombrables, dans lesquelles on peut se
+placer en toute sécurité et échapper à toutes les recherches.
+Elle communique avec trois lacs situés au sud-ouest, et ces
+trois lacs avec un autre du même nom, contigu à la mer,
+où il se trouve une île formée par les deux bras de ce lac
+et par l'Océan. Les côtés Est et Ouest de cette île furent
+fortifiés, l'année 1811, par une bande de pirates, sous le
+commandement d'un certain monsieur La Fitte. La plus
+grande majorité de ces pirates sont de cette classe de population
+de la Louisiane qui avait fui de l'île Saint-Domingue,
+lors des troubles qui y survinrent, et qui trouva un asile dans
+l'île de Cuba. Ce fut lorsque la dernière guerre entre la France
+et l'Espagne commença qu'ils furent obligés d'abandonner
+cette île, dans le délai de peu de jours. Sans cérémonie, ils
+entrèrent dans les États-Unis, et la plupart dans la Louisiane,
+avec tous les nègres qu'ils possédaient à Cuba. Il leur fut notifié,
+par le gouverneur de cet état, l'article de la constitution
+qui défend l'importation des esclaves; mais, en même
+tems, ils reçurent l'assurance du gouverneur qu'il obtiendrait
+pour eux, s'il était possible, l'approbation du congrès pour
+conserver cette propriété.</p>
+
+<p>L'île de Barrataria est située à peu près à 29° 15' de latitude,
+et 92° 30' de longitude. Elle est aussi remarquable
+pour son air sain que pour l'abondance des poissons qui peuplent
+ses parages. Le chef de cette horde, comme Charles de
+Moor, avait quelques vertus mêlées à des vices nombreux.
+Dans l'année 1813, ce parti, par ses attentats et son audace,
+avait fixé l'attention du gouverneur de la Louisiane; et pour
+détruire cet établissement, il pensa qu'il était convenable de
+le frapper par la tête. Il offrit en conséquence une récompense
+de 500 dollars à celui qui lui apporterait la tête de monsieur
+La Fitte, qui était bien connu des habitans de la côte de la
+Nouvelle-Orléans, par les relations immédiates qu'il eut avec
+eux comme ayant exercé autrefois dans leur ville, avec grande
+réputation, l'art de l'escrime qu'il avait appris dans l'armée
+de Buonaparte, où il avait servi comme capitaine. La récompense
+qui avait été offerte pour la tête de La Fitte fut en
+retour offerte par celui-ci pour celle du gouverneur, mais
+portée à 15,000 dollars. Le gouverneur fit marcher une compagnie
+de soldats sur l'île de La Fitte, avec ordre de brûler
+et de saccager tout l'établissement, et d'en emmener à la
+Nouvelle-Orléans tous les bandits. Cette compagnie, sous le
+commandement d'un homme qui avait été l'ami intime du
+hardi capitaine, s'approcha très-près des fortifications de l'île
+avant d'avoir vu un homme ou entendu un bruit, lorsque toutà-coup
+il entendit un coup de sifflet, semblable à celui d'un
+contre-maître. Alors il se trouva lui-même enveloppé par une
+troupe d'hommes armés, qui s'étaient précipités des secrètes
+avenues qui conduisaient à la baie. Ce fut ici que ce moderne
+Charles de Moor se distingua par quelques nobles traits; car
+non-seulement il ne se borna pas à épargner la vie de celui
+qui était venu attaquer son île pour lui faire perdre la sienne
+et celle de tout ce qui lui était cher, mais encore il lui offrit
+de quoi procurer à cet honnête soldat une existence aisée pour
+le reste de ses jours, ce que celui-ci refusa avec indignation.
+Alors, avec la permission de son vainqueur, il s'en retourna
+à la Nouvelle-Orléans. Cette circonstance et quelques autres
+événemens semblables prouvèrent que la bande des pirates ne
+pouvait être prise par terre. Nos forces navales ayant toujours
+été faibles dans ces parages, des expéditions pour la
+destruction de cet illicite établissement ne pouvaient être attendues
+d'elles jusqu'à ce qu'elles eussent reçu des renforts;
+car un officier de l'armée navale, avec un plus grand nombre
+de chaloupes de guerre dans cette station, fut forcé de
+se retirer devant les forces supérieures de La Fitte. Aussitôt
+qu'une augmentation de l'armée navale permit une attaque,
+elle fut faite: la ruine totale des bandits en a été le résultat;
+et aujourd'hui que ce point presque invulnérable, et la clef
+de la Nouvelle-Orléans, se trouve purgé d'ennemis, il est à
+espérer que le gouvernement saura le conserver par une force
+militaire imposante.»<span class="rig">
+(<i>Extrait d'un journal américain</i>.)</span><br><br></p>
+
+<p>On trouve dans la continuation du <i>Dictionnaire biographique
+de Granger</i> par le Noble; un singulier passage, dans sa
+notice sur l'archevêque Blackbourne; comme il a quelque
+analogie avec la profession du héros du poème précédent, je
+ne puis résister au désir de le citer.</p>
+
+<p>«Il y a quelque chose de mystérieux dans l'histoire et le
+caractère du docteur Blackbourne. La première n'est que très-imparfaitement
+connue; et le bruit a couru qu'il avait été un
+forban, et qu'un de ses confrères dans cette profession ayant
+demandé à son arrivée en Angleterre ce qu'était devenu son
+vieux camarade Blackbourne, reçut pour réponse qu'il était
+archevêque d'York. Nous savons que Blackbourne fut installé
+sous-doyen d'Exter en 1694, office qu'il résigna en 1702.
+Mais après la mort de son successeur, Lewis Barnek, qui
+arriva en 1704, il l'obtint de nouveau. L'année suivante il
+devint doyen; et en 1714, il devint archi-doyen de Cornwall.
+Il fut sacré évêque d'Exter le 24 février 1716, et transféré
+à York le 28 novembre 1724, en récompense, selon la
+chronique scandaleuse de la cour, pour avoir marié George I<sup>er</sup>
+à la duchesse de Munster. Ceci, cependant, paraît avoir été
+une pure calomnie. Comme archevêque, il se conduisit avec
+une grande prudence, et fut également respectable comme
+administrateur des revenus de son siége. Le bruit circulait
+qu'il avait conservé les vices de sa jeunesse, et qu'une passion
+pour le beau sexe formait un <i>item</i> dans la liste de ses faiblesses;
+mais bien loin d'avoir été convaincu par soixante-dix
+témoins, il ne paraît pas qu'il ait été accusé directement par
+un seul. Bref, je considère toutes ces accusations comme des
+effets de pure malignité. Comment est-il possible qu'un forban
+ait pu être aussi instruit et aussi savant que l'était certainement
+Blackbourne? Il avait une connaissance si parfaite des
+classiques (particulièrement des tragiques grecs), que, capable
+comme il l'était de les lire avec autant de facilité que
+Shakspeare, il devait avoir consacré beaucoup de tems et de
+peine pour les comprendre ainsi, et pour être autant versé
+dans les langues savantes. Il avait été indubitablement élevé
+au collége de l'église du Christ, à Oxford. On le dit y avoir été
+un homme très-aimable; ceci toutefois fut tourné contre lui
+par ce dicton: «Il a gagné plus de cœurs que d'ames.»</p>
+
+<p>--«La seule voix qui pouvait calmer les passions du
+sauvage Alphonse III était celle d'une femme aimable et vertueuse,
+le seul objet de son amour: c'était la voix de Dona
+Isabella, fille du duc de Savoie et petite-fille de Philippe II,
+roi d'Espagne. Ses dernières paroles en mourant firent sur
+sa mémoire une profonde impression: cet esprit hautain
+fondit en larmes; et après ce dernier embrassement, Alphonse
+se retira dans sa chambre pour déplorer sa perte
+irréparable, et méditer sur la vanité de la vie humaine.»<span class="rig">
+(<i>Œuvres mêlées de</i> <span class="sc">Gibbon</span >.)</span><br><br></p>
+
+<p class="mid">FIN DES NOTES DU CORSAIRE.</p>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h1>LARA.</h1>
+
+<br><br><br>
+
+<hr>
+<h2><i>Chant Premier</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+
+<p>1. Les serfs sont joyeux dans le vaste domaine de
+Lara, et l'esclavage a oublié à moitié ses chaînes
+féodales. Lui, leur seigneur inattendu, qu'ils n'espéraient
+plus revoir, mais qu'ils n'avaient point oublié,
+est revenu après un long exil volontaire. Tous les
+visages, dans son château, sont brillans de joie de
+son arrivée; les coupes sont sur la table et les bannières
+sont déployées sur les créneaux. Au loin, sur
+les vitraux peints de couleurs variées, se reflète en se
+jouant la flamme hospitalière du foyer rallumé, autour
+duquel un cercle de vassaux<a id="footnotetagloc17" name="footnotetagloc17"></a>
+<a href="#footnoteloc17"><sup class="sml">loc17</sup></a>, aux yeux pétillans
+de gaîté, donne un libre cours à sa loquacité
+bruyante.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc17"
+name="footnoteloc17"><b>Note loc17: </b></a><a href="#footnotetagloc17">
+(retour) </a> <i>Retainers</i>.</blockquote>
+
+<p>2. Le chef de la maison de Lara est de retour.
+Pourquoi Lara a-t-il traversé les mers? Laissé par
+la mort de son père (il était trop jeune pour apprécier
+une telle perte) maître de lui-même,--il a
+reçu cet héritage de malheur,--ce redoutable empire
+de soi-même, dont l'orgueil humain s'empare
+pour détruire la paix du cœur!--sans personne pour
+le réprimander, et n'ayant que peu d'amis pour lui
+faire apercevoir les mille sentiers dont la pente glissante
+entraîne au crime; c'est alors, lorsque son âge
+demandait qu'il obéît, c'est alors que la jeunesse fougueuse
+de Lara commandait à des hommes. Il n'est
+pas nécessaire de suivre pas à pas sa jeunesse à travers
+tous les détours de la carrière qu'elle parcourut.
+Courte elle parut à sa fougue impatiente; mais elle
+fut assez longue pour causer à moitié sa perte.</p>
+
+<p>3. Lara, dans sa jeunesse, avait abandonné le séjour
+de ses ancêtres; mais depuis l'heure où il lui
+fit de la main le salut d'adieu, on a ignoré de quel
+côté il avait dirigé ses pas, tellement que son souvenir
+était presque éteint dans la mémoire. Ses vassaux
+ne pouvaient que dire: «Son père est redevenu
+poussière, c'est tout ce que nous savons, et Lara n'est
+point en ces lieux.» Lara ne revient point, n'envoie
+personne; le plus grand nombre devient froid et indifférent
+aux conjectures. Les salles de son château
+entendent à peine prononcer son nom à l'écho duquel
+elles étaient si habituées; son portrait se noircit dans
+son cadre couvert de poussière; un autre seigneur
+console la femme qui lui était destinée, la jeunesse
+l'oublie, et les vieillards ne sont plus. «Vit-il encore?»
+s'écrie l'héritier impatient, qui soupire après
+un deuil qu'il ne doit pas porter. Une centaine d'écussons
+couverts d'une rouille noire décorent la dernière
+et antique demeure des Lara; mais il en est un qui
+manque à cette galerie poudreuse, et qui serait le
+bien-venu dans ce gothique trophée.</p>
+
+<p>4. Il arrive enfin tout-à-coup; de quel lieu? chacun
+l'ignore. Pourquoi revient-il? il n'est pas nécessaire
+d'en être instruit. Ce qui étonne le plus ses gens,
+ce n'est pas son retour; c'est sa longue absence. Il
+n'a à sa suite qu'un simple page, d'un air étranger
+et d'un âge encore tendre. Des années se sont écoulées,
+et aussi rapide est leur fuite pour ceux qui
+mènent une vie vagabonde, que pour ceux qui n'abandonnent
+point leur terre natale. Mais le défaut
+de nouvelles des climats éloignés a prêté une aile
+moins légère au tems fatigué. Ils le voient, ils le
+reconnaissent, et cependant le présent leur paraît
+douteux, ou le passé un rêve.</p>
+
+<p>Il vit; cependant la force de sa jeunesse n'est point
+passée, quoique ses traits soient brunis par la fatigue
+et un peu altérés par le tems. Les fautes de son jeune
+âge, quelles qu'elles aient été, si elles ne sont point
+oubliées, ont pu être effacées de sa mémoire par les
+événemens de sa nouvelle destinée. Rien de bien ou
+de mal n'est connu de sa vie depuis long-tems; son
+nom peut encore soutenir la renommée de sa famille.
+Dans sa jeunesse, son ame était fière; mais ses torts
+n'étaient que ceux d'un jeune étourdi, amoureux des
+plaisirs, et ainsi, à moins qu'ils ne l'aient égaré
+dans sa course, ils pouvaient être rachetés, sans exiger
+de lui un long remords.</p>
+
+<p>5. Un grand changement s'est opéré dans lui,--et
+quel qu'il soit, il n'est plus ce qu'il a été autrefois.
+Ce front s'est empreint de rides profondes; il parle
+de passions, mais de passions qui ne sont plus; l'orgueil,
+mais non le feu de ses jours de jeunesse; un
+aspect plein de froideur et d'indifférence pour la flatterie;
+une altière démarche, et un œil pénétrant qui
+comprend d'un regard la pensée des autres, et cette
+légèreté sarcasmatique de la parole, dard perçant
+d'un cœur que le monde a blessé, et dont les traits,
+lancés avec un semblant de gaîté frivole, rendent
+ceux qu'ils atteignent incapables d'avouer leur blessure;
+voilà ce que l'on découvrait dans Lara, et
+quelque chose encore de plus que ce que son regard
+ou l'accent de sa voix pouvaient révéler.</p>
+
+<p>L'ambition, la gloire, l'amour, but commun des
+hommes que quelques-uns peuvent conquérir, et que
+tous voudraient posséder, paraissaient ne plus avoir
+d'accès dans son cœur, mais on eût dit que c'était depuis
+peu qu'ils n'y régnaient plus; et un sentiment
+profond, que l'on eût vainement cherché à sonder,
+éclatait par momens sur son visage altéré.</p>
+
+<p>6. Il n'aimait pas beaucoup qu'on lui fît de longues
+questions sur le passé, il ne parlait point des merveilles
+et de l'immensité des déserts sauvages qu'il
+avait parcourus seul dans des climats lointains, et--comme
+lui-même le laissait à penser--inconnus:
+en vain ceux qui l'entouraient essayaient-ils
+d'interroger ses regards, ou de mettre à l'épreuve
+l'expérience de son compagnon; Lara évitait de parler
+de ce qu'il avait vu, comme peu digne d'occuper
+la pensée d'un étranger. Si les questions devenaient
+plus pressantes, son front devenait plus sombre, et
+ses paroles plus rares.</p>
+
+<p>7. Ce ne fut pas sans plaisir qu'on le vit de retour;
+vive fut la joie de son arrivée dans les cercles des
+hommes<a id="footnotetagloc18" name="footnotetagloc18"></a>
+<a href="#footnoteloc18"><sup class="sml">loc18</sup></a>. Issu d'une ancienne famille, commandant
+à de nombreux vassaux, il était rangé parmi les
+hauts seigneurs de sa contrée. Il assistait à leurs carrousels,
+à leurs festins joyeux; il les voyait soupirer
+ou sourire, mais il ne faisait que les voir froidement
+sans partager la gaîté ou l'ennui général. Il ne recherchait
+point ce que tous poursuivaient, entraînés
+par une espérance toujours trompeuse et toujours
+écoutée: les honneurs qui ne sont qu'une vaine fumée;
+l'or plus substanciel; la préférence des belles
+et les dépits des rivaux. Autour de lui était tracé un
+cercle mystérieux, qui défendait de l'approcher et
+le montrait toujours isolé. Dans ses yeux paraissait
+quelque chose de sévère qui éloignait au moins de
+lui la frivolité; et les personnes plus timides qui le
+voyaient de près l'observaient en silence, en se communiquant
+tout bas leurs mutuelles frayeurs, et celles
+plus sages, et en plus petit nombre, qui lui témoignaient
+des intentions plus amicales, avouaient
+qu'elles le jugeaient meilleur que son air ne semblait
+l'annoncer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc18"
+name="footnoteloc18"><b>Note loc18: </b></a><a href="#footnotetagloc18">
+(retour) </a> <i>To the haunts of men</i>.</blockquote>
+
+<p>8. C'était étrange!--dans sa jeunesse, toute action
+et toute vie, brûlant pour le plaisir, et ne répugnant
+point aux combats; essayant tour à tour des femmes,--du
+champ d'honneur,--de l'océan,--de tout
+ce qui lui promettait jouissance ou danger;--il avait
+tout épuisé, et sa récompense avait été dans le plaisir
+et la peine, et non dans un milieu fade et commun:
+car ses sentimens ardens cherchaient, dans cette intensité
+d'émotions, un moyen d'échapper à sa pensée.
+Les tempêtes de son cœur eussent contemplé
+avec dédain les orages plus faibles des élémens
+qu'elles auraient soulevés; les transports de ce
+cœur s'étaient dirigés en haut, et ils avaient demandé
+s'il y avait dans les cieux des ravissemens
+plus grands! Livré à tous les excès, esclave de tous
+les extrêmes, comment se réveilla-t-il de ce rêve
+étrange? hélas! il ne le disait pas,--mais il s'était
+réveillé pour maudire son cœur flétri qu'il ne pouvait
+briser.</p>
+
+<p>9. Les livres, car jusque-là ses livres pour lui avaient
+été l'homme, les livres paraissaient exciter davantage
+sa curiosité, et souvent, par un soudain caprice, il
+se séparait de tout le monde pour plusieurs jours.
+Alors, ses serviteurs, rarement appelés, disaient que,
+pendant les longues heures de la nuit, ses pas précipités
+se faisaient entendre sur la sombre galerie,
+où les grossiers mais antiques portraits de ses pères
+présentaient leurs figures chagrines: on entendait,--mais
+on murmurait tout bas que «<i>cela</i> ne devait pas
+être connu,»--le son d'une voix moins terrestre
+que la sienne. «Oui, ceux qui voudront pourront en
+rire, mais quelques-uns avaient vu, ils ne savaient
+pas trop quoi, quelque chose de plus que ce qui
+est ordinaire. Pourquoi contemplait-il ainsi cette tête
+de revenant que des mains impies avaient enlevée
+aux tombeaux<a id="footnotetagloc19" name="footnotetagloc19"></a>
+<a href="#footnoteloc19"><sup class="sml">loc19</sup></a>, et qui, placée à côté de son livre
+ouvert, semblait vouloir en éloigner tout le monde
+excepté lui? Pourquoi ne dort-il pas quand les autres
+reposent? Pourquoi ne veut-il pas de musique et ne
+donne-t-il pas l'hospitalité? Tout cela ne leur semblait
+pas bien,--mais où était le mal? Quelques-uns
+le savaient peut-être, mais c'était une histoire trop
+longue à raconter, et en outre ceux qui en étaient
+instruits étaient trop discrètement sages pour avouer
+que ce qu'ils savaient était autre chose que de légers
+soupçons. Mais s'ils voulaient parler--ils le pourraient.»
+C'est ainsi qu'autour du foyer les vassaux
+de Lara discouraient de leur seigneur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc19"
+name="footnoteloc19"><b>Note loc19: </b></a><a href="#footnotetagloc19">
+(retour) </a> Ceci paraît faire allusion à Byron lui-même, qui avait fait une coupe
+à boire d'un crâne humain dont il se servait quelquefois.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>10. Il était nuit.--Les étoiles du firmament se répétaient
+dans le ruisseau transparent de Lara, qui
+multipliait leurs images. Ses eaux sont si calmes,
+qu'elles semblent à peine mobiles, et cependant elles
+s'écoulent comme le bonheur. Elles réfléchissent au
+loin, comme une scène magique, les clartés immortelles
+qui brillent dans l'étendue des cieux. Les rives
+de ces ondes sont parées d'arbres au vert feuillage,
+et des plus belles fleurs qui puissent séduire l'abeille:
+telles étaient celles dont Diane enfant composait ses
+guirlandes; l'innocence n'en voudrait point d'autres,
+pour offrir à son amour, que celles qui couvrent la
+rive. Les eaux en suivant leurs canaux se perdent
+dans des détours qui représentent les replis tortueux
+et brillans du serpent. Tout était si tranquille, si
+doux sur la terre et dans les airs, que vous n'eussiez
+pas même tressailli à l'apparition d'un esprit, dans
+la pensée que rien de méchant ne pouvait se plaire
+à errer dans de tels lieux, au milieu d'une telle nuit!
+C'était un moment dont les esprits du bien étaient
+seuls appelés à jouir; ainsi le pensait Lara, qui ne
+demeura pas long-tems dans ces lieux, et qui s'éloigna
+silencieusement pour retourner vers la porte de
+son château. Son ame ne pouvait plus contempler de
+telles scènes, qui lui rappelaient le souvenir de jours
+passés, de cieux plus sereins, de soleils plus purs,
+de nuits plus douces et plus fréquentées, de cœurs
+qui maintenant--non,--non! la tempête peut
+frapper son front, sans l'émouvoir--sans le lui faire
+courber--mais une nuit comme celle-là, une nuit si
+belle, est une raillerie pour un cœur comme le sien.</p>
+
+<p>11. Il est retourné dans ses appartemens solitaires,
+et son ombre gigantesque est projetée sur les
+murs tapissés de ces poudreux tableaux qui représentent
+des figures des vieux tems; c'est tout ce
+qu'elles ont laissé de leurs vertus ou de leurs crimes,
+excepté une vague tradition, les ténébreux caveaux
+qui dérobent leur poussière à la clarté du jour, ainsi
+que leurs faiblesses et leurs vices, et une demi-colonne
+du livre pompeux qui en transmet le récit
+spécieux d'âge en âge, où la plume de l'histoire distribue
+le blâme ou la louange, et donne comme vérité
+ce qui n'est le plus souvent qu'insigne mensonge.</p>
+
+<p>Lara promène ses rêveries silencieuses, et les
+rayons de la lune brillent à travers les sombres vitraux
+sur le pavé de pierre, sur la voûte élevée couverte
+de découpures, et sur les saints que les fenêtres
+gothiques représentent agenouillés en prière,
+et qui se reproduisent, par la réflexion de la lumière,
+en figures fantastiques semblables à la vie,
+mais non à une vie comme celle des mortels. Les
+boucles noires des cheveux pendans de Lara, son noir
+et ombragé sourcil, et le mouvement balancé de son
+panache agité, apparaissaient comme les attributs
+d'un fantôme, et imprimaient à son aspect toutes les
+terreurs que donnent les tombes.</p>
+
+<p>12. Il était minuit,--tout était livré au sommeil;
+la clarté solitaire d'une lampe pâle semblait
+rompre à regret les ténèbres. Écoutez! des murmures
+sont entendus dans le château de Lara,--un
+son--une voix--un cri--un appel de détresse!
+un cri lourd, prolongé--et le silence.--Ses
+gens ont-ils entendu ce frénétique écho retentir
+à leurs oreilles endormies? Ils l'ont entendu, ils se
+lèvent en sursaut, et, braves quoique tremblans, ils
+se précipitent là où le cri invoquait leur secours;
+ils arrivent portant dans leurs mains des flambeaux
+à demi allumés et des épées dont ils ont, dans leur
+empressement, oublié les ceinturons.</p>
+
+<p>13. Froid comme le marbre où son corps était
+étendu, pâle comme les rayons de la lune qui se
+jouaient sur ses traits, Lara était renversé par terre;
+près de lui son sabre à moitié tiré du fourreau semblait
+indiquer un péril au-dessus des craintes de la
+nature. Cependant il était ferme, ou il l'avait été
+jusqu'au dernier moment. Le défi respirait encore
+sur son front; quoique empreint de terreur, et insensible
+comme il est, il régnait sur ses lèvres le
+désir de répandre le sang. Quelques menaces à demi
+formées, quelque imprécation d'orgueilleux désespoir
+semblent avoir expiré sur ses lèvres. Son œil
+était presque fermé; mais il n'a pas oublié, même
+dans sa détresse, le regard du gladiateur, que souvent,
+dans la veille, son aspect décelait avec fierté, et
+qui maintenant y était fixé dans un horrible repos.</p>
+
+<p>On le relève--on l'emporte; silence! il respire,
+il parle; les couleurs reviennent sur ses joues basanées;
+sa lèvre recouvre son incarnat; son œil, quoiqu'obscurci,
+roule sauvage dans son orbite, et chacun
+de ses membres, par de lents frémissemens,
+recommence ses fonctions; mais ses paroles sont articulées
+dans des termes qui ne semblent pas appartenir
+à sa langue native. Distinctes, mais étranges,
+ses gens les comprennent assez pour penser que ces
+accens appartiennent à d'autres climats; et ils étaient
+tels, qu'ils semblaient s'adresser à une oreille qui
+ne les entend point--hélas! qui ne peut plus les
+entendre!</p>
+
+<p>14. Son page s'est approché, et lui seul semble
+connaître le sens des paroles qu'ils entendaient; et
+par les altérations de ses joues et de son front, on
+pouvait juger qu'elles étaient telles que Lara n'aurait
+pas voulu les avouer, ni le page les interpréter,
+quoiqu'il regarde avec moins de surprise l'état de
+son maître que ceux qui l'entouraient; mais il se
+penche sur le corps étendu de Lara, et lui parle
+dans cette langue qui paraît être la sienne. Lara
+prête son attention à ces accens qui semblent doucement
+calmer et dissiper les horreurs de son rêve,
+si c'était un rêve qui abattait ainsi un cœur qui n'avait
+pas besoin de peines idéales.</p>
+
+<p>15. Quel que soit l'objet que sa frénésie a vu en
+songe ou son œil en réalité, si toutefois il s'en souvient,
+il ne sera jamais révélé, et restera enseveli
+dans son cœur.--Le matin accoutumé revient, et
+inspire une nouvelle vigueur à son corps fatigué;
+il ne recherche de soulagement ni d'un prêtre ni
+d'un médecin; et bientôt, le même dans ses mouvemens
+et dans son langage qu'il l'avait été auparavant,
+il remplit les heures passagères, ne sourit pas
+moins, ne présente pas un front plus attristé qu'il
+n'en avait l'habitude; et si le retour de la nuit semble
+maintenant moins agréable aux yeux de Lara,
+il se gardait bien d'en laisser rien paraître à ses vassaux
+étonnés, dont les frissons prouvaient que <i>leurs</i>
+craintes étaient moins oubliées.</p>
+
+<p>Tremblans, deux à deux (ils n'osent pas marcher
+seuls), ces esclaves effrayés s'acheminent dans le
+château, et évitent la fatale galerie. La bannière
+qui se déploie et le bruit des portes, le froissement
+de la tapisserie, l'écho du plancher, les longues et
+noires ombres des arbres d'alentour, le vol bruissant
+de la chauve-souris, le chant nocturne de la
+brise; tout ce qu'ils voient ou entendent effraie leur
+pensée, à mesure que les ombres du soir descendent
+sur les murs grisâtres du château.</p>
+
+<p>16. Vaine terreur! cette heure de ténèbres restées
+à jamais inconnues ne revint plus, ou Lara sut
+feindre un oubli qui augmenta l'étonnement de ses
+vassaux sans diminuer leurs craintes.--La mémoire
+s'en était-elle éteinte au réveil de ses sens? puis-qu'aucun
+mot, aucun regard, aucun geste de leur
+seigneur ne trahit un sentiment qui leur eût rappelé
+ce moment délirant des souffrances de son ame.
+Était-ce un rêve? était-ce sa voix qui avait articulé
+ces étranges et sauvages paroles? était-ce son cri
+qui avait interrompu leur sommeil? était-ce bien
+lui dont le cœur oppressé, comprimé, avait cessé de
+battre, et dont le regard les avait fait trembler? Pouvait-il,
+celui qui avait souffert une pareille épreuve,
+perdre ainsi la mémoire, lorsque ceux qui n'en
+avaient été que les témoins en étaient si frappés?
+Ou ce silence prouvait-il que sa mémoire, pour être
+exprimée par des mots, était trop profondément,
+trop indélébilement fixée sur ce secret dévorant qui
+ronge le cœur, en en montrant l'effet sans en dévoiler
+la cause? Il n'en était pas ainsi pour lui; Lara
+les avait ensevelis tous les deux dans son sein. De
+communs observateurs ne pouvaient discerner le
+progrès de pensées, que les lèvres mortelles ne laissent
+entrevoir qu'à demi; ces pensées brisent les faibles
+paroles qui voudraient les exprimer.</p>
+
+<p>17. On remarquait dans Lara un mélange inexplicable
+de ce qui mérite le plus d'être aimé ou haï,
+recherché ou évité. L'opinion variait sur sa vie mystérieuse,
+et son nom n'était jamais oublié dans l'éloge
+ou la raillerie. Son silence formait un thème
+pour le babillage de tous les alentours;--le monde
+formait des conjectures,--se communiquait sa surprise:--on
+mourait de connaître sa destinée.
+Qu'avait-il été? qu'était-il, cet inconnu qui vivait
+parmi eux, et dont la famille seulement n'était pas
+ignorée? Un ennemi haineux de son espèce? cependant
+quelques-uns voulaient prétendre qu'avec eux
+il leur avait paru aussi livré à la joie que les amis
+des plaisirs; mais ils convenaient que son sourire,
+si on l'observait souvent de près, cessait d'être un
+vrai sourire, et se flétrissait en un sourire de dédain
+moqueur; et que si ce sourire atteignait ses
+lèvres, il ne passait pas plus loin, ses yeux n'offrant
+aucune trace de gaîté. Cependant il y avait parfois
+plus de douceur dans son regard, comme si son
+cœur n'eût pas été naturellement dur; mais une fois
+observé, son ame semblait réprimer une semblable
+faiblesse comme indigne de son orgueil; et elle s'excitait
+elle-même à la roideur, comme dédaignant de
+s'acheter un doute de l'estime à moitié ébranlée des
+hommes. C'était une peine infligée par lui-même à
+son cœur que la tendresse avait autrefois arraché à
+son repos; ou, dans la sollicitude du chagrin, il
+voulait forcer son ame à la haine pour avoir trop
+aimé!</p>
+
+<p>18. Il y avait en lui un mépris vital de tout; et
+comme s'il avait déjà éprouvé ce qui pouvait lui
+survenir de pire, il vivait étranger dans ce monde.
+Esprit errant précipité d'un autre monde, être d'imagination
+noire qui s'était créé par choix des périls
+auxquels il avait par hasard échappé, mais échappé
+en vain, puisque dans leur souvenir son esprit trouvait
+également un triomphe et un regret. Ayant plus
+de facultés pour l'amour que la terre n'en accorde
+communément aux mortels, ses jeunes rêves de
+vertu avaient dépassé la réalité, et une virilité orageuse
+suivit sa jeunesse déçue, avec le souvenir
+d'années perdues à la poursuite d'un fantôme, et
+celui des forces épuisées qui lui avaient été accordées
+pour un meilleur usage. Des passions ardentes
+avaient semé le ravage et la désolation sur ses pas,
+et avaient abandonné ses meilleurs sentimens à un
+trouble intérieur et à la cruelle réflexion que fait
+naître une vie d'orages. Mais toujours hautain,
+orgueilleux, et abandonné au blâme, il appelait la
+nature pour en partager la honte, et rejetait toutes
+ses fautes sur ce corps de chair qu'elle lui avait
+donné pour servir à l'ame de prison et de festin aux
+vers de la tombe, jusqu'à ce qu'enfin il confondit
+le bien et le mal, et attribua au destin les actes de
+sa volonté. Trop fier pour l'amour-propre vulgaire,
+il pouvait, au besoin, sacrifier le sien pour le bien
+des autres, mais ce n'était pas par pitié, ni parce
+qu'il croyait le devoir; c'était par une étrange perversité
+de l'ame, qui le poussait, avec un secret
+orgueil, à faire ce que peu d'hommes ou même personne
+n'eût osé faire comme lui. Et cette même impulsion,
+dans des circonstances séduisantes, l'égarait
+également en le conduisant au crime, tant il
+était jaloux de s'élever au-dessus ou de tomber au-dessous
+des hommes avec lesquels il se sentait condamné
+à vivre, et tant il se plaisait à se séparer par
+le bien et par le mal de tous ceux qui partageaient
+son état mortel! Son esprit, les abhorrant, avait fixé
+son trône loin de ce monde, dans des régions qui
+lui étaient propres. Là, méditant froidement sur
+tout ce qui se passait au-dessous d'elles, son sang
+paraissait alors couler plus calme. Ah! plus heureux
+si ce sang n'avait jamais été enflammé par le crime,
+et eût toujours coulé dans ce calme glacé! Il est
+vrai qu'il suivait les mêmes sentiers que les autres
+hommes, et qu'en apparence il agissait et discourait
+comme le reste des mortels; qu'il n'outrageait
+pas les règles de la raison par des écarts: sa
+folie n'était pas de la tête, mais du cœur; et rarement
+il s'égarait dans ses discours, ou découvrait
+ses pensées au point d'offenser la vue.</p>
+
+<p>19. Avec tous ces dehors froids et mystérieux,
+et le plaisir qu'il semblait prendre à rester inconnu,
+il avait trouvé l'art (si ce n'était pas un don
+de la nature) de fixer son souvenir dans le cœur
+des autres. Ce n'était pas l'amour peut-être--ni la
+haine--ni rien de ce que l'on peut imaginer d'exprimer
+par des mots; mais ceux qui le voyaient ne
+l'avaient pas vu en vain, et ne pouvaient manquer
+de demander de nouveau après lui; et ceux auxquels
+il avait parlé se rappelaient toujours ce qu'ils avaient
+entendu, quelque frivole qu'il fût. Personne ne connaissait
+ni comment, ni pourquoi; mais il s'insinuait
+tellement dans l'esprit de celui qui l'écoutait,
+qu'il y laissait l'impression de l'attachement ou de
+la haine. Quelque récente qu'ait été la date de l'amitié,
+de la pitié ou de l'aversion qu'il avait inspirées,
+elles ne faisaient que s'accroître dans les plus
+intimes sentimens et dans la pensée. Vous ne pouviez
+pénétrer son ame; mais vous trouviez, en dépit
+de votre étonnement, qu'il connaissait le chemin
+de la vôtre. Sa présence hantait toujours votre pensée,
+et il forçait le cœur à lui accorder un involontaire
+intérêt. Vains étaient les efforts pour échapper
+à ce piége intellectuel, son esprit semblait vous défier
+de l'oublier!</p>
+
+<p>20. On célèbre une fête, où les chevaliers et les
+dames, et tous ceux que la richesse ou une haute naissance
+y appelaient, parurent.--D'une haute naissance,
+et hôte bien venu, Lara se rendit avec les autres
+seigneurs de son voisinage au château d'Othon.
+Une assemblée nombreuse est reunie dans les salles
+étincelantes de lumière, où les convives se livraient
+aux plaisirs de la table et du bal. La danse joyeuse
+de la foule des jeunes et séduisantes beautés unissait
+dans la chaîne la plus fortunée la grâce et l'harmonie.
+Heureux sont les jeunes cœurs et les mains amoureuses
+qui se mêlent avec bonheur dans des groupes
+de leur choix! C'est un aspect qui peut éclaircir le
+front le plus soucieux et faire sourire le vieillard,
+rêver même le jeune homme, le jeune homme qui
+oublie que de telles heures sont passées sur la terre,
+tant il y a d'exaltation dans ses transports de bonheur!</p>
+
+<p>21. Lara contemplait cette fête, tranquillement
+joyeux, et son front mentait si son ame était triste.
+Ses yeux suivaient dans tous ses mouvemens chaque
+beauté dont les pas légers ne réveillaient aucun
+écho. Les bras croisés et l'œil attentif, il était appuyé
+contre un pilier élevé de la salle, et ne remarquait
+pas un regard sévère fixé sur lui. Le fier Lara
+supportait mal un regard scrutateur semblable; à la
+fin, il s'en aperçoit: c'est un visage inconnu, mais
+il semble ne chercher que le sien, le sien seul. Le
+regard inquiet et sombre de cet homme indique un
+étranger; il avait jusqu'alors tenu constamment ses
+yeux fixés sur Lara sans en être vu. Enfin leurs regards
+se rencontrèrent, et s'interrogèrent vivement
+avec une muette et mutuelle surprise. Une émotion
+parut dans les regards de Lara, comme se défiant de
+celui de l'étranger. L'aspect de cet homme est sévère
+et farouche, il en dit plus que l'œil vulgaire
+ne peut en comprendre.</p>
+
+<p>22. «C'est lui!» s'est écrié l'étranger; et ceux
+qui l'ont entendu répètent ce mot tout bas et de bouche
+en bouche: «C'est lui!»--«Qui, lui?» se
+demande-t-on de toutes parts, jusqu'à ce que ces
+paroles significatives parviennent aux oreilles de
+Lara. Ces mots si étrangement prononcés, et le singulier
+regard de l'inconnu, peu de personnes pourraient
+les expliquer: ils excitent une générale surprise.
+Mais Lara est resté immobile, sans changer
+de couleur ou de maintien. La surprise qui s'était
+d'abord manifestée dans ses yeux paraissait maintenant
+dissipée; il porte des regards assurés et calmes
+sur l'assemblée, quoiqu'il soit toujours observé par
+l'étranger qui, s'approchant de lui, s'écrie, avec un
+superbe dédain: «C'est lui!--Comment est-il venu
+ici?--et qu'y fait-il?»</p>
+
+<p>23. C'en était trop pour Lara; pour que Lara
+pût laisser sans réponse une semblable question,
+répétée d'un ton si fier et si hautain. Le sourcil
+froncé, mais avec un accent, froid, plus doucement
+ferme que brusquement arrogant, il se tourna vers
+l'insolent questionneur:--«Mon nom est Lara!--quand
+le tien me sera connu, ne doute pas de
+mon empressement à répondre à l'inconvenante courtoisie
+d'un chevalier tel que toi. C'est Lara!--en
+veux-tu savoir davantage? je n'évite aucune question,
+et je ne porte aucun masque.»</p>
+
+<p>«Tu n'évites aucune question! Réfléchis bien--s'il
+n'en est aucune à laquelle ton cœur ne pourrait
+répondre, quand bien même ton oreille ne chercherait
+pas à l'éviter? Te parais-je donc si inconnu?
+Regarde-moi bien! au moins si la mémoire ne t'a
+pas été inutilement donnée, oh! jamais tu ne pourras
+dissimuler la moitié de sa dette: l'éternité te défend
+de l'oublier.» Les yeux de Lara se fixent avec attention
+sur le visage de l'étranger; mais ils n'y peuvent
+rien découvrir qui leur soit connu, où qu'ils
+veuillent reconnaître.--Il ne daigna pas répondre
+avec l'air du doute; mais il secoue la tête, et moitié
+indifférence, moitié mépris, il se retourne et
+quitte l'étranger. Mais celui-ci, d'un air impérieux,
+lui dit de rester:--«Un mot!--Je te commande
+de rester, et de répondre ici à quelqu'un qui, si tu
+étais noble, serait ton égal; mais quel que tu aies
+été et que tu sois maintenant--oui, ne fronce pas
+le sourcil, seigneur, si ce que je te dis est faux, il
+t'est facile de démentir mes paroles.--Mais, quel
+que tu aies été et que tu sois maintenant, recueille-toi.
+Je me défie de tes sourires, mais je ne tremble
+pas devant ton front menaçant. N'es-tu pas cet homme
+dont les actions--»</p>
+
+<p>«Qui que je sois, des paroles aussi étranges que
+les tiennes, des accusateurs tels que toi, j'en fais
+peu de cas, et ne les écoute pas davantage. Que ceux
+pour qui ces paroles ont plus de poids écoutent le
+reste, et ne se hasardent pas à contredire l'histoire,
+merveilleuse sans doute, que ta langue va raconter,
+et qui commence d'une manière si courtoise.
+Qu'Othon fête son hôte si poli, je lui en exprimerai
+ma reconnaissance motivée.» Ici le maître de la
+fête, tout surpris, s'est interposé.--«Quel que
+puisse être le secret dont il s'agit entre vous, ce
+n'est pas ici le tems ni le lieu de troubler la gaîté de
+l'assemblée par une dispute. Si toi, sire Ezzelin, tu
+as quelque chose à faire connaître qui concerne le
+comte Lara, à demain, ici, ou ailleurs, comme il
+vous plaira à tous deux, pour expliquer le reste. Tu
+m'es connu, et je me porte ta caution, quoique,
+comme le comte Lara, tu sois récemment arrivé
+seul des terres étrangères, et que tu sois devenu presque
+étranger. Et si, par le sang et l'illustre naissance
+de Lara, j'augure bien de son courage, comme de
+sa noblesse, il ne voudra pas se montrer indigne de
+son nom sans tache, ni rien refuser de ce que réclament
+les lois de la chevalerie.»</p>
+
+<p>«A demain donc, répliqua Ezzelin; et que notre
+loyauté soit ici mise à l'épreuve. J'atteste sur ma vie
+et sur mon épée la vérité de mes paroles; puissé-je
+être aussi sûr du bonheur éternel!»</p>
+
+<p>Que répond Lara? son ame descend dans sa profondeur
+la plus intime, et demeure absorbée dans
+une profonde et soudaine méditation. Les paroles
+de la foule et les yeux de tous, qui étaient fixés
+sur eux, semblent s'adresser à lui. Mais les siens
+étaient silencieux, et ils paraissaient se perdre dans
+l'oubli le plus complet--oui, le plus complet.--Hélas!
+cette indifférence ne fait que trop comprendre
+à l'assemblée un souvenir seulement trop fidèle.</p>
+
+<p>24. «A demain!--oui, à demain!» D'autres
+paroles que ces deux mots répétés ne furent pas entendues
+de la bouche de Lara. Aucun sentiment passionné
+ne se trahit sur son front; aucune lueur
+d'irritation n'apparut dans son grand œil noir: cependant
+il y avait quelque chose de ferme dans son
+accent calme et réservé, qui annonçait une résolution
+déterminée, quoiqu'inconnue. Il prit son manteau,--inclina
+légèrement la tête, et quitta l'assemblée
+en passant devant Ezzelin. Il répondit par
+un sourire au regard menaçant que ce dernier lui
+lança, et avec lequel ce seigneur pensait l'accabler.
+Ce n'était pas un sourire de joie, ni celui d'un orgueil
+dissimulé qui se venge par le dédain de la haine
+qu'il ne peut cacher; mais c'était le sourire d'un
+cœur sûr de lui-même dans tout ce qu'il voudrait
+entreprendre, ou tout ce qu'il pourrait souffrir. Ce
+sourire annonçait-il la paix? le calme de la vertu?
+ou le crime vieilli dans l'endurcissement du désespoir?
+Hélas! les confidences de l'un et de l'autre se
+ressemblent trop pour être facilement distinguées
+sur le front d'un homme ou dans ses paroles. C'est
+par les actions, par les actions seules que l'on peut
+discerner les vérités que le cœur inexpérimenté est
+incapable de saisir.</p>
+
+<p>25. Lara appela son page et se retira.--Celui-ci
+obéissait promptement à la moindre de ses paroles
+ou à son plus faible signe. C'était le seul compagnon
+amené des climats lointains, où les ames étincellent
+sous un ciel plus éclatant. Pour suivre Lara, il avait
+abandonné son pays natal. Patient et docile, calme,
+malgré sa jeunesse, il était silencieux comme son
+maître, et sa fidélité paraissait au-dessus de son état
+et de ses années. Quoiqu'il n'ignorât pas la langue
+de Lara, il arrivait rarement qu'il reçût de lui un ordre
+dans cette langue; mais il accourait avec rapidité,
+et répondait avec effusion, quand les lèvres de Lara
+laissaient échapper des paroles dans sa langue maternelle.
+Ces accens, qui lui étaient aussi chers que
+les montagnes de sa patrie, réveillaient à ses oreilles
+leur écho absent, et lui rappelaient la voix accoutumée
+d'amis, de parens qu'il ne devait plus revoir,
+et auxquels il avait renoncé pour un seul,--son
+ami, son tout. La terre ne lui offrait pas maintenant
+d'autres guides; pouvait-on s'étonner alors s'il le
+quittait si rarement?</p>
+
+<p>26. Légère était sa taille, et délicats, quoique
+bruns, paraissaient les traits de son visage sur lequel
+avait passé son soleil natal; mais ses rayons
+n'avaient point basané sa joue, où souvent se manifestait
+une rougeur involontaire. Cependant ce n'était
+point cette rougeur qui monte au visage quand la
+santé y fait refluer toutes les couleurs du cœur dans
+des transports de bonheur; mais c'était la teinte
+étique d'un secret chagrin, qui brillait dans un moment
+fiévreux. La flamme étincelante de ses regards
+semblait empruntée d'en haut, et allumée par une
+pensée électrique, quoique ses longues paupières
+tempérassent, par une teinte mélancolique, l'ardeur
+de ses noires prunelles. Cependant on y remarquait
+moins de tristesse que d'orgueil; ou si c'était de la
+tristesse, c'était une tristesse que personne ne pouvait
+partager. Les jeux qui plaisent à son âge ne lui
+plaisaient pas; les amusemens de la jeunesse et les
+joyeuses folies des pages n'avaient point d'attraits
+pour lui. Pendant des heures entières ses yeux restaient
+fixés sur Lara, comme s'il eût tout oublié dans
+cette attitude contemplative. Éloigné de son maître,
+il errait isolé. Brèves étaient ses réponses, et il ne
+faisait jamais de questions. Les bois étaient sa promenade;
+son amusement, quelque livre en langue
+étrangère; son lieu de repos, la rive des limpides
+ruisseaux. Il semblait, comme celui qu'il servait,
+vivre à part de tout ce qui charme les yeux et remplit
+le cœur; ne pas connaître de fraternité, et n'avoir
+reçu de la terre aucun autre don que le don
+amer--de l'existence.</p>
+
+<p>27. S'il aimait quelque chose, c'était Lara; mais
+son attachement ne se montrait que dans son respect
+et dans son obéissance. Toujours dans une attention
+muette, son zèle, qui épiait chaque désir de
+son maître, l'accomplissait avant que sa parole l'exprimât.
+Toutefois, il y avait de la dignité fière dans
+tout ce qu'il faisait; car il avait un esprit altier qui
+ne supportait pas les réprimandes. Son zèle, quoique
+plus actif que celui des mains serviles, obéissait
+seulement dans ses actions; son air commandait encore,
+comme s'il eût ainsi cédé moins au désir de
+Lara qu'à <i>son propre</i> désir: car assurément ce n'était
+point pour un vil salaire qu'il agissait ainsi. Les
+services que lui commandait son maître étaient légers:
+c'était de lui tenir les étriers, lorsqu'il voulait
+monter à cheval, ou de lui apporter son épée;
+d'accorder son luth; ou, s'il désirait davantage, de
+lui lire des volumes d'autres tems et d'autres langues
+que sa langue maternelle; mais jamais de se
+mêler avec la foule des domestiques, auxquels il ne
+montrait ni déférence ni dédain, mais cette réserve
+de bon ton, qui prouvait qu'il n'avait nulle sympathie
+pour eux. Son ame, quel que fût son rang ou
+sa naissance, pouvait fléchir devant Lara, non descendre
+jusqu'à eux. Il paraissait d'une naissance
+distinguée, et avoir connu des jours meilleurs. Aucune
+marque de travail vulgaire ne se trahissait sur
+ses mains d'une blancheur si féminine, que l'on
+aurait pu lui attribuer un autre sexe, lorsqu'on les
+comparait avec la délicatesse et la douceur de son
+visage; mais ses vêtemens, et quelque chose dans
+son regard de plus viril et de plus fier que n'en
+comporte l'œil d'une femme, disaient le contraire.
+C'était un caractère presque sauvage, qui tenait plus
+de son climat brûlant que de son corps tendre et frêle:
+il est vrai qu'il ne se remarquait point dans ses paroles;
+mais dans son aspect, cet instinct pouvait être
+plus qu'aperçu.</p>
+
+<p>Kaled était son nom, quoique le bruit courût qu'il
+en portait un autre avant d'avoir quitté ses montagnes.
+Car quelquefois, bien qu'à peu de distance,
+il entendait ce nom répété plusieurs fois sans répondre,
+comme s'il ne lui eût pas été familier, ou,
+s'il lui était adressé de nouveau, il se retournait brusquement,
+comme si dans cet instant il se rappelait
+que c'était le sien. Cependant, si c'était la voix accoutumée
+de Lara qui l'appelait, alors ses oreilles,
+ses yeux, et son cœur redoublaient d'attention.</p>
+
+<p>28. Ce jeune page n'avait pas manqué de remarquer,
+dans la salle du bal, la querelle imprévue que
+tout le monde avait observée, et quand la foule autour
+de lui exprimait son étonnement du calme du
+hardi accusateur et de la patience avec laquelle le
+noble et fier Lara avait supporté une semblable
+insulte d'un étranger; doublement affecté, Kaled
+changea plusieurs fois de couleur; ses lèvres pâlirent
+comme de la cendre, ses joues s'enflammèrent tour à
+tour; et sur son front se répandit cette sueur de glace
+qui survient, lorsque le cœur, chargé d'un poids de
+pensées qui l'accablent, succombe de malaise et de
+luttes intérieures. Oui,--il est des choses que nous
+devons rêver et oser exécuter avant que la pensée en
+soit à moitié avertie. Quelle que pût être l'idée de
+Kaled, elle suffit pour fermer ses lèvres et troubler
+son front. Il observa Ezzelin jusqu'à ce que Lara eût
+jeté en passant, sur le chevalier, un sourire de dédain.
+Lorsque Kaled vit ce sourire, son visage reprit
+son air accoutumé, comme s'il eût reconnu en
+lui quelque chose de satisfaisant. Sa mémoire lui
+faisait remarquer dans un pareil sourire beaucoup
+plus que l'aspect de Lara n'en disait aux autres. Il
+se précipita vers lui,--et dans un instant tous deux
+furent partis; et tous ceux qui restèrent dans le château
+crurent être laissés seuls. Chacun avait eu tellement
+les yeux fixés sur la figure de Lara, chacun
+s'était si bien identifié par ses sentimens à cette
+scène, que lorsque l'ombre longue et noire de Lara
+eut dépassé le portique, et ne fut plus reproduite par
+la lumière des torches allumées, tous les cœurs battirent
+plus vivement, comme doutant s'ils sortaient
+d'un rêve effrayant, que nous savons être faux, mais
+qui nous épouvante encore parce que ce qui est le
+pire est toujours le plus près de la vérité.</p>
+
+<p>Ils sont partis,--Ezzelin reste encore; le front
+pensif et l'air impérieux; mais il ne demeura pas
+long-tems: avant qu'une heure se fût écoulée, il
+salua de la main Othon, et se retira.</p>
+
+<p>29. La foule a disparu, les convives sont livrés au
+sommeil; le châtelain courtois, et ses hôtes satisfaits
+se sont rendus à leur couche accoutumée, où la joie
+se calme, et où la douleur soupire après le sommeil;
+et l'homme accablé par le combat de sa propre existence<a id="footnotetagloc20" name="footnotetagloc20"></a>
+<a href="#footnoteloc20"><sup class="sml">loc20</sup></a>
+cherche un refuge dans ce doux oubli de la vie.
+Là reposent également l'espérance délirante de l'amour,
+la perfidie et la ruse; les projets ténébreux
+de la haine, et les fourberies de l'ambition jalouse.
+Sur tous les yeux planent les ailes de l'oubli, et
+l'existence éteinte est comme ensevelie dans un tombeau.
+Quel nom meilleur pourrait plus convenir au
+lit du sommeil? sépulcre de la nuit, demeure universelle
+où la faiblesse, la force, le vice, la vertu sont
+étendus dans une égale nudité. Heureux l'homme
+pour un moment, de ne pas avoir le sentiment de la
+vie, pour s'éveiller cependant, pour lutter avec la
+terreur de la mort, et chercher à éviter, quoique le
+jour doive apparaître pour accroître ses maux, ce
+sommeil, le plus doux de tous, puisqu'il est le moins
+troublé de rêves.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc20"
+name="footnoteloc20"><b>Note loc20: </b></a><a href="#footnotetagloc20">
+(retour) </a> <i>O'er-laboured with being's strife</i>.</blockquote>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2><i>Chant Deuxième</i>.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>1. La nuit commence à disparaître;--les vapeurs
+groupées autour des montagnes se dissipent à l'aspect
+du matin, et la lumière réveille le monde.
+L'homme a un jour de plus pour grossir le passé, et
+pour le conduire peu à peu vers son dernier jour; mais
+la puissante nature s'éveille en bondissant comme
+au jour de sa naissance. Le soleil est dans les cieux
+et la vie sur la terre; les fleurs dans les vallées, la
+splendeur dans les rayons du jour, la santé dans
+l'air pur du matin, et la fraîcheur sur les bords des
+ruisseaux. Homme immortel! contemple ces gloires
+resplendissantes de la nature, et écrie-toi, dans les
+transports de ton cœur: «Ces gloires sont les miennes!»
+Admire-les pendant qu'il est permis à ton œil
+enchanté de les voir: un matin viendra où elles ne
+t'appartiendront plus; et quels que soient les regrets
+qui seront exprimés sur ta tombe insensible, ni les
+cieux, ni la terre ne t'accorderont une seule larme.
+Aucun nuage ne deviendra plus sombre, aucune
+feuille ne tombera plus tôt, aucun souffle d'air, aucun
+vent léger ne t'accordera un soupir; mais les
+vers rampans se réjouiront de leur nouvelle pâture,
+et prépareront tes restes humains à fertiliser
+le sol.</p>
+
+<p>2. Le matin a paru;--le soleil est à son midi.--Rassemblés
+dans le palais, les chevaliers se sont
+rendus à l'appel d'Othon. C'est maintenant l'heure
+promise, qui doit prononcer la mort ou la vie de la
+réputation future de Lara. Ezzelin va développer ici
+son accusation; et quelle que soit l'histoire, elle
+doit être exposée dans toute la vérité. Sa parole a
+été donnée, et Lara a promis de l'écouter à la face
+de l'homme et du ciel. Pourquoi ne vient-il pas? De
+semblables révélations devant être faites, il semble
+que le retard de l'accusateur dépasse les bornes de
+l'indulgence.</p>
+
+<p>3. L'heure est passée, et Lara est depuis long-tems
+arrivé. Il montre une grande confiance en soi-même,
+et tout le calme de la patience. Pourquoi
+Ezzelin ne vient-il pas? L'heure est passée, des murmures
+s'élèvent, et le front d'Othon se rembrunit.
+«Je connais mon ami! je ne puis craindre son manque
+de foi; s'il est encore sur la terre, qu'on l'attende
+ici. Le toit qui le protége est dans le vallon
+situé entre mes domaines et ceux du noble Lara.
+Mon palais aurait été honoré par l'hospitalité donnée
+à un tel hôte, si le seigneur Ezzelin ne l'eût pas refusée;
+c'est la recherche de quelque preuve nécessaire
+qui l'a empêché de rester, et l'a forcé d'aller se préparer
+pour aujourd'hui. La parole que j'ai donnée pour
+lui, je la donne encore; et je rachèterais moi-même
+la tache qu'il aurait faite à la chevalerie.» Il a dit,--et
+Lara répond: «Je suis venu ici à ta demande
+pour prêter l'oreille à des contes perfides, récités
+par la langue d'un étranger, dont les paroles auraient
+pu déjà blesser mon cœur, si je ne l'avais
+regardé comme presque un insensé, ou tout au plus
+comme un ignoble et vil ennemi. Je ne le connais
+point;--mais il semble m'avoir connu dans des
+pays où--je ne dois pas perdre le teins en vains
+discours: produis ton dénonciateur,--ou retire ta
+parole ici avec le tranchant de ton sabre.»</p>
+
+<p>Le fier Othon, rougissant de colère, jette aussitôt
+son gant sur la terre, et tire son sabre du fourreau.</p>
+
+<p>«C'est ce dernier parti qui me convient le mieux,
+dit-il; c'est ainsi que je réponds pour mon hôte absent.»</p>
+
+<p>Sans que sa joue pâle changeât de couleur, quelque
+près qu'ait été sa tombe ou celle de son adversaire,
+la main de Lara, qui s'empare de son sabre
+avec un sang-froid impassible, prouve qu'elle en
+connaît bien l'usage, par la facilité adroite avec laquelle
+elle en saisit la garde. Son œil, quoique
+calme, exprime qu'il sera sans quartier, et que l'épée
+de Lara obéira trop bien à sa volonté. En vain les
+chevaliers se pressent autour d'eux; la fureur d'Othon
+ne veut pas souffrir d'accommodemens, et de ses lèvres
+tombent ces paroles d'insulte: «Une bonne
+épée est nécessaire à celui qui voudrait nous séparer.»</p>
+
+<p>4. Court fut le combat; furieux, aveuglément téméraire,
+Othon livre son sein au coup fatal. Le sang
+coule, il tombe; mais la blessure qu'il reçoit de son
+habile adversaire, et qui l'étend sur la terre, n'est
+pas mortelle. «Demande-moi ta vie!» lui crie Lara.
+Il ne répond rien. Alors on vit le moment où il ne
+se serait jamais relevé du sol ensanglanté; car le
+front de Lara, en cet instant, devint presque noir,
+dans sa rage de démon, et son sabre se dispose à
+frapper un coup plus terrible que lorsque celui de
+son ennemi était dirigé contre son sein. Alors il conservait
+tout son sang-froid et toute son adresse; maintenant
+rien ne réprime plus la haine déchaînée de
+son cœur. Il tombe avec si peu de ménagement sur
+son ennemi, que lorsque les témoins s'approchèrent
+pour retenir son bras, il tourna presque son arme
+affamée contre ceux qui osaient s'interposer pour
+obtenir de lui la grâce du vaincu. Il réprime ce premier
+mouvement de fureur; mais cependant ses regards
+sont fixés sur son adversaire, comme s'il regrettait
+le combat inutile qui lui laisse un ennemi
+vivant, quoique abattu, et comme s'il recherchait à
+quelle distance la blessure qu'il a portée à sa victime
+l'a laissée près du tombeau.</p>
+
+<p>5. On relève Othon baigné dans son sang, et le
+médecin lui défend toute question, tout geste, toute
+parole. Les autres chevaliers se retirent dans une
+salle voisine; et lui, Lara, irrité et l'air dédaigneux,
+la cause et le vainqueur de ce soudain combat, s'éloigne
+lentement, dans un silence hautain. Il pique
+son cheval, et se dirige vers son château, sans jeter
+un seul regard sur celui d'Othon.</p>
+
+<p>6. Mais où était-il, ce météore d'une nuit, qui
+menaça pour disparaître avec la lumière? où était
+cet Ezzelin? cet Ezzelin qui a paru et n'a laissé aucune
+trace de ses intentions. Il avait quitté le château
+d'Othon bien avant le jour, tandis que les ténèbres
+régnaient encore; mais le chemin lui était si
+connu qu'il ne pouvait pas s'égarer. Prochaine était
+sa demeure. Il n'y était point, et le jour suivant
+amena une nouvelle recherche, qui ne produisit
+aucun résultat, si ce n'est de constater l'absence du
+chevalier; une couche vide, un cheval sans maître
+à l'écurie, son hôte alarmé, ses amis murmurant
+désolés. Leurs recherches s'étendent dans tous les
+environs, autour du chemin qu'il a dû suivre, craignant
+de rencontrer les vestiges de la férocité de
+quelques brigands; mais il n'en existe aucune, et
+nul buisson n'en porte. Point de trace de sang; point
+de lambeaux dispersés de ses vêtemens; aucune
+chute, aucune lutte n'a flétri ou foulé le gazon, en
+conservant l'empreinte du meurtre; point d'impression
+de doigts crispés pour raconter l'histoire des
+efforts convulsifs d'une main agonisante qui, ayant
+cessé de se défendre, tourne contre le tendre gazon
+les dernières convulsions de son agonie. Tels sont
+les vestiges que l'on aurait rencontrés, si quelqu'un
+avait perdu la vie; mais ils n'existaient pas, et tout
+ce qui reste est une espérance douteuse. Un étrange
+soupçon fait murmurer tout bas le nom de Lara, et
+chaque jour il s'entretient de sa réputation flétrie;
+mais il se tait soudain lorsque sa sombre figure apparaît:
+il attend son absence pour oser renouveler
+ses murmures accoutumés, et ses conjectures revêtues
+des plus noires couleurs.</p>
+
+<p>7. Les jours s'écoulent, et les blessures d'Othon
+sont guéries, mais non son orgueil; et sa haine n'est
+plus dissimulée. C'était un homme puissant, l'ennemi
+de Lara, et l'ami de tous ceux qui cherchaient
+à lui nuire; il demande à la justice de sa contrée
+de forcer Lara à rendre compte d'Ezzelin.</p>
+
+<p>Quel autre que Lara aurait pu craindre sa présence?
+qui l'a fait disparaître, si ce n'est l'homme
+sur lequel ses charges menaçantes seraient tombées
+d'un poids trop accablant? La rumeur générale augmente
+par l'incertitude, le mystère est ce qui plaît
+le plus à la foule curieuse. D'où vient cette indifférence
+apparente de Lara pour tous les liens d'amitié<a id="footnotetagloc21" name="footnotetagloc21"></a>
+<a href="#footnoteloc21"><sup class="sml">loc21</sup></a>?
+pour tout ce qui peut faire naître la confiance
+et éveiller l'amour? la férocité sommeillante que
+trahit son ame? l'adresse avec laquelle il manie l'épée
+tranchante? où l'a-t-il apprise ce bras qui n'a jamais
+fait la guerre? Dans quels lieux cette férocité
+est-elle devenue le partage de son cœur? car ce n'était
+point l'aveugle et capricieuse colère qu'un mot
+peut soulever et qu'un autre peut calmer; mais l'œuvre
+profonde d'une ame qui ne connaît point la pitié
+quand la colère l'emporte, et qu'une longue habitude
+du pouvoir comme du succès a concentrée dans
+tout ce qui est inexorable. Tous ces propos, associés
+avec ce désir qui domine l'humanité de se livrer plutôt
+au blâme qu'à la louange, avaient amassé enfin
+contre Lara un orage tel que lui-même en aurait pu
+être effrayé, et tel que ses ennemis voulaient l'exciter.
+Il doit répondre de la tête d'un homme absent
+qui le poursuit encore, mort ou vivant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc21"
+name="footnoteloc21"><b>Note loc21: </b></a><a href="#footnotetagloc21">
+(retour) </a> <i>The seeming friendlessness</i>.</blockquote>
+
+<p>8. Dans cette contrée vivait plus d'un mécontent
+qui maudissait la tyrannie sous laquelle il était
+courbé. De nombreux et féroces despotes y exerçaient
+leur oppression, et y donnaient leurs caprices
+pour des lois. De longues guerres au dehors, de fréquentes
+querelles au dedans ouvraient sans cesse un
+passage au sang et au crime qui n'attendaient qu'un
+signal pour recommencer un nouveau carnage, tel
+qu'il en naît des discordes civiles, qui ne connaissent
+pas de neutres, et ne comptent que des amis ou
+des ennemis.</p>
+
+<p>Enfermés dans leurs forteresses féodales, tous les
+seigneurs étaient comme des souverains, obéis en
+paroles et en actions, mais abhorrés dans l'ame.
+Lara avait hérité de pareils domaines seigneuriaux,
+peuplés par des cœurs mécontens et des mains travaillant
+à regret; mais sa longue absence de son pays
+natal l'avait laissé pur du crime d'oppression, et
+maintenant, détournées par la douceur de son administration,
+toutes les terreurs avaient disparu par
+degrés. Ses serviteurs ne conservaient plus pour lui
+que leur antique et habituelle vénération; mais ce
+fut plus pour lui que pour eux-mêmes que leurs
+craintes furent soulevées. Ils le croyaient maintenant
+malheureux, quoique d'abord leur malignité
+l'eût jugé coupable. Ses longues nuits sans repos,
+son humeur silencieuse furent attribuées à la maladie
+entretenue par la solitude. Et quoique ses habitudes
+solitaires rendissent à la fin sa société triste,
+sa demeure n'en était pas moins agréable, car les
+malheureux ne s'en éloignèrent jamais sans soulagement;
+et pour eux du moins son ame connaissait la
+compassion. Froid envers les grands, dédaigneux
+avec les superbes, l'homme humble ne passait pas
+auprès de lui sans attirer ses regards. Il ne parlait
+pas beaucoup; mais sous son toit on recevait souvent
+un asile, et jamais de reproches. Et ceux qui en
+faisaient l'observation pouvaient remarquer que chaque
+jour quelques nouveaux hôtes se rassemblaient
+sous son commandement. Mais depuis la disparition
+d'Ezzelin, il se montra seigneur courtois et hôte
+bienveillant. Peut-être son combat avec Othon lui
+fit-il craindre quelque trame ourdie contre sa tête
+exposée. Quelles qu'aient été ses vues, il sut se concilier
+l'affection de plus de partisans que les seigneurs
+ses égaux. Si c'était un effet de sa politique,
+elle fut répandue si loin que des millions le jugeaient
+tel qu'il voulait paraître. Exilé par des maîtres cruels,
+venait-on lui demander un asile? il était aussitôt
+donné. Par lui les paysans n'avaient pas à pleurer
+leur moisson enlevée, et à peine les serfs pouvaient-ils
+murmurer contre leur sort. Avec lui la vieille
+avarice trouvait sûreté pour ses trésors; avec lui,
+le pauvre n'était point exposé aux mépris; la bonne
+chère et les récompenses promises retenaient près
+de lui la jeunesse active, jusqu'à ce qu'il fût trop
+tard pour le quitter. Il offrait à la haine, avec un
+changement prochain, l'espérance d'assouvir bientôt
+une vengeance différée; l'amour, long-tems trompé
+par une union détestée, comptait dans le succès
+pour recouvrer des charmes qu'il avait perdus. Tout
+était mûr; Lara n'attendait que le moment favorable
+pour proclamer que l'esclavage n'était plus qu'un
+nom.</p>
+
+<p>Le moment, l'heure vint où Othon crut sa vengeance
+assurée. Son huissier<a id="footnotetagloc22" name="footnotetagloc22"></a>
+<a href="#footnoteloc22"><sup class="sml">loc22</sup></a> trouva le prétendu
+criminel entouré dans son château des milliers
+d'hommes délivrés de leurs chaînes féodales récemment
+brisées, défiant la terre, et comptant sur la
+faveur du ciel. C'était le matin que Lara venait de
+rendre libres des serfs attachés à la glèbe, et qui ne
+creuseraient plus désormais la terre que pour servir
+de tombeaux aux tyrans! c'est ce qu'ils proclamaient
+tous.--Certain mot d'ordre est nécessaire dans le
+combat pour venger ses outrages et conquérir ses
+droits: religion,--liberté,--vengeance,--tout
+ce que vous voudrez; un mot suffit pour faire lever
+les peuples et les mener au carnage. Une phrase
+séditieuse suffit à la ruse qui la répand et l'exploite,
+pour faire régner le crime, et pour donner une
+abondante pâture aux loups et aux vers de la terre!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc22"
+name="footnoteloc22"><b>Note loc22: </b></a><a href="#footnotetagloc22">
+(retour) </a> <i>His summons</i>.</blockquote>
+
+<p>9. Dans cette contrée, les seigneurs féodaux
+avaient acquis tant de pouvoir, que leurs souverains
+enfans régnaient à peine. C'était alors le moment
+pour les rebelles de lever l'étendard de la révolte.
+Les serfs méprisaient le roi, et le haïssaient en même
+tems que les seigneurs. Ils n'attendaient qu'un chef,
+et ils en trouvèrent un attaché à leur cause par des
+liens indissolubles; forcé par les circonstances de
+rentrer en guerre avec les hommes pour sa propre
+défense. Séparé par une destinée mystérieuse de
+ceux que la naissance et la nature n'avaient pas fait
+ses ennemis, Lara, depuis cette nuit fatale, s'était
+préparé, non pas seul, à braver les événemens les
+plus sinistres. De certaines raisons, quelles qu'elles
+fussent, lui prescrivaient d'éviter que l'on fît aucune
+recherche sur ses actions commises dans de
+lointains climats.</p>
+
+<p>En réunissant à sa cause propre celle de tous,
+lors même qu'il aurait été dans sa destinée d'être
+abattu, il avait au moins la certitude de retarder sa
+chute. Le calme sombre qui depuis long-tems régnait
+dans son ame; la tempête qui, après avoir
+exercé ses ravages, s'était assoupie, soulevée par
+des événemens qui semblaient devoir pousser sa
+triste fortune à son dernier degré de malheur, se
+réveillent de nouveau, et le rendent tout ce qu'il
+avait été autrefois, et qu'il est maintenant; la scène
+est seulement changée. Il se souciait fort peu de la
+vie, encore moins de la renommée; mais il n'en
+était pas moins propre aux jeux désespérés des combats.
+Il lui semblait qu'il était marqué dès sa naissance
+pour être l'objet de la haine des autres, et il
+se moquait de sa ruine si elle était partagée. Que lui
+importait donc la liberté des peuples asservis? Il
+élevait l'humble, mais pour abaisser le superbe. Il
+avait espéré trouver le repos dans sa retraite sombre,
+mais l'homme et la destinée venaient l'y assiéger.
+Il paraissait comme une bête féroce poursuivie
+par les chasseurs, que ceux-ci doivent tuer, mais
+qu'ils ne peuvent faire tomber dans leur piége. Austère,
+sans ambition, silencieux, il était désormais
+un tranquille spectateur des scènes de la vie; mais
+lancé de nouveau sur l'arène, il parut un chef non
+inégal aux seigneurs féodaux: sa voix,--son maintien,--ses
+gestes--révèlent une sauvage nature,
+et à ses regards on reconnaît le gladiateur.</p>
+
+<p>10. A quoi servirait de raconter pompeusement
+l'histoire souvent répétée des combats, les fêtes des
+vautours, le carnage et la mort? la fortune changeante
+sur le champ de bataille, la force victorieuse
+et la faiblesse obligée de céder? des ruines fumantes
+et des remparts renversés? Dans cette guerre, la
+lutte fut la même que dans toutes les autres, excepté
+que les passions déchaînées concentrèrent leur force
+dans une férocité qui bannit tout remords. Personne
+ne demandait grâce, car la pitié connaissait que ses
+cris seraient vains. Les prisonniers mouraient sur
+le champ de bataille. La même fureur animait tour
+à tour le sein du vainqueur; et ceux qui combattaient
+pour la liberté, et ceux qui luttaient pour la
+tyrannie croyaient avoir versé le sang de peu d'hommes,
+tant qu'il en restait encore à égorger. Il était
+trop tard d'éteindre le tison dévastateur. La désolation
+atteignait la contrée affamée; l'incendie était
+allumé, et les flammes étaient propagées, et le carnage
+souriait sur ses victimes de chaque jour.</p>
+
+<p>11. Tout frais de la force que l'impulsion de la
+liberté récemment acquise leur imprime, les partisans
+de Lara obtiennent le premier succès: mais
+cette vaine victoire les a perdus. Ils n'obéissent
+plus à la voix de leur chef pour se former en rang
+de bataille; ils se précipitent dans une aveugle confusion
+sur leurs ennemis, croyant que de l'atteindre
+ainsi devait leur assurer le succès. La convoitise du
+butin, la soif de la vengeance entraînent ces brigands
+débandés à leur perte. En vain Lara fait-il tout ce
+qu'un chef doit faire, pour arrêter l'impétueuse furie
+de ces hommes. En vain veut-il calmer leur ardeur
+téméraire,--la main qui allume l'incendie ne
+peut l'éteindre. L'ennemi plus sage a pu seul arrêter
+leur impétuosité, et montrer à cette troupe
+indisciplinée sa folle témérité. Des retraites feintes,
+des embuscades nocturnes, des attaques désordonnées
+faites en plein jour, des combats différés, la
+longue privation d'un secours désiré, un repos sans
+tente, sous un ciel humide, des murs imprenables
+qui défiaient l'art des assiégeans, et lassaient la patience
+de leur courage trompé: voilà les obstacles
+qu'ils n'avaient pas prévus.</p>
+
+<p>Le jour du combat, ils s'avançaient à l'ennemi,
+comme l'auraient fait de vieux guerriers; mais ils
+préféraient davantage la furie de l'action la plus
+sanglante, et la mort présente à une vie de souffrances
+continuelles. La famine vient leur apporter
+ses angoisses; et la fièvre balaie leurs rangs, qui
+s'éclaircissent à vue d'œil. La joie immodérée du
+triomphe se change en mécontentement. L'ame seule
+de Lara semble encore indomptée, mais peu de ses
+soldats restent pour le seconder. De plusieurs milliers
+qu'ils étaient, ils sont réduits à une faible
+troupe: désespérés, quoique en petit nombre, ce
+sont les plus braves qui survivent pour déplorer la
+discipline qu'ils avaient dédaignée après leur premier
+succès. Une espérance leur reste encore: la
+frontière n'est pas éloignée; par là, ils peuvent
+échapper à la guerre de leur patrie, en emportant
+avec eux, dans l'état voisin, les chagrins de l'exil,
+ou la haine de la proscription. Il est dur pour eux
+de quitter la terre de leurs aïeux, mais il leur est
+encore plus dur de périr ou de se soumettre.</p>
+
+<p>12. La résolution est prise,--ils sont en marche,--la
+nuit complice les guide avec son astre
+lumineux, en éclairant leurs pas dans les ténèbres.
+Déjà ils aperçoivent ses tranquilles rayons dormant
+sur la surface du courant qui forme la frontière.
+Déjà ils distinguent,--est-ce bien la rive? Fuyez!
+Elle est bordée par de nombreux rangs ennemis.
+Retournez ou fuyez!--Qu'est-ce qui brille à l'arrière-garde?
+C'est la bannière d'Othon,--la lance
+du chef qui les poursuit! Sont-ce des feux de bergers,
+ces feux qui brillent sur la hauteur? Hélas!
+ils étincellent avec trop de clarté, pour une fuite.
+Privés de tout espoir, et concentrés dans leur propre
+défense, moins de sang peut-être aura payé une
+dépouille plus riche!</p>
+
+<p>13. Ils s'arrêtent un moment; c'est seulement
+pour que la troupe puisse respirer. Avanceront-ils,
+ou attendront-ils l'ennemi? Peu importe,--s'ils
+chargent l'ennemi qui s'oppose à leur marche le long
+de la rive du fleuve, quelques-uns peut-être pourront
+rompre et traverser leur ligne formée, pour
+prévenir un tel dessein.--«Chargeons! attendre
+leur attaque serait une action digne d'une troupe
+lâche.» Tous les sabres sont tirés, chacun saisit
+les rênes de son cheval, et la première parole
+pourra à peine devancer l'action. Parmi tous ceux
+qui vont entendre le dernier commandement de
+Lara, pour combien ne sera-t-il pas la voix de la
+mort!</p>
+
+<p>14. Son glaive est tiré; son front respire un air
+réfléchi, mais trop tranquille pour être celui du
+désespoir; il montre quelque chose de plus indifférent
+qu'il ne convient aux plus braves d'en témoigner,
+si le sort des hommes les touche.--Il
+tourne ses regards sur Kaled, toujours près de lui,
+et trop confiant encore pour trahir la moindre
+crainte. Peut-être c'était la sombre clarté de la lune
+qui projetait sur les traits de ce jeune page une
+teinte inaccoutumée de pâleur mélancolique, dont
+l'empreinte profonde exprimait la fidélité et non la
+terreur de son ame. Lara observa cette pâleur, et
+mit sa main dans la sienne: elle ne trembla pas dans
+un moment semblable; ses lèvres étaient muettes, à
+peine son cœur battait-il; ses regards seuls disaient:
+«Nous ne nous séparerons jamais! ta troupe peut
+périr, tes amis peuvent fuir; pour moi, je puis
+dire adieu à la vie, mais jamais à toi!»</p>
+
+<p>Le mot d'ordre a échappé aux lèvres de Lara,
+et sa troupe, portée en avant, et les rangs serrés,
+marche sur les lignes divisées de l'ennemi. Chaque
+coursier a obéi au premier coup d'éperon; les cimeterres
+brillent, l'acier se croise; surpassés en
+nombre, mais non en bravoure, ils opposent encore
+le désespoir à l'audace, et un front de défense
+aux ennemis. Le sang est mêlé aux ondes du fleuve
+qui en conserve les teintes jusqu'aux rayons du
+matin.</p>
+
+<p>15. Commandant, aidant, animant les siens,
+partout où l'ennemi paraît redoubler d'efforts, où
+ses amis succomber, la voix de Lara se fait entendre;
+il brandit son cimeterre, en frappe à coups redoublés,
+et fait naître un espoir que lui-même a cessé
+de partager. Aucun ne fuit, car ils savent bien que
+la fuite serait vaine; mais ceux qui chancellent reviennent
+bientôt à la charge en voyant les plus courageux
+des ennemis reculer devant le regard et les
+coups de leur chef. Tantôt entouré des siens, tantôt
+presque seul, il enfonce les rangs de son adversaire,
+ou rallie sa troupe. Lui-même ne s'épargne
+pas.--Une fois l'ennemi semble fuir,--le moment
+était propice; Lara donne le signal de la main qu'il
+agite dans l'air; il s'élance.--Pourquoi son casque
+orné d'un panache s'affaisse-t-il soudain? un trait
+est lancé,--la flèche est dans son sein! Ce geste
+fatal a laissé sa poitrine sans défense, et la mort a
+fait retomber ce bras redoutable. Le mot de <i>victoire</i>
+expire sur sa bouche; cette main, qu'il avait élevée
+en signe de commandement, comme elle pend tristement
+à ses cotés! Elle retient encore instinctivement
+son sabre, quoique l'autre ait laissé échapper
+les rênes. Kaled les saisit: défaillant par sa blessure,
+penché presque sans vie sur les arçons de la selle,
+Lara ne s'aperçoit pas que son page désolé l'emmène
+loin du combat. Cependant ses compagnons
+chargent l'ennemi, le chargent encore avec plus de
+fureur. Les combattans sont trop confondus maintenant
+pour compter les cadavres!</p>
+
+<p>16. Le jour luit sur les mourans et sur les morts,
+sur les cuirasses brisées et sur les têtes séparées de
+leurs casques; le cheval de guerre est étendu sans
+cavalier sur la terre, et l'effort de son dernier soupir
+a fait rompre les courroies ensanglantées de sa
+selle. Près de là, frémissent encore d'un reste de
+vie, le pied éperonné qui l'aiguillonnait, et la main
+qui guidait les rênes. Quelques-uns sont étendus
+mourans, tout près du torrent dont les eaux se raillent
+de leurs lèvres que la soif dévore. Cette soif
+palpitante, qui brûle dans le souffle de ceux qui
+meurent de la mort dévorante des braves, pousse
+vainement leurs lèvres brûlantes à implorer une
+goutte,--une dernière goutte d'eau pour les rafraîchir
+avant de mourir. Par un faible et convulsif
+effort, ils traînent leurs membres sur le gazon
+ensanglanté. Un pareil effort épuise leur faible reste
+de vie, mais ils atteignent le courant, et se penchent
+pour se désaltérer: ils sentent déjà son humide fraîcheur,
+ils sont près de la goûter. Pourquoi se reposent-ils?--N'ont-ils
+plus de soif à étancher?--elle
+est inextinguible, et cependant ils ne la sentent plus.
+C'était leur agonie;--mais elle est déjà oubliée!</p>
+
+<p>17. Sous un tilleul, écarté de cette scène de carnage,
+était étendu un guerrier, respirant encore,
+mais blessé à mort dans ce combat dont lui seul fut
+la cause. C'était Lara dont la vie s'écoule peu à peu
+avec son sang. Son compagnon d'autrefois, et maintenant
+son seul guide, Kaled est à genoux près de
+lui, les yeux fixés sur son côté ouvert, et cherchant
+à étancher avec son écharpe le sang qui en ruisselle
+à gros bouillons, et qui devient plus noir à chaque
+convulsion. Alors, à mesure que son souffle s'affaiblit,
+et s'exhale plus lentement, c'est goutte à goutte
+que le sang s'échappe de la blessure fatale. A peine
+Lara peut prononcer une parole, mais il fait entendre
+qu'il est inutile de chercher à le soulager;
+ce mouvement ne fait qu'ajouter une palpitation plus
+vive à ses tourmens. Il presse la main qui voudrait
+adoucir son agonie, et il remercie, par un triste
+sourire, son page désolé qui ne craint rien, ne sent
+rien, n'a besoin de rien, ne voit rien, excepté ce
+front affaissé qui repose sur ses genoux; excepté ce
+pâle visage, dont les yeux, quoique sombres, étaient
+la seule lumière qui brillât pour lui sur la terre.</p>
+
+<p>18. Les ennemis arrivent, après avoir long-tems
+cherché Lara sur le champ de bataille; leur triomphe
+n'est rien si Lara n'a point succombé. Ils auraient
+voulu l'enlever, mais ils voient que ce serait vainement,
+et lui les regarde avec un froid et tranquille
+dédain, et semble réconcilié avec sa destinée qui
+le fait échapper par la mort à la haine vivante.
+Othon survient, et, s'élançant de son cheval, il vient
+considérer l'ennemi ensanglanté qui fit couler son
+sang; il s'informe de l'état de ses blessures. Lara
+ne répond rien, et à peine jette-t-il un regard
+sur lui, comme s'il avait oublié le souvenir de cet
+homme, et il se tourne vers Kaled:--les dernières
+paroles qu'il prononça ensuite, si elles furent entendues,
+du moins elles ne furent point comprises.
+Sa voix mourante s'exprime dans cette langue étrangère
+à laquelle se rattachaient pour lui quelques
+bizarres souvenirs. Il s'entretient avec son page d'événemens
+passés dans d'autres contrées; mais quels
+événemens? quelles contrées?--Kaled seul le sait;
+Kaled qui comprend seul ses paroles et qui lui répond
+à voix basse, tandis que ceux qui les entourent
+restent plongés dans un muet étonnement. Ils semblaient
+alors--ces deux compagnons--oublier la
+moitié du présent dans le passé, et partager entre
+eux quelque mystérieuse destinée dont personne
+qu'eux ne peut pénétrer l'obscurité.</p>
+
+<p>19. Leurs paroles, quoique faibles, furent nombreuses--et
+ceux qui les entendirent purent juger
+seulement de leur signification, à leurs accens. Par
+elles, vous eussiez cru que la mort du jeune Kaled
+était plus prochaine que celle de Lara, tant sa voix,
+ses soupirs étaient tristes, profonds; tant ses paroles
+s'échappaient avec peine de ses lèvres tremblantes!
+Mais la voix de Lara,--quoique lente, fut
+d'abord claire et calme, jusqu'à ce que la mort en
+râlant ne fit plus entendre qu'un pénible gémissement:
+mais sur son visage à peine pouvait-on
+remarquer un léger changement; il ne décèle ni
+craintes, ni remords, ni passions, excepté lorsque
+la dernière lutte de son agonie se fit sentir; ses yeux
+se tournèrent tendrement sur son page, et lorsque
+Kaled eut cessé de répondre, Lara éleva la main, et
+montra l'Orient: soit qu'alors (le soleil se levant à
+l'Orient et dissipant les nuages) la clarté du matin
+frappât sa vue; soit par hasard, ou soit que le souvenir
+de quelques événemens eût élevé sa main vers
+les lieux où ils s'étaient passés. A peine Kaled parut-il
+y faire attention, mais il se détourna, comme
+si son cœur eût abhorré l'arrivée du jour; et il
+baissa les regards devant cette lumière du matin
+pour les fixer sur le front de Lara où régnaient les
+ténèbres.</p>
+
+<p>Cependant il semblait conserver le sentiment,
+quoiqu'il eût mieux valu qu'il fût éteint. Car lorsqu'un
+des soldats qui étaient près de lui découvrit
+le signe rédempteur de la croix, et lui offrit à baiser
+le saint rosaire, dont son ame, prête à le quitter,
+pouvait encore invoquer l'assistance, Lara le fixa
+avec un œil profane, et il sourit.--Le ciel lui pardonne!
+si ce fût un sourire de dédain. Kaled,
+quoiqu'il ne parlât pas, et sans cesser de considérer
+le visage de Lara avec un regard de désespoir,
+l'air mécontent et avec un geste impatient, détourna
+la main qui présentait le signe sacré, comme s'il
+n'eût servi qu'à troubler le moribond. Il semblait ne
+pas savoir que la vie de Lara ne commençait que
+de <i>ce moment</i>, cette vie d'immortalité qui n'est assurée
+à personne, excepté à ceux dont la foi est
+dans Christ.</p>
+
+<p>20. Mais un gémissement lourd fut le dernier
+soupir de Lara; et un sombre nuage se répandit sur
+ses yeux affaissés; ses membres s'étendirent avec
+bruit, et sa tête se pencha sur le faible mais infatigable
+genou qui la supportait. Il pressa la main
+qu'il tenait sur son cœur;--ce cœur ne bat plus,
+mais Kaled ne cesse de le presser avec une main
+glacée; il l'interroge, il l'interroge en vain, quoique
+ses faibles palpitations ne lui répondent plus.
+«Il palpite encore!» Non, non, tu rêves!--Il
+n'est plus! Celui que tu considères fut autrefois
+Lara!</p>
+
+<p>21. Kaled le contemple toujours, comme s'il n'avait
+pas encore disparu, l'esprit sublime qui animait
+cette humble poussière! Ceux qui l'entourent l'ont
+arraché à sa contemplation, mais ils ne peuvent lui
+faire détourner ses regards, et lorsqu'en l'enlevant
+du lieu où il tenait embrassé une forme qui n'avait
+plus de vie, il vit cette tête, que son cœur voudrait
+encore supporter, rouler sur la terre, cette tête inanimée,
+bientôt poussière comme elle, il ne se courrouça
+point; il n'arracha point les boucles luisantes
+de sa noire chevelure, mais il s'efforça de rester
+debout et de regarder celui qu'il perdait; il chancela
+bientôt et tomba, ayant à peine plus de vie que
+celui qu'il avait tant aimé. Que celui qu'<i>il</i> avait tant
+aimé! Oh! jamais sous le ciel le cœur de l'homme
+ne brûlera d'un plus fidèle amour! Ce moment d'épreuves
+a enfin révélé ce secret si long-tems à demi
+caché. En déchirant ses vêtemens pour rappeler à la
+vie ce cœur qui ne bat plus, on découvre que ses
+douleurs paraissent terminées, mais son sexe est
+aussi découvert. La vie est revenue dans ce corps
+sans mouvement, et Kaled n'éprouve point de honte.--Que
+lui importaient alors son sexe et son honneur!</p>
+
+<p>22. Lara ne dort point où dorment ses pères,
+mais dans le lieu où il est mort; c'est là que son tombeau
+a été creusé: son sommeil de mort n'en est pas
+moins profond quoiqu'aucun prêtre ne l'ait béni, et
+que le marbre ne couvre point sa poussière. Il fut
+pleuré par une amie dont la douleur tranquille et
+moins bruyante dura davantage que celle d'un peuple
+pour son souverain. Vaines furent toutes les questions
+qu'on lui fit sur le passé, vaines même furent
+les menaces;--elle garda le silence sur tout jusqu'au
+dernier moment. Elle ne dit point d'où elle
+était venue, ni pourquoi elle avait tout abandonné
+pour suivre celui dont le cœur paraissait si peu
+aimant. Pourquoi l'avait-elle aimé? Fou, curieux!--tais-toi--l'amour
+humain est-il le fruit de l'humaine
+volonté? Pour elle Lara pouvait être aimable;
+les hommes durs ont des pensées plus profondes que
+vos yeux stupides ne le discernent; et quand ils
+aiment, vos gens à sourires<a id="footnotetagloc23" name="footnotetagloc23"></a>
+<a href="#footnoteloc23"><sup class="sml">loc23</sup></a> ne devinent pas comment
+battent leurs cœurs forts, quoique leurs lèvres
+soient plus avares de paroles. Ce n'étaient pas des
+liens communs, ceux qui attachaient à Lara le cœur
+et l'esprit de Kaled; mais elle ne consentit jamais à
+révéler cette étrange histoire, et maintenant toutes
+les lèvres qui auraient pu la raconter sont fermées
+par le sceau de la mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc23"
+name="footnoteloc23"><b>Note loc23: </b></a><a href="#footnotetagloc23">
+(retour) </a> <i>Your smilers</i>.</blockquote>
+
+<p>23. On déposa Lara dans la terre; et sur son sein,
+outre la blessure mortelle qui avait envoyé son ame
+au repos, on trouva les marques dispersées de nombreuses
+cicatrices, qui ne provenaient pas de cette
+dernière guerre. Dans quelque lieu qu'il eût passé
+l'été de sa vie; il semble qu'il s'est écoulé sur une
+terre de combats: mais tout est inconnu; sa gloire,
+comme ses crimes, s'il s'en rendit coupable: ces cicatrices
+disent seulement que quelque part son sang
+fut répandu, et Ezzelin, qui aurait pu raconter le
+passé, ne revint pas.--Cette nuit où il insulta Lara
+paraît avoir été la dernière de ses nuits.</p>
+
+<p>24. Cette nuit (c'est le conte d'un paysan) un
+serf qui traversait la vallée située entre les domaines
+de Lara et ceux d'Othon, au moment où disparaissait
+devant les rayons du matin la clarté de la lune,
+dont le croissant était à demi voilé par les brouillards,
+un serf, qui s'était levé de bonne heure
+pour aller ramasser du bois dont le prix servait à
+acheter de la nourriture pour ses enfans, longeait
+la rivière qui sépare la plaine des terres d'Othon du
+vaste domaine de Lara; il entendit une marche précipitée:--un
+cheval et un cavalier sortirent du
+bois; sur le devant de la selle était quelque objet
+qu'enveloppait un manteau; la tête du cavalier était
+baissée, et son front était voilé. Frappé par cette
+soudaine apparition à une heure semblable et par le
+pressentiment que ce pouvait être un crime, le serf,
+sans être aperçu, épia la course de l'étranger qui atteignit
+la rivière, s'élança de son cheval, et saisissant
+alors le fardeau qu'il portait, monta sur le
+bord et le précipita dans les flots. Alors il s'arrêta,
+regarda de côté et d'autre, se détourna et parut
+épier s'il n'était point vu; puis il jeta de nouveau
+un regard rapide et suivit à pied le courant de l'eau,
+comme si sa surface trahissait quelque chose de coupable.
+Il ralentit ses pas, s'arrêta tout-à-coup auprès
+d'un tas de pierres que les flots de l'hiver avaient
+amoncelées; il en ramassa les plus pesantes et les
+jeta sur l'eau avec un soin plus qu'ordinaire. Pendant
+ce tems le serf s'était traîné dans un lieu où,
+sans être vu, il pouvait observer avec sûreté ce que
+cela pouvait signifier. Il aperçut comme un cadavre
+flottant, et il vit quelque chose briller comme une
+étoile sur ses vêtemens; mais avant qu'il pût reconnaître
+le tronc surnageant, une énorme pierre vint
+tomber sur lui, et il s'enfonça. Il reparut de nouveau
+un moment sans pouvoir être bien distingué,
+et il laissa sur les flots une teinte de pourpre. Alors
+il disparut profondément. Le cavalier ne cessa de
+regarder, jusqu'à ce que le dernier cercle tracé sur
+la surface de l'eau fût entièrement effacé. Alors, se
+retournant, il s'élança sur son cheval qui partit au
+galop. Son visage était masqué;--les traits du mort,
+si toutefois c'en était un, échappèrent à la frayeur
+du serf qui avait tout vu; mais si vraiment son sein
+était orné d'une étoile, tel est le signe que portaient
+toujours les chevaliers; et l'on sait que le seigneur
+Ezzelin en avait une pareille dans cette nuit qui fut
+suivie d'un tel matin. S'il périt ainsi, que le ciel
+reçoive son ame! Son cadavre inaperçu roula jusqu'à
+l'océan. La charité devrait laisser l'espérance
+que ce ne fut point par la main de Lara qu'il reçut
+la mort.</p>
+
+<p>25. Kaled--Lara--Ezzelin ne sont plus! Ils
+sont également privés tous les trois d'une pierre funéraire!
+En vain voulut-on employer tous les moyens
+pour éloigner Kaled du lieu où le sang de son maître
+avait coulé. La douleur avait tellement abattu cette
+ame autrefois si fière, que ses larmes étaient rares,
+et ses gémissemens à peine sensibles. Mais la menaçait-on
+de l'arracher du lieu où elle avait peine à
+croire que Lara ne fût plus? ses yeux faisaient éclater
+toute cette vivante fureur qui embrase la tigresse
+à qui on vient d'enlever ses petits. Que si on la
+laissait là passer ses heures douloureuses; elle s'entretenait
+continuellement avec des formes aériennes
+telles qu'en produit le cerveau malade de la douleur.
+Elle leur adressait de tendres plaintes, et elle voulait
+s'asseoir sous l'arbre où ses genoux avaient supporté
+la tête mourante de Lara; et dans cette posture
+où elle le vit tomber, elle se rappelle ses paroles,
+ses regards, les convulsions de son agonie. Elle avait
+coupé sa noire chevelure, mais elle la conservait
+sur son cœur; elle la retirait souvent de son sein,
+la déployait, la pressait tendrement sur la terre,
+comme si elle eût étanché le sang de la blessure de
+quelque fantôme. Elle semblait lui adresser des questions,
+et elle répondait pour lui; puis, se levant en
+sursaut, elle lui faisait signe de fuir quelque spectre
+imaginaire qui était à sa poursuite. Quelquefois aussi,
+assise sur des racines de tilleul, elle cachait son visage
+dans sa main décharnée, ou traçait des caractères
+étrangers sur le sable.--Cette agonie devait avoir
+un terme.--Elle repose à côté de celui qu'elle
+aima; son histoire est inconnue;--sa tendresse
+fidèle est trop bien prouvée.</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DE LARA.</p>
+<br><br>
+
+<hr>
+<h2>NOTE DE LARA.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>L'événement de la section 24 du chant II a été suggéré par
+la description de la mort ou plutôt des funérailles du duc de
+Gandia.</p>
+
+<p>Le récit le plus intéressant et le plus détaillé de ce mystérieux
+événement est donné par Burchard. Voici en substance
+ce qu'il raconte:</p>
+
+<p>«Le 8<sup>e</sup> jour de juin, le cardinal de Valenza et le duc de
+Gandia, fils du pape, soupèrent avec leur mère, Vanozza,
+près de l'église de S.-Pietro-ad-Vincula (Saint-Pierre-aux-Liens);
+plusieurs autres personnes étaient présentes à cette
+réunion. L'heure de se séparer approchant, et le cardinal
+ayant rappelé à son frère qu'il était tems de retourner au palais
+apostolique, ils montèrent sur leurs chevaux ou sur leurs
+mules, accompagnés d'un petit nombre de serviteurs, et marchèrent
+ensemble jusqu'au palais du cardinal Ascanio Sforza;
+alors le duc informa le cardinal qu'avant de retourner chez
+lui, il avait à faire une visite de plaisir. Renvoyant à cet effet
+toute sa suite, excepté son <i>stafiero</i> ou valet de pied, et un
+homme masqué qui lui avait rendu une visite pendant le souper,
+et qui, depuis l'espace d'un mois, ou à peu près, l'avait
+demandé presque journellement au palais, il fit monter en
+croupe cette personne sur sa mule, et prit la rue des Juifs,
+où il quitta son domestique, en lui ordonnant de l'attendre là
+jusqu'à une certaine heure, après laquelle, s'il n'était pas
+revenu, il pourrait s'en retourner au palais. Le duc et le
+masque en croupe derrière lui se dirigèrent je ne sais où;
+mais c'est cette nuit que le duc fut assassiné et jeté dans le
+Tibre. Le domestique, après avoir été renvoyé, fut assailli et
+blessé mortellement; et quoiqu'il fût soigné avec beaucoup
+de soin, cependant tel fut son état qu'il ne put donner aucun
+détail intelligible de ce qui était arrivé à son maître. Le matin,
+le duc n'étant pas retourné au palais, ses domestiques
+commencèrent à s'alarmer; et l'un d'eux informa le pontife
+de l'excursion nocturne de ses fils et de la disparition du duc.
+Cette nouvelle donna au pape une vive inquiétude; mais il
+conjectura que le duc avait été attiré par quelque courtisane;
+qu'il avait passé la nuit avec elle, et que, n'osant sortir de sa
+maison en plein jour, il attendait le soir pour retourner à son
+palais. Cependant, lorsque le soir fut arrivé, et qu'il se vit
+trompé dans son attente, il devint profondément affligé, et
+il commença à interroger plusieurs personnes qu'il fit amener
+devant lui pour cet objet. Parmi elles était un homme nommé
+Giorgio Schiavoni, qui, ayant déchargé sur la rivière une
+barque pleine de bois de construction, était resté à bord pour
+le surveiller, fut interrogé pour savoir s'il avait vu quelqu'un
+jeter un fardeau dans la rivière, la nuit précédente. Il répondit
+qu'il avait vu deux hommes à pied qui descendirent
+d'une rue, et regardèrent attentivement autour d'eux, pour
+voir si personne ne passait. N'ayant vu personne, ils s'en retournèrent;
+et peu de tems après deux autres revinrent, regardèrent
+autour d'eux comme les deux premiers. Personne
+ne paraissant encore, ils firent signe à leurs compagnons, et
+un homme arriva, monté sur un cheval blanc, ayant derrière
+lui un corps mort, dont la tête et les bras pendaient d'un côté
+du cheval et les pieds de l'autre; les deux hommes à pied supportant
+le corps pour l'empêcher de tomber. Ils s'avancèrent
+ainsi vers le lieu où les immondices de la ville sont habituellement
+déchargées dans le fleuve; et faisant tourner le cheval,
+la croupe du côté de l'eau, les deux hommes à pied prirent
+le cadavre par les bras et les jambes, et le jetèrent de toutes
+leurs forces dans la rivière. L'homme à cheval demanda s'ils
+l'avaient bien jeté? On lui répondit: <i>Signor, si</i> (oui, monsieur).
+Il regarda alors la rivière, et voyant un manteau flottant
+sur le courant, il demanda de nouveau ce que l'on apercevait
+de noir. On lui répondit que c'était un manteau; et
+l'un des interlocuteurs jeta des pierres sur ce vêtement, et il
+s'enfonça dans l'eau sans plus reparaître. Les serviteurs du
+pontife demandèrent alors à Giorgio pourquoi il n'avait pas
+révélé ce fait au gouverneur de la ville; il leur répondit
+qu'ayant vu en son tems une centaine de cadavres ainsi précipités
+dans la rivière au même endroit, sans qu'aucune recherche
+fût faite à leur sujet, il n'avait pas, en conséquence,
+considéré cet événement comme étant de quelque importance.
+Les pêcheurs et les bateliers furent alors rassemblés, et on
+leur ordonna de faire des recherches dans la rivière, où, le
+soir même, ils trouvèrent le corps du duc, avec tous ses vêtemens
+et trente ducats dans sa bourse. Il était couvert de
+neuf blessures, dont l'une était au cou, et les autres à la tête
+et sur tous les membres. Le pontife ne fut pas plus tôt informé
+de la mort de son fils, et qu'il avait été jeté comme les
+immondices dans la rivière, que, donnant cours à sa douleur,
+il s'enferma dans une chambre, et y pleura amèrement. Le
+cardinal de Ségovie et d'autres familiers du pape vinrent frapper
+à sa porte; et après plusieurs heures en exhortations persuasives,
+ils obtinrent d'être admis près de lui. Depuis le
+mercredi soir jusqu'au soir du samedi suivant, le pape n'avait
+pris aucune nourriture; et il n'avait eu de sommeil depuis le
+matin du jeudi jusqu'au matin du jour suivant. Enfin, cependant,
+cédant aux sollicitations de sa cour, il commença
+à modérer ses chagrins, et à réfléchir sur le mal que pourrait
+occasionner à sa santé une indulgence trop prolongée pour sa
+douleur.»</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DE LA NOTE DE LARA.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>LE SIÉGE</h3>
+
+<h1>DE CORINTHE.</h1>
+<br><br><br>
+<h5>A</h5>
+
+<h3>JOHN HOBHOUSE, ESQ.</h3>
+
+<p class="mid">CE POÈME EST DÉDIÉ</p>
+
+<p><span class="rig">PAR SON AMI.</span><br><br></p>
+
+<p>22 janvier 1816.</p>
+
+<br><br>
+
+<hr>
+<h2>AVERTISSEMENT.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>«La grande armée des Turcs (en 1715), sous
+les ordres du premier visir, voulant s'ouvrir
+un passage au cœur de la Morée, et former le
+siége de Napoli de Romanie, la place la plus
+considérable de tout le pays<a id="footnotetagloc24" name="footnotetagloc24"></a>
+<a href="#footnoteloc24"><sup class="sml">loc24</sup></a>, pensa qu'il lui
+fallait d'abord attaquer Corinthe, ville à laquelle
+l'armée livra plusieurs assauts. La garnison
+étant affaiblie, et le gouverneur voyant qu'il
+était impossible de résister plus long-tems à
+une force si considérable, pensa qu'il était
+convenable d'entrer en pourparlers. Mais pendant
+que l'on traitait des articles de la capitulation,
+un des magasins du camp des Turcs,
+dans lequel se trouvaient six cents barils de
+poudre, sauta par accident, et causa la mort
+de six ou sept cents hommes. Cet événement
+irrita tellement les infidèles, qu'ils ne voulurent
+plus accorder de capitulation; et ils donnèrent
+à la ville un assaut si terrible, qu'ils la
+prirent le même jour, et passèrent au fil de
+l'épée la plus grande partie de la garnison,
+avec le signor Minotti, le gouverneur. Ceux
+qui échappèrent avec Antonio Bembo, le provéditeur
+extraordinaire, furent faits prisonniers
+de guerre.»<span class="rig">
+
+(<span class="sc">Histoire des Turcs</span >.)</span><br></p><br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc24"
+name="footnoteloc24"><b>Note loc24: </b></a><a href="#footnotetagloc24">
+(retour) </a> Napoli de Romanie n'est pas maintenant la plus considérable place
+de la Morée; c'est Tripolitza, où résident le pacha et le siége de son
+gouvernement: Napoli est près d'Argos. J'ai visité ces trois villes en
+1810-11; et dans le cours de mon voyage à travers la Morée, depuis
+mon arrivée en 1809, j'ai traversé huit fois l'isthme de Corinthe, soit en
+allant de l'Attique en Morée, à travers les montagnes, ou dans une autre
+direction, en passant du golfe d'Athènes à celui de Lépante. Ces deux
+routes sont pittoresques et belles, quoique différentes: celle par mer a plus
+de monotonie; mais le voyage étant toujours en vue de la côte, et souvent
+de très-près, il présente de nombreuses perspectives très-séduisantes
+des îles Salamine, Égine, Poro, etc., et des côtes du continent.
+
+<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p></blockquote>
+<br><br><br>
+<hr>
+<h3>LE SIÉGE</h3>
+
+<h1>DE CORINTHE.</h1>
+<hr class="short">
+<br>
+<p>1. Les années évanouies et les siècles, le souffle de
+la tempête et la fureur des batailles ont passé sur
+Corinthe; cependant elle est encore une forteresse
+destinée à la défense de la liberté. Le courroux des
+vents, le choc des tremblemens de terre, ont laissé
+intact son rocher mousseux, clef centrale d'une contrée
+qui même encore, quoique déchue, conserve
+toute sa fierté sur cette colline, barrière infranchissable
+à deux courons des mers qui roulent leurs
+vagues pourprées sur ses deux bords opposés,
+comme si elles brûlaient de se heurter pour se combattre;
+cependant elles viennent expirer à ses pieds
+en mugissant. Mais si le sang répandu sur ses rivages,
+depuis le jour où coula celui du frère de
+Timoléon, jusqu'à la honteuse déroute du despote
+de la Perse, pouvait rejaillir de cette terre qui s'abreuva
+des flots du carnage, cet océan de sang couvrirait
+l'isthme qui se prolonge nonchalamment dans
+la mer; ou si les ossemens de tous ceux qui périrent
+dans ces lieux étaient entassés, cette pyramide rivale
+s'élèverait, à travers ces cieux purs, comme
+une montagne plus haute que le mont Acropolis,
+qui semble donner un baiser aux nuages.</p>
+
+<p>2. Sur le sommet du sombre Cythéron apparaissent
+vingt mille lances étincelantes, et depuis ce
+sommet jusqu'à la plaine de l'isthme, et d'un rivage
+à l'autre de la double mer, les tentes sont dressées,
+le croissant brille le long des longues lignes de l'armée
+musulmane, et les bandes de bruns spahis s'avancent
+sous le commandement d'un pacha à longue
+barbe; aussi, loin que l'œil peut atteindre, la
+cohorte à turbans se presse sur le rivage. Et là se
+met à genoux le chameau de l'Arabe; et là le Tartare
+fait caracoler son coursier; le Turcoman qui a quitté
+son troupeau<a id="footnotetags1" name="footnotetags1"></a>
+<a href="#footnotes1"><sup class="sml">s1</sup></a> attache à sa ceinture le sabre tranchant;
+là retentissent les volées des canons, comme
+un mugissement de tonnerre; et le bruit sourd des
+vagues s'affaiblit au milieu de ce tumulte de guerre.
+On creuse des tranchées; les bouches de canons
+vomissent les bombes sifflantes de la mort, dont les
+fragmens éclatés ébranlent au loin les remparts.
+Mais, de ces mêmes remparts, les assiégés renvoient
+des décharges qui se croisent dans les airs obscurcis
+par la fumée de la poudre et par des tourbillons de
+poussière; c'est par des balles et des boulets qu'ils
+répondent vaillamment aux défis de l'infidèle.</p>
+
+<p>3. Mais quel est celui qui est toujours le premier
+et qui s'approche si près des remparts? Plus habile
+dans l'art terrible de la guerre que les fils d'Othman,
+et aussi haut de cœur qu'un chef qui serait accoutumé
+à vaincre dans toutes les batailles, il va de
+poste en poste, de batterie en batterie, en piquant
+de l'éperon son cheval fumant, partout où l'assaut
+est le plus vif et l'action la plus sanglante, et efface
+en bravoure le plus vaillant Musulman. Là où il remarque
+une batterie ennemie courageusement défendue
+et restée imprenable, il s'élance de son cheval
+pour ranimer le courage du soldat qui faiblit dans
+son attaque; le premier et le plus redoutable des
+guerriers dont le sultan de Stamboul peut ici se
+vanter, pour commander ses compagnons sur le
+champ de bataille, pour diriger la balle, manier la
+lance ou brandir la lame tranchante du cimeterre,--c'est
+Alp, le renégat Adrien<a id="footnotetagloc25" name="footnotetagloc25"></a>
+<a href="#footnoteloc25"><sup class="sml">loc25</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc25"
+name="footnoteloc25"><b>Note loc25: </b></a><a href="#footnotetagloc25">
+(retour) </a> <i>The Adrian renegade</i>. M.A.P. traduit: «Le renégat de l'Adriatique.»</blockquote>
+
+<p>4. C'est à Venise--où ses parens étaient d'une
+race illustre--qu'il prit naissance; mais exilé de
+ces rivages, il porta contre ses concitoyens des armes
+qu'ils lui avaient appris à manier; et maintenant,
+le turban couronne sa tête rasée. A travers plusieurs
+changemens, Corinthe était passée avec la Grèce
+sous les lois de Venise; et là, devant ses remparts,
+au milieu des ennemis de la Grèce et de Venise,
+leur ennemi acharné lui-même, avec tout ce zèle
+qu'éprouvent les jeunes et fiers apostats, dans le sein
+haineux desquels s'agite le souvenir de sanglans outrages.
+Pour lui Venise avait cessé d'être l'ancien
+cri civique <span class="sc">la Liberté</span >! Au palais de Saint-Marc, des
+délateurs inconnus avaient placé la nuit, dans la
+<i>Bouche du Lion</i>, une accusation contre lui qui le fit
+proscrire. Il s'enfuit à tems, et sauva sa vie, pour
+consacrer aux combats ses années à venir, et pour
+apprendre à sa patrie la grandeur de la perte qu'elle
+faisait en lui, qui triomphait de la croix contre laquelle
+il avait levé le croissant, et qui se battait
+pour se venger ou mourir.</p>
+
+<p>5. Coumourgi<a id="footnotetags2" name="footnotetags2"></a>
+<a href="#footnotes2"><sup class="sml">s2</sup></a>--celui dont la défaite orna le
+triomphe d'Eugène, lorsque, dans la plaine sanglante
+de Carlowitz, le dernier et le plus puissant
+des vaincus, il succomba sans regretter de mourir,
+mais en maudissant la victoire du chrétien--Coumourgi--pourrait-il
+voir périr sa gloire, lui qui
+fut le dernier conquérant de la Grèce, tant que les
+bras des chrétiens ne rendront pas la Grèce à la
+liberté que Venise lui donna jadis? Des siècles ont
+roulé depuis qu'il raffermit dans cette contrée l'autorité
+musulmane;--Coumourgi a le commandement
+de l'armée turque; il donne celui de l'avant-garde
+à Alp, qui justifia bien cette confiance par
+des cités réduites en cendres; et prouva, par la
+mort, qu'il porta dans les rangs ennemis, combien
+son cœur était affermi dans sa nouvelle croyance.</p>
+
+<p>6. Les remparts s'ébranlent, et chaque jour, et
+vivement battus par l'artillerie continuelle des Turcs
+qui les mine avec une égale furie. L'explosion de
+la bombe, retentissant comme un tonnerre, est vomie
+par chaque couleuvrine; et çà et là quelque
+édifice qui s'écroule est en flammes avant l'explosion
+même de la bombe: les fragmens brisés du
+globe volcanique entr'ouvrent la terre, et de leur
+sein s'élève en spirales rouges une flamme rapide
+comme l'éclair, en même tems que les débris s'écroulent
+avec fracas; ou, formés en innombrables
+météores, des astres lumineux s'élancent de la terre
+vers les cieux, dont les nuages s'obscurcissent doublement
+dans ce jour mémorable, et cachent la
+route du soleil par des volumes de fumée qui s'amoncèlent
+lentement dans un vaste ciel rempli de
+vapeurs de soufre.</p>
+
+<p>7. Mais ce n'est pas seulement pour satisfaire sa
+vengeance long-tems différée qu'Alp, le renégat, apprend
+avec succès aux Musulmans l'art de s'ouvrir un
+chemin à la brèche attaquée. Dans ces remparts
+de Corinthe, il est une jeune vierge qu'il espère
+enlever malgré le consentement de son inexorable
+père, dont le cœur irrité la lui a refusée, lorsqu'Alp,
+sous son nom de chrétien, aspirait à la main de cette
+jeune fille, alors que, dans des tems plus heureux,
+non encore coupable du crime de trahison, se livrant
+à la joie dans sa gondole ou dans les palais de
+Venise, il s'abandonnait aux plaisirs du carnaval,
+et allait donner la plus mélodieuse sérénade qui
+jamais ait été entendue sur les flots de l'Adriatique,
+à l'heure de minuit, par l'oreille d'une jeune vierge
+italienne.</p>
+
+<p>8. On pensait généralement que le cœur de celle
+qu'il aimait lui était conquis; car, recherchée par
+un grand nombre, accordée à aucun, la main de
+Francesca était restée inenchaînée par les liens de
+l'église; et, lorsque les vagues de l'Adriatique transportèrent
+Laniotto au rivage musulman, ses sourires
+habituels ne furent plus aperçus sur ses lèvres, et
+la jeune fille devint pensive et pâle. Elle fut plus assidue
+au confessionnal<a id="footnotetagloc26" name="footnotetagloc26"></a>
+<a href="#footnoteloc26"><sup class="sml">loc26</sup></a>; et parut plus rarement aux
+fêtes et aux bals masqués; ou du moins elle y fut vue
+moins souvent, et ses yeux baissés qui faisaient la
+conquête des cœurs avaient cessé d'en être flattés.
+Elle sembla tout voir avec indifférence, et ne mit
+que peu de soin à l'arrangement de sa parure. Sa
+voix fut moins pénétrante dans ses chants; ses pieds,
+quoique toujours légers, étaient cependant moins
+agiles dans les danses joyeuses, que l'apparition du
+matin vient seule interrompre, sans qu'elles soient
+rassasiées de plaisirs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc26"
+name="footnoteloc26"><b>Note loc26: </b></a><a href="#footnotetagloc26">
+(retour) </a> M.A.P. n'a pas osé employer ce terme qui se trouve en anglais
+(<i>confessional</i>), et qui est caractéristique. Il traduit: «Elle alla plus
+souvent prier dans les temples.» Ce n'est pas tout-à-fait la même chose.
+
+<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>9. Envoyé par l'état pour garder cette contrée
+(arrachée de la main des Musulmans, tandis que
+Sobieski humiliait leur orgueil sous les remparts de
+Bude, et sur les bords du Danube, par les chefs vénitiens
+qui leur avaient enlevé tout le pays qui s'étend
+depuis Patra jusqu'à la baie d'Eubée) Minotti possédait,
+dans les remparts de Corinthe, les pouvoirs
+délégués du doge, au moment où la paix au regard
+de compassion souriait sur la Grèce depuis long-tems
+oubliée par elle. Et avant que cette trêve perfide fût
+rompue, qui devait la délivrer du joug musulman,
+Minotti était arrivé avec son aimable fille. Depuis
+le tems où la dame de Ménélas oublia son seigneur
+et sa patrie pour faire connaître quels malheurs sont
+réservés à des amours adultères, nulle beauté plus
+parfaite que la ravissante étrangère n'avait embelli
+ce rivage.</p>
+
+<p>10. La brèche est ouverte, les débris laissent une
+vaste ouverture; et, demain, aux premiers rayons
+du jour, à ces remparts à demi écroulés, sera
+donné le dernier et le plus terrible des assauts. Les
+bataillons sont rangés; le corps choisi d'avant-garde
+composé de Tartares et de Musulmans, les éclaireurs,
+mal nommés <i>les soldats perdus</i>, marcheront les premiers.
+Ils ont la pensée de la mort en dédain, et
+s'ouvrent partout un passage à l'ennemi, avec le tranchant
+du sabre, ou ils pavent la route de leurs corps
+sanglans sur lesquels les braves qui les suivent pourront
+s'élever, comme sur des marche-pieds.</p>
+
+<p>11. Il est minuit. Sur le sommet glacé de la montagne
+la lune répand sa brillante clarté; bleues roulent
+les vagues, bleu le ciel qui s'étend comme un
+océan suspendu dans les airs, parsemé d'îles de lumières,
+resplendissantes des plus vives clartés: qui
+peut les contempler dans tout leur éclat et rapporter
+ses regards sur la terre sans éprouver des regrets,
+sans désirer des ailes pour prendre son essor et pour
+aller se confondre avec leurs clartés éternelles?</p>
+
+<p>Les vagues sur l'un et l'autre rivage étaient calmes,
+pures et azurées comme l'espace. A peine leur faible
+écume faisait bruire les cailloux; mais leur murmure
+était aussi doux que celui d'un ruisseau. Les
+vents dormaient sur les flots; les bannières pendaient
+immobiles sur leur lance qu'elles entouraient de
+leurs plis et au-dessus desquelles brillait le croissant.
+Ce profond silence n'était interrompu par
+aucun bruit, excepté dans quelques lieux par la voix
+de la sentinelle qui demandait le mot d'ordre, excepté
+par le hennissement aigu des coursiers que
+répétait l'écho de la colline, et par le tumulte sourd
+de cette nombreuse armée qui frémissait comme les
+feuilles emportées de côte en côte; ou bien par la
+voix du Muezzin qui retentit dans les airs à l'heure
+de minuit pour appeler les croyans à la prière accoutumée.
+Ils s'élevaient, ces tristes accens cadencés,
+comme ceux de quelque génie solitaire sur la plaine;
+ils étaient harmonieux, mais tristement doux, tels
+que ceux qui s'échappent au souffle du vent des cordes
+d'une harpe aérienne, et qui produisent des accords
+vagues et prolongés, inconnus à la musique des
+hommes. Ils parurent aux défenseurs des remparts
+le cri prophétique de leur défaite. Ils frappèrent
+même l'oreille des assiégeans d'un de ces pressentimens
+redoutables et indéfinis qui font frémir soudain,
+saisissent un instant le cœur, pour battre
+ensuite plus vivement, honteux de cet étrange sentiment
+qu'il a éprouvé: tel aussi le bruit inopiné de
+la clochette qui passe, nous fait tressaillir, quoique
+ce glas n'annonce que l'agonie d'un étranger.</p>
+
+<p>12. La tente d'Alp était dressée sur le rivage; la
+voix du Muezzin avait cessé, la prière était terminée;
+la sentinelle était placée; la ronde de nuit était faite;
+tous ses ordres étaient donnés et exécutés. Encore
+une nuit d'inquiétude; demain pourra le récompenser
+de ses peines, et la vengeance et l'amour le paieront
+avec usure de leur long délai. Peu d'heures lui
+restent et il aurait besoin de repos, pour se préparer,
+par de nouvelles forces, à de nombreuses actions de
+carnage; mais ses pensées roulent dans son ame
+comme des ondes agitées. Il est seul debout au milieu
+de son camp; ce n'est point un zèle fanatique
+qui lui fait désirer de planter le croissant sur les
+clochers à croix de Corinthe, ou de risquer sa vie
+pour s'assurer le paradis ou pour obtenir une immortalité
+d'amour des houris: il n'éprouve point ce
+patriotisme brûlant, cette exaltation austère de dévouement,
+qui prodigue son sang et brave tous les
+dangers pour défendre sa terre natale. Il est là seul--renégat
+combattant contre sa patrie qu'il a trahie.
+Il est seul au milieu de sa troupe, sans avoir un
+cœur ou une main fidèle. Ses soldats l'ont suivi,
+parce qu'il était brave, et parce que les dépouilles
+qu'il avait conquises et distribuées étaient nombreuses.
+Ils rampaient devant lui, car il avait l'art
+de s'emparer des esprits vulgaires et de les manier
+à sa volonté. Mais son origine chrétienne était encore
+regardée presque comme un péché. Ils enviaient
+même la gloire infidèle qu'il acquérait sous
+un nom musulman; car lui, leur chef le plus puissant,
+avait été dans sa jeunesse un zélé Nazaréen.
+Ils ne connaissaient pas combien l'orgueil peut s'abaisser
+quand des sentimens trompés ont été flétris;
+ils ne connaissaient pas combien la haine peut enflammer
+des cœurs qui ont une fois échangé leur
+tendresse en dureté, ni tout le fanatisme et le zèle
+fatal que l'apostasie ou la vengeance peut ressentir.
+Ils lui obéissaient cependant:--l'homme peut commander
+à des êtres incivilisés<a id="footnotetagloc27" name="footnotetagloc27"></a>
+<a href="#footnoteloc27"><sup class="sml">loc27</sup></a> en se montrant le premier
+par son courage et son audace; tel est l'empire
+du lion sur le jackal; le jackal furète, il tombe sur sa
+proie: alors il l'amène sous les griffes du lion qui l'immole,
+se rassasie et lui en abandonne les dépouilles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc27"
+name="footnoteloc27"><b>Note loc27: </b></a><a href="#footnotetagloc27">
+(retour) </a> <i>The worst</i>.</blockquote>
+
+<p>13. La tête d'Alp devint fièvreuse, et son pouls
+avait des battemens rapides et convulsifs. En vain
+il se tourne et retourne sur tous les côtés pour trouver
+le repos; il ne peut dormir, ou, s'il vient à
+sommeiller, un bruit léger, un frémissement le réveille,
+le cœur affaissé. Le turban presse douloureusement
+son front brûlant, sa cotte de maille pèse
+comme du plomb sur son cœur; quoique le sommeil
+pesant eût souvent fermé ses paupières, sans lit de
+repos ou sans tente, excepté qu'un sol plus rude et
+un ciel moins pur que celui sous lequel il s'agite
+maintenant, formaient seuls la couche du guerrier.
+Il ne pouvait goûter le repos; il ne pouvait demeurer
+dans sa tente pour attendre l'arrivée du jour,
+mais il va errer le long du rivage sablonneux sur
+lequel des milliers de soldats dormaient paisiblement.
+Qu'est-ce qui leur servait de coussins? et pourquoi,
+lui Alp, peut-il moins dormir que le dernier de
+ses soldats, puisque leurs périls sont plus grands,
+leurs fatigues plus fortes? et cependant ils rêvent
+sans craintes de dépouilles; tandis que lui seul, au
+milieu de ces milliers de soldats qui passent une
+nuit de sommeil, peut-être leur dernière, il promène
+son inquiète et souffrante veille, et envie le
+repos de tous ceux qui frappent ses regards.</p>
+
+<p>14. Il sentit que son ame avait été soulagée par
+la fraîcheur de la nuit. Froid était le ciel silencieux
+et calme, et ce ciel rafraîchissait son front brûlant
+dans l'air embaumé. Derrière lui est le camp,--devant
+lui s'étendent la baie et les anses sinueuses du
+golfe de Lépante. Et sur la cime de la montagne de
+Delphes brille une neige inaltérée, haute et éternelle,
+qui a bravé les chaleurs de mille étés passés
+sur le golfe, sur le mont, et dans ces climats séduisans.
+Le tems ne la fera pas disparaître comme les
+générations d'hommes. Le tyran et l'esclave sont
+balayés de la terre, et s'évanouissent aux rayons du
+soleil, plus fragiles que ce voile blanc de neige si
+léger! si frêle! qui couvre à jamais ce mont que toi,
+ô homme! tu salues avec complaisance, et sur les
+crénaux duquel il brille éternellement, tandis que
+la tour et l'arbre séculaire sont abattus et brisés.
+Dans sa forme, c'est un pic élevé, dans sa hauteur
+un nuage, dans son étendue cette neige ressemble
+à un blanc linceul que la liberté, en quittant ces
+lieux, a étendu sur ces hauteurs lorsqu'elle fut obligée
+d'abandonner son séjour chéri, et de fuir à
+regret ce lieu où son esprit prophétique s'exhala
+long-tems dans les chants des poètes. Oh! à chaque
+instant ses pas se ralentissent et s'arrêtent sur des
+champs flétris, sur des autels renversés, qui la navrent
+de douleur; elle voudrait réveiller ces ames
+trop brisées des malheureux Grecs, en leur montrant
+à chacun de glorieux trophées. Mais vaine serait
+sa voix jusqu'à ce que des jours meilleurs viennent
+faire briller ces soleils immortels qui éclairèrent
+la déroute et la fuite des Perses, et qui virent les
+Spartiates sourire en mourant pour leur patrie!</p>
+
+<p>15. Alp, en dépit de sa trahison et de ses crimes,
+n'avait pas perdu le souvenir de ces tems glorieux.
+Pendant la nuit, en errant çà et là, il avait médité
+sur le passé et sur le présent. Il pensa au trépas
+glorieux de ceux qui ont versé leur sang pour une
+meilleure cause, et il sentit combien est faible et
+ignominieuse la renommée qu'il pouvait encore acquérir;
+lui qui commandait une troupe d'infidèles,
+et qui, la tête couronnée du turban, était un traître
+à sa patrie; lui qui conduisait une horde de barbares
+à un siége barbare et injuste, dont les plus légitimes
+succès n'étaient que de nouveaux sacriléges.
+Tels n'étaient pas ces héros, que son imagination
+avait rappelés à sa mémoire, les chefs dont la cendre
+dormait autour de lui. Leurs phalanges avaient
+combattu dans cette plaine où elles n'avaient pas été
+un vain boulevart contre l'ennemi. Ils succombèrent
+victimes de leur dévouement, mais ils sont immortels;
+chaque souffle de la brise semble soupirer
+leurs noms, et les eaux murmurer leurs exploits;
+les bois sont peuplés de leur renommée. La colonne
+silencieuse, solitaire et grise, se glorifie de sa parenté
+avec leur sainte poussière; leurs ombres habitent
+la sombre montagne, leur souvenir brille
+encore sur la fontaine; le plus faible ruisseau, le
+fleuve le plus majestueux, roulent, avec leurs ondes,
+leur éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle
+porte, cette terre appartient à leur gloire et à celle
+de leurs enfans! Cette terre est encore le mot d'ordre
+du monde civilisé. Et quand l'homme veut accomplir
+une action glorieuse, il regarde la Grèce,
+et se retourne, ainsi sanctionné par de grands exemples,
+pour marcher sur la tête des tyrans; il la
+regarde, et il se précipite là où l'on perd la vie, ou
+bien où l'on gagne la liberté.</p>
+
+<p>16. Alp rêvait en silence sur le rivage, en savourant
+délicieusement la douce fraîcheur de la nuit.
+Là aucun flux ni reflux n'agitait cette mer sans
+vagues<a id="footnotetags3" name="footnotetags3"></a>
+<a href="#footnotes3"><sup class="sml">s3</sup></a> qui roule ainsi éternellement. Le soulèvement
+le plus agité des flots peut à peine dépasser
+de la longueur d'un roseau, en se brisant sur le rivage,
+les limites que lui impose le continent; et la
+lune impuissante les voit rouler insoucians de sa
+présence ou de son absence. Calmes ou soulevés,
+roulant au loin ou dans la baie, elle n'exerce aucun
+pouvoir sur eux. Le rocher, immobile sur sa base
+inébranlable, affronte leur fureur et contemple avec
+dédain la houle rugissante qui ne peut l'atteindre.
+On peut remarquer à ses pieds la trace de la blanche
+écume dans la même limite qu'elle couvre depuis
+des siècles: un très-court espace de sable jaune la
+sépare de la terre verte du rivage.</p>
+
+<p>Alp erre toujours le long de la baie jusqu'à la
+portée d'une carabine des remparts que gardent les
+ennemis; mais ils ne l'aperçoivent pas, ou comment
+échapperait-il à leurs balles? Leurs mains seraient-elles
+devenues impuissantes, ou leurs cœurs
+glacés? Je l'ignore; mais de ces remparts, où ne
+brillait aucun feu, il ne partit aucune balle sifflante,
+quoiqu'il fût sous le front du bastion qui flanquait
+la porte de la tour du côté de la mer; quoiqu'il entendît
+le bruit, et presque distinctement les paroles
+brusques de la sentinelle qui frappait le pavé de ses
+pas mesurés, en faisant sa garde. Il vit sous les
+remparts des dogues affamés qui faisaient leur carnaval
+de la mort, et qui dévoraient, en grondant,
+des cadavres et des membres épars; ils étaient trop
+occupés pour faire attention à lui! Ils avaient enlevé
+la chair du crâne d'un Tartare, comme on pèle la
+figue lorsqu'elle est mûre, et leurs défenses blanches
+glissaient en criant sur ce crâne plus dur et
+encore plus blanc<a id="footnotetags4" name="footnotetags4"></a>
+<a href="#footnotes4"><sup class="sml">s4</sup></a>, qui échappait de leurs mâchoires
+sous leurs dents émoussées: ils léchaient
+nonchalamment, en marmottant, les os du cadavre,
+et pouvaient à peine se traîner hors du lieu de leur
+pâture, tant ils avaient fait un long et copieux festin
+de ceux qui étaient tombés pour leur repas du
+soir. Alp reconnut, aux turbans qui roulaient sur le
+sable, que la plupart d'entre eux appartenaient aux
+plus braves de sa troupe; rouges et verts étaient les
+shâles qu'ils portaient, et chaque péricrâne était
+surmonté d'une longue touffe de cheveux<a id="footnotetags5" name="footnotetags5"></a>
+<a href="#footnotes5"><sup class="sml">s5</sup></a>; tout
+le reste était rasé. Les gueules des dogues tenaient
+ces crânes dont la touffe de cheveux s'entortillait
+après leur mâchoire. Mais entre le rivage et le sommet
+du golfe était un vautour battant de ses ailes un
+loup qui était descendu des montagnes, mais qui
+avait été repoussé, par les dogues, de l'humaine
+proie; il avait seulement pris pour sa part un morceau
+de cheval, que voulaient lui dérober encore,
+en le frappant de leurs ailes et de leurs becs, les
+vautours du rivage.</p>
+
+<p>17. Alp détourna la vue de ce désolant spectacle:
+jamais ses nerfs n'avaient frémi au milieu de la bataille;
+mais il aurait pu mieux supporter la vue des
+soldats expirans dans les flots de leur sang tout fumant,
+dévorés par la soif des moribonds, et se tordant
+les membres dans une vaine agonie, que de
+voir mangés par les bêtes fauves ceux qui sont désormais
+affranchis de toutes les douleurs. Il y a
+quelque chose d'orgueilleux dans l'heure du péril,
+quelle que soit la forme sous laquelle la mort peut
+s'avancer; car la renommée est là pour dire le nom
+de ceux qui succombent, et l'honneur a l'œil ouvert
+sur les exploits héroïques! Mais quand tout est fini,
+il est humiliant de marcher sur le champ flétri des
+cadavres dans les sépultures; et de voir les vers de
+la terre, les oiseaux de proie et les animaux des forêts,
+s'assemblant tous là, tous regardant l'homme
+comme leur proie, tous se faisant une fête de ses
+dépouilles.</p>
+
+<p>18. Là, se trouve un temple en ruines, bâti autrefois
+par des mains depuis long-tems oubliées;
+deux ou trois colonnes, et beaucoup de pierres, de
+marbres, de granit, sont recouverts d'herbes sauvages.
+Inexorable tems! il n'épargnera pas plus
+les choses à venir que les choses passées! Inexorable
+tems! qui laisse toujours assez de débris du
+passé pour faire gémir sur ce qui fut et sur ce qui
+sera: ce que nous avons vu, nos enfans le verront;
+restes de choses qui ne sont plus, fragmens de pierre,
+élevés par des créatures de poussière!</p>
+
+<p>19. Alp s'assit sur la base d'une colonne, et passa
+la main sur son front; comme un homme qui réfléchit
+sur quelque chose de redoutable, dans une attitude
+penchée. Sa tête retombait sur son cœur fiévreux,
+palpitant, oppressé. Et sur son front penché
+vers la terre, souvent ses doigts erraient en battant
+précipitamment une espèce de mesure, comme vous
+pouvez voir les vôtres courir sur le clavier d'ivoire
+avant que vous ayez trouvé le ton que vous voulez
+faire rendre aux cordes sonores. Comme il était assis
+là tout pensif, il crut entendre le soupir de la brise
+nocturne. Était-ce le vent qui, à travers quelques
+fentes de pierre, envoyait ce gémissement doux et
+tendre<a id="footnotetags6" name="footnotetags6"></a>
+<a href="#footnotes6"><sup class="sml">s6</sup></a>? il releva la tête, et regarda sur la mer, mais
+elle était aussi unie qu'une glace; il regarda le gazon,--pas
+un brin n'était agité: d'où venait donc
+ce son si tendre? Il regarda les bannières,--chaque
+drapeau retombait immobile; les feuilles des bois
+du Cythéron ne sont pas plus agitées: il ne sentit
+aucun souffle passer sur son visage. Qui a donc rendu
+un son pareil? Il se détourne à gauche--est-il sûr
+de ce qu'il voit? Là était assise une dame, jeune et
+resplendissante!</p>
+
+<p>20. Il tressaillit avec plus de terreur que si un
+ennemi armé eût été près de lui. «Dieu de mes
+pères! qui est ici? qui es-tu? et pourquoi viens-tu
+si près d'un camp ennemi?» Ses mains tremblantes
+se refusèrent à faire le signe de la croix, qu'il ne
+croyait plus divine. Il se l'était rappelé à cette heure
+de crainte; mais sa conscience dissipe ce sentiment
+involontaire. Il regarde, il voit, il reconnaît les
+traits de la beauté et la forme gracieuse de l'être
+qui lui fut si cher. C'était Francesca qu'il voyait à
+ses côtés, la jeune vierge qui pouvait être autrefois
+sa fiancée!</p>
+
+<p>Les roses brillaient encore sur ses joues, mais
+leur coloris était plus pâle et plus tendre. Où donc
+avait fui le mouvement grâcieux de ses douces lèvres?
+il avait disparu le sourire qui vivifiait leur
+incarnat. La surface tranquille de l'océan, qui est
+devant lui, était d'un bleu moins doux que celui
+de ses yeux; mais ils sont immobiles maintenant
+comme ces froides vagues, et ses regards, quoique
+purs, étaient glacés. Une robe légère, passée
+autour de sa taille, voilait à peine son sein éclatant
+de blancheur; et à travers sa chevelure en désordre,
+qui tombait noire sur ses épaules, se laissaient
+voir les beaux contours de son bras blanc et nu; et,
+avant qu'elle ne laissât échapper des paroles, elle
+leva la main vers le ciel: elle était si pâle, d'une
+teinte si transparente, qu'elle n'aurait point intercepté
+les rayons de la lune.</p>
+
+<p>21. «Je quitte les lieux de mon repos pour venir
+trouver celui que j'aime de préférence à tous les
+hommes, afin d'être heureuse et de lui faire partager
+mon bonheur. J'ai traversé les sentinelles, la
+porte; les remparts; je suis venue jusqu'à toi à travers
+les ennemis, sans éprouver d'accidens. On dit
+que le lion se détourne et fuit à l'aspect d'une vierge
+dans l'orgueil de sa chasteté, et le pouvoir d'en
+haut, qui protège l'innocence contre le tyran des
+forêts, a étendu sa miséricorde pour me préserver
+des mains des infidèles conjurés. Je suis venue--et
+si je suis venue en vain, jamais, oh! jamais nous
+ne nous reverrons! Tu as commis une action terrible
+en abandonnant la foi de tes pères; mais foule
+à tes pieds ce turban, et fais le signe de la croix,
+et alors tu seras à moi pour toujours. Arrache cette
+goutte noire qui souille ton cœur et demain nous
+unit pour n'être plus jamais séparés.»</p>
+
+<p>--«Et où serait dressé notre lit nuptial? au
+milieu des mourans et des morts? car demain nous
+livrons au meurtre et à la flamme les fils et les
+autels du Christ. Personne, excepté toi et les tiens,
+je l'ai juré, ne sera laissé pour voir le soleil du lendemain:
+mais toi, je te transporterai dans un lieu
+charmant, où nos mains seront unies, et nos chagrins
+oubliés. Là tu seras ma fiancée, aussitôt que
+j'aurai encore une fois humilié l'orgueil de Venise,
+et que sa race abhorrée aura senti ce bras qu'elle
+voudrait avilir, et vu châtier par lui, avec un fouet
+de scorpions, ceux que le crime et l'envie ont fait
+mes ennemis.»</p>
+
+<p>Francesca posa sa main sur la sienne:--légère
+en fut l'impression, mais il frémit jusqu'aux os, et
+un froid de glace saisit son cœur, et le rendit immobile
+de stupeur. Quoique léger ait été ce serrement de
+main si mortellement froid, il n'aurait pu le repousser;
+et jamais l'étreinte d'une main si chère ne fit battre le
+pouls avec un tel sentiment de terreur, que l'impression
+de glace que ces doigts frêles, longs et blancs,
+firent passer cette nuit dans le sang d'Alp par leur
+contact étrange. L'ardeur fiévreuse de son front avait
+disparu; et son cœur battait si faiblement, qu'il
+était devenu insensible comme la pierre, lorsqu'il
+contempla les traits de celle qu'il aimait, et qu'il
+vit combien les couleurs de son teint étaient changées
+de ce qu'il les avait connues. Elle était encore
+belle, mais languissante--et privée de ce rayon
+divin de la pensée qui anime si bien le jeu de la
+physionomie, comme les vagues qui étincellent dans
+un jour de soleil. Ses lèvres sans mouvement étaient
+calmes comme la mort, et ses paroles s'échappaient
+de sa bouche sans l'émission de son souffle: son sein
+n'était point soulevé par une douce respiration, et
+il semblait que le sang ne circulait point dans ses
+veines. Bien que son œil brillât au dehors, cependant
+ses paupières étaient immobiles, et les regards
+qu'elles renvoyaient étaient égarés et préoccupés
+comme les yeux de l'homme inquiet qui se promène
+dans un rêve troublé; comme les figures des tapisseries
+qui brillent dans l'ombre, agitées par le souffle
+d'un vent d'hiver, apparaissent, à la lueur douteuse
+d'une lampe mourante, sans vie, mais comme animées
+et effrayant la vue. On dirait, à travers les
+ombres, qu'elles vont descendre du mur grisâtre
+où leurs images présentent un air menaçant, en
+flottant çà et là au souffle grondant de la brise.</p>
+
+<p>«Si tu croyais faire trop pour l'amour de moi,
+alors que ce soit pour l'amour du ciel,--dit de nouveau
+Francesca;--je te le répète--arrache ce turban
+de ton front infidèle, et jure d'épargner les enfans
+de ta patrie outragée, ou sinon tu es perdu; et
+tu ne reverras jamais, non la terre--qui va cesser
+de t'appartenir,--mais le ciel, ou moi. Si tu m'accordes
+cette faveur, et que cependant une destinée
+fatale t'attende, cette destinée absoudra la moitié de
+tes crimes, et la porte de la miséricorde céleste peut
+encore s'ouvrir pour toi. Réfléchis un moment encore,
+et prépare-toi à la malédiction de celui que tu
+oublies; porte encore un dernier regard vers les
+cieux, et vois son amour qui t'est refusé à jamais. Là,
+dans le ciel, est un léger nuage près de la lune<a id="footnotetags7" name="footnotetags7"></a>
+<a href="#footnotes7"><sup class="sml">s7</sup></a>;--il
+marche, et il l'aura bientôt dépassée.--Si,
+lorsque ce voile de vapeur aura cessé d'ombrager
+son disque, ton cœur n'est pas changé, alors Dieu
+et l'homme seront vengés; terrible sera ta sentence,
+plus terrible encore ton immortalité de malheur!»</p>
+
+<p>Alp regarda le ciel, et vit dans les airs le nuage
+que lui avait indiqué Francesca; mais son cœur était
+ulcéré, et détourné du droit chemin par un inflexible
+et profond orgueil: cette première et fatale passion
+de son cœur emportait toutes les autres comme
+un torrent. <i>Lui</i>, demander miséricorde! <i>lui</i>, effrayé
+par les vagues paroles d'une vierge timide! <i>lui</i>, outragé
+par Venise, jurer de sauver ses fils dévoués à
+la tombe! Non!--quand même ce nuage serait
+plus terrible que celui qui porte le tonnerre, et
+qu'il serait destiné à éclater sur lui pour l'anéantir,--qu'il
+éclate!</p>
+
+<p>Il jette un regard sur ce signe redoutable sans
+répondre une parole; il l'observe marcher:--il
+est passé.--La lune sereine frappe pleinement sa
+vue; alors il dit: «--Quelque soit mon destin, je
+ne sais point changer:--il est trop tard. Le roseau,
+pendant la tempête, peut se plier, frissonner, et se
+relever ensuite; le chêne élevé doit se briser. Ce
+que Venise m'a fait, je dois le rester, son ennemi
+en tout, excepté dans mon amour pour toi. Mais tu
+es sauvée, oh! viens, fuis avec moi!» Il tourne la
+tête, mais elle a disparu! il ne voit plus qu'une
+colonne de pierre. Est-elle rentrée sous terre ou
+s'est-elle évanouie dans les airs? Il ne la voit plus;
+il ne sait que croire, si ce n'est qu'il ne voit plus
+rien.</p>
+
+<p>22. La nuit est passée, et le soleil brille comme
+si ce matin devait précéder un jour de fête. L'aurore
+légère et brillante se dégage peu à peu de sa
+robe grisâtre, et tout présage que le midi versera
+sur la terre une chaleur accablante. Écoutez la trompette,
+et le son du tambour, et le son mélancolique
+des cors des barbares, et le froissement des bannières
+qui se déploient, et le hennissement des chevaux,
+et le tumulte de la multitude, et les cris répétés:
+«Ils viennent! ils viennent!» Les queues de cheval<a id="footnotetags8" name="footnotetags8"></a>
+<a href="#footnotes8"><sup class="sml">s8</sup></a>
+sont arrachées du sol, où elles étaient plantées;
+les épées sont tirées du fourreau; l'armée est rangée
+en ordre de bataille, mais elle attend le signal. «Tartares,
+Spahis, Turcomans, prenez vos tentes, et serrez-vous
+à l'avant-garde. Montez à cheval, piquez
+de l'éperon, cernez la plaine; que les fuyards ne
+puissent fuir, lorsqu'ils abandonneront la ville; et
+qu'aucun chrétien, vieillard ou jeune homme, ne
+puisse échapper; tandis que vos compagnons à pied,
+avec leurs masses épaisses, monteront à la brèche au
+milieu du carnage.»</p>
+
+<p>Les chevaux sont tous bridés, et mordent leur
+frein d'impatience; ils recourbent avec fierté leur
+cou nerveux, en secouant leur crinière; blanche est
+l'écume qui couvre leur mors. Les lances sont levées;
+les mèches sont allumées; le canon est pointé,
+et prêt à faire feu, et à abattre ces remparts qu'il a
+déjà à moitié renversés. Chaque janissaire forme sa
+phalange. Alp est à leur tête; son bras droit est nu,
+et nue est la lame de son cimeterre. Le khan et les
+pachas sont tous à leur poste; le visir lui-même est
+à la tête de son armée. Lorsque la couleuvrine aura
+donné le signal, alors qu'on avance; qu'on ne laisse
+aucun être vivant dans Corinthe,--aucun prêtre à
+ses autels, aucun chef dans son palais, aucun foyer
+dans ses maisons, aucune pierre sur ses remparts.
+Dieu et le Prophète!--Allah hu! que ce cri retentisse
+jusqu'aux cieux.</p>
+
+<p>«Là la brèche ouvre un passage; voilà les échelles
+pour y monter; vos mains sont sur vos sabres, pourriez-vous
+hésiter et ne pas être vainqueurs? Celui
+qui le premier abattra la croix rouge pourra demander
+ce que son cœur désirera le plus; il l'obtiendra
+aussitôt!» C'est ainsi qu'a parlé Coumourgi,
+l'intrépide visir; la réponse se fit par le brandissement
+des sabres et des lances, et par les acclamations
+de l'armée pleine d'un enthousiasme de fureur:--silence!--écoutez
+le signal--de feu!</p>
+
+<p>23. Comme les loups se précipitent en troupe sur
+le superbe buffle, malgré les éclairs de ses yeux, et
+les rugissemens de sa fureur, et ses ruades nerveuses,
+et ses coups de cornes sanglantes, lui foule à
+terre ou fait voler dans les airs le premier qui se
+précipite sur lui pour trouver la mort; ainsi les Musulmans
+s'élancent sur les remparts, ainsi les premiers
+succombent sous les coups des assiégés. Plus
+d'un sein, caché sous la cotte de maille, couvre la
+terre comme une glace brisée: et, renversés par la
+balle qui creuse encore le sol d'où ils ne se relèveront
+plus, ils sont là étendus en files comme ils sont
+tombés, semblables aux épis du moissonneur à la fin
+de sa journée, lorsqu'il a fini de niveler la plaine:
+tel fut le nombre des premiers renversés par le feu
+des remparts.</p>
+
+<p>24. Comme les torrens du printems qui se précipitent
+en bouillonnant du haut des rochers, entraînant
+avec eux d'énormes fragmens arrachés par
+l'impétuosité continuelle du courant, jusqu'à ce que,
+couverts d'écume blanche et retentissant comme le
+tonnerre, ils s'arrêtent au fond de l'abîme, semblables
+aux neiges de l'avalanche qui tombent dans les
+vallées des Alpes; ainsi à la fin, expirans et vaincus,
+les enfans de Corinthe succombaient sous les longues
+et impétueuses charges, souvent renouvelées,
+de l'armée musulmane. Ils résistèrent avec vigueur,
+et ils tombèrent en masses, pressés par les infidèles,
+et rangés encore en ordre de bataille<a id="footnotetagloc28" name="footnotetagloc28"></a>
+<a href="#footnoteloc28"><sup class="sml">loc28</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc28"
+name="footnoteloc28"><b>Note loc28: </b></a><a href="#footnotetagloc28">
+(retour) </a> <i>Hand to hand, and foot to foot</i>.</blockquote>
+
+<p>Là rien n'était muet, excepté la mort: les coups,
+les détonnations, la fumée des amorces, les cris pour
+demander quartier, ou ceux de victoire, se mêlent aux
+volées tonnantes de l'artillerie, qui excitent dans les
+cités voisines un sentiment profond d'inquiétude et
+de terreur, doutant si ce bruit sourd et grondant
+de la bataille qui vient jusqu'à elles est favorable à
+leurs alliés ou à leurs ennemis; si elles doivent gémir
+ou se réjouir de cette voix anéantissante qui pénètre
+dans les profondeurs des montagnes retentissantes,
+dont les cavités se la renvoient par un écho
+terrible et nouveau. Vous auriez pu l'entendre, dans
+cette fatale journée, à Salamine et à Mégare (nous
+l'avons entendu dire nous-mêmes à ceux dont les
+oreilles en furent frappées), et même jusque dans
+la baie du Pyrée.</p>
+
+<p>25. Depuis leur pointe émoussée jusqu'à la garde,
+les sabres et les épées étaient rougis de sang. Mais
+les remparts sont pris, et le pillage commence avec
+toutes ses horreurs et le carnage. Des cris plus aigus
+s'échappent des maisons au pillage. On entend la
+marche précipitée et lourde de ceux qui fuient dans
+le sang écumant des rues; mais çà et là, partout où
+ils peuvent trouver une position favorable contre
+l'ennemi, des groupes désespérés de dix ou douze
+hommes s'arrêtent et se retournent contre ceux qui
+les poursuivent,--s'appuient contre un mur qui
+les protége, et résistent fièrement ou succombent en
+combattant.</p>
+
+<p>Là on remarquait un vieillard;--ses cheveux
+étaient blancs, mais son vieux bras était encore
+plein de force et de courage. Il soutenait si vaillamment
+le choc de l'ennemi que les morts formaient
+un demi-cercle autour de lui. Il n'avait pas encore
+été blessé ni enveloppé, quoique battant en retraite.
+Un grand nombre de cicatrices de ses premiers combats
+se faisaient remarquer sous son corselet de fer;
+mais toutes ces blessures qui couvrent son corps
+avaient été reçues dans d'autres combats. Quoique
+âgé, il était si robuste des membres que peu de nos
+jeunes hommes auraient pu se mesurer avantageusement
+avec lui; et les ennemis qu'il tenait séparément
+à distance dépassaient le nombre de ses cheveux
+blancs. Il brandissait son sabre de droite à
+gauche, et plus d'une mère ottomane pleura ses fils
+qui n'étaient pas encore nés quand il trempa pour
+la première fois son sabre dans le sang musulman,
+avant d'avoir atteint sa vingtième année. Et il aurait
+pu être le père de tous ceux qui tombèrent sous ses
+coups dans ce jour fatal; car, privé de son fils, depuis
+longues années, sa douleur vengeresse priva
+plus d'un père de ses enfans. Depuis le jour où son
+seul fils avait rencontré la mort dans le détroit<a id="footnotetags9" name="footnotetags9"></a>
+<a href="#footnotes9"><sup class="sml">s9</sup></a>, le
+fer du père lui sacrifia plus d'une humaine hécatombe.
+Si les ombres peuvent être apaisées par le
+carnage, celle de Patrocle fut moins satisfaite que
+celle du fils de Minotti, qui mourut dans ces lieux
+qui nous séparent de l'Asie. Il est enseveli sur le
+même rivage où des milliers de guerriers furent ensevelis
+avant quatre mille ans. Que reste-t-il d'eux
+pour nous dire où ils reposent, et comment ils succombèrent?
+Aucune pierre funéraire ne les couvre,
+aucun ossement n'indique leurs tombes; mais ils
+vivent dans la poésie qui leur assure l'immortalité.</p>
+
+<p>26. Écoutez le cri retentissant d'Allah! c'est une
+troupe de Musulmans les plus braves, et les plus habiles
+dans le combat. Le bras nerveux de leur chef
+est nu, afin d'être plus rapide à frapper pour ne
+faire jamais grâce;--découvert jusqu'à l'épaule,
+on le voit qui agite son sabre dans l'air: c'est ainsi
+qu'on le reconnaît toujours dans la mêlée. D'autres
+peuvent montrer un costume plus fastueux, pour
+tenter l'ennemi par l'espoir d'une riche dépouille;
+plus d'une main se pare d'une plus riche garde d'épée,
+mais aucune ne porte une lame plus grossièrement
+dorée; beaucoup de guerriers peuvent porter
+un turban plus élevé,--Alp est seulement distingué
+par son bras blanc et nu: regardez au plus épais de
+la mêlée, il est là! Aucun étendard ne s'expose aussi
+avant que le sien; aucune bannière dans l'armée
+musulmane n'entraîne la moitié si loin les delhis.
+Elle brille rapide comme une étoile tombante! Partout
+où ce bras redoutable est aperçu, les plus braves
+combattent, ou combattaient il n'y a qu'un instant.
+C'est là que le lâche demande en vain quartier au
+Tartare animé de vengeance, ou que le héros, étendu
+par terre, silencieux, dédaigne de pousser un gémissement
+en expirant, méditant de frapper encore
+un dernier, mais faible coup, sur l'ennemi étendu
+comme lui à ses côtés, oubliant l'épuisement de ses
+forces causé par ses blessures et par la fatigue du
+combat, en s'attachant avec les mains à la terre ensanglantée.</p>
+
+<p>27. Le vieillard était encore debout, résistant aux
+assaillans, et arrêtant un moment la victoire d'Alp.
+«Rends-toi, Minotti, pour être épargné, toi et ta
+fille.»--</p>
+
+<p>--«Jamais, renégat, jamais! quand même la vie
+que je recevrais de toi serait éternelle.»</p>
+
+<p>--«Francesca!--oh! ma jeune fiancée! doit-elle
+périr victime de ton orgueil?»</p>
+
+<p>--«Elle est en sûreté.»--«Où! où donc?»
+--«Dans le ciel, d'où ton ame infidèle est à jamais
+exclue, traître!--Elle est loin de toi, parmi les
+vierges.»</p>
+
+<p>Alors Minotti sourit d'une joie cruelle, en voyant
+Alp chanceler à ces paroles et près de succomber,
+comme frappé de la foudre.--«O Dieu! depuis
+quand n'est-elle plus?»--«Depuis la nuit dernière;--et
+je ne pleure pas sa mort: aucun des
+enfans de ma race pure ne sera l'esclave de Mahomet
+et le tien.--Garde à toi!»</p>
+
+<p>Ce défi est porté en vain;--Alp est déjà atteint
+d'un coup mortel! Pendant que les paroles de Minotti
+servaient mieux sa vengeance, par tout ce
+qu'elles renfermaient de cruel et d'amer, que la
+pointe de son épée n'aurait pu le faire, s'il avait eu
+le tems de la passer à travers son cœur, du porche
+voisin d'une église que quelques braves défendaient
+encore, en renouvelant le combat affaibli, une balle
+meurtrière était venue renverser Alp, avant qu'on ait
+pu voir la blessure du front fracassé de l'infidèle,
+que le vertige a fait tourner, et qui est allé tomber
+la face contre terre. Un rayon brillant comme l'éclair
+étincela de ses yeux, comme s'ils n'eussent plus dû
+se rouvrir, et les ténèbres éternelles couvrirent son
+cadavre palpitant. Il ne restait rien de la vie, excepté
+un frémissement convulsif qui agita encore légèrement
+ses membres. Ses compagnons le retournèrent
+sur son dos; sa poitrine et son front étaient souillés
+de sang et de poussière, et de ses lèvres livides s'échappaient
+des flots de sang noir qui avaient abandonné
+ses veines. Mais son pouls n'avait aucun
+battement, et sa bouche ne laissa entendre aucun
+murmure; aucun soupir, aucune parole, aucun râlement
+n'a signalé son passage de la vie à la mort.
+Avant même que sa pensée ait pu prier, il est passé,
+sans espérance de pardon,--et est resté jusqu'à la
+fin--un renégat!</p>
+
+<p>28. Effrayantes s'élevèrent les clameurs de ses
+compagnons et de ses ennemis; ceux-ci, en signe de
+joie, et les premiers transportés de fureur. Alors le
+combat recommence avec plus d'acharnement; les
+épées se croisent, les lances traversent les corps des
+combattans dans la mêlée, et les guerriers roulent
+en hurlant sur la poussière. Rue par rue, et pied
+par pied, Minotti ose encore disputer la moindre
+portion de terrain de la ville confiée à ses ordres;
+les restes de sa valeureuse troupe unissent à ses efforts
+leur dévouement et leur épée. On peut encore
+se défendre dans l'église, de laquelle est partie la
+balle prédestinée qui a vengé à demi les vaincus,
+par la mort d'Alp, le féroce assaillant. Là, Minotti
+et les siens se retranchent en reculant, et en laissant
+devant eux un ruisseau de sang; faisant toujours face
+à l'ennemi; qui reçoit de mortelles blessures à chaque
+coup qu'ils lui portent, ils rejoignent ceux qui
+sont déjà retranchés dans le temple: là ils pourront
+respirer un instant, protégés par les colonnes massives
+du monument.</p>
+
+<p>29. Court instant de répit! La horde à turbans,
+ayant ses rangs grossis et la rage dans le cœur, se
+précipite sur eux avec tant de violence et de chaleur;
+que par leur grand nombre ils se coupent toute
+retraite; car la rue qui menait au dernier retranchement
+des chrétiens était si étroite, que les premiers
+arrivés des Turcs, si la frayeur les saisissait,
+pouvaient essayer vainement de revenir sur leurs
+pas: une fois engagés dans les colonnes du temple,
+ils étaient contraints de vaincre ou de mourir. Ils
+moururent; mais avant que leurs yeux se fussent
+fermés, des vengeurs s'élevaient sur leurs corps expirans,
+frais et pleins de fureur; ils remplissaient
+au-delà les rangs éclaircis, quoiqu'ils dussent subir
+le même sort que ceux qui les avaient précédés. Les
+cierges allumés des autels chrétiens voient pâlir leur
+clarté défaillante devant les nuages de fumée produits
+par les décharges renouvelées de mousqueterie.
+Les Ottomans atteignent la porte intérieure du
+temple. Ses gonds d'airain résistent encore; et par
+toutes les ouvertures, à travers toutes les brèches,
+tous les vitraux brisés, pleut une grêle de balles
+déchargées par volées. Mais le portique ébranlé cède
+en frémissant;--les gonds crient, les pivots craquent,--se
+brisent,--la porte se penche,--tombe.--C'en
+est fait! Corinthe perdue ne peut
+plus résister.</p>
+
+<p>30. Sombre, terrible et seul de tous, Minotti
+restait encore debout sur les marches de pierre de
+l'autel. L'image d'une madone, peinte avec des couleurs
+célestes, brille au-dessus de sa tête; ses yeux
+de lumière respirent l'amour; et placée au-dessus
+du saint autel pour fixer nos pensées sur les choses
+divines, lorsque nous nous prosternons devant elle
+et le Dieu enfant qu'elle tient sur ses genoux, en
+souriant doucement à chaque prière qui s'élève vers
+le ciel, comme si elle était là pour la porter elle-même
+à son fils; elle sembla alors lui sourire, quoique
+des torrens de sang ruisselassent dans l'enceinte
+du temple. Minotti, les yeux tournés vers elle, fit
+le signe de la croix en soupirant, et saisit une torche
+qui brûlait près de lui; il résiste encore, tandis
+que les Musulmans portent partout le fer et la
+flamme.</p>
+
+<p>31. Les caveaux creusés sous le pavé de mosaïque
+renfermaient les morts des siècles passés. Leurs
+noms étaient gravés sur leurs pierres sépulcrales;
+mais maintenant le sang les rendait illisibles. Les
+trophées sculptés, et les couleurs étranges qu'offraient
+les veines nombreuses et variées du marbre
+étaient couverts de sang, de poussière et de fumée,
+et surchargés d'épées, de sabres et de casques
+brisés. Des cadavres recouvraient ces voûtes
+qui renfermaient d'autres cadavres reposant froids
+dans de nombreux cercueils. On pouvait les voir
+rangés dans un ordre mélancolique à la lueur pâle
+qui perçait à travers une grille souterraine. Mais la
+guerre était entrée dans ces obscurs caveaux, et
+elle avait réuni dans ces tombeaux souterrains ses
+trésors de salpêtre, entassés auprès de ces corps décharnés.
+C'est là que, pendant la durée du siége,
+les chrétiens avaient établi leur principal magasin;
+une traînée de poudre récemment formée y communiquait:
+c'est la dernière et la plus terrible ressource
+de Minotti contre la force accablante de l'ennemi.</p>
+
+<p>32. Les Turcs le pressent de toutes parts; le peu
+qui reste de chrétiens pour les combattre opposent
+une résistance inutile. Ne pouvant assouvir leur soif
+de vengeance, qui se réveille sur un plus grand
+nombre d'ennemis, les barbares mutilent les corps
+de ceux qui sont tombés, leur coupent la tête déjà
+sans vie, précipitent les statues de leurs niches, dépouillent
+les autels de leurs riches offrandes, et s'arrachent
+de leurs mains ensanglantées les vases saints
+d'argent qui ont été consacrés. Ils accourent vers
+le maître-autel; oh! l'on vit un spectacle glorieux!
+La coupe d'or renfermant les hosties consacrées était
+encore sur la table sainte: ce grand calice massif
+et éclatant séduit par sa splendeur les yeux de ces
+hommes avides de butin. Il avait contenu le matin
+le vin consacré, changé par Christ en son sang divin,
+que ses adorateurs avaient bu à la naissance
+du jour, pour purifier leur ame avant de se rendre
+au combat: il en conservait encore quelques gouttes.
+Autour de l'autel brillaient douze grands candélabres
+rangés dans un ordre splendide, et formés du
+plus pur métal: c'est une dépouille opime,--la
+plus riche et la dernière.</p>
+
+<p>33. Ils arrivent si près, que le premier d'entre
+eux étendait déjà la main pour s'emparer de la dépouille
+qu'il touchait presque, lorsque la main du
+vieux Minotti posa sa torche sur la traînée de poudre:--elle
+est allumée!--Clocher, voûtes, autel,
+vases sacrés, cadavres, vainqueurs à turbans,
+chrétiens, tout ce qui reste dans le temple, avec le
+temple, vivans et morts lancés dans les airs en mille
+éclats, font retentir un long rugissement! La ville
+bouleversée,--les murs renversés sur le sol entr'ouvert,--les
+vagues de la mer qui reculent un
+moment,--les montagnes qui sont ébranlées, comme
+si un tremblement de terre avait passé,--des milliers
+de débris sans formes projetés en nuage de
+flamme vers le ciel par cette épouvantable explosion--proclament
+la désolation de ces rivages.</p>
+
+<p>Les débris confondus du temple sont lancés dans
+les airs comme des fusées; les membres épars et
+mutilés de nombreux héros retombent sur la terre,
+et couvrent au loin la plaine, comme une pluie de
+cendres qui obscurcit les airs. Ils tombent dans le
+golfe, où ils tracent une multitude de cercles, ou
+sur le rivage qu'ils noircissent, et s'étendent sur
+toute la longueur de l'isthme. Appartiennent-ils à
+des chrétiens ou à des Musulmans? Que leurs mères
+viennent les voir et le disent! Lorsqu'ils dormaient
+dans leurs berceaux de langes, leurs mères souriaient
+sur le tendre sommeil de leur enfance; elles
+ne pensaient guère qu'un jour verrait leurs membres
+voler en lambeaux dispersés dans les airs. Les
+mères qui les ont élevés ne pourraient plus reconnaître
+leurs nourrissons. Ce désastreux événement
+ne leur a pas laissé la trace d'une forme humaine,
+excepté à quelques crânes à moitié brisés, à quelques
+ossemens rompus. Des soliveaux fumans, des
+pierres calcinées retombent des airs et couvrent la
+plage, enfoncés profondément dans les sables tout
+noircis et fumans. Tous les êtres vivans qui entendirent
+cette terrible explosion qui ébranla la terre,
+s'enfuirent avec terreur. Les oiseaux des forêts s'envolèrent;
+les dogues sauvages s'éloignèrent en hurlant
+des cadavres sans sépultures. Les chameaux
+se séparèrent de leurs conducteurs; le bœuf qui,
+loin de Corinthe, labourait la terre, s'échappa du
+joug, et le cheval du soldat, brisant la sangle de
+sa selle et les rênes qui lui servaient de guide, se
+précipita au galop dans la plaine. Les coassemens
+de la grenouille s'élevèrent des marais, plus aigus
+et plus perçans. Les loups hurlèrent dans leurs cavernes
+des montagnes, dont l'écho se fit entendre
+comme un tonnerre. Les troupes de jackals<a id="footnotetags10" name="footnotetags10"></a>
+<a href="#footnotes10"><sup class="sml">s10</sup></a>, dans
+un tumulte confus, poussèrent au loin des aboiemens
+plaintifs et tristes, qui ressemblaient aux vagissemens
+des enfans et aux cris des chiens que l'on
+châtie. L'aigle aux plumes hérissées, au cou gonflé,
+s'envola de son aire, et chercha un refuge près du
+soleil; les nuages, au-dessous de lui, lui paraissaient
+trop sombres, et leur fumée, poursuivant son bec de
+son étouffante vapeur, lui faisait prendre en criant
+un plus sublime essor.--</p>
+
+<p>Telle fut la destinée de Corinthe!</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DU SIÉGE DE CORINTHE.</p>
+<br><br>
+<hr>
+<h2>NOTES</h2>
+
+<h3>DU SIÉGE DE CORINTHE.</h3>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes1"
+name="footnotes1"></a><a href="#footnotetags1">
+NOTE 1.</a></p>
+
+<p>La vie des Turcomans est errante et patriarchale: ils habitent
+sous des tentes.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes2"
+name="footnotes2"></a><a href="#footnotetags2">
+NOTE 2.</a></p>
+
+<p>Ali Coumourgi, le favori de trois sultans, et grand visir
+d'Achmet III. Après avoir reconquis le Péloponèse sur les
+Vénitiens, dans une seule campagne, il fut mortellement
+blessé dans une campagne suivante, en combattant contre les
+Allemands, à la bataille de Petersvaradin (dans la plaine de
+Carlowitz), en Hongrie, au moment où il s'efforçait de rallier
+ses gardes. Il mourut de ses blessures le jour suivant.
+Le dernier ordre qu'il donna fut de décapiter le général
+Breuner, et quelques autres prisonniers allemands; ses dernières
+paroles furent: «Oh! que ne puis-je traiter de même
+tous ces chiens de chrétiens!» Paroles et action bien dignes
+d'un Caligula. C'était un jeune homme d'une grande ambition
+et d'une présomption sans bornes. On lui disait que le
+prince Eugène était envoyé contre lui; il répondit: «Je deviendrai
+plus habile, et ce sera à ses dépens.»</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes3"
+name="footnotes3"></a><a href="#footnotetags3">
+NOTE 3.</a></p>
+
+<p>Il n'est pas nécessaire de rappeler au lecteur qu'il n'y a
+point de flux et de reflux sensible dans la Méditerranée.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes4"
+name="footnotes4"></a><a href="#footnotetags4">
+NOTE 4.</a></p>
+
+<p>J'ai vu un spectacle semblable à celui que j'ai décrit sous
+les remparts au sérail de Constantinople, dans les cavités
+creusées dans le roc par le Bosphore; terrasse étroite qui se
+projette entre les remparts et la mer. Je crois que ce fait est
+aussi mentionné dans les voyages d'Hobhouse. Les cadavres
+étaient probablement ceux de quelques janissaires réfractaires.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes5"
+name="footnotes5"></a><a href="#footnotetags5">
+NOTE 5.</a></p>
+
+<p>Cette touffe, ou longue tresse de cheveux, est laissée sur
+la tête par la croyance que Mahomet les emportera par là dans
+son paradis.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes6"
+name="footnotes6"></a><a href="#footnotetags6">
+NOTE 6.</a></p>
+
+<p>Je dois faire remarquer ici que je me suis rencontré involontairement
+dans ces douze vers avec un passage d'un poème
+inédit de M. Coleridge, intitulé: <i>Christabel</i>. Ce n'est pas
+avant la composition de mon ouvrage que j'entendis la lecture
+de ce poème extraordinaire et singulièrement original; et je
+n'ai vu le manuscrit de cette production que tout récemment,
+grâce à la complaisance de M. Coleridge lui-même, qui, je
+l'espère, est convaincu que je ne suis point un vil plagiaire.
+L'idée originale en appartient sans aucun doute à M. Coleridge,
+dont le poème a été composé il y a près de quatorze
+ans. Qu'il me soit permis de conclure avec l'espérance qu'il ne
+retardera pas plus long-tems la publication d'un ouvrage qui
+est attendu du public avec impatience.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes7"
+name="footnotes7"></a><a href="#footnotetags7">
+NOTE 7.</a></p>
+
+<p>Il m'a été dit que l'idée exprimée depuis le vers 598<sup>e</sup> au
+603<sup>e</sup> avait été admirée par des personnes dont l'approbation
+est d'un grand poids. J'en suis satisfait; mais elle n'est pas
+originale,--au moins elle ne m'appartient pas. On peut la
+trouver bien mieux exprimée dans la version anglaise de
+<i>Wathek</i>, aux pages 182-3-4 (j'ai oublié la page précise en
+français), ouvrage auquel j'ai déjà renvoyé<a id="footnotetagn7" name="footnotetagn7"></a>
+<a href="#footnoten7"><sup class="sml">n7</sup></a>, et auquel je
+n'ai jamais recouru sans une nouvelle satisfaction.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten7"
+name="footnoten7"><b>Note n7: </b></a><a href="#footnotetagn7">
+(retour) </a> Voyez page 63.</blockquote>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes8"
+name="footnotes8"></a><a href="#footnotetags8">
+NOTE 8.</a></p>
+
+<p>La queue de cheval, fixée sur une lance, forme l'étendard
+d'un pacha.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes9"
+name="footnotes9"></a><a href="#footnotetags9">
+NOTE 9.</a></p>
+
+<p>Dans la bataille navale, à l'embouchure des Dardanelles,
+entre les Vénitiens et les Turcs.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotes10"
+name="footnotes10"></a><a href="#footnotetags10">
+NOTE 10.</a></p>
+
+<p>Je crois que j'ai pris une licence poétique en transportant
+le jackal de l'Asie dans la Grèce, où je n'ai jamais vu ni entendu
+cet animal; mais dans les ruines d'Éphèse je les ai entendus
+par centaines. Ils hantent les ruines et suivent les
+armées.</p>
+
+<br>
+<p class="mid">FIN DES NOTES DU SIÉGE DE CORINTHE.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>PARISINA.</h1>
+
+<br><br><br>
+
+<h5>A</h5>
+
+<h3>SCROPE BERDMORE DAVIES, ESQ.</h3>
+
+<h4>LE POÈME SUIVANT EST DÉDIÉ</h4>
+
+<p class="mid">Par celui qui depuis long-tems admire ses talens et apprécie
+son amitié.</p>
+
+<p>22 janvier 1816.</p>
+<br><br>
+<hr>
+<h2>AVERTISSEMENT.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+<p>Le poème suivant est fondé sur un événement
+mentionné dans les <i>Antiquités de la maison
+de Brunswick</i>, par Gibbon.--Je crains que
+dans nos tems modernes la délicatesse ou la fastidiosité
+du lecteur ne croie de semblables sujets
+incapables d'être traités dans la poésie. Les
+poètes dramatiques grecs, et quelques-uns de
+nos meilleurs et vieux écrivains anglais étaient
+d'une opinion différente, comme Alfieri et Schiller
+l'ont été aussi plus récemment sur le continent.
+L'extrait suivant expliquera les faits sur
+lesquels l'histoire de mon poème est fondée. Le
+nom d'Azo est substitué à celui de <i>Nicolas</i>,
+comme étant plus propre au mètre poétique.</p>
+
+<p>«Sous le règne, de Nicolas III, Ferrare fut
+souillée par une tragédie domestique. Sur le
+témoignage d'un de ses gens, le marquis d'Est
+découvrit les amours incestueuses de sa femme
+Parisina avec Hugo, son fils naturel, beau et
+vaillant jeune homme. Ils furent tous deux
+décapités dans le château, par la sentence
+d'un père et d'un mari, qui publia sa honte
+et survécut à leur exécution. Il fut malheureux,
+s'ils furent coupables; s'ils furent innocens,
+il fut encore plus malheureux: il n'est
+aucune de ces situations possibles dans laquelle
+je puisse approuver le dernier acte de
+justice de la part d'un père.»<span class="rig">
+(<span class="sc">Gibbon</span >, <i>Œuvres mêlées</i>.)</span><br><br></p>
+<br><br><br>
+
+<hr>
+<h1>PARISINA.</h1>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>1. C'est l'heure où les accens élevés du rossignol
+s'échappent des bosquets touffus; c'est l'heure où
+les vœux des amans semblent plus tendres dans des
+paroles murmurées tout bas. D'aimables zéphirs,
+des eaux qui serpentent sont une harmonie mélodieuse
+pour l'oreille solitaire. Les gouttes de rosée
+humectent légèrement chaque fleur, et les étoiles
+apparaissent dans les cieux, et la vague qui les réfléchit
+semble d'un bleu plus azuré, et la feuille
+d'une teinte plus foncée. Le firmament présente ce
+clair-obscur, si doucement sombre, si sombrement
+pur, qui suit le déclin du jour, lorsque le crépuscule
+se fond sous les rayons de la lune
+<a id="footnotetagp1" name="footnotetagp1"></a>
+<a href="#footnotep1"><sup class="sml">p1</sup></a>.</p>
+
+<p>2. Mais ce n'est pas pour écouter le bruit de la
+cascade que Parisina quitte son appartement; ce
+n'est pas pour contempler les étoiles du ciel que la
+jeune dame s'avance dans les ombres de la nuit; et
+si elle s'assied dans le bosquet d'Est, ce n'est pas
+dans le but d'y jouir de ses fleurs épanouies;--elle
+prête l'oreille,--mais ce n'est point aux chants du
+rossignol,--quoiqu'elle attende des accens aussi
+doux que les siens. Un pas se glisse à travers l'épais
+feuillage; sa joue devient pâle,--et son cœur bat
+plus rapidement. Une voix murmure à travers les
+feuilles frémissantes; la rougeur reparaît sur sa joue,
+et son sein agité se soulève doucement. Un instant
+encore--et ils seront réunis;--il est passé:--son
+amant est à ses pieds.</p>
+
+<p>3. Maintenant que leur importe le monde avec tous
+ces changemens qu'y amènent le tems et les vicissitudes
+de la vie? Les créatures vivantes qui le peuplent,--son
+globe de terre et son ciel éclatant--ne
+sont rien pour leurs yeux et leur cœur; et tout
+ce qui les entoure, au-dessus comme au-dessous, leur
+est aussi indifférent que la mort. Ils ne respirent
+plus que l'un pour l'autre, comme si tout le reste
+avait cessé d'exister. Leurs soupirs mêmes sont pleins
+d'une joie si profonde, que, si elle ne devenait moins
+vive, cette ivresse insensée consumerait leurs cœurs
+qui éprouvent sa brûlante domination. Dans ce rêve
+tendre et tumultueux pensent-ils au crime, au danger?
+Celui qui a connu la puissance de cette passion
+hésita-t-il ou craignit-il dans une heure semblable?
+pensa-t-il à la courte durée de ces momens divins?
+Mais hélas!--ils sont déjà loin! nous sommes forcés
+de nous réveiller avant de connaître qu'une telle
+vision ne reviendra plus.</p>
+
+<p>4. Ils quittent, en s'adressant des regards languissans,
+le lieu qui a été le témoin de leur ivresse
+coupable; et quoiqu'ils espèrent se revoir, qu'ils
+s'en donnent la promesse, ils s'affligent, comme si
+cette séparation était la dernière. Les fréquens soupirs,--le
+long embrassement,--leurs lèvres qui
+voudraient s'attacher pour jamais, tandis que brille
+sur le visage de Parisina le ciel qu'elle craint d'implorer
+vainement un jour, comme si chaque étoile
+qui étincelle si pure au firmament eût été le témoin
+de sa faiblesse,--les fréquens soupirs, le long
+embrassement, tout retient ces amans au lieu du
+rendez-vous. Mais il le faut; ils doivent se séparer
+dans cet abattement redoutable du cœur, avec ce
+frisson intime et glacé qui suit immédiatement les
+actions coupables.</p>
+
+<p>5. Hugo s'est rendu à sa couche solitaire, où ses
+désirs attendent la femme d'un autre; c'est sur le
+sein confiant d'un époux que Parisina va reposer sa
+tête coupable. Mais le délire de la fièvre semble
+agiter son sommeil, et des rêves troublés répandent
+sur sa joue une vive rougeur. Dans son agitation,
+elle murmure un nom qu'elle n'ose prononcer pendant
+le jour; elle presse son mari sur son sein qui
+palpite pour un autre. Il se réveille à cet embrassement,
+et, heureux en idée, il s'imagine que ce soupir
+rêvant, cette ardente caresse, sont semblables
+à ceux qu'il avait coutume d'obtenir. Il serait prêt,
+dans sa tendresse, à pleurer d'amour sur celle qui
+l'aime si vivement, même dans son sommeil.</p>
+
+<p>6. Il presse Parisina dormante sur son cœur, et
+écoute attentivement ses paroles entrecoupées. Il entend--Pourquoi
+le prince Azo frémit-il comme s'il
+avait entendu la voix de l'Archange? Ah! puisse-t-il
+avoir entendu cette voix!--un destin plus terrible
+pourrait à peine retentir comme un tonnerre sur sa
+tombe, lorsqu'il se réveillera pour ne plus se rendormir,
+et pour paraître devant le trône éternel.
+Puisse-t-il avoir entendu cette voix!--les paroles
+qu'il a recueillies ont détruit à jamais son bonheur
+sur la terre. Ce murmure articulé d'un nom dans le
+sommeil atteste le crime de Parisina et la honte
+d'Azo. Et quel est ce nom? ce nom qui retentit sur
+son oreiller d'une manière si terrible? comme la
+vague mugissante qui roule une planche brisée sur
+le rivage, et écrase sur un roc aigu le malheureux
+naufragé qui s'engloutit pour ne se relever jamais,--tel
+fut le choc qui ébranla son ame. Et quel est
+ce nom? c'est celui d'Hugo,--de son fils;--il ne
+l'aurait jamais soupçonné!--C'est celui d'Hugo,--l'enfant
+de celle qu'il aima,--le fils d'un illégitime
+amour,--le fruit de sa jeunesse coupable,
+lorsqu'il trahit la foi de Bianca, la jeune fille dont
+la folle crédulité put se confier à un homme qui ne
+voulait pas en faire son épouse.</p>
+
+<p>7. Il porta la main à son poignard, qui rentra
+dans son fourreau avant d'avoir été entièrement
+tiré. Cependant, indigne qu'elle est maintenant de
+vivre, il ne peut se résoudre à tuer une femme si
+belle.--Au moins si elle ne souriait pas--dormant
+à ses côtés!--Il ne veut pas la réveiller encore;
+mais il la contemple avec un regard qui l'eût glacé
+du froid de la mort pour s'endormir à jamais,--si
+elle se fût réveillée de son rêve, et si elle avait
+vu, à la clarté vacillante de la lampe, ce front tout
+couvert de gouttes de sueur. Elle ne parla plus,--mais
+elle dormit encore,--tandis que, dans
+la pensée de son mari, ses jours viennent d'être
+comptés.</p>
+
+<p>8. Au retour du matin, Azo interrogea ses gens,
+et il trouva dans de nombreux rapports la preuve
+de tout ce qu'il craignait de connaître, le crime présent
+des coupables et son malheur futur. Les suivantes
+de Parisina, qui étaient depuis long-tems ses
+complices, cherchèrent à se sauver elles-mêmes en
+voulant rejeter le crime,--la honte--et la condamnation
+sur leur maîtresse. Ce n'est plus un secret;--elles
+racontent toutes les circonstances qui
+peuvent augmenter la confiance dans la vérité de
+leurs histoires. Le cœur et l'oreille torturés d'Azo
+n'ont plus rien à ressentir et à entendre.</p>
+
+<p>9. Ce n'était pas un homme à aimer les délais.
+L'ancien chef de la maison d'Est est assis sur son
+trône dans la salle de son conseil d'état; ses nobles
+et ses gardes l'environnent;--devant lui sont les
+deux plaintifs criminels, tous les deux jeunes,--et
+dont l'<i>un</i> est d'une beauté si ravissante! La ceinture
+sans épée et les mains chargées de fer, ô Christ!
+faut-il qu'un fils paraisse ainsi devant la face de son
+père! Cependant voilà comment Hugo doit se présenter
+devant son père, et entendre la sentence que
+prononcera son courroux, l'histoire de son déshonneur!
+Toutefois il ne semble pas abattu dans son
+malheur, quoique sa voix reste muette.</p>
+
+<p>10. Silencieuse aussi, et pâle, et résignée, Parisina
+attend sa condamnation. Qu'elle est changée
+depuis que ses regards expressifs répandaient la
+gaîté sur tout ce qui l'entourait, dans un palais où
+des seigneurs d'une haute naissance s'enorgueillissaient
+d'être à ses ordres,--où la beauté s'efforçait
+d'imiter l'accent mélodieux de sa voix,--son aimable
+maintien,--les grâces de son attitude, et copiait,
+par son air et sa démarche, les gestes de sa souveraine.
+Alors--si son œil eût versé des larmes de
+chagrin, mille guerriers se fussent élancés, mille
+glaives eussent brillé hors du fourreau, en faisant
+de sa querelle la leur propre. Maintenant,--qu'est-elle,
+et que sont-ils? Peut-elle encore commander,
+obéiraient-ils encore? Tous sont maintenant silencieux,
+indifférens, les yeux baissés, fronçant le sourcil,
+les bras croisés sur la poitrine, l'air froid, et
+contenant à peine sur leurs lèvres un sourire de mépris;
+voilà le tableau des chevaliers, des dames, de
+toute la cour! Et lui, le chevalier de son choix,
+dont la lance se baissait devant son regard, lui qui--si
+son bras eût été libre un moment--serait mort
+en combattant pour elle, ou eût obtenu sa délivrance;
+l'amant chéri de la femme de son père,--lui, hélas!
+est à côté d'elle, chargé de fers; il ne peut voir ses
+yeux gonflés qui pleurent moins sur son propre malheur
+que sur celui de son amant. Ces paupières--sur
+lesquelles la veine violette et égarée laisse une
+légère trace, en se distinguant sur une blancheur si
+douce qu'elle invite au plus tendre baiser,--maintenant
+elles semblent, échauffées et livides, comprimer,
+non ombrager, ces yeux mourans dont le
+regard est si abattu, et qui se remplissent de larmes
+de plus en plus grosses.</p>
+
+<p>11. Lui aussi eût pleuré sur elle, si tous les regards
+n'eussent pas été dirigés sur lui. Sa douleur,
+s'il en ressentait, était assoupie. Son front relevé
+était sombre et hautain. Quelle que fût la douleur
+qui comprimât son ame, il ne voulait pas paraître y
+céder devant la foule; mais cependant il n'osait regarder
+Parisina. Le souvenir des heures qui n'étaient
+plus,--son crime,--son état présent,--le courroux
+de son père,--le mépris de tous les hommes
+vertueux,--son sort sur la terre, sa destinée éternelle,--et
+surtout le sort de celle,--oh!--de
+celle dont il n'osait pas regarder le front pâle comme
+la mort! tous ces sentimens accumulés dans son
+cœur auraient trahi les remords pour les faiblesses
+qu'il a commises.</p>
+
+<p>12. Azo dit: «Hier encore je m'enorgueillissais
+d'une épouse et d'un fils; ce songe s'est évanoui ce
+matin. Avant la fin du jour, je n'aurai plus ni épouse
+ni fils. Ma vie devra s'écouler désormais solitaire et
+languissante. Soit,--que l'arrêt s'accomplisse,--nul
+être vivant n'agirait autrement que moi. Ces
+nœuds sont brisés;--mais ce n'est pas par moi;
+que l'arrêt s'accomplisse.--Le supplice est préparé!
+Hugo, le prêtre t'attend, et ensuite la récompense
+de ton crime! Va! adresse ta prière au ciel,
+avant que l'étoile du soir apparaisse.--Apprends
+si le pardon peut encore t'être accordé; la miséricorde
+du ciel peut seule t'absoudre maintenant. Mais
+ici, sur la terre, sous le ciel, il n'est point de lieu
+où toi et moi puissions respirer une heure le même
+air. Adieu! je ne te verrai pas mourir.--Mais toi,
+être frêle! tu verras rouler sa tête.--Adieu! je ne
+puis t'en dire davantage. Va! femme au cœur infidèle;
+ce n'est pas moi, c'est toi qui fais verser le
+sang d'Hugo. Va! si tu peux survivre à ce spectacle,
+jouis de la vie que je te laisse.»</p>
+
+<p>13. Ici l'austère Azo couvrit son visage;--car
+sur son front les veines gonflées battirent violemment,
+comme si le sang bouillonnant qu'elles contenaient
+eût été refoulé du cœur vers son cerveau.
+C'est pourquoi il baissa un instant la tête, et passa
+sa main tremblante sur ses yeux pour les dérober
+aux regards de l'assemblée. Hugo, pendant ce tems,
+éleva ses mains enchaînées, et demanda un moment
+d'attention de son père; celui-ci, resté silencieux,
+ne refuse pas sa demande.</p>
+
+<p>--«Ce n'est pas que je craigne la mort,--car
+tu m'as déjà vu à tes côtés, couvert de sang, au milieu
+de la bataille; et ce fer qui ne fut jamais sans
+usage dans ma main, ce fer que tes esclaves m'ont
+enlevé, a versé plus de sang pour ta cause que jamais
+n'en fera couler la hache de mon supplice.</p>
+
+<p>«Tu m'avais donné la vie, tu peux la reprendre;
+c'est un don pour lequel je ne te remercie
+point. Je n'ai pas oublié les griefs de ma mère; son
+amour dédaigné, son honneur flétri, l'héritage de
+honte de son enfant; mais elle est dans la tombe,
+où, lui, son fils, ton rival, la rejoindra bientôt. Son
+cœur brisé,--ma tête tranchée,--témoigneront
+pour toi chez les morts de la fidélité et de la tendresse
+de ton premier amour,--de ta sollicitude paternelle.
+Il est vrai que je t'ai offensé;--mais je t'ai
+rendu outrage pour outrage.--Celle que tu croyais
+ta femme, cette autre victime de ton orgueil, tu sais
+qu'elle m'était destinée depuis long-tems. Tu la vis,
+et tu convoitas ses charmes,--et tu te raillais de ma
+naissance, qui était cependant ton ouvrage; tu me
+disais indigne d'elle, indigne de ses embrassemens,
+parce que, en vérité, je ne pouvais réclamer l'héritage
+légal de ton nom, ni m'asseoir sur le trône héréditaire
+de la maison d'Est. Cependant, si quelques
+étés de plus m'eussent été accordés, mon nom aurait
+pu devenir plus illustre que celui de ces princes, et
+mériter des honneurs que je n'aurais dûs qu'à moi
+seul. J'avais une épée,--et j'ai un cœur qui aurait
+pu conquérir un casque aussi glorieux<a id="footnotetagloc29" name="footnotetagloc29"></a>
+<a href="#footnoteloc29"><sup class="sml">loc29</sup></a>
+<a id="footnotetagp2" name="footnotetagp2"></a>
+<a href="#footnotep2"><sup class="sml">p2</sup></a> qu'aucun
+de ceux qui couvrirent le front de tous les souverains
+de ta race. Les plus beaux éperons de chevalier
+ne sont pas toujours conquis par le fils le mieux né;
+et les miens ont souvent lancé les flancs de mon cheval
+bien avant tes chefs orgueilleux des rangs princiers,
+lorsque je chargeais l'ennemi au cri d'<i>Est
+et Victoire</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc29"
+name="footnoteloc29"><b>Note loc29: </b></a><a href="#footnotetagloc29">
+(retour) </a> <i>Haught</i>.</blockquote>
+
+<p>«Je ne veux point plaider la cause du crime, ni
+te prier d'épargner pour quelque tems le peu d'heures
+ou le peu de jours qui doivent rouler sur mon
+insensible poussière;--de tels jours, délirans comme
+ceux de mon passé, ne pouvaient pas, ne devaient
+pas durer.--Quoique ma naissance et mon nom
+soient vils, et que ta noblesse de race eût dédaigné
+d'honorer un homme tel que moi;--cependant mes
+traits portent quelque empreinte de ceux de mon
+père, et mon ame.--elle vient toute de toi. De toi--cette
+impétuosité de cœur!--de toi,--oui, pourquoi
+frémis-tu? de toi vient mon bras fort, mon
+ame de flamme.--Tu ne m'as pas seulement donné
+la vie, mais encore tout ce qui me rend davantage
+ton fils. Vois ce que tes coupables amours ont produit,
+puisque le ciel t'a récompensé d'un fils tel que
+moi! Je ne suis point un bâtard par mon ame, car
+cette ame, comme la tienne, abhorre tout contrôle.
+Quant au souffle de vie; ce bienfait éphémère que
+tu m'as donné, et que tu vas reprendre bientôt, je
+ne l'estimais pas plus que toi, lorsque, le casque
+relevé sur le front, à côté l'un de l'autre, nous combattions
+en précipitant nos coursiers sur les cadavres
+tombés dans la mêlée. Le passé n'est plus rien,--et
+bientôt l'avenir sera du passé. Cependant je
+voudrais qu'alors je fusse tombé sur le champ de
+bataille: car, quoique tu aies fait le malheur de ma
+mère, et que tu m'aies ravi ma propre fiancée, je
+sens que tu es encore mon père; et toute dure que
+soit ta sentence, elle n'est point injuste, quoique venant
+de toi. Engendré dans le péché, pour mourir
+dans la honte, ma vie commence et finit de même.
+Comme le père a failli, ainsi le fils a failli, et tu
+dois les punir tous deux en un seul. Mon crime
+semble le pire aux regards des hommes, mais Dieu
+jugera entre nous deux!»</p>
+
+<p>14. Il se tut--et resta debout les bras croisés
+qui firent retentir, en retombant, les fers qui les entouraient.
+Il n'y eut pas une oreille, parmi tous les
+chefs rangés dans la salle, qui ne se sentît blessée
+lorsque ces lourdes chaînes retentirent. Les grâces
+fatales de Parisina attirent bientôt tous les regards.--Pouvait-elle
+entendre ainsi son amant condamné
+à mort? J'ai dit qu'elle était là, pâle et calme, la
+cause vivante des malheurs d'Hugo: ses yeux immobiles,
+mais ouverts et hagards, ne s'étaient point
+tournés d'un côté ou de l'autre, ils ne se voilaient
+point de leurs douces paupières; mais un cercle d'un
+blanc terne se formait autour de leur orbite d'un
+bleu foncé; et elle était là debout, l'air morne et
+froid, comme si le sang se fût glacé dans ses veines.
+Mais de tems en tems une larme épaisse et lentement
+formée s'échappait des longues et noires
+paupières qui couvraient ses beaux yeux; c'était une
+chose à voir, non à entendre! et ceux qui les virent
+furent étonnés que de pareilles larmes pussent couler
+de deux yeux mortels.</p>
+
+<p>Elle voulut parler,--l'articulation imparfaite de
+ses paroles ne put sortir de sa poitrine oppressée.
+Elle parut former un sourd gémissement, comme
+si son ame se fût échappée avec sa voix. Elle se tut,--mais
+elle voulut essayer encore une fois de parler;
+alors sa voix se rompit en un long cri, et elle tomba
+comme une pierre, ou une statue renversée de sa
+base, plutôt semblable à un corps qui n'a jamais eu
+de vie,--ou à un monument de marbre représentant
+l'épouse d'Azo, qu'à cette belle et vive coupable,
+dont chaque passion était un aiguillon qui la
+poussait au crime, mais qui ne pouvait supporter sa
+honte et son désespoir. Cependant elle vivait encore--et
+elle ne fut que trop tôt arrachée à cet évanouissement
+semblable à la mort.--Sa raison était
+perdue,--tous ses sens avaient été bouleversés par
+d'intimes angoisses; et les frêles fibres de son cerveau
+(comme les cordes d'un arc, relâchées par la
+pluie, ne lancent plus que des traits égarés), ne
+produisaient plus que des pensées vagues et sans
+suite.--Le passé pour elle est une page blanche,
+l'avenir une page noire, avec quelques rayons de
+terrible clarté, qui brillent comme la foudre sur une
+route déserte lorsque les tempêtes de la nuit exhalent
+toute leur colère.</p>
+
+<p>Elle éprouvait des craintes,--elle sentit quelque
+chose de criminel peser sur son ame, comme un
+poids si lourd et si glacé, qu'elle comprit que c'était
+le crime et la honte. Elle se rappelle que la mort
+doit frapper quelqu'un,--mais qui? Elle l'a oublié:--vit-elle
+encore? Serait-ce la terre qu'elle foule
+encore sous ses pas? les cieux qu'elle aperçoit au-dessus
+de sa tête? les hommes qui l'entourent? ou
+étaient-ce des démons, ces visages sombres et sévères
+qui expriment la menace et le dédain pour une personne
+dont le seul regard, avant ce jour, les faisait
+tressaillir de bonheur? Tout était confus et inexplicable
+pour son ame en délire: chaos de craintes et
+d'espérances étranges: tantôt riant, tantôt versant
+des larmes, mais toujours délirant dans chaque extrême,
+elle lutte avec ce songe convulsif: car il
+semblait peser sur elle de tout son poids: oh! puisse-t-elle
+jamais ne connaître de réveil!</p>
+
+<p>15. Les cloches du couvent sonnent, mais lentement
+et avec un son lamentable; elles retentissent
+dans la tour grise et carrée qui répand ça et là leur
+son lugubre. Il arrive douloureusement sur le cœur!
+Écoutez! on chante l'hymne de mort,--l'hymne
+composée pour les habitans de la tombe, ou pour les
+vivans qui vont bientôt les rejoindre! C'est pour
+l'ame d'un être qui s'en va que retentit l'hymne de
+mort, et que tintent les cloches lugubres: il est près
+de la fin de sa carrière mortelle, à genoux aux pieds
+d'un moine; triste à entendre--et pénible à voir,--à
+genoux sur la terre nue et froide, avec le billot
+devant lui, et les gardes autour;--et le bourreau,
+le bras nu et prêt à frapper, examinant du
+doigt si le tranchant de la hache est aiguisé et sûr
+depuis la dernière fois qu'il en a fait usage, afin
+que le coup soit tout à la fois léger et prompt--tandis
+que la foule, dans un cercle muet, vient voir
+la tête du fils tomber par l'ordre du père.</p>
+
+<p>16. C'est une de ces heures délicieuses qui précèdent
+le coucher d'un beau soleil d'été, qui s'est
+levé pour éclairer, comme par raillerie, de ses plus
+beaux rayons, un jour si tragique. Ces rayons tombent
+à l'approche du crépuscule sur la tête condamnée
+d'Hugo, au moment où il finissait sa dernière confession
+à l'oreille du moine, et où, déplorant son
+sort dans une sainte pénitence, il se penchait pour
+entendre de sa bouche les paroles sacrées d'absolution
+qui ont le pouvoir d'effacer nos taches criminelles;
+ce fut dans ce moment que les feux du soleil
+vinrent briller sur sa tête,--dont les cheveux
+châtains retombaient en boucles pendantes à côté de
+son cou resté nu; mais plus brillans encore tombèrent
+ses rayons sur la hache qui étincelait près de
+lui avec un éclat effrayamment livide.--Oh! cette
+heure dernière était la plus amère des heures! Les
+spectateurs même les plus durs furent glacés de terreur:
+affreux était le crime, et juste la condamnation,--cependant
+ils frémirent à cette vue.</p>
+
+<p>17. Les prières dernières de ce fils perfide,--de
+cet audacieux amant, sont terminées. Les grains
+de son chapelet et ses péchés ont été tous comptés,
+ses heures sont arrivées à leurs dernières minutes;--son
+manteau lui a été enlevé, ses boucles de chevelure
+d'un brun châtain sont placées sous les ciseaux;
+c'en est fait,--elles sont tombées sous l'instrument
+fatal: l'écharpe que Parisina lui a donnée--et
+qu'il a portée jusqu'à ce moment--ne doit
+pas le suivre au tombeau; elle va lui être arrachée
+et un mouchoir couvrira ses yeux; mais non,--ce
+dernier outrage ne sera point fait à son front superbe.
+Tous ses sentimens qui paraissaient subjugués
+se réveillèrent à demi dans un profond dédain,
+lorsque les mains de l'exécuteur voulurent lui bander
+les yeux, comme s'ils n'avaient osé voir la mort
+en face. «Non!--mon sang et ma vie ne m'appartiennent
+plus, mes mains sont enchaînées,--mais
+que je meure au moins les yeux libres; frappe!»
+Et en prononçant cette dernière parole, il incline sa
+tête sur le billot; et il répéta sa dernière parole:
+«Frappe!»--et soudain la hache tomba et sa tête
+roula,--et, bouillonnant, lourd, le tronc ensanglanté
+recula; et de toutes ses veines jaillirent des
+flots de sang; ses yeux et ses lèvres s'agitèrent un
+moment, dans une rapide convulsion--et devinrent
+fixes pour toujours!</p>
+
+<p>Il mourut, comme un coupable devait mourir,
+sans parade, sans vaine ostentation; il avait fléchi
+le genou et prié avec résignation, et sans dédaigner
+le secours d'un prêtre et sans désespérer de tout
+pardon en haut. Et tandis qu'il était agenouillé devant
+le prieur, son cœur était séparé de tout sentiment
+terrestre.--Son père irrité,--son amante
+bien-aimée,--qu'étaient-ils devenus dans ce moment?
+Plus de reproches,--plus de désespoir;
+aucune pensée qui n'appartînt au ciel;--aucune
+parole qui ne fût une prière,--excepté celles qui
+s'échappèrent de sa bouche, lorsque, voyant disposer
+son cou pour recevoir la hache de l'exécuteur,
+il avait demandé à mourir les yeux non bandés, seul
+adieu qu'il fit à ceux qui l'entouraient.</p>
+
+<p>18. Muets comme les lèvres qui viennent d'être
+fermées par la mort, la poitrine de chaque spectateur
+ne pouvait respirer. Mais au loin, de l'un à
+l'autre, se communiqua un froid et électrique frisson
+au moment où la hache effrayante tomba sur la tête
+de celui dont la vie et les amours finissaient ainsi;
+et il refoula au fond des cœurs, par un son étrange,
+un gémissement prêt à s'en échapper. Mais rien,
+outre le coup de la hache sur le billot, ne troubla
+plus le silence profond, excepté un--Quel est ce
+cri qui vient fendre l'air silencieux avec un accent si
+déliramment aigu--et qui passe si soudainement?
+Ce cri, semblable à celui d'une mère privée de son
+enfant par un coup inattendu, s'élève jusqu'au ciel,
+comme celui d'une ame condamnée à d'éternelles
+souffrances. Partie des fenêtres du palais d'Azo,
+cette horrible voix perce les airs; et tous les regards
+sont tournés de ce côté. Mais on ne voit et on n'entend
+plus rien! C'était le cri d'une femme,--et jamais
+le désespoir ne s'exprima dans un accent plus délirant.
+Ceux qui l'entendirent souhaitèrent par pitié
+que ce fût le dernier de l'être qui l'avait laissé
+échapper:</p>
+
+<p>19. Hugo n'est plus; et, depuis cette heure, on
+ne vit et on n'entendit plus Parisina dans le palais,
+ni dans les bosquets du jardin. Son nom,--comme
+si elle n'eût jamais existé,--fut banni de toutes les
+lèvres, comme les mots d'indécence ou de terreur.
+Et la voix du prince Azo ne fit jamais mention de sa
+femme ou de son fils, dont aucune tombe,--aucun
+monument ne consacre le souvenir. Leurs cendres
+ne furent point bénies par la religion; du moins
+celles du chevalier qui mourut en ce jour. Mais le
+sort de Parisina demeura enseveli dans l'obscurité,
+comme la poussière cachée dans le cercueil. Se retira-t-elle
+dans un couvent pour y gagner le ciel par
+le sentier pénible de la pénitence au milieu d'années
+flétries par les remords et des larmes sans sommeil?
+succomba-t-elle par le poison ou sous le poignard,
+pour la punir de ce coupable amour qu'elle
+osa éprouver? ou, frappée dans ce moment terrible,
+mourut-elle par des tortures moins prolongées;
+comme celui qu'elle vit la tête sur le billot, en partageant
+le même sort par la main de l'exécuteur,
+qui prit en pitié sa faiblesse défaillante? Personne
+ne le sait--et on ne le saura jamais: mais quelle
+qu'ait été sa fin ici-bas, sa vie commença et finit
+dans les angoisses<a id="footnotetagp3" name="footnotetagp3"></a>
+<a href="#footnotep3"><sup class="sml">p3</sup></a>!</p>
+
+<p>20. Azo prit une autre épouse, et des fils vertueux
+grandirent à ses côtés: mais aucun d'eux ne
+fut aussi aimable et aussi vaillant que celui qui se
+consumait dans la tombe; ou, s'ils le furent,--ils
+ne le parurent pas aux yeux froids de leur père qui
+les vit croître avec indifférence, ou avec des soupirs
+étouffés: mais jamais une larme ne vint sillonner sa
+joue, jamais sourire ne vint dérider son front; et
+sur ce large front se creusèrent les rides profondes
+de la pensée, ces sillons que le dévorant passage du
+chagrin y imprime incessamment; cicatrices des
+blessures profondes qu'a laissées la lutte ardente de
+l'ame. Il n'y eut plus pour lui ni joie ni douleurs.
+Il ne lui restait plus rien ici-bas que des nuits sans
+sommeil et des jours pleins d'ennuis, une ame également
+morte au blâme comme à la louange, un
+cœur qui se fuyait lui-même et cependant ne voulait
+pas céder--ni oublier; et c'était lorsque ses sentimens
+et ses souvenirs semblaient le moins l'assiéger,
+que sa pensée était la plus intense,--qu'il sentait
+le plus vivement. La glace la plus épaisse ne peut
+durcir que la surface du fleuve;--le courant fuit
+toujours rapide au-dessous--et ne peut cesser de
+couler. L'ame d'Azo, ainsi couverte de glace à sa
+surface, était encore hantée par des pensées que la
+nature y avait implantées. Elles y étaient enracinées
+trop profondément pour s'évanouir; quoique l'on
+puisse tarir les larmes. Lorsque, s'efforçant de s'échapper,
+nous voulons leur fermer le passage, elles
+ne sont point taries;--ces larmes non versées refluent
+vers leur source et y restent plus pures, plus
+durables, invisibles, mais non glacées, et d'autant
+plus chéries, qu'elles sont moins révélées.</p>
+
+<p>Conservant encore des retours de tendresse pour
+ceux dont il avait abrégé la vie, n'ayant pas le pouvoir
+de remplir de nouveau le vide qui le désolait,
+sans espoir de rencontrer les objets de ses
+regrets là où les ames des justes jouiront de la félicité
+éternelle, convaincu de la justice du décret
+qu'il avait porté contre ceux qui avaient mérité cette
+condamnation; Azo cependant traînait une vieillesse
+malheureuse. Si les branches malades d'un
+arbre sont coupées avec soin, cet arbre en recueille
+de la vigueur et voit reverdir avec plus de force tout
+ce qui lui reste de branchage; mais si la foudre,
+dans sa fureur, consume ses tendres bourgeons, le
+tronc massif se dessèche et ne produit désormais
+plus de feuilles.</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DE PARISINA.</p>
+
+<br><br>
+<hr>
+<h2>NOTES</h2>
+
+<h3>DE PARISINA.</h3>
+<hr class="short">
+<br>
+<p class="mid"><a id="footnotep1"
+name="footnotep1"></a><a href="#footnotetagp1">
+NOTE 1.</a></p>
+
+<p>Les vers contenus dans la I<sup>re</sup> section ont été imprimés pour
+être mis en musique, il y a quelque tems; mais ils appartenaient
+au poème qui paraît maintenant, dont la plus grande
+partie fut composée avant <i>Lara</i>, et d'autres ouvrages publiés
+postérieurement à ce dernier poème.</p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotep2"
+name="footnotep2"></a><a href="#footnotetagp2">
+NOTE 2.</a></p>
+
+<p><i>Haught--haughty</i>.--</p>
+
+<p class="mid"><i>Away</i>, haught <i>man, thou art insulting me</i>.</p>
+
+<p><span class="rig">(<span class="sc">Shakspeare</span >, <i>Richard II</i>.)
+</span><br><br></p>
+
+<p>Cette note porte sur l'emploi du vieux mot <i>haught</i>.<span class="rig">
+
+(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></p>
+
+<p class="mid"><a id="footnotep3"
+name="footnotep3"></a><a href="#footnotetagp3">
+NOTE 3.</a></p>
+
+<p>«Ceci, fit diversion à une année calamiteuse pour le peuple
+de Ferrare, car il arriva dans cette ville un événement
+extrêmement tragique. Nos annales imprimées et manuscrites,
+à l'exception de l'ouvrage grossier et négligé de Sardi, et un
+autre, en ont donné la relation, de laquelle cependant on a
+rejeté plusieurs détails, spécialement le récit de Bandelli qui
+écrivit un siècle après, et qui ne s'accorde pas avec les historiens
+contemporains.</p>
+
+<p>«D'après le <i>Stella dell' assassino</i>, mentionné ci-dessus, le
+marquis, en l'année 1405, eut un fils nommé Hugo, jeune
+homme beau et franc. Parisina Malatesta, seconde femme de
+Niccolo, comme la plupart des belles-mères, le traitait avec
+peu d'affection, à la grande douleur du marquis qui l'aimait
+avec prédilection.</p>
+
+<p>«Un jour elle prit congé de son mari pour entreprendre un
+certain voyage, auquel il consentit, mais sous la condition
+qu'Hugo l'accompagnerait; car il espérait par ce moyen
+l'amener enfin à abandonner l'aversion obstinée qu'elle avait
+conçue contre lui. Son intention fut trop bien remplie, puisque
+pendant le voyage elle ne perdit pas seulement toute sa
+haine, mais elle tomba dans l'extrême opposé. Après son retour,
+le marquis ne tarda pas long-tems à apprendre ce qu'il
+en était. Il arriva un jour qu'un domestique du marquis,
+nommé Zoese, ou, comme d'autres l'appellent, Giorgio, passant
+devant les appartemens de Parisina, vit en sortir une de
+ses femmes de chambre, tout éplorée. Lui en ayant demandé
+la raison, elle lui répondit que sa maîtresse, pour quelque
+léger tort, l'avait frappée; et, donnant cours à son ressentiment,
+elle ajouta qu'elle pourrait être facilement vengée, si
+elle faisait connaître la criminelle familiarité qui existait entre
+Parisina et son beau-fils. Le domestique retint ces paroles,
+et les rapporta à son maître qui en fut tellement frappé, qu'il
+en crut à peine ses oreilles. Il s'assura du fait, hélas! trop
+clairement, le 18 mai, en regardant à travers un trou pratiqué
+dans le plafond de la chambre de sa femme. Aussitôt il
+éclata en fureur, et arrêta les deux complices avec Aldobrandino
+Rangoni de Modène, gentilhomme de Parisina,
+et aussi, dit-on, deux de ses femmes de chambre comme
+complices de ce crime. Il ordonna qu'ils fussent tous mis
+promptement à la question, disant que les juges prononçassent
+la sentence dans les formes accoutumées sur les accusés.
+Cette sentence fut la mort. Il y eut des personnes qui intercédèrent
+en faveur des condamnés, entre autres Ugocciono
+Contrario, qui avait tout pouvoir sur l'esprit de Niccolo, et
+son ministre âgé et dévoué, Alberto dal Sale. Tous les deux,
+en versant des larmes et à genoux devant le marquis, implorèrent
+sa pitié, ajoutant toutes les raisons qui leur étaient
+suggérées pour qu'il épargnât les coupables, en outre des
+motifs d'honneur et de décence qui devaient l'engager à cacher
+au public une si scandaleuse action. Mais sa colère le
+rendit inflexible, et il commanda à l'instant que la sentence
+fût mise à exécution.</p>
+
+<p>«Ce fut alors dans les prisons du château, et précisément
+dans ces effrayans donjons que l'on voit encore maintenant,
+sous la chambre appelée Aurora, au pied de la Tour du Lion,
+en haut de la rue Giovecca, que, dans la nuit du 22 mai,
+furent décapités, d'abord Hugo, et ensuite Parisina. Zoese,
+celui qui l'avait accusée, conduisit cette dernière par le bras
+au lieu du supplice. Elle s'imagina, tout le tems, qu'on allait
+la jeter dans un puits; et elle demandait à chaque pas si elle
+n'était pas encore arrivée à l'endroit qui lui était destiné.
+Il lui fut répondu que le châtiment qui l'attendait était celui
+de la hache. Elle demanda ce qu'était devenu Hugo, et elle
+reçut pour réponse qu'il était déjà décapité. A ces paroles elle
+poussa un profond soupir, et s'écria: «Alors, maintenant,
+je ne désire pas conserver la vie!» Étant arrivée près du
+billot, elle arracha de ses propres mains tous ses ornemens;
+et enveloppant sa tête d'un mouchoir, elle la présenta au coup
+fatal qui termina cette cruelle scène. Rangoni et les deux
+amans, selon deux calendriers de la Bibliothèque de Saint-François,
+furent ensevelis dans le cimetière de ce couvent.
+Rien n'est connu concernant les femmes.</p>
+
+<p>«Le marquis veilla pendant toute cette nuit terrible; et,
+comme il marchait de côté et d'autre, il demanda au capitaine
+du château si Hugo était déjà décapité. Il lui répondit
+que oui. Il se livra alors aux lamentations les plus désespérées,
+en s'écriant: «Oh! que ne suis-je mort moi-même
+avant d'avoir été emporté à faire exécuter ainsi mon cher
+Hugo!» Et rongeant alors avec ses dents une canne qu'il
+avait à la main, il passa le reste de la nuit dans les soupirs
+et les larmes, en appelant souvent son cher Hugo. Le jour
+suivant, se rappelant qu'il était nécessaire de se justifier publiquement,
+en voyant que la chose ne pouvait pas rester secrète,
+il ordonna que le récit en fût écrit sur le papier, et
+envoyé dans toutes les cours d'Italie.</p>
+
+<p>«En recevant cette communication, le doge de Venise,
+Francesco Foscari, donna des ordres, sans en publier les raisons,
+pour que l'on différât les préparatifs du tournoi qui,
+sous les auspices du marquis, et aux dépens de la cité de Padoue,
+était sur le point d'avoir lieu, dans la place Saint-Marc,
+afin de célébrer son avénement à la chaire ducale.</p>
+
+<p>«Le marquis, en outre de ce qui avait été déjà fait, ordonna,
+par un inconcevable excès de vengeance, que, autant
+qu'il y aurait de femmes mariées qu'il saurait être infidèles
+comme sa femme Parisina, elles fussent, comme elle, décapitées.
+Parmi celles-ci, Barbarina, ou, comme d'autres l'appellent,
+Laodamia Romei, femme du juge de cour, subit
+cette sentence, à la place accoutumée de l'exécution, c'est-à-dire
+dans le quartier de Saint-Jacques, à l'opposé de la
+forteresse actuelle, au-delà de celui de Saint-Paul. On ne peut
+dire combien ces procédés parurent étranges dans un prince
+qui; en considérant son propre caractère, avait été, à ce
+qu'il paraît, beaucoup plus indulgent dans des cas semblables.
+Il s'en trouva, cependant, qui ne manquèrent pas de
+l'en féliciter.»<span class="rig">
+(<span class="sc">Frizzi</span >.--<i>Histoire de Ferrure</i>.)</span><br><br></p>
+
+<p>Nous ferons suivre cette note d'un extrait du <i>Globe</i> sur la
+découverte d'une <i>Nouvelle</i> italienne très-ressemblante à <i>Parisina</i>,
+et d'où le critique pense que Byron a pu puiser le
+sujet de ce poème. Sans adopter cette supposition, il paraîtra
+néanmoins curieux de comparer le poème de Byron avec l'analyse
+suivante de la <i>Nouvelle</i> italienne.<span class="rig">
+
+(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></p>
+
+<hr class="short">
+
+<h3>LE SUJET DE PARISINA</h3>
+
+<h5>TRAITÉ PAR UN AUTEUR ITALIEN DU SEIZIÈME SIÈCLE.</h5>
+
+<hr class="short">
+
+<p>«On nous communique une <i>Nouvelle</i> italienne du seizième
+siècle, d'un auteur oublié, et où se retrouvent les données
+principales et quelques-uns des détails du poème de <i>Parisina</i>,
+l'un des plus remarquables, comme l'on sait, de Lord Byron.
+Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en leur offrant quelques
+traits d'un parallèle qui nous a paru curieux. M. Rabbe<a id="footnotetagn8" name="footnotetagn8"></a>
+<a href="#footnoten8"><sup class="sml">n8</sup></a>,
+à qui nous devons cette intéressante communication, se propose
+de publier incessamment une collection de <i>Nouvelles</i> dont
+celle-ci fait partie; et alors chacun pourra, avec les pièces
+sous les yeux, juger en toute connaissance de cause, si l'on
+ne pourrait pas au moins reprocher à Lord Byron une simple
+réticence, lorsqu'il assure avoir pris le sujet de <i>Parisina</i> dans
+les <i>Mélanges historiques</i> de Gibbon<a id="footnotetagn9" name="footnotetagn9"></a>
+<a href="#footnoten9"><sup class="sml">n9</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten8"
+name="footnoten8"><b>Note n8: </b></a><a href="#footnotetagn8">
+(retour) </a> M. Rabbe a été enlevé aux lettres, qu'il honorait par son caractère et
+ses talens, avant d'avoir fait cette publication.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoten9"
+name="footnoten9"><b>Note n9: </b></a><a href="#footnotetagn9">
+(retour) </a> Il paraît très-probable que Byron n'en à pas eu connaissance; sa
+franchise sur ses emprunts littéraires ne permet guère d'en douter. D'ailleurs
+la note qui précède, tirée de l'historien italien Frizzi, explique
+suffisamment l'origine de ce poème.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>«Le fond du poème de Lord Byron et de la <i>Nouvelle</i> de
+l'auteur italien n'est autre que l'antique fable de Phèdre:
+c'est l'amour incestueux d'un jeune homme pour sa belle-mère.
+Dans Lord Byron et dans le romancier italien, l'Hippolyte
+succombe, et ne cesse pas d'être intéressant malgré sa
+chute. La catastrophe de ses amours est, dans l'un et l'autre,
+terrible et attendrissante; or la difficulté était bien plus grande
+pour les deux auteurs romantiques que pour le classique français,
+Racine, qui fit Hippolyte innocent et vertueux. Byron
+a supposé, pour triompher plus facilement de cette difficulté,
+que son héros, enfant illégitime, et enfant d'une mère qui
+avait été malheureuse, devait à son père moins de tendresse
+que de haine et de ressentiment. L'auteur italien n'a pas pris
+plus de précaution à cet égard que s'il racontait une histoire
+véritable. Il ne prépare d'excuse aux jeunes amans que dans
+le rapport de leurs âges, la conformité de leurs goûts et l'égalité
+de leurs charmes, opposés à la froide sévérité d'un mari
+et d'un père dont l'âge a déjà glacé les sens. La scène s'ouvre,
+dans le poète anglais, par un rendez-vous à la faveur
+des ombres de la nuit, et où les deux jeunes gens, livrés aux
+plus doux transports, pressentent, en se séparant, que c'est
+pour la dernière fois qu'ils viennent d'être heureux.</p>
+
+<p>«L'auteur italien n'aborde pas son sujet au milieu de l'action.
+Il peint la naissance d'un amour criminel, les combats
+de la vertu dans deux cœurs formés pour elle, et enfin sa
+défaite. Consumé d'une passion qu'il n'ose avouer pour la
+femme de son père, Sergio tombe malade; il est au lit de la
+mort, on désespère de lui; et Conrad ayant inutilement interrogé
+son fils sur la cause cachée de son mal, s'abandonne
+à toute la douleur d'un cœur véritablement paternel. Une
+vieille nourrice sort, fondant en larmes, de la chambre du
+malade, et vient dire à Tibérie: «C'en est fait de Sergio; il
+meurt, et il veut mourir: voilà qu'il refuse toute nourriture.»
+Alors Tibérie lui dit: «Donne-moi ce que tu tiens;
+je vais le lui présenter moi-même: peut-être serai-je plus
+heureuse que toi.» Et, prenant le vase, elle l'approche de
+Sergio mourant, lui parle avec douceur, le prie de manger un
+peu pour l'amour d'elle, et porte à ses lèvres une cuillerée
+du breuvage.</p>
+
+<p>«Les soins et les douces paroles de Tibérie ont un plein
+succès. Sergîo recouvre la santé, la fraîcheur et l'incarnat de
+la jeunesse brillent de nouveau sur ses joues. Conrad remercie
+mille fois son épouse, et célèbre par des fêtes splendides la
+convalescence de son fils. C'est au milieu de ces fêtes que le
+drame se noue fortement. Les deux jeunes gens s'y parlent
+avec moins de contrainte; leur mutuelle passion qu'ils n'osent
+s'avouer redouble de force, et devient invincible comme la
+destinée. «Malheureuse, s'écrie Tibérie en pleurant sur elle-même,
+tu as cherché le bonheur de celui qui fait aujourd'hui
+ton supplice; tu as guéri celui qui te rend aujourd'hui
+malade; enfin tu as ressuscité celui qui te fait mourir!» On
+pourra trouver que le goût italien du tems est un peu trop
+prononcé dans ces antithèses; mais ce défaut s'efface dans
+l'original, grâce à des détails qui ont tout le charme d'une
+exquise naïveté.</p>
+
+<p>«Un jour que Sergio témoignait sa reconnaissance à Tibérie,
+de la manière la plus passionnée, et qu'il lui disait:
+<i>Tibérie! je mourrais mille fois pour vous</i>! elle voulut répondre
+à ces tendres sermens; mais soit allégresse, soit
+douleur, crainte ou espérance, plaisir ou peine, la voix lui
+manqua, et elle devint aussi immobile qu'un marbre: ses
+yeux parlèrent au défaut de sa langue, et versèrent un torrent
+de larmes. Sergio, surpris et attendri, se mit à pleurer
+avec elle; puis, prenant son voile, il en essuie ses joues colorées,
+et la conjure de lui découvrir la cause de sa peine.
+Tibérie, voyant ses pleurs et sa tendresse, revient à elle,
+«s'enhardit, lui avoue son amour, et le prie à mains jointes
+d'avoir pitié d'elle, et de ne pas abuser de sa faiblesse et
+de son âge.»</p>
+
+<p>«Mais Sergio n'entendit pas ces supplications de la pudeur
+mourante, et profita de l'occasion que lui offraient l'amour et
+la fortune. Dès lors il pénétra toutes les nuits dans l'appartement
+de Tibérie. Rien ne révélait aux yeux de Conrad ce
+commerce criminel protégé par le mystère le plus profond.</p>
+
+<p>«Tous ces détails de passion sont supprimés dans <i>Parisina</i>.
+Elle passe des bras de son amant dans la couche conjugale,
+s'endort troublée sur le sein des son époux qui veille,
+et pendant son sommeil agité, le nom chéri d'Hugo s'échappe
+de sa bouche, et la fait découvrir.</p>
+
+<p>«Dans l'auteur italien, elle se révèle par une autre circonstance.
+Des détails qui appartiennent au genre comique
+s'y glissent à travers l'émotion sérieuse de la narration. Ainsi,
+il est dit que Conrad ne visitait sa jeune épouse que le matin,
+ayant appris des médecins que c'est l'heure où les plaisirs de
+l'amour préjudicient le moins à la santé des hommes d'un
+certain âge. Un jour Conrad se présente à la porte de Tibérie
+bien avant l'heure où il avait coutume d'y venir. Surpris de
+trouver la porte fermée au verrou, il heurte avec force, et
+les deux amans s'éveillent épouvantés. Sergio fuit, et descend
+par la croisée dans la galerie qui le conduisait chaque soir
+dans les bras de sa maîtresse; mais, en fuyant, l'infortuné
+laisse des traces irrécusables de sa présence.</p>
+
+<p>«Conrad, dont les soupçons ont été éveillés par la manière
+inusitée dont la porte était close, observe sa pâle et tremblante
+épouse. Le désordre de ses sens et l'embarras de ses réponses
+suffisaient pour la perdre; mais, pour mieux s'assurer de la
+vérité, Conrad, comme sans dessein, lui pose la main sur le
+cœur: un battement précipité ne lui laisse plus aucun doute.
+Alors, jetant ses regards tout autour de la chambre, il aperçoit,
+à la lueur de la lampe qui veille, un petit bonnet de drap rouge
+avec un cordonnet d'or, qu'il reconnaît pour appartenir à son
+fils, et que celui-ci avait oublié en se sauvant. Cependant il
+feint de s'endormir; et, en affectant le calme le plus parfait,
+il dissipe la crainte dans l'ame de la trop crédule Tibérie.</p>
+
+<p>«Dans la scène que nous venons de mettre sous les yeux
+du lecteur, tout est mieux gradué, il faut en convenir, et
+plus vraisemblable que dans <i>Parisina</i>. Ce n'est point sur un
+mot échappé dans un rêve que le père outragé envoie sa
+femme et son fils à la mort. Ici, il y a de quoi être convaincu;
+car après avoir, sur de si positifs indices, guetté les deux
+amans, il vient, suivi de gardes et de bourreaux, les surprendre
+dans les bras l'un de l'autre. Le Hugo de Lord Byron,
+au moment de mourir, développe un fier et indomptable caractère.
+Il y a un assez long dialogue entre le père et le
+fils, etc. L'auteur italien marche avec beaucoup plus de rapidité
+au dénouement final. Dans son récit, les deux infortunés
+amans, accablés, ne songent ni à discourir ni à récriminer;
+ils demandent leur grâce à un père irrité et terrible, qui ne
+les entend pas. En effet, Conrad, ivre de fureur et de rage,
+les fait punir en sa présence même d'un supplice affreux.
+L'Italien laisse bien loin derrière lui le poète anglais pour
+l'énergie et l'horrible vérité de cette peinture. Mais au milieu
+de ce luxe sanglant de férocité, il y a des traits d'un pathétique
+qui déchire l'ame; et c'est pourquoi nous ne craindrons
+pas de citer encore ce morceau de la fin:</p>
+
+<p>«Dès qu'on fut arrivé à la galerie, on posa une échelle
+sous la fenêtre qui donnait dans l'antichambre de la princesse.
+Conrad y monta le premier, ensuite le capitaine et
+le reste de leurs gens. Ils courent dans la chambre avec des
+torches et des lanternes à la main. Comme les deux amans
+étaient endormis dans les bras l'un de l'autre, le vieillard
+entra sans être entendu. Furieux, il va droit au lit, suivi
+de son escorte; et du même mouvement, tirant rideau et
+couverture, il s'écrie d'une voix tonnante: <i>Voilà donc
+l'honneur que me font mon fils et ma femme! Que la vengeance
+soit terrible</i>!</p>
+
+<p>«Sergio et Tibérie, s'éveillant en sursaut au milieu de ces
+torches qui n'éclairaient que des figures menaçantes et les
+transports d'un père outragé, demeurèrent immobiles d'étonnement
+et d'effroi; à peine respiraient-ils. <i>Allons</i>, dit
+Conrad aux archers, <i>liez les pieds et les mains à ces deux
+misérables; hâtez-vous</i>. Cela fait, se tournant vers le bourreau
+qu'il avait amené: <i>A toi</i>, dit-il. Le bourreau s'avance,
+crève les yeux à Sergio, et lui arrache la langue avec des
+tenailles, au moment où il exprimait encore des paroles
+de repentir et de supplication; on lui coupe ensuite les
+mains et les pieds. A cet affreux spectacle, Tibérie perd
+l'usage de ses sens. Conrad, dont la soif de vengeance n'était
+pas assouvie, la ranime lui-même, et puis il la fait
+mutiler de la même manière qu'il vient de faire mutiler son
+fils. On jette ensemble les deux infortunés dans le lit où ils
+avaient été surpris. <i>Mourez</i>, leur dit-il, <i>mourez en proie
+au désespoir, dans ce même lit où vous avez vécu dans les
+délices, pour me trahir et me déshonorer</i>. A ces mots, il
+sortit avec tout le monde, referma la porte de la chambre,
+et se mit à se promener ça et là dans la salle, le cœur si
+endurci par cette fièvre de férocité, qu'il ne lui restait pas
+le moindre sentiment humain. Cependant ceux qui l'environnaient
+détestaient une justice si rigoureuse, et les bourreaux
+eux-mêmes étaient effrayés de l'horrible vengeance
+dont ils avaient été les ministres.</p>
+
+<p>«Les deux amans infortunés, sans langues, sans yeux,
+sans mains et sans pieds, et perdant à la fois leur sang
+par sept parties différentes de leurs corps, touchaient à leur
+moment suprême. Cependant, aux dernières paroles de
+Conrad, et en entendant fermer la porte, ils s'étaient rapprochés
+à tâtons; et s'étant embrassés avec le reste de leurs
+bras, ils unirent leurs bouches, se serrèrent le plus qu'ils
+purent, et, dans cette sanglante et terrible étreinte, attendirent
+le dernier soupir.»</p>
+
+<p>«Ce drame accablant est achevé, complété par le peuple
+indigné au bruit de cet excès de vengeance, qui vient en furie
+briser les portes du palais, massacrer les gardes, et traîner
+Conrad au supplice.</p>
+
+<p>«De partout on avait investi le palais, et le peuple transporté
+criait: <i>Qu'il meure! qu'il meure, le cruel tyran! Au
+poteau! au gibet, le barbare</i>! Conrad, saisi dans l'asile où
+il avait essayé de se cacher, voulut inutilement exprimer
+un tardif repentir. Comme poussés à la vengeance par la
+justice divine, ils lui déchirèrent le visage, lui arrachèrent
+la barbe, et, attaché à un poteau sur la place publique, il
+fut lapidé par le peuple. Mis à mort, écrasé sous une nuée
+de pierres, il n'avait rien conservé de la figure humaine.
+Hommes, enfans, vieillards, c'était à qui l'accablerait; et
+enfin, il fut, pour ainsi dire, enseveli sous une montagne
+de pierres entassées. Après cette vengeance, on se rendit
+au palais, d'où l'on fit transporter les deux malheureux dans
+un tombeau, avec toute la pompe accoutumée. Le lendemain,
+les plus anciens citoyens s'étant assemblés prirent
+les mesures les plus sages pour le gouvernement du pays
+qui demeurait sans maître, et ils transformèrent leur principauté
+en une république qui subsista long-tems.»<span class="rig">
+(Extrait du <i>Globe</i> du 10 novembre 1825.)</span><br><br></p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DES NOTES DE PARISINA.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h1>LAMENTATION</h1>
+
+<h2>DU TASSE.</h2>
+
+<br><br><br>
+<hr>
+<h2>AVERTISSEMENT.</h2>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>A Ferrare (dans la Bibliothèque) sont conservés
+les manuscrits originaux de la <i>Jérusalem</i>
+du Tasse et du <i>Pastor fido</i> de Guarini, avec des
+lettres du Tasse, dont l'une est intitulée: <i>Titien
+à Aristote</i>. On voit aussi dans cette ville
+l'écritoire et la chaise, la tombe et la maison de
+ce dernier. Mais comme l'infortune inspire un
+grand intérêt à la postérité, et peu ou point
+à ses contemporains, la cellule où le Tasse fut
+emprisonné dans l'hôpital de Sainte-Anne attire
+plus l'attention que la résidence ou le monument
+élevé par l'Arioste,--au moins elle produit
+cet effet sur moi. Il y a deux inscriptions,
+l'une sur la porte extérieure, la seconde sur les
+murs de la cellule elle-même, invitant, non pas
+nécessairement, l'étonnement et l'indignation
+du spectateur. Ferrare est déchue, et a beaucoup
+perdu de sa population; le château existe
+encore en entier, et j'ai vu la cour où Parisina
+et Hugo furent décapités, selon les <i>Annales</i> de
+Gibbon.</p><br><br><br>
+
+<hr>
+<h1>LAMENTATION</h1>
+
+<h2>DU TASSE.</h2>
+
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>1. Longues années!--Elles mettent à l'épreuve des
+souffrances le corps fragile et l'esprit d'aigle d'un
+enfant de la poésie.--Longues années d'outrages!
+calomnie et persécutions, folie supposée, solitude
+emprisonnée, et le cancer dévorant de l'ame dans sa
+forme la plus redoutable, lorsque la soif impatiente
+de la lumière et de l'air dessèche le cœur; et que la
+grille de fer abhorrée, souillant les rayons du soleil
+de son ombre hideuse, pénètre, par cette ombre, à
+travers la prunelle frémissante de l'œil, jusque dans
+le cerveau, en y portant un brûlant sentiment de
+pesanteur et de peine; quand, dénué de tout, la
+captivité déployée est là debout, raillant à travers la
+porte jamais ouverte, qui ne laisse rien passer à
+travers ses barreaux, excepté un peu de jour, et une
+nourriture dégoûtante que j'ai mangée seul, jusqu'à
+ce qu'elle eût perdu son amertume insociale.
+Je dois vivre comme une bête de proie, dînant
+tristement seul, étendu dans le caveau qui est mon
+seul lieu de repos<a id="footnotetagloc30" name="footnotetagloc30"></a>
+<a href="#footnoteloc30"><sup class="sml">loc30</sup></a>, et--peut-être--mon tombeau.
+Tout cela m'a quelque peu abattu; mais je n'y
+succomberai pas, je le supporterai. Je ne me courbe
+pas sous le désespoir; car j'ai lutté avec mon agonie,
+et me suis donné des ailes pour m'envoler loin
+de l'enceinte étroite des murs de mon cachot, et j'ai
+délivré le saint sépulcre de l'esclavage, et je me suis
+réjoui parmi des hommes et des êtres divins, et j'ai
+porté ma pensée dans la Palestine, en mémoire de
+la guerre sacrée entreprise à l'honneur du Dieu qui
+a passé sur la terre et qui est maintenant dans le
+ciel; car il a donné de la force à mon cœur et à
+mes membres. Afin que je puisse être pardonné
+pour les souffrances que j'éprouve, j'ai employé le
+tems de ma pénitence à rappeler comment le saint
+sépulcre de Jérusalem fut conquis, et comment il
+fut adoré.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc30"
+name="footnoteloc30"><b>Note loc30: </b></a><a href="#footnotetagloc30">
+(retour) </a> <i>Which is my lair</i>.</blockquote>
+
+<p>2. Mais cette œuvre est accomplie,--ma tâche
+heureuse est finie; j'ai perdu cet ami qui m'a soutenu
+pendant de longues années! Si je dois souiller
+ta dernière page avec mes larmes, sache que mes
+peines ne m'ont encore fait arracher aucune de tes
+pages. Mais toi, ma jeune création! l'enfant de mon
+ame! qui venais toujours jouer et sourire autour de
+moi, et me faisais sortir de moi-même pour jouir
+des délices de ta vue; hélas! tu n'es plus!--et avec
+toi a disparu mon bonheur. Cette dernière blessure
+portée à un roseau brisé me fait verser des larmes
+de sang. Hélas! tu es terminé!--Que me reste-t-il
+maintenant? Je n'ai que des angoisses à éprouver;--et
+dans l'avenir? j'ignore ma destinée;--mais
+je trouverai, dans l'énergie naturelle de mon ame,
+la force de tout supporter. Je n'ai pas succombé,
+parce que je n'ai pas de remords ni motif d'en avoir.
+Ils m'appellent insensé--et pourquoi! Oh! Léonore!
+ne leur répliqueras-tu pas? Mon cœur, en
+effet, était possédé d'un sentiment délirant pour élever
+mon amour aussi haut que tu es placée; mais encore
+ma frénésie n'appartenait pas à mon esprit.
+J'ai connu mon erreur, et j'en supporte la peine.
+Parce que tu es belle et que je n'ai pas été aveugle,
+voilà le crime qui m'a retranché du sein de l'humanité.
+Mais qu'ils agissent, qu'ils me torturent à leur
+volonté, mon cœur ne fera que reproduire davantage
+ton image. L'amour heureux peut abandonner
+l'objet de son affection; les amans malheureux sont
+les amans fidèles. C'est leur destin de voir tous leurs
+sentimens se fortifier au lieu de décroître; et chaque
+passion se concentre dans une seule, comme les
+fleuves rapides vont se confondre tous dans l'océan;
+mais le nôtre est incommensurable et n'a pas de
+rivage.</p>
+
+<p>3. Au-dessus de moi, écoutez! le long cri maniaque
+d'ames et de corps dans la captivité! Écoutez
+les coups de fouet et les hurlemens croissans, et les
+blasphèmes à moitié inarticulés! Il y a là des êtres
+pires que des fous frénétiques, quelques hommes
+dont l'esprit est égaré par une intolérable douleur;
+et sombre est la lumière qui leur est laissée avec d'inutiles
+tortures, ainsi que le veut leur tyran pour
+satisfaire sa volupté du mal. Je suis jeté parmi eux
+et parmi leurs victimes; c'est au milieu de ces soupirs
+et de ces cris que j'ai passé de longues années;
+c'est au milieu de soupirs et de cris semblables que
+doit se terminer ma vie. Qu'il en soit ainsi;--car
+alors je pourrai reposer dans la tombe.</p>
+
+<p>4. J'ai souffert patiemment jusqu'ici, je supporterai
+encore patiemment mes souffrances: j'ai oublié
+la moitié de ce que je voulais oublier; mais si j'étais
+rendu à la vie,--oh! mon destin serait-il d'être
+oublieux comme je suis maintenant oublié?--N'éprouverais-je
+pas de ressentimens contre ceux qui
+m'ont retenu dans cette vaste demeure de lépreux et
+des nombreuses douleurs? Là où le rire n'est point
+joyeux, où la pensée ne sort point de l'ame, où les
+paroles n'appartiennent pas au langage des hommes,
+où les hommes mêmes n'appartiennent pas à l'humanité,
+où les cris répondent aux malédictions, les
+gémissemens aux coups, et où chacun est torturé
+dans son cachot séparé;--car nous sommes jetés
+en foule dans nos solitudes<a id="footnotetagloc31" name="footnotetagloc31"></a>
+<a href="#footnoteloc31"><sup class="sml">loc31</sup></a>; séparés l'un de l'autre
+par des murs épais, qui répètent par l'écho les cris
+de la folie dans sa loquacité étrange;--tandis que
+chacun peut les entendre, personne ne fait attention
+à l'appel de son voisin,--personne! excepté un
+homme, le plus malheureux de tous, qui n'était
+point fait pour être le compagnon de ces insensés,
+ni pour être enfermé entre la folie et le malheur.
+N'éprouverai-je pas de ressentimens contre ceux qui
+m'ont jeté dans cette prison? qui m'ont avili dans
+l'esprit des hommes, en me refusant l'usage du mien,
+en flétrissant ma vie au milieu de sa carrière, en représentant
+mes paroles comme choses à éviter et à
+craindre? Ne leur ferai-je pas payer ces angoisses,
+et ne leur apprendrai-je pas les gémissemens étouffés
+de la douleur? Les efforts à faire pour rester
+calme, et la froide détresse qui détruit notre contentement
+stoïque? Non!--trop fier pour être vindicatif--j'ai
+pardonné les insultes de la princesse,
+et je voudrais mourir. Oui, sœur de mon souverain!
+pour toi je dissipe toute l'amertume de mon cœur;
+elle ne peut habiter où règne <i>ton</i> image. Les haines
+de ton frère,--je ne les maudis point; tu n'as pas
+pitié de moi,--mais je ne puis t'oublier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc31"
+name="footnoteloc31"><b>Note loc31: </b></a><a href="#footnotetagloc31">
+(retour) </a> <i>For we are crowded in our solitudes</i>.</blockquote>
+
+<p>5. Réfléchis sur un amour qui ne connaît pas le
+désespoir, mais dont toutes les affections non éteintes
+font encore son plus grand bonheur: vives et profondes,
+qu'elles demeurent encore dans mon cœur
+fermé et silencieux, comme la foudre accumulée habite
+dans son nuage, enveloppée de son noir et roulant
+linceul, jusqu'à ce qu'elle éclate,--et que le
+dard éthéré frappe au loin: ainsi au choc électrique
+de ton nom, la pensée ardente éclate en moi,
+et pour un moment toute autre pensée que la tienne
+disparaît;--elles ne sont plus,--je suis le même
+pour toi. Et cependant mon amour se fortifie sans
+ambition; je connaissais ta naissance, la mienne, et
+je savais qu'une princesse n'était point la compagne
+d'amour d'un poète. Je ne confiais point cet amour,
+je ne le murmurais point; il se suffisait à lui-même,
+il était à lui-même sa propre récompense; et si mes
+yeux l'ont révélé, hélas! ils ont été bien punis par
+le silence et la froideur des tiens, et cependant je ne
+me plains pas. Tu étais pour moi un reliquaire de
+cristal, adoré à une sainte distance, et dont je baisais
+respectueusement le parvis sacré qui l'entourait.
+Non pas parce que tu étais une princesse, mais
+parce que l'amour t'avait parée d'une auréole de
+gloire, et avait revêtu tes traits d'une beauté qui
+frappait d'étonnement,--oh! non pas d'étonnement,--mais
+d'une crainte respectueuse comme celle
+qu'inspire le Très-Haut; et dans cette douce sévérité
+il y avait quelque chose qui surpassait toutes
+les tendresses.--Je ne sais pas pourquoi--ton
+génie maîtrisait le mien;--mon étoile est encore
+devant toi:--s'il était présomptueux d'aimer ainsi
+sans espérance, cette triste fatalité m'a coûté cher.
+Mais par cela même tu m'es encore plus chère, et je
+passerais ma vie avec contentement, dans ce cachot
+qui me torture,--seulement pour l'amour de <i>toi</i>.
+L'amour, qui m'a visité dans mes chaînes, en a à
+moitié allégé la pesanteur; et pour le reste, quoiqu'elles
+soient encore pesantes, il me prête de la
+force pour les soutenir. Il te contemple avec un
+cœur tout entier à toi, et surmonte l'intensité de
+la douleur.</p>
+
+<p>6. Cela n'est pas étonnant:--depuis ma naissance
+mon ame fut enivrée d'amour; cet amour a pénétré
+et s'est mêlé à tous les objets que j'ai vus sur
+la terre. Je faisais des idoles de ces objets inanimés,
+et des fleurs solitaires et sauvages, des rochers où
+elles croissaient, un paradis sous les arbres balancés
+duquel je me reposais à l'ombre, en y rêvant
+des heures sans nombre, quoique je fusse toujours
+grondé pour de semblables absences; et les sages
+secouaient leurs têtes blanches sur moi, et disaient
+que des hommes exaltés comme moi étaient fous, et
+qu'un gueux d'enfant comme moi finirait mal, et que
+la seule leçon que je méritasse était le fouet; et alors
+ils me frappaient, et je ne pleurais pas, mais je les
+maudissais dans mon cœur; et je retournais dans ma
+solitude cachée pour pleurer seul, et pour rêver de
+nouveau des visions qui naissent sans être livré au
+sommeil. Avec les années, mon cœur commença à
+palpiter de sentimens d'un trouble étrange, et d'une
+peine douce. Mon cœur tout entier s'exhalait dans
+un seul besoin, mais errant et indéfini, jusqu'au
+jour où je trouvai l'objet que je cherchais,--et qui
+était toi. Dès lors tout mon être fut absorbé en toi;
+--le monde avait disparu;--tu avais dans mon
+cœur annihilé la terre!</p>
+
+<p>7. J'aimai plus encore la solitude;--mais je ne
+pensais guère à passer je ne sais quel tems de ma vie
+éloigné de toute communauté avec l'existence, excepté
+celle des maniaques et de leur tyran, à être leur
+compagnon bien des années avant que mon corps,
+comme les leurs, ait été livré aux vers de la tombe.
+Mais qui m'a vu en proie au désespoir, ou qui m'a
+entendu dans le délire? Peut-être, dans un semblable
+cachot, souffrons-nous plus que le matelot
+naufragé sur son rivage désert. Le monde est tout
+entier devant lui.--Le <i>mien</i> est <i>ici</i>, dans un espace
+à peine double de celui qu'ils seront obligés d'accorder
+à mon cercueil. Bien qu'<i>il</i> doive mourir, il
+peut élever les yeux, et, d'un regard mourant, accuser
+le ciel.--Je n'élèverai point les miens pour
+une semblable plainte, quoiqu'ils soient couverts par
+la voûte de mon cachot.</p>
+
+<p>8. Cependant j'éprouve de tems en tems que mon
+esprit s'affaiblit, mais avec le sentiment de sa décadence.--Je
+vois des lumières inaccoutumées
+briller sur les murs de ma prison, et un démon
+étrange, qui me vexe par des tours d'escamoteur
+et de petits tourmens accompagnés du sentiment de
+l'homme heureux et libre. Mais ce qui est le plus
+affreux pour celui qui a ainsi long-tems souffert,
+c'est la maladie du cœur, la petitesse du lieu qui
+l'enferme, et tout ce qui peut être supporté sans
+mourir, ou qui peut avilir l'ame. Je pense que mes
+ennemis n'ont été que l'homme; mais des esprits
+ont pu se liguer avec lui:--toute la terre m'abandonne,--le
+ciel m'oublie;--dans l'impuissance
+de me défendre, les pouvoirs du mal peuvent, la
+chose est possible, me tenter encore, et prévaloir
+contre la créature accablée qu'ils assaillent. Pourquoi
+mon esprit est-il éprouvé dans cette fournaise
+comme l'acier? parce que j'ai aimé, parce que j'ai
+aimé ce que je ne devais pas aimer, et que j'ai vu
+ce qui était plus ou moins que mortel et que moi.</p>
+
+<p>9. J'ai été autrefois très-prompt à sentir--ce n'est
+plus.--Mes cicatrices sont durcies, car autrement
+j'aurais déjà brisé mon cerveau contre ces barreaux
+de fer, en voyant le soleil briller à travers comme
+par moquerie.--Si je supporte et si j'ai supporté
+ce que j'ai raconté, et tout ce qui n'a pas de paroles
+pour s'exprimer, c'est parce que je ne voulais pas
+mourir et sanctionner par un suicide le stupide
+mensonge qui m'enchaîne ici, imprimer profondément,
+par la flétrissure de la honte, la folie dans
+ma mémoire, et rechercher la compassion pour un
+nom flétri, en scellant la sentence que mes ennemis
+ont portée contre moi. Non--ce nom sera immortel!--et
+je fais de mon cachot actuel un temple pour
+l'avenir que les nations viendront visiter en mon
+honneur; tandis que toi, Ferrare! lorsque tes ducs
+souverains ne seront plus avec toi, tu tomberas en
+ruines, tes palais écroulés seront déserts, la couronne
+d'un poète sera ta propre couronne, le cachot
+d'un poète ton monument le plus célèbre, aux yeux
+de l'étranger qui contemplera tes murs dépeuplés.
+Et toi, Léonore! toi--qui fus honteuse de ce qu'un
+homme comme moi ait pu t'aimer,--qui rougis
+d'entendre que tu pouvais être chère à un cœur qui
+ne fut point celui d'un monarque; va! dis à ton
+frère que mon cœur, indompté par le malheur, les
+années, la lassitude--et peut-être par la flétrissure
+qu'il m'a imputée--et la longue infection d'une
+caverne comme celle-ci, où l'esprit est livré à la
+même pourriture que les habitans de l'abîme, t'adore
+encore;--et ajoute--que lorsque les tours
+et les créneaux qui gardent ses heures joyeuses de
+banquet, de danse, de fête, de débauche, seront
+oubliés ou laissés dans un honteux abandon,--ce
+cachot sera un lieu consacré! Mais toi,--quand
+toute cette magie de la naissance et de la beauté, qui
+t'entoure, sera dissipée,--tu auras encore la moitié
+du laurier qui ombragera ma tombe. Nul pouvoir
+dans la mort ne pourra séparer nos noms, comme
+aucun dans la vie ne peut t'arracher de mon cœur.
+Oui, Léonore! ce sera notre destin d'être unis pour
+toujours;--mais il sera trop tard!</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DE LA LAMENTATION DU TASSE.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h2>POÉSIES INÉDITES</h2>
+
+<h1>DE LORD BYRON.</h1>
+
+<br><br><br>
+<hr>
+<h2>AVERTISSEMENT</h2>
+
+<h4>DES ÉDITEURS.</h4>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>Les poésies qui suivent ont été publiées dans
+la dernière édition donnée par les frères Galignani
+à Paris. C'était pour nous un devoir de
+les reproduire ici avec les autres pièces inédites,
+pour faire connaître les œuvres complètes
+du poète. Elles n'ajouteront rien à sa
+gloire, quelques-unes étant des essais de sa jeunesse;
+mais plusieurs augmenteront l'estime
+qu'inspire son caractère, et que l'on s'obstine
+quelquefois à lui refuser, en considérant la tendance
+générale de ses autres poésies.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>POÉSIES INÉDITES</h3>
+
+<h2>DE LORD BYRON.</h2>
+<hr class="full">
+<br>
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h4>VERS ADRESSÉS A L'OBJET DE SES AFFECTIONS</h4>
+
+<h5>APRÈS SON MARIAGE.</h5>
+
+<p>Il fut un tems, je n'ai pas besoin de le nommer,
+puisqu'il ne sera jamais laissé dans l'oubli,--où
+tous nos sentimens, toutes nos émotions étaient les
+mêmes, comme mon ame est encore la même pour
+toi.</p>
+
+<p>Et depuis cette heure où ta bouche m'avoua, pour
+la première fois, une flamme qui égalait la mienne,
+quoique mon cœur ait eu plus d'un tort envers toi,
+tort caché, et par là non ressenti par le tien.</p>
+
+<p>Aucun cœur,--non, aucun cœur n'a été si profondément
+abattu, en pensant avec quelle rapidité
+cet amour s'était enfui, éphémère comme chaque
+infidèle baiser!--mais éphémère dans ton cœur
+seulement.</p>
+
+<p>Cependant le mien éprouva quelques consolations
+en entendant récemment tes lèvres déclarer, par des
+accens crus autrefois sincères, que tu conservais le
+souvenir des jours qui ne sont plus.</p>
+
+<p>Oui, mon adorée! et cependant ma cruelle amie;
+quoique tu ne veuilles plus aimer de nouveau, il
+m'est doublement doux de penser que le souvenir de
+cet amour se conserve dans ton cœur.</p>
+
+<p>Oui, c'est pour moi une glorieuse pensée; mon
+ame ne se plaindra plus désormais, quelle que tu
+sois ou que tu puisses être; tu <i>as</i> été tendrement,
+uniquement à moi.</p>
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h4>EN QUITTANT L'ANGLETERRE.</h4>
+
+<p>C'en est fait! la chaloupe déploie ses blanches
+voiles au souffle frémissant de la brise fraîche qui
+siffle sur la cime du mât penché;--et moi, je dois
+m'éloigner de cette terre, parce que je n'en puis
+aimer qu'une.</p>
+
+<p>Mais si je pouvais redevenir ce que j'ai été, si je
+pouvais revoir ce que j'ai vu,--si je pouvais de
+nouveau reposer sur le cœur qui rendit autrefois
+heureux mes plus ardens désirs; je ne chercherais
+pas un autre climat, parce que je n'en puis aimer
+qu'une.</p>
+
+<p>Il y a long-tems que j'ai vu cet œil qui a causé
+mon bonheur ou mon infortune, et je me suis efforcé,
+mais en vain, de l'effacer de ma mémoire;
+car, quoique je m'éloigne d'Albion, mon amour est
+encore attaché à une seule.</p>
+
+<p>Comme un oiseau solitaire et sans compagne, mon
+cœur abattu est désolé; je regarde autour de moi, et
+je ne puis rencontrer un sourire ami, ou un visage
+bien-venu; et même, dans les foules, je suis encore
+seul, parce que je n'en puis aimer qu'une.</p>
+
+<p>Je traverserai les mers écumantes, et je chercherai
+un asile étranger; et jusqu'à ce que j'aie oublié un
+beau mais infidèle visage, je ne trouverai pas de
+lieu de repos. Je ne puis éviter mes noires pensées:
+l'amour me suit partout, mais l'amour pour une seule.</p>
+
+<p>Le plus pauvre, le plus misérable de la terre
+trouve encore quelque foyer hospitalier où le doux
+regard de l'amitié ou de l'amour peut encore sourire
+dans le bonheur, ou consoler dans l'affliction; mais
+je n'ai ni ami, ni amante, parce que je n'en puis
+aimer qu'une.</p>
+
+<p>Je pars! mais, dans quelque lieu que j'aborde, il
+ne s'y trouve ni un œil pour pleurer avec moi, ni
+un cœur fraternel pour partager la moindre de mes
+peines; et toi, qui as détruit toutes mes espérances,
+tu ne trouveras pas pour moi un soupir, quoique je
+t'aie aimée seule.</p>
+
+<p>De penser seulement à chaque scène de nos jeunesses,--de
+ce que nous sommes, de ce que nous
+avons été,--accablerait de douleur des cœurs
+plus faibles; mais le mien, hélas! a résisté à ce
+coup mortel: cependant il bat encore, comme au
+commencement de son amour, et il n'a jamais aimé
+fidèlement qu'un cœur.</p>
+
+<p>Quel est ce cœur si cher, ce cœur bien-aimé? il
+n'est point donné aux yeux vulgaires de le contempler;--et
+pourquoi cet amour a-t-il été si promptement
+traversé? tu le sais mieux que personne,--je
+l'ai éprouvé plus que tout autre: mais peu d'entre
+ceux qui habitent sous le soleil ont aimé aussi long-tems
+et un seul objet.</p>
+
+<p>J'ai essayé des chaînes d'une autre beauté remplie
+d'attraits et peut-être aussi belle à la vue; je voudrais
+l'avoir aimée autant que toi;--mais quelque
+charme indomptable défendait à mon cœur saignant
+d'accorder un retour de tendresse et d'amour à tout
+autre qu'à une seule.</p>
+
+<p>Il me serait doux de te revoir au moment du départ,
+et de te bénir à mon dernier adieu; cependant
+je ne désire pas que ces yeux pleurent sur celui qui
+va errer sur les vagues agitées,--quoique partout
+où ma barque portera mes pas fugitifs, je n'aime
+que toi,--je ne puisse aimer qu'un cœur.</p>
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h4>STANCES DESTINÉES A ÊTRE RÉCITÉES A LA RÉUNION CALÉDONIENNE, EN 1814.</h4>
+
+<p>Quel est celui qui n'a pas jeté un regard sur la
+page où la Renommée a fixé le nom inconquis de la
+haute Calédonie, la terre des montagnes qui repoussa
+les chaînes des Romains et chassa loin d'elle
+les Danois aux crêtes de flammes, dont aucun ennemi
+ne pourrait dompter le brillant claymore et le bouillant
+courage,--qu'aucun tyran ne pourrait commander?</p>
+
+<p>Cette antique génération n'est plus,--mais leurs
+enfans respirent encore, et la gloire les couronne
+d'un double laurier; elle brille sur les bannières
+confondues des Gallois et des Saxons; et, Angleterre!
+tu ajoutes leur valeur indomptable à la tienne.
+Le sang qui coula avec Wallace fut celui d'hommes
+libres; mais maintenant, il est versé seulement pour
+la gloire et pour toi! Oh! ne repousse pas la demande
+du vétéran du Nord; mais prête-lui ton assistance,--le
+monde lui a donné la renommée!</p>
+
+<p>Les plus humbles rangs, les braves les plus ignorés
+qui ont versé leur sang, tandis qu'ils suivaient
+avec ardeur la bannière orgueilleuse qui dormait
+sur le gazon flétri que leurs camarades, plus heureux,
+avaient foulé dans leur triomphe qu'ils nous
+ont légué,--c'est tout ce que leur destin accorde--à
+leurs enfans orphelins et à leur épouse solitaire:
+cette épouse peut, sur les sombres collines de la
+haute Albyn, élever vers le ciel un œil mélancolique
+et plein de larmes, ou contempler, tandis que des
+nuages prophétiques découvrent les malheurs anticipés
+du devin montagnard, le fantôme sanglant de
+chaque guerrier sombre dans ces nuages, ou éclatant
+dans les éclairs de la tempête. Alors elle entonnera
+le chant solitaire, la douce complainte sur
+celui qui n'est plus,--sur celui dont les restes
+éloignés demandent vainement le sauvage <i>requiem</i>
+de Coronach réservé au brave!</p>
+
+<p>C'est le ciel--non l'homme--qui doit soulager
+la douleur qui éclate lorsque les sentimens de la nature
+suivent leur cours; cependant la tendresse et
+le tems peuvent dérober aux larmes la moitié de
+leur amertume pour un être si cher: la reconnaissance
+de la nation cependant peut étendre un coussin
+sans épines sous la tête de la veuve; elle peut alléger
+les soins maternels de son cœur, et préserver du
+besoin les enfans du soldat.</p>
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h4>STANCES A CELLE QUI PEUT LE MIEUX LES COMPRENDRE.</h4>
+
+<p>Qu'il en soit ainsi!--nous nous séparons pour
+toujours! Que le passé ressemble au néant! Si je
+t'avais seulement <i>aimée</i>, jamais tu ne m'aurais été
+aussi chère.</p>
+
+<p>Si je t'avais aimée, et que j'eusse été ainsi dédaigné,
+j'aurais pu mieux supporter cette injure;--lorsqu'il
+n'est pas récompensé,--l'amour est dompté
+par le sentiment naissant du mépris.</p>
+
+<p>L'orgueil peut refroidir ce que la passion avait
+rendu brûlant, le tems peut dompter la volonté capricieuse;
+mais le cœur trahi par l'amitié palpite
+des battemens les plus insensés du malheur.</p>
+
+<p>Si je t'avais aimée,--je pourrais te haïr maintenant,
+de cette haine qui est une consolation; je pourrais
+aller jusqu'à t'exécrer et assouvir ma vengeance
+par des paroles.</p>
+
+<p>Mais il est un chagrin silencieux qui ne peut trouver
+aucune issue dans le langage, qui dédaigne
+d'emprunter aucun soulagement à ces hauteurs que
+le chant peut atteindre.</p>
+
+<p>Comme une chaîne insonore qui rend esclave,--comme
+les rêves sans sommeil qui sont une raillerie,--comme
+les gouttes d'eau glacées qui tombent
+de la voûte d'un rocher caverneux,</p>
+
+<p>Tel est le sentiment glacé et malade que tu as fait
+connaître à mon cœur; par une blessure profonde tu
+l'as forcé à dérober au monde sa plus amère douleur!</p>
+
+<p>Autrefois ce cœur te crut tendrement, orgueilleusement,
+tout ce que l'imagination peut se peindre;
+autrefois il t'honorait, t'estimait, comme son
+idole, comme sa sainte!</p>
+
+<p>Pour moi tu étais plus qu'une femme, et ce n'était
+pas comme un homme que mes regards s'arrêtaient
+sur toi; pourquoi m'as-tu trompé comme une femme?
+pourquoi as-tu accumulé sur moi une malédiction
+plus qu'humaine?</p>
+
+<p>N'étais-tu qu'un démon, empruntant le sourire de
+l'amitié et les artifices de la femme, et parée d'une
+beauté étrangère, jouant avec un cœur fidèle?</p>
+
+<p>Par cet œil qui put autrefois répondre par ses regards
+aux miens, par cette oreille qui put autrefois
+écouter les histoires que je te racontais;</p>
+
+<p>Par cette lèvre, prodigue de sourires, qui pouvait
+adoucir l'amertume des chagrins; par cette joue
+qui brillait autrefois de tant d'éclat, et feignait de
+rougir aux paroles de la pure amitié;</p>
+
+<p>Par tous ces charmes trompeurs réunis tu as servi
+ta volonté capricieuse et flétri sans regrets celui que
+tu ne voulais pas obligeamment assassiner!</p>
+
+<p>Cependant je ne te maudis point--dans ma tristesse,--je
+sens encore combien tu me fus chère.
+Oh! je ne pourrais--même dans la folie--te condamner
+à la peine que tu mérites!</p>
+
+<p>Vis! et quand ma vie sera éteinte, puisse la tienne
+durer encore long-tems; trop tard alors tu pourras
+découvrir par tes propres sentimens tout ce que
+j'ai dû ressentir contre toi!</p>
+
+<p>Quand tous tes attraits seront fanés,--quand tes
+flatteurs ne t'encenseront plus;--avant que le linceul
+de la mort ait dérobé aux regards la proie d'un
+reptile;--</p>
+
+<p>Avant cette heure--trompeuse sirène! écoute-moi!--tu
+ressentiras ce que j'éprouve maintenant,
+tandis que mon ame, voltigeant près de toi, murmure
+à ton oreille le vœu rompu de l'amitié!</p>
+
+<p>Mais--il est inutile de te faire des reproches sur
+ta vie passée ou présente;--ce que tu fus--mon
+imagination l'a rêvé! ce que tu es--je le connais
+<i>trop tard</i>!</p>
+
+<h3>V.</h3>
+
+<h4>MÉLODIES HÉBRAÏQUES.</h4>
+
+<h4>I.</h4>
+
+<p>C'est l'heure où le chant du rossignol retentit
+dans les bosquets;--c'est l'heure où les vœux des
+amans semblent plus doux dans les paroles murmurées
+tout bas;--les souffles du vent et les murmures
+des eaux apportent à l'oreille solitaire une
+musique harmonieuse. Les gouttes de la rosée du
+soir ont rendu brillante chaque fleur, et les étoiles
+se rassemblent dans les cieux, et les vagues deviennent
+plus azurées, et les feuilles ont une couleur
+plus brune, et dans l'espace règne encore ce clair-obscur
+si doucement sombre, si ténébreusement pur,
+qui suit le déclin du jour au moment où le crépuscule
+disparaît devant les rayons de la lune.</p>
+
+<h4>II.</h4>
+
+<p>Dans la vallée des eaux nous pleurons sur le
+jour où l'ennemi, où l'hôte de l'étranger fit sa proie
+de Jérusalem; et nos têtes reposent tristement penchées
+sur nos seins, et nos cœurs sont pleins de la
+patrie absente.</p>
+
+<p>Le chant qu'ils demandaient en vain,--il dort
+encore dans nos ames, comme le vent qui a expiré sur
+la colline; ils demandaient nos chants sur la harpe,--mais
+ils versèrent notre sang avant que notre main
+droite leur fît entendre le moindre accord d'harmonie.</p>
+
+<p>Nos harpes sans cordes sont suspendues sur les
+branches désolées du saule, aussi tristes, aussi muettes
+que les feuilles desséchées. Nos mains peuvent
+être enchaînées,--nos larmes sont encore libres
+pour notre prière et notre gloire,--et Sion! oh toi!</p>
+
+<h4>III.</h4>
+
+<p>Ils disent que l'espérance est du bonheur; mais
+l'amour natal peut honorer le passé, et la mémoire
+réveille les pensées qui consolent: elles se lèvent les
+premières--et se couchent les dernières; et tout
+ce que la mémoire aime le plus à se rappeler était
+autrefois notre seule espérance; et tout ce que cette
+espérance a adoré et perdu s'est conservé dans la
+mémoire.</p>
+
+<p>Hélas! tout est déception; l'avenir nous abuse de
+loin; nous ne pouvons être ce que nous nous rappelons,
+et nous n'osons penser à ce que nous sommes.</p>
+
+<h3>VI.</h3>
+
+<h4>FRANCISCA.</h4>
+
+<p>Francisca s'avance dans l'ombre de la nuit, mais
+ce n'est pas pour contempler les étoiles du firmament;
+et si elle s'asseoit dans le bosquet de son
+jardin, ce n'est pas par amour pour ses fleurs naissantes.
+Elle écoute,--mais ce n'est pas la voix du
+rossignol, quoique son oreille attende une histoire
+aussi tendre que la sienne. Le bruit d'un pas se fait
+entendre à travers l'épais feuillage, et sa joue devient
+pâle, et son cœur bat rapidement; une voix
+murmure à travers les feuilles frémissantes, et sa
+rougeur revient,--et son sein se soulève: un moment
+encore et ils seront réunis.--Il est passé,--son
+amant est à ses pieds.</p>
+
+<h3>VII.</h3>
+
+<h4>LA RENOMMÉE, LA SAGESSE, L'AMOUR ET LE POUVOIR.</h4>
+
+<p>La renommée, la sagesse, l'amour et le pouvoir
+étaient à moi, et la santé et la jeunesse étaient à moi;
+mon verre se rougissait des vins de tous les climats,
+et d'aimables beautés me prodiguaient leurs caresses;
+je voyais briller mon cœur dans les yeux de la beauté,
+et je sentais mon ame s'attendrir; tout ce que
+peut accorder la terre, ou l'homme désirer, m'appartenait
+dans une royale splendeur.</p>
+
+<p>J'essaie de compter les jours que la mémoire peut
+rappeler de l'oubli, avec tout ce que la vie ou la
+terre déploient de séductions; il ne s'est levé aucun
+jour, il ne s'est passé aucune heure de plaisir, sans
+être mêlé d'amertume; et aucun ornement de ma
+puissance ne brilla sans se flétrir.</p>
+
+<p>Le serpent des campagnes se laisse prendre par
+des artifices et des charmes; mais celui qui entoure
+le cœur de ses replis, oh! qui a le pouvoir de l'arracher
+par un charme? Il n'est point docile à la
+science de la sagesse, et sa voix ne peut le séduire;
+mais il darde à jamais son venin dans l'ame qui est
+condamnée à ses tortures.</p>
+
+<h3>VIII.</h3>
+
+<h4>LA PRIÈRE DE LA NATURE.</h4>
+
+<p>Père de la lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu
+les accens du désespoir? Le crime de l'homme lui
+sera-t-il jamais pardonné? Le vice peut-il intercéder
+en sa faveur par la prière? Père de la lumière, je t'invoque!
+Tu vois mon ame triste et sombre; toi qui
+peux observer la chute du moineau, détourne de moi
+la mort du péché; je ne cherche pas d'autels déserts,
+de sectes inconnues; oh! indique-moi le chemin de
+la vérité! je reconnais ta terrible toute-puissance;
+épargne, en l'amendant, les fautes de la jeunesse.
+Que les bigots élèvent des temples sombres, que
+la superstition bénisse leurs portiques, que les prêtres,
+pour prolonger leur règne de ténèbres, trompent
+les hommes par des contes de cérémonies mystiques.
+L'homme bornera-t-il la puissance de son
+créateur à de gothiques monumens de pierres périssables?
+Ton temple est le domaine du jour; la terre,
+l'océan, le ciel, sont ton trône sans limites.</p>
+
+<p>L'homme condamnera-t-il sa race aux flammes de
+l'enfer, si elle ne fléchit le genou dans tes temples
+somptueux? Nous dira-t-il que tous, pour un qui
+pèche, doivent périr dans la tempête universelle?
+Chacun d'eux prétendra-t-il gagner le ciel, et condamner
+son frère dont l'ame conserve une espérance
+contraire, ou que des doctrines moins sévères inspirent?
+Ces hommes, par des croyances qu'ils ne
+peuvent expliquer, peuvent-ils préparer un bonheur
+ou un malheur imaginaire? Ces reptiles qui rampent
+sur la terre connaissent-ils les desseins de leur
+sublime créateur? Ces hommes qui ne vivent que
+pour eux seuls, dont les années s'écoulent dans un
+crime perpétuel,--ces hommes effaceront-ils tous
+leurs vices par leur foi, et vivront-ils au-delà des
+limites du tems?</p>
+
+<p>Père! je ne recherche point les lois d'aucun prophète,--<i>tes
+lois</i> apparaissent dans les œuvres de la
+nature:--je me reconnais une créature faible et
+corrompue; cependant je t'adresserai mes prières,
+car tu veux les entendre! Toi qui guides les astres
+errans à travers les royaumes déserts de l'espace
+éthéré; qui apaises la guerre des élémens, et dont
+je reconnais la main puissante d'un pôle à l'autre:--toi
+qui, dans ta sagesse, m'as placé ici-bas; qui,
+quand tu le voudras, peux m'en retirer; ah! tandis
+que je parcours ma carrière sur ce globe terrestre,
+étends jusqu'à moi ta main protectrice. C'est toi, ô
+mon Dieu! c'est toi que j'invoque! Quel que soit le
+bien ou le mal qui m'arrive, je me relève ou je succombe
+par ton ordre, je me confie dans ta protection.
+Si, lorsque cette poussière sera retournée à la poussière,
+mon ame s'envole sur des ailes aériennes,
+comme ton nom glorieux et adoré inspirera sa faible
+voix! Mais si cet esprit fugitif partage avec l'argile
+l'éternel sommeil de la tombe, tant que la vie circulera
+dans mes veines j'élèverai vers toi ma prière,
+quoique condamné à ne plus me relever de la couche
+de la mort. A toi j'adresse mes humbles chants, reconnaissant
+de toutes tes faveurs passées, et j'espère,
+ô mon Dieu, qu'à la fin cette vie errante retournera
+dans toi.</p>
+
+<p>22 décembre 1806.</p>
+
+<hr class="short">
+<h3>NOTE.</h3>
+
+<p>L'auteur de cette traduction a publié dans une brochure
+récente<a id="footnotetagloc32" name="footnotetagloc32"></a>
+<a href="#footnoteloc32"><sup class="sml">loc32</sup></a> deux extraits des <i>Védas</i>, en <i>sanskrit</i>, en <i>français</i>
+et en <i>persan</i>, qui offrent des idées tout-à-fait analogues à quelques-unes
+de la prière de Lord Byron, qui leur est de quatre
+ou cinq mille ans postérieure. Voici la fin:</p>
+
+<p>«O soleil! nourricier du monde! solitaire anachorète! dominateur
+et régulateur suprême! fils de Pradjâpati! écarte tes
+rayons éblouissans! retiens ton éclatante lumière, afin que je
+puisse contempler ta forme ravissante, et devenir partie de
+l'être divin qui se meut dans toi!</p>
+
+<p>«Puisse mon souffle de vie être absorbé dans l'ame moléculaire
+et universelle de l'espace! Que ce corps matériel et
+périssable soit réduit en cendres!</p>
+
+<p>«O Dieu! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de
+mes œuvres! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de
+mes œuvres!</p>
+
+<p>«O Dieu du feu! conduis-nous par le droit chemin. O Dieu!
+tu connais toutes nos actions, efface nos péchés: nous t'offrons
+le plus haut tribut de nos louanges! notre dernière salutation.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc32"
+name="footnoteloc32"><b>Note loc32: </b></a><a href="#footnotetagloc32">
+(retour) </a> <i>Mémoire sur l'origine et la propagation de la doctrine du Tao</i>,
+fondée en Chine par <i>Lao-tseu</i>, traduit du chinois, et accompagné d'un
+commentaire tiré des livres sanskrits et chinois, etc.; suivi de deux
+<i>Oupanichads</i> des <i>Védas</i>, avec le texte sanskrit et persan. Par M.G. Pauthier,
+de la Société Asiatique de Paris. A la librairie orientale de Dondey-Dupré.</blockquote>
+
+<hr class="short">
+<h3>IX.</h3>
+
+<h4>VERS</h4>
+
+<h5>ÉCRITS SOUS L'IMPRESSION D'UNE MORT PROCHAINE.</h5>
+
+
+
+<p>.......................................................................<br>
+Oublierai-je ici la scène encore présente à ma
+pensée? Les rochers s'élèvent et les ruisseaux coulent
+dans les lieux champêtres que la passion rendait
+fortunés. Cependant, Marie, tous tes charmes m'apparaissent
+encore aussi frais que dans un songe délicieux
+d'amour.</p>
+
+<p>.......................................................................</p>
+
+<p>Oublie ce monde, ô mon ame agitée; tourne,
+tourne tes pensées vers le ciel; tu y dirigeras bientôt
+ton essor, si tes erreurs te sont pardonnées.
+Ignorée des bigots et des sectaires, incline-toi devant
+le trône du Tout-Puissant, adresse-lui ta tremblante
+prière. Lui, qui est clément et juste, ne rejettera
+pas la prière de l'enfant de la poussière,
+quoiqu'il soit le moindre objet de ses soins. Père de
+la lumière! j'élève vers toi mes accens; tu vois mon
+ame triste et sombre: toi qui peux observer la chute
+du moineau, détourne de moi la mort du péché.
+Toi qui guides l'étoile errante, qui apaises la guerre
+des élémens, qui as pour manteau les cieux immenses;
+pardonne-moi mes pensées, mes paroles,
+mes crimes; et puisque je dois bientôt cesser de
+vivre, apprends-moi comment je dois mourir.<span class="rig">
+1807.</span><br><br></p>
+
+<h3>X.</h3>
+
+<h4>LES THERMOPYLES.</h4>
+
+<p>Ils sont tombés dans leur dévouement, mais ils
+sont immortels; le souffle de la brise semblait soupirer
+leurs noms et les ondes le murmurer; les forêts
+étaient peuplées de leur renommée; la colonne silencieuse,
+solitaire et grise, réclamait un soupir
+pour leur poussière sacrée; leurs ombres planaient
+sur la sombre montagne; leur souvenir brillait dans
+la fontaine; le plus faible ruisseau, le fleuve le plus
+impétueux roulaient leur éternelle renommée. En
+dépit du joug qu'elle porte, cette terre est encore
+celle de la gloire, et la leur! elle est encore un mot
+d'ordre pour le monde. Quand l'homme veut accomplir
+une grande action, il regarde la Grèce, et se
+retourne, ainsi encouragé, pour marcher sur la
+tête des tyrans; il la contemple, et il se précipite là
+où l'on perd la vie, ou bien où l'on conquiert la
+liberté<a id="footnotetagloc33" name="footnotetagloc33"></a>
+<a href="#footnoteloc33"><sup class="sml">loc33</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc33"
+name="footnoteloc33"><b>Note loc33: </b></a><a href="#footnotetagloc33">
+(retour) </a>
+ Ces derniers vers sont répétés dans le <i>Siége de Corinthe</i>.
+
+<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p>
+</blockquote>
+
+<h3>XI.</h3>
+
+<h4>STANCES</h4>
+
+<h5>COMPOSÉES EN REVOYANT UN LIEU OU MON NOM AVAIT ÉTÉ
+PRIMITIVEMENT GRAVÉ<a id="footnotetagloc34" name="footnotetagloc34"></a>
+<a href="#footnoteloc34"><sup class="sml">loc34</sup></a>.</h5>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc34"
+name="footnoteloc34"><b>Note loc34: </b></a><a href="#footnotetagloc34">
+(retour) </a>
+ Il y a quelques années, étant à Harrow, un ami de l'auteur avait
+gravé leurs deux noms dans un endroit écarté; il y avait même ajouté
+quelques mots de souvenir. Plus tard, à l'occasion d'une injure réelle ou
+imaginaire, l'auteur, avant de quitter Harrow, avait effacé, ce fragile
+souvenir. En revoyant Harrow, en 1807, il écrivit ces stances à leur
+place.
+</blockquote>
+
+<p>Ici naguère les souvenirs de la jeune amitié attiraient
+les regards de l'étranger. Peu nombreuses
+étaient les paroles;--mais cependant, quoique
+peu nombreuses, la main du ressentiment les a
+effacées.</p>
+
+<p>Elle creusa profondément,--mais elle n'effaça
+pas entièrement les caractères si unis, que l'amitié,
+revenue dans ce lieu, les considéra jusqu'à ce que
+la mémoire eût salué de nouveau les paroles.</p>
+
+<p>Le repentir les rétablit dans leur état primitif, le
+pardon y joignit son nom aimable; et si belle l'inscription
+reparut, que l'amitié pensa que c'était la
+même.</p>
+
+<p>Le souvenir encore aurait pu être beau; mais,
+hélas! en dépit des efforts de l'espérance, ou des
+larmes de l'amitié, l'orgueil s'est jeté à la traverse,
+et a effacé l'inscription pour toujours!</p>
+
+<h3>XII.</h3>
+
+<h4>A MON FILS<a id="footnotetagloc35" name="footnotetagloc35"></a>
+<a href="#footnoteloc35"><sup class="sml">loc35</sup></a>.</h4>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc35"
+name="footnoteloc35"><b>Note loc35: </b></a><a href="#footnotetagloc35">
+(retour) </a> Un an ou deux avant la date donnée à ce poème, il écrivit de Harrow
+à sa mère, pour lui dire qu'il avait éprouvé dernièrement beaucoup
+d'ennui à l'occasion d'une jeune femme, maîtresse de son ami Curzon,
+qui venait de mourir. Cette femme, se trouvant alors sur le point de devenir
+mère, avait déclaré que Lord Byron était le père de son enfant.
+Byron assurait positivement sa mère qu'il n'en était rien; mais persuadé
+comme il l'était que l'enfant appartenait à Curzon, il souhaitait qu'on en
+prit tout le soin possible, et priait sa mère d'avoir la bonté de se charger
+de lui. Une telle demande pouvait fort bien exciter l'humeur d'une femme
+plus douce que Mrs. Byron; cependant elle répondit à son fils qu'elle
+accueillerait volontiers l'enfant dès qu'il serait né, et qu'elle ferait pour
+lui tout ce qu'il désirait. Mais l'enfant mourut en venant au monde.</blockquote>
+
+<p>Ces tresses blondes, ces yeux bleus rappellent les
+couleurs de ta mère; ces lèvres de rose, ces joues à
+fossettes, et ce sourire destiné à captiver le cœur,
+retracent une scène de bonheur, et touchent le cœur
+de ton père, ô mon enfant!</p>
+
+<p>Et tu ne peux murmurer le nom de ton père.--Ah!
+William, si ce nom était le tien, sa conscience
+ne lui ferait point de reproche;--mais--écartons
+ces idées,--les soins que je prendrai de toi pourront
+me procurer quelque paix. L'ombre de ta mère
+sourira dans sa joie, et pardonnera tout le passé, ô
+mon enfant!</p>
+
+<p>Le gazon a recouvert ton humble tombe, et tu
+n'as connu que le sein d'une étrangère. Le préjugé
+peut rire dédaigneusement de ta naissance, et t'accorder
+à peine un nom sur la terre; mais il ne saurait
+détruire une seule de tes espérances:--le cœur
+d'un père est à toi, ô mon enfant!</p>
+
+<p>Laisse un monde insensible exprimer son dédain;
+dois-je, pour lui plaire, désavouer la voix de la nature?
+Ah! non;--quoique les moralistes me réprouvent,
+je te bénis, le plus cher enfant de l'amour,
+beau chérubin, gage de jeunesse et de joie:--un
+père veille sur ton berceau, ô mon enfant!</p>
+
+<p>Oh! quel charme, avant que l'âge ait ridé mon
+front, avant que d'avoir épuisé à moitié la coupe
+de la vie, de contempler à la fois en toi un frère et
+un fils, et d'employer le reste de mes jours à réparer
+mon injustice envers toi, ô mon enfant!</p>
+
+<p>Quoique ton père étourdi soit bien jeune encore,
+sa jeunesse n'éteindra pas en lui le feu de l'amour
+paternel; et quand même tu me serais moins cher,
+tant que l'image d'Hélène revivra en toi, ce cœur,
+plein de son souvenir, de son bonheur passé, n'en
+abandonnera jamais le gage, ô mon enfant!<span class="rig">
+1807.</span><br><br></p>
+
+<h3>XIII.</h3>
+
+<h4>A UN AMI.</h4>
+
+<h5>L'amitié est l'amour sans ailes<a id="footnotetagloc36" name="footnotetagloc36"></a>
+<a href="#footnoteloc36"><sup class="sml">loc36</sup></a>.</h5>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc36"
+name="footnoteloc36"><b>Note loc36: </b></a><a href="#footnotetagloc36">
+(retour) </a> Cette devise est en français dans l'original.</blockquote>
+
+<p>Pourquoi mon cœur affligé gémirait-il de ce que
+ma jeunesse est passée? je puis encore compter des
+jours heureux: la faculté d'aimer <i>n'est pas</i> encore
+morte en moi. En revenant sur mes premières années,
+un souvenir durable, une vérité impérissable
+m'apporte une céleste consolation; portez-la, souffles
+de la brise! portez-la aux lieux où mon cœur s'émut
+pour la première fois.--</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>L'amitié est l'amour sans ailes</p>
+<p>... ... ... ... ...<a id="footnotetagloc37" name="footnotetagloc37"></a>
+<a href="#footnoteloc37"><sup class="sml">loc37</sup></a></p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc37"
+name="footnoteloc37"><b>Note loc37: </b></a><a href="#footnotetagloc37">
+(retour) </a> Il manque ici six stances que nous n'avons pu nous procurer.</blockquote>
+
+<p>Séjour de ma jeunesse! ton clocher lointain me
+rappelle toutes ces scènes joyeuses; mon sein brûle
+de sa première flamme,--je redeviens enfant par
+la pensée. Ton bosquet d'ormeaux, ta colline verdoyante,
+chacun de tes sentiers me ravissent encore;
+chaque fleur exhale un double parfum. Il me
+semble encore, au milieu de nos doux entretiens,
+entendre chacun de mes chers compagnons s'écrier:</p>
+
+<p class="mid">L'amitié est l'amour sans ailes.</p>
+
+<p>Mon Lycus! pourquoi pleures-tu? retiens tes larmes
+qui tombent; l'affection peut dormir quelque
+tems, mais, oh! sois-en sûr, elle se réveillera de
+nouveau. Pense, pense, mon ami, lorsque nous
+nous retrouverons, combien sera douce cette réunion
+si long-tems désirée! Mon ame bondit de joie
+à cet espoir. Quand deux jeunes cœurs sont si pleins
+d'affection, l'absence, mon ami, ne peut que redire:</p>
+
+<p class="mid">L'amitié est l'amour sans ailes.</p>
+
+<h3>XIV.</h3>
+
+<h4>CHANSON.</h4>
+
+<p>Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne murmure pas
+ton nom: le son m'en serait pénible; je serais coupable
+de le divulguer. Mais cette larme qui brûle
+ma joue décèle les pensées profondes qui assiègent
+mon cœur silencieux.</p>
+
+<p>Ces heures ont été trop courtes pour notre passion,
+trop longues pour notre repos!--Leur joie
+ou leur amertume pourrait-elle cesser? Nous nous
+repentons,--nous abjurons notre amour,--nous
+voulons rompre notre chaîne,-nous voulons nous
+séparer,--nous voulons nous fuir--pour nous
+unir encore!</p>
+
+<p>Oh! que le bonheur t'appartienne, que la faute
+ne soit qu'à moi! Pardonne-moi, femme adorée!--oublie-moi,
+si tu veux;--mais ce cœur qui est à
+toi expirera sans s'abaisser ou s'avilir: et jamais
+<i>homme</i> ne le brisera;--quoique <i>toi</i> tu en aies le
+pouvoir.</p>
+
+<p>Fière avec les superbes, mais humble avec toi,
+sera toujours cette ame, dans sa noirceur la plus
+amère. Quand tu es à mes côtés, les jours passent
+plus rapidement; et tous les momens me paraissent
+plus doux que si des mondes étaient à mes pieds.</p>
+
+<p>Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour,
+fixera, changera mon sort. Ceux qui n'ont point
+d'ame s'étonneront de tout ce que j'abandonne pour
+toi; tes lèvres répondront, non aux leurs, mais <i>aux
+miennes</i>.</p>
+
+<h3>XV.</h3>
+
+<h3>EN S'EMBARQUANT POUR LISBONNE.</h3>
+
+<h5>A.M. HODGSON.</h5>
+
+<p><span class="rig">En rade de Falmouth, 30 juin 1809.</span><br><br></p>
+
+<p>1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo
+est à la fin levé: une brise favorable agite les
+voiles, et les frappe contre le mât au-dessus duquel
+le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux.
+Attention! le coup de canon est tiré. Les cris des
+femmes effrayées et les juremens des matelots nous
+avertissent que le moment est venu. Voici monter à
+bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout
+montrer, malles, caisses, etc. Malgré tant de bruit
+et de fracas, il faut que le plus petit trou à rats soit
+visité, avant qu'on ne nous permette de partir à bord
+du paquebot de Lisbonne.</p>
+
+<p>2. Nos matelots détachent les amarres: tout le
+monde aux rames! Le bagage descend de dessus le
+quai; nous sommes impatiens. En avant, poussez
+loin du rivage! «Prenez garde! cette caisse renferme
+des liquides. Arrêtez le bateau, je me sens
+malade: oh! mon Dieu!»--«Malade! madame; le
+diable m'emporte, vous le serez bien davantage
+quand vous aurez été seulement une heure à bord.»
+Hommes, femmes; maîtres et valets, maîtresses et
+servantes, pressés les uns contre les autres comme
+des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent.
+Que de bruit, que de fracas avant que nous n'atteignions
+le paquebot de Lisbonne!</p>
+
+<p>3. Enfin nous l'avons atteint! Voila le capitaine,
+le brave Kidd, qui commande son équipage. Les
+passagers sont parqués dans leur logement, les uns
+pour y grogner, les autres pour y vomir tout à leur
+aise. «Holà hé! appelez-vous cela une chambre?
+Cela n'a pas trois pieds carrés; il n'y aurait pas de
+quoi contenir la reine Mab<a id="footnotetagloc38" name="footnotetagloc38"></a>
+<a href="#footnoteloc38"><sup class="sml">loc38</sup></a>. Qui diable peut loger
+là-dedans?»--«Qui, monsieur? beaucoup de
+monde. Vingt seigneurs à la fois ont rempli mon navire.»--«Vraiment!
+Jésus mon Dieu, comme vous
+nous pressez! Plût à Dieu que vos vingt seigneurs
+y fussent encore! j'aurais échappé à la chaleur et au
+bruit qui règnent à bord de ce beau navire, le paquebot
+de Lisbonne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc38"
+name="footnoteloc38"><b>Note loc38: </b></a><a href="#footnotetagloc38">
+(retour) </a> <i>Queen Mab</i>; voyez, dans Shakspeare, la charmante description de
+cette petite reine des fées et de son petit équipage.</blockquote>
+
+<p>4. «Fletcher! Murray! Rob! où êtes-vous? étendus
+sur le pont comme des bûches! Un coup de
+main, vous, joli matelot; voilà un bout de corde
+pour fouetter ces chiens-là.» Hobhouse murmure
+des juremens terribles en roulant le long de l'écoutille;
+il vomit alternativement des vers et son déjeuner,
+et nous envoie tous à tous les diables. «Voilà
+une stance sur la maison de Bragance... Au secours!»--«Un
+couplet.»--«Non, une tasse d'eau chaude.»--«Qu'est-ce
+qu'il y a?»--«Diable! mon
+foie me vient sur le bord des lèvres! Je ne survivrai
+jamais au bruit et au fracas de ce navire brutal, le
+paquebot de Lisbonne.»</p>
+
+<p>5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie;
+Dieu sait quand nous en reviendrons! Les vents violens
+et les sombres tempêtes peuvent en un moment
+briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des
+philosophes, la vie n'est qu'une plaisanterie, le
+mieux est encore de rire. Rions donc, comme je fais
+maintenant; rions de tout, des grandes et des petites
+choses. Bien portans ou malades, à la mer ou sur
+terre, tant que nous avons de quoi boire abondamment,
+rions. Que diable! peut-on se soucier d'autre
+chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser
+manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne?</p>
+
+<h3>XVI.</h3>
+
+<h4>RÉPONSE A UN AMI</h4>
+
+<h5>QUI REPROCHAIT A L'AUTEUR SON INSOCIABILITÉ.</h5>
+
+<p>Mon cher Becher, vous me dites de me mêler à la
+société des hommes: je ne saurais nier que votre
+avis ne soit bon; mais la retraite convient mieux à
+mon caractère, je ne veux pas descendre jusqu'à un
+monde que je méprise.</p>
+
+<p>Si le sénat ou les camps m'appelaient, l'ambition
+pourrait me faire sortir de mon heureux repos; et
+quand la jeunesse, ce tems d'épreuve, sera passée,
+peut-être je m'efforcerai d'illustrer mon nom.</p>
+
+<p>Le feu caché dans les flancs caverneux de l'Etna
+couve long-tems et fermente en secret: à la fin un
+volume effroyable de flammes et de fumée révèle son
+existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent
+l'éteindre, point de barrières qui puissent l'arrêter.</p>
+
+<p>Oh! tel est le désir de gloire qui dévore mon cœur,
+qu'il m'ordonne de vivre pour être loué un jour de la
+postérité. Oh! si je pouvais, comme le phénix, prendre
+mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais
+content de mourir au milieu des flammes.</p>
+
+<p>Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort
+comme celle de Chatham, quelles censures, quels
+dangers, quelles haines ne braverais-je pas? Leur
+vie ne s'est point terminée avec leur dernier souffle,
+leur gloire anime et vivifie le silence de leur tombeau.</p>
+
+<h3>XVII.</h3>
+
+<h4>A LADY JERSEY.</h4>
+
+<h5>SUR CE QUE LE PRINCE RÉGENT AVAIT EXCLU SON PORTRAIT DE SA
+GALERIE DE BEAUTÉS.</h5>
+
+<p>Lorsque le vain triomphe du maître impérial auquel
+Rome obéissait en l'abhorrant, offrit aux yeux
+vulgaires chaque buste glorieux qui représentait
+l'image d'un brave ou d'un juste, qu'est-ce que le
+regard scrutateur de la foule admirait le plus de tout
+ce que lui découvrait cette passagère exhibition?--Quel
+est le murmure d'étonnement que ce spectacle
+fit passer de bouche en bouche? Le nom de Brutus,
+car son image était absente. Cette absence prouvait
+sa vertu; cette absence fixait son souvenir dans tous
+les cœurs pensifs.--Si donc, belle Jersey! notre
+regard admirateur cherche ton portrait, dans un
+muet étonnement, parmi tous ces charmes dépeints
+qui brillent avec moins d'éclat de ton absence,--si
+lui, ce vain et sot vieillard, admis par confiance
+l'héritier de la monarchie de son père,--si son œil
+corrompu et son cœur flétri ont pu supporter d'être
+séparés de ton image charmante, que cette honte
+sans goût lui reste, et à nous le regret de contempler
+une troupe de beautés sans leur <i>chef</i><a id="footnotetagloc39" name="footnotetagloc39"></a>
+<a href="#footnoteloc39"><sup class="sml">loc39</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc39"
+name="footnoteloc39"><b>Note loc39: </b></a><a href="#footnotetagloc39">
+(retour) </a> Ce mot est en français dans l'original.</blockquote>
+
+<p>Mais une pensée consolante nous rassure, nous
+perdons le portrait, mais nous conservons nos
+cœurs! Qui peut maintenant visiter cette galerie
+vantée? C'est un jardin avec toutes ses fleurs, sans
+la <i>rose</i>; une fontaine qui manque seulement d'eaux
+vives; une nuit étoilée sans la présence de Diane!
+Les portraits présens de chaque beauté sont perdus
+pour nos yeux, parce qu'en les contemplant, ils
+nous font rêver à <i>toi</i>. Cependant ton âge, à son midi,
+peut encore briller long-tems avec tout ce que la
+vertu demande pour hommage;--l'élégance de la
+jeunesse, la grâce du maintien, l'œil qui inspire la
+joie, le front serein, la noirceur éblouissante de
+cette chevelure bouclée qui ombrage, en le laissant
+voir, ce front si beau<a id="footnotetagloc40" name="footnotetagloc40"></a>
+<a href="#footnoteloc40"><sup class="sml">loc40</sup></a>; ce regard qui nous séduit,
+et cette vie qui jette un charme dont le pouvoir ne
+permet pas à nos regards de se reposer, mais les
+force à revenir et à découvrir toujours de nouveaux
+attraits. Rien n'est affaibli de ces charmes qui sont
+toujours aussi brillans, et même trop <i>éblouissans</i>
+pour la vue d'un <i>radoteur</i><a id="footnotetagloc41" name="footnotetagloc41"></a>
+<a href="#footnoteloc41"><sup class="sml">loc41</sup></a>. Ils doivent attendre
+que chacun de ces attraits soit passé pour plaire au
+cœur chétif qui ne plaît à aucun; à ce stupide et
+froid <i>sensualiste</i>, dont l'œil sec, dans sa noire envie,
+a écarté ton portrait; et qui a mis à la torture son
+pauvre esprit pour réunir en soi la haine de la liberté,
+et l'amabilité qui t'appartient.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc40"
+name="footnoteloc40"><b>Note loc40: </b></a><a href="#footnotetagloc40">
+(retour) </a> <i>More than fair</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc41"
+name="footnoteloc41"><b>Note loc40: </b></a><a href="#footnotetagloc40">
+(retour) </a> <i>Dotard</i>.</blockquote>
+
+<h3>XVIII.</h3>
+
+<h4>VERS ADRESSÉS A UNE JOLIE QUAKERESSE.</h4>
+
+<p>Aimable enfant! quoique nous ne nous soyons
+rencontrés qu'une fois, je n'oublierai jamais cette
+entrevue; et quoique nous ne devions plus jamais
+nous revoir, le souvenir me retracera toujours tes
+beaux traits. Je ne voudrais pas dire: <i>je t'aime</i>;
+mais mes sentimens luttent encore avec ma volonté.
+En vain pour t'arracher de mon cœur je repousse
+sans cesse mes pensées; en vain je réprime mes soupirs
+prêts à s'échapper, un autre succède à celui qui
+est étouffé: peut-être n'est-ce pas de l'amour, mais
+cependant je ne puis jamais t'oublier. Quoique nous
+n'ayons pas rompu le silence, nos yeux ont parlé un
+langage plus doux. La langue dissimule dans un
+langage flatteur et exprime ce que le cœur ne sent
+point; la tromperie souille des lèvres coupables et
+fait taire les émotions du cœur; mais les interprètes
+de l'ame, les yeux dédaignent une pareille contrainte,
+et méprisent tout déguisement. Ainsi--nos
+regards s'arrêtèrent souvent l'un sur l'autre, et nos
+cœurs s'entendirent, sans qu'un sentiment intérieur
+nous en ait blâmés; dis plutôt que c'était le sentiment
+qui nous inspirait.--Quoique je réprime ce
+qu'il exprimait, cependant je conçois que tu veuilles
+en deviner une partie; car, en même tems que ma
+mémoire réfléchit sur tes charmes, peut-être la
+tienne s'égare-t-elle jusqu'à moi.</p>
+
+<p>Ainsi, pour moi du moins, je puis dire que ton
+image m'apparaît dans la nuit, dans le jour; dans
+la veille, mon imagination en est tout occupée;--dans
+le sommeil, cette image me sourit dans des
+songes fugitifs;--cette vision charme le cours des
+heures, et me fait maudire l'apparition de l'aurore
+qui vient dissiper mon sommeil plein de délices,
+et me fait désirer une nuit sans fin! Oh!
+quel que soit mon sort à venir, que le plaisir ou la
+douleur attende mes pas errans, séduit par l'amour,
+ou assiégé par la tempête, jamais, oh! jamais
+je n'oublierai ton image! Hélas! nous ne nous
+reverrons donc plus, nos premiers regards ne
+pourront plus se répéter! Alors, permets-moi de
+murmurer cette prière d'adieu, inspirée par l'inquiétude
+de mon cœur: «Puisse le ciel tellement protéger
+mon aimable quakeresse que la douleur ne
+puisse jamais l'atteindre; mais heureux soit aussi,
+hélas! celui qui partage son cœur! Oh! puisse l'heureux
+mortel, destiné à lui être uni par les liens les
+plus étroits, lui apporter à chaque instant de nouvelles
+joies et perdre le titre de mari dans celui d'amant.
+Puisse ce beau sein ne jamais connaître ce
+que c'est que de ressentir une peine incessante, qui
+torture l'ame d'un vain regret pour l'objet--<i>que
+l'on ne peut jamais oublier</i>.»</p>
+
+<h3>XIX.</h3>
+
+<h4>A. M. MOORE.</h4>
+
+<p>O vous qui, sous tous les noms, avez le don de
+charmer la ville, Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore
+ou Tom-Brow;--car que je sois pendu si je sais de
+quoi vous devez être le plus fier, de vos in-quartos à
+deux guinées, ou de vos petits livres à 4 sous.<br>
+..........................................................................</p>
+
+<p>Mais maintenant à ma lettre;--c'est une réponse
+à la <i>vôtre</i>.--Soyez demain chez moi, aussitôt que
+vous le pourrez, monsieur, tout habillé, tout prêt
+pour aller voir l'esprit en prison<a id="footnotetagloc42" name="footnotetagloc42"></a>
+<a href="#footnoteloc42"><sup class="sml">loc42</sup></a>. Plaise à Phébus
+que nos péchés politiques ne nous procurent pas
+aussi un logement dans ce même palais! Je suppose
+que ce soir vous êtes engagé et que vous avez déserté
+Samuel Rogers pour les <i>bas-bleus</i> de Sotheby;
+moi-même, bien qu'accablé d'un rhume qui me tue,
+il faut que je me chausse et que j'aille faire visite
+aux Heathcote; mais demain, à quatre heures, nous
+jouerons tous les deux le <i>Scurra</i>; vous serez Catulle,
+et le régent, <i>Mamurra</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc42"
+name="footnoteloc42"><b>Note loc42: </b></a><a href="#footnotetagloc42">
+(retour) </a> M. Leigh Hunt, l'éditenr de l'<i>Examiner</i>, alors dans la prison des
+<i>Champs du Bain froid</i> (<i>Cold Bath fields</i>), pour un libelle contre le
+prince régent, Lord Byron et M. Moore lui avaient promis de dîner ensemble.</blockquote>
+
+<h3>XX.</h3>
+
+<h4>ÉPITRE</h4>
+
+<h5>ÉCRITE EN RÉPONSE A QUELQUES VERS D'UN AMI QUI EXHORTAIT LORD
+BYRON A BANNIR TOUT SOUCI.</h5>
+
+<p>Oh! bannissons les soucis! que telle soit toujours
+ta devise à l'heure du plaisir! Peut-être aussi la
+mienne, lorsque, dans de nocturnes orgies, je cherche
+ces délices enivrantes, par lesquelles les fils du
+désespoir tentent d'assoupir le cœur et de bannir les
+chagrins.</p>
+
+<p>Mais, à l'heure matinale des méditations, quand le
+présent, le passé, l'avenir nous effraient de leurs
+sombres images, quand je reconnais que tout ce que
+j'aimais est changé ou n'est plus, ne viens pas irriter,
+par ces maximes importunes, les douleurs d'un
+homme dont chaque pensée..... Mais pourquoi en
+parler? tu sais que je ne suis plus ce que j'étais naguère;
+et surtout, si tu tiens à conserver une place
+dans un cœur qui ne fut jamais froid, je t'en conjure
+par toutes les puissances que les hommes révèrent,
+par tous les objets qui te sont chers, par
+ton bonheur ici-bas et tes espérances d'une autre
+vie, garde-toi, oh! garde-toi de jamais me parler
+d'amour.</p>
+
+<p>Il serait trop long de raconter, et sans utilité d'entendre
+la triste histoire d'un homme qui dédaigne
+les larmes; ce récit ne réveillerait que peu de sympathie
+dans les cœurs vertueux; mais le mien a souffert
+plus qu'il ne convient à un philosophe de l'avouer.
+J'ai vu ma fiancée devenir l'épouse d'un
+autre, je l'ai vue assise à ses côtés; j'ai vu l'enfant
+que son sein a porté sourire doucement comme faisait
+sa mère, lorsque, jeunes tous deux, nous nous
+regardions en souriant, innocens et purs comme cet
+enfant; j'ai vu ses yeux, chargés d'un froid dédain,
+chercher à découvrir si j'éprouvais quelque douleur
+secrète; et moi, j'ai bien joué mon rôle: j'ai commandé
+à mon visage de ne pas trahir les angoisses
+de mon cœur, je lui ai renvoyé des regards aussi
+glacés que les siens; et pourtant, cette femme! je
+me sentais encore son esclave! J'ai baisé d'un air
+d'indifférence l'enfant qui aurait dû être le mien,
+et chacune de mes caresses n'a que trop prouvé que
+le tems n'avait pas affaibli mon amour. Mais laissons
+ces tristes souvenirs: je ne veux plus gémir;
+je n'irai plus chercher quelque repos sur la rive
+orientale: le monde convient bien au tumulte de mes
+pensées; je reviendrai me jeter dans son tourbillon.
+Mais si, dans un tems à venir, quand les beaux jours
+d'Albion seront sur le déclin, tu entends parler d'un
+homme dont les crimes profonds sont dignes des époques
+les plus noires, d'un homme que ni l'amour ni
+la pitié ne touchent, aussi insensible à l'espoir de la
+célébrité qu'aux louanges des hommes vertueux;
+d'un homme qui, dans l'orgueil d'une inflexible
+ambition, ne reculera pas même devant la crainte
+de verser le sang; d'un homme que l'histoire mettra
+au rang des anarchistes les plus violens du siècle;
+cet homme, tu le connaîtras; mais alors suspends
+ton jugement, et que l'horreur de ces <i>effets</i> ne te
+fasse pas oublier quelle fut leur <i>cause</i>.</p>
+
+<h3>XXI.</h3>
+
+<h4>A UN JEUNE AMI,</h4>
+
+<h5>LE FILS DE L'UN DE SES FERMIERS A NEWSTEADT.</h5>
+
+<p>Que la sottise sourie en voyant ton nom et le mien
+unis par l'amitié; la vertu roturière a plus de droits
+pour être aimée que le vice anobli.</p>
+
+<p>Quoique ton sort ne soit pas égal au mien, depuis
+qu'un titre est venu m'appeler aux honneurs de la
+pairie, cependant n'envie point cet état fastueux;
+le tien est l'orgueil du mérite modeste.</p>
+
+<p>Nos ames au moins n'ont point de titres qui les
+distinguent, et ton humble condition ne peut déshonorer
+mon rang élevé; notre liaison n'en doit pas
+être moins douce, puisque le mérite remplace en toi
+la naissance.<span class="rig">
+Novembre 1800.</span><br><br></p>
+
+<h3>XXII.</h3>
+
+<h4>SUR SES LIAISONS DE COLLÉGE.</h4>
+
+<p>N'y a-t-il point quelque autre cause qui rende ce
+mot d'enfance si cher à tout le monde? Ah! sûrement
+il y a une voix secrète qui nous dit tout bas
+que l'amitié sera doublement douce à celui qui est
+obligé de chercher des cœurs aimans, de les chercher
+hors du sein de sa famille, quand il ne peut les
+y trouver. Ces cœurs, chère Ida<a id="footnotetagloc43" name="footnotetagloc43"></a>
+<a href="#footnoteloc43"><sup class="sml">loc43</sup></a>, je les ai trouvés
+dans ton sein; tu as été pour moi une famille, un
+monde, un paradis!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc43"
+name="footnoteloc43"><b>Note loc43: </b></a><a href="#footnotetagloc43">
+(retour) </a> Nom poétique de l'école d'Harrow.</blockquote>
+
+<h3>XXIII.</h3>
+
+<h4>EN RENCONTRANT UN ANCIEN CAMARADE D'ÉCOLE,</h4>
+
+<h5>APRÈS UNE LONGUE SÉPARATION.</h5>
+
+<p>Si par hasard quelque figure que je me rappelle
+bien, quelque ancien camarade de mon enfance vient,
+une honnête joie peinte sur la figure, réclamer en
+moi son ami, mes yeux, mon cœur, tout montre
+que je suis encore un enfant; la scène éblouissante,
+les groupes bruyans qui m'entourent disparaissent
+devant l'ami que je viens de retrouver.</p>
+
+<h3>XXIV.</h3>
+
+<h4>A LA MÉMOIRE.</h4>
+
+<h5>VERS ÉCRITS DANS LA CRAINTE OU L'AVAIT PLACÉ L'OBJET DE SON<br>
+CHOIX PRÈS DE SE MARIER A UN AUTRE.</h5>
+
+<p>Oh! mémoire! ne me torture pas davantage, le
+présent est perdu pour moi; mes espérances de bonheur
+futur sont détruites: par pitié, dérobe-moi le
+passé. Pourquoi viens-tu me montrer des images
+que désormais je ne dois plus voir? Ah! pourquoi
+viens-tu renouveler ces heures de bonheur qui ne
+m'appartiennent plus? Le plaisir passé double la
+douleur présente; il ajoute des regrets au chagrin:
+regrets et espérance sont tous deux vains; je ne demande
+plus que--l'oubli.</p>
+
+<h3>XXV.</h3>
+
+<h4>APRÈS AVOIR FAIT SES ADIEUX A MISS CHAWORTH.</h4>
+
+<p>Collines d'Annesley, sombres et nues, où s'égarait
+ma jeunesse, insouciante, comme les tempêtes du
+Nord, en faisant la guerre aux élémens, rugissent
+sur tes cimes nuageuses!</p>
+
+<p>Je ne verrai plus, trompant les heures, errer sur
+vos penchans, les habitans favoris de ces contrées;
+je ne verrai plus ma Marie, souriant, vous rendre à
+mes yeux un séjour digne du ciel.</p>
+
+<h3>XXVI.</h3>
+
+<h4>EN RECEVANT UN PRÉSENT D'UN PAUVRE AMI.</h4>
+
+<p>Quelques-uns, qui sourient aux liens de l'amitié,
+m'ont souvent reproché ma faiblesse; cependant
+j'estime le simple don, car je suis sûr d'être aimé
+par celui qui me l'offre<a id="footnotetagloc44" name="footnotetagloc44"></a>
+<a href="#footnoteloc44"><sup class="sml">loc44</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc44"
+name="footnoteloc44"><b>Note loc44: </b></a><a href="#footnotetagloc44">
+(retour) </a> Le poème d'où ces vers sont extraits fut écrit en recevant une cornaline
+d'un jeune homme qui occupait l'emploi de choriste à Cambridge,
+et auquel sa seigneurie Lord Byron était beaucoup attaché.</blockquote>
+
+<h3>XXVII.</h3>
+
+<h4>FRAGMENT D'UN POEME</h4>
+
+<h5>SUR UN JEUNE CHÊNE QUE L'AUTEUR AVAIT PLANTÉ A NEWSTEADT.</h5>
+
+<p>Jeune chêne, quand je te plantai profondément
+en terre, j'espérais que tes jours seraient plus longs
+que les miens, que tes branches jetteraient une ombre
+autour de moi, et que le lierre entourerait ton
+tronc comme un manteau.</p>
+
+<p>Telles étaient mes espérances dans les années de
+l'enfance, quand je te plantai avec orgueil sur la
+terre de mes aïeux. Ces jours sont passés et je t'arrose
+de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent
+ne peuvent voiler aux yeux ton triste dépérissement.
+Je t'ai quitté, mon pauvre chêne, et depuis cette
+heure fatale, un étranger est le maître du château
+de mon père.</p>
+
+<h3>XXVIII.</h3>
+
+<h4>A MA CHÈRE MARIE ANNE.</h4>
+
+<p>Adieu pour toujours à la dame Marie! je dois
+promptement m'éloigner d'elle. Quoique le destin
+nous sépare l'un de l'autre, son image vivra toujours
+dans mon cœur.</p>
+
+<p>La flamme qui brûle dans mon sein ne ressemble
+point à celle qui embrâse les cœurs des amans; l'amour
+que je sens pour Marie est bien plus pur que
+celui qu'inspire le dieu Cupidon.</p>
+
+<p>Je ne désire point troubler votre paix; je ne désire
+point attrister vos joies; je ne prends point ma
+passion pour de l'amour; c'est votre amitié seule
+que je réclame.</p>
+
+<p>Non, dix mille amans passionnés ne pourraient
+éprouver l'amitié que renferme mon cœur; elle y
+demeurera à jamais, aussi long-tems que le sang qui
+m'anime circulera dans mes veines!</p>
+
+<p>Puisse le grand ordonnateur du ciel abaisser ses
+regards sur la terre, et défendre ma Marie de tout
+malheur! puisse-t-elle ne jamais connaître les revers
+de l'adversité! puisse son bonheur être à jamais
+durable!</p>
+
+<p>Encore une fois, ma douce Marie, adieu! adieu!
+je le répète avec amertume. Je penserai à jamais à
+vous, aussi long-tems que ce cœur battra dans mon
+sein.</p>
+
+<h3>XXIX.</h3>
+
+<h4>MON ÉPITAPHE</h4>
+
+<h5>COMPOSÉE A PATRAS EN SORTANT DE MALADIE.</h5>
+
+<p>La jeunesse, la nature et la pitié de Jupiter combattirent
+long-tems pour tenir ma lampe allumée;
+mais Romanelli fut si courageux, qu'il les battit
+tous les trois--et éteignit sa lumière.</p>
+
+<h3>XXX.</h3>
+
+<h4>SUR L'ÉVASION DE NAPOLÉON DE L'ILE D'ELBE.</h4>
+
+<p>Une fois en route comme pour une partie de plaisir,
+prenant des villes à volonté et des couronnes en
+ses loisirs, il s'avance de l'île d'Elbe à Paris, donnant
+des <i>bals</i> aux dames et faisant des <i>révérences</i> à
+ses ennemis.</p>
+
+<h3>XXXI.</h3>
+
+<h4>ÉPIGRAMME DE MARTIAL.</h4>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"><i>Pierios vatis Theodori flamma Penates</i></p>
+<p class="i16"><i> Abstulit: hoc Musis, hoc tibi, Phæbe, placet?</i></p>
+<p class="i14"><i>O scelus, ô magnum facinus crimenque Deorum!</i></p>
+<p class="i16"><i> Non arsit pariter quod domus et dominus.</i></p>
+<p class="i30">(<span class="sc">Martial</span >, lib. XI, <i>Epigr.</i> 94.)<br><br></p>
+</div></div>
+
+<p>La maison du Lauréat a été dévorée par les flammes;
+les Neuf Sœurs toutes rieuses virent briller ce
+feu de joie. Mais, cruel destin! damnable désastre!
+la maison--la maison est brûlée, et le maître ne
+l'est pas!</p>
+
+<h3>XXXII.</h3>
+
+<h4>LA POUPÉE DE LA NOURRICE DANS <i>MÉDÉE</i>.</h4>
+
+<p>Oh! que je désirerais qu'un bon embargo eût retenu
+le navire <i>Argo</i> dans le port! et qu'en restant
+toujours dans les chantiers de la Grèce, il n'eût
+jamais dépassé les rochers d'Azur! mais maintenant
+je crains que sa tournée ne soit la cause de quelque
+mésaventure pour ma chère miss Médée, etc., etc.</p>
+
+<h3>XXXIII.</h3>
+
+<h4>VERS</h4>
+
+<h5>ÉCRITS APRÈS AVOIR LU CEUX QUI SUIVENT SUR UN ALBUM A ATHÈNES.</h5>
+
+<p>«La noble Albion voit en souriant partir son fils
+pour aller visiter le berceau des arts; son but est
+noble; glorieuse est l'entreprise; il vient à Athènes,
+et--écrit son nom!»</p>
+
+<p class="mid">Byron écrivit immédiatement au-dessous:</p>
+
+<p>Ce barde modeste, comme beaucoup de bardes inconnus,
+rimaille sur nos noms, mais cache sagement
+le sien; cependant, quel qu'il soit, pour ne
+rien dire de pire, son nom lui ferait plus d'honneur
+que ses vers.</p>
+
+<h3>XXXIV.</h3>
+
+<h4>VERS ADRESSÉS A LADY BLESSINGTON.</h4>
+
+<p>Vous m'avez demandé des vers,--il serait étrange
+pour un rimeur de refuser cette demande; mais mon
+cœur seul était mon Hippocrène, et mes sentimens
+(sa source) sont taris.</p>
+
+<p>Si j'étais encore maintenant ce que j'ai été, j'aurais
+chanté ce que Lawrence a si bien peint; mais le
+chant expirerait sur mes lèvres, et le sujet est trop
+délicat pour moi.</p>
+
+<p>Je suis maintenant tout cendre, où autrefois j'étais
+toute flamme, et le barde est mort dans mon
+sein; ce que j'aimais, je ne fais plus que l'admirer,
+et mon cœur est aussi gris que ma tête.</p>
+
+<p>Ma vie ne date point par les années; il y a des
+momens qui sillonnent le front comme le soc de la
+charrue; et là il n'en paraît pas seulement un, mais
+il est aussi profond dans mon ame que sur mon
+front.</p>
+
+<p>Que le jeune homme et l'élégant aspirent à chanter
+les objets que je contemple avec indifférence;
+car le chagrin a arraché de ma lyre la corde qui
+produisait des accords dignes d'elle.</p>
+
+<h4>RÉPONSE DE LADY BLESSINGTON,</h4>
+
+<h5>SUR LE MÊME RHYTHME.</h5>
+
+<p>Lorsque je demandais quelques vers, crois, je te
+prie, que ce n'était point la vanité qui me les faisait
+désirer; car mon miroir ne peut plus m'abuser, et
+je ne puis plus inspirer de poètes.</p>
+
+<p>Le tems a touché mon front de ses doigts rudes et
+pesans, et les roses ont fui de mes joues; alors ce
+serait sûrement une folie de rechercher maintenant
+les louanges dues à la beauté.</p>
+
+<p>Mais comme les pélerins qui visitent le tombeau
+de quelque saint, emportent avec eux une relique
+précieuse, je demande un souvenir de toi, comme
+un trésor précieux pour m'accompagner dans mon
+pélerinage.</p>
+
+<p>Oh! ne dis pas que ta lyre ne rend plus d'accords,
+elle dont les cordes inspirent de tels ravissemens;
+ou que ces lèvres magiques sont muettes d'où la
+poésie s'échappe avec tant d'harmonie!</p>
+
+<p>Et quoique le chagrin, avant la fuite de la jeunesse,
+ait pu altérer la couleur noire de tes beaux
+cheveux, les lauriers qui couronnent ta tête cachent
+à nos yeux les empreintes prématurées du tems.</p>
+
+<h3>XXXV.</h3>
+
+<h4>IMITATIONS D'HORACE.</h4>
+
+<p>Qui ne rirait si Lawrence, s'engageant à couvrir
+sa précieuse toile du portrait flatté du premier venu,
+abusait assez de son art pour que la nature effarouchée
+vît nos bons bourgeois prendre sous son
+pinceau la forme des centaures? Ou si quelque barbouilleur,
+par amour de l'extraordinaire, ou pour
+hâter la vente, s'avisait de joindre à une fille d'honneur
+la queue d'une sirène? Ou si le trivial Dubost
+(comme on l'a vu naguère), possédé de la fureur de
+peindre, dégradait les créatures, images de la divinité?
+Toute la politesse qui défend de se moquer
+des sots en leur présence, ne pourrait réprimer les
+éclats de rire de leurs amis. Crois-moi, Moschus,
+rien ne ressemble plus à ces tableaux que le livre
+qui, plus décousu que les rêves d'un malade, présente
+à nos regards une foule de figures incomplètes,
+poétiques cauchemars, qui n'ont ni pieds ni
+tête.<br>
+.............................................................</p>
+
+<p>De nos jours, les mots nouveaux sont en honneur,
+si on les ente adroitement sur quelque gallicisme:
+pourrions-nous refuser à la muse plus habile de
+Dryden et de Pope, ce que Chaucer et Spencer tentèrent
+avec succès? Si vous pouvez créer, que ne le
+faites-vous, à l'exemple de William Pitt et de Walter-Scott,
+qui par le secours, l'un de ses vers, l'autre
+de ses poumons, ont enrichi les dialectes mal
+joints de notre île? Il est et il sera toujours légitime
+de proposer des réformes en littérature, comme au
+parlement.</p>
+
+<p>De même que les forêts couvrent par degrés la
+terre de leurs feuilles, ainsi se fanent des expressions
+qui ont plu dans leur nouveauté. Le même
+destin est réservé à l'homme, et à tout ce qui se
+rattache à lui. Ses ouvrages, ses mots s'effacent et
+ne servent plus qu'à fixer une date. Quoique, à un
+signe des monarques, et à la voix du commerce,
+des fleuves impétueux deviennent de tranquilles canaux;
+quoique des marais desséchés et assainis soient
+sillonnés par la charrue et portent de jaunes moissons;
+quoique des ports creusés sur nos rivages protégent
+les vaisseaux contre les tempêtes de l'antique
+océan: tout, tout doit périr. Mais, survivant au
+naufrage général, l'amour des lettres préserve à
+demi les souvenirs du passé.<br>
+.................................................................</p>
+
+<p>Les premiers vers satiriques naquirent du spleen
+de quelque égoïste. En doutez-vous? Voyez Dryden,
+Pope, et le doyen de Saint-Patrick<a id="footnotetagloc45" name="footnotetagloc45"></a>
+<a href="#footnoteloc45"><sup class="sml">loc45</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc45"
+name="footnoteloc45"><b>Note loc45: </b></a><a href="#footnotetagloc45">
+(retour) </a> <i>Mac-Flecknoe</i>, la <i>Dunciade</i> et toutes les ballades satiriques de
+Swift. Quels que soient leurs autres ouvrages, ceux-ci furent le résultat
+de sentimens personnels et de récriminations violentes contre d'indignes
+rivaux; et quoique le mérite littéraire de ces satires fasse honneur aux
+talens poétiques des auteurs, leur virulence déshonore certainement leur
+caractère.</blockquote>
+
+<p>Les vers blancs, aujourd'hui, par un commun
+accord, sont presque inséparables de la tragédie.
+Quoique les fureurs d'Almanzor s'exprimassent en
+vers rimés, au tems de Dryden, nous ne voyons pas
+les héros des pièces nouvelles en affubler leurs emportemens;
+et la modeste comédie, abandonnant
+tout-à-fait les vers, nous offre en humble prose ses
+gentillesses et ses quolibets. Ce n'est pas que nos
+Beaumont et nos <i>Ben</i> aient plus mauvaise grâce, ou
+perdent rien de leur mérite, pour avoir composé en
+vers; mais c'est ainsi que Thalie aime à se montrer.
+Pauvre fille! que l'on siffle quelque vingt fois par an.<br>
+............................................................</p>
+
+<p>O muse! s'écrie-t--il, réveille de plus sublimes
+accords! Et, s'il vous plaît, que pensez-vous voir
+éclore de son cerveau enflammé? En un clin-d'œil,
+il tombe aussi bas que S..., dont les montagnes épiques
+ne manquent jamais d'accoucher d'une souris!
+Ce n'était pas ainsi que jadis votre puissant devancier
+tirait de doux accens de sa lyre inimitable: d'une
+voix mélodieuse comme les soupirs de la harpe éolienne,
+il nous parle de la première désobéissance
+de l'homme et du fruit défendu; mais à mesure que
+son sujet s'élève, son chant fait retentir les échos
+de la terre et des cieux.<br>
+...............................................................</p>
+
+<p>Enfin il touche à l'adolescence! On ne le forcera
+plus à gémir sur les vers diaboliques<a id="footnotetagloc46" name="footnotetagloc46"></a>
+<a href="#footnoteloc46"><sup class="sml">loc46</sup></a> de Virgile,
+et sur ceux qu'on lui donne à faire. Les prières l'ennuient,
+la lecture est trop sérieuse; il vole de T....ll
+à Fordham (malheureux T....ll, condamné à d'éternels
+soucis par les apprentis boxeurs et les ours).
+Que peuvent des tuteurs, des devoirs, des convenances,
+en présence d'une meute, de chevaux de
+chasse et de la plaine de Newmarket? Rude avec ses
+aînés, hautain avec ses égaux, poli envers des escrocs,
+prodigue de richesses....... persiflé, pillé,
+dupé, il passe le tems de ses cours sans rien faire;
+évite peut-être l'expulsion, et se retire M. A. maître-des-arts!
+Et l'on proclame sa nouvelle dignité dans
+les clubs et les tripots, dont nul habitué n'arriva
+jamais plus haut.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc46"
+name="footnoteloc46"><b>Note loc46: </b></a><a href="#footnotetagloc46">
+(retour) </a> Harvey, qui fit connaître la circulation du sang, avait coutume,
+dans ses transports d'admiration, de jeter loin de lui son <i>Virgile</i>, en
+disant que le livre avait un diable familier. Un personnage tel que celui
+que je décris jetterait probablement aussi le livre; mais il désirerait
+plutôt que le diable s'en emparât, non pas en haine du poète, mais par une
+horreur bien fondée des hexamètres. Car, vraiment, la fastidieuse étude
+des <i>longues</i> et des <i>brèves</i> suffit pour qu'un homme prenne la poésie en
+aversion pendant sa vie entière; et peut-être en cela n'est-ce pas un désavantage.</blockquote>
+
+<p>Lancé dans le monde; et devenu moins ardent,
+il singe l'égoïste prudence de son père; prend une
+femme, pour sa dot; choisit ses amis pour leur rang;
+achète des terres, et se vante d'être trop prudent pour
+se fier à la banque. Il prend place au sénat; procrée
+un héritier, et l'envoie à Harrow, car il y fut
+lui-même. Muet, quoiqu'il vote, à moins qu'il ne
+joigne sa voix aux acclamations favorables au ministère;
+s'il parle de son fils, C'est un compère adroit,
+qu'il espère bien voir un jour arriver à la pairie!</p>
+
+<p>La vieillesse s'avance; l'âge paralyse ses membres;
+il quitte la scène, ou la scène le quitte; il
+entasse des richesses; s'afflige à chaque penny qu'il
+faut dépenser, et l'avarice s'empare de toutes les
+pensées qui ne sont pas à l'ambition. Il compte les
+cent pour cent, et sourit; ou vainement s'irrite, en
+considérant ses trésors entamés pour payer les dettes
+du jeune Hopeful (plein d'espérance); il pèse bien
+et sagement ce qu'il faut acheter ou vendre; habile
+à tout faire, excepté à mourir! grondeur, morose,
+radoteur difficile à contenter, louant tous les tems,
+excepté le présent; infirme, querelleur, délaissé et
+presque oublié, il meurt sans qu'on le pleure; on
+l'enterre: qu'il pourrisse!<br>
+......................................................</p>
+
+<p>Là se rend l'alerte boutiquier, dont l'oreille est
+mise à la torture par l'orchestre qu'il veut entendre
+pour son argent. Une fausse honte, et non la sympathie,
+l'empêche seule de ronfler; ses angoisses redoublent
+quand il croit du bon ton de crier: Encore!
+Écrasé par la foule dans <i>Fop's alley</i>, coudoyé
+par les élégans, gêné par son chapeau, tremblant
+pour ses orteils, sa soirée est un combat, et il ne
+goûte quelque repos que quand enfin le rideau tombe,
+et lui donne un peu de relâche qui l'enchante. Devinez-vous
+pourquoi il se résigne à souffrir tout cela,
+et plus encore? C'est qu'il lui en coûte cher, et qu'il
+est forcé de se parer!<br>
+......................................................................</p>
+
+<p>Mais rien n'est sans défaut, et chacun sait que les
+violons et les harpes perdent souvent le ton, et que
+les meilleurs chanteurs, au moment où ils voudraient
+réunir tous leurs moyens, ne font entendre que des
+accens criards; les chiens perdent la trace du gibier,
+la pierre refuse l'étincelle, et les fusils à deux coups
+(que le diable les emporte!) manquent le but<a id="footnotetagloc47" name="footnotetagloc47"></a>
+<a href="#footnoteloc47"><sup class="sml">loc47</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc47"
+name="footnoteloc47"><b>Note loc47: </b></a><a href="#footnotetagloc47">
+(retour) </a> Comme M. Pope a pris la liberté d'envoyer Homère à tous les diables;
+malgré tout ce qu'il lui devait, quand il a dit: «Et Homère (que
+le diable l'emporte, etc.)» il est présumable que, par licence poétique,
+on peut en faire autant, en vers, de tout homme et de toute chose; et en
+cas d'accident, je désire qu'on me permette de me prévaloir de cet illustre
+précédent.</blockquote>
+
+<p>.....................................................................</p>
+
+<p>Est-ce assez? Non: écrivez donc et imprimez bien
+vite. Si le dernier arrivé est dévolu à Satan, qui voudrait
+arriver le dernier? Ils assiégent les presses,
+ils publient en toute hâte, ils escaladent le comptoir
+et quittent leurs échoppes: de belles demoiselles de
+province, des hommes de haut renom, quoi donc!
+des baronnets même ont noirci d'encre leur main
+guerrière. La pauvreté ne les arrête pas: c'est Pollion
+qui nous joua ce tour; de son tems Phébus commença
+à trouver crédit chez les banquiers. Ce ne
+sont pas seulement les vivans; les morts même nous
+débitent leurs sottises aussi couramment que jadis
+chantait la tête d'Orphée! Sifflés de leur vivant, ils
+obtiennent un succès posthume, tirés de la poussière
+où ils étaient ensevelis quand ils vivaient. Les revues
+réveillent le souvenir de leurs épidémiques délits,
+de ces livres témoins muets du martyre auquel
+les condamne la rage de rimer. Hélas! que de chagrins
+va nous causer tel barbouilleur que citèrent
+souvent le <i>Morning Post</i> et le <i>Monthly Magazine</i>!
+Dans ces recueils sont ensevelis ses premiers chefs-d'œuvre;
+mais bientôt la presse gémit, et il en sort
+un épais in-quarto! Laissez donc, vous qui êtes sages,
+laissez les succès mendiés de la lyre aux baronnets
+ou aux lords possédés du démon des vers, ou
+à ces crépins de village, ménestrels jumeaux ivres
+de poétique bière! Prêtez l'oreille à ces accords d'une
+mélodie narcotique: ce sont les savetiers lauréats qui
+chantent les louanges de Capel Lofft<a id="footnotetagloc48" name="footnotetagloc48"></a>
+<a href="#footnoteloc48"><sup class="sml">loc48</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc48"
+name="footnoteloc48"><b>Note loc48: </b></a><a href="#footnotetagloc48">
+(retour) </a> Ce gentleman bien intentionné a gâte quelques excellens cordonniers,
+et contribué à la ruine poétique de plus d'un pauvre industrieux.
+Nathaniel Bloomfield et son frère Bobby ont mis tout le Sommersetshire
+en train de chanter, et cette maladie ne s'est pas bornée à envahir un
+seul comté. Pratt aussi, qui fut jadis plus sage, a été atteint de la contagion
+du patronage, et a attiré dans le piége de la poésie un pauvre diable
+nommé Blackette; mais il mourut pendant l'opération, laissant au dépourvu
+un enfant et deux volumes de fragmens. La petite fille, si elle n'a
+pas d'inclinations poétiques et ne se transforme pas en Sapho cordonnière,
+s'en tirera peut-être; mais les tragédies sont aussi rachitiques que
+si elles étaient la progéniture d'un comte ou de quelque coureur de prix
+académiques. Les patrons du pauvre homme sont certainement responsables
+de sa fin tragique, et ce devrait être un délit punissable par les lois.
+Mais c'est là ce qu'ils ont fait de moins coupable; car, par un raffinement
+de barbarie, ils ont couvert le défunt d'un ridicule posthume, en imprimant
+ce qu'il aurait eu le bon sens de ne jamais faire imprimer lui-même.
+Certes, ces remneurs de débris sont punissables par le statut contre <i>les
+hommes de la résurrection</i>. Quelle différence y a-t-il, en effet, entre
+exposer un pauvre idiot, après sa mort, dans un amphithéâtre de chirurgie,
+et l'étaler dans une boutique de libraire? Est-il plus mal d'exhumer
+ses os que ses bévues? Ne vaut-il pas mieux attacher son corps au
+gibet, sur une bruyère, que d'emprisonner son ame dans un in-octavo?
+«Nous savons ce que nous sommes, mais nous ignorons ce que nous pouvons
+devenir;» et il faut espérer que nous ne saurons jamais si un
+homme qui a traversé la vie avec une sorte d'éclat, est destiné à n'être
+qu'un charlatan de l'autre côté du Styx, et à devenir, comme le pauvre
+Joe Blackett, le plastron des railleries du purgatoire. Le prétexte de cette
+publication est d'assurer un sort à l'enfant. Mais aucun des amis et des
+tentateurs de ce <i>sutor ultrà crepidam</i> ne pouvait-il donc faire une bonne
+action sans enferrer Pratt dans une biographie? et lui faire encore diviser
+sa dédicace en tant de minces portions? A la duchesse une telle; la très-honorable
+celle-ci, et mistress et miss celle-là; ces volumes sont, etc., etc.
+Eh mais, c'est distribuer «le doux lait de la dédicace» par petits verres.
+Il n'y en a qu'une chopine, et il le partage entre douze personnes. Ah!
+Pratt, n'avais-tu donc pas quelques éloges en réserve? As-tu pu croire
+que six familles de distinction se contenteraient de si peu? Il y a un enfant,
+un livre et une dédicace: que n'envoies-tu la petite fille à la duchesse,
+les volumes à l'épicier, et la dédicace à tous les diables?</blockquote>
+
+<h3>XXXVI.</h3>
+
+<h4>VERS</h4>
+
+<h5>SUR LE TRENTE-SIXIÈME ANNIVERSAIRE DE MA NAISSANCE.</h5>
+
+<p><span class="rig">Missolonghi, 22 janvier 1824.</span><br><br></p>
+
+<p>Il est tems que ce cœur devienne insensible, puisqu'il
+a cessé d'émouvoir d'autres cœurs; cependant,
+quoique je ne puisse plus être aimé, il faut que
+j'aime encore.</p>
+
+<p>Mes jours sont dans la feuille desséchée; les fleurs
+et les fruits de l'amour sont passés: le ver de terre,
+le remords rongeur<a id="footnotetagloc49" name="footnotetagloc49"></a>
+<a href="#footnoteloc49"><sup class="sml">loc49</sup></a> et les regrets, sont mon seul
+partage!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc49"
+name="footnoteloc49"><b>Note loc49: </b></a><a href="#footnotetagloc49">
+(retour) </a> <i>The canker</i>.</blockquote>
+
+<p>Le feu qui brûle dans mon sein est solitaire comme
+une île volcanique; aucune torche n'étincelle comme
+sa flamme.--C'est un bûcher funéraire!</p>
+
+<p>L'espérance, la crainte, les soins jaloux, la portion
+exaltée de la douleur, et le pouvoir de l'amour;
+je ne puis les partager; mais j'en porte encore la
+chaîne.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas <i>ainsi</i>, ce n'est pas <i>ici</i> que de telles
+pensées pourront ébranler mon ame; ni <i>maintenant</i>,
+quand la gloire décore le cercueil du héros, ou fait
+pencher son front vers la terre.</p>
+
+<p>Le glaive, la bannière et le champ de bataille, la
+gloire et la Grèce m'environnent! Le Spartiate, porté
+sur son bouclier, n'était pas plus libre.</p>
+
+<p>Réveille-toi! (non la Grèce,--elle est réveillée!)
+réveille-toi, mon génie!--pense d'où te vient l'étincelle
+divine, le sang ardent qui bout dans tes
+veines, et sois digne de ta haute origine!</p>
+
+<p>Je foule aux pieds les passions renaissantes indignes
+de l'âge viril.--Pour toi indifférens soient
+désormais le sourire ou le dédain de la beauté.</p>
+
+<p>Si tu regrettes ta jeunesse--pourquoi vivre!--La
+contrée des trépas honorables est devant toi.--Vole
+aux combats et laisse-s-y ton souffle de vie!</p>
+
+<p>Cherche la tombe d'un héros,--beaucoup la
+trouvent qui ne la cherchent pas.--C'est ce qu'il
+y a de mieux pour toi. Alors regarde alentour;--choisis
+ton coin de terre, et repose en paix.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>NOTE.</h4>
+
+<p>Cette pièce, pour ainsi dire prophétique, de Lord Byron,
+sur le trente-sixième et dernier anniversaire de sa naissance,
+est empreinte des idées tristes d'une fin prochaine, qui arriva
+effectivement à Missolonghi moins de quatre mois après qu'il
+l'eut composée. Sa mort prématurée et si fatale pour la jeune
+Grèce, à laquelle il venait de vouer sa fortune et sa vie, répandit
+le deuil dans cette contrée, et même dans les autres nations de
+l'Europe qui admiraient son génie. L'auteur de cette nouvelle
+traduction de ses Poèmes publia alors un Dithyrambe sur sa
+mort, dans un volume de poésies intitulé: <i>Helléniennes</i>, ou
+<i>Élégies sur la Grèce</i>. Le lecteur nous permettra d'en citer ici
+quelques fragmens:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20">..............................................</p>
+<p class="i20"> La brise de la mer Égée</p>
+<p class="i16">Exhalait dans les airs ses regrets superflus:</p>
+<p class="i16">Son murmure est sinistre, et sa voix affligée</p>
+<p class="i20"> Appelle son fils qui n'est plus.</p>
+<br>
+<p class="i16">Il n'est plus le mortel dont l'étonnant génie</p>
+<p class="i16">Soumettait l'univers à ses chants solennels;</p>
+<p class="i16">L'immuable destin qui dominait sa vie</p>
+<p class="i16">A soumis sa grande ame aux décrets éternels.</p>
+<br>
+<p class="i16">Et cependant son front rayonnait de jeunesse!</p>
+<p class="i16">Et cependant la gloire environnait ses pas!</p>
+<p class="i16">Sa bienfaisante main prodiguait sa richesse</p>
+<p class="i20"> Aux enfans de Léonidas!...</p>
+<p class="i20"> Et le destin dans sa vitesse</p>
+<p class="i20"> Le livre à la faux du trépas!</p>
+<br>
+<p class="i20"> Ainsi le torrent des montagnes</p>
+<p class="i16">Roule avec majesté ses flots dans les déserts.</p>
+<p class="i16">Comme un géant vainqueur il franchit les campagnes</p>
+<p class="i20"> Et veut conquérir l'univers.</p>
+<br>
+<p class="i16">Le monde devant lui n'a pas assez d'espace!</p>
+<p class="i16">Mais qu'est-il devenu?... Sur le sable poudreux</p>
+<p class="i20"> On suit encore sa trace,</p>
+<p class="i16">Comme on suit dans le ciel un rayon vaporeux:</p>
+<p class="i20"> Il a passé... l'ombre s'efface!...</p>
+<br>
+<p class="i16">Ainsi tu mesurais la terre, enfant des cieux!</p>
+<p class="i16">Tu jetais loin de toi des torrens de lumière;</p>
+<p class="i20"> Et, dans ton vol audacieux,</p>
+<p class="i20"> Pareil au maître du tonnerre,</p>
+<p class="i16">Tu dévorais l'espace et t'égalais aux Dieux.</p>
+<br>
+<p class="i20"> Porté sur l'aile du génie,</p>
+<p class="i16">Tu parcourais, vainqueur, les âges et les tems,</p>
+<p class="i20"> Et sur les scènes de la vie</p>
+<p class="i16">Tu jetais par mépris des regards insultans!</p>
+<br>
+<p class="i20"> Du haut de ces hauteurs sublimes,</p>
+<p class="i16">Où ton astre brillant prodiguait ses clartés,</p>
+<p class="i20"> Tu descendais dans les abîmes</p>
+<p class="i20"> Du doute et de l'obscurité.</p>
+<br>
+<p class="i16">Des peuples disparus pesant la froide cendre,</p>
+<p class="i16">Ta voix forte évoquait leurs ombres des tombeaux;</p>
+<p class="i16">Dans leur grandeur passée on te voyait descendre</p>
+<p class="i20"> Pour en tirer de noirs lambeaux.</p>
+<br>
+<p class="i16">Le sort des nations réveillait dans ton ame</p>
+<p class="i16">De profondes douleurs et de grands souvenirs</p>
+<p class="i16">...........................................................</p>
+<p class="i20"> Ainsi que le roi des forêts,</p>
+<p class="i16">C'était dans le trépas que tu trouvais ta joie:</p>
+<p class="i16">Comme lui, sans frémir, tu contemplais ta proie</p>
+<p class="i20"> Qu'environnaient de noirs cyprès...</p>
+<br>
+<p class="i20"> D'un demi-dieu débris toi-même,</p>
+<p class="i16">Quelque chose restait de ton premier destin.</p>
+<p class="i16">Ainsi l'aigle tombé de sa hauteur suprême,</p>
+<p class="i20"> Montre encore un regard divin.</p>
+<br>
+<p class="i16">Dans tes vastes pensers tu dominais le monde,</p>
+<p class="i20"> Tu marchais à pas de géant:</p>
+<p class="i16">Les mortels admiraient ta course vagabonde.</p>
+<p class="i16">Tu n'étais pas un dieu, mais ton ame féconde</p>
+<p class="i20"> Tenait dans sa chute profonde</p>
+<p class="i20"> De l'immortel et du néant!</p>
+<br>
+<p class="i20"> Comment s'est éteint cette flamme</p>
+<p class="i16">Qui, semblable à ces feux, fiers enfans de la nuit,</p>
+<p class="i20"> Embrasait, consumait ton ame?</p>
+<p class="i16">Comme une ombre sans nom l'être s'évanouit;</p>
+<p class="i20"> Mais de sa fragile poussière,</p>
+<p class="i20"> L'homme, l'essence de l'esprit,</p>
+<p class="i16">Brisant de ses liens l'enveloppe grossière,</p>
+<p class="i16">Monte vers l'éternel en rayons de lumière:</p>
+<p class="i16">Tout change sous les cieux, tout, et rien ne périt.</p>
+<p class="i20">..............................................................</p>
+<br>
+<p class="i16">Gloire à toi, noble fils de l'altière Albion!</p>
+<p class="i16">Tes chants ont ranimé les cendres d'Aristide;</p>
+<p class="i16">Les Grecs ont ressenti cette ardeur intrépide</p>
+<p class="i20"> Qui les fit vaincre à Marathon.</p>
+<br>
+<p class="i16">Par toi de ses tombeaux ce peuple entier se lève;</p>
+<p class="i16">Il rappelle sa gloire et veut briser ses fers;</p>
+<p class="i16">Toi-même avec transports tu saisissais le glaive</p>
+<p class="i20"> Que tu réveillais dans tes vers.</p>
+<br>
+<p class="i16">Victime du destin qui pesait sur sa vie,</p>
+<p class="i16">Il meurt en combattant pour un peuple opprimé.</p>
+<p class="i16">Son cœur lui rappelait son ingrate patrie,</p>
+<p class="i20"> L'objet qu'il avait tant aimé.</p>
+<br>
+<p class="i16">Son ame, avec douleur, vers sa fille chérie,</p>
+<p class="i16">Comme un rayon du soir porte un dernier adieu.</p>
+<p class="i16">Il pleura... mais ses pleurs disaient toute sa vie;</p>
+<p class="i20"> Ses pleurs lui révélaient un dieu.</p>
+<br>
+<p class="i16">On dit que sa grande ombre échappée à la terre,</p>
+<p class="i16">Passant sur le tombeau du fier Léonidas,</p>
+<p class="i16">De ses trois cents héros réveilla la poussière</p>
+<p class="i20"> Dans le sein même du trépas.</p>
+<br>
+<p class="i16">Leurs mânes, ranimés par son souffle rapide,</p>
+<p class="i16">Ont applaudi soudain comme au jour solennel,</p>
+<p class="i16">Et le glaive près d'eux qui dormait intrépide,</p>
+<p class="i20"> A tressailli pâle et cruel...</p>
+<br>
+<p class="i16">Adieu, fils d'Albion, fils de la Grèce entière:</p>
+<p class="i16">Ta patrie adoptive a consacré tes droits;</p>
+<p class="i16">Elle implorait les rois, le front dans la poussière,</p>
+<p class="i20"> Et tu fus plus grand que les rois.</p>
+<br>
+<p class="i16">Leur suprême grandeur, par la terreur frappée,</p>
+<p class="i16">Plaignait, sans nul secours, leur triste abaissement;</p>
+<p class="i16">Près de ton luth divin s'agitait ton épée,</p>
+<p class="i20"> Sans couronne et sans ornement...</p>
+<br>
+<p class="i16">Que le ciel ait pour lui de propices étoiles;</p>
+<p class="i16">Soufflez plus doucement, vents qui gonflez les voiles;</p>
+<p class="i16">Guidez les nautonniers aux rives d'Albion;</p>
+<p class="i16">Emportez sa dépouille à sa noble patrie.</p>
+<p class="i16">Peut-être à son aspect la bassesse et l'envie</p>
+<p class="i16">Retiendront dans leur sein leur venimeux poison,</p>
+<p class="i16">Tandis qu'avec orgueil une autre nation</p>
+<p class="i16">Décore de son nom l'autel de la patrie!...</p>
+<p class="i16">...................................................................</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="rig">15 juillet 1824.</span><br><br></p>
+
+<p>Il a aussi publié depuis une traduction en vers français de
+<i>Childe-Harold</i>, le plus beau poème de Byron, en un volume
+in-18. Paris, 1829.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DES POÉSIES INÉDITES.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>POÉSIES ATTRIBUÉES</h3>
+
+<h1>A LORD BYRON.</h1>
+
+<br><br>
+
+
+
+<h3>I.</h3>
+
+<h4>AU LIS DE FRANCE.</h4>
+
+<p>Avant que de disperser tes feuilles au vent, faux
+emblème d'innocence, arrête un instant,--et donne,
+à mesure que tu te flétris, pour l'avantage du genre
+humain, la leçon qui ressort de ta chute.</p>
+
+<p>Tu étais beau comme le rayon du matin, et riche
+comme l'orgueil des mines précieuses: tous tes
+charmes sont maintenant fanés; et haï et méprisé,
+les malédictions de la liberté retombent sur toi.</p>
+
+<p>Tu étais rayonnant au milieu des sourires du
+monde, ton ombre protégeait de sa puissance; mais
+maintenant ta fleur brillante est ridée et flétrie,--tu
+n'es plus l'ornement de ta patrie régénérée<a id="footnotetagloc50" name="footnotetagloc50"></a>
+<a href="#footnoteloc50"><sup class="sml">loc50</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc50"
+name="footnoteloc50"><b>Note loc50: </b></a><a href="#footnotetagloc50">
+(retour) </a> Ces accusations prophétiques de Lord Byron semblent être écrites
+d'hier, tant elles ont un caractère frappant de spécialité.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>Car la corruption s'est repue sur tes feuilles, et
+la bigotterie a rongé ta tige; maintenant ceux qui te
+craignaient se rient de tes malheurs, et ceux qui
+t'adoraient te condamnent à l'exil.</p>
+
+<p>La vallée qui t'a donné naissance pleurera sur
+l'espérance de son sol; les légions qui ont combattu
+pour ta beauté et ta valeur se hâteront de partager
+tes dépouilles.</p>
+
+<p>Devenue symbolique, ta fleur sera un sujet de
+moquerie et un jouet parmi les hommes; dans les
+cités, dans les montagnes et dans les plaines, ce
+sera le proverbe des esclaves, le mépris des hommes
+libres.</p>
+
+<p>Oh! c'était le souffle pestilentiel de la tyrannie
+qui dispersa tes tiges sur la terre, qui jeta une tache
+de sang sur le voile blanc et virginal, et te perça de
+plus d'une blessure!</p>
+
+<p>Alors le vent emporta ta feuille desséchée, il flétrit
+ta tige mourante, ta fleur épanouie résigna les
+promesses de son avenir, et elle est tombée emportée
+par l'orage.</p>
+
+<p>Car nulle vigueur patriotique ne la soutenait; il
+ne s'est trouvé aucun bras pour protéger la faible
+fleur; la destruction suivait son terrible héraut--le
+désespoir, et flétrit toute sa beauté dans une
+heure!</p>
+
+<p>Cependant il y eut des hommes qui prétendirent
+la plaindre; il y eut des hommes qui prétendirent
+la sauver: purs niais empiriques qui arrivèrent
+pleins de déception--pour se réjouir et s'enivrer
+sur sa tombe.</p>
+
+<p>O toi! terre des lis! en vain tu t'efforces de relever
+sa tête pâle! le bouton fané ne refleurira plus
+de nouveau,--la violette brillera à sa place!</p>
+
+<p>Comme tu disperses tes feuilles au vent--faux
+emblème de l'innocence, arrête un instant,--et
+donne, à mesure que tu te flétris, pour l'avantage
+du genre humain, cette leçon qui ressort de ta
+chute!</p>
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h4>L'ADIEU.</h4>
+
+<h5>A UNE DAME.</h5>
+
+<p>Quand l'homme, chassé des bosquets d'Éden,
+s'arrêta quelques instans sur le seuil de la porte,
+chaque pas lui rappelait des heures évanouies, et lui
+faisait maudire son avenir.</p>
+
+<p>Mais errant à travers de lointains climats, il apprit
+à porter le poids de son chagrin; il ne fit plus
+que donner un soupir aux souvenirs du tems passé,
+et trouva du soulagement au milieu de scènes plus
+agitées.</p>
+
+<p>Ainsi, madame, doit-il en être de moi; je ne dois
+plus revoir tes charmes: car quand je m'arrête près
+de toi, je soupire pour tout ce que j'ai connu autrefois.</p>
+
+<p>En te fuyant, je serai sûrement sage; car j'échapperai
+aux piéges de la tentation: je ne puis pas
+voir mon paradis sans désirer d'y entrer.</p>
+
+<h3>III.</h3>
+
+<h4>A LADY CAROLINE LAMB.</h4>
+
+<p>Et tu dis que je n'ai pas de sentiment, que je ne
+ressens rien pendant que tu es éloignée de moi? Tu
+ne sais donc pas avec quelles délices je me suis abandonné
+à un rêve non interrompu de toi? Mais l'amour
+ne doit jamais nous ressembler, et j'apprendrai à
+t'estimer moins. Comme tu as fui, ainsi permets-moi
+de fuir, et change le cœur que tu ne peux rendre
+heureux.</p>
+
+<p>On te dira, Clara! que j'ai paru, tout récemment,
+courtiser les charmes d'une autre; que je n'ai
+pas soupiré, que je n'ai pas eu d'humeur, comme
+si tu avais déjà été bannie de mon cœur. Clara! cette
+lutte--pour défaire ce que tu as fait si bien pour
+moi,--ce masque porté devant la foule niaise,--cette
+trahison--était une fidélité pour toi!</p>
+
+<p>Je n'ai pas dormi depuis que tu es partie; mais
+j'ai cherché dans plusieurs tout ce qu'une seule (ah!
+ai-je besoin de la nommer?) pouvait m'accorder.
+C'est un devoir que je dois au tien--à toi--à
+l'homme--à Dieu, de modérer, d'éteindre ce feu
+coupable, avant que le chemin du crime soit parcouru.</p>
+
+<p>Mais puisque mon sein n'est pas si pur, puisque
+le vautour déchire encore mon cœur, que j'endure
+cette agonie, et non toi--oh! la plus chérie des
+femmes! Par pitié, Clara! séparons-nous; et je chercherai
+à éviter, je ne sais comment, le dard menaçant:--le
+vice ne doit pas prendre pour but un
+objet tel que toi.</p>
+
+<p>Mais tu dois m'aider dans cette tâche, et exercer
+ainsi noblement ton pouvoir. Alors dédaigne-moi,--c'est
+tout ce que je demande--avant que le
+tems ne mûrisse une heure plus coupable; avant
+que la coupe de la colère ne verse des remords redoublés
+sur ma tête; avant que des feux inextinguibles
+ne dévorent mon cœur, dont les espérances sont
+mortes depuis long-tems.</p>
+
+<p>Ne t'abuse pas plus long-tems, ainsi que moi;
+n'abuse pas des cœurs meilleurs que le mien; ah! ne
+peux-tu pas, ne veux-tu pas fuir des malheurs comme
+le nôtre,--une honte comme la tienne? S'il y a
+une colère divine, une torture au-delà de ce souffle
+de vie passagère, renonce--même maintenant, à
+toute espérance future; de telles pensées sont un
+crime,--un tel crime est la mort.</p>
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<h4>STANCES.</h4>
+
+<p>J'ai appris ton sort sans verser une larme; ta
+perte m'a à peine arraché un soupir, et cependant
+tu me fus extrêmement chère.--Je ne sais pas ce
+qui a desséché mes yeux, les larmes refusent de
+couler; mais chacune d'elles que mes paupières empêchent
+de s'échapper, retombe horrible sur mon
+cœur..</p>
+
+<p>Oui,--profondes et pesantes, une à une, elles
+s'y pressent et le torturent, comme les eaux renfermées
+dans le rocher l'usent en tombant et s'y durcissent.
+Elles ne peuvent se pétrifier plus durement
+que les sentimens qui retombent et restent sur mon
+cœur, lesquels, froidement fixés, regardent le passé
+sans jamais se fondre à un soleil nouveau.</p>
+
+<h3>V.</h3>
+
+<h4>A MARIE.</h4>
+
+<p>Ne te souviens pas de moi, ni de ces heures bien-aimées,
+de ces heures évanouies, où toute mon ame
+était à toi,--heures qui ne peuvent jamais être
+oubliées, avant que le tems n'énerve nos puissances
+vitales, et que toi et moi ayons cessé d'être.</p>
+
+<p>Puis-je oublier, peux-tu oublier toi-même ce tems
+où, jouant avec tes cheveux dorés, ton cœur, avec
+vivacité, répondait à mes jeux? Oh! par mon ame!
+je te vois encore, avec des yeux si languissans,--un
+sein si beau, et des lèvres, quoique silencieuses,
+qui murmuraient l'amour.</p>
+
+<p>Lorsqu'ainsi tu te penchais sur mon cœur, ces
+yeux laissaient échapper un éclat si doux, que, quoiqu'à
+moitié réprobateur, il inspirait le désir; et
+alors nous nous serrions plus près, et encore plus
+près,--et nos lèvres frémissantes s'efforçaient de
+se rencontrer comme pour expirer dans leurs baisers.</p>
+
+<p>Et alors ces yeux pensifs voulaient se fermer, et
+leurs deux paupières se rapprochaient en voilant
+leurs orbites d'azur,--tandis que leurs longs et
+humides regards semblaient fuir sur ta joue brillante
+d'amour.</p>
+<br>
+<p class="mid">FIN DES POÉSIES ATTRIBUÉES A LORD BYRON.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron
+ Volume 5., by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON ***
+
+***** This file should be named 28082-h.htm or 28082-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/8/0/8/28082/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
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+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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