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Volume 5. + comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin + +Release Date: February 14, 2009 [EBook #28082] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +ŒUVRES COMPLÈTES +DE +LORD BYRON, +AVEC NOTES ET COMMENTAIRES, +COMPRENANT +SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE, +ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR. + +_Traduction nouvelle_ + +PAR M. PAULIN PARIS, +DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI. + + + +TOME CINQUIÈME. + + + +_Paris_ +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS, +RUE SAINT-LOUIS, N° 46, +ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis_. + +1831. + + + + +LE GIAOUR, +FRAGMENT D'UNE +HISTOIRE TURQUE. + + _One fatal remembrance--one sorrow that throws + Its bleak shade alike o'er our joys and our woes-- + To which life nothing darker nor brighter can bring, + For which joy hath no balm--and affliction no sting_. + +(MOORE.) + +Un fatal souvenir,--un chagrin qui jette son ombre noire sur nos joies +comme sur nos douleurs,--auquel la vie ne peut rien apporter de plus +sombre ni de plus brillant, pour lequel la joie n'a pas de charme--et +l'affliction pas d'amertume. + +A +SAMUEL ROGERS, ESQ. +Comme une légère, mais très-sincère marque d'admiration pour son génie, +de vénération pour son caractère, et de gratitude pour son amitié, +CETTE PRODUCTION EST DÉDIÉE +Par son obligé et affectionné serviteur, +BYRON. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +L'histoire qu'offrent ces fragmens décousus est fondée sur des +circonstances moins communes maintenant dans l'Orient qu'autrefois, soit +parce que les femmes y sont plus circonspectes que dans les _vieux +tems_, soit parce que les chrétiens sont plus heureux ou moins +entreprenans. L'histoire, lorsqu'elle était complète, contenait les +aventures d'une femme esclave, qui fut jetée dans la mer, à la manière +des Turcs, pour infidélité, et vengée par un jeune Vénitien, son amant, +dans le tems que les Sept Iles étaient possédées par la république de +Venise, peu de tems après que les Arnautes eurent été chassés de la +Morée qu'ils avaient ravagée après l'invasion russe. La désertion des +Maïnotes, à qui le pillage de Misitra avait été refusé, fit abandonner +cette entreprise, et causa le ravage de la Morée, durant lequel la +cruauté exercée de part et d'autre est restée sans exemple, même dans +les annales des Croyans. + + + + +LE GIAOUR. + +Aucun souffle d'air léger pour rider la surface des flots qui se +déroulent sous le tombeau de l'Athénien; ce tombeau[g1] qui, +apparaissant sur le rocher, salue le premier le navire rentrant dans le +port, en dominant la contrée qu'il sauva en vain: quand un semblable +héros, reparaîtra-t-il sur la terre? + + +Beau climat! où chaque saison sourit avec amour sur ces îles fortunées +qui, vues des hauteurs du lointain Colonna, réjouissent le cœur ému par +ce délicieux spectacle, et prêtent un charme à la solitude. Là, +gracieusement ondulée, la surface de l'Océan réfléchit les teintes des +pics nombreux dont l'image est reproduite par les vagues souriantes qui +baignent ces Édens de l'Orient; et si parfois une brise passagère vient +à rompre le cristal des flots, ou détache une fleur des arbres du +rivage, qu'il est ravissant chaque souffle d'air qui réveille et emporte +avec lui les plus doux parfums! Car c'est là--sur les collines ou dans +les vallées, que la rose, sultane du rossignol[g2], la vierge pour +laquelle il fait entendre sa mélodie et ses mille chants d'amour, +fleurit en rougissant aux histoires de son amant harmonieux: la reine +des jardins, sa reine, sa rose, non courbée par les vents, non glacée +par les neiges, loin des hivers du nord, caressée par les brises de +chaque saison, renvoie, en doux encens vers le ciel, les parfums que lui +a donnés la nature, et embellit, par ses brillantes couleurs et ses +soupirs odorans, ces cieux qui semblent lui sourire. Là brillent maintes +fleurs printannières; maint ombrage invite à l'amour, maintes grottes +invitent au repos, en même tems qu'elles servent d'asile au pirate dont +la barque, cachée sous l'abri protecteur, guette l'arrivée d'une proue +pacifique, jusqu'au moment où la guitare du joyeux marinier[g3] se fait +entendre, et où l'étoile du soir se montre à l'horizon. Alors, voguant +avec leurs rames enveloppées, et protégés par les rochers du rivage, les +voleurs nocturnes fondent sur leur proie, et aux chants de joie font +succéder les plaintifs gémissemens. + +Il est étrange que là où la nature s'est plu à répandre ses dons comme +pour le séjour des dieux, et à faire briller tous ses charmes dans ce +paradis enchanté, l'homme amant de la destruction, veuille le changer en +désert, et foule aux pieds, pareil à la brute, ces fleurs qui ne +demandent pas les soins d'une main laborieuse pour croître sur cette +terre féconde, mais qui fleurissent comme pour prévenir les soins de +l'homme, et qui, dans leurs séduisantes caresses, ne veulent--qu'être +épargnées! Il est étrange--que là ou tout est en paix, les passions +triomphent dans leur orgueil, et la rapine étende son cruel et +sanguinaire empire. C'est comme si les démons prévalaient contre les +séraphins glorieux, et, assis sur les trônes célestes, rendaient ces +anges libres héritiers de l'Enfer; aussi douce est cette contrée formée +pour le bonheur, aussi maudits sont les tyrans qui l'oppriment et la +désolent! + +Celui qui s'est penché sur--le cadavre d'un être expiré avant que le +premier jour de la mort soit enfui, le premier sombre jour du néant, le +dernier du danger et de la détresse (avant que les doigts dévorans de la +destruction aient effacé les traits où la beauté respire encore), et a +remarqué l'air doux et angélique, l'extase du repos qui est là, les +traits fixes, quoique tendres, qui relèvent la langueur d'une paisible +joue, et--mais pour cet œil triste et voilé qui ne brûle plus, ne sourit +plus, ne pleure plus; pour ce front immobile et froid où l'apathie[g4] +de la mort effraie le cœur désolé de celui qui le contemple, comme s'il +avait le pouvoir de lui faire partager le destin qu'il redoute et dont +il ne peut cependant se détacher: oui! pour ces choses, et ces choses-là +seules, pendant quelques momens--une heure traîtresse,--il pourrait +mettre en doute le pouvoir tyrannique du trépas; tant est beau, tant est +calme, tant est doux, le premier, le dernier, aspect révélé par la +mort[g5]! + +Tel est aussi l'aspect de ce rivage: c'est la Grèce; mais la Grèce qui +n'a plus de vie! si froidement douce, si tristement belle, que nous +tressaillons, car l'ame manque là! Son charme est celui de la mort qui +ne disparaît pas entièrement avec le souffle de la vie; mais c'est une +beauté qui a cette fleur sinistre, cette couleur appartenant à la tombe, +dernière et fugitive lueur de l'expression, auréole dorée qui plane sur +une ruine, le rayon d'adieu du sentiment qui n'est plus! étincelle de +cette flamme d'une origine peut-être céleste, qui éclaire encore, mais +qui n'échauffe plus désormais sa terre chérie! + +Patrie des braves échappés à l'oubli! dont le sol, depuis les plaines +jusqu'aux cavernes des montagnes, fut l'asile de la liberté, ou le +tombeau de la gloire! temple des héros[loc1]! se peut-il que ce soit là +tout ce qui reste de toi? Approche, esclave timide et rampant; dis, ne +sont-ce pas là tes Thermopyles? Ces ondes bleues qui s'étendent au loin, +ô race dégénérée d'un peuple libre! dis, quelles sont-elles? quels sont +ces rivages? N'est-ce pas le golfe, n'est-ce pas le rocher de Salamine? +Ces lieux célèbres, leur histoire qui n'est pas inconnue au monde, ô +Grecs! levez-vous, et faites-en de nouveau votre patrie! Cherchez parmi +les cendres de vos pères les étincelles du feu divin qui les embrasait; +et celui qui expirera dans le combat ajoutera à leurs noms un nom +terrible qui fera trembler la tyrannie: il laissera à ses fils une +espérance, une renommée pour lesquelles ils mourraient plutôt que de les +livrer au déshonneur; car le combat de la liberté une fois commencé, le +père expirant en lègue le triomphe à son fils, triomphe qui succède +toujours à toutes les défaites. O Grèce! tes pages vivantes en sont +témoins, et attestent la gloire de tes siècles immortels! Tandis que tes +rois enfouis dans l'obscurité poudreuse des âges ont laissé une pyramide +sans nom, tes héros, malgré les ravages du tems qui a renversé la +colonne monumentale de leurs tombes, ont encore un monument plus +imposant, les montagnes de leur terre natale! Là, la muse montre aux +regards des étrangers les tombeaux de ceux qui ne peuvent mourir!--Il +serait trop long de rappeler, et trop pénible de retracer l'histoire et +la description de chaque lieu célèbre, depuis ses tems de splendeur +jusqu'à ses jours de misère: assez--aucun ennemi étranger n'a pu dompter +ton courage, jusqu'à ce qu'il se soit flétri lui-même. Oui! un +abaissement, une dégradation volontaires, ont aplani la route aux +chaînes honteuses de l'esclavage, à la domination des tyrans. + +[Note loc1: _Shrine of the mighty_!] + +Que peut-il raconter celui qui foule aujourd'hui tes rivages? Aucune +histoire de tes vieux tems, aucun sujet capable d'inspirer à la muse un +essor aussi élevé que celui des jours qui ne sont plus, lorsque l'homme +était digne de ton climat. + +Les cœurs nourris dans tes vallées, les ames ardentes qui auraient pu +conduire tes enfans à des actions héroïques et sublimes, rampent, depuis +le berceau jusqu'à la tombe, esclaves--oui! esclaves d'un esclave[g6]! +et sourds, excepté à la voix du crime, couverts de tous les vices qui +souillent l'humanité et font descendre l'homme au-dessous de la brute, +sans avoir même le mérite d'une sauvage vertu, du courage opprimé, mais +indompté d'un homme libre. Ils portent encore dans les ports voisins +leurs ruses proverbiales et leur ancienne astuce. C'est en cela que l'on +reconnaît encore ce Grec subtil; et c'est en cela, en cela seul qu'il a +conservé son ancien renom. En vain, la liberté ferait-elle un appel au +courage pour briser son joug, ou pour relever le cou qui semble +courtiser son esclavage: je cesse de plaindre ces malheurs. + +Cependant cette histoire sera une histoire plaintive; et ceux qui +l'entendront croiront sans peine que celui qui l'entendit pour la +première fois en fut touché. + + +Lointaines, sombres et se projetant sur la mer bleue, les ombres des +rochers font tressaillir, le pêcheur dont elles frappent les regards, +comme la barque d'un pirate des îles ou d'un Maïnote. Craignant pour son +léger caïque, il évite l'anse prochaine et périlleuse; quoique abattu et +harassé par ses travaux, et surchargé de son heureuse pêche, il vogue +lentement, à force de rames, jusqu'à ce que le rivage sûr du port Léone +le reçoive à la lueur délicieuse de l'astre qui embellit de tant de +charmes une nuit orientale. + + +Quel est celui qui accourt sur un coursier noir, bride abattue, au galop +retentissant comme un tonnerre? Le bruit des fers et les coups de fouet +répétés font retentir les échos des cavernes d'alentour. L'écume qui +couvre les flancs du coursier semble être celle des vagues de l'Océan: +bien que les flots de la mer soient tranquilles et comme abîmés dans le +calme, il n'en est point dans le sein du cavalier; le murmure de la +tempête qui se prépare est encore plus calme que ton cœur, ô jeune +Giaour[g7]! Je ne te connais point, je hais ta race; mais je découvre +dans tes traits quelque chose que le tems ne pourra que fortifier et non +effacer. Quoique jeune et pâle, ce front blême est sillonné par les +passions; quoique tenant fixé vers la terre ton œil farouche, et que tu +passes comme un météore, je vois bien dans toi un de ceux que des fils +d'Othman devraient faire périr ou éloigner de leur demeure. + +Loin,--loin,--il fuit, et mes regards étonnés le suivent à peine; et +quoique, semblable à un démon de la nuit, il ait passé et se soit +évanoui à ma vue, son aspect et son maintien ont laissé dans mon ame un +souvenir de trouble et de confusion, et les pas retentissans de son +coursier noir résonnent encore à mon oreille étonnée. Il pique vivement +de l'éperon; il approche de ce rocher escarpé qui projette son ombre sur +l'abîme; il en fait rapidement le tour; il galope sur ses bords. Le +rocher l'eut promptement dérobé à ma vue, car je sentis bien que j'étais +désagréable à celui qui cherchait à éviter tout regard indiscret; et il +n'est pas une étoile qui ne paraisse trop brillante à celui qui +s'échappe à une heure si étrange. Il s'éloigne rapidement; mais avant de +disparaître, il lance un dernier regard en arrêtant un moment son +coursier qui bondit, et respire un moment dans sa course ralentie; un +instant il se dresse sur ses arçons.--Que regarde-t-il dans le bois +d'olivier? Le croissant brille sur la colline; les hautes lampes de la +mosquée brûlent encore: quoique trop éloigné pour entendre le bruit du +lointain tophaïque[g8] répété par l'écho, on aperçoit les éclairs de +chaque joyeuse détonnation, qui prouvent le zèle des religieux +musulmans. Ce soir, le dernier soleil du Ramazan s'est couché; ce soir +commence la fête du Baïram[loc2]; ce soir--mais qui es-tu? qu'as-tu +fait, toi, au vêtement étranger, au front terrible? Que te font ces +jeux, ces fêtes, pour t'arrêter ainsi ou pour fuir?--Il s'arrête +encore.--Quelque frayeur légère se peignait sur son visage; bientôt +l'expression de la haine la remplaça. Elle ne se manifesta point avec la +rougeur subite d'une colère passagère, mais avec une pâleur semblable au +marbre de la tombe, dont la funèbre blancheur augmente encore les +sombres teintes. Son front était penché, son œil avait un éclat vitreux; +il leva son bras avec un mouvement menaçant de fierté, en frappant +rudement de la main, ne sachant s'il devait retourner ou fuir. Impatient +de sentir différer sa fuite rapide, le noir coursier pousse un lourd +hennissement.--La main du cavalier retomba sur la garde de son sabre; ce +hennissement a dissipé sa rêverie, comme le cri du hibou réveille un +homme en sursaut.--L'éperon s'enfonce dans le flanc du coursier; il part +avec la rapidité d'un djerrid[g9] lancé dans les airs par une main +puissante; le rocher est dépassé, et le rivage ne retentit plus de ses +pas rapides; la crête est franchie, on ne voit plus le cimier et le +front altier du chrétien. Ce n'était que pour un instant qu'il avait +contenu l'ardeur de son vigoureux coursier; ce n'était que pour un +instant qu'il s'était arrêté; et tout-à-coup il avait redoublé de +vitesse comme s'il avait été poursuivi par la mort. Mais dans cet +instant, des hivers de souvenirs semblaient avoir passé sur son ame, et +rassemblé, dans cette seconde[loc3] de tems, une vie de peine, un siècle +de crimes. Pour celui qu'agitent l'amour, la haine, ou la crainte, un +tel moment accumule toutes les douleurs passées. Alors +qu'éprouva-t-_il_, l'inconnu, accablé qu'il fut par tout ce qui peut le +plus déchirer le cœur? Cette halte qui décida sa destinée, oh! qui +pourra mesurer sa durée terrible! Quoique, dans les registres du tems, +elle soit comme imperceptible, elle fut une éternité pour sa pensée! car +elle est infinie comme l'espace incommensurable, la pensée que le +sentiment peut embrasser, et qui peut comprendre en lui-même des maux +sans nom, sans espérance, ou sans fin! + +[Note loc2: Carême turc.] + +[Note loc3: En anglais, _drop_, goutte.] + +L'heure est passée; le Giaour est déjà loin; a-t-il fui seul ou succombé +seul? Maudite soit l'heure de son arrivée ou de sa fuite: la +malédiction, pour le péché d'Hassan, a changé un palais en tombeau. Il +vint, le Giaour, il passa comme le simoun[g10], cet avant-coureur de la +désolation et de la mort, sous le souffle dévorant duquel les cyprès +même s'anéantissent;--arbre sombre, et encore triste lorsque les autres +douleurs sont évanouies; seul fidèle aux souvenirs passagers de la mort. + +Le coursier a disparu de l'étable déserte; on ne voit plus d'esclaves +dans les salles du palais d'Hassan. L'araignée solitaire couvre les murs +de sa toile grisâtre; la chauve-souris bâtit son nid dans son harem; et +le hibou s'est emparé de la plus haute tour de son château fort: le +dogue sauvage, tourmenté de soif et de faim, hurle sur les bords de ses +bassins desséchés; car le ruisseau a disparu de son lit de marbre, où +maintenant les ronces croissent sur une poussière désolée. Il était beau +jadis de le voir se jouer dans cette enceinte, et chasser la chaleur +étouffante du jour, en faisant jaillir en haut sa rosée d'argent dans +des tourbillons fantastiques, et en répandant dans l'air, et sur le vert +gazon, une délicieuse fraîcheur. Il était doux, quand des étoiles sans +nuages brillaient dans les cieux, de voir des vagues de lumière se +projeter sur ce marbre, d'entendre, la nuit, la mélodie de ces ondes! +L'enfance d'Hassan avait souvent joué sur les bords de cette cascade; et +souvent, sur le sein de sa mère, il s'était endormi au bruit harmonieux +des vagues. La jeunesse d'Hassan avait été souvent bercée, sur ces +bords, par les chants de la beauté; et chaque accord harmonieux semblait +plus harmonieux encore mêlé à la voix d'Hassan. Mais jamais la +vieillesse d'Hassan ne viendra se reposer sur ces bords à la chute du +crépuscule: la source qui alimentait ce ruisseau est tarie.--Le sang qui +échauffait son cœur est versé! Jamais aucune voix humaine ne fera +entendre ici des accens de rage, de regrets ou de plaisir. Les derniers +et tristes sons qu'ait répétés l'écho furent les lamentations funèbres +d'une femme; et _ces sons_ expirèrent dans le silence!--Tout est +muet!--excepté, parfois, la jalousie que le vent agite. Que la tempête, +retentisse, que la pluie tombe par torrens, aucune main ne viendra +désormais fermer les ouvertures de ce château. + +Ce serait une joie pour le voyageur de découvrir, sur ces sables +déserts, les pas grossiers d'un homme,--tellement que la voix même de +la douleur réveillât un écho consolateur. Au moins elle lui dirait: +«Tout n'est pas mort en ces lieux, la vie murmure encore, bien qu'elle +soit le soupir d'un seul.--Car de nombreux appartemens dorés étalent +encore ici une splendeur que la solitude semble devoir oublier; dans ce +palais, la destruction a opéré lentement son œuvre dévorante;--mais la +sombre désolation est assise sur le seuil de la porte, que le +fakir[loc4] lui-même n'oserait plus franchir. Là, le derwiche[loc5] +errant ne voudrait pas s'arrêter, car la charité hospitalière n'est plus +là pour le recevoir; l'étranger, harassé de fatigues, ne viendra plus +s'y reposer pour y bénir «le pain et le sel sacré[g11].» La richesse et +la pauvreté passent également aux environs avec la même insouciance; car +la politesse hospitalière et la charité bienveillante ont disparu avec +Hassan, tombé sur les montagnes. Son toit, qui était le refuge de +l'homme, est devenu l'antre affamé du désespoir. + +[Note loc4: Moine turc.] + +[Note loc5: Moine mendiant.] + +L'hôte a fui la salle de festin, et les vassaux leurs travaux +champêtres, depuis que le sabre de l'infidèle a fendu le turban de la +tête d'Hassan[g12]. + + +J'entends un bruit de marche qui approche, mais aucune voix n'arrive à +mon oreille. Il s'approche davantage;--je puis distinguer chaque turban, +et chaque ataghan au fourreau d'argent[g13]. Le chef de la troupe se +distingue; c'est un émir à la robe verte[g14]. «Ho! qui es-tu?--Cet +humble _salem_[g15] vous dit que je suis un croyant. Le fardeau que vous +portez avec tant d'attention semble réclamer tous vos soins, et, sans +doute, c'est une précieuse cargaison. Mon humble barque est toute prête +pour la recevoir. + +--Tu parles convenablement; démarre ton esquif, et emmène-nous loin de +ce rivage silencieux. Laisse déployée ta voile, et vogue à force de +rames. Au milieu de cette baie entourée de rochers, où les eaux sombres +et emprisonnées dorment dans un calme profond, ta tâche sera +finie.--Nous y sommes.--Tu as ramé à merveille; notre course a été +rapide; cependant c'est le plus long voyage, je pense, qu'un de...» + + +L'objet mystérieux fut plongé dans les flots, et s'enfonça lentement; la +vague calme roula doucement jusqu'au rivage. Je veillais attentivement +sur ce qui avait été précipité, et il me sembla un instant, par le +mouvement du courant, que quelque chose s'était comme débattu..... ce +n'était qu'un rayon de la lune qui se réfléchissait sur le courant. Je +ne cessai de prêter mon attention à cette scène singulière que lorsque +l'objet qui la causait eut disparu totalement à ma vue, comme une pierre +lancée dans l'onde, qui laisse après elle un tournoiement passager se +rétrécissant de plus en plus, et forme comme une tache blanche, perle +aqueuse qui se moque de l'œil qui la contemple. Tous les secrets sont +ensevelis et dorment sous les ondes, connus seulement des génies de +l'abîme, qui, tremblans dans leurs grottes de corail, n'osent en rien +murmurer aux vagues. + + +Comme on voit, dans les prairies émaillées du Kachemire, la reine des +papillons[g16] s'élever sur ses ailes de pourpre, en invitant le jeune +enfant à la poursuivre, en le promenant de fleurs en fleurs pendant une +heure inutile et laborieuse; elle le quitte pour s'envoler dans les +airs, en lui laissant le cœur déchiré et les yeux pleins de larmes: +ainsi la beauté se joue du jeune homme échappé de l'enfance, brillante +aussi et volage comme elle: chasse d'espérances et de craintes frivoles, +commencée dans la folie et terminée dans les larmes. Si toutes deux +elles se laissent prendre, le malheur attend la reine des papillons et +la jeune fille; une vie de peines, la perte de la tranquillité; l'une +est le jouet de l'enfant, l'autre, le caprice de l'homme: ce bijou +charmant, recherché avec tant d'ardeur, perd son charme dès qu'il est +obtenu; car chaque attouchement caressant fait disparaître ses plus +brillantes couleurs, jusqu'à ce que charme, couleurs, beauté, étant +évanouis, on le laisse s'envoler ou on l'abandonne sans compassion. +L'aile blessée, ou le cœur déchiré, hélas! dans quel lieu l'une et +l'autre de ces victimes pourront-elles trouver un asile? Celle-ci, avec +son aile abattue, pourra-t-elle voltiger de la rose à la tulipe comme +dans ses jours de liberté? ou la beauté, flétrie dans une heure, +pourra-t-elle retrouver son bonheur et sa joie dans sa retraite +profanée? Non: les insectes joyeux qui passent près de celui qui va +mourir, ne le couvrent jamais de leurs ailes. Les aimables et jeunes +beautés sont compatissantes pour toutes les fautes, excepté pour celles +de leurs semblables; tous les malheurs peuvent attendre d'elles une +larme, excepté la honte d'une sœur abusée. + + +Le cœur qui se nourrit des remords du crime ressemble au scorpion +environné de flammes, dans un cercle qui se rétrécit à mesure qu'elles +font des progrès. Les flammes resserrent le prisonnier jusqu'à ce que, +consumé intérieurement par mille dards brûlans, et se torturant dans sa +rage, il ne voie plus qu'une seule et triste ressource contre ses +cruelles douleurs: le dard venimeux qu'il conservait pour ses ennemis, +et dont le venin n'avait jamais été vainement lancé; ce dard qui ne +cause qu'une douleur et guérit tous les maux, il le tourne contre +lui-même dans un accès de désespoir: ainsi expire celui qui a l'ame +noire et déchirée de remords[loc6], ou il vit, comme le scorpion, +environné de flammes dévorantes[g17]. Ainsi se ronge celui que le +remords dévore; maudit sur la terre, condamné par le ciel, les ténèbres +sont sur sa tête, et le désespoir à ses pieds; autour de lui est un +cercle de flammes, et dans son sein--la mort! + +[Note loc6: _The dark in soul_!] + + +Le sombre Hassan fuit de son harem, il n'arrête ses regards sur les +charmes d'aucune femme: la chasse inaccoutumée l'occupe uniquement +désormais; et cependant il ne partage aucune joie du chasseur. Hassan +n'était point ainsi habitué à courir dans les bois, lorsque Leïla +habitait son sérail. Leïla ne l'habiterait-elle plus?--c'est ce +qu'Hassan seul pourrait dire. D'étranges rumeurs se sont répandues dans +la ville à ce sujet: on dit que Leïla s'enfuit dans cette soirée où se +coucha le dernier soleil du Ramazan[g18], et où l'éclat d'un million de +feux allumés au sommet des minarets proclamait la fête du Baïram dans +l'immense Orient. Ce fut alors qu'elle s'éloigna comme pour aller au +bain, et qu'elle rendit inutiles et vaines les recherches et la colère +d'Hassan. Dans le déguisement d'un page géorgien, elle avait trompé +l'active surveillance des gardes du palais, et, loin de la tutelle +musulmane, elle est allée s'en venger dans les bras d'un infidèle +Giaour. + +Quelque chose de ce récit avait fait naître les soupçons d'Hassan; mais +Leïla paraissait encore si tendre, elle lui paraissait encore si belle, +qu'il eut trop de confiance dans l'esclave dont la trahison méritait la +mort. Ce soir même il s'était rendu à la mosquée, et de-là il était allé +assister à une fête qu'il donnait dans son kiosque. Telle est l'histoire +que racontent ses Nubiens, dont la surveillance aurait dû être plus +active; mais d'autres disent que cette nuit même, à la pâle et +tremblante lumière de Phingari[g19], le Giaour avait été vu seul sur son +coursier d'un noir de jais, galopant à force d'éperons le long du +rivage; il n'emportait en croupe derrière lui aucune jeune fille, aucun +page. + + +Ce serait vainement que j'essaierais de décrire le charme de l'œil noir +de Leïla; regardez ceux de la gazelle, ils aideront admirablement votre +imagination. Ceux de Leïla étaient aussi larges (ou fendus); aussi +languissamment noirs, mais l'ame s'échappait de chaque étincelle qu'ils +dardaient sous leurs sourcils arqués, aussi brillans que les joyaux de +Giamschid[g20]. + +Oui, son _ame_ se peignait dans ses regards; notre prophète pourrait-il +dire que cette forme si belle n'était rien qu'une argile brillante? Par +Allah! je répondrais _non_, quand même je serais sur la fameuse arche +d'Al-Sirat[g21] jetée sur la mer de Flamme, avec la perspective du +paradis sous mes yeux, et toutes ses houris qui me feraient signe d'y +entrer. Oh! celui qui a connu l'éclat des yeux de Leïla pourrait-il +ajouter foi à cette partie de sa croyance[g22], qui dit que la femme +n'est que poussière, un jouet sans ame destiné aux caprices sensuels +d'un tyran? Les Muftis, en la contemplant, auraient pu avouer que la +divinité brillait dans ses regards. Les jeunes fleurs pourprées de la +grenade jetaient sur les belles et fraîches couleurs de ses joues un +éclat toujours nouveau[g23]; sa chevelure d'hyacinthe[g24] était +flottante, et, au milieu de ses suivantes qu'elle dominait de toute sa +beauté, elle en laissait descendre les boucles jusqu'au pavé de marbre +sur lequel ses pieds brillaient plus blancs que la neige des montagnes +avant que les nuages qui lui ont donné naissance ne soient tombés sur la +terre, et n'y aient amassé des souillures. + +Le jeune cygne s'avance noblement sur la surface de l'onde; ainsi +marchait sur la terre la belle fille de Circassie, l'aimable oiseau du +Franguestan[g25]! Comme le cygne relève sa tête élancée, et frappe +l'onde de ses ailes orgueilleuses, quand un étranger passe sur les bords +de son domaine; ainsi Leïla élevait un cou plus blanc que celui du +cygne:--ainsi, armée de sa beauté, elle eût repoussé avec dignité un +regard indiscret; aussi noble et aussi gracieuse était sa démarche! Son +cœur était aussi tendre pour son compagnon.--Son compagnon, terrible +Hassan, quel était-il? Hélas! ce nom n'était pas fait pour toi! Le +terrible Hassan est parti en voyage, accompagné de vingt vassaux, chacun +armé, comme il convient le mieux à un homme, d'arquebuse et d'ataghan; +le chef les précède, équipé comme pour la guerre: il porte à sa ceinture +le cimeterre teint autrefois du meilleur sang arnaute, quand les +rebelles se révoltèrent, et que peu d'entre eux s'en rétournèrent dans +leurs foyers pour raconter l'histoire de ceux qui étaient tombés dans la +vallée de Parne. Les pistolets qu'il porte à sa ceinture sont ceux dont +un pacha fit autrefois usage, et que maintenant, quoique ornés de +pierreries et bosselés d'or, des voleurs trembleraient même de regarder. +On dit qu'Hassan est allé chercher une fiancée, plus fidèle que celle +qui à abandonné sa couche, l'esclave coupable qui a déserté son harem, +et plus coupable de l'avoir déserté pour un Giaour! + + +Les derniers rayons du soleil sont descendus sur la colline, et +étincellent dans le courant du ruisseau, dont les ondes fraîches et +limpides reçoivent les bénédictions des montagnards. Ici le négociant +grec, fatigué de ses longues marches, peut trouver ce repos que l'on +chercherait vainement dans les cités où sa demeure est trop voisine de +celle de ses maîtres, ce qui lui inspire de la terreur pour ses secrètes +richesses.--Il peut se soustraire ici à tous les regards. Dans la foule, +c'est un esclave; dans le désert, il est libre; il peut ici souiller +d'un vin défendu la coupe qu'un bon Musulman ne doit jamais vider. + +Le premier de la troupe est un Tartare qui se distingue par son manteau +jaune; les soldats le suivent dans un long défilé. Au-dessus d'eux, la +montagne élève un pic où les vautours aiguisent leurs becs avides de +carnage; ils pourront se repaître dans un grand festin avant que +l'aurore du matin ait brillé. En bas, un torrent d'hiver a reculé devant +les rayons brûlans de l'été, et a laissé un lit noir et dépouillé de +verdure, excepté quelques broussailles qui ne naissent que pour périr +aussitôt. Chaque côté, qui forme un sentier, est couvert de débris de +granit raboteux et grisâtre, arrachés par le tems, ou par la foudre des +montagnes, de ces sommets enveloppés des brouillards du ciel; car où est +celui qui a contemplé le pic de Liakura dégagé de ces voiles éternels? + + +L'émir et sa troupe ont enfin atteint le bois de sapins: «Bismillah +[g26]! le moment du péril est passé, car la plaine se découvre à nos +yeux, et quand nous y serons parvenus, nous piquerons nos chevaux des +éperons.» Ainsi parle le Tchiaous, et à peine a-t-il cessé qu'une balle +siffle sur sa tête. Le Tartare qui conduisait la troupe mord la +poussière! Les cavaliers d'Hassan n'ont que le tems de saisir la bride +et de descendre promptement de cheval; mais trois d'entre eux n'y +rémonteront plus; l'ennemi qui porte, les blessures mortelles est +invisible; le moribond demande en vain vengeance. Le poignard hors du +fourreau, la carabine à la main, quelques-uns d'entre eux restés sur +leurs coursiers se penchent pour éviter lès balles, à moitié protégés +par leur monture; d'autres fuient derrière le rocher le plus voisin qui +les défend des coups invisibles, ne voulant point rester exposés à périr +par les flèches d'ennemis inconnus qui n'osent pas quitter leur retraite +sûre des rochers. Le sévère Hassan dédaigne seul de descendre de son +cheval, et poursuit sa course jusqu'à ce qu'une décharge de carabines +l'avertît trop sûrement que le clan de brigands s'est emparé de la seule +issue qui pouvait laisser échapper leur proie. + +Alors sa moustache[g27] se recourbe avec colère, et son œil étincelle +d'un fier courroux: «Quoique les balles sifflent de toutes parts, +dit-il, j'ai échappé à une, heure plus sanglante que celle-ci.» Dans cet +instant l'ennemi quitte son embuscade et crie aux vassaux d'Hassan de se +rendre. Mais le front d'Hàssan et un mot terrible sont plus redoutés que +le sabre ennemi. Aucun homme de la troupe ne rendra sa carabine ou son +ataghan, et n'élèvera le lâche cri: Amaun[g28]! Les ennemis apparaissent +plus nombreux, s'approchent de plus en plus, et, débusquant du bois, +arrivent ceux qui se plaisent dans les charges avancées. Quel est celui +qui les commande armé d'un fer étranger et étincelant dans sa main +puissante? «C'est lui! c'est lui! je le connais maintenant; je le +reconnais à son front pâle, je le reconnais à cet œil méchant[g29], qui +favorise ses envieuses trahisons; je le reconnais à son noir coursier, +quoique déguisé sous un costume d'Arnaute; apostat de sa propre et vile +croyance, ce titre ne le sauvera pas de la mort. C'est lui! rencontre +heureuse et désirée! Perds l'amour de Leïla, maudit Giaour!» + +Comme un fleuve se précipite dans l'océan, en roulant ses eaux +écumantes; comme lés vagues de la mer se soulèvent en colonnes azurées +pour repousser au loin avec orgueil le courant qui lutte avec ses ondes +écumantes; tandis que l'abîme tournoyant, et les vagues qui se brisent, +soulevées par le vent impétueux de l'hiver, s'épuisent en terribles +mugissemens, et qu'à travers l'écume blanchâtre, le fracas du tonnerre, +les éclairs des ondes reluisent d'une blancheur effrayante sur le +rivage, qu'ils brillent et se brisent sous la rame; ainsi, comme le +fleuve et l'océan se rencontrent avec des vagues qui sont en fureur de +se mêler;--ainsi se joignent deux troupes qu'une même haine, un même +destin, une même fureur anime. Le cliquetis des sabres qui se heurtent, +les cris de guerre qui frappent l'oreille épouvantée, les détonnations +retentissantes, le bruit de la mêlée, de la fusillade, les gémissemens +des mourans sont répétés par l'écho de la vallée plus accoutumée aux +refrains du pasteur. Quoique peu nombreux,--les combattans se livrent +une lutte acharnée, car aucun n'épargne la vie d'un autre, aucun ne +demande grâce pour la sienne! Ah! deux jeunes cœurs peuvent se presser +avec amour, pour recevoir et partager leurs caresses; mais l'amour +lui-même ne pourrait jamais avoir, pour tout ce que la beauté soupire +d'accorder, des palpitations la moitié aussi vives que la haine en +inspire au dernier embrassement de deux ennemis, lorsque, se saisissant +dans le combat, ils plient leurs bras qui ne lâcheront plus leur proie. +Les amis se rencontrent pour se séparer; l'amour rit au mot de fidélité; +de vrais ennemis, une fois rencontrés, sont unis jusqu'à la mort! + + +Avec un sabre brisé jusqu'à la garde, et dégouttant encore du sang qu'il +a répandu, resté cependant dans la main puissante qui promenait partout +cette arme infidèle; son turban roulé par terre derrière lui, et coupé +dans ses plis les plus épais; sa robe flottante déchirée par le +cimeterre, et rougie comme ces nuages du matin qui, bigarres d'un rouge +noir, annoncent par de funestes présages que la journée aura une fin +orageuse; une tache de sang sur chaque buisson qui porte un lambeau de +son palampore[g30]; sa poitrine couverte d'innombrables blessures, son +dos couché sur la terre, son visage tourné vers le ciel, Hassan tombé +repose!--Son œil encore ouvert est fixé menaçant sur son ennemi, comme +si l'heure qui a scellé sa destinée eût laissé survivre sa haine +inextinguible; et sur lui est penché cet ennemi avec un front aussi +sombre que celui qui gît par terre ensanglanté--. + + +«Oui, Leïla sommeille sous les vagues; mais cette terre sera un tombeau +plus sanglant: l'esprit de Leïla a guidé le fer qui a appris à ce cœur +félon ce que c'est que ses atteintes. Il a appelé le prophète, mais son +pouvoir fut vain contre le Giaour vengeur; il a invoqué Allah--mais ce +mot s'est élevé inexaucé ou inentendu. Oh! sot païen! la prière de Leïla +n'aurait pas été écoutée, et la tienne serait ici exaucée? J'ai ménagé +mon tems, je me suis ligué avec ces hommes pour saisir le traître à son +tour: ma vengeance est assouvie, l'œuvre est consommée; je pars--mais je +pars seul.» + + +On entend tinter les clochettes des chameaux dans leurs pâturages. La +mère d'Hassan regarde inquiète du haut de ses jalousies,--elle voit la +rosée du soir qui couvre sous ses yeux, de ses perles étincelantes, le +vert pâturage; elle voit les étoiles qui ne brillent plus que d'un pâle +éclat. «C'est l'aurore, dit-elle.--Hassan avec sa troupe ne doit pas +être éloigné.» + +Elle ne peut demeurer dans le bosquet du jardin, mais elle regarde à +travers les créneaux de sa tour la plus élevée. + +«Pourquoi ne vient-il pas? Ses coursiers sont d'une race vigoureuse et +choisie, ils ne craignent pas les chaleurs de l'été. Pourquoi le fiancé +n'envoie-t-il pas le présent promis? Son cœur est-il plus froid, ou son +cheval de Barbarie moins agile? Oh! reproche non mérité! voilà un +Tartare qui a déjà gagné le sommet de la plus proche montagne, et il +descend avec précaution le penchant escarpé: il est maintenant dans la +vallée; il porte le présent sur les arçons de sa selle.--Que son cheval +me paraît marcher lentement! Mes largesses sauront bien récompenser sa +vitesse et les fatigues de sa route.» + +Le Tartare est descendu de cheval à la porte du château; mais à peine +peut-il soutenir son corps chancelant: son visage basané porte +l'expression de la détresse; mais c'est peut-être l'effet de la fatigue: +son vêtement est souillé de sang; mais c'est peut-être celui de son +cheval fatigué de l'éperon: il tire de dessous son manteau le +présent.--Ange de la mort! c'est le cimier brisé d'Hassan! son calpac +déchiré[g31]--son caftan ensanglanté.--«Madame, ton fils a épousé une +fatale fiancée; ils m'ont épargné, mais non par pitié, mais pour +t'apporter ce présent ensanglanté. Paix au brave! dont le sang est +versé: malheur au Giaour! c'est lui qui l'a tué.» + + +Un turban sculpté[g32] sur une pierre brute, une colonne que les ronces +couvrent de leurs épines, où l'on peut lire à peine maintenant le vers +du Koran qui déplore la mort du défunt, indiquent le lieu où Hassan est +tombé victime dans le vallon solitaire. Il dort là comme un fidèle +Osmanli, aussi bien que s'il avait été fléchir le genou à la Mecque, +aussi bien que s'il eût repoussé avec dédain le vin défendu, ou prié la +face tournée vers le tombeau saint, au cri solennel d'_Allah hu_[g33]! +Cependant il est mort par la main d'un étranger, au sein de sa terre +natale; cependant il est mort les armes à la main, et il n'a pas été +vengé, du moins par le sang de son ennemi: mais les vierges impatientes +du paradis l'invitent déjà à leur demeure, et le cil noir des yeux des +houris lui sourira à jamais. Elles s'avancent--elles agitent leurs +voiles bleus[g34], et saluent le brave avec un baiser! Celui qui est +tombé dans la bataille contre un Giaour est le plus digne de leurs +faveurs immortelles. + + +Mais toi, faux infidèle! tu seras livré à la faux vengeresse de +Monkir[g35], et tu n'échapperas à ses tourmens que pour errer autour du +trône perdu d'Eblis[g36]. Un feu dévorant, inextinguible, t'entourera, +te consumera, te dévorera le cœur. Aucune oreille ne peut entendre, +aucune langue ne peut dire les tortures de cet enfer intérieur! Mais +d'abord, envoyé sur la terre comme un vampire[g37], ton cadavre sera +arraché de sa tombe. Alors tu hanteras comme un fantôme ton lieu natal, +et tu suceras le sang de toute ta race. Là, à l'heure de minuit, tu +tariras la source de la vie de ta fille, de ta sœur, de ta femme. + +Cependant tu assisteras avec dégoût au banquet où, malgré toi, tu devras +te nourrir de ton livide et vivant cadavre; tes victimes, avant +d'expirer, reconnaîtront un démon dans leur père, et comme elles te +maudiront, tu les maudiras, et ces jeunes fleurs, tes filles, seront +flétries sur leur tige. Mais une d'elles doit surtout mourir pour expier +ton crime, la plus jeune, la plus aimée de toutes, qui te bénira, en +t'appelant du nom de père,--Ce nom déchirera ton cœur! Cependant, tu +devras achever ton œuvre sanglante, et voir s'effacer sur sa joue le +dernier coloris de la vie; s'éteindre de son œil la dernière étincelle, +et contempler le dernier regard vitreux qui se glacera sur son teint +livide. Alors, d'une main impie, tu arracheras les tresses de sa +chevelure dorée; chevelure dont une boucle enlevée pendant sa vie eût +été portée comme un gage de la plus tendre affection. Mais maintenant tu +l'emportes, souvenir de ton affreuse agonie! Humectée de ton meilleur +sang, elle s'échappera [g38] de tes dents grinçantes et de ta lèvre +hideuse. Alors, retourne, en arpentant, à ton noir tombeau, va--et +livre-toi à tes hideuses frénésies avec les Afres et les Goules, jusqu'à +ce qu'ils fuient d'horreur loin du spectre encore plus maudit qu'eux. + +«Comment nommez-vous ce caloyer que j'aperçois seul là-bas? J'ai déjà +entrevu ses traits dans mon pays natal, il y a nombre d'années: j'errais +sur le rivage solitaire de la mer; je le vis pressant les flancs de son +coursier rapide, qui semblait favoriser les vœux de son cavalier. Je +n'ai vu qu'une fois ce visage, mais il était alors si empreint d'une +douleur intime, que je n'ai pas eu besoin de le voir une seconde fois +pour le reconnaître. Aujourd'hui, il respire la même douleur sombre, +comme si la mort était imprimée sur son front. + +--Il y aura six ans d'écoulés cet été, depuis qu'il est venu parmi nos +frères. Il trouve du soulagement, sans doute, à habiter ici pour expier +quelque crime sombre[loc7] qu'il ne veut pas nommer; mais, jamais à +notre prière du soir, jamais devant le tribunal de la confession, il ne +fléchit le genou; il se soucie peu de voir s'élever l'encens ou les +hymnes vers les cieux; mais il vit seul dans sa cellule; sa foi et sa +famille nous sont également inconnues. + +[Note loc7: Dark deed.] + +»Il est venu des contrées payennes en traversant la mer et en se rendant +ici de la côte. Cependant, il ne semble pas appartenir à la race +musulmane, car son visage indique un chrétien. Je le croirais quelque +renégat égaré, et repentant de son apostasie, s'il ne fuyait pas notre +saint temple, s'il ne refusait pas de goûter notre pain et notre vin +consacrés. Il a fait de grandes largesses à notre couvent, et il a ainsi +captivé ta faveur de notre abbé. Mais si j'étais prieur, je ne +souffrirais pas un jour de plus la présence parmi nous d'un tel +étranger, ou il serait condamné à habiter pour toujours notre cellule +pénitentiaire. Il parle souvent dans ses visions d'une jeune fille +précipitée dans la mer, de cliquetis de sabres, d'ennemis mis en fuite, +d'outrages vengés, de musulman expirant. On l'a vu, debout sur ce roc +escarpé, se livrer à des accès de délire, comme à l'apparition d'une +main sanglante, fraîchement séparée de son corps, visible pour lui seul, +lui montrant le lieu de sa tombe, et l'invitant à se précipiter dans les +vagues. + +»Sombre et non terrestre est le regard sourcilleux qui brille sous son +noir capuchon. L'éclair de cet œil mobile révèle trop bien des jours qui +ne sont plus. La couleur de ses traits, quoique changeante, est +insaisissable: souvent son regard fait repentir celui qui l'observe de +sa témérité; car il possède cet ascendant irrésistible et sans nom qui +parle, mais que l'on ne peut définir; esprit indompté et fier qui impose +par son influence puissante; et comme l'oiseau agite en frémissant ses +ailes, sans pouvoir fuir le serpent qui l'aspire, ceux sur lesquels +tombe le regard de cet homme sont comme frappés de consomption, et ne +peuvent fuir son prestige magique. + +»Le moine intimidé, qui se trouve seul sur son passage, s'empresse de +s'éloigner, comme si cet œil et ce sourire amer transmettaient aux +autres la crainte et la déception. Cet homme ne descend pas souvent à +sourire, et, quand il sourit, il est triste de voir que c'est seulement +par moquerie de la misère. Comme cette pâle lèvre se renfle et frémit! +Bientôt elle devient plus immobile que jamais, comme si la douleur ou le +dédain lui défendaient de sourire de nouveau. Que n'en est-il ainsi!--Un +sourire si horrible ne peut jamais être l'expression d'une joie pure; +mais il serait encore plus triste de rechercher quels furent autrefois +les sentimens qui se manifestèrent sur ces traits: le tems n'en a pas +encore fixé les rides, mais il y a confondu ensemble quelque chose de +noble et de criminel: ses traits, qui ont encore conservé de la +fraîcheur, indiquent une ame que les crimes dans lesquels elle s'est +plongée n'ont pas entièrement dégradée. La foule vulgaire ne voit dans +cet homme que l'aspect sinistre d'un coupable poursuivi par +l'accomplissement de sa réprobation. L'observateur attentif peut +reconnaître dans cet étranger une ame noble et une haute naissance: +hélas! quoique ces dons précieux que la douleur a rendus +méconnaissables, et que le vice a souillés, lui aient été accordés en +vain, ce n'est pas un être vulgaire celai qui en a été favorisé; et +cependant c'est presque avec effroi que le regard s'arrête sur lui. La +chaumière dont le toit est tombé, qui n'offre plus que des ruinés, +attire à peine l'attention du passant: la tour que la guerre ou la +tempête a renversée, tant qu'il lui reste quelques créneaux, demande et +obtient un regard de l'étranger. Chaque arche tapissée d'ifs, chaque +colonne solitaire plaident fièrement pour ses gloires passées! + +»Sa robe flottante dont les larges plis l'enveloppent balaie la +poussière, tandis qu'il s'avance dans l'enceinte du temple parsemée de +colonnes. Il est aperçu avec terreur, lui qui contemple d'un air sombre +les cérémonies qui sanctifient l'enceinte sacrée. Mais lorsque l'hymne +religieux ébranle le chœur, que les moines s'agenouillent, lui se +retirer et on voit son ombre errer sous ce portique qu'éclaire une lampe +isolée et vacillante; c'est là qu'il attend la fin des cérémonies--et +écoute la prière, sans jamais en murmurer une seule. Regardez:--près de +ce mur à moitié éclairé, le voilà qui rejette en arrière son capuchon; +ses noirs cheveux tombent en désordre et recouvrent son front pâle, +comme si là Gorgone avait arraché de sa tête ses plus noirs serpens, et +qu'elle les eût jetés sur le front terrible de cet étranger; car il +décline les règles du couvent, et laisse croître cette chevelure impie: +mais il porte toujours la robe de notre ordre. Ce n'est point par piété, +mais par orgueil, qu'il donne des richesses à un couvent qui n'a jamais +entendu de lui ni vœux ni même une parole. + +»Mais!--remarquez, tandis que l'harmonie fait retentir des hymnes de +louange vers les cieux, remarquez cette joue livide, cette attitude +immobile mêlée de défi et de désespoir! Saint François! éloigne cet +homme de l'autel! Autrement nous pouvons craindre que la colère divine +ne se manifeste par quelques signes terribles. Si jamais un mauvais ange +a revêtu la forme d'un mortel, telle a été celle qu'il a choisie. Par +toutes mes espérances dans la miséricorde divine, de tels regards +n'appartiennent ni à la terre ni au ciel!» + +Les cœurs tendres sont facilement portés à l'amour; mais trop timides +pour partager ses peines, trop faibles pour attendre ou braver le +désespoir, de tels cœurs ne sont jamais à lui tout entiers. Les cœurs +plus durs seuls peuvent ressentir des blessures que le tems ne peut +jamais cicatriser. + +Le métal brut de la mine doit être passé par le feu avant de briller par +son poli; plongé dans la fournaise ardente, il se plie et se fond--mais +sans changer sa nature. Alors, façonné pour tes besoins, ou au gré de +tes désirs, il servira à te dépendre où à donner la mort; cuirasse pour +ton heure de danger, ou lame pour percer ton ennemi. Mais s'il porte la +forme d'un poignard, que ceux qui aiguisent son tranchant prennent +garde! Ainsi le feu des passions et l'art séducteur d'une femme peuvent +amollir et façonner le cœur le plus dur; ce sont ces deux choses qui lui +donnent sa forme, et ce qu'elles l'ont fait, c'est pour toujours, car il +se briserait--plutôt que de se plier de nouveau. + + +Si la solitude succède au malheur, la délivrance de ses peines est une +légère consolation; le cœur vide et désert pourrait remercier l'angoisse +qui le rendrait moins vide et moins solitaire. Nous nous dégoûtons de ce +que personne ne partage avec nous; le bonheur même--deviendrait un +malheur s'il fallait le supporter seul. + +Le cœur, une fois laissé ainsi désolé, doit recourir enfin, pour +éprouver quelque soulagement,--à la haine. C'est comme si les morts +pouvaient sentir les vers glacés circuler autour de leurs corps, et +ramper comme pour faire un festin sur leur sommeil en putréfaction, sans +pouvoir chasser ces froids reptiles rongeant et dévorant leurs cadavres! +C'est comme si l'oiseau du désert [g39], dont le bec s'ouvre le sein +pour nourrir sa jeune famille affamée, sans regretter une vie qu'elle +lui transmet, ne la trouvait plus dans son nid abandonné, au moment où +il vient de se déchirer le sein maternel. + +Les angoisses les plus aiguës que puisse éprouver le malheureux seraient +des ravissemens, en comparaison de ce vide redoutable, de ce désert +aride du cœur, de ce ravage, de ce débordement de sentimens superflus et +sans objet. Qui voudrait-être condamné éternellement à contempler un +ciel sans nuage ou sans soleil? + +Le mugissement de la tempête est beaucoup moins terrible que l'idée de +ne plus jamais braver le courroux des vagues--pour le malheureux jeté, +au milieu de la lutte des élémens, comme un débris solitaire sur quelque +rivage abandonné, au sein d'une baie calme et silencieuse, destiné à +mourir dans une lente et solitaire agonie. Il vaut mieux être englouti +dans le choc des tempêtes que de se consumer peu à peu sur un rocher! + + +»Père! tés jours ont été passés--paisiblement en comptant les grains de +ton chapelet, et en récitant d'éternelles prières; ils ont été passés à +effacer les péchés des autres: toi-même exempt de crime et de soucis, +excepté ces maux passagers que tous les hommes doivent souffrir: tel a +été ton sort depuis ton berceau jusqu'à ton âge avancé. Tu te félicites +d'avoir été préservé de ces passions violentes et sans frein, telles que +t'en découvrent tes pénitens, dont les secrets péchés et les peines +mortelles demeurent ensevelis dans ton sein pur et indulgent. Mes jours, +quoique peu nombreux, ont été consumés dans les plaisirs, mais plus +encore dans le malheur. Au moins, dans ces heures d'amour et de +détresse, j'ai échappé à l'ennui profond de la vie; tantôt dans la +compagnie d'amis, tantôt environné d'ennemis, je n'avais de dégoût que +pour la langueur du repos. Maintenant qu'il ne me reste plus rien que je +puisse aimer ou haïr, rien qui relève mon espérance ou mon orgueil, je +préférerais être l'insecte qui rampe sur les murs du cachot, que d'être +condamné à passer mes jours stupides et monotones dans la méditation et +la contemplation. Cependant il germe dans mon sein un désir de +repos--mais pour la jouissance duquel je n'ai point de penchant. Bientôt +ma destinée accomplira ce désir, et je dormirai sans rêver, à ce que je +fus et à ce que je voudrais être encore, quelque sombres que te +paraissent mes actions. + +»Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau de joies, qui ne sont +plus; mon espérance est de partager leur destinée, quoiqu'il eût mieux +valu pour moi mourir avec elles que de traîner une vie de languissantes +douleurs. Mon ame n'a point refusé de supporter les traits déchirans +d'une douleur impérissable; elle n'a point cherché dans la tombe le +refuge volontaire des fous de l'antiquité et des lâches de nos jours: +cependant ce n'est pas la mort que j'ai redoutée; elle m'eût été douce +sur le champ dé bataille, si le sort m'eût destiné à être l'esclave de +la gloire, au lieu d'être celui de l'amour. J'ai bravé le danger--non +pour de vains honneurs: je souris des lauriers conquis ou perdus; que +d'autres usent leur vie pour obtenir une haute renommée ou un vil +salaire. Mais placez devant mes yeux quelque chose qui me semble un prix +digne du danger: la jeune beauté que j'aime, l'ennemi que je hais, et je +saurai me précipiter sur les pas du destin, à travers la pointe +déchirante des épées, à travers des torrens de flammes pour sauver +l'objet chéri, ou pour percer un cœur détesté. Tu ne dois point regarder +ces paroles comme sortant de la bouche vaniteuse d'un homme qui agirait +ainsi;--mais ce sont les paroles de celui qui _a déjà fait_ ces actions. +L'ame fière et indomptée défie la mort, le faible la supporte, le +malheureux doit l'implorer. Alors que la vie retourne à celui qui l'a +donnée: je n'ai point chancelé à l'approche du danger quand j'étais +puissant et heureux;--tremblerais-je _aujourd'hui_? + + +«Je l'aimai, ô moine! oui, je l'adorai;--mais ce sont des mots dont tout +le monde se sert:--je le prouvai plus par mes actions que par mes +paroles. Il est sur cette épée une tache de sang qui ne s'effacera +jamais. Ce sang fut versé pour elle, qui mourut pour moi; il échauffait +le cœur d'un ennemi abhorré: oui, ne frémis pas--non--ne fléchis pas le +genou, ne compte pas une telle action au nombre de mes péchés, car +c'était aussi un ennemi de ta croyance! Le nom seul du Nazaréen irritait +l'humeur sombre de ce païen. Sot ingrat! puisque ses blessures ont été +faites par une main galiléenne habile à manier le fer, le plus sûr moyen +d'arriver plus promptement dans son ciel turc;--car pour lui ses houris +impatientes attendraient peut-être encore à la porte du prophète. Je +l'aimai--l'amour sait pénétrer dans des lieux où les loups mêmes +redouteraient d'aller chercher leur proie, et s'il sait assez oser, il +serait difficile que la passion ne fût pas couronnée de quelque +succès.--Qu'importe comment, où, et pourquoi, je ne cherchai ni ne +soupirai en vain: cependant quelquefois, plein de remords, je voudrais +qu'elle n'eût pas aimé une seconde fois. Elle mourut--je n'ose te +raconter comment; mais regarde--cela est écrit sur mon front! Là se lit +le crime et la malédiction de Caïn, en caractères que le tems n'a point +effacés. Mais avant de me condamner, écoute: quoique j'eusse été la +cause de son supplice, je n'en fus pas l'auteur; et cependant son +meurtrier n'a fait que ce que j'aurais fait moi-même, si elle avait été +infidèle une fois de plus. Elle l'avait trahi, et il l'a immolée; elle +m'était fidèle, et je l'ai vengée: quelque mérité qu'ait été son sort, +sa trahison était de la fidélité pour moi; à moi elle donna son cœur, la +seule chose que la tyrannie ne puisse soumettre: et moi, hélas! +j'arrivai trop tard pour la sauver! Cependant, tout ce que je pus alors +lui donner, je le lui ai donné: une tombe à notre ennemi. Sa mort m'est +légère; mais le sort de sa victime m'a fait--ce qui te fait horreur dans +moi. Son destin était inévitable--il le savait bien, averti qu'il était +par la voix du redoutable Tahir, à l'oreille prophétiquement sinistre de +qui[g40] le bruit funèbre des balles de la mort avait présagé l'approche +du meurtrier, à mesure que sa troupe défilait dans le passage où il est +tombé! + +«Il mourut heureusement dans le tumulte de la bataille, moment où le +trépas n'est accompagné ni de souffrances ni d'agonie. Il implora l'aide +de son prophète, et adressa ses prières à Allah: il me reconnut, et nous +croisâmes le fer dans la mêlée.--Je le contemplai dans sa défaite, +étendu sur la terre, et je voulus lui voir rendre son dernier soupir. +Quoique percé de coups comme un léopard sous le fer des chasseurs, il ne +ressentit pas la moitié des tourmens que j'endure maintenant.--Je +cherchai, mais ce fut vainement, de trouver dans ses mouvemens +l'expression d'un esprit humilié: chaque trait, chaque mouvement de ce +corps abattu et austère trahissaient sa rage, mais non ses remords. Oh! +que ma vengeance n'eût-elle pas donné pour saisir quelques traces du +désespoir dans ce visage expirant! le dernier repentir de cette heure où +la pénitence a perdu son pouvoir d'arracher une terreur de la tombe, +celui de donner des consolations, et où elle ne peut plus donner +d'espérance de salut. + + +«Les habitans d'un climat froid ont le sang aussi froid que leur climat, +leur amour peut à peine conserver ce nom; mais le mien ressemblait à ce +torrent de lave qui bouillonne en s'échappant du cratère enflammé de +l'Etna. Je ne connais point les discours langoureux et larmoyans qui +célèbrent l'amour des dames et les chaînes de la beauté. Si l'altération +de couleur du visage, l'ardeur d'un sang qui bouillonne dans les veines, +le mouvement de lèvres qui se tordent, mais qui ne murmurent jamais de +lâches plaintes; si un cœur qui se brise, un cerveau en délire, des +actions audacieuses, des pensées de vengeance, et tout ce que j'ai +éprouvé et que j'éprouve encore, décèlent l'amour:--cet amour était le +mien, et il s'est manifesté par plus d'une révélation amère. Il est vrai +que je ne puis ni me lamenter ni pousser des soupirs; je ne connais que +la possession de l'objet aimé ou mourir. Je meurs--mais avant j'ai +possédé, et il arrivera ce qu'il pourra, _j'ai été_ heureux. Irai-je +maudire le destin que j'ai cherché? Non--privé de tout, mon ame +indomptable ne s'attendrit qu'au souvenir de la mort de Leïla: donne-moi +le plaisir avec ses angoisses, à ce prix je vivrai pour aimer de +nouveau. J'éprouve des regrets, mais ce n'est pas, ô mon saint guide! +pour celui qui va mourir, mais à cause de celle qui n'est plus: elle +sommeille sous les vagues errantes.--Ah! si elle avait une tombe sur la +terre, ce cœur brisé et cette tête en délire demanderaient à partager +son étroite couche. Elle était une forme pure de vie et de lumière, qui, +une fois que je l'eus aperçue, fut une partie inséparable de ma vision; +et de quelque côté que je tournasse mes regards, se levait cette étoile +matinale de mon souvenir! + +«Oui, l'amour est un rayon céleste descendu du ciel, c'est une étincelle +de ce feu immortel partagé avec les anges, et donné par Allah! pour +élever nos pensées et nos désirs corrompus au-dessus de la région de la +terre. La piété élève l'ame vers le ciel, mais le ciel lui-même descend +dans l'amour; c'est un sentiment ravi à la divinité, pour effacer de +notre ame toute pensée sordide; c'est un rayon de celui qui a formé +l'univers, une auréole de gloire dont l'ame est couronnée! + +«J'accorde que _mon_ amour ait été imparfait, ainsi que tout ce que les +mortels appellent faussement de ce nom; alors il peut te paraître un +mal, tout ce que tu voudras; mais dis, oh! dis que le _sien_ n'était pas +coupable! Elle était la lumière fidèle de ma vie; et cette lumière +éteinte, quel rayon pourrait désormais rompre l'obscurité de mes nuits? +Oh! que ne brille-t-elle encore pour me conduire, quand même ce serait à +la mort, aux malheurs les plus redoutables! Pourquoi s'étonner si ceux +qui ont perdu les joies présentes, les espérances futures, ne résistent +plus que faiblement aux atteintes de la douleur, et accusent alors, dans +leur frénésie, leur cruelle destinée; pourquoi s'étonner si, dans leur +égarement, ils commettent des actions terribles qui ne semblent ajouter +que le crime au malheur? Hélas! le cœur qui saigne intérieurement n'a +rien à redouter des blessures du dehors; celui qui tombe du faîte du +bonheur s'inquiète peu dans quel abîme il roule. Sans doute, ô +vieillard, mes actions t'apparaissent maintenant aussi féroces que +celles du sombre vautour. Je lis sur ton front l'horreur qu'elles +t'inspirent, et ce sentiment, il a trop été dans mon destin de +l'inspirer. Il est vrai que, comme cet oiseau de proie, j'ai laissé sur +la trace de mes pas le ravage et la désolation; mais j'ai appris de la +colombe à mourir,--et à ne pas connaître de second amour. C'est une +leçon que l'homme doit recueillir de la part d'êtres qu'il ose mépriser. +L'oiseau qui chante dans la bruyère, le cygne qui vogue sur le lac, +n'ont qu'une compagne, une seule compagne. Que l'insensé vante son +inconstance et se raille de ceux qui ne peuvent changer; qu'il partage +ses railleries avec une jeunesse vaine et présomptueuse, je ne lui envie +point ses nombreuses joies, mais j'estime moins cet homme lâche et sans +foi, que le cygne fidèle sur son lac solitaire. Combien, combien il est +au-dessous de la pauvre jeune fille qu'il a abandonnée fidèle, et qu'il +a trahie! Une telle honte, au moins, ne fut jamais la mienne.--Leïla! +chacune de mes pensées était à toi! mes vertus, mes défauts, mes +plaisirs, mes souffrances, mon espoir dans l'avenir,--toutes mes +espérances ici-bas;--tout cela c'était toi! La terre ne renferme rien +qui te soit semblable; ou du moins ce n'est pas pour moi. Pour tous les +mondes je n'oserais regarder la dame qui te ressemblerait, quoiqu'elle +ne réunît pas tous tes charmes. Les seuls crimes qui aient souillé ma +jeunesse, ce lit de mort--atteste ma fidélité. O Leïla!--tu fus, tu es +encore le délire chéri de mon cœur! + +«Elle a cessé d'être,--et cependant je respire encore; mais ce n'est +point le même air des autres hommes que je respire. Un serpent +enveloppait mon cœur de ses froides étreintes, et empoisonnait de son +dard toutes mes pensées. Comme tous les jours j'abhorrais tous les +lieux, et, dans mes frémissemens, j'aurais voulu fuir toute la nature. +Partout où je trouvais autrefois du charme, j'y portais la teinte sombre +de mes pensées. Le reste, tu le connais déjà, ainsi que tous mes crimes +et la moitié de mes douleurs: mais ne parle plus de pénitence; tu sais +que je vais bientôt partir de ces lieux; et quand même tes contes +pieux[loc8] seraient vrais, pourrais-tu défaire ce qui est accompli! Ne +me crois pas ingrat;--mais ces griefs n'attendent du prêtre aucun +soulagement[g41]. Devine en secret l'état de mon ame; mais si tu veux +avoir plus de compassion, parle moins. Quand tu pourras rendre la vie à +ma Leïla, je viendrai te prier de me pardonner. Tu pourras alors plaider +ma cause dans ce haut lieu, où des messes achetées[loc9] obtiennent des +grâces. Va calmer dans son antre la lionne solitaire, à qui la main du +chasseur des forêts a ravi ses lionceaux frémissans; mais n'adoucis +pas--ne raille pas _ma_ misère! + +[Note loc8: _Thy holy tale_.] + +[Note loc9: _Purchased masses_.] + +«Dans les jours de ma jeunesse, dans des heures moins agitées, lorsque +le cœur aime à se confier dans un cœur, aux lieux où fleurissent les +bosquets de ma vallée native, j'eus,--hélas! que ne l'ai-je encore +maintenant!--un ami! Je te charge de lui faire parvenir ce gage, comme +un souvenir d'un vœu de jeunesse; je voudrais l'avertir de ma mort +prochaine. Quoique les ames absorbées comme la mienne accordent peu de +pensées à l'amitié absente, mon nom obscurci lui sera encore cher. Cela +est étrange;--il a prédit mon sort, moi j'en ai souri;--car alors je +pouvais sourire,--quand la prudence me parlait par sa voix, et +m'avertissait--de ce qui m'arrive, et dont alors je me souciais fort +peu. Mais aujourd'hui ma mémoire me rappelle des paroles qu'à peine +j'avais remarquées jusqu'à ce jour. Dis-lui--que ses prédictions +s'accomplissent, et il frémira d'entendre cette vérité, et il désirera +que ses paroles eussent été plus sévères. Dis-lui que, dans l'état de +trouble et d'agitations où je me suis trouvé, je me suis rappelé, à +travers des souvenirs et des scènes amères, les joies de notre jeunesse +dorée, et que, dans l'agonie, ma langue embarrassée eût essayé de bénir +sa mémoire avant de mourir; mais la divinité dans sa colère eût détourné +sa face, si le criminel avait osé prier pour l'innocent. + +«Je ne lui demande point de m'épargner le blâme, il est trop généreux +pour maudire mon nom, et d'ailleurs qu'ai-je à faire avec la renommée? +Je ne lui demande pas de s'abstenir de me donner des regrets; cette +froide demande ressemblerait trop au dédain. Et qui pourrait mieux +honorer la tombe d'un frère que les larmes viriles de l'amitié? +Porte-lui cette bague, elle fut à lui autrefois, et dis-lui--tout ce que +tu vois! des traits flétris, un esprit ravagé, un débris de la violence +des passions, une écorce desséchée, une feuille dispersée et jaunie par +le souffle dévorant du malheur! + + +«Ne me parle plus de vision fantastique; non, père, non, ce n'était +point un rêve. Hélas! le rêveur doit pouvoir d'abord dormir. J'étais +éveillé, et j'aurais désiré pleurer, mais je ne le pouvais pas; car mon +front brûlant battait à chaque pulsation comme à présent; je ne désirais +que de pouvoir verser une larme, comme si c'eût été pour moi quelque +chose d'heureux, de nouveau et de cher. Je la désirais alors et je la +désire encore.--Le désespoir est plus sévère que ma volonté. Ne perds +pas inutilement les oraisons, le désespoir est plus puissant que tes +prières religieuses. Quand même je pourrais le devenir, je ne voudrais +pas être heureux. Je n'ai pas besoin de paradis, mais de repos. C'était +alors, je te le dis, père! alors que je l'ai vue; oui, elle avait repris +une nouvelle vie; elle brillait enveloppée de son blanc symar[g42], +comme à travers ce pâle et gris nuage brille l'étoile que je contemple +maintenant, semblable à Leïla, qui me paraît encore plus belle. Je ne +vois plus qu'obscurément sa lumière scintillante; la nuit de demain sera +plus noire encore; et moi, je paraîtrai devant ses rayons, cadavre sans +vie, l'effroi des vivans. Je m'égare, père! car mon ame s'approche du +terme final. + +«Je l'ai vue, ô moine! et je m'élance près d'elle, oublieux de nos +premiers malheurs. Me précipitant de ma couche, je la saisis, et la +presse sur mon cœur désespéré. Je l'embrasse,--qu'est-ce donc ce que +j'embrasse? Aucune forme vivante n'est dans mes bras; nul cœur ne répond +au mien par ses battemens, et, cependant, Leïla! cependant cette forme +est la tienne! O amante la plus adorée! es-tu donc, changée à tel point +que tu paraisses à mes yeux, et que tu te moques de mes sens? Ah! si tes +charmes ne sont que glacés, que m'importe, pourvu que je puisse serrer +dans mes bras tout ce que j'ai jamais désiré d'y retenir? Hélas! ils +n'embrassent qu'une ombre, ils retombent en frémissant sur mon cœur +solitaire; cependant, elle est encore là, debout en silence, qui me fait +signe de ses mains suppliantes, avec ses cheveux tressés, et son œil +brillant et noir!--Je reconnais mon erreur,--elle ne pouvait mourir! +Mais _lui_, n'est-il pas mort? Je l'ai vu enseveli dans la vallée où il +tomba; il ne vient pas, car il ne peut soulever la terre qui le couvre: +alors pourquoi t'es-tu réveillée toi-même? Ils m'ont dit que les vagues +sauvages avaient roulé sur le visage que je vois maintenant, sur les +charmes que j'aime; ils m'ont dit,--c'était une histoire hideuse! je la +redirais bien, mais ma langue se refuserait à la raconter. Si elle est +véritable, et si tu es venue des gouffres de l'Océan pour réclamer une +tombe plus calme, oh! passe tes doigts de rosée sur ce front qui cessera +de brûler sous ton empreinte; pose-les sur mon cœur sans espoir: mais +forme ou bien ombre vaine! quoi que tu sois, par pitié, ne m'abandonne +plus! du moins, emporte avec toi mon ame dans un lieu où les vents ne +puissent plus mugir, et les vagues rouler! + + +«Tel est mon nom, et telle est mon histoire. Confesseur! à ton oreille +secrète j'ai confié mes angoisses et les erreurs que je déplore. Je te +remercie de la généreuse larme que mon œil glacé n'aurait jamais versée. +Fais-moi déposer parmi les morts les plus obscurs, et; excepté la croix +placée sur ma tête; qu'aucun nom ne soit lu sur ma tombe par la piété de +l'étranger; qu'aucun emblême n'arrête les pas du pélerin.» + + +Il expira.--Rien de son nom ni de sa famille n'a été connu, excepté ce +que le père qui l'avait assisté à ses derniers momens ne doit pas +raconter. Cette histoire, rompue par fragmens, est tout ce que nous +savons sur celle qu'il aima, et sur celui qu'il fit tomber dans la +vallée[g43]. + +FIN DU GIAOUR. + + + + +NOTES +DU GIAOUR. + + +NOTE 1. + +Le tombeau qui subsiste sur les rochers du promontoire est regardé par +quelques écrivains comme le tombeau de Thémistocle. + +NOTE 2. + +La passion du rossignol pour la rose est une fable persanne bien connue. +Si je ne me trompe, le _Bulbul des mille contes d'amour_ est une de ses +dénominations orientales. + +NOTE 3. + +La guitare est l'instrument favori du nautonnier grec, surtout la nuit; +pendant une belle brise et durant le calme, il l'accompagne toujours de +la voix et souvent de la danse. + +NOTE 4. + + «_Ay, but to die and go we know not where, + To lie in obstruction's cold apathy_.» + +(Shakspeare's _Measure for measure_, act III.) + +NOTE 5. + +Je pense que peu de mes lecteurs ont jamais eu l'occasion d'éprouver ce +que je cherche à décrire ici; mais ceux qui l'ont éprouvé conserveront +sans doute un triste souvenir de cette singulière beauté qui reste +empreinte, à peu d'exceptions près, sur les traits d'un mort; peu +d'heures _après que l'ame a eu quitté ce corps_. Il est à remarquer que, +dans les cas dé mort violente, telle que par une blessure d'arme à feu, +l'expression est toujours celle de la langueur, quelle que soit +l'énergie naturelle de la personne qui a reçu le coup mortel; mais, dans +la mort causée par un coup de poignard, la physionomie conserve son +expression féroce, et dévoile tous les mouvemens de l'ame. + +NOTE 6. + +Athènes est la propriété du _kislar-aga_ (l'esclave du sérail et le +gardien des femmes), qui nomme le waiwode. Un pendard et un eunuque,--ce +ne sont pas des termes polis, mais ce sont des termes +exacts,--_gouverne_ maintenant le _gouverneur_ d'Athènes! + +NOTE 7. + +_Giaour_, infidèle, dans l'esprit d'un Musulman. + +NOTE 8. + +_Tophaik_, mousquet:--Le Baïram est annoncé par le canon au coucher du +soleil; l'illumination des mosquées et les détonnations d'armes à feu de +toute espèce proclament la fête durant la nuit. + +NOTE 9. + +_Djerrid_, javeline turque à pointe émoussée, qui est lancée, par les +cavaliers avec une grande forcé et grande précision. C'est un exercice +favori des Musulmans; mais je ne sais pas si on peut l'appeler un +exercice _viril_, puisque les plus habiles dans cet art sont les +eunuques noirs de Constantinople. + +NOTE 10. + +Le vent du désert, fatal à tout être vivant, et auquel il est souvent +fait allusion dans la poésie orientale. + +NOTE 11. + +Partager la nourriture, rompre le pain et le sel avec son hôte, fait la +sûreté de celui qui reçoit l'hospitalité. Quand même il serait un +ennemi, de ce moment sa personne est sacrée. + +NOTE 12. + +Je n'ai pas besoin d'observer que la charité et l'hospitalité sont les +premiers devoirs imposés par Mahomet; et, pour dire la vérité, ils sont +généralement pratiqués par ses disciples. Le premier éloge que l'on doit +accorder à un chef, dans un panégyrique, est celui de sa libéralité, et +ensuite, de sa valeur. + +NOTE 13. + +L'_ataghan_, longue dague portée avec les pistolets à la ceinture, dans +un fourreau de métal, ordinairement d'argent; et, chez les personnes +riches, cet ataghan est doré ou même d'or. + +NOTE 14. + +Le vert est la couleur privilégiée des nombreux descendans prétendus du +Prophète. Parmi eux, comme chez nous, la foi (héritage de famille) est +supposée bien supérieure à la nécessité des bonnes œuvres: aussi ces +familles sont-elles les plus méprisables d'une race indifférente. + +NOTE 15. + +_Salem aleïkoum! aleïkoum salem!_ la paix soit avec vous! avec vous soit +la paix!--C'est le salut réservé pour les croyans.--A un chrétien, on +dit: _Urlarula_, bon voyage! ou: _Saban hiresem_, _saban serula_, bon +jour, bon soir; et quelquefois: _Soyez heureux_, sont les saluts +habituels. + +NOTE 16. + +Le papillon azuré de Cachemire, le plus rare et le plus beau de tous les +papillons. + +NOTE 17. + +Allusion au suicide douteux du scorpion, ainsi donné comme modèle par +d'aimables philosophes. Quelques-uns soutiennent que la direction du +dard, lorsqu'il est tourné contre la tête, est purement un mouvement +convulsif; mais d'autres portent contre lui le verdict de _felo de se_. +Les scorpions sont sûrement intéressés à une prompte décision de la +question; comme, si une fois il est établi que ce sont des +_insectes-Catons_, on leur permettra sans doute de vivre aussi long-tems +qu'ils le jugeront convenable, sans périr martyrs pour une hypothèse. + +NOTE 18. + +Le canon, au coucher du soleil, ferme le Ramazan. Voyez la note 8. + +NOTE 19. + +_Phingari_, la lune. + +NOTE 20. + +Le fameux et célèbre rubis du sultan _Giamschid_, auquel _Istakar_ doit +ses embellissemens, et nommé, à cause de sa splendeur, _Schebgerag_, le +_flambeau de la nuit_, ainsi que _la coupe du soleil_, etc. Dans les +premières éditions de ce poème, _Giamschid_ était donné comme un mot de +trois syllabes, d'après l'orthographe de d'Herbelot; mais je suis +informé que Richardson le réduit à un mot dissyllabique, et l'écrit +_Jamschid_. J'ai laissé dans le texte l'orthographe de l'un avec la +prononciation de l'autre [n1]. + +[Note n1: Ce sultan était le quatrième souverain de la dynastie des +Pichdadiens, et frère ou neveu de Tahamurah. Son vrai nom était composé +des mots _Giam_ ou _Gem et Shid_; ce dernier mot, dans l'ancien langage +persan, signifie _soleil_. + +(D'HERBELOT.)] + +NOTE 21. + +_Al-Sirat_, pont d'une largeur moindre que celle du fil d'une araignée +affamée, sur lequel les Musulmans doivent glisser (_skate_) pour aller +en Paradis dont il est la seule entrée. Mais ce n'est pas le pire; la +rivière qui coule au-dessous est l'Enfer lui-même, dans lequel, comme on +doit s'y attendre, l'inhabileté et la sensibilité du pied font tomber +avec un _facilis descensus Averni_: ce qui n'offre pas une perspective +très-agréable aux passagers qui suivent. Il y en a encore un plus étroit +au-dessous pour lés juifs et les chrétiens. + +NOTE 22. + +Erreur vulgaire. Le Koran alloue au moins le tiers du Paradis aux femmes +de bonne conduite; mais le très-grand nombre des Mahométans interprètent +le texte à leur manière, et excluent leurs moitiés du Paradis. Ennemis +des platoniciens, ils ne peuvent discerner _aucune propriété de choses_ +dans les âmes des personnes de l'autre sexe, pensant qu'ils en seront +dédommagés par les houris. + +NOTE 23. + +Comparaison orientale, qui paraîtra peut-être, quoique véritablement +empruntée, _plus arabe qu'en Arabie_ [n2]. + +[Note n2: Ces mots sont en français dans le texte.] + +NOTE 24. + +Hyacinthe, en arabe _sunbul_: pensée aussi commune chez les poètes +orientaux qu'elle l'était parmi les Grecs. + +NOTE 25. + +_Franguestan_, Circassie. + +NOTE 26. + +_Bismillah_! au nom de Dieu! C'est le début de tous les chapitres du +Koran, excepté un, ainsi que des prières et des actions de grâces. + +NOTE 27. + +Phénomène qui n'est pas rare chez un Musulman en colère. En 1809, les +moustaches du capitan-pacha, dans une audience diplomatique, ne +causèrent pas moins d'effroi à tous les drogmans que celles d'un tigre. +Ces moustaches terribles se tordirent: elles se dressèrent de leur +propre mouvement; et on s'attendait à tout moment à les voir changer de +couleur, mais à la fin elles consentirent à se rabattre: ce qui sauva +probablement plus de têtes qu'elles ne contenaient de poils. + +NOTE 28. + +_Amaun_, quartier, pardon. + +NOTE 29. + +Le _mauvais œil_, superstition commune dans le Levant, et dont les +effets imaginaires sont cependant vraiment singuliers pour ceux qui se +croient en être affectés. + +NOTE 30. + +_Palampore_, schall à fleurs porté généralement par les personnes de +distinction. + +NOTE 31. + +Le _calpac_; c'est la calotte solide ou la partie centrale de la +coiffure: le schall est tourné autour et forme le turban. + +NOTE 32. + +Le turban, une petite colonne et un verset du Koran ornent les tombeaux +des Osmanlis, soit dans le cimetière ou dans les champs. En parcourant +les montagnes, vous rencontrez fréquemment de semblables monumens; et, +sur votre demande, on vous dit qu'ils rappellent quelque victime de la +rebellion, du brigandage ou de la vengeance. + +NOTE 33. + +Allah hu! Ce sont les mots qui terminent l'appel à la prière que fait le +muezzin, de la plus haute galerie extérieure du minaret. Dans un soir +calme, lorsque le muezzin a une belle voix, ce qui arrive souvent, +l'effet de cette voix est solennel, et bien plus beau que celui de +toutes les cloches de la chrétienté. + +NOTE 34. + +Ce qui suit fait partie d'un chant de guerre des Turcs:-- + +Je vois,--je vois une jeune fille du Paradis, aux yeux noirs; elle agite +un mouchoir, un voile d'azur, et me crie de toutes ses forces; «Viens, +embrasse-moi; car je t'aime, etc.» + +NOTE 35. + +Monkir et Nékir sont les inquisiteurs des morts. Le défunt subit devant +eux un court noviciat et un échantillon préparatoire de la damnation. Si +les réponses ne sont pas les plus claires, il est tiré en haut par une +faux, et repoussé en bas avec un marteau rougi au feu, jusqu'à ce qu'il +soit bien préparé par ces épreuves et par quantité d'autres +subsidiaires. Les fonctions de ces anges ne sont pas une sinécure, car +ils ne sont que deux; et le nombre des orthodoxes décédés étant en +petite proportion avec ceux qui ne le sont pas, leurs mains sont +toujours occupées. + +(Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.) + +NOTE 36. + +Eblis, prince oriental des ténèbres. + +(Note de Lord Byron.) + +C'est le Διαßολος des Grecs corrompu en Eblis par les Arabes. (Voyez +d'Herbelot, Bibl. Orient.) + +(N. du Tr.) + +NOTE 37. + +La croyance superstitieuse aux vampires est encore générale dans le +Levant. L'honnête Tournefort nous a conté une longue histoire que M. +Southey cite dans ses notes sur Thalaba, sous le nom de Vroucolochas, +comme il les appelle. Le terme romaïque est Vardoulacha. Je me rappelle +une famille entière effrayée du cri d'un enfant qu'elle croyait causé +par une semblable visite. Les Grecs ne mentionnent jamais ce mot sans +horreur: J'ai trouvé que Broucolokàs est un vieux et légitime mot +hellénique,--au moins est-il ainsi appliqué à Arsénius, qui, selon les +Grecs, fut animé par le démon après sa mort. Les modernes, cependant, se +servent du mot mentionné plus haut. + +NOTE 38. + +La fraîcheur du visage et des lèvres humides de sang sont les signes +infaillibles pour reconnaître un vampire. Les histoires racontées en +Hongrie et en Grèce sur ces mangeurs horribles sont singulières, et +quelques-unes sont attestées de la manière la plus incroyable. + +NOTE 39. + +Le pélican est, je crois, l'oiseau ainsi calomnié par l'imputation de +nourrir ses petits de son sang. + +NOTE 40. + +Cette superstition de seconde ouïe (car je n'ai jamais rencontre une +véritable seconde vue dans l'Orient) fut une fois l'objet de mon +observation. Dans mon troisième voyage au cap Colonna, au commencement +de 1811, comme nous traversions le défilé qui commence au hameau entre +Kératié et Colonna, je remarquai que Dervish Tahiri pressait son cheval +pour sortir de ce passage, et penchait sa tête sur sa main comme un +homme inquiet. Je le joignis au galop et le questionnai. «Nous sommés en +péril, me répondit-il.--Quel péril? Nous ne sommes pas maintenant en +Albanie, ni dans les défilés d'Ephèse, de Missolonghi ou de Lépante; +nous sommes en nombre, bien armés, et les Choriates n'ont pas le courage +d'être voleurs.--C'est vrai, Effendi; mais néanmoins le coup de feu +résonne à mes oreilles.--Le coup de feu! on n'a pas tiré un seul coup de +tophaïque ce matin.--Je l'entends cependant--bom--bom!--aussi +distinctement que j'entends votre voix.--Bah!--Comme il vous plaira, +Effendi; si cela est écrit, cela arrivera.»--Je laissai ce prophète aux +habiles oreilles, et galopai vers Basile, son compatriote chrétien, dont +les oreilles, quoique pas du tout prophétiques, n'en annonçaient pas +moins d'intelligence. Arrivés tous à Colonna, nous y restâmes quelques +heures, et nous revînmes à loisir, débitant une foule de mots +spirituels, en plus de dialectes que n'en entendit la Tour de Babel, sûr +le devin qui s'était trompé: Romaïque, Arnaute, Turc, Italien et Anglais +s'exercèrent tous à des railleries variées sur le pauvre Musulman. +Pendant que nous contemplions la délicieuse perspective, Dervish était +occupé à examiner les colonnes. Je pensai qu'il s'était métamorphosé en +antiquaire, et je lui demandai s'il était devenu un Palaocastro. «Non, +dit-il, mais ces piliers seront utiles pour soutenir une attaque;» et il +ajouta d'autres remarques qui prouvaient au moins sa conviction dans sa +malencontreuse faculté de préentendre. A notre retour à Athènes, nous +apprîmes de Leoné (prisonnier débarqué quelques jours après) le projet +d'attaque des Maïnotes, mentionné avec les causes de sa non-exécution +dans les notes du second chant de _Childe-Harold_. Je me donnai la peine +de questionner cet homme, et il décrivit les vêtemens, les armes, les +chevaux de notre troupe d'une manière si exacte, que ce détail, joint à +d'autres circonstances, ne nous permit pas de douter qu'il n'eût été de +la _bande vilaine_, et nous-mêmes près de fort mauvais voisins. Dervish +devint un prophète pour toute sa vie; et j'ose dire, qu'il entend +maintenant plus de mousqueterie qu'il n'en sera jamais tiré, à la grande +satisfaction des Arnautes de Bérat et des montagnards ses compatriotes. + +--Je rapporterai encore un trait de cette race singulière. En mars 1811, +un Arnaute, remarquable par sa vigueur et son activité (il était, je +crois, le cinquième dans la même disposition), vint s'offrira moi pour +domestique. L'ayant refusé: «Bien, Effendi, me dit-il, puissiez-vous +vivre!--vous m'auriez trouvé utile. Demain je quitterai la ville pour +les montagnes; je reviendrai en hiver, peut-être alors me +recevrez-vous.» Dervish, qui était présent, remarqua, comme une chose +naturelle et sans conséquence, que, _dans cet intervalle, il allait +joindre les klephtes_ (voleurs), ce qui était vrai à la lettre.--S'ils +ne sont pas tués, ils reviennent l'hiver, et le passent, sans être +inquiétés, dans une ville où ils sont souvent aussi bien connus que +leurs exploits. + +NOTE 41. + +Le sermon du moine est omis. Il semble qu'il ait eu aussi peu d'effet +sur le patient, qu'il en aurait probablement sur le lecteur. Il suffira +de dire qu'il était de la longueur habituelle (comme on peut s'en +apercevoir par les interruptions et l'ennui du patient), et qu'il fut +débité avec le ton nasillard de tous les prédicateurs orthodoxes. + +NOTE 42. + +_Symar_, drap mortuaire. + +NOTE 43. + +La circonstance à laquelle se rapporte l'histoire ci-dessus n'est pas +rare en Turquie. Il y a quelques années, la femme de Muchtar Pacha se +plaignit au père de celui-ci[n3] de l'infidélité supposée de son fils; +il lui demanda, et elle eut la barbarie de lui donner une liste des +douze plus belles femmes de Janina. Elles furent saisies, enfermées dans +des sacs, et jetées dans le lac la même nuit! Un des gardes qui étaient +présens m'apprit qu'aucune des victimes ne poussa un cri, ou ne montra +quelque symptôme de terreur en étant si soudainement arrachée _à tout ce +qu'on aimait, à tout ce que l'on aime_. Le sort de Phrosine, la plus +belle de ces victimes, est le sujet d'un grand nombre de chants +romaïques et arnautes. + +[Note n3: Le fameux Aly, pacha de Janina.] + +L'histoire racontée dans le poème est arrivée, dit-on, à un jeune +Vénitien, il y a plusieurs années, et maintenant elle est presque +oubliée. Je l'ai, par hasard, entendu raconter par un des diseurs +d'histoires, si communs dans les cafés du Levant, qui chantent ou +déclament leurs récits. Les additions et interpolations du traducteur +seront aisément distinguées du reste, par le manque d'images orientales; +et je regrette que ma mémoire ait retenu si peu de fragmens de +l'original. + +Pour ce qui concerne quelques-unes des notes, j'en suis redevable en +partie à d'Herbelot, et en partie à ce très-oriental, et comme +l'appelait si justement M. Wéber, au _sublime conte du calife +Wathek_[n4]. + +[Note n4: Ce livre est de lord Beckford. Il a paru d'abord en français, +puis en anglais, et a eu plusieurs réimpressions en français. + +(_N. du Tr_.)] + +Je ne sais pas à quelle source l'auteur de ce singulier volume a puisé +ses matériaux. Quelques-uns de ses épisodes peuvent se rencontrer dans +la _Bibliothèque Orientale_; mais par l'exactitude des mœurs, par la +beauté de ses descriptions et la puissance de l'imagination, il surpasse +de beaucoup toutes les imitations européennes; et il porte tant de +marques d'originalité, que ceux qui ont visité l'Orient-croiront +difficilement que ce n'est pas une traduction. Comme nouvelle orientale, +_Rasselas_ même doit s'incliner devant lui: son _heureuse vallée_ ne +supporterait pas la comparaison avec le _palais d'Eblis_. + +FIN DES NOTES DU GIAOUR. + + + + +LA +FIANCÉE D'ABYDOS. + +HISTOIRE TURQUE. + +_Had we never loved so kindly, Had we never loved so blindly, Never met +or never parted, We had ne'er been broken-hearted_. (BURNS.) + +Si nous n'avions jamais aimé si tendrement, Si nous n'avions jamais aimé +si aveuglément, Si nous ne nous étions jamais rencontrés, jamais +séparés, Nous n'aurions jamais eu nos cœurs brisés. + + + + +AU TRÈS-HONORABLE +LORD HOLLAND +CETTE HISTOIRE EST DÉDIÉE, +AVEC UN PROFOND SENTIMENT D'ESTIME ET DE RESPECT, +PAR SON RECONNAISSANT, OBLIGÉ +ET SINCÉRE AMI, +BYRON. + + + + +Chant Premier[loc10]. + +[Note loc10: Notre fidélité à suivre le système que nous avons adopté de +traduire le plus littéralement possible, nous fait rencontrer plus +souvent, pour l'expression, dans ce poème, avec M. A. P. que partout +ailleurs, parce que lui-même, d'après son aveu, a fait la traduction +récente de cet ouvrage en suivant un système différent de celui qu'il +avait toujours suivi. S'il eût appliqué, ce système a toutes les œuvres +de Byron, il n'aurait pas eu de successeur. + +(_N. du Tr_.)] + + +1. Connaissez-vous la contrée où le cyprès et le myrte sont les emblèmes +des actions de ceux qui l'habitent? où la rage du vautour, L'amour de la +tourterelle, tantôt se changent en soupirs, tantôt s'égarent dans le +crime? Connaissez-vous là contrée du cèdre et de la vigne où les fleurs +sont toujours fleuries; où le ciel est toujours brillant et pur; où les +ailes légères du zéphir, chargées de parfums, s'arrêtent fatiguées sur +les jardins de la rosé dans toute sa fraîcheur [1]; où le citron et +l'olive sont les plus beaux des fruits; où la voix du rossignol n'est +jamais muette; où les teintes de la terre et les couleurs du ciel, +variées entre elles, rivalisent de beauté; où la pourpre de l'océan est +si profondément nuancée; où les vierges sont aussi douces que les roses +dont elles tressent des guirlandes; et où, excepté le caractère de +l'homme, tout est divin? + +C'est le climat de l'Orient; c'est la contrée du soleil.--Peut-il +sourire avec amour à des actions comme celles de ses enfans[f2]? Oh! +sombres comme les accens de l'adieu des amans sont les cœurs qu'ils +portent, et les histoires qu'ils racontent. + +2. Entouré d'esclaves nombreux et vaillans, armés comme il convient aux +braves et attendant chacun l'ordre de leur maître pour guider ses pas ou +garder son sommeil, le vieux Giaffir était assis dans son divan: une +profonde pensée se faisait remarquer dans son œil chargé d'années, et +quoique le visage d'un musulman ne trahisse pas souvent à ceux qui +l'observent l'intérieur de son ame, très-habile qu'il est à cacher tous +ses sentimens, excepté son indomptable orgueil, son front pensif et son +air absorbé décelaient plus que de coutume les pensées qui l'agitaient. + +3. «Que la salle soit évacuée.»--La troupe a disparu.--«Maintenant +appelez-moi le chef de la garde du harem.» Il n'y a plus avec Giaffir +que son fils unique, et l'esclave de la Nubie qui attend les ordres de +son maître. «Haroun,--quand toute cette foule qui attend aura dépassé la +porte extérieure (malheur à la tête de celui dont l'œil regarderait le +visage non voilé de mon enfant Zuleïka!) va, amène-moi ma fille de sa +tour; sa destinée est fixée dès cette heure. Cependant ne lui répète pas +mes paroles; elle doit être instruite par moi seul de ses devoirs!» + +«Pacha! entendre, pour moi, c'est obéir.» L'esclave n'en doit pas dire +davantage à un despote.--Déjà il a pris le chemin de la tour, mais ici +le jeune Sélim rompt le silence; il s'incline d'abord par une humble et +respectueuse révérence, baisse modestement les yeux, et parle avec +grâce, en se tenant toujours aux pieds du pacha: car le fils d'un +musulman mourrait plutôt avant d'oser s'asseoir devant son père! + +«Père! dans la crainte que tu ne grondes ma sœur, ou son noir gardien, +sache--que la faute, si une faute a été commise, vient de moi seul; +alors, que tes reproches ne tombent que sur moi.--La matinée était si +belle que--le vieillard et l'homme fatigué pouvaient dormir,--moi je ne +le pouvais pas; et pour voir seul, pour contempler seul les plus belles +scènes de la nature dans la campagne et sur la mer, sans avoir personne +pour sympathiser avec des pensées qui faisaient battre vivement mon +cœur, c'eût été une peine, une privation cruelle;--car quelle que soit +mon humeur, en vérité, je n'aime point la solitude. J'ai été réveiller +Zuleïka, et, comme tu sais que la lourde clef de la porte du harem se +tourne promptement pour moi, nous étions déjà dans les bosquets de +cyprès avant que les gardiens esclaves se soient éveillés, et nous +jouissions avec délices de la terre, de la mer et du ciel qui semblaient +nous appartenir! Là, nous sommes restés trop long-tems peut-être, +séduits par l'histoire de Medjnoun et les chants de Sâdi[f3]; jusqu'à ce +que, ayant entendu le son retentissant du tambour[f4] annonçant l'heure +prochaine de ton divan; fidèle à toi et à mon devoir, et averti par cet +appel, je suis revenu à la hâte pour te présenter mes respectueuses +salutations. Mais Zuleïka se promène encore,--Oh! père, ne te courrouce +point;--n'oublie point que personne ne peut pénétrer dans ce secret +bosquet, excepté ceux qui gardent la tour des femmes.» + +4. «Fils d'un esclave,--lui dit le pacha,--élevé par une mère infidèle, +vaine était l'espérance d'un père de voir quelque chose dans toi qui fût +d'un homme. Quand ton bras devrait courber l'arc, lancer le javelot et +dompter un coursier, toi, Grec d'ame, sinon de croyance, tu vas +t'amollir à écouter le murmure des eaux, à voir les roses épanouir. Que +ce globe, dont les clartés matinales excitent tant l'admiration de tes +yeux languissans, ne te communique-t-il quelque chose de son feu ardent! +Toi! tu supporterais de voir ces créneaux abattus, pièce par pièce, par +les chrétiens; oui, tu verrais lâchement les vieux murs de Stamboul +tomber devant les dogues de Moscou, et tu ne frapperais pas un seul coup +pour la vie ou la mort contre les chiens de Nazareth! Va--que ta main, +plus faible que celle d'une femme, prenne le fuseau--non le fer. Mais, +Haroun!--cours vers ma fille: écoute,--tu m'en réponds sur ta tête.--Si +Zuleïka s'échappe ainsi souvent,--tu vois cet arc,--il a une corde!» + +5. On n'entendit aucun accent s'échapper de la bouche de Sélim; aucun du +moins n'alla frapper l'oreille du vieux Giaffir, mais chaque froncement +de sourcils, chaque parole du vieillard lui perçaient plus le cœur que +l'épée d'un chrétien. + +«Fils d'un esclave!--accusé de lâcheté!» Ces insultes eussent coûté cher +à un autre. «Fils d'un esclave! et _qui_ donc est mon père!» Ainsi Sélim +donnait carrière à ses noires pensées; et dans l'éclat de ses regards +brillait plus que de la colère; cet éclat disparaît. Le vieux Giaffir a +frémi en considérant son fils, car il a lu dans ses yeux tout ce qu'ont +fait naître ses dures paroles; il y vit commencer la rébellion: «Viens +ici, enfant.--Quoi! pas de réponse? Je te comprends et j'apprends à te +connaître. Mais il est des actions que tu n'oserais pas entreprendre: +mais si ta barbe avait une longueur plus virile, et si ta main avait +plus d'adresse et de force, je me plairais à te voir rompre une lance, +quand même ce serait contre la mienne.» + +Comme il avait laissé tomber ces paroles avec ironie, il fixa fièrement +son regard sur celui de Sélim qui lui rendit défi pour défi, et soutint +avec tant d'orgueil le regard de son père qu'il le força à le +baisser.--Celui-ci n'osa pas s'avouer la cause et la nature de son +émotion. + +«Je dois me méfier, disait-il en lui-même, que cet enfant indocile et +mutin ne me cause un jour de plus sérieuses craintes; je ne l'ai jamais +aimé depuis sa naissance, et--mais son bras est peu à redouter; à peine, +à la chasse, oserait-il lutter avec le faon timide ou l'antilope, encore +moins voudrait-il se hasarder dans ces combats où l'homme lutte pour la +gloire et la vie.--Je ne voudrais pas me fier à ce regard, à cet accent: +non,--ni même à ce sang si près du mien. Ce sang,--il n'a pas +entendu;--c'est assez,--je le surveillerai bien plus attentivement +désormais. Il est un Arabe[f5] à mes yeux, ou un chrétien demandant +grâce dans le combat.--Mais écoutons!--j'entends la voix de Zuleïka; +elle frappe mon oreille comme l'hymne des houris: elle est l'enfant de +mon choix. Oh! elle m'est plus chère même que sa mère; avec elle tout +est espérance, rien n'est à craindre.--Ma Péri! tu es toujours ici la +bien-venue! Douce comme l'eau de la fontaine du désert aux lèvres +qu'elle vient rappeler à la vie,--ainsi tu parais à mes regards +impatiens; les pélerins, dont l'eau du désert a sauvé la vie, +n'adressent pas aux autels de la Mecque plus d'actions de grâces pour +leur vie que moi pour la tienne, moi qui ai béni ta naissance, et qui te +bénis encore maintenant.» + +6. Belle comme la première femme qui fut coupable de la première chute, +lorsqu'elle souriait à ce redoutable, mais séduisant serpent, dont +l'image était déjà gravée dans son cœur,--et une fois séduite, séduisant +de plus en plus; ravissante, oh! comme ces visions trop passagères, +accordées au sommeil peuplé des fantômes de la douleur, lorsque le cœur +retrouve un cœur dans des songes élyséens, et revoit vivans dans le ciel +ceux qu'il avait perdus sur la terre; douce comme la mémoire d'un amour +qui n'est plus; pure comme la prière que l'enfance adresse vers le ciel: +telle était la fille de ce sévère et vieux chef, qui accueillit la jeune +fille avec des larmes,--mais non pas des larmes de regrets. + +Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans pour essayer de +fixer une étincelle du rayon céleste de la beauté? qui ne le sent pas, +jusqu'à ce que son regard troublé se confonde dans l'émotion de sa +propre félicité, jusqu'à ce que ses joues pâlies, son cœur défaillant, +confessent la puissance,--la majesté de cette aimable souveraine? Telle +était Zuleïka;--ainsi brillaient sur sa personne les charmes +inexprimables qu'elle seule n'avait point remarqués; le feu de l'amour, +la pureté de la grâce, l'esprit, la mélodie qui respirait sur ses +traits[f6], le cœur dont la douce expansion mettait tout en +harmonie:--et, oh! ce regard qui était à lui seul une ame! + +Ses bras gracieux étaient croisés avec candeur sur son sein naissant: à +un mot de tendresse, Zuleïka étendit ses bras et vint les jeter autour +du cou de celui qui avait béni son enfance caressante par des caresses +paternelles;--et Giaffir sentit son dessein s'évanouir à moitié; non que +son cœur, quoique sévère, eût conçu autre chose que le bonheur de sa +fille; l'affection enchaînait ce cœur à elle, l'ambition brisait ces +mêmes liens. + +7. «Zuleïka! enfant de gentillesse! ce jour t'apprendra combien tu m'es +chère, puisque j'oublie la douleur de perdre celle que j'aime tant, pour +lui ordonner d'aller demeurer avec un autre. Un autre! jamais homme plus +brave ne parut dans la chaleur du combat. Nous, Mahométans, nous faisons +peu de cas de la noblesse du sang; mais cependant la race de +Carasman[f7] n'a pas changé dans la première famille des bandes +glorieuses et hardies des Timariotes qui conquirent et qui ont su +défendre leurs terres fertiles. C'est assez que celui qui doit t'épouser +soit le parent du Bey Oglou: ses années doivent à peine attirer +l'attention; je ne voudrais pas te marier à un enfant. Tu auras un +superbe douaire. Sa puissance et la mienne réunies pourront se moquer +des firmans de mort, dont la pensée seulement fait trembler les pachas; +et elles apprendront au messager[f8] quel destin attend le porteur d'un +tel compliment. Maintenant tu connais la volonté de ton père, c'est tout +ce que les personnes de ton sexe doivent savoir. C'était mon devoir de +t'apprendre l'obéissance;--pour l'amour, ton époux saura te +l'enseigner.» + +8. La tête de la vierge s'était penchée en silence, et si ses yeux +étaient pleins de larmes que l'émotion comprimée n'ose laisser échapper; +si sa joue, de pâle qu'elle était, devint rouge, et de rouge pâle, à +mesure que ces paroles ailées parvinrent à ses oreilles comme des +flèches aiguës, que pouvait-on y voir, excepté des craintes virginales? +Une larme est si belle dans l'œil de la beauté que l'amour regrette à +moitié de la sécher par un baiser; la rougeur de la pudeur est si douce, +que la pitié désire à peine de la voir s'effacer. Quelle qu'ait été la +cause des émotions de la jeune vierge, son père les oublia, ou, s'il +s'en souvint, il n'y fit pas attention. Trois fois il frappa des mains +et demanda son cheval[f9]; il déposa sa chibouque ornée de pierres +précieuses[f10], et montant galamment à cheval, il se rendit dans la +prairie entouré de ses maugrebis[f11], de ses mamelouks et de ses +délis[f12], pour voir nombre d'exercices actifs, exécutés avec la lame +tranchante du sabre, ou avec le djerrid émoussé. Le Kislar et ses Mores +gardaient seuls attentivement les portes massives du harem. + +9.--Sa tête était penchée sur sa main; son regard était fixé sur la mer +bleue et profonde, qui coule et se soulève agréablement entre les +dangereuses Dardanelles; mais il ne voyait ni la mer, ni le sable, ni +même la troupe à turbans du pacha, mêlée dans le jeu d'un combat simulé, +caracolant en s'exerçant sur un feutre plissé[f13] qu'ils fendent +adroitement d'un coup de sabre; il ne remarquait pas la troupe qui +lançait la javeline, et n'entendait pas leurs _allahs_[f14] éclatans et +sauvages.--Il ne pensait qu'à la fille du vieux Giaffir! + +10. Aucune parole ne s'échappe du sein de Sélim; un soupir dévoile la +pensée de Zuleïka. Il continue à jeter ses regards à travers la jalousie +de la fenêtre, pâle, muet et tristement immobile. Le regard de Zuleïka +était fixé sur lui; mais son attitude ne lui apprit que peu de choses. +Sa douleur était égale à la sienne, quoique cependant elle ne fût pas la +même. Son cœur avouait une plus douce flamme, mais ce cœur alarmé ou +timide l'empêche de parler, sans qu'elle puisse s'en rendre compte. +Cependant il faut qu'elle parle;--mais quand l'essaiera-t-elle? + +--«Qu'il est étrange qu'il se détourne ainsi de moi! Nous ne nous +rencontrions pas ainsi auparavant, et nous ne devons pas ainsi nous +séparer.»-- + +Trois fois elle a traversé l'appartement avec lenteur, en épiant un +regard de Sélim,--il le tenait toujours fixé sur la mer. Elle saisit +l'urne où se trouvaient déposés les parfums de l'atar-gul[f15] persan, +et répandit leur essence sur les lambris peints de couleurs variées et +sur le pavé de marbre[f16]: les gouttes que la jeune fille répand en se +jouant sur les vêtemens brillans de Sélim pénètrent jusqu'à sa poitrine, +et le laissent aussi insensible que le marbre lui-même. + +--«Quoi donc! encore le même air sombre? cela ne peut pas être.--Oh! +aimable Sélim, est-ce bien toi!» Elle aperçoit rangées dans un ordre +curieux les plus belles fleurs de l'Orient: «Il les aimait autrefois; +elles pourraient lui plaire encore offertes par la main de Zuleïka.» + +La pensée enfantine était à peine exprimée que la rose était déjà +cueillie et disposée en bouquet; le moment d'après vit son beau corps, +sa belle tête inclinés aux pieds de Sélim.--«Cette rose porte un message +de Bulbul[f17] pour calmer les chagrins de mon frère; il dit que cette +nuit il prolongera pour l'oreille de Sélim son chant le plus doux; et +quoique ses accens soient quelquefois tristes, il essaiera pour cette +fois une harmonie plus gaie, avec la faible espérance que ses chants +modifiés pourront dissiper ses sombres pensées. + +11. «Quoi! ne pas recevoir même cette pauvre fleur! Oh! je suis donc +bien malheureuse! Tes regards peuvent-ils s'abaisser ainsi sur moi? et +ne sais-tu pas qui t'aime plus que personne? Oh! cher Sélim! oh! toi qui +m'es encore plus que le plus cher des frères! Dis, est-ce moi que tu +hais ou que tu crains? Viens, repose ta tête sur mon sein, et je +t'endormirai par mes baisers, puisque mes paroles et les chants même de +mon rossignol fabuleux ne peuvent y réussir. Je savais que notre père +était quelquefois sévère; mais j'avais encore à apprendre de toi ce +changement de caractère. Je sais trop bien qu'il ne t'aime point, mais +l'amour de Zuleïka est-il oublié? Ah! si je savais qu'il le fût! le +projet du pacha, ce parent du bey de Carasman est peut-être ton ennemi. +S'il en était ainsi, je jure par les autels de la Mecque, si ces autels +qu'il est défendu aux femmes d'approcher ne repoussent pas leurs vœux, +que, sans ton libre consentement, sans ton ordre, le sultan même +n'aurait pas ma main! Penses-tu que je puisse supporter de m'éloigner de +toi, et d'apprendre à partager mon cœur? Ah! si j'étais séparée de toi, +qui serait ton amie--et qui serait mon guide? Les années n'ont pas vu, +le tems ne verra pas l'heure qui arrachera mon ame à la tienne. +Azraël[f18] lui-même, quand s'échappera de son terrible carquois cette +flèche qui sépare tous les êtres, destinera pour toujours nos cœurs à +une poussière inséparable.» + +12. Il est revenu à la vie,--il a respiré,--il a fait des mouvemens,--il +a recommencé à sentir; il a relevé la jeune vierge agenouillée: son +angoisse est passée;--son œil vif brille de pensées qui ont long-tems +sommeillé dans l'ombre; de ces pensées qui brûlent,--qui rayonnent dans +ses regards: comme le torrent naguère voilé sous le rideau de ses +saules, lorsqu'il se révèle avec impétuosité dans l'éclat de ses +vagues;--comme la foudre dans l'espace s'échappe du nuage plombé qui la +comprimait, ainsi étincelait l'ame de l'œil de Sélim à travers les longs +cils de ses paupières. Un cheval de guerre au son de la trompette; un +lion levé de son gîte par un imprudent chien de chasse; un tyran appelé +à un combat soudain par un poignard mal dirigé, ne frémissent pas d'une +vie plus convulsive que Sélim, qui a entendu ce vœu, ce serment prononcé +qui, en se trahissant, lui a tout révélé. + +«Maintenant, tu es donc à moi, pour toujours à moi, à moi pendant la +vie, et peut-être même plus que la vie! Maintenant tu es à moi; ce +serment sacré, quoique prononcé par toi, nous a liés tous les deux. Oui, +tu as agi tendrement, sagement, ce serment a sauvé plus d'une tête. Mais +ne pâlis point,--une simple boucle de tes cheveux réclame de moi plus +que de la tendresse; je ne voudrais pas outrager le dernier des cheveux +qui se groupent autour de ton beau front pour tous les trésors enfouis +dans les souterrains d'Istakar[f19]. Ce matin, des nuages sombres me +couvraient, les reproches pleuvaient sur ma tête, et Giaffir m'a presque +appelé lâche! Maintenant j'ai une raison d'être brave. Le fils de son +esclave abandonnée--oui, ne tressaille pas, c'est le terme dont il s'est +servi--peut montrer, quoique peu disposé à se vanter, un cœur que ni ses +paroles ni ses actions ne peuvent enchaîner. _Son_ fils, +vraiment!--cependant, grâces à toi, peut-être le suis-je, ou au moins le +serai-je. Mais que notre serment secret ne soit su que de nous. + +«Je connais le misérable qui ose demander à Giaffir ta main qui le +repousse. Jamais l'avidité puissante d'un Musselim[f20] ne posséda +richesses plus mal acquises, ame plus basse. N'a-t-il pas été élevé à +Égripo[f21]? Qu'Israël nous montre une race plus vile! Mais laissons +cela.--Que notre serment ne soit révélé à personne; le tems apprendra le +reste. Laisse Osman Bey à moi et aux miens; j'ai des partisans pour le +jour de danger. Ne pense pas que je sois ce que je te parais; j'ai des +armes, des amis, et ma vengeance est prochaine.» + +13. «Que je ne pense pas que tu sois ce que tu parais être! mon Sélim! +Tu es tristement changé; ce matin je t'ai vu le plus aimable, le plus +charmant! mais maintenant, que tu es différent de toi-même! Sans doute +tu connaissais déjà mon amour, il ne fut jamais moins vif, il ne pourra +jamais l'être davantage. Te voir, t'entendre, être près de toi; haïr la +nuit, je ne sais pour quel motif, si ce n'est que nous ne pouvons nous +rencontrer que le jour; vivre avec toi; avec toi mourir; voilà mes +espérances auxquelles je n'ose renoncer. Baiser tes joues, tes yeux, tes +lèvres comme ceci,--comme cela,--pas davantage que cela; car, par Allah! +tes lèvres sont assurément de flamme! Quelle fièvre circule dans tes +veines? les miennes sont maintenant presque aussi enflammées; au moins +je sens que ma joue est brûlante. Calmer tes souffrances, soigner ta +santé, partager, mais ne jamais dissiper tes richesses, rester près de +toi avec des sourires, et sans murmures; soulager ta pauvreté; me +dévouer à tout, excepté à fermer ton œil mourant, car je ne pourrais +vivre pour l'essayer; c'est à cela seulement que mes pensées aspirent. +Pourrais-je faire, ou exigerais-tu davantage? + +«Mais, Sélim, réponds-moi donc! Pourquoi avons-nous besoin de tant de +mystère? je ne puis en deviner ni en exprimer la cause. Mais que cela +soit, puisque tu dis que cela est bien. Cependant, ce que tu entends par +_armes_, par _amis_, surpasse ma faible intelligence. Je voudrais que +Giaffir eût entendu le serment que je t'ai fait; sa colère ne pourrait +me forcer à révoquer ma parole: mais sûrement il me laisserait libre. Ce +tendre désir pourrait sembler étrange dans moi, de rester ce que j'ai +toujours été? Quel autre a vu Zuleïka depuis sa plus tendre enfance? +Quel autre que toi Zuleïka a-t-elle recherché pour compagnon des jeux de +son enfance? Ces pensées chéries commencèrent avec notre existence; dis, +pourquoi ne pourrais-je plus les avouer? Quel changement est survenu qui +me fasse déguiser la vérité, la vérité qui a été mon orgueil et le tien +jusqu'à ce jour? Notre loi, notre croyance, notre dieu nous défend de +nous laisser voir par les étrangers; aucune de mes pensées ne se +révoltera contre cette volonté du Prophète. Non! je me trouve plus +heureuse même par ce décret! il m'a tout laissé en te laissant à moi. +Profondes étaient mes angoisses, de me voir ainsi forcée de m'unir avec +un homme que je n'ai jamais vu; pourquoi ne dirais-je pas cela à mon +père? pourquoi me forces-tu à le cacher? Je sais que le caractère +hautain du pacha ne t'a jamais traité avec bienveillance, et qu'il se +courrouce souvent pour rien. Allah! fais que Sélim ne donne jamais à sa +colère de motifs légitimes! Je ne sais pourquoi, mais la dissimulation +pèse à mon cœur comme un péché. Alors si dissimuler ainsi est un crime, +comme les sentimens et les émotions que j'éprouve; oh! Sélim! +apprends-moi ce mystère; il en est tems encore, ne m'abandonne pas ainsi +à mes pensées de terreur. Ah! regarde là-bas le Tchocadar [f22], mon +père revient du combat simulé; je tremble maintenant de rencontrer ses +regards.--Dis moi, Sélim, peux-tu m'en apprendre la cause?» + +14. «Zuleïka! retourne à ton appartement de la tour.--Moi je puis +présenter mes devoirs à Giaffir; je suis obligé de parler avec lui de +firman, d'impôts, de levées, d'état. Il est arrivé des nouvelles +fâcheuses des bords du Danube; notre visir laisse noblement éclaircir +les rangs de son armée, et les Giaburs peuvent lui adresser leurs +remerciemens! Notre sultan a un moyen très-expéditif pour récompenser de +si chers triomphes; mais, écoutè-moi, quand le tambour du soir aura +averti les troupes de prendre leur nourriture et de se livrer au +sommeil, Sélim se rendra dans ta cellule: alors nous sortirons +secrètement du harem, et nous pourrons nous promener, ensemble pendant +la nuit; les murs de notre jardin sont élevés; personne ne pourrait les +escalader pour écouter nos paroles, ou nous faire abréger notre tems; et +si quelqu'un l'osait, j'ai une épée qui a déjà fait ses preuves, et qui +est destinée à ne pas rester oisive. Alors tu apprendras de Sélim plus +de choses que tu n'en as entendues ou rêvées jusqu'ici. Crois-moi, +Zuleïka,--n'aie pas peur de Sélim! tu sais que je possède une clef du +harem.» «Te craindre, mon cher Sélim! tu ne m'as jamais dit jusqu'ici un +mot semblable.» «Ne perds pas de tems; je prends la clef.--La garde +d'Haroun a déjà reçu _quelque_ récompense, et elle en recevra encore +davantage. Cette nuit, Zuleïka, tu entendras mon histoire, mes projets +et mes craintes; ô mon amie! je ne suis pas ce que je parais être.» + + + + +Chant deuxième. + + +1. Les vents sont violens sur les vagues d'Hellé, comme dans la nuit des +ondes soulevées, où l'Amour, qui l'avait envoyé, oublia de sauver le +jeune, le beau, le brave Léandre, le seul espoir de la fille de Sestos. +Oh! quand son fanal brillait isolé sur la haute tour nocturne, vainement +le vent soulevé, l'écume des brisans et les cris perçans des oiseaux des +mers l'avertissaient de rester dans sa demeure; vainement les nuages +amoncelés dans les airs, les vagues agitées lui défendaient +d'entreprendre son voyage: il ne pouvait voir, il ne voulait pas +entendre les bruits, les signes qui lui prédisaient des terreurs; son +œil ne voyait que la lumière de l'amour, cette étoile isolée qu'il +saluait dans les cieux; son oreille n'entendait que les chants de Héro. +«O vagues, ne séparez pas long-tems deux amans!»--Cette histoire est +vieille; mais l'amour peut encore inspirer assez deux jeunes cœurs pour +prouver qu'elle est véritable. + +2. Les vents sont soulevés, et les vagues d'Hellé roulent sombres et +impétueuses; les ombres tombantes de la nuit couvrent en vain ce champ +humide d'une rosée sanglante; ce désert, autrefois l'orgueil du vieux +Priam; les tombeaux, seuls vestiges de son règne; tout--excepté les +rêves immortels qui trompaient les ennuis du vieillard aveugle de l'île +rocheuse de Scio. + +3. Oh! cependant,--car mes pas ont erré dans ces lieux; ils ont foulé +ces rivages sacrés; cette vague bouillonnante m'a porté sur son +sein;--oh! antique ménestrel! puissé-je long-tems avec toi méditer, +soupirer et parcourir ces scènes du passé, croyant que chaque tertre de +gazon vert contient les cendres d'un héros non fabuleux, et qu'autour de +ces lieux historiques ton _large Hellespont_ se précipite encore [f23], +et froid serait le cœur de celui qui pourrait ici contredire tes chants! + +4. La nuit est descendue sur la vague d'Hellé; et elle n'a pas encore +atteint le sommet de la colline d'Ida, cette lune qui brillait autrefois +sur les exploits sublimes racontés par le grand poète; aucun guerrier ne +se plaint aujourd'hui de son paisible rayon; mais les bergers +reconnaissans bénissent toujours cet astre argenté. Leurs troupeaux +paissent aujourd'hui sur le tertre de celui qui ressentit la flèche du +berger dardanien. Cet immense amas de terre entassée, autour duquel le +fils d'Ammon [f24] se promena avec orgueil, monument élevé par des +nations, couronné par des monarques, est aujourd'hui un tertre solitaire +et sans nom! Au dedans,--combien ta demeure est étroite! Au dehors,--les +étrangers, seuls peuvent murmurer le nom de celui qui y fut enseveli. La +poussière surpasse en durée la pierre tumulaire; mais toi,--ta poussière +même n'est plus! + +5. Tard--bien tard cette nuit, Diane viendra réjouir le berger et +chasser les craintes du matelot; jusqu'alors--aucun signal sur le rocher +ne peut diriger la course de la nacelle luttant contre les flots; toutes +les lumières dispersées qui entourent la baie se sont éteintes une à +une. La seule lampe allumée de cette heure solitaire scintille sur la +tour de Zuleïka. + +Oui! là, dans cette chambre silencieuse, brille une lumière vacillante; +et sur l'ottomane de soie de la jeune fille sont jetés les grains +d'ambre odoriférans, sur lesquels glissent ses doigts gracieux [f25]. +Près de ces grains, entouré d'émeraudes (comment pourrait-elle oublier +ce bijou?) se trouve l'amulette béni dé sa mère [f26], sur lequel est +gravé le texte même du Koursi, et dont la vertu pourrait rendre heureux +en cette vie, ainsi qu'elle garantit la félicité pour l'autre. Auprès de +son comboloio [f27] est un Koran, orné d'enluminures, et plusieurs +brillans manuscrits de poésie, décorés d'emblêmes, rachetés dès injures +du tems par d'élégans écrivains de la Perse. Sur ces manuscrits +splepdides repose son luth, négligé maintenant, mais qui autrefois +n'était pas si souvent muet. Autour de sa lampe d'or ciselé +s'épanouissent des fleurs dans des vases de porcelaine dé Chine. Les +plus riches tissus des fabriques de l'Iran, les tributs de parfums de +Schiraz; tout ce qui peut faire les délices de la vue et des sens est +rassemblé dans cet appartement somptueux; et cependant cette demeure a +un air de tristesse et de mélancolie. Elle, la déesse de cette rétraite +de Péri, que fait-elle dans cette nuit si troublée et si décisive? + +6. Enveloppée dans un de ces vêtemens tout noirs que les nobles +musulmans ont seuls le droit de porter, et qu'elle à revêtu pour +protéger contre les vents du ciel un sein aussi cher à Sélim que le ciel +lui-même, elle s'avance d'un pas prudent dans les détours du bosquet, +tressaillant chaque fois qu'à travers la clairière le vent par bouffées +fait entendre de lourds gémissemens, jusqu'à ce que, parvenue à un +sentier plus uni, son cœur timide batte plus librement. La jeune fille +suit son guide silencieux; et quoique sa terreur, la pousse à retourner +sur ses pas, comment pourrait-elle se déterminer à abandonner son cher +Sélim? comment apprendrait-elle ses lèvres caressantes à prononcer des +paroles de reproches? + +7. Ils atteignirent enfin une grotte creusée par la nature, mais +agrandie par l'art, où souvent Zuleïka vint accoutumer son luth à rendre +des sons harmonieux, et apprendre par cœur son Koran. Souvent, dans ses +jeunes rêveries, elle s'efforçait de se figurer ce que pouvait être le +Paradis. Où l'ame des femmes devait aller après la mort, son prophète +avait dédaigné de le dire; mais la demeure de celle de Sélim était sûre, +et, pensait-elle, il ne pourrait supporter long-tems un séjour dans +d'autres mondes de félicité; sans celle qu'il avait tant aimée dans +celui-ci! Oh! qui pourrait demeurer avec lui qui l'aimât autant que moi? +Quelle houri pourrait seulement lui offrir la moitié de mes soins? + +8. Depuis le jour où elle avait visité ce lieu, quelques changemens lui +semblaient s'y être opérés. Peut-être était-ce seulement la nuit qui +déguisait les objets qu'elle avait vus à la clarté du jour; la lampe de +bronze qui l'éclairait ne projetait qu'obscurément un rayon qui n'avait +rien de la clarté du ciel. Mais, dans un coin de la caverne, son œil +tomba sur un objet étrange. Là des armes étaient entassées, non +semblables à celles que brandissaient les délis dans le champ de +bataille. Les poignées et les lames en étaient d'une forme et d'une +trempe étrangères; une d'elles était rougie--peut-être par un crime! Ah! +comment sans lui ce sang pourrait-il être répandu? Une coupe aussi était +placée à coté, qui ne semblait pas contenir le sorbet. Que signifie tout +cela? Elle se détourna pour chercher des yeux son cher Sélim.--«Oh! se +peut-il que ce soit lui?» + +9. Sa robe superbe était jetée de coté, son front ne portait point la +haute couronne du turban; mais à sa place un shall de couleur rouge, +légèrement plissé, entourait sa tête. Cette dague, dont la poignée +portait un diamant digne du plus haut diadême, n'étincelait plus à sa +ceinture, où des pistolets sans ornement étaient fixés, et à son +baudrier pendait un sabre, et de son épaule descendait négligemment le +manteau blanc, la mince capote qui couvre l'errant Candiote: en +dessous--sa veste plaquée d'or--serrait comme une cuirasse sa poitrine; +les guêtres qui entouraient étroitement ses jambes étaient revêtues de +plaques d'argent. Mais si ce n'eût été cet air impérieux du commandement +qui éclatait dans ses regards, dans sa voix, dans ses gestes; tout ce +qu'un œil inattentif eût pu distinguer dans Sélim l'aurait fait prendre +pour quelque jeune Galiongui[f28]. + +10.--«Je t'ai dit que je n'étais pas ce que je te paraissais être, et +maintenant tu vois que mes paroles étaient vraies. J'ai une histoire que +tu n'as jamais rêvée; si elle est véritable--sa vérité sera fatale à +plusieurs. Il serait inutile maintenant de te cacher cette histoire. Je +ne puis te voir la fiancée d'un Osmanli. Mais si ta propre bouche ne +m'avait pas révélé combien j'avais de part à la tendresse de ton jeune +cœur, je ne te découvrirais pas, je ne devrais pas te découvrir le +sombre secret du mien. Je ne te parle pas maintenant de mon amour, de +cet amour que le tems, la constance et le péril sauront te prouver. Mais +d'abord--oh! n'en épouse jamais un autre--Zuleïka! je ne suis pas ton +frère!» + +11. «Oh! tu n'es pas mon frère!--rétracte ces paroles.--Dieu! Suis-je +abandonnée seule sur la terre pour y pleurer?--Je n'ose pas maudire--le +jour qui fut témoin de ma solitaire naissance! Oh! tu ne m'aimeras plus +dorénavant! mon cœur défaillant prévoyait un malheur; mais +reconnais-_moi_ encore pour tout ce que j'étais avant ce fatal aveu: ta +sœur--ton amie, ta Zuleïka. Tu m'as fait venir en ce lieu peut-être pour +me donner la mort. Si tu as des motifs de vengeance, regarde: je t'offre +mon sein,--contente tes ressentimens! plus heureuse cent fois de +descendre parmi les morts que de vivre ainsi, ne t'étant plus rien. +Peut-être dois-je redouter quelque chose de pire encore, car je connais +maintenant pourquoi Giaffir semblait toujours ton ennemi. Et je suis, +hélas! l'enfant de Giaffir, par qui tu fus outragé, avili. Si je ne suis +pas ta sœur--si tu veux épargner ma vie, oh! fais-moi ton esclave!» + +12. «Mon esclave, Zuleïka!--non, je suis le tien; mais, cher amour, +calme ce transport; ta destinée sera d'être unie à la mienne: je le jure +par le temple de notre Prophète; cette pensée sera un baume pour tes +chagrins. Ainsi, puissent les vers du Koran[f29] gravés sur la lame de +mon sabre diriger mes coups, à l'heure du danger, pour nous sauver tous +deux, si je suis fidèle à ce redoutable serment! Le nom qui faisait +battre ton cœur d'un amoureux orgueil doit être changé; mais, ma +Zuleïka, sache que ce lien qui nous unissait s'est resserré, au lieu de +s'être rompu, quoique ton père soit mon plus mortel ennemi. Le mien fut +pour Giaffir tout ce que tu croyais que j'étais naguère pour toi-même. +Ce frère conspira et occasiona la chute d'un frère, mais il épargna du +moins mon enfance; il me berça d'une vaine déception dont il est tems +encore de le récompenser.--Il m'a élevé, non avec des soins paternels, +mais comme le neveu d'un Caïn[f30]; il me surveillait comme le petit +d'un lion qui ronge déjà son frein, et qui pourra bientôt briser sa +chaîne. Le sang de mon père bout dans toutes mes veines; cependant, pour +l'amour de toi, je suspendrai ma vengeance, quoique je ne doive plus +rester ici. Mais d'abord, bien-aimée Zuleïka! écouté comment Giaffir +accomplit ses infâmes projets. + +13. «Comment naquit et s'envenima la discorde de ton père et du mien; +fut-ce l'amour ou l'envie qui les rendit ennemis? peu importerait même +si je ne l'ignorais pas. Dans des esprits fiers, irascibles, quelques +torts légers sans intention suffisent pour troubler la paix. Le bras +d'Abdallah était redoutable dans la mêlée; il est encore célébré dans +les chants bosniaques, et les hordes rebelles de Paswan[f31] attestent +assez combien elles redoutaient un pareil hôte. Sa mort, cruel effet de +la haine de Giaffir, est tout ce que j'ai besoin de rappeler ici, et +comment le secret de ma naissance qui me fut révélé, quel qu'en soit +d'ailleurs le résultat, a déjà eu celui de me rendre libre. + +14. «Lorsque Paswan, après plusieurs années de combat, en dernier lieu +pour affermir sa puissance, mais d'abord pour défendre sa vie, régnait +trop orgueilleusement dans les murs de Widdin, nos pachas se rallièrent +autour du gouvernement. Ni plus ni moins élevé dans le commandement +militaire, chacun des deux frères conduisait une troupe séparée. Ils +déployèrent leurs étendards de queues de cheval [f32] au vent, et ils +firent leur jonction dans la plaine de Sophie, où les troupes devaient +être passées en revue: leurs tentes étaient plantées, leur poste +assigné; mais à l'un d'eux, hélas! assigné en vain! Qu'est-il besoin de +paroles? La coupe redoutable fut préparée, par l'ordre de Giaffir, avec +un poison aussi subtil et aussi cruel que son ame; cette coupe, +présentée à Abdallah, envoya son ame dans le ciel. Fatigué par une +chasse pénible, il reposait dans le bain ses membres engourdis et +fiévreux; il était loin de penser que la haine d'un frère lui destinait +une telle coupe pour étancher sa soif. Ce fut un esclave gagné qui la +lui présenta. Il en but une goutte [f33], il n'en fallait pas davantage! +Si tu doutes de la vérité de mon histoire, ô Zuleïka! appelle Haroun, il +pourra te confirmer ce récit. + +15.»Le crime une fois consommé, et la guerre avec Paswan en partie +terminée, quoiqu'il n'eût pas été entièrement subjugué, le pachalik +d'Abdallah fut gagné. Tu ne sais pas combien, dans notre divan, la +richesse peut acquérir de considération au plus misérable des +hommes.--Les honneurs d'Abdallah furent obtenus par celui qui s'était +souillé par le meurtre d'un frère. Il est vrai que les poursuites qu'ils +lui oceasionèrent pour les obtenir épuisèrent ses trésors acquis par un +crime; mais il les eut bientôt réparés. Voudrais-tu savoir par quels +moyens? Contemple ces déserts incultes, et demande au paysan couvert de +haillons ce que deviennent les produits de ses sueurs? Pourquoi le cruel +usurpateur m'a-t-il épargné? pourquoi à-t-il partagé avec moi son +palais? Je l'ignore. La honte, les regrets, les remords; la faible +crainte que lui inspirait la faiblesse d'un enfant; en outre, l'adoption +qu'il a faite de moi comme son fils, à lui, à qui le ciel n'en a point +accordé; ou quelque intrigue inconnue, quelque caprice; voilà ce qui m'a +ainsi préservé,--mais ce qui ne m'a pas laissé en paix. Lui ne peut +dompter son caractère fier et hautain, et moi je ne lui pardonne point +le sang de mon père. + +16.»Il est des ennemis dans le palais de ton père; tous ceux qui rompent +son pain ne lui sont pas fidèles. Si je leur révélais mon secret, ses +jours, ses heures même seraient peu nombreuses. Ils n'ont besoin que +d'un courage qui les dirige, d'une main qui leur indique les coups qu'il +faut frapper. Mais Haroun seul connaît ou a connu cette histoire, dont +le dénouement est très-prochain. Il a été élevé dans le palais +d'Abdallah, et il y occupait dans son sérail le poste qu'il occupe +maintenant ici.--Il vit son maître expirer; mais que pouvait faire un +simple esclave? Venger son maître?--hélas! il était trop tard; +soustraire son fils à un sort semblable? il choisit ce dernier parti; et +pendant que, tout fier d'avoir subjugué ses ennemis ou trahi ses amis, +l'orgueilleux Giaffir s'endormait dans son triomphe, Haroun me +conduisait, orphelin sans appui, à la porte du palais de Giaffir; et ce +ne fut pas vainement qu'il employa ses efforts pour sauver la vie de +celui pour lequel il était venu l'implorer. Ma naissance fut cachée à +tout le monde, et surtout à moi-même. Ainsi fut protégée la sûreté de +Giaffir. Il quitta bientôt la Roumélie et les flots lointains du Danube +pour revenir s'établir sur nos rives asiatiques, n'ayant avec lui +qu'Haroun qui connût mon histoire--et ce Nubien a senti que les secrets +d'un tyran ne sont que des chaînes que le captif brise avec joie; voilà +ce qu'il m'a révélé et d'autres choses encore. C'est ainsi que le juste +Allah envoie au crime esclaves, instrumens, complices,--jamais amis! + +17.»Tout cela, ô Zuleïka! doit douloureusement retentir à tes oreilles; +mais la suite de mon histoire te sera encore plus pénible: quoique mes +paroles blessent ta timide douceur, je dois cependant prouver et te +faire connaître la vérité toute entière. Je t'ai vue frémir en regardant +ce vêtement que je porte; cependant je l'ai souvent porté, et je dois le +porter encore long-tems. Ce Galiongui, auquel tu es liée par un serment, +est le chef de ces hordes de pirates dont la loi et la vie reposent sur +leurs épées. D'entendre seulement leur effrayante histoire, ta joue pâle +deviendrait bien plus pâle encore: ces armes que tu vois là, ce sont mes +soldats qui les ont apportées; les bras qui les brandissent ne sont pas +éloignés: cette coupe aussi est remplie pour les brigands féroces.--Une +fois vidée par eux, ils rie reculent jamais devant le danger. Notre +Prophète peut pardonner à ces esclaves; ils ne sont infidèles que pour +cette liqueur défendue. + +18.»Que pouvais-je faire? proscrit dans ces lieux, blâmé pour avoir +seulement désiré de voyager; laissé dans l'oisiveté,--car les craintes +de Giaffir me refusaient même un cheval et une épée.--Que de fois +cependant, ô Mahomet! que de fois en plein divan le despote ne m'a-t-il +pas raillé, comme si ma faible main s'était refusée à manier la bride ou +le cimeterre: lui allait toujours seul à la guerre, et me laissait ici +inoccupé, inconnu. Abandonné avec les femmes aux soins d'Haroun, trompé +dans mes espérances, privé de gloire, tandis que toi,--dont la douceur +m'eût long-tems charmé, quoiqu'elle ait pu m'énerver, elle m'aurait du +moins consolé,--tu étais envoyée dans les murs de Bruse pour y attendre +l'issue des batailles. Haroun, qui vit mon ésprit s'affaisser sous le +joug pesant de l'inaction, brisa mes chaînes pendant une campagne, et +libéra son captif malgré toutes ses craintes, sur la promesse de revenir +avant la fin du commandement de Giaffir. C'est en vain--ma langue ne +peut exprimer toute l'ivresse de mon cœur; lorsque pour la première fois +ces yeux rendus à la liberté contemplèrent la terre, l'océan, le soleil +et les cieux; comme si mon ame les eût pénétrés et en connût les plus +intimes, les plus secrètes pensées! Un mot seul peut la peindre, cette +sensation suprême:--j'étais libre! Je cessai même de soupirer pour ta +présence: le monde,--oui--le ciel lui-même était à moi! + +19.»La chaloupe d'un More fidèle me porta loin de cet oisif rivage; Je +désirais voir les îles qui parent comme des diamans le diadême de +pourpre du vieil océan; je les cherchais dans mon excursion nautique, et +je les vis toutes [f34]; mais quand et dans quel lieu me suis-je ligué +avec cette troupe pour triompher ou périr; lorsque tout ce que nous +désirons d'accomplir sera accompli, ce sera alors le tems de nous revoir +de nouveau pour te raconter la fin de cette histoire. + +20.»Il est vrai que c'est une troupe indisciplinée, sans lois, à formes +rudes, à caractères farouches; toutes les croyances, toutes les nations +ont trouvé avec eux,--et peuvent encore trouver place. Un caractère +ouvert, le bras toujours prêt à frapper, l'obéissance au commandement de +leur chef; une ame propre à toutes les entreprises, et ne voyant jamais +avec les yeux de la crainte; de l'amitié pour chacun des leurs, de la +fidélité à tous, de la vengeance vouée pour ceux qui succombent; voilà +ce qui les rend les utiles instrumens de mes projets et de plus encore. +Et quelques-uns,--je les ai étudiés tous,--sont distingués de la foule +vulgaire; mais j'appelle principalement à mon conseil la sagesse et la +prudence du Franc.--Quelques autres aspirent à de plus hautes pensées, +ce sont les derniers des patriotes de Lambro [f35], qui jouissent déjà +d'une liberté anticipée, et qui souvent, autour du feu de la caverne, +discutent des plans chimériques pour arracher les Rayas [f36] à leur +sort. Qu'ils soulagent leurs cœurs en discourant sur l'égalité des +droits que les hommes n'ont jamais connus; j'ai aussi, moi, un amour +ardent de la liberté. + +»Ah! laisse-moi errer comme le patriarche de l'Océan [f37], ou ne +connaître sur la terre que la demeure du Tartare [f38]! Ma tente sur le +rivage, ma galère sur la mer, sont pour moi plus que des cités et des +sérails. Porté par mon cheval à travers le désert, ou entraîné par ma +voile au souffle du vent sur la mer orageuse; emporte-moi où tu voudras, +toi, mon coursier! fais-moi voguer où tu voudras, toi, ma barque légère! +Mais toi, sois l'astre bienfaisant qui guide le voyageur, ô ma Zuleïka! +partage et bénis ma nacelle; sois la colombe de paix et d'espérance de +ma destinée! ou, puisque l'espérance est refusée à ce monde de combats +et de tribulations, sois mon arc-en-ciel au milieu des orages de ma vie. +Sois pour moi le rayon du soir qui dissipe les nuages par un sourire, et +teint les couleurs du matin d'un rayon prophétique! Heureuse et fortunée +pour moi--comme les accens du Muezzin qui partent des murs de la Mecque, +et arrivent au pèlerin pieux et prosterné à leur appel; douce--comme la +mélodie des jours de la jeunesse qui dérobe une larme tremblante à la +muette admiration; chère--comme les chants de la terre natale à +l'oreille d'un exilé, sera ta voix bien aimée. Pour toi, dans ces îles +brillantes et fortunées, j'ai préparé un asile aussi beau, aussi +délicieux qu'Aden [f39], aux premières heures de sa création. Un millier +de glaives, sympathisant avec le cœur et le bras de Sélim, +attendent--s'agitent--défendent--détruisent--à ton signal! Enveloppé par +ma troupe, Zuleïka à mes côtés, la dépouille des nations parera ma +fiancée. Les languissantes, oisives et molles années du harem peuvent +bien être échangées pour des soucis,--pour des plaisirs comme ceux-là. +Je ne m'aveugle point sur ma destinée; je vois, dans quelques lieux que +je porte mes pas, dés périls innombrables; mais un seul, un seul amour! +Oui, ce tendre cœur me récompensera bien de tous mes travaux, de toutes +mes fatigues, quand même la fortune me serait contraire, ou que de faux +amis me trahiraient. Qu'il m'est doux de rêver que, dans les heures les +plus sombres de l'infortune, lorsque tout sera changé pour moi, je te +trouverai toujours fidèle! Que ton ame, comme celle de Sélim, se montre +ferme et courageuse; que l'ame de Sélim te soit chère comme la tienne; +adoucissons mutuellement nos chagrins, partageons nos plaisirs, +confondons toutes nos pensées,--mais que rien ne puisse jamais nous +désunir! Une fois libres, c'est mon devoir de guider de nouveau notre +bande; amis entre eux, les hommes qui la composent sont les ennemis des +autres hommes. Et toutefois nous ne faisons que suivre le penchant que +la nature fatale a assigné à la race guerroyante des hommes. Regarde! Là +où son carnage, où ses conquêtes ont cessé, il y a fait une solitude et +il la nomme--paix! Je veux, comme les autres, user de mon adresse ou de +ma force, mais je ne demande pas plus d'espace de terre que la longueur +de mon sabre: le pouvoir ne gouverne que par la division.--Sa ressource +la meilleure, c'est l'alternative de la ruse ou de la violence! que +cette dernière soit la nôtre. La ruse pourra venir en son tems, si nous +nous laissons emprisonner dans les cages des villes pour vivre en +société. Mais là ton ame pourrait faillir.--Que de fois la corruption +n'a-t-elle pas séduit des cœurs que le péril n'avait pu ébranler! et la +femme, plus que l'homme, quand la mort, les malheurs, ou même la +disgrâce, ont frappé l'objet de son amour, égarée dans les voies du +plaisir, la femme se livre au déshonneur!--Loin de moi tout soupçon! il +ne souillera, point le nom de Zuleïka! Mais la vie est un hasard dans ce +qu'elle a de plus heureux; et ici il ne nous reste rien à espérer, mais +beaucoup à craindre. Oui! des craintes! le doute, la peur de te perdre +par le pouvoir d'Osman, ou par la sévère volonté de Giaffir. Cette +crainte s'évanouira avec la brise favorable que l'amour a promise cette +nuit à ma voile. Aucun danger n'effraie les amans que son sourire a +rendus heureux; leurs pas peuvent errer dans la vie, mais leurs cœurs ne +changent point. Avec toi, tous les dangers, toutes les fatigues me +seront douces; chaque climat aura des charmes; sur la terre,--sur +l'océan,--notre univers sera dans nos bras! Oh! que les vents impétueux +soufflent sur notre tillac, pour que ces bras me serrent plus +étroitement! Le plus profond murmure qui s'échappera de ces lèvres ne +sera point un soupir pour ma sûreté; mais une prière pour toi! La guerre +des élémens ne peut effrayer l'amour dont le poison le plus redoutable +est l'artifice des hommes; _voilà_ les seuls écueils qui puissent +arrêter notre course. _Ici_ nous n'avons que quelques instans de +dangers; _là_ sont des années de naufrage! Mais loin de nous, sombres +pensées qui présentez ces horribles images! Cette heure nous donne ou +nous ôte à jamais la faculté de fuir. Je n'ai que peu de mots à ajouter +pour terminer mon histoire, tu n'en as qu'un seul à dire pour que nous +soyons bientôt séparés de nos ennemis; oui,--ennemis!--La haine de +Giaffir pour moi s'éteindra-t-elle? et Osman, qui voudrait nous séparer +en t'arrachant à moi, n'est-il pas le tien? + +21.»Pour préserver sa fidélité de tout soupçon et sa tête de la mort, je +revins au tems fixé pour sauver mon gardien; peu de personnes apprirent, +et aucune ne répéta que, pendant ce tems, j'avais vogué sur la mer et +erré d'île en île; et depuis, quoique séparé de ma troupe et que +j'abandonne trop rarement la terre qui me sépare d'elle, elle n'a rien +fait, elle ne fera rien avant que je n'en sois instruit et qu'elle n'ait +reçu mes ordres. Je forme les plans, je distribue les dépouilles; il est +juste que je partage aussi plus souvent les fatigues. + +«Mais tu m'as déjà prêté trop long-tems ton attention. Le tems presse; +une barque flotte déjà; nous ne laisserons derrière nous que la haine et +la crainte. Demain, Osman arrivera avec sa suite;--cette nuit doit +rompre ta chaîne; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux, et peut-être +aussi la vie de _celui_ qui te donna la tienne, hâte-toi, hâte-toi de me +suivre à l'instant!--Mais cependant, quoique tu sois à moi par un +serment, voudrais-tu révoquer ton vœu volontaire, effrayée par les +vérités que tu viens d'apprendre?--Je reste ici--non pour voir la femme +d'Osman; mais pour que le péril retombe sur _ma_ tête!» + +22. Zuleïka, muette et immobile, ressemblait à cette statue de douleurs; +lorsque, voyant son dernier espoir pour jamais évanoui, la mère désolée +fut changée en pierre; tout ce que l'on pouvait apercevoir de différent +dans Zuleïka, c'est qu'elle était une Niobé plus jeune. Mais avant que +ses lèvres ou même ses yeux essayassent de parler ou de répondre par un +regard, une torche enflammée répandit au loin son éclat perfide sous le +porche du jardin! une autre--une autre encore!--et puis une autre!--«Oh! +fuis!--toi qui n'es plus--toi qui maintenant m'es plus qu'un frère!» Au +loin, partout, à travers les bosquets les plus épais, les torches +menaçantes brillent d'une lumière rougeâtre, et elles ne sont pas +seules--car chaque main droite de ceux qui les portent est armée d'un +glaive nu. Ils se séparent; ils poursuivent; ils reviennent; ils +tournent avec le flambeau qui guide leurs recherches et le fer +étincelant, et le dernier de tous, brandissant son sabre, le terrible +Giaffir, se précipite dans sa fureur. Et bientôt les voilà qui touchent +presque à la grotte--oh! cette grotte doit-elle être le tombeau de +Sélim? + +23. Il demeurait debout intrépide. «Le moment est venu--il sera bientôt +passé--un baiser, Zuleïka--c'est mon dernier; mais cependant ma troupe, +qui n'est pas loin du rivage, pourrait entendre mon signal et distinguer +le feu de mon arme; elle serait toutefois trop peu +nombreuse--l'entreprise serait d'un succès difficile: n'importe--encore +un effort!» + +Il se précipite à l'entrée de la caverne; la décharge de son pistolet +fait retentir au loin l'écho. Zuleïka n'a point tremblé, n'a point versé +de larmes; le désespoir avait glacé son œil et son cœur!--«Ils ne +m'entendent point, ou s'ils arrivent à force de rames, ce sera seulement +pour me voir mourir; cette détonnation n'a fait qu'attirer mes ennemis +plus près. Alors, cimeterre de mon père! sors de ton fourreau! tu +n'auras jamais vu une lutte plus inégale! Adieu, Zuleïka!--douce amie! +éloigne-toi: reste cependant dans la grotte--tu y seras plus en sûreté: +la fureur de Giaffir se bornera pour toi aux emportemens et aux +reproches. Demeure immobile,--afin d'éviter l'atteinte d'une arme ou +d'une balle égarées. Crains-tu pour ton père?--Puissé-je expirer si je +le cherche dans ce combat! Non--quoique ce poison ait été versé par lui; +non--quand même il m'appellerait encore lâche! Mais recevrai-je +paisiblement leur fer dans mon sein? non--leurs têtes vont ressentir mes +coups, excepté celle de ton père!» + +24. Il s'élance aussitôt, et il a gagné le rivage sablonneux; déjà le +plus acharné de la troupe qui le poursuit est tombé à ses pieds: c'est +une tête qui râle, un tronc qui s'agite dans ses dernières convulsions; +un autre tombe--mais autour de lui se forme un cercle nombreux +d'ennemis. Il s'ouvre un passage en frappant de droite à gauche, et il +va atteindre les vagues qui le protègent: sa barque paraît--elle n'est +plus même à la distance de cinq rames--ses compagnons font des efforts +désespérés--oh! arriveront-ils encore à tems pour le sauver? Les +premiers brisans baignent ses pieds; ses soldats plongent dans la baie; +leurs sabres brillent avec éclat à travers l'écume--malgré les obstacles +que leur opposent les vagues,--infatigables, ils luttent contre elles +pour atteindre le rivage:--les voilà près du bord! ils arrivent--ce +n'est que pour accroître le carnage--le sang le plus pur du cœur de +Sélim a déjà rougi la vague écumante! + +25. Échappé aux coups des balles et aux blessures des sabres, ou à peine +effleuré pour en ressentir les atteintes, Sélim, trahi, entouré, avait +regagné le lieu où les vagues de la mer se brisent au rivage. Là, au +moment où son dernier pas abandonnait la terre, où son bras frappait un +dernier coup mortel;--hélas! pourquoi se retourna-t-il pour regarder +celle que son œil cherchait en vain? Cette pause, ce fatal regard, ont +décidé sa mort ou fixé ses chaînes. Triste témoignage d'amour au milieu +du péril et de la peine! jusqu'à quelle extrémité l'espérance des amans +ne se soutient-elle pas! Sélim avait derrière lui les vagues écumantes, +et ses compagnons, serrés, prêts à combattre pour le défendre, quand +tout-à-coup une balle siffle.--«Ainsi puissent tomber les ennemis de +Giaffir!» Quelle voix a fait entendre ces paroles? quel est celui dont +la carabine vient de détonner, dont la balle a sifflé à travers les +ombres de la nuit, partie de trop près et trop perfidement dirigée pour +s'égarer? C'est la tienne--meurtrier d'Abdallah! Le père essuya +lentement l'effet de ta haine farouche; le fils a trouvé par ta main une +mort plus prompte. Le sang s'échappe en bouillonnant de sa poitrine, et +rougit la blanche écume de la mer.--Si ses lèvres essayèrent quelques +gémissemens, les vagues, mugissantes en étouffèrent la voix. + +26. Le matin disperse lentement les nuages; on aperçoit peu de trophées +du combat; le silence a succédé au cri de guerre qui fit retentir la +baie à l'heure de minuit; mais ces sables du rivage peuvent offrir +quelques débris de la lutte mortelle dont ils ont été témoins, tels que +des fragmens d'armes brisées, des empreintes laissées par les pieds des +combattans, et des mains abattues, lancées, dans leurs dernières +convulsions, sur l'arène sanglante. Non loin est une torche brisée, une +barque sans rames, et mêlée aux algues marines qui sont amoncelées sur +le rivage et penchent sur l'abîme. Là se découvre une capote blanche! +elle est déchirée en deux lambeaux--l'un d'eux est souillé par une tache +de sang noir que la vague s'efforce en vain d'effacer. Mais où est celui +qui la portait? Vous! qui voulez pleurer sur ses restes, allez, +cherchez-les où les lames mugissantes les ont déjà entraînés; vers les +écueils de Sigée, ou sur les rivages de Lemnos. Les oiseaux de mer +crient au-dessus de leur proie, sur laquelle leurs becs affamés +diffèrent de s'abattre, tandis que, secouée sur son mobile coussin, la +tête du cadavre est bercée par le balancement des vagues. Cette main, +dont le mouvement n'est pas celui de la vie, tantôt soulevée en haut par +les flots qui l'agitent, tantôt ramenée à leur niveau, semble encore +faiblement menacer son ennemi.-- + +Qu'importe que ce cadavre repose dans un tombeau vivant? L'oiseau qui +dévore ces traits, ces formes abattues, livides, n'a fait que dérober la +proie du ver plus vil que lui. Le seul cœur qui eût saigné, le seul œil +qui eût pleuré en le voyant mourir, le seul être qui eût recueilli ses +membres dispersés et qui eût versé des larmes sur sa tombe ornée de son +turban[f40]; ce cœur s'est brisé--cet œil s'est fermé--oui--fermé avant +celui qui surnage sur les flots. + +27. Près des vagues d'Hellé s'élève une voix de deuil! et l'œil de la +femme est humide--la joue de l'homme est pâle: Zuleïka! dernier rejeton +de la race de Giaffir, l'époux qui t'était destiné est arrivé trop tard; +il ne te voit pas--il ne verra jamais ton visage! Ne peut-il entendre +les lourds _woul-woulleh_[f41] qui l'avertissent dans son éloignement? +Tes femmes qui pleurent aux portes du harem; les chantres du Koran qui +répètent l'hymne de la mort; les esclaves silencieux qui attendent, les +bras croisés sur leur poitrine; les soupirs dans le palais, les cris qui +luttent contre les vents, lui apprennent ton histoire! + +Tu ne vis pas tomber ton Sélim! A ce moment terrible où il quitta la +grotte, ton cœur devint glacé: il était ton espoir--ta joie--ton +amour--ton tout--et cette dernière pensée pour celui que tu ne pouvais +sauver suffit pour te donner la mort; un cri déchirant s'échappa de ton +sein, et tout fut silencieux.--Paix à ton cœur brisé, à ta tombe +virginale! Oh! heureuse! heureuse encore de ne perdre que le pire de la +vie! Cette douleur--quoique profonde--quoique fatale,--fut la première +que tu éprouvas; trois fois heureuse de ne sentir ni de ne craindre les +tourmens de l'absence, de la honte, de l'orgueil, de la haine, de la +vengeance et du remords! et cette angoisse qui est plus que de la +démence; ce ver rongeur qui ne sommeille,--qui ne meurt jamais; pensée +de jours sombres et de nuits pleines de fantômes horribles; cette pensée +qui craint les ténèbres, qui abhorre aussi la lumière, qui nous étreint +et déchire le cœur frémissant! ah! pourquoi ne le consume-t-elle +pas--pour s'enfuir ensuite! + +Malheur à toi, cruel et implacable chef! Vainement tu couvres ta tête de +cendres; vainement la haire et le cilice pressent tes membres abattus; +Sélim est mort de la même main qu'Abdallah. Maintenant arrache ta barbe +dans ton inutile douleur: l'orgueil de ton cœur, la fiancée du lit +d'Osman, celle que ton sultan n'aurait pu voir sans la désirer pour +épouse, ta fille est morte! Espoir de ta vieillesse, doux rayon de ton +crépuscule, une étoile brillait dans toute sa beauté sur les rives de +l'Hellespont: qui a éteint sa lumière?--c'est le sang que tu as répandu! +Écoute! à la question précipitée du désespoir: «Où est mon enfant?» +l'écho répond: «Où[f42]?» + +28. Dans l'enceinte des mille tombeaux qui apparaissent sous l'ombrage +du mélancolique mais vivant cyprès, qui ne se flétrit jamais, quoique +ses branches et ses feuilles soient empreintes d'une éternelle douleur, +comme un premier amour malheureux, il est un lieu qui fleurit toujours, +même dans ce lugubre bosquet de mort.--Une rose isolée y répand son +éclat solitaire: douce et pâle, on la dirait plantée par le +désespoir;--si blanche,--si languissante, que le plus faible souffle du +vent pourrait emporter ses feuilles dans les airs. Et cependant, c'est +en vain que les orages et la pluie l'assaillent, que des mains plus +rudes que les cieux d'hiver s'efforcent de l'arracher à sa tige; le +lendemain la voit refleurir de nouveau! Quelque aimable génie du lieu la +relève doucement et l'arrose de larmes célestes; car elles peuvent bien +croire, les vierges d'Hellé, que ce ne peut pas être une fleur +terrestre, celle qui se moque de l'heure flétrissante de la tempête, et +s'épanouit sans être abritée par un bosquet de verdure. Elle ne languit +pas, quoique le printems lui refuse sa rosée bienfaisante, que les +rayons fécondans de l'été la privent de leurs caresses. Un oiseau +inconnu,--mais peu éloigné, lui chante, pendant toute la nuit, des +chants plaintifs et mélodieux. Invisibles sont ses ailes aériennes; mais +doux comme les harpes dont jouent les houris, sont ses accords ravissans +et prolongés! Ce serait le Bulbul[loc11]; mais sa voix, quoique +plaintive, n'a pas des accens si touchans: car ceux qui les entendent ne +peuvent abandonner ce lieu, mais ils s'y attachent et pleurent comme +s'ils avaient aimé en vain!... Et cependant les larmes qu'ils versent +sont si douces, leur douleur est si peu mêlée de crainte, qu'ils peuvent +à peine pardonner au matin de venir rompre ce charme mélancolique. Ils +voudraient veiller et pleurer plus long-tems; cet oiseau a des chants si +étranges et si beaux! Mais lorsque le jour apparaît soudain dans les +cieux, cette magique mélodie expire. Il en est qui ont cru (tant les +rêves de la jeunesse sont décevans, mais ceux qui les blâment sont bien +durs) que des accens si pénétrans et si profonds formaient et faisaient +entendre le nom de Zuleïka[f43]. C'est de la cime de son cyprès que ce +nom aérien part et se perd dans les airs; c'est à la poussière tendre et +virginale de sa tombe que la pâle rose doit sa naissance et sa frêle +vie. Un marbre avait été placé récemment sur cette tombe; le soir le vit +poser,--le matin il n'y était plus! + +[Note loc11: [Arabe ou Farsi?], nom du rossignol en persan, dont les +amours avec la rose, [Arabe ou Farsi], _gul_, sont le sujet de beaucoup +de poèmes dans l'Orient. + +(_N. du Tr._)] + +Ce ne fut pas un bras mortel qui transporta sur le rivage ce pilier de +marbre fixé profondément; la légende d'Hellé raconte qu'on le trouva le +lendemain à l'endroit où était tombé Sélim, battu par les flots agités +qui avaient refusé à ses restes une tombe plus sainte. Et là, pendant la +nuit, on dit qu'on voit inclinée une tête livide enveloppée d'un turban; +et le marbre funéraire renversé par la vague se nomme--_l'oreiller du +fantôme du Pirate_! C'est dans le lieu où il avait été d'abord placé que +la fleur plaintive a fleuri, et qu'elle fleurit encore maintenant, +solitaire, et couverte de rosée froide, pure et pâle, comme la joue de +la beauté qui verse des larmes au récit de l'infortune. + +FIN DE LA FIANCÉE D'ABYDOS. + + + + +NOTES +DE LA FIANCÉE D'ABYDOS. + + +NOTE 1. + +_Gul_, la rose, en turc et en persan. + +(_Note de Lord Byron_.) + +Le nom persan de la rose, _gul_, revient souvent dans les poésies +orientales de Byron: c'est qu'en effet, la rose, et le rossignol, +_bulbul_, sont le sujet perpétuel des comparaisons et des amplifications +poétiques de l'Orient; et il y a tant de grâce et de fraîcheur dans les +amours de cette reine des fleurs et de cet oiseau mélodieux +personnifiés, que l'on ne doit pas être surpris de les voir si souvent +reproduites. «Le printems est délicieux! dit Sâdi; oh! _rose_! où as-tu +été? N'entends-tu pas les lamentations du _bulbul_, sur la longueur de +ton absence?» + +Les Mahométans, et particulièrement les Turcs, conservent une espèce de +vénération religieuse pour la rose. Ils pensent qu'elle fut produite +pour la première fois de la sueur de leur Prophète, et ils ne souffrent +pas que ses feuilles soient foulées aux pieds. + +(_N. du Tr._) + +NOTE 2. + + _Souls made of fire, and children of the sun, + With whom revenge is virtue_. + +(YOUNG's Revenge.) + +«Ames formées de flammes, et enfans du soleil, pour lesquels la +vengeance est une vertu.» + +NOTE 3. + +MEDJNOUN et LEÏLA, les ROMÉO et JULIETTE de l'Orient. SADI, le poète +moral de la Perse. + +(_Note de Lord Byron_.) + +[Arabe] DJAMI, célèbre poète persan, auteur d'un poème sur _Joseph_ et +_Zuleïka_, en a aussi fait un sur _Medjnoun_ et _Leïla_, qui a été +traduit en français par M. Chézy, 2 vol. in-18. Son poème de _Jousouf et +Zuleïka_ a été publié en persan et en allemand à Vienne, par le comte de +Rozenszweig, un vol. in-folio. [Arabe] SADI est encore plus célèbre que +Djâmi. Il est l'auteur du [Arabe] _Gulistan_, ou _Jardin des Roses_, +dont il existe deux mauvaises traductions en français; et du [Arabe], +_Boustân_, qui n'a pas été traduit. Il est aussi l'auteur d'un _Pend +Nameh_, ou Livre des Conseils, qui n'est pas si estimé que celui de +_Féridun Attar_, publié et traduit par M. le baron Sylvestre de Sacy. + +Quant au poème de _Medjnoun et Leïla_ de _Djâmi_, nous citerons, pour en +donner une idée, un passage de la traduction abrégée de M. Chézy; c'est +la première entrevue de _Medjnoun_ avec _Leïla_. + +«De retour à sa tribu, Keïs (Medjnoun), l'ame navrée de tristesse, et +l'imagination pleine encore de cette belle et perfide étrangère qui, +semblable à un astre étincelant, éclipsait la beauté de ses jeunes +compagnes, brûlait plus que jamais de rencontrer une amie sensible, dont +la douce clarté pût dissiper les ténèbres qui enveloppaient sa couche +solitaire; et il cherchait de nouveau, au milieu de mille beautés, celle +qui pût remplir ses désirs. Chaque étranger qui arrivait de quelque +tribu lointaine recevait de lui l'accueil le plus flatteur; il le +caressait et le questionnait avidement sur cette classe d'êtres +favorisés de la nature, dont il était idolâtre. Un jour, quelques +voyageurs qui s'arrêtèrent chez lui s'apercevant de cette passion +ardente dont il était dominé, lui indiquèrent une tribu où il existait +une jeune fille dont la beauté égalait celle des houris. «Son nom est +Leïla, lui dirent-ils; et de toutes parts mille jeunes gens prétendent +au bonheur de lui plaire. Ses charmes sont au-dessus de toute +description; vole toi-même vers elle, et juge de ses attraits. +N'abandonne pas à ton oreille les fonctions de ton œil.» A ce récit, +Keïs se lève, se pare de ses vêtemens les plus précieux; et déjà dévoré +de l'amour le plus vif, il s'élance sur sa chamelle. Dans son +impatience, il accélère encore sa marche précipitée, et se trouve +bientôt rendu à l'habitation de Leïla. A la vue de ce jeune étranger, +ses serviteurs l'accueillirent avec affabilité, l'introduisirent, et le +firent asseoir à la place d'honneur. Cependant, de quelque côté qu'il +tournât ses regards, il n'apercevait aucune trace de l'unique objet +qu'il cherchait. Déjà privé d'espoir, son cœur éprouvait un tourment +insupportable, lorsque tout-à-coup un bruit léger d'ornemens précieux se +fait entendre: il voit alors paraître une jeune fille à la taille svelte +et élégante, semblable dans sa démarche gracieuse à la perdrix des +montagnes. Belle sans aucun fard, la nature avait coloré du rose le plus +tendre ses joues brillantes de fraîcheur; son sourcil délié ressemblait +à un arc délicat formé d'ambre précieux; et ses cils, comme autant de +petites flèches de musc, pénétraient les cœurs. Ses lèvres avaient +l'éclat du rubis sans en avoir la dureté: on eût dit qu'elles lui +avaient dérobé sa couleur, et à l'ambroisie son parfum. Mais à quoi +comparer cette bouche gracieuse, où l'on voyait errer le plus voluptueux +sourire? On l'eût prise pour une abeille au milieu des fleurs, lorsque +délicatement posée sur le calice d'une rose, elle en extrait avec art +son miel parfumé. Comme elle, elle blessait d'un aiguillon acéré, et +répandait sur sa blessure un baume céleste. Son sourire enchanteur +découvrait-il des dents aussi belles que les perles les plus pures? on +croyait voir le bouton de la rose encore étincelant des larmes de +l'aurore; et les pommes d'albâtre de son sein virginal, les doigts +arrondis d'une main caressante eussent suffi pour en mesurer le gracieux +contour. C'est au milieu de tous ces charmes que Leïla parut. Keïs ne +fut plus maître de son cœur. Leur entrevue fut délicieuse. Elle laissa +échapper avec négligence quelques boucles de sa longue chevelure, et +Keïs brûla de désirs; elle souleva le voile léger qui tempérait ses +charmes, et il perdit ce qui lui restait de raison. Leïla lui lança un +trait mortel, et un soupir prolongé de Keïs lui fit connaître la +profondeur de sa blessure. Enfin, tout ce que la beauté et les grâces +peuvent offrir de charmes, elle le développa aux yeux de Keïs, dont le +regard languissant semblait implorer son secours; et leurs cœurs aussi +étroitement unis que les feuilles de la rose dans le bouton qui les +renferme, se lièrent à jamais. Lorsque leurs regards satisfaits eurent +ainsi parcouru toute l'étendue de leurs charmes, leurs lèvres +frémissantes livrèrent passage aux plus tendres discours..... Une seule +crainte les agitait: c'était de voir approcher la nuit, qui devait +terminer pour eux ce jour de bonheur. Comment pourraient-ils vivre +éloignés l'un de l'autre?... Soleil! monarque éclatant du jour! ô toi +qui de ton sceptre de feu éloignes les ombres de la nuit, puisses-tu +désormais ne te voiler jamais, et changer nos nuits en un jour +éternel!... Obligés de se séparer, Keïs et Leïla restèrent plongés dans +une douleur inexprimable; l'un, porté par sa chamelle, reprit avec +lenteur le chemin de sa tribu, et la triste Leïla demeura en gémissant +sous sa tente solitaire.» + +Les amours de _Joseph et Zuleïka_ du même auteur, présentent des +morceaux d'une très-grande beauté; l'amour y est élevé à une pureté +souvent mystique. + +(_N. du Tr._) + +NOTE 4. + +Tambour turc que l'on bat au lever du soleil, à midi et au crépuscule du +soir. + +NOTE 5. + +Les Turcs abhorrent les Arabes (qui leur rendent au centuple leur +compliment) plus encore qu'ils ne haïssent les chrétiens. + +NOTE 6. + +Cette expression a suscité plusieurs objections. Je ne m'en rapporterai +pas à _celui qui n'a pas de musique dans son ame_, mais je prie +simplement le lecteur de se rappeler, pour dix secondes, les formes de +la femme qu'il croit être la plus belle; et si alors il ne comprend pas +pleinement ce qui n'est que faiblement exprimé dans les vers précédens, +j'en serai désolé pour nous deux. Voyez un passage éloquent du dernier +ouvrage du premier écrivain féminin de notre âge, et peut-être de tous +les âges, sur l'analogie (et la comparaison immédiate excitée par cette +analogie) entre la peinture et la musique; _de l'Allemagne_, vol. III, +chap. 10. Ce rapport de connexion n'est-il pas plus fort avec l'original +qu'avec la copie? avec le coloris de la nature qu'avec celui de l'art? +Après tout, c'est une chose que l'on peut plutôt sentir que décrire; +aussi pensé-je qu'il se trouvera des personnes qui la comprendront, ou +au moins qui l'auraient comprise s'ils avaient vu la figure dont +l'harmonie parlante en a suggéré l'idée; car ce passage n'est pas le +produit de l'imagination, mais de la mémoire: ce miroir que la douleur +brise par terre, et qui, en regardant ses fragmens, n'y voit que la +réflexion multipliée. + +NOTE 7. + +_Carasman Oglou_, ou _Kara Osman Oglou_, est le principal propriétaire +en Turquie: il gouverne Magnésie. Ceux qui, par une espèce de droit +féodal, possèdent des terres à condition de service sont appelés +_Timariotes_; ils servent comme spahis, fournissent des soldats en +proportion de l'étendue du territoire, et en envoient un certain nombre +à l'armée, généralement de la cavalerie. + +NOTE 8. + +Quand un pacha a des forces suffisantes pour résister, le messager, qui +est toujours le premier porteur de sa condamnation à mort, est étranglé +par ses ordres, et quelquefois cinq ou six de ces messagers le sont +ainsi l'un après l'autre par l'ordre du pacha rebelle. Si au contraire +il est faible et loyal, il se prosterne, baise la respectable signature +du sultan, et se laisse complaisamment étrangler. En 1810, plusieurs +présens de têtes de pachas furent exposés dans la niche de la porte du +Sérail: parmi elles on remarquait la tête du pacha de Bagdad, brave +jeune homme assassiné par trahison, après une résistance désespérée. + +Note 9. + +C'est par certains battemens de mains qu'on appelle les domestiques. Les +Turcs haïssent une dépense inutile de voix, et ils n'ont pas de +clochettes. + +NOTE 10. + +_Chibouque_, pipe turque: le tuyau de la bouche est ordinairement +d'ambre, et quelquefois la culée qui contient les feuilles de tabac est +ornée de pierres précieuses, si elle est portée par un homme riche. + +NOTE 11. + +_Maugrabis_, mercenaires maures. + +NOTE 12. + +_Délis_, braves qui forment la troupe perdue de la cavalerie, et +commencent toujours l'action. + +NOTE 13. + +Un _feutre_ plissé est employé par les Turcs pour la manœuvre du sabre; +et il n'y a guère qu'une arme musulmane qui puisse le fendre d'un seul +coup. Quelquefois un turban très-dur est employé au même usage. Le +_djerrid_ est un combat à la javeline émoussée: ce jeu est pittoresque +et très-animé. + +NOTE 14. + +_Ollahs, alla il allah_, cri que les poètes espagnols appellent +_leilies_, et dont le son est _ollah_. Pour un peuple taciturne, les +Turcs sont vraiment prodigues de cette exclamation, particulièrement +pendant le jeu du _djerrid_ ou à la chasse, mais surtout au combat. Leur +agitation sur le champ de bataille et leur gravité dans leur intérieur, +avec leur pipe et leur comboloio (ou chapelet), forment un amusant +contraste. + +NOTE 15. + +_Atar-gul_, essence de roses. Celle de Perse est la plus fine. + +(_Note de Lord Byron_.) + +Les luxurieux Persans sont si passionnés pour la délicieuse essence de +roses, que non-seulement ils répandent avec profusion dans leurs +appartemens l'eau de ses feuilles distillées, mais après l'avoir +préparée avec du cinnamon et du sucre, ils en font aussi une infusion +avec du café qu'ils boivent ensuite. La rose de Schiraz est regardée +comme la plus précieuse de l'Orient, et son essence est extrêmement +estimée dans les contrées les plus éloignées de l'Inde. La poudre du +bois de sandal est souvent ajoutée en distillation aux feuilles de cette +fleur; mais la partie huileuse la plus exquise, ou la substance épaisse, +qu'ils nomment [Arabe], atar-gul, ou essence de rose, est plus précieuse +que l'or même. On voit que Lord Byron connaissait bien les usages de +l'Orient. + +(N. du Tr.) + +NOTE 16. + +Les plafonds et les boiseries, ou plutôt les murs des appartement dans +les grandes maisons en Turquie, sont généralement recouverts de +peintures qui représentent éternellement une vue très-coloriée de +Constantinople, dont le principal mérite est un noble mépris de la +perspective. Au-dessous, des armes, des cimeterres, etc., sont en +général fantastiquement et non inélégamment disposés. + +NOTE 17. + +On a long-tems douté si les accens de cet amant de la rose sont tristes +ou gais; et les remarques de M. Fox sur cet objet ont provoqué quelques +controverses savantes concernant les opinions que les anciens avaient +sur ce sujet. Je n'ose hasarder une conjecture sur ce point, quoiqu'un +peu incliné à l'errare mallem, etc., si M. Fox s'était trompé. + +NOTE 18. + +Azraël,--l'ange de la mort. + +NOTE 19. + +Les trésors des sultans préadamites. Voyez d'Herbelot, article Istakar. + +(Note de Lord Byron.) + +_Istakar_ est l'ancienne _Persépalis_, ville capitale de la Perse +proprement dite, sous les rois des trois premières races; car ceux de la +quatrième, qui sont les Cosroès, avaient établi leur siège royal dans +celle de Madain. Elle est située à 88° 30' de longitude, et à 30° de +latitude, selon le calcul des tables arabiques. + +L'auteur du _Lebtarikh_ écrit que Kischtasb, fils de Lohorasb, cinquième +roi de la race des Kainides, y établit sa demeure; qu'il y fit bâtir +plusieurs de ces temples dédiés au Feu, que les Grecs appellent _Pyraea_ +et _Pyrateria_, les Persans _Atesch Khane_ et _Atesch Gheda_; et que +fort près de cette ville, dans la montagne qui la joint, il fit tailler +dans le roc des sépulcres pour lui et ses successeurs: l'on en voit +encore aujourd'hui les ruines, avec des restes de figures et de +colonnes, lesquelles, quoiqu'effacées par la longueur du tems, marquent +assez que ces anciens rois avaient choisi leur sépulture en ce lieu. + +Il ne faut pas confondre ces monumens avec un superbe palais que la +reine Homaï, fille de Bahaman, fit bâtir au milieu de la ville +d'Istakar: on le nomme aujourd'hui, en langue persane, _Gihil_ ou +_Tchilminar_, les _quarante phares_ ou _colonnes_. Les Musulmans en +firent autrefois une mosquée; mais la ville s'étant entièrement ruinée, +on s'est servi de ses décombremens pour bâtir celle de Schiraz, qui n'en +est éloignée que de douze parasanges, et qui a pris la place de capitale +de la province proprement dite, _Fars_ ou _Perse_. + +Ce que le même auteur écrit de la grandeur ancienne de cette ville +paraît fabuleux... mais il est certain que tous les historiens de la +Perse en parlent comme de la plus ancienne et de la plus magnifique +ville de toute l'Asie. + +Ils écrivent que ce fut _Giamschid_ qui en fut le premier fondateur, et +quelques-uns font remonter son ancienneté jusqu'à Houschenk, et même +jusqu'à Kainmarath, premier fondateur de la monarchie de Perse. Il est +vrai cependant qu'elle a tiré son principal lustre de la seconde +dynastie des rois qui abandonnèrent le séjour de la ville de Balkhe, en +Khorassan, pour demeurer à Istakar. + +On peut ajouter ici que le superbe palais de la ville d'Istakar, que la +reine Homaï fit bâtir, pourrait bien être un de ces ouvrages tant vantés +de Sémiramis, laquelle n'est pas inconnue aux Orientaux, puisqu'ils font +mention de deux _Semirem_ dans leurs histoires, dont la seconde, qui +pourrait avoir été la même qu'Homaï, n'est pas entièrement ignorée des +Grecs. + +Je finis ce titre en disant que la tradition fabuleuse des Persans porte +que cette ville a été bâtie par les Péris, c'est-à-dire par les fées, du +tems que le monarque Gian Ben Gian gouvernait le monde, long-tems avant +le siècle d'Adam, ce qui n'est attribué à aucune autre ville d'Asie qu'à +Istakar et à Balbek. + +(D'HERBELOT.) + +NOTE 20. + +_Muselim_, gouverneur, le premier en rang après le pacha; le waywode est +le troisième, ensuite vient l'aga. + +NOTE 21. + +_Egripo_, Négrepont. Selon le proverbe, les Turcs d'Egripo, les Juifs de +Salonique et les Grecs d'Athènes sont les plus détestables de leurs +races respectives. + +NOTE 22. + +_Tchocadar_, domestique qui précède un homme d'autorité. + +NOTE 23. + +On ne sait si l'épithète d'Homère signifie le large _Hellespont_ ou +_l'immense Hellespont_, et quelle est sa signification précise. J'ai +même entendu sur les lieux une dispute à ce sujet; et ne prévoyant pas +une prompte conclusion à la controverse, je m'amusai pendant ce tems à +passer à la nage le détroit: et j'aurai probablement encore le tems de +le passer plusieurs fois avant que la controverse soit terminée. Dans +tous les cas, la question touchant la vérité de _l'histoire de la divine +Troie_ n'est pas encore résolue, car la principale difficulté repose sur +le mot απειρος. Probablement qu'Homère avait la même notion de la +distance qu'une coquette du tems, et quand il parle d'une largeur sans +limites, il entend la moitié d'un mille; comme lorsque la coquette, par +une semblable figure, parle d'un _éternel_ attachement, elle veut dire +simplement une durée de trois semaines. + +NOTE 24. + +Avant son invasion en Perse, Alexandre visita le tombeau d'Achille, et +le couronna de lauriers, etc. Il fut ensuite imité par Caracalla dans sa +race. On croit que ce dernier empoisonna aussi un ami, nommé Festus, +dans le but de pouvoir instituer de nouveaux jeux patrocliens. J'ai vu +les moutons paître sur les tombes d'Aesicte et d'Antiloque: le premier +est au centre de la plaine. + +NOTE 25. + +Quand l'ambre est frotté, il est susceptible de produire un parfum qui +est léger, mais non désagréable. + +NOTE 26. + +La croyance aux amulettes gravés sur gemmes ou renfermés dans des boîtes +d'or, contenant des passages du Koran, et portés autour du cou, du +poignet ou du bras, est encore universelle dans l'Orient. Le verset du +Koursi (trône), au second chapitre du Koran, décrit les attributs du +Très-Haut, et il est gravé de cette manière et porté par les Musulmans +pieux, comme la plus est mée et la plus sublime des sentences. + +NOTE 27. + +_Comboloio_,--rosaire turc. Les manuscrits, particulièrement ceux des +Persans, sont richement ornés et enluminés. Les femmes des Grecs sont +tenues dans la dernière ignorance, mais un grand nombre de jeunes filles +turques reçoivent une éducation parfaite; quoi qu'elles puissent être, +elles ne serraient pas bien vues dans une coterie chrétienne. Peut-être +quelques-unes de nos _bleues_ (savantes) n'en vaudraient pas moins pour +_blanchir_ un peu. + +NOTE 28. + +_Galiongee_ ou _Galiongui_, marin, c'est-à-dire marin turc; les Grecs +naviguent, les Turcs se battent. Leur costume est pittoresque; et j'ai +vu plus d'une fois le capitan pacha le porter comme une espèce +d'incognito. Leurs jambes cependant sont généralement nues. Les +jambières qui sont décrites dans le texte comme revêtues de plaques +d'argent, sont décrites d'après celles d'un pirate arnaute chez lequel +j'ai logé (il a quitté sa profession) à son Pyrgo, près Gastouni, en +Morée. Elles étaient plaquées d'écailles placées l'une sur l'autre, +comme le dos d'une armadille. + +NOTE 29. + +Les caractères gravés sur tous les sabres turcs contiennent quelquefois +le nom du lieu de la manufacture où ils ont été fabriqués, mais plus +généralement un texte du Koran gravé en lettres d'or. Parmi ceux que +j'ai en ma possession, il en est un dont la lame est d'une forme +singulière: il est très-large, et le tranchant est entaillé en +sinuosités, comme les ondulations de la vague ou de la flamme. Je +demandai à l'Arménien qui me l'avait vendu de quel avantage pouvait être +une pareille disposition. Il me répondit, en italien, qu'il l'ignorait; +mais que les Musulmans avaient dans l'idée que des armes semblables font +des blessures plus dangereuses; et qu'ils les préféraient parce qu'elles +étaient _piu feroce_. Je ne pus admirer la raison, mais je l'achetai +pour sa singularité. + +NOTE 30. + +Il est à observer que toute allusion à une chose ou à un personnage de +l'Ancien-Testament, comme l'Arche, ou Caïn, est également le privilége +du Musulman et du Juif. Bien plus, les premiers professent être plus +instruits sur les vies, vraies ou fabuleuses, des patriarches, que nous +ne le sommes par notre propre Écriture-Sainte; et non contens de +remonter à Adam, ils ont une biographie des préadamites. Salomon est le +monarque de toute la nécromancie, et Moïse un prophète inférieur +seulement au Christ et à Mahomet. Zuleïka est le nom persan de la femme +de Putiphar, et ses amours avec Joseph constituent un des plus beaux +poèmes de leur langue[n5]. C'est pourquoi ce n'est pas une violation du +costume que de placer les noms de Caïn et de Noé dans la bouche d'un +Musulman. + +[Note n5: Byron veut dire la langue persane, car c'est en persan qu'il +existe un poème et même plusieurs sur les amours de Joseph et de +Zuleïka. Voyez notre note, page 114. + +(_N. du Tr._)] + +NOTE 31. + +_Paswan Oglou_, le rebelle de Widdin, qui, pendant les dernières années +de sa vie, brava la puissance de la Porte. + +NOTE 32. + +Queue de cheval, étendard d'un pacha. + +NOTE 33. + +Giaffir, pacha d'Argyro-Castro ou Scutari, je ne sais au juste laquelle +de ces deux villes, fut alors empoisonné par l'Albanien Ali, de la +manière décrite dans le texte. Ali Pacha, pendant que j'étais encore +dans le pays, se maria avec la sœur de sa victime, quelques années après +l'événement arrivé dans un bain à Sophie ou Andrinople. Le poison fut +mêlé dans une tasse de café, qui est présentée avant le sorbet par le +garçon de bain, après que l'on s'est habillé. + +NOTE 34. + +Les notions géographiques turques sur presque toutes les îles ne +s'étendent pas plus loin que l'Archipel, mer à laquelle le texte fait +allusion. + +NOTE 35. + +Lambro Canzani, Grec fameux par les efforts qu'il fit en 1789-90 pour +rétablir l'indépendance de sa patrie. Abandonné par les Russes, il +devint pirate, et l'Archipel fut le théâtre de ses entreprises. On dit +qu'il vit encore à Saint-Pétersbourg. Lui et Riga sont les deux plus +célèbres des révolutionnaires grecs. + +Note 36. + +_Rayahs_. Tous ceux qui paient la taxe de capitation appelée _haratch_. + +NOTE 37. + +Ce premier des voyages est du petit nombre de ceux que les Musulmans +professent bien connaître. + +NOTE 38. + +La vie errante des Arabes, des Tartares et des Turkomans est détaillée +dans chaque volume de voyages au Levant. On ne peut nier que ce genre de +vie ne possède un charme tout particulier. Un jeune renégat français +avoua à Châteaubriand qu'il ne s'était jamais trouvé seul, galopant dans +le désert, sans éprouver une sensation qui approchait du ravissement et +qui est ineffable. + +NOTE 39. + +_Djannat al Aden_, le séjour perpétuel, le paradis des Musulmans. + +NOTE 40. + +Un turban est gravé en pierre sur les tombes des hommes seulement. + +NOTE 41. + +Le chant de mort des femmes turques. Les _esclaves silencieux_ sont les +hommes que les idées de _décorum_ empêchent de gémir _en public_. + +NOTE 42. + +«Je suis venu au lieu de ma naissance, et j'ai crié: «Les amis de ma +jeunesse où sont-ils?» et un écho m'a répondu: Où sont-ils?» + +(_Extraits d'un manuscrit arabe_.) + +La citation ci-dessus (d'où l'idée du texte est empruntée) doit être +déjà très-familière à chaque lecteur:--elle est donnée dans la première +note des _Plaisirs de la Mémoire_ (_The Pleasures of Memory, by Samuel +Rogers_), poème si connu qu'il est inutile de le citer, mais aux pages +duquel on sera charmé de recourir. + +Note 43. + + _And airy tongues that syllable men's names_. + +(MILTON.) + +«Et des voix aériennes qui prononcent les noms des hommes.» + +Pour trouver des personnes qui croient que les ames des morts habitent +la forme des oiseaux, il n'est pas nécessaire d'aller en Orient. +L'histoire du revenant de lord Littleton; la duchesse de Kendal, qui +croyait que George Ier était venu voltiger autour de sa fenêtre, sous la +forme d'un corbeau (voyez _Oxford's Reminiscences_), et beaucoup +d'autres exemples nous montrent cette superstition dans nos propres +demeures. Le plus singulier fut la fantaisie d'une dame de Worcester, +qui, s'étant imaginé que sa sœur vivait sous la forme d'un oiseau +chantant, remplit littéralement son prie-dieu, dans la cathédrale, avec +des cages pleines d'oiseaux de la même espèce. Comme elle était riche, +et qu'elle embellissait l'église par ses bienfaits, on ne s'opposa point +à son innocente folie.--Pour cette anecdote, voyez les _Oxford's +Letters_. + +FIN DES NOTES DE LA FIANCÉE D'ABYDOS. + + + + +LE CORSAIRE. + +POÈME. + + _I suoi pensieri in lui dormir non ponno_. + +(TASSO, _Gerusalemme liberata_, canto X.) + + + + +A +THOMAS MOORE, ESQ. + +MON CHER MOORE, + +Je vous dédie la dernière production que j'imposerai pendant quelques +années, à la patience du public et à votre indulgence; et j'avoue que je +me trouve heureux de pouvoir profiter de cette opportunité, qui est +peut-être la dernière, pour orner mon poème d'un nom consacré par des +principes politiques inébranlables, et par les talens les plus +incontestables et les plus variés. Tandis que l'Irlande vous range parmi +les plus fermes de ses patriotes, tandis que vous restez, dans son +estime, le premier de ses poètes, et que la Grande-Bretagne répète et +ratifie ce jugement, permettez à celui dont le seul regret, depuis notre +première liaison, est dans les années qu'il a perdues avant cette +liaison; permettez-lui d'ajouter l'humble, mais sincère suffrage de son +amitié, à la voix unanime de plusieurs nations. Il vous prouvera du +moins que je n'ai jamais oublié les avantages que j'ai retirés de votre +société, ni abandonné l'espoir d'en jouir encore, quand vos goûts et vos +loisirs vous permettront de faire oublier à vos amis votre trop longue +absence. On dit parmi ces amis, et j'aime à le croire, que vous êtes +engagé dans la composition d'un poème dont la scène sera placée en +Orient; personne ne peut rendre avec autant de vérité que vous de +pareilles scènes. Les souffrances de votre propre contrée (l'Irlande), +le caractère noble et fier de ses enfans, la beauté et la sensibilité de +ses filles pourront s'y retrouver; et Collins, quand il donnait à ses +églogues orientales le surnom d'_irlandaises_, ne se doutait pas combien +était juste une partie au moins de son parallèle. Votre imagination +créera un soleil plus ardent et un ciel moins nuageux; mais la fierté, +la tendresse et l'originalité font partie de vos titres nationaux à une +origine orientale, à laquelle vous avez déjà prouvé vos droits plus +clairement que les plus zélés antiquaires de votre nation. + +Me permettrez-vous d'ajouter quelques mots sur un sujet pour lequel on +suppose que tout le monde a un penchant assez vif, mais qui ne plaît +nullement aux autres?--soi-même. J'ai écrit beaucoup, j'ai publié même +plus qu'il ne faudrait pour autoriser un silence plus long que celui que +je médite actuellement; mais, pour quelques années au moins, c'est mon +intention de ne pas provoquer le jugement _des Dieux, des hommes et des +colonnes_. Dans la composition actuelle, j'ai essayé un rhythme qui +n'est pas le plus difficile, mais qui est peut-être la mesure la mieux +appropriée à notre langue: c'est la bonne vieille et héroïque strophe, +maintenant négligée. La stance de Spencer est peut-être trop lente et +trop pompeuse pour une narration; cependant, je l'avoue, c'est la mesure +que je préfère de beaucoup. Scott seul, de notre tems, a jusqu'ici +complètement triomphé de la fatale facilité du vers de huit syllabes; et +ce n'est pas le moindre triomphe de ce génie fertile et puissant. Dans +les vers blancs, Milton, Thompson et nos poètes dramatiques sont les +signaux qui brillent dans les ténèbres, mais qui nous avertissent +d'éviter les rochers rudes et stériles sur lesquels ils sont allumés. Le +couplet héroïque n'est pas certainement la mesure la plus populaire; +mais comme je n'en ai pas cherché une autre par le désir de flatter ce +que l'on nomme l'opinion publique, je bornerai ici mon apologie, et +courrai encore une fois la chance avec un rhythme dans lequel je n'ai +encore écrit que des compositions dont la publicité qu'elles ont reçue +est une partie de mes regrets actuels comme elle le sera de mes regrets +futurs. + +Pour ce qui concerne mon histoire, et toutes mes histoires en général, +je me croirai heureux si j'ai rendu mes personnages plus parfaits et +plus aimables, s'il est possible; d'autant plus que j'ai été quelquefois +critiqué et considéré comme non moins responsable de leurs actions et de +leurs défauts que si ces actions et ces défauts m'étaient personnels. +Soit.--Si j'ai été entraîné à la triste vanité de _peindre d'après +soi-même_, les portraits sont probablement ressemblans, puisqu'ils sont +si défavorables; ou sinon, ceux qui me connaissent ne s'y trompent +point, et ceux qui ne me connaissent pas, j'ai peu d'intérêt à les +détromper. Je n'ai pas le désir spécial que personne, excepté mes amis, +croie l'auteur meilleur que les personnages créés par son imagination; +mais je ne puis me soustraire à une légère surprise, et peut-être à une +certaine gaîté, sur quelques singulières et critiques exceptions dans +l'exemple actuel, en voyant plusieurs bardes (bien supérieurs, je +l'avoue) dans une condition vraiment estimable, et tout-à-fait exempts +de toute participation aux défauts de ces héros, qui, néanmoins, n'ont +guère plus de moralité que _le Giaour_, et peut-être--mais non:--je dois +admettre que _Childe-Harold_ est un personnage tout-à-fait odieux; et, +quant à son identité, ceux qui aiment à la reconnaître peuvent lui +donner tel type qu'il leur plaira. + +Si cependant il valait la peine de détruire cette impression, il serait +important pour moi que l'homme qui fait les délices de ses lecteurs et +de ses amis, le poète de tous les cercles et l'idole du sien, me permît +en cette occasion et toujours de me souscrire, + + Son très-dévoué, très-affectionné + Et obéissant serviteur, + + BYRON. + + 2 janvier 1814. + + + + +Chant Premier. + + _Nessun maggior dolore, + Che ricordarsi, del tempo felice + Nella miseria_............ + +(DANTE.) + + +1. «Sur les ondes joyeuses de la mer sombre et bleue, nos pensées sont +sans limites et nos ames sont libres: aussi loin que la brise peut nous +porter, aussi loin que les vagues écument, contemple notre empire et +regarde notre patrie! Ce sont là nos royaumes, et aucune frontière ne +leur est imposée;--notre pavillon est un sceptre auquel tous ceux qui le +rencontrent obéissent. Elle est nôtre aussi la vie sauvage et +tumultueuse qui passe de la fatigue au repos et du repos à la fatigue, +avec la même gaîté dans chaque changement. Oh! qui pourrait raconter--ce +n'est pas toi, luxurieux esclave! dont l'ame tomberait en défaillance +sur la vague soulevée; ni toi, souverain orgueilleux de l'indolence et +du luxe! que le sommeil ne délasse point,--pour qui le plaisir n'a plus +d'attraits.--Oh! qui, excepté celui dont le cœur a été éprouvé, et qui a +dansé en triomphe sur les flots écumans, pourrait raconter les +transports exaltés,--le mouvement frénétique du pouls qui agitent ceux +qui voyagent sur ces plaines sans vestiges? Qui pourrait raconter +comment nous aimons le combat pour le combat lui-même, et changeons en +délices ce que d'autres appellent des dangers; comment nous recherchons +avec avidité ce qu'évite le lâche; et comment, où le faible +tremble,--c'est seulement là que nous commençons à sentir--sentir--avec +toute l'énergie de la sensation la plus intime, quand l'espérance se +réveille et redouble le courage. + +«Aucune peur de la mort,--si nos ennemis meurent avec nous:--excepté +qu'elle nous paraît plus ennuyeuse encore que le repos. Qu'elle vienne +quand elle le voudra:--nous jouissons avec profusion de la vie[loc12]--; +quand on la perd,--qu'importe--que ce soit par la maladie ou par le +combat? Que celui qui rampe sur la terre, amoureux de ses propres +ruines, se cramponne sur sa couche, et végète ainsi languissamment +pendant de longues années; arrache péniblement son souffle de sa +poitrine, en secouant sa tête paralysée: pour nous,--le frais gazon, et +non pas un lit fiévreux. Tandis que, dans son épuisement, soupir par +soupir, l'homme décrépit expectore son ame, la nôtre, dans une seule +convulsion,--par un seul bond,--échappe à tout contrôle. Son cadavre +peut s'enorgueillir de son urne et de son étroit tombeau; ceux qui +maudissaient sa vie pourront dorer sa tombe. Pour nous sont des pleurs, +quoique peu nombreux, mais sincèrement versés, quand l'Océan nous couvre +de son immense linceul et ensevelit nos cadavres; des banquets +remplacent des regrets superflus, et la coupe se remplit pour honorer +notre mémoire. Une brève épitaphe n'est pas omise au jour du danger, +quand ceux qui survivent partagent les dépouilles, et s'écrient, avec un +triste souvenir empreint sur chaque front: «Oh! que _ce moment_ eût été +beau pour le brave qui est tombé dans la mêlée!» + +[Note loc12: _We snatch the life of life_.] + +2. Tels étaient les accens qui partaient de l'île du Pirate, autour du +feu nocturne de la garde; tels étaient les sons qui retentissaient le +long des rochers du rivage, et qui semblaient un chant à des oreilles +aussi sauvages! Les pirates en groupes dispersés sur le sable doré, +jouent,--boivent à la ronde,--conversent--ou aiguisent leurs armes +tranchantes, choisissent celles qui sont les plus +meurtrières,--assignent à chacun sa lame, et regardent sans émotion le +sang qui ternit son éclat. Ils réparent la chaloupe, replacent les mâts +ou les rames, tandis que d'autres errent en rêvant sur le rivage. +Ceux-là tendent des piéges aux oiseaux sauvages, ou déploient au soleil +les filets trempés dans la mer, et épient dans le lointain, avec toute +l'ardeur d'une curiosité avide, si quelque voile distante se détache sur +l'horizon; d'autres racontent les histoires de plus d'une nuit de danger +et de fatigue, et se demandent avec inquiétude quand ils pourront encore +s'emparer de dépouilles. Peu leur importe dans quel lieu:--ce soin est +l'affaire de leur chef; la leur, c'est de ne jamais douter du succès de +leur entreprise et des projets de leur chef. Mais quel est ce CHEF? Son +nom est fameux et redouté sur chaque rivage:--ils n'en demandent et n'en +connaissent pas davantage. + +Il ne se mêle avec eux que pour les commander; peu nombreuses sont ses +paroles, mais son œil est perçant et sa main hardie. Jamais il ne mêle à +leurs banquets joyeux un sourire de gaîté; mais ils oublient son silence +en faveur de ses succès. Jamais ils ne remplissent la coupe pour ses +lèvres dédaigneuses: le verre passe devant lui sans qu'il daigne le +goûter;--et quant à ses mets,--les plus austères de sa troupe voudraient +aussi qu'ils passassent devant lui sans qu'il les goûtât. Le pain le +plus dur de la terre, les racines les plus simples du jardin, et +rarement le luxe des fruits d'été, composent humblement ses courts repas +qu'un ermite pourrait à peine refuser. Mais tandis qu'il se prive des +jouissances les plus grossières des sens, son esprit semble nourri de +cette abstinence. «Que l'on vogue vers ce rivage!»--ils +voguent.--«Faites ceci!»--cela est fait. «Que l'on se réunisse et que +l'on me suive!»--les dépouilles sont dans leurs mains. Aussi prompts +sont ses ordres, aussi promptes ses actions, et tous obéissent; il en +est peu qui s'informent du motif de sa volonté. A ceux-là, une brève +réponse et un regard de mépris et de blâme: c'est tout ce qu'ils +obtiennent. + +3. «Une voile!--une voile!»--une dépouille promise à leur avide +espérance! «Sa nation?--son pavillon?--que dit le télescope?» Ce n'est +pas une prise, hélas!--mais c'est une voile amie: le pavillon couleur de +sang se déroule au souffle de la brise. Oui,--elle est des +nôtres:--c'est un navire qui rentre au port.--Souffle agréablement, ô +brise!--qu'il jette l'ancre avant la nuit. Déjà le cap est +doublé;--notre baie reçoit cette proue qui fend orgueilleusement l'écume +des flots. Comme il tire majestueusement et avec grâce sa bordée! Ses +voiles blanches sont déployées au vent:--elles ne fuient jamais devant +l'ennemi.--Il s'avance sur les ondes comme un être animé, et semble +avoir l'audace de défier les élémens au combat. Qui ne voudrait pas +affronter les décharges de la mêlée--et le naufrage--pour se sentir le +monarque de ce navire peuplé? + +4. Le câble retentissant glisse rudement sur les flancs du vaisseau; les +voiles sont ployées, et la chute de l'ancre fait balancer le navire. Les +spectateurs oisifs de l'île distinguent le canot qui descend des larges +ouvertures de la proue. Il est équipé;--les rames se meuvent de concert +vers le rivage, jusqu'à ce que sa quille creuse le sable bruissant. +Salut au cri de bien-venue!--On se parle amicalement! une main serre une +autre main qui l'attend au rivage; on se sourit, on s'interroge, on se +répond brièvement: tous les cœurs se promettent une fête. + +5. Les nouvelles se répandent et la foule augmente sans cesse. Le bruit +confus des voix, le rire prolongé de l'allégresse, et les tendres et +inquiets accents de la femme s'entendent confusément:--chaque parole +exprime le nom d'un ami,--d'un mari--ou d'un amant. «--Oh! sont-ils +sauvés? nous ne nous informons pas du succès,--mais les verrons-nous? +aurons-nous le bonheur d'entendre encore leurs accens? Là où la bataille +s'est donnée,--où les flots se sont levés en courroux,--sans doute ils +se sont conduits en braves;--mais qui sont ceux qui ont échappé? qu'ils +se hâtent de venir jouir de notre bonheur et de notre surprise, et, par +des baisers, chasser le doute de nos yeux enchantés!»-- + +6. «--Où est notre chef? pour lui nous apportons un message,--et nous +doutons que la joie--qui salue notre arrivée--dure long-tems; mais +sincère comme elle est,--elle est douce pour nous, quoique de si courte +durée. Mais, Juan, conduis-nous sur-le-champ à notre chef. Nos devoirs +de civilités étant remplis, nous reviendrons nous réjouir avec vous; et +chacun pourra entendre ce qu'il désire qui lui soit raconté.» + +Ils montent lentement un sentier creusé dans le roc sur lequel est +placée la tour d'observation qui domine la baie, entourée de buissons +touffus, de fleurs sauvages épanouies. Là une douce fraîcheur s'exhale +des sources argentées dont les ondes sinueuses jaillissent de bassins de +granit, se précipitent dans un courant animé[loc13], et invitent par +leur pureté à étancher la soif; ils montent de rochers en rochers.-- + +[Note loc13: _Leap into life_.] + +--Près de cette grotte prochaine, quel est cet homme solitaire qui +contemple la profondeur des ondes, appuyé dans une posture méditative +sur son sabre qui ne sert pas souvent d'appui à sa main sanglante? +«C'est lui,--c'est Conrad;--c'est là--qu'il se plaît--à être seul. +Va,--Juan!--va,--et fais connaître l'objet de notre visite. Il a vu le +vaisseau;--dis-lui que nous venons lui apprendre des nouvelles qu'il +doit être pressé d'entendre. Nous n'osons pas cependant approcher;--tu +connais son humeur, lorsque des étrangers ou des personnes non invitées +s'introduisent près de lui.» + +7. Juan l'aborde et l'instruit de leur dessein.--Il ne parle pas;--mais +un signe a fait connaître son consentement. Juan appelle les +messagers:--ils arrivent.--Il répond à leur salut par une légère +inclination, mais ses lèvres restent muettes. «Ces lettres, chef, sont +du Grec,--l'espion, qui nous avertit quand le butin ou le péril sont +près de nous. Quelles que soient ses nouvelles, nous pouvons bien dire +que--» «Paix! paix!» Il impose silence à leur discours. Dans leur +étonnement, ils se détournent, confondus, en se faisant part tout bas, +l'un à l'autre, de leurs conjectures; ils épient ses regards d'un œil +clandestin, pour voir avec quelle contenance ce chef recevra les +nouvelles qu'ils lui apportent. Mais, comme s'il eût deviné leur +intention, il a détourné la tête, peut-être par suite de quelque +émotion, par doute ou par fierté. Il lit la lettre.--«Mes tablettes, +Juan, écoute.--Où est Gonsalvo!» + +--«Sur le vaisseau à l'ancre.»--«Qu'il y reste.--Porte-lui cet ordre; et +vous, retournez à vos devoirs.--Préparez-vous pour ma course: vous serez +cette nuit de mon entreprise.»--«Cette nuit, seigneur Conrad?» + +--«Oui! au coucher du soleil: la brise fraîchira à la fin du jour. Mon +armure,--mon manteau,--une heure--et nous sommes partis. Ceins ton +cor;--veille à ce que, dépouillé de sa rouille, il ne trompe pas ma +légitime attente. Que le tranchant de mon large sabre soit aiguisé; que +la garde en remplisse mieux ma main, et que l'armurier l'arrange à la +hâte. La dernière fois, ce sabre a plus fatigué mon bras que les +ennemis: fais attention que l'on tire exactement le coup de signal qui +nous avertit que l'heure d'attente est expirée.» + +8. Ils obéissent, et se retirent à la hâte pour aller de nouveau +chercher des dangers sur la vaste mer. Cependant ils ne murmurent +point:--c'est Conrad qui les guide! Et qui oserait mettre en question ce +qu'il a décidé? Cet homme de solitude et de mystère, que l'on ne voit +presque jamais sourire et plus rarement soupirer; dont le nom seul +intimide les plus hardis de sa troupe, et teint leurs visages basanés +d'une couleur plus pâle, sait gouverner leurs ames avec cet art du +commandement qui éblouit, dirige et fait trembler les courages +vulgaires. + +Quel est ce charme, ce charme que sa troupe indisciplinée reconnaît et +envie, sans oser cependant s'y opposer? Que peut-il être, ce pouvoir qui +s'empare ainsi de la confiance des siens? c'est le pouvoir de la +pensée,--la magie de l'intelligence! conquise d'abord par le succès, et +conservée par l'habileté qui façonne la faiblesse des autres à sa +volonté, se sert de leurs propres mains, mais sans qu'ils s'en doutent, +et fait que leurs exploits les plus glorieux paraissent lui appartenir. + +C'est ce qui est arrivé,--qui arrivera toujours--sous le soleil: le plus +grand nombre se sacrifient pour la gloire d'un seul! c'est la loi de la +nature.--Mais que le malheureux qui travaille n'accuse pas, ne haïsse +pas _celui_ qui profite de ses sueurs. Oh! s'il connaissait le poids des +chaînes dorées, que ses peines obscures, mises dans la balance, lui +sembleraient légères! + +9. Différent des héros des antiques races, démons par leurs actions, +mais dieux au moins par leur visage, Conrad n'avait rien dans ses traits +qui pût exciter l'admiration, quoique ses sourcils noirs ombrageassent +un regard de feu. Robuste, sans être un Hercule,--sa taille commune +n'avait rien de la stature d'un géant. Cependant, sur le tout, celui qui +le considérait avec attention distinguait en lui quelque chose de plus +que n'en aperçoit la foule des hommes vulgaires, ce quelque chose qui +finit par exciter la surprise et l'admiration,--que l'on a vu tel sans +pouvoir se l'expliquer. Ses joues étaient brûlées par le soleil; son +front élevé et pâle était ombragé par les boucles noires de ses cheveux +abondans; et souvent le mouvement de ses lèvres révélait des pensées +fières qu'il contenait à peine, mais qu'il dissimulait rarement; quoique +sa voix fût douce, que son maintien habituel fût calme, il semblait +qu'il y avait quelque chose qu'il eût voulu en retrancher. Les lignes +profondes de ses traits et la couleur changeante de son visage faisaient +naître parfois dans ceux qui l'approchaient un inexplicable embarras, +comme si, dans la sombre profondeur de cette ame, eussent été renfermés +des sentimens redoutables et indéfinis. Qu'il en eût été +ainsi,--personne ne pouvait l'assurer avec certitude:--son sévère regard +eût bientôt glacé l'ame de celui qui aurait voulu le sonder de trop +près. Il se serait trouvé peu d'hommes susceptibles d'affronter la +fixité de son œil pénétrant. Il avait l'art, quand le regard de la +curiosité essayait d'épier les mouvemens de son cœur et les changemens +de sa physionomie, de surveiller lui-même les mouvemens de +l'observateur, et de le forcer à se tenir sur ses gardes, afin de ne pas +trahir aux yeux de Conrad quelque secrète pensée, plutôt que de +découvrir celle de ce chef puissant. Il y avait un démon ricanant dans +son sourire dédaigneux qui suscitait à la fois des émotions de rage et +de crainte; et là où tombait le geste de sa sombre colère, l'espérance +disparaissait flétrie,--et la compassion soupirait son adieu! + +10. Légères sont les marques extérieures de la pensée du mal; c'est au +dedans,--c'est au-dedans que l'impression en est profonde! L'amour +découvre toutes ses émotions;--la haine, l'ambition, la fourberie ne se +trahissent que par un sourire amer. Le mouvement le plus imperceptible +de la lèvre, la plus légère pâleur jetée sur une contenance maîtrisée +indiquent seuls de grandes passions; et pour juger de leur violence, il +faut que l'observateur les voie sans être vu lui-même. Alors se +découvrent--les pas précipités, l'œil levé vers le ciel, les mains +jointes, le silence du désespoir qui écoute, tremblant que des pas trop +rapprochés ne le surprennent dans ses transes. Alors se découvrent, dans +chaque expression des traits, les mouvemens du cœur, qui se manifestent +dans toute leur force sans s'éteindre; cette lutte convulsive--qui +s'élève;--ce froid de glace ou cette flamme qui brûle en passant, sueur +froide sur les traits, ou abattement soudain sur le front. Alors, +étranger! si tu l'oses sans trembler, contemple son ame,--considère le +repos qui devrait soulager ses tourmens! Regarde--comment ce cœur +solitaire et flétri consume la pensée déchirante d'années maudites! +Regarde!--mais qui a vu--ou qui verra jamais l'homme tel qu'il +est,--donnant un libre cours à ses secrètes pensées? + +11. Cependant Conrad n'avait pas été destiné par la nature à commander +des criminels,--les pires instrumens du crime;--son ame fut changée +avant que ses actions l'eussent entraîné à faire la guerre à l'homme et +à renier le ciel. Trompé par le monde à l'école du désappointement, il +fut trop sage dans ses paroles et insensé dans sa conduite. Trop ferme +pour céder, et beaucoup trop fier pour s'arrêter; condamné par ses +propres vertus à être dupe, il maudit ces vertus comme la cause de ses +maux, au lieu de maudire les perfides qui le trahissaient toujours: il +ne s'imaginait pas que ses bienfaits, accordés à des hommes meilleurs, +lui auraient donné du bonheur, en lui procurant les moyens d'en accorder +de nouveaux. Craint,--évité,--calomnié,--avant que sa jeunesse eût perdu +sa vigueur, il haïssait trop l'homme pour éprouver le remords; et il +pensa que la voix de la colère était un avertissement sacré, pour se +venger sur tous les hommes des injures de quelques-uns. Il se sentit +lui-même coupable;--mais il lui sembla que le reste des hommes ne valait +pas mieux que lui: et il méprisa les meilleurs comme des hypocrites qui +cachaient des actions que des esprits plus hardis ne craignaient pas de +commettre publiquement. Il savait qu'il était détesté; mais il savait +aussi que ceux qui le haïssaient rampaient devant lui et le redoutaient. +Solitaire, farouche, étrange, il vivait exempt pareillement de toute +affection et de tout mépris. Son nom inspirait de la crainte et ses +actions de la surprise; mais ceux qui le craignaient n'osaient pas le +mépriser. L'homme foule aux pieds le ver de terre, mais il hésite avant +de réveiller le venin du serpent: le premier peut se retourner,--mais +non se venger; le dernier expire,--mais il ne laisse pas vivant son +ennemi. Il s'attache à celui qui l'a frappé pour sa condamnation; il +peut être écrasé--mais non vaincu,--car il conserve son dard! + +12. Personne n'est entièrement méchant.--Dans le cœur de Conrad +subsistait encore avec force un sentiment tendre qu'il n'avait pu +chasser. Souvent il avait souri de pitié à la faiblesse de ceux qui se +laissent séduire par des passions dignes d'un fou ou d'un enfant. +Cependant il avait vainement lutté contre cette passion, et même chez +lui cette passion exigeait le nom d'amour! Oui, c'était +l'amour,--l'amour constant,--impérissable, éprouvé pour une personne à +laquelle il ne fut jamais infidèle. Quoique les plus belles captives +eussent été journellement offertes à ses regards, il ne les évitait ni +ne les recherchait, mais il passait froidement auprès d'elles. Quoique +plus d'une beauté pleurât sa liberté dans la prison d'un bosquet, aucune +ne put jamais attendrir sa sévère indifférence. Oui,--c'était +l'amour,--si des pensées de tendresse éprouvées par la tentation, +alimentées par le malheur, non ébranlées par l'absence, constantes dans +tous les climats, et cependant--oh! plus que tout cela +encore!--ineffacées par le tems; pensées que ni ses espérances déçues, +ni ses projets détruits, ne purent rendre tristes et sombres près du +sourire de celle qu'il aimait; que sa colère ne pouvait troubler ni la +douleur ternir, en jetant sur elle un murmure de mécontentement; dont il +savait aborder l'objet avec gaîté, le quitter avec calme, de crainte que +l'aspect de ses chagrins ne pénétrât jusqu'à son cœur; dont rien ne put +altérer la tendresse, ni ne menaça de l'altérer.--S'il y eût jamais +amour parmi les mortels,--ce fut assurément de l'amour! Il était +criminel--oui,--les reproches pleuvaient sur lui;--mais sa passion ne +l'était pas, ni les effets de cette passion, qui prouvaient seulement, +toutes les autres vertus évanouies, que le crime lui-même n'avait pu +éteindre la plus aimable des vertus! + +13. Il s'arrêta un moment,--jusqu'à ce que ses hommes, marchant à la +hâte, eussent passé le premier détour du sentier qui conduisait à là +vallée.--«Étranges nouvelles!--moi qui ai couru tant de dangers, je ne +sais pourquoi celui que je vais affronter me paraît le dernier! +Toutefois, si mon cœur a des pressentimens, il ne peut éprouver de +craintes, et mes compagnons ne me trouveront point indigne de moi. Il +est téméraire d'aller au-devant de la mort; mais il est plus dangereux +d'attendre qu'on vienne nous porter un trépas certain. Et si mes +projets, quoique sans succès, sont favorisés par un sourire de la +fortune, nous aurons des pleurs à nos funérailles. Oui,--qu'ils se +livrent au sommeil;--paisibles soient leurs rêves! le matin ne les aura +jamais réveillés avec des rayons de feu aussi brillans que ceux qui +seront allumés cette nuit (mais souffle, ô brise!) pour réchauffer ces +tardifs vengeurs des mers. Maintenant à Médora.--Oh! mon cœur, cœur +défaillant, que le sien puisse être long-tems moins troublé que tu ne +l'es! Cependant je fus brave:--vain orgueil d'une bravoure dont chacun +peut se vanter! Les insectes eux-mêmes tirent leurs aiguillons pour +l'objet qu'ils cherchent à conserver. Ce courage commun que nous +partageons avec les brutes, et qui doit ses plus redoutables efforts au +désespoir, peut mériter quelques éloges;--mais j'ai eu l'espérance plus +noble d'apprendre à ma faible troupe de se mesurer avec de nombreux +ennemis. Je les ai long-tems conduits là--où le sang n'était pas +inutilement versé. Point de milieu maintenant:--nous devons périr ou +vaincre! Qu'il en soit ainsi:--ce n'est pas de mourir qu'il m'inquiète; +c'est d'entraîner mes compagnons dans des lieux d'où ils ne pourront +fuir. Mon sort m'a jusqu'ici peu occupé; mais mon orgueil souffre d'être +ainsi joué dans une embûche. Est-ce le cas d'employer mon habileté? ma +force? Faut-il engager d'un seul coup espérances, pouvoir et vie? Oh! +destin!--Accuse ta folie, non le destin;--il pourrait te sauver +encore:--car il n'est pas trop tard.» + +14. C'est ainsi que Conrad s'entretenait avec ses pensées, jusqu'à ce +qu'il eût atteint le sommet de sa colline couronnée d'une tour. Là, il +s'arrêta près du portail;--car, tendre en même tems que farouche, il +prêta l'oreille à ces accens qu'il ne s'était jamais lassé d'entendre. A +travers les jalousies élevées du balcon s'échappent les doux chants de +sa bien-aimée; et voici les paroles que son oiseau de beauté chantait: + +I. + + Profond dans mon ame demeure caché ce tendre secret, + solitaire et perdu à jamais pour la clarté du jour; excepté + quand, pour répondre au tien, mon cœur palpite d'amour: mais + bientôt il tremble seul en silence comme avant. + +II. + + Là, dans ce cœur, une lampe sépulcrale brûle en jetant une + flamme lente, éternelle,--mais invisible; que les ténèbres + du désespoir ne peuvent éteindre, quoique ses rayons soient + aussi inutiles que s'ils n'avaient jamais existé. + +III. + + Souviens-toi de moi;--oh! ne passe pas auprès de ma tombe + sans donner une pensée à celle dont elle contient les + restes: la seule angoisse que mon cœur n'oserait soutenir, + serait de trouver l'oubli dans le tien. + +IV. + + Écoute mes plus tendres,--mes plus faibles--et mes derniers + accens: la vertu ne peut blâmer de gémir sur l'être qui + n'est plus; alors accorde-moi tout ce que je t'ai jamais + demandé;--une larme, la première,--la dernière,--la seule + récompense de tant d'amour! + +Il franchit le portail,--traversa le corridor, et pénétra dans la +chambre à l'instant où les chants venaient de cesser: «Ma Médora! oh! +que ton chant est triste!»--«Voudrais-tu qu'il fût gai en l'absence de +Conrad? Quand tu n'es pas ici pour prêter l'oreille à mes chants, ils +doivent trahir mes pensées et les sentimens de mon ame: chacun de mes +accens doit être en harmonie avec mon cœur; car ce cœur parlerait--quand +même mes lèvres seraient muettes! Oh! plus d'une nuit, penchée sur cette +couche solitaire, mes songes craintifs prêtaient aux vents les ailes des +tempêtes, quand la brise languissante enflait à peine tes voiles: +prélude murmurant de l'ouragan réveillé; quoique douce, cette brise me +semblait l'hymne lugubre et prophétique qui gémissait sur toi devenu le +jouet d'une mer orageuse. Alors je me levais pour aller raviver les feux +du fanal, de crainte que des gardiens moins fidèles ne laissassent +expirer cette lumière. Et que d'heures sans repos j'ai passées à +contempler chaque étoile! Le matin survenait--et tu n'étais pas venu! +Oh! comme la bise froide glaçait alors mon cœur! le matin paraissait +redoutable à mes yeux troublés, et je ne cessais de contempler la +mer;--pas une proue ne venait satisfaire mes larmes,--ma fidélité,--mes +vœux! Enfin--l'heure de midi arrivait;--je saluais et bénissais un mât +qui frappait ma vue,--il approchait--hélas! et disparaissait soudain! Un +autre se présentait,--ô Dieu! c'était le tien enfin! Ces jours +d'angoisses ne seraient-ils pas à jamais passés! Ne voudras-tu jamais, +mon Conrad, apprendre à partager les joies de la paix? Assurément tu as +plus que de la fortune; et plus d'une demeure aussi belle que celle-ci +nous invite à renoncer à la vie errante. Tu sais que ce n'est pas le +péril que je crains: je ne tremble que lorsque tu n'es pas près de moi; +et alors ce n'est point pour ma vie, mais pour cette vie cent fois plus +chère qui fuit l'amour et ne languit que pour le combat.--Qu'il est +étrange qu'un cœur si tendre encore pour moi lutte avec la nature et ses +plus doux penchans!» + +--«Oui, il est étrange, en effet, que ce cœur soit ainsi changé depuis +long-tems; il avait été foulé aux pieds comme le ver de terre,--il s'est +vengé comme la vipère, sans autre espérance sur la terre que ton amour, +et attendant à peine une lueur de pardon d'en haut. Cependant les mêmes +sentimens que tu condamnes, mon tendre amour pour toi et ma haine pour +les hommes, sont tellement confondus, que, s'ils étaient séparés, je +cesserais de t'aimer lorsque j'aimerais le genre humain. Mais ne crains +pas cela;--les épreuves du passé garantissent pour l'avenir que mon +amour pour toi sera mon dernier sentiment. Oh! Médora! donne de +l'énergie à ton tendre cœur; une heure encore--et nous nous +séparons,--mais non pour long-tems.» + +--«Dans une heure nous nous séparons!--mon cœur l'avait prévu: c'est +ainsi que se flétrissent pour jamais mes rêves enchantés de bonheur. +Dans une heure!--cela ne peut être;--dans une heure, séparés! Un navire +là-bas vient à peine de jeter l'ancre dans la baie; son compagnon de +voyage est encore absent, et son équipage a besoin de repos avant de se +remettre en mer. Mon amour! tu te moques de ma faiblesse; et voudrais-tu +prémunir mon cœur pour le préparer à la douleur d'une véritable +séparation? Mais ne te joue pas plus long-tems de ma douleur; il y a +plus que de l'amertume dans ce jeu folâtre. N'en parle plus, +Conrad!--mon plus cher ami! viens partager le repas que j'ai préparé de +mes mains avec délices; peine légère! que d'être chargée de préparer et +de servir ton repas frugal! Vois, j'ai cueilli les fruits qui m'ont paru +les plus suaves; et quand je n'en étais pas sûre, indécise, mais +joyeuse, j'ai choisi ceux qui m'ont paru les plus beaux. Trois fois mes +pas ont parcouru la colline pour rencontrer la source la plus fraîche. +Oui! ton sorbet va ce soir s'échapper avec douceur; regarde comme il +pétille dans son vase d'albâtre! Le jus réjouissant de la grappe ne +délecte jamais ton cœur; tu montres plus de rigidité qu'un Musulman à +l'aspect de la coupe. Ne pense pas que je t'en fasse un reproche;--car +je me réjouis de ce que les autres appellent privations dans tes +habitudes. Mais viens; la table est préparée; notre lampe d'argent est +disposée, et ne crains pas le souffle du sirocco. Mes suivantes, pour te +faire trouver le tems moins long, formeront des danses avec moi, ou +feront entendre des chants. Ma guitare, que tu aimes encore à entendre, +te délassera ou te charmera par ses accords;--ou, si cela déplaît à tes +oreilles, nous changerons de divertissemens, nous lirons les histoires +racontées par l'Arioste: celle des amours et des malheurs de la belle +Olympie[c1]. Ainsi--tu serais plus coupable que celui qui rompt ses vœux +en faveur de cette pauvre damoiselle, si tu m'abandonnais maintenant; +plus coupable même que ce chef inconstant.--Je t'ai vu sourire lorsque +le ciel pur nous faisait apercevoir l'île d'Ariane, que je t'ai souvent +montrée du haut de ces rochers. Alors, livrée tout à la fois à la joie +et à la crainte, je disais, avant que le tems n'eût élevé ce doute à +quelque chose de plus que de la crainte: Ainsi Conrad, hélas! +m'abandonnera pour l'Océan! Et il m'abusait;--car--il revenait encore!» + +--«Encore,--encore,--et toujours encore,--mon amour! Tant que la vie +lui restera ici-bas, et l'espérance en haut, il reviendra près de +toi;--mais maintenant les momens sur leurs ailes rapides apportent +l'instant du départ: le pourquoi,--le où,--qu'est-il besoin de te le +dire? Puisque tout doit finir dans ce monde sauvage,--adieu! Cependant +j'aimerais,--si le tems me le permettait,--à te découvrir--ne crains +pas,--ces ennemis ne sont pas redoutables; et ici veillera une garde +plus nombreuse que de coutume, préparée pour un siége imprévu et pour +une longue défense. Tu ne restes pas seule,--quoique ton amant +s'éloigne; nos matrones et tes compagnes demeurent avec toi. Et que ceci +te donne du courage:--quand nous nous reverrons, la sécurité rendra +notre repos plus doux. Écoute!--c'est le son du cor;--Juan le fait +retentir avec force.--Un baiser,--encore un,--un autre encore!--oh! +Adieu!» + +Médora s'est levée,--s'est élancée,--s'est précipitée dans les +embrassemens de Conrad; elle y reste jusqu'à ce que son cœur succombe, +accablé par la douleur de Médora. Il n'osait pas lever sur elle cet œil +bleu qui est fixé vers la terre dans une sèche agonie. Les longs cheveux +de Médora flottent sur les bras de Conrad, dans tout le désordre de ses +charmes dévoilés; à peine sent-il battre ce cœur où son image est si +profondément gravée,--et que le sentiment semble rendre comme +insensible! Écoutez!--la détonnation du canon de départ fait entendre +ses mugissemens! il annonce le coucher du soleil,--coucher qu'il maudit. +Encore,--encore;--il presse avec une fureur insensée cette femme +charmante dont les étreintes et les caresses muettes imploraient sa +pitié! Il va la déposer en chancelant sur sa couche;--la contemple un +moment--comme s'il ne devait plus la contempler; éprouve--qu'elle seule +l'attache à la terre; baise son front glacé,--se détourne--Conrad est-il +parti? + +15. «Est-il parti?»--Dans sa solitude soudaine que de fois cette +question terrible sera répétée!--«Il y a à peine un instant de +passé--qu'il était là! et maintenant--» Elle se précipite hors du +porche, et là ses larmes coulent enfin en liberté, +amères,--brillantes--et abondantes, comme jamais elle ne l'a éprouvé. +Ses larmes coulent de ses beaux yeux; mais ses lèvres refusent de +prononcer--adieu! car dans ce mot,--ce mot fatal,--quelles que soient +nos promesses,--nos espérances,--notre foi,--il n'y respire que du +désespoir. + +Sur chaque trait de ce visage calme et pâle, le chagrin a déjà gravé ce +que le tems ne peut jamais effacer. Le bleu tendre de ces grands yeux +languissans est devenu glacé en contemplant sa solitude déserte, jusqu'à +ce que--oh! à quelle distance!--ils aient encore aperçu Conrad; alors +ils fondirent en larmes,--et la frénésie sembla respirer dans ces longs, +noirs et brillans regards humides de cette sombre tristesse qui devait +si souvent se renouveler.--«Il est parti!» Médora presse ses mains sur +son cœur, par un mouvement convulsif,--et les élève ensuite tristement +vers le ciel; elle jeta un regard et vit le soulèvement des vagues, la +voile blanche qui voguait:--elle n'osa pas regarder de nouveau. Mais se +retournant, l'ame défaillante, du côté de la porte:--«Ce n'est pas un +rêve,--je suis livrée à la désolation!» + +16. Descendant de rocher en rocher--et précipitant sa course, le sévère +Conrad n'a pas une seule fois détourné la tête; mais craignant que +quelque détour du sentier n'offrît à ses regards les objets qu'il fuit, +sa solitaire mais charmante demeure située sur le sommet de la montagne, +qui le salue la première quand il rentre au port après une longue +course; et elle,--cette étoile sombre et mélancolique, dont les charmans +rayons l'atteignaient de loin; il ne doit point jeter sur elle un +dernier regard, il ne doit point penser qu'il pouvait rester là auprès +d'elle,--mais seulement sur le bord de l'abîme. Cependant il s'arrête un +instant,--il est sur le point d'abandonner son destin au hasard--et ses +projets à la merci des ondes; mais non--il n'en doit pas être ainsi;--un +chef digne de sa fortune peut s'attendrir, mais il ne se laisse point +séduire par la douleur d'une femme. Il voit son navire; il remarque +combien le vent est beau, et recueille courageusement toute l'énergie de +son ame. Il reprend sa marche,--et, comme il écoute, le bruit du tumulte +vibre à ses oreilles qui sont frappées de sons confus, du bruissement du +rivage, des cris du signal et de la rame qui fend les flots. Il remarque +le mousse au haut du mât, l'ancre qu'on lève, les voiles qui se +déploient dans les airs, les mouchoirs flottans de la foule qui envoie +ce muet adieu à ceux qui s'éloignent; et plus que tout, son pavillon +rouge hissé dans les airs, et il s'étonne comment son cœur a pu éprouver +tant de faiblesse. Le feu dans les regards et l'impétuosité bouillante +dans le cœur, il sent qu'il est redevenu lui-même. Il bondit,--il se +précipite;--jusqu'à ce qu'il ait atteint le pied de la colline où +commence la baie; là, il arrête sa course précipitée, moins pour +respirer la fraîcheur de la brise qui s'élève de la mer, que pour +reprendre son attitude ordinaire de dignité, afin que, par cette +précipitation, il ne parût troublé aux yeux du vulgaire: car l'habile +Conrad avait appris à soumettre la foule par ces artifices qui déguisent +les puissans et leur servent souvent de sauve-garde. Sa démarche était +imposante, et son maintien, tenu à distance, semblait éviter les +regards,--et inspirait le respect à ceux qui en étaient juges. Il avait +le front plein de gravité, et le regard fier qui repousse toute +familiarité vulgaire, sans manquer de courtoisie: c'est par là qu'il +commandait l'obéissance. Mais lorsqu'il désirait se lier avec quelqu'un, +sans forcer son caractère, sa bienveillance dissipait la crainte de ceux +qui l'écoutaient; et les dons des autres n'étaient rien au prix d'une de +ses paroles, lorsqu'elle faisait pénétrer dans les cœurs la profonde +mais tendre mélancolie de sa voix. Toutefois cette condescendance était +si étrangère à ses manières habituelles qu'il s'inquiétait peu de +dominer par la persuasion, mais bien de subjuguer. Les mauvaises +passions de sa jeunesse lui avaient fait moins apprécier +l'affection--que l'obéissance. + +17. Autour de lui est rangée en ordre sa garde prête au départ. Juan est +debout devant lui.--«Tous les hommes sont-ils prêts?» + +«Oui;--ils sont plus que prêts--ils sont embarqués; la dernière chaloupe +n'attend plus que mon maître.» + +--«Mon épée et mon manteau.» + +Aussitôt son épée est fortement ceinte et son manteau placé sur ses +épaules. «Fais venir Pédro!» Il vient,--et Conrad s'incline pour le +saluer, avec toute la courtoisie qu'il accordait à ses amis.--«Accepte +ces tablettes, observe leur contenu avec soin; des instructions d'une +haute importance, et qui contiennent des révélations dignes de foi, y +sont consignées. Double la garde; et quand la barque d'Anselme arrivera, +qu'il prenne également connaissance de ces ordres. Dans trois jours (si +la brise nous est favorable) le soleil éclairera notre retour; +jusque-là, puisses-tu rester en paix!» + +Cela dit, il serra la main de son frère pirate, et il se dirige vers sa +chaloupe avec une attitude fière. Les rames brisent les vagues et +répandent tout autour une lueur phosphorique[c2]; ils abordent le +vaisseau.--Il est debout sur le tillac; le sifflet perçant +siffle;--toutes les mains manœuvrent;--il admire avec quelle légèreté le +navire obéit à cette manœuvre,--la bonne tenue de sa troupe,--et il +daigne lui en témoigner sa satisfaction. Ses yeux pleins d'orgueil se +tournent vers Gonsalvo.--Pourquoi s'arrête-t-il soudain et semble-t-il +gémir intérieurement? Hélas! ses yeux ont aperçu sa tour du rocher, et +sa pensée un moment s'est fixée sur l'heure des adieux. Elle--sa +Médora--aperçoit-elle le vaisseau qui l'emporte? Ah! jamais il n'avait +la moitié tant aimé qu'en ce moment! Mais cependant il lui reste encore +beaucoup à faire avant la chute du jour.--Il recueille de nouveau son +courage, détourne ses regards, et descend dans la cabine de Gonsalvo +pour lui faire connaître son plan,--ses moyens de le faire réussir,--et +son but. Devant eux brûle une lampe; il développe la carte et fait +apporter tous les instrumens nécessaires à l'art nautique. Ils +prolongent leurs débats jusqu'à minuit; aux yeux inquiets et aux esprits +agités quelle est l'heure qui paraît jamais avancée? + +Pendant ce tems, la brise propice souffle avec sérénité, et le vaisseau +fuit rapide comme un faucon. Il a passé les hauts promontoires des îles +groupées au milieu des flots, et il gagne le port, long-tems--long-tems +avant le premier sourire du matin. Ils découvrent bientôt, à travers le +miroir de la nuit, l'étroite baie où est mouillée la flotte du pacha. +Ils comptent chaque voile,--et remarquent avec quelle insouciance les +Musulmans se gardent à la clarté de la nuit. Tranquille et sans être +aperçu, le vaisseau de Conrad passe à côté de cette flotte, et il a jeté +l'ancre dans le lieu où il a résolu de se tenir en embuscade. Il est à +l'abri d'une surprise par un rocher projeté du cap, qui élève dans les +airs sa forme fantastique. Il n'a pas besoin d'exciter sa troupe à ses +devoirs,--ni de la tirer de son sommeil,--préparée qu'elle est également +aux luttes de terre et de mer; tandis que, porté sur les flots, le chef +s'entretient avec calme;--et cependant, avec ses compagnons, c'est de +sang qu'il s'est entretenu! + + + + +Chant Deuxième. + +_Conosceste i dubiosi desiri_? + +(DANTE.) + + +1. Dans la baie de Coron se balancent avec grâce de nombreuses galères; +à travers les jalousies des fenêtres de Coron brillent les lampes +nocturnes, car Seyd, le pacha, donne une fête cette nuit; une fête à +l'occasion des triomphes qu'il se promet dans une lutte prochaine, quand +il emmènera dans ses prisons les pirates chargés de fers. Il l'a juré +par Allah et son épée; et fidèle à son firman et à sa parole, il a réuni +ses vaisseaux le long de la côte, rassemblé ses soldats orgueilleux +comme lui d'un prochain triomphe. Déjà ils se sont partagé les captifs +et les dépouilles, quoique l'ennemi qu'ils méprisent ainsi soit encore +éloigné. Ils sont prêts à mettre à la voile;--aucun doute qu'au soleil +de demain ils verront les pirates enchaînés--et leur port conquis! +Pendant ce tems la garde peut se livrer au sommeil si elle veut; ils +peuvent non-seulement se dispenser de faire sentinelle avant le combat, +mais encore rêver la mort de leurs ennemis, quoique tous ceux qui en ont +la liberté se débandent sur le rivage, et vont chercher à essayer leur +bouillante valeur sur le Grec: comme de semblables prouesses conviennent +aux héros de turban,--de faire briller le tranchant de leurs sabres +devant les yeux d'un esclave! Ils pillent sa maison,--mais ils épargnent +sa vie;--leurs armes sont puissantes, mais aujourd'hui ils veulent être +généreux! et ils ne daignent pas frapper, parce qu'ils pourraient le +faire impunément! à moins qu'un joyeux caprice n'inspire leurs coups, +afin de s'exercer pour l'ennemi futur. La débauche et les festins +trompent les heures fugitives des Grecs; et ceux qui désirent porter +encore quelque tems leur tête cherchent à sourire; que leurs lèvres +feignent aux yeux des Musulmans toute la gaîté dont ils sont +susceptibles, et accumulent dans le silence leurs malédictions, jusqu'à +ce que la côte en soit à jamais purgée! + +2. Seyd, avec son turban, est mollement étendu dans la haute salle de +son palais; autour de lui sont les chefs à longue barbe qui +l'accompagnent dans son expédition. Le banquet est achevé, ainsi que la +dernière rasade,--breuvage défendu, dit-on,--qu'il a osé vider, tandis +que des esclaves distribuent aux autres chefs, observateurs plus rigides +des lois de Mahomet, un jus plus sobre[c3]. Un nuage de fumée s'échappe +ensuite de la longue chibouque[c4], tandis que[c5] les Almès dansent à +des accords sauvages. Le lever du matin verra l'embarquement de tous ces +chefs; mais les vagues sont quelquefois traîtresses pendant la nuit, et +ceux qui se sont livrés à la débauche peuvent dormir plus sûrement sur +leur couche de soie que sur le perfide élément. Qu'ils se réjouissent +pendant qu'il leur est permis:--jusqu'à l'heure du combat, ils peuvent +oublier ses hasards; et qu'ils se fient moins à la victoire qu'aux +paroles de leur Koran. Cependant les nombreux soldats du pacha, qu'il +mènera contre l'ennemi, pourraient lui faire espérer des exploits plus +glorieux que ceux dont il s'enorgueillit déjà. + +3. L'esclave chargé de veiller à la porte extérieure s'avance avec une +précaution respectueuse; il incline profondément la tête,--et sa main +salue le plancher de l'appartement avant que sa langue prononce le +message qui lui est confié. «Un derviche échappé du nid des pirates est +ici:--lui-même demande à raconter le reste.» Seyd a fait un signe +d'assentiment qui est compris par l'esclave; il amène bientôt le saint +homme en silence près du pacha[c6]. Ses bras étaient croisés sur son +vêtement d'un gris foncé, sa démarche était chancelante, son regard +abattu semblait plutôt l'être par les austérités que par les années, et +sa joue était pâle de pénitence et non de crainte. Voué à son Dieu,--il +portait une chevelure noire qui soulevait orgueilleusement son haut +capuchon. Autour de lui était jetée une longue robe traînante qui +enveloppe un cœur qui ne bat plus que pour le ciel. Soumis, mais plein +d'une noble assurance, il supporte avec calme les regards curieux qui +l'examinent pour chercher à deviner le but de sa mission, avant que la +volonté du pacha lui ait permis de s'exprimer. + +4. «D'où viens-tu, derviche?» + +--«De la caverne indépendante des pirates; je suis un fugitif.»-- + +«Où fus-tu pris et dans quel tems?» + +--«Dans une traversée du port de Scalanovo à l'île de Scio, sur un +saïque marchand bien monté; mais Allah ne nous fut pas favorable dans +notre navigation:--les corsaires s'emparèrent du butin des marchands; +nos membres furent chargés de chaînes. Je ne craignais pas la mort; je +n'avais point de richesses à déplorer, excepté la liberté de voyager qui +me fut enlevée. Enfin, une humble barque de pêcheur que je découvris +pendant la nuit me fit naître quelque espérance, en m'offrant des +chances de pouvoir échapper par la fuite. Je saisis l'heure, et j'y ai +trouvé ma délivrance--Avec toi,--très-puissant pacha! qui pourrait +éprouver de la crainte?» + +--«Que font ces pirates, mis hors la loi des nations? Sont-ils bien +préparés à défendre leurs richesses conquises par le pillage, et leurs +rochers déserts? Songent-ils à notre expédition prochaine, destinée à +réduire en cendres leur nid de scorpions?» + +--«Pacha! l'œil gémissant du captif enchaîné pleure sa liberté, mais il +jouerait mal le rôle d'espion. Je n'entendais que le mugissement +continuel des vagues, de ces vagues qui se refusaient à me transporter +loin de ce rivage; je ne remarquais que le glorieux soleil, et le ciel, +trop brillant,--trop bleu--pour ma captivité; et je n'éprouvais--que +tout ce qui peut consoler le cœur qui aspire à sa délivrance, et à voir +briser ses chaînes avant de pouvoir sécher ses larmes. Tu peux juger au +moins, par ma fuite, que les pirates ne pensent guère au péril d'une +surprise; autrement j'aurais vainement imploré ou cherché le hasard qui +m'amène devant toi,--s'ils se gardaient avec vigilance: la garde +négligente qui n'a pas aperçu ma fuite, veille sans doute aussi +négligemment pour prévenir ton attaque prochaine. Pacha!--mes membres +sont défaillans,--et la nature demande des alimens pour se soutenir. +Permets-moi de me retirer;--la paix soit avec toi! la paix avec tous +ceux qui t'entourent!--J'ai besoin maintenant de repos--et de +nourriture.» + +--«Demeure, derviche! J'ai encore à t'interroger.--Demeure, je te le +commande;--assieds-toi;--veux-tu m'entendre?--obéis! Je dois +t'interroger encore; et des esclaves vont t'apporter de la nourriture: +tu ne languiras pas de faim au milieu d'un banquet. Ton souper +fini,--prépare-toi à me répondre clairement et amplement:--je n'aime pas +le mystère.» + +Ce fut vainement que l'on chercha à connaître ce qui se passa dans +l'esprit du saint homme qui ne regarda pas le divan avec satisfaction. +Il ne montra pas beaucoup de goût pour les mets du banquet, et encore +moins de respect pour chaque convive. Un mouvement peu dissimulé de +dépit passa un instant sur sa figure, qui reprit aussitôt son calme. Il +s'assied en silence, et son front a recouvré la sérénité qu'il avait un +moment oubliée. Il est servi avec empressement;--mais il évite les mets +somptueux comme s'ils étaient mêlés de poison. Pour un homme si +long-tems condamné aux austérités et aux privations, il est étrange +qu'il profite si peu d'un si riche festin.--«Qu'as-tu donc, derviche? +mange.--Pourrais-tu supposer que l'on te sert un repas de chrétien? ou +penses-tu que mes amis ne sont pas les tiens? Pourquoi évites-tu le sel? +ce gage sacré qui, une fois partagé, émousse le tranchant du sabre, +opère la réunion des tribus divisées, et fait paraître des ennemis comme +des frères!» + +--«Le sel assaisonne les mets recherchés,--et ma nourriture est encore +la plus humble racine, ma boisson, le plus humble ruisseau; mes vœux +austères et les lois de mon ordre[c7] s'opposent à ce que je rompe ou +que je mêle le pain avec amis ou ennemis. Cela peut te paraître +étrange;--s'il y a quelque chose à craindre, le péril ne menace que ma +tête. Mais pour toute ta puissance; oui, bien plus encore,--pour le +trône de ton sultan, je ne goûte ni de ton pain, ni de tes mets--à moins +d'être seul. Si j'enfreignais la règle de notre ordre, la colère de +notre Prophète pourrait empêcher mon pélerinage à la Mecque.» + +--«Bien,--comme il te plaira,--ascétique que tu es[loc14]--Réponds à une +question; et tu pourras alors te retirer en paix. Combien sont-ils?--Ah! +ce n'est assurément pas encore le jour? Quel astre,--quel soleil +éclatant resplendit dans la baie? elle rayonne comme un lac de feu!--Aux +armes!--aux armes! Ho! trahison! mes gardes! mon sabre! Nos galères sont +livrées aux flammes;--et je suis loin d'elles! Maudit derviche!--voilà +donc tes nouvelles,--misérable espion!--Qu'on le saisisse,--qu'on +l'écartelle,--qu'il soit mis à mort sans délai!» + +[Note loc14: La simplicité du pacha veut dire [Arabe ou Farsi], _soufy_; +religieux ascétique turque et persan. + +(_N. du Tr._)] + +Le derviche s'est levé à l'éclat subit de cette lumière. Son changement +de forme n'excite pas moins de terreur. Il s'est levé le derviche,--non +dans l'accoutrement d'un religieux, mais comme un guerrier qui bondit +sur son cheval d'Ukraine. Il a foulé aux pieds son capuchon et déchiré +sa robe; sa cotte de maille frappe les regards, et la lame de son sabre +a brillé comme un éclair! Son casque étroit, mais étincelant; son noir +panache, son œil noir encore plus brillant, et l'ombre encore plus noire +de ses noirs sourcils, tout le fait paraître aux yeux des Musulmans +comme un Afrite dont les coups mortels et infernaux ne laissent pas +d'espoir de salut. Le tumulte le plus confus, les noirs tourbillons de +flamme qui montent dans les airs, et les torches qui promènent +l'incendie; les cris de terreur et les cliquetis du fer qui se +croise:--car les sabres commencent à frapper; et les mugissemens qui +s'élèvent, tout répand sur ce lieu de carnage comme un aspect de +l'enfer! + +Éperdus et fuyant çà et là, les esclaves dispersés ne voient qu'un +rivage sanglant et des vagues enflammées. Ils ne tiennent aucun compte +du cri menaçant du pacha: «_Qu'ils_ saisissent le derviche! Saisissez le +_Zatanaï_[c8]!» Conrad a vu leur terreur,--et a réprimé le premier +mouvement de désespoir qui ne lui offrait que de résister et périr dans +ce palais, puisqu'il avait été si prématurément et si bien obéi. +L'incendie avait été allumé avant qu'il en eût donné le signal. Il a vu +leur terreur;--il détache son cor de son baudrier,--en tire un +son,--mais un son perçant. On lui répond.--«Bien, courage! ma valeureuse +troupe! Comment ai-je pu douter de leur promptitude à me secourir? et +comment ai-je pu penser qu'ils m'avaient ici abandonné?» Son bras +puissant a décrit un cercle autour de lui;--ce mouvement rapide de +rotation qu'il a imprimé à son sabre répand une terreur qui répare son +fatal délai. Sa fureur achève ce que la frayeur avait commencé; il abat, +comme un troupeau ses lâches assaillans. Les turbans mis en pièces +jonchent les appartemens, et à peine un bras ose encore se lever pour se +défendre. Seyd lui-même, troublé par la rage et l'étonnement, recule +devant lui, en continuant de le menacer. Il ne demande pas quartier, +Seyd;--mais il redoute cependant les coups de l'étranger, tant le +désordre a rendu cet étranger redoutable! Les galères enflammées de Seyd +frappent toujours ses regards. Il s'arrache la barbe, et se retire du +combat en écumant de rage[c9]: car les pirates ont déjà dépassé la porte +du harem, et se précipitent dans l'intérieur;--s'arrêter un instant de +plus, c'était attendre la mort. Là les cris d'épouvante,--les +supplications des hommes qui jettent leurs armes en demandant +quartier--sont poussés en vain;--le sang coule par torrens! Les +corsaires qui affluent se précipitent où le cor de Conrad a sonné, et où +les gémissemens des victimes expirantes et les supplications les +avertissent de la manière courageuse avec laquelle il soutient la +terrible lutte. Ils le comblent de leurs acclamations en le voyant seul, +terrible et farouche comme un tigre qui se rassasie dans le sang qui +inonde son repaire! Mais courtes sont leurs félicitations,--plus courte +la réponse:--«C'est bien;--mais Seyd est échappé,--et il doit mourir. +Beaucoup a été fait,--mais il reste encore plus à faire.--Leurs galères +brûlent;--pourquoi leur ville n'est-elle pas encore en flammes?» + +5. A peine a-t-il parlé, et déjà chacun d'eux a saisi une torche; et +l'incendie est allumé du minaret au porche du palais. Un farouche +plaisir se remarquait dans les yeux de Conrad; mais il frémit +soudain:--car à son oreille ont retenti les cris des femmes; et, comme +un glas de mort, ils ont ému ce cœur qui était resté insensible aux +râlemens plaintifs des mourans dans la mêlée. «Oh! enfoncez les portes +du harem;--n'outragez pas, sur votre vie, aucune femme: souvenez-vous +que nous aussi--_nous_ avons des femmes. La vengeance pourrait faire +retomber sur elles un pareil outrage. C'est l'homme qui est notre +ennemi; et c'est sur lui qu'il faut frapper: nous devons épargner la +proie la plus faible. Oh! je l'avais oublié;--mais que le ciel ne +l'oublie pas, si par mon ordre des êtres sans défense cessaient de +vivre. Que ceux qui le voudront me suivent!--j'y vais:--nous avons +encore le tems de soulager nos ames au moins d'un crime.» + +Il monte l'escalier qui craque déjà atteint par les flammes.--Il enfonce +la porte; il ne sent pas ses pieds que brûle le plancher ardent. Sa +respiration est étouffée par des volumes épais de fumée; mais il +continue à se précipiter d'appartement en appartement. Ils +cherchent,--ils trouvent,--ils sauvent. Chacun d'entre eux emporte dans +ses bras robustes des charmes respectés par les regards; ils calment les +terreurs de ces femmes éplorées; soutiennent leurs corps défaillans avec +tous les soins que réclame la beauté sans défense, tant Conrad avait +d'empire sur le caractère farouche de ses compagnons pour retenir des +mains toutes couvertes de sang. Mais qui est-elle, celle que les bras de +Conrad enlèvent du milieu des appartemens enflammés et des débris du +combat?--Elle! c'est la bien-aimée de celui dont il a juré la mort! +c'est la reine du harem!--c'est l'esclave de Seyd! + +6. Conrad n'a qu'un moment pour adresser quelques paroles à +Gulnare[c10], pour rassurer cette tremblante beauté; car dans cette +suspension du combat donnée à la pitié, l'ennemi qui se retirait en +toute hâte s'étonne de ne pas se voir poursuivi. Sa fuite est moins +précipitée;--il s'est rallié--et rangé en bataille. Seyd s'en est +aperçu; il a reconnu d'abord le petit nombre des compagnons du corsaire, +comparé avec sa troupe, et il rougit de sa méprise, en voyant que sa +défaite a été causée par la terreur et la surprise. _Alla il alla_! +c'est le cri de vengeance qu'il pousse.--La honte se change en rage; il +veut maintenant vaincre ou périr! Les flammes doivent répondre aux +flammes, et le sang au sang! Des flots de ce sang vont couler de nouveau +pour le triomphe;--car la fureur vaincue va renouveler le combat, et +ceux qui attaquaient pour vaincre se défendent pour conserver leur vie. +Conrad voit le danger;--il voit ses compagnons succomber sous le nombre +toujours croissant des ennemis.--«Un effort,--encore un effort--pour +nous ouvrir le cercle de nos ennemis!» Ils se rallient,--se +serrent,--chargent,--chancellent;--tout est perdu! Serrés étroitement de +toutes parts,--assaillis par le nombre, sans espoir, mais non sans +courage, ils se défendent encore vaillamment.--Ah! maintenant le +désordre est dans leurs rangs;--criblés de blessures,--culbutés de +toutes parts; chacun d'eux combat isolément,--sans pousser un cri.--Ils +tombent épuisés de fatigues plutôt que vaincus; et frappent encore +jusqu'à ce que la lame échappe à leurs mains roidies par la mort. + +7. Mais avant que l'ennemi rallié eût recommencé le combat, et eût +opposé rang d'hommes à rang d'hommes et cimeterre à cimeterre, Gulnare +et toutes ses compagnes du harem avaient été mises en sûreté dans une +maison de la ville, par ordre de Conrad, qui avait commis une garde à +leur protection; ces femmes essuyaient les larmes que la crainte de la +mort et du déshonneur leur avait fait répandre. Et quand la jeune +Gulnare, cette dame aux yeux noirs, se rappela ces pensées qu'avait fait +naître son désespoir, elle s'étonna beaucoup de la courtoisie qui +respirait dans les accens de Conrad et dans la douceur de ses regards. +Il était étrange--_qu'un_ brigand, ainsi souillé de sang, lui parût plus +aimable que Seyd; dans ses manières les plus tendres. Le pacha aimait +comme s'il lui eût semblé que son esclave dût s'estimer fort heureuse de +l'amour qu'il voulait bien lui témoigner. Le corsaire lui avait offert +sa protection, avait calmé ses terreurs, comme si son hommage était dû +de droit à la beauté. «Le désir en est coupable;--et ce qui est pire +pour une femme,--il est inutile; cependant je désire revoir ce chef; +afin de lui faire mes remerciemens, ce que la crainte m'a fait oublier, +pour la vie qu'il m'a conservée,--et dont mon amoureux seigneur ne s'est +pas souvenu!» + +8. Elle l'aperçut, au plus épais du carnage, se défendant au milieu des +cadavres sanglans, loin de sa troupe, et luttant avec un ennemi qui +semble chèrement acheter le terrain que Conrad est forcé de céder, +couvert de blessures,--perdant son sang,--ne pouvant trouver la mort +qu'il cherche, et pris enfin pour expier tous les maux qu'il a causés; +épargné pour languir dans les tourmens et pour vivre en vain, tandis que +la vengeance méditera de nouveaux plans de tortures. Celle-ci étanche +son sang pour le verser plus tard--mais goutte par goutte: car l'œil +insatiable de Seyd voudrait le voir toujours mourant,--jamais mourir! +Est-il possible que ce soit lui! lui qu'elle a vu naguère triomphant, +quand le signe impérieux de sa main sanglante était une loi! C'est bien +lui!--désarmé, mais non abattu; n'ayant qu'un seul regret, celui de +conserver la vie. Ses blessures sont trop légères, quoiqu'il eût +volontiers baisé la main qui lui aurait donné la mort. Oh! il n'a pu +recevoir aucun coup de ceux si nombreux qui ont été portés, pour envoyer +son ame--dans ce lieu dont il se souciait à peine,--au ciel! Il doit +donc, seul de tous les siens, conserver ce souffle de vie, lui qui, plus +qu'aucun autre, s'est exposé à le perdre? Il sent profondément--ce que +les cœurs mortels sont destinés à ressentir, lorsque, renversés sur la +roue de l'inconstante fortune, les traitemens du vainqueur leur +présagent l'expiation de leurs crimes dans de languissantes +tortures.--Il le sent profondément, tristement; mais le coupable orgueil +qui l'a conduit à commettre ces actions--l'aide maintenant à dissimuler. +On remarque encore dans son attitude fière et recueillie l'air d'un +vainqueur plutôt que d'un vaincu. Quoique épuisé par les fatigues +mortelles de la lutte et le sang qu'il a répandu, il en est peu, dans le +nombre de ceux qui le considèrent, dont le regard soit aussi calme et +assuré que le sien. Ceux que son bras avait tenus à distance, et que son +regard seul faisait trembler, l'accablent maintenant de clameurs +insolentes; les braves qui l'ont vu de près n'insultent pas l'ennemi qui +leur a appris la crainte, et les gardes farouches qui le conduisent à sa +prison le contemplent en silence, pénétrés d'une secrète terreur. + +Le médecin lui a été envoyé,--mais non par compassion; c'est pour savoir +ce que peut encore supporter son reste de vie. Ce médecin lui en trouve +assez pour lui faire porter les plus pesantes chaînes, et pour espérer +qu'il ne sera pas insensible aux aiguillons de la douleur. +Demain--oui--au coucher du soleil de demain, commencera pour lui le +supplice affreux du pal; et levés avec les premiers rayons du matin, ses +ennemis viendront voir comment il supportera courageusement ou lâchement +ses angoisses. De tous les supplices, celui-ci est le plus long et le +plus cruel; il ajoute la soif à toutes les autres agonies, soif que +chaque jour la mort oublie de venir étancher, tandis que les vautours +affamés voltigent autour de la fourche patibulaire. «Oh! de l'eau!--de +l'eau!»--La haine, souriant de contentement, se refuse à la prière de la +victime;--car, s'il boit,--la mort finit ses tourmens. + +Ce destin lui était réservé.--Le médecin, les gardes sont partis; ils +ont laissé l'orgueilleux Conrad seul, couvert de chaînes. + +10. Il serait inutile de peindre les sentimens qu'il éprouve;--il serait +même douteux si lui-même en avait connaissance. Il est une lutte, un +chaos dans l'ame: c'est lorsque tous ses élémens sont en +convulsions,--sont confondus,--qu'ils se heurtent avec une sombre et +puissante énergie, en grinçant les dents d'un impénitent remords, ce +démon décevant[loc15]--qui n'avait pas encore élevé la voix,--mais qui +crie maintenant: «Je t'avais averti!» lorsque l'œuvre est consommée. +Voix inutile! l'ame qui se consume sans être domptée peut se tordre,--se +révolter,--le faible seul se repent! même à cette heure solitaire, +lorsque les sentimens se foulent, et que l'ame se révèle à elle-même +avec tous les souvenirs du passé,--sans qu'aucune passion, aucune pensée +dominante s'empare souverainement d'elle; en lui dérobant les autres. +Mais la sombre et déserte perspective de l'ame qui passe en revue ses +souvenirs du passé,--souvenirs qui se précipitent à travers mille +issues; les rêves expirans de l'ambition, les regrets de l'amour, la +gloire en danger, la vie elle-même emprisonnée; les joies non goûtées, +le mépris ou la haine contre ceux qui triomphent de notre destinée de +misères; le passé sans espérance, l'avenir qui s'avance avec trop de +rapidité pour penser à l'enfer ou au ciel; les actions, les pensées, les +paroles peut-être jamais rappelées d'une manière si aiguë jusqu'à cet +instant, bien que jamais oubliées; choses légères ou charmantes dans +leur tems, mais maintenant offertes comme des crimes à l'austère +réflexion; le sentiment flétrissant du mal non révélé, non moins +dévorant pour avoir été plus caché;--tout, en un mot, tout ce qui peut +faire reculer d'effroi, ce sépulcre ouvert,--le cœur mis à nu, où sont +ensevelies tant de douleurs, étalent leurs misères, jusqu'à ce que +l'orgueil se réveille pour arracher ce miroir à l'ame--et le brise. + +[Note loc15: _That juggling fiend_.] + +Oui,--l'orgueil peut voiler et le courage braver +tout--tout--tout:--l'avenir,--le passé;--la plus terrible des défaites. +Chacun a des craintes, et il n'y a qu'un hypocrite qui les dissimule +pour s'attirer des louanges. Le lâche aussi dissimule, lui dont la +forfanterie ne sait que fuir loin du danger; mais celui qui ne sait +point cacher les mouvemens de son ame, envisage la mort de sang +froid--et meurt. Il a parcouru sa carrière en homme réfléchi, et il lui +en coûte peu d'épargner à la mort la moitié de sa course! + +11. C'est dans la chambre la plus élevée de sa plus haute tour que le +pacha a jeté Conrad et l'a fait charger de chaînes. Son palais a été +consumé par les flammes:--cette forteresse sert à la fois de prison à +son captif et de retraite à sa cour. Conrad n'a pas beaucoup à blâmer +cette sentence; si son ennemi eût été vaincu, il eût éprouvé le même +sort. Il est seul;--et dans sa solitude, il est descendu dans son cœur +coupable: mais il avait endurci ce cœur contre l'infortune. Il n'est +qu'une seule pensée qu'il ne peut--qu'il n'ose aborder: «Oh! comment +Médora va-t-elle supporter ces nouvelles?» Alors--seulement alors--il +soulève ses mains en les frappant l'une contre l'autre, et repousse avec +rage les fers dont elles sont chargées. Mais tout-à-coup il trouva,--ou +feignit de trouver,--on ne fit que rêver une espérance, et il sourit en +se moquant lui-même de sa douleur: «Que la torture vienne quand elle le +voudra--ou quand elle le pourra; n'ai-je pas plus besoin de repos pour +me préparer à ce jour fatal?» Cela dit, il se traîne lentement vers sa +natte; et quelles qu'aient été ses visions, il fut promptement endormi. + +Il était à peine minuit lorsque cette mortelle attaque avait commencé. +Les plans que Conrad avait médités mûrement étaient exécutés; et le +démon du carnage met si bien à profit la fuite précipitée du tems, qu'il +avait laissé à peine un crime à commettre. Une heure vit Conrad lutter +avec les vagues,--déguisé,--découvert, conquérant, vaincu, saisi, +condamné,--tour à tour chef de bande sur terre--et pirate sur la +mer,--détruisant,--sauvant,--emprisonné--et endormi! + +12. Il paraît sommeiller dans un calme profond,--car sa respiration est +à peine sensible.--Ah! trop heureux si elle avait cessé pour toujours! +Il dort;--mais qui se penche sur son sommeil paisible? ses ennemis se +sont retirés--et il n'a pas d'amis dans ces lieux. Serait-ce quelque +séraphin envoyé d'en haut pour lui apporter sa grâce? non, c'est une +forme terrestre avec des traits divins! Son bras blanc porte une +lampe--qu'elle tient soigneusement cachée, de peur que les rayons de +cette lampe ne frappent soudainement la paupière de cet œil fermé, qui +ne s'ouvrira plus qu'à la douleur pour se refermer encore,--se refermer +pour jamais. Quelle est cette beauté, à l'œil si noir, à la joue si +belle et si fraîche, au front couronné par des touffes épaisses de +cheveux tressés et ornés de pierreries, à la forme si aérienne,--aux +pieds nus qui brillent comme de la neige, et se posent si +silencieusement sur la terre?--Comment est-elle parvenue jusqu'en ces +lieux, à travers les gardes et la nuit la plus épaisse? Ah! demandez +plutôt ce qu'une femme ne peut oser, une femme que la jeunesse et la +pitié conduisent comme toi, ô Gulnare! + +Elle n'avait pu dormir;--et tandis que le pacha repose dans des songes +troublés par l'image de son prisonnier, Gulnare s'est échappée de sa +couche--en emportant l'anneau qui lui sert de sceau, et dont souvent +elle avait orné sa main dans ses jeux folâtres.--Munie de ce signe +respecté, à peine questionnée, elle pénètre à travers les gardes +assoupis qui obéissent à ce signe tout puissant sur eux. Harassés de +fatigues, épuisés par les coups échangés dans le combat, leurs yeux +envient le repos de Conrad. Abattus, et laissant à chaque instant +retomber leur tête appesantie par le sommeil, ils étendent leurs +membres, et cessent de veiller; ils n'ont fait que lever leurs têtes +pour saluer l'anneau du pacha, sans demander qui le porte et quel est +l'usage qui en doit être fait. + +13. Gulnare est étonnée de ce qu'elle voit. «Peut-il dormir avec calme, +dit-elle, tandis que d'autres yeux pleurent sa défaite ou le carnage de +son bras, et que mon inquiétude sans repos me fait errer la nuit dans ce +lieu?--Quel charme soudain m'a rendu cet homme si cher? Il est +vrai--c'est à lui que je dois ma vie, et plus que la vie, car il nous a +sauvées, moi et mes compagnes, d'un sort pire que le malheur. Cette +réflexion est tardive;--mais chut!--son sommeil s'interrompt;--comme il +soupire pesamment!--il a fait un mouvement--il s'éveille!» + +Conrad a soulevé sa tête,--et ébloui par la clarté de la lampe, son œil +doute de la réalité de ce qu'il voit; il a remué sa main:--le +froissement de sa chaîne l'a averti trop rudement qu'il vivait encore. +«Quelle est cette forme? si ce n'est pas une figure aérienne, mon +geolier est doué d'une merveilleuse beauté!» + +«Pirate! tu ne me connais pas;--mais je suis un être reconnaissant pour +une action que tu as trop rarement accomplie. Regarde-moi,--et +rappelle-toi celle que tu as sauvée des flammes et des mains de ta bande +encore plus effrayante. Je viens te voir au milieu des ténèbres:--je +sais à peine pourquoi;--cependant ne frémis point,--je ne voudrais pas +te voir mourir.» + +«S'il en est ainsi, compatissante dame! ton œil est le seul ici qui ne +se fera pas une fête de mon supplice. Mes ennemis ont eu pour eux les +chances du hasard,--qu'ils usent de leurs droits. Mais, quoiqu'il en +soit, je les remercie de leur courtoisie ou de la tienne pour m'envoyer +un confesseur aussi aimable que toi.» + +Quelqu'étrange que cela paraisse,--cependant il existe une espèce de +gaîté dans l'extrême infortune,--gaîté qui n'apporte pas de +soulagement,--car la gaîté du malheur ne trompe jamais; son sourire est +plein d'amertume,--mais c'est encore un sourire. Quelquefois même il a +accompagné les plus sages et les plus vertueux jusque sur +l'échafaud[c11], qui a été l'écho de leurs plaisanteries! Cependant +cette gaîté apparente n'est point réelle pour eux; elle peut tromper +tous les cœurs, excepté ceux qu'elle déguise. Quel que fût le sentiment +qui se manifesta d'abord sur les traits de Conrad, un sourire sauvage a +déridé son front indompté; et ces accens qu'il proféra exprimaient la +gaîté, comme si c'était la dernière dont il dût jouir sur la terre. +Cependant elle était contraire à sa nature;--car, pendant la durée de sa +courte vie, il eut peu de pensées étrangères à la tristesse et aux +combats. + +14. «Corsaire! ta sentence est prononcée:--mais j'ai le pouvoir +d'adoucir la colère du pacha dans ses heures les plus cruelles. Je +voudrais te sauver;--oui, bien plus,--je voudrais te sauver dès à +présent; mais--ni le tems qui presse,--ni tes forces épuisées ne me +permettent de l'espérer. Cependant tout ce qui sera en mon pouvoir, je +le voudrai; au moins je ferai tout pour retarder l'exécution de la +sentence qui te laisse à peine un jour. Tenter davantage maintenant +perdrait tout;--toi-même tu te refuserais à une tentative qui ne nous +procurerait qu'une perte commune.» + +«Oui!--je m'y refuserais;--mon ame est préparée à tout: je suis tombé +trop bas pour craindre une nouvelle chute. Ne t'expose pas toi-même au +danger; je ne pourrais me bercer de l'espérance d'échapper à des ennemis +avec lesquels je ne puis pas combattre. Incapable de vaincre,--fuirai-je +lâchement, le seul de ma troupe qui n'aura pas voulu mourir? Cependant +il est un être--vers lequel se reporte ma pensée, et je sens que ces +yeux s'attendrissent pour elle jusqu'aux larmes. Mes seules ressources +dans le chemin de la vie que j'ai parcouru étaient--mon navire,--mon +épée,--mon amie,--mon Dieu! Le dernier, je l'ai abandonné dans ma +jeunesse;--il m'abandonne maintenant:--l'homme qui m'humilie aujourd'hui +ne fait qu'accomplir ses volontés. Je n'ai pas la pensée de me moquer de +son trône par des prières arrachées aux souffrances d'un lâche et +rampant désespoir; c'est assez que je respire--pour que je puisse tout +supporter. Mon épée est tombée de cette indigne main qui eût dû mieux +répondre à la bravoure de la troupe qu'elle commandait; mon navire est +englouti dans les flots, où il est au pouvoir du pacha;--mais mon +amie,--pour elle encore ma voix pourrait monter en prière vers le ciel. +Oh! elle est tout ce qui peut me rattacher à la terre.--Ma mort va +briser un cœur qui a pour moi plus qu'une légitime tendresse, une forme +si belle--que, jusqu'à ce que j'aie vu la tienne, ô Gulnare! mes yeux +n'avaient jamais demandé s'il s'en trouvait sur la terre d'aussi belle!» + +--«Tu en aimes donc une autre!--Mais que m'importe à moi cela?--cela ne +m'importe pas,--non, sans doute, jamais cela ne m'importera. Mais +cependant--tu aimes--et--oh! j'envie ceux dont les cœurs peuvent se +reposer sur des cœurs aussi fidèles qu'eux, et qui n'ont jamais éprouvé +ce vide--cette pensée inquiète qui soupire après des visions--comme la +mienne en est tourmentée.» + +«O femme!--j'avais pensé que tu aimais celui pour lequel mon bras +t'avait sauvée d'une tombe enflammée!» + +«Moi, avoir de l'amour pour le farouche Seyd! oh!--non--non--non, +jamais. Cependant ce cœur, qui ne fait plus d'efforts pour l'aimer, +s'est efforcé autrefois de répondre à sa passion,--mais il n'a pu +réussir. Je l'ai éprouvé--et je l'éprouve encore,--l'amour ne peut +exister qu'avec la liberté. Je suis une esclave; une esclave favorite, +il est vrai, destinée à partager la splendeur de mon maître, et à +paraître la femme la plus heureuse! Souvent je suis condamnée à entendre +cette question: «M'aimes-tu?» et je brûle de répondre: «Non!» Oh! il est +dur de supporter cette tendresse, et de s'efforcer vainement de la payer +de retour; mais il est encore plus dur de supporter les répugnances du +cœur, et de cacher aux yeux de celui qui l'inspire un sentiment +différent de celui de l'amour. Il me prend une main que je ne lui donne +pas--ni ne refuse;--le pouls de cette main n'est ni plus lent--ni plus +rapide,--mais il reste calme et froid; et quand elle m'est rendue, elle +retombe comme un poids inanimé, en s'éloignant de l'homme que je n'ai +jamais aimé assez pour le haïr. Mes lèvres, après avoir reçu ses +caresses, n'en sont pas plus brûlantes, et le souvenir qu'elles me +laissent glacé tous mes sens. Oui,--si j'avais jamais éprouvé le +dévouement de la passion, j'aurais pu lui faire succéder la haine, mais +encore--je le vois partir sans que j'en éprouve de regrets,--et revenir +sans que je le désire;--et souvent, lorsqu'il est près de moi,--il est +bien loin de ma pensée. Quand la réflexion arrivera--et elle doit +arriver--je crains qu'elle m'apporte le dégoût. Je suis son +esclave;--mais en dépit de l'orgueil, le titre de sa fiancée pour moi +serait pire que l'esclavage. Oh! que cette dot de son cœur ne m'est-elle +enlevée! ou, s'il en cherchait une autre, et qu'il me laissât en +repos--hier encore--j'aurais dit en paix! Oui, si je feins maintenant +une tendresse qui ne m'est pas habituelle pour lui, +souviens-toi,--captif! souviens-toi que c'est pour briser tes chaînes; +pour te payer la vie que je te dois; pour te rendre à cette femme qui +t'est si chère, et qui partage un amour tel que je n'en connaîtrai +jamais. Adieu!--le matin commence à poindre,--je dois te quitter: il +m'en coûtera cher,--mais ne crains pas la mort d'aujourd'hui! + +15. Elle pressa ses mains enchaînées contre son cœur, baissa la tête, +puis se retira sans bruit et disparut comme un songe. Était-ce bien elle +qui était là? et Conrad est-il seul maintenant? Quelle perle précieuse +est tombée et a brillé sur ses fers? c'est une des larmes les plus +sacrées, versée sur les malheurs d'un étranger, qui s'échappe une +fois--brillante--pure, des yeux de la pitié, déjà polie par une main +divine! + +Oh! elle est trop persuasive,--trop dangereusement chère--la larme +inappréciable qui tombe des yeux de la femme! cette arme de sa faiblesse +qu'elle peut employer pour attendrir,--sauver,--subjuguer;--tout à la +fois sa lance et son bouclier. Évitez-la,--la vertu s'amollit et la +sagesse tombe dans l'erreur, pour se confier trop tendrement à cette +expression de douleur de la beauté! Qui a perdu un monde et fait fuir un +héros? la larme timide de l'œil de Cléopâtre. Cependant la faute du +tendre triumvir doit être excusée; pour une larme,--combien perdent +non-seulement la terre,--mais le ciel! livrent leurs ames à l'éternel +ennemi de l'homme, et comblent leur malheur pour épargner celui de +quelque beauté volage! + +16. Il est jour,--et sur les traits altérés de Conrad viennent jouer ses +rayons--sans lui ramener les espérances de la veille. Que deviendra-t-il +avant la nuit? peut-être un corps sans vie sur lequel les corbeaux +agiteront leurs ailes funèbres, que son œil éteint et fermé n'apercevra +point, tandis que ce soleil se couchera, et que la rosée du soir +froide,--humide--et épaisse tombera sur ses membres roidis, en +rafraîchissant la terre--et en ranimant tout dans la nature, excepté son +cadavre!-- + + + + +Chant Troisième. + + Come vedi--ancor non m'abandonna. + + (Dante.) + + +1. Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin de sa carrière, le +soleil couchant s'abaisse avec lenteur le long des collines de la Morée. +Il ne brille pas d'un éclat obscurci, comme dans les climats du Nord, +mais c'est un rayonnement sans nuage d'une flamme vivante! Le rayon +jaune qu'il jette sur l'abîme silencieux dore les vagues verdâtres, +étincelantes de ses tremblans reflets. C'est sur le vieux rocher d'Égine +et sur l'île d'Hydra que le dieu de la gaîté répand son dernier sourire. +Se complaisant sur ses propres domaines, qu'il quitte à regret, c'est là +qu'il aime à verser ses rayons, quoique ses autels n'y reçoivent plus +l'encens de ses adorateurs. Les ombres des montagnes descendent au loin +et baisent ton golfe glorieux, invincue Salamine! Leurs arcs d'azur +rencontrent les doux regards du soleil dans la vaste étendue des airs, +colorés d'une pourpre plus foncée, et des teintes plus tendres, jetées +sur leurs cimes, marquent sa course triomphante, et reproduisent les +couleurs du ciel; jusqu'à ce que, dérobé par une ombre profonde à la +terre et à l'océan, le soleil disparaisse derrière son rocher de Delphes +pour se jeter dans les bras du sommeil. + +Ce fut dans un soir pareil qu'il jeta ses rayons les plus pâles, +lorsque, Athènes! le plus sage de tes enfans le salua pour la dernière +fois. Avec quelle inquiétude les meilleurs de tes enfans attendaient son +dernier rayon d'adieu qui devait terminer le dernier jour de leur +sage[c12] condamné injustement à boire la ciguë! «Pas encore,--pas +encore--le soleil s'arrête sur la colline,--l'heure précieuse de l'adieu +dure encore; mais triste est sa lumière aux yeux agonisans, et sombres +sont les teintes des montagnes qui lui paraissaient autrefois si +chères.» Phébus sembla couvrir de voiles lugubres la contrée délicieuse +qui n'avait encore connu que son sourire; mais avant qu'il eût disparu +derrière la cime du Cithéron, la coupe fatale fut vidée,--l'esprit vital +avait fui; l'ame de celui qui dédaigna de craindre ou de fuir,--qui +vécut et mourut comme nul mortel ne peut vivre ou mourir! + +Mais regardez! depuis les hauteurs de l'Hymette jusqu'à la plaine, la +reine de la nuit impose son règne silencieux[c13]. Aucune nébuleuse +vapeur, messagère de l'orage, ne couvre sa belle face, n'entoure d'un +cercle sa forme lumineuse. Là, la blanche colonne, avec sa corniche +scintillant aux rayons de la lune qui se jouent dans ses ciselures, +reçoit ses grâcieux baisers, et, couronné de ses tremblans rayons, +l'emblème de Phébé étincelle sur le haut minaret. Les bosquets +d'oliviers dispersés au loin comme des taches sombres, là où le modeste +Céphise verse son onde épuisée; le cyprès qui jette une ombre +mélancolique près de la sainte mosquée; la brillante tourelle du gai +kiosque[c14]; triste et sombre au milieu du calme religieux, le palmier +solitaire près du temple de Thésée: tous ces objets, empreints de +diverses couleurs, arrêtent les regards,--et stupide serait celui qui +passerait sans émotion dans ces lieux. + +Plus loin la mer Égée, dont le mugissement ne se fait plus entendre, +assoupit par des caresses le courroux de son vaste sein soulevé par la +guerre des élémens, et déploie dans des teintes plus douces une immense +surface de saphir et d'or, mêlée avec les ombres de maintes îles +lointaines qui offrent un aspect menaçant--là où l'aimable océan semble +sourire[c15]. + +2. Je m'écarte de mon sujet.--Pourquoi tourné-je mes pensées vers toi, +contrée du soleil? Oh! qui peut contempler la mer qui baigne tes +rivages, et ne pas s'arrêter à ton nom, quel que soit le sujet que l'on +traite, tant il y a de magie dans tout ce qui parle de toi? Quel est +celui qui, ayant vu se coucher le soleil sur toi, ô belle Athènes! +pourrait jamais oublier la scène que tu présentes à cette heure +merveilleuse du soir? Ce n'est pas celui--dont le cœur ne connaît ni +tems ni distance, et qu'un charme magique retient dans le parage des +Cyclades! Cet hommage ne paraîtra point étranger à ses chants; l'île de +son corsaire fit autrefois partie de ton domaine:--puisse-t-elle, en +recouvrant la liberté, redevenir encore la tienne! + +3. Le soleil s'est couché;--et, plus sombre que la nuit, le cœur de +Médora défaille près du signal de feu placé sur la hauteur de la +tour.--Le troisième jour s'est écoulé:--avec lui Conrad n'arrive +pas,--n'envoie pas de message,--l'infidèle! Le vent a été beau, quoique +faible, et il ne s'est point élevé de tempête. Hier au soir le navire +d'Anselme est rentré dans la baie; et cependant les seules nouvelles +qu'il apporte, c'est qu'il n'a point rencontré Conrad! Cruelle, comme +elle l'est maintenant, bien différente serait l'histoire, si Conrad eût +attendu cette voile pour combattre. + +La brise de la nuit commence à fraîchir;--Médora a passé ce jour à épier +tout ce que l'espérance peut lui faire prendre pour un mât; elle est +assise tristement--sur la hauteur.--L'impatience l'entraîne sur le +rivage de la mer à l'heure de minuit; là elle erre désolée, sans sentir +l'écume des flots qui souvent venait jaillir sur ses vêtemens, et +l'avertissait de s'éloigner. Elle ne la voyait pas,--ne la sentait +pas,--ne pouvait quitter ce rivage; elle ne sentait pas le froid de +cette écume:--le froid seul qu'elle éprouvait était sur son cœur. Ce +retard lui occasionna une telle certitude du malheur, que la vue du +vaisseau de Conrad lui eût fait perdre également la vie ou la raison. + +Enfin arrive--un pauvre bateau tout brisé, dont l'équipage a d'abord +aperçu celle qu'il cherche. Quelques-uns d'entre ces hommes ont des +blessures sanglantes:--tous sont dans un état pitoyable.--Ils sont peu +nombreux;--à peine comprennent-ils comment ils ont pu échapper:--_c'est +là_ tout ce qu'ils savent. Silencieux, abattus, chacun d'eux paraît +attendre que la triste voix de son compagnon exprime ses doutes sur le +sort de Conrad. Ils auraient pu dire quelque chose; mais ils semblaient +craindre de confier leurs paroles à l'oreille de Médora. Elle les a +compris, et cependant elle n'a point succombé,--elle n'a pas même +tremblé--en apprenant ce malheur accablant, ce délaissement terrible. + +Sous les traits délicats et tendres de Médora se cachaient de hauts +sentimens, qui ne se manifestaient que lorsqu'ils avaient acquis toute +leur énergie. Cependant, aussi long-tems que l'espérance lui +restait,--ces sentimens s'exprimaient par de l'attendrissement,--du +désordre--et des larmes;--quand tout était perdu,--cette sensibilité ne +s'éteignait pas,--mais elle sommeillait; et de ce sommeil apparent +naissait cette énergie qui lui disait: «Puisqu'il ne te reste rien à +aimer,--il ne te reste également rien à craindre.» Cette énergie était +supérieure à la nature; elle était semblable à ce brûlant et puissant +délire qui naît de l'accès de la fièvre dévorante. + +«Vous restez silencieux,--dit-elle.--Je ne voudrais pas entendre ce que +vous pouvez me raconter;--ne parlez pas,--ne murmurez pas ce nom:--car +je sais bien tout.--Cependant je voudrais vous demander--mes lèvres se +refusent presque à le dire;--que votre réponse soit brève:--dites-moi où +il repose?» + +«Madame! nous l'ignorons,--à peine avons-nous pu sauver notre vie; mais +il y en a un d'entre nous qui soutient qu'il n'est pas mort: il l'a vu +saisir, couvert de blessures sanglantes,--mais vivant encore.» + +Elle n'en put entendre davantage: c'était en vain qu'elle s'y +efforçait;--le sang bout dans ses veines;--toutes ses pensées +s'agitent,--jusqu'à ce que, dans cette lutte opiniâtre, son ame accablée +succombe à ces paroles. Elle chancelle,--tombe, et les vagues allaient +peut-être l'arracher sans vie à un autre tombeau; mais ces hommes aux +mains rudes, bien que leurs yeux soient noyés de larmes, se sont +empressés de venir à son aide avec la promptitude que commande la pitié. +Ils versent sur cette joue pâle comme la mort la rosée de l'Océan, +relèvent Médora,--agitent l'air sur sa figure,--et la soutiennent +jusqu'à ce qu'elle revienne à la vie. Ils réveillent ses femmes, et +laissent aux mains des matrones cette forme défaillante dont l'aspect +les fait gémir de douleur. Ils s'en vont à la caverne d'Anselme pour lui +faire part de ces affligeantes nouvelles--et de leur courte victoire. + +4. Dans cette assemblée farouche retentissent des paroles hardies et +étranges; il s'élève des pensées de rançon, de guerre et de vengeance, +de tout, excepté de paix ou de fuite. L'esprit de Conrad respire encore +dans leur conseil et leur défend le désespoir. Quel que soit son +destin,--les cœurs qu'il a inspirés et commandés le sauveront vivant, ou +apaiseront son ombre irritée. Malheur à ses ennemis! il reste encore un +petit nombre de ses braves dont les actions sont audacieuses, comme +leurs cœurs sont fidèles. + +5. Le cruel Seyd est dans la chambre secrète du harem rêvant au sort de +son captif. Ses pensées sont alternativement partagées entre l'amour et +la haine, tantôt avec Gulnare, et tantôt dans la prison de Conrad. +Étendue à ses pieds, la belle esclave épie les mouvemens de son +front.--Elle voudrait adoucir les noires pensées de son ame, en jetant +sur lui les regards inquiets de son œil large et noir, qui cherche +inutilement dans les siens un retour de sympathie; il fait semblant de +_les_ tenir constamment sur les grains de son chapelet[c16], mais c'est +seulement sur les tortures de sa victime qu'il les tient fixés. + +--«Pacha! la victoire de ce jour t'appartient; elle s'est fixée sur la +crête de ton cimier:--Conrad est pris,--le reste est tombé! Le sort de +Conrad est résolu:--il doit mourir, et il a bien mérité ce +châtiment;--cependant il me paraît trop indigne de ta haine. Je pense +qu'en le délivrant un moment, pour lui parler de rançon, en exigeant +tous ses trésors, serait un moyen plus sage. La renommée vante beaucoup +ses richesses de pirate;--que mon pacha n'en est-il le maître! Pendant +ce tems, abattu,--affaibli par ce fatal combat,--surveillé,--suivi,--il +serait toujours une proie facile; mais une fois mort,--le reste de sa +troupe embarquera ses richesses et les leurs pour chercher une retraite +plus sûre.» + +«Gulnare!--si pour chaque goutte de son sang on m'offrait un diamant +aussi riche que le diadême de Stamboul; si pour chacun de ses cheveux on +faisait briller à mes yeux une mine massive d'or vierge; si tout ce que +nos contes arabes racontent ou font rêver de trésors et de richesses +était devant moi,--tous ces trésors ne pourraient racheter le pirate! +Ils ne retarderaient pas seulement son supplice d'une heure, si je ne le +savais enchaîné et en mon pouvoir; et si, dans ma soif de vengeance, je +ne méditais encore sur les tortures qui durent le plus long-tems et +tuent le plus tard possible.» + +«C'est bien,--Seyd!--Je ne cherche pas à comprimer ta rage; elle est +trop justement excitée pour souffrir la pitié: mes pensées étaient +seulement de t'assurer ses richesses.--Ainsi relâché, il n'aurait pas +été libre. Rendu incapable de te nuire, privé de la moitié de sa troupe, +il pourrait retomber entre tes mains à ton premier signal.» + +--«Il pourrait retomber en mes mains!--et je le relâcherais alors pour +un jour,--quand le misérable est déjà dans mes mains? Relâcher mon +ennemi!--à la prière de qui?--de la tienne! belle solliciteuse!--C'est +là cette vertueuse reconnaissance que t'inspire la conduite du giaour +envers toi et les autres femmes, sans doute parce qu'il t'a +épargnée,--sans s'inquiéter si sa capture était belle! Mes remerciemens +et mes éloges lui sont aussi dûs.--Maintenant écoute! j'ai un conseil à +faire entendre à ton oreille gentille: je me défie de toi, femme! et +chacune de tes paroles imprime le sceau de la vérité aux soupçons qui +m'ont été inspirés. Portée dans ses bras à travers les flammes qui +consumaient le sérail,--dis, avais-tu du regret d'être ainsi emportée +par lui? Tu n'as pas besoin de répondre;--ta confusion parle, par la +rougeur qui monte déjà à tes joues coupables. Alors, aimable dame, pense +à toi! et prends garde: ce n'est pas seulement _sa_ vie qui demande un +tel soin! Encore une parole--oui--je n'en demande pas davantage. Maudit +fut le moment où il t'emporta loin des flammes; mieux eût +valu--mais--non--alors j'aurais gémi sur toi avec la douleur d'un +amant,--maintenant c'est ton maître qui t'avertit,--femme perfide! Ne +sais-tu pas que je puis couper tes ailes volages? Ce n'est pas seulement +par des paroles que je châtie ceux qui m'outragent; prends garde à +toi:--ne pense pas que ta perfidie reste impunie!» + +Il se lève--et il s'éloigne lentement, l'air sévère, la rage dans les +regards et la menace dans ses adieux. Ah! peu en a été émue cette reine +des femmes fortes--qu'un front irrité n'a jamais effrayée, que les +menaces n'ont jamais subjuguée. Seyd ne connaissait guère ton cœur, ô +Gulnare! il ne savait pas combien l'amour avait sur lui d'empire, et de +quelle audace la persécution pouvait le rendre capable. Les soupçons du +pacha lui parurent des outrages,--car elle ne connaissait pas encore +combien étaient profondes les racines d'où naissait sa compassion.--Elle +était une esclave;--par cela seul tout captif avait des droits à son +intérêt, et ce sentiment ne différait d'un autre que de nom. Démêlant à +peine les motifs des sentimens qui l'agitent,--ne tenant nul compte de +la colère du pacha, elle voulut s'exposer à de nouveaux dangers, en +essayant encore de calmer sa haine,--jusqu'à ce que s'éleva dans son +esprit ce combat de la pensée, source des malheurs de la femme! + +6. Cependant--pleins d'anxiété--tristement longs--calmes et uniformes +s'écoulent les jours et les nuits de Conrad.--Si son ame n'avait pas su +dompter la terreur, elle n'eût pu supporter ce redoutable intervalle du +doute et de la crainte, lorsque chaque heure pouvait le condamner à un +supplice pire que la mort; lorsque chaque pas que répétait l'écho de la +porte de sa prison pouvait être celui de l'homme qui devait le conduire +où le pieu fatal l'attendait: lorsque chaque voix qui frappait son +oreille pouvait être la dernière qu'il lui était permis d'entendre: si +son ame n'avait pu dompter la terreur,--cet esprit austère et haut eût +prouvé qu'il était aussi peu disposé à mourir qu'incapable de s'en +préserver. Il était abattu,--peut-être vaincu;--cependant il supportait +en silence ce conflit de pensées plus redoutables que tout ce qu'il +avait essuyé jusqu'alors. La chaleur du combat, le fracas des tempêtes +laissent à peine une idée assez inactive pour être un tourment; mais +emprisonné et chargé de fers dans une étroite solitude, se torturer, en +proie à tous les souvenirs les plus divers; méditer sans cesse sur son +propre cœur, sur ses irréparables fautes, sur son destin futur;--se voir +dans l'impossibilité d'éviter ce dernier--et de réparer les +premières;--compter les heures qui nous poussent impérieusement à notre +fin, sans avoir un ami pour nous consoler, et redire aux autres que la +mort a été reçue par nous comme un bien; autour de nous des ennemis +toujours prêts à mentir sur notre vie passée, et à calomnier nos +derniers instans; avoir devant soi des tortures que l'ame se sent +capable de braver, quoiqu'elle doute si la chair frémissante sera assez +forte pour les supporter, et si un simple cri ne déshonorera pas les +plus beaux sentimens, et ne lui ravira pas la plus noble gloire, celle +du courage; la vie que l'on perd ici-bas, se la voir déniée en haut par +ceux qui s'arrogent le monopole des faveurs du ciel; et surtout se voir +ravir quelque chose de plus qu'un paradis douteux--le ciel de nos +espérances terrestres--celle qui est la bien-aimée de nos cœurs; telles +sont les pensées dont un captif est assiégé, et qui lui font éprouver +des angoisses qui surpassent les douleurs mortelles: ce sont ces pensées +qui assiégeaient Conrad.--Les supporte-t-il lâchement ou avec courage? +puisqu'il n'y succombe pas, il faut bien qu'il en soit ainsi! + +7. Le premier jour est passé, il n'a pas vu Gulnare;--le second--le +troisième--elle n'est pas encore revenue; mais ce que ses paroles +avaient avancé, ses charmes l'ont accompli, ou autrement il n'aurait pas +vu un autre soleil. Le quatrième s'est écoulé, et avec la nuit une +tempête est venue mêler sa puissance de terreur à celle des ténèbres. +Oh! comme Conrad prêtait avidement l'oreille aux mugissemens de l'abîme, +qui jusqu'alors n'avaient pas encore interrompu son sommeil! et son +imagination sauvage s'égare dans de plus sauvages désirs, inspirée +qu'elle est par la lutte de son propre élément! Souvent il s'était +élancé sur ces vagues ailées, et il aimait leur rudesse impétueuse qui +rendait sa course plus rapide. Et maintenant le mugissement de l'océan +qui retentit à son oreille est pour lui une voix depuis long-tems +connue, qui lui dit--hélas! que c'est vainement qu'elle est si près de +lui! + +Le vent au-dessus de lui fait entendre de lourds sifflemens; et, +doublement retentissans, les nuages qui portent le tonnerre ébranlent la +tourelle de sa prison; la foudre reluit à travers les barreaux, et +réjouit plus le cœur de Conrad que l'astre de la nuit. Il traîne sa +lourde chaîne vers ces barreaux éclairés pour y attirer le tonnerre, en +désirant _que ce péril_ ne fût pas vain. Il soulève ses bras chargés de +fers vers le ciel, en le priant de lancer dans sa pitié un de ses +carreaux enflammés pour l'anéantir: le fer qu'il porte et sa prière +impie les attirent également.--La tempête roule au loin et dédaigne de +frapper; ses voix retentissantes s'affaiblissent dans le +lointain,--elles s'éteignent.--Conrad se retrouve seul, comme si quelque +ami infidèle eût dédaigné d'écouter ses gémissemens. + +8. L'heure de minuit est passée,--et un pas léger s'approche de la porte +massive;--il s'arrête,--il s'approche de nouveau; le verrou criant et la +clef au son triste tournent légèrement: son cœur l'a devinée,--c'est la +belle Gulnare! Quels que soient ses péchés, cette femme est pour lui un +ange protecteur, et belle aussi comme l'imagination d'un ermite pourrait +la peindre. Cependant elle est changée depuis qu'elle est venue pour la +première fois dans cette prison; sa joue est plus pâle, sa démarche plus +chancelante. Elle tourne vers le prisonnier son œil noir et inquiet, et +ce regard exprime avant ses paroles ces mots: «Tu dois mourir! oui, tu +dois mourir; il ne te reste qu'une ressource, la dernière,--la pire de +toutes,--si les tortures ne la surpassaient encore.» + +«Femme! je n'en dénie aucune;--mes lèvres expriment ce qu'elles ont déjà +exprimé:--Conrad est toujours le même. Pourquoi veux-tu chercher à +sauver la vie d'un condamné, et l'arracher à la sentence qu'il a +méritée? Oui, je l'ai bien méritée--non seul ici peut-être--j'ai bien +mérité la vengeance de Seyd par de nombreuses actions coupables.» + +--«Tu me demandes pourquoi? pourquoi--oh! n'as-tu pas sauvé ma vie d'un +sort plus horrible que celui de l'esclavage? Tu me demandes +pourquoi?--le malheur t'a-t-il aveuglé sur les tendres entreprises de +l'esprit d'une femme? et dois-je te le dire? quoique mon cœur ressente +tout ce que la femme peut ressentir, sans pouvoir l'avouer--en dépit de +tes crimes--ce cœur le ressent pour toi. Il a éprouvé pour toi de la +crainte,--de la reconnaissance,--de la pitié, de la folie,--de l'amour. +Ne réplique pas, ne me conte plus ton histoire, ne me dis plus que tu en +aimes une autre--et que je t'aime en vain. Quoiqu'elle soit aussi tendre +que moi, qu'elle soit plus belle, je me précipite dans un danger qu'elle +n'oserait pas affronter. Son cœur, auquel le tien est si fidèle, est-il +digne du tien? Si je t'appartenais,--tu ne serais pas seul ici +maintenant. Épouse d'un proscrit,--elle laisse son époux errer seul sur +les vagues! Qui retient dans sa demeure une si galante dame? Mais assez +de paroles,--et sur ta tête et sur la mienne un sabre tranchant est +suspendu par un simple fil; si tu as encore du courage, et que tu +veuilles être libre, prends ce poignard, lève-toi et suis-moi!» + +«Oui,--et mes chaînes! mes pieds, parés de ces ornemens, traverseront +avec grâce les gardes endormis! Tu l'as oublié,--est-ce là un +accoutrement pour fuir? ou est-il plus propre que tout autre au combat?» + +«Défiant corsaire! j'ai gagné la garde, toujours prête à se révolter et +avide d'or. Une seule de mes paroles fera tomber tes chaînes; sans un +pareil secours comment pourrais-je rester ici? Depuis que nous nous +sommes rencontrés, j'ai mis le tems à profit; et si je me suis rendue +coupable, c'est toi qui a causé mon crime. Un crime!--ce n'est pas être +criminelle que de punir ceux de Seyd. Ce tyran détesté, Conrad,--il doit +mourir! Je te vois frémir;--mon ame est bien changée:--elle a été +outragée,--méprisée,--avilie;--elle sera vengée.--Accusée d'une trahison +que jusqu'ici mon cœur avait dédaignée,--trop fidèle, quoique enchaînée +dans une servitude trop amère; oui, tu souris!--mais il avait peu de +motifs de se plaindre: je n'étais pas alors perfide,--et toi, tu ne +m'étais pas encore si cher. Mais Seyd l'a soutenu;--et les jaloux, ces +tyrans qui, en nous tourmentant, nous portent à les trahir, méritent +bien le sort que leurs lèvres toujours maussades prédisent. Je ne l'ai +jamais aimé;--il m'acheta--quelque peu cher--puisqu'avec moi se trouvait +un cœur qu'il n'avait pu acheter. Je fus une esclave docile; il a dit +que, pour sa récompense, j'aurais fui volontiers avec toi. C'était faux, +tu le sais;--mais que de tels augures se repentent de leurs prévisions! +leurs paroles sont des outrages qui rendent leurs prévisions véritables. +Ce n'était pas à ma prière qu'il suspendait ta mort; cette grâce +éphémère n'était que pour lui donner le tems de préparer de nouveaux +supplices pour te torturer, et pour augmenter mon désespoir. Il a aussi +menacé ma vie; mais sa folie amoureuse[loc16] me réserve encore pour les +caprices de sa seigneurie. Quand il sera plus rassasié de ces charmes +qui se flétrissent et de moi, alors s'ouvrira le sac,--et la mer roule +près de ces lieux! Quoi! suis-je donc destinée à lui servir dans ses +caprices, comme un jouet d'enfant que l'on rejette dès qu'il a perdu ses +dorures? Je t'ai vu,--je t'ai aimé,--je te dois tout;--je voudrais te +sauver, quand ce ne serait que pour te prouver combien une esclave est +reconnaissante. Mais quand même le pacha n'aurait pas ainsi menacé ma +vie et mon honneur (et il tient bien ses sermens prononcés dans des +momens de colère), je t'aurais encore sauvé;--mais lui eût été épargné. +Maintenant je suis toute à toi--à tout préparée. Tu ne m'aimes pas,--tu +ne me connais pas,--ou, si tu me connais, c'est de la manière la plus +défavorable. Hélas! cet amour--ou cette haine m'est pour la première +fois connue.--Oh! que ne peux-tu éprouver ma constance, tu ne me +repousserais pas; tu ne refuserais pas l'amour ardent dont brûle un cœur +oriental. Il est maintenant le phare de ton salut,--maintenant il te +montre dans le port la proue d'un Maïnote; mais dans une chambre par où +nos pas doivent nous conduire, dort-il ne doit pas se réveiller--le +barbare tyran Seyd!» + +[Note loc16: _His dotage_.] + +«Gulnare!--Gulnare!--je n'avais jamais, jusqu'à ce moment, senti si +fortement mon abjecte fortune, ma renommée flétrie si humiliée. Seyd est +mon ennemi; il eût balayé ma troupe de la terre, avec un bras +impitoyable, mais frappant à découvert. C'est pourquoi je suis venu ici, +sur mon vaisseau de guerre, pour émousser le cimeterre par le cimeterre; +telle est mon arme,--et non le secret poignard:--qui épargne la vie et +l'honneur d'une femme, épargne aussi celle d'un ennemi qui dort. C'est +avec joie que je te sauvai, ô femme; ce n'était pas pour cela:--ne me +laisse pas penser que tu n'étais pas digne de ma pitié. Maintenant, +adieu donc!--que plus de paix soit réservé à ton cœur! La nuit +s'écoule:--c'est la dernière de mon repos terrestre!» + +«Repose! repose! au soleil levant commenceront tes souffrances +nerveuses, et tes membres se tordront sur le pieu qui t'attend. J'ai +entendu donner les ordres,--j'ai vu--mais je ne le verrai plus.--Si tu +veux périr, je périrai avec toi. Ma vie,--mon amour,--ma haine,--tout ce +que je possède ici-bas dépend de cette résolution, corsaire! Mais il n'y +a que cette tentative! sans elle la fuite serait inutile.--Comment! les +poursuites assurées de Seyd, mes injures non vengées, ma jeunesse +déshonorée,--les longues, longues années consumées dans les regrets--un +seul coup nous délivre de toutes nos craintes à venir. Mais puisque la +dague convient moins à ton bras que l'épée, j'essaierai la fermeté d'une +main de femme. Les gardes sont gagnés;--encore un moment, et tout sera +consommé.--Corsaire! nous nous rencontrerons en lieu sûr, ou nous ne +nous rencontrerons plus. Si ma faible main faillit, le nuage du matin +roulera sur ton échafaud et sur mon linceul.» + +9. Elle se détourna et disparut avant que Conrad eût pu lui répondre, +mais il la suit long-tems d'un œil inquiet; et recueillant, comme il +faut, les anneaux des chaînes qui le pressent, pour diminuer leur +longueur ainsi que le bruit de sa marche, il suit Gulnare, autant que le +lui permettent ses membres enchaînés, car les verroux ne retiennent plus +ses pas. Elle était noire et sinueuse la marche qu'il devait suivre, et +il ne savait pas où ce passage conduisait. Il n'y avait là ni lampes ni +gardes. Il aperçoit bientôt une sombre lueur:--cherchera-t-il ou +évitera-t-il une clarté si indistincte et si faible? Le hasard guide ses +pas,--une fraîcheur soudaine semble frapper son front, comme si c'était +l'air du matin.--Il a atteint une galerie découverte;--à ses regards +brille la dernière étoile de la nuit dans un ciel qui s'éclaircit. +Cependant à peine Conrad y fait-il attention. Une autre lumière, partie +d'une chambre solitaire, frappe sa vue. Il se dirige de ce côté. Une +porte entr'ouverte lui a laissé voir cette clarté dans l'intérieur, mais +rien de plus. Une figure se présente d'un pas précipité; elle +s'arrête,--se détourne,--s'arrête encore,--c'est elle enfin! Point de +poignard dans sa main,--aucun indice de crime.--«Grâces soient rendues à +ce cœur tendre,--elle n'a pu le tuer!» Il la regarde de nouveau; ses +regards sauvages et égarés semblent reculer de frayeur à la vue du jour. +Elle s'arrête,--rejette en arrière ses longues tresses de cheveux noirs +qui voilaient presque tout son visage et son beau sein: on dirait que sa +tête mal assurée sort d'un état de doute ou de terreur. Ils se +rencontrent;--sur le front de Gulnare,--inconnue par elle--oubliée--sa +main précipitée a laissé--une tache légère.--Conrad en observe la +couleur et devine--Oh! léger mais certain est le gage du crime:--c'est +du sang! + +10. Conrad avait vu des combats;--il s'était nourri, dans la solitude de +son cachot, des tortures qui apparaissent d'avance au coupable condamné; +il avait été séduit,--châtié,--et la chaîne emprisonnait encore ses bras +qui pouvaient la porter à jamais: mais les combats,--la captivité,--le +remords,--tout ce qu'il a éprouvé de plus terrible,--ne l'ont jamais +fait frissonner,--n'ont jamais fait frémir le sang dans ses veines comme +cette tache de pourpre qui le glace d'horreur. Cette goutte de sang, +cette légère mais criminelle tache a fait disparaître tous les charmes +de cette beauté! Le sang qu'il a vu,--il aurait pu le voir couler sans +émotion;--mais alors c'eût été dans le combat, ou versé par une main +d'homme! + +11. «C'en est fait!--il allait se réveiller,--mais c'en est fait. +Corsaire! il n'est plus:--tu me coûtes bien cher. Toute parole serait +vaine en ce moment,--fuyons,--fuyons! Notre barque nous attend, il est +déjà presque jour. Le petit nombre de gardes que j'ai séduits me sont +maintenant tout dévoués, et ces hommes viendront rejoindre ce qui survit +de ta troupe. Bientôt ma voix saura justifier mon bras, quand notre +voile nous emportera loin de ce rivage détesté.» + +12. Elle frappa des mains,--et à travers la galerie accourent, équipés +et armés pour le combat, ses serviteurs--Grecs ou Maures. Ils s'arrêtent +silencieux, mais empressés; les chaînes de Conrad tombent. Encore une +fois ses membres sont libres comme le vent des montagnes! mais sur son +cœur pèse une telle tristesse qu'il semble que le poids des fers +l'accable maintenant. Aucunes paroles ne sont prononcées;--au signal de +Gulnare, une porte qui s'ouvre révèle une secrète issue qui conduit au +rivage. La cité est laissée en arrière;--ils se hâtent, ils atteignent +les vagues joyeuses qui bondissent sur le sable jaune. Et Conrad, se +laissant guider par Gulnare, suit ses volontés, ne s'inquiétant pas s'il +est sauvé ou trahi. La résistance était aussi inutile que si Seyd eût +encore vécu, pour se rassasier de la vue du supplice que sa vengeance +avait ordonné. + +13. Ils sont embarqués, la voile est déployée, la brise légère +souffle;--que la mémoire de Conrad a d'objets à passer en revue! Il +tombe absorbé dans la contemplation, jusqu'au cap où il avait la +dernière fois jeté l'ancre, et qui élève dans les airs sa forme +gigantesque. Ah!--depuis cette fatale nuit, quoique courts aient été les +instans, il avait balayé un siècle de terreur, de peines et de crimes. +Au moment où l'ombre immense du rocher passa noire sur le mât du navire, +Conrad voila son visage, et éprouva dans cet instant une douleur amère. +Il se rappela tout,--Gonsalve et ses compagnons, son triomphe éphémère +et sa cruelle défaite; il pense aussi à elle, à son amie délaissée: il +se retourna et vit--Gulnare, l'homicide! + +14. Elle observait sa contenance et les mouvemens de ses traits. Bientôt +elle ne put supporter cet aspect glacé, cette contenance froide qui la +repoussait; et cette sombre férocité qui était étrangère à ses regards +s'éteignit dans des larmes trop tardives. Elle s'agenouilla devant +Conrad et pressa sa main:--«Tu devrais encore me pardonner, quand Allah +lui-même m'accablerait de son courroux; sans cet attentat ténébreux, que +devenais-tu? Accable-moi de tes reproches;--mais non cependant--oh! +épargne-moi _maintenant_! Je ne suis pas ce que je te parais +être;--cette nuit terrible a égaré ma raison: ne te révolte pas contre +moi! Si je n'avais jamais aimé,--quoique moins criminelle, tu n'aurais +pas vécu--pour me haïr,--quand même tu l'aurais voulu.» + +15. Elle s'est trompée sur les pensées de Conrad, ces pensées l'accusent +plutôt qu'elle; il se croit la cause, quoique involontaire, de ses +misères. Mais muettes, profondes, sombres et inexprimées, ces pensées +dévorent silencieusement son cœur. Cependant le vent est favorable, les +flots ne sont point soulevés, les vagues bleues se jouent devant la +proue du navire. Mais sur la ligne lointaine de l'horizon apparaît un +point noir--un mât--une voile--un vaisseau armé! Les hommes de quart sur +le tillac signalent leur petite barque, et une ample voile que le vent +arrondit dans les airs rend sa course plus rapide. Il s'approche avec +majesté, se presse sur sa proue, et ses flancs présentent un aspect +formidable. Une lueur subite est aperçue,--un boulet dépasse la barque +et glisse en sifflant sous les flots. Le pénétrant Conrad sort +tout-à-coup de sa rêverie silencieuse; une joie depuis bien long-tems +éteinte brille dans ses regards: «C'est mon pavillon--mon pavillon +rouge! Allons--allons--je ne suis pas encore abandonné de tout sur +l'Océan!» Les pirates reconnaissent le signal, ils répondent au salut; +ils mettent la chaloupe en mer, et les voiles sont baissées. «C'est +Conrad! c'est Conrad!» Le commandement ne peut réprimer les transports +et les acclamations qui s'élèvent du tillac! C'est avec une vive +allégresse et un sentiment d'orgueil qu'ils le voient monter de nouveau +sur son vaisseau. Un sourire s'épanouit sur chacun de ces rudes visages; +ils peuvent à peine s'empêcher de presser leur chef dans leurs francs +embrassemens. Lui, oubliant à demi ses dangers et sa défaite, répond à +leur accueil comme un chef doit y répondre, serre avec un mouvement +cordial la main d'Anselme, et il sent qu'il peut encore vaincre et +commander! + +16. Ces premiers momens de joie passés, les sentimens qui débordent les +corsaires sont des regrets de ramener leur chef sans avoir frappé un +seul coup. Ils avaient mis à la voile, préparés pour la +vengeance;--s'ils avaient su que c'était la main d'une femme qui avait +délivré leur chef et leur avait enlevé cette gloire,--moins scrupuleux +que l'orgueilleux Conrad, ils l'auraient nommée leur reine. Par maint +sourire interrogatif, et par une surprise d'admiration, ils se +communiquent tout bas leurs pensées en regardant Gulnare. Mais elle, +tantôt au-dessus,--tantôt au-dessous de son sexe; elle, que le sang n'a +point épouvantée, est troublée par leurs regards. Elle tourne vers +Conrad un regard faible et suppliant, baisse son voile, et se tient +silencieuse à ses côtés. Ses bras sont doucement croisés sur ce cœur +qui--Conrad sauvé--a résigné le reste au destin. Quoique quelque chose +de pire que la frénésie puisse remplir ce cœur, extrême en amour comme +en haine, en bien comme en mal, le dernier des crimes l'a laissée encore +femme après son exécution! + +17. Conrad l'a remarquée, et il a éprouvé--ah! pouvait-il moins? il a +éprouvé de l'horreur pour cette action,--mais de la pitié pour sa +position cruelle. Ce qu'elle a fait, des torrens de larmes ne pourront +jamais l'effacer, et le ciel la punira au jour de sa colère. Mais--ce +qu'elle a fait, il le sait: quel que soit son crime, c'est pour lui que +le poignard a frappé, que le sang a été versé; et il est libre!--et pour +lui elle a donné tout ce qu'elle possédait sur la terre, et plus que +tout dans le ciel! Alors il se tourne vers cette esclave aux yeux noirs +qui baisse les yeux vers la terre en rencontrant son regard. Elle lui +paraît changée et humiliée,--faible et timide; mais variant souvent la +couleur de ses joues jusqu'aux teintes les plus profondes de la +pâleur,--tout ce qui en reste rouge est cette tache terrible qui a +rejailli sur elle de la blessure faite par le poignard! Conrad prend sa +main;--elle a frémi:--il est maintenant trop tard.--Cette main si douce +au toucher de l'amour,--si puissante dans les inspirations de la haine, +Conrad a serré cette main; elle a frémi,--et la sienne a perdu sa +fermeté, et sa voix est altérée. «Gulnare!»--mais elle ne répond +rien.--«Chère Gulnare!» Elle a levé les yeux:--c'est sa seule +réponse;--elle se précipite dans ses bras. S'il l'avait repoussée de cet +asile de repos, son cœur eût été au-dessus ou au-dessous d'un cœur +mortel; mais--bien ou mal--il ne la repoussa point de ses bras. +Peut-être, sans les murmures de sa conscience, sa dernière vertu alors +serait allée rejoindre les autres. Cependant Médora elle-même aurait pu +pardonner ce baiser qui ne demandait rien de plus d'une femme si belle; +le premier et le dernier que la fragilité humaine déroba à la +constance--sur des lèvres où l'amour avait exhalé tout son souffle; sur +des lèvres--dont les soupirs interrompus répandaient un parfum semblable +à celui que ce dieu venait de rafraîchir par l'agitation de son aile! + +18. Ils atteignent, à l'heure du crépuscule, leur île solitaire. Les +rochers semblent leur sourire; le port retentit de murmures joyeux; les +signaux brillent en tournant sur les hauteurs; les chaloupes plongent +dans la baie tranquille, et les joyeux dauphins les poussent à travers +l'écume; le cri aigu de l'oiseau de mer les salue lui-même de sa voix +discordante. Près de chaque lampe qui brille à travers les fenêtres de +leurs demeures, leur imagination se peint les amis qui en entretiennent +la clarté. Oh! qui peut sanctifier les joies du foyer comme l'aimable +rayon de l'espérance qui sourit du sein des vagues soulevées de l'Océan? + +19. Les feux sont allumés sur la montagne et parmi les bosquets de +l'île; Conrad cherche au milieu d'eux la tour de Médora. Il regarde en +vain;--c'est étrange:--tous font la même remarque de surprise; au milieu +de tant de signaux, cette tour est seule dans l'obscurité. C'est +étrange;--autrefois son phare de salut n'avait jamais manqué. Maintenant +il n'est peut-être pas éteint, mais seulement voilé. Conrad descend avec +la première barque qui se porté au rivage, et contemple avec impatience +la lenteur des rames. Oh! que n'a-t-il des ailes plus rapides que celles +du faucon, pour le porter comme une flèche sur la cime de la montagne! +Au premier repos que prennent les rameurs, il n'attend pas,--ne perd pas +de tems à considérer;--il se jette dans les flots, lutte contre les +vagues, traverse la baie, et monte par le sentier familier à sa vue. + +Il parvient à la porte de sa tour,--s'arrête un instant.--Aucun bruit ne +s'échappe de l'intérieur; et la nuit sombre régnait autour de lui. Il +frappe avec force,--aucune démarche, aucune réponse ne lui présage que +quelqu'un l'a entendu ou l'a cru dans le voisinage. Il frappe +encore,--mais faiblement,--car sa tremblante main se refusait de venir +au secours de son cœur troublé. La porte s'ouvre;--c'est un visage bien +connu,--mais ce n'est pas la forme qu'il est impatient de serrer dans +ses bras. On ne lui dit rien,--deux fois ses lèvres ont essayé de parler +sans pouvoir exprimer ce qu'il désire de savoir. Il saisit le +flambeau:--sa clarté va lui donner une réponse à tout;--cette lampe +s'échappe de sa main, et s'éteint dans sa chute. Il ne voudrait pas +attendre qu'elle soit rallumée; il lui en coûterait encore plus +d'attendre la clarté du jour. Mais, vacillant à travers le sombre +corridor, un autre flambeau jette des lueurs par intervalle. Conrad se +précipite dans l'appartement,--ses yeux contemplent tout ce que son cœur +ne pouvait croire,--bien qu'il l'eût pressenti! + +20. Il ne s'est point détourné,--ne parle point,--ne défaille point;--il +a fixé ses regards sur elle, et contemple une forme qui n'a plus de vie. +Il la contemple:--qu'il faut de tems, en dépit de la douleur, pour se +persuader, et oser s'avouer que nous contemplons en vain un objet chéri +qui n'est plus! Médora avait été si belle et si calme dans sa vie que la +mort se présentait chez elle sous un aspect plus doux; et les fleurs +glacées [c17] que sa main plus glacée tenait encore étaient pressées +doucement, comme si elle les eût serrées à peine, ou qu'elle eût feint +de dormir, et qu'elle se fût moquée des larmes répandues déjà sur elle. +De longues veines bleues se dessinaient sur ses paupières blanches comme +la neige, qui voilaient--des pensées disparues de ces yeux autrefois +pleins de vie.--Oh! c'est surtout sur les yeux que la mort exerce sa +puissance, et bannit l'ame de son trône de lumière! Ils se sont +affaissés et ternis ces cercles bleus dans cette longue et dernière +éclipse de la vie; mais la mort a épargné, pour un instant, la fraîcheur +des lèvres de Médora:--elles semblent avoir oublié de sourire, et désiré +du repos--seulement pour un instant. Mais le blanc linceul, et chaque +tresse tombante de ses cheveux longs,--beaux--mais dispersés dans un +dernier abandon privé de vie, et qui naguère, jouets du vent d'été, +s'échappaient des guirlandes qui s'efforçaient de les retenir dans leur +couronne; ces cheveux--et sa joue pâle et pure réclament le froid de la +tombe.--Elle n'est plus rien;--pourquoi Conrad est-il encore auprès +d'elle? + +21. Il n'a fait aucune question;--toutes celles qu'il aurait pu faire +avaient été résolues par le premier regard qu'il avait jeté sur ce front +calme--et froid comme le marbre. C'était assez pour lui,--elle était +morte,--que lui importait comment? L'amour de la jeunesse, l'espérance +de meilleures années, là source des désirs les plus doux, des craintes +les plus tendres; le seul être vivant qu'il n'ait pu haïr; tout lui +était ravi,--et il avait mérité ce destin, mais il n'en sent pas moins +toute l'amertume.--L'homme de bien se tourne, pour obtenir un terme à +ses douleurs, vers ces régions d'où le crime est à jamais repoussé; +l'homme orgueilleux--le méchant--qui ont fixé leurs joies ici-bas, et +trouvent la terre suffisante pour leurs douleurs, perdent tout en +perdant ce qui les attache à cette terre--peu de chose peut-être.--Mais +qui abandonne avec résignation tout ce qui faisait son bonheur? Beaucoup +de regards stoïques et d'aspects sévères masquent des cœurs où le +chagrin a laisse peu de choses à connaître; et de nombreuses et tristes +pensées demeurent cachées, mais non perdues dans les sourires de ceux +auxquels ils conviennent d'autant moins qu'ils les prodiguent davantage. + +22. Ceux qui l'éprouvent le plus vivement sont ceux qui expriment le +plus mal ce désordre d'un cœur souffrant, où mille pensées se soulèvent +pour se concentrer dans une seule, et qui cherchent dans toutes le +refuge qu'ils ne trouvent dans aucune. Nulles paroles ne suffisent pour +peindre les émotions intimes de l'ame, car la vérité refuse toute +éloquence au malheur. L'épuisement pèse de tout son poids sur l'ame +abattue de Conrad, et la stupeur l'a presque rendu immobile. Il est +maintenant si faible:--que l'attendrissement de sa mère remplit ces yeux +farouches, qui pleurent comme ceux d'un enfant. C'était seulement la +faiblesse de son cerveau qui annonçait une douleur irréparable. Personne +ne vit les larmes qui tombaient de ses yeux;--peut-être, devant des +témoins, cette inutile effusion de la douleur ne se fût point prononcée. +Ces larmes n'ont pas long-tems coulé;--il les essuie avant de +s'éloigner, le cœur abandonné de tout,--sans +espérance,--brisé,--inconsolable! Le soleil paraît sur l'horizon,--mais +le jour de Conrad est sombre; la nuit survient: ses ténèbres ne le +quitteront plus. Il n'y a pas de ténèbres plus noires que le nuage de +l'ame, aux yeux fatigués du malheur:--c'est le plus aveugle des +aveuglemens! Celui qui l'éprouve ne peut--n'ose voir;--mais il se tourne +du côté de l'ombre la plus épaisse,--et ne veut pas souffrir un guide! + +23. Le cœur de Conrad était formé pour la douceur,--mais il fut emporté +violemment dans l'inconduite. Trahi de trop bonne heure, et trompé trop +long-tems, ses sentimens les plus purs,--comme les gouttes d'eau qui +tombent et se durcissent dans la grotte, s'étaient durcis de même, moins +clairs peut-être que les stalactites, après avoir passé par les filtres +terrestres, mais enfin écoulés, glacés et pétrifiés. Cependant les +tempêtes sont arrivées, et la foudre a brisé le rocher de glace; si son +cœur est semblable, il s'est brisé sous le choc de la foudre. + +Là croît une fleur à l'abri de cet âpre rocher; quoique noire ait été +son ombre,--il l'avait protégée,--il l'avait sauvée jusqu'à ce jour. Le +tonnerre est venu,--ses traits les ont frappés tous deux; la solidité du +granit et la jeunesse de la fleur. Cette aimable plante n'a pas laissé +une feuille pour dire son histoire; mais elles se sont dispersées et +flétries où elles sont tombées, et de son froid protecteur il ne reste +que des fragmens entassés, mais en éclats, sur une plage stérile! + +24. C'est le matin;--peu des compagnons de Conrad osent se hasarder à +troubler sa solitude. Anselme cherche enfin à pénétrer dans sa tour; il +n'y était plus:--on ne l'a pas vu le long du rivage de la mer. Avant la +nuit, toute l'île alarmée a été parcourue dans tous les sens. Le matin +suivant--d'autres recherches commencent, et son nom retentit jusqu'à +fatiguer les échos. Mont,--grottes,--cavernes,--vallées,--tout est +exploré en vain. On trouve sur le rivage la chaîne brisée d'une barque. +L'espérance renaît dans les cœurs;--les pirates se mettent à sa trace +sur la mer. Tout est inutile;--les jours roulent sur les jours qui ne +sont plus, et Conrad ne revient pas:--il ne reviendra plus depuis ce +jour. Aucun vestige, aucunes nouvelles de son sort n'indiquent où il +supporte ses douleurs, ou bien où il a succombé à son désespoir! + +Long-tems ses compagnons pleurèrent celui que nul être qu'eux ne pouvait +pleurer; et beau fut le monument qu'ils élevèrent à son amie. Pour lui, +aucune pierre monumentale ne fut élevée pour rappeler sa mort douteuse +et des actions trop vaguement connues. Il laissa un nom de corsaire aux +tems à venir, lié à une vertu, et associé à un millier de crimes[c18]. + +FIN DU CORSAIRE. + + + + +NOTES +DU CORSAIRE. + +Le tems, dans ce poème, pourra paraître trop court pour les événemens; +mais toutes les îles de la mer Égée sont à peu d'heures de navigation du +continent, et le lecteur voudra bien être assez bon pour prendre _le +vent_ comme je l'ai souvent trouvé. + + +NOTE 1. + +_Roland furieux_, chant X. + +NOTE 2. + +Dans la nuit, particulièrement sous les latitudes chaudes, chaque coup +de rame, chaque mouvement des chaloupes ou des vaisseaux est suivi par +un éclat léger de lumière qui se détache de l'eau comme une feuille +lumineuse. + +NOTE 3. + +Café. + +NOTE 4. + +Pipe, en turc. + +NOTE 5. + +Jeunes danseuses. + +NOTE 6. + +On a objecté que l'entrée déguisée de Conrad comme espion est hors de la +nature.--Il en est peut-être ainsi.--Je trouve quelque chose dans +l'histoire qui ne lui est pas contraire. + +«Désireux de connaître par ses propres yeux la situation des Vandales, +Majorien se hasarda, après avoir dissimulé la couleur de ses cheveux, de +visiter Carthage sous le nom de son ambassadeur; et Genséric fut par la +suite bien mortifié par cette découverte qu'il fit d'avoir entretenu et +renvoyé l'empereur des Romains. Une pareille anecdote peut être rejetée +comme une fiction invraisemblable; mais c'est une fiction qui n'aurait +pu être imaginée que dans la vie d'un héros.» + +(GIBBON, _Décadence et Chute_, vol. VI.) + +Que le caractère de Conrad n'en soit pas moins hors nature, je tâcherai +de prouver le contraire par quelques coïncidences historiques que j'ai +rencontrées depuis que j'ai écrit _le Corsaire_. + +«Eccelin, prisonnier, dit Rolandini, s'enfermait dans un silence +menaçant; il fixait sur la terre son visage féroce, et ne donnait point +d'essor à sa profonde indignation.--De toutes parts, cependant, les +soldats et les peuples accouraient; ils voulaient voir cet homme, jadis +si puissant, et la joie éclatait de toutes parts. + +«Eccelin était d'une petite taille; mais tout l'aspect de sa personne, +tous ses mouvemens indiquaient un soldat.--Son langage était amer, son +déportement superbe;--et, par son seul regard, il faisait trembler les +plus hardis.» + +(SISMONDI, tome III, page 219-220.) + +«_Gizericus_ (Genséric, roi des Vandales, le conquérant de Carthage et +de Rome), _statura mediocris, et equi casu claudicans, animo profundus, +sermone rarus, luxuriœ contemptor_, _irâ turbidus, habendi cupidus, ad +sollicitandas gentes providentissimus_, etc., etc.» + +(JORNANDES, _de Rebus Geticis_, c. 33.) + +Je demande pardon d'avoir cité ces ténébreuses réalités pour donner de +la contenance à mon _Giaour_ et à mon _Corsaire_. + +NOTE 7. + +Les derviches sont dans des couvens et de différens ordres comme les +moines. + +NOTE 8. + +Satan. + +NOTE 9. + +C'est un effet habituel et non pas nouveau de la colère des Musulmans. +(Voyez les _Mémoires du prince Eugène_, p. 24.) «Le séraskier reçut une +blessure à la cuisse; il arracha sa barbe par la racine, parce qu'il se +trouvait forcé de quitter le champ de bataille.» + +NOTE 10. + +Gulnare, nom de femme; il signifie littéralement _la fleur du +grenadier_. + +NOTE 11. + +On peut citer, par exemple, sir Thomas Morus sur l'échafaud, et Anne de +Boylen qui, dans la Tour, sa prison, en passant la main sur son cou, +remarqua que «il était trop délicat pour causer beaucoup de peine à +l'exécuteur.» Pendant une partie de la révolution française, il était +venu de mode de laisser quelques bons _mots_ comme un legs; et la +quantité des derniers bons mots facétieux des victimes, prononcés durant +cette période, pourrait former un volume assez considérable de facéties +mélancoliques. + +NOTE 12. + +Socrate but la ciguë peu de tems avant le coucher du soleil (l'heure des +exécutions) quoique ses disciples le priassent d'attendre la disparition +totale de cet astre. + +NOTE 13. + +Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans notre propre +climat; les jours en hiver sont plus longs, mais plus courts en été. + +NOTE 14. + +Le _kiosque_ est une maison d'été turque. Le palmier est hors des murs +actuels d'Athènes, non loin du temple de Thésée, dont un mur seul le +sépare. L'eau du Céphise est réellement bien rare, et l'Ilissus n'en a +pas du tout. + +NOTE 15. + +Les vers précédens, jusqu'à la section 2, avaient peut-être peu de chose +à faire ici, car ils font partie d'un poème non publié (quoique +imprimé[n6]); mais ils furent écrits sur les lieux, au printems de 1811, +et--j'ai peine à savoir pourquoi--le lecteur devra m'excuser, s'il le +peut, de leur nouvelle apparition dans ce poème. + +[Note n6: _La Malédiction de Minerve_.] + +NOTE 16. + +Le _comboloïo_ ou rosaire turc; les grains en sont au nombre de +quatre-vingt-dix-neuf. + +NOTE 17. + +Dans le Levant, c'est la coutume de jeter des fleurs sur le corps des +morts, et de placer un bouquet dans la main des jeunes personnes. + +NOTE 18. + +Que le point d'honneur qui est représenté par un exemple du caractère de +Conrad n'a pas été porté au-delà des bornes de la probabilité, c'est une +proposition qui peut être confirmée par l'anecdote suivante d'un +flibustier, confrère du pirate, dans la présente année 1814. + +Nos lecteurs ont tous connaissance de l'entreprise dirigée contre les +pirates de Barrataria; mais peu d'entre eux, nous le pensons, ont été +instruits de la situation, de l'histoire, ou de la nature de +l'établissement. Pour l'instruction de ceux qui n'en ont pas +connaissance, nous avons reçu d'un ami la relation intéressante qui +suit, des principaux faits dont il a une connaissance personnelle, et +qui ne peut manquer d'intéresser quelques-uns de nos lecteurs. + +«Barrataria est une baie ou un bras étroit du golfe de Mexico; il +traverse une riche, mais très-plate contrée, jusqu'à ce qu'il atteigne à +un mille de distance le fleuve Mississipi, quinze milles au-dessous de +la Nouvelle-Orléans. La baie a des branches innombrables, dans +lesquelles on peut se placer en toute sécurité et échapper à toutes les +recherches. Elle communique avec trois lacs situés au sud-ouest, et ces +trois lacs avec un autre du même nom, contigu à la mer, où il se trouve +une île formée par les deux bras de ce lac et par l'Océan. Les côtés Est +et Ouest de cette île furent fortifiés, l'année 1811, par une bande de +pirates, sous le commandement d'un certain monsieur La Fitte. La plus +grande majorité de ces pirates sont de cette classe de population de la +Louisiane qui avait fui de l'île Saint-Domingue, lors des troubles qui y +survinrent, et qui trouva un asile dans l'île de Cuba. Ce fut lorsque la +dernière guerre entre la France et l'Espagne commença qu'ils furent +obligés d'abandonner cette île, dans le délai de peu de jours. Sans +cérémonie, ils entrèrent dans les États-Unis, et la plupart dans la +Louisiane, avec tous les nègres qu'ils possédaient à Cuba. Il leur fut +notifié, par le gouverneur de cet état, l'article de la constitution qui +défend l'importation des esclaves; mais, en même tems, ils reçurent +l'assurance du gouverneur qu'il obtiendrait pour eux, s'il était +possible, l'approbation du congrès pour conserver cette propriété. + +L'île de Barrataria est située à peu près à 29° 15' de latitude, et 92° +30' de longitude. Elle est aussi remarquable pour son air sain que pour +l'abondance des poissons qui peuplent ses parages. Le chef de cette +horde, comme Charles de Moor, avait quelques vertus mêlées à des vices +nombreux. Dans l'année 1813, ce parti, par ses attentats et son audace, +avait fixé l'attention du gouverneur de la Louisiane; et pour détruire +cet établissement, il pensa qu'il était convenable de le frapper par la +tête. Il offrit en conséquence une récompense de 500 dollars à celui qui +lui apporterait la tête de monsieur La Fitte, qui était bien connu des +habitans de la côte de la Nouvelle-Orléans, par les relations immédiates +qu'il eut avec eux comme ayant exercé autrefois dans leur ville, avec +grande réputation, l'art de l'escrime qu'il avait appris dans l'armée de +Buonaparte, où il avait servi comme capitaine. La récompense qui avait +été offerte pour la tête de La Fitte fut en retour offerte par celui-ci +pour celle du gouverneur, mais portée à 15,000 dollars. Le gouverneur +fit marcher une compagnie de soldats sur l'île de La Fitte, avec ordre +de brûler et de saccager tout l'établissement, et d'en emmener à la +Nouvelle-Orléans tous les bandits. Cette compagnie, sous le commandement +d'un homme qui avait été l'ami intime du hardi capitaine, s'approcha +très-près des fortifications de l'île avant d'avoir vu un homme ou +entendu un bruit, lorsque toutà-coup il entendit un coup de sifflet, +semblable à celui d'un contre-maître. Alors il se trouva lui-même +enveloppé par une troupe d'hommes armés, qui s'étaient précipités des +secrètes avenues qui conduisaient à la baie. Ce fut ici que ce moderne +Charles de Moor se distingua par quelques nobles traits; car +non-seulement il ne se borna pas à épargner la vie de celui qui était +venu attaquer son île pour lui faire perdre la sienne et celle de tout +ce qui lui était cher, mais encore il lui offrit de quoi procurer à cet +honnête soldat une existence aisée pour le reste de ses jours, ce que +celui-ci refusa avec indignation. Alors, avec la permission de son +vainqueur, il s'en retourna à la Nouvelle-Orléans. Cette circonstance et +quelques autres événemens semblables prouvèrent que la bande des pirates +ne pouvait être prise par terre. Nos forces navales ayant toujours été +faibles dans ces parages, des expéditions pour la destruction de cet +illicite établissement ne pouvaient être attendues d'elles jusqu'à ce +qu'elles eussent reçu des renforts; car un officier de l'armée navale, +avec un plus grand nombre de chaloupes de guerre dans cette station, fut +forcé de se retirer devant les forces supérieures de La Fitte. Aussitôt +qu'une augmentation de l'armée navale permit une attaque, elle fut +faite: la ruine totale des bandits en a été le résultat; et aujourd'hui +que ce point presque invulnérable, et la clef de la Nouvelle-Orléans, se +trouve purgé d'ennemis, il est à espérer que le gouvernement saura le +conserver par une force militaire imposante.» + +(_Extrait d'un journal américain_.) + +On trouve dans la continuation du _Dictionnaire biographique de Granger_ +par le Noble; un singulier passage, dans sa notice sur l'archevêque +Blackbourne; comme il a quelque analogie avec la profession du héros du +poème précédent, je ne puis résister au désir de le citer. + +«Il y a quelque chose de mystérieux dans l'histoire et le caractère du +docteur Blackbourne. La première n'est que très-imparfaitement connue; +et le bruit a couru qu'il avait été un forban, et qu'un de ses confrères +dans cette profession ayant demandé à son arrivée en Angleterre ce +qu'était devenu son vieux camarade Blackbourne, reçut pour réponse qu'il +était archevêque d'York. Nous savons que Blackbourne fut installé +sous-doyen d'Exter en 1694, office qu'il résigna en 1702. Mais après la +mort de son successeur, Lewis Barnek, qui arriva en 1704, il l'obtint de +nouveau. L'année suivante il devint doyen; et en 1714, il devint +archi-doyen de Cornwall. Il fut sacré évêque d'Exter le 24 février 1716, +et transféré à York le 28 novembre 1724, en récompense, selon la +chronique scandaleuse de la cour, pour avoir marié George Ier à la +duchesse de Munster. Ceci, cependant, paraît avoir été une pure +calomnie. Comme archevêque, il se conduisit avec une grande prudence, et +fut également respectable comme administrateur des revenus de son siége. +Le bruit circulait qu'il avait conservé les vices de sa jeunesse, et +qu'une passion pour le beau sexe formait un _item_ dans la liste de ses +faiblesses; mais bien loin d'avoir été convaincu par soixante-dix +témoins, il ne paraît pas qu'il ait été accusé directement par un seul. +Bref, je considère toutes ces accusations comme des effets de pure +malignité. Comment est-il possible qu'un forban ait pu être aussi +instruit et aussi savant que l'était certainement Blackbourne? Il avait +une connaissance si parfaite des classiques (particulièrement des +tragiques grecs), que, capable comme il l'était de les lire avec autant +de facilité que Shakspeare, il devait avoir consacré beaucoup de tems et +de peine pour les comprendre ainsi, et pour être autant versé dans les +langues savantes. Il avait été indubitablement élevé au collége de +l'église du Christ, à Oxford. On le dit y avoir été un homme +très-aimable; ceci toutefois fut tourné contre lui par ce dicton: «Il a +gagné plus de cœurs que d'ames.» + +--«La seule voix qui pouvait calmer les passions du sauvage Alphonse III +était celle d'une femme aimable et vertueuse, le seul objet de son +amour: c'était la voix de Dona Isabella, fille du duc de Savoie et +petite-fille de Philippe II, roi d'Espagne. Ses dernières paroles en +mourant firent sur sa mémoire une profonde impression: cet esprit +hautain fondit en larmes; et après ce dernier embrassement, Alphonse se +retira dans sa chambre pour déplorer sa perte irréparable, et méditer +sur la vanité de la vie humaine.» + +(_Œuvres mêlées de_ GIBBON.) + +FIN DES NOTES DU CORSAIRE. + + + + +LARA. + + + + +Chant Premier. + + +1. Les serfs sont joyeux dans le vaste domaine de Lara, et l'esclavage a +oublié à moitié ses chaînes féodales. Lui, leur seigneur inattendu, +qu'ils n'espéraient plus revoir, mais qu'ils n'avaient point oublié, est +revenu après un long exil volontaire. Tous les visages, dans son +château, sont brillans de joie de son arrivée; les coupes sont sur la +table et les bannières sont déployées sur les créneaux. Au loin, sur les +vitraux peints de couleurs variées, se reflète en se jouant la flamme +hospitalière du foyer rallumé, autour duquel un cercle de +vassaux[loc17], aux yeux pétillans de gaîté, donne un libre cours à sa +loquacité bruyante. + +[Note loc17: _Retainers_.] + +2. Le chef de la maison de Lara est de retour. Pourquoi Lara a-t-il +traversé les mers? Laissé par la mort de son père (il était trop jeune +pour apprécier une telle perte) maître de lui-même,--il a reçu cet +héritage de malheur,--ce redoutable empire de soi-même, dont l'orgueil +humain s'empare pour détruire la paix du cœur!--sans personne pour le +réprimander, et n'ayant que peu d'amis pour lui faire apercevoir les +mille sentiers dont la pente glissante entraîne au crime; c'est alors, +lorsque son âge demandait qu'il obéît, c'est alors que la jeunesse +fougueuse de Lara commandait à des hommes. Il n'est pas nécessaire de +suivre pas à pas sa jeunesse à travers tous les détours de la carrière +qu'elle parcourut. Courte elle parut à sa fougue impatiente; mais elle +fut assez longue pour causer à moitié sa perte. + +3. Lara, dans sa jeunesse, avait abandonné le séjour de ses ancêtres; +mais depuis l'heure où il lui fit de la main le salut d'adieu, on a +ignoré de quel côté il avait dirigé ses pas, tellement que son souvenir +était presque éteint dans la mémoire. Ses vassaux ne pouvaient que dire: +«Son père est redevenu poussière, c'est tout ce que nous savons, et Lara +n'est point en ces lieux.» Lara ne revient point, n'envoie personne; le +plus grand nombre devient froid et indifférent aux conjectures. Les +salles de son château entendent à peine prononcer son nom à l'écho +duquel elles étaient si habituées; son portrait se noircit dans son +cadre couvert de poussière; un autre seigneur console la femme qui lui +était destinée, la jeunesse l'oublie, et les vieillards ne sont plus. +«Vit-il encore?» s'écrie l'héritier impatient, qui soupire après un +deuil qu'il ne doit pas porter. Une centaine d'écussons couverts d'une +rouille noire décorent la dernière et antique demeure des Lara; mais il +en est un qui manque à cette galerie poudreuse, et qui serait le +bien-venu dans ce gothique trophée. + +4. Il arrive enfin tout-à-coup; de quel lieu? chacun l'ignore. Pourquoi +revient-il? il n'est pas nécessaire d'en être instruit. Ce qui étonne le +plus ses gens, ce n'est pas son retour; c'est sa longue absence. Il n'a +à sa suite qu'un simple page, d'un air étranger et d'un âge encore +tendre. Des années se sont écoulées, et aussi rapide est leur fuite pour +ceux qui mènent une vie vagabonde, que pour ceux qui n'abandonnent point +leur terre natale. Mais le défaut de nouvelles des climats éloignés a +prêté une aile moins légère au tems fatigué. Ils le voient, ils le +reconnaissent, et cependant le présent leur paraît douteux, ou le passé +un rêve. + +Il vit; cependant la force de sa jeunesse n'est point passée, quoique +ses traits soient brunis par la fatigue et un peu altérés par le tems. +Les fautes de son jeune âge, quelles qu'elles aient été, si elles ne +sont point oubliées, ont pu être effacées de sa mémoire par les +événemens de sa nouvelle destinée. Rien de bien ou de mal n'est connu de +sa vie depuis long-tems; son nom peut encore soutenir la renommée de sa +famille. Dans sa jeunesse, son ame était fière; mais ses torts n'étaient +que ceux d'un jeune étourdi, amoureux des plaisirs, et ainsi, à moins +qu'ils ne l'aient égaré dans sa course, ils pouvaient être rachetés, +sans exiger de lui un long remords. + +5. Un grand changement s'est opéré dans lui,--et quel qu'il soit, il +n'est plus ce qu'il a été autrefois. Ce front s'est empreint de rides +profondes; il parle de passions, mais de passions qui ne sont plus; +l'orgueil, mais non le feu de ses jours de jeunesse; un aspect plein de +froideur et d'indifférence pour la flatterie; une altière démarche, et +un œil pénétrant qui comprend d'un regard la pensée des autres, et cette +légèreté sarcasmatique de la parole, dard perçant d'un cœur que le monde +a blessé, et dont les traits, lancés avec un semblant de gaîté frivole, +rendent ceux qu'ils atteignent incapables d'avouer leur blessure; voilà +ce que l'on découvrait dans Lara, et quelque chose encore de plus que ce +que son regard ou l'accent de sa voix pouvaient révéler. + +L'ambition, la gloire, l'amour, but commun des hommes que quelques-uns +peuvent conquérir, et que tous voudraient posséder, paraissaient ne plus +avoir d'accès dans son cœur, mais on eût dit que c'était depuis peu +qu'ils n'y régnaient plus; et un sentiment profond, que l'on eût +vainement cherché à sonder, éclatait par momens sur son visage altéré. + +6. Il n'aimait pas beaucoup qu'on lui fît de longues questions sur le +passé, il ne parlait point des merveilles et de l'immensité des déserts +sauvages qu'il avait parcourus seul dans des climats lointains, +et--comme lui-même le laissait à penser--inconnus: en vain ceux qui +l'entouraient essayaient-ils d'interroger ses regards, ou de mettre à +l'épreuve l'expérience de son compagnon; Lara évitait de parler de ce +qu'il avait vu, comme peu digne d'occuper la pensée d'un étranger. Si +les questions devenaient plus pressantes, son front devenait plus +sombre, et ses paroles plus rares. + +7. Ce ne fut pas sans plaisir qu'on le vit de retour; vive fut la joie +de son arrivée dans les cercles des hommes[loc18]. Issu d'une ancienne +famille, commandant à de nombreux vassaux, il était rangé parmi les +hauts seigneurs de sa contrée. Il assistait à leurs carrousels, à leurs +festins joyeux; il les voyait soupirer ou sourire, mais il ne faisait +que les voir froidement sans partager la gaîté ou l'ennui général. Il ne +recherchait point ce que tous poursuivaient, entraînés par une espérance +toujours trompeuse et toujours écoutée: les honneurs qui ne sont qu'une +vaine fumée; l'or plus substanciel; la préférence des belles et les +dépits des rivaux. Autour de lui était tracé un cercle mystérieux, qui +défendait de l'approcher et le montrait toujours isolé. Dans ses yeux +paraissait quelque chose de sévère qui éloignait au moins de lui la +frivolité; et les personnes plus timides qui le voyaient de près +l'observaient en silence, en se communiquant tout bas leurs mutuelles +frayeurs, et celles plus sages, et en plus petit nombre, qui lui +témoignaient des intentions plus amicales, avouaient qu'elles le +jugeaient meilleur que son air ne semblait l'annoncer. + +[Note loc18: _To the haunts of men_.] + +8. C'était étrange!--dans sa jeunesse, toute action et toute vie, +brûlant pour le plaisir, et ne répugnant point aux combats; essayant +tour à tour des femmes,--du champ d'honneur,--de l'océan,--de tout ce +qui lui promettait jouissance ou danger;--il avait tout épuisé, et sa +récompense avait été dans le plaisir et la peine, et non dans un milieu +fade et commun: car ses sentimens ardens cherchaient, dans cette +intensité d'émotions, un moyen d'échapper à sa pensée. Les tempêtes de +son cœur eussent contemplé avec dédain les orages plus faibles des +élémens qu'elles auraient soulevés; les transports de ce cœur s'étaient +dirigés en haut, et ils avaient demandé s'il y avait dans les cieux des +ravissemens plus grands! Livré à tous les excès, esclave de tous les +extrêmes, comment se réveilla-t-il de ce rêve étrange? hélas! il ne le +disait pas,--mais il s'était réveillé pour maudire son cœur flétri qu'il +ne pouvait briser. + +9. Les livres, car jusque-là ses livres pour lui avaient été l'homme, +les livres paraissaient exciter davantage sa curiosité, et souvent, par +un soudain caprice, il se séparait de tout le monde pour plusieurs +jours. Alors, ses serviteurs, rarement appelés, disaient que, pendant +les longues heures de la nuit, ses pas précipités se faisaient entendre +sur la sombre galerie, où les grossiers mais antiques portraits de ses +pères présentaient leurs figures chagrines: on entendait,--mais on +murmurait tout bas que «_cela_ ne devait pas être connu,»--le son d'une +voix moins terrestre que la sienne. «Oui, ceux qui voudront pourront en +rire, mais quelques-uns avaient vu, ils ne savaient pas trop quoi, +quelque chose de plus que ce qui est ordinaire. Pourquoi contemplait-il +ainsi cette tête de revenant que des mains impies avaient enlevée aux +tombeaux[loc19], et qui, placée à côté de son livre ouvert, semblait +vouloir en éloigner tout le monde excepté lui? Pourquoi ne dort-il pas +quand les autres reposent? Pourquoi ne veut-il pas de musique et ne +donne-t-il pas l'hospitalité? Tout cela ne leur semblait pas bien,--mais +où était le mal? Quelques-uns le savaient peut-être, mais c'était une +histoire trop longue à raconter, et en outre ceux qui en étaient +instruits étaient trop discrètement sages pour avouer que ce qu'ils +savaient était autre chose que de légers soupçons. Mais s'ils voulaient +parler--ils le pourraient.» C'est ainsi qu'autour du foyer les vassaux +de Lara discouraient de leur seigneur. + +[Note loc19: Ceci paraît faire allusion à Byron lui-même, qui avait fait +une coupe à boire d'un crâne humain dont il se servait quelquefois. + +(_N. du Tr._)] + +10. Il était nuit.--Les étoiles du firmament se répétaient dans le +ruisseau transparent de Lara, qui multipliait leurs images. Ses eaux +sont si calmes, qu'elles semblent à peine mobiles, et cependant elles +s'écoulent comme le bonheur. Elles réfléchissent au loin, comme une +scène magique, les clartés immortelles qui brillent dans l'étendue des +cieux. Les rives de ces ondes sont parées d'arbres au vert feuillage, et +des plus belles fleurs qui puissent séduire l'abeille: telles étaient +celles dont Diane enfant composait ses guirlandes; l'innocence n'en +voudrait point d'autres, pour offrir à son amour, que celles qui +couvrent la rive. Les eaux en suivant leurs canaux se perdent dans des +détours qui représentent les replis tortueux et brillans du serpent. +Tout était si tranquille, si doux sur la terre et dans les airs, que +vous n'eussiez pas même tressailli à l'apparition d'un esprit, dans la +pensée que rien de méchant ne pouvait se plaire à errer dans de tels +lieux, au milieu d'une telle nuit! C'était un moment dont les esprits du +bien étaient seuls appelés à jouir; ainsi le pensait Lara, qui ne +demeura pas long-tems dans ces lieux, et qui s'éloigna silencieusement +pour retourner vers la porte de son château. Son ame ne pouvait plus +contempler de telles scènes, qui lui rappelaient le souvenir de jours +passés, de cieux plus sereins, de soleils plus purs, de nuits plus +douces et plus fréquentées, de cœurs qui maintenant--non,--non! la +tempête peut frapper son front, sans l'émouvoir--sans le lui faire +courber--mais une nuit comme celle-là, une nuit si belle, est une +raillerie pour un cœur comme le sien. + +11. Il est retourné dans ses appartemens solitaires, et son ombre +gigantesque est projetée sur les murs tapissés de ces poudreux tableaux +qui représentent des figures des vieux tems; c'est tout ce qu'elles ont +laissé de leurs vertus ou de leurs crimes, excepté une vague tradition, +les ténébreux caveaux qui dérobent leur poussière à la clarté du jour, +ainsi que leurs faiblesses et leurs vices, et une demi-colonne du livre +pompeux qui en transmet le récit spécieux d'âge en âge, où la plume de +l'histoire distribue le blâme ou la louange, et donne comme vérité ce +qui n'est le plus souvent qu'insigne mensonge. + +Lara promène ses rêveries silencieuses, et les rayons de la lune +brillent à travers les sombres vitraux sur le pavé de pierre, sur la +voûte élevée couverte de découpures, et sur les saints que les fenêtres +gothiques représentent agenouillés en prière, et qui se reproduisent, +par la réflexion de la lumière, en figures fantastiques semblables à la +vie, mais non à une vie comme celle des mortels. Les boucles noires des +cheveux pendans de Lara, son noir et ombragé sourcil, et le mouvement +balancé de son panache agité, apparaissaient comme les attributs d'un +fantôme, et imprimaient à son aspect toutes les terreurs que donnent les +tombes. + +12. Il était minuit,--tout était livré au sommeil; la clarté solitaire +d'une lampe pâle semblait rompre à regret les ténèbres. Écoutez! des +murmures sont entendus dans le château de Lara,--un son--une voix--un +cri--un appel de détresse! un cri lourd, prolongé--et le silence.--Ses +gens ont-ils entendu ce frénétique écho retentir à leurs oreilles +endormies? Ils l'ont entendu, ils se lèvent en sursaut, et, braves +quoique tremblans, ils se précipitent là où le cri invoquait leur +secours; ils arrivent portant dans leurs mains des flambeaux à demi +allumés et des épées dont ils ont, dans leur empressement, oublié les +ceinturons. + +13. Froid comme le marbre où son corps était étendu, pâle comme les +rayons de la lune qui se jouaient sur ses traits, Lara était renversé +par terre; près de lui son sabre à moitié tiré du fourreau semblait +indiquer un péril au-dessus des craintes de la nature. Cependant il +était ferme, ou il l'avait été jusqu'au dernier moment. Le défi +respirait encore sur son front; quoique empreint de terreur, et +insensible comme il est, il régnait sur ses lèvres le désir de répandre +le sang. Quelques menaces à demi formées, quelque imprécation +d'orgueilleux désespoir semblent avoir expiré sur ses lèvres. Son œil +était presque fermé; mais il n'a pas oublié, même dans sa détresse, le +regard du gladiateur, que souvent, dans la veille, son aspect décelait +avec fierté, et qui maintenant y était fixé dans un horrible repos. + +On le relève--on l'emporte; silence! il respire, il parle; les couleurs +reviennent sur ses joues basanées; sa lèvre recouvre son incarnat; son +œil, quoiqu'obscurci, roule sauvage dans son orbite, et chacun de ses +membres, par de lents frémissemens, recommence ses fonctions; mais ses +paroles sont articulées dans des termes qui ne semblent pas appartenir à +sa langue native. Distinctes, mais étranges, ses gens les comprennent +assez pour penser que ces accens appartiennent à d'autres climats; et +ils étaient tels, qu'ils semblaient s'adresser à une oreille qui ne les +entend point--hélas! qui ne peut plus les entendre! + +14. Son page s'est approché, et lui seul semble connaître le sens des +paroles qu'ils entendaient; et par les altérations de ses joues et de +son front, on pouvait juger qu'elles étaient telles que Lara n'aurait +pas voulu les avouer, ni le page les interpréter, quoiqu'il regarde avec +moins de surprise l'état de son maître que ceux qui l'entouraient; mais +il se penche sur le corps étendu de Lara, et lui parle dans cette langue +qui paraît être la sienne. Lara prête son attention à ces accens qui +semblent doucement calmer et dissiper les horreurs de son rêve, si +c'était un rêve qui abattait ainsi un cœur qui n'avait pas besoin de +peines idéales. + +15. Quel que soit l'objet que sa frénésie a vu en songe ou son œil en +réalité, si toutefois il s'en souvient, il ne sera jamais révélé, et +restera enseveli dans son cœur.--Le matin accoutumé revient, et inspire +une nouvelle vigueur à son corps fatigué; il ne recherche de soulagement +ni d'un prêtre ni d'un médecin; et bientôt, le même dans ses mouvemens +et dans son langage qu'il l'avait été auparavant, il remplit les heures +passagères, ne sourit pas moins, ne présente pas un front plus attristé +qu'il n'en avait l'habitude; et si le retour de la nuit semble +maintenant moins agréable aux yeux de Lara, il se gardait bien d'en +laisser rien paraître à ses vassaux étonnés, dont les frissons +prouvaient que _leurs_ craintes étaient moins oubliées. + +Tremblans, deux à deux (ils n'osent pas marcher seuls), ces esclaves +effrayés s'acheminent dans le château, et évitent la fatale galerie. La +bannière qui se déploie et le bruit des portes, le froissement de la +tapisserie, l'écho du plancher, les longues et noires ombres des arbres +d'alentour, le vol bruissant de la chauve-souris, le chant nocturne de +la brise; tout ce qu'ils voient ou entendent effraie leur pensée, à +mesure que les ombres du soir descendent sur les murs grisâtres du +château. + +16. Vaine terreur! cette heure de ténèbres restées à jamais inconnues ne +revint plus, ou Lara sut feindre un oubli qui augmenta l'étonnement de +ses vassaux sans diminuer leurs craintes.--La mémoire s'en était-elle +éteinte au réveil de ses sens? puis-qu'aucun mot, aucun regard, aucun +geste de leur seigneur ne trahit un sentiment qui leur eût rappelé ce +moment délirant des souffrances de son ame. Était-ce un rêve? était-ce +sa voix qui avait articulé ces étranges et sauvages paroles? était-ce +son cri qui avait interrompu leur sommeil? était-ce bien lui dont le +cœur oppressé, comprimé, avait cessé de battre, et dont le regard les +avait fait trembler? Pouvait-il, celui qui avait souffert une pareille +épreuve, perdre ainsi la mémoire, lorsque ceux qui n'en avaient été que +les témoins en étaient si frappés? Ou ce silence prouvait-il que sa +mémoire, pour être exprimée par des mots, était trop profondément, trop +indélébilement fixée sur ce secret dévorant qui ronge le cœur, en en +montrant l'effet sans en dévoiler la cause? Il n'en était pas ainsi pour +lui; Lara les avait ensevelis tous les deux dans son sein. De communs +observateurs ne pouvaient discerner le progrès de pensées, que les +lèvres mortelles ne laissent entrevoir qu'à demi; ces pensées brisent +les faibles paroles qui voudraient les exprimer. + +17. On remarquait dans Lara un mélange inexplicable de ce qui mérite le +plus d'être aimé ou haï, recherché ou évité. L'opinion variait sur sa +vie mystérieuse, et son nom n'était jamais oublié dans l'éloge ou la +raillerie. Son silence formait un thème pour le babillage de tous les +alentours;--le monde formait des conjectures,--se communiquait sa +surprise:--on mourait de connaître sa destinée. Qu'avait-il été? +qu'était-il, cet inconnu qui vivait parmi eux, et dont la famille +seulement n'était pas ignorée? Un ennemi haineux de son espèce? +cependant quelques-uns voulaient prétendre qu'avec eux il leur avait +paru aussi livré à la joie que les amis des plaisirs; mais ils +convenaient que son sourire, si on l'observait souvent de près, cessait +d'être un vrai sourire, et se flétrissait en un sourire de dédain +moqueur; et que si ce sourire atteignait ses lèvres, il ne passait pas +plus loin, ses yeux n'offrant aucune trace de gaîté. Cependant il y +avait parfois plus de douceur dans son regard, comme si son cœur n'eût +pas été naturellement dur; mais une fois observé, son ame semblait +réprimer une semblable faiblesse comme indigne de son orgueil; et elle +s'excitait elle-même à la roideur, comme dédaignant de s'acheter un +doute de l'estime à moitié ébranlée des hommes. C'était une peine +infligée par lui-même à son cœur que la tendresse avait autrefois +arraché à son repos; ou, dans la sollicitude du chagrin, il voulait +forcer son ame à la haine pour avoir trop aimé! + +18. Il y avait en lui un mépris vital de tout; et comme s'il avait déjà +éprouvé ce qui pouvait lui survenir de pire, il vivait étranger dans ce +monde. Esprit errant précipité d'un autre monde, être d'imagination +noire qui s'était créé par choix des périls auxquels il avait par hasard +échappé, mais échappé en vain, puisque dans leur souvenir son esprit +trouvait également un triomphe et un regret. Ayant plus de facultés pour +l'amour que la terre n'en accorde communément aux mortels, ses jeunes +rêves de vertu avaient dépassé la réalité, et une virilité orageuse +suivit sa jeunesse déçue, avec le souvenir d'années perdues à la +poursuite d'un fantôme, et celui des forces épuisées qui lui avaient été +accordées pour un meilleur usage. Des passions ardentes avaient semé le +ravage et la désolation sur ses pas, et avaient abandonné ses meilleurs +sentimens à un trouble intérieur et à la cruelle réflexion que fait +naître une vie d'orages. Mais toujours hautain, orgueilleux, et +abandonné au blâme, il appelait la nature pour en partager la honte, et +rejetait toutes ses fautes sur ce corps de chair qu'elle lui avait donné +pour servir à l'ame de prison et de festin aux vers de la tombe, jusqu'à +ce qu'enfin il confondit le bien et le mal, et attribua au destin les +actes de sa volonté. Trop fier pour l'amour-propre vulgaire, il pouvait, +au besoin, sacrifier le sien pour le bien des autres, mais ce n'était +pas par pitié, ni parce qu'il croyait le devoir; c'était par une étrange +perversité de l'ame, qui le poussait, avec un secret orgueil, à faire ce +que peu d'hommes ou même personne n'eût osé faire comme lui. Et cette +même impulsion, dans des circonstances séduisantes, l'égarait également +en le conduisant au crime, tant il était jaloux de s'élever au-dessus ou +de tomber au-dessous des hommes avec lesquels il se sentait condamné à +vivre, et tant il se plaisait à se séparer par le bien et par le mal de +tous ceux qui partageaient son état mortel! Son esprit, les abhorrant, +avait fixé son trône loin de ce monde, dans des régions qui lui étaient +propres. Là, méditant froidement sur tout ce qui se passait au-dessous +d'elles, son sang paraissait alors couler plus calme. Ah! plus heureux +si ce sang n'avait jamais été enflammé par le crime, et eût toujours +coulé dans ce calme glacé! Il est vrai qu'il suivait les mêmes sentiers +que les autres hommes, et qu'en apparence il agissait et discourait +comme le reste des mortels; qu'il n'outrageait pas les règles de la +raison par des écarts: sa folie n'était pas de la tête, mais du cœur; et +rarement il s'égarait dans ses discours, ou découvrait ses pensées au +point d'offenser la vue. + +19. Avec tous ces dehors froids et mystérieux, et le plaisir qu'il +semblait prendre à rester inconnu, il avait trouvé l'art (si ce n'était +pas un don de la nature) de fixer son souvenir dans le cœur des autres. +Ce n'était pas l'amour peut-être--ni la haine--ni rien de ce que l'on +peut imaginer d'exprimer par des mots; mais ceux qui le voyaient ne +l'avaient pas vu en vain, et ne pouvaient manquer de demander de nouveau +après lui; et ceux auxquels il avait parlé se rappelaient toujours ce +qu'ils avaient entendu, quelque frivole qu'il fût. Personne ne +connaissait ni comment, ni pourquoi; mais il s'insinuait tellement dans +l'esprit de celui qui l'écoutait, qu'il y laissait l'impression de +l'attachement ou de la haine. Quelque récente qu'ait été la date de +l'amitié, de la pitié ou de l'aversion qu'il avait inspirées, elles ne +faisaient que s'accroître dans les plus intimes sentimens et dans la +pensée. Vous ne pouviez pénétrer son ame; mais vous trouviez, en dépit +de votre étonnement, qu'il connaissait le chemin de la vôtre. Sa +présence hantait toujours votre pensée, et il forçait le cœur à lui +accorder un involontaire intérêt. Vains étaient les efforts pour +échapper à ce piége intellectuel, son esprit semblait vous défier de +l'oublier! + +20. On célèbre une fête, où les chevaliers et les dames, et tous ceux +que la richesse ou une haute naissance y appelaient, parurent.--D'une +haute naissance, et hôte bien venu, Lara se rendit avec les autres +seigneurs de son voisinage au château d'Othon. Une assemblée nombreuse +est reunie dans les salles étincelantes de lumière, où les convives se +livraient aux plaisirs de la table et du bal. La danse joyeuse de la +foule des jeunes et séduisantes beautés unissait dans la chaîne la plus +fortunée la grâce et l'harmonie. Heureux sont les jeunes cœurs et les +mains amoureuses qui se mêlent avec bonheur dans des groupes de leur +choix! C'est un aspect qui peut éclaircir le front le plus soucieux et +faire sourire le vieillard, rêver même le jeune homme, le jeune homme +qui oublie que de telles heures sont passées sur la terre, tant il y a +d'exaltation dans ses transports de bonheur! + +21. Lara contemplait cette fête, tranquillement joyeux, et son front +mentait si son ame était triste. Ses yeux suivaient dans tous ses +mouvemens chaque beauté dont les pas légers ne réveillaient aucun écho. +Les bras croisés et l'œil attentif, il était appuyé contre un pilier +élevé de la salle, et ne remarquait pas un regard sévère fixé sur lui. +Le fier Lara supportait mal un regard scrutateur semblable; à la fin, il +s'en aperçoit: c'est un visage inconnu, mais il semble ne chercher que +le sien, le sien seul. Le regard inquiet et sombre de cet homme indique +un étranger; il avait jusqu'alors tenu constamment ses yeux fixés sur +Lara sans en être vu. Enfin leurs regards se rencontrèrent, et +s'interrogèrent vivement avec une muette et mutuelle surprise. Une +émotion parut dans les regards de Lara, comme se défiant de celui de +l'étranger. L'aspect de cet homme est sévère et farouche, il en dit plus +que l'œil vulgaire ne peut en comprendre. + +22. «C'est lui!» s'est écrié l'étranger; et ceux qui l'ont entendu +répètent ce mot tout bas et de bouche en bouche: «C'est lui!»--«Qui, +lui?» se demande-t-on de toutes parts, jusqu'à ce que ces paroles +significatives parviennent aux oreilles de Lara. Ces mots si étrangement +prononcés, et le singulier regard de l'inconnu, peu de personnes +pourraient les expliquer: ils excitent une générale surprise. Mais Lara +est resté immobile, sans changer de couleur ou de maintien. La surprise +qui s'était d'abord manifestée dans ses yeux paraissait maintenant +dissipée; il porte des regards assurés et calmes sur l'assemblée, +quoiqu'il soit toujours observé par l'étranger qui, s'approchant de lui, +s'écrie, avec un superbe dédain: «C'est lui!--Comment est-il venu +ici?--et qu'y fait-il?» + +23. C'en était trop pour Lara; pour que Lara pût laisser sans réponse +une semblable question, répétée d'un ton si fier et si hautain. Le +sourcil froncé, mais avec un accent, froid, plus doucement ferme que +brusquement arrogant, il se tourna vers l'insolent questionneur:--«Mon +nom est Lara!--quand le tien me sera connu, ne doute pas de mon +empressement à répondre à l'inconvenante courtoisie d'un chevalier tel +que toi. C'est Lara!--en veux-tu savoir davantage? je n'évite aucune +question, et je ne porte aucun masque.» + +«Tu n'évites aucune question! Réfléchis bien--s'il n'en est aucune à +laquelle ton cœur ne pourrait répondre, quand bien même ton oreille ne +chercherait pas à l'éviter? Te parais-je donc si inconnu? Regarde-moi +bien! au moins si la mémoire ne t'a pas été inutilement donnée, oh! +jamais tu ne pourras dissimuler la moitié de sa dette: l'éternité te +défend de l'oublier.» Les yeux de Lara se fixent avec attention sur le +visage de l'étranger; mais ils n'y peuvent rien découvrir qui leur soit +connu, où qu'ils veuillent reconnaître.--Il ne daigna pas répondre avec +l'air du doute; mais il secoue la tête, et moitié indifférence, moitié +mépris, il se retourne et quitte l'étranger. Mais celui-ci, d'un air +impérieux, lui dit de rester:--«Un mot!--Je te commande de rester, et de +répondre ici à quelqu'un qui, si tu étais noble, serait ton égal; mais +quel que tu aies été et que tu sois maintenant--oui, ne fronce pas le +sourcil, seigneur, si ce que je te dis est faux, il t'est facile de +démentir mes paroles.--Mais, quel que tu aies été et que tu sois +maintenant, recueille-toi. Je me défie de tes sourires, mais je ne +tremble pas devant ton front menaçant. N'es-tu pas cet homme dont les +actions--» + +«Qui que je sois, des paroles aussi étranges que les tiennes, des +accusateurs tels que toi, j'en fais peu de cas, et ne les écoute pas +davantage. Que ceux pour qui ces paroles ont plus de poids écoutent le +reste, et ne se hasardent pas à contredire l'histoire, merveilleuse sans +doute, que ta langue va raconter, et qui commence d'une manière si +courtoise. Qu'Othon fête son hôte si poli, je lui en exprimerai ma +reconnaissance motivée.» Ici le maître de la fête, tout surpris, s'est +interposé.--«Quel que puisse être le secret dont il s'agit entre vous, +ce n'est pas ici le tems ni le lieu de troubler la gaîté de l'assemblée +par une dispute. Si toi, sire Ezzelin, tu as quelque chose à faire +connaître qui concerne le comte Lara, à demain, ici, ou ailleurs, comme +il vous plaira à tous deux, pour expliquer le reste. Tu m'es connu, et +je me porte ta caution, quoique, comme le comte Lara, tu sois récemment +arrivé seul des terres étrangères, et que tu sois devenu presque +étranger. Et si, par le sang et l'illustre naissance de Lara, j'augure +bien de son courage, comme de sa noblesse, il ne voudra pas se montrer +indigne de son nom sans tache, ni rien refuser de ce que réclament les +lois de la chevalerie.» + +«A demain donc, répliqua Ezzelin; et que notre loyauté soit ici mise à +l'épreuve. J'atteste sur ma vie et sur mon épée la vérité de mes +paroles; puissé-je être aussi sûr du bonheur éternel!» + +Que répond Lara? son ame descend dans sa profondeur la plus intime, et +demeure absorbée dans une profonde et soudaine méditation. Les paroles +de la foule et les yeux de tous, qui étaient fixés sur eux, semblent +s'adresser à lui. Mais les siens étaient silencieux, et ils paraissaient +se perdre dans l'oubli le plus complet--oui, le plus complet.--Hélas! +cette indifférence ne fait que trop comprendre à l'assemblée un souvenir +seulement trop fidèle. + +24. «A demain!--oui, à demain!» D'autres paroles que ces deux mots +répétés ne furent pas entendues de la bouche de Lara. Aucun sentiment +passionné ne se trahit sur son front; aucune lueur d'irritation +n'apparut dans son grand œil noir: cependant il y avait quelque chose de +ferme dans son accent calme et réservé, qui annonçait une résolution +déterminée, quoiqu'inconnue. Il prit son manteau,--inclina légèrement la +tête, et quitta l'assemblée en passant devant Ezzelin. Il répondit par +un sourire au regard menaçant que ce dernier lui lança, et avec lequel +ce seigneur pensait l'accabler. Ce n'était pas un sourire de joie, ni +celui d'un orgueil dissimulé qui se venge par le dédain de la haine +qu'il ne peut cacher; mais c'était le sourire d'un cœur sûr de lui-même +dans tout ce qu'il voudrait entreprendre, ou tout ce qu'il pourrait +souffrir. Ce sourire annonçait-il la paix? le calme de la vertu? ou le +crime vieilli dans l'endurcissement du désespoir? Hélas! les confidences +de l'un et de l'autre se ressemblent trop pour être facilement +distinguées sur le front d'un homme ou dans ses paroles. C'est par les +actions, par les actions seules que l'on peut discerner les vérités que +le cœur inexpérimenté est incapable de saisir. + +25. Lara appela son page et se retira.--Celui-ci obéissait promptement à +la moindre de ses paroles ou à son plus faible signe. C'était le seul +compagnon amené des climats lointains, où les ames étincellent sous un +ciel plus éclatant. Pour suivre Lara, il avait abandonné son pays natal. +Patient et docile, calme, malgré sa jeunesse, il était silencieux comme +son maître, et sa fidélité paraissait au-dessus de son état et de ses +années. Quoiqu'il n'ignorât pas la langue de Lara, il arrivait rarement +qu'il reçût de lui un ordre dans cette langue; mais il accourait avec +rapidité, et répondait avec effusion, quand les lèvres de Lara +laissaient échapper des paroles dans sa langue maternelle. Ces accens, +qui lui étaient aussi chers que les montagnes de sa patrie, réveillaient +à ses oreilles leur écho absent, et lui rappelaient la voix accoutumée +d'amis, de parens qu'il ne devait plus revoir, et auxquels il avait +renoncé pour un seul,--son ami, son tout. La terre ne lui offrait pas +maintenant d'autres guides; pouvait-on s'étonner alors s'il le quittait +si rarement? + +26. Légère était sa taille, et délicats, quoique bruns, paraissaient les +traits de son visage sur lequel avait passé son soleil natal; mais ses +rayons n'avaient point basané sa joue, où souvent se manifestait une +rougeur involontaire. Cependant ce n'était point cette rougeur qui monte +au visage quand la santé y fait refluer toutes les couleurs du cœur dans +des transports de bonheur; mais c'était la teinte étique d'un secret +chagrin, qui brillait dans un moment fiévreux. La flamme étincelante de +ses regards semblait empruntée d'en haut, et allumée par une pensée +électrique, quoique ses longues paupières tempérassent, par une teinte +mélancolique, l'ardeur de ses noires prunelles. Cependant on y +remarquait moins de tristesse que d'orgueil; ou si c'était de la +tristesse, c'était une tristesse que personne ne pouvait partager. Les +jeux qui plaisent à son âge ne lui plaisaient pas; les amusemens de la +jeunesse et les joyeuses folies des pages n'avaient point d'attraits +pour lui. Pendant des heures entières ses yeux restaient fixés sur Lara, +comme s'il eût tout oublié dans cette attitude contemplative. Éloigné de +son maître, il errait isolé. Brèves étaient ses réponses, et il ne +faisait jamais de questions. Les bois étaient sa promenade; son +amusement, quelque livre en langue étrangère; son lieu de repos, la rive +des limpides ruisseaux. Il semblait, comme celui qu'il servait, vivre à +part de tout ce qui charme les yeux et remplit le cœur; ne pas connaître +de fraternité, et n'avoir reçu de la terre aucun autre don que le don +amer--de l'existence. + +27. S'il aimait quelque chose, c'était Lara; mais son attachement ne se +montrait que dans son respect et dans son obéissance. Toujours dans une +attention muette, son zèle, qui épiait chaque désir de son maître, +l'accomplissait avant que sa parole l'exprimât. Toutefois, il y avait de +la dignité fière dans tout ce qu'il faisait; car il avait un esprit +altier qui ne supportait pas les réprimandes. Son zèle, quoique plus +actif que celui des mains serviles, obéissait seulement dans ses +actions; son air commandait encore, comme s'il eût ainsi cédé moins au +désir de Lara qu'à _son propre_ désir: car assurément ce n'était point +pour un vil salaire qu'il agissait ainsi. Les services que lui +commandait son maître étaient légers: c'était de lui tenir les étriers, +lorsqu'il voulait monter à cheval, ou de lui apporter son épée; +d'accorder son luth; ou, s'il désirait davantage, de lui lire des +volumes d'autres tems et d'autres langues que sa langue maternelle; mais +jamais de se mêler avec la foule des domestiques, auxquels il ne +montrait ni déférence ni dédain, mais cette réserve de bon ton, qui +prouvait qu'il n'avait nulle sympathie pour eux. Son ame, quel que fût +son rang ou sa naissance, pouvait fléchir devant Lara, non descendre +jusqu'à eux. Il paraissait d'une naissance distinguée, et avoir connu +des jours meilleurs. Aucune marque de travail vulgaire ne se trahissait +sur ses mains d'une blancheur si féminine, que l'on aurait pu lui +attribuer un autre sexe, lorsqu'on les comparait avec la délicatesse et +la douceur de son visage; mais ses vêtemens, et quelque chose dans son +regard de plus viril et de plus fier que n'en comporte l'œil d'une +femme, disaient le contraire. C'était un caractère presque sauvage, qui +tenait plus de son climat brûlant que de son corps tendre et frêle: il +est vrai qu'il ne se remarquait point dans ses paroles; mais dans son +aspect, cet instinct pouvait être plus qu'aperçu. + +Kaled était son nom, quoique le bruit courût qu'il en portait un autre +avant d'avoir quitté ses montagnes. Car quelquefois, bien qu'à peu de +distance, il entendait ce nom répété plusieurs fois sans répondre, comme +s'il ne lui eût pas été familier, ou, s'il lui était adressé de nouveau, +il se retournait brusquement, comme si dans cet instant il se rappelait +que c'était le sien. Cependant, si c'était la voix accoutumée de Lara +qui l'appelait, alors ses oreilles, ses yeux, et son cœur redoublaient +d'attention. + +28. Ce jeune page n'avait pas manqué de remarquer, dans la salle du bal, +la querelle imprévue que tout le monde avait observée, et quand la foule +autour de lui exprimait son étonnement du calme du hardi accusateur et +de la patience avec laquelle le noble et fier Lara avait supporté une +semblable insulte d'un étranger; doublement affecté, Kaled changea +plusieurs fois de couleur; ses lèvres pâlirent comme de la cendre, ses +joues s'enflammèrent tour à tour; et sur son front se répandit cette +sueur de glace qui survient, lorsque le cœur, chargé d'un poids de +pensées qui l'accablent, succombe de malaise et de luttes intérieures. +Oui,--il est des choses que nous devons rêver et oser exécuter avant que +la pensée en soit à moitié avertie. Quelle que pût être l'idée de Kaled, +elle suffit pour fermer ses lèvres et troubler son front. Il observa +Ezzelin jusqu'à ce que Lara eût jeté en passant, sur le chevalier, un +sourire de dédain. Lorsque Kaled vit ce sourire, son visage reprit son +air accoutumé, comme s'il eût reconnu en lui quelque chose de +satisfaisant. Sa mémoire lui faisait remarquer dans un pareil sourire +beaucoup plus que l'aspect de Lara n'en disait aux autres. Il se +précipita vers lui,--et dans un instant tous deux furent partis; et tous +ceux qui restèrent dans le château crurent être laissés seuls. Chacun +avait eu tellement les yeux fixés sur la figure de Lara, chacun s'était +si bien identifié par ses sentimens à cette scène, que lorsque l'ombre +longue et noire de Lara eut dépassé le portique, et ne fut plus +reproduite par la lumière des torches allumées, tous les cœurs battirent +plus vivement, comme doutant s'ils sortaient d'un rêve effrayant, que +nous savons être faux, mais qui nous épouvante encore parce que ce qui +est le pire est toujours le plus près de la vérité. + +Ils sont partis,--Ezzelin reste encore; le front pensif et l'air +impérieux; mais il ne demeura pas long-tems: avant qu'une heure se fût +écoulée, il salua de la main Othon, et se retira. + +29. La foule a disparu, les convives sont livrés au sommeil; le +châtelain courtois, et ses hôtes satisfaits se sont rendus à leur couche +accoutumée, où la joie se calme, et où la douleur soupire après le +sommeil; et l'homme accablé par le combat de sa propre existence[loc20] +cherche un refuge dans ce doux oubli de la vie. Là reposent également +l'espérance délirante de l'amour, la perfidie et la ruse; les projets +ténébreux de la haine, et les fourberies de l'ambition jalouse. Sur tous +les yeux planent les ailes de l'oubli, et l'existence éteinte est comme +ensevelie dans un tombeau. Quel nom meilleur pourrait plus convenir au +lit du sommeil? sépulcre de la nuit, demeure universelle où la +faiblesse, la force, le vice, la vertu sont étendus dans une égale +nudité. Heureux l'homme pour un moment, de ne pas avoir le sentiment de +la vie, pour s'éveiller cependant, pour lutter avec la terreur de la +mort, et chercher à éviter, quoique le jour doive apparaître pour +accroître ses maux, ce sommeil, le plus doux de tous, puisqu'il est le +moins troublé de rêves. + +[Note loc20: _O'er-laboured with being's strife_.] + + + + +Chant Deuxième. + + +1. La nuit commence à disparaître;--les vapeurs groupées autour des +montagnes se dissipent à l'aspect du matin, et la lumière réveille le +monde. L'homme a un jour de plus pour grossir le passé, et pour le +conduire peu à peu vers son dernier jour; mais la puissante nature +s'éveille en bondissant comme au jour de sa naissance. Le soleil est +dans les cieux et la vie sur la terre; les fleurs dans les vallées, la +splendeur dans les rayons du jour, la santé dans l'air pur du matin, et +la fraîcheur sur les bords des ruisseaux. Homme immortel! contemple ces +gloires resplendissantes de la nature, et écrie-toi, dans les transports +de ton cœur: «Ces gloires sont les miennes!» Admire-les pendant qu'il +est permis à ton œil enchanté de les voir: un matin viendra où elles ne +t'appartiendront plus; et quels que soient les regrets qui seront +exprimés sur ta tombe insensible, ni les cieux, ni la terre ne +t'accorderont une seule larme. Aucun nuage ne deviendra plus sombre, +aucune feuille ne tombera plus tôt, aucun souffle d'air, aucun vent +léger ne t'accordera un soupir; mais les vers rampans se réjouiront de +leur nouvelle pâture, et prépareront tes restes humains à fertiliser le +sol. + +2. Le matin a paru;--le soleil est à son midi.--Rassemblés dans le +palais, les chevaliers se sont rendus à l'appel d'Othon. C'est +maintenant l'heure promise, qui doit prononcer la mort ou la vie de la +réputation future de Lara. Ezzelin va développer ici son accusation; et +quelle que soit l'histoire, elle doit être exposée dans toute la vérité. +Sa parole a été donnée, et Lara a promis de l'écouter à la face de +l'homme et du ciel. Pourquoi ne vient-il pas? De semblables révélations +devant être faites, il semble que le retard de l'accusateur dépasse les +bornes de l'indulgence. + +3. L'heure est passée, et Lara est depuis long-tems arrivé. Il montre +une grande confiance en soi-même, et tout le calme de la patience. +Pourquoi Ezzelin ne vient-il pas? L'heure est passée, des murmures +s'élèvent, et le front d'Othon se rembrunit. «Je connais mon ami! je ne +puis craindre son manque de foi; s'il est encore sur la terre, qu'on +l'attende ici. Le toit qui le protége est dans le vallon situé entre mes +domaines et ceux du noble Lara. Mon palais aurait été honoré par +l'hospitalité donnée à un tel hôte, si le seigneur Ezzelin ne l'eût pas +refusée; c'est la recherche de quelque preuve nécessaire qui l'a empêché +de rester, et l'a forcé d'aller se préparer pour aujourd'hui. La parole +que j'ai donnée pour lui, je la donne encore; et je rachèterais moi-même +la tache qu'il aurait faite à la chevalerie.» Il a dit,--et Lara répond: +«Je suis venu ici à ta demande pour prêter l'oreille à des contes +perfides, récités par la langue d'un étranger, dont les paroles auraient +pu déjà blesser mon cœur, si je ne l'avais regardé comme presque un +insensé, ou tout au plus comme un ignoble et vil ennemi. Je ne le +connais point;--mais il semble m'avoir connu dans des pays où--je ne +dois pas perdre le teins en vains discours: produis ton +dénonciateur,--ou retire ta parole ici avec le tranchant de ton sabre.» + +Le fier Othon, rougissant de colère, jette aussitôt son gant sur la +terre, et tire son sabre du fourreau. + +«C'est ce dernier parti qui me convient le mieux, dit-il; c'est ainsi +que je réponds pour mon hôte absent.» + +Sans que sa joue pâle changeât de couleur, quelque près qu'ait été sa +tombe ou celle de son adversaire, la main de Lara, qui s'empare de son +sabre avec un sang-froid impassible, prouve qu'elle en connaît bien +l'usage, par la facilité adroite avec laquelle elle en saisit la garde. +Son œil, quoique calme, exprime qu'il sera sans quartier, et que l'épée +de Lara obéira trop bien à sa volonté. En vain les chevaliers se +pressent autour d'eux; la fureur d'Othon ne veut pas souffrir +d'accommodemens, et de ses lèvres tombent ces paroles d'insulte: «Une +bonne épée est nécessaire à celui qui voudrait nous séparer.» + +4. Court fut le combat; furieux, aveuglément téméraire, Othon livre son +sein au coup fatal. Le sang coule, il tombe; mais la blessure qu'il +reçoit de son habile adversaire, et qui l'étend sur la terre, n'est pas +mortelle. «Demande-moi ta vie!» lui crie Lara. Il ne répond rien. Alors +on vit le moment où il ne se serait jamais relevé du sol ensanglanté; +car le front de Lara, en cet instant, devint presque noir, dans sa rage +de démon, et son sabre se dispose à frapper un coup plus terrible que +lorsque celui de son ennemi était dirigé contre son sein. Alors il +conservait tout son sang-froid et toute son adresse; maintenant rien ne +réprime plus la haine déchaînée de son cœur. Il tombe avec si peu de +ménagement sur son ennemi, que lorsque les témoins s'approchèrent pour +retenir son bras, il tourna presque son arme affamée contre ceux qui +osaient s'interposer pour obtenir de lui la grâce du vaincu. Il réprime +ce premier mouvement de fureur; mais cependant ses regards sont fixés +sur son adversaire, comme s'il regrettait le combat inutile qui lui +laisse un ennemi vivant, quoique abattu, et comme s'il recherchait à +quelle distance la blessure qu'il a portée à sa victime l'a laissée près +du tombeau. + +5. On relève Othon baigné dans son sang, et le médecin lui défend toute +question, tout geste, toute parole. Les autres chevaliers se retirent +dans une salle voisine; et lui, Lara, irrité et l'air dédaigneux, la +cause et le vainqueur de ce soudain combat, s'éloigne lentement, dans un +silence hautain. Il pique son cheval, et se dirige vers son château, +sans jeter un seul regard sur celui d'Othon. + +6. Mais où était-il, ce météore d'une nuit, qui menaça pour disparaître +avec la lumière? où était cet Ezzelin? cet Ezzelin qui a paru et n'a +laissé aucune trace de ses intentions. Il avait quitté le château +d'Othon bien avant le jour, tandis que les ténèbres régnaient encore; +mais le chemin lui était si connu qu'il ne pouvait pas s'égarer. +Prochaine était sa demeure. Il n'y était point, et le jour suivant amena +une nouvelle recherche, qui ne produisit aucun résultat, si ce n'est de +constater l'absence du chevalier; une couche vide, un cheval sans maître +à l'écurie, son hôte alarmé, ses amis murmurant désolés. Leurs +recherches s'étendent dans tous les environs, autour du chemin qu'il a +dû suivre, craignant de rencontrer les vestiges de la férocité de +quelques brigands; mais il n'en existe aucune, et nul buisson n'en +porte. Point de trace de sang; point de lambeaux dispersés de ses +vêtemens; aucune chute, aucune lutte n'a flétri ou foulé le gazon, en +conservant l'empreinte du meurtre; point d'impression de doigts crispés +pour raconter l'histoire des efforts convulsifs d'une main agonisante +qui, ayant cessé de se défendre, tourne contre le tendre gazon les +dernières convulsions de son agonie. Tels sont les vestiges que l'on +aurait rencontrés, si quelqu'un avait perdu la vie; mais ils +n'existaient pas, et tout ce qui reste est une espérance douteuse. Un +étrange soupçon fait murmurer tout bas le nom de Lara, et chaque jour il +s'entretient de sa réputation flétrie; mais il se tait soudain lorsque +sa sombre figure apparaît: il attend son absence pour oser renouveler +ses murmures accoutumés, et ses conjectures revêtues des plus noires +couleurs. + +7. Les jours s'écoulent, et les blessures d'Othon sont guéries, mais non +son orgueil; et sa haine n'est plus dissimulée. C'était un homme +puissant, l'ennemi de Lara, et l'ami de tous ceux qui cherchaient à lui +nuire; il demande à la justice de sa contrée de forcer Lara à rendre +compte d'Ezzelin. + +Quel autre que Lara aurait pu craindre sa présence? qui l'a fait +disparaître, si ce n'est l'homme sur lequel ses charges menaçantes +seraient tombées d'un poids trop accablant? La rumeur générale augmente +par l'incertitude, le mystère est ce qui plaît le plus à la foule +curieuse. D'où vient cette indifférence apparente de Lara pour tous les +liens d'amitié[loc21]? pour tout ce qui peut faire naître la confiance +et éveiller l'amour? la férocité sommeillante que trahit son ame? +l'adresse avec laquelle il manie l'épée tranchante? où l'a-t-il apprise +ce bras qui n'a jamais fait la guerre? Dans quels lieux cette férocité +est-elle devenue le partage de son cœur? car ce n'était point l'aveugle +et capricieuse colère qu'un mot peut soulever et qu'un autre peut +calmer; mais l'œuvre profonde d'une ame qui ne connaît point la pitié +quand la colère l'emporte, et qu'une longue habitude du pouvoir comme du +succès a concentrée dans tout ce qui est inexorable. Tous ces propos, +associés avec ce désir qui domine l'humanité de se livrer plutôt au +blâme qu'à la louange, avaient amassé enfin contre Lara un orage tel que +lui-même en aurait pu être effrayé, et tel que ses ennemis voulaient +l'exciter. Il doit répondre de la tête d'un homme absent qui le poursuit +encore, mort ou vivant. + +[Note loc21: _The seeming friendlessness_.] + +8. Dans cette contrée vivait plus d'un mécontent qui maudissait la +tyrannie sous laquelle il était courbé. De nombreux et féroces despotes +y exerçaient leur oppression, et y donnaient leurs caprices pour des +lois. De longues guerres au dehors, de fréquentes querelles au dedans +ouvraient sans cesse un passage au sang et au crime qui n'attendaient +qu'un signal pour recommencer un nouveau carnage, tel qu'il en naît des +discordes civiles, qui ne connaissent pas de neutres, et ne comptent que +des amis ou des ennemis. + +Enfermés dans leurs forteresses féodales, tous les seigneurs étaient +comme des souverains, obéis en paroles et en actions, mais abhorrés dans +l'ame. Lara avait hérité de pareils domaines seigneuriaux, peuplés par +des cœurs mécontens et des mains travaillant à regret; mais sa longue +absence de son pays natal l'avait laissé pur du crime d'oppression, et +maintenant, détournées par la douceur de son administration, toutes les +terreurs avaient disparu par degrés. Ses serviteurs ne conservaient plus +pour lui que leur antique et habituelle vénération; mais ce fut plus +pour lui que pour eux-mêmes que leurs craintes furent soulevées. Ils le +croyaient maintenant malheureux, quoique d'abord leur malignité l'eût +jugé coupable. Ses longues nuits sans repos, son humeur silencieuse +furent attribuées à la maladie entretenue par la solitude. Et quoique +ses habitudes solitaires rendissent à la fin sa société triste, sa +demeure n'en était pas moins agréable, car les malheureux ne s'en +éloignèrent jamais sans soulagement; et pour eux du moins son ame +connaissait la compassion. Froid envers les grands, dédaigneux avec les +superbes, l'homme humble ne passait pas auprès de lui sans attirer ses +regards. Il ne parlait pas beaucoup; mais sous son toit on recevait +souvent un asile, et jamais de reproches. Et ceux qui en faisaient +l'observation pouvaient remarquer que chaque jour quelques nouveaux +hôtes se rassemblaient sous son commandement. Mais depuis la disparition +d'Ezzelin, il se montra seigneur courtois et hôte bienveillant. +Peut-être son combat avec Othon lui fit-il craindre quelque trame ourdie +contre sa tête exposée. Quelles qu'aient été ses vues, il sut se +concilier l'affection de plus de partisans que les seigneurs ses égaux. +Si c'était un effet de sa politique, elle fut répandue si loin que des +millions le jugeaient tel qu'il voulait paraître. Exilé par des maîtres +cruels, venait-on lui demander un asile? il était aussitôt donné. Par +lui les paysans n'avaient pas à pleurer leur moisson enlevée, et à peine +les serfs pouvaient-ils murmurer contre leur sort. Avec lui la vieille +avarice trouvait sûreté pour ses trésors; avec lui, le pauvre n'était +point exposé aux mépris; la bonne chère et les récompenses promises +retenaient près de lui la jeunesse active, jusqu'à ce qu'il fût trop +tard pour le quitter. Il offrait à la haine, avec un changement +prochain, l'espérance d'assouvir bientôt une vengeance différée; +l'amour, long-tems trompé par une union détestée, comptait dans le +succès pour recouvrer des charmes qu'il avait perdus. Tout était mûr; +Lara n'attendait que le moment favorable pour proclamer que l'esclavage +n'était plus qu'un nom. + +Le moment, l'heure vint où Othon crut sa vengeance assurée. Son +huissier[loc22] trouva le prétendu criminel entouré dans son château des +milliers d'hommes délivrés de leurs chaînes féodales récemment brisées, +défiant la terre, et comptant sur la faveur du ciel. C'était le matin +que Lara venait de rendre libres des serfs attachés à la glèbe, et qui +ne creuseraient plus désormais la terre que pour servir de tombeaux aux +tyrans! c'est ce qu'ils proclamaient tous.--Certain mot d'ordre est +nécessaire dans le combat pour venger ses outrages et conquérir ses +droits: religion,--liberté,--vengeance,--tout ce que vous voudrez; un +mot suffit pour faire lever les peuples et les mener au carnage. Une +phrase séditieuse suffit à la ruse qui la répand et l'exploite, pour +faire régner le crime, et pour donner une abondante pâture aux loups et +aux vers de la terre! + +[Note loc22: _His summons_.] + +9. Dans cette contrée, les seigneurs féodaux avaient acquis tant de +pouvoir, que leurs souverains enfans régnaient à peine. C'était alors le +moment pour les rebelles de lever l'étendard de la révolte. Les serfs +méprisaient le roi, et le haïssaient en même tems que les seigneurs. Ils +n'attendaient qu'un chef, et ils en trouvèrent un attaché à leur cause +par des liens indissolubles; forcé par les circonstances de rentrer en +guerre avec les hommes pour sa propre défense. Séparé par une destinée +mystérieuse de ceux que la naissance et la nature n'avaient pas fait ses +ennemis, Lara, depuis cette nuit fatale, s'était préparé, non pas seul, +à braver les événemens les plus sinistres. De certaines raisons, quelles +qu'elles fussent, lui prescrivaient d'éviter que l'on fît aucune +recherche sur ses actions commises dans de lointains climats. + +En réunissant à sa cause propre celle de tous, lors même qu'il aurait +été dans sa destinée d'être abattu, il avait au moins la certitude de +retarder sa chute. Le calme sombre qui depuis long-tems régnait dans son +ame; la tempête qui, après avoir exercé ses ravages, s'était assoupie, +soulevée par des événemens qui semblaient devoir pousser sa triste +fortune à son dernier degré de malheur, se réveillent de nouveau, et le +rendent tout ce qu'il avait été autrefois, et qu'il est maintenant; la +scène est seulement changée. Il se souciait fort peu de la vie, encore +moins de la renommée; mais il n'en était pas moins propre aux jeux +désespérés des combats. Il lui semblait qu'il était marqué dès sa +naissance pour être l'objet de la haine des autres, et il se moquait de +sa ruine si elle était partagée. Que lui importait donc la liberté des +peuples asservis? Il élevait l'humble, mais pour abaisser le superbe. Il +avait espéré trouver le repos dans sa retraite sombre, mais l'homme et +la destinée venaient l'y assiéger. Il paraissait comme une bête féroce +poursuivie par les chasseurs, que ceux-ci doivent tuer, mais qu'ils ne +peuvent faire tomber dans leur piége. Austère, sans ambition, +silencieux, il était désormais un tranquille spectateur des scènes de la +vie; mais lancé de nouveau sur l'arène, il parut un chef non inégal aux +seigneurs féodaux: sa voix,--son maintien,--ses gestes--révèlent une +sauvage nature, et à ses regards on reconnaît le gladiateur. + +10. A quoi servirait de raconter pompeusement l'histoire souvent répétée +des combats, les fêtes des vautours, le carnage et la mort? la fortune +changeante sur le champ de bataille, la force victorieuse et la +faiblesse obligée de céder? des ruines fumantes et des remparts +renversés? Dans cette guerre, la lutte fut la même que dans toutes les +autres, excepté que les passions déchaînées concentrèrent leur force +dans une férocité qui bannit tout remords. Personne ne demandait grâce, +car la pitié connaissait que ses cris seraient vains. Les prisonniers +mouraient sur le champ de bataille. La même fureur animait tour à tour +le sein du vainqueur; et ceux qui combattaient pour la liberté, et ceux +qui luttaient pour la tyrannie croyaient avoir versé le sang de peu +d'hommes, tant qu'il en restait encore à égorger. Il était trop tard +d'éteindre le tison dévastateur. La désolation atteignait la contrée +affamée; l'incendie était allumé, et les flammes étaient propagées, et +le carnage souriait sur ses victimes de chaque jour. + +11. Tout frais de la force que l'impulsion de la liberté récemment +acquise leur imprime, les partisans de Lara obtiennent le premier +succès: mais cette vaine victoire les a perdus. Ils n'obéissent plus à +la voix de leur chef pour se former en rang de bataille; ils se +précipitent dans une aveugle confusion sur leurs ennemis, croyant que de +l'atteindre ainsi devait leur assurer le succès. La convoitise du butin, +la soif de la vengeance entraînent ces brigands débandés à leur perte. +En vain Lara fait-il tout ce qu'un chef doit faire, pour arrêter +l'impétueuse furie de ces hommes. En vain veut-il calmer leur ardeur +téméraire,--la main qui allume l'incendie ne peut l'éteindre. L'ennemi +plus sage a pu seul arrêter leur impétuosité, et montrer à cette troupe +indisciplinée sa folle témérité. Des retraites feintes, des embuscades +nocturnes, des attaques désordonnées faites en plein jour, des combats +différés, la longue privation d'un secours désiré, un repos sans tente, +sous un ciel humide, des murs imprenables qui défiaient l'art des +assiégeans, et lassaient la patience de leur courage trompé: voilà les +obstacles qu'ils n'avaient pas prévus. + +Le jour du combat, ils s'avançaient à l'ennemi, comme l'auraient fait de +vieux guerriers; mais ils préféraient davantage la furie de l'action la +plus sanglante, et la mort présente à une vie de souffrances +continuelles. La famine vient leur apporter ses angoisses; et la fièvre +balaie leurs rangs, qui s'éclaircissent à vue d'œil. La joie immodérée +du triomphe se change en mécontentement. L'ame seule de Lara semble +encore indomptée, mais peu de ses soldats restent pour le seconder. De +plusieurs milliers qu'ils étaient, ils sont réduits à une faible troupe: +désespérés, quoique en petit nombre, ce sont les plus braves qui +survivent pour déplorer la discipline qu'ils avaient dédaignée après +leur premier succès. Une espérance leur reste encore: la frontière n'est +pas éloignée; par là, ils peuvent échapper à la guerre de leur patrie, +en emportant avec eux, dans l'état voisin, les chagrins de l'exil, ou la +haine de la proscription. Il est dur pour eux de quitter la terre de +leurs aïeux, mais il leur est encore plus dur de périr ou de se +soumettre. + +12. La résolution est prise,--ils sont en marche,--la nuit complice les +guide avec son astre lumineux, en éclairant leurs pas dans les ténèbres. +Déjà ils aperçoivent ses tranquilles rayons dormant sur la surface du +courant qui forme la frontière. Déjà ils distinguent,--est-ce bien la +rive? Fuyez! Elle est bordée par de nombreux rangs ennemis. Retournez ou +fuyez!--Qu'est-ce qui brille à l'arrière-garde? C'est la bannière +d'Othon,--la lance du chef qui les poursuit! Sont-ce des feux de +bergers, ces feux qui brillent sur la hauteur? Hélas! ils étincellent +avec trop de clarté, pour une fuite. Privés de tout espoir, et +concentrés dans leur propre défense, moins de sang peut-être aura payé +une dépouille plus riche! + +13. Ils s'arrêtent un moment; c'est seulement pour que la troupe puisse +respirer. Avanceront-ils, ou attendront-ils l'ennemi? Peu +importe,--s'ils chargent l'ennemi qui s'oppose à leur marche le long de +la rive du fleuve, quelques-uns peut-être pourront rompre et traverser +leur ligne formée, pour prévenir un tel dessein.--«Chargeons! attendre +leur attaque serait une action digne d'une troupe lâche.» Tous les +sabres sont tirés, chacun saisit les rênes de son cheval, et la première +parole pourra à peine devancer l'action. Parmi tous ceux qui vont +entendre le dernier commandement de Lara, pour combien ne sera-t-il pas +la voix de la mort! + +14. Son glaive est tiré; son front respire un air réfléchi, mais trop +tranquille pour être celui du désespoir; il montre quelque chose de plus +indifférent qu'il ne convient aux plus braves d'en témoigner, si le sort +des hommes les touche.--Il tourne ses regards sur Kaled, toujours près +de lui, et trop confiant encore pour trahir la moindre crainte. +Peut-être c'était la sombre clarté de la lune qui projetait sur les +traits de ce jeune page une teinte inaccoutumée de pâleur mélancolique, +dont l'empreinte profonde exprimait la fidélité et non la terreur de son +ame. Lara observa cette pâleur, et mit sa main dans la sienne: elle ne +trembla pas dans un moment semblable; ses lèvres étaient muettes, à +peine son cœur battait-il; ses regards seuls disaient: «Nous ne nous +séparerons jamais! ta troupe peut périr, tes amis peuvent fuir; pour +moi, je puis dire adieu à la vie, mais jamais à toi!» + +Le mot d'ordre a échappé aux lèvres de Lara, et sa troupe, portée en +avant, et les rangs serrés, marche sur les lignes divisées de l'ennemi. +Chaque coursier a obéi au premier coup d'éperon; les cimeterres +brillent, l'acier se croise; surpassés en nombre, mais non en bravoure, +ils opposent encore le désespoir à l'audace, et un front de défense aux +ennemis. Le sang est mêlé aux ondes du fleuve qui en conserve les +teintes jusqu'aux rayons du matin. + +15. Commandant, aidant, animant les siens, partout où l'ennemi paraît +redoubler d'efforts, où ses amis succomber, la voix de Lara se fait +entendre; il brandit son cimeterre, en frappe à coups redoublés, et fait +naître un espoir que lui-même a cessé de partager. Aucun ne fuit, car +ils savent bien que la fuite serait vaine; mais ceux qui chancellent +reviennent bientôt à la charge en voyant les plus courageux des ennemis +reculer devant le regard et les coups de leur chef. Tantôt entouré des +siens, tantôt presque seul, il enfonce les rangs de son adversaire, ou +rallie sa troupe. Lui-même ne s'épargne pas.--Une fois l'ennemi semble +fuir,--le moment était propice; Lara donne le signal de la main qu'il +agite dans l'air; il s'élance.--Pourquoi son casque orné d'un panache +s'affaisse-t-il soudain? un trait est lancé,--la flèche est dans son +sein! Ce geste fatal a laissé sa poitrine sans défense, et la mort a +fait retomber ce bras redoutable. Le mot de _victoire_ expire sur sa +bouche; cette main, qu'il avait élevée en signe de commandement, comme +elle pend tristement à ses cotés! Elle retient encore instinctivement +son sabre, quoique l'autre ait laissé échapper les rênes. Kaled les +saisit: défaillant par sa blessure, penché presque sans vie sur les +arçons de la selle, Lara ne s'aperçoit pas que son page désolé l'emmène +loin du combat. Cependant ses compagnons chargent l'ennemi, le chargent +encore avec plus de fureur. Les combattans sont trop confondus +maintenant pour compter les cadavres! + +16. Le jour luit sur les mourans et sur les morts, sur les cuirasses +brisées et sur les têtes séparées de leurs casques; le cheval de guerre +est étendu sans cavalier sur la terre, et l'effort de son dernier soupir +a fait rompre les courroies ensanglantées de sa selle. Près de là, +frémissent encore d'un reste de vie, le pied éperonné qui +l'aiguillonnait, et la main qui guidait les rênes. Quelques-uns sont +étendus mourans, tout près du torrent dont les eaux se raillent de leurs +lèvres que la soif dévore. Cette soif palpitante, qui brûle dans le +souffle de ceux qui meurent de la mort dévorante des braves, pousse +vainement leurs lèvres brûlantes à implorer une goutte,--une dernière +goutte d'eau pour les rafraîchir avant de mourir. Par un faible et +convulsif effort, ils traînent leurs membres sur le gazon ensanglanté. +Un pareil effort épuise leur faible reste de vie, mais ils atteignent le +courant, et se penchent pour se désaltérer: ils sentent déjà son humide +fraîcheur, ils sont près de la goûter. Pourquoi se +reposent-ils?--N'ont-ils plus de soif à étancher?--elle est +inextinguible, et cependant ils ne la sentent plus. C'était leur +agonie;--mais elle est déjà oubliée! + +17. Sous un tilleul, écarté de cette scène de carnage, était étendu un +guerrier, respirant encore, mais blessé à mort dans ce combat dont lui +seul fut la cause. C'était Lara dont la vie s'écoule peu à peu avec son +sang. Son compagnon d'autrefois, et maintenant son seul guide, Kaled est +à genoux près de lui, les yeux fixés sur son côté ouvert, et cherchant à +étancher avec son écharpe le sang qui en ruisselle à gros bouillons, et +qui devient plus noir à chaque convulsion. Alors, à mesure que son +souffle s'affaiblit, et s'exhale plus lentement, c'est goutte à goutte +que le sang s'échappe de la blessure fatale. A peine Lara peut prononcer +une parole, mais il fait entendre qu'il est inutile de chercher à le +soulager; ce mouvement ne fait qu'ajouter une palpitation plus vive à +ses tourmens. Il presse la main qui voudrait adoucir son agonie, et il +remercie, par un triste sourire, son page désolé qui ne craint rien, ne +sent rien, n'a besoin de rien, ne voit rien, excepté ce front affaissé +qui repose sur ses genoux; excepté ce pâle visage, dont les yeux, +quoique sombres, étaient la seule lumière qui brillât pour lui sur la +terre. + +18. Les ennemis arrivent, après avoir long-tems cherché Lara sur le +champ de bataille; leur triomphe n'est rien si Lara n'a point succombé. +Ils auraient voulu l'enlever, mais ils voient que ce serait vainement, +et lui les regarde avec un froid et tranquille dédain, et semble +réconcilié avec sa destinée qui le fait échapper par la mort à la haine +vivante. Othon survient, et, s'élançant de son cheval, il vient +considérer l'ennemi ensanglanté qui fit couler son sang; il s'informe de +l'état de ses blessures. Lara ne répond rien, et à peine jette-t-il un +regard sur lui, comme s'il avait oublié le souvenir de cet homme, et il +se tourne vers Kaled:--les dernières paroles qu'il prononça ensuite, si +elles furent entendues, du moins elles ne furent point comprises. Sa +voix mourante s'exprime dans cette langue étrangère à laquelle se +rattachaient pour lui quelques bizarres souvenirs. Il s'entretient avec +son page d'événemens passés dans d'autres contrées; mais quels +événemens? quelles contrées?--Kaled seul le sait; Kaled qui comprend +seul ses paroles et qui lui répond à voix basse, tandis que ceux qui les +entourent restent plongés dans un muet étonnement. Ils semblaient +alors--ces deux compagnons--oublier la moitié du présent dans le passé, +et partager entre eux quelque mystérieuse destinée dont personne qu'eux +ne peut pénétrer l'obscurité. + +19. Leurs paroles, quoique faibles, furent nombreuses--et ceux qui les +entendirent purent juger seulement de leur signification, à leurs +accens. Par elles, vous eussiez cru que la mort du jeune Kaled était +plus prochaine que celle de Lara, tant sa voix, ses soupirs étaient +tristes, profonds; tant ses paroles s'échappaient avec peine de ses +lèvres tremblantes! Mais la voix de Lara,--quoique lente, fut d'abord +claire et calme, jusqu'à ce que la mort en râlant ne fit plus entendre +qu'un pénible gémissement: mais sur son visage à peine pouvait-on +remarquer un léger changement; il ne décèle ni craintes, ni remords, ni +passions, excepté lorsque la dernière lutte de son agonie se fit sentir; +ses yeux se tournèrent tendrement sur son page, et lorsque Kaled eut +cessé de répondre, Lara éleva la main, et montra l'Orient: soit qu'alors +(le soleil se levant à l'Orient et dissipant les nuages) la clarté du +matin frappât sa vue; soit par hasard, ou soit que le souvenir de +quelques événemens eût élevé sa main vers les lieux où ils s'étaient +passés. A peine Kaled parut-il y faire attention, mais il se détourna, +comme si son cœur eût abhorré l'arrivée du jour; et il baissa les +regards devant cette lumière du matin pour les fixer sur le front de +Lara où régnaient les ténèbres. + +Cependant il semblait conserver le sentiment, quoiqu'il eût mieux valu +qu'il fût éteint. Car lorsqu'un des soldats qui étaient près de lui +découvrit le signe rédempteur de la croix, et lui offrit à baiser le +saint rosaire, dont son ame, prête à le quitter, pouvait encore invoquer +l'assistance, Lara le fixa avec un œil profane, et il sourit.--Le ciel +lui pardonne! si ce fût un sourire de dédain. Kaled, quoiqu'il ne parlât +pas, et sans cesser de considérer le visage de Lara avec un regard de +désespoir, l'air mécontent et avec un geste impatient, détourna la main +qui présentait le signe sacré, comme s'il n'eût servi qu'à troubler le +moribond. Il semblait ne pas savoir que la vie de Lara ne commençait que +de _ce moment_, cette vie d'immortalité qui n'est assurée à personne, +excepté à ceux dont la foi est dans Christ. + +20. Mais un gémissement lourd fut le dernier soupir de Lara; et un +sombre nuage se répandit sur ses yeux affaissés; ses membres +s'étendirent avec bruit, et sa tête se pencha sur le faible mais +infatigable genou qui la supportait. Il pressa la main qu'il tenait sur +son cœur;--ce cœur ne bat plus, mais Kaled ne cesse de le presser avec +une main glacée; il l'interroge, il l'interroge en vain, quoique ses +faibles palpitations ne lui répondent plus. «Il palpite encore!» Non, +non, tu rêves!--Il n'est plus! Celui que tu considères fut autrefois +Lara! + +21. Kaled le contemple toujours, comme s'il n'avait pas encore disparu, +l'esprit sublime qui animait cette humble poussière! Ceux qui +l'entourent l'ont arraché à sa contemplation, mais ils ne peuvent lui +faire détourner ses regards, et lorsqu'en l'enlevant du lieu où il +tenait embrassé une forme qui n'avait plus de vie, il vit cette tête, +que son cœur voudrait encore supporter, rouler sur la terre, cette tête +inanimée, bientôt poussière comme elle, il ne se courrouça point; il +n'arracha point les boucles luisantes de sa noire chevelure, mais il +s'efforça de rester debout et de regarder celui qu'il perdait; il +chancela bientôt et tomba, ayant à peine plus de vie que celui qu'il +avait tant aimé. Que celui qu'_il_ avait tant aimé! Oh! jamais sous le +ciel le cœur de l'homme ne brûlera d'un plus fidèle amour! Ce moment +d'épreuves a enfin révélé ce secret si long-tems à demi caché. En +déchirant ses vêtemens pour rappeler à la vie ce cœur qui ne bat plus, +on découvre que ses douleurs paraissent terminées, mais son sexe est +aussi découvert. La vie est revenue dans ce corps sans mouvement, et +Kaled n'éprouve point de honte.--Que lui importaient alors son sexe et +son honneur! + +22. Lara ne dort point où dorment ses pères, mais dans le lieu où il est +mort; c'est là que son tombeau a été creusé: son sommeil de mort n'en +est pas moins profond quoiqu'aucun prêtre ne l'ait béni, et que le +marbre ne couvre point sa poussière. Il fut pleuré par une amie dont la +douleur tranquille et moins bruyante dura davantage que celle d'un +peuple pour son souverain. Vaines furent toutes les questions qu'on lui +fit sur le passé, vaines même furent les menaces;--elle garda le silence +sur tout jusqu'au dernier moment. Elle ne dit point d'où elle était +venue, ni pourquoi elle avait tout abandonné pour suivre celui dont le +cœur paraissait si peu aimant. Pourquoi l'avait-elle aimé? Fou, +curieux!--tais-toi--l'amour humain est-il le fruit de l'humaine volonté? +Pour elle Lara pouvait être aimable; les hommes durs ont des pensées +plus profondes que vos yeux stupides ne le discernent; et quand ils +aiment, vos gens à sourires[loc23] ne devinent pas comment battent leurs +cœurs forts, quoique leurs lèvres soient plus avares de paroles. Ce +n'étaient pas des liens communs, ceux qui attachaient à Lara le cœur et +l'esprit de Kaled; mais elle ne consentit jamais à révéler cette étrange +histoire, et maintenant toutes les lèvres qui auraient pu la raconter +sont fermées par le sceau de la mort. + +[Note loc23: _Your smilers_.] + +23. On déposa Lara dans la terre; et sur son sein, outre la blessure +mortelle qui avait envoyé son ame au repos, on trouva les marques +dispersées de nombreuses cicatrices, qui ne provenaient pas de cette +dernière guerre. Dans quelque lieu qu'il eût passé l'été de sa vie; il +semble qu'il s'est écoulé sur une terre de combats: mais tout est +inconnu; sa gloire, comme ses crimes, s'il s'en rendit coupable: ces +cicatrices disent seulement que quelque part son sang fut répandu, et +Ezzelin, qui aurait pu raconter le passé, ne revint pas.--Cette nuit où +il insulta Lara paraît avoir été la dernière de ses nuits. + +24. Cette nuit (c'est le conte d'un paysan) un serf qui traversait la +vallée située entre les domaines de Lara et ceux d'Othon, au moment où +disparaissait devant les rayons du matin la clarté de la lune, dont le +croissant était à demi voilé par les brouillards, un serf, qui s'était +levé de bonne heure pour aller ramasser du bois dont le prix servait à +acheter de la nourriture pour ses enfans, longeait la rivière qui sépare +la plaine des terres d'Othon du vaste domaine de Lara; il entendit une +marche précipitée:--un cheval et un cavalier sortirent du bois; sur le +devant de la selle était quelque objet qu'enveloppait un manteau; la +tête du cavalier était baissée, et son front était voilé. Frappé par +cette soudaine apparition à une heure semblable et par le pressentiment +que ce pouvait être un crime, le serf, sans être aperçu, épia la course +de l'étranger qui atteignit la rivière, s'élança de son cheval, et +saisissant alors le fardeau qu'il portait, monta sur le bord et le +précipita dans les flots. Alors il s'arrêta, regarda de côté et d'autre, +se détourna et parut épier s'il n'était point vu; puis il jeta de +nouveau un regard rapide et suivit à pied le courant de l'eau, comme si +sa surface trahissait quelque chose de coupable. Il ralentit ses pas, +s'arrêta tout-à-coup auprès d'un tas de pierres que les flots de l'hiver +avaient amoncelées; il en ramassa les plus pesantes et les jeta sur +l'eau avec un soin plus qu'ordinaire. Pendant ce tems le serf s'était +traîné dans un lieu où, sans être vu, il pouvait observer avec sûreté ce +que cela pouvait signifier. Il aperçut comme un cadavre flottant, et il +vit quelque chose briller comme une étoile sur ses vêtemens; mais avant +qu'il pût reconnaître le tronc surnageant, une énorme pierre vint tomber +sur lui, et il s'enfonça. Il reparut de nouveau un moment sans pouvoir +être bien distingué, et il laissa sur les flots une teinte de pourpre. +Alors il disparut profondément. Le cavalier ne cessa de regarder, +jusqu'à ce que le dernier cercle tracé sur la surface de l'eau fût +entièrement effacé. Alors, se retournant, il s'élança sur son cheval qui +partit au galop. Son visage était masqué;--les traits du mort, si +toutefois c'en était un, échappèrent à la frayeur du serf qui avait tout +vu; mais si vraiment son sein était orné d'une étoile, tel est le signe +que portaient toujours les chevaliers; et l'on sait que le seigneur +Ezzelin en avait une pareille dans cette nuit qui fut suivie d'un tel +matin. S'il périt ainsi, que le ciel reçoive son ame! Son cadavre +inaperçu roula jusqu'à l'océan. La charité devrait laisser l'espérance +que ce ne fut point par la main de Lara qu'il reçut la mort. + +25. Kaled--Lara--Ezzelin ne sont plus! Ils sont également privés tous +les trois d'une pierre funéraire! En vain voulut-on employer tous les +moyens pour éloigner Kaled du lieu où le sang de son maître avait coulé. +La douleur avait tellement abattu cette ame autrefois si fière, que ses +larmes étaient rares, et ses gémissemens à peine sensibles. Mais la +menaçait-on de l'arracher du lieu où elle avait peine à croire que Lara +ne fût plus? ses yeux faisaient éclater toute cette vivante fureur qui +embrase la tigresse à qui on vient d'enlever ses petits. Que si on la +laissait là passer ses heures douloureuses; elle s'entretenait +continuellement avec des formes aériennes telles qu'en produit le +cerveau malade de la douleur. Elle leur adressait de tendres plaintes, +et elle voulait s'asseoir sous l'arbre où ses genoux avaient supporté la +tête mourante de Lara; et dans cette posture où elle le vit tomber, elle +se rappelle ses paroles, ses regards, les convulsions de son agonie. +Elle avait coupé sa noire chevelure, mais elle la conservait sur son +cœur; elle la retirait souvent de son sein, la déployait, la pressait +tendrement sur la terre, comme si elle eût étanché le sang de la +blessure de quelque fantôme. Elle semblait lui adresser des questions, +et elle répondait pour lui; puis, se levant en sursaut, elle lui faisait +signe de fuir quelque spectre imaginaire qui était à sa poursuite. +Quelquefois aussi, assise sur des racines de tilleul, elle cachait son +visage dans sa main décharnée, ou traçait des caractères étrangers sur +le sable.--Cette agonie devait avoir un terme.--Elle repose à côté de +celui qu'elle aima; son histoire est inconnue;--sa tendresse fidèle est +trop bien prouvée. + +FIN DE LARA. + + + + +NOTE DE LARA. + + +L'événement de la section 24 du chant II a été suggéré par la +description de la mort ou plutôt des funérailles du duc de Gandia. + +Le récit le plus intéressant et le plus détaillé de ce mystérieux +événement est donné par Burchard. Voici en substance ce qu'il raconte: + +«Le 8e jour de juin, le cardinal de Valenza et le duc de Gandia, fils du +pape, soupèrent avec leur mère, Vanozza, près de l'église de +S.-Pietro-ad-Vincula (Saint-Pierre-aux-Liens); plusieurs autres +personnes étaient présentes à cette réunion. L'heure de se séparer +approchant, et le cardinal ayant rappelé à son frère qu'il était tems de +retourner au palais apostolique, ils montèrent sur leurs chevaux ou sur +leurs mules, accompagnés d'un petit nombre de serviteurs, et marchèrent +ensemble jusqu'au palais du cardinal Ascanio Sforza; alors le duc +informa le cardinal qu'avant de retourner chez lui, il avait à faire une +visite de plaisir. Renvoyant à cet effet toute sa suite, excepté son +_stafiero_ ou valet de pied, et un homme masqué qui lui avait rendu une +visite pendant le souper, et qui, depuis l'espace d'un mois, ou à peu +près, l'avait demandé presque journellement au palais, il fit monter en +croupe cette personne sur sa mule, et prit la rue des Juifs, où il +quitta son domestique, en lui ordonnant de l'attendre là jusqu'à une +certaine heure, après laquelle, s'il n'était pas revenu, il pourrait +s'en retourner au palais. Le duc et le masque en croupe derrière lui se +dirigèrent je ne sais où; mais c'est cette nuit que le duc fut assassiné +et jeté dans le Tibre. Le domestique, après avoir été renvoyé, fut +assailli et blessé mortellement; et quoiqu'il fût soigné avec beaucoup +de soin, cependant tel fut son état qu'il ne put donner aucun détail +intelligible de ce qui était arrivé à son maître. Le matin, le duc +n'étant pas retourné au palais, ses domestiques commencèrent à +s'alarmer; et l'un d'eux informa le pontife de l'excursion nocturne de +ses fils et de la disparition du duc. Cette nouvelle donna au pape une +vive inquiétude; mais il conjectura que le duc avait été attiré par +quelque courtisane; qu'il avait passé la nuit avec elle, et que, n'osant +sortir de sa maison en plein jour, il attendait le soir pour retourner à +son palais. Cependant, lorsque le soir fut arrivé, et qu'il se vit +trompé dans son attente, il devint profondément affligé, et il commença +à interroger plusieurs personnes qu'il fit amener devant lui pour cet +objet. Parmi elles était un homme nommé Giorgio Schiavoni, qui, ayant +déchargé sur la rivière une barque pleine de bois de construction, était +resté à bord pour le surveiller, fut interrogé pour savoir s'il avait vu +quelqu'un jeter un fardeau dans la rivière, la nuit précédente. Il +répondit qu'il avait vu deux hommes à pied qui descendirent d'une rue, +et regardèrent attentivement autour d'eux, pour voir si personne ne +passait. N'ayant vu personne, ils s'en retournèrent; et peu de tems +après deux autres revinrent, regardèrent autour d'eux comme les deux +premiers. Personne ne paraissant encore, ils firent signe à leurs +compagnons, et un homme arriva, monté sur un cheval blanc, ayant +derrière lui un corps mort, dont la tête et les bras pendaient d'un côté +du cheval et les pieds de l'autre; les deux hommes à pied supportant le +corps pour l'empêcher de tomber. Ils s'avancèrent ainsi vers le lieu où +les immondices de la ville sont habituellement déchargées dans le +fleuve; et faisant tourner le cheval, la croupe du côté de l'eau, les +deux hommes à pied prirent le cadavre par les bras et les jambes, et le +jetèrent de toutes leurs forces dans la rivière. L'homme à cheval +demanda s'ils l'avaient bien jeté? On lui répondit: _Signor, si_ (oui, +monsieur). Il regarda alors la rivière, et voyant un manteau flottant +sur le courant, il demanda de nouveau ce que l'on apercevait de noir. On +lui répondit que c'était un manteau; et l'un des interlocuteurs jeta des +pierres sur ce vêtement, et il s'enfonça dans l'eau sans plus +reparaître. Les serviteurs du pontife demandèrent alors à Giorgio +pourquoi il n'avait pas révélé ce fait au gouverneur de la ville; il +leur répondit qu'ayant vu en son tems une centaine de cadavres ainsi +précipités dans la rivière au même endroit, sans qu'aucune recherche fût +faite à leur sujet, il n'avait pas, en conséquence, considéré cet +événement comme étant de quelque importance. Les pêcheurs et les +bateliers furent alors rassemblés, et on leur ordonna de faire des +recherches dans la rivière, où, le soir même, ils trouvèrent le corps du +duc, avec tous ses vêtemens et trente ducats dans sa bourse. Il était +couvert de neuf blessures, dont l'une était au cou, et les autres à la +tête et sur tous les membres. Le pontife ne fut pas plus tôt informé de +la mort de son fils, et qu'il avait été jeté comme les immondices dans +la rivière, que, donnant cours à sa douleur, il s'enferma dans une +chambre, et y pleura amèrement. Le cardinal de Ségovie et d'autres +familiers du pape vinrent frapper à sa porte; et après plusieurs heures +en exhortations persuasives, ils obtinrent d'être admis près de lui. +Depuis le mercredi soir jusqu'au soir du samedi suivant, le pape n'avait +pris aucune nourriture; et il n'avait eu de sommeil depuis le matin du +jeudi jusqu'au matin du jour suivant. Enfin, cependant, cédant aux +sollicitations de sa cour, il commença à modérer ses chagrins, et à +réfléchir sur le mal que pourrait occasionner à sa santé une indulgence +trop prolongée pour sa douleur.» + +FIN DE LA NOTE DE LARA. + + + + +LE SIÉGE +DE CORINTHE. + + + + +A +JOHN HOBHOUSE, ESQ. +CE POÈME EST DÉDIÉ +PAR SON AMI. + +22 janvier 1816. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +«La grande armée des Turcs (en 1715), sous les ordres du premier visir, +voulant s'ouvrir un passage au cœur de la Morée, et former le siége de +Napoli de Romanie, la place la plus considérable de tout le pays[loc24], +pensa qu'il lui fallait d'abord attaquer Corinthe, ville à laquelle +l'armée livra plusieurs assauts. La garnison étant affaiblie, et le +gouverneur voyant qu'il était impossible de résister plus long-tems à +une force si considérable, pensa qu'il était convenable d'entrer en +pourparlers. Mais pendant que l'on traitait des articles de la +capitulation, un des magasins du camp des Turcs, dans lequel se +trouvaient six cents barils de poudre, sauta par accident, et causa la +mort de six ou sept cents hommes. Cet événement irrita tellement les +infidèles, qu'ils ne voulurent plus accorder de capitulation; et ils +donnèrent à la ville un assaut si terrible, qu'ils la prirent le même +jour, et passèrent au fil de l'épée la plus grande partie de la +garnison, avec le signor Minotti, le gouverneur. Ceux qui échappèrent +avec Antonio Bembo, le provéditeur extraordinaire, furent faits +prisonniers de guerre.» + +(HISTOIRE DES TURCS.) + +[Note loc24: Napoli de Romanie n'est pas maintenant la plus considérable +place de la Morée; c'est Tripolitza, où résident le pacha et le siége de +son gouvernement: Napoli est près d'Argos. J'ai visité ces trois villes +en 1810-11; et dans le cours de mon voyage à travers la Morée, depuis +mon arrivée en 1809, j'ai traversé huit fois l'isthme de Corinthe, soit +en allant de l'Attique en Morée, à travers les montagnes, ou dans une +autre direction, en passant du golfe d'Athènes à celui de Lépante. Ces +deux routes sont pittoresques et belles, quoique différentes: celle par +mer a plus de monotonie; mais le voyage étant toujours en vue de la +côte, et souvent de très-près, il présente de nombreuses perspectives +très-séduisantes des îles Salamine, Égine, Poro, etc., et des côtes du +continent. + +(_Note de Lord Byron_.)] + + + + +LE SIÉGE +DE CORINTHE. + + +1. Les années évanouies et les siècles, le souffle de la tempête et la +fureur des batailles ont passé sur Corinthe; cependant elle est encore +une forteresse destinée à la défense de la liberté. Le courroux des +vents, le choc des tremblemens de terre, ont laissé intact son rocher +mousseux, clef centrale d'une contrée qui même encore, quoique déchue, +conserve toute sa fierté sur cette colline, barrière infranchissable à +deux courons des mers qui roulent leurs vagues pourprées sur ses deux +bords opposés, comme si elles brûlaient de se heurter pour se combattre; +cependant elles viennent expirer à ses pieds en mugissant. Mais si le +sang répandu sur ses rivages, depuis le jour où coula celui du frère de +Timoléon, jusqu'à la honteuse déroute du despote de la Perse, pouvait +rejaillir de cette terre qui s'abreuva des flots du carnage, cet océan +de sang couvrirait l'isthme qui se prolonge nonchalamment dans la mer; +ou si les ossemens de tous ceux qui périrent dans ces lieux étaient +entassés, cette pyramide rivale s'élèverait, à travers ces cieux purs, +comme une montagne plus haute que le mont Acropolis, qui semble donner +un baiser aux nuages. + +2. Sur le sommet du sombre Cythéron apparaissent vingt mille lances +étincelantes, et depuis ce sommet jusqu'à la plaine de l'isthme, et d'un +rivage à l'autre de la double mer, les tentes sont dressées, le +croissant brille le long des longues lignes de l'armée musulmane, et les +bandes de bruns spahis s'avancent sous le commandement d'un pacha à +longue barbe; aussi, loin que l'œil peut atteindre, la cohorte à turbans +se presse sur le rivage. Et là se met à genoux le chameau de l'Arabe; et +là le Tartare fait caracoler son coursier; le Turcoman qui a quitté son +troupeau[s1] attache à sa ceinture le sabre tranchant; là retentissent +les volées des canons, comme un mugissement de tonnerre; et le bruit +sourd des vagues s'affaiblit au milieu de ce tumulte de guerre. On +creuse des tranchées; les bouches de canons vomissent les bombes +sifflantes de la mort, dont les fragmens éclatés ébranlent au loin les +remparts. Mais, de ces mêmes remparts, les assiégés renvoient des +décharges qui se croisent dans les airs obscurcis par la fumée de la +poudre et par des tourbillons de poussière; c'est par des balles et des +boulets qu'ils répondent vaillamment aux défis de l'infidèle. + +3. Mais quel est celui qui est toujours le premier et qui s'approche si +près des remparts? Plus habile dans l'art terrible de la guerre que les +fils d'Othman, et aussi haut de cœur qu'un chef qui serait accoutumé à +vaincre dans toutes les batailles, il va de poste en poste, de batterie +en batterie, en piquant de l'éperon son cheval fumant, partout où +l'assaut est le plus vif et l'action la plus sanglante, et efface en +bravoure le plus vaillant Musulman. Là où il remarque une batterie +ennemie courageusement défendue et restée imprenable, il s'élance de son +cheval pour ranimer le courage du soldat qui faiblit dans son attaque; +le premier et le plus redoutable des guerriers dont le sultan de +Stamboul peut ici se vanter, pour commander ses compagnons sur le champ +de bataille, pour diriger la balle, manier la lance ou brandir la lame +tranchante du cimeterre,--c'est Alp, le renégat Adrien[loc25]. + +[Note loc25: _The Adrian renegade_. M.A.P. traduit: «Le renégat de +l'Adriatique.»] + +4. C'est à Venise--où ses parens étaient d'une race illustre--qu'il prit +naissance; mais exilé de ces rivages, il porta contre ses concitoyens +des armes qu'ils lui avaient appris à manier; et maintenant, le turban +couronne sa tête rasée. A travers plusieurs changemens, Corinthe était +passée avec la Grèce sous les lois de Venise; et là, devant ses +remparts, au milieu des ennemis de la Grèce et de Venise, leur ennemi +acharné lui-même, avec tout ce zèle qu'éprouvent les jeunes et fiers +apostats, dans le sein haineux desquels s'agite le souvenir de sanglans +outrages. Pour lui Venise avait cessé d'être l'ancien cri civique LA +LIBERTÉ! Au palais de Saint-Marc, des délateurs inconnus avaient placé +la nuit, dans la _Bouche du Lion_, une accusation contre lui qui le fit +proscrire. Il s'enfuit à tems, et sauva sa vie, pour consacrer aux +combats ses années à venir, et pour apprendre à sa patrie la grandeur de +la perte qu'elle faisait en lui, qui triomphait de la croix contre +laquelle il avait levé le croissant, et qui se battait pour se venger ou +mourir. + +5. Coumourgi[c2]--celui dont la défaite orna le triomphe d'Eugène, +lorsque, dans la plaine sanglante de Carlowitz, le dernier et le plus +puissant des vaincus, il succomba sans regretter de mourir, mais en +maudissant la victoire du chrétien--Coumourgi--pourrait-il voir périr sa +gloire, lui qui fut le dernier conquérant de la Grèce, tant que les bras +des chrétiens ne rendront pas la Grèce à la liberté que Venise lui donna +jadis? Des siècles ont roulé depuis qu'il raffermit dans cette contrée +l'autorité musulmane;--Coumourgi a le commandement de l'armée turque; il +donne celui de l'avant-garde à Alp, qui justifia bien cette confiance +par des cités réduites en cendres; et prouva, par la mort, qu'il porta +dans les rangs ennemis, combien son cœur était affermi dans sa nouvelle +croyance. + +6. Les remparts s'ébranlent, et chaque jour, et vivement battus par +l'artillerie continuelle des Turcs qui les mine avec une égale furie. +L'explosion de la bombe, retentissant comme un tonnerre, est vomie par +chaque couleuvrine; et çà et là quelque édifice qui s'écroule est en +flammes avant l'explosion même de la bombe: les fragmens brisés du globe +volcanique entr'ouvrent la terre, et de leur sein s'élève en spirales +rouges une flamme rapide comme l'éclair, en même tems que les débris +s'écroulent avec fracas; ou, formés en innombrables météores, des astres +lumineux s'élancent de la terre vers les cieux, dont les nuages +s'obscurcissent doublement dans ce jour mémorable, et cachent la route +du soleil par des volumes de fumée qui s'amoncèlent lentement dans un +vaste ciel rempli de vapeurs de soufre. + +7. Mais ce n'est pas seulement pour satisfaire sa vengeance long-tems +différée qu'Alp, le renégat, apprend avec succès aux Musulmans l'art de +s'ouvrir un chemin à la brèche attaquée. Dans ces remparts de Corinthe, +il est une jeune vierge qu'il espère enlever malgré le consentement de +son inexorable père, dont le cœur irrité la lui a refusée, lorsqu'Alp, +sous son nom de chrétien, aspirait à la main de cette jeune fille, alors +que, dans des tems plus heureux, non encore coupable du crime de +trahison, se livrant à la joie dans sa gondole ou dans les palais de +Venise, il s'abandonnait aux plaisirs du carnaval, et allait donner la +plus mélodieuse sérénade qui jamais ait été entendue sur les flots de +l'Adriatique, à l'heure de minuit, par l'oreille d'une jeune vierge +italienne. + +8. On pensait généralement que le cœur de celle qu'il aimait lui était +conquis; car, recherchée par un grand nombre, accordée à aucun, la main +de Francesca était restée inenchaînée par les liens de l'église; et, +lorsque les vagues de l'Adriatique transportèrent Laniotto au rivage +musulman, ses sourires habituels ne furent plus aperçus sur ses lèvres, +et la jeune fille devint pensive et pâle. Elle fut plus assidue au +confessionnal[loc26]; et parut plus rarement aux fêtes et aux bals +masqués; ou du moins elle y fut vue moins souvent, et ses yeux baissés +qui faisaient la conquête des cœurs avaient cessé d'en être flattés. +Elle sembla tout voir avec indifférence, et ne mit que peu de soin à +l'arrangement de sa parure. Sa voix fut moins pénétrante dans ses +chants; ses pieds, quoique toujours légers, étaient cependant moins +agiles dans les danses joyeuses, que l'apparition du matin vient seule +interrompre, sans qu'elles soient rassasiées de plaisirs. + +[Note loc26: M.A.P. n'a pas osé employer ce terme qui se trouve en +anglais (_confessional_), et qui est caractéristique. Il traduit: «Elle +alla plus souvent prier dans les temples.» Ce n'est pas tout-à-fait la +même chose. + +(_N. du. Tr._)] + +9. Envoyé par l'état pour garder cette contrée (arrachée de la main des +Musulmans, tandis que Sobieski humiliait leur orgueil sous les remparts +de Bude, et sur les bords du Danube, par les chefs vénitiens qui leur +avaient enlevé tout le pays qui s'étend depuis Patra jusqu'à la baie +d'Eubée) Minotti possédait, dans les remparts de Corinthe, les pouvoirs +délégués du doge, au moment où la paix au regard de compassion souriait +sur la Grèce depuis long-tems oubliée par elle. Et avant que cette trêve +perfide fût rompue, qui devait la délivrer du joug musulman, Minotti +était arrivé avec son aimable fille. Depuis le tems où la dame de +Ménélas oublia son seigneur et sa patrie pour faire connaître quels +malheurs sont réservés à des amours adultères, nulle beauté plus +parfaite que la ravissante étrangère n'avait embelli ce rivage. + +10. La brèche est ouverte, les débris laissent une vaste ouverture; et, +demain, aux premiers rayons du jour, à ces remparts à demi écroulés, +sera donné le dernier et le plus terrible des assauts. Les bataillons +sont rangés; le corps choisi d'avant-garde composé de Tartares et de +Musulmans, les éclaireurs, mal nommés _les soldats perdus_, marcheront +les premiers. Ils ont la pensée de la mort en dédain, et s'ouvrent +partout un passage à l'ennemi, avec le tranchant du sabre, ou ils pavent +la route de leurs corps sanglans sur lesquels les braves qui les suivent +pourront s'élever, comme sur des marche-pieds. + +11. Il est minuit. Sur le sommet glacé de la montagne la lune répand sa +brillante clarté; bleues roulent les vagues, bleu le ciel qui s'étend +comme un océan suspendu dans les airs, parsemé d'îles de lumières, +resplendissantes des plus vives clartés: qui peut les contempler dans +tout leur éclat et rapporter ses regards sur la terre sans éprouver des +regrets, sans désirer des ailes pour prendre son essor et pour aller se +confondre avec leurs clartés éternelles? + +Les vagues sur l'un et l'autre rivage étaient calmes, pures et azurées +comme l'espace. A peine leur faible écume faisait bruire les cailloux; +mais leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau. Les vents +dormaient sur les flots; les bannières pendaient immobiles sur leur +lance qu'elles entouraient de leurs plis et au-dessus desquelles +brillait le croissant. Ce profond silence n'était interrompu par aucun +bruit, excepté dans quelques lieux par la voix de la sentinelle qui +demandait le mot d'ordre, excepté par le hennissement aigu des coursiers +que répétait l'écho de la colline, et par le tumulte sourd de cette +nombreuse armée qui frémissait comme les feuilles emportées de côte en +côte; ou bien par la voix du Muezzin qui retentit dans les airs à +l'heure de minuit pour appeler les croyans à la prière accoutumée. Ils +s'élevaient, ces tristes accens cadencés, comme ceux de quelque génie +solitaire sur la plaine; ils étaient harmonieux, mais tristement doux, +tels que ceux qui s'échappent au souffle du vent des cordes d'une harpe +aérienne, et qui produisent des accords vagues et prolongés, inconnus à +la musique des hommes. Ils parurent aux défenseurs des remparts le cri +prophétique de leur défaite. Ils frappèrent même l'oreille des +assiégeans d'un de ces pressentimens redoutables et indéfinis qui font +frémir soudain, saisissent un instant le cœur, pour battre ensuite plus +vivement, honteux de cet étrange sentiment qu'il a éprouvé: tel aussi le +bruit inopiné de la clochette qui passe, nous fait tressaillir, quoique +ce glas n'annonce que l'agonie d'un étranger. + +12. La tente d'Alp était dressée sur le rivage; la voix du Muezzin avait +cessé, la prière était terminée; la sentinelle était placée; la ronde de +nuit était faite; tous ses ordres étaient donnés et exécutés. Encore une +nuit d'inquiétude; demain pourra le récompenser de ses peines, et la +vengeance et l'amour le paieront avec usure de leur long délai. Peu +d'heures lui restent et il aurait besoin de repos, pour se préparer, par +de nouvelles forces, à de nombreuses actions de carnage; mais ses +pensées roulent dans son ame comme des ondes agitées. Il est seul debout +au milieu de son camp; ce n'est point un zèle fanatique qui lui fait +désirer de planter le croissant sur les clochers à croix de Corinthe, ou +de risquer sa vie pour s'assurer le paradis ou pour obtenir une +immortalité d'amour des houris: il n'éprouve point ce patriotisme +brûlant, cette exaltation austère de dévouement, qui prodigue son sang +et brave tous les dangers pour défendre sa terre natale. Il est là +seul--renégat combattant contre sa patrie qu'il a trahie. Il est seul au +milieu de sa troupe, sans avoir un cœur ou une main fidèle. Ses soldats +l'ont suivi, parce qu'il était brave, et parce que les dépouilles qu'il +avait conquises et distribuées étaient nombreuses. Ils rampaient devant +lui, car il avait l'art de s'emparer des esprits vulgaires et de les +manier à sa volonté. Mais son origine chrétienne était encore regardée +presque comme un péché. Ils enviaient même la gloire infidèle qu'il +acquérait sous un nom musulman; car lui, leur chef le plus puissant, +avait été dans sa jeunesse un zélé Nazaréen. Ils ne connaissaient pas +combien l'orgueil peut s'abaisser quand des sentimens trompés ont été +flétris; ils ne connaissaient pas combien la haine peut enflammer des +cœurs qui ont une fois échangé leur tendresse en dureté, ni tout le +fanatisme et le zèle fatal que l'apostasie ou la vengeance peut +ressentir. Ils lui obéissaient cependant:--l'homme peut commander à des +êtres incivilisés[loc27] en se montrant le premier par son courage et +son audace; tel est l'empire du lion sur le jackal; le jackal furète, il +tombe sur sa proie: alors il l'amène sous les griffes du lion qui +l'immole, se rassasie et lui en abandonne les dépouilles. + +[Note loc27: _The worst_.] + +13. La tête d'Alp devint fièvreuse, et son pouls avait des battemens +rapides et convulsifs. En vain il se tourne et retourne sur tous les +côtés pour trouver le repos; il ne peut dormir, ou, s'il vient à +sommeiller, un bruit léger, un frémissement le réveille, le cœur +affaissé. Le turban presse douloureusement son front brûlant, sa cotte +de maille pèse comme du plomb sur son cœur; quoique le sommeil pesant +eût souvent fermé ses paupières, sans lit de repos ou sans tente, +excepté qu'un sol plus rude et un ciel moins pur que celui sous lequel +il s'agite maintenant, formaient seuls la couche du guerrier. Il ne +pouvait goûter le repos; il ne pouvait demeurer dans sa tente pour +attendre l'arrivée du jour, mais il va errer le long du rivage +sablonneux sur lequel des milliers de soldats dormaient paisiblement. +Qu'est-ce qui leur servait de coussins? et pourquoi, lui Alp, peut-il +moins dormir que le dernier de ses soldats, puisque leurs périls sont +plus grands, leurs fatigues plus fortes? et cependant ils rêvent sans +craintes de dépouilles; tandis que lui seul, au milieu de ces milliers +de soldats qui passent une nuit de sommeil, peut-être leur dernière, il +promène son inquiète et souffrante veille, et envie le repos de tous +ceux qui frappent ses regards. + +14. Il sentit que son ame avait été soulagée par la fraîcheur de la +nuit. Froid était le ciel silencieux et calme, et ce ciel rafraîchissait +son front brûlant dans l'air embaumé. Derrière lui est le camp,--devant +lui s'étendent la baie et les anses sinueuses du golfe de Lépante. Et +sur la cime de la montagne de Delphes brille une neige inaltérée, haute +et éternelle, qui a bravé les chaleurs de mille étés passés sur le +golfe, sur le mont, et dans ces climats séduisans. Le tems ne la fera +pas disparaître comme les générations d'hommes. Le tyran et l'esclave +sont balayés de la terre, et s'évanouissent aux rayons du soleil, plus +fragiles que ce voile blanc de neige si léger! si frêle! qui couvre à +jamais ce mont que toi, ô homme! tu salues avec complaisance, et sur les +crénaux duquel il brille éternellement, tandis que la tour et l'arbre +séculaire sont abattus et brisés. Dans sa forme, c'est un pic élevé, +dans sa hauteur un nuage, dans son étendue cette neige ressemble à un +blanc linceul que la liberté, en quittant ces lieux, a étendu sur ces +hauteurs lorsqu'elle fut obligée d'abandonner son séjour chéri, et de +fuir à regret ce lieu où son esprit prophétique s'exhala long-tems dans +les chants des poètes. Oh! à chaque instant ses pas se ralentissent et +s'arrêtent sur des champs flétris, sur des autels renversés, qui la +navrent de douleur; elle voudrait réveiller ces ames trop brisées des +malheureux Grecs, en leur montrant à chacun de glorieux trophées. Mais +vaine serait sa voix jusqu'à ce que des jours meilleurs viennent faire +briller ces soleils immortels qui éclairèrent la déroute et la fuite des +Perses, et qui virent les Spartiates sourire en mourant pour leur +patrie! + +15. Alp, en dépit de sa trahison et de ses crimes, n'avait pas perdu le +souvenir de ces tems glorieux. Pendant la nuit, en errant çà et là, il +avait médité sur le passé et sur le présent. Il pensa au trépas glorieux +de ceux qui ont versé leur sang pour une meilleure cause, et il sentit +combien est faible et ignominieuse la renommée qu'il pouvait encore +acquérir; lui qui commandait une troupe d'infidèles, et qui, la tête +couronnée du turban, était un traître à sa patrie; lui qui conduisait +une horde de barbares à un siége barbare et injuste, dont les plus +légitimes succès n'étaient que de nouveaux sacriléges. Tels n'étaient +pas ces héros, que son imagination avait rappelés à sa mémoire, les +chefs dont la cendre dormait autour de lui. Leurs phalanges avaient +combattu dans cette plaine où elles n'avaient pas été un vain boulevart +contre l'ennemi. Ils succombèrent victimes de leur dévouement, mais ils +sont immortels; chaque souffle de la brise semble soupirer leurs noms, +et les eaux murmurer leurs exploits; les bois sont peuplés de leur +renommée. La colonne silencieuse, solitaire et grise, se glorifie de sa +parenté avec leur sainte poussière; leurs ombres habitent la sombre +montagne, leur souvenir brille encore sur la fontaine; le plus faible +ruisseau, le fleuve le plus majestueux, roulent, avec leurs ondes, leur +éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle porte, cette terre +appartient à leur gloire et à celle de leurs enfans! Cette terre est +encore le mot d'ordre du monde civilisé. Et quand l'homme veut accomplir +une action glorieuse, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi +sanctionné par de grands exemples, pour marcher sur la tête des tyrans; +il la regarde, et il se précipite là où l'on perd la vie, ou bien où +l'on gagne la liberté. + +16. Alp rêvait en silence sur le rivage, en savourant délicieusement la +douce fraîcheur de la nuit. Là aucun flux ni reflux n'agitait cette mer +sans vagues[c3] qui roule ainsi éternellement. Le soulèvement le plus +agité des flots peut à peine dépasser de la longueur d'un roseau, en se +brisant sur le rivage, les limites que lui impose le continent; et la +lune impuissante les voit rouler insoucians de sa présence ou de son +absence. Calmes ou soulevés, roulant au loin ou dans la baie, elle +n'exerce aucun pouvoir sur eux. Le rocher, immobile sur sa base +inébranlable, affronte leur fureur et contemple avec dédain la houle +rugissante qui ne peut l'atteindre. On peut remarquer à ses pieds la +trace de la blanche écume dans la même limite qu'elle couvre depuis des +siècles: un très-court espace de sable jaune la sépare de la terre verte +du rivage. + +Alp erre toujours le long de la baie jusqu'à la portée d'une carabine +des remparts que gardent les ennemis; mais ils ne l'aperçoivent pas, ou +comment échapperait-il à leurs balles? Leurs mains seraient-elles +devenues impuissantes, ou leurs cœurs glacés? Je l'ignore; mais de ces +remparts, où ne brillait aucun feu, il ne partit aucune balle sifflante, +quoiqu'il fût sous le front du bastion qui flanquait la porte de la tour +du côté de la mer; quoiqu'il entendît le bruit, et presque distinctement +les paroles brusques de la sentinelle qui frappait le pavé de ses pas +mesurés, en faisant sa garde. Il vit sous les remparts des dogues +affamés qui faisaient leur carnaval de la mort, et qui dévoraient, en +grondant, des cadavres et des membres épars; ils étaient trop occupés +pour faire attention à lui! Ils avaient enlevé la chair du crâne d'un +Tartare, comme on pèle la figue lorsqu'elle est mûre, et leurs défenses +blanches glissaient en criant sur ce crâne plus dur et encore plus +blanc[c4], qui échappait de leurs mâchoires sous leurs dents émoussées: +ils léchaient nonchalamment, en marmottant, les os du cadavre, et +pouvaient à peine se traîner hors du lieu de leur pâture, tant ils +avaient fait un long et copieux festin de ceux qui étaient tombés pour +leur repas du soir. Alp reconnut, aux turbans qui roulaient sur le +sable, que la plupart d'entre eux appartenaient aux plus braves de sa +troupe; rouges et verts étaient les shâles qu'ils portaient, et chaque +péricrâne était surmonté d'une longue touffe de cheveux[c5]; tout le +reste était rasé. Les gueules des dogues tenaient ces crânes dont la +touffe de cheveux s'entortillait après leur mâchoire. Mais entre le +rivage et le sommet du golfe était un vautour battant de ses ailes un +loup qui était descendu des montagnes, mais qui avait été repoussé, par +les dogues, de l'humaine proie; il avait seulement pris pour sa part un +morceau de cheval, que voulaient lui dérober encore, en le frappant de +leurs ailes et de leurs becs, les vautours du rivage. + +17. Alp détourna la vue de ce désolant spectacle: jamais ses nerfs +n'avaient frémi au milieu de la bataille; mais il aurait pu mieux +supporter la vue des soldats expirans dans les flots de leur sang tout +fumant, dévorés par la soif des moribonds, et se tordant les membres +dans une vaine agonie, que de voir mangés par les bêtes fauves ceux qui +sont désormais affranchis de toutes les douleurs. Il y a quelque chose +d'orgueilleux dans l'heure du péril, quelle que soit la forme sous +laquelle la mort peut s'avancer; car la renommée est là pour dire le nom +de ceux qui succombent, et l'honneur a l'œil ouvert sur les exploits +héroïques! Mais quand tout est fini, il est humiliant de marcher sur le +champ flétri des cadavres dans les sépultures; et de voir les vers de la +terre, les oiseaux de proie et les animaux des forêts, s'assemblant tous +là, tous regardant l'homme comme leur proie, tous se faisant une fête de +ses dépouilles. + +18. Là, se trouve un temple en ruines, bâti autrefois par des mains +depuis long-tems oubliées; deux ou trois colonnes, et beaucoup de +pierres, de marbres, de granit, sont recouverts d'herbes sauvages. +Inexorable tems! il n'épargnera pas plus les choses à venir que les +choses passées! Inexorable tems! qui laisse toujours assez de débris du +passé pour faire gémir sur ce qui fut et sur ce qui sera: ce que nous +avons vu, nos enfans le verront; restes de choses qui ne sont plus, +fragmens de pierre, élevés par des créatures de poussière! + +19. Alp s'assit sur la base d'une colonne, et passa la main sur son +front; comme un homme qui réfléchit sur quelque chose de redoutable, +dans une attitude penchée. Sa tête retombait sur son cœur fiévreux, +palpitant, oppressé. Et sur son front penché vers la terre, souvent ses +doigts erraient en battant précipitamment une espèce de mesure, comme +vous pouvez voir les vôtres courir sur le clavier d'ivoire avant que +vous ayez trouvé le ton que vous voulez faire rendre aux cordes sonores. +Comme il était assis là tout pensif, il crut entendre le soupir de la +brise nocturne. Était-ce le vent qui, à travers quelques fentes de +pierre, envoyait ce gémissement doux et tendre[c6]? il releva la tête, +et regarda sur la mer, mais elle était aussi unie qu'une glace; il +regarda le gazon,--pas un brin n'était agité: d'où venait donc ce son si +tendre? Il regarda les bannières,--chaque drapeau retombait immobile; +les feuilles des bois du Cythéron ne sont pas plus agitées: il ne sentit +aucun souffle passer sur son visage. Qui a donc rendu un son pareil? Il +se détourne à gauche--est-il sûr de ce qu'il voit? Là était assise une +dame, jeune et resplendissante! + +20. Il tressaillit avec plus de terreur que si un ennemi armé eût été +près de lui. «Dieu de mes pères! qui est ici? qui es-tu? et pourquoi +viens-tu si près d'un camp ennemi?» Ses mains tremblantes se refusèrent +à faire le signe de la croix, qu'il ne croyait plus divine. Il se +l'était rappelé à cette heure de crainte; mais sa conscience dissipe ce +sentiment involontaire. Il regarde, il voit, il reconnaît les traits de +la beauté et la forme gracieuse de l'être qui lui fut si cher. C'était +Francesca qu'il voyait à ses côtés, la jeune vierge qui pouvait être +autrefois sa fiancée! + +Les roses brillaient encore sur ses joues, mais leur coloris était plus +pâle et plus tendre. Où donc avait fui le mouvement grâcieux de ses +douces lèvres? il avait disparu le sourire qui vivifiait leur incarnat. +La surface tranquille de l'océan, qui est devant lui, était d'un bleu +moins doux que celui de ses yeux; mais ils sont immobiles maintenant +comme ces froides vagues, et ses regards, quoique purs, étaient glacés. +Une robe légère, passée autour de sa taille, voilait à peine son sein +éclatant de blancheur; et à travers sa chevelure en désordre, qui +tombait noire sur ses épaules, se laissaient voir les beaux contours de +son bras blanc et nu; et, avant qu'elle ne laissât échapper des paroles, +elle leva la main vers le ciel: elle était si pâle, d'une teinte si +transparente, qu'elle n'aurait point intercepté les rayons de la lune. + +21. «Je quitte les lieux de mon repos pour venir trouver celui que +j'aime de préférence à tous les hommes, afin d'être heureuse et de lui +faire partager mon bonheur. J'ai traversé les sentinelles, la porte; les +remparts; je suis venue jusqu'à toi à travers les ennemis, sans éprouver +d'accidens. On dit que le lion se détourne et fuit à l'aspect d'une +vierge dans l'orgueil de sa chasteté, et le pouvoir d'en haut, qui +protège l'innocence contre le tyran des forêts, a étendu sa miséricorde +pour me préserver des mains des infidèles conjurés. Je suis venue--et si +je suis venue en vain, jamais, oh! jamais nous ne nous reverrons! Tu as +commis une action terrible en abandonnant la foi de tes pères; mais +foule à tes pieds ce turban, et fais le signe de la croix, et alors tu +seras à moi pour toujours. Arrache cette goutte noire qui souille ton +cœur et demain nous unit pour n'être plus jamais séparés.» + +--«Et où serait dressé notre lit nuptial? au milieu des mourans et des +morts? car demain nous livrons au meurtre et à la flamme les fils et les +autels du Christ. Personne, excepté toi et les tiens, je l'ai juré, ne +sera laissé pour voir le soleil du lendemain: mais toi, je te +transporterai dans un lieu charmant, où nos mains seront unies, et nos +chagrins oubliés. Là tu seras ma fiancée, aussitôt que j'aurai encore +une fois humilié l'orgueil de Venise, et que sa race abhorrée aura senti +ce bras qu'elle voudrait avilir, et vu châtier par lui, avec un fouet de +scorpions, ceux que le crime et l'envie ont fait mes ennemis.» + +Francesca posa sa main sur la sienne:--légère en fut l'impression, mais +il frémit jusqu'aux os, et un froid de glace saisit son cœur, et le +rendit immobile de stupeur. Quoique léger ait été ce serrement de main +si mortellement froid, il n'aurait pu le repousser; et jamais l'étreinte +d'une main si chère ne fit battre le pouls avec un tel sentiment de +terreur, que l'impression de glace que ces doigts frêles, longs et +blancs, firent passer cette nuit dans le sang d'Alp par leur contact +étrange. L'ardeur fiévreuse de son front avait disparu; et son cœur +battait si faiblement, qu'il était devenu insensible comme la pierre, +lorsqu'il contempla les traits de celle qu'il aimait, et qu'il vit +combien les couleurs de son teint étaient changées de ce qu'il les avait +connues. Elle était encore belle, mais languissante--et privée de ce +rayon divin de la pensée qui anime si bien le jeu de la physionomie, +comme les vagues qui étincellent dans un jour de soleil. Ses lèvres sans +mouvement étaient calmes comme la mort, et ses paroles s'échappaient de +sa bouche sans l'émission de son souffle: son sein n'était point soulevé +par une douce respiration, et il semblait que le sang ne circulait point +dans ses veines. Bien que son œil brillât au dehors, cependant ses +paupières étaient immobiles, et les regards qu'elles renvoyaient étaient +égarés et préoccupés comme les yeux de l'homme inquiet qui se promène +dans un rêve troublé; comme les figures des tapisseries qui brillent +dans l'ombre, agitées par le souffle d'un vent d'hiver, apparaissent, à +la lueur douteuse d'une lampe mourante, sans vie, mais comme animées et +effrayant la vue. On dirait, à travers les ombres, qu'elles vont +descendre du mur grisâtre où leurs images présentent un air menaçant, en +flottant çà et là au souffle grondant de la brise. + +«Si tu croyais faire trop pour l'amour de moi, alors que ce soit pour +l'amour du ciel,--dit de nouveau Francesca;--je te le répète--arrache ce +turban de ton front infidèle, et jure d'épargner les enfans de ta patrie +outragée, ou sinon tu es perdu; et tu ne reverras jamais, non la +terre--qui va cesser de t'appartenir,--mais le ciel, ou moi. Si tu +m'accordes cette faveur, et que cependant une destinée fatale t'attende, +cette destinée absoudra la moitié de tes crimes, et la porte de la +miséricorde céleste peut encore s'ouvrir pour toi. Réfléchis un moment +encore, et prépare-toi à la malédiction de celui que tu oublies; porte +encore un dernier regard vers les cieux, et vois son amour qui t'est +refusé à jamais. Là, dans le ciel, est un léger nuage près de la +lune[c7];--il marche, et il l'aura bientôt dépassée.--Si, lorsque ce +voile de vapeur aura cessé d'ombrager son disque, ton cœur n'est pas +changé, alors Dieu et l'homme seront vengés; terrible sera ta sentence, +plus terrible encore ton immortalité de malheur!» + +Alp regarda le ciel, et vit dans les airs le nuage que lui avait indiqué +Francesca; mais son cœur était ulcéré, et détourné du droit chemin par +un inflexible et profond orgueil: cette première et fatale passion de +son cœur emportait toutes les autres comme un torrent. _Lui_, demander +miséricorde! _lui_, effrayé par les vagues paroles d'une vierge timide! +_lui_, outragé par Venise, jurer de sauver ses fils dévoués à la tombe! +Non!--quand même ce nuage serait plus terrible que celui qui porte le +tonnerre, et qu'il serait destiné à éclater sur lui pour +l'anéantir,--qu'il éclate! + +Il jette un regard sur ce signe redoutable sans répondre une parole; il +l'observe marcher:--il est passé.--La lune sereine frappe pleinement sa +vue; alors il dit: «--Quelque soit mon destin, je ne sais point +changer:--il est trop tard. Le roseau, pendant la tempête, peut se +plier, frissonner, et se relever ensuite; le chêne élevé doit se briser. +Ce que Venise m'a fait, je dois le rester, son ennemi en tout, excepté +dans mon amour pour toi. Mais tu es sauvée, oh! viens, fuis avec moi!» +Il tourne la tête, mais elle a disparu! il ne voit plus qu'une colonne +de pierre. Est-elle rentrée sous terre ou s'est-elle évanouie dans les +airs? Il ne la voit plus; il ne sait que croire, si ce n'est qu'il ne +voit plus rien. + +22. La nuit est passée, et le soleil brille comme si ce matin devait +précéder un jour de fête. L'aurore légère et brillante se dégage peu à +peu de sa robe grisâtre, et tout présage que le midi versera sur la +terre une chaleur accablante. Écoutez la trompette, et le son du +tambour, et le son mélancolique des cors des barbares, et le froissement +des bannières qui se déploient, et le hennissement des chevaux, et le +tumulte de la multitude, et les cris répétés: «Ils viennent! ils +viennent!» Les queues de cheval[c8] sont arrachées du sol, où elles +étaient plantées; les épées sont tirées du fourreau; l'armée est rangée +en ordre de bataille, mais elle attend le signal. «Tartares, Spahis, +Turcomans, prenez vos tentes, et serrez-vous à l'avant-garde. Montez à +cheval, piquez de l'éperon, cernez la plaine; que les fuyards ne +puissent fuir, lorsqu'ils abandonneront la ville; et qu'aucun chrétien, +vieillard ou jeune homme, ne puisse échapper; tandis que vos compagnons +à pied, avec leurs masses épaisses, monteront à la brèche au milieu du +carnage.» + +Les chevaux sont tous bridés, et mordent leur frein d'impatience; ils +recourbent avec fierté leur cou nerveux, en secouant leur crinière; +blanche est l'écume qui couvre leur mors. Les lances sont levées; les +mèches sont allumées; le canon est pointé, et prêt à faire feu, et à +abattre ces remparts qu'il a déjà à moitié renversés. Chaque janissaire +forme sa phalange. Alp est à leur tête; son bras droit est nu, et nue +est la lame de son cimeterre. Le khan et les pachas sont tous à leur +poste; le visir lui-même est à la tête de son armée. Lorsque la +couleuvrine aura donné le signal, alors qu'on avance; qu'on ne laisse +aucun être vivant dans Corinthe,--aucun prêtre à ses autels, aucun chef +dans son palais, aucun foyer dans ses maisons, aucune pierre sur ses +remparts. Dieu et le Prophète!--Allah hu! que ce cri retentisse +jusqu'aux cieux. + +«Là la brèche ouvre un passage; voilà les échelles pour y monter; vos +mains sont sur vos sabres, pourriez-vous hésiter et ne pas être +vainqueurs? Celui qui le premier abattra la croix rouge pourra demander +ce que son cœur désirera le plus; il l'obtiendra aussitôt!» C'est ainsi +qu'a parlé Coumourgi, l'intrépide visir; la réponse se fit par le +brandissement des sabres et des lances, et par les acclamations de +l'armée pleine d'un enthousiasme de fureur:--silence!--écoutez le +signal--de feu! + +23. Comme les loups se précipitent en troupe sur le superbe buffle, +malgré les éclairs de ses yeux, et les rugissemens de sa fureur, et ses +ruades nerveuses, et ses coups de cornes sanglantes, lui foule à terre +ou fait voler dans les airs le premier qui se précipite sur lui pour +trouver la mort; ainsi les Musulmans s'élancent sur les remparts, ainsi +les premiers succombent sous les coups des assiégés. Plus d'un sein, +caché sous la cotte de maille, couvre la terre comme une glace brisée: +et, renversés par la balle qui creuse encore le sol d'où ils ne se +relèveront plus, ils sont là étendus en files comme ils sont tombés, +semblables aux épis du moissonneur à la fin de sa journée, lorsqu'il a +fini de niveler la plaine: tel fut le nombre des premiers renversés par +le feu des remparts. + +24. Comme les torrens du printems qui se précipitent en bouillonnant du +haut des rochers, entraînant avec eux d'énormes fragmens arrachés par +l'impétuosité continuelle du courant, jusqu'à ce que, couverts d'écume +blanche et retentissant comme le tonnerre, ils s'arrêtent au fond de +l'abîme, semblables aux neiges de l'avalanche qui tombent dans les +vallées des Alpes; ainsi à la fin, expirans et vaincus, les enfans de +Corinthe succombaient sous les longues et impétueuses charges, souvent +renouvelées, de l'armée musulmane. Ils résistèrent avec vigueur, et ils +tombèrent en masses, pressés par les infidèles, et rangés encore en +ordre de bataille[loc28]. + +[Note loc28: _Hand to hand, and foot to foot_.] + +Là rien n'était muet, excepté la mort: les coups, les détonnations, la +fumée des amorces, les cris pour demander quartier, ou ceux de victoire, +se mêlent aux volées tonnantes de l'artillerie, qui excitent dans les +cités voisines un sentiment profond d'inquiétude et de terreur, doutant +si ce bruit sourd et grondant de la bataille qui vient jusqu'à elles est +favorable à leurs alliés ou à leurs ennemis; si elles doivent gémir ou +se réjouir de cette voix anéantissante qui pénètre dans les profondeurs +des montagnes retentissantes, dont les cavités se la renvoient par un +écho terrible et nouveau. Vous auriez pu l'entendre, dans cette fatale +journée, à Salamine et à Mégare (nous l'avons entendu dire nous-mêmes à +ceux dont les oreilles en furent frappées), et même jusque dans la baie +du Pyrée. + +25. Depuis leur pointe émoussée jusqu'à la garde, les sabres et les +épées étaient rougis de sang. Mais les remparts sont pris, et le pillage +commence avec toutes ses horreurs et le carnage. Des cris plus aigus +s'échappent des maisons au pillage. On entend la marche précipitée et +lourde de ceux qui fuient dans le sang écumant des rues; mais çà et là, +partout où ils peuvent trouver une position favorable contre l'ennemi, +des groupes désespérés de dix ou douze hommes s'arrêtent et se +retournent contre ceux qui les poursuivent,--s'appuient contre un mur +qui les protége, et résistent fièrement ou succombent en combattant. + +Là on remarquait un vieillard;--ses cheveux étaient blancs, mais son +vieux bras était encore plein de force et de courage. Il soutenait si +vaillamment le choc de l'ennemi que les morts formaient un demi-cercle +autour de lui. Il n'avait pas encore été blessé ni enveloppé, quoique +battant en retraite. Un grand nombre de cicatrices de ses premiers +combats se faisaient remarquer sous son corselet de fer; mais toutes ces +blessures qui couvrent son corps avaient été reçues dans d'autres +combats. Quoique âgé, il était si robuste des membres que peu de nos +jeunes hommes auraient pu se mesurer avantageusement avec lui; et les +ennemis qu'il tenait séparément à distance dépassaient le nombre de ses +cheveux blancs. Il brandissait son sabre de droite à gauche, et plus +d'une mère ottomane pleura ses fils qui n'étaient pas encore nés quand +il trempa pour la première fois son sabre dans le sang musulman, avant +d'avoir atteint sa vingtième année. Et il aurait pu être le père de tous +ceux qui tombèrent sous ses coups dans ce jour fatal; car, privé de son +fils, depuis longues années, sa douleur vengeresse priva plus d'un père +de ses enfans. Depuis le jour où son seul fils avait rencontré la mort +dans le détroit[c9], le fer du père lui sacrifia plus d'une humaine +hécatombe. Si les ombres peuvent être apaisées par le carnage, celle de +Patrocle fut moins satisfaite que celle du fils de Minotti, qui mourut +dans ces lieux qui nous séparent de l'Asie. Il est enseveli sur le même +rivage où des milliers de guerriers furent ensevelis avant quatre mille +ans. Que reste-t-il d'eux pour nous dire où ils reposent, et comment ils +succombèrent? Aucune pierre funéraire ne les couvre, aucun ossement +n'indique leurs tombes; mais ils vivent dans la poésie qui leur assure +l'immortalité. + +26. Écoutez le cri retentissant d'Allah! c'est une troupe de Musulmans +les plus braves, et les plus habiles dans le combat. Le bras nerveux de +leur chef est nu, afin d'être plus rapide à frapper pour ne faire jamais +grâce;--découvert jusqu'à l'épaule, on le voit qui agite son sabre dans +l'air: c'est ainsi qu'on le reconnaît toujours dans la mêlée. D'autres +peuvent montrer un costume plus fastueux, pour tenter l'ennemi par +l'espoir d'une riche dépouille; plus d'une main se pare d'une plus riche +garde d'épée, mais aucune ne porte une lame plus grossièrement dorée; +beaucoup de guerriers peuvent porter un turban plus élevé,--Alp est +seulement distingué par son bras blanc et nu: regardez au plus épais de +la mêlée, il est là! Aucun étendard ne s'expose aussi avant que le sien; +aucune bannière dans l'armée musulmane n'entraîne la moitié si loin les +delhis. Elle brille rapide comme une étoile tombante! Partout où ce bras +redoutable est aperçu, les plus braves combattent, ou combattaient il +n'y a qu'un instant. C'est là que le lâche demande en vain quartier au +Tartare animé de vengeance, ou que le héros, étendu par terre, +silencieux, dédaigne de pousser un gémissement en expirant, méditant de +frapper encore un dernier, mais faible coup, sur l'ennemi étendu comme +lui à ses côtés, oubliant l'épuisement de ses forces causé par ses +blessures et par la fatigue du combat, en s'attachant avec les mains à +la terre ensanglantée. + +27. Le vieillard était encore debout, résistant aux assaillans, et +arrêtant un moment la victoire d'Alp. «Rends-toi, Minotti, pour être +épargné, toi et ta fille.»-- + +--«Jamais, renégat, jamais! quand même la vie que je recevrais de toi +serait éternelle.» + +--«Francesca!--oh! ma jeune fiancée! doit-elle périr victime de ton +orgueil?» + +--«Elle est en sûreté.»--«Où! où donc?»--«Dans le ciel, d'où ton ame +infidèle est à jamais exclue, traître!--Elle est loin de toi, parmi les +vierges.» + +Alors Minotti sourit d'une joie cruelle, en voyant Alp chanceler à ces +paroles et près de succomber, comme frappé de la foudre.--«O Dieu! +depuis quand n'est-elle plus?»--«Depuis la nuit dernière;--et je ne +pleure pas sa mort: aucun des enfans de ma race pure ne sera l'esclave +de Mahomet et le tien.--Garde à toi!» + +Ce défi est porté en vain;--Alp est déjà atteint d'un coup mortel! +Pendant que les paroles de Minotti servaient mieux sa vengeance, par +tout ce qu'elles renfermaient de cruel et d'amer, que la pointe de son +épée n'aurait pu le faire, s'il avait eu le tems de la passer à travers +son cœur, du porche voisin d'une église que quelques braves défendaient +encore, en renouvelant le combat affaibli, une balle meurtrière était +venue renverser Alp, avant qu'on ait pu voir la blessure du front +fracassé de l'infidèle, que le vertige a fait tourner, et qui est allé +tomber la face contre terre. Un rayon brillant comme l'éclair étincela +de ses yeux, comme s'ils n'eussent plus dû se rouvrir, et les ténèbres +éternelles couvrirent son cadavre palpitant. Il ne restait rien de la +vie, excepté un frémissement convulsif qui agita encore légèrement ses +membres. Ses compagnons le retournèrent sur son dos; sa poitrine et son +front étaient souillés de sang et de poussière, et de ses lèvres livides +s'échappaient des flots de sang noir qui avaient abandonné ses veines. +Mais son pouls n'avait aucun battement, et sa bouche ne laissa entendre +aucun murmure; aucun soupir, aucune parole, aucun râlement n'a signalé +son passage de la vie à la mort. Avant même que sa pensée ait pu prier, +il est passé, sans espérance de pardon,--et est resté jusqu'à la fin--un +renégat! + +28. Effrayantes s'élevèrent les clameurs de ses compagnons et de ses +ennemis; ceux-ci, en signe de joie, et les premiers transportés de +fureur. Alors le combat recommence avec plus d'acharnement; les épées se +croisent, les lances traversent les corps des combattans dans la mêlée, +et les guerriers roulent en hurlant sur la poussière. Rue par rue, et +pied par pied, Minotti ose encore disputer la moindre portion de terrain +de la ville confiée à ses ordres; les restes de sa valeureuse troupe +unissent à ses efforts leur dévouement et leur épée. On peut encore se +défendre dans l'église, de laquelle est partie la balle prédestinée qui +a vengé à demi les vaincus, par la mort d'Alp, le féroce assaillant. Là, +Minotti et les siens se retranchent en reculant, et en laissant devant +eux un ruisseau de sang; faisant toujours face à l'ennemi; qui reçoit de +mortelles blessures à chaque coup qu'ils lui portent, ils rejoignent +ceux qui sont déjà retranchés dans le temple: là ils pourront respirer +un instant, protégés par les colonnes massives du monument. + +29. Court instant de répit! La horde à turbans, ayant ses rangs grossis +et la rage dans le cœur, se précipite sur eux avec tant de violence et +de chaleur; que par leur grand nombre ils se coupent toute retraite; car +la rue qui menait au dernier retranchement des chrétiens était si +étroite, que les premiers arrivés des Turcs, si la frayeur les +saisissait, pouvaient essayer vainement de revenir sur leurs pas: une +fois engagés dans les colonnes du temple, ils étaient contraints de +vaincre ou de mourir. Ils moururent; mais avant que leurs yeux se +fussent fermés, des vengeurs s'élevaient sur leurs corps expirans, frais +et pleins de fureur; ils remplissaient au-delà les rangs éclaircis, +quoiqu'ils dussent subir le même sort que ceux qui les avaient précédés. +Les cierges allumés des autels chrétiens voient pâlir leur clarté +défaillante devant les nuages de fumée produits par les décharges +renouvelées de mousqueterie. Les Ottomans atteignent la porte intérieure +du temple. Ses gonds d'airain résistent encore; et par toutes les +ouvertures, à travers toutes les brèches, tous les vitraux brisés, pleut +une grêle de balles déchargées par volées. Mais le portique ébranlé cède +en frémissant;--les gonds crient, les pivots craquent,--se brisent,--la +porte se penche,--tombe.--C'en est fait! Corinthe perdue ne peut plus +résister. + +30. Sombre, terrible et seul de tous, Minotti restait encore debout sur +les marches de pierre de l'autel. L'image d'une madone, peinte avec des +couleurs célestes, brille au-dessus de sa tête; ses yeux de lumière +respirent l'amour; et placée au-dessus du saint autel pour fixer nos +pensées sur les choses divines, lorsque nous nous prosternons devant +elle et le Dieu enfant qu'elle tient sur ses genoux, en souriant +doucement à chaque prière qui s'élève vers le ciel, comme si elle était +là pour la porter elle-même à son fils; elle sembla alors lui sourire, +quoique des torrens de sang ruisselassent dans l'enceinte du temple. +Minotti, les yeux tournés vers elle, fit le signe de la croix en +soupirant, et saisit une torche qui brûlait près de lui; il résiste +encore, tandis que les Musulmans portent partout le fer et la flamme. + +31. Les caveaux creusés sous le pavé de mosaïque renfermaient les morts +des siècles passés. Leurs noms étaient gravés sur leurs pierres +sépulcrales; mais maintenant le sang les rendait illisibles. Les +trophées sculptés, et les couleurs étranges qu'offraient les veines +nombreuses et variées du marbre étaient couverts de sang, de poussière +et de fumée, et surchargés d'épées, de sabres et de casques brisés. Des +cadavres recouvraient ces voûtes qui renfermaient d'autres cadavres +reposant froids dans de nombreux cercueils. On pouvait les voir rangés +dans un ordre mélancolique à la lueur pâle qui perçait à travers une +grille souterraine. Mais la guerre était entrée dans ces obscurs +caveaux, et elle avait réuni dans ces tombeaux souterrains ses trésors +de salpêtre, entassés auprès de ces corps décharnés. C'est là que, +pendant la durée du siége, les chrétiens avaient établi leur principal +magasin; une traînée de poudre récemment formée y communiquait: c'est la +dernière et la plus terrible ressource de Minotti contre la force +accablante de l'ennemi. + +32. Les Turcs le pressent de toutes parts; le peu qui reste de chrétiens +pour les combattre opposent une résistance inutile. Ne pouvant assouvir +leur soif de vengeance, qui se réveille sur un plus grand nombre +d'ennemis, les barbares mutilent les corps de ceux qui sont tombés, leur +coupent la tête déjà sans vie, précipitent les statues de leurs niches, +dépouillent les autels de leurs riches offrandes, et s'arrachent de +leurs mains ensanglantées les vases saints d'argent qui ont été +consacrés. Ils accourent vers le maître-autel; oh! l'on vit un spectacle +glorieux! La coupe d'or renfermant les hosties consacrées était encore +sur la table sainte: ce grand calice massif et éclatant séduit par sa +splendeur les yeux de ces hommes avides de butin. Il avait contenu le +matin le vin consacré, changé par Christ en son sang divin, que ses +adorateurs avaient bu à la naissance du jour, pour purifier leur ame +avant de se rendre au combat: il en conservait encore quelques gouttes. +Autour de l'autel brillaient douze grands candélabres rangés dans un +ordre splendide, et formés du plus pur métal: c'est une dépouille +opime,--la plus riche et la dernière. + +33. Ils arrivent si près, que le premier d'entre eux étendait déjà la +main pour s'emparer de la dépouille qu'il touchait presque, lorsque la +main du vieux Minotti posa sa torche sur la traînée de poudre:--elle est +allumée!--Clocher, voûtes, autel, vases sacrés, cadavres, vainqueurs à +turbans, chrétiens, tout ce qui reste dans le temple, avec le temple, +vivans et morts lancés dans les airs en mille éclats, font retentir un +long rugissement! La ville bouleversée,--les murs renversés sur le sol +entr'ouvert,--les vagues de la mer qui reculent un moment,--les +montagnes qui sont ébranlées, comme si un tremblement de terre avait +passé,--des milliers de débris sans formes projetés en nuage de flamme +vers le ciel par cette épouvantable explosion--proclament la désolation +de ces rivages. + +Les débris confondus du temple sont lancés dans les airs comme des +fusées; les membres épars et mutilés de nombreux héros retombent sur la +terre, et couvrent au loin la plaine, comme une pluie de cendres qui +obscurcit les airs. Ils tombent dans le golfe, où ils tracent une +multitude de cercles, ou sur le rivage qu'ils noircissent, et s'étendent +sur toute la longueur de l'isthme. Appartiennent-ils à des chrétiens ou +à des Musulmans? Que leurs mères viennent les voir et le disent! +Lorsqu'ils dormaient dans leurs berceaux de langes, leurs mères +souriaient sur le tendre sommeil de leur enfance; elles ne pensaient +guère qu'un jour verrait leurs membres voler en lambeaux dispersés dans +les airs. Les mères qui les ont élevés ne pourraient plus reconnaître +leurs nourrissons. Ce désastreux événement ne leur a pas laissé la trace +d'une forme humaine, excepté à quelques crânes à moitié brisés, à +quelques ossemens rompus. Des soliveaux fumans, des pierres calcinées +retombent des airs et couvrent la plage, enfoncés profondément dans les +sables tout noircis et fumans. Tous les êtres vivans qui entendirent +cette terrible explosion qui ébranla la terre, s'enfuirent avec terreur. +Les oiseaux des forêts s'envolèrent; les dogues sauvages s'éloignèrent +en hurlant des cadavres sans sépultures. Les chameaux se séparèrent de +leurs conducteurs; le bœuf qui, loin de Corinthe, labourait la terre, +s'échappa du joug, et le cheval du soldat, brisant la sangle de sa selle +et les rênes qui lui servaient de guide, se précipita au galop dans la +plaine. Les coassemens de la grenouille s'élevèrent des marais, plus +aigus et plus perçans. Les loups hurlèrent dans leurs cavernes des +montagnes, dont l'écho se fit entendre comme un tonnerre. Les troupes de +jackals[c10], dans un tumulte confus, poussèrent au loin des aboiemens +plaintifs et tristes, qui ressemblaient aux vagissemens des enfans et +aux cris des chiens que l'on châtie. L'aigle aux plumes hérissées, au +cou gonflé, s'envola de son aire, et chercha un refuge près du soleil; +les nuages, au-dessous de lui, lui paraissaient trop sombres, et leur +fumée, poursuivant son bec de son étouffante vapeur, lui faisait prendre +en criant un plus sublime essor.-- + +Telle fut la destinée de Corinthe! + +FIN DU SIÉGE DE CORINTHE. + + + + +NOTES +DU SIÉGE DE CORINTHE. + + +NOTE 1. + +La vie des Turcomans est errante et patriarchale: ils habitent sous des +tentes. + +NOTE 2. + +Ali Coumourgi, le favori de trois sultans, et grand visir d'Achmet III. +Après avoir reconquis le Péloponèse sur les Vénitiens, dans une seule +campagne, il fut mortellement blessé dans une campagne suivante, en +combattant contre les Allemands, à la bataille de Petersvaradin (dans la +plaine de Carlowitz), en Hongrie, au moment où il s'efforçait de rallier +ses gardes. Il mourut de ses blessures le jour suivant. Le dernier ordre +qu'il donna fut de décapiter le général Breuner, et quelques autres +prisonniers allemands; ses dernières paroles furent: «Oh! que ne puis-je +traiter de même tous ces chiens de chrétiens!» Paroles et action bien +dignes d'un Caligula. C'était un jeune homme d'une grande ambition et +d'une présomption sans bornes. On lui disait que le prince Eugène était +envoyé contre lui; il répondit: «Je deviendrai plus habile, et ce sera à +ses dépens.» + +NOTE 3. + +Il n'est pas nécessaire de rappeler au lecteur qu'il n'y a point de flux +et de reflux sensible dans la Méditerranée. + +NOTE 4. + +J'ai vu un spectacle semblable à celui que j'ai décrit sous les remparts +au sérail de Constantinople, dans les cavités creusées dans le roc par +le Bosphore; terrasse étroite qui se projette entre les remparts et la +mer. Je crois que ce fait est aussi mentionné dans les voyages +d'Hobhouse. Les cadavres étaient probablement ceux de quelques +janissaires réfractaires. + +NOTE 5. + +Cette touffe, ou longue tresse de cheveux, est laissée sur la tête par +la croyance que Mahomet les emportera par là dans son paradis. + +NOTE 6. + +Je dois faire remarquer ici que je me suis rencontré involontairement +dans ces douze vers avec un passage d'un poème inédit de M. Coleridge, +intitulé: _Christabel_. Ce n'est pas avant la composition de mon ouvrage +que j'entendis la lecture de ce poème extraordinaire et singulièrement +original; et je n'ai vu le manuscrit de cette production que tout +récemment, grâce à la complaisance de M. Coleridge lui-même, qui, je +l'espère, est convaincu que je ne suis point un vil plagiaire. L'idée +originale en appartient sans aucun doute à M. Coleridge, dont le poème a +été composé il y a près de quatorze ans. Qu'il me soit permis de +conclure avec l'espérance qu'il ne retardera pas plus long-tems la +publication d'un ouvrage qui est attendu du public avec impatience. + +NOTE 7. + +Il m'a été dit que l'idée exprimée depuis le vers 598e au 603e avait été +admirée par des personnes dont l'approbation est d'un grand poids. J'en +suis satisfait; mais elle n'est pas originale,--au moins elle ne +m'appartient pas. On peut la trouver bien mieux exprimée dans la version +anglaise de _Wathek_, aux pages 182-3-4 (j'ai oublié la page précise en +français), ouvrage auquel j'ai déjà renvoyé[n7], et auquel je n'ai +jamais recouru sans une nouvelle satisfaction. + +[Note n7: Voyez page 63.] + +NOTE 8. + +La queue de cheval, fixée sur une lance, forme l'étendard d'un pacha. + +NOTE 9. + +Dans la bataille navale, à l'embouchure des Dardanelles, entre les +Vénitiens et les Turcs. + +NOTE 10. + +Je crois que j'ai pris une licence poétique en transportant le jackal de +l'Asie dans la Grèce, où je n'ai jamais vu ni entendu cet animal; mais +dans les ruines d'Éphèse je les ai entendus par centaines. Ils hantent +les ruines et suivent les armées. + +FIN DES NOTES DU SIÉGE DE CORINTHE. + + + + +PARISINA. + +A +SCROPE BERDMORE DAVIES, ESQ. +LE POÈME SUIVANT EST DÉDIÉ +Par celui qui depuis long-tems admire ses talens et apprécie son amitié. + +22 janvier 1816. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +Le poème suivant est fondé sur un événement mentionné dans les +_Antiquités de la maison de Brunswick_, par Gibbon.--Je crains que dans +nos tems modernes la délicatesse ou la fastidiosité du lecteur ne croie +de semblables sujets incapables d'être traités dans la poésie. Les +poètes dramatiques grecs, et quelques-uns de nos meilleurs et vieux +écrivains anglais étaient d'une opinion différente, comme Alfieri et +Schiller l'ont été aussi plus récemment sur le continent. L'extrait +suivant expliquera les faits sur lesquels l'histoire de mon poème est +fondée. Le nom d'Azo est substitué à celui de _Nicolas_, comme étant +plus propre au mètre poétique. + +«Sous le règne, de Nicolas III, Ferrare fut souillée par une tragédie +domestique. Sur le témoignage d'un de ses gens, le marquis d'Est +découvrit les amours incestueuses de sa femme Parisina avec Hugo, son +fils naturel, beau et vaillant jeune homme. Ils furent tous deux +décapités dans le château, par la sentence d'un père et d'un mari, qui +publia sa honte et survécut à leur exécution. Il fut malheureux, s'ils +furent coupables; s'ils furent innocens, il fut encore plus malheureux: +il n'est aucune de ces situations possibles dans laquelle je puisse +approuver le dernier acte de justice de la part d'un père.» + +(GIBBON, _Œuvres mêlées_.) + + + + +PARISINA. + + +1. C'est l'heure où les accens élevés du rossignol s'échappent des +bosquets touffus; c'est l'heure où les vœux des amans semblent plus +tendres dans des paroles murmurées tout bas. D'aimables zéphirs, des +eaux qui serpentent sont une harmonie mélodieuse pour l'oreille +solitaire. Les gouttes de rosée humectent légèrement chaque fleur, et +les étoiles apparaissent dans les cieux, et la vague qui les réfléchit +semble d'un bleu plus azuré, et la feuille d'une teinte plus foncée. Le +firmament présente ce clair-obscur, si doucement sombre, si sombrement +pur, qui suit le déclin du jour, lorsque le crépuscule se fond sous les +rayons de la lune[p1]. + +2. Mais ce n'est pas pour écouter le bruit de la cascade que Parisina +quitte son appartement; ce n'est pas pour contempler les étoiles du ciel +que la jeune dame s'avance dans les ombres de la nuit; et si elle +s'assied dans le bosquet d'Est, ce n'est pas dans le but d'y jouir de +ses fleurs épanouies;--elle prête l'oreille,--mais ce n'est point aux +chants du rossignol,--quoiqu'elle attende des accens aussi doux que les +siens. Un pas se glisse à travers l'épais feuillage; sa joue devient +pâle,--et son cœur bat plus rapidement. Une voix murmure à travers les +feuilles frémissantes; la rougeur reparaît sur sa joue, et son sein +agité se soulève doucement. Un instant encore--et ils seront réunis;--il +est passé:--son amant est à ses pieds. + +3. Maintenant que leur importe le monde avec tous ces changemens qu'y +amènent le tems et les vicissitudes de la vie? Les créatures vivantes +qui le peuplent,--son globe de terre et son ciel éclatant--ne sont rien +pour leurs yeux et leur cœur; et tout ce qui les entoure, au-dessus +comme au-dessous, leur est aussi indifférent que la mort. Ils ne +respirent plus que l'un pour l'autre, comme si tout le reste avait cessé +d'exister. Leurs soupirs mêmes sont pleins d'une joie si profonde, que, +si elle ne devenait moins vive, cette ivresse insensée consumerait leurs +cœurs qui éprouvent sa brûlante domination. Dans ce rêve tendre et +tumultueux pensent-ils au crime, au danger? Celui qui a connu la +puissance de cette passion hésita-t-il ou craignit-il dans une heure +semblable? pensa-t-il à la courte durée de ces momens divins? Mais +hélas!--ils sont déjà loin! nous sommes forcés de nous réveiller avant +de connaître qu'une telle vision ne reviendra plus. + +4. Ils quittent, en s'adressant des regards languissans, le lieu qui a +été le témoin de leur ivresse coupable; et quoiqu'ils espèrent se +revoir, qu'ils s'en donnent la promesse, ils s'affligent, comme si cette +séparation était la dernière. Les fréquens soupirs,--le long +embrassement,--leurs lèvres qui voudraient s'attacher pour jamais, +tandis que brille sur le visage de Parisina le ciel qu'elle craint +d'implorer vainement un jour, comme si chaque étoile qui étincelle si +pure au firmament eût été le témoin de sa faiblesse,--les fréquens +soupirs, le long embrassement, tout retient ces amans au lieu du +rendez-vous. Mais il le faut; ils doivent se séparer dans cet abattement +redoutable du cœur, avec ce frisson intime et glacé qui suit +immédiatement les actions coupables. + +5. Hugo s'est rendu à sa couche solitaire, où ses désirs attendent la +femme d'un autre; c'est sur le sein confiant d'un époux que Parisina va +reposer sa tête coupable. Mais le délire de la fièvre semble agiter son +sommeil, et des rêves troublés répandent sur sa joue une vive rougeur. +Dans son agitation, elle murmure un nom qu'elle n'ose prononcer pendant +le jour; elle presse son mari sur son sein qui palpite pour un autre. Il +se réveille à cet embrassement, et, heureux en idée, il s'imagine que ce +soupir rêvant, cette ardente caresse, sont semblables à ceux qu'il avait +coutume d'obtenir. Il serait prêt, dans sa tendresse, à pleurer d'amour +sur celle qui l'aime si vivement, même dans son sommeil. + +6. Il presse Parisina dormante sur son cœur, et écoute attentivement ses +paroles entrecoupées. Il entend--Pourquoi le prince Azo frémit-il comme +s'il avait entendu la voix de l'Archange? Ah! puisse-t-il avoir entendu +cette voix!--un destin plus terrible pourrait à peine retentir comme un +tonnerre sur sa tombe, lorsqu'il se réveillera pour ne plus se +rendormir, et pour paraître devant le trône éternel. Puisse-t-il avoir +entendu cette voix!--les paroles qu'il a recueillies ont détruit à +jamais son bonheur sur la terre. Ce murmure articulé d'un nom dans le +sommeil atteste le crime de Parisina et la honte d'Azo. Et quel est ce +nom? ce nom qui retentit sur son oreiller d'une manière si terrible? +comme la vague mugissante qui roule une planche brisée sur le rivage, et +écrase sur un roc aigu le malheureux naufragé qui s'engloutit pour ne se +relever jamais,--tel fut le choc qui ébranla son ame. Et quel est ce +nom? c'est celui d'Hugo,--de son fils;--il ne l'aurait jamais +soupçonné!--C'est celui d'Hugo,--l'enfant de celle qu'il aima,--le fils +d'un illégitime amour,--le fruit de sa jeunesse coupable, lorsqu'il +trahit la foi de Bianca, la jeune fille dont la folle crédulité put se +confier à un homme qui ne voulait pas en faire son épouse. + +7. Il porta la main à son poignard, qui rentra dans son fourreau avant +d'avoir été entièrement tiré. Cependant, indigne qu'elle est maintenant +de vivre, il ne peut se résoudre à tuer une femme si belle.--Au moins si +elle ne souriait pas--dormant à ses côtés!--Il ne veut pas la réveiller +encore; mais il la contemple avec un regard qui l'eût glacé du froid de +la mort pour s'endormir à jamais,--si elle se fût réveillée de son rêve, +et si elle avait vu, à la clarté vacillante de la lampe, ce front tout +couvert de gouttes de sueur. Elle ne parla plus,--mais elle dormit +encore,--tandis que, dans la pensée de son mari, ses jours viennent +d'être comptés. + +8. Au retour du matin, Azo interrogea ses gens, et il trouva dans de +nombreux rapports la preuve de tout ce qu'il craignait de connaître, le +crime présent des coupables et son malheur futur. Les suivantes de +Parisina, qui étaient depuis long-tems ses complices, cherchèrent à se +sauver elles-mêmes en voulant rejeter le crime,--la honte--et la +condamnation sur leur maîtresse. Ce n'est plus un secret;--elles +racontent toutes les circonstances qui peuvent augmenter la confiance +dans la vérité de leurs histoires. Le cœur et l'oreille torturés d'Azo +n'ont plus rien à ressentir et à entendre. + +9. Ce n'était pas un homme à aimer les délais. L'ancien chef de la +maison d'Est est assis sur son trône dans la salle de son conseil +d'état; ses nobles et ses gardes l'environnent;--devant lui sont les +deux plaintifs criminels, tous les deux jeunes,--et dont l'_un_ est +d'une beauté si ravissante! La ceinture sans épée et les mains chargées +de fer, ô Christ! faut-il qu'un fils paraisse ainsi devant la face de +son père! Cependant voilà comment Hugo doit se présenter devant son +père, et entendre la sentence que prononcera son courroux, l'histoire de +son déshonneur! Toutefois il ne semble pas abattu dans son malheur, +quoique sa voix reste muette. + +10. Silencieuse aussi, et pâle, et résignée, Parisina attend sa +condamnation. Qu'elle est changée depuis que ses regards expressifs +répandaient la gaîté sur tout ce qui l'entourait, dans un palais où des +seigneurs d'une haute naissance s'enorgueillissaient d'être à ses +ordres,--où la beauté s'efforçait d'imiter l'accent mélodieux de sa +voix,--son aimable maintien,--les grâces de son attitude, et copiait, +par son air et sa démarche, les gestes de sa souveraine. Alors--si son +œil eût versé des larmes de chagrin, mille guerriers se fussent élancés, +mille glaives eussent brillé hors du fourreau, en faisant de sa querelle +la leur propre. Maintenant,--qu'est-elle, et que sont-ils? Peut-elle +encore commander, obéiraient-ils encore? Tous sont maintenant +silencieux, indifférens, les yeux baissés, fronçant le sourcil, les bras +croisés sur la poitrine, l'air froid, et contenant à peine sur leurs +lèvres un sourire de mépris; voilà le tableau des chevaliers, des dames, +de toute la cour! Et lui, le chevalier de son choix, dont la lance se +baissait devant son regard, lui qui--si son bras eût été libre un +moment--serait mort en combattant pour elle, ou eût obtenu sa +délivrance; l'amant chéri de la femme de son père,--lui, hélas! est à +côté d'elle, chargé de fers; il ne peut voir ses yeux gonflés qui +pleurent moins sur son propre malheur que sur celui de son amant. Ces +paupières--sur lesquelles la veine violette et égarée laisse une légère +trace, en se distinguant sur une blancheur si douce qu'elle invite au +plus tendre baiser,--maintenant elles semblent, échauffées et livides, +comprimer, non ombrager, ces yeux mourans dont le regard est si abattu, +et qui se remplissent de larmes de plus en plus grosses. + +11. Lui aussi eût pleuré sur elle, si tous les regards n'eussent pas été +dirigés sur lui. Sa douleur, s'il en ressentait, était assoupie. Son +front relevé était sombre et hautain. Quelle que fût la douleur qui +comprimât son ame, il ne voulait pas paraître y céder devant la foule; +mais cependant il n'osait regarder Parisina. Le souvenir des heures qui +n'étaient plus,--son crime,--son état présent,--le courroux de son +père,--le mépris de tous les hommes vertueux,--son sort sur la terre, sa +destinée éternelle,--et surtout le sort de celle,--oh!--de celle dont il +n'osait pas regarder le front pâle comme la mort! tous ces sentimens +accumulés dans son cœur auraient trahi les remords pour les faiblesses +qu'il a commises. + +12. Azo dit: «Hier encore je m'enorgueillissais d'une épouse et d'un +fils; ce songe s'est évanoui ce matin. Avant la fin du jour, je n'aurai +plus ni épouse ni fils. Ma vie devra s'écouler désormais solitaire et +languissante. Soit,--que l'arrêt s'accomplisse,--nul être vivant +n'agirait autrement que moi. Ces nœuds sont brisés;--mais ce n'est pas +par moi; que l'arrêt s'accomplisse.--Le supplice est préparé! Hugo, le +prêtre t'attend, et ensuite la récompense de ton crime! Va! adresse ta +prière au ciel, avant que l'étoile du soir apparaisse.--Apprends si le +pardon peut encore t'être accordé; la miséricorde du ciel peut seule +t'absoudre maintenant. Mais ici, sur la terre, sous le ciel, il n'est +point de lieu où toi et moi puissions respirer une heure le même air. +Adieu! je ne te verrai pas mourir.--Mais toi, être frêle! tu verras +rouler sa tête.--Adieu! je ne puis t'en dire davantage. Va! femme au +cœur infidèle; ce n'est pas moi, c'est toi qui fais verser le sang +d'Hugo. Va! si tu peux survivre à ce spectacle, jouis de la vie que je +te laisse.» + +13. Ici l'austère Azo couvrit son visage;--car sur son front les veines +gonflées battirent violemment, comme si le sang bouillonnant qu'elles +contenaient eût été refoulé du cœur vers son cerveau. C'est pourquoi il +baissa un instant la tête, et passa sa main tremblante sur ses yeux pour +les dérober aux regards de l'assemblée. Hugo, pendant ce tems, éleva ses +mains enchaînées, et demanda un moment d'attention de son père; +celui-ci, resté silencieux, ne refuse pas sa demande. + +--«Ce n'est pas que je craigne la mort,--car tu m'as déjà vu à tes +côtés, couvert de sang, au milieu de la bataille; et ce fer qui ne fut +jamais sans usage dans ma main, ce fer que tes esclaves m'ont enlevé, a +versé plus de sang pour ta cause que jamais n'en fera couler la hache de +mon supplice. + +«Tu m'avais donné la vie, tu peux la reprendre; c'est un don pour lequel +je ne te remercie point. Je n'ai pas oublié les griefs de ma mère; son +amour dédaigné, son honneur flétri, l'héritage de honte de son enfant; +mais elle est dans la tombe, où, lui, son fils, ton rival, la rejoindra +bientôt. Son cœur brisé,--ma tête tranchée,--témoigneront pour toi chez +les morts de la fidélité et de la tendresse de ton premier amour,--de ta +sollicitude paternelle. Il est vrai que je t'ai offensé;--mais je t'ai +rendu outrage pour outrage.--Celle que tu croyais ta femme, cette autre +victime de ton orgueil, tu sais qu'elle m'était destinée depuis +long-tems. Tu la vis, et tu convoitas ses charmes,--et tu te raillais de +ma naissance, qui était cependant ton ouvrage; tu me disais indigne +d'elle, indigne de ses embrassemens, parce que, en vérité, je ne pouvais +réclamer l'héritage légal de ton nom, ni m'asseoir sur le trône +héréditaire de la maison d'Est. Cependant, si quelques étés de plus +m'eussent été accordés, mon nom aurait pu devenir plus illustre que +celui de ces princes, et mériter des honneurs que je n'aurais dûs qu'à +moi seul. J'avais une épée,--et j'ai un cœur qui aurait pu conquérir un +casque aussi glorieux[loc29][p2] qu'aucun de ceux qui couvrirent le +front de tous les souverains de ta race. Les plus beaux éperons de +chevalier ne sont pas toujours conquis par le fils le mieux né; et les +miens ont souvent lancé les flancs de mon cheval bien avant tes chefs +orgueilleux des rangs princiers, lorsque je chargeais l'ennemi au cri +d'_Est et Victoire_. + +[Note loc29: _Haught_.] + +«Je ne veux point plaider la cause du crime, ni te prier d'épargner pour +quelque tems le peu d'heures ou le peu de jours qui doivent rouler sur +mon insensible poussière;--de tels jours, délirans comme ceux de mon +passé, ne pouvaient pas, ne devaient pas durer.--Quoique ma naissance et +mon nom soient vils, et que ta noblesse de race eût dédaigné d'honorer +un homme tel que moi;--cependant mes traits portent quelque empreinte de +ceux de mon père, et mon ame.--elle vient toute de toi. De toi--cette +impétuosité de cœur!--de toi,--oui, pourquoi frémis-tu? de toi vient mon +bras fort, mon ame de flamme.--Tu ne m'as pas seulement donné la vie, +mais encore tout ce qui me rend davantage ton fils. Vois ce que tes +coupables amours ont produit, puisque le ciel t'a récompensé d'un fils +tel que moi! Je ne suis point un bâtard par mon ame, car cette ame, +comme la tienne, abhorre tout contrôle. Quant au souffle de vie; ce +bienfait éphémère que tu m'as donné, et que tu vas reprendre bientôt, je +ne l'estimais pas plus que toi, lorsque, le casque relevé sur le front, +à côté l'un de l'autre, nous combattions en précipitant nos coursiers +sur les cadavres tombés dans la mêlée. Le passé n'est plus rien,--et +bientôt l'avenir sera du passé. Cependant je voudrais qu'alors je fusse +tombé sur le champ de bataille: car, quoique tu aies fait le malheur de +ma mère, et que tu m'aies ravi ma propre fiancée, je sens que tu es +encore mon père; et toute dure que soit ta sentence, elle n'est point +injuste, quoique venant de toi. Engendré dans le péché, pour mourir dans +la honte, ma vie commence et finit de même. Comme le père a failli, +ainsi le fils a failli, et tu dois les punir tous deux en un seul. Mon +crime semble le pire aux regards des hommes, mais Dieu jugera entre nous +deux!» + +14. Il se tut--et resta debout les bras croisés qui firent retentir, en +retombant, les fers qui les entouraient. Il n'y eut pas une oreille, +parmi tous les chefs rangés dans la salle, qui ne se sentît blessée +lorsque ces lourdes chaînes retentirent. Les grâces fatales de Parisina +attirent bientôt tous les regards.--Pouvait-elle entendre ainsi son +amant condamné à mort? J'ai dit qu'elle était là, pâle et calme, la +cause vivante des malheurs d'Hugo: ses yeux immobiles, mais ouverts et +hagards, ne s'étaient point tournés d'un côté ou de l'autre, ils ne se +voilaient point de leurs douces paupières; mais un cercle d'un blanc +terne se formait autour de leur orbite d'un bleu foncé; et elle était là +debout, l'air morne et froid, comme si le sang se fût glacé dans ses +veines. Mais de tems en tems une larme épaisse et lentement formée +s'échappait des longues et noires paupières qui couvraient ses beaux +yeux; c'était une chose à voir, non à entendre! et ceux qui les virent +furent étonnés que de pareilles larmes pussent couler de deux yeux +mortels. + +Elle voulut parler,--l'articulation imparfaite de ses paroles ne put +sortir de sa poitrine oppressée. Elle parut former un sourd gémissement, +comme si son ame se fût échappée avec sa voix. Elle se tut,--mais elle +voulut essayer encore une fois de parler; alors sa voix se rompit en un +long cri, et elle tomba comme une pierre, ou une statue renversée de sa +base, plutôt semblable à un corps qui n'a jamais eu de vie,--ou à un +monument de marbre représentant l'épouse d'Azo, qu'à cette belle et vive +coupable, dont chaque passion était un aiguillon qui la poussait au +crime, mais qui ne pouvait supporter sa honte et son désespoir. +Cependant elle vivait encore--et elle ne fut que trop tôt arrachée à cet +évanouissement semblable à la mort.--Sa raison était perdue,--tous ses +sens avaient été bouleversés par d'intimes angoisses; et les frêles +fibres de son cerveau (comme les cordes d'un arc, relâchées par la +pluie, ne lancent plus que des traits égarés), ne produisaient plus que +des pensées vagues et sans suite.--Le passé pour elle est une page +blanche, l'avenir une page noire, avec quelques rayons de terrible +clarté, qui brillent comme la foudre sur une route déserte lorsque les +tempêtes de la nuit exhalent toute leur colère. + +Elle éprouvait des craintes,--elle sentit quelque chose de criminel +peser sur son ame, comme un poids si lourd et si glacé, qu'elle comprit +que c'était le crime et la honte. Elle se rappelle que la mort doit +frapper quelqu'un,--mais qui? Elle l'a oublié:--vit-elle encore? +Serait-ce la terre qu'elle foule encore sous ses pas? les cieux qu'elle +aperçoit au-dessus de sa tête? les hommes qui l'entourent? ou étaient-ce +des démons, ces visages sombres et sévères qui expriment la menace et le +dédain pour une personne dont le seul regard, avant ce jour, les faisait +tressaillir de bonheur? Tout était confus et inexplicable pour son ame +en délire: chaos de craintes et d'espérances étranges: tantôt riant, +tantôt versant des larmes, mais toujours délirant dans chaque extrême, +elle lutte avec ce songe convulsif: car il semblait peser sur elle de +tout son poids: oh! puisse-t-elle jamais ne connaître de réveil! + +15. Les cloches du couvent sonnent, mais lentement et avec un son +lamentable; elles retentissent dans la tour grise et carrée qui répand +ça et là leur son lugubre. Il arrive douloureusement sur le cœur! +Écoutez! on chante l'hymne de mort,--l'hymne composée pour les habitans +de la tombe, ou pour les vivans qui vont bientôt les rejoindre! C'est +pour l'ame d'un être qui s'en va que retentit l'hymne de mort, et que +tintent les cloches lugubres: il est près de la fin de sa carrière +mortelle, à genoux aux pieds d'un moine; triste à entendre--et pénible à +voir,--à genoux sur la terre nue et froide, avec le billot devant lui, +et les gardes autour;--et le bourreau, le bras nu et prêt à frapper, +examinant du doigt si le tranchant de la hache est aiguisé et sûr depuis +la dernière fois qu'il en a fait usage, afin que le coup soit tout à la +fois léger et prompt--tandis que la foule, dans un cercle muet, vient +voir la tête du fils tomber par l'ordre du père. + +16. C'est une de ces heures délicieuses qui précèdent le coucher d'un +beau soleil d'été, qui s'est levé pour éclairer, comme par raillerie, de +ses plus beaux rayons, un jour si tragique. Ces rayons tombent à +l'approche du crépuscule sur la tête condamnée d'Hugo, au moment où il +finissait sa dernière confession à l'oreille du moine, et où, déplorant +son sort dans une sainte pénitence, il se penchait pour entendre de sa +bouche les paroles sacrées d'absolution qui ont le pouvoir d'effacer nos +taches criminelles; ce fut dans ce moment que les feux du soleil vinrent +briller sur sa tête,--dont les cheveux châtains retombaient en boucles +pendantes à côté de son cou resté nu; mais plus brillans encore +tombèrent ses rayons sur la hache qui étincelait près de lui avec un +éclat effrayamment livide.--Oh! cette heure dernière était la plus amère +des heures! Les spectateurs même les plus durs furent glacés de terreur: +affreux était le crime, et juste la condamnation,--cependant ils +frémirent à cette vue. + +17. Les prières dernières de ce fils perfide,--de cet audacieux amant, +sont terminées. Les grains de son chapelet et ses péchés ont été tous +comptés, ses heures sont arrivées à leurs dernières minutes;--son +manteau lui a été enlevé, ses boucles de chevelure d'un brun châtain +sont placées sous les ciseaux; c'en est fait,--elles sont tombées sous +l'instrument fatal: l'écharpe que Parisina lui a donnée--et qu'il a +portée jusqu'à ce moment--ne doit pas le suivre au tombeau; elle va lui +être arrachée et un mouchoir couvrira ses yeux; mais non,--ce dernier +outrage ne sera point fait à son front superbe. Tous ses sentimens qui +paraissaient subjugués se réveillèrent à demi dans un profond dédain, +lorsque les mains de l'exécuteur voulurent lui bander les yeux, comme +s'ils n'avaient osé voir la mort en face. «Non!--mon sang et ma vie ne +m'appartiennent plus, mes mains sont enchaînées,--mais que je meure au +moins les yeux libres; frappe!» Et en prononçant cette dernière parole, +il incline sa tête sur le billot; et il répéta sa dernière parole: +«Frappe!»--et soudain la hache tomba et sa tête roula,--et, +bouillonnant, lourd, le tronc ensanglanté recula; et de toutes ses +veines jaillirent des flots de sang; ses yeux et ses lèvres s'agitèrent +un moment, dans une rapide convulsion--et devinrent fixes pour toujours! + +Il mourut, comme un coupable devait mourir, sans parade, sans vaine +ostentation; il avait fléchi le genou et prié avec résignation, et sans +dédaigner le secours d'un prêtre et sans désespérer de tout pardon en +haut. Et tandis qu'il était agenouillé devant le prieur, son cœur était +séparé de tout sentiment terrestre.--Son père irrité,--son amante +bien-aimée,--qu'étaient-ils devenus dans ce moment? Plus de +reproches,--plus de désespoir; aucune pensée qui n'appartînt au +ciel;--aucune parole qui ne fût une prière,--excepté celles qui +s'échappèrent de sa bouche, lorsque, voyant disposer son cou pour +recevoir la hache de l'exécuteur, il avait demandé à mourir les yeux non +bandés, seul adieu qu'il fit à ceux qui l'entouraient. + +18. Muets comme les lèvres qui viennent d'être fermées par la mort, la +poitrine de chaque spectateur ne pouvait respirer. Mais au loin, de l'un +à l'autre, se communiqua un froid et électrique frisson au moment où la +hache effrayante tomba sur la tête de celui dont la vie et les amours +finissaient ainsi; et il refoula au fond des cœurs, par un son étrange, +un gémissement prêt à s'en échapper. Mais rien, outre le coup de la +hache sur le billot, ne troubla plus le silence profond, excepté +un--Quel est ce cri qui vient fendre l'air silencieux avec un accent si +déliramment aigu--et qui passe si soudainement? Ce cri, semblable à +celui d'une mère privée de son enfant par un coup inattendu, s'élève +jusqu'au ciel, comme celui d'une ame condamnée à d'éternelles +souffrances. Partie des fenêtres du palais d'Azo, cette horrible voix +perce les airs; et tous les regards sont tournés de ce côté. Mais on ne +voit et on n'entend plus rien! C'était le cri d'une femme,--et jamais le +désespoir ne s'exprima dans un accent plus délirant. Ceux qui +l'entendirent souhaitèrent par pitié que ce fût le dernier de l'être qui +l'avait laissé échapper: + +19. Hugo n'est plus; et, depuis cette heure, on ne vit et on n'entendit +plus Parisina dans le palais, ni dans les bosquets du jardin. Son +nom,--comme si elle n'eût jamais existé,--fut banni de toutes les +lèvres, comme les mots d'indécence ou de terreur. Et la voix du prince +Azo ne fit jamais mention de sa femme ou de son fils, dont aucune +tombe,--aucun monument ne consacre le souvenir. Leurs cendres ne furent +point bénies par la religion; du moins celles du chevalier qui mourut en +ce jour. Mais le sort de Parisina demeura enseveli dans l'obscurité, +comme la poussière cachée dans le cercueil. Se retira-t-elle dans un +couvent pour y gagner le ciel par le sentier pénible de la pénitence au +milieu d'années flétries par les remords et des larmes sans sommeil? +succomba-t-elle par le poison ou sous le poignard, pour la punir de ce +coupable amour qu'elle osa éprouver? ou, frappée dans ce moment +terrible, mourut-elle par des tortures moins prolongées; comme celui +qu'elle vit la tête sur le billot, en partageant le même sort par la +main de l'exécuteur, qui prit en pitié sa faiblesse défaillante? +Personne ne le sait--et on ne le saura jamais: mais quelle qu'ait été sa +fin ici-bas, sa vie commença et finit dans les angoisses[p3]! + +20. Azo prit une autre épouse, et des fils vertueux grandirent à ses +côtés: mais aucun d'eux ne fut aussi aimable et aussi vaillant que celui +qui se consumait dans la tombe; ou, s'ils le furent,--ils ne le parurent +pas aux yeux froids de leur père qui les vit croître avec indifférence, +ou avec des soupirs étouffés: mais jamais une larme ne vint sillonner sa +joue, jamais sourire ne vint dérider son front; et sur ce large front se +creusèrent les rides profondes de la pensée, ces sillons que le dévorant +passage du chagrin y imprime incessamment; cicatrices des blessures +profondes qu'a laissées la lutte ardente de l'ame. Il n'y eut plus pour +lui ni joie ni douleurs. Il ne lui restait plus rien ici-bas que des +nuits sans sommeil et des jours pleins d'ennuis, une ame également morte +au blâme comme à la louange, un cœur qui se fuyait lui-même et cependant +ne voulait pas céder--ni oublier; et c'était lorsque ses sentimens et +ses souvenirs semblaient le moins l'assiéger, que sa pensée était la +plus intense,--qu'il sentait le plus vivement. La glace la plus épaisse +ne peut durcir que la surface du fleuve;--le courant fuit toujours +rapide au-dessous--et ne peut cesser de couler. L'ame d'Azo, ainsi +couverte de glace à sa surface, était encore hantée par des pensées que +la nature y avait implantées. Elles y étaient enracinées trop +profondément pour s'évanouir; quoique l'on puisse tarir les larmes. +Lorsque, s'efforçant de s'échapper, nous voulons leur fermer le passage, +elles ne sont point taries;--ces larmes non versées refluent vers leur +source et y restent plus pures, plus durables, invisibles, mais non +glacées, et d'autant plus chéries, qu'elles sont moins révélées. + +Conservant encore des retours de tendresse pour ceux dont il avait +abrégé la vie, n'ayant pas le pouvoir de remplir de nouveau le vide qui +le désolait, sans espoir de rencontrer les objets de ses regrets là où +les ames des justes jouiront de la félicité éternelle, convaincu de la +justice du décret qu'il avait porté contre ceux qui avaient mérité cette +condamnation; Azo cependant traînait une vieillesse malheureuse. Si les +branches malades d'un arbre sont coupées avec soin, cet arbre en +recueille de la vigueur et voit reverdir avec plus de force tout ce qui +lui reste de branchage; mais si la foudre, dans sa fureur, consume ses +tendres bourgeons, le tronc massif se dessèche et ne produit désormais +plus de feuilles. + +FIN DE PARISINA. + + + + +NOTES +DE PARISINA. + + +NOTE 1. + +Les vers contenus dans la Ire section ont été imprimés pour être mis en +musique, il y a quelque tems; mais ils appartenaient au poème qui paraît +maintenant, dont la plus grande partie fut composée avant _Lara_, et +d'autres ouvrages publiés postérieurement à ce dernier poème. + +NOTE 2. + +_Haught--haughty_.-- + + _Away_, haught _man, thou art insulting me_. + +(SHAKSPEARE, _Richard II_.) + +Cette note porte sur l'emploi du vieux mot _haught_. + +(_N. du Tr._) + +NOTE 3. + +«Ceci, fit diversion à une année calamiteuse pour le peuple de Ferrare, +car il arriva dans cette ville un événement extrêmement tragique. Nos +annales imprimées et manuscrites, à l'exception de l'ouvrage grossier et +négligé de Sardi, et un autre, en ont donné la relation, de laquelle +cependant on a rejeté plusieurs détails, spécialement le récit de +Bandelli qui écrivit un siècle après, et qui ne s'accorde pas avec les +historiens contemporains. + +«D'après le _Stella dell' assassino_, mentionné ci-dessus, le marquis, +en l'année 1405, eut un fils nommé Hugo, jeune homme beau et franc. +Parisina Malatesta, seconde femme de Niccolo, comme la plupart des +belles-mères, le traitait avec peu d'affection, à la grande douleur du +marquis qui l'aimait avec prédilection. + +«Un jour elle prit congé de son mari pour entreprendre un certain +voyage, auquel il consentit, mais sous la condition qu'Hugo +l'accompagnerait; car il espérait par ce moyen l'amener enfin à +abandonner l'aversion obstinée qu'elle avait conçue contre lui. Son +intention fut trop bien remplie, puisque pendant le voyage elle ne +perdit pas seulement toute sa haine, mais elle tomba dans l'extrême +opposé. Après son retour, le marquis ne tarda pas long-tems à apprendre +ce qu'il en était. Il arriva un jour qu'un domestique du marquis, nommé +Zoese, ou, comme d'autres l'appellent, Giorgio, passant devant les +appartemens de Parisina, vit en sortir une de ses femmes de chambre, +tout éplorée. Lui en ayant demandé la raison, elle lui répondit que sa +maîtresse, pour quelque léger tort, l'avait frappée; et, donnant cours à +son ressentiment, elle ajouta qu'elle pourrait être facilement vengée, +si elle faisait connaître la criminelle familiarité qui existait entre +Parisina et son beau-fils. Le domestique retint ces paroles, et les +rapporta à son maître qui en fut tellement frappé, qu'il en crut à peine +ses oreilles. Il s'assura du fait, hélas! trop clairement, le 18 mai, en +regardant à travers un trou pratiqué dans le plafond de la chambre de sa +femme. Aussitôt il éclata en fureur, et arrêta les deux complices avec +Aldobrandino Rangoni de Modène, gentilhomme de Parisina, et aussi, +dit-on, deux de ses femmes de chambre comme complices de ce crime. Il +ordonna qu'ils fussent tous mis promptement à la question, disant que +les juges prononçassent la sentence dans les formes accoutumées sur les +accusés. Cette sentence fut la mort. Il y eut des personnes qui +intercédèrent en faveur des condamnés, entre autres Ugocciono Contrario, +qui avait tout pouvoir sur l'esprit de Niccolo, et son ministre âgé et +dévoué, Alberto dal Sale. Tous les deux, en versant des larmes et à +genoux devant le marquis, implorèrent sa pitié, ajoutant toutes les +raisons qui leur étaient suggérées pour qu'il épargnât les coupables, en +outre des motifs d'honneur et de décence qui devaient l'engager à cacher +au public une si scandaleuse action. Mais sa colère le rendit +inflexible, et il commanda à l'instant que la sentence fût mise à +exécution. + +«Ce fut alors dans les prisons du château, et précisément dans ces +effrayans donjons que l'on voit encore maintenant, sous la chambre +appelée Aurora, au pied de la Tour du Lion, en haut de la rue Giovecca, +que, dans la nuit du 22 mai, furent décapités, d'abord Hugo, et ensuite +Parisina. Zoese, celui qui l'avait accusée, conduisit cette dernière par +le bras au lieu du supplice. Elle s'imagina, tout le tems, qu'on allait +la jeter dans un puits; et elle demandait à chaque pas si elle n'était +pas encore arrivée à l'endroit qui lui était destiné. Il lui fut répondu +que le châtiment qui l'attendait était celui de la hache. Elle demanda +ce qu'était devenu Hugo, et elle reçut pour réponse qu'il était déjà +décapité. A ces paroles elle poussa un profond soupir, et s'écria: +«Alors, maintenant, je ne désire pas conserver la vie!» Étant arrivée +près du billot, elle arracha de ses propres mains tous ses ornemens; et +enveloppant sa tête d'un mouchoir, elle la présenta au coup fatal qui +termina cette cruelle scène. Rangoni et les deux amans, selon deux +calendriers de la Bibliothèque de Saint-François, furent ensevelis dans +le cimetière de ce couvent. Rien n'est connu concernant les femmes. + +«Le marquis veilla pendant toute cette nuit terrible; et, comme il +marchait de côté et d'autre, il demanda au capitaine du château si Hugo +était déjà décapité. Il lui répondit que oui. Il se livra alors aux +lamentations les plus désespérées, en s'écriant: «Oh! que ne suis-je +mort moi-même avant d'avoir été emporté à faire exécuter ainsi mon cher +Hugo!» Et rongeant alors avec ses dents une canne qu'il avait à la main, +il passa le reste de la nuit dans les soupirs et les larmes, en appelant +souvent son cher Hugo. Le jour suivant, se rappelant qu'il était +nécessaire de se justifier publiquement, en voyant que la chose ne +pouvait pas rester secrète, il ordonna que le récit en fût écrit sur le +papier, et envoyé dans toutes les cours d'Italie. + +«En recevant cette communication, le doge de Venise, Francesco Foscari, +donna des ordres, sans en publier les raisons, pour que l'on différât +les préparatifs du tournoi qui, sous les auspices du marquis, et aux +dépens de la cité de Padoue, était sur le point d'avoir lieu, dans la +place Saint-Marc, afin de célébrer son avénement à la chaire ducale. + +«Le marquis, en outre de ce qui avait été déjà fait, ordonna, par un +inconcevable excès de vengeance, que, autant qu'il y aurait de femmes +mariées qu'il saurait être infidèles comme sa femme Parisina, elles +fussent, comme elle, décapitées. Parmi celles-ci, Barbarina, ou, comme +d'autres l'appellent, Laodamia Romei, femme du juge de cour, subit cette +sentence, à la place accoutumée de l'exécution, c'est-à-dire dans le +quartier de Saint-Jacques, à l'opposé de la forteresse actuelle, au-delà +de celui de Saint-Paul. On ne peut dire combien ces procédés parurent +étranges dans un prince qui; en considérant son propre caractère, avait +été, à ce qu'il paraît, beaucoup plus indulgent dans des cas semblables. +Il s'en trouva, cependant, qui ne manquèrent pas de l'en féliciter.» + +(FRIZZI.--_Histoire de Ferrure_.) + +Nous ferons suivre cette note d'un extrait du _Globe_ sur la découverte +d'une _Nouvelle_ italienne très-ressemblante à _Parisina_, et d'où le +critique pense que Byron a pu puiser le sujet de ce poème. Sans adopter +cette supposition, il paraîtra néanmoins curieux de comparer le poème de +Byron avec l'analyse suivante de la _Nouvelle_ italienne. + +(_N. du Tr._) + + +LE SUJET DE PARISINA +TRAITÉ PAR UN AUTEUR ITALIEN DU SEIZIÈME SIÈCLE. + +«On nous communique une _Nouvelle_ italienne du seizième siècle, d'un +auteur oublié, et où se retrouvent les données principales et +quelques-uns des détails du poème de _Parisina_, l'un des plus +remarquables, comme l'on sait, de Lord Byron. Nous croyons faire plaisir +à nos lecteurs en leur offrant quelques traits d'un parallèle qui nous a +paru curieux. M. Rabbe[n8], à qui nous devons cette intéressante +communication, se propose de publier incessamment une collection de +_Nouvelles_ dont celle-ci fait partie; et alors chacun pourra, avec les +pièces sous les yeux, juger en toute connaissance de cause, si l'on ne +pourrait pas au moins reprocher à Lord Byron une simple réticence, +lorsqu'il assure avoir pris le sujet de _Parisina_ dans les _Mélanges +historiques_ de Gibbon[n9]. + +[Note n8: M. Rabbe a été enlevé aux lettres, qu'il honorait par son +caractère et ses talens, avant d'avoir fait cette publication.] + +[Note n9: Il paraît très-probable que Byron n'en à pas eu connaissance; +sa franchise sur ses emprunts littéraires ne permet guère d'en douter. +D'ailleurs la note qui précède, tirée de l'historien italien Frizzi, +explique suffisamment l'origine de ce poème. + +(_N. du Tr._)] + +«Le fond du poème de Lord Byron et de la _Nouvelle_ de l'auteur italien +n'est autre que l'antique fable de Phèdre: c'est l'amour incestueux d'un +jeune homme pour sa belle-mère. Dans Lord Byron et dans le romancier +italien, l'Hippolyte succombe, et ne cesse pas d'être intéressant malgré +sa chute. La catastrophe de ses amours est, dans l'un et l'autre, +terrible et attendrissante; or la difficulté était bien plus grande pour +les deux auteurs romantiques que pour le classique français, Racine, qui +fit Hippolyte innocent et vertueux. Byron a supposé, pour triompher plus +facilement de cette difficulté, que son héros, enfant illégitime, et +enfant d'une mère qui avait été malheureuse, devait à son père moins de +tendresse que de haine et de ressentiment. L'auteur italien n'a pas pris +plus de précaution à cet égard que s'il racontait une histoire +véritable. Il ne prépare d'excuse aux jeunes amans que dans le rapport +de leurs âges, la conformité de leurs goûts et l'égalité de leurs +charmes, opposés à la froide sévérité d'un mari et d'un père dont l'âge +a déjà glacé les sens. La scène s'ouvre, dans le poète anglais, par un +rendez-vous à la faveur des ombres de la nuit, et où les deux jeunes +gens, livrés aux plus doux transports, pressentent, en se séparant, que +c'est pour la dernière fois qu'ils viennent d'être heureux. + +«L'auteur italien n'aborde pas son sujet au milieu de l'action. Il peint +la naissance d'un amour criminel, les combats de la vertu dans deux +cœurs formés pour elle, et enfin sa défaite. Consumé d'une passion qu'il +n'ose avouer pour la femme de son père, Sergio tombe malade; il est au +lit de la mort, on désespère de lui; et Conrad ayant inutilement +interrogé son fils sur la cause cachée de son mal, s'abandonne à toute +la douleur d'un cœur véritablement paternel. Une vieille nourrice sort, +fondant en larmes, de la chambre du malade, et vient dire à Tibérie: +«C'en est fait de Sergio; il meurt, et il veut mourir: voilà qu'il +refuse toute nourriture.» Alors Tibérie lui dit: «Donne-moi ce que tu +tiens; je vais le lui présenter moi-même: peut-être serai-je plus +heureuse que toi.» Et, prenant le vase, elle l'approche de Sergio +mourant, lui parle avec douceur, le prie de manger un peu pour l'amour +d'elle, et porte à ses lèvres une cuillerée du breuvage. + +«Les soins et les douces paroles de Tibérie ont un plein succès. Sergîo +recouvre la santé, la fraîcheur et l'incarnat de la jeunesse brillent de +nouveau sur ses joues. Conrad remercie mille fois son épouse, et célèbre +par des fêtes splendides la convalescence de son fils. C'est au milieu +de ces fêtes que le drame se noue fortement. Les deux jeunes gens s'y +parlent avec moins de contrainte; leur mutuelle passion qu'ils n'osent +s'avouer redouble de force, et devient invincible comme la destinée. +«Malheureuse, s'écrie Tibérie en pleurant sur elle-même, tu as cherché +le bonheur de celui qui fait aujourd'hui ton supplice; tu as guéri celui +qui te rend aujourd'hui malade; enfin tu as ressuscité celui qui te fait +mourir!» On pourra trouver que le goût italien du tems est un peu trop +prononcé dans ces antithèses; mais ce défaut s'efface dans l'original, +grâce à des détails qui ont tout le charme d'une exquise naïveté. + +«Un jour que Sergio témoignait sa reconnaissance à Tibérie, de la +manière la plus passionnée, et qu'il lui disait: _Tibérie! je mourrais +mille fois pour vous_! elle voulut répondre à ces tendres sermens; mais +soit allégresse, soit douleur, crainte ou espérance, plaisir ou peine, +la voix lui manqua, et elle devint aussi immobile qu'un marbre: ses yeux +parlèrent au défaut de sa langue, et versèrent un torrent de larmes. +Sergio, surpris et attendri, se mit à pleurer avec elle; puis, prenant +son voile, il en essuie ses joues colorées, et la conjure de lui +découvrir la cause de sa peine. Tibérie, voyant ses pleurs et sa +tendresse, revient à elle, «s'enhardit, lui avoue son amour, et le prie +à mains jointes d'avoir pitié d'elle, et de ne pas abuser de sa +faiblesse et de son âge.» + +«Mais Sergio n'entendit pas ces supplications de la pudeur mourante, et +profita de l'occasion que lui offraient l'amour et la fortune. Dès lors +il pénétra toutes les nuits dans l'appartement de Tibérie. Rien ne +révélait aux yeux de Conrad ce commerce criminel protégé par le mystère +le plus profond. + +«Tous ces détails de passion sont supprimés dans _Parisina_. Elle passe +des bras de son amant dans la couche conjugale, s'endort troublée sur le +sein des son époux qui veille, et pendant son sommeil agité, le nom +chéri d'Hugo s'échappe de sa bouche, et la fait découvrir. + +«Dans l'auteur italien, elle se révèle par une autre circonstance. Des +détails qui appartiennent au genre comique s'y glissent à travers +l'émotion sérieuse de la narration. Ainsi, il est dit que Conrad ne +visitait sa jeune épouse que le matin, ayant appris des médecins que +c'est l'heure où les plaisirs de l'amour préjudicient le moins à la +santé des hommes d'un certain âge. Un jour Conrad se présente à la porte +de Tibérie bien avant l'heure où il avait coutume d'y venir. Surpris de +trouver la porte fermée au verrou, il heurte avec force, et les deux +amans s'éveillent épouvantés. Sergio fuit, et descend par la croisée +dans la galerie qui le conduisait chaque soir dans les bras de sa +maîtresse; mais, en fuyant, l'infortuné laisse des traces irrécusables +de sa présence. + +«Conrad, dont les soupçons ont été éveillés par la manière inusitée dont +la porte était close, observe sa pâle et tremblante épouse. Le désordre +de ses sens et l'embarras de ses réponses suffisaient pour la perdre; +mais, pour mieux s'assurer de la vérité, Conrad, comme sans dessein, lui +pose la main sur le cœur: un battement précipité ne lui laisse plus +aucun doute. Alors, jetant ses regards tout autour de la chambre, il +aperçoit, à la lueur de la lampe qui veille, un petit bonnet de drap +rouge avec un cordonnet d'or, qu'il reconnaît pour appartenir à son +fils, et que celui-ci avait oublié en se sauvant. Cependant il feint de +s'endormir; et, en affectant le calme le plus parfait, il dissipe la +crainte dans l'ame de la trop crédule Tibérie. + +«Dans la scène que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, tout +est mieux gradué, il faut en convenir, et plus vraisemblable que dans +_Parisina_. Ce n'est point sur un mot échappé dans un rêve que le père +outragé envoie sa femme et son fils à la mort. Ici, il y a de quoi être +convaincu; car après avoir, sur de si positifs indices, guetté les deux +amans, il vient, suivi de gardes et de bourreaux, les surprendre dans +les bras l'un de l'autre. Le Hugo de Lord Byron, au moment de mourir, +développe un fier et indomptable caractère. Il y a un assez long +dialogue entre le père et le fils, etc. L'auteur italien marche avec +beaucoup plus de rapidité au dénouement final. Dans son récit, les deux +infortunés amans, accablés, ne songent ni à discourir ni à récriminer; +ils demandent leur grâce à un père irrité et terrible, qui ne les entend +pas. En effet, Conrad, ivre de fureur et de rage, les fait punir en sa +présence même d'un supplice affreux. L'Italien laisse bien loin derrière +lui le poète anglais pour l'énergie et l'horrible vérité de cette +peinture. Mais au milieu de ce luxe sanglant de férocité, il y a des +traits d'un pathétique qui déchire l'ame; et c'est pourquoi nous ne +craindrons pas de citer encore ce morceau de la fin: + +«Dès qu'on fut arrivé à la galerie, on posa une échelle sous la fenêtre +qui donnait dans l'antichambre de la princesse. Conrad y monta le +premier, ensuite le capitaine et le reste de leurs gens. Ils courent +dans la chambre avec des torches et des lanternes à la main. Comme les +deux amans étaient endormis dans les bras l'un de l'autre, le vieillard +entra sans être entendu. Furieux, il va droit au lit, suivi de son +escorte; et du même mouvement, tirant rideau et couverture, il s'écrie +d'une voix tonnante: _Voilà donc l'honneur que me font mon fils et ma +femme! Que la vengeance soit terrible_! + +«Sergio et Tibérie, s'éveillant en sursaut au milieu de ces torches qui +n'éclairaient que des figures menaçantes et les transports d'un père +outragé, demeurèrent immobiles d'étonnement et d'effroi; à peine +respiraient-ils. _Allons_, dit Conrad aux archers, _liez les pieds et +les mains à ces deux misérables; hâtez-vous_. Cela fait, se tournant +vers le bourreau qu'il avait amené: _A toi_, dit-il. Le bourreau +s'avance, crève les yeux à Sergio, et lui arrache la langue avec des +tenailles, au moment où il exprimait encore des paroles de repentir et +de supplication; on lui coupe ensuite les mains et les pieds. A cet +affreux spectacle, Tibérie perd l'usage de ses sens. Conrad, dont la +soif de vengeance n'était pas assouvie, la ranime lui-même, et puis il +la fait mutiler de la même manière qu'il vient de faire mutiler son +fils. On jette ensemble les deux infortunés dans le lit où ils avaient +été surpris. _Mourez_, leur dit-il, _mourez en proie au désespoir, dans +ce même lit où vous avez vécu dans les délices, pour me trahir et me +déshonorer_. A ces mots, il sortit avec tout le monde, referma la porte +de la chambre, et se mit à se promener ça et là dans la salle, le cœur +si endurci par cette fièvre de férocité, qu'il ne lui restait pas le +moindre sentiment humain. Cependant ceux qui l'environnaient détestaient +une justice si rigoureuse, et les bourreaux eux-mêmes étaient effrayés +de l'horrible vengeance dont ils avaient été les ministres. + +«Les deux amans infortunés, sans langues, sans yeux, sans mains et sans +pieds, et perdant à la fois leur sang par sept parties différentes de +leurs corps, touchaient à leur moment suprême. Cependant, aux dernières +paroles de Conrad, et en entendant fermer la porte, ils s'étaient +rapprochés à tâtons; et s'étant embrassés avec le reste de leurs bras, +ils unirent leurs bouches, se serrèrent le plus qu'ils purent, et, dans +cette sanglante et terrible étreinte, attendirent le dernier soupir.» + +«Ce drame accablant est achevé, complété par le peuple indigné au bruit +de cet excès de vengeance, qui vient en furie briser les portes du +palais, massacrer les gardes, et traîner Conrad au supplice. + +«De partout on avait investi le palais, et le peuple transporté criait: +_Qu'il meure! qu'il meure, le cruel tyran! Au poteau! au gibet, le +barbare_! Conrad, saisi dans l'asile où il avait essayé de se cacher, +voulut inutilement exprimer un tardif repentir. Comme poussés à la +vengeance par la justice divine, ils lui déchirèrent le visage, lui +arrachèrent la barbe, et, attaché à un poteau sur la place publique, il +fut lapidé par le peuple. Mis à mort, écrasé sous une nuée de pierres, +il n'avait rien conservé de la figure humaine. Hommes, enfans, +vieillards, c'était à qui l'accablerait; et enfin, il fut, pour ainsi +dire, enseveli sous une montagne de pierres entassées. Après cette +vengeance, on se rendit au palais, d'où l'on fit transporter les deux +malheureux dans un tombeau, avec toute la pompe accoutumée. Le +lendemain, les plus anciens citoyens s'étant assemblés prirent les +mesures les plus sages pour le gouvernement du pays qui demeurait sans +maître, et ils transformèrent leur principauté en une république qui +subsista long-tems.» + +(Extrait du _Globe_ du 10 novembre 1825.) + +FIN DES NOTES DE PARISINA. + + + + +LAMENTATION +DU TASSE. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +A Ferrare (dans la Bibliothèque) sont conservés les manuscrits originaux +de la _Jérusalem_ du Tasse et du _Pastor fido_ de Guarini, avec des +lettres du Tasse, dont l'une est intitulée: _Titien à Aristote_. On voit +aussi dans cette ville l'écritoire et la chaise, la tombe et la maison +de ce dernier. Mais comme l'infortune inspire un grand intérêt à la +postérité, et peu ou point à ses contemporains, la cellule où le Tasse +fut emprisonné dans l'hôpital de Sainte-Anne attire plus l'attention que +la résidence ou le monument élevé par l'Arioste,--au moins elle produit +cet effet sur moi. Il y a deux inscriptions, l'une sur la porte +extérieure, la seconde sur les murs de la cellule elle-même, invitant, +non pas nécessairement, l'étonnement et l'indignation du spectateur. +Ferrare est déchue, et a beaucoup perdu de sa population; le château +existe encore en entier, et j'ai vu la cour où Parisina et Hugo furent +décapités, selon les _Annales_ de Gibbon. + + + + +LAMENTATION +DU TASSE. + + +1. Longues années!--Elles mettent à l'épreuve des souffrances le corps +fragile et l'esprit d'aigle d'un enfant de la poésie.--Longues années +d'outrages! calomnie et persécutions, folie supposée, solitude +emprisonnée, et le cancer dévorant de l'ame dans sa forme la plus +redoutable, lorsque la soif impatiente de la lumière et de l'air +dessèche le cœur; et que la grille de fer abhorrée, souillant les rayons +du soleil de son ombre hideuse, pénètre, par cette ombre, à travers la +prunelle frémissante de l'œil, jusque dans le cerveau, en y portant un +brûlant sentiment de pesanteur et de peine; quand, dénué de tout, la +captivité déployée est là debout, raillant à travers la porte jamais +ouverte, qui ne laisse rien passer à travers ses barreaux, excepté un +peu de jour, et une nourriture dégoûtante que j'ai mangée seul, jusqu'à +ce qu'elle eût perdu son amertume insociale. Je dois vivre comme une +bête de proie, dînant tristement seul, étendu dans le caveau qui est mon +seul lieu de repos[loc30], et--peut-être--mon tombeau. Tout cela m'a +quelque peu abattu; mais je n'y succomberai pas, je le supporterai. Je +ne me courbe pas sous le désespoir; car j'ai lutté avec mon agonie, et +me suis donné des ailes pour m'envoler loin de l'enceinte étroite des +murs de mon cachot, et j'ai délivré le saint sépulcre de l'esclavage, et +je me suis réjoui parmi des hommes et des êtres divins, et j'ai porté ma +pensée dans la Palestine, en mémoire de la guerre sacrée entreprise à +l'honneur du Dieu qui a passé sur la terre et qui est maintenant dans le +ciel; car il a donné de la force à mon cœur et à mes membres. Afin que +je puisse être pardonné pour les souffrances que j'éprouve, j'ai employé +le tems de ma pénitence à rappeler comment le saint sépulcre de +Jérusalem fut conquis, et comment il fut adoré. + +[Note loc30: _Which is my lair_.] + +2. Mais cette œuvre est accomplie,--ma tâche heureuse est finie; j'ai +perdu cet ami qui m'a soutenu pendant de longues années! Si je dois +souiller ta dernière page avec mes larmes, sache que mes peines ne m'ont +encore fait arracher aucune de tes pages. Mais toi, ma jeune création! +l'enfant de mon ame! qui venais toujours jouer et sourire autour de moi, +et me faisais sortir de moi-même pour jouir des délices de ta vue; +hélas! tu n'es plus!--et avec toi a disparu mon bonheur. Cette dernière +blessure portée à un roseau brisé me fait verser des larmes de sang. +Hélas! tu es terminé!--Que me reste-t-il maintenant? Je n'ai que des +angoisses à éprouver;--et dans l'avenir? j'ignore ma destinée;--mais je +trouverai, dans l'énergie naturelle de mon ame, la force de tout +supporter. Je n'ai pas succombé, parce que je n'ai pas de remords ni +motif d'en avoir. Ils m'appellent insensé--et pourquoi! Oh! Léonore! ne +leur répliqueras-tu pas? Mon cœur, en effet, était possédé d'un +sentiment délirant pour élever mon amour aussi haut que tu es placée; +mais encore ma frénésie n'appartenait pas à mon esprit. J'ai connu mon +erreur, et j'en supporte la peine. Parce que tu es belle et que je n'ai +pas été aveugle, voilà le crime qui m'a retranché du sein de l'humanité. +Mais qu'ils agissent, qu'ils me torturent à leur volonté, mon cœur ne +fera que reproduire davantage ton image. L'amour heureux peut abandonner +l'objet de son affection; les amans malheureux sont les amans fidèles. +C'est leur destin de voir tous leurs sentimens se fortifier au lieu de +décroître; et chaque passion se concentre dans une seule, comme les +fleuves rapides vont se confondre tous dans l'océan; mais le nôtre est +incommensurable et n'a pas de rivage. + +3. Au-dessus de moi, écoutez! le long cri maniaque d'ames et de corps +dans la captivité! Écoutez les coups de fouet et les hurlemens +croissans, et les blasphèmes à moitié inarticulés! Il y a là des êtres +pires que des fous frénétiques, quelques hommes dont l'esprit est égaré +par une intolérable douleur; et sombre est la lumière qui leur est +laissée avec d'inutiles tortures, ainsi que le veut leur tyran pour +satisfaire sa volupté du mal. Je suis jeté parmi eux et parmi leurs +victimes; c'est au milieu de ces soupirs et de ces cris que j'ai passé +de longues années; c'est au milieu de soupirs et de cris semblables que +doit se terminer ma vie. Qu'il en soit ainsi;--car alors je pourrai +reposer dans la tombe. + +4. J'ai souffert patiemment jusqu'ici, je supporterai encore patiemment +mes souffrances: j'ai oublié la moitié de ce que je voulais oublier; +mais si j'étais rendu à la vie,--oh! mon destin serait-il d'être +oublieux comme je suis maintenant oublié?--N'éprouverais-je pas de +ressentimens contre ceux qui m'ont retenu dans cette vaste demeure de +lépreux et des nombreuses douleurs? Là où le rire n'est point joyeux, où +la pensée ne sort point de l'ame, où les paroles n'appartiennent pas au +langage des hommes, où les hommes mêmes n'appartiennent pas à +l'humanité, où les cris répondent aux malédictions, les gémissemens aux +coups, et où chacun est torturé dans son cachot séparé;--car nous sommes +jetés en foule dans nos solitudes[loc31]; séparés l'un de l'autre par +des murs épais, qui répètent par l'écho les cris de la folie dans sa +loquacité étrange;--tandis que chacun peut les entendre, personne ne +fait attention à l'appel de son voisin,--personne! excepté un homme, le +plus malheureux de tous, qui n'était point fait pour être le compagnon +de ces insensés, ni pour être enfermé entre la folie et le malheur. +N'éprouverai-je pas de ressentimens contre ceux qui m'ont jeté dans +cette prison? qui m'ont avili dans l'esprit des hommes, en me refusant +l'usage du mien, en flétrissant ma vie au milieu de sa carrière, en +représentant mes paroles comme choses à éviter et à craindre? Ne leur +ferai-je pas payer ces angoisses, et ne leur apprendrai-je pas les +gémissemens étouffés de la douleur? Les efforts à faire pour rester +calme, et la froide détresse qui détruit notre contentement stoïque? +Non!--trop fier pour être vindicatif--j'ai pardonné les insultes de la +princesse, et je voudrais mourir. Oui, sœur de mon souverain! pour toi +je dissipe toute l'amertume de mon cœur; elle ne peut habiter où règne +_ton_ image. Les haines de ton frère,--je ne les maudis point; tu n'as +pas pitié de moi,--mais je ne puis t'oublier. + +[Note loc31: _For we are crowded in our solitudes_.] + +5. Réfléchis sur un amour qui ne connaît pas le désespoir, mais dont +toutes les affections non éteintes font encore son plus grand bonheur: +vives et profondes, qu'elles demeurent encore dans mon cœur fermé et +silencieux, comme la foudre accumulée habite dans son nuage, enveloppée +de son noir et roulant linceul, jusqu'à ce qu'elle éclate,--et que le +dard éthéré frappe au loin: ainsi au choc électrique de ton nom, la +pensée ardente éclate en moi, et pour un moment toute autre pensée que +la tienne disparaît;--elles ne sont plus,--je suis le même pour toi. Et +cependant mon amour se fortifie sans ambition; je connaissais ta +naissance, la mienne, et je savais qu'une princesse n'était point la +compagne d'amour d'un poète. Je ne confiais point cet amour, je ne le +murmurais point; il se suffisait à lui-même, il était à lui-même sa +propre récompense; et si mes yeux l'ont révélé, hélas! ils ont été bien +punis par le silence et la froideur des tiens, et cependant je ne me +plains pas. Tu étais pour moi un reliquaire de cristal, adoré à une +sainte distance, et dont je baisais respectueusement le parvis sacré qui +l'entourait. Non pas parce que tu étais une princesse, mais parce que +l'amour t'avait parée d'une auréole de gloire, et avait revêtu tes +traits d'une beauté qui frappait d'étonnement,--oh! non pas +d'étonnement,--mais d'une crainte respectueuse comme celle qu'inspire le +Très-Haut; et dans cette douce sévérité il y avait quelque chose qui +surpassait toutes les tendresses.--Je ne sais pas pourquoi--ton génie +maîtrisait le mien;--mon étoile est encore devant toi:--s'il était +présomptueux d'aimer ainsi sans espérance, cette triste fatalité m'a +coûté cher. Mais par cela même tu m'es encore plus chère, et je +passerais ma vie avec contentement, dans ce cachot qui me +torture,--seulement pour l'amour de _toi_. L'amour, qui m'a visité dans +mes chaînes, en a à moitié allégé la pesanteur; et pour le reste, +quoiqu'elles soient encore pesantes, il me prête de la force pour les +soutenir. Il te contemple avec un cœur tout entier à toi, et surmonte +l'intensité de la douleur. + +6. Cela n'est pas étonnant:--depuis ma naissance mon ame fut enivrée +d'amour; cet amour a pénétré et s'est mêlé à tous les objets que j'ai +vus sur la terre. Je faisais des idoles de ces objets inanimés, et des +fleurs solitaires et sauvages, des rochers où elles croissaient, un +paradis sous les arbres balancés duquel je me reposais à l'ombre, en y +rêvant des heures sans nombre, quoique je fusse toujours grondé pour de +semblables absences; et les sages secouaient leurs têtes blanches sur +moi, et disaient que des hommes exaltés comme moi étaient fous, et qu'un +gueux d'enfant comme moi finirait mal, et que la seule leçon que je +méritasse était le fouet; et alors ils me frappaient, et je ne pleurais +pas, mais je les maudissais dans mon cœur; et je retournais dans ma +solitude cachée pour pleurer seul, et pour rêver de nouveau des visions +qui naissent sans être livré au sommeil. Avec les années, mon cœur +commença à palpiter de sentimens d'un trouble étrange, et d'une peine +douce. Mon cœur tout entier s'exhalait dans un seul besoin, mais errant +et indéfini, jusqu'au jour où je trouvai l'objet que je cherchais,--et +qui était toi. Dès lors tout mon être fut absorbé en toi;--le monde +avait disparu;--tu avais dans mon cœur annihilé la terre! + +7. J'aimai plus encore la solitude;--mais je ne pensais guère à passer +je ne sais quel tems de ma vie éloigné de toute communauté avec +l'existence, excepté celle des maniaques et de leur tyran, à être leur +compagnon bien des années avant que mon corps, comme les leurs, ait été +livré aux vers de la tombe. Mais qui m'a vu en proie au désespoir, ou +qui m'a entendu dans le délire? Peut-être, dans un semblable cachot, +souffrons-nous plus que le matelot naufragé sur son rivage désert. Le +monde est tout entier devant lui.--Le _mien_ est _ici_, dans un espace à +peine double de celui qu'ils seront obligés d'accorder à mon cercueil. +Bien qu'_il_ doive mourir, il peut élever les yeux, et, d'un regard +mourant, accuser le ciel.--Je n'élèverai point les miens pour une +semblable plainte, quoiqu'ils soient couverts par la voûte de mon +cachot. + +8. Cependant j'éprouve de tems en tems que mon esprit s'affaiblit, mais +avec le sentiment de sa décadence.--Je vois des lumières inaccoutumées +briller sur les murs de ma prison, et un démon étrange, qui me vexe par +des tours d'escamoteur et de petits tourmens accompagnés du sentiment de +l'homme heureux et libre. Mais ce qui est le plus affreux pour celui qui +a ainsi long-tems souffert, c'est la maladie du cœur, la petitesse du +lieu qui l'enferme, et tout ce qui peut être supporté sans mourir, ou +qui peut avilir l'ame. Je pense que mes ennemis n'ont été que l'homme; +mais des esprits ont pu se liguer avec lui:--toute la terre +m'abandonne,--le ciel m'oublie;--dans l'impuissance de me défendre, les +pouvoirs du mal peuvent, la chose est possible, me tenter encore, et +prévaloir contre la créature accablée qu'ils assaillent. Pourquoi mon +esprit est-il éprouvé dans cette fournaise comme l'acier? parce que j'ai +aimé, parce que j'ai aimé ce que je ne devais pas aimer, et que j'ai vu +ce qui était plus ou moins que mortel et que moi. + +9. J'ai été autrefois très-prompt à sentir--ce n'est plus.--Mes +cicatrices sont durcies, car autrement j'aurais déjà brisé mon cerveau +contre ces barreaux de fer, en voyant le soleil briller à travers comme +par moquerie.--Si je supporte et si j'ai supporté ce que j'ai raconté, +et tout ce qui n'a pas de paroles pour s'exprimer, c'est parce que je ne +voulais pas mourir et sanctionner par un suicide le stupide mensonge qui +m'enchaîne ici, imprimer profondément, par la flétrissure de la honte, +la folie dans ma mémoire, et rechercher la compassion pour un nom +flétri, en scellant la sentence que mes ennemis ont portée contre moi. +Non--ce nom sera immortel!--et je fais de mon cachot actuel un temple +pour l'avenir que les nations viendront visiter en mon honneur; tandis +que toi, Ferrare! lorsque tes ducs souverains ne seront plus avec toi, +tu tomberas en ruines, tes palais écroulés seront déserts, la couronne +d'un poète sera ta propre couronne, le cachot d'un poète ton monument le +plus célèbre, aux yeux de l'étranger qui contemplera tes murs dépeuplés. +Et toi, Léonore! toi--qui fus honteuse de ce qu'un homme comme moi ait +pu t'aimer,--qui rougis d'entendre que tu pouvais être chère à un cœur +qui ne fut point celui d'un monarque; va! dis à ton frère que mon cœur, +indompté par le malheur, les années, la lassitude--et peut-être par la +flétrissure qu'il m'a imputée--et la longue infection d'une caverne +comme celle-ci, où l'esprit est livré à la même pourriture que les +habitans de l'abîme, t'adore encore;--et ajoute--que lorsque les tours +et les créneaux qui gardent ses heures joyeuses de banquet, de danse, de +fête, de débauche, seront oubliés ou laissés dans un honteux +abandon,--ce cachot sera un lieu consacré! Mais toi,--quand toute cette +magie de la naissance et de la beauté, qui t'entoure, sera dissipée,--tu +auras encore la moitié du laurier qui ombragera ma tombe. Nul pouvoir +dans la mort ne pourra séparer nos noms, comme aucun dans la vie ne peut +t'arracher de mon cœur. Oui, Léonore! ce sera notre destin d'être unis +pour toujours;--mais il sera trop tard! + +FIN DE LA LAMENTATION DU TASSE. + + + +POÉSIES INÉDITES +DE LORD BYRON. + + + + +AVERTISSEMENT +DES ÉDITEURS. + +Les poésies qui suivent ont été publiées dans la dernière édition donnée +par les frères Galignani à Paris. C'était pour nous un devoir de les +reproduire ici avec les autres pièces inédites, pour faire connaître les +œuvres complètes du poète. Elles n'ajouteront rien à sa gloire, +quelques-unes étant des essais de sa jeunesse; mais plusieurs +augmenteront l'estime qu'inspire son caractère, et que l'on s'obstine +quelquefois à lui refuser, en considérant la tendance générale de ses +autres poésies. + + + + +POÉSIES INÉDITES +DE LORD BYRON. + + +I. + +VERS ADRESSÉS A L'OBJET DE SES AFFECTIONS +APRÈS SON MARIAGE. + + +Il fut un tems, je n'ai pas besoin de le nommer, puisqu'il ne sera +jamais laissé dans l'oubli,--où tous nos sentimens, toutes nos émotions +étaient les mêmes, comme mon ame est encore la même pour toi. + +Et depuis cette heure où ta bouche m'avoua, pour la première fois, une +flamme qui égalait la mienne, quoique mon cœur ait eu plus d'un tort +envers toi, tort caché, et par là non ressenti par le tien. + +Aucun cœur,--non, aucun cœur n'a été si profondément abattu, en pensant +avec quelle rapidité cet amour s'était enfui, éphémère comme chaque +infidèle baiser!--mais éphémère dans ton cœur seulement. + +Cependant le mien éprouva quelques consolations en entendant récemment +tes lèvres déclarer, par des accens crus autrefois sincères, que tu +conservais le souvenir des jours qui ne sont plus. + +Oui, mon adorée! et cependant ma cruelle amie; quoique tu ne veuilles +plus aimer de nouveau, il m'est doublement doux de penser que le +souvenir de cet amour se conserve dans ton cœur. + +Oui, c'est pour moi une glorieuse pensée; mon ame ne se plaindra plus +désormais, quelle que tu sois ou que tu puisses être; tu _as_ été +tendrement, uniquement à moi. + + + + +II. + +EN QUITTANT L'ANGLETERRE. + + +C'en est fait! la chaloupe déploie ses blanches voiles au souffle +frémissant de la brise fraîche qui siffle sur la cime du mât penché;--et +moi, je dois m'éloigner de cette terre, parce que je n'en puis aimer +qu'une. + +Mais si je pouvais redevenir ce que j'ai été, si je pouvais revoir ce +que j'ai vu,--si je pouvais de nouveau reposer sur le cœur qui rendit +autrefois heureux mes plus ardens désirs; je ne chercherais pas un autre +climat, parce que je n'en puis aimer qu'une. + +Il y a long-tems que j'ai vu cet œil qui a causé mon bonheur ou mon +infortune, et je me suis efforcé, mais en vain, de l'effacer de ma +mémoire; car, quoique je m'éloigne d'Albion, mon amour est encore +attaché à une seule. + +Comme un oiseau solitaire et sans compagne, mon cœur abattu est désolé; +je regarde autour de moi, et je ne puis rencontrer un sourire ami, ou un +visage bien-venu; et même, dans les foules, je suis encore seul, parce +que je n'en puis aimer qu'une. + +Je traverserai les mers écumantes, et je chercherai un asile étranger; +et jusqu'à ce que j'aie oublié un beau mais infidèle visage, je ne +trouverai pas de lieu de repos. Je ne puis éviter mes noires pensées: +l'amour me suit partout, mais l'amour pour une seule. + +Le plus pauvre, le plus misérable de la terre trouve encore quelque +foyer hospitalier où le doux regard de l'amitié ou de l'amour peut +encore sourire dans le bonheur, ou consoler dans l'affliction; mais je +n'ai ni ami, ni amante, parce que je n'en puis aimer qu'une. + +Je pars! mais, dans quelque lieu que j'aborde, il ne s'y trouve ni un +œil pour pleurer avec moi, ni un cœur fraternel pour partager la moindre +de mes peines; et toi, qui as détruit toutes mes espérances, tu ne +trouveras pas pour moi un soupir, quoique je t'aie aimée seule. + +De penser seulement à chaque scène de nos jeunesses,--de ce que nous +sommes, de ce que nous avons été,--accablerait de douleur des cœurs plus +faibles; mais le mien, hélas! a résisté à ce coup mortel: cependant il +bat encore, comme au commencement de son amour, et il n'a jamais aimé +fidèlement qu'un cœur. + +Quel est ce cœur si cher, ce cœur bien-aimé? il n'est point donné aux +yeux vulgaires de le contempler;--et pourquoi cet amour a-t-il été si +promptement traversé? tu le sais mieux que personne,--je l'ai éprouvé +plus que tout autre: mais peu d'entre ceux qui habitent sous le soleil +ont aimé aussi long-tems et un seul objet. + +J'ai essayé des chaînes d'une autre beauté remplie d'attraits et +peut-être aussi belle à la vue; je voudrais l'avoir aimée autant que +toi;--mais quelque charme indomptable défendait à mon cœur saignant +d'accorder un retour de tendresse et d'amour à tout autre qu'à une +seule. + +Il me serait doux de te revoir au moment du départ, et de te bénir à mon +dernier adieu; cependant je ne désire pas que ces yeux pleurent sur +celui qui va errer sur les vagues agitées,--quoique partout où ma barque +portera mes pas fugitifs, je n'aime que toi,--je ne puisse aimer qu'un +cœur. + + + + +III. + +STANCES DESTINÉES A ÊTRE RÉCITÉES A LA RÉUNION CALÉDONIENNE, EN 1814. + + +Quel est celui qui n'a pas jeté un regard sur la page où la Renommée a +fixé le nom inconquis de la haute Calédonie, la terre des montagnes qui +repoussa les chaînes des Romains et chassa loin d'elle les Danois aux +crêtes de flammes, dont aucun ennemi ne pourrait dompter le brillant +claymore et le bouillant courage,--qu'aucun tyran ne pourrait commander? + +Cette antique génération n'est plus,--mais leurs enfans respirent +encore, et la gloire les couronne d'un double laurier; elle brille sur +les bannières confondues des Gallois et des Saxons; et, Angleterre! tu +ajoutes leur valeur indomptable à la tienne. Le sang qui coula avec +Wallace fut celui d'hommes libres; mais maintenant, il est versé +seulement pour la gloire et pour toi! Oh! ne repousse pas la demande du +vétéran du Nord; mais prête-lui ton assistance,--le monde lui a donné la +renommée! + +Les plus humbles rangs, les braves les plus ignorés qui ont versé leur +sang, tandis qu'ils suivaient avec ardeur la bannière orgueilleuse qui +dormait sur le gazon flétri que leurs camarades, plus heureux, avaient +foulé dans leur triomphe qu'ils nous ont légué,--c'est tout ce que leur +destin accorde--à leurs enfans orphelins et à leur épouse solitaire: +cette épouse peut, sur les sombres collines de la haute Albyn, élever +vers le ciel un œil mélancolique et plein de larmes, ou contempler, +tandis que des nuages prophétiques découvrent les malheurs anticipés du +devin montagnard, le fantôme sanglant de chaque guerrier sombre dans ces +nuages, ou éclatant dans les éclairs de la tempête. Alors elle entonnera +le chant solitaire, la douce complainte sur celui qui n'est plus,--sur +celui dont les restes éloignés demandent vainement le sauvage _requiem_ +de Coronach réservé au brave! + +C'est le ciel--non l'homme--qui doit soulager la douleur qui éclate +lorsque les sentimens de la nature suivent leur cours; cependant la +tendresse et le tems peuvent dérober aux larmes la moitié de leur +amertume pour un être si cher: la reconnaissance de la nation cependant +peut étendre un coussin sans épines sous la tête de la veuve; elle peut +alléger les soins maternels de son cœur, et préserver du besoin les +enfans du soldat. + + + + +IV. + +STANCES A CELLE QUI PEUT LE MIEUX LES COMPRENDRE. + + +Qu'il en soit ainsi!--nous nous séparons pour toujours! Que le passé +ressemble au néant! Si je t'avais seulement _aimée_, jamais tu ne +m'aurais été aussi chère. + +Si je t'avais aimée, et que j'eusse été ainsi dédaigné, j'aurais pu +mieux supporter cette injure;--lorsqu'il n'est pas récompensé,--l'amour +est dompté par le sentiment naissant du mépris. + +L'orgueil peut refroidir ce que la passion avait rendu brûlant, le tems +peut dompter la volonté capricieuse; mais le cœur trahi par l'amitié +palpite des battemens les plus insensés du malheur. + +Si je t'avais aimée,--je pourrais te haïr maintenant, de cette haine qui +est une consolation; je pourrais aller jusqu'à t'exécrer et assouvir ma +vengeance par des paroles. + +Mais il est un chagrin silencieux qui ne peut trouver aucune issue dans +le langage, qui dédaigne d'emprunter aucun soulagement à ces hauteurs +que le chant peut atteindre. + +Comme une chaîne insonore qui rend esclave,--comme les rêves sans +sommeil qui sont une raillerie,--comme les gouttes d'eau glacées qui +tombent de la voûte d'un rocher caverneux, + +Tel est le sentiment glacé et malade que tu as fait connaître à mon +cœur; par une blessure profonde tu l'as forcé à dérober au monde sa plus +amère douleur! + +Autrefois ce cœur te crut tendrement, orgueilleusement, tout ce que +l'imagination peut se peindre; autrefois il t'honorait, t'estimait, +comme son idole, comme sa sainte! + +Pour moi tu étais plus qu'une femme, et ce n'était pas comme un homme +que mes regards s'arrêtaient sur toi; pourquoi m'as-tu trompé comme une +femme? pourquoi as-tu accumulé sur moi une malédiction plus qu'humaine? + +N'étais-tu qu'un démon, empruntant le sourire de l'amitié et les +artifices de la femme, et parée d'une beauté étrangère, jouant avec un +cœur fidèle? + +Par cet œil qui put autrefois répondre par ses regards aux miens, par +cette oreille qui put autrefois écouter les histoires que je te +racontais; + +Par cette lèvre, prodigue de sourires, qui pouvait adoucir l'amertume +des chagrins; par cette joue qui brillait autrefois de tant d'éclat, et +feignait de rougir aux paroles de la pure amitié; + +Par tous ces charmes trompeurs réunis tu as servi ta volonté capricieuse +et flétri sans regrets celui que tu ne voulais pas obligeamment +assassiner! + +Cependant je ne te maudis point--dans ma tristesse,--je sens encore +combien tu me fus chère. Oh! je ne pourrais--même dans la folie--te +condamner à la peine que tu mérites! + +Vis! et quand ma vie sera éteinte, puisse la tienne durer encore +long-tems; trop tard alors tu pourras découvrir par tes propres +sentimens tout ce que j'ai dû ressentir contre toi! + +Quand tous tes attraits seront fanés,--quand tes flatteurs ne +t'encenseront plus;--avant que le linceul de la mort ait dérobé aux +regards la proie d'un reptile;-- + +Avant cette heure--trompeuse sirène! écoute-moi!--tu ressentiras ce que +j'éprouve maintenant, tandis que mon ame, voltigeant près de toi, +murmure à ton oreille le vœu rompu de l'amitié! + +Mais--il est inutile de te faire des reproches sur ta vie passée ou +présente;--ce que tu fus--mon imagination l'a rêvé! ce que tu es--je le +connais _trop tard_! + + + + +V. + +MÉLODIES HÉBRAÏQUES. + + +I. + +C'est l'heure où le chant du rossignol retentit dans les +bosquets;--c'est l'heure où les vœux des amans semblent plus doux dans +les paroles murmurées tout bas;--les souffles du vent et les murmures +des eaux apportent à l'oreille solitaire une musique harmonieuse. Les +gouttes de la rosée du soir ont rendu brillante chaque fleur, et les +étoiles se rassemblent dans les cieux, et les vagues deviennent plus +azurées, et les feuilles ont une couleur plus brune, et dans l'espace +règne encore ce clair-obscur si doucement sombre, si ténébreusement pur, +qui suit le déclin du jour au moment où le crépuscule disparaît devant +les rayons de la lune. + + +II. + +Dans la vallée des eaux nous pleurons sur le jour où l'ennemi, où l'hôte +de l'étranger fit sa proie de Jérusalem; et nos têtes reposent +tristement penchées sur nos seins, et nos cœurs sont pleins de la patrie +absente. + +Le chant qu'ils demandaient en vain,--il dort encore dans nos ames, +comme le vent qui a expiré sur la colline; ils demandaient nos chants +sur la harpe,--mais ils versèrent notre sang avant que notre main droite +leur fît entendre le moindre accord d'harmonie. + +Nos harpes sans cordes sont suspendues sur les branches désolées du +saule, aussi tristes, aussi muettes que les feuilles desséchées. Nos +mains peuvent être enchaînées,--nos larmes sont encore libres pour notre +prière et notre gloire,--et Sion! oh toi! + + +III. + +Ils disent que l'espérance est du bonheur; mais l'amour natal peut +honorer le passé, et la mémoire réveille les pensées qui consolent: +elles se lèvent les premières--et se couchent les dernières; et tout ce +que la mémoire aime le plus à se rappeler était autrefois notre seule +espérance; et tout ce que cette espérance a adoré et perdu s'est +conservé dans la mémoire. + +Hélas! tout est déception; l'avenir nous abuse de loin; nous ne pouvons +être ce que nous nous rappelons, et nous n'osons penser à ce que nous +sommes. + + +VI. + +FRANCISCA. + +Francisca s'avance dans l'ombre de la nuit, mais ce n'est pas pour +contempler les étoiles du firmament; et si elle s'asseoit dans le +bosquet de son jardin, ce n'est pas par amour pour ses fleurs +naissantes. Elle écoute,--mais ce n'est pas la voix du rossignol, +quoique son oreille attende une histoire aussi tendre que la sienne. Le +bruit d'un pas se fait entendre à travers l'épais feuillage, et sa joue +devient pâle, et son cœur bat rapidement; une voix murmure à travers les +feuilles frémissantes, et sa rougeur revient,--et son sein se soulève: +un moment encore et ils seront réunis.--Il est passé,--son amant est à +ses pieds. + + +VII. + +LA RENOMMÉE, LA SAGESSE, L'AMOUR ET LE POUVOIR. + +La renommée, la sagesse, l'amour et le pouvoir étaient à moi, et la +santé et la jeunesse étaient à moi; mon verre se rougissait des vins de +tous les climats, et d'aimables beautés me prodiguaient leurs caresses; +je voyais briller mon cœur dans les yeux de la beauté, et je sentais mon +ame s'attendrir; tout ce que peut accorder la terre, ou l'homme désirer, +m'appartenait dans une royale splendeur. + +J'essaie de compter les jours que la mémoire peut rappeler de l'oubli, +avec tout ce que la vie ou la terre déploient de séductions; il ne s'est +levé aucun jour, il ne s'est passé aucune heure de plaisir, sans être +mêlé d'amertume; et aucun ornement de ma puissance ne brilla sans se +flétrir. + +Le serpent des campagnes se laisse prendre par des artifices et des +charmes; mais celui qui entoure le cœur de ses replis, oh! qui a le +pouvoir de l'arracher par un charme? Il n'est point docile à la science +de la sagesse, et sa voix ne peut le séduire; mais il darde à jamais son +venin dans l'ame qui est condamnée à ses tortures. + + +VIII. + +LA PRIÈRE DE LA NATURE. + +Père de la lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu les accens du +désespoir? Le crime de l'homme lui sera-t-il jamais pardonné? Le vice +peut-il intercéder en sa faveur par la prière? Père de la lumière, je +t'invoque! Tu vois mon ame triste et sombre; toi qui peux observer la +chute du moineau, détourne de moi la mort du péché; je ne cherche pas +d'autels déserts, de sectes inconnues; oh! indique-moi le chemin de la +vérité! je reconnais ta terrible toute-puissance; épargne, en +l'amendant, les fautes de la jeunesse. Que les bigots élèvent des +temples sombres, que la superstition bénisse leurs portiques, que les +prêtres, pour prolonger leur règne de ténèbres, trompent les hommes par +des contes de cérémonies mystiques. L'homme bornera-t-il la puissance de +son créateur à de gothiques monumens de pierres périssables? Ton temple +est le domaine du jour; la terre, l'océan, le ciel, sont ton trône sans +limites. + +L'homme condamnera-t-il sa race aux flammes de l'enfer, si elle ne +fléchit le genou dans tes temples somptueux? Nous dira-t-il que tous, +pour un qui pèche, doivent périr dans la tempête universelle? Chacun +d'eux prétendra-t-il gagner le ciel, et condamner son frère dont l'ame +conserve une espérance contraire, ou que des doctrines moins sévères +inspirent? Ces hommes, par des croyances qu'ils ne peuvent expliquer, +peuvent-ils préparer un bonheur ou un malheur imaginaire? Ces reptiles +qui rampent sur la terre connaissent-ils les desseins de leur sublime +créateur? Ces hommes qui ne vivent que pour eux seuls, dont les années +s'écoulent dans un crime perpétuel,--ces hommes effaceront-ils tous +leurs vices par leur foi, et vivront-ils au-delà des limites du tems? + +Père! je ne recherche point les lois d'aucun prophète,--_tes lois_ +apparaissent dans les œuvres de la nature:--je me reconnais une créature +faible et corrompue; cependant je t'adresserai mes prières, car tu veux +les entendre! Toi qui guides les astres errans à travers les royaumes +déserts de l'espace éthéré; qui apaises la guerre des élémens, et dont +je reconnais la main puissante d'un pôle à l'autre:--toi qui, dans ta +sagesse, m'as placé ici-bas; qui, quand tu le voudras, peux m'en +retirer; ah! tandis que je parcours ma carrière sur ce globe terrestre, +étends jusqu'à moi ta main protectrice. C'est toi, ô mon Dieu! c'est toi +que j'invoque! Quel que soit le bien ou le mal qui m'arrive, je me +relève ou je succombe par ton ordre, je me confie dans ta protection. +Si, lorsque cette poussière sera retournée à la poussière, mon ame +s'envole sur des ailes aériennes, comme ton nom glorieux et adoré +inspirera sa faible voix! Mais si cet esprit fugitif partage avec +l'argile l'éternel sommeil de la tombe, tant que la vie circulera dans +mes veines j'élèverai vers toi ma prière, quoique condamné à ne plus me +relever de la couche de la mort. A toi j'adresse mes humbles chants, +reconnaissant de toutes tes faveurs passées, et j'espère, ô mon Dieu, +qu'à la fin cette vie errante retournera dans toi. + +22 décembre 1806. + + +NOTE. + +L'auteur de cette traduction a publié dans une brochure récente[loc32] +deux extraits des _Védas_, en _sanskrit_, en _français_ et en _persan_, +qui offrent des idées tout-à-fait analogues à quelques-unes de la prière +de Lord Byron, qui leur est de quatre ou cinq mille ans postérieure. +Voici la fin: + +«O soleil! nourricier du monde! solitaire anachorète! dominateur et +régulateur suprême! fils de Pradjâpati! écarte tes rayons éblouissans! +retiens ton éclatante lumière, afin que je puisse contempler ta forme +ravissante, et devenir partie de l'être divin qui se meut dans toi! + +«Puisse mon souffle de vie être absorbé dans l'ame moléculaire et +universelle de l'espace! Que ce corps matériel et périssable soit réduit +en cendres! + +«O Dieu! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de mes œuvres! +souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de mes œuvres! + +«O Dieu du feu! conduis-nous par le droit chemin. O Dieu! tu connais +toutes nos actions, efface nos péchés: nous t'offrons le plus haut +tribut de nos louanges! notre dernière salutation.» + +[Note loc32: _Mémoire sur l'origine et la propagation de la doctrine du +Tao_, fondée en Chine par _Lao-tseu_, traduit du chinois, et accompagné +d'un commentaire tiré des livres sanskrits et chinois, etc.; suivi de +deux _Oupanichads_ des _Védas_, avec le texte sanskrit et persan. Par +M.G. Pauthier, de la Société Asiatique de Paris. A la librairie +orientale de Dondey-Dupré.] + + +IX. + +VERS ÉCRITS SOUS L'IMPRESSION D'UNE MORT PROCHAINE. + +Oublierai-je ici la scène encore présente à ma pensée? Les rochers +s'élèvent et les ruisseaux coulent dans les lieux champêtres que la +passion rendait fortunés. Cependant, Marie, tous tes charmes +m'apparaissent encore aussi frais que dans un songe délicieux d'amour. + +Oublie ce monde, ô mon ame agitée; tourne, tourne tes pensées vers le +ciel; tu y dirigeras bientôt ton essor, si tes erreurs te sont +pardonnées. Ignorée des bigots et des sectaires, incline-toi devant le +trône du Tout-Puissant, adresse-lui ta tremblante prière. Lui, qui est +clément et juste, ne rejettera pas la prière de l'enfant de la +poussière, quoiqu'il soit le moindre objet de ses soins. Père de la +lumière! j'élève vers toi mes accens; tu vois mon ame triste et sombre: +toi qui peux observer la chute du moineau, détourne de moi la mort du +péché. Toi qui guides l'étoile errante, qui apaises la guerre des +élémens, qui as pour manteau les cieux immenses; pardonne-moi mes +pensées, mes paroles, mes crimes; et puisque je dois bientôt cesser de +vivre, apprends-moi comment je dois mourir. + +1807. + + +X. + +LES THERMOPYLES. + +Ils sont tombés dans leur dévouement, mais ils sont immortels; le +souffle de la brise semblait soupirer leurs noms et les ondes le +murmurer; les forêts étaient peuplées de leur renommée; la colonne +silencieuse, solitaire et grise, réclamait un soupir pour leur poussière +sacrée; leurs ombres planaient sur la sombre montagne; leur souvenir +brillait dans la fontaine; le plus faible ruisseau, le fleuve le plus +impétueux roulaient leur éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle +porte, cette terre est encore celle de la gloire, et la leur! elle est +encore un mot d'ordre pour le monde. Quand l'homme veut accomplir une +grande action, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi encouragé, +pour marcher sur la tête des tyrans; il la contemple, et il se précipite +là où l'on perd la vie, ou bien où l'on conquiert la liberté[loc33]. + +[Note loc33: Ces derniers vers sont répétés dans le _Siége de Corinthe_. + +(_N. du Tr._)] + + +XI. + +STANCES + +COMPOSÉES EN REVOYANT UN LIEU OU MON NOM AVAIT ÉTÉ PRIMITIVEMENT +GRAVÉ[loc34]. + +[Note loc34: Il y a quelques années, étant à Harrow, un ami de l'auteur +avait gravé leurs deux noms dans un endroit écarté; il y avait même +ajouté quelques mots de souvenir. Plus tard, à l'occasion d'une injure +réelle ou imaginaire, l'auteur, avant de quitter Harrow, avait effacé, +ce fragile souvenir. En revoyant Harrow, en 1807, il écrivit ces stances +à leur place.] + +Ici naguère les souvenirs de la jeune amitié attiraient les regards de +l'étranger. Peu nombreuses étaient les paroles;--mais cependant, quoique +peu nombreuses, la main du ressentiment les a effacées. + +Elle creusa profondément,--mais elle n'effaça pas entièrement les +caractères si unis, que l'amitié, revenue dans ce lieu, les considéra +jusqu'à ce que la mémoire eût salué de nouveau les paroles. + +Le repentir les rétablit dans leur état primitif, le pardon y joignit +son nom aimable; et si belle l'inscription reparut, que l'amitié pensa +que c'était la même. + +Le souvenir encore aurait pu être beau; mais, hélas! en dépit des +efforts de l'espérance, ou des larmes de l'amitié, l'orgueil s'est jeté +à la traverse, et a effacé l'inscription pour toujours! + + +XII. + +A MON FILS[loc35]. + +[Note loc35: Un an ou deux avant la date donnée à ce poème, il écrivit +de Harrow à sa mère, pour lui dire qu'il avait éprouvé dernièrement +beaucoup d'ennui à l'occasion d'une jeune femme, maîtresse de son ami +Curzon, qui venait de mourir. Cette femme, se trouvant alors sur le +point de devenir mère, avait déclaré que Lord Byron était le père de son +enfant. Byron assurait positivement sa mère qu'il n'en était rien; mais +persuadé comme il l'était que l'enfant appartenait à Curzon, il +souhaitait qu'on en prit tout le soin possible, et priait sa mère +d'avoir la bonté de se charger de lui. Une telle demande pouvait fort +bien exciter l'humeur d'une femme plus douce que Mrs. Byron; cependant +elle répondit à son fils qu'elle accueillerait volontiers l'enfant dès +qu'il serait né, et qu'elle ferait pour lui tout ce qu'il désirait. Mais +l'enfant mourut en venant au monde.] + +Ces tresses blondes, ces yeux bleus rappellent les couleurs de ta mère; +ces lèvres de rose, ces joues à fossettes, et ce sourire destiné à +captiver le cœur, retracent une scène de bonheur, et touchent le cœur de +ton père, ô mon enfant! + +Et tu ne peux murmurer le nom de ton père.--Ah! William, si ce nom était +le tien, sa conscience ne lui ferait point de reproche;--mais--écartons +ces idées,--les soins que je prendrai de toi pourront me procurer +quelque paix. L'ombre de ta mère sourira dans sa joie, et pardonnera +tout le passé, ô mon enfant! + +Le gazon a recouvert ton humble tombe, et tu n'as connu que le sein +d'une étrangère. Le préjugé peut rire dédaigneusement de ta naissance, +et t'accorder à peine un nom sur la terre; mais il ne saurait détruire +une seule de tes espérances:--le cœur d'un père est à toi, ô mon enfant! + +Laisse un monde insensible exprimer son dédain; dois-je, pour lui +plaire, désavouer la voix de la nature? Ah! non;--quoique les moralistes +me réprouvent, je te bénis, le plus cher enfant de l'amour, beau +chérubin, gage de jeunesse et de joie:--un père veille sur ton berceau, +ô mon enfant! + +Oh! quel charme, avant que l'âge ait ridé mon front, avant que d'avoir +épuisé à moitié la coupe de la vie, de contempler à la fois en toi un +frère et un fils, et d'employer le reste de mes jours à réparer mon +injustice envers toi, ô mon enfant! + +Quoique ton père étourdi soit bien jeune encore, sa jeunesse n'éteindra +pas en lui le feu de l'amour paternel; et quand même tu me serais moins +cher, tant que l'image d'Hélène revivra en toi, ce cœur, plein de son +souvenir, de son bonheur passé, n'en abandonnera jamais le gage, ô mon +enfant! + +1807. + + +XIII. + +A UN AMI. + +L'amitié est l'amour sans ailes[loc36]. + +[Note loc36: Cette devise est en français dans l'original.] + +Pourquoi mon cœur affligé gémirait-il de ce que ma jeunesse est passée? +je puis encore compter des jours heureux: la faculté d'aimer _n'est pas_ +encore morte en moi. En revenant sur mes premières années, un souvenir +durable, une vérité impérissable m'apporte une céleste consolation; +portez-la, souffles de la brise! portez-la aux lieux où mon cœur s'émut +pour la première fois.-- + + L'amitié est l'amour sans ailes + ... ... ... ... ...[loc37] + +[Note loc37: Il manque ici six stances que nous n'avons pu nous +procurer.] + +Séjour de ma jeunesse! ton clocher lointain me rappelle toutes ces +scènes joyeuses; mon sein brûle de sa première flamme,--je redeviens +enfant par la pensée. Ton bosquet d'ormeaux, ta colline verdoyante, +chacun de tes sentiers me ravissent encore; chaque fleur exhale un +double parfum. Il me semble encore, au milieu de nos doux entretiens, +entendre chacun de mes chers compagnons s'écrier: + + L'amitié est l'amour sans ailes. + +Mon Lycus! pourquoi pleures-tu? retiens tes larmes qui tombent; +l'affection peut dormir quelque tems, mais, oh! sois-en sûr, elle se +réveillera de nouveau. Pense, pense, mon ami, lorsque nous nous +retrouverons, combien sera douce cette réunion si long-tems désirée! Mon +ame bondit de joie à cet espoir. Quand deux jeunes cœurs sont si pleins +d'affection, l'absence, mon ami, ne peut que redire: + + L'amitié est l'amour sans ailes. + + +XIV. + +CHANSON. + +Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne murmure pas ton nom: le son m'en +serait pénible; je serais coupable de le divulguer. Mais cette larme qui +brûle ma joue décèle les pensées profondes qui assiègent mon cœur +silencieux. + +Ces heures ont été trop courtes pour notre passion, trop longues pour +notre repos!--Leur joie ou leur amertume pourrait-elle cesser? Nous nous +repentons,--nous abjurons notre amour,--nous voulons rompre notre +chaîne,-nous voulons nous séparer,--nous voulons nous fuir--pour nous +unir encore! + +Oh! que le bonheur t'appartienne, que la faute ne soit qu'à moi! +Pardonne-moi, femme adorée!--oublie-moi, si tu veux;--mais ce cœur qui +est à toi expirera sans s'abaisser ou s'avilir: et jamais _homme_ ne le +brisera;--quoique _toi_ tu en aies le pouvoir. + +Fière avec les superbes, mais humble avec toi, sera toujours cette ame, +dans sa noirceur la plus amère. Quand tu es à mes côtés, les jours +passent plus rapidement; et tous les momens me paraissent plus doux que +si des mondes étaient à mes pieds. + +Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera, changera mon +sort. Ceux qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que j'abandonne +pour toi; tes lèvres répondront, non aux leurs, mais _aux miennes_. + + +XV. + +EN S'EMBARQUANT POUR LISBONNE. + +A.M. HODGSON. + +En rade de Falmouth, 30 juin 1809. + + +1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo est à la fin levé: une +brise favorable agite les voiles, et les frappe contre le mât au-dessus +duquel le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux. Attention! le +coup de canon est tiré. Les cris des femmes effrayées et les juremens +des matelots nous avertissent que le moment est venu. Voici monter à +bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout montrer, malles, +caisses, etc. Malgré tant de bruit et de fracas, il faut que le plus +petit trou à rats soit visité, avant qu'on ne nous permette de partir à +bord du paquebot de Lisbonne. + +2. Nos matelots détachent les amarres: tout le monde aux rames! Le +bagage descend de dessus le quai; nous sommes impatiens. En avant, +poussez loin du rivage! «Prenez garde! cette caisse renferme des +liquides. Arrêtez le bateau, je me sens malade: oh! mon Dieu!»--«Malade! +madame; le diable m'emporte, vous le serez bien davantage quand vous +aurez été seulement une heure à bord.» Hommes, femmes; maîtres et +valets, maîtresses et servantes, pressés les uns contre les autres comme +des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent. Que de bruit, que +de fracas avant que nous n'atteignions le paquebot de Lisbonne! + +3. Enfin nous l'avons atteint! Voila le capitaine, le brave Kidd, qui +commande son équipage. Les passagers sont parqués dans leur logement, +les uns pour y grogner, les autres pour y vomir tout à leur aise. «Holà +hé! appelez-vous cela une chambre? Cela n'a pas trois pieds carrés; il +n'y aurait pas de quoi contenir la reine Mab[loc38]. Qui diable peut +loger là-dedans?»--«Qui, monsieur? beaucoup de monde. Vingt seigneurs à +la fois ont rempli mon navire.»--«Vraiment! Jésus mon Dieu, comme vous +nous pressez! Plût à Dieu que vos vingt seigneurs y fussent encore! +j'aurais échappé à la chaleur et au bruit qui règnent à bord de ce beau +navire, le paquebot de Lisbonne. + +[Note loc38: _Queen Mab_; voyez, dans Shakspeare, la charmante +description de cette petite reine des fées et de son petit équipage.] + +4. «Fletcher! Murray! Rob! où êtes-vous? étendus sur le pont comme des +bûches! Un coup de main, vous, joli matelot; voilà un bout de corde pour +fouetter ces chiens-là.» Hobhouse murmure des juremens terribles en +roulant le long de l'écoutille; il vomit alternativement des vers et son +déjeuner, et nous envoie tous à tous les diables. «Voilà une stance sur +la maison de Bragance... Au secours!»--«Un couplet.»--«Non, une tasse +d'eau chaude.»--«Qu'est-ce qu'il y a?»--«Diable! mon foie me vient sur +le bord des lèvres! Je ne survivrai jamais au bruit et au fracas de ce +navire brutal, le paquebot de Lisbonne.» + +5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie; Dieu sait quand nous en +reviendrons! Les vents violens et les sombres tempêtes peuvent en un +moment briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des philosophes, +la vie n'est qu'une plaisanterie, le mieux est encore de rire. Rions +donc, comme je fais maintenant; rions de tout, des grandes et des +petites choses. Bien portans ou malades, à la mer ou sur terre, tant que +nous avons de quoi boire abondamment, rions. Que diable! peut-on se +soucier d'autre chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser +manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne? + + +XVI. + +RÉPONSE A UN AMI +QUI REPROCHAIT A L'AUTEUR SON INSOCIABILITÉ. + +Mon cher Becher, vous me dites de me mêler à la société des hommes: je +ne saurais nier que votre avis ne soit bon; mais la retraite convient +mieux à mon caractère, je ne veux pas descendre jusqu'à un monde que je +méprise. + +Si le sénat ou les camps m'appelaient, l'ambition pourrait me faire +sortir de mon heureux repos; et quand la jeunesse, ce tems d'épreuve, +sera passée, peut-être je m'efforcerai d'illustrer mon nom. + +Le feu caché dans les flancs caverneux de l'Etna couve long-tems et +fermente en secret: à la fin un volume effroyable de flammes et de fumée +révèle son existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent +l'éteindre, point de barrières qui puissent l'arrêter. + +Oh! tel est le désir de gloire qui dévore mon cœur, qu'il m'ordonne de +vivre pour être loué un jour de la postérité. Oh! si je pouvais, comme +le phénix, prendre mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais +content de mourir au milieu des flammes. + +Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort comme celle de Chatham, +quelles censures, quels dangers, quelles haines ne braverais-je pas? +Leur vie ne s'est point terminée avec leur dernier souffle, leur gloire +anime et vivifie le silence de leur tombeau. + + +XVII. + +A LADY JERSEY. +SUR CE QUE LE PRINCE RÉGENT AVAIT EXCLU SON PORTRAIT DE SA GALERIE DE +BEAUTÉS. + +Lorsque le vain triomphe du maître impérial auquel Rome obéissait en +l'abhorrant, offrit aux yeux vulgaires chaque buste glorieux qui +représentait l'image d'un brave ou d'un juste, qu'est-ce que le regard +scrutateur de la foule admirait le plus de tout ce que lui découvrait +cette passagère exhibition?--Quel est le murmure d'étonnement que ce +spectacle fit passer de bouche en bouche? Le nom de Brutus, car son +image était absente. Cette absence prouvait sa vertu; cette absence +fixait son souvenir dans tous les cœurs pensifs.--Si donc, belle Jersey! +notre regard admirateur cherche ton portrait, dans un muet étonnement, +parmi tous ces charmes dépeints qui brillent avec moins d'éclat de ton +absence,--si lui, ce vain et sot vieillard, admis par confiance +l'héritier de la monarchie de son père,--si son œil corrompu et son cœur +flétri ont pu supporter d'être séparés de ton image charmante, que cette +honte sans goût lui reste, et à nous le regret de contempler une troupe +de beautés sans leur _chef_[loc39]! + +[Note loc39: Ce mot est en français dans l'original.] + +Mais une pensée consolante nous rassure, nous perdons le portrait, mais +nous conservons nos cœurs! Qui peut maintenant visiter cette galerie +vantée? C'est un jardin avec toutes ses fleurs, sans la _rose_; une +fontaine qui manque seulement d'eaux vives; une nuit étoilée sans la +présence de Diane! Les portraits présens de chaque beauté sont perdus +pour nos yeux, parce qu'en les contemplant, ils nous font rêver à _toi_. +Cependant ton âge, à son midi, peut encore briller long-tems avec tout +ce que la vertu demande pour hommage;--l'élégance de la jeunesse, la +grâce du maintien, l'œil qui inspire la joie, le front serein, la +noirceur éblouissante de cette chevelure bouclée qui ombrage, en le +laissant voir, ce front si beau[loc40]; ce regard qui nous séduit, et +cette vie qui jette un charme dont le pouvoir ne permet pas à nos +regards de se reposer, mais les force à revenir et à découvrir toujours +de nouveaux attraits. Rien n'est affaibli de ces charmes qui sont +toujours aussi brillans, et même trop _éblouissans_ pour la vue d'un +_radoteur_[loc41]. Ils doivent attendre que chacun de ces attraits soit +passé pour plaire au cœur chétif qui ne plaît à aucun; à ce stupide et +froid _sensualiste_, dont l'œil sec, dans sa noire envie, a écarté ton +portrait; et qui a mis à la torture son pauvre esprit pour réunir en soi +la haine de la liberté, et l'amabilité qui t'appartient. + +[Note loc40: _More than fair_.] + +[Note loc41: _Dotard_.] + + +XVIII. + +VERS ADRESSÉS A UNE JOLIE QUAKERESSE. + +Aimable enfant! quoique nous ne nous soyons rencontrés qu'une fois, je +n'oublierai jamais cette entrevue; et quoique nous ne devions plus +jamais nous revoir, le souvenir me retracera toujours tes beaux traits. +Je ne voudrais pas dire: _je t'aime_; mais mes sentimens luttent encore +avec ma volonté. En vain pour t'arracher de mon cœur je repousse sans +cesse mes pensées; en vain je réprime mes soupirs prêts à s'échapper, un +autre succède à celui qui est étouffé: peut-être n'est-ce pas de +l'amour, mais cependant je ne puis jamais t'oublier. Quoique nous +n'ayons pas rompu le silence, nos yeux ont parlé un langage plus doux. +La langue dissimule dans un langage flatteur et exprime ce que le cœur +ne sent point; la tromperie souille des lèvres coupables et fait taire +les émotions du cœur; mais les interprètes de l'ame, les yeux dédaignent +une pareille contrainte, et méprisent tout déguisement. Ainsi--nos +regards s'arrêtèrent souvent l'un sur l'autre, et nos cœurs +s'entendirent, sans qu'un sentiment intérieur nous en ait blâmés; dis +plutôt que c'était le sentiment qui nous inspirait.--Quoique je réprime +ce qu'il exprimait, cependant je conçois que tu veuilles en deviner une +partie; car, en même tems que ma mémoire réfléchit sur tes charmes, +peut-être la tienne s'égare-t-elle jusqu'à moi. + +Ainsi, pour moi du moins, je puis dire que ton image m'apparaît dans la +nuit, dans le jour; dans la veille, mon imagination en est tout +occupée;--dans le sommeil, cette image me sourit dans des songes +fugitifs;--cette vision charme le cours des heures, et me fait maudire +l'apparition de l'aurore qui vient dissiper mon sommeil plein de +délices, et me fait désirer une nuit sans fin! Oh! quel que soit mon +sort à venir, que le plaisir ou la douleur attende mes pas errans, +séduit par l'amour, ou assiégé par la tempête, jamais, oh! jamais je +n'oublierai ton image! Hélas! nous ne nous reverrons donc plus, nos +premiers regards ne pourront plus se répéter! Alors, permets-moi de +murmurer cette prière d'adieu, inspirée par l'inquiétude de mon cœur: +«Puisse le ciel tellement protéger mon aimable quakeresse que la douleur +ne puisse jamais l'atteindre; mais heureux soit aussi, hélas! celui qui +partage son cœur! Oh! puisse l'heureux mortel, destiné à lui être uni +par les liens les plus étroits, lui apporter à chaque instant de +nouvelles joies et perdre le titre de mari dans celui d'amant. Puisse ce +beau sein ne jamais connaître ce que c'est que de ressentir une peine +incessante, qui torture l'ame d'un vain regret pour l'objet--_que l'on +ne peut jamais oublier_.» + + +XIX. + +A. M. MOORE. + +O vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la ville, +Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow;--car que je sois pendu si +je sais de quoi vous devez être le plus fier, de vos in-quartos à deux +guinées, ou de vos petits livres à 4 sous. + +Mais maintenant à ma lettre;--c'est une réponse à la _vôtre_.--Soyez +demain chez moi, aussitôt que vous le pourrez, monsieur, tout habillé, +tout prêt pour aller voir l'esprit en prison[loc42]. Plaise à Phébus que +nos péchés politiques ne nous procurent pas aussi un logement dans ce +même palais! Je suppose que ce soir vous êtes engagé et que vous avez +déserté Samuel Rogers pour les _bas-bleus_ de Sotheby; moi-même, bien +qu'accablé d'un rhume qui me tue, il faut que je me chausse et que +j'aille faire visite aux Heathcote; mais demain, à quatre heures, nous +jouerons tous les deux le _Scurra_; vous serez Catulle, et le régent, +_Mamurra_. + +[Note loc42: M. Leigh Hunt, l'éditenr de l'_Examiner_, alors dans la +prison des _Champs du Bain froid_ (_Cold Bath fields_), pour un libelle +contre le prince régent, Lord Byron et M. Moore lui avaient promis de +dîner ensemble.] + + +XX. + +ÉPITRE +ÉCRITE EN RÉPONSE A QUELQUES VERS D'UN AMI QUI EXHORTAIT LORD BYRON A +BANNIR TOUT SOUCI. + +Oh! bannissons les soucis! que telle soit toujours ta devise à l'heure +du plaisir! Peut-être aussi la mienne, lorsque, dans de nocturnes +orgies, je cherche ces délices enivrantes, par lesquelles les fils du +désespoir tentent d'assoupir le cœur et de bannir les chagrins. + +Mais, à l'heure matinale des méditations, quand le présent, le passé, +l'avenir nous effraient de leurs sombres images, quand je reconnais que +tout ce que j'aimais est changé ou n'est plus, ne viens pas irriter, par +ces maximes importunes, les douleurs d'un homme dont chaque pensée..... +Mais pourquoi en parler? tu sais que je ne suis plus ce que j'étais +naguère; et surtout, si tu tiens à conserver une place dans un cœur qui +ne fut jamais froid, je t'en conjure par toutes les puissances que les +hommes révèrent, par tous les objets qui te sont chers, par ton bonheur +ici-bas et tes espérances d'une autre vie, garde-toi, oh! garde-toi de +jamais me parler d'amour. + +Il serait trop long de raconter, et sans utilité d'entendre la triste +histoire d'un homme qui dédaigne les larmes; ce récit ne réveillerait +que peu de sympathie dans les cœurs vertueux; mais le mien a souffert +plus qu'il ne convient à un philosophe de l'avouer. J'ai vu ma fiancée +devenir l'épouse d'un autre, je l'ai vue assise à ses côtés; j'ai vu +l'enfant que son sein a porté sourire doucement comme faisait sa mère, +lorsque, jeunes tous deux, nous nous regardions en souriant, innocens et +purs comme cet enfant; j'ai vu ses yeux, chargés d'un froid dédain, +chercher à découvrir si j'éprouvais quelque douleur secrète; et moi, +j'ai bien joué mon rôle: j'ai commandé à mon visage de ne pas trahir les +angoisses de mon cœur, je lui ai renvoyé des regards aussi glacés que +les siens; et pourtant, cette femme! je me sentais encore son esclave! +J'ai baisé d'un air d'indifférence l'enfant qui aurait dû être le mien, +et chacune de mes caresses n'a que trop prouvé que le tems n'avait pas +affaibli mon amour. Mais laissons ces tristes souvenirs: je ne veux plus +gémir; je n'irai plus chercher quelque repos sur la rive orientale: le +monde convient bien au tumulte de mes pensées; je reviendrai me jeter +dans son tourbillon. Mais si, dans un tems à venir, quand les beaux +jours d'Albion seront sur le déclin, tu entends parler d'un homme dont +les crimes profonds sont dignes des époques les plus noires, d'un homme +que ni l'amour ni la pitié ne touchent, aussi insensible à l'espoir de +la célébrité qu'aux louanges des hommes vertueux; d'un homme qui, dans +l'orgueil d'une inflexible ambition, ne reculera pas même devant la +crainte de verser le sang; d'un homme que l'histoire mettra au rang des +anarchistes les plus violens du siècle; cet homme, tu le connaîtras; +mais alors suspends ton jugement, et que l'horreur de ces _effets_ ne te +fasse pas oublier quelle fut leur _cause_. + + +XXI. + +A UN JEUNE AMI, +LE FILS DE L'UN DE SES FERMIERS A NEWSTEADT. + +Que la sottise sourie en voyant ton nom et le mien unis par l'amitié; la +vertu roturière a plus de droits pour être aimée que le vice anobli. + +Quoique ton sort ne soit pas égal au mien, depuis qu'un titre est venu +m'appeler aux honneurs de la pairie, cependant n'envie point cet état +fastueux; le tien est l'orgueil du mérite modeste. + +Nos ames au moins n'ont point de titres qui les distinguent, et ton +humble condition ne peut déshonorer mon rang élevé; notre liaison n'en +doit pas être moins douce, puisque le mérite remplace en toi la +naissance. + +Novembre 1800. + + +XXII. + +SUR SES LIAISONS DE COLLÉGE. + +N'y a-t-il point quelque autre cause qui rende ce mot d'enfance si cher +à tout le monde? Ah! sûrement il y a une voix secrète qui nous dit tout +bas que l'amitié sera doublement douce à celui qui est obligé de +chercher des cœurs aimans, de les chercher hors du sein de sa famille, +quand il ne peut les y trouver. Ces cœurs, chère Ida[loc43], je les ai +trouvés dans ton sein; tu as été pour moi une famille, un monde, un +paradis! + +[Note loc43: Nom poétique de l'école d'Harrow.] + + +XXIII. + +EN RENCONTRANT UN ANCIEN CAMARADE D'ÉCOLE, +APRÈS UNE LONGUE SÉPARATION. + +Si par hasard quelque figure que je me rappelle bien, quelque ancien +camarade de mon enfance vient, une honnête joie peinte sur la figure, +réclamer en moi son ami, mes yeux, mon cœur, tout montre que je suis +encore un enfant; la scène éblouissante, les groupes bruyans qui +m'entourent disparaissent devant l'ami que je viens de retrouver. + + +XXIV. + +A LA MÉMOIRE. +VERS ÉCRITS DANS LA CRAINTE OU L'AVAIT PLACÉ L'OBJET DE SON CHOIX PRÈS +DE SE MARIER A UN AUTRE. + +Oh! mémoire! ne me torture pas davantage, le présent est perdu pour moi; +mes espérances de bonheur futur sont détruites: par pitié, dérobe-moi le +passé. Pourquoi viens-tu me montrer des images que désormais je ne dois +plus voir? Ah! pourquoi viens-tu renouveler ces heures de bonheur qui ne +m'appartiennent plus? Le plaisir passé double la douleur présente; il +ajoute des regrets au chagrin: regrets et espérance sont tous deux +vains; je ne demande plus que--l'oubli. + + +XXV. + +APRÈS AVOIR FAIT SES ADIEUX A MISS CHAWORTH. + +Collines d'Annesley, sombres et nues, où s'égarait ma jeunesse, +insouciante, comme les tempêtes du Nord, en faisant la guerre aux +élémens, rugissent sur tes cimes nuageuses! + +Je ne verrai plus, trompant les heures, errer sur vos penchans, les +habitans favoris de ces contrées; je ne verrai plus ma Marie, souriant, +vous rendre à mes yeux un séjour digne du ciel. + + +XXVI. + +EN RECEVANT UN PRÉSENT D'UN PAUVRE AMI. + +Quelques-uns, qui sourient aux liens de l'amitié, m'ont souvent reproché +ma faiblesse; cependant j'estime le simple don, car je suis sûr d'être +aimé par celui qui me l'offre[loc44]. + +[Note loc44: Le poème d'où ces vers sont extraits fut écrit en recevant +une cornaline d'un jeune homme qui occupait l'emploi de choriste à +Cambridge, et auquel sa seigneurie Lord Byron était beaucoup attaché.] + + +XXVII. + +FRAGMENT D'UN POEME +SUR UN JEUNE CHÊNE QUE L'AUTEUR AVAIT PLANTÉ A NEWSTEADT. + +Jeune chêne, quand je te plantai profondément en terre, j'espérais que +tes jours seraient plus longs que les miens, que tes branches +jetteraient une ombre autour de moi, et que le lierre entourerait ton +tronc comme un manteau. + +Telles étaient mes espérances dans les années de l'enfance, quand je te +plantai avec orgueil sur la terre de mes aïeux. Ces jours sont passés et +je t'arrose de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent ne +peuvent voiler aux yeux ton triste dépérissement. Je t'ai quitté, mon +pauvre chêne, et depuis cette heure fatale, un étranger est le maître du +château de mon père. + + +XXVIII. + +A MA CHÈRE MARIE ANNE. + +Adieu pour toujours à la dame Marie! je dois promptement m'éloigner +d'elle. Quoique le destin nous sépare l'un de l'autre, son image vivra +toujours dans mon cœur. + +La flamme qui brûle dans mon sein ne ressemble point à celle qui embrâse +les cœurs des amans; l'amour que je sens pour Marie est bien plus pur +que celui qu'inspire le dieu Cupidon. + +Je ne désire point troubler votre paix; je ne désire point attrister vos +joies; je ne prends point ma passion pour de l'amour; c'est votre amitié +seule que je réclame. + +Non, dix mille amans passionnés ne pourraient éprouver l'amitié que +renferme mon cœur; elle y demeurera à jamais, aussi long-tems que le +sang qui m'anime circulera dans mes veines! + +Puisse le grand ordonnateur du ciel abaisser ses regards sur la terre, +et défendre ma Marie de tout malheur! puisse-t-elle ne jamais connaître +les revers de l'adversité! puisse son bonheur être à jamais durable! + +Encore une fois, ma douce Marie, adieu! adieu! je le répète avec +amertume. Je penserai à jamais à vous, aussi long-tems que ce cœur +battra dans mon sein. + + +XXIX. + +MON ÉPITAPHE +COMPOSÉE A PATRAS EN SORTANT DE MALADIE. + +La jeunesse, la nature et la pitié de Jupiter combattirent long-tems +pour tenir ma lampe allumée; mais Romanelli fut si courageux, qu'il les +battit tous les trois--et éteignit sa lumière. + + +XXX. + +SUR L'ÉVASION DE NAPOLÉON DE L'ILE D'ELBE. + +Une fois en route comme pour une partie de plaisir, prenant des villes à +volonté et des couronnes en ses loisirs, il s'avance de l'île d'Elbe à +Paris, donnant des _bals_ aux dames et faisant des _révérences_ à ses +ennemis. + + +XXXI. + +ÉPIGRAMME DE MARTIAL. + + _Pierios vatis Theodori flamma Penates + Abstulit: hoc Musis, hoc tibi, Phæbe, placet? + O scelus, ô magnum facinus crimenque Deorum! + Non arsit pariter quod domus et dominus_. + +(MARTIAL, lib. XI, _Epigr._ 94.) + +La maison du Lauréat a été dévorée par les flammes; les Neuf Sœurs +toutes rieuses virent briller ce feu de joie. Mais, cruel destin! +damnable désastre! la maison--la maison est brûlée, et le maître ne +l'est pas! + + +XXXII. + +LA POUPÉE DE LA NOURRICE DANS _MÉDÉE_. + +Oh! que je désirerais qu'un bon embargo eût retenu le navire _Argo_ dans +le port! et qu'en restant toujours dans les chantiers de la Grèce, il +n'eût jamais dépassé les rochers d'Azur! mais maintenant je crains que +sa tournée ne soit la cause de quelque mésaventure pour ma chère miss +Médée, etc., etc. + + +XXXIII. + +VERS +ÉCRITS APRÈS AVOIR LU CEUX QUI SUIVENT SUR UN ALBUM A ATHÈNES. + +«La noble Albion voit en souriant partir son fils pour aller visiter le +berceau des arts; son but est noble; glorieuse est l'entreprise; il +vient à Athènes, et--écrit son nom!» + + Byron écrivit immédiatement au-dessous: + +Ce barde modeste, comme beaucoup de bardes inconnus, rimaille sur nos +noms, mais cache sagement le sien; cependant, quel qu'il soit, pour ne +rien dire de pire, son nom lui ferait plus d'honneur que ses vers. + + +XXXIV. + +VERS ADRESSÉS A LADY BLESSINGTON. + +Vous m'avez demandé des vers,--il serait étrange pour un rimeur de +refuser cette demande; mais mon cœur seul était mon Hippocrène, et mes +sentimens (sa source) sont taris. + +Si j'étais encore maintenant ce que j'ai été, j'aurais chanté ce que +Lawrence a si bien peint; mais le chant expirerait sur mes lèvres, et le +sujet est trop délicat pour moi. + +Je suis maintenant tout cendre, où autrefois j'étais toute flamme, et le +barde est mort dans mon sein; ce que j'aimais, je ne fais plus que +l'admirer, et mon cœur est aussi gris que ma tête. + +Ma vie ne date point par les années; il y a des momens qui sillonnent le +front comme le soc de la charrue; et là il n'en paraît pas seulement un, +mais il est aussi profond dans mon ame que sur mon front. + +Que le jeune homme et l'élégant aspirent à chanter les objets que je +contemple avec indifférence; car le chagrin a arraché de ma lyre la +corde qui produisait des accords dignes d'elle. + + +RÉPONSE DE LADY BLESSINGTON, +SUR LE MÊME RHYTHME. + +Lorsque je demandais quelques vers, crois, je te prie, que ce n'était +point la vanité qui me les faisait désirer; car mon miroir ne peut plus +m'abuser, et je ne puis plus inspirer de poètes. + +Le tems a touché mon front de ses doigts rudes et pesans, et les roses +ont fui de mes joues; alors ce serait sûrement une folie de rechercher +maintenant les louanges dues à la beauté. + +Mais comme les pélerins qui visitent le tombeau de quelque saint, +emportent avec eux une relique précieuse, je demande un souvenir de toi, +comme un trésor précieux pour m'accompagner dans mon pélerinage. + +Oh! ne dis pas que ta lyre ne rend plus d'accords, elle dont les cordes +inspirent de tels ravissemens; ou que ces lèvres magiques sont muettes +d'où la poésie s'échappe avec tant d'harmonie! + +Et quoique le chagrin, avant la fuite de la jeunesse, ait pu altérer la +couleur noire de tes beaux cheveux, les lauriers qui couronnent ta tête +cachent à nos yeux les empreintes prématurées du tems. + + +XXXV. + +IMITATIONS D'HORACE. + +Qui ne rirait si Lawrence, s'engageant à couvrir sa précieuse toile du +portrait flatté du premier venu, abusait assez de son art pour que la +nature effarouchée vît nos bons bourgeois prendre sous son pinceau la +forme des centaures? Ou si quelque barbouilleur, par amour de +l'extraordinaire, ou pour hâter la vente, s'avisait de joindre à une +fille d'honneur la queue d'une sirène? Ou si le trivial Dubost (comme on +l'a vu naguère), possédé de la fureur de peindre, dégradait les +créatures, images de la divinité? Toute la politesse qui défend de se +moquer des sots en leur présence, ne pourrait réprimer les éclats de +rire de leurs amis. Crois-moi, Moschus, rien ne ressemble plus à ces +tableaux que le livre qui, plus décousu que les rêves d'un malade, +présente à nos regards une foule de figures incomplètes, poétiques +cauchemars, qui n'ont ni pieds ni tête. + +De nos jours, les mots nouveaux sont en honneur, si on les ente +adroitement sur quelque gallicisme: pourrions-nous refuser à la muse +plus habile de Dryden et de Pope, ce que Chaucer et Spencer tentèrent +avec succès? Si vous pouvez créer, que ne le faites-vous, à l'exemple de +William Pitt et de Walter-Scott, qui par le secours, l'un de ses vers, +l'autre de ses poumons, ont enrichi les dialectes mal joints de notre +île? Il est et il sera toujours légitime de proposer des réformes en +littérature, comme au parlement. + +De même que les forêts couvrent par degrés la terre de leurs feuilles, +ainsi se fanent des expressions qui ont plu dans leur nouveauté. Le même +destin est réservé à l'homme, et à tout ce qui se rattache à lui. Ses +ouvrages, ses mots s'effacent et ne servent plus qu'à fixer une date. +Quoique, à un signe des monarques, et à la voix du commerce, des fleuves +impétueux deviennent de tranquilles canaux; quoique des marais desséchés +et assainis soient sillonnés par la charrue et portent de jaunes +moissons; quoique des ports creusés sur nos rivages protégent les +vaisseaux contre les tempêtes de l'antique océan: tout, tout doit périr. +Mais, survivant au naufrage général, l'amour des lettres préserve à demi +les souvenirs du passé. + +Les premiers vers satiriques naquirent du spleen de quelque égoïste. En +doutez-vous? Voyez Dryden, Pope, et le doyen de Saint-Patrick[loc45]. + +[Note loc45: _Mac-Flecknoe_, la _Dunciade_ et toutes les ballades +satiriques de Swift. Quels que soient leurs autres ouvrages, ceux-ci +furent le résultat de sentimens personnels et de récriminations +violentes contre d'indignes rivaux; et quoique le mérite littéraire de +ces satires fasse honneur aux talens poétiques des auteurs, leur +virulence déshonore certainement leur caractère.] + +Les vers blancs, aujourd'hui, par un commun accord, sont presque +inséparables de la tragédie. Quoique les fureurs d'Almanzor +s'exprimassent en vers rimés, au tems de Dryden, nous ne voyons pas les +héros des pièces nouvelles en affubler leurs emportemens; et la modeste +comédie, abandonnant tout-à-fait les vers, nous offre en humble prose +ses gentillesses et ses quolibets. Ce n'est pas que nos Beaumont et nos +_Ben_ aient plus mauvaise grâce, ou perdent rien de leur mérite, pour +avoir composé en vers; mais c'est ainsi que Thalie aime à se montrer. +Pauvre fille! que l'on siffle quelque vingt fois par an. + +O muse! s'écrie-t--il, réveille de plus sublimes accords! Et, s'il vous +plaît, que pensez-vous voir éclore de son cerveau enflammé? En un +clin-d'œil, il tombe aussi bas que S..., dont les montagnes épiques ne +manquent jamais d'accoucher d'une souris! Ce n'était pas ainsi que jadis +votre puissant devancier tirait de doux accens de sa lyre inimitable: +d'une voix mélodieuse comme les soupirs de la harpe éolienne, il nous +parle de la première désobéissance de l'homme et du fruit défendu; mais +à mesure que son sujet s'élève, son chant fait retentir les échos de la +terre et des cieux. + +Enfin il touche à l'adolescence! On ne le forcera plus à gémir sur les +vers diaboliques[loc46] de Virgile, et sur ceux qu'on lui donne à faire. +Les prières l'ennuient, la lecture est trop sérieuse; il vole de T....ll +à Fordham (malheureux T....ll, condamné à d'éternels soucis par les +apprentis boxeurs et les ours). Que peuvent des tuteurs, des devoirs, +des convenances, en présence d'une meute, de chevaux de chasse et de la +plaine de Newmarket? Rude avec ses aînés, hautain avec ses égaux, poli +envers des escrocs, prodigue de richesses....... persiflé, pillé, dupé, +il passe le tems de ses cours sans rien faire; évite peut-être +l'expulsion, et se retire M. A. maître-des-arts! Et l'on proclame sa +nouvelle dignité dans les clubs et les tripots, dont nul habitué +n'arriva jamais plus haut. + +[Note loc 46: Harvey, qui fit connaître la circulation du sang, avait +coutume, dans ses transports d'admiration, de jeter loin de lui son +_Virgile_, en disant que le livre avait un diable familier. Un +personnage tel que celui que je décris jetterait probablement aussi le +livre; mais il désirerait plutôt que le diable s'en emparât, non pas en +haine du poète, mais par une horreur bien fondée des hexamètres. Car, +vraiment, la fastidieuse étude des _longues_ et des _brèves_ suffit pour +qu'un homme prenne la poésie en aversion pendant sa vie entière; et +peut-être en cela n'est-ce pas un désavantage.] + +Lancé dans le monde; et devenu moins ardent, il singe l'égoïste prudence +de son père; prend une femme, pour sa dot; choisit ses amis pour leur +rang; achète des terres, et se vante d'être trop prudent pour se fier à +la banque. Il prend place au sénat; procrée un héritier, et l'envoie à +Harrow, car il y fut lui-même. Muet, quoiqu'il vote, à moins qu'il ne +joigne sa voix aux acclamations favorables au ministère; s'il parle de +son fils, C'est un compère adroit, qu'il espère bien voir un jour +arriver à la pairie! + +La vieillesse s'avance; l'âge paralyse ses membres; il quitte la scène, +ou la scène le quitte; il entasse des richesses; s'afflige à chaque +penny qu'il faut dépenser, et l'avarice s'empare de toutes les pensées +qui ne sont pas à l'ambition. Il compte les cent pour cent, et sourit; +ou vainement s'irrite, en considérant ses trésors entamés pour payer les +dettes du jeune Hopeful (plein d'espérance); il pèse bien et sagement ce +qu'il faut acheter ou vendre; habile à tout faire, excepté à mourir! +grondeur, morose, radoteur difficile à contenter, louant tous les tems, +excepté le présent; infirme, querelleur, délaissé et presque oublié, il +meurt sans qu'on le pleure; on l'enterre: qu'il pourrisse! + +Là se rend l'alerte boutiquier, dont l'oreille est mise à la torture par +l'orchestre qu'il veut entendre pour son argent. Une fausse honte, et +non la sympathie, l'empêche seule de ronfler; ses angoisses redoublent +quand il croit du bon ton de crier: Encore! Écrasé par la foule dans +_Fop's alley_, coudoyé par les élégans, gêné par son chapeau, tremblant +pour ses orteils, sa soirée est un combat, et il ne goûte quelque repos +que quand enfin le rideau tombe, et lui donne un peu de relâche qui +l'enchante. Devinez-vous pourquoi il se résigne à souffrir tout cela, et +plus encore? C'est qu'il lui en coûte cher, et qu'il est forcé de se +parer! + +Mais rien n'est sans défaut, et chacun sait que les violons et les +harpes perdent souvent le ton, et que les meilleurs chanteurs, au moment +où ils voudraient réunir tous leurs moyens, ne font entendre que des +accens criards; les chiens perdent la trace du gibier, la pierre refuse +l'étincelle, et les fusils à deux coups (que le diable les emporte!) +manquent le but[loc47]! + +[Note loc47: Comme M. Pope a pris la liberté d'envoyer Homère à tous les +diables; malgré tout ce qu'il lui devait, quand il a dit: «Et Homère +(que le diable l'emporte, etc.)» il est présumable que, par licence +poétique, on peut en faire autant, en vers, de tout homme et de toute +chose; et en cas d'accident, je désire qu'on me permette de me prévaloir +de cet illustre précédent.] + +Est-ce assez? Non: écrivez donc et imprimez bien vite. Si le dernier +arrivé est dévolu à Satan, qui voudrait arriver le dernier? Ils +assiégent les presses, ils publient en toute hâte, ils escaladent le +comptoir et quittent leurs échoppes: de belles demoiselles de province, +des hommes de haut renom, quoi donc! des baronnets même ont noirci +d'encre leur main guerrière. La pauvreté ne les arrête pas: c'est +Pollion qui nous joua ce tour; de son tems Phébus commença à trouver +crédit chez les banquiers. Ce ne sont pas seulement les vivans; les +morts même nous débitent leurs sottises aussi couramment que jadis +chantait la tête d'Orphée! Sifflés de leur vivant, ils obtiennent un +succès posthume, tirés de la poussière où ils étaient ensevelis quand +ils vivaient. Les revues réveillent le souvenir de leurs épidémiques +délits, de ces livres témoins muets du martyre auquel les condamne la +rage de rimer. Hélas! que de chagrins va nous causer tel barbouilleur +que citèrent souvent le _Morning Post_ et le _Monthly Magazine_! Dans +ces recueils sont ensevelis ses premiers chefs-d'œuvre; mais bientôt la +presse gémit, et il en sort un épais in-quarto! Laissez donc, vous qui +êtes sages, laissez les succès mendiés de la lyre aux baronnets ou aux +lords possédés du démon des vers, ou à ces crépins de village, +ménestrels jumeaux ivres de poétique bière! Prêtez l'oreille à ces +accords d'une mélodie narcotique: ce sont les savetiers lauréats qui +chantent les louanges de Capel Lofft[loc48]. + +[Note loc48: Ce gentleman bien intentionné a gâte quelques excellens +cordonniers, et contribué à la ruine poétique de plus d'un pauvre +industrieux. Nathaniel Bloomfield et son frère Bobby ont mis tout le +Sommersetshire en train de chanter, et cette maladie ne s'est pas bornée +à envahir un seul comté. Pratt aussi, qui fut jadis plus sage, a été +atteint de la contagion du patronage, et a attiré dans le piége de la +poésie un pauvre diable nommé Blackette; mais il mourut pendant +l'opération, laissant au dépourvu un enfant et deux volumes de fragmens. +La petite fille, si elle n'a pas d'inclinations poétiques et ne se +transforme pas en Sapho cordonnière, s'en tirera peut-être; mais les +tragédies sont aussi rachitiques que si elles étaient la progéniture +d'un comte ou de quelque coureur de prix académiques. Les patrons du +pauvre homme sont certainement responsables de sa fin tragique, et ce +devrait être un délit punissable par les lois. Mais c'est là ce qu'ils +ont fait de moins coupable; car, par un raffinement de barbarie, ils ont +couvert le défunt d'un ridicule posthume, en imprimant ce qu'il aurait +eu le bon sens de ne jamais faire imprimer lui-même. Certes, ces +remneurs de débris sont punissables par le statut contre _les hommes de +la résurrection_. Quelle différence y a-t-il, en effet, entre exposer un +pauvre idiot, après sa mort, dans un amphithéâtre de chirurgie, et +l'étaler dans une boutique de libraire? Est-il plus mal d'exhumer ses os +que ses bévues? Ne vaut-il pas mieux attacher son corps au gibet, sur +une bruyère, que d'emprisonner son ame dans un in-octavo? «Nous savons +ce que nous sommes, mais nous ignorons ce que nous pouvons devenir;» et +il faut espérer que nous ne saurons jamais si un homme qui a traversé la +vie avec une sorte d'éclat, est destiné à n'être qu'un charlatan de +l'autre côté du Styx, et à devenir, comme le pauvre Joe Blackett, le +plastron des railleries du purgatoire. Le prétexte de cette publication +est d'assurer un sort à l'enfant. Mais aucun des amis et des tentateurs +de ce _sutor ultrà crepidam_ ne pouvait-il donc faire une bonne action +sans enferrer Pratt dans une biographie? et lui faire encore diviser sa +dédicace en tant de minces portions? A la duchesse une telle; la +très-honorable celle-ci, et mistress et miss celle-là; ces volumes sont, +etc., etc. Eh mais, c'est distribuer «le doux lait de la dédicace» par +petits verres. Il n'y en a qu'une chopine, et il le partage entre douze +personnes. Ah! Pratt, n'avais-tu donc pas quelques éloges en réserve? +As-tu pu croire que six familles de distinction se contenteraient de si +peu? Il y a un enfant, un livre et une dédicace: que n'envoies-tu la +petite fille à la duchesse, les volumes à l'épicier, et la dédicace à +tous les diables?] + + +XXXVI. + +VERS +SUR LE TRENTE-SIXIÈME ANNIVERSAIRE DE MA NAISSANCE. + +Missolonghi, 22 janvier 1824. + +Il est tems que ce cœur devienne insensible, puisqu'il a cessé +d'émouvoir d'autres cœurs; cependant, quoique je ne puisse plus être +aimé, il faut que j'aime encore. + +Mes jours sont dans la feuille desséchée; les fleurs et les fruits de +l'amour sont passés: le ver de terre, le remords rongeur[loc49] et les +regrets, sont mon seul partage! + +[Note loc49: _The canker_.] + +Le feu qui brûle dans mon sein est solitaire comme une île volcanique; +aucune torche n'étincelle comme sa flamme.--C'est un bûcher funéraire! + +L'espérance, la crainte, les soins jaloux, la portion exaltée de la +douleur, et le pouvoir de l'amour; je ne puis les partager; mais j'en +porte encore la chaîne. + +Mais ce n'est pas _ainsi_, ce n'est pas _ici_ que de telles pensées +pourront ébranler mon ame; ni _maintenant_, quand la gloire décore le +cercueil du héros, ou fait pencher son front vers la terre. + +Le glaive, la bannière et le champ de bataille, la gloire et la Grèce +m'environnent! Le Spartiate, porté sur son bouclier, n'était pas plus +libre. + +Réveille-toi! (non la Grèce,--elle est réveillée!) réveille-toi, mon +génie!--pense d'où te vient l'étincelle divine, le sang ardent qui bout +dans tes veines, et sois digne de ta haute origine! + +Je foule aux pieds les passions renaissantes indignes de l'âge +viril.--Pour toi indifférens soient désormais le sourire ou le dédain de +la beauté. + +Si tu regrettes ta jeunesse--pourquoi vivre!--La contrée des trépas +honorables est devant toi.--Vole aux combats et laisse-s-y ton souffle +de vie! + +Cherche la tombe d'un héros,--beaucoup la trouvent qui ne la cherchent +pas.--C'est ce qu'il y a de mieux pour toi. Alors regarde +alentour;--choisis ton coin de terre, et repose en paix. + +NOTE. + +Cette pièce, pour ainsi dire prophétique, de Lord Byron, sur le +trente-sixième et dernier anniversaire de sa naissance, est empreinte +des idées tristes d'une fin prochaine, qui arriva effectivement à +Missolonghi moins de quatre mois après qu'il l'eut composée. Sa mort +prématurée et si fatale pour la jeune Grèce, à laquelle il venait de +vouer sa fortune et sa vie, répandit le deuil dans cette contrée, et +même dans les autres nations de l'Europe qui admiraient son génie. +L'auteur de cette nouvelle traduction de ses Poèmes publia alors un +Dithyrambe sur sa mort, dans un volume de poésies intitulé: +_Helléniennes_, ou _Élégies sur la Grèce_. Le lecteur nous permettra +d'en citer ici quelques fragmens: + + + La brise de la mer Égée + Exhalait dans les airs ses regrets superflus: + Son murmure est sinistre, et sa voix affligée + Appelle son fils qui n'est plus. + + Il n'est plus le mortel dont l'étonnant génie + Soumettait l'univers à ses chants solennels; + L'immuable destin qui dominait sa vie + A soumis sa grande ame aux décrets éternels. + + Et cependant son front rayonnait de jeunesse! + Et cependant la gloire environnait ses pas! + Sa bienfaisante main prodiguait sa richesse + Aux enfans de Léonidas!... + Et le destin dans sa vitesse + Le livre à la faux du trépas! + + Ainsi le torrent des montagnes + Roule avec majesté ses flots dans les déserts. + Comme un géant vainqueur il franchit les campagnes + Et veut conquérir l'univers. + + Le monde devant lui n'a pas assez d'espace! + Mais qu'est-il devenu?... Sur le sable poudreux + On suit encore sa trace, + Comme on suit dans le ciel un rayon vaporeux: + Il a passé... l'ombre s'efface!... + + Ainsi tu mesurais la terre, enfant des cieux! + Tu jetais loin de toi des torrens de lumière; + Et, dans ton vol audacieux, + Pareil au maître du tonnerre, + Tu dévorais l'espace et t'égalais aux Dieux. + + Porté sur l'aile du génie, + Tu parcourais, vainqueur, les âges et les tems, + Et sur les scènes de la vie + Tu jetais par mépris des regards insultans! + + Du haut de ces hauteurs sublimes, + Où ton astre brillant prodiguait ses clartés, + Tu descendais dans les abîmes + Du doute et de l'obscurité. + + Des peuples disparus pesant la froide cendre, + Ta voix forte évoquait leurs ombres des tombeaux; + Dans leur grandeur passée on te voyait descendre + Pour en tirer de noirs lambeaux. + + Le sort des nations réveillait dans ton ame + De profondes douleurs et de grands souvenirs + Ainsi que le roi des forêts, + C'était dans le trépas que tu trouvais ta joie: + Comme lui, sans frémir, tu contemplais ta proie + Qu'environnaient de noirs cyprès... + + D'un demi-dieu débris toi-même, + Quelque chose restait de ton premier destin. + Ainsi l'aigle tombé de sa hauteur suprême, + Montre encore un regard divin. + + Dans tes vastes pensers tu dominais le monde, + Tu marchais à pas de géant: + Les mortels admiraient ta course vagabonde. + Tu n'étais pas un dieu, mais ton ame féconde + Tenait dans sa chute profonde + De l'immortel et du néant! + + Comment s'est éteint cette flamme + Qui, semblable à ces feux, fiers enfans de la nuit, + Embrasait, consumait ton ame? + Comme une ombre sans nom l'être s'évanouit; + Mais de sa fragile poussière, + L'homme, l'essence de l'esprit, + Brisant de ses liens l'enveloppe grossière, + Monte vers l'éternel en rayons de lumière: + Tout change sous les cieux, tout, et rien ne périt. + + Gloire à toi, noble fils de l'altière Albion! + Tes chants ont ranimé les cendres d'Aristide; + Les Grecs ont ressenti cette ardeur intrépide + Qui les fit vaincre à Marathon. + + Par toi de ses tombeaux ce peuple entier se lève; + Il rappelle sa gloire et veut briser ses fers; + Toi-même avec transports tu saisissais le glaive + Que tu réveillais dans tes vers. + + Victime du destin qui pesait sur sa vie, + Il meurt en combattant pour un peuple opprimé. + Son cœur lui rappelait son ingrate patrie, + L'objet qu'il avait tant aimé. + + Son ame, avec douleur, vers sa fille chérie, + Comme un rayon du soir porte un dernier adieu. + Il pleura... mais ses pleurs disaient toute sa vie; + Ses pleurs lui révélaient un dieu. + + On dit que sa grande ombre échappée à la terre, + Passant sur le tombeau du fier Léonidas, + De ses trois cents héros réveilla la poussière + Dans le sein même du trépas. + + Leurs mânes, ranimés par son souffle rapide, + Ont applaudi soudain comme au jour solennel, + Et le glaive près d'eux qui dormait intrépide, + A tressailli pâle et cruel... + + Adieu, fils d'Albion, fils de la Grèce entière: + Ta patrie adoptive a consacré tes droits; + Elle implorait les rois, le front dans la poussière, + Et tu fus plus grand que les rois. + + Leur suprême grandeur, par la terreur frappée, + Plaignait, sans nul secours, leur triste abaissement; + Près de ton luth divin s'agitait ton épée, + Sans couronne et sans ornement... + + Que le ciel ait pour lui de propices étoiles; + Soufflez plus doucement, vents qui gonflez les voiles; + Guidez les nautonniers aux rives d'Albion; + Emportez sa dépouille à sa noble patrie. + Peut-être à son aspect la bassesse et l'envie + Retiendront dans leur sein leur venimeux poison, + Tandis qu'avec orgueil une autre nation + Décore de son nom l'autel de la patrie!... + ... .... ... ... ... + +15 juillet 1824. + +Il a aussi publié depuis une traduction en vers français de +_Childe-Harold_, le plus beau poème de Byron, en un volume in-18. Paris, +1829. + +(_N. du Tr._) + +FIN DES POÉSIES INÉDITES. + + + + +POÉSIES ATTRIBUÉES + +A LORD BYRON. + + +I. + +AU LIS DE FRANCE. + +Avant que de disperser tes feuilles au vent, faux emblème d'innocence, +arrête un instant,--et donne, à mesure que tu te flétris, pour +l'avantage du genre humain, la leçon qui ressort de ta chute. + +Tu étais beau comme le rayon du matin, et riche comme l'orgueil des +mines précieuses: tous tes charmes sont maintenant fanés; et haï et +méprisé, les malédictions de la liberté retombent sur toi. + +Tu étais rayonnant au milieu des sourires du monde, ton ombre protégeait +de sa puissance; mais maintenant ta fleur brillante est ridée et +flétrie,--tu n'es plus l'ornement de ta patrie régénérée[loc50]. + +[Note loc50: Ces accusations prophétiques de Lord Byron semblent être +écrites d'hier, tant elles ont un caractère frappant de spécialité. + +(_N. du Tr._)] + +Car la corruption s'est repue sur tes feuilles, et la bigotterie a rongé +ta tige; maintenant ceux qui te craignaient se rient de tes malheurs, et +ceux qui t'adoraient te condamnent à l'exil. + +La vallée qui t'a donné naissance pleurera sur l'espérance de son sol; +les légions qui ont combattu pour ta beauté et ta valeur se hâteront de +partager tes dépouilles. + +Devenue symbolique, ta fleur sera un sujet de moquerie et un jouet parmi +les hommes; dans les cités, dans les montagnes et dans les plaines, ce +sera le proverbe des esclaves, le mépris des hommes libres. + +Oh! c'était le souffle pestilentiel de la tyrannie qui dispersa tes +tiges sur la terre, qui jeta une tache de sang sur le voile blanc et +virginal, et te perça de plus d'une blessure! + +Alors le vent emporta ta feuille desséchée, il flétrit ta tige mourante, +ta fleur épanouie résigna les promesses de son avenir, et elle est +tombée emportée par l'orage. + +Car nulle vigueur patriotique ne la soutenait; il ne s'est trouvé aucun +bras pour protéger la faible fleur; la destruction suivait son terrible +héraut--le désespoir, et flétrit toute sa beauté dans une heure! + +Cependant il y eut des hommes qui prétendirent la plaindre; il y eut des +hommes qui prétendirent la sauver: purs niais empiriques qui arrivèrent +pleins de déception--pour se réjouir et s'enivrer sur sa tombe. + +O toi! terre des lis! en vain tu t'efforces de relever sa tête pâle! le +bouton fané ne refleurira plus de nouveau,--la violette brillera à sa +place! + +Comme tu disperses tes feuilles au vent--faux emblème de l'innocence, +arrête un instant,--et donne, à mesure que tu te flétris, pour +l'avantage du genre humain, cette leçon qui ressort de ta chute! + + + + +II. + +L'ADIEU. +A UNE DAME. + + +Quand l'homme, chassé des bosquets d'Éden, s'arrêta quelques instans sur +le seuil de la porte, chaque pas lui rappelait des heures évanouies, et +lui faisait maudire son avenir. + +Mais errant à travers de lointains climats, il apprit à porter le poids +de son chagrin; il ne fit plus que donner un soupir aux souvenirs du +tems passé, et trouva du soulagement au milieu de scènes plus agitées. + +Ainsi, madame, doit-il en être de moi; je ne dois plus revoir tes +charmes: car quand je m'arrête près de toi, je soupire pour tout ce que +j'ai connu autrefois. + +En te fuyant, je serai sûrement sage; car j'échapperai aux piéges de la +tentation: je ne puis pas voir mon paradis sans désirer d'y entrer. + + + + +III. + +A LADY CAROLINE LAMB. + + +Et tu dis que je n'ai pas de sentiment, que je ne ressens rien pendant +que tu es éloignée de moi? Tu ne sais donc pas avec quelles délices je +me suis abandonné à un rêve non interrompu de toi? Mais l'amour ne doit +jamais nous ressembler, et j'apprendrai à t'estimer moins. Comme tu as +fui, ainsi permets-moi de fuir, et change le cœur que tu ne peux rendre +heureux. + +On te dira, Clara! que j'ai paru, tout récemment, courtiser les charmes +d'une autre; que je n'ai pas soupiré, que je n'ai pas eu d'humeur, comme +si tu avais déjà été bannie de mon cœur. Clara! cette lutte--pour +défaire ce que tu as fait si bien pour moi,--ce masque porté devant la +foule niaise,--cette trahison--était une fidélité pour toi! + +Je n'ai pas dormi depuis que tu es partie; mais j'ai cherché dans +plusieurs tout ce qu'une seule (ah! ai-je besoin de la nommer?) pouvait +m'accorder. C'est un devoir que je dois au tien--à toi--à l'homme--à +Dieu, de modérer, d'éteindre ce feu coupable, avant que le chemin du +crime soit parcouru. + +Mais puisque mon sein n'est pas si pur, puisque le vautour déchire +encore mon cœur, que j'endure cette agonie, et non toi--oh! la plus +chérie des femmes! Par pitié, Clara! séparons-nous; et je chercherai à +éviter, je ne sais comment, le dard menaçant:--le vice ne doit pas +prendre pour but un objet tel que toi. + +Mais tu dois m'aider dans cette tâche, et exercer ainsi noblement ton +pouvoir. Alors dédaigne-moi,--c'est tout ce que je demande--avant que le +tems ne mûrisse une heure plus coupable; avant que la coupe de la colère +ne verse des remords redoublés sur ma tête; avant que des feux +inextinguibles ne dévorent mon cœur, dont les espérances sont mortes +depuis long-tems. + +Ne t'abuse pas plus long-tems, ainsi que moi; n'abuse pas des cœurs +meilleurs que le mien; ah! ne peux-tu pas, ne veux-tu pas fuir des +malheurs comme le nôtre,--une honte comme la tienne? S'il y a une colère +divine, une torture au-delà de ce souffle de vie passagère, +renonce--même maintenant, à toute espérance future; de telles pensées +sont un crime,--un tel crime est la mort. + + + + +IV. + +STANCES. + + +J'ai appris ton sort sans verser une larme; ta perte m'a à peine arraché +un soupir, et cependant tu me fus extrêmement chère.--Je ne sais pas ce +qui a desséché mes yeux, les larmes refusent de couler; mais chacune +d'elles que mes paupières empêchent de s'échapper, retombe horrible sur +mon cœur.. + +Oui,--profondes et pesantes, une à une, elles s'y pressent et le +torturent, comme les eaux renfermées dans le rocher l'usent en tombant +et s'y durcissent. Elles ne peuvent se pétrifier plus durement que les +sentimens qui retombent et restent sur mon cœur, lesquels, froidement +fixés, regardent le passé sans jamais se fondre à un soleil nouveau. + + + + +V. + +A MARIE. + + +Ne te souviens pas de moi, ni de ces heures bien-aimées, de ces heures +évanouies, où toute mon ame était à toi,--heures qui ne peuvent jamais +être oubliées, avant que le tems n'énerve nos puissances vitales, et que +toi et moi ayons cessé d'être. + +Puis-je oublier, peux-tu oublier toi-même ce tems où, jouant avec tes +cheveux dorés, ton cœur, avec vivacité, répondait à mes jeux? Oh! par +mon ame! je te vois encore, avec des yeux si languissans,--un sein si +beau, et des lèvres, quoique silencieuses, qui murmuraient l'amour. + +Lorsqu'ainsi tu te penchais sur mon cœur, ces yeux laissaient échapper +un éclat si doux, que, quoiqu'à moitié réprobateur, il inspirait le +désir; et alors nous nous serrions plus près, et encore plus près,--et +nos lèvres frémissantes s'efforçaient de se rencontrer comme pour +expirer dans leurs baisers. + +Et alors ces yeux pensifs voulaient se fermer, et leurs deux paupières +se rapprochaient en voilant leurs orbites d'azur,--tandis que leurs +longs et humides regards semblaient fuir sur ta joue brillante d'amour. + +FIN DES POÉSIES ATTRIBUÉES A LORD BYRON. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron + Volume 5., by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + +***** This file should be named 28082-0.txt or 28082-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/8/0/8/28082/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres compltes de lord Byron. Volume 5. + comprenant ses mmoires publis par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin + +Release Date: February 14, 2009 [EBook #28082] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +ŒUVRES COMPLÈTES +DE +LORD BYRON, +AVEC NOTES ET COMMENTAIRES, +COMPRENANT +SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE, +ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR. + +_Traduction nouvelle_ + +PAR M. PAULIN PARIS, +DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI. + + + +TOME CINQUIÈME. + + + +_Paris_ +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS, +RUE SAINT-LOUIS, N° 46, +ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis_. + +1831. + + + + +LE GIAOUR, +FRAGMENT D'UNE +HISTOIRE TURQUE. + + _One fatal remembrance--one sorrow that throws + Its bleak shade alike o'er our joys and our woes-- + To which life nothing darker nor brighter can bring, + For which joy hath no balm--and affliction no sting_. + +(MOORE.) + +Un fatal souvenir,--un chagrin qui jette son ombre noire sur nos joies +comme sur nos douleurs,--auquel la vie ne peut rien apporter de plus +sombre ni de plus brillant, pour lequel la joie n'a pas de charme--et +l'affliction pas d'amertume. + +A +SAMUEL ROGERS, ESQ. +Comme une légère, mais très-sincère marque d'admiration pour son génie, +de vénération pour son caractère, et de gratitude pour son amitié, +CETTE PRODUCTION EST DÉDIÉE +Par son obligé et affectionné serviteur, +BYRON. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +L'histoire qu'offrent ces fragmens décousus est fondée sur des +circonstances moins communes maintenant dans l'Orient qu'autrefois, soit +parce que les femmes y sont plus circonspectes que dans les _vieux +tems_, soit parce que les chrétiens sont plus heureux ou moins +entreprenans. L'histoire, lorsqu'elle était complète, contenait les +aventures d'une femme esclave, qui fut jetée dans la mer, à la manière +des Turcs, pour infidélité, et vengée par un jeune Vénitien, son amant, +dans le tems que les Sept Iles étaient possédées par la république de +Venise, peu de tems après que les Arnautes eurent été chassés de la +Morée qu'ils avaient ravagée après l'invasion russe. La désertion des +Maïnotes, à qui le pillage de Misitra avait été refusé, fit abandonner +cette entreprise, et causa le ravage de la Morée, durant lequel la +cruauté exercée de part et d'autre est restée sans exemple, même dans +les annales des Croyans. + + + + +LE GIAOUR. + +Aucun souffle d'air léger pour rider la surface des flots qui se +déroulent sous le tombeau de l'Athénien; ce tombeau[g1] qui, +apparaissant sur le rocher, salue le premier le navire rentrant dans le +port, en dominant la contrée qu'il sauva en vain: quand un semblable +héros, reparaîtra-t-il sur la terre? + + +Beau climat! où chaque saison sourit avec amour sur ces îles fortunées +qui, vues des hauteurs du lointain Colonna, réjouissent le cœur ému par +ce délicieux spectacle, et prêtent un charme à la solitude. Là, +gracieusement ondulée, la surface de l'Océan réfléchit les teintes des +pics nombreux dont l'image est reproduite par les vagues souriantes qui +baignent ces Édens de l'Orient; et si parfois une brise passagère vient +à rompre le cristal des flots, ou détache une fleur des arbres du +rivage, qu'il est ravissant chaque souffle d'air qui réveille et emporte +avec lui les plus doux parfums! Car c'est là--sur les collines ou dans +les vallées, que la rose, sultane du rossignol[g2], la vierge pour +laquelle il fait entendre sa mélodie et ses mille chants d'amour, +fleurit en rougissant aux histoires de son amant harmonieux: la reine +des jardins, sa reine, sa rose, non courbée par les vents, non glacée +par les neiges, loin des hivers du nord, caressée par les brises de +chaque saison, renvoie, en doux encens vers le ciel, les parfums que lui +a donnés la nature, et embellit, par ses brillantes couleurs et ses +soupirs odorans, ces cieux qui semblent lui sourire. Là brillent maintes +fleurs printannières; maint ombrage invite à l'amour, maintes grottes +invitent au repos, en même tems qu'elles servent d'asile au pirate dont +la barque, cachée sous l'abri protecteur, guette l'arrivée d'une proue +pacifique, jusqu'au moment où la guitare du joyeux marinier[g3] se fait +entendre, et où l'étoile du soir se montre à l'horizon. Alors, voguant +avec leurs rames enveloppées, et protégés par les rochers du rivage, les +voleurs nocturnes fondent sur leur proie, et aux chants de joie font +succéder les plaintifs gémissemens. + +Il est étrange que là où la nature s'est plu à répandre ses dons comme +pour le séjour des dieux, et à faire briller tous ses charmes dans ce +paradis enchanté, l'homme amant de la destruction, veuille le changer en +désert, et foule aux pieds, pareil à la brute, ces fleurs qui ne +demandent pas les soins d'une main laborieuse pour croître sur cette +terre féconde, mais qui fleurissent comme pour prévenir les soins de +l'homme, et qui, dans leurs séduisantes caresses, ne veulent--qu'être +épargnées! Il est étrange--que là ou tout est en paix, les passions +triomphent dans leur orgueil, et la rapine étende son cruel et +sanguinaire empire. C'est comme si les démons prévalaient contre les +séraphins glorieux, et, assis sur les trônes célestes, rendaient ces +anges libres héritiers de l'Enfer; aussi douce est cette contrée formée +pour le bonheur, aussi maudits sont les tyrans qui l'oppriment et la +désolent! + +Celui qui s'est penché sur--le cadavre d'un être expiré avant que le +premier jour de la mort soit enfui, le premier sombre jour du néant, le +dernier du danger et de la détresse (avant que les doigts dévorans de la +destruction aient effacé les traits où la beauté respire encore), et a +remarqué l'air doux et angélique, l'extase du repos qui est là, les +traits fixes, quoique tendres, qui relèvent la langueur d'une paisible +joue, et--mais pour cet œil triste et voilé qui ne brûle plus, ne sourit +plus, ne pleure plus; pour ce front immobile et froid où l'apathie[g4] +de la mort effraie le cœur désolé de celui qui le contemple, comme s'il +avait le pouvoir de lui faire partager le destin qu'il redoute et dont +il ne peut cependant se détacher: oui! pour ces choses, et ces choses-là +seules, pendant quelques momens--une heure traîtresse,--il pourrait +mettre en doute le pouvoir tyrannique du trépas; tant est beau, tant est +calme, tant est doux, le premier, le dernier, aspect révélé par la +mort[g5]! + +Tel est aussi l'aspect de ce rivage: c'est la Grèce; mais la Grèce qui +n'a plus de vie! si froidement douce, si tristement belle, que nous +tressaillons, car l'ame manque là! Son charme est celui de la mort qui +ne disparaît pas entièrement avec le souffle de la vie; mais c'est une +beauté qui a cette fleur sinistre, cette couleur appartenant à la tombe, +dernière et fugitive lueur de l'expression, auréole dorée qui plane sur +une ruine, le rayon d'adieu du sentiment qui n'est plus! étincelle de +cette flamme d'une origine peut-être céleste, qui éclaire encore, mais +qui n'échauffe plus désormais sa terre chérie! + +Patrie des braves échappés à l'oubli! dont le sol, depuis les plaines +jusqu'aux cavernes des montagnes, fut l'asile de la liberté, ou le +tombeau de la gloire! temple des héros[loc1]! se peut-il que ce soit là +tout ce qui reste de toi? Approche, esclave timide et rampant; dis, ne +sont-ce pas là tes Thermopyles? Ces ondes bleues qui s'étendent au loin, +ô race dégénérée d'un peuple libre! dis, quelles sont-elles? quels sont +ces rivages? N'est-ce pas le golfe, n'est-ce pas le rocher de Salamine? +Ces lieux célèbres, leur histoire qui n'est pas inconnue au monde, ô +Grecs! levez-vous, et faites-en de nouveau votre patrie! Cherchez parmi +les cendres de vos pères les étincelles du feu divin qui les embrasait; +et celui qui expirera dans le combat ajoutera à leurs noms un nom +terrible qui fera trembler la tyrannie: il laissera à ses fils une +espérance, une renommée pour lesquelles ils mourraient plutôt que de les +livrer au déshonneur; car le combat de la liberté une fois commencé, le +père expirant en lègue le triomphe à son fils, triomphe qui succède +toujours à toutes les défaites. O Grèce! tes pages vivantes en sont +témoins, et attestent la gloire de tes siècles immortels! Tandis que tes +rois enfouis dans l'obscurité poudreuse des âges ont laissé une pyramide +sans nom, tes héros, malgré les ravages du tems qui a renversé la +colonne monumentale de leurs tombes, ont encore un monument plus +imposant, les montagnes de leur terre natale! Là, la muse montre aux +regards des étrangers les tombeaux de ceux qui ne peuvent mourir!--Il +serait trop long de rappeler, et trop pénible de retracer l'histoire et +la description de chaque lieu célèbre, depuis ses tems de splendeur +jusqu'à ses jours de misère: assez--aucun ennemi étranger n'a pu dompter +ton courage, jusqu'à ce qu'il se soit flétri lui-même. Oui! un +abaissement, une dégradation volontaires, ont aplani la route aux +chaînes honteuses de l'esclavage, à la domination des tyrans. + +[Note loc1: _Shrine of the mighty_!] + +Que peut-il raconter celui qui foule aujourd'hui tes rivages? Aucune +histoire de tes vieux tems, aucun sujet capable d'inspirer à la muse un +essor aussi élevé que celui des jours qui ne sont plus, lorsque l'homme +était digne de ton climat. + +Les cœurs nourris dans tes vallées, les ames ardentes qui auraient pu +conduire tes enfans à des actions héroïques et sublimes, rampent, depuis +le berceau jusqu'à la tombe, esclaves--oui! esclaves d'un esclave[g6]! +et sourds, excepté à la voix du crime, couverts de tous les vices qui +souillent l'humanité et font descendre l'homme au-dessous de la brute, +sans avoir même le mérite d'une sauvage vertu, du courage opprimé, mais +indompté d'un homme libre. Ils portent encore dans les ports voisins +leurs ruses proverbiales et leur ancienne astuce. C'est en cela que l'on +reconnaît encore ce Grec subtil; et c'est en cela, en cela seul qu'il a +conservé son ancien renom. En vain, la liberté ferait-elle un appel au +courage pour briser son joug, ou pour relever le cou qui semble +courtiser son esclavage: je cesse de plaindre ces malheurs. + +Cependant cette histoire sera une histoire plaintive; et ceux qui +l'entendront croiront sans peine que celui qui l'entendit pour la +première fois en fut touché. + + +Lointaines, sombres et se projetant sur la mer bleue, les ombres des +rochers font tressaillir, le pêcheur dont elles frappent les regards, +comme la barque d'un pirate des îles ou d'un Maïnote. Craignant pour son +léger caïque, il évite l'anse prochaine et périlleuse; quoique abattu et +harassé par ses travaux, et surchargé de son heureuse pêche, il vogue +lentement, à force de rames, jusqu'à ce que le rivage sûr du port Léone +le reçoive à la lueur délicieuse de l'astre qui embellit de tant de +charmes une nuit orientale. + + +Quel est celui qui accourt sur un coursier noir, bride abattue, au galop +retentissant comme un tonnerre? Le bruit des fers et les coups de fouet +répétés font retentir les échos des cavernes d'alentour. L'écume qui +couvre les flancs du coursier semble être celle des vagues de l'Océan: +bien que les flots de la mer soient tranquilles et comme abîmés dans le +calme, il n'en est point dans le sein du cavalier; le murmure de la +tempête qui se prépare est encore plus calme que ton cœur, ô jeune +Giaour[g7]! Je ne te connais point, je hais ta race; mais je découvre +dans tes traits quelque chose que le tems ne pourra que fortifier et non +effacer. Quoique jeune et pâle, ce front blême est sillonné par les +passions; quoique tenant fixé vers la terre ton œil farouche, et que tu +passes comme un météore, je vois bien dans toi un de ceux que des fils +d'Othman devraient faire périr ou éloigner de leur demeure. + +Loin,--loin,--il fuit, et mes regards étonnés le suivent à peine; et +quoique, semblable à un démon de la nuit, il ait passé et se soit +évanoui à ma vue, son aspect et son maintien ont laissé dans mon ame un +souvenir de trouble et de confusion, et les pas retentissans de son +coursier noir résonnent encore à mon oreille étonnée. Il pique vivement +de l'éperon; il approche de ce rocher escarpé qui projette son ombre sur +l'abîme; il en fait rapidement le tour; il galope sur ses bords. Le +rocher l'eut promptement dérobé à ma vue, car je sentis bien que j'étais +désagréable à celui qui cherchait à éviter tout regard indiscret; et il +n'est pas une étoile qui ne paraisse trop brillante à celui qui +s'échappe à une heure si étrange. Il s'éloigne rapidement; mais avant de +disparaître, il lance un dernier regard en arrêtant un moment son +coursier qui bondit, et respire un moment dans sa course ralentie; un +instant il se dresse sur ses arçons.--Que regarde-t-il dans le bois +d'olivier? Le croissant brille sur la colline; les hautes lampes de la +mosquée brûlent encore: quoique trop éloigné pour entendre le bruit du +lointain tophaïque[g8] répété par l'écho, on aperçoit les éclairs de +chaque joyeuse détonnation, qui prouvent le zèle des religieux +musulmans. Ce soir, le dernier soleil du Ramazan s'est couché; ce soir +commence la fête du Baïram[loc2]; ce soir--mais qui es-tu? qu'as-tu +fait, toi, au vêtement étranger, au front terrible? Que te font ces +jeux, ces fêtes, pour t'arrêter ainsi ou pour fuir?--Il s'arrête +encore.--Quelque frayeur légère se peignait sur son visage; bientôt +l'expression de la haine la remplaça. Elle ne se manifesta point avec la +rougeur subite d'une colère passagère, mais avec une pâleur semblable au +marbre de la tombe, dont la funèbre blancheur augmente encore les +sombres teintes. Son front était penché, son œil avait un éclat vitreux; +il leva son bras avec un mouvement menaçant de fierté, en frappant +rudement de la main, ne sachant s'il devait retourner ou fuir. Impatient +de sentir différer sa fuite rapide, le noir coursier pousse un lourd +hennissement.--La main du cavalier retomba sur la garde de son sabre; ce +hennissement a dissipé sa rêverie, comme le cri du hibou réveille un +homme en sursaut.--L'éperon s'enfonce dans le flanc du coursier; il part +avec la rapidité d'un djerrid[g9] lancé dans les airs par une main +puissante; le rocher est dépassé, et le rivage ne retentit plus de ses +pas rapides; la crête est franchie, on ne voit plus le cimier et le +front altier du chrétien. Ce n'était que pour un instant qu'il avait +contenu l'ardeur de son vigoureux coursier; ce n'était que pour un +instant qu'il s'était arrêté; et tout-à-coup il avait redoublé de +vitesse comme s'il avait été poursuivi par la mort. Mais dans cet +instant, des hivers de souvenirs semblaient avoir passé sur son ame, et +rassemblé, dans cette seconde[loc3] de tems, une vie de peine, un siècle +de crimes. Pour celui qu'agitent l'amour, la haine, ou la crainte, un +tel moment accumule toutes les douleurs passées. Alors +qu'éprouva-t-_il_, l'inconnu, accablé qu'il fut par tout ce qui peut le +plus déchirer le cœur? Cette halte qui décida sa destinée, oh! qui +pourra mesurer sa durée terrible! Quoique, dans les registres du tems, +elle soit comme imperceptible, elle fut une éternité pour sa pensée! car +elle est infinie comme l'espace incommensurable, la pensée que le +sentiment peut embrasser, et qui peut comprendre en lui-même des maux +sans nom, sans espérance, ou sans fin! + +[Note loc2: Carême turc.] + +[Note loc3: En anglais, _drop_, goutte.] + +L'heure est passée; le Giaour est déjà loin; a-t-il fui seul ou succombé +seul? Maudite soit l'heure de son arrivée ou de sa fuite: la +malédiction, pour le péché d'Hassan, a changé un palais en tombeau. Il +vint, le Giaour, il passa comme le simoun[g10], cet avant-coureur de la +désolation et de la mort, sous le souffle dévorant duquel les cyprès +même s'anéantissent;--arbre sombre, et encore triste lorsque les autres +douleurs sont évanouies; seul fidèle aux souvenirs passagers de la mort. + +Le coursier a disparu de l'étable déserte; on ne voit plus d'esclaves +dans les salles du palais d'Hassan. L'araignée solitaire couvre les murs +de sa toile grisâtre; la chauve-souris bâtit son nid dans son harem; et +le hibou s'est emparé de la plus haute tour de son château fort: le +dogue sauvage, tourmenté de soif et de faim, hurle sur les bords de ses +bassins desséchés; car le ruisseau a disparu de son lit de marbre, où +maintenant les ronces croissent sur une poussière désolée. Il était beau +jadis de le voir se jouer dans cette enceinte, et chasser la chaleur +étouffante du jour, en faisant jaillir en haut sa rosée d'argent dans +des tourbillons fantastiques, et en répandant dans l'air, et sur le vert +gazon, une délicieuse fraîcheur. Il était doux, quand des étoiles sans +nuages brillaient dans les cieux, de voir des vagues de lumière se +projeter sur ce marbre, d'entendre, la nuit, la mélodie de ces ondes! +L'enfance d'Hassan avait souvent joué sur les bords de cette cascade; et +souvent, sur le sein de sa mère, il s'était endormi au bruit harmonieux +des vagues. La jeunesse d'Hassan avait été souvent bercée, sur ces +bords, par les chants de la beauté; et chaque accord harmonieux semblait +plus harmonieux encore mêlé à la voix d'Hassan. Mais jamais la +vieillesse d'Hassan ne viendra se reposer sur ces bords à la chute du +crépuscule: la source qui alimentait ce ruisseau est tarie.--Le sang qui +échauffait son cœur est versé! Jamais aucune voix humaine ne fera +entendre ici des accens de rage, de regrets ou de plaisir. Les derniers +et tristes sons qu'ait répétés l'écho furent les lamentations funèbres +d'une femme; et _ces sons_ expirèrent dans le silence!--Tout est +muet!--excepté, parfois, la jalousie que le vent agite. Que la tempête, +retentisse, que la pluie tombe par torrens, aucune main ne viendra +désormais fermer les ouvertures de ce château. + +Ce serait une joie pour le voyageur de découvrir, sur ces sables +déserts, les pas grossiers d'un homme,--tellement que la voix même de +la douleur réveillât un écho consolateur. Au moins elle lui dirait: +«Tout n'est pas mort en ces lieux, la vie murmure encore, bien qu'elle +soit le soupir d'un seul.--Car de nombreux appartemens dorés étalent +encore ici une splendeur que la solitude semble devoir oublier; dans ce +palais, la destruction a opéré lentement son œuvre dévorante;--mais la +sombre désolation est assise sur le seuil de la porte, que le +fakir[loc4] lui-même n'oserait plus franchir. Là, le derwiche[loc5] +errant ne voudrait pas s'arrêter, car la charité hospitalière n'est plus +là pour le recevoir; l'étranger, harassé de fatigues, ne viendra plus +s'y reposer pour y bénir «le pain et le sel sacré[g11].» La richesse et +la pauvreté passent également aux environs avec la même insouciance; car +la politesse hospitalière et la charité bienveillante ont disparu avec +Hassan, tombé sur les montagnes. Son toit, qui était le refuge de +l'homme, est devenu l'antre affamé du désespoir. + +[Note loc4: Moine turc.] + +[Note loc5: Moine mendiant.] + +L'hôte a fui la salle de festin, et les vassaux leurs travaux +champêtres, depuis que le sabre de l'infidèle a fendu le turban de la +tête d'Hassan[g12]. + + +J'entends un bruit de marche qui approche, mais aucune voix n'arrive à +mon oreille. Il s'approche davantage;--je puis distinguer chaque turban, +et chaque ataghan au fourreau d'argent[g13]. Le chef de la troupe se +distingue; c'est un émir à la robe verte[g14]. «Ho! qui es-tu?--Cet +humble _salem_[g15] vous dit que je suis un croyant. Le fardeau que vous +portez avec tant d'attention semble réclamer tous vos soins, et, sans +doute, c'est une précieuse cargaison. Mon humble barque est toute prête +pour la recevoir. + +--Tu parles convenablement; démarre ton esquif, et emmène-nous loin de +ce rivage silencieux. Laisse déployée ta voile, et vogue à force de +rames. Au milieu de cette baie entourée de rochers, où les eaux sombres +et emprisonnées dorment dans un calme profond, ta tâche sera +finie.--Nous y sommes.--Tu as ramé à merveille; notre course a été +rapide; cependant c'est le plus long voyage, je pense, qu'un de...» + + +L'objet mystérieux fut plongé dans les flots, et s'enfonça lentement; la +vague calme roula doucement jusqu'au rivage. Je veillais attentivement +sur ce qui avait été précipité, et il me sembla un instant, par le +mouvement du courant, que quelque chose s'était comme débattu..... ce +n'était qu'un rayon de la lune qui se réfléchissait sur le courant. Je +ne cessai de prêter mon attention à cette scène singulière que lorsque +l'objet qui la causait eut disparu totalement à ma vue, comme une pierre +lancée dans l'onde, qui laisse après elle un tournoiement passager se +rétrécissant de plus en plus, et forme comme une tache blanche, perle +aqueuse qui se moque de l'œil qui la contemple. Tous les secrets sont +ensevelis et dorment sous les ondes, connus seulement des génies de +l'abîme, qui, tremblans dans leurs grottes de corail, n'osent en rien +murmurer aux vagues. + + +Comme on voit, dans les prairies émaillées du Kachemire, la reine des +papillons[g16] s'élever sur ses ailes de pourpre, en invitant le jeune +enfant à la poursuivre, en le promenant de fleurs en fleurs pendant une +heure inutile et laborieuse; elle le quitte pour s'envoler dans les +airs, en lui laissant le cœur déchiré et les yeux pleins de larmes: +ainsi la beauté se joue du jeune homme échappé de l'enfance, brillante +aussi et volage comme elle: chasse d'espérances et de craintes frivoles, +commencée dans la folie et terminée dans les larmes. Si toutes deux +elles se laissent prendre, le malheur attend la reine des papillons et +la jeune fille; une vie de peines, la perte de la tranquillité; l'une +est le jouet de l'enfant, l'autre, le caprice de l'homme: ce bijou +charmant, recherché avec tant d'ardeur, perd son charme dès qu'il est +obtenu; car chaque attouchement caressant fait disparaître ses plus +brillantes couleurs, jusqu'à ce que charme, couleurs, beauté, étant +évanouis, on le laisse s'envoler ou on l'abandonne sans compassion. +L'aile blessée, ou le cœur déchiré, hélas! dans quel lieu l'une et +l'autre de ces victimes pourront-elles trouver un asile? Celle-ci, avec +son aile abattue, pourra-t-elle voltiger de la rose à la tulipe comme +dans ses jours de liberté? ou la beauté, flétrie dans une heure, +pourra-t-elle retrouver son bonheur et sa joie dans sa retraite +profanée? Non: les insectes joyeux qui passent près de celui qui va +mourir, ne le couvrent jamais de leurs ailes. Les aimables et jeunes +beautés sont compatissantes pour toutes les fautes, excepté pour celles +de leurs semblables; tous les malheurs peuvent attendre d'elles une +larme, excepté la honte d'une sœur abusée. + + +Le cœur qui se nourrit des remords du crime ressemble au scorpion +environné de flammes, dans un cercle qui se rétrécit à mesure qu'elles +font des progrès. Les flammes resserrent le prisonnier jusqu'à ce que, +consumé intérieurement par mille dards brûlans, et se torturant dans sa +rage, il ne voie plus qu'une seule et triste ressource contre ses +cruelles douleurs: le dard venimeux qu'il conservait pour ses ennemis, +et dont le venin n'avait jamais été vainement lancé; ce dard qui ne +cause qu'une douleur et guérit tous les maux, il le tourne contre +lui-même dans un accès de désespoir: ainsi expire celui qui a l'ame +noire et déchirée de remords[loc6], ou il vit, comme le scorpion, +environné de flammes dévorantes[g17]. Ainsi se ronge celui que le +remords dévore; maudit sur la terre, condamné par le ciel, les ténèbres +sont sur sa tête, et le désespoir à ses pieds; autour de lui est un +cercle de flammes, et dans son sein--la mort! + +[Note loc6: _The dark in soul_!] + + +Le sombre Hassan fuit de son harem, il n'arrête ses regards sur les +charmes d'aucune femme: la chasse inaccoutumée l'occupe uniquement +désormais; et cependant il ne partage aucune joie du chasseur. Hassan +n'était point ainsi habitué à courir dans les bois, lorsque Leïla +habitait son sérail. Leïla ne l'habiterait-elle plus?--c'est ce +qu'Hassan seul pourrait dire. D'étranges rumeurs se sont répandues dans +la ville à ce sujet: on dit que Leïla s'enfuit dans cette soirée où se +coucha le dernier soleil du Ramazan[g18], et où l'éclat d'un million de +feux allumés au sommet des minarets proclamait la fête du Baïram dans +l'immense Orient. Ce fut alors qu'elle s'éloigna comme pour aller au +bain, et qu'elle rendit inutiles et vaines les recherches et la colère +d'Hassan. Dans le déguisement d'un page géorgien, elle avait trompé +l'active surveillance des gardes du palais, et, loin de la tutelle +musulmane, elle est allée s'en venger dans les bras d'un infidèle +Giaour. + +Quelque chose de ce récit avait fait naître les soupçons d'Hassan; mais +Leïla paraissait encore si tendre, elle lui paraissait encore si belle, +qu'il eut trop de confiance dans l'esclave dont la trahison méritait la +mort. Ce soir même il s'était rendu à la mosquée, et de-là il était allé +assister à une fête qu'il donnait dans son kiosque. Telle est l'histoire +que racontent ses Nubiens, dont la surveillance aurait dû être plus +active; mais d'autres disent que cette nuit même, à la pâle et +tremblante lumière de Phingari[g19], le Giaour avait été vu seul sur son +coursier d'un noir de jais, galopant à force d'éperons le long du +rivage; il n'emportait en croupe derrière lui aucune jeune fille, aucun +page. + + +Ce serait vainement que j'essaierais de décrire le charme de l'œil noir +de Leïla; regardez ceux de la gazelle, ils aideront admirablement votre +imagination. Ceux de Leïla étaient aussi larges (ou fendus); aussi +languissamment noirs, mais l'ame s'échappait de chaque étincelle qu'ils +dardaient sous leurs sourcils arqués, aussi brillans que les joyaux de +Giamschid[g20]. + +Oui, son _ame_ se peignait dans ses regards; notre prophète pourrait-il +dire que cette forme si belle n'était rien qu'une argile brillante? Par +Allah! je répondrais _non_, quand même je serais sur la fameuse arche +d'Al-Sirat[g21] jetée sur la mer de Flamme, avec la perspective du +paradis sous mes yeux, et toutes ses houris qui me feraient signe d'y +entrer. Oh! celui qui a connu l'éclat des yeux de Leïla pourrait-il +ajouter foi à cette partie de sa croyance[g22], qui dit que la femme +n'est que poussière, un jouet sans ame destiné aux caprices sensuels +d'un tyran? Les Muftis, en la contemplant, auraient pu avouer que la +divinité brillait dans ses regards. Les jeunes fleurs pourprées de la +grenade jetaient sur les belles et fraîches couleurs de ses joues un +éclat toujours nouveau[g23]; sa chevelure d'hyacinthe[g24] était +flottante, et, au milieu de ses suivantes qu'elle dominait de toute sa +beauté, elle en laissait descendre les boucles jusqu'au pavé de marbre +sur lequel ses pieds brillaient plus blancs que la neige des montagnes +avant que les nuages qui lui ont donné naissance ne soient tombés sur la +terre, et n'y aient amassé des souillures. + +Le jeune cygne s'avance noblement sur la surface de l'onde; ainsi +marchait sur la terre la belle fille de Circassie, l'aimable oiseau du +Franguestan[g25]! Comme le cygne relève sa tête élancée, et frappe +l'onde de ses ailes orgueilleuses, quand un étranger passe sur les bords +de son domaine; ainsi Leïla élevait un cou plus blanc que celui du +cygne:--ainsi, armée de sa beauté, elle eût repoussé avec dignité un +regard indiscret; aussi noble et aussi gracieuse était sa démarche! Son +cœur était aussi tendre pour son compagnon.--Son compagnon, terrible +Hassan, quel était-il? Hélas! ce nom n'était pas fait pour toi! Le +terrible Hassan est parti en voyage, accompagné de vingt vassaux, chacun +armé, comme il convient le mieux à un homme, d'arquebuse et d'ataghan; +le chef les précède, équipé comme pour la guerre: il porte à sa ceinture +le cimeterre teint autrefois du meilleur sang arnaute, quand les +rebelles se révoltèrent, et que peu d'entre eux s'en rétournèrent dans +leurs foyers pour raconter l'histoire de ceux qui étaient tombés dans la +vallée de Parne. Les pistolets qu'il porte à sa ceinture sont ceux dont +un pacha fit autrefois usage, et que maintenant, quoique ornés de +pierreries et bosselés d'or, des voleurs trembleraient même de regarder. +On dit qu'Hassan est allé chercher une fiancée, plus fidèle que celle +qui à abandonné sa couche, l'esclave coupable qui a déserté son harem, +et plus coupable de l'avoir déserté pour un Giaour! + + +Les derniers rayons du soleil sont descendus sur la colline, et +étincellent dans le courant du ruisseau, dont les ondes fraîches et +limpides reçoivent les bénédictions des montagnards. Ici le négociant +grec, fatigué de ses longues marches, peut trouver ce repos que l'on +chercherait vainement dans les cités où sa demeure est trop voisine de +celle de ses maîtres, ce qui lui inspire de la terreur pour ses secrètes +richesses.--Il peut se soustraire ici à tous les regards. Dans la foule, +c'est un esclave; dans le désert, il est libre; il peut ici souiller +d'un vin défendu la coupe qu'un bon Musulman ne doit jamais vider. + +Le premier de la troupe est un Tartare qui se distingue par son manteau +jaune; les soldats le suivent dans un long défilé. Au-dessus d'eux, la +montagne élève un pic où les vautours aiguisent leurs becs avides de +carnage; ils pourront se repaître dans un grand festin avant que +l'aurore du matin ait brillé. En bas, un torrent d'hiver a reculé devant +les rayons brûlans de l'été, et a laissé un lit noir et dépouillé de +verdure, excepté quelques broussailles qui ne naissent que pour périr +aussitôt. Chaque côté, qui forme un sentier, est couvert de débris de +granit raboteux et grisâtre, arrachés par le tems, ou par la foudre des +montagnes, de ces sommets enveloppés des brouillards du ciel; car où est +celui qui a contemplé le pic de Liakura dégagé de ces voiles éternels? + + +L'émir et sa troupe ont enfin atteint le bois de sapins: «Bismillah +[g26]! le moment du péril est passé, car la plaine se découvre à nos +yeux, et quand nous y serons parvenus, nous piquerons nos chevaux des +éperons.» Ainsi parle le Tchiaous, et à peine a-t-il cessé qu'une balle +siffle sur sa tête. Le Tartare qui conduisait la troupe mord la +poussière! Les cavaliers d'Hassan n'ont que le tems de saisir la bride +et de descendre promptement de cheval; mais trois d'entre eux n'y +rémonteront plus; l'ennemi qui porte, les blessures mortelles est +invisible; le moribond demande en vain vengeance. Le poignard hors du +fourreau, la carabine à la main, quelques-uns d'entre eux restés sur +leurs coursiers se penchent pour éviter lès balles, à moitié protégés +par leur monture; d'autres fuient derrière le rocher le plus voisin qui +les défend des coups invisibles, ne voulant point rester exposés à périr +par les flèches d'ennemis inconnus qui n'osent pas quitter leur retraite +sûre des rochers. Le sévère Hassan dédaigne seul de descendre de son +cheval, et poursuit sa course jusqu'à ce qu'une décharge de carabines +l'avertît trop sûrement que le clan de brigands s'est emparé de la seule +issue qui pouvait laisser échapper leur proie. + +Alors sa moustache[g27] se recourbe avec colère, et son œil étincelle +d'un fier courroux: «Quoique les balles sifflent de toutes parts, +dit-il, j'ai échappé à une, heure plus sanglante que celle-ci.» Dans cet +instant l'ennemi quitte son embuscade et crie aux vassaux d'Hassan de se +rendre. Mais le front d'Hàssan et un mot terrible sont plus redoutés que +le sabre ennemi. Aucun homme de la troupe ne rendra sa carabine ou son +ataghan, et n'élèvera le lâche cri: Amaun[g28]! Les ennemis apparaissent +plus nombreux, s'approchent de plus en plus, et, débusquant du bois, +arrivent ceux qui se plaisent dans les charges avancées. Quel est celui +qui les commande armé d'un fer étranger et étincelant dans sa main +puissante? «C'est lui! c'est lui! je le connais maintenant; je le +reconnais à son front pâle, je le reconnais à cet œil méchant[g29], qui +favorise ses envieuses trahisons; je le reconnais à son noir coursier, +quoique déguisé sous un costume d'Arnaute; apostat de sa propre et vile +croyance, ce titre ne le sauvera pas de la mort. C'est lui! rencontre +heureuse et désirée! Perds l'amour de Leïla, maudit Giaour!» + +Comme un fleuve se précipite dans l'océan, en roulant ses eaux +écumantes; comme lés vagues de la mer se soulèvent en colonnes azurées +pour repousser au loin avec orgueil le courant qui lutte avec ses ondes +écumantes; tandis que l'abîme tournoyant, et les vagues qui se brisent, +soulevées par le vent impétueux de l'hiver, s'épuisent en terribles +mugissemens, et qu'à travers l'écume blanchâtre, le fracas du tonnerre, +les éclairs des ondes reluisent d'une blancheur effrayante sur le +rivage, qu'ils brillent et se brisent sous la rame; ainsi, comme le +fleuve et l'océan se rencontrent avec des vagues qui sont en fureur de +se mêler;--ainsi se joignent deux troupes qu'une même haine, un même +destin, une même fureur anime. Le cliquetis des sabres qui se heurtent, +les cris de guerre qui frappent l'oreille épouvantée, les détonnations +retentissantes, le bruit de la mêlée, de la fusillade, les gémissemens +des mourans sont répétés par l'écho de la vallée plus accoutumée aux +refrains du pasteur. Quoique peu nombreux,--les combattans se livrent +une lutte acharnée, car aucun n'épargne la vie d'un autre, aucun ne +demande grâce pour la sienne! Ah! deux jeunes cœurs peuvent se presser +avec amour, pour recevoir et partager leurs caresses; mais l'amour +lui-même ne pourrait jamais avoir, pour tout ce que la beauté soupire +d'accorder, des palpitations la moitié aussi vives que la haine en +inspire au dernier embrassement de deux ennemis, lorsque, se saisissant +dans le combat, ils plient leurs bras qui ne lâcheront plus leur proie. +Les amis se rencontrent pour se séparer; l'amour rit au mot de fidélité; +de vrais ennemis, une fois rencontrés, sont unis jusqu'à la mort! + + +Avec un sabre brisé jusqu'à la garde, et dégouttant encore du sang qu'il +a répandu, resté cependant dans la main puissante qui promenait partout +cette arme infidèle; son turban roulé par terre derrière lui, et coupé +dans ses plis les plus épais; sa robe flottante déchirée par le +cimeterre, et rougie comme ces nuages du matin qui, bigarres d'un rouge +noir, annoncent par de funestes présages que la journée aura une fin +orageuse; une tache de sang sur chaque buisson qui porte un lambeau de +son palampore[g30]; sa poitrine couverte d'innombrables blessures, son +dos couché sur la terre, son visage tourné vers le ciel, Hassan tombé +repose!--Son œil encore ouvert est fixé menaçant sur son ennemi, comme +si l'heure qui a scellé sa destinée eût laissé survivre sa haine +inextinguible; et sur lui est penché cet ennemi avec un front aussi +sombre que celui qui gît par terre ensanglanté--. + + +«Oui, Leïla sommeille sous les vagues; mais cette terre sera un tombeau +plus sanglant: l'esprit de Leïla a guidé le fer qui a appris à ce cœur +félon ce que c'est que ses atteintes. Il a appelé le prophète, mais son +pouvoir fut vain contre le Giaour vengeur; il a invoqué Allah--mais ce +mot s'est élevé inexaucé ou inentendu. Oh! sot païen! la prière de Leïla +n'aurait pas été écoutée, et la tienne serait ici exaucée? J'ai ménagé +mon tems, je me suis ligué avec ces hommes pour saisir le traître à son +tour: ma vengeance est assouvie, l'œuvre est consommée; je pars--mais je +pars seul.» + + +On entend tinter les clochettes des chameaux dans leurs pâturages. La +mère d'Hassan regarde inquiète du haut de ses jalousies,--elle voit la +rosée du soir qui couvre sous ses yeux, de ses perles étincelantes, le +vert pâturage; elle voit les étoiles qui ne brillent plus que d'un pâle +éclat. «C'est l'aurore, dit-elle.--Hassan avec sa troupe ne doit pas +être éloigné.» + +Elle ne peut demeurer dans le bosquet du jardin, mais elle regarde à +travers les créneaux de sa tour la plus élevée. + +«Pourquoi ne vient-il pas? Ses coursiers sont d'une race vigoureuse et +choisie, ils ne craignent pas les chaleurs de l'été. Pourquoi le fiancé +n'envoie-t-il pas le présent promis? Son cœur est-il plus froid, ou son +cheval de Barbarie moins agile? Oh! reproche non mérité! voilà un +Tartare qui a déjà gagné le sommet de la plus proche montagne, et il +descend avec précaution le penchant escarpé: il est maintenant dans la +vallée; il porte le présent sur les arçons de sa selle.--Que son cheval +me paraît marcher lentement! Mes largesses sauront bien récompenser sa +vitesse et les fatigues de sa route.» + +Le Tartare est descendu de cheval à la porte du château; mais à peine +peut-il soutenir son corps chancelant: son visage basané porte +l'expression de la détresse; mais c'est peut-être l'effet de la fatigue: +son vêtement est souillé de sang; mais c'est peut-être celui de son +cheval fatigué de l'éperon: il tire de dessous son manteau le +présent.--Ange de la mort! c'est le cimier brisé d'Hassan! son calpac +déchiré[g31]--son caftan ensanglanté.--«Madame, ton fils a épousé une +fatale fiancée; ils m'ont épargné, mais non par pitié, mais pour +t'apporter ce présent ensanglanté. Paix au brave! dont le sang est +versé: malheur au Giaour! c'est lui qui l'a tué.» + + +Un turban sculpté[g32] sur une pierre brute, une colonne que les ronces +couvrent de leurs épines, où l'on peut lire à peine maintenant le vers +du Koran qui déplore la mort du défunt, indiquent le lieu où Hassan est +tombé victime dans le vallon solitaire. Il dort là comme un fidèle +Osmanli, aussi bien que s'il avait été fléchir le genou à la Mecque, +aussi bien que s'il eût repoussé avec dédain le vin défendu, ou prié la +face tournée vers le tombeau saint, au cri solennel d'_Allah hu_[g33]! +Cependant il est mort par la main d'un étranger, au sein de sa terre +natale; cependant il est mort les armes à la main, et il n'a pas été +vengé, du moins par le sang de son ennemi: mais les vierges impatientes +du paradis l'invitent déjà à leur demeure, et le cil noir des yeux des +houris lui sourira à jamais. Elles s'avancent--elles agitent leurs +voiles bleus[g34], et saluent le brave avec un baiser! Celui qui est +tombé dans la bataille contre un Giaour est le plus digne de leurs +faveurs immortelles. + + +Mais toi, faux infidèle! tu seras livré à la faux vengeresse de +Monkir[g35], et tu n'échapperas à ses tourmens que pour errer autour du +trône perdu d'Eblis[g36]. Un feu dévorant, inextinguible, t'entourera, +te consumera, te dévorera le cœur. Aucune oreille ne peut entendre, +aucune langue ne peut dire les tortures de cet enfer intérieur! Mais +d'abord, envoyé sur la terre comme un vampire[g37], ton cadavre sera +arraché de sa tombe. Alors tu hanteras comme un fantôme ton lieu natal, +et tu suceras le sang de toute ta race. Là, à l'heure de minuit, tu +tariras la source de la vie de ta fille, de ta sœur, de ta femme. + +Cependant tu assisteras avec dégoût au banquet où, malgré toi, tu devras +te nourrir de ton livide et vivant cadavre; tes victimes, avant +d'expirer, reconnaîtront un démon dans leur père, et comme elles te +maudiront, tu les maudiras, et ces jeunes fleurs, tes filles, seront +flétries sur leur tige. Mais une d'elles doit surtout mourir pour expier +ton crime, la plus jeune, la plus aimée de toutes, qui te bénira, en +t'appelant du nom de père,--Ce nom déchirera ton cœur! Cependant, tu +devras achever ton œuvre sanglante, et voir s'effacer sur sa joue le +dernier coloris de la vie; s'éteindre de son œil la dernière étincelle, +et contempler le dernier regard vitreux qui se glacera sur son teint +livide. Alors, d'une main impie, tu arracheras les tresses de sa +chevelure dorée; chevelure dont une boucle enlevée pendant sa vie eût +été portée comme un gage de la plus tendre affection. Mais maintenant tu +l'emportes, souvenir de ton affreuse agonie! Humectée de ton meilleur +sang, elle s'échappera [g38] de tes dents grinçantes et de ta lèvre +hideuse. Alors, retourne, en arpentant, à ton noir tombeau, va--et +livre-toi à tes hideuses frénésies avec les Afres et les Goules, jusqu'à +ce qu'ils fuient d'horreur loin du spectre encore plus maudit qu'eux. + +«Comment nommez-vous ce caloyer que j'aperçois seul là-bas? J'ai déjà +entrevu ses traits dans mon pays natal, il y a nombre d'années: j'errais +sur le rivage solitaire de la mer; je le vis pressant les flancs de son +coursier rapide, qui semblait favoriser les vœux de son cavalier. Je +n'ai vu qu'une fois ce visage, mais il était alors si empreint d'une +douleur intime, que je n'ai pas eu besoin de le voir une seconde fois +pour le reconnaître. Aujourd'hui, il respire la même douleur sombre, +comme si la mort était imprimée sur son front. + +--Il y aura six ans d'écoulés cet été, depuis qu'il est venu parmi nos +frères. Il trouve du soulagement, sans doute, à habiter ici pour expier +quelque crime sombre[loc7] qu'il ne veut pas nommer; mais, jamais à +notre prière du soir, jamais devant le tribunal de la confession, il ne +fléchit le genou; il se soucie peu de voir s'élever l'encens ou les +hymnes vers les cieux; mais il vit seul dans sa cellule; sa foi et sa +famille nous sont également inconnues. + +[Note loc7: Dark deed.] + +»Il est venu des contrées payennes en traversant la mer et en se rendant +ici de la côte. Cependant, il ne semble pas appartenir à la race +musulmane, car son visage indique un chrétien. Je le croirais quelque +renégat égaré, et repentant de son apostasie, s'il ne fuyait pas notre +saint temple, s'il ne refusait pas de goûter notre pain et notre vin +consacrés. Il a fait de grandes largesses à notre couvent, et il a ainsi +captivé ta faveur de notre abbé. Mais si j'étais prieur, je ne +souffrirais pas un jour de plus la présence parmi nous d'un tel +étranger, ou il serait condamné à habiter pour toujours notre cellule +pénitentiaire. Il parle souvent dans ses visions d'une jeune fille +précipitée dans la mer, de cliquetis de sabres, d'ennemis mis en fuite, +d'outrages vengés, de musulman expirant. On l'a vu, debout sur ce roc +escarpé, se livrer à des accès de délire, comme à l'apparition d'une +main sanglante, fraîchement séparée de son corps, visible pour lui seul, +lui montrant le lieu de sa tombe, et l'invitant à se précipiter dans les +vagues. + +»Sombre et non terrestre est le regard sourcilleux qui brille sous son +noir capuchon. L'éclair de cet œil mobile révèle trop bien des jours qui +ne sont plus. La couleur de ses traits, quoique changeante, est +insaisissable: souvent son regard fait repentir celui qui l'observe de +sa témérité; car il possède cet ascendant irrésistible et sans nom qui +parle, mais que l'on ne peut définir; esprit indompté et fier qui impose +par son influence puissante; et comme l'oiseau agite en frémissant ses +ailes, sans pouvoir fuir le serpent qui l'aspire, ceux sur lesquels +tombe le regard de cet homme sont comme frappés de consomption, et ne +peuvent fuir son prestige magique. + +»Le moine intimidé, qui se trouve seul sur son passage, s'empresse de +s'éloigner, comme si cet œil et ce sourire amer transmettaient aux +autres la crainte et la déception. Cet homme ne descend pas souvent à +sourire, et, quand il sourit, il est triste de voir que c'est seulement +par moquerie de la misère. Comme cette pâle lèvre se renfle et frémit! +Bientôt elle devient plus immobile que jamais, comme si la douleur ou le +dédain lui défendaient de sourire de nouveau. Que n'en est-il ainsi!--Un +sourire si horrible ne peut jamais être l'expression d'une joie pure; +mais il serait encore plus triste de rechercher quels furent autrefois +les sentimens qui se manifestèrent sur ces traits: le tems n'en a pas +encore fixé les rides, mais il y a confondu ensemble quelque chose de +noble et de criminel: ses traits, qui ont encore conservé de la +fraîcheur, indiquent une ame que les crimes dans lesquels elle s'est +plongée n'ont pas entièrement dégradée. La foule vulgaire ne voit dans +cet homme que l'aspect sinistre d'un coupable poursuivi par +l'accomplissement de sa réprobation. L'observateur attentif peut +reconnaître dans cet étranger une ame noble et une haute naissance: +hélas! quoique ces dons précieux que la douleur a rendus +méconnaissables, et que le vice a souillés, lui aient été accordés en +vain, ce n'est pas un être vulgaire celai qui en a été favorisé; et +cependant c'est presque avec effroi que le regard s'arrête sur lui. La +chaumière dont le toit est tombé, qui n'offre plus que des ruinés, +attire à peine l'attention du passant: la tour que la guerre ou la +tempête a renversée, tant qu'il lui reste quelques créneaux, demande et +obtient un regard de l'étranger. Chaque arche tapissée d'ifs, chaque +colonne solitaire plaident fièrement pour ses gloires passées! + +»Sa robe flottante dont les larges plis l'enveloppent balaie la +poussière, tandis qu'il s'avance dans l'enceinte du temple parsemée de +colonnes. Il est aperçu avec terreur, lui qui contemple d'un air sombre +les cérémonies qui sanctifient l'enceinte sacrée. Mais lorsque l'hymne +religieux ébranle le chœur, que les moines s'agenouillent, lui se +retirer et on voit son ombre errer sous ce portique qu'éclaire une lampe +isolée et vacillante; c'est là qu'il attend la fin des cérémonies--et +écoute la prière, sans jamais en murmurer une seule. Regardez:--près de +ce mur à moitié éclairé, le voilà qui rejette en arrière son capuchon; +ses noirs cheveux tombent en désordre et recouvrent son front pâle, +comme si là Gorgone avait arraché de sa tête ses plus noirs serpens, et +qu'elle les eût jetés sur le front terrible de cet étranger; car il +décline les règles du couvent, et laisse croître cette chevelure impie: +mais il porte toujours la robe de notre ordre. Ce n'est point par piété, +mais par orgueil, qu'il donne des richesses à un couvent qui n'a jamais +entendu de lui ni vœux ni même une parole. + +»Mais!--remarquez, tandis que l'harmonie fait retentir des hymnes de +louange vers les cieux, remarquez cette joue livide, cette attitude +immobile mêlée de défi et de désespoir! Saint François! éloigne cet +homme de l'autel! Autrement nous pouvons craindre que la colère divine +ne se manifeste par quelques signes terribles. Si jamais un mauvais ange +a revêtu la forme d'un mortel, telle a été celle qu'il a choisie. Par +toutes mes espérances dans la miséricorde divine, de tels regards +n'appartiennent ni à la terre ni au ciel!» + +Les cœurs tendres sont facilement portés à l'amour; mais trop timides +pour partager ses peines, trop faibles pour attendre ou braver le +désespoir, de tels cœurs ne sont jamais à lui tout entiers. Les cœurs +plus durs seuls peuvent ressentir des blessures que le tems ne peut +jamais cicatriser. + +Le métal brut de la mine doit être passé par le feu avant de briller par +son poli; plongé dans la fournaise ardente, il se plie et se fond--mais +sans changer sa nature. Alors, façonné pour tes besoins, ou au gré de +tes désirs, il servira à te dépendre où à donner la mort; cuirasse pour +ton heure de danger, ou lame pour percer ton ennemi. Mais s'il porte la +forme d'un poignard, que ceux qui aiguisent son tranchant prennent +garde! Ainsi le feu des passions et l'art séducteur d'une femme peuvent +amollir et façonner le cœur le plus dur; ce sont ces deux choses qui lui +donnent sa forme, et ce qu'elles l'ont fait, c'est pour toujours, car il +se briserait--plutôt que de se plier de nouveau. + + +Si la solitude succède au malheur, la délivrance de ses peines est une +légère consolation; le cœur vide et désert pourrait remercier l'angoisse +qui le rendrait moins vide et moins solitaire. Nous nous dégoûtons de ce +que personne ne partage avec nous; le bonheur même--deviendrait un +malheur s'il fallait le supporter seul. + +Le cœur, une fois laissé ainsi désolé, doit recourir enfin, pour +éprouver quelque soulagement,--à la haine. C'est comme si les morts +pouvaient sentir les vers glacés circuler autour de leurs corps, et +ramper comme pour faire un festin sur leur sommeil en putréfaction, sans +pouvoir chasser ces froids reptiles rongeant et dévorant leurs cadavres! +C'est comme si l'oiseau du désert [g39], dont le bec s'ouvre le sein +pour nourrir sa jeune famille affamée, sans regretter une vie qu'elle +lui transmet, ne la trouvait plus dans son nid abandonné, au moment où +il vient de se déchirer le sein maternel. + +Les angoisses les plus aiguës que puisse éprouver le malheureux seraient +des ravissemens, en comparaison de ce vide redoutable, de ce désert +aride du cœur, de ce ravage, de ce débordement de sentimens superflus et +sans objet. Qui voudrait-être condamné éternellement à contempler un +ciel sans nuage ou sans soleil? + +Le mugissement de la tempête est beaucoup moins terrible que l'idée de +ne plus jamais braver le courroux des vagues--pour le malheureux jeté, +au milieu de la lutte des élémens, comme un débris solitaire sur quelque +rivage abandonné, au sein d'une baie calme et silencieuse, destiné à +mourir dans une lente et solitaire agonie. Il vaut mieux être englouti +dans le choc des tempêtes que de se consumer peu à peu sur un rocher! + + +»Père! tés jours ont été passés--paisiblement en comptant les grains de +ton chapelet, et en récitant d'éternelles prières; ils ont été passés à +effacer les péchés des autres: toi-même exempt de crime et de soucis, +excepté ces maux passagers que tous les hommes doivent souffrir: tel a +été ton sort depuis ton berceau jusqu'à ton âge avancé. Tu te félicites +d'avoir été préservé de ces passions violentes et sans frein, telles que +t'en découvrent tes pénitens, dont les secrets péchés et les peines +mortelles demeurent ensevelis dans ton sein pur et indulgent. Mes jours, +quoique peu nombreux, ont été consumés dans les plaisirs, mais plus +encore dans le malheur. Au moins, dans ces heures d'amour et de +détresse, j'ai échappé à l'ennui profond de la vie; tantôt dans la +compagnie d'amis, tantôt environné d'ennemis, je n'avais de dégoût que +pour la langueur du repos. Maintenant qu'il ne me reste plus rien que je +puisse aimer ou haïr, rien qui relève mon espérance ou mon orgueil, je +préférerais être l'insecte qui rampe sur les murs du cachot, que d'être +condamné à passer mes jours stupides et monotones dans la méditation et +la contemplation. Cependant il germe dans mon sein un désir de +repos--mais pour la jouissance duquel je n'ai point de penchant. Bientôt +ma destinée accomplira ce désir, et je dormirai sans rêver, à ce que je +fus et à ce que je voudrais être encore, quelque sombres que te +paraissent mes actions. + +»Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau de joies, qui ne sont +plus; mon espérance est de partager leur destinée, quoiqu'il eût mieux +valu pour moi mourir avec elles que de traîner une vie de languissantes +douleurs. Mon ame n'a point refusé de supporter les traits déchirans +d'une douleur impérissable; elle n'a point cherché dans la tombe le +refuge volontaire des fous de l'antiquité et des lâches de nos jours: +cependant ce n'est pas la mort que j'ai redoutée; elle m'eût été douce +sur le champ dé bataille, si le sort m'eût destiné à être l'esclave de +la gloire, au lieu d'être celui de l'amour. J'ai bravé le danger--non +pour de vains honneurs: je souris des lauriers conquis ou perdus; que +d'autres usent leur vie pour obtenir une haute renommée ou un vil +salaire. Mais placez devant mes yeux quelque chose qui me semble un prix +digne du danger: la jeune beauté que j'aime, l'ennemi que je hais, et je +saurai me précipiter sur les pas du destin, à travers la pointe +déchirante des épées, à travers des torrens de flammes pour sauver +l'objet chéri, ou pour percer un cœur détesté. Tu ne dois point regarder +ces paroles comme sortant de la bouche vaniteuse d'un homme qui agirait +ainsi;--mais ce sont les paroles de celui qui _a déjà fait_ ces actions. +L'ame fière et indomptée défie la mort, le faible la supporte, le +malheureux doit l'implorer. Alors que la vie retourne à celui qui l'a +donnée: je n'ai point chancelé à l'approche du danger quand j'étais +puissant et heureux;--tremblerais-je _aujourd'hui_? + + +«Je l'aimai, ô moine! oui, je l'adorai;--mais ce sont des mots dont tout +le monde se sert:--je le prouvai plus par mes actions que par mes +paroles. Il est sur cette épée une tache de sang qui ne s'effacera +jamais. Ce sang fut versé pour elle, qui mourut pour moi; il échauffait +le cœur d'un ennemi abhorré: oui, ne frémis pas--non--ne fléchis pas le +genou, ne compte pas une telle action au nombre de mes péchés, car +c'était aussi un ennemi de ta croyance! Le nom seul du Nazaréen irritait +l'humeur sombre de ce païen. Sot ingrat! puisque ses blessures ont été +faites par une main galiléenne habile à manier le fer, le plus sûr moyen +d'arriver plus promptement dans son ciel turc;--car pour lui ses houris +impatientes attendraient peut-être encore à la porte du prophète. Je +l'aimai--l'amour sait pénétrer dans des lieux où les loups mêmes +redouteraient d'aller chercher leur proie, et s'il sait assez oser, il +serait difficile que la passion ne fût pas couronnée de quelque +succès.--Qu'importe comment, où, et pourquoi, je ne cherchai ni ne +soupirai en vain: cependant quelquefois, plein de remords, je voudrais +qu'elle n'eût pas aimé une seconde fois. Elle mourut--je n'ose te +raconter comment; mais regarde--cela est écrit sur mon front! Là se lit +le crime et la malédiction de Caïn, en caractères que le tems n'a point +effacés. Mais avant de me condamner, écoute: quoique j'eusse été la +cause de son supplice, je n'en fus pas l'auteur; et cependant son +meurtrier n'a fait que ce que j'aurais fait moi-même, si elle avait été +infidèle une fois de plus. Elle l'avait trahi, et il l'a immolée; elle +m'était fidèle, et je l'ai vengée: quelque mérité qu'ait été son sort, +sa trahison était de la fidélité pour moi; à moi elle donna son cœur, la +seule chose que la tyrannie ne puisse soumettre: et moi, hélas! +j'arrivai trop tard pour la sauver! Cependant, tout ce que je pus alors +lui donner, je le lui ai donné: une tombe à notre ennemi. Sa mort m'est +légère; mais le sort de sa victime m'a fait--ce qui te fait horreur dans +moi. Son destin était inévitable--il le savait bien, averti qu'il était +par la voix du redoutable Tahir, à l'oreille prophétiquement sinistre de +qui[g40] le bruit funèbre des balles de la mort avait présagé l'approche +du meurtrier, à mesure que sa troupe défilait dans le passage où il est +tombé! + +«Il mourut heureusement dans le tumulte de la bataille, moment où le +trépas n'est accompagné ni de souffrances ni d'agonie. Il implora l'aide +de son prophète, et adressa ses prières à Allah: il me reconnut, et nous +croisâmes le fer dans la mêlée.--Je le contemplai dans sa défaite, +étendu sur la terre, et je voulus lui voir rendre son dernier soupir. +Quoique percé de coups comme un léopard sous le fer des chasseurs, il ne +ressentit pas la moitié des tourmens que j'endure maintenant.--Je +cherchai, mais ce fut vainement, de trouver dans ses mouvemens +l'expression d'un esprit humilié: chaque trait, chaque mouvement de ce +corps abattu et austère trahissaient sa rage, mais non ses remords. Oh! +que ma vengeance n'eût-elle pas donné pour saisir quelques traces du +désespoir dans ce visage expirant! le dernier repentir de cette heure où +la pénitence a perdu son pouvoir d'arracher une terreur de la tombe, +celui de donner des consolations, et où elle ne peut plus donner +d'espérance de salut. + + +«Les habitans d'un climat froid ont le sang aussi froid que leur climat, +leur amour peut à peine conserver ce nom; mais le mien ressemblait à ce +torrent de lave qui bouillonne en s'échappant du cratère enflammé de +l'Etna. Je ne connais point les discours langoureux et larmoyans qui +célèbrent l'amour des dames et les chaînes de la beauté. Si l'altération +de couleur du visage, l'ardeur d'un sang qui bouillonne dans les veines, +le mouvement de lèvres qui se tordent, mais qui ne murmurent jamais de +lâches plaintes; si un cœur qui se brise, un cerveau en délire, des +actions audacieuses, des pensées de vengeance, et tout ce que j'ai +éprouvé et que j'éprouve encore, décèlent l'amour:--cet amour était le +mien, et il s'est manifesté par plus d'une révélation amère. Il est vrai +que je ne puis ni me lamenter ni pousser des soupirs; je ne connais que +la possession de l'objet aimé ou mourir. Je meurs--mais avant j'ai +possédé, et il arrivera ce qu'il pourra, _j'ai été_ heureux. Irai-je +maudire le destin que j'ai cherché? Non--privé de tout, mon ame +indomptable ne s'attendrit qu'au souvenir de la mort de Leïla: donne-moi +le plaisir avec ses angoisses, à ce prix je vivrai pour aimer de +nouveau. J'éprouve des regrets, mais ce n'est pas, ô mon saint guide! +pour celui qui va mourir, mais à cause de celle qui n'est plus: elle +sommeille sous les vagues errantes.--Ah! si elle avait une tombe sur la +terre, ce cœur brisé et cette tête en délire demanderaient à partager +son étroite couche. Elle était une forme pure de vie et de lumière, qui, +une fois que je l'eus aperçue, fut une partie inséparable de ma vision; +et de quelque côté que je tournasse mes regards, se levait cette étoile +matinale de mon souvenir! + +«Oui, l'amour est un rayon céleste descendu du ciel, c'est une étincelle +de ce feu immortel partagé avec les anges, et donné par Allah! pour +élever nos pensées et nos désirs corrompus au-dessus de la région de la +terre. La piété élève l'ame vers le ciel, mais le ciel lui-même descend +dans l'amour; c'est un sentiment ravi à la divinité, pour effacer de +notre ame toute pensée sordide; c'est un rayon de celui qui a formé +l'univers, une auréole de gloire dont l'ame est couronnée! + +«J'accorde que _mon_ amour ait été imparfait, ainsi que tout ce que les +mortels appellent faussement de ce nom; alors il peut te paraître un +mal, tout ce que tu voudras; mais dis, oh! dis que le _sien_ n'était pas +coupable! Elle était la lumière fidèle de ma vie; et cette lumière +éteinte, quel rayon pourrait désormais rompre l'obscurité de mes nuits? +Oh! que ne brille-t-elle encore pour me conduire, quand même ce serait à +la mort, aux malheurs les plus redoutables! Pourquoi s'étonner si ceux +qui ont perdu les joies présentes, les espérances futures, ne résistent +plus que faiblement aux atteintes de la douleur, et accusent alors, dans +leur frénésie, leur cruelle destinée; pourquoi s'étonner si, dans leur +égarement, ils commettent des actions terribles qui ne semblent ajouter +que le crime au malheur? Hélas! le cœur qui saigne intérieurement n'a +rien à redouter des blessures du dehors; celui qui tombe du faîte du +bonheur s'inquiète peu dans quel abîme il roule. Sans doute, ô +vieillard, mes actions t'apparaissent maintenant aussi féroces que +celles du sombre vautour. Je lis sur ton front l'horreur qu'elles +t'inspirent, et ce sentiment, il a trop été dans mon destin de +l'inspirer. Il est vrai que, comme cet oiseau de proie, j'ai laissé sur +la trace de mes pas le ravage et la désolation; mais j'ai appris de la +colombe à mourir,--et à ne pas connaître de second amour. C'est une +leçon que l'homme doit recueillir de la part d'êtres qu'il ose mépriser. +L'oiseau qui chante dans la bruyère, le cygne qui vogue sur le lac, +n'ont qu'une compagne, une seule compagne. Que l'insensé vante son +inconstance et se raille de ceux qui ne peuvent changer; qu'il partage +ses railleries avec une jeunesse vaine et présomptueuse, je ne lui envie +point ses nombreuses joies, mais j'estime moins cet homme lâche et sans +foi, que le cygne fidèle sur son lac solitaire. Combien, combien il est +au-dessous de la pauvre jeune fille qu'il a abandonnée fidèle, et qu'il +a trahie! Une telle honte, au moins, ne fut jamais la mienne.--Leïla! +chacune de mes pensées était à toi! mes vertus, mes défauts, mes +plaisirs, mes souffrances, mon espoir dans l'avenir,--toutes mes +espérances ici-bas;--tout cela c'était toi! La terre ne renferme rien +qui te soit semblable; ou du moins ce n'est pas pour moi. Pour tous les +mondes je n'oserais regarder la dame qui te ressemblerait, quoiqu'elle +ne réunît pas tous tes charmes. Les seuls crimes qui aient souillé ma +jeunesse, ce lit de mort--atteste ma fidélité. O Leïla!--tu fus, tu es +encore le délire chéri de mon cœur! + +«Elle a cessé d'être,--et cependant je respire encore; mais ce n'est +point le même air des autres hommes que je respire. Un serpent +enveloppait mon cœur de ses froides étreintes, et empoisonnait de son +dard toutes mes pensées. Comme tous les jours j'abhorrais tous les +lieux, et, dans mes frémissemens, j'aurais voulu fuir toute la nature. +Partout où je trouvais autrefois du charme, j'y portais la teinte sombre +de mes pensées. Le reste, tu le connais déjà, ainsi que tous mes crimes +et la moitié de mes douleurs: mais ne parle plus de pénitence; tu sais +que je vais bientôt partir de ces lieux; et quand même tes contes +pieux[loc8] seraient vrais, pourrais-tu défaire ce qui est accompli! Ne +me crois pas ingrat;--mais ces griefs n'attendent du prêtre aucun +soulagement[g41]. Devine en secret l'état de mon ame; mais si tu veux +avoir plus de compassion, parle moins. Quand tu pourras rendre la vie à +ma Leïla, je viendrai te prier de me pardonner. Tu pourras alors plaider +ma cause dans ce haut lieu, où des messes achetées[loc9] obtiennent des +grâces. Va calmer dans son antre la lionne solitaire, à qui la main du +chasseur des forêts a ravi ses lionceaux frémissans; mais n'adoucis +pas--ne raille pas _ma_ misère! + +[Note loc8: _Thy holy tale_.] + +[Note loc9: _Purchased masses_.] + +«Dans les jours de ma jeunesse, dans des heures moins agitées, lorsque +le cœur aime à se confier dans un cœur, aux lieux où fleurissent les +bosquets de ma vallée native, j'eus,--hélas! que ne l'ai-je encore +maintenant!--un ami! Je te charge de lui faire parvenir ce gage, comme +un souvenir d'un vœu de jeunesse; je voudrais l'avertir de ma mort +prochaine. Quoique les ames absorbées comme la mienne accordent peu de +pensées à l'amitié absente, mon nom obscurci lui sera encore cher. Cela +est étrange;--il a prédit mon sort, moi j'en ai souri;--car alors je +pouvais sourire,--quand la prudence me parlait par sa voix, et +m'avertissait--de ce qui m'arrive, et dont alors je me souciais fort +peu. Mais aujourd'hui ma mémoire me rappelle des paroles qu'à peine +j'avais remarquées jusqu'à ce jour. Dis-lui--que ses prédictions +s'accomplissent, et il frémira d'entendre cette vérité, et il désirera +que ses paroles eussent été plus sévères. Dis-lui que, dans l'état de +trouble et d'agitations où je me suis trouvé, je me suis rappelé, à +travers des souvenirs et des scènes amères, les joies de notre jeunesse +dorée, et que, dans l'agonie, ma langue embarrassée eût essayé de bénir +sa mémoire avant de mourir; mais la divinité dans sa colère eût détourné +sa face, si le criminel avait osé prier pour l'innocent. + +«Je ne lui demande point de m'épargner le blâme, il est trop généreux +pour maudire mon nom, et d'ailleurs qu'ai-je à faire avec la renommée? +Je ne lui demande pas de s'abstenir de me donner des regrets; cette +froide demande ressemblerait trop au dédain. Et qui pourrait mieux +honorer la tombe d'un frère que les larmes viriles de l'amitié? +Porte-lui cette bague, elle fut à lui autrefois, et dis-lui--tout ce que +tu vois! des traits flétris, un esprit ravagé, un débris de la violence +des passions, une écorce desséchée, une feuille dispersée et jaunie par +le souffle dévorant du malheur! + + +«Ne me parle plus de vision fantastique; non, père, non, ce n'était +point un rêve. Hélas! le rêveur doit pouvoir d'abord dormir. J'étais +éveillé, et j'aurais désiré pleurer, mais je ne le pouvais pas; car mon +front brûlant battait à chaque pulsation comme à présent; je ne désirais +que de pouvoir verser une larme, comme si c'eût été pour moi quelque +chose d'heureux, de nouveau et de cher. Je la désirais alors et je la +désire encore.--Le désespoir est plus sévère que ma volonté. Ne perds +pas inutilement les oraisons, le désespoir est plus puissant que tes +prières religieuses. Quand même je pourrais le devenir, je ne voudrais +pas être heureux. Je n'ai pas besoin de paradis, mais de repos. C'était +alors, je te le dis, père! alors que je l'ai vue; oui, elle avait repris +une nouvelle vie; elle brillait enveloppée de son blanc symar[g42], +comme à travers ce pâle et gris nuage brille l'étoile que je contemple +maintenant, semblable à Leïla, qui me paraît encore plus belle. Je ne +vois plus qu'obscurément sa lumière scintillante; la nuit de demain sera +plus noire encore; et moi, je paraîtrai devant ses rayons, cadavre sans +vie, l'effroi des vivans. Je m'égare, père! car mon ame s'approche du +terme final. + +«Je l'ai vue, ô moine! et je m'élance près d'elle, oublieux de nos +premiers malheurs. Me précipitant de ma couche, je la saisis, et la +presse sur mon cœur désespéré. Je l'embrasse,--qu'est-ce donc ce que +j'embrasse? Aucune forme vivante n'est dans mes bras; nul cœur ne répond +au mien par ses battemens, et, cependant, Leïla! cependant cette forme +est la tienne! O amante la plus adorée! es-tu donc, changée à tel point +que tu paraisses à mes yeux, et que tu te moques de mes sens? Ah! si tes +charmes ne sont que glacés, que m'importe, pourvu que je puisse serrer +dans mes bras tout ce que j'ai jamais désiré d'y retenir? Hélas! ils +n'embrassent qu'une ombre, ils retombent en frémissant sur mon cœur +solitaire; cependant, elle est encore là, debout en silence, qui me fait +signe de ses mains suppliantes, avec ses cheveux tressés, et son œil +brillant et noir!--Je reconnais mon erreur,--elle ne pouvait mourir! +Mais _lui_, n'est-il pas mort? Je l'ai vu enseveli dans la vallée où il +tomba; il ne vient pas, car il ne peut soulever la terre qui le couvre: +alors pourquoi t'es-tu réveillée toi-même? Ils m'ont dit que les vagues +sauvages avaient roulé sur le visage que je vois maintenant, sur les +charmes que j'aime; ils m'ont dit,--c'était une histoire hideuse! je la +redirais bien, mais ma langue se refuserait à la raconter. Si elle est +véritable, et si tu es venue des gouffres de l'Océan pour réclamer une +tombe plus calme, oh! passe tes doigts de rosée sur ce front qui cessera +de brûler sous ton empreinte; pose-les sur mon cœur sans espoir: mais +forme ou bien ombre vaine! quoi que tu sois, par pitié, ne m'abandonne +plus! du moins, emporte avec toi mon ame dans un lieu où les vents ne +puissent plus mugir, et les vagues rouler! + + +«Tel est mon nom, et telle est mon histoire. Confesseur! à ton oreille +secrète j'ai confié mes angoisses et les erreurs que je déplore. Je te +remercie de la généreuse larme que mon œil glacé n'aurait jamais versée. +Fais-moi déposer parmi les morts les plus obscurs, et; excepté la croix +placée sur ma tête; qu'aucun nom ne soit lu sur ma tombe par la piété de +l'étranger; qu'aucun emblême n'arrête les pas du pélerin.» + + +Il expira.--Rien de son nom ni de sa famille n'a été connu, excepté ce +que le père qui l'avait assisté à ses derniers momens ne doit pas +raconter. Cette histoire, rompue par fragmens, est tout ce que nous +savons sur celle qu'il aima, et sur celui qu'il fit tomber dans la +vallée[g43]. + +FIN DU GIAOUR. + + + + +NOTES +DU GIAOUR. + + +NOTE 1. + +Le tombeau qui subsiste sur les rochers du promontoire est regardé par +quelques écrivains comme le tombeau de Thémistocle. + +NOTE 2. + +La passion du rossignol pour la rose est une fable persanne bien connue. +Si je ne me trompe, le _Bulbul des mille contes d'amour_ est une de ses +dénominations orientales. + +NOTE 3. + +La guitare est l'instrument favori du nautonnier grec, surtout la nuit; +pendant une belle brise et durant le calme, il l'accompagne toujours de +la voix et souvent de la danse. + +NOTE 4. + + «_Ay, but to die and go we know not where, + To lie in obstruction's cold apathy_.» + +(Shakspeare's _Measure for measure_, act III.) + +NOTE 5. + +Je pense que peu de mes lecteurs ont jamais eu l'occasion d'éprouver ce +que je cherche à décrire ici; mais ceux qui l'ont éprouvé conserveront +sans doute un triste souvenir de cette singulière beauté qui reste +empreinte, à peu d'exceptions près, sur les traits d'un mort; peu +d'heures _après que l'ame a eu quitté ce corps_. Il est à remarquer que, +dans les cas dé mort violente, telle que par une blessure d'arme à feu, +l'expression est toujours celle de la langueur, quelle que soit +l'énergie naturelle de la personne qui a reçu le coup mortel; mais, dans +la mort causée par un coup de poignard, la physionomie conserve son +expression féroce, et dévoile tous les mouvemens de l'ame. + +NOTE 6. + +Athènes est la propriété du _kislar-aga_ (l'esclave du sérail et le +gardien des femmes), qui nomme le waiwode. Un pendard et un eunuque,--ce +ne sont pas des termes polis, mais ce sont des termes +exacts,--_gouverne_ maintenant le _gouverneur_ d'Athènes! + +NOTE 7. + +_Giaour_, infidèle, dans l'esprit d'un Musulman. + +NOTE 8. + +_Tophaik_, mousquet:--Le Baïram est annoncé par le canon au coucher du +soleil; l'illumination des mosquées et les détonnations d'armes à feu de +toute espèce proclament la fête durant la nuit. + +NOTE 9. + +_Djerrid_, javeline turque à pointe émoussée, qui est lancée, par les +cavaliers avec une grande forcé et grande précision. C'est un exercice +favori des Musulmans; mais je ne sais pas si on peut l'appeler un +exercice _viril_, puisque les plus habiles dans cet art sont les +eunuques noirs de Constantinople. + +NOTE 10. + +Le vent du désert, fatal à tout être vivant, et auquel il est souvent +fait allusion dans la poésie orientale. + +NOTE 11. + +Partager la nourriture, rompre le pain et le sel avec son hôte, fait la +sûreté de celui qui reçoit l'hospitalité. Quand même il serait un +ennemi, de ce moment sa personne est sacrée. + +NOTE 12. + +Je n'ai pas besoin d'observer que la charité et l'hospitalité sont les +premiers devoirs imposés par Mahomet; et, pour dire la vérité, ils sont +généralement pratiqués par ses disciples. Le premier éloge que l'on doit +accorder à un chef, dans un panégyrique, est celui de sa libéralité, et +ensuite, de sa valeur. + +NOTE 13. + +L'_ataghan_, longue dague portée avec les pistolets à la ceinture, dans +un fourreau de métal, ordinairement d'argent; et, chez les personnes +riches, cet ataghan est doré ou même d'or. + +NOTE 14. + +Le vert est la couleur privilégiée des nombreux descendans prétendus du +Prophète. Parmi eux, comme chez nous, la foi (héritage de famille) est +supposée bien supérieure à la nécessité des bonnes œuvres: aussi ces +familles sont-elles les plus méprisables d'une race indifférente. + +NOTE 15. + +_Salem aleïkoum! aleïkoum salem!_ la paix soit avec vous! avec vous soit +la paix!--C'est le salut réservé pour les croyans.--A un chrétien, on +dit: _Urlarula_, bon voyage! ou: _Saban hiresem_, _saban serula_, bon +jour, bon soir; et quelquefois: _Soyez heureux_, sont les saluts +habituels. + +NOTE 16. + +Le papillon azuré de Cachemire, le plus rare et le plus beau de tous les +papillons. + +NOTE 17. + +Allusion au suicide douteux du scorpion, ainsi donné comme modèle par +d'aimables philosophes. Quelques-uns soutiennent que la direction du +dard, lorsqu'il est tourné contre la tête, est purement un mouvement +convulsif; mais d'autres portent contre lui le verdict de _felo de se_. +Les scorpions sont sûrement intéressés à une prompte décision de la +question; comme, si une fois il est établi que ce sont des +_insectes-Catons_, on leur permettra sans doute de vivre aussi long-tems +qu'ils le jugeront convenable, sans périr martyrs pour une hypothèse. + +NOTE 18. + +Le canon, au coucher du soleil, ferme le Ramazan. Voyez la note 8. + +NOTE 19. + +_Phingari_, la lune. + +NOTE 20. + +Le fameux et célèbre rubis du sultan _Giamschid_, auquel _Istakar_ doit +ses embellissemens, et nommé, à cause de sa splendeur, _Schebgerag_, le +_flambeau de la nuit_, ainsi que _la coupe du soleil_, etc. Dans les +premières éditions de ce poème, _Giamschid_ était donné comme un mot de +trois syllabes, d'après l'orthographe de d'Herbelot; mais je suis +informé que Richardson le réduit à un mot dissyllabique, et l'écrit +_Jamschid_. J'ai laissé dans le texte l'orthographe de l'un avec la +prononciation de l'autre [n1]. + +[Note n1: Ce sultan était le quatrième souverain de la dynastie des +Pichdadiens, et frère ou neveu de Tahamurah. Son vrai nom était composé +des mots _Giam_ ou _Gem et Shid_; ce dernier mot, dans l'ancien langage +persan, signifie _soleil_. + +(D'HERBELOT.)] + +NOTE 21. + +_Al-Sirat_, pont d'une largeur moindre que celle du fil d'une araignée +affamée, sur lequel les Musulmans doivent glisser (_skate_) pour aller +en Paradis dont il est la seule entrée. Mais ce n'est pas le pire; la +rivière qui coule au-dessous est l'Enfer lui-même, dans lequel, comme on +doit s'y attendre, l'inhabileté et la sensibilité du pied font tomber +avec un _facilis descensus Averni_: ce qui n'offre pas une perspective +très-agréable aux passagers qui suivent. Il y en a encore un plus étroit +au-dessous pour lés juifs et les chrétiens. + +NOTE 22. + +Erreur vulgaire. Le Koran alloue au moins le tiers du Paradis aux femmes +de bonne conduite; mais le très-grand nombre des Mahométans interprètent +le texte à leur manière, et excluent leurs moitiés du Paradis. Ennemis +des platoniciens, ils ne peuvent discerner _aucune propriété de choses_ +dans les âmes des personnes de l'autre sexe, pensant qu'ils en seront +dédommagés par les houris. + +NOTE 23. + +Comparaison orientale, qui paraîtra peut-être, quoique véritablement +empruntée, _plus arabe qu'en Arabie_ [n2]. + +[Note n2: Ces mots sont en français dans le texte.] + +NOTE 24. + +Hyacinthe, en arabe _sunbul_: pensée aussi commune chez les poètes +orientaux qu'elle l'était parmi les Grecs. + +NOTE 25. + +_Franguestan_, Circassie. + +NOTE 26. + +_Bismillah_! au nom de Dieu! C'est le début de tous les chapitres du +Koran, excepté un, ainsi que des prières et des actions de grâces. + +NOTE 27. + +Phénomène qui n'est pas rare chez un Musulman en colère. En 1809, les +moustaches du capitan-pacha, dans une audience diplomatique, ne +causèrent pas moins d'effroi à tous les drogmans que celles d'un tigre. +Ces moustaches terribles se tordirent: elles se dressèrent de leur +propre mouvement; et on s'attendait à tout moment à les voir changer de +couleur, mais à la fin elles consentirent à se rabattre: ce qui sauva +probablement plus de têtes qu'elles ne contenaient de poils. + +NOTE 28. + +_Amaun_, quartier, pardon. + +NOTE 29. + +Le _mauvais œil_, superstition commune dans le Levant, et dont les +effets imaginaires sont cependant vraiment singuliers pour ceux qui se +croient en être affectés. + +NOTE 30. + +_Palampore_, schall à fleurs porté généralement par les personnes de +distinction. + +NOTE 31. + +Le _calpac_; c'est la calotte solide ou la partie centrale de la +coiffure: le schall est tourné autour et forme le turban. + +NOTE 32. + +Le turban, une petite colonne et un verset du Koran ornent les tombeaux +des Osmanlis, soit dans le cimetière ou dans les champs. En parcourant +les montagnes, vous rencontrez fréquemment de semblables monumens; et, +sur votre demande, on vous dit qu'ils rappellent quelque victime de la +rebellion, du brigandage ou de la vengeance. + +NOTE 33. + +Allah hu! Ce sont les mots qui terminent l'appel à la prière que fait le +muezzin, de la plus haute galerie extérieure du minaret. Dans un soir +calme, lorsque le muezzin a une belle voix, ce qui arrive souvent, +l'effet de cette voix est solennel, et bien plus beau que celui de +toutes les cloches de la chrétienté. + +NOTE 34. + +Ce qui suit fait partie d'un chant de guerre des Turcs:-- + +Je vois,--je vois une jeune fille du Paradis, aux yeux noirs; elle agite +un mouchoir, un voile d'azur, et me crie de toutes ses forces; «Viens, +embrasse-moi; car je t'aime, etc.» + +NOTE 35. + +Monkir et Nékir sont les inquisiteurs des morts. Le défunt subit devant +eux un court noviciat et un échantillon préparatoire de la damnation. Si +les réponses ne sont pas les plus claires, il est tiré en haut par une +faux, et repoussé en bas avec un marteau rougi au feu, jusqu'à ce qu'il +soit bien préparé par ces épreuves et par quantité d'autres +subsidiaires. Les fonctions de ces anges ne sont pas une sinécure, car +ils ne sont que deux; et le nombre des orthodoxes décédés étant en +petite proportion avec ceux qui ne le sont pas, leurs mains sont +toujours occupées. + +(Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.) + +NOTE 36. + +Eblis, prince oriental des ténèbres. + +(Note de Lord Byron.) + +C'est le Διαßολος des Grecs corrompu en Eblis par les Arabes. (Voyez +d'Herbelot, Bibl. Orient.) + +(N. du Tr.) + +NOTE 37. + +La croyance superstitieuse aux vampires est encore générale dans le +Levant. L'honnête Tournefort nous a conté une longue histoire que M. +Southey cite dans ses notes sur Thalaba, sous le nom de Vroucolochas, +comme il les appelle. Le terme romaïque est Vardoulacha. Je me rappelle +une famille entière effrayée du cri d'un enfant qu'elle croyait causé +par une semblable visite. Les Grecs ne mentionnent jamais ce mot sans +horreur: J'ai trouvé que Broucolokàs est un vieux et légitime mot +hellénique,--au moins est-il ainsi appliqué à Arsénius, qui, selon les +Grecs, fut animé par le démon après sa mort. Les modernes, cependant, se +servent du mot mentionné plus haut. + +NOTE 38. + +La fraîcheur du visage et des lèvres humides de sang sont les signes +infaillibles pour reconnaître un vampire. Les histoires racontées en +Hongrie et en Grèce sur ces mangeurs horribles sont singulières, et +quelques-unes sont attestées de la manière la plus incroyable. + +NOTE 39. + +Le pélican est, je crois, l'oiseau ainsi calomnié par l'imputation de +nourrir ses petits de son sang. + +NOTE 40. + +Cette superstition de seconde ouïe (car je n'ai jamais rencontre une +véritable seconde vue dans l'Orient) fut une fois l'objet de mon +observation. Dans mon troisième voyage au cap Colonna, au commencement +de 1811, comme nous traversions le défilé qui commence au hameau entre +Kératié et Colonna, je remarquai que Dervish Tahiri pressait son cheval +pour sortir de ce passage, et penchait sa tête sur sa main comme un +homme inquiet. Je le joignis au galop et le questionnai. «Nous sommés en +péril, me répondit-il.--Quel péril? Nous ne sommes pas maintenant en +Albanie, ni dans les défilés d'Ephèse, de Missolonghi ou de Lépante; +nous sommes en nombre, bien armés, et les Choriates n'ont pas le courage +d'être voleurs.--C'est vrai, Effendi; mais néanmoins le coup de feu +résonne à mes oreilles.--Le coup de feu! on n'a pas tiré un seul coup de +tophaïque ce matin.--Je l'entends cependant--bom--bom!--aussi +distinctement que j'entends votre voix.--Bah!--Comme il vous plaira, +Effendi; si cela est écrit, cela arrivera.»--Je laissai ce prophète aux +habiles oreilles, et galopai vers Basile, son compatriote chrétien, dont +les oreilles, quoique pas du tout prophétiques, n'en annonçaient pas +moins d'intelligence. Arrivés tous à Colonna, nous y restâmes quelques +heures, et nous revînmes à loisir, débitant une foule de mots +spirituels, en plus de dialectes que n'en entendit la Tour de Babel, sûr +le devin qui s'était trompé: Romaïque, Arnaute, Turc, Italien et Anglais +s'exercèrent tous à des railleries variées sur le pauvre Musulman. +Pendant que nous contemplions la délicieuse perspective, Dervish était +occupé à examiner les colonnes. Je pensai qu'il s'était métamorphosé en +antiquaire, et je lui demandai s'il était devenu un Palaocastro. «Non, +dit-il, mais ces piliers seront utiles pour soutenir une attaque;» et il +ajouta d'autres remarques qui prouvaient au moins sa conviction dans sa +malencontreuse faculté de préentendre. A notre retour à Athènes, nous +apprîmes de Leoné (prisonnier débarqué quelques jours après) le projet +d'attaque des Maïnotes, mentionné avec les causes de sa non-exécution +dans les notes du second chant de _Childe-Harold_. Je me donnai la peine +de questionner cet homme, et il décrivit les vêtemens, les armes, les +chevaux de notre troupe d'une manière si exacte, que ce détail, joint à +d'autres circonstances, ne nous permit pas de douter qu'il n'eût été de +la _bande vilaine_, et nous-mêmes près de fort mauvais voisins. Dervish +devint un prophète pour toute sa vie; et j'ose dire, qu'il entend +maintenant plus de mousqueterie qu'il n'en sera jamais tiré, à la grande +satisfaction des Arnautes de Bérat et des montagnards ses compatriotes. + +--Je rapporterai encore un trait de cette race singulière. En mars 1811, +un Arnaute, remarquable par sa vigueur et son activité (il était, je +crois, le cinquième dans la même disposition), vint s'offrira moi pour +domestique. L'ayant refusé: «Bien, Effendi, me dit-il, puissiez-vous +vivre!--vous m'auriez trouvé utile. Demain je quitterai la ville pour +les montagnes; je reviendrai en hiver, peut-être alors me +recevrez-vous.» Dervish, qui était présent, remarqua, comme une chose +naturelle et sans conséquence, que, _dans cet intervalle, il allait +joindre les klephtes_ (voleurs), ce qui était vrai à la lettre.--S'ils +ne sont pas tués, ils reviennent l'hiver, et le passent, sans être +inquiétés, dans une ville où ils sont souvent aussi bien connus que +leurs exploits. + +NOTE 41. + +Le sermon du moine est omis. Il semble qu'il ait eu aussi peu d'effet +sur le patient, qu'il en aurait probablement sur le lecteur. Il suffira +de dire qu'il était de la longueur habituelle (comme on peut s'en +apercevoir par les interruptions et l'ennui du patient), et qu'il fut +débité avec le ton nasillard de tous les prédicateurs orthodoxes. + +NOTE 42. + +_Symar_, drap mortuaire. + +NOTE 43. + +La circonstance à laquelle se rapporte l'histoire ci-dessus n'est pas +rare en Turquie. Il y a quelques années, la femme de Muchtar Pacha se +plaignit au père de celui-ci[n3] de l'infidélité supposée de son fils; +il lui demanda, et elle eut la barbarie de lui donner une liste des +douze plus belles femmes de Janina. Elles furent saisies, enfermées dans +des sacs, et jetées dans le lac la même nuit! Un des gardes qui étaient +présens m'apprit qu'aucune des victimes ne poussa un cri, ou ne montra +quelque symptôme de terreur en étant si soudainement arrachée _à tout ce +qu'on aimait, à tout ce que l'on aime_. Le sort de Phrosine, la plus +belle de ces victimes, est le sujet d'un grand nombre de chants +romaïques et arnautes. + +[Note n3: Le fameux Aly, pacha de Janina.] + +L'histoire racontée dans le poème est arrivée, dit-on, à un jeune +Vénitien, il y a plusieurs années, et maintenant elle est presque +oubliée. Je l'ai, par hasard, entendu raconter par un des diseurs +d'histoires, si communs dans les cafés du Levant, qui chantent ou +déclament leurs récits. Les additions et interpolations du traducteur +seront aisément distinguées du reste, par le manque d'images orientales; +et je regrette que ma mémoire ait retenu si peu de fragmens de +l'original. + +Pour ce qui concerne quelques-unes des notes, j'en suis redevable en +partie à d'Herbelot, et en partie à ce très-oriental, et comme +l'appelait si justement M. Wéber, au _sublime conte du calife +Wathek_[n4]. + +[Note n4: Ce livre est de lord Beckford. Il a paru d'abord en français, +puis en anglais, et a eu plusieurs réimpressions en français. + +(_N. du Tr_.)] + +Je ne sais pas à quelle source l'auteur de ce singulier volume a puisé +ses matériaux. Quelques-uns de ses épisodes peuvent se rencontrer dans +la _Bibliothèque Orientale_; mais par l'exactitude des mœurs, par la +beauté de ses descriptions et la puissance de l'imagination, il surpasse +de beaucoup toutes les imitations européennes; et il porte tant de +marques d'originalité, que ceux qui ont visité l'Orient-croiront +difficilement que ce n'est pas une traduction. Comme nouvelle orientale, +_Rasselas_ même doit s'incliner devant lui: son _heureuse vallée_ ne +supporterait pas la comparaison avec le _palais d'Eblis_. + +FIN DES NOTES DU GIAOUR. + + + + +LA +FIANCÉE D'ABYDOS. + +HISTOIRE TURQUE. + +_Had we never loved so kindly, Had we never loved so blindly, Never met +or never parted, We had ne'er been broken-hearted_. (BURNS.) + +Si nous n'avions jamais aimé si tendrement, Si nous n'avions jamais aimé +si aveuglément, Si nous ne nous étions jamais rencontrés, jamais +séparés, Nous n'aurions jamais eu nos cœurs brisés. + + + + +AU TRÈS-HONORABLE +LORD HOLLAND +CETTE HISTOIRE EST DÉDIÉE, +AVEC UN PROFOND SENTIMENT D'ESTIME ET DE RESPECT, +PAR SON RECONNAISSANT, OBLIGÉ +ET SINCÉRE AMI, +BYRON. + + + + +Chant Premier[loc10]. + +[Note loc10: Notre fidélité à suivre le système que nous avons adopté de +traduire le plus littéralement possible, nous fait rencontrer plus +souvent, pour l'expression, dans ce poème, avec M. A. P. que partout +ailleurs, parce que lui-même, d'après son aveu, a fait la traduction +récente de cet ouvrage en suivant un système différent de celui qu'il +avait toujours suivi. S'il eût appliqué, ce système a toutes les œuvres +de Byron, il n'aurait pas eu de successeur. + +(_N. du Tr_.)] + + +1. Connaissez-vous la contrée où le cyprès et le myrte sont les emblèmes +des actions de ceux qui l'habitent? où la rage du vautour, L'amour de la +tourterelle, tantôt se changent en soupirs, tantôt s'égarent dans le +crime? Connaissez-vous là contrée du cèdre et de la vigne où les fleurs +sont toujours fleuries; où le ciel est toujours brillant et pur; où les +ailes légères du zéphir, chargées de parfums, s'arrêtent fatiguées sur +les jardins de la rosé dans toute sa fraîcheur [1]; où le citron et +l'olive sont les plus beaux des fruits; où la voix du rossignol n'est +jamais muette; où les teintes de la terre et les couleurs du ciel, +variées entre elles, rivalisent de beauté; où la pourpre de l'océan est +si profondément nuancée; où les vierges sont aussi douces que les roses +dont elles tressent des guirlandes; et où, excepté le caractère de +l'homme, tout est divin? + +C'est le climat de l'Orient; c'est la contrée du soleil.--Peut-il +sourire avec amour à des actions comme celles de ses enfans[f2]? Oh! +sombres comme les accens de l'adieu des amans sont les cœurs qu'ils +portent, et les histoires qu'ils racontent. + +2. Entouré d'esclaves nombreux et vaillans, armés comme il convient aux +braves et attendant chacun l'ordre de leur maître pour guider ses pas ou +garder son sommeil, le vieux Giaffir était assis dans son divan: une +profonde pensée se faisait remarquer dans son œil chargé d'années, et +quoique le visage d'un musulman ne trahisse pas souvent à ceux qui +l'observent l'intérieur de son ame, très-habile qu'il est à cacher tous +ses sentimens, excepté son indomptable orgueil, son front pensif et son +air absorbé décelaient plus que de coutume les pensées qui l'agitaient. + +3. «Que la salle soit évacuée.»--La troupe a disparu.--«Maintenant +appelez-moi le chef de la garde du harem.» Il n'y a plus avec Giaffir +que son fils unique, et l'esclave de la Nubie qui attend les ordres de +son maître. «Haroun,--quand toute cette foule qui attend aura dépassé la +porte extérieure (malheur à la tête de celui dont l'œil regarderait le +visage non voilé de mon enfant Zuleïka!) va, amène-moi ma fille de sa +tour; sa destinée est fixée dès cette heure. Cependant ne lui répète pas +mes paroles; elle doit être instruite par moi seul de ses devoirs!» + +«Pacha! entendre, pour moi, c'est obéir.» L'esclave n'en doit pas dire +davantage à un despote.--Déjà il a pris le chemin de la tour, mais ici +le jeune Sélim rompt le silence; il s'incline d'abord par une humble et +respectueuse révérence, baisse modestement les yeux, et parle avec +grâce, en se tenant toujours aux pieds du pacha: car le fils d'un +musulman mourrait plutôt avant d'oser s'asseoir devant son père! + +«Père! dans la crainte que tu ne grondes ma sœur, ou son noir gardien, +sache--que la faute, si une faute a été commise, vient de moi seul; +alors, que tes reproches ne tombent que sur moi.--La matinée était si +belle que--le vieillard et l'homme fatigué pouvaient dormir,--moi je ne +le pouvais pas; et pour voir seul, pour contempler seul les plus belles +scènes de la nature dans la campagne et sur la mer, sans avoir personne +pour sympathiser avec des pensées qui faisaient battre vivement mon +cœur, c'eût été une peine, une privation cruelle;--car quelle que soit +mon humeur, en vérité, je n'aime point la solitude. J'ai été réveiller +Zuleïka, et, comme tu sais que la lourde clef de la porte du harem se +tourne promptement pour moi, nous étions déjà dans les bosquets de +cyprès avant que les gardiens esclaves se soient éveillés, et nous +jouissions avec délices de la terre, de la mer et du ciel qui semblaient +nous appartenir! Là, nous sommes restés trop long-tems peut-être, +séduits par l'histoire de Medjnoun et les chants de Sâdi[f3]; jusqu'à ce +que, ayant entendu le son retentissant du tambour[f4] annonçant l'heure +prochaine de ton divan; fidèle à toi et à mon devoir, et averti par cet +appel, je suis revenu à la hâte pour te présenter mes respectueuses +salutations. Mais Zuleïka se promène encore,--Oh! père, ne te courrouce +point;--n'oublie point que personne ne peut pénétrer dans ce secret +bosquet, excepté ceux qui gardent la tour des femmes.» + +4. «Fils d'un esclave,--lui dit le pacha,--élevé par une mère infidèle, +vaine était l'espérance d'un père de voir quelque chose dans toi qui fût +d'un homme. Quand ton bras devrait courber l'arc, lancer le javelot et +dompter un coursier, toi, Grec d'ame, sinon de croyance, tu vas +t'amollir à écouter le murmure des eaux, à voir les roses épanouir. Que +ce globe, dont les clartés matinales excitent tant l'admiration de tes +yeux languissans, ne te communique-t-il quelque chose de son feu ardent! +Toi! tu supporterais de voir ces créneaux abattus, pièce par pièce, par +les chrétiens; oui, tu verrais lâchement les vieux murs de Stamboul +tomber devant les dogues de Moscou, et tu ne frapperais pas un seul coup +pour la vie ou la mort contre les chiens de Nazareth! Va--que ta main, +plus faible que celle d'une femme, prenne le fuseau--non le fer. Mais, +Haroun!--cours vers ma fille: écoute,--tu m'en réponds sur ta tête.--Si +Zuleïka s'échappe ainsi souvent,--tu vois cet arc,--il a une corde!» + +5. On n'entendit aucun accent s'échapper de la bouche de Sélim; aucun du +moins n'alla frapper l'oreille du vieux Giaffir, mais chaque froncement +de sourcils, chaque parole du vieillard lui perçaient plus le cœur que +l'épée d'un chrétien. + +«Fils d'un esclave!--accusé de lâcheté!» Ces insultes eussent coûté cher +à un autre. «Fils d'un esclave! et _qui_ donc est mon père!» Ainsi Sélim +donnait carrière à ses noires pensées; et dans l'éclat de ses regards +brillait plus que de la colère; cet éclat disparaît. Le vieux Giaffir a +frémi en considérant son fils, car il a lu dans ses yeux tout ce qu'ont +fait naître ses dures paroles; il y vit commencer la rébellion: «Viens +ici, enfant.--Quoi! pas de réponse? Je te comprends et j'apprends à te +connaître. Mais il est des actions que tu n'oserais pas entreprendre: +mais si ta barbe avait une longueur plus virile, et si ta main avait +plus d'adresse et de force, je me plairais à te voir rompre une lance, +quand même ce serait contre la mienne.» + +Comme il avait laissé tomber ces paroles avec ironie, il fixa fièrement +son regard sur celui de Sélim qui lui rendit défi pour défi, et soutint +avec tant d'orgueil le regard de son père qu'il le força à le +baisser.--Celui-ci n'osa pas s'avouer la cause et la nature de son +émotion. + +«Je dois me méfier, disait-il en lui-même, que cet enfant indocile et +mutin ne me cause un jour de plus sérieuses craintes; je ne l'ai jamais +aimé depuis sa naissance, et--mais son bras est peu à redouter; à peine, +à la chasse, oserait-il lutter avec le faon timide ou l'antilope, encore +moins voudrait-il se hasarder dans ces combats où l'homme lutte pour la +gloire et la vie.--Je ne voudrais pas me fier à ce regard, à cet accent: +non,--ni même à ce sang si près du mien. Ce sang,--il n'a pas +entendu;--c'est assez,--je le surveillerai bien plus attentivement +désormais. Il est un Arabe[f5] à mes yeux, ou un chrétien demandant +grâce dans le combat.--Mais écoutons!--j'entends la voix de Zuleïka; +elle frappe mon oreille comme l'hymne des houris: elle est l'enfant de +mon choix. Oh! elle m'est plus chère même que sa mère; avec elle tout +est espérance, rien n'est à craindre.--Ma Péri! tu es toujours ici la +bien-venue! Douce comme l'eau de la fontaine du désert aux lèvres +qu'elle vient rappeler à la vie,--ainsi tu parais à mes regards +impatiens; les pélerins, dont l'eau du désert a sauvé la vie, +n'adressent pas aux autels de la Mecque plus d'actions de grâces pour +leur vie que moi pour la tienne, moi qui ai béni ta naissance, et qui te +bénis encore maintenant.» + +6. Belle comme la première femme qui fut coupable de la première chute, +lorsqu'elle souriait à ce redoutable, mais séduisant serpent, dont +l'image était déjà gravée dans son cœur,--et une fois séduite, séduisant +de plus en plus; ravissante, oh! comme ces visions trop passagères, +accordées au sommeil peuplé des fantômes de la douleur, lorsque le cœur +retrouve un cœur dans des songes élyséens, et revoit vivans dans le ciel +ceux qu'il avait perdus sur la terre; douce comme la mémoire d'un amour +qui n'est plus; pure comme la prière que l'enfance adresse vers le ciel: +telle était la fille de ce sévère et vieux chef, qui accueillit la jeune +fille avec des larmes,--mais non pas des larmes de regrets. + +Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans pour essayer de +fixer une étincelle du rayon céleste de la beauté? qui ne le sent pas, +jusqu'à ce que son regard troublé se confonde dans l'émotion de sa +propre félicité, jusqu'à ce que ses joues pâlies, son cœur défaillant, +confessent la puissance,--la majesté de cette aimable souveraine? Telle +était Zuleïka;--ainsi brillaient sur sa personne les charmes +inexprimables qu'elle seule n'avait point remarqués; le feu de l'amour, +la pureté de la grâce, l'esprit, la mélodie qui respirait sur ses +traits[f6], le cœur dont la douce expansion mettait tout en +harmonie:--et, oh! ce regard qui était à lui seul une ame! + +Ses bras gracieux étaient croisés avec candeur sur son sein naissant: à +un mot de tendresse, Zuleïka étendit ses bras et vint les jeter autour +du cou de celui qui avait béni son enfance caressante par des caresses +paternelles;--et Giaffir sentit son dessein s'évanouir à moitié; non que +son cœur, quoique sévère, eût conçu autre chose que le bonheur de sa +fille; l'affection enchaînait ce cœur à elle, l'ambition brisait ces +mêmes liens. + +7. «Zuleïka! enfant de gentillesse! ce jour t'apprendra combien tu m'es +chère, puisque j'oublie la douleur de perdre celle que j'aime tant, pour +lui ordonner d'aller demeurer avec un autre. Un autre! jamais homme plus +brave ne parut dans la chaleur du combat. Nous, Mahométans, nous faisons +peu de cas de la noblesse du sang; mais cependant la race de +Carasman[f7] n'a pas changé dans la première famille des bandes +glorieuses et hardies des Timariotes qui conquirent et qui ont su +défendre leurs terres fertiles. C'est assez que celui qui doit t'épouser +soit le parent du Bey Oglou: ses années doivent à peine attirer +l'attention; je ne voudrais pas te marier à un enfant. Tu auras un +superbe douaire. Sa puissance et la mienne réunies pourront se moquer +des firmans de mort, dont la pensée seulement fait trembler les pachas; +et elles apprendront au messager[f8] quel destin attend le porteur d'un +tel compliment. Maintenant tu connais la volonté de ton père, c'est tout +ce que les personnes de ton sexe doivent savoir. C'était mon devoir de +t'apprendre l'obéissance;--pour l'amour, ton époux saura te +l'enseigner.» + +8. La tête de la vierge s'était penchée en silence, et si ses yeux +étaient pleins de larmes que l'émotion comprimée n'ose laisser échapper; +si sa joue, de pâle qu'elle était, devint rouge, et de rouge pâle, à +mesure que ces paroles ailées parvinrent à ses oreilles comme des +flèches aiguës, que pouvait-on y voir, excepté des craintes virginales? +Une larme est si belle dans l'œil de la beauté que l'amour regrette à +moitié de la sécher par un baiser; la rougeur de la pudeur est si douce, +que la pitié désire à peine de la voir s'effacer. Quelle qu'ait été la +cause des émotions de la jeune vierge, son père les oublia, ou, s'il +s'en souvint, il n'y fit pas attention. Trois fois il frappa des mains +et demanda son cheval[f9]; il déposa sa chibouque ornée de pierres +précieuses[f10], et montant galamment à cheval, il se rendit dans la +prairie entouré de ses maugrebis[f11], de ses mamelouks et de ses +délis[f12], pour voir nombre d'exercices actifs, exécutés avec la lame +tranchante du sabre, ou avec le djerrid émoussé. Le Kislar et ses Mores +gardaient seuls attentivement les portes massives du harem. + +9.--Sa tête était penchée sur sa main; son regard était fixé sur la mer +bleue et profonde, qui coule et se soulève agréablement entre les +dangereuses Dardanelles; mais il ne voyait ni la mer, ni le sable, ni +même la troupe à turbans du pacha, mêlée dans le jeu d'un combat simulé, +caracolant en s'exerçant sur un feutre plissé[f13] qu'ils fendent +adroitement d'un coup de sabre; il ne remarquait pas la troupe qui +lançait la javeline, et n'entendait pas leurs _allahs_[f14] éclatans et +sauvages.--Il ne pensait qu'à la fille du vieux Giaffir! + +10. Aucune parole ne s'échappe du sein de Sélim; un soupir dévoile la +pensée de Zuleïka. Il continue à jeter ses regards à travers la jalousie +de la fenêtre, pâle, muet et tristement immobile. Le regard de Zuleïka +était fixé sur lui; mais son attitude ne lui apprit que peu de choses. +Sa douleur était égale à la sienne, quoique cependant elle ne fût pas la +même. Son cœur avouait une plus douce flamme, mais ce cœur alarmé ou +timide l'empêche de parler, sans qu'elle puisse s'en rendre compte. +Cependant il faut qu'elle parle;--mais quand l'essaiera-t-elle? + +--«Qu'il est étrange qu'il se détourne ainsi de moi! Nous ne nous +rencontrions pas ainsi auparavant, et nous ne devons pas ainsi nous +séparer.»-- + +Trois fois elle a traversé l'appartement avec lenteur, en épiant un +regard de Sélim,--il le tenait toujours fixé sur la mer. Elle saisit +l'urne où se trouvaient déposés les parfums de l'atar-gul[f15] persan, +et répandit leur essence sur les lambris peints de couleurs variées et +sur le pavé de marbre[f16]: les gouttes que la jeune fille répand en se +jouant sur les vêtemens brillans de Sélim pénètrent jusqu'à sa poitrine, +et le laissent aussi insensible que le marbre lui-même. + +--«Quoi donc! encore le même air sombre? cela ne peut pas être.--Oh! +aimable Sélim, est-ce bien toi!» Elle aperçoit rangées dans un ordre +curieux les plus belles fleurs de l'Orient: «Il les aimait autrefois; +elles pourraient lui plaire encore offertes par la main de Zuleïka.» + +La pensée enfantine était à peine exprimée que la rose était déjà +cueillie et disposée en bouquet; le moment d'après vit son beau corps, +sa belle tête inclinés aux pieds de Sélim.--«Cette rose porte un message +de Bulbul[f17] pour calmer les chagrins de mon frère; il dit que cette +nuit il prolongera pour l'oreille de Sélim son chant le plus doux; et +quoique ses accens soient quelquefois tristes, il essaiera pour cette +fois une harmonie plus gaie, avec la faible espérance que ses chants +modifiés pourront dissiper ses sombres pensées. + +11. «Quoi! ne pas recevoir même cette pauvre fleur! Oh! je suis donc +bien malheureuse! Tes regards peuvent-ils s'abaisser ainsi sur moi? et +ne sais-tu pas qui t'aime plus que personne? Oh! cher Sélim! oh! toi qui +m'es encore plus que le plus cher des frères! Dis, est-ce moi que tu +hais ou que tu crains? Viens, repose ta tête sur mon sein, et je +t'endormirai par mes baisers, puisque mes paroles et les chants même de +mon rossignol fabuleux ne peuvent y réussir. Je savais que notre père +était quelquefois sévère; mais j'avais encore à apprendre de toi ce +changement de caractère. Je sais trop bien qu'il ne t'aime point, mais +l'amour de Zuleïka est-il oublié? Ah! si je savais qu'il le fût! le +projet du pacha, ce parent du bey de Carasman est peut-être ton ennemi. +S'il en était ainsi, je jure par les autels de la Mecque, si ces autels +qu'il est défendu aux femmes d'approcher ne repoussent pas leurs vœux, +que, sans ton libre consentement, sans ton ordre, le sultan même +n'aurait pas ma main! Penses-tu que je puisse supporter de m'éloigner de +toi, et d'apprendre à partager mon cœur? Ah! si j'étais séparée de toi, +qui serait ton amie--et qui serait mon guide? Les années n'ont pas vu, +le tems ne verra pas l'heure qui arrachera mon ame à la tienne. +Azraël[f18] lui-même, quand s'échappera de son terrible carquois cette +flèche qui sépare tous les êtres, destinera pour toujours nos cœurs à +une poussière inséparable.» + +12. Il est revenu à la vie,--il a respiré,--il a fait des mouvemens,--il +a recommencé à sentir; il a relevé la jeune vierge agenouillée: son +angoisse est passée;--son œil vif brille de pensées qui ont long-tems +sommeillé dans l'ombre; de ces pensées qui brûlent,--qui rayonnent dans +ses regards: comme le torrent naguère voilé sous le rideau de ses +saules, lorsqu'il se révèle avec impétuosité dans l'éclat de ses +vagues;--comme la foudre dans l'espace s'échappe du nuage plombé qui la +comprimait, ainsi étincelait l'ame de l'œil de Sélim à travers les longs +cils de ses paupières. Un cheval de guerre au son de la trompette; un +lion levé de son gîte par un imprudent chien de chasse; un tyran appelé +à un combat soudain par un poignard mal dirigé, ne frémissent pas d'une +vie plus convulsive que Sélim, qui a entendu ce vœu, ce serment prononcé +qui, en se trahissant, lui a tout révélé. + +«Maintenant, tu es donc à moi, pour toujours à moi, à moi pendant la +vie, et peut-être même plus que la vie! Maintenant tu es à moi; ce +serment sacré, quoique prononcé par toi, nous a liés tous les deux. Oui, +tu as agi tendrement, sagement, ce serment a sauvé plus d'une tête. Mais +ne pâlis point,--une simple boucle de tes cheveux réclame de moi plus +que de la tendresse; je ne voudrais pas outrager le dernier des cheveux +qui se groupent autour de ton beau front pour tous les trésors enfouis +dans les souterrains d'Istakar[f19]. Ce matin, des nuages sombres me +couvraient, les reproches pleuvaient sur ma tête, et Giaffir m'a presque +appelé lâche! Maintenant j'ai une raison d'être brave. Le fils de son +esclave abandonnée--oui, ne tressaille pas, c'est le terme dont il s'est +servi--peut montrer, quoique peu disposé à se vanter, un cœur que ni ses +paroles ni ses actions ne peuvent enchaîner. _Son_ fils, +vraiment!--cependant, grâces à toi, peut-être le suis-je, ou au moins le +serai-je. Mais que notre serment secret ne soit su que de nous. + +«Je connais le misérable qui ose demander à Giaffir ta main qui le +repousse. Jamais l'avidité puissante d'un Musselim[f20] ne posséda +richesses plus mal acquises, ame plus basse. N'a-t-il pas été élevé à +Égripo[f21]? Qu'Israël nous montre une race plus vile! Mais laissons +cela.--Que notre serment ne soit révélé à personne; le tems apprendra le +reste. Laisse Osman Bey à moi et aux miens; j'ai des partisans pour le +jour de danger. Ne pense pas que je sois ce que je te parais; j'ai des +armes, des amis, et ma vengeance est prochaine.» + +13. «Que je ne pense pas que tu sois ce que tu parais être! mon Sélim! +Tu es tristement changé; ce matin je t'ai vu le plus aimable, le plus +charmant! mais maintenant, que tu es différent de toi-même! Sans doute +tu connaissais déjà mon amour, il ne fut jamais moins vif, il ne pourra +jamais l'être davantage. Te voir, t'entendre, être près de toi; haïr la +nuit, je ne sais pour quel motif, si ce n'est que nous ne pouvons nous +rencontrer que le jour; vivre avec toi; avec toi mourir; voilà mes +espérances auxquelles je n'ose renoncer. Baiser tes joues, tes yeux, tes +lèvres comme ceci,--comme cela,--pas davantage que cela; car, par Allah! +tes lèvres sont assurément de flamme! Quelle fièvre circule dans tes +veines? les miennes sont maintenant presque aussi enflammées; au moins +je sens que ma joue est brûlante. Calmer tes souffrances, soigner ta +santé, partager, mais ne jamais dissiper tes richesses, rester près de +toi avec des sourires, et sans murmures; soulager ta pauvreté; me +dévouer à tout, excepté à fermer ton œil mourant, car je ne pourrais +vivre pour l'essayer; c'est à cela seulement que mes pensées aspirent. +Pourrais-je faire, ou exigerais-tu davantage? + +«Mais, Sélim, réponds-moi donc! Pourquoi avons-nous besoin de tant de +mystère? je ne puis en deviner ni en exprimer la cause. Mais que cela +soit, puisque tu dis que cela est bien. Cependant, ce que tu entends par +_armes_, par _amis_, surpasse ma faible intelligence. Je voudrais que +Giaffir eût entendu le serment que je t'ai fait; sa colère ne pourrait +me forcer à révoquer ma parole: mais sûrement il me laisserait libre. Ce +tendre désir pourrait sembler étrange dans moi, de rester ce que j'ai +toujours été? Quel autre a vu Zuleïka depuis sa plus tendre enfance? +Quel autre que toi Zuleïka a-t-elle recherché pour compagnon des jeux de +son enfance? Ces pensées chéries commencèrent avec notre existence; dis, +pourquoi ne pourrais-je plus les avouer? Quel changement est survenu qui +me fasse déguiser la vérité, la vérité qui a été mon orgueil et le tien +jusqu'à ce jour? Notre loi, notre croyance, notre dieu nous défend de +nous laisser voir par les étrangers; aucune de mes pensées ne se +révoltera contre cette volonté du Prophète. Non! je me trouve plus +heureuse même par ce décret! il m'a tout laissé en te laissant à moi. +Profondes étaient mes angoisses, de me voir ainsi forcée de m'unir avec +un homme que je n'ai jamais vu; pourquoi ne dirais-je pas cela à mon +père? pourquoi me forces-tu à le cacher? Je sais que le caractère +hautain du pacha ne t'a jamais traité avec bienveillance, et qu'il se +courrouce souvent pour rien. Allah! fais que Sélim ne donne jamais à sa +colère de motifs légitimes! Je ne sais pourquoi, mais la dissimulation +pèse à mon cœur comme un péché. Alors si dissimuler ainsi est un crime, +comme les sentimens et les émotions que j'éprouve; oh! Sélim! +apprends-moi ce mystère; il en est tems encore, ne m'abandonne pas ainsi +à mes pensées de terreur. Ah! regarde là-bas le Tchocadar [f22], mon +père revient du combat simulé; je tremble maintenant de rencontrer ses +regards.--Dis moi, Sélim, peux-tu m'en apprendre la cause?» + +14. «Zuleïka! retourne à ton appartement de la tour.--Moi je puis +présenter mes devoirs à Giaffir; je suis obligé de parler avec lui de +firman, d'impôts, de levées, d'état. Il est arrivé des nouvelles +fâcheuses des bords du Danube; notre visir laisse noblement éclaircir +les rangs de son armée, et les Giaburs peuvent lui adresser leurs +remerciemens! Notre sultan a un moyen très-expéditif pour récompenser de +si chers triomphes; mais, écoutè-moi, quand le tambour du soir aura +averti les troupes de prendre leur nourriture et de se livrer au +sommeil, Sélim se rendra dans ta cellule: alors nous sortirons +secrètement du harem, et nous pourrons nous promener, ensemble pendant +la nuit; les murs de notre jardin sont élevés; personne ne pourrait les +escalader pour écouter nos paroles, ou nous faire abréger notre tems; et +si quelqu'un l'osait, j'ai une épée qui a déjà fait ses preuves, et qui +est destinée à ne pas rester oisive. Alors tu apprendras de Sélim plus +de choses que tu n'en as entendues ou rêvées jusqu'ici. Crois-moi, +Zuleïka,--n'aie pas peur de Sélim! tu sais que je possède une clef du +harem.» «Te craindre, mon cher Sélim! tu ne m'as jamais dit jusqu'ici un +mot semblable.» «Ne perds pas de tems; je prends la clef.--La garde +d'Haroun a déjà reçu _quelque_ récompense, et elle en recevra encore +davantage. Cette nuit, Zuleïka, tu entendras mon histoire, mes projets +et mes craintes; ô mon amie! je ne suis pas ce que je parais être.» + + + + +Chant deuxième. + + +1. Les vents sont violens sur les vagues d'Hellé, comme dans la nuit des +ondes soulevées, où l'Amour, qui l'avait envoyé, oublia de sauver le +jeune, le beau, le brave Léandre, le seul espoir de la fille de Sestos. +Oh! quand son fanal brillait isolé sur la haute tour nocturne, vainement +le vent soulevé, l'écume des brisans et les cris perçans des oiseaux des +mers l'avertissaient de rester dans sa demeure; vainement les nuages +amoncelés dans les airs, les vagues agitées lui défendaient +d'entreprendre son voyage: il ne pouvait voir, il ne voulait pas +entendre les bruits, les signes qui lui prédisaient des terreurs; son +œil ne voyait que la lumière de l'amour, cette étoile isolée qu'il +saluait dans les cieux; son oreille n'entendait que les chants de Héro. +«O vagues, ne séparez pas long-tems deux amans!»--Cette histoire est +vieille; mais l'amour peut encore inspirer assez deux jeunes cœurs pour +prouver qu'elle est véritable. + +2. Les vents sont soulevés, et les vagues d'Hellé roulent sombres et +impétueuses; les ombres tombantes de la nuit couvrent en vain ce champ +humide d'une rosée sanglante; ce désert, autrefois l'orgueil du vieux +Priam; les tombeaux, seuls vestiges de son règne; tout--excepté les +rêves immortels qui trompaient les ennuis du vieillard aveugle de l'île +rocheuse de Scio. + +3. Oh! cependant,--car mes pas ont erré dans ces lieux; ils ont foulé +ces rivages sacrés; cette vague bouillonnante m'a porté sur son +sein;--oh! antique ménestrel! puissé-je long-tems avec toi méditer, +soupirer et parcourir ces scènes du passé, croyant que chaque tertre de +gazon vert contient les cendres d'un héros non fabuleux, et qu'autour de +ces lieux historiques ton _large Hellespont_ se précipite encore [f23], +et froid serait le cœur de celui qui pourrait ici contredire tes chants! + +4. La nuit est descendue sur la vague d'Hellé; et elle n'a pas encore +atteint le sommet de la colline d'Ida, cette lune qui brillait autrefois +sur les exploits sublimes racontés par le grand poète; aucun guerrier ne +se plaint aujourd'hui de son paisible rayon; mais les bergers +reconnaissans bénissent toujours cet astre argenté. Leurs troupeaux +paissent aujourd'hui sur le tertre de celui qui ressentit la flèche du +berger dardanien. Cet immense amas de terre entassée, autour duquel le +fils d'Ammon [f24] se promena avec orgueil, monument élevé par des +nations, couronné par des monarques, est aujourd'hui un tertre solitaire +et sans nom! Au dedans,--combien ta demeure est étroite! Au dehors,--les +étrangers, seuls peuvent murmurer le nom de celui qui y fut enseveli. La +poussière surpasse en durée la pierre tumulaire; mais toi,--ta poussière +même n'est plus! + +5. Tard--bien tard cette nuit, Diane viendra réjouir le berger et +chasser les craintes du matelot; jusqu'alors--aucun signal sur le rocher +ne peut diriger la course de la nacelle luttant contre les flots; toutes +les lumières dispersées qui entourent la baie se sont éteintes une à +une. La seule lampe allumée de cette heure solitaire scintille sur la +tour de Zuleïka. + +Oui! là, dans cette chambre silencieuse, brille une lumière vacillante; +et sur l'ottomane de soie de la jeune fille sont jetés les grains +d'ambre odoriférans, sur lesquels glissent ses doigts gracieux [f25]. +Près de ces grains, entouré d'émeraudes (comment pourrait-elle oublier +ce bijou?) se trouve l'amulette béni dé sa mère [f26], sur lequel est +gravé le texte même du Koursi, et dont la vertu pourrait rendre heureux +en cette vie, ainsi qu'elle garantit la félicité pour l'autre. Auprès de +son comboloio [f27] est un Koran, orné d'enluminures, et plusieurs +brillans manuscrits de poésie, décorés d'emblêmes, rachetés dès injures +du tems par d'élégans écrivains de la Perse. Sur ces manuscrits +splepdides repose son luth, négligé maintenant, mais qui autrefois +n'était pas si souvent muet. Autour de sa lampe d'or ciselé +s'épanouissent des fleurs dans des vases de porcelaine dé Chine. Les +plus riches tissus des fabriques de l'Iran, les tributs de parfums de +Schiraz; tout ce qui peut faire les délices de la vue et des sens est +rassemblé dans cet appartement somptueux; et cependant cette demeure a +un air de tristesse et de mélancolie. Elle, la déesse de cette rétraite +de Péri, que fait-elle dans cette nuit si troublée et si décisive? + +6. Enveloppée dans un de ces vêtemens tout noirs que les nobles +musulmans ont seuls le droit de porter, et qu'elle à revêtu pour +protéger contre les vents du ciel un sein aussi cher à Sélim que le ciel +lui-même, elle s'avance d'un pas prudent dans les détours du bosquet, +tressaillant chaque fois qu'à travers la clairière le vent par bouffées +fait entendre de lourds gémissemens, jusqu'à ce que, parvenue à un +sentier plus uni, son cœur timide batte plus librement. La jeune fille +suit son guide silencieux; et quoique sa terreur, la pousse à retourner +sur ses pas, comment pourrait-elle se déterminer à abandonner son cher +Sélim? comment apprendrait-elle ses lèvres caressantes à prononcer des +paroles de reproches? + +7. Ils atteignirent enfin une grotte creusée par la nature, mais +agrandie par l'art, où souvent Zuleïka vint accoutumer son luth à rendre +des sons harmonieux, et apprendre par cœur son Koran. Souvent, dans ses +jeunes rêveries, elle s'efforçait de se figurer ce que pouvait être le +Paradis. Où l'ame des femmes devait aller après la mort, son prophète +avait dédaigné de le dire; mais la demeure de celle de Sélim était sûre, +et, pensait-elle, il ne pourrait supporter long-tems un séjour dans +d'autres mondes de félicité; sans celle qu'il avait tant aimée dans +celui-ci! Oh! qui pourrait demeurer avec lui qui l'aimât autant que moi? +Quelle houri pourrait seulement lui offrir la moitié de mes soins? + +8. Depuis le jour où elle avait visité ce lieu, quelques changemens lui +semblaient s'y être opérés. Peut-être était-ce seulement la nuit qui +déguisait les objets qu'elle avait vus à la clarté du jour; la lampe de +bronze qui l'éclairait ne projetait qu'obscurément un rayon qui n'avait +rien de la clarté du ciel. Mais, dans un coin de la caverne, son œil +tomba sur un objet étrange. Là des armes étaient entassées, non +semblables à celles que brandissaient les délis dans le champ de +bataille. Les poignées et les lames en étaient d'une forme et d'une +trempe étrangères; une d'elles était rougie--peut-être par un crime! Ah! +comment sans lui ce sang pourrait-il être répandu? Une coupe aussi était +placée à coté, qui ne semblait pas contenir le sorbet. Que signifie tout +cela? Elle se détourna pour chercher des yeux son cher Sélim.--«Oh! se +peut-il que ce soit lui?» + +9. Sa robe superbe était jetée de coté, son front ne portait point la +haute couronne du turban; mais à sa place un shall de couleur rouge, +légèrement plissé, entourait sa tête. Cette dague, dont la poignée +portait un diamant digne du plus haut diadême, n'étincelait plus à sa +ceinture, où des pistolets sans ornement étaient fixés, et à son +baudrier pendait un sabre, et de son épaule descendait négligemment le +manteau blanc, la mince capote qui couvre l'errant Candiote: en +dessous--sa veste plaquée d'or--serrait comme une cuirasse sa poitrine; +les guêtres qui entouraient étroitement ses jambes étaient revêtues de +plaques d'argent. Mais si ce n'eût été cet air impérieux du commandement +qui éclatait dans ses regards, dans sa voix, dans ses gestes; tout ce +qu'un œil inattentif eût pu distinguer dans Sélim l'aurait fait prendre +pour quelque jeune Galiongui[f28]. + +10.--«Je t'ai dit que je n'étais pas ce que je te paraissais être, et +maintenant tu vois que mes paroles étaient vraies. J'ai une histoire que +tu n'as jamais rêvée; si elle est véritable--sa vérité sera fatale à +plusieurs. Il serait inutile maintenant de te cacher cette histoire. Je +ne puis te voir la fiancée d'un Osmanli. Mais si ta propre bouche ne +m'avait pas révélé combien j'avais de part à la tendresse de ton jeune +cœur, je ne te découvrirais pas, je ne devrais pas te découvrir le +sombre secret du mien. Je ne te parle pas maintenant de mon amour, de +cet amour que le tems, la constance et le péril sauront te prouver. Mais +d'abord--oh! n'en épouse jamais un autre--Zuleïka! je ne suis pas ton +frère!» + +11. «Oh! tu n'es pas mon frère!--rétracte ces paroles.--Dieu! Suis-je +abandonnée seule sur la terre pour y pleurer?--Je n'ose pas maudire--le +jour qui fut témoin de ma solitaire naissance! Oh! tu ne m'aimeras plus +dorénavant! mon cœur défaillant prévoyait un malheur; mais +reconnais-_moi_ encore pour tout ce que j'étais avant ce fatal aveu: ta +sœur--ton amie, ta Zuleïka. Tu m'as fait venir en ce lieu peut-être pour +me donner la mort. Si tu as des motifs de vengeance, regarde: je t'offre +mon sein,--contente tes ressentimens! plus heureuse cent fois de +descendre parmi les morts que de vivre ainsi, ne t'étant plus rien. +Peut-être dois-je redouter quelque chose de pire encore, car je connais +maintenant pourquoi Giaffir semblait toujours ton ennemi. Et je suis, +hélas! l'enfant de Giaffir, par qui tu fus outragé, avili. Si je ne suis +pas ta sœur--si tu veux épargner ma vie, oh! fais-moi ton esclave!» + +12. «Mon esclave, Zuleïka!--non, je suis le tien; mais, cher amour, +calme ce transport; ta destinée sera d'être unie à la mienne: je le jure +par le temple de notre Prophète; cette pensée sera un baume pour tes +chagrins. Ainsi, puissent les vers du Koran[f29] gravés sur la lame de +mon sabre diriger mes coups, à l'heure du danger, pour nous sauver tous +deux, si je suis fidèle à ce redoutable serment! Le nom qui faisait +battre ton cœur d'un amoureux orgueil doit être changé; mais, ma +Zuleïka, sache que ce lien qui nous unissait s'est resserré, au lieu de +s'être rompu, quoique ton père soit mon plus mortel ennemi. Le mien fut +pour Giaffir tout ce que tu croyais que j'étais naguère pour toi-même. +Ce frère conspira et occasiona la chute d'un frère, mais il épargna du +moins mon enfance; il me berça d'une vaine déception dont il est tems +encore de le récompenser.--Il m'a élevé, non avec des soins paternels, +mais comme le neveu d'un Caïn[f30]; il me surveillait comme le petit +d'un lion qui ronge déjà son frein, et qui pourra bientôt briser sa +chaîne. Le sang de mon père bout dans toutes mes veines; cependant, pour +l'amour de toi, je suspendrai ma vengeance, quoique je ne doive plus +rester ici. Mais d'abord, bien-aimée Zuleïka! écouté comment Giaffir +accomplit ses infâmes projets. + +13. «Comment naquit et s'envenima la discorde de ton père et du mien; +fut-ce l'amour ou l'envie qui les rendit ennemis? peu importerait même +si je ne l'ignorais pas. Dans des esprits fiers, irascibles, quelques +torts légers sans intention suffisent pour troubler la paix. Le bras +d'Abdallah était redoutable dans la mêlée; il est encore célébré dans +les chants bosniaques, et les hordes rebelles de Paswan[f31] attestent +assez combien elles redoutaient un pareil hôte. Sa mort, cruel effet de +la haine de Giaffir, est tout ce que j'ai besoin de rappeler ici, et +comment le secret de ma naissance qui me fut révélé, quel qu'en soit +d'ailleurs le résultat, a déjà eu celui de me rendre libre. + +14. «Lorsque Paswan, après plusieurs années de combat, en dernier lieu +pour affermir sa puissance, mais d'abord pour défendre sa vie, régnait +trop orgueilleusement dans les murs de Widdin, nos pachas se rallièrent +autour du gouvernement. Ni plus ni moins élevé dans le commandement +militaire, chacun des deux frères conduisait une troupe séparée. Ils +déployèrent leurs étendards de queues de cheval [f32] au vent, et ils +firent leur jonction dans la plaine de Sophie, où les troupes devaient +être passées en revue: leurs tentes étaient plantées, leur poste +assigné; mais à l'un d'eux, hélas! assigné en vain! Qu'est-il besoin de +paroles? La coupe redoutable fut préparée, par l'ordre de Giaffir, avec +un poison aussi subtil et aussi cruel que son ame; cette coupe, +présentée à Abdallah, envoya son ame dans le ciel. Fatigué par une +chasse pénible, il reposait dans le bain ses membres engourdis et +fiévreux; il était loin de penser que la haine d'un frère lui destinait +une telle coupe pour étancher sa soif. Ce fut un esclave gagné qui la +lui présenta. Il en but une goutte [f33], il n'en fallait pas davantage! +Si tu doutes de la vérité de mon histoire, ô Zuleïka! appelle Haroun, il +pourra te confirmer ce récit. + +15.»Le crime une fois consommé, et la guerre avec Paswan en partie +terminée, quoiqu'il n'eût pas été entièrement subjugué, le pachalik +d'Abdallah fut gagné. Tu ne sais pas combien, dans notre divan, la +richesse peut acquérir de considération au plus misérable des +hommes.--Les honneurs d'Abdallah furent obtenus par celui qui s'était +souillé par le meurtre d'un frère. Il est vrai que les poursuites qu'ils +lui oceasionèrent pour les obtenir épuisèrent ses trésors acquis par un +crime; mais il les eut bientôt réparés. Voudrais-tu savoir par quels +moyens? Contemple ces déserts incultes, et demande au paysan couvert de +haillons ce que deviennent les produits de ses sueurs? Pourquoi le cruel +usurpateur m'a-t-il épargné? pourquoi à-t-il partagé avec moi son +palais? Je l'ignore. La honte, les regrets, les remords; la faible +crainte que lui inspirait la faiblesse d'un enfant; en outre, l'adoption +qu'il a faite de moi comme son fils, à lui, à qui le ciel n'en a point +accordé; ou quelque intrigue inconnue, quelque caprice; voilà ce qui m'a +ainsi préservé,--mais ce qui ne m'a pas laissé en paix. Lui ne peut +dompter son caractère fier et hautain, et moi je ne lui pardonne point +le sang de mon père. + +16.»Il est des ennemis dans le palais de ton père; tous ceux qui rompent +son pain ne lui sont pas fidèles. Si je leur révélais mon secret, ses +jours, ses heures même seraient peu nombreuses. Ils n'ont besoin que +d'un courage qui les dirige, d'une main qui leur indique les coups qu'il +faut frapper. Mais Haroun seul connaît ou a connu cette histoire, dont +le dénouement est très-prochain. Il a été élevé dans le palais +d'Abdallah, et il y occupait dans son sérail le poste qu'il occupe +maintenant ici.--Il vit son maître expirer; mais que pouvait faire un +simple esclave? Venger son maître?--hélas! il était trop tard; +soustraire son fils à un sort semblable? il choisit ce dernier parti; et +pendant que, tout fier d'avoir subjugué ses ennemis ou trahi ses amis, +l'orgueilleux Giaffir s'endormait dans son triomphe, Haroun me +conduisait, orphelin sans appui, à la porte du palais de Giaffir; et ce +ne fut pas vainement qu'il employa ses efforts pour sauver la vie de +celui pour lequel il était venu l'implorer. Ma naissance fut cachée à +tout le monde, et surtout à moi-même. Ainsi fut protégée la sûreté de +Giaffir. Il quitta bientôt la Roumélie et les flots lointains du Danube +pour revenir s'établir sur nos rives asiatiques, n'ayant avec lui +qu'Haroun qui connût mon histoire--et ce Nubien a senti que les secrets +d'un tyran ne sont que des chaînes que le captif brise avec joie; voilà +ce qu'il m'a révélé et d'autres choses encore. C'est ainsi que le juste +Allah envoie au crime esclaves, instrumens, complices,--jamais amis! + +17.»Tout cela, ô Zuleïka! doit douloureusement retentir à tes oreilles; +mais la suite de mon histoire te sera encore plus pénible: quoique mes +paroles blessent ta timide douceur, je dois cependant prouver et te +faire connaître la vérité toute entière. Je t'ai vue frémir en regardant +ce vêtement que je porte; cependant je l'ai souvent porté, et je dois le +porter encore long-tems. Ce Galiongui, auquel tu es liée par un serment, +est le chef de ces hordes de pirates dont la loi et la vie reposent sur +leurs épées. D'entendre seulement leur effrayante histoire, ta joue pâle +deviendrait bien plus pâle encore: ces armes que tu vois là, ce sont mes +soldats qui les ont apportées; les bras qui les brandissent ne sont pas +éloignés: cette coupe aussi est remplie pour les brigands féroces.--Une +fois vidée par eux, ils rie reculent jamais devant le danger. Notre +Prophète peut pardonner à ces esclaves; ils ne sont infidèles que pour +cette liqueur défendue. + +18.»Que pouvais-je faire? proscrit dans ces lieux, blâmé pour avoir +seulement désiré de voyager; laissé dans l'oisiveté,--car les craintes +de Giaffir me refusaient même un cheval et une épée.--Que de fois +cependant, ô Mahomet! que de fois en plein divan le despote ne m'a-t-il +pas raillé, comme si ma faible main s'était refusée à manier la bride ou +le cimeterre: lui allait toujours seul à la guerre, et me laissait ici +inoccupé, inconnu. Abandonné avec les femmes aux soins d'Haroun, trompé +dans mes espérances, privé de gloire, tandis que toi,--dont la douceur +m'eût long-tems charmé, quoiqu'elle ait pu m'énerver, elle m'aurait du +moins consolé,--tu étais envoyée dans les murs de Bruse pour y attendre +l'issue des batailles. Haroun, qui vit mon ésprit s'affaisser sous le +joug pesant de l'inaction, brisa mes chaînes pendant une campagne, et +libéra son captif malgré toutes ses craintes, sur la promesse de revenir +avant la fin du commandement de Giaffir. C'est en vain--ma langue ne +peut exprimer toute l'ivresse de mon cœur; lorsque pour la première fois +ces yeux rendus à la liberté contemplèrent la terre, l'océan, le soleil +et les cieux; comme si mon ame les eût pénétrés et en connût les plus +intimes, les plus secrètes pensées! Un mot seul peut la peindre, cette +sensation suprême:--j'étais libre! Je cessai même de soupirer pour ta +présence: le monde,--oui--le ciel lui-même était à moi! + +19.»La chaloupe d'un More fidèle me porta loin de cet oisif rivage; Je +désirais voir les îles qui parent comme des diamans le diadême de +pourpre du vieil océan; je les cherchais dans mon excursion nautique, et +je les vis toutes [f34]; mais quand et dans quel lieu me suis-je ligué +avec cette troupe pour triompher ou périr; lorsque tout ce que nous +désirons d'accomplir sera accompli, ce sera alors le tems de nous revoir +de nouveau pour te raconter la fin de cette histoire. + +20.»Il est vrai que c'est une troupe indisciplinée, sans lois, à formes +rudes, à caractères farouches; toutes les croyances, toutes les nations +ont trouvé avec eux,--et peuvent encore trouver place. Un caractère +ouvert, le bras toujours prêt à frapper, l'obéissance au commandement de +leur chef; une ame propre à toutes les entreprises, et ne voyant jamais +avec les yeux de la crainte; de l'amitié pour chacun des leurs, de la +fidélité à tous, de la vengeance vouée pour ceux qui succombent; voilà +ce qui les rend les utiles instrumens de mes projets et de plus encore. +Et quelques-uns,--je les ai étudiés tous,--sont distingués de la foule +vulgaire; mais j'appelle principalement à mon conseil la sagesse et la +prudence du Franc.--Quelques autres aspirent à de plus hautes pensées, +ce sont les derniers des patriotes de Lambro [f35], qui jouissent déjà +d'une liberté anticipée, et qui souvent, autour du feu de la caverne, +discutent des plans chimériques pour arracher les Rayas [f36] à leur +sort. Qu'ils soulagent leurs cœurs en discourant sur l'égalité des +droits que les hommes n'ont jamais connus; j'ai aussi, moi, un amour +ardent de la liberté. + +»Ah! laisse-moi errer comme le patriarche de l'Océan [f37], ou ne +connaître sur la terre que la demeure du Tartare [f38]! Ma tente sur le +rivage, ma galère sur la mer, sont pour moi plus que des cités et des +sérails. Porté par mon cheval à travers le désert, ou entraîné par ma +voile au souffle du vent sur la mer orageuse; emporte-moi où tu voudras, +toi, mon coursier! fais-moi voguer où tu voudras, toi, ma barque légère! +Mais toi, sois l'astre bienfaisant qui guide le voyageur, ô ma Zuleïka! +partage et bénis ma nacelle; sois la colombe de paix et d'espérance de +ma destinée! ou, puisque l'espérance est refusée à ce monde de combats +et de tribulations, sois mon arc-en-ciel au milieu des orages de ma vie. +Sois pour moi le rayon du soir qui dissipe les nuages par un sourire, et +teint les couleurs du matin d'un rayon prophétique! Heureuse et fortunée +pour moi--comme les accens du Muezzin qui partent des murs de la Mecque, +et arrivent au pèlerin pieux et prosterné à leur appel; douce--comme la +mélodie des jours de la jeunesse qui dérobe une larme tremblante à la +muette admiration; chère--comme les chants de la terre natale à +l'oreille d'un exilé, sera ta voix bien aimée. Pour toi, dans ces îles +brillantes et fortunées, j'ai préparé un asile aussi beau, aussi +délicieux qu'Aden [f39], aux premières heures de sa création. Un millier +de glaives, sympathisant avec le cœur et le bras de Sélim, +attendent--s'agitent--défendent--détruisent--à ton signal! Enveloppé par +ma troupe, Zuleïka à mes côtés, la dépouille des nations parera ma +fiancée. Les languissantes, oisives et molles années du harem peuvent +bien être échangées pour des soucis,--pour des plaisirs comme ceux-là. +Je ne m'aveugle point sur ma destinée; je vois, dans quelques lieux que +je porte mes pas, dés périls innombrables; mais un seul, un seul amour! +Oui, ce tendre cœur me récompensera bien de tous mes travaux, de toutes +mes fatigues, quand même la fortune me serait contraire, ou que de faux +amis me trahiraient. Qu'il m'est doux de rêver que, dans les heures les +plus sombres de l'infortune, lorsque tout sera changé pour moi, je te +trouverai toujours fidèle! Que ton ame, comme celle de Sélim, se montre +ferme et courageuse; que l'ame de Sélim te soit chère comme la tienne; +adoucissons mutuellement nos chagrins, partageons nos plaisirs, +confondons toutes nos pensées,--mais que rien ne puisse jamais nous +désunir! Une fois libres, c'est mon devoir de guider de nouveau notre +bande; amis entre eux, les hommes qui la composent sont les ennemis des +autres hommes. Et toutefois nous ne faisons que suivre le penchant que +la nature fatale a assigné à la race guerroyante des hommes. Regarde! Là +où son carnage, où ses conquêtes ont cessé, il y a fait une solitude et +il la nomme--paix! Je veux, comme les autres, user de mon adresse ou de +ma force, mais je ne demande pas plus d'espace de terre que la longueur +de mon sabre: le pouvoir ne gouverne que par la division.--Sa ressource +la meilleure, c'est l'alternative de la ruse ou de la violence! que +cette dernière soit la nôtre. La ruse pourra venir en son tems, si nous +nous laissons emprisonner dans les cages des villes pour vivre en +société. Mais là ton ame pourrait faillir.--Que de fois la corruption +n'a-t-elle pas séduit des cœurs que le péril n'avait pu ébranler! et la +femme, plus que l'homme, quand la mort, les malheurs, ou même la +disgrâce, ont frappé l'objet de son amour, égarée dans les voies du +plaisir, la femme se livre au déshonneur!--Loin de moi tout soupçon! il +ne souillera, point le nom de Zuleïka! Mais la vie est un hasard dans ce +qu'elle a de plus heureux; et ici il ne nous reste rien à espérer, mais +beaucoup à craindre. Oui! des craintes! le doute, la peur de te perdre +par le pouvoir d'Osman, ou par la sévère volonté de Giaffir. Cette +crainte s'évanouira avec la brise favorable que l'amour a promise cette +nuit à ma voile. Aucun danger n'effraie les amans que son sourire a +rendus heureux; leurs pas peuvent errer dans la vie, mais leurs cœurs ne +changent point. Avec toi, tous les dangers, toutes les fatigues me +seront douces; chaque climat aura des charmes; sur la terre,--sur +l'océan,--notre univers sera dans nos bras! Oh! que les vents impétueux +soufflent sur notre tillac, pour que ces bras me serrent plus +étroitement! Le plus profond murmure qui s'échappera de ces lèvres ne +sera point un soupir pour ma sûreté; mais une prière pour toi! La guerre +des élémens ne peut effrayer l'amour dont le poison le plus redoutable +est l'artifice des hommes; _voilà_ les seuls écueils qui puissent +arrêter notre course. _Ici_ nous n'avons que quelques instans de +dangers; _là_ sont des années de naufrage! Mais loin de nous, sombres +pensées qui présentez ces horribles images! Cette heure nous donne ou +nous ôte à jamais la faculté de fuir. Je n'ai que peu de mots à ajouter +pour terminer mon histoire, tu n'en as qu'un seul à dire pour que nous +soyons bientôt séparés de nos ennemis; oui,--ennemis!--La haine de +Giaffir pour moi s'éteindra-t-elle? et Osman, qui voudrait nous séparer +en t'arrachant à moi, n'est-il pas le tien? + +21.»Pour préserver sa fidélité de tout soupçon et sa tête de la mort, je +revins au tems fixé pour sauver mon gardien; peu de personnes apprirent, +et aucune ne répéta que, pendant ce tems, j'avais vogué sur la mer et +erré d'île en île; et depuis, quoique séparé de ma troupe et que +j'abandonne trop rarement la terre qui me sépare d'elle, elle n'a rien +fait, elle ne fera rien avant que je n'en sois instruit et qu'elle n'ait +reçu mes ordres. Je forme les plans, je distribue les dépouilles; il est +juste que je partage aussi plus souvent les fatigues. + +«Mais tu m'as déjà prêté trop long-tems ton attention. Le tems presse; +une barque flotte déjà; nous ne laisserons derrière nous que la haine et +la crainte. Demain, Osman arrivera avec sa suite;--cette nuit doit +rompre ta chaîne; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux, et peut-être +aussi la vie de _celui_ qui te donna la tienne, hâte-toi, hâte-toi de me +suivre à l'instant!--Mais cependant, quoique tu sois à moi par un +serment, voudrais-tu révoquer ton vœu volontaire, effrayée par les +vérités que tu viens d'apprendre?--Je reste ici--non pour voir la femme +d'Osman; mais pour que le péril retombe sur _ma_ tête!» + +22. Zuleïka, muette et immobile, ressemblait à cette statue de douleurs; +lorsque, voyant son dernier espoir pour jamais évanoui, la mère désolée +fut changée en pierre; tout ce que l'on pouvait apercevoir de différent +dans Zuleïka, c'est qu'elle était une Niobé plus jeune. Mais avant que +ses lèvres ou même ses yeux essayassent de parler ou de répondre par un +regard, une torche enflammée répandit au loin son éclat perfide sous le +porche du jardin! une autre--une autre encore!--et puis une autre!--«Oh! +fuis!--toi qui n'es plus--toi qui maintenant m'es plus qu'un frère!» Au +loin, partout, à travers les bosquets les plus épais, les torches +menaçantes brillent d'une lumière rougeâtre, et elles ne sont pas +seules--car chaque main droite de ceux qui les portent est armée d'un +glaive nu. Ils se séparent; ils poursuivent; ils reviennent; ils +tournent avec le flambeau qui guide leurs recherches et le fer +étincelant, et le dernier de tous, brandissant son sabre, le terrible +Giaffir, se précipite dans sa fureur. Et bientôt les voilà qui touchent +presque à la grotte--oh! cette grotte doit-elle être le tombeau de +Sélim? + +23. Il demeurait debout intrépide. «Le moment est venu--il sera bientôt +passé--un baiser, Zuleïka--c'est mon dernier; mais cependant ma troupe, +qui n'est pas loin du rivage, pourrait entendre mon signal et distinguer +le feu de mon arme; elle serait toutefois trop peu +nombreuse--l'entreprise serait d'un succès difficile: n'importe--encore +un effort!» + +Il se précipite à l'entrée de la caverne; la décharge de son pistolet +fait retentir au loin l'écho. Zuleïka n'a point tremblé, n'a point versé +de larmes; le désespoir avait glacé son œil et son cœur!--«Ils ne +m'entendent point, ou s'ils arrivent à force de rames, ce sera seulement +pour me voir mourir; cette détonnation n'a fait qu'attirer mes ennemis +plus près. Alors, cimeterre de mon père! sors de ton fourreau! tu +n'auras jamais vu une lutte plus inégale! Adieu, Zuleïka!--douce amie! +éloigne-toi: reste cependant dans la grotte--tu y seras plus en sûreté: +la fureur de Giaffir se bornera pour toi aux emportemens et aux +reproches. Demeure immobile,--afin d'éviter l'atteinte d'une arme ou +d'une balle égarées. Crains-tu pour ton père?--Puissé-je expirer si je +le cherche dans ce combat! Non--quoique ce poison ait été versé par lui; +non--quand même il m'appellerait encore lâche! Mais recevrai-je +paisiblement leur fer dans mon sein? non--leurs têtes vont ressentir mes +coups, excepté celle de ton père!» + +24. Il s'élance aussitôt, et il a gagné le rivage sablonneux; déjà le +plus acharné de la troupe qui le poursuit est tombé à ses pieds: c'est +une tête qui râle, un tronc qui s'agite dans ses dernières convulsions; +un autre tombe--mais autour de lui se forme un cercle nombreux +d'ennemis. Il s'ouvre un passage en frappant de droite à gauche, et il +va atteindre les vagues qui le protègent: sa barque paraît--elle n'est +plus même à la distance de cinq rames--ses compagnons font des efforts +désespérés--oh! arriveront-ils encore à tems pour le sauver? Les +premiers brisans baignent ses pieds; ses soldats plongent dans la baie; +leurs sabres brillent avec éclat à travers l'écume--malgré les obstacles +que leur opposent les vagues,--infatigables, ils luttent contre elles +pour atteindre le rivage:--les voilà près du bord! ils arrivent--ce +n'est que pour accroître le carnage--le sang le plus pur du cœur de +Sélim a déjà rougi la vague écumante! + +25. Échappé aux coups des balles et aux blessures des sabres, ou à peine +effleuré pour en ressentir les atteintes, Sélim, trahi, entouré, avait +regagné le lieu où les vagues de la mer se brisent au rivage. Là, au +moment où son dernier pas abandonnait la terre, où son bras frappait un +dernier coup mortel;--hélas! pourquoi se retourna-t-il pour regarder +celle que son œil cherchait en vain? Cette pause, ce fatal regard, ont +décidé sa mort ou fixé ses chaînes. Triste témoignage d'amour au milieu +du péril et de la peine! jusqu'à quelle extrémité l'espérance des amans +ne se soutient-elle pas! Sélim avait derrière lui les vagues écumantes, +et ses compagnons, serrés, prêts à combattre pour le défendre, quand +tout-à-coup une balle siffle.--«Ainsi puissent tomber les ennemis de +Giaffir!» Quelle voix a fait entendre ces paroles? quel est celui dont +la carabine vient de détonner, dont la balle a sifflé à travers les +ombres de la nuit, partie de trop près et trop perfidement dirigée pour +s'égarer? C'est la tienne--meurtrier d'Abdallah! Le père essuya +lentement l'effet de ta haine farouche; le fils a trouvé par ta main une +mort plus prompte. Le sang s'échappe en bouillonnant de sa poitrine, et +rougit la blanche écume de la mer.--Si ses lèvres essayèrent quelques +gémissemens, les vagues, mugissantes en étouffèrent la voix. + +26. Le matin disperse lentement les nuages; on aperçoit peu de trophées +du combat; le silence a succédé au cri de guerre qui fit retentir la +baie à l'heure de minuit; mais ces sables du rivage peuvent offrir +quelques débris de la lutte mortelle dont ils ont été témoins, tels que +des fragmens d'armes brisées, des empreintes laissées par les pieds des +combattans, et des mains abattues, lancées, dans leurs dernières +convulsions, sur l'arène sanglante. Non loin est une torche brisée, une +barque sans rames, et mêlée aux algues marines qui sont amoncelées sur +le rivage et penchent sur l'abîme. Là se découvre une capote blanche! +elle est déchirée en deux lambeaux--l'un d'eux est souillé par une tache +de sang noir que la vague s'efforce en vain d'effacer. Mais où est celui +qui la portait? Vous! qui voulez pleurer sur ses restes, allez, +cherchez-les où les lames mugissantes les ont déjà entraînés; vers les +écueils de Sigée, ou sur les rivages de Lemnos. Les oiseaux de mer +crient au-dessus de leur proie, sur laquelle leurs becs affamés +diffèrent de s'abattre, tandis que, secouée sur son mobile coussin, la +tête du cadavre est bercée par le balancement des vagues. Cette main, +dont le mouvement n'est pas celui de la vie, tantôt soulevée en haut par +les flots qui l'agitent, tantôt ramenée à leur niveau, semble encore +faiblement menacer son ennemi.-- + +Qu'importe que ce cadavre repose dans un tombeau vivant? L'oiseau qui +dévore ces traits, ces formes abattues, livides, n'a fait que dérober la +proie du ver plus vil que lui. Le seul cœur qui eût saigné, le seul œil +qui eût pleuré en le voyant mourir, le seul être qui eût recueilli ses +membres dispersés et qui eût versé des larmes sur sa tombe ornée de son +turban[f40]; ce cœur s'est brisé--cet œil s'est fermé--oui--fermé avant +celui qui surnage sur les flots. + +27. Près des vagues d'Hellé s'élève une voix de deuil! et l'œil de la +femme est humide--la joue de l'homme est pâle: Zuleïka! dernier rejeton +de la race de Giaffir, l'époux qui t'était destiné est arrivé trop tard; +il ne te voit pas--il ne verra jamais ton visage! Ne peut-il entendre +les lourds _woul-woulleh_[f41] qui l'avertissent dans son éloignement? +Tes femmes qui pleurent aux portes du harem; les chantres du Koran qui +répètent l'hymne de la mort; les esclaves silencieux qui attendent, les +bras croisés sur leur poitrine; les soupirs dans le palais, les cris qui +luttent contre les vents, lui apprennent ton histoire! + +Tu ne vis pas tomber ton Sélim! A ce moment terrible où il quitta la +grotte, ton cœur devint glacé: il était ton espoir--ta joie--ton +amour--ton tout--et cette dernière pensée pour celui que tu ne pouvais +sauver suffit pour te donner la mort; un cri déchirant s'échappa de ton +sein, et tout fut silencieux.--Paix à ton cœur brisé, à ta tombe +virginale! Oh! heureuse! heureuse encore de ne perdre que le pire de la +vie! Cette douleur--quoique profonde--quoique fatale,--fut la première +que tu éprouvas; trois fois heureuse de ne sentir ni de ne craindre les +tourmens de l'absence, de la honte, de l'orgueil, de la haine, de la +vengeance et du remords! et cette angoisse qui est plus que de la +démence; ce ver rongeur qui ne sommeille,--qui ne meurt jamais; pensée +de jours sombres et de nuits pleines de fantômes horribles; cette pensée +qui craint les ténèbres, qui abhorre aussi la lumière, qui nous étreint +et déchire le cœur frémissant! ah! pourquoi ne le consume-t-elle +pas--pour s'enfuir ensuite! + +Malheur à toi, cruel et implacable chef! Vainement tu couvres ta tête de +cendres; vainement la haire et le cilice pressent tes membres abattus; +Sélim est mort de la même main qu'Abdallah. Maintenant arrache ta barbe +dans ton inutile douleur: l'orgueil de ton cœur, la fiancée du lit +d'Osman, celle que ton sultan n'aurait pu voir sans la désirer pour +épouse, ta fille est morte! Espoir de ta vieillesse, doux rayon de ton +crépuscule, une étoile brillait dans toute sa beauté sur les rives de +l'Hellespont: qui a éteint sa lumière?--c'est le sang que tu as répandu! +Écoute! à la question précipitée du désespoir: «Où est mon enfant?» +l'écho répond: «Où[f42]?» + +28. Dans l'enceinte des mille tombeaux qui apparaissent sous l'ombrage +du mélancolique mais vivant cyprès, qui ne se flétrit jamais, quoique +ses branches et ses feuilles soient empreintes d'une éternelle douleur, +comme un premier amour malheureux, il est un lieu qui fleurit toujours, +même dans ce lugubre bosquet de mort.--Une rose isolée y répand son +éclat solitaire: douce et pâle, on la dirait plantée par le +désespoir;--si blanche,--si languissante, que le plus faible souffle du +vent pourrait emporter ses feuilles dans les airs. Et cependant, c'est +en vain que les orages et la pluie l'assaillent, que des mains plus +rudes que les cieux d'hiver s'efforcent de l'arracher à sa tige; le +lendemain la voit refleurir de nouveau! Quelque aimable génie du lieu la +relève doucement et l'arrose de larmes célestes; car elles peuvent bien +croire, les vierges d'Hellé, que ce ne peut pas être une fleur +terrestre, celle qui se moque de l'heure flétrissante de la tempête, et +s'épanouit sans être abritée par un bosquet de verdure. Elle ne languit +pas, quoique le printems lui refuse sa rosée bienfaisante, que les +rayons fécondans de l'été la privent de leurs caresses. Un oiseau +inconnu,--mais peu éloigné, lui chante, pendant toute la nuit, des +chants plaintifs et mélodieux. Invisibles sont ses ailes aériennes; mais +doux comme les harpes dont jouent les houris, sont ses accords ravissans +et prolongés! Ce serait le Bulbul[loc11]; mais sa voix, quoique +plaintive, n'a pas des accens si touchans: car ceux qui les entendent ne +peuvent abandonner ce lieu, mais ils s'y attachent et pleurent comme +s'ils avaient aimé en vain!... Et cependant les larmes qu'ils versent +sont si douces, leur douleur est si peu mêlée de crainte, qu'ils peuvent +à peine pardonner au matin de venir rompre ce charme mélancolique. Ils +voudraient veiller et pleurer plus long-tems; cet oiseau a des chants si +étranges et si beaux! Mais lorsque le jour apparaît soudain dans les +cieux, cette magique mélodie expire. Il en est qui ont cru (tant les +rêves de la jeunesse sont décevans, mais ceux qui les blâment sont bien +durs) que des accens si pénétrans et si profonds formaient et faisaient +entendre le nom de Zuleïka[f43]. C'est de la cime de son cyprès que ce +nom aérien part et se perd dans les airs; c'est à la poussière tendre et +virginale de sa tombe que la pâle rose doit sa naissance et sa frêle +vie. Un marbre avait été placé récemment sur cette tombe; le soir le vit +poser,--le matin il n'y était plus! + +[Note loc11: [Arabe ou Farsi?], nom du rossignol en persan, dont les +amours avec la rose, [Arabe ou Farsi], _gul_, sont le sujet de beaucoup +de poèmes dans l'Orient. + +(_N. du Tr._)] + +Ce ne fut pas un bras mortel qui transporta sur le rivage ce pilier de +marbre fixé profondément; la légende d'Hellé raconte qu'on le trouva le +lendemain à l'endroit où était tombé Sélim, battu par les flots agités +qui avaient refusé à ses restes une tombe plus sainte. Et là, pendant la +nuit, on dit qu'on voit inclinée une tête livide enveloppée d'un turban; +et le marbre funéraire renversé par la vague se nomme--_l'oreiller du +fantôme du Pirate_! C'est dans le lieu où il avait été d'abord placé que +la fleur plaintive a fleuri, et qu'elle fleurit encore maintenant, +solitaire, et couverte de rosée froide, pure et pâle, comme la joue de +la beauté qui verse des larmes au récit de l'infortune. + +FIN DE LA FIANCÉE D'ABYDOS. + + + + +NOTES +DE LA FIANCÉE D'ABYDOS. + + +NOTE 1. + +_Gul_, la rose, en turc et en persan. + +(_Note de Lord Byron_.) + +Le nom persan de la rose, _gul_, revient souvent dans les poésies +orientales de Byron: c'est qu'en effet, la rose, et le rossignol, +_bulbul_, sont le sujet perpétuel des comparaisons et des amplifications +poétiques de l'Orient; et il y a tant de grâce et de fraîcheur dans les +amours de cette reine des fleurs et de cet oiseau mélodieux +personnifiés, que l'on ne doit pas être surpris de les voir si souvent +reproduites. «Le printems est délicieux! dit Sâdi; oh! _rose_! où as-tu +été? N'entends-tu pas les lamentations du _bulbul_, sur la longueur de +ton absence?» + +Les Mahométans, et particulièrement les Turcs, conservent une espèce de +vénération religieuse pour la rose. Ils pensent qu'elle fut produite +pour la première fois de la sueur de leur Prophète, et ils ne souffrent +pas que ses feuilles soient foulées aux pieds. + +(_N. du Tr._) + +NOTE 2. + + _Souls made of fire, and children of the sun, + With whom revenge is virtue_. + +(YOUNG's Revenge.) + +«Ames formées de flammes, et enfans du soleil, pour lesquels la +vengeance est une vertu.» + +NOTE 3. + +MEDJNOUN et LEÏLA, les ROMÉO et JULIETTE de l'Orient. SADI, le poète +moral de la Perse. + +(_Note de Lord Byron_.) + +[Arabe] DJAMI, célèbre poète persan, auteur d'un poème sur _Joseph_ et +_Zuleïka_, en a aussi fait un sur _Medjnoun_ et _Leïla_, qui a été +traduit en français par M. Chézy, 2 vol. in-18. Son poème de _Jousouf et +Zuleïka_ a été publié en persan et en allemand à Vienne, par le comte de +Rozenszweig, un vol. in-folio. [Arabe] SADI est encore plus célèbre que +Djâmi. Il est l'auteur du [Arabe] _Gulistan_, ou _Jardin des Roses_, +dont il existe deux mauvaises traductions en français; et du [Arabe], +_Boustân_, qui n'a pas été traduit. Il est aussi l'auteur d'un _Pend +Nameh_, ou Livre des Conseils, qui n'est pas si estimé que celui de +_Féridun Attar_, publié et traduit par M. le baron Sylvestre de Sacy. + +Quant au poème de _Medjnoun et Leïla_ de _Djâmi_, nous citerons, pour en +donner une idée, un passage de la traduction abrégée de M. Chézy; c'est +la première entrevue de _Medjnoun_ avec _Leïla_. + +«De retour à sa tribu, Keïs (Medjnoun), l'ame navrée de tristesse, et +l'imagination pleine encore de cette belle et perfide étrangère qui, +semblable à un astre étincelant, éclipsait la beauté de ses jeunes +compagnes, brûlait plus que jamais de rencontrer une amie sensible, dont +la douce clarté pût dissiper les ténèbres qui enveloppaient sa couche +solitaire; et il cherchait de nouveau, au milieu de mille beautés, celle +qui pût remplir ses désirs. Chaque étranger qui arrivait de quelque +tribu lointaine recevait de lui l'accueil le plus flatteur; il le +caressait et le questionnait avidement sur cette classe d'êtres +favorisés de la nature, dont il était idolâtre. Un jour, quelques +voyageurs qui s'arrêtèrent chez lui s'apercevant de cette passion +ardente dont il était dominé, lui indiquèrent une tribu où il existait +une jeune fille dont la beauté égalait celle des houris. «Son nom est +Leïla, lui dirent-ils; et de toutes parts mille jeunes gens prétendent +au bonheur de lui plaire. Ses charmes sont au-dessus de toute +description; vole toi-même vers elle, et juge de ses attraits. +N'abandonne pas à ton oreille les fonctions de ton œil.» A ce récit, +Keïs se lève, se pare de ses vêtemens les plus précieux; et déjà dévoré +de l'amour le plus vif, il s'élance sur sa chamelle. Dans son +impatience, il accélère encore sa marche précipitée, et se trouve +bientôt rendu à l'habitation de Leïla. A la vue de ce jeune étranger, +ses serviteurs l'accueillirent avec affabilité, l'introduisirent, et le +firent asseoir à la place d'honneur. Cependant, de quelque côté qu'il +tournât ses regards, il n'apercevait aucune trace de l'unique objet +qu'il cherchait. Déjà privé d'espoir, son cœur éprouvait un tourment +insupportable, lorsque tout-à-coup un bruit léger d'ornemens précieux se +fait entendre: il voit alors paraître une jeune fille à la taille svelte +et élégante, semblable dans sa démarche gracieuse à la perdrix des +montagnes. Belle sans aucun fard, la nature avait coloré du rose le plus +tendre ses joues brillantes de fraîcheur; son sourcil délié ressemblait +à un arc délicat formé d'ambre précieux; et ses cils, comme autant de +petites flèches de musc, pénétraient les cœurs. Ses lèvres avaient +l'éclat du rubis sans en avoir la dureté: on eût dit qu'elles lui +avaient dérobé sa couleur, et à l'ambroisie son parfum. Mais à quoi +comparer cette bouche gracieuse, où l'on voyait errer le plus voluptueux +sourire? On l'eût prise pour une abeille au milieu des fleurs, lorsque +délicatement posée sur le calice d'une rose, elle en extrait avec art +son miel parfumé. Comme elle, elle blessait d'un aiguillon acéré, et +répandait sur sa blessure un baume céleste. Son sourire enchanteur +découvrait-il des dents aussi belles que les perles les plus pures? on +croyait voir le bouton de la rose encore étincelant des larmes de +l'aurore; et les pommes d'albâtre de son sein virginal, les doigts +arrondis d'une main caressante eussent suffi pour en mesurer le gracieux +contour. C'est au milieu de tous ces charmes que Leïla parut. Keïs ne +fut plus maître de son cœur. Leur entrevue fut délicieuse. Elle laissa +échapper avec négligence quelques boucles de sa longue chevelure, et +Keïs brûla de désirs; elle souleva le voile léger qui tempérait ses +charmes, et il perdit ce qui lui restait de raison. Leïla lui lança un +trait mortel, et un soupir prolongé de Keïs lui fit connaître la +profondeur de sa blessure. Enfin, tout ce que la beauté et les grâces +peuvent offrir de charmes, elle le développa aux yeux de Keïs, dont le +regard languissant semblait implorer son secours; et leurs cœurs aussi +étroitement unis que les feuilles de la rose dans le bouton qui les +renferme, se lièrent à jamais. Lorsque leurs regards satisfaits eurent +ainsi parcouru toute l'étendue de leurs charmes, leurs lèvres +frémissantes livrèrent passage aux plus tendres discours..... Une seule +crainte les agitait: c'était de voir approcher la nuit, qui devait +terminer pour eux ce jour de bonheur. Comment pourraient-ils vivre +éloignés l'un de l'autre?... Soleil! monarque éclatant du jour! ô toi +qui de ton sceptre de feu éloignes les ombres de la nuit, puisses-tu +désormais ne te voiler jamais, et changer nos nuits en un jour +éternel!... Obligés de se séparer, Keïs et Leïla restèrent plongés dans +une douleur inexprimable; l'un, porté par sa chamelle, reprit avec +lenteur le chemin de sa tribu, et la triste Leïla demeura en gémissant +sous sa tente solitaire.» + +Les amours de _Joseph et Zuleïka_ du même auteur, présentent des +morceaux d'une très-grande beauté; l'amour y est élevé à une pureté +souvent mystique. + +(_N. du Tr._) + +NOTE 4. + +Tambour turc que l'on bat au lever du soleil, à midi et au crépuscule du +soir. + +NOTE 5. + +Les Turcs abhorrent les Arabes (qui leur rendent au centuple leur +compliment) plus encore qu'ils ne haïssent les chrétiens. + +NOTE 6. + +Cette expression a suscité plusieurs objections. Je ne m'en rapporterai +pas à _celui qui n'a pas de musique dans son ame_, mais je prie +simplement le lecteur de se rappeler, pour dix secondes, les formes de +la femme qu'il croit être la plus belle; et si alors il ne comprend pas +pleinement ce qui n'est que faiblement exprimé dans les vers précédens, +j'en serai désolé pour nous deux. Voyez un passage éloquent du dernier +ouvrage du premier écrivain féminin de notre âge, et peut-être de tous +les âges, sur l'analogie (et la comparaison immédiate excitée par cette +analogie) entre la peinture et la musique; _de l'Allemagne_, vol. III, +chap. 10. Ce rapport de connexion n'est-il pas plus fort avec l'original +qu'avec la copie? avec le coloris de la nature qu'avec celui de l'art? +Après tout, c'est une chose que l'on peut plutôt sentir que décrire; +aussi pensé-je qu'il se trouvera des personnes qui la comprendront, ou +au moins qui l'auraient comprise s'ils avaient vu la figure dont +l'harmonie parlante en a suggéré l'idée; car ce passage n'est pas le +produit de l'imagination, mais de la mémoire: ce miroir que la douleur +brise par terre, et qui, en regardant ses fragmens, n'y voit que la +réflexion multipliée. + +NOTE 7. + +_Carasman Oglou_, ou _Kara Osman Oglou_, est le principal propriétaire +en Turquie: il gouverne Magnésie. Ceux qui, par une espèce de droit +féodal, possèdent des terres à condition de service sont appelés +_Timariotes_; ils servent comme spahis, fournissent des soldats en +proportion de l'étendue du territoire, et en envoient un certain nombre +à l'armée, généralement de la cavalerie. + +NOTE 8. + +Quand un pacha a des forces suffisantes pour résister, le messager, qui +est toujours le premier porteur de sa condamnation à mort, est étranglé +par ses ordres, et quelquefois cinq ou six de ces messagers le sont +ainsi l'un après l'autre par l'ordre du pacha rebelle. Si au contraire +il est faible et loyal, il se prosterne, baise la respectable signature +du sultan, et se laisse complaisamment étrangler. En 1810, plusieurs +présens de têtes de pachas furent exposés dans la niche de la porte du +Sérail: parmi elles on remarquait la tête du pacha de Bagdad, brave +jeune homme assassiné par trahison, après une résistance désespérée. + +Note 9. + +C'est par certains battemens de mains qu'on appelle les domestiques. Les +Turcs haïssent une dépense inutile de voix, et ils n'ont pas de +clochettes. + +NOTE 10. + +_Chibouque_, pipe turque: le tuyau de la bouche est ordinairement +d'ambre, et quelquefois la culée qui contient les feuilles de tabac est +ornée de pierres précieuses, si elle est portée par un homme riche. + +NOTE 11. + +_Maugrabis_, mercenaires maures. + +NOTE 12. + +_Délis_, braves qui forment la troupe perdue de la cavalerie, et +commencent toujours l'action. + +NOTE 13. + +Un _feutre_ plissé est employé par les Turcs pour la manœuvre du sabre; +et il n'y a guère qu'une arme musulmane qui puisse le fendre d'un seul +coup. Quelquefois un turban très-dur est employé au même usage. Le +_djerrid_ est un combat à la javeline émoussée: ce jeu est pittoresque +et très-animé. + +NOTE 14. + +_Ollahs, alla il allah_, cri que les poètes espagnols appellent +_leilies_, et dont le son est _ollah_. Pour un peuple taciturne, les +Turcs sont vraiment prodigues de cette exclamation, particulièrement +pendant le jeu du _djerrid_ ou à la chasse, mais surtout au combat. Leur +agitation sur le champ de bataille et leur gravité dans leur intérieur, +avec leur pipe et leur comboloio (ou chapelet), forment un amusant +contraste. + +NOTE 15. + +_Atar-gul_, essence de roses. Celle de Perse est la plus fine. + +(_Note de Lord Byron_.) + +Les luxurieux Persans sont si passionnés pour la délicieuse essence de +roses, que non-seulement ils répandent avec profusion dans leurs +appartemens l'eau de ses feuilles distillées, mais après l'avoir +préparée avec du cinnamon et du sucre, ils en font aussi une infusion +avec du café qu'ils boivent ensuite. La rose de Schiraz est regardée +comme la plus précieuse de l'Orient, et son essence est extrêmement +estimée dans les contrées les plus éloignées de l'Inde. La poudre du +bois de sandal est souvent ajoutée en distillation aux feuilles de cette +fleur; mais la partie huileuse la plus exquise, ou la substance épaisse, +qu'ils nomment [Arabe], atar-gul, ou essence de rose, est plus précieuse +que l'or même. On voit que Lord Byron connaissait bien les usages de +l'Orient. + +(N. du Tr.) + +NOTE 16. + +Les plafonds et les boiseries, ou plutôt les murs des appartement dans +les grandes maisons en Turquie, sont généralement recouverts de +peintures qui représentent éternellement une vue très-coloriée de +Constantinople, dont le principal mérite est un noble mépris de la +perspective. Au-dessous, des armes, des cimeterres, etc., sont en +général fantastiquement et non inélégamment disposés. + +NOTE 17. + +On a long-tems douté si les accens de cet amant de la rose sont tristes +ou gais; et les remarques de M. Fox sur cet objet ont provoqué quelques +controverses savantes concernant les opinions que les anciens avaient +sur ce sujet. Je n'ose hasarder une conjecture sur ce point, quoiqu'un +peu incliné à l'errare mallem, etc., si M. Fox s'était trompé. + +NOTE 18. + +Azraël,--l'ange de la mort. + +NOTE 19. + +Les trésors des sultans préadamites. Voyez d'Herbelot, article Istakar. + +(Note de Lord Byron.) + +_Istakar_ est l'ancienne _Persépalis_, ville capitale de la Perse +proprement dite, sous les rois des trois premières races; car ceux de la +quatrième, qui sont les Cosroès, avaient établi leur siège royal dans +celle de Madain. Elle est située à 88° 30' de longitude, et à 30° de +latitude, selon le calcul des tables arabiques. + +L'auteur du _Lebtarikh_ écrit que Kischtasb, fils de Lohorasb, cinquième +roi de la race des Kainides, y établit sa demeure; qu'il y fit bâtir +plusieurs de ces temples dédiés au Feu, que les Grecs appellent _Pyraea_ +et _Pyrateria_, les Persans _Atesch Khane_ et _Atesch Gheda_; et que +fort près de cette ville, dans la montagne qui la joint, il fit tailler +dans le roc des sépulcres pour lui et ses successeurs: l'on en voit +encore aujourd'hui les ruines, avec des restes de figures et de +colonnes, lesquelles, quoiqu'effacées par la longueur du tems, marquent +assez que ces anciens rois avaient choisi leur sépulture en ce lieu. + +Il ne faut pas confondre ces monumens avec un superbe palais que la +reine Homaï, fille de Bahaman, fit bâtir au milieu de la ville +d'Istakar: on le nomme aujourd'hui, en langue persane, _Gihil_ ou +_Tchilminar_, les _quarante phares_ ou _colonnes_. Les Musulmans en +firent autrefois une mosquée; mais la ville s'étant entièrement ruinée, +on s'est servi de ses décombremens pour bâtir celle de Schiraz, qui n'en +est éloignée que de douze parasanges, et qui a pris la place de capitale +de la province proprement dite, _Fars_ ou _Perse_. + +Ce que le même auteur écrit de la grandeur ancienne de cette ville +paraît fabuleux... mais il est certain que tous les historiens de la +Perse en parlent comme de la plus ancienne et de la plus magnifique +ville de toute l'Asie. + +Ils écrivent que ce fut _Giamschid_ qui en fut le premier fondateur, et +quelques-uns font remonter son ancienneté jusqu'à Houschenk, et même +jusqu'à Kainmarath, premier fondateur de la monarchie de Perse. Il est +vrai cependant qu'elle a tiré son principal lustre de la seconde +dynastie des rois qui abandonnèrent le séjour de la ville de Balkhe, en +Khorassan, pour demeurer à Istakar. + +On peut ajouter ici que le superbe palais de la ville d'Istakar, que la +reine Homaï fit bâtir, pourrait bien être un de ces ouvrages tant vantés +de Sémiramis, laquelle n'est pas inconnue aux Orientaux, puisqu'ils font +mention de deux _Semirem_ dans leurs histoires, dont la seconde, qui +pourrait avoir été la même qu'Homaï, n'est pas entièrement ignorée des +Grecs. + +Je finis ce titre en disant que la tradition fabuleuse des Persans porte +que cette ville a été bâtie par les Péris, c'est-à-dire par les fées, du +tems que le monarque Gian Ben Gian gouvernait le monde, long-tems avant +le siècle d'Adam, ce qui n'est attribué à aucune autre ville d'Asie qu'à +Istakar et à Balbek. + +(D'HERBELOT.) + +NOTE 20. + +_Muselim_, gouverneur, le premier en rang après le pacha; le waywode est +le troisième, ensuite vient l'aga. + +NOTE 21. + +_Egripo_, Négrepont. Selon le proverbe, les Turcs d'Egripo, les Juifs de +Salonique et les Grecs d'Athènes sont les plus détestables de leurs +races respectives. + +NOTE 22. + +_Tchocadar_, domestique qui précède un homme d'autorité. + +NOTE 23. + +On ne sait si l'épithète d'Homère signifie le large _Hellespont_ ou +_l'immense Hellespont_, et quelle est sa signification précise. J'ai +même entendu sur les lieux une dispute à ce sujet; et ne prévoyant pas +une prompte conclusion à la controverse, je m'amusai pendant ce tems à +passer à la nage le détroit: et j'aurai probablement encore le tems de +le passer plusieurs fois avant que la controverse soit terminée. Dans +tous les cas, la question touchant la vérité de _l'histoire de la divine +Troie_ n'est pas encore résolue, car la principale difficulté repose sur +le mot απειρος. Probablement qu'Homère avait la même notion de la +distance qu'une coquette du tems, et quand il parle d'une largeur sans +limites, il entend la moitié d'un mille; comme lorsque la coquette, par +une semblable figure, parle d'un _éternel_ attachement, elle veut dire +simplement une durée de trois semaines. + +NOTE 24. + +Avant son invasion en Perse, Alexandre visita le tombeau d'Achille, et +le couronna de lauriers, etc. Il fut ensuite imité par Caracalla dans sa +race. On croit que ce dernier empoisonna aussi un ami, nommé Festus, +dans le but de pouvoir instituer de nouveaux jeux patrocliens. J'ai vu +les moutons paître sur les tombes d'Aesicte et d'Antiloque: le premier +est au centre de la plaine. + +NOTE 25. + +Quand l'ambre est frotté, il est susceptible de produire un parfum qui +est léger, mais non désagréable. + +NOTE 26. + +La croyance aux amulettes gravés sur gemmes ou renfermés dans des boîtes +d'or, contenant des passages du Koran, et portés autour du cou, du +poignet ou du bras, est encore universelle dans l'Orient. Le verset du +Koursi (trône), au second chapitre du Koran, décrit les attributs du +Très-Haut, et il est gravé de cette manière et porté par les Musulmans +pieux, comme la plus est mée et la plus sublime des sentences. + +NOTE 27. + +_Comboloio_,--rosaire turc. Les manuscrits, particulièrement ceux des +Persans, sont richement ornés et enluminés. Les femmes des Grecs sont +tenues dans la dernière ignorance, mais un grand nombre de jeunes filles +turques reçoivent une éducation parfaite; quoi qu'elles puissent être, +elles ne serraient pas bien vues dans une coterie chrétienne. Peut-être +quelques-unes de nos _bleues_ (savantes) n'en vaudraient pas moins pour +_blanchir_ un peu. + +NOTE 28. + +_Galiongee_ ou _Galiongui_, marin, c'est-à-dire marin turc; les Grecs +naviguent, les Turcs se battent. Leur costume est pittoresque; et j'ai +vu plus d'une fois le capitan pacha le porter comme une espèce +d'incognito. Leurs jambes cependant sont généralement nues. Les +jambières qui sont décrites dans le texte comme revêtues de plaques +d'argent, sont décrites d'après celles d'un pirate arnaute chez lequel +j'ai logé (il a quitté sa profession) à son Pyrgo, près Gastouni, en +Morée. Elles étaient plaquées d'écailles placées l'une sur l'autre, +comme le dos d'une armadille. + +NOTE 29. + +Les caractères gravés sur tous les sabres turcs contiennent quelquefois +le nom du lieu de la manufacture où ils ont été fabriqués, mais plus +généralement un texte du Koran gravé en lettres d'or. Parmi ceux que +j'ai en ma possession, il en est un dont la lame est d'une forme +singulière: il est très-large, et le tranchant est entaillé en +sinuosités, comme les ondulations de la vague ou de la flamme. Je +demandai à l'Arménien qui me l'avait vendu de quel avantage pouvait être +une pareille disposition. Il me répondit, en italien, qu'il l'ignorait; +mais que les Musulmans avaient dans l'idée que des armes semblables font +des blessures plus dangereuses; et qu'ils les préféraient parce qu'elles +étaient _piu feroce_. Je ne pus admirer la raison, mais je l'achetai +pour sa singularité. + +NOTE 30. + +Il est à observer que toute allusion à une chose ou à un personnage de +l'Ancien-Testament, comme l'Arche, ou Caïn, est également le privilége +du Musulman et du Juif. Bien plus, les premiers professent être plus +instruits sur les vies, vraies ou fabuleuses, des patriarches, que nous +ne le sommes par notre propre Écriture-Sainte; et non contens de +remonter à Adam, ils ont une biographie des préadamites. Salomon est le +monarque de toute la nécromancie, et Moïse un prophète inférieur +seulement au Christ et à Mahomet. Zuleïka est le nom persan de la femme +de Putiphar, et ses amours avec Joseph constituent un des plus beaux +poèmes de leur langue[n5]. C'est pourquoi ce n'est pas une violation du +costume que de placer les noms de Caïn et de Noé dans la bouche d'un +Musulman. + +[Note n5: Byron veut dire la langue persane, car c'est en persan qu'il +existe un poème et même plusieurs sur les amours de Joseph et de +Zuleïka. Voyez notre note, page 114. + +(_N. du Tr._)] + +NOTE 31. + +_Paswan Oglou_, le rebelle de Widdin, qui, pendant les dernières années +de sa vie, brava la puissance de la Porte. + +NOTE 32. + +Queue de cheval, étendard d'un pacha. + +NOTE 33. + +Giaffir, pacha d'Argyro-Castro ou Scutari, je ne sais au juste laquelle +de ces deux villes, fut alors empoisonné par l'Albanien Ali, de la +manière décrite dans le texte. Ali Pacha, pendant que j'étais encore +dans le pays, se maria avec la sœur de sa victime, quelques années après +l'événement arrivé dans un bain à Sophie ou Andrinople. Le poison fut +mêlé dans une tasse de café, qui est présentée avant le sorbet par le +garçon de bain, après que l'on s'est habillé. + +NOTE 34. + +Les notions géographiques turques sur presque toutes les îles ne +s'étendent pas plus loin que l'Archipel, mer à laquelle le texte fait +allusion. + +NOTE 35. + +Lambro Canzani, Grec fameux par les efforts qu'il fit en 1789-90 pour +rétablir l'indépendance de sa patrie. Abandonné par les Russes, il +devint pirate, et l'Archipel fut le théâtre de ses entreprises. On dit +qu'il vit encore à Saint-Pétersbourg. Lui et Riga sont les deux plus +célèbres des révolutionnaires grecs. + +Note 36. + +_Rayahs_. Tous ceux qui paient la taxe de capitation appelée _haratch_. + +NOTE 37. + +Ce premier des voyages est du petit nombre de ceux que les Musulmans +professent bien connaître. + +NOTE 38. + +La vie errante des Arabes, des Tartares et des Turkomans est détaillée +dans chaque volume de voyages au Levant. On ne peut nier que ce genre de +vie ne possède un charme tout particulier. Un jeune renégat français +avoua à Châteaubriand qu'il ne s'était jamais trouvé seul, galopant dans +le désert, sans éprouver une sensation qui approchait du ravissement et +qui est ineffable. + +NOTE 39. + +_Djannat al Aden_, le séjour perpétuel, le paradis des Musulmans. + +NOTE 40. + +Un turban est gravé en pierre sur les tombes des hommes seulement. + +NOTE 41. + +Le chant de mort des femmes turques. Les _esclaves silencieux_ sont les +hommes que les idées de _décorum_ empêchent de gémir _en public_. + +NOTE 42. + +«Je suis venu au lieu de ma naissance, et j'ai crié: «Les amis de ma +jeunesse où sont-ils?» et un écho m'a répondu: Où sont-ils?» + +(_Extraits d'un manuscrit arabe_.) + +La citation ci-dessus (d'où l'idée du texte est empruntée) doit être +déjà très-familière à chaque lecteur:--elle est donnée dans la première +note des _Plaisirs de la Mémoire_ (_The Pleasures of Memory, by Samuel +Rogers_), poème si connu qu'il est inutile de le citer, mais aux pages +duquel on sera charmé de recourir. + +Note 43. + + _And airy tongues that syllable men's names_. + +(MILTON.) + +«Et des voix aériennes qui prononcent les noms des hommes.» + +Pour trouver des personnes qui croient que les ames des morts habitent +la forme des oiseaux, il n'est pas nécessaire d'aller en Orient. +L'histoire du revenant de lord Littleton; la duchesse de Kendal, qui +croyait que George Ier était venu voltiger autour de sa fenêtre, sous la +forme d'un corbeau (voyez _Oxford's Reminiscences_), et beaucoup +d'autres exemples nous montrent cette superstition dans nos propres +demeures. Le plus singulier fut la fantaisie d'une dame de Worcester, +qui, s'étant imaginé que sa sœur vivait sous la forme d'un oiseau +chantant, remplit littéralement son prie-dieu, dans la cathédrale, avec +des cages pleines d'oiseaux de la même espèce. Comme elle était riche, +et qu'elle embellissait l'église par ses bienfaits, on ne s'opposa point +à son innocente folie.--Pour cette anecdote, voyez les _Oxford's +Letters_. + +FIN DES NOTES DE LA FIANCÉE D'ABYDOS. + + + + +LE CORSAIRE. + +POÈME. + + _I suoi pensieri in lui dormir non ponno_. + +(TASSO, _Gerusalemme liberata_, canto X.) + + + + +A +THOMAS MOORE, ESQ. + +MON CHER MOORE, + +Je vous dédie la dernière production que j'imposerai pendant quelques +années, à la patience du public et à votre indulgence; et j'avoue que je +me trouve heureux de pouvoir profiter de cette opportunité, qui est +peut-être la dernière, pour orner mon poème d'un nom consacré par des +principes politiques inébranlables, et par les talens les plus +incontestables et les plus variés. Tandis que l'Irlande vous range parmi +les plus fermes de ses patriotes, tandis que vous restez, dans son +estime, le premier de ses poètes, et que la Grande-Bretagne répète et +ratifie ce jugement, permettez à celui dont le seul regret, depuis notre +première liaison, est dans les années qu'il a perdues avant cette +liaison; permettez-lui d'ajouter l'humble, mais sincère suffrage de son +amitié, à la voix unanime de plusieurs nations. Il vous prouvera du +moins que je n'ai jamais oublié les avantages que j'ai retirés de votre +société, ni abandonné l'espoir d'en jouir encore, quand vos goûts et vos +loisirs vous permettront de faire oublier à vos amis votre trop longue +absence. On dit parmi ces amis, et j'aime à le croire, que vous êtes +engagé dans la composition d'un poème dont la scène sera placée en +Orient; personne ne peut rendre avec autant de vérité que vous de +pareilles scènes. Les souffrances de votre propre contrée (l'Irlande), +le caractère noble et fier de ses enfans, la beauté et la sensibilité de +ses filles pourront s'y retrouver; et Collins, quand il donnait à ses +églogues orientales le surnom d'_irlandaises_, ne se doutait pas combien +était juste une partie au moins de son parallèle. Votre imagination +créera un soleil plus ardent et un ciel moins nuageux; mais la fierté, +la tendresse et l'originalité font partie de vos titres nationaux à une +origine orientale, à laquelle vous avez déjà prouvé vos droits plus +clairement que les plus zélés antiquaires de votre nation. + +Me permettrez-vous d'ajouter quelques mots sur un sujet pour lequel on +suppose que tout le monde a un penchant assez vif, mais qui ne plaît +nullement aux autres?--soi-même. J'ai écrit beaucoup, j'ai publié même +plus qu'il ne faudrait pour autoriser un silence plus long que celui que +je médite actuellement; mais, pour quelques années au moins, c'est mon +intention de ne pas provoquer le jugement _des Dieux, des hommes et des +colonnes_. Dans la composition actuelle, j'ai essayé un rhythme qui +n'est pas le plus difficile, mais qui est peut-être la mesure la mieux +appropriée à notre langue: c'est la bonne vieille et héroïque strophe, +maintenant négligée. La stance de Spencer est peut-être trop lente et +trop pompeuse pour une narration; cependant, je l'avoue, c'est la mesure +que je préfère de beaucoup. Scott seul, de notre tems, a jusqu'ici +complètement triomphé de la fatale facilité du vers de huit syllabes; et +ce n'est pas le moindre triomphe de ce génie fertile et puissant. Dans +les vers blancs, Milton, Thompson et nos poètes dramatiques sont les +signaux qui brillent dans les ténèbres, mais qui nous avertissent +d'éviter les rochers rudes et stériles sur lesquels ils sont allumés. Le +couplet héroïque n'est pas certainement la mesure la plus populaire; +mais comme je n'en ai pas cherché une autre par le désir de flatter ce +que l'on nomme l'opinion publique, je bornerai ici mon apologie, et +courrai encore une fois la chance avec un rhythme dans lequel je n'ai +encore écrit que des compositions dont la publicité qu'elles ont reçue +est une partie de mes regrets actuels comme elle le sera de mes regrets +futurs. + +Pour ce qui concerne mon histoire, et toutes mes histoires en général, +je me croirai heureux si j'ai rendu mes personnages plus parfaits et +plus aimables, s'il est possible; d'autant plus que j'ai été quelquefois +critiqué et considéré comme non moins responsable de leurs actions et de +leurs défauts que si ces actions et ces défauts m'étaient personnels. +Soit.--Si j'ai été entraîné à la triste vanité de _peindre d'après +soi-même_, les portraits sont probablement ressemblans, puisqu'ils sont +si défavorables; ou sinon, ceux qui me connaissent ne s'y trompent +point, et ceux qui ne me connaissent pas, j'ai peu d'intérêt à les +détromper. Je n'ai pas le désir spécial que personne, excepté mes amis, +croie l'auteur meilleur que les personnages créés par son imagination; +mais je ne puis me soustraire à une légère surprise, et peut-être à une +certaine gaîté, sur quelques singulières et critiques exceptions dans +l'exemple actuel, en voyant plusieurs bardes (bien supérieurs, je +l'avoue) dans une condition vraiment estimable, et tout-à-fait exempts +de toute participation aux défauts de ces héros, qui, néanmoins, n'ont +guère plus de moralité que _le Giaour_, et peut-être--mais non:--je dois +admettre que _Childe-Harold_ est un personnage tout-à-fait odieux; et, +quant à son identité, ceux qui aiment à la reconnaître peuvent lui +donner tel type qu'il leur plaira. + +Si cependant il valait la peine de détruire cette impression, il serait +important pour moi que l'homme qui fait les délices de ses lecteurs et +de ses amis, le poète de tous les cercles et l'idole du sien, me permît +en cette occasion et toujours de me souscrire, + + Son très-dévoué, très-affectionné + Et obéissant serviteur, + + BYRON. + + 2 janvier 1814. + + + + +Chant Premier. + + _Nessun maggior dolore, + Che ricordarsi, del tempo felice + Nella miseria_............ + +(DANTE.) + + +1. «Sur les ondes joyeuses de la mer sombre et bleue, nos pensées sont +sans limites et nos ames sont libres: aussi loin que la brise peut nous +porter, aussi loin que les vagues écument, contemple notre empire et +regarde notre patrie! Ce sont là nos royaumes, et aucune frontière ne +leur est imposée;--notre pavillon est un sceptre auquel tous ceux qui le +rencontrent obéissent. Elle est nôtre aussi la vie sauvage et +tumultueuse qui passe de la fatigue au repos et du repos à la fatigue, +avec la même gaîté dans chaque changement. Oh! qui pourrait raconter--ce +n'est pas toi, luxurieux esclave! dont l'ame tomberait en défaillance +sur la vague soulevée; ni toi, souverain orgueilleux de l'indolence et +du luxe! que le sommeil ne délasse point,--pour qui le plaisir n'a plus +d'attraits.--Oh! qui, excepté celui dont le cœur a été éprouvé, et qui a +dansé en triomphe sur les flots écumans, pourrait raconter les +transports exaltés,--le mouvement frénétique du pouls qui agitent ceux +qui voyagent sur ces plaines sans vestiges? Qui pourrait raconter +comment nous aimons le combat pour le combat lui-même, et changeons en +délices ce que d'autres appellent des dangers; comment nous recherchons +avec avidité ce qu'évite le lâche; et comment, où le faible +tremble,--c'est seulement là que nous commençons à sentir--sentir--avec +toute l'énergie de la sensation la plus intime, quand l'espérance se +réveille et redouble le courage. + +«Aucune peur de la mort,--si nos ennemis meurent avec nous:--excepté +qu'elle nous paraît plus ennuyeuse encore que le repos. Qu'elle vienne +quand elle le voudra:--nous jouissons avec profusion de la vie[loc12]--; +quand on la perd,--qu'importe--que ce soit par la maladie ou par le +combat? Que celui qui rampe sur la terre, amoureux de ses propres +ruines, se cramponne sur sa couche, et végète ainsi languissamment +pendant de longues années; arrache péniblement son souffle de sa +poitrine, en secouant sa tête paralysée: pour nous,--le frais gazon, et +non pas un lit fiévreux. Tandis que, dans son épuisement, soupir par +soupir, l'homme décrépit expectore son ame, la nôtre, dans une seule +convulsion,--par un seul bond,--échappe à tout contrôle. Son cadavre +peut s'enorgueillir de son urne et de son étroit tombeau; ceux qui +maudissaient sa vie pourront dorer sa tombe. Pour nous sont des pleurs, +quoique peu nombreux, mais sincèrement versés, quand l'Océan nous couvre +de son immense linceul et ensevelit nos cadavres; des banquets +remplacent des regrets superflus, et la coupe se remplit pour honorer +notre mémoire. Une brève épitaphe n'est pas omise au jour du danger, +quand ceux qui survivent partagent les dépouilles, et s'écrient, avec un +triste souvenir empreint sur chaque front: «Oh! que _ce moment_ eût été +beau pour le brave qui est tombé dans la mêlée!» + +[Note loc12: _We snatch the life of life_.] + +2. Tels étaient les accens qui partaient de l'île du Pirate, autour du +feu nocturne de la garde; tels étaient les sons qui retentissaient le +long des rochers du rivage, et qui semblaient un chant à des oreilles +aussi sauvages! Les pirates en groupes dispersés sur le sable doré, +jouent,--boivent à la ronde,--conversent--ou aiguisent leurs armes +tranchantes, choisissent celles qui sont les plus +meurtrières,--assignent à chacun sa lame, et regardent sans émotion le +sang qui ternit son éclat. Ils réparent la chaloupe, replacent les mâts +ou les rames, tandis que d'autres errent en rêvant sur le rivage. +Ceux-là tendent des piéges aux oiseaux sauvages, ou déploient au soleil +les filets trempés dans la mer, et épient dans le lointain, avec toute +l'ardeur d'une curiosité avide, si quelque voile distante se détache sur +l'horizon; d'autres racontent les histoires de plus d'une nuit de danger +et de fatigue, et se demandent avec inquiétude quand ils pourront encore +s'emparer de dépouilles. Peu leur importe dans quel lieu:--ce soin est +l'affaire de leur chef; la leur, c'est de ne jamais douter du succès de +leur entreprise et des projets de leur chef. Mais quel est ce CHEF? Son +nom est fameux et redouté sur chaque rivage:--ils n'en demandent et n'en +connaissent pas davantage. + +Il ne se mêle avec eux que pour les commander; peu nombreuses sont ses +paroles, mais son œil est perçant et sa main hardie. Jamais il ne mêle à +leurs banquets joyeux un sourire de gaîté; mais ils oublient son silence +en faveur de ses succès. Jamais ils ne remplissent la coupe pour ses +lèvres dédaigneuses: le verre passe devant lui sans qu'il daigne le +goûter;--et quant à ses mets,--les plus austères de sa troupe voudraient +aussi qu'ils passassent devant lui sans qu'il les goûtât. Le pain le +plus dur de la terre, les racines les plus simples du jardin, et +rarement le luxe des fruits d'été, composent humblement ses courts repas +qu'un ermite pourrait à peine refuser. Mais tandis qu'il se prive des +jouissances les plus grossières des sens, son esprit semble nourri de +cette abstinence. «Que l'on vogue vers ce rivage!»--ils +voguent.--«Faites ceci!»--cela est fait. «Que l'on se réunisse et que +l'on me suive!»--les dépouilles sont dans leurs mains. Aussi prompts +sont ses ordres, aussi promptes ses actions, et tous obéissent; il en +est peu qui s'informent du motif de sa volonté. A ceux-là, une brève +réponse et un regard de mépris et de blâme: c'est tout ce qu'ils +obtiennent. + +3. «Une voile!--une voile!»--une dépouille promise à leur avide +espérance! «Sa nation?--son pavillon?--que dit le télescope?» Ce n'est +pas une prise, hélas!--mais c'est une voile amie: le pavillon couleur de +sang se déroule au souffle de la brise. Oui,--elle est des +nôtres:--c'est un navire qui rentre au port.--Souffle agréablement, ô +brise!--qu'il jette l'ancre avant la nuit. Déjà le cap est +doublé;--notre baie reçoit cette proue qui fend orgueilleusement l'écume +des flots. Comme il tire majestueusement et avec grâce sa bordée! Ses +voiles blanches sont déployées au vent:--elles ne fuient jamais devant +l'ennemi.--Il s'avance sur les ondes comme un être animé, et semble +avoir l'audace de défier les élémens au combat. Qui ne voudrait pas +affronter les décharges de la mêlée--et le naufrage--pour se sentir le +monarque de ce navire peuplé? + +4. Le câble retentissant glisse rudement sur les flancs du vaisseau; les +voiles sont ployées, et la chute de l'ancre fait balancer le navire. Les +spectateurs oisifs de l'île distinguent le canot qui descend des larges +ouvertures de la proue. Il est équipé;--les rames se meuvent de concert +vers le rivage, jusqu'à ce que sa quille creuse le sable bruissant. +Salut au cri de bien-venue!--On se parle amicalement! une main serre une +autre main qui l'attend au rivage; on se sourit, on s'interroge, on se +répond brièvement: tous les cœurs se promettent une fête. + +5. Les nouvelles se répandent et la foule augmente sans cesse. Le bruit +confus des voix, le rire prolongé de l'allégresse, et les tendres et +inquiets accents de la femme s'entendent confusément:--chaque parole +exprime le nom d'un ami,--d'un mari--ou d'un amant. «--Oh! sont-ils +sauvés? nous ne nous informons pas du succès,--mais les verrons-nous? +aurons-nous le bonheur d'entendre encore leurs accens? Là où la bataille +s'est donnée,--où les flots se sont levés en courroux,--sans doute ils +se sont conduits en braves;--mais qui sont ceux qui ont échappé? qu'ils +se hâtent de venir jouir de notre bonheur et de notre surprise, et, par +des baisers, chasser le doute de nos yeux enchantés!»-- + +6. «--Où est notre chef? pour lui nous apportons un message,--et nous +doutons que la joie--qui salue notre arrivée--dure long-tems; mais +sincère comme elle est,--elle est douce pour nous, quoique de si courte +durée. Mais, Juan, conduis-nous sur-le-champ à notre chef. Nos devoirs +de civilités étant remplis, nous reviendrons nous réjouir avec vous; et +chacun pourra entendre ce qu'il désire qui lui soit raconté.» + +Ils montent lentement un sentier creusé dans le roc sur lequel est +placée la tour d'observation qui domine la baie, entourée de buissons +touffus, de fleurs sauvages épanouies. Là une douce fraîcheur s'exhale +des sources argentées dont les ondes sinueuses jaillissent de bassins de +granit, se précipitent dans un courant animé[loc13], et invitent par +leur pureté à étancher la soif; ils montent de rochers en rochers.-- + +[Note loc13: _Leap into life_.] + +--Près de cette grotte prochaine, quel est cet homme solitaire qui +contemple la profondeur des ondes, appuyé dans une posture méditative +sur son sabre qui ne sert pas souvent d'appui à sa main sanglante? +«C'est lui,--c'est Conrad;--c'est là--qu'il se plaît--à être seul. +Va,--Juan!--va,--et fais connaître l'objet de notre visite. Il a vu le +vaisseau;--dis-lui que nous venons lui apprendre des nouvelles qu'il +doit être pressé d'entendre. Nous n'osons pas cependant approcher;--tu +connais son humeur, lorsque des étrangers ou des personnes non invitées +s'introduisent près de lui.» + +7. Juan l'aborde et l'instruit de leur dessein.--Il ne parle pas;--mais +un signe a fait connaître son consentement. Juan appelle les +messagers:--ils arrivent.--Il répond à leur salut par une légère +inclination, mais ses lèvres restent muettes. «Ces lettres, chef, sont +du Grec,--l'espion, qui nous avertit quand le butin ou le péril sont +près de nous. Quelles que soient ses nouvelles, nous pouvons bien dire +que--» «Paix! paix!» Il impose silence à leur discours. Dans leur +étonnement, ils se détournent, confondus, en se faisant part tout bas, +l'un à l'autre, de leurs conjectures; ils épient ses regards d'un œil +clandestin, pour voir avec quelle contenance ce chef recevra les +nouvelles qu'ils lui apportent. Mais, comme s'il eût deviné leur +intention, il a détourné la tête, peut-être par suite de quelque +émotion, par doute ou par fierté. Il lit la lettre.--«Mes tablettes, +Juan, écoute.--Où est Gonsalvo!» + +--«Sur le vaisseau à l'ancre.»--«Qu'il y reste.--Porte-lui cet ordre; et +vous, retournez à vos devoirs.--Préparez-vous pour ma course: vous serez +cette nuit de mon entreprise.»--«Cette nuit, seigneur Conrad?» + +--«Oui! au coucher du soleil: la brise fraîchira à la fin du jour. Mon +armure,--mon manteau,--une heure--et nous sommes partis. Ceins ton +cor;--veille à ce que, dépouillé de sa rouille, il ne trompe pas ma +légitime attente. Que le tranchant de mon large sabre soit aiguisé; que +la garde en remplisse mieux ma main, et que l'armurier l'arrange à la +hâte. La dernière fois, ce sabre a plus fatigué mon bras que les +ennemis: fais attention que l'on tire exactement le coup de signal qui +nous avertit que l'heure d'attente est expirée.» + +8. Ils obéissent, et se retirent à la hâte pour aller de nouveau +chercher des dangers sur la vaste mer. Cependant ils ne murmurent +point:--c'est Conrad qui les guide! Et qui oserait mettre en question ce +qu'il a décidé? Cet homme de solitude et de mystère, que l'on ne voit +presque jamais sourire et plus rarement soupirer; dont le nom seul +intimide les plus hardis de sa troupe, et teint leurs visages basanés +d'une couleur plus pâle, sait gouverner leurs ames avec cet art du +commandement qui éblouit, dirige et fait trembler les courages +vulgaires. + +Quel est ce charme, ce charme que sa troupe indisciplinée reconnaît et +envie, sans oser cependant s'y opposer? Que peut-il être, ce pouvoir qui +s'empare ainsi de la confiance des siens? c'est le pouvoir de la +pensée,--la magie de l'intelligence! conquise d'abord par le succès, et +conservée par l'habileté qui façonne la faiblesse des autres à sa +volonté, se sert de leurs propres mains, mais sans qu'ils s'en doutent, +et fait que leurs exploits les plus glorieux paraissent lui appartenir. + +C'est ce qui est arrivé,--qui arrivera toujours--sous le soleil: le plus +grand nombre se sacrifient pour la gloire d'un seul! c'est la loi de la +nature.--Mais que le malheureux qui travaille n'accuse pas, ne haïsse +pas _celui_ qui profite de ses sueurs. Oh! s'il connaissait le poids des +chaînes dorées, que ses peines obscures, mises dans la balance, lui +sembleraient légères! + +9. Différent des héros des antiques races, démons par leurs actions, +mais dieux au moins par leur visage, Conrad n'avait rien dans ses traits +qui pût exciter l'admiration, quoique ses sourcils noirs ombrageassent +un regard de feu. Robuste, sans être un Hercule,--sa taille commune +n'avait rien de la stature d'un géant. Cependant, sur le tout, celui qui +le considérait avec attention distinguait en lui quelque chose de plus +que n'en aperçoit la foule des hommes vulgaires, ce quelque chose qui +finit par exciter la surprise et l'admiration,--que l'on a vu tel sans +pouvoir se l'expliquer. Ses joues étaient brûlées par le soleil; son +front élevé et pâle était ombragé par les boucles noires de ses cheveux +abondans; et souvent le mouvement de ses lèvres révélait des pensées +fières qu'il contenait à peine, mais qu'il dissimulait rarement; quoique +sa voix fût douce, que son maintien habituel fût calme, il semblait +qu'il y avait quelque chose qu'il eût voulu en retrancher. Les lignes +profondes de ses traits et la couleur changeante de son visage faisaient +naître parfois dans ceux qui l'approchaient un inexplicable embarras, +comme si, dans la sombre profondeur de cette ame, eussent été renfermés +des sentimens redoutables et indéfinis. Qu'il en eût été +ainsi,--personne ne pouvait l'assurer avec certitude:--son sévère regard +eût bientôt glacé l'ame de celui qui aurait voulu le sonder de trop +près. Il se serait trouvé peu d'hommes susceptibles d'affronter la +fixité de son œil pénétrant. Il avait l'art, quand le regard de la +curiosité essayait d'épier les mouvemens de son cœur et les changemens +de sa physionomie, de surveiller lui-même les mouvemens de +l'observateur, et de le forcer à se tenir sur ses gardes, afin de ne pas +trahir aux yeux de Conrad quelque secrète pensée, plutôt que de +découvrir celle de ce chef puissant. Il y avait un démon ricanant dans +son sourire dédaigneux qui suscitait à la fois des émotions de rage et +de crainte; et là où tombait le geste de sa sombre colère, l'espérance +disparaissait flétrie,--et la compassion soupirait son adieu! + +10. Légères sont les marques extérieures de la pensée du mal; c'est au +dedans,--c'est au-dedans que l'impression en est profonde! L'amour +découvre toutes ses émotions;--la haine, l'ambition, la fourberie ne se +trahissent que par un sourire amer. Le mouvement le plus imperceptible +de la lèvre, la plus légère pâleur jetée sur une contenance maîtrisée +indiquent seuls de grandes passions; et pour juger de leur violence, il +faut que l'observateur les voie sans être vu lui-même. Alors se +découvrent--les pas précipités, l'œil levé vers le ciel, les mains +jointes, le silence du désespoir qui écoute, tremblant que des pas trop +rapprochés ne le surprennent dans ses transes. Alors se découvrent, dans +chaque expression des traits, les mouvemens du cœur, qui se manifestent +dans toute leur force sans s'éteindre; cette lutte convulsive--qui +s'élève;--ce froid de glace ou cette flamme qui brûle en passant, sueur +froide sur les traits, ou abattement soudain sur le front. Alors, +étranger! si tu l'oses sans trembler, contemple son ame,--considère le +repos qui devrait soulager ses tourmens! Regarde--comment ce cœur +solitaire et flétri consume la pensée déchirante d'années maudites! +Regarde!--mais qui a vu--ou qui verra jamais l'homme tel qu'il +est,--donnant un libre cours à ses secrètes pensées? + +11. Cependant Conrad n'avait pas été destiné par la nature à commander +des criminels,--les pires instrumens du crime;--son ame fut changée +avant que ses actions l'eussent entraîné à faire la guerre à l'homme et +à renier le ciel. Trompé par le monde à l'école du désappointement, il +fut trop sage dans ses paroles et insensé dans sa conduite. Trop ferme +pour céder, et beaucoup trop fier pour s'arrêter; condamné par ses +propres vertus à être dupe, il maudit ces vertus comme la cause de ses +maux, au lieu de maudire les perfides qui le trahissaient toujours: il +ne s'imaginait pas que ses bienfaits, accordés à des hommes meilleurs, +lui auraient donné du bonheur, en lui procurant les moyens d'en accorder +de nouveaux. Craint,--évité,--calomnié,--avant que sa jeunesse eût perdu +sa vigueur, il haïssait trop l'homme pour éprouver le remords; et il +pensa que la voix de la colère était un avertissement sacré, pour se +venger sur tous les hommes des injures de quelques-uns. Il se sentit +lui-même coupable;--mais il lui sembla que le reste des hommes ne valait +pas mieux que lui: et il méprisa les meilleurs comme des hypocrites qui +cachaient des actions que des esprits plus hardis ne craignaient pas de +commettre publiquement. Il savait qu'il était détesté; mais il savait +aussi que ceux qui le haïssaient rampaient devant lui et le redoutaient. +Solitaire, farouche, étrange, il vivait exempt pareillement de toute +affection et de tout mépris. Son nom inspirait de la crainte et ses +actions de la surprise; mais ceux qui le craignaient n'osaient pas le +mépriser. L'homme foule aux pieds le ver de terre, mais il hésite avant +de réveiller le venin du serpent: le premier peut se retourner,--mais +non se venger; le dernier expire,--mais il ne laisse pas vivant son +ennemi. Il s'attache à celui qui l'a frappé pour sa condamnation; il +peut être écrasé--mais non vaincu,--car il conserve son dard! + +12. Personne n'est entièrement méchant.--Dans le cœur de Conrad +subsistait encore avec force un sentiment tendre qu'il n'avait pu +chasser. Souvent il avait souri de pitié à la faiblesse de ceux qui se +laissent séduire par des passions dignes d'un fou ou d'un enfant. +Cependant il avait vainement lutté contre cette passion, et même chez +lui cette passion exigeait le nom d'amour! Oui, c'était +l'amour,--l'amour constant,--impérissable, éprouvé pour une personne à +laquelle il ne fut jamais infidèle. Quoique les plus belles captives +eussent été journellement offertes à ses regards, il ne les évitait ni +ne les recherchait, mais il passait froidement auprès d'elles. Quoique +plus d'une beauté pleurât sa liberté dans la prison d'un bosquet, aucune +ne put jamais attendrir sa sévère indifférence. Oui,--c'était +l'amour,--si des pensées de tendresse éprouvées par la tentation, +alimentées par le malheur, non ébranlées par l'absence, constantes dans +tous les climats, et cependant--oh! plus que tout cela +encore!--ineffacées par le tems; pensées que ni ses espérances déçues, +ni ses projets détruits, ne purent rendre tristes et sombres près du +sourire de celle qu'il aimait; que sa colère ne pouvait troubler ni la +douleur ternir, en jetant sur elle un murmure de mécontentement; dont il +savait aborder l'objet avec gaîté, le quitter avec calme, de crainte que +l'aspect de ses chagrins ne pénétrât jusqu'à son cœur; dont rien ne put +altérer la tendresse, ni ne menaça de l'altérer.--S'il y eût jamais +amour parmi les mortels,--ce fut assurément de l'amour! Il était +criminel--oui,--les reproches pleuvaient sur lui;--mais sa passion ne +l'était pas, ni les effets de cette passion, qui prouvaient seulement, +toutes les autres vertus évanouies, que le crime lui-même n'avait pu +éteindre la plus aimable des vertus! + +13. Il s'arrêta un moment,--jusqu'à ce que ses hommes, marchant à la +hâte, eussent passé le premier détour du sentier qui conduisait à là +vallée.--«Étranges nouvelles!--moi qui ai couru tant de dangers, je ne +sais pourquoi celui que je vais affronter me paraît le dernier! +Toutefois, si mon cœur a des pressentimens, il ne peut éprouver de +craintes, et mes compagnons ne me trouveront point indigne de moi. Il +est téméraire d'aller au-devant de la mort; mais il est plus dangereux +d'attendre qu'on vienne nous porter un trépas certain. Et si mes +projets, quoique sans succès, sont favorisés par un sourire de la +fortune, nous aurons des pleurs à nos funérailles. Oui,--qu'ils se +livrent au sommeil;--paisibles soient leurs rêves! le matin ne les aura +jamais réveillés avec des rayons de feu aussi brillans que ceux qui +seront allumés cette nuit (mais souffle, ô brise!) pour réchauffer ces +tardifs vengeurs des mers. Maintenant à Médora.--Oh! mon cœur, cœur +défaillant, que le sien puisse être long-tems moins troublé que tu ne +l'es! Cependant je fus brave:--vain orgueil d'une bravoure dont chacun +peut se vanter! Les insectes eux-mêmes tirent leurs aiguillons pour +l'objet qu'ils cherchent à conserver. Ce courage commun que nous +partageons avec les brutes, et qui doit ses plus redoutables efforts au +désespoir, peut mériter quelques éloges;--mais j'ai eu l'espérance plus +noble d'apprendre à ma faible troupe de se mesurer avec de nombreux +ennemis. Je les ai long-tems conduits là--où le sang n'était pas +inutilement versé. Point de milieu maintenant:--nous devons périr ou +vaincre! Qu'il en soit ainsi:--ce n'est pas de mourir qu'il m'inquiète; +c'est d'entraîner mes compagnons dans des lieux d'où ils ne pourront +fuir. Mon sort m'a jusqu'ici peu occupé; mais mon orgueil souffre d'être +ainsi joué dans une embûche. Est-ce le cas d'employer mon habileté? ma +force? Faut-il engager d'un seul coup espérances, pouvoir et vie? Oh! +destin!--Accuse ta folie, non le destin;--il pourrait te sauver +encore:--car il n'est pas trop tard.» + +14. C'est ainsi que Conrad s'entretenait avec ses pensées, jusqu'à ce +qu'il eût atteint le sommet de sa colline couronnée d'une tour. Là, il +s'arrêta près du portail;--car, tendre en même tems que farouche, il +prêta l'oreille à ces accens qu'il ne s'était jamais lassé d'entendre. A +travers les jalousies élevées du balcon s'échappent les doux chants de +sa bien-aimée; et voici les paroles que son oiseau de beauté chantait: + +I. + + Profond dans mon ame demeure caché ce tendre secret, + solitaire et perdu à jamais pour la clarté du jour; excepté + quand, pour répondre au tien, mon cœur palpite d'amour: mais + bientôt il tremble seul en silence comme avant. + +II. + + Là, dans ce cœur, une lampe sépulcrale brûle en jetant une + flamme lente, éternelle,--mais invisible; que les ténèbres + du désespoir ne peuvent éteindre, quoique ses rayons soient + aussi inutiles que s'ils n'avaient jamais existé. + +III. + + Souviens-toi de moi;--oh! ne passe pas auprès de ma tombe + sans donner une pensée à celle dont elle contient les + restes: la seule angoisse que mon cœur n'oserait soutenir, + serait de trouver l'oubli dans le tien. + +IV. + + Écoute mes plus tendres,--mes plus faibles--et mes derniers + accens: la vertu ne peut blâmer de gémir sur l'être qui + n'est plus; alors accorde-moi tout ce que je t'ai jamais + demandé;--une larme, la première,--la dernière,--la seule + récompense de tant d'amour! + +Il franchit le portail,--traversa le corridor, et pénétra dans la +chambre à l'instant où les chants venaient de cesser: «Ma Médora! oh! +que ton chant est triste!»--«Voudrais-tu qu'il fût gai en l'absence de +Conrad? Quand tu n'es pas ici pour prêter l'oreille à mes chants, ils +doivent trahir mes pensées et les sentimens de mon ame: chacun de mes +accens doit être en harmonie avec mon cœur; car ce cœur parlerait--quand +même mes lèvres seraient muettes! Oh! plus d'une nuit, penchée sur cette +couche solitaire, mes songes craintifs prêtaient aux vents les ailes des +tempêtes, quand la brise languissante enflait à peine tes voiles: +prélude murmurant de l'ouragan réveillé; quoique douce, cette brise me +semblait l'hymne lugubre et prophétique qui gémissait sur toi devenu le +jouet d'une mer orageuse. Alors je me levais pour aller raviver les feux +du fanal, de crainte que des gardiens moins fidèles ne laissassent +expirer cette lumière. Et que d'heures sans repos j'ai passées à +contempler chaque étoile! Le matin survenait--et tu n'étais pas venu! +Oh! comme la bise froide glaçait alors mon cœur! le matin paraissait +redoutable à mes yeux troublés, et je ne cessais de contempler la +mer;--pas une proue ne venait satisfaire mes larmes,--ma fidélité,--mes +vœux! Enfin--l'heure de midi arrivait;--je saluais et bénissais un mât +qui frappait ma vue,--il approchait--hélas! et disparaissait soudain! Un +autre se présentait,--ô Dieu! c'était le tien enfin! Ces jours +d'angoisses ne seraient-ils pas à jamais passés! Ne voudras-tu jamais, +mon Conrad, apprendre à partager les joies de la paix? Assurément tu as +plus que de la fortune; et plus d'une demeure aussi belle que celle-ci +nous invite à renoncer à la vie errante. Tu sais que ce n'est pas le +péril que je crains: je ne tremble que lorsque tu n'es pas près de moi; +et alors ce n'est point pour ma vie, mais pour cette vie cent fois plus +chère qui fuit l'amour et ne languit que pour le combat.--Qu'il est +étrange qu'un cœur si tendre encore pour moi lutte avec la nature et ses +plus doux penchans!» + +--«Oui, il est étrange, en effet, que ce cœur soit ainsi changé depuis +long-tems; il avait été foulé aux pieds comme le ver de terre,--il s'est +vengé comme la vipère, sans autre espérance sur la terre que ton amour, +et attendant à peine une lueur de pardon d'en haut. Cependant les mêmes +sentimens que tu condamnes, mon tendre amour pour toi et ma haine pour +les hommes, sont tellement confondus, que, s'ils étaient séparés, je +cesserais de t'aimer lorsque j'aimerais le genre humain. Mais ne crains +pas cela;--les épreuves du passé garantissent pour l'avenir que mon +amour pour toi sera mon dernier sentiment. Oh! Médora! donne de +l'énergie à ton tendre cœur; une heure encore--et nous nous +séparons,--mais non pour long-tems.» + +--«Dans une heure nous nous séparons!--mon cœur l'avait prévu: c'est +ainsi que se flétrissent pour jamais mes rêves enchantés de bonheur. +Dans une heure!--cela ne peut être;--dans une heure, séparés! Un navire +là-bas vient à peine de jeter l'ancre dans la baie; son compagnon de +voyage est encore absent, et son équipage a besoin de repos avant de se +remettre en mer. Mon amour! tu te moques de ma faiblesse; et voudrais-tu +prémunir mon cœur pour le préparer à la douleur d'une véritable +séparation? Mais ne te joue pas plus long-tems de ma douleur; il y a +plus que de l'amertume dans ce jeu folâtre. N'en parle plus, +Conrad!--mon plus cher ami! viens partager le repas que j'ai préparé de +mes mains avec délices; peine légère! que d'être chargée de préparer et +de servir ton repas frugal! Vois, j'ai cueilli les fruits qui m'ont paru +les plus suaves; et quand je n'en étais pas sûre, indécise, mais +joyeuse, j'ai choisi ceux qui m'ont paru les plus beaux. Trois fois mes +pas ont parcouru la colline pour rencontrer la source la plus fraîche. +Oui! ton sorbet va ce soir s'échapper avec douceur; regarde comme il +pétille dans son vase d'albâtre! Le jus réjouissant de la grappe ne +délecte jamais ton cœur; tu montres plus de rigidité qu'un Musulman à +l'aspect de la coupe. Ne pense pas que je t'en fasse un reproche;--car +je me réjouis de ce que les autres appellent privations dans tes +habitudes. Mais viens; la table est préparée; notre lampe d'argent est +disposée, et ne crains pas le souffle du sirocco. Mes suivantes, pour te +faire trouver le tems moins long, formeront des danses avec moi, ou +feront entendre des chants. Ma guitare, que tu aimes encore à entendre, +te délassera ou te charmera par ses accords;--ou, si cela déplaît à tes +oreilles, nous changerons de divertissemens, nous lirons les histoires +racontées par l'Arioste: celle des amours et des malheurs de la belle +Olympie[c1]. Ainsi--tu serais plus coupable que celui qui rompt ses vœux +en faveur de cette pauvre damoiselle, si tu m'abandonnais maintenant; +plus coupable même que ce chef inconstant.--Je t'ai vu sourire lorsque +le ciel pur nous faisait apercevoir l'île d'Ariane, que je t'ai souvent +montrée du haut de ces rochers. Alors, livrée tout à la fois à la joie +et à la crainte, je disais, avant que le tems n'eût élevé ce doute à +quelque chose de plus que de la crainte: Ainsi Conrad, hélas! +m'abandonnera pour l'Océan! Et il m'abusait;--car--il revenait encore!» + +--«Encore,--encore,--et toujours encore,--mon amour! Tant que la vie +lui restera ici-bas, et l'espérance en haut, il reviendra près de +toi;--mais maintenant les momens sur leurs ailes rapides apportent +l'instant du départ: le pourquoi,--le où,--qu'est-il besoin de te le +dire? Puisque tout doit finir dans ce monde sauvage,--adieu! Cependant +j'aimerais,--si le tems me le permettait,--à te découvrir--ne crains +pas,--ces ennemis ne sont pas redoutables; et ici veillera une garde +plus nombreuse que de coutume, préparée pour un siége imprévu et pour +une longue défense. Tu ne restes pas seule,--quoique ton amant +s'éloigne; nos matrones et tes compagnes demeurent avec toi. Et que ceci +te donne du courage:--quand nous nous reverrons, la sécurité rendra +notre repos plus doux. Écoute!--c'est le son du cor;--Juan le fait +retentir avec force.--Un baiser,--encore un,--un autre encore!--oh! +Adieu!» + +Médora s'est levée,--s'est élancée,--s'est précipitée dans les +embrassemens de Conrad; elle y reste jusqu'à ce que son cœur succombe, +accablé par la douleur de Médora. Il n'osait pas lever sur elle cet œil +bleu qui est fixé vers la terre dans une sèche agonie. Les longs cheveux +de Médora flottent sur les bras de Conrad, dans tout le désordre de ses +charmes dévoilés; à peine sent-il battre ce cœur où son image est si +profondément gravée,--et que le sentiment semble rendre comme +insensible! Écoutez!--la détonnation du canon de départ fait entendre +ses mugissemens! il annonce le coucher du soleil,--coucher qu'il maudit. +Encore,--encore;--il presse avec une fureur insensée cette femme +charmante dont les étreintes et les caresses muettes imploraient sa +pitié! Il va la déposer en chancelant sur sa couche;--la contemple un +moment--comme s'il ne devait plus la contempler; éprouve--qu'elle seule +l'attache à la terre; baise son front glacé,--se détourne--Conrad est-il +parti? + +15. «Est-il parti?»--Dans sa solitude soudaine que de fois cette +question terrible sera répétée!--«Il y a à peine un instant de +passé--qu'il était là! et maintenant--» Elle se précipite hors du +porche, et là ses larmes coulent enfin en liberté, +amères,--brillantes--et abondantes, comme jamais elle ne l'a éprouvé. +Ses larmes coulent de ses beaux yeux; mais ses lèvres refusent de +prononcer--adieu! car dans ce mot,--ce mot fatal,--quelles que soient +nos promesses,--nos espérances,--notre foi,--il n'y respire que du +désespoir. + +Sur chaque trait de ce visage calme et pâle, le chagrin a déjà gravé ce +que le tems ne peut jamais effacer. Le bleu tendre de ces grands yeux +languissans est devenu glacé en contemplant sa solitude déserte, jusqu'à +ce que--oh! à quelle distance!--ils aient encore aperçu Conrad; alors +ils fondirent en larmes,--et la frénésie sembla respirer dans ces longs, +noirs et brillans regards humides de cette sombre tristesse qui devait +si souvent se renouveler.--«Il est parti!» Médora presse ses mains sur +son cœur, par un mouvement convulsif,--et les élève ensuite tristement +vers le ciel; elle jeta un regard et vit le soulèvement des vagues, la +voile blanche qui voguait:--elle n'osa pas regarder de nouveau. Mais se +retournant, l'ame défaillante, du côté de la porte:--«Ce n'est pas un +rêve,--je suis livrée à la désolation!» + +16. Descendant de rocher en rocher--et précipitant sa course, le sévère +Conrad n'a pas une seule fois détourné la tête; mais craignant que +quelque détour du sentier n'offrît à ses regards les objets qu'il fuit, +sa solitaire mais charmante demeure située sur le sommet de la montagne, +qui le salue la première quand il rentre au port après une longue +course; et elle,--cette étoile sombre et mélancolique, dont les charmans +rayons l'atteignaient de loin; il ne doit point jeter sur elle un +dernier regard, il ne doit point penser qu'il pouvait rester là auprès +d'elle,--mais seulement sur le bord de l'abîme. Cependant il s'arrête un +instant,--il est sur le point d'abandonner son destin au hasard--et ses +projets à la merci des ondes; mais non--il n'en doit pas être ainsi;--un +chef digne de sa fortune peut s'attendrir, mais il ne se laisse point +séduire par la douleur d'une femme. Il voit son navire; il remarque +combien le vent est beau, et recueille courageusement toute l'énergie de +son ame. Il reprend sa marche,--et, comme il écoute, le bruit du tumulte +vibre à ses oreilles qui sont frappées de sons confus, du bruissement du +rivage, des cris du signal et de la rame qui fend les flots. Il remarque +le mousse au haut du mât, l'ancre qu'on lève, les voiles qui se +déploient dans les airs, les mouchoirs flottans de la foule qui envoie +ce muet adieu à ceux qui s'éloignent; et plus que tout, son pavillon +rouge hissé dans les airs, et il s'étonne comment son cœur a pu éprouver +tant de faiblesse. Le feu dans les regards et l'impétuosité bouillante +dans le cœur, il sent qu'il est redevenu lui-même. Il bondit,--il se +précipite;--jusqu'à ce qu'il ait atteint le pied de la colline où +commence la baie; là, il arrête sa course précipitée, moins pour +respirer la fraîcheur de la brise qui s'élève de la mer, que pour +reprendre son attitude ordinaire de dignité, afin que, par cette +précipitation, il ne parût troublé aux yeux du vulgaire: car l'habile +Conrad avait appris à soumettre la foule par ces artifices qui déguisent +les puissans et leur servent souvent de sauve-garde. Sa démarche était +imposante, et son maintien, tenu à distance, semblait éviter les +regards,--et inspirait le respect à ceux qui en étaient juges. Il avait +le front plein de gravité, et le regard fier qui repousse toute +familiarité vulgaire, sans manquer de courtoisie: c'est par là qu'il +commandait l'obéissance. Mais lorsqu'il désirait se lier avec quelqu'un, +sans forcer son caractère, sa bienveillance dissipait la crainte de ceux +qui l'écoutaient; et les dons des autres n'étaient rien au prix d'une de +ses paroles, lorsqu'elle faisait pénétrer dans les cœurs la profonde +mais tendre mélancolie de sa voix. Toutefois cette condescendance était +si étrangère à ses manières habituelles qu'il s'inquiétait peu de +dominer par la persuasion, mais bien de subjuguer. Les mauvaises +passions de sa jeunesse lui avaient fait moins apprécier +l'affection--que l'obéissance. + +17. Autour de lui est rangée en ordre sa garde prête au départ. Juan est +debout devant lui.--«Tous les hommes sont-ils prêts?» + +«Oui;--ils sont plus que prêts--ils sont embarqués; la dernière chaloupe +n'attend plus que mon maître.» + +--«Mon épée et mon manteau.» + +Aussitôt son épée est fortement ceinte et son manteau placé sur ses +épaules. «Fais venir Pédro!» Il vient,--et Conrad s'incline pour le +saluer, avec toute la courtoisie qu'il accordait à ses amis.--«Accepte +ces tablettes, observe leur contenu avec soin; des instructions d'une +haute importance, et qui contiennent des révélations dignes de foi, y +sont consignées. Double la garde; et quand la barque d'Anselme arrivera, +qu'il prenne également connaissance de ces ordres. Dans trois jours (si +la brise nous est favorable) le soleil éclairera notre retour; +jusque-là, puisses-tu rester en paix!» + +Cela dit, il serra la main de son frère pirate, et il se dirige vers sa +chaloupe avec une attitude fière. Les rames brisent les vagues et +répandent tout autour une lueur phosphorique[c2]; ils abordent le +vaisseau.--Il est debout sur le tillac; le sifflet perçant +siffle;--toutes les mains manœuvrent;--il admire avec quelle légèreté le +navire obéit à cette manœuvre,--la bonne tenue de sa troupe,--et il +daigne lui en témoigner sa satisfaction. Ses yeux pleins d'orgueil se +tournent vers Gonsalvo.--Pourquoi s'arrête-t-il soudain et semble-t-il +gémir intérieurement? Hélas! ses yeux ont aperçu sa tour du rocher, et +sa pensée un moment s'est fixée sur l'heure des adieux. Elle--sa +Médora--aperçoit-elle le vaisseau qui l'emporte? Ah! jamais il n'avait +la moitié tant aimé qu'en ce moment! Mais cependant il lui reste encore +beaucoup à faire avant la chute du jour.--Il recueille de nouveau son +courage, détourne ses regards, et descend dans la cabine de Gonsalvo +pour lui faire connaître son plan,--ses moyens de le faire réussir,--et +son but. Devant eux brûle une lampe; il développe la carte et fait +apporter tous les instrumens nécessaires à l'art nautique. Ils +prolongent leurs débats jusqu'à minuit; aux yeux inquiets et aux esprits +agités quelle est l'heure qui paraît jamais avancée? + +Pendant ce tems, la brise propice souffle avec sérénité, et le vaisseau +fuit rapide comme un faucon. Il a passé les hauts promontoires des îles +groupées au milieu des flots, et il gagne le port, long-tems--long-tems +avant le premier sourire du matin. Ils découvrent bientôt, à travers le +miroir de la nuit, l'étroite baie où est mouillée la flotte du pacha. +Ils comptent chaque voile,--et remarquent avec quelle insouciance les +Musulmans se gardent à la clarté de la nuit. Tranquille et sans être +aperçu, le vaisseau de Conrad passe à côté de cette flotte, et il a jeté +l'ancre dans le lieu où il a résolu de se tenir en embuscade. Il est à +l'abri d'une surprise par un rocher projeté du cap, qui élève dans les +airs sa forme fantastique. Il n'a pas besoin d'exciter sa troupe à ses +devoirs,--ni de la tirer de son sommeil,--préparée qu'elle est également +aux luttes de terre et de mer; tandis que, porté sur les flots, le chef +s'entretient avec calme;--et cependant, avec ses compagnons, c'est de +sang qu'il s'est entretenu! + + + + +Chant Deuxième. + +_Conosceste i dubiosi desiri_? + +(DANTE.) + + +1. Dans la baie de Coron se balancent avec grâce de nombreuses galères; +à travers les jalousies des fenêtres de Coron brillent les lampes +nocturnes, car Seyd, le pacha, donne une fête cette nuit; une fête à +l'occasion des triomphes qu'il se promet dans une lutte prochaine, quand +il emmènera dans ses prisons les pirates chargés de fers. Il l'a juré +par Allah et son épée; et fidèle à son firman et à sa parole, il a réuni +ses vaisseaux le long de la côte, rassemblé ses soldats orgueilleux +comme lui d'un prochain triomphe. Déjà ils se sont partagé les captifs +et les dépouilles, quoique l'ennemi qu'ils méprisent ainsi soit encore +éloigné. Ils sont prêts à mettre à la voile;--aucun doute qu'au soleil +de demain ils verront les pirates enchaînés--et leur port conquis! +Pendant ce tems la garde peut se livrer au sommeil si elle veut; ils +peuvent non-seulement se dispenser de faire sentinelle avant le combat, +mais encore rêver la mort de leurs ennemis, quoique tous ceux qui en ont +la liberté se débandent sur le rivage, et vont chercher à essayer leur +bouillante valeur sur le Grec: comme de semblables prouesses conviennent +aux héros de turban,--de faire briller le tranchant de leurs sabres +devant les yeux d'un esclave! Ils pillent sa maison,--mais ils épargnent +sa vie;--leurs armes sont puissantes, mais aujourd'hui ils veulent être +généreux! et ils ne daignent pas frapper, parce qu'ils pourraient le +faire impunément! à moins qu'un joyeux caprice n'inspire leurs coups, +afin de s'exercer pour l'ennemi futur. La débauche et les festins +trompent les heures fugitives des Grecs; et ceux qui désirent porter +encore quelque tems leur tête cherchent à sourire; que leurs lèvres +feignent aux yeux des Musulmans toute la gaîté dont ils sont +susceptibles, et accumulent dans le silence leurs malédictions, jusqu'à +ce que la côte en soit à jamais purgée! + +2. Seyd, avec son turban, est mollement étendu dans la haute salle de +son palais; autour de lui sont les chefs à longue barbe qui +l'accompagnent dans son expédition. Le banquet est achevé, ainsi que la +dernière rasade,--breuvage défendu, dit-on,--qu'il a osé vider, tandis +que des esclaves distribuent aux autres chefs, observateurs plus rigides +des lois de Mahomet, un jus plus sobre[c3]. Un nuage de fumée s'échappe +ensuite de la longue chibouque[c4], tandis que[c5] les Almès dansent à +des accords sauvages. Le lever du matin verra l'embarquement de tous ces +chefs; mais les vagues sont quelquefois traîtresses pendant la nuit, et +ceux qui se sont livrés à la débauche peuvent dormir plus sûrement sur +leur couche de soie que sur le perfide élément. Qu'ils se réjouissent +pendant qu'il leur est permis:--jusqu'à l'heure du combat, ils peuvent +oublier ses hasards; et qu'ils se fient moins à la victoire qu'aux +paroles de leur Koran. Cependant les nombreux soldats du pacha, qu'il +mènera contre l'ennemi, pourraient lui faire espérer des exploits plus +glorieux que ceux dont il s'enorgueillit déjà. + +3. L'esclave chargé de veiller à la porte extérieure s'avance avec une +précaution respectueuse; il incline profondément la tête,--et sa main +salue le plancher de l'appartement avant que sa langue prononce le +message qui lui est confié. «Un derviche échappé du nid des pirates est +ici:--lui-même demande à raconter le reste.» Seyd a fait un signe +d'assentiment qui est compris par l'esclave; il amène bientôt le saint +homme en silence près du pacha[c6]. Ses bras étaient croisés sur son +vêtement d'un gris foncé, sa démarche était chancelante, son regard +abattu semblait plutôt l'être par les austérités que par les années, et +sa joue était pâle de pénitence et non de crainte. Voué à son Dieu,--il +portait une chevelure noire qui soulevait orgueilleusement son haut +capuchon. Autour de lui était jetée une longue robe traînante qui +enveloppe un cœur qui ne bat plus que pour le ciel. Soumis, mais plein +d'une noble assurance, il supporte avec calme les regards curieux qui +l'examinent pour chercher à deviner le but de sa mission, avant que la +volonté du pacha lui ait permis de s'exprimer. + +4. «D'où viens-tu, derviche?» + +--«De la caverne indépendante des pirates; je suis un fugitif.»-- + +«Où fus-tu pris et dans quel tems?» + +--«Dans une traversée du port de Scalanovo à l'île de Scio, sur un +saïque marchand bien monté; mais Allah ne nous fut pas favorable dans +notre navigation:--les corsaires s'emparèrent du butin des marchands; +nos membres furent chargés de chaînes. Je ne craignais pas la mort; je +n'avais point de richesses à déplorer, excepté la liberté de voyager qui +me fut enlevée. Enfin, une humble barque de pêcheur que je découvris +pendant la nuit me fit naître quelque espérance, en m'offrant des +chances de pouvoir échapper par la fuite. Je saisis l'heure, et j'y ai +trouvé ma délivrance--Avec toi,--très-puissant pacha! qui pourrait +éprouver de la crainte?» + +--«Que font ces pirates, mis hors la loi des nations? Sont-ils bien +préparés à défendre leurs richesses conquises par le pillage, et leurs +rochers déserts? Songent-ils à notre expédition prochaine, destinée à +réduire en cendres leur nid de scorpions?» + +--«Pacha! l'œil gémissant du captif enchaîné pleure sa liberté, mais il +jouerait mal le rôle d'espion. Je n'entendais que le mugissement +continuel des vagues, de ces vagues qui se refusaient à me transporter +loin de ce rivage; je ne remarquais que le glorieux soleil, et le ciel, +trop brillant,--trop bleu--pour ma captivité; et je n'éprouvais--que +tout ce qui peut consoler le cœur qui aspire à sa délivrance, et à voir +briser ses chaînes avant de pouvoir sécher ses larmes. Tu peux juger au +moins, par ma fuite, que les pirates ne pensent guère au péril d'une +surprise; autrement j'aurais vainement imploré ou cherché le hasard qui +m'amène devant toi,--s'ils se gardaient avec vigilance: la garde +négligente qui n'a pas aperçu ma fuite, veille sans doute aussi +négligemment pour prévenir ton attaque prochaine. Pacha!--mes membres +sont défaillans,--et la nature demande des alimens pour se soutenir. +Permets-moi de me retirer;--la paix soit avec toi! la paix avec tous +ceux qui t'entourent!--J'ai besoin maintenant de repos--et de +nourriture.» + +--«Demeure, derviche! J'ai encore à t'interroger.--Demeure, je te le +commande;--assieds-toi;--veux-tu m'entendre?--obéis! Je dois +t'interroger encore; et des esclaves vont t'apporter de la nourriture: +tu ne languiras pas de faim au milieu d'un banquet. Ton souper +fini,--prépare-toi à me répondre clairement et amplement:--je n'aime pas +le mystère.» + +Ce fut vainement que l'on chercha à connaître ce qui se passa dans +l'esprit du saint homme qui ne regarda pas le divan avec satisfaction. +Il ne montra pas beaucoup de goût pour les mets du banquet, et encore +moins de respect pour chaque convive. Un mouvement peu dissimulé de +dépit passa un instant sur sa figure, qui reprit aussitôt son calme. Il +s'assied en silence, et son front a recouvré la sérénité qu'il avait un +moment oubliée. Il est servi avec empressement;--mais il évite les mets +somptueux comme s'ils étaient mêlés de poison. Pour un homme si +long-tems condamné aux austérités et aux privations, il est étrange +qu'il profite si peu d'un si riche festin.--«Qu'as-tu donc, derviche? +mange.--Pourrais-tu supposer que l'on te sert un repas de chrétien? ou +penses-tu que mes amis ne sont pas les tiens? Pourquoi évites-tu le sel? +ce gage sacré qui, une fois partagé, émousse le tranchant du sabre, +opère la réunion des tribus divisées, et fait paraître des ennemis comme +des frères!» + +--«Le sel assaisonne les mets recherchés,--et ma nourriture est encore +la plus humble racine, ma boisson, le plus humble ruisseau; mes vœux +austères et les lois de mon ordre[c7] s'opposent à ce que je rompe ou +que je mêle le pain avec amis ou ennemis. Cela peut te paraître +étrange;--s'il y a quelque chose à craindre, le péril ne menace que ma +tête. Mais pour toute ta puissance; oui, bien plus encore,--pour le +trône de ton sultan, je ne goûte ni de ton pain, ni de tes mets--à moins +d'être seul. Si j'enfreignais la règle de notre ordre, la colère de +notre Prophète pourrait empêcher mon pélerinage à la Mecque.» + +--«Bien,--comme il te plaira,--ascétique que tu es[loc14]--Réponds à une +question; et tu pourras alors te retirer en paix. Combien sont-ils?--Ah! +ce n'est assurément pas encore le jour? Quel astre,--quel soleil +éclatant resplendit dans la baie? elle rayonne comme un lac de feu!--Aux +armes!--aux armes! Ho! trahison! mes gardes! mon sabre! Nos galères sont +livrées aux flammes;--et je suis loin d'elles! Maudit derviche!--voilà +donc tes nouvelles,--misérable espion!--Qu'on le saisisse,--qu'on +l'écartelle,--qu'il soit mis à mort sans délai!» + +[Note loc14: La simplicité du pacha veut dire [Arabe ou Farsi], _soufy_; +religieux ascétique turque et persan. + +(_N. du Tr._)] + +Le derviche s'est levé à l'éclat subit de cette lumière. Son changement +de forme n'excite pas moins de terreur. Il s'est levé le derviche,--non +dans l'accoutrement d'un religieux, mais comme un guerrier qui bondit +sur son cheval d'Ukraine. Il a foulé aux pieds son capuchon et déchiré +sa robe; sa cotte de maille frappe les regards, et la lame de son sabre +a brillé comme un éclair! Son casque étroit, mais étincelant; son noir +panache, son œil noir encore plus brillant, et l'ombre encore plus noire +de ses noirs sourcils, tout le fait paraître aux yeux des Musulmans +comme un Afrite dont les coups mortels et infernaux ne laissent pas +d'espoir de salut. Le tumulte le plus confus, les noirs tourbillons de +flamme qui montent dans les airs, et les torches qui promènent +l'incendie; les cris de terreur et les cliquetis du fer qui se +croise:--car les sabres commencent à frapper; et les mugissemens qui +s'élèvent, tout répand sur ce lieu de carnage comme un aspect de +l'enfer! + +Éperdus et fuyant çà et là, les esclaves dispersés ne voient qu'un +rivage sanglant et des vagues enflammées. Ils ne tiennent aucun compte +du cri menaçant du pacha: «_Qu'ils_ saisissent le derviche! Saisissez le +_Zatanaï_[c8]!» Conrad a vu leur terreur,--et a réprimé le premier +mouvement de désespoir qui ne lui offrait que de résister et périr dans +ce palais, puisqu'il avait été si prématurément et si bien obéi. +L'incendie avait été allumé avant qu'il en eût donné le signal. Il a vu +leur terreur;--il détache son cor de son baudrier,--en tire un +son,--mais un son perçant. On lui répond.--«Bien, courage! ma valeureuse +troupe! Comment ai-je pu douter de leur promptitude à me secourir? et +comment ai-je pu penser qu'ils m'avaient ici abandonné?» Son bras +puissant a décrit un cercle autour de lui;--ce mouvement rapide de +rotation qu'il a imprimé à son sabre répand une terreur qui répare son +fatal délai. Sa fureur achève ce que la frayeur avait commencé; il abat, +comme un troupeau ses lâches assaillans. Les turbans mis en pièces +jonchent les appartemens, et à peine un bras ose encore se lever pour se +défendre. Seyd lui-même, troublé par la rage et l'étonnement, recule +devant lui, en continuant de le menacer. Il ne demande pas quartier, +Seyd;--mais il redoute cependant les coups de l'étranger, tant le +désordre a rendu cet étranger redoutable! Les galères enflammées de Seyd +frappent toujours ses regards. Il s'arrache la barbe, et se retire du +combat en écumant de rage[c9]: car les pirates ont déjà dépassé la porte +du harem, et se précipitent dans l'intérieur;--s'arrêter un instant de +plus, c'était attendre la mort. Là les cris d'épouvante,--les +supplications des hommes qui jettent leurs armes en demandant +quartier--sont poussés en vain;--le sang coule par torrens! Les +corsaires qui affluent se précipitent où le cor de Conrad a sonné, et où +les gémissemens des victimes expirantes et les supplications les +avertissent de la manière courageuse avec laquelle il soutient la +terrible lutte. Ils le comblent de leurs acclamations en le voyant seul, +terrible et farouche comme un tigre qui se rassasie dans le sang qui +inonde son repaire! Mais courtes sont leurs félicitations,--plus courte +la réponse:--«C'est bien;--mais Seyd est échappé,--et il doit mourir. +Beaucoup a été fait,--mais il reste encore plus à faire.--Leurs galères +brûlent;--pourquoi leur ville n'est-elle pas encore en flammes?» + +5. A peine a-t-il parlé, et déjà chacun d'eux a saisi une torche; et +l'incendie est allumé du minaret au porche du palais. Un farouche +plaisir se remarquait dans les yeux de Conrad; mais il frémit +soudain:--car à son oreille ont retenti les cris des femmes; et, comme +un glas de mort, ils ont ému ce cœur qui était resté insensible aux +râlemens plaintifs des mourans dans la mêlée. «Oh! enfoncez les portes +du harem;--n'outragez pas, sur votre vie, aucune femme: souvenez-vous +que nous aussi--_nous_ avons des femmes. La vengeance pourrait faire +retomber sur elles un pareil outrage. C'est l'homme qui est notre +ennemi; et c'est sur lui qu'il faut frapper: nous devons épargner la +proie la plus faible. Oh! je l'avais oublié;--mais que le ciel ne +l'oublie pas, si par mon ordre des êtres sans défense cessaient de +vivre. Que ceux qui le voudront me suivent!--j'y vais:--nous avons +encore le tems de soulager nos ames au moins d'un crime.» + +Il monte l'escalier qui craque déjà atteint par les flammes.--Il enfonce +la porte; il ne sent pas ses pieds que brûle le plancher ardent. Sa +respiration est étouffée par des volumes épais de fumée; mais il +continue à se précipiter d'appartement en appartement. Ils +cherchent,--ils trouvent,--ils sauvent. Chacun d'entre eux emporte dans +ses bras robustes des charmes respectés par les regards; ils calment les +terreurs de ces femmes éplorées; soutiennent leurs corps défaillans avec +tous les soins que réclame la beauté sans défense, tant Conrad avait +d'empire sur le caractère farouche de ses compagnons pour retenir des +mains toutes couvertes de sang. Mais qui est-elle, celle que les bras de +Conrad enlèvent du milieu des appartemens enflammés et des débris du +combat?--Elle! c'est la bien-aimée de celui dont il a juré la mort! +c'est la reine du harem!--c'est l'esclave de Seyd! + +6. Conrad n'a qu'un moment pour adresser quelques paroles à +Gulnare[c10], pour rassurer cette tremblante beauté; car dans cette +suspension du combat donnée à la pitié, l'ennemi qui se retirait en +toute hâte s'étonne de ne pas se voir poursuivi. Sa fuite est moins +précipitée;--il s'est rallié--et rangé en bataille. Seyd s'en est +aperçu; il a reconnu d'abord le petit nombre des compagnons du corsaire, +comparé avec sa troupe, et il rougit de sa méprise, en voyant que sa +défaite a été causée par la terreur et la surprise. _Alla il alla_! +c'est le cri de vengeance qu'il pousse.--La honte se change en rage; il +veut maintenant vaincre ou périr! Les flammes doivent répondre aux +flammes, et le sang au sang! Des flots de ce sang vont couler de nouveau +pour le triomphe;--car la fureur vaincue va renouveler le combat, et +ceux qui attaquaient pour vaincre se défendent pour conserver leur vie. +Conrad voit le danger;--il voit ses compagnons succomber sous le nombre +toujours croissant des ennemis.--«Un effort,--encore un effort--pour +nous ouvrir le cercle de nos ennemis!» Ils se rallient,--se +serrent,--chargent,--chancellent;--tout est perdu! Serrés étroitement de +toutes parts,--assaillis par le nombre, sans espoir, mais non sans +courage, ils se défendent encore vaillamment.--Ah! maintenant le +désordre est dans leurs rangs;--criblés de blessures,--culbutés de +toutes parts; chacun d'eux combat isolément,--sans pousser un cri.--Ils +tombent épuisés de fatigues plutôt que vaincus; et frappent encore +jusqu'à ce que la lame échappe à leurs mains roidies par la mort. + +7. Mais avant que l'ennemi rallié eût recommencé le combat, et eût +opposé rang d'hommes à rang d'hommes et cimeterre à cimeterre, Gulnare +et toutes ses compagnes du harem avaient été mises en sûreté dans une +maison de la ville, par ordre de Conrad, qui avait commis une garde à +leur protection; ces femmes essuyaient les larmes que la crainte de la +mort et du déshonneur leur avait fait répandre. Et quand la jeune +Gulnare, cette dame aux yeux noirs, se rappela ces pensées qu'avait fait +naître son désespoir, elle s'étonna beaucoup de la courtoisie qui +respirait dans les accens de Conrad et dans la douceur de ses regards. +Il était étrange--_qu'un_ brigand, ainsi souillé de sang, lui parût plus +aimable que Seyd; dans ses manières les plus tendres. Le pacha aimait +comme s'il lui eût semblé que son esclave dût s'estimer fort heureuse de +l'amour qu'il voulait bien lui témoigner. Le corsaire lui avait offert +sa protection, avait calmé ses terreurs, comme si son hommage était dû +de droit à la beauté. «Le désir en est coupable;--et ce qui est pire +pour une femme,--il est inutile; cependant je désire revoir ce chef; +afin de lui faire mes remerciemens, ce que la crainte m'a fait oublier, +pour la vie qu'il m'a conservée,--et dont mon amoureux seigneur ne s'est +pas souvenu!» + +8. Elle l'aperçut, au plus épais du carnage, se défendant au milieu des +cadavres sanglans, loin de sa troupe, et luttant avec un ennemi qui +semble chèrement acheter le terrain que Conrad est forcé de céder, +couvert de blessures,--perdant son sang,--ne pouvant trouver la mort +qu'il cherche, et pris enfin pour expier tous les maux qu'il a causés; +épargné pour languir dans les tourmens et pour vivre en vain, tandis que +la vengeance méditera de nouveaux plans de tortures. Celle-ci étanche +son sang pour le verser plus tard--mais goutte par goutte: car l'œil +insatiable de Seyd voudrait le voir toujours mourant,--jamais mourir! +Est-il possible que ce soit lui! lui qu'elle a vu naguère triomphant, +quand le signe impérieux de sa main sanglante était une loi! C'est bien +lui!--désarmé, mais non abattu; n'ayant qu'un seul regret, celui de +conserver la vie. Ses blessures sont trop légères, quoiqu'il eût +volontiers baisé la main qui lui aurait donné la mort. Oh! il n'a pu +recevoir aucun coup de ceux si nombreux qui ont été portés, pour envoyer +son ame--dans ce lieu dont il se souciait à peine,--au ciel! Il doit +donc, seul de tous les siens, conserver ce souffle de vie, lui qui, plus +qu'aucun autre, s'est exposé à le perdre? Il sent profondément--ce que +les cœurs mortels sont destinés à ressentir, lorsque, renversés sur la +roue de l'inconstante fortune, les traitemens du vainqueur leur +présagent l'expiation de leurs crimes dans de languissantes +tortures.--Il le sent profondément, tristement; mais le coupable orgueil +qui l'a conduit à commettre ces actions--l'aide maintenant à dissimuler. +On remarque encore dans son attitude fière et recueillie l'air d'un +vainqueur plutôt que d'un vaincu. Quoique épuisé par les fatigues +mortelles de la lutte et le sang qu'il a répandu, il en est peu, dans le +nombre de ceux qui le considèrent, dont le regard soit aussi calme et +assuré que le sien. Ceux que son bras avait tenus à distance, et que son +regard seul faisait trembler, l'accablent maintenant de clameurs +insolentes; les braves qui l'ont vu de près n'insultent pas l'ennemi qui +leur a appris la crainte, et les gardes farouches qui le conduisent à sa +prison le contemplent en silence, pénétrés d'une secrète terreur. + +Le médecin lui a été envoyé,--mais non par compassion; c'est pour savoir +ce que peut encore supporter son reste de vie. Ce médecin lui en trouve +assez pour lui faire porter les plus pesantes chaînes, et pour espérer +qu'il ne sera pas insensible aux aiguillons de la douleur. +Demain--oui--au coucher du soleil de demain, commencera pour lui le +supplice affreux du pal; et levés avec les premiers rayons du matin, ses +ennemis viendront voir comment il supportera courageusement ou lâchement +ses angoisses. De tous les supplices, celui-ci est le plus long et le +plus cruel; il ajoute la soif à toutes les autres agonies, soif que +chaque jour la mort oublie de venir étancher, tandis que les vautours +affamés voltigent autour de la fourche patibulaire. «Oh! de l'eau!--de +l'eau!»--La haine, souriant de contentement, se refuse à la prière de la +victime;--car, s'il boit,--la mort finit ses tourmens. + +Ce destin lui était réservé.--Le médecin, les gardes sont partis; ils +ont laissé l'orgueilleux Conrad seul, couvert de chaînes. + +10. Il serait inutile de peindre les sentimens qu'il éprouve;--il serait +même douteux si lui-même en avait connaissance. Il est une lutte, un +chaos dans l'ame: c'est lorsque tous ses élémens sont en +convulsions,--sont confondus,--qu'ils se heurtent avec une sombre et +puissante énergie, en grinçant les dents d'un impénitent remords, ce +démon décevant[loc15]--qui n'avait pas encore élevé la voix,--mais qui +crie maintenant: «Je t'avais averti!» lorsque l'œuvre est consommée. +Voix inutile! l'ame qui se consume sans être domptée peut se tordre,--se +révolter,--le faible seul se repent! même à cette heure solitaire, +lorsque les sentimens se foulent, et que l'ame se révèle à elle-même +avec tous les souvenirs du passé,--sans qu'aucune passion, aucune pensée +dominante s'empare souverainement d'elle; en lui dérobant les autres. +Mais la sombre et déserte perspective de l'ame qui passe en revue ses +souvenirs du passé,--souvenirs qui se précipitent à travers mille +issues; les rêves expirans de l'ambition, les regrets de l'amour, la +gloire en danger, la vie elle-même emprisonnée; les joies non goûtées, +le mépris ou la haine contre ceux qui triomphent de notre destinée de +misères; le passé sans espérance, l'avenir qui s'avance avec trop de +rapidité pour penser à l'enfer ou au ciel; les actions, les pensées, les +paroles peut-être jamais rappelées d'une manière si aiguë jusqu'à cet +instant, bien que jamais oubliées; choses légères ou charmantes dans +leur tems, mais maintenant offertes comme des crimes à l'austère +réflexion; le sentiment flétrissant du mal non révélé, non moins +dévorant pour avoir été plus caché;--tout, en un mot, tout ce qui peut +faire reculer d'effroi, ce sépulcre ouvert,--le cœur mis à nu, où sont +ensevelies tant de douleurs, étalent leurs misères, jusqu'à ce que +l'orgueil se réveille pour arracher ce miroir à l'ame--et le brise. + +[Note loc15: _That juggling fiend_.] + +Oui,--l'orgueil peut voiler et le courage braver +tout--tout--tout:--l'avenir,--le passé;--la plus terrible des défaites. +Chacun a des craintes, et il n'y a qu'un hypocrite qui les dissimule +pour s'attirer des louanges. Le lâche aussi dissimule, lui dont la +forfanterie ne sait que fuir loin du danger; mais celui qui ne sait +point cacher les mouvemens de son ame, envisage la mort de sang +froid--et meurt. Il a parcouru sa carrière en homme réfléchi, et il lui +en coûte peu d'épargner à la mort la moitié de sa course! + +11. C'est dans la chambre la plus élevée de sa plus haute tour que le +pacha a jeté Conrad et l'a fait charger de chaînes. Son palais a été +consumé par les flammes:--cette forteresse sert à la fois de prison à +son captif et de retraite à sa cour. Conrad n'a pas beaucoup à blâmer +cette sentence; si son ennemi eût été vaincu, il eût éprouvé le même +sort. Il est seul;--et dans sa solitude, il est descendu dans son cœur +coupable: mais il avait endurci ce cœur contre l'infortune. Il n'est +qu'une seule pensée qu'il ne peut--qu'il n'ose aborder: «Oh! comment +Médora va-t-elle supporter ces nouvelles?» Alors--seulement alors--il +soulève ses mains en les frappant l'une contre l'autre, et repousse avec +rage les fers dont elles sont chargées. Mais tout-à-coup il trouva,--ou +feignit de trouver,--on ne fit que rêver une espérance, et il sourit en +se moquant lui-même de sa douleur: «Que la torture vienne quand elle le +voudra--ou quand elle le pourra; n'ai-je pas plus besoin de repos pour +me préparer à ce jour fatal?» Cela dit, il se traîne lentement vers sa +natte; et quelles qu'aient été ses visions, il fut promptement endormi. + +Il était à peine minuit lorsque cette mortelle attaque avait commencé. +Les plans que Conrad avait médités mûrement étaient exécutés; et le +démon du carnage met si bien à profit la fuite précipitée du tems, qu'il +avait laissé à peine un crime à commettre. Une heure vit Conrad lutter +avec les vagues,--déguisé,--découvert, conquérant, vaincu, saisi, +condamné,--tour à tour chef de bande sur terre--et pirate sur la +mer,--détruisant,--sauvant,--emprisonné--et endormi! + +12. Il paraît sommeiller dans un calme profond,--car sa respiration est +à peine sensible.--Ah! trop heureux si elle avait cessé pour toujours! +Il dort;--mais qui se penche sur son sommeil paisible? ses ennemis se +sont retirés--et il n'a pas d'amis dans ces lieux. Serait-ce quelque +séraphin envoyé d'en haut pour lui apporter sa grâce? non, c'est une +forme terrestre avec des traits divins! Son bras blanc porte une +lampe--qu'elle tient soigneusement cachée, de peur que les rayons de +cette lampe ne frappent soudainement la paupière de cet œil fermé, qui +ne s'ouvrira plus qu'à la douleur pour se refermer encore,--se refermer +pour jamais. Quelle est cette beauté, à l'œil si noir, à la joue si +belle et si fraîche, au front couronné par des touffes épaisses de +cheveux tressés et ornés de pierreries, à la forme si aérienne,--aux +pieds nus qui brillent comme de la neige, et se posent si +silencieusement sur la terre?--Comment est-elle parvenue jusqu'en ces +lieux, à travers les gardes et la nuit la plus épaisse? Ah! demandez +plutôt ce qu'une femme ne peut oser, une femme que la jeunesse et la +pitié conduisent comme toi, ô Gulnare! + +Elle n'avait pu dormir;--et tandis que le pacha repose dans des songes +troublés par l'image de son prisonnier, Gulnare s'est échappée de sa +couche--en emportant l'anneau qui lui sert de sceau, et dont souvent +elle avait orné sa main dans ses jeux folâtres.--Munie de ce signe +respecté, à peine questionnée, elle pénètre à travers les gardes +assoupis qui obéissent à ce signe tout puissant sur eux. Harassés de +fatigues, épuisés par les coups échangés dans le combat, leurs yeux +envient le repos de Conrad. Abattus, et laissant à chaque instant +retomber leur tête appesantie par le sommeil, ils étendent leurs +membres, et cessent de veiller; ils n'ont fait que lever leurs têtes +pour saluer l'anneau du pacha, sans demander qui le porte et quel est +l'usage qui en doit être fait. + +13. Gulnare est étonnée de ce qu'elle voit. «Peut-il dormir avec calme, +dit-elle, tandis que d'autres yeux pleurent sa défaite ou le carnage de +son bras, et que mon inquiétude sans repos me fait errer la nuit dans ce +lieu?--Quel charme soudain m'a rendu cet homme si cher? Il est +vrai--c'est à lui que je dois ma vie, et plus que la vie, car il nous a +sauvées, moi et mes compagnes, d'un sort pire que le malheur. Cette +réflexion est tardive;--mais chut!--son sommeil s'interrompt;--comme il +soupire pesamment!--il a fait un mouvement--il s'éveille!» + +Conrad a soulevé sa tête,--et ébloui par la clarté de la lampe, son œil +doute de la réalité de ce qu'il voit; il a remué sa main:--le +froissement de sa chaîne l'a averti trop rudement qu'il vivait encore. +«Quelle est cette forme? si ce n'est pas une figure aérienne, mon +geolier est doué d'une merveilleuse beauté!» + +«Pirate! tu ne me connais pas;--mais je suis un être reconnaissant pour +une action que tu as trop rarement accomplie. Regarde-moi,--et +rappelle-toi celle que tu as sauvée des flammes et des mains de ta bande +encore plus effrayante. Je viens te voir au milieu des ténèbres:--je +sais à peine pourquoi;--cependant ne frémis point,--je ne voudrais pas +te voir mourir.» + +«S'il en est ainsi, compatissante dame! ton œil est le seul ici qui ne +se fera pas une fête de mon supplice. Mes ennemis ont eu pour eux les +chances du hasard,--qu'ils usent de leurs droits. Mais, quoiqu'il en +soit, je les remercie de leur courtoisie ou de la tienne pour m'envoyer +un confesseur aussi aimable que toi.» + +Quelqu'étrange que cela paraisse,--cependant il existe une espèce de +gaîté dans l'extrême infortune,--gaîté qui n'apporte pas de +soulagement,--car la gaîté du malheur ne trompe jamais; son sourire est +plein d'amertume,--mais c'est encore un sourire. Quelquefois même il a +accompagné les plus sages et les plus vertueux jusque sur +l'échafaud[c11], qui a été l'écho de leurs plaisanteries! Cependant +cette gaîté apparente n'est point réelle pour eux; elle peut tromper +tous les cœurs, excepté ceux qu'elle déguise. Quel que fût le sentiment +qui se manifesta d'abord sur les traits de Conrad, un sourire sauvage a +déridé son front indompté; et ces accens qu'il proféra exprimaient la +gaîté, comme si c'était la dernière dont il dût jouir sur la terre. +Cependant elle était contraire à sa nature;--car, pendant la durée de sa +courte vie, il eut peu de pensées étrangères à la tristesse et aux +combats. + +14. «Corsaire! ta sentence est prononcée:--mais j'ai le pouvoir +d'adoucir la colère du pacha dans ses heures les plus cruelles. Je +voudrais te sauver;--oui, bien plus,--je voudrais te sauver dès à +présent; mais--ni le tems qui presse,--ni tes forces épuisées ne me +permettent de l'espérer. Cependant tout ce qui sera en mon pouvoir, je +le voudrai; au moins je ferai tout pour retarder l'exécution de la +sentence qui te laisse à peine un jour. Tenter davantage maintenant +perdrait tout;--toi-même tu te refuserais à une tentative qui ne nous +procurerait qu'une perte commune.» + +«Oui!--je m'y refuserais;--mon ame est préparée à tout: je suis tombé +trop bas pour craindre une nouvelle chute. Ne t'expose pas toi-même au +danger; je ne pourrais me bercer de l'espérance d'échapper à des ennemis +avec lesquels je ne puis pas combattre. Incapable de vaincre,--fuirai-je +lâchement, le seul de ma troupe qui n'aura pas voulu mourir? Cependant +il est un être--vers lequel se reporte ma pensée, et je sens que ces +yeux s'attendrissent pour elle jusqu'aux larmes. Mes seules ressources +dans le chemin de la vie que j'ai parcouru étaient--mon navire,--mon +épée,--mon amie,--mon Dieu! Le dernier, je l'ai abandonné dans ma +jeunesse;--il m'abandonne maintenant:--l'homme qui m'humilie aujourd'hui +ne fait qu'accomplir ses volontés. Je n'ai pas la pensée de me moquer de +son trône par des prières arrachées aux souffrances d'un lâche et +rampant désespoir; c'est assez que je respire--pour que je puisse tout +supporter. Mon épée est tombée de cette indigne main qui eût dû mieux +répondre à la bravoure de la troupe qu'elle commandait; mon navire est +englouti dans les flots, où il est au pouvoir du pacha;--mais mon +amie,--pour elle encore ma voix pourrait monter en prière vers le ciel. +Oh! elle est tout ce qui peut me rattacher à la terre.--Ma mort va +briser un cœur qui a pour moi plus qu'une légitime tendresse, une forme +si belle--que, jusqu'à ce que j'aie vu la tienne, ô Gulnare! mes yeux +n'avaient jamais demandé s'il s'en trouvait sur la terre d'aussi belle!» + +--«Tu en aimes donc une autre!--Mais que m'importe à moi cela?--cela ne +m'importe pas,--non, sans doute, jamais cela ne m'importera. Mais +cependant--tu aimes--et--oh! j'envie ceux dont les cœurs peuvent se +reposer sur des cœurs aussi fidèles qu'eux, et qui n'ont jamais éprouvé +ce vide--cette pensée inquiète qui soupire après des visions--comme la +mienne en est tourmentée.» + +«O femme!--j'avais pensé que tu aimais celui pour lequel mon bras +t'avait sauvée d'une tombe enflammée!» + +«Moi, avoir de l'amour pour le farouche Seyd! oh!--non--non--non, +jamais. Cependant ce cœur, qui ne fait plus d'efforts pour l'aimer, +s'est efforcé autrefois de répondre à sa passion,--mais il n'a pu +réussir. Je l'ai éprouvé--et je l'éprouve encore,--l'amour ne peut +exister qu'avec la liberté. Je suis une esclave; une esclave favorite, +il est vrai, destinée à partager la splendeur de mon maître, et à +paraître la femme la plus heureuse! Souvent je suis condamnée à entendre +cette question: «M'aimes-tu?» et je brûle de répondre: «Non!» Oh! il est +dur de supporter cette tendresse, et de s'efforcer vainement de la payer +de retour; mais il est encore plus dur de supporter les répugnances du +cœur, et de cacher aux yeux de celui qui l'inspire un sentiment +différent de celui de l'amour. Il me prend une main que je ne lui donne +pas--ni ne refuse;--le pouls de cette main n'est ni plus lent--ni plus +rapide,--mais il reste calme et froid; et quand elle m'est rendue, elle +retombe comme un poids inanimé, en s'éloignant de l'homme que je n'ai +jamais aimé assez pour le haïr. Mes lèvres, après avoir reçu ses +caresses, n'en sont pas plus brûlantes, et le souvenir qu'elles me +laissent glacé tous mes sens. Oui,--si j'avais jamais éprouvé le +dévouement de la passion, j'aurais pu lui faire succéder la haine, mais +encore--je le vois partir sans que j'en éprouve de regrets,--et revenir +sans que je le désire;--et souvent, lorsqu'il est près de moi,--il est +bien loin de ma pensée. Quand la réflexion arrivera--et elle doit +arriver--je crains qu'elle m'apporte le dégoût. Je suis son +esclave;--mais en dépit de l'orgueil, le titre de sa fiancée pour moi +serait pire que l'esclavage. Oh! que cette dot de son cœur ne m'est-elle +enlevée! ou, s'il en cherchait une autre, et qu'il me laissât en +repos--hier encore--j'aurais dit en paix! Oui, si je feins maintenant +une tendresse qui ne m'est pas habituelle pour lui, +souviens-toi,--captif! souviens-toi que c'est pour briser tes chaînes; +pour te payer la vie que je te dois; pour te rendre à cette femme qui +t'est si chère, et qui partage un amour tel que je n'en connaîtrai +jamais. Adieu!--le matin commence à poindre,--je dois te quitter: il +m'en coûtera cher,--mais ne crains pas la mort d'aujourd'hui! + +15. Elle pressa ses mains enchaînées contre son cœur, baissa la tête, +puis se retira sans bruit et disparut comme un songe. Était-ce bien elle +qui était là? et Conrad est-il seul maintenant? Quelle perle précieuse +est tombée et a brillé sur ses fers? c'est une des larmes les plus +sacrées, versée sur les malheurs d'un étranger, qui s'échappe une +fois--brillante--pure, des yeux de la pitié, déjà polie par une main +divine! + +Oh! elle est trop persuasive,--trop dangereusement chère--la larme +inappréciable qui tombe des yeux de la femme! cette arme de sa faiblesse +qu'elle peut employer pour attendrir,--sauver,--subjuguer;--tout à la +fois sa lance et son bouclier. Évitez-la,--la vertu s'amollit et la +sagesse tombe dans l'erreur, pour se confier trop tendrement à cette +expression de douleur de la beauté! Qui a perdu un monde et fait fuir un +héros? la larme timide de l'œil de Cléopâtre. Cependant la faute du +tendre triumvir doit être excusée; pour une larme,--combien perdent +non-seulement la terre,--mais le ciel! livrent leurs ames à l'éternel +ennemi de l'homme, et comblent leur malheur pour épargner celui de +quelque beauté volage! + +16. Il est jour,--et sur les traits altérés de Conrad viennent jouer ses +rayons--sans lui ramener les espérances de la veille. Que deviendra-t-il +avant la nuit? peut-être un corps sans vie sur lequel les corbeaux +agiteront leurs ailes funèbres, que son œil éteint et fermé n'apercevra +point, tandis que ce soleil se couchera, et que la rosée du soir +froide,--humide--et épaisse tombera sur ses membres roidis, en +rafraîchissant la terre--et en ranimant tout dans la nature, excepté son +cadavre!-- + + + + +Chant Troisième. + + Come vedi--ancor non m'abandonna. + + (Dante.) + + +1. Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin de sa carrière, le +soleil couchant s'abaisse avec lenteur le long des collines de la Morée. +Il ne brille pas d'un éclat obscurci, comme dans les climats du Nord, +mais c'est un rayonnement sans nuage d'une flamme vivante! Le rayon +jaune qu'il jette sur l'abîme silencieux dore les vagues verdâtres, +étincelantes de ses tremblans reflets. C'est sur le vieux rocher d'Égine +et sur l'île d'Hydra que le dieu de la gaîté répand son dernier sourire. +Se complaisant sur ses propres domaines, qu'il quitte à regret, c'est là +qu'il aime à verser ses rayons, quoique ses autels n'y reçoivent plus +l'encens de ses adorateurs. Les ombres des montagnes descendent au loin +et baisent ton golfe glorieux, invincue Salamine! Leurs arcs d'azur +rencontrent les doux regards du soleil dans la vaste étendue des airs, +colorés d'une pourpre plus foncée, et des teintes plus tendres, jetées +sur leurs cimes, marquent sa course triomphante, et reproduisent les +couleurs du ciel; jusqu'à ce que, dérobé par une ombre profonde à la +terre et à l'océan, le soleil disparaisse derrière son rocher de Delphes +pour se jeter dans les bras du sommeil. + +Ce fut dans un soir pareil qu'il jeta ses rayons les plus pâles, +lorsque, Athènes! le plus sage de tes enfans le salua pour la dernière +fois. Avec quelle inquiétude les meilleurs de tes enfans attendaient son +dernier rayon d'adieu qui devait terminer le dernier jour de leur +sage[c12] condamné injustement à boire la ciguë! «Pas encore,--pas +encore--le soleil s'arrête sur la colline,--l'heure précieuse de l'adieu +dure encore; mais triste est sa lumière aux yeux agonisans, et sombres +sont les teintes des montagnes qui lui paraissaient autrefois si +chères.» Phébus sembla couvrir de voiles lugubres la contrée délicieuse +qui n'avait encore connu que son sourire; mais avant qu'il eût disparu +derrière la cime du Cithéron, la coupe fatale fut vidée,--l'esprit vital +avait fui; l'ame de celui qui dédaigna de craindre ou de fuir,--qui +vécut et mourut comme nul mortel ne peut vivre ou mourir! + +Mais regardez! depuis les hauteurs de l'Hymette jusqu'à la plaine, la +reine de la nuit impose son règne silencieux[c13]. Aucune nébuleuse +vapeur, messagère de l'orage, ne couvre sa belle face, n'entoure d'un +cercle sa forme lumineuse. Là, la blanche colonne, avec sa corniche +scintillant aux rayons de la lune qui se jouent dans ses ciselures, +reçoit ses grâcieux baisers, et, couronné de ses tremblans rayons, +l'emblème de Phébé étincelle sur le haut minaret. Les bosquets +d'oliviers dispersés au loin comme des taches sombres, là où le modeste +Céphise verse son onde épuisée; le cyprès qui jette une ombre +mélancolique près de la sainte mosquée; la brillante tourelle du gai +kiosque[c14]; triste et sombre au milieu du calme religieux, le palmier +solitaire près du temple de Thésée: tous ces objets, empreints de +diverses couleurs, arrêtent les regards,--et stupide serait celui qui +passerait sans émotion dans ces lieux. + +Plus loin la mer Égée, dont le mugissement ne se fait plus entendre, +assoupit par des caresses le courroux de son vaste sein soulevé par la +guerre des élémens, et déploie dans des teintes plus douces une immense +surface de saphir et d'or, mêlée avec les ombres de maintes îles +lointaines qui offrent un aspect menaçant--là où l'aimable océan semble +sourire[c15]. + +2. Je m'écarte de mon sujet.--Pourquoi tourné-je mes pensées vers toi, +contrée du soleil? Oh! qui peut contempler la mer qui baigne tes +rivages, et ne pas s'arrêter à ton nom, quel que soit le sujet que l'on +traite, tant il y a de magie dans tout ce qui parle de toi? Quel est +celui qui, ayant vu se coucher le soleil sur toi, ô belle Athènes! +pourrait jamais oublier la scène que tu présentes à cette heure +merveilleuse du soir? Ce n'est pas celui--dont le cœur ne connaît ni +tems ni distance, et qu'un charme magique retient dans le parage des +Cyclades! Cet hommage ne paraîtra point étranger à ses chants; l'île de +son corsaire fit autrefois partie de ton domaine:--puisse-t-elle, en +recouvrant la liberté, redevenir encore la tienne! + +3. Le soleil s'est couché;--et, plus sombre que la nuit, le cœur de +Médora défaille près du signal de feu placé sur la hauteur de la +tour.--Le troisième jour s'est écoulé:--avec lui Conrad n'arrive +pas,--n'envoie pas de message,--l'infidèle! Le vent a été beau, quoique +faible, et il ne s'est point élevé de tempête. Hier au soir le navire +d'Anselme est rentré dans la baie; et cependant les seules nouvelles +qu'il apporte, c'est qu'il n'a point rencontré Conrad! Cruelle, comme +elle l'est maintenant, bien différente serait l'histoire, si Conrad eût +attendu cette voile pour combattre. + +La brise de la nuit commence à fraîchir;--Médora a passé ce jour à épier +tout ce que l'espérance peut lui faire prendre pour un mât; elle est +assise tristement--sur la hauteur.--L'impatience l'entraîne sur le +rivage de la mer à l'heure de minuit; là elle erre désolée, sans sentir +l'écume des flots qui souvent venait jaillir sur ses vêtemens, et +l'avertissait de s'éloigner. Elle ne la voyait pas,--ne la sentait +pas,--ne pouvait quitter ce rivage; elle ne sentait pas le froid de +cette écume:--le froid seul qu'elle éprouvait était sur son cœur. Ce +retard lui occasionna une telle certitude du malheur, que la vue du +vaisseau de Conrad lui eût fait perdre également la vie ou la raison. + +Enfin arrive--un pauvre bateau tout brisé, dont l'équipage a d'abord +aperçu celle qu'il cherche. Quelques-uns d'entre ces hommes ont des +blessures sanglantes:--tous sont dans un état pitoyable.--Ils sont peu +nombreux;--à peine comprennent-ils comment ils ont pu échapper:--_c'est +là_ tout ce qu'ils savent. Silencieux, abattus, chacun d'eux paraît +attendre que la triste voix de son compagnon exprime ses doutes sur le +sort de Conrad. Ils auraient pu dire quelque chose; mais ils semblaient +craindre de confier leurs paroles à l'oreille de Médora. Elle les a +compris, et cependant elle n'a point succombé,--elle n'a pas même +tremblé--en apprenant ce malheur accablant, ce délaissement terrible. + +Sous les traits délicats et tendres de Médora se cachaient de hauts +sentimens, qui ne se manifestaient que lorsqu'ils avaient acquis toute +leur énergie. Cependant, aussi long-tems que l'espérance lui +restait,--ces sentimens s'exprimaient par de l'attendrissement,--du +désordre--et des larmes;--quand tout était perdu,--cette sensibilité ne +s'éteignait pas,--mais elle sommeillait; et de ce sommeil apparent +naissait cette énergie qui lui disait: «Puisqu'il ne te reste rien à +aimer,--il ne te reste également rien à craindre.» Cette énergie était +supérieure à la nature; elle était semblable à ce brûlant et puissant +délire qui naît de l'accès de la fièvre dévorante. + +«Vous restez silencieux,--dit-elle.--Je ne voudrais pas entendre ce que +vous pouvez me raconter;--ne parlez pas,--ne murmurez pas ce nom:--car +je sais bien tout.--Cependant je voudrais vous demander--mes lèvres se +refusent presque à le dire;--que votre réponse soit brève:--dites-moi où +il repose?» + +«Madame! nous l'ignorons,--à peine avons-nous pu sauver notre vie; mais +il y en a un d'entre nous qui soutient qu'il n'est pas mort: il l'a vu +saisir, couvert de blessures sanglantes,--mais vivant encore.» + +Elle n'en put entendre davantage: c'était en vain qu'elle s'y +efforçait;--le sang bout dans ses veines;--toutes ses pensées +s'agitent,--jusqu'à ce que, dans cette lutte opiniâtre, son ame accablée +succombe à ces paroles. Elle chancelle,--tombe, et les vagues allaient +peut-être l'arracher sans vie à un autre tombeau; mais ces hommes aux +mains rudes, bien que leurs yeux soient noyés de larmes, se sont +empressés de venir à son aide avec la promptitude que commande la pitié. +Ils versent sur cette joue pâle comme la mort la rosée de l'Océan, +relèvent Médora,--agitent l'air sur sa figure,--et la soutiennent +jusqu'à ce qu'elle revienne à la vie. Ils réveillent ses femmes, et +laissent aux mains des matrones cette forme défaillante dont l'aspect +les fait gémir de douleur. Ils s'en vont à la caverne d'Anselme pour lui +faire part de ces affligeantes nouvelles--et de leur courte victoire. + +4. Dans cette assemblée farouche retentissent des paroles hardies et +étranges; il s'élève des pensées de rançon, de guerre et de vengeance, +de tout, excepté de paix ou de fuite. L'esprit de Conrad respire encore +dans leur conseil et leur défend le désespoir. Quel que soit son +destin,--les cœurs qu'il a inspirés et commandés le sauveront vivant, ou +apaiseront son ombre irritée. Malheur à ses ennemis! il reste encore un +petit nombre de ses braves dont les actions sont audacieuses, comme +leurs cœurs sont fidèles. + +5. Le cruel Seyd est dans la chambre secrète du harem rêvant au sort de +son captif. Ses pensées sont alternativement partagées entre l'amour et +la haine, tantôt avec Gulnare, et tantôt dans la prison de Conrad. +Étendue à ses pieds, la belle esclave épie les mouvemens de son +front.--Elle voudrait adoucir les noires pensées de son ame, en jetant +sur lui les regards inquiets de son œil large et noir, qui cherche +inutilement dans les siens un retour de sympathie; il fait semblant de +_les_ tenir constamment sur les grains de son chapelet[c16], mais c'est +seulement sur les tortures de sa victime qu'il les tient fixés. + +--«Pacha! la victoire de ce jour t'appartient; elle s'est fixée sur la +crête de ton cimier:--Conrad est pris,--le reste est tombé! Le sort de +Conrad est résolu:--il doit mourir, et il a bien mérité ce +châtiment;--cependant il me paraît trop indigne de ta haine. Je pense +qu'en le délivrant un moment, pour lui parler de rançon, en exigeant +tous ses trésors, serait un moyen plus sage. La renommée vante beaucoup +ses richesses de pirate;--que mon pacha n'en est-il le maître! Pendant +ce tems, abattu,--affaibli par ce fatal combat,--surveillé,--suivi,--il +serait toujours une proie facile; mais une fois mort,--le reste de sa +troupe embarquera ses richesses et les leurs pour chercher une retraite +plus sûre.» + +«Gulnare!--si pour chaque goutte de son sang on m'offrait un diamant +aussi riche que le diadême de Stamboul; si pour chacun de ses cheveux on +faisait briller à mes yeux une mine massive d'or vierge; si tout ce que +nos contes arabes racontent ou font rêver de trésors et de richesses +était devant moi,--tous ces trésors ne pourraient racheter le pirate! +Ils ne retarderaient pas seulement son supplice d'une heure, si je ne le +savais enchaîné et en mon pouvoir; et si, dans ma soif de vengeance, je +ne méditais encore sur les tortures qui durent le plus long-tems et +tuent le plus tard possible.» + +«C'est bien,--Seyd!--Je ne cherche pas à comprimer ta rage; elle est +trop justement excitée pour souffrir la pitié: mes pensées étaient +seulement de t'assurer ses richesses.--Ainsi relâché, il n'aurait pas +été libre. Rendu incapable de te nuire, privé de la moitié de sa troupe, +il pourrait retomber entre tes mains à ton premier signal.» + +--«Il pourrait retomber en mes mains!--et je le relâcherais alors pour +un jour,--quand le misérable est déjà dans mes mains? Relâcher mon +ennemi!--à la prière de qui?--de la tienne! belle solliciteuse!--C'est +là cette vertueuse reconnaissance que t'inspire la conduite du giaour +envers toi et les autres femmes, sans doute parce qu'il t'a +épargnée,--sans s'inquiéter si sa capture était belle! Mes remerciemens +et mes éloges lui sont aussi dûs.--Maintenant écoute! j'ai un conseil à +faire entendre à ton oreille gentille: je me défie de toi, femme! et +chacune de tes paroles imprime le sceau de la vérité aux soupçons qui +m'ont été inspirés. Portée dans ses bras à travers les flammes qui +consumaient le sérail,--dis, avais-tu du regret d'être ainsi emportée +par lui? Tu n'as pas besoin de répondre;--ta confusion parle, par la +rougeur qui monte déjà à tes joues coupables. Alors, aimable dame, pense +à toi! et prends garde: ce n'est pas seulement _sa_ vie qui demande un +tel soin! Encore une parole--oui--je n'en demande pas davantage. Maudit +fut le moment où il t'emporta loin des flammes; mieux eût +valu--mais--non--alors j'aurais gémi sur toi avec la douleur d'un +amant,--maintenant c'est ton maître qui t'avertit,--femme perfide! Ne +sais-tu pas que je puis couper tes ailes volages? Ce n'est pas seulement +par des paroles que je châtie ceux qui m'outragent; prends garde à +toi:--ne pense pas que ta perfidie reste impunie!» + +Il se lève--et il s'éloigne lentement, l'air sévère, la rage dans les +regards et la menace dans ses adieux. Ah! peu en a été émue cette reine +des femmes fortes--qu'un front irrité n'a jamais effrayée, que les +menaces n'ont jamais subjuguée. Seyd ne connaissait guère ton cœur, ô +Gulnare! il ne savait pas combien l'amour avait sur lui d'empire, et de +quelle audace la persécution pouvait le rendre capable. Les soupçons du +pacha lui parurent des outrages,--car elle ne connaissait pas encore +combien étaient profondes les racines d'où naissait sa compassion.--Elle +était une esclave;--par cela seul tout captif avait des droits à son +intérêt, et ce sentiment ne différait d'un autre que de nom. Démêlant à +peine les motifs des sentimens qui l'agitent,--ne tenant nul compte de +la colère du pacha, elle voulut s'exposer à de nouveaux dangers, en +essayant encore de calmer sa haine,--jusqu'à ce que s'éleva dans son +esprit ce combat de la pensée, source des malheurs de la femme! + +6. Cependant--pleins d'anxiété--tristement longs--calmes et uniformes +s'écoulent les jours et les nuits de Conrad.--Si son ame n'avait pas su +dompter la terreur, elle n'eût pu supporter ce redoutable intervalle du +doute et de la crainte, lorsque chaque heure pouvait le condamner à un +supplice pire que la mort; lorsque chaque pas que répétait l'écho de la +porte de sa prison pouvait être celui de l'homme qui devait le conduire +où le pieu fatal l'attendait: lorsque chaque voix qui frappait son +oreille pouvait être la dernière qu'il lui était permis d'entendre: si +son ame n'avait pu dompter la terreur,--cet esprit austère et haut eût +prouvé qu'il était aussi peu disposé à mourir qu'incapable de s'en +préserver. Il était abattu,--peut-être vaincu;--cependant il supportait +en silence ce conflit de pensées plus redoutables que tout ce qu'il +avait essuyé jusqu'alors. La chaleur du combat, le fracas des tempêtes +laissent à peine une idée assez inactive pour être un tourment; mais +emprisonné et chargé de fers dans une étroite solitude, se torturer, en +proie à tous les souvenirs les plus divers; méditer sans cesse sur son +propre cœur, sur ses irréparables fautes, sur son destin futur;--se voir +dans l'impossibilité d'éviter ce dernier--et de réparer les +premières;--compter les heures qui nous poussent impérieusement à notre +fin, sans avoir un ami pour nous consoler, et redire aux autres que la +mort a été reçue par nous comme un bien; autour de nous des ennemis +toujours prêts à mentir sur notre vie passée, et à calomnier nos +derniers instans; avoir devant soi des tortures que l'ame se sent +capable de braver, quoiqu'elle doute si la chair frémissante sera assez +forte pour les supporter, et si un simple cri ne déshonorera pas les +plus beaux sentimens, et ne lui ravira pas la plus noble gloire, celle +du courage; la vie que l'on perd ici-bas, se la voir déniée en haut par +ceux qui s'arrogent le monopole des faveurs du ciel; et surtout se voir +ravir quelque chose de plus qu'un paradis douteux--le ciel de nos +espérances terrestres--celle qui est la bien-aimée de nos cœurs; telles +sont les pensées dont un captif est assiégé, et qui lui font éprouver +des angoisses qui surpassent les douleurs mortelles: ce sont ces pensées +qui assiégeaient Conrad.--Les supporte-t-il lâchement ou avec courage? +puisqu'il n'y succombe pas, il faut bien qu'il en soit ainsi! + +7. Le premier jour est passé, il n'a pas vu Gulnare;--le second--le +troisième--elle n'est pas encore revenue; mais ce que ses paroles +avaient avancé, ses charmes l'ont accompli, ou autrement il n'aurait pas +vu un autre soleil. Le quatrième s'est écoulé, et avec la nuit une +tempête est venue mêler sa puissance de terreur à celle des ténèbres. +Oh! comme Conrad prêtait avidement l'oreille aux mugissemens de l'abîme, +qui jusqu'alors n'avaient pas encore interrompu son sommeil! et son +imagination sauvage s'égare dans de plus sauvages désirs, inspirée +qu'elle est par la lutte de son propre élément! Souvent il s'était +élancé sur ces vagues ailées, et il aimait leur rudesse impétueuse qui +rendait sa course plus rapide. Et maintenant le mugissement de l'océan +qui retentit à son oreille est pour lui une voix depuis long-tems +connue, qui lui dit--hélas! que c'est vainement qu'elle est si près de +lui! + +Le vent au-dessus de lui fait entendre de lourds sifflemens; et, +doublement retentissans, les nuages qui portent le tonnerre ébranlent la +tourelle de sa prison; la foudre reluit à travers les barreaux, et +réjouit plus le cœur de Conrad que l'astre de la nuit. Il traîne sa +lourde chaîne vers ces barreaux éclairés pour y attirer le tonnerre, en +désirant _que ce péril_ ne fût pas vain. Il soulève ses bras chargés de +fers vers le ciel, en le priant de lancer dans sa pitié un de ses +carreaux enflammés pour l'anéantir: le fer qu'il porte et sa prière +impie les attirent également.--La tempête roule au loin et dédaigne de +frapper; ses voix retentissantes s'affaiblissent dans le +lointain,--elles s'éteignent.--Conrad se retrouve seul, comme si quelque +ami infidèle eût dédaigné d'écouter ses gémissemens. + +8. L'heure de minuit est passée,--et un pas léger s'approche de la porte +massive;--il s'arrête,--il s'approche de nouveau; le verrou criant et la +clef au son triste tournent légèrement: son cœur l'a devinée,--c'est la +belle Gulnare! Quels que soient ses péchés, cette femme est pour lui un +ange protecteur, et belle aussi comme l'imagination d'un ermite pourrait +la peindre. Cependant elle est changée depuis qu'elle est venue pour la +première fois dans cette prison; sa joue est plus pâle, sa démarche plus +chancelante. Elle tourne vers le prisonnier son œil noir et inquiet, et +ce regard exprime avant ses paroles ces mots: «Tu dois mourir! oui, tu +dois mourir; il ne te reste qu'une ressource, la dernière,--la pire de +toutes,--si les tortures ne la surpassaient encore.» + +«Femme! je n'en dénie aucune;--mes lèvres expriment ce qu'elles ont déjà +exprimé:--Conrad est toujours le même. Pourquoi veux-tu chercher à +sauver la vie d'un condamné, et l'arracher à la sentence qu'il a +méritée? Oui, je l'ai bien méritée--non seul ici peut-être--j'ai bien +mérité la vengeance de Seyd par de nombreuses actions coupables.» + +--«Tu me demandes pourquoi? pourquoi--oh! n'as-tu pas sauvé ma vie d'un +sort plus horrible que celui de l'esclavage? Tu me demandes +pourquoi?--le malheur t'a-t-il aveuglé sur les tendres entreprises de +l'esprit d'une femme? et dois-je te le dire? quoique mon cœur ressente +tout ce que la femme peut ressentir, sans pouvoir l'avouer--en dépit de +tes crimes--ce cœur le ressent pour toi. Il a éprouvé pour toi de la +crainte,--de la reconnaissance,--de la pitié, de la folie,--de l'amour. +Ne réplique pas, ne me conte plus ton histoire, ne me dis plus que tu en +aimes une autre--et que je t'aime en vain. Quoiqu'elle soit aussi tendre +que moi, qu'elle soit plus belle, je me précipite dans un danger qu'elle +n'oserait pas affronter. Son cœur, auquel le tien est si fidèle, est-il +digne du tien? Si je t'appartenais,--tu ne serais pas seul ici +maintenant. Épouse d'un proscrit,--elle laisse son époux errer seul sur +les vagues! Qui retient dans sa demeure une si galante dame? Mais assez +de paroles,--et sur ta tête et sur la mienne un sabre tranchant est +suspendu par un simple fil; si tu as encore du courage, et que tu +veuilles être libre, prends ce poignard, lève-toi et suis-moi!» + +«Oui,--et mes chaînes! mes pieds, parés de ces ornemens, traverseront +avec grâce les gardes endormis! Tu l'as oublié,--est-ce là un +accoutrement pour fuir? ou est-il plus propre que tout autre au combat?» + +«Défiant corsaire! j'ai gagné la garde, toujours prête à se révolter et +avide d'or. Une seule de mes paroles fera tomber tes chaînes; sans un +pareil secours comment pourrais-je rester ici? Depuis que nous nous +sommes rencontrés, j'ai mis le tems à profit; et si je me suis rendue +coupable, c'est toi qui a causé mon crime. Un crime!--ce n'est pas être +criminelle que de punir ceux de Seyd. Ce tyran détesté, Conrad,--il doit +mourir! Je te vois frémir;--mon ame est bien changée:--elle a été +outragée,--méprisée,--avilie;--elle sera vengée.--Accusée d'une trahison +que jusqu'ici mon cœur avait dédaignée,--trop fidèle, quoique enchaînée +dans une servitude trop amère; oui, tu souris!--mais il avait peu de +motifs de se plaindre: je n'étais pas alors perfide,--et toi, tu ne +m'étais pas encore si cher. Mais Seyd l'a soutenu;--et les jaloux, ces +tyrans qui, en nous tourmentant, nous portent à les trahir, méritent +bien le sort que leurs lèvres toujours maussades prédisent. Je ne l'ai +jamais aimé;--il m'acheta--quelque peu cher--puisqu'avec moi se trouvait +un cœur qu'il n'avait pu acheter. Je fus une esclave docile; il a dit +que, pour sa récompense, j'aurais fui volontiers avec toi. C'était faux, +tu le sais;--mais que de tels augures se repentent de leurs prévisions! +leurs paroles sont des outrages qui rendent leurs prévisions véritables. +Ce n'était pas à ma prière qu'il suspendait ta mort; cette grâce +éphémère n'était que pour lui donner le tems de préparer de nouveaux +supplices pour te torturer, et pour augmenter mon désespoir. Il a aussi +menacé ma vie; mais sa folie amoureuse[loc16] me réserve encore pour les +caprices de sa seigneurie. Quand il sera plus rassasié de ces charmes +qui se flétrissent et de moi, alors s'ouvrira le sac,--et la mer roule +près de ces lieux! Quoi! suis-je donc destinée à lui servir dans ses +caprices, comme un jouet d'enfant que l'on rejette dès qu'il a perdu ses +dorures? Je t'ai vu,--je t'ai aimé,--je te dois tout;--je voudrais te +sauver, quand ce ne serait que pour te prouver combien une esclave est +reconnaissante. Mais quand même le pacha n'aurait pas ainsi menacé ma +vie et mon honneur (et il tient bien ses sermens prononcés dans des +momens de colère), je t'aurais encore sauvé;--mais lui eût été épargné. +Maintenant je suis toute à toi--à tout préparée. Tu ne m'aimes pas,--tu +ne me connais pas,--ou, si tu me connais, c'est de la manière la plus +défavorable. Hélas! cet amour--ou cette haine m'est pour la première +fois connue.--Oh! que ne peux-tu éprouver ma constance, tu ne me +repousserais pas; tu ne refuserais pas l'amour ardent dont brûle un cœur +oriental. Il est maintenant le phare de ton salut,--maintenant il te +montre dans le port la proue d'un Maïnote; mais dans une chambre par où +nos pas doivent nous conduire, dort-il ne doit pas se réveiller--le +barbare tyran Seyd!» + +[Note loc16: _His dotage_.] + +«Gulnare!--Gulnare!--je n'avais jamais, jusqu'à ce moment, senti si +fortement mon abjecte fortune, ma renommée flétrie si humiliée. Seyd est +mon ennemi; il eût balayé ma troupe de la terre, avec un bras +impitoyable, mais frappant à découvert. C'est pourquoi je suis venu ici, +sur mon vaisseau de guerre, pour émousser le cimeterre par le cimeterre; +telle est mon arme,--et non le secret poignard:--qui épargne la vie et +l'honneur d'une femme, épargne aussi celle d'un ennemi qui dort. C'est +avec joie que je te sauvai, ô femme; ce n'était pas pour cela:--ne me +laisse pas penser que tu n'étais pas digne de ma pitié. Maintenant, +adieu donc!--que plus de paix soit réservé à ton cœur! La nuit +s'écoule:--c'est la dernière de mon repos terrestre!» + +«Repose! repose! au soleil levant commenceront tes souffrances +nerveuses, et tes membres se tordront sur le pieu qui t'attend. J'ai +entendu donner les ordres,--j'ai vu--mais je ne le verrai plus.--Si tu +veux périr, je périrai avec toi. Ma vie,--mon amour,--ma haine,--tout ce +que je possède ici-bas dépend de cette résolution, corsaire! Mais il n'y +a que cette tentative! sans elle la fuite serait inutile.--Comment! les +poursuites assurées de Seyd, mes injures non vengées, ma jeunesse +déshonorée,--les longues, longues années consumées dans les regrets--un +seul coup nous délivre de toutes nos craintes à venir. Mais puisque la +dague convient moins à ton bras que l'épée, j'essaierai la fermeté d'une +main de femme. Les gardes sont gagnés;--encore un moment, et tout sera +consommé.--Corsaire! nous nous rencontrerons en lieu sûr, ou nous ne +nous rencontrerons plus. Si ma faible main faillit, le nuage du matin +roulera sur ton échafaud et sur mon linceul.» + +9. Elle se détourna et disparut avant que Conrad eût pu lui répondre, +mais il la suit long-tems d'un œil inquiet; et recueillant, comme il +faut, les anneaux des chaînes qui le pressent, pour diminuer leur +longueur ainsi que le bruit de sa marche, il suit Gulnare, autant que le +lui permettent ses membres enchaînés, car les verroux ne retiennent plus +ses pas. Elle était noire et sinueuse la marche qu'il devait suivre, et +il ne savait pas où ce passage conduisait. Il n'y avait là ni lampes ni +gardes. Il aperçoit bientôt une sombre lueur:--cherchera-t-il ou +évitera-t-il une clarté si indistincte et si faible? Le hasard guide ses +pas,--une fraîcheur soudaine semble frapper son front, comme si c'était +l'air du matin.--Il a atteint une galerie découverte;--à ses regards +brille la dernière étoile de la nuit dans un ciel qui s'éclaircit. +Cependant à peine Conrad y fait-il attention. Une autre lumière, partie +d'une chambre solitaire, frappe sa vue. Il se dirige de ce côté. Une +porte entr'ouverte lui a laissé voir cette clarté dans l'intérieur, mais +rien de plus. Une figure se présente d'un pas précipité; elle +s'arrête,--se détourne,--s'arrête encore,--c'est elle enfin! Point de +poignard dans sa main,--aucun indice de crime.--«Grâces soient rendues à +ce cœur tendre,--elle n'a pu le tuer!» Il la regarde de nouveau; ses +regards sauvages et égarés semblent reculer de frayeur à la vue du jour. +Elle s'arrête,--rejette en arrière ses longues tresses de cheveux noirs +qui voilaient presque tout son visage et son beau sein: on dirait que sa +tête mal assurée sort d'un état de doute ou de terreur. Ils se +rencontrent;--sur le front de Gulnare,--inconnue par elle--oubliée--sa +main précipitée a laissé--une tache légère.--Conrad en observe la +couleur et devine--Oh! léger mais certain est le gage du crime:--c'est +du sang! + +10. Conrad avait vu des combats;--il s'était nourri, dans la solitude de +son cachot, des tortures qui apparaissent d'avance au coupable condamné; +il avait été séduit,--châtié,--et la chaîne emprisonnait encore ses bras +qui pouvaient la porter à jamais: mais les combats,--la captivité,--le +remords,--tout ce qu'il a éprouvé de plus terrible,--ne l'ont jamais +fait frissonner,--n'ont jamais fait frémir le sang dans ses veines comme +cette tache de pourpre qui le glace d'horreur. Cette goutte de sang, +cette légère mais criminelle tache a fait disparaître tous les charmes +de cette beauté! Le sang qu'il a vu,--il aurait pu le voir couler sans +émotion;--mais alors c'eût été dans le combat, ou versé par une main +d'homme! + +11. «C'en est fait!--il allait se réveiller,--mais c'en est fait. +Corsaire! il n'est plus:--tu me coûtes bien cher. Toute parole serait +vaine en ce moment,--fuyons,--fuyons! Notre barque nous attend, il est +déjà presque jour. Le petit nombre de gardes que j'ai séduits me sont +maintenant tout dévoués, et ces hommes viendront rejoindre ce qui survit +de ta troupe. Bientôt ma voix saura justifier mon bras, quand notre +voile nous emportera loin de ce rivage détesté.» + +12. Elle frappa des mains,--et à travers la galerie accourent, équipés +et armés pour le combat, ses serviteurs--Grecs ou Maures. Ils s'arrêtent +silencieux, mais empressés; les chaînes de Conrad tombent. Encore une +fois ses membres sont libres comme le vent des montagnes! mais sur son +cœur pèse une telle tristesse qu'il semble que le poids des fers +l'accable maintenant. Aucunes paroles ne sont prononcées;--au signal de +Gulnare, une porte qui s'ouvre révèle une secrète issue qui conduit au +rivage. La cité est laissée en arrière;--ils se hâtent, ils atteignent +les vagues joyeuses qui bondissent sur le sable jaune. Et Conrad, se +laissant guider par Gulnare, suit ses volontés, ne s'inquiétant pas s'il +est sauvé ou trahi. La résistance était aussi inutile que si Seyd eût +encore vécu, pour se rassasier de la vue du supplice que sa vengeance +avait ordonné. + +13. Ils sont embarqués, la voile est déployée, la brise légère +souffle;--que la mémoire de Conrad a d'objets à passer en revue! Il +tombe absorbé dans la contemplation, jusqu'au cap où il avait la +dernière fois jeté l'ancre, et qui élève dans les airs sa forme +gigantesque. Ah!--depuis cette fatale nuit, quoique courts aient été les +instans, il avait balayé un siècle de terreur, de peines et de crimes. +Au moment où l'ombre immense du rocher passa noire sur le mât du navire, +Conrad voila son visage, et éprouva dans cet instant une douleur amère. +Il se rappela tout,--Gonsalve et ses compagnons, son triomphe éphémère +et sa cruelle défaite; il pense aussi à elle, à son amie délaissée: il +se retourna et vit--Gulnare, l'homicide! + +14. Elle observait sa contenance et les mouvemens de ses traits. Bientôt +elle ne put supporter cet aspect glacé, cette contenance froide qui la +repoussait; et cette sombre férocité qui était étrangère à ses regards +s'éteignit dans des larmes trop tardives. Elle s'agenouilla devant +Conrad et pressa sa main:--«Tu devrais encore me pardonner, quand Allah +lui-même m'accablerait de son courroux; sans cet attentat ténébreux, que +devenais-tu? Accable-moi de tes reproches;--mais non cependant--oh! +épargne-moi _maintenant_! Je ne suis pas ce que je te parais +être;--cette nuit terrible a égaré ma raison: ne te révolte pas contre +moi! Si je n'avais jamais aimé,--quoique moins criminelle, tu n'aurais +pas vécu--pour me haïr,--quand même tu l'aurais voulu.» + +15. Elle s'est trompée sur les pensées de Conrad, ces pensées l'accusent +plutôt qu'elle; il se croit la cause, quoique involontaire, de ses +misères. Mais muettes, profondes, sombres et inexprimées, ces pensées +dévorent silencieusement son cœur. Cependant le vent est favorable, les +flots ne sont point soulevés, les vagues bleues se jouent devant la +proue du navire. Mais sur la ligne lointaine de l'horizon apparaît un +point noir--un mât--une voile--un vaisseau armé! Les hommes de quart sur +le tillac signalent leur petite barque, et une ample voile que le vent +arrondit dans les airs rend sa course plus rapide. Il s'approche avec +majesté, se presse sur sa proue, et ses flancs présentent un aspect +formidable. Une lueur subite est aperçue,--un boulet dépasse la barque +et glisse en sifflant sous les flots. Le pénétrant Conrad sort +tout-à-coup de sa rêverie silencieuse; une joie depuis bien long-tems +éteinte brille dans ses regards: «C'est mon pavillon--mon pavillon +rouge! Allons--allons--je ne suis pas encore abandonné de tout sur +l'Océan!» Les pirates reconnaissent le signal, ils répondent au salut; +ils mettent la chaloupe en mer, et les voiles sont baissées. «C'est +Conrad! c'est Conrad!» Le commandement ne peut réprimer les transports +et les acclamations qui s'élèvent du tillac! C'est avec une vive +allégresse et un sentiment d'orgueil qu'ils le voient monter de nouveau +sur son vaisseau. Un sourire s'épanouit sur chacun de ces rudes visages; +ils peuvent à peine s'empêcher de presser leur chef dans leurs francs +embrassemens. Lui, oubliant à demi ses dangers et sa défaite, répond à +leur accueil comme un chef doit y répondre, serre avec un mouvement +cordial la main d'Anselme, et il sent qu'il peut encore vaincre et +commander! + +16. Ces premiers momens de joie passés, les sentimens qui débordent les +corsaires sont des regrets de ramener leur chef sans avoir frappé un +seul coup. Ils avaient mis à la voile, préparés pour la +vengeance;--s'ils avaient su que c'était la main d'une femme qui avait +délivré leur chef et leur avait enlevé cette gloire,--moins scrupuleux +que l'orgueilleux Conrad, ils l'auraient nommée leur reine. Par maint +sourire interrogatif, et par une surprise d'admiration, ils se +communiquent tout bas leurs pensées en regardant Gulnare. Mais elle, +tantôt au-dessus,--tantôt au-dessous de son sexe; elle, que le sang n'a +point épouvantée, est troublée par leurs regards. Elle tourne vers +Conrad un regard faible et suppliant, baisse son voile, et se tient +silencieuse à ses côtés. Ses bras sont doucement croisés sur ce cœur +qui--Conrad sauvé--a résigné le reste au destin. Quoique quelque chose +de pire que la frénésie puisse remplir ce cœur, extrême en amour comme +en haine, en bien comme en mal, le dernier des crimes l'a laissée encore +femme après son exécution! + +17. Conrad l'a remarquée, et il a éprouvé--ah! pouvait-il moins? il a +éprouvé de l'horreur pour cette action,--mais de la pitié pour sa +position cruelle. Ce qu'elle a fait, des torrens de larmes ne pourront +jamais l'effacer, et le ciel la punira au jour de sa colère. Mais--ce +qu'elle a fait, il le sait: quel que soit son crime, c'est pour lui que +le poignard a frappé, que le sang a été versé; et il est libre!--et pour +lui elle a donné tout ce qu'elle possédait sur la terre, et plus que +tout dans le ciel! Alors il se tourne vers cette esclave aux yeux noirs +qui baisse les yeux vers la terre en rencontrant son regard. Elle lui +paraît changée et humiliée,--faible et timide; mais variant souvent la +couleur de ses joues jusqu'aux teintes les plus profondes de la +pâleur,--tout ce qui en reste rouge est cette tache terrible qui a +rejailli sur elle de la blessure faite par le poignard! Conrad prend sa +main;--elle a frémi:--il est maintenant trop tard.--Cette main si douce +au toucher de l'amour,--si puissante dans les inspirations de la haine, +Conrad a serré cette main; elle a frémi,--et la sienne a perdu sa +fermeté, et sa voix est altérée. «Gulnare!»--mais elle ne répond +rien.--«Chère Gulnare!» Elle a levé les yeux:--c'est sa seule +réponse;--elle se précipite dans ses bras. S'il l'avait repoussée de cet +asile de repos, son cœur eût été au-dessus ou au-dessous d'un cœur +mortel; mais--bien ou mal--il ne la repoussa point de ses bras. +Peut-être, sans les murmures de sa conscience, sa dernière vertu alors +serait allée rejoindre les autres. Cependant Médora elle-même aurait pu +pardonner ce baiser qui ne demandait rien de plus d'une femme si belle; +le premier et le dernier que la fragilité humaine déroba à la +constance--sur des lèvres où l'amour avait exhalé tout son souffle; sur +des lèvres--dont les soupirs interrompus répandaient un parfum semblable +à celui que ce dieu venait de rafraîchir par l'agitation de son aile! + +18. Ils atteignent, à l'heure du crépuscule, leur île solitaire. Les +rochers semblent leur sourire; le port retentit de murmures joyeux; les +signaux brillent en tournant sur les hauteurs; les chaloupes plongent +dans la baie tranquille, et les joyeux dauphins les poussent à travers +l'écume; le cri aigu de l'oiseau de mer les salue lui-même de sa voix +discordante. Près de chaque lampe qui brille à travers les fenêtres de +leurs demeures, leur imagination se peint les amis qui en entretiennent +la clarté. Oh! qui peut sanctifier les joies du foyer comme l'aimable +rayon de l'espérance qui sourit du sein des vagues soulevées de l'Océan? + +19. Les feux sont allumés sur la montagne et parmi les bosquets de +l'île; Conrad cherche au milieu d'eux la tour de Médora. Il regarde en +vain;--c'est étrange:--tous font la même remarque de surprise; au milieu +de tant de signaux, cette tour est seule dans l'obscurité. C'est +étrange;--autrefois son phare de salut n'avait jamais manqué. Maintenant +il n'est peut-être pas éteint, mais seulement voilé. Conrad descend avec +la première barque qui se porté au rivage, et contemple avec impatience +la lenteur des rames. Oh! que n'a-t-il des ailes plus rapides que celles +du faucon, pour le porter comme une flèche sur la cime de la montagne! +Au premier repos que prennent les rameurs, il n'attend pas,--ne perd pas +de tems à considérer;--il se jette dans les flots, lutte contre les +vagues, traverse la baie, et monte par le sentier familier à sa vue. + +Il parvient à la porte de sa tour,--s'arrête un instant.--Aucun bruit ne +s'échappe de l'intérieur; et la nuit sombre régnait autour de lui. Il +frappe avec force,--aucune démarche, aucune réponse ne lui présage que +quelqu'un l'a entendu ou l'a cru dans le voisinage. Il frappe +encore,--mais faiblement,--car sa tremblante main se refusait de venir +au secours de son cœur troublé. La porte s'ouvre;--c'est un visage bien +connu,--mais ce n'est pas la forme qu'il est impatient de serrer dans +ses bras. On ne lui dit rien,--deux fois ses lèvres ont essayé de parler +sans pouvoir exprimer ce qu'il désire de savoir. Il saisit le +flambeau:--sa clarté va lui donner une réponse à tout;--cette lampe +s'échappe de sa main, et s'éteint dans sa chute. Il ne voudrait pas +attendre qu'elle soit rallumée; il lui en coûterait encore plus +d'attendre la clarté du jour. Mais, vacillant à travers le sombre +corridor, un autre flambeau jette des lueurs par intervalle. Conrad se +précipite dans l'appartement,--ses yeux contemplent tout ce que son cœur +ne pouvait croire,--bien qu'il l'eût pressenti! + +20. Il ne s'est point détourné,--ne parle point,--ne défaille point;--il +a fixé ses regards sur elle, et contemple une forme qui n'a plus de vie. +Il la contemple:--qu'il faut de tems, en dépit de la douleur, pour se +persuader, et oser s'avouer que nous contemplons en vain un objet chéri +qui n'est plus! Médora avait été si belle et si calme dans sa vie que la +mort se présentait chez elle sous un aspect plus doux; et les fleurs +glacées [c17] que sa main plus glacée tenait encore étaient pressées +doucement, comme si elle les eût serrées à peine, ou qu'elle eût feint +de dormir, et qu'elle se fût moquée des larmes répandues déjà sur elle. +De longues veines bleues se dessinaient sur ses paupières blanches comme +la neige, qui voilaient--des pensées disparues de ces yeux autrefois +pleins de vie.--Oh! c'est surtout sur les yeux que la mort exerce sa +puissance, et bannit l'ame de son trône de lumière! Ils se sont +affaissés et ternis ces cercles bleus dans cette longue et dernière +éclipse de la vie; mais la mort a épargné, pour un instant, la fraîcheur +des lèvres de Médora:--elles semblent avoir oublié de sourire, et désiré +du repos--seulement pour un instant. Mais le blanc linceul, et chaque +tresse tombante de ses cheveux longs,--beaux--mais dispersés dans un +dernier abandon privé de vie, et qui naguère, jouets du vent d'été, +s'échappaient des guirlandes qui s'efforçaient de les retenir dans leur +couronne; ces cheveux--et sa joue pâle et pure réclament le froid de la +tombe.--Elle n'est plus rien;--pourquoi Conrad est-il encore auprès +d'elle? + +21. Il n'a fait aucune question;--toutes celles qu'il aurait pu faire +avaient été résolues par le premier regard qu'il avait jeté sur ce front +calme--et froid comme le marbre. C'était assez pour lui,--elle était +morte,--que lui importait comment? L'amour de la jeunesse, l'espérance +de meilleures années, là source des désirs les plus doux, des craintes +les plus tendres; le seul être vivant qu'il n'ait pu haïr; tout lui +était ravi,--et il avait mérité ce destin, mais il n'en sent pas moins +toute l'amertume.--L'homme de bien se tourne, pour obtenir un terme à +ses douleurs, vers ces régions d'où le crime est à jamais repoussé; +l'homme orgueilleux--le méchant--qui ont fixé leurs joies ici-bas, et +trouvent la terre suffisante pour leurs douleurs, perdent tout en +perdant ce qui les attache à cette terre--peu de chose peut-être.--Mais +qui abandonne avec résignation tout ce qui faisait son bonheur? Beaucoup +de regards stoïques et d'aspects sévères masquent des cœurs où le +chagrin a laisse peu de choses à connaître; et de nombreuses et tristes +pensées demeurent cachées, mais non perdues dans les sourires de ceux +auxquels ils conviennent d'autant moins qu'ils les prodiguent davantage. + +22. Ceux qui l'éprouvent le plus vivement sont ceux qui expriment le +plus mal ce désordre d'un cœur souffrant, où mille pensées se soulèvent +pour se concentrer dans une seule, et qui cherchent dans toutes le +refuge qu'ils ne trouvent dans aucune. Nulles paroles ne suffisent pour +peindre les émotions intimes de l'ame, car la vérité refuse toute +éloquence au malheur. L'épuisement pèse de tout son poids sur l'ame +abattue de Conrad, et la stupeur l'a presque rendu immobile. Il est +maintenant si faible:--que l'attendrissement de sa mère remplit ces yeux +farouches, qui pleurent comme ceux d'un enfant. C'était seulement la +faiblesse de son cerveau qui annonçait une douleur irréparable. Personne +ne vit les larmes qui tombaient de ses yeux;--peut-être, devant des +témoins, cette inutile effusion de la douleur ne se fût point prononcée. +Ces larmes n'ont pas long-tems coulé;--il les essuie avant de +s'éloigner, le cœur abandonné de tout,--sans +espérance,--brisé,--inconsolable! Le soleil paraît sur l'horizon,--mais +le jour de Conrad est sombre; la nuit survient: ses ténèbres ne le +quitteront plus. Il n'y a pas de ténèbres plus noires que le nuage de +l'ame, aux yeux fatigués du malheur:--c'est le plus aveugle des +aveuglemens! Celui qui l'éprouve ne peut--n'ose voir;--mais il se tourne +du côté de l'ombre la plus épaisse,--et ne veut pas souffrir un guide! + +23. Le cœur de Conrad était formé pour la douceur,--mais il fut emporté +violemment dans l'inconduite. Trahi de trop bonne heure, et trompé trop +long-tems, ses sentimens les plus purs,--comme les gouttes d'eau qui +tombent et se durcissent dans la grotte, s'étaient durcis de même, moins +clairs peut-être que les stalactites, après avoir passé par les filtres +terrestres, mais enfin écoulés, glacés et pétrifiés. Cependant les +tempêtes sont arrivées, et la foudre a brisé le rocher de glace; si son +cœur est semblable, il s'est brisé sous le choc de la foudre. + +Là croît une fleur à l'abri de cet âpre rocher; quoique noire ait été +son ombre,--il l'avait protégée,--il l'avait sauvée jusqu'à ce jour. Le +tonnerre est venu,--ses traits les ont frappés tous deux; la solidité du +granit et la jeunesse de la fleur. Cette aimable plante n'a pas laissé +une feuille pour dire son histoire; mais elles se sont dispersées et +flétries où elles sont tombées, et de son froid protecteur il ne reste +que des fragmens entassés, mais en éclats, sur une plage stérile! + +24. C'est le matin;--peu des compagnons de Conrad osent se hasarder à +troubler sa solitude. Anselme cherche enfin à pénétrer dans sa tour; il +n'y était plus:--on ne l'a pas vu le long du rivage de la mer. Avant la +nuit, toute l'île alarmée a été parcourue dans tous les sens. Le matin +suivant--d'autres recherches commencent, et son nom retentit jusqu'à +fatiguer les échos. Mont,--grottes,--cavernes,--vallées,--tout est +exploré en vain. On trouve sur le rivage la chaîne brisée d'une barque. +L'espérance renaît dans les cœurs;--les pirates se mettent à sa trace +sur la mer. Tout est inutile;--les jours roulent sur les jours qui ne +sont plus, et Conrad ne revient pas:--il ne reviendra plus depuis ce +jour. Aucun vestige, aucunes nouvelles de son sort n'indiquent où il +supporte ses douleurs, ou bien où il a succombé à son désespoir! + +Long-tems ses compagnons pleurèrent celui que nul être qu'eux ne pouvait +pleurer; et beau fut le monument qu'ils élevèrent à son amie. Pour lui, +aucune pierre monumentale ne fut élevée pour rappeler sa mort douteuse +et des actions trop vaguement connues. Il laissa un nom de corsaire aux +tems à venir, lié à une vertu, et associé à un millier de crimes[c18]. + +FIN DU CORSAIRE. + + + + +NOTES +DU CORSAIRE. + +Le tems, dans ce poème, pourra paraître trop court pour les événemens; +mais toutes les îles de la mer Égée sont à peu d'heures de navigation du +continent, et le lecteur voudra bien être assez bon pour prendre _le +vent_ comme je l'ai souvent trouvé. + + +NOTE 1. + +_Roland furieux_, chant X. + +NOTE 2. + +Dans la nuit, particulièrement sous les latitudes chaudes, chaque coup +de rame, chaque mouvement des chaloupes ou des vaisseaux est suivi par +un éclat léger de lumière qui se détache de l'eau comme une feuille +lumineuse. + +NOTE 3. + +Café. + +NOTE 4. + +Pipe, en turc. + +NOTE 5. + +Jeunes danseuses. + +NOTE 6. + +On a objecté que l'entrée déguisée de Conrad comme espion est hors de la +nature.--Il en est peut-être ainsi.--Je trouve quelque chose dans +l'histoire qui ne lui est pas contraire. + +«Désireux de connaître par ses propres yeux la situation des Vandales, +Majorien se hasarda, après avoir dissimulé la couleur de ses cheveux, de +visiter Carthage sous le nom de son ambassadeur; et Genséric fut par la +suite bien mortifié par cette découverte qu'il fit d'avoir entretenu et +renvoyé l'empereur des Romains. Une pareille anecdote peut être rejetée +comme une fiction invraisemblable; mais c'est une fiction qui n'aurait +pu être imaginée que dans la vie d'un héros.» + +(GIBBON, _Décadence et Chute_, vol. VI.) + +Que le caractère de Conrad n'en soit pas moins hors nature, je tâcherai +de prouver le contraire par quelques coïncidences historiques que j'ai +rencontrées depuis que j'ai écrit _le Corsaire_. + +«Eccelin, prisonnier, dit Rolandini, s'enfermait dans un silence +menaçant; il fixait sur la terre son visage féroce, et ne donnait point +d'essor à sa profonde indignation.--De toutes parts, cependant, les +soldats et les peuples accouraient; ils voulaient voir cet homme, jadis +si puissant, et la joie éclatait de toutes parts. + +«Eccelin était d'une petite taille; mais tout l'aspect de sa personne, +tous ses mouvemens indiquaient un soldat.--Son langage était amer, son +déportement superbe;--et, par son seul regard, il faisait trembler les +plus hardis.» + +(SISMONDI, tome III, page 219-220.) + +«_Gizericus_ (Genséric, roi des Vandales, le conquérant de Carthage et +de Rome), _statura mediocris, et equi casu claudicans, animo profundus, +sermone rarus, luxuriœ contemptor_, _irâ turbidus, habendi cupidus, ad +sollicitandas gentes providentissimus_, etc., etc.» + +(JORNANDES, _de Rebus Geticis_, c. 33.) + +Je demande pardon d'avoir cité ces ténébreuses réalités pour donner de +la contenance à mon _Giaour_ et à mon _Corsaire_. + +NOTE 7. + +Les derviches sont dans des couvens et de différens ordres comme les +moines. + +NOTE 8. + +Satan. + +NOTE 9. + +C'est un effet habituel et non pas nouveau de la colère des Musulmans. +(Voyez les _Mémoires du prince Eugène_, p. 24.) «Le séraskier reçut une +blessure à la cuisse; il arracha sa barbe par la racine, parce qu'il se +trouvait forcé de quitter le champ de bataille.» + +NOTE 10. + +Gulnare, nom de femme; il signifie littéralement _la fleur du +grenadier_. + +NOTE 11. + +On peut citer, par exemple, sir Thomas Morus sur l'échafaud, et Anne de +Boylen qui, dans la Tour, sa prison, en passant la main sur son cou, +remarqua que «il était trop délicat pour causer beaucoup de peine à +l'exécuteur.» Pendant une partie de la révolution française, il était +venu de mode de laisser quelques bons _mots_ comme un legs; et la +quantité des derniers bons mots facétieux des victimes, prononcés durant +cette période, pourrait former un volume assez considérable de facéties +mélancoliques. + +NOTE 12. + +Socrate but la ciguë peu de tems avant le coucher du soleil (l'heure des +exécutions) quoique ses disciples le priassent d'attendre la disparition +totale de cet astre. + +NOTE 13. + +Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans notre propre +climat; les jours en hiver sont plus longs, mais plus courts en été. + +NOTE 14. + +Le _kiosque_ est une maison d'été turque. Le palmier est hors des murs +actuels d'Athènes, non loin du temple de Thésée, dont un mur seul le +sépare. L'eau du Céphise est réellement bien rare, et l'Ilissus n'en a +pas du tout. + +NOTE 15. + +Les vers précédens, jusqu'à la section 2, avaient peut-être peu de chose +à faire ici, car ils font partie d'un poème non publié (quoique +imprimé[n6]); mais ils furent écrits sur les lieux, au printems de 1811, +et--j'ai peine à savoir pourquoi--le lecteur devra m'excuser, s'il le +peut, de leur nouvelle apparition dans ce poème. + +[Note n6: _La Malédiction de Minerve_.] + +NOTE 16. + +Le _comboloïo_ ou rosaire turc; les grains en sont au nombre de +quatre-vingt-dix-neuf. + +NOTE 17. + +Dans le Levant, c'est la coutume de jeter des fleurs sur le corps des +morts, et de placer un bouquet dans la main des jeunes personnes. + +NOTE 18. + +Que le point d'honneur qui est représenté par un exemple du caractère de +Conrad n'a pas été porté au-delà des bornes de la probabilité, c'est une +proposition qui peut être confirmée par l'anecdote suivante d'un +flibustier, confrère du pirate, dans la présente année 1814. + +Nos lecteurs ont tous connaissance de l'entreprise dirigée contre les +pirates de Barrataria; mais peu d'entre eux, nous le pensons, ont été +instruits de la situation, de l'histoire, ou de la nature de +l'établissement. Pour l'instruction de ceux qui n'en ont pas +connaissance, nous avons reçu d'un ami la relation intéressante qui +suit, des principaux faits dont il a une connaissance personnelle, et +qui ne peut manquer d'intéresser quelques-uns de nos lecteurs. + +«Barrataria est une baie ou un bras étroit du golfe de Mexico; il +traverse une riche, mais très-plate contrée, jusqu'à ce qu'il atteigne à +un mille de distance le fleuve Mississipi, quinze milles au-dessous de +la Nouvelle-Orléans. La baie a des branches innombrables, dans +lesquelles on peut se placer en toute sécurité et échapper à toutes les +recherches. Elle communique avec trois lacs situés au sud-ouest, et ces +trois lacs avec un autre du même nom, contigu à la mer, où il se trouve +une île formée par les deux bras de ce lac et par l'Océan. Les côtés Est +et Ouest de cette île furent fortifiés, l'année 1811, par une bande de +pirates, sous le commandement d'un certain monsieur La Fitte. La plus +grande majorité de ces pirates sont de cette classe de population de la +Louisiane qui avait fui de l'île Saint-Domingue, lors des troubles qui y +survinrent, et qui trouva un asile dans l'île de Cuba. Ce fut lorsque la +dernière guerre entre la France et l'Espagne commença qu'ils furent +obligés d'abandonner cette île, dans le délai de peu de jours. Sans +cérémonie, ils entrèrent dans les États-Unis, et la plupart dans la +Louisiane, avec tous les nègres qu'ils possédaient à Cuba. Il leur fut +notifié, par le gouverneur de cet état, l'article de la constitution qui +défend l'importation des esclaves; mais, en même tems, ils reçurent +l'assurance du gouverneur qu'il obtiendrait pour eux, s'il était +possible, l'approbation du congrès pour conserver cette propriété. + +L'île de Barrataria est située à peu près à 29° 15' de latitude, et 92° +30' de longitude. Elle est aussi remarquable pour son air sain que pour +l'abondance des poissons qui peuplent ses parages. Le chef de cette +horde, comme Charles de Moor, avait quelques vertus mêlées à des vices +nombreux. Dans l'année 1813, ce parti, par ses attentats et son audace, +avait fixé l'attention du gouverneur de la Louisiane; et pour détruire +cet établissement, il pensa qu'il était convenable de le frapper par la +tête. Il offrit en conséquence une récompense de 500 dollars à celui qui +lui apporterait la tête de monsieur La Fitte, qui était bien connu des +habitans de la côte de la Nouvelle-Orléans, par les relations immédiates +qu'il eut avec eux comme ayant exercé autrefois dans leur ville, avec +grande réputation, l'art de l'escrime qu'il avait appris dans l'armée de +Buonaparte, où il avait servi comme capitaine. La récompense qui avait +été offerte pour la tête de La Fitte fut en retour offerte par celui-ci +pour celle du gouverneur, mais portée à 15,000 dollars. Le gouverneur +fit marcher une compagnie de soldats sur l'île de La Fitte, avec ordre +de brûler et de saccager tout l'établissement, et d'en emmener à la +Nouvelle-Orléans tous les bandits. Cette compagnie, sous le commandement +d'un homme qui avait été l'ami intime du hardi capitaine, s'approcha +très-près des fortifications de l'île avant d'avoir vu un homme ou +entendu un bruit, lorsque toutà-coup il entendit un coup de sifflet, +semblable à celui d'un contre-maître. Alors il se trouva lui-même +enveloppé par une troupe d'hommes armés, qui s'étaient précipités des +secrètes avenues qui conduisaient à la baie. Ce fut ici que ce moderne +Charles de Moor se distingua par quelques nobles traits; car +non-seulement il ne se borna pas à épargner la vie de celui qui était +venu attaquer son île pour lui faire perdre la sienne et celle de tout +ce qui lui était cher, mais encore il lui offrit de quoi procurer à cet +honnête soldat une existence aisée pour le reste de ses jours, ce que +celui-ci refusa avec indignation. Alors, avec la permission de son +vainqueur, il s'en retourna à la Nouvelle-Orléans. Cette circonstance et +quelques autres événemens semblables prouvèrent que la bande des pirates +ne pouvait être prise par terre. Nos forces navales ayant toujours été +faibles dans ces parages, des expéditions pour la destruction de cet +illicite établissement ne pouvaient être attendues d'elles jusqu'à ce +qu'elles eussent reçu des renforts; car un officier de l'armée navale, +avec un plus grand nombre de chaloupes de guerre dans cette station, fut +forcé de se retirer devant les forces supérieures de La Fitte. Aussitôt +qu'une augmentation de l'armée navale permit une attaque, elle fut +faite: la ruine totale des bandits en a été le résultat; et aujourd'hui +que ce point presque invulnérable, et la clef de la Nouvelle-Orléans, se +trouve purgé d'ennemis, il est à espérer que le gouvernement saura le +conserver par une force militaire imposante.» + +(_Extrait d'un journal américain_.) + +On trouve dans la continuation du _Dictionnaire biographique de Granger_ +par le Noble; un singulier passage, dans sa notice sur l'archevêque +Blackbourne; comme il a quelque analogie avec la profession du héros du +poème précédent, je ne puis résister au désir de le citer. + +«Il y a quelque chose de mystérieux dans l'histoire et le caractère du +docteur Blackbourne. La première n'est que très-imparfaitement connue; +et le bruit a couru qu'il avait été un forban, et qu'un de ses confrères +dans cette profession ayant demandé à son arrivée en Angleterre ce +qu'était devenu son vieux camarade Blackbourne, reçut pour réponse qu'il +était archevêque d'York. Nous savons que Blackbourne fut installé +sous-doyen d'Exter en 1694, office qu'il résigna en 1702. Mais après la +mort de son successeur, Lewis Barnek, qui arriva en 1704, il l'obtint de +nouveau. L'année suivante il devint doyen; et en 1714, il devint +archi-doyen de Cornwall. Il fut sacré évêque d'Exter le 24 février 1716, +et transféré à York le 28 novembre 1724, en récompense, selon la +chronique scandaleuse de la cour, pour avoir marié George Ier à la +duchesse de Munster. Ceci, cependant, paraît avoir été une pure +calomnie. Comme archevêque, il se conduisit avec une grande prudence, et +fut également respectable comme administrateur des revenus de son siége. +Le bruit circulait qu'il avait conservé les vices de sa jeunesse, et +qu'une passion pour le beau sexe formait un _item_ dans la liste de ses +faiblesses; mais bien loin d'avoir été convaincu par soixante-dix +témoins, il ne paraît pas qu'il ait été accusé directement par un seul. +Bref, je considère toutes ces accusations comme des effets de pure +malignité. Comment est-il possible qu'un forban ait pu être aussi +instruit et aussi savant que l'était certainement Blackbourne? Il avait +une connaissance si parfaite des classiques (particulièrement des +tragiques grecs), que, capable comme il l'était de les lire avec autant +de facilité que Shakspeare, il devait avoir consacré beaucoup de tems et +de peine pour les comprendre ainsi, et pour être autant versé dans les +langues savantes. Il avait été indubitablement élevé au collége de +l'église du Christ, à Oxford. On le dit y avoir été un homme +très-aimable; ceci toutefois fut tourné contre lui par ce dicton: «Il a +gagné plus de cœurs que d'ames.» + +--«La seule voix qui pouvait calmer les passions du sauvage Alphonse III +était celle d'une femme aimable et vertueuse, le seul objet de son +amour: c'était la voix de Dona Isabella, fille du duc de Savoie et +petite-fille de Philippe II, roi d'Espagne. Ses dernières paroles en +mourant firent sur sa mémoire une profonde impression: cet esprit +hautain fondit en larmes; et après ce dernier embrassement, Alphonse se +retira dans sa chambre pour déplorer sa perte irréparable, et méditer +sur la vanité de la vie humaine.» + +(_Œuvres mêlées de_ GIBBON.) + +FIN DES NOTES DU CORSAIRE. + + + + +LARA. + + + + +Chant Premier. + + +1. Les serfs sont joyeux dans le vaste domaine de Lara, et l'esclavage a +oublié à moitié ses chaînes féodales. Lui, leur seigneur inattendu, +qu'ils n'espéraient plus revoir, mais qu'ils n'avaient point oublié, est +revenu après un long exil volontaire. Tous les visages, dans son +château, sont brillans de joie de son arrivée; les coupes sont sur la +table et les bannières sont déployées sur les créneaux. Au loin, sur les +vitraux peints de couleurs variées, se reflète en se jouant la flamme +hospitalière du foyer rallumé, autour duquel un cercle de +vassaux[loc17], aux yeux pétillans de gaîté, donne un libre cours à sa +loquacité bruyante. + +[Note loc17: _Retainers_.] + +2. Le chef de la maison de Lara est de retour. Pourquoi Lara a-t-il +traversé les mers? Laissé par la mort de son père (il était trop jeune +pour apprécier une telle perte) maître de lui-même,--il a reçu cet +héritage de malheur,--ce redoutable empire de soi-même, dont l'orgueil +humain s'empare pour détruire la paix du cœur!--sans personne pour le +réprimander, et n'ayant que peu d'amis pour lui faire apercevoir les +mille sentiers dont la pente glissante entraîne au crime; c'est alors, +lorsque son âge demandait qu'il obéît, c'est alors que la jeunesse +fougueuse de Lara commandait à des hommes. Il n'est pas nécessaire de +suivre pas à pas sa jeunesse à travers tous les détours de la carrière +qu'elle parcourut. Courte elle parut à sa fougue impatiente; mais elle +fut assez longue pour causer à moitié sa perte. + +3. Lara, dans sa jeunesse, avait abandonné le séjour de ses ancêtres; +mais depuis l'heure où il lui fit de la main le salut d'adieu, on a +ignoré de quel côté il avait dirigé ses pas, tellement que son souvenir +était presque éteint dans la mémoire. Ses vassaux ne pouvaient que dire: +«Son père est redevenu poussière, c'est tout ce que nous savons, et Lara +n'est point en ces lieux.» Lara ne revient point, n'envoie personne; le +plus grand nombre devient froid et indifférent aux conjectures. Les +salles de son château entendent à peine prononcer son nom à l'écho +duquel elles étaient si habituées; son portrait se noircit dans son +cadre couvert de poussière; un autre seigneur console la femme qui lui +était destinée, la jeunesse l'oublie, et les vieillards ne sont plus. +«Vit-il encore?» s'écrie l'héritier impatient, qui soupire après un +deuil qu'il ne doit pas porter. Une centaine d'écussons couverts d'une +rouille noire décorent la dernière et antique demeure des Lara; mais il +en est un qui manque à cette galerie poudreuse, et qui serait le +bien-venu dans ce gothique trophée. + +4. Il arrive enfin tout-à-coup; de quel lieu? chacun l'ignore. Pourquoi +revient-il? il n'est pas nécessaire d'en être instruit. Ce qui étonne le +plus ses gens, ce n'est pas son retour; c'est sa longue absence. Il n'a +à sa suite qu'un simple page, d'un air étranger et d'un âge encore +tendre. Des années se sont écoulées, et aussi rapide est leur fuite pour +ceux qui mènent une vie vagabonde, que pour ceux qui n'abandonnent point +leur terre natale. Mais le défaut de nouvelles des climats éloignés a +prêté une aile moins légère au tems fatigué. Ils le voient, ils le +reconnaissent, et cependant le présent leur paraît douteux, ou le passé +un rêve. + +Il vit; cependant la force de sa jeunesse n'est point passée, quoique +ses traits soient brunis par la fatigue et un peu altérés par le tems. +Les fautes de son jeune âge, quelles qu'elles aient été, si elles ne +sont point oubliées, ont pu être effacées de sa mémoire par les +événemens de sa nouvelle destinée. Rien de bien ou de mal n'est connu de +sa vie depuis long-tems; son nom peut encore soutenir la renommée de sa +famille. Dans sa jeunesse, son ame était fière; mais ses torts n'étaient +que ceux d'un jeune étourdi, amoureux des plaisirs, et ainsi, à moins +qu'ils ne l'aient égaré dans sa course, ils pouvaient être rachetés, +sans exiger de lui un long remords. + +5. Un grand changement s'est opéré dans lui,--et quel qu'il soit, il +n'est plus ce qu'il a été autrefois. Ce front s'est empreint de rides +profondes; il parle de passions, mais de passions qui ne sont plus; +l'orgueil, mais non le feu de ses jours de jeunesse; un aspect plein de +froideur et d'indifférence pour la flatterie; une altière démarche, et +un œil pénétrant qui comprend d'un regard la pensée des autres, et cette +légèreté sarcasmatique de la parole, dard perçant d'un cœur que le monde +a blessé, et dont les traits, lancés avec un semblant de gaîté frivole, +rendent ceux qu'ils atteignent incapables d'avouer leur blessure; voilà +ce que l'on découvrait dans Lara, et quelque chose encore de plus que ce +que son regard ou l'accent de sa voix pouvaient révéler. + +L'ambition, la gloire, l'amour, but commun des hommes que quelques-uns +peuvent conquérir, et que tous voudraient posséder, paraissaient ne plus +avoir d'accès dans son cœur, mais on eût dit que c'était depuis peu +qu'ils n'y régnaient plus; et un sentiment profond, que l'on eût +vainement cherché à sonder, éclatait par momens sur son visage altéré. + +6. Il n'aimait pas beaucoup qu'on lui fît de longues questions sur le +passé, il ne parlait point des merveilles et de l'immensité des déserts +sauvages qu'il avait parcourus seul dans des climats lointains, +et--comme lui-même le laissait à penser--inconnus: en vain ceux qui +l'entouraient essayaient-ils d'interroger ses regards, ou de mettre à +l'épreuve l'expérience de son compagnon; Lara évitait de parler de ce +qu'il avait vu, comme peu digne d'occuper la pensée d'un étranger. Si +les questions devenaient plus pressantes, son front devenait plus +sombre, et ses paroles plus rares. + +7. Ce ne fut pas sans plaisir qu'on le vit de retour; vive fut la joie +de son arrivée dans les cercles des hommes[loc18]. Issu d'une ancienne +famille, commandant à de nombreux vassaux, il était rangé parmi les +hauts seigneurs de sa contrée. Il assistait à leurs carrousels, à leurs +festins joyeux; il les voyait soupirer ou sourire, mais il ne faisait +que les voir froidement sans partager la gaîté ou l'ennui général. Il ne +recherchait point ce que tous poursuivaient, entraînés par une espérance +toujours trompeuse et toujours écoutée: les honneurs qui ne sont qu'une +vaine fumée; l'or plus substanciel; la préférence des belles et les +dépits des rivaux. Autour de lui était tracé un cercle mystérieux, qui +défendait de l'approcher et le montrait toujours isolé. Dans ses yeux +paraissait quelque chose de sévère qui éloignait au moins de lui la +frivolité; et les personnes plus timides qui le voyaient de près +l'observaient en silence, en se communiquant tout bas leurs mutuelles +frayeurs, et celles plus sages, et en plus petit nombre, qui lui +témoignaient des intentions plus amicales, avouaient qu'elles le +jugeaient meilleur que son air ne semblait l'annoncer. + +[Note loc18: _To the haunts of men_.] + +8. C'était étrange!--dans sa jeunesse, toute action et toute vie, +brûlant pour le plaisir, et ne répugnant point aux combats; essayant +tour à tour des femmes,--du champ d'honneur,--de l'océan,--de tout ce +qui lui promettait jouissance ou danger;--il avait tout épuisé, et sa +récompense avait été dans le plaisir et la peine, et non dans un milieu +fade et commun: car ses sentimens ardens cherchaient, dans cette +intensité d'émotions, un moyen d'échapper à sa pensée. Les tempêtes de +son cœur eussent contemplé avec dédain les orages plus faibles des +élémens qu'elles auraient soulevés; les transports de ce cœur s'étaient +dirigés en haut, et ils avaient demandé s'il y avait dans les cieux des +ravissemens plus grands! Livré à tous les excès, esclave de tous les +extrêmes, comment se réveilla-t-il de ce rêve étrange? hélas! il ne le +disait pas,--mais il s'était réveillé pour maudire son cœur flétri qu'il +ne pouvait briser. + +9. Les livres, car jusque-là ses livres pour lui avaient été l'homme, +les livres paraissaient exciter davantage sa curiosité, et souvent, par +un soudain caprice, il se séparait de tout le monde pour plusieurs +jours. Alors, ses serviteurs, rarement appelés, disaient que, pendant +les longues heures de la nuit, ses pas précipités se faisaient entendre +sur la sombre galerie, où les grossiers mais antiques portraits de ses +pères présentaient leurs figures chagrines: on entendait,--mais on +murmurait tout bas que «_cela_ ne devait pas être connu,»--le son d'une +voix moins terrestre que la sienne. «Oui, ceux qui voudront pourront en +rire, mais quelques-uns avaient vu, ils ne savaient pas trop quoi, +quelque chose de plus que ce qui est ordinaire. Pourquoi contemplait-il +ainsi cette tête de revenant que des mains impies avaient enlevée aux +tombeaux[loc19], et qui, placée à côté de son livre ouvert, semblait +vouloir en éloigner tout le monde excepté lui? Pourquoi ne dort-il pas +quand les autres reposent? Pourquoi ne veut-il pas de musique et ne +donne-t-il pas l'hospitalité? Tout cela ne leur semblait pas bien,--mais +où était le mal? Quelques-uns le savaient peut-être, mais c'était une +histoire trop longue à raconter, et en outre ceux qui en étaient +instruits étaient trop discrètement sages pour avouer que ce qu'ils +savaient était autre chose que de légers soupçons. Mais s'ils voulaient +parler--ils le pourraient.» C'est ainsi qu'autour du foyer les vassaux +de Lara discouraient de leur seigneur. + +[Note loc19: Ceci paraît faire allusion à Byron lui-même, qui avait fait +une coupe à boire d'un crâne humain dont il se servait quelquefois. + +(_N. du Tr._)] + +10. Il était nuit.--Les étoiles du firmament se répétaient dans le +ruisseau transparent de Lara, qui multipliait leurs images. Ses eaux +sont si calmes, qu'elles semblent à peine mobiles, et cependant elles +s'écoulent comme le bonheur. Elles réfléchissent au loin, comme une +scène magique, les clartés immortelles qui brillent dans l'étendue des +cieux. Les rives de ces ondes sont parées d'arbres au vert feuillage, et +des plus belles fleurs qui puissent séduire l'abeille: telles étaient +celles dont Diane enfant composait ses guirlandes; l'innocence n'en +voudrait point d'autres, pour offrir à son amour, que celles qui +couvrent la rive. Les eaux en suivant leurs canaux se perdent dans des +détours qui représentent les replis tortueux et brillans du serpent. +Tout était si tranquille, si doux sur la terre et dans les airs, que +vous n'eussiez pas même tressailli à l'apparition d'un esprit, dans la +pensée que rien de méchant ne pouvait se plaire à errer dans de tels +lieux, au milieu d'une telle nuit! C'était un moment dont les esprits du +bien étaient seuls appelés à jouir; ainsi le pensait Lara, qui ne +demeura pas long-tems dans ces lieux, et qui s'éloigna silencieusement +pour retourner vers la porte de son château. Son ame ne pouvait plus +contempler de telles scènes, qui lui rappelaient le souvenir de jours +passés, de cieux plus sereins, de soleils plus purs, de nuits plus +douces et plus fréquentées, de cœurs qui maintenant--non,--non! la +tempête peut frapper son front, sans l'émouvoir--sans le lui faire +courber--mais une nuit comme celle-là, une nuit si belle, est une +raillerie pour un cœur comme le sien. + +11. Il est retourné dans ses appartemens solitaires, et son ombre +gigantesque est projetée sur les murs tapissés de ces poudreux tableaux +qui représentent des figures des vieux tems; c'est tout ce qu'elles ont +laissé de leurs vertus ou de leurs crimes, excepté une vague tradition, +les ténébreux caveaux qui dérobent leur poussière à la clarté du jour, +ainsi que leurs faiblesses et leurs vices, et une demi-colonne du livre +pompeux qui en transmet le récit spécieux d'âge en âge, où la plume de +l'histoire distribue le blâme ou la louange, et donne comme vérité ce +qui n'est le plus souvent qu'insigne mensonge. + +Lara promène ses rêveries silencieuses, et les rayons de la lune +brillent à travers les sombres vitraux sur le pavé de pierre, sur la +voûte élevée couverte de découpures, et sur les saints que les fenêtres +gothiques représentent agenouillés en prière, et qui se reproduisent, +par la réflexion de la lumière, en figures fantastiques semblables à la +vie, mais non à une vie comme celle des mortels. Les boucles noires des +cheveux pendans de Lara, son noir et ombragé sourcil, et le mouvement +balancé de son panache agité, apparaissaient comme les attributs d'un +fantôme, et imprimaient à son aspect toutes les terreurs que donnent les +tombes. + +12. Il était minuit,--tout était livré au sommeil; la clarté solitaire +d'une lampe pâle semblait rompre à regret les ténèbres. Écoutez! des +murmures sont entendus dans le château de Lara,--un son--une voix--un +cri--un appel de détresse! un cri lourd, prolongé--et le silence.--Ses +gens ont-ils entendu ce frénétique écho retentir à leurs oreilles +endormies? Ils l'ont entendu, ils se lèvent en sursaut, et, braves +quoique tremblans, ils se précipitent là où le cri invoquait leur +secours; ils arrivent portant dans leurs mains des flambeaux à demi +allumés et des épées dont ils ont, dans leur empressement, oublié les +ceinturons. + +13. Froid comme le marbre où son corps était étendu, pâle comme les +rayons de la lune qui se jouaient sur ses traits, Lara était renversé +par terre; près de lui son sabre à moitié tiré du fourreau semblait +indiquer un péril au-dessus des craintes de la nature. Cependant il +était ferme, ou il l'avait été jusqu'au dernier moment. Le défi +respirait encore sur son front; quoique empreint de terreur, et +insensible comme il est, il régnait sur ses lèvres le désir de répandre +le sang. Quelques menaces à demi formées, quelque imprécation +d'orgueilleux désespoir semblent avoir expiré sur ses lèvres. Son œil +était presque fermé; mais il n'a pas oublié, même dans sa détresse, le +regard du gladiateur, que souvent, dans la veille, son aspect décelait +avec fierté, et qui maintenant y était fixé dans un horrible repos. + +On le relève--on l'emporte; silence! il respire, il parle; les couleurs +reviennent sur ses joues basanées; sa lèvre recouvre son incarnat; son +œil, quoiqu'obscurci, roule sauvage dans son orbite, et chacun de ses +membres, par de lents frémissemens, recommence ses fonctions; mais ses +paroles sont articulées dans des termes qui ne semblent pas appartenir à +sa langue native. Distinctes, mais étranges, ses gens les comprennent +assez pour penser que ces accens appartiennent à d'autres climats; et +ils étaient tels, qu'ils semblaient s'adresser à une oreille qui ne les +entend point--hélas! qui ne peut plus les entendre! + +14. Son page s'est approché, et lui seul semble connaître le sens des +paroles qu'ils entendaient; et par les altérations de ses joues et de +son front, on pouvait juger qu'elles étaient telles que Lara n'aurait +pas voulu les avouer, ni le page les interpréter, quoiqu'il regarde avec +moins de surprise l'état de son maître que ceux qui l'entouraient; mais +il se penche sur le corps étendu de Lara, et lui parle dans cette langue +qui paraît être la sienne. Lara prête son attention à ces accens qui +semblent doucement calmer et dissiper les horreurs de son rêve, si +c'était un rêve qui abattait ainsi un cœur qui n'avait pas besoin de +peines idéales. + +15. Quel que soit l'objet que sa frénésie a vu en songe ou son œil en +réalité, si toutefois il s'en souvient, il ne sera jamais révélé, et +restera enseveli dans son cœur.--Le matin accoutumé revient, et inspire +une nouvelle vigueur à son corps fatigué; il ne recherche de soulagement +ni d'un prêtre ni d'un médecin; et bientôt, le même dans ses mouvemens +et dans son langage qu'il l'avait été auparavant, il remplit les heures +passagères, ne sourit pas moins, ne présente pas un front plus attristé +qu'il n'en avait l'habitude; et si le retour de la nuit semble +maintenant moins agréable aux yeux de Lara, il se gardait bien d'en +laisser rien paraître à ses vassaux étonnés, dont les frissons +prouvaient que _leurs_ craintes étaient moins oubliées. + +Tremblans, deux à deux (ils n'osent pas marcher seuls), ces esclaves +effrayés s'acheminent dans le château, et évitent la fatale galerie. La +bannière qui se déploie et le bruit des portes, le froissement de la +tapisserie, l'écho du plancher, les longues et noires ombres des arbres +d'alentour, le vol bruissant de la chauve-souris, le chant nocturne de +la brise; tout ce qu'ils voient ou entendent effraie leur pensée, à +mesure que les ombres du soir descendent sur les murs grisâtres du +château. + +16. Vaine terreur! cette heure de ténèbres restées à jamais inconnues ne +revint plus, ou Lara sut feindre un oubli qui augmenta l'étonnement de +ses vassaux sans diminuer leurs craintes.--La mémoire s'en était-elle +éteinte au réveil de ses sens? puis-qu'aucun mot, aucun regard, aucun +geste de leur seigneur ne trahit un sentiment qui leur eût rappelé ce +moment délirant des souffrances de son ame. Était-ce un rêve? était-ce +sa voix qui avait articulé ces étranges et sauvages paroles? était-ce +son cri qui avait interrompu leur sommeil? était-ce bien lui dont le +cœur oppressé, comprimé, avait cessé de battre, et dont le regard les +avait fait trembler? Pouvait-il, celui qui avait souffert une pareille +épreuve, perdre ainsi la mémoire, lorsque ceux qui n'en avaient été que +les témoins en étaient si frappés? Ou ce silence prouvait-il que sa +mémoire, pour être exprimée par des mots, était trop profondément, trop +indélébilement fixée sur ce secret dévorant qui ronge le cœur, en en +montrant l'effet sans en dévoiler la cause? Il n'en était pas ainsi pour +lui; Lara les avait ensevelis tous les deux dans son sein. De communs +observateurs ne pouvaient discerner le progrès de pensées, que les +lèvres mortelles ne laissent entrevoir qu'à demi; ces pensées brisent +les faibles paroles qui voudraient les exprimer. + +17. On remarquait dans Lara un mélange inexplicable de ce qui mérite le +plus d'être aimé ou haï, recherché ou évité. L'opinion variait sur sa +vie mystérieuse, et son nom n'était jamais oublié dans l'éloge ou la +raillerie. Son silence formait un thème pour le babillage de tous les +alentours;--le monde formait des conjectures,--se communiquait sa +surprise:--on mourait de connaître sa destinée. Qu'avait-il été? +qu'était-il, cet inconnu qui vivait parmi eux, et dont la famille +seulement n'était pas ignorée? Un ennemi haineux de son espèce? +cependant quelques-uns voulaient prétendre qu'avec eux il leur avait +paru aussi livré à la joie que les amis des plaisirs; mais ils +convenaient que son sourire, si on l'observait souvent de près, cessait +d'être un vrai sourire, et se flétrissait en un sourire de dédain +moqueur; et que si ce sourire atteignait ses lèvres, il ne passait pas +plus loin, ses yeux n'offrant aucune trace de gaîté. Cependant il y +avait parfois plus de douceur dans son regard, comme si son cœur n'eût +pas été naturellement dur; mais une fois observé, son ame semblait +réprimer une semblable faiblesse comme indigne de son orgueil; et elle +s'excitait elle-même à la roideur, comme dédaignant de s'acheter un +doute de l'estime à moitié ébranlée des hommes. C'était une peine +infligée par lui-même à son cœur que la tendresse avait autrefois +arraché à son repos; ou, dans la sollicitude du chagrin, il voulait +forcer son ame à la haine pour avoir trop aimé! + +18. Il y avait en lui un mépris vital de tout; et comme s'il avait déjà +éprouvé ce qui pouvait lui survenir de pire, il vivait étranger dans ce +monde. Esprit errant précipité d'un autre monde, être d'imagination +noire qui s'était créé par choix des périls auxquels il avait par hasard +échappé, mais échappé en vain, puisque dans leur souvenir son esprit +trouvait également un triomphe et un regret. Ayant plus de facultés pour +l'amour que la terre n'en accorde communément aux mortels, ses jeunes +rêves de vertu avaient dépassé la réalité, et une virilité orageuse +suivit sa jeunesse déçue, avec le souvenir d'années perdues à la +poursuite d'un fantôme, et celui des forces épuisées qui lui avaient été +accordées pour un meilleur usage. Des passions ardentes avaient semé le +ravage et la désolation sur ses pas, et avaient abandonné ses meilleurs +sentimens à un trouble intérieur et à la cruelle réflexion que fait +naître une vie d'orages. Mais toujours hautain, orgueilleux, et +abandonné au blâme, il appelait la nature pour en partager la honte, et +rejetait toutes ses fautes sur ce corps de chair qu'elle lui avait donné +pour servir à l'ame de prison et de festin aux vers de la tombe, jusqu'à +ce qu'enfin il confondit le bien et le mal, et attribua au destin les +actes de sa volonté. Trop fier pour l'amour-propre vulgaire, il pouvait, +au besoin, sacrifier le sien pour le bien des autres, mais ce n'était +pas par pitié, ni parce qu'il croyait le devoir; c'était par une étrange +perversité de l'ame, qui le poussait, avec un secret orgueil, à faire ce +que peu d'hommes ou même personne n'eût osé faire comme lui. Et cette +même impulsion, dans des circonstances séduisantes, l'égarait également +en le conduisant au crime, tant il était jaloux de s'élever au-dessus ou +de tomber au-dessous des hommes avec lesquels il se sentait condamné à +vivre, et tant il se plaisait à se séparer par le bien et par le mal de +tous ceux qui partageaient son état mortel! Son esprit, les abhorrant, +avait fixé son trône loin de ce monde, dans des régions qui lui étaient +propres. Là, méditant froidement sur tout ce qui se passait au-dessous +d'elles, son sang paraissait alors couler plus calme. Ah! plus heureux +si ce sang n'avait jamais été enflammé par le crime, et eût toujours +coulé dans ce calme glacé! Il est vrai qu'il suivait les mêmes sentiers +que les autres hommes, et qu'en apparence il agissait et discourait +comme le reste des mortels; qu'il n'outrageait pas les règles de la +raison par des écarts: sa folie n'était pas de la tête, mais du cœur; et +rarement il s'égarait dans ses discours, ou découvrait ses pensées au +point d'offenser la vue. + +19. Avec tous ces dehors froids et mystérieux, et le plaisir qu'il +semblait prendre à rester inconnu, il avait trouvé l'art (si ce n'était +pas un don de la nature) de fixer son souvenir dans le cœur des autres. +Ce n'était pas l'amour peut-être--ni la haine--ni rien de ce que l'on +peut imaginer d'exprimer par des mots; mais ceux qui le voyaient ne +l'avaient pas vu en vain, et ne pouvaient manquer de demander de nouveau +après lui; et ceux auxquels il avait parlé se rappelaient toujours ce +qu'ils avaient entendu, quelque frivole qu'il fût. Personne ne +connaissait ni comment, ni pourquoi; mais il s'insinuait tellement dans +l'esprit de celui qui l'écoutait, qu'il y laissait l'impression de +l'attachement ou de la haine. Quelque récente qu'ait été la date de +l'amitié, de la pitié ou de l'aversion qu'il avait inspirées, elles ne +faisaient que s'accroître dans les plus intimes sentimens et dans la +pensée. Vous ne pouviez pénétrer son ame; mais vous trouviez, en dépit +de votre étonnement, qu'il connaissait le chemin de la vôtre. Sa +présence hantait toujours votre pensée, et il forçait le cœur à lui +accorder un involontaire intérêt. Vains étaient les efforts pour +échapper à ce piége intellectuel, son esprit semblait vous défier de +l'oublier! + +20. On célèbre une fête, où les chevaliers et les dames, et tous ceux +que la richesse ou une haute naissance y appelaient, parurent.--D'une +haute naissance, et hôte bien venu, Lara se rendit avec les autres +seigneurs de son voisinage au château d'Othon. Une assemblée nombreuse +est reunie dans les salles étincelantes de lumière, où les convives se +livraient aux plaisirs de la table et du bal. La danse joyeuse de la +foule des jeunes et séduisantes beautés unissait dans la chaîne la plus +fortunée la grâce et l'harmonie. Heureux sont les jeunes cœurs et les +mains amoureuses qui se mêlent avec bonheur dans des groupes de leur +choix! C'est un aspect qui peut éclaircir le front le plus soucieux et +faire sourire le vieillard, rêver même le jeune homme, le jeune homme +qui oublie que de telles heures sont passées sur la terre, tant il y a +d'exaltation dans ses transports de bonheur! + +21. Lara contemplait cette fête, tranquillement joyeux, et son front +mentait si son ame était triste. Ses yeux suivaient dans tous ses +mouvemens chaque beauté dont les pas légers ne réveillaient aucun écho. +Les bras croisés et l'œil attentif, il était appuyé contre un pilier +élevé de la salle, et ne remarquait pas un regard sévère fixé sur lui. +Le fier Lara supportait mal un regard scrutateur semblable; à la fin, il +s'en aperçoit: c'est un visage inconnu, mais il semble ne chercher que +le sien, le sien seul. Le regard inquiet et sombre de cet homme indique +un étranger; il avait jusqu'alors tenu constamment ses yeux fixés sur +Lara sans en être vu. Enfin leurs regards se rencontrèrent, et +s'interrogèrent vivement avec une muette et mutuelle surprise. Une +émotion parut dans les regards de Lara, comme se défiant de celui de +l'étranger. L'aspect de cet homme est sévère et farouche, il en dit plus +que l'œil vulgaire ne peut en comprendre. + +22. «C'est lui!» s'est écrié l'étranger; et ceux qui l'ont entendu +répètent ce mot tout bas et de bouche en bouche: «C'est lui!»--«Qui, +lui?» se demande-t-on de toutes parts, jusqu'à ce que ces paroles +significatives parviennent aux oreilles de Lara. Ces mots si étrangement +prononcés, et le singulier regard de l'inconnu, peu de personnes +pourraient les expliquer: ils excitent une générale surprise. Mais Lara +est resté immobile, sans changer de couleur ou de maintien. La surprise +qui s'était d'abord manifestée dans ses yeux paraissait maintenant +dissipée; il porte des regards assurés et calmes sur l'assemblée, +quoiqu'il soit toujours observé par l'étranger qui, s'approchant de lui, +s'écrie, avec un superbe dédain: «C'est lui!--Comment est-il venu +ici?--et qu'y fait-il?» + +23. C'en était trop pour Lara; pour que Lara pût laisser sans réponse +une semblable question, répétée d'un ton si fier et si hautain. Le +sourcil froncé, mais avec un accent, froid, plus doucement ferme que +brusquement arrogant, il se tourna vers l'insolent questionneur:--«Mon +nom est Lara!--quand le tien me sera connu, ne doute pas de mon +empressement à répondre à l'inconvenante courtoisie d'un chevalier tel +que toi. C'est Lara!--en veux-tu savoir davantage? je n'évite aucune +question, et je ne porte aucun masque.» + +«Tu n'évites aucune question! Réfléchis bien--s'il n'en est aucune à +laquelle ton cœur ne pourrait répondre, quand bien même ton oreille ne +chercherait pas à l'éviter? Te parais-je donc si inconnu? Regarde-moi +bien! au moins si la mémoire ne t'a pas été inutilement donnée, oh! +jamais tu ne pourras dissimuler la moitié de sa dette: l'éternité te +défend de l'oublier.» Les yeux de Lara se fixent avec attention sur le +visage de l'étranger; mais ils n'y peuvent rien découvrir qui leur soit +connu, où qu'ils veuillent reconnaître.--Il ne daigna pas répondre avec +l'air du doute; mais il secoue la tête, et moitié indifférence, moitié +mépris, il se retourne et quitte l'étranger. Mais celui-ci, d'un air +impérieux, lui dit de rester:--«Un mot!--Je te commande de rester, et de +répondre ici à quelqu'un qui, si tu étais noble, serait ton égal; mais +quel que tu aies été et que tu sois maintenant--oui, ne fronce pas le +sourcil, seigneur, si ce que je te dis est faux, il t'est facile de +démentir mes paroles.--Mais, quel que tu aies été et que tu sois +maintenant, recueille-toi. Je me défie de tes sourires, mais je ne +tremble pas devant ton front menaçant. N'es-tu pas cet homme dont les +actions--» + +«Qui que je sois, des paroles aussi étranges que les tiennes, des +accusateurs tels que toi, j'en fais peu de cas, et ne les écoute pas +davantage. Que ceux pour qui ces paroles ont plus de poids écoutent le +reste, et ne se hasardent pas à contredire l'histoire, merveilleuse sans +doute, que ta langue va raconter, et qui commence d'une manière si +courtoise. Qu'Othon fête son hôte si poli, je lui en exprimerai ma +reconnaissance motivée.» Ici le maître de la fête, tout surpris, s'est +interposé.--«Quel que puisse être le secret dont il s'agit entre vous, +ce n'est pas ici le tems ni le lieu de troubler la gaîté de l'assemblée +par une dispute. Si toi, sire Ezzelin, tu as quelque chose à faire +connaître qui concerne le comte Lara, à demain, ici, ou ailleurs, comme +il vous plaira à tous deux, pour expliquer le reste. Tu m'es connu, et +je me porte ta caution, quoique, comme le comte Lara, tu sois récemment +arrivé seul des terres étrangères, et que tu sois devenu presque +étranger. Et si, par le sang et l'illustre naissance de Lara, j'augure +bien de son courage, comme de sa noblesse, il ne voudra pas se montrer +indigne de son nom sans tache, ni rien refuser de ce que réclament les +lois de la chevalerie.» + +«A demain donc, répliqua Ezzelin; et que notre loyauté soit ici mise à +l'épreuve. J'atteste sur ma vie et sur mon épée la vérité de mes +paroles; puissé-je être aussi sûr du bonheur éternel!» + +Que répond Lara? son ame descend dans sa profondeur la plus intime, et +demeure absorbée dans une profonde et soudaine méditation. Les paroles +de la foule et les yeux de tous, qui étaient fixés sur eux, semblent +s'adresser à lui. Mais les siens étaient silencieux, et ils paraissaient +se perdre dans l'oubli le plus complet--oui, le plus complet.--Hélas! +cette indifférence ne fait que trop comprendre à l'assemblée un souvenir +seulement trop fidèle. + +24. «A demain!--oui, à demain!» D'autres paroles que ces deux mots +répétés ne furent pas entendues de la bouche de Lara. Aucun sentiment +passionné ne se trahit sur son front; aucune lueur d'irritation +n'apparut dans son grand œil noir: cependant il y avait quelque chose de +ferme dans son accent calme et réservé, qui annonçait une résolution +déterminée, quoiqu'inconnue. Il prit son manteau,--inclina légèrement la +tête, et quitta l'assemblée en passant devant Ezzelin. Il répondit par +un sourire au regard menaçant que ce dernier lui lança, et avec lequel +ce seigneur pensait l'accabler. Ce n'était pas un sourire de joie, ni +celui d'un orgueil dissimulé qui se venge par le dédain de la haine +qu'il ne peut cacher; mais c'était le sourire d'un cœur sûr de lui-même +dans tout ce qu'il voudrait entreprendre, ou tout ce qu'il pourrait +souffrir. Ce sourire annonçait-il la paix? le calme de la vertu? ou le +crime vieilli dans l'endurcissement du désespoir? Hélas! les confidences +de l'un et de l'autre se ressemblent trop pour être facilement +distinguées sur le front d'un homme ou dans ses paroles. C'est par les +actions, par les actions seules que l'on peut discerner les vérités que +le cœur inexpérimenté est incapable de saisir. + +25. Lara appela son page et se retira.--Celui-ci obéissait promptement à +la moindre de ses paroles ou à son plus faible signe. C'était le seul +compagnon amené des climats lointains, où les ames étincellent sous un +ciel plus éclatant. Pour suivre Lara, il avait abandonné son pays natal. +Patient et docile, calme, malgré sa jeunesse, il était silencieux comme +son maître, et sa fidélité paraissait au-dessus de son état et de ses +années. Quoiqu'il n'ignorât pas la langue de Lara, il arrivait rarement +qu'il reçût de lui un ordre dans cette langue; mais il accourait avec +rapidité, et répondait avec effusion, quand les lèvres de Lara +laissaient échapper des paroles dans sa langue maternelle. Ces accens, +qui lui étaient aussi chers que les montagnes de sa patrie, réveillaient +à ses oreilles leur écho absent, et lui rappelaient la voix accoutumée +d'amis, de parens qu'il ne devait plus revoir, et auxquels il avait +renoncé pour un seul,--son ami, son tout. La terre ne lui offrait pas +maintenant d'autres guides; pouvait-on s'étonner alors s'il le quittait +si rarement? + +26. Légère était sa taille, et délicats, quoique bruns, paraissaient les +traits de son visage sur lequel avait passé son soleil natal; mais ses +rayons n'avaient point basané sa joue, où souvent se manifestait une +rougeur involontaire. Cependant ce n'était point cette rougeur qui monte +au visage quand la santé y fait refluer toutes les couleurs du cœur dans +des transports de bonheur; mais c'était la teinte étique d'un secret +chagrin, qui brillait dans un moment fiévreux. La flamme étincelante de +ses regards semblait empruntée d'en haut, et allumée par une pensée +électrique, quoique ses longues paupières tempérassent, par une teinte +mélancolique, l'ardeur de ses noires prunelles. Cependant on y +remarquait moins de tristesse que d'orgueil; ou si c'était de la +tristesse, c'était une tristesse que personne ne pouvait partager. Les +jeux qui plaisent à son âge ne lui plaisaient pas; les amusemens de la +jeunesse et les joyeuses folies des pages n'avaient point d'attraits +pour lui. Pendant des heures entières ses yeux restaient fixés sur Lara, +comme s'il eût tout oublié dans cette attitude contemplative. Éloigné de +son maître, il errait isolé. Brèves étaient ses réponses, et il ne +faisait jamais de questions. Les bois étaient sa promenade; son +amusement, quelque livre en langue étrangère; son lieu de repos, la rive +des limpides ruisseaux. Il semblait, comme celui qu'il servait, vivre à +part de tout ce qui charme les yeux et remplit le cœur; ne pas connaître +de fraternité, et n'avoir reçu de la terre aucun autre don que le don +amer--de l'existence. + +27. S'il aimait quelque chose, c'était Lara; mais son attachement ne se +montrait que dans son respect et dans son obéissance. Toujours dans une +attention muette, son zèle, qui épiait chaque désir de son maître, +l'accomplissait avant que sa parole l'exprimât. Toutefois, il y avait de +la dignité fière dans tout ce qu'il faisait; car il avait un esprit +altier qui ne supportait pas les réprimandes. Son zèle, quoique plus +actif que celui des mains serviles, obéissait seulement dans ses +actions; son air commandait encore, comme s'il eût ainsi cédé moins au +désir de Lara qu'à _son propre_ désir: car assurément ce n'était point +pour un vil salaire qu'il agissait ainsi. Les services que lui +commandait son maître étaient légers: c'était de lui tenir les étriers, +lorsqu'il voulait monter à cheval, ou de lui apporter son épée; +d'accorder son luth; ou, s'il désirait davantage, de lui lire des +volumes d'autres tems et d'autres langues que sa langue maternelle; mais +jamais de se mêler avec la foule des domestiques, auxquels il ne +montrait ni déférence ni dédain, mais cette réserve de bon ton, qui +prouvait qu'il n'avait nulle sympathie pour eux. Son ame, quel que fût +son rang ou sa naissance, pouvait fléchir devant Lara, non descendre +jusqu'à eux. Il paraissait d'une naissance distinguée, et avoir connu +des jours meilleurs. Aucune marque de travail vulgaire ne se trahissait +sur ses mains d'une blancheur si féminine, que l'on aurait pu lui +attribuer un autre sexe, lorsqu'on les comparait avec la délicatesse et +la douceur de son visage; mais ses vêtemens, et quelque chose dans son +regard de plus viril et de plus fier que n'en comporte l'œil d'une +femme, disaient le contraire. C'était un caractère presque sauvage, qui +tenait plus de son climat brûlant que de son corps tendre et frêle: il +est vrai qu'il ne se remarquait point dans ses paroles; mais dans son +aspect, cet instinct pouvait être plus qu'aperçu. + +Kaled était son nom, quoique le bruit courût qu'il en portait un autre +avant d'avoir quitté ses montagnes. Car quelquefois, bien qu'à peu de +distance, il entendait ce nom répété plusieurs fois sans répondre, comme +s'il ne lui eût pas été familier, ou, s'il lui était adressé de nouveau, +il se retournait brusquement, comme si dans cet instant il se rappelait +que c'était le sien. Cependant, si c'était la voix accoutumée de Lara +qui l'appelait, alors ses oreilles, ses yeux, et son cœur redoublaient +d'attention. + +28. Ce jeune page n'avait pas manqué de remarquer, dans la salle du bal, +la querelle imprévue que tout le monde avait observée, et quand la foule +autour de lui exprimait son étonnement du calme du hardi accusateur et +de la patience avec laquelle le noble et fier Lara avait supporté une +semblable insulte d'un étranger; doublement affecté, Kaled changea +plusieurs fois de couleur; ses lèvres pâlirent comme de la cendre, ses +joues s'enflammèrent tour à tour; et sur son front se répandit cette +sueur de glace qui survient, lorsque le cœur, chargé d'un poids de +pensées qui l'accablent, succombe de malaise et de luttes intérieures. +Oui,--il est des choses que nous devons rêver et oser exécuter avant que +la pensée en soit à moitié avertie. Quelle que pût être l'idée de Kaled, +elle suffit pour fermer ses lèvres et troubler son front. Il observa +Ezzelin jusqu'à ce que Lara eût jeté en passant, sur le chevalier, un +sourire de dédain. Lorsque Kaled vit ce sourire, son visage reprit son +air accoutumé, comme s'il eût reconnu en lui quelque chose de +satisfaisant. Sa mémoire lui faisait remarquer dans un pareil sourire +beaucoup plus que l'aspect de Lara n'en disait aux autres. Il se +précipita vers lui,--et dans un instant tous deux furent partis; et tous +ceux qui restèrent dans le château crurent être laissés seuls. Chacun +avait eu tellement les yeux fixés sur la figure de Lara, chacun s'était +si bien identifié par ses sentimens à cette scène, que lorsque l'ombre +longue et noire de Lara eut dépassé le portique, et ne fut plus +reproduite par la lumière des torches allumées, tous les cœurs battirent +plus vivement, comme doutant s'ils sortaient d'un rêve effrayant, que +nous savons être faux, mais qui nous épouvante encore parce que ce qui +est le pire est toujours le plus près de la vérité. + +Ils sont partis,--Ezzelin reste encore; le front pensif et l'air +impérieux; mais il ne demeura pas long-tems: avant qu'une heure se fût +écoulée, il salua de la main Othon, et se retira. + +29. La foule a disparu, les convives sont livrés au sommeil; le +châtelain courtois, et ses hôtes satisfaits se sont rendus à leur couche +accoutumée, où la joie se calme, et où la douleur soupire après le +sommeil; et l'homme accablé par le combat de sa propre existence[loc20] +cherche un refuge dans ce doux oubli de la vie. Là reposent également +l'espérance délirante de l'amour, la perfidie et la ruse; les projets +ténébreux de la haine, et les fourberies de l'ambition jalouse. Sur tous +les yeux planent les ailes de l'oubli, et l'existence éteinte est comme +ensevelie dans un tombeau. Quel nom meilleur pourrait plus convenir au +lit du sommeil? sépulcre de la nuit, demeure universelle où la +faiblesse, la force, le vice, la vertu sont étendus dans une égale +nudité. Heureux l'homme pour un moment, de ne pas avoir le sentiment de +la vie, pour s'éveiller cependant, pour lutter avec la terreur de la +mort, et chercher à éviter, quoique le jour doive apparaître pour +accroître ses maux, ce sommeil, le plus doux de tous, puisqu'il est le +moins troublé de rêves. + +[Note loc20: _O'er-laboured with being's strife_.] + + + + +Chant Deuxième. + + +1. La nuit commence à disparaître;--les vapeurs groupées autour des +montagnes se dissipent à l'aspect du matin, et la lumière réveille le +monde. L'homme a un jour de plus pour grossir le passé, et pour le +conduire peu à peu vers son dernier jour; mais la puissante nature +s'éveille en bondissant comme au jour de sa naissance. Le soleil est +dans les cieux et la vie sur la terre; les fleurs dans les vallées, la +splendeur dans les rayons du jour, la santé dans l'air pur du matin, et +la fraîcheur sur les bords des ruisseaux. Homme immortel! contemple ces +gloires resplendissantes de la nature, et écrie-toi, dans les transports +de ton cœur: «Ces gloires sont les miennes!» Admire-les pendant qu'il +est permis à ton œil enchanté de les voir: un matin viendra où elles ne +t'appartiendront plus; et quels que soient les regrets qui seront +exprimés sur ta tombe insensible, ni les cieux, ni la terre ne +t'accorderont une seule larme. Aucun nuage ne deviendra plus sombre, +aucune feuille ne tombera plus tôt, aucun souffle d'air, aucun vent +léger ne t'accordera un soupir; mais les vers rampans se réjouiront de +leur nouvelle pâture, et prépareront tes restes humains à fertiliser le +sol. + +2. Le matin a paru;--le soleil est à son midi.--Rassemblés dans le +palais, les chevaliers se sont rendus à l'appel d'Othon. C'est +maintenant l'heure promise, qui doit prononcer la mort ou la vie de la +réputation future de Lara. Ezzelin va développer ici son accusation; et +quelle que soit l'histoire, elle doit être exposée dans toute la vérité. +Sa parole a été donnée, et Lara a promis de l'écouter à la face de +l'homme et du ciel. Pourquoi ne vient-il pas? De semblables révélations +devant être faites, il semble que le retard de l'accusateur dépasse les +bornes de l'indulgence. + +3. L'heure est passée, et Lara est depuis long-tems arrivé. Il montre +une grande confiance en soi-même, et tout le calme de la patience. +Pourquoi Ezzelin ne vient-il pas? L'heure est passée, des murmures +s'élèvent, et le front d'Othon se rembrunit. «Je connais mon ami! je ne +puis craindre son manque de foi; s'il est encore sur la terre, qu'on +l'attende ici. Le toit qui le protége est dans le vallon situé entre mes +domaines et ceux du noble Lara. Mon palais aurait été honoré par +l'hospitalité donnée à un tel hôte, si le seigneur Ezzelin ne l'eût pas +refusée; c'est la recherche de quelque preuve nécessaire qui l'a empêché +de rester, et l'a forcé d'aller se préparer pour aujourd'hui. La parole +que j'ai donnée pour lui, je la donne encore; et je rachèterais moi-même +la tache qu'il aurait faite à la chevalerie.» Il a dit,--et Lara répond: +«Je suis venu ici à ta demande pour prêter l'oreille à des contes +perfides, récités par la langue d'un étranger, dont les paroles auraient +pu déjà blesser mon cœur, si je ne l'avais regardé comme presque un +insensé, ou tout au plus comme un ignoble et vil ennemi. Je ne le +connais point;--mais il semble m'avoir connu dans des pays où--je ne +dois pas perdre le teins en vains discours: produis ton +dénonciateur,--ou retire ta parole ici avec le tranchant de ton sabre.» + +Le fier Othon, rougissant de colère, jette aussitôt son gant sur la +terre, et tire son sabre du fourreau. + +«C'est ce dernier parti qui me convient le mieux, dit-il; c'est ainsi +que je réponds pour mon hôte absent.» + +Sans que sa joue pâle changeât de couleur, quelque près qu'ait été sa +tombe ou celle de son adversaire, la main de Lara, qui s'empare de son +sabre avec un sang-froid impassible, prouve qu'elle en connaît bien +l'usage, par la facilité adroite avec laquelle elle en saisit la garde. +Son œil, quoique calme, exprime qu'il sera sans quartier, et que l'épée +de Lara obéira trop bien à sa volonté. En vain les chevaliers se +pressent autour d'eux; la fureur d'Othon ne veut pas souffrir +d'accommodemens, et de ses lèvres tombent ces paroles d'insulte: «Une +bonne épée est nécessaire à celui qui voudrait nous séparer.» + +4. Court fut le combat; furieux, aveuglément téméraire, Othon livre son +sein au coup fatal. Le sang coule, il tombe; mais la blessure qu'il +reçoit de son habile adversaire, et qui l'étend sur la terre, n'est pas +mortelle. «Demande-moi ta vie!» lui crie Lara. Il ne répond rien. Alors +on vit le moment où il ne se serait jamais relevé du sol ensanglanté; +car le front de Lara, en cet instant, devint presque noir, dans sa rage +de démon, et son sabre se dispose à frapper un coup plus terrible que +lorsque celui de son ennemi était dirigé contre son sein. Alors il +conservait tout son sang-froid et toute son adresse; maintenant rien ne +réprime plus la haine déchaînée de son cœur. Il tombe avec si peu de +ménagement sur son ennemi, que lorsque les témoins s'approchèrent pour +retenir son bras, il tourna presque son arme affamée contre ceux qui +osaient s'interposer pour obtenir de lui la grâce du vaincu. Il réprime +ce premier mouvement de fureur; mais cependant ses regards sont fixés +sur son adversaire, comme s'il regrettait le combat inutile qui lui +laisse un ennemi vivant, quoique abattu, et comme s'il recherchait à +quelle distance la blessure qu'il a portée à sa victime l'a laissée près +du tombeau. + +5. On relève Othon baigné dans son sang, et le médecin lui défend toute +question, tout geste, toute parole. Les autres chevaliers se retirent +dans une salle voisine; et lui, Lara, irrité et l'air dédaigneux, la +cause et le vainqueur de ce soudain combat, s'éloigne lentement, dans un +silence hautain. Il pique son cheval, et se dirige vers son château, +sans jeter un seul regard sur celui d'Othon. + +6. Mais où était-il, ce météore d'une nuit, qui menaça pour disparaître +avec la lumière? où était cet Ezzelin? cet Ezzelin qui a paru et n'a +laissé aucune trace de ses intentions. Il avait quitté le château +d'Othon bien avant le jour, tandis que les ténèbres régnaient encore; +mais le chemin lui était si connu qu'il ne pouvait pas s'égarer. +Prochaine était sa demeure. Il n'y était point, et le jour suivant amena +une nouvelle recherche, qui ne produisit aucun résultat, si ce n'est de +constater l'absence du chevalier; une couche vide, un cheval sans maître +à l'écurie, son hôte alarmé, ses amis murmurant désolés. Leurs +recherches s'étendent dans tous les environs, autour du chemin qu'il a +dû suivre, craignant de rencontrer les vestiges de la férocité de +quelques brigands; mais il n'en existe aucune, et nul buisson n'en +porte. Point de trace de sang; point de lambeaux dispersés de ses +vêtemens; aucune chute, aucune lutte n'a flétri ou foulé le gazon, en +conservant l'empreinte du meurtre; point d'impression de doigts crispés +pour raconter l'histoire des efforts convulsifs d'une main agonisante +qui, ayant cessé de se défendre, tourne contre le tendre gazon les +dernières convulsions de son agonie. Tels sont les vestiges que l'on +aurait rencontrés, si quelqu'un avait perdu la vie; mais ils +n'existaient pas, et tout ce qui reste est une espérance douteuse. Un +étrange soupçon fait murmurer tout bas le nom de Lara, et chaque jour il +s'entretient de sa réputation flétrie; mais il se tait soudain lorsque +sa sombre figure apparaît: il attend son absence pour oser renouveler +ses murmures accoutumés, et ses conjectures revêtues des plus noires +couleurs. + +7. Les jours s'écoulent, et les blessures d'Othon sont guéries, mais non +son orgueil; et sa haine n'est plus dissimulée. C'était un homme +puissant, l'ennemi de Lara, et l'ami de tous ceux qui cherchaient à lui +nuire; il demande à la justice de sa contrée de forcer Lara à rendre +compte d'Ezzelin. + +Quel autre que Lara aurait pu craindre sa présence? qui l'a fait +disparaître, si ce n'est l'homme sur lequel ses charges menaçantes +seraient tombées d'un poids trop accablant? La rumeur générale augmente +par l'incertitude, le mystère est ce qui plaît le plus à la foule +curieuse. D'où vient cette indifférence apparente de Lara pour tous les +liens d'amitié[loc21]? pour tout ce qui peut faire naître la confiance +et éveiller l'amour? la férocité sommeillante que trahit son ame? +l'adresse avec laquelle il manie l'épée tranchante? où l'a-t-il apprise +ce bras qui n'a jamais fait la guerre? Dans quels lieux cette férocité +est-elle devenue le partage de son cœur? car ce n'était point l'aveugle +et capricieuse colère qu'un mot peut soulever et qu'un autre peut +calmer; mais l'œuvre profonde d'une ame qui ne connaît point la pitié +quand la colère l'emporte, et qu'une longue habitude du pouvoir comme du +succès a concentrée dans tout ce qui est inexorable. Tous ces propos, +associés avec ce désir qui domine l'humanité de se livrer plutôt au +blâme qu'à la louange, avaient amassé enfin contre Lara un orage tel que +lui-même en aurait pu être effrayé, et tel que ses ennemis voulaient +l'exciter. Il doit répondre de la tête d'un homme absent qui le poursuit +encore, mort ou vivant. + +[Note loc21: _The seeming friendlessness_.] + +8. Dans cette contrée vivait plus d'un mécontent qui maudissait la +tyrannie sous laquelle il était courbé. De nombreux et féroces despotes +y exerçaient leur oppression, et y donnaient leurs caprices pour des +lois. De longues guerres au dehors, de fréquentes querelles au dedans +ouvraient sans cesse un passage au sang et au crime qui n'attendaient +qu'un signal pour recommencer un nouveau carnage, tel qu'il en naît des +discordes civiles, qui ne connaissent pas de neutres, et ne comptent que +des amis ou des ennemis. + +Enfermés dans leurs forteresses féodales, tous les seigneurs étaient +comme des souverains, obéis en paroles et en actions, mais abhorrés dans +l'ame. Lara avait hérité de pareils domaines seigneuriaux, peuplés par +des cœurs mécontens et des mains travaillant à regret; mais sa longue +absence de son pays natal l'avait laissé pur du crime d'oppression, et +maintenant, détournées par la douceur de son administration, toutes les +terreurs avaient disparu par degrés. Ses serviteurs ne conservaient plus +pour lui que leur antique et habituelle vénération; mais ce fut plus +pour lui que pour eux-mêmes que leurs craintes furent soulevées. Ils le +croyaient maintenant malheureux, quoique d'abord leur malignité l'eût +jugé coupable. Ses longues nuits sans repos, son humeur silencieuse +furent attribuées à la maladie entretenue par la solitude. Et quoique +ses habitudes solitaires rendissent à la fin sa société triste, sa +demeure n'en était pas moins agréable, car les malheureux ne s'en +éloignèrent jamais sans soulagement; et pour eux du moins son ame +connaissait la compassion. Froid envers les grands, dédaigneux avec les +superbes, l'homme humble ne passait pas auprès de lui sans attirer ses +regards. Il ne parlait pas beaucoup; mais sous son toit on recevait +souvent un asile, et jamais de reproches. Et ceux qui en faisaient +l'observation pouvaient remarquer que chaque jour quelques nouveaux +hôtes se rassemblaient sous son commandement. Mais depuis la disparition +d'Ezzelin, il se montra seigneur courtois et hôte bienveillant. +Peut-être son combat avec Othon lui fit-il craindre quelque trame ourdie +contre sa tête exposée. Quelles qu'aient été ses vues, il sut se +concilier l'affection de plus de partisans que les seigneurs ses égaux. +Si c'était un effet de sa politique, elle fut répandue si loin que des +millions le jugeaient tel qu'il voulait paraître. Exilé par des maîtres +cruels, venait-on lui demander un asile? il était aussitôt donné. Par +lui les paysans n'avaient pas à pleurer leur moisson enlevée, et à peine +les serfs pouvaient-ils murmurer contre leur sort. Avec lui la vieille +avarice trouvait sûreté pour ses trésors; avec lui, le pauvre n'était +point exposé aux mépris; la bonne chère et les récompenses promises +retenaient près de lui la jeunesse active, jusqu'à ce qu'il fût trop +tard pour le quitter. Il offrait à la haine, avec un changement +prochain, l'espérance d'assouvir bientôt une vengeance différée; +l'amour, long-tems trompé par une union détestée, comptait dans le +succès pour recouvrer des charmes qu'il avait perdus. Tout était mûr; +Lara n'attendait que le moment favorable pour proclamer que l'esclavage +n'était plus qu'un nom. + +Le moment, l'heure vint où Othon crut sa vengeance assurée. Son +huissier[loc22] trouva le prétendu criminel entouré dans son château des +milliers d'hommes délivrés de leurs chaînes féodales récemment brisées, +défiant la terre, et comptant sur la faveur du ciel. C'était le matin +que Lara venait de rendre libres des serfs attachés à la glèbe, et qui +ne creuseraient plus désormais la terre que pour servir de tombeaux aux +tyrans! c'est ce qu'ils proclamaient tous.--Certain mot d'ordre est +nécessaire dans le combat pour venger ses outrages et conquérir ses +droits: religion,--liberté,--vengeance,--tout ce que vous voudrez; un +mot suffit pour faire lever les peuples et les mener au carnage. Une +phrase séditieuse suffit à la ruse qui la répand et l'exploite, pour +faire régner le crime, et pour donner une abondante pâture aux loups et +aux vers de la terre! + +[Note loc22: _His summons_.] + +9. Dans cette contrée, les seigneurs féodaux avaient acquis tant de +pouvoir, que leurs souverains enfans régnaient à peine. C'était alors le +moment pour les rebelles de lever l'étendard de la révolte. Les serfs +méprisaient le roi, et le haïssaient en même tems que les seigneurs. Ils +n'attendaient qu'un chef, et ils en trouvèrent un attaché à leur cause +par des liens indissolubles; forcé par les circonstances de rentrer en +guerre avec les hommes pour sa propre défense. Séparé par une destinée +mystérieuse de ceux que la naissance et la nature n'avaient pas fait ses +ennemis, Lara, depuis cette nuit fatale, s'était préparé, non pas seul, +à braver les événemens les plus sinistres. De certaines raisons, quelles +qu'elles fussent, lui prescrivaient d'éviter que l'on fît aucune +recherche sur ses actions commises dans de lointains climats. + +En réunissant à sa cause propre celle de tous, lors même qu'il aurait +été dans sa destinée d'être abattu, il avait au moins la certitude de +retarder sa chute. Le calme sombre qui depuis long-tems régnait dans son +ame; la tempête qui, après avoir exercé ses ravages, s'était assoupie, +soulevée par des événemens qui semblaient devoir pousser sa triste +fortune à son dernier degré de malheur, se réveillent de nouveau, et le +rendent tout ce qu'il avait été autrefois, et qu'il est maintenant; la +scène est seulement changée. Il se souciait fort peu de la vie, encore +moins de la renommée; mais il n'en était pas moins propre aux jeux +désespérés des combats. Il lui semblait qu'il était marqué dès sa +naissance pour être l'objet de la haine des autres, et il se moquait de +sa ruine si elle était partagée. Que lui importait donc la liberté des +peuples asservis? Il élevait l'humble, mais pour abaisser le superbe. Il +avait espéré trouver le repos dans sa retraite sombre, mais l'homme et +la destinée venaient l'y assiéger. Il paraissait comme une bête féroce +poursuivie par les chasseurs, que ceux-ci doivent tuer, mais qu'ils ne +peuvent faire tomber dans leur piége. Austère, sans ambition, +silencieux, il était désormais un tranquille spectateur des scènes de la +vie; mais lancé de nouveau sur l'arène, il parut un chef non inégal aux +seigneurs féodaux: sa voix,--son maintien,--ses gestes--révèlent une +sauvage nature, et à ses regards on reconnaît le gladiateur. + +10. A quoi servirait de raconter pompeusement l'histoire souvent répétée +des combats, les fêtes des vautours, le carnage et la mort? la fortune +changeante sur le champ de bataille, la force victorieuse et la +faiblesse obligée de céder? des ruines fumantes et des remparts +renversés? Dans cette guerre, la lutte fut la même que dans toutes les +autres, excepté que les passions déchaînées concentrèrent leur force +dans une férocité qui bannit tout remords. Personne ne demandait grâce, +car la pitié connaissait que ses cris seraient vains. Les prisonniers +mouraient sur le champ de bataille. La même fureur animait tour à tour +le sein du vainqueur; et ceux qui combattaient pour la liberté, et ceux +qui luttaient pour la tyrannie croyaient avoir versé le sang de peu +d'hommes, tant qu'il en restait encore à égorger. Il était trop tard +d'éteindre le tison dévastateur. La désolation atteignait la contrée +affamée; l'incendie était allumé, et les flammes étaient propagées, et +le carnage souriait sur ses victimes de chaque jour. + +11. Tout frais de la force que l'impulsion de la liberté récemment +acquise leur imprime, les partisans de Lara obtiennent le premier +succès: mais cette vaine victoire les a perdus. Ils n'obéissent plus à +la voix de leur chef pour se former en rang de bataille; ils se +précipitent dans une aveugle confusion sur leurs ennemis, croyant que de +l'atteindre ainsi devait leur assurer le succès. La convoitise du butin, +la soif de la vengeance entraînent ces brigands débandés à leur perte. +En vain Lara fait-il tout ce qu'un chef doit faire, pour arrêter +l'impétueuse furie de ces hommes. En vain veut-il calmer leur ardeur +téméraire,--la main qui allume l'incendie ne peut l'éteindre. L'ennemi +plus sage a pu seul arrêter leur impétuosité, et montrer à cette troupe +indisciplinée sa folle témérité. Des retraites feintes, des embuscades +nocturnes, des attaques désordonnées faites en plein jour, des combats +différés, la longue privation d'un secours désiré, un repos sans tente, +sous un ciel humide, des murs imprenables qui défiaient l'art des +assiégeans, et lassaient la patience de leur courage trompé: voilà les +obstacles qu'ils n'avaient pas prévus. + +Le jour du combat, ils s'avançaient à l'ennemi, comme l'auraient fait de +vieux guerriers; mais ils préféraient davantage la furie de l'action la +plus sanglante, et la mort présente à une vie de souffrances +continuelles. La famine vient leur apporter ses angoisses; et la fièvre +balaie leurs rangs, qui s'éclaircissent à vue d'œil. La joie immodérée +du triomphe se change en mécontentement. L'ame seule de Lara semble +encore indomptée, mais peu de ses soldats restent pour le seconder. De +plusieurs milliers qu'ils étaient, ils sont réduits à une faible troupe: +désespérés, quoique en petit nombre, ce sont les plus braves qui +survivent pour déplorer la discipline qu'ils avaient dédaignée après +leur premier succès. Une espérance leur reste encore: la frontière n'est +pas éloignée; par là, ils peuvent échapper à la guerre de leur patrie, +en emportant avec eux, dans l'état voisin, les chagrins de l'exil, ou la +haine de la proscription. Il est dur pour eux de quitter la terre de +leurs aïeux, mais il leur est encore plus dur de périr ou de se +soumettre. + +12. La résolution est prise,--ils sont en marche,--la nuit complice les +guide avec son astre lumineux, en éclairant leurs pas dans les ténèbres. +Déjà ils aperçoivent ses tranquilles rayons dormant sur la surface du +courant qui forme la frontière. Déjà ils distinguent,--est-ce bien la +rive? Fuyez! Elle est bordée par de nombreux rangs ennemis. Retournez ou +fuyez!--Qu'est-ce qui brille à l'arrière-garde? C'est la bannière +d'Othon,--la lance du chef qui les poursuit! Sont-ce des feux de +bergers, ces feux qui brillent sur la hauteur? Hélas! ils étincellent +avec trop de clarté, pour une fuite. Privés de tout espoir, et +concentrés dans leur propre défense, moins de sang peut-être aura payé +une dépouille plus riche! + +13. Ils s'arrêtent un moment; c'est seulement pour que la troupe puisse +respirer. Avanceront-ils, ou attendront-ils l'ennemi? Peu +importe,--s'ils chargent l'ennemi qui s'oppose à leur marche le long de +la rive du fleuve, quelques-uns peut-être pourront rompre et traverser +leur ligne formée, pour prévenir un tel dessein.--«Chargeons! attendre +leur attaque serait une action digne d'une troupe lâche.» Tous les +sabres sont tirés, chacun saisit les rênes de son cheval, et la première +parole pourra à peine devancer l'action. Parmi tous ceux qui vont +entendre le dernier commandement de Lara, pour combien ne sera-t-il pas +la voix de la mort! + +14. Son glaive est tiré; son front respire un air réfléchi, mais trop +tranquille pour être celui du désespoir; il montre quelque chose de plus +indifférent qu'il ne convient aux plus braves d'en témoigner, si le sort +des hommes les touche.--Il tourne ses regards sur Kaled, toujours près +de lui, et trop confiant encore pour trahir la moindre crainte. +Peut-être c'était la sombre clarté de la lune qui projetait sur les +traits de ce jeune page une teinte inaccoutumée de pâleur mélancolique, +dont l'empreinte profonde exprimait la fidélité et non la terreur de son +ame. Lara observa cette pâleur, et mit sa main dans la sienne: elle ne +trembla pas dans un moment semblable; ses lèvres étaient muettes, à +peine son cœur battait-il; ses regards seuls disaient: «Nous ne nous +séparerons jamais! ta troupe peut périr, tes amis peuvent fuir; pour +moi, je puis dire adieu à la vie, mais jamais à toi!» + +Le mot d'ordre a échappé aux lèvres de Lara, et sa troupe, portée en +avant, et les rangs serrés, marche sur les lignes divisées de l'ennemi. +Chaque coursier a obéi au premier coup d'éperon; les cimeterres +brillent, l'acier se croise; surpassés en nombre, mais non en bravoure, +ils opposent encore le désespoir à l'audace, et un front de défense aux +ennemis. Le sang est mêlé aux ondes du fleuve qui en conserve les +teintes jusqu'aux rayons du matin. + +15. Commandant, aidant, animant les siens, partout où l'ennemi paraît +redoubler d'efforts, où ses amis succomber, la voix de Lara se fait +entendre; il brandit son cimeterre, en frappe à coups redoublés, et fait +naître un espoir que lui-même a cessé de partager. Aucun ne fuit, car +ils savent bien que la fuite serait vaine; mais ceux qui chancellent +reviennent bientôt à la charge en voyant les plus courageux des ennemis +reculer devant le regard et les coups de leur chef. Tantôt entouré des +siens, tantôt presque seul, il enfonce les rangs de son adversaire, ou +rallie sa troupe. Lui-même ne s'épargne pas.--Une fois l'ennemi semble +fuir,--le moment était propice; Lara donne le signal de la main qu'il +agite dans l'air; il s'élance.--Pourquoi son casque orné d'un panache +s'affaisse-t-il soudain? un trait est lancé,--la flèche est dans son +sein! Ce geste fatal a laissé sa poitrine sans défense, et la mort a +fait retomber ce bras redoutable. Le mot de _victoire_ expire sur sa +bouche; cette main, qu'il avait élevée en signe de commandement, comme +elle pend tristement à ses cotés! Elle retient encore instinctivement +son sabre, quoique l'autre ait laissé échapper les rênes. Kaled les +saisit: défaillant par sa blessure, penché presque sans vie sur les +arçons de la selle, Lara ne s'aperçoit pas que son page désolé l'emmène +loin du combat. Cependant ses compagnons chargent l'ennemi, le chargent +encore avec plus de fureur. Les combattans sont trop confondus +maintenant pour compter les cadavres! + +16. Le jour luit sur les mourans et sur les morts, sur les cuirasses +brisées et sur les têtes séparées de leurs casques; le cheval de guerre +est étendu sans cavalier sur la terre, et l'effort de son dernier soupir +a fait rompre les courroies ensanglantées de sa selle. Près de là, +frémissent encore d'un reste de vie, le pied éperonné qui +l'aiguillonnait, et la main qui guidait les rênes. Quelques-uns sont +étendus mourans, tout près du torrent dont les eaux se raillent de leurs +lèvres que la soif dévore. Cette soif palpitante, qui brûle dans le +souffle de ceux qui meurent de la mort dévorante des braves, pousse +vainement leurs lèvres brûlantes à implorer une goutte,--une dernière +goutte d'eau pour les rafraîchir avant de mourir. Par un faible et +convulsif effort, ils traînent leurs membres sur le gazon ensanglanté. +Un pareil effort épuise leur faible reste de vie, mais ils atteignent le +courant, et se penchent pour se désaltérer: ils sentent déjà son humide +fraîcheur, ils sont près de la goûter. Pourquoi se +reposent-ils?--N'ont-ils plus de soif à étancher?--elle est +inextinguible, et cependant ils ne la sentent plus. C'était leur +agonie;--mais elle est déjà oubliée! + +17. Sous un tilleul, écarté de cette scène de carnage, était étendu un +guerrier, respirant encore, mais blessé à mort dans ce combat dont lui +seul fut la cause. C'était Lara dont la vie s'écoule peu à peu avec son +sang. Son compagnon d'autrefois, et maintenant son seul guide, Kaled est +à genoux près de lui, les yeux fixés sur son côté ouvert, et cherchant à +étancher avec son écharpe le sang qui en ruisselle à gros bouillons, et +qui devient plus noir à chaque convulsion. Alors, à mesure que son +souffle s'affaiblit, et s'exhale plus lentement, c'est goutte à goutte +que le sang s'échappe de la blessure fatale. A peine Lara peut prononcer +une parole, mais il fait entendre qu'il est inutile de chercher à le +soulager; ce mouvement ne fait qu'ajouter une palpitation plus vive à +ses tourmens. Il presse la main qui voudrait adoucir son agonie, et il +remercie, par un triste sourire, son page désolé qui ne craint rien, ne +sent rien, n'a besoin de rien, ne voit rien, excepté ce front affaissé +qui repose sur ses genoux; excepté ce pâle visage, dont les yeux, +quoique sombres, étaient la seule lumière qui brillât pour lui sur la +terre. + +18. Les ennemis arrivent, après avoir long-tems cherché Lara sur le +champ de bataille; leur triomphe n'est rien si Lara n'a point succombé. +Ils auraient voulu l'enlever, mais ils voient que ce serait vainement, +et lui les regarde avec un froid et tranquille dédain, et semble +réconcilié avec sa destinée qui le fait échapper par la mort à la haine +vivante. Othon survient, et, s'élançant de son cheval, il vient +considérer l'ennemi ensanglanté qui fit couler son sang; il s'informe de +l'état de ses blessures. Lara ne répond rien, et à peine jette-t-il un +regard sur lui, comme s'il avait oublié le souvenir de cet homme, et il +se tourne vers Kaled:--les dernières paroles qu'il prononça ensuite, si +elles furent entendues, du moins elles ne furent point comprises. Sa +voix mourante s'exprime dans cette langue étrangère à laquelle se +rattachaient pour lui quelques bizarres souvenirs. Il s'entretient avec +son page d'événemens passés dans d'autres contrées; mais quels +événemens? quelles contrées?--Kaled seul le sait; Kaled qui comprend +seul ses paroles et qui lui répond à voix basse, tandis que ceux qui les +entourent restent plongés dans un muet étonnement. Ils semblaient +alors--ces deux compagnons--oublier la moitié du présent dans le passé, +et partager entre eux quelque mystérieuse destinée dont personne qu'eux +ne peut pénétrer l'obscurité. + +19. Leurs paroles, quoique faibles, furent nombreuses--et ceux qui les +entendirent purent juger seulement de leur signification, à leurs +accens. Par elles, vous eussiez cru que la mort du jeune Kaled était +plus prochaine que celle de Lara, tant sa voix, ses soupirs étaient +tristes, profonds; tant ses paroles s'échappaient avec peine de ses +lèvres tremblantes! Mais la voix de Lara,--quoique lente, fut d'abord +claire et calme, jusqu'à ce que la mort en râlant ne fit plus entendre +qu'un pénible gémissement: mais sur son visage à peine pouvait-on +remarquer un léger changement; il ne décèle ni craintes, ni remords, ni +passions, excepté lorsque la dernière lutte de son agonie se fit sentir; +ses yeux se tournèrent tendrement sur son page, et lorsque Kaled eut +cessé de répondre, Lara éleva la main, et montra l'Orient: soit qu'alors +(le soleil se levant à l'Orient et dissipant les nuages) la clarté du +matin frappât sa vue; soit par hasard, ou soit que le souvenir de +quelques événemens eût élevé sa main vers les lieux où ils s'étaient +passés. A peine Kaled parut-il y faire attention, mais il se détourna, +comme si son cœur eût abhorré l'arrivée du jour; et il baissa les +regards devant cette lumière du matin pour les fixer sur le front de +Lara où régnaient les ténèbres. + +Cependant il semblait conserver le sentiment, quoiqu'il eût mieux valu +qu'il fût éteint. Car lorsqu'un des soldats qui étaient près de lui +découvrit le signe rédempteur de la croix, et lui offrit à baiser le +saint rosaire, dont son ame, prête à le quitter, pouvait encore invoquer +l'assistance, Lara le fixa avec un œil profane, et il sourit.--Le ciel +lui pardonne! si ce fût un sourire de dédain. Kaled, quoiqu'il ne parlât +pas, et sans cesser de considérer le visage de Lara avec un regard de +désespoir, l'air mécontent et avec un geste impatient, détourna la main +qui présentait le signe sacré, comme s'il n'eût servi qu'à troubler le +moribond. Il semblait ne pas savoir que la vie de Lara ne commençait que +de _ce moment_, cette vie d'immortalité qui n'est assurée à personne, +excepté à ceux dont la foi est dans Christ. + +20. Mais un gémissement lourd fut le dernier soupir de Lara; et un +sombre nuage se répandit sur ses yeux affaissés; ses membres +s'étendirent avec bruit, et sa tête se pencha sur le faible mais +infatigable genou qui la supportait. Il pressa la main qu'il tenait sur +son cœur;--ce cœur ne bat plus, mais Kaled ne cesse de le presser avec +une main glacée; il l'interroge, il l'interroge en vain, quoique ses +faibles palpitations ne lui répondent plus. «Il palpite encore!» Non, +non, tu rêves!--Il n'est plus! Celui que tu considères fut autrefois +Lara! + +21. Kaled le contemple toujours, comme s'il n'avait pas encore disparu, +l'esprit sublime qui animait cette humble poussière! Ceux qui +l'entourent l'ont arraché à sa contemplation, mais ils ne peuvent lui +faire détourner ses regards, et lorsqu'en l'enlevant du lieu où il +tenait embrassé une forme qui n'avait plus de vie, il vit cette tête, +que son cœur voudrait encore supporter, rouler sur la terre, cette tête +inanimée, bientôt poussière comme elle, il ne se courrouça point; il +n'arracha point les boucles luisantes de sa noire chevelure, mais il +s'efforça de rester debout et de regarder celui qu'il perdait; il +chancela bientôt et tomba, ayant à peine plus de vie que celui qu'il +avait tant aimé. Que celui qu'_il_ avait tant aimé! Oh! jamais sous le +ciel le cœur de l'homme ne brûlera d'un plus fidèle amour! Ce moment +d'épreuves a enfin révélé ce secret si long-tems à demi caché. En +déchirant ses vêtemens pour rappeler à la vie ce cœur qui ne bat plus, +on découvre que ses douleurs paraissent terminées, mais son sexe est +aussi découvert. La vie est revenue dans ce corps sans mouvement, et +Kaled n'éprouve point de honte.--Que lui importaient alors son sexe et +son honneur! + +22. Lara ne dort point où dorment ses pères, mais dans le lieu où il est +mort; c'est là que son tombeau a été creusé: son sommeil de mort n'en +est pas moins profond quoiqu'aucun prêtre ne l'ait béni, et que le +marbre ne couvre point sa poussière. Il fut pleuré par une amie dont la +douleur tranquille et moins bruyante dura davantage que celle d'un +peuple pour son souverain. Vaines furent toutes les questions qu'on lui +fit sur le passé, vaines même furent les menaces;--elle garda le silence +sur tout jusqu'au dernier moment. Elle ne dit point d'où elle était +venue, ni pourquoi elle avait tout abandonné pour suivre celui dont le +cœur paraissait si peu aimant. Pourquoi l'avait-elle aimé? Fou, +curieux!--tais-toi--l'amour humain est-il le fruit de l'humaine volonté? +Pour elle Lara pouvait être aimable; les hommes durs ont des pensées +plus profondes que vos yeux stupides ne le discernent; et quand ils +aiment, vos gens à sourires[loc23] ne devinent pas comment battent leurs +cœurs forts, quoique leurs lèvres soient plus avares de paroles. Ce +n'étaient pas des liens communs, ceux qui attachaient à Lara le cœur et +l'esprit de Kaled; mais elle ne consentit jamais à révéler cette étrange +histoire, et maintenant toutes les lèvres qui auraient pu la raconter +sont fermées par le sceau de la mort. + +[Note loc23: _Your smilers_.] + +23. On déposa Lara dans la terre; et sur son sein, outre la blessure +mortelle qui avait envoyé son ame au repos, on trouva les marques +dispersées de nombreuses cicatrices, qui ne provenaient pas de cette +dernière guerre. Dans quelque lieu qu'il eût passé l'été de sa vie; il +semble qu'il s'est écoulé sur une terre de combats: mais tout est +inconnu; sa gloire, comme ses crimes, s'il s'en rendit coupable: ces +cicatrices disent seulement que quelque part son sang fut répandu, et +Ezzelin, qui aurait pu raconter le passé, ne revint pas.--Cette nuit où +il insulta Lara paraît avoir été la dernière de ses nuits. + +24. Cette nuit (c'est le conte d'un paysan) un serf qui traversait la +vallée située entre les domaines de Lara et ceux d'Othon, au moment où +disparaissait devant les rayons du matin la clarté de la lune, dont le +croissant était à demi voilé par les brouillards, un serf, qui s'était +levé de bonne heure pour aller ramasser du bois dont le prix servait à +acheter de la nourriture pour ses enfans, longeait la rivière qui sépare +la plaine des terres d'Othon du vaste domaine de Lara; il entendit une +marche précipitée:--un cheval et un cavalier sortirent du bois; sur le +devant de la selle était quelque objet qu'enveloppait un manteau; la +tête du cavalier était baissée, et son front était voilé. Frappé par +cette soudaine apparition à une heure semblable et par le pressentiment +que ce pouvait être un crime, le serf, sans être aperçu, épia la course +de l'étranger qui atteignit la rivière, s'élança de son cheval, et +saisissant alors le fardeau qu'il portait, monta sur le bord et le +précipita dans les flots. Alors il s'arrêta, regarda de côté et d'autre, +se détourna et parut épier s'il n'était point vu; puis il jeta de +nouveau un regard rapide et suivit à pied le courant de l'eau, comme si +sa surface trahissait quelque chose de coupable. Il ralentit ses pas, +s'arrêta tout-à-coup auprès d'un tas de pierres que les flots de l'hiver +avaient amoncelées; il en ramassa les plus pesantes et les jeta sur +l'eau avec un soin plus qu'ordinaire. Pendant ce tems le serf s'était +traîné dans un lieu où, sans être vu, il pouvait observer avec sûreté ce +que cela pouvait signifier. Il aperçut comme un cadavre flottant, et il +vit quelque chose briller comme une étoile sur ses vêtemens; mais avant +qu'il pût reconnaître le tronc surnageant, une énorme pierre vint tomber +sur lui, et il s'enfonça. Il reparut de nouveau un moment sans pouvoir +être bien distingué, et il laissa sur les flots une teinte de pourpre. +Alors il disparut profondément. Le cavalier ne cessa de regarder, +jusqu'à ce que le dernier cercle tracé sur la surface de l'eau fût +entièrement effacé. Alors, se retournant, il s'élança sur son cheval qui +partit au galop. Son visage était masqué;--les traits du mort, si +toutefois c'en était un, échappèrent à la frayeur du serf qui avait tout +vu; mais si vraiment son sein était orné d'une étoile, tel est le signe +que portaient toujours les chevaliers; et l'on sait que le seigneur +Ezzelin en avait une pareille dans cette nuit qui fut suivie d'un tel +matin. S'il périt ainsi, que le ciel reçoive son ame! Son cadavre +inaperçu roula jusqu'à l'océan. La charité devrait laisser l'espérance +que ce ne fut point par la main de Lara qu'il reçut la mort. + +25. Kaled--Lara--Ezzelin ne sont plus! Ils sont également privés tous +les trois d'une pierre funéraire! En vain voulut-on employer tous les +moyens pour éloigner Kaled du lieu où le sang de son maître avait coulé. +La douleur avait tellement abattu cette ame autrefois si fière, que ses +larmes étaient rares, et ses gémissemens à peine sensibles. Mais la +menaçait-on de l'arracher du lieu où elle avait peine à croire que Lara +ne fût plus? ses yeux faisaient éclater toute cette vivante fureur qui +embrase la tigresse à qui on vient d'enlever ses petits. Que si on la +laissait là passer ses heures douloureuses; elle s'entretenait +continuellement avec des formes aériennes telles qu'en produit le +cerveau malade de la douleur. Elle leur adressait de tendres plaintes, +et elle voulait s'asseoir sous l'arbre où ses genoux avaient supporté la +tête mourante de Lara; et dans cette posture où elle le vit tomber, elle +se rappelle ses paroles, ses regards, les convulsions de son agonie. +Elle avait coupé sa noire chevelure, mais elle la conservait sur son +cœur; elle la retirait souvent de son sein, la déployait, la pressait +tendrement sur la terre, comme si elle eût étanché le sang de la +blessure de quelque fantôme. Elle semblait lui adresser des questions, +et elle répondait pour lui; puis, se levant en sursaut, elle lui faisait +signe de fuir quelque spectre imaginaire qui était à sa poursuite. +Quelquefois aussi, assise sur des racines de tilleul, elle cachait son +visage dans sa main décharnée, ou traçait des caractères étrangers sur +le sable.--Cette agonie devait avoir un terme.--Elle repose à côté de +celui qu'elle aima; son histoire est inconnue;--sa tendresse fidèle est +trop bien prouvée. + +FIN DE LARA. + + + + +NOTE DE LARA. + + +L'événement de la section 24 du chant II a été suggéré par la +description de la mort ou plutôt des funérailles du duc de Gandia. + +Le récit le plus intéressant et le plus détaillé de ce mystérieux +événement est donné par Burchard. Voici en substance ce qu'il raconte: + +«Le 8e jour de juin, le cardinal de Valenza et le duc de Gandia, fils du +pape, soupèrent avec leur mère, Vanozza, près de l'église de +S.-Pietro-ad-Vincula (Saint-Pierre-aux-Liens); plusieurs autres +personnes étaient présentes à cette réunion. L'heure de se séparer +approchant, et le cardinal ayant rappelé à son frère qu'il était tems de +retourner au palais apostolique, ils montèrent sur leurs chevaux ou sur +leurs mules, accompagnés d'un petit nombre de serviteurs, et marchèrent +ensemble jusqu'au palais du cardinal Ascanio Sforza; alors le duc +informa le cardinal qu'avant de retourner chez lui, il avait à faire une +visite de plaisir. Renvoyant à cet effet toute sa suite, excepté son +_stafiero_ ou valet de pied, et un homme masqué qui lui avait rendu une +visite pendant le souper, et qui, depuis l'espace d'un mois, ou à peu +près, l'avait demandé presque journellement au palais, il fit monter en +croupe cette personne sur sa mule, et prit la rue des Juifs, où il +quitta son domestique, en lui ordonnant de l'attendre là jusqu'à une +certaine heure, après laquelle, s'il n'était pas revenu, il pourrait +s'en retourner au palais. Le duc et le masque en croupe derrière lui se +dirigèrent je ne sais où; mais c'est cette nuit que le duc fut assassiné +et jeté dans le Tibre. Le domestique, après avoir été renvoyé, fut +assailli et blessé mortellement; et quoiqu'il fût soigné avec beaucoup +de soin, cependant tel fut son état qu'il ne put donner aucun détail +intelligible de ce qui était arrivé à son maître. Le matin, le duc +n'étant pas retourné au palais, ses domestiques commencèrent à +s'alarmer; et l'un d'eux informa le pontife de l'excursion nocturne de +ses fils et de la disparition du duc. Cette nouvelle donna au pape une +vive inquiétude; mais il conjectura que le duc avait été attiré par +quelque courtisane; qu'il avait passé la nuit avec elle, et que, n'osant +sortir de sa maison en plein jour, il attendait le soir pour retourner à +son palais. Cependant, lorsque le soir fut arrivé, et qu'il se vit +trompé dans son attente, il devint profondément affligé, et il commença +à interroger plusieurs personnes qu'il fit amener devant lui pour cet +objet. Parmi elles était un homme nommé Giorgio Schiavoni, qui, ayant +déchargé sur la rivière une barque pleine de bois de construction, était +resté à bord pour le surveiller, fut interrogé pour savoir s'il avait vu +quelqu'un jeter un fardeau dans la rivière, la nuit précédente. Il +répondit qu'il avait vu deux hommes à pied qui descendirent d'une rue, +et regardèrent attentivement autour d'eux, pour voir si personne ne +passait. N'ayant vu personne, ils s'en retournèrent; et peu de tems +après deux autres revinrent, regardèrent autour d'eux comme les deux +premiers. Personne ne paraissant encore, ils firent signe à leurs +compagnons, et un homme arriva, monté sur un cheval blanc, ayant +derrière lui un corps mort, dont la tête et les bras pendaient d'un côté +du cheval et les pieds de l'autre; les deux hommes à pied supportant le +corps pour l'empêcher de tomber. Ils s'avancèrent ainsi vers le lieu où +les immondices de la ville sont habituellement déchargées dans le +fleuve; et faisant tourner le cheval, la croupe du côté de l'eau, les +deux hommes à pied prirent le cadavre par les bras et les jambes, et le +jetèrent de toutes leurs forces dans la rivière. L'homme à cheval +demanda s'ils l'avaient bien jeté? On lui répondit: _Signor, si_ (oui, +monsieur). Il regarda alors la rivière, et voyant un manteau flottant +sur le courant, il demanda de nouveau ce que l'on apercevait de noir. On +lui répondit que c'était un manteau; et l'un des interlocuteurs jeta des +pierres sur ce vêtement, et il s'enfonça dans l'eau sans plus +reparaître. Les serviteurs du pontife demandèrent alors à Giorgio +pourquoi il n'avait pas révélé ce fait au gouverneur de la ville; il +leur répondit qu'ayant vu en son tems une centaine de cadavres ainsi +précipités dans la rivière au même endroit, sans qu'aucune recherche fût +faite à leur sujet, il n'avait pas, en conséquence, considéré cet +événement comme étant de quelque importance. Les pêcheurs et les +bateliers furent alors rassemblés, et on leur ordonna de faire des +recherches dans la rivière, où, le soir même, ils trouvèrent le corps du +duc, avec tous ses vêtemens et trente ducats dans sa bourse. Il était +couvert de neuf blessures, dont l'une était au cou, et les autres à la +tête et sur tous les membres. Le pontife ne fut pas plus tôt informé de +la mort de son fils, et qu'il avait été jeté comme les immondices dans +la rivière, que, donnant cours à sa douleur, il s'enferma dans une +chambre, et y pleura amèrement. Le cardinal de Ségovie et d'autres +familiers du pape vinrent frapper à sa porte; et après plusieurs heures +en exhortations persuasives, ils obtinrent d'être admis près de lui. +Depuis le mercredi soir jusqu'au soir du samedi suivant, le pape n'avait +pris aucune nourriture; et il n'avait eu de sommeil depuis le matin du +jeudi jusqu'au matin du jour suivant. Enfin, cependant, cédant aux +sollicitations de sa cour, il commença à modérer ses chagrins, et à +réfléchir sur le mal que pourrait occasionner à sa santé une indulgence +trop prolongée pour sa douleur.» + +FIN DE LA NOTE DE LARA. + + + + +LE SIÉGE +DE CORINTHE. + + + + +A +JOHN HOBHOUSE, ESQ. +CE POÈME EST DÉDIÉ +PAR SON AMI. + +22 janvier 1816. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +«La grande armée des Turcs (en 1715), sous les ordres du premier visir, +voulant s'ouvrir un passage au cœur de la Morée, et former le siége de +Napoli de Romanie, la place la plus considérable de tout le pays[loc24], +pensa qu'il lui fallait d'abord attaquer Corinthe, ville à laquelle +l'armée livra plusieurs assauts. La garnison étant affaiblie, et le +gouverneur voyant qu'il était impossible de résister plus long-tems à +une force si considérable, pensa qu'il était convenable d'entrer en +pourparlers. Mais pendant que l'on traitait des articles de la +capitulation, un des magasins du camp des Turcs, dans lequel se +trouvaient six cents barils de poudre, sauta par accident, et causa la +mort de six ou sept cents hommes. Cet événement irrita tellement les +infidèles, qu'ils ne voulurent plus accorder de capitulation; et ils +donnèrent à la ville un assaut si terrible, qu'ils la prirent le même +jour, et passèrent au fil de l'épée la plus grande partie de la +garnison, avec le signor Minotti, le gouverneur. Ceux qui échappèrent +avec Antonio Bembo, le provéditeur extraordinaire, furent faits +prisonniers de guerre.» + +(HISTOIRE DES TURCS.) + +[Note loc24: Napoli de Romanie n'est pas maintenant la plus considérable +place de la Morée; c'est Tripolitza, où résident le pacha et le siége de +son gouvernement: Napoli est près d'Argos. J'ai visité ces trois villes +en 1810-11; et dans le cours de mon voyage à travers la Morée, depuis +mon arrivée en 1809, j'ai traversé huit fois l'isthme de Corinthe, soit +en allant de l'Attique en Morée, à travers les montagnes, ou dans une +autre direction, en passant du golfe d'Athènes à celui de Lépante. Ces +deux routes sont pittoresques et belles, quoique différentes: celle par +mer a plus de monotonie; mais le voyage étant toujours en vue de la +côte, et souvent de très-près, il présente de nombreuses perspectives +très-séduisantes des îles Salamine, Égine, Poro, etc., et des côtes du +continent. + +(_Note de Lord Byron_.)] + + + + +LE SIÉGE +DE CORINTHE. + + +1. Les années évanouies et les siècles, le souffle de la tempête et la +fureur des batailles ont passé sur Corinthe; cependant elle est encore +une forteresse destinée à la défense de la liberté. Le courroux des +vents, le choc des tremblemens de terre, ont laissé intact son rocher +mousseux, clef centrale d'une contrée qui même encore, quoique déchue, +conserve toute sa fierté sur cette colline, barrière infranchissable à +deux courons des mers qui roulent leurs vagues pourprées sur ses deux +bords opposés, comme si elles brûlaient de se heurter pour se combattre; +cependant elles viennent expirer à ses pieds en mugissant. Mais si le +sang répandu sur ses rivages, depuis le jour où coula celui du frère de +Timoléon, jusqu'à la honteuse déroute du despote de la Perse, pouvait +rejaillir de cette terre qui s'abreuva des flots du carnage, cet océan +de sang couvrirait l'isthme qui se prolonge nonchalamment dans la mer; +ou si les ossemens de tous ceux qui périrent dans ces lieux étaient +entassés, cette pyramide rivale s'élèverait, à travers ces cieux purs, +comme une montagne plus haute que le mont Acropolis, qui semble donner +un baiser aux nuages. + +2. Sur le sommet du sombre Cythéron apparaissent vingt mille lances +étincelantes, et depuis ce sommet jusqu'à la plaine de l'isthme, et d'un +rivage à l'autre de la double mer, les tentes sont dressées, le +croissant brille le long des longues lignes de l'armée musulmane, et les +bandes de bruns spahis s'avancent sous le commandement d'un pacha à +longue barbe; aussi, loin que l'œil peut atteindre, la cohorte à turbans +se presse sur le rivage. Et là se met à genoux le chameau de l'Arabe; et +là le Tartare fait caracoler son coursier; le Turcoman qui a quitté son +troupeau[s1] attache à sa ceinture le sabre tranchant; là retentissent +les volées des canons, comme un mugissement de tonnerre; et le bruit +sourd des vagues s'affaiblit au milieu de ce tumulte de guerre. On +creuse des tranchées; les bouches de canons vomissent les bombes +sifflantes de la mort, dont les fragmens éclatés ébranlent au loin les +remparts. Mais, de ces mêmes remparts, les assiégés renvoient des +décharges qui se croisent dans les airs obscurcis par la fumée de la +poudre et par des tourbillons de poussière; c'est par des balles et des +boulets qu'ils répondent vaillamment aux défis de l'infidèle. + +3. Mais quel est celui qui est toujours le premier et qui s'approche si +près des remparts? Plus habile dans l'art terrible de la guerre que les +fils d'Othman, et aussi haut de cœur qu'un chef qui serait accoutumé à +vaincre dans toutes les batailles, il va de poste en poste, de batterie +en batterie, en piquant de l'éperon son cheval fumant, partout où +l'assaut est le plus vif et l'action la plus sanglante, et efface en +bravoure le plus vaillant Musulman. Là où il remarque une batterie +ennemie courageusement défendue et restée imprenable, il s'élance de son +cheval pour ranimer le courage du soldat qui faiblit dans son attaque; +le premier et le plus redoutable des guerriers dont le sultan de +Stamboul peut ici se vanter, pour commander ses compagnons sur le champ +de bataille, pour diriger la balle, manier la lance ou brandir la lame +tranchante du cimeterre,--c'est Alp, le renégat Adrien[loc25]. + +[Note loc25: _The Adrian renegade_. M.A.P. traduit: «Le renégat de +l'Adriatique.»] + +4. C'est à Venise--où ses parens étaient d'une race illustre--qu'il prit +naissance; mais exilé de ces rivages, il porta contre ses concitoyens +des armes qu'ils lui avaient appris à manier; et maintenant, le turban +couronne sa tête rasée. A travers plusieurs changemens, Corinthe était +passée avec la Grèce sous les lois de Venise; et là, devant ses +remparts, au milieu des ennemis de la Grèce et de Venise, leur ennemi +acharné lui-même, avec tout ce zèle qu'éprouvent les jeunes et fiers +apostats, dans le sein haineux desquels s'agite le souvenir de sanglans +outrages. Pour lui Venise avait cessé d'être l'ancien cri civique LA +LIBERTÉ! Au palais de Saint-Marc, des délateurs inconnus avaient placé +la nuit, dans la _Bouche du Lion_, une accusation contre lui qui le fit +proscrire. Il s'enfuit à tems, et sauva sa vie, pour consacrer aux +combats ses années à venir, et pour apprendre à sa patrie la grandeur de +la perte qu'elle faisait en lui, qui triomphait de la croix contre +laquelle il avait levé le croissant, et qui se battait pour se venger ou +mourir. + +5. Coumourgi[c2]--celui dont la défaite orna le triomphe d'Eugène, +lorsque, dans la plaine sanglante de Carlowitz, le dernier et le plus +puissant des vaincus, il succomba sans regretter de mourir, mais en +maudissant la victoire du chrétien--Coumourgi--pourrait-il voir périr sa +gloire, lui qui fut le dernier conquérant de la Grèce, tant que les bras +des chrétiens ne rendront pas la Grèce à la liberté que Venise lui donna +jadis? Des siècles ont roulé depuis qu'il raffermit dans cette contrée +l'autorité musulmane;--Coumourgi a le commandement de l'armée turque; il +donne celui de l'avant-garde à Alp, qui justifia bien cette confiance +par des cités réduites en cendres; et prouva, par la mort, qu'il porta +dans les rangs ennemis, combien son cœur était affermi dans sa nouvelle +croyance. + +6. Les remparts s'ébranlent, et chaque jour, et vivement battus par +l'artillerie continuelle des Turcs qui les mine avec une égale furie. +L'explosion de la bombe, retentissant comme un tonnerre, est vomie par +chaque couleuvrine; et çà et là quelque édifice qui s'écroule est en +flammes avant l'explosion même de la bombe: les fragmens brisés du globe +volcanique entr'ouvrent la terre, et de leur sein s'élève en spirales +rouges une flamme rapide comme l'éclair, en même tems que les débris +s'écroulent avec fracas; ou, formés en innombrables météores, des astres +lumineux s'élancent de la terre vers les cieux, dont les nuages +s'obscurcissent doublement dans ce jour mémorable, et cachent la route +du soleil par des volumes de fumée qui s'amoncèlent lentement dans un +vaste ciel rempli de vapeurs de soufre. + +7. Mais ce n'est pas seulement pour satisfaire sa vengeance long-tems +différée qu'Alp, le renégat, apprend avec succès aux Musulmans l'art de +s'ouvrir un chemin à la brèche attaquée. Dans ces remparts de Corinthe, +il est une jeune vierge qu'il espère enlever malgré le consentement de +son inexorable père, dont le cœur irrité la lui a refusée, lorsqu'Alp, +sous son nom de chrétien, aspirait à la main de cette jeune fille, alors +que, dans des tems plus heureux, non encore coupable du crime de +trahison, se livrant à la joie dans sa gondole ou dans les palais de +Venise, il s'abandonnait aux plaisirs du carnaval, et allait donner la +plus mélodieuse sérénade qui jamais ait été entendue sur les flots de +l'Adriatique, à l'heure de minuit, par l'oreille d'une jeune vierge +italienne. + +8. On pensait généralement que le cœur de celle qu'il aimait lui était +conquis; car, recherchée par un grand nombre, accordée à aucun, la main +de Francesca était restée inenchaînée par les liens de l'église; et, +lorsque les vagues de l'Adriatique transportèrent Laniotto au rivage +musulman, ses sourires habituels ne furent plus aperçus sur ses lèvres, +et la jeune fille devint pensive et pâle. Elle fut plus assidue au +confessionnal[loc26]; et parut plus rarement aux fêtes et aux bals +masqués; ou du moins elle y fut vue moins souvent, et ses yeux baissés +qui faisaient la conquête des cœurs avaient cessé d'en être flattés. +Elle sembla tout voir avec indifférence, et ne mit que peu de soin à +l'arrangement de sa parure. Sa voix fut moins pénétrante dans ses +chants; ses pieds, quoique toujours légers, étaient cependant moins +agiles dans les danses joyeuses, que l'apparition du matin vient seule +interrompre, sans qu'elles soient rassasiées de plaisirs. + +[Note loc26: M.A.P. n'a pas osé employer ce terme qui se trouve en +anglais (_confessional_), et qui est caractéristique. Il traduit: «Elle +alla plus souvent prier dans les temples.» Ce n'est pas tout-à-fait la +même chose. + +(_N. du. Tr._)] + +9. Envoyé par l'état pour garder cette contrée (arrachée de la main des +Musulmans, tandis que Sobieski humiliait leur orgueil sous les remparts +de Bude, et sur les bords du Danube, par les chefs vénitiens qui leur +avaient enlevé tout le pays qui s'étend depuis Patra jusqu'à la baie +d'Eubée) Minotti possédait, dans les remparts de Corinthe, les pouvoirs +délégués du doge, au moment où la paix au regard de compassion souriait +sur la Grèce depuis long-tems oubliée par elle. Et avant que cette trêve +perfide fût rompue, qui devait la délivrer du joug musulman, Minotti +était arrivé avec son aimable fille. Depuis le tems où la dame de +Ménélas oublia son seigneur et sa patrie pour faire connaître quels +malheurs sont réservés à des amours adultères, nulle beauté plus +parfaite que la ravissante étrangère n'avait embelli ce rivage. + +10. La brèche est ouverte, les débris laissent une vaste ouverture; et, +demain, aux premiers rayons du jour, à ces remparts à demi écroulés, +sera donné le dernier et le plus terrible des assauts. Les bataillons +sont rangés; le corps choisi d'avant-garde composé de Tartares et de +Musulmans, les éclaireurs, mal nommés _les soldats perdus_, marcheront +les premiers. Ils ont la pensée de la mort en dédain, et s'ouvrent +partout un passage à l'ennemi, avec le tranchant du sabre, ou ils pavent +la route de leurs corps sanglans sur lesquels les braves qui les suivent +pourront s'élever, comme sur des marche-pieds. + +11. Il est minuit. Sur le sommet glacé de la montagne la lune répand sa +brillante clarté; bleues roulent les vagues, bleu le ciel qui s'étend +comme un océan suspendu dans les airs, parsemé d'îles de lumières, +resplendissantes des plus vives clartés: qui peut les contempler dans +tout leur éclat et rapporter ses regards sur la terre sans éprouver des +regrets, sans désirer des ailes pour prendre son essor et pour aller se +confondre avec leurs clartés éternelles? + +Les vagues sur l'un et l'autre rivage étaient calmes, pures et azurées +comme l'espace. A peine leur faible écume faisait bruire les cailloux; +mais leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau. Les vents +dormaient sur les flots; les bannières pendaient immobiles sur leur +lance qu'elles entouraient de leurs plis et au-dessus desquelles +brillait le croissant. Ce profond silence n'était interrompu par aucun +bruit, excepté dans quelques lieux par la voix de la sentinelle qui +demandait le mot d'ordre, excepté par le hennissement aigu des coursiers +que répétait l'écho de la colline, et par le tumulte sourd de cette +nombreuse armée qui frémissait comme les feuilles emportées de côte en +côte; ou bien par la voix du Muezzin qui retentit dans les airs à +l'heure de minuit pour appeler les croyans à la prière accoutumée. Ils +s'élevaient, ces tristes accens cadencés, comme ceux de quelque génie +solitaire sur la plaine; ils étaient harmonieux, mais tristement doux, +tels que ceux qui s'échappent au souffle du vent des cordes d'une harpe +aérienne, et qui produisent des accords vagues et prolongés, inconnus à +la musique des hommes. Ils parurent aux défenseurs des remparts le cri +prophétique de leur défaite. Ils frappèrent même l'oreille des +assiégeans d'un de ces pressentimens redoutables et indéfinis qui font +frémir soudain, saisissent un instant le cœur, pour battre ensuite plus +vivement, honteux de cet étrange sentiment qu'il a éprouvé: tel aussi le +bruit inopiné de la clochette qui passe, nous fait tressaillir, quoique +ce glas n'annonce que l'agonie d'un étranger. + +12. La tente d'Alp était dressée sur le rivage; la voix du Muezzin avait +cessé, la prière était terminée; la sentinelle était placée; la ronde de +nuit était faite; tous ses ordres étaient donnés et exécutés. Encore une +nuit d'inquiétude; demain pourra le récompenser de ses peines, et la +vengeance et l'amour le paieront avec usure de leur long délai. Peu +d'heures lui restent et il aurait besoin de repos, pour se préparer, par +de nouvelles forces, à de nombreuses actions de carnage; mais ses +pensées roulent dans son ame comme des ondes agitées. Il est seul debout +au milieu de son camp; ce n'est point un zèle fanatique qui lui fait +désirer de planter le croissant sur les clochers à croix de Corinthe, ou +de risquer sa vie pour s'assurer le paradis ou pour obtenir une +immortalité d'amour des houris: il n'éprouve point ce patriotisme +brûlant, cette exaltation austère de dévouement, qui prodigue son sang +et brave tous les dangers pour défendre sa terre natale. Il est là +seul--renégat combattant contre sa patrie qu'il a trahie. Il est seul au +milieu de sa troupe, sans avoir un cœur ou une main fidèle. Ses soldats +l'ont suivi, parce qu'il était brave, et parce que les dépouilles qu'il +avait conquises et distribuées étaient nombreuses. Ils rampaient devant +lui, car il avait l'art de s'emparer des esprits vulgaires et de les +manier à sa volonté. Mais son origine chrétienne était encore regardée +presque comme un péché. Ils enviaient même la gloire infidèle qu'il +acquérait sous un nom musulman; car lui, leur chef le plus puissant, +avait été dans sa jeunesse un zélé Nazaréen. Ils ne connaissaient pas +combien l'orgueil peut s'abaisser quand des sentimens trompés ont été +flétris; ils ne connaissaient pas combien la haine peut enflammer des +cœurs qui ont une fois échangé leur tendresse en dureté, ni tout le +fanatisme et le zèle fatal que l'apostasie ou la vengeance peut +ressentir. Ils lui obéissaient cependant:--l'homme peut commander à des +êtres incivilisés[loc27] en se montrant le premier par son courage et +son audace; tel est l'empire du lion sur le jackal; le jackal furète, il +tombe sur sa proie: alors il l'amène sous les griffes du lion qui +l'immole, se rassasie et lui en abandonne les dépouilles. + +[Note loc27: _The worst_.] + +13. La tête d'Alp devint fièvreuse, et son pouls avait des battemens +rapides et convulsifs. En vain il se tourne et retourne sur tous les +côtés pour trouver le repos; il ne peut dormir, ou, s'il vient à +sommeiller, un bruit léger, un frémissement le réveille, le cœur +affaissé. Le turban presse douloureusement son front brûlant, sa cotte +de maille pèse comme du plomb sur son cœur; quoique le sommeil pesant +eût souvent fermé ses paupières, sans lit de repos ou sans tente, +excepté qu'un sol plus rude et un ciel moins pur que celui sous lequel +il s'agite maintenant, formaient seuls la couche du guerrier. Il ne +pouvait goûter le repos; il ne pouvait demeurer dans sa tente pour +attendre l'arrivée du jour, mais il va errer le long du rivage +sablonneux sur lequel des milliers de soldats dormaient paisiblement. +Qu'est-ce qui leur servait de coussins? et pourquoi, lui Alp, peut-il +moins dormir que le dernier de ses soldats, puisque leurs périls sont +plus grands, leurs fatigues plus fortes? et cependant ils rêvent sans +craintes de dépouilles; tandis que lui seul, au milieu de ces milliers +de soldats qui passent une nuit de sommeil, peut-être leur dernière, il +promène son inquiète et souffrante veille, et envie le repos de tous +ceux qui frappent ses regards. + +14. Il sentit que son ame avait été soulagée par la fraîcheur de la +nuit. Froid était le ciel silencieux et calme, et ce ciel rafraîchissait +son front brûlant dans l'air embaumé. Derrière lui est le camp,--devant +lui s'étendent la baie et les anses sinueuses du golfe de Lépante. Et +sur la cime de la montagne de Delphes brille une neige inaltérée, haute +et éternelle, qui a bravé les chaleurs de mille étés passés sur le +golfe, sur le mont, et dans ces climats séduisans. Le tems ne la fera +pas disparaître comme les générations d'hommes. Le tyran et l'esclave +sont balayés de la terre, et s'évanouissent aux rayons du soleil, plus +fragiles que ce voile blanc de neige si léger! si frêle! qui couvre à +jamais ce mont que toi, ô homme! tu salues avec complaisance, et sur les +crénaux duquel il brille éternellement, tandis que la tour et l'arbre +séculaire sont abattus et brisés. Dans sa forme, c'est un pic élevé, +dans sa hauteur un nuage, dans son étendue cette neige ressemble à un +blanc linceul que la liberté, en quittant ces lieux, a étendu sur ces +hauteurs lorsqu'elle fut obligée d'abandonner son séjour chéri, et de +fuir à regret ce lieu où son esprit prophétique s'exhala long-tems dans +les chants des poètes. Oh! à chaque instant ses pas se ralentissent et +s'arrêtent sur des champs flétris, sur des autels renversés, qui la +navrent de douleur; elle voudrait réveiller ces ames trop brisées des +malheureux Grecs, en leur montrant à chacun de glorieux trophées. Mais +vaine serait sa voix jusqu'à ce que des jours meilleurs viennent faire +briller ces soleils immortels qui éclairèrent la déroute et la fuite des +Perses, et qui virent les Spartiates sourire en mourant pour leur +patrie! + +15. Alp, en dépit de sa trahison et de ses crimes, n'avait pas perdu le +souvenir de ces tems glorieux. Pendant la nuit, en errant çà et là, il +avait médité sur le passé et sur le présent. Il pensa au trépas glorieux +de ceux qui ont versé leur sang pour une meilleure cause, et il sentit +combien est faible et ignominieuse la renommée qu'il pouvait encore +acquérir; lui qui commandait une troupe d'infidèles, et qui, la tête +couronnée du turban, était un traître à sa patrie; lui qui conduisait +une horde de barbares à un siége barbare et injuste, dont les plus +légitimes succès n'étaient que de nouveaux sacriléges. Tels n'étaient +pas ces héros, que son imagination avait rappelés à sa mémoire, les +chefs dont la cendre dormait autour de lui. Leurs phalanges avaient +combattu dans cette plaine où elles n'avaient pas été un vain boulevart +contre l'ennemi. Ils succombèrent victimes de leur dévouement, mais ils +sont immortels; chaque souffle de la brise semble soupirer leurs noms, +et les eaux murmurer leurs exploits; les bois sont peuplés de leur +renommée. La colonne silencieuse, solitaire et grise, se glorifie de sa +parenté avec leur sainte poussière; leurs ombres habitent la sombre +montagne, leur souvenir brille encore sur la fontaine; le plus faible +ruisseau, le fleuve le plus majestueux, roulent, avec leurs ondes, leur +éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle porte, cette terre +appartient à leur gloire et à celle de leurs enfans! Cette terre est +encore le mot d'ordre du monde civilisé. Et quand l'homme veut accomplir +une action glorieuse, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi +sanctionné par de grands exemples, pour marcher sur la tête des tyrans; +il la regarde, et il se précipite là où l'on perd la vie, ou bien où +l'on gagne la liberté. + +16. Alp rêvait en silence sur le rivage, en savourant délicieusement la +douce fraîcheur de la nuit. Là aucun flux ni reflux n'agitait cette mer +sans vagues[c3] qui roule ainsi éternellement. Le soulèvement le plus +agité des flots peut à peine dépasser de la longueur d'un roseau, en se +brisant sur le rivage, les limites que lui impose le continent; et la +lune impuissante les voit rouler insoucians de sa présence ou de son +absence. Calmes ou soulevés, roulant au loin ou dans la baie, elle +n'exerce aucun pouvoir sur eux. Le rocher, immobile sur sa base +inébranlable, affronte leur fureur et contemple avec dédain la houle +rugissante qui ne peut l'atteindre. On peut remarquer à ses pieds la +trace de la blanche écume dans la même limite qu'elle couvre depuis des +siècles: un très-court espace de sable jaune la sépare de la terre verte +du rivage. + +Alp erre toujours le long de la baie jusqu'à la portée d'une carabine +des remparts que gardent les ennemis; mais ils ne l'aperçoivent pas, ou +comment échapperait-il à leurs balles? Leurs mains seraient-elles +devenues impuissantes, ou leurs cœurs glacés? Je l'ignore; mais de ces +remparts, où ne brillait aucun feu, il ne partit aucune balle sifflante, +quoiqu'il fût sous le front du bastion qui flanquait la porte de la tour +du côté de la mer; quoiqu'il entendît le bruit, et presque distinctement +les paroles brusques de la sentinelle qui frappait le pavé de ses pas +mesurés, en faisant sa garde. Il vit sous les remparts des dogues +affamés qui faisaient leur carnaval de la mort, et qui dévoraient, en +grondant, des cadavres et des membres épars; ils étaient trop occupés +pour faire attention à lui! Ils avaient enlevé la chair du crâne d'un +Tartare, comme on pèle la figue lorsqu'elle est mûre, et leurs défenses +blanches glissaient en criant sur ce crâne plus dur et encore plus +blanc[c4], qui échappait de leurs mâchoires sous leurs dents émoussées: +ils léchaient nonchalamment, en marmottant, les os du cadavre, et +pouvaient à peine se traîner hors du lieu de leur pâture, tant ils +avaient fait un long et copieux festin de ceux qui étaient tombés pour +leur repas du soir. Alp reconnut, aux turbans qui roulaient sur le +sable, que la plupart d'entre eux appartenaient aux plus braves de sa +troupe; rouges et verts étaient les shâles qu'ils portaient, et chaque +péricrâne était surmonté d'une longue touffe de cheveux[c5]; tout le +reste était rasé. Les gueules des dogues tenaient ces crânes dont la +touffe de cheveux s'entortillait après leur mâchoire. Mais entre le +rivage et le sommet du golfe était un vautour battant de ses ailes un +loup qui était descendu des montagnes, mais qui avait été repoussé, par +les dogues, de l'humaine proie; il avait seulement pris pour sa part un +morceau de cheval, que voulaient lui dérober encore, en le frappant de +leurs ailes et de leurs becs, les vautours du rivage. + +17. Alp détourna la vue de ce désolant spectacle: jamais ses nerfs +n'avaient frémi au milieu de la bataille; mais il aurait pu mieux +supporter la vue des soldats expirans dans les flots de leur sang tout +fumant, dévorés par la soif des moribonds, et se tordant les membres +dans une vaine agonie, que de voir mangés par les bêtes fauves ceux qui +sont désormais affranchis de toutes les douleurs. Il y a quelque chose +d'orgueilleux dans l'heure du péril, quelle que soit la forme sous +laquelle la mort peut s'avancer; car la renommée est là pour dire le nom +de ceux qui succombent, et l'honneur a l'œil ouvert sur les exploits +héroïques! Mais quand tout est fini, il est humiliant de marcher sur le +champ flétri des cadavres dans les sépultures; et de voir les vers de la +terre, les oiseaux de proie et les animaux des forêts, s'assemblant tous +là, tous regardant l'homme comme leur proie, tous se faisant une fête de +ses dépouilles. + +18. Là, se trouve un temple en ruines, bâti autrefois par des mains +depuis long-tems oubliées; deux ou trois colonnes, et beaucoup de +pierres, de marbres, de granit, sont recouverts d'herbes sauvages. +Inexorable tems! il n'épargnera pas plus les choses à venir que les +choses passées! Inexorable tems! qui laisse toujours assez de débris du +passé pour faire gémir sur ce qui fut et sur ce qui sera: ce que nous +avons vu, nos enfans le verront; restes de choses qui ne sont plus, +fragmens de pierre, élevés par des créatures de poussière! + +19. Alp s'assit sur la base d'une colonne, et passa la main sur son +front; comme un homme qui réfléchit sur quelque chose de redoutable, +dans une attitude penchée. Sa tête retombait sur son cœur fiévreux, +palpitant, oppressé. Et sur son front penché vers la terre, souvent ses +doigts erraient en battant précipitamment une espèce de mesure, comme +vous pouvez voir les vôtres courir sur le clavier d'ivoire avant que +vous ayez trouvé le ton que vous voulez faire rendre aux cordes sonores. +Comme il était assis là tout pensif, il crut entendre le soupir de la +brise nocturne. Était-ce le vent qui, à travers quelques fentes de +pierre, envoyait ce gémissement doux et tendre[c6]? il releva la tête, +et regarda sur la mer, mais elle était aussi unie qu'une glace; il +regarda le gazon,--pas un brin n'était agité: d'où venait donc ce son si +tendre? Il regarda les bannières,--chaque drapeau retombait immobile; +les feuilles des bois du Cythéron ne sont pas plus agitées: il ne sentit +aucun souffle passer sur son visage. Qui a donc rendu un son pareil? Il +se détourne à gauche--est-il sûr de ce qu'il voit? Là était assise une +dame, jeune et resplendissante! + +20. Il tressaillit avec plus de terreur que si un ennemi armé eût été +près de lui. «Dieu de mes pères! qui est ici? qui es-tu? et pourquoi +viens-tu si près d'un camp ennemi?» Ses mains tremblantes se refusèrent +à faire le signe de la croix, qu'il ne croyait plus divine. Il se +l'était rappelé à cette heure de crainte; mais sa conscience dissipe ce +sentiment involontaire. Il regarde, il voit, il reconnaît les traits de +la beauté et la forme gracieuse de l'être qui lui fut si cher. C'était +Francesca qu'il voyait à ses côtés, la jeune vierge qui pouvait être +autrefois sa fiancée! + +Les roses brillaient encore sur ses joues, mais leur coloris était plus +pâle et plus tendre. Où donc avait fui le mouvement grâcieux de ses +douces lèvres? il avait disparu le sourire qui vivifiait leur incarnat. +La surface tranquille de l'océan, qui est devant lui, était d'un bleu +moins doux que celui de ses yeux; mais ils sont immobiles maintenant +comme ces froides vagues, et ses regards, quoique purs, étaient glacés. +Une robe légère, passée autour de sa taille, voilait à peine son sein +éclatant de blancheur; et à travers sa chevelure en désordre, qui +tombait noire sur ses épaules, se laissaient voir les beaux contours de +son bras blanc et nu; et, avant qu'elle ne laissât échapper des paroles, +elle leva la main vers le ciel: elle était si pâle, d'une teinte si +transparente, qu'elle n'aurait point intercepté les rayons de la lune. + +21. «Je quitte les lieux de mon repos pour venir trouver celui que +j'aime de préférence à tous les hommes, afin d'être heureuse et de lui +faire partager mon bonheur. J'ai traversé les sentinelles, la porte; les +remparts; je suis venue jusqu'à toi à travers les ennemis, sans éprouver +d'accidens. On dit que le lion se détourne et fuit à l'aspect d'une +vierge dans l'orgueil de sa chasteté, et le pouvoir d'en haut, qui +protège l'innocence contre le tyran des forêts, a étendu sa miséricorde +pour me préserver des mains des infidèles conjurés. Je suis venue--et si +je suis venue en vain, jamais, oh! jamais nous ne nous reverrons! Tu as +commis une action terrible en abandonnant la foi de tes pères; mais +foule à tes pieds ce turban, et fais le signe de la croix, et alors tu +seras à moi pour toujours. Arrache cette goutte noire qui souille ton +cœur et demain nous unit pour n'être plus jamais séparés.» + +--«Et où serait dressé notre lit nuptial? au milieu des mourans et des +morts? car demain nous livrons au meurtre et à la flamme les fils et les +autels du Christ. Personne, excepté toi et les tiens, je l'ai juré, ne +sera laissé pour voir le soleil du lendemain: mais toi, je te +transporterai dans un lieu charmant, où nos mains seront unies, et nos +chagrins oubliés. Là tu seras ma fiancée, aussitôt que j'aurai encore +une fois humilié l'orgueil de Venise, et que sa race abhorrée aura senti +ce bras qu'elle voudrait avilir, et vu châtier par lui, avec un fouet de +scorpions, ceux que le crime et l'envie ont fait mes ennemis.» + +Francesca posa sa main sur la sienne:--légère en fut l'impression, mais +il frémit jusqu'aux os, et un froid de glace saisit son cœur, et le +rendit immobile de stupeur. Quoique léger ait été ce serrement de main +si mortellement froid, il n'aurait pu le repousser; et jamais l'étreinte +d'une main si chère ne fit battre le pouls avec un tel sentiment de +terreur, que l'impression de glace que ces doigts frêles, longs et +blancs, firent passer cette nuit dans le sang d'Alp par leur contact +étrange. L'ardeur fiévreuse de son front avait disparu; et son cœur +battait si faiblement, qu'il était devenu insensible comme la pierre, +lorsqu'il contempla les traits de celle qu'il aimait, et qu'il vit +combien les couleurs de son teint étaient changées de ce qu'il les avait +connues. Elle était encore belle, mais languissante--et privée de ce +rayon divin de la pensée qui anime si bien le jeu de la physionomie, +comme les vagues qui étincellent dans un jour de soleil. Ses lèvres sans +mouvement étaient calmes comme la mort, et ses paroles s'échappaient de +sa bouche sans l'émission de son souffle: son sein n'était point soulevé +par une douce respiration, et il semblait que le sang ne circulait point +dans ses veines. Bien que son œil brillât au dehors, cependant ses +paupières étaient immobiles, et les regards qu'elles renvoyaient étaient +égarés et préoccupés comme les yeux de l'homme inquiet qui se promène +dans un rêve troublé; comme les figures des tapisseries qui brillent +dans l'ombre, agitées par le souffle d'un vent d'hiver, apparaissent, à +la lueur douteuse d'une lampe mourante, sans vie, mais comme animées et +effrayant la vue. On dirait, à travers les ombres, qu'elles vont +descendre du mur grisâtre où leurs images présentent un air menaçant, en +flottant çà et là au souffle grondant de la brise. + +«Si tu croyais faire trop pour l'amour de moi, alors que ce soit pour +l'amour du ciel,--dit de nouveau Francesca;--je te le répète--arrache ce +turban de ton front infidèle, et jure d'épargner les enfans de ta patrie +outragée, ou sinon tu es perdu; et tu ne reverras jamais, non la +terre--qui va cesser de t'appartenir,--mais le ciel, ou moi. Si tu +m'accordes cette faveur, et que cependant une destinée fatale t'attende, +cette destinée absoudra la moitié de tes crimes, et la porte de la +miséricorde céleste peut encore s'ouvrir pour toi. Réfléchis un moment +encore, et prépare-toi à la malédiction de celui que tu oublies; porte +encore un dernier regard vers les cieux, et vois son amour qui t'est +refusé à jamais. Là, dans le ciel, est un léger nuage près de la +lune[c7];--il marche, et il l'aura bientôt dépassée.--Si, lorsque ce +voile de vapeur aura cessé d'ombrager son disque, ton cœur n'est pas +changé, alors Dieu et l'homme seront vengés; terrible sera ta sentence, +plus terrible encore ton immortalité de malheur!» + +Alp regarda le ciel, et vit dans les airs le nuage que lui avait indiqué +Francesca; mais son cœur était ulcéré, et détourné du droit chemin par +un inflexible et profond orgueil: cette première et fatale passion de +son cœur emportait toutes les autres comme un torrent. _Lui_, demander +miséricorde! _lui_, effrayé par les vagues paroles d'une vierge timide! +_lui_, outragé par Venise, jurer de sauver ses fils dévoués à la tombe! +Non!--quand même ce nuage serait plus terrible que celui qui porte le +tonnerre, et qu'il serait destiné à éclater sur lui pour +l'anéantir,--qu'il éclate! + +Il jette un regard sur ce signe redoutable sans répondre une parole; il +l'observe marcher:--il est passé.--La lune sereine frappe pleinement sa +vue; alors il dit: «--Quelque soit mon destin, je ne sais point +changer:--il est trop tard. Le roseau, pendant la tempête, peut se +plier, frissonner, et se relever ensuite; le chêne élevé doit se briser. +Ce que Venise m'a fait, je dois le rester, son ennemi en tout, excepté +dans mon amour pour toi. Mais tu es sauvée, oh! viens, fuis avec moi!» +Il tourne la tête, mais elle a disparu! il ne voit plus qu'une colonne +de pierre. Est-elle rentrée sous terre ou s'est-elle évanouie dans les +airs? Il ne la voit plus; il ne sait que croire, si ce n'est qu'il ne +voit plus rien. + +22. La nuit est passée, et le soleil brille comme si ce matin devait +précéder un jour de fête. L'aurore légère et brillante se dégage peu à +peu de sa robe grisâtre, et tout présage que le midi versera sur la +terre une chaleur accablante. Écoutez la trompette, et le son du +tambour, et le son mélancolique des cors des barbares, et le froissement +des bannières qui se déploient, et le hennissement des chevaux, et le +tumulte de la multitude, et les cris répétés: «Ils viennent! ils +viennent!» Les queues de cheval[c8] sont arrachées du sol, où elles +étaient plantées; les épées sont tirées du fourreau; l'armée est rangée +en ordre de bataille, mais elle attend le signal. «Tartares, Spahis, +Turcomans, prenez vos tentes, et serrez-vous à l'avant-garde. Montez à +cheval, piquez de l'éperon, cernez la plaine; que les fuyards ne +puissent fuir, lorsqu'ils abandonneront la ville; et qu'aucun chrétien, +vieillard ou jeune homme, ne puisse échapper; tandis que vos compagnons +à pied, avec leurs masses épaisses, monteront à la brèche au milieu du +carnage.» + +Les chevaux sont tous bridés, et mordent leur frein d'impatience; ils +recourbent avec fierté leur cou nerveux, en secouant leur crinière; +blanche est l'écume qui couvre leur mors. Les lances sont levées; les +mèches sont allumées; le canon est pointé, et prêt à faire feu, et à +abattre ces remparts qu'il a déjà à moitié renversés. Chaque janissaire +forme sa phalange. Alp est à leur tête; son bras droit est nu, et nue +est la lame de son cimeterre. Le khan et les pachas sont tous à leur +poste; le visir lui-même est à la tête de son armée. Lorsque la +couleuvrine aura donné le signal, alors qu'on avance; qu'on ne laisse +aucun être vivant dans Corinthe,--aucun prêtre à ses autels, aucun chef +dans son palais, aucun foyer dans ses maisons, aucune pierre sur ses +remparts. Dieu et le Prophète!--Allah hu! que ce cri retentisse +jusqu'aux cieux. + +«Là la brèche ouvre un passage; voilà les échelles pour y monter; vos +mains sont sur vos sabres, pourriez-vous hésiter et ne pas être +vainqueurs? Celui qui le premier abattra la croix rouge pourra demander +ce que son cœur désirera le plus; il l'obtiendra aussitôt!» C'est ainsi +qu'a parlé Coumourgi, l'intrépide visir; la réponse se fit par le +brandissement des sabres et des lances, et par les acclamations de +l'armée pleine d'un enthousiasme de fureur:--silence!--écoutez le +signal--de feu! + +23. Comme les loups se précipitent en troupe sur le superbe buffle, +malgré les éclairs de ses yeux, et les rugissemens de sa fureur, et ses +ruades nerveuses, et ses coups de cornes sanglantes, lui foule à terre +ou fait voler dans les airs le premier qui se précipite sur lui pour +trouver la mort; ainsi les Musulmans s'élancent sur les remparts, ainsi +les premiers succombent sous les coups des assiégés. Plus d'un sein, +caché sous la cotte de maille, couvre la terre comme une glace brisée: +et, renversés par la balle qui creuse encore le sol d'où ils ne se +relèveront plus, ils sont là étendus en files comme ils sont tombés, +semblables aux épis du moissonneur à la fin de sa journée, lorsqu'il a +fini de niveler la plaine: tel fut le nombre des premiers renversés par +le feu des remparts. + +24. Comme les torrens du printems qui se précipitent en bouillonnant du +haut des rochers, entraînant avec eux d'énormes fragmens arrachés par +l'impétuosité continuelle du courant, jusqu'à ce que, couverts d'écume +blanche et retentissant comme le tonnerre, ils s'arrêtent au fond de +l'abîme, semblables aux neiges de l'avalanche qui tombent dans les +vallées des Alpes; ainsi à la fin, expirans et vaincus, les enfans de +Corinthe succombaient sous les longues et impétueuses charges, souvent +renouvelées, de l'armée musulmane. Ils résistèrent avec vigueur, et ils +tombèrent en masses, pressés par les infidèles, et rangés encore en +ordre de bataille[loc28]. + +[Note loc28: _Hand to hand, and foot to foot_.] + +Là rien n'était muet, excepté la mort: les coups, les détonnations, la +fumée des amorces, les cris pour demander quartier, ou ceux de victoire, +se mêlent aux volées tonnantes de l'artillerie, qui excitent dans les +cités voisines un sentiment profond d'inquiétude et de terreur, doutant +si ce bruit sourd et grondant de la bataille qui vient jusqu'à elles est +favorable à leurs alliés ou à leurs ennemis; si elles doivent gémir ou +se réjouir de cette voix anéantissante qui pénètre dans les profondeurs +des montagnes retentissantes, dont les cavités se la renvoient par un +écho terrible et nouveau. Vous auriez pu l'entendre, dans cette fatale +journée, à Salamine et à Mégare (nous l'avons entendu dire nous-mêmes à +ceux dont les oreilles en furent frappées), et même jusque dans la baie +du Pyrée. + +25. Depuis leur pointe émoussée jusqu'à la garde, les sabres et les +épées étaient rougis de sang. Mais les remparts sont pris, et le pillage +commence avec toutes ses horreurs et le carnage. Des cris plus aigus +s'échappent des maisons au pillage. On entend la marche précipitée et +lourde de ceux qui fuient dans le sang écumant des rues; mais çà et là, +partout où ils peuvent trouver une position favorable contre l'ennemi, +des groupes désespérés de dix ou douze hommes s'arrêtent et se +retournent contre ceux qui les poursuivent,--s'appuient contre un mur +qui les protége, et résistent fièrement ou succombent en combattant. + +Là on remarquait un vieillard;--ses cheveux étaient blancs, mais son +vieux bras était encore plein de force et de courage. Il soutenait si +vaillamment le choc de l'ennemi que les morts formaient un demi-cercle +autour de lui. Il n'avait pas encore été blessé ni enveloppé, quoique +battant en retraite. Un grand nombre de cicatrices de ses premiers +combats se faisaient remarquer sous son corselet de fer; mais toutes ces +blessures qui couvrent son corps avaient été reçues dans d'autres +combats. Quoique âgé, il était si robuste des membres que peu de nos +jeunes hommes auraient pu se mesurer avantageusement avec lui; et les +ennemis qu'il tenait séparément à distance dépassaient le nombre de ses +cheveux blancs. Il brandissait son sabre de droite à gauche, et plus +d'une mère ottomane pleura ses fils qui n'étaient pas encore nés quand +il trempa pour la première fois son sabre dans le sang musulman, avant +d'avoir atteint sa vingtième année. Et il aurait pu être le père de tous +ceux qui tombèrent sous ses coups dans ce jour fatal; car, privé de son +fils, depuis longues années, sa douleur vengeresse priva plus d'un père +de ses enfans. Depuis le jour où son seul fils avait rencontré la mort +dans le détroit[c9], le fer du père lui sacrifia plus d'une humaine +hécatombe. Si les ombres peuvent être apaisées par le carnage, celle de +Patrocle fut moins satisfaite que celle du fils de Minotti, qui mourut +dans ces lieux qui nous séparent de l'Asie. Il est enseveli sur le même +rivage où des milliers de guerriers furent ensevelis avant quatre mille +ans. Que reste-t-il d'eux pour nous dire où ils reposent, et comment ils +succombèrent? Aucune pierre funéraire ne les couvre, aucun ossement +n'indique leurs tombes; mais ils vivent dans la poésie qui leur assure +l'immortalité. + +26. Écoutez le cri retentissant d'Allah! c'est une troupe de Musulmans +les plus braves, et les plus habiles dans le combat. Le bras nerveux de +leur chef est nu, afin d'être plus rapide à frapper pour ne faire jamais +grâce;--découvert jusqu'à l'épaule, on le voit qui agite son sabre dans +l'air: c'est ainsi qu'on le reconnaît toujours dans la mêlée. D'autres +peuvent montrer un costume plus fastueux, pour tenter l'ennemi par +l'espoir d'une riche dépouille; plus d'une main se pare d'une plus riche +garde d'épée, mais aucune ne porte une lame plus grossièrement dorée; +beaucoup de guerriers peuvent porter un turban plus élevé,--Alp est +seulement distingué par son bras blanc et nu: regardez au plus épais de +la mêlée, il est là! Aucun étendard ne s'expose aussi avant que le sien; +aucune bannière dans l'armée musulmane n'entraîne la moitié si loin les +delhis. Elle brille rapide comme une étoile tombante! Partout où ce bras +redoutable est aperçu, les plus braves combattent, ou combattaient il +n'y a qu'un instant. C'est là que le lâche demande en vain quartier au +Tartare animé de vengeance, ou que le héros, étendu par terre, +silencieux, dédaigne de pousser un gémissement en expirant, méditant de +frapper encore un dernier, mais faible coup, sur l'ennemi étendu comme +lui à ses côtés, oubliant l'épuisement de ses forces causé par ses +blessures et par la fatigue du combat, en s'attachant avec les mains à +la terre ensanglantée. + +27. Le vieillard était encore debout, résistant aux assaillans, et +arrêtant un moment la victoire d'Alp. «Rends-toi, Minotti, pour être +épargné, toi et ta fille.»-- + +--«Jamais, renégat, jamais! quand même la vie que je recevrais de toi +serait éternelle.» + +--«Francesca!--oh! ma jeune fiancée! doit-elle périr victime de ton +orgueil?» + +--«Elle est en sûreté.»--«Où! où donc?»--«Dans le ciel, d'où ton ame +infidèle est à jamais exclue, traître!--Elle est loin de toi, parmi les +vierges.» + +Alors Minotti sourit d'une joie cruelle, en voyant Alp chanceler à ces +paroles et près de succomber, comme frappé de la foudre.--«O Dieu! +depuis quand n'est-elle plus?»--«Depuis la nuit dernière;--et je ne +pleure pas sa mort: aucun des enfans de ma race pure ne sera l'esclave +de Mahomet et le tien.--Garde à toi!» + +Ce défi est porté en vain;--Alp est déjà atteint d'un coup mortel! +Pendant que les paroles de Minotti servaient mieux sa vengeance, par +tout ce qu'elles renfermaient de cruel et d'amer, que la pointe de son +épée n'aurait pu le faire, s'il avait eu le tems de la passer à travers +son cœur, du porche voisin d'une église que quelques braves défendaient +encore, en renouvelant le combat affaibli, une balle meurtrière était +venue renverser Alp, avant qu'on ait pu voir la blessure du front +fracassé de l'infidèle, que le vertige a fait tourner, et qui est allé +tomber la face contre terre. Un rayon brillant comme l'éclair étincela +de ses yeux, comme s'ils n'eussent plus dû se rouvrir, et les ténèbres +éternelles couvrirent son cadavre palpitant. Il ne restait rien de la +vie, excepté un frémissement convulsif qui agita encore légèrement ses +membres. Ses compagnons le retournèrent sur son dos; sa poitrine et son +front étaient souillés de sang et de poussière, et de ses lèvres livides +s'échappaient des flots de sang noir qui avaient abandonné ses veines. +Mais son pouls n'avait aucun battement, et sa bouche ne laissa entendre +aucun murmure; aucun soupir, aucune parole, aucun râlement n'a signalé +son passage de la vie à la mort. Avant même que sa pensée ait pu prier, +il est passé, sans espérance de pardon,--et est resté jusqu'à la fin--un +renégat! + +28. Effrayantes s'élevèrent les clameurs de ses compagnons et de ses +ennemis; ceux-ci, en signe de joie, et les premiers transportés de +fureur. Alors le combat recommence avec plus d'acharnement; les épées se +croisent, les lances traversent les corps des combattans dans la mêlée, +et les guerriers roulent en hurlant sur la poussière. Rue par rue, et +pied par pied, Minotti ose encore disputer la moindre portion de terrain +de la ville confiée à ses ordres; les restes de sa valeureuse troupe +unissent à ses efforts leur dévouement et leur épée. On peut encore se +défendre dans l'église, de laquelle est partie la balle prédestinée qui +a vengé à demi les vaincus, par la mort d'Alp, le féroce assaillant. Là, +Minotti et les siens se retranchent en reculant, et en laissant devant +eux un ruisseau de sang; faisant toujours face à l'ennemi; qui reçoit de +mortelles blessures à chaque coup qu'ils lui portent, ils rejoignent +ceux qui sont déjà retranchés dans le temple: là ils pourront respirer +un instant, protégés par les colonnes massives du monument. + +29. Court instant de répit! La horde à turbans, ayant ses rangs grossis +et la rage dans le cœur, se précipite sur eux avec tant de violence et +de chaleur; que par leur grand nombre ils se coupent toute retraite; car +la rue qui menait au dernier retranchement des chrétiens était si +étroite, que les premiers arrivés des Turcs, si la frayeur les +saisissait, pouvaient essayer vainement de revenir sur leurs pas: une +fois engagés dans les colonnes du temple, ils étaient contraints de +vaincre ou de mourir. Ils moururent; mais avant que leurs yeux se +fussent fermés, des vengeurs s'élevaient sur leurs corps expirans, frais +et pleins de fureur; ils remplissaient au-delà les rangs éclaircis, +quoiqu'ils dussent subir le même sort que ceux qui les avaient précédés. +Les cierges allumés des autels chrétiens voient pâlir leur clarté +défaillante devant les nuages de fumée produits par les décharges +renouvelées de mousqueterie. Les Ottomans atteignent la porte intérieure +du temple. Ses gonds d'airain résistent encore; et par toutes les +ouvertures, à travers toutes les brèches, tous les vitraux brisés, pleut +une grêle de balles déchargées par volées. Mais le portique ébranlé cède +en frémissant;--les gonds crient, les pivots craquent,--se brisent,--la +porte se penche,--tombe.--C'en est fait! Corinthe perdue ne peut plus +résister. + +30. Sombre, terrible et seul de tous, Minotti restait encore debout sur +les marches de pierre de l'autel. L'image d'une madone, peinte avec des +couleurs célestes, brille au-dessus de sa tête; ses yeux de lumière +respirent l'amour; et placée au-dessus du saint autel pour fixer nos +pensées sur les choses divines, lorsque nous nous prosternons devant +elle et le Dieu enfant qu'elle tient sur ses genoux, en souriant +doucement à chaque prière qui s'élève vers le ciel, comme si elle était +là pour la porter elle-même à son fils; elle sembla alors lui sourire, +quoique des torrens de sang ruisselassent dans l'enceinte du temple. +Minotti, les yeux tournés vers elle, fit le signe de la croix en +soupirant, et saisit une torche qui brûlait près de lui; il résiste +encore, tandis que les Musulmans portent partout le fer et la flamme. + +31. Les caveaux creusés sous le pavé de mosaïque renfermaient les morts +des siècles passés. Leurs noms étaient gravés sur leurs pierres +sépulcrales; mais maintenant le sang les rendait illisibles. Les +trophées sculptés, et les couleurs étranges qu'offraient les veines +nombreuses et variées du marbre étaient couverts de sang, de poussière +et de fumée, et surchargés d'épées, de sabres et de casques brisés. Des +cadavres recouvraient ces voûtes qui renfermaient d'autres cadavres +reposant froids dans de nombreux cercueils. On pouvait les voir rangés +dans un ordre mélancolique à la lueur pâle qui perçait à travers une +grille souterraine. Mais la guerre était entrée dans ces obscurs +caveaux, et elle avait réuni dans ces tombeaux souterrains ses trésors +de salpêtre, entassés auprès de ces corps décharnés. C'est là que, +pendant la durée du siége, les chrétiens avaient établi leur principal +magasin; une traînée de poudre récemment formée y communiquait: c'est la +dernière et la plus terrible ressource de Minotti contre la force +accablante de l'ennemi. + +32. Les Turcs le pressent de toutes parts; le peu qui reste de chrétiens +pour les combattre opposent une résistance inutile. Ne pouvant assouvir +leur soif de vengeance, qui se réveille sur un plus grand nombre +d'ennemis, les barbares mutilent les corps de ceux qui sont tombés, leur +coupent la tête déjà sans vie, précipitent les statues de leurs niches, +dépouillent les autels de leurs riches offrandes, et s'arrachent de +leurs mains ensanglantées les vases saints d'argent qui ont été +consacrés. Ils accourent vers le maître-autel; oh! l'on vit un spectacle +glorieux! La coupe d'or renfermant les hosties consacrées était encore +sur la table sainte: ce grand calice massif et éclatant séduit par sa +splendeur les yeux de ces hommes avides de butin. Il avait contenu le +matin le vin consacré, changé par Christ en son sang divin, que ses +adorateurs avaient bu à la naissance du jour, pour purifier leur ame +avant de se rendre au combat: il en conservait encore quelques gouttes. +Autour de l'autel brillaient douze grands candélabres rangés dans un +ordre splendide, et formés du plus pur métal: c'est une dépouille +opime,--la plus riche et la dernière. + +33. Ils arrivent si près, que le premier d'entre eux étendait déjà la +main pour s'emparer de la dépouille qu'il touchait presque, lorsque la +main du vieux Minotti posa sa torche sur la traînée de poudre:--elle est +allumée!--Clocher, voûtes, autel, vases sacrés, cadavres, vainqueurs à +turbans, chrétiens, tout ce qui reste dans le temple, avec le temple, +vivans et morts lancés dans les airs en mille éclats, font retentir un +long rugissement! La ville bouleversée,--les murs renversés sur le sol +entr'ouvert,--les vagues de la mer qui reculent un moment,--les +montagnes qui sont ébranlées, comme si un tremblement de terre avait +passé,--des milliers de débris sans formes projetés en nuage de flamme +vers le ciel par cette épouvantable explosion--proclament la désolation +de ces rivages. + +Les débris confondus du temple sont lancés dans les airs comme des +fusées; les membres épars et mutilés de nombreux héros retombent sur la +terre, et couvrent au loin la plaine, comme une pluie de cendres qui +obscurcit les airs. Ils tombent dans le golfe, où ils tracent une +multitude de cercles, ou sur le rivage qu'ils noircissent, et s'étendent +sur toute la longueur de l'isthme. Appartiennent-ils à des chrétiens ou +à des Musulmans? Que leurs mères viennent les voir et le disent! +Lorsqu'ils dormaient dans leurs berceaux de langes, leurs mères +souriaient sur le tendre sommeil de leur enfance; elles ne pensaient +guère qu'un jour verrait leurs membres voler en lambeaux dispersés dans +les airs. Les mères qui les ont élevés ne pourraient plus reconnaître +leurs nourrissons. Ce désastreux événement ne leur a pas laissé la trace +d'une forme humaine, excepté à quelques crânes à moitié brisés, à +quelques ossemens rompus. Des soliveaux fumans, des pierres calcinées +retombent des airs et couvrent la plage, enfoncés profondément dans les +sables tout noircis et fumans. Tous les êtres vivans qui entendirent +cette terrible explosion qui ébranla la terre, s'enfuirent avec terreur. +Les oiseaux des forêts s'envolèrent; les dogues sauvages s'éloignèrent +en hurlant des cadavres sans sépultures. Les chameaux se séparèrent de +leurs conducteurs; le bœuf qui, loin de Corinthe, labourait la terre, +s'échappa du joug, et le cheval du soldat, brisant la sangle de sa selle +et les rênes qui lui servaient de guide, se précipita au galop dans la +plaine. Les coassemens de la grenouille s'élevèrent des marais, plus +aigus et plus perçans. Les loups hurlèrent dans leurs cavernes des +montagnes, dont l'écho se fit entendre comme un tonnerre. Les troupes de +jackals[c10], dans un tumulte confus, poussèrent au loin des aboiemens +plaintifs et tristes, qui ressemblaient aux vagissemens des enfans et +aux cris des chiens que l'on châtie. L'aigle aux plumes hérissées, au +cou gonflé, s'envola de son aire, et chercha un refuge près du soleil; +les nuages, au-dessous de lui, lui paraissaient trop sombres, et leur +fumée, poursuivant son bec de son étouffante vapeur, lui faisait prendre +en criant un plus sublime essor.-- + +Telle fut la destinée de Corinthe! + +FIN DU SIÉGE DE CORINTHE. + + + + +NOTES +DU SIÉGE DE CORINTHE. + + +NOTE 1. + +La vie des Turcomans est errante et patriarchale: ils habitent sous des +tentes. + +NOTE 2. + +Ali Coumourgi, le favori de trois sultans, et grand visir d'Achmet III. +Après avoir reconquis le Péloponèse sur les Vénitiens, dans une seule +campagne, il fut mortellement blessé dans une campagne suivante, en +combattant contre les Allemands, à la bataille de Petersvaradin (dans la +plaine de Carlowitz), en Hongrie, au moment où il s'efforçait de rallier +ses gardes. Il mourut de ses blessures le jour suivant. Le dernier ordre +qu'il donna fut de décapiter le général Breuner, et quelques autres +prisonniers allemands; ses dernières paroles furent: «Oh! que ne puis-je +traiter de même tous ces chiens de chrétiens!» Paroles et action bien +dignes d'un Caligula. C'était un jeune homme d'une grande ambition et +d'une présomption sans bornes. On lui disait que le prince Eugène était +envoyé contre lui; il répondit: «Je deviendrai plus habile, et ce sera à +ses dépens.» + +NOTE 3. + +Il n'est pas nécessaire de rappeler au lecteur qu'il n'y a point de flux +et de reflux sensible dans la Méditerranée. + +NOTE 4. + +J'ai vu un spectacle semblable à celui que j'ai décrit sous les remparts +au sérail de Constantinople, dans les cavités creusées dans le roc par +le Bosphore; terrasse étroite qui se projette entre les remparts et la +mer. Je crois que ce fait est aussi mentionné dans les voyages +d'Hobhouse. Les cadavres étaient probablement ceux de quelques +janissaires réfractaires. + +NOTE 5. + +Cette touffe, ou longue tresse de cheveux, est laissée sur la tête par +la croyance que Mahomet les emportera par là dans son paradis. + +NOTE 6. + +Je dois faire remarquer ici que je me suis rencontré involontairement +dans ces douze vers avec un passage d'un poème inédit de M. Coleridge, +intitulé: _Christabel_. Ce n'est pas avant la composition de mon ouvrage +que j'entendis la lecture de ce poème extraordinaire et singulièrement +original; et je n'ai vu le manuscrit de cette production que tout +récemment, grâce à la complaisance de M. Coleridge lui-même, qui, je +l'espère, est convaincu que je ne suis point un vil plagiaire. L'idée +originale en appartient sans aucun doute à M. Coleridge, dont le poème a +été composé il y a près de quatorze ans. Qu'il me soit permis de +conclure avec l'espérance qu'il ne retardera pas plus long-tems la +publication d'un ouvrage qui est attendu du public avec impatience. + +NOTE 7. + +Il m'a été dit que l'idée exprimée depuis le vers 598e au 603e avait été +admirée par des personnes dont l'approbation est d'un grand poids. J'en +suis satisfait; mais elle n'est pas originale,--au moins elle ne +m'appartient pas. On peut la trouver bien mieux exprimée dans la version +anglaise de _Wathek_, aux pages 182-3-4 (j'ai oublié la page précise en +français), ouvrage auquel j'ai déjà renvoyé[n7], et auquel je n'ai +jamais recouru sans une nouvelle satisfaction. + +[Note n7: Voyez page 63.] + +NOTE 8. + +La queue de cheval, fixée sur une lance, forme l'étendard d'un pacha. + +NOTE 9. + +Dans la bataille navale, à l'embouchure des Dardanelles, entre les +Vénitiens et les Turcs. + +NOTE 10. + +Je crois que j'ai pris une licence poétique en transportant le jackal de +l'Asie dans la Grèce, où je n'ai jamais vu ni entendu cet animal; mais +dans les ruines d'Éphèse je les ai entendus par centaines. Ils hantent +les ruines et suivent les armées. + +FIN DES NOTES DU SIÉGE DE CORINTHE. + + + + +PARISINA. + +A +SCROPE BERDMORE DAVIES, ESQ. +LE POÈME SUIVANT EST DÉDIÉ +Par celui qui depuis long-tems admire ses talens et apprécie son amitié. + +22 janvier 1816. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +Le poème suivant est fondé sur un événement mentionné dans les +_Antiquités de la maison de Brunswick_, par Gibbon.--Je crains que dans +nos tems modernes la délicatesse ou la fastidiosité du lecteur ne croie +de semblables sujets incapables d'être traités dans la poésie. Les +poètes dramatiques grecs, et quelques-uns de nos meilleurs et vieux +écrivains anglais étaient d'une opinion différente, comme Alfieri et +Schiller l'ont été aussi plus récemment sur le continent. L'extrait +suivant expliquera les faits sur lesquels l'histoire de mon poème est +fondée. Le nom d'Azo est substitué à celui de _Nicolas_, comme étant +plus propre au mètre poétique. + +«Sous le règne, de Nicolas III, Ferrare fut souillée par une tragédie +domestique. Sur le témoignage d'un de ses gens, le marquis d'Est +découvrit les amours incestueuses de sa femme Parisina avec Hugo, son +fils naturel, beau et vaillant jeune homme. Ils furent tous deux +décapités dans le château, par la sentence d'un père et d'un mari, qui +publia sa honte et survécut à leur exécution. Il fut malheureux, s'ils +furent coupables; s'ils furent innocens, il fut encore plus malheureux: +il n'est aucune de ces situations possibles dans laquelle je puisse +approuver le dernier acte de justice de la part d'un père.» + +(GIBBON, _Œuvres mêlées_.) + + + + +PARISINA. + + +1. C'est l'heure où les accens élevés du rossignol s'échappent des +bosquets touffus; c'est l'heure où les vœux des amans semblent plus +tendres dans des paroles murmurées tout bas. D'aimables zéphirs, des +eaux qui serpentent sont une harmonie mélodieuse pour l'oreille +solitaire. Les gouttes de rosée humectent légèrement chaque fleur, et +les étoiles apparaissent dans les cieux, et la vague qui les réfléchit +semble d'un bleu plus azuré, et la feuille d'une teinte plus foncée. Le +firmament présente ce clair-obscur, si doucement sombre, si sombrement +pur, qui suit le déclin du jour, lorsque le crépuscule se fond sous les +rayons de la lune[p1]. + +2. Mais ce n'est pas pour écouter le bruit de la cascade que Parisina +quitte son appartement; ce n'est pas pour contempler les étoiles du ciel +que la jeune dame s'avance dans les ombres de la nuit; et si elle +s'assied dans le bosquet d'Est, ce n'est pas dans le but d'y jouir de +ses fleurs épanouies;--elle prête l'oreille,--mais ce n'est point aux +chants du rossignol,--quoiqu'elle attende des accens aussi doux que les +siens. Un pas se glisse à travers l'épais feuillage; sa joue devient +pâle,--et son cœur bat plus rapidement. Une voix murmure à travers les +feuilles frémissantes; la rougeur reparaît sur sa joue, et son sein +agité se soulève doucement. Un instant encore--et ils seront réunis;--il +est passé:--son amant est à ses pieds. + +3. Maintenant que leur importe le monde avec tous ces changemens qu'y +amènent le tems et les vicissitudes de la vie? Les créatures vivantes +qui le peuplent,--son globe de terre et son ciel éclatant--ne sont rien +pour leurs yeux et leur cœur; et tout ce qui les entoure, au-dessus +comme au-dessous, leur est aussi indifférent que la mort. Ils ne +respirent plus que l'un pour l'autre, comme si tout le reste avait cessé +d'exister. Leurs soupirs mêmes sont pleins d'une joie si profonde, que, +si elle ne devenait moins vive, cette ivresse insensée consumerait leurs +cœurs qui éprouvent sa brûlante domination. Dans ce rêve tendre et +tumultueux pensent-ils au crime, au danger? Celui qui a connu la +puissance de cette passion hésita-t-il ou craignit-il dans une heure +semblable? pensa-t-il à la courte durée de ces momens divins? Mais +hélas!--ils sont déjà loin! nous sommes forcés de nous réveiller avant +de connaître qu'une telle vision ne reviendra plus. + +4. Ils quittent, en s'adressant des regards languissans, le lieu qui a +été le témoin de leur ivresse coupable; et quoiqu'ils espèrent se +revoir, qu'ils s'en donnent la promesse, ils s'affligent, comme si cette +séparation était la dernière. Les fréquens soupirs,--le long +embrassement,--leurs lèvres qui voudraient s'attacher pour jamais, +tandis que brille sur le visage de Parisina le ciel qu'elle craint +d'implorer vainement un jour, comme si chaque étoile qui étincelle si +pure au firmament eût été le témoin de sa faiblesse,--les fréquens +soupirs, le long embrassement, tout retient ces amans au lieu du +rendez-vous. Mais il le faut; ils doivent se séparer dans cet abattement +redoutable du cœur, avec ce frisson intime et glacé qui suit +immédiatement les actions coupables. + +5. Hugo s'est rendu à sa couche solitaire, où ses désirs attendent la +femme d'un autre; c'est sur le sein confiant d'un époux que Parisina va +reposer sa tête coupable. Mais le délire de la fièvre semble agiter son +sommeil, et des rêves troublés répandent sur sa joue une vive rougeur. +Dans son agitation, elle murmure un nom qu'elle n'ose prononcer pendant +le jour; elle presse son mari sur son sein qui palpite pour un autre. Il +se réveille à cet embrassement, et, heureux en idée, il s'imagine que ce +soupir rêvant, cette ardente caresse, sont semblables à ceux qu'il avait +coutume d'obtenir. Il serait prêt, dans sa tendresse, à pleurer d'amour +sur celle qui l'aime si vivement, même dans son sommeil. + +6. Il presse Parisina dormante sur son cœur, et écoute attentivement ses +paroles entrecoupées. Il entend--Pourquoi le prince Azo frémit-il comme +s'il avait entendu la voix de l'Archange? Ah! puisse-t-il avoir entendu +cette voix!--un destin plus terrible pourrait à peine retentir comme un +tonnerre sur sa tombe, lorsqu'il se réveillera pour ne plus se +rendormir, et pour paraître devant le trône éternel. Puisse-t-il avoir +entendu cette voix!--les paroles qu'il a recueillies ont détruit à +jamais son bonheur sur la terre. Ce murmure articulé d'un nom dans le +sommeil atteste le crime de Parisina et la honte d'Azo. Et quel est ce +nom? ce nom qui retentit sur son oreiller d'une manière si terrible? +comme la vague mugissante qui roule une planche brisée sur le rivage, et +écrase sur un roc aigu le malheureux naufragé qui s'engloutit pour ne se +relever jamais,--tel fut le choc qui ébranla son ame. Et quel est ce +nom? c'est celui d'Hugo,--de son fils;--il ne l'aurait jamais +soupçonné!--C'est celui d'Hugo,--l'enfant de celle qu'il aima,--le fils +d'un illégitime amour,--le fruit de sa jeunesse coupable, lorsqu'il +trahit la foi de Bianca, la jeune fille dont la folle crédulité put se +confier à un homme qui ne voulait pas en faire son épouse. + +7. Il porta la main à son poignard, qui rentra dans son fourreau avant +d'avoir été entièrement tiré. Cependant, indigne qu'elle est maintenant +de vivre, il ne peut se résoudre à tuer une femme si belle.--Au moins si +elle ne souriait pas--dormant à ses côtés!--Il ne veut pas la réveiller +encore; mais il la contemple avec un regard qui l'eût glacé du froid de +la mort pour s'endormir à jamais,--si elle se fût réveillée de son rêve, +et si elle avait vu, à la clarté vacillante de la lampe, ce front tout +couvert de gouttes de sueur. Elle ne parla plus,--mais elle dormit +encore,--tandis que, dans la pensée de son mari, ses jours viennent +d'être comptés. + +8. Au retour du matin, Azo interrogea ses gens, et il trouva dans de +nombreux rapports la preuve de tout ce qu'il craignait de connaître, le +crime présent des coupables et son malheur futur. Les suivantes de +Parisina, qui étaient depuis long-tems ses complices, cherchèrent à se +sauver elles-mêmes en voulant rejeter le crime,--la honte--et la +condamnation sur leur maîtresse. Ce n'est plus un secret;--elles +racontent toutes les circonstances qui peuvent augmenter la confiance +dans la vérité de leurs histoires. Le cœur et l'oreille torturés d'Azo +n'ont plus rien à ressentir et à entendre. + +9. Ce n'était pas un homme à aimer les délais. L'ancien chef de la +maison d'Est est assis sur son trône dans la salle de son conseil +d'état; ses nobles et ses gardes l'environnent;--devant lui sont les +deux plaintifs criminels, tous les deux jeunes,--et dont l'_un_ est +d'une beauté si ravissante! La ceinture sans épée et les mains chargées +de fer, ô Christ! faut-il qu'un fils paraisse ainsi devant la face de +son père! Cependant voilà comment Hugo doit se présenter devant son +père, et entendre la sentence que prononcera son courroux, l'histoire de +son déshonneur! Toutefois il ne semble pas abattu dans son malheur, +quoique sa voix reste muette. + +10. Silencieuse aussi, et pâle, et résignée, Parisina attend sa +condamnation. Qu'elle est changée depuis que ses regards expressifs +répandaient la gaîté sur tout ce qui l'entourait, dans un palais où des +seigneurs d'une haute naissance s'enorgueillissaient d'être à ses +ordres,--où la beauté s'efforçait d'imiter l'accent mélodieux de sa +voix,--son aimable maintien,--les grâces de son attitude, et copiait, +par son air et sa démarche, les gestes de sa souveraine. Alors--si son +œil eût versé des larmes de chagrin, mille guerriers se fussent élancés, +mille glaives eussent brillé hors du fourreau, en faisant de sa querelle +la leur propre. Maintenant,--qu'est-elle, et que sont-ils? Peut-elle +encore commander, obéiraient-ils encore? Tous sont maintenant +silencieux, indifférens, les yeux baissés, fronçant le sourcil, les bras +croisés sur la poitrine, l'air froid, et contenant à peine sur leurs +lèvres un sourire de mépris; voilà le tableau des chevaliers, des dames, +de toute la cour! Et lui, le chevalier de son choix, dont la lance se +baissait devant son regard, lui qui--si son bras eût été libre un +moment--serait mort en combattant pour elle, ou eût obtenu sa +délivrance; l'amant chéri de la femme de son père,--lui, hélas! est à +côté d'elle, chargé de fers; il ne peut voir ses yeux gonflés qui +pleurent moins sur son propre malheur que sur celui de son amant. Ces +paupières--sur lesquelles la veine violette et égarée laisse une légère +trace, en se distinguant sur une blancheur si douce qu'elle invite au +plus tendre baiser,--maintenant elles semblent, échauffées et livides, +comprimer, non ombrager, ces yeux mourans dont le regard est si abattu, +et qui se remplissent de larmes de plus en plus grosses. + +11. Lui aussi eût pleuré sur elle, si tous les regards n'eussent pas été +dirigés sur lui. Sa douleur, s'il en ressentait, était assoupie. Son +front relevé était sombre et hautain. Quelle que fût la douleur qui +comprimât son ame, il ne voulait pas paraître y céder devant la foule; +mais cependant il n'osait regarder Parisina. Le souvenir des heures qui +n'étaient plus,--son crime,--son état présent,--le courroux de son +père,--le mépris de tous les hommes vertueux,--son sort sur la terre, sa +destinée éternelle,--et surtout le sort de celle,--oh!--de celle dont il +n'osait pas regarder le front pâle comme la mort! tous ces sentimens +accumulés dans son cœur auraient trahi les remords pour les faiblesses +qu'il a commises. + +12. Azo dit: «Hier encore je m'enorgueillissais d'une épouse et d'un +fils; ce songe s'est évanoui ce matin. Avant la fin du jour, je n'aurai +plus ni épouse ni fils. Ma vie devra s'écouler désormais solitaire et +languissante. Soit,--que l'arrêt s'accomplisse,--nul être vivant +n'agirait autrement que moi. Ces nœuds sont brisés;--mais ce n'est pas +par moi; que l'arrêt s'accomplisse.--Le supplice est préparé! Hugo, le +prêtre t'attend, et ensuite la récompense de ton crime! Va! adresse ta +prière au ciel, avant que l'étoile du soir apparaisse.--Apprends si le +pardon peut encore t'être accordé; la miséricorde du ciel peut seule +t'absoudre maintenant. Mais ici, sur la terre, sous le ciel, il n'est +point de lieu où toi et moi puissions respirer une heure le même air. +Adieu! je ne te verrai pas mourir.--Mais toi, être frêle! tu verras +rouler sa tête.--Adieu! je ne puis t'en dire davantage. Va! femme au +cœur infidèle; ce n'est pas moi, c'est toi qui fais verser le sang +d'Hugo. Va! si tu peux survivre à ce spectacle, jouis de la vie que je +te laisse.» + +13. Ici l'austère Azo couvrit son visage;--car sur son front les veines +gonflées battirent violemment, comme si le sang bouillonnant qu'elles +contenaient eût été refoulé du cœur vers son cerveau. C'est pourquoi il +baissa un instant la tête, et passa sa main tremblante sur ses yeux pour +les dérober aux regards de l'assemblée. Hugo, pendant ce tems, éleva ses +mains enchaînées, et demanda un moment d'attention de son père; +celui-ci, resté silencieux, ne refuse pas sa demande. + +--«Ce n'est pas que je craigne la mort,--car tu m'as déjà vu à tes +côtés, couvert de sang, au milieu de la bataille; et ce fer qui ne fut +jamais sans usage dans ma main, ce fer que tes esclaves m'ont enlevé, a +versé plus de sang pour ta cause que jamais n'en fera couler la hache de +mon supplice. + +«Tu m'avais donné la vie, tu peux la reprendre; c'est un don pour lequel +je ne te remercie point. Je n'ai pas oublié les griefs de ma mère; son +amour dédaigné, son honneur flétri, l'héritage de honte de son enfant; +mais elle est dans la tombe, où, lui, son fils, ton rival, la rejoindra +bientôt. Son cœur brisé,--ma tête tranchée,--témoigneront pour toi chez +les morts de la fidélité et de la tendresse de ton premier amour,--de ta +sollicitude paternelle. Il est vrai que je t'ai offensé;--mais je t'ai +rendu outrage pour outrage.--Celle que tu croyais ta femme, cette autre +victime de ton orgueil, tu sais qu'elle m'était destinée depuis +long-tems. Tu la vis, et tu convoitas ses charmes,--et tu te raillais de +ma naissance, qui était cependant ton ouvrage; tu me disais indigne +d'elle, indigne de ses embrassemens, parce que, en vérité, je ne pouvais +réclamer l'héritage légal de ton nom, ni m'asseoir sur le trône +héréditaire de la maison d'Est. Cependant, si quelques étés de plus +m'eussent été accordés, mon nom aurait pu devenir plus illustre que +celui de ces princes, et mériter des honneurs que je n'aurais dûs qu'à +moi seul. J'avais une épée,--et j'ai un cœur qui aurait pu conquérir un +casque aussi glorieux[loc29][p2] qu'aucun de ceux qui couvrirent le +front de tous les souverains de ta race. Les plus beaux éperons de +chevalier ne sont pas toujours conquis par le fils le mieux né; et les +miens ont souvent lancé les flancs de mon cheval bien avant tes chefs +orgueilleux des rangs princiers, lorsque je chargeais l'ennemi au cri +d'_Est et Victoire_. + +[Note loc29: _Haught_.] + +«Je ne veux point plaider la cause du crime, ni te prier d'épargner pour +quelque tems le peu d'heures ou le peu de jours qui doivent rouler sur +mon insensible poussière;--de tels jours, délirans comme ceux de mon +passé, ne pouvaient pas, ne devaient pas durer.--Quoique ma naissance et +mon nom soient vils, et que ta noblesse de race eût dédaigné d'honorer +un homme tel que moi;--cependant mes traits portent quelque empreinte de +ceux de mon père, et mon ame.--elle vient toute de toi. De toi--cette +impétuosité de cœur!--de toi,--oui, pourquoi frémis-tu? de toi vient mon +bras fort, mon ame de flamme.--Tu ne m'as pas seulement donné la vie, +mais encore tout ce qui me rend davantage ton fils. Vois ce que tes +coupables amours ont produit, puisque le ciel t'a récompensé d'un fils +tel que moi! Je ne suis point un bâtard par mon ame, car cette ame, +comme la tienne, abhorre tout contrôle. Quant au souffle de vie; ce +bienfait éphémère que tu m'as donné, et que tu vas reprendre bientôt, je +ne l'estimais pas plus que toi, lorsque, le casque relevé sur le front, +à côté l'un de l'autre, nous combattions en précipitant nos coursiers +sur les cadavres tombés dans la mêlée. Le passé n'est plus rien,--et +bientôt l'avenir sera du passé. Cependant je voudrais qu'alors je fusse +tombé sur le champ de bataille: car, quoique tu aies fait le malheur de +ma mère, et que tu m'aies ravi ma propre fiancée, je sens que tu es +encore mon père; et toute dure que soit ta sentence, elle n'est point +injuste, quoique venant de toi. Engendré dans le péché, pour mourir dans +la honte, ma vie commence et finit de même. Comme le père a failli, +ainsi le fils a failli, et tu dois les punir tous deux en un seul. Mon +crime semble le pire aux regards des hommes, mais Dieu jugera entre nous +deux!» + +14. Il se tut--et resta debout les bras croisés qui firent retentir, en +retombant, les fers qui les entouraient. Il n'y eut pas une oreille, +parmi tous les chefs rangés dans la salle, qui ne se sentît blessée +lorsque ces lourdes chaînes retentirent. Les grâces fatales de Parisina +attirent bientôt tous les regards.--Pouvait-elle entendre ainsi son +amant condamné à mort? J'ai dit qu'elle était là, pâle et calme, la +cause vivante des malheurs d'Hugo: ses yeux immobiles, mais ouverts et +hagards, ne s'étaient point tournés d'un côté ou de l'autre, ils ne se +voilaient point de leurs douces paupières; mais un cercle d'un blanc +terne se formait autour de leur orbite d'un bleu foncé; et elle était là +debout, l'air morne et froid, comme si le sang se fût glacé dans ses +veines. Mais de tems en tems une larme épaisse et lentement formée +s'échappait des longues et noires paupières qui couvraient ses beaux +yeux; c'était une chose à voir, non à entendre! et ceux qui les virent +furent étonnés que de pareilles larmes pussent couler de deux yeux +mortels. + +Elle voulut parler,--l'articulation imparfaite de ses paroles ne put +sortir de sa poitrine oppressée. Elle parut former un sourd gémissement, +comme si son ame se fût échappée avec sa voix. Elle se tut,--mais elle +voulut essayer encore une fois de parler; alors sa voix se rompit en un +long cri, et elle tomba comme une pierre, ou une statue renversée de sa +base, plutôt semblable à un corps qui n'a jamais eu de vie,--ou à un +monument de marbre représentant l'épouse d'Azo, qu'à cette belle et vive +coupable, dont chaque passion était un aiguillon qui la poussait au +crime, mais qui ne pouvait supporter sa honte et son désespoir. +Cependant elle vivait encore--et elle ne fut que trop tôt arrachée à cet +évanouissement semblable à la mort.--Sa raison était perdue,--tous ses +sens avaient été bouleversés par d'intimes angoisses; et les frêles +fibres de son cerveau (comme les cordes d'un arc, relâchées par la +pluie, ne lancent plus que des traits égarés), ne produisaient plus que +des pensées vagues et sans suite.--Le passé pour elle est une page +blanche, l'avenir une page noire, avec quelques rayons de terrible +clarté, qui brillent comme la foudre sur une route déserte lorsque les +tempêtes de la nuit exhalent toute leur colère. + +Elle éprouvait des craintes,--elle sentit quelque chose de criminel +peser sur son ame, comme un poids si lourd et si glacé, qu'elle comprit +que c'était le crime et la honte. Elle se rappelle que la mort doit +frapper quelqu'un,--mais qui? Elle l'a oublié:--vit-elle encore? +Serait-ce la terre qu'elle foule encore sous ses pas? les cieux qu'elle +aperçoit au-dessus de sa tête? les hommes qui l'entourent? ou étaient-ce +des démons, ces visages sombres et sévères qui expriment la menace et le +dédain pour une personne dont le seul regard, avant ce jour, les faisait +tressaillir de bonheur? Tout était confus et inexplicable pour son ame +en délire: chaos de craintes et d'espérances étranges: tantôt riant, +tantôt versant des larmes, mais toujours délirant dans chaque extrême, +elle lutte avec ce songe convulsif: car il semblait peser sur elle de +tout son poids: oh! puisse-t-elle jamais ne connaître de réveil! + +15. Les cloches du couvent sonnent, mais lentement et avec un son +lamentable; elles retentissent dans la tour grise et carrée qui répand +ça et là leur son lugubre. Il arrive douloureusement sur le cœur! +Écoutez! on chante l'hymne de mort,--l'hymne composée pour les habitans +de la tombe, ou pour les vivans qui vont bientôt les rejoindre! C'est +pour l'ame d'un être qui s'en va que retentit l'hymne de mort, et que +tintent les cloches lugubres: il est près de la fin de sa carrière +mortelle, à genoux aux pieds d'un moine; triste à entendre--et pénible à +voir,--à genoux sur la terre nue et froide, avec le billot devant lui, +et les gardes autour;--et le bourreau, le bras nu et prêt à frapper, +examinant du doigt si le tranchant de la hache est aiguisé et sûr depuis +la dernière fois qu'il en a fait usage, afin que le coup soit tout à la +fois léger et prompt--tandis que la foule, dans un cercle muet, vient +voir la tête du fils tomber par l'ordre du père. + +16. C'est une de ces heures délicieuses qui précèdent le coucher d'un +beau soleil d'été, qui s'est levé pour éclairer, comme par raillerie, de +ses plus beaux rayons, un jour si tragique. Ces rayons tombent à +l'approche du crépuscule sur la tête condamnée d'Hugo, au moment où il +finissait sa dernière confession à l'oreille du moine, et où, déplorant +son sort dans une sainte pénitence, il se penchait pour entendre de sa +bouche les paroles sacrées d'absolution qui ont le pouvoir d'effacer nos +taches criminelles; ce fut dans ce moment que les feux du soleil vinrent +briller sur sa tête,--dont les cheveux châtains retombaient en boucles +pendantes à côté de son cou resté nu; mais plus brillans encore +tombèrent ses rayons sur la hache qui étincelait près de lui avec un +éclat effrayamment livide.--Oh! cette heure dernière était la plus amère +des heures! Les spectateurs même les plus durs furent glacés de terreur: +affreux était le crime, et juste la condamnation,--cependant ils +frémirent à cette vue. + +17. Les prières dernières de ce fils perfide,--de cet audacieux amant, +sont terminées. Les grains de son chapelet et ses péchés ont été tous +comptés, ses heures sont arrivées à leurs dernières minutes;--son +manteau lui a été enlevé, ses boucles de chevelure d'un brun châtain +sont placées sous les ciseaux; c'en est fait,--elles sont tombées sous +l'instrument fatal: l'écharpe que Parisina lui a donnée--et qu'il a +portée jusqu'à ce moment--ne doit pas le suivre au tombeau; elle va lui +être arrachée et un mouchoir couvrira ses yeux; mais non,--ce dernier +outrage ne sera point fait à son front superbe. Tous ses sentimens qui +paraissaient subjugués se réveillèrent à demi dans un profond dédain, +lorsque les mains de l'exécuteur voulurent lui bander les yeux, comme +s'ils n'avaient osé voir la mort en face. «Non!--mon sang et ma vie ne +m'appartiennent plus, mes mains sont enchaînées,--mais que je meure au +moins les yeux libres; frappe!» Et en prononçant cette dernière parole, +il incline sa tête sur le billot; et il répéta sa dernière parole: +«Frappe!»--et soudain la hache tomba et sa tête roula,--et, +bouillonnant, lourd, le tronc ensanglanté recula; et de toutes ses +veines jaillirent des flots de sang; ses yeux et ses lèvres s'agitèrent +un moment, dans une rapide convulsion--et devinrent fixes pour toujours! + +Il mourut, comme un coupable devait mourir, sans parade, sans vaine +ostentation; il avait fléchi le genou et prié avec résignation, et sans +dédaigner le secours d'un prêtre et sans désespérer de tout pardon en +haut. Et tandis qu'il était agenouillé devant le prieur, son cœur était +séparé de tout sentiment terrestre.--Son père irrité,--son amante +bien-aimée,--qu'étaient-ils devenus dans ce moment? Plus de +reproches,--plus de désespoir; aucune pensée qui n'appartînt au +ciel;--aucune parole qui ne fût une prière,--excepté celles qui +s'échappèrent de sa bouche, lorsque, voyant disposer son cou pour +recevoir la hache de l'exécuteur, il avait demandé à mourir les yeux non +bandés, seul adieu qu'il fit à ceux qui l'entouraient. + +18. Muets comme les lèvres qui viennent d'être fermées par la mort, la +poitrine de chaque spectateur ne pouvait respirer. Mais au loin, de l'un +à l'autre, se communiqua un froid et électrique frisson au moment où la +hache effrayante tomba sur la tête de celui dont la vie et les amours +finissaient ainsi; et il refoula au fond des cœurs, par un son étrange, +un gémissement prêt à s'en échapper. Mais rien, outre le coup de la +hache sur le billot, ne troubla plus le silence profond, excepté +un--Quel est ce cri qui vient fendre l'air silencieux avec un accent si +déliramment aigu--et qui passe si soudainement? Ce cri, semblable à +celui d'une mère privée de son enfant par un coup inattendu, s'élève +jusqu'au ciel, comme celui d'une ame condamnée à d'éternelles +souffrances. Partie des fenêtres du palais d'Azo, cette horrible voix +perce les airs; et tous les regards sont tournés de ce côté. Mais on ne +voit et on n'entend plus rien! C'était le cri d'une femme,--et jamais le +désespoir ne s'exprima dans un accent plus délirant. Ceux qui +l'entendirent souhaitèrent par pitié que ce fût le dernier de l'être qui +l'avait laissé échapper: + +19. Hugo n'est plus; et, depuis cette heure, on ne vit et on n'entendit +plus Parisina dans le palais, ni dans les bosquets du jardin. Son +nom,--comme si elle n'eût jamais existé,--fut banni de toutes les +lèvres, comme les mots d'indécence ou de terreur. Et la voix du prince +Azo ne fit jamais mention de sa femme ou de son fils, dont aucune +tombe,--aucun monument ne consacre le souvenir. Leurs cendres ne furent +point bénies par la religion; du moins celles du chevalier qui mourut en +ce jour. Mais le sort de Parisina demeura enseveli dans l'obscurité, +comme la poussière cachée dans le cercueil. Se retira-t-elle dans un +couvent pour y gagner le ciel par le sentier pénible de la pénitence au +milieu d'années flétries par les remords et des larmes sans sommeil? +succomba-t-elle par le poison ou sous le poignard, pour la punir de ce +coupable amour qu'elle osa éprouver? ou, frappée dans ce moment +terrible, mourut-elle par des tortures moins prolongées; comme celui +qu'elle vit la tête sur le billot, en partageant le même sort par la +main de l'exécuteur, qui prit en pitié sa faiblesse défaillante? +Personne ne le sait--et on ne le saura jamais: mais quelle qu'ait été sa +fin ici-bas, sa vie commença et finit dans les angoisses[p3]! + +20. Azo prit une autre épouse, et des fils vertueux grandirent à ses +côtés: mais aucun d'eux ne fut aussi aimable et aussi vaillant que celui +qui se consumait dans la tombe; ou, s'ils le furent,--ils ne le parurent +pas aux yeux froids de leur père qui les vit croître avec indifférence, +ou avec des soupirs étouffés: mais jamais une larme ne vint sillonner sa +joue, jamais sourire ne vint dérider son front; et sur ce large front se +creusèrent les rides profondes de la pensée, ces sillons que le dévorant +passage du chagrin y imprime incessamment; cicatrices des blessures +profondes qu'a laissées la lutte ardente de l'ame. Il n'y eut plus pour +lui ni joie ni douleurs. Il ne lui restait plus rien ici-bas que des +nuits sans sommeil et des jours pleins d'ennuis, une ame également morte +au blâme comme à la louange, un cœur qui se fuyait lui-même et cependant +ne voulait pas céder--ni oublier; et c'était lorsque ses sentimens et +ses souvenirs semblaient le moins l'assiéger, que sa pensée était la +plus intense,--qu'il sentait le plus vivement. La glace la plus épaisse +ne peut durcir que la surface du fleuve;--le courant fuit toujours +rapide au-dessous--et ne peut cesser de couler. L'ame d'Azo, ainsi +couverte de glace à sa surface, était encore hantée par des pensées que +la nature y avait implantées. Elles y étaient enracinées trop +profondément pour s'évanouir; quoique l'on puisse tarir les larmes. +Lorsque, s'efforçant de s'échapper, nous voulons leur fermer le passage, +elles ne sont point taries;--ces larmes non versées refluent vers leur +source et y restent plus pures, plus durables, invisibles, mais non +glacées, et d'autant plus chéries, qu'elles sont moins révélées. + +Conservant encore des retours de tendresse pour ceux dont il avait +abrégé la vie, n'ayant pas le pouvoir de remplir de nouveau le vide qui +le désolait, sans espoir de rencontrer les objets de ses regrets là où +les ames des justes jouiront de la félicité éternelle, convaincu de la +justice du décret qu'il avait porté contre ceux qui avaient mérité cette +condamnation; Azo cependant traînait une vieillesse malheureuse. Si les +branches malades d'un arbre sont coupées avec soin, cet arbre en +recueille de la vigueur et voit reverdir avec plus de force tout ce qui +lui reste de branchage; mais si la foudre, dans sa fureur, consume ses +tendres bourgeons, le tronc massif se dessèche et ne produit désormais +plus de feuilles. + +FIN DE PARISINA. + + + + +NOTES +DE PARISINA. + + +NOTE 1. + +Les vers contenus dans la Ire section ont été imprimés pour être mis en +musique, il y a quelque tems; mais ils appartenaient au poème qui paraît +maintenant, dont la plus grande partie fut composée avant _Lara_, et +d'autres ouvrages publiés postérieurement à ce dernier poème. + +NOTE 2. + +_Haught--haughty_.-- + + _Away_, haught _man, thou art insulting me_. + +(SHAKSPEARE, _Richard II_.) + +Cette note porte sur l'emploi du vieux mot _haught_. + +(_N. du Tr._) + +NOTE 3. + +«Ceci, fit diversion à une année calamiteuse pour le peuple de Ferrare, +car il arriva dans cette ville un événement extrêmement tragique. Nos +annales imprimées et manuscrites, à l'exception de l'ouvrage grossier et +négligé de Sardi, et un autre, en ont donné la relation, de laquelle +cependant on a rejeté plusieurs détails, spécialement le récit de +Bandelli qui écrivit un siècle après, et qui ne s'accorde pas avec les +historiens contemporains. + +«D'après le _Stella dell' assassino_, mentionné ci-dessus, le marquis, +en l'année 1405, eut un fils nommé Hugo, jeune homme beau et franc. +Parisina Malatesta, seconde femme de Niccolo, comme la plupart des +belles-mères, le traitait avec peu d'affection, à la grande douleur du +marquis qui l'aimait avec prédilection. + +«Un jour elle prit congé de son mari pour entreprendre un certain +voyage, auquel il consentit, mais sous la condition qu'Hugo +l'accompagnerait; car il espérait par ce moyen l'amener enfin à +abandonner l'aversion obstinée qu'elle avait conçue contre lui. Son +intention fut trop bien remplie, puisque pendant le voyage elle ne +perdit pas seulement toute sa haine, mais elle tomba dans l'extrême +opposé. Après son retour, le marquis ne tarda pas long-tems à apprendre +ce qu'il en était. Il arriva un jour qu'un domestique du marquis, nommé +Zoese, ou, comme d'autres l'appellent, Giorgio, passant devant les +appartemens de Parisina, vit en sortir une de ses femmes de chambre, +tout éplorée. Lui en ayant demandé la raison, elle lui répondit que sa +maîtresse, pour quelque léger tort, l'avait frappée; et, donnant cours à +son ressentiment, elle ajouta qu'elle pourrait être facilement vengée, +si elle faisait connaître la criminelle familiarité qui existait entre +Parisina et son beau-fils. Le domestique retint ces paroles, et les +rapporta à son maître qui en fut tellement frappé, qu'il en crut à peine +ses oreilles. Il s'assura du fait, hélas! trop clairement, le 18 mai, en +regardant à travers un trou pratiqué dans le plafond de la chambre de sa +femme. Aussitôt il éclata en fureur, et arrêta les deux complices avec +Aldobrandino Rangoni de Modène, gentilhomme de Parisina, et aussi, +dit-on, deux de ses femmes de chambre comme complices de ce crime. Il +ordonna qu'ils fussent tous mis promptement à la question, disant que +les juges prononçassent la sentence dans les formes accoutumées sur les +accusés. Cette sentence fut la mort. Il y eut des personnes qui +intercédèrent en faveur des condamnés, entre autres Ugocciono Contrario, +qui avait tout pouvoir sur l'esprit de Niccolo, et son ministre âgé et +dévoué, Alberto dal Sale. Tous les deux, en versant des larmes et à +genoux devant le marquis, implorèrent sa pitié, ajoutant toutes les +raisons qui leur étaient suggérées pour qu'il épargnât les coupables, en +outre des motifs d'honneur et de décence qui devaient l'engager à cacher +au public une si scandaleuse action. Mais sa colère le rendit +inflexible, et il commanda à l'instant que la sentence fût mise à +exécution. + +«Ce fut alors dans les prisons du château, et précisément dans ces +effrayans donjons que l'on voit encore maintenant, sous la chambre +appelée Aurora, au pied de la Tour du Lion, en haut de la rue Giovecca, +que, dans la nuit du 22 mai, furent décapités, d'abord Hugo, et ensuite +Parisina. Zoese, celui qui l'avait accusée, conduisit cette dernière par +le bras au lieu du supplice. Elle s'imagina, tout le tems, qu'on allait +la jeter dans un puits; et elle demandait à chaque pas si elle n'était +pas encore arrivée à l'endroit qui lui était destiné. Il lui fut répondu +que le châtiment qui l'attendait était celui de la hache. Elle demanda +ce qu'était devenu Hugo, et elle reçut pour réponse qu'il était déjà +décapité. A ces paroles elle poussa un profond soupir, et s'écria: +«Alors, maintenant, je ne désire pas conserver la vie!» Étant arrivée +près du billot, elle arracha de ses propres mains tous ses ornemens; et +enveloppant sa tête d'un mouchoir, elle la présenta au coup fatal qui +termina cette cruelle scène. Rangoni et les deux amans, selon deux +calendriers de la Bibliothèque de Saint-François, furent ensevelis dans +le cimetière de ce couvent. Rien n'est connu concernant les femmes. + +«Le marquis veilla pendant toute cette nuit terrible; et, comme il +marchait de côté et d'autre, il demanda au capitaine du château si Hugo +était déjà décapité. Il lui répondit que oui. Il se livra alors aux +lamentations les plus désespérées, en s'écriant: «Oh! que ne suis-je +mort moi-même avant d'avoir été emporté à faire exécuter ainsi mon cher +Hugo!» Et rongeant alors avec ses dents une canne qu'il avait à la main, +il passa le reste de la nuit dans les soupirs et les larmes, en appelant +souvent son cher Hugo. Le jour suivant, se rappelant qu'il était +nécessaire de se justifier publiquement, en voyant que la chose ne +pouvait pas rester secrète, il ordonna que le récit en fût écrit sur le +papier, et envoyé dans toutes les cours d'Italie. + +«En recevant cette communication, le doge de Venise, Francesco Foscari, +donna des ordres, sans en publier les raisons, pour que l'on différât +les préparatifs du tournoi qui, sous les auspices du marquis, et aux +dépens de la cité de Padoue, était sur le point d'avoir lieu, dans la +place Saint-Marc, afin de célébrer son avénement à la chaire ducale. + +«Le marquis, en outre de ce qui avait été déjà fait, ordonna, par un +inconcevable excès de vengeance, que, autant qu'il y aurait de femmes +mariées qu'il saurait être infidèles comme sa femme Parisina, elles +fussent, comme elle, décapitées. Parmi celles-ci, Barbarina, ou, comme +d'autres l'appellent, Laodamia Romei, femme du juge de cour, subit cette +sentence, à la place accoutumée de l'exécution, c'est-à-dire dans le +quartier de Saint-Jacques, à l'opposé de la forteresse actuelle, au-delà +de celui de Saint-Paul. On ne peut dire combien ces procédés parurent +étranges dans un prince qui; en considérant son propre caractère, avait +été, à ce qu'il paraît, beaucoup plus indulgent dans des cas semblables. +Il s'en trouva, cependant, qui ne manquèrent pas de l'en féliciter.» + +(FRIZZI.--_Histoire de Ferrure_.) + +Nous ferons suivre cette note d'un extrait du _Globe_ sur la découverte +d'une _Nouvelle_ italienne très-ressemblante à _Parisina_, et d'où le +critique pense que Byron a pu puiser le sujet de ce poème. Sans adopter +cette supposition, il paraîtra néanmoins curieux de comparer le poème de +Byron avec l'analyse suivante de la _Nouvelle_ italienne. + +(_N. du Tr._) + + +LE SUJET DE PARISINA +TRAITÉ PAR UN AUTEUR ITALIEN DU SEIZIÈME SIÈCLE. + +«On nous communique une _Nouvelle_ italienne du seizième siècle, d'un +auteur oublié, et où se retrouvent les données principales et +quelques-uns des détails du poème de _Parisina_, l'un des plus +remarquables, comme l'on sait, de Lord Byron. Nous croyons faire plaisir +à nos lecteurs en leur offrant quelques traits d'un parallèle qui nous a +paru curieux. M. Rabbe[n8], à qui nous devons cette intéressante +communication, se propose de publier incessamment une collection de +_Nouvelles_ dont celle-ci fait partie; et alors chacun pourra, avec les +pièces sous les yeux, juger en toute connaissance de cause, si l'on ne +pourrait pas au moins reprocher à Lord Byron une simple réticence, +lorsqu'il assure avoir pris le sujet de _Parisina_ dans les _Mélanges +historiques_ de Gibbon[n9]. + +[Note n8: M. Rabbe a été enlevé aux lettres, qu'il honorait par son +caractère et ses talens, avant d'avoir fait cette publication.] + +[Note n9: Il paraît très-probable que Byron n'en à pas eu connaissance; +sa franchise sur ses emprunts littéraires ne permet guère d'en douter. +D'ailleurs la note qui précède, tirée de l'historien italien Frizzi, +explique suffisamment l'origine de ce poème. + +(_N. du Tr._)] + +«Le fond du poème de Lord Byron et de la _Nouvelle_ de l'auteur italien +n'est autre que l'antique fable de Phèdre: c'est l'amour incestueux d'un +jeune homme pour sa belle-mère. Dans Lord Byron et dans le romancier +italien, l'Hippolyte succombe, et ne cesse pas d'être intéressant malgré +sa chute. La catastrophe de ses amours est, dans l'un et l'autre, +terrible et attendrissante; or la difficulté était bien plus grande pour +les deux auteurs romantiques que pour le classique français, Racine, qui +fit Hippolyte innocent et vertueux. Byron a supposé, pour triompher plus +facilement de cette difficulté, que son héros, enfant illégitime, et +enfant d'une mère qui avait été malheureuse, devait à son père moins de +tendresse que de haine et de ressentiment. L'auteur italien n'a pas pris +plus de précaution à cet égard que s'il racontait une histoire +véritable. Il ne prépare d'excuse aux jeunes amans que dans le rapport +de leurs âges, la conformité de leurs goûts et l'égalité de leurs +charmes, opposés à la froide sévérité d'un mari et d'un père dont l'âge +a déjà glacé les sens. La scène s'ouvre, dans le poète anglais, par un +rendez-vous à la faveur des ombres de la nuit, et où les deux jeunes +gens, livrés aux plus doux transports, pressentent, en se séparant, que +c'est pour la dernière fois qu'ils viennent d'être heureux. + +«L'auteur italien n'aborde pas son sujet au milieu de l'action. Il peint +la naissance d'un amour criminel, les combats de la vertu dans deux +cœurs formés pour elle, et enfin sa défaite. Consumé d'une passion qu'il +n'ose avouer pour la femme de son père, Sergio tombe malade; il est au +lit de la mort, on désespère de lui; et Conrad ayant inutilement +interrogé son fils sur la cause cachée de son mal, s'abandonne à toute +la douleur d'un cœur véritablement paternel. Une vieille nourrice sort, +fondant en larmes, de la chambre du malade, et vient dire à Tibérie: +«C'en est fait de Sergio; il meurt, et il veut mourir: voilà qu'il +refuse toute nourriture.» Alors Tibérie lui dit: «Donne-moi ce que tu +tiens; je vais le lui présenter moi-même: peut-être serai-je plus +heureuse que toi.» Et, prenant le vase, elle l'approche de Sergio +mourant, lui parle avec douceur, le prie de manger un peu pour l'amour +d'elle, et porte à ses lèvres une cuillerée du breuvage. + +«Les soins et les douces paroles de Tibérie ont un plein succès. Sergîo +recouvre la santé, la fraîcheur et l'incarnat de la jeunesse brillent de +nouveau sur ses joues. Conrad remercie mille fois son épouse, et célèbre +par des fêtes splendides la convalescence de son fils. C'est au milieu +de ces fêtes que le drame se noue fortement. Les deux jeunes gens s'y +parlent avec moins de contrainte; leur mutuelle passion qu'ils n'osent +s'avouer redouble de force, et devient invincible comme la destinée. +«Malheureuse, s'écrie Tibérie en pleurant sur elle-même, tu as cherché +le bonheur de celui qui fait aujourd'hui ton supplice; tu as guéri celui +qui te rend aujourd'hui malade; enfin tu as ressuscité celui qui te fait +mourir!» On pourra trouver que le goût italien du tems est un peu trop +prononcé dans ces antithèses; mais ce défaut s'efface dans l'original, +grâce à des détails qui ont tout le charme d'une exquise naïveté. + +«Un jour que Sergio témoignait sa reconnaissance à Tibérie, de la +manière la plus passionnée, et qu'il lui disait: _Tibérie! je mourrais +mille fois pour vous_! elle voulut répondre à ces tendres sermens; mais +soit allégresse, soit douleur, crainte ou espérance, plaisir ou peine, +la voix lui manqua, et elle devint aussi immobile qu'un marbre: ses yeux +parlèrent au défaut de sa langue, et versèrent un torrent de larmes. +Sergio, surpris et attendri, se mit à pleurer avec elle; puis, prenant +son voile, il en essuie ses joues colorées, et la conjure de lui +découvrir la cause de sa peine. Tibérie, voyant ses pleurs et sa +tendresse, revient à elle, «s'enhardit, lui avoue son amour, et le prie +à mains jointes d'avoir pitié d'elle, et de ne pas abuser de sa +faiblesse et de son âge.» + +«Mais Sergio n'entendit pas ces supplications de la pudeur mourante, et +profita de l'occasion que lui offraient l'amour et la fortune. Dès lors +il pénétra toutes les nuits dans l'appartement de Tibérie. Rien ne +révélait aux yeux de Conrad ce commerce criminel protégé par le mystère +le plus profond. + +«Tous ces détails de passion sont supprimés dans _Parisina_. Elle passe +des bras de son amant dans la couche conjugale, s'endort troublée sur le +sein des son époux qui veille, et pendant son sommeil agité, le nom +chéri d'Hugo s'échappe de sa bouche, et la fait découvrir. + +«Dans l'auteur italien, elle se révèle par une autre circonstance. Des +détails qui appartiennent au genre comique s'y glissent à travers +l'émotion sérieuse de la narration. Ainsi, il est dit que Conrad ne +visitait sa jeune épouse que le matin, ayant appris des médecins que +c'est l'heure où les plaisirs de l'amour préjudicient le moins à la +santé des hommes d'un certain âge. Un jour Conrad se présente à la porte +de Tibérie bien avant l'heure où il avait coutume d'y venir. Surpris de +trouver la porte fermée au verrou, il heurte avec force, et les deux +amans s'éveillent épouvantés. Sergio fuit, et descend par la croisée +dans la galerie qui le conduisait chaque soir dans les bras de sa +maîtresse; mais, en fuyant, l'infortuné laisse des traces irrécusables +de sa présence. + +«Conrad, dont les soupçons ont été éveillés par la manière inusitée dont +la porte était close, observe sa pâle et tremblante épouse. Le désordre +de ses sens et l'embarras de ses réponses suffisaient pour la perdre; +mais, pour mieux s'assurer de la vérité, Conrad, comme sans dessein, lui +pose la main sur le cœur: un battement précipité ne lui laisse plus +aucun doute. Alors, jetant ses regards tout autour de la chambre, il +aperçoit, à la lueur de la lampe qui veille, un petit bonnet de drap +rouge avec un cordonnet d'or, qu'il reconnaît pour appartenir à son +fils, et que celui-ci avait oublié en se sauvant. Cependant il feint de +s'endormir; et, en affectant le calme le plus parfait, il dissipe la +crainte dans l'ame de la trop crédule Tibérie. + +«Dans la scène que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, tout +est mieux gradué, il faut en convenir, et plus vraisemblable que dans +_Parisina_. Ce n'est point sur un mot échappé dans un rêve que le père +outragé envoie sa femme et son fils à la mort. Ici, il y a de quoi être +convaincu; car après avoir, sur de si positifs indices, guetté les deux +amans, il vient, suivi de gardes et de bourreaux, les surprendre dans +les bras l'un de l'autre. Le Hugo de Lord Byron, au moment de mourir, +développe un fier et indomptable caractère. Il y a un assez long +dialogue entre le père et le fils, etc. L'auteur italien marche avec +beaucoup plus de rapidité au dénouement final. Dans son récit, les deux +infortunés amans, accablés, ne songent ni à discourir ni à récriminer; +ils demandent leur grâce à un père irrité et terrible, qui ne les entend +pas. En effet, Conrad, ivre de fureur et de rage, les fait punir en sa +présence même d'un supplice affreux. L'Italien laisse bien loin derrière +lui le poète anglais pour l'énergie et l'horrible vérité de cette +peinture. Mais au milieu de ce luxe sanglant de férocité, il y a des +traits d'un pathétique qui déchire l'ame; et c'est pourquoi nous ne +craindrons pas de citer encore ce morceau de la fin: + +«Dès qu'on fut arrivé à la galerie, on posa une échelle sous la fenêtre +qui donnait dans l'antichambre de la princesse. Conrad y monta le +premier, ensuite le capitaine et le reste de leurs gens. Ils courent +dans la chambre avec des torches et des lanternes à la main. Comme les +deux amans étaient endormis dans les bras l'un de l'autre, le vieillard +entra sans être entendu. Furieux, il va droit au lit, suivi de son +escorte; et du même mouvement, tirant rideau et couverture, il s'écrie +d'une voix tonnante: _Voilà donc l'honneur que me font mon fils et ma +femme! Que la vengeance soit terrible_! + +«Sergio et Tibérie, s'éveillant en sursaut au milieu de ces torches qui +n'éclairaient que des figures menaçantes et les transports d'un père +outragé, demeurèrent immobiles d'étonnement et d'effroi; à peine +respiraient-ils. _Allons_, dit Conrad aux archers, _liez les pieds et +les mains à ces deux misérables; hâtez-vous_. Cela fait, se tournant +vers le bourreau qu'il avait amené: _A toi_, dit-il. Le bourreau +s'avance, crève les yeux à Sergio, et lui arrache la langue avec des +tenailles, au moment où il exprimait encore des paroles de repentir et +de supplication; on lui coupe ensuite les mains et les pieds. A cet +affreux spectacle, Tibérie perd l'usage de ses sens. Conrad, dont la +soif de vengeance n'était pas assouvie, la ranime lui-même, et puis il +la fait mutiler de la même manière qu'il vient de faire mutiler son +fils. On jette ensemble les deux infortunés dans le lit où ils avaient +été surpris. _Mourez_, leur dit-il, _mourez en proie au désespoir, dans +ce même lit où vous avez vécu dans les délices, pour me trahir et me +déshonorer_. A ces mots, il sortit avec tout le monde, referma la porte +de la chambre, et se mit à se promener ça et là dans la salle, le cœur +si endurci par cette fièvre de férocité, qu'il ne lui restait pas le +moindre sentiment humain. Cependant ceux qui l'environnaient détestaient +une justice si rigoureuse, et les bourreaux eux-mêmes étaient effrayés +de l'horrible vengeance dont ils avaient été les ministres. + +«Les deux amans infortunés, sans langues, sans yeux, sans mains et sans +pieds, et perdant à la fois leur sang par sept parties différentes de +leurs corps, touchaient à leur moment suprême. Cependant, aux dernières +paroles de Conrad, et en entendant fermer la porte, ils s'étaient +rapprochés à tâtons; et s'étant embrassés avec le reste de leurs bras, +ils unirent leurs bouches, se serrèrent le plus qu'ils purent, et, dans +cette sanglante et terrible étreinte, attendirent le dernier soupir.» + +«Ce drame accablant est achevé, complété par le peuple indigné au bruit +de cet excès de vengeance, qui vient en furie briser les portes du +palais, massacrer les gardes, et traîner Conrad au supplice. + +«De partout on avait investi le palais, et le peuple transporté criait: +_Qu'il meure! qu'il meure, le cruel tyran! Au poteau! au gibet, le +barbare_! Conrad, saisi dans l'asile où il avait essayé de se cacher, +voulut inutilement exprimer un tardif repentir. Comme poussés à la +vengeance par la justice divine, ils lui déchirèrent le visage, lui +arrachèrent la barbe, et, attaché à un poteau sur la place publique, il +fut lapidé par le peuple. Mis à mort, écrasé sous une nuée de pierres, +il n'avait rien conservé de la figure humaine. Hommes, enfans, +vieillards, c'était à qui l'accablerait; et enfin, il fut, pour ainsi +dire, enseveli sous une montagne de pierres entassées. Après cette +vengeance, on se rendit au palais, d'où l'on fit transporter les deux +malheureux dans un tombeau, avec toute la pompe accoutumée. Le +lendemain, les plus anciens citoyens s'étant assemblés prirent les +mesures les plus sages pour le gouvernement du pays qui demeurait sans +maître, et ils transformèrent leur principauté en une république qui +subsista long-tems.» + +(Extrait du _Globe_ du 10 novembre 1825.) + +FIN DES NOTES DE PARISINA. + + + + +LAMENTATION +DU TASSE. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +A Ferrare (dans la Bibliothèque) sont conservés les manuscrits originaux +de la _Jérusalem_ du Tasse et du _Pastor fido_ de Guarini, avec des +lettres du Tasse, dont l'une est intitulée: _Titien à Aristote_. On voit +aussi dans cette ville l'écritoire et la chaise, la tombe et la maison +de ce dernier. Mais comme l'infortune inspire un grand intérêt à la +postérité, et peu ou point à ses contemporains, la cellule où le Tasse +fut emprisonné dans l'hôpital de Sainte-Anne attire plus l'attention que +la résidence ou le monument élevé par l'Arioste,--au moins elle produit +cet effet sur moi. Il y a deux inscriptions, l'une sur la porte +extérieure, la seconde sur les murs de la cellule elle-même, invitant, +non pas nécessairement, l'étonnement et l'indignation du spectateur. +Ferrare est déchue, et a beaucoup perdu de sa population; le château +existe encore en entier, et j'ai vu la cour où Parisina et Hugo furent +décapités, selon les _Annales_ de Gibbon. + + + + +LAMENTATION +DU TASSE. + + +1. Longues années!--Elles mettent à l'épreuve des souffrances le corps +fragile et l'esprit d'aigle d'un enfant de la poésie.--Longues années +d'outrages! calomnie et persécutions, folie supposée, solitude +emprisonnée, et le cancer dévorant de l'ame dans sa forme la plus +redoutable, lorsque la soif impatiente de la lumière et de l'air +dessèche le cœur; et que la grille de fer abhorrée, souillant les rayons +du soleil de son ombre hideuse, pénètre, par cette ombre, à travers la +prunelle frémissante de l'œil, jusque dans le cerveau, en y portant un +brûlant sentiment de pesanteur et de peine; quand, dénué de tout, la +captivité déployée est là debout, raillant à travers la porte jamais +ouverte, qui ne laisse rien passer à travers ses barreaux, excepté un +peu de jour, et une nourriture dégoûtante que j'ai mangée seul, jusqu'à +ce qu'elle eût perdu son amertume insociale. Je dois vivre comme une +bête de proie, dînant tristement seul, étendu dans le caveau qui est mon +seul lieu de repos[loc30], et--peut-être--mon tombeau. Tout cela m'a +quelque peu abattu; mais je n'y succomberai pas, je le supporterai. Je +ne me courbe pas sous le désespoir; car j'ai lutté avec mon agonie, et +me suis donné des ailes pour m'envoler loin de l'enceinte étroite des +murs de mon cachot, et j'ai délivré le saint sépulcre de l'esclavage, et +je me suis réjoui parmi des hommes et des êtres divins, et j'ai porté ma +pensée dans la Palestine, en mémoire de la guerre sacrée entreprise à +l'honneur du Dieu qui a passé sur la terre et qui est maintenant dans le +ciel; car il a donné de la force à mon cœur et à mes membres. Afin que +je puisse être pardonné pour les souffrances que j'éprouve, j'ai employé +le tems de ma pénitence à rappeler comment le saint sépulcre de +Jérusalem fut conquis, et comment il fut adoré. + +[Note loc30: _Which is my lair_.] + +2. Mais cette œuvre est accomplie,--ma tâche heureuse est finie; j'ai +perdu cet ami qui m'a soutenu pendant de longues années! Si je dois +souiller ta dernière page avec mes larmes, sache que mes peines ne m'ont +encore fait arracher aucune de tes pages. Mais toi, ma jeune création! +l'enfant de mon ame! qui venais toujours jouer et sourire autour de moi, +et me faisais sortir de moi-même pour jouir des délices de ta vue; +hélas! tu n'es plus!--et avec toi a disparu mon bonheur. Cette dernière +blessure portée à un roseau brisé me fait verser des larmes de sang. +Hélas! tu es terminé!--Que me reste-t-il maintenant? Je n'ai que des +angoisses à éprouver;--et dans l'avenir? j'ignore ma destinée;--mais je +trouverai, dans l'énergie naturelle de mon ame, la force de tout +supporter. Je n'ai pas succombé, parce que je n'ai pas de remords ni +motif d'en avoir. Ils m'appellent insensé--et pourquoi! Oh! Léonore! ne +leur répliqueras-tu pas? Mon cœur, en effet, était possédé d'un +sentiment délirant pour élever mon amour aussi haut que tu es placée; +mais encore ma frénésie n'appartenait pas à mon esprit. J'ai connu mon +erreur, et j'en supporte la peine. Parce que tu es belle et que je n'ai +pas été aveugle, voilà le crime qui m'a retranché du sein de l'humanité. +Mais qu'ils agissent, qu'ils me torturent à leur volonté, mon cœur ne +fera que reproduire davantage ton image. L'amour heureux peut abandonner +l'objet de son affection; les amans malheureux sont les amans fidèles. +C'est leur destin de voir tous leurs sentimens se fortifier au lieu de +décroître; et chaque passion se concentre dans une seule, comme les +fleuves rapides vont se confondre tous dans l'océan; mais le nôtre est +incommensurable et n'a pas de rivage. + +3. Au-dessus de moi, écoutez! le long cri maniaque d'ames et de corps +dans la captivité! Écoutez les coups de fouet et les hurlemens +croissans, et les blasphèmes à moitié inarticulés! Il y a là des êtres +pires que des fous frénétiques, quelques hommes dont l'esprit est égaré +par une intolérable douleur; et sombre est la lumière qui leur est +laissée avec d'inutiles tortures, ainsi que le veut leur tyran pour +satisfaire sa volupté du mal. Je suis jeté parmi eux et parmi leurs +victimes; c'est au milieu de ces soupirs et de ces cris que j'ai passé +de longues années; c'est au milieu de soupirs et de cris semblables que +doit se terminer ma vie. Qu'il en soit ainsi;--car alors je pourrai +reposer dans la tombe. + +4. J'ai souffert patiemment jusqu'ici, je supporterai encore patiemment +mes souffrances: j'ai oublié la moitié de ce que je voulais oublier; +mais si j'étais rendu à la vie,--oh! mon destin serait-il d'être +oublieux comme je suis maintenant oublié?--N'éprouverais-je pas de +ressentimens contre ceux qui m'ont retenu dans cette vaste demeure de +lépreux et des nombreuses douleurs? Là où le rire n'est point joyeux, où +la pensée ne sort point de l'ame, où les paroles n'appartiennent pas au +langage des hommes, où les hommes mêmes n'appartiennent pas à +l'humanité, où les cris répondent aux malédictions, les gémissemens aux +coups, et où chacun est torturé dans son cachot séparé;--car nous sommes +jetés en foule dans nos solitudes[loc31]; séparés l'un de l'autre par +des murs épais, qui répètent par l'écho les cris de la folie dans sa +loquacité étrange;--tandis que chacun peut les entendre, personne ne +fait attention à l'appel de son voisin,--personne! excepté un homme, le +plus malheureux de tous, qui n'était point fait pour être le compagnon +de ces insensés, ni pour être enfermé entre la folie et le malheur. +N'éprouverai-je pas de ressentimens contre ceux qui m'ont jeté dans +cette prison? qui m'ont avili dans l'esprit des hommes, en me refusant +l'usage du mien, en flétrissant ma vie au milieu de sa carrière, en +représentant mes paroles comme choses à éviter et à craindre? Ne leur +ferai-je pas payer ces angoisses, et ne leur apprendrai-je pas les +gémissemens étouffés de la douleur? Les efforts à faire pour rester +calme, et la froide détresse qui détruit notre contentement stoïque? +Non!--trop fier pour être vindicatif--j'ai pardonné les insultes de la +princesse, et je voudrais mourir. Oui, sœur de mon souverain! pour toi +je dissipe toute l'amertume de mon cœur; elle ne peut habiter où règne +_ton_ image. Les haines de ton frère,--je ne les maudis point; tu n'as +pas pitié de moi,--mais je ne puis t'oublier. + +[Note loc31: _For we are crowded in our solitudes_.] + +5. Réfléchis sur un amour qui ne connaît pas le désespoir, mais dont +toutes les affections non éteintes font encore son plus grand bonheur: +vives et profondes, qu'elles demeurent encore dans mon cœur fermé et +silencieux, comme la foudre accumulée habite dans son nuage, enveloppée +de son noir et roulant linceul, jusqu'à ce qu'elle éclate,--et que le +dard éthéré frappe au loin: ainsi au choc électrique de ton nom, la +pensée ardente éclate en moi, et pour un moment toute autre pensée que +la tienne disparaît;--elles ne sont plus,--je suis le même pour toi. Et +cependant mon amour se fortifie sans ambition; je connaissais ta +naissance, la mienne, et je savais qu'une princesse n'était point la +compagne d'amour d'un poète. Je ne confiais point cet amour, je ne le +murmurais point; il se suffisait à lui-même, il était à lui-même sa +propre récompense; et si mes yeux l'ont révélé, hélas! ils ont été bien +punis par le silence et la froideur des tiens, et cependant je ne me +plains pas. Tu étais pour moi un reliquaire de cristal, adoré à une +sainte distance, et dont je baisais respectueusement le parvis sacré qui +l'entourait. Non pas parce que tu étais une princesse, mais parce que +l'amour t'avait parée d'une auréole de gloire, et avait revêtu tes +traits d'une beauté qui frappait d'étonnement,--oh! non pas +d'étonnement,--mais d'une crainte respectueuse comme celle qu'inspire le +Très-Haut; et dans cette douce sévérité il y avait quelque chose qui +surpassait toutes les tendresses.--Je ne sais pas pourquoi--ton génie +maîtrisait le mien;--mon étoile est encore devant toi:--s'il était +présomptueux d'aimer ainsi sans espérance, cette triste fatalité m'a +coûté cher. Mais par cela même tu m'es encore plus chère, et je +passerais ma vie avec contentement, dans ce cachot qui me +torture,--seulement pour l'amour de _toi_. L'amour, qui m'a visité dans +mes chaînes, en a à moitié allégé la pesanteur; et pour le reste, +quoiqu'elles soient encore pesantes, il me prête de la force pour les +soutenir. Il te contemple avec un cœur tout entier à toi, et surmonte +l'intensité de la douleur. + +6. Cela n'est pas étonnant:--depuis ma naissance mon ame fut enivrée +d'amour; cet amour a pénétré et s'est mêlé à tous les objets que j'ai +vus sur la terre. Je faisais des idoles de ces objets inanimés, et des +fleurs solitaires et sauvages, des rochers où elles croissaient, un +paradis sous les arbres balancés duquel je me reposais à l'ombre, en y +rêvant des heures sans nombre, quoique je fusse toujours grondé pour de +semblables absences; et les sages secouaient leurs têtes blanches sur +moi, et disaient que des hommes exaltés comme moi étaient fous, et qu'un +gueux d'enfant comme moi finirait mal, et que la seule leçon que je +méritasse était le fouet; et alors ils me frappaient, et je ne pleurais +pas, mais je les maudissais dans mon cœur; et je retournais dans ma +solitude cachée pour pleurer seul, et pour rêver de nouveau des visions +qui naissent sans être livré au sommeil. Avec les années, mon cœur +commença à palpiter de sentimens d'un trouble étrange, et d'une peine +douce. Mon cœur tout entier s'exhalait dans un seul besoin, mais errant +et indéfini, jusqu'au jour où je trouvai l'objet que je cherchais,--et +qui était toi. Dès lors tout mon être fut absorbé en toi;--le monde +avait disparu;--tu avais dans mon cœur annihilé la terre! + +7. J'aimai plus encore la solitude;--mais je ne pensais guère à passer +je ne sais quel tems de ma vie éloigné de toute communauté avec +l'existence, excepté celle des maniaques et de leur tyran, à être leur +compagnon bien des années avant que mon corps, comme les leurs, ait été +livré aux vers de la tombe. Mais qui m'a vu en proie au désespoir, ou +qui m'a entendu dans le délire? Peut-être, dans un semblable cachot, +souffrons-nous plus que le matelot naufragé sur son rivage désert. Le +monde est tout entier devant lui.--Le _mien_ est _ici_, dans un espace à +peine double de celui qu'ils seront obligés d'accorder à mon cercueil. +Bien qu'_il_ doive mourir, il peut élever les yeux, et, d'un regard +mourant, accuser le ciel.--Je n'élèverai point les miens pour une +semblable plainte, quoiqu'ils soient couverts par la voûte de mon +cachot. + +8. Cependant j'éprouve de tems en tems que mon esprit s'affaiblit, mais +avec le sentiment de sa décadence.--Je vois des lumières inaccoutumées +briller sur les murs de ma prison, et un démon étrange, qui me vexe par +des tours d'escamoteur et de petits tourmens accompagnés du sentiment de +l'homme heureux et libre. Mais ce qui est le plus affreux pour celui qui +a ainsi long-tems souffert, c'est la maladie du cœur, la petitesse du +lieu qui l'enferme, et tout ce qui peut être supporté sans mourir, ou +qui peut avilir l'ame. Je pense que mes ennemis n'ont été que l'homme; +mais des esprits ont pu se liguer avec lui:--toute la terre +m'abandonne,--le ciel m'oublie;--dans l'impuissance de me défendre, les +pouvoirs du mal peuvent, la chose est possible, me tenter encore, et +prévaloir contre la créature accablée qu'ils assaillent. Pourquoi mon +esprit est-il éprouvé dans cette fournaise comme l'acier? parce que j'ai +aimé, parce que j'ai aimé ce que je ne devais pas aimer, et que j'ai vu +ce qui était plus ou moins que mortel et que moi. + +9. J'ai été autrefois très-prompt à sentir--ce n'est plus.--Mes +cicatrices sont durcies, car autrement j'aurais déjà brisé mon cerveau +contre ces barreaux de fer, en voyant le soleil briller à travers comme +par moquerie.--Si je supporte et si j'ai supporté ce que j'ai raconté, +et tout ce qui n'a pas de paroles pour s'exprimer, c'est parce que je ne +voulais pas mourir et sanctionner par un suicide le stupide mensonge qui +m'enchaîne ici, imprimer profondément, par la flétrissure de la honte, +la folie dans ma mémoire, et rechercher la compassion pour un nom +flétri, en scellant la sentence que mes ennemis ont portée contre moi. +Non--ce nom sera immortel!--et je fais de mon cachot actuel un temple +pour l'avenir que les nations viendront visiter en mon honneur; tandis +que toi, Ferrare! lorsque tes ducs souverains ne seront plus avec toi, +tu tomberas en ruines, tes palais écroulés seront déserts, la couronne +d'un poète sera ta propre couronne, le cachot d'un poète ton monument le +plus célèbre, aux yeux de l'étranger qui contemplera tes murs dépeuplés. +Et toi, Léonore! toi--qui fus honteuse de ce qu'un homme comme moi ait +pu t'aimer,--qui rougis d'entendre que tu pouvais être chère à un cœur +qui ne fut point celui d'un monarque; va! dis à ton frère que mon cœur, +indompté par le malheur, les années, la lassitude--et peut-être par la +flétrissure qu'il m'a imputée--et la longue infection d'une caverne +comme celle-ci, où l'esprit est livré à la même pourriture que les +habitans de l'abîme, t'adore encore;--et ajoute--que lorsque les tours +et les créneaux qui gardent ses heures joyeuses de banquet, de danse, de +fête, de débauche, seront oubliés ou laissés dans un honteux +abandon,--ce cachot sera un lieu consacré! Mais toi,--quand toute cette +magie de la naissance et de la beauté, qui t'entoure, sera dissipée,--tu +auras encore la moitié du laurier qui ombragera ma tombe. Nul pouvoir +dans la mort ne pourra séparer nos noms, comme aucun dans la vie ne peut +t'arracher de mon cœur. Oui, Léonore! ce sera notre destin d'être unis +pour toujours;--mais il sera trop tard! + +FIN DE LA LAMENTATION DU TASSE. + + + +POÉSIES INÉDITES +DE LORD BYRON. + + + + +AVERTISSEMENT +DES ÉDITEURS. + +Les poésies qui suivent ont été publiées dans la dernière édition donnée +par les frères Galignani à Paris. C'était pour nous un devoir de les +reproduire ici avec les autres pièces inédites, pour faire connaître les +œuvres complètes du poète. Elles n'ajouteront rien à sa gloire, +quelques-unes étant des essais de sa jeunesse; mais plusieurs +augmenteront l'estime qu'inspire son caractère, et que l'on s'obstine +quelquefois à lui refuser, en considérant la tendance générale de ses +autres poésies. + + + + +POÉSIES INÉDITES +DE LORD BYRON. + + +I. + +VERS ADRESSÉS A L'OBJET DE SES AFFECTIONS +APRÈS SON MARIAGE. + + +Il fut un tems, je n'ai pas besoin de le nommer, puisqu'il ne sera +jamais laissé dans l'oubli,--où tous nos sentimens, toutes nos émotions +étaient les mêmes, comme mon ame est encore la même pour toi. + +Et depuis cette heure où ta bouche m'avoua, pour la première fois, une +flamme qui égalait la mienne, quoique mon cœur ait eu plus d'un tort +envers toi, tort caché, et par là non ressenti par le tien. + +Aucun cœur,--non, aucun cœur n'a été si profondément abattu, en pensant +avec quelle rapidité cet amour s'était enfui, éphémère comme chaque +infidèle baiser!--mais éphémère dans ton cœur seulement. + +Cependant le mien éprouva quelques consolations en entendant récemment +tes lèvres déclarer, par des accens crus autrefois sincères, que tu +conservais le souvenir des jours qui ne sont plus. + +Oui, mon adorée! et cependant ma cruelle amie; quoique tu ne veuilles +plus aimer de nouveau, il m'est doublement doux de penser que le +souvenir de cet amour se conserve dans ton cœur. + +Oui, c'est pour moi une glorieuse pensée; mon ame ne se plaindra plus +désormais, quelle que tu sois ou que tu puisses être; tu _as_ été +tendrement, uniquement à moi. + + + + +II. + +EN QUITTANT L'ANGLETERRE. + + +C'en est fait! la chaloupe déploie ses blanches voiles au souffle +frémissant de la brise fraîche qui siffle sur la cime du mât penché;--et +moi, je dois m'éloigner de cette terre, parce que je n'en puis aimer +qu'une. + +Mais si je pouvais redevenir ce que j'ai été, si je pouvais revoir ce +que j'ai vu,--si je pouvais de nouveau reposer sur le cœur qui rendit +autrefois heureux mes plus ardens désirs; je ne chercherais pas un autre +climat, parce que je n'en puis aimer qu'une. + +Il y a long-tems que j'ai vu cet œil qui a causé mon bonheur ou mon +infortune, et je me suis efforcé, mais en vain, de l'effacer de ma +mémoire; car, quoique je m'éloigne d'Albion, mon amour est encore +attaché à une seule. + +Comme un oiseau solitaire et sans compagne, mon cœur abattu est désolé; +je regarde autour de moi, et je ne puis rencontrer un sourire ami, ou un +visage bien-venu; et même, dans les foules, je suis encore seul, parce +que je n'en puis aimer qu'une. + +Je traverserai les mers écumantes, et je chercherai un asile étranger; +et jusqu'à ce que j'aie oublié un beau mais infidèle visage, je ne +trouverai pas de lieu de repos. Je ne puis éviter mes noires pensées: +l'amour me suit partout, mais l'amour pour une seule. + +Le plus pauvre, le plus misérable de la terre trouve encore quelque +foyer hospitalier où le doux regard de l'amitié ou de l'amour peut +encore sourire dans le bonheur, ou consoler dans l'affliction; mais je +n'ai ni ami, ni amante, parce que je n'en puis aimer qu'une. + +Je pars! mais, dans quelque lieu que j'aborde, il ne s'y trouve ni un +œil pour pleurer avec moi, ni un cœur fraternel pour partager la moindre +de mes peines; et toi, qui as détruit toutes mes espérances, tu ne +trouveras pas pour moi un soupir, quoique je t'aie aimée seule. + +De penser seulement à chaque scène de nos jeunesses,--de ce que nous +sommes, de ce que nous avons été,--accablerait de douleur des cœurs plus +faibles; mais le mien, hélas! a résisté à ce coup mortel: cependant il +bat encore, comme au commencement de son amour, et il n'a jamais aimé +fidèlement qu'un cœur. + +Quel est ce cœur si cher, ce cœur bien-aimé? il n'est point donné aux +yeux vulgaires de le contempler;--et pourquoi cet amour a-t-il été si +promptement traversé? tu le sais mieux que personne,--je l'ai éprouvé +plus que tout autre: mais peu d'entre ceux qui habitent sous le soleil +ont aimé aussi long-tems et un seul objet. + +J'ai essayé des chaînes d'une autre beauté remplie d'attraits et +peut-être aussi belle à la vue; je voudrais l'avoir aimée autant que +toi;--mais quelque charme indomptable défendait à mon cœur saignant +d'accorder un retour de tendresse et d'amour à tout autre qu'à une +seule. + +Il me serait doux de te revoir au moment du départ, et de te bénir à mon +dernier adieu; cependant je ne désire pas que ces yeux pleurent sur +celui qui va errer sur les vagues agitées,--quoique partout où ma barque +portera mes pas fugitifs, je n'aime que toi,--je ne puisse aimer qu'un +cœur. + + + + +III. + +STANCES DESTINÉES A ÊTRE RÉCITÉES A LA RÉUNION CALÉDONIENNE, EN 1814. + + +Quel est celui qui n'a pas jeté un regard sur la page où la Renommée a +fixé le nom inconquis de la haute Calédonie, la terre des montagnes qui +repoussa les chaînes des Romains et chassa loin d'elle les Danois aux +crêtes de flammes, dont aucun ennemi ne pourrait dompter le brillant +claymore et le bouillant courage,--qu'aucun tyran ne pourrait commander? + +Cette antique génération n'est plus,--mais leurs enfans respirent +encore, et la gloire les couronne d'un double laurier; elle brille sur +les bannières confondues des Gallois et des Saxons; et, Angleterre! tu +ajoutes leur valeur indomptable à la tienne. Le sang qui coula avec +Wallace fut celui d'hommes libres; mais maintenant, il est versé +seulement pour la gloire et pour toi! Oh! ne repousse pas la demande du +vétéran du Nord; mais prête-lui ton assistance,--le monde lui a donné la +renommée! + +Les plus humbles rangs, les braves les plus ignorés qui ont versé leur +sang, tandis qu'ils suivaient avec ardeur la bannière orgueilleuse qui +dormait sur le gazon flétri que leurs camarades, plus heureux, avaient +foulé dans leur triomphe qu'ils nous ont légué,--c'est tout ce que leur +destin accorde--à leurs enfans orphelins et à leur épouse solitaire: +cette épouse peut, sur les sombres collines de la haute Albyn, élever +vers le ciel un œil mélancolique et plein de larmes, ou contempler, +tandis que des nuages prophétiques découvrent les malheurs anticipés du +devin montagnard, le fantôme sanglant de chaque guerrier sombre dans ces +nuages, ou éclatant dans les éclairs de la tempête. Alors elle entonnera +le chant solitaire, la douce complainte sur celui qui n'est plus,--sur +celui dont les restes éloignés demandent vainement le sauvage _requiem_ +de Coronach réservé au brave! + +C'est le ciel--non l'homme--qui doit soulager la douleur qui éclate +lorsque les sentimens de la nature suivent leur cours; cependant la +tendresse et le tems peuvent dérober aux larmes la moitié de leur +amertume pour un être si cher: la reconnaissance de la nation cependant +peut étendre un coussin sans épines sous la tête de la veuve; elle peut +alléger les soins maternels de son cœur, et préserver du besoin les +enfans du soldat. + + + + +IV. + +STANCES A CELLE QUI PEUT LE MIEUX LES COMPRENDRE. + + +Qu'il en soit ainsi!--nous nous séparons pour toujours! Que le passé +ressemble au néant! Si je t'avais seulement _aimée_, jamais tu ne +m'aurais été aussi chère. + +Si je t'avais aimée, et que j'eusse été ainsi dédaigné, j'aurais pu +mieux supporter cette injure;--lorsqu'il n'est pas récompensé,--l'amour +est dompté par le sentiment naissant du mépris. + +L'orgueil peut refroidir ce que la passion avait rendu brûlant, le tems +peut dompter la volonté capricieuse; mais le cœur trahi par l'amitié +palpite des battemens les plus insensés du malheur. + +Si je t'avais aimée,--je pourrais te haïr maintenant, de cette haine qui +est une consolation; je pourrais aller jusqu'à t'exécrer et assouvir ma +vengeance par des paroles. + +Mais il est un chagrin silencieux qui ne peut trouver aucune issue dans +le langage, qui dédaigne d'emprunter aucun soulagement à ces hauteurs +que le chant peut atteindre. + +Comme une chaîne insonore qui rend esclave,--comme les rêves sans +sommeil qui sont une raillerie,--comme les gouttes d'eau glacées qui +tombent de la voûte d'un rocher caverneux, + +Tel est le sentiment glacé et malade que tu as fait connaître à mon +cœur; par une blessure profonde tu l'as forcé à dérober au monde sa plus +amère douleur! + +Autrefois ce cœur te crut tendrement, orgueilleusement, tout ce que +l'imagination peut se peindre; autrefois il t'honorait, t'estimait, +comme son idole, comme sa sainte! + +Pour moi tu étais plus qu'une femme, et ce n'était pas comme un homme +que mes regards s'arrêtaient sur toi; pourquoi m'as-tu trompé comme une +femme? pourquoi as-tu accumulé sur moi une malédiction plus qu'humaine? + +N'étais-tu qu'un démon, empruntant le sourire de l'amitié et les +artifices de la femme, et parée d'une beauté étrangère, jouant avec un +cœur fidèle? + +Par cet œil qui put autrefois répondre par ses regards aux miens, par +cette oreille qui put autrefois écouter les histoires que je te +racontais; + +Par cette lèvre, prodigue de sourires, qui pouvait adoucir l'amertume +des chagrins; par cette joue qui brillait autrefois de tant d'éclat, et +feignait de rougir aux paroles de la pure amitié; + +Par tous ces charmes trompeurs réunis tu as servi ta volonté capricieuse +et flétri sans regrets celui que tu ne voulais pas obligeamment +assassiner! + +Cependant je ne te maudis point--dans ma tristesse,--je sens encore +combien tu me fus chère. Oh! je ne pourrais--même dans la folie--te +condamner à la peine que tu mérites! + +Vis! et quand ma vie sera éteinte, puisse la tienne durer encore +long-tems; trop tard alors tu pourras découvrir par tes propres +sentimens tout ce que j'ai dû ressentir contre toi! + +Quand tous tes attraits seront fanés,--quand tes flatteurs ne +t'encenseront plus;--avant que le linceul de la mort ait dérobé aux +regards la proie d'un reptile;-- + +Avant cette heure--trompeuse sirène! écoute-moi!--tu ressentiras ce que +j'éprouve maintenant, tandis que mon ame, voltigeant près de toi, +murmure à ton oreille le vœu rompu de l'amitié! + +Mais--il est inutile de te faire des reproches sur ta vie passée ou +présente;--ce que tu fus--mon imagination l'a rêvé! ce que tu es--je le +connais _trop tard_! + + + + +V. + +MÉLODIES HÉBRAÏQUES. + + +I. + +C'est l'heure où le chant du rossignol retentit dans les +bosquets;--c'est l'heure où les vœux des amans semblent plus doux dans +les paroles murmurées tout bas;--les souffles du vent et les murmures +des eaux apportent à l'oreille solitaire une musique harmonieuse. Les +gouttes de la rosée du soir ont rendu brillante chaque fleur, et les +étoiles se rassemblent dans les cieux, et les vagues deviennent plus +azurées, et les feuilles ont une couleur plus brune, et dans l'espace +règne encore ce clair-obscur si doucement sombre, si ténébreusement pur, +qui suit le déclin du jour au moment où le crépuscule disparaît devant +les rayons de la lune. + + +II. + +Dans la vallée des eaux nous pleurons sur le jour où l'ennemi, où l'hôte +de l'étranger fit sa proie de Jérusalem; et nos têtes reposent +tristement penchées sur nos seins, et nos cœurs sont pleins de la patrie +absente. + +Le chant qu'ils demandaient en vain,--il dort encore dans nos ames, +comme le vent qui a expiré sur la colline; ils demandaient nos chants +sur la harpe,--mais ils versèrent notre sang avant que notre main droite +leur fît entendre le moindre accord d'harmonie. + +Nos harpes sans cordes sont suspendues sur les branches désolées du +saule, aussi tristes, aussi muettes que les feuilles desséchées. Nos +mains peuvent être enchaînées,--nos larmes sont encore libres pour notre +prière et notre gloire,--et Sion! oh toi! + + +III. + +Ils disent que l'espérance est du bonheur; mais l'amour natal peut +honorer le passé, et la mémoire réveille les pensées qui consolent: +elles se lèvent les premières--et se couchent les dernières; et tout ce +que la mémoire aime le plus à se rappeler était autrefois notre seule +espérance; et tout ce que cette espérance a adoré et perdu s'est +conservé dans la mémoire. + +Hélas! tout est déception; l'avenir nous abuse de loin; nous ne pouvons +être ce que nous nous rappelons, et nous n'osons penser à ce que nous +sommes. + + +VI. + +FRANCISCA. + +Francisca s'avance dans l'ombre de la nuit, mais ce n'est pas pour +contempler les étoiles du firmament; et si elle s'asseoit dans le +bosquet de son jardin, ce n'est pas par amour pour ses fleurs +naissantes. Elle écoute,--mais ce n'est pas la voix du rossignol, +quoique son oreille attende une histoire aussi tendre que la sienne. Le +bruit d'un pas se fait entendre à travers l'épais feuillage, et sa joue +devient pâle, et son cœur bat rapidement; une voix murmure à travers les +feuilles frémissantes, et sa rougeur revient,--et son sein se soulève: +un moment encore et ils seront réunis.--Il est passé,--son amant est à +ses pieds. + + +VII. + +LA RENOMMÉE, LA SAGESSE, L'AMOUR ET LE POUVOIR. + +La renommée, la sagesse, l'amour et le pouvoir étaient à moi, et la +santé et la jeunesse étaient à moi; mon verre se rougissait des vins de +tous les climats, et d'aimables beautés me prodiguaient leurs caresses; +je voyais briller mon cœur dans les yeux de la beauté, et je sentais mon +ame s'attendrir; tout ce que peut accorder la terre, ou l'homme désirer, +m'appartenait dans une royale splendeur. + +J'essaie de compter les jours que la mémoire peut rappeler de l'oubli, +avec tout ce que la vie ou la terre déploient de séductions; il ne s'est +levé aucun jour, il ne s'est passé aucune heure de plaisir, sans être +mêlé d'amertume; et aucun ornement de ma puissance ne brilla sans se +flétrir. + +Le serpent des campagnes se laisse prendre par des artifices et des +charmes; mais celui qui entoure le cœur de ses replis, oh! qui a le +pouvoir de l'arracher par un charme? Il n'est point docile à la science +de la sagesse, et sa voix ne peut le séduire; mais il darde à jamais son +venin dans l'ame qui est condamnée à ses tortures. + + +VIII. + +LA PRIÈRE DE LA NATURE. + +Père de la lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu les accens du +désespoir? Le crime de l'homme lui sera-t-il jamais pardonné? Le vice +peut-il intercéder en sa faveur par la prière? Père de la lumière, je +t'invoque! Tu vois mon ame triste et sombre; toi qui peux observer la +chute du moineau, détourne de moi la mort du péché; je ne cherche pas +d'autels déserts, de sectes inconnues; oh! indique-moi le chemin de la +vérité! je reconnais ta terrible toute-puissance; épargne, en +l'amendant, les fautes de la jeunesse. Que les bigots élèvent des +temples sombres, que la superstition bénisse leurs portiques, que les +prêtres, pour prolonger leur règne de ténèbres, trompent les hommes par +des contes de cérémonies mystiques. L'homme bornera-t-il la puissance de +son créateur à de gothiques monumens de pierres périssables? Ton temple +est le domaine du jour; la terre, l'océan, le ciel, sont ton trône sans +limites. + +L'homme condamnera-t-il sa race aux flammes de l'enfer, si elle ne +fléchit le genou dans tes temples somptueux? Nous dira-t-il que tous, +pour un qui pèche, doivent périr dans la tempête universelle? Chacun +d'eux prétendra-t-il gagner le ciel, et condamner son frère dont l'ame +conserve une espérance contraire, ou que des doctrines moins sévères +inspirent? Ces hommes, par des croyances qu'ils ne peuvent expliquer, +peuvent-ils préparer un bonheur ou un malheur imaginaire? Ces reptiles +qui rampent sur la terre connaissent-ils les desseins de leur sublime +créateur? Ces hommes qui ne vivent que pour eux seuls, dont les années +s'écoulent dans un crime perpétuel,--ces hommes effaceront-ils tous +leurs vices par leur foi, et vivront-ils au-delà des limites du tems? + +Père! je ne recherche point les lois d'aucun prophète,--_tes lois_ +apparaissent dans les œuvres de la nature:--je me reconnais une créature +faible et corrompue; cependant je t'adresserai mes prières, car tu veux +les entendre! Toi qui guides les astres errans à travers les royaumes +déserts de l'espace éthéré; qui apaises la guerre des élémens, et dont +je reconnais la main puissante d'un pôle à l'autre:--toi qui, dans ta +sagesse, m'as placé ici-bas; qui, quand tu le voudras, peux m'en +retirer; ah! tandis que je parcours ma carrière sur ce globe terrestre, +étends jusqu'à moi ta main protectrice. C'est toi, ô mon Dieu! c'est toi +que j'invoque! Quel que soit le bien ou le mal qui m'arrive, je me +relève ou je succombe par ton ordre, je me confie dans ta protection. +Si, lorsque cette poussière sera retournée à la poussière, mon ame +s'envole sur des ailes aériennes, comme ton nom glorieux et adoré +inspirera sa faible voix! Mais si cet esprit fugitif partage avec +l'argile l'éternel sommeil de la tombe, tant que la vie circulera dans +mes veines j'élèverai vers toi ma prière, quoique condamné à ne plus me +relever de la couche de la mort. A toi j'adresse mes humbles chants, +reconnaissant de toutes tes faveurs passées, et j'espère, ô mon Dieu, +qu'à la fin cette vie errante retournera dans toi. + +22 décembre 1806. + + +NOTE. + +L'auteur de cette traduction a publié dans une brochure récente[loc32] +deux extraits des _Védas_, en _sanskrit_, en _français_ et en _persan_, +qui offrent des idées tout-à-fait analogues à quelques-unes de la prière +de Lord Byron, qui leur est de quatre ou cinq mille ans postérieure. +Voici la fin: + +«O soleil! nourricier du monde! solitaire anachorète! dominateur et +régulateur suprême! fils de Pradjâpati! écarte tes rayons éblouissans! +retiens ton éclatante lumière, afin que je puisse contempler ta forme +ravissante, et devenir partie de l'être divin qui se meut dans toi! + +«Puisse mon souffle de vie être absorbé dans l'ame moléculaire et +universelle de l'espace! Que ce corps matériel et périssable soit réduit +en cendres! + +«O Dieu! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de mes œuvres! +souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de mes œuvres! + +«O Dieu du feu! conduis-nous par le droit chemin. O Dieu! tu connais +toutes nos actions, efface nos péchés: nous t'offrons le plus haut +tribut de nos louanges! notre dernière salutation.» + +[Note loc32: _Mémoire sur l'origine et la propagation de la doctrine du +Tao_, fondée en Chine par _Lao-tseu_, traduit du chinois, et accompagné +d'un commentaire tiré des livres sanskrits et chinois, etc.; suivi de +deux _Oupanichads_ des _Védas_, avec le texte sanskrit et persan. Par +M.G. Pauthier, de la Société Asiatique de Paris. A la librairie +orientale de Dondey-Dupré.] + + +IX. + +VERS ÉCRITS SOUS L'IMPRESSION D'UNE MORT PROCHAINE. + +Oublierai-je ici la scène encore présente à ma pensée? Les rochers +s'élèvent et les ruisseaux coulent dans les lieux champêtres que la +passion rendait fortunés. Cependant, Marie, tous tes charmes +m'apparaissent encore aussi frais que dans un songe délicieux d'amour. + +Oublie ce monde, ô mon ame agitée; tourne, tourne tes pensées vers le +ciel; tu y dirigeras bientôt ton essor, si tes erreurs te sont +pardonnées. Ignorée des bigots et des sectaires, incline-toi devant le +trône du Tout-Puissant, adresse-lui ta tremblante prière. Lui, qui est +clément et juste, ne rejettera pas la prière de l'enfant de la +poussière, quoiqu'il soit le moindre objet de ses soins. Père de la +lumière! j'élève vers toi mes accens; tu vois mon ame triste et sombre: +toi qui peux observer la chute du moineau, détourne de moi la mort du +péché. Toi qui guides l'étoile errante, qui apaises la guerre des +élémens, qui as pour manteau les cieux immenses; pardonne-moi mes +pensées, mes paroles, mes crimes; et puisque je dois bientôt cesser de +vivre, apprends-moi comment je dois mourir. + +1807. + + +X. + +LES THERMOPYLES. + +Ils sont tombés dans leur dévouement, mais ils sont immortels; le +souffle de la brise semblait soupirer leurs noms et les ondes le +murmurer; les forêts étaient peuplées de leur renommée; la colonne +silencieuse, solitaire et grise, réclamait un soupir pour leur poussière +sacrée; leurs ombres planaient sur la sombre montagne; leur souvenir +brillait dans la fontaine; le plus faible ruisseau, le fleuve le plus +impétueux roulaient leur éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle +porte, cette terre est encore celle de la gloire, et la leur! elle est +encore un mot d'ordre pour le monde. Quand l'homme veut accomplir une +grande action, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi encouragé, +pour marcher sur la tête des tyrans; il la contemple, et il se précipite +là où l'on perd la vie, ou bien où l'on conquiert la liberté[loc33]. + +[Note loc33: Ces derniers vers sont répétés dans le _Siége de Corinthe_. + +(_N. du Tr._)] + + +XI. + +STANCES + +COMPOSÉES EN REVOYANT UN LIEU OU MON NOM AVAIT ÉTÉ PRIMITIVEMENT +GRAVÉ[loc34]. + +[Note loc34: Il y a quelques années, étant à Harrow, un ami de l'auteur +avait gravé leurs deux noms dans un endroit écarté; il y avait même +ajouté quelques mots de souvenir. Plus tard, à l'occasion d'une injure +réelle ou imaginaire, l'auteur, avant de quitter Harrow, avait effacé, +ce fragile souvenir. En revoyant Harrow, en 1807, il écrivit ces stances +à leur place.] + +Ici naguère les souvenirs de la jeune amitié attiraient les regards de +l'étranger. Peu nombreuses étaient les paroles;--mais cependant, quoique +peu nombreuses, la main du ressentiment les a effacées. + +Elle creusa profondément,--mais elle n'effaça pas entièrement les +caractères si unis, que l'amitié, revenue dans ce lieu, les considéra +jusqu'à ce que la mémoire eût salué de nouveau les paroles. + +Le repentir les rétablit dans leur état primitif, le pardon y joignit +son nom aimable; et si belle l'inscription reparut, que l'amitié pensa +que c'était la même. + +Le souvenir encore aurait pu être beau; mais, hélas! en dépit des +efforts de l'espérance, ou des larmes de l'amitié, l'orgueil s'est jeté +à la traverse, et a effacé l'inscription pour toujours! + + +XII. + +A MON FILS[loc35]. + +[Note loc35: Un an ou deux avant la date donnée à ce poème, il écrivit +de Harrow à sa mère, pour lui dire qu'il avait éprouvé dernièrement +beaucoup d'ennui à l'occasion d'une jeune femme, maîtresse de son ami +Curzon, qui venait de mourir. Cette femme, se trouvant alors sur le +point de devenir mère, avait déclaré que Lord Byron était le père de son +enfant. Byron assurait positivement sa mère qu'il n'en était rien; mais +persuadé comme il l'était que l'enfant appartenait à Curzon, il +souhaitait qu'on en prit tout le soin possible, et priait sa mère +d'avoir la bonté de se charger de lui. Une telle demande pouvait fort +bien exciter l'humeur d'une femme plus douce que Mrs. Byron; cependant +elle répondit à son fils qu'elle accueillerait volontiers l'enfant dès +qu'il serait né, et qu'elle ferait pour lui tout ce qu'il désirait. Mais +l'enfant mourut en venant au monde.] + +Ces tresses blondes, ces yeux bleus rappellent les couleurs de ta mère; +ces lèvres de rose, ces joues à fossettes, et ce sourire destiné à +captiver le cœur, retracent une scène de bonheur, et touchent le cœur de +ton père, ô mon enfant! + +Et tu ne peux murmurer le nom de ton père.--Ah! William, si ce nom était +le tien, sa conscience ne lui ferait point de reproche;--mais--écartons +ces idées,--les soins que je prendrai de toi pourront me procurer +quelque paix. L'ombre de ta mère sourira dans sa joie, et pardonnera +tout le passé, ô mon enfant! + +Le gazon a recouvert ton humble tombe, et tu n'as connu que le sein +d'une étrangère. Le préjugé peut rire dédaigneusement de ta naissance, +et t'accorder à peine un nom sur la terre; mais il ne saurait détruire +une seule de tes espérances:--le cœur d'un père est à toi, ô mon enfant! + +Laisse un monde insensible exprimer son dédain; dois-je, pour lui +plaire, désavouer la voix de la nature? Ah! non;--quoique les moralistes +me réprouvent, je te bénis, le plus cher enfant de l'amour, beau +chérubin, gage de jeunesse et de joie:--un père veille sur ton berceau, +ô mon enfant! + +Oh! quel charme, avant que l'âge ait ridé mon front, avant que d'avoir +épuisé à moitié la coupe de la vie, de contempler à la fois en toi un +frère et un fils, et d'employer le reste de mes jours à réparer mon +injustice envers toi, ô mon enfant! + +Quoique ton père étourdi soit bien jeune encore, sa jeunesse n'éteindra +pas en lui le feu de l'amour paternel; et quand même tu me serais moins +cher, tant que l'image d'Hélène revivra en toi, ce cœur, plein de son +souvenir, de son bonheur passé, n'en abandonnera jamais le gage, ô mon +enfant! + +1807. + + +XIII. + +A UN AMI. + +L'amitié est l'amour sans ailes[loc36]. + +[Note loc36: Cette devise est en français dans l'original.] + +Pourquoi mon cœur affligé gémirait-il de ce que ma jeunesse est passée? +je puis encore compter des jours heureux: la faculté d'aimer _n'est pas_ +encore morte en moi. En revenant sur mes premières années, un souvenir +durable, une vérité impérissable m'apporte une céleste consolation; +portez-la, souffles de la brise! portez-la aux lieux où mon cœur s'émut +pour la première fois.-- + + L'amitié est l'amour sans ailes + ... ... ... ... ...[loc37] + +[Note loc37: Il manque ici six stances que nous n'avons pu nous +procurer.] + +Séjour de ma jeunesse! ton clocher lointain me rappelle toutes ces +scènes joyeuses; mon sein brûle de sa première flamme,--je redeviens +enfant par la pensée. Ton bosquet d'ormeaux, ta colline verdoyante, +chacun de tes sentiers me ravissent encore; chaque fleur exhale un +double parfum. Il me semble encore, au milieu de nos doux entretiens, +entendre chacun de mes chers compagnons s'écrier: + + L'amitié est l'amour sans ailes. + +Mon Lycus! pourquoi pleures-tu? retiens tes larmes qui tombent; +l'affection peut dormir quelque tems, mais, oh! sois-en sûr, elle se +réveillera de nouveau. Pense, pense, mon ami, lorsque nous nous +retrouverons, combien sera douce cette réunion si long-tems désirée! Mon +ame bondit de joie à cet espoir. Quand deux jeunes cœurs sont si pleins +d'affection, l'absence, mon ami, ne peut que redire: + + L'amitié est l'amour sans ailes. + + +XIV. + +CHANSON. + +Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne murmure pas ton nom: le son m'en +serait pénible; je serais coupable de le divulguer. Mais cette larme qui +brûle ma joue décèle les pensées profondes qui assiègent mon cœur +silencieux. + +Ces heures ont été trop courtes pour notre passion, trop longues pour +notre repos!--Leur joie ou leur amertume pourrait-elle cesser? Nous nous +repentons,--nous abjurons notre amour,--nous voulons rompre notre +chaîne,-nous voulons nous séparer,--nous voulons nous fuir--pour nous +unir encore! + +Oh! que le bonheur t'appartienne, que la faute ne soit qu'à moi! +Pardonne-moi, femme adorée!--oublie-moi, si tu veux;--mais ce cœur qui +est à toi expirera sans s'abaisser ou s'avilir: et jamais _homme_ ne le +brisera;--quoique _toi_ tu en aies le pouvoir. + +Fière avec les superbes, mais humble avec toi, sera toujours cette ame, +dans sa noirceur la plus amère. Quand tu es à mes côtés, les jours +passent plus rapidement; et tous les momens me paraissent plus doux que +si des mondes étaient à mes pieds. + +Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera, changera mon +sort. Ceux qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que j'abandonne +pour toi; tes lèvres répondront, non aux leurs, mais _aux miennes_. + + +XV. + +EN S'EMBARQUANT POUR LISBONNE. + +A.M. HODGSON. + +En rade de Falmouth, 30 juin 1809. + + +1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo est à la fin levé: une +brise favorable agite les voiles, et les frappe contre le mât au-dessus +duquel le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux. Attention! le +coup de canon est tiré. Les cris des femmes effrayées et les juremens +des matelots nous avertissent que le moment est venu. Voici monter à +bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout montrer, malles, +caisses, etc. Malgré tant de bruit et de fracas, il faut que le plus +petit trou à rats soit visité, avant qu'on ne nous permette de partir à +bord du paquebot de Lisbonne. + +2. Nos matelots détachent les amarres: tout le monde aux rames! Le +bagage descend de dessus le quai; nous sommes impatiens. En avant, +poussez loin du rivage! «Prenez garde! cette caisse renferme des +liquides. Arrêtez le bateau, je me sens malade: oh! mon Dieu!»--«Malade! +madame; le diable m'emporte, vous le serez bien davantage quand vous +aurez été seulement une heure à bord.» Hommes, femmes; maîtres et +valets, maîtresses et servantes, pressés les uns contre les autres comme +des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent. Que de bruit, que +de fracas avant que nous n'atteignions le paquebot de Lisbonne! + +3. Enfin nous l'avons atteint! Voila le capitaine, le brave Kidd, qui +commande son équipage. Les passagers sont parqués dans leur logement, +les uns pour y grogner, les autres pour y vomir tout à leur aise. «Holà +hé! appelez-vous cela une chambre? Cela n'a pas trois pieds carrés; il +n'y aurait pas de quoi contenir la reine Mab[loc38]. Qui diable peut +loger là-dedans?»--«Qui, monsieur? beaucoup de monde. Vingt seigneurs à +la fois ont rempli mon navire.»--«Vraiment! Jésus mon Dieu, comme vous +nous pressez! Plût à Dieu que vos vingt seigneurs y fussent encore! +j'aurais échappé à la chaleur et au bruit qui règnent à bord de ce beau +navire, le paquebot de Lisbonne. + +[Note loc38: _Queen Mab_; voyez, dans Shakspeare, la charmante +description de cette petite reine des fées et de son petit équipage.] + +4. «Fletcher! Murray! Rob! où êtes-vous? étendus sur le pont comme des +bûches! Un coup de main, vous, joli matelot; voilà un bout de corde pour +fouetter ces chiens-là.» Hobhouse murmure des juremens terribles en +roulant le long de l'écoutille; il vomit alternativement des vers et son +déjeuner, et nous envoie tous à tous les diables. «Voilà une stance sur +la maison de Bragance... Au secours!»--«Un couplet.»--«Non, une tasse +d'eau chaude.»--«Qu'est-ce qu'il y a?»--«Diable! mon foie me vient sur +le bord des lèvres! Je ne survivrai jamais au bruit et au fracas de ce +navire brutal, le paquebot de Lisbonne.» + +5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie; Dieu sait quand nous en +reviendrons! Les vents violens et les sombres tempêtes peuvent en un +moment briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des philosophes, +la vie n'est qu'une plaisanterie, le mieux est encore de rire. Rions +donc, comme je fais maintenant; rions de tout, des grandes et des +petites choses. Bien portans ou malades, à la mer ou sur terre, tant que +nous avons de quoi boire abondamment, rions. Que diable! peut-on se +soucier d'autre chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser +manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne? + + +XVI. + +RÉPONSE A UN AMI +QUI REPROCHAIT A L'AUTEUR SON INSOCIABILITÉ. + +Mon cher Becher, vous me dites de me mêler à la société des hommes: je +ne saurais nier que votre avis ne soit bon; mais la retraite convient +mieux à mon caractère, je ne veux pas descendre jusqu'à un monde que je +méprise. + +Si le sénat ou les camps m'appelaient, l'ambition pourrait me faire +sortir de mon heureux repos; et quand la jeunesse, ce tems d'épreuve, +sera passée, peut-être je m'efforcerai d'illustrer mon nom. + +Le feu caché dans les flancs caverneux de l'Etna couve long-tems et +fermente en secret: à la fin un volume effroyable de flammes et de fumée +révèle son existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent +l'éteindre, point de barrières qui puissent l'arrêter. + +Oh! tel est le désir de gloire qui dévore mon cœur, qu'il m'ordonne de +vivre pour être loué un jour de la postérité. Oh! si je pouvais, comme +le phénix, prendre mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais +content de mourir au milieu des flammes. + +Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort comme celle de Chatham, +quelles censures, quels dangers, quelles haines ne braverais-je pas? +Leur vie ne s'est point terminée avec leur dernier souffle, leur gloire +anime et vivifie le silence de leur tombeau. + + +XVII. + +A LADY JERSEY. +SUR CE QUE LE PRINCE RÉGENT AVAIT EXCLU SON PORTRAIT DE SA GALERIE DE +BEAUTÉS. + +Lorsque le vain triomphe du maître impérial auquel Rome obéissait en +l'abhorrant, offrit aux yeux vulgaires chaque buste glorieux qui +représentait l'image d'un brave ou d'un juste, qu'est-ce que le regard +scrutateur de la foule admirait le plus de tout ce que lui découvrait +cette passagère exhibition?--Quel est le murmure d'étonnement que ce +spectacle fit passer de bouche en bouche? Le nom de Brutus, car son +image était absente. Cette absence prouvait sa vertu; cette absence +fixait son souvenir dans tous les cœurs pensifs.--Si donc, belle Jersey! +notre regard admirateur cherche ton portrait, dans un muet étonnement, +parmi tous ces charmes dépeints qui brillent avec moins d'éclat de ton +absence,--si lui, ce vain et sot vieillard, admis par confiance +l'héritier de la monarchie de son père,--si son œil corrompu et son cœur +flétri ont pu supporter d'être séparés de ton image charmante, que cette +honte sans goût lui reste, et à nous le regret de contempler une troupe +de beautés sans leur _chef_[loc39]! + +[Note loc39: Ce mot est en français dans l'original.] + +Mais une pensée consolante nous rassure, nous perdons le portrait, mais +nous conservons nos cœurs! Qui peut maintenant visiter cette galerie +vantée? C'est un jardin avec toutes ses fleurs, sans la _rose_; une +fontaine qui manque seulement d'eaux vives; une nuit étoilée sans la +présence de Diane! Les portraits présens de chaque beauté sont perdus +pour nos yeux, parce qu'en les contemplant, ils nous font rêver à _toi_. +Cependant ton âge, à son midi, peut encore briller long-tems avec tout +ce que la vertu demande pour hommage;--l'élégance de la jeunesse, la +grâce du maintien, l'œil qui inspire la joie, le front serein, la +noirceur éblouissante de cette chevelure bouclée qui ombrage, en le +laissant voir, ce front si beau[loc40]; ce regard qui nous séduit, et +cette vie qui jette un charme dont le pouvoir ne permet pas à nos +regards de se reposer, mais les force à revenir et à découvrir toujours +de nouveaux attraits. Rien n'est affaibli de ces charmes qui sont +toujours aussi brillans, et même trop _éblouissans_ pour la vue d'un +_radoteur_[loc41]. Ils doivent attendre que chacun de ces attraits soit +passé pour plaire au cœur chétif qui ne plaît à aucun; à ce stupide et +froid _sensualiste_, dont l'œil sec, dans sa noire envie, a écarté ton +portrait; et qui a mis à la torture son pauvre esprit pour réunir en soi +la haine de la liberté, et l'amabilité qui t'appartient. + +[Note loc40: _More than fair_.] + +[Note loc41: _Dotard_.] + + +XVIII. + +VERS ADRESSÉS A UNE JOLIE QUAKERESSE. + +Aimable enfant! quoique nous ne nous soyons rencontrés qu'une fois, je +n'oublierai jamais cette entrevue; et quoique nous ne devions plus +jamais nous revoir, le souvenir me retracera toujours tes beaux traits. +Je ne voudrais pas dire: _je t'aime_; mais mes sentimens luttent encore +avec ma volonté. En vain pour t'arracher de mon cœur je repousse sans +cesse mes pensées; en vain je réprime mes soupirs prêts à s'échapper, un +autre succède à celui qui est étouffé: peut-être n'est-ce pas de +l'amour, mais cependant je ne puis jamais t'oublier. Quoique nous +n'ayons pas rompu le silence, nos yeux ont parlé un langage plus doux. +La langue dissimule dans un langage flatteur et exprime ce que le cœur +ne sent point; la tromperie souille des lèvres coupables et fait taire +les émotions du cœur; mais les interprètes de l'ame, les yeux dédaignent +une pareille contrainte, et méprisent tout déguisement. Ainsi--nos +regards s'arrêtèrent souvent l'un sur l'autre, et nos cœurs +s'entendirent, sans qu'un sentiment intérieur nous en ait blâmés; dis +plutôt que c'était le sentiment qui nous inspirait.--Quoique je réprime +ce qu'il exprimait, cependant je conçois que tu veuilles en deviner une +partie; car, en même tems que ma mémoire réfléchit sur tes charmes, +peut-être la tienne s'égare-t-elle jusqu'à moi. + +Ainsi, pour moi du moins, je puis dire que ton image m'apparaît dans la +nuit, dans le jour; dans la veille, mon imagination en est tout +occupée;--dans le sommeil, cette image me sourit dans des songes +fugitifs;--cette vision charme le cours des heures, et me fait maudire +l'apparition de l'aurore qui vient dissiper mon sommeil plein de +délices, et me fait désirer une nuit sans fin! Oh! quel que soit mon +sort à venir, que le plaisir ou la douleur attende mes pas errans, +séduit par l'amour, ou assiégé par la tempête, jamais, oh! jamais je +n'oublierai ton image! Hélas! nous ne nous reverrons donc plus, nos +premiers regards ne pourront plus se répéter! Alors, permets-moi de +murmurer cette prière d'adieu, inspirée par l'inquiétude de mon cœur: +«Puisse le ciel tellement protéger mon aimable quakeresse que la douleur +ne puisse jamais l'atteindre; mais heureux soit aussi, hélas! celui qui +partage son cœur! Oh! puisse l'heureux mortel, destiné à lui être uni +par les liens les plus étroits, lui apporter à chaque instant de +nouvelles joies et perdre le titre de mari dans celui d'amant. Puisse ce +beau sein ne jamais connaître ce que c'est que de ressentir une peine +incessante, qui torture l'ame d'un vain regret pour l'objet--_que l'on +ne peut jamais oublier_.» + + +XIX. + +A. M. MOORE. + +O vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la ville, +Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow;--car que je sois pendu si +je sais de quoi vous devez être le plus fier, de vos in-quartos à deux +guinées, ou de vos petits livres à 4 sous. + +Mais maintenant à ma lettre;--c'est une réponse à la _vôtre_.--Soyez +demain chez moi, aussitôt que vous le pourrez, monsieur, tout habillé, +tout prêt pour aller voir l'esprit en prison[loc42]. Plaise à Phébus que +nos péchés politiques ne nous procurent pas aussi un logement dans ce +même palais! Je suppose que ce soir vous êtes engagé et que vous avez +déserté Samuel Rogers pour les _bas-bleus_ de Sotheby; moi-même, bien +qu'accablé d'un rhume qui me tue, il faut que je me chausse et que +j'aille faire visite aux Heathcote; mais demain, à quatre heures, nous +jouerons tous les deux le _Scurra_; vous serez Catulle, et le régent, +_Mamurra_. + +[Note loc42: M. Leigh Hunt, l'éditenr de l'_Examiner_, alors dans la +prison des _Champs du Bain froid_ (_Cold Bath fields_), pour un libelle +contre le prince régent, Lord Byron et M. Moore lui avaient promis de +dîner ensemble.] + + +XX. + +ÉPITRE +ÉCRITE EN RÉPONSE A QUELQUES VERS D'UN AMI QUI EXHORTAIT LORD BYRON A +BANNIR TOUT SOUCI. + +Oh! bannissons les soucis! que telle soit toujours ta devise à l'heure +du plaisir! Peut-être aussi la mienne, lorsque, dans de nocturnes +orgies, je cherche ces délices enivrantes, par lesquelles les fils du +désespoir tentent d'assoupir le cœur et de bannir les chagrins. + +Mais, à l'heure matinale des méditations, quand le présent, le passé, +l'avenir nous effraient de leurs sombres images, quand je reconnais que +tout ce que j'aimais est changé ou n'est plus, ne viens pas irriter, par +ces maximes importunes, les douleurs d'un homme dont chaque pensée..... +Mais pourquoi en parler? tu sais que je ne suis plus ce que j'étais +naguère; et surtout, si tu tiens à conserver une place dans un cœur qui +ne fut jamais froid, je t'en conjure par toutes les puissances que les +hommes révèrent, par tous les objets qui te sont chers, par ton bonheur +ici-bas et tes espérances d'une autre vie, garde-toi, oh! garde-toi de +jamais me parler d'amour. + +Il serait trop long de raconter, et sans utilité d'entendre la triste +histoire d'un homme qui dédaigne les larmes; ce récit ne réveillerait +que peu de sympathie dans les cœurs vertueux; mais le mien a souffert +plus qu'il ne convient à un philosophe de l'avouer. J'ai vu ma fiancée +devenir l'épouse d'un autre, je l'ai vue assise à ses côtés; j'ai vu +l'enfant que son sein a porté sourire doucement comme faisait sa mère, +lorsque, jeunes tous deux, nous nous regardions en souriant, innocens et +purs comme cet enfant; j'ai vu ses yeux, chargés d'un froid dédain, +chercher à découvrir si j'éprouvais quelque douleur secrète; et moi, +j'ai bien joué mon rôle: j'ai commandé à mon visage de ne pas trahir les +angoisses de mon cœur, je lui ai renvoyé des regards aussi glacés que +les siens; et pourtant, cette femme! je me sentais encore son esclave! +J'ai baisé d'un air d'indifférence l'enfant qui aurait dû être le mien, +et chacune de mes caresses n'a que trop prouvé que le tems n'avait pas +affaibli mon amour. Mais laissons ces tristes souvenirs: je ne veux plus +gémir; je n'irai plus chercher quelque repos sur la rive orientale: le +monde convient bien au tumulte de mes pensées; je reviendrai me jeter +dans son tourbillon. Mais si, dans un tems à venir, quand les beaux +jours d'Albion seront sur le déclin, tu entends parler d'un homme dont +les crimes profonds sont dignes des époques les plus noires, d'un homme +que ni l'amour ni la pitié ne touchent, aussi insensible à l'espoir de +la célébrité qu'aux louanges des hommes vertueux; d'un homme qui, dans +l'orgueil d'une inflexible ambition, ne reculera pas même devant la +crainte de verser le sang; d'un homme que l'histoire mettra au rang des +anarchistes les plus violens du siècle; cet homme, tu le connaîtras; +mais alors suspends ton jugement, et que l'horreur de ces _effets_ ne te +fasse pas oublier quelle fut leur _cause_. + + +XXI. + +A UN JEUNE AMI, +LE FILS DE L'UN DE SES FERMIERS A NEWSTEADT. + +Que la sottise sourie en voyant ton nom et le mien unis par l'amitié; la +vertu roturière a plus de droits pour être aimée que le vice anobli. + +Quoique ton sort ne soit pas égal au mien, depuis qu'un titre est venu +m'appeler aux honneurs de la pairie, cependant n'envie point cet état +fastueux; le tien est l'orgueil du mérite modeste. + +Nos ames au moins n'ont point de titres qui les distinguent, et ton +humble condition ne peut déshonorer mon rang élevé; notre liaison n'en +doit pas être moins douce, puisque le mérite remplace en toi la +naissance. + +Novembre 1800. + + +XXII. + +SUR SES LIAISONS DE COLLÉGE. + +N'y a-t-il point quelque autre cause qui rende ce mot d'enfance si cher +à tout le monde? Ah! sûrement il y a une voix secrète qui nous dit tout +bas que l'amitié sera doublement douce à celui qui est obligé de +chercher des cœurs aimans, de les chercher hors du sein de sa famille, +quand il ne peut les y trouver. Ces cœurs, chère Ida[loc43], je les ai +trouvés dans ton sein; tu as été pour moi une famille, un monde, un +paradis! + +[Note loc43: Nom poétique de l'école d'Harrow.] + + +XXIII. + +EN RENCONTRANT UN ANCIEN CAMARADE D'ÉCOLE, +APRÈS UNE LONGUE SÉPARATION. + +Si par hasard quelque figure que je me rappelle bien, quelque ancien +camarade de mon enfance vient, une honnête joie peinte sur la figure, +réclamer en moi son ami, mes yeux, mon cœur, tout montre que je suis +encore un enfant; la scène éblouissante, les groupes bruyans qui +m'entourent disparaissent devant l'ami que je viens de retrouver. + + +XXIV. + +A LA MÉMOIRE. +VERS ÉCRITS DANS LA CRAINTE OU L'AVAIT PLACÉ L'OBJET DE SON CHOIX PRÈS +DE SE MARIER A UN AUTRE. + +Oh! mémoire! ne me torture pas davantage, le présent est perdu pour moi; +mes espérances de bonheur futur sont détruites: par pitié, dérobe-moi le +passé. Pourquoi viens-tu me montrer des images que désormais je ne dois +plus voir? Ah! pourquoi viens-tu renouveler ces heures de bonheur qui ne +m'appartiennent plus? Le plaisir passé double la douleur présente; il +ajoute des regrets au chagrin: regrets et espérance sont tous deux +vains; je ne demande plus que--l'oubli. + + +XXV. + +APRÈS AVOIR FAIT SES ADIEUX A MISS CHAWORTH. + +Collines d'Annesley, sombres et nues, où s'égarait ma jeunesse, +insouciante, comme les tempêtes du Nord, en faisant la guerre aux +élémens, rugissent sur tes cimes nuageuses! + +Je ne verrai plus, trompant les heures, errer sur vos penchans, les +habitans favoris de ces contrées; je ne verrai plus ma Marie, souriant, +vous rendre à mes yeux un séjour digne du ciel. + + +XXVI. + +EN RECEVANT UN PRÉSENT D'UN PAUVRE AMI. + +Quelques-uns, qui sourient aux liens de l'amitié, m'ont souvent reproché +ma faiblesse; cependant j'estime le simple don, car je suis sûr d'être +aimé par celui qui me l'offre[loc44]. + +[Note loc44: Le poème d'où ces vers sont extraits fut écrit en recevant +une cornaline d'un jeune homme qui occupait l'emploi de choriste à +Cambridge, et auquel sa seigneurie Lord Byron était beaucoup attaché.] + + +XXVII. + +FRAGMENT D'UN POEME +SUR UN JEUNE CHÊNE QUE L'AUTEUR AVAIT PLANTÉ A NEWSTEADT. + +Jeune chêne, quand je te plantai profondément en terre, j'espérais que +tes jours seraient plus longs que les miens, que tes branches +jetteraient une ombre autour de moi, et que le lierre entourerait ton +tronc comme un manteau. + +Telles étaient mes espérances dans les années de l'enfance, quand je te +plantai avec orgueil sur la terre de mes aïeux. Ces jours sont passés et +je t'arrose de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent ne +peuvent voiler aux yeux ton triste dépérissement. Je t'ai quitté, mon +pauvre chêne, et depuis cette heure fatale, un étranger est le maître du +château de mon père. + + +XXVIII. + +A MA CHÈRE MARIE ANNE. + +Adieu pour toujours à la dame Marie! je dois promptement m'éloigner +d'elle. Quoique le destin nous sépare l'un de l'autre, son image vivra +toujours dans mon cœur. + +La flamme qui brûle dans mon sein ne ressemble point à celle qui embrâse +les cœurs des amans; l'amour que je sens pour Marie est bien plus pur +que celui qu'inspire le dieu Cupidon. + +Je ne désire point troubler votre paix; je ne désire point attrister vos +joies; je ne prends point ma passion pour de l'amour; c'est votre amitié +seule que je réclame. + +Non, dix mille amans passionnés ne pourraient éprouver l'amitié que +renferme mon cœur; elle y demeurera à jamais, aussi long-tems que le +sang qui m'anime circulera dans mes veines! + +Puisse le grand ordonnateur du ciel abaisser ses regards sur la terre, +et défendre ma Marie de tout malheur! puisse-t-elle ne jamais connaître +les revers de l'adversité! puisse son bonheur être à jamais durable! + +Encore une fois, ma douce Marie, adieu! adieu! je le répète avec +amertume. Je penserai à jamais à vous, aussi long-tems que ce cœur +battra dans mon sein. + + +XXIX. + +MON ÉPITAPHE +COMPOSÉE A PATRAS EN SORTANT DE MALADIE. + +La jeunesse, la nature et la pitié de Jupiter combattirent long-tems +pour tenir ma lampe allumée; mais Romanelli fut si courageux, qu'il les +battit tous les trois--et éteignit sa lumière. + + +XXX. + +SUR L'ÉVASION DE NAPOLÉON DE L'ILE D'ELBE. + +Une fois en route comme pour une partie de plaisir, prenant des villes à +volonté et des couronnes en ses loisirs, il s'avance de l'île d'Elbe à +Paris, donnant des _bals_ aux dames et faisant des _révérences_ à ses +ennemis. + + +XXXI. + +ÉPIGRAMME DE MARTIAL. + + _Pierios vatis Theodori flamma Penates + Abstulit: hoc Musis, hoc tibi, Phæbe, placet? + O scelus, ô magnum facinus crimenque Deorum! + Non arsit pariter quod domus et dominus_. + +(MARTIAL, lib. XI, _Epigr._ 94.) + +La maison du Lauréat a été dévorée par les flammes; les Neuf Sœurs +toutes rieuses virent briller ce feu de joie. Mais, cruel destin! +damnable désastre! la maison--la maison est brûlée, et le maître ne +l'est pas! + + +XXXII. + +LA POUPÉE DE LA NOURRICE DANS _MÉDÉE_. + +Oh! que je désirerais qu'un bon embargo eût retenu le navire _Argo_ dans +le port! et qu'en restant toujours dans les chantiers de la Grèce, il +n'eût jamais dépassé les rochers d'Azur! mais maintenant je crains que +sa tournée ne soit la cause de quelque mésaventure pour ma chère miss +Médée, etc., etc. + + +XXXIII. + +VERS +ÉCRITS APRÈS AVOIR LU CEUX QUI SUIVENT SUR UN ALBUM A ATHÈNES. + +«La noble Albion voit en souriant partir son fils pour aller visiter le +berceau des arts; son but est noble; glorieuse est l'entreprise; il +vient à Athènes, et--écrit son nom!» + + Byron écrivit immédiatement au-dessous: + +Ce barde modeste, comme beaucoup de bardes inconnus, rimaille sur nos +noms, mais cache sagement le sien; cependant, quel qu'il soit, pour ne +rien dire de pire, son nom lui ferait plus d'honneur que ses vers. + + +XXXIV. + +VERS ADRESSÉS A LADY BLESSINGTON. + +Vous m'avez demandé des vers,--il serait étrange pour un rimeur de +refuser cette demande; mais mon cœur seul était mon Hippocrène, et mes +sentimens (sa source) sont taris. + +Si j'étais encore maintenant ce que j'ai été, j'aurais chanté ce que +Lawrence a si bien peint; mais le chant expirerait sur mes lèvres, et le +sujet est trop délicat pour moi. + +Je suis maintenant tout cendre, où autrefois j'étais toute flamme, et le +barde est mort dans mon sein; ce que j'aimais, je ne fais plus que +l'admirer, et mon cœur est aussi gris que ma tête. + +Ma vie ne date point par les années; il y a des momens qui sillonnent le +front comme le soc de la charrue; et là il n'en paraît pas seulement un, +mais il est aussi profond dans mon ame que sur mon front. + +Que le jeune homme et l'élégant aspirent à chanter les objets que je +contemple avec indifférence; car le chagrin a arraché de ma lyre la +corde qui produisait des accords dignes d'elle. + + +RÉPONSE DE LADY BLESSINGTON, +SUR LE MÊME RHYTHME. + +Lorsque je demandais quelques vers, crois, je te prie, que ce n'était +point la vanité qui me les faisait désirer; car mon miroir ne peut plus +m'abuser, et je ne puis plus inspirer de poètes. + +Le tems a touché mon front de ses doigts rudes et pesans, et les roses +ont fui de mes joues; alors ce serait sûrement une folie de rechercher +maintenant les louanges dues à la beauté. + +Mais comme les pélerins qui visitent le tombeau de quelque saint, +emportent avec eux une relique précieuse, je demande un souvenir de toi, +comme un trésor précieux pour m'accompagner dans mon pélerinage. + +Oh! ne dis pas que ta lyre ne rend plus d'accords, elle dont les cordes +inspirent de tels ravissemens; ou que ces lèvres magiques sont muettes +d'où la poésie s'échappe avec tant d'harmonie! + +Et quoique le chagrin, avant la fuite de la jeunesse, ait pu altérer la +couleur noire de tes beaux cheveux, les lauriers qui couronnent ta tête +cachent à nos yeux les empreintes prématurées du tems. + + +XXXV. + +IMITATIONS D'HORACE. + +Qui ne rirait si Lawrence, s'engageant à couvrir sa précieuse toile du +portrait flatté du premier venu, abusait assez de son art pour que la +nature effarouchée vît nos bons bourgeois prendre sous son pinceau la +forme des centaures? Ou si quelque barbouilleur, par amour de +l'extraordinaire, ou pour hâter la vente, s'avisait de joindre à une +fille d'honneur la queue d'une sirène? Ou si le trivial Dubost (comme on +l'a vu naguère), possédé de la fureur de peindre, dégradait les +créatures, images de la divinité? Toute la politesse qui défend de se +moquer des sots en leur présence, ne pourrait réprimer les éclats de +rire de leurs amis. Crois-moi, Moschus, rien ne ressemble plus à ces +tableaux que le livre qui, plus décousu que les rêves d'un malade, +présente à nos regards une foule de figures incomplètes, poétiques +cauchemars, qui n'ont ni pieds ni tête. + +De nos jours, les mots nouveaux sont en honneur, si on les ente +adroitement sur quelque gallicisme: pourrions-nous refuser à la muse +plus habile de Dryden et de Pope, ce que Chaucer et Spencer tentèrent +avec succès? Si vous pouvez créer, que ne le faites-vous, à l'exemple de +William Pitt et de Walter-Scott, qui par le secours, l'un de ses vers, +l'autre de ses poumons, ont enrichi les dialectes mal joints de notre +île? Il est et il sera toujours légitime de proposer des réformes en +littérature, comme au parlement. + +De même que les forêts couvrent par degrés la terre de leurs feuilles, +ainsi se fanent des expressions qui ont plu dans leur nouveauté. Le même +destin est réservé à l'homme, et à tout ce qui se rattache à lui. Ses +ouvrages, ses mots s'effacent et ne servent plus qu'à fixer une date. +Quoique, à un signe des monarques, et à la voix du commerce, des fleuves +impétueux deviennent de tranquilles canaux; quoique des marais desséchés +et assainis soient sillonnés par la charrue et portent de jaunes +moissons; quoique des ports creusés sur nos rivages protégent les +vaisseaux contre les tempêtes de l'antique océan: tout, tout doit périr. +Mais, survivant au naufrage général, l'amour des lettres préserve à demi +les souvenirs du passé. + +Les premiers vers satiriques naquirent du spleen de quelque égoïste. En +doutez-vous? Voyez Dryden, Pope, et le doyen de Saint-Patrick[loc45]. + +[Note loc45: _Mac-Flecknoe_, la _Dunciade_ et toutes les ballades +satiriques de Swift. Quels que soient leurs autres ouvrages, ceux-ci +furent le résultat de sentimens personnels et de récriminations +violentes contre d'indignes rivaux; et quoique le mérite littéraire de +ces satires fasse honneur aux talens poétiques des auteurs, leur +virulence déshonore certainement leur caractère.] + +Les vers blancs, aujourd'hui, par un commun accord, sont presque +inséparables de la tragédie. Quoique les fureurs d'Almanzor +s'exprimassent en vers rimés, au tems de Dryden, nous ne voyons pas les +héros des pièces nouvelles en affubler leurs emportemens; et la modeste +comédie, abandonnant tout-à-fait les vers, nous offre en humble prose +ses gentillesses et ses quolibets. Ce n'est pas que nos Beaumont et nos +_Ben_ aient plus mauvaise grâce, ou perdent rien de leur mérite, pour +avoir composé en vers; mais c'est ainsi que Thalie aime à se montrer. +Pauvre fille! que l'on siffle quelque vingt fois par an. + +O muse! s'écrie-t--il, réveille de plus sublimes accords! Et, s'il vous +plaît, que pensez-vous voir éclore de son cerveau enflammé? En un +clin-d'œil, il tombe aussi bas que S..., dont les montagnes épiques ne +manquent jamais d'accoucher d'une souris! Ce n'était pas ainsi que jadis +votre puissant devancier tirait de doux accens de sa lyre inimitable: +d'une voix mélodieuse comme les soupirs de la harpe éolienne, il nous +parle de la première désobéissance de l'homme et du fruit défendu; mais +à mesure que son sujet s'élève, son chant fait retentir les échos de la +terre et des cieux. + +Enfin il touche à l'adolescence! On ne le forcera plus à gémir sur les +vers diaboliques[loc46] de Virgile, et sur ceux qu'on lui donne à faire. +Les prières l'ennuient, la lecture est trop sérieuse; il vole de T....ll +à Fordham (malheureux T....ll, condamné à d'éternels soucis par les +apprentis boxeurs et les ours). Que peuvent des tuteurs, des devoirs, +des convenances, en présence d'une meute, de chevaux de chasse et de la +plaine de Newmarket? Rude avec ses aînés, hautain avec ses égaux, poli +envers des escrocs, prodigue de richesses....... persiflé, pillé, dupé, +il passe le tems de ses cours sans rien faire; évite peut-être +l'expulsion, et se retire M. A. maître-des-arts! Et l'on proclame sa +nouvelle dignité dans les clubs et les tripots, dont nul habitué +n'arriva jamais plus haut. + +[Note loc 46: Harvey, qui fit connaître la circulation du sang, avait +coutume, dans ses transports d'admiration, de jeter loin de lui son +_Virgile_, en disant que le livre avait un diable familier. Un +personnage tel que celui que je décris jetterait probablement aussi le +livre; mais il désirerait plutôt que le diable s'en emparât, non pas en +haine du poète, mais par une horreur bien fondée des hexamètres. Car, +vraiment, la fastidieuse étude des _longues_ et des _brèves_ suffit pour +qu'un homme prenne la poésie en aversion pendant sa vie entière; et +peut-être en cela n'est-ce pas un désavantage.] + +Lancé dans le monde; et devenu moins ardent, il singe l'égoïste prudence +de son père; prend une femme, pour sa dot; choisit ses amis pour leur +rang; achète des terres, et se vante d'être trop prudent pour se fier à +la banque. Il prend place au sénat; procrée un héritier, et l'envoie à +Harrow, car il y fut lui-même. Muet, quoiqu'il vote, à moins qu'il ne +joigne sa voix aux acclamations favorables au ministère; s'il parle de +son fils, C'est un compère adroit, qu'il espère bien voir un jour +arriver à la pairie! + +La vieillesse s'avance; l'âge paralyse ses membres; il quitte la scène, +ou la scène le quitte; il entasse des richesses; s'afflige à chaque +penny qu'il faut dépenser, et l'avarice s'empare de toutes les pensées +qui ne sont pas à l'ambition. Il compte les cent pour cent, et sourit; +ou vainement s'irrite, en considérant ses trésors entamés pour payer les +dettes du jeune Hopeful (plein d'espérance); il pèse bien et sagement ce +qu'il faut acheter ou vendre; habile à tout faire, excepté à mourir! +grondeur, morose, radoteur difficile à contenter, louant tous les tems, +excepté le présent; infirme, querelleur, délaissé et presque oublié, il +meurt sans qu'on le pleure; on l'enterre: qu'il pourrisse! + +Là se rend l'alerte boutiquier, dont l'oreille est mise à la torture par +l'orchestre qu'il veut entendre pour son argent. Une fausse honte, et +non la sympathie, l'empêche seule de ronfler; ses angoisses redoublent +quand il croit du bon ton de crier: Encore! Écrasé par la foule dans +_Fop's alley_, coudoyé par les élégans, gêné par son chapeau, tremblant +pour ses orteils, sa soirée est un combat, et il ne goûte quelque repos +que quand enfin le rideau tombe, et lui donne un peu de relâche qui +l'enchante. Devinez-vous pourquoi il se résigne à souffrir tout cela, et +plus encore? C'est qu'il lui en coûte cher, et qu'il est forcé de se +parer! + +Mais rien n'est sans défaut, et chacun sait que les violons et les +harpes perdent souvent le ton, et que les meilleurs chanteurs, au moment +où ils voudraient réunir tous leurs moyens, ne font entendre que des +accens criards; les chiens perdent la trace du gibier, la pierre refuse +l'étincelle, et les fusils à deux coups (que le diable les emporte!) +manquent le but[loc47]! + +[Note loc47: Comme M. Pope a pris la liberté d'envoyer Homère à tous les +diables; malgré tout ce qu'il lui devait, quand il a dit: «Et Homère +(que le diable l'emporte, etc.)» il est présumable que, par licence +poétique, on peut en faire autant, en vers, de tout homme et de toute +chose; et en cas d'accident, je désire qu'on me permette de me prévaloir +de cet illustre précédent.] + +Est-ce assez? Non: écrivez donc et imprimez bien vite. Si le dernier +arrivé est dévolu à Satan, qui voudrait arriver le dernier? Ils +assiégent les presses, ils publient en toute hâte, ils escaladent le +comptoir et quittent leurs échoppes: de belles demoiselles de province, +des hommes de haut renom, quoi donc! des baronnets même ont noirci +d'encre leur main guerrière. La pauvreté ne les arrête pas: c'est +Pollion qui nous joua ce tour; de son tems Phébus commença à trouver +crédit chez les banquiers. Ce ne sont pas seulement les vivans; les +morts même nous débitent leurs sottises aussi couramment que jadis +chantait la tête d'Orphée! Sifflés de leur vivant, ils obtiennent un +succès posthume, tirés de la poussière où ils étaient ensevelis quand +ils vivaient. Les revues réveillent le souvenir de leurs épidémiques +délits, de ces livres témoins muets du martyre auquel les condamne la +rage de rimer. Hélas! que de chagrins va nous causer tel barbouilleur +que citèrent souvent le _Morning Post_ et le _Monthly Magazine_! Dans +ces recueils sont ensevelis ses premiers chefs-d'œuvre; mais bientôt la +presse gémit, et il en sort un épais in-quarto! Laissez donc, vous qui +êtes sages, laissez les succès mendiés de la lyre aux baronnets ou aux +lords possédés du démon des vers, ou à ces crépins de village, +ménestrels jumeaux ivres de poétique bière! Prêtez l'oreille à ces +accords d'une mélodie narcotique: ce sont les savetiers lauréats qui +chantent les louanges de Capel Lofft[loc48]. + +[Note loc48: Ce gentleman bien intentionné a gâte quelques excellens +cordonniers, et contribué à la ruine poétique de plus d'un pauvre +industrieux. Nathaniel Bloomfield et son frère Bobby ont mis tout le +Sommersetshire en train de chanter, et cette maladie ne s'est pas bornée +à envahir un seul comté. Pratt aussi, qui fut jadis plus sage, a été +atteint de la contagion du patronage, et a attiré dans le piége de la +poésie un pauvre diable nommé Blackette; mais il mourut pendant +l'opération, laissant au dépourvu un enfant et deux volumes de fragmens. +La petite fille, si elle n'a pas d'inclinations poétiques et ne se +transforme pas en Sapho cordonnière, s'en tirera peut-être; mais les +tragédies sont aussi rachitiques que si elles étaient la progéniture +d'un comte ou de quelque coureur de prix académiques. Les patrons du +pauvre homme sont certainement responsables de sa fin tragique, et ce +devrait être un délit punissable par les lois. Mais c'est là ce qu'ils +ont fait de moins coupable; car, par un raffinement de barbarie, ils ont +couvert le défunt d'un ridicule posthume, en imprimant ce qu'il aurait +eu le bon sens de ne jamais faire imprimer lui-même. Certes, ces +remneurs de débris sont punissables par le statut contre _les hommes de +la résurrection_. Quelle différence y a-t-il, en effet, entre exposer un +pauvre idiot, après sa mort, dans un amphithéâtre de chirurgie, et +l'étaler dans une boutique de libraire? Est-il plus mal d'exhumer ses os +que ses bévues? Ne vaut-il pas mieux attacher son corps au gibet, sur +une bruyère, que d'emprisonner son ame dans un in-octavo? «Nous savons +ce que nous sommes, mais nous ignorons ce que nous pouvons devenir;» et +il faut espérer que nous ne saurons jamais si un homme qui a traversé la +vie avec une sorte d'éclat, est destiné à n'être qu'un charlatan de +l'autre côté du Styx, et à devenir, comme le pauvre Joe Blackett, le +plastron des railleries du purgatoire. Le prétexte de cette publication +est d'assurer un sort à l'enfant. Mais aucun des amis et des tentateurs +de ce _sutor ultrà crepidam_ ne pouvait-il donc faire une bonne action +sans enferrer Pratt dans une biographie? et lui faire encore diviser sa +dédicace en tant de minces portions? A la duchesse une telle; la +très-honorable celle-ci, et mistress et miss celle-là; ces volumes sont, +etc., etc. Eh mais, c'est distribuer «le doux lait de la dédicace» par +petits verres. Il n'y en a qu'une chopine, et il le partage entre douze +personnes. Ah! Pratt, n'avais-tu donc pas quelques éloges en réserve? +As-tu pu croire que six familles de distinction se contenteraient de si +peu? Il y a un enfant, un livre et une dédicace: que n'envoies-tu la +petite fille à la duchesse, les volumes à l'épicier, et la dédicace à +tous les diables?] + + +XXXVI. + +VERS +SUR LE TRENTE-SIXIÈME ANNIVERSAIRE DE MA NAISSANCE. + +Missolonghi, 22 janvier 1824. + +Il est tems que ce cœur devienne insensible, puisqu'il a cessé +d'émouvoir d'autres cœurs; cependant, quoique je ne puisse plus être +aimé, il faut que j'aime encore. + +Mes jours sont dans la feuille desséchée; les fleurs et les fruits de +l'amour sont passés: le ver de terre, le remords rongeur[loc49] et les +regrets, sont mon seul partage! + +[Note loc49: _The canker_.] + +Le feu qui brûle dans mon sein est solitaire comme une île volcanique; +aucune torche n'étincelle comme sa flamme.--C'est un bûcher funéraire! + +L'espérance, la crainte, les soins jaloux, la portion exaltée de la +douleur, et le pouvoir de l'amour; je ne puis les partager; mais j'en +porte encore la chaîne. + +Mais ce n'est pas _ainsi_, ce n'est pas _ici_ que de telles pensées +pourront ébranler mon ame; ni _maintenant_, quand la gloire décore le +cercueil du héros, ou fait pencher son front vers la terre. + +Le glaive, la bannière et le champ de bataille, la gloire et la Grèce +m'environnent! Le Spartiate, porté sur son bouclier, n'était pas plus +libre. + +Réveille-toi! (non la Grèce,--elle est réveillée!) réveille-toi, mon +génie!--pense d'où te vient l'étincelle divine, le sang ardent qui bout +dans tes veines, et sois digne de ta haute origine! + +Je foule aux pieds les passions renaissantes indignes de l'âge +viril.--Pour toi indifférens soient désormais le sourire ou le dédain de +la beauté. + +Si tu regrettes ta jeunesse--pourquoi vivre!--La contrée des trépas +honorables est devant toi.--Vole aux combats et laisse-s-y ton souffle +de vie! + +Cherche la tombe d'un héros,--beaucoup la trouvent qui ne la cherchent +pas.--C'est ce qu'il y a de mieux pour toi. Alors regarde +alentour;--choisis ton coin de terre, et repose en paix. + +NOTE. + +Cette pièce, pour ainsi dire prophétique, de Lord Byron, sur le +trente-sixième et dernier anniversaire de sa naissance, est empreinte +des idées tristes d'une fin prochaine, qui arriva effectivement à +Missolonghi moins de quatre mois après qu'il l'eut composée. Sa mort +prématurée et si fatale pour la jeune Grèce, à laquelle il venait de +vouer sa fortune et sa vie, répandit le deuil dans cette contrée, et +même dans les autres nations de l'Europe qui admiraient son génie. +L'auteur de cette nouvelle traduction de ses Poèmes publia alors un +Dithyrambe sur sa mort, dans un volume de poésies intitulé: +_Helléniennes_, ou _Élégies sur la Grèce_. Le lecteur nous permettra +d'en citer ici quelques fragmens: + + + La brise de la mer Égée + Exhalait dans les airs ses regrets superflus: + Son murmure est sinistre, et sa voix affligée + Appelle son fils qui n'est plus. + + Il n'est plus le mortel dont l'étonnant génie + Soumettait l'univers à ses chants solennels; + L'immuable destin qui dominait sa vie + A soumis sa grande ame aux décrets éternels. + + Et cependant son front rayonnait de jeunesse! + Et cependant la gloire environnait ses pas! + Sa bienfaisante main prodiguait sa richesse + Aux enfans de Léonidas!... + Et le destin dans sa vitesse + Le livre à la faux du trépas! + + Ainsi le torrent des montagnes + Roule avec majesté ses flots dans les déserts. + Comme un géant vainqueur il franchit les campagnes + Et veut conquérir l'univers. + + Le monde devant lui n'a pas assez d'espace! + Mais qu'est-il devenu?... Sur le sable poudreux + On suit encore sa trace, + Comme on suit dans le ciel un rayon vaporeux: + Il a passé... l'ombre s'efface!... + + Ainsi tu mesurais la terre, enfant des cieux! + Tu jetais loin de toi des torrens de lumière; + Et, dans ton vol audacieux, + Pareil au maître du tonnerre, + Tu dévorais l'espace et t'égalais aux Dieux. + + Porté sur l'aile du génie, + Tu parcourais, vainqueur, les âges et les tems, + Et sur les scènes de la vie + Tu jetais par mépris des regards insultans! + + Du haut de ces hauteurs sublimes, + Où ton astre brillant prodiguait ses clartés, + Tu descendais dans les abîmes + Du doute et de l'obscurité. + + Des peuples disparus pesant la froide cendre, + Ta voix forte évoquait leurs ombres des tombeaux; + Dans leur grandeur passée on te voyait descendre + Pour en tirer de noirs lambeaux. + + Le sort des nations réveillait dans ton ame + De profondes douleurs et de grands souvenirs + Ainsi que le roi des forêts, + C'était dans le trépas que tu trouvais ta joie: + Comme lui, sans frémir, tu contemplais ta proie + Qu'environnaient de noirs cyprès... + + D'un demi-dieu débris toi-même, + Quelque chose restait de ton premier destin. + Ainsi l'aigle tombé de sa hauteur suprême, + Montre encore un regard divin. + + Dans tes vastes pensers tu dominais le monde, + Tu marchais à pas de géant: + Les mortels admiraient ta course vagabonde. + Tu n'étais pas un dieu, mais ton ame féconde + Tenait dans sa chute profonde + De l'immortel et du néant! + + Comment s'est éteint cette flamme + Qui, semblable à ces feux, fiers enfans de la nuit, + Embrasait, consumait ton ame? + Comme une ombre sans nom l'être s'évanouit; + Mais de sa fragile poussière, + L'homme, l'essence de l'esprit, + Brisant de ses liens l'enveloppe grossière, + Monte vers l'éternel en rayons de lumière: + Tout change sous les cieux, tout, et rien ne périt. + + Gloire à toi, noble fils de l'altière Albion! + Tes chants ont ranimé les cendres d'Aristide; + Les Grecs ont ressenti cette ardeur intrépide + Qui les fit vaincre à Marathon. + + Par toi de ses tombeaux ce peuple entier se lève; + Il rappelle sa gloire et veut briser ses fers; + Toi-même avec transports tu saisissais le glaive + Que tu réveillais dans tes vers. + + Victime du destin qui pesait sur sa vie, + Il meurt en combattant pour un peuple opprimé. + Son cœur lui rappelait son ingrate patrie, + L'objet qu'il avait tant aimé. + + Son ame, avec douleur, vers sa fille chérie, + Comme un rayon du soir porte un dernier adieu. + Il pleura... mais ses pleurs disaient toute sa vie; + Ses pleurs lui révélaient un dieu. + + On dit que sa grande ombre échappée à la terre, + Passant sur le tombeau du fier Léonidas, + De ses trois cents héros réveilla la poussière + Dans le sein même du trépas. + + Leurs mânes, ranimés par son souffle rapide, + Ont applaudi soudain comme au jour solennel, + Et le glaive près d'eux qui dormait intrépide, + A tressailli pâle et cruel... + + Adieu, fils d'Albion, fils de la Grèce entière: + Ta patrie adoptive a consacré tes droits; + Elle implorait les rois, le front dans la poussière, + Et tu fus plus grand que les rois. + + Leur suprême grandeur, par la terreur frappée, + Plaignait, sans nul secours, leur triste abaissement; + Près de ton luth divin s'agitait ton épée, + Sans couronne et sans ornement... + + Que le ciel ait pour lui de propices étoiles; + Soufflez plus doucement, vents qui gonflez les voiles; + Guidez les nautonniers aux rives d'Albion; + Emportez sa dépouille à sa noble patrie. + Peut-être à son aspect la bassesse et l'envie + Retiendront dans leur sein leur venimeux poison, + Tandis qu'avec orgueil une autre nation + Décore de son nom l'autel de la patrie!... + ... .... ... ... ... + +15 juillet 1824. + +Il a aussi publié depuis une traduction en vers français de +_Childe-Harold_, le plus beau poème de Byron, en un volume in-18. Paris, +1829. + +(_N. du Tr._) + +FIN DES POÉSIES INÉDITES. + + + + +POÉSIES ATTRIBUÉES + +A LORD BYRON. + + +I. + +AU LIS DE FRANCE. + +Avant que de disperser tes feuilles au vent, faux emblème d'innocence, +arrête un instant,--et donne, à mesure que tu te flétris, pour +l'avantage du genre humain, la leçon qui ressort de ta chute. + +Tu étais beau comme le rayon du matin, et riche comme l'orgueil des +mines précieuses: tous tes charmes sont maintenant fanés; et haï et +méprisé, les malédictions de la liberté retombent sur toi. + +Tu étais rayonnant au milieu des sourires du monde, ton ombre protégeait +de sa puissance; mais maintenant ta fleur brillante est ridée et +flétrie,--tu n'es plus l'ornement de ta patrie régénérée[loc50]. + +[Note loc50: Ces accusations prophétiques de Lord Byron semblent être +écrites d'hier, tant elles ont un caractère frappant de spécialité. + +(_N. du Tr._)] + +Car la corruption s'est repue sur tes feuilles, et la bigotterie a rongé +ta tige; maintenant ceux qui te craignaient se rient de tes malheurs, et +ceux qui t'adoraient te condamnent à l'exil. + +La vallée qui t'a donné naissance pleurera sur l'espérance de son sol; +les légions qui ont combattu pour ta beauté et ta valeur se hâteront de +partager tes dépouilles. + +Devenue symbolique, ta fleur sera un sujet de moquerie et un jouet parmi +les hommes; dans les cités, dans les montagnes et dans les plaines, ce +sera le proverbe des esclaves, le mépris des hommes libres. + +Oh! c'était le souffle pestilentiel de la tyrannie qui dispersa tes +tiges sur la terre, qui jeta une tache de sang sur le voile blanc et +virginal, et te perça de plus d'une blessure! + +Alors le vent emporta ta feuille desséchée, il flétrit ta tige mourante, +ta fleur épanouie résigna les promesses de son avenir, et elle est +tombée emportée par l'orage. + +Car nulle vigueur patriotique ne la soutenait; il ne s'est trouvé aucun +bras pour protéger la faible fleur; la destruction suivait son terrible +héraut--le désespoir, et flétrit toute sa beauté dans une heure! + +Cependant il y eut des hommes qui prétendirent la plaindre; il y eut des +hommes qui prétendirent la sauver: purs niais empiriques qui arrivèrent +pleins de déception--pour se réjouir et s'enivrer sur sa tombe. + +O toi! terre des lis! en vain tu t'efforces de relever sa tête pâle! le +bouton fané ne refleurira plus de nouveau,--la violette brillera à sa +place! + +Comme tu disperses tes feuilles au vent--faux emblème de l'innocence, +arrête un instant,--et donne, à mesure que tu te flétris, pour +l'avantage du genre humain, cette leçon qui ressort de ta chute! + + + + +II. + +L'ADIEU. +A UNE DAME. + + +Quand l'homme, chassé des bosquets d'Éden, s'arrêta quelques instans sur +le seuil de la porte, chaque pas lui rappelait des heures évanouies, et +lui faisait maudire son avenir. + +Mais errant à travers de lointains climats, il apprit à porter le poids +de son chagrin; il ne fit plus que donner un soupir aux souvenirs du +tems passé, et trouva du soulagement au milieu de scènes plus agitées. + +Ainsi, madame, doit-il en être de moi; je ne dois plus revoir tes +charmes: car quand je m'arrête près de toi, je soupire pour tout ce que +j'ai connu autrefois. + +En te fuyant, je serai sûrement sage; car j'échapperai aux piéges de la +tentation: je ne puis pas voir mon paradis sans désirer d'y entrer. + + + + +III. + +A LADY CAROLINE LAMB. + + +Et tu dis que je n'ai pas de sentiment, que je ne ressens rien pendant +que tu es éloignée de moi? Tu ne sais donc pas avec quelles délices je +me suis abandonné à un rêve non interrompu de toi? Mais l'amour ne doit +jamais nous ressembler, et j'apprendrai à t'estimer moins. Comme tu as +fui, ainsi permets-moi de fuir, et change le cœur que tu ne peux rendre +heureux. + +On te dira, Clara! que j'ai paru, tout récemment, courtiser les charmes +d'une autre; que je n'ai pas soupiré, que je n'ai pas eu d'humeur, comme +si tu avais déjà été bannie de mon cœur. Clara! cette lutte--pour +défaire ce que tu as fait si bien pour moi,--ce masque porté devant la +foule niaise,--cette trahison--était une fidélité pour toi! + +Je n'ai pas dormi depuis que tu es partie; mais j'ai cherché dans +plusieurs tout ce qu'une seule (ah! ai-je besoin de la nommer?) pouvait +m'accorder. C'est un devoir que je dois au tien--à toi--à l'homme--à +Dieu, de modérer, d'éteindre ce feu coupable, avant que le chemin du +crime soit parcouru. + +Mais puisque mon sein n'est pas si pur, puisque le vautour déchire +encore mon cœur, que j'endure cette agonie, et non toi--oh! la plus +chérie des femmes! Par pitié, Clara! séparons-nous; et je chercherai à +éviter, je ne sais comment, le dard menaçant:--le vice ne doit pas +prendre pour but un objet tel que toi. + +Mais tu dois m'aider dans cette tâche, et exercer ainsi noblement ton +pouvoir. Alors dédaigne-moi,--c'est tout ce que je demande--avant que le +tems ne mûrisse une heure plus coupable; avant que la coupe de la colère +ne verse des remords redoublés sur ma tête; avant que des feux +inextinguibles ne dévorent mon cœur, dont les espérances sont mortes +depuis long-tems. + +Ne t'abuse pas plus long-tems, ainsi que moi; n'abuse pas des cœurs +meilleurs que le mien; ah! ne peux-tu pas, ne veux-tu pas fuir des +malheurs comme le nôtre,--une honte comme la tienne? S'il y a une colère +divine, une torture au-delà de ce souffle de vie passagère, +renonce--même maintenant, à toute espérance future; de telles pensées +sont un crime,--un tel crime est la mort. + + + + +IV. + +STANCES. + + +J'ai appris ton sort sans verser une larme; ta perte m'a à peine arraché +un soupir, et cependant tu me fus extrêmement chère.--Je ne sais pas ce +qui a desséché mes yeux, les larmes refusent de couler; mais chacune +d'elles que mes paupières empêchent de s'échapper, retombe horrible sur +mon cœur.. + +Oui,--profondes et pesantes, une à une, elles s'y pressent et le +torturent, comme les eaux renfermées dans le rocher l'usent en tombant +et s'y durcissent. Elles ne peuvent se pétrifier plus durement que les +sentimens qui retombent et restent sur mon cœur, lesquels, froidement +fixés, regardent le passé sans jamais se fondre à un soleil nouveau. + + + + +V. + +A MARIE. + + +Ne te souviens pas de moi, ni de ces heures bien-aimées, de ces heures +évanouies, où toute mon ame était à toi,--heures qui ne peuvent jamais +être oubliées, avant que le tems n'énerve nos puissances vitales, et que +toi et moi ayons cessé d'être. + +Puis-je oublier, peux-tu oublier toi-même ce tems où, jouant avec tes +cheveux dorés, ton cœur, avec vivacité, répondait à mes jeux? Oh! par +mon ame! je te vois encore, avec des yeux si languissans,--un sein si +beau, et des lèvres, quoique silencieuses, qui murmuraient l'amour. + +Lorsqu'ainsi tu te penchais sur mon cœur, ces yeux laissaient échapper +un éclat si doux, que, quoiqu'à moitié réprobateur, il inspirait le +désir; et alors nous nous serrions plus près, et encore plus près,--et +nos lèvres frémissantes s'efforçaient de se rencontrer comme pour +expirer dans leurs baisers. + +Et alors ces yeux pensifs voulaient se fermer, et leurs deux paupières +se rapprochaient en voilant leurs orbites d'azur,--tandis que leurs +longs et humides regards semblaient fuir sur ta joue brillante d'amour. + +FIN DES POÉSIES ATTRIBUÉES A LORD BYRON. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron. +Volume 5., by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + +***** This file should be named 28082-8.txt or 28082-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/8/0/8/28082/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/28082-8.zip b/28082-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..415aa1f --- /dev/null +++ b/28082-8.zip diff --git a/28082-h.zip b/28082-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5557080 --- /dev/null +++ b/28082-h.zip diff --git a/28082-h/28082-h.htm b/28082-h/28082-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b5ca3c6 --- /dev/null +++ b/28082-h/28082-h.htm @@ -0,0 +1,14203 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Oeuvres complètes de Lord Byron, Tome 5, par Paulin Paris</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {margin-left: 20%; margin-right: 20%; + border: thin dashed; padding: 10px; background-color: #D3D2CF} + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 5., by +George Gordon Byron + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 5. + comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin + +Release Date: February 14, 2009 [EBook #28082] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<h2>ŒUVRES COMPLÈTES</h2> + +<h5>DE</h5> + +<h1>LORD BYRON,</h1> + +<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4> + +<h5>COMPRENANT</h5> + +<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3> + +<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5> + +<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p> + +<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3> + +<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5> +<hr class="short"> + +<h3>TOME CINQUIÈME.</h3> +<hr class="short"> +<br><br> + + +<p class="mid"><i>Paris</i>.<br> + +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,<br> + +RUE SAINT-LOUIS, N° 46,<br> + +ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.</p> +<hr class="short"> +<h4>1831.</h4> + +<br><br><br> + +<div class="note"> +<p>NOTES DU TRANSCRIPTEUR:</p> + +<p>1. Les renvois en bas de page étant de trois catégories, il nous a semblé que renuméroter les notes en séquence numérique pourrait créer de la confusion. Nous avons donc utilisé les formats suivants:</p> + +<p><sup>loc#</sup> Pour indiquer les notes locales (fin de paragraphe).</p> +<p><sup>a#</sup> Pour indiquer les notes en fin de chapitre; la lettre initiale étant différente pour chaque chapitre.</p> +<p><sup>n#</sup> Pour indiquer les notes à l'intérieur d'autres notes.</p> + +<p>2. Afin d'éviter les erreurs de transcription des caractères arabes contenus dans cet ouvrage, nous avons reproduit graphiquement les citations arabes du texte original, plutôt que d'utiliser les caractères Unicode.</p> + +</div> +<br><br> + +<h1>LE GIAOUR,</h1> + +<h5>FRAGMENT D'UNE</h5> + +<h3>HISTOIRE TURQUE.</h3> +<br><br><br> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>One fatal remembrance--one sorrow that throws</i></p> +<p><i>Its bleak shade alike o'er our joys and our woes--</i></p> +<p><i>To which life nothing darker nor brighter can bring,</i></p> +<p><i>For which joy hath no balm--and affliction no sting.</i></p> +<p class="i30">(<span class="sc">Moore</span >.)</p> +</div></div> + +<blockquote>Un fatal souvenir,--un chagrin qui jette son ombre noire sur nos +joies comme sur nos douleurs,--auquel la vie ne peut rien apporter de +plus sombre ni de plus brillant, pour lequel la joie n'a pas de charme--et +l'affliction pas d'amertume.</blockquote> + +<br><br><br> + +<h4>A</h4> + +<h1>SAMUEL ROGERS, ESQ.</h1> + +<p>Comme une légère, mais très-sincère marque d'admiration +pour son génie, de vénération pour son caractère, et de gratitude +pour son amitié,</p> + +<p>CETTE PRODUCTION EST DÉDIÉE</p> + +<p class="mid">Par son obligé et affectionné serviteur,</p> + +<p><span class="rig">BYRON.</span><br></p> + +<br><br><br> +<hr> +<h2>AVERTISSEMENT.</h2> +<hr class="short"> +<br> +<p>L'histoire qu'offrent ces fragmens décousus +est fondée sur des circonstances moins communes +maintenant dans l'Orient qu'autrefois, +soit parce que les femmes y sont plus circonspectes +que dans les <i>vieux tems</i>, soit parce que +les chrétiens sont plus heureux ou moins entreprenans. +L'histoire, lorsqu'elle était complète, +contenait les aventures d'une femme esclave, +qui fut jetée dans la mer, à la manière des +Turcs, pour infidélité, et vengée par un jeune +Vénitien, son amant, dans le tems que les Sept +Iles étaient possédées par la république de Venise, +peu de tems après que les Arnautes eurent +été chassés de la Morée qu'ils avaient ravagée +après l'invasion russe. La désertion des Maïnotes, +à qui le pillage de Misitra avait été refusé, +fit abandonner cette entreprise, et causa +le ravage de la Morée, durant lequel la cruauté +exercée de part et d'autre est restée sans exemple, +même dans les annales des Croyans.</p> + +<br><br> +<hr> +<h1>LE GIAOUR.</h1> +<hr class="short"> +<br> +<p>Aucun souffle d'air léger pour rider la surface +des flots qui se déroulent sous le tombeau de l'Athénien; +ce tombeau<a id="footnotetagg1" name="footnotetagg1"></a> +<a href="#footnoteg1"><sup class="sml">g1</sup></a> qui, apparaissant sur le rocher, +salue le premier le navire rentrant dans le port, en +dominant la contrée qu'il sauva en vain: quand un +semblable héros, reparaîtra-t-il sur la terre?</p> +................................................................................................... + +<p>Beau climat! où chaque saison sourit avec amour +sur ces îles fortunées qui, vues des hauteurs du +lointain Colonna, réjouissent le cœur ému par ce +délicieux spectacle, et prêtent un charme à la solitude. +Là, gracieusement ondulée, la surface de +l'Océan réfléchit les teintes des pics nombreux dont +l'image est reproduite par les vagues souriantes qui +baignent ces Édens de l'Orient; et si parfois une +brise passagère vient à rompre le cristal des flots, +ou détache une fleur des arbres du rivage, qu'il est +ravissant chaque souffle d'air qui réveille et emporte +avec lui les plus doux parfums! Car c'est là--sur +les collines ou dans les vallées, que la rose, +sultane du rossignol<a id="footnotetagg2" name="footnotetagg2"></a> +<a href="#footnoteg2"><sup class="sml">g2</sup></a>, la vierge pour laquelle il +fait entendre sa mélodie et ses mille chants d'amour, +fleurit en rougissant aux histoires de son amant harmonieux: +la reine des jardins, sa reine, sa rose, +non courbée par les vents, non glacée par les +neiges, loin des hivers du nord, caressée par les +brises de chaque saison, renvoie, en doux encens +vers le ciel, les parfums que lui a donnés la nature, +et embellit, par ses brillantes couleurs et ses +soupirs odorans, ces cieux qui semblent lui sourire. +Là brillent maintes fleurs printannières; maint ombrage +invite à l'amour, maintes grottes invitent au +repos, en même tems qu'elles servent d'asile au pirate +dont la barque, cachée sous l'abri protecteur, +guette l'arrivée d'une proue pacifique, jusqu'au moment +où la guitare du joyeux marinier<a id="footnotetagg3" name="footnotetagg3"></a> +<a href="#footnoteg3"><sup class="sml">g3</sup></a> se fait entendre, +et où l'étoile du soir se montre à l'horizon. +Alors, voguant avec leurs rames enveloppées, et protégés +par les rochers du rivage, les voleurs nocturnes +fondent sur leur proie, et aux chants de joie +font succéder les plaintifs gémissemens.</p> + +<p>Il est étrange que là où la nature s'est plu à répandre +ses dons comme pour le séjour des dieux, et +à faire briller tous ses charmes dans ce paradis enchanté, +l'homme amant de la destruction, veuille le +changer en désert, et foule aux pieds, pareil à la +brute, ces fleurs qui ne demandent pas les soins +d'une main laborieuse pour croître sur cette terre +féconde, mais qui fleurissent comme pour prévenir +les soins de l'homme, et qui, dans leurs séduisantes +caresses, ne veulent--qu'être épargnées! Il +est étrange--que là ou tout est en paix, les passions +triomphent dans leur orgueil, et la rapine +étende son cruel et sanguinaire empire. C'est comme +si les démons prévalaient contre les séraphins glorieux, +et, assis sur les trônes célestes, rendaient ces +anges libres héritiers de l'Enfer; aussi douce est cette +contrée formée pour le bonheur, aussi maudits sont +les tyrans qui l'oppriment et la désolent!</p> + +<p>Celui qui s'est penché sur--le cadavre d'un être +expiré avant que le premier jour de la mort soit enfui, +le premier sombre jour du néant, le dernier du +danger et de la détresse (avant que les doigts dévorans +de la destruction aient effacé les traits où la +beauté respire encore), et a remarqué l'air doux et +angélique, l'extase du repos qui est là, les traits +fixes, quoique tendres, qui relèvent la langueur +d'une paisible joue, et--mais pour cet œil triste et +voilé qui ne brûle plus, ne sourit plus, ne pleure +plus; pour ce front immobile et froid où l'apathie<a id="footnotetagg4" name="footnotetagg4"></a> +<a href="#footnoteg4"><sup class="sml">g4</sup></a> +de la mort effraie le cœur désolé de celui qui le contemple, +comme s'il avait le pouvoir de lui faire partager +le destin qu'il redoute et dont il ne peut cependant +se détacher: oui! pour ces choses, et ces +choses-là seules, pendant quelques momens--une +heure traîtresse,--il pourrait mettre en doute le +pouvoir tyrannique du trépas; tant est beau, tant +est calme, tant est doux, le premier, le dernier, aspect +révélé par la mort<a id="footnotetagg5" name="footnotetagg5"></a> +<a href="#footnoteg5"><sup class="sml">g5</sup></a>!</p> + +<p>Tel est aussi l'aspect de ce rivage: c'est la Grèce; +mais la Grèce qui n'a plus de vie! si froidement +douce, si tristement belle, que nous tressaillons, +car l'ame manque là! Son charme est celui de la +mort qui ne disparaît pas entièrement avec le souffle +de la vie; mais c'est une beauté qui a cette fleur sinistre, +cette couleur appartenant à la tombe, dernière +et fugitive lueur de l'expression, auréole dorée +qui plane sur une ruine, le rayon d'adieu du +sentiment qui n'est plus! étincelle de cette flamme +d'une origine peut-être céleste, qui éclaire encore, +mais qui n'échauffe plus désormais sa terre chérie!</p> + +<p>Patrie des braves échappés à l'oubli! dont le sol, +depuis les plaines jusqu'aux cavernes des montagnes, +fut l'asile de la liberté, ou le tombeau de la +gloire! temple des héros<a id="footnotetagloc1" name="footnotetagloc1"></a> +<a href="#footnoteloc1"><sup class="sml">loc1</sup></a>! se peut-il que ce soit +là tout ce qui reste de toi? Approche, esclave timide +et rampant; dis, ne sont-ce pas là tes Thermopyles? +Ces ondes bleues qui s'étendent au loin, +ô race dégénérée d'un peuple libre! dis, quelles +sont-elles? quels sont ces rivages? N'est-ce pas le +golfe, n'est-ce pas le rocher de Salamine? Ces lieux +célèbres, leur histoire qui n'est pas inconnue au +monde, ô Grecs! levez-vous, et faites-en de nouveau +votre patrie! Cherchez parmi les cendres de vos pères +les étincelles du feu divin qui les embrasait; et celui +qui expirera dans le combat ajoutera à leurs noms +un nom terrible qui fera trembler la tyrannie: il +laissera à ses fils une espérance, une renommée pour +lesquelles ils mourraient plutôt que de les livrer au +déshonneur; car le combat de la liberté une fois +commencé, le père expirant en lègue le triomphe à +son fils, triomphe qui succède toujours à toutes les +défaites. O Grèce! tes pages vivantes en sont témoins, +et attestent la gloire de tes siècles immortels! Tandis +que tes rois enfouis dans l'obscurité poudreuse +des âges ont laissé une pyramide sans nom, tes héros, +malgré les ravages du tems qui a renversé la +colonne monumentale de leurs tombes, ont encore +un monument plus imposant, les montagnes de leur +terre natale! Là, la muse montre aux regards des +étrangers les tombeaux de ceux qui ne peuvent mourir!--Il +serait trop long de rappeler, et trop pénible +de retracer l'histoire et la description de chaque +lieu célèbre, depuis ses tems de splendeur jusqu'à +ses jours de misère: assez--aucun ennemi +étranger n'a pu dompter ton courage, jusqu'à ce +qu'il se soit flétri lui-même. Oui! un abaissement, +une dégradation volontaires, ont aplani la route aux +chaînes honteuses de l'esclavage, à la domination +des tyrans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc1" +name="footnoteloc1"><b>Note loc1: </b></a><a href="#footnotetagloc1"> +(retour) </a> <i>Shrine of the mighty</i>!</blockquote> + +<p>Que peut-il raconter celui qui foule aujourd'hui +tes rivages? Aucune histoire de tes vieux tems, aucun +sujet capable d'inspirer à la muse un essor aussi +élevé que celui des jours qui ne sont plus, lorsque +l'homme était digne de ton climat.</p> + +<p>Les cœurs nourris dans tes vallées, les ames ardentes +qui auraient pu conduire tes enfans à des actions +héroïques et sublimes, rampent, depuis le +berceau jusqu'à la tombe, esclaves--oui! esclaves +d'un esclave<a id="footnotetagg6" name="footnotetagg6"></a> +<a href="#footnoteg6"><sup class="sml">g6</sup></a>! et sourds, excepté à la voix +du crime, couverts de tous les vices qui souillent +l'humanité et font descendre l'homme au-dessous de +la brute, sans avoir même le mérite d'une sauvage +vertu, du courage opprimé, mais indompté d'un +homme libre. Ils portent encore dans les ports voisins +leurs ruses proverbiales et leur ancienne astuce. +C'est en cela que l'on reconnaît encore ce +Grec subtil; et c'est en cela, en cela seul qu'il a +conservé son ancien renom. En vain, la liberté ferait-elle +un appel au courage pour briser son joug, +ou pour relever le cou qui semble courtiser son esclavage: +je cesse de plaindre ces malheurs.</p> + +<p>Cependant cette histoire sera une histoire plaintive; +et ceux qui l'entendront croiront sans peine +que celui qui l'entendit pour la première fois en fut +touché.</p> + +<p>...........................................................</p> + +<p>Lointaines, sombres et se projetant sur la mer +bleue, les ombres des rochers font tressaillir, le pêcheur +dont elles frappent les regards, comme la +barque d'un pirate des îles ou d'un Maïnote. Craignant +pour son léger caïque, il évite l'anse prochaine +et périlleuse; quoique abattu et harassé par +ses travaux, et surchargé de son heureuse pêche, +il vogue lentement, à force de rames, jusqu'à ce +que le rivage sûr du port Léone le reçoive à la lueur +délicieuse de l'astre qui embellit de tant de charmes +une nuit orientale.</p> + +<p>.............................................................</p> + +<p>Quel est celui qui accourt sur un coursier noir, +bride abattue, au galop retentissant comme un tonnerre? +Le bruit des fers et les coups de fouet répétés +font retentir les échos des cavernes d'alentour. +L'écume qui couvre les flancs du coursier semble +être celle des vagues de l'Océan: bien que les flots +de la mer soient tranquilles et comme abîmés dans +le calme, il n'en est point dans le sein du cavalier; +le murmure de la tempête qui se prépare est encore +plus calme que ton cœur, ô jeune Giaour<a id="footnotetagg7" name="footnotetagg7"></a> +<a href="#footnoteg7"><sup class="sml">g7</sup></a>! Je ne +te connais point, je hais ta race; mais je découvre +dans tes traits quelque chose que le tems ne pourra +que fortifier et non effacer. Quoique jeune et pâle, +ce front blême est sillonné par les passions; quoique +tenant fixé vers la terre ton œil farouche, et que tu +passes comme un météore, je vois bien dans toi un +de ceux que des fils d'Othman devraient faire périr +ou éloigner de leur demeure.</p> + +<p>Loin,--loin,--il fuit, et mes regards étonnés +le suivent à peine; et quoique, semblable à un démon +de la nuit, il ait passé et se soit évanoui à ma +vue, son aspect et son maintien ont laissé dans mon +ame un souvenir de trouble et de confusion, et les +pas retentissans de son coursier noir résonnent encore +à mon oreille étonnée. Il pique vivement de +l'éperon; il approche de ce rocher escarpé qui projette +son ombre sur l'abîme; il en fait rapidement le +tour; il galope sur ses bords. Le rocher l'eut promptement +dérobé à ma vue, car je sentis bien que j'étais +désagréable à celui qui cherchait à éviter tout +regard indiscret; et il n'est pas une étoile qui ne +paraisse trop brillante à celui qui s'échappe à une +heure si étrange. Il s'éloigne rapidement; mais avant +de disparaître, il lance un dernier regard en arrêtant +un moment son coursier qui bondit, et respire +un moment dans sa course ralentie; un instant il se +dresse sur ses arçons.--Que regarde-t-il dans le +bois d'olivier? Le croissant brille sur la colline; les +hautes lampes de la mosquée brûlent encore: quoique +trop éloigné pour entendre le bruit du lointain +tophaïque<a id="footnotetagg8" name="footnotetagg8"></a> +<a href="#footnoteg8"><sup class="sml">g8</sup></a> répété par l'écho, on aperçoit les éclairs +de chaque joyeuse détonnation, qui prouvent le zèle +des religieux musulmans. Ce soir, le dernier soleil +du Ramazan s'est couché; ce soir commence la fête +du Baïram<a id="footnotetagloc2" name="footnotetagloc2"></a> +<a href="#footnoteloc2"><sup class="sml">loc2</sup></a>; ce soir--mais qui es-tu? qu'as-tu +fait, toi, au vêtement étranger, au front terrible? +Que te font ces jeux, ces fêtes, pour t'arrêter ainsi +ou pour fuir?--Il s'arrête encore.--Quelque +frayeur légère se peignait sur son visage; bientôt +l'expression de la haine la remplaça. Elle ne se manifesta +point avec la rougeur subite d'une colère +passagère, mais avec une pâleur semblable au +marbre de la tombe, dont la funèbre blancheur augmente +encore les sombres teintes. Son front était +penché, son œil avait un éclat vitreux; il leva son +bras avec un mouvement menaçant de fierté, en +frappant rudement de la main, ne sachant s'il devait +retourner ou fuir. Impatient de sentir différer +sa fuite rapide, le noir coursier pousse un lourd +hennissement.--La main du cavalier retomba sur +la garde de son sabre; ce hennissement a dissipé sa +rêverie, comme le cri du hibou réveille un homme +en sursaut.--L'éperon s'enfonce dans le flanc du +coursier; il part avec la rapidité d'un djerrid<a id="footnotetagg9" name="footnotetagg9"></a> +<a href="#footnoteg9"><sup class="sml">g9</sup></a> lancé +dans les airs par une main puissante; le rocher est +dépassé, et le rivage ne retentit plus de ses pas rapides; +la crête est franchie, on ne voit plus le cimier +et le front altier du chrétien. Ce n'était que +pour un instant qu'il avait contenu l'ardeur de son +vigoureux coursier; ce n'était que pour un instant +qu'il s'était arrêté; et tout-à-coup il avait redoublé +de vitesse comme s'il avait été poursuivi par la mort. +Mais dans cet instant, des hivers de souvenirs semblaient +avoir passé sur son ame, et rassemblé, dans +cette seconde<a id="footnotetagloc3" name="footnotetagloc3"></a> +<a href="#footnoteloc3"><sup class="sml">loc3</sup></a> de tems, une vie de peine, un siècle +de crimes. Pour celui qu'agitent l'amour, la haine, +ou la crainte, un tel moment accumule toutes les +douleurs passées. Alors qu'éprouva-t-<i>il</i>, l'inconnu, +accablé qu'il fut par tout ce qui peut le plus déchirer +le cœur? Cette halte qui décida sa destinée, oh! +qui pourra mesurer sa durée terrible! Quoique, dans +les registres du tems, elle soit comme imperceptible, +elle fut une éternité pour sa pensée! car elle est infinie +comme l'espace incommensurable, la pensée +que le sentiment peut embrasser, et qui peut comprendre +en lui-même des maux sans nom, sans espérance, +ou sans fin!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc2" +name="footnoteloc2"><b>Note loc2: </b></a><a href="#footnotetagloc2"> +(retour) </a> Carême turc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc3" +name="footnoteloc3"><b>Note loc3: </b></a><a href="#footnotetagloc3"> +(retour) </a> En anglais, <i>drop</i>, goutte.</blockquote> + +<p>L'heure est passée; le Giaour est déjà loin; a-t-il +fui seul ou succombé seul? Maudite soit l'heure de +son arrivée ou de sa fuite: la malédiction, pour le +péché d'Hassan, a changé un palais en tombeau. Il +vint, le Giaour, il passa comme le simoun<a id="footnotetagg10" name="footnotetagg10"></a> +<a href="#footnoteg10"><sup class="sml">g10</sup></a>, cet +avant-coureur de la désolation et de la mort, sous le +souffle dévorant duquel les cyprès même s'anéantissent;--arbre +sombre, et encore triste lorsque les +autres douleurs sont évanouies; seul fidèle aux souvenirs +passagers de la mort.</p> + +<p>Le coursier a disparu de l'étable déserte; on ne +voit plus d'esclaves dans les salles du palais d'Hassan. +L'araignée solitaire couvre les murs de sa toile grisâtre; +la chauve-souris bâtit son nid dans son harem; +et le hibou s'est emparé de la plus haute tour de son +château fort: le dogue sauvage, tourmenté de soif et +de faim, hurle sur les bords de ses bassins desséchés; +car le ruisseau a disparu de son lit de marbre, où +maintenant les ronces croissent sur une poussière +désolée. Il était beau jadis de le voir se jouer dans +cette enceinte, et chasser la chaleur étouffante du +jour, en faisant jaillir en haut sa rosée d'argent +dans des tourbillons fantastiques, et en répandant +dans l'air, et sur le vert gazon, une délicieuse fraîcheur. +Il était doux, quand des étoiles sans nuages +brillaient dans les cieux, de voir des vagues de lumière +se projeter sur ce marbre, d'entendre, la +nuit, la mélodie de ces ondes! L'enfance d'Hassan +avait souvent joué sur les bords de cette cascade; +et souvent, sur le sein de sa mère, il s'était endormi +au bruit harmonieux des vagues. La jeunesse d'Hassan +avait été souvent bercée, sur ces bords, par les +chants de la beauté; et chaque accord harmonieux +semblait plus harmonieux encore mêlé à la voix +d'Hassan. Mais jamais la vieillesse d'Hassan ne viendra +se reposer sur ces bords à la chute du crépuscule: +la source qui alimentait ce ruisseau est tarie.--Le +sang qui échauffait son cœur est versé! Jamais +aucune voix humaine ne fera entendre ici des accens +de rage, de regrets ou de plaisir. Les derniers et +tristes sons qu'ait répétés l'écho furent les lamentations +funèbres d'une femme; et <i>ces sons</i> expirèrent +dans le silence!--Tout est muet!--excepté, parfois, +la jalousie que le vent agite. Que la tempête, +retentisse, que la pluie tombe par torrens, aucune +main ne viendra désormais fermer les ouvertures de +ce château.</p> + +<p>Ce serait une joie pour le voyageur de découvrir, +sur ces sables déserts, les pas grossiers d'un homme, +--tellement que la voix même de la douleur réveillât +un écho consolateur. Au moins elle lui dirait: +«Tout n'est pas mort en ces lieux, la vie murmure +encore, bien qu'elle soit le soupir d'un seul.--Car +de nombreux appartemens dorés étalent encore ici +une splendeur que la solitude semble devoir oublier; +dans ce palais, la destruction a opéré lentement son +œuvre dévorante;--mais la sombre désolation est assise +sur le seuil de la porte, que le fakir<a id="footnotetagloc4" name="footnotetagloc4"></a> +<a href="#footnoteloc4"><sup class="sml">loc4</sup></a> lui-même +n'oserait plus franchir. Là, le derwiche<a id="footnotetagloc5" name="footnotetagloc5"></a> +<a href="#footnoteloc5"><sup class="sml">loc5</sup></a> errant ne +voudrait pas s'arrêter, car la charité hospitalière +n'est plus là pour le recevoir; l'étranger, harassé +de fatigues, ne viendra plus s'y reposer pour y bénir +«le pain et le sel sacré<a id="footnotetagg11" name="footnotetagg11"></a> +<a href="#footnoteg11"><sup class="sml">g11</sup></a>.» La richesse et la pauvreté +passent également aux environs avec la même insouciance; +car la politesse hospitalière et la charité bienveillante +ont disparu avec Hassan, tombé sur les +montagnes. Son toit, qui était le refuge de l'homme, +est devenu l'antre affamé du désespoir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc4" +name="footnoteloc4"><b>Note loc4: </b></a><a href="#footnotetagloc4"> +(retour) </a> Moine turc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc5" +name="footnoteloc5"><b>Note loc5: </b></a><a href="#footnotetagloc5"> +(retour) </a> Moine mendiant.</blockquote> + +<p>L'hôte a fui la salle de festin, et les vassaux leurs +travaux champêtres, depuis que le sabre de l'infidèle +a fendu le turban de la tête d'Hassan<a id="footnotetagg12" name="footnotetagg12"></a> +<a href="#footnoteg12"><sup class="sml">g12</sup></a>.</p> + +<p>..................................................................</p> + +<p>J'entends un bruit de marche qui approche, mais +aucune voix n'arrive à mon oreille. Il s'approche +davantage;--je puis distinguer chaque turban, et +chaque ataghan au fourreau d'argent<a id="footnotetagg13" name="footnotetagg13"></a> +<a href="#footnoteg13"><sup class="sml">g13</sup></a>. Le chef +de la troupe se distingue; c'est un émir à la robe +verte<a id="footnotetagg14" name="footnotetagg14"></a> +<a href="#footnoteg14"><sup class="sml">g14</sup></a>. «Ho! qui es-tu?--Cet humble <i>salem</i><a id="footnotetagg15" name="footnotetagg15"></a> +<a href="#footnoteg15"><sup class="sml">g15</sup></a> +vous dit que je suis un croyant. Le fardeau que vous +portez avec tant d'attention semble réclamer tous vos +soins, et, sans doute, c'est une précieuse cargaison. +Mon humble barque est toute prête pour la recevoir.</p> + +<p>--Tu parles convenablement; démarre ton esquif, +et emmène-nous loin de ce rivage silencieux. Laisse +déployée ta voile, et vogue à force de rames. Au +milieu de cette baie entourée de rochers, où les eaux +sombres et emprisonnées dorment dans un calme +profond, ta tâche sera finie.--Nous y sommes.--Tu +as ramé à merveille; notre course a été rapide; +cependant c'est le plus long voyage, je pense, qu'un +de...»</p> + +<p>.........................................................................</p> + +<p>L'objet mystérieux fut plongé dans les flots, et +s'enfonça lentement; la vague calme roula doucement +jusqu'au rivage. Je veillais attentivement sur +ce qui avait été précipité, et il me sembla un instant, +par le mouvement du courant, que quelque chose +s'était comme débattu..... ce n'était qu'un rayon de +la lune qui se réfléchissait sur le courant. Je ne +cessai de prêter mon attention à cette scène singulière +que lorsque l'objet qui la causait eut disparu +totalement à ma vue, comme une pierre lancée dans +l'onde, qui laisse après elle un tournoiement passager +se rétrécissant de plus en plus, et forme comme +une tache blanche, perle aqueuse qui se moque de +l'œil qui la contemple. Tous les secrets sont ensevelis +et dorment sous les ondes, connus seulement +des génies de l'abîme, qui, tremblans dans leurs +grottes de corail, n'osent en rien murmurer aux +vagues.</p> + +<p>.................................................................</p> + +<p>Comme on voit, dans les prairies émaillées du +Kachemire, la reine des papillons<a id="footnotetagg16" name="footnotetagg16"></a> +<a href="#footnoteg16"><sup class="sml">g16</sup></a> s'élever sur ses +ailes de pourpre, en invitant le jeune enfant à la +poursuivre, en le promenant de fleurs en fleurs pendant +une heure inutile et laborieuse; elle le quitte +pour s'envoler dans les airs, en lui laissant le cœur +déchiré et les yeux pleins de larmes: ainsi la beauté +se joue du jeune homme échappé de l'enfance, brillante +aussi et volage comme elle: chasse d'espérances +et de craintes frivoles, commencée dans la folie et +terminée dans les larmes. Si toutes deux elles se +laissent prendre, le malheur attend la reine des papillons +et la jeune fille; une vie de peines, la perte +de la tranquillité; l'une est le jouet de l'enfant, +l'autre, le caprice de l'homme: ce bijou charmant, +recherché avec tant d'ardeur, perd son charme dès +qu'il est obtenu; car chaque attouchement caressant +fait disparaître ses plus brillantes couleurs, jusqu'à +ce que charme, couleurs, beauté, étant évanouis, +on le laisse s'envoler ou on l'abandonne sans compassion. +L'aile blessée, ou le cœur déchiré, hélas! +dans quel lieu l'une et l'autre de ces victimes pourront-elles +trouver un asile? Celle-ci, avec son aile +abattue, pourra-t-elle voltiger de la rose à la tulipe +comme dans ses jours de liberté? ou la beauté, +flétrie dans une heure, pourra-t-elle retrouver son +bonheur et sa joie dans sa retraite profanée? Non: +les insectes joyeux qui passent près de celui qui va +mourir, ne le couvrent jamais de leurs ailes. Les +aimables et jeunes beautés sont compatissantes pour +toutes les fautes, excepté pour celles de leurs semblables; +tous les malheurs peuvent attendre d'elles +une larme, excepté la honte d'une sœur abusée.</p> + +<p>.......................................................................</p> + +<p>Le cœur qui se nourrit des remords du crime +ressemble au scorpion environné de flammes, dans +un cercle qui se rétrécit à mesure qu'elles font des +progrès. Les flammes resserrent le prisonnier jusqu'à +ce que, consumé intérieurement par mille dards brûlans, +et se torturant dans sa rage, il ne voie plus +qu'une seule et triste ressource contre ses cruelles +douleurs: le dard venimeux qu'il conservait pour +ses ennemis, et dont le venin n'avait jamais été vainement +lancé; ce dard qui ne cause qu'une douleur +et guérit tous les maux, il le tourne contre lui-même +dans un accès de désespoir: ainsi expire celui qui a +l'ame noire et déchirée de remords<a id="footnotetagloc6" name="footnotetagloc6"></a> +<a href="#footnoteloc6"><sup class="sml">loc6</sup></a>, ou il vit, comme +le scorpion, environné de flammes dévorantes<a id="footnotetagg17" name="footnotetagg17"></a> +<a href="#footnoteg17"><sup class="sml">g17</sup></a>. +Ainsi se ronge celui que le remords dévore; maudit +sur la terre, condamné par le ciel, les ténèbres sont +sur sa tête, et le désespoir à ses pieds; autour de lui +est un cercle de flammes, et dans son sein--la +mort!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc6" +name="footnoteloc6"><b>Note loc6: </b></a><a href="#footnotetagloc6"> +(retour) </a> <i>The dark in soul</i>!</blockquote> + +<p>........................................................................</p> + +<p>Le sombre Hassan fuit de son harem, il n'arrête +ses regards sur les charmes d'aucune femme: la +chasse inaccoutumée l'occupe uniquement désormais; +et cependant il ne partage aucune joie du chasseur. +Hassan n'était point ainsi habitué à courir dans +les bois, lorsque Leïla habitait son sérail. Leïla ne +l'habiterait-elle plus?--c'est ce qu'Hassan seul pourrait +dire. D'étranges rumeurs se sont répandues dans +la ville à ce sujet: on dit que Leïla s'enfuit dans cette +soirée où se coucha le dernier soleil du Ramazan<a id="footnotetagg18" name="footnotetagg18"></a> +<a href="#footnoteg18"><sup class="sml">g18</sup></a>, +et où l'éclat d'un million de feux allumés au sommet +des minarets proclamait la fête du Baïram dans +l'immense Orient. Ce fut alors qu'elle s'éloigna +comme pour aller au bain, et qu'elle rendit inutiles +et vaines les recherches et la colère d'Hassan. Dans +le déguisement d'un page géorgien, elle avait trompé +l'active surveillance des gardes du palais, et, loin de +la tutelle musulmane, elle est allée s'en venger dans +les bras d'un infidèle Giaour.</p> + +<p>Quelque chose de ce récit avait fait naître les +soupçons d'Hassan; mais Leïla paraissait encore si +tendre, elle lui paraissait encore si belle, qu'il eut trop +de confiance dans l'esclave dont la trahison méritait +la mort. Ce soir même il s'était rendu à la mosquée, +et de-là il était allé assister à une fête qu'il donnait +dans son kiosque. Telle est l'histoire que racontent +ses Nubiens, dont la surveillance aurait dû être plus +active; mais d'autres disent que cette nuit même, à la +pâle et tremblante lumière de Phingari<a id="footnotetagg19" name="footnotetagg19"></a> +<a href="#footnoteg19"><sup class="sml">g19</sup></a>, le Giaour +avait été vu seul sur son coursier d'un noir de jais, +galopant à force d'éperons le long du rivage; il +n'emportait en croupe derrière lui aucune jeune +fille, aucun page.</p> + +<p>..........................................................................</p> + +<p>Ce serait vainement que j'essaierais de décrire le +charme de l'œil noir de Leïla; regardez ceux de la +gazelle, ils aideront admirablement votre imagination. +Ceux de Leïla étaient aussi larges (ou fendus); +aussi languissamment noirs, mais l'ame s'échappait +de chaque étincelle qu'ils dardaient sous leurs sourcils +arqués, aussi brillans que les joyaux de Giamschid<a id="footnotetagg20" name="footnotetagg20"></a> +<a href="#footnoteg20"><sup class="sml">g20</sup></a>.</p> + +<p>Oui, son <i>ame</i> se peignait dans ses regards; notre +prophète pourrait-il dire que cette forme si belle +n'était rien qu'une argile brillante? Par Allah! je +répondrais <i>non</i>, quand même je serais sur la fameuse +arche d'Al-Sirat<a id="footnotetagg21" name="footnotetagg21"></a> +<a href="#footnoteg21"><sup class="sml">g21</sup></a> jetée sur la mer de Flamme, +avec la perspective du paradis sous mes yeux, et +toutes ses houris qui me feraient signe d'y entrer. +Oh! celui qui a connu l'éclat des yeux de Leïla pourrait-il +ajouter foi à cette partie de sa croyance<a id="footnotetagg22" name="footnotetagg22"></a> +<a href="#footnoteg22"><sup class="sml">g22</sup></a>, +qui dit que la femme n'est que poussière, un jouet +sans ame destiné aux caprices sensuels d'un tyran? +Les Muftis, en la contemplant, auraient pu avouer +que la divinité brillait dans ses regards. Les jeunes +fleurs pourprées de la grenade jetaient sur les belles +et fraîches couleurs de ses joues un éclat toujours nouveau<a id="footnotetagg23" name="footnotetagg23"></a> +<a href="#footnoteg23"><sup class="sml">g23</sup></a>; +sa chevelure d'hyacinthe<a id="footnotetagg24" name="footnotetagg24"></a> +<a href="#footnoteg24"><sup class="sml">g24</sup></a> était flottante, +et, au milieu de ses suivantes qu'elle dominait de +toute sa beauté, elle en laissait descendre les boucles +jusqu'au pavé de marbre sur lequel ses pieds +brillaient plus blancs que la neige des montagnes +avant que les nuages qui lui ont donné naissance ne +soient tombés sur la terre, et n'y aient amassé des +souillures.</p> + +<p>Le jeune cygne s'avance noblement sur la surface +de l'onde; ainsi marchait sur la terre la belle fille +de Circassie, l'aimable oiseau du Franguestan<a id="footnotetagg25" name="footnotetagg25"></a> +<a href="#footnoteg25"><sup class="sml">g25</sup></a>! +Comme le cygne relève sa tête élancée, et frappe +l'onde de ses ailes orgueilleuses, quand un étranger +passe sur les bords de son domaine; ainsi Leïla élevait +un cou plus blanc que celui du cygne:--ainsi, +armée de sa beauté, elle eût repoussé avec dignité un +regard indiscret; aussi noble et aussi gracieuse était +sa démarche! Son cœur était aussi tendre pour son +compagnon.--Son compagnon, terrible Hassan, +quel était-il? Hélas! ce nom n'était pas fait pour toi! +Le terrible Hassan est parti en voyage, accompagné +de vingt vassaux, chacun armé, comme il convient +le mieux à un homme, d'arquebuse et d'ataghan; +le chef les précède, équipé comme pour la +guerre: il porte à sa ceinture le cimeterre teint autrefois +du meilleur sang arnaute, quand les rebelles +se révoltèrent, et que peu d'entre eux s'en rétournèrent +dans leurs foyers pour raconter l'histoire de +ceux qui étaient tombés dans la vallée de Parne. Les +pistolets qu'il porte à sa ceinture sont ceux dont un +pacha fit autrefois usage, et que maintenant, quoique +ornés de pierreries et bosselés d'or, des voleurs +trembleraient même de regarder. On dit qu'Hassan +est allé chercher une fiancée, plus fidèle que celle +qui à abandonné sa couche, l'esclave coupable qui +a déserté son harem, et plus coupable de l'avoir déserté +pour un Giaour!</p> + +<p>..........................................................................</p> + +<p>Les derniers rayons du soleil sont descendus sur +la colline, et étincellent dans le courant du ruisseau, +dont les ondes fraîches et limpides reçoivent les bénédictions +des montagnards. Ici le négociant grec, +fatigué de ses longues marches, peut trouver ce repos +que l'on chercherait vainement dans les cités où +sa demeure est trop voisine de celle de ses maîtres, +ce qui lui inspire de la terreur pour ses secrètes richesses.--Il +peut se soustraire ici à tous les regards. +Dans la foule, c'est un esclave; dans le désert, il est +libre; il peut ici souiller d'un vin défendu la coupe +qu'un bon Musulman ne doit jamais vider.</p> + +<p>Le premier de la troupe est un Tartare qui se distingue +par son manteau jaune; les soldats le suivent +dans un long défilé. Au-dessus d'eux, la montagne +élève un pic où les vautours aiguisent leurs +becs avides de carnage; ils pourront se repaître dans +un grand festin avant que l'aurore du matin ait +brillé. En bas, un torrent d'hiver a reculé devant +les rayons brûlans de l'été, et a laissé un lit noir et +dépouillé de verdure, excepté quelques broussailles +qui ne naissent que pour périr aussitôt. Chaque côté, +qui forme un sentier, est couvert de débris de granit +raboteux et grisâtre, arrachés par le tems, ou par +la foudre des montagnes, de ces sommets enveloppés +des brouillards du ciel; car où est celui qui a contemplé +le pic de Liakura dégagé de ces voiles éternels?</p> + +<p>.................................................................</p> + +<p>L'émir et sa troupe ont enfin atteint le bois de +sapins: «Bismillah<a id="footnotetagg26" name="footnotetagg26"></a> +<a href="#footnoteg26"><sup class="sml">26</sup></a>! le moment du péril est passé, +car la plaine se découvre à nos yeux, et quand +nous y serons parvenus, nous piquerons nos chevaux +des éperons.» Ainsi parle le Tchiaous, et à +peine a-t-il cessé qu'une balle siffle sur sa tête. Le +Tartare qui conduisait la troupe mord la poussière! +Les cavaliers d'Hassan n'ont que le tems de saisir +la bride et de descendre promptement de cheval; +mais trois d'entre eux n'y rémonteront plus; l'ennemi +qui porte, les blessures mortelles est invisible; +le moribond demande en vain vengeance. Le poignard +hors du fourreau, la carabine à la main, quelques-uns +d'entre eux restés sur leurs coursiers se +penchent pour éviter lès balles, à moitié protégés +par leur monture; d'autres fuient derrière le rocher +le plus voisin qui les défend des coups invisibles, +ne voulant point rester exposés à périr par les flèches +d'ennemis inconnus qui n'osent pas quitter leur retraite +sûre des rochers. Le sévère Hassan dédaigne +seul de descendre de son cheval, et poursuit sa +course jusqu'à ce qu'une décharge de carabines l'avertît +trop sûrement que le clan de brigands s'est +emparé de la seule issue qui pouvait laisser échapper +leur proie.</p> + +<p>Alors sa moustache<a id="footnotetagg27" name="footnotetagg27"></a> +<a href="#footnoteg27"><sup class="sml">g27</sup></a> se recourbe avec colère, et +son œil étincelle d'un fier courroux: «Quoique les +balles sifflent de toutes parts, dit-il, j'ai échappé à +une, heure plus sanglante que celle-ci.» Dans cet +instant l'ennemi quitte son embuscade et crie aux +vassaux d'Hassan de se rendre. Mais le front d'Hàssan +et un mot terrible sont plus redoutés que le sabre +ennemi. Aucun homme de la troupe ne rendra sa +carabine ou son ataghan, et n'élèvera le lâche cri: +Amaun<a id="footnotetagg28" name="footnotetagg28"></a> +<a href="#footnoteg28"><sup class="sml">g28</sup></a>! Les ennemis apparaissent plus nombreux, +s'approchent de plus en plus, et, débusquant du +bois, arrivent ceux qui se plaisent dans les charges +avancées. Quel est celui qui les commande armé +d'un fer étranger et étincelant dans sa main puissante? +«C'est lui! c'est lui! je le connais maintenant; +je le reconnais à son front pâle, je le reconnais +à cet œil méchant<a id="footnotetagg29" name="footnotetagg29"></a> +<a href="#footnoteg29"><sup class="sml">g29</sup></a>, qui favorise ses envieuses trahisons; +je le reconnais à son noir coursier, quoique +déguisé sous un costume d'Arnaute; apostat de sa +propre et vile croyance, ce titre ne le sauvera pas +de la mort. C'est lui! rencontre heureuse et désirée! +Perds l'amour de Leïla, maudit Giaour!»</p> + +<p>Comme un fleuve se précipite dans l'océan, en +roulant ses eaux écumantes; comme lés vagues de +la mer se soulèvent en colonnes azurées pour repousser +au loin avec orgueil le courant qui lutte +avec ses ondes écumantes; tandis que l'abîme tournoyant, +et les vagues qui se brisent, soulevées par +le vent impétueux de l'hiver, s'épuisent en terribles +mugissemens, et qu'à travers l'écume blanchâtre, +le fracas du tonnerre, les éclairs des ondes reluisent +d'une blancheur effrayante sur le rivage, qu'ils brillent +et se brisent sous la rame; ainsi, comme le +fleuve et l'océan se rencontrent avec des vagues qui +sont en fureur de se mêler;--ainsi se joignent deux +troupes qu'une même haine, un même destin, une +même fureur anime. Le cliquetis des sabres qui se +heurtent, les cris de guerre qui frappent l'oreille +épouvantée, les détonnations retentissantes, le bruit +de la mêlée, de la fusillade, les gémissemens des +mourans sont répétés par l'écho de la vallée plus +accoutumée aux refrains du pasteur. Quoique peu +nombreux,--les combattans se livrent une lutte acharnée, +car aucun n'épargne la vie d'un autre, aucun +ne demande grâce pour la sienne! Ah! deux jeunes +cœurs peuvent se presser avec amour, pour recevoir +et partager leurs caresses; mais l'amour lui-même +ne pourrait jamais avoir, pour tout ce que la beauté +soupire d'accorder, des palpitations la moitié aussi +vives que la haine en inspire au dernier embrassement +de deux ennemis, lorsque, se saisissant dans +le combat, ils plient leurs bras qui ne lâcheront plus +leur proie. Les amis se rencontrent pour se séparer; +l'amour rit au mot de fidélité; de vrais ennemis, une +fois rencontrés, sont unis jusqu'à la mort!</p> + +<p>........................................................................</p> + +<p>Avec un sabre brisé jusqu'à la garde, et dégouttant +encore du sang qu'il a répandu, resté cependant +dans la main puissante qui promenait partout +cette arme infidèle; son turban roulé par terre derrière +lui, et coupé dans ses plis les plus épais; sa +robe flottante déchirée par le cimeterre, et rougie +comme ces nuages du matin qui, bigarres d'un +rouge noir, annoncent par de funestes présages que +la journée aura une fin orageuse; une tache de sang +sur chaque buisson qui porte un lambeau de son palampore<a id="footnotetagg30" name="footnotetagg30"></a> +<a href="#footnoteg30"><sup class="sml">g30</sup></a>; +sa poitrine couverte d'innombrables +blessures, son dos couché sur la terre, son visage +tourné vers le ciel, Hassan tombé repose!--Son +œil encore ouvert est fixé menaçant sur son ennemi, +comme si l'heure qui a scellé sa destinée eût laissé +survivre sa haine inextinguible; et sur lui est penché +cet ennemi avec un front aussi sombre que celui +qui gît par terre ensanglanté--.</p> + +<p>..........................................................................</p> + +<p>«Oui, Leïla sommeille sous les vagues; mais +cette terre sera un tombeau plus sanglant: l'esprit +de Leïla a guidé le fer qui a appris à ce cœur félon +ce que c'est que ses atteintes. Il a appelé le prophète, +mais son pouvoir fut vain contre le Giaour +vengeur; il a invoqué Allah--mais ce mot s'est +élevé inexaucé ou inentendu. Oh! sot païen! la +prière de Leïla n'aurait pas été écoutée, et la +tienne serait ici exaucée? J'ai ménagé mon tems, je +me suis ligué avec ces hommes pour saisir le traître +à son tour: ma vengeance est assouvie, l'œuvre est +consommée; je pars--mais je pars seul.»</p> + +<p>..........................................................................</p> + +<p>On entend tinter les clochettes des chameaux dans +leurs pâturages. La mère d'Hassan regarde inquiète +du haut de ses jalousies,--elle voit la rosée du soir +qui couvre sous ses yeux, de ses perles étincelantes, +le vert pâturage; elle voit les étoiles qui ne brillent +plus que d'un pâle éclat. «C'est l'aurore, dit-elle.--Hassan +avec sa troupe ne doit pas être éloigné.»</p> + +<p>Elle ne peut demeurer dans le bosquet du jardin, +mais elle regarde à travers les créneaux de sa tour la +plus élevée.</p> + +<p>«Pourquoi ne vient-il pas? Ses coursiers sont +d'une race vigoureuse et choisie, ils ne craignent +pas les chaleurs de l'été. Pourquoi le fiancé n'envoie-t-il +pas le présent promis? Son cœur est-il plus +froid, ou son cheval de Barbarie moins agile? Oh! +reproche non mérité! voilà un Tartare qui a déjà +gagné le sommet de la plus proche montagne, et il +descend avec précaution le penchant escarpé: il est +maintenant dans la vallée; il porte le présent sur +les arçons de sa selle.--Que son cheval me paraît +marcher lentement! Mes largesses sauront bien récompenser +sa vitesse et les fatigues de sa route.»</p> + +<p>Le Tartare est descendu de cheval à la porte du +château; mais à peine peut-il soutenir son corps +chancelant: son visage basané porte l'expression de +la détresse; mais c'est peut-être l'effet de la fatigue: +son vêtement est souillé de sang; mais c'est peut-être +celui de son cheval fatigué de l'éperon: il tire +de dessous son manteau le présent.--Ange de la +mort! c'est le cimier brisé d'Hassan! son calpac déchiré<a id="footnotetagg31" name="footnotetagg31"></a> +<a href="#footnoteg31"><sup class="sml">g31</sup></a>--son +caftan ensanglanté.--«Madame, +ton fils a épousé une fatale fiancée; ils m'ont épargné, +mais non par pitié, mais pour t'apporter ce +présent ensanglanté. Paix au brave! dont le sang +est versé: malheur au Giaour! c'est lui qui l'a tué.»</p> + +<p>........................................................................</p> + +<p>Un turban sculpté<a id="footnotetagg32" name="footnotetagg32"></a> +<a href="#footnoteg32"><sup class="sml">g32</sup></a> sur une pierre brute, une +colonne que les ronces couvrent de leurs épines, où +l'on peut lire à peine maintenant le vers du Koran +qui déplore la mort du défunt, indiquent le lieu où +Hassan est tombé victime dans le vallon solitaire. Il +dort là comme un fidèle Osmanli, aussi bien que +s'il avait été fléchir le genou à la Mecque, aussi bien +que s'il eût repoussé avec dédain le vin défendu, ou +prié la face tournée vers le tombeau saint, au cri +solennel d'<i>Allah hu</i><a id="footnotetagg33" name="footnotetagg33"></a> +<a href="#footnoteg33"><sup class="sml">g33</sup></a>! Cependant il est mort par la +main d'un étranger, au sein de sa terre natale; cependant +il est mort les armes à la main, et il n'a pas +été vengé, du moins par le sang de son ennemi: +mais les vierges impatientes du paradis l'invitent +déjà à leur demeure, et le cil noir des yeux des +houris lui sourira à jamais. Elles s'avancent--elles +agitent leurs voiles bleus<a id="footnotetagg34" name="footnotetagg34"></a> +<a href="#footnoteg34"><sup class="sml">g34</sup></a>, et saluent le brave avec +un baiser! Celui qui est tombé dans la bataille contre +un Giaour est le plus digne de leurs faveurs immortelles.</p> + +<p>.......................................................................</p> + +<p>Mais toi, faux infidèle! tu seras livré à la faux +vengeresse de Monkir<a id="footnotetagg35" name="footnotetagg35"></a> +<a href="#footnoteg35"><sup class="sml">g35</sup></a>, et tu n'échapperas à ses +tourmens que pour errer autour du trône perdu +d'Eblis<a id="footnotetagg36" name="footnotetagg36"></a> +<a href="#footnoteg36"><sup class="sml">g36</sup></a>. Un feu dévorant, inextinguible, t'entourera, +te consumera, te dévorera le cœur. Aucune +oreille ne peut entendre, aucune langue ne peut dire +les tortures de cet enfer intérieur! Mais d'abord, +envoyé sur la terre comme un vampire<a id="footnotetagg37" name="footnotetagg37"></a> +<a href="#footnoteg37"><sup class="sml">g37</sup></a>, ton cadavre +sera arraché de sa tombe. Alors tu hanteras +comme un fantôme ton lieu natal, et tu suceras le +sang de toute ta race. Là, à l'heure de minuit, tu tariras +la source de la vie de ta fille, de ta sœur, de +ta femme.</p> + +<p>Cependant tu assisteras avec dégoût au banquet +où, malgré toi, tu devras te nourrir de ton livide +et vivant cadavre; tes victimes, avant d'expirer, reconnaîtront +un démon dans leur père, et comme elles +te maudiront, tu les maudiras, et ces jeunes fleurs, +tes filles, seront flétries sur leur tige. Mais une d'elles +doit surtout mourir pour expier ton crime, la plus +jeune, la plus aimée de toutes, qui te bénira, en +t'appelant du nom de père,--Ce nom déchirera ton +cœur! Cependant, tu devras achever ton œuvre sanglante, +et voir s'effacer sur sa joue le dernier coloris +de la vie; s'éteindre de son œil la dernière étincelle, +et contempler le dernier regard vitreux qui se +glacera sur son teint livide. Alors, d'une main impie, +tu arracheras les tresses de sa chevelure dorée; chevelure +dont une boucle enlevée pendant sa vie eût +été portée comme un gage de la plus tendre affection. +Mais maintenant tu l'emportes, souvenir de ton affreuse +agonie! Humectée de ton meilleur sang, elle +s'échappera<a id="footnotetagg38" name="footnotetagg38"></a> +<a href="#footnoteg38"><sup class="sml">g38</sup></a> de tes dents grinçantes et de ta lèvre +hideuse. Alors, retourne, en arpentant, à ton noir +tombeau, va--et livre-toi à tes hideuses frénésies +avec les Afres et les Goules, jusqu'à ce qu'ils fuient +d'horreur loin du spectre encore plus maudit qu'eux.</p> + +<p>«Comment nommez-vous ce caloyer que j'aperçois +seul là-bas? J'ai déjà entrevu ses traits dans mon +pays natal, il y a nombre d'années: j'errais sur le +rivage solitaire de la mer; je le vis pressant les +flancs de son coursier rapide, qui semblait favoriser +les vœux de son cavalier. Je n'ai vu qu'une fois ce +visage, mais il était alors si empreint d'une douleur +intime, que je n'ai pas eu besoin de le voir une +seconde fois pour le reconnaître. Aujourd'hui, il +respire la même douleur sombre, comme si la mort +était imprimée sur son front.</p> + +<p>--Il y aura six ans d'écoulés cet été, depuis qu'il est +venu parmi nos frères. Il trouve du soulagement, sans +doute, à habiter ici pour expier quelque crime sombre<a id="footnotetagloc7" name="footnotetagloc7"></a> +<a href="#footnoteloc7"><sup class="sml">loc7</sup></a> +qu'il ne veut pas nommer; mais, jamais à notre +prière du soir, jamais devant le tribunal de la confession, +il ne fléchit le genou; il se soucie peu de +voir s'élever l'encens ou les hymnes vers les cieux; +mais il vit seul dans sa cellule; sa foi et sa famille +nous sont également inconnues.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc7" +name="footnoteloc7"><b>Note loc7: </b></a><a href="#footnotetagloc7"> +(retour) </a> Dark deed.</blockquote> + +<p>»Il est venu des contrées payennes en traversant +la mer et en se rendant ici de la côte. Cependant, il +ne semble pas appartenir à la race musulmane, car +son visage indique un chrétien. Je le croirais quelque +renégat égaré, et repentant de son apostasie, +s'il ne fuyait pas notre saint temple, s'il ne refusait +pas de goûter notre pain et notre vin consacrés. Il a +fait de grandes largesses à notre couvent, et il a ainsi +captivé ta faveur de notre abbé. Mais si j'étais prieur, +je ne souffrirais pas un jour de plus la présence +parmi nous d'un tel étranger, ou il serait condamné +à habiter pour toujours notre cellule pénitentiaire. +Il parle souvent dans ses visions d'une jeune fille +précipitée dans la mer, de cliquetis de sabres, d'ennemis +mis en fuite, d'outrages vengés, de musulman +expirant. On l'a vu, debout sur ce roc escarpé, se +livrer à des accès de délire, comme à l'apparition +d'une main sanglante, fraîchement séparée de son +corps, visible pour lui seul, lui montrant le lieu +de sa tombe, et l'invitant à se précipiter dans les +vagues.</p> + +<p>»Sombre et non terrestre est le regard sourcilleux +qui brille sous son noir capuchon. L'éclair de +cet œil mobile révèle trop bien des jours qui ne sont +plus. La couleur de ses traits, quoique changeante, +est insaisissable: souvent son regard fait repentir +celui qui l'observe de sa témérité; car il possède cet +ascendant irrésistible et sans nom qui parle, mais que +l'on ne peut définir; esprit indompté et fier qui impose +par son influence puissante; et comme l'oiseau +agite en frémissant ses ailes, sans pouvoir fuir le +serpent qui l'aspire, ceux sur lesquels tombe le regard +de cet homme sont comme frappés de consomption, +et ne peuvent fuir son prestige magique.</p> + +<p>»Le moine intimidé, qui se trouve seul sur son +passage, s'empresse de s'éloigner, comme si cet œil +et ce sourire amer transmettaient aux autres la +crainte et la déception. Cet homme ne descend pas +souvent à sourire, et, quand il sourit, il est triste +de voir que c'est seulement par moquerie de la misère. +Comme cette pâle lèvre se renfle et frémit! +Bientôt elle devient plus immobile que jamais, +comme si la douleur ou le dédain lui défendaient de +sourire de nouveau. Que n'en est-il ainsi!--Un +sourire si horrible ne peut jamais être l'expression +d'une joie pure; mais il serait encore plus triste de +rechercher quels furent autrefois les sentimens qui +se manifestèrent sur ces traits: le tems n'en a pas +encore fixé les rides, mais il y a confondu ensemble +quelque chose de noble et de criminel: ses traits, +qui ont encore conservé de la fraîcheur, indiquent +une ame que les crimes dans lesquels elle s'est plongée +n'ont pas entièrement dégradée. La foule vulgaire +ne voit dans cet homme que l'aspect sinistre +d'un coupable poursuivi par l'accomplissement de +sa réprobation. L'observateur attentif peut reconnaître +dans cet étranger une ame noble et une +haute naissance: hélas! quoique ces dons précieux +que la douleur a rendus méconnaissables, et que le +vice a souillés, lui aient été accordés en vain, ce +n'est pas un être vulgaire celai qui en a été favorisé; +et cependant c'est presque avec effroi que le +regard s'arrête sur lui. La chaumière dont le toit +est tombé, qui n'offre plus que des ruinés, attire à +peine l'attention du passant: la tour que la guerre +ou la tempête a renversée, tant qu'il lui reste +quelques créneaux, demande et obtient un regard +de l'étranger. Chaque arche tapissée d'ifs, chaque +colonne solitaire plaident fièrement pour ses gloires +passées!</p> + +<p>»Sa robe flottante dont les larges plis l'enveloppent +balaie la poussière, tandis qu'il s'avance dans +l'enceinte du temple parsemée de colonnes. Il est +aperçu avec terreur, lui qui contemple d'un air +sombre les cérémonies qui sanctifient l'enceinte sacrée. +Mais lorsque l'hymne religieux ébranle le +chœur, que les moines s'agenouillent, lui se retirer +et on voit son ombre errer sous ce portique qu'éclaire +une lampe isolée et vacillante; c'est là qu'il +attend la fin des cérémonies--et écoute la prière, +sans jamais en murmurer une seule. Regardez:--près +de ce mur à moitié éclairé, le voilà qui rejette +en arrière son capuchon; ses noirs cheveux tombent +en désordre et recouvrent son front pâle, +comme si là Gorgone avait arraché de sa tête ses +plus noirs serpens, et qu'elle les eût jetés sur le +front terrible de cet étranger; car il décline les +règles du couvent, et laisse croître cette chevelure +impie: mais il porte toujours la robe de notre ordre. +Ce n'est point par piété, mais par orgueil, qu'il +donne des richesses à un couvent qui n'a jamais entendu +de lui ni vœux ni même une parole.</p> + +<p>»Mais!--remarquez, tandis que l'harmonie fait +retentir des hymnes de louange vers les cieux, remarquez +cette joue livide, cette attitude immobile +mêlée de défi et de désespoir! Saint François! éloigne +cet homme de l'autel! Autrement nous pouvons +craindre que la colère divine ne se manifeste par +quelques signes terribles. Si jamais un mauvais ange +a revêtu la forme d'un mortel, telle a été celle qu'il +a choisie. Par toutes mes espérances dans la miséricorde +divine, de tels regards n'appartiennent ni à +la terre ni au ciel!»</p> + +<p>Les cœurs tendres sont facilement portés à l'amour; +mais trop timides pour partager ses peines, +trop faibles pour attendre ou braver le désespoir, +de tels cœurs ne sont jamais à lui tout entiers. Les +cœurs plus durs seuls peuvent ressentir des blessures +que le tems ne peut jamais cicatriser.</p> + +<p>Le métal brut de la mine doit être passé par +le feu avant de briller par son poli; plongé dans +la fournaise ardente, il se plie et se fond--mais +sans changer sa nature. Alors, façonné pour tes besoins, +ou au gré de tes désirs, il servira à te dépendre +où à donner la mort; cuirasse pour ton heure +de danger, ou lame pour percer ton ennemi. Mais +s'il porte la forme d'un poignard, que ceux qui aiguisent +son tranchant prennent garde! Ainsi le feu +des passions et l'art séducteur d'une femme peuvent +amollir et façonner le cœur le plus dur; ce sont ces +deux choses qui lui donnent sa forme, et ce qu'elles +l'ont fait, c'est pour toujours, car il se briserait-- +plutôt que de se plier de nouveau.</p> + +<p>..........................................................................</p> + +<p>Si la solitude succède au malheur, la délivrance +de ses peines est une légère consolation; le cœur +vide et désert pourrait remercier l'angoisse qui le +rendrait moins vide et moins solitaire. Nous nous +dégoûtons de ce que personne ne partage avec nous; +le bonheur même--deviendrait un malheur s'il +fallait le supporter seul.</p> + +<p>Le cœur, une fois laissé ainsi désolé, doit recourir +enfin, pour éprouver quelque soulagement,--à +la haine. C'est comme si les morts pouvaient sentir +les vers glacés circuler autour de leurs corps, +et ramper comme pour faire un festin sur leur sommeil +en putréfaction, sans pouvoir chasser ces froids +reptiles rongeant et dévorant leurs cadavres! C'est +comme si l'oiseau du désert<a id="footnotetagg39" name="footnotetagg39"></a> +<a href="#footnoteg39"><sup class="sml">g39</sup></a>, dont le bec s'ouvre +le sein pour nourrir sa jeune famille affamée, sans +regretter une vie qu'elle lui transmet, ne la trouvait +plus dans son nid abandonné, au moment où il vient +de se déchirer le sein maternel.</p> + +<p>Les angoisses les plus aiguës que puisse éprouver +le malheureux seraient des ravissemens, en comparaison +de ce vide redoutable, de ce désert aride +du cœur, de ce ravage, de ce débordement de sentimens +superflus et sans objet. Qui voudrait-être +condamné éternellement à contempler un ciel sans +nuage ou sans soleil?</p> + +<p>Le mugissement de la tempête est beaucoup moins +terrible que l'idée de ne plus jamais braver le courroux +des vagues--pour le malheureux jeté, au milieu +de la lutte des élémens, comme un débris solitaire +sur quelque rivage abandonné, au sein d'une +baie calme et silencieuse, destiné à mourir dans une +lente et solitaire agonie. Il vaut mieux être englouti +dans le choc des tempêtes que de se consumer peu à +peu sur un rocher!</p> + +<p>........................................................................</p> + +<p>»Père! tés jours ont été passés--paisiblement +en comptant les grains de ton chapelet, et en récitant +d'éternelles prières; ils ont été passés à effacer +les péchés des autres: toi-même exempt de crime et +de soucis, excepté ces maux passagers que tous les +hommes doivent souffrir: tel a été ton sort depuis +ton berceau jusqu'à ton âge avancé. Tu te félicites +d'avoir été préservé de ces passions violentes et sans +frein, telles que t'en découvrent tes pénitens, dont +les secrets péchés et les peines mortelles demeurent +ensevelis dans ton sein pur et indulgent. Mes jours, +quoique peu nombreux, ont été consumés dans les +plaisirs, mais plus encore dans le malheur. Au +moins, dans ces heures d'amour et de détresse, j'ai +échappé à l'ennui profond de la vie; tantôt dans la +compagnie d'amis, tantôt environné d'ennemis, je +n'avais de dégoût que pour la langueur du repos. +Maintenant qu'il ne me reste plus rien que je puisse +aimer ou haïr, rien qui relève mon espérance ou +mon orgueil, je préférerais être l'insecte qui rampe +sur les murs du cachot, que d'être condamné à passer +mes jours stupides et monotones dans la méditation +et la contemplation. Cependant il germe +dans mon sein un désir de repos--mais pour la +jouissance duquel je n'ai point de penchant. Bientôt +ma destinée accomplira ce désir, et je dormirai +sans rêver, à ce que je fus et à ce que je voudrais +être encore, quelque sombres que te paraissent mes +actions.</p> + +<p>»Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau +de joies, qui ne sont plus; mon espérance est +de partager leur destinée, quoiqu'il eût mieux valu +pour moi mourir avec elles que de traîner une vie de +languissantes douleurs. Mon ame n'a point refusé +de supporter les traits déchirans d'une douleur impérissable; +elle n'a point cherché dans la tombe le +refuge volontaire des fous de l'antiquité et des +lâches de nos jours: cependant ce n'est pas la mort +que j'ai redoutée; elle m'eût été douce sur le champ +dé bataille, si le sort m'eût destiné à être l'esclave +de la gloire, au lieu d'être celui de l'amour. J'ai +bravé le danger--non pour de vains honneurs: +je souris des lauriers conquis ou perdus; que d'autres +usent leur vie pour obtenir une haute renommée +ou un vil salaire. Mais placez devant mes yeux +quelque chose qui me semble un prix digne du danger: +la jeune beauté que j'aime, l'ennemi que je +hais, et je saurai me précipiter sur les pas du destin, +à travers la pointe déchirante des épées, à travers +des torrens de flammes pour sauver l'objet chéri, +ou pour percer un cœur détesté. Tu ne dois point +regarder ces paroles comme sortant de la bouche +vaniteuse d'un homme qui agirait ainsi;--mais ce +sont les paroles de celui qui <i>a déjà fait</i> ces actions. +L'ame fière et indomptée défie la mort, le faible la +supporte, le malheureux doit l'implorer. Alors que +la vie retourne à celui qui l'a donnée: je n'ai point +chancelé à l'approche du danger quand j'étais puissant +et heureux;--tremblerais-je <i>aujourd'hui</i>?</p> + +<p>...................................................................</p> + +<p>«Je l'aimai, ô moine! oui, je l'adorai;--mais ce +sont des mots dont tout le monde se sert:--je le +prouvai plus par mes actions que par mes paroles. +Il est sur cette épée une tache de sang qui ne s'effacera +jamais. Ce sang fut versé pour elle, qui mourut +pour moi; il échauffait le cœur d'un ennemi +abhorré: oui, ne frémis pas--non--ne fléchis +pas le genou, ne compte pas une telle action au +nombre de mes péchés, car c'était aussi un ennemi +de ta croyance! Le nom seul du Nazaréen irritait +l'humeur sombre de ce païen. Sot ingrat! puisque +ses blessures ont été faites par une main galiléenne +habile à manier le fer, le plus sûr moyen d'arriver +plus promptement dans son ciel turc;--car pour lui +ses houris impatientes attendraient peut-être encore +à la porte du prophète. Je l'aimai--l'amour sait +pénétrer dans des lieux où les loups mêmes redouteraient +d'aller chercher leur proie, et s'il sait assez +oser, il serait difficile que la passion ne fût pas couronnée +de quelque succès.--Qu'importe comment, +où, et pourquoi, je ne cherchai ni ne soupirai en +vain: cependant quelquefois, plein de remords, je +voudrais qu'elle n'eût pas aimé une seconde fois. +Elle mourut--je n'ose te raconter comment; mais +regarde--cela est écrit sur mon front! Là se lit le +crime et la malédiction de Caïn, en caractères que +le tems n'a point effacés. Mais avant de me condamner, +écoute: quoique j'eusse été la cause de son +supplice, je n'en fus pas l'auteur; et cependant son +meurtrier n'a fait que ce que j'aurais fait moi-même, +si elle avait été infidèle une fois de plus. +Elle l'avait trahi, et il l'a immolée; elle m'était +fidèle, et je l'ai vengée: quelque mérité qu'ait été +son sort, sa trahison était de la fidélité pour moi; à +moi elle donna son cœur, la seule chose que la tyrannie +ne puisse soumettre: et moi, hélas! j'arrivai +trop tard pour la sauver! Cependant, tout ce que +je pus alors lui donner, je le lui ai donné: une +tombe à notre ennemi. Sa mort m'est légère; mais +le sort de sa victime m'a fait--ce qui te fait horreur +dans moi. Son destin était inévitable--il le +savait bien, averti qu'il était par la voix du redoutable +Tahir, à l'oreille prophétiquement sinistre de +qui<a id="footnotetagg40" name="footnotetagg40"></a> +<a href="#footnoteg40"><sup class="sml">g40</sup></a> le bruit funèbre des balles de la mort avait +présagé l'approche du meurtrier, à mesure que sa +troupe défilait dans le passage où il est tombé!</p> + +<p>«Il mourut heureusement dans le tumulte de la +bataille, moment où le trépas n'est accompagné ni de +souffrances ni d'agonie. Il implora l'aide de son +prophète, et adressa ses prières à Allah: il me reconnut, +et nous croisâmes le fer dans la mêlée.--Je +le contemplai dans sa défaite, étendu sur la terre, +et je voulus lui voir rendre son dernier soupir. +Quoique percé de coups comme un léopard sous le +fer des chasseurs, il ne ressentit pas la moitié des +tourmens que j'endure maintenant.--Je cherchai, +mais ce fut vainement, de trouver dans ses mouvemens +l'expression d'un esprit humilié: chaque +trait, chaque mouvement de ce corps abattu et austère +trahissaient sa rage, mais non ses remords. Oh! +que ma vengeance n'eût-elle pas donné pour saisir +quelques traces du désespoir dans ce visage expirant! +le dernier repentir de cette heure où la pénitence +a perdu son pouvoir d'arracher une terreur +de la tombe, celui de donner des consolations, et +où elle ne peut plus donner d'espérance de salut.</p> + +<p>.........................................................................</p> + +<p>«Les habitans d'un climat froid ont le sang aussi +froid que leur climat, leur amour peut à peine conserver +ce nom; mais le mien ressemblait à ce torrent +de lave qui bouillonne en s'échappant du cratère +enflammé de l'Etna. Je ne connais point les +discours langoureux et larmoyans qui célèbrent l'amour +des dames et les chaînes de la beauté. Si l'altération +de couleur du visage, l'ardeur d'un sang +qui bouillonne dans les veines, le mouvement de +lèvres qui se tordent, mais qui ne murmurent jamais +de lâches plaintes; si un cœur qui se brise, +un cerveau en délire, des actions audacieuses, des +pensées de vengeance, et tout ce que j'ai éprouvé +et que j'éprouve encore, décèlent l'amour:--cet +amour était le mien, et il s'est manifesté par plus +d'une révélation amère. Il est vrai que je ne puis ni +me lamenter ni pousser des soupirs; je ne connais +que la possession de l'objet aimé ou mourir. Je +meurs--mais avant j'ai possédé, et il arrivera ce +qu'il pourra, <i>j'ai été</i> heureux. Irai-je maudire le +destin que j'ai cherché? Non--privé de tout, mon +ame indomptable ne s'attendrit qu'au souvenir de la +mort de Leïla: donne-moi le plaisir avec ses angoisses, +à ce prix je vivrai pour aimer de nouveau. +J'éprouve des regrets, mais ce n'est pas, ô mon saint +guide! pour celui qui va mourir, mais à cause de +celle qui n'est plus: elle sommeille sous les vagues +errantes.--Ah! si elle avait une tombe sur la terre, +ce cœur brisé et cette tête en délire demanderaient +à partager son étroite couche. Elle était une forme +pure de vie et de lumière, qui, une fois que je l'eus +aperçue, fut une partie inséparable de ma vision; et +de quelque côté que je tournasse mes regards, se +levait cette étoile matinale de mon souvenir!</p> + +<p>«Oui, l'amour est un rayon céleste descendu du +ciel, c'est une étincelle de ce feu immortel partagé +avec les anges, et donné par Allah! pour élever nos +pensées et nos désirs corrompus au-dessus de la région +de la terre. La piété élève l'ame vers le ciel, +mais le ciel lui-même descend dans l'amour; c'est +un sentiment ravi à la divinité, pour effacer de +notre ame toute pensée sordide; c'est un rayon de +celui qui a formé l'univers, une auréole de gloire +dont l'ame est couronnée!</p> + +<p>«J'accorde que <i>mon</i> amour ait été imparfait, ainsi +que tout ce que les mortels appellent faussement de ce +nom; alors il peut te paraître un mal, tout ce que +tu voudras; mais dis, oh! dis que le <i>sien</i> n'était pas +coupable! Elle était la lumière fidèle de ma vie; et +cette lumière éteinte, quel rayon pourrait désormais +rompre l'obscurité de mes nuits? Oh! que ne brille-t-elle +encore pour me conduire, quand même ce +serait à la mort, aux malheurs les plus redoutables! +Pourquoi s'étonner si ceux qui ont perdu les joies +présentes, les espérances futures, ne résistent plus +que faiblement aux atteintes de la douleur, et accusent +alors, dans leur frénésie, leur cruelle destinée; +pourquoi s'étonner si, dans leur égarement, ils commettent +des actions terribles qui ne semblent ajouter +que le crime au malheur? Hélas! le cœur qui saigne +intérieurement n'a rien à redouter des blessures du +dehors; celui qui tombe du faîte du bonheur s'inquiète +peu dans quel abîme il roule. Sans doute, ô +vieillard, mes actions t'apparaissent maintenant aussi +féroces que celles du sombre vautour. Je lis sur ton +front l'horreur qu'elles t'inspirent, et ce sentiment, +il a trop été dans mon destin de l'inspirer. Il est vrai +que, comme cet oiseau de proie, j'ai laissé sur la trace +de mes pas le ravage et la désolation; mais j'ai appris +de la colombe à mourir,--et à ne pas connaître de +second amour. C'est une leçon que l'homme doit recueillir +de la part d'êtres qu'il ose mépriser. L'oiseau +qui chante dans la bruyère, le cygne qui vogue sur le +lac, n'ont qu'une compagne, une seule compagne. +Que l'insensé vante son inconstance et se raille de ceux +qui ne peuvent changer; qu'il partage ses railleries +avec une jeunesse vaine et présomptueuse, je ne lui +envie point ses nombreuses joies, mais j'estime moins +cet homme lâche et sans foi, que le cygne fidèle sur son +lac solitaire. Combien, combien il est au-dessous de +la pauvre jeune fille qu'il a abandonnée fidèle, et +qu'il a trahie! Une telle honte, au moins, ne fut +jamais la mienne.--Leïla! chacune de mes pensées +était à toi! mes vertus, mes défauts, mes plaisirs, +mes souffrances, mon espoir dans l'avenir,--toutes +mes espérances ici-bas;--tout cela c'était toi! La +terre ne renferme rien qui te soit semblable; ou du +moins ce n'est pas pour moi. Pour tous les mondes +je n'oserais regarder la dame qui te ressemblerait, +quoiqu'elle ne réunît pas tous tes charmes. Les seuls +crimes qui aient souillé ma jeunesse, ce lit de mort--atteste +ma fidélité. O Leïla!--tu fus, tu es encore +le délire chéri de mon cœur!</p> + +<p>«Elle a cessé d'être,--et cependant je respire +encore; mais ce n'est point le même air des autres +hommes que je respire. Un serpent enveloppait mon +cœur de ses froides étreintes, et empoisonnait de +son dard toutes mes pensées. Comme tous les jours +j'abhorrais tous les lieux, et, dans mes frémissemens, +j'aurais voulu fuir toute la nature. Partout où je trouvais +autrefois du charme, j'y portais la teinte sombre +de mes pensées. Le reste, tu le connais déjà, ainsi que +tous mes crimes et la moitié de mes douleurs: mais +ne parle plus de pénitence; tu sais que je vais bientôt +partir de ces lieux; et quand même tes contes pieux<a id="footnotetagloc8" name="footnotetagloc8"></a> +<a href="#footnoteloc8"><sup class="sml">loc8</sup></a> +seraient vrais, pourrais-tu défaire ce qui est accompli! +Ne me crois pas ingrat;--mais ces griefs +n'attendent du prêtre aucun soulagement<a id="footnotetagg41" name="footnotetagg41"></a> +<a href="#footnoteg41"><sup class="sml">g41</sup></a>. Devine +en secret l'état de mon ame; mais si tu veux avoir +plus de compassion, parle moins. Quand tu pourras +rendre la vie à ma Leïla, je viendrai te prier de me +pardonner. Tu pourras alors plaider ma cause dans +ce haut lieu, où des messes achetées<a id="footnotetagloc9" name="footnotetagloc9"></a> +<a href="#footnoteloc9"><sup class="sml">loc9</sup></a> obtiennent +des grâces. Va calmer dans son antre la lionne solitaire, +à qui la main du chasseur des forêts a ravi ses +lionceaux frémissans; mais n'adoucis pas--ne raille +pas <i>ma</i> misère!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc8" +name="footnoteloc8"><b>Note loc8: </b></a><a href="#footnotetagloc8"> +(retour) </a> <i>Thy holy tale</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc9" +name="footnoteloc9"><b>Note loc9: </b></a><a href="#footnotetagloc9"> +(retour) </a> <i>Purchased masses</i>.</blockquote> + +<p>«Dans les jours de ma jeunesse, dans des heures +moins agitées, lorsque le cœur aime à se confier +dans un cœur, aux lieux où fleurissent les bosquets +de ma vallée native, j'eus,--hélas! que ne l'ai-je +encore maintenant!--un ami! Je te charge de lui +faire parvenir ce gage, comme un souvenir d'un vœu +de jeunesse; je voudrais l'avertir de ma mort prochaine. +Quoique les ames absorbées comme la mienne +accordent peu de pensées à l'amitié absente, mon +nom obscurci lui sera encore cher. Cela est étrange;--il +a prédit mon sort, moi j'en ai souri;--car +alors je pouvais sourire,--quand la prudence me +parlait par sa voix, et m'avertissait--de ce qui +m'arrive, et dont alors je me souciais fort peu. Mais +aujourd'hui ma mémoire me rappelle des paroles +qu'à peine j'avais remarquées jusqu'à ce jour. Dis-lui--que +ses prédictions s'accomplissent, et il frémira +d'entendre cette vérité, et il désirera que ses +paroles eussent été plus sévères. Dis-lui que, dans +l'état de trouble et d'agitations où je me suis trouvé, +je me suis rappelé, à travers des souvenirs et des +scènes amères, les joies de notre jeunesse dorée, et +que, dans l'agonie, ma langue embarrassée eût essayé +de bénir sa mémoire avant de mourir; mais la +divinité dans sa colère eût détourné sa face, si le +criminel avait osé prier pour l'innocent.</p> + +<p>«Je ne lui demande point de m'épargner le blâme, +il est trop généreux pour maudire mon nom, et d'ailleurs +qu'ai-je à faire avec la renommée? Je ne lui demande +pas de s'abstenir de me donner des regrets; +cette froide demande ressemblerait trop au dédain. +Et qui pourrait mieux honorer la tombe d'un frère +que les larmes viriles de l'amitié? Porte-lui cette +bague, elle fut à lui autrefois, et dis-lui--tout ce +que tu vois! des traits flétris, un esprit ravagé, un +débris de la violence des passions, une écorce desséchée, +une feuille dispersée et jaunie par le souffle +dévorant du malheur!</p> + +<p>.......................................................................</p> + +<p>«Ne me parle plus de vision fantastique; non, +père, non, ce n'était point un rêve. Hélas! le rêveur +doit pouvoir d'abord dormir. J'étais éveillé, +et j'aurais désiré pleurer, mais je ne le pouvais pas; +car mon front brûlant battait à chaque pulsation +comme à présent; je ne désirais que de pouvoir verser +une larme, comme si c'eût été pour moi quelque +chose d'heureux, de nouveau et de cher. Je la désirais +alors et je la désire encore.--Le désespoir est +plus sévère que ma volonté. Ne perds pas inutilement +les oraisons, le désespoir est plus puissant que +tes prières religieuses. Quand même je pourrais le +devenir, je ne voudrais pas être heureux. Je n'ai +pas besoin de paradis, mais de repos. C'était alors, +je te le dis, père! alors que je l'ai vue; oui, elle +avait repris une nouvelle vie; elle brillait enveloppée +de son blanc symar<a id="footnotetagg42" name="footnotetagg42"></a> +<a href="#footnoteg42"><sup class="sml">g42</sup></a>, comme à travers ce pâle +et gris nuage brille l'étoile que je contemple maintenant, +semblable à Leïla, qui me paraît encore plus +belle. Je ne vois plus qu'obscurément sa lumière scintillante; +la nuit de demain sera plus noire encore; et +moi, je paraîtrai devant ses rayons, cadavre sans +vie, l'effroi des vivans. Je m'égare, père! car mon +ame s'approche du terme final.</p> + +<p>«Je l'ai vue, ô moine! et je m'élance près d'elle, +oublieux de nos premiers malheurs. Me précipitant +de ma couche, je la saisis, et la presse sur mon cœur +désespéré. Je l'embrasse,--qu'est-ce donc ce que +j'embrasse? Aucune forme vivante n'est dans mes +bras; nul cœur ne répond au mien par ses battemens, +et, cependant, Leïla! cependant cette forme est la +tienne! O amante la plus adorée! es-tu donc, changée +à tel point que tu paraisses à mes yeux, et que +tu te moques de mes sens? Ah! si tes charmes ne +sont que glacés, que m'importe, pourvu que je +puisse serrer dans mes bras tout ce que j'ai jamais +désiré d'y retenir? Hélas! ils n'embrassent qu'une +ombre, ils retombent en frémissant sur mon cœur +solitaire; cependant, elle est encore là, debout en +silence, qui me fait signe de ses mains suppliantes, +avec ses cheveux tressés, et son œil brillant et noir!--Je +reconnais mon erreur,--elle ne pouvait mourir! +Mais <i>lui</i>, n'est-il pas mort? Je l'ai vu enseveli dans la +vallée où il tomba; il ne vient pas, car il ne peut soulever +la terre qui le couvre: alors pourquoi t'es-tu +réveillée toi-même? Ils m'ont dit que les vagues sauvages +avaient roulé sur le visage que je vois maintenant, +sur les charmes que j'aime; ils m'ont dit,--c'était +une histoire hideuse! je la redirais bien, mais +ma langue se refuserait à la raconter. Si elle est véritable, +et si tu es venue des gouffres de l'Océan +pour réclamer une tombe plus calme, oh! passe tes +doigts de rosée sur ce front qui cessera de brûler +sous ton empreinte; pose-les sur mon cœur sans espoir: +mais forme ou bien ombre vaine! quoi que tu +sois, par pitié, ne m'abandonne plus! du moins, +emporte avec toi mon ame dans un lieu où les vents +ne puissent plus mugir, et les vagues rouler!</p> + +<p>........................................................................</p> + +<p>«Tel est mon nom, et telle est mon histoire. +Confesseur! à ton oreille secrète j'ai confié mes +angoisses et les erreurs que je déplore. Je te remercie +de la généreuse larme que mon œil glacé n'aurait +jamais versée. Fais-moi déposer parmi les morts +les plus obscurs, et; excepté la croix placée sur ma +tête; qu'aucun nom ne soit lu sur ma tombe par la +piété de l'étranger; qu'aucun emblême n'arrête les +pas du pélerin.»</p> + +<p>.........................................................................</p> + +<p>Il expira.--Rien de son nom ni de sa famille n'a +été connu, excepté ce que le père qui l'avait assisté +à ses derniers momens ne doit pas raconter. Cette +histoire, rompue par fragmens, est tout ce que nous +savons sur celle qu'il aima, et sur celui qu'il fit tomber +dans la vallée<a id="footnotetagg43" name="footnotetagg43"></a> +<a href="#footnoteg43"><sup class="sml">g43</sup></a>.</p> +<br> + +<p class="mid">FIN DU GIAOUR.</p> +<br><br> +<hr> +<h2>NOTES</h2> + +<h4>DU GIAOUR.</h4> +<hr class="short"> +<br> + +<p class="mid"><a id="footnoteg1" +name="footnoteg1"></a><a href="#footnotetagg1"> +NOTE 1.</a></p> + +<p>Le tombeau qui subsiste sur les rochers du promontoire est +regardé par quelques écrivains comme le tombeau de Thémistocle.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg2" +name="footnoteg2"></a><a href="#footnotetagg2"> +NOTE 2.</a></p> + +<p>La passion du rossignol pour la rose est une fable persanne +bien connue. Si je ne me trompe, le <i>Bulbul des mille contes +d'amour</i> est une de ses dénominations orientales.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg3" +name="footnoteg3"></a><a href="#footnotetagg3"> +NOTE 3.</a></p> + +<p>La guitare est l'instrument favori du nautonnier grec, surtout +la nuit; pendant une belle brise et durant le calme, il +l'accompagne toujours de la voix et souvent de la danse.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg4" +name="footnoteg4"></a><a href="#footnotetagg4"> +NOTE 4.</a></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>«<i>Ay, but to die and go we know not where,</i></p> +<p><i>To lie in obstruction's cold apathy</i>.»</p> +</div></div> + +<p>(Shakspeare's <i>Measure for measure</i>, act III.)</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg5" +name="footnoteg5"></a><a href="#footnotetagg5"> +NOTE 5.</a></p> + +<p>Je pense que peu de mes lecteurs ont jamais eu l'occasion +d'éprouver ce que je cherche à décrire ici; mais ceux qui +l'ont éprouvé conserveront sans doute un triste souvenir de +cette singulière beauté qui reste empreinte, à peu d'exceptions +près, sur les traits d'un mort; peu d'heures <i>après que +l'ame a eu quitté ce corps</i>. Il est à remarquer que, dans les cas +dé mort violente, telle que par une blessure d'arme à feu, +l'expression est toujours celle de la langueur, quelle que soit +l'énergie naturelle de la personne qui a reçu le coup mortel; +mais, dans la mort causée par un coup de poignard, la physionomie +conserve son expression féroce, et dévoile tous les +mouvemens de l'ame.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg6" +name="footnoteg6"></a><a href="#footnotetagg6"> +NOTE 6.</a></p> + +<p>Athènes est la propriété du <i>kislar-aga</i> (l'esclave du sérail +et le gardien des femmes), qui nomme le waiwode. Un pendard +et un eunuque,--ce ne sont pas des termes polis, mais +ce sont des termes exacts,--<i>gouverne</i> maintenant le <i>gouverneur</i> d'Athènes!</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg7" +name="footnoteg7"></a><a href="#footnotetagg7"> +NOTE 7.</a></p> + +<p><i>Giaour</i>, infidèle, dans l'esprit d'un Musulman.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg8" +name="footnoteg8"></a><a href="#footnotetagg8"> +NOTE 8.</a></p> + +<p><i>Tophaik</i>, mousquet:--Le Baïram est annoncé par le canon +au coucher du soleil; l'illumination des mosquées et les +détonnations d'armes à feu de toute espèce proclament la +fête durant la nuit.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg9" +name="footnoteg9"></a><a href="#footnotetagg9"> +NOTE 9.</a></p> + +<p><i>Djerrid</i>, javeline turque à pointe émoussée, qui est lancée, +par les cavaliers avec une grande forcé et grande précision. +C'est un exercice favori des Musulmans; mais je ne sais pas +si on peut l'appeler un exercice <i>viril</i>, puisque les plus habiles +dans cet art sont les eunuques noirs de Constantinople.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg10" +name="footnoteg10"></a><a href="#footnotetagg10"> +NOTE 10.</a></p> + +<p>Le vent du désert, fatal à tout être vivant, et auquel il est +souvent fait allusion dans la poésie orientale.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg11" +name="footnoteg11"></a><a href="#footnotetagg11"> +NOTE 11.</a></p> + +<p>Partager la nourriture, rompre le pain et le sel avec son +hôte, fait la sûreté de celui qui reçoit l'hospitalité. Quand +même il serait un ennemi, de ce moment sa personne est +sacrée.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg12" +name="footnoteg12"></a><a href="#footnotetagg12"> +NOTE 12.</a></p> + +<p>Je n'ai pas besoin d'observer que la charité et l'hospitalité +sont les premiers devoirs imposés par Mahomet; et, pour +dire la vérité, ils sont généralement pratiqués par ses disciples. +Le premier éloge que l'on doit accorder à un chef, dans un +panégyrique, est celui de sa libéralité, et ensuite, de sa +valeur.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg13" +name="footnoteg13"></a><a href="#footnotetagg13"> +NOTE 13.</a></p> + +<p>L'<i>ataghan</i>, longue dague portée avec les pistolets à la ceinture, +dans un fourreau de métal, ordinairement d'argent; et, +chez les personnes riches, cet ataghan est doré ou même +d'or.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg14" +name="footnoteg14"></a><a href="#footnotetagg14"> +NOTE 14.</a></p> + +<p>Le vert est la couleur privilégiée des nombreux descendans +prétendus du Prophète. Parmi eux, comme chez nous, la foi +(héritage de famille) est supposée bien supérieure à la nécessité +des bonnes œuvres: aussi ces familles sont-elles les plus +méprisables d'une race indifférente.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg15" +name="footnoteg15"></a><a href="#footnotetagg15"> +NOTE 15.</a></p> + +<p><i>Salem aleïkoum! aleïkoum salem!</i> la paix soit avec vous! +avec vous soit la paix!--C'est le salut réservé pour les +croyans.--A un chrétien, on dit: <i>Urlarula</i>, bon voyage! +ou: S<i>aban hiresem</i>, <i>saban serula</i>, bon jour, bon soir; et +quelquefois: <i>Soyez heureux</i>, sont les saluts habituels.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg16" +name="footnoteg16"></a><a href="#footnotetagg16"> +NOTE 16.</a></p> + +<p>Le papillon azuré de Cachemire, le plus rare et le plus +beau de tous les papillons.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg17" +name="footnoteg17"></a><a href="#footnotetagg17"> +NOTE 17.</a></p> + +<p>Allusion au suicide douteux du scorpion, ainsi donné +comme modèle par d'aimables philosophes. Quelques-uns +soutiennent que la direction du dard, lorsqu'il est tourné +contre la tête, est purement un mouvement convulsif; mais +d'autres portent contre lui le verdict de <i>felo de se</i>. Les scorpions +sont sûrement intéressés à une prompte décision de la +question; comme, si une fois il est établi que ce sont des <i>insectes-Catons</i>, +on leur permettra sans doute de vivre aussi +long-tems qu'ils le jugeront convenable, sans périr martyrs +pour une hypothèse.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg18" +name="footnoteg18"></a><a href="#footnotetagg18"> +NOTE 18.</a></p> + +<p>Le canon, au coucher du soleil, ferme le Ramazan. Voyez +la note 8.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg19" +name="footnoteg19"></a><a href="#footnotetagg19"> +NOTE 19.</a></p> + +<p><i>Phingari</i>, la lune.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg20" +name="footnoteg20"></a><a href="#footnotetagg20"> +NOTE 20.</a></p> + +<p>Le fameux et célèbre rubis du sultan <i>Giamschid</i>, auquel +<i>Istakar</i> doit ses embellissemens, et nommé, à cause de sa +splendeur, <i>Schebgerag</i>, le <i>flambeau de la nuit</i>, ainsi que <i>la +coupe du soleil</i>, etc. Dans les premières éditions de ce poème, +<i>Giamschid</i> était donné comme un mot de trois syllabes, d'après +l'orthographe de d'Herbelot; mais je suis informé que +Richardson le réduit à un mot dissyllabique, et l'écrit <i>Jamschid</i>. +J'ai laissé dans le texte l'orthographe de l'un avec la +prononciation de l'autre <a id="footnotetagn1" name="footnotetagn1"></a> +<a href="#footnoten1"><sup class="sml">n1</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten1" +name="footnoten1"><b>Note n1: </b></a><a href="#footnotetagn1"> +(retour) </a> Ce sultan était le quatrième souverain de la dynastie des Pichdadiens, +et frère ou neveu de Tahamurah. Son vrai nom était composé des +mots <i>Giam</i> ou <i>Gem et Shid</i>; ce dernier mot, dans l'ancien langage +persan, signifie <i>soleil</i>. + +<p>(<span class="sc">D'Herbelot</span >.)</p></blockquote> + +<p class="mid"><a id="footnoteg21" +name="footnoteg21"></a><a href="#footnotetagg21"> +NOTE 21.</a></p> + +<p><i>Al-Sirat</i>, pont d'une largeur moindre que celle du fil d'une +araignée affamée, sur lequel les Musulmans doivent glisser +(<i>skate</i>) pour aller en Paradis dont il est la seule entrée. Mais +ce n'est pas le pire; la rivière qui coule au-dessous est l'Enfer +lui-même, dans lequel, comme on doit s'y attendre, l'inhabileté +et la sensibilité du pied font tomber avec un <i>facilis +descensus Averni</i>: ce qui n'offre pas une perspective très-agréable +aux passagers qui suivent. Il y en a encore un plus étroit +au-dessous pour lés juifs et les chrétiens.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg22" +name="footnoteg22"></a><a href="#footnotetagg22"> +NOTE 22.</a></p> + +<p>Erreur vulgaire. Le Koran alloue au moins le tiers du Paradis +aux femmes de bonne conduite; mais le très-grand +nombre des Mahométans interprètent le texte à leur manière, +et excluent leurs moitiés du Paradis. Ennemis des platoniciens, +ils ne peuvent discerner <i>aucune propriété de choses</i> dans +les âmes des personnes de l'autre sexe, pensant qu'ils en seront +dédommagés par les houris.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg23" +name="footnoteg23"></a><a href="#footnotetagg23"> +NOTE 23.</a></p> + +<p>Comparaison orientale, qui paraîtra peut-être, quoique véritablement +empruntée, <i>plus arabe qu'en Arabie</i><a id="footnotetagn2" name="footnotetagn2"></a> +<a href="#footnoten2"><sup class="sml">n2</sup></a>.</p> +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten2" +name="footnoten2"><b>Note n2: </b></a><a href="#footnotetagn2"> +(retour) </a> Ces mots sont en français dans le texte.</blockquote> + +<p class="mid"><a id="footnoteg24" +name="footnoteg24"></a><a href="#footnotetagg24"> +NOTE 24.</a></p> + +<p>Hyacinthe, en arabe <i>sunbul</i>: pensée aussi commune chez +les poètes orientaux qu'elle l'était parmi les Grecs.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg25" +name="footnoteg25"></a><a href="#footnotetagg25"> +NOTE 25.</a></p> + +<p><i>Franguestan</i>, Circassie.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg26" +name="footnoteg26"></a><a href="#footnotetagg26"> +NOTE 26.</a></p> + +<p><i>Bismillah</i>! au nom de Dieu! C'est le début de tous les +chapitres du Koran, excepté un, ainsi que des prières et des +actions de grâces.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg27" +name="footnoteg27"></a><a href="#footnotetagg27"> +NOTE 27.</a></p> + +<p>Phénomène qui n'est pas rare chez un Musulman en colère. +En 1809, les moustaches du capitan-pacha, dans une audience +diplomatique, ne causèrent pas moins d'effroi à tous +les drogmans que celles d'un tigre. Ces moustaches terribles +se tordirent: elles se dressèrent de leur propre mouvement; +et on s'attendait à tout moment à les voir changer de couleur, +mais à la fin elles consentirent à se rabattre: ce qui sauva +probablement plus de têtes qu'elles ne contenaient de poils.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg28" +name="footnoteg28"></a><a href="#footnotetagg28"> +NOTE 28.</a></p> + +<p><i>Amaun</i>, quartier, pardon.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg29" +name="footnoteg29"></a><a href="#footnotetagg29"> +NOTE 29.</a></p> + +<p>Le <i>mauvais œil</i>, superstition commune dans le Levant, et +dont les effets imaginaires sont cependant vraiment singuliers +pour ceux qui se croient en être affectés.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg30" +name="footnoteg30"></a><a href="#footnotetagg30"> +NOTE 30.</a></p> + +<p><i>Palampore</i>, schall à fleurs porté généralement par les personnes +de distinction.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg31" +name="footnoteg31"></a><a href="#footnotetagg31"> +NOTE 31.</a></p> + +<p>Le <i>calpac</i>; c'est la calotte solide ou la partie centrale de la +coiffure: le schall est tourné autour et forme le turban.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg32" +name="footnoteg32"></a><a href="#footnotetagg32"> +NOTE 32.</a></p> + +<p>Le turban, une petite colonne et un verset du Koran ornent +les tombeaux des Osmanlis, soit dans le cimetière ou +dans les champs. En parcourant les montagnes, vous rencontrez fréquemment de semblables monumens; et, sur votre +demande, on vous dit qu'ils rappellent quelque victime de la +rebellion, du brigandage ou de la vengeance.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg33" +name="footnoteg33"></a><a href="#footnotetagg33"> +NOTE 33.</a></p> + +<p>Allah hu! Ce sont les mots qui terminent l'appel à la +prière que fait le muezzin, de la plus haute galerie extérieure +du minaret. Dans un soir calme, lorsque le muezzin a +une belle voix, ce qui arrive souvent, l'effet de cette voix +est solennel, et bien plus beau que celui de toutes les cloches +de la chrétienté.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg34" +name="footnoteg34"></a><a href="#footnotetagg34"> +NOTE 34.</a></p> + +<p>Ce qui suit fait partie d'un chant de guerre des Turcs:--</p> + +<p>Je vois,--je vois une jeune fille du Paradis, aux yeux noirs; elle +agite un mouchoir, un voile d'azur, et me crie de toutes ses forces; +«Viens, embrasse-moi; car je t'aime, etc.»</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg35" +name="footnoteg35"></a><a href="#footnotetagg35"> +NOTE 35.</a></p> + +<p>Monkir et Nékir sont les inquisiteurs des morts. Le défunt +subit devant eux un court noviciat et un échantillon préparatoire +de la damnation. Si les réponses ne sont pas les plus +claires, il est tiré en haut par une faux, et repoussé en bas +avec un marteau rougi au feu, jusqu'à ce qu'il soit bien préparé +par ces épreuves et par quantité d'autres subsidiaires. +Les fonctions de ces anges ne sont pas une sinécure, car ils +ne sont que deux; et le nombre des orthodoxes décédés étant +en petite proportion avec ceux qui ne le sont pas, leurs mains +sont toujours occupées.</p> + +<p>(Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.)</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg36" +name="footnoteg36"></a><a href="#footnotetagg36"> +NOTE 36.</a></p> + +<p>Eblis, prince oriental des ténèbres.</p> + +<p>(Note de Lord Byron.)</p> + +<p>C'est le Διαßολος des Grecs corrompu en Eblis par les +Arabes. (Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.)</p> + +<p>(N. du Tr.)</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg37" +name="footnoteg37"></a><a href="#footnotetagg37"> +NOTE 37.</a></p> + +<p>La croyance superstitieuse aux vampires est encore générale +dans le Levant. L'honnête Tournefort nous a conté une +longue histoire que M. Southey cite dans ses notes sur Thalaba, +sous le nom de Vroucolochas, comme il les appelle. Le +terme romaïque est Vardoulacha. Je me rappelle une famille +entière effrayée du cri d'un enfant qu'elle croyait causé par +une semblable visite. Les Grecs ne mentionnent jamais ce +mot sans horreur: J'ai trouvé que Broucolokàs est un vieux +et légitime mot hellénique,--au moins est-il ainsi appliqué +à Arsénius, qui, selon les Grecs, fut animé par le démon +après sa mort. Les modernes, cependant, se servent du mot +mentionné plus haut.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg38" +name="footnoteg38"></a><a href="#footnotetagg38"> +NOTE 38.</a></p> + +<p>La fraîcheur du visage et des lèvres humides de sang sont +les signes infaillibles pour reconnaître un vampire. Les histoires racontées en Hongrie et en Grèce sur ces mangeurs +horribles sont singulières, et quelques-unes sont attestées de +la manière la plus incroyable.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg39" +name="footnoteg39"></a><a href="#footnotetagg39"> +NOTE 39.</a></p> + +<p>Le pélican est, je crois, l'oiseau ainsi calomnié par l'imputation +de nourrir ses petits de son sang.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg40" +name="footnoteg40"></a><a href="#footnotetagg40"> +NOTE 40.</a></p> + +<p>Cette superstition de seconde ouïe (car je n'ai jamais rencontre +une véritable seconde vue dans l'Orient) fut une fois +l'objet de mon observation. Dans mon troisième voyage au +cap Colonna, au commencement de 1811, comme nous traversions +le défilé qui commence au hameau entre Kératié et +Colonna, je remarquai que Dervish Tahiri pressait son cheval +pour sortir de ce passage, et penchait sa tête sur sa main +comme un homme inquiet. Je le joignis au galop et le questionnai. +«Nous sommés en péril, me répondit-il.--Quel péril? +Nous ne sommes pas maintenant en Albanie, ni dans les +défilés d'Ephèse, de Missolonghi ou de Lépante; nous sommes +en nombre, bien armés, et les Choriates n'ont pas le courage +d'être voleurs.--C'est vrai, Effendi; mais néanmoins le +coup de feu résonne à mes oreilles.--Le coup de feu! on +n'a pas tiré un seul coup de tophaïque ce matin.--Je l'entends +cependant--bom--bom!--aussi distinctement que +j'entends votre voix.--Bah!--Comme il vous plaira, Effendi; +si cela est écrit, cela arrivera.»--Je laissai ce prophète +aux habiles oreilles, et galopai vers Basile, son compatriote chrétien, dont les oreilles, quoique pas du tout +prophétiques, n'en annonçaient pas moins d'intelligence. Arrivés +tous à Colonna, nous y restâmes quelques heures, et +nous revînmes à loisir, débitant une foule de mots spirituels, +en plus de dialectes que n'en entendit la Tour de Babel, sûr +le devin qui s'était trompé: Romaïque, Arnaute, Turc, Italien et Anglais s'exercèrent tous à des railleries variées sur le +pauvre Musulman. Pendant que nous contemplions la délicieuse perspective, Dervish était occupé à examiner les colonnes. +Je pensai qu'il s'était métamorphosé en antiquaire, +et je lui demandai s'il était devenu un Palaocastro. «Non, +dit-il, mais ces piliers seront utiles pour soutenir une attaque;» et il ajouta d'autres remarques qui prouvaient au +moins sa conviction dans sa malencontreuse faculté de préentendre. +A notre retour à Athènes, nous apprîmes de Leoné +(prisonnier débarqué quelques jours après) le projet d'attaque +des Maïnotes, mentionné avec les causes de sa non-exécution +dans les notes du second chant de <i>Childe-Harold</i>. Je +me donnai la peine de questionner cet homme, et il décrivit +les vêtemens, les armes, les chevaux de notre troupe d'une +manière si exacte, que ce détail, joint à d'autres circonstances, +ne nous permit pas de douter qu'il n'eût été de la +<i>bande vilaine</i>, et nous-mêmes près de fort mauvais voisins. +Dervish devint un prophète pour toute sa vie; et j'ose dire, +qu'il entend maintenant plus de mousqueterie qu'il n'en sera +jamais tiré, à la grande satisfaction des Arnautes de Bérat et +des montagnards ses compatriotes.</p> + +<p>--Je rapporterai encore un trait de cette race singulière. +En mars 1811, un Arnaute, remarquable par sa vigueur et +son activité (il était, je crois, le cinquième dans la même +disposition), vint s'offrira moi pour domestique. L'ayant +refusé: «Bien, Effendi, me dit-il, puissiez-vous vivre!--vous +m'auriez trouvé utile. Demain je quitterai la ville pour +les montagnes; je reviendrai en hiver, peut-être alors me +recevrez-vous.» Dervish, qui était présent, remarqua, +comme une chose naturelle et sans conséquence, que, <i>dans +cet intervalle, il allait joindre les klephtes</i> (voleurs), ce qui +était vrai à la lettre.--S'ils ne sont pas tués, ils reviennent +l'hiver, et le passent, sans être inquiétés, dans une ville où ils +sont souvent aussi bien connus que leurs exploits.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg41" +name="footnoteg41"></a><a href="#footnotetagg41"> +NOTE 41.</a></p> + +<p>Le sermon du moine est omis. Il semble qu'il ait eu aussi +peu d'effet sur le patient, qu'il en aurait probablement sur +le lecteur. Il suffira de dire qu'il était de la longueur habituelle +(comme on peut s'en apercevoir par les interruptions +et l'ennui du patient), et qu'il fut débité avec le ton nasillard +de tous les prédicateurs orthodoxes.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg42" +name="footnoteg42"></a><a href="#footnotetagg42"> +NOTE 42.</a></p> + +<p><i>Symar</i>, drap mortuaire.</p> + +<p class="mid"><a id="footnoteg43" +name="footnoteg43"></a><a href="#footnotetagg43"> +NOTE 43.</a></p> + +<p>La circonstance à laquelle se rapporte l'histoire ci-dessus +n'est pas rare en Turquie. Il y a quelques années, la femme +de Muchtar Pacha se plaignit au père de celui-ci<a id="footnotetagn3" name="footnotetagn3"></a> +<a href="#footnoten3"><sup class="sml">n3</sup></a> de l'infidélité +supposée de son fils; il lui demanda, et elle eut la barbarie +de lui donner une liste des douze plus belles femmes de +Janina. Elles furent saisies, enfermées dans des sacs, et jetées +dans le lac la même nuit! Un des gardes qui étaient présens +m'apprit qu'aucune des victimes ne poussa un cri, ou +ne montra quelque symptôme de terreur en étant si soudainement +arrachée <i>à tout ce qu'on aimait, à tout ce que l'on +aime</i>. Le sort de Phrosine, la plus belle de ces victimes, est +le sujet d'un grand nombre de chants romaïques et arnautes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten3" +name="footnoten3"><b>Note n3: </b></a><a href="#footnotetagn3"> +(retour) </a> Le fameux Aly, pacha de Janina.</blockquote> + +<p>L'histoire racontée dans le poème est arrivée, dit-on, à +un jeune Vénitien, il y a plusieurs années, et maintenant +elle est presque oubliée. Je l'ai, par hasard, entendu raconter +par un des diseurs d'histoires, si communs dans les cafés +du Levant, qui chantent ou déclament leurs récits. Les additions +et interpolations du traducteur seront aisément distinguées +du reste, par le manque d'images orientales; et je +regrette que ma mémoire ait retenu si peu de fragmens de +l'original.</p> + +<p>Pour ce qui concerne quelques-unes des notes, j'en suis +redevable en partie à d'Herbelot, et en partie à ce très-oriental, +et comme l'appelait si justement M. Wéber, au <i>sublime +conte du calife Wathek</i><a id="footnotetagn4" name="footnotetagn4"></a> +<a href="#footnoten4"><sup class="sml">n4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten4" +name="footnoten4"><b>Note n4: </b></a><a href="#footnotetagn4"> +(retour) </a> Ce livre est de lord Beckford. Il a paru d'abord en français, puis en +anglais, et a eu plusieurs réimpressions en français. + +<p>(<i>N. du Tr</i>.)</p></blockquote> + +<p>Je ne sais pas à quelle source l'auteur de ce singulier volume +a puisé ses matériaux. Quelques-uns de ses épisodes +peuvent se rencontrer dans la <i>Bibliothèque Orientale</i>; mais +par l'exactitude des mœurs, par la beauté de ses descriptions +et la puissance de l'imagination, il surpasse de beaucoup +toutes les imitations européennes; et il porte tant de +marques d'originalité, que ceux qui ont visité l'Orient-croiront +difficilement que ce n'est pas une traduction. Comme +nouvelle orientale, <i>Rasselas</i> même doit s'incliner devant lui: +son <i>heureuse vallée</i> ne supporterait pas la comparaison avec +le <i>palais d'Eblis</i>.</p> +<br> +<p class="mid">FIN DES NOTES DU GIAOUR.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>LA</h3> + +<h1>FIANCÉE D'ABYDOS.</h1> + +<h3>HISTOIRE TURQUE.</h3> +<br><br><br> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"><i>Had we never loved so kindly,</i></p> +<p class="i16"><i>Had we never loved so blindly,</i></p> +<p class="i16"><i>Never met or never parted,</i></p> +<p class="i16"><i>We had ne'er been broken-hearted.</i></p> +<p class="i30">(<span class="sc">Burns</span >.)</p> +<br> +<p class="i8">Si nous n'avions jamais aimé si tendrement,</p> +<p class="i8">Si nous n'avions jamais aimé si aveuglément,</p> +<p class="i8">Si nous ne nous étions jamais rencontrés, jamais séparés,</p> +<p class="i8">Nous n'aurions jamais eu nos cœurs brisés.</p> +</div></div> +<br><br><br> + +<h4>AU TRÈS-HONORABLE</h4> + +<h2>LORD HOLLAND</h2> + +<h5>CETTE HISTOIRE EST DÉDIÉE,</h5> + +<h4>AVEC UN PROFOND SENTIMENT D'ESTIME ET DE RESPECT,</h4> + +<h4>PAR SON RECONNAISSANT, OBLIGÉ</h4> + +<h4>ET SINCÉRE AMI,</h4> + +<p><span class="rig">BYRON.</span><br></p> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Chant Premier.</i><a id="footnotetagloc10" name="footnotetagloc10"></a> +<a href="#footnoteloc10"><sup class="sml">loc10</sup></a>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc10" +name="footnoteloc10"><b>Note loc10: </b></a><a href="#footnotetagloc10"> +(retour) </a> Notre fidélité à suivre le système que nous avons adopté de traduire +le plus littéralement possible, nous fait rencontrer plus souvent, pour +l'expression, dans ce poème, avec M. A. P. que partout ailleurs, parce +que lui-même, d'après son aveu, a fait la traduction récente de cet +ouvrage en suivant un système différent de celui qu'il avait toujours suivi. +S'il eût appliqué, ce système a toutes les œuvres de Byron, il n'aurait pas +eu de successeur. + +<p>(<i>N. du Tr</i>.)</p></blockquote> + +<p>1. Connaissez-vous la contrée où le cyprès et le +myrte sont les emblèmes des actions de ceux qui +l'habitent? où la rage du vautour, L'amour de la tourterelle, +tantôt se changent en soupirs, tantôt s'égarent +dans le crime? Connaissez-vous là contrée du +cèdre et de la vigne où les fleurs sont toujours fleuries; +où le ciel est toujours brillant et pur; où les +ailes légères du zéphir, chargées de parfums, s'arrêtent +fatiguées sur les jardins de la rosé dans toute +sa fraîcheur <a id="footnotetagf1" name="footnotetagf1"></a> +<a href="#footnotef1"><sup class="sml">f1</sup></a>; où le citron et l'olive sont les plus +beaux des fruits; où la voix du rossignol n'est jamais +muette; où les teintes de la terre et les couleurs du +ciel, variées entre elles, rivalisent de beauté; où la +pourpre de l'océan est si profondément nuancée; où +les vierges sont aussi douces que les roses dont elles +tressent des guirlandes; et où, excepté le caractère +de l'homme, tout est divin?</p> + +<p>C'est le climat de l'Orient; c'est la contrée du +soleil.--Peut-il sourire avec amour à des actions +comme celles de ses enfans<a id="footnotetagf2" name="footnotetagf2"></a> +<a href="#footnotef2"><sup class="sml">f2</sup></a>? Oh! sombres comme +les accens de l'adieu des amans sont les cœurs qu'ils +portent, et les histoires qu'ils racontent.</p> + +<p>2. Entouré d'esclaves nombreux et vaillans, armés +comme il convient aux braves et attendant chacun +l'ordre de leur maître pour guider ses pas ou +garder son sommeil, le vieux Giaffir était assis dans +son divan: une profonde pensée se faisait remarquer +dans son œil chargé d'années, et quoique le +visage d'un musulman ne trahisse pas souvent à ceux +qui l'observent l'intérieur de son ame, très-habile +qu'il est à cacher tous ses sentimens, excepté son +indomptable orgueil, son front pensif et son air absorbé +décelaient plus que de coutume les pensées +qui l'agitaient.</p> + +<p>3. «Que la salle soit évacuée.»--La troupe a disparu.--«Maintenant +appelez-moi le chef de la garde +du harem.» Il n'y a plus avec Giaffir que son fils +unique, et l'esclave de la Nubie qui attend les ordres +de son maître. «Haroun,--quand toute cette foule +qui attend aura dépassé la porte extérieure (malheur +à la tête de celui dont l'œil regarderait le visage non +voilé de mon enfant Zuleïka!) va, amène-moi ma +fille de sa tour; sa destinée est fixée dès cette heure. +Cependant ne lui répète pas mes paroles; elle doit +être instruite par moi seul de ses devoirs!»</p> + +<p>«Pacha! entendre, pour moi, c'est obéir.» L'esclave +n'en doit pas dire davantage à un despote.--Déjà +il a pris le chemin de la tour, mais ici le jeune +Sélim rompt le silence; il s'incline d'abord par une +humble et respectueuse révérence, baisse modestement +les yeux, et parle avec grâce, en se tenant +toujours aux pieds du pacha: car le fils d'un musulman +mourrait plutôt avant d'oser s'asseoir devant +son père!</p> + +<p>«Père! dans la crainte que tu ne grondes ma sœur, +ou son noir gardien, sache--que la faute, si une +faute a été commise, vient de moi seul; alors, que +tes reproches ne tombent que sur moi.--La matinée +était si belle que--le vieillard et l'homme fatigué +pouvaient dormir,--moi je ne le pouvais +pas; et pour voir seul, pour contempler seul les +plus belles scènes de la nature dans la campagne et +sur la mer, sans avoir personne pour sympathiser +avec des pensées qui faisaient battre vivement mon +cœur, c'eût été une peine, une privation cruelle;--car +quelle que soit mon humeur, en vérité, je +n'aime point la solitude. J'ai été réveiller Zuleïka, +et, comme tu sais que la lourde clef de la porte du +harem se tourne promptement pour moi, nous étions +déjà dans les bosquets de cyprès avant que les gardiens +esclaves se soient éveillés, et nous jouissions +avec délices de la terre, de la mer et du ciel qui +semblaient nous appartenir! Là, nous sommes restés +trop long-tems peut-être, séduits par l'histoire +de Medjnoun et les chants de Sâdi<a id="footnotetagf3" name="footnotetagf3"></a> +<a href="#footnotef3"><sup class="sml">f3</sup></a>; jusqu'à ce que, +ayant entendu le son retentissant du tambour<a id="footnotetagf4" name="footnotetagf4"></a> +<a href="#footnotef4"><sup class="sml">f4</sup></a> annonçant +l'heure prochaine de ton divan; fidèle à toi +et à mon devoir, et averti par cet appel, je suis revenu +à la hâte pour te présenter mes respectueuses +salutations. Mais Zuleïka se promène encore,--Oh! +père, ne te courrouce point;--n'oublie point que +personne ne peut pénétrer dans ce secret bosquet, +excepté ceux qui gardent la tour des femmes.»</p> + +<p>4. «Fils d'un esclave,--lui dit le pacha,--élevé +par une mère infidèle, vaine était l'espérance +d'un père de voir quelque chose dans toi qui fût +d'un homme. Quand ton bras devrait courber l'arc, +lancer le javelot et dompter un coursier, toi, Grec +d'ame, sinon de croyance, tu vas t'amollir à écouter +le murmure des eaux, à voir les roses épanouir. +Que ce globe, dont les clartés matinales excitent +tant l'admiration de tes yeux languissans, ne te communique-t-il +quelque chose de son feu ardent! Toi! +tu supporterais de voir ces créneaux abattus, pièce +par pièce, par les chrétiens; oui, tu verrais lâchement +les vieux murs de Stamboul tomber devant les +dogues de Moscou, et tu ne frapperais pas un seul +coup pour la vie ou la mort contre les chiens de Nazareth! +Va--que ta main, plus faible que celle +d'une femme, prenne le fuseau--non le fer. Mais, +Haroun!--cours vers ma fille: écoute,--tu m'en +réponds sur ta tête.--Si Zuleïka s'échappe ainsi +souvent,--tu vois cet arc,--il a une corde!»</p> + +<p>5. On n'entendit aucun accent s'échapper de la +bouche de Sélim; aucun du moins n'alla frapper +l'oreille du vieux Giaffir, mais chaque froncement +de sourcils, chaque parole du vieillard lui perçaient +plus le cœur que l'épée d'un chrétien.</p> + +<p>«Fils d'un esclave!--accusé de lâcheté!» Ces +insultes eussent coûté cher à un autre. «Fils d'un +esclave! et <i>qui</i> donc est mon père!» Ainsi Sélim +donnait carrière à ses noires pensées; et dans l'éclat +de ses regards brillait plus que de la colère; cet +éclat disparaît. Le vieux Giaffir a frémi en considérant +son fils, car il a lu dans ses yeux tout ce qu'ont +fait naître ses dures paroles; il y vit commencer la +rébellion: «Viens ici, enfant.--Quoi! pas de réponse? +Je te comprends et j'apprends à te connaître. +Mais il est des actions que tu n'oserais pas entreprendre: +mais si ta barbe avait une longueur plus +virile, et si ta main avait plus d'adresse et de force, +je me plairais à te voir rompre une lance, quand +même ce serait contre la mienne.»</p> + +<p>Comme il avait laissé tomber ces paroles avec ironie, +il fixa fièrement son regard sur celui de Sélim +qui lui rendit défi pour défi, et soutint avec tant +d'orgueil le regard de son père qu'il le força à le +baisser.--Celui-ci n'osa pas s'avouer la cause et la +nature de son émotion.</p> + +<p>«Je dois me méfier, disait-il en lui-même, que +cet enfant indocile et mutin ne me cause un jour de +plus sérieuses craintes; je ne l'ai jamais aimé depuis +sa naissance, et--mais son bras est peu à redouter; +à peine, à la chasse, oserait-il lutter avec +le faon timide ou l'antilope, encore moins voudrait-il +se hasarder dans ces combats où l'homme lutte +pour la gloire et la vie.--Je ne voudrais pas me +fier à ce regard, à cet accent: non,--ni même à +ce sang si près du mien. Ce sang,--il n'a pas entendu;--c'est +assez,--je le surveillerai bien plus +attentivement désormais. Il est un Arabe<a id="footnotetagf5" name="footnotetagf5"></a> +<a href="#footnotef5"><sup class="sml">f5</sup></a> à mes +yeux, ou un chrétien demandant grâce dans le combat.--Mais +écoutons!--j'entends la voix de Zuleïka; +elle frappe mon oreille comme l'hymne des +houris: elle est l'enfant de mon choix. Oh! elle m'est +plus chère même que sa mère; avec elle tout est +espérance, rien n'est à craindre.--Ma Péri! tu es +toujours ici la bien-venue! Douce comme l'eau de la +fontaine du désert aux lèvres qu'elle vient rappeler +à la vie,--ainsi tu parais à mes regards impatiens; +les pélerins, dont l'eau du désert a sauvé la vie, +n'adressent pas aux autels de la Mecque plus d'actions +de grâces pour leur vie que moi pour la tienne, +moi qui ai béni ta naissance, et qui te bénis encore +maintenant.»</p> + +<p>6. Belle comme la première femme qui fut coupable +de la première chute, lorsqu'elle souriait à +ce redoutable, mais séduisant serpent, dont l'image +était déjà gravée dans son cœur,--et une fois +séduite, séduisant de plus en plus; ravissante, oh! +comme ces visions trop passagères, accordées au +sommeil peuplé des fantômes de la douleur, lorsque +le cœur retrouve un cœur dans des songes élyséens, +et revoit vivans dans le ciel ceux qu'il avait +perdus sur la terre; douce comme la mémoire d'un +amour qui n'est plus; pure comme la prière que +l'enfance adresse vers le ciel: telle était la fille de +ce sévère et vieux chef, qui accueillit la jeune fille +avec des larmes,--mais non pas des larmes de regrets.</p> + +<p>Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans +pour essayer de fixer une étincelle du rayon +céleste de la beauté? qui ne le sent pas, jusqu'à ce +que son regard troublé se confonde dans l'émotion de +sa propre félicité, jusqu'à ce que ses joues pâlies, son +cœur défaillant, confessent la puissance,--la majesté +de cette aimable souveraine? Telle était Zuleïka;--ainsi +brillaient sur sa personne les charmes +inexprimables qu'elle seule n'avait point remarqués; +le feu de l'amour, la pureté de la grâce, l'esprit, la +mélodie qui respirait sur ses traits<a id="footnotetagf6" name="footnotetagf6"></a> +<a href="#footnotef6"><sup class="sml">f6</sup></a>, le cœur dont la +douce expansion mettait tout en harmonie:--et, +oh! ce regard qui était à lui seul une ame!</p> + +<p>Ses bras gracieux étaient croisés avec candeur sur +son sein naissant: à un mot de tendresse, Zuleïka +étendit ses bras et vint les jeter autour du cou de +celui qui avait béni son enfance caressante par des +caresses paternelles;--et Giaffir sentit son dessein +s'évanouir à moitié; non que son cœur, quoique sévère, +eût conçu autre chose que le bonheur de sa +fille; l'affection enchaînait ce cœur à elle, l'ambition +brisait ces mêmes liens.</p> + +<p>7. «Zuleïka! enfant de gentillesse! ce jour t'apprendra +combien tu m'es chère, puisque j'oublie la +douleur de perdre celle que j'aime tant, pour lui +ordonner d'aller demeurer avec un autre. Un autre! +jamais homme plus brave ne parut dans la chaleur +du combat. Nous, Mahométans, nous faisons peu de +cas de la noblesse du sang; mais cependant la race de +Carasman<a id="footnotetagf7" name="footnotetagf7"></a> +<a href="#footnotef7"><sup class="sml">f7</sup></a> n'a pas changé dans la première famille +des bandes glorieuses et hardies des Timariotes qui +conquirent et qui ont su défendre leurs terres fertiles. +C'est assez que celui qui doit t'épouser soit le +parent du Bey Oglou: ses années doivent à peine +attirer l'attention; je ne voudrais pas te marier à un +enfant. Tu auras un superbe douaire. Sa puissance +et la mienne réunies pourront se moquer des firmans +de mort, dont la pensée seulement fait trembler les +pachas; et elles apprendront au messager<a id="footnotetagf8" name="footnotetagf8"></a> +<a href="#footnotef8"><sup class="sml">f8</sup></a> quel +destin attend le porteur d'un tel compliment. Maintenant +tu connais la volonté de ton père, c'est tout +ce que les personnes de ton sexe doivent savoir. +C'était mon devoir de t'apprendre l'obéissance;--pour +l'amour, ton époux saura te l'enseigner.»</p> + +<p>8. La tête de la vierge s'était penchée en silence, +et si ses yeux étaient pleins de larmes que l'émotion +comprimée n'ose laisser échapper; si sa joue, de pâle +qu'elle était, devint rouge, et de rouge pâle, à mesure +que ces paroles ailées parvinrent à ses oreilles +comme des flèches aiguës, que pouvait-on y voir, +excepté des craintes virginales? Une larme est si +belle dans l'œil de la beauté que l'amour regrette à +moitié de la sécher par un baiser; la rougeur de la +pudeur est si douce, que la pitié désire à peine de +la voir s'effacer. Quelle qu'ait été la cause des émotions +de la jeune vierge, son père les oublia, ou, +s'il s'en souvint, il n'y fit pas attention. Trois fois il +frappa des mains et demanda son cheval<a id="footnotetagf9" name="footnotetagf9"></a> +<a href="#footnotef9"><sup class="sml">f9</sup></a>; il déposa +sa chibouque ornée de pierres précieuses<a id="footnotetagf10" name="footnotetagf10"></a> +<a href="#footnotef10"><sup class="sml">f10</sup></a>, et montant +galamment à cheval, il se rendit dans la prairie +entouré de ses maugrebis<a id="footnotetagf11" name="footnotetagf11"></a> +<a href="#footnotef11"><sup class="sml">f11</sup></a>, de ses mamelouks et de +ses délis<a id="footnotetagf12" name="footnotetagf12"></a> +<a href="#footnotef12"><sup class="sml">f12</sup></a>, pour voir nombre d'exercices actifs, +exécutés avec la lame tranchante du sabre, ou avec +le djerrid émoussé. Le Kislar et ses Mores gardaient +seuls attentivement les portes massives du +harem.</p> + +<p>9.--Sa tête était penchée sur sa main; son regard +était fixé sur la mer bleue et profonde, qui +coule et se soulève agréablement entre les dangereuses +Dardanelles; mais il ne voyait ni la mer, ni +le sable, ni même la troupe à turbans du pacha, +mêlée dans le jeu d'un combat simulé, caracolant en +s'exerçant sur un feutre plissé<a id="footnotetagf13" name="footnotetagf13"></a> +<a href="#footnotef13"><sup class="sml">f13</sup></a> qu'ils fendent adroitement +d'un coup de sabre; il ne remarquait pas la +troupe qui lançait la javeline, et n'entendait pas +leurs <i>allahs</i><a id="footnotetagf14" name="footnotetagf14"></a> +<a href="#footnotef14"><sup class="sml">f14</sup></a> éclatans et sauvages.--Il ne pensait +qu'à la fille du vieux Giaffir!</p> + +<p>10. Aucune parole ne s'échappe du sein de Sélim; +un soupir dévoile la pensée de Zuleïka. Il continue +à jeter ses regards à travers la jalousie de la fenêtre, +pâle, muet et tristement immobile. Le regard de +Zuleïka était fixé sur lui; mais son attitude ne lui +apprit que peu de choses. Sa douleur était égale à +la sienne, quoique cependant elle ne fût pas la même. +Son cœur avouait une plus douce flamme, mais ce +cœur alarmé ou timide l'empêche de parler, sans +qu'elle puisse s'en rendre compte. Cependant il faut +qu'elle parle;--mais quand l'essaiera-t-elle?</p> + +<p>--«Qu'il est étrange qu'il se détourne ainsi de +moi! Nous ne nous rencontrions pas ainsi auparavant, +et nous ne devons pas ainsi nous séparer.»--</p> + +<p>Trois fois elle a traversé l'appartement avec lenteur, +en épiant un regard de Sélim,--il le tenait +toujours fixé sur la mer. Elle saisit l'urne où se +trouvaient déposés les parfums de l'atar-gul<a id="footnotetagf15" name="footnotetagf15"></a> +<a href="#footnotef15"><sup class="sml">f15</sup></a> persan, +et répandit leur essence sur les lambris peints +de couleurs variées et sur le pavé de marbre<a id="footnotetagf16" name="footnotetagf16"></a> +<a href="#footnotef16"><sup class="sml">f16</sup></a>: les +gouttes que la jeune fille répand en se jouant sur +les vêtemens brillans de Sélim pénètrent jusqu'à sa +poitrine, et le laissent aussi insensible que le marbre +lui-même.</p> + +<p>--«Quoi donc! encore le même air sombre? cela +ne peut pas être.--Oh! aimable Sélim, est-ce bien +toi!» Elle aperçoit rangées dans un ordre curieux les +plus belles fleurs de l'Orient: «Il les aimait autrefois; +elles pourraient lui plaire encore offertes par +la main de Zuleïka.»</p> + +<p>La pensée enfantine était à peine exprimée que +la rose était déjà cueillie et disposée en bouquet; le +moment d'après vit son beau corps, sa belle tête +inclinés aux pieds de Sélim.--«Cette rose porte +un message de Bulbul<a id="footnotetagf17" name="footnotetagf17"></a> +<a href="#footnotef17"><sup class="sml">f17</sup></a> pour calmer les chagrins +de mon frère; il dit que cette nuit il prolongera pour +l'oreille de Sélim son chant le plus doux; et quoique +ses accens soient quelquefois tristes, il essaiera +pour cette fois une harmonie plus gaie, avec la faible +espérance que ses chants modifiés pourront dissiper +ses sombres pensées.</p> + +<p>11. «Quoi! ne pas recevoir même cette pauvre +fleur! Oh! je suis donc bien malheureuse! Tes regards +peuvent-ils s'abaisser ainsi sur moi? et ne sais-tu +pas qui t'aime plus que personne? Oh! cher Sélim! +oh! toi qui m'es encore plus que le plus cher des +frères! Dis, est-ce moi que tu hais ou que tu crains? +Viens, repose ta tête sur mon sein, et je t'endormirai +par mes baisers, puisque mes paroles et les chants +même de mon rossignol fabuleux ne peuvent y réussir. +Je savais que notre père était quelquefois sévère; +mais j'avais encore à apprendre de toi ce +changement de caractère. Je sais trop bien qu'il ne +t'aime point, mais l'amour de Zuleïka est-il oublié? +Ah! si je savais qu'il le fût! le projet du pacha, ce +parent du bey de Carasman est peut-être ton ennemi. +S'il en était ainsi, je jure par les autels de la +Mecque, si ces autels qu'il est défendu aux femmes +d'approcher ne repoussent pas leurs vœux, que, sans +ton libre consentement, sans ton ordre, le sultan +même n'aurait pas ma main! Penses-tu que je puisse +supporter de m'éloigner de toi, et d'apprendre à +partager mon cœur? Ah! si j'étais séparée de toi, +qui serait ton amie--et qui serait mon guide? Les +années n'ont pas vu, le tems ne verra pas l'heure +qui arrachera mon ame à la tienne. Azraël<a id="footnotetagf18" name="footnotetagf18"></a> +<a href="#footnotef18"><sup class="sml">f18</sup></a> lui-même, +quand s'échappera de son terrible carquois +cette flèche qui sépare tous les êtres, destinera pour +toujours nos cœurs à une poussière inséparable.»</p> + +<p>12. Il est revenu à la vie,--il a respiré,--il +a fait des mouvemens,--il a recommencé à sentir; +il a relevé la jeune vierge agenouillée: son angoisse +est passée;--son œil vif brille de pensées qui ont +long-tems sommeillé dans l'ombre; de ces pensées +qui brûlent,--qui rayonnent dans ses regards: +comme le torrent naguère voilé sous le rideau de +ses saules, lorsqu'il se révèle avec impétuosité dans +l'éclat de ses vagues;--comme la foudre dans l'espace +s'échappe du nuage plombé qui la comprimait, +ainsi étincelait l'ame de l'œil de Sélim à travers les +longs cils de ses paupières. Un cheval de guerre au +son de la trompette; un lion levé de son gîte par un +imprudent chien de chasse; un tyran appelé à un +combat soudain par un poignard mal dirigé, ne frémissent +pas d'une vie plus convulsive que Sélim, +qui a entendu ce vœu, ce serment prononcé qui, en +se trahissant, lui a tout révélé.</p> + +<p>«Maintenant, tu es donc à moi, pour toujours +à moi, à moi pendant la vie, et peut-être même plus +que la vie! Maintenant tu es à moi; ce serment sacré, +quoique prononcé par toi, nous a liés tous les deux. +Oui, tu as agi tendrement, sagement, ce serment a +sauvé plus d'une tête. Mais ne pâlis point,--une +simple boucle de tes cheveux réclame de moi plus +que de la tendresse; je ne voudrais pas outrager le +dernier des cheveux qui se groupent autour de ton +beau front pour tous les trésors enfouis dans les souterrains +d'Istakar<a id="footnotetagf19" name="footnotetagf19"></a> +<a href="#footnotef19"><sup class="sml">f19</sup></a>. Ce matin, des nuages sombres +me couvraient, les reproches pleuvaient sur ma tête, +et Giaffir m'a presque appelé lâche! Maintenant j'ai +une raison d'être brave. Le fils de son esclave abandonnée--oui, +ne tressaille pas, c'est le terme dont +il s'est servi--peut montrer, quoique peu disposé +à se vanter, un cœur que ni ses paroles ni ses actions +ne peuvent enchaîner. <i>Son</i> fils, vraiment!--cependant, +grâces à toi, peut-être le suis-je, ou au +moins le serai-je. Mais que notre serment secret ne +soit su que de nous.</p> + +<p>«Je connais le misérable qui ose demander à Giaffir +ta main qui le repousse. Jamais l'avidité puissante +d'un Musselim<a id="footnotetagf20" name="footnotetagf20"></a> +<a href="#footnotef20"><sup class="sml">f20</sup></a> ne posséda richesses plus mal acquises, +ame plus basse. N'a-t-il pas été élevé à +Égripo<a id="footnotetagf21" name="footnotetagf21"></a> +<a href="#footnotef21"><sup class="sml">f21</sup></a>? Qu'Israël nous montre une race plus +vile! Mais laissons cela.--Que notre serment ne +soit révélé à personne; le tems apprendra le reste. +Laisse Osman Bey à moi et aux miens; j'ai des partisans +pour le jour de danger. Ne pense pas que je +sois ce que je te parais; j'ai des armes, des amis, et +ma vengeance est prochaine.»</p> + +<p>13. «Que je ne pense pas que tu sois ce que tu +parais être! mon Sélim! Tu es tristement changé; ce +matin je t'ai vu le plus aimable, le plus charmant! +mais maintenant, que tu es différent de toi-même! +Sans doute tu connaissais déjà mon amour, il ne fut +jamais moins vif, il ne pourra jamais l'être davantage. +Te voir, t'entendre, être près de toi; haïr la +nuit, je ne sais pour quel motif, si ce n'est que nous +ne pouvons nous rencontrer que le jour; vivre avec +toi; avec toi mourir; voilà mes espérances auxquelles +je n'ose renoncer. Baiser tes joues, tes yeux, tes +lèvres comme ceci,--comme cela,--pas davantage +que cela; car, par Allah! tes lèvres sont assurément +de flamme! Quelle fièvre circule dans tes veines? +les miennes sont maintenant presque aussi enflammées; +au moins je sens que ma joue est brûlante. +Calmer tes souffrances, soigner ta santé, partager, +mais ne jamais dissiper tes richesses, rester près de +toi avec des sourires, et sans murmures; soulager ta +pauvreté; me dévouer à tout, excepté à fermer ton +œil mourant, car je ne pourrais vivre pour l'essayer; +c'est à cela seulement que mes pensées aspirent. +Pourrais-je faire, ou exigerais-tu davantage?</p> + +<p>«Mais, Sélim, réponds-moi donc! Pourquoi avons-nous +besoin de tant de mystère? je ne puis en deviner +ni en exprimer la cause. Mais que cela soit, +puisque tu dis que cela est bien. Cependant, ce que +tu entends par <i>armes</i>, par <i>amis</i>, surpasse ma faible +intelligence. Je voudrais que Giaffir eût entendu le +serment que je t'ai fait; sa colère ne pourrait me +forcer à révoquer ma parole: mais sûrement il me +laisserait libre. Ce tendre désir pourrait sembler +étrange dans moi, de rester ce que j'ai toujours été? +Quel autre a vu Zuleïka depuis sa plus tendre enfance? +Quel autre que toi Zuleïka a-t-elle recherché +pour compagnon des jeux de son enfance? Ces pensées +chéries commencèrent avec notre existence; dis, +pourquoi ne pourrais-je plus les avouer? Quel changement +est survenu qui me fasse déguiser la vérité, +la vérité qui a été mon orgueil et le tien jusqu'à ce +jour? Notre loi, notre croyance, notre dieu nous +défend de nous laisser voir par les étrangers; aucune +de mes pensées ne se révoltera contre cette volonté +du Prophète. Non! je me trouve plus heureuse +même par ce décret! il m'a tout laissé en te laissant +à moi. Profondes étaient mes angoisses, de me voir +ainsi forcée de m'unir avec un homme que je n'ai +jamais vu; pourquoi ne dirais-je pas cela à mon +père? pourquoi me forces-tu à le cacher? Je sais que +le caractère hautain du pacha ne t'a jamais traité +avec bienveillance, et qu'il se courrouce souvent +pour rien. Allah! fais que Sélim ne donne jamais à +sa colère de motifs légitimes! Je ne sais pourquoi, +mais la dissimulation pèse à mon cœur comme un +péché. Alors si dissimuler ainsi est un crime, comme +les sentimens et les émotions que j'éprouve; oh! Sélim! +apprends-moi ce mystère; il en est tems encore, +ne m'abandonne pas ainsi à mes pensées de terreur. +Ah! regarde là-bas le Tchocadar<a id="footnotetagf22" name="footnotetagf22"></a> +<a href="#footnotef22"><sup class="sml">f22</sup></a>, mon père revient +du combat simulé; je tremble maintenant de +rencontrer ses regards.--Dis moi, Sélim, peux-tu +m'en apprendre la cause?»</p> + +<p>14. «Zuleïka! retourne à ton appartement de la +tour.--Moi je puis présenter mes devoirs à Giaffir; +je suis obligé de parler avec lui de firman, +d'impôts, de levées, d'état. Il est arrivé des nouvelles +fâcheuses des bords du Danube; notre visir +laisse noblement éclaircir les rangs de son armée, +et les Giaburs peuvent lui adresser leurs remerciemens! +Notre sultan a un moyen très-expéditif pour +récompenser de si chers triomphes; mais, écoutè-moi, +quand le tambour du soir aura averti les troupes +de prendre leur nourriture et de se livrer au sommeil, +Sélim se rendra dans ta cellule: alors nous +sortirons secrètement du harem, et nous pourrons +nous promener, ensemble pendant la nuit; les murs +de notre jardin sont élevés; personne ne pourrait +les escalader pour écouter nos paroles, ou nous +faire abréger notre tems; et si quelqu'un l'osait, j'ai +une épée qui a déjà fait ses preuves, et qui est destinée +à ne pas rester oisive. Alors tu apprendras +de Sélim plus de choses que tu n'en as entendues +ou rêvées jusqu'ici. Crois-moi, Zuleïka,--n'aie +pas peur de Sélim! tu sais que je possède une clef +du harem.» «Te craindre, mon cher Sélim! tu ne +m'as jamais dit jusqu'ici un mot semblable.» «Ne +perds pas de tems; je prends la clef.--La garde +d'Haroun a déjà reçu <i>quelque</i> récompense, et elle en +recevra encore davantage. Cette nuit, Zuleïka, tu +entendras mon histoire, mes projets et mes craintes; +ô mon amie! je ne suis pas ce que je parais +être.»</p> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Deuxième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + +<p>1. Les vents sont violens sur les vagues d'Hellé, +comme dans la nuit des ondes soulevées, où l'Amour, +qui l'avait envoyé, oublia de sauver le jeune, le +beau, le brave Léandre, le seul espoir de la fille de +Sestos. Oh! quand son fanal brillait isolé sur la haute +tour nocturne, vainement le vent soulevé, l'écume +des brisans et les cris perçans des oiseaux des mers +l'avertissaient de rester dans sa demeure; vainement +les nuages amoncelés dans les airs, les vagues agitées +lui défendaient d'entreprendre son voyage: il ne +pouvait voir, il ne voulait pas entendre les bruits, +les signes qui lui prédisaient des terreurs; son œil +ne voyait que la lumière de l'amour, cette étoile +isolée qu'il saluait dans les cieux; son oreille n'entendait +que les chants de Héro. «O vagues, ne +séparez pas long-tems deux amans!»--Cette histoire +est vieille; mais l'amour peut encore inspirer +assez deux jeunes cœurs pour prouver qu'elle est véritable.</p> + +<p>2. Les vents sont soulevés, et les vagues d'Hellé +roulent sombres et impétueuses; les ombres tombantes +de la nuit couvrent en vain ce champ humide +d'une rosée sanglante; ce désert, autrefois l'orgueil +du vieux Priam; les tombeaux, seuls vestiges de son +règne; tout--excepté les rêves immortels qui trompaient +les ennuis du vieillard aveugle de l'île rocheuse +de Scio.</p> + +<p>3. Oh! cependant,--car mes pas ont erré dans +ces lieux; ils ont foulé ces rivages sacrés; cette +vague bouillonnante m'a porté sur son sein;--oh! +antique ménestrel! puissé-je long-tems avec toi méditer, +soupirer et parcourir ces scènes du passé, +croyant que chaque tertre de gazon vert contient les +cendres d'un héros non fabuleux, et qu'autour de ces +lieux historiques ton l<i>arge Hellespont</i> se précipite +encore<a id="footnotetagf23" name="footnotetagf23"></a> +<a href="#footnotef23"><sup class="sml">f23</sup></a>, et froid serait le cœur de celui qui pourrait +ici contredire tes chants!</p> + +<p>4. La nuit est descendue sur la vague d'Hellé; et +elle n'a pas encore atteint le sommet de la colline +d'Ida, cette lune qui brillait autrefois sur les exploits +sublimes racontés par le grand poète; aucun guerrier +ne se plaint aujourd'hui de son paisible rayon; +mais les bergers reconnaissans bénissent toujours +cet astre argenté. Leurs troupeaux paissent aujourd'hui +sur le tertre de celui qui ressentit la flèche du +berger dardanien. Cet immense amas de terre entassée, +autour duquel le fils d'Ammon<a id="footnotetagf24" name="footnotetagf24"></a> +<a href="#footnotef24"><sup class="sml">f24</sup></a> se promena +avec orgueil, monument élevé par des nations, couronné +par des monarques, est aujourd'hui un tertre +solitaire et sans nom! Au dedans,--combien ta +demeure est étroite! Au dehors,--les étrangers, +seuls peuvent murmurer le nom de celui qui y fut +enseveli. La poussière surpasse en durée la pierre +tumulaire; mais toi,--ta poussière même n'est +plus!</p> + +<p>5. Tard--bien tard cette nuit, Diane viendra +réjouir le berger et chasser les craintes du matelot; +jusqu'alors--aucun signal sur le rocher ne peut diriger +la course de la nacelle luttant contre les flots; +toutes les lumières dispersées qui entourent la baie se +sont éteintes une à une. La seule lampe allumée de +cette heure solitaire scintille sur la tour de Zuleïka.</p> + +<p>Oui! là, dans cette chambre silencieuse, brille une +lumière vacillante; et sur l'ottomane de soie de la +jeune fille sont jetés les grains d'ambre odoriférans, +sur lesquels glissent ses doigts gracieux<a id="footnotetagf25" name="footnotetagf25"></a> +<a href="#footnotef25"><sup class="sml">f25</sup></a>. Près de +ces grains, entouré d'émeraudes (comment pourrait-elle +oublier ce bijou?) se trouve l'amulette béni +dé sa mère<a id="footnotetagf26" name="footnotetagf26"></a> +<a href="#footnotef26"><sup class="sml">f26</sup></a>, sur lequel est gravé le texte même +du Koursi, et dont la vertu pourrait rendre heureux +en cette vie, ainsi qu'elle garantit la félicité +pour l'autre. Auprès de son comboloio<a id="footnotetagf27" name="footnotetagf27"></a> +<a href="#footnotef27"><sup class="sml">f27</sup></a> est un Koran, +orné d'enluminures, et plusieurs brillans manuscrits +de poésie, décorés d'emblêmes, rachetés +dès injures du tems par d'élégans écrivains de la +Perse. Sur ces manuscrits splepdides repose son +luth, négligé maintenant, mais qui autrefois n'était +pas si souvent muet. Autour de sa lampe d'or ciselé +s'épanouissent des fleurs dans des vases de porcelaine +dé Chine. Les plus riches tissus des fabriques +de l'Iran, les tributs de parfums de Schiraz; tout ce +qui peut faire les délices de la vue et des sens est +rassemblé dans cet appartement somptueux; et cependant +cette demeure a un air de tristesse et de +mélancolie. Elle, la déesse de cette rétraite de Péri, +que fait-elle dans cette nuit si troublée et si décisive?</p> + +<p>6. Enveloppée dans un de ces vêtemens tout noirs +que les nobles musulmans ont seuls le droit de porter, +et qu'elle à revêtu pour protéger contre les +vents du ciel un sein aussi cher à Sélim que le ciel +lui-même, elle s'avance d'un pas prudent dans les +détours du bosquet, tressaillant chaque fois qu'à +travers la clairière le vent par bouffées fait entendre +de lourds gémissemens, jusqu'à ce que, parvenue à +un sentier plus uni, son cœur timide batte plus librement. +La jeune fille suit son guide silencieux; et +quoique sa terreur, la pousse à retourner sur ses pas, +comment pourrait-elle se déterminer à abandonner +son cher Sélim? comment apprendrait-elle ses lèvres +caressantes à prononcer des paroles de reproches?</p> + +<p>7. Ils atteignirent enfin une grotte creusée par la +nature, mais agrandie par l'art, où souvent Zuleïka +vint accoutumer son luth à rendre des sons harmonieux, +et apprendre par cœur son Koran. Souvent, +dans ses jeunes rêveries, elle s'efforçait de se figurer +ce que pouvait être le Paradis. Où l'ame des +femmes devait aller après la mort, son prophète avait +dédaigné de le dire; mais la demeure de celle de +Sélim était sûre, et, pensait-elle, il ne pourrait supporter long-tems un séjour dans d'autres mondes de +félicité; sans celle qu'il avait tant aimée dans celui-ci! +Oh! qui pourrait demeurer avec lui qui l'aimât +autant que moi? Quelle houri pourrait seulement lui +offrir la moitié de mes soins?</p> + +<p>8. Depuis le jour où elle avait visité ce lieu, +quelques changemens lui semblaient s'y être opérés. +Peut-être était-ce seulement la nuit qui déguisait les +objets qu'elle avait vus à la clarté du jour; la lampe +de bronze qui l'éclairait ne projetait qu'obscurément +un rayon qui n'avait rien de la clarté du ciel. Mais, +dans un coin de la caverne, son œil tomba sur un +objet étrange. Là des armes étaient entassées, non +semblables à celles que brandissaient les délis dans +le champ de bataille. Les poignées et les lames en +étaient d'une forme et d'une trempe étrangères; +une d'elles était rougie--peut-être par un crime! +Ah! comment sans lui ce sang pourrait-il être répandu? +Une coupe aussi était placée à coté, qui ne +semblait pas contenir le sorbet. Que signifie tout +cela? Elle se détourna pour chercher des yeux son +cher Sélim.--«Oh! se peut-il que ce soit lui?»</p> + +<p>9. Sa robe superbe était jetée de coté, son front ne +portait point la haute couronne du turban; mais à sa +place un shall de couleur rouge, légèrement plissé, +entourait sa tête. Cette dague, dont la poignée portait +un diamant digne du plus haut diadême, n'étincelait +plus à sa ceinture, où des pistolets sans ornement +étaient fixés, et à son baudrier pendait un sabre, +et de son épaule descendait négligemment le manteau +blanc, la mince capote qui couvre l'errant +Candiote: en dessous--sa veste plaquée d'or--serrait +comme une cuirasse sa poitrine; les guêtres +qui entouraient étroitement ses jambes étaient revêtues +de plaques d'argent. Mais si ce n'eût été cet air +impérieux du commandement qui éclatait dans ses +regards, dans sa voix, dans ses gestes; tout ce +qu'un œil inattentif eût pu distinguer dans Sélim +l'aurait fait prendre pour quelque jeune Galiongui<a id="footnotetagf28" name="footnotetagf28"></a> +<a href="#footnotef28"><sup class="sml">f28</sup></a>.</p> + +<p>10.--«Je t'ai dit que je n'étais pas ce que je +te paraissais être, et maintenant tu vois que mes paroles +étaient vraies. J'ai une histoire que tu n'as jamais +rêvée; si elle est véritable--sa vérité sera +fatale à plusieurs. Il serait inutile maintenant de te +cacher cette histoire. Je ne puis te voir la fiancée +d'un Osmanli. Mais si ta propre bouche ne m'avait +pas révélé combien j'avais de part à la tendresse de +ton jeune cœur, je ne te découvrirais pas, je ne devrais +pas te découvrir le sombre secret du mien. Je +ne te parle pas maintenant de mon amour, de cet +amour que le tems, la constance et le péril sauront +te prouver. Mais d'abord--oh! n'en épouse jamais +un autre--Zuleïka! je ne suis pas ton frère!»</p> + +<p>11. «Oh! tu n'es pas mon frère!--rétracte ces +paroles.--Dieu! Suis-je abandonnée seule sur la +terre pour y pleurer?--Je n'ose pas maudire--le +jour qui fut témoin de ma solitaire naissance! +Oh! tu ne m'aimeras plus dorénavant! mon cœur +défaillant prévoyait un malheur; mais reconnais-<i>moi</i> +encore pour tout ce que j'étais avant ce fatal +aveu: ta sœur--ton amie, ta Zuleïka. Tu m'as +fait venir en ce lieu peut-être pour me donner la +mort. Si tu as des motifs de vengeance, regarde: +je t'offre mon sein,--contente tes ressentimens! +plus heureuse cent fois de descendre parmi les +morts que de vivre ainsi, ne t'étant plus rien. Peut-être +dois-je redouter quelque chose de pire encore, +car je connais maintenant pourquoi Giaffir semblait +toujours ton ennemi. Et je suis, hélas! l'enfant de +Giaffir, par qui tu fus outragé, avili. Si je ne suis +pas ta sœur--si tu veux épargner ma vie, oh! +fais-moi ton esclave!»</p> + +<p>12. «Mon esclave, Zuleïka!--non, je suis le tien; +mais, cher amour, calme ce transport; ta destinée +sera d'être unie à la mienne: je le jure par le temple +de notre Prophète; cette pensée sera un baume pour +tes chagrins. Ainsi, puissent les vers du Koran<a id="footnotetagf29" name="footnotetagf29"></a> +<a href="#footnotef29"><sup class="sml">f29</sup></a> +gravés sur la lame de mon sabre diriger mes coups, +à l'heure du danger, pour nous sauver tous deux, +si je suis fidèle à ce redoutable serment! Le nom +qui faisait battre ton cœur d'un amoureux orgueil +doit être changé; mais, ma Zuleïka, sache que ce +lien qui nous unissait s'est resserré, au lieu de +s'être rompu, quoique ton père soit mon plus mortel +ennemi. Le mien fut pour Giaffir tout ce que tu +croyais que j'étais naguère pour toi-même. Ce frère +conspira et occasiona la chute d'un frère, mais il +épargna du moins mon enfance; il me berça d'une +vaine déception dont il est tems encore de le récompenser.--Il +m'a élevé, non avec des soins paternels, +mais comme le neveu d'un Caïn<a id="footnotetagf30" name="footnotetagf30"></a> +<a href="#footnotef30"><sup class="sml">f30</sup></a>; il me surveillait +comme le petit d'un lion qui ronge déjà son +frein, et qui pourra bientôt briser sa chaîne. Le +sang de mon père bout dans toutes mes veines; cependant, +pour l'amour de toi, je suspendrai ma +vengeance, quoique je ne doive plus rester ici. +Mais d'abord, bien-aimée Zuleïka! écouté comment +Giaffir accomplit ses infâmes projets.</p> + +<p>13. «Comment naquit et s'envenima la discorde +de ton père et du mien; fut-ce l'amour ou l'envie +qui les rendit ennemis? peu importerait même si je +ne l'ignorais pas. Dans des esprits fiers, irascibles, +quelques torts légers sans intention suffisent pour +troubler la paix. Le bras d'Abdallah était redoutable +dans la mêlée; il est encore célébré dans les +chants bosniaques, et les hordes rebelles de Paswan<a id="footnotetagf31" name="footnotetagf31"></a> +<a href="#footnotef31"><sup class="sml">f31</sup></a> +attestent assez combien elles redoutaient un pareil +hôte. Sa mort, cruel effet de la haine de Giaffir, est +tout ce que j'ai besoin de rappeler ici, et comment +le secret de ma naissance qui me fut révélé, quel +qu'en soit d'ailleurs le résultat, a déjà eu celui de +me rendre libre.</p> + +<p>14. «Lorsque Paswan, après plusieurs années de +combat, en dernier lieu pour affermir sa puissance, +mais d'abord pour défendre sa vie, régnait trop orgueilleusement +dans les murs de Widdin, nos pachas +se rallièrent autour du gouvernement. Ni plus ni +moins élevé dans le commandement militaire, chacun +des deux frères conduisait une troupe séparée. +Ils déployèrent leurs étendards de queues de cheval<a id="footnotetagf32" name="footnotetagf32"></a> +<a href="#footnotef32"><sup class="sml">f32</sup></a> +au vent, et ils firent leur jonction dans la +plaine de Sophie, où les troupes devaient être passées +en revue: leurs tentes étaient plantées, leur +poste assigné; mais à l'un d'eux, hélas! assigné en +vain! Qu'est-il besoin de paroles? La coupe redoutable +fut préparée, par l'ordre de Giaffir, avec un +poison aussi subtil et aussi cruel que son ame; cette +coupe, présentée à Abdallah, envoya son ame dans +le ciel. Fatigué par une chasse pénible, il reposait +dans le bain ses membres engourdis et fiévreux; il +était loin de penser que la haine d'un frère lui destinait +une telle coupe pour étancher sa soif. Ce fut +un esclave gagné qui la lui présenta. Il en but une +goutte<a id="footnotetagf33" name="footnotetagf33"></a> +<a href="#footnotef33"><sup class="sml">f33</sup></a>, il n'en fallait pas davantage! Si tu doutes +de la vérité de mon histoire, ô Zuleïka! appelle Haroun, +il pourra te confirmer ce récit.</p> + +<p>15.»Le crime une fois consommé, et la guerre +avec Paswan en partie terminée, quoiqu'il n'eût pas +été entièrement subjugué, le pachalik d'Abdallah +fut gagné. Tu ne sais pas combien, dans notre divan, +la richesse peut acquérir de considération au +plus misérable des hommes.--Les honneurs d'Abdallah +furent obtenus par celui qui s'était souillé +par le meurtre d'un frère. Il est vrai que les poursuites +qu'ils lui oceasionèrent pour les obtenir épuisèrent +ses trésors acquis par un crime; mais il les +eut bientôt réparés. Voudrais-tu savoir par quels +moyens? Contemple ces déserts incultes, et demande +au paysan couvert de haillons ce que deviennent +les produits de ses sueurs? Pourquoi le cruel usurpateur +m'a-t-il épargné? pourquoi à-t-il partagé +avec moi son palais? Je l'ignore. La honte, les regrets, +les remords; la faible crainte que lui inspirait +la faiblesse d'un enfant; en outre, l'adoption +qu'il a faite de moi comme son fils, à lui, à qui le +ciel n'en a point accordé; ou quelque intrigue inconnue, +quelque caprice; voilà ce qui m'a ainsi +préservé,--mais ce qui ne m'a pas laissé en paix. +Lui ne peut dompter son caractère fier et hautain, +et moi je ne lui pardonne point le sang de mon +père.</p> + +<p>16.»Il est des ennemis dans le palais de ton +père; tous ceux qui rompent son pain ne lui sont pas +fidèles. Si je leur révélais mon secret, ses jours, ses +heures même seraient peu nombreuses. Ils n'ont besoin +que d'un courage qui les dirige, d'une main +qui leur indique les coups qu'il faut frapper. Mais +Haroun seul connaît ou a connu cette histoire, dont +le dénouement est très-prochain. Il a été élevé dans +le palais d'Abdallah, et il y occupait dans son sérail +le poste qu'il occupe maintenant ici.--Il vit son +maître expirer; mais que pouvait faire un simple +esclave? Venger son maître?--hélas! il était trop +tard; soustraire son fils à un sort semblable? il choisit +ce dernier parti; et pendant que, tout fier d'avoir +subjugué ses ennemis ou trahi ses amis, l'orgueilleux +Giaffir s'endormait dans son triomphe, +Haroun me conduisait, orphelin sans appui, à la +porte du palais de Giaffir; et ce ne fut pas vainement +qu'il employa ses efforts pour sauver la vie de +celui pour lequel il était venu l'implorer. Ma naissance +fut cachée à tout le monde, et surtout à moi-même. +Ainsi fut protégée la sûreté de Giaffir. Il +quitta bientôt la Roumélie et les flots lointains du +Danube pour revenir s'établir sur nos rives asiatiques, +n'ayant avec lui qu'Haroun qui connût mon +histoire--et ce Nubien a senti que les secrets d'un +tyran ne sont que des chaînes que le captif brise +avec joie; voilà ce qu'il m'a révélé et d'autres choses +encore. C'est ainsi que le juste Allah envoie au crime +esclaves, instrumens, complices,--jamais amis!</p> + +<p>17.»Tout cela, ô Zuleïka! doit douloureusement +retentir à tes oreilles; mais la suite de mon histoire +te sera encore plus pénible: quoique mes paroles +blessent ta timide douceur, je dois cependant prouver +et te faire connaître la vérité toute entière. Je +t'ai vue frémir en regardant ce vêtement que je +porte; cependant je l'ai souvent porté, et je dois le +porter encore long-tems. Ce Galiongui, auquel tu es +liée par un serment, est le chef de ces hordes de +pirates dont la loi et la vie reposent sur leurs +épées. D'entendre seulement leur effrayante histoire, +ta joue pâle deviendrait bien plus pâle encore: ces +armes que tu vois là, ce sont mes soldats qui les ont +apportées; les bras qui les brandissent ne sont pas +éloignés: cette coupe aussi est remplie pour les brigands +féroces.--Une fois vidée par eux, ils rie reculent +jamais devant le danger. Notre Prophète peut +pardonner à ces esclaves; ils ne sont infidèles que +pour cette liqueur défendue.</p> + +<p>18.»Que pouvais-je faire? proscrit dans ces lieux, +blâmé pour avoir seulement désiré de voyager; laissé +dans l'oisiveté,--car les craintes de Giaffir me refusaient +même un cheval et une épée.--Que de fois +cependant, ô Mahomet! que de fois en plein divan +le despote ne m'a-t-il pas raillé, comme si ma faible +main s'était refusée à manier la bride ou le cimeterre: +lui allait toujours seul à la guerre, et me +laissait ici inoccupé, inconnu. Abandonné avec les +femmes aux soins d'Haroun, trompé dans mes espérances, +privé de gloire, tandis que toi,--dont la +douceur m'eût long-tems charmé, quoiqu'elle ait pu +m'énerver, elle m'aurait du moins consolé,--tu +étais envoyée dans les murs de Bruse pour y attendre +l'issue des batailles. Haroun, qui vit mon ésprit +s'affaisser sous le joug pesant de l'inaction, brisa +mes chaînes pendant une campagne, et libéra son +captif malgré toutes ses craintes, sur la promesse de +revenir avant la fin du commandement de Giaffir. +C'est en vain--ma langue ne peut exprimer toute +l'ivresse de mon cœur; lorsque pour la première fois +ces yeux rendus à la liberté contemplèrent la terre, +l'océan, le soleil et les cieux; comme si mon ame les +eût pénétrés et en connût les plus intimes, les plus +secrètes pensées! Un mot seul peut la peindre, cette +sensation suprême:--j'étais libre! Je cessai même +de soupirer pour ta présence: le monde,--oui--le +ciel lui-même était à moi!</p> + +<p>19.»La chaloupe d'un More fidèle me porta loin +de cet oisif rivage; Je désirais voir les îles qui parent +comme des diamans le diadême de pourpre du vieil +océan; je les cherchais dans mon excursion nautique, +et je les vis toutes<a id="footnotetagf34" name="footnotetagf34"></a> +<a href="#footnotef34"><sup class="sml">f34</sup></a>; mais quand et dans quel +lieu me suis-je ligué avec cette troupe pour triompher ou périr; +lorsque tout ce que nous désirons d'accomplir +sera accompli, ce sera alors le tems de nous +revoir de nouveau pour te raconter la fin de cette +histoire.</p> + +<p>20.»Il est vrai que c'est une troupe indisciplinée, +sans lois, à formes rudes, à caractères farouches; +toutes les croyances, toutes les nations ont trouvé +avec eux,--et peuvent encore trouver place. Un +caractère ouvert, le bras toujours prêt à frapper, +l'obéissance au commandement de leur chef; une +ame propre à toutes les entreprises, et ne voyant +jamais avec les yeux de la crainte; de l'amitié pour +chacun des leurs, de la fidélité à tous, de la vengeance +vouée pour ceux qui succombent; voilà ce qui +les rend les utiles instrumens de mes projets et de +plus encore. Et quelques-uns,--je les ai étudiés +tous,--sont distingués de la foule vulgaire; mais +j'appelle principalement à mon conseil la sagesse et +la prudence du Franc.--Quelques autres aspirent +à de plus hautes pensées, ce sont les derniers des +patriotes de Lambro<a id="footnotetagf35" name="footnotetagf35"></a> +<a href="#footnotef35"><sup class="sml">f35</sup></a>, qui jouissent déjà d'une liberté +anticipée, et qui souvent, autour du feu de la +caverne, discutent des plans chimériques pour arracher +les Rayas<a id="footnotetagf36" name="footnotetagf36"></a> +<a href="#footnotef36"><sup class="sml">f36</sup></a> à leur sort. Qu'ils soulagent leurs +cœurs en discourant sur l'égalité des droits que les +hommes n'ont jamais connus; j'ai aussi, moi, un +amour ardent de la liberté.</p> + +<p>»Ah! laisse-moi errer comme le patriarche de l'Océan<a id="footnotetagf37" name="footnotetagf37"></a> +<a href="#footnotef37"><sup class="sml">f37</sup></a>, +ou ne connaître sur la terre que la demeure +du Tartare<a id="footnotetagf38" name="footnotetagf38"></a> +<a href="#footnotef38"><sup class="sml">f38</sup></a>! Ma tente sur le rivage, ma galère sur +la mer, sont pour moi plus que des cités et des sérails. +Porté par mon cheval à travers le désert, ou +entraîné par ma voile au souffle du vent sur la mer +orageuse; emporte-moi où tu voudras, toi, mon +coursier! fais-moi voguer où tu voudras, toi, ma +barque légère! Mais toi, sois l'astre bienfaisant qui +guide le voyageur, ô ma Zuleïka! partage et bénis +ma nacelle; sois la colombe de paix et d'espérance +de ma destinée! ou, puisque l'espérance est refusée +à ce monde de combats et de tribulations, sois mon +arc-en-ciel au milieu des orages de ma vie. Sois pour +moi le rayon du soir qui dissipe les nuages par un +sourire, et teint les couleurs du matin d'un rayon +prophétique! Heureuse et fortunée pour moi--comme +les accens du Muezzin qui partent des murs +de la Mecque, et arrivent au pèlerin pieux et prosterné +à leur appel; douce--comme la mélodie des +jours de la jeunesse qui dérobe une larme tremblante +à la muette admiration; chère--comme les chants +de la terre natale à l'oreille d'un exilé, sera ta voix +bien aimée. Pour toi, dans ces îles brillantes et fortunées, +j'ai préparé un asile aussi beau, aussi délicieux +qu'Aden<a id="footnotetagf39" name="footnotetagf39"></a> +<a href="#footnotef39"><sup class="sml">f39</sup></a>, aux premières heures de sa création. +Un millier de glaives, sympathisant avec le +cœur et le bras de Sélim, attendent--s'agitent--défendent--détruisent--à +ton signal! Enveloppé +par ma troupe, Zuleïka à mes côtés, la dépouille +des nations parera ma fiancée. Les languissantes, +oisives et molles années du harem peuvent bien être +échangées pour des soucis,--pour des plaisirs +comme ceux-là. Je ne m'aveugle point sur ma destinée; +je vois, dans quelques lieux que je porte mes +pas, dés périls innombrables; mais un seul, un seul +amour! Oui, ce tendre cœur me récompensera bien de +tous mes travaux, de toutes mes fatigues, quand même +la fortune me serait contraire, ou que de faux amis +me trahiraient. Qu'il m'est doux de rêver que, dans +les heures les plus sombres de l'infortune, lorsque +tout sera changé pour moi, je te trouverai toujours +fidèle! Que ton ame, comme celle de Sélim, se montre +ferme et courageuse; que l'ame de Sélim te soit chère +comme la tienne; adoucissons mutuellement nos +chagrins, partageons nos plaisirs, confondons toutes +nos pensées,--mais que rien ne puisse jamais nous +désunir! Une fois libres, c'est mon devoir de guider +de nouveau notre bande; amis entre eux, les hommes +qui la composent sont les ennemis des autres hommes. +Et toutefois nous ne faisons que suivre le penchant +que la nature fatale a assigné à la race guerroyante +des hommes. Regarde! Là où son carnage, où ses +conquêtes ont cessé, il y a fait une solitude et il la +nomme--paix! Je veux, comme les autres, user +de mon adresse ou de ma force, mais je ne demande +pas plus d'espace de terre que la longueur de mon +sabre: le pouvoir ne gouverne que par la division. +--Sa +ressource la meilleure, c'est l'alternative de +la ruse ou de la violence! que cette dernière soit la +nôtre. La ruse pourra venir en son tems, si nous +nous laissons emprisonner dans les cages des villes +pour vivre en société. Mais là ton ame pourrait faillir.--Que +de fois la corruption n'a-t-elle pas séduit +des cœurs que le péril n'avait pu ébranler! et la +femme, plus que l'homme, quand la mort, les malheurs, +ou même la disgrâce, ont frappé l'objet de +son amour, égarée dans les voies du plaisir, la femme +se livre au déshonneur!--Loin de moi tout soupçon! +il ne souillera, point le nom de Zuleïka! Mais +la vie est un hasard dans ce qu'elle a de plus heureux; +et ici il ne nous reste rien à espérer, mais +beaucoup à craindre. Oui! des craintes! le doute, +la peur de te perdre par le pouvoir d'Osman, ou par +la sévère volonté de Giaffir. Cette crainte s'évanouira +avec la brise favorable que l'amour a promise cette +nuit à ma voile. Aucun danger n'effraie les amans +que son sourire a rendus heureux; leurs pas peuvent +errer dans la vie, mais leurs cœurs ne changent +point. Avec toi, tous les dangers, toutes les fatigues +me seront douces; chaque climat aura des charmes; +sur la terre,--sur l'océan,--notre univers sera +dans nos bras! Oh! que les vents impétueux soufflent +sur notre tillac, pour que ces bras me serrent plus +étroitement! Le plus profond murmure qui s'échappera +de ces lèvres ne sera point un soupir pour ma +sûreté; mais une prière pour toi! La guerre des +élémens ne peut effrayer l'amour dont le poison le +plus redoutable est l'artifice des hommes; <i>voilà</i> les +seuls écueils qui puissent arrêter notre course. <i>Ici</i> +nous n'avons que quelques instans de dangers; <i>là</i> +sont des années de naufrage! Mais loin de nous, +sombres pensées qui présentez ces horribles images! +Cette heure nous donne ou nous ôte à jamais la faculté +de fuir. Je n'ai que peu de mots à ajouter pour +terminer mon histoire, tu n'en as qu'un seul à dire +pour que nous soyons bientôt séparés de nos ennemis; +oui,--ennemis!--La haine de Giaffir pour +moi s'éteindra-t-elle? et Osman, qui voudrait nous +séparer en t'arrachant à moi, n'est-il pas le tien?</p> + +<p>21.»Pour préserver sa fidélité de tout soupçon +et sa tête de la mort, je revins au tems fixé pour +sauver mon gardien; peu de personnes apprirent, +et aucune ne répéta que, pendant ce tems, j'avais +vogué sur la mer et erré d'île en île; et depuis, +quoique séparé de ma troupe et que j'abandonne +trop rarement la terre qui me sépare d'elle, elle n'a +rien fait, elle ne fera rien avant que je n'en sois +instruit et qu'elle n'ait reçu mes ordres. Je forme les +plans, je distribue les dépouilles; il est juste que je +partage aussi plus souvent les fatigues.</p> + +<p>«Mais tu m'as déjà prêté trop long-tems ton attention. +Le tems presse; une barque flotte déjà; nous +ne laisserons derrière nous que la haine et la crainte. +Demain, Osman arrivera avec sa suite;--cette nuit +doit rompre ta chaîne; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux, +et peut-être aussi la vie de <i>celui</i> qui te donna +la tienne, hâte-toi, hâte-toi de me suivre à l'instant!--Mais +cependant, quoique tu sois à moi par +un serment, voudrais-tu révoquer ton vœu volontaire, +effrayée par les vérités que tu viens d'apprendre?--Je +reste ici--non pour voir la femme d'Osman; +mais pour que le péril retombe sur <i>ma</i> tête!»</p> + +<p>22. Zuleïka, muette et immobile, ressemblait à +cette statue de douleurs; lorsque, voyant son dernier +espoir pour jamais évanoui, la mère désolée fut changée +en pierre; tout ce que l'on pouvait apercevoir +de différent dans Zuleïka, c'est qu'elle était une +Niobé plus jeune. Mais avant que ses lèvres ou même +ses yeux essayassent de parler ou de répondre par +un regard, une torche enflammée répandit au loin +son éclat perfide sous le porche du jardin! une autre--une +autre encore!--et puis une autre!--«Oh! +fuis!--toi qui n'es plus--toi qui maintenant +m'es plus qu'un frère!» Au loin, partout, à +travers les bosquets les plus épais, les torches menaçantes +brillent d'une lumière rougeâtre, et elles +ne sont pas seules--car chaque main droite de ceux +qui les portent est armée d'un glaive nu. Ils se séparent; +ils poursuivent; ils reviennent; ils tournent +avec le flambeau qui guide leurs recherches et le fer +étincelant, et le dernier de tous, brandissant son +sabre, le terrible Giaffir, se précipite dans sa fureur. +Et bientôt les voilà qui touchent presque à la +grotte--oh! cette grotte doit-elle être le tombeau de +Sélim?</p> + +<p>23. Il demeurait debout intrépide. «Le moment est +venu--il sera bientôt passé--un baiser, Zuleïka--c'est +mon dernier; mais cependant ma troupe, qui +n'est pas loin du rivage, pourrait entendre mon signal +et distinguer le feu de mon arme; elle serait +toutefois trop peu nombreuse--l'entreprise serait +d'un succès difficile: n'importe--encore un effort!»</p> + +<p>Il se précipite à l'entrée de la caverne; la décharge +de son pistolet fait retentir au loin l'écho. +Zuleïka n'a point tremblé, n'a point versé de larmes; +le désespoir avait glacé son œil et son cœur!--«Ils +ne m'entendent point, ou s'ils arrivent à force de +rames, ce sera seulement pour me voir mourir; cette +détonnation n'a fait qu'attirer mes ennemis plus près. +Alors, cimeterre de mon père! sors de ton fourreau! +tu n'auras jamais vu une lutte plus inégale! Adieu, +Zuleïka!--douce amie! éloigne-toi: reste cependant +dans la grotte--tu y seras plus en sûreté: la +fureur de Giaffir se bornera pour toi aux emportemens +et aux reproches. Demeure immobile,--afin +d'éviter l'atteinte d'une arme ou d'une balle égarées. +Crains-tu pour ton père?--Puissé-je expirer si je +le cherche dans ce combat! Non--quoique ce poison +ait été versé par lui; non--quand même il m'appellerait +encore lâche! Mais recevrai-je paisiblement +leur fer dans mon sein? non--leurs têtes vont +ressentir mes coups, excepté celle de ton père!»</p> + +<p>24. Il s'élance aussitôt, et il a gagné le rivage sablonneux; +déjà le plus acharné de la troupe qui le +poursuit est tombé à ses pieds: c'est une tête qui râle, +un tronc qui s'agite dans ses dernières convulsions; un +autre tombe--mais autour de lui se forme un cercle +nombreux d'ennemis. Il s'ouvre un passage en frappant +de droite à gauche, et il va atteindre les vagues +qui le protègent: sa barque paraît--elle n'est plus +même à la distance de cinq rames--ses compagnons +font des efforts désespérés--oh! arriveront-ils encore +à tems pour le sauver? Les premiers brisans +baignent ses pieds; ses soldats plongent dans la baie; +leurs sabres brillent avec éclat à travers l'écume--malgré +les obstacles que leur opposent les vagues,--infatigables, +ils luttent contre elles pour atteindre +le rivage:--les voilà près du bord! ils arrivent--ce +n'est que pour accroître le carnage--le sang le +plus pur du cœur de Sélim a déjà rougi la vague +écumante!</p> + +<p>25. Échappé aux coups des balles et aux blessures +des sabres, ou à peine effleuré pour en ressentir les +atteintes, Sélim, trahi, entouré, avait regagné le +lieu où les vagues de la mer se brisent au rivage. +Là, au moment où son dernier pas abandonnait la +terre, où son bras frappait un dernier coup mortel;--hélas! +pourquoi se retourna-t-il pour regarder +celle que son œil cherchait en vain? Cette pause, ce +fatal regard, ont décidé sa mort ou fixé ses chaînes. +Triste témoignage d'amour au milieu du péril et de +la peine! jusqu'à quelle extrémité l'espérance des +amans ne se soutient-elle pas! Sélim avait derrière +lui les vagues écumantes, et ses compagnons, serrés, +prêts à combattre pour le défendre, quand tout-à-coup +une balle siffle.--«Ainsi puissent tomber +les ennemis de Giaffir!» Quelle voix a fait entendre +ces paroles? quel est celui dont la carabine vient de +détonner, dont la balle a sifflé à travers les ombres +de la nuit, partie de trop près et trop perfidement +dirigée pour s'égarer? C'est la tienne--meurtrier +d'Abdallah! Le père essuya lentement l'effet de ta +haine farouche; le fils a trouvé par ta main une mort +plus prompte. Le sang s'échappe en bouillonnant de +sa poitrine, et rougit la blanche écume de la mer.--Si +ses lèvres essayèrent quelques gémissemens, +les vagues, mugissantes en étouffèrent la voix.</p> + +<p>26. Le matin disperse lentement les nuages; on +aperçoit peu de trophées du combat; le silence a +succédé au cri de guerre qui fit retentir la baie +à l'heure de minuit; mais ces sables du rivage peuvent +offrir quelques débris de la lutte mortelle dont +ils ont été témoins, tels que des fragmens d'armes +brisées, des empreintes laissées par les pieds des +combattans, et des mains abattues, lancées, dans +leurs dernières convulsions, sur l'arène sanglante. +Non loin est une torche brisée, une barque sans +rames, et mêlée aux algues marines qui sont amoncelées +sur le rivage et penchent sur l'abîme. Là se +découvre une capote blanche! elle est déchirée en +deux lambeaux--l'un d'eux est souillé par une tache +de sang noir que la vague s'efforce en vain d'effacer. +Mais où est celui qui la portait? Vous! qui voulez +pleurer sur ses restes, allez, cherchez-les où les +lames mugissantes les ont déjà entraînés; vers les +écueils de Sigée, ou sur les rivages de Lemnos. Les +oiseaux de mer crient au-dessus de leur proie, sur +laquelle leurs becs affamés diffèrent de s'abattre, +tandis que, secouée sur son mobile coussin, la tête +du cadavre est bercée par le balancement des vagues. +Cette main, dont le mouvement n'est pas celui de la +vie, tantôt soulevée en haut par les flots qui l'agitent, +tantôt ramenée à leur niveau, semble encore +faiblement menacer son ennemi.--</p> + +<p>Qu'importe que ce cadavre repose dans un tombeau +vivant? L'oiseau qui dévore ces traits, ces +formes abattues, livides, n'a fait que dérober la +proie du ver plus vil que lui. Le seul cœur qui eût +saigné, le seul œil qui eût pleuré en le voyant mourir, +le seul être qui eût recueilli ses membres dispersés +et qui eût versé des larmes sur sa tombe ornée +de son turban<a id="footnotetagf40" name="footnotetagf40"></a> +<a href="#footnotef40"><sup class="sml">f40</sup></a>; ce cœur s'est brisé--cet œil s'est +fermé--oui--fermé avant celui qui surnage sur +les flots.</p> + +<p>27. Près des vagues d'Hellé s'élève une voix de +deuil! et l'œil de la femme est humide--la joue de +l'homme est pâle: Zuleïka! dernier rejeton de la +race de Giaffir, l'époux qui t'était destiné est arrivé +trop tard; il ne te voit pas--il ne verra jamais ton +visage! Ne peut-il entendre les lourds <i>woul-woulleh</i><a id="footnotetagf41" name="footnotetagf41"></a> +<a href="#footnotef41"><sup class="sml">f41</sup></a> +qui l'avertissent dans son éloignement? Tes femmes +qui pleurent aux portes du harem; les chantres du +Koran qui répètent l'hymne de la mort; les esclaves +silencieux qui attendent, les bras croisés sur leur +poitrine; les soupirs dans le palais, les cris qui luttent +contre les vents, lui apprennent ton histoire!</p> + +<p>Tu ne vis pas tomber ton Sélim! A ce moment +terrible où il quitta la grotte, ton cœur devint glacé: +il était ton espoir--ta joie--ton amour--ton tout--et +cette dernière pensée pour celui que tu ne pouvais +sauver suffit pour te donner la mort; un cri +déchirant s'échappa de ton sein, et tout fut silencieux.--Paix +à ton cœur brisé, à ta tombe virginale! +Oh! heureuse! heureuse encore de ne perdre +que le pire de la vie! Cette douleur--quoique profonde--quoique +fatale,--fut la première que tu +éprouvas; trois fois heureuse de ne sentir ni de ne +craindre les tourmens de l'absence, de la honte, de +l'orgueil, de la haine, de la vengeance et du remords! +et cette angoisse qui est plus que de la démence; +ce ver rongeur qui ne sommeille,--qui ne +meurt jamais; pensée de jours sombres et de nuits +pleines de fantômes horribles; cette pensée qui craint +les ténèbres, qui abhorre aussi la lumière, qui nous +étreint et déchire le cœur frémissant! ah! pourquoi +ne le consume-t-elle pas--pour s'enfuir ensuite!</p> + +<p>Malheur à toi, cruel et implacable chef! Vainement +tu couvres ta tête de cendres; vainement la +haire et le cilice pressent tes membres abattus; Sélim +est mort de la même main qu'Abdallah. Maintenant +arrache ta barbe dans ton inutile douleur: +l'orgueil de ton cœur, la fiancée du lit d'Osman, +celle que ton sultan n'aurait pu voir sans la désirer +pour épouse, ta fille est morte! Espoir de ta vieillesse, +doux rayon de ton crépuscule, une étoile +brillait dans toute sa beauté sur les rives de l'Hellespont: +qui a éteint sa lumière?--c'est le sang +que tu as répandu! Écoute! à la question précipitée +du désespoir: «Où est mon enfant?» l'écho répond: +«Où<a id="footnotetagf42" name="footnotetagf42"></a> +<a href="#footnotef42"><sup class="sml">f42</sup></a>?»</p> + +<p>28. Dans l'enceinte des mille tombeaux qui apparaissent +sous l'ombrage du mélancolique mais vivant +cyprès, qui ne se flétrit jamais, quoique ses +branches et ses feuilles soient empreintes d'une éternelle +douleur, comme un premier amour malheureux, +il est un lieu qui fleurit toujours, même dans +ce lugubre bosquet de mort.--Une rose isolée y +répand son éclat solitaire: douce et pâle, on la dirait +plantée par le désespoir;--si blanche,--si languissante, +que le plus faible souffle du vent pourrait +emporter ses feuilles dans les airs. Et cependant, +c'est en vain que les orages et la pluie l'assaillent, +que des mains plus rudes que les cieux d'hiver s'efforcent +de l'arracher à sa tige; le lendemain la voit +refleurir de nouveau! Quelque aimable génie du +lieu la relève doucement et l'arrose de larmes célestes; +car elles peuvent bien croire, les vierges +d'Hellé, que ce ne peut pas être une fleur terrestre, +celle qui se moque de l'heure flétrissante de la +tempête, et s'épanouit sans être abritée par un bosquet +de verdure. Elle ne languit pas, quoique le +printems lui refuse sa rosée bienfaisante, que les +rayons fécondans de l'été la privent de leurs caresses. +Un oiseau inconnu,--mais peu éloigné, lui chante, +pendant toute la nuit, des chants plaintifs et mélodieux. +Invisibles sont ses ailes aériennes; mais doux +comme les harpes dont jouent les houris, sont ses +accords ravissans et prolongés! Ce serait le Bulbul<a id="footnotetagloc11" name="footnotetagloc11"></a> +<a href="#footnoteloc11"><sup class="sml">loc11</sup></a>; +mais sa voix, quoique plaintive, n'a pas des accens +si touchans: car ceux qui les entendent ne peuvent +abandonner ce lieu, mais ils s'y attachent et pleurent +comme s'ils avaient aimé en vain!... Et cependant +les larmes qu'ils versent sont si douces, leur +douleur est si peu mêlée de crainte, qu'ils peuvent +à peine pardonner au matin de venir rompre ce +charme mélancolique. Ils voudraient veiller et pleurer +plus long-tems; cet oiseau a des chants si étranges +et si beaux! Mais lorsque le jour apparaît soudain +dans les cieux, cette magique mélodie expire. +Il en est qui ont cru (tant les rêves de la jeunesse +sont décevans, mais ceux qui les blâment sont bien +durs) que des accens si pénétrans et si profonds +formaient et faisaient entendre le nom de Zuleïka<a id="footnotetagf43" name="footnotetagf43"></a> +<a href="#footnotef43"><sup class="sml">f43</sup></a>. +C'est de la cime de son cyprès que ce nom aérien +part et se perd dans les airs; c'est à la poussière +tendre et virginale de sa tombe que la pâle rose +doit sa naissance et sa frêle vie. Un marbre avait été +placé récemment sur cette tombe; le soir le vit poser,--le +matin il n'y était plus!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc11" +name="footnoteloc11"><b>Note loc11: </b></a><a href="#footnotetagloc11"> +(retour) </a> <img alt="" src="images/110-1.png">, nom du rossignol en persan, dont les amours avec la rose, +<img alt="" src="images/110-2.png">, <i>gul</i>, sont le sujet de beaucoup de poèmes dans l'Orient. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Ce ne fut pas un bras mortel qui transporta sur +le rivage ce pilier de marbre fixé profondément; la +légende d'Hellé raconte qu'on le trouva le lendemain +à l'endroit où était tombé Sélim, battu par les +flots agités qui avaient refusé à ses restes une tombe +plus sainte. Et là, pendant la nuit, on dit qu'on +voit inclinée une tête livide enveloppée d'un turban; +et le marbre funéraire renversé par la vague +se nomme--<i>l'oreiller du fantôme du Pirate</i>! C'est +dans le lieu où il avait été d'abord placé que la fleur +plaintive a fleuri, et qu'elle fleurit encore maintenant, +solitaire, et couverte de rosée froide, pure et +pâle, comme la joue de la beauté qui verse des larmes +au récit de l'infortune.</p> + +<p>FIN DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.</p> +<br><br> + +<hr> +<h2>NOTES</h2> + +<h3>DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.</h3> + +<hr class="short"> +<br> + +<p class="mid"><a id="footnotef1" +name="footnotef1"></a><a href="#footnotetagf1"> +NOTE 1.</a></p> + + +<p><i>Gul</i>, la rose, en turc et en persan.</p> + +<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p> + +<p>Le nom persan de la rose, <i>gul</i>, revient souvent dans les +poésies orientales de Byron: c'est qu'en effet, la rose, et le +rossignol, <i>bulbul</i>, sont le sujet perpétuel des comparaisons et +des amplifications poétiques de l'Orient; et il y a tant de +grâce et de fraîcheur dans les amours de cette reine des fleurs +et de cet oiseau mélodieux personnifiés, que l'on ne doit pas +être surpris de les voir si souvent reproduites. «Le printems +est délicieux! dit Sâdi; oh! <i>rose</i>! où as-tu été? N'entends-tu +pas les lamentations du <i>bulbul</i>, sur la longueur de ton absence?»</p> + +<p>Les Mahométans, et particulièrement les Turcs, conservent +une espèce de vénération religieuse pour la rose. Ils +pensent qu'elle fut produite pour la première fois de la sueur +de leur Prophète, et ils ne souffrent pas que ses feuilles +soient foulées aux pieds.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef2" +name="footnotef2"></a><a href="#footnotetagf2"> +NOTE 2.</a></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Souls made of fire, and children of the sun,</i></p> +<p><i>With whom revenge is virtue</i>.</p> +</div></div> + +<p>(<span class="sc">Young</span >'s Revenge.)</p> + +<p>«Ames formées de flammes, et enfans du soleil, pour lesquels +la vengeance est une vertu.»</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef3" +name="footnotef3"></a><a href="#footnotetagf3"> +NOTE 3.</a></p> + +<p><span class="sc">Medjnoun</span > et <span class="sc">Leïla</span >, les <span class="sc">Roméo</span > et <span class="sc">Juliette</span > de l'Orient. +<span class="sc">Sadi</span >, le poète moral de la Perse.</p> + +<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p> + +<p><img alt="" src="images/114-1.png"> <span class="sc">Djami</span >, célèbre poète persan, auteur d'un poème +sur <i>Joseph</i> et <i>Zuleïka</i>, en a aussi fait un sur <i>Medjnoun</i> et +<i>Leïla</i>, qui a été traduit en français par M. Chézy, 2 vol. in-18. +Son poème de <i>Jousouf et Zuleïka</i> a été publié en persan et en +allemand à Vienne, par le comte de Rozenszweig, un vol. +in-folio. <img alt="" src="images/114-2.png"> <span class="sc">Sadi</span > est encore plus célèbre que Djâmi. Il +est l'auteur du <img alt="" src="images/114-3.png"> <i>Gulistan</i>, ou <i>Jardin des Roses</i>, dont +il existe deux mauvaises traductions en français; et du <img alt="" src="images/114-4.png">, +<i>Boustân</i>, qui n'a pas été traduit. Il est aussi l'auteur d'un +<i>Pend Nameh</i>, ou Livre des Conseils, qui n'est pas si estimé +que celui de <i>Féridun Attar</i>, publié et traduit par M. le baron +Sylvestre de Sacy.</p> + +<p>Quant au poème de <i>Medjnoun et Leïla</i> de <i>Djâmi</i>, nous citerons, +pour en donner une idée, un passage de la traduction +abrégée de M. Chézy; c'est la première entrevue de <i>Medjnoun</i> +avec <i>Leïla</i>.</p> + +<p>«De retour à sa tribu, Keïs (Medjnoun), l'ame navrée +de tristesse, et l'imagination pleine encore de cette belle et +perfide étrangère qui, semblable à un astre étincelant, éclipsait +la beauté de ses jeunes compagnes, brûlait plus que jamais +de rencontrer une amie sensible, dont la douce clarté +pût dissiper les ténèbres qui enveloppaient sa couche solitaire; +et il cherchait de nouveau, au milieu de mille beautés, +celle qui pût remplir ses désirs. Chaque étranger qui arrivait +de quelque tribu lointaine recevait de lui l'accueil le plus flatteur; +il le caressait et le questionnait avidement sur cette +classe d'êtres favorisés de la nature, dont il était idolâtre. +Un jour, quelques voyageurs qui s'arrêtèrent chez lui s'apercevant +de cette passion ardente dont il était dominé, lui indiquèrent +une tribu où il existait une jeune fille dont la +beauté égalait celle des houris. «Son nom est Leïla, lui dirent-ils; +et de toutes parts mille jeunes gens prétendent au bonheur +de lui plaire. Ses charmes sont au-dessus de toute description; +vole toi-même vers elle, et juge de ses attraits. +N'abandonne pas à ton oreille les fonctions de ton œil.» A +ce récit, Keïs se lève, se pare de ses vêtemens les plus précieux; +et déjà dévoré de l'amour le plus vif, il s'élance sur +sa chamelle. Dans son impatience, il accélère encore sa marche +précipitée, et se trouve bientôt rendu à l'habitation de +Leïla. A la vue de ce jeune étranger, ses serviteurs l'accueillirent +avec affabilité, l'introduisirent, et le firent asseoir à la +place d'honneur. Cependant, de quelque côté qu'il tournât +ses regards, il n'apercevait aucune trace de l'unique objet +qu'il cherchait. Déjà privé d'espoir, son cœur éprouvait un +tourment insupportable, lorsque tout-à-coup un bruit léger +d'ornemens précieux se fait entendre: il voit alors paraître +une jeune fille à la taille svelte et élégante, semblable dans +sa démarche gracieuse à la perdrix des montagnes. Belle sans +aucun fard, la nature avait coloré du rose le plus tendre ses +joues brillantes de fraîcheur; son sourcil délié ressemblait à +un arc délicat formé d'ambre précieux; et ses cils, comme +autant de petites flèches de musc, pénétraient les cœurs. Ses +lèvres avaient l'éclat du rubis sans en avoir la dureté: on eût +dit qu'elles lui avaient dérobé sa couleur, et à l'ambroisie +son parfum. Mais à quoi comparer cette bouche gracieuse, +où l'on voyait errer le plus voluptueux sourire? On l'eût prise +pour une abeille au milieu des fleurs, lorsque délicatement +posée sur le calice d'une rose, elle en extrait avec art son +miel parfumé. Comme elle, elle blessait d'un aiguillon acéré, +et répandait sur sa blessure un baume céleste. Son sourire +enchanteur découvrait-il des dents aussi belles que les perles +les plus pures? on croyait voir le bouton de la rose encore +étincelant des larmes de l'aurore; et les pommes d'albâtre de +son sein virginal, les doigts arrondis d'une main caressante +eussent suffi pour en mesurer le gracieux contour. C'est au +milieu de tous ces charmes que Leïla parut. Keïs ne fut plus +maître de son cœur. Leur entrevue fut délicieuse. Elle laissa +échapper avec négligence quelques boucles de sa longue chevelure, +et Keïs brûla de désirs; elle souleva le voile léger +qui tempérait ses charmes, et il perdit ce qui lui restait de +raison. Leïla lui lança un trait mortel, et un soupir prolongé +de Keïs lui fit connaître la profondeur de sa blessure. Enfin, +tout ce que la beauté et les grâces peuvent offrir de charmes, +elle le développa aux yeux de Keïs, dont le regard languissant +semblait implorer son secours; et leurs cœurs aussi étroitement +unis que les feuilles de la rose dans le bouton qui les +renferme, se lièrent à jamais. Lorsque leurs regards satisfaits +eurent ainsi parcouru toute l'étendue de leurs charmes, leurs +lèvres frémissantes livrèrent passage aux plus tendres discours..... +Une seule crainte les agitait: c'était de voir approcher +la nuit, qui devait terminer pour eux ce jour de bonheur. +Comment pourraient-ils vivre éloignés l'un de l'autre?... +Soleil! monarque éclatant du jour! ô toi qui de ton sceptre +de feu éloignes les ombres de la nuit, puisses-tu désormais ne +te voiler jamais, et changer nos nuits en un jour éternel!... +Obligés de se séparer, Keïs et Leïla restèrent plongés dans +une douleur inexprimable; l'un, porté par sa chamelle, reprit +avec lenteur le chemin de sa tribu, et la triste Leïla demeura +en gémissant sous sa tente solitaire.»</p> + +<p>Les amours de <i>Joseph et Zuleïka</i> du même auteur, présentent +des morceaux d'une très-grande beauté; l'amour y +est élevé à une pureté souvent mystique.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef4" +name="footnotef4"></a><a href="#footnotetagf4"> +NOTE 4.</a></p> + +<p>Tambour turc que l'on bat au lever du soleil, à midi et au +crépuscule du soir.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef5" +name="footnotef5"></a><a href="#footnotetagf5"> +NOTE 5.</a></p> + +<p>Les Turcs abhorrent les Arabes (qui leur rendent au centuple +leur compliment) plus encore qu'ils ne haïssent les +chrétiens.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef6" +name="footnotef6"></a><a href="#footnotetagf6"> +NOTE 6.</a></p> + +<p>Cette expression a suscité plusieurs objections. Je ne m'en +rapporterai pas à <i>celui qui n'a pas de musique dans son ame</i>, +mais je prie simplement le lecteur de se rappeler, pour dix +secondes, les formes de la femme qu'il croit être la plus belle; +et si alors il ne comprend pas pleinement ce qui n'est que +faiblement exprimé dans les vers précédens, j'en serai désolé +pour nous deux. Voyez un passage éloquent du dernier +ouvrage du premier écrivain féminin de notre âge, et peut-être +de tous les âges, sur l'analogie (et la comparaison immédiate +excitée par cette analogie) entre la peinture et la +musique; <i>de l'Allemagne</i>, vol. III, chap. 10. Ce rapport de +connexion n'est-il pas plus fort avec l'original qu'avec la copie? +avec le coloris de la nature qu'avec celui de l'art? Après +tout, c'est une chose que l'on peut plutôt sentir que décrire; +aussi pensé-je qu'il se trouvera des personnes qui la comprendront, +ou au moins qui l'auraient comprise s'ils avaient +vu la figure dont l'harmonie parlante en a suggéré l'idée; car +ce passage n'est pas le produit de l'imagination, mais de la +mémoire: ce miroir que la douleur brise par terre, et qui, +en regardant ses fragmens, n'y voit que la réflexion multipliée.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef7" +name="footnotef7"></a><a href="#footnotetagf7"> +NOTE 7.</a></p> + +<p><i>Carasman Oglou</i>, ou <i>Kara Osman Oglou</i>, est le principal +propriétaire en Turquie: il gouverne Magnésie. Ceux qui, +par une espèce de droit féodal, possèdent des terres à condition +de service sont appelés <i>Timariotes</i>; ils servent comme +spahis, fournissent des soldats en proportion de l'étendue du +territoire, et en envoient un certain nombre à l'armée, généralement +de la cavalerie.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef8" +name="footnotef8"></a><a href="#footnotetagf8"> +NOTE 8.</a></p> + +<p>Quand un pacha a des forces suffisantes pour résister, le +messager, qui est toujours le premier porteur de sa condamnation +à mort, est étranglé par ses ordres, et quelquefois cinq +ou six de ces messagers le sont ainsi l'un après l'autre par +l'ordre du pacha rebelle. Si au contraire il est faible et loyal, +il se prosterne, baise la respectable signature du sultan, et +se laisse complaisamment étrangler. En 1810, plusieurs présens +de têtes de pachas furent exposés dans la niche de la +porte du Sérail: parmi elles on remarquait la tête du pacha +de Bagdad, brave jeune homme assassiné par trahison, après +une résistance désespérée.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef9" +name="footnotef9"></a><a href="#footnotetagf9"> +NOTE 9.</a></p> + +<p>C'est par certains battemens de mains qu'on appelle les +domestiques. Les Turcs haïssent une dépense inutile de voix, +et ils n'ont pas de clochettes.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef10" +name="footnotef10"></a><a href="#footnotetagf10"> +NOTE 10.</a></p> + +<p><i>Chibouque</i>, pipe turque: le tuyau de la bouche est ordinairement +d'ambre, et quelquefois la culée qui contient les +feuilles de tabac est ornée de pierres précieuses, si elle est +portée par un homme riche.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef11" +name="footnotef11"></a><a href="#footnotetagf11"> +NOTE 11.</a></p> + +<p><i>Maugrabis</i>, mercenaires maures.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef12" +name="footnotef12"></a><a href="#footnotetagf12"> +NOTE 12.</a></p> + +<p><i>Délis</i>, braves qui forment la troupe perdue de la cavalerie, +et commencent toujours l'action.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef13" +name="footnotef13"></a><a href="#footnotetagf13"> +NOTE 13.</a></p> + +<p>Un <i>feutre</i> plissé est employé par les Turcs pour la manœuvre +du sabre; et il n'y a guère qu'une arme musulmane qui +puisse le fendre d'un seul coup. Quelquefois un turban très-dur +est employé au même usage. Le <i>djerrid</i> est un combat à +la javeline émoussée: ce jeu est pittoresque et très-animé.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef14" +name="footnotef14"></a><a href="#footnotetagf14"> +NOTE 14.</a></p> + +<p><i>Ollahs, alla il allah</i>, cri que les poètes espagnols appellent +<i>leilies</i>, et dont le son est <i>ollah</i>. Pour un peuple taciturne, +les Turcs sont vraiment prodigues de cette exclamation, particulièrement +pendant le jeu du <i>djerrid</i> ou à la chasse, mais +surtout au combat. Leur agitation sur le champ de bataille et +leur gravité dans leur intérieur, avec leur pipe et leur comboloio +(ou chapelet), forment un amusant contraste.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef15" +name="footnotef15"></a><a href="#footnotetagf15"> +NOTE 15.</a></p> + +<p><i>Atar-gul</i>, essence de roses. Celle de Perse est la plus fine.</p> + +<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p> + +<p>Les luxurieux Persans sont si passionnés pour la délicieuse +essence de roses, que non-seulement ils répandent avec profusion +dans leurs appartemens l'eau de ses feuilles distillées, +mais après l'avoir préparée avec du cinnamon et du sucre, +ils en font aussi une infusion avec du café qu'ils boivent ensuite. +La rose de Schiraz est regardée comme la plus précieuse +de l'Orient, et son essence est extrêmement estimée +dans les contrées les plus éloignées de l'Inde. La poudre +du bois de sandal est souvent ajoutée en distillation aux +feuilles de cette fleur; mais la partie huileuse la plus exquise, +ou la substance épaisse, qu'ils nomment <img alt="" src="images/120-1.png">, atar-gul, +ou essence de rose, est plus précieuse que l'or même. On +voit que Lord Byron connaissait bien les usages de l'Orient.</p> + +<p>(N. du Tr.)</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef16" +name="footnotef16"></a><a href="#footnotetagf16"> +NOTE 16.</a></p> + +<p>Les plafonds et les boiseries, ou plutôt les murs des appartement dans les grandes maisons en Turquie, sont généralement recouverts de peintures qui représentent éternellement +une vue très-coloriée de Constantinople, dont le principal +mérite est un noble mépris de la perspective. Au-dessous, des +armes, des cimeterres, etc., sont en général fantastiquement et +non inélégamment disposés.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef17" +name="footnotef17"></a><a href="#footnotetagf17"> +NOTE 17.</a></p> + +<p>On a long-tems douté si les accens de cet amant de la rose +sont tristes ou gais; et les remarques de M. Fox sur cet objet +ont provoqué quelques controverses savantes concernant les +opinions que les anciens avaient sur ce sujet. Je n'ose hasarder +une conjecture sur ce point, quoiqu'un peu incliné à l'errare +mallem, etc., si M. Fox s'était trompé.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef18" +name="footnotef18"></a><a href="#footnotetagf18"> +NOTE 18.</a></p> + +<p>Azraël,--l'ange de la mort.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef19" +name="footnotef19"></a><a href="#footnotetagf19"> +NOTE 19.</a></p> + +<p>Les trésors des sultans préadamites. Voyez d'Herbelot, article Istakar.</p> + +<p>(Note de Lord Byron.)</p> + +<p><i>Istakar</i> est l'ancienne <i>Persépalis</i>, ville capitale de la Perse +proprement dite, sous les rois des trois premières races; car +ceux de la quatrième, qui sont les Cosroès, avaient établi +leur siège royal dans celle de Madain. Elle est située à 88° 30' +de longitude, et à 30° de latitude, selon le calcul des tables +arabiques.</p> + +<p>L'auteur du <i>Lebtarikh</i> écrit que Kischtasb, fils de Lohorasb, +cinquième roi de la race des Kainides, y établit sa demeure; +qu'il y fit bâtir plusieurs de ces temples dédiés au Feu, que +les Grecs appellent <i>Pyraea</i> et <i>Pyrateria</i>, les Persans <i>Atesch +Khane</i> et <i>Atesch Gheda</i>; et que fort près de cette ville, dans +la montagne qui la joint, il fit tailler dans le roc des sépulcres +pour lui et ses successeurs: l'on en voit encore aujourd'hui +les ruines, avec des restes de figures et de colonnes, lesquelles, +quoiqu'effacées par la longueur du tems, marquent assez que +ces anciens rois avaient choisi leur sépulture en ce lieu.</p> + +<p>Il ne faut pas confondre ces monumens avec un superbe +palais que la reine Homaï, fille de Bahaman, fit bâtir au milieu +de la ville d'Istakar: on le nomme aujourd'hui, en langue persane, <i>Gihil</i> ou <i>Tchilminar</i>, les <i>quarante phares</i> ou +<i>colonnes</i>. Les Musulmans en firent autrefois une mosquée; +mais la ville s'étant entièrement ruinée, on s'est servi de ses +décombremens pour bâtir celle de Schiraz, qui n'en est éloignée +que de douze parasanges, et qui a pris la place de capitale de la province proprement dite, <i>Fars</i> ou <i>Perse</i>.</p> + +<p>Ce que le même auteur écrit de la grandeur ancienne de +cette ville paraît fabuleux... mais il est certain que tous les +historiens de la Perse en parlent comme de la plus ancienne +et de la plus magnifique ville de toute l'Asie.</p> + +<p>Ils écrivent que ce fut <i>Giamschid</i> qui en fut le premier +fondateur, et quelques-uns font remonter son ancienneté jusqu'à Houschenk, +et même jusqu'à Kainmarath, premier fondateur de la monarchie de Perse. +Il est vrai cependant qu'elle +a tiré son principal lustre de la seconde dynastie des rois qui +abandonnèrent le séjour de la ville de Balkhe, en Khorassan, +pour demeurer à Istakar.</p> + +<p>On peut ajouter ici que le superbe palais de la ville d'Istakar, +que la reine Homaï fit bâtir, pourrait bien être un de +ces ouvrages tant vantés de Sémiramis, laquelle n'est pas inconnue +aux Orientaux, puisqu'ils font mention de deux <i>Semirem</i> +dans leurs histoires, dont la seconde, qui pourrait avoir +été la même qu'Homaï, n'est pas entièrement ignorée des +Grecs.</p> + +<p>Je finis ce titre en disant que la tradition fabuleuse des +Persans porte que cette ville a été bâtie par les Péris, c'est-à-dire +par les fées, du tems que le monarque Gian Ben Gian +gouvernait le monde, long-tems avant le siècle d'Adam, ce +qui n'est attribué à aucune autre ville d'Asie qu'à Istakar et +à Balbek.</p> + +<p>(<span class="sc">D'Herbelot</span >.)</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef20" +name="footnotef20"></a><a href="#footnotetagf20"> +NOTE 20.</a></p> + +<p><i>Muselim</i>, gouverneur, le premier en rang après le pacha; +le waywode est le troisième, ensuite vient l'aga.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef21" +name="footnotef21"></a><a href="#footnotetagf21"> +NOTE 21.</a></p> + +<p><i>Egripo</i>, Négrepont. Selon le proverbe, les Turcs d'Egripo, +les Juifs de Salonique et les Grecs d'Athènes sont les plus détestables +de leurs races respectives.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef22" +name="footnotef22"></a><a href="#footnotetagf22"> +NOTE 22.</a></p> + +<p><i>Tchocadar</i>, domestique qui précède un homme d'autorité.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef23" +name="footnotef23"></a><a href="#footnotetagf23"> +NOTE 23.</a></p> + +<p>On ne sait si l'épithète d'Homère signifie le large <i>Hellespont</i> +ou <i>l'immense Hellespont</i>, et quelle est sa signification +précise. J'ai même entendu sur les lieux une dispute à ce sujet; +et ne prévoyant pas une prompte conclusion à la controverse, +je m'amusai pendant ce tems à passer à la nage le +détroit: et j'aurai probablement encore le tems de le passer +plusieurs fois avant que la controverse soit terminée. Dans +tous les cas, la question touchant la vérité de <i>l'histoire de la +divine Troie</i> n'est pas encore résolue, car la principale difficulté +repose sur le mot απειρος. Probablement qu'Homère avait +la même notion de la distance qu'une coquette du tems, et +quand il parle d'une largeur sans limites, il entend la moitié +d'un mille; comme lorsque la coquette, par une semblable +figure, parle d'un <i>éternel</i> attachement, elle veut dire simplement une durée de trois semaines.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef24" +name="footnotef24"></a><a href="#footnotetagf24"> +NOTE 24.</a></p> + +<p>Avant son invasion en Perse, Alexandre visita le tombeau +d'Achille, et le couronna de lauriers, etc. Il fut ensuite imité +par Caracalla dans sa race. On croit que ce dernier empoisonna aussi un ami, nommé Festus, dans le but de pouvoir +instituer de nouveaux jeux patrocliens. J'ai vu les moutons +paître sur les tombes d'Aesicte et d'Antiloque: le premier est +au centre de la plaine.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef25" +name="footnotef25"></a><a href="#footnotetagf25"> +NOTE 25.</a></p> + +<p>Quand l'ambre est frotté, il est susceptible de produire un +parfum qui est léger, mais non désagréable.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef26" +name="footnotef26"></a><a href="#footnotetagf26"> +NOTE 26.</a></p> + +<p>La croyance aux amulettes gravés sur gemmes ou renfermés dans des boîtes d'or, contenant des passages du Koran, +et portés autour du cou, du poignet ou du bras, est encore +universelle dans l'Orient. Le verset du Koursi (trône), au +second chapitre du Koran, décrit les attributs du Très-Haut, +et il est gravé de cette manière et porté par les Musulmans +pieux, comme la plus est mée et la plus sublime des sentences.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef27" +name="footnotef27"></a><a href="#footnotetagf27"> +NOTE 27.</a></p> + +<p><i>Comboloio</i>,--rosaire turc. Les manuscrits, particulièrement +ceux des Persans, sont richement ornés et enluminés. +Les femmes des Grecs sont tenues dans la dernière ignorance, +mais un grand nombre de jeunes filles turques reçoivent une +éducation parfaite; quoi qu'elles puissent être, elles ne serraient pas bien vues dans une coterie chrétienne. Peut-être +quelques-unes de nos <i>bleues</i> (savantes) n'en vaudraient pas +moins pour <i>blanchir</i> un peu.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef28" +name="footnotef28"></a><a href="#footnotetagf28"> +NOTE 28.</a></p> + +<p><i>Galiongee</i> ou <i>Galiongui</i>, marin, c'est-à-dire marin turc; +les Grecs naviguent, les Turcs se battent. Leur costume est +pittoresque; et j'ai vu plus d'une fois le capitan pacha le +porter comme une espèce d'incognito. Leurs jambes cependant +sont généralement nues. Les jambières qui sont décrites dans +le texte comme revêtues de plaques d'argent, sont décrites +d'après celles d'un pirate arnaute chez lequel j'ai logé (il a +quitté sa profession) à son Pyrgo, près Gastouni, en Morée. +Elles étaient plaquées d'écailles placées l'une sur l'autre, +comme le dos d'une armadille.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef29" +name="footnotef29"></a><a href="#footnotetagf29"> +NOTE 29.</a></p> + +<p>Les caractères gravés sur tous les sabres turcs contiennent +quelquefois le nom du lieu de la manufacture où ils ont été +fabriqués, mais plus généralement un texte du Koran gravé +en lettres d'or. Parmi ceux que j'ai en ma possession, il en +est un dont la lame est d'une forme singulière: il est très-large, et le tranchant est entaillé en sinuosités, comme les +ondulations de la vague ou de la flamme. Je demandai à +l'Arménien qui me l'avait vendu de quel avantage pouvait +être une pareille disposition. Il me répondit, en italien, qu'il +l'ignorait; mais que les Musulmans avaient dans l'idée que +des armes semblables font des blessures plus dangereuses; et +qu'ils les préféraient parce qu'elles étaient <i>piu feroce</i>. Je ne +pus admirer la raison, mais je l'achetai pour sa singularité.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef30" +name="footnotef30"></a><a href="#footnotetagf30"> +NOTE 30.</a></p> + +<p>Il est à observer que toute allusion à une chose ou à un +personnage de l'Ancien-Testament, comme l'Arche, ou Caïn, +est également le privilége du Musulman et du Juif. Bien plus, +les premiers professent être plus instruits sur les vies, vraies +ou fabuleuses, des patriarches, que nous ne le sommes par +notre propre Écriture-Sainte; et non contens de remonter à +Adam, ils ont une biographie des préadamites. Salomon est le +monarque de toute la nécromancie, et Moïse un prophète inférieur +seulement au Christ et à Mahomet. Zuleïka est le nom +persan de la femme de Putiphar, et ses amours avec Joseph +constituent un des plus beaux poèmes de leur langue<a id="footnotetagn5" name="footnotetagn5"></a> +<a href="#footnoten5"><sup class="sml">n5</sup></a>. C'est +pourquoi ce n'est pas une violation du costume que de placer +les noms de Caïn et de Noé dans la bouche d'un Musulman.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten5" +name="footnoten5"><b>Note n5: </b></a><a href="#footnotetagn5"> +(retour) </a> Byron veut dire la langue persane, car c'est en persan qu'il existe +un poème et même plusieurs sur les amours de Joseph et de Zuleïka. +Voyez notre note, page 114. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p class="mid"><a id="footnotef31" +name="footnotef31"></a><a href="#footnotetagf31"> +NOTE 31.</a></p> + +<p><i>Paswan Oglou</i>, le rebelle de Widdin, qui, pendant les dernières +années de sa vie, brava la puissance de la Porte.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef32" +name="footnotef32"></a><a href="#footnotetagf32"> +NOTE 32.</a></p> + +<p>Queue de cheval, étendard d'un pacha.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef33" +name="footnotef33"></a><a href="#footnotetagf33"> +NOTE 33.</a></p> + +<p>Giaffir, pacha d'Argyro-Castro ou Scutari, je ne sais au +juste laquelle de ces deux villes, fut alors empoisonné par +l'Albanien Ali, de la manière décrite dans le texte. Ali Pacha, +pendant que j'étais encore dans le pays, se maria avec la +sœur de sa victime, quelques années après l'événement arrivé +dans un bain à Sophie ou Andrinople. Le poison fut +mêlé dans une tasse de café, qui est présentée avant le sorbet +par le garçon de bain, après que l'on s'est habillé.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef34" +name="footnotef34"></a><a href="#footnotetagf34"> +NOTE 34.</a></p> + +<p>Les notions géographiques turques sur presque toutes les +îles ne s'étendent pas plus loin que l'Archipel, mer à laquelle +le texte fait allusion.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef35" +name="footnotef35"></a><a href="#footnotetagf35"> +NOTE 35.</a></p> + +<p>Lambro Canzani, Grec fameux par les efforts qu'il fit en +1789-90 pour rétablir l'indépendance de sa patrie. Abandonné +par les Russes, il devint pirate, et l'Archipel fut le +théâtre de ses entreprises. On dit qu'il vit encore à Saint-Pétersbourg. +Lui et Riga sont les deux plus célèbres des révolutionnaires grecs.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef36" +name="footnotef36"></a><a href="#footnotetagf36"> +NOTE 36.</a></p> + +<p><i>Rayahs</i>. Tous ceux qui paient la taxe de capitation appelée +<i>haratch</i>.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef37" +name="footnotef37"></a><a href="#footnotetagf37"> +NOTE 37.</a></p> + +<p>Ce premier des voyages est du petit nombre de ceux que +les Musulmans professent bien connaître.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef38" +name="footnotef38"></a><a href="#footnotetagf38"> +NOTE 38.</a></p> + +<p>La vie errante des Arabes, des Tartares et des Turkomans +est détaillée dans chaque volume de voyages au Levant. On +ne peut nier que ce genre de vie ne possède un charme tout +particulier. Un jeune renégat français avoua à Châteaubriand +qu'il ne s'était jamais trouvé seul, galopant dans le désert, +sans éprouver une sensation qui approchait du ravissement et +qui est ineffable.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef39" +name="footnotef39"></a><a href="#footnotetagf39"> +NOTE 39.</a></p> + +<p><i>Djannat al Aden</i>, le séjour perpétuel, le paradis des Musulmans.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef40" +name="footnotef40"></a><a href="#footnotetagf40"> +NOTE 40.</a></p> + +<p>Un turban est gravé en pierre sur les tombes des hommes +seulement.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef41" +name="footnotef41"></a><a href="#footnotetagf41"> +NOTE 41.</a></p> + +<p>Le chant de mort des femmes turques. Les <i>esclaves silencieux</i> +sont les hommes que les idées de <i>décorum</i> empêchent de +gémir <i>en public</i>.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef42" +name="footnotef42"></a><a href="#footnotetagf42"> +NOTE 42.</a></p> + +<p>«Je suis venu au lieu de ma naissance, et j'ai crié: «Les +amis de ma jeunesse où sont-ils?» et un écho m'a répondu: +Où sont-ils?»</p> + +<p>(<i>Extraits d'un manuscrit arabe</i>.)</p> + +<p>La citation ci-dessus (d'où l'idée du texte est empruntée) +doit être déjà très-familière à chaque lecteur:--elle est donnée +dans la première note des <i>Plaisirs de la Mémoire</i> (<i>The +Pleasures of Memory, by Samuel Rogers</i>), poème si connu +qu'il est inutile de le citer, mais aux pages duquel on sera +charmé de recourir.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotef43" +name="footnotef43"></a><a href="#footnotetagf43"> +NOTE 43.</a></p> + +<p class="mid"><i>And airy tongues that syllable men's names</i>.</p> + +<p>(<span class="sc">Milton</span >.)</p> + +<p>«Et des voix aériennes qui prononcent les noms des +hommes.»</p> + +<p>Pour trouver des personnes qui croient que les ames des +morts habitent la forme des oiseaux, il n'est pas nécessaire +d'aller en Orient. L'histoire du revenant de lord Littleton; +la duchesse de Kendal, qui croyait que George I<sup>er</sup> était venu +voltiger autour de sa fenêtre, sous la forme d'un corbeau +(voyez <i>Oxford's Reminiscences</i>), et beaucoup d'autres exemples +nous montrent cette superstition dans nos propres demeures. +Le plus singulier fut la fantaisie d'une dame de +Worcester, qui, s'étant imaginé que sa sœur vivait sous la +forme d'un oiseau chantant, remplit littéralement son prie-dieu, +dans la cathédrale, avec des cages pleines d'oiseaux de +la même espèce. Comme elle était riche, et qu'elle embellissait +l'église par ses bienfaits, on ne s'opposa point à son +innocente folie.--Pour cette anecdote, voyez les <i>Oxford's +Letters</i>.</p> +<br> +<p class="mid">FIN DES NOTES DE LA FIANCÉE D'ABYDOS.</p> +<br><br><br> + + + +<h1>LE CORSAIRE.</h1> + +<h3>POÈME.</h3> + +<p class="mid"> +<i class="mid">I suoi pensieri in lui dormir non ponno</i>.</p> + +<p class="mid">(<span class="sc">Tasso</span >, <i>Gerusalemme liberata</i>, canto X.)</p> + +<br><br><br> + +<h5>A</h5> + +<h2>THOMAS MOORE, ESQ.</h2> +<hr class="short"> +<br> +<p><span class="sc">Mon Cher Moore</span >,</p> + +<p>Je vous dédie la dernière production que +j'imposerai pendant quelques années, à la patience +du public et à votre indulgence; et j'avoue +que je me trouve heureux de pouvoir profiter +de cette opportunité, qui est peut-être la +dernière, pour orner mon poème d'un nom consacré +par des principes politiques inébranlables, +et par les talens les plus incontestables et les +plus variés. Tandis que l'Irlande vous range +parmi les plus fermes de ses patriotes, tandis +que vous restez, dans son estime, le premier de +ses poètes, et que la Grande-Bretagne répète et +ratifie ce jugement, permettez à celui dont le +seul regret, depuis notre première liaison, est +dans les années qu'il a perdues avant cette +liaison; permettez-lui d'ajouter l'humble, mais +sincère suffrage de son amitié, à la voix unanime +de plusieurs nations. Il vous prouvera du +moins que je n'ai jamais oublié les avantages +que j'ai retirés de votre société, ni abandonné +l'espoir d'en jouir encore, quand vos goûts et +vos loisirs vous permettront de faire oublier à +vos amis votre trop longue absence. On dit +parmi ces amis, et j'aime à le croire, que vous +êtes engagé dans la composition d'un poème +dont la scène sera placée en Orient; personne +ne peut rendre avec autant de vérité que vous +de pareilles scènes. Les souffrances de votre +propre contrée (l'Irlande), le caractère noble +et fier de ses enfans, la beauté et la sensibilité +de ses filles pourront s'y retrouver; et Collins, +quand il donnait à ses églogues orientales le +surnom d'<i>irlandaises</i>, ne se doutait pas combien +était juste une partie au moins de son parallèle. +Votre imagination créera un soleil plus +ardent et un ciel moins nuageux; mais la fierté, +la tendresse et l'originalité font partie de vos +titres nationaux à une origine orientale, à laquelle +vous avez déjà prouvé vos droits plus +clairement que les plus zélés antiquaires de +votre nation.</p> + +<p>Me permettrez-vous d'ajouter quelques mots +sur un sujet pour lequel on suppose que tout le +monde a un penchant assez vif, mais qui ne +plaît nullement aux autres?--soi-même. J'ai +écrit beaucoup, j'ai publié même plus qu'il ne +faudrait pour autoriser un silence plus long que +celui que je médite actuellement; mais, pour +quelques années au moins, c'est mon intention +de ne pas provoquer le jugement <i>des Dieux, +des hommes et des colonnes</i>. Dans la composition +actuelle, j'ai essayé un rhythme qui n'est +pas le plus difficile, mais qui est peut-être la +mesure la mieux appropriée à notre langue: +c'est la bonne vieille et héroïque strophe, maintenant +négligée. La stance de Spencer est peut-être +trop lente et trop pompeuse pour une narration; +cependant, je l'avoue, c'est la mesure +que je préfère de beaucoup. Scott seul, de +notre tems, a jusqu'ici complètement triomphé +de la fatale facilité du vers de huit syllabes; et +ce n'est pas le moindre triomphe de ce génie +fertile et puissant. Dans les vers blancs, Milton, +Thompson et nos poètes dramatiques sont +les signaux qui brillent dans les ténèbres, mais +qui nous avertissent d'éviter les rochers rudes +et stériles sur lesquels ils sont allumés. Le couplet +héroïque n'est pas certainement la mesure +la plus populaire; mais comme je n'en ai pas +cherché une autre par le désir de flatter ce que +l'on nomme l'opinion publique, je bornerai ici +mon apologie, et courrai encore une fois la +chance avec un rhythme dans lequel je n'ai encore +écrit que des compositions dont la publicité +qu'elles ont reçue est une partie de mes +regrets actuels comme elle le sera de mes regrets +futurs.</p> + +<p>Pour ce qui concerne mon histoire, et toutes +mes histoires en général, je me croirai heureux +si j'ai rendu mes personnages plus parfaits +et plus aimables, s'il est possible; d'autant plus +que j'ai été quelquefois critiqué et considéré +comme non moins responsable de leurs actions +et de leurs défauts que si ces actions et ces défauts +m'étaient personnels. Soit.--Si j'ai été +entraîné à la triste vanité de <i>peindre d'après +soi-même</i>, les portraits sont probablement ressemblans, +puisqu'ils sont si défavorables; ou sinon, +ceux qui me connaissent ne s'y trompent +point, et ceux qui ne me connaissent pas, j'ai +peu d'intérêt à les détromper. Je n'ai pas le désir +spécial que personne, excepté mes amis, +croie l'auteur meilleur que les personnages +créés par son imagination; mais je ne puis me +soustraire à une légère surprise, et peut-être à +une certaine gaîté, sur quelques singulières et +critiques exceptions dans l'exemple actuel, en +voyant plusieurs bardes (bien supérieurs, je +l'avoue) dans une condition vraiment estimable, +et tout-à-fait exempts de toute participation +aux défauts de ces héros, qui, néanmoins, +n'ont guère plus de moralité que <i>le Giaour</i>, et +peut-être--mais non:--je dois admettre que +<i>Childe-Harold</i> est un personnage tout-à-fait +odieux; et, quant à son identité, ceux qui aiment +à la reconnaître peuvent lui donner tel +type qu'il leur plaira.</p> + +<p>Si cependant il valait la peine de détruire +cette impression, il serait important pour moi +que l'homme qui fait les délices de ses lecteurs +et de ses amis, le poète de tous les cercles et +l'idole du sien, me permît en cette occasion et +toujours de me souscrire,</p> + +<p>Son très-dévoué, très-affectionné</p> + +<p>Et obéissant serviteur,</p> + +<p><span class="rig">BYRON.</span><br><br></p> + +<p>2 janvier 1814.</p> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Premier</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + + + +<span class="rig"> +<i>Nessun maggior dolore,</i><br> +<i>Che ricordarsi, del tempo felice</i><br> +<i>Nella miseria</i>............<br> +(<span class="sc">Dante</span >.) +</span><br><br><br><br> + +<p>1. «Sur les ondes joyeuses de la mer sombre et +bleue, nos pensées sont sans limites et nos ames +sont libres: aussi loin que la brise peut nous porter, +aussi loin que les vagues écument, contemple +notre empire et regarde notre patrie! Ce sont là nos +royaumes, et aucune frontière ne leur est imposée;--notre +pavillon est un sceptre auquel tous ceux qui +le rencontrent obéissent. Elle est nôtre aussi la vie +sauvage et tumultueuse qui passe de la fatigue au +repos et du repos à la fatigue, avec la même gaîté +dans chaque changement. Oh! qui pourrait raconter--ce +n'est pas toi, luxurieux esclave! dont l'ame +tomberait en défaillance sur la vague soulevée; ni +toi, souverain orgueilleux de l'indolence et du luxe! +que le sommeil ne délasse point,--pour qui le +plaisir n'a plus d'attraits.--Oh! qui, excepté celui +dont le cœur a été éprouvé, et qui a dansé en triomphe +sur les flots écumans, pourrait raconter les +transports exaltés,--le mouvement frénétique du +pouls qui agitent ceux qui voyagent sur ces plaines +sans vestiges? Qui pourrait raconter comment nous +aimons le combat pour le combat lui-même, et changeons +en délices ce que d'autres appellent des dangers; +comment nous recherchons avec avidité ce +qu'évite le lâche; et comment, où le faible tremble,--c'est +seulement là que nous commençons à sentir--sentir--avec +toute l'énergie de la sensation +la plus intime, quand l'espérance se réveille et +redouble le courage.</p> + +<p>«Aucune peur de la mort,--si nos ennemis +meurent avec nous:--excepté qu'elle nous paraît +plus ennuyeuse encore que le repos. Qu'elle vienne +quand elle le voudra:--nous jouissons avec profusion +de la vie<a id="footnotetagloc12" name="footnotetagloc12"></a> +<a href="#footnoteloc12"><sup class="sml">loc12</sup></a>--; quand on la perd,--qu'importe--que +ce soit par la maladie ou par le combat? +Que celui qui rampe sur la terre, amoureux +de ses propres ruines, se cramponne sur sa couche, +et végète ainsi languissamment pendant de longues +années; arrache péniblement son souffle de sa poitrine, +en secouant sa tête paralysée: pour nous,--le +frais gazon, et non pas un lit fiévreux. Tandis +que, dans son épuisement, soupir par soupir, l'homme +décrépit expectore son ame, la nôtre, dans une +seule convulsion,--par un seul bond,--échappe +à tout contrôle. Son cadavre peut s'enorgueillir de +son urne et de son étroit tombeau; ceux qui maudissaient +sa vie pourront dorer sa tombe. Pour nous +sont des pleurs, quoique peu nombreux, mais sincèrement +versés, quand l'Océan nous couvre de +son immense linceul et ensevelit nos cadavres; des +banquets remplacent des regrets superflus, et la +coupe se remplit pour honorer notre mémoire. Une +brève épitaphe n'est pas omise au jour du danger, +quand ceux qui survivent partagent les dépouilles, +et s'écrient, avec un triste souvenir empreint sur +chaque front: «Oh! que <i>ce moment</i> eût été beau +pour le brave qui est tombé dans la mêlée!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc12" +name="footnoteloc12"><b>Note loc12: </b></a><a href="#footnotetagloc12"> +(retour) </a> <i>We snatch the life of life</i>.</blockquote> + +<p>2. Tels étaient les accens qui partaient de l'île du +Pirate, autour du feu nocturne de la garde; tels +étaient les sons qui retentissaient le long des rochers +du rivage, et qui semblaient un chant à des oreilles +aussi sauvages! Les pirates en groupes dispersés sur +le sable doré, jouent,--boivent à la ronde,--conversent--ou +aiguisent leurs armes tranchantes, +choisissent celles qui sont les plus meurtrières,--assignent +à chacun sa lame, et regardent sans émotion +le sang qui ternit son éclat. Ils réparent la chaloupe, +replacent les mâts ou les rames, tandis que +d'autres errent en rêvant sur le rivage. Ceux-là tendent +des piéges aux oiseaux sauvages, ou déploient +au soleil les filets trempés dans la mer, et épient +dans le lointain, avec toute l'ardeur d'une curiosité +avide, si quelque voile distante se détache sur l'horizon; +d'autres racontent les histoires de plus d'une +nuit de danger et de fatigue, et se demandent avec +inquiétude quand ils pourront encore s'emparer de +dépouilles. Peu leur importe dans quel lieu:--ce +soin est l'affaire de leur chef; la leur, c'est de ne +jamais douter du succès de leur entreprise et des +projets de leur chef. Mais quel est ce <span class="sc">Chef</span >? Son +nom est fameux et redouté sur chaque rivage:--ils +n'en demandent et n'en connaissent pas davantage.</p> + +<p>Il ne se mêle avec eux que pour les commander; +peu nombreuses sont ses paroles, mais son œil est +perçant et sa main hardie. Jamais il ne mêle à leurs +banquets joyeux un sourire de gaîté; mais ils oublient +son silence en faveur de ses succès. Jamais ils +ne remplissent la coupe pour ses lèvres dédaigneuses: +le verre passe devant lui sans qu'il daigne le goûter;--et +quant à ses mets,--les plus austères de sa +troupe voudraient aussi qu'ils passassent devant lui +sans qu'il les goûtât. Le pain le plus dur de la terre, +les racines les plus simples du jardin, et rarement +le luxe des fruits d'été, composent humblement ses +courts repas qu'un ermite pourrait à peine refuser. +Mais tandis qu'il se prive des jouissances les plus +grossières des sens, son esprit semble nourri de +cette abstinence. «Que l'on vogue vers ce rivage!»--ils +voguent.--«Faites ceci!»--cela est fait. +«Que l'on se réunisse et que l'on me suive!»--les +dépouilles sont dans leurs mains. Aussi prompts +sont ses ordres, aussi promptes ses actions, et tous +obéissent; il en est peu qui s'informent du motif de sa +volonté. A ceux-là, une brève réponse et un regard +de mépris et de blâme: c'est tout ce qu'ils obtiennent.</p> + +<p>3. «Une voile!--une voile!»--une dépouille +promise à leur avide espérance! «Sa nation?--son +pavillon?--que dit le télescope?» Ce n'est pas une +prise, hélas!--mais c'est une voile amie: le pavillon +couleur de sang se déroule au souffle de la +brise. Oui,--elle est des nôtres:--c'est un navire +qui rentre au port.--Souffle agréablement, ô +brise!--qu'il jette l'ancre avant la nuit. Déjà le +cap est doublé;--notre baie reçoit cette proue qui +fend orgueilleusement l'écume des flots. Comme il +tire majestueusement et avec grâce sa bordée! Ses +voiles blanches sont déployées au vent:--elles ne +fuient jamais devant l'ennemi.--Il s'avance sur les +ondes comme un être animé, et semble avoir l'audace +de défier les élémens au combat. Qui ne voudrait +pas affronter les décharges de la mêlée--et le +naufrage--pour se sentir le monarque de ce navire +peuplé?</p> + +<p>4. Le câble retentissant glisse rudement sur les +flancs du vaisseau; les voiles sont ployées, et la +chute de l'ancre fait balancer le navire. Les spectateurs +oisifs de l'île distinguent le canot qui descend +des larges ouvertures de la proue. Il est équipé;--les +rames se meuvent de concert vers le rivage, jusqu'à +ce que sa quille creuse le sable bruissant. Salut +au cri de bien-venue!--On se parle amicalement! +une main serre une autre main qui l'attend au rivage; +on se sourit, on s'interroge, on se répond brièvement: +tous les cœurs se promettent une fête.</p> + +<p>5. Les nouvelles se répandent et la foule augmente +sans cesse. Le bruit confus des voix, le rire +prolongé de l'allégresse, et les tendres et inquiets +accents de la femme s'entendent confusément:--chaque +parole exprime le nom d'un ami,--d'un +mari--ou d'un amant. «--Oh! sont-ils sauvés? +nous ne nous informons pas du succès,--mais les +verrons-nous? aurons-nous le bonheur d'entendre +encore leurs accens? Là où la bataille s'est donnée,--où +les flots se sont levés en courroux,--sans +doute ils se sont conduits en braves;--mais qui +sont ceux qui ont échappé? qu'ils se hâtent de venir +jouir de notre bonheur et de notre surprise, et, +par des baisers, chasser le doute de nos yeux enchantés!»--</p> + +<p>6. «--Où est notre chef? pour lui nous apportons +un message,--et nous doutons que la joie--qui +salue notre arrivée--dure long-tems; mais +sincère comme elle est,--elle est douce pour nous, +quoique de si courte durée. Mais, Juan, conduis-nous +sur-le-champ à notre chef. Nos devoirs de civilités +étant remplis, nous reviendrons nous réjouir +avec vous; et chacun pourra entendre ce qu'il désire +qui lui soit raconté.»</p> + +<p>Ils montent lentement un sentier creusé dans le +roc sur lequel est placée la tour d'observation qui +domine la baie, entourée de buissons touffus, de +fleurs sauvages épanouies. Là une douce fraîcheur +s'exhale des sources argentées dont les ondes sinueuses +jaillissent de bassins de granit, se précipitent<a id="footnotetagloc13" name="footnotetagloc13"></a> +<a href="#footnoteloc13"><sup class="sml">loc13</sup></a>, et invitent par leur +pureté à étancher la soif; ils montent de rochers en +rochers.--</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc13" +name="footnoteloc13"><b>Note loc13: </b></a><a href="#footnotetagloc13"> +(retour) </a> <i>Leap into life</i>.</blockquote> + +<p>--Près de cette grotte prochaine, quel est cet +homme solitaire qui contemple la profondeur des +ondes, appuyé dans une posture méditative sur son +sabre qui ne sert pas souvent d'appui à sa main sanglante? +«C'est lui,--c'est Conrad;--c'est là--qu'il +se plaît--à être seul. Va,--Juan!--va,--et +fais connaître l'objet de notre visite. Il a vu +le vaisseau;--dis-lui que nous venons lui apprendre +des nouvelles qu'il doit être pressé d'entendre. +Nous n'osons pas cependant approcher;--tu connais +son humeur, lorsque des étrangers ou des personnes +non invitées s'introduisent près de lui.»</p> + +<p>7. Juan l'aborde et l'instruit de leur dessein.--Il +ne parle pas;--mais un signe a fait connaître +son consentement. Juan appelle les messagers:--ils +arrivent.--Il répond à leur salut par une légère +inclination, mais ses lèvres restent muettes. «Ces +lettres, chef, sont du Grec,--l'espion, qui nous +avertit quand le butin ou le péril sont près de nous. +Quelles que soient ses nouvelles, nous pouvons bien +dire que--» «Paix! paix!» Il impose silence à +leur discours. Dans leur étonnement, ils se détournent, +confondus, en se faisant part tout bas, l'un à +l'autre, de leurs conjectures; ils épient ses regards +d'un œil clandestin, pour voir avec quelle contenance +ce chef recevra les nouvelles qu'ils lui apportent. +Mais, comme s'il eût deviné leur intention, il +a détourné la tête, peut-être par suite de quelque +émotion, par doute ou par fierté. Il lit la lettre.--«Mes +tablettes, Juan, écoute.--Où est Gonsalvo!»</p> + +<p>--«Sur le vaisseau à l'ancre.»--«Qu'il y +reste.--Porte-lui cet ordre; et vous, retournez à +vos devoirs.--Préparez-vous pour ma course: vous +serez cette nuit de mon entreprise.»--«Cette +nuit, seigneur Conrad?»</p> + +<p>--«Oui! au coucher du soleil: la brise fraîchira +à la fin du jour. Mon armure,--mon manteau,--une +heure--et nous sommes partis. Ceins +ton cor;--veille à ce que, dépouillé de sa rouille, +il ne trompe pas ma légitime attente. Que le tranchant +de mon large sabre soit aiguisé; que la garde +en remplisse mieux ma main, et que l'armurier l'arrange +à la hâte. La dernière fois, ce sabre a plus +fatigué mon bras que les ennemis: fais attention +que l'on tire exactement le coup de signal qui nous +avertit que l'heure d'attente est expirée.»</p> + +<p>8. Ils obéissent, et se retirent à la hâte pour aller +de nouveau chercher des dangers sur la vaste mer. +Cependant ils ne murmurent point:--c'est Conrad +qui les guide! Et qui oserait mettre en question ce +qu'il a décidé? Cet homme de solitude et de mystère, +que l'on ne voit presque jamais sourire et plus +rarement soupirer; dont le nom seul intimide les +plus hardis de sa troupe, et teint leurs visages basanés +d'une couleur plus pâle, sait gouverner leurs +ames avec cet art du commandement qui éblouit, +dirige et fait trembler les courages vulgaires.</p> + +<p>Quel est ce charme, ce charme que sa troupe indisciplinée +reconnaît et envie, sans oser cependant s'y +opposer? Que peut-il être, ce pouvoir qui s'empare +ainsi de la confiance des siens? c'est le pouvoir de +la pensée,--la magie de l'intelligence! conquise +d'abord par le succès, et conservée par l'habileté qui +façonne la faiblesse des autres à sa volonté, se sert +de leurs propres mains, mais sans qu'ils s'en doutent, +et fait que leurs exploits les plus glorieux paraissent +lui appartenir.</p> + +<p>C'est ce qui est arrivé,--qui arrivera toujours--sous +le soleil: le plus grand nombre se sacrifient +pour la gloire d'un seul! c'est la loi de la nature.--Mais +que le malheureux qui travaille n'accuse +pas, ne haïsse pas <i>celui</i> qui profite de ses sueurs. +Oh! s'il connaissait le poids des chaînes dorées, +que ses peines obscures, mises dans la balance, lui +sembleraient légères!</p> + +<p>9. Différent des héros des antiques races, démons +par leurs actions, mais dieux au moins par leur visage, +Conrad n'avait rien dans ses traits qui pût +exciter l'admiration, quoique ses sourcils noirs ombrageassent +un regard de feu. Robuste, sans être +un Hercule,--sa taille commune n'avait rien de la +stature d'un géant. Cependant, sur le tout, celui +qui le considérait avec attention distinguait en lui +quelque chose de plus que n'en aperçoit la foule +des hommes vulgaires, ce quelque chose qui finit +par exciter la surprise et l'admiration,--que l'on +a vu tel sans pouvoir se l'expliquer. Ses joues étaient +brûlées par le soleil; son front élevé et pâle était +ombragé par les boucles noires de ses cheveux abondans; +et souvent le mouvement de ses lèvres révélait +des pensées fières qu'il contenait à peine, mais +qu'il dissimulait rarement; quoique sa voix fût +douce, que son maintien habituel fût calme, il semblait +qu'il y avait quelque chose qu'il eût voulu en +retrancher. Les lignes profondes de ses traits et la +couleur changeante de son visage faisaient naître +parfois dans ceux qui l'approchaient un inexplicable +embarras, comme si, dans la sombre profondeur de +cette ame, eussent été renfermés des sentimens redoutables +et indéfinis. Qu'il en eût été ainsi,--personne +ne pouvait l'assurer avec certitude:--son +sévère regard eût bientôt glacé l'ame de celui +qui aurait voulu le sonder de trop près. Il se serait +trouvé peu d'hommes susceptibles d'affronter la +fixité de son œil pénétrant. Il avait l'art, quand le +regard de la curiosité essayait d'épier les mouvemens +de son cœur et les changemens de sa physionomie, +de surveiller lui-même les mouvemens de +l'observateur, et de le forcer à se tenir sur ses gardes, +afin de ne pas trahir aux yeux de Conrad quelque +secrète pensée, plutôt que de découvrir celle +de ce chef puissant. Il y avait un démon ricanant +dans son sourire dédaigneux qui suscitait à la fois +des émotions de rage et de crainte; et là où tombait +le geste de sa sombre colère, l'espérance disparaissait +flétrie,--et la compassion soupirait son +adieu!</p> + +<p>10. Légères sont les marques extérieures de la +pensée du mal; c'est au dedans,--c'est au-dedans +que l'impression en est profonde! L'amour découvre +toutes ses émotions;--la haine, l'ambition, +la fourberie ne se trahissent que par un sourire +amer. Le mouvement le plus imperceptible de la lèvre, +la plus légère pâleur jetée sur une contenance +maîtrisée indiquent seuls de grandes passions; et +pour juger de leur violence, il faut que l'observateur +les voie sans être vu lui-même. Alors se découvrent--les +pas précipités, l'œil levé vers le ciel, +les mains jointes, le silence du désespoir qui écoute, +tremblant que des pas trop rapprochés ne le surprennent +dans ses transes. Alors se découvrent, dans +chaque expression des traits, les mouvemens du +cœur, qui se manifestent dans toute leur force sans +s'éteindre; cette lutte convulsive--qui s'élève;--ce +froid de glace ou cette flamme qui brûle en +passant, sueur froide sur les traits, ou abattement +soudain sur le front. Alors, étranger! si tu l'oses +sans trembler, contemple son ame,--considère le +repos qui devrait soulager ses tourmens! Regarde--comment +ce cœur solitaire et flétri consume la +pensée déchirante d'années maudites! Regarde!--mais +qui a vu--ou qui verra jamais l'homme tel +qu'il est,--donnant un libre cours à ses secrètes +pensées?</p> + +<p>11. Cependant Conrad n'avait pas été destiné par +la nature à commander des criminels,--les pires +instrumens du crime;--son ame fut changée avant +que ses actions l'eussent entraîné à faire la guerre +à l'homme et à renier le ciel. Trompé par le monde +à l'école du désappointement, il fut trop sage dans +ses paroles et insensé dans sa conduite. Trop ferme +pour céder, et beaucoup trop fier pour s'arrêter; +condamné par ses propres vertus à être dupe, il +maudit ces vertus comme la cause de ses maux, au +lieu de maudire les perfides qui le trahissaient toujours: +il ne s'imaginait pas que ses bienfaits, accordés +à des hommes meilleurs, lui auraient donné du +bonheur, en lui procurant les moyens d'en accorder +de nouveaux. Craint,--évité,--calomnié,--avant +que sa jeunesse eût perdu sa vigueur, il haïssait +trop l'homme pour éprouver le remords; et il +pensa que la voix de la colère était un avertissement +sacré, pour se venger sur tous les hommes des injures +de quelques-uns. Il se sentit lui-même coupable;--mais +il lui sembla que le reste des hommes +ne valait pas mieux que lui: et il méprisa les meilleurs +comme des hypocrites qui cachaient des actions +que des esprits plus hardis ne craignaient pas de +commettre publiquement. Il savait qu'il était détesté; +mais il savait aussi que ceux qui le haïssaient rampaient +devant lui et le redoutaient. Solitaire, farouche, +étrange, il vivait exempt pareillement de toute +affection et de tout mépris. Son nom inspirait de la +crainte et ses actions de la surprise; mais ceux qui le +craignaient n'osaient pas le mépriser. L'homme +foule aux pieds le ver de terre, mais il hésite avant +de réveiller le venin du serpent: le premier peut +se retourner,--mais non se venger; le dernier expire,--mais +il ne laisse pas vivant son ennemi. Il +s'attache à celui qui l'a frappé pour sa condamnation; +il peut être écrasé--mais non vaincu,--car +il conserve son dard!</p> + +<p>12. Personne n'est entièrement méchant.--Dans +le cœur de Conrad subsistait encore avec force un +sentiment tendre qu'il n'avait pu chasser. Souvent il +avait souri de pitié à la faiblesse de ceux qui se laissent +séduire par des passions dignes d'un fou ou d'un +enfant. Cependant il avait vainement lutté contre +cette passion, et même chez lui cette passion exigeait +le nom d'amour! Oui, c'était l'amour,--l'amour +constant,--impérissable, éprouvé pour une +personne à laquelle il ne fut jamais infidèle. Quoique +les plus belles captives eussent été journellement +offertes à ses regards, il ne les évitait ni ne +les recherchait, mais il passait froidement auprès +d'elles. Quoique plus d'une beauté pleurât sa liberté +dans la prison d'un bosquet, aucune ne put jamais +attendrir sa sévère indifférence. Oui,--c'était +l'amour,--si des pensées de tendresse éprouvées +par la tentation, alimentées par le malheur, non +ébranlées par l'absence, constantes dans tous les climats, +et cependant--oh! plus que tout cela encore!--ineffacées +par le tems; pensées que ni ses +espérances déçues, ni ses projets détruits, ne purent +rendre tristes et sombres près du sourire de celle +qu'il aimait; que sa colère ne pouvait troubler ni la +douleur ternir, en jetant sur elle un murmure de +mécontentement; dont il savait aborder l'objet avec +gaîté, le quitter avec calme, de crainte que l'aspect +de ses chagrins ne pénétrât jusqu'à son cœur; dont +rien ne put altérer la tendresse, ni ne menaça de +l'altérer.--S'il y eût jamais amour parmi les mortels,--ce +fut assurément de l'amour! Il était criminel--oui,--les +reproches pleuvaient sur lui;--mais +sa passion ne l'était pas, ni les effets de +cette passion, qui prouvaient seulement, toutes les +autres vertus évanouies, que le crime lui-même n'avait +pu éteindre la plus aimable des vertus!</p> + +<p>13. Il s'arrêta un moment,--jusqu'à ce que ses +hommes, marchant à la hâte, eussent passé le premier +détour du sentier qui conduisait à là vallée.--«Étranges +nouvelles!--moi qui ai couru tant +de dangers, je ne sais pourquoi celui que je vais +affronter me paraît le dernier! Toutefois, si mon +cœur a des pressentimens, il ne peut éprouver de +craintes, et mes compagnons ne me trouveront point +indigne de moi. Il est téméraire d'aller au-devant +de la mort; mais il est plus dangereux d'attendre +qu'on vienne nous porter un trépas certain. Et si +mes projets, quoique sans succès, sont favorisés par +un sourire de la fortune, nous aurons des pleurs à +nos funérailles. Oui,--qu'ils se livrent au sommeil;--paisibles +soient leurs rêves! le matin ne +les aura jamais réveillés avec des rayons de feu aussi +brillans que ceux qui seront allumés cette nuit (mais +souffle, ô brise!) pour réchauffer ces tardifs vengeurs +des mers. Maintenant à Médora.--Oh! mon +cœur, cœur défaillant, que le sien puisse être long-tems +moins troublé que tu ne l'es! Cependant je fus +brave:--vain orgueil d'une bravoure dont chacun +peut se vanter! Les insectes eux-mêmes tirent leurs +aiguillons pour l'objet qu'ils cherchent à conserver. +Ce courage commun que nous partageons avec les +brutes, et qui doit ses plus redoutables efforts au +désespoir, peut mériter quelques éloges;--mais +j'ai eu l'espérance plus noble d'apprendre à ma faible +troupe de se mesurer avec de nombreux ennemis. +Je les ai long-tems conduits là--où le sang +n'était pas inutilement versé. Point de milieu maintenant:--nous +devons périr ou vaincre! Qu'il en +soit ainsi:--ce n'est pas de mourir qu'il m'inquiète; +c'est d'entraîner mes compagnons dans des lieux d'où +ils ne pourront fuir. Mon sort m'a jusqu'ici peu occupé; +mais mon orgueil souffre d'être ainsi joué +dans une embûche. Est-ce le cas d'employer mon +habileté? ma force? Faut-il engager d'un seul coup +espérances, pouvoir et vie? Oh! destin!--Accuse +ta folie, non le destin;--il pourrait te sauver encore:--car +il n'est pas trop tard.»</p> + +<p>14. C'est ainsi que Conrad s'entretenait avec ses +pensées, jusqu'à ce qu'il eût atteint le sommet de sa +colline couronnée d'une tour. Là, il s'arrêta près du +portail;--car, tendre en même tems que farouche, +il prêta l'oreille à ces accens qu'il ne s'était jamais +lassé d'entendre. A travers les jalousies élevées du +balcon s'échappent les doux chants de sa bien-aimée; +et voici les paroles que son oiseau de beauté chantait:</p> + +<p class="mid">I.</p> + +<p> +Profond dans mon ame demeure caché ce tendre secret, +solitaire et perdu à jamais pour la clarté du jour; excepté +quand, pour répondre au tien, mon cœur palpite d'amour: +mais bientôt il tremble seul en silence comme avant. +</p> + +<p class="mid">II.</p> + +<p> +Là, dans ce cœur, une lampe sépulcrale brûle en jetant +une flamme lente, éternelle,--mais invisible; que les ténèbres +du désespoir ne peuvent éteindre, quoique ses rayons +soient aussi inutiles que s'ils n'avaient jamais existé. +</p> + +<p class="mid">III.</p> + +<p> +Souviens-toi de moi;--oh! ne passe pas auprès de ma +tombe sans donner une pensée à celle dont elle contient les +restes: la seule angoisse que mon cœur n'oserait soutenir, +serait de trouver l'oubli dans le tien. +</p> + +<p class="mid">IV.</p> + +<p> +Écoute mes plus tendres,--mes plus faibles--et mes +derniers accens: la vertu ne peut blâmer de gémir sur l'être +qui n'est plus; alors accorde-moi tout ce que je t'ai jamais +demandé;--une larme, la première,--la dernière,--la +seule récompense de tant d'amour! +</p> + +<p>Il franchit le portail,--traversa le corridor, et +pénétra dans la chambre à l'instant où les chants +venaient de cesser: «Ma Médora! oh! que ton chant +est triste!»--«Voudrais-tu qu'il fût gai en l'absence +de Conrad? Quand tu n'es pas ici pour prêter +l'oreille à mes chants, ils doivent trahir mes pensées +et les sentimens de mon ame: chacun de mes +accens doit être en harmonie avec mon cœur; car +ce cœur parlerait--quand même mes lèvres seraient +muettes! Oh! plus d'une nuit, penchée sur +cette couche solitaire, mes songes craintifs prêtaient +aux vents les ailes des tempêtes, quand la brise languissante +enflait à peine tes voiles: prélude murmurant +de l'ouragan réveillé; quoique douce, cette +brise me semblait l'hymne lugubre et prophétique +qui gémissait sur toi devenu le jouet d'une mer orageuse. +Alors je me levais pour aller raviver les feux +du fanal, de crainte que des gardiens moins fidèles +ne laissassent expirer cette lumière. Et que d'heures +sans repos j'ai passées à contempler chaque étoile! +Le matin survenait--et tu n'étais pas venu! Oh! +comme la bise froide glaçait alors mon cœur! le +matin paraissait redoutable à mes yeux troublés, et +je ne cessais de contempler la mer;--pas une +proue ne venait satisfaire mes larmes,--ma fidélité,--mes +vœux! Enfin--l'heure de midi arrivait;--je +saluais et bénissais un mât qui frappait +ma vue,--il approchait--hélas! et disparaissait +soudain! Un autre se présentait,--ô Dieu! c'était +le tien enfin! Ces jours d'angoisses ne seraient-ils +pas à jamais passés! Ne voudras-tu jamais, mon +Conrad, apprendre à partager les joies de la paix? +Assurément tu as plus que de la fortune; et plus +d'une demeure aussi belle que celle-ci nous invite +à renoncer à la vie errante. Tu sais que ce n'est pas +le péril que je crains: je ne tremble que lorsque tu +n'es pas près de moi; et alors ce n'est point pour ma +vie, mais pour cette vie cent fois plus chère qui fuit +l'amour et ne languit que pour le combat.--Qu'il +est étrange qu'un cœur si tendre encore pour moi +lutte avec la nature et ses plus doux penchans!»</p> + +<p>--«Oui, il est étrange, en effet, que ce cœur +soit ainsi changé depuis long-tems; il avait été foulé +aux pieds comme le ver de terre,--il s'est vengé +comme la vipère, sans autre espérance sur la terre +que ton amour, et attendant à peine une lueur de +pardon d'en haut. Cependant les mêmes sentimens +que tu condamnes, mon tendre amour pour toi et ma +haine pour les hommes, sont tellement confondus, +que, s'ils étaient séparés, je cesserais de t'aimer lorsque +j'aimerais le genre humain. Mais ne crains pas +cela;--les épreuves du passé garantissent pour +l'avenir que mon amour pour toi sera mon dernier +sentiment. Oh! Médora! donne de l'énergie à ton +tendre cœur; une heure encore--et nous nous séparons,--mais +non pour long-tems.»</p> + +<p>--«Dans une heure nous nous séparons!--mon +cœur l'avait prévu: c'est ainsi que se flétrissent +pour jamais mes rêves enchantés de bonheur. +Dans une heure!--cela ne peut être;--dans une +heure, séparés! Un navire là-bas vient à peine de +jeter l'ancre dans la baie; son compagnon de voyage +est encore absent, et son équipage a besoin de repos +avant de se remettre en mer. Mon amour! tu te +moques de ma faiblesse; et voudrais-tu prémunir +mon cœur pour le préparer à la douleur d'une véritable +séparation? Mais ne te joue pas plus long-tems +de ma douleur; il y a plus que de l'amertume +dans ce jeu folâtre. N'en parle plus, Conrad!--mon +plus cher ami! viens partager le repas que j'ai +préparé de mes mains avec délices; peine légère! +que d'être chargée de préparer et de servir ton repas +frugal! Vois, j'ai cueilli les fruits qui m'ont paru +les plus suaves; et quand je n'en étais pas sûre, indécise, +mais joyeuse, j'ai choisi ceux qui m'ont paru +les plus beaux. Trois fois mes pas ont parcouru la +colline pour rencontrer la source la plus fraîche. +Oui! ton sorbet va ce soir s'échapper avec douceur; +regarde comme il pétille dans son vase d'albâtre! +Le jus réjouissant de la grappe ne délecte jamais +ton cœur; tu montres plus de rigidité qu'un Musulman +à l'aspect de la coupe. Ne pense pas que je t'en +fasse un reproche;--car je me réjouis de ce que +les autres appellent privations dans tes habitudes. +Mais viens; la table est préparée; notre lampe d'argent +est disposée, et ne crains pas le souffle du sirocco. +Mes suivantes, pour te faire trouver le tems +moins long, formeront des danses avec moi, ou feront +entendre des chants. Ma guitare, que tu aimes +encore à entendre, te délassera ou te charmera par +ses accords;--ou, si cela déplaît à tes oreilles, +nous changerons de divertissemens, nous lirons les +histoires racontées par l'Arioste: celle des amours +et des malheurs de la belle Olympie<a id="footnotetagc1" name="footnotetagc1"></a> +<a href="#footnotec1"><sup class="sml">c1</sup></a>. Ainsi--tu +serais plus coupable que celui qui rompt ses +vœux en faveur de cette pauvre damoiselle, si tu +m'abandonnais maintenant; plus coupable même +que ce chef inconstant.--Je t'ai vu sourire lorsque +le ciel pur nous faisait apercevoir l'île d'Ariane, +que je t'ai souvent montrée du haut de ces rochers. +Alors, livrée tout à la fois à la joie et à la crainte, +je disais, avant que le tems n'eût élevé ce doute à +quelque chose de plus que de la crainte: Ainsi +Conrad, hélas! m'abandonnera pour l'Océan! Et il +m'abusait;--car--il revenait encore!»</p> + +<p>--«Encore,--encore,--et toujours encore, +--mon amour! Tant que la vie lui restera ici-bas, +et l'espérance en haut, il reviendra près de toi;--mais +maintenant les momens sur leurs ailes rapides +apportent l'instant du départ: le pourquoi,--le +où,--qu'est-il besoin de te le dire? Puisque tout +doit finir dans ce monde sauvage,--adieu! Cependant +j'aimerais,--si le tems me le permettait,--à +te découvrir--ne crains pas,--ces ennemis ne +sont pas redoutables; et ici veillera une garde plus +nombreuse que de coutume, préparée pour un siége +imprévu et pour une longue défense. Tu ne restes +pas seule,--quoique ton amant s'éloigne; nos matrones +et tes compagnes demeurent avec toi. Et que +ceci te donne du courage:--quand nous nous reverrons, +la sécurité rendra notre repos plus doux. +Écoute!--c'est le son du cor;--Juan le fait retentir +avec force.--Un baiser,--encore un,--un +autre encore!--oh! Adieu!»</p> + +<p>Médora s'est levée,--s'est élancée,--s'est +précipitée dans les embrassemens de Conrad; elle y +reste jusqu'à ce que son cœur succombe, accablé +par la douleur de Médora. Il n'osait pas lever sur +elle cet œil bleu qui est fixé vers la terre dans une +sèche agonie. Les longs cheveux de Médora flottent +sur les bras de Conrad, dans tout le désordre de ses +charmes dévoilés; à peine sent-il battre ce cœur où +son image est si profondément gravée,--et que le +sentiment semble rendre comme insensible! Écoutez!--la +détonnation du canon de départ fait entendre +ses mugissemens! il annonce le coucher du +soleil,--coucher qu'il maudit. Encore,--encore;--il +presse avec une fureur insensée cette femme +charmante dont les étreintes et les caresses muettes +imploraient sa pitié! Il va la déposer en chancelant +sur sa couche;--la contemple un moment--comme +s'il ne devait plus la contempler; éprouve--qu'elle +seule l'attache à la terre; baise son front glacé,--se +détourne--Conrad est-il parti?</p> + +<p>15. «Est-il parti?»--Dans sa solitude soudaine +que de fois cette question terrible sera répétée!--«Il +y a à peine un instant de passé--qu'il était +là! et maintenant--» Elle se précipite hors du +porche, et là ses larmes coulent enfin en liberté, +amères,--brillantes--et abondantes, comme jamais +elle ne l'a éprouvé. Ses larmes coulent de ses +beaux yeux; mais ses lèvres refusent de prononcer--adieu! +car dans ce mot,--ce mot fatal,--quelles +que soient nos promesses,--nos espérances,--notre +foi,--il n'y respire que du désespoir.</p> + +<p>Sur chaque trait de ce visage calme et pâle, le +chagrin a déjà gravé ce que le tems ne peut jamais +effacer. Le bleu tendre de ces grands yeux languissans +est devenu glacé en contemplant sa solitude +déserte, jusqu'à ce que--oh! à quelle distance!--ils +aient encore aperçu Conrad; alors ils fondirent +en larmes,--et la frénésie sembla respirer +dans ces longs, noirs et brillans regards humides de +cette sombre tristesse qui devait si souvent se renouveler.--«Il +est parti!» Médora presse ses +mains sur son cœur, par un mouvement convulsif,--et +les élève ensuite tristement vers le ciel; elle +jeta un regard et vit le soulèvement des vagues, la +voile blanche qui voguait:--elle n'osa pas regarder +de nouveau. Mais se retournant, l'ame défaillante, +du côté de la porte:--«Ce n'est pas un +rêve,--je suis livrée à la désolation!»</p> + +<p>16. Descendant de rocher en rocher--et précipitant +sa course, le sévère Conrad n'a pas une seule +fois détourné la tête; mais craignant que quelque +détour du sentier n'offrît à ses regards les objets +qu'il fuit, sa solitaire mais charmante demeure située +sur le sommet de la montagne, qui le salue la +première quand il rentre au port après une longue +course; et elle,--cette étoile sombre et mélancolique, +dont les charmans rayons l'atteignaient de +loin; il ne doit point jeter sur elle un dernier regard, +il ne doit point penser qu'il pouvait rester là +auprès d'elle,--mais seulement sur le bord de l'abîme. +Cependant il s'arrête un instant,--il est sur le +point d'abandonner son destin au hasard--et ses +projets à la merci des ondes; mais non--il n'en +doit pas être ainsi;--un chef digne de sa fortune +peut s'attendrir, mais il ne se laisse point séduire +par la douleur d'une femme. Il voit son navire; il +remarque combien le vent est beau, et recueille courageusement +toute l'énergie de son ame. Il reprend +sa marche,--et, comme il écoute, le bruit du tumulte +vibre à ses oreilles qui sont frappées de sons +confus, du bruissement du rivage, des cris du signal +et de la rame qui fend les flots. Il remarque le +mousse au haut du mât, l'ancre qu'on lève, les voiles +qui se déploient dans les airs, les mouchoirs flottans +de la foule qui envoie ce muet adieu à ceux qui +s'éloignent; et plus que tout, son pavillon rouge +hissé dans les airs, et il s'étonne comment son cœur +a pu éprouver tant de faiblesse. Le feu dans les regards +et l'impétuosité bouillante dans le cœur, il +sent qu'il est redevenu lui-même. Il bondit,--il se +précipite;--jusqu'à ce qu'il ait atteint le pied de +la colline où commence la baie; là, il arrête sa +course précipitée, moins pour respirer la fraîcheur +de la brise qui s'élève de la mer, que pour reprendre +son attitude ordinaire de dignité, afin que, par +cette précipitation, il ne parût troublé aux yeux du +vulgaire: car l'habile Conrad avait appris à soumettre +la foule par ces artifices qui déguisent les +puissans et leur servent souvent de sauve-garde. Sa +démarche était imposante, et son maintien, tenu à +distance, semblait éviter les regards,--et inspirait +le respect à ceux qui en étaient juges. Il avait le +front plein de gravité, et le regard fier qui repousse +toute familiarité vulgaire, sans manquer de courtoisie: +c'est par là qu'il commandait l'obéissance. +Mais lorsqu'il désirait se lier avec quelqu'un, sans +forcer son caractère, sa bienveillance dissipait la +crainte de ceux qui l'écoutaient; et les dons des autres +n'étaient rien au prix d'une de ses paroles, lorsqu'elle +faisait pénétrer dans les cœurs la profonde +mais tendre mélancolie de sa voix. Toutefois cette +condescendance était si étrangère à ses manières +habituelles qu'il s'inquiétait peu de dominer par la +persuasion, mais bien de subjuguer. Les mauvaises +passions de sa jeunesse lui avaient fait moins apprécier +l'affection--que l'obéissance.</p> + +<p>17. Autour de lui est rangée en ordre sa garde +prête au départ. Juan est debout devant lui.--«Tous +les hommes sont-ils prêts?»</p> + +<p>«Oui;--ils sont plus que prêts--ils sont +embarqués; la dernière chaloupe n'attend plus que +mon maître.»</p> + +<p>--«Mon épée et mon manteau.»</p> + +<p>Aussitôt son épée est fortement ceinte et son manteau +placé sur ses épaules. «Fais venir Pédro!» +Il vient,--et Conrad s'incline pour le saluer, avec +toute la courtoisie qu'il accordait à ses amis.--«Accepte +ces tablettes, observe leur contenu avec +soin; des instructions d'une haute importance, et +qui contiennent des révélations dignes de foi, y sont +consignées. Double la garde; et quand la barque +d'Anselme arrivera, qu'il prenne également connaissance +de ces ordres. Dans trois jours (si la brise +nous est favorable) le soleil éclairera notre retour; +jusque-là, puisses-tu rester en paix!»</p> + +<p>Cela dit, il serra la main de son frère pirate, et +il se dirige vers sa chaloupe avec une attitude fière. +Les rames brisent les vagues et répandent tout autour +une lueur phosphorique<a id="footnotetagc2" name="footnotetagc2"></a> +<a href="#footnotec2"><sup class="sml">c2</sup></a>; ils abordent le vaisseau.--Il +est debout sur le tillac; le sifflet perçant +siffle;--toutes les mains manœuvrent;--il admire +avec quelle légèreté le navire obéit à cette manœuvre,--la +bonne tenue de sa troupe,--et il +daigne lui en témoigner sa satisfaction. Ses yeux +pleins d'orgueil se tournent vers Gonsalvo.--Pourquoi +s'arrête-t-il soudain et semble-t-il gémir intérieurement? +Hélas! ses yeux ont aperçu sa tour du +rocher, et sa pensée un moment s'est fixée sur l'heure +des adieux. Elle--sa Médora--aperçoit-elle le +vaisseau qui l'emporte? Ah! jamais il n'avait la moitié +tant aimé qu'en ce moment! Mais cependant il +lui reste encore beaucoup à faire avant la chute du +jour.--Il recueille de nouveau son courage, détourne +ses regards, et descend dans la cabine de +Gonsalvo pour lui faire connaître son plan,--ses +moyens de le faire réussir,--et son but. Devant +eux brûle une lampe; il développe la carte et fait +apporter tous les instrumens nécessaires à l'art nautique. +Ils prolongent leurs débats jusqu'à minuit; +aux yeux inquiets et aux esprits agités quelle est +l'heure qui paraît jamais avancée?</p> + +<p>Pendant ce tems, la brise propice souffle avec sérénité, +et le vaisseau fuit rapide comme un faucon. +Il a passé les hauts promontoires des îles groupées +au milieu des flots, et il gagne le port, long-tems--long-tems +avant le premier sourire du matin. Ils +découvrent bientôt, à travers le miroir de la nuit, +l'étroite baie où est mouillée la flotte du pacha. Ils +comptent chaque voile,--et remarquent avec quelle +insouciance les Musulmans se gardent à la clarté de +la nuit. Tranquille et sans être aperçu, le vaisseau de +Conrad passe à côté de cette flotte, et il a jeté l'ancre +dans le lieu où il a résolu de se tenir en embuscade. +Il est à l'abri d'une surprise par un rocher +projeté du cap, qui élève dans les airs sa forme fantastique. +Il n'a pas besoin d'exciter sa troupe à ses +devoirs,--ni de la tirer de son sommeil,--préparée +qu'elle est également aux luttes de terre et de +mer; tandis que, porté sur les flots, le chef s'entretient +avec calme;--et cependant, avec ses compagnons, +c'est de sang qu'il s'est entretenu!</p> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Deuxième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + +<p><span class="rig"><i>Conosceste i dubiosi desiri</i>?</span><br></p> + +<p><span class="rig">(<span class="sc">Dante</span >.)</span><br></p> + +<p>1. Dans la baie de Coron se balancent avec grâce +de nombreuses galères; à travers les jalousies des +fenêtres de Coron brillent les lampes nocturnes, car +Seyd, le pacha, donne une fête cette nuit; une fête +à l'occasion des triomphes qu'il se promet dans une +lutte prochaine, quand il emmènera dans ses prisons +les pirates chargés de fers. Il l'a juré par Allah +et son épée; et fidèle à son firman et à sa parole, il +a réuni ses vaisseaux le long de la côte, rassemblé ses +soldats orgueilleux comme lui d'un prochain triomphe. +Déjà ils se sont partagé les captifs et les dépouilles, +quoique l'ennemi qu'ils méprisent ainsi +soit encore éloigné. Ils sont prêts à mettre à la voile;--aucun +doute qu'au soleil de demain ils verront +les pirates enchaînés--et leur port conquis! Pendant +ce tems la garde peut se livrer au sommeil si +elle veut; ils peuvent non-seulement se dispenser de +faire sentinelle avant le combat, mais encore rêver +la mort de leurs ennemis, quoique tous ceux qui en ont +la liberté se débandent sur le rivage, et vont chercher +à essayer leur bouillante valeur sur le Grec: +comme de semblables prouesses conviennent aux +héros de turban,--de faire briller le tranchant de +leurs sabres devant les yeux d'un esclave! Ils pillent +sa maison,--mais ils épargnent sa vie;--leurs +armes sont puissantes, mais aujourd'hui ils veulent +être généreux! et ils ne daignent pas frapper, parce +qu'ils pourraient le faire impunément! à moins qu'un +joyeux caprice n'inspire leurs coups, afin de s'exercer +pour l'ennemi futur. La débauche et les festins trompent +les heures fugitives des Grecs; et ceux qui désirent +porter encore quelque tems leur tête cherchent +à sourire; que leurs lèvres feignent aux yeux des +Musulmans toute la gaîté dont ils sont susceptibles, +et accumulent dans le silence leurs malédictions, +jusqu'à ce que la côte en soit à jamais purgée!</p> + +<p>2. Seyd, avec son turban, est mollement étendu +dans la haute salle de son palais; autour de lui sont +les chefs à longue barbe qui l'accompagnent dans +son expédition. Le banquet est achevé, ainsi que la +dernière rasade,--breuvage défendu, dit-on,--qu'il +a osé vider, tandis que des esclaves distribuent +aux autres chefs, observateurs plus rigides des lois +de Mahomet, un jus plus sobre<a id="footnotetagc3" name="footnotetagc3"></a> +<a href="#footnotec3"><sup class="sml">c3</sup></a>. Un nuage de fumée +s'échappe ensuite de la longue chibouque<a id="footnotetagc4" name="footnotetagc4"></a> +<a href="#footnotec4"><sup class="sml">c4</sup></a>, +tandis que<a id="footnotetagc5" name="footnotetagc5"></a> +<a href="#footnotec5"><sup class="sml">c5</sup></a> les Almès dansent à des accords sauvages. +Le lever du matin verra l'embarquement de tous +ces chefs; mais les vagues sont quelquefois traîtresses +pendant la nuit, et ceux qui se sont livrés à +la débauche peuvent dormir plus sûrement sur leur +couche de soie que sur le perfide élément. Qu'ils se +réjouissent pendant qu'il leur est permis:--jusqu'à +l'heure du combat, ils peuvent oublier ses hasards; +et qu'ils se fient moins à la victoire qu'aux paroles +de leur Koran. Cependant les nombreux soldats du +pacha, qu'il mènera contre l'ennemi, pourraient +lui faire espérer des exploits plus glorieux que ceux +dont il s'enorgueillit déjà.</p> + +<p>3. L'esclave chargé de veiller à la porte extérieure +s'avance avec une précaution respectueuse; +il incline profondément la tête,--et sa main salue +le plancher de l'appartement avant que sa langue +prononce le message qui lui est confié. «Un derviche +échappé du nid des pirates est ici:--lui-même +demande à raconter le reste.» Seyd a fait un signe +d'assentiment qui est compris par l'esclave; il +amène bientôt le saint homme en silence près du +pacha<a id="footnotetagc6" name="footnotetagc6"></a> +<a href="#footnotec6"><sup class="sml">c6</sup></a>. Ses bras étaient croisés sur son vêtement d'un +gris foncé, sa démarche était chancelante, son +regard abattu semblait plutôt l'être par les austérités +que par les années, et sa joue était pâle de pénitence +et non de crainte. Voué à son Dieu,--il portait +une chevelure noire qui soulevait orgueilleusement +son haut capuchon. Autour de lui était jetée +une longue robe traînante qui enveloppe un cœur +qui ne bat plus que pour le ciel. Soumis, mais plein +d'une noble assurance, il supporte avec calme les +regards curieux qui l'examinent pour chercher à +deviner le but de sa mission, avant que la volonté +du pacha lui ait permis de s'exprimer.</p> + +<p>4. «D'où viens-tu, derviche?»</p> + +<p>--«De la caverne indépendante des pirates; je +suis un fugitif.»--</p> + +<p>«Où fus-tu pris et dans quel tems?»</p> + +<p>--«Dans une traversée du port de Scalanovo à +l'île de Scio, sur un saïque marchand bien monté; +mais Allah ne nous fut pas favorable dans notre navigation:--les +corsaires s'emparèrent du butin des +marchands; nos membres furent chargés de chaînes. +Je ne craignais pas la mort; je n'avais point de richesses +à déplorer, excepté la liberté de voyager +qui me fut enlevée. Enfin, une humble barque de +pêcheur que je découvris pendant la nuit me fit +naître quelque espérance, en m'offrant des chances +de pouvoir échapper par la fuite. Je saisis l'heure, +et j'y ai trouvé ma délivrance--Avec toi,--très-puissant +pacha! qui pourrait éprouver de la +crainte?»</p> + +<p>--«Que font ces pirates, mis hors la loi des nations? +Sont-ils bien préparés à défendre leurs richesses +conquises par le pillage, et leurs rochers +déserts? Songent-ils à notre expédition prochaine, +destinée à réduire en cendres leur nid de scorpions?»</p> + +<p>--«Pacha! l'œil gémissant du captif enchaîné +pleure sa liberté, mais il jouerait mal le rôle d'espion. +Je n'entendais que le mugissement continuel +des vagues, de ces vagues qui se refusaient à me +transporter loin de ce rivage; je ne remarquais que +le glorieux soleil, et le ciel, trop brillant,--trop +bleu--pour ma captivité; et je n'éprouvais--que +tout ce qui peut consoler le cœur qui aspire à sa délivrance, +et à voir briser ses chaînes avant de pouvoir +sécher ses larmes. Tu peux juger au moins, par +ma fuite, que les pirates ne pensent guère au péril +d'une surprise; autrement j'aurais vainement imploré +ou cherché le hasard qui m'amène devant toi,--s'ils +se gardaient avec vigilance: la garde négligente +qui n'a pas aperçu ma fuite, veille sans +doute aussi négligemment pour prévenir ton attaque +prochaine. Pacha!--mes membres sont défaillans,--et +la nature demande des alimens pour se soutenir. +Permets-moi de me retirer;--la paix soit avec +toi! la paix avec tous ceux qui t'entourent!--J'ai +besoin maintenant de repos--et de nourriture.»</p> + +<p>--«Demeure, derviche! J'ai encore à t'interroger.--Demeure, +je te le commande;--assieds-toi;--veux-tu +m'entendre?--obéis! Je dois t'interroger +encore; et des esclaves vont t'apporter de la +nourriture: tu ne languiras pas de faim au milieu +d'un banquet. Ton souper fini,--prépare-toi à me +répondre clairement et amplement:--je n'aime +pas le mystère.»</p> + +<p>Ce fut vainement que l'on chercha à connaître ce +qui se passa dans l'esprit du saint homme qui ne regarda +pas le divan avec satisfaction. Il ne montra +pas beaucoup de goût pour les mets du banquet, et +encore moins de respect pour chaque convive. Un +mouvement peu dissimulé de dépit passa un instant +sur sa figure, qui reprit aussitôt son calme. Il s'assied +en silence, et son front a recouvré la sérénité +qu'il avait un moment oubliée. Il est servi avec empressement;--mais +il évite les mets somptueux +comme s'ils étaient mêlés de poison. Pour un homme +si long-tems condamné aux austérités et aux privations, +il est étrange qu'il profite si peu d'un si riche +festin.--«Qu'as-tu donc, derviche? mange.--Pourrais-tu +supposer que l'on te sert un repas de +chrétien? ou penses-tu que mes amis ne sont pas les +tiens? Pourquoi évites-tu le sel? ce gage sacré qui, +une fois partagé, émousse le tranchant du sabre, +opère la réunion des tribus divisées, et fait paraître +des ennemis comme des frères!»</p> + +<p>--«Le sel assaisonne les mets recherchés,--et +ma nourriture est encore la plus humble racine, +ma boisson, le plus humble ruisseau; mes vœux austères +et les lois de mon ordre<a id="footnotetagc7" name="footnotetagc7"></a> +<a href="#footnotec7"><sup class="sml">c7</sup></a> s'opposent à ce que +je rompe ou que je mêle le pain avec amis ou ennemis. +Cela peut te paraître étrange;--s'il y a quelque +chose à craindre, le péril ne menace que ma +tête. Mais pour toute ta puissance; oui, bien plus +encore,--pour le trône de ton sultan, je ne goûte +ni de ton pain, ni de tes mets--à moins d'être seul. +Si j'enfreignais la règle de notre ordre, la colère de +notre Prophète pourrait empêcher mon pélerinage à +la Mecque.»</p> + +<p>--«Bien,--comme il te plaira,--ascétique +que tu es<a id="footnotetagloc14" name="footnotetagloc14"></a> +<a href="#footnoteloc14"><sup class="sml">loc14</sup></a>--Réponds à une question; et tu pourras +alors te retirer en paix. Combien sont-ils?--Ah! +ce n'est assurément pas encore le jour? Quel astre,--quel +soleil éclatant resplendit dans la baie? elle +rayonne comme un lac de feu!--Aux armes!--aux +armes! Ho! trahison! mes gardes! mon sabre! +Nos galères sont livrées aux flammes;--et je suis +loin d'elles! Maudit derviche!--voilà donc tes nouvelles,--misérable +espion!--Qu'on le saisisse,--qu'on +l'écartelle,--qu'il soit mis à mort sans +délai!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc14" +name="footnoteloc14"><b>Note loc14: </b></a><a href="#footnotetagloc14"> +(retour) </a> La simplicité du pacha veut dire <img alt="" src="images/170-1.png">, <i>soufy</i>; religieux ascétique +turque et persan. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Le derviche s'est levé à l'éclat subit de cette lumière. +Son changement de forme n'excite pas moins +de terreur. Il s'est levé le derviche,--non dans +l'accoutrement d'un religieux, mais comme un guerrier +qui bondit sur son cheval d'Ukraine. Il a foulé +aux pieds son capuchon et déchiré sa robe; sa cotte +de maille frappe les regards, et la lame de son sabre +a brillé comme un éclair! Son casque étroit, mais +étincelant; son noir panache, son œil noir encore +plus brillant, et l'ombre encore plus noire de ses +noirs sourcils, tout le fait paraître aux yeux des Musulmans +comme un Afrite dont les coups mortels et +infernaux ne laissent pas d'espoir de salut. Le tumulte +le plus confus, les noirs tourbillons de flamme +qui montent dans les airs, et les torches qui promènent +l'incendie; les cris de terreur et les cliquetis +du fer qui se croise:--car les sabres commencent +à frapper; et les mugissemens qui s'élèvent, +tout répand sur ce lieu de carnage comme un aspect +de l'enfer!</p> + +<p>Éperdus et fuyant çà et là, les esclaves dispersés +ne voient qu'un rivage sanglant et des vagues enflammées. +Ils ne tiennent aucun compte du cri menaçant +du pacha: «<i>Qu'ils</i> saisissent le derviche! +Saisissez le <i>Zatanaï</i><a id="footnotetagc8" name="footnotetagc8"></a> +<a href="#footnotec8"><sup class="sml">c8</sup></a>!» Conrad a vu leur terreur,--et +a réprimé le premier mouvement de désespoir qui +ne lui offrait que de résister et périr dans ce palais, +puisqu'il avait été si prématurément et si bien obéi. +L'incendie avait été allumé avant qu'il en eût donné +le signal. Il a vu leur terreur;--il détache son +cor de son baudrier,--en tire un son,--mais un +son perçant. On lui répond.--«Bien, courage! +ma valeureuse troupe! Comment ai-je pu douter +de leur promptitude à me secourir? et comment ai-je +pu penser qu'ils m'avaient ici abandonné?» Son bras +puissant a décrit un cercle autour de lui;--ce +mouvement rapide de rotation qu'il a imprimé à son +sabre répand une terreur qui répare son fatal délai. +Sa fureur achève ce que la frayeur avait commencé; +il abat, comme un troupeau ses lâches assaillans. +Les turbans mis en pièces jonchent les appartemens, +et à peine un bras ose encore se lever pour +se défendre. Seyd lui-même, troublé par la rage et +l'étonnement, recule devant lui, en continuant de +le menacer. Il ne demande pas quartier, Seyd;--mais +il redoute cependant les coups de l'étranger, +tant le désordre a rendu cet étranger redoutable! +Les galères enflammées de Seyd frappent toujours +ses regards. Il s'arrache la barbe, et se retire du +combat en écumant de rage<a id="footnotetagc9" name="footnotetagc9"></a> +<a href="#footnotec9"><sup class="sml">c9</sup></a>: car les pirates ont +déjà dépassé la porte du harem, et se précipitent +dans l'intérieur;--s'arrêter un instant de plus, +c'était attendre la mort. Là les cris d'épouvante,--les +supplications des hommes qui jettent leurs armes +en demandant quartier--sont poussés en vain;--le +sang coule par torrens! Les corsaires qui affluent +se précipitent où le cor de Conrad a sonné, et où +les gémissemens des victimes expirantes et les supplications +les avertissent de la manière courageuse +avec laquelle il soutient la terrible lutte. Ils le comblent +de leurs acclamations en le voyant seul, terrible +et farouche comme un tigre qui se rassasie +dans le sang qui inonde son repaire! Mais courtes +sont leurs félicitations,--plus courte la réponse:--«C'est +bien;--mais Seyd est échappé,--et il +doit mourir. Beaucoup a été fait,--mais il reste +encore plus à faire.--Leurs galères brûlent;--pourquoi +leur ville n'est-elle pas encore en flammes?»</p> + +<p>5. A peine a-t-il parlé, et déjà chacun d'eux a +saisi une torche; et l'incendie est allumé du minaret +au porche du palais. Un farouche plaisir se remarquait +dans les yeux de Conrad; mais il frémit soudain:--car +à son oreille ont retenti les cris des +femmes; et, comme un glas de mort, ils ont ému +ce cœur qui était resté insensible aux râlemens plaintifs +des mourans dans la mêlée. «Oh! enfoncez les +portes du harem;--n'outragez pas, sur votre vie, +aucune femme: souvenez-vous que nous aussi--<i>nous</i> +avons des femmes. La vengeance pourrait faire +retomber sur elles un pareil outrage. C'est l'homme +qui est notre ennemi; et c'est sur lui qu'il faut frapper: +nous devons épargner la proie la plus faible. +Oh! je l'avais oublié;--mais que le ciel ne l'oublie pas, +si par mon ordre des êtres sans défense +cessaient de vivre. Que ceux qui le voudront me +suivent!--j'y vais:--nous avons encore le tems +de soulager nos ames au moins d'un crime.»</p> + +<p>Il monte l'escalier qui craque déjà atteint par les +flammes.--Il enfonce la porte; il ne sent pas ses +pieds que brûle le plancher ardent. Sa respiration +est étouffée par des volumes épais de fumée; mais il +continue à se précipiter d'appartement en appartement. +Ils cherchent,--ils trouvent,--ils sauvent. +Chacun d'entre eux emporte dans ses bras robustes +des charmes respectés par les regards; ils +calment les terreurs de ces femmes éplorées; soutiennent +leurs corps défaillans avec tous les soins +que réclame la beauté sans défense, tant Conrad +avait d'empire sur le caractère farouche de ses compagnons +pour retenir des mains toutes couvertes de +sang. Mais qui est-elle, celle que les bras de Conrad +enlèvent du milieu des appartemens enflammés +et des débris du combat?--Elle! c'est la bien-aimée +de celui dont il a juré la mort! c'est la reine du harem!--c'est +l'esclave de Seyd!</p> + +<p>6. Conrad n'a qu'un moment pour adresser quelques +paroles à Gulnare<a id="footnotetagc10" name="footnotetagc10"></a> +<a href="#footnotec10"><sup class="sml">c10</sup></a>, pour rassurer cette tremblante +beauté; car dans cette suspension du combat +donnée à la pitié, l'ennemi qui se retirait en toute +hâte s'étonne de ne pas se voir poursuivi. Sa fuite +est moins précipitée;--il s'est rallié--et +rangé en bataille. Seyd s'en est aperçu; il a reconnu +d'abord le petit nombre des compagnons du corsaire, +comparé avec sa troupe, et il rougit de sa méprise, +en voyant que sa défaite a été causée par la terreur +et la surprise. <i>Alla il alla</i>! c'est le cri de vengeance +qu'il pousse.--La honte se change en rage; +il veut maintenant vaincre ou périr! Les flammes +doivent répondre aux flammes, et le sang au sang! +Des flots de ce sang vont couler de nouveau pour le +triomphe;--car la fureur vaincue va renouveler +le combat, et ceux qui attaquaient pour vaincre se +défendent pour conserver leur vie. Conrad voit le +danger;--il voit ses compagnons succomber sous +le nombre toujours croissant des ennemis.--«Un +effort,--encore un effort--pour nous ouvrir le +cercle de nos ennemis!» Ils se rallient,--se serrent,--chargent,--chancellent;--tout +est perdu! +Serrés étroitement de toutes parts,--assaillis +par le nombre, sans espoir, mais non sans courage, +ils se défendent encore vaillamment.--Ah! maintenant +le désordre est dans leurs rangs;--criblés +de blessures,--culbutés de toutes parts; chacun +d'eux combat isolément,--sans pousser un cri.--Ils +tombent épuisés de fatigues plutôt que vaincus; +et frappent encore jusqu'à ce que la lame échappe à +leurs mains roidies par la mort.</p> + +<p>7. Mais avant que l'ennemi rallié eût recommencé +le combat, et eût opposé rang d'hommes à rang +d'hommes et cimeterre à cimeterre, Gulnare et toutes +ses compagnes du harem avaient été mises en sûreté +dans une maison de la ville, par ordre de Conrad, +qui avait commis une garde à leur protection; ces +femmes essuyaient les larmes que la crainte de la +mort et du déshonneur leur avait fait répandre. Et +quand la jeune Gulnare, cette dame aux yeux noirs, +se rappela ces pensées qu'avait fait naître son désespoir, +elle s'étonna beaucoup de la courtoisie qui respirait +dans les accens de Conrad et dans la douceur de +ses regards. Il était étrange--<i>qu'un</i> brigand, ainsi +souillé de sang, lui parût plus aimable que Seyd; +dans ses manières les plus tendres. Le pacha aimait +comme s'il lui eût semblé que son esclave dût s'estimer +fort heureuse de l'amour qu'il voulait bien lui +témoigner. Le corsaire lui avait offert sa protection, +avait calmé ses terreurs, comme si son hommage +était dû de droit à la beauté. «Le désir en est coupable;--et +ce qui est pire pour une femme,--il +est inutile; cependant je désire revoir ce chef; +afin de lui faire mes remerciemens, ce que la +crainte m'a fait oublier, pour la vie qu'il m'a conservée,--et +dont mon amoureux seigneur ne s'est +pas souvenu!»</p> + +<p>8. Elle l'aperçut, au plus épais du carnage, se +défendant au milieu des cadavres sanglans, loin de +sa troupe, et luttant avec un ennemi qui semble +chèrement acheter le terrain que Conrad est forcé +de céder, couvert de blessures,--perdant son sang,--ne +pouvant trouver la mort qu'il cherche, et pris +enfin pour expier tous les maux qu'il a causés; épargné +pour languir dans les tourmens et pour vivre +en vain, tandis que la vengeance méditera de nouveaux +plans de tortures. Celle-ci étanche son sang +pour le verser plus tard--mais goutte par goutte: +car l'œil insatiable de Seyd voudrait le voir toujours +mourant,--jamais mourir! Est-il possible que ce +soit lui! lui qu'elle a vu naguère triomphant, quand +le signe impérieux de sa main sanglante était une +loi! C'est bien lui!--désarmé, mais non abattu; +n'ayant qu'un seul regret, celui de conserver la vie. +Ses blessures sont trop légères, quoiqu'il eût volontiers +baisé la main qui lui aurait donné la mort. +Oh! il n'a pu recevoir aucun coup de ceux si nombreux +qui ont été portés, pour envoyer son ame--dans +ce lieu dont il se souciait à peine,--au ciel! +Il doit donc, seul de tous les siens, conserver ce +souffle de vie, lui qui, plus qu'aucun autre, s'est +exposé à le perdre? Il sent profondément--ce que +les cœurs mortels sont destinés à ressentir, lorsque, +renversés sur la roue de l'inconstante fortune, les +traitemens du vainqueur leur présagent l'expiation +de leurs crimes dans de languissantes tortures.--Il +le sent profondément, tristement; mais le coupable +orgueil qui l'a conduit à commettre ces actions--l'aide +maintenant à dissimuler. On remarque +encore dans son attitude fière et recueillie l'air d'un +vainqueur plutôt que d'un vaincu. Quoique épuisé +par les fatigues mortelles de la lutte et le sang qu'il +a répandu, il en est peu, dans le nombre de ceux +qui le considèrent, dont le regard soit aussi calme +et assuré que le sien. Ceux que son bras avait tenus +à distance, et que son regard seul faisait trembler, +l'accablent maintenant de clameurs insolentes; les +braves qui l'ont vu de près n'insultent pas l'ennemi +qui leur a appris la crainte, et les gardes farouches +qui le conduisent à sa prison le contemplent en silence, +pénétrés d'une secrète terreur.</p> + +<p>Le médecin lui a été envoyé,--mais non par +compassion; c'est pour savoir ce que peut encore +supporter son reste de vie. Ce médecin lui en trouve +assez pour lui faire porter les plus pesantes chaînes, +et pour espérer qu'il ne sera pas insensible aux +aiguillons de la douleur. Demain--oui--au +coucher du soleil de demain, commencera pour lui +le supplice affreux du pal; et levés avec les premiers +rayons du matin, ses ennemis viendront voir comment +il supportera courageusement ou lâchement ses +angoisses. De tous les supplices, celui-ci est le plus +long et le plus cruel; il ajoute la soif à toutes les +autres agonies, soif que chaque jour la mort oublie +de venir étancher, tandis que les vautours affamés +voltigent autour de la fourche patibulaire. «Oh! de +l'eau!--de l'eau!»--La haine, souriant de contentement, +se refuse à la prière de la victime;--car, +s'il boit,--la mort finit ses tourmens.</p> + +<p>Ce destin lui était réservé.--Le médecin, les +gardes sont partis; ils ont laissé l'orgueilleux Conrad +seul, couvert de chaînes.</p> + +<p>10. Il serait inutile de peindre les sentimens qu'il +éprouve;--il serait même douteux si lui-même en +avait connaissance. Il est une lutte, un chaos dans +l'ame: c'est lorsque tous ses élémens sont en convulsions,--sont +confondus,--qu'ils se heurtent avec +une sombre et puissante énergie, en grinçant les +dents d'un impénitent remords, ce démon décevant<a id="footnotetagloc15" name="footnotetagloc15"></a> +<a href="#footnoteloc15"><sup class="sml">loc15</sup></a>--qui +n'avait pas encore élevé la voix,--mais qui +crie maintenant: «Je t'avais averti!» lorsque l'œuvre +est consommée. Voix inutile! l'ame qui se consume +sans être domptée peut se tordre,--se révolter,--le +faible seul se repent! même à cette +heure solitaire, lorsque les sentimens se foulent, et +que l'ame se révèle à elle-même avec tous les souvenirs +du passé,--sans qu'aucune passion, aucune +pensée dominante s'empare souverainement d'elle; +en lui dérobant les autres. Mais la sombre et déserte +perspective de l'ame qui passe en revue ses souvenirs +du passé,--souvenirs qui se précipitent à travers +mille issues; les rêves expirans de l'ambition, +les regrets de l'amour, la gloire en danger, la vie +elle-même emprisonnée; les joies non goûtées, le +mépris ou la haine contre ceux qui triomphent de +notre destinée de misères; le passé sans espérance, +l'avenir qui s'avance avec trop de rapidité pour penser +à l'enfer ou au ciel; les actions, les pensées, +les paroles peut-être jamais rappelées d'une manière +si aiguë jusqu'à cet instant, bien que jamais oubliées; +choses légères ou charmantes dans leur tems, +mais maintenant offertes comme des crimes à l'austère +réflexion; le sentiment flétrissant du mal non +révélé, non moins dévorant pour avoir été plus caché;--tout, +en un mot, tout ce qui peut faire reculer +d'effroi, ce sépulcre ouvert,--le cœur mis +à nu, où sont ensevelies tant de douleurs, étalent +leurs misères, jusqu'à ce que l'orgueil se réveille +pour arracher ce miroir à l'ame--et le brise.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc15" +name="footnoteloc15"><b>Note loc15: </b></a><a href="#footnotetagloc15"> +(retour) </a> <i>That juggling fiend</i>.</blockquote> + +<p>Oui,--l'orgueil peut voiler et le courage braver +tout--tout--tout:--l'avenir,--le passé;--la +plus terrible des défaites. Chacun a des craintes, +et il n'y a qu'un hypocrite qui les dissimule +pour s'attirer des louanges. Le lâche aussi dissimule, +lui dont la forfanterie ne sait que fuir loin +du danger; mais celui qui ne sait point cacher les +mouvemens de son ame, envisage la mort de sang +froid--et meurt. Il a parcouru sa carrière en homme +réfléchi, et il lui en coûte peu d'épargner à la mort +la moitié de sa course!</p> + +<p>11. C'est dans la chambre la plus élevée de sa +plus haute tour que le pacha a jeté Conrad et l'a fait +charger de chaînes. Son palais a été consumé par +les flammes:--cette forteresse sert à la fois de prison +à son captif et de retraite à sa cour. Conrad n'a +pas beaucoup à blâmer cette sentence; si son ennemi +eût été vaincu, il eût éprouvé le même sort. +Il est seul;--et dans sa solitude, il est descendu +dans son cœur coupable: mais il avait endurci ce +cœur contre l'infortune. Il n'est qu'une seule pensée +qu'il ne peut--qu'il n'ose aborder: «Oh! comment +Médora va-t-elle supporter ces nouvelles?» Alors--seulement +alors--il soulève ses mains en les +frappant l'une contre l'autre, et repousse avec rage +les fers dont elles sont chargées. Mais tout-à-coup +il trouva,--ou feignit de trouver,--on ne fit que +rêver une espérance, et il sourit en se moquant lui-même +de sa douleur: «Que la torture vienne quand +elle le voudra--ou quand elle le pourra; n'ai-je +pas plus besoin de repos pour me préparer à ce jour +fatal?» Cela dit, il se traîne lentement vers sa natte; +et quelles qu'aient été ses visions, il fut promptement +endormi.</p> + +<p>Il était à peine minuit lorsque cette mortelle attaque +avait commencé. Les plans que Conrad avait +médités mûrement étaient exécutés; et le démon du +carnage met si bien à profit la fuite précipitée du +tems, qu'il avait laissé à peine un crime à commettre. +Une heure vit Conrad lutter avec les vagues,--déguisé,--découvert, +conquérant, vaincu, +saisi, condamné,--tour à tour chef de bande sur +terre--et pirate sur la mer,--détruisant,--sauvant,--emprisonné--et +endormi!</p> + +<p>12. Il paraît sommeiller dans un calme profond,--car +sa respiration est à peine sensible.--Ah! trop +heureux si elle avait cessé pour toujours! Il dort;--mais +qui se penche sur son sommeil paisible? ses +ennemis se sont retirés--et il n'a pas d'amis dans +ces lieux. Serait-ce quelque séraphin envoyé d'en +haut pour lui apporter sa grâce? non, c'est une forme +terrestre avec des traits divins! Son bras blanc porte +une lampe--qu'elle tient soigneusement cachée, +de peur que les rayons de cette lampe ne frappent +soudainement la paupière de cet œil fermé, qui ne +s'ouvrira plus qu'à la douleur pour se refermer encore,--se +refermer pour jamais. Quelle est cette +beauté, à l'œil si noir, à la joue si belle et si fraîche, +au front couronné par des touffes épaisses de +cheveux tressés et ornés de pierreries, à la forme +si aérienne,--aux pieds nus qui brillent comme de +la neige, et se posent si silencieusement sur la terre?--Comment +est-elle parvenue jusqu'en ces lieux, à +travers les gardes et la nuit la plus épaisse? Ah! +demandez plutôt ce qu'une femme ne peut oser, une +femme que la jeunesse et la pitié conduisent comme +toi, ô Gulnare!</p> + +<p>Elle n'avait pu dormir;--et tandis que le pacha +repose dans des songes troublés par l'image de son +prisonnier, Gulnare s'est échappée de sa couche--en +emportant l'anneau qui lui sert de sceau, et dont +souvent elle avait orné sa main dans ses jeux folâtres.--Munie +de ce signe respecté, à peine questionnée, +elle pénètre à travers les gardes assoupis +qui obéissent à ce signe tout puissant sur eux. Harassés +de fatigues, épuisés par les coups échangés +dans le combat, leurs yeux envient le repos de Conrad. +Abattus, et laissant à chaque instant retomber +leur tête appesantie par le sommeil, ils étendent +leurs membres, et cessent de veiller; ils n'ont fait +que lever leurs têtes pour saluer l'anneau du pacha, +sans demander qui le porte et quel est l'usage qui +en doit être fait.</p> + +<p>13. Gulnare est étonnée de ce qu'elle voit. «Peut-il +dormir avec calme, dit-elle, tandis que d'autres +yeux pleurent sa défaite ou le carnage de son bras, +et que mon inquiétude sans repos me fait errer la +nuit dans ce lieu?--Quel charme soudain m'a rendu +cet homme si cher? Il est vrai--c'est à lui que je +dois ma vie, et plus que la vie, car il nous a sauvées, +moi et mes compagnes, d'un sort pire que le +malheur. Cette réflexion est tardive;--mais chut! +--son sommeil s'interrompt;--comme il soupire +pesamment!--il a fait un mouvement--il s'éveille!»</p> + +<p>Conrad a soulevé sa tête,--et ébloui par la +clarté de la lampe, son œil doute de la réalité de ce +qu'il voit; il a remué sa main:--le froissement +de sa chaîne l'a averti trop rudement qu'il vivait +encore. «Quelle est cette forme? si ce n'est pas une +figure aérienne, mon geolier est doué d'une merveilleuse +beauté!»</p> + +<p>«Pirate! tu ne me connais pas;--mais je suis +un être reconnaissant pour une action que tu as trop +rarement accomplie. Regarde-moi,--et rappelle-toi +celle que tu as sauvée des flammes et des mains +de ta bande encore plus effrayante. Je viens te voir +au milieu des ténèbres:--je sais à peine pourquoi;--cependant +ne frémis point,--je ne voudrais +pas te voir mourir.»</p> + +<p>«S'il en est ainsi, compatissante dame! ton œil +est le seul ici qui ne se fera pas une fête de mon supplice. +Mes ennemis ont eu pour eux les chances du +hasard,--qu'ils usent de leurs droits. Mais, quoiqu'il +en soit, je les remercie de leur courtoisie ou +de la tienne pour m'envoyer un confesseur aussi +aimable que toi.»</p> + +<p>Quelqu'étrange que cela paraisse,--cependant +il existe une espèce de gaîté dans l'extrême infortune,--gaîté +qui n'apporte pas de soulagement,--car +la gaîté du malheur ne trompe jamais; son +sourire est plein d'amertume,--mais c'est encore +un sourire. Quelquefois même il a accompagné les +plus sages et les plus vertueux jusque sur l'échafaud<a id="footnotetagc11" name="footnotetagc11"></a> +<a href="#footnotec11"><sup class="sml">c11</sup></a>, +qui a été l'écho de leurs plaisanteries! Cependant +cette gaîté apparente n'est point réelle pour +eux; elle peut tromper tous les cœurs, excepté ceux +qu'elle déguise. Quel que fût le sentiment qui se +manifesta d'abord sur les traits de Conrad, un sourire +sauvage a déridé son front indompté; et ces +accens qu'il proféra exprimaient la gaîté, comme si +c'était la dernière dont il dût jouir sur la terre. Cependant +elle était contraire à sa nature;--car, pendant +la durée de sa courte vie, il eut peu de pensées +étrangères à la tristesse et aux combats.</p> + +<p>14. «Corsaire! ta sentence est prononcée:--mais +j'ai le pouvoir d'adoucir la colère du pacha +dans ses heures les plus cruelles. Je voudrais te sauver;--oui, +bien plus,--je voudrais te sauver +dès à présent; mais--ni le tems qui presse,--ni +tes forces épuisées ne me permettent de l'espérer. +Cependant tout ce qui sera en mon pouvoir, je le +voudrai; au moins je ferai tout pour retarder l'exécution +de la sentence qui te laisse à peine un jour. +Tenter davantage maintenant perdrait tout;--toi-même +tu te refuserais à une tentative qui ne nous +procurerait qu'une perte commune.»</p> + +<p>«Oui!--je m'y refuserais;--mon ame est préparée +à tout: je suis tombé trop bas pour craindre +une nouvelle chute. Ne t'expose pas toi-même au +danger; je ne pourrais me bercer de l'espérance +d'échapper à des ennemis avec lesquels je ne puis +pas combattre. Incapable de vaincre,--fuirai-je +lâchement, le seul de ma troupe qui n'aura pas +voulu mourir? Cependant il est un être--vers lequel +se reporte ma pensée, et je sens que ces yeux +s'attendrissent pour elle jusqu'aux larmes. Mes seules +ressources dans le chemin de la vie que j'ai parcouru +étaient--mon navire,--mon épée,--mon +amie,--mon Dieu! Le dernier, je l'ai abandonné +dans ma jeunesse;--il m'abandonne maintenant:--l'homme +qui m'humilie aujourd'hui ne fait qu'accomplir +ses volontés. Je n'ai pas la pensée de me +moquer de son trône par des prières arrachées aux +souffrances d'un lâche et rampant désespoir; c'est +assez que je respire--pour que je puisse tout supporter. +Mon épée est tombée de cette indigne main +qui eût dû mieux répondre à la bravoure de la troupe +qu'elle commandait; mon navire est englouti dans +les flots, où il est au pouvoir du pacha;--mais +mon amie,--pour elle encore ma voix pourrait +monter en prière vers le ciel. Oh! elle est tout ce +qui peut me rattacher à la terre.--Ma mort va +briser un cœur qui a pour moi plus qu'une légitime +tendresse, une forme si belle--que, jusqu'à ce que +j'aie vu la tienne, ô Gulnare! mes yeux n'avaient +jamais demandé s'il s'en trouvait sur la terre d'aussi +belle!»</p> + +<p>--«Tu en aimes donc une autre!--Mais que +m'importe à moi cela?--cela ne m'importe pas,--non, +sans doute, jamais cela ne m'importera. +Mais cependant--tu aimes--et--oh! j'envie +ceux dont les cœurs peuvent se reposer sur +des cœurs aussi fidèles qu'eux, et qui n'ont jamais +éprouvé ce vide--cette pensée inquiète qui soupire +après des visions--comme la mienne en est tourmentée.»</p> + +<p>«O femme!--j'avais pensé que tu aimais celui +pour lequel mon bras t'avait sauvée d'une tombe enflammée!»</p> + +<p>«Moi, avoir de l'amour pour le farouche Seyd! +oh!--non--non--non, jamais. Cependant ce +cœur, qui ne fait plus d'efforts pour l'aimer, s'est +efforcé autrefois de répondre à sa passion,--mais +il n'a pu réussir. Je l'ai éprouvé--et je l'éprouve +encore,--l'amour ne peut exister qu'avec la liberté. +Je suis une esclave; une esclave favorite, il est vrai, +destinée à partager la splendeur de mon maître, et +à paraître la femme la plus heureuse! Souvent je +suis condamnée à entendre cette question: «M'aimes-tu?» +et je brûle de répondre: «Non!» Oh! il +est dur de supporter cette tendresse, et de s'efforcer +vainement de la payer de retour; mais il est +encore plus dur de supporter les répugnances du +cœur, et de cacher aux yeux de celui qui l'inspire +un sentiment différent de celui de l'amour. Il me +prend une main que je ne lui donne pas--ni ne +refuse;--le pouls de cette main n'est ni plus lent +--ni plus rapide,--mais il reste calme et froid; +et quand elle m'est rendue, elle retombe comme un +poids inanimé, en s'éloignant de l'homme que je +n'ai jamais aimé assez pour le haïr. Mes lèvres, +après avoir reçu ses caresses, n'en sont pas plus +brûlantes, et le souvenir qu'elles me laissent glacé +tous mes sens. Oui,--si j'avais jamais éprouvé le +dévouement de la passion, j'aurais pu lui faire succéder +la haine, mais encore--je le vois partir sans +que j'en éprouve de regrets,--et revenir sans que +je le désire;--et souvent, lorsqu'il est près de +moi,--il est bien loin de ma pensée. Quand la réflexion +arrivera--et elle doit arriver--je crains +qu'elle m'apporte le dégoût. Je suis son esclave;--mais +en dépit de l'orgueil, le titre de sa fiancée +pour moi serait pire que l'esclavage. Oh! que cette +dot de son cœur ne m'est-elle enlevée! ou, s'il en +cherchait une autre, et qu'il me laissât en repos--hier +encore--j'aurais dit en paix! Oui, si je feins +maintenant une tendresse qui ne m'est pas habituelle +pour lui, souviens-toi,--captif! souviens-toi +que c'est pour briser tes chaînes; pour te payer +la vie que je te dois; pour te rendre à cette femme +qui t'est si chère, et qui partage un amour tel que +je n'en connaîtrai jamais. Adieu!--le matin commence +à poindre,--je dois te quitter: il m'en +coûtera cher,--mais ne crains pas la mort d'aujourd'hui!</p> + +<p>15. Elle pressa ses mains enchaînées contre son +cœur, baissa la tête, puis se retira sans bruit et disparut +comme un songe. Était-ce bien elle qui était +là? et Conrad est-il seul maintenant? Quelle perle +précieuse est tombée et a brillé sur ses fers? c'est +une des larmes les plus sacrées, versée sur les malheurs +d'un étranger, qui s'échappe une fois--brillante--pure, +des yeux de la pitié, déjà polie par +une main divine!</p> + +<p>Oh! elle est trop persuasive,--trop dangereusement +chère--la larme inappréciable qui tombe des +yeux de la femme! cette arme de sa faiblesse qu'elle +peut employer pour attendrir,--sauver,--subjuguer;--tout +à la fois sa lance et son bouclier. +Évitez-la,--la vertu s'amollit et la sagesse tombe +dans l'erreur, pour se confier trop tendrement à +cette expression de douleur de la beauté! Qui a +perdu un monde et fait fuir un héros? la larme timide +de l'œil de Cléopâtre. Cependant la faute du +tendre triumvir doit être excusée; pour une larme,--combien +perdent non-seulement la terre,--mais +le ciel! livrent leurs ames à l'éternel ennemi de +l'homme, et comblent leur malheur pour épargner +celui de quelque beauté volage!</p> + +<p>16. Il est jour,--et sur les traits altérés de +Conrad viennent jouer ses rayons--sans lui ramener +les espérances de la veille. Que deviendra-t-il avant +la nuit? peut-être un corps sans vie sur lequel les +corbeaux agiteront leurs ailes funèbres, que son œil +éteint et fermé n'apercevra point, tandis que ce soleil +se couchera, et que la rosée du soir froide,--humide--et +épaisse tombera sur ses membres roidis, +en rafraîchissant la terre--et en ranimant tout +dans la nature, excepté son cadavre!--</p> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Troisième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + +<p><span class="rig">Come vedi--ancor non m'abandonna.</span><br> + +<span class="rig">(Dante.)</span><br></p> + +<p>1. Brillant d'une plus aimable splendeur sur la +fin de sa carrière, le soleil couchant s'abaisse avec +lenteur le long des collines de la Morée. Il ne brille +pas d'un éclat obscurci, comme dans les climats du +Nord, mais c'est un rayonnement sans nuage d'une +flamme vivante! Le rayon jaune qu'il jette sur l'abîme +silencieux dore les vagues verdâtres, étincelantes de +ses tremblans reflets. C'est sur le vieux rocher d'Égine +et sur l'île d'Hydra que le dieu de la gaîté répand +son dernier sourire. Se complaisant sur ses +propres domaines, qu'il quitte à regret, c'est là +qu'il aime à verser ses rayons, quoique ses autels n'y +reçoivent plus l'encens de ses adorateurs. Les ombres +des montagnes descendent au loin et baisent +ton golfe glorieux, invincue Salamine! Leurs arcs +d'azur rencontrent les doux regards du soleil dans la +vaste étendue des airs, colorés d'une pourpre plus +foncée, et des teintes plus tendres, jetées sur leurs +cimes, marquent sa course triomphante, et reproduisent +les couleurs du ciel; jusqu'à ce que, dérobé +par une ombre profonde à la terre et à l'océan, le +soleil disparaisse derrière son rocher de Delphes +pour se jeter dans les bras du sommeil.</p> + +<p>Ce fut dans un soir pareil qu'il jeta ses rayons les +plus pâles, lorsque, Athènes! le plus sage de tes +enfans le salua pour la dernière fois. Avec quelle inquiétude +les meilleurs de tes enfans attendaient son +dernier rayon d'adieu qui devait terminer le dernier +jour de leur sage<a id="footnotetagc12" name="footnotetagc12"></a> +<a href="#footnotec12"><sup class="sml">c12</sup></a> condamné injustement à +boire la ciguë! «Pas encore,--pas encore--le +soleil s'arrête sur la colline,--l'heure précieuse +de l'adieu dure encore; mais triste est sa lumière +aux yeux agonisans, et sombres sont les teintes des +montagnes qui lui paraissaient autrefois si chères.» +Phébus sembla couvrir de voiles lugubres la contrée +délicieuse qui n'avait encore connu que son sourire; +mais avant qu'il eût disparu derrière la cime du Cithéron, +la coupe fatale fut vidée,--l'esprit vital +avait fui; l'ame de celui qui dédaigna de craindre +ou de fuir,--qui vécut et mourut comme nul mortel +ne peut vivre ou mourir!</p> + +<p>Mais regardez! depuis les hauteurs de l'Hymette +jusqu'à la plaine, la reine de la nuit impose son +règne silencieux<a id="footnotetagc13" name="footnotetagc13"></a> +<a href="#footnotec13"><sup class="sml">c13</sup></a>. Aucune nébuleuse vapeur, messagère +de l'orage, ne couvre sa belle face, n'entoure +d'un cercle sa forme lumineuse. Là, la blanche +colonne, avec sa corniche scintillant aux rayons +de la lune qui se jouent dans ses ciselures, reçoit +ses grâcieux baisers, et, couronné de ses tremblans +rayons, l'emblème de Phébé étincelle sur le haut +minaret. Les bosquets d'oliviers dispersés au loin +comme des taches sombres, là où le modeste Céphise +verse son onde épuisée; le cyprès qui jette une ombre +mélancolique près de la sainte mosquée; la brillante +tourelle du gai kiosque<a id="footnotetagc14" name="footnotetagc14"></a> +<a href="#footnotec14"><sup class="sml">c14</sup></a>; triste et sombre au +milieu du calme religieux, le palmier solitaire près +du temple de Thésée: tous ces objets, empreints de +diverses couleurs, arrêtent les regards,--et stupide +serait celui qui passerait sans émotion dans ces lieux.</p> + +<p>Plus loin la mer Égée, dont le mugissement ne +se fait plus entendre, assoupit par des caresses le +courroux de son vaste sein soulevé par la guerre des +élémens, et déploie dans des teintes plus douces une +immense surface de saphir et d'or, mêlée avec les +ombres de maintes îles lointaines qui offrent un aspect +menaçant--là où l'aimable océan semble sourire<a id="footnotetagc15" name="footnotetagc15"></a> +<a href="#footnotec15"><sup class="sml">c15</sup></a>.</p> + +<p>2. Je m'écarte de mon sujet.--Pourquoi tourné-je +mes pensées vers toi, contrée du soleil? Oh! +qui peut contempler la mer qui baigne tes rivages, +et ne pas s'arrêter à ton nom, quel que soit le sujet +que l'on traite, tant il y a de magie dans tout ce qui +parle de toi? Quel est celui qui, ayant vu se coucher +le soleil sur toi, ô belle Athènes! pourrait jamais +oublier la scène que tu présentes à cette heure merveilleuse +du soir? Ce n'est pas celui--dont le cœur +ne connaît ni tems ni distance, et qu'un charme +magique retient dans le parage des Cyclades! Cet +hommage ne paraîtra point étranger à ses chants; +l'île de son corsaire fit autrefois partie de ton domaine:--puisse-t-elle, +en recouvrant la liberté, +redevenir encore la tienne!</p> + +<p>3. Le soleil s'est couché;--et, plus sombre que +la nuit, le cœur de Médora défaille près du signal +de feu placé sur la hauteur de la tour.--Le troisième +jour s'est écoulé:--avec lui Conrad n'arrive +pas,--n'envoie pas de message,--l'infidèle! Le +vent a été beau, quoique faible, et il ne s'est point +élevé de tempête. Hier au soir le navire d'Anselme +est rentré dans la baie; et cependant les seules nouvelles +qu'il apporte, c'est qu'il n'a point rencontré +Conrad! Cruelle, comme elle l'est maintenant, bien +différente serait l'histoire, si Conrad eût attendu +cette voile pour combattre.</p> + +<p>La brise de la nuit commence à fraîchir;--Médora +a passé ce jour à épier tout ce que l'espérance +peut lui faire prendre pour un mât; elle est assise +tristement--sur la hauteur.--L'impatience l'entraîne +sur le rivage de la mer à l'heure de minuit; +là elle erre désolée, sans sentir l'écume des flots qui +souvent venait jaillir sur ses vêtemens, et l'avertissait +de s'éloigner. Elle ne la voyait pas,--ne la +sentait pas,--ne pouvait quitter ce rivage; elle +ne sentait pas le froid de cette écume:--le froid +seul qu'elle éprouvait était sur son cœur. Ce retard +lui occasionna une telle certitude du malheur, que +la vue du vaisseau de Conrad lui eût fait perdre +également la vie ou la raison.</p> + +<p>Enfin arrive--un pauvre bateau tout brisé, dont +l'équipage a d'abord aperçu celle qu'il cherche. +Quelques-uns d'entre ces hommes ont des blessures +sanglantes:--tous sont dans un état pitoyable.--Ils +sont peu nombreux;--à peine comprennent-ils +comment ils ont pu échapper:--<i>c'est là</i> tout ce +qu'ils savent. Silencieux, abattus, chacun d'eux paraît +attendre que la triste voix de son compagnon +exprime ses doutes sur le sort de Conrad. Ils auraient +pu dire quelque chose; mais ils semblaient +craindre de confier leurs paroles à l'oreille de Médora. +Elle les a compris, et cependant elle n'a point +succombé,--elle n'a pas même tremblé--en apprenant +ce malheur accablant, ce délaissement terrible.</p> + +<p>Sous les traits délicats et tendres de Médora se +cachaient de hauts sentimens, qui ne se manifestaient +que lorsqu'ils avaient acquis toute leur énergie. Cependant, +aussi long-tems que l'espérance lui restait,--ces +sentimens s'exprimaient par de l'attendrissement,--du +désordre--et des larmes;--quand +tout était perdu,--cette sensibilité ne s'éteignait +pas,--mais elle sommeillait; et de ce +sommeil apparent naissait cette énergie qui lui disait: +«Puisqu'il ne te reste rien à aimer,--il +ne te reste également rien à craindre.» Cette énergie +était supérieure à la nature; elle était semblable +à ce brûlant et puissant délire qui naît de l'accès de +la fièvre dévorante.</p> + +<p>«Vous restez silencieux,--dit-elle.--Je ne +voudrais pas entendre ce que vous pouvez me raconter;--ne +parlez pas,--ne murmurez pas ce +nom:--car je sais bien tout.--Cependant je voudrais +vous demander--mes lèvres se refusent +presque à le dire;--que votre réponse soit brève:--dites-moi +où il repose?»</p> + +<p>«Madame! nous l'ignorons,--à peine avons-nous +pu sauver notre vie; mais il y en a un d'entre +nous qui soutient qu'il n'est pas mort: il l'a vu saisir, +couvert de blessures sanglantes,--mais vivant +encore.»</p> + +<p>Elle n'en put entendre davantage: c'était en vain +qu'elle s'y efforçait;--le sang bout dans ses veines;--toutes +ses pensées s'agitent,--jusqu'à ce que, +dans cette lutte opiniâtre, son ame accablée succombe +à ces paroles. Elle chancelle,--tombe, et +les vagues allaient peut-être l'arracher sans vie à un +autre tombeau; mais ces hommes aux mains rudes, +bien que leurs yeux soient noyés de larmes, se sont +empressés de venir à son aide avec la promptitude +que commande la pitié. Ils versent sur cette joue +pâle comme la mort la rosée de l'Océan, relèvent +Médora,--agitent l'air sur sa figure,--et la soutiennent +jusqu'à ce qu'elle revienne à la vie. Ils réveillent +ses femmes, et laissent aux mains des matrones +cette forme défaillante dont l'aspect les fait +gémir de douleur. Ils s'en vont à la caverne d'Anselme +pour lui faire part de ces affligeantes nouvelles--et +de leur courte victoire.</p> + +<p>4. Dans cette assemblée farouche retentissent des +paroles hardies et étranges; il s'élève des pensées +de rançon, de guerre et de vengeance, de tout, excepté +de paix ou de fuite. L'esprit de Conrad respire +encore dans leur conseil et leur défend le désespoir. +Quel que soit son destin,--les cœurs qu'il +a inspirés et commandés le sauveront vivant, ou +apaiseront son ombre irritée. Malheur à ses ennemis! +il reste encore un petit nombre de ses braves +dont les actions sont audacieuses, comme leurs cœurs +sont fidèles.</p> + +<p>5. Le cruel Seyd est dans la chambre secrète du +harem rêvant au sort de son captif. Ses pensées sont +alternativement partagées entre l'amour et la haine, +tantôt avec Gulnare, et tantôt dans la prison de +Conrad. Étendue à ses pieds, la belle esclave épie +les mouvemens de son front.--Elle voudrait adoucir +les noires pensées de son ame, en jetant sur lui +les regards inquiets de son œil large et noir, qui +cherche inutilement dans les siens un retour de sympathie; +il fait semblant de <i>les</i> tenir constamment sur +les grains de son chapelet<a id="footnotetagc16" name="footnotetagc16"></a> +<a href="#footnotec16"><sup class="sml6">c1</sup></a>, mais c'est seulement +sur les tortures de sa victime qu'il les tient fixés.</p> + +<p>--«Pacha! la victoire de ce jour t'appartient; +elle s'est fixée sur la crête de ton cimier:--Conrad +est pris,--le reste est tombé! Le sort de Conrad +est résolu:--il doit mourir, et il a bien mérité ce +châtiment;--cependant il me paraît trop indigne +de ta haine. Je pense qu'en le délivrant un moment, +pour lui parler de rançon, en exigeant tous ses trésors, +serait un moyen plus sage. La renommée +vante beaucoup ses richesses de pirate;--que mon +pacha n'en est-il le maître! Pendant ce tems, abattu,--affaibli +par ce fatal combat,--surveillé,--suivi,--il +serait toujours une proie facile; mais +une fois mort,--le reste de sa troupe embarquera +ses richesses et les leurs pour chercher une retraite +plus sûre.»</p> + +<p>«Gulnare!--si pour chaque goutte de son sang +on m'offrait un diamant aussi riche que le diadême +de Stamboul; si pour chacun de ses cheveux on faisait +briller à mes yeux une mine massive d'or vierge; +si tout ce que nos contes arabes racontent ou font +rêver de trésors et de richesses était devant moi,--tous +ces trésors ne pourraient racheter le pirate! +Ils ne retarderaient pas seulement son supplice d'une +heure, si je ne le savais enchaîné et en mon pouvoir; +et si, dans ma soif de vengeance, je ne méditais +encore sur les tortures qui durent le plus long-tems +et tuent le plus tard possible.»</p> + +<p>«C'est bien,--Seyd!--Je ne cherche pas à +comprimer ta rage; elle est trop justement excitée +pour souffrir la pitié: mes pensées étaient seulement +de t'assurer ses richesses.--Ainsi relâché, il n'aurait +pas été libre. Rendu incapable de te nuire, +privé de la moitié de sa troupe, il pourrait retomber +entre tes mains à ton premier signal.»</p> + +<p>--«Il pourrait retomber en mes mains!--et je +le relâcherais alors pour un jour,--quand le misérable +est déjà dans mes mains? Relâcher mon ennemi!--à +la prière de qui?--de la tienne! belle +solliciteuse!--C'est là cette vertueuse reconnaissance +que t'inspire la conduite du giaour envers toi +et les autres femmes, sans doute parce qu'il t'a +épargnée,--sans s'inquiéter si sa capture était +belle! Mes remerciemens et mes éloges lui sont aussi +dûs.--Maintenant écoute! j'ai un conseil à faire +entendre à ton oreille gentille: je me défie de toi, +femme! et chacune de tes paroles imprime le sceau +de la vérité aux soupçons qui m'ont été inspirés. +Portée dans ses bras à travers les flammes qui consumaient +le sérail,--dis, avais-tu du regret d'être +ainsi emportée par lui? Tu n'as pas besoin de répondre;--ta +confusion parle, par la rougeur qui +monte déjà à tes joues coupables. Alors, aimable +dame, pense à toi! et prends garde: ce n'est pas +seulement <i>sa</i> vie qui demande un tel soin! Encore +une parole--oui--je n'en demande pas davantage. +Maudit fut le moment où il t'emporta loin des +flammes; mieux eût valu--mais--non--alors +j'aurais gémi sur toi avec la douleur d'un amant,--maintenant +c'est ton maître qui t'avertit,--femme +perfide! Ne sais-tu pas que je puis couper +tes ailes volages? Ce n'est pas seulement par des +paroles que je châtie ceux qui m'outragent; prends +garde à toi:--ne pense pas que ta perfidie reste +impunie!»</p> + +<p>Il se lève--et il s'éloigne lentement, l'air sévère, +la rage dans les regards et la menace dans ses +adieux. Ah! peu en a été émue cette reine des femmes +fortes--qu'un front irrité n'a jamais effrayée, que +les menaces n'ont jamais subjuguée. Seyd ne connaissait +guère ton cœur, ô Gulnare! il ne savait pas +combien l'amour avait sur lui d'empire, et de quelle +audace la persécution pouvait le rendre capable. Les +soupçons du pacha lui parurent des outrages,--car +elle ne connaissait pas encore combien étaient +profondes les racines d'où naissait sa compassion.--Elle +était une esclave;--par cela seul tout captif +avait des droits à son intérêt, et ce sentiment ne +différait d'un autre que de nom. Démêlant à peine +les motifs des sentimens qui l'agitent,--ne tenant +nul compte de la colère du pacha, elle voulut s'exposer +à de nouveaux dangers, en essayant encore de +calmer sa haine,--jusqu'à ce que s'éleva dans son +esprit ce combat de la pensée, source des malheurs +de la femme!</p> + +<p>6. Cependant--pleins d'anxiété--tristement +longs--calmes et uniformes s'écoulent les jours et +les nuits de Conrad.--Si son ame n'avait pas su +dompter la terreur, elle n'eût pu supporter ce redoutable +intervalle du doute et de la crainte, lorsque +chaque heure pouvait le condamner à un supplice +pire que la mort; lorsque chaque pas que +répétait l'écho de la porte de sa prison pouvait être +celui de l'homme qui devait le conduire où le pieu +fatal l'attendait: lorsque chaque voix qui frappait +son oreille pouvait être la dernière qu'il lui était permis +d'entendre: si son ame n'avait pu dompter la +terreur,--cet esprit austère et haut eût prouvé +qu'il était aussi peu disposé à mourir qu'incapable +de s'en préserver. Il était abattu,--peut-être vaincu;--cependant +il supportait en silence ce conflit de +pensées plus redoutables que tout ce qu'il avait essuyé +jusqu'alors. La chaleur du combat, le fracas +des tempêtes laissent à peine une idée assez inactive +pour être un tourment; mais emprisonné et chargé +de fers dans une étroite solitude, se torturer, en +proie à tous les souvenirs les plus divers; méditer +sans cesse sur son propre cœur, sur ses irréparables +fautes, sur son destin futur;--se voir dans l'impossibilité +d'éviter ce dernier--et de réparer les +premières;--compter les heures qui nous poussent +impérieusement à notre fin, sans avoir un ami +pour nous consoler, et redire aux autres que la mort +a été reçue par nous comme un bien; autour de +nous des ennemis toujours prêts à mentir sur notre +vie passée, et à calomnier nos derniers instans; +avoir devant soi des tortures que l'ame se sent capable +de braver, quoiqu'elle doute si la chair frémissante +sera assez forte pour les supporter, et si +un simple cri ne déshonorera pas les plus beaux +sentimens, et ne lui ravira pas la plus noble gloire, +celle du courage; la vie que l'on perd ici-bas, se la +voir déniée en haut par ceux qui s'arrogent le monopole +des faveurs du ciel; et surtout se voir ravir +quelque chose de plus qu'un paradis douteux--le +ciel de nos espérances terrestres--celle qui est la +bien-aimée de nos cœurs; telles sont les pensées dont +un captif est assiégé, et qui lui font éprouver des +angoisses qui surpassent les douleurs mortelles: ce +sont ces pensées qui assiégeaient Conrad.--Les +supporte-t-il lâchement ou avec courage? puisqu'il +n'y succombe pas, il faut bien qu'il en soit ainsi!</p> + +<p>7. Le premier jour est passé, il n'a pas vu Gulnare;--le +second--le troisième--elle n'est pas +encore revenue; mais ce que ses paroles avaient +avancé, ses charmes l'ont accompli, ou autrement +il n'aurait pas vu un autre soleil. Le quatrième s'est +écoulé, et avec la nuit une tempête est venue mêler +sa puissance de terreur à celle des ténèbres. Oh! +comme Conrad prêtait avidement l'oreille aux mugissemens +de l'abîme, qui jusqu'alors n'avaient pas +encore interrompu son sommeil! et son imagination +sauvage s'égare dans de plus sauvages désirs, +inspirée qu'elle est par la lutte de son propre élément! +Souvent il s'était élancé sur ces vagues ailées, +et il aimait leur rudesse impétueuse qui rendait sa +course plus rapide. Et maintenant le mugissement +de l'océan qui retentit à son oreille est pour lui une +voix depuis long-tems connue, qui lui dit--hélas! +que c'est vainement qu'elle est si près de lui!</p> + +<p>Le vent au-dessus de lui fait entendre de lourds +sifflemens; et, doublement retentissans, les nuages +qui portent le tonnerre ébranlent la tourelle de sa +prison; la foudre reluit à travers les barreaux, et +réjouit plus le cœur de Conrad que l'astre de la +nuit. Il traîne sa lourde chaîne vers ces barreaux +éclairés pour y attirer le tonnerre, en désirant <i>que +ce péril</i> ne fût pas vain. Il soulève ses bras chargés +de fers vers le ciel, en le priant de lancer dans sa +pitié un de ses carreaux enflammés pour l'anéantir: +le fer qu'il porte et sa prière impie les attirent également.--La +tempête roule au loin et dédaigne de +frapper; ses voix retentissantes s'affaiblissent dans +le lointain,--elles s'éteignent.--Conrad se retrouve +seul, comme si quelque ami infidèle eût dédaigné +d'écouter ses gémissemens.</p> + +<p>8. L'heure de minuit est passée,--et un pas léger +s'approche de la porte massive;--il s'arrête,--il +s'approche de nouveau; le verrou criant et la +clef au son triste tournent légèrement: son cœur l'a +devinée,--c'est la belle Gulnare! Quels que soient +ses péchés, cette femme est pour lui un ange protecteur, +et belle aussi comme l'imagination d'un ermite +pourrait la peindre. Cependant elle est changée +depuis qu'elle est venue pour la première fois dans +cette prison; sa joue est plus pâle, sa démarche plus +chancelante. Elle tourne vers le prisonnier son œil +noir et inquiet, et ce regard exprime avant ses paroles +ces mots: «Tu dois mourir! oui, tu dois +mourir; il ne te reste qu'une ressource, la dernière,--la +pire de toutes,--si les tortures ne la surpassaient +encore.»</p> + +<p>«Femme! je n'en dénie aucune;--mes lèvres +expriment ce qu'elles ont déjà exprimé:--Conrad +est toujours le même. Pourquoi veux-tu chercher à +sauver la vie d'un condamné, et l'arracher à la sentence +qu'il a méritée? Oui, je l'ai bien méritée--non +seul ici peut-être--j'ai bien mérité la vengeance +de Seyd par de nombreuses actions coupables.»</p> + +<p>--«Tu me demandes pourquoi? pourquoi--oh! +n'as-tu pas sauvé ma vie d'un sort plus horrible +que celui de l'esclavage? Tu me demandes pourquoi?--le +malheur t'a-t-il aveuglé sur les tendres +entreprises de l'esprit d'une femme? et dois-je te le +dire? quoique mon cœur ressente tout ce que la +femme peut ressentir, sans pouvoir l'avouer--en +dépit de tes crimes--ce cœur le ressent pour toi. +Il a éprouvé pour toi de la crainte,--de la reconnaissance,--de +la pitié, de la folie,--de l'amour. +Ne réplique pas, ne me conte plus ton histoire, ne +me dis plus que tu en aimes une autre--et que je +t'aime en vain. Quoiqu'elle soit aussi tendre que moi, +qu'elle soit plus belle, je me précipite dans un danger +qu'elle n'oserait pas affronter. Son cœur, auquel +le tien est si fidèle, est-il digne du tien? Si je t'appartenais,--tu +ne serais pas seul ici maintenant. +Épouse d'un proscrit,--elle laisse son époux errer +seul sur les vagues! Qui retient dans sa demeure +une si galante dame? Mais assez de paroles,--et +sur ta tête et sur la mienne un sabre tranchant est +suspendu par un simple fil; si tu as encore du courage, +et que tu veuilles être libre, prends ce poignard, +lève-toi et suis-moi!»</p> + +<p>«Oui,--et mes chaînes! mes pieds, parés de +ces ornemens, traverseront avec grâce les gardes +endormis! Tu l'as oublié,--est-ce là un accoutrement +pour fuir? ou est-il plus propre que tout autre +au combat?»</p> + +<p>«Défiant corsaire! j'ai gagné la garde, toujours +prête à se révolter et avide d'or. Une seule de mes +paroles fera tomber tes chaînes; sans un pareil secours +comment pourrais-je rester ici? Depuis que +nous nous sommes rencontrés, j'ai mis le tems à +profit; et si je me suis rendue coupable, c'est toi +qui a causé mon crime. Un crime!--ce n'est pas +être criminelle que de punir ceux de Seyd. Ce tyran +détesté, Conrad,--il doit mourir! Je te vois frémir;--mon +ame est bien changée:--elle a été +outragée,--méprisée,--avilie;--elle sera vengée.--Accusée +d'une trahison que jusqu'ici mon +cœur avait dédaignée,--trop fidèle, quoique enchaînée +dans une servitude trop amère; oui, tu souris!--mais +il avait peu de motifs de se plaindre: +je n'étais pas alors perfide,--et toi, tu ne m'étais +pas encore si cher. Mais Seyd l'a soutenu;--et les +jaloux, ces tyrans qui, en nous tourmentant, nous +portent à les trahir, méritent bien le sort que leurs +lèvres toujours maussades prédisent. Je ne l'ai jamais +aimé;--il m'acheta--quelque peu cher--puisqu'avec +moi se trouvait un cœur qu'il n'avait pu +acheter. Je fus une esclave docile; il a dit que, +pour sa récompense, j'aurais fui volontiers avec toi. +C'était faux, tu le sais;--mais que de tels augures +se repentent de leurs prévisions! leurs paroles sont +des outrages qui rendent leurs prévisions véritables. +Ce n'était pas à ma prière qu'il suspendait ta mort; +cette grâce éphémère n'était que pour lui donner +le tems de préparer de nouveaux supplices pour te +torturer, et pour augmenter mon désespoir. Il a +aussi menacé ma vie; mais sa folie amoureuse<a id="footnotetagloc16" name="footnotetagloc16"></a> +<a href="#footnoteloc16"><sup class="sml">loc16</sup></a> me +réserve encore pour les caprices de sa seigneurie. +Quand il sera plus rassasié de ces charmes qui se +flétrissent et de moi, alors s'ouvrira le sac,--et +la mer roule près de ces lieux! Quoi! suis-je donc +destinée à lui servir dans ses caprices, comme +un jouet d'enfant que l'on rejette dès qu'il a perdu +ses dorures? Je t'ai vu,--je t'ai aimé,--je te +dois tout;--je voudrais te sauver, quand ce ne +serait que pour te prouver combien une esclave est +reconnaissante. Mais quand même le pacha n'aurait +pas ainsi menacé ma vie et mon honneur (et il tient +bien ses sermens prononcés dans des momens de colère), +je t'aurais encore sauvé;--mais lui eût été +épargné. Maintenant je suis toute à toi--à tout +préparée. Tu ne m'aimes pas,--tu ne me connais +pas,--ou, si tu me connais, c'est de la manière +la plus défavorable. Hélas! cet amour--ou +cette haine m'est pour la première fois connue.--Oh! +que ne peux-tu éprouver ma constance, tu ne +me repousserais pas; tu ne refuserais pas l'amour +ardent dont brûle un cœur oriental. Il est maintenant +le phare de ton salut,--maintenant il te montre +dans le port la proue d'un Maïnote; mais dans +une chambre par où nos pas doivent nous conduire, +dort-il ne doit pas se réveiller--le barbare tyran +Seyd!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc16" +name="footnoteloc16"><b>Note loc16: </b></a><a href="#footnotetagloc16"> +(retour) </a> <i>His dotage</i>.</blockquote> + +<p>«Gulnare!--Gulnare!--je n'avais jamais, +jusqu'à ce moment, senti si fortement mon abjecte +fortune, ma renommée flétrie si humiliée. Seyd est +mon ennemi; il eût balayé ma troupe de la terre, +avec un bras impitoyable, mais frappant à découvert. +C'est pourquoi je suis venu ici, sur mon vaisseau +de guerre, pour émousser le cimeterre par le +cimeterre; telle est mon arme,--et non le secret +poignard:--qui épargne la vie et l'honneur d'une +femme, épargne aussi celle d'un ennemi qui dort. +C'est avec joie que je te sauvai, ô femme; ce n'était +pas pour cela:--ne me laisse pas penser que tu +n'étais pas digne de ma pitié. Maintenant, adieu +donc!--que plus de paix soit réservé à ton cœur! +La nuit s'écoule:--c'est la dernière de mon repos +terrestre!»</p> + +<p>«Repose! repose! au soleil levant commenceront +tes souffrances nerveuses, et tes membres se tordront +sur le pieu qui t'attend. J'ai entendu donner +les ordres,--j'ai vu--mais je ne le verrai plus.--Si +tu veux périr, je périrai avec toi. Ma vie,--mon +amour,--ma haine,--tout ce que je possède +ici-bas dépend de cette résolution, corsaire! Mais il +n'y a que cette tentative! sans elle la fuite serait +inutile.--Comment! les poursuites assurées de +Seyd, mes injures non vengées, ma jeunesse déshonorée,--les +longues, longues années consumées +dans les regrets--un seul coup nous délivre de +toutes nos craintes à venir. Mais puisque la dague +convient moins à ton bras que l'épée, j'essaierai la +fermeté d'une main de femme. Les gardes sont gagnés;--encore +un moment, et tout sera consommé.--Corsaire! +nous nous rencontrerons en lieu sûr, +ou nous ne nous rencontrerons plus. Si ma faible +main faillit, le nuage du matin roulera sur ton échafaud +et sur mon linceul.»</p> + +<p>9. Elle se détourna et disparut avant que Conrad +eût pu lui répondre, mais il la suit long-tems d'un +œil inquiet; et recueillant, comme il faut, les anneaux +des chaînes qui le pressent, pour diminuer +leur longueur ainsi que le bruit de sa marche, il +suit Gulnare, autant que le lui permettent ses membres +enchaînés, car les verroux ne retiennent plus +ses pas. Elle était noire et sinueuse la marche qu'il +devait suivre, et il ne savait pas où ce passage conduisait. +Il n'y avait là ni lampes ni gardes. Il aperçoit +bientôt une sombre lueur:--cherchera-t-il ou +évitera-t-il une clarté si indistincte et si faible? Le +hasard guide ses pas,--une fraîcheur soudaine +semble frapper son front, comme si c'était l'air du +matin.--Il a atteint une galerie découverte;--à +ses regards brille la dernière étoile de la nuit dans +un ciel qui s'éclaircit. Cependant à peine Conrad y +fait-il attention. Une autre lumière, partie d'une +chambre solitaire, frappe sa vue. Il se dirige de ce +côté. Une porte entr'ouverte lui a laissé voir cette +clarté dans l'intérieur, mais rien de plus. Une figure +se présente d'un pas précipité; elle s'arrête,--se +détourne,--s'arrête encore,--c'est elle enfin! +Point de poignard dans sa main,--aucun indice +de crime.--«Grâces soient rendues à ce cœur tendre,--elle +n'a pu le tuer!» Il la regarde de nouveau; +ses regards sauvages et égarés semblent reculer +de frayeur à la vue du jour. Elle s'arrête,--rejette +en arrière ses longues tresses de cheveux noirs +qui voilaient presque tout son visage et son beau +sein: on dirait que sa tête mal assurée sort d'un état +de doute ou de terreur. Ils se rencontrent;--sur +le front de Gulnare,--inconnue par elle--oubliée--sa +main précipitée a laissé--une tache légère. +--Conrad en observe la couleur et devine--Oh! +léger mais certain est le gage du crime:--c'est du +sang!</p> + +<p>10. Conrad avait vu des combats;--il s'était +nourri, dans la solitude de son cachot, des tortures +qui apparaissent d'avance au coupable condamné; +il avait été séduit,--châtié,--et la chaîne emprisonnait +encore ses bras qui pouvaient la porter à +jamais: mais les combats,--la captivité,--le +remords,--tout ce qu'il a éprouvé de plus terrible,--ne +l'ont jamais fait frissonner,--n'ont jamais +fait frémir le sang dans ses veines comme cette +tache de pourpre qui le glace d'horreur. Cette goutte +de sang, cette légère mais criminelle tache a fait +disparaître tous les charmes de cette beauté! Le sang +qu'il a vu,--il aurait pu le voir couler sans émotion;--mais +alors c'eût été dans le combat, ou versé +par une main d'homme!</p> + +<p>11. «C'en est fait!--il allait se réveiller,--mais +c'en est fait. Corsaire! il n'est plus:--tu me +coûtes bien cher. Toute parole serait vaine en ce +moment,--fuyons,--fuyons! Notre barque nous +attend, il est déjà presque jour. Le petit nombre +de gardes que j'ai séduits me sont maintenant tout +dévoués, et ces hommes viendront rejoindre ce qui +survit de ta troupe. Bientôt ma voix saura justifier +mon bras, quand notre voile nous emportera loin de +ce rivage détesté.»</p> + +<p>12. Elle frappa des mains,--et à travers la galerie +accourent, équipés et armés pour le combat, ses +serviteurs--Grecs ou Maures. Ils s'arrêtent silencieux, +mais empressés; les chaînes de Conrad tombent. +Encore une fois ses membres sont libres comme +le vent des montagnes! mais sur son cœur pèse une +telle tristesse qu'il semble que le poids des fers l'accable +maintenant. Aucunes paroles ne sont prononcées;--au +signal de Gulnare, une porte qui s'ouvre +révèle une secrète issue qui conduit au rivage. +La cité est laissée en arrière;--ils se hâtent, ils +atteignent les vagues joyeuses qui bondissent sur le +sable jaune. Et Conrad, se laissant guider par Gulnare, +suit ses volontés, ne s'inquiétant pas s'il est +sauvé ou trahi. La résistance était aussi inutile que +si Seyd eût encore vécu, pour se rassasier de la +vue du supplice que sa vengeance avait ordonné.</p> + +<p>13. Ils sont embarqués, la voile est déployée, la +brise légère souffle;--que la mémoire de Conrad +a d'objets à passer en revue! Il tombe absorbé dans +la contemplation, jusqu'au cap où il avait la dernière +fois jeté l'ancre, et qui élève dans les airs sa +forme gigantesque. Ah!--depuis cette fatale nuit, +quoique courts aient été les instans, il avait balayé +un siècle de terreur, de peines et de crimes. Au moment +où l'ombre immense du rocher passa noire sur +le mât du navire, Conrad voila son visage, et éprouva +dans cet instant une douleur amère. Il se rappela +tout,--Gonsalve et ses compagnons, son triomphe +éphémère et sa cruelle défaite; il pense aussi à elle, +à son amie délaissée: il se retourna et vit--Gulnare, +l'homicide!</p> + +<p>14. Elle observait sa contenance et les mouvemens +de ses traits. Bientôt elle ne put supporter cet +aspect glacé, cette contenance froide qui la repoussait; +et cette sombre férocité qui était étrangère à +ses regards s'éteignit dans des larmes trop tardives. +Elle s'agenouilla devant Conrad et pressa sa main:--«Tu +devrais encore me pardonner, quand Allah +lui-même m'accablerait de son courroux; sans cet +attentat ténébreux, que devenais-tu? Accable-moi +de tes reproches;--mais non cependant--oh! +épargne-moi <i>maintenant</i>! Je ne suis pas ce que je te +parais être;--cette nuit terrible a égaré ma raison: +ne te révolte pas contre moi! Si je n'avais jamais +aimé,--quoique moins criminelle, tu n'aurais +pas vécu--pour me haïr,--quand même tu l'aurais +voulu.»</p> + +<p>15. Elle s'est trompée sur les pensées de Conrad, +ces pensées l'accusent plutôt qu'elle; il se croit la +cause, quoique involontaire, de ses misères. Mais +muettes, profondes, sombres et inexprimées, ces +pensées dévorent silencieusement son cœur. Cependant +le vent est favorable, les flots ne sont point +soulevés, les vagues bleues se jouent devant la proue +du navire. Mais sur la ligne lointaine de l'horizon +apparaît un point noir--un mât--une voile--un +vaisseau armé! Les hommes de quart sur le tillac +signalent leur petite barque, et une ample voile que +le vent arrondit dans les airs rend sa course plus +rapide. Il s'approche avec majesté, se presse sur sa +proue, et ses flancs présentent un aspect formidable. +Une lueur subite est aperçue,--un boulet dépasse +la barque et glisse en sifflant sous les flots. Le +pénétrant Conrad sort tout-à-coup de sa rêverie silencieuse; +une joie depuis bien long-tems éteinte +brille dans ses regards: «C'est mon pavillon--mon +pavillon rouge! Allons--allons--je ne suis +pas encore abandonné de tout sur l'Océan!» Les +pirates reconnaissent le signal, ils répondent au salut; +ils mettent la chaloupe en mer, et les voiles sont +baissées. «C'est Conrad! c'est Conrad!» Le commandement +ne peut réprimer les transports et les +acclamations qui s'élèvent du tillac! C'est avec une +vive allégresse et un sentiment d'orgueil qu'ils le +voient monter de nouveau sur son vaisseau. Un +sourire s'épanouit sur chacun de ces rudes visages; +ils peuvent à peine s'empêcher de presser leur chef +dans leurs francs embrassemens. Lui, oubliant à +demi ses dangers et sa défaite, répond à leur accueil +comme un chef doit y répondre, serre avec un mouvement +cordial la main d'Anselme, et il sent qu'il +peut encore vaincre et commander!</p> + +<p>16. Ces premiers momens de joie passés, les sentimens +qui débordent les corsaires sont des regrets +de ramener leur chef sans avoir frappé un seul coup. +Ils avaient mis à la voile, préparés pour la vengeance;--s'ils +avaient su que c'était la main d'une +femme qui avait délivré leur chef et leur avait enlevé +cette gloire,--moins scrupuleux que l'orgueilleux +Conrad, ils l'auraient nommée leur reine. Par +maint sourire interrogatif, et par une surprise d'admiration, +ils se communiquent tout bas leurs pensées +en regardant Gulnare. Mais elle, tantôt au-dessus,--tantôt +au-dessous de son sexe; elle, que +le sang n'a point épouvantée, est troublée par leurs +regards. Elle tourne vers Conrad un regard faible +et suppliant, baisse son voile, et se tient silencieuse +à ses côtés. Ses bras sont doucement croisés sur ce +cœur qui--Conrad sauvé--a résigné le reste au +destin. Quoique quelque chose de pire que la frénésie +puisse remplir ce cœur, extrême en amour +comme en haine, en bien comme en mal, le dernier +des crimes l'a laissée encore femme après son +exécution!</p> + +<p>17. Conrad l'a remarquée, et il a éprouvé--ah! +pouvait-il moins? il a éprouvé de l'horreur pour +cette action,--mais de la pitié pour sa position +cruelle. Ce qu'elle a fait, des torrens de larmes ne +pourront jamais l'effacer, et le ciel la punira au jour +de sa colère. Mais--ce qu'elle a fait, il le sait: +quel que soit son crime, c'est pour lui que le poignard +a frappé, que le sang a été versé; et il est +libre!--et pour lui elle a donné tout ce qu'elle +possédait sur la terre, et plus que tout dans le ciel! +Alors il se tourne vers cette esclave aux yeux noirs +qui baisse les yeux vers la terre en rencontrant son +regard. Elle lui paraît changée et humiliée,--faible +et timide; mais variant souvent la couleur de +ses joues jusqu'aux teintes les plus profondes de la +pâleur,--tout ce qui en reste rouge est cette tache +terrible qui a rejailli sur elle de la blessure faite +par le poignard! Conrad prend sa main;--elle a +frémi:--il est maintenant trop tard.--Cette main +si douce au toucher de l'amour,--si puissante dans +les inspirations de la haine, Conrad a serré cette +main; elle a frémi,--et la sienne a perdu sa fermeté, +et sa voix est altérée. «Gulnare!»--mais +elle ne répond rien.--«Chère Gulnare!» Elle a +levé les yeux:--c'est sa seule réponse;--elle se +précipite dans ses bras. S'il l'avait repoussée de cet +asile de repos, son cœur eût été au-dessus ou au-dessous +d'un cœur mortel; mais--bien ou mal--il +ne la repoussa point de ses bras. Peut-être, sans +les murmures de sa conscience, sa dernière vertu +alors serait allée rejoindre les autres. Cependant +Médora elle-même aurait pu pardonner ce baiser +qui ne demandait rien de plus d'une femme si belle; +le premier et le dernier que la fragilité humaine déroba +à la constance--sur des lèvres où l'amour +avait exhalé tout son souffle; sur des lèvres--dont +les soupirs interrompus répandaient un parfum semblable +à celui que ce dieu venait de rafraîchir par +l'agitation de son aile!</p> + +<p>18. Ils atteignent, à l'heure du crépuscule, leur +île solitaire. Les rochers semblent leur sourire; le +port retentit de murmures joyeux; les signaux brillent +en tournant sur les hauteurs; les chaloupes +plongent dans la baie tranquille, et les joyeux dauphins +les poussent à travers l'écume; le cri aigu de +l'oiseau de mer les salue lui-même de sa voix discordante. +Près de chaque lampe qui brille à travers les +fenêtres de leurs demeures, leur imagination se +peint les amis qui en entretiennent la clarté. Oh! +qui peut sanctifier les joies du foyer comme l'aimable +rayon de l'espérance qui sourit du sein des vagues +soulevées de l'Océan?</p> + +<p>19. Les feux sont allumés sur la montagne et +parmi les bosquets de l'île; Conrad cherche au milieu +d'eux la tour de Médora. Il regarde en vain;--c'est +étrange:--tous font la même remarque de surprise; +au milieu de tant de signaux, cette tour est +seule dans l'obscurité. C'est étrange;--autrefois +son phare de salut n'avait jamais manqué. Maintenant +il n'est peut-être pas éteint, mais seulement +voilé. Conrad descend avec la première barque qui +se porté au rivage, et contemple avec impatience la +lenteur des rames. Oh! que n'a-t-il des ailes plus +rapides que celles du faucon, pour le porter comme +une flèche sur la cime de la montagne! Au premier +repos que prennent les rameurs, il n'attend pas,--ne +perd pas de tems à considérer;--il se jette dans +les flots, lutte contre les vagues, traverse la baie, +et monte par le sentier familier à sa vue.</p> + +<p>Il parvient à la porte de sa tour,--s'arrête un +instant.--Aucun bruit ne s'échappe de l'intérieur; +et la nuit sombre régnait autour de lui. Il frappe +avec force,--aucune démarche, aucune réponse +ne lui présage que quelqu'un l'a entendu ou l'a cru +dans le voisinage. Il frappe encore,--mais faiblement,--car +sa tremblante main se refusait de venir +au secours de son cœur troublé. La porte s'ouvre;--c'est +un visage bien connu,--mais ce n'est +pas la forme qu'il est impatient de serrer dans ses +bras. On ne lui dit rien,--deux fois ses lèvres ont +essayé de parler sans pouvoir exprimer ce qu'il désire +de savoir. Il saisit le flambeau:--sa clarté va +lui donner une réponse à tout;--cette lampe s'échappe +de sa main, et s'éteint dans sa chute. Il ne +voudrait pas attendre qu'elle soit rallumée; il lui en +coûterait encore plus d'attendre la clarté du jour. +Mais, vacillant à travers le sombre corridor, un autre +flambeau jette des lueurs par intervalle. Conrad +se précipite dans l'appartement,--ses yeux contemplent +tout ce que son cœur ne pouvait croire,--bien +qu'il l'eût pressenti!</p> + +<p>20. Il ne s'est point détourné,--ne parle point,--ne +défaille point;--il a fixé ses regards sur elle, +et contemple une forme qui n'a plus de vie. Il la +contemple:--qu'il faut de tems, en dépit de la +douleur, pour se persuader, et oser s'avouer que +nous contemplons en vain un objet chéri qui n'est +plus! Médora avait été si belle et si calme dans sa +vie que la mort se présentait chez elle sous un aspect +plus doux; et les fleurs glacées<a id="footnotetagc17" name="footnotetagc17"></a> +<a href="#footnotec17"><sup class="sml">c17</sup></a> que sa main +plus glacée tenait encore étaient pressées doucement, +comme si elle les eût serrées à peine, ou +qu'elle eût feint de dormir, et qu'elle se fût moquée +des larmes répandues déjà sur elle. De longues veines +bleues se dessinaient sur ses paupières blanches +comme la neige, qui voilaient--des pensées disparues +de ces yeux autrefois pleins de vie.--Oh! +c'est surtout sur les yeux que la mort exerce sa puissance, +et bannit l'ame de son trône de lumière! Ils +se sont affaissés et ternis ces cercles bleus dans cette +longue et dernière éclipse de la vie; mais la mort a +épargné, pour un instant, la fraîcheur des lèvres +de Médora:--elles semblent avoir oublié de sourire, +et désiré du repos--seulement pour un +instant. Mais le blanc linceul, et chaque tresse tombante +de ses cheveux longs,--beaux--mais dispersés +dans un dernier abandon privé de vie, et +qui naguère, jouets du vent d'été, s'échappaient des +guirlandes qui s'efforçaient de les retenir dans leur +couronne; ces cheveux--et sa joue pâle et pure +réclament le froid de la tombe.--Elle n'est plus +rien;--pourquoi Conrad est-il encore auprès +d'elle?</p> + +<p>21. Il n'a fait aucune question;--toutes celles +qu'il aurait pu faire avaient été résolues par le premier +regard qu'il avait jeté sur ce front calme--et +froid comme le marbre. C'était assez pour lui,--elle +était morte,--que lui importait comment? +L'amour de la jeunesse, l'espérance de meilleures +années, là source des désirs les plus doux, des +craintes les plus tendres; le seul être vivant qu'il +n'ait pu haïr; tout lui était ravi,--et il avait mérité +ce destin, mais il n'en sent pas moins toute l'amertume.--L'homme +de bien se tourne, pour obtenir +un terme à ses douleurs, vers ces régions d'où +le crime est à jamais repoussé; l'homme orgueilleux--le +méchant--qui ont fixé leurs joies ici-bas, +et trouvent la terre suffisante pour leurs douleurs, +perdent tout en perdant ce qui les attache à cette +terre--peu de chose peut-être.--Mais qui abandonne +avec résignation tout ce qui faisait son bonheur? +Beaucoup de regards stoïques et d'aspects +sévères masquent des cœurs où le chagrin a laisse +peu de choses à connaître; et de nombreuses et +tristes pensées demeurent cachées, mais non perdues +dans les sourires de ceux auxquels ils conviennent +d'autant moins qu'ils les prodiguent davantage.</p> + +<p>22. Ceux qui l'éprouvent le plus vivement sont +ceux qui expriment le plus mal ce désordre d'un +cœur souffrant, où mille pensées se soulèvent pour +se concentrer dans une seule, et qui cherchent dans +toutes le refuge qu'ils ne trouvent dans aucune. +Nulles paroles ne suffisent pour peindre les émotions +intimes de l'ame, car la vérité refuse toute éloquence +au malheur. L'épuisement pèse de tout son poids +sur l'ame abattue de Conrad, et la stupeur l'a presque +rendu immobile. Il est maintenant si faible:--que +l'attendrissement de sa mère remplit ces yeux +farouches, qui pleurent comme ceux d'un enfant. +C'était seulement la faiblesse de son cerveau qui annonçait +une douleur irréparable. Personne ne vit +les larmes qui tombaient de ses yeux;--peut-être, +devant des témoins, cette inutile effusion de la douleur +ne se fût point prononcée. Ces larmes n'ont +pas long-tems coulé;--il les essuie avant de s'éloigner, +le cœur abandonné de tout,--sans espérance,--brisé,--inconsolable! +Le soleil paraît +sur l'horizon,--mais le jour de Conrad est sombre; +la nuit survient: ses ténèbres ne le quitteront +plus. Il n'y a pas de ténèbres plus noires que le +nuage de l'ame, aux yeux fatigués du malheur:--c'est +le plus aveugle des aveuglemens! Celui qui +l'éprouve ne peut--n'ose voir;--mais il se tourne +du côté de l'ombre la plus épaisse,--et ne veut pas +souffrir un guide!</p> + +<p>23. Le cœur de Conrad était formé pour la douceur,--mais +il fut emporté violemment dans l'inconduite. +Trahi de trop bonne heure, et trompé +trop long-tems, ses sentimens les plus purs,--comme +les gouttes d'eau qui tombent et se durcissent +dans la grotte, s'étaient durcis de même, moins +clairs peut-être que les stalactites, après avoir passé +par les filtres terrestres, mais enfin écoulés, glacés +et pétrifiés. Cependant les tempêtes sont arrivées, +et la foudre a brisé le rocher de glace; si son cœur +est semblable, il s'est brisé sous le choc de la +foudre.</p> + +<p>Là croît une fleur à l'abri de cet âpre rocher; +quoique noire ait été son ombre,--il l'avait protégée,--il +l'avait sauvée jusqu'à ce jour. Le tonnerre +est venu,--ses traits les ont frappés tous +deux; la solidité du granit et la jeunesse de la fleur. +Cette aimable plante n'a pas laissé une feuille pour +dire son histoire; mais elles se sont dispersées et +flétries où elles sont tombées, et de son froid protecteur +il ne reste que des fragmens entassés, mais +en éclats, sur une plage stérile!</p> + +<p>24. C'est le matin;--peu des compagnons de +Conrad osent se hasarder à troubler sa solitude. Anselme +cherche enfin à pénétrer dans sa tour; il n'y +était plus:--on ne l'a pas vu le long du rivage de +la mer. Avant la nuit, toute l'île alarmée a été parcourue +dans tous les sens. Le matin suivant--d'autres +recherches commencent, et son nom retentit +jusqu'à fatiguer les échos. Mont,--grottes,--cavernes,--vallées,--tout +est exploré en vain. On +trouve sur le rivage la chaîne brisée d'une barque. +L'espérance renaît dans les cœurs;--les pirates +se mettent à sa trace sur la mer. Tout est inutile;--les +jours roulent sur les jours qui ne sont plus, +et Conrad ne revient pas:--il ne reviendra plus +depuis ce jour. Aucun vestige, aucunes nouvelles +de son sort n'indiquent où il supporte ses douleurs, +ou bien où il a succombé à son désespoir!</p> + +<p>Long-tems ses compagnons pleurèrent celui que +nul être qu'eux ne pouvait pleurer; et beau fut le +monument qu'ils élevèrent à son amie. Pour lui, +aucune pierre monumentale ne fut élevée pour rappeler +sa mort douteuse et des actions trop vaguement +connues. Il laissa un nom de corsaire aux +tems à venir, lié à une vertu, et associé à un millier +de crimes<a id="footnotetagc18" name="footnotetagc18"></a> +<a href="#footnotec18"><sup class="sml">c18</sup></a>.</p> +<br> +<p class="mid">FIN DU CORSAIRE.</p> +<br><br><br> +<hr> +<h2>NOTES</h2> + +<h3>DU CORSAIRE.</h3> +<hr class="short"> + +<p>Le tems, dans ce poème, pourra paraître trop court pour +les événemens; mais toutes les îles de la mer Égée sont à peu +d'heures de navigation du continent, et le lecteur voudra +bien être assez bon pour prendre <i>le vent</i> comme je l'ai souvent +trouvé.</p> + + +<p class="mid"><a id="footnotec1" +name="footnotec1"></a><a href="#footnotetagc1"> +NOTE 1.</a></p> + +<p><i>Roland furieux</i>, chant X.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec2" +name="footnotec2"></a><a href="#footnotetagc2"> +NOTE 2.</a></p> + +<p>Dans la nuit, particulièrement sous les latitudes chaudes, +chaque coup de rame, chaque mouvement des chaloupes ou +des vaisseaux est suivi par un éclat léger de lumière qui se +détache de l'eau comme une feuille lumineuse.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec3" +name="footnotec3"></a><a href="#footnotetagc3"> +NOTE 3.</a></p> + +<p>Café.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec4" +name="footnotec4"></a><a href="#footnotetagc4"> +NOTE 4.</a></p> + +<p>Pipe, en turc.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec5" +name="footnotec5"></a><a href="#footnotetagc5"> +NOTE 5.</a></p> + +<p>Jeunes danseuses.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec6" +name="footnotec6"></a><a href="#footnotetagc6"> +NOTE 6.</a></p> + +<p>On a objecté que l'entrée déguisée de Conrad comme espion +est hors de la nature.--Il en est peut-être ainsi.--Je +trouve quelque chose dans l'histoire qui ne lui est pas contraire.</p> + +<p>«Désireux de connaître par ses propres yeux la situation +des Vandales, Majorien se hasarda, après avoir dissimulé la +couleur de ses cheveux, de visiter Carthage sous le nom de +son ambassadeur; et Genséric fut par la suite bien mortifié +par cette découverte qu'il fit d'avoir entretenu et renvoyé +l'empereur des Romains. Une pareille anecdote peut être rejetée +comme une fiction invraisemblable; mais c'est une fiction +qui n'aurait pu être imaginée que dans la vie d'un héros.»</p> + +<p>(<span class="sc">Gibbon</span >, <i>Décadence et Chute</i>, vol. VI.)</p> + +<p>Que le caractère de Conrad n'en soit pas moins hors nature, +je tâcherai de prouver le contraire par quelques coïncidences +historiques que j'ai rencontrées depuis que j'ai écrit +<i>le Corsaire</i>.</p> + +<p>«Eccelin, prisonnier, dit Rolandini, s'enfermait dans un +silence menaçant; il fixait sur la terre son visage féroce, et +ne donnait point d'essor à sa profonde indignation.--De +toutes parts, cependant, les soldats et les peuples accouraient; +ils voulaient voir cet homme, jadis si puissant, et la joie +éclatait de toutes parts.</p> + +<p>........................................................................</p> + +<p>«Eccelin était d'une petite taille; mais tout l'aspect de sa +personne, tous ses mouvemens indiquaient un soldat.--Son +langage était amer, son déportement superbe;--et, par son +seul regard, il faisait trembler les plus hardis.»</p> + +<p>(<span class="sc">Sismondi</span >, tome III, page 219-220.)</p> + +<p>«<i>Gizericus</i> (Genséric, roi des Vandales, le conquérant de +Carthage et de Rome), <i>statura mediocris, et equi casu claudicans, +animo profundus, sermone rarus, luxuriœ contemptor</i>, +<i>irâ turbidus, habendi cupidus, ad sollicitandas gentes providentissimus</i>, +etc., etc.»</p> + +<p>(<span class="sc">Jornandes</span >, <i>de Rebus Geticis</i>, c. 33.)</p> + +<p>Je demande pardon d'avoir cité ces ténébreuses réalités +pour donner de la contenance à mon <i>Giaour</i> et à mon <i>Corsaire</i>.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec7" +name="footnotec7"></a><a href="#footnotetagc7"> +NOTE 7.</a></p> + +<p>Les derviches sont dans des couvens et de différens ordres +comme les moines.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec8" +name="footnotec8"></a><a href="#footnotetagc8"> +NOTE 8.</a></p> + +<p>Satan.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec9" +name="footnotec9"></a><a href="#footnotetagc9"> +NOTE 9.</a></p> + +<p>C'est un effet habituel et non pas nouveau de la colère des +Musulmans. (Voyez les <i>Mémoires du prince Eugène</i>, p. 24.) +«Le séraskier reçut une blessure à la cuisse; il arracha sa +barbe par la racine, parce qu'il se trouvait forcé de quitter le +champ de bataille.»</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec10" +name="footnotec10"></a><a href="#footnotetagc10"> +NOTE 10.</a></p> + +<p>Gulnare, nom de femme; il signifie littéralement <i>la fleur +du grenadier</i>.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec11" +name="footnotec11"></a><a href="#footnotetagc11"> +NOTE 11.</a></p> + +<p>On peut citer, par exemple, sir Thomas Morus sur l'échafaud, +et Anne de Boylen qui, dans la Tour, sa prison, en +passant la main sur son cou, remarqua que «il était trop délicat +pour causer beaucoup de peine à l'exécuteur.» Pendant +une partie de la révolution française, il était venu de mode +de laisser quelques bons <i>mots</i> comme un legs; et la quantité +des derniers bons mots facétieux des victimes, prononcés durant +cette période, pourrait former un volume assez considérable +de facéties mélancoliques.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec12" +name="footnotec12"></a><a href="#footnotetagc12"> +NOTE 12.</a></p> + +<p>Socrate but la ciguë peu de tems avant le coucher du soleil +(l'heure des exécutions) quoique ses disciples le priassent +d'attendre la disparition totale de cet astre.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec13" +name="footnotec13"></a><a href="#footnotetagc13"> +NOTE 13.</a></p> + +<p>Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans +notre propre climat; les jours en hiver sont plus longs, mais +plus courts en été.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec14" +name="footnotec14"></a><a href="#footnotetagc14"> +NOTE 14.</a></p> + +<p>Le <i>kiosque</i> est une maison d'été turque. Le palmier est +hors des murs actuels d'Athènes, non loin du temple de Thésée, +dont un mur seul le sépare. L'eau du Céphise est réellement +bien rare, et l'Ilissus n'en a pas du tout.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec15" +name="footnotec15"></a><a href="#footnotetagc15"> +NOTE 15.</a></p> + +<p>Les vers précédens, jusqu'à la section 2, avaient peut-être +peu de chose à faire ici, car ils font partie d'un poème non +publié (quoique imprimé<a id="footnotetagn6" name="footnotetagn6"></a> +<a href="#footnoten6"><sup class="sml">n6</sup></a>); mais ils furent écrits sur les +lieux, au printems de 1811, et--j'ai peine à savoir pourquoi--le +lecteur devra m'excuser, s'il le peut, de leur nouvelle +apparition dans ce poème.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten6" +name="footnoten6"><b>Note n6: </b></a><a href="#footnotetagn6"> +(retour) </a> <i>La Malédiction de Minerve</i>.</blockquote> + +<p class="mid"><a id="footnotec16" +name="footnotec16"></a><a href="#footnotetagc16"> +NOTE 16.</a></p> + +<p>Le <i>comboloïo</i> ou rosaire turc; les grains en sont au nombre +de quatre-vingt-dix-neuf.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec17" +name="footnotec17"></a><a href="#footnotetagc17"> +NOTE 17.</a></p> + +<p>Dans le Levant, c'est la coutume de jeter des fleurs sur le +corps des morts, et de placer un bouquet dans la main des +jeunes personnes.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotec18" +name="footnotec18"></a><a href="#footnotetagc18"> +NOTE 18.</a></p> + +<p>Que le point d'honneur qui est représenté par un exemple +du caractère de Conrad n'a pas été porté au-delà des bornes +de la probabilité, c'est une proposition qui peut être confirmée +par l'anecdote suivante d'un flibustier, confrère du pirate, +dans la présente année 1814.</p> + +<p>Nos lecteurs ont tous connaissance de l'entreprise dirigée +contre les pirates de Barrataria; mais peu d'entre eux, nous +le pensons, ont été instruits de la situation, de l'histoire, ou +de la nature de l'établissement. Pour l'instruction de ceux qui +n'en ont pas connaissance, nous avons reçu d'un ami la relation +intéressante qui suit, des principaux faits dont il a une +connaissance personnelle, et qui ne peut manquer d'intéresser +quelques-uns de nos lecteurs.</p> + +<p>«Barrataria est une baie ou un bras étroit du golfe de +Mexico; il traverse une riche, mais très-plate contrée, jusqu'à +ce qu'il atteigne à un mille de distance le fleuve Mississipi, +quinze milles au-dessous de la Nouvelle-Orléans. La +baie a des branches innombrables, dans lesquelles on peut se +placer en toute sécurité et échapper à toutes les recherches. +Elle communique avec trois lacs situés au sud-ouest, et ces +trois lacs avec un autre du même nom, contigu à la mer, +où il se trouve une île formée par les deux bras de ce lac +et par l'Océan. Les côtés Est et Ouest de cette île furent +fortifiés, l'année 1811, par une bande de pirates, sous le +commandement d'un certain monsieur La Fitte. La plus +grande majorité de ces pirates sont de cette classe de population +de la Louisiane qui avait fui de l'île Saint-Domingue, +lors des troubles qui y survinrent, et qui trouva un asile dans +l'île de Cuba. Ce fut lorsque la dernière guerre entre la France +et l'Espagne commença qu'ils furent obligés d'abandonner +cette île, dans le délai de peu de jours. Sans cérémonie, ils +entrèrent dans les États-Unis, et la plupart dans la Louisiane, +avec tous les nègres qu'ils possédaient à Cuba. Il leur fut notifié, +par le gouverneur de cet état, l'article de la constitution +qui défend l'importation des esclaves; mais, en même +tems, ils reçurent l'assurance du gouverneur qu'il obtiendrait +pour eux, s'il était possible, l'approbation du congrès pour +conserver cette propriété.</p> + +<p>L'île de Barrataria est située à peu près à 29° 15' de latitude, +et 92° 30' de longitude. Elle est aussi remarquable +pour son air sain que pour l'abondance des poissons qui peuplent +ses parages. Le chef de cette horde, comme Charles de +Moor, avait quelques vertus mêlées à des vices nombreux. +Dans l'année 1813, ce parti, par ses attentats et son audace, +avait fixé l'attention du gouverneur de la Louisiane; et pour +détruire cet établissement, il pensa qu'il était convenable de +le frapper par la tête. Il offrit en conséquence une récompense +de 500 dollars à celui qui lui apporterait la tête de monsieur +La Fitte, qui était bien connu des habitans de la côte de la +Nouvelle-Orléans, par les relations immédiates qu'il eut avec +eux comme ayant exercé autrefois dans leur ville, avec grande +réputation, l'art de l'escrime qu'il avait appris dans l'armée +de Buonaparte, où il avait servi comme capitaine. La récompense +qui avait été offerte pour la tête de La Fitte fut en +retour offerte par celui-ci pour celle du gouverneur, mais +portée à 15,000 dollars. Le gouverneur fit marcher une compagnie +de soldats sur l'île de La Fitte, avec ordre de brûler +et de saccager tout l'établissement, et d'en emmener à la +Nouvelle-Orléans tous les bandits. Cette compagnie, sous le +commandement d'un homme qui avait été l'ami intime du +hardi capitaine, s'approcha très-près des fortifications de l'île +avant d'avoir vu un homme ou entendu un bruit, lorsque toutà-coup +il entendit un coup de sifflet, semblable à celui d'un +contre-maître. Alors il se trouva lui-même enveloppé par une +troupe d'hommes armés, qui s'étaient précipités des secrètes +avenues qui conduisaient à la baie. Ce fut ici que ce moderne +Charles de Moor se distingua par quelques nobles traits; car +non-seulement il ne se borna pas à épargner la vie de celui +qui était venu attaquer son île pour lui faire perdre la sienne +et celle de tout ce qui lui était cher, mais encore il lui offrit +de quoi procurer à cet honnête soldat une existence aisée pour +le reste de ses jours, ce que celui-ci refusa avec indignation. +Alors, avec la permission de son vainqueur, il s'en retourna +à la Nouvelle-Orléans. Cette circonstance et quelques autres +événemens semblables prouvèrent que la bande des pirates ne +pouvait être prise par terre. Nos forces navales ayant toujours +été faibles dans ces parages, des expéditions pour la +destruction de cet illicite établissement ne pouvaient être attendues +d'elles jusqu'à ce qu'elles eussent reçu des renforts; +car un officier de l'armée navale, avec un plus grand nombre +de chaloupes de guerre dans cette station, fut forcé de +se retirer devant les forces supérieures de La Fitte. Aussitôt +qu'une augmentation de l'armée navale permit une attaque, +elle fut faite: la ruine totale des bandits en a été le résultat; +et aujourd'hui que ce point presque invulnérable, et la clef +de la Nouvelle-Orléans, se trouve purgé d'ennemis, il est à +espérer que le gouvernement saura le conserver par une force +militaire imposante.»<span class="rig"> +(<i>Extrait d'un journal américain</i>.)</span><br><br></p> + +<p>On trouve dans la continuation du <i>Dictionnaire biographique +de Granger</i> par le Noble; un singulier passage, dans sa +notice sur l'archevêque Blackbourne; comme il a quelque +analogie avec la profession du héros du poème précédent, je +ne puis résister au désir de le citer.</p> + +<p>«Il y a quelque chose de mystérieux dans l'histoire et le +caractère du docteur Blackbourne. La première n'est que très-imparfaitement +connue; et le bruit a couru qu'il avait été un +forban, et qu'un de ses confrères dans cette profession ayant +demandé à son arrivée en Angleterre ce qu'était devenu son +vieux camarade Blackbourne, reçut pour réponse qu'il était +archevêque d'York. Nous savons que Blackbourne fut installé +sous-doyen d'Exter en 1694, office qu'il résigna en 1702. +Mais après la mort de son successeur, Lewis Barnek, qui +arriva en 1704, il l'obtint de nouveau. L'année suivante il +devint doyen; et en 1714, il devint archi-doyen de Cornwall. +Il fut sacré évêque d'Exter le 24 février 1716, et transféré +à York le 28 novembre 1724, en récompense, selon la +chronique scandaleuse de la cour, pour avoir marié George I<sup>er</sup> +à la duchesse de Munster. Ceci, cependant, paraît avoir été +une pure calomnie. Comme archevêque, il se conduisit avec +une grande prudence, et fut également respectable comme +administrateur des revenus de son siége. Le bruit circulait +qu'il avait conservé les vices de sa jeunesse, et qu'une passion +pour le beau sexe formait un <i>item</i> dans la liste de ses faiblesses; +mais bien loin d'avoir été convaincu par soixante-dix +témoins, il ne paraît pas qu'il ait été accusé directement par +un seul. Bref, je considère toutes ces accusations comme des +effets de pure malignité. Comment est-il possible qu'un forban +ait pu être aussi instruit et aussi savant que l'était certainement +Blackbourne? Il avait une connaissance si parfaite des +classiques (particulièrement des tragiques grecs), que, capable +comme il l'était de les lire avec autant de facilité que +Shakspeare, il devait avoir consacré beaucoup de tems et de +peine pour les comprendre ainsi, et pour être autant versé +dans les langues savantes. Il avait été indubitablement élevé +au collége de l'église du Christ, à Oxford. On le dit y avoir été +un homme très-aimable; ceci toutefois fut tourné contre lui +par ce dicton: «Il a gagné plus de cœurs que d'ames.»</p> + +<p>--«La seule voix qui pouvait calmer les passions du +sauvage Alphonse III était celle d'une femme aimable et vertueuse, +le seul objet de son amour: c'était la voix de Dona +Isabella, fille du duc de Savoie et petite-fille de Philippe II, +roi d'Espagne. Ses dernières paroles en mourant firent sur +sa mémoire une profonde impression: cet esprit hautain +fondit en larmes; et après ce dernier embrassement, Alphonse +se retira dans sa chambre pour déplorer sa perte +irréparable, et méditer sur la vanité de la vie humaine.»<span class="rig"> +(<i>Œuvres mêlées de</i> <span class="sc">Gibbon</span >.)</span><br><br></p> + +<p class="mid">FIN DES NOTES DU CORSAIRE.</p> + +<br><br><br> + + +<h1>LARA.</h1> + +<br><br><br> + +<hr> +<h2><i>Chant Premier</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + +<p>1. Les serfs sont joyeux dans le vaste domaine de +Lara, et l'esclavage a oublié à moitié ses chaînes +féodales. Lui, leur seigneur inattendu, qu'ils n'espéraient +plus revoir, mais qu'ils n'avaient point oublié, +est revenu après un long exil volontaire. Tous les +visages, dans son château, sont brillans de joie de +son arrivée; les coupes sont sur la table et les bannières +sont déployées sur les créneaux. Au loin, sur +les vitraux peints de couleurs variées, se reflète en se +jouant la flamme hospitalière du foyer rallumé, autour +duquel un cercle de vassaux<a id="footnotetagloc17" name="footnotetagloc17"></a> +<a href="#footnoteloc17"><sup class="sml">loc17</sup></a>, aux yeux pétillans +de gaîté, donne un libre cours à sa loquacité +bruyante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc17" +name="footnoteloc17"><b>Note loc17: </b></a><a href="#footnotetagloc17"> +(retour) </a> <i>Retainers</i>.</blockquote> + +<p>2. Le chef de la maison de Lara est de retour. +Pourquoi Lara a-t-il traversé les mers? Laissé par +la mort de son père (il était trop jeune pour apprécier +une telle perte) maître de lui-même,--il a +reçu cet héritage de malheur,--ce redoutable empire +de soi-même, dont l'orgueil humain s'empare +pour détruire la paix du cœur!--sans personne pour +le réprimander, et n'ayant que peu d'amis pour lui +faire apercevoir les mille sentiers dont la pente glissante +entraîne au crime; c'est alors, lorsque son âge +demandait qu'il obéît, c'est alors que la jeunesse fougueuse +de Lara commandait à des hommes. Il n'est +pas nécessaire de suivre pas à pas sa jeunesse à travers +tous les détours de la carrière qu'elle parcourut. +Courte elle parut à sa fougue impatiente; mais elle +fut assez longue pour causer à moitié sa perte.</p> + +<p>3. Lara, dans sa jeunesse, avait abandonné le séjour +de ses ancêtres; mais depuis l'heure où il lui +fit de la main le salut d'adieu, on a ignoré de quel +côté il avait dirigé ses pas, tellement que son souvenir +était presque éteint dans la mémoire. Ses vassaux +ne pouvaient que dire: «Son père est redevenu +poussière, c'est tout ce que nous savons, et Lara n'est +point en ces lieux.» Lara ne revient point, n'envoie +personne; le plus grand nombre devient froid et indifférent +aux conjectures. Les salles de son château +entendent à peine prononcer son nom à l'écho duquel +elles étaient si habituées; son portrait se noircit dans +son cadre couvert de poussière; un autre seigneur +console la femme qui lui était destinée, la jeunesse +l'oublie, et les vieillards ne sont plus. «Vit-il encore?» +s'écrie l'héritier impatient, qui soupire après +un deuil qu'il ne doit pas porter. Une centaine d'écussons +couverts d'une rouille noire décorent la dernière +et antique demeure des Lara; mais il en est un qui +manque à cette galerie poudreuse, et qui serait le +bien-venu dans ce gothique trophée.</p> + +<p>4. Il arrive enfin tout-à-coup; de quel lieu? chacun +l'ignore. Pourquoi revient-il? il n'est pas nécessaire +d'en être instruit. Ce qui étonne le plus ses gens, +ce n'est pas son retour; c'est sa longue absence. Il +n'a à sa suite qu'un simple page, d'un air étranger +et d'un âge encore tendre. Des années se sont écoulées, +et aussi rapide est leur fuite pour ceux qui +mènent une vie vagabonde, que pour ceux qui n'abandonnent +point leur terre natale. Mais le défaut +de nouvelles des climats éloignés a prêté une aile +moins légère au tems fatigué. Ils le voient, ils le +reconnaissent, et cependant le présent leur paraît +douteux, ou le passé un rêve.</p> + +<p>Il vit; cependant la force de sa jeunesse n'est point +passée, quoique ses traits soient brunis par la fatigue +et un peu altérés par le tems. Les fautes de son jeune +âge, quelles qu'elles aient été, si elles ne sont point +oubliées, ont pu être effacées de sa mémoire par les +événemens de sa nouvelle destinée. Rien de bien ou +de mal n'est connu de sa vie depuis long-tems; son +nom peut encore soutenir la renommée de sa famille. +Dans sa jeunesse, son ame était fière; mais ses torts +n'étaient que ceux d'un jeune étourdi, amoureux des +plaisirs, et ainsi, à moins qu'ils ne l'aient égaré +dans sa course, ils pouvaient être rachetés, sans exiger +de lui un long remords.</p> + +<p>5. Un grand changement s'est opéré dans lui,--et +quel qu'il soit, il n'est plus ce qu'il a été autrefois. +Ce front s'est empreint de rides profondes; il parle +de passions, mais de passions qui ne sont plus; l'orgueil, +mais non le feu de ses jours de jeunesse; un +aspect plein de froideur et d'indifférence pour la flatterie; +une altière démarche, et un œil pénétrant qui +comprend d'un regard la pensée des autres, et cette +légèreté sarcasmatique de la parole, dard perçant +d'un cœur que le monde a blessé, et dont les traits, +lancés avec un semblant de gaîté frivole, rendent +ceux qu'ils atteignent incapables d'avouer leur blessure; +voilà ce que l'on découvrait dans Lara, et +quelque chose encore de plus que ce que son regard +ou l'accent de sa voix pouvaient révéler.</p> + +<p>L'ambition, la gloire, l'amour, but commun des +hommes que quelques-uns peuvent conquérir, et que +tous voudraient posséder, paraissaient ne plus avoir +d'accès dans son cœur, mais on eût dit que c'était depuis +peu qu'ils n'y régnaient plus; et un sentiment +profond, que l'on eût vainement cherché à sonder, +éclatait par momens sur son visage altéré.</p> + +<p>6. Il n'aimait pas beaucoup qu'on lui fît de longues +questions sur le passé, il ne parlait point des merveilles +et de l'immensité des déserts sauvages qu'il +avait parcourus seul dans des climats lointains, et--comme +lui-même le laissait à penser--inconnus: +en vain ceux qui l'entouraient essayaient-ils +d'interroger ses regards, ou de mettre à l'épreuve +l'expérience de son compagnon; Lara évitait de parler +de ce qu'il avait vu, comme peu digne d'occuper +la pensée d'un étranger. Si les questions devenaient +plus pressantes, son front devenait plus sombre, et +ses paroles plus rares.</p> + +<p>7. Ce ne fut pas sans plaisir qu'on le vit de retour; +vive fut la joie de son arrivée dans les cercles des +hommes<a id="footnotetagloc18" name="footnotetagloc18"></a> +<a href="#footnoteloc18"><sup class="sml">loc18</sup></a>. Issu d'une ancienne famille, commandant +à de nombreux vassaux, il était rangé parmi les +hauts seigneurs de sa contrée. Il assistait à leurs carrousels, +à leurs festins joyeux; il les voyait soupirer +ou sourire, mais il ne faisait que les voir froidement +sans partager la gaîté ou l'ennui général. Il ne recherchait +point ce que tous poursuivaient, entraînés +par une espérance toujours trompeuse et toujours +écoutée: les honneurs qui ne sont qu'une vaine fumée; +l'or plus substanciel; la préférence des belles +et les dépits des rivaux. Autour de lui était tracé un +cercle mystérieux, qui défendait de l'approcher et +le montrait toujours isolé. Dans ses yeux paraissait +quelque chose de sévère qui éloignait au moins de +lui la frivolité; et les personnes plus timides qui le +voyaient de près l'observaient en silence, en se communiquant +tout bas leurs mutuelles frayeurs, et celles +plus sages, et en plus petit nombre, qui lui témoignaient +des intentions plus amicales, avouaient +qu'elles le jugeaient meilleur que son air ne semblait +l'annoncer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc18" +name="footnoteloc18"><b>Note loc18: </b></a><a href="#footnotetagloc18"> +(retour) </a> <i>To the haunts of men</i>.</blockquote> + +<p>8. C'était étrange!--dans sa jeunesse, toute action +et toute vie, brûlant pour le plaisir, et ne répugnant +point aux combats; essayant tour à tour des femmes,--du +champ d'honneur,--de l'océan,--de tout +ce qui lui promettait jouissance ou danger;--il avait +tout épuisé, et sa récompense avait été dans le plaisir +et la peine, et non dans un milieu fade et commun: +car ses sentimens ardens cherchaient, dans cette intensité +d'émotions, un moyen d'échapper à sa pensée. +Les tempêtes de son cœur eussent contemplé +avec dédain les orages plus faibles des élémens +qu'elles auraient soulevés; les transports de ce +cœur s'étaient dirigés en haut, et ils avaient demandé +s'il y avait dans les cieux des ravissemens +plus grands! Livré à tous les excès, esclave de tous +les extrêmes, comment se réveilla-t-il de ce rêve +étrange? hélas! il ne le disait pas,--mais il s'était +réveillé pour maudire son cœur flétri qu'il ne pouvait +briser.</p> + +<p>9. Les livres, car jusque-là ses livres pour lui avaient +été l'homme, les livres paraissaient exciter davantage +sa curiosité, et souvent, par un soudain caprice, il +se séparait de tout le monde pour plusieurs jours. +Alors, ses serviteurs, rarement appelés, disaient que, +pendant les longues heures de la nuit, ses pas précipités +se faisaient entendre sur la sombre galerie, +où les grossiers mais antiques portraits de ses pères +présentaient leurs figures chagrines: on entendait,--mais +on murmurait tout bas que «<i>cela</i> ne devait pas +être connu,»--le son d'une voix moins terrestre +que la sienne. «Oui, ceux qui voudront pourront en +rire, mais quelques-uns avaient vu, ils ne savaient +pas trop quoi, quelque chose de plus que ce qui +est ordinaire. Pourquoi contemplait-il ainsi cette tête +de revenant que des mains impies avaient enlevée +aux tombeaux<a id="footnotetagloc19" name="footnotetagloc19"></a> +<a href="#footnoteloc19"><sup class="sml">loc19</sup></a>, et qui, placée à côté de son livre +ouvert, semblait vouloir en éloigner tout le monde +excepté lui? Pourquoi ne dort-il pas quand les autres +reposent? Pourquoi ne veut-il pas de musique et ne +donne-t-il pas l'hospitalité? Tout cela ne leur semblait +pas bien,--mais où était le mal? Quelques-uns +le savaient peut-être, mais c'était une histoire trop +longue à raconter, et en outre ceux qui en étaient +instruits étaient trop discrètement sages pour avouer +que ce qu'ils savaient était autre chose que de légers +soupçons. Mais s'ils voulaient parler--ils le pourraient.» +C'est ainsi qu'autour du foyer les vassaux +de Lara discouraient de leur seigneur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc19" +name="footnoteloc19"><b>Note loc19: </b></a><a href="#footnotetagloc19"> +(retour) </a> Ceci paraît faire allusion à Byron lui-même, qui avait fait une coupe +à boire d'un crâne humain dont il se servait quelquefois. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>10. Il était nuit.--Les étoiles du firmament se répétaient +dans le ruisseau transparent de Lara, qui +multipliait leurs images. Ses eaux sont si calmes, +qu'elles semblent à peine mobiles, et cependant elles +s'écoulent comme le bonheur. Elles réfléchissent au +loin, comme une scène magique, les clartés immortelles +qui brillent dans l'étendue des cieux. Les rives +de ces ondes sont parées d'arbres au vert feuillage, +et des plus belles fleurs qui puissent séduire l'abeille: +telles étaient celles dont Diane enfant composait ses +guirlandes; l'innocence n'en voudrait point d'autres, +pour offrir à son amour, que celles qui couvrent la +rive. Les eaux en suivant leurs canaux se perdent +dans des détours qui représentent les replis tortueux +et brillans du serpent. Tout était si tranquille, si +doux sur la terre et dans les airs, que vous n'eussiez +pas même tressailli à l'apparition d'un esprit, dans +la pensée que rien de méchant ne pouvait se plaire +à errer dans de tels lieux, au milieu d'une telle nuit! +C'était un moment dont les esprits du bien étaient +seuls appelés à jouir; ainsi le pensait Lara, qui ne +demeura pas long-tems dans ces lieux, et qui s'éloigna +silencieusement pour retourner vers la porte de +son château. Son ame ne pouvait plus contempler de +telles scènes, qui lui rappelaient le souvenir de jours +passés, de cieux plus sereins, de soleils plus purs, +de nuits plus douces et plus fréquentées, de cœurs +qui maintenant--non,--non! la tempête peut +frapper son front, sans l'émouvoir--sans le lui faire +courber--mais une nuit comme celle-là, une nuit si +belle, est une raillerie pour un cœur comme le sien.</p> + +<p>11. Il est retourné dans ses appartemens solitaires, +et son ombre gigantesque est projetée sur les +murs tapissés de ces poudreux tableaux qui représentent +des figures des vieux tems; c'est tout ce +qu'elles ont laissé de leurs vertus ou de leurs crimes, +excepté une vague tradition, les ténébreux caveaux +qui dérobent leur poussière à la clarté du jour, ainsi +que leurs faiblesses et leurs vices, et une demi-colonne +du livre pompeux qui en transmet le récit +spécieux d'âge en âge, où la plume de l'histoire distribue +le blâme ou la louange, et donne comme vérité +ce qui n'est le plus souvent qu'insigne mensonge.</p> + +<p>Lara promène ses rêveries silencieuses, et les +rayons de la lune brillent à travers les sombres vitraux +sur le pavé de pierre, sur la voûte élevée couverte +de découpures, et sur les saints que les fenêtres +gothiques représentent agenouillés en prière, +et qui se reproduisent, par la réflexion de la lumière, +en figures fantastiques semblables à la vie, +mais non à une vie comme celle des mortels. Les +boucles noires des cheveux pendans de Lara, son noir +et ombragé sourcil, et le mouvement balancé de son +panache agité, apparaissaient comme les attributs +d'un fantôme, et imprimaient à son aspect toutes les +terreurs que donnent les tombes.</p> + +<p>12. Il était minuit,--tout était livré au sommeil; +la clarté solitaire d'une lampe pâle semblait +rompre à regret les ténèbres. Écoutez! des murmures +sont entendus dans le château de Lara,--un +son--une voix--un cri--un appel de détresse! +un cri lourd, prolongé--et le silence.--Ses +gens ont-ils entendu ce frénétique écho retentir +à leurs oreilles endormies? Ils l'ont entendu, ils se +lèvent en sursaut, et, braves quoique tremblans, ils +se précipitent là où le cri invoquait leur secours; +ils arrivent portant dans leurs mains des flambeaux +à demi allumés et des épées dont ils ont, dans leur +empressement, oublié les ceinturons.</p> + +<p>13. Froid comme le marbre où son corps était +étendu, pâle comme les rayons de la lune qui se +jouaient sur ses traits, Lara était renversé par terre; +près de lui son sabre à moitié tiré du fourreau semblait +indiquer un péril au-dessus des craintes de la +nature. Cependant il était ferme, ou il l'avait été +jusqu'au dernier moment. Le défi respirait encore +sur son front; quoique empreint de terreur, et insensible +comme il est, il régnait sur ses lèvres le +désir de répandre le sang. Quelques menaces à demi +formées, quelque imprécation d'orgueilleux désespoir +semblent avoir expiré sur ses lèvres. Son œil +était presque fermé; mais il n'a pas oublié, même +dans sa détresse, le regard du gladiateur, que souvent, +dans la veille, son aspect décelait avec fierté, et +qui maintenant y était fixé dans un horrible repos.</p> + +<p>On le relève--on l'emporte; silence! il respire, +il parle; les couleurs reviennent sur ses joues basanées; +sa lèvre recouvre son incarnat; son œil, quoiqu'obscurci, +roule sauvage dans son orbite, et chacun +de ses membres, par de lents frémissemens, +recommence ses fonctions; mais ses paroles sont articulées +dans des termes qui ne semblent pas appartenir +à sa langue native. Distinctes, mais étranges, +ses gens les comprennent assez pour penser que ces +accens appartiennent à d'autres climats; et ils étaient +tels, qu'ils semblaient s'adresser à une oreille qui +ne les entend point--hélas! qui ne peut plus les +entendre!</p> + +<p>14. Son page s'est approché, et lui seul semble +connaître le sens des paroles qu'ils entendaient; et +par les altérations de ses joues et de son front, on +pouvait juger qu'elles étaient telles que Lara n'aurait +pas voulu les avouer, ni le page les interpréter, +quoiqu'il regarde avec moins de surprise l'état de +son maître que ceux qui l'entouraient; mais il se +penche sur le corps étendu de Lara, et lui parle +dans cette langue qui paraît être la sienne. Lara +prête son attention à ces accens qui semblent doucement +calmer et dissiper les horreurs de son rêve, +si c'était un rêve qui abattait ainsi un cœur qui n'avait +pas besoin de peines idéales.</p> + +<p>15. Quel que soit l'objet que sa frénésie a vu en +songe ou son œil en réalité, si toutefois il s'en souvient, +il ne sera jamais révélé, et restera enseveli +dans son cœur.--Le matin accoutumé revient, et +inspire une nouvelle vigueur à son corps fatigué; +il ne recherche de soulagement ni d'un prêtre ni +d'un médecin; et bientôt, le même dans ses mouvemens +et dans son langage qu'il l'avait été auparavant, +il remplit les heures passagères, ne sourit pas +moins, ne présente pas un front plus attristé qu'il +n'en avait l'habitude; et si le retour de la nuit semble +maintenant moins agréable aux yeux de Lara, +il se gardait bien d'en laisser rien paraître à ses vassaux +étonnés, dont les frissons prouvaient que <i>leurs</i> +craintes étaient moins oubliées.</p> + +<p>Tremblans, deux à deux (ils n'osent pas marcher +seuls), ces esclaves effrayés s'acheminent dans le +château, et évitent la fatale galerie. La bannière +qui se déploie et le bruit des portes, le froissement +de la tapisserie, l'écho du plancher, les longues et +noires ombres des arbres d'alentour, le vol bruissant +de la chauve-souris, le chant nocturne de la +brise; tout ce qu'ils voient ou entendent effraie leur +pensée, à mesure que les ombres du soir descendent +sur les murs grisâtres du château.</p> + +<p>16. Vaine terreur! cette heure de ténèbres restées +à jamais inconnues ne revint plus, ou Lara sut +feindre un oubli qui augmenta l'étonnement de ses +vassaux sans diminuer leurs craintes.--La mémoire +s'en était-elle éteinte au réveil de ses sens? puis-qu'aucun +mot, aucun regard, aucun geste de leur +seigneur ne trahit un sentiment qui leur eût rappelé +ce moment délirant des souffrances de son ame. +Était-ce un rêve? était-ce sa voix qui avait articulé +ces étranges et sauvages paroles? était-ce son cri +qui avait interrompu leur sommeil? était-ce bien +lui dont le cœur oppressé, comprimé, avait cessé de +battre, et dont le regard les avait fait trembler? Pouvait-il, +celui qui avait souffert une pareille épreuve, +perdre ainsi la mémoire, lorsque ceux qui n'en +avaient été que les témoins en étaient si frappés? +Ou ce silence prouvait-il que sa mémoire, pour être +exprimée par des mots, était trop profondément, +trop indélébilement fixée sur ce secret dévorant qui +ronge le cœur, en en montrant l'effet sans en dévoiler +la cause? Il n'en était pas ainsi pour lui; Lara +les avait ensevelis tous les deux dans son sein. De +communs observateurs ne pouvaient discerner le +progrès de pensées, que les lèvres mortelles ne laissent +entrevoir qu'à demi; ces pensées brisent les faibles +paroles qui voudraient les exprimer.</p> + +<p>17. On remarquait dans Lara un mélange inexplicable +de ce qui mérite le plus d'être aimé ou haï, +recherché ou évité. L'opinion variait sur sa vie mystérieuse, +et son nom n'était jamais oublié dans l'éloge +ou la raillerie. Son silence formait un thème +pour le babillage de tous les alentours;--le monde +formait des conjectures,--se communiquait sa surprise:--on +mourait de connaître sa destinée. +Qu'avait-il été? qu'était-il, cet inconnu qui vivait +parmi eux, et dont la famille seulement n'était pas +ignorée? Un ennemi haineux de son espèce? cependant +quelques-uns voulaient prétendre qu'avec eux +il leur avait paru aussi livré à la joie que les amis +des plaisirs; mais ils convenaient que son sourire, +si on l'observait souvent de près, cessait d'être un +vrai sourire, et se flétrissait en un sourire de dédain +moqueur; et que si ce sourire atteignait ses +lèvres, il ne passait pas plus loin, ses yeux n'offrant +aucune trace de gaîté. Cependant il y avait parfois +plus de douceur dans son regard, comme si son +cœur n'eût pas été naturellement dur; mais une fois +observé, son ame semblait réprimer une semblable +faiblesse comme indigne de son orgueil; et elle s'excitait +elle-même à la roideur, comme dédaignant de +s'acheter un doute de l'estime à moitié ébranlée des +hommes. C'était une peine infligée par lui-même à +son cœur que la tendresse avait autrefois arraché à +son repos; ou, dans la sollicitude du chagrin, il +voulait forcer son ame à la haine pour avoir trop +aimé!</p> + +<p>18. Il y avait en lui un mépris vital de tout; et +comme s'il avait déjà éprouvé ce qui pouvait lui +survenir de pire, il vivait étranger dans ce monde. +Esprit errant précipité d'un autre monde, être d'imagination +noire qui s'était créé par choix des périls +auxquels il avait par hasard échappé, mais échappé +en vain, puisque dans leur souvenir son esprit trouvait +également un triomphe et un regret. Ayant plus +de facultés pour l'amour que la terre n'en accorde +communément aux mortels, ses jeunes rêves de +vertu avaient dépassé la réalité, et une virilité orageuse +suivit sa jeunesse déçue, avec le souvenir +d'années perdues à la poursuite d'un fantôme, et +celui des forces épuisées qui lui avaient été accordées +pour un meilleur usage. Des passions ardentes +avaient semé le ravage et la désolation sur ses pas, +et avaient abandonné ses meilleurs sentimens à un +trouble intérieur et à la cruelle réflexion que fait +naître une vie d'orages. Mais toujours hautain, +orgueilleux, et abandonné au blâme, il appelait la +nature pour en partager la honte, et rejetait toutes +ses fautes sur ce corps de chair qu'elle lui avait +donné pour servir à l'ame de prison et de festin aux +vers de la tombe, jusqu'à ce qu'enfin il confondit +le bien et le mal, et attribua au destin les actes de +sa volonté. Trop fier pour l'amour-propre vulgaire, +il pouvait, au besoin, sacrifier le sien pour le bien +des autres, mais ce n'était pas par pitié, ni parce +qu'il croyait le devoir; c'était par une étrange perversité +de l'ame, qui le poussait, avec un secret +orgueil, à faire ce que peu d'hommes ou même personne +n'eût osé faire comme lui. Et cette même impulsion, +dans des circonstances séduisantes, l'égarait +également en le conduisant au crime, tant il +était jaloux de s'élever au-dessus ou de tomber au-dessous +des hommes avec lesquels il se sentait condamné +à vivre, et tant il se plaisait à se séparer par +le bien et par le mal de tous ceux qui partageaient +son état mortel! Son esprit, les abhorrant, avait fixé +son trône loin de ce monde, dans des régions qui +lui étaient propres. Là, méditant froidement sur +tout ce qui se passait au-dessous d'elles, son sang +paraissait alors couler plus calme. Ah! plus heureux +si ce sang n'avait jamais été enflammé par le crime, +et eût toujours coulé dans ce calme glacé! Il est +vrai qu'il suivait les mêmes sentiers que les autres +hommes, et qu'en apparence il agissait et discourait +comme le reste des mortels; qu'il n'outrageait +pas les règles de la raison par des écarts: sa +folie n'était pas de la tête, mais du cœur; et rarement +il s'égarait dans ses discours, ou découvrait +ses pensées au point d'offenser la vue.</p> + +<p>19. Avec tous ces dehors froids et mystérieux, +et le plaisir qu'il semblait prendre à rester inconnu, +il avait trouvé l'art (si ce n'était pas un don +de la nature) de fixer son souvenir dans le cœur +des autres. Ce n'était pas l'amour peut-être--ni la +haine--ni rien de ce que l'on peut imaginer d'exprimer +par des mots; mais ceux qui le voyaient ne +l'avaient pas vu en vain, et ne pouvaient manquer +de demander de nouveau après lui; et ceux auxquels +il avait parlé se rappelaient toujours ce qu'ils avaient +entendu, quelque frivole qu'il fût. Personne ne connaissait +ni comment, ni pourquoi; mais il s'insinuait +tellement dans l'esprit de celui qui l'écoutait, +qu'il y laissait l'impression de l'attachement ou de +la haine. Quelque récente qu'ait été la date de l'amitié, +de la pitié ou de l'aversion qu'il avait inspirées, +elles ne faisaient que s'accroître dans les plus +intimes sentimens et dans la pensée. Vous ne pouviez +pénétrer son ame; mais vous trouviez, en dépit +de votre étonnement, qu'il connaissait le chemin +de la vôtre. Sa présence hantait toujours votre pensée, +et il forçait le cœur à lui accorder un involontaire +intérêt. Vains étaient les efforts pour échapper +à ce piége intellectuel, son esprit semblait vous défier +de l'oublier!</p> + +<p>20. On célèbre une fête, où les chevaliers et les +dames, et tous ceux que la richesse ou une haute naissance +y appelaient, parurent.--D'une haute naissance, +et hôte bien venu, Lara se rendit avec les autres +seigneurs de son voisinage au château d'Othon. +Une assemblée nombreuse est reunie dans les salles +étincelantes de lumière, où les convives se livraient +aux plaisirs de la table et du bal. La danse joyeuse +de la foule des jeunes et séduisantes beautés unissait +dans la chaîne la plus fortunée la grâce et l'harmonie. +Heureux sont les jeunes cœurs et les mains amoureuses +qui se mêlent avec bonheur dans des groupes +de leur choix! C'est un aspect qui peut éclaircir le +front le plus soucieux et faire sourire le vieillard, +rêver même le jeune homme, le jeune homme qui +oublie que de telles heures sont passées sur la terre, +tant il y a d'exaltation dans ses transports de bonheur!</p> + +<p>21. Lara contemplait cette fête, tranquillement +joyeux, et son front mentait si son ame était triste. +Ses yeux suivaient dans tous ses mouvemens chaque +beauté dont les pas légers ne réveillaient aucun +écho. Les bras croisés et l'œil attentif, il était appuyé +contre un pilier élevé de la salle, et ne remarquait +pas un regard sévère fixé sur lui. Le fier Lara +supportait mal un regard scrutateur semblable; à la +fin, il s'en aperçoit: c'est un visage inconnu, mais +il semble ne chercher que le sien, le sien seul. Le +regard inquiet et sombre de cet homme indique un +étranger; il avait jusqu'alors tenu constamment ses +yeux fixés sur Lara sans en être vu. Enfin leurs regards +se rencontrèrent, et s'interrogèrent vivement +avec une muette et mutuelle surprise. Une émotion +parut dans les regards de Lara, comme se défiant de +celui de l'étranger. L'aspect de cet homme est sévère +et farouche, il en dit plus que l'œil vulgaire +ne peut en comprendre.</p> + +<p>22. «C'est lui!» s'est écrié l'étranger; et ceux +qui l'ont entendu répètent ce mot tout bas et de bouche +en bouche: «C'est lui!»--«Qui, lui?» se +demande-t-on de toutes parts, jusqu'à ce que ces +paroles significatives parviennent aux oreilles de +Lara. Ces mots si étrangement prononcés, et le singulier +regard de l'inconnu, peu de personnes pourraient +les expliquer: ils excitent une générale surprise. +Mais Lara est resté immobile, sans changer +de couleur ou de maintien. La surprise qui s'était +d'abord manifestée dans ses yeux paraissait maintenant +dissipée; il porte des regards assurés et calmes +sur l'assemblée, quoiqu'il soit toujours observé par +l'étranger qui, s'approchant de lui, s'écrie, avec un +superbe dédain: «C'est lui!--Comment est-il venu +ici?--et qu'y fait-il?»</p> + +<p>23. C'en était trop pour Lara; pour que Lara +pût laisser sans réponse une semblable question, +répétée d'un ton si fier et si hautain. Le sourcil +froncé, mais avec un accent, froid, plus doucement +ferme que brusquement arrogant, il se tourna vers +l'insolent questionneur:--«Mon nom est Lara!--quand +le tien me sera connu, ne doute pas de +mon empressement à répondre à l'inconvenante courtoisie +d'un chevalier tel que toi. C'est Lara!--en +veux-tu savoir davantage? je n'évite aucune question, +et je ne porte aucun masque.»</p> + +<p>«Tu n'évites aucune question! Réfléchis bien--s'il +n'en est aucune à laquelle ton cœur ne pourrait +répondre, quand bien même ton oreille ne chercherait +pas à l'éviter? Te parais-je donc si inconnu? +Regarde-moi bien! au moins si la mémoire ne t'a +pas été inutilement donnée, oh! jamais tu ne pourras +dissimuler la moitié de sa dette: l'éternité te défend +de l'oublier.» Les yeux de Lara se fixent avec attention +sur le visage de l'étranger; mais ils n'y peuvent +rien découvrir qui leur soit connu, où qu'ils +veuillent reconnaître.--Il ne daigna pas répondre +avec l'air du doute; mais il secoue la tête, et moitié +indifférence, moitié mépris, il se retourne et +quitte l'étranger. Mais celui-ci, d'un air impérieux, +lui dit de rester:--«Un mot!--Je te commande +de rester, et de répondre ici à quelqu'un qui, si tu +étais noble, serait ton égal; mais quel que tu aies +été et que tu sois maintenant--oui, ne fronce pas +le sourcil, seigneur, si ce que je te dis est faux, il +t'est facile de démentir mes paroles.--Mais, quel +que tu aies été et que tu sois maintenant, recueille-toi. +Je me défie de tes sourires, mais je ne tremble +pas devant ton front menaçant. N'es-tu pas cet homme +dont les actions--»</p> + +<p>«Qui que je sois, des paroles aussi étranges que +les tiennes, des accusateurs tels que toi, j'en fais +peu de cas, et ne les écoute pas davantage. Que ceux +pour qui ces paroles ont plus de poids écoutent le +reste, et ne se hasardent pas à contredire l'histoire, +merveilleuse sans doute, que ta langue va raconter, +et qui commence d'une manière si courtoise. +Qu'Othon fête son hôte si poli, je lui en exprimerai +ma reconnaissance motivée.» Ici le maître de la +fête, tout surpris, s'est interposé.--«Quel que +puisse être le secret dont il s'agit entre vous, ce +n'est pas ici le tems ni le lieu de troubler la gaîté de +l'assemblée par une dispute. Si toi, sire Ezzelin, tu +as quelque chose à faire connaître qui concerne le +comte Lara, à demain, ici, ou ailleurs, comme il +vous plaira à tous deux, pour expliquer le reste. Tu +m'es connu, et je me porte ta caution, quoique, +comme le comte Lara, tu sois récemment arrivé +seul des terres étrangères, et que tu sois devenu presque +étranger. Et si, par le sang et l'illustre naissance +de Lara, j'augure bien de son courage, comme de +sa noblesse, il ne voudra pas se montrer indigne de +son nom sans tache, ni rien refuser de ce que réclament +les lois de la chevalerie.»</p> + +<p>«A demain donc, répliqua Ezzelin; et que notre +loyauté soit ici mise à l'épreuve. J'atteste sur ma vie +et sur mon épée la vérité de mes paroles; puissé-je +être aussi sûr du bonheur éternel!»</p> + +<p>Que répond Lara? son ame descend dans sa profondeur +la plus intime, et demeure absorbée dans +une profonde et soudaine méditation. Les paroles +de la foule et les yeux de tous, qui étaient fixés +sur eux, semblent s'adresser à lui. Mais les siens +étaient silencieux, et ils paraissaient se perdre dans +l'oubli le plus complet--oui, le plus complet.--Hélas! +cette indifférence ne fait que trop comprendre +à l'assemblée un souvenir seulement trop fidèle.</p> + +<p>24. «A demain!--oui, à demain!» D'autres +paroles que ces deux mots répétés ne furent pas entendues +de la bouche de Lara. Aucun sentiment passionné +ne se trahit sur son front; aucune lueur +d'irritation n'apparut dans son grand œil noir: cependant +il y avait quelque chose de ferme dans son +accent calme et réservé, qui annonçait une résolution +déterminée, quoiqu'inconnue. Il prit son manteau,--inclina +légèrement la tête, et quitta l'assemblée +en passant devant Ezzelin. Il répondit par +un sourire au regard menaçant que ce dernier lui +lança, et avec lequel ce seigneur pensait l'accabler. +Ce n'était pas un sourire de joie, ni celui d'un orgueil +dissimulé qui se venge par le dédain de la haine +qu'il ne peut cacher; mais c'était le sourire d'un +cœur sûr de lui-même dans tout ce qu'il voudrait +entreprendre, ou tout ce qu'il pourrait souffrir. Ce +sourire annonçait-il la paix? le calme de la vertu? +ou le crime vieilli dans l'endurcissement du désespoir? +Hélas! les confidences de l'un et de l'autre se +ressemblent trop pour être facilement distinguées +sur le front d'un homme ou dans ses paroles. C'est +par les actions, par les actions seules que l'on peut +discerner les vérités que le cœur inexpérimenté est +incapable de saisir.</p> + +<p>25. Lara appela son page et se retira.--Celui-ci +obéissait promptement à la moindre de ses paroles +ou à son plus faible signe. C'était le seul compagnon +amené des climats lointains, où les ames étincellent +sous un ciel plus éclatant. Pour suivre Lara, il avait +abandonné son pays natal. Patient et docile, calme, +malgré sa jeunesse, il était silencieux comme son +maître, et sa fidélité paraissait au-dessus de son état +et de ses années. Quoiqu'il n'ignorât pas la langue +de Lara, il arrivait rarement qu'il reçût de lui un ordre +dans cette langue; mais il accourait avec rapidité, +et répondait avec effusion, quand les lèvres de Lara +laissaient échapper des paroles dans sa langue maternelle. +Ces accens, qui lui étaient aussi chers que +les montagnes de sa patrie, réveillaient à ses oreilles +leur écho absent, et lui rappelaient la voix accoutumée +d'amis, de parens qu'il ne devait plus revoir, +et auxquels il avait renoncé pour un seul,--son +ami, son tout. La terre ne lui offrait pas maintenant +d'autres guides; pouvait-on s'étonner alors s'il le +quittait si rarement?</p> + +<p>26. Légère était sa taille, et délicats, quoique +bruns, paraissaient les traits de son visage sur lequel +avait passé son soleil natal; mais ses rayons +n'avaient point basané sa joue, où souvent se manifestait +une rougeur involontaire. Cependant ce n'était +point cette rougeur qui monte au visage quand la +santé y fait refluer toutes les couleurs du cœur dans +des transports de bonheur; mais c'était la teinte +étique d'un secret chagrin, qui brillait dans un moment +fiévreux. La flamme étincelante de ses regards +semblait empruntée d'en haut, et allumée par une +pensée électrique, quoique ses longues paupières +tempérassent, par une teinte mélancolique, l'ardeur +de ses noires prunelles. Cependant on y remarquait +moins de tristesse que d'orgueil; ou si c'était de la +tristesse, c'était une tristesse que personne ne pouvait +partager. Les jeux qui plaisent à son âge ne lui +plaisaient pas; les amusemens de la jeunesse et les +joyeuses folies des pages n'avaient point d'attraits +pour lui. Pendant des heures entières ses yeux restaient +fixés sur Lara, comme s'il eût tout oublié dans +cette attitude contemplative. Éloigné de son maître, +il errait isolé. Brèves étaient ses réponses, et il ne +faisait jamais de questions. Les bois étaient sa promenade; +son amusement, quelque livre en langue +étrangère; son lieu de repos, la rive des limpides +ruisseaux. Il semblait, comme celui qu'il servait, +vivre à part de tout ce qui charme les yeux et remplit +le cœur; ne pas connaître de fraternité, et n'avoir +reçu de la terre aucun autre don que le don +amer--de l'existence.</p> + +<p>27. S'il aimait quelque chose, c'était Lara; mais +son attachement ne se montrait que dans son respect +et dans son obéissance. Toujours dans une attention +muette, son zèle, qui épiait chaque désir de +son maître, l'accomplissait avant que sa parole l'exprimât. +Toutefois, il y avait de la dignité fière dans +tout ce qu'il faisait; car il avait un esprit altier qui +ne supportait pas les réprimandes. Son zèle, quoique +plus actif que celui des mains serviles, obéissait +seulement dans ses actions; son air commandait encore, +comme s'il eût ainsi cédé moins au désir de +Lara qu'à <i>son propre</i> désir: car assurément ce n'était +point pour un vil salaire qu'il agissait ainsi. Les +services que lui commandait son maître étaient légers: +c'était de lui tenir les étriers, lorsqu'il voulait +monter à cheval, ou de lui apporter son épée; +d'accorder son luth; ou, s'il désirait davantage, de +lui lire des volumes d'autres tems et d'autres langues +que sa langue maternelle; mais jamais de se +mêler avec la foule des domestiques, auxquels il ne +montrait ni déférence ni dédain, mais cette réserve +de bon ton, qui prouvait qu'il n'avait nulle sympathie +pour eux. Son ame, quel que fût son rang ou +sa naissance, pouvait fléchir devant Lara, non descendre +jusqu'à eux. Il paraissait d'une naissance +distinguée, et avoir connu des jours meilleurs. Aucune +marque de travail vulgaire ne se trahissait sur +ses mains d'une blancheur si féminine, que l'on +aurait pu lui attribuer un autre sexe, lorsqu'on les +comparait avec la délicatesse et la douceur de son +visage; mais ses vêtemens, et quelque chose dans +son regard de plus viril et de plus fier que n'en +comporte l'œil d'une femme, disaient le contraire. +C'était un caractère presque sauvage, qui tenait plus +de son climat brûlant que de son corps tendre et frêle: +il est vrai qu'il ne se remarquait point dans ses paroles; +mais dans son aspect, cet instinct pouvait être +plus qu'aperçu.</p> + +<p>Kaled était son nom, quoique le bruit courût qu'il +en portait un autre avant d'avoir quitté ses montagnes. +Car quelquefois, bien qu'à peu de distance, +il entendait ce nom répété plusieurs fois sans répondre, +comme s'il ne lui eût pas été familier, ou, +s'il lui était adressé de nouveau, il se retournait brusquement, +comme si dans cet instant il se rappelait +que c'était le sien. Cependant, si c'était la voix accoutumée +de Lara qui l'appelait, alors ses oreilles, +ses yeux, et son cœur redoublaient d'attention.</p> + +<p>28. Ce jeune page n'avait pas manqué de remarquer, +dans la salle du bal, la querelle imprévue que +tout le monde avait observée, et quand la foule autour +de lui exprimait son étonnement du calme du +hardi accusateur et de la patience avec laquelle le +noble et fier Lara avait supporté une semblable +insulte d'un étranger; doublement affecté, Kaled +changea plusieurs fois de couleur; ses lèvres pâlirent +comme de la cendre, ses joues s'enflammèrent tour à +tour; et sur son front se répandit cette sueur de glace +qui survient, lorsque le cœur, chargé d'un poids de +pensées qui l'accablent, succombe de malaise et de +luttes intérieures. Oui,--il est des choses que nous +devons rêver et oser exécuter avant que la pensée en +soit à moitié avertie. Quelle que pût être l'idée de +Kaled, elle suffit pour fermer ses lèvres et troubler +son front. Il observa Ezzelin jusqu'à ce que Lara eût +jeté en passant, sur le chevalier, un sourire de dédain. +Lorsque Kaled vit ce sourire, son visage reprit +son air accoutumé, comme s'il eût reconnu en +lui quelque chose de satisfaisant. Sa mémoire lui +faisait remarquer dans un pareil sourire beaucoup +plus que l'aspect de Lara n'en disait aux autres. Il +se précipita vers lui,--et dans un instant tous deux +furent partis; et tous ceux qui restèrent dans le château +crurent être laissés seuls. Chacun avait eu tellement +les yeux fixés sur la figure de Lara, chacun +s'était si bien identifié par ses sentimens à cette +scène, que lorsque l'ombre longue et noire de Lara +eut dépassé le portique, et ne fut plus reproduite par +la lumière des torches allumées, tous les cœurs battirent +plus vivement, comme doutant s'ils sortaient +d'un rêve effrayant, que nous savons être faux, mais +qui nous épouvante encore parce que ce qui est le +pire est toujours le plus près de la vérité.</p> + +<p>Ils sont partis,--Ezzelin reste encore; le front +pensif et l'air impérieux; mais il ne demeura pas +long-tems: avant qu'une heure se fût écoulée, il +salua de la main Othon, et se retira.</p> + +<p>29. La foule a disparu, les convives sont livrés au +sommeil; le châtelain courtois, et ses hôtes satisfaits +se sont rendus à leur couche accoutumée, où la joie +se calme, et où la douleur soupire après le sommeil; +et l'homme accablé par le combat de sa propre existence<a id="footnotetagloc20" name="footnotetagloc20"></a> +<a href="#footnoteloc20"><sup class="sml">loc20</sup></a> +cherche un refuge dans ce doux oubli de la vie. +Là reposent également l'espérance délirante de l'amour, +la perfidie et la ruse; les projets ténébreux +de la haine, et les fourberies de l'ambition jalouse. +Sur tous les yeux planent les ailes de l'oubli, et +l'existence éteinte est comme ensevelie dans un tombeau. +Quel nom meilleur pourrait plus convenir au +lit du sommeil? sépulcre de la nuit, demeure universelle +où la faiblesse, la force, le vice, la vertu sont +étendus dans une égale nudité. Heureux l'homme +pour un moment, de ne pas avoir le sentiment de la +vie, pour s'éveiller cependant, pour lutter avec la +terreur de la mort, et chercher à éviter, quoique le +jour doive apparaître pour accroître ses maux, ce +sommeil, le plus doux de tous, puisqu'il est le moins +troublé de rêves.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc20" +name="footnoteloc20"><b>Note loc20: </b></a><a href="#footnotetagloc20"> +(retour) </a> <i>O'er-laboured with being's strife</i>.</blockquote> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Deuxième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + +<p>1. La nuit commence à disparaître;--les vapeurs +groupées autour des montagnes se dissipent à l'aspect +du matin, et la lumière réveille le monde. +L'homme a un jour de plus pour grossir le passé, et +pour le conduire peu à peu vers son dernier jour; mais +la puissante nature s'éveille en bondissant comme +au jour de sa naissance. Le soleil est dans les cieux +et la vie sur la terre; les fleurs dans les vallées, la +splendeur dans les rayons du jour, la santé dans +l'air pur du matin, et la fraîcheur sur les bords des +ruisseaux. Homme immortel! contemple ces gloires +resplendissantes de la nature, et écrie-toi, dans les +transports de ton cœur: «Ces gloires sont les miennes!» +Admire-les pendant qu'il est permis à ton œil +enchanté de les voir: un matin viendra où elles ne +t'appartiendront plus; et quels que soient les regrets +qui seront exprimés sur ta tombe insensible, ni les +cieux, ni la terre ne t'accorderont une seule larme. +Aucun nuage ne deviendra plus sombre, aucune +feuille ne tombera plus tôt, aucun souffle d'air, aucun +vent léger ne t'accordera un soupir; mais les +vers rampans se réjouiront de leur nouvelle pâture, +et prépareront tes restes humains à fertiliser +le sol.</p> + +<p>2. Le matin a paru;--le soleil est à son midi.--Rassemblés +dans le palais, les chevaliers se sont +rendus à l'appel d'Othon. C'est maintenant l'heure +promise, qui doit prononcer la mort ou la vie de la +réputation future de Lara. Ezzelin va développer ici +son accusation; et quelle que soit l'histoire, elle +doit être exposée dans toute la vérité. Sa parole a +été donnée, et Lara a promis de l'écouter à la face +de l'homme et du ciel. Pourquoi ne vient-il pas? De +semblables révélations devant être faites, il semble +que le retard de l'accusateur dépasse les bornes de +l'indulgence.</p> + +<p>3. L'heure est passée, et Lara est depuis long-tems +arrivé. Il montre une grande confiance en soi-même, +et tout le calme de la patience. Pourquoi +Ezzelin ne vient-il pas? L'heure est passée, des murmures +s'élèvent, et le front d'Othon se rembrunit. +«Je connais mon ami! je ne puis craindre son manque +de foi; s'il est encore sur la terre, qu'on l'attende +ici. Le toit qui le protége est dans le vallon +situé entre mes domaines et ceux du noble Lara. +Mon palais aurait été honoré par l'hospitalité donnée +à un tel hôte, si le seigneur Ezzelin ne l'eût pas refusée; +c'est la recherche de quelque preuve nécessaire +qui l'a empêché de rester, et l'a forcé d'aller se préparer +pour aujourd'hui. La parole que j'ai donnée pour +lui, je la donne encore; et je rachèterais moi-même +la tache qu'il aurait faite à la chevalerie.» Il a dit,--et +Lara répond: «Je suis venu ici à ta demande +pour prêter l'oreille à des contes perfides, récités +par la langue d'un étranger, dont les paroles auraient +pu déjà blesser mon cœur, si je ne l'avais +regardé comme presque un insensé, ou tout au plus +comme un ignoble et vil ennemi. Je ne le connais +point;--mais il semble m'avoir connu dans des +pays où--je ne dois pas perdre le teins en vains +discours: produis ton dénonciateur,--ou retire ta +parole ici avec le tranchant de ton sabre.»</p> + +<p>Le fier Othon, rougissant de colère, jette aussitôt +son gant sur la terre, et tire son sabre du fourreau.</p> + +<p>«C'est ce dernier parti qui me convient le mieux, +dit-il; c'est ainsi que je réponds pour mon hôte absent.»</p> + +<p>Sans que sa joue pâle changeât de couleur, quelque +près qu'ait été sa tombe ou celle de son adversaire, +la main de Lara, qui s'empare de son sabre +avec un sang-froid impassible, prouve qu'elle en +connaît bien l'usage, par la facilité adroite avec laquelle +elle en saisit la garde. Son œil, quoique +calme, exprime qu'il sera sans quartier, et que l'épée +de Lara obéira trop bien à sa volonté. En vain les +chevaliers se pressent autour d'eux; la fureur d'Othon +ne veut pas souffrir d'accommodemens, et de ses lèvres +tombent ces paroles d'insulte: «Une bonne +épée est nécessaire à celui qui voudrait nous séparer.»</p> + +<p>4. Court fut le combat; furieux, aveuglément téméraire, +Othon livre son sein au coup fatal. Le sang +coule, il tombe; mais la blessure qu'il reçoit de son +habile adversaire, et qui l'étend sur la terre, n'est +pas mortelle. «Demande-moi ta vie!» lui crie Lara. +Il ne répond rien. Alors on vit le moment où il ne +se serait jamais relevé du sol ensanglanté; car le +front de Lara, en cet instant, devint presque noir, +dans sa rage de démon, et son sabre se dispose à +frapper un coup plus terrible que lorsque celui de +son ennemi était dirigé contre son sein. Alors il conservait +tout son sang-froid et toute son adresse; maintenant +rien ne réprime plus la haine déchaînée de +son cœur. Il tombe avec si peu de ménagement sur +son ennemi, que lorsque les témoins s'approchèrent +pour retenir son bras, il tourna presque son arme +affamée contre ceux qui osaient s'interposer pour +obtenir de lui la grâce du vaincu. Il réprime ce premier +mouvement de fureur; mais cependant ses regards +sont fixés sur son adversaire, comme s'il regrettait +le combat inutile qui lui laisse un ennemi +vivant, quoique abattu, et comme s'il recherchait à +quelle distance la blessure qu'il a portée à sa victime +l'a laissée près du tombeau.</p> + +<p>5. On relève Othon baigné dans son sang, et le +médecin lui défend toute question, tout geste, toute +parole. Les autres chevaliers se retirent dans une +salle voisine; et lui, Lara, irrité et l'air dédaigneux, +la cause et le vainqueur de ce soudain combat, s'éloigne +lentement, dans un silence hautain. Il pique +son cheval, et se dirige vers son château, sans jeter +un seul regard sur celui d'Othon.</p> + +<p>6. Mais où était-il, ce météore d'une nuit, qui +menaça pour disparaître avec la lumière? où était +cet Ezzelin? cet Ezzelin qui a paru et n'a laissé aucune +trace de ses intentions. Il avait quitté le château +d'Othon bien avant le jour, tandis que les ténèbres +régnaient encore; mais le chemin lui était si +connu qu'il ne pouvait pas s'égarer. Prochaine était +sa demeure. Il n'y était point, et le jour suivant +amena une nouvelle recherche, qui ne produisit +aucun résultat, si ce n'est de constater l'absence du +chevalier; une couche vide, un cheval sans maître +à l'écurie, son hôte alarmé, ses amis murmurant +désolés. Leurs recherches s'étendent dans tous les +environs, autour du chemin qu'il a dû suivre, craignant +de rencontrer les vestiges de la férocité de +quelques brigands; mais il n'en existe aucune, et +nul buisson n'en porte. Point de trace de sang; point +de lambeaux dispersés de ses vêtemens; aucune +chute, aucune lutte n'a flétri ou foulé le gazon, en +conservant l'empreinte du meurtre; point d'impression +de doigts crispés pour raconter l'histoire des +efforts convulsifs d'une main agonisante qui, ayant +cessé de se défendre, tourne contre le tendre gazon +les dernières convulsions de son agonie. Tels sont +les vestiges que l'on aurait rencontrés, si quelqu'un +avait perdu la vie; mais ils n'existaient pas, et tout +ce qui reste est une espérance douteuse. Un étrange +soupçon fait murmurer tout bas le nom de Lara, et +chaque jour il s'entretient de sa réputation flétrie; +mais il se tait soudain lorsque sa sombre figure apparaît: +il attend son absence pour oser renouveler +ses murmures accoutumés, et ses conjectures revêtues +des plus noires couleurs.</p> + +<p>7. Les jours s'écoulent, et les blessures d'Othon +sont guéries, mais non son orgueil; et sa haine n'est +plus dissimulée. C'était un homme puissant, l'ennemi +de Lara, et l'ami de tous ceux qui cherchaient +à lui nuire; il demande à la justice de sa contrée +de forcer Lara à rendre compte d'Ezzelin.</p> + +<p>Quel autre que Lara aurait pu craindre sa présence? +qui l'a fait disparaître, si ce n'est l'homme +sur lequel ses charges menaçantes seraient tombées +d'un poids trop accablant? La rumeur générale augmente +par l'incertitude, le mystère est ce qui plaît +le plus à la foule curieuse. D'où vient cette indifférence +apparente de Lara pour tous les liens d'amitié<a id="footnotetagloc21" name="footnotetagloc21"></a> +<a href="#footnoteloc21"><sup class="sml">loc21</sup></a>? +pour tout ce qui peut faire naître la confiance +et éveiller l'amour? la férocité sommeillante que +trahit son ame? l'adresse avec laquelle il manie l'épée +tranchante? où l'a-t-il apprise ce bras qui n'a jamais +fait la guerre? Dans quels lieux cette férocité +est-elle devenue le partage de son cœur? car ce n'était +point l'aveugle et capricieuse colère qu'un mot +peut soulever et qu'un autre peut calmer; mais l'œuvre +profonde d'une ame qui ne connaît point la pitié +quand la colère l'emporte, et qu'une longue habitude +du pouvoir comme du succès a concentrée dans +tout ce qui est inexorable. Tous ces propos, associés +avec ce désir qui domine l'humanité de se livrer plutôt +au blâme qu'à la louange, avaient amassé enfin +contre Lara un orage tel que lui-même en aurait pu +être effrayé, et tel que ses ennemis voulaient l'exciter. +Il doit répondre de la tête d'un homme absent +qui le poursuit encore, mort ou vivant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc21" +name="footnoteloc21"><b>Note loc21: </b></a><a href="#footnotetagloc21"> +(retour) </a> <i>The seeming friendlessness</i>.</blockquote> + +<p>8. Dans cette contrée vivait plus d'un mécontent +qui maudissait la tyrannie sous laquelle il était +courbé. De nombreux et féroces despotes y exerçaient +leur oppression, et y donnaient leurs caprices +pour des lois. De longues guerres au dehors, de fréquentes +querelles au dedans ouvraient sans cesse un +passage au sang et au crime qui n'attendaient qu'un +signal pour recommencer un nouveau carnage, tel +qu'il en naît des discordes civiles, qui ne connaissent +pas de neutres, et ne comptent que des amis ou +des ennemis.</p> + +<p>Enfermés dans leurs forteresses féodales, tous les +seigneurs étaient comme des souverains, obéis en +paroles et en actions, mais abhorrés dans l'ame. +Lara avait hérité de pareils domaines seigneuriaux, +peuplés par des cœurs mécontens et des mains travaillant +à regret; mais sa longue absence de son pays +natal l'avait laissé pur du crime d'oppression, et +maintenant, détournées par la douceur de son administration, +toutes les terreurs avaient disparu par +degrés. Ses serviteurs ne conservaient plus pour lui +que leur antique et habituelle vénération; mais ce +fut plus pour lui que pour eux-mêmes que leurs +craintes furent soulevées. Ils le croyaient maintenant +malheureux, quoique d'abord leur malignité +l'eût jugé coupable. Ses longues nuits sans repos, +son humeur silencieuse furent attribuées à la maladie +entretenue par la solitude. Et quoique ses habitudes +solitaires rendissent à la fin sa société triste, +sa demeure n'en était pas moins agréable, car les +malheureux ne s'en éloignèrent jamais sans soulagement; +et pour eux du moins son ame connaissait la +compassion. Froid envers les grands, dédaigneux +avec les superbes, l'homme humble ne passait pas +auprès de lui sans attirer ses regards. Il ne parlait +pas beaucoup; mais sous son toit on recevait souvent +un asile, et jamais de reproches. Et ceux qui en +faisaient l'observation pouvaient remarquer que chaque +jour quelques nouveaux hôtes se rassemblaient +sous son commandement. Mais depuis la disparition +d'Ezzelin, il se montra seigneur courtois et hôte +bienveillant. Peut-être son combat avec Othon lui +fit-il craindre quelque trame ourdie contre sa tête +exposée. Quelles qu'aient été ses vues, il sut se concilier +l'affection de plus de partisans que les seigneurs +ses égaux. Si c'était un effet de sa politique, +elle fut répandue si loin que des millions le jugeaient +tel qu'il voulait paraître. Exilé par des maîtres cruels, +venait-on lui demander un asile? il était aussitôt +donné. Par lui les paysans n'avaient pas à pleurer +leur moisson enlevée, et à peine les serfs pouvaient-ils +murmurer contre leur sort. Avec lui la vieille +avarice trouvait sûreté pour ses trésors; avec lui, +le pauvre n'était point exposé aux mépris; la bonne +chère et les récompenses promises retenaient près +de lui la jeunesse active, jusqu'à ce qu'il fût trop +tard pour le quitter. Il offrait à la haine, avec un +changement prochain, l'espérance d'assouvir bientôt +une vengeance différée; l'amour, long-tems trompé +par une union détestée, comptait dans le succès +pour recouvrer des charmes qu'il avait perdus. Tout +était mûr; Lara n'attendait que le moment favorable +pour proclamer que l'esclavage n'était plus qu'un +nom.</p> + +<p>Le moment, l'heure vint où Othon crut sa vengeance +assurée. Son huissier<a id="footnotetagloc22" name="footnotetagloc22"></a> +<a href="#footnoteloc22"><sup class="sml">loc22</sup></a> trouva le prétendu +criminel entouré dans son château des milliers +d'hommes délivrés de leurs chaînes féodales récemment +brisées, défiant la terre, et comptant sur la +faveur du ciel. C'était le matin que Lara venait de +rendre libres des serfs attachés à la glèbe, et qui ne +creuseraient plus désormais la terre que pour servir +de tombeaux aux tyrans! c'est ce qu'ils proclamaient +tous.--Certain mot d'ordre est nécessaire dans le +combat pour venger ses outrages et conquérir ses +droits: religion,--liberté,--vengeance,--tout +ce que vous voudrez; un mot suffit pour faire lever +les peuples et les mener au carnage. Une phrase +séditieuse suffit à la ruse qui la répand et l'exploite, +pour faire régner le crime, et pour donner une +abondante pâture aux loups et aux vers de la terre!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc22" +name="footnoteloc22"><b>Note loc22: </b></a><a href="#footnotetagloc22"> +(retour) </a> <i>His summons</i>.</blockquote> + +<p>9. Dans cette contrée, les seigneurs féodaux +avaient acquis tant de pouvoir, que leurs souverains +enfans régnaient à peine. C'était alors le moment +pour les rebelles de lever l'étendard de la révolte. +Les serfs méprisaient le roi, et le haïssaient en même +tems que les seigneurs. Ils n'attendaient qu'un chef, +et ils en trouvèrent un attaché à leur cause par des +liens indissolubles; forcé par les circonstances de +rentrer en guerre avec les hommes pour sa propre +défense. Séparé par une destinée mystérieuse de +ceux que la naissance et la nature n'avaient pas fait +ses ennemis, Lara, depuis cette nuit fatale, s'était +préparé, non pas seul, à braver les événemens les +plus sinistres. De certaines raisons, quelles qu'elles +fussent, lui prescrivaient d'éviter que l'on fît aucune +recherche sur ses actions commises dans de +lointains climats.</p> + +<p>En réunissant à sa cause propre celle de tous, +lors même qu'il aurait été dans sa destinée d'être +abattu, il avait au moins la certitude de retarder sa +chute. Le calme sombre qui depuis long-tems régnait +dans son ame; la tempête qui, après avoir +exercé ses ravages, s'était assoupie, soulevée par +des événemens qui semblaient devoir pousser sa +triste fortune à son dernier degré de malheur, se +réveillent de nouveau, et le rendent tout ce qu'il +avait été autrefois, et qu'il est maintenant; la scène +est seulement changée. Il se souciait fort peu de la +vie, encore moins de la renommée; mais il n'en +était pas moins propre aux jeux désespérés des combats. +Il lui semblait qu'il était marqué dès sa naissance +pour être l'objet de la haine des autres, et il +se moquait de sa ruine si elle était partagée. Que lui +importait donc la liberté des peuples asservis? Il +élevait l'humble, mais pour abaisser le superbe. Il +avait espéré trouver le repos dans sa retraite sombre, +mais l'homme et la destinée venaient l'y assiéger. +Il paraissait comme une bête féroce poursuivie +par les chasseurs, que ceux-ci doivent tuer, mais +qu'ils ne peuvent faire tomber dans leur piége. Austère, +sans ambition, silencieux, il était désormais +un tranquille spectateur des scènes de la vie; mais +lancé de nouveau sur l'arène, il parut un chef non +inégal aux seigneurs féodaux: sa voix,--son maintien,--ses +gestes--révèlent une sauvage nature, +et à ses regards on reconnaît le gladiateur.</p> + +<p>10. A quoi servirait de raconter pompeusement +l'histoire souvent répétée des combats, les fêtes des +vautours, le carnage et la mort? la fortune changeante +sur le champ de bataille, la force victorieuse +et la faiblesse obligée de céder? des ruines fumantes +et des remparts renversés? Dans cette guerre, la +lutte fut la même que dans toutes les autres, excepté +que les passions déchaînées concentrèrent leur force +dans une férocité qui bannit tout remords. Personne +ne demandait grâce, car la pitié connaissait que ses +cris seraient vains. Les prisonniers mouraient sur +le champ de bataille. La même fureur animait tour +à tour le sein du vainqueur; et ceux qui combattaient +pour la liberté, et ceux qui luttaient pour la +tyrannie croyaient avoir versé le sang de peu d'hommes, +tant qu'il en restait encore à égorger. Il était +trop tard d'éteindre le tison dévastateur. La désolation +atteignait la contrée affamée; l'incendie était +allumé, et les flammes étaient propagées, et le carnage +souriait sur ses victimes de chaque jour.</p> + +<p>11. Tout frais de la force que l'impulsion de la +liberté récemment acquise leur imprime, les partisans +de Lara obtiennent le premier succès: mais +cette vaine victoire les a perdus. Ils n'obéissent +plus à la voix de leur chef pour se former en rang +de bataille; ils se précipitent dans une aveugle confusion +sur leurs ennemis, croyant que de l'atteindre +ainsi devait leur assurer le succès. La convoitise du +butin, la soif de la vengeance entraînent ces brigands +débandés à leur perte. En vain Lara fait-il tout ce +qu'un chef doit faire, pour arrêter l'impétueuse furie +de ces hommes. En vain veut-il calmer leur ardeur +téméraire,--la main qui allume l'incendie ne +peut l'éteindre. L'ennemi plus sage a pu seul arrêter +leur impétuosité, et montrer à cette troupe +indisciplinée sa folle témérité. Des retraites feintes, +des embuscades nocturnes, des attaques désordonnées +faites en plein jour, des combats différés, la +longue privation d'un secours désiré, un repos sans +tente, sous un ciel humide, des murs imprenables +qui défiaient l'art des assiégeans, et lassaient la patience +de leur courage trompé: voilà les obstacles +qu'ils n'avaient pas prévus.</p> + +<p>Le jour du combat, ils s'avançaient à l'ennemi, +comme l'auraient fait de vieux guerriers; mais ils +préféraient davantage la furie de l'action la plus +sanglante, et la mort présente à une vie de souffrances +continuelles. La famine vient leur apporter +ses angoisses; et la fièvre balaie leurs rangs, qui +s'éclaircissent à vue d'œil. La joie immodérée du +triomphe se change en mécontentement. L'ame seule +de Lara semble encore indomptée, mais peu de ses +soldats restent pour le seconder. De plusieurs milliers +qu'ils étaient, ils sont réduits à une faible +troupe: désespérés, quoique en petit nombre, ce +sont les plus braves qui survivent pour déplorer la +discipline qu'ils avaient dédaignée après leur premier +succès. Une espérance leur reste encore: la +frontière n'est pas éloignée; par là, ils peuvent +échapper à la guerre de leur patrie, en emportant +avec eux, dans l'état voisin, les chagrins de l'exil, +ou la haine de la proscription. Il est dur pour eux +de quitter la terre de leurs aïeux, mais il leur est +encore plus dur de périr ou de se soumettre.</p> + +<p>12. La résolution est prise,--ils sont en marche,--la +nuit complice les guide avec son astre +lumineux, en éclairant leurs pas dans les ténèbres. +Déjà ils aperçoivent ses tranquilles rayons dormant +sur la surface du courant qui forme la frontière. +Déjà ils distinguent,--est-ce bien la rive? Fuyez! +Elle est bordée par de nombreux rangs ennemis. +Retournez ou fuyez!--Qu'est-ce qui brille à l'arrière-garde? +C'est la bannière d'Othon,--la lance +du chef qui les poursuit! Sont-ce des feux de bergers, +ces feux qui brillent sur la hauteur? Hélas! +ils étincellent avec trop de clarté, pour une fuite. +Privés de tout espoir, et concentrés dans leur propre +défense, moins de sang peut-être aura payé une +dépouille plus riche!</p> + +<p>13. Ils s'arrêtent un moment; c'est seulement +pour que la troupe puisse respirer. Avanceront-ils, +ou attendront-ils l'ennemi? Peu importe,--s'ils +chargent l'ennemi qui s'oppose à leur marche le long +de la rive du fleuve, quelques-uns peut-être pourront +rompre et traverser leur ligne formée, pour +prévenir un tel dessein.--«Chargeons! attendre +leur attaque serait une action digne d'une troupe +lâche.» Tous les sabres sont tirés, chacun saisit +les rênes de son cheval, et la première parole +pourra à peine devancer l'action. Parmi tous ceux +qui vont entendre le dernier commandement de +Lara, pour combien ne sera-t-il pas la voix de la +mort!</p> + +<p>14. Son glaive est tiré; son front respire un air +réfléchi, mais trop tranquille pour être celui du +désespoir; il montre quelque chose de plus indifférent +qu'il ne convient aux plus braves d'en témoigner, +si le sort des hommes les touche.--Il +tourne ses regards sur Kaled, toujours près de lui, +et trop confiant encore pour trahir la moindre +crainte. Peut-être c'était la sombre clarté de la lune +qui projetait sur les traits de ce jeune page une +teinte inaccoutumée de pâleur mélancolique, dont +l'empreinte profonde exprimait la fidélité et non la +terreur de son ame. Lara observa cette pâleur, et +mit sa main dans la sienne: elle ne trembla pas dans +un moment semblable; ses lèvres étaient muettes, à +peine son cœur battait-il; ses regards seuls disaient: +«Nous ne nous séparerons jamais! ta troupe peut +périr, tes amis peuvent fuir; pour moi, je puis +dire adieu à la vie, mais jamais à toi!»</p> + +<p>Le mot d'ordre a échappé aux lèvres de Lara, +et sa troupe, portée en avant, et les rangs serrés, +marche sur les lignes divisées de l'ennemi. Chaque +coursier a obéi au premier coup d'éperon; les cimeterres +brillent, l'acier se croise; surpassés en +nombre, mais non en bravoure, ils opposent encore +le désespoir à l'audace, et un front de défense +aux ennemis. Le sang est mêlé aux ondes du fleuve +qui en conserve les teintes jusqu'aux rayons du +matin.</p> + +<p>15. Commandant, aidant, animant les siens, +partout où l'ennemi paraît redoubler d'efforts, où +ses amis succomber, la voix de Lara se fait entendre; +il brandit son cimeterre, en frappe à coups redoublés, +et fait naître un espoir que lui-même a cessé +de partager. Aucun ne fuit, car ils savent bien que +la fuite serait vaine; mais ceux qui chancellent reviennent +bientôt à la charge en voyant les plus courageux +des ennemis reculer devant le regard et les +coups de leur chef. Tantôt entouré des siens, tantôt +presque seul, il enfonce les rangs de son adversaire, +ou rallie sa troupe. Lui-même ne s'épargne +pas.--Une fois l'ennemi semble fuir,--le moment +était propice; Lara donne le signal de la main qu'il +agite dans l'air; il s'élance.--Pourquoi son casque +orné d'un panache s'affaisse-t-il soudain? un trait +est lancé,--la flèche est dans son sein! Ce geste +fatal a laissé sa poitrine sans défense, et la mort a +fait retomber ce bras redoutable. Le mot de <i>victoire</i> +expire sur sa bouche; cette main, qu'il avait élevée +en signe de commandement, comme elle pend tristement +à ses cotés! Elle retient encore instinctivement +son sabre, quoique l'autre ait laissé échapper +les rênes. Kaled les saisit: défaillant par sa blessure, +penché presque sans vie sur les arçons de la selle, +Lara ne s'aperçoit pas que son page désolé l'emmène +loin du combat. Cependant ses compagnons +chargent l'ennemi, le chargent encore avec plus de +fureur. Les combattans sont trop confondus maintenant +pour compter les cadavres!</p> + +<p>16. Le jour luit sur les mourans et sur les morts, +sur les cuirasses brisées et sur les têtes séparées de +leurs casques; le cheval de guerre est étendu sans +cavalier sur la terre, et l'effort de son dernier soupir +a fait rompre les courroies ensanglantées de sa +selle. Près de là, frémissent encore d'un reste de +vie, le pied éperonné qui l'aiguillonnait, et la main +qui guidait les rênes. Quelques-uns sont étendus +mourans, tout près du torrent dont les eaux se raillent +de leurs lèvres que la soif dévore. Cette soif +palpitante, qui brûle dans le souffle de ceux qui +meurent de la mort dévorante des braves, pousse +vainement leurs lèvres brûlantes à implorer une +goutte,--une dernière goutte d'eau pour les rafraîchir +avant de mourir. Par un faible et convulsif +effort, ils traînent leurs membres sur le gazon +ensanglanté. Un pareil effort épuise leur faible reste +de vie, mais ils atteignent le courant, et se penchent +pour se désaltérer: ils sentent déjà son humide fraîcheur, +ils sont près de la goûter. Pourquoi se reposent-ils?--N'ont-ils +plus de soif à étancher?--elle +est inextinguible, et cependant ils ne la sentent plus. +C'était leur agonie;--mais elle est déjà oubliée!</p> + +<p>17. Sous un tilleul, écarté de cette scène de carnage, +était étendu un guerrier, respirant encore, +mais blessé à mort dans ce combat dont lui seul fut +la cause. C'était Lara dont la vie s'écoule peu à peu +avec son sang. Son compagnon d'autrefois, et maintenant +son seul guide, Kaled est à genoux près de +lui, les yeux fixés sur son côté ouvert, et cherchant +à étancher avec son écharpe le sang qui en ruisselle +à gros bouillons, et qui devient plus noir à chaque +convulsion. Alors, à mesure que son souffle s'affaiblit, +et s'exhale plus lentement, c'est goutte à goutte +que le sang s'échappe de la blessure fatale. A peine +Lara peut prononcer une parole, mais il fait entendre +qu'il est inutile de chercher à le soulager; +ce mouvement ne fait qu'ajouter une palpitation plus +vive à ses tourmens. Il presse la main qui voudrait +adoucir son agonie, et il remercie, par un triste +sourire, son page désolé qui ne craint rien, ne sent +rien, n'a besoin de rien, ne voit rien, excepté ce +front affaissé qui repose sur ses genoux; excepté ce +pâle visage, dont les yeux, quoique sombres, étaient +la seule lumière qui brillât pour lui sur la terre.</p> + +<p>18. Les ennemis arrivent, après avoir long-tems +cherché Lara sur le champ de bataille; leur triomphe +n'est rien si Lara n'a point succombé. Ils auraient +voulu l'enlever, mais ils voient que ce serait vainement, +et lui les regarde avec un froid et tranquille +dédain, et semble réconcilié avec sa destinée qui +le fait échapper par la mort à la haine vivante. +Othon survient, et, s'élançant de son cheval, il vient +considérer l'ennemi ensanglanté qui fit couler son +sang; il s'informe de l'état de ses blessures. Lara +ne répond rien, et à peine jette-t-il un regard +sur lui, comme s'il avait oublié le souvenir de cet +homme, et il se tourne vers Kaled:--les dernières +paroles qu'il prononça ensuite, si elles furent entendues, +du moins elles ne furent point comprises. +Sa voix mourante s'exprime dans cette langue étrangère +à laquelle se rattachaient pour lui quelques +bizarres souvenirs. Il s'entretient avec son page d'événemens +passés dans d'autres contrées; mais quels +événemens? quelles contrées?--Kaled seul le sait; +Kaled qui comprend seul ses paroles et qui lui répond +à voix basse, tandis que ceux qui les entourent +restent plongés dans un muet étonnement. Ils semblaient +alors--ces deux compagnons--oublier la +moitié du présent dans le passé, et partager entre +eux quelque mystérieuse destinée dont personne +qu'eux ne peut pénétrer l'obscurité.</p> + +<p>19. Leurs paroles, quoique faibles, furent nombreuses--et +ceux qui les entendirent purent juger +seulement de leur signification, à leurs accens. Par +elles, vous eussiez cru que la mort du jeune Kaled +était plus prochaine que celle de Lara, tant sa voix, +ses soupirs étaient tristes, profonds; tant ses paroles +s'échappaient avec peine de ses lèvres tremblantes! +Mais la voix de Lara,--quoique lente, fut +d'abord claire et calme, jusqu'à ce que la mort en +râlant ne fit plus entendre qu'un pénible gémissement: +mais sur son visage à peine pouvait-on +remarquer un léger changement; il ne décèle ni +craintes, ni remords, ni passions, excepté lorsque +la dernière lutte de son agonie se fit sentir; ses yeux +se tournèrent tendrement sur son page, et lorsque +Kaled eut cessé de répondre, Lara éleva la main, et +montra l'Orient: soit qu'alors (le soleil se levant à +l'Orient et dissipant les nuages) la clarté du matin +frappât sa vue; soit par hasard, ou soit que le souvenir +de quelques événemens eût élevé sa main vers +les lieux où ils s'étaient passés. A peine Kaled parut-il +y faire attention, mais il se détourna, comme +si son cœur eût abhorré l'arrivée du jour; et il +baissa les regards devant cette lumière du matin +pour les fixer sur le front de Lara où régnaient les +ténèbres.</p> + +<p>Cependant il semblait conserver le sentiment, +quoiqu'il eût mieux valu qu'il fût éteint. Car lorsqu'un +des soldats qui étaient près de lui découvrit +le signe rédempteur de la croix, et lui offrit à baiser +le saint rosaire, dont son ame, prête à le quitter, +pouvait encore invoquer l'assistance, Lara le fixa +avec un œil profane, et il sourit.--Le ciel lui pardonne! +si ce fût un sourire de dédain. Kaled, +quoiqu'il ne parlât pas, et sans cesser de considérer +le visage de Lara avec un regard de désespoir, +l'air mécontent et avec un geste impatient, détourna +la main qui présentait le signe sacré, comme s'il +n'eût servi qu'à troubler le moribond. Il semblait ne +pas savoir que la vie de Lara ne commençait que +de <i>ce moment</i>, cette vie d'immortalité qui n'est assurée +à personne, excepté à ceux dont la foi est +dans Christ.</p> + +<p>20. Mais un gémissement lourd fut le dernier +soupir de Lara; et un sombre nuage se répandit sur +ses yeux affaissés; ses membres s'étendirent avec +bruit, et sa tête se pencha sur le faible mais infatigable +genou qui la supportait. Il pressa la main +qu'il tenait sur son cœur;--ce cœur ne bat plus, +mais Kaled ne cesse de le presser avec une main +glacée; il l'interroge, il l'interroge en vain, quoique +ses faibles palpitations ne lui répondent plus. +«Il palpite encore!» Non, non, tu rêves!--Il +n'est plus! Celui que tu considères fut autrefois +Lara!</p> + +<p>21. Kaled le contemple toujours, comme s'il n'avait +pas encore disparu, l'esprit sublime qui animait +cette humble poussière! Ceux qui l'entourent l'ont +arraché à sa contemplation, mais ils ne peuvent lui +faire détourner ses regards, et lorsqu'en l'enlevant +du lieu où il tenait embrassé une forme qui n'avait +plus de vie, il vit cette tête, que son cœur voudrait +encore supporter, rouler sur la terre, cette tête inanimée, +bientôt poussière comme elle, il ne se courrouça +point; il n'arracha point les boucles luisantes +de sa noire chevelure, mais il s'efforça de rester +debout et de regarder celui qu'il perdait; il chancela +bientôt et tomba, ayant à peine plus de vie que +celui qu'il avait tant aimé. Que celui qu'<i>il</i> avait tant +aimé! Oh! jamais sous le ciel le cœur de l'homme +ne brûlera d'un plus fidèle amour! Ce moment d'épreuves +a enfin révélé ce secret si long-tems à demi +caché. En déchirant ses vêtemens pour rappeler à la +vie ce cœur qui ne bat plus, on découvre que ses +douleurs paraissent terminées, mais son sexe est +aussi découvert. La vie est revenue dans ce corps +sans mouvement, et Kaled n'éprouve point de honte.--Que +lui importaient alors son sexe et son honneur!</p> + +<p>22. Lara ne dort point où dorment ses pères, +mais dans le lieu où il est mort; c'est là que son tombeau +a été creusé: son sommeil de mort n'en est pas +moins profond quoiqu'aucun prêtre ne l'ait béni, et +que le marbre ne couvre point sa poussière. Il fut +pleuré par une amie dont la douleur tranquille et +moins bruyante dura davantage que celle d'un peuple +pour son souverain. Vaines furent toutes les questions +qu'on lui fit sur le passé, vaines même furent +les menaces;--elle garda le silence sur tout jusqu'au +dernier moment. Elle ne dit point d'où elle +était venue, ni pourquoi elle avait tout abandonné +pour suivre celui dont le cœur paraissait si peu +aimant. Pourquoi l'avait-elle aimé? Fou, curieux!--tais-toi--l'amour +humain est-il le fruit de l'humaine +volonté? Pour elle Lara pouvait être aimable; +les hommes durs ont des pensées plus profondes que +vos yeux stupides ne le discernent; et quand ils +aiment, vos gens à sourires<a id="footnotetagloc23" name="footnotetagloc23"></a> +<a href="#footnoteloc23"><sup class="sml">loc23</sup></a> ne devinent pas comment +battent leurs cœurs forts, quoique leurs lèvres +soient plus avares de paroles. Ce n'étaient pas des +liens communs, ceux qui attachaient à Lara le cœur +et l'esprit de Kaled; mais elle ne consentit jamais à +révéler cette étrange histoire, et maintenant toutes +les lèvres qui auraient pu la raconter sont fermées +par le sceau de la mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc23" +name="footnoteloc23"><b>Note loc23: </b></a><a href="#footnotetagloc23"> +(retour) </a> <i>Your smilers</i>.</blockquote> + +<p>23. On déposa Lara dans la terre; et sur son sein, +outre la blessure mortelle qui avait envoyé son ame +au repos, on trouva les marques dispersées de nombreuses +cicatrices, qui ne provenaient pas de cette +dernière guerre. Dans quelque lieu qu'il eût passé +l'été de sa vie; il semble qu'il s'est écoulé sur une +terre de combats: mais tout est inconnu; sa gloire, +comme ses crimes, s'il s'en rendit coupable: ces cicatrices +disent seulement que quelque part son sang +fut répandu, et Ezzelin, qui aurait pu raconter le +passé, ne revint pas.--Cette nuit où il insulta Lara +paraît avoir été la dernière de ses nuits.</p> + +<p>24. Cette nuit (c'est le conte d'un paysan) un +serf qui traversait la vallée située entre les domaines +de Lara et ceux d'Othon, au moment où disparaissait +devant les rayons du matin la clarté de la lune, +dont le croissant était à demi voilé par les brouillards, +un serf, qui s'était levé de bonne heure +pour aller ramasser du bois dont le prix servait à +acheter de la nourriture pour ses enfans, longeait +la rivière qui sépare la plaine des terres d'Othon du +vaste domaine de Lara; il entendit une marche précipitée:--un +cheval et un cavalier sortirent du +bois; sur le devant de la selle était quelque objet +qu'enveloppait un manteau; la tête du cavalier était +baissée, et son front était voilé. Frappé par cette +soudaine apparition à une heure semblable et par le +pressentiment que ce pouvait être un crime, le serf, +sans être aperçu, épia la course de l'étranger qui atteignit +la rivière, s'élança de son cheval, et saisissant +alors le fardeau qu'il portait, monta sur le +bord et le précipita dans les flots. Alors il s'arrêta, +regarda de côté et d'autre, se détourna et parut +épier s'il n'était point vu; puis il jeta de nouveau +un regard rapide et suivit à pied le courant de l'eau, +comme si sa surface trahissait quelque chose de coupable. +Il ralentit ses pas, s'arrêta tout-à-coup auprès +d'un tas de pierres que les flots de l'hiver avaient +amoncelées; il en ramassa les plus pesantes et les +jeta sur l'eau avec un soin plus qu'ordinaire. Pendant +ce tems le serf s'était traîné dans un lieu où, +sans être vu, il pouvait observer avec sûreté ce que +cela pouvait signifier. Il aperçut comme un cadavre +flottant, et il vit quelque chose briller comme une +étoile sur ses vêtemens; mais avant qu'il pût reconnaître +le tronc surnageant, une énorme pierre vint +tomber sur lui, et il s'enfonça. Il reparut de nouveau +un moment sans pouvoir être bien distingué, +et il laissa sur les flots une teinte de pourpre. Alors +il disparut profondément. Le cavalier ne cessa de +regarder, jusqu'à ce que le dernier cercle tracé sur +la surface de l'eau fût entièrement effacé. Alors, se +retournant, il s'élança sur son cheval qui partit au +galop. Son visage était masqué;--les traits du mort, +si toutefois c'en était un, échappèrent à la frayeur +du serf qui avait tout vu; mais si vraiment son sein +était orné d'une étoile, tel est le signe que portaient +toujours les chevaliers; et l'on sait que le seigneur +Ezzelin en avait une pareille dans cette nuit qui fut +suivie d'un tel matin. S'il périt ainsi, que le ciel +reçoive son ame! Son cadavre inaperçu roula jusqu'à +l'océan. La charité devrait laisser l'espérance +que ce ne fut point par la main de Lara qu'il reçut +la mort.</p> + +<p>25. Kaled--Lara--Ezzelin ne sont plus! Ils +sont également privés tous les trois d'une pierre funéraire! +En vain voulut-on employer tous les moyens +pour éloigner Kaled du lieu où le sang de son maître +avait coulé. La douleur avait tellement abattu cette +ame autrefois si fière, que ses larmes étaient rares, +et ses gémissemens à peine sensibles. Mais la menaçait-on +de l'arracher du lieu où elle avait peine à +croire que Lara ne fût plus? ses yeux faisaient éclater +toute cette vivante fureur qui embrase la tigresse +à qui on vient d'enlever ses petits. Que si on la +laissait là passer ses heures douloureuses; elle s'entretenait +continuellement avec des formes aériennes +telles qu'en produit le cerveau malade de la douleur. +Elle leur adressait de tendres plaintes, et elle voulait +s'asseoir sous l'arbre où ses genoux avaient supporté +la tête mourante de Lara; et dans cette posture +où elle le vit tomber, elle se rappelle ses paroles, +ses regards, les convulsions de son agonie. Elle avait +coupé sa noire chevelure, mais elle la conservait +sur son cœur; elle la retirait souvent de son sein, +la déployait, la pressait tendrement sur la terre, +comme si elle eût étanché le sang de la blessure de +quelque fantôme. Elle semblait lui adresser des questions, +et elle répondait pour lui; puis, se levant en +sursaut, elle lui faisait signe de fuir quelque spectre +imaginaire qui était à sa poursuite. Quelquefois aussi, +assise sur des racines de tilleul, elle cachait son visage +dans sa main décharnée, ou traçait des caractères +étrangers sur le sable.--Cette agonie devait avoir +un terme.--Elle repose à côté de celui qu'elle +aima; son histoire est inconnue;--sa tendresse +fidèle est trop bien prouvée.</p> +<br> +<p class="mid">FIN DE LARA.</p> +<br><br> + +<hr> +<h2>NOTE DE LARA.</h2> +<hr class="short"> +<br> + +<p>L'événement de la section 24 du chant II a été suggéré par +la description de la mort ou plutôt des funérailles du duc de +Gandia.</p> + +<p>Le récit le plus intéressant et le plus détaillé de ce mystérieux +événement est donné par Burchard. Voici en substance +ce qu'il raconte:</p> + +<p>«Le 8<sup>e</sup> jour de juin, le cardinal de Valenza et le duc de +Gandia, fils du pape, soupèrent avec leur mère, Vanozza, +près de l'église de S.-Pietro-ad-Vincula (Saint-Pierre-aux-Liens); +plusieurs autres personnes étaient présentes à cette +réunion. L'heure de se séparer approchant, et le cardinal +ayant rappelé à son frère qu'il était tems de retourner au palais +apostolique, ils montèrent sur leurs chevaux ou sur leurs +mules, accompagnés d'un petit nombre de serviteurs, et marchèrent +ensemble jusqu'au palais du cardinal Ascanio Sforza; +alors le duc informa le cardinal qu'avant de retourner chez +lui, il avait à faire une visite de plaisir. Renvoyant à cet effet +toute sa suite, excepté son <i>stafiero</i> ou valet de pied, et un +homme masqué qui lui avait rendu une visite pendant le souper, +et qui, depuis l'espace d'un mois, ou à peu près, l'avait +demandé presque journellement au palais, il fit monter en +croupe cette personne sur sa mule, et prit la rue des Juifs, +où il quitta son domestique, en lui ordonnant de l'attendre là +jusqu'à une certaine heure, après laquelle, s'il n'était pas +revenu, il pourrait s'en retourner au palais. Le duc et le +masque en croupe derrière lui se dirigèrent je ne sais où; +mais c'est cette nuit que le duc fut assassiné et jeté dans le +Tibre. Le domestique, après avoir été renvoyé, fut assailli et +blessé mortellement; et quoiqu'il fût soigné avec beaucoup +de soin, cependant tel fut son état qu'il ne put donner aucun +détail intelligible de ce qui était arrivé à son maître. Le matin, +le duc n'étant pas retourné au palais, ses domestiques +commencèrent à s'alarmer; et l'un d'eux informa le pontife +de l'excursion nocturne de ses fils et de la disparition du duc. +Cette nouvelle donna au pape une vive inquiétude; mais il +conjectura que le duc avait été attiré par quelque courtisane; +qu'il avait passé la nuit avec elle, et que, n'osant sortir de sa +maison en plein jour, il attendait le soir pour retourner à son +palais. Cependant, lorsque le soir fut arrivé, et qu'il se vit +trompé dans son attente, il devint profondément affligé, et +il commença à interroger plusieurs personnes qu'il fit amener +devant lui pour cet objet. Parmi elles était un homme nommé +Giorgio Schiavoni, qui, ayant déchargé sur la rivière une +barque pleine de bois de construction, était resté à bord pour +le surveiller, fut interrogé pour savoir s'il avait vu quelqu'un +jeter un fardeau dans la rivière, la nuit précédente. Il répondit +qu'il avait vu deux hommes à pied qui descendirent +d'une rue, et regardèrent attentivement autour d'eux, pour +voir si personne ne passait. N'ayant vu personne, ils s'en retournèrent; +et peu de tems après deux autres revinrent, regardèrent +autour d'eux comme les deux premiers. Personne +ne paraissant encore, ils firent signe à leurs compagnons, et +un homme arriva, monté sur un cheval blanc, ayant derrière +lui un corps mort, dont la tête et les bras pendaient d'un côté +du cheval et les pieds de l'autre; les deux hommes à pied supportant +le corps pour l'empêcher de tomber. Ils s'avancèrent +ainsi vers le lieu où les immondices de la ville sont habituellement +déchargées dans le fleuve; et faisant tourner le cheval, +la croupe du côté de l'eau, les deux hommes à pied prirent +le cadavre par les bras et les jambes, et le jetèrent de toutes +leurs forces dans la rivière. L'homme à cheval demanda s'ils +l'avaient bien jeté? On lui répondit: <i>Signor, si</i> (oui, monsieur). +Il regarda alors la rivière, et voyant un manteau flottant +sur le courant, il demanda de nouveau ce que l'on apercevait +de noir. On lui répondit que c'était un manteau; et +l'un des interlocuteurs jeta des pierres sur ce vêtement, et il +s'enfonça dans l'eau sans plus reparaître. Les serviteurs du +pontife demandèrent alors à Giorgio pourquoi il n'avait pas +révélé ce fait au gouverneur de la ville; il leur répondit +qu'ayant vu en son tems une centaine de cadavres ainsi précipités +dans la rivière au même endroit, sans qu'aucune recherche +fût faite à leur sujet, il n'avait pas, en conséquence, +considéré cet événement comme étant de quelque importance. +Les pêcheurs et les bateliers furent alors rassemblés, et on +leur ordonna de faire des recherches dans la rivière, où, le +soir même, ils trouvèrent le corps du duc, avec tous ses vêtemens +et trente ducats dans sa bourse. Il était couvert de +neuf blessures, dont l'une était au cou, et les autres à la tête +et sur tous les membres. Le pontife ne fut pas plus tôt informé +de la mort de son fils, et qu'il avait été jeté comme les +immondices dans la rivière, que, donnant cours à sa douleur, +il s'enferma dans une chambre, et y pleura amèrement. Le +cardinal de Ségovie et d'autres familiers du pape vinrent frapper +à sa porte; et après plusieurs heures en exhortations persuasives, +ils obtinrent d'être admis près de lui. Depuis le +mercredi soir jusqu'au soir du samedi suivant, le pape n'avait +pris aucune nourriture; et il n'avait eu de sommeil depuis le +matin du jeudi jusqu'au matin du jour suivant. Enfin, cependant, +cédant aux sollicitations de sa cour, il commença +à modérer ses chagrins, et à réfléchir sur le mal que pourrait +occasionner à sa santé une indulgence trop prolongée pour sa +douleur.»</p> +<br> +<p class="mid">FIN DE LA NOTE DE LARA.</p> +<br><br><br> + +<h3>LE SIÉGE</h3> + +<h1>DE CORINTHE.</h1> +<br><br><br> +<h5>A</h5> + +<h3>JOHN HOBHOUSE, ESQ.</h3> + +<p class="mid">CE POÈME EST DÉDIÉ</p> + +<p><span class="rig">PAR SON AMI.</span><br><br></p> + +<p>22 janvier 1816.</p> + +<br><br> + +<hr> +<h2>AVERTISSEMENT.</h2> +<hr class="short"> +<br> + +<p>«La grande armée des Turcs (en 1715), sous +les ordres du premier visir, voulant s'ouvrir +un passage au cœur de la Morée, et former le +siége de Napoli de Romanie, la place la plus +considérable de tout le pays<a id="footnotetagloc24" name="footnotetagloc24"></a> +<a href="#footnoteloc24"><sup class="sml">loc24</sup></a>, pensa qu'il lui +fallait d'abord attaquer Corinthe, ville à laquelle +l'armée livra plusieurs assauts. La garnison +étant affaiblie, et le gouverneur voyant qu'il +était impossible de résister plus long-tems à +une force si considérable, pensa qu'il était +convenable d'entrer en pourparlers. Mais pendant +que l'on traitait des articles de la capitulation, +un des magasins du camp des Turcs, +dans lequel se trouvaient six cents barils de +poudre, sauta par accident, et causa la mort +de six ou sept cents hommes. Cet événement +irrita tellement les infidèles, qu'ils ne voulurent +plus accorder de capitulation; et ils donnèrent +à la ville un assaut si terrible, qu'ils la +prirent le même jour, et passèrent au fil de +l'épée la plus grande partie de la garnison, +avec le signor Minotti, le gouverneur. Ceux +qui échappèrent avec Antonio Bembo, le provéditeur +extraordinaire, furent faits prisonniers +de guerre.»<span class="rig"> + +(<span class="sc">Histoire des Turcs</span >.)</span><br></p><br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc24" +name="footnoteloc24"><b>Note loc24: </b></a><a href="#footnotetagloc24"> +(retour) </a> Napoli de Romanie n'est pas maintenant la plus considérable place +de la Morée; c'est Tripolitza, où résident le pacha et le siége de son +gouvernement: Napoli est près d'Argos. J'ai visité ces trois villes en +1810-11; et dans le cours de mon voyage à travers la Morée, depuis +mon arrivée en 1809, j'ai traversé huit fois l'isthme de Corinthe, soit en +allant de l'Attique en Morée, à travers les montagnes, ou dans une autre +direction, en passant du golfe d'Athènes à celui de Lépante. Ces deux +routes sont pittoresques et belles, quoique différentes: celle par mer a plus +de monotonie; mais le voyage étant toujours en vue de la côte, et souvent +de très-près, il présente de nombreuses perspectives très-séduisantes +des îles Salamine, Égine, Poro, etc., et des côtes du continent. + +<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p></blockquote> +<br><br><br> +<hr> +<h3>LE SIÉGE</h3> + +<h1>DE CORINTHE.</h1> +<hr class="short"> +<br> +<p>1. Les années évanouies et les siècles, le souffle de +la tempête et la fureur des batailles ont passé sur +Corinthe; cependant elle est encore une forteresse +destinée à la défense de la liberté. Le courroux des +vents, le choc des tremblemens de terre, ont laissé +intact son rocher mousseux, clef centrale d'une contrée +qui même encore, quoique déchue, conserve +toute sa fierté sur cette colline, barrière infranchissable +à deux courons des mers qui roulent leurs +vagues pourprées sur ses deux bords opposés, +comme si elles brûlaient de se heurter pour se combattre; +cependant elles viennent expirer à ses pieds +en mugissant. Mais si le sang répandu sur ses rivages, +depuis le jour où coula celui du frère de +Timoléon, jusqu'à la honteuse déroute du despote +de la Perse, pouvait rejaillir de cette terre qui s'abreuva +des flots du carnage, cet océan de sang couvrirait +l'isthme qui se prolonge nonchalamment dans +la mer; ou si les ossemens de tous ceux qui périrent +dans ces lieux étaient entassés, cette pyramide rivale +s'élèverait, à travers ces cieux purs, comme +une montagne plus haute que le mont Acropolis, +qui semble donner un baiser aux nuages.</p> + +<p>2. Sur le sommet du sombre Cythéron apparaissent +vingt mille lances étincelantes, et depuis ce +sommet jusqu'à la plaine de l'isthme, et d'un rivage +à l'autre de la double mer, les tentes sont dressées, +le croissant brille le long des longues lignes de l'armée +musulmane, et les bandes de bruns spahis s'avancent +sous le commandement d'un pacha à longue +barbe; aussi, loin que l'œil peut atteindre, la +cohorte à turbans se presse sur le rivage. Et là se +met à genoux le chameau de l'Arabe; et là le Tartare +fait caracoler son coursier; le Turcoman qui a quitté +son troupeau<a id="footnotetags1" name="footnotetags1"></a> +<a href="#footnotes1"><sup class="sml">s1</sup></a> attache à sa ceinture le sabre tranchant; +là retentissent les volées des canons, comme +un mugissement de tonnerre; et le bruit sourd des +vagues s'affaiblit au milieu de ce tumulte de guerre. +On creuse des tranchées; les bouches de canons +vomissent les bombes sifflantes de la mort, dont les +fragmens éclatés ébranlent au loin les remparts. +Mais, de ces mêmes remparts, les assiégés renvoient +des décharges qui se croisent dans les airs obscurcis +par la fumée de la poudre et par des tourbillons de +poussière; c'est par des balles et des boulets qu'ils +répondent vaillamment aux défis de l'infidèle.</p> + +<p>3. Mais quel est celui qui est toujours le premier +et qui s'approche si près des remparts? Plus habile +dans l'art terrible de la guerre que les fils d'Othman, +et aussi haut de cœur qu'un chef qui serait accoutumé +à vaincre dans toutes les batailles, il va de +poste en poste, de batterie en batterie, en piquant +de l'éperon son cheval fumant, partout où l'assaut +est le plus vif et l'action la plus sanglante, et efface +en bravoure le plus vaillant Musulman. Là où il remarque +une batterie ennemie courageusement défendue +et restée imprenable, il s'élance de son cheval +pour ranimer le courage du soldat qui faiblit dans +son attaque; le premier et le plus redoutable des +guerriers dont le sultan de Stamboul peut ici se +vanter, pour commander ses compagnons sur le +champ de bataille, pour diriger la balle, manier la +lance ou brandir la lame tranchante du cimeterre,--c'est +Alp, le renégat Adrien<a id="footnotetagloc25" name="footnotetagloc25"></a> +<a href="#footnoteloc25"><sup class="sml">loc25</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc25" +name="footnoteloc25"><b>Note loc25: </b></a><a href="#footnotetagloc25"> +(retour) </a> <i>The Adrian renegade</i>. M.A.P. traduit: «Le renégat de l'Adriatique.»</blockquote> + +<p>4. C'est à Venise--où ses parens étaient d'une +race illustre--qu'il prit naissance; mais exilé de +ces rivages, il porta contre ses concitoyens des armes +qu'ils lui avaient appris à manier; et maintenant, +le turban couronne sa tête rasée. A travers plusieurs +changemens, Corinthe était passée avec la Grèce +sous les lois de Venise; et là, devant ses remparts, +au milieu des ennemis de la Grèce et de Venise, +leur ennemi acharné lui-même, avec tout ce zèle +qu'éprouvent les jeunes et fiers apostats, dans le sein +haineux desquels s'agite le souvenir de sanglans outrages. +Pour lui Venise avait cessé d'être l'ancien +cri civique <span class="sc">la Liberté</span >! Au palais de Saint-Marc, des +délateurs inconnus avaient placé la nuit, dans la +<i>Bouche du Lion</i>, une accusation contre lui qui le fit +proscrire. Il s'enfuit à tems, et sauva sa vie, pour +consacrer aux combats ses années à venir, et pour +apprendre à sa patrie la grandeur de la perte qu'elle +faisait en lui, qui triomphait de la croix contre laquelle +il avait levé le croissant, et qui se battait +pour se venger ou mourir.</p> + +<p>5. Coumourgi<a id="footnotetags2" name="footnotetags2"></a> +<a href="#footnotes2"><sup class="sml">s2</sup></a>--celui dont la défaite orna le +triomphe d'Eugène, lorsque, dans la plaine sanglante +de Carlowitz, le dernier et le plus puissant +des vaincus, il succomba sans regretter de mourir, +mais en maudissant la victoire du chrétien--Coumourgi--pourrait-il +voir périr sa gloire, lui qui +fut le dernier conquérant de la Grèce, tant que les +bras des chrétiens ne rendront pas la Grèce à la +liberté que Venise lui donna jadis? Des siècles ont +roulé depuis qu'il raffermit dans cette contrée l'autorité +musulmane;--Coumourgi a le commandement +de l'armée turque; il donne celui de l'avant-garde +à Alp, qui justifia bien cette confiance par +des cités réduites en cendres; et prouva, par la +mort, qu'il porta dans les rangs ennemis, combien +son cœur était affermi dans sa nouvelle croyance.</p> + +<p>6. Les remparts s'ébranlent, et chaque jour, et +vivement battus par l'artillerie continuelle des Turcs +qui les mine avec une égale furie. L'explosion de +la bombe, retentissant comme un tonnerre, est vomie +par chaque couleuvrine; et çà et là quelque +édifice qui s'écroule est en flammes avant l'explosion +même de la bombe: les fragmens brisés du +globe volcanique entr'ouvrent la terre, et de leur +sein s'élève en spirales rouges une flamme rapide +comme l'éclair, en même tems que les débris s'écroulent +avec fracas; ou, formés en innombrables +météores, des astres lumineux s'élancent de la terre +vers les cieux, dont les nuages s'obscurcissent doublement +dans ce jour mémorable, et cachent la +route du soleil par des volumes de fumée qui s'amoncèlent +lentement dans un vaste ciel rempli de +vapeurs de soufre.</p> + +<p>7. Mais ce n'est pas seulement pour satisfaire sa +vengeance long-tems différée qu'Alp, le renégat, apprend +avec succès aux Musulmans l'art de s'ouvrir un +chemin à la brèche attaquée. Dans ces remparts +de Corinthe, il est une jeune vierge qu'il espère +enlever malgré le consentement de son inexorable +père, dont le cœur irrité la lui a refusée, lorsqu'Alp, +sous son nom de chrétien, aspirait à la main de cette +jeune fille, alors que, dans des tems plus heureux, +non encore coupable du crime de trahison, se livrant +à la joie dans sa gondole ou dans les palais de +Venise, il s'abandonnait aux plaisirs du carnaval, +et allait donner la plus mélodieuse sérénade qui +jamais ait été entendue sur les flots de l'Adriatique, +à l'heure de minuit, par l'oreille d'une jeune vierge +italienne.</p> + +<p>8. On pensait généralement que le cœur de celle +qu'il aimait lui était conquis; car, recherchée par +un grand nombre, accordée à aucun, la main de +Francesca était restée inenchaînée par les liens de +l'église; et, lorsque les vagues de l'Adriatique transportèrent +Laniotto au rivage musulman, ses sourires +habituels ne furent plus aperçus sur ses lèvres, et +la jeune fille devint pensive et pâle. Elle fut plus assidue +au confessionnal<a id="footnotetagloc26" name="footnotetagloc26"></a> +<a href="#footnoteloc26"><sup class="sml">loc26</sup></a>; et parut plus rarement aux +fêtes et aux bals masqués; ou du moins elle y fut vue +moins souvent, et ses yeux baissés qui faisaient la +conquête des cœurs avaient cessé d'en être flattés. +Elle sembla tout voir avec indifférence, et ne mit +que peu de soin à l'arrangement de sa parure. Sa +voix fut moins pénétrante dans ses chants; ses pieds, +quoique toujours légers, étaient cependant moins +agiles dans les danses joyeuses, que l'apparition du +matin vient seule interrompre, sans qu'elles soient +rassasiées de plaisirs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc26" +name="footnoteloc26"><b>Note loc26: </b></a><a href="#footnotetagloc26"> +(retour) </a> M.A.P. n'a pas osé employer ce terme qui se trouve en anglais +(<i>confessional</i>), et qui est caractéristique. Il traduit: «Elle alla plus +souvent prier dans les temples.» Ce n'est pas tout-à-fait la même chose. + +<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>9. Envoyé par l'état pour garder cette contrée +(arrachée de la main des Musulmans, tandis que +Sobieski humiliait leur orgueil sous les remparts de +Bude, et sur les bords du Danube, par les chefs vénitiens +qui leur avaient enlevé tout le pays qui s'étend +depuis Patra jusqu'à la baie d'Eubée) Minotti possédait, +dans les remparts de Corinthe, les pouvoirs +délégués du doge, au moment où la paix au regard +de compassion souriait sur la Grèce depuis long-tems +oubliée par elle. Et avant que cette trêve perfide fût +rompue, qui devait la délivrer du joug musulman, +Minotti était arrivé avec son aimable fille. Depuis +le tems où la dame de Ménélas oublia son seigneur +et sa patrie pour faire connaître quels malheurs sont +réservés à des amours adultères, nulle beauté plus +parfaite que la ravissante étrangère n'avait embelli +ce rivage.</p> + +<p>10. La brèche est ouverte, les débris laissent une +vaste ouverture; et, demain, aux premiers rayons +du jour, à ces remparts à demi écroulés, sera +donné le dernier et le plus terrible des assauts. Les +bataillons sont rangés; le corps choisi d'avant-garde +composé de Tartares et de Musulmans, les éclaireurs, +mal nommés <i>les soldats perdus</i>, marcheront les premiers. +Ils ont la pensée de la mort en dédain, et +s'ouvrent partout un passage à l'ennemi, avec le tranchant +du sabre, ou ils pavent la route de leurs corps +sanglans sur lesquels les braves qui les suivent pourront +s'élever, comme sur des marche-pieds.</p> + +<p>11. Il est minuit. Sur le sommet glacé de la montagne +la lune répand sa brillante clarté; bleues roulent +les vagues, bleu le ciel qui s'étend comme un +océan suspendu dans les airs, parsemé d'îles de lumières, +resplendissantes des plus vives clartés: qui +peut les contempler dans tout leur éclat et rapporter +ses regards sur la terre sans éprouver des regrets, +sans désirer des ailes pour prendre son essor et pour +aller se confondre avec leurs clartés éternelles?</p> + +<p>Les vagues sur l'un et l'autre rivage étaient calmes, +pures et azurées comme l'espace. A peine leur faible +écume faisait bruire les cailloux; mais leur murmure +était aussi doux que celui d'un ruisseau. Les +vents dormaient sur les flots; les bannières pendaient +immobiles sur leur lance qu'elles entouraient de +leurs plis et au-dessus desquelles brillait le croissant. +Ce profond silence n'était interrompu par +aucun bruit, excepté dans quelques lieux par la voix +de la sentinelle qui demandait le mot d'ordre, excepté +par le hennissement aigu des coursiers que +répétait l'écho de la colline, et par le tumulte sourd +de cette nombreuse armée qui frémissait comme les +feuilles emportées de côte en côte; ou bien par la +voix du Muezzin qui retentit dans les airs à l'heure +de minuit pour appeler les croyans à la prière accoutumée. +Ils s'élevaient, ces tristes accens cadencés, +comme ceux de quelque génie solitaire sur la plaine; +ils étaient harmonieux, mais tristement doux, tels +que ceux qui s'échappent au souffle du vent des cordes +d'une harpe aérienne, et qui produisent des accords +vagues et prolongés, inconnus à la musique des +hommes. Ils parurent aux défenseurs des remparts +le cri prophétique de leur défaite. Ils frappèrent +même l'oreille des assiégeans d'un de ces pressentimens +redoutables et indéfinis qui font frémir soudain, +saisissent un instant le cœur, pour battre +ensuite plus vivement, honteux de cet étrange sentiment +qu'il a éprouvé: tel aussi le bruit inopiné de +la clochette qui passe, nous fait tressaillir, quoique +ce glas n'annonce que l'agonie d'un étranger.</p> + +<p>12. La tente d'Alp était dressée sur le rivage; la +voix du Muezzin avait cessé, la prière était terminée; +la sentinelle était placée; la ronde de nuit était faite; +tous ses ordres étaient donnés et exécutés. Encore +une nuit d'inquiétude; demain pourra le récompenser +de ses peines, et la vengeance et l'amour le paieront +avec usure de leur long délai. Peu d'heures lui +restent et il aurait besoin de repos, pour se préparer, +par de nouvelles forces, à de nombreuses actions de +carnage; mais ses pensées roulent dans son ame +comme des ondes agitées. Il est seul debout au milieu +de son camp; ce n'est point un zèle fanatique +qui lui fait désirer de planter le croissant sur les +clochers à croix de Corinthe, ou de risquer sa vie +pour s'assurer le paradis ou pour obtenir une immortalité +d'amour des houris: il n'éprouve point ce +patriotisme brûlant, cette exaltation austère de dévouement, +qui prodigue son sang et brave tous les +dangers pour défendre sa terre natale. Il est là seul--renégat +combattant contre sa patrie qu'il a trahie. +Il est seul au milieu de sa troupe, sans avoir un +cœur ou une main fidèle. Ses soldats l'ont suivi, +parce qu'il était brave, et parce que les dépouilles +qu'il avait conquises et distribuées étaient nombreuses. +Ils rampaient devant lui, car il avait l'art +de s'emparer des esprits vulgaires et de les manier +à sa volonté. Mais son origine chrétienne était encore +regardée presque comme un péché. Ils enviaient +même la gloire infidèle qu'il acquérait sous +un nom musulman; car lui, leur chef le plus puissant, +avait été dans sa jeunesse un zélé Nazaréen. +Ils ne connaissaient pas combien l'orgueil peut s'abaisser +quand des sentimens trompés ont été flétris; +ils ne connaissaient pas combien la haine peut enflammer +des cœurs qui ont une fois échangé leur +tendresse en dureté, ni tout le fanatisme et le zèle +fatal que l'apostasie ou la vengeance peut ressentir. +Ils lui obéissaient cependant:--l'homme peut commander +à des êtres incivilisés<a id="footnotetagloc27" name="footnotetagloc27"></a> +<a href="#footnoteloc27"><sup class="sml">loc27</sup></a> en se montrant le premier +par son courage et son audace; tel est l'empire +du lion sur le jackal; le jackal furète, il tombe sur sa +proie: alors il l'amène sous les griffes du lion qui l'immole, +se rassasie et lui en abandonne les dépouilles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc27" +name="footnoteloc27"><b>Note loc27: </b></a><a href="#footnotetagloc27"> +(retour) </a> <i>The worst</i>.</blockquote> + +<p>13. La tête d'Alp devint fièvreuse, et son pouls +avait des battemens rapides et convulsifs. En vain +il se tourne et retourne sur tous les côtés pour trouver +le repos; il ne peut dormir, ou, s'il vient à +sommeiller, un bruit léger, un frémissement le réveille, +le cœur affaissé. Le turban presse douloureusement +son front brûlant, sa cotte de maille pèse +comme du plomb sur son cœur; quoique le sommeil +pesant eût souvent fermé ses paupières, sans lit de +repos ou sans tente, excepté qu'un sol plus rude et +un ciel moins pur que celui sous lequel il s'agite +maintenant, formaient seuls la couche du guerrier. +Il ne pouvait goûter le repos; il ne pouvait demeurer +dans sa tente pour attendre l'arrivée du jour, +mais il va errer le long du rivage sablonneux sur +lequel des milliers de soldats dormaient paisiblement. +Qu'est-ce qui leur servait de coussins? et pourquoi, +lui Alp, peut-il moins dormir que le dernier de +ses soldats, puisque leurs périls sont plus grands, +leurs fatigues plus fortes? et cependant ils rêvent +sans craintes de dépouilles; tandis que lui seul, au +milieu de ces milliers de soldats qui passent une +nuit de sommeil, peut-être leur dernière, il promène +son inquiète et souffrante veille, et envie le +repos de tous ceux qui frappent ses regards.</p> + +<p>14. Il sentit que son ame avait été soulagée par +la fraîcheur de la nuit. Froid était le ciel silencieux +et calme, et ce ciel rafraîchissait son front brûlant +dans l'air embaumé. Derrière lui est le camp,--devant +lui s'étendent la baie et les anses sinueuses du +golfe de Lépante. Et sur la cime de la montagne de +Delphes brille une neige inaltérée, haute et éternelle, +qui a bravé les chaleurs de mille étés passés +sur le golfe, sur le mont, et dans ces climats séduisans. +Le tems ne la fera pas disparaître comme les +générations d'hommes. Le tyran et l'esclave sont +balayés de la terre, et s'évanouissent aux rayons du +soleil, plus fragiles que ce voile blanc de neige si +léger! si frêle! qui couvre à jamais ce mont que toi, +ô homme! tu salues avec complaisance, et sur les +crénaux duquel il brille éternellement, tandis que +la tour et l'arbre séculaire sont abattus et brisés. +Dans sa forme, c'est un pic élevé, dans sa hauteur +un nuage, dans son étendue cette neige ressemble +à un blanc linceul que la liberté, en quittant ces +lieux, a étendu sur ces hauteurs lorsqu'elle fut obligée +d'abandonner son séjour chéri, et de fuir à +regret ce lieu où son esprit prophétique s'exhala +long-tems dans les chants des poètes. Oh! à chaque +instant ses pas se ralentissent et s'arrêtent sur des +champs flétris, sur des autels renversés, qui la navrent +de douleur; elle voudrait réveiller ces ames +trop brisées des malheureux Grecs, en leur montrant +à chacun de glorieux trophées. Mais vaine serait +sa voix jusqu'à ce que des jours meilleurs viennent +faire briller ces soleils immortels qui éclairèrent +la déroute et la fuite des Perses, et qui virent les +Spartiates sourire en mourant pour leur patrie!</p> + +<p>15. Alp, en dépit de sa trahison et de ses crimes, +n'avait pas perdu le souvenir de ces tems glorieux. +Pendant la nuit, en errant çà et là, il avait médité +sur le passé et sur le présent. Il pensa au trépas +glorieux de ceux qui ont versé leur sang pour une +meilleure cause, et il sentit combien est faible et +ignominieuse la renommée qu'il pouvait encore acquérir; +lui qui commandait une troupe d'infidèles, +et qui, la tête couronnée du turban, était un traître +à sa patrie; lui qui conduisait une horde de barbares +à un siége barbare et injuste, dont les plus légitimes +succès n'étaient que de nouveaux sacriléges. +Tels n'étaient pas ces héros, que son imagination +avait rappelés à sa mémoire, les chefs dont la cendre +dormait autour de lui. Leurs phalanges avaient +combattu dans cette plaine où elles n'avaient pas été +un vain boulevart contre l'ennemi. Ils succombèrent +victimes de leur dévouement, mais ils sont immortels; +chaque souffle de la brise semble soupirer +leurs noms, et les eaux murmurer leurs exploits; +les bois sont peuplés de leur renommée. La colonne +silencieuse, solitaire et grise, se glorifie de sa parenté +avec leur sainte poussière; leurs ombres habitent +la sombre montagne, leur souvenir brille +encore sur la fontaine; le plus faible ruisseau, le +fleuve le plus majestueux, roulent, avec leurs ondes, +leur éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle +porte, cette terre appartient à leur gloire et à celle +de leurs enfans! Cette terre est encore le mot d'ordre +du monde civilisé. Et quand l'homme veut accomplir +une action glorieuse, il regarde la Grèce, +et se retourne, ainsi sanctionné par de grands exemples, +pour marcher sur la tête des tyrans; il la +regarde, et il se précipite là où l'on perd la vie, ou +bien où l'on gagne la liberté.</p> + +<p>16. Alp rêvait en silence sur le rivage, en savourant +délicieusement la douce fraîcheur de la nuit. +Là aucun flux ni reflux n'agitait cette mer sans +vagues<a id="footnotetags3" name="footnotetags3"></a> +<a href="#footnotes3"><sup class="sml">s3</sup></a> qui roule ainsi éternellement. Le soulèvement +le plus agité des flots peut à peine dépasser +de la longueur d'un roseau, en se brisant sur le rivage, +les limites que lui impose le continent; et la +lune impuissante les voit rouler insoucians de sa +présence ou de son absence. Calmes ou soulevés, +roulant au loin ou dans la baie, elle n'exerce aucun +pouvoir sur eux. Le rocher, immobile sur sa base +inébranlable, affronte leur fureur et contemple avec +dédain la houle rugissante qui ne peut l'atteindre. +On peut remarquer à ses pieds la trace de la blanche +écume dans la même limite qu'elle couvre depuis +des siècles: un très-court espace de sable jaune la +sépare de la terre verte du rivage.</p> + +<p>Alp erre toujours le long de la baie jusqu'à la +portée d'une carabine des remparts que gardent les +ennemis; mais ils ne l'aperçoivent pas, ou comment +échapperait-il à leurs balles? Leurs mains seraient-elles +devenues impuissantes, ou leurs cœurs +glacés? Je l'ignore; mais de ces remparts, où ne +brillait aucun feu, il ne partit aucune balle sifflante, +quoiqu'il fût sous le front du bastion qui flanquait +la porte de la tour du côté de la mer; quoiqu'il entendît +le bruit, et presque distinctement les paroles +brusques de la sentinelle qui frappait le pavé de ses +pas mesurés, en faisant sa garde. Il vit sous les +remparts des dogues affamés qui faisaient leur carnaval +de la mort, et qui dévoraient, en grondant, +des cadavres et des membres épars; ils étaient trop +occupés pour faire attention à lui! Ils avaient enlevé +la chair du crâne d'un Tartare, comme on pèle la +figue lorsqu'elle est mûre, et leurs défenses blanches +glissaient en criant sur ce crâne plus dur et +encore plus blanc<a id="footnotetags4" name="footnotetags4"></a> +<a href="#footnotes4"><sup class="sml">s4</sup></a>, qui échappait de leurs mâchoires +sous leurs dents émoussées: ils léchaient +nonchalamment, en marmottant, les os du cadavre, +et pouvaient à peine se traîner hors du lieu de leur +pâture, tant ils avaient fait un long et copieux festin +de ceux qui étaient tombés pour leur repas du +soir. Alp reconnut, aux turbans qui roulaient sur le +sable, que la plupart d'entre eux appartenaient aux +plus braves de sa troupe; rouges et verts étaient les +shâles qu'ils portaient, et chaque péricrâne était +surmonté d'une longue touffe de cheveux<a id="footnotetags5" name="footnotetags5"></a> +<a href="#footnotes5"><sup class="sml">s5</sup></a>; tout +le reste était rasé. Les gueules des dogues tenaient +ces crânes dont la touffe de cheveux s'entortillait +après leur mâchoire. Mais entre le rivage et le sommet +du golfe était un vautour battant de ses ailes un +loup qui était descendu des montagnes, mais qui +avait été repoussé, par les dogues, de l'humaine +proie; il avait seulement pris pour sa part un morceau +de cheval, que voulaient lui dérober encore, +en le frappant de leurs ailes et de leurs becs, les +vautours du rivage.</p> + +<p>17. Alp détourna la vue de ce désolant spectacle: +jamais ses nerfs n'avaient frémi au milieu de la bataille; +mais il aurait pu mieux supporter la vue des +soldats expirans dans les flots de leur sang tout fumant, +dévorés par la soif des moribonds, et se tordant +les membres dans une vaine agonie, que de +voir mangés par les bêtes fauves ceux qui sont désormais +affranchis de toutes les douleurs. Il y a +quelque chose d'orgueilleux dans l'heure du péril, +quelle que soit la forme sous laquelle la mort peut +s'avancer; car la renommée est là pour dire le nom +de ceux qui succombent, et l'honneur a l'œil ouvert +sur les exploits héroïques! Mais quand tout est fini, +il est humiliant de marcher sur le champ flétri des +cadavres dans les sépultures; et de voir les vers de +la terre, les oiseaux de proie et les animaux des forêts, +s'assemblant tous là, tous regardant l'homme +comme leur proie, tous se faisant une fête de ses +dépouilles.</p> + +<p>18. Là, se trouve un temple en ruines, bâti autrefois +par des mains depuis long-tems oubliées; +deux ou trois colonnes, et beaucoup de pierres, de +marbres, de granit, sont recouverts d'herbes sauvages. +Inexorable tems! il n'épargnera pas plus +les choses à venir que les choses passées! Inexorable +tems! qui laisse toujours assez de débris du +passé pour faire gémir sur ce qui fut et sur ce qui +sera: ce que nous avons vu, nos enfans le verront; +restes de choses qui ne sont plus, fragmens de pierre, +élevés par des créatures de poussière!</p> + +<p>19. Alp s'assit sur la base d'une colonne, et passa +la main sur son front; comme un homme qui réfléchit +sur quelque chose de redoutable, dans une attitude +penchée. Sa tête retombait sur son cœur fiévreux, +palpitant, oppressé. Et sur son front penché +vers la terre, souvent ses doigts erraient en battant +précipitamment une espèce de mesure, comme vous +pouvez voir les vôtres courir sur le clavier d'ivoire +avant que vous ayez trouvé le ton que vous voulez +faire rendre aux cordes sonores. Comme il était assis +là tout pensif, il crut entendre le soupir de la brise +nocturne. Était-ce le vent qui, à travers quelques +fentes de pierre, envoyait ce gémissement doux et +tendre<a id="footnotetags6" name="footnotetags6"></a> +<a href="#footnotes6"><sup class="sml">s6</sup></a>? il releva la tête, et regarda sur la mer, mais +elle était aussi unie qu'une glace; il regarda le gazon,--pas +un brin n'était agité: d'où venait donc +ce son si tendre? Il regarda les bannières,--chaque +drapeau retombait immobile; les feuilles des bois +du Cythéron ne sont pas plus agitées: il ne sentit +aucun souffle passer sur son visage. Qui a donc rendu +un son pareil? Il se détourne à gauche--est-il sûr +de ce qu'il voit? Là était assise une dame, jeune et +resplendissante!</p> + +<p>20. Il tressaillit avec plus de terreur que si un +ennemi armé eût été près de lui. «Dieu de mes +pères! qui est ici? qui es-tu? et pourquoi viens-tu +si près d'un camp ennemi?» Ses mains tremblantes +se refusèrent à faire le signe de la croix, qu'il ne +croyait plus divine. Il se l'était rappelé à cette heure +de crainte; mais sa conscience dissipe ce sentiment +involontaire. Il regarde, il voit, il reconnaît les +traits de la beauté et la forme gracieuse de l'être +qui lui fut si cher. C'était Francesca qu'il voyait à +ses côtés, la jeune vierge qui pouvait être autrefois +sa fiancée!</p> + +<p>Les roses brillaient encore sur ses joues, mais +leur coloris était plus pâle et plus tendre. Où donc +avait fui le mouvement grâcieux de ses douces lèvres? +il avait disparu le sourire qui vivifiait leur +incarnat. La surface tranquille de l'océan, qui est +devant lui, était d'un bleu moins doux que celui +de ses yeux; mais ils sont immobiles maintenant +comme ces froides vagues, et ses regards, quoique +purs, étaient glacés. Une robe légère, passée +autour de sa taille, voilait à peine son sein éclatant +de blancheur; et à travers sa chevelure en désordre, +qui tombait noire sur ses épaules, se laissaient +voir les beaux contours de son bras blanc et nu; et, +avant qu'elle ne laissât échapper des paroles, elle +leva la main vers le ciel: elle était si pâle, d'une +teinte si transparente, qu'elle n'aurait point intercepté +les rayons de la lune.</p> + +<p>21. «Je quitte les lieux de mon repos pour venir +trouver celui que j'aime de préférence à tous les +hommes, afin d'être heureuse et de lui faire partager +mon bonheur. J'ai traversé les sentinelles, la +porte; les remparts; je suis venue jusqu'à toi à travers +les ennemis, sans éprouver d'accidens. On dit +que le lion se détourne et fuit à l'aspect d'une vierge +dans l'orgueil de sa chasteté, et le pouvoir d'en +haut, qui protège l'innocence contre le tyran des +forêts, a étendu sa miséricorde pour me préserver +des mains des infidèles conjurés. Je suis venue--et +si je suis venue en vain, jamais, oh! jamais nous +ne nous reverrons! Tu as commis une action terrible +en abandonnant la foi de tes pères; mais foule +à tes pieds ce turban, et fais le signe de la croix, +et alors tu seras à moi pour toujours. Arrache cette +goutte noire qui souille ton cœur et demain nous +unit pour n'être plus jamais séparés.»</p> + +<p>--«Et où serait dressé notre lit nuptial? au +milieu des mourans et des morts? car demain nous +livrons au meurtre et à la flamme les fils et les +autels du Christ. Personne, excepté toi et les tiens, +je l'ai juré, ne sera laissé pour voir le soleil du lendemain: +mais toi, je te transporterai dans un lieu +charmant, où nos mains seront unies, et nos chagrins +oubliés. Là tu seras ma fiancée, aussitôt que +j'aurai encore une fois humilié l'orgueil de Venise, +et que sa race abhorrée aura senti ce bras qu'elle +voudrait avilir, et vu châtier par lui, avec un fouet +de scorpions, ceux que le crime et l'envie ont fait +mes ennemis.»</p> + +<p>Francesca posa sa main sur la sienne:--légère +en fut l'impression, mais il frémit jusqu'aux os, et +un froid de glace saisit son cœur, et le rendit immobile +de stupeur. Quoique léger ait été ce serrement de +main si mortellement froid, il n'aurait pu le repousser; +et jamais l'étreinte d'une main si chère ne fit battre le +pouls avec un tel sentiment de terreur, que l'impression +de glace que ces doigts frêles, longs et blancs, +firent passer cette nuit dans le sang d'Alp par leur +contact étrange. L'ardeur fiévreuse de son front avait +disparu; et son cœur battait si faiblement, qu'il +était devenu insensible comme la pierre, lorsqu'il +contempla les traits de celle qu'il aimait, et qu'il +vit combien les couleurs de son teint étaient changées +de ce qu'il les avait connues. Elle était encore +belle, mais languissante--et privée de ce rayon +divin de la pensée qui anime si bien le jeu de la +physionomie, comme les vagues qui étincellent dans +un jour de soleil. Ses lèvres sans mouvement étaient +calmes comme la mort, et ses paroles s'échappaient +de sa bouche sans l'émission de son souffle: son sein +n'était point soulevé par une douce respiration, et +il semblait que le sang ne circulait point dans ses +veines. Bien que son œil brillât au dehors, cependant +ses paupières étaient immobiles, et les regards +qu'elles renvoyaient étaient égarés et préoccupés +comme les yeux de l'homme inquiet qui se promène +dans un rêve troublé; comme les figures des tapisseries +qui brillent dans l'ombre, agitées par le souffle +d'un vent d'hiver, apparaissent, à la lueur douteuse +d'une lampe mourante, sans vie, mais comme animées +et effrayant la vue. On dirait, à travers les +ombres, qu'elles vont descendre du mur grisâtre +où leurs images présentent un air menaçant, en +flottant çà et là au souffle grondant de la brise.</p> + +<p>«Si tu croyais faire trop pour l'amour de moi, +alors que ce soit pour l'amour du ciel,--dit de nouveau +Francesca;--je te le répète--arrache ce turban +de ton front infidèle, et jure d'épargner les enfans +de ta patrie outragée, ou sinon tu es perdu; et +tu ne reverras jamais, non la terre--qui va cesser +de t'appartenir,--mais le ciel, ou moi. Si tu m'accordes +cette faveur, et que cependant une destinée +fatale t'attende, cette destinée absoudra la moitié de +tes crimes, et la porte de la miséricorde céleste peut +encore s'ouvrir pour toi. Réfléchis un moment encore, +et prépare-toi à la malédiction de celui que tu +oublies; porte encore un dernier regard vers les +cieux, et vois son amour qui t'est refusé à jamais. Là, +dans le ciel, est un léger nuage près de la lune<a id="footnotetags7" name="footnotetags7"></a> +<a href="#footnotes7"><sup class="sml">s7</sup></a>;--il +marche, et il l'aura bientôt dépassée.--Si, +lorsque ce voile de vapeur aura cessé d'ombrager +son disque, ton cœur n'est pas changé, alors Dieu +et l'homme seront vengés; terrible sera ta sentence, +plus terrible encore ton immortalité de malheur!»</p> + +<p>Alp regarda le ciel, et vit dans les airs le nuage +que lui avait indiqué Francesca; mais son cœur était +ulcéré, et détourné du droit chemin par un inflexible +et profond orgueil: cette première et fatale passion +de son cœur emportait toutes les autres comme +un torrent. <i>Lui</i>, demander miséricorde! <i>lui</i>, effrayé +par les vagues paroles d'une vierge timide! <i>lui</i>, outragé +par Venise, jurer de sauver ses fils dévoués à +la tombe! Non!--quand même ce nuage serait +plus terrible que celui qui porte le tonnerre, et +qu'il serait destiné à éclater sur lui pour l'anéantir,--qu'il +éclate!</p> + +<p>Il jette un regard sur ce signe redoutable sans +répondre une parole; il l'observe marcher:--il +est passé.--La lune sereine frappe pleinement sa +vue; alors il dit: «--Quelque soit mon destin, je +ne sais point changer:--il est trop tard. Le roseau, +pendant la tempête, peut se plier, frissonner, et se +relever ensuite; le chêne élevé doit se briser. Ce +que Venise m'a fait, je dois le rester, son ennemi +en tout, excepté dans mon amour pour toi. Mais tu +es sauvée, oh! viens, fuis avec moi!» Il tourne la +tête, mais elle a disparu! il ne voit plus qu'une +colonne de pierre. Est-elle rentrée sous terre ou +s'est-elle évanouie dans les airs? Il ne la voit plus; +il ne sait que croire, si ce n'est qu'il ne voit plus +rien.</p> + +<p>22. La nuit est passée, et le soleil brille comme +si ce matin devait précéder un jour de fête. L'aurore +légère et brillante se dégage peu à peu de sa +robe grisâtre, et tout présage que le midi versera +sur la terre une chaleur accablante. Écoutez la trompette, +et le son du tambour, et le son mélancolique +des cors des barbares, et le froissement des bannières +qui se déploient, et le hennissement des chevaux, +et le tumulte de la multitude, et les cris répétés: +«Ils viennent! ils viennent!» Les queues de cheval<a id="footnotetags8" name="footnotetags8"></a> +<a href="#footnotes8"><sup class="sml">s8</sup></a> +sont arrachées du sol, où elles étaient plantées; +les épées sont tirées du fourreau; l'armée est rangée +en ordre de bataille, mais elle attend le signal. «Tartares, +Spahis, Turcomans, prenez vos tentes, et serrez-vous +à l'avant-garde. Montez à cheval, piquez +de l'éperon, cernez la plaine; que les fuyards ne +puissent fuir, lorsqu'ils abandonneront la ville; et +qu'aucun chrétien, vieillard ou jeune homme, ne +puisse échapper; tandis que vos compagnons à pied, +avec leurs masses épaisses, monteront à la brèche au +milieu du carnage.»</p> + +<p>Les chevaux sont tous bridés, et mordent leur +frein d'impatience; ils recourbent avec fierté leur +cou nerveux, en secouant leur crinière; blanche est +l'écume qui couvre leur mors. Les lances sont levées; +les mèches sont allumées; le canon est pointé, +et prêt à faire feu, et à abattre ces remparts qu'il a +déjà à moitié renversés. Chaque janissaire forme sa +phalange. Alp est à leur tête; son bras droit est nu, +et nue est la lame de son cimeterre. Le khan et les +pachas sont tous à leur poste; le visir lui-même est +à la tête de son armée. Lorsque la couleuvrine aura +donné le signal, alors qu'on avance; qu'on ne laisse +aucun être vivant dans Corinthe,--aucun prêtre à +ses autels, aucun chef dans son palais, aucun foyer +dans ses maisons, aucune pierre sur ses remparts. +Dieu et le Prophète!--Allah hu! que ce cri retentisse +jusqu'aux cieux.</p> + +<p>«Là la brèche ouvre un passage; voilà les échelles +pour y monter; vos mains sont sur vos sabres, pourriez-vous +hésiter et ne pas être vainqueurs? Celui +qui le premier abattra la croix rouge pourra demander +ce que son cœur désirera le plus; il l'obtiendra +aussitôt!» C'est ainsi qu'a parlé Coumourgi, +l'intrépide visir; la réponse se fit par le brandissement +des sabres et des lances, et par les acclamations +de l'armée pleine d'un enthousiasme de fureur:--silence!--écoutez +le signal--de feu!</p> + +<p>23. Comme les loups se précipitent en troupe sur +le superbe buffle, malgré les éclairs de ses yeux, et +les rugissemens de sa fureur, et ses ruades nerveuses, +et ses coups de cornes sanglantes, lui foule à +terre ou fait voler dans les airs le premier qui se +précipite sur lui pour trouver la mort; ainsi les Musulmans +s'élancent sur les remparts, ainsi les premiers +succombent sous les coups des assiégés. Plus +d'un sein, caché sous la cotte de maille, couvre la +terre comme une glace brisée: et, renversés par la +balle qui creuse encore le sol d'où ils ne se relèveront +plus, ils sont là étendus en files comme ils sont +tombés, semblables aux épis du moissonneur à la fin +de sa journée, lorsqu'il a fini de niveler la plaine: +tel fut le nombre des premiers renversés par le feu +des remparts.</p> + +<p>24. Comme les torrens du printems qui se précipitent +en bouillonnant du haut des rochers, entraînant +avec eux d'énormes fragmens arrachés par +l'impétuosité continuelle du courant, jusqu'à ce que, +couverts d'écume blanche et retentissant comme le +tonnerre, ils s'arrêtent au fond de l'abîme, semblables +aux neiges de l'avalanche qui tombent dans les +vallées des Alpes; ainsi à la fin, expirans et vaincus, +les enfans de Corinthe succombaient sous les longues +et impétueuses charges, souvent renouvelées, +de l'armée musulmane. Ils résistèrent avec vigueur, +et ils tombèrent en masses, pressés par les infidèles, +et rangés encore en ordre de bataille<a id="footnotetagloc28" name="footnotetagloc28"></a> +<a href="#footnoteloc28"><sup class="sml">loc28</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc28" +name="footnoteloc28"><b>Note loc28: </b></a><a href="#footnotetagloc28"> +(retour) </a> <i>Hand to hand, and foot to foot</i>.</blockquote> + +<p>Là rien n'était muet, excepté la mort: les coups, +les détonnations, la fumée des amorces, les cris pour +demander quartier, ou ceux de victoire, se mêlent aux +volées tonnantes de l'artillerie, qui excitent dans les +cités voisines un sentiment profond d'inquiétude et +de terreur, doutant si ce bruit sourd et grondant +de la bataille qui vient jusqu'à elles est favorable à +leurs alliés ou à leurs ennemis; si elles doivent gémir +ou se réjouir de cette voix anéantissante qui pénètre +dans les profondeurs des montagnes retentissantes, +dont les cavités se la renvoient par un écho +terrible et nouveau. Vous auriez pu l'entendre, dans +cette fatale journée, à Salamine et à Mégare (nous +l'avons entendu dire nous-mêmes à ceux dont les +oreilles en furent frappées), et même jusque dans +la baie du Pyrée.</p> + +<p>25. Depuis leur pointe émoussée jusqu'à la garde, +les sabres et les épées étaient rougis de sang. Mais +les remparts sont pris, et le pillage commence avec +toutes ses horreurs et le carnage. Des cris plus aigus +s'échappent des maisons au pillage. On entend la +marche précipitée et lourde de ceux qui fuient dans +le sang écumant des rues; mais çà et là, partout où +ils peuvent trouver une position favorable contre +l'ennemi, des groupes désespérés de dix ou douze +hommes s'arrêtent et se retournent contre ceux qui +les poursuivent,--s'appuient contre un mur qui +les protége, et résistent fièrement ou succombent en +combattant.</p> + +<p>Là on remarquait un vieillard;--ses cheveux +étaient blancs, mais son vieux bras était encore +plein de force et de courage. Il soutenait si vaillamment +le choc de l'ennemi que les morts formaient +un demi-cercle autour de lui. Il n'avait pas encore +été blessé ni enveloppé, quoique battant en retraite. +Un grand nombre de cicatrices de ses premiers combats +se faisaient remarquer sous son corselet de fer; +mais toutes ces blessures qui couvrent son corps +avaient été reçues dans d'autres combats. Quoique +âgé, il était si robuste des membres que peu de nos +jeunes hommes auraient pu se mesurer avantageusement +avec lui; et les ennemis qu'il tenait séparément +à distance dépassaient le nombre de ses cheveux +blancs. Il brandissait son sabre de droite à +gauche, et plus d'une mère ottomane pleura ses fils +qui n'étaient pas encore nés quand il trempa pour +la première fois son sabre dans le sang musulman, +avant d'avoir atteint sa vingtième année. Et il aurait +pu être le père de tous ceux qui tombèrent sous ses +coups dans ce jour fatal; car, privé de son fils, depuis +longues années, sa douleur vengeresse priva +plus d'un père de ses enfans. Depuis le jour où son +seul fils avait rencontré la mort dans le détroit<a id="footnotetags9" name="footnotetags9"></a> +<a href="#footnotes9"><sup class="sml">s9</sup></a>, le +fer du père lui sacrifia plus d'une humaine hécatombe. +Si les ombres peuvent être apaisées par le +carnage, celle de Patrocle fut moins satisfaite que +celle du fils de Minotti, qui mourut dans ces lieux +qui nous séparent de l'Asie. Il est enseveli sur le +même rivage où des milliers de guerriers furent ensevelis +avant quatre mille ans. Que reste-t-il d'eux +pour nous dire où ils reposent, et comment ils succombèrent? +Aucune pierre funéraire ne les couvre, +aucun ossement n'indique leurs tombes; mais ils +vivent dans la poésie qui leur assure l'immortalité.</p> + +<p>26. Écoutez le cri retentissant d'Allah! c'est une +troupe de Musulmans les plus braves, et les plus habiles +dans le combat. Le bras nerveux de leur chef +est nu, afin d'être plus rapide à frapper pour ne +faire jamais grâce;--découvert jusqu'à l'épaule, +on le voit qui agite son sabre dans l'air: c'est ainsi +qu'on le reconnaît toujours dans la mêlée. D'autres +peuvent montrer un costume plus fastueux, pour +tenter l'ennemi par l'espoir d'une riche dépouille; +plus d'une main se pare d'une plus riche garde d'épée, +mais aucune ne porte une lame plus grossièrement +dorée; beaucoup de guerriers peuvent porter +un turban plus élevé,--Alp est seulement distingué +par son bras blanc et nu: regardez au plus épais de +la mêlée, il est là! Aucun étendard ne s'expose aussi +avant que le sien; aucune bannière dans l'armée +musulmane n'entraîne la moitié si loin les delhis. +Elle brille rapide comme une étoile tombante! Partout +où ce bras redoutable est aperçu, les plus braves +combattent, ou combattaient il n'y a qu'un instant. +C'est là que le lâche demande en vain quartier au +Tartare animé de vengeance, ou que le héros, étendu +par terre, silencieux, dédaigne de pousser un gémissement +en expirant, méditant de frapper encore +un dernier, mais faible coup, sur l'ennemi étendu +comme lui à ses côtés, oubliant l'épuisement de ses +forces causé par ses blessures et par la fatigue du +combat, en s'attachant avec les mains à la terre ensanglantée.</p> + +<p>27. Le vieillard était encore debout, résistant aux +assaillans, et arrêtant un moment la victoire d'Alp. +«Rends-toi, Minotti, pour être épargné, toi et ta +fille.»--</p> + +<p>--«Jamais, renégat, jamais! quand même la vie +que je recevrais de toi serait éternelle.»</p> + +<p>--«Francesca!--oh! ma jeune fiancée! doit-elle +périr victime de ton orgueil?»</p> + +<p>--«Elle est en sûreté.»--«Où! où donc?» +--«Dans le ciel, d'où ton ame infidèle est à jamais +exclue, traître!--Elle est loin de toi, parmi les +vierges.»</p> + +<p>Alors Minotti sourit d'une joie cruelle, en voyant +Alp chanceler à ces paroles et près de succomber, +comme frappé de la foudre.--«O Dieu! depuis +quand n'est-elle plus?»--«Depuis la nuit dernière;--et +je ne pleure pas sa mort: aucun des +enfans de ma race pure ne sera l'esclave de Mahomet +et le tien.--Garde à toi!»</p> + +<p>Ce défi est porté en vain;--Alp est déjà atteint +d'un coup mortel! Pendant que les paroles de Minotti +servaient mieux sa vengeance, par tout ce +qu'elles renfermaient de cruel et d'amer, que la +pointe de son épée n'aurait pu le faire, s'il avait eu +le tems de la passer à travers son cœur, du porche +voisin d'une église que quelques braves défendaient +encore, en renouvelant le combat affaibli, une balle +meurtrière était venue renverser Alp, avant qu'on ait +pu voir la blessure du front fracassé de l'infidèle, +que le vertige a fait tourner, et qui est allé tomber +la face contre terre. Un rayon brillant comme l'éclair +étincela de ses yeux, comme s'ils n'eussent plus dû +se rouvrir, et les ténèbres éternelles couvrirent son +cadavre palpitant. Il ne restait rien de la vie, excepté +un frémissement convulsif qui agita encore légèrement +ses membres. Ses compagnons le retournèrent +sur son dos; sa poitrine et son front étaient souillés +de sang et de poussière, et de ses lèvres livides s'échappaient +des flots de sang noir qui avaient abandonné +ses veines. Mais son pouls n'avait aucun +battement, et sa bouche ne laissa entendre aucun +murmure; aucun soupir, aucune parole, aucun râlement +n'a signalé son passage de la vie à la mort. +Avant même que sa pensée ait pu prier, il est passé, +sans espérance de pardon,--et est resté jusqu'à la +fin--un renégat!</p> + +<p>28. Effrayantes s'élevèrent les clameurs de ses +compagnons et de ses ennemis; ceux-ci, en signe de +joie, et les premiers transportés de fureur. Alors le +combat recommence avec plus d'acharnement; les +épées se croisent, les lances traversent les corps des +combattans dans la mêlée, et les guerriers roulent +en hurlant sur la poussière. Rue par rue, et pied +par pied, Minotti ose encore disputer la moindre +portion de terrain de la ville confiée à ses ordres; +les restes de sa valeureuse troupe unissent à ses efforts +leur dévouement et leur épée. On peut encore +se défendre dans l'église, de laquelle est partie la +balle prédestinée qui a vengé à demi les vaincus, +par la mort d'Alp, le féroce assaillant. Là, Minotti +et les siens se retranchent en reculant, et en laissant +devant eux un ruisseau de sang; faisant toujours face +à l'ennemi; qui reçoit de mortelles blessures à chaque +coup qu'ils lui portent, ils rejoignent ceux qui +sont déjà retranchés dans le temple: là ils pourront +respirer un instant, protégés par les colonnes massives +du monument.</p> + +<p>29. Court instant de répit! La horde à turbans, +ayant ses rangs grossis et la rage dans le cœur, se +précipite sur eux avec tant de violence et de chaleur; +que par leur grand nombre ils se coupent toute +retraite; car la rue qui menait au dernier retranchement +des chrétiens était si étroite, que les premiers +arrivés des Turcs, si la frayeur les saisissait, +pouvaient essayer vainement de revenir sur leurs +pas: une fois engagés dans les colonnes du temple, +ils étaient contraints de vaincre ou de mourir. Ils +moururent; mais avant que leurs yeux se fussent +fermés, des vengeurs s'élevaient sur leurs corps expirans, +frais et pleins de fureur; ils remplissaient +au-delà les rangs éclaircis, quoiqu'ils dussent subir +le même sort que ceux qui les avaient précédés. Les +cierges allumés des autels chrétiens voient pâlir leur +clarté défaillante devant les nuages de fumée produits +par les décharges renouvelées de mousqueterie. +Les Ottomans atteignent la porte intérieure du +temple. Ses gonds d'airain résistent encore; et par +toutes les ouvertures, à travers toutes les brèches, +tous les vitraux brisés, pleut une grêle de balles +déchargées par volées. Mais le portique ébranlé cède +en frémissant;--les gonds crient, les pivots craquent,--se +brisent,--la porte se penche,--tombe.--C'en +est fait! Corinthe perdue ne peut +plus résister.</p> + +<p>30. Sombre, terrible et seul de tous, Minotti +restait encore debout sur les marches de pierre de +l'autel. L'image d'une madone, peinte avec des couleurs +célestes, brille au-dessus de sa tête; ses yeux +de lumière respirent l'amour; et placée au-dessus +du saint autel pour fixer nos pensées sur les choses +divines, lorsque nous nous prosternons devant elle +et le Dieu enfant qu'elle tient sur ses genoux, en +souriant doucement à chaque prière qui s'élève vers +le ciel, comme si elle était là pour la porter elle-même +à son fils; elle sembla alors lui sourire, quoique +des torrens de sang ruisselassent dans l'enceinte +du temple. Minotti, les yeux tournés vers elle, fit +le signe de la croix en soupirant, et saisit une torche +qui brûlait près de lui; il résiste encore, tandis +que les Musulmans portent partout le fer et la +flamme.</p> + +<p>31. Les caveaux creusés sous le pavé de mosaïque +renfermaient les morts des siècles passés. Leurs +noms étaient gravés sur leurs pierres sépulcrales; +mais maintenant le sang les rendait illisibles. Les +trophées sculptés, et les couleurs étranges qu'offraient +les veines nombreuses et variées du marbre +étaient couverts de sang, de poussière et de fumée, +et surchargés d'épées, de sabres et de casques +brisés. Des cadavres recouvraient ces voûtes +qui renfermaient d'autres cadavres reposant froids +dans de nombreux cercueils. On pouvait les voir +rangés dans un ordre mélancolique à la lueur pâle +qui perçait à travers une grille souterraine. Mais la +guerre était entrée dans ces obscurs caveaux, et +elle avait réuni dans ces tombeaux souterrains ses +trésors de salpêtre, entassés auprès de ces corps décharnés. +C'est là que, pendant la durée du siége, +les chrétiens avaient établi leur principal magasin; +une traînée de poudre récemment formée y communiquait: +c'est la dernière et la plus terrible ressource +de Minotti contre la force accablante de l'ennemi.</p> + +<p>32. Les Turcs le pressent de toutes parts; le peu +qui reste de chrétiens pour les combattre opposent +une résistance inutile. Ne pouvant assouvir leur soif +de vengeance, qui se réveille sur un plus grand +nombre d'ennemis, les barbares mutilent les corps +de ceux qui sont tombés, leur coupent la tête déjà +sans vie, précipitent les statues de leurs niches, dépouillent +les autels de leurs riches offrandes, et s'arrachent +de leurs mains ensanglantées les vases saints +d'argent qui ont été consacrés. Ils accourent vers +le maître-autel; oh! l'on vit un spectacle glorieux! +La coupe d'or renfermant les hosties consacrées était +encore sur la table sainte: ce grand calice massif +et éclatant séduit par sa splendeur les yeux de ces +hommes avides de butin. Il avait contenu le matin +le vin consacré, changé par Christ en son sang divin, +que ses adorateurs avaient bu à la naissance +du jour, pour purifier leur ame avant de se rendre +au combat: il en conservait encore quelques gouttes. +Autour de l'autel brillaient douze grands candélabres +rangés dans un ordre splendide, et formés du +plus pur métal: c'est une dépouille opime,--la +plus riche et la dernière.</p> + +<p>33. Ils arrivent si près, que le premier d'entre +eux étendait déjà la main pour s'emparer de la dépouille +qu'il touchait presque, lorsque la main du +vieux Minotti posa sa torche sur la traînée de poudre:--elle +est allumée!--Clocher, voûtes, autel, +vases sacrés, cadavres, vainqueurs à turbans, +chrétiens, tout ce qui reste dans le temple, avec le +temple, vivans et morts lancés dans les airs en mille +éclats, font retentir un long rugissement! La ville +bouleversée,--les murs renversés sur le sol entr'ouvert,--les +vagues de la mer qui reculent un +moment,--les montagnes qui sont ébranlées, comme +si un tremblement de terre avait passé,--des milliers +de débris sans formes projetés en nuage de +flamme vers le ciel par cette épouvantable explosion--proclament +la désolation de ces rivages.</p> + +<p>Les débris confondus du temple sont lancés dans +les airs comme des fusées; les membres épars et +mutilés de nombreux héros retombent sur la terre, +et couvrent au loin la plaine, comme une pluie de +cendres qui obscurcit les airs. Ils tombent dans le +golfe, où ils tracent une multitude de cercles, ou +sur le rivage qu'ils noircissent, et s'étendent sur +toute la longueur de l'isthme. Appartiennent-ils à +des chrétiens ou à des Musulmans? Que leurs mères +viennent les voir et le disent! Lorsqu'ils dormaient +dans leurs berceaux de langes, leurs mères souriaient +sur le tendre sommeil de leur enfance; elles +ne pensaient guère qu'un jour verrait leurs membres +voler en lambeaux dispersés dans les airs. Les +mères qui les ont élevés ne pourraient plus reconnaître +leurs nourrissons. Ce désastreux événement +ne leur a pas laissé la trace d'une forme humaine, +excepté à quelques crânes à moitié brisés, à quelques +ossemens rompus. Des soliveaux fumans, des +pierres calcinées retombent des airs et couvrent la +plage, enfoncés profondément dans les sables tout +noircis et fumans. Tous les êtres vivans qui entendirent +cette terrible explosion qui ébranla la terre, +s'enfuirent avec terreur. Les oiseaux des forêts s'envolèrent; +les dogues sauvages s'éloignèrent en hurlant +des cadavres sans sépultures. Les chameaux +se séparèrent de leurs conducteurs; le bœuf qui, +loin de Corinthe, labourait la terre, s'échappa du +joug, et le cheval du soldat, brisant la sangle de +sa selle et les rênes qui lui servaient de guide, se +précipita au galop dans la plaine. Les coassemens +de la grenouille s'élevèrent des marais, plus aigus +et plus perçans. Les loups hurlèrent dans leurs cavernes +des montagnes, dont l'écho se fit entendre +comme un tonnerre. Les troupes de jackals<a id="footnotetags10" name="footnotetags10"></a> +<a href="#footnotes10"><sup class="sml">s10</sup></a>, dans +un tumulte confus, poussèrent au loin des aboiemens +plaintifs et tristes, qui ressemblaient aux vagissemens +des enfans et aux cris des chiens que l'on +châtie. L'aigle aux plumes hérissées, au cou gonflé, +s'envola de son aire, et chercha un refuge près du +soleil; les nuages, au-dessous de lui, lui paraissaient +trop sombres, et leur fumée, poursuivant son bec de +son étouffante vapeur, lui faisait prendre en criant +un plus sublime essor.--</p> + +<p>Telle fut la destinée de Corinthe!</p> +<br> +<p class="mid">FIN DU SIÉGE DE CORINTHE.</p> +<br><br> +<hr> +<h2>NOTES</h2> + +<h3>DU SIÉGE DE CORINTHE.</h3> +<hr class="short"> +<br> + +<p class="mid"><a id="footnotes1" +name="footnotes1"></a><a href="#footnotetags1"> +NOTE 1.</a></p> + +<p>La vie des Turcomans est errante et patriarchale: ils habitent +sous des tentes.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes2" +name="footnotes2"></a><a href="#footnotetags2"> +NOTE 2.</a></p> + +<p>Ali Coumourgi, le favori de trois sultans, et grand visir +d'Achmet III. Après avoir reconquis le Péloponèse sur les +Vénitiens, dans une seule campagne, il fut mortellement +blessé dans une campagne suivante, en combattant contre les +Allemands, à la bataille de Petersvaradin (dans la plaine de +Carlowitz), en Hongrie, au moment où il s'efforçait de rallier +ses gardes. Il mourut de ses blessures le jour suivant. +Le dernier ordre qu'il donna fut de décapiter le général +Breuner, et quelques autres prisonniers allemands; ses dernières +paroles furent: «Oh! que ne puis-je traiter de même +tous ces chiens de chrétiens!» Paroles et action bien dignes +d'un Caligula. C'était un jeune homme d'une grande ambition +et d'une présomption sans bornes. On lui disait que le +prince Eugène était envoyé contre lui; il répondit: «Je deviendrai +plus habile, et ce sera à ses dépens.»</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes3" +name="footnotes3"></a><a href="#footnotetags3"> +NOTE 3.</a></p> + +<p>Il n'est pas nécessaire de rappeler au lecteur qu'il n'y a +point de flux et de reflux sensible dans la Méditerranée.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes4" +name="footnotes4"></a><a href="#footnotetags4"> +NOTE 4.</a></p> + +<p>J'ai vu un spectacle semblable à celui que j'ai décrit sous +les remparts au sérail de Constantinople, dans les cavités +creusées dans le roc par le Bosphore; terrasse étroite qui se +projette entre les remparts et la mer. Je crois que ce fait est +aussi mentionné dans les voyages d'Hobhouse. Les cadavres +étaient probablement ceux de quelques janissaires réfractaires.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes5" +name="footnotes5"></a><a href="#footnotetags5"> +NOTE 5.</a></p> + +<p>Cette touffe, ou longue tresse de cheveux, est laissée sur +la tête par la croyance que Mahomet les emportera par là dans +son paradis.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes6" +name="footnotes6"></a><a href="#footnotetags6"> +NOTE 6.</a></p> + +<p>Je dois faire remarquer ici que je me suis rencontré involontairement +dans ces douze vers avec un passage d'un poème +inédit de M. Coleridge, intitulé: <i>Christabel</i>. Ce n'est pas +avant la composition de mon ouvrage que j'entendis la lecture +de ce poème extraordinaire et singulièrement original; et je +n'ai vu le manuscrit de cette production que tout récemment, +grâce à la complaisance de M. Coleridge lui-même, qui, je +l'espère, est convaincu que je ne suis point un vil plagiaire. +L'idée originale en appartient sans aucun doute à M. Coleridge, +dont le poème a été composé il y a près de quatorze +ans. Qu'il me soit permis de conclure avec l'espérance qu'il ne +retardera pas plus long-tems la publication d'un ouvrage qui +est attendu du public avec impatience.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes7" +name="footnotes7"></a><a href="#footnotetags7"> +NOTE 7.</a></p> + +<p>Il m'a été dit que l'idée exprimée depuis le vers 598<sup>e</sup> au +603<sup>e</sup> avait été admirée par des personnes dont l'approbation +est d'un grand poids. J'en suis satisfait; mais elle n'est pas +originale,--au moins elle ne m'appartient pas. On peut la +trouver bien mieux exprimée dans la version anglaise de +<i>Wathek</i>, aux pages 182-3-4 (j'ai oublié la page précise en +français), ouvrage auquel j'ai déjà renvoyé<a id="footnotetagn7" name="footnotetagn7"></a> +<a href="#footnoten7"><sup class="sml">n7</sup></a>, et auquel je +n'ai jamais recouru sans une nouvelle satisfaction.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten7" +name="footnoten7"><b>Note n7: </b></a><a href="#footnotetagn7"> +(retour) </a> Voyez page 63.</blockquote> + +<p class="mid"><a id="footnotes8" +name="footnotes8"></a><a href="#footnotetags8"> +NOTE 8.</a></p> + +<p>La queue de cheval, fixée sur une lance, forme l'étendard +d'un pacha.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes9" +name="footnotes9"></a><a href="#footnotetags9"> +NOTE 9.</a></p> + +<p>Dans la bataille navale, à l'embouchure des Dardanelles, +entre les Vénitiens et les Turcs.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotes10" +name="footnotes10"></a><a href="#footnotetags10"> +NOTE 10.</a></p> + +<p>Je crois que j'ai pris une licence poétique en transportant +le jackal de l'Asie dans la Grèce, où je n'ai jamais vu ni entendu +cet animal; mais dans les ruines d'Éphèse je les ai entendus +par centaines. Ils hantent les ruines et suivent les +armées.</p> + +<br> +<p class="mid">FIN DES NOTES DU SIÉGE DE CORINTHE.</p> + +<br><br><br> + +<h1>PARISINA.</h1> + +<br><br><br> + +<h5>A</h5> + +<h3>SCROPE BERDMORE DAVIES, ESQ.</h3> + +<h4>LE POÈME SUIVANT EST DÉDIÉ</h4> + +<p class="mid">Par celui qui depuis long-tems admire ses talens et apprécie +son amitié.</p> + +<p>22 janvier 1816.</p> +<br><br> +<hr> +<h2>AVERTISSEMENT.</h2> +<hr class="short"> +<br> +<p>Le poème suivant est fondé sur un événement +mentionné dans les <i>Antiquités de la maison +de Brunswick</i>, par Gibbon.--Je crains que +dans nos tems modernes la délicatesse ou la fastidiosité +du lecteur ne croie de semblables sujets +incapables d'être traités dans la poésie. Les +poètes dramatiques grecs, et quelques-uns de +nos meilleurs et vieux écrivains anglais étaient +d'une opinion différente, comme Alfieri et Schiller +l'ont été aussi plus récemment sur le continent. +L'extrait suivant expliquera les faits sur +lesquels l'histoire de mon poème est fondée. Le +nom d'Azo est substitué à celui de <i>Nicolas</i>, +comme étant plus propre au mètre poétique.</p> + +<p>«Sous le règne, de Nicolas III, Ferrare fut +souillée par une tragédie domestique. Sur le +témoignage d'un de ses gens, le marquis d'Est +découvrit les amours incestueuses de sa femme +Parisina avec Hugo, son fils naturel, beau et +vaillant jeune homme. Ils furent tous deux +décapités dans le château, par la sentence +d'un père et d'un mari, qui publia sa honte +et survécut à leur exécution. Il fut malheureux, +s'ils furent coupables; s'ils furent innocens, +il fut encore plus malheureux: il n'est +aucune de ces situations possibles dans laquelle +je puisse approuver le dernier acte de +justice de la part d'un père.»<span class="rig"> +(<span class="sc">Gibbon</span >, <i>Œuvres mêlées</i>.)</span><br><br></p> +<br><br><br> + +<hr> +<h1>PARISINA.</h1> +<hr class="short"> +<br> + +<p>1. C'est l'heure où les accens élevés du rossignol +s'échappent des bosquets touffus; c'est l'heure où +les vœux des amans semblent plus tendres dans des +paroles murmurées tout bas. D'aimables zéphirs, +des eaux qui serpentent sont une harmonie mélodieuse +pour l'oreille solitaire. Les gouttes de rosée +humectent légèrement chaque fleur, et les étoiles +apparaissent dans les cieux, et la vague qui les réfléchit +semble d'un bleu plus azuré, et la feuille +d'une teinte plus foncée. Le firmament présente ce +clair-obscur, si doucement sombre, si sombrement +pur, qui suit le déclin du jour, lorsque le crépuscule +se fond sous les rayons de la lune +<a id="footnotetagp1" name="footnotetagp1"></a> +<a href="#footnotep1"><sup class="sml">p1</sup></a>.</p> + +<p>2. Mais ce n'est pas pour écouter le bruit de la +cascade que Parisina quitte son appartement; ce +n'est pas pour contempler les étoiles du ciel que la +jeune dame s'avance dans les ombres de la nuit; et +si elle s'assied dans le bosquet d'Est, ce n'est pas +dans le but d'y jouir de ses fleurs épanouies;--elle +prête l'oreille,--mais ce n'est point aux chants du +rossignol,--quoiqu'elle attende des accens aussi +doux que les siens. Un pas se glisse à travers l'épais +feuillage; sa joue devient pâle,--et son cœur bat +plus rapidement. Une voix murmure à travers les +feuilles frémissantes; la rougeur reparaît sur sa joue, +et son sein agité se soulève doucement. Un instant +encore--et ils seront réunis;--il est passé:--son +amant est à ses pieds.</p> + +<p>3. Maintenant que leur importe le monde avec tous +ces changemens qu'y amènent le tems et les vicissitudes +de la vie? Les créatures vivantes qui le peuplent,--son +globe de terre et son ciel éclatant--ne +sont rien pour leurs yeux et leur cœur; et tout +ce qui les entoure, au-dessus comme au-dessous, leur +est aussi indifférent que la mort. Ils ne respirent +plus que l'un pour l'autre, comme si tout le reste +avait cessé d'exister. Leurs soupirs mêmes sont pleins +d'une joie si profonde, que, si elle ne devenait moins +vive, cette ivresse insensée consumerait leurs cœurs +qui éprouvent sa brûlante domination. Dans ce rêve +tendre et tumultueux pensent-ils au crime, au danger? +Celui qui a connu la puissance de cette passion +hésita-t-il ou craignit-il dans une heure semblable? +pensa-t-il à la courte durée de ces momens divins? +Mais hélas!--ils sont déjà loin! nous sommes forcés +de nous réveiller avant de connaître qu'une telle +vision ne reviendra plus.</p> + +<p>4. Ils quittent, en s'adressant des regards languissans, +le lieu qui a été le témoin de leur ivresse +coupable; et quoiqu'ils espèrent se revoir, qu'ils +s'en donnent la promesse, ils s'affligent, comme si +cette séparation était la dernière. Les fréquens soupirs,--le +long embrassement,--leurs lèvres qui +voudraient s'attacher pour jamais, tandis que brille +sur le visage de Parisina le ciel qu'elle craint d'implorer +vainement un jour, comme si chaque étoile +qui étincelle si pure au firmament eût été le témoin +de sa faiblesse,--les fréquens soupirs, le long +embrassement, tout retient ces amans au lieu du +rendez-vous. Mais il le faut; ils doivent se séparer +dans cet abattement redoutable du cœur, avec ce +frisson intime et glacé qui suit immédiatement les +actions coupables.</p> + +<p>5. Hugo s'est rendu à sa couche solitaire, où ses +désirs attendent la femme d'un autre; c'est sur le +sein confiant d'un époux que Parisina va reposer sa +tête coupable. Mais le délire de la fièvre semble +agiter son sommeil, et des rêves troublés répandent +sur sa joue une vive rougeur. Dans son agitation, +elle murmure un nom qu'elle n'ose prononcer pendant +le jour; elle presse son mari sur son sein qui +palpite pour un autre. Il se réveille à cet embrassement, +et, heureux en idée, il s'imagine que ce soupir +rêvant, cette ardente caresse, sont semblables +à ceux qu'il avait coutume d'obtenir. Il serait prêt, +dans sa tendresse, à pleurer d'amour sur celle qui +l'aime si vivement, même dans son sommeil.</p> + +<p>6. Il presse Parisina dormante sur son cœur, et +écoute attentivement ses paroles entrecoupées. Il entend--Pourquoi +le prince Azo frémit-il comme s'il +avait entendu la voix de l'Archange? Ah! puisse-t-il +avoir entendu cette voix!--un destin plus terrible +pourrait à peine retentir comme un tonnerre sur sa +tombe, lorsqu'il se réveillera pour ne plus se rendormir, +et pour paraître devant le trône éternel. +Puisse-t-il avoir entendu cette voix!--les paroles +qu'il a recueillies ont détruit à jamais son bonheur +sur la terre. Ce murmure articulé d'un nom dans le +sommeil atteste le crime de Parisina et la honte +d'Azo. Et quel est ce nom? ce nom qui retentit sur +son oreiller d'une manière si terrible? comme la +vague mugissante qui roule une planche brisée sur +le rivage, et écrase sur un roc aigu le malheureux +naufragé qui s'engloutit pour ne se relever jamais,--tel +fut le choc qui ébranla son ame. Et quel est +ce nom? c'est celui d'Hugo,--de son fils;--il ne +l'aurait jamais soupçonné!--C'est celui d'Hugo,--l'enfant +de celle qu'il aima,--le fils d'un illégitime +amour,--le fruit de sa jeunesse coupable, +lorsqu'il trahit la foi de Bianca, la jeune fille dont +la folle crédulité put se confier à un homme qui ne +voulait pas en faire son épouse.</p> + +<p>7. Il porta la main à son poignard, qui rentra +dans son fourreau avant d'avoir été entièrement +tiré. Cependant, indigne qu'elle est maintenant de +vivre, il ne peut se résoudre à tuer une femme si +belle.--Au moins si elle ne souriait pas--dormant +à ses côtés!--Il ne veut pas la réveiller encore; +mais il la contemple avec un regard qui l'eût glacé +du froid de la mort pour s'endormir à jamais,--si +elle se fût réveillée de son rêve, et si elle avait +vu, à la clarté vacillante de la lampe, ce front tout +couvert de gouttes de sueur. Elle ne parla plus,--mais +elle dormit encore,--tandis que, dans +la pensée de son mari, ses jours viennent d'être +comptés.</p> + +<p>8. Au retour du matin, Azo interrogea ses gens, +et il trouva dans de nombreux rapports la preuve +de tout ce qu'il craignait de connaître, le crime présent +des coupables et son malheur futur. Les suivantes +de Parisina, qui étaient depuis long-tems ses +complices, cherchèrent à se sauver elles-mêmes en +voulant rejeter le crime,--la honte--et la condamnation +sur leur maîtresse. Ce n'est plus un secret;--elles +racontent toutes les circonstances qui +peuvent augmenter la confiance dans la vérité de +leurs histoires. Le cœur et l'oreille torturés d'Azo +n'ont plus rien à ressentir et à entendre.</p> + +<p>9. Ce n'était pas un homme à aimer les délais. +L'ancien chef de la maison d'Est est assis sur son +trône dans la salle de son conseil d'état; ses nobles +et ses gardes l'environnent;--devant lui sont les +deux plaintifs criminels, tous les deux jeunes,--et +dont l'<i>un</i> est d'une beauté si ravissante! La ceinture +sans épée et les mains chargées de fer, ô Christ! +faut-il qu'un fils paraisse ainsi devant la face de son +père! Cependant voilà comment Hugo doit se présenter +devant son père, et entendre la sentence que +prononcera son courroux, l'histoire de son déshonneur! +Toutefois il ne semble pas abattu dans son +malheur, quoique sa voix reste muette.</p> + +<p>10. Silencieuse aussi, et pâle, et résignée, Parisina +attend sa condamnation. Qu'elle est changée +depuis que ses regards expressifs répandaient la +gaîté sur tout ce qui l'entourait, dans un palais où +des seigneurs d'une haute naissance s'enorgueillissaient +d'être à ses ordres,--où la beauté s'efforçait +d'imiter l'accent mélodieux de sa voix,--son aimable +maintien,--les grâces de son attitude, et copiait, +par son air et sa démarche, les gestes de sa souveraine. +Alors--si son œil eût versé des larmes de +chagrin, mille guerriers se fussent élancés, mille +glaives eussent brillé hors du fourreau, en faisant +de sa querelle la leur propre. Maintenant,--qu'est-elle, +et que sont-ils? Peut-elle encore commander, +obéiraient-ils encore? Tous sont maintenant silencieux, +indifférens, les yeux baissés, fronçant le sourcil, +les bras croisés sur la poitrine, l'air froid, et +contenant à peine sur leurs lèvres un sourire de mépris; +voilà le tableau des chevaliers, des dames, de +toute la cour! Et lui, le chevalier de son choix, +dont la lance se baissait devant son regard, lui qui--si +son bras eût été libre un moment--serait mort +en combattant pour elle, ou eût obtenu sa délivrance; +l'amant chéri de la femme de son père,--lui, hélas! +est à côté d'elle, chargé de fers; il ne peut voir ses +yeux gonflés qui pleurent moins sur son propre malheur +que sur celui de son amant. Ces paupières--sur +lesquelles la veine violette et égarée laisse une +légère trace, en se distinguant sur une blancheur si +douce qu'elle invite au plus tendre baiser,--maintenant +elles semblent, échauffées et livides, comprimer, +non ombrager, ces yeux mourans dont le +regard est si abattu, et qui se remplissent de larmes +de plus en plus grosses.</p> + +<p>11. Lui aussi eût pleuré sur elle, si tous les regards +n'eussent pas été dirigés sur lui. Sa douleur, +s'il en ressentait, était assoupie. Son front relevé +était sombre et hautain. Quelle que fût la douleur +qui comprimât son ame, il ne voulait pas paraître y +céder devant la foule; mais cependant il n'osait regarder +Parisina. Le souvenir des heures qui n'étaient +plus,--son crime,--son état présent,--le courroux +de son père,--le mépris de tous les hommes +vertueux,--son sort sur la terre, sa destinée éternelle,--et +surtout le sort de celle,--oh!--de +celle dont il n'osait pas regarder le front pâle comme +la mort! tous ces sentimens accumulés dans son +cœur auraient trahi les remords pour les faiblesses +qu'il a commises.</p> + +<p>12. Azo dit: «Hier encore je m'enorgueillissais +d'une épouse et d'un fils; ce songe s'est évanoui ce +matin. Avant la fin du jour, je n'aurai plus ni épouse +ni fils. Ma vie devra s'écouler désormais solitaire et +languissante. Soit,--que l'arrêt s'accomplisse,--nul +être vivant n'agirait autrement que moi. Ces +nœuds sont brisés;--mais ce n'est pas par moi; +que l'arrêt s'accomplisse.--Le supplice est préparé! +Hugo, le prêtre t'attend, et ensuite la récompense +de ton crime! Va! adresse ta prière au ciel, +avant que l'étoile du soir apparaisse.--Apprends +si le pardon peut encore t'être accordé; la miséricorde +du ciel peut seule t'absoudre maintenant. Mais +ici, sur la terre, sous le ciel, il n'est point de lieu +où toi et moi puissions respirer une heure le même +air. Adieu! je ne te verrai pas mourir.--Mais toi, +être frêle! tu verras rouler sa tête.--Adieu! je ne +puis t'en dire davantage. Va! femme au cœur infidèle; +ce n'est pas moi, c'est toi qui fais verser le +sang d'Hugo. Va! si tu peux survivre à ce spectacle, +jouis de la vie que je te laisse.»</p> + +<p>13. Ici l'austère Azo couvrit son visage;--car +sur son front les veines gonflées battirent violemment, +comme si le sang bouillonnant qu'elles contenaient +eût été refoulé du cœur vers son cerveau. +C'est pourquoi il baissa un instant la tête, et passa +sa main tremblante sur ses yeux pour les dérober +aux regards de l'assemblée. Hugo, pendant ce tems, +éleva ses mains enchaînées, et demanda un moment +d'attention de son père; celui-ci, resté silencieux, +ne refuse pas sa demande.</p> + +<p>--«Ce n'est pas que je craigne la mort,--car +tu m'as déjà vu à tes côtés, couvert de sang, au milieu +de la bataille; et ce fer qui ne fut jamais sans +usage dans ma main, ce fer que tes esclaves m'ont +enlevé, a versé plus de sang pour ta cause que jamais +n'en fera couler la hache de mon supplice.</p> + +<p>«Tu m'avais donné la vie, tu peux la reprendre; +c'est un don pour lequel je ne te remercie +point. Je n'ai pas oublié les griefs de ma mère; son +amour dédaigné, son honneur flétri, l'héritage de +honte de son enfant; mais elle est dans la tombe, +où, lui, son fils, ton rival, la rejoindra bientôt. Son +cœur brisé,--ma tête tranchée,--témoigneront +pour toi chez les morts de la fidélité et de la tendresse +de ton premier amour,--de ta sollicitude paternelle. +Il est vrai que je t'ai offensé;--mais je t'ai +rendu outrage pour outrage.--Celle que tu croyais +ta femme, cette autre victime de ton orgueil, tu sais +qu'elle m'était destinée depuis long-tems. Tu la vis, +et tu convoitas ses charmes,--et tu te raillais de ma +naissance, qui était cependant ton ouvrage; tu me +disais indigne d'elle, indigne de ses embrassemens, +parce que, en vérité, je ne pouvais réclamer l'héritage +légal de ton nom, ni m'asseoir sur le trône héréditaire +de la maison d'Est. Cependant, si quelques +étés de plus m'eussent été accordés, mon nom aurait +pu devenir plus illustre que celui de ces princes, et +mériter des honneurs que je n'aurais dûs qu'à moi +seul. J'avais une épée,--et j'ai un cœur qui aurait +pu conquérir un casque aussi glorieux<a id="footnotetagloc29" name="footnotetagloc29"></a> +<a href="#footnoteloc29"><sup class="sml">loc29</sup></a> +<a id="footnotetagp2" name="footnotetagp2"></a> +<a href="#footnotep2"><sup class="sml">p2</sup></a> qu'aucun +de ceux qui couvrirent le front de tous les souverains +de ta race. Les plus beaux éperons de chevalier +ne sont pas toujours conquis par le fils le mieux né; +et les miens ont souvent lancé les flancs de mon cheval +bien avant tes chefs orgueilleux des rangs princiers, +lorsque je chargeais l'ennemi au cri d'<i>Est +et Victoire</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc29" +name="footnoteloc29"><b>Note loc29: </b></a><a href="#footnotetagloc29"> +(retour) </a> <i>Haught</i>.</blockquote> + +<p>«Je ne veux point plaider la cause du crime, ni +te prier d'épargner pour quelque tems le peu d'heures +ou le peu de jours qui doivent rouler sur mon +insensible poussière;--de tels jours, délirans comme +ceux de mon passé, ne pouvaient pas, ne devaient +pas durer.--Quoique ma naissance et mon nom +soient vils, et que ta noblesse de race eût dédaigné +d'honorer un homme tel que moi;--cependant mes +traits portent quelque empreinte de ceux de mon +père, et mon ame.--elle vient toute de toi. De toi--cette +impétuosité de cœur!--de toi,--oui, pourquoi +frémis-tu? de toi vient mon bras fort, mon +ame de flamme.--Tu ne m'as pas seulement donné +la vie, mais encore tout ce qui me rend davantage +ton fils. Vois ce que tes coupables amours ont produit, +puisque le ciel t'a récompensé d'un fils tel que +moi! Je ne suis point un bâtard par mon ame, car +cette ame, comme la tienne, abhorre tout contrôle. +Quant au souffle de vie; ce bienfait éphémère que +tu m'as donné, et que tu vas reprendre bientôt, je +ne l'estimais pas plus que toi, lorsque, le casque +relevé sur le front, à côté l'un de l'autre, nous combattions +en précipitant nos coursiers sur les cadavres +tombés dans la mêlée. Le passé n'est plus rien,--et +bientôt l'avenir sera du passé. Cependant je +voudrais qu'alors je fusse tombé sur le champ de +bataille: car, quoique tu aies fait le malheur de ma +mère, et que tu m'aies ravi ma propre fiancée, je +sens que tu es encore mon père; et toute dure que +soit ta sentence, elle n'est point injuste, quoique venant +de toi. Engendré dans le péché, pour mourir +dans la honte, ma vie commence et finit de même. +Comme le père a failli, ainsi le fils a failli, et tu +dois les punir tous deux en un seul. Mon crime +semble le pire aux regards des hommes, mais Dieu +jugera entre nous deux!»</p> + +<p>14. Il se tut--et resta debout les bras croisés +qui firent retentir, en retombant, les fers qui les entouraient. +Il n'y eut pas une oreille, parmi tous les +chefs rangés dans la salle, qui ne se sentît blessée +lorsque ces lourdes chaînes retentirent. Les grâces +fatales de Parisina attirent bientôt tous les regards.--Pouvait-elle +entendre ainsi son amant condamné +à mort? J'ai dit qu'elle était là, pâle et calme, la +cause vivante des malheurs d'Hugo: ses yeux immobiles, +mais ouverts et hagards, ne s'étaient point +tournés d'un côté ou de l'autre, ils ne se voilaient +point de leurs douces paupières; mais un cercle d'un +blanc terne se formait autour de leur orbite d'un +bleu foncé; et elle était là debout, l'air morne et +froid, comme si le sang se fût glacé dans ses veines. +Mais de tems en tems une larme épaisse et lentement +formée s'échappait des longues et noires +paupières qui couvraient ses beaux yeux; c'était une +chose à voir, non à entendre! et ceux qui les virent +furent étonnés que de pareilles larmes pussent couler +de deux yeux mortels.</p> + +<p>Elle voulut parler,--l'articulation imparfaite de +ses paroles ne put sortir de sa poitrine oppressée. +Elle parut former un sourd gémissement, comme +si son ame se fût échappée avec sa voix. Elle se tut,--mais +elle voulut essayer encore une fois de parler; +alors sa voix se rompit en un long cri, et elle tomba +comme une pierre, ou une statue renversée de sa +base, plutôt semblable à un corps qui n'a jamais eu +de vie,--ou à un monument de marbre représentant +l'épouse d'Azo, qu'à cette belle et vive coupable, +dont chaque passion était un aiguillon qui la +poussait au crime, mais qui ne pouvait supporter sa +honte et son désespoir. Cependant elle vivait encore--et +elle ne fut que trop tôt arrachée à cet évanouissement +semblable à la mort.--Sa raison était +perdue,--tous ses sens avaient été bouleversés par +d'intimes angoisses; et les frêles fibres de son cerveau +(comme les cordes d'un arc, relâchées par la +pluie, ne lancent plus que des traits égarés), ne +produisaient plus que des pensées vagues et sans +suite.--Le passé pour elle est une page blanche, +l'avenir une page noire, avec quelques rayons de +terrible clarté, qui brillent comme la foudre sur une +route déserte lorsque les tempêtes de la nuit exhalent +toute leur colère.</p> + +<p>Elle éprouvait des craintes,--elle sentit quelque +chose de criminel peser sur son ame, comme un +poids si lourd et si glacé, qu'elle comprit que c'était +le crime et la honte. Elle se rappelle que la mort +doit frapper quelqu'un,--mais qui? Elle l'a oublié:--vit-elle +encore? Serait-ce la terre qu'elle foule +encore sous ses pas? les cieux qu'elle aperçoit au-dessus +de sa tête? les hommes qui l'entourent? ou +étaient-ce des démons, ces visages sombres et sévères +qui expriment la menace et le dédain pour une personne +dont le seul regard, avant ce jour, les faisait +tressaillir de bonheur? Tout était confus et inexplicable +pour son ame en délire: chaos de craintes et +d'espérances étranges: tantôt riant, tantôt versant +des larmes, mais toujours délirant dans chaque extrême, +elle lutte avec ce songe convulsif: car il +semblait peser sur elle de tout son poids: oh! puisse-t-elle +jamais ne connaître de réveil!</p> + +<p>15. Les cloches du couvent sonnent, mais lentement +et avec un son lamentable; elles retentissent +dans la tour grise et carrée qui répand ça et là leur +son lugubre. Il arrive douloureusement sur le cœur! +Écoutez! on chante l'hymne de mort,--l'hymne +composée pour les habitans de la tombe, ou pour les +vivans qui vont bientôt les rejoindre! C'est pour +l'ame d'un être qui s'en va que retentit l'hymne de +mort, et que tintent les cloches lugubres: il est près +de la fin de sa carrière mortelle, à genoux aux pieds +d'un moine; triste à entendre--et pénible à voir,--à +genoux sur la terre nue et froide, avec le billot +devant lui, et les gardes autour;--et le bourreau, +le bras nu et prêt à frapper, examinant du +doigt si le tranchant de la hache est aiguisé et sûr +depuis la dernière fois qu'il en a fait usage, afin +que le coup soit tout à la fois léger et prompt--tandis +que la foule, dans un cercle muet, vient voir +la tête du fils tomber par l'ordre du père.</p> + +<p>16. C'est une de ces heures délicieuses qui précèdent +le coucher d'un beau soleil d'été, qui s'est +levé pour éclairer, comme par raillerie, de ses plus +beaux rayons, un jour si tragique. Ces rayons tombent +à l'approche du crépuscule sur la tête condamnée +d'Hugo, au moment où il finissait sa dernière confession +à l'oreille du moine, et où, déplorant son +sort dans une sainte pénitence, il se penchait pour +entendre de sa bouche les paroles sacrées d'absolution +qui ont le pouvoir d'effacer nos taches criminelles; +ce fut dans ce moment que les feux du soleil +vinrent briller sur sa tête,--dont les cheveux +châtains retombaient en boucles pendantes à côté de +son cou resté nu; mais plus brillans encore tombèrent +ses rayons sur la hache qui étincelait près de +lui avec un éclat effrayamment livide.--Oh! cette +heure dernière était la plus amère des heures! Les +spectateurs même les plus durs furent glacés de terreur: +affreux était le crime, et juste la condamnation,--cependant +ils frémirent à cette vue.</p> + +<p>17. Les prières dernières de ce fils perfide,--de +cet audacieux amant, sont terminées. Les grains +de son chapelet et ses péchés ont été tous comptés, +ses heures sont arrivées à leurs dernières minutes;--son +manteau lui a été enlevé, ses boucles de chevelure +d'un brun châtain sont placées sous les ciseaux; +c'en est fait,--elles sont tombées sous l'instrument +fatal: l'écharpe que Parisina lui a donnée--et +qu'il a portée jusqu'à ce moment--ne doit +pas le suivre au tombeau; elle va lui être arrachée +et un mouchoir couvrira ses yeux; mais non,--ce +dernier outrage ne sera point fait à son front superbe. +Tous ses sentimens qui paraissaient subjugués +se réveillèrent à demi dans un profond dédain, +lorsque les mains de l'exécuteur voulurent lui bander +les yeux, comme s'ils n'avaient osé voir la mort +en face. «Non!--mon sang et ma vie ne m'appartiennent +plus, mes mains sont enchaînées,--mais +que je meure au moins les yeux libres; frappe!» +Et en prononçant cette dernière parole, il incline sa +tête sur le billot; et il répéta sa dernière parole: +«Frappe!»--et soudain la hache tomba et sa tête +roula,--et, bouillonnant, lourd, le tronc ensanglanté +recula; et de toutes ses veines jaillirent des +flots de sang; ses yeux et ses lèvres s'agitèrent un +moment, dans une rapide convulsion--et devinrent +fixes pour toujours!</p> + +<p>Il mourut, comme un coupable devait mourir, +sans parade, sans vaine ostentation; il avait fléchi +le genou et prié avec résignation, et sans dédaigner +le secours d'un prêtre et sans désespérer de tout +pardon en haut. Et tandis qu'il était agenouillé devant +le prieur, son cœur était séparé de tout sentiment +terrestre.--Son père irrité,--son amante +bien-aimée,--qu'étaient-ils devenus dans ce moment? +Plus de reproches,--plus de désespoir; +aucune pensée qui n'appartînt au ciel;--aucune +parole qui ne fût une prière,--excepté celles qui +s'échappèrent de sa bouche, lorsque, voyant disposer +son cou pour recevoir la hache de l'exécuteur, +il avait demandé à mourir les yeux non bandés, seul +adieu qu'il fit à ceux qui l'entouraient.</p> + +<p>18. Muets comme les lèvres qui viennent d'être +fermées par la mort, la poitrine de chaque spectateur +ne pouvait respirer. Mais au loin, de l'un à +l'autre, se communiqua un froid et électrique frisson +au moment où la hache effrayante tomba sur la tête +de celui dont la vie et les amours finissaient ainsi; +et il refoula au fond des cœurs, par un son étrange, +un gémissement prêt à s'en échapper. Mais rien, +outre le coup de la hache sur le billot, ne troubla +plus le silence profond, excepté un--Quel est ce +cri qui vient fendre l'air silencieux avec un accent si +déliramment aigu--et qui passe si soudainement? +Ce cri, semblable à celui d'une mère privée de son +enfant par un coup inattendu, s'élève jusqu'au ciel, +comme celui d'une ame condamnée à d'éternelles +souffrances. Partie des fenêtres du palais d'Azo, +cette horrible voix perce les airs; et tous les regards +sont tournés de ce côté. Mais on ne voit et on n'entend +plus rien! C'était le cri d'une femme,--et jamais +le désespoir ne s'exprima dans un accent plus délirant. +Ceux qui l'entendirent souhaitèrent par pitié +que ce fût le dernier de l'être qui l'avait laissé +échapper:</p> + +<p>19. Hugo n'est plus; et, depuis cette heure, on +ne vit et on n'entendit plus Parisina dans le palais, +ni dans les bosquets du jardin. Son nom,--comme +si elle n'eût jamais existé,--fut banni de toutes les +lèvres, comme les mots d'indécence ou de terreur. +Et la voix du prince Azo ne fit jamais mention de sa +femme ou de son fils, dont aucune tombe,--aucun +monument ne consacre le souvenir. Leurs cendres +ne furent point bénies par la religion; du moins +celles du chevalier qui mourut en ce jour. Mais le +sort de Parisina demeura enseveli dans l'obscurité, +comme la poussière cachée dans le cercueil. Se retira-t-elle +dans un couvent pour y gagner le ciel par +le sentier pénible de la pénitence au milieu d'années +flétries par les remords et des larmes sans sommeil? +succomba-t-elle par le poison ou sous le poignard, +pour la punir de ce coupable amour qu'elle +osa éprouver? ou, frappée dans ce moment terrible, +mourut-elle par des tortures moins prolongées; +comme celui qu'elle vit la tête sur le billot, en partageant +le même sort par la main de l'exécuteur, +qui prit en pitié sa faiblesse défaillante? Personne +ne le sait--et on ne le saura jamais: mais quelle +qu'ait été sa fin ici-bas, sa vie commença et finit +dans les angoisses<a id="footnotetagp3" name="footnotetagp3"></a> +<a href="#footnotep3"><sup class="sml">p3</sup></a>!</p> + +<p>20. Azo prit une autre épouse, et des fils vertueux +grandirent à ses côtés: mais aucun d'eux ne +fut aussi aimable et aussi vaillant que celui qui se +consumait dans la tombe; ou, s'ils le furent,--ils +ne le parurent pas aux yeux froids de leur père qui +les vit croître avec indifférence, ou avec des soupirs +étouffés: mais jamais une larme ne vint sillonner sa +joue, jamais sourire ne vint dérider son front; et +sur ce large front se creusèrent les rides profondes +de la pensée, ces sillons que le dévorant passage du +chagrin y imprime incessamment; cicatrices des +blessures profondes qu'a laissées la lutte ardente de +l'ame. Il n'y eut plus pour lui ni joie ni douleurs. +Il ne lui restait plus rien ici-bas que des nuits sans +sommeil et des jours pleins d'ennuis, une ame également +morte au blâme comme à la louange, un +cœur qui se fuyait lui-même et cependant ne voulait +pas céder--ni oublier; et c'était lorsque ses sentimens +et ses souvenirs semblaient le moins l'assiéger, +que sa pensée était la plus intense,--qu'il sentait +le plus vivement. La glace la plus épaisse ne peut +durcir que la surface du fleuve;--le courant fuit +toujours rapide au-dessous--et ne peut cesser de +couler. L'ame d'Azo, ainsi couverte de glace à sa +surface, était encore hantée par des pensées que la +nature y avait implantées. Elles y étaient enracinées +trop profondément pour s'évanouir; quoique l'on +puisse tarir les larmes. Lorsque, s'efforçant de s'échapper, +nous voulons leur fermer le passage, elles +ne sont point taries;--ces larmes non versées refluent +vers leur source et y restent plus pures, plus +durables, invisibles, mais non glacées, et d'autant +plus chéries, qu'elles sont moins révélées.</p> + +<p>Conservant encore des retours de tendresse pour +ceux dont il avait abrégé la vie, n'ayant pas le pouvoir +de remplir de nouveau le vide qui le désolait, +sans espoir de rencontrer les objets de ses +regrets là où les ames des justes jouiront de la félicité +éternelle, convaincu de la justice du décret +qu'il avait porté contre ceux qui avaient mérité cette +condamnation; Azo cependant traînait une vieillesse +malheureuse. Si les branches malades d'un +arbre sont coupées avec soin, cet arbre en recueille +de la vigueur et voit reverdir avec plus de force tout +ce qui lui reste de branchage; mais si la foudre, +dans sa fureur, consume ses tendres bourgeons, le +tronc massif se dessèche et ne produit désormais +plus de feuilles.</p> +<br> +<p class="mid">FIN DE PARISINA.</p> + +<br><br> +<hr> +<h2>NOTES</h2> + +<h3>DE PARISINA.</h3> +<hr class="short"> +<br> +<p class="mid"><a id="footnotep1" +name="footnotep1"></a><a href="#footnotetagp1"> +NOTE 1.</a></p> + +<p>Les vers contenus dans la I<sup>re</sup> section ont été imprimés pour +être mis en musique, il y a quelque tems; mais ils appartenaient +au poème qui paraît maintenant, dont la plus grande +partie fut composée avant <i>Lara</i>, et d'autres ouvrages publiés +postérieurement à ce dernier poème.</p> + +<p class="mid"><a id="footnotep2" +name="footnotep2"></a><a href="#footnotetagp2"> +NOTE 2.</a></p> + +<p><i>Haught--haughty</i>.--</p> + +<p class="mid"><i>Away</i>, haught <i>man, thou art insulting me</i>.</p> + +<p><span class="rig">(<span class="sc">Shakspeare</span >, <i>Richard II</i>.) +</span><br><br></p> + +<p>Cette note porte sur l'emploi du vieux mot <i>haught</i>.<span class="rig"> + +(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></p> + +<p class="mid"><a id="footnotep3" +name="footnotep3"></a><a href="#footnotetagp3"> +NOTE 3.</a></p> + +<p>«Ceci, fit diversion à une année calamiteuse pour le peuple +de Ferrare, car il arriva dans cette ville un événement +extrêmement tragique. Nos annales imprimées et manuscrites, +à l'exception de l'ouvrage grossier et négligé de Sardi, et un +autre, en ont donné la relation, de laquelle cependant on a +rejeté plusieurs détails, spécialement le récit de Bandelli qui +écrivit un siècle après, et qui ne s'accorde pas avec les historiens +contemporains.</p> + +<p>«D'après le <i>Stella dell' assassino</i>, mentionné ci-dessus, le +marquis, en l'année 1405, eut un fils nommé Hugo, jeune +homme beau et franc. Parisina Malatesta, seconde femme de +Niccolo, comme la plupart des belles-mères, le traitait avec +peu d'affection, à la grande douleur du marquis qui l'aimait +avec prédilection.</p> + +<p>«Un jour elle prit congé de son mari pour entreprendre un +certain voyage, auquel il consentit, mais sous la condition +qu'Hugo l'accompagnerait; car il espérait par ce moyen +l'amener enfin à abandonner l'aversion obstinée qu'elle avait +conçue contre lui. Son intention fut trop bien remplie, puisque +pendant le voyage elle ne perdit pas seulement toute sa +haine, mais elle tomba dans l'extrême opposé. Après son retour, +le marquis ne tarda pas long-tems à apprendre ce qu'il +en était. Il arriva un jour qu'un domestique du marquis, +nommé Zoese, ou, comme d'autres l'appellent, Giorgio, passant +devant les appartemens de Parisina, vit en sortir une de +ses femmes de chambre, tout éplorée. Lui en ayant demandé +la raison, elle lui répondit que sa maîtresse, pour quelque +léger tort, l'avait frappée; et, donnant cours à son ressentiment, +elle ajouta qu'elle pourrait être facilement vengée, si +elle faisait connaître la criminelle familiarité qui existait entre +Parisina et son beau-fils. Le domestique retint ces paroles, +et les rapporta à son maître qui en fut tellement frappé, qu'il +en crut à peine ses oreilles. Il s'assura du fait, hélas! trop +clairement, le 18 mai, en regardant à travers un trou pratiqué +dans le plafond de la chambre de sa femme. Aussitôt il +éclata en fureur, et arrêta les deux complices avec Aldobrandino +Rangoni de Modène, gentilhomme de Parisina, +et aussi, dit-on, deux de ses femmes de chambre comme +complices de ce crime. Il ordonna qu'ils fussent tous mis +promptement à la question, disant que les juges prononçassent +la sentence dans les formes accoutumées sur les accusés. +Cette sentence fut la mort. Il y eut des personnes qui intercédèrent +en faveur des condamnés, entre autres Ugocciono +Contrario, qui avait tout pouvoir sur l'esprit de Niccolo, et +son ministre âgé et dévoué, Alberto dal Sale. Tous les deux, +en versant des larmes et à genoux devant le marquis, implorèrent +sa pitié, ajoutant toutes les raisons qui leur étaient +suggérées pour qu'il épargnât les coupables, en outre des +motifs d'honneur et de décence qui devaient l'engager à cacher +au public une si scandaleuse action. Mais sa colère le +rendit inflexible, et il commanda à l'instant que la sentence +fût mise à exécution.</p> + +<p>«Ce fut alors dans les prisons du château, et précisément +dans ces effrayans donjons que l'on voit encore maintenant, +sous la chambre appelée Aurora, au pied de la Tour du Lion, +en haut de la rue Giovecca, que, dans la nuit du 22 mai, +furent décapités, d'abord Hugo, et ensuite Parisina. Zoese, +celui qui l'avait accusée, conduisit cette dernière par le bras +au lieu du supplice. Elle s'imagina, tout le tems, qu'on allait +la jeter dans un puits; et elle demandait à chaque pas si elle +n'était pas encore arrivée à l'endroit qui lui était destiné. +Il lui fut répondu que le châtiment qui l'attendait était celui +de la hache. Elle demanda ce qu'était devenu Hugo, et elle +reçut pour réponse qu'il était déjà décapité. A ces paroles elle +poussa un profond soupir, et s'écria: «Alors, maintenant, +je ne désire pas conserver la vie!» Étant arrivée près du +billot, elle arracha de ses propres mains tous ses ornemens; +et enveloppant sa tête d'un mouchoir, elle la présenta au coup +fatal qui termina cette cruelle scène. Rangoni et les deux +amans, selon deux calendriers de la Bibliothèque de Saint-François, +furent ensevelis dans le cimetière de ce couvent. +Rien n'est connu concernant les femmes.</p> + +<p>«Le marquis veilla pendant toute cette nuit terrible; et, +comme il marchait de côté et d'autre, il demanda au capitaine +du château si Hugo était déjà décapité. Il lui répondit +que oui. Il se livra alors aux lamentations les plus désespérées, +en s'écriant: «Oh! que ne suis-je mort moi-même +avant d'avoir été emporté à faire exécuter ainsi mon cher +Hugo!» Et rongeant alors avec ses dents une canne qu'il +avait à la main, il passa le reste de la nuit dans les soupirs +et les larmes, en appelant souvent son cher Hugo. Le jour +suivant, se rappelant qu'il était nécessaire de se justifier publiquement, +en voyant que la chose ne pouvait pas rester secrète, +il ordonna que le récit en fût écrit sur le papier, et +envoyé dans toutes les cours d'Italie.</p> + +<p>«En recevant cette communication, le doge de Venise, +Francesco Foscari, donna des ordres, sans en publier les raisons, +pour que l'on différât les préparatifs du tournoi qui, +sous les auspices du marquis, et aux dépens de la cité de Padoue, +était sur le point d'avoir lieu, dans la place Saint-Marc, +afin de célébrer son avénement à la chaire ducale.</p> + +<p>«Le marquis, en outre de ce qui avait été déjà fait, ordonna, +par un inconcevable excès de vengeance, que, autant +qu'il y aurait de femmes mariées qu'il saurait être infidèles +comme sa femme Parisina, elles fussent, comme elle, décapitées. +Parmi celles-ci, Barbarina, ou, comme d'autres l'appellent, +Laodamia Romei, femme du juge de cour, subit +cette sentence, à la place accoutumée de l'exécution, c'est-à-dire +dans le quartier de Saint-Jacques, à l'opposé de la +forteresse actuelle, au-delà de celui de Saint-Paul. On ne peut +dire combien ces procédés parurent étranges dans un prince +qui; en considérant son propre caractère, avait été, à ce +qu'il paraît, beaucoup plus indulgent dans des cas semblables. +Il s'en trouva, cependant, qui ne manquèrent pas de +l'en féliciter.»<span class="rig"> +(<span class="sc">Frizzi</span >.--<i>Histoire de Ferrure</i>.)</span><br><br></p> + +<p>Nous ferons suivre cette note d'un extrait du <i>Globe</i> sur la +découverte d'une <i>Nouvelle</i> italienne très-ressemblante à <i>Parisina</i>, +et d'où le critique pense que Byron a pu puiser le +sujet de ce poème. Sans adopter cette supposition, il paraîtra +néanmoins curieux de comparer le poème de Byron avec l'analyse +suivante de la <i>Nouvelle</i> italienne.<span class="rig"> + +(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></p> + +<hr class="short"> + +<h3>LE SUJET DE PARISINA</h3> + +<h5>TRAITÉ PAR UN AUTEUR ITALIEN DU SEIZIÈME SIÈCLE.</h5> + +<hr class="short"> + +<p>«On nous communique une <i>Nouvelle</i> italienne du seizième +siècle, d'un auteur oublié, et où se retrouvent les données +principales et quelques-uns des détails du poème de <i>Parisina</i>, +l'un des plus remarquables, comme l'on sait, de Lord Byron. +Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en leur offrant quelques +traits d'un parallèle qui nous a paru curieux. M. Rabbe<a id="footnotetagn8" name="footnotetagn8"></a> +<a href="#footnoten8"><sup class="sml">n8</sup></a>, +à qui nous devons cette intéressante communication, se propose +de publier incessamment une collection de <i>Nouvelles</i> dont +celle-ci fait partie; et alors chacun pourra, avec les pièces +sous les yeux, juger en toute connaissance de cause, si l'on +ne pourrait pas au moins reprocher à Lord Byron une simple +réticence, lorsqu'il assure avoir pris le sujet de <i>Parisina</i> dans +les <i>Mélanges historiques</i> de Gibbon<a id="footnotetagn9" name="footnotetagn9"></a> +<a href="#footnoten9"><sup class="sml">n9</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten8" +name="footnoten8"><b>Note n8: </b></a><a href="#footnotetagn8"> +(retour) </a> M. Rabbe a été enlevé aux lettres, qu'il honorait par son caractère et +ses talens, avant d'avoir fait cette publication.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoten9" +name="footnoten9"><b>Note n9: </b></a><a href="#footnotetagn9"> +(retour) </a> Il paraît très-probable que Byron n'en à pas eu connaissance; sa +franchise sur ses emprunts littéraires ne permet guère d'en douter. D'ailleurs +la note qui précède, tirée de l'historien italien Frizzi, explique +suffisamment l'origine de ce poème.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></blockquote> + +<p>«Le fond du poème de Lord Byron et de la <i>Nouvelle</i> de +l'auteur italien n'est autre que l'antique fable de Phèdre: +c'est l'amour incestueux d'un jeune homme pour sa belle-mère. +Dans Lord Byron et dans le romancier italien, l'Hippolyte +succombe, et ne cesse pas d'être intéressant malgré sa +chute. La catastrophe de ses amours est, dans l'un et l'autre, +terrible et attendrissante; or la difficulté était bien plus grande +pour les deux auteurs romantiques que pour le classique français, +Racine, qui fit Hippolyte innocent et vertueux. Byron +a supposé, pour triompher plus facilement de cette difficulté, +que son héros, enfant illégitime, et enfant d'une mère qui +avait été malheureuse, devait à son père moins de tendresse +que de haine et de ressentiment. L'auteur italien n'a pas pris +plus de précaution à cet égard que s'il racontait une histoire +véritable. Il ne prépare d'excuse aux jeunes amans que dans +le rapport de leurs âges, la conformité de leurs goûts et l'égalité +de leurs charmes, opposés à la froide sévérité d'un mari +et d'un père dont l'âge a déjà glacé les sens. La scène s'ouvre, +dans le poète anglais, par un rendez-vous à la faveur +des ombres de la nuit, et où les deux jeunes gens, livrés aux +plus doux transports, pressentent, en se séparant, que c'est +pour la dernière fois qu'ils viennent d'être heureux.</p> + +<p>«L'auteur italien n'aborde pas son sujet au milieu de l'action. +Il peint la naissance d'un amour criminel, les combats +de la vertu dans deux cœurs formés pour elle, et enfin sa +défaite. Consumé d'une passion qu'il n'ose avouer pour la +femme de son père, Sergio tombe malade; il est au lit de la +mort, on désespère de lui; et Conrad ayant inutilement interrogé +son fils sur la cause cachée de son mal, s'abandonne +à toute la douleur d'un cœur véritablement paternel. Une +vieille nourrice sort, fondant en larmes, de la chambre du +malade, et vient dire à Tibérie: «C'en est fait de Sergio; il +meurt, et il veut mourir: voilà qu'il refuse toute nourriture.» +Alors Tibérie lui dit: «Donne-moi ce que tu tiens; +je vais le lui présenter moi-même: peut-être serai-je plus +heureuse que toi.» Et, prenant le vase, elle l'approche de +Sergio mourant, lui parle avec douceur, le prie de manger un +peu pour l'amour d'elle, et porte à ses lèvres une cuillerée +du breuvage.</p> + +<p>«Les soins et les douces paroles de Tibérie ont un plein +succès. Sergîo recouvre la santé, la fraîcheur et l'incarnat de +la jeunesse brillent de nouveau sur ses joues. Conrad remercie +mille fois son épouse, et célèbre par des fêtes splendides la +convalescence de son fils. C'est au milieu de ces fêtes que le +drame se noue fortement. Les deux jeunes gens s'y parlent +avec moins de contrainte; leur mutuelle passion qu'ils n'osent +s'avouer redouble de force, et devient invincible comme la +destinée. «Malheureuse, s'écrie Tibérie en pleurant sur elle-même, +tu as cherché le bonheur de celui qui fait aujourd'hui +ton supplice; tu as guéri celui qui te rend aujourd'hui +malade; enfin tu as ressuscité celui qui te fait mourir!» On +pourra trouver que le goût italien du tems est un peu trop +prononcé dans ces antithèses; mais ce défaut s'efface dans +l'original, grâce à des détails qui ont tout le charme d'une +exquise naïveté.</p> + +<p>«Un jour que Sergio témoignait sa reconnaissance à Tibérie, +de la manière la plus passionnée, et qu'il lui disait: +<i>Tibérie! je mourrais mille fois pour vous</i>! elle voulut répondre +à ces tendres sermens; mais soit allégresse, soit +douleur, crainte ou espérance, plaisir ou peine, la voix lui +manqua, et elle devint aussi immobile qu'un marbre: ses +yeux parlèrent au défaut de sa langue, et versèrent un torrent +de larmes. Sergio, surpris et attendri, se mit à pleurer +avec elle; puis, prenant son voile, il en essuie ses joues colorées, +et la conjure de lui découvrir la cause de sa peine. +Tibérie, voyant ses pleurs et sa tendresse, revient à elle, +«s'enhardit, lui avoue son amour, et le prie à mains jointes +d'avoir pitié d'elle, et de ne pas abuser de sa faiblesse et +de son âge.»</p> + +<p>«Mais Sergio n'entendit pas ces supplications de la pudeur +mourante, et profita de l'occasion que lui offraient l'amour et +la fortune. Dès lors il pénétra toutes les nuits dans l'appartement +de Tibérie. Rien ne révélait aux yeux de Conrad ce +commerce criminel protégé par le mystère le plus profond.</p> + +<p>«Tous ces détails de passion sont supprimés dans <i>Parisina</i>. +Elle passe des bras de son amant dans la couche conjugale, +s'endort troublée sur le sein des son époux qui veille, +et pendant son sommeil agité, le nom chéri d'Hugo s'échappe +de sa bouche, et la fait découvrir.</p> + +<p>«Dans l'auteur italien, elle se révèle par une autre circonstance. +Des détails qui appartiennent au genre comique +s'y glissent à travers l'émotion sérieuse de la narration. Ainsi, +il est dit que Conrad ne visitait sa jeune épouse que le matin, +ayant appris des médecins que c'est l'heure où les plaisirs de +l'amour préjudicient le moins à la santé des hommes d'un +certain âge. Un jour Conrad se présente à la porte de Tibérie +bien avant l'heure où il avait coutume d'y venir. Surpris de +trouver la porte fermée au verrou, il heurte avec force, et +les deux amans s'éveillent épouvantés. Sergio fuit, et descend +par la croisée dans la galerie qui le conduisait chaque soir +dans les bras de sa maîtresse; mais, en fuyant, l'infortuné +laisse des traces irrécusables de sa présence.</p> + +<p>«Conrad, dont les soupçons ont été éveillés par la manière +inusitée dont la porte était close, observe sa pâle et tremblante +épouse. Le désordre de ses sens et l'embarras de ses réponses +suffisaient pour la perdre; mais, pour mieux s'assurer de la +vérité, Conrad, comme sans dessein, lui pose la main sur le +cœur: un battement précipité ne lui laisse plus aucun doute. +Alors, jetant ses regards tout autour de la chambre, il aperçoit, +à la lueur de la lampe qui veille, un petit bonnet de drap rouge +avec un cordonnet d'or, qu'il reconnaît pour appartenir à son +fils, et que celui-ci avait oublié en se sauvant. Cependant il +feint de s'endormir; et, en affectant le calme le plus parfait, +il dissipe la crainte dans l'ame de la trop crédule Tibérie.</p> + +<p>«Dans la scène que nous venons de mettre sous les yeux +du lecteur, tout est mieux gradué, il faut en convenir, et +plus vraisemblable que dans <i>Parisina</i>. Ce n'est point sur un +mot échappé dans un rêve que le père outragé envoie sa +femme et son fils à la mort. Ici, il y a de quoi être convaincu; +car après avoir, sur de si positifs indices, guetté les deux +amans, il vient, suivi de gardes et de bourreaux, les surprendre +dans les bras l'un de l'autre. Le Hugo de Lord Byron, +au moment de mourir, développe un fier et indomptable caractère. +Il y a un assez long dialogue entre le père et le +fils, etc. L'auteur italien marche avec beaucoup plus de rapidité +au dénouement final. Dans son récit, les deux infortunés +amans, accablés, ne songent ni à discourir ni à récriminer; +ils demandent leur grâce à un père irrité et terrible, qui ne +les entend pas. En effet, Conrad, ivre de fureur et de rage, +les fait punir en sa présence même d'un supplice affreux. +L'Italien laisse bien loin derrière lui le poète anglais pour +l'énergie et l'horrible vérité de cette peinture. Mais au milieu +de ce luxe sanglant de férocité, il y a des traits d'un pathétique +qui déchire l'ame; et c'est pourquoi nous ne craindrons +pas de citer encore ce morceau de la fin:</p> + +<p>«Dès qu'on fut arrivé à la galerie, on posa une échelle +sous la fenêtre qui donnait dans l'antichambre de la princesse. +Conrad y monta le premier, ensuite le capitaine et +le reste de leurs gens. Ils courent dans la chambre avec des +torches et des lanternes à la main. Comme les deux amans +étaient endormis dans les bras l'un de l'autre, le vieillard +entra sans être entendu. Furieux, il va droit au lit, suivi +de son escorte; et du même mouvement, tirant rideau et +couverture, il s'écrie d'une voix tonnante: <i>Voilà donc +l'honneur que me font mon fils et ma femme! Que la vengeance +soit terrible</i>!</p> + +<p>«Sergio et Tibérie, s'éveillant en sursaut au milieu de ces +torches qui n'éclairaient que des figures menaçantes et les +transports d'un père outragé, demeurèrent immobiles d'étonnement +et d'effroi; à peine respiraient-ils. <i>Allons</i>, dit +Conrad aux archers, <i>liez les pieds et les mains à ces deux +misérables; hâtez-vous</i>. Cela fait, se tournant vers le bourreau +qu'il avait amené: <i>A toi</i>, dit-il. Le bourreau s'avance, +crève les yeux à Sergio, et lui arrache la langue avec des +tenailles, au moment où il exprimait encore des paroles +de repentir et de supplication; on lui coupe ensuite les +mains et les pieds. A cet affreux spectacle, Tibérie perd +l'usage de ses sens. Conrad, dont la soif de vengeance n'était +pas assouvie, la ranime lui-même, et puis il la fait +mutiler de la même manière qu'il vient de faire mutiler son +fils. On jette ensemble les deux infortunés dans le lit où ils +avaient été surpris. <i>Mourez</i>, leur dit-il, <i>mourez en proie +au désespoir, dans ce même lit où vous avez vécu dans les +délices, pour me trahir et me déshonorer</i>. A ces mots, il +sortit avec tout le monde, referma la porte de la chambre, +et se mit à se promener ça et là dans la salle, le cœur si +endurci par cette fièvre de férocité, qu'il ne lui restait pas +le moindre sentiment humain. Cependant ceux qui l'environnaient +détestaient une justice si rigoureuse, et les bourreaux +eux-mêmes étaient effrayés de l'horrible vengeance +dont ils avaient été les ministres.</p> + +<p>«Les deux amans infortunés, sans langues, sans yeux, +sans mains et sans pieds, et perdant à la fois leur sang +par sept parties différentes de leurs corps, touchaient à leur +moment suprême. Cependant, aux dernières paroles de +Conrad, et en entendant fermer la porte, ils s'étaient rapprochés +à tâtons; et s'étant embrassés avec le reste de leurs +bras, ils unirent leurs bouches, se serrèrent le plus qu'ils +purent, et, dans cette sanglante et terrible étreinte, attendirent +le dernier soupir.»</p> + +<p>«Ce drame accablant est achevé, complété par le peuple +indigné au bruit de cet excès de vengeance, qui vient en furie +briser les portes du palais, massacrer les gardes, et traîner +Conrad au supplice.</p> + +<p>«De partout on avait investi le palais, et le peuple transporté +criait: <i>Qu'il meure! qu'il meure, le cruel tyran! Au +poteau! au gibet, le barbare</i>! Conrad, saisi dans l'asile où +il avait essayé de se cacher, voulut inutilement exprimer +un tardif repentir. Comme poussés à la vengeance par la +justice divine, ils lui déchirèrent le visage, lui arrachèrent +la barbe, et, attaché à un poteau sur la place publique, il +fut lapidé par le peuple. Mis à mort, écrasé sous une nuée +de pierres, il n'avait rien conservé de la figure humaine. +Hommes, enfans, vieillards, c'était à qui l'accablerait; et +enfin, il fut, pour ainsi dire, enseveli sous une montagne +de pierres entassées. Après cette vengeance, on se rendit +au palais, d'où l'on fit transporter les deux malheureux dans +un tombeau, avec toute la pompe accoutumée. Le lendemain, +les plus anciens citoyens s'étant assemblés prirent +les mesures les plus sages pour le gouvernement du pays +qui demeurait sans maître, et ils transformèrent leur principauté +en une république qui subsista long-tems.»<span class="rig"> +(Extrait du <i>Globe</i> du 10 novembre 1825.)</span><br><br></p> +<br> +<p class="mid">FIN DES NOTES DE PARISINA.</p> +<br><br><br> + + + +<h1>LAMENTATION</h1> + +<h2>DU TASSE.</h2> + +<br><br><br> +<hr> +<h2>AVERTISSEMENT.</h2> +<hr class="short"> +<br> + +<p>A Ferrare (dans la Bibliothèque) sont conservés +les manuscrits originaux de la <i>Jérusalem</i> +du Tasse et du <i>Pastor fido</i> de Guarini, avec des +lettres du Tasse, dont l'une est intitulée: <i>Titien +à Aristote</i>. On voit aussi dans cette ville +l'écritoire et la chaise, la tombe et la maison de +ce dernier. Mais comme l'infortune inspire un +grand intérêt à la postérité, et peu ou point +à ses contemporains, la cellule où le Tasse fut +emprisonné dans l'hôpital de Sainte-Anne attire +plus l'attention que la résidence ou le monument +élevé par l'Arioste,--au moins elle produit +cet effet sur moi. Il y a deux inscriptions, +l'une sur la porte extérieure, la seconde sur les +murs de la cellule elle-même, invitant, non pas +nécessairement, l'étonnement et l'indignation +du spectateur. Ferrare est déchue, et a beaucoup +perdu de sa population; le château existe +encore en entier, et j'ai vu la cour où Parisina +et Hugo furent décapités, selon les <i>Annales</i> de +Gibbon.</p><br><br><br> + +<hr> +<h1>LAMENTATION</h1> + +<h2>DU TASSE.</h2> + +<hr class="short"> +<br> + +<p>1. Longues années!--Elles mettent à l'épreuve des +souffrances le corps fragile et l'esprit d'aigle d'un +enfant de la poésie.--Longues années d'outrages! +calomnie et persécutions, folie supposée, solitude +emprisonnée, et le cancer dévorant de l'ame dans sa +forme la plus redoutable, lorsque la soif impatiente +de la lumière et de l'air dessèche le cœur; et que la +grille de fer abhorrée, souillant les rayons du soleil +de son ombre hideuse, pénètre, par cette ombre, à +travers la prunelle frémissante de l'œil, jusque dans +le cerveau, en y portant un brûlant sentiment de +pesanteur et de peine; quand, dénué de tout, la +captivité déployée est là debout, raillant à travers la +porte jamais ouverte, qui ne laisse rien passer à +travers ses barreaux, excepté un peu de jour, et une +nourriture dégoûtante que j'ai mangée seul, jusqu'à +ce qu'elle eût perdu son amertume insociale. +Je dois vivre comme une bête de proie, dînant +tristement seul, étendu dans le caveau qui est mon +seul lieu de repos<a id="footnotetagloc30" name="footnotetagloc30"></a> +<a href="#footnoteloc30"><sup class="sml">loc30</sup></a>, et--peut-être--mon tombeau. +Tout cela m'a quelque peu abattu; mais je n'y +succomberai pas, je le supporterai. Je ne me courbe +pas sous le désespoir; car j'ai lutté avec mon agonie, +et me suis donné des ailes pour m'envoler loin +de l'enceinte étroite des murs de mon cachot, et j'ai +délivré le saint sépulcre de l'esclavage, et je me suis +réjoui parmi des hommes et des êtres divins, et j'ai +porté ma pensée dans la Palestine, en mémoire de +la guerre sacrée entreprise à l'honneur du Dieu qui +a passé sur la terre et qui est maintenant dans le +ciel; car il a donné de la force à mon cœur et à +mes membres. Afin que je puisse être pardonné +pour les souffrances que j'éprouve, j'ai employé le +tems de ma pénitence à rappeler comment le saint +sépulcre de Jérusalem fut conquis, et comment il +fut adoré.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc30" +name="footnoteloc30"><b>Note loc30: </b></a><a href="#footnotetagloc30"> +(retour) </a> <i>Which is my lair</i>.</blockquote> + +<p>2. Mais cette œuvre est accomplie,--ma tâche +heureuse est finie; j'ai perdu cet ami qui m'a soutenu +pendant de longues années! Si je dois souiller +ta dernière page avec mes larmes, sache que mes +peines ne m'ont encore fait arracher aucune de tes +pages. Mais toi, ma jeune création! l'enfant de mon +ame! qui venais toujours jouer et sourire autour de +moi, et me faisais sortir de moi-même pour jouir +des délices de ta vue; hélas! tu n'es plus!--et avec +toi a disparu mon bonheur. Cette dernière blessure +portée à un roseau brisé me fait verser des larmes +de sang. Hélas! tu es terminé!--Que me reste-t-il +maintenant? Je n'ai que des angoisses à éprouver;--et +dans l'avenir? j'ignore ma destinée;--mais +je trouverai, dans l'énergie naturelle de mon ame, +la force de tout supporter. Je n'ai pas succombé, +parce que je n'ai pas de remords ni motif d'en avoir. +Ils m'appellent insensé--et pourquoi! Oh! Léonore! +ne leur répliqueras-tu pas? Mon cœur, en +effet, était possédé d'un sentiment délirant pour élever +mon amour aussi haut que tu es placée; mais encore +ma frénésie n'appartenait pas à mon esprit. +J'ai connu mon erreur, et j'en supporte la peine. +Parce que tu es belle et que je n'ai pas été aveugle, +voilà le crime qui m'a retranché du sein de l'humanité. +Mais qu'ils agissent, qu'ils me torturent à leur +volonté, mon cœur ne fera que reproduire davantage +ton image. L'amour heureux peut abandonner +l'objet de son affection; les amans malheureux sont +les amans fidèles. C'est leur destin de voir tous leurs +sentimens se fortifier au lieu de décroître; et chaque +passion se concentre dans une seule, comme les +fleuves rapides vont se confondre tous dans l'océan; +mais le nôtre est incommensurable et n'a pas de +rivage.</p> + +<p>3. Au-dessus de moi, écoutez! le long cri maniaque +d'ames et de corps dans la captivité! Écoutez +les coups de fouet et les hurlemens croissans, et les +blasphèmes à moitié inarticulés! Il y a là des êtres +pires que des fous frénétiques, quelques hommes +dont l'esprit est égaré par une intolérable douleur; +et sombre est la lumière qui leur est laissée avec d'inutiles +tortures, ainsi que le veut leur tyran pour +satisfaire sa volupté du mal. Je suis jeté parmi eux +et parmi leurs victimes; c'est au milieu de ces soupirs +et de ces cris que j'ai passé de longues années; +c'est au milieu de soupirs et de cris semblables que +doit se terminer ma vie. Qu'il en soit ainsi;--car +alors je pourrai reposer dans la tombe.</p> + +<p>4. J'ai souffert patiemment jusqu'ici, je supporterai +encore patiemment mes souffrances: j'ai oublié +la moitié de ce que je voulais oublier; mais si j'étais +rendu à la vie,--oh! mon destin serait-il d'être +oublieux comme je suis maintenant oublié?--N'éprouverais-je +pas de ressentimens contre ceux qui +m'ont retenu dans cette vaste demeure de lépreux et +des nombreuses douleurs? Là où le rire n'est point +joyeux, où la pensée ne sort point de l'ame, où les +paroles n'appartiennent pas au langage des hommes, +où les hommes mêmes n'appartiennent pas à l'humanité, +où les cris répondent aux malédictions, les +gémissemens aux coups, et où chacun est torturé +dans son cachot séparé;--car nous sommes jetés +en foule dans nos solitudes<a id="footnotetagloc31" name="footnotetagloc31"></a> +<a href="#footnoteloc31"><sup class="sml">loc31</sup></a>; séparés l'un de l'autre +par des murs épais, qui répètent par l'écho les cris +de la folie dans sa loquacité étrange;--tandis que +chacun peut les entendre, personne ne fait attention +à l'appel de son voisin,--personne! excepté un +homme, le plus malheureux de tous, qui n'était +point fait pour être le compagnon de ces insensés, +ni pour être enfermé entre la folie et le malheur. +N'éprouverai-je pas de ressentimens contre ceux qui +m'ont jeté dans cette prison? qui m'ont avili dans +l'esprit des hommes, en me refusant l'usage du mien, +en flétrissant ma vie au milieu de sa carrière, en représentant +mes paroles comme choses à éviter et à +craindre? Ne leur ferai-je pas payer ces angoisses, +et ne leur apprendrai-je pas les gémissemens étouffés +de la douleur? Les efforts à faire pour rester +calme, et la froide détresse qui détruit notre contentement +stoïque? Non!--trop fier pour être vindicatif--j'ai +pardonné les insultes de la princesse, +et je voudrais mourir. Oui, sœur de mon souverain! +pour toi je dissipe toute l'amertume de mon cœur; +elle ne peut habiter où règne <i>ton</i> image. Les haines +de ton frère,--je ne les maudis point; tu n'as pas +pitié de moi,--mais je ne puis t'oublier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc31" +name="footnoteloc31"><b>Note loc31: </b></a><a href="#footnotetagloc31"> +(retour) </a> <i>For we are crowded in our solitudes</i>.</blockquote> + +<p>5. Réfléchis sur un amour qui ne connaît pas le +désespoir, mais dont toutes les affections non éteintes +font encore son plus grand bonheur: vives et profondes, +qu'elles demeurent encore dans mon cœur +fermé et silencieux, comme la foudre accumulée habite +dans son nuage, enveloppée de son noir et roulant +linceul, jusqu'à ce qu'elle éclate,--et que le +dard éthéré frappe au loin: ainsi au choc électrique +de ton nom, la pensée ardente éclate en moi, +et pour un moment toute autre pensée que la tienne +disparaît;--elles ne sont plus,--je suis le même +pour toi. Et cependant mon amour se fortifie sans +ambition; je connaissais ta naissance, la mienne, et +je savais qu'une princesse n'était point la compagne +d'amour d'un poète. Je ne confiais point cet amour, +je ne le murmurais point; il se suffisait à lui-même, +il était à lui-même sa propre récompense; et si mes +yeux l'ont révélé, hélas! ils ont été bien punis par +le silence et la froideur des tiens, et cependant je ne +me plains pas. Tu étais pour moi un reliquaire de +cristal, adoré à une sainte distance, et dont je baisais +respectueusement le parvis sacré qui l'entourait. +Non pas parce que tu étais une princesse, mais +parce que l'amour t'avait parée d'une auréole de +gloire, et avait revêtu tes traits d'une beauté qui +frappait d'étonnement,--oh! non pas d'étonnement,--mais +d'une crainte respectueuse comme celle +qu'inspire le Très-Haut; et dans cette douce sévérité +il y avait quelque chose qui surpassait toutes +les tendresses.--Je ne sais pas pourquoi--ton +génie maîtrisait le mien;--mon étoile est encore +devant toi:--s'il était présomptueux d'aimer ainsi +sans espérance, cette triste fatalité m'a coûté cher. +Mais par cela même tu m'es encore plus chère, et je +passerais ma vie avec contentement, dans ce cachot +qui me torture,--seulement pour l'amour de <i>toi</i>. +L'amour, qui m'a visité dans mes chaînes, en a à +moitié allégé la pesanteur; et pour le reste, quoiqu'elles +soient encore pesantes, il me prête de la +force pour les soutenir. Il te contemple avec un +cœur tout entier à toi, et surmonte l'intensité de +la douleur.</p> + +<p>6. Cela n'est pas étonnant:--depuis ma naissance +mon ame fut enivrée d'amour; cet amour a pénétré +et s'est mêlé à tous les objets que j'ai vus sur +la terre. Je faisais des idoles de ces objets inanimés, +et des fleurs solitaires et sauvages, des rochers où +elles croissaient, un paradis sous les arbres balancés +duquel je me reposais à l'ombre, en y rêvant +des heures sans nombre, quoique je fusse toujours +grondé pour de semblables absences; et les sages +secouaient leurs têtes blanches sur moi, et disaient +que des hommes exaltés comme moi étaient fous, et +qu'un gueux d'enfant comme moi finirait mal, et que +la seule leçon que je méritasse était le fouet; et alors +ils me frappaient, et je ne pleurais pas, mais je les +maudissais dans mon cœur; et je retournais dans ma +solitude cachée pour pleurer seul, et pour rêver de +nouveau des visions qui naissent sans être livré au +sommeil. Avec les années, mon cœur commença à +palpiter de sentimens d'un trouble étrange, et d'une +peine douce. Mon cœur tout entier s'exhalait dans +un seul besoin, mais errant et indéfini, jusqu'au +jour où je trouvai l'objet que je cherchais,--et qui +était toi. Dès lors tout mon être fut absorbé en toi; +--le monde avait disparu;--tu avais dans mon +cœur annihilé la terre!</p> + +<p>7. J'aimai plus encore la solitude;--mais je ne +pensais guère à passer je ne sais quel tems de ma vie +éloigné de toute communauté avec l'existence, excepté +celle des maniaques et de leur tyran, à être leur +compagnon bien des années avant que mon corps, +comme les leurs, ait été livré aux vers de la tombe. +Mais qui m'a vu en proie au désespoir, ou qui m'a +entendu dans le délire? Peut-être, dans un semblable +cachot, souffrons-nous plus que le matelot +naufragé sur son rivage désert. Le monde est tout +entier devant lui.--Le <i>mien</i> est <i>ici</i>, dans un espace +à peine double de celui qu'ils seront obligés d'accorder +à mon cercueil. Bien qu'<i>il</i> doive mourir, il +peut élever les yeux, et, d'un regard mourant, accuser +le ciel.--Je n'élèverai point les miens pour +une semblable plainte, quoiqu'ils soient couverts par +la voûte de mon cachot.</p> + +<p>8. Cependant j'éprouve de tems en tems que mon +esprit s'affaiblit, mais avec le sentiment de sa décadence.--Je +vois des lumières inaccoutumées +briller sur les murs de ma prison, et un démon +étrange, qui me vexe par des tours d'escamoteur +et de petits tourmens accompagnés du sentiment de +l'homme heureux et libre. Mais ce qui est le plus +affreux pour celui qui a ainsi long-tems souffert, +c'est la maladie du cœur, la petitesse du lieu qui +l'enferme, et tout ce qui peut être supporté sans +mourir, ou qui peut avilir l'ame. Je pense que mes +ennemis n'ont été que l'homme; mais des esprits +ont pu se liguer avec lui:--toute la terre m'abandonne,--le +ciel m'oublie;--dans l'impuissance +de me défendre, les pouvoirs du mal peuvent, la +chose est possible, me tenter encore, et prévaloir +contre la créature accablée qu'ils assaillent. Pourquoi +mon esprit est-il éprouvé dans cette fournaise +comme l'acier? parce que j'ai aimé, parce que j'ai +aimé ce que je ne devais pas aimer, et que j'ai vu +ce qui était plus ou moins que mortel et que moi.</p> + +<p>9. J'ai été autrefois très-prompt à sentir--ce n'est +plus.--Mes cicatrices sont durcies, car autrement +j'aurais déjà brisé mon cerveau contre ces barreaux +de fer, en voyant le soleil briller à travers comme +par moquerie.--Si je supporte et si j'ai supporté +ce que j'ai raconté, et tout ce qui n'a pas de paroles +pour s'exprimer, c'est parce que je ne voulais pas +mourir et sanctionner par un suicide le stupide +mensonge qui m'enchaîne ici, imprimer profondément, +par la flétrissure de la honte, la folie dans +ma mémoire, et rechercher la compassion pour un +nom flétri, en scellant la sentence que mes ennemis +ont portée contre moi. Non--ce nom sera immortel!--et +je fais de mon cachot actuel un temple pour +l'avenir que les nations viendront visiter en mon +honneur; tandis que toi, Ferrare! lorsque tes ducs +souverains ne seront plus avec toi, tu tomberas en +ruines, tes palais écroulés seront déserts, la couronne +d'un poète sera ta propre couronne, le cachot +d'un poète ton monument le plus célèbre, aux yeux +de l'étranger qui contemplera tes murs dépeuplés. +Et toi, Léonore! toi--qui fus honteuse de ce qu'un +homme comme moi ait pu t'aimer,--qui rougis +d'entendre que tu pouvais être chère à un cœur qui +ne fut point celui d'un monarque; va! dis à ton +frère que mon cœur, indompté par le malheur, les +années, la lassitude--et peut-être par la flétrissure +qu'il m'a imputée--et la longue infection d'une +caverne comme celle-ci, où l'esprit est livré à la +même pourriture que les habitans de l'abîme, t'adore +encore;--et ajoute--que lorsque les tours +et les créneaux qui gardent ses heures joyeuses de +banquet, de danse, de fête, de débauche, seront +oubliés ou laissés dans un honteux abandon,--ce +cachot sera un lieu consacré! Mais toi,--quand +toute cette magie de la naissance et de la beauté, qui +t'entoure, sera dissipée,--tu auras encore la moitié +du laurier qui ombragera ma tombe. Nul pouvoir +dans la mort ne pourra séparer nos noms, comme +aucun dans la vie ne peut t'arracher de mon cœur. +Oui, Léonore! ce sera notre destin d'être unis pour +toujours;--mais il sera trop tard!</p> +<br> +<p class="mid">FIN DE LA LAMENTATION DU TASSE.</p> + +<br><br><br> + +<h2>POÉSIES INÉDITES</h2> + +<h1>DE LORD BYRON.</h1> + +<br><br><br> +<hr> +<h2>AVERTISSEMENT</h2> + +<h4>DES ÉDITEURS.</h4> +<hr class="short"> +<br> + +<p>Les poésies qui suivent ont été publiées dans +la dernière édition donnée par les frères Galignani +à Paris. C'était pour nous un devoir de +les reproduire ici avec les autres pièces inédites, +pour faire connaître les œuvres complètes +du poète. Elles n'ajouteront rien à sa +gloire, quelques-unes étant des essais de sa jeunesse; +mais plusieurs augmenteront l'estime +qu'inspire son caractère, et que l'on s'obstine +quelquefois à lui refuser, en considérant la tendance +générale de ses autres poésies.</p> + +<br><br><br> + +<h3>POÉSIES INÉDITES</h3> + +<h2>DE LORD BYRON.</h2> +<hr class="full"> +<br> + + +<h3>I.</h3> + +<h4>VERS ADRESSÉS A L'OBJET DE SES AFFECTIONS</h4> + +<h5>APRÈS SON MARIAGE.</h5> + +<p>Il fut un tems, je n'ai pas besoin de le nommer, +puisqu'il ne sera jamais laissé dans l'oubli,--où +tous nos sentimens, toutes nos émotions étaient les +mêmes, comme mon ame est encore la même pour +toi.</p> + +<p>Et depuis cette heure où ta bouche m'avoua, pour +la première fois, une flamme qui égalait la mienne, +quoique mon cœur ait eu plus d'un tort envers toi, +tort caché, et par là non ressenti par le tien.</p> + +<p>Aucun cœur,--non, aucun cœur n'a été si profondément +abattu, en pensant avec quelle rapidité +cet amour s'était enfui, éphémère comme chaque +infidèle baiser!--mais éphémère dans ton cœur +seulement.</p> + +<p>Cependant le mien éprouva quelques consolations +en entendant récemment tes lèvres déclarer, par des +accens crus autrefois sincères, que tu conservais le +souvenir des jours qui ne sont plus.</p> + +<p>Oui, mon adorée! et cependant ma cruelle amie; +quoique tu ne veuilles plus aimer de nouveau, il +m'est doublement doux de penser que le souvenir de +cet amour se conserve dans ton cœur.</p> + +<p>Oui, c'est pour moi une glorieuse pensée; mon +ame ne se plaindra plus désormais, quelle que tu +sois ou que tu puisses être; tu <i>as</i> été tendrement, +uniquement à moi.</p> + +<h3>II.</h3> + +<h4>EN QUITTANT L'ANGLETERRE.</h4> + +<p>C'en est fait! la chaloupe déploie ses blanches +voiles au souffle frémissant de la brise fraîche qui +siffle sur la cime du mât penché;--et moi, je dois +m'éloigner de cette terre, parce que je n'en puis +aimer qu'une.</p> + +<p>Mais si je pouvais redevenir ce que j'ai été, si je +pouvais revoir ce que j'ai vu,--si je pouvais de +nouveau reposer sur le cœur qui rendit autrefois +heureux mes plus ardens désirs; je ne chercherais +pas un autre climat, parce que je n'en puis aimer +qu'une.</p> + +<p>Il y a long-tems que j'ai vu cet œil qui a causé +mon bonheur ou mon infortune, et je me suis efforcé, +mais en vain, de l'effacer de ma mémoire; +car, quoique je m'éloigne d'Albion, mon amour est +encore attaché à une seule.</p> + +<p>Comme un oiseau solitaire et sans compagne, mon +cœur abattu est désolé; je regarde autour de moi, et +je ne puis rencontrer un sourire ami, ou un visage +bien-venu; et même, dans les foules, je suis encore +seul, parce que je n'en puis aimer qu'une.</p> + +<p>Je traverserai les mers écumantes, et je chercherai +un asile étranger; et jusqu'à ce que j'aie oublié un +beau mais infidèle visage, je ne trouverai pas de +lieu de repos. Je ne puis éviter mes noires pensées: +l'amour me suit partout, mais l'amour pour une seule.</p> + +<p>Le plus pauvre, le plus misérable de la terre +trouve encore quelque foyer hospitalier où le doux +regard de l'amitié ou de l'amour peut encore sourire +dans le bonheur, ou consoler dans l'affliction; mais +je n'ai ni ami, ni amante, parce que je n'en puis +aimer qu'une.</p> + +<p>Je pars! mais, dans quelque lieu que j'aborde, il +ne s'y trouve ni un œil pour pleurer avec moi, ni +un cœur fraternel pour partager la moindre de mes +peines; et toi, qui as détruit toutes mes espérances, +tu ne trouveras pas pour moi un soupir, quoique je +t'aie aimée seule.</p> + +<p>De penser seulement à chaque scène de nos jeunesses,--de +ce que nous sommes, de ce que nous +avons été,--accablerait de douleur des cœurs +plus faibles; mais le mien, hélas! a résisté à ce +coup mortel: cependant il bat encore, comme au +commencement de son amour, et il n'a jamais aimé +fidèlement qu'un cœur.</p> + +<p>Quel est ce cœur si cher, ce cœur bien-aimé? il +n'est point donné aux yeux vulgaires de le contempler;--et +pourquoi cet amour a-t-il été si promptement +traversé? tu le sais mieux que personne,--je +l'ai éprouvé plus que tout autre: mais peu d'entre +ceux qui habitent sous le soleil ont aimé aussi long-tems +et un seul objet.</p> + +<p>J'ai essayé des chaînes d'une autre beauté remplie +d'attraits et peut-être aussi belle à la vue; je voudrais +l'avoir aimée autant que toi;--mais quelque +charme indomptable défendait à mon cœur saignant +d'accorder un retour de tendresse et d'amour à tout +autre qu'à une seule.</p> + +<p>Il me serait doux de te revoir au moment du départ, +et de te bénir à mon dernier adieu; cependant +je ne désire pas que ces yeux pleurent sur celui qui +va errer sur les vagues agitées,--quoique partout +où ma barque portera mes pas fugitifs, je n'aime +que toi,--je ne puisse aimer qu'un cœur.</p> + +<h3>III.</h3> + +<h4>STANCES DESTINÉES A ÊTRE RÉCITÉES A LA RÉUNION CALÉDONIENNE, EN 1814.</h4> + +<p>Quel est celui qui n'a pas jeté un regard sur la +page où la Renommée a fixé le nom inconquis de la +haute Calédonie, la terre des montagnes qui repoussa +les chaînes des Romains et chassa loin d'elle +les Danois aux crêtes de flammes, dont aucun ennemi +ne pourrait dompter le brillant claymore et le bouillant +courage,--qu'aucun tyran ne pourrait commander?</p> + +<p>Cette antique génération n'est plus,--mais leurs +enfans respirent encore, et la gloire les couronne +d'un double laurier; elle brille sur les bannières +confondues des Gallois et des Saxons; et, Angleterre! +tu ajoutes leur valeur indomptable à la tienne. +Le sang qui coula avec Wallace fut celui d'hommes +libres; mais maintenant, il est versé seulement pour +la gloire et pour toi! Oh! ne repousse pas la demande +du vétéran du Nord; mais prête-lui ton assistance,--le +monde lui a donné la renommée!</p> + +<p>Les plus humbles rangs, les braves les plus ignorés +qui ont versé leur sang, tandis qu'ils suivaient +avec ardeur la bannière orgueilleuse qui dormait +sur le gazon flétri que leurs camarades, plus heureux, +avaient foulé dans leur triomphe qu'ils nous +ont légué,--c'est tout ce que leur destin accorde--à +leurs enfans orphelins et à leur épouse solitaire: +cette épouse peut, sur les sombres collines de la +haute Albyn, élever vers le ciel un œil mélancolique +et plein de larmes, ou contempler, tandis que des +nuages prophétiques découvrent les malheurs anticipés +du devin montagnard, le fantôme sanglant de +chaque guerrier sombre dans ces nuages, ou éclatant +dans les éclairs de la tempête. Alors elle entonnera +le chant solitaire, la douce complainte sur +celui qui n'est plus,--sur celui dont les restes +éloignés demandent vainement le sauvage <i>requiem</i> +de Coronach réservé au brave!</p> + +<p>C'est le ciel--non l'homme--qui doit soulager +la douleur qui éclate lorsque les sentimens de la nature +suivent leur cours; cependant la tendresse et +le tems peuvent dérober aux larmes la moitié de +leur amertume pour un être si cher: la reconnaissance +de la nation cependant peut étendre un coussin +sans épines sous la tête de la veuve; elle peut alléger +les soins maternels de son cœur, et préserver du +besoin les enfans du soldat.</p> + +<h3>IV.</h3> + +<h4>STANCES A CELLE QUI PEUT LE MIEUX LES COMPRENDRE.</h4> + +<p>Qu'il en soit ainsi!--nous nous séparons pour +toujours! Que le passé ressemble au néant! Si je +t'avais seulement <i>aimée</i>, jamais tu ne m'aurais été +aussi chère.</p> + +<p>Si je t'avais aimée, et que j'eusse été ainsi dédaigné, +j'aurais pu mieux supporter cette injure;--lorsqu'il +n'est pas récompensé,--l'amour est dompté +par le sentiment naissant du mépris.</p> + +<p>L'orgueil peut refroidir ce que la passion avait +rendu brûlant, le tems peut dompter la volonté capricieuse; +mais le cœur trahi par l'amitié palpite +des battemens les plus insensés du malheur.</p> + +<p>Si je t'avais aimée,--je pourrais te haïr maintenant, +de cette haine qui est une consolation; je pourrais +aller jusqu'à t'exécrer et assouvir ma vengeance +par des paroles.</p> + +<p>Mais il est un chagrin silencieux qui ne peut trouver +aucune issue dans le langage, qui dédaigne +d'emprunter aucun soulagement à ces hauteurs que +le chant peut atteindre.</p> + +<p>Comme une chaîne insonore qui rend esclave,--comme +les rêves sans sommeil qui sont une raillerie,--comme +les gouttes d'eau glacées qui tombent +de la voûte d'un rocher caverneux,</p> + +<p>Tel est le sentiment glacé et malade que tu as fait +connaître à mon cœur; par une blessure profonde tu +l'as forcé à dérober au monde sa plus amère douleur!</p> + +<p>Autrefois ce cœur te crut tendrement, orgueilleusement, +tout ce que l'imagination peut se peindre; +autrefois il t'honorait, t'estimait, comme son +idole, comme sa sainte!</p> + +<p>Pour moi tu étais plus qu'une femme, et ce n'était +pas comme un homme que mes regards s'arrêtaient +sur toi; pourquoi m'as-tu trompé comme une femme? +pourquoi as-tu accumulé sur moi une malédiction +plus qu'humaine?</p> + +<p>N'étais-tu qu'un démon, empruntant le sourire de +l'amitié et les artifices de la femme, et parée d'une +beauté étrangère, jouant avec un cœur fidèle?</p> + +<p>Par cet œil qui put autrefois répondre par ses regards +aux miens, par cette oreille qui put autrefois +écouter les histoires que je te racontais;</p> + +<p>Par cette lèvre, prodigue de sourires, qui pouvait +adoucir l'amertume des chagrins; par cette joue +qui brillait autrefois de tant d'éclat, et feignait de +rougir aux paroles de la pure amitié;</p> + +<p>Par tous ces charmes trompeurs réunis tu as servi +ta volonté capricieuse et flétri sans regrets celui que +tu ne voulais pas obligeamment assassiner!</p> + +<p>Cependant je ne te maudis point--dans ma tristesse,--je +sens encore combien tu me fus chère. +Oh! je ne pourrais--même dans la folie--te condamner +à la peine que tu mérites!</p> + +<p>Vis! et quand ma vie sera éteinte, puisse la tienne +durer encore long-tems; trop tard alors tu pourras +découvrir par tes propres sentimens tout ce que +j'ai dû ressentir contre toi!</p> + +<p>Quand tous tes attraits seront fanés,--quand tes +flatteurs ne t'encenseront plus;--avant que le linceul +de la mort ait dérobé aux regards la proie d'un +reptile;--</p> + +<p>Avant cette heure--trompeuse sirène! écoute-moi!--tu +ressentiras ce que j'éprouve maintenant, +tandis que mon ame, voltigeant près de toi, murmure +à ton oreille le vœu rompu de l'amitié!</p> + +<p>Mais--il est inutile de te faire des reproches sur +ta vie passée ou présente;--ce que tu fus--mon +imagination l'a rêvé! ce que tu es--je le connais +<i>trop tard</i>!</p> + +<h3>V.</h3> + +<h4>MÉLODIES HÉBRAÏQUES.</h4> + +<h4>I.</h4> + +<p>C'est l'heure où le chant du rossignol retentit +dans les bosquets;--c'est l'heure où les vœux des +amans semblent plus doux dans les paroles murmurées +tout bas;--les souffles du vent et les murmures +des eaux apportent à l'oreille solitaire une +musique harmonieuse. Les gouttes de la rosée du +soir ont rendu brillante chaque fleur, et les étoiles +se rassemblent dans les cieux, et les vagues deviennent +plus azurées, et les feuilles ont une couleur +plus brune, et dans l'espace règne encore ce clair-obscur +si doucement sombre, si ténébreusement pur, +qui suit le déclin du jour au moment où le crépuscule +disparaît devant les rayons de la lune.</p> + +<h4>II.</h4> + +<p>Dans la vallée des eaux nous pleurons sur le +jour où l'ennemi, où l'hôte de l'étranger fit sa proie +de Jérusalem; et nos têtes reposent tristement penchées +sur nos seins, et nos cœurs sont pleins de la +patrie absente.</p> + +<p>Le chant qu'ils demandaient en vain,--il dort +encore dans nos ames, comme le vent qui a expiré sur +la colline; ils demandaient nos chants sur la harpe,--mais +ils versèrent notre sang avant que notre main +droite leur fît entendre le moindre accord d'harmonie.</p> + +<p>Nos harpes sans cordes sont suspendues sur les +branches désolées du saule, aussi tristes, aussi muettes +que les feuilles desséchées. Nos mains peuvent +être enchaînées,--nos larmes sont encore libres +pour notre prière et notre gloire,--et Sion! oh toi!</p> + +<h4>III.</h4> + +<p>Ils disent que l'espérance est du bonheur; mais +l'amour natal peut honorer le passé, et la mémoire +réveille les pensées qui consolent: elles se lèvent les +premières--et se couchent les dernières; et tout +ce que la mémoire aime le plus à se rappeler était +autrefois notre seule espérance; et tout ce que cette +espérance a adoré et perdu s'est conservé dans la +mémoire.</p> + +<p>Hélas! tout est déception; l'avenir nous abuse de +loin; nous ne pouvons être ce que nous nous rappelons, +et nous n'osons penser à ce que nous sommes.</p> + +<h3>VI.</h3> + +<h4>FRANCISCA.</h4> + +<p>Francisca s'avance dans l'ombre de la nuit, mais +ce n'est pas pour contempler les étoiles du firmament; +et si elle s'asseoit dans le bosquet de son +jardin, ce n'est pas par amour pour ses fleurs naissantes. +Elle écoute,--mais ce n'est pas la voix du +rossignol, quoique son oreille attende une histoire +aussi tendre que la sienne. Le bruit d'un pas se fait +entendre à travers l'épais feuillage, et sa joue devient +pâle, et son cœur bat rapidement; une voix +murmure à travers les feuilles frémissantes, et sa +rougeur revient,--et son sein se soulève: un moment +encore et ils seront réunis.--Il est passé,--son +amant est à ses pieds.</p> + +<h3>VII.</h3> + +<h4>LA RENOMMÉE, LA SAGESSE, L'AMOUR ET LE POUVOIR.</h4> + +<p>La renommée, la sagesse, l'amour et le pouvoir +étaient à moi, et la santé et la jeunesse étaient à moi; +mon verre se rougissait des vins de tous les climats, +et d'aimables beautés me prodiguaient leurs caresses; +je voyais briller mon cœur dans les yeux de la beauté, +et je sentais mon ame s'attendrir; tout ce que +peut accorder la terre, ou l'homme désirer, m'appartenait +dans une royale splendeur.</p> + +<p>J'essaie de compter les jours que la mémoire peut +rappeler de l'oubli, avec tout ce que la vie ou la +terre déploient de séductions; il ne s'est levé aucun +jour, il ne s'est passé aucune heure de plaisir, sans +être mêlé d'amertume; et aucun ornement de ma +puissance ne brilla sans se flétrir.</p> + +<p>Le serpent des campagnes se laisse prendre par +des artifices et des charmes; mais celui qui entoure +le cœur de ses replis, oh! qui a le pouvoir de l'arracher +par un charme? Il n'est point docile à la +science de la sagesse, et sa voix ne peut le séduire; +mais il darde à jamais son venin dans l'ame qui est +condamnée à ses tortures.</p> + +<h3>VIII.</h3> + +<h4>LA PRIÈRE DE LA NATURE.</h4> + +<p>Père de la lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu +les accens du désespoir? Le crime de l'homme lui +sera-t-il jamais pardonné? Le vice peut-il intercéder +en sa faveur par la prière? Père de la lumière, je t'invoque! +Tu vois mon ame triste et sombre; toi qui +peux observer la chute du moineau, détourne de moi +la mort du péché; je ne cherche pas d'autels déserts, +de sectes inconnues; oh! indique-moi le chemin de +la vérité! je reconnais ta terrible toute-puissance; +épargne, en l'amendant, les fautes de la jeunesse. +Que les bigots élèvent des temples sombres, que +la superstition bénisse leurs portiques, que les prêtres, +pour prolonger leur règne de ténèbres, trompent +les hommes par des contes de cérémonies mystiques. +L'homme bornera-t-il la puissance de son +créateur à de gothiques monumens de pierres périssables? +Ton temple est le domaine du jour; la terre, +l'océan, le ciel, sont ton trône sans limites.</p> + +<p>L'homme condamnera-t-il sa race aux flammes de +l'enfer, si elle ne fléchit le genou dans tes temples +somptueux? Nous dira-t-il que tous, pour un qui +pèche, doivent périr dans la tempête universelle? +Chacun d'eux prétendra-t-il gagner le ciel, et condamner +son frère dont l'ame conserve une espérance +contraire, ou que des doctrines moins sévères inspirent? +Ces hommes, par des croyances qu'ils ne +peuvent expliquer, peuvent-ils préparer un bonheur +ou un malheur imaginaire? Ces reptiles qui rampent +sur la terre connaissent-ils les desseins de leur +sublime créateur? Ces hommes qui ne vivent que +pour eux seuls, dont les années s'écoulent dans un +crime perpétuel,--ces hommes effaceront-ils tous +leurs vices par leur foi, et vivront-ils au-delà des +limites du tems?</p> + +<p>Père! je ne recherche point les lois d'aucun prophète,--<i>tes +lois</i> apparaissent dans les œuvres de la +nature:--je me reconnais une créature faible et +corrompue; cependant je t'adresserai mes prières, +car tu veux les entendre! Toi qui guides les astres +errans à travers les royaumes déserts de l'espace +éthéré; qui apaises la guerre des élémens, et dont +je reconnais la main puissante d'un pôle à l'autre:--toi +qui, dans ta sagesse, m'as placé ici-bas; qui, +quand tu le voudras, peux m'en retirer; ah! tandis +que je parcours ma carrière sur ce globe terrestre, +étends jusqu'à moi ta main protectrice. C'est toi, ô +mon Dieu! c'est toi que j'invoque! Quel que soit le +bien ou le mal qui m'arrive, je me relève ou je succombe +par ton ordre, je me confie dans ta protection. +Si, lorsque cette poussière sera retournée à la poussière, +mon ame s'envole sur des ailes aériennes, +comme ton nom glorieux et adoré inspirera sa faible +voix! Mais si cet esprit fugitif partage avec l'argile +l'éternel sommeil de la tombe, tant que la vie circulera +dans mes veines j'élèverai vers toi ma prière, +quoique condamné à ne plus me relever de la couche +de la mort. A toi j'adresse mes humbles chants, reconnaissant +de toutes tes faveurs passées, et j'espère, +ô mon Dieu, qu'à la fin cette vie errante retournera +dans toi.</p> + +<p>22 décembre 1806.</p> + +<hr class="short"> +<h3>NOTE.</h3> + +<p>L'auteur de cette traduction a publié dans une brochure +récente<a id="footnotetagloc32" name="footnotetagloc32"></a> +<a href="#footnoteloc32"><sup class="sml">loc32</sup></a> deux extraits des <i>Védas</i>, en <i>sanskrit</i>, en <i>français</i> +et en <i>persan</i>, qui offrent des idées tout-à-fait analogues à quelques-unes +de la prière de Lord Byron, qui leur est de quatre +ou cinq mille ans postérieure. Voici la fin:</p> + +<p>«O soleil! nourricier du monde! solitaire anachorète! dominateur +et régulateur suprême! fils de Pradjâpati! écarte tes +rayons éblouissans! retiens ton éclatante lumière, afin que je +puisse contempler ta forme ravissante, et devenir partie de +l'être divin qui se meut dans toi!</p> + +<p>«Puisse mon souffle de vie être absorbé dans l'ame moléculaire +et universelle de l'espace! Que ce corps matériel et +périssable soit réduit en cendres!</p> + +<p>«O Dieu! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de +mes œuvres! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de +mes œuvres!</p> + +<p>«O Dieu du feu! conduis-nous par le droit chemin. O Dieu! +tu connais toutes nos actions, efface nos péchés: nous t'offrons +le plus haut tribut de nos louanges! notre dernière salutation.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc32" +name="footnoteloc32"><b>Note loc32: </b></a><a href="#footnotetagloc32"> +(retour) </a> <i>Mémoire sur l'origine et la propagation de la doctrine du Tao</i>, +fondée en Chine par <i>Lao-tseu</i>, traduit du chinois, et accompagné d'un +commentaire tiré des livres sanskrits et chinois, etc.; suivi de deux +<i>Oupanichads</i> des <i>Védas</i>, avec le texte sanskrit et persan. Par M.G. Pauthier, +de la Société Asiatique de Paris. A la librairie orientale de Dondey-Dupré.</blockquote> + +<hr class="short"> +<h3>IX.</h3> + +<h4>VERS</h4> + +<h5>ÉCRITS SOUS L'IMPRESSION D'UNE MORT PROCHAINE.</h5> + + + +<p>.......................................................................<br> +Oublierai-je ici la scène encore présente à ma +pensée? Les rochers s'élèvent et les ruisseaux coulent +dans les lieux champêtres que la passion rendait +fortunés. Cependant, Marie, tous tes charmes m'apparaissent +encore aussi frais que dans un songe délicieux +d'amour.</p> + +<p>.......................................................................</p> + +<p>Oublie ce monde, ô mon ame agitée; tourne, +tourne tes pensées vers le ciel; tu y dirigeras bientôt +ton essor, si tes erreurs te sont pardonnées. +Ignorée des bigots et des sectaires, incline-toi devant +le trône du Tout-Puissant, adresse-lui ta tremblante +prière. Lui, qui est clément et juste, ne rejettera +pas la prière de l'enfant de la poussière, +quoiqu'il soit le moindre objet de ses soins. Père de +la lumière! j'élève vers toi mes accens; tu vois mon +ame triste et sombre: toi qui peux observer la chute +du moineau, détourne de moi la mort du péché. +Toi qui guides l'étoile errante, qui apaises la guerre +des élémens, qui as pour manteau les cieux immenses; +pardonne-moi mes pensées, mes paroles, +mes crimes; et puisque je dois bientôt cesser de +vivre, apprends-moi comment je dois mourir.<span class="rig"> +1807.</span><br><br></p> + +<h3>X.</h3> + +<h4>LES THERMOPYLES.</h4> + +<p>Ils sont tombés dans leur dévouement, mais ils +sont immortels; le souffle de la brise semblait soupirer +leurs noms et les ondes le murmurer; les forêts +étaient peuplées de leur renommée; la colonne silencieuse, +solitaire et grise, réclamait un soupir +pour leur poussière sacrée; leurs ombres planaient +sur la sombre montagne; leur souvenir brillait dans +la fontaine; le plus faible ruisseau, le fleuve le plus +impétueux roulaient leur éternelle renommée. En +dépit du joug qu'elle porte, cette terre est encore +celle de la gloire, et la leur! elle est encore un mot +d'ordre pour le monde. Quand l'homme veut accomplir +une grande action, il regarde la Grèce, et se +retourne, ainsi encouragé, pour marcher sur la +tête des tyrans; il la contemple, et il se précipite là +où l'on perd la vie, ou bien où l'on conquiert la +liberté<a id="footnotetagloc33" name="footnotetagloc33"></a> +<a href="#footnoteloc33"><sup class="sml">loc33</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc33" +name="footnoteloc33"><b>Note loc33: </b></a><a href="#footnotetagloc33"> +(retour) </a> + Ces derniers vers sont répétés dans le <i>Siége de Corinthe</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p> +</blockquote> + +<h3>XI.</h3> + +<h4>STANCES</h4> + +<h5>COMPOSÉES EN REVOYANT UN LIEU OU MON NOM AVAIT ÉTÉ +PRIMITIVEMENT GRAVÉ<a id="footnotetagloc34" name="footnotetagloc34"></a> +<a href="#footnoteloc34"><sup class="sml">loc34</sup></a>.</h5> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc34" +name="footnoteloc34"><b>Note loc34: </b></a><a href="#footnotetagloc34"> +(retour) </a> + Il y a quelques années, étant à Harrow, un ami de l'auteur avait +gravé leurs deux noms dans un endroit écarté; il y avait même ajouté +quelques mots de souvenir. Plus tard, à l'occasion d'une injure réelle ou +imaginaire, l'auteur, avant de quitter Harrow, avait effacé, ce fragile +souvenir. En revoyant Harrow, en 1807, il écrivit ces stances à leur +place. +</blockquote> + +<p>Ici naguère les souvenirs de la jeune amitié attiraient +les regards de l'étranger. Peu nombreuses +étaient les paroles;--mais cependant, quoique +peu nombreuses, la main du ressentiment les a +effacées.</p> + +<p>Elle creusa profondément,--mais elle n'effaça +pas entièrement les caractères si unis, que l'amitié, +revenue dans ce lieu, les considéra jusqu'à ce que +la mémoire eût salué de nouveau les paroles.</p> + +<p>Le repentir les rétablit dans leur état primitif, le +pardon y joignit son nom aimable; et si belle l'inscription +reparut, que l'amitié pensa que c'était la +même.</p> + +<p>Le souvenir encore aurait pu être beau; mais, +hélas! en dépit des efforts de l'espérance, ou des +larmes de l'amitié, l'orgueil s'est jeté à la traverse, +et a effacé l'inscription pour toujours!</p> + +<h3>XII.</h3> + +<h4>A MON FILS<a id="footnotetagloc35" name="footnotetagloc35"></a> +<a href="#footnoteloc35"><sup class="sml">loc35</sup></a>.</h4> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc35" +name="footnoteloc35"><b>Note loc35: </b></a><a href="#footnotetagloc35"> +(retour) </a> Un an ou deux avant la date donnée à ce poème, il écrivit de Harrow +à sa mère, pour lui dire qu'il avait éprouvé dernièrement beaucoup +d'ennui à l'occasion d'une jeune femme, maîtresse de son ami Curzon, +qui venait de mourir. Cette femme, se trouvant alors sur le point de devenir +mère, avait déclaré que Lord Byron était le père de son enfant. +Byron assurait positivement sa mère qu'il n'en était rien; mais persuadé +comme il l'était que l'enfant appartenait à Curzon, il souhaitait qu'on en +prit tout le soin possible, et priait sa mère d'avoir la bonté de se charger +de lui. Une telle demande pouvait fort bien exciter l'humeur d'une femme +plus douce que Mrs. Byron; cependant elle répondit à son fils qu'elle +accueillerait volontiers l'enfant dès qu'il serait né, et qu'elle ferait pour +lui tout ce qu'il désirait. Mais l'enfant mourut en venant au monde.</blockquote> + +<p>Ces tresses blondes, ces yeux bleus rappellent les +couleurs de ta mère; ces lèvres de rose, ces joues à +fossettes, et ce sourire destiné à captiver le cœur, +retracent une scène de bonheur, et touchent le cœur +de ton père, ô mon enfant!</p> + +<p>Et tu ne peux murmurer le nom de ton père.--Ah! +William, si ce nom était le tien, sa conscience +ne lui ferait point de reproche;--mais--écartons +ces idées,--les soins que je prendrai de toi pourront +me procurer quelque paix. L'ombre de ta mère +sourira dans sa joie, et pardonnera tout le passé, ô +mon enfant!</p> + +<p>Le gazon a recouvert ton humble tombe, et tu +n'as connu que le sein d'une étrangère. Le préjugé +peut rire dédaigneusement de ta naissance, et t'accorder +à peine un nom sur la terre; mais il ne saurait +détruire une seule de tes espérances:--le cœur +d'un père est à toi, ô mon enfant!</p> + +<p>Laisse un monde insensible exprimer son dédain; +dois-je, pour lui plaire, désavouer la voix de la nature? +Ah! non;--quoique les moralistes me réprouvent, +je te bénis, le plus cher enfant de l'amour, +beau chérubin, gage de jeunesse et de joie:--un +père veille sur ton berceau, ô mon enfant!</p> + +<p>Oh! quel charme, avant que l'âge ait ridé mon +front, avant que d'avoir épuisé à moitié la coupe +de la vie, de contempler à la fois en toi un frère et +un fils, et d'employer le reste de mes jours à réparer +mon injustice envers toi, ô mon enfant!</p> + +<p>Quoique ton père étourdi soit bien jeune encore, +sa jeunesse n'éteindra pas en lui le feu de l'amour +paternel; et quand même tu me serais moins cher, +tant que l'image d'Hélène revivra en toi, ce cœur, +plein de son souvenir, de son bonheur passé, n'en +abandonnera jamais le gage, ô mon enfant!<span class="rig"> +1807.</span><br><br></p> + +<h3>XIII.</h3> + +<h4>A UN AMI.</h4> + +<h5>L'amitié est l'amour sans ailes<a id="footnotetagloc36" name="footnotetagloc36"></a> +<a href="#footnoteloc36"><sup class="sml">loc36</sup></a>.</h5> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc36" +name="footnoteloc36"><b>Note loc36: </b></a><a href="#footnotetagloc36"> +(retour) </a> Cette devise est en français dans l'original.</blockquote> + +<p>Pourquoi mon cœur affligé gémirait-il de ce que +ma jeunesse est passée? je puis encore compter des +jours heureux: la faculté d'aimer <i>n'est pas</i> encore +morte en moi. En revenant sur mes premières années, +un souvenir durable, une vérité impérissable +m'apporte une céleste consolation; portez-la, souffles +de la brise! portez-la aux lieux où mon cœur s'émut +pour la première fois.--</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>L'amitié est l'amour sans ailes</p> +<p>... ... ... ... ...<a id="footnotetagloc37" name="footnotetagloc37"></a> +<a href="#footnoteloc37"><sup class="sml">loc37</sup></a></p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc37" +name="footnoteloc37"><b>Note loc37: </b></a><a href="#footnotetagloc37"> +(retour) </a> Il manque ici six stances que nous n'avons pu nous procurer.</blockquote> + +<p>Séjour de ma jeunesse! ton clocher lointain me +rappelle toutes ces scènes joyeuses; mon sein brûle +de sa première flamme,--je redeviens enfant par +la pensée. Ton bosquet d'ormeaux, ta colline verdoyante, +chacun de tes sentiers me ravissent encore; +chaque fleur exhale un double parfum. Il me +semble encore, au milieu de nos doux entretiens, +entendre chacun de mes chers compagnons s'écrier:</p> + +<p class="mid">L'amitié est l'amour sans ailes.</p> + +<p>Mon Lycus! pourquoi pleures-tu? retiens tes larmes +qui tombent; l'affection peut dormir quelque +tems, mais, oh! sois-en sûr, elle se réveillera de +nouveau. Pense, pense, mon ami, lorsque nous +nous retrouverons, combien sera douce cette réunion +si long-tems désirée! Mon ame bondit de joie +à cet espoir. Quand deux jeunes cœurs sont si pleins +d'affection, l'absence, mon ami, ne peut que redire:</p> + +<p class="mid">L'amitié est l'amour sans ailes.</p> + +<h3>XIV.</h3> + +<h4>CHANSON.</h4> + +<p>Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne murmure pas +ton nom: le son m'en serait pénible; je serais coupable +de le divulguer. Mais cette larme qui brûle +ma joue décèle les pensées profondes qui assiègent +mon cœur silencieux.</p> + +<p>Ces heures ont été trop courtes pour notre passion, +trop longues pour notre repos!--Leur joie +ou leur amertume pourrait-elle cesser? Nous nous +repentons,--nous abjurons notre amour,--nous +voulons rompre notre chaîne,-nous voulons nous +séparer,--nous voulons nous fuir--pour nous +unir encore!</p> + +<p>Oh! que le bonheur t'appartienne, que la faute +ne soit qu'à moi! Pardonne-moi, femme adorée!--oublie-moi, +si tu veux;--mais ce cœur qui est à +toi expirera sans s'abaisser ou s'avilir: et jamais +<i>homme</i> ne le brisera;--quoique <i>toi</i> tu en aies le +pouvoir.</p> + +<p>Fière avec les superbes, mais humble avec toi, +sera toujours cette ame, dans sa noirceur la plus +amère. Quand tu es à mes côtés, les jours passent +plus rapidement; et tous les momens me paraissent +plus doux que si des mondes étaient à mes pieds.</p> + +<p>Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, +fixera, changera mon sort. Ceux qui n'ont point +d'ame s'étonneront de tout ce que j'abandonne pour +toi; tes lèvres répondront, non aux leurs, mais <i>aux +miennes</i>.</p> + +<h3>XV.</h3> + +<h3>EN S'EMBARQUANT POUR LISBONNE.</h3> + +<h5>A.M. HODGSON.</h5> + +<p><span class="rig">En rade de Falmouth, 30 juin 1809.</span><br><br></p> + +<p>1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo +est à la fin levé: une brise favorable agite les +voiles, et les frappe contre le mât au-dessus duquel +le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux. +Attention! le coup de canon est tiré. Les cris des +femmes effrayées et les juremens des matelots nous +avertissent que le moment est venu. Voici monter à +bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout +montrer, malles, caisses, etc. Malgré tant de bruit +et de fracas, il faut que le plus petit trou à rats soit +visité, avant qu'on ne nous permette de partir à bord +du paquebot de Lisbonne.</p> + +<p>2. Nos matelots détachent les amarres: tout le +monde aux rames! Le bagage descend de dessus le +quai; nous sommes impatiens. En avant, poussez +loin du rivage! «Prenez garde! cette caisse renferme +des liquides. Arrêtez le bateau, je me sens +malade: oh! mon Dieu!»--«Malade! madame; le +diable m'emporte, vous le serez bien davantage +quand vous aurez été seulement une heure à bord.» +Hommes, femmes; maîtres et valets, maîtresses et +servantes, pressés les uns contre les autres comme +des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent. +Que de bruit, que de fracas avant que nous n'atteignions +le paquebot de Lisbonne!</p> + +<p>3. Enfin nous l'avons atteint! Voila le capitaine, +le brave Kidd, qui commande son équipage. Les +passagers sont parqués dans leur logement, les uns +pour y grogner, les autres pour y vomir tout à leur +aise. «Holà hé! appelez-vous cela une chambre? +Cela n'a pas trois pieds carrés; il n'y aurait pas de +quoi contenir la reine Mab<a id="footnotetagloc38" name="footnotetagloc38"></a> +<a href="#footnoteloc38"><sup class="sml">loc38</sup></a>. Qui diable peut loger +là-dedans?»--«Qui, monsieur? beaucoup de +monde. Vingt seigneurs à la fois ont rempli mon navire.»--«Vraiment! +Jésus mon Dieu, comme vous +nous pressez! Plût à Dieu que vos vingt seigneurs +y fussent encore! j'aurais échappé à la chaleur et au +bruit qui règnent à bord de ce beau navire, le paquebot +de Lisbonne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc38" +name="footnoteloc38"><b>Note loc38: </b></a><a href="#footnotetagloc38"> +(retour) </a> <i>Queen Mab</i>; voyez, dans Shakspeare, la charmante description de +cette petite reine des fées et de son petit équipage.</blockquote> + +<p>4. «Fletcher! Murray! Rob! où êtes-vous? étendus +sur le pont comme des bûches! Un coup de +main, vous, joli matelot; voilà un bout de corde +pour fouetter ces chiens-là.» Hobhouse murmure +des juremens terribles en roulant le long de l'écoutille; +il vomit alternativement des vers et son déjeuner, +et nous envoie tous à tous les diables. «Voilà +une stance sur la maison de Bragance... Au secours!»--«Un +couplet.»--«Non, une tasse d'eau chaude.»--«Qu'est-ce +qu'il y a?»--«Diable! mon +foie me vient sur le bord des lèvres! Je ne survivrai +jamais au bruit et au fracas de ce navire brutal, le +paquebot de Lisbonne.»</p> + +<p>5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie; +Dieu sait quand nous en reviendrons! Les vents violens +et les sombres tempêtes peuvent en un moment +briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des +philosophes, la vie n'est qu'une plaisanterie, le +mieux est encore de rire. Rions donc, comme je fais +maintenant; rions de tout, des grandes et des petites +choses. Bien portans ou malades, à la mer ou sur +terre, tant que nous avons de quoi boire abondamment, +rions. Que diable! peut-on se soucier d'autre +chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser +manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne?</p> + +<h3>XVI.</h3> + +<h4>RÉPONSE A UN AMI</h4> + +<h5>QUI REPROCHAIT A L'AUTEUR SON INSOCIABILITÉ.</h5> + +<p>Mon cher Becher, vous me dites de me mêler à la +société des hommes: je ne saurais nier que votre +avis ne soit bon; mais la retraite convient mieux à +mon caractère, je ne veux pas descendre jusqu'à un +monde que je méprise.</p> + +<p>Si le sénat ou les camps m'appelaient, l'ambition +pourrait me faire sortir de mon heureux repos; et +quand la jeunesse, ce tems d'épreuve, sera passée, +peut-être je m'efforcerai d'illustrer mon nom.</p> + +<p>Le feu caché dans les flancs caverneux de l'Etna +couve long-tems et fermente en secret: à la fin un +volume effroyable de flammes et de fumée révèle son +existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent +l'éteindre, point de barrières qui puissent l'arrêter.</p> + +<p>Oh! tel est le désir de gloire qui dévore mon cœur, +qu'il m'ordonne de vivre pour être loué un jour de la +postérité. Oh! si je pouvais, comme le phénix, prendre +mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais +content de mourir au milieu des flammes.</p> + +<p>Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort +comme celle de Chatham, quelles censures, quels +dangers, quelles haines ne braverais-je pas? Leur +vie ne s'est point terminée avec leur dernier souffle, +leur gloire anime et vivifie le silence de leur tombeau.</p> + +<h3>XVII.</h3> + +<h4>A LADY JERSEY.</h4> + +<h5>SUR CE QUE LE PRINCE RÉGENT AVAIT EXCLU SON PORTRAIT DE SA +GALERIE DE BEAUTÉS.</h5> + +<p>Lorsque le vain triomphe du maître impérial auquel +Rome obéissait en l'abhorrant, offrit aux yeux +vulgaires chaque buste glorieux qui représentait +l'image d'un brave ou d'un juste, qu'est-ce que le +regard scrutateur de la foule admirait le plus de tout +ce que lui découvrait cette passagère exhibition?--Quel +est le murmure d'étonnement que ce spectacle +fit passer de bouche en bouche? Le nom de Brutus, +car son image était absente. Cette absence prouvait +sa vertu; cette absence fixait son souvenir dans tous +les cœurs pensifs.--Si donc, belle Jersey! notre +regard admirateur cherche ton portrait, dans un +muet étonnement, parmi tous ces charmes dépeints +qui brillent avec moins d'éclat de ton absence,--si +lui, ce vain et sot vieillard, admis par confiance +l'héritier de la monarchie de son père,--si son œil +corrompu et son cœur flétri ont pu supporter d'être +séparés de ton image charmante, que cette honte +sans goût lui reste, et à nous le regret de contempler +une troupe de beautés sans leur <i>chef</i><a id="footnotetagloc39" name="footnotetagloc39"></a> +<a href="#footnoteloc39"><sup class="sml">loc39</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc39" +name="footnoteloc39"><b>Note loc39: </b></a><a href="#footnotetagloc39"> +(retour) </a> Ce mot est en français dans l'original.</blockquote> + +<p>Mais une pensée consolante nous rassure, nous +perdons le portrait, mais nous conservons nos +cœurs! Qui peut maintenant visiter cette galerie +vantée? C'est un jardin avec toutes ses fleurs, sans +la <i>rose</i>; une fontaine qui manque seulement d'eaux +vives; une nuit étoilée sans la présence de Diane! +Les portraits présens de chaque beauté sont perdus +pour nos yeux, parce qu'en les contemplant, ils +nous font rêver à <i>toi</i>. Cependant ton âge, à son midi, +peut encore briller long-tems avec tout ce que la +vertu demande pour hommage;--l'élégance de la +jeunesse, la grâce du maintien, l'œil qui inspire la +joie, le front serein, la noirceur éblouissante de +cette chevelure bouclée qui ombrage, en le laissant +voir, ce front si beau<a id="footnotetagloc40" name="footnotetagloc40"></a> +<a href="#footnoteloc40"><sup class="sml">loc40</sup></a>; ce regard qui nous séduit, +et cette vie qui jette un charme dont le pouvoir ne +permet pas à nos regards de se reposer, mais les +force à revenir et à découvrir toujours de nouveaux +attraits. Rien n'est affaibli de ces charmes qui sont +toujours aussi brillans, et même trop <i>éblouissans</i> +pour la vue d'un <i>radoteur</i><a id="footnotetagloc41" name="footnotetagloc41"></a> +<a href="#footnoteloc41"><sup class="sml">loc41</sup></a>. Ils doivent attendre +que chacun de ces attraits soit passé pour plaire au +cœur chétif qui ne plaît à aucun; à ce stupide et +froid <i>sensualiste</i>, dont l'œil sec, dans sa noire envie, +a écarté ton portrait; et qui a mis à la torture son +pauvre esprit pour réunir en soi la haine de la liberté, +et l'amabilité qui t'appartient.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc40" +name="footnoteloc40"><b>Note loc40: </b></a><a href="#footnotetagloc40"> +(retour) </a> <i>More than fair</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc41" +name="footnoteloc41"><b>Note loc40: </b></a><a href="#footnotetagloc40"> +(retour) </a> <i>Dotard</i>.</blockquote> + +<h3>XVIII.</h3> + +<h4>VERS ADRESSÉS A UNE JOLIE QUAKERESSE.</h4> + +<p>Aimable enfant! quoique nous ne nous soyons +rencontrés qu'une fois, je n'oublierai jamais cette +entrevue; et quoique nous ne devions plus jamais +nous revoir, le souvenir me retracera toujours tes +beaux traits. Je ne voudrais pas dire: <i>je t'aime</i>; +mais mes sentimens luttent encore avec ma volonté. +En vain pour t'arracher de mon cœur je repousse +sans cesse mes pensées; en vain je réprime mes soupirs +prêts à s'échapper, un autre succède à celui qui +est étouffé: peut-être n'est-ce pas de l'amour, mais +cependant je ne puis jamais t'oublier. Quoique nous +n'ayons pas rompu le silence, nos yeux ont parlé un +langage plus doux. La langue dissimule dans un +langage flatteur et exprime ce que le cœur ne sent +point; la tromperie souille des lèvres coupables et +fait taire les émotions du cœur; mais les interprètes +de l'ame, les yeux dédaignent une pareille contrainte, +et méprisent tout déguisement. Ainsi--nos +regards s'arrêtèrent souvent l'un sur l'autre, et nos +cœurs s'entendirent, sans qu'un sentiment intérieur +nous en ait blâmés; dis plutôt que c'était le sentiment +qui nous inspirait.--Quoique je réprime ce +qu'il exprimait, cependant je conçois que tu veuilles +en deviner une partie; car, en même tems que ma +mémoire réfléchit sur tes charmes, peut-être la +tienne s'égare-t-elle jusqu'à moi.</p> + +<p>Ainsi, pour moi du moins, je puis dire que ton +image m'apparaît dans la nuit, dans le jour; dans +la veille, mon imagination en est tout occupée;--dans +le sommeil, cette image me sourit dans des +songes fugitifs;--cette vision charme le cours des +heures, et me fait maudire l'apparition de l'aurore +qui vient dissiper mon sommeil plein de délices, +et me fait désirer une nuit sans fin! Oh! +quel que soit mon sort à venir, que le plaisir ou la +douleur attende mes pas errans, séduit par l'amour, +ou assiégé par la tempête, jamais, oh! jamais +je n'oublierai ton image! Hélas! nous ne nous +reverrons donc plus, nos premiers regards ne +pourront plus se répéter! Alors, permets-moi de +murmurer cette prière d'adieu, inspirée par l'inquiétude +de mon cœur: «Puisse le ciel tellement protéger +mon aimable quakeresse que la douleur ne +puisse jamais l'atteindre; mais heureux soit aussi, +hélas! celui qui partage son cœur! Oh! puisse l'heureux +mortel, destiné à lui être uni par les liens les +plus étroits, lui apporter à chaque instant de nouvelles +joies et perdre le titre de mari dans celui d'amant. +Puisse ce beau sein ne jamais connaître ce +que c'est que de ressentir une peine incessante, qui +torture l'ame d'un vain regret pour l'objet--<i>que +l'on ne peut jamais oublier</i>.»</p> + +<h3>XIX.</h3> + +<h4>A. M. MOORE.</h4> + +<p>O vous qui, sous tous les noms, avez le don de +charmer la ville, Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore +ou Tom-Brow;--car que je sois pendu si je sais de +quoi vous devez être le plus fier, de vos in-quartos à +deux guinées, ou de vos petits livres à 4 sous.<br> +..........................................................................</p> + +<p>Mais maintenant à ma lettre;--c'est une réponse +à la <i>vôtre</i>.--Soyez demain chez moi, aussitôt que +vous le pourrez, monsieur, tout habillé, tout prêt +pour aller voir l'esprit en prison<a id="footnotetagloc42" name="footnotetagloc42"></a> +<a href="#footnoteloc42"><sup class="sml">loc42</sup></a>. Plaise à Phébus +que nos péchés politiques ne nous procurent pas +aussi un logement dans ce même palais! Je suppose +que ce soir vous êtes engagé et que vous avez déserté +Samuel Rogers pour les <i>bas-bleus</i> de Sotheby; +moi-même, bien qu'accablé d'un rhume qui me tue, +il faut que je me chausse et que j'aille faire visite +aux Heathcote; mais demain, à quatre heures, nous +jouerons tous les deux le <i>Scurra</i>; vous serez Catulle, +et le régent, <i>Mamurra</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc42" +name="footnoteloc42"><b>Note loc42: </b></a><a href="#footnotetagloc42"> +(retour) </a> M. Leigh Hunt, l'éditenr de l'<i>Examiner</i>, alors dans la prison des +<i>Champs du Bain froid</i> (<i>Cold Bath fields</i>), pour un libelle contre le +prince régent, Lord Byron et M. Moore lui avaient promis de dîner ensemble.</blockquote> + +<h3>XX.</h3> + +<h4>ÉPITRE</h4> + +<h5>ÉCRITE EN RÉPONSE A QUELQUES VERS D'UN AMI QUI EXHORTAIT LORD +BYRON A BANNIR TOUT SOUCI.</h5> + +<p>Oh! bannissons les soucis! que telle soit toujours +ta devise à l'heure du plaisir! Peut-être aussi la +mienne, lorsque, dans de nocturnes orgies, je cherche +ces délices enivrantes, par lesquelles les fils du +désespoir tentent d'assoupir le cœur et de bannir les +chagrins.</p> + +<p>Mais, à l'heure matinale des méditations, quand le +présent, le passé, l'avenir nous effraient de leurs +sombres images, quand je reconnais que tout ce que +j'aimais est changé ou n'est plus, ne viens pas irriter, +par ces maximes importunes, les douleurs d'un +homme dont chaque pensée..... Mais pourquoi en +parler? tu sais que je ne suis plus ce que j'étais naguère; +et surtout, si tu tiens à conserver une place +dans un cœur qui ne fut jamais froid, je t'en conjure +par toutes les puissances que les hommes révèrent, +par tous les objets qui te sont chers, par +ton bonheur ici-bas et tes espérances d'une autre +vie, garde-toi, oh! garde-toi de jamais me parler +d'amour.</p> + +<p>Il serait trop long de raconter, et sans utilité d'entendre +la triste histoire d'un homme qui dédaigne +les larmes; ce récit ne réveillerait que peu de sympathie +dans les cœurs vertueux; mais le mien a souffert +plus qu'il ne convient à un philosophe de l'avouer. +J'ai vu ma fiancée devenir l'épouse d'un +autre, je l'ai vue assise à ses côtés; j'ai vu l'enfant +que son sein a porté sourire doucement comme faisait +sa mère, lorsque, jeunes tous deux, nous nous +regardions en souriant, innocens et purs comme cet +enfant; j'ai vu ses yeux, chargés d'un froid dédain, +chercher à découvrir si j'éprouvais quelque douleur +secrète; et moi, j'ai bien joué mon rôle: j'ai commandé +à mon visage de ne pas trahir les angoisses +de mon cœur, je lui ai renvoyé des regards aussi +glacés que les siens; et pourtant, cette femme! je +me sentais encore son esclave! J'ai baisé d'un air +d'indifférence l'enfant qui aurait dû être le mien, +et chacune de mes caresses n'a que trop prouvé que +le tems n'avait pas affaibli mon amour. Mais laissons +ces tristes souvenirs: je ne veux plus gémir; +je n'irai plus chercher quelque repos sur la rive +orientale: le monde convient bien au tumulte de mes +pensées; je reviendrai me jeter dans son tourbillon. +Mais si, dans un tems à venir, quand les beaux jours +d'Albion seront sur le déclin, tu entends parler d'un +homme dont les crimes profonds sont dignes des époques +les plus noires, d'un homme que ni l'amour ni +la pitié ne touchent, aussi insensible à l'espoir de la +célébrité qu'aux louanges des hommes vertueux; +d'un homme qui, dans l'orgueil d'une inflexible +ambition, ne reculera pas même devant la crainte +de verser le sang; d'un homme que l'histoire mettra +au rang des anarchistes les plus violens du siècle; +cet homme, tu le connaîtras; mais alors suspends +ton jugement, et que l'horreur de ces <i>effets</i> ne te +fasse pas oublier quelle fut leur <i>cause</i>.</p> + +<h3>XXI.</h3> + +<h4>A UN JEUNE AMI,</h4> + +<h5>LE FILS DE L'UN DE SES FERMIERS A NEWSTEADT.</h5> + +<p>Que la sottise sourie en voyant ton nom et le mien +unis par l'amitié; la vertu roturière a plus de droits +pour être aimée que le vice anobli.</p> + +<p>Quoique ton sort ne soit pas égal au mien, depuis +qu'un titre est venu m'appeler aux honneurs de la +pairie, cependant n'envie point cet état fastueux; +le tien est l'orgueil du mérite modeste.</p> + +<p>Nos ames au moins n'ont point de titres qui les +distinguent, et ton humble condition ne peut déshonorer +mon rang élevé; notre liaison n'en doit pas +être moins douce, puisque le mérite remplace en toi +la naissance.<span class="rig"> +Novembre 1800.</span><br><br></p> + +<h3>XXII.</h3> + +<h4>SUR SES LIAISONS DE COLLÉGE.</h4> + +<p>N'y a-t-il point quelque autre cause qui rende ce +mot d'enfance si cher à tout le monde? Ah! sûrement +il y a une voix secrète qui nous dit tout bas +que l'amitié sera doublement douce à celui qui est +obligé de chercher des cœurs aimans, de les chercher +hors du sein de sa famille, quand il ne peut les +y trouver. Ces cœurs, chère Ida<a id="footnotetagloc43" name="footnotetagloc43"></a> +<a href="#footnoteloc43"><sup class="sml">loc43</sup></a>, je les ai trouvés +dans ton sein; tu as été pour moi une famille, un +monde, un paradis!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc43" +name="footnoteloc43"><b>Note loc43: </b></a><a href="#footnotetagloc43"> +(retour) </a> Nom poétique de l'école d'Harrow.</blockquote> + +<h3>XXIII.</h3> + +<h4>EN RENCONTRANT UN ANCIEN CAMARADE D'ÉCOLE,</h4> + +<h5>APRÈS UNE LONGUE SÉPARATION.</h5> + +<p>Si par hasard quelque figure que je me rappelle +bien, quelque ancien camarade de mon enfance vient, +une honnête joie peinte sur la figure, réclamer en +moi son ami, mes yeux, mon cœur, tout montre +que je suis encore un enfant; la scène éblouissante, +les groupes bruyans qui m'entourent disparaissent +devant l'ami que je viens de retrouver.</p> + +<h3>XXIV.</h3> + +<h4>A LA MÉMOIRE.</h4> + +<h5>VERS ÉCRITS DANS LA CRAINTE OU L'AVAIT PLACÉ L'OBJET DE SON<br> +CHOIX PRÈS DE SE MARIER A UN AUTRE.</h5> + +<p>Oh! mémoire! ne me torture pas davantage, le +présent est perdu pour moi; mes espérances de bonheur +futur sont détruites: par pitié, dérobe-moi le +passé. Pourquoi viens-tu me montrer des images +que désormais je ne dois plus voir? Ah! pourquoi +viens-tu renouveler ces heures de bonheur qui ne +m'appartiennent plus? Le plaisir passé double la +douleur présente; il ajoute des regrets au chagrin: +regrets et espérance sont tous deux vains; je ne demande +plus que--l'oubli.</p> + +<h3>XXV.</h3> + +<h4>APRÈS AVOIR FAIT SES ADIEUX A MISS CHAWORTH.</h4> + +<p>Collines d'Annesley, sombres et nues, où s'égarait +ma jeunesse, insouciante, comme les tempêtes du +Nord, en faisant la guerre aux élémens, rugissent +sur tes cimes nuageuses!</p> + +<p>Je ne verrai plus, trompant les heures, errer sur +vos penchans, les habitans favoris de ces contrées; +je ne verrai plus ma Marie, souriant, vous rendre à +mes yeux un séjour digne du ciel.</p> + +<h3>XXVI.</h3> + +<h4>EN RECEVANT UN PRÉSENT D'UN PAUVRE AMI.</h4> + +<p>Quelques-uns, qui sourient aux liens de l'amitié, +m'ont souvent reproché ma faiblesse; cependant +j'estime le simple don, car je suis sûr d'être aimé +par celui qui me l'offre<a id="footnotetagloc44" name="footnotetagloc44"></a> +<a href="#footnoteloc44"><sup class="sml">loc44</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc44" +name="footnoteloc44"><b>Note loc44: </b></a><a href="#footnotetagloc44"> +(retour) </a> Le poème d'où ces vers sont extraits fut écrit en recevant une cornaline +d'un jeune homme qui occupait l'emploi de choriste à Cambridge, +et auquel sa seigneurie Lord Byron était beaucoup attaché.</blockquote> + +<h3>XXVII.</h3> + +<h4>FRAGMENT D'UN POEME</h4> + +<h5>SUR UN JEUNE CHÊNE QUE L'AUTEUR AVAIT PLANTÉ A NEWSTEADT.</h5> + +<p>Jeune chêne, quand je te plantai profondément +en terre, j'espérais que tes jours seraient plus longs +que les miens, que tes branches jetteraient une ombre +autour de moi, et que le lierre entourerait ton +tronc comme un manteau.</p> + +<p>Telles étaient mes espérances dans les années de +l'enfance, quand je te plantai avec orgueil sur la +terre de mes aïeux. Ces jours sont passés et je t'arrose +de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent +ne peuvent voiler aux yeux ton triste dépérissement. +Je t'ai quitté, mon pauvre chêne, et depuis cette +heure fatale, un étranger est le maître du château +de mon père.</p> + +<h3>XXVIII.</h3> + +<h4>A MA CHÈRE MARIE ANNE.</h4> + +<p>Adieu pour toujours à la dame Marie! je dois +promptement m'éloigner d'elle. Quoique le destin +nous sépare l'un de l'autre, son image vivra toujours +dans mon cœur.</p> + +<p>La flamme qui brûle dans mon sein ne ressemble +point à celle qui embrâse les cœurs des amans; l'amour +que je sens pour Marie est bien plus pur que +celui qu'inspire le dieu Cupidon.</p> + +<p>Je ne désire point troubler votre paix; je ne désire +point attrister vos joies; je ne prends point ma +passion pour de l'amour; c'est votre amitié seule +que je réclame.</p> + +<p>Non, dix mille amans passionnés ne pourraient +éprouver l'amitié que renferme mon cœur; elle y +demeurera à jamais, aussi long-tems que le sang qui +m'anime circulera dans mes veines!</p> + +<p>Puisse le grand ordonnateur du ciel abaisser ses +regards sur la terre, et défendre ma Marie de tout +malheur! puisse-t-elle ne jamais connaître les revers +de l'adversité! puisse son bonheur être à jamais +durable!</p> + +<p>Encore une fois, ma douce Marie, adieu! adieu! +je le répète avec amertume. Je penserai à jamais à +vous, aussi long-tems que ce cœur battra dans mon +sein.</p> + +<h3>XXIX.</h3> + +<h4>MON ÉPITAPHE</h4> + +<h5>COMPOSÉE A PATRAS EN SORTANT DE MALADIE.</h5> + +<p>La jeunesse, la nature et la pitié de Jupiter combattirent +long-tems pour tenir ma lampe allumée; +mais Romanelli fut si courageux, qu'il les battit +tous les trois--et éteignit sa lumière.</p> + +<h3>XXX.</h3> + +<h4>SUR L'ÉVASION DE NAPOLÉON DE L'ILE D'ELBE.</h4> + +<p>Une fois en route comme pour une partie de plaisir, +prenant des villes à volonté et des couronnes en +ses loisirs, il s'avance de l'île d'Elbe à Paris, donnant +des <i>bals</i> aux dames et faisant des <i>révérences</i> à +ses ennemis.</p> + +<h3>XXXI.</h3> + +<h4>ÉPIGRAMME DE MARTIAL.</h4> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"><i>Pierios vatis Theodori flamma Penates</i></p> +<p class="i16"><i> Abstulit: hoc Musis, hoc tibi, Phæbe, placet?</i></p> +<p class="i14"><i>O scelus, ô magnum facinus crimenque Deorum!</i></p> +<p class="i16"><i> Non arsit pariter quod domus et dominus.</i></p> +<p class="i30">(<span class="sc">Martial</span >, lib. XI, <i>Epigr.</i> 94.)<br><br></p> +</div></div> + +<p>La maison du Lauréat a été dévorée par les flammes; +les Neuf Sœurs toutes rieuses virent briller ce +feu de joie. Mais, cruel destin! damnable désastre! +la maison--la maison est brûlée, et le maître ne +l'est pas!</p> + +<h3>XXXII.</h3> + +<h4>LA POUPÉE DE LA NOURRICE DANS <i>MÉDÉE</i>.</h4> + +<p>Oh! que je désirerais qu'un bon embargo eût retenu +le navire <i>Argo</i> dans le port! et qu'en restant +toujours dans les chantiers de la Grèce, il n'eût +jamais dépassé les rochers d'Azur! mais maintenant +je crains que sa tournée ne soit la cause de quelque +mésaventure pour ma chère miss Médée, etc., etc.</p> + +<h3>XXXIII.</h3> + +<h4>VERS</h4> + +<h5>ÉCRITS APRÈS AVOIR LU CEUX QUI SUIVENT SUR UN ALBUM A ATHÈNES.</h5> + +<p>«La noble Albion voit en souriant partir son fils +pour aller visiter le berceau des arts; son but est +noble; glorieuse est l'entreprise; il vient à Athènes, +et--écrit son nom!»</p> + +<p class="mid">Byron écrivit immédiatement au-dessous:</p> + +<p>Ce barde modeste, comme beaucoup de bardes inconnus, +rimaille sur nos noms, mais cache sagement +le sien; cependant, quel qu'il soit, pour ne +rien dire de pire, son nom lui ferait plus d'honneur +que ses vers.</p> + +<h3>XXXIV.</h3> + +<h4>VERS ADRESSÉS A LADY BLESSINGTON.</h4> + +<p>Vous m'avez demandé des vers,--il serait étrange +pour un rimeur de refuser cette demande; mais mon +cœur seul était mon Hippocrène, et mes sentimens +(sa source) sont taris.</p> + +<p>Si j'étais encore maintenant ce que j'ai été, j'aurais +chanté ce que Lawrence a si bien peint; mais le +chant expirerait sur mes lèvres, et le sujet est trop +délicat pour moi.</p> + +<p>Je suis maintenant tout cendre, où autrefois j'étais +toute flamme, et le barde est mort dans mon +sein; ce que j'aimais, je ne fais plus que l'admirer, +et mon cœur est aussi gris que ma tête.</p> + +<p>Ma vie ne date point par les années; il y a des +momens qui sillonnent le front comme le soc de la +charrue; et là il n'en paraît pas seulement un, mais +il est aussi profond dans mon ame que sur mon +front.</p> + +<p>Que le jeune homme et l'élégant aspirent à chanter +les objets que je contemple avec indifférence; +car le chagrin a arraché de ma lyre la corde qui +produisait des accords dignes d'elle.</p> + +<h4>RÉPONSE DE LADY BLESSINGTON,</h4> + +<h5>SUR LE MÊME RHYTHME.</h5> + +<p>Lorsque je demandais quelques vers, crois, je te +prie, que ce n'était point la vanité qui me les faisait +désirer; car mon miroir ne peut plus m'abuser, et +je ne puis plus inspirer de poètes.</p> + +<p>Le tems a touché mon front de ses doigts rudes et +pesans, et les roses ont fui de mes joues; alors ce +serait sûrement une folie de rechercher maintenant +les louanges dues à la beauté.</p> + +<p>Mais comme les pélerins qui visitent le tombeau +de quelque saint, emportent avec eux une relique +précieuse, je demande un souvenir de toi, comme +un trésor précieux pour m'accompagner dans mon +pélerinage.</p> + +<p>Oh! ne dis pas que ta lyre ne rend plus d'accords, +elle dont les cordes inspirent de tels ravissemens; +ou que ces lèvres magiques sont muettes d'où la +poésie s'échappe avec tant d'harmonie!</p> + +<p>Et quoique le chagrin, avant la fuite de la jeunesse, +ait pu altérer la couleur noire de tes beaux +cheveux, les lauriers qui couronnent ta tête cachent +à nos yeux les empreintes prématurées du tems.</p> + +<h3>XXXV.</h3> + +<h4>IMITATIONS D'HORACE.</h4> + +<p>Qui ne rirait si Lawrence, s'engageant à couvrir +sa précieuse toile du portrait flatté du premier venu, +abusait assez de son art pour que la nature effarouchée +vît nos bons bourgeois prendre sous son +pinceau la forme des centaures? Ou si quelque barbouilleur, +par amour de l'extraordinaire, ou pour +hâter la vente, s'avisait de joindre à une fille d'honneur +la queue d'une sirène? Ou si le trivial Dubost +(comme on l'a vu naguère), possédé de la fureur de +peindre, dégradait les créatures, images de la divinité? +Toute la politesse qui défend de se moquer +des sots en leur présence, ne pourrait réprimer les +éclats de rire de leurs amis. Crois-moi, Moschus, +rien ne ressemble plus à ces tableaux que le livre +qui, plus décousu que les rêves d'un malade, présente +à nos regards une foule de figures incomplètes, +poétiques cauchemars, qui n'ont ni pieds ni +tête.<br> +.............................................................</p> + +<p>De nos jours, les mots nouveaux sont en honneur, +si on les ente adroitement sur quelque gallicisme: +pourrions-nous refuser à la muse plus habile de +Dryden et de Pope, ce que Chaucer et Spencer tentèrent +avec succès? Si vous pouvez créer, que ne le +faites-vous, à l'exemple de William Pitt et de Walter-Scott, +qui par le secours, l'un de ses vers, l'autre +de ses poumons, ont enrichi les dialectes mal +joints de notre île? Il est et il sera toujours légitime +de proposer des réformes en littérature, comme au +parlement.</p> + +<p>De même que les forêts couvrent par degrés la +terre de leurs feuilles, ainsi se fanent des expressions +qui ont plu dans leur nouveauté. Le même +destin est réservé à l'homme, et à tout ce qui se +rattache à lui. Ses ouvrages, ses mots s'effacent et +ne servent plus qu'à fixer une date. Quoique, à un +signe des monarques, et à la voix du commerce, +des fleuves impétueux deviennent de tranquilles canaux; +quoique des marais desséchés et assainis soient +sillonnés par la charrue et portent de jaunes moissons; +quoique des ports creusés sur nos rivages protégent +les vaisseaux contre les tempêtes de l'antique +océan: tout, tout doit périr. Mais, survivant au +naufrage général, l'amour des lettres préserve à +demi les souvenirs du passé.<br> +.................................................................</p> + +<p>Les premiers vers satiriques naquirent du spleen +de quelque égoïste. En doutez-vous? Voyez Dryden, +Pope, et le doyen de Saint-Patrick<a id="footnotetagloc45" name="footnotetagloc45"></a> +<a href="#footnoteloc45"><sup class="sml">loc45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc45" +name="footnoteloc45"><b>Note loc45: </b></a><a href="#footnotetagloc45"> +(retour) </a> <i>Mac-Flecknoe</i>, la <i>Dunciade</i> et toutes les ballades satiriques de +Swift. Quels que soient leurs autres ouvrages, ceux-ci furent le résultat +de sentimens personnels et de récriminations violentes contre d'indignes +rivaux; et quoique le mérite littéraire de ces satires fasse honneur aux +talens poétiques des auteurs, leur virulence déshonore certainement leur +caractère.</blockquote> + +<p>Les vers blancs, aujourd'hui, par un commun +accord, sont presque inséparables de la tragédie. +Quoique les fureurs d'Almanzor s'exprimassent en +vers rimés, au tems de Dryden, nous ne voyons pas +les héros des pièces nouvelles en affubler leurs emportemens; +et la modeste comédie, abandonnant +tout-à-fait les vers, nous offre en humble prose ses +gentillesses et ses quolibets. Ce n'est pas que nos +Beaumont et nos <i>Ben</i> aient plus mauvaise grâce, ou +perdent rien de leur mérite, pour avoir composé en +vers; mais c'est ainsi que Thalie aime à se montrer. +Pauvre fille! que l'on siffle quelque vingt fois par an.<br> +............................................................</p> + +<p>O muse! s'écrie-t--il, réveille de plus sublimes +accords! Et, s'il vous plaît, que pensez-vous voir +éclore de son cerveau enflammé? En un clin-d'œil, +il tombe aussi bas que S..., dont les montagnes épiques +ne manquent jamais d'accoucher d'une souris! +Ce n'était pas ainsi que jadis votre puissant devancier +tirait de doux accens de sa lyre inimitable: d'une +voix mélodieuse comme les soupirs de la harpe éolienne, +il nous parle de la première désobéissance +de l'homme et du fruit défendu; mais à mesure que +son sujet s'élève, son chant fait retentir les échos +de la terre et des cieux.<br> +...............................................................</p> + +<p>Enfin il touche à l'adolescence! On ne le forcera +plus à gémir sur les vers diaboliques<a id="footnotetagloc46" name="footnotetagloc46"></a> +<a href="#footnoteloc46"><sup class="sml">loc46</sup></a> de Virgile, +et sur ceux qu'on lui donne à faire. Les prières l'ennuient, +la lecture est trop sérieuse; il vole de T....ll +à Fordham (malheureux T....ll, condamné à d'éternels +soucis par les apprentis boxeurs et les ours). +Que peuvent des tuteurs, des devoirs, des convenances, +en présence d'une meute, de chevaux de +chasse et de la plaine de Newmarket? Rude avec ses +aînés, hautain avec ses égaux, poli envers des escrocs, +prodigue de richesses....... persiflé, pillé, +dupé, il passe le tems de ses cours sans rien faire; +évite peut-être l'expulsion, et se retire M. A. maître-des-arts! +Et l'on proclame sa nouvelle dignité dans +les clubs et les tripots, dont nul habitué n'arriva +jamais plus haut.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc46" +name="footnoteloc46"><b>Note loc46: </b></a><a href="#footnotetagloc46"> +(retour) </a> Harvey, qui fit connaître la circulation du sang, avait coutume, +dans ses transports d'admiration, de jeter loin de lui son <i>Virgile</i>, en +disant que le livre avait un diable familier. Un personnage tel que celui +que je décris jetterait probablement aussi le livre; mais il désirerait +plutôt que le diable s'en emparât, non pas en haine du poète, mais par une +horreur bien fondée des hexamètres. Car, vraiment, la fastidieuse étude +des <i>longues</i> et des <i>brèves</i> suffit pour qu'un homme prenne la poésie en +aversion pendant sa vie entière; et peut-être en cela n'est-ce pas un désavantage.</blockquote> + +<p>Lancé dans le monde; et devenu moins ardent, +il singe l'égoïste prudence de son père; prend une +femme, pour sa dot; choisit ses amis pour leur rang; +achète des terres, et se vante d'être trop prudent pour +se fier à la banque. Il prend place au sénat; procrée +un héritier, et l'envoie à Harrow, car il y fut +lui-même. Muet, quoiqu'il vote, à moins qu'il ne +joigne sa voix aux acclamations favorables au ministère; +s'il parle de son fils, C'est un compère adroit, +qu'il espère bien voir un jour arriver à la pairie!</p> + +<p>La vieillesse s'avance; l'âge paralyse ses membres; +il quitte la scène, ou la scène le quitte; il +entasse des richesses; s'afflige à chaque penny qu'il +faut dépenser, et l'avarice s'empare de toutes les +pensées qui ne sont pas à l'ambition. Il compte les +cent pour cent, et sourit; ou vainement s'irrite, en +considérant ses trésors entamés pour payer les dettes +du jeune Hopeful (plein d'espérance); il pèse bien +et sagement ce qu'il faut acheter ou vendre; habile +à tout faire, excepté à mourir! grondeur, morose, +radoteur difficile à contenter, louant tous les tems, +excepté le présent; infirme, querelleur, délaissé et +presque oublié, il meurt sans qu'on le pleure; on +l'enterre: qu'il pourrisse!<br> +......................................................</p> + +<p>Là se rend l'alerte boutiquier, dont l'oreille est +mise à la torture par l'orchestre qu'il veut entendre +pour son argent. Une fausse honte, et non la sympathie, +l'empêche seule de ronfler; ses angoisses redoublent +quand il croit du bon ton de crier: Encore! +Écrasé par la foule dans <i>Fop's alley</i>, coudoyé +par les élégans, gêné par son chapeau, tremblant +pour ses orteils, sa soirée est un combat, et il ne +goûte quelque repos que quand enfin le rideau tombe, +et lui donne un peu de relâche qui l'enchante. Devinez-vous +pourquoi il se résigne à souffrir tout cela, +et plus encore? C'est qu'il lui en coûte cher, et qu'il +est forcé de se parer!<br> +......................................................................</p> + +<p>Mais rien n'est sans défaut, et chacun sait que les +violons et les harpes perdent souvent le ton, et que +les meilleurs chanteurs, au moment où ils voudraient +réunir tous leurs moyens, ne font entendre que des +accens criards; les chiens perdent la trace du gibier, +la pierre refuse l'étincelle, et les fusils à deux coups +(que le diable les emporte!) manquent le but<a id="footnotetagloc47" name="footnotetagloc47"></a> +<a href="#footnoteloc47"><sup class="sml">loc47</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc47" +name="footnoteloc47"><b>Note loc47: </b></a><a href="#footnotetagloc47"> +(retour) </a> Comme M. Pope a pris la liberté d'envoyer Homère à tous les diables; +malgré tout ce qu'il lui devait, quand il a dit: «Et Homère (que +le diable l'emporte, etc.)» il est présumable que, par licence poétique, +on peut en faire autant, en vers, de tout homme et de toute chose; et en +cas d'accident, je désire qu'on me permette de me prévaloir de cet illustre +précédent.</blockquote> + +<p>.....................................................................</p> + +<p>Est-ce assez? Non: écrivez donc et imprimez bien +vite. Si le dernier arrivé est dévolu à Satan, qui voudrait +arriver le dernier? Ils assiégent les presses, +ils publient en toute hâte, ils escaladent le comptoir +et quittent leurs échoppes: de belles demoiselles de +province, des hommes de haut renom, quoi donc! +des baronnets même ont noirci d'encre leur main +guerrière. La pauvreté ne les arrête pas: c'est Pollion +qui nous joua ce tour; de son tems Phébus commença +à trouver crédit chez les banquiers. Ce ne +sont pas seulement les vivans; les morts même nous +débitent leurs sottises aussi couramment que jadis +chantait la tête d'Orphée! Sifflés de leur vivant, ils +obtiennent un succès posthume, tirés de la poussière +où ils étaient ensevelis quand ils vivaient. Les revues +réveillent le souvenir de leurs épidémiques délits, +de ces livres témoins muets du martyre auquel +les condamne la rage de rimer. Hélas! que de chagrins +va nous causer tel barbouilleur que citèrent +souvent le <i>Morning Post</i> et le <i>Monthly Magazine</i>! +Dans ces recueils sont ensevelis ses premiers chefs-d'œuvre; +mais bientôt la presse gémit, et il en sort +un épais in-quarto! Laissez donc, vous qui êtes sages, +laissez les succès mendiés de la lyre aux baronnets +ou aux lords possédés du démon des vers, ou +à ces crépins de village, ménestrels jumeaux ivres +de poétique bière! Prêtez l'oreille à ces accords d'une +mélodie narcotique: ce sont les savetiers lauréats qui +chantent les louanges de Capel Lofft<a id="footnotetagloc48" name="footnotetagloc48"></a> +<a href="#footnoteloc48"><sup class="sml">loc48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc48" +name="footnoteloc48"><b>Note loc48: </b></a><a href="#footnotetagloc48"> +(retour) </a> Ce gentleman bien intentionné a gâte quelques excellens cordonniers, +et contribué à la ruine poétique de plus d'un pauvre industrieux. +Nathaniel Bloomfield et son frère Bobby ont mis tout le Sommersetshire +en train de chanter, et cette maladie ne s'est pas bornée à envahir un +seul comté. Pratt aussi, qui fut jadis plus sage, a été atteint de la contagion +du patronage, et a attiré dans le piége de la poésie un pauvre diable +nommé Blackette; mais il mourut pendant l'opération, laissant au dépourvu +un enfant et deux volumes de fragmens. La petite fille, si elle n'a +pas d'inclinations poétiques et ne se transforme pas en Sapho cordonnière, +s'en tirera peut-être; mais les tragédies sont aussi rachitiques que +si elles étaient la progéniture d'un comte ou de quelque coureur de prix +académiques. Les patrons du pauvre homme sont certainement responsables +de sa fin tragique, et ce devrait être un délit punissable par les lois. +Mais c'est là ce qu'ils ont fait de moins coupable; car, par un raffinement +de barbarie, ils ont couvert le défunt d'un ridicule posthume, en imprimant +ce qu'il aurait eu le bon sens de ne jamais faire imprimer lui-même. +Certes, ces remneurs de débris sont punissables par le statut contre <i>les +hommes de la résurrection</i>. Quelle différence y a-t-il, en effet, entre +exposer un pauvre idiot, après sa mort, dans un amphithéâtre de chirurgie, +et l'étaler dans une boutique de libraire? Est-il plus mal d'exhumer +ses os que ses bévues? Ne vaut-il pas mieux attacher son corps au +gibet, sur une bruyère, que d'emprisonner son ame dans un in-octavo? +«Nous savons ce que nous sommes, mais nous ignorons ce que nous pouvons +devenir;» et il faut espérer que nous ne saurons jamais si un +homme qui a traversé la vie avec une sorte d'éclat, est destiné à n'être +qu'un charlatan de l'autre côté du Styx, et à devenir, comme le pauvre +Joe Blackett, le plastron des railleries du purgatoire. Le prétexte de cette +publication est d'assurer un sort à l'enfant. Mais aucun des amis et des +tentateurs de ce <i>sutor ultrà crepidam</i> ne pouvait-il donc faire une bonne +action sans enferrer Pratt dans une biographie? et lui faire encore diviser +sa dédicace en tant de minces portions? A la duchesse une telle; la très-honorable +celle-ci, et mistress et miss celle-là; ces volumes sont, etc., etc. +Eh mais, c'est distribuer «le doux lait de la dédicace» par petits verres. +Il n'y en a qu'une chopine, et il le partage entre douze personnes. Ah! +Pratt, n'avais-tu donc pas quelques éloges en réserve? As-tu pu croire +que six familles de distinction se contenteraient de si peu? Il y a un enfant, +un livre et une dédicace: que n'envoies-tu la petite fille à la duchesse, +les volumes à l'épicier, et la dédicace à tous les diables?</blockquote> + +<h3>XXXVI.</h3> + +<h4>VERS</h4> + +<h5>SUR LE TRENTE-SIXIÈME ANNIVERSAIRE DE MA NAISSANCE.</h5> + +<p><span class="rig">Missolonghi, 22 janvier 1824.</span><br><br></p> + +<p>Il est tems que ce cœur devienne insensible, puisqu'il +a cessé d'émouvoir d'autres cœurs; cependant, +quoique je ne puisse plus être aimé, il faut que +j'aime encore.</p> + +<p>Mes jours sont dans la feuille desséchée; les fleurs +et les fruits de l'amour sont passés: le ver de terre, +le remords rongeur<a id="footnotetagloc49" name="footnotetagloc49"></a> +<a href="#footnoteloc49"><sup class="sml">loc49</sup></a> et les regrets, sont mon seul +partage!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc49" +name="footnoteloc49"><b>Note loc49: </b></a><a href="#footnotetagloc49"> +(retour) </a> <i>The canker</i>.</blockquote> + +<p>Le feu qui brûle dans mon sein est solitaire comme +une île volcanique; aucune torche n'étincelle comme +sa flamme.--C'est un bûcher funéraire!</p> + +<p>L'espérance, la crainte, les soins jaloux, la portion +exaltée de la douleur, et le pouvoir de l'amour; +je ne puis les partager; mais j'en porte encore la +chaîne.</p> + +<p>Mais ce n'est pas <i>ainsi</i>, ce n'est pas <i>ici</i> que de telles +pensées pourront ébranler mon ame; ni <i>maintenant</i>, +quand la gloire décore le cercueil du héros, ou fait +pencher son front vers la terre.</p> + +<p>Le glaive, la bannière et le champ de bataille, la +gloire et la Grèce m'environnent! Le Spartiate, porté +sur son bouclier, n'était pas plus libre.</p> + +<p>Réveille-toi! (non la Grèce,--elle est réveillée!) +réveille-toi, mon génie!--pense d'où te vient l'étincelle +divine, le sang ardent qui bout dans tes +veines, et sois digne de ta haute origine!</p> + +<p>Je foule aux pieds les passions renaissantes indignes +de l'âge viril.--Pour toi indifférens soient +désormais le sourire ou le dédain de la beauté.</p> + +<p>Si tu regrettes ta jeunesse--pourquoi vivre!--La +contrée des trépas honorables est devant toi.--Vole +aux combats et laisse-s-y ton souffle de vie!</p> + +<p>Cherche la tombe d'un héros,--beaucoup la +trouvent qui ne la cherchent pas.--C'est ce qu'il +y a de mieux pour toi. Alors regarde alentour;--choisis +ton coin de terre, et repose en paix.</p> + +<hr class="short"> + +<h4>NOTE.</h4> + +<p>Cette pièce, pour ainsi dire prophétique, de Lord Byron, +sur le trente-sixième et dernier anniversaire de sa naissance, +est empreinte des idées tristes d'une fin prochaine, qui arriva +effectivement à Missolonghi moins de quatre mois après qu'il +l'eut composée. Sa mort prématurée et si fatale pour la jeune +Grèce, à laquelle il venait de vouer sa fortune et sa vie, répandit +le deuil dans cette contrée, et même dans les autres nations de +l'Europe qui admiraient son génie. L'auteur de cette nouvelle +traduction de ses Poèmes publia alors un Dithyrambe sur sa +mort, dans un volume de poésies intitulé: <i>Helléniennes</i>, ou +<i>Élégies sur la Grèce</i>. Le lecteur nous permettra d'en citer ici +quelques fragmens:</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">..............................................</p> +<p class="i20"> La brise de la mer Égée</p> +<p class="i16">Exhalait dans les airs ses regrets superflus:</p> +<p class="i16">Son murmure est sinistre, et sa voix affligée</p> +<p class="i20"> Appelle son fils qui n'est plus.</p> +<br> +<p class="i16">Il n'est plus le mortel dont l'étonnant génie</p> +<p class="i16">Soumettait l'univers à ses chants solennels;</p> +<p class="i16">L'immuable destin qui dominait sa vie</p> +<p class="i16">A soumis sa grande ame aux décrets éternels.</p> +<br> +<p class="i16">Et cependant son front rayonnait de jeunesse!</p> +<p class="i16">Et cependant la gloire environnait ses pas!</p> +<p class="i16">Sa bienfaisante main prodiguait sa richesse</p> +<p class="i20"> Aux enfans de Léonidas!...</p> +<p class="i20"> Et le destin dans sa vitesse</p> +<p class="i20"> Le livre à la faux du trépas!</p> +<br> +<p class="i20"> Ainsi le torrent des montagnes</p> +<p class="i16">Roule avec majesté ses flots dans les déserts.</p> +<p class="i16">Comme un géant vainqueur il franchit les campagnes</p> +<p class="i20"> Et veut conquérir l'univers.</p> +<br> +<p class="i16">Le monde devant lui n'a pas assez d'espace!</p> +<p class="i16">Mais qu'est-il devenu?... Sur le sable poudreux</p> +<p class="i20"> On suit encore sa trace,</p> +<p class="i16">Comme on suit dans le ciel un rayon vaporeux:</p> +<p class="i20"> Il a passé... l'ombre s'efface!...</p> +<br> +<p class="i16">Ainsi tu mesurais la terre, enfant des cieux!</p> +<p class="i16">Tu jetais loin de toi des torrens de lumière;</p> +<p class="i20"> Et, dans ton vol audacieux,</p> +<p class="i20"> Pareil au maître du tonnerre,</p> +<p class="i16">Tu dévorais l'espace et t'égalais aux Dieux.</p> +<br> +<p class="i20"> Porté sur l'aile du génie,</p> +<p class="i16">Tu parcourais, vainqueur, les âges et les tems,</p> +<p class="i20"> Et sur les scènes de la vie</p> +<p class="i16">Tu jetais par mépris des regards insultans!</p> +<br> +<p class="i20"> Du haut de ces hauteurs sublimes,</p> +<p class="i16">Où ton astre brillant prodiguait ses clartés,</p> +<p class="i20"> Tu descendais dans les abîmes</p> +<p class="i20"> Du doute et de l'obscurité.</p> +<br> +<p class="i16">Des peuples disparus pesant la froide cendre,</p> +<p class="i16">Ta voix forte évoquait leurs ombres des tombeaux;</p> +<p class="i16">Dans leur grandeur passée on te voyait descendre</p> +<p class="i20"> Pour en tirer de noirs lambeaux.</p> +<br> +<p class="i16">Le sort des nations réveillait dans ton ame</p> +<p class="i16">De profondes douleurs et de grands souvenirs</p> +<p class="i16">...........................................................</p> +<p class="i20"> Ainsi que le roi des forêts,</p> +<p class="i16">C'était dans le trépas que tu trouvais ta joie:</p> +<p class="i16">Comme lui, sans frémir, tu contemplais ta proie</p> +<p class="i20"> Qu'environnaient de noirs cyprès...</p> +<br> +<p class="i20"> D'un demi-dieu débris toi-même,</p> +<p class="i16">Quelque chose restait de ton premier destin.</p> +<p class="i16">Ainsi l'aigle tombé de sa hauteur suprême,</p> +<p class="i20"> Montre encore un regard divin.</p> +<br> +<p class="i16">Dans tes vastes pensers tu dominais le monde,</p> +<p class="i20"> Tu marchais à pas de géant:</p> +<p class="i16">Les mortels admiraient ta course vagabonde.</p> +<p class="i16">Tu n'étais pas un dieu, mais ton ame féconde</p> +<p class="i20"> Tenait dans sa chute profonde</p> +<p class="i20"> De l'immortel et du néant!</p> +<br> +<p class="i20"> Comment s'est éteint cette flamme</p> +<p class="i16">Qui, semblable à ces feux, fiers enfans de la nuit,</p> +<p class="i20"> Embrasait, consumait ton ame?</p> +<p class="i16">Comme une ombre sans nom l'être s'évanouit;</p> +<p class="i20"> Mais de sa fragile poussière,</p> +<p class="i20"> L'homme, l'essence de l'esprit,</p> +<p class="i16">Brisant de ses liens l'enveloppe grossière,</p> +<p class="i16">Monte vers l'éternel en rayons de lumière:</p> +<p class="i16">Tout change sous les cieux, tout, et rien ne périt.</p> +<p class="i20">..............................................................</p> +<br> +<p class="i16">Gloire à toi, noble fils de l'altière Albion!</p> +<p class="i16">Tes chants ont ranimé les cendres d'Aristide;</p> +<p class="i16">Les Grecs ont ressenti cette ardeur intrépide</p> +<p class="i20"> Qui les fit vaincre à Marathon.</p> +<br> +<p class="i16">Par toi de ses tombeaux ce peuple entier se lève;</p> +<p class="i16">Il rappelle sa gloire et veut briser ses fers;</p> +<p class="i16">Toi-même avec transports tu saisissais le glaive</p> +<p class="i20"> Que tu réveillais dans tes vers.</p> +<br> +<p class="i16">Victime du destin qui pesait sur sa vie,</p> +<p class="i16">Il meurt en combattant pour un peuple opprimé.</p> +<p class="i16">Son cœur lui rappelait son ingrate patrie,</p> +<p class="i20"> L'objet qu'il avait tant aimé.</p> +<br> +<p class="i16">Son ame, avec douleur, vers sa fille chérie,</p> +<p class="i16">Comme un rayon du soir porte un dernier adieu.</p> +<p class="i16">Il pleura... mais ses pleurs disaient toute sa vie;</p> +<p class="i20"> Ses pleurs lui révélaient un dieu.</p> +<br> +<p class="i16">On dit que sa grande ombre échappée à la terre,</p> +<p class="i16">Passant sur le tombeau du fier Léonidas,</p> +<p class="i16">De ses trois cents héros réveilla la poussière</p> +<p class="i20"> Dans le sein même du trépas.</p> +<br> +<p class="i16">Leurs mânes, ranimés par son souffle rapide,</p> +<p class="i16">Ont applaudi soudain comme au jour solennel,</p> +<p class="i16">Et le glaive près d'eux qui dormait intrépide,</p> +<p class="i20"> A tressailli pâle et cruel...</p> +<br> +<p class="i16">Adieu, fils d'Albion, fils de la Grèce entière:</p> +<p class="i16">Ta patrie adoptive a consacré tes droits;</p> +<p class="i16">Elle implorait les rois, le front dans la poussière,</p> +<p class="i20"> Et tu fus plus grand que les rois.</p> +<br> +<p class="i16">Leur suprême grandeur, par la terreur frappée,</p> +<p class="i16">Plaignait, sans nul secours, leur triste abaissement;</p> +<p class="i16">Près de ton luth divin s'agitait ton épée,</p> +<p class="i20"> Sans couronne et sans ornement...</p> +<br> +<p class="i16">Que le ciel ait pour lui de propices étoiles;</p> +<p class="i16">Soufflez plus doucement, vents qui gonflez les voiles;</p> +<p class="i16">Guidez les nautonniers aux rives d'Albion;</p> +<p class="i16">Emportez sa dépouille à sa noble patrie.</p> +<p class="i16">Peut-être à son aspect la bassesse et l'envie</p> +<p class="i16">Retiendront dans leur sein leur venimeux poison,</p> +<p class="i16">Tandis qu'avec orgueil une autre nation</p> +<p class="i16">Décore de son nom l'autel de la patrie!...</p> +<p class="i16">...................................................................</p> +</div></div> + +<p><span class="rig">15 juillet 1824.</span><br><br></p> + +<p>Il a aussi publié depuis une traduction en vers français de +<i>Childe-Harold</i>, le plus beau poème de Byron, en un volume +in-18. Paris, 1829.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></p> +<br> +<p class="mid">FIN DES POÉSIES INÉDITES.</p> + +<br><br><br> + +<h3>POÉSIES ATTRIBUÉES</h3> + +<h1>A LORD BYRON.</h1> + +<br><br> + + + +<h3>I.</h3> + +<h4>AU LIS DE FRANCE.</h4> + +<p>Avant que de disperser tes feuilles au vent, faux +emblème d'innocence, arrête un instant,--et donne, +à mesure que tu te flétris, pour l'avantage du genre +humain, la leçon qui ressort de ta chute.</p> + +<p>Tu étais beau comme le rayon du matin, et riche +comme l'orgueil des mines précieuses: tous tes +charmes sont maintenant fanés; et haï et méprisé, +les malédictions de la liberté retombent sur toi.</p> + +<p>Tu étais rayonnant au milieu des sourires du +monde, ton ombre protégeait de sa puissance; mais +maintenant ta fleur brillante est ridée et flétrie,--tu +n'es plus l'ornement de ta patrie régénérée<a id="footnotetagloc50" name="footnotetagloc50"></a> +<a href="#footnoteloc50"><sup class="sml">loc50</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc50" +name="footnoteloc50"><b>Note loc50: </b></a><a href="#footnotetagloc50"> +(retour) </a> Ces accusations prophétiques de Lord Byron semblent être écrites +d'hier, tant elles ont un caractère frappant de spécialité.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></blockquote> + +<p>Car la corruption s'est repue sur tes feuilles, et +la bigotterie a rongé ta tige; maintenant ceux qui te +craignaient se rient de tes malheurs, et ceux qui +t'adoraient te condamnent à l'exil.</p> + +<p>La vallée qui t'a donné naissance pleurera sur +l'espérance de son sol; les légions qui ont combattu +pour ta beauté et ta valeur se hâteront de partager +tes dépouilles.</p> + +<p>Devenue symbolique, ta fleur sera un sujet de +moquerie et un jouet parmi les hommes; dans les +cités, dans les montagnes et dans les plaines, ce +sera le proverbe des esclaves, le mépris des hommes +libres.</p> + +<p>Oh! c'était le souffle pestilentiel de la tyrannie +qui dispersa tes tiges sur la terre, qui jeta une tache +de sang sur le voile blanc et virginal, et te perça de +plus d'une blessure!</p> + +<p>Alors le vent emporta ta feuille desséchée, il flétrit +ta tige mourante, ta fleur épanouie résigna les +promesses de son avenir, et elle est tombée emportée +par l'orage.</p> + +<p>Car nulle vigueur patriotique ne la soutenait; il +ne s'est trouvé aucun bras pour protéger la faible +fleur; la destruction suivait son terrible héraut--le +désespoir, et flétrit toute sa beauté dans une +heure!</p> + +<p>Cependant il y eut des hommes qui prétendirent +la plaindre; il y eut des hommes qui prétendirent +la sauver: purs niais empiriques qui arrivèrent +pleins de déception--pour se réjouir et s'enivrer +sur sa tombe.</p> + +<p>O toi! terre des lis! en vain tu t'efforces de relever +sa tête pâle! le bouton fané ne refleurira plus +de nouveau,--la violette brillera à sa place!</p> + +<p>Comme tu disperses tes feuilles au vent--faux +emblème de l'innocence, arrête un instant,--et +donne, à mesure que tu te flétris, pour l'avantage +du genre humain, cette leçon qui ressort de ta +chute!</p> + +<h3>II.</h3> + +<h4>L'ADIEU.</h4> + +<h5>A UNE DAME.</h5> + +<p>Quand l'homme, chassé des bosquets d'Éden, +s'arrêta quelques instans sur le seuil de la porte, +chaque pas lui rappelait des heures évanouies, et lui +faisait maudire son avenir.</p> + +<p>Mais errant à travers de lointains climats, il apprit +à porter le poids de son chagrin; il ne fit plus +que donner un soupir aux souvenirs du tems passé, +et trouva du soulagement au milieu de scènes plus +agitées.</p> + +<p>Ainsi, madame, doit-il en être de moi; je ne dois +plus revoir tes charmes: car quand je m'arrête près +de toi, je soupire pour tout ce que j'ai connu autrefois.</p> + +<p>En te fuyant, je serai sûrement sage; car j'échapperai +aux piéges de la tentation: je ne puis pas +voir mon paradis sans désirer d'y entrer.</p> + +<h3>III.</h3> + +<h4>A LADY CAROLINE LAMB.</h4> + +<p>Et tu dis que je n'ai pas de sentiment, que je ne +ressens rien pendant que tu es éloignée de moi? Tu +ne sais donc pas avec quelles délices je me suis abandonné +à un rêve non interrompu de toi? Mais l'amour +ne doit jamais nous ressembler, et j'apprendrai à +t'estimer moins. Comme tu as fui, ainsi permets-moi +de fuir, et change le cœur que tu ne peux rendre +heureux.</p> + +<p>On te dira, Clara! que j'ai paru, tout récemment, +courtiser les charmes d'une autre; que je n'ai +pas soupiré, que je n'ai pas eu d'humeur, comme +si tu avais déjà été bannie de mon cœur. Clara! cette +lutte--pour défaire ce que tu as fait si bien pour +moi,--ce masque porté devant la foule niaise,--cette +trahison--était une fidélité pour toi!</p> + +<p>Je n'ai pas dormi depuis que tu es partie; mais +j'ai cherché dans plusieurs tout ce qu'une seule (ah! +ai-je besoin de la nommer?) pouvait m'accorder. +C'est un devoir que je dois au tien--à toi--à +l'homme--à Dieu, de modérer, d'éteindre ce feu +coupable, avant que le chemin du crime soit parcouru.</p> + +<p>Mais puisque mon sein n'est pas si pur, puisque +le vautour déchire encore mon cœur, que j'endure +cette agonie, et non toi--oh! la plus chérie des +femmes! Par pitié, Clara! séparons-nous; et je chercherai +à éviter, je ne sais comment, le dard menaçant:--le +vice ne doit pas prendre pour but un +objet tel que toi.</p> + +<p>Mais tu dois m'aider dans cette tâche, et exercer +ainsi noblement ton pouvoir. Alors dédaigne-moi,--c'est +tout ce que je demande--avant que le +tems ne mûrisse une heure plus coupable; avant +que la coupe de la colère ne verse des remords redoublés +sur ma tête; avant que des feux inextinguibles +ne dévorent mon cœur, dont les espérances sont +mortes depuis long-tems.</p> + +<p>Ne t'abuse pas plus long-tems, ainsi que moi; +n'abuse pas des cœurs meilleurs que le mien; ah! ne +peux-tu pas, ne veux-tu pas fuir des malheurs comme +le nôtre,--une honte comme la tienne? S'il y a +une colère divine, une torture au-delà de ce souffle +de vie passagère, renonce--même maintenant, à +toute espérance future; de telles pensées sont un +crime,--un tel crime est la mort.</p> + +<h3>IV.</h3> + +<h4>STANCES.</h4> + +<p>J'ai appris ton sort sans verser une larme; ta +perte m'a à peine arraché un soupir, et cependant +tu me fus extrêmement chère.--Je ne sais pas ce +qui a desséché mes yeux, les larmes refusent de +couler; mais chacune d'elles que mes paupières empêchent +de s'échapper, retombe horrible sur mon +cœur..</p> + +<p>Oui,--profondes et pesantes, une à une, elles +s'y pressent et le torturent, comme les eaux renfermées +dans le rocher l'usent en tombant et s'y durcissent. +Elles ne peuvent se pétrifier plus durement +que les sentimens qui retombent et restent sur mon +cœur, lesquels, froidement fixés, regardent le passé +sans jamais se fondre à un soleil nouveau.</p> + +<h3>V.</h3> + +<h4>A MARIE.</h4> + +<p>Ne te souviens pas de moi, ni de ces heures bien-aimées, +de ces heures évanouies, où toute mon ame +était à toi,--heures qui ne peuvent jamais être +oubliées, avant que le tems n'énerve nos puissances +vitales, et que toi et moi ayons cessé d'être.</p> + +<p>Puis-je oublier, peux-tu oublier toi-même ce tems +où, jouant avec tes cheveux dorés, ton cœur, avec +vivacité, répondait à mes jeux? Oh! par mon ame! +je te vois encore, avec des yeux si languissans,--un +sein si beau, et des lèvres, quoique silencieuses, +qui murmuraient l'amour.</p> + +<p>Lorsqu'ainsi tu te penchais sur mon cœur, ces +yeux laissaient échapper un éclat si doux, que, quoiqu'à +moitié réprobateur, il inspirait le désir; et +alors nous nous serrions plus près, et encore plus +près,--et nos lèvres frémissantes s'efforçaient de +se rencontrer comme pour expirer dans leurs baisers.</p> + +<p>Et alors ces yeux pensifs voulaient se fermer, et +leurs deux paupières se rapprochaient en voilant +leurs orbites d'azur,--tandis que leurs longs et +humides regards semblaient fuir sur ta joue brillante +d'amour.</p> +<br> +<p class="mid">FIN DES POÉSIES ATTRIBUÉES A LORD BYRON.</p> + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron + Volume 5., by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + +***** This file should be named 28082-h.htm or 28082-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/8/0/8/28082/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/28082-h/images/110-1.png b/28082-h/images/110-1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b67242e --- /dev/null +++ b/28082-h/images/110-1.png diff --git a/28082-h/images/110-2.png b/28082-h/images/110-2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0634db1 --- /dev/null +++ b/28082-h/images/110-2.png diff --git a/28082-h/images/114-1.png b/28082-h/images/114-1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..357f819 --- /dev/null +++ b/28082-h/images/114-1.png diff --git a/28082-h/images/114-2.png b/28082-h/images/114-2.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..633a206 --- /dev/null +++ b/28082-h/images/114-2.png diff --git a/28082-h/images/114-3.png b/28082-h/images/114-3.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6ff8156 --- /dev/null +++ b/28082-h/images/114-3.png diff --git a/28082-h/images/114-4.png b/28082-h/images/114-4.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f60d735 --- /dev/null +++ b/28082-h/images/114-4.png diff --git a/28082-h/images/120-1.png b/28082-h/images/120-1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5eba4bb --- /dev/null +++ b/28082-h/images/120-1.png diff --git a/28082-h/images/170-1.png b/28082-h/images/170-1.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8b0c7dd --- /dev/null +++ b/28082-h/images/170-1.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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