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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:37:17 -0700 |
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This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +ŒUVRES COMPLÈTES +DE +LORD BYRON, +AVEC NOTES ET COMMENTAIRES, +COMPRENANT +SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE, +ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR. + +_Traduction nouvelle_ + +PAR M. PAULIN PARIS, +DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI. + + + +TOME CINQUIÈME. + + + +_Paris_ +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS, +RUE SAINT-LOUIS, N° 46, +ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis_. + +1831. + + + + +LE GIAOUR, +FRAGMENT D'UNE +HISTOIRE TURQUE. + + _One fatal remembrance--one sorrow that throws + Its bleak shade alike o'er our joys and our woes-- + To which life nothing darker nor brighter can bring, + For which joy hath no balm--and affliction no sting_. + +(MOORE.) + +Un fatal souvenir,--un chagrin qui jette son ombre noire sur nos joies +comme sur nos douleurs,--auquel la vie ne peut rien apporter de plus +sombre ni de plus brillant, pour lequel la joie n'a pas de charme--et +l'affliction pas d'amertume. + +A +SAMUEL ROGERS, ESQ. +Comme une légère, mais très-sincère marque d'admiration pour son génie, +de vénération pour son caractère, et de gratitude pour son amitié, +CETTE PRODUCTION EST DÉDIÉE +Par son obligé et affectionné serviteur, +BYRON. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +L'histoire qu'offrent ces fragmens décousus est fondée sur des +circonstances moins communes maintenant dans l'Orient qu'autrefois, soit +parce que les femmes y sont plus circonspectes que dans les _vieux +tems_, soit parce que les chrétiens sont plus heureux ou moins +entreprenans. L'histoire, lorsqu'elle était complète, contenait les +aventures d'une femme esclave, qui fut jetée dans la mer, à la manière +des Turcs, pour infidélité, et vengée par un jeune Vénitien, son amant, +dans le tems que les Sept Iles étaient possédées par la république de +Venise, peu de tems après que les Arnautes eurent été chassés de la +Morée qu'ils avaient ravagée après l'invasion russe. La désertion des +Maïnotes, à qui le pillage de Misitra avait été refusé, fit abandonner +cette entreprise, et causa le ravage de la Morée, durant lequel la +cruauté exercée de part et d'autre est restée sans exemple, même dans +les annales des Croyans. + + + + +LE GIAOUR. + +Aucun souffle d'air léger pour rider la surface des flots qui se +déroulent sous le tombeau de l'Athénien; ce tombeau[g1] qui, +apparaissant sur le rocher, salue le premier le navire rentrant dans le +port, en dominant la contrée qu'il sauva en vain: quand un semblable +héros, reparaîtra-t-il sur la terre? + + +Beau climat! où chaque saison sourit avec amour sur ces îles fortunées +qui, vues des hauteurs du lointain Colonna, réjouissent le cœur ému par +ce délicieux spectacle, et prêtent un charme à la solitude. Là, +gracieusement ondulée, la surface de l'Océan réfléchit les teintes des +pics nombreux dont l'image est reproduite par les vagues souriantes qui +baignent ces Édens de l'Orient; et si parfois une brise passagère vient +à rompre le cristal des flots, ou détache une fleur des arbres du +rivage, qu'il est ravissant chaque souffle d'air qui réveille et emporte +avec lui les plus doux parfums! Car c'est là--sur les collines ou dans +les vallées, que la rose, sultane du rossignol[g2], la vierge pour +laquelle il fait entendre sa mélodie et ses mille chants d'amour, +fleurit en rougissant aux histoires de son amant harmonieux: la reine +des jardins, sa reine, sa rose, non courbée par les vents, non glacée +par les neiges, loin des hivers du nord, caressée par les brises de +chaque saison, renvoie, en doux encens vers le ciel, les parfums que lui +a donnés la nature, et embellit, par ses brillantes couleurs et ses +soupirs odorans, ces cieux qui semblent lui sourire. Là brillent maintes +fleurs printannières; maint ombrage invite à l'amour, maintes grottes +invitent au repos, en même tems qu'elles servent d'asile au pirate dont +la barque, cachée sous l'abri protecteur, guette l'arrivée d'une proue +pacifique, jusqu'au moment où la guitare du joyeux marinier[g3] se fait +entendre, et où l'étoile du soir se montre à l'horizon. Alors, voguant +avec leurs rames enveloppées, et protégés par les rochers du rivage, les +voleurs nocturnes fondent sur leur proie, et aux chants de joie font +succéder les plaintifs gémissemens. + +Il est étrange que là où la nature s'est plu à répandre ses dons comme +pour le séjour des dieux, et à faire briller tous ses charmes dans ce +paradis enchanté, l'homme amant de la destruction, veuille le changer en +désert, et foule aux pieds, pareil à la brute, ces fleurs qui ne +demandent pas les soins d'une main laborieuse pour croître sur cette +terre féconde, mais qui fleurissent comme pour prévenir les soins de +l'homme, et qui, dans leurs séduisantes caresses, ne veulent--qu'être +épargnées! Il est étrange--que là ou tout est en paix, les passions +triomphent dans leur orgueil, et la rapine étende son cruel et +sanguinaire empire. C'est comme si les démons prévalaient contre les +séraphins glorieux, et, assis sur les trônes célestes, rendaient ces +anges libres héritiers de l'Enfer; aussi douce est cette contrée formée +pour le bonheur, aussi maudits sont les tyrans qui l'oppriment et la +désolent! + +Celui qui s'est penché sur--le cadavre d'un être expiré avant que le +premier jour de la mort soit enfui, le premier sombre jour du néant, le +dernier du danger et de la détresse (avant que les doigts dévorans de la +destruction aient effacé les traits où la beauté respire encore), et a +remarqué l'air doux et angélique, l'extase du repos qui est là, les +traits fixes, quoique tendres, qui relèvent la langueur d'une paisible +joue, et--mais pour cet œil triste et voilé qui ne brûle plus, ne sourit +plus, ne pleure plus; pour ce front immobile et froid où l'apathie[g4] +de la mort effraie le cœur désolé de celui qui le contemple, comme s'il +avait le pouvoir de lui faire partager le destin qu'il redoute et dont +il ne peut cependant se détacher: oui! pour ces choses, et ces choses-là +seules, pendant quelques momens--une heure traîtresse,--il pourrait +mettre en doute le pouvoir tyrannique du trépas; tant est beau, tant est +calme, tant est doux, le premier, le dernier, aspect révélé par la +mort[g5]! + +Tel est aussi l'aspect de ce rivage: c'est la Grèce; mais la Grèce qui +n'a plus de vie! si froidement douce, si tristement belle, que nous +tressaillons, car l'ame manque là! Son charme est celui de la mort qui +ne disparaît pas entièrement avec le souffle de la vie; mais c'est une +beauté qui a cette fleur sinistre, cette couleur appartenant à la tombe, +dernière et fugitive lueur de l'expression, auréole dorée qui plane sur +une ruine, le rayon d'adieu du sentiment qui n'est plus! étincelle de +cette flamme d'une origine peut-être céleste, qui éclaire encore, mais +qui n'échauffe plus désormais sa terre chérie! + +Patrie des braves échappés à l'oubli! dont le sol, depuis les plaines +jusqu'aux cavernes des montagnes, fut l'asile de la liberté, ou le +tombeau de la gloire! temple des héros[loc1]! se peut-il que ce soit là +tout ce qui reste de toi? Approche, esclave timide et rampant; dis, ne +sont-ce pas là tes Thermopyles? Ces ondes bleues qui s'étendent au loin, +ô race dégénérée d'un peuple libre! dis, quelles sont-elles? quels sont +ces rivages? N'est-ce pas le golfe, n'est-ce pas le rocher de Salamine? +Ces lieux célèbres, leur histoire qui n'est pas inconnue au monde, ô +Grecs! levez-vous, et faites-en de nouveau votre patrie! Cherchez parmi +les cendres de vos pères les étincelles du feu divin qui les embrasait; +et celui qui expirera dans le combat ajoutera à leurs noms un nom +terrible qui fera trembler la tyrannie: il laissera à ses fils une +espérance, une renommée pour lesquelles ils mourraient plutôt que de les +livrer au déshonneur; car le combat de la liberté une fois commencé, le +père expirant en lègue le triomphe à son fils, triomphe qui succède +toujours à toutes les défaites. O Grèce! tes pages vivantes en sont +témoins, et attestent la gloire de tes siècles immortels! Tandis que tes +rois enfouis dans l'obscurité poudreuse des âges ont laissé une pyramide +sans nom, tes héros, malgré les ravages du tems qui a renversé la +colonne monumentale de leurs tombes, ont encore un monument plus +imposant, les montagnes de leur terre natale! Là, la muse montre aux +regards des étrangers les tombeaux de ceux qui ne peuvent mourir!--Il +serait trop long de rappeler, et trop pénible de retracer l'histoire et +la description de chaque lieu célèbre, depuis ses tems de splendeur +jusqu'à ses jours de misère: assez--aucun ennemi étranger n'a pu dompter +ton courage, jusqu'à ce qu'il se soit flétri lui-même. Oui! un +abaissement, une dégradation volontaires, ont aplani la route aux +chaînes honteuses de l'esclavage, à la domination des tyrans. + +[Note loc1: _Shrine of the mighty_!] + +Que peut-il raconter celui qui foule aujourd'hui tes rivages? Aucune +histoire de tes vieux tems, aucun sujet capable d'inspirer à la muse un +essor aussi élevé que celui des jours qui ne sont plus, lorsque l'homme +était digne de ton climat. + +Les cœurs nourris dans tes vallées, les ames ardentes qui auraient pu +conduire tes enfans à des actions héroïques et sublimes, rampent, depuis +le berceau jusqu'à la tombe, esclaves--oui! esclaves d'un esclave[g6]! +et sourds, excepté à la voix du crime, couverts de tous les vices qui +souillent l'humanité et font descendre l'homme au-dessous de la brute, +sans avoir même le mérite d'une sauvage vertu, du courage opprimé, mais +indompté d'un homme libre. Ils portent encore dans les ports voisins +leurs ruses proverbiales et leur ancienne astuce. C'est en cela que l'on +reconnaît encore ce Grec subtil; et c'est en cela, en cela seul qu'il a +conservé son ancien renom. En vain, la liberté ferait-elle un appel au +courage pour briser son joug, ou pour relever le cou qui semble +courtiser son esclavage: je cesse de plaindre ces malheurs. + +Cependant cette histoire sera une histoire plaintive; et ceux qui +l'entendront croiront sans peine que celui qui l'entendit pour la +première fois en fut touché. + + +Lointaines, sombres et se projetant sur la mer bleue, les ombres des +rochers font tressaillir, le pêcheur dont elles frappent les regards, +comme la barque d'un pirate des îles ou d'un Maïnote. Craignant pour son +léger caïque, il évite l'anse prochaine et périlleuse; quoique abattu et +harassé par ses travaux, et surchargé de son heureuse pêche, il vogue +lentement, à force de rames, jusqu'à ce que le rivage sûr du port Léone +le reçoive à la lueur délicieuse de l'astre qui embellit de tant de +charmes une nuit orientale. + + +Quel est celui qui accourt sur un coursier noir, bride abattue, au galop +retentissant comme un tonnerre? Le bruit des fers et les coups de fouet +répétés font retentir les échos des cavernes d'alentour. L'écume qui +couvre les flancs du coursier semble être celle des vagues de l'Océan: +bien que les flots de la mer soient tranquilles et comme abîmés dans le +calme, il n'en est point dans le sein du cavalier; le murmure de la +tempête qui se prépare est encore plus calme que ton cœur, ô jeune +Giaour[g7]! Je ne te connais point, je hais ta race; mais je découvre +dans tes traits quelque chose que le tems ne pourra que fortifier et non +effacer. Quoique jeune et pâle, ce front blême est sillonné par les +passions; quoique tenant fixé vers la terre ton œil farouche, et que tu +passes comme un météore, je vois bien dans toi un de ceux que des fils +d'Othman devraient faire périr ou éloigner de leur demeure. + +Loin,--loin,--il fuit, et mes regards étonnés le suivent à peine; et +quoique, semblable à un démon de la nuit, il ait passé et se soit +évanoui à ma vue, son aspect et son maintien ont laissé dans mon ame un +souvenir de trouble et de confusion, et les pas retentissans de son +coursier noir résonnent encore à mon oreille étonnée. Il pique vivement +de l'éperon; il approche de ce rocher escarpé qui projette son ombre sur +l'abîme; il en fait rapidement le tour; il galope sur ses bords. Le +rocher l'eut promptement dérobé à ma vue, car je sentis bien que j'étais +désagréable à celui qui cherchait à éviter tout regard indiscret; et il +n'est pas une étoile qui ne paraisse trop brillante à celui qui +s'échappe à une heure si étrange. Il s'éloigne rapidement; mais avant de +disparaître, il lance un dernier regard en arrêtant un moment son +coursier qui bondit, et respire un moment dans sa course ralentie; un +instant il se dresse sur ses arçons.--Que regarde-t-il dans le bois +d'olivier? Le croissant brille sur la colline; les hautes lampes de la +mosquée brûlent encore: quoique trop éloigné pour entendre le bruit du +lointain tophaïque[g8] répété par l'écho, on aperçoit les éclairs de +chaque joyeuse détonnation, qui prouvent le zèle des religieux +musulmans. Ce soir, le dernier soleil du Ramazan s'est couché; ce soir +commence la fête du Baïram[loc2]; ce soir--mais qui es-tu? qu'as-tu +fait, toi, au vêtement étranger, au front terrible? Que te font ces +jeux, ces fêtes, pour t'arrêter ainsi ou pour fuir?--Il s'arrête +encore.--Quelque frayeur légère se peignait sur son visage; bientôt +l'expression de la haine la remplaça. Elle ne se manifesta point avec la +rougeur subite d'une colère passagère, mais avec une pâleur semblable au +marbre de la tombe, dont la funèbre blancheur augmente encore les +sombres teintes. Son front était penché, son œil avait un éclat vitreux; +il leva son bras avec un mouvement menaçant de fierté, en frappant +rudement de la main, ne sachant s'il devait retourner ou fuir. Impatient +de sentir différer sa fuite rapide, le noir coursier pousse un lourd +hennissement.--La main du cavalier retomba sur la garde de son sabre; ce +hennissement a dissipé sa rêverie, comme le cri du hibou réveille un +homme en sursaut.--L'éperon s'enfonce dans le flanc du coursier; il part +avec la rapidité d'un djerrid[g9] lancé dans les airs par une main +puissante; le rocher est dépassé, et le rivage ne retentit plus de ses +pas rapides; la crête est franchie, on ne voit plus le cimier et le +front altier du chrétien. Ce n'était que pour un instant qu'il avait +contenu l'ardeur de son vigoureux coursier; ce n'était que pour un +instant qu'il s'était arrêté; et tout-à-coup il avait redoublé de +vitesse comme s'il avait été poursuivi par la mort. Mais dans cet +instant, des hivers de souvenirs semblaient avoir passé sur son ame, et +rassemblé, dans cette seconde[loc3] de tems, une vie de peine, un siècle +de crimes. Pour celui qu'agitent l'amour, la haine, ou la crainte, un +tel moment accumule toutes les douleurs passées. Alors +qu'éprouva-t-_il_, l'inconnu, accablé qu'il fut par tout ce qui peut le +plus déchirer le cœur? Cette halte qui décida sa destinée, oh! qui +pourra mesurer sa durée terrible! Quoique, dans les registres du tems, +elle soit comme imperceptible, elle fut une éternité pour sa pensée! car +elle est infinie comme l'espace incommensurable, la pensée que le +sentiment peut embrasser, et qui peut comprendre en lui-même des maux +sans nom, sans espérance, ou sans fin! + +[Note loc2: Carême turc.] + +[Note loc3: En anglais, _drop_, goutte.] + +L'heure est passée; le Giaour est déjà loin; a-t-il fui seul ou succombé +seul? Maudite soit l'heure de son arrivée ou de sa fuite: la +malédiction, pour le péché d'Hassan, a changé un palais en tombeau. Il +vint, le Giaour, il passa comme le simoun[g10], cet avant-coureur de la +désolation et de la mort, sous le souffle dévorant duquel les cyprès +même s'anéantissent;--arbre sombre, et encore triste lorsque les autres +douleurs sont évanouies; seul fidèle aux souvenirs passagers de la mort. + +Le coursier a disparu de l'étable déserte; on ne voit plus d'esclaves +dans les salles du palais d'Hassan. L'araignée solitaire couvre les murs +de sa toile grisâtre; la chauve-souris bâtit son nid dans son harem; et +le hibou s'est emparé de la plus haute tour de son château fort: le +dogue sauvage, tourmenté de soif et de faim, hurle sur les bords de ses +bassins desséchés; car le ruisseau a disparu de son lit de marbre, où +maintenant les ronces croissent sur une poussière désolée. Il était beau +jadis de le voir se jouer dans cette enceinte, et chasser la chaleur +étouffante du jour, en faisant jaillir en haut sa rosée d'argent dans +des tourbillons fantastiques, et en répandant dans l'air, et sur le vert +gazon, une délicieuse fraîcheur. Il était doux, quand des étoiles sans +nuages brillaient dans les cieux, de voir des vagues de lumière se +projeter sur ce marbre, d'entendre, la nuit, la mélodie de ces ondes! +L'enfance d'Hassan avait souvent joué sur les bords de cette cascade; et +souvent, sur le sein de sa mère, il s'était endormi au bruit harmonieux +des vagues. La jeunesse d'Hassan avait été souvent bercée, sur ces +bords, par les chants de la beauté; et chaque accord harmonieux semblait +plus harmonieux encore mêlé à la voix d'Hassan. Mais jamais la +vieillesse d'Hassan ne viendra se reposer sur ces bords à la chute du +crépuscule: la source qui alimentait ce ruisseau est tarie.--Le sang qui +échauffait son cœur est versé! Jamais aucune voix humaine ne fera +entendre ici des accens de rage, de regrets ou de plaisir. Les derniers +et tristes sons qu'ait répétés l'écho furent les lamentations funèbres +d'une femme; et _ces sons_ expirèrent dans le silence!--Tout est +muet!--excepté, parfois, la jalousie que le vent agite. Que la tempête, +retentisse, que la pluie tombe par torrens, aucune main ne viendra +désormais fermer les ouvertures de ce château. + +Ce serait une joie pour le voyageur de découvrir, sur ces sables +déserts, les pas grossiers d'un homme,--tellement que la voix même de +la douleur réveillât un écho consolateur. Au moins elle lui dirait: +«Tout n'est pas mort en ces lieux, la vie murmure encore, bien qu'elle +soit le soupir d'un seul.--Car de nombreux appartemens dorés étalent +encore ici une splendeur que la solitude semble devoir oublier; dans ce +palais, la destruction a opéré lentement son œuvre dévorante;--mais la +sombre désolation est assise sur le seuil de la porte, que le +fakir[loc4] lui-même n'oserait plus franchir. Là, le derwiche[loc5] +errant ne voudrait pas s'arrêter, car la charité hospitalière n'est plus +là pour le recevoir; l'étranger, harassé de fatigues, ne viendra plus +s'y reposer pour y bénir «le pain et le sel sacré[g11].» La richesse et +la pauvreté passent également aux environs avec la même insouciance; car +la politesse hospitalière et la charité bienveillante ont disparu avec +Hassan, tombé sur les montagnes. Son toit, qui était le refuge de +l'homme, est devenu l'antre affamé du désespoir. + +[Note loc4: Moine turc.] + +[Note loc5: Moine mendiant.] + +L'hôte a fui la salle de festin, et les vassaux leurs travaux +champêtres, depuis que le sabre de l'infidèle a fendu le turban de la +tête d'Hassan[g12]. + + +J'entends un bruit de marche qui approche, mais aucune voix n'arrive à +mon oreille. Il s'approche davantage;--je puis distinguer chaque turban, +et chaque ataghan au fourreau d'argent[g13]. Le chef de la troupe se +distingue; c'est un émir à la robe verte[g14]. «Ho! qui es-tu?--Cet +humble _salem_[g15] vous dit que je suis un croyant. Le fardeau que vous +portez avec tant d'attention semble réclamer tous vos soins, et, sans +doute, c'est une précieuse cargaison. Mon humble barque est toute prête +pour la recevoir. + +--Tu parles convenablement; démarre ton esquif, et emmène-nous loin de +ce rivage silencieux. Laisse déployée ta voile, et vogue à force de +rames. Au milieu de cette baie entourée de rochers, où les eaux sombres +et emprisonnées dorment dans un calme profond, ta tâche sera +finie.--Nous y sommes.--Tu as ramé à merveille; notre course a été +rapide; cependant c'est le plus long voyage, je pense, qu'un de...» + + +L'objet mystérieux fut plongé dans les flots, et s'enfonça lentement; la +vague calme roula doucement jusqu'au rivage. Je veillais attentivement +sur ce qui avait été précipité, et il me sembla un instant, par le +mouvement du courant, que quelque chose s'était comme débattu..... ce +n'était qu'un rayon de la lune qui se réfléchissait sur le courant. Je +ne cessai de prêter mon attention à cette scène singulière que lorsque +l'objet qui la causait eut disparu totalement à ma vue, comme une pierre +lancée dans l'onde, qui laisse après elle un tournoiement passager se +rétrécissant de plus en plus, et forme comme une tache blanche, perle +aqueuse qui se moque de l'œil qui la contemple. Tous les secrets sont +ensevelis et dorment sous les ondes, connus seulement des génies de +l'abîme, qui, tremblans dans leurs grottes de corail, n'osent en rien +murmurer aux vagues. + + +Comme on voit, dans les prairies émaillées du Kachemire, la reine des +papillons[g16] s'élever sur ses ailes de pourpre, en invitant le jeune +enfant à la poursuivre, en le promenant de fleurs en fleurs pendant une +heure inutile et laborieuse; elle le quitte pour s'envoler dans les +airs, en lui laissant le cœur déchiré et les yeux pleins de larmes: +ainsi la beauté se joue du jeune homme échappé de l'enfance, brillante +aussi et volage comme elle: chasse d'espérances et de craintes frivoles, +commencée dans la folie et terminée dans les larmes. Si toutes deux +elles se laissent prendre, le malheur attend la reine des papillons et +la jeune fille; une vie de peines, la perte de la tranquillité; l'une +est le jouet de l'enfant, l'autre, le caprice de l'homme: ce bijou +charmant, recherché avec tant d'ardeur, perd son charme dès qu'il est +obtenu; car chaque attouchement caressant fait disparaître ses plus +brillantes couleurs, jusqu'à ce que charme, couleurs, beauté, étant +évanouis, on le laisse s'envoler ou on l'abandonne sans compassion. +L'aile blessée, ou le cœur déchiré, hélas! dans quel lieu l'une et +l'autre de ces victimes pourront-elles trouver un asile? Celle-ci, avec +son aile abattue, pourra-t-elle voltiger de la rose à la tulipe comme +dans ses jours de liberté? ou la beauté, flétrie dans une heure, +pourra-t-elle retrouver son bonheur et sa joie dans sa retraite +profanée? Non: les insectes joyeux qui passent près de celui qui va +mourir, ne le couvrent jamais de leurs ailes. Les aimables et jeunes +beautés sont compatissantes pour toutes les fautes, excepté pour celles +de leurs semblables; tous les malheurs peuvent attendre d'elles une +larme, excepté la honte d'une sœur abusée. + + +Le cœur qui se nourrit des remords du crime ressemble au scorpion +environné de flammes, dans un cercle qui se rétrécit à mesure qu'elles +font des progrès. Les flammes resserrent le prisonnier jusqu'à ce que, +consumé intérieurement par mille dards brûlans, et se torturant dans sa +rage, il ne voie plus qu'une seule et triste ressource contre ses +cruelles douleurs: le dard venimeux qu'il conservait pour ses ennemis, +et dont le venin n'avait jamais été vainement lancé; ce dard qui ne +cause qu'une douleur et guérit tous les maux, il le tourne contre +lui-même dans un accès de désespoir: ainsi expire celui qui a l'ame +noire et déchirée de remords[loc6], ou il vit, comme le scorpion, +environné de flammes dévorantes[g17]. Ainsi se ronge celui que le +remords dévore; maudit sur la terre, condamné par le ciel, les ténèbres +sont sur sa tête, et le désespoir à ses pieds; autour de lui est un +cercle de flammes, et dans son sein--la mort! + +[Note loc6: _The dark in soul_!] + + +Le sombre Hassan fuit de son harem, il n'arrête ses regards sur les +charmes d'aucune femme: la chasse inaccoutumée l'occupe uniquement +désormais; et cependant il ne partage aucune joie du chasseur. Hassan +n'était point ainsi habitué à courir dans les bois, lorsque Leïla +habitait son sérail. Leïla ne l'habiterait-elle plus?--c'est ce +qu'Hassan seul pourrait dire. D'étranges rumeurs se sont répandues dans +la ville à ce sujet: on dit que Leïla s'enfuit dans cette soirée où se +coucha le dernier soleil du Ramazan[g18], et où l'éclat d'un million de +feux allumés au sommet des minarets proclamait la fête du Baïram dans +l'immense Orient. Ce fut alors qu'elle s'éloigna comme pour aller au +bain, et qu'elle rendit inutiles et vaines les recherches et la colère +d'Hassan. Dans le déguisement d'un page géorgien, elle avait trompé +l'active surveillance des gardes du palais, et, loin de la tutelle +musulmane, elle est allée s'en venger dans les bras d'un infidèle +Giaour. + +Quelque chose de ce récit avait fait naître les soupçons d'Hassan; mais +Leïla paraissait encore si tendre, elle lui paraissait encore si belle, +qu'il eut trop de confiance dans l'esclave dont la trahison méritait la +mort. Ce soir même il s'était rendu à la mosquée, et de-là il était allé +assister à une fête qu'il donnait dans son kiosque. Telle est l'histoire +que racontent ses Nubiens, dont la surveillance aurait dû être plus +active; mais d'autres disent que cette nuit même, à la pâle et +tremblante lumière de Phingari[g19], le Giaour avait été vu seul sur son +coursier d'un noir de jais, galopant à force d'éperons le long du +rivage; il n'emportait en croupe derrière lui aucune jeune fille, aucun +page. + + +Ce serait vainement que j'essaierais de décrire le charme de l'œil noir +de Leïla; regardez ceux de la gazelle, ils aideront admirablement votre +imagination. Ceux de Leïla étaient aussi larges (ou fendus); aussi +languissamment noirs, mais l'ame s'échappait de chaque étincelle qu'ils +dardaient sous leurs sourcils arqués, aussi brillans que les joyaux de +Giamschid[g20]. + +Oui, son _ame_ se peignait dans ses regards; notre prophète pourrait-il +dire que cette forme si belle n'était rien qu'une argile brillante? Par +Allah! je répondrais _non_, quand même je serais sur la fameuse arche +d'Al-Sirat[g21] jetée sur la mer de Flamme, avec la perspective du +paradis sous mes yeux, et toutes ses houris qui me feraient signe d'y +entrer. Oh! celui qui a connu l'éclat des yeux de Leïla pourrait-il +ajouter foi à cette partie de sa croyance[g22], qui dit que la femme +n'est que poussière, un jouet sans ame destiné aux caprices sensuels +d'un tyran? Les Muftis, en la contemplant, auraient pu avouer que la +divinité brillait dans ses regards. Les jeunes fleurs pourprées de la +grenade jetaient sur les belles et fraîches couleurs de ses joues un +éclat toujours nouveau[g23]; sa chevelure d'hyacinthe[g24] était +flottante, et, au milieu de ses suivantes qu'elle dominait de toute sa +beauté, elle en laissait descendre les boucles jusqu'au pavé de marbre +sur lequel ses pieds brillaient plus blancs que la neige des montagnes +avant que les nuages qui lui ont donné naissance ne soient tombés sur la +terre, et n'y aient amassé des souillures. + +Le jeune cygne s'avance noblement sur la surface de l'onde; ainsi +marchait sur la terre la belle fille de Circassie, l'aimable oiseau du +Franguestan[g25]! Comme le cygne relève sa tête élancée, et frappe +l'onde de ses ailes orgueilleuses, quand un étranger passe sur les bords +de son domaine; ainsi Leïla élevait un cou plus blanc que celui du +cygne:--ainsi, armée de sa beauté, elle eût repoussé avec dignité un +regard indiscret; aussi noble et aussi gracieuse était sa démarche! Son +cœur était aussi tendre pour son compagnon.--Son compagnon, terrible +Hassan, quel était-il? Hélas! ce nom n'était pas fait pour toi! Le +terrible Hassan est parti en voyage, accompagné de vingt vassaux, chacun +armé, comme il convient le mieux à un homme, d'arquebuse et d'ataghan; +le chef les précède, équipé comme pour la guerre: il porte à sa ceinture +le cimeterre teint autrefois du meilleur sang arnaute, quand les +rebelles se révoltèrent, et que peu d'entre eux s'en rétournèrent dans +leurs foyers pour raconter l'histoire de ceux qui étaient tombés dans la +vallée de Parne. Les pistolets qu'il porte à sa ceinture sont ceux dont +un pacha fit autrefois usage, et que maintenant, quoique ornés de +pierreries et bosselés d'or, des voleurs trembleraient même de regarder. +On dit qu'Hassan est allé chercher une fiancée, plus fidèle que celle +qui à abandonné sa couche, l'esclave coupable qui a déserté son harem, +et plus coupable de l'avoir déserté pour un Giaour! + + +Les derniers rayons du soleil sont descendus sur la colline, et +étincellent dans le courant du ruisseau, dont les ondes fraîches et +limpides reçoivent les bénédictions des montagnards. Ici le négociant +grec, fatigué de ses longues marches, peut trouver ce repos que l'on +chercherait vainement dans les cités où sa demeure est trop voisine de +celle de ses maîtres, ce qui lui inspire de la terreur pour ses secrètes +richesses.--Il peut se soustraire ici à tous les regards. Dans la foule, +c'est un esclave; dans le désert, il est libre; il peut ici souiller +d'un vin défendu la coupe qu'un bon Musulman ne doit jamais vider. + +Le premier de la troupe est un Tartare qui se distingue par son manteau +jaune; les soldats le suivent dans un long défilé. Au-dessus d'eux, la +montagne élève un pic où les vautours aiguisent leurs becs avides de +carnage; ils pourront se repaître dans un grand festin avant que +l'aurore du matin ait brillé. En bas, un torrent d'hiver a reculé devant +les rayons brûlans de l'été, et a laissé un lit noir et dépouillé de +verdure, excepté quelques broussailles qui ne naissent que pour périr +aussitôt. Chaque côté, qui forme un sentier, est couvert de débris de +granit raboteux et grisâtre, arrachés par le tems, ou par la foudre des +montagnes, de ces sommets enveloppés des brouillards du ciel; car où est +celui qui a contemplé le pic de Liakura dégagé de ces voiles éternels? + + +L'émir et sa troupe ont enfin atteint le bois de sapins: «Bismillah +[g26]! le moment du péril est passé, car la plaine se découvre à nos +yeux, et quand nous y serons parvenus, nous piquerons nos chevaux des +éperons.» Ainsi parle le Tchiaous, et à peine a-t-il cessé qu'une balle +siffle sur sa tête. Le Tartare qui conduisait la troupe mord la +poussière! Les cavaliers d'Hassan n'ont que le tems de saisir la bride +et de descendre promptement de cheval; mais trois d'entre eux n'y +rémonteront plus; l'ennemi qui porte, les blessures mortelles est +invisible; le moribond demande en vain vengeance. Le poignard hors du +fourreau, la carabine à la main, quelques-uns d'entre eux restés sur +leurs coursiers se penchent pour éviter lès balles, à moitié protégés +par leur monture; d'autres fuient derrière le rocher le plus voisin qui +les défend des coups invisibles, ne voulant point rester exposés à périr +par les flèches d'ennemis inconnus qui n'osent pas quitter leur retraite +sûre des rochers. Le sévère Hassan dédaigne seul de descendre de son +cheval, et poursuit sa course jusqu'à ce qu'une décharge de carabines +l'avertît trop sûrement que le clan de brigands s'est emparé de la seule +issue qui pouvait laisser échapper leur proie. + +Alors sa moustache[g27] se recourbe avec colère, et son œil étincelle +d'un fier courroux: «Quoique les balles sifflent de toutes parts, +dit-il, j'ai échappé à une, heure plus sanglante que celle-ci.» Dans cet +instant l'ennemi quitte son embuscade et crie aux vassaux d'Hassan de se +rendre. Mais le front d'Hàssan et un mot terrible sont plus redoutés que +le sabre ennemi. Aucun homme de la troupe ne rendra sa carabine ou son +ataghan, et n'élèvera le lâche cri: Amaun[g28]! Les ennemis apparaissent +plus nombreux, s'approchent de plus en plus, et, débusquant du bois, +arrivent ceux qui se plaisent dans les charges avancées. Quel est celui +qui les commande armé d'un fer étranger et étincelant dans sa main +puissante? «C'est lui! c'est lui! je le connais maintenant; je le +reconnais à son front pâle, je le reconnais à cet œil méchant[g29], qui +favorise ses envieuses trahisons; je le reconnais à son noir coursier, +quoique déguisé sous un costume d'Arnaute; apostat de sa propre et vile +croyance, ce titre ne le sauvera pas de la mort. C'est lui! rencontre +heureuse et désirée! Perds l'amour de Leïla, maudit Giaour!» + +Comme un fleuve se précipite dans l'océan, en roulant ses eaux +écumantes; comme lés vagues de la mer se soulèvent en colonnes azurées +pour repousser au loin avec orgueil le courant qui lutte avec ses ondes +écumantes; tandis que l'abîme tournoyant, et les vagues qui se brisent, +soulevées par le vent impétueux de l'hiver, s'épuisent en terribles +mugissemens, et qu'à travers l'écume blanchâtre, le fracas du tonnerre, +les éclairs des ondes reluisent d'une blancheur effrayante sur le +rivage, qu'ils brillent et se brisent sous la rame; ainsi, comme le +fleuve et l'océan se rencontrent avec des vagues qui sont en fureur de +se mêler;--ainsi se joignent deux troupes qu'une même haine, un même +destin, une même fureur anime. Le cliquetis des sabres qui se heurtent, +les cris de guerre qui frappent l'oreille épouvantée, les détonnations +retentissantes, le bruit de la mêlée, de la fusillade, les gémissemens +des mourans sont répétés par l'écho de la vallée plus accoutumée aux +refrains du pasteur. Quoique peu nombreux,--les combattans se livrent +une lutte acharnée, car aucun n'épargne la vie d'un autre, aucun ne +demande grâce pour la sienne! Ah! deux jeunes cœurs peuvent se presser +avec amour, pour recevoir et partager leurs caresses; mais l'amour +lui-même ne pourrait jamais avoir, pour tout ce que la beauté soupire +d'accorder, des palpitations la moitié aussi vives que la haine en +inspire au dernier embrassement de deux ennemis, lorsque, se saisissant +dans le combat, ils plient leurs bras qui ne lâcheront plus leur proie. +Les amis se rencontrent pour se séparer; l'amour rit au mot de fidélité; +de vrais ennemis, une fois rencontrés, sont unis jusqu'à la mort! + + +Avec un sabre brisé jusqu'à la garde, et dégouttant encore du sang qu'il +a répandu, resté cependant dans la main puissante qui promenait partout +cette arme infidèle; son turban roulé par terre derrière lui, et coupé +dans ses plis les plus épais; sa robe flottante déchirée par le +cimeterre, et rougie comme ces nuages du matin qui, bigarres d'un rouge +noir, annoncent par de funestes présages que la journée aura une fin +orageuse; une tache de sang sur chaque buisson qui porte un lambeau de +son palampore[g30]; sa poitrine couverte d'innombrables blessures, son +dos couché sur la terre, son visage tourné vers le ciel, Hassan tombé +repose!--Son œil encore ouvert est fixé menaçant sur son ennemi, comme +si l'heure qui a scellé sa destinée eût laissé survivre sa haine +inextinguible; et sur lui est penché cet ennemi avec un front aussi +sombre que celui qui gît par terre ensanglanté--. + + +«Oui, Leïla sommeille sous les vagues; mais cette terre sera un tombeau +plus sanglant: l'esprit de Leïla a guidé le fer qui a appris à ce cœur +félon ce que c'est que ses atteintes. Il a appelé le prophète, mais son +pouvoir fut vain contre le Giaour vengeur; il a invoqué Allah--mais ce +mot s'est élevé inexaucé ou inentendu. Oh! sot païen! la prière de Leïla +n'aurait pas été écoutée, et la tienne serait ici exaucée? J'ai ménagé +mon tems, je me suis ligué avec ces hommes pour saisir le traître à son +tour: ma vengeance est assouvie, l'œuvre est consommée; je pars--mais je +pars seul.» + + +On entend tinter les clochettes des chameaux dans leurs pâturages. La +mère d'Hassan regarde inquiète du haut de ses jalousies,--elle voit la +rosée du soir qui couvre sous ses yeux, de ses perles étincelantes, le +vert pâturage; elle voit les étoiles qui ne brillent plus que d'un pâle +éclat. «C'est l'aurore, dit-elle.--Hassan avec sa troupe ne doit pas +être éloigné.» + +Elle ne peut demeurer dans le bosquet du jardin, mais elle regarde à +travers les créneaux de sa tour la plus élevée. + +«Pourquoi ne vient-il pas? Ses coursiers sont d'une race vigoureuse et +choisie, ils ne craignent pas les chaleurs de l'été. Pourquoi le fiancé +n'envoie-t-il pas le présent promis? Son cœur est-il plus froid, ou son +cheval de Barbarie moins agile? Oh! reproche non mérité! voilà un +Tartare qui a déjà gagné le sommet de la plus proche montagne, et il +descend avec précaution le penchant escarpé: il est maintenant dans la +vallée; il porte le présent sur les arçons de sa selle.--Que son cheval +me paraît marcher lentement! Mes largesses sauront bien récompenser sa +vitesse et les fatigues de sa route.» + +Le Tartare est descendu de cheval à la porte du château; mais à peine +peut-il soutenir son corps chancelant: son visage basané porte +l'expression de la détresse; mais c'est peut-être l'effet de la fatigue: +son vêtement est souillé de sang; mais c'est peut-être celui de son +cheval fatigué de l'éperon: il tire de dessous son manteau le +présent.--Ange de la mort! c'est le cimier brisé d'Hassan! son calpac +déchiré[g31]--son caftan ensanglanté.--«Madame, ton fils a épousé une +fatale fiancée; ils m'ont épargné, mais non par pitié, mais pour +t'apporter ce présent ensanglanté. Paix au brave! dont le sang est +versé: malheur au Giaour! c'est lui qui l'a tué.» + + +Un turban sculpté[g32] sur une pierre brute, une colonne que les ronces +couvrent de leurs épines, où l'on peut lire à peine maintenant le vers +du Koran qui déplore la mort du défunt, indiquent le lieu où Hassan est +tombé victime dans le vallon solitaire. Il dort là comme un fidèle +Osmanli, aussi bien que s'il avait été fléchir le genou à la Mecque, +aussi bien que s'il eût repoussé avec dédain le vin défendu, ou prié la +face tournée vers le tombeau saint, au cri solennel d'_Allah hu_[g33]! +Cependant il est mort par la main d'un étranger, au sein de sa terre +natale; cependant il est mort les armes à la main, et il n'a pas été +vengé, du moins par le sang de son ennemi: mais les vierges impatientes +du paradis l'invitent déjà à leur demeure, et le cil noir des yeux des +houris lui sourira à jamais. Elles s'avancent--elles agitent leurs +voiles bleus[g34], et saluent le brave avec un baiser! Celui qui est +tombé dans la bataille contre un Giaour est le plus digne de leurs +faveurs immortelles. + + +Mais toi, faux infidèle! tu seras livré à la faux vengeresse de +Monkir[g35], et tu n'échapperas à ses tourmens que pour errer autour du +trône perdu d'Eblis[g36]. Un feu dévorant, inextinguible, t'entourera, +te consumera, te dévorera le cœur. Aucune oreille ne peut entendre, +aucune langue ne peut dire les tortures de cet enfer intérieur! Mais +d'abord, envoyé sur la terre comme un vampire[g37], ton cadavre sera +arraché de sa tombe. Alors tu hanteras comme un fantôme ton lieu natal, +et tu suceras le sang de toute ta race. Là, à l'heure de minuit, tu +tariras la source de la vie de ta fille, de ta sœur, de ta femme. + +Cependant tu assisteras avec dégoût au banquet où, malgré toi, tu devras +te nourrir de ton livide et vivant cadavre; tes victimes, avant +d'expirer, reconnaîtront un démon dans leur père, et comme elles te +maudiront, tu les maudiras, et ces jeunes fleurs, tes filles, seront +flétries sur leur tige. Mais une d'elles doit surtout mourir pour expier +ton crime, la plus jeune, la plus aimée de toutes, qui te bénira, en +t'appelant du nom de père,--Ce nom déchirera ton cœur! Cependant, tu +devras achever ton œuvre sanglante, et voir s'effacer sur sa joue le +dernier coloris de la vie; s'éteindre de son œil la dernière étincelle, +et contempler le dernier regard vitreux qui se glacera sur son teint +livide. Alors, d'une main impie, tu arracheras les tresses de sa +chevelure dorée; chevelure dont une boucle enlevée pendant sa vie eût +été portée comme un gage de la plus tendre affection. Mais maintenant tu +l'emportes, souvenir de ton affreuse agonie! Humectée de ton meilleur +sang, elle s'échappera [g38] de tes dents grinçantes et de ta lèvre +hideuse. Alors, retourne, en arpentant, à ton noir tombeau, va--et +livre-toi à tes hideuses frénésies avec les Afres et les Goules, jusqu'à +ce qu'ils fuient d'horreur loin du spectre encore plus maudit qu'eux. + +«Comment nommez-vous ce caloyer que j'aperçois seul là-bas? J'ai déjà +entrevu ses traits dans mon pays natal, il y a nombre d'années: j'errais +sur le rivage solitaire de la mer; je le vis pressant les flancs de son +coursier rapide, qui semblait favoriser les vœux de son cavalier. Je +n'ai vu qu'une fois ce visage, mais il était alors si empreint d'une +douleur intime, que je n'ai pas eu besoin de le voir une seconde fois +pour le reconnaître. Aujourd'hui, il respire la même douleur sombre, +comme si la mort était imprimée sur son front. + +--Il y aura six ans d'écoulés cet été, depuis qu'il est venu parmi nos +frères. Il trouve du soulagement, sans doute, à habiter ici pour expier +quelque crime sombre[loc7] qu'il ne veut pas nommer; mais, jamais à +notre prière du soir, jamais devant le tribunal de la confession, il ne +fléchit le genou; il se soucie peu de voir s'élever l'encens ou les +hymnes vers les cieux; mais il vit seul dans sa cellule; sa foi et sa +famille nous sont également inconnues. + +[Note loc7: Dark deed.] + +»Il est venu des contrées payennes en traversant la mer et en se rendant +ici de la côte. Cependant, il ne semble pas appartenir à la race +musulmane, car son visage indique un chrétien. Je le croirais quelque +renégat égaré, et repentant de son apostasie, s'il ne fuyait pas notre +saint temple, s'il ne refusait pas de goûter notre pain et notre vin +consacrés. Il a fait de grandes largesses à notre couvent, et il a ainsi +captivé ta faveur de notre abbé. Mais si j'étais prieur, je ne +souffrirais pas un jour de plus la présence parmi nous d'un tel +étranger, ou il serait condamné à habiter pour toujours notre cellule +pénitentiaire. Il parle souvent dans ses visions d'une jeune fille +précipitée dans la mer, de cliquetis de sabres, d'ennemis mis en fuite, +d'outrages vengés, de musulman expirant. On l'a vu, debout sur ce roc +escarpé, se livrer à des accès de délire, comme à l'apparition d'une +main sanglante, fraîchement séparée de son corps, visible pour lui seul, +lui montrant le lieu de sa tombe, et l'invitant à se précipiter dans les +vagues. + +»Sombre et non terrestre est le regard sourcilleux qui brille sous son +noir capuchon. L'éclair de cet œil mobile révèle trop bien des jours qui +ne sont plus. La couleur de ses traits, quoique changeante, est +insaisissable: souvent son regard fait repentir celui qui l'observe de +sa témérité; car il possède cet ascendant irrésistible et sans nom qui +parle, mais que l'on ne peut définir; esprit indompté et fier qui impose +par son influence puissante; et comme l'oiseau agite en frémissant ses +ailes, sans pouvoir fuir le serpent qui l'aspire, ceux sur lesquels +tombe le regard de cet homme sont comme frappés de consomption, et ne +peuvent fuir son prestige magique. + +»Le moine intimidé, qui se trouve seul sur son passage, s'empresse de +s'éloigner, comme si cet œil et ce sourire amer transmettaient aux +autres la crainte et la déception. Cet homme ne descend pas souvent à +sourire, et, quand il sourit, il est triste de voir que c'est seulement +par moquerie de la misère. Comme cette pâle lèvre se renfle et frémit! +Bientôt elle devient plus immobile que jamais, comme si la douleur ou le +dédain lui défendaient de sourire de nouveau. Que n'en est-il ainsi!--Un +sourire si horrible ne peut jamais être l'expression d'une joie pure; +mais il serait encore plus triste de rechercher quels furent autrefois +les sentimens qui se manifestèrent sur ces traits: le tems n'en a pas +encore fixé les rides, mais il y a confondu ensemble quelque chose de +noble et de criminel: ses traits, qui ont encore conservé de la +fraîcheur, indiquent une ame que les crimes dans lesquels elle s'est +plongée n'ont pas entièrement dégradée. La foule vulgaire ne voit dans +cet homme que l'aspect sinistre d'un coupable poursuivi par +l'accomplissement de sa réprobation. L'observateur attentif peut +reconnaître dans cet étranger une ame noble et une haute naissance: +hélas! quoique ces dons précieux que la douleur a rendus +méconnaissables, et que le vice a souillés, lui aient été accordés en +vain, ce n'est pas un être vulgaire celai qui en a été favorisé; et +cependant c'est presque avec effroi que le regard s'arrête sur lui. La +chaumière dont le toit est tombé, qui n'offre plus que des ruinés, +attire à peine l'attention du passant: la tour que la guerre ou la +tempête a renversée, tant qu'il lui reste quelques créneaux, demande et +obtient un regard de l'étranger. Chaque arche tapissée d'ifs, chaque +colonne solitaire plaident fièrement pour ses gloires passées! + +»Sa robe flottante dont les larges plis l'enveloppent balaie la +poussière, tandis qu'il s'avance dans l'enceinte du temple parsemée de +colonnes. Il est aperçu avec terreur, lui qui contemple d'un air sombre +les cérémonies qui sanctifient l'enceinte sacrée. Mais lorsque l'hymne +religieux ébranle le chœur, que les moines s'agenouillent, lui se +retirer et on voit son ombre errer sous ce portique qu'éclaire une lampe +isolée et vacillante; c'est là qu'il attend la fin des cérémonies--et +écoute la prière, sans jamais en murmurer une seule. Regardez:--près de +ce mur à moitié éclairé, le voilà qui rejette en arrière son capuchon; +ses noirs cheveux tombent en désordre et recouvrent son front pâle, +comme si là Gorgone avait arraché de sa tête ses plus noirs serpens, et +qu'elle les eût jetés sur le front terrible de cet étranger; car il +décline les règles du couvent, et laisse croître cette chevelure impie: +mais il porte toujours la robe de notre ordre. Ce n'est point par piété, +mais par orgueil, qu'il donne des richesses à un couvent qui n'a jamais +entendu de lui ni vœux ni même une parole. + +»Mais!--remarquez, tandis que l'harmonie fait retentir des hymnes de +louange vers les cieux, remarquez cette joue livide, cette attitude +immobile mêlée de défi et de désespoir! Saint François! éloigne cet +homme de l'autel! Autrement nous pouvons craindre que la colère divine +ne se manifeste par quelques signes terribles. Si jamais un mauvais ange +a revêtu la forme d'un mortel, telle a été celle qu'il a choisie. Par +toutes mes espérances dans la miséricorde divine, de tels regards +n'appartiennent ni à la terre ni au ciel!» + +Les cœurs tendres sont facilement portés à l'amour; mais trop timides +pour partager ses peines, trop faibles pour attendre ou braver le +désespoir, de tels cœurs ne sont jamais à lui tout entiers. Les cœurs +plus durs seuls peuvent ressentir des blessures que le tems ne peut +jamais cicatriser. + +Le métal brut de la mine doit être passé par le feu avant de briller par +son poli; plongé dans la fournaise ardente, il se plie et se fond--mais +sans changer sa nature. Alors, façonné pour tes besoins, ou au gré de +tes désirs, il servira à te dépendre où à donner la mort; cuirasse pour +ton heure de danger, ou lame pour percer ton ennemi. Mais s'il porte la +forme d'un poignard, que ceux qui aiguisent son tranchant prennent +garde! Ainsi le feu des passions et l'art séducteur d'une femme peuvent +amollir et façonner le cœur le plus dur; ce sont ces deux choses qui lui +donnent sa forme, et ce qu'elles l'ont fait, c'est pour toujours, car il +se briserait--plutôt que de se plier de nouveau. + + +Si la solitude succède au malheur, la délivrance de ses peines est une +légère consolation; le cœur vide et désert pourrait remercier l'angoisse +qui le rendrait moins vide et moins solitaire. Nous nous dégoûtons de ce +que personne ne partage avec nous; le bonheur même--deviendrait un +malheur s'il fallait le supporter seul. + +Le cœur, une fois laissé ainsi désolé, doit recourir enfin, pour +éprouver quelque soulagement,--à la haine. C'est comme si les morts +pouvaient sentir les vers glacés circuler autour de leurs corps, et +ramper comme pour faire un festin sur leur sommeil en putréfaction, sans +pouvoir chasser ces froids reptiles rongeant et dévorant leurs cadavres! +C'est comme si l'oiseau du désert [g39], dont le bec s'ouvre le sein +pour nourrir sa jeune famille affamée, sans regretter une vie qu'elle +lui transmet, ne la trouvait plus dans son nid abandonné, au moment où +il vient de se déchirer le sein maternel. + +Les angoisses les plus aiguës que puisse éprouver le malheureux seraient +des ravissemens, en comparaison de ce vide redoutable, de ce désert +aride du cœur, de ce ravage, de ce débordement de sentimens superflus et +sans objet. Qui voudrait-être condamné éternellement à contempler un +ciel sans nuage ou sans soleil? + +Le mugissement de la tempête est beaucoup moins terrible que l'idée de +ne plus jamais braver le courroux des vagues--pour le malheureux jeté, +au milieu de la lutte des élémens, comme un débris solitaire sur quelque +rivage abandonné, au sein d'une baie calme et silencieuse, destiné à +mourir dans une lente et solitaire agonie. Il vaut mieux être englouti +dans le choc des tempêtes que de se consumer peu à peu sur un rocher! + + +»Père! tés jours ont été passés--paisiblement en comptant les grains de +ton chapelet, et en récitant d'éternelles prières; ils ont été passés à +effacer les péchés des autres: toi-même exempt de crime et de soucis, +excepté ces maux passagers que tous les hommes doivent souffrir: tel a +été ton sort depuis ton berceau jusqu'à ton âge avancé. Tu te félicites +d'avoir été préservé de ces passions violentes et sans frein, telles que +t'en découvrent tes pénitens, dont les secrets péchés et les peines +mortelles demeurent ensevelis dans ton sein pur et indulgent. Mes jours, +quoique peu nombreux, ont été consumés dans les plaisirs, mais plus +encore dans le malheur. Au moins, dans ces heures d'amour et de +détresse, j'ai échappé à l'ennui profond de la vie; tantôt dans la +compagnie d'amis, tantôt environné d'ennemis, je n'avais de dégoût que +pour la langueur du repos. Maintenant qu'il ne me reste plus rien que je +puisse aimer ou haïr, rien qui relève mon espérance ou mon orgueil, je +préférerais être l'insecte qui rampe sur les murs du cachot, que d'être +condamné à passer mes jours stupides et monotones dans la méditation et +la contemplation. Cependant il germe dans mon sein un désir de +repos--mais pour la jouissance duquel je n'ai point de penchant. Bientôt +ma destinée accomplira ce désir, et je dormirai sans rêver, à ce que je +fus et à ce que je voudrais être encore, quelque sombres que te +paraissent mes actions. + +»Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau de joies, qui ne sont +plus; mon espérance est de partager leur destinée, quoiqu'il eût mieux +valu pour moi mourir avec elles que de traîner une vie de languissantes +douleurs. Mon ame n'a point refusé de supporter les traits déchirans +d'une douleur impérissable; elle n'a point cherché dans la tombe le +refuge volontaire des fous de l'antiquité et des lâches de nos jours: +cependant ce n'est pas la mort que j'ai redoutée; elle m'eût été douce +sur le champ dé bataille, si le sort m'eût destiné à être l'esclave de +la gloire, au lieu d'être celui de l'amour. J'ai bravé le danger--non +pour de vains honneurs: je souris des lauriers conquis ou perdus; que +d'autres usent leur vie pour obtenir une haute renommée ou un vil +salaire. Mais placez devant mes yeux quelque chose qui me semble un prix +digne du danger: la jeune beauté que j'aime, l'ennemi que je hais, et je +saurai me précipiter sur les pas du destin, à travers la pointe +déchirante des épées, à travers des torrens de flammes pour sauver +l'objet chéri, ou pour percer un cœur détesté. Tu ne dois point regarder +ces paroles comme sortant de la bouche vaniteuse d'un homme qui agirait +ainsi;--mais ce sont les paroles de celui qui _a déjà fait_ ces actions. +L'ame fière et indomptée défie la mort, le faible la supporte, le +malheureux doit l'implorer. Alors que la vie retourne à celui qui l'a +donnée: je n'ai point chancelé à l'approche du danger quand j'étais +puissant et heureux;--tremblerais-je _aujourd'hui_? + + +«Je l'aimai, ô moine! oui, je l'adorai;--mais ce sont des mots dont tout +le monde se sert:--je le prouvai plus par mes actions que par mes +paroles. Il est sur cette épée une tache de sang qui ne s'effacera +jamais. Ce sang fut versé pour elle, qui mourut pour moi; il échauffait +le cœur d'un ennemi abhorré: oui, ne frémis pas--non--ne fléchis pas le +genou, ne compte pas une telle action au nombre de mes péchés, car +c'était aussi un ennemi de ta croyance! Le nom seul du Nazaréen irritait +l'humeur sombre de ce païen. Sot ingrat! puisque ses blessures ont été +faites par une main galiléenne habile à manier le fer, le plus sûr moyen +d'arriver plus promptement dans son ciel turc;--car pour lui ses houris +impatientes attendraient peut-être encore à la porte du prophète. Je +l'aimai--l'amour sait pénétrer dans des lieux où les loups mêmes +redouteraient d'aller chercher leur proie, et s'il sait assez oser, il +serait difficile que la passion ne fût pas couronnée de quelque +succès.--Qu'importe comment, où, et pourquoi, je ne cherchai ni ne +soupirai en vain: cependant quelquefois, plein de remords, je voudrais +qu'elle n'eût pas aimé une seconde fois. Elle mourut--je n'ose te +raconter comment; mais regarde--cela est écrit sur mon front! Là se lit +le crime et la malédiction de Caïn, en caractères que le tems n'a point +effacés. Mais avant de me condamner, écoute: quoique j'eusse été la +cause de son supplice, je n'en fus pas l'auteur; et cependant son +meurtrier n'a fait que ce que j'aurais fait moi-même, si elle avait été +infidèle une fois de plus. Elle l'avait trahi, et il l'a immolée; elle +m'était fidèle, et je l'ai vengée: quelque mérité qu'ait été son sort, +sa trahison était de la fidélité pour moi; à moi elle donna son cœur, la +seule chose que la tyrannie ne puisse soumettre: et moi, hélas! +j'arrivai trop tard pour la sauver! Cependant, tout ce que je pus alors +lui donner, je le lui ai donné: une tombe à notre ennemi. Sa mort m'est +légère; mais le sort de sa victime m'a fait--ce qui te fait horreur dans +moi. Son destin était inévitable--il le savait bien, averti qu'il était +par la voix du redoutable Tahir, à l'oreille prophétiquement sinistre de +qui[g40] le bruit funèbre des balles de la mort avait présagé l'approche +du meurtrier, à mesure que sa troupe défilait dans le passage où il est +tombé! + +«Il mourut heureusement dans le tumulte de la bataille, moment où le +trépas n'est accompagné ni de souffrances ni d'agonie. Il implora l'aide +de son prophète, et adressa ses prières à Allah: il me reconnut, et nous +croisâmes le fer dans la mêlée.--Je le contemplai dans sa défaite, +étendu sur la terre, et je voulus lui voir rendre son dernier soupir. +Quoique percé de coups comme un léopard sous le fer des chasseurs, il ne +ressentit pas la moitié des tourmens que j'endure maintenant.--Je +cherchai, mais ce fut vainement, de trouver dans ses mouvemens +l'expression d'un esprit humilié: chaque trait, chaque mouvement de ce +corps abattu et austère trahissaient sa rage, mais non ses remords. Oh! +que ma vengeance n'eût-elle pas donné pour saisir quelques traces du +désespoir dans ce visage expirant! le dernier repentir de cette heure où +la pénitence a perdu son pouvoir d'arracher une terreur de la tombe, +celui de donner des consolations, et où elle ne peut plus donner +d'espérance de salut. + + +«Les habitans d'un climat froid ont le sang aussi froid que leur climat, +leur amour peut à peine conserver ce nom; mais le mien ressemblait à ce +torrent de lave qui bouillonne en s'échappant du cratère enflammé de +l'Etna. Je ne connais point les discours langoureux et larmoyans qui +célèbrent l'amour des dames et les chaînes de la beauté. Si l'altération +de couleur du visage, l'ardeur d'un sang qui bouillonne dans les veines, +le mouvement de lèvres qui se tordent, mais qui ne murmurent jamais de +lâches plaintes; si un cœur qui se brise, un cerveau en délire, des +actions audacieuses, des pensées de vengeance, et tout ce que j'ai +éprouvé et que j'éprouve encore, décèlent l'amour:--cet amour était le +mien, et il s'est manifesté par plus d'une révélation amère. Il est vrai +que je ne puis ni me lamenter ni pousser des soupirs; je ne connais que +la possession de l'objet aimé ou mourir. Je meurs--mais avant j'ai +possédé, et il arrivera ce qu'il pourra, _j'ai été_ heureux. Irai-je +maudire le destin que j'ai cherché? Non--privé de tout, mon ame +indomptable ne s'attendrit qu'au souvenir de la mort de Leïla: donne-moi +le plaisir avec ses angoisses, à ce prix je vivrai pour aimer de +nouveau. J'éprouve des regrets, mais ce n'est pas, ô mon saint guide! +pour celui qui va mourir, mais à cause de celle qui n'est plus: elle +sommeille sous les vagues errantes.--Ah! si elle avait une tombe sur la +terre, ce cœur brisé et cette tête en délire demanderaient à partager +son étroite couche. Elle était une forme pure de vie et de lumière, qui, +une fois que je l'eus aperçue, fut une partie inséparable de ma vision; +et de quelque côté que je tournasse mes regards, se levait cette étoile +matinale de mon souvenir! + +«Oui, l'amour est un rayon céleste descendu du ciel, c'est une étincelle +de ce feu immortel partagé avec les anges, et donné par Allah! pour +élever nos pensées et nos désirs corrompus au-dessus de la région de la +terre. La piété élève l'ame vers le ciel, mais le ciel lui-même descend +dans l'amour; c'est un sentiment ravi à la divinité, pour effacer de +notre ame toute pensée sordide; c'est un rayon de celui qui a formé +l'univers, une auréole de gloire dont l'ame est couronnée! + +«J'accorde que _mon_ amour ait été imparfait, ainsi que tout ce que les +mortels appellent faussement de ce nom; alors il peut te paraître un +mal, tout ce que tu voudras; mais dis, oh! dis que le _sien_ n'était pas +coupable! Elle était la lumière fidèle de ma vie; et cette lumière +éteinte, quel rayon pourrait désormais rompre l'obscurité de mes nuits? +Oh! que ne brille-t-elle encore pour me conduire, quand même ce serait à +la mort, aux malheurs les plus redoutables! Pourquoi s'étonner si ceux +qui ont perdu les joies présentes, les espérances futures, ne résistent +plus que faiblement aux atteintes de la douleur, et accusent alors, dans +leur frénésie, leur cruelle destinée; pourquoi s'étonner si, dans leur +égarement, ils commettent des actions terribles qui ne semblent ajouter +que le crime au malheur? Hélas! le cœur qui saigne intérieurement n'a +rien à redouter des blessures du dehors; celui qui tombe du faîte du +bonheur s'inquiète peu dans quel abîme il roule. Sans doute, ô +vieillard, mes actions t'apparaissent maintenant aussi féroces que +celles du sombre vautour. Je lis sur ton front l'horreur qu'elles +t'inspirent, et ce sentiment, il a trop été dans mon destin de +l'inspirer. Il est vrai que, comme cet oiseau de proie, j'ai laissé sur +la trace de mes pas le ravage et la désolation; mais j'ai appris de la +colombe à mourir,--et à ne pas connaître de second amour. C'est une +leçon que l'homme doit recueillir de la part d'êtres qu'il ose mépriser. +L'oiseau qui chante dans la bruyère, le cygne qui vogue sur le lac, +n'ont qu'une compagne, une seule compagne. Que l'insensé vante son +inconstance et se raille de ceux qui ne peuvent changer; qu'il partage +ses railleries avec une jeunesse vaine et présomptueuse, je ne lui envie +point ses nombreuses joies, mais j'estime moins cet homme lâche et sans +foi, que le cygne fidèle sur son lac solitaire. Combien, combien il est +au-dessous de la pauvre jeune fille qu'il a abandonnée fidèle, et qu'il +a trahie! Une telle honte, au moins, ne fut jamais la mienne.--Leïla! +chacune de mes pensées était à toi! mes vertus, mes défauts, mes +plaisirs, mes souffrances, mon espoir dans l'avenir,--toutes mes +espérances ici-bas;--tout cela c'était toi! La terre ne renferme rien +qui te soit semblable; ou du moins ce n'est pas pour moi. Pour tous les +mondes je n'oserais regarder la dame qui te ressemblerait, quoiqu'elle +ne réunît pas tous tes charmes. Les seuls crimes qui aient souillé ma +jeunesse, ce lit de mort--atteste ma fidélité. O Leïla!--tu fus, tu es +encore le délire chéri de mon cœur! + +«Elle a cessé d'être,--et cependant je respire encore; mais ce n'est +point le même air des autres hommes que je respire. Un serpent +enveloppait mon cœur de ses froides étreintes, et empoisonnait de son +dard toutes mes pensées. Comme tous les jours j'abhorrais tous les +lieux, et, dans mes frémissemens, j'aurais voulu fuir toute la nature. +Partout où je trouvais autrefois du charme, j'y portais la teinte sombre +de mes pensées. Le reste, tu le connais déjà, ainsi que tous mes crimes +et la moitié de mes douleurs: mais ne parle plus de pénitence; tu sais +que je vais bientôt partir de ces lieux; et quand même tes contes +pieux[loc8] seraient vrais, pourrais-tu défaire ce qui est accompli! Ne +me crois pas ingrat;--mais ces griefs n'attendent du prêtre aucun +soulagement[g41]. Devine en secret l'état de mon ame; mais si tu veux +avoir plus de compassion, parle moins. Quand tu pourras rendre la vie à +ma Leïla, je viendrai te prier de me pardonner. Tu pourras alors plaider +ma cause dans ce haut lieu, où des messes achetées[loc9] obtiennent des +grâces. Va calmer dans son antre la lionne solitaire, à qui la main du +chasseur des forêts a ravi ses lionceaux frémissans; mais n'adoucis +pas--ne raille pas _ma_ misère! + +[Note loc8: _Thy holy tale_.] + +[Note loc9: _Purchased masses_.] + +«Dans les jours de ma jeunesse, dans des heures moins agitées, lorsque +le cœur aime à se confier dans un cœur, aux lieux où fleurissent les +bosquets de ma vallée native, j'eus,--hélas! que ne l'ai-je encore +maintenant!--un ami! Je te charge de lui faire parvenir ce gage, comme +un souvenir d'un vœu de jeunesse; je voudrais l'avertir de ma mort +prochaine. Quoique les ames absorbées comme la mienne accordent peu de +pensées à l'amitié absente, mon nom obscurci lui sera encore cher. Cela +est étrange;--il a prédit mon sort, moi j'en ai souri;--car alors je +pouvais sourire,--quand la prudence me parlait par sa voix, et +m'avertissait--de ce qui m'arrive, et dont alors je me souciais fort +peu. Mais aujourd'hui ma mémoire me rappelle des paroles qu'à peine +j'avais remarquées jusqu'à ce jour. Dis-lui--que ses prédictions +s'accomplissent, et il frémira d'entendre cette vérité, et il désirera +que ses paroles eussent été plus sévères. Dis-lui que, dans l'état de +trouble et d'agitations où je me suis trouvé, je me suis rappelé, à +travers des souvenirs et des scènes amères, les joies de notre jeunesse +dorée, et que, dans l'agonie, ma langue embarrassée eût essayé de bénir +sa mémoire avant de mourir; mais la divinité dans sa colère eût détourné +sa face, si le criminel avait osé prier pour l'innocent. + +«Je ne lui demande point de m'épargner le blâme, il est trop généreux +pour maudire mon nom, et d'ailleurs qu'ai-je à faire avec la renommée? +Je ne lui demande pas de s'abstenir de me donner des regrets; cette +froide demande ressemblerait trop au dédain. Et qui pourrait mieux +honorer la tombe d'un frère que les larmes viriles de l'amitié? +Porte-lui cette bague, elle fut à lui autrefois, et dis-lui--tout ce que +tu vois! des traits flétris, un esprit ravagé, un débris de la violence +des passions, une écorce desséchée, une feuille dispersée et jaunie par +le souffle dévorant du malheur! + + +«Ne me parle plus de vision fantastique; non, père, non, ce n'était +point un rêve. Hélas! le rêveur doit pouvoir d'abord dormir. J'étais +éveillé, et j'aurais désiré pleurer, mais je ne le pouvais pas; car mon +front brûlant battait à chaque pulsation comme à présent; je ne désirais +que de pouvoir verser une larme, comme si c'eût été pour moi quelque +chose d'heureux, de nouveau et de cher. Je la désirais alors et je la +désire encore.--Le désespoir est plus sévère que ma volonté. Ne perds +pas inutilement les oraisons, le désespoir est plus puissant que tes +prières religieuses. Quand même je pourrais le devenir, je ne voudrais +pas être heureux. Je n'ai pas besoin de paradis, mais de repos. C'était +alors, je te le dis, père! alors que je l'ai vue; oui, elle avait repris +une nouvelle vie; elle brillait enveloppée de son blanc symar[g42], +comme à travers ce pâle et gris nuage brille l'étoile que je contemple +maintenant, semblable à Leïla, qui me paraît encore plus belle. Je ne +vois plus qu'obscurément sa lumière scintillante; la nuit de demain sera +plus noire encore; et moi, je paraîtrai devant ses rayons, cadavre sans +vie, l'effroi des vivans. Je m'égare, père! car mon ame s'approche du +terme final. + +«Je l'ai vue, ô moine! et je m'élance près d'elle, oublieux de nos +premiers malheurs. Me précipitant de ma couche, je la saisis, et la +presse sur mon cœur désespéré. Je l'embrasse,--qu'est-ce donc ce que +j'embrasse? Aucune forme vivante n'est dans mes bras; nul cœur ne répond +au mien par ses battemens, et, cependant, Leïla! cependant cette forme +est la tienne! O amante la plus adorée! es-tu donc, changée à tel point +que tu paraisses à mes yeux, et que tu te moques de mes sens? Ah! si tes +charmes ne sont que glacés, que m'importe, pourvu que je puisse serrer +dans mes bras tout ce que j'ai jamais désiré d'y retenir? Hélas! ils +n'embrassent qu'une ombre, ils retombent en frémissant sur mon cœur +solitaire; cependant, elle est encore là, debout en silence, qui me fait +signe de ses mains suppliantes, avec ses cheveux tressés, et son œil +brillant et noir!--Je reconnais mon erreur,--elle ne pouvait mourir! +Mais _lui_, n'est-il pas mort? Je l'ai vu enseveli dans la vallée où il +tomba; il ne vient pas, car il ne peut soulever la terre qui le couvre: +alors pourquoi t'es-tu réveillée toi-même? Ils m'ont dit que les vagues +sauvages avaient roulé sur le visage que je vois maintenant, sur les +charmes que j'aime; ils m'ont dit,--c'était une histoire hideuse! je la +redirais bien, mais ma langue se refuserait à la raconter. Si elle est +véritable, et si tu es venue des gouffres de l'Océan pour réclamer une +tombe plus calme, oh! passe tes doigts de rosée sur ce front qui cessera +de brûler sous ton empreinte; pose-les sur mon cœur sans espoir: mais +forme ou bien ombre vaine! quoi que tu sois, par pitié, ne m'abandonne +plus! du moins, emporte avec toi mon ame dans un lieu où les vents ne +puissent plus mugir, et les vagues rouler! + + +«Tel est mon nom, et telle est mon histoire. Confesseur! à ton oreille +secrète j'ai confié mes angoisses et les erreurs que je déplore. Je te +remercie de la généreuse larme que mon œil glacé n'aurait jamais versée. +Fais-moi déposer parmi les morts les plus obscurs, et; excepté la croix +placée sur ma tête; qu'aucun nom ne soit lu sur ma tombe par la piété de +l'étranger; qu'aucun emblême n'arrête les pas du pélerin.» + + +Il expira.--Rien de son nom ni de sa famille n'a été connu, excepté ce +que le père qui l'avait assisté à ses derniers momens ne doit pas +raconter. Cette histoire, rompue par fragmens, est tout ce que nous +savons sur celle qu'il aima, et sur celui qu'il fit tomber dans la +vallée[g43]. + +FIN DU GIAOUR. + + + + +NOTES +DU GIAOUR. + + +NOTE 1. + +Le tombeau qui subsiste sur les rochers du promontoire est regardé par +quelques écrivains comme le tombeau de Thémistocle. + +NOTE 2. + +La passion du rossignol pour la rose est une fable persanne bien connue. +Si je ne me trompe, le _Bulbul des mille contes d'amour_ est une de ses +dénominations orientales. + +NOTE 3. + +La guitare est l'instrument favori du nautonnier grec, surtout la nuit; +pendant une belle brise et durant le calme, il l'accompagne toujours de +la voix et souvent de la danse. + +NOTE 4. + + «_Ay, but to die and go we know not where, + To lie in obstruction's cold apathy_.» + +(Shakspeare's _Measure for measure_, act III.) + +NOTE 5. + +Je pense que peu de mes lecteurs ont jamais eu l'occasion d'éprouver ce +que je cherche à décrire ici; mais ceux qui l'ont éprouvé conserveront +sans doute un triste souvenir de cette singulière beauté qui reste +empreinte, à peu d'exceptions près, sur les traits d'un mort; peu +d'heures _après que l'ame a eu quitté ce corps_. Il est à remarquer que, +dans les cas dé mort violente, telle que par une blessure d'arme à feu, +l'expression est toujours celle de la langueur, quelle que soit +l'énergie naturelle de la personne qui a reçu le coup mortel; mais, dans +la mort causée par un coup de poignard, la physionomie conserve son +expression féroce, et dévoile tous les mouvemens de l'ame. + +NOTE 6. + +Athènes est la propriété du _kislar-aga_ (l'esclave du sérail et le +gardien des femmes), qui nomme le waiwode. Un pendard et un eunuque,--ce +ne sont pas des termes polis, mais ce sont des termes +exacts,--_gouverne_ maintenant le _gouverneur_ d'Athènes! + +NOTE 7. + +_Giaour_, infidèle, dans l'esprit d'un Musulman. + +NOTE 8. + +_Tophaik_, mousquet:--Le Baïram est annoncé par le canon au coucher du +soleil; l'illumination des mosquées et les détonnations d'armes à feu de +toute espèce proclament la fête durant la nuit. + +NOTE 9. + +_Djerrid_, javeline turque à pointe émoussée, qui est lancée, par les +cavaliers avec une grande forcé et grande précision. C'est un exercice +favori des Musulmans; mais je ne sais pas si on peut l'appeler un +exercice _viril_, puisque les plus habiles dans cet art sont les +eunuques noirs de Constantinople. + +NOTE 10. + +Le vent du désert, fatal à tout être vivant, et auquel il est souvent +fait allusion dans la poésie orientale. + +NOTE 11. + +Partager la nourriture, rompre le pain et le sel avec son hôte, fait la +sûreté de celui qui reçoit l'hospitalité. Quand même il serait un +ennemi, de ce moment sa personne est sacrée. + +NOTE 12. + +Je n'ai pas besoin d'observer que la charité et l'hospitalité sont les +premiers devoirs imposés par Mahomet; et, pour dire la vérité, ils sont +généralement pratiqués par ses disciples. Le premier éloge que l'on doit +accorder à un chef, dans un panégyrique, est celui de sa libéralité, et +ensuite, de sa valeur. + +NOTE 13. + +L'_ataghan_, longue dague portée avec les pistolets à la ceinture, dans +un fourreau de métal, ordinairement d'argent; et, chez les personnes +riches, cet ataghan est doré ou même d'or. + +NOTE 14. + +Le vert est la couleur privilégiée des nombreux descendans prétendus du +Prophète. Parmi eux, comme chez nous, la foi (héritage de famille) est +supposée bien supérieure à la nécessité des bonnes œuvres: aussi ces +familles sont-elles les plus méprisables d'une race indifférente. + +NOTE 15. + +_Salem aleïkoum! aleïkoum salem!_ la paix soit avec vous! avec vous soit +la paix!--C'est le salut réservé pour les croyans.--A un chrétien, on +dit: _Urlarula_, bon voyage! ou: _Saban hiresem_, _saban serula_, bon +jour, bon soir; et quelquefois: _Soyez heureux_, sont les saluts +habituels. + +NOTE 16. + +Le papillon azuré de Cachemire, le plus rare et le plus beau de tous les +papillons. + +NOTE 17. + +Allusion au suicide douteux du scorpion, ainsi donné comme modèle par +d'aimables philosophes. Quelques-uns soutiennent que la direction du +dard, lorsqu'il est tourné contre la tête, est purement un mouvement +convulsif; mais d'autres portent contre lui le verdict de _felo de se_. +Les scorpions sont sûrement intéressés à une prompte décision de la +question; comme, si une fois il est établi que ce sont des +_insectes-Catons_, on leur permettra sans doute de vivre aussi long-tems +qu'ils le jugeront convenable, sans périr martyrs pour une hypothèse. + +NOTE 18. + +Le canon, au coucher du soleil, ferme le Ramazan. Voyez la note 8. + +NOTE 19. + +_Phingari_, la lune. + +NOTE 20. + +Le fameux et célèbre rubis du sultan _Giamschid_, auquel _Istakar_ doit +ses embellissemens, et nommé, à cause de sa splendeur, _Schebgerag_, le +_flambeau de la nuit_, ainsi que _la coupe du soleil_, etc. Dans les +premières éditions de ce poème, _Giamschid_ était donné comme un mot de +trois syllabes, d'après l'orthographe de d'Herbelot; mais je suis +informé que Richardson le réduit à un mot dissyllabique, et l'écrit +_Jamschid_. J'ai laissé dans le texte l'orthographe de l'un avec la +prononciation de l'autre [n1]. + +[Note n1: Ce sultan était le quatrième souverain de la dynastie des +Pichdadiens, et frère ou neveu de Tahamurah. Son vrai nom était composé +des mots _Giam_ ou _Gem et Shid_; ce dernier mot, dans l'ancien langage +persan, signifie _soleil_. + +(D'HERBELOT.)] + +NOTE 21. + +_Al-Sirat_, pont d'une largeur moindre que celle du fil d'une araignée +affamée, sur lequel les Musulmans doivent glisser (_skate_) pour aller +en Paradis dont il est la seule entrée. Mais ce n'est pas le pire; la +rivière qui coule au-dessous est l'Enfer lui-même, dans lequel, comme on +doit s'y attendre, l'inhabileté et la sensibilité du pied font tomber +avec un _facilis descensus Averni_: ce qui n'offre pas une perspective +très-agréable aux passagers qui suivent. Il y en a encore un plus étroit +au-dessous pour lés juifs et les chrétiens. + +NOTE 22. + +Erreur vulgaire. Le Koran alloue au moins le tiers du Paradis aux femmes +de bonne conduite; mais le très-grand nombre des Mahométans interprètent +le texte à leur manière, et excluent leurs moitiés du Paradis. Ennemis +des platoniciens, ils ne peuvent discerner _aucune propriété de choses_ +dans les âmes des personnes de l'autre sexe, pensant qu'ils en seront +dédommagés par les houris. + +NOTE 23. + +Comparaison orientale, qui paraîtra peut-être, quoique véritablement +empruntée, _plus arabe qu'en Arabie_ [n2]. + +[Note n2: Ces mots sont en français dans le texte.] + +NOTE 24. + +Hyacinthe, en arabe _sunbul_: pensée aussi commune chez les poètes +orientaux qu'elle l'était parmi les Grecs. + +NOTE 25. + +_Franguestan_, Circassie. + +NOTE 26. + +_Bismillah_! au nom de Dieu! C'est le début de tous les chapitres du +Koran, excepté un, ainsi que des prières et des actions de grâces. + +NOTE 27. + +Phénomène qui n'est pas rare chez un Musulman en colère. En 1809, les +moustaches du capitan-pacha, dans une audience diplomatique, ne +causèrent pas moins d'effroi à tous les drogmans que celles d'un tigre. +Ces moustaches terribles se tordirent: elles se dressèrent de leur +propre mouvement; et on s'attendait à tout moment à les voir changer de +couleur, mais à la fin elles consentirent à se rabattre: ce qui sauva +probablement plus de têtes qu'elles ne contenaient de poils. + +NOTE 28. + +_Amaun_, quartier, pardon. + +NOTE 29. + +Le _mauvais œil_, superstition commune dans le Levant, et dont les +effets imaginaires sont cependant vraiment singuliers pour ceux qui se +croient en être affectés. + +NOTE 30. + +_Palampore_, schall à fleurs porté généralement par les personnes de +distinction. + +NOTE 31. + +Le _calpac_; c'est la calotte solide ou la partie centrale de la +coiffure: le schall est tourné autour et forme le turban. + +NOTE 32. + +Le turban, une petite colonne et un verset du Koran ornent les tombeaux +des Osmanlis, soit dans le cimetière ou dans les champs. En parcourant +les montagnes, vous rencontrez fréquemment de semblables monumens; et, +sur votre demande, on vous dit qu'ils rappellent quelque victime de la +rebellion, du brigandage ou de la vengeance. + +NOTE 33. + +Allah hu! Ce sont les mots qui terminent l'appel à la prière que fait le +muezzin, de la plus haute galerie extérieure du minaret. Dans un soir +calme, lorsque le muezzin a une belle voix, ce qui arrive souvent, +l'effet de cette voix est solennel, et bien plus beau que celui de +toutes les cloches de la chrétienté. + +NOTE 34. + +Ce qui suit fait partie d'un chant de guerre des Turcs:-- + +Je vois,--je vois une jeune fille du Paradis, aux yeux noirs; elle agite +un mouchoir, un voile d'azur, et me crie de toutes ses forces; «Viens, +embrasse-moi; car je t'aime, etc.» + +NOTE 35. + +Monkir et Nékir sont les inquisiteurs des morts. Le défunt subit devant +eux un court noviciat et un échantillon préparatoire de la damnation. Si +les réponses ne sont pas les plus claires, il est tiré en haut par une +faux, et repoussé en bas avec un marteau rougi au feu, jusqu'à ce qu'il +soit bien préparé par ces épreuves et par quantité d'autres +subsidiaires. Les fonctions de ces anges ne sont pas une sinécure, car +ils ne sont que deux; et le nombre des orthodoxes décédés étant en +petite proportion avec ceux qui ne le sont pas, leurs mains sont +toujours occupées. + +(Voyez d'Herbelot, Bibl. Orient.) + +NOTE 36. + +Eblis, prince oriental des ténèbres. + +(Note de Lord Byron.) + +C'est le Διαßολος des Grecs corrompu en Eblis par les Arabes. (Voyez +d'Herbelot, Bibl. Orient.) + +(N. du Tr.) + +NOTE 37. + +La croyance superstitieuse aux vampires est encore générale dans le +Levant. L'honnête Tournefort nous a conté une longue histoire que M. +Southey cite dans ses notes sur Thalaba, sous le nom de Vroucolochas, +comme il les appelle. Le terme romaïque est Vardoulacha. Je me rappelle +une famille entière effrayée du cri d'un enfant qu'elle croyait causé +par une semblable visite. Les Grecs ne mentionnent jamais ce mot sans +horreur: J'ai trouvé que Broucolokàs est un vieux et légitime mot +hellénique,--au moins est-il ainsi appliqué à Arsénius, qui, selon les +Grecs, fut animé par le démon après sa mort. Les modernes, cependant, se +servent du mot mentionné plus haut. + +NOTE 38. + +La fraîcheur du visage et des lèvres humides de sang sont les signes +infaillibles pour reconnaître un vampire. Les histoires racontées en +Hongrie et en Grèce sur ces mangeurs horribles sont singulières, et +quelques-unes sont attestées de la manière la plus incroyable. + +NOTE 39. + +Le pélican est, je crois, l'oiseau ainsi calomnié par l'imputation de +nourrir ses petits de son sang. + +NOTE 40. + +Cette superstition de seconde ouïe (car je n'ai jamais rencontre une +véritable seconde vue dans l'Orient) fut une fois l'objet de mon +observation. Dans mon troisième voyage au cap Colonna, au commencement +de 1811, comme nous traversions le défilé qui commence au hameau entre +Kératié et Colonna, je remarquai que Dervish Tahiri pressait son cheval +pour sortir de ce passage, et penchait sa tête sur sa main comme un +homme inquiet. Je le joignis au galop et le questionnai. «Nous sommés en +péril, me répondit-il.--Quel péril? Nous ne sommes pas maintenant en +Albanie, ni dans les défilés d'Ephèse, de Missolonghi ou de Lépante; +nous sommes en nombre, bien armés, et les Choriates n'ont pas le courage +d'être voleurs.--C'est vrai, Effendi; mais néanmoins le coup de feu +résonne à mes oreilles.--Le coup de feu! on n'a pas tiré un seul coup de +tophaïque ce matin.--Je l'entends cependant--bom--bom!--aussi +distinctement que j'entends votre voix.--Bah!--Comme il vous plaira, +Effendi; si cela est écrit, cela arrivera.»--Je laissai ce prophète aux +habiles oreilles, et galopai vers Basile, son compatriote chrétien, dont +les oreilles, quoique pas du tout prophétiques, n'en annonçaient pas +moins d'intelligence. Arrivés tous à Colonna, nous y restâmes quelques +heures, et nous revînmes à loisir, débitant une foule de mots +spirituels, en plus de dialectes que n'en entendit la Tour de Babel, sûr +le devin qui s'était trompé: Romaïque, Arnaute, Turc, Italien et Anglais +s'exercèrent tous à des railleries variées sur le pauvre Musulman. +Pendant que nous contemplions la délicieuse perspective, Dervish était +occupé à examiner les colonnes. Je pensai qu'il s'était métamorphosé en +antiquaire, et je lui demandai s'il était devenu un Palaocastro. «Non, +dit-il, mais ces piliers seront utiles pour soutenir une attaque;» et il +ajouta d'autres remarques qui prouvaient au moins sa conviction dans sa +malencontreuse faculté de préentendre. A notre retour à Athènes, nous +apprîmes de Leoné (prisonnier débarqué quelques jours après) le projet +d'attaque des Maïnotes, mentionné avec les causes de sa non-exécution +dans les notes du second chant de _Childe-Harold_. Je me donnai la peine +de questionner cet homme, et il décrivit les vêtemens, les armes, les +chevaux de notre troupe d'une manière si exacte, que ce détail, joint à +d'autres circonstances, ne nous permit pas de douter qu'il n'eût été de +la _bande vilaine_, et nous-mêmes près de fort mauvais voisins. Dervish +devint un prophète pour toute sa vie; et j'ose dire, qu'il entend +maintenant plus de mousqueterie qu'il n'en sera jamais tiré, à la grande +satisfaction des Arnautes de Bérat et des montagnards ses compatriotes. + +--Je rapporterai encore un trait de cette race singulière. En mars 1811, +un Arnaute, remarquable par sa vigueur et son activité (il était, je +crois, le cinquième dans la même disposition), vint s'offrira moi pour +domestique. L'ayant refusé: «Bien, Effendi, me dit-il, puissiez-vous +vivre!--vous m'auriez trouvé utile. Demain je quitterai la ville pour +les montagnes; je reviendrai en hiver, peut-être alors me +recevrez-vous.» Dervish, qui était présent, remarqua, comme une chose +naturelle et sans conséquence, que, _dans cet intervalle, il allait +joindre les klephtes_ (voleurs), ce qui était vrai à la lettre.--S'ils +ne sont pas tués, ils reviennent l'hiver, et le passent, sans être +inquiétés, dans une ville où ils sont souvent aussi bien connus que +leurs exploits. + +NOTE 41. + +Le sermon du moine est omis. Il semble qu'il ait eu aussi peu d'effet +sur le patient, qu'il en aurait probablement sur le lecteur. Il suffira +de dire qu'il était de la longueur habituelle (comme on peut s'en +apercevoir par les interruptions et l'ennui du patient), et qu'il fut +débité avec le ton nasillard de tous les prédicateurs orthodoxes. + +NOTE 42. + +_Symar_, drap mortuaire. + +NOTE 43. + +La circonstance à laquelle se rapporte l'histoire ci-dessus n'est pas +rare en Turquie. Il y a quelques années, la femme de Muchtar Pacha se +plaignit au père de celui-ci[n3] de l'infidélité supposée de son fils; +il lui demanda, et elle eut la barbarie de lui donner une liste des +douze plus belles femmes de Janina. Elles furent saisies, enfermées dans +des sacs, et jetées dans le lac la même nuit! Un des gardes qui étaient +présens m'apprit qu'aucune des victimes ne poussa un cri, ou ne montra +quelque symptôme de terreur en étant si soudainement arrachée _à tout ce +qu'on aimait, à tout ce que l'on aime_. Le sort de Phrosine, la plus +belle de ces victimes, est le sujet d'un grand nombre de chants +romaïques et arnautes. + +[Note n3: Le fameux Aly, pacha de Janina.] + +L'histoire racontée dans le poème est arrivée, dit-on, à un jeune +Vénitien, il y a plusieurs années, et maintenant elle est presque +oubliée. Je l'ai, par hasard, entendu raconter par un des diseurs +d'histoires, si communs dans les cafés du Levant, qui chantent ou +déclament leurs récits. Les additions et interpolations du traducteur +seront aisément distinguées du reste, par le manque d'images orientales; +et je regrette que ma mémoire ait retenu si peu de fragmens de +l'original. + +Pour ce qui concerne quelques-unes des notes, j'en suis redevable en +partie à d'Herbelot, et en partie à ce très-oriental, et comme +l'appelait si justement M. Wéber, au _sublime conte du calife +Wathek_[n4]. + +[Note n4: Ce livre est de lord Beckford. Il a paru d'abord en français, +puis en anglais, et a eu plusieurs réimpressions en français. + +(_N. du Tr_.)] + +Je ne sais pas à quelle source l'auteur de ce singulier volume a puisé +ses matériaux. Quelques-uns de ses épisodes peuvent se rencontrer dans +la _Bibliothèque Orientale_; mais par l'exactitude des mœurs, par la +beauté de ses descriptions et la puissance de l'imagination, il surpasse +de beaucoup toutes les imitations européennes; et il porte tant de +marques d'originalité, que ceux qui ont visité l'Orient-croiront +difficilement que ce n'est pas une traduction. Comme nouvelle orientale, +_Rasselas_ même doit s'incliner devant lui: son _heureuse vallée_ ne +supporterait pas la comparaison avec le _palais d'Eblis_. + +FIN DES NOTES DU GIAOUR. + + + + +LA +FIANCÉE D'ABYDOS. + +HISTOIRE TURQUE. + +_Had we never loved so kindly, Had we never loved so blindly, Never met +or never parted, We had ne'er been broken-hearted_. (BURNS.) + +Si nous n'avions jamais aimé si tendrement, Si nous n'avions jamais aimé +si aveuglément, Si nous ne nous étions jamais rencontrés, jamais +séparés, Nous n'aurions jamais eu nos cœurs brisés. + + + + +AU TRÈS-HONORABLE +LORD HOLLAND +CETTE HISTOIRE EST DÉDIÉE, +AVEC UN PROFOND SENTIMENT D'ESTIME ET DE RESPECT, +PAR SON RECONNAISSANT, OBLIGÉ +ET SINCÉRE AMI, +BYRON. + + + + +Chant Premier[loc10]. + +[Note loc10: Notre fidélité à suivre le système que nous avons adopté de +traduire le plus littéralement possible, nous fait rencontrer plus +souvent, pour l'expression, dans ce poème, avec M. A. P. que partout +ailleurs, parce que lui-même, d'après son aveu, a fait la traduction +récente de cet ouvrage en suivant un système différent de celui qu'il +avait toujours suivi. S'il eût appliqué, ce système a toutes les œuvres +de Byron, il n'aurait pas eu de successeur. + +(_N. du Tr_.)] + + +1. Connaissez-vous la contrée où le cyprès et le myrte sont les emblèmes +des actions de ceux qui l'habitent? où la rage du vautour, L'amour de la +tourterelle, tantôt se changent en soupirs, tantôt s'égarent dans le +crime? Connaissez-vous là contrée du cèdre et de la vigne où les fleurs +sont toujours fleuries; où le ciel est toujours brillant et pur; où les +ailes légères du zéphir, chargées de parfums, s'arrêtent fatiguées sur +les jardins de la rosé dans toute sa fraîcheur [1]; où le citron et +l'olive sont les plus beaux des fruits; où la voix du rossignol n'est +jamais muette; où les teintes de la terre et les couleurs du ciel, +variées entre elles, rivalisent de beauté; où la pourpre de l'océan est +si profondément nuancée; où les vierges sont aussi douces que les roses +dont elles tressent des guirlandes; et où, excepté le caractère de +l'homme, tout est divin? + +C'est le climat de l'Orient; c'est la contrée du soleil.--Peut-il +sourire avec amour à des actions comme celles de ses enfans[f2]? Oh! +sombres comme les accens de l'adieu des amans sont les cœurs qu'ils +portent, et les histoires qu'ils racontent. + +2. Entouré d'esclaves nombreux et vaillans, armés comme il convient aux +braves et attendant chacun l'ordre de leur maître pour guider ses pas ou +garder son sommeil, le vieux Giaffir était assis dans son divan: une +profonde pensée se faisait remarquer dans son œil chargé d'années, et +quoique le visage d'un musulman ne trahisse pas souvent à ceux qui +l'observent l'intérieur de son ame, très-habile qu'il est à cacher tous +ses sentimens, excepté son indomptable orgueil, son front pensif et son +air absorbé décelaient plus que de coutume les pensées qui l'agitaient. + +3. «Que la salle soit évacuée.»--La troupe a disparu.--«Maintenant +appelez-moi le chef de la garde du harem.» Il n'y a plus avec Giaffir +que son fils unique, et l'esclave de la Nubie qui attend les ordres de +son maître. «Haroun,--quand toute cette foule qui attend aura dépassé la +porte extérieure (malheur à la tête de celui dont l'œil regarderait le +visage non voilé de mon enfant Zuleïka!) va, amène-moi ma fille de sa +tour; sa destinée est fixée dès cette heure. Cependant ne lui répète pas +mes paroles; elle doit être instruite par moi seul de ses devoirs!» + +«Pacha! entendre, pour moi, c'est obéir.» L'esclave n'en doit pas dire +davantage à un despote.--Déjà il a pris le chemin de la tour, mais ici +le jeune Sélim rompt le silence; il s'incline d'abord par une humble et +respectueuse révérence, baisse modestement les yeux, et parle avec +grâce, en se tenant toujours aux pieds du pacha: car le fils d'un +musulman mourrait plutôt avant d'oser s'asseoir devant son père! + +«Père! dans la crainte que tu ne grondes ma sœur, ou son noir gardien, +sache--que la faute, si une faute a été commise, vient de moi seul; +alors, que tes reproches ne tombent que sur moi.--La matinée était si +belle que--le vieillard et l'homme fatigué pouvaient dormir,--moi je ne +le pouvais pas; et pour voir seul, pour contempler seul les plus belles +scènes de la nature dans la campagne et sur la mer, sans avoir personne +pour sympathiser avec des pensées qui faisaient battre vivement mon +cœur, c'eût été une peine, une privation cruelle;--car quelle que soit +mon humeur, en vérité, je n'aime point la solitude. J'ai été réveiller +Zuleïka, et, comme tu sais que la lourde clef de la porte du harem se +tourne promptement pour moi, nous étions déjà dans les bosquets de +cyprès avant que les gardiens esclaves se soient éveillés, et nous +jouissions avec délices de la terre, de la mer et du ciel qui semblaient +nous appartenir! Là, nous sommes restés trop long-tems peut-être, +séduits par l'histoire de Medjnoun et les chants de Sâdi[f3]; jusqu'à ce +que, ayant entendu le son retentissant du tambour[f4] annonçant l'heure +prochaine de ton divan; fidèle à toi et à mon devoir, et averti par cet +appel, je suis revenu à la hâte pour te présenter mes respectueuses +salutations. Mais Zuleïka se promène encore,--Oh! père, ne te courrouce +point;--n'oublie point que personne ne peut pénétrer dans ce secret +bosquet, excepté ceux qui gardent la tour des femmes.» + +4. «Fils d'un esclave,--lui dit le pacha,--élevé par une mère infidèle, +vaine était l'espérance d'un père de voir quelque chose dans toi qui fût +d'un homme. Quand ton bras devrait courber l'arc, lancer le javelot et +dompter un coursier, toi, Grec d'ame, sinon de croyance, tu vas +t'amollir à écouter le murmure des eaux, à voir les roses épanouir. Que +ce globe, dont les clartés matinales excitent tant l'admiration de tes +yeux languissans, ne te communique-t-il quelque chose de son feu ardent! +Toi! tu supporterais de voir ces créneaux abattus, pièce par pièce, par +les chrétiens; oui, tu verrais lâchement les vieux murs de Stamboul +tomber devant les dogues de Moscou, et tu ne frapperais pas un seul coup +pour la vie ou la mort contre les chiens de Nazareth! Va--que ta main, +plus faible que celle d'une femme, prenne le fuseau--non le fer. Mais, +Haroun!--cours vers ma fille: écoute,--tu m'en réponds sur ta tête.--Si +Zuleïka s'échappe ainsi souvent,--tu vois cet arc,--il a une corde!» + +5. On n'entendit aucun accent s'échapper de la bouche de Sélim; aucun du +moins n'alla frapper l'oreille du vieux Giaffir, mais chaque froncement +de sourcils, chaque parole du vieillard lui perçaient plus le cœur que +l'épée d'un chrétien. + +«Fils d'un esclave!--accusé de lâcheté!» Ces insultes eussent coûté cher +à un autre. «Fils d'un esclave! et _qui_ donc est mon père!» Ainsi Sélim +donnait carrière à ses noires pensées; et dans l'éclat de ses regards +brillait plus que de la colère; cet éclat disparaît. Le vieux Giaffir a +frémi en considérant son fils, car il a lu dans ses yeux tout ce qu'ont +fait naître ses dures paroles; il y vit commencer la rébellion: «Viens +ici, enfant.--Quoi! pas de réponse? Je te comprends et j'apprends à te +connaître. Mais il est des actions que tu n'oserais pas entreprendre: +mais si ta barbe avait une longueur plus virile, et si ta main avait +plus d'adresse et de force, je me plairais à te voir rompre une lance, +quand même ce serait contre la mienne.» + +Comme il avait laissé tomber ces paroles avec ironie, il fixa fièrement +son regard sur celui de Sélim qui lui rendit défi pour défi, et soutint +avec tant d'orgueil le regard de son père qu'il le força à le +baisser.--Celui-ci n'osa pas s'avouer la cause et la nature de son +émotion. + +«Je dois me méfier, disait-il en lui-même, que cet enfant indocile et +mutin ne me cause un jour de plus sérieuses craintes; je ne l'ai jamais +aimé depuis sa naissance, et--mais son bras est peu à redouter; à peine, +à la chasse, oserait-il lutter avec le faon timide ou l'antilope, encore +moins voudrait-il se hasarder dans ces combats où l'homme lutte pour la +gloire et la vie.--Je ne voudrais pas me fier à ce regard, à cet accent: +non,--ni même à ce sang si près du mien. Ce sang,--il n'a pas +entendu;--c'est assez,--je le surveillerai bien plus attentivement +désormais. Il est un Arabe[f5] à mes yeux, ou un chrétien demandant +grâce dans le combat.--Mais écoutons!--j'entends la voix de Zuleïka; +elle frappe mon oreille comme l'hymne des houris: elle est l'enfant de +mon choix. Oh! elle m'est plus chère même que sa mère; avec elle tout +est espérance, rien n'est à craindre.--Ma Péri! tu es toujours ici la +bien-venue! Douce comme l'eau de la fontaine du désert aux lèvres +qu'elle vient rappeler à la vie,--ainsi tu parais à mes regards +impatiens; les pélerins, dont l'eau du désert a sauvé la vie, +n'adressent pas aux autels de la Mecque plus d'actions de grâces pour +leur vie que moi pour la tienne, moi qui ai béni ta naissance, et qui te +bénis encore maintenant.» + +6. Belle comme la première femme qui fut coupable de la première chute, +lorsqu'elle souriait à ce redoutable, mais séduisant serpent, dont +l'image était déjà gravée dans son cœur,--et une fois séduite, séduisant +de plus en plus; ravissante, oh! comme ces visions trop passagères, +accordées au sommeil peuplé des fantômes de la douleur, lorsque le cœur +retrouve un cœur dans des songes élyséens, et revoit vivans dans le ciel +ceux qu'il avait perdus sur la terre; douce comme la mémoire d'un amour +qui n'est plus; pure comme la prière que l'enfance adresse vers le ciel: +telle était la fille de ce sévère et vieux chef, qui accueillit la jeune +fille avec des larmes,--mais non pas des larmes de regrets. + +Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans pour essayer de +fixer une étincelle du rayon céleste de la beauté? qui ne le sent pas, +jusqu'à ce que son regard troublé se confonde dans l'émotion de sa +propre félicité, jusqu'à ce que ses joues pâlies, son cœur défaillant, +confessent la puissance,--la majesté de cette aimable souveraine? Telle +était Zuleïka;--ainsi brillaient sur sa personne les charmes +inexprimables qu'elle seule n'avait point remarqués; le feu de l'amour, +la pureté de la grâce, l'esprit, la mélodie qui respirait sur ses +traits[f6], le cœur dont la douce expansion mettait tout en +harmonie:--et, oh! ce regard qui était à lui seul une ame! + +Ses bras gracieux étaient croisés avec candeur sur son sein naissant: à +un mot de tendresse, Zuleïka étendit ses bras et vint les jeter autour +du cou de celui qui avait béni son enfance caressante par des caresses +paternelles;--et Giaffir sentit son dessein s'évanouir à moitié; non que +son cœur, quoique sévère, eût conçu autre chose que le bonheur de sa +fille; l'affection enchaînait ce cœur à elle, l'ambition brisait ces +mêmes liens. + +7. «Zuleïka! enfant de gentillesse! ce jour t'apprendra combien tu m'es +chère, puisque j'oublie la douleur de perdre celle que j'aime tant, pour +lui ordonner d'aller demeurer avec un autre. Un autre! jamais homme plus +brave ne parut dans la chaleur du combat. Nous, Mahométans, nous faisons +peu de cas de la noblesse du sang; mais cependant la race de +Carasman[f7] n'a pas changé dans la première famille des bandes +glorieuses et hardies des Timariotes qui conquirent et qui ont su +défendre leurs terres fertiles. C'est assez que celui qui doit t'épouser +soit le parent du Bey Oglou: ses années doivent à peine attirer +l'attention; je ne voudrais pas te marier à un enfant. Tu auras un +superbe douaire. Sa puissance et la mienne réunies pourront se moquer +des firmans de mort, dont la pensée seulement fait trembler les pachas; +et elles apprendront au messager[f8] quel destin attend le porteur d'un +tel compliment. Maintenant tu connais la volonté de ton père, c'est tout +ce que les personnes de ton sexe doivent savoir. C'était mon devoir de +t'apprendre l'obéissance;--pour l'amour, ton époux saura te +l'enseigner.» + +8. La tête de la vierge s'était penchée en silence, et si ses yeux +étaient pleins de larmes que l'émotion comprimée n'ose laisser échapper; +si sa joue, de pâle qu'elle était, devint rouge, et de rouge pâle, à +mesure que ces paroles ailées parvinrent à ses oreilles comme des +flèches aiguës, que pouvait-on y voir, excepté des craintes virginales? +Une larme est si belle dans l'œil de la beauté que l'amour regrette à +moitié de la sécher par un baiser; la rougeur de la pudeur est si douce, +que la pitié désire à peine de la voir s'effacer. Quelle qu'ait été la +cause des émotions de la jeune vierge, son père les oublia, ou, s'il +s'en souvint, il n'y fit pas attention. Trois fois il frappa des mains +et demanda son cheval[f9]; il déposa sa chibouque ornée de pierres +précieuses[f10], et montant galamment à cheval, il se rendit dans la +prairie entouré de ses maugrebis[f11], de ses mamelouks et de ses +délis[f12], pour voir nombre d'exercices actifs, exécutés avec la lame +tranchante du sabre, ou avec le djerrid émoussé. Le Kislar et ses Mores +gardaient seuls attentivement les portes massives du harem. + +9.--Sa tête était penchée sur sa main; son regard était fixé sur la mer +bleue et profonde, qui coule et se soulève agréablement entre les +dangereuses Dardanelles; mais il ne voyait ni la mer, ni le sable, ni +même la troupe à turbans du pacha, mêlée dans le jeu d'un combat simulé, +caracolant en s'exerçant sur un feutre plissé[f13] qu'ils fendent +adroitement d'un coup de sabre; il ne remarquait pas la troupe qui +lançait la javeline, et n'entendait pas leurs _allahs_[f14] éclatans et +sauvages.--Il ne pensait qu'à la fille du vieux Giaffir! + +10. Aucune parole ne s'échappe du sein de Sélim; un soupir dévoile la +pensée de Zuleïka. Il continue à jeter ses regards à travers la jalousie +de la fenêtre, pâle, muet et tristement immobile. Le regard de Zuleïka +était fixé sur lui; mais son attitude ne lui apprit que peu de choses. +Sa douleur était égale à la sienne, quoique cependant elle ne fût pas la +même. Son cœur avouait une plus douce flamme, mais ce cœur alarmé ou +timide l'empêche de parler, sans qu'elle puisse s'en rendre compte. +Cependant il faut qu'elle parle;--mais quand l'essaiera-t-elle? + +--«Qu'il est étrange qu'il se détourne ainsi de moi! Nous ne nous +rencontrions pas ainsi auparavant, et nous ne devons pas ainsi nous +séparer.»-- + +Trois fois elle a traversé l'appartement avec lenteur, en épiant un +regard de Sélim,--il le tenait toujours fixé sur la mer. Elle saisit +l'urne où se trouvaient déposés les parfums de l'atar-gul[f15] persan, +et répandit leur essence sur les lambris peints de couleurs variées et +sur le pavé de marbre[f16]: les gouttes que la jeune fille répand en se +jouant sur les vêtemens brillans de Sélim pénètrent jusqu'à sa poitrine, +et le laissent aussi insensible que le marbre lui-même. + +--«Quoi donc! encore le même air sombre? cela ne peut pas être.--Oh! +aimable Sélim, est-ce bien toi!» Elle aperçoit rangées dans un ordre +curieux les plus belles fleurs de l'Orient: «Il les aimait autrefois; +elles pourraient lui plaire encore offertes par la main de Zuleïka.» + +La pensée enfantine était à peine exprimée que la rose était déjà +cueillie et disposée en bouquet; le moment d'après vit son beau corps, +sa belle tête inclinés aux pieds de Sélim.--«Cette rose porte un message +de Bulbul[f17] pour calmer les chagrins de mon frère; il dit que cette +nuit il prolongera pour l'oreille de Sélim son chant le plus doux; et +quoique ses accens soient quelquefois tristes, il essaiera pour cette +fois une harmonie plus gaie, avec la faible espérance que ses chants +modifiés pourront dissiper ses sombres pensées. + +11. «Quoi! ne pas recevoir même cette pauvre fleur! Oh! je suis donc +bien malheureuse! Tes regards peuvent-ils s'abaisser ainsi sur moi? et +ne sais-tu pas qui t'aime plus que personne? Oh! cher Sélim! oh! toi qui +m'es encore plus que le plus cher des frères! Dis, est-ce moi que tu +hais ou que tu crains? Viens, repose ta tête sur mon sein, et je +t'endormirai par mes baisers, puisque mes paroles et les chants même de +mon rossignol fabuleux ne peuvent y réussir. Je savais que notre père +était quelquefois sévère; mais j'avais encore à apprendre de toi ce +changement de caractère. Je sais trop bien qu'il ne t'aime point, mais +l'amour de Zuleïka est-il oublié? Ah! si je savais qu'il le fût! le +projet du pacha, ce parent du bey de Carasman est peut-être ton ennemi. +S'il en était ainsi, je jure par les autels de la Mecque, si ces autels +qu'il est défendu aux femmes d'approcher ne repoussent pas leurs vœux, +que, sans ton libre consentement, sans ton ordre, le sultan même +n'aurait pas ma main! Penses-tu que je puisse supporter de m'éloigner de +toi, et d'apprendre à partager mon cœur? Ah! si j'étais séparée de toi, +qui serait ton amie--et qui serait mon guide? Les années n'ont pas vu, +le tems ne verra pas l'heure qui arrachera mon ame à la tienne. +Azraël[f18] lui-même, quand s'échappera de son terrible carquois cette +flèche qui sépare tous les êtres, destinera pour toujours nos cœurs à +une poussière inséparable.» + +12. Il est revenu à la vie,--il a respiré,--il a fait des mouvemens,--il +a recommencé à sentir; il a relevé la jeune vierge agenouillée: son +angoisse est passée;--son œil vif brille de pensées qui ont long-tems +sommeillé dans l'ombre; de ces pensées qui brûlent,--qui rayonnent dans +ses regards: comme le torrent naguère voilé sous le rideau de ses +saules, lorsqu'il se révèle avec impétuosité dans l'éclat de ses +vagues;--comme la foudre dans l'espace s'échappe du nuage plombé qui la +comprimait, ainsi étincelait l'ame de l'œil de Sélim à travers les longs +cils de ses paupières. Un cheval de guerre au son de la trompette; un +lion levé de son gîte par un imprudent chien de chasse; un tyran appelé +à un combat soudain par un poignard mal dirigé, ne frémissent pas d'une +vie plus convulsive que Sélim, qui a entendu ce vœu, ce serment prononcé +qui, en se trahissant, lui a tout révélé. + +«Maintenant, tu es donc à moi, pour toujours à moi, à moi pendant la +vie, et peut-être même plus que la vie! Maintenant tu es à moi; ce +serment sacré, quoique prononcé par toi, nous a liés tous les deux. Oui, +tu as agi tendrement, sagement, ce serment a sauvé plus d'une tête. Mais +ne pâlis point,--une simple boucle de tes cheveux réclame de moi plus +que de la tendresse; je ne voudrais pas outrager le dernier des cheveux +qui se groupent autour de ton beau front pour tous les trésors enfouis +dans les souterrains d'Istakar[f19]. Ce matin, des nuages sombres me +couvraient, les reproches pleuvaient sur ma tête, et Giaffir m'a presque +appelé lâche! Maintenant j'ai une raison d'être brave. Le fils de son +esclave abandonnée--oui, ne tressaille pas, c'est le terme dont il s'est +servi--peut montrer, quoique peu disposé à se vanter, un cœur que ni ses +paroles ni ses actions ne peuvent enchaîner. _Son_ fils, +vraiment!--cependant, grâces à toi, peut-être le suis-je, ou au moins le +serai-je. Mais que notre serment secret ne soit su que de nous. + +«Je connais le misérable qui ose demander à Giaffir ta main qui le +repousse. Jamais l'avidité puissante d'un Musselim[f20] ne posséda +richesses plus mal acquises, ame plus basse. N'a-t-il pas été élevé à +Égripo[f21]? Qu'Israël nous montre une race plus vile! Mais laissons +cela.--Que notre serment ne soit révélé à personne; le tems apprendra le +reste. Laisse Osman Bey à moi et aux miens; j'ai des partisans pour le +jour de danger. Ne pense pas que je sois ce que je te parais; j'ai des +armes, des amis, et ma vengeance est prochaine.» + +13. «Que je ne pense pas que tu sois ce que tu parais être! mon Sélim! +Tu es tristement changé; ce matin je t'ai vu le plus aimable, le plus +charmant! mais maintenant, que tu es différent de toi-même! Sans doute +tu connaissais déjà mon amour, il ne fut jamais moins vif, il ne pourra +jamais l'être davantage. Te voir, t'entendre, être près de toi; haïr la +nuit, je ne sais pour quel motif, si ce n'est que nous ne pouvons nous +rencontrer que le jour; vivre avec toi; avec toi mourir; voilà mes +espérances auxquelles je n'ose renoncer. Baiser tes joues, tes yeux, tes +lèvres comme ceci,--comme cela,--pas davantage que cela; car, par Allah! +tes lèvres sont assurément de flamme! Quelle fièvre circule dans tes +veines? les miennes sont maintenant presque aussi enflammées; au moins +je sens que ma joue est brûlante. Calmer tes souffrances, soigner ta +santé, partager, mais ne jamais dissiper tes richesses, rester près de +toi avec des sourires, et sans murmures; soulager ta pauvreté; me +dévouer à tout, excepté à fermer ton œil mourant, car je ne pourrais +vivre pour l'essayer; c'est à cela seulement que mes pensées aspirent. +Pourrais-je faire, ou exigerais-tu davantage? + +«Mais, Sélim, réponds-moi donc! Pourquoi avons-nous besoin de tant de +mystère? je ne puis en deviner ni en exprimer la cause. Mais que cela +soit, puisque tu dis que cela est bien. Cependant, ce que tu entends par +_armes_, par _amis_, surpasse ma faible intelligence. Je voudrais que +Giaffir eût entendu le serment que je t'ai fait; sa colère ne pourrait +me forcer à révoquer ma parole: mais sûrement il me laisserait libre. Ce +tendre désir pourrait sembler étrange dans moi, de rester ce que j'ai +toujours été? Quel autre a vu Zuleïka depuis sa plus tendre enfance? +Quel autre que toi Zuleïka a-t-elle recherché pour compagnon des jeux de +son enfance? Ces pensées chéries commencèrent avec notre existence; dis, +pourquoi ne pourrais-je plus les avouer? Quel changement est survenu qui +me fasse déguiser la vérité, la vérité qui a été mon orgueil et le tien +jusqu'à ce jour? Notre loi, notre croyance, notre dieu nous défend de +nous laisser voir par les étrangers; aucune de mes pensées ne se +révoltera contre cette volonté du Prophète. Non! je me trouve plus +heureuse même par ce décret! il m'a tout laissé en te laissant à moi. +Profondes étaient mes angoisses, de me voir ainsi forcée de m'unir avec +un homme que je n'ai jamais vu; pourquoi ne dirais-je pas cela à mon +père? pourquoi me forces-tu à le cacher? Je sais que le caractère +hautain du pacha ne t'a jamais traité avec bienveillance, et qu'il se +courrouce souvent pour rien. Allah! fais que Sélim ne donne jamais à sa +colère de motifs légitimes! Je ne sais pourquoi, mais la dissimulation +pèse à mon cœur comme un péché. Alors si dissimuler ainsi est un crime, +comme les sentimens et les émotions que j'éprouve; oh! Sélim! +apprends-moi ce mystère; il en est tems encore, ne m'abandonne pas ainsi +à mes pensées de terreur. Ah! regarde là-bas le Tchocadar [f22], mon +père revient du combat simulé; je tremble maintenant de rencontrer ses +regards.--Dis moi, Sélim, peux-tu m'en apprendre la cause?» + +14. «Zuleïka! retourne à ton appartement de la tour.--Moi je puis +présenter mes devoirs à Giaffir; je suis obligé de parler avec lui de +firman, d'impôts, de levées, d'état. Il est arrivé des nouvelles +fâcheuses des bords du Danube; notre visir laisse noblement éclaircir +les rangs de son armée, et les Giaburs peuvent lui adresser leurs +remerciemens! Notre sultan a un moyen très-expéditif pour récompenser de +si chers triomphes; mais, écoutè-moi, quand le tambour du soir aura +averti les troupes de prendre leur nourriture et de se livrer au +sommeil, Sélim se rendra dans ta cellule: alors nous sortirons +secrètement du harem, et nous pourrons nous promener, ensemble pendant +la nuit; les murs de notre jardin sont élevés; personne ne pourrait les +escalader pour écouter nos paroles, ou nous faire abréger notre tems; et +si quelqu'un l'osait, j'ai une épée qui a déjà fait ses preuves, et qui +est destinée à ne pas rester oisive. Alors tu apprendras de Sélim plus +de choses que tu n'en as entendues ou rêvées jusqu'ici. Crois-moi, +Zuleïka,--n'aie pas peur de Sélim! tu sais que je possède une clef du +harem.» «Te craindre, mon cher Sélim! tu ne m'as jamais dit jusqu'ici un +mot semblable.» «Ne perds pas de tems; je prends la clef.--La garde +d'Haroun a déjà reçu _quelque_ récompense, et elle en recevra encore +davantage. Cette nuit, Zuleïka, tu entendras mon histoire, mes projets +et mes craintes; ô mon amie! je ne suis pas ce que je parais être.» + + + + +Chant deuxième. + + +1. Les vents sont violens sur les vagues d'Hellé, comme dans la nuit des +ondes soulevées, où l'Amour, qui l'avait envoyé, oublia de sauver le +jeune, le beau, le brave Léandre, le seul espoir de la fille de Sestos. +Oh! quand son fanal brillait isolé sur la haute tour nocturne, vainement +le vent soulevé, l'écume des brisans et les cris perçans des oiseaux des +mers l'avertissaient de rester dans sa demeure; vainement les nuages +amoncelés dans les airs, les vagues agitées lui défendaient +d'entreprendre son voyage: il ne pouvait voir, il ne voulait pas +entendre les bruits, les signes qui lui prédisaient des terreurs; son +œil ne voyait que la lumière de l'amour, cette étoile isolée qu'il +saluait dans les cieux; son oreille n'entendait que les chants de Héro. +«O vagues, ne séparez pas long-tems deux amans!»--Cette histoire est +vieille; mais l'amour peut encore inspirer assez deux jeunes cœurs pour +prouver qu'elle est véritable. + +2. Les vents sont soulevés, et les vagues d'Hellé roulent sombres et +impétueuses; les ombres tombantes de la nuit couvrent en vain ce champ +humide d'une rosée sanglante; ce désert, autrefois l'orgueil du vieux +Priam; les tombeaux, seuls vestiges de son règne; tout--excepté les +rêves immortels qui trompaient les ennuis du vieillard aveugle de l'île +rocheuse de Scio. + +3. Oh! cependant,--car mes pas ont erré dans ces lieux; ils ont foulé +ces rivages sacrés; cette vague bouillonnante m'a porté sur son +sein;--oh! antique ménestrel! puissé-je long-tems avec toi méditer, +soupirer et parcourir ces scènes du passé, croyant que chaque tertre de +gazon vert contient les cendres d'un héros non fabuleux, et qu'autour de +ces lieux historiques ton _large Hellespont_ se précipite encore [f23], +et froid serait le cœur de celui qui pourrait ici contredire tes chants! + +4. La nuit est descendue sur la vague d'Hellé; et elle n'a pas encore +atteint le sommet de la colline d'Ida, cette lune qui brillait autrefois +sur les exploits sublimes racontés par le grand poète; aucun guerrier ne +se plaint aujourd'hui de son paisible rayon; mais les bergers +reconnaissans bénissent toujours cet astre argenté. Leurs troupeaux +paissent aujourd'hui sur le tertre de celui qui ressentit la flèche du +berger dardanien. Cet immense amas de terre entassée, autour duquel le +fils d'Ammon [f24] se promena avec orgueil, monument élevé par des +nations, couronné par des monarques, est aujourd'hui un tertre solitaire +et sans nom! Au dedans,--combien ta demeure est étroite! Au dehors,--les +étrangers, seuls peuvent murmurer le nom de celui qui y fut enseveli. La +poussière surpasse en durée la pierre tumulaire; mais toi,--ta poussière +même n'est plus! + +5. Tard--bien tard cette nuit, Diane viendra réjouir le berger et +chasser les craintes du matelot; jusqu'alors--aucun signal sur le rocher +ne peut diriger la course de la nacelle luttant contre les flots; toutes +les lumières dispersées qui entourent la baie se sont éteintes une à +une. La seule lampe allumée de cette heure solitaire scintille sur la +tour de Zuleïka. + +Oui! là, dans cette chambre silencieuse, brille une lumière vacillante; +et sur l'ottomane de soie de la jeune fille sont jetés les grains +d'ambre odoriférans, sur lesquels glissent ses doigts gracieux [f25]. +Près de ces grains, entouré d'émeraudes (comment pourrait-elle oublier +ce bijou?) se trouve l'amulette béni dé sa mère [f26], sur lequel est +gravé le texte même du Koursi, et dont la vertu pourrait rendre heureux +en cette vie, ainsi qu'elle garantit la félicité pour l'autre. Auprès de +son comboloio [f27] est un Koran, orné d'enluminures, et plusieurs +brillans manuscrits de poésie, décorés d'emblêmes, rachetés dès injures +du tems par d'élégans écrivains de la Perse. Sur ces manuscrits +splepdides repose son luth, négligé maintenant, mais qui autrefois +n'était pas si souvent muet. Autour de sa lampe d'or ciselé +s'épanouissent des fleurs dans des vases de porcelaine dé Chine. Les +plus riches tissus des fabriques de l'Iran, les tributs de parfums de +Schiraz; tout ce qui peut faire les délices de la vue et des sens est +rassemblé dans cet appartement somptueux; et cependant cette demeure a +un air de tristesse et de mélancolie. Elle, la déesse de cette rétraite +de Péri, que fait-elle dans cette nuit si troublée et si décisive? + +6. Enveloppée dans un de ces vêtemens tout noirs que les nobles +musulmans ont seuls le droit de porter, et qu'elle à revêtu pour +protéger contre les vents du ciel un sein aussi cher à Sélim que le ciel +lui-même, elle s'avance d'un pas prudent dans les détours du bosquet, +tressaillant chaque fois qu'à travers la clairière le vent par bouffées +fait entendre de lourds gémissemens, jusqu'à ce que, parvenue à un +sentier plus uni, son cœur timide batte plus librement. La jeune fille +suit son guide silencieux; et quoique sa terreur, la pousse à retourner +sur ses pas, comment pourrait-elle se déterminer à abandonner son cher +Sélim? comment apprendrait-elle ses lèvres caressantes à prononcer des +paroles de reproches? + +7. Ils atteignirent enfin une grotte creusée par la nature, mais +agrandie par l'art, où souvent Zuleïka vint accoutumer son luth à rendre +des sons harmonieux, et apprendre par cœur son Koran. Souvent, dans ses +jeunes rêveries, elle s'efforçait de se figurer ce que pouvait être le +Paradis. Où l'ame des femmes devait aller après la mort, son prophète +avait dédaigné de le dire; mais la demeure de celle de Sélim était sûre, +et, pensait-elle, il ne pourrait supporter long-tems un séjour dans +d'autres mondes de félicité; sans celle qu'il avait tant aimée dans +celui-ci! Oh! qui pourrait demeurer avec lui qui l'aimât autant que moi? +Quelle houri pourrait seulement lui offrir la moitié de mes soins? + +8. Depuis le jour où elle avait visité ce lieu, quelques changemens lui +semblaient s'y être opérés. Peut-être était-ce seulement la nuit qui +déguisait les objets qu'elle avait vus à la clarté du jour; la lampe de +bronze qui l'éclairait ne projetait qu'obscurément un rayon qui n'avait +rien de la clarté du ciel. Mais, dans un coin de la caverne, son œil +tomba sur un objet étrange. Là des armes étaient entassées, non +semblables à celles que brandissaient les délis dans le champ de +bataille. Les poignées et les lames en étaient d'une forme et d'une +trempe étrangères; une d'elles était rougie--peut-être par un crime! Ah! +comment sans lui ce sang pourrait-il être répandu? Une coupe aussi était +placée à coté, qui ne semblait pas contenir le sorbet. Que signifie tout +cela? Elle se détourna pour chercher des yeux son cher Sélim.--«Oh! se +peut-il que ce soit lui?» + +9. Sa robe superbe était jetée de coté, son front ne portait point la +haute couronne du turban; mais à sa place un shall de couleur rouge, +légèrement plissé, entourait sa tête. Cette dague, dont la poignée +portait un diamant digne du plus haut diadême, n'étincelait plus à sa +ceinture, où des pistolets sans ornement étaient fixés, et à son +baudrier pendait un sabre, et de son épaule descendait négligemment le +manteau blanc, la mince capote qui couvre l'errant Candiote: en +dessous--sa veste plaquée d'or--serrait comme une cuirasse sa poitrine; +les guêtres qui entouraient étroitement ses jambes étaient revêtues de +plaques d'argent. Mais si ce n'eût été cet air impérieux du commandement +qui éclatait dans ses regards, dans sa voix, dans ses gestes; tout ce +qu'un œil inattentif eût pu distinguer dans Sélim l'aurait fait prendre +pour quelque jeune Galiongui[f28]. + +10.--«Je t'ai dit que je n'étais pas ce que je te paraissais être, et +maintenant tu vois que mes paroles étaient vraies. J'ai une histoire que +tu n'as jamais rêvée; si elle est véritable--sa vérité sera fatale à +plusieurs. Il serait inutile maintenant de te cacher cette histoire. Je +ne puis te voir la fiancée d'un Osmanli. Mais si ta propre bouche ne +m'avait pas révélé combien j'avais de part à la tendresse de ton jeune +cœur, je ne te découvrirais pas, je ne devrais pas te découvrir le +sombre secret du mien. Je ne te parle pas maintenant de mon amour, de +cet amour que le tems, la constance et le péril sauront te prouver. Mais +d'abord--oh! n'en épouse jamais un autre--Zuleïka! je ne suis pas ton +frère!» + +11. «Oh! tu n'es pas mon frère!--rétracte ces paroles.--Dieu! Suis-je +abandonnée seule sur la terre pour y pleurer?--Je n'ose pas maudire--le +jour qui fut témoin de ma solitaire naissance! Oh! tu ne m'aimeras plus +dorénavant! mon cœur défaillant prévoyait un malheur; mais +reconnais-_moi_ encore pour tout ce que j'étais avant ce fatal aveu: ta +sœur--ton amie, ta Zuleïka. Tu m'as fait venir en ce lieu peut-être pour +me donner la mort. Si tu as des motifs de vengeance, regarde: je t'offre +mon sein,--contente tes ressentimens! plus heureuse cent fois de +descendre parmi les morts que de vivre ainsi, ne t'étant plus rien. +Peut-être dois-je redouter quelque chose de pire encore, car je connais +maintenant pourquoi Giaffir semblait toujours ton ennemi. Et je suis, +hélas! l'enfant de Giaffir, par qui tu fus outragé, avili. Si je ne suis +pas ta sœur--si tu veux épargner ma vie, oh! fais-moi ton esclave!» + +12. «Mon esclave, Zuleïka!--non, je suis le tien; mais, cher amour, +calme ce transport; ta destinée sera d'être unie à la mienne: je le jure +par le temple de notre Prophète; cette pensée sera un baume pour tes +chagrins. Ainsi, puissent les vers du Koran[f29] gravés sur la lame de +mon sabre diriger mes coups, à l'heure du danger, pour nous sauver tous +deux, si je suis fidèle à ce redoutable serment! Le nom qui faisait +battre ton cœur d'un amoureux orgueil doit être changé; mais, ma +Zuleïka, sache que ce lien qui nous unissait s'est resserré, au lieu de +s'être rompu, quoique ton père soit mon plus mortel ennemi. Le mien fut +pour Giaffir tout ce que tu croyais que j'étais naguère pour toi-même. +Ce frère conspira et occasiona la chute d'un frère, mais il épargna du +moins mon enfance; il me berça d'une vaine déception dont il est tems +encore de le récompenser.--Il m'a élevé, non avec des soins paternels, +mais comme le neveu d'un Caïn[f30]; il me surveillait comme le petit +d'un lion qui ronge déjà son frein, et qui pourra bientôt briser sa +chaîne. Le sang de mon père bout dans toutes mes veines; cependant, pour +l'amour de toi, je suspendrai ma vengeance, quoique je ne doive plus +rester ici. Mais d'abord, bien-aimée Zuleïka! écouté comment Giaffir +accomplit ses infâmes projets. + +13. «Comment naquit et s'envenima la discorde de ton père et du mien; +fut-ce l'amour ou l'envie qui les rendit ennemis? peu importerait même +si je ne l'ignorais pas. Dans des esprits fiers, irascibles, quelques +torts légers sans intention suffisent pour troubler la paix. Le bras +d'Abdallah était redoutable dans la mêlée; il est encore célébré dans +les chants bosniaques, et les hordes rebelles de Paswan[f31] attestent +assez combien elles redoutaient un pareil hôte. Sa mort, cruel effet de +la haine de Giaffir, est tout ce que j'ai besoin de rappeler ici, et +comment le secret de ma naissance qui me fut révélé, quel qu'en soit +d'ailleurs le résultat, a déjà eu celui de me rendre libre. + +14. «Lorsque Paswan, après plusieurs années de combat, en dernier lieu +pour affermir sa puissance, mais d'abord pour défendre sa vie, régnait +trop orgueilleusement dans les murs de Widdin, nos pachas se rallièrent +autour du gouvernement. Ni plus ni moins élevé dans le commandement +militaire, chacun des deux frères conduisait une troupe séparée. Ils +déployèrent leurs étendards de queues de cheval [f32] au vent, et ils +firent leur jonction dans la plaine de Sophie, où les troupes devaient +être passées en revue: leurs tentes étaient plantées, leur poste +assigné; mais à l'un d'eux, hélas! assigné en vain! Qu'est-il besoin de +paroles? La coupe redoutable fut préparée, par l'ordre de Giaffir, avec +un poison aussi subtil et aussi cruel que son ame; cette coupe, +présentée à Abdallah, envoya son ame dans le ciel. Fatigué par une +chasse pénible, il reposait dans le bain ses membres engourdis et +fiévreux; il était loin de penser que la haine d'un frère lui destinait +une telle coupe pour étancher sa soif. Ce fut un esclave gagné qui la +lui présenta. Il en but une goutte [f33], il n'en fallait pas davantage! +Si tu doutes de la vérité de mon histoire, ô Zuleïka! appelle Haroun, il +pourra te confirmer ce récit. + +15.»Le crime une fois consommé, et la guerre avec Paswan en partie +terminée, quoiqu'il n'eût pas été entièrement subjugué, le pachalik +d'Abdallah fut gagné. Tu ne sais pas combien, dans notre divan, la +richesse peut acquérir de considération au plus misérable des +hommes.--Les honneurs d'Abdallah furent obtenus par celui qui s'était +souillé par le meurtre d'un frère. Il est vrai que les poursuites qu'ils +lui oceasionèrent pour les obtenir épuisèrent ses trésors acquis par un +crime; mais il les eut bientôt réparés. Voudrais-tu savoir par quels +moyens? Contemple ces déserts incultes, et demande au paysan couvert de +haillons ce que deviennent les produits de ses sueurs? Pourquoi le cruel +usurpateur m'a-t-il épargné? pourquoi à-t-il partagé avec moi son +palais? Je l'ignore. La honte, les regrets, les remords; la faible +crainte que lui inspirait la faiblesse d'un enfant; en outre, l'adoption +qu'il a faite de moi comme son fils, à lui, à qui le ciel n'en a point +accordé; ou quelque intrigue inconnue, quelque caprice; voilà ce qui m'a +ainsi préservé,--mais ce qui ne m'a pas laissé en paix. Lui ne peut +dompter son caractère fier et hautain, et moi je ne lui pardonne point +le sang de mon père. + +16.»Il est des ennemis dans le palais de ton père; tous ceux qui rompent +son pain ne lui sont pas fidèles. Si je leur révélais mon secret, ses +jours, ses heures même seraient peu nombreuses. Ils n'ont besoin que +d'un courage qui les dirige, d'une main qui leur indique les coups qu'il +faut frapper. Mais Haroun seul connaît ou a connu cette histoire, dont +le dénouement est très-prochain. Il a été élevé dans le palais +d'Abdallah, et il y occupait dans son sérail le poste qu'il occupe +maintenant ici.--Il vit son maître expirer; mais que pouvait faire un +simple esclave? Venger son maître?--hélas! il était trop tard; +soustraire son fils à un sort semblable? il choisit ce dernier parti; et +pendant que, tout fier d'avoir subjugué ses ennemis ou trahi ses amis, +l'orgueilleux Giaffir s'endormait dans son triomphe, Haroun me +conduisait, orphelin sans appui, à la porte du palais de Giaffir; et ce +ne fut pas vainement qu'il employa ses efforts pour sauver la vie de +celui pour lequel il était venu l'implorer. Ma naissance fut cachée à +tout le monde, et surtout à moi-même. Ainsi fut protégée la sûreté de +Giaffir. Il quitta bientôt la Roumélie et les flots lointains du Danube +pour revenir s'établir sur nos rives asiatiques, n'ayant avec lui +qu'Haroun qui connût mon histoire--et ce Nubien a senti que les secrets +d'un tyran ne sont que des chaînes que le captif brise avec joie; voilà +ce qu'il m'a révélé et d'autres choses encore. C'est ainsi que le juste +Allah envoie au crime esclaves, instrumens, complices,--jamais amis! + +17.»Tout cela, ô Zuleïka! doit douloureusement retentir à tes oreilles; +mais la suite de mon histoire te sera encore plus pénible: quoique mes +paroles blessent ta timide douceur, je dois cependant prouver et te +faire connaître la vérité toute entière. Je t'ai vue frémir en regardant +ce vêtement que je porte; cependant je l'ai souvent porté, et je dois le +porter encore long-tems. Ce Galiongui, auquel tu es liée par un serment, +est le chef de ces hordes de pirates dont la loi et la vie reposent sur +leurs épées. D'entendre seulement leur effrayante histoire, ta joue pâle +deviendrait bien plus pâle encore: ces armes que tu vois là, ce sont mes +soldats qui les ont apportées; les bras qui les brandissent ne sont pas +éloignés: cette coupe aussi est remplie pour les brigands féroces.--Une +fois vidée par eux, ils rie reculent jamais devant le danger. Notre +Prophète peut pardonner à ces esclaves; ils ne sont infidèles que pour +cette liqueur défendue. + +18.»Que pouvais-je faire? proscrit dans ces lieux, blâmé pour avoir +seulement désiré de voyager; laissé dans l'oisiveté,--car les craintes +de Giaffir me refusaient même un cheval et une épée.--Que de fois +cependant, ô Mahomet! que de fois en plein divan le despote ne m'a-t-il +pas raillé, comme si ma faible main s'était refusée à manier la bride ou +le cimeterre: lui allait toujours seul à la guerre, et me laissait ici +inoccupé, inconnu. Abandonné avec les femmes aux soins d'Haroun, trompé +dans mes espérances, privé de gloire, tandis que toi,--dont la douceur +m'eût long-tems charmé, quoiqu'elle ait pu m'énerver, elle m'aurait du +moins consolé,--tu étais envoyée dans les murs de Bruse pour y attendre +l'issue des batailles. Haroun, qui vit mon ésprit s'affaisser sous le +joug pesant de l'inaction, brisa mes chaînes pendant une campagne, et +libéra son captif malgré toutes ses craintes, sur la promesse de revenir +avant la fin du commandement de Giaffir. C'est en vain--ma langue ne +peut exprimer toute l'ivresse de mon cœur; lorsque pour la première fois +ces yeux rendus à la liberté contemplèrent la terre, l'océan, le soleil +et les cieux; comme si mon ame les eût pénétrés et en connût les plus +intimes, les plus secrètes pensées! Un mot seul peut la peindre, cette +sensation suprême:--j'étais libre! Je cessai même de soupirer pour ta +présence: le monde,--oui--le ciel lui-même était à moi! + +19.»La chaloupe d'un More fidèle me porta loin de cet oisif rivage; Je +désirais voir les îles qui parent comme des diamans le diadême de +pourpre du vieil océan; je les cherchais dans mon excursion nautique, et +je les vis toutes [f34]; mais quand et dans quel lieu me suis-je ligué +avec cette troupe pour triompher ou périr; lorsque tout ce que nous +désirons d'accomplir sera accompli, ce sera alors le tems de nous revoir +de nouveau pour te raconter la fin de cette histoire. + +20.»Il est vrai que c'est une troupe indisciplinée, sans lois, à formes +rudes, à caractères farouches; toutes les croyances, toutes les nations +ont trouvé avec eux,--et peuvent encore trouver place. Un caractère +ouvert, le bras toujours prêt à frapper, l'obéissance au commandement de +leur chef; une ame propre à toutes les entreprises, et ne voyant jamais +avec les yeux de la crainte; de l'amitié pour chacun des leurs, de la +fidélité à tous, de la vengeance vouée pour ceux qui succombent; voilà +ce qui les rend les utiles instrumens de mes projets et de plus encore. +Et quelques-uns,--je les ai étudiés tous,--sont distingués de la foule +vulgaire; mais j'appelle principalement à mon conseil la sagesse et la +prudence du Franc.--Quelques autres aspirent à de plus hautes pensées, +ce sont les derniers des patriotes de Lambro [f35], qui jouissent déjà +d'une liberté anticipée, et qui souvent, autour du feu de la caverne, +discutent des plans chimériques pour arracher les Rayas [f36] à leur +sort. Qu'ils soulagent leurs cœurs en discourant sur l'égalité des +droits que les hommes n'ont jamais connus; j'ai aussi, moi, un amour +ardent de la liberté. + +»Ah! laisse-moi errer comme le patriarche de l'Océan [f37], ou ne +connaître sur la terre que la demeure du Tartare [f38]! Ma tente sur le +rivage, ma galère sur la mer, sont pour moi plus que des cités et des +sérails. Porté par mon cheval à travers le désert, ou entraîné par ma +voile au souffle du vent sur la mer orageuse; emporte-moi où tu voudras, +toi, mon coursier! fais-moi voguer où tu voudras, toi, ma barque légère! +Mais toi, sois l'astre bienfaisant qui guide le voyageur, ô ma Zuleïka! +partage et bénis ma nacelle; sois la colombe de paix et d'espérance de +ma destinée! ou, puisque l'espérance est refusée à ce monde de combats +et de tribulations, sois mon arc-en-ciel au milieu des orages de ma vie. +Sois pour moi le rayon du soir qui dissipe les nuages par un sourire, et +teint les couleurs du matin d'un rayon prophétique! Heureuse et fortunée +pour moi--comme les accens du Muezzin qui partent des murs de la Mecque, +et arrivent au pèlerin pieux et prosterné à leur appel; douce--comme la +mélodie des jours de la jeunesse qui dérobe une larme tremblante à la +muette admiration; chère--comme les chants de la terre natale à +l'oreille d'un exilé, sera ta voix bien aimée. Pour toi, dans ces îles +brillantes et fortunées, j'ai préparé un asile aussi beau, aussi +délicieux qu'Aden [f39], aux premières heures de sa création. Un millier +de glaives, sympathisant avec le cœur et le bras de Sélim, +attendent--s'agitent--défendent--détruisent--à ton signal! Enveloppé par +ma troupe, Zuleïka à mes côtés, la dépouille des nations parera ma +fiancée. Les languissantes, oisives et molles années du harem peuvent +bien être échangées pour des soucis,--pour des plaisirs comme ceux-là. +Je ne m'aveugle point sur ma destinée; je vois, dans quelques lieux que +je porte mes pas, dés périls innombrables; mais un seul, un seul amour! +Oui, ce tendre cœur me récompensera bien de tous mes travaux, de toutes +mes fatigues, quand même la fortune me serait contraire, ou que de faux +amis me trahiraient. Qu'il m'est doux de rêver que, dans les heures les +plus sombres de l'infortune, lorsque tout sera changé pour moi, je te +trouverai toujours fidèle! Que ton ame, comme celle de Sélim, se montre +ferme et courageuse; que l'ame de Sélim te soit chère comme la tienne; +adoucissons mutuellement nos chagrins, partageons nos plaisirs, +confondons toutes nos pensées,--mais que rien ne puisse jamais nous +désunir! Une fois libres, c'est mon devoir de guider de nouveau notre +bande; amis entre eux, les hommes qui la composent sont les ennemis des +autres hommes. Et toutefois nous ne faisons que suivre le penchant que +la nature fatale a assigné à la race guerroyante des hommes. Regarde! Là +où son carnage, où ses conquêtes ont cessé, il y a fait une solitude et +il la nomme--paix! Je veux, comme les autres, user de mon adresse ou de +ma force, mais je ne demande pas plus d'espace de terre que la longueur +de mon sabre: le pouvoir ne gouverne que par la division.--Sa ressource +la meilleure, c'est l'alternative de la ruse ou de la violence! que +cette dernière soit la nôtre. La ruse pourra venir en son tems, si nous +nous laissons emprisonner dans les cages des villes pour vivre en +société. Mais là ton ame pourrait faillir.--Que de fois la corruption +n'a-t-elle pas séduit des cœurs que le péril n'avait pu ébranler! et la +femme, plus que l'homme, quand la mort, les malheurs, ou même la +disgrâce, ont frappé l'objet de son amour, égarée dans les voies du +plaisir, la femme se livre au déshonneur!--Loin de moi tout soupçon! il +ne souillera, point le nom de Zuleïka! Mais la vie est un hasard dans ce +qu'elle a de plus heureux; et ici il ne nous reste rien à espérer, mais +beaucoup à craindre. Oui! des craintes! le doute, la peur de te perdre +par le pouvoir d'Osman, ou par la sévère volonté de Giaffir. Cette +crainte s'évanouira avec la brise favorable que l'amour a promise cette +nuit à ma voile. Aucun danger n'effraie les amans que son sourire a +rendus heureux; leurs pas peuvent errer dans la vie, mais leurs cœurs ne +changent point. Avec toi, tous les dangers, toutes les fatigues me +seront douces; chaque climat aura des charmes; sur la terre,--sur +l'océan,--notre univers sera dans nos bras! Oh! que les vents impétueux +soufflent sur notre tillac, pour que ces bras me serrent plus +étroitement! Le plus profond murmure qui s'échappera de ces lèvres ne +sera point un soupir pour ma sûreté; mais une prière pour toi! La guerre +des élémens ne peut effrayer l'amour dont le poison le plus redoutable +est l'artifice des hommes; _voilà_ les seuls écueils qui puissent +arrêter notre course. _Ici_ nous n'avons que quelques instans de +dangers; _là_ sont des années de naufrage! Mais loin de nous, sombres +pensées qui présentez ces horribles images! Cette heure nous donne ou +nous ôte à jamais la faculté de fuir. Je n'ai que peu de mots à ajouter +pour terminer mon histoire, tu n'en as qu'un seul à dire pour que nous +soyons bientôt séparés de nos ennemis; oui,--ennemis!--La haine de +Giaffir pour moi s'éteindra-t-elle? et Osman, qui voudrait nous séparer +en t'arrachant à moi, n'est-il pas le tien? + +21.»Pour préserver sa fidélité de tout soupçon et sa tête de la mort, je +revins au tems fixé pour sauver mon gardien; peu de personnes apprirent, +et aucune ne répéta que, pendant ce tems, j'avais vogué sur la mer et +erré d'île en île; et depuis, quoique séparé de ma troupe et que +j'abandonne trop rarement la terre qui me sépare d'elle, elle n'a rien +fait, elle ne fera rien avant que je n'en sois instruit et qu'elle n'ait +reçu mes ordres. Je forme les plans, je distribue les dépouilles; il est +juste que je partage aussi plus souvent les fatigues. + +«Mais tu m'as déjà prêté trop long-tems ton attention. Le tems presse; +une barque flotte déjà; nous ne laisserons derrière nous que la haine et +la crainte. Demain, Osman arrivera avec sa suite;--cette nuit doit +rompre ta chaîne; et si tu veux sauver ce bey orgueilleux, et peut-être +aussi la vie de _celui_ qui te donna la tienne, hâte-toi, hâte-toi de me +suivre à l'instant!--Mais cependant, quoique tu sois à moi par un +serment, voudrais-tu révoquer ton vœu volontaire, effrayée par les +vérités que tu viens d'apprendre?--Je reste ici--non pour voir la femme +d'Osman; mais pour que le péril retombe sur _ma_ tête!» + +22. Zuleïka, muette et immobile, ressemblait à cette statue de douleurs; +lorsque, voyant son dernier espoir pour jamais évanoui, la mère désolée +fut changée en pierre; tout ce que l'on pouvait apercevoir de différent +dans Zuleïka, c'est qu'elle était une Niobé plus jeune. Mais avant que +ses lèvres ou même ses yeux essayassent de parler ou de répondre par un +regard, une torche enflammée répandit au loin son éclat perfide sous le +porche du jardin! une autre--une autre encore!--et puis une autre!--«Oh! +fuis!--toi qui n'es plus--toi qui maintenant m'es plus qu'un frère!» Au +loin, partout, à travers les bosquets les plus épais, les torches +menaçantes brillent d'une lumière rougeâtre, et elles ne sont pas +seules--car chaque main droite de ceux qui les portent est armée d'un +glaive nu. Ils se séparent; ils poursuivent; ils reviennent; ils +tournent avec le flambeau qui guide leurs recherches et le fer +étincelant, et le dernier de tous, brandissant son sabre, le terrible +Giaffir, se précipite dans sa fureur. Et bientôt les voilà qui touchent +presque à la grotte--oh! cette grotte doit-elle être le tombeau de +Sélim? + +23. Il demeurait debout intrépide. «Le moment est venu--il sera bientôt +passé--un baiser, Zuleïka--c'est mon dernier; mais cependant ma troupe, +qui n'est pas loin du rivage, pourrait entendre mon signal et distinguer +le feu de mon arme; elle serait toutefois trop peu +nombreuse--l'entreprise serait d'un succès difficile: n'importe--encore +un effort!» + +Il se précipite à l'entrée de la caverne; la décharge de son pistolet +fait retentir au loin l'écho. Zuleïka n'a point tremblé, n'a point versé +de larmes; le désespoir avait glacé son œil et son cœur!--«Ils ne +m'entendent point, ou s'ils arrivent à force de rames, ce sera seulement +pour me voir mourir; cette détonnation n'a fait qu'attirer mes ennemis +plus près. Alors, cimeterre de mon père! sors de ton fourreau! tu +n'auras jamais vu une lutte plus inégale! Adieu, Zuleïka!--douce amie! +éloigne-toi: reste cependant dans la grotte--tu y seras plus en sûreté: +la fureur de Giaffir se bornera pour toi aux emportemens et aux +reproches. Demeure immobile,--afin d'éviter l'atteinte d'une arme ou +d'une balle égarées. Crains-tu pour ton père?--Puissé-je expirer si je +le cherche dans ce combat! Non--quoique ce poison ait été versé par lui; +non--quand même il m'appellerait encore lâche! Mais recevrai-je +paisiblement leur fer dans mon sein? non--leurs têtes vont ressentir mes +coups, excepté celle de ton père!» + +24. Il s'élance aussitôt, et il a gagné le rivage sablonneux; déjà le +plus acharné de la troupe qui le poursuit est tombé à ses pieds: c'est +une tête qui râle, un tronc qui s'agite dans ses dernières convulsions; +un autre tombe--mais autour de lui se forme un cercle nombreux +d'ennemis. Il s'ouvre un passage en frappant de droite à gauche, et il +va atteindre les vagues qui le protègent: sa barque paraît--elle n'est +plus même à la distance de cinq rames--ses compagnons font des efforts +désespérés--oh! arriveront-ils encore à tems pour le sauver? Les +premiers brisans baignent ses pieds; ses soldats plongent dans la baie; +leurs sabres brillent avec éclat à travers l'écume--malgré les obstacles +que leur opposent les vagues,--infatigables, ils luttent contre elles +pour atteindre le rivage:--les voilà près du bord! ils arrivent--ce +n'est que pour accroître le carnage--le sang le plus pur du cœur de +Sélim a déjà rougi la vague écumante! + +25. Échappé aux coups des balles et aux blessures des sabres, ou à peine +effleuré pour en ressentir les atteintes, Sélim, trahi, entouré, avait +regagné le lieu où les vagues de la mer se brisent au rivage. Là, au +moment où son dernier pas abandonnait la terre, où son bras frappait un +dernier coup mortel;--hélas! pourquoi se retourna-t-il pour regarder +celle que son œil cherchait en vain? Cette pause, ce fatal regard, ont +décidé sa mort ou fixé ses chaînes. Triste témoignage d'amour au milieu +du péril et de la peine! jusqu'à quelle extrémité l'espérance des amans +ne se soutient-elle pas! Sélim avait derrière lui les vagues écumantes, +et ses compagnons, serrés, prêts à combattre pour le défendre, quand +tout-à-coup une balle siffle.--«Ainsi puissent tomber les ennemis de +Giaffir!» Quelle voix a fait entendre ces paroles? quel est celui dont +la carabine vient de détonner, dont la balle a sifflé à travers les +ombres de la nuit, partie de trop près et trop perfidement dirigée pour +s'égarer? C'est la tienne--meurtrier d'Abdallah! Le père essuya +lentement l'effet de ta haine farouche; le fils a trouvé par ta main une +mort plus prompte. Le sang s'échappe en bouillonnant de sa poitrine, et +rougit la blanche écume de la mer.--Si ses lèvres essayèrent quelques +gémissemens, les vagues, mugissantes en étouffèrent la voix. + +26. Le matin disperse lentement les nuages; on aperçoit peu de trophées +du combat; le silence a succédé au cri de guerre qui fit retentir la +baie à l'heure de minuit; mais ces sables du rivage peuvent offrir +quelques débris de la lutte mortelle dont ils ont été témoins, tels que +des fragmens d'armes brisées, des empreintes laissées par les pieds des +combattans, et des mains abattues, lancées, dans leurs dernières +convulsions, sur l'arène sanglante. Non loin est une torche brisée, une +barque sans rames, et mêlée aux algues marines qui sont amoncelées sur +le rivage et penchent sur l'abîme. Là se découvre une capote blanche! +elle est déchirée en deux lambeaux--l'un d'eux est souillé par une tache +de sang noir que la vague s'efforce en vain d'effacer. Mais où est celui +qui la portait? Vous! qui voulez pleurer sur ses restes, allez, +cherchez-les où les lames mugissantes les ont déjà entraînés; vers les +écueils de Sigée, ou sur les rivages de Lemnos. Les oiseaux de mer +crient au-dessus de leur proie, sur laquelle leurs becs affamés +diffèrent de s'abattre, tandis que, secouée sur son mobile coussin, la +tête du cadavre est bercée par le balancement des vagues. Cette main, +dont le mouvement n'est pas celui de la vie, tantôt soulevée en haut par +les flots qui l'agitent, tantôt ramenée à leur niveau, semble encore +faiblement menacer son ennemi.-- + +Qu'importe que ce cadavre repose dans un tombeau vivant? L'oiseau qui +dévore ces traits, ces formes abattues, livides, n'a fait que dérober la +proie du ver plus vil que lui. Le seul cœur qui eût saigné, le seul œil +qui eût pleuré en le voyant mourir, le seul être qui eût recueilli ses +membres dispersés et qui eût versé des larmes sur sa tombe ornée de son +turban[f40]; ce cœur s'est brisé--cet œil s'est fermé--oui--fermé avant +celui qui surnage sur les flots. + +27. Près des vagues d'Hellé s'élève une voix de deuil! et l'œil de la +femme est humide--la joue de l'homme est pâle: Zuleïka! dernier rejeton +de la race de Giaffir, l'époux qui t'était destiné est arrivé trop tard; +il ne te voit pas--il ne verra jamais ton visage! Ne peut-il entendre +les lourds _woul-woulleh_[f41] qui l'avertissent dans son éloignement? +Tes femmes qui pleurent aux portes du harem; les chantres du Koran qui +répètent l'hymne de la mort; les esclaves silencieux qui attendent, les +bras croisés sur leur poitrine; les soupirs dans le palais, les cris qui +luttent contre les vents, lui apprennent ton histoire! + +Tu ne vis pas tomber ton Sélim! A ce moment terrible où il quitta la +grotte, ton cœur devint glacé: il était ton espoir--ta joie--ton +amour--ton tout--et cette dernière pensée pour celui que tu ne pouvais +sauver suffit pour te donner la mort; un cri déchirant s'échappa de ton +sein, et tout fut silencieux.--Paix à ton cœur brisé, à ta tombe +virginale! Oh! heureuse! heureuse encore de ne perdre que le pire de la +vie! Cette douleur--quoique profonde--quoique fatale,--fut la première +que tu éprouvas; trois fois heureuse de ne sentir ni de ne craindre les +tourmens de l'absence, de la honte, de l'orgueil, de la haine, de la +vengeance et du remords! et cette angoisse qui est plus que de la +démence; ce ver rongeur qui ne sommeille,--qui ne meurt jamais; pensée +de jours sombres et de nuits pleines de fantômes horribles; cette pensée +qui craint les ténèbres, qui abhorre aussi la lumière, qui nous étreint +et déchire le cœur frémissant! ah! pourquoi ne le consume-t-elle +pas--pour s'enfuir ensuite! + +Malheur à toi, cruel et implacable chef! Vainement tu couvres ta tête de +cendres; vainement la haire et le cilice pressent tes membres abattus; +Sélim est mort de la même main qu'Abdallah. Maintenant arrache ta barbe +dans ton inutile douleur: l'orgueil de ton cœur, la fiancée du lit +d'Osman, celle que ton sultan n'aurait pu voir sans la désirer pour +épouse, ta fille est morte! Espoir de ta vieillesse, doux rayon de ton +crépuscule, une étoile brillait dans toute sa beauté sur les rives de +l'Hellespont: qui a éteint sa lumière?--c'est le sang que tu as répandu! +Écoute! à la question précipitée du désespoir: «Où est mon enfant?» +l'écho répond: «Où[f42]?» + +28. Dans l'enceinte des mille tombeaux qui apparaissent sous l'ombrage +du mélancolique mais vivant cyprès, qui ne se flétrit jamais, quoique +ses branches et ses feuilles soient empreintes d'une éternelle douleur, +comme un premier amour malheureux, il est un lieu qui fleurit toujours, +même dans ce lugubre bosquet de mort.--Une rose isolée y répand son +éclat solitaire: douce et pâle, on la dirait plantée par le +désespoir;--si blanche,--si languissante, que le plus faible souffle du +vent pourrait emporter ses feuilles dans les airs. Et cependant, c'est +en vain que les orages et la pluie l'assaillent, que des mains plus +rudes que les cieux d'hiver s'efforcent de l'arracher à sa tige; le +lendemain la voit refleurir de nouveau! Quelque aimable génie du lieu la +relève doucement et l'arrose de larmes célestes; car elles peuvent bien +croire, les vierges d'Hellé, que ce ne peut pas être une fleur +terrestre, celle qui se moque de l'heure flétrissante de la tempête, et +s'épanouit sans être abritée par un bosquet de verdure. Elle ne languit +pas, quoique le printems lui refuse sa rosée bienfaisante, que les +rayons fécondans de l'été la privent de leurs caresses. Un oiseau +inconnu,--mais peu éloigné, lui chante, pendant toute la nuit, des +chants plaintifs et mélodieux. Invisibles sont ses ailes aériennes; mais +doux comme les harpes dont jouent les houris, sont ses accords ravissans +et prolongés! Ce serait le Bulbul[loc11]; mais sa voix, quoique +plaintive, n'a pas des accens si touchans: car ceux qui les entendent ne +peuvent abandonner ce lieu, mais ils s'y attachent et pleurent comme +s'ils avaient aimé en vain!... Et cependant les larmes qu'ils versent +sont si douces, leur douleur est si peu mêlée de crainte, qu'ils peuvent +à peine pardonner au matin de venir rompre ce charme mélancolique. Ils +voudraient veiller et pleurer plus long-tems; cet oiseau a des chants si +étranges et si beaux! Mais lorsque le jour apparaît soudain dans les +cieux, cette magique mélodie expire. Il en est qui ont cru (tant les +rêves de la jeunesse sont décevans, mais ceux qui les blâment sont bien +durs) que des accens si pénétrans et si profonds formaient et faisaient +entendre le nom de Zuleïka[f43]. C'est de la cime de son cyprès que ce +nom aérien part et se perd dans les airs; c'est à la poussière tendre et +virginale de sa tombe que la pâle rose doit sa naissance et sa frêle +vie. Un marbre avait été placé récemment sur cette tombe; le soir le vit +poser,--le matin il n'y était plus! + +[Note loc11: [Arabe ou Farsi?], nom du rossignol en persan, dont les +amours avec la rose, [Arabe ou Farsi], _gul_, sont le sujet de beaucoup +de poèmes dans l'Orient. + +(_N. du Tr._)] + +Ce ne fut pas un bras mortel qui transporta sur le rivage ce pilier de +marbre fixé profondément; la légende d'Hellé raconte qu'on le trouva le +lendemain à l'endroit où était tombé Sélim, battu par les flots agités +qui avaient refusé à ses restes une tombe plus sainte. Et là, pendant la +nuit, on dit qu'on voit inclinée une tête livide enveloppée d'un turban; +et le marbre funéraire renversé par la vague se nomme--_l'oreiller du +fantôme du Pirate_! C'est dans le lieu où il avait été d'abord placé que +la fleur plaintive a fleuri, et qu'elle fleurit encore maintenant, +solitaire, et couverte de rosée froide, pure et pâle, comme la joue de +la beauté qui verse des larmes au récit de l'infortune. + +FIN DE LA FIANCÉE D'ABYDOS. + + + + +NOTES +DE LA FIANCÉE D'ABYDOS. + + +NOTE 1. + +_Gul_, la rose, en turc et en persan. + +(_Note de Lord Byron_.) + +Le nom persan de la rose, _gul_, revient souvent dans les poésies +orientales de Byron: c'est qu'en effet, la rose, et le rossignol, +_bulbul_, sont le sujet perpétuel des comparaisons et des amplifications +poétiques de l'Orient; et il y a tant de grâce et de fraîcheur dans les +amours de cette reine des fleurs et de cet oiseau mélodieux +personnifiés, que l'on ne doit pas être surpris de les voir si souvent +reproduites. «Le printems est délicieux! dit Sâdi; oh! _rose_! où as-tu +été? N'entends-tu pas les lamentations du _bulbul_, sur la longueur de +ton absence?» + +Les Mahométans, et particulièrement les Turcs, conservent une espèce de +vénération religieuse pour la rose. Ils pensent qu'elle fut produite +pour la première fois de la sueur de leur Prophète, et ils ne souffrent +pas que ses feuilles soient foulées aux pieds. + +(_N. du Tr._) + +NOTE 2. + + _Souls made of fire, and children of the sun, + With whom revenge is virtue_. + +(YOUNG's Revenge.) + +«Ames formées de flammes, et enfans du soleil, pour lesquels la +vengeance est une vertu.» + +NOTE 3. + +MEDJNOUN et LEÏLA, les ROMÉO et JULIETTE de l'Orient. SADI, le poète +moral de la Perse. + +(_Note de Lord Byron_.) + +[Arabe] DJAMI, célèbre poète persan, auteur d'un poème sur _Joseph_ et +_Zuleïka_, en a aussi fait un sur _Medjnoun_ et _Leïla_, qui a été +traduit en français par M. Chézy, 2 vol. in-18. Son poème de _Jousouf et +Zuleïka_ a été publié en persan et en allemand à Vienne, par le comte de +Rozenszweig, un vol. in-folio. [Arabe] SADI est encore plus célèbre que +Djâmi. Il est l'auteur du [Arabe] _Gulistan_, ou _Jardin des Roses_, +dont il existe deux mauvaises traductions en français; et du [Arabe], +_Boustân_, qui n'a pas été traduit. Il est aussi l'auteur d'un _Pend +Nameh_, ou Livre des Conseils, qui n'est pas si estimé que celui de +_Féridun Attar_, publié et traduit par M. le baron Sylvestre de Sacy. + +Quant au poème de _Medjnoun et Leïla_ de _Djâmi_, nous citerons, pour en +donner une idée, un passage de la traduction abrégée de M. Chézy; c'est +la première entrevue de _Medjnoun_ avec _Leïla_. + +«De retour à sa tribu, Keïs (Medjnoun), l'ame navrée de tristesse, et +l'imagination pleine encore de cette belle et perfide étrangère qui, +semblable à un astre étincelant, éclipsait la beauté de ses jeunes +compagnes, brûlait plus que jamais de rencontrer une amie sensible, dont +la douce clarté pût dissiper les ténèbres qui enveloppaient sa couche +solitaire; et il cherchait de nouveau, au milieu de mille beautés, celle +qui pût remplir ses désirs. Chaque étranger qui arrivait de quelque +tribu lointaine recevait de lui l'accueil le plus flatteur; il le +caressait et le questionnait avidement sur cette classe d'êtres +favorisés de la nature, dont il était idolâtre. Un jour, quelques +voyageurs qui s'arrêtèrent chez lui s'apercevant de cette passion +ardente dont il était dominé, lui indiquèrent une tribu où il existait +une jeune fille dont la beauté égalait celle des houris. «Son nom est +Leïla, lui dirent-ils; et de toutes parts mille jeunes gens prétendent +au bonheur de lui plaire. Ses charmes sont au-dessus de toute +description; vole toi-même vers elle, et juge de ses attraits. +N'abandonne pas à ton oreille les fonctions de ton œil.» A ce récit, +Keïs se lève, se pare de ses vêtemens les plus précieux; et déjà dévoré +de l'amour le plus vif, il s'élance sur sa chamelle. Dans son +impatience, il accélère encore sa marche précipitée, et se trouve +bientôt rendu à l'habitation de Leïla. A la vue de ce jeune étranger, +ses serviteurs l'accueillirent avec affabilité, l'introduisirent, et le +firent asseoir à la place d'honneur. Cependant, de quelque côté qu'il +tournât ses regards, il n'apercevait aucune trace de l'unique objet +qu'il cherchait. Déjà privé d'espoir, son cœur éprouvait un tourment +insupportable, lorsque tout-à-coup un bruit léger d'ornemens précieux se +fait entendre: il voit alors paraître une jeune fille à la taille svelte +et élégante, semblable dans sa démarche gracieuse à la perdrix des +montagnes. Belle sans aucun fard, la nature avait coloré du rose le plus +tendre ses joues brillantes de fraîcheur; son sourcil délié ressemblait +à un arc délicat formé d'ambre précieux; et ses cils, comme autant de +petites flèches de musc, pénétraient les cœurs. Ses lèvres avaient +l'éclat du rubis sans en avoir la dureté: on eût dit qu'elles lui +avaient dérobé sa couleur, et à l'ambroisie son parfum. Mais à quoi +comparer cette bouche gracieuse, où l'on voyait errer le plus voluptueux +sourire? On l'eût prise pour une abeille au milieu des fleurs, lorsque +délicatement posée sur le calice d'une rose, elle en extrait avec art +son miel parfumé. Comme elle, elle blessait d'un aiguillon acéré, et +répandait sur sa blessure un baume céleste. Son sourire enchanteur +découvrait-il des dents aussi belles que les perles les plus pures? on +croyait voir le bouton de la rose encore étincelant des larmes de +l'aurore; et les pommes d'albâtre de son sein virginal, les doigts +arrondis d'une main caressante eussent suffi pour en mesurer le gracieux +contour. C'est au milieu de tous ces charmes que Leïla parut. Keïs ne +fut plus maître de son cœur. Leur entrevue fut délicieuse. Elle laissa +échapper avec négligence quelques boucles de sa longue chevelure, et +Keïs brûla de désirs; elle souleva le voile léger qui tempérait ses +charmes, et il perdit ce qui lui restait de raison. Leïla lui lança un +trait mortel, et un soupir prolongé de Keïs lui fit connaître la +profondeur de sa blessure. Enfin, tout ce que la beauté et les grâces +peuvent offrir de charmes, elle le développa aux yeux de Keïs, dont le +regard languissant semblait implorer son secours; et leurs cœurs aussi +étroitement unis que les feuilles de la rose dans le bouton qui les +renferme, se lièrent à jamais. Lorsque leurs regards satisfaits eurent +ainsi parcouru toute l'étendue de leurs charmes, leurs lèvres +frémissantes livrèrent passage aux plus tendres discours..... Une seule +crainte les agitait: c'était de voir approcher la nuit, qui devait +terminer pour eux ce jour de bonheur. Comment pourraient-ils vivre +éloignés l'un de l'autre?... Soleil! monarque éclatant du jour! ô toi +qui de ton sceptre de feu éloignes les ombres de la nuit, puisses-tu +désormais ne te voiler jamais, et changer nos nuits en un jour +éternel!... Obligés de se séparer, Keïs et Leïla restèrent plongés dans +une douleur inexprimable; l'un, porté par sa chamelle, reprit avec +lenteur le chemin de sa tribu, et la triste Leïla demeura en gémissant +sous sa tente solitaire.» + +Les amours de _Joseph et Zuleïka_ du même auteur, présentent des +morceaux d'une très-grande beauté; l'amour y est élevé à une pureté +souvent mystique. + +(_N. du Tr._) + +NOTE 4. + +Tambour turc que l'on bat au lever du soleil, à midi et au crépuscule du +soir. + +NOTE 5. + +Les Turcs abhorrent les Arabes (qui leur rendent au centuple leur +compliment) plus encore qu'ils ne haïssent les chrétiens. + +NOTE 6. + +Cette expression a suscité plusieurs objections. Je ne m'en rapporterai +pas à _celui qui n'a pas de musique dans son ame_, mais je prie +simplement le lecteur de se rappeler, pour dix secondes, les formes de +la femme qu'il croit être la plus belle; et si alors il ne comprend pas +pleinement ce qui n'est que faiblement exprimé dans les vers précédens, +j'en serai désolé pour nous deux. Voyez un passage éloquent du dernier +ouvrage du premier écrivain féminin de notre âge, et peut-être de tous +les âges, sur l'analogie (et la comparaison immédiate excitée par cette +analogie) entre la peinture et la musique; _de l'Allemagne_, vol. III, +chap. 10. Ce rapport de connexion n'est-il pas plus fort avec l'original +qu'avec la copie? avec le coloris de la nature qu'avec celui de l'art? +Après tout, c'est une chose que l'on peut plutôt sentir que décrire; +aussi pensé-je qu'il se trouvera des personnes qui la comprendront, ou +au moins qui l'auraient comprise s'ils avaient vu la figure dont +l'harmonie parlante en a suggéré l'idée; car ce passage n'est pas le +produit de l'imagination, mais de la mémoire: ce miroir que la douleur +brise par terre, et qui, en regardant ses fragmens, n'y voit que la +réflexion multipliée. + +NOTE 7. + +_Carasman Oglou_, ou _Kara Osman Oglou_, est le principal propriétaire +en Turquie: il gouverne Magnésie. Ceux qui, par une espèce de droit +féodal, possèdent des terres à condition de service sont appelés +_Timariotes_; ils servent comme spahis, fournissent des soldats en +proportion de l'étendue du territoire, et en envoient un certain nombre +à l'armée, généralement de la cavalerie. + +NOTE 8. + +Quand un pacha a des forces suffisantes pour résister, le messager, qui +est toujours le premier porteur de sa condamnation à mort, est étranglé +par ses ordres, et quelquefois cinq ou six de ces messagers le sont +ainsi l'un après l'autre par l'ordre du pacha rebelle. Si au contraire +il est faible et loyal, il se prosterne, baise la respectable signature +du sultan, et se laisse complaisamment étrangler. En 1810, plusieurs +présens de têtes de pachas furent exposés dans la niche de la porte du +Sérail: parmi elles on remarquait la tête du pacha de Bagdad, brave +jeune homme assassiné par trahison, après une résistance désespérée. + +Note 9. + +C'est par certains battemens de mains qu'on appelle les domestiques. Les +Turcs haïssent une dépense inutile de voix, et ils n'ont pas de +clochettes. + +NOTE 10. + +_Chibouque_, pipe turque: le tuyau de la bouche est ordinairement +d'ambre, et quelquefois la culée qui contient les feuilles de tabac est +ornée de pierres précieuses, si elle est portée par un homme riche. + +NOTE 11. + +_Maugrabis_, mercenaires maures. + +NOTE 12. + +_Délis_, braves qui forment la troupe perdue de la cavalerie, et +commencent toujours l'action. + +NOTE 13. + +Un _feutre_ plissé est employé par les Turcs pour la manœuvre du sabre; +et il n'y a guère qu'une arme musulmane qui puisse le fendre d'un seul +coup. Quelquefois un turban très-dur est employé au même usage. Le +_djerrid_ est un combat à la javeline émoussée: ce jeu est pittoresque +et très-animé. + +NOTE 14. + +_Ollahs, alla il allah_, cri que les poètes espagnols appellent +_leilies_, et dont le son est _ollah_. Pour un peuple taciturne, les +Turcs sont vraiment prodigues de cette exclamation, particulièrement +pendant le jeu du _djerrid_ ou à la chasse, mais surtout au combat. Leur +agitation sur le champ de bataille et leur gravité dans leur intérieur, +avec leur pipe et leur comboloio (ou chapelet), forment un amusant +contraste. + +NOTE 15. + +_Atar-gul_, essence de roses. Celle de Perse est la plus fine. + +(_Note de Lord Byron_.) + +Les luxurieux Persans sont si passionnés pour la délicieuse essence de +roses, que non-seulement ils répandent avec profusion dans leurs +appartemens l'eau de ses feuilles distillées, mais après l'avoir +préparée avec du cinnamon et du sucre, ils en font aussi une infusion +avec du café qu'ils boivent ensuite. La rose de Schiraz est regardée +comme la plus précieuse de l'Orient, et son essence est extrêmement +estimée dans les contrées les plus éloignées de l'Inde. La poudre du +bois de sandal est souvent ajoutée en distillation aux feuilles de cette +fleur; mais la partie huileuse la plus exquise, ou la substance épaisse, +qu'ils nomment [Arabe], atar-gul, ou essence de rose, est plus précieuse +que l'or même. On voit que Lord Byron connaissait bien les usages de +l'Orient. + +(N. du Tr.) + +NOTE 16. + +Les plafonds et les boiseries, ou plutôt les murs des appartement dans +les grandes maisons en Turquie, sont généralement recouverts de +peintures qui représentent éternellement une vue très-coloriée de +Constantinople, dont le principal mérite est un noble mépris de la +perspective. Au-dessous, des armes, des cimeterres, etc., sont en +général fantastiquement et non inélégamment disposés. + +NOTE 17. + +On a long-tems douté si les accens de cet amant de la rose sont tristes +ou gais; et les remarques de M. Fox sur cet objet ont provoqué quelques +controverses savantes concernant les opinions que les anciens avaient +sur ce sujet. Je n'ose hasarder une conjecture sur ce point, quoiqu'un +peu incliné à l'errare mallem, etc., si M. Fox s'était trompé. + +NOTE 18. + +Azraël,--l'ange de la mort. + +NOTE 19. + +Les trésors des sultans préadamites. Voyez d'Herbelot, article Istakar. + +(Note de Lord Byron.) + +_Istakar_ est l'ancienne _Persépalis_, ville capitale de la Perse +proprement dite, sous les rois des trois premières races; car ceux de la +quatrième, qui sont les Cosroès, avaient établi leur siège royal dans +celle de Madain. Elle est située à 88° 30' de longitude, et à 30° de +latitude, selon le calcul des tables arabiques. + +L'auteur du _Lebtarikh_ écrit que Kischtasb, fils de Lohorasb, cinquième +roi de la race des Kainides, y établit sa demeure; qu'il y fit bâtir +plusieurs de ces temples dédiés au Feu, que les Grecs appellent _Pyraea_ +et _Pyrateria_, les Persans _Atesch Khane_ et _Atesch Gheda_; et que +fort près de cette ville, dans la montagne qui la joint, il fit tailler +dans le roc des sépulcres pour lui et ses successeurs: l'on en voit +encore aujourd'hui les ruines, avec des restes de figures et de +colonnes, lesquelles, quoiqu'effacées par la longueur du tems, marquent +assez que ces anciens rois avaient choisi leur sépulture en ce lieu. + +Il ne faut pas confondre ces monumens avec un superbe palais que la +reine Homaï, fille de Bahaman, fit bâtir au milieu de la ville +d'Istakar: on le nomme aujourd'hui, en langue persane, _Gihil_ ou +_Tchilminar_, les _quarante phares_ ou _colonnes_. Les Musulmans en +firent autrefois une mosquée; mais la ville s'étant entièrement ruinée, +on s'est servi de ses décombremens pour bâtir celle de Schiraz, qui n'en +est éloignée que de douze parasanges, et qui a pris la place de capitale +de la province proprement dite, _Fars_ ou _Perse_. + +Ce que le même auteur écrit de la grandeur ancienne de cette ville +paraît fabuleux... mais il est certain que tous les historiens de la +Perse en parlent comme de la plus ancienne et de la plus magnifique +ville de toute l'Asie. + +Ils écrivent que ce fut _Giamschid_ qui en fut le premier fondateur, et +quelques-uns font remonter son ancienneté jusqu'à Houschenk, et même +jusqu'à Kainmarath, premier fondateur de la monarchie de Perse. Il est +vrai cependant qu'elle a tiré son principal lustre de la seconde +dynastie des rois qui abandonnèrent le séjour de la ville de Balkhe, en +Khorassan, pour demeurer à Istakar. + +On peut ajouter ici que le superbe palais de la ville d'Istakar, que la +reine Homaï fit bâtir, pourrait bien être un de ces ouvrages tant vantés +de Sémiramis, laquelle n'est pas inconnue aux Orientaux, puisqu'ils font +mention de deux _Semirem_ dans leurs histoires, dont la seconde, qui +pourrait avoir été la même qu'Homaï, n'est pas entièrement ignorée des +Grecs. + +Je finis ce titre en disant que la tradition fabuleuse des Persans porte +que cette ville a été bâtie par les Péris, c'est-à-dire par les fées, du +tems que le monarque Gian Ben Gian gouvernait le monde, long-tems avant +le siècle d'Adam, ce qui n'est attribué à aucune autre ville d'Asie qu'à +Istakar et à Balbek. + +(D'HERBELOT.) + +NOTE 20. + +_Muselim_, gouverneur, le premier en rang après le pacha; le waywode est +le troisième, ensuite vient l'aga. + +NOTE 21. + +_Egripo_, Négrepont. Selon le proverbe, les Turcs d'Egripo, les Juifs de +Salonique et les Grecs d'Athènes sont les plus détestables de leurs +races respectives. + +NOTE 22. + +_Tchocadar_, domestique qui précède un homme d'autorité. + +NOTE 23. + +On ne sait si l'épithète d'Homère signifie le large _Hellespont_ ou +_l'immense Hellespont_, et quelle est sa signification précise. J'ai +même entendu sur les lieux une dispute à ce sujet; et ne prévoyant pas +une prompte conclusion à la controverse, je m'amusai pendant ce tems à +passer à la nage le détroit: et j'aurai probablement encore le tems de +le passer plusieurs fois avant que la controverse soit terminée. Dans +tous les cas, la question touchant la vérité de _l'histoire de la divine +Troie_ n'est pas encore résolue, car la principale difficulté repose sur +le mot απειρος. Probablement qu'Homère avait la même notion de la +distance qu'une coquette du tems, et quand il parle d'une largeur sans +limites, il entend la moitié d'un mille; comme lorsque la coquette, par +une semblable figure, parle d'un _éternel_ attachement, elle veut dire +simplement une durée de trois semaines. + +NOTE 24. + +Avant son invasion en Perse, Alexandre visita le tombeau d'Achille, et +le couronna de lauriers, etc. Il fut ensuite imité par Caracalla dans sa +race. On croit que ce dernier empoisonna aussi un ami, nommé Festus, +dans le but de pouvoir instituer de nouveaux jeux patrocliens. J'ai vu +les moutons paître sur les tombes d'Aesicte et d'Antiloque: le premier +est au centre de la plaine. + +NOTE 25. + +Quand l'ambre est frotté, il est susceptible de produire un parfum qui +est léger, mais non désagréable. + +NOTE 26. + +La croyance aux amulettes gravés sur gemmes ou renfermés dans des boîtes +d'or, contenant des passages du Koran, et portés autour du cou, du +poignet ou du bras, est encore universelle dans l'Orient. Le verset du +Koursi (trône), au second chapitre du Koran, décrit les attributs du +Très-Haut, et il est gravé de cette manière et porté par les Musulmans +pieux, comme la plus est mée et la plus sublime des sentences. + +NOTE 27. + +_Comboloio_,--rosaire turc. Les manuscrits, particulièrement ceux des +Persans, sont richement ornés et enluminés. Les femmes des Grecs sont +tenues dans la dernière ignorance, mais un grand nombre de jeunes filles +turques reçoivent une éducation parfaite; quoi qu'elles puissent être, +elles ne serraient pas bien vues dans une coterie chrétienne. Peut-être +quelques-unes de nos _bleues_ (savantes) n'en vaudraient pas moins pour +_blanchir_ un peu. + +NOTE 28. + +_Galiongee_ ou _Galiongui_, marin, c'est-à-dire marin turc; les Grecs +naviguent, les Turcs se battent. Leur costume est pittoresque; et j'ai +vu plus d'une fois le capitan pacha le porter comme une espèce +d'incognito. Leurs jambes cependant sont généralement nues. Les +jambières qui sont décrites dans le texte comme revêtues de plaques +d'argent, sont décrites d'après celles d'un pirate arnaute chez lequel +j'ai logé (il a quitté sa profession) à son Pyrgo, près Gastouni, en +Morée. Elles étaient plaquées d'écailles placées l'une sur l'autre, +comme le dos d'une armadille. + +NOTE 29. + +Les caractères gravés sur tous les sabres turcs contiennent quelquefois +le nom du lieu de la manufacture où ils ont été fabriqués, mais plus +généralement un texte du Koran gravé en lettres d'or. Parmi ceux que +j'ai en ma possession, il en est un dont la lame est d'une forme +singulière: il est très-large, et le tranchant est entaillé en +sinuosités, comme les ondulations de la vague ou de la flamme. Je +demandai à l'Arménien qui me l'avait vendu de quel avantage pouvait être +une pareille disposition. Il me répondit, en italien, qu'il l'ignorait; +mais que les Musulmans avaient dans l'idée que des armes semblables font +des blessures plus dangereuses; et qu'ils les préféraient parce qu'elles +étaient _piu feroce_. Je ne pus admirer la raison, mais je l'achetai +pour sa singularité. + +NOTE 30. + +Il est à observer que toute allusion à une chose ou à un personnage de +l'Ancien-Testament, comme l'Arche, ou Caïn, est également le privilége +du Musulman et du Juif. Bien plus, les premiers professent être plus +instruits sur les vies, vraies ou fabuleuses, des patriarches, que nous +ne le sommes par notre propre Écriture-Sainte; et non contens de +remonter à Adam, ils ont une biographie des préadamites. Salomon est le +monarque de toute la nécromancie, et Moïse un prophète inférieur +seulement au Christ et à Mahomet. Zuleïka est le nom persan de la femme +de Putiphar, et ses amours avec Joseph constituent un des plus beaux +poèmes de leur langue[n5]. C'est pourquoi ce n'est pas une violation du +costume que de placer les noms de Caïn et de Noé dans la bouche d'un +Musulman. + +[Note n5: Byron veut dire la langue persane, car c'est en persan qu'il +existe un poème et même plusieurs sur les amours de Joseph et de +Zuleïka. Voyez notre note, page 114. + +(_N. du Tr._)] + +NOTE 31. + +_Paswan Oglou_, le rebelle de Widdin, qui, pendant les dernières années +de sa vie, brava la puissance de la Porte. + +NOTE 32. + +Queue de cheval, étendard d'un pacha. + +NOTE 33. + +Giaffir, pacha d'Argyro-Castro ou Scutari, je ne sais au juste laquelle +de ces deux villes, fut alors empoisonné par l'Albanien Ali, de la +manière décrite dans le texte. Ali Pacha, pendant que j'étais encore +dans le pays, se maria avec la sœur de sa victime, quelques années après +l'événement arrivé dans un bain à Sophie ou Andrinople. Le poison fut +mêlé dans une tasse de café, qui est présentée avant le sorbet par le +garçon de bain, après que l'on s'est habillé. + +NOTE 34. + +Les notions géographiques turques sur presque toutes les îles ne +s'étendent pas plus loin que l'Archipel, mer à laquelle le texte fait +allusion. + +NOTE 35. + +Lambro Canzani, Grec fameux par les efforts qu'il fit en 1789-90 pour +rétablir l'indépendance de sa patrie. Abandonné par les Russes, il +devint pirate, et l'Archipel fut le théâtre de ses entreprises. On dit +qu'il vit encore à Saint-Pétersbourg. Lui et Riga sont les deux plus +célèbres des révolutionnaires grecs. + +Note 36. + +_Rayahs_. Tous ceux qui paient la taxe de capitation appelée _haratch_. + +NOTE 37. + +Ce premier des voyages est du petit nombre de ceux que les Musulmans +professent bien connaître. + +NOTE 38. + +La vie errante des Arabes, des Tartares et des Turkomans est détaillée +dans chaque volume de voyages au Levant. On ne peut nier que ce genre de +vie ne possède un charme tout particulier. Un jeune renégat français +avoua à Châteaubriand qu'il ne s'était jamais trouvé seul, galopant dans +le désert, sans éprouver une sensation qui approchait du ravissement et +qui est ineffable. + +NOTE 39. + +_Djannat al Aden_, le séjour perpétuel, le paradis des Musulmans. + +NOTE 40. + +Un turban est gravé en pierre sur les tombes des hommes seulement. + +NOTE 41. + +Le chant de mort des femmes turques. Les _esclaves silencieux_ sont les +hommes que les idées de _décorum_ empêchent de gémir _en public_. + +NOTE 42. + +«Je suis venu au lieu de ma naissance, et j'ai crié: «Les amis de ma +jeunesse où sont-ils?» et un écho m'a répondu: Où sont-ils?» + +(_Extraits d'un manuscrit arabe_.) + +La citation ci-dessus (d'où l'idée du texte est empruntée) doit être +déjà très-familière à chaque lecteur:--elle est donnée dans la première +note des _Plaisirs de la Mémoire_ (_The Pleasures of Memory, by Samuel +Rogers_), poème si connu qu'il est inutile de le citer, mais aux pages +duquel on sera charmé de recourir. + +Note 43. + + _And airy tongues that syllable men's names_. + +(MILTON.) + +«Et des voix aériennes qui prononcent les noms des hommes.» + +Pour trouver des personnes qui croient que les ames des morts habitent +la forme des oiseaux, il n'est pas nécessaire d'aller en Orient. +L'histoire du revenant de lord Littleton; la duchesse de Kendal, qui +croyait que George Ier était venu voltiger autour de sa fenêtre, sous la +forme d'un corbeau (voyez _Oxford's Reminiscences_), et beaucoup +d'autres exemples nous montrent cette superstition dans nos propres +demeures. Le plus singulier fut la fantaisie d'une dame de Worcester, +qui, s'étant imaginé que sa sœur vivait sous la forme d'un oiseau +chantant, remplit littéralement son prie-dieu, dans la cathédrale, avec +des cages pleines d'oiseaux de la même espèce. Comme elle était riche, +et qu'elle embellissait l'église par ses bienfaits, on ne s'opposa point +à son innocente folie.--Pour cette anecdote, voyez les _Oxford's +Letters_. + +FIN DES NOTES DE LA FIANCÉE D'ABYDOS. + + + + +LE CORSAIRE. + +POÈME. + + _I suoi pensieri in lui dormir non ponno_. + +(TASSO, _Gerusalemme liberata_, canto X.) + + + + +A +THOMAS MOORE, ESQ. + +MON CHER MOORE, + +Je vous dédie la dernière production que j'imposerai pendant quelques +années, à la patience du public et à votre indulgence; et j'avoue que je +me trouve heureux de pouvoir profiter de cette opportunité, qui est +peut-être la dernière, pour orner mon poème d'un nom consacré par des +principes politiques inébranlables, et par les talens les plus +incontestables et les plus variés. Tandis que l'Irlande vous range parmi +les plus fermes de ses patriotes, tandis que vous restez, dans son +estime, le premier de ses poètes, et que la Grande-Bretagne répète et +ratifie ce jugement, permettez à celui dont le seul regret, depuis notre +première liaison, est dans les années qu'il a perdues avant cette +liaison; permettez-lui d'ajouter l'humble, mais sincère suffrage de son +amitié, à la voix unanime de plusieurs nations. Il vous prouvera du +moins que je n'ai jamais oublié les avantages que j'ai retirés de votre +société, ni abandonné l'espoir d'en jouir encore, quand vos goûts et vos +loisirs vous permettront de faire oublier à vos amis votre trop longue +absence. On dit parmi ces amis, et j'aime à le croire, que vous êtes +engagé dans la composition d'un poème dont la scène sera placée en +Orient; personne ne peut rendre avec autant de vérité que vous de +pareilles scènes. Les souffrances de votre propre contrée (l'Irlande), +le caractère noble et fier de ses enfans, la beauté et la sensibilité de +ses filles pourront s'y retrouver; et Collins, quand il donnait à ses +églogues orientales le surnom d'_irlandaises_, ne se doutait pas combien +était juste une partie au moins de son parallèle. Votre imagination +créera un soleil plus ardent et un ciel moins nuageux; mais la fierté, +la tendresse et l'originalité font partie de vos titres nationaux à une +origine orientale, à laquelle vous avez déjà prouvé vos droits plus +clairement que les plus zélés antiquaires de votre nation. + +Me permettrez-vous d'ajouter quelques mots sur un sujet pour lequel on +suppose que tout le monde a un penchant assez vif, mais qui ne plaît +nullement aux autres?--soi-même. J'ai écrit beaucoup, j'ai publié même +plus qu'il ne faudrait pour autoriser un silence plus long que celui que +je médite actuellement; mais, pour quelques années au moins, c'est mon +intention de ne pas provoquer le jugement _des Dieux, des hommes et des +colonnes_. Dans la composition actuelle, j'ai essayé un rhythme qui +n'est pas le plus difficile, mais qui est peut-être la mesure la mieux +appropriée à notre langue: c'est la bonne vieille et héroïque strophe, +maintenant négligée. La stance de Spencer est peut-être trop lente et +trop pompeuse pour une narration; cependant, je l'avoue, c'est la mesure +que je préfère de beaucoup. Scott seul, de notre tems, a jusqu'ici +complètement triomphé de la fatale facilité du vers de huit syllabes; et +ce n'est pas le moindre triomphe de ce génie fertile et puissant. Dans +les vers blancs, Milton, Thompson et nos poètes dramatiques sont les +signaux qui brillent dans les ténèbres, mais qui nous avertissent +d'éviter les rochers rudes et stériles sur lesquels ils sont allumés. Le +couplet héroïque n'est pas certainement la mesure la plus populaire; +mais comme je n'en ai pas cherché une autre par le désir de flatter ce +que l'on nomme l'opinion publique, je bornerai ici mon apologie, et +courrai encore une fois la chance avec un rhythme dans lequel je n'ai +encore écrit que des compositions dont la publicité qu'elles ont reçue +est une partie de mes regrets actuels comme elle le sera de mes regrets +futurs. + +Pour ce qui concerne mon histoire, et toutes mes histoires en général, +je me croirai heureux si j'ai rendu mes personnages plus parfaits et +plus aimables, s'il est possible; d'autant plus que j'ai été quelquefois +critiqué et considéré comme non moins responsable de leurs actions et de +leurs défauts que si ces actions et ces défauts m'étaient personnels. +Soit.--Si j'ai été entraîné à la triste vanité de _peindre d'après +soi-même_, les portraits sont probablement ressemblans, puisqu'ils sont +si défavorables; ou sinon, ceux qui me connaissent ne s'y trompent +point, et ceux qui ne me connaissent pas, j'ai peu d'intérêt à les +détromper. Je n'ai pas le désir spécial que personne, excepté mes amis, +croie l'auteur meilleur que les personnages créés par son imagination; +mais je ne puis me soustraire à une légère surprise, et peut-être à une +certaine gaîté, sur quelques singulières et critiques exceptions dans +l'exemple actuel, en voyant plusieurs bardes (bien supérieurs, je +l'avoue) dans une condition vraiment estimable, et tout-à-fait exempts +de toute participation aux défauts de ces héros, qui, néanmoins, n'ont +guère plus de moralité que _le Giaour_, et peut-être--mais non:--je dois +admettre que _Childe-Harold_ est un personnage tout-à-fait odieux; et, +quant à son identité, ceux qui aiment à la reconnaître peuvent lui +donner tel type qu'il leur plaira. + +Si cependant il valait la peine de détruire cette impression, il serait +important pour moi que l'homme qui fait les délices de ses lecteurs et +de ses amis, le poète de tous les cercles et l'idole du sien, me permît +en cette occasion et toujours de me souscrire, + + Son très-dévoué, très-affectionné + Et obéissant serviteur, + + BYRON. + + 2 janvier 1814. + + + + +Chant Premier. + + _Nessun maggior dolore, + Che ricordarsi, del tempo felice + Nella miseria_............ + +(DANTE.) + + +1. «Sur les ondes joyeuses de la mer sombre et bleue, nos pensées sont +sans limites et nos ames sont libres: aussi loin que la brise peut nous +porter, aussi loin que les vagues écument, contemple notre empire et +regarde notre patrie! Ce sont là nos royaumes, et aucune frontière ne +leur est imposée;--notre pavillon est un sceptre auquel tous ceux qui le +rencontrent obéissent. Elle est nôtre aussi la vie sauvage et +tumultueuse qui passe de la fatigue au repos et du repos à la fatigue, +avec la même gaîté dans chaque changement. Oh! qui pourrait raconter--ce +n'est pas toi, luxurieux esclave! dont l'ame tomberait en défaillance +sur la vague soulevée; ni toi, souverain orgueilleux de l'indolence et +du luxe! que le sommeil ne délasse point,--pour qui le plaisir n'a plus +d'attraits.--Oh! qui, excepté celui dont le cœur a été éprouvé, et qui a +dansé en triomphe sur les flots écumans, pourrait raconter les +transports exaltés,--le mouvement frénétique du pouls qui agitent ceux +qui voyagent sur ces plaines sans vestiges? Qui pourrait raconter +comment nous aimons le combat pour le combat lui-même, et changeons en +délices ce que d'autres appellent des dangers; comment nous recherchons +avec avidité ce qu'évite le lâche; et comment, où le faible +tremble,--c'est seulement là que nous commençons à sentir--sentir--avec +toute l'énergie de la sensation la plus intime, quand l'espérance se +réveille et redouble le courage. + +«Aucune peur de la mort,--si nos ennemis meurent avec nous:--excepté +qu'elle nous paraît plus ennuyeuse encore que le repos. Qu'elle vienne +quand elle le voudra:--nous jouissons avec profusion de la vie[loc12]--; +quand on la perd,--qu'importe--que ce soit par la maladie ou par le +combat? Que celui qui rampe sur la terre, amoureux de ses propres +ruines, se cramponne sur sa couche, et végète ainsi languissamment +pendant de longues années; arrache péniblement son souffle de sa +poitrine, en secouant sa tête paralysée: pour nous,--le frais gazon, et +non pas un lit fiévreux. Tandis que, dans son épuisement, soupir par +soupir, l'homme décrépit expectore son ame, la nôtre, dans une seule +convulsion,--par un seul bond,--échappe à tout contrôle. Son cadavre +peut s'enorgueillir de son urne et de son étroit tombeau; ceux qui +maudissaient sa vie pourront dorer sa tombe. Pour nous sont des pleurs, +quoique peu nombreux, mais sincèrement versés, quand l'Océan nous couvre +de son immense linceul et ensevelit nos cadavres; des banquets +remplacent des regrets superflus, et la coupe se remplit pour honorer +notre mémoire. Une brève épitaphe n'est pas omise au jour du danger, +quand ceux qui survivent partagent les dépouilles, et s'écrient, avec un +triste souvenir empreint sur chaque front: «Oh! que _ce moment_ eût été +beau pour le brave qui est tombé dans la mêlée!» + +[Note loc12: _We snatch the life of life_.] + +2. Tels étaient les accens qui partaient de l'île du Pirate, autour du +feu nocturne de la garde; tels étaient les sons qui retentissaient le +long des rochers du rivage, et qui semblaient un chant à des oreilles +aussi sauvages! Les pirates en groupes dispersés sur le sable doré, +jouent,--boivent à la ronde,--conversent--ou aiguisent leurs armes +tranchantes, choisissent celles qui sont les plus +meurtrières,--assignent à chacun sa lame, et regardent sans émotion le +sang qui ternit son éclat. Ils réparent la chaloupe, replacent les mâts +ou les rames, tandis que d'autres errent en rêvant sur le rivage. +Ceux-là tendent des piéges aux oiseaux sauvages, ou déploient au soleil +les filets trempés dans la mer, et épient dans le lointain, avec toute +l'ardeur d'une curiosité avide, si quelque voile distante se détache sur +l'horizon; d'autres racontent les histoires de plus d'une nuit de danger +et de fatigue, et se demandent avec inquiétude quand ils pourront encore +s'emparer de dépouilles. Peu leur importe dans quel lieu:--ce soin est +l'affaire de leur chef; la leur, c'est de ne jamais douter du succès de +leur entreprise et des projets de leur chef. Mais quel est ce CHEF? Son +nom est fameux et redouté sur chaque rivage:--ils n'en demandent et n'en +connaissent pas davantage. + +Il ne se mêle avec eux que pour les commander; peu nombreuses sont ses +paroles, mais son œil est perçant et sa main hardie. Jamais il ne mêle à +leurs banquets joyeux un sourire de gaîté; mais ils oublient son silence +en faveur de ses succès. Jamais ils ne remplissent la coupe pour ses +lèvres dédaigneuses: le verre passe devant lui sans qu'il daigne le +goûter;--et quant à ses mets,--les plus austères de sa troupe voudraient +aussi qu'ils passassent devant lui sans qu'il les goûtât. Le pain le +plus dur de la terre, les racines les plus simples du jardin, et +rarement le luxe des fruits d'été, composent humblement ses courts repas +qu'un ermite pourrait à peine refuser. Mais tandis qu'il se prive des +jouissances les plus grossières des sens, son esprit semble nourri de +cette abstinence. «Que l'on vogue vers ce rivage!»--ils +voguent.--«Faites ceci!»--cela est fait. «Que l'on se réunisse et que +l'on me suive!»--les dépouilles sont dans leurs mains. Aussi prompts +sont ses ordres, aussi promptes ses actions, et tous obéissent; il en +est peu qui s'informent du motif de sa volonté. A ceux-là, une brève +réponse et un regard de mépris et de blâme: c'est tout ce qu'ils +obtiennent. + +3. «Une voile!--une voile!»--une dépouille promise à leur avide +espérance! «Sa nation?--son pavillon?--que dit le télescope?» Ce n'est +pas une prise, hélas!--mais c'est une voile amie: le pavillon couleur de +sang se déroule au souffle de la brise. Oui,--elle est des +nôtres:--c'est un navire qui rentre au port.--Souffle agréablement, ô +brise!--qu'il jette l'ancre avant la nuit. Déjà le cap est +doublé;--notre baie reçoit cette proue qui fend orgueilleusement l'écume +des flots. Comme il tire majestueusement et avec grâce sa bordée! Ses +voiles blanches sont déployées au vent:--elles ne fuient jamais devant +l'ennemi.--Il s'avance sur les ondes comme un être animé, et semble +avoir l'audace de défier les élémens au combat. Qui ne voudrait pas +affronter les décharges de la mêlée--et le naufrage--pour se sentir le +monarque de ce navire peuplé? + +4. Le câble retentissant glisse rudement sur les flancs du vaisseau; les +voiles sont ployées, et la chute de l'ancre fait balancer le navire. Les +spectateurs oisifs de l'île distinguent le canot qui descend des larges +ouvertures de la proue. Il est équipé;--les rames se meuvent de concert +vers le rivage, jusqu'à ce que sa quille creuse le sable bruissant. +Salut au cri de bien-venue!--On se parle amicalement! une main serre une +autre main qui l'attend au rivage; on se sourit, on s'interroge, on se +répond brièvement: tous les cœurs se promettent une fête. + +5. Les nouvelles se répandent et la foule augmente sans cesse. Le bruit +confus des voix, le rire prolongé de l'allégresse, et les tendres et +inquiets accents de la femme s'entendent confusément:--chaque parole +exprime le nom d'un ami,--d'un mari--ou d'un amant. «--Oh! sont-ils +sauvés? nous ne nous informons pas du succès,--mais les verrons-nous? +aurons-nous le bonheur d'entendre encore leurs accens? Là où la bataille +s'est donnée,--où les flots se sont levés en courroux,--sans doute ils +se sont conduits en braves;--mais qui sont ceux qui ont échappé? qu'ils +se hâtent de venir jouir de notre bonheur et de notre surprise, et, par +des baisers, chasser le doute de nos yeux enchantés!»-- + +6. «--Où est notre chef? pour lui nous apportons un message,--et nous +doutons que la joie--qui salue notre arrivée--dure long-tems; mais +sincère comme elle est,--elle est douce pour nous, quoique de si courte +durée. Mais, Juan, conduis-nous sur-le-champ à notre chef. Nos devoirs +de civilités étant remplis, nous reviendrons nous réjouir avec vous; et +chacun pourra entendre ce qu'il désire qui lui soit raconté.» + +Ils montent lentement un sentier creusé dans le roc sur lequel est +placée la tour d'observation qui domine la baie, entourée de buissons +touffus, de fleurs sauvages épanouies. Là une douce fraîcheur s'exhale +des sources argentées dont les ondes sinueuses jaillissent de bassins de +granit, se précipitent dans un courant animé[loc13], et invitent par +leur pureté à étancher la soif; ils montent de rochers en rochers.-- + +[Note loc13: _Leap into life_.] + +--Près de cette grotte prochaine, quel est cet homme solitaire qui +contemple la profondeur des ondes, appuyé dans une posture méditative +sur son sabre qui ne sert pas souvent d'appui à sa main sanglante? +«C'est lui,--c'est Conrad;--c'est là--qu'il se plaît--à être seul. +Va,--Juan!--va,--et fais connaître l'objet de notre visite. Il a vu le +vaisseau;--dis-lui que nous venons lui apprendre des nouvelles qu'il +doit être pressé d'entendre. Nous n'osons pas cependant approcher;--tu +connais son humeur, lorsque des étrangers ou des personnes non invitées +s'introduisent près de lui.» + +7. Juan l'aborde et l'instruit de leur dessein.--Il ne parle pas;--mais +un signe a fait connaître son consentement. Juan appelle les +messagers:--ils arrivent.--Il répond à leur salut par une légère +inclination, mais ses lèvres restent muettes. «Ces lettres, chef, sont +du Grec,--l'espion, qui nous avertit quand le butin ou le péril sont +près de nous. Quelles que soient ses nouvelles, nous pouvons bien dire +que--» «Paix! paix!» Il impose silence à leur discours. Dans leur +étonnement, ils se détournent, confondus, en se faisant part tout bas, +l'un à l'autre, de leurs conjectures; ils épient ses regards d'un œil +clandestin, pour voir avec quelle contenance ce chef recevra les +nouvelles qu'ils lui apportent. Mais, comme s'il eût deviné leur +intention, il a détourné la tête, peut-être par suite de quelque +émotion, par doute ou par fierté. Il lit la lettre.--«Mes tablettes, +Juan, écoute.--Où est Gonsalvo!» + +--«Sur le vaisseau à l'ancre.»--«Qu'il y reste.--Porte-lui cet ordre; et +vous, retournez à vos devoirs.--Préparez-vous pour ma course: vous serez +cette nuit de mon entreprise.»--«Cette nuit, seigneur Conrad?» + +--«Oui! au coucher du soleil: la brise fraîchira à la fin du jour. Mon +armure,--mon manteau,--une heure--et nous sommes partis. Ceins ton +cor;--veille à ce que, dépouillé de sa rouille, il ne trompe pas ma +légitime attente. Que le tranchant de mon large sabre soit aiguisé; que +la garde en remplisse mieux ma main, et que l'armurier l'arrange à la +hâte. La dernière fois, ce sabre a plus fatigué mon bras que les +ennemis: fais attention que l'on tire exactement le coup de signal qui +nous avertit que l'heure d'attente est expirée.» + +8. Ils obéissent, et se retirent à la hâte pour aller de nouveau +chercher des dangers sur la vaste mer. Cependant ils ne murmurent +point:--c'est Conrad qui les guide! Et qui oserait mettre en question ce +qu'il a décidé? Cet homme de solitude et de mystère, que l'on ne voit +presque jamais sourire et plus rarement soupirer; dont le nom seul +intimide les plus hardis de sa troupe, et teint leurs visages basanés +d'une couleur plus pâle, sait gouverner leurs ames avec cet art du +commandement qui éblouit, dirige et fait trembler les courages +vulgaires. + +Quel est ce charme, ce charme que sa troupe indisciplinée reconnaît et +envie, sans oser cependant s'y opposer? Que peut-il être, ce pouvoir qui +s'empare ainsi de la confiance des siens? c'est le pouvoir de la +pensée,--la magie de l'intelligence! conquise d'abord par le succès, et +conservée par l'habileté qui façonne la faiblesse des autres à sa +volonté, se sert de leurs propres mains, mais sans qu'ils s'en doutent, +et fait que leurs exploits les plus glorieux paraissent lui appartenir. + +C'est ce qui est arrivé,--qui arrivera toujours--sous le soleil: le plus +grand nombre se sacrifient pour la gloire d'un seul! c'est la loi de la +nature.--Mais que le malheureux qui travaille n'accuse pas, ne haïsse +pas _celui_ qui profite de ses sueurs. Oh! s'il connaissait le poids des +chaînes dorées, que ses peines obscures, mises dans la balance, lui +sembleraient légères! + +9. Différent des héros des antiques races, démons par leurs actions, +mais dieux au moins par leur visage, Conrad n'avait rien dans ses traits +qui pût exciter l'admiration, quoique ses sourcils noirs ombrageassent +un regard de feu. Robuste, sans être un Hercule,--sa taille commune +n'avait rien de la stature d'un géant. Cependant, sur le tout, celui qui +le considérait avec attention distinguait en lui quelque chose de plus +que n'en aperçoit la foule des hommes vulgaires, ce quelque chose qui +finit par exciter la surprise et l'admiration,--que l'on a vu tel sans +pouvoir se l'expliquer. Ses joues étaient brûlées par le soleil; son +front élevé et pâle était ombragé par les boucles noires de ses cheveux +abondans; et souvent le mouvement de ses lèvres révélait des pensées +fières qu'il contenait à peine, mais qu'il dissimulait rarement; quoique +sa voix fût douce, que son maintien habituel fût calme, il semblait +qu'il y avait quelque chose qu'il eût voulu en retrancher. Les lignes +profondes de ses traits et la couleur changeante de son visage faisaient +naître parfois dans ceux qui l'approchaient un inexplicable embarras, +comme si, dans la sombre profondeur de cette ame, eussent été renfermés +des sentimens redoutables et indéfinis. Qu'il en eût été +ainsi,--personne ne pouvait l'assurer avec certitude:--son sévère regard +eût bientôt glacé l'ame de celui qui aurait voulu le sonder de trop +près. Il se serait trouvé peu d'hommes susceptibles d'affronter la +fixité de son œil pénétrant. Il avait l'art, quand le regard de la +curiosité essayait d'épier les mouvemens de son cœur et les changemens +de sa physionomie, de surveiller lui-même les mouvemens de +l'observateur, et de le forcer à se tenir sur ses gardes, afin de ne pas +trahir aux yeux de Conrad quelque secrète pensée, plutôt que de +découvrir celle de ce chef puissant. Il y avait un démon ricanant dans +son sourire dédaigneux qui suscitait à la fois des émotions de rage et +de crainte; et là où tombait le geste de sa sombre colère, l'espérance +disparaissait flétrie,--et la compassion soupirait son adieu! + +10. Légères sont les marques extérieures de la pensée du mal; c'est au +dedans,--c'est au-dedans que l'impression en est profonde! L'amour +découvre toutes ses émotions;--la haine, l'ambition, la fourberie ne se +trahissent que par un sourire amer. Le mouvement le plus imperceptible +de la lèvre, la plus légère pâleur jetée sur une contenance maîtrisée +indiquent seuls de grandes passions; et pour juger de leur violence, il +faut que l'observateur les voie sans être vu lui-même. Alors se +découvrent--les pas précipités, l'œil levé vers le ciel, les mains +jointes, le silence du désespoir qui écoute, tremblant que des pas trop +rapprochés ne le surprennent dans ses transes. Alors se découvrent, dans +chaque expression des traits, les mouvemens du cœur, qui se manifestent +dans toute leur force sans s'éteindre; cette lutte convulsive--qui +s'élève;--ce froid de glace ou cette flamme qui brûle en passant, sueur +froide sur les traits, ou abattement soudain sur le front. Alors, +étranger! si tu l'oses sans trembler, contemple son ame,--considère le +repos qui devrait soulager ses tourmens! Regarde--comment ce cœur +solitaire et flétri consume la pensée déchirante d'années maudites! +Regarde!--mais qui a vu--ou qui verra jamais l'homme tel qu'il +est,--donnant un libre cours à ses secrètes pensées? + +11. Cependant Conrad n'avait pas été destiné par la nature à commander +des criminels,--les pires instrumens du crime;--son ame fut changée +avant que ses actions l'eussent entraîné à faire la guerre à l'homme et +à renier le ciel. Trompé par le monde à l'école du désappointement, il +fut trop sage dans ses paroles et insensé dans sa conduite. Trop ferme +pour céder, et beaucoup trop fier pour s'arrêter; condamné par ses +propres vertus à être dupe, il maudit ces vertus comme la cause de ses +maux, au lieu de maudire les perfides qui le trahissaient toujours: il +ne s'imaginait pas que ses bienfaits, accordés à des hommes meilleurs, +lui auraient donné du bonheur, en lui procurant les moyens d'en accorder +de nouveaux. Craint,--évité,--calomnié,--avant que sa jeunesse eût perdu +sa vigueur, il haïssait trop l'homme pour éprouver le remords; et il +pensa que la voix de la colère était un avertissement sacré, pour se +venger sur tous les hommes des injures de quelques-uns. Il se sentit +lui-même coupable;--mais il lui sembla que le reste des hommes ne valait +pas mieux que lui: et il méprisa les meilleurs comme des hypocrites qui +cachaient des actions que des esprits plus hardis ne craignaient pas de +commettre publiquement. Il savait qu'il était détesté; mais il savait +aussi que ceux qui le haïssaient rampaient devant lui et le redoutaient. +Solitaire, farouche, étrange, il vivait exempt pareillement de toute +affection et de tout mépris. Son nom inspirait de la crainte et ses +actions de la surprise; mais ceux qui le craignaient n'osaient pas le +mépriser. L'homme foule aux pieds le ver de terre, mais il hésite avant +de réveiller le venin du serpent: le premier peut se retourner,--mais +non se venger; le dernier expire,--mais il ne laisse pas vivant son +ennemi. Il s'attache à celui qui l'a frappé pour sa condamnation; il +peut être écrasé--mais non vaincu,--car il conserve son dard! + +12. Personne n'est entièrement méchant.--Dans le cœur de Conrad +subsistait encore avec force un sentiment tendre qu'il n'avait pu +chasser. Souvent il avait souri de pitié à la faiblesse de ceux qui se +laissent séduire par des passions dignes d'un fou ou d'un enfant. +Cependant il avait vainement lutté contre cette passion, et même chez +lui cette passion exigeait le nom d'amour! Oui, c'était +l'amour,--l'amour constant,--impérissable, éprouvé pour une personne à +laquelle il ne fut jamais infidèle. Quoique les plus belles captives +eussent été journellement offertes à ses regards, il ne les évitait ni +ne les recherchait, mais il passait froidement auprès d'elles. Quoique +plus d'une beauté pleurât sa liberté dans la prison d'un bosquet, aucune +ne put jamais attendrir sa sévère indifférence. Oui,--c'était +l'amour,--si des pensées de tendresse éprouvées par la tentation, +alimentées par le malheur, non ébranlées par l'absence, constantes dans +tous les climats, et cependant--oh! plus que tout cela +encore!--ineffacées par le tems; pensées que ni ses espérances déçues, +ni ses projets détruits, ne purent rendre tristes et sombres près du +sourire de celle qu'il aimait; que sa colère ne pouvait troubler ni la +douleur ternir, en jetant sur elle un murmure de mécontentement; dont il +savait aborder l'objet avec gaîté, le quitter avec calme, de crainte que +l'aspect de ses chagrins ne pénétrât jusqu'à son cœur; dont rien ne put +altérer la tendresse, ni ne menaça de l'altérer.--S'il y eût jamais +amour parmi les mortels,--ce fut assurément de l'amour! Il était +criminel--oui,--les reproches pleuvaient sur lui;--mais sa passion ne +l'était pas, ni les effets de cette passion, qui prouvaient seulement, +toutes les autres vertus évanouies, que le crime lui-même n'avait pu +éteindre la plus aimable des vertus! + +13. Il s'arrêta un moment,--jusqu'à ce que ses hommes, marchant à la +hâte, eussent passé le premier détour du sentier qui conduisait à là +vallée.--«Étranges nouvelles!--moi qui ai couru tant de dangers, je ne +sais pourquoi celui que je vais affronter me paraît le dernier! +Toutefois, si mon cœur a des pressentimens, il ne peut éprouver de +craintes, et mes compagnons ne me trouveront point indigne de moi. Il +est téméraire d'aller au-devant de la mort; mais il est plus dangereux +d'attendre qu'on vienne nous porter un trépas certain. Et si mes +projets, quoique sans succès, sont favorisés par un sourire de la +fortune, nous aurons des pleurs à nos funérailles. Oui,--qu'ils se +livrent au sommeil;--paisibles soient leurs rêves! le matin ne les aura +jamais réveillés avec des rayons de feu aussi brillans que ceux qui +seront allumés cette nuit (mais souffle, ô brise!) pour réchauffer ces +tardifs vengeurs des mers. Maintenant à Médora.--Oh! mon cœur, cœur +défaillant, que le sien puisse être long-tems moins troublé que tu ne +l'es! Cependant je fus brave:--vain orgueil d'une bravoure dont chacun +peut se vanter! Les insectes eux-mêmes tirent leurs aiguillons pour +l'objet qu'ils cherchent à conserver. Ce courage commun que nous +partageons avec les brutes, et qui doit ses plus redoutables efforts au +désespoir, peut mériter quelques éloges;--mais j'ai eu l'espérance plus +noble d'apprendre à ma faible troupe de se mesurer avec de nombreux +ennemis. Je les ai long-tems conduits là--où le sang n'était pas +inutilement versé. Point de milieu maintenant:--nous devons périr ou +vaincre! Qu'il en soit ainsi:--ce n'est pas de mourir qu'il m'inquiète; +c'est d'entraîner mes compagnons dans des lieux d'où ils ne pourront +fuir. Mon sort m'a jusqu'ici peu occupé; mais mon orgueil souffre d'être +ainsi joué dans une embûche. Est-ce le cas d'employer mon habileté? ma +force? Faut-il engager d'un seul coup espérances, pouvoir et vie? Oh! +destin!--Accuse ta folie, non le destin;--il pourrait te sauver +encore:--car il n'est pas trop tard.» + +14. C'est ainsi que Conrad s'entretenait avec ses pensées, jusqu'à ce +qu'il eût atteint le sommet de sa colline couronnée d'une tour. Là, il +s'arrêta près du portail;--car, tendre en même tems que farouche, il +prêta l'oreille à ces accens qu'il ne s'était jamais lassé d'entendre. A +travers les jalousies élevées du balcon s'échappent les doux chants de +sa bien-aimée; et voici les paroles que son oiseau de beauté chantait: + +I. + + Profond dans mon ame demeure caché ce tendre secret, + solitaire et perdu à jamais pour la clarté du jour; excepté + quand, pour répondre au tien, mon cœur palpite d'amour: mais + bientôt il tremble seul en silence comme avant. + +II. + + Là, dans ce cœur, une lampe sépulcrale brûle en jetant une + flamme lente, éternelle,--mais invisible; que les ténèbres + du désespoir ne peuvent éteindre, quoique ses rayons soient + aussi inutiles que s'ils n'avaient jamais existé. + +III. + + Souviens-toi de moi;--oh! ne passe pas auprès de ma tombe + sans donner une pensée à celle dont elle contient les + restes: la seule angoisse que mon cœur n'oserait soutenir, + serait de trouver l'oubli dans le tien. + +IV. + + Écoute mes plus tendres,--mes plus faibles--et mes derniers + accens: la vertu ne peut blâmer de gémir sur l'être qui + n'est plus; alors accorde-moi tout ce que je t'ai jamais + demandé;--une larme, la première,--la dernière,--la seule + récompense de tant d'amour! + +Il franchit le portail,--traversa le corridor, et pénétra dans la +chambre à l'instant où les chants venaient de cesser: «Ma Médora! oh! +que ton chant est triste!»--«Voudrais-tu qu'il fût gai en l'absence de +Conrad? Quand tu n'es pas ici pour prêter l'oreille à mes chants, ils +doivent trahir mes pensées et les sentimens de mon ame: chacun de mes +accens doit être en harmonie avec mon cœur; car ce cœur parlerait--quand +même mes lèvres seraient muettes! Oh! plus d'une nuit, penchée sur cette +couche solitaire, mes songes craintifs prêtaient aux vents les ailes des +tempêtes, quand la brise languissante enflait à peine tes voiles: +prélude murmurant de l'ouragan réveillé; quoique douce, cette brise me +semblait l'hymne lugubre et prophétique qui gémissait sur toi devenu le +jouet d'une mer orageuse. Alors je me levais pour aller raviver les feux +du fanal, de crainte que des gardiens moins fidèles ne laissassent +expirer cette lumière. Et que d'heures sans repos j'ai passées à +contempler chaque étoile! Le matin survenait--et tu n'étais pas venu! +Oh! comme la bise froide glaçait alors mon cœur! le matin paraissait +redoutable à mes yeux troublés, et je ne cessais de contempler la +mer;--pas une proue ne venait satisfaire mes larmes,--ma fidélité,--mes +vœux! Enfin--l'heure de midi arrivait;--je saluais et bénissais un mât +qui frappait ma vue,--il approchait--hélas! et disparaissait soudain! Un +autre se présentait,--ô Dieu! c'était le tien enfin! Ces jours +d'angoisses ne seraient-ils pas à jamais passés! Ne voudras-tu jamais, +mon Conrad, apprendre à partager les joies de la paix? Assurément tu as +plus que de la fortune; et plus d'une demeure aussi belle que celle-ci +nous invite à renoncer à la vie errante. Tu sais que ce n'est pas le +péril que je crains: je ne tremble que lorsque tu n'es pas près de moi; +et alors ce n'est point pour ma vie, mais pour cette vie cent fois plus +chère qui fuit l'amour et ne languit que pour le combat.--Qu'il est +étrange qu'un cœur si tendre encore pour moi lutte avec la nature et ses +plus doux penchans!» + +--«Oui, il est étrange, en effet, que ce cœur soit ainsi changé depuis +long-tems; il avait été foulé aux pieds comme le ver de terre,--il s'est +vengé comme la vipère, sans autre espérance sur la terre que ton amour, +et attendant à peine une lueur de pardon d'en haut. Cependant les mêmes +sentimens que tu condamnes, mon tendre amour pour toi et ma haine pour +les hommes, sont tellement confondus, que, s'ils étaient séparés, je +cesserais de t'aimer lorsque j'aimerais le genre humain. Mais ne crains +pas cela;--les épreuves du passé garantissent pour l'avenir que mon +amour pour toi sera mon dernier sentiment. Oh! Médora! donne de +l'énergie à ton tendre cœur; une heure encore--et nous nous +séparons,--mais non pour long-tems.» + +--«Dans une heure nous nous séparons!--mon cœur l'avait prévu: c'est +ainsi que se flétrissent pour jamais mes rêves enchantés de bonheur. +Dans une heure!--cela ne peut être;--dans une heure, séparés! Un navire +là-bas vient à peine de jeter l'ancre dans la baie; son compagnon de +voyage est encore absent, et son équipage a besoin de repos avant de se +remettre en mer. Mon amour! tu te moques de ma faiblesse; et voudrais-tu +prémunir mon cœur pour le préparer à la douleur d'une véritable +séparation? Mais ne te joue pas plus long-tems de ma douleur; il y a +plus que de l'amertume dans ce jeu folâtre. N'en parle plus, +Conrad!--mon plus cher ami! viens partager le repas que j'ai préparé de +mes mains avec délices; peine légère! que d'être chargée de préparer et +de servir ton repas frugal! Vois, j'ai cueilli les fruits qui m'ont paru +les plus suaves; et quand je n'en étais pas sûre, indécise, mais +joyeuse, j'ai choisi ceux qui m'ont paru les plus beaux. Trois fois mes +pas ont parcouru la colline pour rencontrer la source la plus fraîche. +Oui! ton sorbet va ce soir s'échapper avec douceur; regarde comme il +pétille dans son vase d'albâtre! Le jus réjouissant de la grappe ne +délecte jamais ton cœur; tu montres plus de rigidité qu'un Musulman à +l'aspect de la coupe. Ne pense pas que je t'en fasse un reproche;--car +je me réjouis de ce que les autres appellent privations dans tes +habitudes. Mais viens; la table est préparée; notre lampe d'argent est +disposée, et ne crains pas le souffle du sirocco. Mes suivantes, pour te +faire trouver le tems moins long, formeront des danses avec moi, ou +feront entendre des chants. Ma guitare, que tu aimes encore à entendre, +te délassera ou te charmera par ses accords;--ou, si cela déplaît à tes +oreilles, nous changerons de divertissemens, nous lirons les histoires +racontées par l'Arioste: celle des amours et des malheurs de la belle +Olympie[c1]. Ainsi--tu serais plus coupable que celui qui rompt ses vœux +en faveur de cette pauvre damoiselle, si tu m'abandonnais maintenant; +plus coupable même que ce chef inconstant.--Je t'ai vu sourire lorsque +le ciel pur nous faisait apercevoir l'île d'Ariane, que je t'ai souvent +montrée du haut de ces rochers. Alors, livrée tout à la fois à la joie +et à la crainte, je disais, avant que le tems n'eût élevé ce doute à +quelque chose de plus que de la crainte: Ainsi Conrad, hélas! +m'abandonnera pour l'Océan! Et il m'abusait;--car--il revenait encore!» + +--«Encore,--encore,--et toujours encore,--mon amour! Tant que la vie +lui restera ici-bas, et l'espérance en haut, il reviendra près de +toi;--mais maintenant les momens sur leurs ailes rapides apportent +l'instant du départ: le pourquoi,--le où,--qu'est-il besoin de te le +dire? Puisque tout doit finir dans ce monde sauvage,--adieu! Cependant +j'aimerais,--si le tems me le permettait,--à te découvrir--ne crains +pas,--ces ennemis ne sont pas redoutables; et ici veillera une garde +plus nombreuse que de coutume, préparée pour un siége imprévu et pour +une longue défense. Tu ne restes pas seule,--quoique ton amant +s'éloigne; nos matrones et tes compagnes demeurent avec toi. Et que ceci +te donne du courage:--quand nous nous reverrons, la sécurité rendra +notre repos plus doux. Écoute!--c'est le son du cor;--Juan le fait +retentir avec force.--Un baiser,--encore un,--un autre encore!--oh! +Adieu!» + +Médora s'est levée,--s'est élancée,--s'est précipitée dans les +embrassemens de Conrad; elle y reste jusqu'à ce que son cœur succombe, +accablé par la douleur de Médora. Il n'osait pas lever sur elle cet œil +bleu qui est fixé vers la terre dans une sèche agonie. Les longs cheveux +de Médora flottent sur les bras de Conrad, dans tout le désordre de ses +charmes dévoilés; à peine sent-il battre ce cœur où son image est si +profondément gravée,--et que le sentiment semble rendre comme +insensible! Écoutez!--la détonnation du canon de départ fait entendre +ses mugissemens! il annonce le coucher du soleil,--coucher qu'il maudit. +Encore,--encore;--il presse avec une fureur insensée cette femme +charmante dont les étreintes et les caresses muettes imploraient sa +pitié! Il va la déposer en chancelant sur sa couche;--la contemple un +moment--comme s'il ne devait plus la contempler; éprouve--qu'elle seule +l'attache à la terre; baise son front glacé,--se détourne--Conrad est-il +parti? + +15. «Est-il parti?»--Dans sa solitude soudaine que de fois cette +question terrible sera répétée!--«Il y a à peine un instant de +passé--qu'il était là! et maintenant--» Elle se précipite hors du +porche, et là ses larmes coulent enfin en liberté, +amères,--brillantes--et abondantes, comme jamais elle ne l'a éprouvé. +Ses larmes coulent de ses beaux yeux; mais ses lèvres refusent de +prononcer--adieu! car dans ce mot,--ce mot fatal,--quelles que soient +nos promesses,--nos espérances,--notre foi,--il n'y respire que du +désespoir. + +Sur chaque trait de ce visage calme et pâle, le chagrin a déjà gravé ce +que le tems ne peut jamais effacer. Le bleu tendre de ces grands yeux +languissans est devenu glacé en contemplant sa solitude déserte, jusqu'à +ce que--oh! à quelle distance!--ils aient encore aperçu Conrad; alors +ils fondirent en larmes,--et la frénésie sembla respirer dans ces longs, +noirs et brillans regards humides de cette sombre tristesse qui devait +si souvent se renouveler.--«Il est parti!» Médora presse ses mains sur +son cœur, par un mouvement convulsif,--et les élève ensuite tristement +vers le ciel; elle jeta un regard et vit le soulèvement des vagues, la +voile blanche qui voguait:--elle n'osa pas regarder de nouveau. Mais se +retournant, l'ame défaillante, du côté de la porte:--«Ce n'est pas un +rêve,--je suis livrée à la désolation!» + +16. Descendant de rocher en rocher--et précipitant sa course, le sévère +Conrad n'a pas une seule fois détourné la tête; mais craignant que +quelque détour du sentier n'offrît à ses regards les objets qu'il fuit, +sa solitaire mais charmante demeure située sur le sommet de la montagne, +qui le salue la première quand il rentre au port après une longue +course; et elle,--cette étoile sombre et mélancolique, dont les charmans +rayons l'atteignaient de loin; il ne doit point jeter sur elle un +dernier regard, il ne doit point penser qu'il pouvait rester là auprès +d'elle,--mais seulement sur le bord de l'abîme. Cependant il s'arrête un +instant,--il est sur le point d'abandonner son destin au hasard--et ses +projets à la merci des ondes; mais non--il n'en doit pas être ainsi;--un +chef digne de sa fortune peut s'attendrir, mais il ne se laisse point +séduire par la douleur d'une femme. Il voit son navire; il remarque +combien le vent est beau, et recueille courageusement toute l'énergie de +son ame. Il reprend sa marche,--et, comme il écoute, le bruit du tumulte +vibre à ses oreilles qui sont frappées de sons confus, du bruissement du +rivage, des cris du signal et de la rame qui fend les flots. Il remarque +le mousse au haut du mât, l'ancre qu'on lève, les voiles qui se +déploient dans les airs, les mouchoirs flottans de la foule qui envoie +ce muet adieu à ceux qui s'éloignent; et plus que tout, son pavillon +rouge hissé dans les airs, et il s'étonne comment son cœur a pu éprouver +tant de faiblesse. Le feu dans les regards et l'impétuosité bouillante +dans le cœur, il sent qu'il est redevenu lui-même. Il bondit,--il se +précipite;--jusqu'à ce qu'il ait atteint le pied de la colline où +commence la baie; là, il arrête sa course précipitée, moins pour +respirer la fraîcheur de la brise qui s'élève de la mer, que pour +reprendre son attitude ordinaire de dignité, afin que, par cette +précipitation, il ne parût troublé aux yeux du vulgaire: car l'habile +Conrad avait appris à soumettre la foule par ces artifices qui déguisent +les puissans et leur servent souvent de sauve-garde. Sa démarche était +imposante, et son maintien, tenu à distance, semblait éviter les +regards,--et inspirait le respect à ceux qui en étaient juges. Il avait +le front plein de gravité, et le regard fier qui repousse toute +familiarité vulgaire, sans manquer de courtoisie: c'est par là qu'il +commandait l'obéissance. Mais lorsqu'il désirait se lier avec quelqu'un, +sans forcer son caractère, sa bienveillance dissipait la crainte de ceux +qui l'écoutaient; et les dons des autres n'étaient rien au prix d'une de +ses paroles, lorsqu'elle faisait pénétrer dans les cœurs la profonde +mais tendre mélancolie de sa voix. Toutefois cette condescendance était +si étrangère à ses manières habituelles qu'il s'inquiétait peu de +dominer par la persuasion, mais bien de subjuguer. Les mauvaises +passions de sa jeunesse lui avaient fait moins apprécier +l'affection--que l'obéissance. + +17. Autour de lui est rangée en ordre sa garde prête au départ. Juan est +debout devant lui.--«Tous les hommes sont-ils prêts?» + +«Oui;--ils sont plus que prêts--ils sont embarqués; la dernière chaloupe +n'attend plus que mon maître.» + +--«Mon épée et mon manteau.» + +Aussitôt son épée est fortement ceinte et son manteau placé sur ses +épaules. «Fais venir Pédro!» Il vient,--et Conrad s'incline pour le +saluer, avec toute la courtoisie qu'il accordait à ses amis.--«Accepte +ces tablettes, observe leur contenu avec soin; des instructions d'une +haute importance, et qui contiennent des révélations dignes de foi, y +sont consignées. Double la garde; et quand la barque d'Anselme arrivera, +qu'il prenne également connaissance de ces ordres. Dans trois jours (si +la brise nous est favorable) le soleil éclairera notre retour; +jusque-là, puisses-tu rester en paix!» + +Cela dit, il serra la main de son frère pirate, et il se dirige vers sa +chaloupe avec une attitude fière. Les rames brisent les vagues et +répandent tout autour une lueur phosphorique[c2]; ils abordent le +vaisseau.--Il est debout sur le tillac; le sifflet perçant +siffle;--toutes les mains manœuvrent;--il admire avec quelle légèreté le +navire obéit à cette manœuvre,--la bonne tenue de sa troupe,--et il +daigne lui en témoigner sa satisfaction. Ses yeux pleins d'orgueil se +tournent vers Gonsalvo.--Pourquoi s'arrête-t-il soudain et semble-t-il +gémir intérieurement? Hélas! ses yeux ont aperçu sa tour du rocher, et +sa pensée un moment s'est fixée sur l'heure des adieux. Elle--sa +Médora--aperçoit-elle le vaisseau qui l'emporte? Ah! jamais il n'avait +la moitié tant aimé qu'en ce moment! Mais cependant il lui reste encore +beaucoup à faire avant la chute du jour.--Il recueille de nouveau son +courage, détourne ses regards, et descend dans la cabine de Gonsalvo +pour lui faire connaître son plan,--ses moyens de le faire réussir,--et +son but. Devant eux brûle une lampe; il développe la carte et fait +apporter tous les instrumens nécessaires à l'art nautique. Ils +prolongent leurs débats jusqu'à minuit; aux yeux inquiets et aux esprits +agités quelle est l'heure qui paraît jamais avancée? + +Pendant ce tems, la brise propice souffle avec sérénité, et le vaisseau +fuit rapide comme un faucon. Il a passé les hauts promontoires des îles +groupées au milieu des flots, et il gagne le port, long-tems--long-tems +avant le premier sourire du matin. Ils découvrent bientôt, à travers le +miroir de la nuit, l'étroite baie où est mouillée la flotte du pacha. +Ils comptent chaque voile,--et remarquent avec quelle insouciance les +Musulmans se gardent à la clarté de la nuit. Tranquille et sans être +aperçu, le vaisseau de Conrad passe à côté de cette flotte, et il a jeté +l'ancre dans le lieu où il a résolu de se tenir en embuscade. Il est à +l'abri d'une surprise par un rocher projeté du cap, qui élève dans les +airs sa forme fantastique. Il n'a pas besoin d'exciter sa troupe à ses +devoirs,--ni de la tirer de son sommeil,--préparée qu'elle est également +aux luttes de terre et de mer; tandis que, porté sur les flots, le chef +s'entretient avec calme;--et cependant, avec ses compagnons, c'est de +sang qu'il s'est entretenu! + + + + +Chant Deuxième. + +_Conosceste i dubiosi desiri_? + +(DANTE.) + + +1. Dans la baie de Coron se balancent avec grâce de nombreuses galères; +à travers les jalousies des fenêtres de Coron brillent les lampes +nocturnes, car Seyd, le pacha, donne une fête cette nuit; une fête à +l'occasion des triomphes qu'il se promet dans une lutte prochaine, quand +il emmènera dans ses prisons les pirates chargés de fers. Il l'a juré +par Allah et son épée; et fidèle à son firman et à sa parole, il a réuni +ses vaisseaux le long de la côte, rassemblé ses soldats orgueilleux +comme lui d'un prochain triomphe. Déjà ils se sont partagé les captifs +et les dépouilles, quoique l'ennemi qu'ils méprisent ainsi soit encore +éloigné. Ils sont prêts à mettre à la voile;--aucun doute qu'au soleil +de demain ils verront les pirates enchaînés--et leur port conquis! +Pendant ce tems la garde peut se livrer au sommeil si elle veut; ils +peuvent non-seulement se dispenser de faire sentinelle avant le combat, +mais encore rêver la mort de leurs ennemis, quoique tous ceux qui en ont +la liberté se débandent sur le rivage, et vont chercher à essayer leur +bouillante valeur sur le Grec: comme de semblables prouesses conviennent +aux héros de turban,--de faire briller le tranchant de leurs sabres +devant les yeux d'un esclave! Ils pillent sa maison,--mais ils épargnent +sa vie;--leurs armes sont puissantes, mais aujourd'hui ils veulent être +généreux! et ils ne daignent pas frapper, parce qu'ils pourraient le +faire impunément! à moins qu'un joyeux caprice n'inspire leurs coups, +afin de s'exercer pour l'ennemi futur. La débauche et les festins +trompent les heures fugitives des Grecs; et ceux qui désirent porter +encore quelque tems leur tête cherchent à sourire; que leurs lèvres +feignent aux yeux des Musulmans toute la gaîté dont ils sont +susceptibles, et accumulent dans le silence leurs malédictions, jusqu'à +ce que la côte en soit à jamais purgée! + +2. Seyd, avec son turban, est mollement étendu dans la haute salle de +son palais; autour de lui sont les chefs à longue barbe qui +l'accompagnent dans son expédition. Le banquet est achevé, ainsi que la +dernière rasade,--breuvage défendu, dit-on,--qu'il a osé vider, tandis +que des esclaves distribuent aux autres chefs, observateurs plus rigides +des lois de Mahomet, un jus plus sobre[c3]. Un nuage de fumée s'échappe +ensuite de la longue chibouque[c4], tandis que[c5] les Almès dansent à +des accords sauvages. Le lever du matin verra l'embarquement de tous ces +chefs; mais les vagues sont quelquefois traîtresses pendant la nuit, et +ceux qui se sont livrés à la débauche peuvent dormir plus sûrement sur +leur couche de soie que sur le perfide élément. Qu'ils se réjouissent +pendant qu'il leur est permis:--jusqu'à l'heure du combat, ils peuvent +oublier ses hasards; et qu'ils se fient moins à la victoire qu'aux +paroles de leur Koran. Cependant les nombreux soldats du pacha, qu'il +mènera contre l'ennemi, pourraient lui faire espérer des exploits plus +glorieux que ceux dont il s'enorgueillit déjà. + +3. L'esclave chargé de veiller à la porte extérieure s'avance avec une +précaution respectueuse; il incline profondément la tête,--et sa main +salue le plancher de l'appartement avant que sa langue prononce le +message qui lui est confié. «Un derviche échappé du nid des pirates est +ici:--lui-même demande à raconter le reste.» Seyd a fait un signe +d'assentiment qui est compris par l'esclave; il amène bientôt le saint +homme en silence près du pacha[c6]. Ses bras étaient croisés sur son +vêtement d'un gris foncé, sa démarche était chancelante, son regard +abattu semblait plutôt l'être par les austérités que par les années, et +sa joue était pâle de pénitence et non de crainte. Voué à son Dieu,--il +portait une chevelure noire qui soulevait orgueilleusement son haut +capuchon. Autour de lui était jetée une longue robe traînante qui +enveloppe un cœur qui ne bat plus que pour le ciel. Soumis, mais plein +d'une noble assurance, il supporte avec calme les regards curieux qui +l'examinent pour chercher à deviner le but de sa mission, avant que la +volonté du pacha lui ait permis de s'exprimer. + +4. «D'où viens-tu, derviche?» + +--«De la caverne indépendante des pirates; je suis un fugitif.»-- + +«Où fus-tu pris et dans quel tems?» + +--«Dans une traversée du port de Scalanovo à l'île de Scio, sur un +saïque marchand bien monté; mais Allah ne nous fut pas favorable dans +notre navigation:--les corsaires s'emparèrent du butin des marchands; +nos membres furent chargés de chaînes. Je ne craignais pas la mort; je +n'avais point de richesses à déplorer, excepté la liberté de voyager qui +me fut enlevée. Enfin, une humble barque de pêcheur que je découvris +pendant la nuit me fit naître quelque espérance, en m'offrant des +chances de pouvoir échapper par la fuite. Je saisis l'heure, et j'y ai +trouvé ma délivrance--Avec toi,--très-puissant pacha! qui pourrait +éprouver de la crainte?» + +--«Que font ces pirates, mis hors la loi des nations? Sont-ils bien +préparés à défendre leurs richesses conquises par le pillage, et leurs +rochers déserts? Songent-ils à notre expédition prochaine, destinée à +réduire en cendres leur nid de scorpions?» + +--«Pacha! l'œil gémissant du captif enchaîné pleure sa liberté, mais il +jouerait mal le rôle d'espion. Je n'entendais que le mugissement +continuel des vagues, de ces vagues qui se refusaient à me transporter +loin de ce rivage; je ne remarquais que le glorieux soleil, et le ciel, +trop brillant,--trop bleu--pour ma captivité; et je n'éprouvais--que +tout ce qui peut consoler le cœur qui aspire à sa délivrance, et à voir +briser ses chaînes avant de pouvoir sécher ses larmes. Tu peux juger au +moins, par ma fuite, que les pirates ne pensent guère au péril d'une +surprise; autrement j'aurais vainement imploré ou cherché le hasard qui +m'amène devant toi,--s'ils se gardaient avec vigilance: la garde +négligente qui n'a pas aperçu ma fuite, veille sans doute aussi +négligemment pour prévenir ton attaque prochaine. Pacha!--mes membres +sont défaillans,--et la nature demande des alimens pour se soutenir. +Permets-moi de me retirer;--la paix soit avec toi! la paix avec tous +ceux qui t'entourent!--J'ai besoin maintenant de repos--et de +nourriture.» + +--«Demeure, derviche! J'ai encore à t'interroger.--Demeure, je te le +commande;--assieds-toi;--veux-tu m'entendre?--obéis! Je dois +t'interroger encore; et des esclaves vont t'apporter de la nourriture: +tu ne languiras pas de faim au milieu d'un banquet. Ton souper +fini,--prépare-toi à me répondre clairement et amplement:--je n'aime pas +le mystère.» + +Ce fut vainement que l'on chercha à connaître ce qui se passa dans +l'esprit du saint homme qui ne regarda pas le divan avec satisfaction. +Il ne montra pas beaucoup de goût pour les mets du banquet, et encore +moins de respect pour chaque convive. Un mouvement peu dissimulé de +dépit passa un instant sur sa figure, qui reprit aussitôt son calme. Il +s'assied en silence, et son front a recouvré la sérénité qu'il avait un +moment oubliée. Il est servi avec empressement;--mais il évite les mets +somptueux comme s'ils étaient mêlés de poison. Pour un homme si +long-tems condamné aux austérités et aux privations, il est étrange +qu'il profite si peu d'un si riche festin.--«Qu'as-tu donc, derviche? +mange.--Pourrais-tu supposer que l'on te sert un repas de chrétien? ou +penses-tu que mes amis ne sont pas les tiens? Pourquoi évites-tu le sel? +ce gage sacré qui, une fois partagé, émousse le tranchant du sabre, +opère la réunion des tribus divisées, et fait paraître des ennemis comme +des frères!» + +--«Le sel assaisonne les mets recherchés,--et ma nourriture est encore +la plus humble racine, ma boisson, le plus humble ruisseau; mes vœux +austères et les lois de mon ordre[c7] s'opposent à ce que je rompe ou +que je mêle le pain avec amis ou ennemis. Cela peut te paraître +étrange;--s'il y a quelque chose à craindre, le péril ne menace que ma +tête. Mais pour toute ta puissance; oui, bien plus encore,--pour le +trône de ton sultan, je ne goûte ni de ton pain, ni de tes mets--à moins +d'être seul. Si j'enfreignais la règle de notre ordre, la colère de +notre Prophète pourrait empêcher mon pélerinage à la Mecque.» + +--«Bien,--comme il te plaira,--ascétique que tu es[loc14]--Réponds à une +question; et tu pourras alors te retirer en paix. Combien sont-ils?--Ah! +ce n'est assurément pas encore le jour? Quel astre,--quel soleil +éclatant resplendit dans la baie? elle rayonne comme un lac de feu!--Aux +armes!--aux armes! Ho! trahison! mes gardes! mon sabre! Nos galères sont +livrées aux flammes;--et je suis loin d'elles! Maudit derviche!--voilà +donc tes nouvelles,--misérable espion!--Qu'on le saisisse,--qu'on +l'écartelle,--qu'il soit mis à mort sans délai!» + +[Note loc14: La simplicité du pacha veut dire [Arabe ou Farsi], _soufy_; +religieux ascétique turque et persan. + +(_N. du Tr._)] + +Le derviche s'est levé à l'éclat subit de cette lumière. Son changement +de forme n'excite pas moins de terreur. Il s'est levé le derviche,--non +dans l'accoutrement d'un religieux, mais comme un guerrier qui bondit +sur son cheval d'Ukraine. Il a foulé aux pieds son capuchon et déchiré +sa robe; sa cotte de maille frappe les regards, et la lame de son sabre +a brillé comme un éclair! Son casque étroit, mais étincelant; son noir +panache, son œil noir encore plus brillant, et l'ombre encore plus noire +de ses noirs sourcils, tout le fait paraître aux yeux des Musulmans +comme un Afrite dont les coups mortels et infernaux ne laissent pas +d'espoir de salut. Le tumulte le plus confus, les noirs tourbillons de +flamme qui montent dans les airs, et les torches qui promènent +l'incendie; les cris de terreur et les cliquetis du fer qui se +croise:--car les sabres commencent à frapper; et les mugissemens qui +s'élèvent, tout répand sur ce lieu de carnage comme un aspect de +l'enfer! + +Éperdus et fuyant çà et là, les esclaves dispersés ne voient qu'un +rivage sanglant et des vagues enflammées. Ils ne tiennent aucun compte +du cri menaçant du pacha: «_Qu'ils_ saisissent le derviche! Saisissez le +_Zatanaï_[c8]!» Conrad a vu leur terreur,--et a réprimé le premier +mouvement de désespoir qui ne lui offrait que de résister et périr dans +ce palais, puisqu'il avait été si prématurément et si bien obéi. +L'incendie avait été allumé avant qu'il en eût donné le signal. Il a vu +leur terreur;--il détache son cor de son baudrier,--en tire un +son,--mais un son perçant. On lui répond.--«Bien, courage! ma valeureuse +troupe! Comment ai-je pu douter de leur promptitude à me secourir? et +comment ai-je pu penser qu'ils m'avaient ici abandonné?» Son bras +puissant a décrit un cercle autour de lui;--ce mouvement rapide de +rotation qu'il a imprimé à son sabre répand une terreur qui répare son +fatal délai. Sa fureur achève ce que la frayeur avait commencé; il abat, +comme un troupeau ses lâches assaillans. Les turbans mis en pièces +jonchent les appartemens, et à peine un bras ose encore se lever pour se +défendre. Seyd lui-même, troublé par la rage et l'étonnement, recule +devant lui, en continuant de le menacer. Il ne demande pas quartier, +Seyd;--mais il redoute cependant les coups de l'étranger, tant le +désordre a rendu cet étranger redoutable! Les galères enflammées de Seyd +frappent toujours ses regards. Il s'arrache la barbe, et se retire du +combat en écumant de rage[c9]: car les pirates ont déjà dépassé la porte +du harem, et se précipitent dans l'intérieur;--s'arrêter un instant de +plus, c'était attendre la mort. Là les cris d'épouvante,--les +supplications des hommes qui jettent leurs armes en demandant +quartier--sont poussés en vain;--le sang coule par torrens! Les +corsaires qui affluent se précipitent où le cor de Conrad a sonné, et où +les gémissemens des victimes expirantes et les supplications les +avertissent de la manière courageuse avec laquelle il soutient la +terrible lutte. Ils le comblent de leurs acclamations en le voyant seul, +terrible et farouche comme un tigre qui se rassasie dans le sang qui +inonde son repaire! Mais courtes sont leurs félicitations,--plus courte +la réponse:--«C'est bien;--mais Seyd est échappé,--et il doit mourir. +Beaucoup a été fait,--mais il reste encore plus à faire.--Leurs galères +brûlent;--pourquoi leur ville n'est-elle pas encore en flammes?» + +5. A peine a-t-il parlé, et déjà chacun d'eux a saisi une torche; et +l'incendie est allumé du minaret au porche du palais. Un farouche +plaisir se remarquait dans les yeux de Conrad; mais il frémit +soudain:--car à son oreille ont retenti les cris des femmes; et, comme +un glas de mort, ils ont ému ce cœur qui était resté insensible aux +râlemens plaintifs des mourans dans la mêlée. «Oh! enfoncez les portes +du harem;--n'outragez pas, sur votre vie, aucune femme: souvenez-vous +que nous aussi--_nous_ avons des femmes. La vengeance pourrait faire +retomber sur elles un pareil outrage. C'est l'homme qui est notre +ennemi; et c'est sur lui qu'il faut frapper: nous devons épargner la +proie la plus faible. Oh! je l'avais oublié;--mais que le ciel ne +l'oublie pas, si par mon ordre des êtres sans défense cessaient de +vivre. Que ceux qui le voudront me suivent!--j'y vais:--nous avons +encore le tems de soulager nos ames au moins d'un crime.» + +Il monte l'escalier qui craque déjà atteint par les flammes.--Il enfonce +la porte; il ne sent pas ses pieds que brûle le plancher ardent. Sa +respiration est étouffée par des volumes épais de fumée; mais il +continue à se précipiter d'appartement en appartement. Ils +cherchent,--ils trouvent,--ils sauvent. Chacun d'entre eux emporte dans +ses bras robustes des charmes respectés par les regards; ils calment les +terreurs de ces femmes éplorées; soutiennent leurs corps défaillans avec +tous les soins que réclame la beauté sans défense, tant Conrad avait +d'empire sur le caractère farouche de ses compagnons pour retenir des +mains toutes couvertes de sang. Mais qui est-elle, celle que les bras de +Conrad enlèvent du milieu des appartemens enflammés et des débris du +combat?--Elle! c'est la bien-aimée de celui dont il a juré la mort! +c'est la reine du harem!--c'est l'esclave de Seyd! + +6. Conrad n'a qu'un moment pour adresser quelques paroles à +Gulnare[c10], pour rassurer cette tremblante beauté; car dans cette +suspension du combat donnée à la pitié, l'ennemi qui se retirait en +toute hâte s'étonne de ne pas se voir poursuivi. Sa fuite est moins +précipitée;--il s'est rallié--et rangé en bataille. Seyd s'en est +aperçu; il a reconnu d'abord le petit nombre des compagnons du corsaire, +comparé avec sa troupe, et il rougit de sa méprise, en voyant que sa +défaite a été causée par la terreur et la surprise. _Alla il alla_! +c'est le cri de vengeance qu'il pousse.--La honte se change en rage; il +veut maintenant vaincre ou périr! Les flammes doivent répondre aux +flammes, et le sang au sang! Des flots de ce sang vont couler de nouveau +pour le triomphe;--car la fureur vaincue va renouveler le combat, et +ceux qui attaquaient pour vaincre se défendent pour conserver leur vie. +Conrad voit le danger;--il voit ses compagnons succomber sous le nombre +toujours croissant des ennemis.--«Un effort,--encore un effort--pour +nous ouvrir le cercle de nos ennemis!» Ils se rallient,--se +serrent,--chargent,--chancellent;--tout est perdu! Serrés étroitement de +toutes parts,--assaillis par le nombre, sans espoir, mais non sans +courage, ils se défendent encore vaillamment.--Ah! maintenant le +désordre est dans leurs rangs;--criblés de blessures,--culbutés de +toutes parts; chacun d'eux combat isolément,--sans pousser un cri.--Ils +tombent épuisés de fatigues plutôt que vaincus; et frappent encore +jusqu'à ce que la lame échappe à leurs mains roidies par la mort. + +7. Mais avant que l'ennemi rallié eût recommencé le combat, et eût +opposé rang d'hommes à rang d'hommes et cimeterre à cimeterre, Gulnare +et toutes ses compagnes du harem avaient été mises en sûreté dans une +maison de la ville, par ordre de Conrad, qui avait commis une garde à +leur protection; ces femmes essuyaient les larmes que la crainte de la +mort et du déshonneur leur avait fait répandre. Et quand la jeune +Gulnare, cette dame aux yeux noirs, se rappela ces pensées qu'avait fait +naître son désespoir, elle s'étonna beaucoup de la courtoisie qui +respirait dans les accens de Conrad et dans la douceur de ses regards. +Il était étrange--_qu'un_ brigand, ainsi souillé de sang, lui parût plus +aimable que Seyd; dans ses manières les plus tendres. Le pacha aimait +comme s'il lui eût semblé que son esclave dût s'estimer fort heureuse de +l'amour qu'il voulait bien lui témoigner. Le corsaire lui avait offert +sa protection, avait calmé ses terreurs, comme si son hommage était dû +de droit à la beauté. «Le désir en est coupable;--et ce qui est pire +pour une femme,--il est inutile; cependant je désire revoir ce chef; +afin de lui faire mes remerciemens, ce que la crainte m'a fait oublier, +pour la vie qu'il m'a conservée,--et dont mon amoureux seigneur ne s'est +pas souvenu!» + +8. Elle l'aperçut, au plus épais du carnage, se défendant au milieu des +cadavres sanglans, loin de sa troupe, et luttant avec un ennemi qui +semble chèrement acheter le terrain que Conrad est forcé de céder, +couvert de blessures,--perdant son sang,--ne pouvant trouver la mort +qu'il cherche, et pris enfin pour expier tous les maux qu'il a causés; +épargné pour languir dans les tourmens et pour vivre en vain, tandis que +la vengeance méditera de nouveaux plans de tortures. Celle-ci étanche +son sang pour le verser plus tard--mais goutte par goutte: car l'œil +insatiable de Seyd voudrait le voir toujours mourant,--jamais mourir! +Est-il possible que ce soit lui! lui qu'elle a vu naguère triomphant, +quand le signe impérieux de sa main sanglante était une loi! C'est bien +lui!--désarmé, mais non abattu; n'ayant qu'un seul regret, celui de +conserver la vie. Ses blessures sont trop légères, quoiqu'il eût +volontiers baisé la main qui lui aurait donné la mort. Oh! il n'a pu +recevoir aucun coup de ceux si nombreux qui ont été portés, pour envoyer +son ame--dans ce lieu dont il se souciait à peine,--au ciel! Il doit +donc, seul de tous les siens, conserver ce souffle de vie, lui qui, plus +qu'aucun autre, s'est exposé à le perdre? Il sent profondément--ce que +les cœurs mortels sont destinés à ressentir, lorsque, renversés sur la +roue de l'inconstante fortune, les traitemens du vainqueur leur +présagent l'expiation de leurs crimes dans de languissantes +tortures.--Il le sent profondément, tristement; mais le coupable orgueil +qui l'a conduit à commettre ces actions--l'aide maintenant à dissimuler. +On remarque encore dans son attitude fière et recueillie l'air d'un +vainqueur plutôt que d'un vaincu. Quoique épuisé par les fatigues +mortelles de la lutte et le sang qu'il a répandu, il en est peu, dans le +nombre de ceux qui le considèrent, dont le regard soit aussi calme et +assuré que le sien. Ceux que son bras avait tenus à distance, et que son +regard seul faisait trembler, l'accablent maintenant de clameurs +insolentes; les braves qui l'ont vu de près n'insultent pas l'ennemi qui +leur a appris la crainte, et les gardes farouches qui le conduisent à sa +prison le contemplent en silence, pénétrés d'une secrète terreur. + +Le médecin lui a été envoyé,--mais non par compassion; c'est pour savoir +ce que peut encore supporter son reste de vie. Ce médecin lui en trouve +assez pour lui faire porter les plus pesantes chaînes, et pour espérer +qu'il ne sera pas insensible aux aiguillons de la douleur. +Demain--oui--au coucher du soleil de demain, commencera pour lui le +supplice affreux du pal; et levés avec les premiers rayons du matin, ses +ennemis viendront voir comment il supportera courageusement ou lâchement +ses angoisses. De tous les supplices, celui-ci est le plus long et le +plus cruel; il ajoute la soif à toutes les autres agonies, soif que +chaque jour la mort oublie de venir étancher, tandis que les vautours +affamés voltigent autour de la fourche patibulaire. «Oh! de l'eau!--de +l'eau!»--La haine, souriant de contentement, se refuse à la prière de la +victime;--car, s'il boit,--la mort finit ses tourmens. + +Ce destin lui était réservé.--Le médecin, les gardes sont partis; ils +ont laissé l'orgueilleux Conrad seul, couvert de chaînes. + +10. Il serait inutile de peindre les sentimens qu'il éprouve;--il serait +même douteux si lui-même en avait connaissance. Il est une lutte, un +chaos dans l'ame: c'est lorsque tous ses élémens sont en +convulsions,--sont confondus,--qu'ils se heurtent avec une sombre et +puissante énergie, en grinçant les dents d'un impénitent remords, ce +démon décevant[loc15]--qui n'avait pas encore élevé la voix,--mais qui +crie maintenant: «Je t'avais averti!» lorsque l'œuvre est consommée. +Voix inutile! l'ame qui se consume sans être domptée peut se tordre,--se +révolter,--le faible seul se repent! même à cette heure solitaire, +lorsque les sentimens se foulent, et que l'ame se révèle à elle-même +avec tous les souvenirs du passé,--sans qu'aucune passion, aucune pensée +dominante s'empare souverainement d'elle; en lui dérobant les autres. +Mais la sombre et déserte perspective de l'ame qui passe en revue ses +souvenirs du passé,--souvenirs qui se précipitent à travers mille +issues; les rêves expirans de l'ambition, les regrets de l'amour, la +gloire en danger, la vie elle-même emprisonnée; les joies non goûtées, +le mépris ou la haine contre ceux qui triomphent de notre destinée de +misères; le passé sans espérance, l'avenir qui s'avance avec trop de +rapidité pour penser à l'enfer ou au ciel; les actions, les pensées, les +paroles peut-être jamais rappelées d'une manière si aiguë jusqu'à cet +instant, bien que jamais oubliées; choses légères ou charmantes dans +leur tems, mais maintenant offertes comme des crimes à l'austère +réflexion; le sentiment flétrissant du mal non révélé, non moins +dévorant pour avoir été plus caché;--tout, en un mot, tout ce qui peut +faire reculer d'effroi, ce sépulcre ouvert,--le cœur mis à nu, où sont +ensevelies tant de douleurs, étalent leurs misères, jusqu'à ce que +l'orgueil se réveille pour arracher ce miroir à l'ame--et le brise. + +[Note loc15: _That juggling fiend_.] + +Oui,--l'orgueil peut voiler et le courage braver +tout--tout--tout:--l'avenir,--le passé;--la plus terrible des défaites. +Chacun a des craintes, et il n'y a qu'un hypocrite qui les dissimule +pour s'attirer des louanges. Le lâche aussi dissimule, lui dont la +forfanterie ne sait que fuir loin du danger; mais celui qui ne sait +point cacher les mouvemens de son ame, envisage la mort de sang +froid--et meurt. Il a parcouru sa carrière en homme réfléchi, et il lui +en coûte peu d'épargner à la mort la moitié de sa course! + +11. C'est dans la chambre la plus élevée de sa plus haute tour que le +pacha a jeté Conrad et l'a fait charger de chaînes. Son palais a été +consumé par les flammes:--cette forteresse sert à la fois de prison à +son captif et de retraite à sa cour. Conrad n'a pas beaucoup à blâmer +cette sentence; si son ennemi eût été vaincu, il eût éprouvé le même +sort. Il est seul;--et dans sa solitude, il est descendu dans son cœur +coupable: mais il avait endurci ce cœur contre l'infortune. Il n'est +qu'une seule pensée qu'il ne peut--qu'il n'ose aborder: «Oh! comment +Médora va-t-elle supporter ces nouvelles?» Alors--seulement alors--il +soulève ses mains en les frappant l'une contre l'autre, et repousse avec +rage les fers dont elles sont chargées. Mais tout-à-coup il trouva,--ou +feignit de trouver,--on ne fit que rêver une espérance, et il sourit en +se moquant lui-même de sa douleur: «Que la torture vienne quand elle le +voudra--ou quand elle le pourra; n'ai-je pas plus besoin de repos pour +me préparer à ce jour fatal?» Cela dit, il se traîne lentement vers sa +natte; et quelles qu'aient été ses visions, il fut promptement endormi. + +Il était à peine minuit lorsque cette mortelle attaque avait commencé. +Les plans que Conrad avait médités mûrement étaient exécutés; et le +démon du carnage met si bien à profit la fuite précipitée du tems, qu'il +avait laissé à peine un crime à commettre. Une heure vit Conrad lutter +avec les vagues,--déguisé,--découvert, conquérant, vaincu, saisi, +condamné,--tour à tour chef de bande sur terre--et pirate sur la +mer,--détruisant,--sauvant,--emprisonné--et endormi! + +12. Il paraît sommeiller dans un calme profond,--car sa respiration est +à peine sensible.--Ah! trop heureux si elle avait cessé pour toujours! +Il dort;--mais qui se penche sur son sommeil paisible? ses ennemis se +sont retirés--et il n'a pas d'amis dans ces lieux. Serait-ce quelque +séraphin envoyé d'en haut pour lui apporter sa grâce? non, c'est une +forme terrestre avec des traits divins! Son bras blanc porte une +lampe--qu'elle tient soigneusement cachée, de peur que les rayons de +cette lampe ne frappent soudainement la paupière de cet œil fermé, qui +ne s'ouvrira plus qu'à la douleur pour se refermer encore,--se refermer +pour jamais. Quelle est cette beauté, à l'œil si noir, à la joue si +belle et si fraîche, au front couronné par des touffes épaisses de +cheveux tressés et ornés de pierreries, à la forme si aérienne,--aux +pieds nus qui brillent comme de la neige, et se posent si +silencieusement sur la terre?--Comment est-elle parvenue jusqu'en ces +lieux, à travers les gardes et la nuit la plus épaisse? Ah! demandez +plutôt ce qu'une femme ne peut oser, une femme que la jeunesse et la +pitié conduisent comme toi, ô Gulnare! + +Elle n'avait pu dormir;--et tandis que le pacha repose dans des songes +troublés par l'image de son prisonnier, Gulnare s'est échappée de sa +couche--en emportant l'anneau qui lui sert de sceau, et dont souvent +elle avait orné sa main dans ses jeux folâtres.--Munie de ce signe +respecté, à peine questionnée, elle pénètre à travers les gardes +assoupis qui obéissent à ce signe tout puissant sur eux. Harassés de +fatigues, épuisés par les coups échangés dans le combat, leurs yeux +envient le repos de Conrad. Abattus, et laissant à chaque instant +retomber leur tête appesantie par le sommeil, ils étendent leurs +membres, et cessent de veiller; ils n'ont fait que lever leurs têtes +pour saluer l'anneau du pacha, sans demander qui le porte et quel est +l'usage qui en doit être fait. + +13. Gulnare est étonnée de ce qu'elle voit. «Peut-il dormir avec calme, +dit-elle, tandis que d'autres yeux pleurent sa défaite ou le carnage de +son bras, et que mon inquiétude sans repos me fait errer la nuit dans ce +lieu?--Quel charme soudain m'a rendu cet homme si cher? Il est +vrai--c'est à lui que je dois ma vie, et plus que la vie, car il nous a +sauvées, moi et mes compagnes, d'un sort pire que le malheur. Cette +réflexion est tardive;--mais chut!--son sommeil s'interrompt;--comme il +soupire pesamment!--il a fait un mouvement--il s'éveille!» + +Conrad a soulevé sa tête,--et ébloui par la clarté de la lampe, son œil +doute de la réalité de ce qu'il voit; il a remué sa main:--le +froissement de sa chaîne l'a averti trop rudement qu'il vivait encore. +«Quelle est cette forme? si ce n'est pas une figure aérienne, mon +geolier est doué d'une merveilleuse beauté!» + +«Pirate! tu ne me connais pas;--mais je suis un être reconnaissant pour +une action que tu as trop rarement accomplie. Regarde-moi,--et +rappelle-toi celle que tu as sauvée des flammes et des mains de ta bande +encore plus effrayante. Je viens te voir au milieu des ténèbres:--je +sais à peine pourquoi;--cependant ne frémis point,--je ne voudrais pas +te voir mourir.» + +«S'il en est ainsi, compatissante dame! ton œil est le seul ici qui ne +se fera pas une fête de mon supplice. Mes ennemis ont eu pour eux les +chances du hasard,--qu'ils usent de leurs droits. Mais, quoiqu'il en +soit, je les remercie de leur courtoisie ou de la tienne pour m'envoyer +un confesseur aussi aimable que toi.» + +Quelqu'étrange que cela paraisse,--cependant il existe une espèce de +gaîté dans l'extrême infortune,--gaîté qui n'apporte pas de +soulagement,--car la gaîté du malheur ne trompe jamais; son sourire est +plein d'amertume,--mais c'est encore un sourire. Quelquefois même il a +accompagné les plus sages et les plus vertueux jusque sur +l'échafaud[c11], qui a été l'écho de leurs plaisanteries! Cependant +cette gaîté apparente n'est point réelle pour eux; elle peut tromper +tous les cœurs, excepté ceux qu'elle déguise. Quel que fût le sentiment +qui se manifesta d'abord sur les traits de Conrad, un sourire sauvage a +déridé son front indompté; et ces accens qu'il proféra exprimaient la +gaîté, comme si c'était la dernière dont il dût jouir sur la terre. +Cependant elle était contraire à sa nature;--car, pendant la durée de sa +courte vie, il eut peu de pensées étrangères à la tristesse et aux +combats. + +14. «Corsaire! ta sentence est prononcée:--mais j'ai le pouvoir +d'adoucir la colère du pacha dans ses heures les plus cruelles. Je +voudrais te sauver;--oui, bien plus,--je voudrais te sauver dès à +présent; mais--ni le tems qui presse,--ni tes forces épuisées ne me +permettent de l'espérer. Cependant tout ce qui sera en mon pouvoir, je +le voudrai; au moins je ferai tout pour retarder l'exécution de la +sentence qui te laisse à peine un jour. Tenter davantage maintenant +perdrait tout;--toi-même tu te refuserais à une tentative qui ne nous +procurerait qu'une perte commune.» + +«Oui!--je m'y refuserais;--mon ame est préparée à tout: je suis tombé +trop bas pour craindre une nouvelle chute. Ne t'expose pas toi-même au +danger; je ne pourrais me bercer de l'espérance d'échapper à des ennemis +avec lesquels je ne puis pas combattre. Incapable de vaincre,--fuirai-je +lâchement, le seul de ma troupe qui n'aura pas voulu mourir? Cependant +il est un être--vers lequel se reporte ma pensée, et je sens que ces +yeux s'attendrissent pour elle jusqu'aux larmes. Mes seules ressources +dans le chemin de la vie que j'ai parcouru étaient--mon navire,--mon +épée,--mon amie,--mon Dieu! Le dernier, je l'ai abandonné dans ma +jeunesse;--il m'abandonne maintenant:--l'homme qui m'humilie aujourd'hui +ne fait qu'accomplir ses volontés. Je n'ai pas la pensée de me moquer de +son trône par des prières arrachées aux souffrances d'un lâche et +rampant désespoir; c'est assez que je respire--pour que je puisse tout +supporter. Mon épée est tombée de cette indigne main qui eût dû mieux +répondre à la bravoure de la troupe qu'elle commandait; mon navire est +englouti dans les flots, où il est au pouvoir du pacha;--mais mon +amie,--pour elle encore ma voix pourrait monter en prière vers le ciel. +Oh! elle est tout ce qui peut me rattacher à la terre.--Ma mort va +briser un cœur qui a pour moi plus qu'une légitime tendresse, une forme +si belle--que, jusqu'à ce que j'aie vu la tienne, ô Gulnare! mes yeux +n'avaient jamais demandé s'il s'en trouvait sur la terre d'aussi belle!» + +--«Tu en aimes donc une autre!--Mais que m'importe à moi cela?--cela ne +m'importe pas,--non, sans doute, jamais cela ne m'importera. Mais +cependant--tu aimes--et--oh! j'envie ceux dont les cœurs peuvent se +reposer sur des cœurs aussi fidèles qu'eux, et qui n'ont jamais éprouvé +ce vide--cette pensée inquiète qui soupire après des visions--comme la +mienne en est tourmentée.» + +«O femme!--j'avais pensé que tu aimais celui pour lequel mon bras +t'avait sauvée d'une tombe enflammée!» + +«Moi, avoir de l'amour pour le farouche Seyd! oh!--non--non--non, +jamais. Cependant ce cœur, qui ne fait plus d'efforts pour l'aimer, +s'est efforcé autrefois de répondre à sa passion,--mais il n'a pu +réussir. Je l'ai éprouvé--et je l'éprouve encore,--l'amour ne peut +exister qu'avec la liberté. Je suis une esclave; une esclave favorite, +il est vrai, destinée à partager la splendeur de mon maître, et à +paraître la femme la plus heureuse! Souvent je suis condamnée à entendre +cette question: «M'aimes-tu?» et je brûle de répondre: «Non!» Oh! il est +dur de supporter cette tendresse, et de s'efforcer vainement de la payer +de retour; mais il est encore plus dur de supporter les répugnances du +cœur, et de cacher aux yeux de celui qui l'inspire un sentiment +différent de celui de l'amour. Il me prend une main que je ne lui donne +pas--ni ne refuse;--le pouls de cette main n'est ni plus lent--ni plus +rapide,--mais il reste calme et froid; et quand elle m'est rendue, elle +retombe comme un poids inanimé, en s'éloignant de l'homme que je n'ai +jamais aimé assez pour le haïr. Mes lèvres, après avoir reçu ses +caresses, n'en sont pas plus brûlantes, et le souvenir qu'elles me +laissent glacé tous mes sens. Oui,--si j'avais jamais éprouvé le +dévouement de la passion, j'aurais pu lui faire succéder la haine, mais +encore--je le vois partir sans que j'en éprouve de regrets,--et revenir +sans que je le désire;--et souvent, lorsqu'il est près de moi,--il est +bien loin de ma pensée. Quand la réflexion arrivera--et elle doit +arriver--je crains qu'elle m'apporte le dégoût. Je suis son +esclave;--mais en dépit de l'orgueil, le titre de sa fiancée pour moi +serait pire que l'esclavage. Oh! que cette dot de son cœur ne m'est-elle +enlevée! ou, s'il en cherchait une autre, et qu'il me laissât en +repos--hier encore--j'aurais dit en paix! Oui, si je feins maintenant +une tendresse qui ne m'est pas habituelle pour lui, +souviens-toi,--captif! souviens-toi que c'est pour briser tes chaînes; +pour te payer la vie que je te dois; pour te rendre à cette femme qui +t'est si chère, et qui partage un amour tel que je n'en connaîtrai +jamais. Adieu!--le matin commence à poindre,--je dois te quitter: il +m'en coûtera cher,--mais ne crains pas la mort d'aujourd'hui! + +15. Elle pressa ses mains enchaînées contre son cœur, baissa la tête, +puis se retira sans bruit et disparut comme un songe. Était-ce bien elle +qui était là? et Conrad est-il seul maintenant? Quelle perle précieuse +est tombée et a brillé sur ses fers? c'est une des larmes les plus +sacrées, versée sur les malheurs d'un étranger, qui s'échappe une +fois--brillante--pure, des yeux de la pitié, déjà polie par une main +divine! + +Oh! elle est trop persuasive,--trop dangereusement chère--la larme +inappréciable qui tombe des yeux de la femme! cette arme de sa faiblesse +qu'elle peut employer pour attendrir,--sauver,--subjuguer;--tout à la +fois sa lance et son bouclier. Évitez-la,--la vertu s'amollit et la +sagesse tombe dans l'erreur, pour se confier trop tendrement à cette +expression de douleur de la beauté! Qui a perdu un monde et fait fuir un +héros? la larme timide de l'œil de Cléopâtre. Cependant la faute du +tendre triumvir doit être excusée; pour une larme,--combien perdent +non-seulement la terre,--mais le ciel! livrent leurs ames à l'éternel +ennemi de l'homme, et comblent leur malheur pour épargner celui de +quelque beauté volage! + +16. Il est jour,--et sur les traits altérés de Conrad viennent jouer ses +rayons--sans lui ramener les espérances de la veille. Que deviendra-t-il +avant la nuit? peut-être un corps sans vie sur lequel les corbeaux +agiteront leurs ailes funèbres, que son œil éteint et fermé n'apercevra +point, tandis que ce soleil se couchera, et que la rosée du soir +froide,--humide--et épaisse tombera sur ses membres roidis, en +rafraîchissant la terre--et en ranimant tout dans la nature, excepté son +cadavre!-- + + + + +Chant Troisième. + + Come vedi--ancor non m'abandonna. + + (Dante.) + + +1. Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin de sa carrière, le +soleil couchant s'abaisse avec lenteur le long des collines de la Morée. +Il ne brille pas d'un éclat obscurci, comme dans les climats du Nord, +mais c'est un rayonnement sans nuage d'une flamme vivante! Le rayon +jaune qu'il jette sur l'abîme silencieux dore les vagues verdâtres, +étincelantes de ses tremblans reflets. C'est sur le vieux rocher d'Égine +et sur l'île d'Hydra que le dieu de la gaîté répand son dernier sourire. +Se complaisant sur ses propres domaines, qu'il quitte à regret, c'est là +qu'il aime à verser ses rayons, quoique ses autels n'y reçoivent plus +l'encens de ses adorateurs. Les ombres des montagnes descendent au loin +et baisent ton golfe glorieux, invincue Salamine! Leurs arcs d'azur +rencontrent les doux regards du soleil dans la vaste étendue des airs, +colorés d'une pourpre plus foncée, et des teintes plus tendres, jetées +sur leurs cimes, marquent sa course triomphante, et reproduisent les +couleurs du ciel; jusqu'à ce que, dérobé par une ombre profonde à la +terre et à l'océan, le soleil disparaisse derrière son rocher de Delphes +pour se jeter dans les bras du sommeil. + +Ce fut dans un soir pareil qu'il jeta ses rayons les plus pâles, +lorsque, Athènes! le plus sage de tes enfans le salua pour la dernière +fois. Avec quelle inquiétude les meilleurs de tes enfans attendaient son +dernier rayon d'adieu qui devait terminer le dernier jour de leur +sage[c12] condamné injustement à boire la ciguë! «Pas encore,--pas +encore--le soleil s'arrête sur la colline,--l'heure précieuse de l'adieu +dure encore; mais triste est sa lumière aux yeux agonisans, et sombres +sont les teintes des montagnes qui lui paraissaient autrefois si +chères.» Phébus sembla couvrir de voiles lugubres la contrée délicieuse +qui n'avait encore connu que son sourire; mais avant qu'il eût disparu +derrière la cime du Cithéron, la coupe fatale fut vidée,--l'esprit vital +avait fui; l'ame de celui qui dédaigna de craindre ou de fuir,--qui +vécut et mourut comme nul mortel ne peut vivre ou mourir! + +Mais regardez! depuis les hauteurs de l'Hymette jusqu'à la plaine, la +reine de la nuit impose son règne silencieux[c13]. Aucune nébuleuse +vapeur, messagère de l'orage, ne couvre sa belle face, n'entoure d'un +cercle sa forme lumineuse. Là, la blanche colonne, avec sa corniche +scintillant aux rayons de la lune qui se jouent dans ses ciselures, +reçoit ses grâcieux baisers, et, couronné de ses tremblans rayons, +l'emblème de Phébé étincelle sur le haut minaret. Les bosquets +d'oliviers dispersés au loin comme des taches sombres, là où le modeste +Céphise verse son onde épuisée; le cyprès qui jette une ombre +mélancolique près de la sainte mosquée; la brillante tourelle du gai +kiosque[c14]; triste et sombre au milieu du calme religieux, le palmier +solitaire près du temple de Thésée: tous ces objets, empreints de +diverses couleurs, arrêtent les regards,--et stupide serait celui qui +passerait sans émotion dans ces lieux. + +Plus loin la mer Égée, dont le mugissement ne se fait plus entendre, +assoupit par des caresses le courroux de son vaste sein soulevé par la +guerre des élémens, et déploie dans des teintes plus douces une immense +surface de saphir et d'or, mêlée avec les ombres de maintes îles +lointaines qui offrent un aspect menaçant--là où l'aimable océan semble +sourire[c15]. + +2. Je m'écarte de mon sujet.--Pourquoi tourné-je mes pensées vers toi, +contrée du soleil? Oh! qui peut contempler la mer qui baigne tes +rivages, et ne pas s'arrêter à ton nom, quel que soit le sujet que l'on +traite, tant il y a de magie dans tout ce qui parle de toi? Quel est +celui qui, ayant vu se coucher le soleil sur toi, ô belle Athènes! +pourrait jamais oublier la scène que tu présentes à cette heure +merveilleuse du soir? Ce n'est pas celui--dont le cœur ne connaît ni +tems ni distance, et qu'un charme magique retient dans le parage des +Cyclades! Cet hommage ne paraîtra point étranger à ses chants; l'île de +son corsaire fit autrefois partie de ton domaine:--puisse-t-elle, en +recouvrant la liberté, redevenir encore la tienne! + +3. Le soleil s'est couché;--et, plus sombre que la nuit, le cœur de +Médora défaille près du signal de feu placé sur la hauteur de la +tour.--Le troisième jour s'est écoulé:--avec lui Conrad n'arrive +pas,--n'envoie pas de message,--l'infidèle! Le vent a été beau, quoique +faible, et il ne s'est point élevé de tempête. Hier au soir le navire +d'Anselme est rentré dans la baie; et cependant les seules nouvelles +qu'il apporte, c'est qu'il n'a point rencontré Conrad! Cruelle, comme +elle l'est maintenant, bien différente serait l'histoire, si Conrad eût +attendu cette voile pour combattre. + +La brise de la nuit commence à fraîchir;--Médora a passé ce jour à épier +tout ce que l'espérance peut lui faire prendre pour un mât; elle est +assise tristement--sur la hauteur.--L'impatience l'entraîne sur le +rivage de la mer à l'heure de minuit; là elle erre désolée, sans sentir +l'écume des flots qui souvent venait jaillir sur ses vêtemens, et +l'avertissait de s'éloigner. Elle ne la voyait pas,--ne la sentait +pas,--ne pouvait quitter ce rivage; elle ne sentait pas le froid de +cette écume:--le froid seul qu'elle éprouvait était sur son cœur. Ce +retard lui occasionna une telle certitude du malheur, que la vue du +vaisseau de Conrad lui eût fait perdre également la vie ou la raison. + +Enfin arrive--un pauvre bateau tout brisé, dont l'équipage a d'abord +aperçu celle qu'il cherche. Quelques-uns d'entre ces hommes ont des +blessures sanglantes:--tous sont dans un état pitoyable.--Ils sont peu +nombreux;--à peine comprennent-ils comment ils ont pu échapper:--_c'est +là_ tout ce qu'ils savent. Silencieux, abattus, chacun d'eux paraît +attendre que la triste voix de son compagnon exprime ses doutes sur le +sort de Conrad. Ils auraient pu dire quelque chose; mais ils semblaient +craindre de confier leurs paroles à l'oreille de Médora. Elle les a +compris, et cependant elle n'a point succombé,--elle n'a pas même +tremblé--en apprenant ce malheur accablant, ce délaissement terrible. + +Sous les traits délicats et tendres de Médora se cachaient de hauts +sentimens, qui ne se manifestaient que lorsqu'ils avaient acquis toute +leur énergie. Cependant, aussi long-tems que l'espérance lui +restait,--ces sentimens s'exprimaient par de l'attendrissement,--du +désordre--et des larmes;--quand tout était perdu,--cette sensibilité ne +s'éteignait pas,--mais elle sommeillait; et de ce sommeil apparent +naissait cette énergie qui lui disait: «Puisqu'il ne te reste rien à +aimer,--il ne te reste également rien à craindre.» Cette énergie était +supérieure à la nature; elle était semblable à ce brûlant et puissant +délire qui naît de l'accès de la fièvre dévorante. + +«Vous restez silencieux,--dit-elle.--Je ne voudrais pas entendre ce que +vous pouvez me raconter;--ne parlez pas,--ne murmurez pas ce nom:--car +je sais bien tout.--Cependant je voudrais vous demander--mes lèvres se +refusent presque à le dire;--que votre réponse soit brève:--dites-moi où +il repose?» + +«Madame! nous l'ignorons,--à peine avons-nous pu sauver notre vie; mais +il y en a un d'entre nous qui soutient qu'il n'est pas mort: il l'a vu +saisir, couvert de blessures sanglantes,--mais vivant encore.» + +Elle n'en put entendre davantage: c'était en vain qu'elle s'y +efforçait;--le sang bout dans ses veines;--toutes ses pensées +s'agitent,--jusqu'à ce que, dans cette lutte opiniâtre, son ame accablée +succombe à ces paroles. Elle chancelle,--tombe, et les vagues allaient +peut-être l'arracher sans vie à un autre tombeau; mais ces hommes aux +mains rudes, bien que leurs yeux soient noyés de larmes, se sont +empressés de venir à son aide avec la promptitude que commande la pitié. +Ils versent sur cette joue pâle comme la mort la rosée de l'Océan, +relèvent Médora,--agitent l'air sur sa figure,--et la soutiennent +jusqu'à ce qu'elle revienne à la vie. Ils réveillent ses femmes, et +laissent aux mains des matrones cette forme défaillante dont l'aspect +les fait gémir de douleur. Ils s'en vont à la caverne d'Anselme pour lui +faire part de ces affligeantes nouvelles--et de leur courte victoire. + +4. Dans cette assemblée farouche retentissent des paroles hardies et +étranges; il s'élève des pensées de rançon, de guerre et de vengeance, +de tout, excepté de paix ou de fuite. L'esprit de Conrad respire encore +dans leur conseil et leur défend le désespoir. Quel que soit son +destin,--les cœurs qu'il a inspirés et commandés le sauveront vivant, ou +apaiseront son ombre irritée. Malheur à ses ennemis! il reste encore un +petit nombre de ses braves dont les actions sont audacieuses, comme +leurs cœurs sont fidèles. + +5. Le cruel Seyd est dans la chambre secrète du harem rêvant au sort de +son captif. Ses pensées sont alternativement partagées entre l'amour et +la haine, tantôt avec Gulnare, et tantôt dans la prison de Conrad. +Étendue à ses pieds, la belle esclave épie les mouvemens de son +front.--Elle voudrait adoucir les noires pensées de son ame, en jetant +sur lui les regards inquiets de son œil large et noir, qui cherche +inutilement dans les siens un retour de sympathie; il fait semblant de +_les_ tenir constamment sur les grains de son chapelet[c16], mais c'est +seulement sur les tortures de sa victime qu'il les tient fixés. + +--«Pacha! la victoire de ce jour t'appartient; elle s'est fixée sur la +crête de ton cimier:--Conrad est pris,--le reste est tombé! Le sort de +Conrad est résolu:--il doit mourir, et il a bien mérité ce +châtiment;--cependant il me paraît trop indigne de ta haine. Je pense +qu'en le délivrant un moment, pour lui parler de rançon, en exigeant +tous ses trésors, serait un moyen plus sage. La renommée vante beaucoup +ses richesses de pirate;--que mon pacha n'en est-il le maître! Pendant +ce tems, abattu,--affaibli par ce fatal combat,--surveillé,--suivi,--il +serait toujours une proie facile; mais une fois mort,--le reste de sa +troupe embarquera ses richesses et les leurs pour chercher une retraite +plus sûre.» + +«Gulnare!--si pour chaque goutte de son sang on m'offrait un diamant +aussi riche que le diadême de Stamboul; si pour chacun de ses cheveux on +faisait briller à mes yeux une mine massive d'or vierge; si tout ce que +nos contes arabes racontent ou font rêver de trésors et de richesses +était devant moi,--tous ces trésors ne pourraient racheter le pirate! +Ils ne retarderaient pas seulement son supplice d'une heure, si je ne le +savais enchaîné et en mon pouvoir; et si, dans ma soif de vengeance, je +ne méditais encore sur les tortures qui durent le plus long-tems et +tuent le plus tard possible.» + +«C'est bien,--Seyd!--Je ne cherche pas à comprimer ta rage; elle est +trop justement excitée pour souffrir la pitié: mes pensées étaient +seulement de t'assurer ses richesses.--Ainsi relâché, il n'aurait pas +été libre. Rendu incapable de te nuire, privé de la moitié de sa troupe, +il pourrait retomber entre tes mains à ton premier signal.» + +--«Il pourrait retomber en mes mains!--et je le relâcherais alors pour +un jour,--quand le misérable est déjà dans mes mains? Relâcher mon +ennemi!--à la prière de qui?--de la tienne! belle solliciteuse!--C'est +là cette vertueuse reconnaissance que t'inspire la conduite du giaour +envers toi et les autres femmes, sans doute parce qu'il t'a +épargnée,--sans s'inquiéter si sa capture était belle! Mes remerciemens +et mes éloges lui sont aussi dûs.--Maintenant écoute! j'ai un conseil à +faire entendre à ton oreille gentille: je me défie de toi, femme! et +chacune de tes paroles imprime le sceau de la vérité aux soupçons qui +m'ont été inspirés. Portée dans ses bras à travers les flammes qui +consumaient le sérail,--dis, avais-tu du regret d'être ainsi emportée +par lui? Tu n'as pas besoin de répondre;--ta confusion parle, par la +rougeur qui monte déjà à tes joues coupables. Alors, aimable dame, pense +à toi! et prends garde: ce n'est pas seulement _sa_ vie qui demande un +tel soin! Encore une parole--oui--je n'en demande pas davantage. Maudit +fut le moment où il t'emporta loin des flammes; mieux eût +valu--mais--non--alors j'aurais gémi sur toi avec la douleur d'un +amant,--maintenant c'est ton maître qui t'avertit,--femme perfide! Ne +sais-tu pas que je puis couper tes ailes volages? Ce n'est pas seulement +par des paroles que je châtie ceux qui m'outragent; prends garde à +toi:--ne pense pas que ta perfidie reste impunie!» + +Il se lève--et il s'éloigne lentement, l'air sévère, la rage dans les +regards et la menace dans ses adieux. Ah! peu en a été émue cette reine +des femmes fortes--qu'un front irrité n'a jamais effrayée, que les +menaces n'ont jamais subjuguée. Seyd ne connaissait guère ton cœur, ô +Gulnare! il ne savait pas combien l'amour avait sur lui d'empire, et de +quelle audace la persécution pouvait le rendre capable. Les soupçons du +pacha lui parurent des outrages,--car elle ne connaissait pas encore +combien étaient profondes les racines d'où naissait sa compassion.--Elle +était une esclave;--par cela seul tout captif avait des droits à son +intérêt, et ce sentiment ne différait d'un autre que de nom. Démêlant à +peine les motifs des sentimens qui l'agitent,--ne tenant nul compte de +la colère du pacha, elle voulut s'exposer à de nouveaux dangers, en +essayant encore de calmer sa haine,--jusqu'à ce que s'éleva dans son +esprit ce combat de la pensée, source des malheurs de la femme! + +6. Cependant--pleins d'anxiété--tristement longs--calmes et uniformes +s'écoulent les jours et les nuits de Conrad.--Si son ame n'avait pas su +dompter la terreur, elle n'eût pu supporter ce redoutable intervalle du +doute et de la crainte, lorsque chaque heure pouvait le condamner à un +supplice pire que la mort; lorsque chaque pas que répétait l'écho de la +porte de sa prison pouvait être celui de l'homme qui devait le conduire +où le pieu fatal l'attendait: lorsque chaque voix qui frappait son +oreille pouvait être la dernière qu'il lui était permis d'entendre: si +son ame n'avait pu dompter la terreur,--cet esprit austère et haut eût +prouvé qu'il était aussi peu disposé à mourir qu'incapable de s'en +préserver. Il était abattu,--peut-être vaincu;--cependant il supportait +en silence ce conflit de pensées plus redoutables que tout ce qu'il +avait essuyé jusqu'alors. La chaleur du combat, le fracas des tempêtes +laissent à peine une idée assez inactive pour être un tourment; mais +emprisonné et chargé de fers dans une étroite solitude, se torturer, en +proie à tous les souvenirs les plus divers; méditer sans cesse sur son +propre cœur, sur ses irréparables fautes, sur son destin futur;--se voir +dans l'impossibilité d'éviter ce dernier--et de réparer les +premières;--compter les heures qui nous poussent impérieusement à notre +fin, sans avoir un ami pour nous consoler, et redire aux autres que la +mort a été reçue par nous comme un bien; autour de nous des ennemis +toujours prêts à mentir sur notre vie passée, et à calomnier nos +derniers instans; avoir devant soi des tortures que l'ame se sent +capable de braver, quoiqu'elle doute si la chair frémissante sera assez +forte pour les supporter, et si un simple cri ne déshonorera pas les +plus beaux sentimens, et ne lui ravira pas la plus noble gloire, celle +du courage; la vie que l'on perd ici-bas, se la voir déniée en haut par +ceux qui s'arrogent le monopole des faveurs du ciel; et surtout se voir +ravir quelque chose de plus qu'un paradis douteux--le ciel de nos +espérances terrestres--celle qui est la bien-aimée de nos cœurs; telles +sont les pensées dont un captif est assiégé, et qui lui font éprouver +des angoisses qui surpassent les douleurs mortelles: ce sont ces pensées +qui assiégeaient Conrad.--Les supporte-t-il lâchement ou avec courage? +puisqu'il n'y succombe pas, il faut bien qu'il en soit ainsi! + +7. Le premier jour est passé, il n'a pas vu Gulnare;--le second--le +troisième--elle n'est pas encore revenue; mais ce que ses paroles +avaient avancé, ses charmes l'ont accompli, ou autrement il n'aurait pas +vu un autre soleil. Le quatrième s'est écoulé, et avec la nuit une +tempête est venue mêler sa puissance de terreur à celle des ténèbres. +Oh! comme Conrad prêtait avidement l'oreille aux mugissemens de l'abîme, +qui jusqu'alors n'avaient pas encore interrompu son sommeil! et son +imagination sauvage s'égare dans de plus sauvages désirs, inspirée +qu'elle est par la lutte de son propre élément! Souvent il s'était +élancé sur ces vagues ailées, et il aimait leur rudesse impétueuse qui +rendait sa course plus rapide. Et maintenant le mugissement de l'océan +qui retentit à son oreille est pour lui une voix depuis long-tems +connue, qui lui dit--hélas! que c'est vainement qu'elle est si près de +lui! + +Le vent au-dessus de lui fait entendre de lourds sifflemens; et, +doublement retentissans, les nuages qui portent le tonnerre ébranlent la +tourelle de sa prison; la foudre reluit à travers les barreaux, et +réjouit plus le cœur de Conrad que l'astre de la nuit. Il traîne sa +lourde chaîne vers ces barreaux éclairés pour y attirer le tonnerre, en +désirant _que ce péril_ ne fût pas vain. Il soulève ses bras chargés de +fers vers le ciel, en le priant de lancer dans sa pitié un de ses +carreaux enflammés pour l'anéantir: le fer qu'il porte et sa prière +impie les attirent également.--La tempête roule au loin et dédaigne de +frapper; ses voix retentissantes s'affaiblissent dans le +lointain,--elles s'éteignent.--Conrad se retrouve seul, comme si quelque +ami infidèle eût dédaigné d'écouter ses gémissemens. + +8. L'heure de minuit est passée,--et un pas léger s'approche de la porte +massive;--il s'arrête,--il s'approche de nouveau; le verrou criant et la +clef au son triste tournent légèrement: son cœur l'a devinée,--c'est la +belle Gulnare! Quels que soient ses péchés, cette femme est pour lui un +ange protecteur, et belle aussi comme l'imagination d'un ermite pourrait +la peindre. Cependant elle est changée depuis qu'elle est venue pour la +première fois dans cette prison; sa joue est plus pâle, sa démarche plus +chancelante. Elle tourne vers le prisonnier son œil noir et inquiet, et +ce regard exprime avant ses paroles ces mots: «Tu dois mourir! oui, tu +dois mourir; il ne te reste qu'une ressource, la dernière,--la pire de +toutes,--si les tortures ne la surpassaient encore.» + +«Femme! je n'en dénie aucune;--mes lèvres expriment ce qu'elles ont déjà +exprimé:--Conrad est toujours le même. Pourquoi veux-tu chercher à +sauver la vie d'un condamné, et l'arracher à la sentence qu'il a +méritée? Oui, je l'ai bien méritée--non seul ici peut-être--j'ai bien +mérité la vengeance de Seyd par de nombreuses actions coupables.» + +--«Tu me demandes pourquoi? pourquoi--oh! n'as-tu pas sauvé ma vie d'un +sort plus horrible que celui de l'esclavage? Tu me demandes +pourquoi?--le malheur t'a-t-il aveuglé sur les tendres entreprises de +l'esprit d'une femme? et dois-je te le dire? quoique mon cœur ressente +tout ce que la femme peut ressentir, sans pouvoir l'avouer--en dépit de +tes crimes--ce cœur le ressent pour toi. Il a éprouvé pour toi de la +crainte,--de la reconnaissance,--de la pitié, de la folie,--de l'amour. +Ne réplique pas, ne me conte plus ton histoire, ne me dis plus que tu en +aimes une autre--et que je t'aime en vain. Quoiqu'elle soit aussi tendre +que moi, qu'elle soit plus belle, je me précipite dans un danger qu'elle +n'oserait pas affronter. Son cœur, auquel le tien est si fidèle, est-il +digne du tien? Si je t'appartenais,--tu ne serais pas seul ici +maintenant. Épouse d'un proscrit,--elle laisse son époux errer seul sur +les vagues! Qui retient dans sa demeure une si galante dame? Mais assez +de paroles,--et sur ta tête et sur la mienne un sabre tranchant est +suspendu par un simple fil; si tu as encore du courage, et que tu +veuilles être libre, prends ce poignard, lève-toi et suis-moi!» + +«Oui,--et mes chaînes! mes pieds, parés de ces ornemens, traverseront +avec grâce les gardes endormis! Tu l'as oublié,--est-ce là un +accoutrement pour fuir? ou est-il plus propre que tout autre au combat?» + +«Défiant corsaire! j'ai gagné la garde, toujours prête à se révolter et +avide d'or. Une seule de mes paroles fera tomber tes chaînes; sans un +pareil secours comment pourrais-je rester ici? Depuis que nous nous +sommes rencontrés, j'ai mis le tems à profit; et si je me suis rendue +coupable, c'est toi qui a causé mon crime. Un crime!--ce n'est pas être +criminelle que de punir ceux de Seyd. Ce tyran détesté, Conrad,--il doit +mourir! Je te vois frémir;--mon ame est bien changée:--elle a été +outragée,--méprisée,--avilie;--elle sera vengée.--Accusée d'une trahison +que jusqu'ici mon cœur avait dédaignée,--trop fidèle, quoique enchaînée +dans une servitude trop amère; oui, tu souris!--mais il avait peu de +motifs de se plaindre: je n'étais pas alors perfide,--et toi, tu ne +m'étais pas encore si cher. Mais Seyd l'a soutenu;--et les jaloux, ces +tyrans qui, en nous tourmentant, nous portent à les trahir, méritent +bien le sort que leurs lèvres toujours maussades prédisent. Je ne l'ai +jamais aimé;--il m'acheta--quelque peu cher--puisqu'avec moi se trouvait +un cœur qu'il n'avait pu acheter. Je fus une esclave docile; il a dit +que, pour sa récompense, j'aurais fui volontiers avec toi. C'était faux, +tu le sais;--mais que de tels augures se repentent de leurs prévisions! +leurs paroles sont des outrages qui rendent leurs prévisions véritables. +Ce n'était pas à ma prière qu'il suspendait ta mort; cette grâce +éphémère n'était que pour lui donner le tems de préparer de nouveaux +supplices pour te torturer, et pour augmenter mon désespoir. Il a aussi +menacé ma vie; mais sa folie amoureuse[loc16] me réserve encore pour les +caprices de sa seigneurie. Quand il sera plus rassasié de ces charmes +qui se flétrissent et de moi, alors s'ouvrira le sac,--et la mer roule +près de ces lieux! Quoi! suis-je donc destinée à lui servir dans ses +caprices, comme un jouet d'enfant que l'on rejette dès qu'il a perdu ses +dorures? Je t'ai vu,--je t'ai aimé,--je te dois tout;--je voudrais te +sauver, quand ce ne serait que pour te prouver combien une esclave est +reconnaissante. Mais quand même le pacha n'aurait pas ainsi menacé ma +vie et mon honneur (et il tient bien ses sermens prononcés dans des +momens de colère), je t'aurais encore sauvé;--mais lui eût été épargné. +Maintenant je suis toute à toi--à tout préparée. Tu ne m'aimes pas,--tu +ne me connais pas,--ou, si tu me connais, c'est de la manière la plus +défavorable. Hélas! cet amour--ou cette haine m'est pour la première +fois connue.--Oh! que ne peux-tu éprouver ma constance, tu ne me +repousserais pas; tu ne refuserais pas l'amour ardent dont brûle un cœur +oriental. Il est maintenant le phare de ton salut,--maintenant il te +montre dans le port la proue d'un Maïnote; mais dans une chambre par où +nos pas doivent nous conduire, dort-il ne doit pas se réveiller--le +barbare tyran Seyd!» + +[Note loc16: _His dotage_.] + +«Gulnare!--Gulnare!--je n'avais jamais, jusqu'à ce moment, senti si +fortement mon abjecte fortune, ma renommée flétrie si humiliée. Seyd est +mon ennemi; il eût balayé ma troupe de la terre, avec un bras +impitoyable, mais frappant à découvert. C'est pourquoi je suis venu ici, +sur mon vaisseau de guerre, pour émousser le cimeterre par le cimeterre; +telle est mon arme,--et non le secret poignard:--qui épargne la vie et +l'honneur d'une femme, épargne aussi celle d'un ennemi qui dort. C'est +avec joie que je te sauvai, ô femme; ce n'était pas pour cela:--ne me +laisse pas penser que tu n'étais pas digne de ma pitié. Maintenant, +adieu donc!--que plus de paix soit réservé à ton cœur! La nuit +s'écoule:--c'est la dernière de mon repos terrestre!» + +«Repose! repose! au soleil levant commenceront tes souffrances +nerveuses, et tes membres se tordront sur le pieu qui t'attend. J'ai +entendu donner les ordres,--j'ai vu--mais je ne le verrai plus.--Si tu +veux périr, je périrai avec toi. Ma vie,--mon amour,--ma haine,--tout ce +que je possède ici-bas dépend de cette résolution, corsaire! Mais il n'y +a que cette tentative! sans elle la fuite serait inutile.--Comment! les +poursuites assurées de Seyd, mes injures non vengées, ma jeunesse +déshonorée,--les longues, longues années consumées dans les regrets--un +seul coup nous délivre de toutes nos craintes à venir. Mais puisque la +dague convient moins à ton bras que l'épée, j'essaierai la fermeté d'une +main de femme. Les gardes sont gagnés;--encore un moment, et tout sera +consommé.--Corsaire! nous nous rencontrerons en lieu sûr, ou nous ne +nous rencontrerons plus. Si ma faible main faillit, le nuage du matin +roulera sur ton échafaud et sur mon linceul.» + +9. Elle se détourna et disparut avant que Conrad eût pu lui répondre, +mais il la suit long-tems d'un œil inquiet; et recueillant, comme il +faut, les anneaux des chaînes qui le pressent, pour diminuer leur +longueur ainsi que le bruit de sa marche, il suit Gulnare, autant que le +lui permettent ses membres enchaînés, car les verroux ne retiennent plus +ses pas. Elle était noire et sinueuse la marche qu'il devait suivre, et +il ne savait pas où ce passage conduisait. Il n'y avait là ni lampes ni +gardes. Il aperçoit bientôt une sombre lueur:--cherchera-t-il ou +évitera-t-il une clarté si indistincte et si faible? Le hasard guide ses +pas,--une fraîcheur soudaine semble frapper son front, comme si c'était +l'air du matin.--Il a atteint une galerie découverte;--à ses regards +brille la dernière étoile de la nuit dans un ciel qui s'éclaircit. +Cependant à peine Conrad y fait-il attention. Une autre lumière, partie +d'une chambre solitaire, frappe sa vue. Il se dirige de ce côté. Une +porte entr'ouverte lui a laissé voir cette clarté dans l'intérieur, mais +rien de plus. Une figure se présente d'un pas précipité; elle +s'arrête,--se détourne,--s'arrête encore,--c'est elle enfin! Point de +poignard dans sa main,--aucun indice de crime.--«Grâces soient rendues à +ce cœur tendre,--elle n'a pu le tuer!» Il la regarde de nouveau; ses +regards sauvages et égarés semblent reculer de frayeur à la vue du jour. +Elle s'arrête,--rejette en arrière ses longues tresses de cheveux noirs +qui voilaient presque tout son visage et son beau sein: on dirait que sa +tête mal assurée sort d'un état de doute ou de terreur. Ils se +rencontrent;--sur le front de Gulnare,--inconnue par elle--oubliée--sa +main précipitée a laissé--une tache légère.--Conrad en observe la +couleur et devine--Oh! léger mais certain est le gage du crime:--c'est +du sang! + +10. Conrad avait vu des combats;--il s'était nourri, dans la solitude de +son cachot, des tortures qui apparaissent d'avance au coupable condamné; +il avait été séduit,--châtié,--et la chaîne emprisonnait encore ses bras +qui pouvaient la porter à jamais: mais les combats,--la captivité,--le +remords,--tout ce qu'il a éprouvé de plus terrible,--ne l'ont jamais +fait frissonner,--n'ont jamais fait frémir le sang dans ses veines comme +cette tache de pourpre qui le glace d'horreur. Cette goutte de sang, +cette légère mais criminelle tache a fait disparaître tous les charmes +de cette beauté! Le sang qu'il a vu,--il aurait pu le voir couler sans +émotion;--mais alors c'eût été dans le combat, ou versé par une main +d'homme! + +11. «C'en est fait!--il allait se réveiller,--mais c'en est fait. +Corsaire! il n'est plus:--tu me coûtes bien cher. Toute parole serait +vaine en ce moment,--fuyons,--fuyons! Notre barque nous attend, il est +déjà presque jour. Le petit nombre de gardes que j'ai séduits me sont +maintenant tout dévoués, et ces hommes viendront rejoindre ce qui survit +de ta troupe. Bientôt ma voix saura justifier mon bras, quand notre +voile nous emportera loin de ce rivage détesté.» + +12. Elle frappa des mains,--et à travers la galerie accourent, équipés +et armés pour le combat, ses serviteurs--Grecs ou Maures. Ils s'arrêtent +silencieux, mais empressés; les chaînes de Conrad tombent. Encore une +fois ses membres sont libres comme le vent des montagnes! mais sur son +cœur pèse une telle tristesse qu'il semble que le poids des fers +l'accable maintenant. Aucunes paroles ne sont prononcées;--au signal de +Gulnare, une porte qui s'ouvre révèle une secrète issue qui conduit au +rivage. La cité est laissée en arrière;--ils se hâtent, ils atteignent +les vagues joyeuses qui bondissent sur le sable jaune. Et Conrad, se +laissant guider par Gulnare, suit ses volontés, ne s'inquiétant pas s'il +est sauvé ou trahi. La résistance était aussi inutile que si Seyd eût +encore vécu, pour se rassasier de la vue du supplice que sa vengeance +avait ordonné. + +13. Ils sont embarqués, la voile est déployée, la brise légère +souffle;--que la mémoire de Conrad a d'objets à passer en revue! Il +tombe absorbé dans la contemplation, jusqu'au cap où il avait la +dernière fois jeté l'ancre, et qui élève dans les airs sa forme +gigantesque. Ah!--depuis cette fatale nuit, quoique courts aient été les +instans, il avait balayé un siècle de terreur, de peines et de crimes. +Au moment où l'ombre immense du rocher passa noire sur le mât du navire, +Conrad voila son visage, et éprouva dans cet instant une douleur amère. +Il se rappela tout,--Gonsalve et ses compagnons, son triomphe éphémère +et sa cruelle défaite; il pense aussi à elle, à son amie délaissée: il +se retourna et vit--Gulnare, l'homicide! + +14. Elle observait sa contenance et les mouvemens de ses traits. Bientôt +elle ne put supporter cet aspect glacé, cette contenance froide qui la +repoussait; et cette sombre férocité qui était étrangère à ses regards +s'éteignit dans des larmes trop tardives. Elle s'agenouilla devant +Conrad et pressa sa main:--«Tu devrais encore me pardonner, quand Allah +lui-même m'accablerait de son courroux; sans cet attentat ténébreux, que +devenais-tu? Accable-moi de tes reproches;--mais non cependant--oh! +épargne-moi _maintenant_! Je ne suis pas ce que je te parais +être;--cette nuit terrible a égaré ma raison: ne te révolte pas contre +moi! Si je n'avais jamais aimé,--quoique moins criminelle, tu n'aurais +pas vécu--pour me haïr,--quand même tu l'aurais voulu.» + +15. Elle s'est trompée sur les pensées de Conrad, ces pensées l'accusent +plutôt qu'elle; il se croit la cause, quoique involontaire, de ses +misères. Mais muettes, profondes, sombres et inexprimées, ces pensées +dévorent silencieusement son cœur. Cependant le vent est favorable, les +flots ne sont point soulevés, les vagues bleues se jouent devant la +proue du navire. Mais sur la ligne lointaine de l'horizon apparaît un +point noir--un mât--une voile--un vaisseau armé! Les hommes de quart sur +le tillac signalent leur petite barque, et une ample voile que le vent +arrondit dans les airs rend sa course plus rapide. Il s'approche avec +majesté, se presse sur sa proue, et ses flancs présentent un aspect +formidable. Une lueur subite est aperçue,--un boulet dépasse la barque +et glisse en sifflant sous les flots. Le pénétrant Conrad sort +tout-à-coup de sa rêverie silencieuse; une joie depuis bien long-tems +éteinte brille dans ses regards: «C'est mon pavillon--mon pavillon +rouge! Allons--allons--je ne suis pas encore abandonné de tout sur +l'Océan!» Les pirates reconnaissent le signal, ils répondent au salut; +ils mettent la chaloupe en mer, et les voiles sont baissées. «C'est +Conrad! c'est Conrad!» Le commandement ne peut réprimer les transports +et les acclamations qui s'élèvent du tillac! C'est avec une vive +allégresse et un sentiment d'orgueil qu'ils le voient monter de nouveau +sur son vaisseau. Un sourire s'épanouit sur chacun de ces rudes visages; +ils peuvent à peine s'empêcher de presser leur chef dans leurs francs +embrassemens. Lui, oubliant à demi ses dangers et sa défaite, répond à +leur accueil comme un chef doit y répondre, serre avec un mouvement +cordial la main d'Anselme, et il sent qu'il peut encore vaincre et +commander! + +16. Ces premiers momens de joie passés, les sentimens qui débordent les +corsaires sont des regrets de ramener leur chef sans avoir frappé un +seul coup. Ils avaient mis à la voile, préparés pour la +vengeance;--s'ils avaient su que c'était la main d'une femme qui avait +délivré leur chef et leur avait enlevé cette gloire,--moins scrupuleux +que l'orgueilleux Conrad, ils l'auraient nommée leur reine. Par maint +sourire interrogatif, et par une surprise d'admiration, ils se +communiquent tout bas leurs pensées en regardant Gulnare. Mais elle, +tantôt au-dessus,--tantôt au-dessous de son sexe; elle, que le sang n'a +point épouvantée, est troublée par leurs regards. Elle tourne vers +Conrad un regard faible et suppliant, baisse son voile, et se tient +silencieuse à ses côtés. Ses bras sont doucement croisés sur ce cœur +qui--Conrad sauvé--a résigné le reste au destin. Quoique quelque chose +de pire que la frénésie puisse remplir ce cœur, extrême en amour comme +en haine, en bien comme en mal, le dernier des crimes l'a laissée encore +femme après son exécution! + +17. Conrad l'a remarquée, et il a éprouvé--ah! pouvait-il moins? il a +éprouvé de l'horreur pour cette action,--mais de la pitié pour sa +position cruelle. Ce qu'elle a fait, des torrens de larmes ne pourront +jamais l'effacer, et le ciel la punira au jour de sa colère. Mais--ce +qu'elle a fait, il le sait: quel que soit son crime, c'est pour lui que +le poignard a frappé, que le sang a été versé; et il est libre!--et pour +lui elle a donné tout ce qu'elle possédait sur la terre, et plus que +tout dans le ciel! Alors il se tourne vers cette esclave aux yeux noirs +qui baisse les yeux vers la terre en rencontrant son regard. Elle lui +paraît changée et humiliée,--faible et timide; mais variant souvent la +couleur de ses joues jusqu'aux teintes les plus profondes de la +pâleur,--tout ce qui en reste rouge est cette tache terrible qui a +rejailli sur elle de la blessure faite par le poignard! Conrad prend sa +main;--elle a frémi:--il est maintenant trop tard.--Cette main si douce +au toucher de l'amour,--si puissante dans les inspirations de la haine, +Conrad a serré cette main; elle a frémi,--et la sienne a perdu sa +fermeté, et sa voix est altérée. «Gulnare!»--mais elle ne répond +rien.--«Chère Gulnare!» Elle a levé les yeux:--c'est sa seule +réponse;--elle se précipite dans ses bras. S'il l'avait repoussée de cet +asile de repos, son cœur eût été au-dessus ou au-dessous d'un cœur +mortel; mais--bien ou mal--il ne la repoussa point de ses bras. +Peut-être, sans les murmures de sa conscience, sa dernière vertu alors +serait allée rejoindre les autres. Cependant Médora elle-même aurait pu +pardonner ce baiser qui ne demandait rien de plus d'une femme si belle; +le premier et le dernier que la fragilité humaine déroba à la +constance--sur des lèvres où l'amour avait exhalé tout son souffle; sur +des lèvres--dont les soupirs interrompus répandaient un parfum semblable +à celui que ce dieu venait de rafraîchir par l'agitation de son aile! + +18. Ils atteignent, à l'heure du crépuscule, leur île solitaire. Les +rochers semblent leur sourire; le port retentit de murmures joyeux; les +signaux brillent en tournant sur les hauteurs; les chaloupes plongent +dans la baie tranquille, et les joyeux dauphins les poussent à travers +l'écume; le cri aigu de l'oiseau de mer les salue lui-même de sa voix +discordante. Près de chaque lampe qui brille à travers les fenêtres de +leurs demeures, leur imagination se peint les amis qui en entretiennent +la clarté. Oh! qui peut sanctifier les joies du foyer comme l'aimable +rayon de l'espérance qui sourit du sein des vagues soulevées de l'Océan? + +19. Les feux sont allumés sur la montagne et parmi les bosquets de +l'île; Conrad cherche au milieu d'eux la tour de Médora. Il regarde en +vain;--c'est étrange:--tous font la même remarque de surprise; au milieu +de tant de signaux, cette tour est seule dans l'obscurité. C'est +étrange;--autrefois son phare de salut n'avait jamais manqué. Maintenant +il n'est peut-être pas éteint, mais seulement voilé. Conrad descend avec +la première barque qui se porté au rivage, et contemple avec impatience +la lenteur des rames. Oh! que n'a-t-il des ailes plus rapides que celles +du faucon, pour le porter comme une flèche sur la cime de la montagne! +Au premier repos que prennent les rameurs, il n'attend pas,--ne perd pas +de tems à considérer;--il se jette dans les flots, lutte contre les +vagues, traverse la baie, et monte par le sentier familier à sa vue. + +Il parvient à la porte de sa tour,--s'arrête un instant.--Aucun bruit ne +s'échappe de l'intérieur; et la nuit sombre régnait autour de lui. Il +frappe avec force,--aucune démarche, aucune réponse ne lui présage que +quelqu'un l'a entendu ou l'a cru dans le voisinage. Il frappe +encore,--mais faiblement,--car sa tremblante main se refusait de venir +au secours de son cœur troublé. La porte s'ouvre;--c'est un visage bien +connu,--mais ce n'est pas la forme qu'il est impatient de serrer dans +ses bras. On ne lui dit rien,--deux fois ses lèvres ont essayé de parler +sans pouvoir exprimer ce qu'il désire de savoir. Il saisit le +flambeau:--sa clarté va lui donner une réponse à tout;--cette lampe +s'échappe de sa main, et s'éteint dans sa chute. Il ne voudrait pas +attendre qu'elle soit rallumée; il lui en coûterait encore plus +d'attendre la clarté du jour. Mais, vacillant à travers le sombre +corridor, un autre flambeau jette des lueurs par intervalle. Conrad se +précipite dans l'appartement,--ses yeux contemplent tout ce que son cœur +ne pouvait croire,--bien qu'il l'eût pressenti! + +20. Il ne s'est point détourné,--ne parle point,--ne défaille point;--il +a fixé ses regards sur elle, et contemple une forme qui n'a plus de vie. +Il la contemple:--qu'il faut de tems, en dépit de la douleur, pour se +persuader, et oser s'avouer que nous contemplons en vain un objet chéri +qui n'est plus! Médora avait été si belle et si calme dans sa vie que la +mort se présentait chez elle sous un aspect plus doux; et les fleurs +glacées [c17] que sa main plus glacée tenait encore étaient pressées +doucement, comme si elle les eût serrées à peine, ou qu'elle eût feint +de dormir, et qu'elle se fût moquée des larmes répandues déjà sur elle. +De longues veines bleues se dessinaient sur ses paupières blanches comme +la neige, qui voilaient--des pensées disparues de ces yeux autrefois +pleins de vie.--Oh! c'est surtout sur les yeux que la mort exerce sa +puissance, et bannit l'ame de son trône de lumière! Ils se sont +affaissés et ternis ces cercles bleus dans cette longue et dernière +éclipse de la vie; mais la mort a épargné, pour un instant, la fraîcheur +des lèvres de Médora:--elles semblent avoir oublié de sourire, et désiré +du repos--seulement pour un instant. Mais le blanc linceul, et chaque +tresse tombante de ses cheveux longs,--beaux--mais dispersés dans un +dernier abandon privé de vie, et qui naguère, jouets du vent d'été, +s'échappaient des guirlandes qui s'efforçaient de les retenir dans leur +couronne; ces cheveux--et sa joue pâle et pure réclament le froid de la +tombe.--Elle n'est plus rien;--pourquoi Conrad est-il encore auprès +d'elle? + +21. Il n'a fait aucune question;--toutes celles qu'il aurait pu faire +avaient été résolues par le premier regard qu'il avait jeté sur ce front +calme--et froid comme le marbre. C'était assez pour lui,--elle était +morte,--que lui importait comment? L'amour de la jeunesse, l'espérance +de meilleures années, là source des désirs les plus doux, des craintes +les plus tendres; le seul être vivant qu'il n'ait pu haïr; tout lui +était ravi,--et il avait mérité ce destin, mais il n'en sent pas moins +toute l'amertume.--L'homme de bien se tourne, pour obtenir un terme à +ses douleurs, vers ces régions d'où le crime est à jamais repoussé; +l'homme orgueilleux--le méchant--qui ont fixé leurs joies ici-bas, et +trouvent la terre suffisante pour leurs douleurs, perdent tout en +perdant ce qui les attache à cette terre--peu de chose peut-être.--Mais +qui abandonne avec résignation tout ce qui faisait son bonheur? Beaucoup +de regards stoïques et d'aspects sévères masquent des cœurs où le +chagrin a laisse peu de choses à connaître; et de nombreuses et tristes +pensées demeurent cachées, mais non perdues dans les sourires de ceux +auxquels ils conviennent d'autant moins qu'ils les prodiguent davantage. + +22. Ceux qui l'éprouvent le plus vivement sont ceux qui expriment le +plus mal ce désordre d'un cœur souffrant, où mille pensées se soulèvent +pour se concentrer dans une seule, et qui cherchent dans toutes le +refuge qu'ils ne trouvent dans aucune. Nulles paroles ne suffisent pour +peindre les émotions intimes de l'ame, car la vérité refuse toute +éloquence au malheur. L'épuisement pèse de tout son poids sur l'ame +abattue de Conrad, et la stupeur l'a presque rendu immobile. Il est +maintenant si faible:--que l'attendrissement de sa mère remplit ces yeux +farouches, qui pleurent comme ceux d'un enfant. C'était seulement la +faiblesse de son cerveau qui annonçait une douleur irréparable. Personne +ne vit les larmes qui tombaient de ses yeux;--peut-être, devant des +témoins, cette inutile effusion de la douleur ne se fût point prononcée. +Ces larmes n'ont pas long-tems coulé;--il les essuie avant de +s'éloigner, le cœur abandonné de tout,--sans +espérance,--brisé,--inconsolable! Le soleil paraît sur l'horizon,--mais +le jour de Conrad est sombre; la nuit survient: ses ténèbres ne le +quitteront plus. Il n'y a pas de ténèbres plus noires que le nuage de +l'ame, aux yeux fatigués du malheur:--c'est le plus aveugle des +aveuglemens! Celui qui l'éprouve ne peut--n'ose voir;--mais il se tourne +du côté de l'ombre la plus épaisse,--et ne veut pas souffrir un guide! + +23. Le cœur de Conrad était formé pour la douceur,--mais il fut emporté +violemment dans l'inconduite. Trahi de trop bonne heure, et trompé trop +long-tems, ses sentimens les plus purs,--comme les gouttes d'eau qui +tombent et se durcissent dans la grotte, s'étaient durcis de même, moins +clairs peut-être que les stalactites, après avoir passé par les filtres +terrestres, mais enfin écoulés, glacés et pétrifiés. Cependant les +tempêtes sont arrivées, et la foudre a brisé le rocher de glace; si son +cœur est semblable, il s'est brisé sous le choc de la foudre. + +Là croît une fleur à l'abri de cet âpre rocher; quoique noire ait été +son ombre,--il l'avait protégée,--il l'avait sauvée jusqu'à ce jour. Le +tonnerre est venu,--ses traits les ont frappés tous deux; la solidité du +granit et la jeunesse de la fleur. Cette aimable plante n'a pas laissé +une feuille pour dire son histoire; mais elles se sont dispersées et +flétries où elles sont tombées, et de son froid protecteur il ne reste +que des fragmens entassés, mais en éclats, sur une plage stérile! + +24. C'est le matin;--peu des compagnons de Conrad osent se hasarder à +troubler sa solitude. Anselme cherche enfin à pénétrer dans sa tour; il +n'y était plus:--on ne l'a pas vu le long du rivage de la mer. Avant la +nuit, toute l'île alarmée a été parcourue dans tous les sens. Le matin +suivant--d'autres recherches commencent, et son nom retentit jusqu'à +fatiguer les échos. Mont,--grottes,--cavernes,--vallées,--tout est +exploré en vain. On trouve sur le rivage la chaîne brisée d'une barque. +L'espérance renaît dans les cœurs;--les pirates se mettent à sa trace +sur la mer. Tout est inutile;--les jours roulent sur les jours qui ne +sont plus, et Conrad ne revient pas:--il ne reviendra plus depuis ce +jour. Aucun vestige, aucunes nouvelles de son sort n'indiquent où il +supporte ses douleurs, ou bien où il a succombé à son désespoir! + +Long-tems ses compagnons pleurèrent celui que nul être qu'eux ne pouvait +pleurer; et beau fut le monument qu'ils élevèrent à son amie. Pour lui, +aucune pierre monumentale ne fut élevée pour rappeler sa mort douteuse +et des actions trop vaguement connues. Il laissa un nom de corsaire aux +tems à venir, lié à une vertu, et associé à un millier de crimes[c18]. + +FIN DU CORSAIRE. + + + + +NOTES +DU CORSAIRE. + +Le tems, dans ce poème, pourra paraître trop court pour les événemens; +mais toutes les îles de la mer Égée sont à peu d'heures de navigation du +continent, et le lecteur voudra bien être assez bon pour prendre _le +vent_ comme je l'ai souvent trouvé. + + +NOTE 1. + +_Roland furieux_, chant X. + +NOTE 2. + +Dans la nuit, particulièrement sous les latitudes chaudes, chaque coup +de rame, chaque mouvement des chaloupes ou des vaisseaux est suivi par +un éclat léger de lumière qui se détache de l'eau comme une feuille +lumineuse. + +NOTE 3. + +Café. + +NOTE 4. + +Pipe, en turc. + +NOTE 5. + +Jeunes danseuses. + +NOTE 6. + +On a objecté que l'entrée déguisée de Conrad comme espion est hors de la +nature.--Il en est peut-être ainsi.--Je trouve quelque chose dans +l'histoire qui ne lui est pas contraire. + +«Désireux de connaître par ses propres yeux la situation des Vandales, +Majorien se hasarda, après avoir dissimulé la couleur de ses cheveux, de +visiter Carthage sous le nom de son ambassadeur; et Genséric fut par la +suite bien mortifié par cette découverte qu'il fit d'avoir entretenu et +renvoyé l'empereur des Romains. Une pareille anecdote peut être rejetée +comme une fiction invraisemblable; mais c'est une fiction qui n'aurait +pu être imaginée que dans la vie d'un héros.» + +(GIBBON, _Décadence et Chute_, vol. VI.) + +Que le caractère de Conrad n'en soit pas moins hors nature, je tâcherai +de prouver le contraire par quelques coïncidences historiques que j'ai +rencontrées depuis que j'ai écrit _le Corsaire_. + +«Eccelin, prisonnier, dit Rolandini, s'enfermait dans un silence +menaçant; il fixait sur la terre son visage féroce, et ne donnait point +d'essor à sa profonde indignation.--De toutes parts, cependant, les +soldats et les peuples accouraient; ils voulaient voir cet homme, jadis +si puissant, et la joie éclatait de toutes parts. + +«Eccelin était d'une petite taille; mais tout l'aspect de sa personne, +tous ses mouvemens indiquaient un soldat.--Son langage était amer, son +déportement superbe;--et, par son seul regard, il faisait trembler les +plus hardis.» + +(SISMONDI, tome III, page 219-220.) + +«_Gizericus_ (Genséric, roi des Vandales, le conquérant de Carthage et +de Rome), _statura mediocris, et equi casu claudicans, animo profundus, +sermone rarus, luxuriœ contemptor_, _irâ turbidus, habendi cupidus, ad +sollicitandas gentes providentissimus_, etc., etc.» + +(JORNANDES, _de Rebus Geticis_, c. 33.) + +Je demande pardon d'avoir cité ces ténébreuses réalités pour donner de +la contenance à mon _Giaour_ et à mon _Corsaire_. + +NOTE 7. + +Les derviches sont dans des couvens et de différens ordres comme les +moines. + +NOTE 8. + +Satan. + +NOTE 9. + +C'est un effet habituel et non pas nouveau de la colère des Musulmans. +(Voyez les _Mémoires du prince Eugène_, p. 24.) «Le séraskier reçut une +blessure à la cuisse; il arracha sa barbe par la racine, parce qu'il se +trouvait forcé de quitter le champ de bataille.» + +NOTE 10. + +Gulnare, nom de femme; il signifie littéralement _la fleur du +grenadier_. + +NOTE 11. + +On peut citer, par exemple, sir Thomas Morus sur l'échafaud, et Anne de +Boylen qui, dans la Tour, sa prison, en passant la main sur son cou, +remarqua que «il était trop délicat pour causer beaucoup de peine à +l'exécuteur.» Pendant une partie de la révolution française, il était +venu de mode de laisser quelques bons _mots_ comme un legs; et la +quantité des derniers bons mots facétieux des victimes, prononcés durant +cette période, pourrait former un volume assez considérable de facéties +mélancoliques. + +NOTE 12. + +Socrate but la ciguë peu de tems avant le coucher du soleil (l'heure des +exécutions) quoique ses disciples le priassent d'attendre la disparition +totale de cet astre. + +NOTE 13. + +Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans notre propre +climat; les jours en hiver sont plus longs, mais plus courts en été. + +NOTE 14. + +Le _kiosque_ est une maison d'été turque. Le palmier est hors des murs +actuels d'Athènes, non loin du temple de Thésée, dont un mur seul le +sépare. L'eau du Céphise est réellement bien rare, et l'Ilissus n'en a +pas du tout. + +NOTE 15. + +Les vers précédens, jusqu'à la section 2, avaient peut-être peu de chose +à faire ici, car ils font partie d'un poème non publié (quoique +imprimé[n6]); mais ils furent écrits sur les lieux, au printems de 1811, +et--j'ai peine à savoir pourquoi--le lecteur devra m'excuser, s'il le +peut, de leur nouvelle apparition dans ce poème. + +[Note n6: _La Malédiction de Minerve_.] + +NOTE 16. + +Le _comboloïo_ ou rosaire turc; les grains en sont au nombre de +quatre-vingt-dix-neuf. + +NOTE 17. + +Dans le Levant, c'est la coutume de jeter des fleurs sur le corps des +morts, et de placer un bouquet dans la main des jeunes personnes. + +NOTE 18. + +Que le point d'honneur qui est représenté par un exemple du caractère de +Conrad n'a pas été porté au-delà des bornes de la probabilité, c'est une +proposition qui peut être confirmée par l'anecdote suivante d'un +flibustier, confrère du pirate, dans la présente année 1814. + +Nos lecteurs ont tous connaissance de l'entreprise dirigée contre les +pirates de Barrataria; mais peu d'entre eux, nous le pensons, ont été +instruits de la situation, de l'histoire, ou de la nature de +l'établissement. Pour l'instruction de ceux qui n'en ont pas +connaissance, nous avons reçu d'un ami la relation intéressante qui +suit, des principaux faits dont il a une connaissance personnelle, et +qui ne peut manquer d'intéresser quelques-uns de nos lecteurs. + +«Barrataria est une baie ou un bras étroit du golfe de Mexico; il +traverse une riche, mais très-plate contrée, jusqu'à ce qu'il atteigne à +un mille de distance le fleuve Mississipi, quinze milles au-dessous de +la Nouvelle-Orléans. La baie a des branches innombrables, dans +lesquelles on peut se placer en toute sécurité et échapper à toutes les +recherches. Elle communique avec trois lacs situés au sud-ouest, et ces +trois lacs avec un autre du même nom, contigu à la mer, où il se trouve +une île formée par les deux bras de ce lac et par l'Océan. Les côtés Est +et Ouest de cette île furent fortifiés, l'année 1811, par une bande de +pirates, sous le commandement d'un certain monsieur La Fitte. La plus +grande majorité de ces pirates sont de cette classe de population de la +Louisiane qui avait fui de l'île Saint-Domingue, lors des troubles qui y +survinrent, et qui trouva un asile dans l'île de Cuba. Ce fut lorsque la +dernière guerre entre la France et l'Espagne commença qu'ils furent +obligés d'abandonner cette île, dans le délai de peu de jours. Sans +cérémonie, ils entrèrent dans les États-Unis, et la plupart dans la +Louisiane, avec tous les nègres qu'ils possédaient à Cuba. Il leur fut +notifié, par le gouverneur de cet état, l'article de la constitution qui +défend l'importation des esclaves; mais, en même tems, ils reçurent +l'assurance du gouverneur qu'il obtiendrait pour eux, s'il était +possible, l'approbation du congrès pour conserver cette propriété. + +L'île de Barrataria est située à peu près à 29° 15' de latitude, et 92° +30' de longitude. Elle est aussi remarquable pour son air sain que pour +l'abondance des poissons qui peuplent ses parages. Le chef de cette +horde, comme Charles de Moor, avait quelques vertus mêlées à des vices +nombreux. Dans l'année 1813, ce parti, par ses attentats et son audace, +avait fixé l'attention du gouverneur de la Louisiane; et pour détruire +cet établissement, il pensa qu'il était convenable de le frapper par la +tête. Il offrit en conséquence une récompense de 500 dollars à celui qui +lui apporterait la tête de monsieur La Fitte, qui était bien connu des +habitans de la côte de la Nouvelle-Orléans, par les relations immédiates +qu'il eut avec eux comme ayant exercé autrefois dans leur ville, avec +grande réputation, l'art de l'escrime qu'il avait appris dans l'armée de +Buonaparte, où il avait servi comme capitaine. La récompense qui avait +été offerte pour la tête de La Fitte fut en retour offerte par celui-ci +pour celle du gouverneur, mais portée à 15,000 dollars. Le gouverneur +fit marcher une compagnie de soldats sur l'île de La Fitte, avec ordre +de brûler et de saccager tout l'établissement, et d'en emmener à la +Nouvelle-Orléans tous les bandits. Cette compagnie, sous le commandement +d'un homme qui avait été l'ami intime du hardi capitaine, s'approcha +très-près des fortifications de l'île avant d'avoir vu un homme ou +entendu un bruit, lorsque toutà-coup il entendit un coup de sifflet, +semblable à celui d'un contre-maître. Alors il se trouva lui-même +enveloppé par une troupe d'hommes armés, qui s'étaient précipités des +secrètes avenues qui conduisaient à la baie. Ce fut ici que ce moderne +Charles de Moor se distingua par quelques nobles traits; car +non-seulement il ne se borna pas à épargner la vie de celui qui était +venu attaquer son île pour lui faire perdre la sienne et celle de tout +ce qui lui était cher, mais encore il lui offrit de quoi procurer à cet +honnête soldat une existence aisée pour le reste de ses jours, ce que +celui-ci refusa avec indignation. Alors, avec la permission de son +vainqueur, il s'en retourna à la Nouvelle-Orléans. Cette circonstance et +quelques autres événemens semblables prouvèrent que la bande des pirates +ne pouvait être prise par terre. Nos forces navales ayant toujours été +faibles dans ces parages, des expéditions pour la destruction de cet +illicite établissement ne pouvaient être attendues d'elles jusqu'à ce +qu'elles eussent reçu des renforts; car un officier de l'armée navale, +avec un plus grand nombre de chaloupes de guerre dans cette station, fut +forcé de se retirer devant les forces supérieures de La Fitte. Aussitôt +qu'une augmentation de l'armée navale permit une attaque, elle fut +faite: la ruine totale des bandits en a été le résultat; et aujourd'hui +que ce point presque invulnérable, et la clef de la Nouvelle-Orléans, se +trouve purgé d'ennemis, il est à espérer que le gouvernement saura le +conserver par une force militaire imposante.» + +(_Extrait d'un journal américain_.) + +On trouve dans la continuation du _Dictionnaire biographique de Granger_ +par le Noble; un singulier passage, dans sa notice sur l'archevêque +Blackbourne; comme il a quelque analogie avec la profession du héros du +poème précédent, je ne puis résister au désir de le citer. + +«Il y a quelque chose de mystérieux dans l'histoire et le caractère du +docteur Blackbourne. La première n'est que très-imparfaitement connue; +et le bruit a couru qu'il avait été un forban, et qu'un de ses confrères +dans cette profession ayant demandé à son arrivée en Angleterre ce +qu'était devenu son vieux camarade Blackbourne, reçut pour réponse qu'il +était archevêque d'York. Nous savons que Blackbourne fut installé +sous-doyen d'Exter en 1694, office qu'il résigna en 1702. Mais après la +mort de son successeur, Lewis Barnek, qui arriva en 1704, il l'obtint de +nouveau. L'année suivante il devint doyen; et en 1714, il devint +archi-doyen de Cornwall. Il fut sacré évêque d'Exter le 24 février 1716, +et transféré à York le 28 novembre 1724, en récompense, selon la +chronique scandaleuse de la cour, pour avoir marié George Ier à la +duchesse de Munster. Ceci, cependant, paraît avoir été une pure +calomnie. Comme archevêque, il se conduisit avec une grande prudence, et +fut également respectable comme administrateur des revenus de son siége. +Le bruit circulait qu'il avait conservé les vices de sa jeunesse, et +qu'une passion pour le beau sexe formait un _item_ dans la liste de ses +faiblesses; mais bien loin d'avoir été convaincu par soixante-dix +témoins, il ne paraît pas qu'il ait été accusé directement par un seul. +Bref, je considère toutes ces accusations comme des effets de pure +malignité. Comment est-il possible qu'un forban ait pu être aussi +instruit et aussi savant que l'était certainement Blackbourne? Il avait +une connaissance si parfaite des classiques (particulièrement des +tragiques grecs), que, capable comme il l'était de les lire avec autant +de facilité que Shakspeare, il devait avoir consacré beaucoup de tems et +de peine pour les comprendre ainsi, et pour être autant versé dans les +langues savantes. Il avait été indubitablement élevé au collége de +l'église du Christ, à Oxford. On le dit y avoir été un homme +très-aimable; ceci toutefois fut tourné contre lui par ce dicton: «Il a +gagné plus de cœurs que d'ames.» + +--«La seule voix qui pouvait calmer les passions du sauvage Alphonse III +était celle d'une femme aimable et vertueuse, le seul objet de son +amour: c'était la voix de Dona Isabella, fille du duc de Savoie et +petite-fille de Philippe II, roi d'Espagne. Ses dernières paroles en +mourant firent sur sa mémoire une profonde impression: cet esprit +hautain fondit en larmes; et après ce dernier embrassement, Alphonse se +retira dans sa chambre pour déplorer sa perte irréparable, et méditer +sur la vanité de la vie humaine.» + +(_Œuvres mêlées de_ GIBBON.) + +FIN DES NOTES DU CORSAIRE. + + + + +LARA. + + + + +Chant Premier. + + +1. Les serfs sont joyeux dans le vaste domaine de Lara, et l'esclavage a +oublié à moitié ses chaînes féodales. Lui, leur seigneur inattendu, +qu'ils n'espéraient plus revoir, mais qu'ils n'avaient point oublié, est +revenu après un long exil volontaire. Tous les visages, dans son +château, sont brillans de joie de son arrivée; les coupes sont sur la +table et les bannières sont déployées sur les créneaux. Au loin, sur les +vitraux peints de couleurs variées, se reflète en se jouant la flamme +hospitalière du foyer rallumé, autour duquel un cercle de +vassaux[loc17], aux yeux pétillans de gaîté, donne un libre cours à sa +loquacité bruyante. + +[Note loc17: _Retainers_.] + +2. Le chef de la maison de Lara est de retour. Pourquoi Lara a-t-il +traversé les mers? Laissé par la mort de son père (il était trop jeune +pour apprécier une telle perte) maître de lui-même,--il a reçu cet +héritage de malheur,--ce redoutable empire de soi-même, dont l'orgueil +humain s'empare pour détruire la paix du cœur!--sans personne pour le +réprimander, et n'ayant que peu d'amis pour lui faire apercevoir les +mille sentiers dont la pente glissante entraîne au crime; c'est alors, +lorsque son âge demandait qu'il obéît, c'est alors que la jeunesse +fougueuse de Lara commandait à des hommes. Il n'est pas nécessaire de +suivre pas à pas sa jeunesse à travers tous les détours de la carrière +qu'elle parcourut. Courte elle parut à sa fougue impatiente; mais elle +fut assez longue pour causer à moitié sa perte. + +3. Lara, dans sa jeunesse, avait abandonné le séjour de ses ancêtres; +mais depuis l'heure où il lui fit de la main le salut d'adieu, on a +ignoré de quel côté il avait dirigé ses pas, tellement que son souvenir +était presque éteint dans la mémoire. Ses vassaux ne pouvaient que dire: +«Son père est redevenu poussière, c'est tout ce que nous savons, et Lara +n'est point en ces lieux.» Lara ne revient point, n'envoie personne; le +plus grand nombre devient froid et indifférent aux conjectures. Les +salles de son château entendent à peine prononcer son nom à l'écho +duquel elles étaient si habituées; son portrait se noircit dans son +cadre couvert de poussière; un autre seigneur console la femme qui lui +était destinée, la jeunesse l'oublie, et les vieillards ne sont plus. +«Vit-il encore?» s'écrie l'héritier impatient, qui soupire après un +deuil qu'il ne doit pas porter. Une centaine d'écussons couverts d'une +rouille noire décorent la dernière et antique demeure des Lara; mais il +en est un qui manque à cette galerie poudreuse, et qui serait le +bien-venu dans ce gothique trophée. + +4. Il arrive enfin tout-à-coup; de quel lieu? chacun l'ignore. Pourquoi +revient-il? il n'est pas nécessaire d'en être instruit. Ce qui étonne le +plus ses gens, ce n'est pas son retour; c'est sa longue absence. Il n'a +à sa suite qu'un simple page, d'un air étranger et d'un âge encore +tendre. Des années se sont écoulées, et aussi rapide est leur fuite pour +ceux qui mènent une vie vagabonde, que pour ceux qui n'abandonnent point +leur terre natale. Mais le défaut de nouvelles des climats éloignés a +prêté une aile moins légère au tems fatigué. Ils le voient, ils le +reconnaissent, et cependant le présent leur paraît douteux, ou le passé +un rêve. + +Il vit; cependant la force de sa jeunesse n'est point passée, quoique +ses traits soient brunis par la fatigue et un peu altérés par le tems. +Les fautes de son jeune âge, quelles qu'elles aient été, si elles ne +sont point oubliées, ont pu être effacées de sa mémoire par les +événemens de sa nouvelle destinée. Rien de bien ou de mal n'est connu de +sa vie depuis long-tems; son nom peut encore soutenir la renommée de sa +famille. Dans sa jeunesse, son ame était fière; mais ses torts n'étaient +que ceux d'un jeune étourdi, amoureux des plaisirs, et ainsi, à moins +qu'ils ne l'aient égaré dans sa course, ils pouvaient être rachetés, +sans exiger de lui un long remords. + +5. Un grand changement s'est opéré dans lui,--et quel qu'il soit, il +n'est plus ce qu'il a été autrefois. Ce front s'est empreint de rides +profondes; il parle de passions, mais de passions qui ne sont plus; +l'orgueil, mais non le feu de ses jours de jeunesse; un aspect plein de +froideur et d'indifférence pour la flatterie; une altière démarche, et +un œil pénétrant qui comprend d'un regard la pensée des autres, et cette +légèreté sarcasmatique de la parole, dard perçant d'un cœur que le monde +a blessé, et dont les traits, lancés avec un semblant de gaîté frivole, +rendent ceux qu'ils atteignent incapables d'avouer leur blessure; voilà +ce que l'on découvrait dans Lara, et quelque chose encore de plus que ce +que son regard ou l'accent de sa voix pouvaient révéler. + +L'ambition, la gloire, l'amour, but commun des hommes que quelques-uns +peuvent conquérir, et que tous voudraient posséder, paraissaient ne plus +avoir d'accès dans son cœur, mais on eût dit que c'était depuis peu +qu'ils n'y régnaient plus; et un sentiment profond, que l'on eût +vainement cherché à sonder, éclatait par momens sur son visage altéré. + +6. Il n'aimait pas beaucoup qu'on lui fît de longues questions sur le +passé, il ne parlait point des merveilles et de l'immensité des déserts +sauvages qu'il avait parcourus seul dans des climats lointains, +et--comme lui-même le laissait à penser--inconnus: en vain ceux qui +l'entouraient essayaient-ils d'interroger ses regards, ou de mettre à +l'épreuve l'expérience de son compagnon; Lara évitait de parler de ce +qu'il avait vu, comme peu digne d'occuper la pensée d'un étranger. Si +les questions devenaient plus pressantes, son front devenait plus +sombre, et ses paroles plus rares. + +7. Ce ne fut pas sans plaisir qu'on le vit de retour; vive fut la joie +de son arrivée dans les cercles des hommes[loc18]. Issu d'une ancienne +famille, commandant à de nombreux vassaux, il était rangé parmi les +hauts seigneurs de sa contrée. Il assistait à leurs carrousels, à leurs +festins joyeux; il les voyait soupirer ou sourire, mais il ne faisait +que les voir froidement sans partager la gaîté ou l'ennui général. Il ne +recherchait point ce que tous poursuivaient, entraînés par une espérance +toujours trompeuse et toujours écoutée: les honneurs qui ne sont qu'une +vaine fumée; l'or plus substanciel; la préférence des belles et les +dépits des rivaux. Autour de lui était tracé un cercle mystérieux, qui +défendait de l'approcher et le montrait toujours isolé. Dans ses yeux +paraissait quelque chose de sévère qui éloignait au moins de lui la +frivolité; et les personnes plus timides qui le voyaient de près +l'observaient en silence, en se communiquant tout bas leurs mutuelles +frayeurs, et celles plus sages, et en plus petit nombre, qui lui +témoignaient des intentions plus amicales, avouaient qu'elles le +jugeaient meilleur que son air ne semblait l'annoncer. + +[Note loc18: _To the haunts of men_.] + +8. C'était étrange!--dans sa jeunesse, toute action et toute vie, +brûlant pour le plaisir, et ne répugnant point aux combats; essayant +tour à tour des femmes,--du champ d'honneur,--de l'océan,--de tout ce +qui lui promettait jouissance ou danger;--il avait tout épuisé, et sa +récompense avait été dans le plaisir et la peine, et non dans un milieu +fade et commun: car ses sentimens ardens cherchaient, dans cette +intensité d'émotions, un moyen d'échapper à sa pensée. Les tempêtes de +son cœur eussent contemplé avec dédain les orages plus faibles des +élémens qu'elles auraient soulevés; les transports de ce cœur s'étaient +dirigés en haut, et ils avaient demandé s'il y avait dans les cieux des +ravissemens plus grands! Livré à tous les excès, esclave de tous les +extrêmes, comment se réveilla-t-il de ce rêve étrange? hélas! il ne le +disait pas,--mais il s'était réveillé pour maudire son cœur flétri qu'il +ne pouvait briser. + +9. Les livres, car jusque-là ses livres pour lui avaient été l'homme, +les livres paraissaient exciter davantage sa curiosité, et souvent, par +un soudain caprice, il se séparait de tout le monde pour plusieurs +jours. Alors, ses serviteurs, rarement appelés, disaient que, pendant +les longues heures de la nuit, ses pas précipités se faisaient entendre +sur la sombre galerie, où les grossiers mais antiques portraits de ses +pères présentaient leurs figures chagrines: on entendait,--mais on +murmurait tout bas que «_cela_ ne devait pas être connu,»--le son d'une +voix moins terrestre que la sienne. «Oui, ceux qui voudront pourront en +rire, mais quelques-uns avaient vu, ils ne savaient pas trop quoi, +quelque chose de plus que ce qui est ordinaire. Pourquoi contemplait-il +ainsi cette tête de revenant que des mains impies avaient enlevée aux +tombeaux[loc19], et qui, placée à côté de son livre ouvert, semblait +vouloir en éloigner tout le monde excepté lui? Pourquoi ne dort-il pas +quand les autres reposent? Pourquoi ne veut-il pas de musique et ne +donne-t-il pas l'hospitalité? Tout cela ne leur semblait pas bien,--mais +où était le mal? Quelques-uns le savaient peut-être, mais c'était une +histoire trop longue à raconter, et en outre ceux qui en étaient +instruits étaient trop discrètement sages pour avouer que ce qu'ils +savaient était autre chose que de légers soupçons. Mais s'ils voulaient +parler--ils le pourraient.» C'est ainsi qu'autour du foyer les vassaux +de Lara discouraient de leur seigneur. + +[Note loc19: Ceci paraît faire allusion à Byron lui-même, qui avait fait +une coupe à boire d'un crâne humain dont il se servait quelquefois. + +(_N. du Tr._)] + +10. Il était nuit.--Les étoiles du firmament se répétaient dans le +ruisseau transparent de Lara, qui multipliait leurs images. Ses eaux +sont si calmes, qu'elles semblent à peine mobiles, et cependant elles +s'écoulent comme le bonheur. Elles réfléchissent au loin, comme une +scène magique, les clartés immortelles qui brillent dans l'étendue des +cieux. Les rives de ces ondes sont parées d'arbres au vert feuillage, et +des plus belles fleurs qui puissent séduire l'abeille: telles étaient +celles dont Diane enfant composait ses guirlandes; l'innocence n'en +voudrait point d'autres, pour offrir à son amour, que celles qui +couvrent la rive. Les eaux en suivant leurs canaux se perdent dans des +détours qui représentent les replis tortueux et brillans du serpent. +Tout était si tranquille, si doux sur la terre et dans les airs, que +vous n'eussiez pas même tressailli à l'apparition d'un esprit, dans la +pensée que rien de méchant ne pouvait se plaire à errer dans de tels +lieux, au milieu d'une telle nuit! C'était un moment dont les esprits du +bien étaient seuls appelés à jouir; ainsi le pensait Lara, qui ne +demeura pas long-tems dans ces lieux, et qui s'éloigna silencieusement +pour retourner vers la porte de son château. Son ame ne pouvait plus +contempler de telles scènes, qui lui rappelaient le souvenir de jours +passés, de cieux plus sereins, de soleils plus purs, de nuits plus +douces et plus fréquentées, de cœurs qui maintenant--non,--non! la +tempête peut frapper son front, sans l'émouvoir--sans le lui faire +courber--mais une nuit comme celle-là, une nuit si belle, est une +raillerie pour un cœur comme le sien. + +11. Il est retourné dans ses appartemens solitaires, et son ombre +gigantesque est projetée sur les murs tapissés de ces poudreux tableaux +qui représentent des figures des vieux tems; c'est tout ce qu'elles ont +laissé de leurs vertus ou de leurs crimes, excepté une vague tradition, +les ténébreux caveaux qui dérobent leur poussière à la clarté du jour, +ainsi que leurs faiblesses et leurs vices, et une demi-colonne du livre +pompeux qui en transmet le récit spécieux d'âge en âge, où la plume de +l'histoire distribue le blâme ou la louange, et donne comme vérité ce +qui n'est le plus souvent qu'insigne mensonge. + +Lara promène ses rêveries silencieuses, et les rayons de la lune +brillent à travers les sombres vitraux sur le pavé de pierre, sur la +voûte élevée couverte de découpures, et sur les saints que les fenêtres +gothiques représentent agenouillés en prière, et qui se reproduisent, +par la réflexion de la lumière, en figures fantastiques semblables à la +vie, mais non à une vie comme celle des mortels. Les boucles noires des +cheveux pendans de Lara, son noir et ombragé sourcil, et le mouvement +balancé de son panache agité, apparaissaient comme les attributs d'un +fantôme, et imprimaient à son aspect toutes les terreurs que donnent les +tombes. + +12. Il était minuit,--tout était livré au sommeil; la clarté solitaire +d'une lampe pâle semblait rompre à regret les ténèbres. Écoutez! des +murmures sont entendus dans le château de Lara,--un son--une voix--un +cri--un appel de détresse! un cri lourd, prolongé--et le silence.--Ses +gens ont-ils entendu ce frénétique écho retentir à leurs oreilles +endormies? Ils l'ont entendu, ils se lèvent en sursaut, et, braves +quoique tremblans, ils se précipitent là où le cri invoquait leur +secours; ils arrivent portant dans leurs mains des flambeaux à demi +allumés et des épées dont ils ont, dans leur empressement, oublié les +ceinturons. + +13. Froid comme le marbre où son corps était étendu, pâle comme les +rayons de la lune qui se jouaient sur ses traits, Lara était renversé +par terre; près de lui son sabre à moitié tiré du fourreau semblait +indiquer un péril au-dessus des craintes de la nature. Cependant il +était ferme, ou il l'avait été jusqu'au dernier moment. Le défi +respirait encore sur son front; quoique empreint de terreur, et +insensible comme il est, il régnait sur ses lèvres le désir de répandre +le sang. Quelques menaces à demi formées, quelque imprécation +d'orgueilleux désespoir semblent avoir expiré sur ses lèvres. Son œil +était presque fermé; mais il n'a pas oublié, même dans sa détresse, le +regard du gladiateur, que souvent, dans la veille, son aspect décelait +avec fierté, et qui maintenant y était fixé dans un horrible repos. + +On le relève--on l'emporte; silence! il respire, il parle; les couleurs +reviennent sur ses joues basanées; sa lèvre recouvre son incarnat; son +œil, quoiqu'obscurci, roule sauvage dans son orbite, et chacun de ses +membres, par de lents frémissemens, recommence ses fonctions; mais ses +paroles sont articulées dans des termes qui ne semblent pas appartenir à +sa langue native. Distinctes, mais étranges, ses gens les comprennent +assez pour penser que ces accens appartiennent à d'autres climats; et +ils étaient tels, qu'ils semblaient s'adresser à une oreille qui ne les +entend point--hélas! qui ne peut plus les entendre! + +14. Son page s'est approché, et lui seul semble connaître le sens des +paroles qu'ils entendaient; et par les altérations de ses joues et de +son front, on pouvait juger qu'elles étaient telles que Lara n'aurait +pas voulu les avouer, ni le page les interpréter, quoiqu'il regarde avec +moins de surprise l'état de son maître que ceux qui l'entouraient; mais +il se penche sur le corps étendu de Lara, et lui parle dans cette langue +qui paraît être la sienne. Lara prête son attention à ces accens qui +semblent doucement calmer et dissiper les horreurs de son rêve, si +c'était un rêve qui abattait ainsi un cœur qui n'avait pas besoin de +peines idéales. + +15. Quel que soit l'objet que sa frénésie a vu en songe ou son œil en +réalité, si toutefois il s'en souvient, il ne sera jamais révélé, et +restera enseveli dans son cœur.--Le matin accoutumé revient, et inspire +une nouvelle vigueur à son corps fatigué; il ne recherche de soulagement +ni d'un prêtre ni d'un médecin; et bientôt, le même dans ses mouvemens +et dans son langage qu'il l'avait été auparavant, il remplit les heures +passagères, ne sourit pas moins, ne présente pas un front plus attristé +qu'il n'en avait l'habitude; et si le retour de la nuit semble +maintenant moins agréable aux yeux de Lara, il se gardait bien d'en +laisser rien paraître à ses vassaux étonnés, dont les frissons +prouvaient que _leurs_ craintes étaient moins oubliées. + +Tremblans, deux à deux (ils n'osent pas marcher seuls), ces esclaves +effrayés s'acheminent dans le château, et évitent la fatale galerie. La +bannière qui se déploie et le bruit des portes, le froissement de la +tapisserie, l'écho du plancher, les longues et noires ombres des arbres +d'alentour, le vol bruissant de la chauve-souris, le chant nocturne de +la brise; tout ce qu'ils voient ou entendent effraie leur pensée, à +mesure que les ombres du soir descendent sur les murs grisâtres du +château. + +16. Vaine terreur! cette heure de ténèbres restées à jamais inconnues ne +revint plus, ou Lara sut feindre un oubli qui augmenta l'étonnement de +ses vassaux sans diminuer leurs craintes.--La mémoire s'en était-elle +éteinte au réveil de ses sens? puis-qu'aucun mot, aucun regard, aucun +geste de leur seigneur ne trahit un sentiment qui leur eût rappelé ce +moment délirant des souffrances de son ame. Était-ce un rêve? était-ce +sa voix qui avait articulé ces étranges et sauvages paroles? était-ce +son cri qui avait interrompu leur sommeil? était-ce bien lui dont le +cœur oppressé, comprimé, avait cessé de battre, et dont le regard les +avait fait trembler? Pouvait-il, celui qui avait souffert une pareille +épreuve, perdre ainsi la mémoire, lorsque ceux qui n'en avaient été que +les témoins en étaient si frappés? Ou ce silence prouvait-il que sa +mémoire, pour être exprimée par des mots, était trop profondément, trop +indélébilement fixée sur ce secret dévorant qui ronge le cœur, en en +montrant l'effet sans en dévoiler la cause? Il n'en était pas ainsi pour +lui; Lara les avait ensevelis tous les deux dans son sein. De communs +observateurs ne pouvaient discerner le progrès de pensées, que les +lèvres mortelles ne laissent entrevoir qu'à demi; ces pensées brisent +les faibles paroles qui voudraient les exprimer. + +17. On remarquait dans Lara un mélange inexplicable de ce qui mérite le +plus d'être aimé ou haï, recherché ou évité. L'opinion variait sur sa +vie mystérieuse, et son nom n'était jamais oublié dans l'éloge ou la +raillerie. Son silence formait un thème pour le babillage de tous les +alentours;--le monde formait des conjectures,--se communiquait sa +surprise:--on mourait de connaître sa destinée. Qu'avait-il été? +qu'était-il, cet inconnu qui vivait parmi eux, et dont la famille +seulement n'était pas ignorée? Un ennemi haineux de son espèce? +cependant quelques-uns voulaient prétendre qu'avec eux il leur avait +paru aussi livré à la joie que les amis des plaisirs; mais ils +convenaient que son sourire, si on l'observait souvent de près, cessait +d'être un vrai sourire, et se flétrissait en un sourire de dédain +moqueur; et que si ce sourire atteignait ses lèvres, il ne passait pas +plus loin, ses yeux n'offrant aucune trace de gaîté. Cependant il y +avait parfois plus de douceur dans son regard, comme si son cœur n'eût +pas été naturellement dur; mais une fois observé, son ame semblait +réprimer une semblable faiblesse comme indigne de son orgueil; et elle +s'excitait elle-même à la roideur, comme dédaignant de s'acheter un +doute de l'estime à moitié ébranlée des hommes. C'était une peine +infligée par lui-même à son cœur que la tendresse avait autrefois +arraché à son repos; ou, dans la sollicitude du chagrin, il voulait +forcer son ame à la haine pour avoir trop aimé! + +18. Il y avait en lui un mépris vital de tout; et comme s'il avait déjà +éprouvé ce qui pouvait lui survenir de pire, il vivait étranger dans ce +monde. Esprit errant précipité d'un autre monde, être d'imagination +noire qui s'était créé par choix des périls auxquels il avait par hasard +échappé, mais échappé en vain, puisque dans leur souvenir son esprit +trouvait également un triomphe et un regret. Ayant plus de facultés pour +l'amour que la terre n'en accorde communément aux mortels, ses jeunes +rêves de vertu avaient dépassé la réalité, et une virilité orageuse +suivit sa jeunesse déçue, avec le souvenir d'années perdues à la +poursuite d'un fantôme, et celui des forces épuisées qui lui avaient été +accordées pour un meilleur usage. Des passions ardentes avaient semé le +ravage et la désolation sur ses pas, et avaient abandonné ses meilleurs +sentimens à un trouble intérieur et à la cruelle réflexion que fait +naître une vie d'orages. Mais toujours hautain, orgueilleux, et +abandonné au blâme, il appelait la nature pour en partager la honte, et +rejetait toutes ses fautes sur ce corps de chair qu'elle lui avait donné +pour servir à l'ame de prison et de festin aux vers de la tombe, jusqu'à +ce qu'enfin il confondit le bien et le mal, et attribua au destin les +actes de sa volonté. Trop fier pour l'amour-propre vulgaire, il pouvait, +au besoin, sacrifier le sien pour le bien des autres, mais ce n'était +pas par pitié, ni parce qu'il croyait le devoir; c'était par une étrange +perversité de l'ame, qui le poussait, avec un secret orgueil, à faire ce +que peu d'hommes ou même personne n'eût osé faire comme lui. Et cette +même impulsion, dans des circonstances séduisantes, l'égarait également +en le conduisant au crime, tant il était jaloux de s'élever au-dessus ou +de tomber au-dessous des hommes avec lesquels il se sentait condamné à +vivre, et tant il se plaisait à se séparer par le bien et par le mal de +tous ceux qui partageaient son état mortel! Son esprit, les abhorrant, +avait fixé son trône loin de ce monde, dans des régions qui lui étaient +propres. Là, méditant froidement sur tout ce qui se passait au-dessous +d'elles, son sang paraissait alors couler plus calme. Ah! plus heureux +si ce sang n'avait jamais été enflammé par le crime, et eût toujours +coulé dans ce calme glacé! Il est vrai qu'il suivait les mêmes sentiers +que les autres hommes, et qu'en apparence il agissait et discourait +comme le reste des mortels; qu'il n'outrageait pas les règles de la +raison par des écarts: sa folie n'était pas de la tête, mais du cœur; et +rarement il s'égarait dans ses discours, ou découvrait ses pensées au +point d'offenser la vue. + +19. Avec tous ces dehors froids et mystérieux, et le plaisir qu'il +semblait prendre à rester inconnu, il avait trouvé l'art (si ce n'était +pas un don de la nature) de fixer son souvenir dans le cœur des autres. +Ce n'était pas l'amour peut-être--ni la haine--ni rien de ce que l'on +peut imaginer d'exprimer par des mots; mais ceux qui le voyaient ne +l'avaient pas vu en vain, et ne pouvaient manquer de demander de nouveau +après lui; et ceux auxquels il avait parlé se rappelaient toujours ce +qu'ils avaient entendu, quelque frivole qu'il fût. Personne ne +connaissait ni comment, ni pourquoi; mais il s'insinuait tellement dans +l'esprit de celui qui l'écoutait, qu'il y laissait l'impression de +l'attachement ou de la haine. Quelque récente qu'ait été la date de +l'amitié, de la pitié ou de l'aversion qu'il avait inspirées, elles ne +faisaient que s'accroître dans les plus intimes sentimens et dans la +pensée. Vous ne pouviez pénétrer son ame; mais vous trouviez, en dépit +de votre étonnement, qu'il connaissait le chemin de la vôtre. Sa +présence hantait toujours votre pensée, et il forçait le cœur à lui +accorder un involontaire intérêt. Vains étaient les efforts pour +échapper à ce piége intellectuel, son esprit semblait vous défier de +l'oublier! + +20. On célèbre une fête, où les chevaliers et les dames, et tous ceux +que la richesse ou une haute naissance y appelaient, parurent.--D'une +haute naissance, et hôte bien venu, Lara se rendit avec les autres +seigneurs de son voisinage au château d'Othon. Une assemblée nombreuse +est reunie dans les salles étincelantes de lumière, où les convives se +livraient aux plaisirs de la table et du bal. La danse joyeuse de la +foule des jeunes et séduisantes beautés unissait dans la chaîne la plus +fortunée la grâce et l'harmonie. Heureux sont les jeunes cœurs et les +mains amoureuses qui se mêlent avec bonheur dans des groupes de leur +choix! C'est un aspect qui peut éclaircir le front le plus soucieux et +faire sourire le vieillard, rêver même le jeune homme, le jeune homme +qui oublie que de telles heures sont passées sur la terre, tant il y a +d'exaltation dans ses transports de bonheur! + +21. Lara contemplait cette fête, tranquillement joyeux, et son front +mentait si son ame était triste. Ses yeux suivaient dans tous ses +mouvemens chaque beauté dont les pas légers ne réveillaient aucun écho. +Les bras croisés et l'œil attentif, il était appuyé contre un pilier +élevé de la salle, et ne remarquait pas un regard sévère fixé sur lui. +Le fier Lara supportait mal un regard scrutateur semblable; à la fin, il +s'en aperçoit: c'est un visage inconnu, mais il semble ne chercher que +le sien, le sien seul. Le regard inquiet et sombre de cet homme indique +un étranger; il avait jusqu'alors tenu constamment ses yeux fixés sur +Lara sans en être vu. Enfin leurs regards se rencontrèrent, et +s'interrogèrent vivement avec une muette et mutuelle surprise. Une +émotion parut dans les regards de Lara, comme se défiant de celui de +l'étranger. L'aspect de cet homme est sévère et farouche, il en dit plus +que l'œil vulgaire ne peut en comprendre. + +22. «C'est lui!» s'est écrié l'étranger; et ceux qui l'ont entendu +répètent ce mot tout bas et de bouche en bouche: «C'est lui!»--«Qui, +lui?» se demande-t-on de toutes parts, jusqu'à ce que ces paroles +significatives parviennent aux oreilles de Lara. Ces mots si étrangement +prononcés, et le singulier regard de l'inconnu, peu de personnes +pourraient les expliquer: ils excitent une générale surprise. Mais Lara +est resté immobile, sans changer de couleur ou de maintien. La surprise +qui s'était d'abord manifestée dans ses yeux paraissait maintenant +dissipée; il porte des regards assurés et calmes sur l'assemblée, +quoiqu'il soit toujours observé par l'étranger qui, s'approchant de lui, +s'écrie, avec un superbe dédain: «C'est lui!--Comment est-il venu +ici?--et qu'y fait-il?» + +23. C'en était trop pour Lara; pour que Lara pût laisser sans réponse +une semblable question, répétée d'un ton si fier et si hautain. Le +sourcil froncé, mais avec un accent, froid, plus doucement ferme que +brusquement arrogant, il se tourna vers l'insolent questionneur:--«Mon +nom est Lara!--quand le tien me sera connu, ne doute pas de mon +empressement à répondre à l'inconvenante courtoisie d'un chevalier tel +que toi. C'est Lara!--en veux-tu savoir davantage? je n'évite aucune +question, et je ne porte aucun masque.» + +«Tu n'évites aucune question! Réfléchis bien--s'il n'en est aucune à +laquelle ton cœur ne pourrait répondre, quand bien même ton oreille ne +chercherait pas à l'éviter? Te parais-je donc si inconnu? Regarde-moi +bien! au moins si la mémoire ne t'a pas été inutilement donnée, oh! +jamais tu ne pourras dissimuler la moitié de sa dette: l'éternité te +défend de l'oublier.» Les yeux de Lara se fixent avec attention sur le +visage de l'étranger; mais ils n'y peuvent rien découvrir qui leur soit +connu, où qu'ils veuillent reconnaître.--Il ne daigna pas répondre avec +l'air du doute; mais il secoue la tête, et moitié indifférence, moitié +mépris, il se retourne et quitte l'étranger. Mais celui-ci, d'un air +impérieux, lui dit de rester:--«Un mot!--Je te commande de rester, et de +répondre ici à quelqu'un qui, si tu étais noble, serait ton égal; mais +quel que tu aies été et que tu sois maintenant--oui, ne fronce pas le +sourcil, seigneur, si ce que je te dis est faux, il t'est facile de +démentir mes paroles.--Mais, quel que tu aies été et que tu sois +maintenant, recueille-toi. Je me défie de tes sourires, mais je ne +tremble pas devant ton front menaçant. N'es-tu pas cet homme dont les +actions--» + +«Qui que je sois, des paroles aussi étranges que les tiennes, des +accusateurs tels que toi, j'en fais peu de cas, et ne les écoute pas +davantage. Que ceux pour qui ces paroles ont plus de poids écoutent le +reste, et ne se hasardent pas à contredire l'histoire, merveilleuse sans +doute, que ta langue va raconter, et qui commence d'une manière si +courtoise. Qu'Othon fête son hôte si poli, je lui en exprimerai ma +reconnaissance motivée.» Ici le maître de la fête, tout surpris, s'est +interposé.--«Quel que puisse être le secret dont il s'agit entre vous, +ce n'est pas ici le tems ni le lieu de troubler la gaîté de l'assemblée +par une dispute. Si toi, sire Ezzelin, tu as quelque chose à faire +connaître qui concerne le comte Lara, à demain, ici, ou ailleurs, comme +il vous plaira à tous deux, pour expliquer le reste. Tu m'es connu, et +je me porte ta caution, quoique, comme le comte Lara, tu sois récemment +arrivé seul des terres étrangères, et que tu sois devenu presque +étranger. Et si, par le sang et l'illustre naissance de Lara, j'augure +bien de son courage, comme de sa noblesse, il ne voudra pas se montrer +indigne de son nom sans tache, ni rien refuser de ce que réclament les +lois de la chevalerie.» + +«A demain donc, répliqua Ezzelin; et que notre loyauté soit ici mise à +l'épreuve. J'atteste sur ma vie et sur mon épée la vérité de mes +paroles; puissé-je être aussi sûr du bonheur éternel!» + +Que répond Lara? son ame descend dans sa profondeur la plus intime, et +demeure absorbée dans une profonde et soudaine méditation. Les paroles +de la foule et les yeux de tous, qui étaient fixés sur eux, semblent +s'adresser à lui. Mais les siens étaient silencieux, et ils paraissaient +se perdre dans l'oubli le plus complet--oui, le plus complet.--Hélas! +cette indifférence ne fait que trop comprendre à l'assemblée un souvenir +seulement trop fidèle. + +24. «A demain!--oui, à demain!» D'autres paroles que ces deux mots +répétés ne furent pas entendues de la bouche de Lara. Aucun sentiment +passionné ne se trahit sur son front; aucune lueur d'irritation +n'apparut dans son grand œil noir: cependant il y avait quelque chose de +ferme dans son accent calme et réservé, qui annonçait une résolution +déterminée, quoiqu'inconnue. Il prit son manteau,--inclina légèrement la +tête, et quitta l'assemblée en passant devant Ezzelin. Il répondit par +un sourire au regard menaçant que ce dernier lui lança, et avec lequel +ce seigneur pensait l'accabler. Ce n'était pas un sourire de joie, ni +celui d'un orgueil dissimulé qui se venge par le dédain de la haine +qu'il ne peut cacher; mais c'était le sourire d'un cœur sûr de lui-même +dans tout ce qu'il voudrait entreprendre, ou tout ce qu'il pourrait +souffrir. Ce sourire annonçait-il la paix? le calme de la vertu? ou le +crime vieilli dans l'endurcissement du désespoir? Hélas! les confidences +de l'un et de l'autre se ressemblent trop pour être facilement +distinguées sur le front d'un homme ou dans ses paroles. C'est par les +actions, par les actions seules que l'on peut discerner les vérités que +le cœur inexpérimenté est incapable de saisir. + +25. Lara appela son page et se retira.--Celui-ci obéissait promptement à +la moindre de ses paroles ou à son plus faible signe. C'était le seul +compagnon amené des climats lointains, où les ames étincellent sous un +ciel plus éclatant. Pour suivre Lara, il avait abandonné son pays natal. +Patient et docile, calme, malgré sa jeunesse, il était silencieux comme +son maître, et sa fidélité paraissait au-dessus de son état et de ses +années. Quoiqu'il n'ignorât pas la langue de Lara, il arrivait rarement +qu'il reçût de lui un ordre dans cette langue; mais il accourait avec +rapidité, et répondait avec effusion, quand les lèvres de Lara +laissaient échapper des paroles dans sa langue maternelle. Ces accens, +qui lui étaient aussi chers que les montagnes de sa patrie, réveillaient +à ses oreilles leur écho absent, et lui rappelaient la voix accoutumée +d'amis, de parens qu'il ne devait plus revoir, et auxquels il avait +renoncé pour un seul,--son ami, son tout. La terre ne lui offrait pas +maintenant d'autres guides; pouvait-on s'étonner alors s'il le quittait +si rarement? + +26. Légère était sa taille, et délicats, quoique bruns, paraissaient les +traits de son visage sur lequel avait passé son soleil natal; mais ses +rayons n'avaient point basané sa joue, où souvent se manifestait une +rougeur involontaire. Cependant ce n'était point cette rougeur qui monte +au visage quand la santé y fait refluer toutes les couleurs du cœur dans +des transports de bonheur; mais c'était la teinte étique d'un secret +chagrin, qui brillait dans un moment fiévreux. La flamme étincelante de +ses regards semblait empruntée d'en haut, et allumée par une pensée +électrique, quoique ses longues paupières tempérassent, par une teinte +mélancolique, l'ardeur de ses noires prunelles. Cependant on y +remarquait moins de tristesse que d'orgueil; ou si c'était de la +tristesse, c'était une tristesse que personne ne pouvait partager. Les +jeux qui plaisent à son âge ne lui plaisaient pas; les amusemens de la +jeunesse et les joyeuses folies des pages n'avaient point d'attraits +pour lui. Pendant des heures entières ses yeux restaient fixés sur Lara, +comme s'il eût tout oublié dans cette attitude contemplative. Éloigné de +son maître, il errait isolé. Brèves étaient ses réponses, et il ne +faisait jamais de questions. Les bois étaient sa promenade; son +amusement, quelque livre en langue étrangère; son lieu de repos, la rive +des limpides ruisseaux. Il semblait, comme celui qu'il servait, vivre à +part de tout ce qui charme les yeux et remplit le cœur; ne pas connaître +de fraternité, et n'avoir reçu de la terre aucun autre don que le don +amer--de l'existence. + +27. S'il aimait quelque chose, c'était Lara; mais son attachement ne se +montrait que dans son respect et dans son obéissance. Toujours dans une +attention muette, son zèle, qui épiait chaque désir de son maître, +l'accomplissait avant que sa parole l'exprimât. Toutefois, il y avait de +la dignité fière dans tout ce qu'il faisait; car il avait un esprit +altier qui ne supportait pas les réprimandes. Son zèle, quoique plus +actif que celui des mains serviles, obéissait seulement dans ses +actions; son air commandait encore, comme s'il eût ainsi cédé moins au +désir de Lara qu'à _son propre_ désir: car assurément ce n'était point +pour un vil salaire qu'il agissait ainsi. Les services que lui +commandait son maître étaient légers: c'était de lui tenir les étriers, +lorsqu'il voulait monter à cheval, ou de lui apporter son épée; +d'accorder son luth; ou, s'il désirait davantage, de lui lire des +volumes d'autres tems et d'autres langues que sa langue maternelle; mais +jamais de se mêler avec la foule des domestiques, auxquels il ne +montrait ni déférence ni dédain, mais cette réserve de bon ton, qui +prouvait qu'il n'avait nulle sympathie pour eux. Son ame, quel que fût +son rang ou sa naissance, pouvait fléchir devant Lara, non descendre +jusqu'à eux. Il paraissait d'une naissance distinguée, et avoir connu +des jours meilleurs. Aucune marque de travail vulgaire ne se trahissait +sur ses mains d'une blancheur si féminine, que l'on aurait pu lui +attribuer un autre sexe, lorsqu'on les comparait avec la délicatesse et +la douceur de son visage; mais ses vêtemens, et quelque chose dans son +regard de plus viril et de plus fier que n'en comporte l'œil d'une +femme, disaient le contraire. C'était un caractère presque sauvage, qui +tenait plus de son climat brûlant que de son corps tendre et frêle: il +est vrai qu'il ne se remarquait point dans ses paroles; mais dans son +aspect, cet instinct pouvait être plus qu'aperçu. + +Kaled était son nom, quoique le bruit courût qu'il en portait un autre +avant d'avoir quitté ses montagnes. Car quelquefois, bien qu'à peu de +distance, il entendait ce nom répété plusieurs fois sans répondre, comme +s'il ne lui eût pas été familier, ou, s'il lui était adressé de nouveau, +il se retournait brusquement, comme si dans cet instant il se rappelait +que c'était le sien. Cependant, si c'était la voix accoutumée de Lara +qui l'appelait, alors ses oreilles, ses yeux, et son cœur redoublaient +d'attention. + +28. Ce jeune page n'avait pas manqué de remarquer, dans la salle du bal, +la querelle imprévue que tout le monde avait observée, et quand la foule +autour de lui exprimait son étonnement du calme du hardi accusateur et +de la patience avec laquelle le noble et fier Lara avait supporté une +semblable insulte d'un étranger; doublement affecté, Kaled changea +plusieurs fois de couleur; ses lèvres pâlirent comme de la cendre, ses +joues s'enflammèrent tour à tour; et sur son front se répandit cette +sueur de glace qui survient, lorsque le cœur, chargé d'un poids de +pensées qui l'accablent, succombe de malaise et de luttes intérieures. +Oui,--il est des choses que nous devons rêver et oser exécuter avant que +la pensée en soit à moitié avertie. Quelle que pût être l'idée de Kaled, +elle suffit pour fermer ses lèvres et troubler son front. Il observa +Ezzelin jusqu'à ce que Lara eût jeté en passant, sur le chevalier, un +sourire de dédain. Lorsque Kaled vit ce sourire, son visage reprit son +air accoutumé, comme s'il eût reconnu en lui quelque chose de +satisfaisant. Sa mémoire lui faisait remarquer dans un pareil sourire +beaucoup plus que l'aspect de Lara n'en disait aux autres. Il se +précipita vers lui,--et dans un instant tous deux furent partis; et tous +ceux qui restèrent dans le château crurent être laissés seuls. Chacun +avait eu tellement les yeux fixés sur la figure de Lara, chacun s'était +si bien identifié par ses sentimens à cette scène, que lorsque l'ombre +longue et noire de Lara eut dépassé le portique, et ne fut plus +reproduite par la lumière des torches allumées, tous les cœurs battirent +plus vivement, comme doutant s'ils sortaient d'un rêve effrayant, que +nous savons être faux, mais qui nous épouvante encore parce que ce qui +est le pire est toujours le plus près de la vérité. + +Ils sont partis,--Ezzelin reste encore; le front pensif et l'air +impérieux; mais il ne demeura pas long-tems: avant qu'une heure se fût +écoulée, il salua de la main Othon, et se retira. + +29. La foule a disparu, les convives sont livrés au sommeil; le +châtelain courtois, et ses hôtes satisfaits se sont rendus à leur couche +accoutumée, où la joie se calme, et où la douleur soupire après le +sommeil; et l'homme accablé par le combat de sa propre existence[loc20] +cherche un refuge dans ce doux oubli de la vie. Là reposent également +l'espérance délirante de l'amour, la perfidie et la ruse; les projets +ténébreux de la haine, et les fourberies de l'ambition jalouse. Sur tous +les yeux planent les ailes de l'oubli, et l'existence éteinte est comme +ensevelie dans un tombeau. Quel nom meilleur pourrait plus convenir au +lit du sommeil? sépulcre de la nuit, demeure universelle où la +faiblesse, la force, le vice, la vertu sont étendus dans une égale +nudité. Heureux l'homme pour un moment, de ne pas avoir le sentiment de +la vie, pour s'éveiller cependant, pour lutter avec la terreur de la +mort, et chercher à éviter, quoique le jour doive apparaître pour +accroître ses maux, ce sommeil, le plus doux de tous, puisqu'il est le +moins troublé de rêves. + +[Note loc20: _O'er-laboured with being's strife_.] + + + + +Chant Deuxième. + + +1. La nuit commence à disparaître;--les vapeurs groupées autour des +montagnes se dissipent à l'aspect du matin, et la lumière réveille le +monde. L'homme a un jour de plus pour grossir le passé, et pour le +conduire peu à peu vers son dernier jour; mais la puissante nature +s'éveille en bondissant comme au jour de sa naissance. Le soleil est +dans les cieux et la vie sur la terre; les fleurs dans les vallées, la +splendeur dans les rayons du jour, la santé dans l'air pur du matin, et +la fraîcheur sur les bords des ruisseaux. Homme immortel! contemple ces +gloires resplendissantes de la nature, et écrie-toi, dans les transports +de ton cœur: «Ces gloires sont les miennes!» Admire-les pendant qu'il +est permis à ton œil enchanté de les voir: un matin viendra où elles ne +t'appartiendront plus; et quels que soient les regrets qui seront +exprimés sur ta tombe insensible, ni les cieux, ni la terre ne +t'accorderont une seule larme. Aucun nuage ne deviendra plus sombre, +aucune feuille ne tombera plus tôt, aucun souffle d'air, aucun vent +léger ne t'accordera un soupir; mais les vers rampans se réjouiront de +leur nouvelle pâture, et prépareront tes restes humains à fertiliser le +sol. + +2. Le matin a paru;--le soleil est à son midi.--Rassemblés dans le +palais, les chevaliers se sont rendus à l'appel d'Othon. C'est +maintenant l'heure promise, qui doit prononcer la mort ou la vie de la +réputation future de Lara. Ezzelin va développer ici son accusation; et +quelle que soit l'histoire, elle doit être exposée dans toute la vérité. +Sa parole a été donnée, et Lara a promis de l'écouter à la face de +l'homme et du ciel. Pourquoi ne vient-il pas? De semblables révélations +devant être faites, il semble que le retard de l'accusateur dépasse les +bornes de l'indulgence. + +3. L'heure est passée, et Lara est depuis long-tems arrivé. Il montre +une grande confiance en soi-même, et tout le calme de la patience. +Pourquoi Ezzelin ne vient-il pas? L'heure est passée, des murmures +s'élèvent, et le front d'Othon se rembrunit. «Je connais mon ami! je ne +puis craindre son manque de foi; s'il est encore sur la terre, qu'on +l'attende ici. Le toit qui le protége est dans le vallon situé entre mes +domaines et ceux du noble Lara. Mon palais aurait été honoré par +l'hospitalité donnée à un tel hôte, si le seigneur Ezzelin ne l'eût pas +refusée; c'est la recherche de quelque preuve nécessaire qui l'a empêché +de rester, et l'a forcé d'aller se préparer pour aujourd'hui. La parole +que j'ai donnée pour lui, je la donne encore; et je rachèterais moi-même +la tache qu'il aurait faite à la chevalerie.» Il a dit,--et Lara répond: +«Je suis venu ici à ta demande pour prêter l'oreille à des contes +perfides, récités par la langue d'un étranger, dont les paroles auraient +pu déjà blesser mon cœur, si je ne l'avais regardé comme presque un +insensé, ou tout au plus comme un ignoble et vil ennemi. Je ne le +connais point;--mais il semble m'avoir connu dans des pays où--je ne +dois pas perdre le teins en vains discours: produis ton +dénonciateur,--ou retire ta parole ici avec le tranchant de ton sabre.» + +Le fier Othon, rougissant de colère, jette aussitôt son gant sur la +terre, et tire son sabre du fourreau. + +«C'est ce dernier parti qui me convient le mieux, dit-il; c'est ainsi +que je réponds pour mon hôte absent.» + +Sans que sa joue pâle changeât de couleur, quelque près qu'ait été sa +tombe ou celle de son adversaire, la main de Lara, qui s'empare de son +sabre avec un sang-froid impassible, prouve qu'elle en connaît bien +l'usage, par la facilité adroite avec laquelle elle en saisit la garde. +Son œil, quoique calme, exprime qu'il sera sans quartier, et que l'épée +de Lara obéira trop bien à sa volonté. En vain les chevaliers se +pressent autour d'eux; la fureur d'Othon ne veut pas souffrir +d'accommodemens, et de ses lèvres tombent ces paroles d'insulte: «Une +bonne épée est nécessaire à celui qui voudrait nous séparer.» + +4. Court fut le combat; furieux, aveuglément téméraire, Othon livre son +sein au coup fatal. Le sang coule, il tombe; mais la blessure qu'il +reçoit de son habile adversaire, et qui l'étend sur la terre, n'est pas +mortelle. «Demande-moi ta vie!» lui crie Lara. Il ne répond rien. Alors +on vit le moment où il ne se serait jamais relevé du sol ensanglanté; +car le front de Lara, en cet instant, devint presque noir, dans sa rage +de démon, et son sabre se dispose à frapper un coup plus terrible que +lorsque celui de son ennemi était dirigé contre son sein. Alors il +conservait tout son sang-froid et toute son adresse; maintenant rien ne +réprime plus la haine déchaînée de son cœur. Il tombe avec si peu de +ménagement sur son ennemi, que lorsque les témoins s'approchèrent pour +retenir son bras, il tourna presque son arme affamée contre ceux qui +osaient s'interposer pour obtenir de lui la grâce du vaincu. Il réprime +ce premier mouvement de fureur; mais cependant ses regards sont fixés +sur son adversaire, comme s'il regrettait le combat inutile qui lui +laisse un ennemi vivant, quoique abattu, et comme s'il recherchait à +quelle distance la blessure qu'il a portée à sa victime l'a laissée près +du tombeau. + +5. On relève Othon baigné dans son sang, et le médecin lui défend toute +question, tout geste, toute parole. Les autres chevaliers se retirent +dans une salle voisine; et lui, Lara, irrité et l'air dédaigneux, la +cause et le vainqueur de ce soudain combat, s'éloigne lentement, dans un +silence hautain. Il pique son cheval, et se dirige vers son château, +sans jeter un seul regard sur celui d'Othon. + +6. Mais où était-il, ce météore d'une nuit, qui menaça pour disparaître +avec la lumière? où était cet Ezzelin? cet Ezzelin qui a paru et n'a +laissé aucune trace de ses intentions. Il avait quitté le château +d'Othon bien avant le jour, tandis que les ténèbres régnaient encore; +mais le chemin lui était si connu qu'il ne pouvait pas s'égarer. +Prochaine était sa demeure. Il n'y était point, et le jour suivant amena +une nouvelle recherche, qui ne produisit aucun résultat, si ce n'est de +constater l'absence du chevalier; une couche vide, un cheval sans maître +à l'écurie, son hôte alarmé, ses amis murmurant désolés. Leurs +recherches s'étendent dans tous les environs, autour du chemin qu'il a +dû suivre, craignant de rencontrer les vestiges de la férocité de +quelques brigands; mais il n'en existe aucune, et nul buisson n'en +porte. Point de trace de sang; point de lambeaux dispersés de ses +vêtemens; aucune chute, aucune lutte n'a flétri ou foulé le gazon, en +conservant l'empreinte du meurtre; point d'impression de doigts crispés +pour raconter l'histoire des efforts convulsifs d'une main agonisante +qui, ayant cessé de se défendre, tourne contre le tendre gazon les +dernières convulsions de son agonie. Tels sont les vestiges que l'on +aurait rencontrés, si quelqu'un avait perdu la vie; mais ils +n'existaient pas, et tout ce qui reste est une espérance douteuse. Un +étrange soupçon fait murmurer tout bas le nom de Lara, et chaque jour il +s'entretient de sa réputation flétrie; mais il se tait soudain lorsque +sa sombre figure apparaît: il attend son absence pour oser renouveler +ses murmures accoutumés, et ses conjectures revêtues des plus noires +couleurs. + +7. Les jours s'écoulent, et les blessures d'Othon sont guéries, mais non +son orgueil; et sa haine n'est plus dissimulée. C'était un homme +puissant, l'ennemi de Lara, et l'ami de tous ceux qui cherchaient à lui +nuire; il demande à la justice de sa contrée de forcer Lara à rendre +compte d'Ezzelin. + +Quel autre que Lara aurait pu craindre sa présence? qui l'a fait +disparaître, si ce n'est l'homme sur lequel ses charges menaçantes +seraient tombées d'un poids trop accablant? La rumeur générale augmente +par l'incertitude, le mystère est ce qui plaît le plus à la foule +curieuse. D'où vient cette indifférence apparente de Lara pour tous les +liens d'amitié[loc21]? pour tout ce qui peut faire naître la confiance +et éveiller l'amour? la férocité sommeillante que trahit son ame? +l'adresse avec laquelle il manie l'épée tranchante? où l'a-t-il apprise +ce bras qui n'a jamais fait la guerre? Dans quels lieux cette férocité +est-elle devenue le partage de son cœur? car ce n'était point l'aveugle +et capricieuse colère qu'un mot peut soulever et qu'un autre peut +calmer; mais l'œuvre profonde d'une ame qui ne connaît point la pitié +quand la colère l'emporte, et qu'une longue habitude du pouvoir comme du +succès a concentrée dans tout ce qui est inexorable. Tous ces propos, +associés avec ce désir qui domine l'humanité de se livrer plutôt au +blâme qu'à la louange, avaient amassé enfin contre Lara un orage tel que +lui-même en aurait pu être effrayé, et tel que ses ennemis voulaient +l'exciter. Il doit répondre de la tête d'un homme absent qui le poursuit +encore, mort ou vivant. + +[Note loc21: _The seeming friendlessness_.] + +8. Dans cette contrée vivait plus d'un mécontent qui maudissait la +tyrannie sous laquelle il était courbé. De nombreux et féroces despotes +y exerçaient leur oppression, et y donnaient leurs caprices pour des +lois. De longues guerres au dehors, de fréquentes querelles au dedans +ouvraient sans cesse un passage au sang et au crime qui n'attendaient +qu'un signal pour recommencer un nouveau carnage, tel qu'il en naît des +discordes civiles, qui ne connaissent pas de neutres, et ne comptent que +des amis ou des ennemis. + +Enfermés dans leurs forteresses féodales, tous les seigneurs étaient +comme des souverains, obéis en paroles et en actions, mais abhorrés dans +l'ame. Lara avait hérité de pareils domaines seigneuriaux, peuplés par +des cœurs mécontens et des mains travaillant à regret; mais sa longue +absence de son pays natal l'avait laissé pur du crime d'oppression, et +maintenant, détournées par la douceur de son administration, toutes les +terreurs avaient disparu par degrés. Ses serviteurs ne conservaient plus +pour lui que leur antique et habituelle vénération; mais ce fut plus +pour lui que pour eux-mêmes que leurs craintes furent soulevées. Ils le +croyaient maintenant malheureux, quoique d'abord leur malignité l'eût +jugé coupable. Ses longues nuits sans repos, son humeur silencieuse +furent attribuées à la maladie entretenue par la solitude. Et quoique +ses habitudes solitaires rendissent à la fin sa société triste, sa +demeure n'en était pas moins agréable, car les malheureux ne s'en +éloignèrent jamais sans soulagement; et pour eux du moins son ame +connaissait la compassion. Froid envers les grands, dédaigneux avec les +superbes, l'homme humble ne passait pas auprès de lui sans attirer ses +regards. Il ne parlait pas beaucoup; mais sous son toit on recevait +souvent un asile, et jamais de reproches. Et ceux qui en faisaient +l'observation pouvaient remarquer que chaque jour quelques nouveaux +hôtes se rassemblaient sous son commandement. Mais depuis la disparition +d'Ezzelin, il se montra seigneur courtois et hôte bienveillant. +Peut-être son combat avec Othon lui fit-il craindre quelque trame ourdie +contre sa tête exposée. Quelles qu'aient été ses vues, il sut se +concilier l'affection de plus de partisans que les seigneurs ses égaux. +Si c'était un effet de sa politique, elle fut répandue si loin que des +millions le jugeaient tel qu'il voulait paraître. Exilé par des maîtres +cruels, venait-on lui demander un asile? il était aussitôt donné. Par +lui les paysans n'avaient pas à pleurer leur moisson enlevée, et à peine +les serfs pouvaient-ils murmurer contre leur sort. Avec lui la vieille +avarice trouvait sûreté pour ses trésors; avec lui, le pauvre n'était +point exposé aux mépris; la bonne chère et les récompenses promises +retenaient près de lui la jeunesse active, jusqu'à ce qu'il fût trop +tard pour le quitter. Il offrait à la haine, avec un changement +prochain, l'espérance d'assouvir bientôt une vengeance différée; +l'amour, long-tems trompé par une union détestée, comptait dans le +succès pour recouvrer des charmes qu'il avait perdus. Tout était mûr; +Lara n'attendait que le moment favorable pour proclamer que l'esclavage +n'était plus qu'un nom. + +Le moment, l'heure vint où Othon crut sa vengeance assurée. Son +huissier[loc22] trouva le prétendu criminel entouré dans son château des +milliers d'hommes délivrés de leurs chaînes féodales récemment brisées, +défiant la terre, et comptant sur la faveur du ciel. C'était le matin +que Lara venait de rendre libres des serfs attachés à la glèbe, et qui +ne creuseraient plus désormais la terre que pour servir de tombeaux aux +tyrans! c'est ce qu'ils proclamaient tous.--Certain mot d'ordre est +nécessaire dans le combat pour venger ses outrages et conquérir ses +droits: religion,--liberté,--vengeance,--tout ce que vous voudrez; un +mot suffit pour faire lever les peuples et les mener au carnage. Une +phrase séditieuse suffit à la ruse qui la répand et l'exploite, pour +faire régner le crime, et pour donner une abondante pâture aux loups et +aux vers de la terre! + +[Note loc22: _His summons_.] + +9. Dans cette contrée, les seigneurs féodaux avaient acquis tant de +pouvoir, que leurs souverains enfans régnaient à peine. C'était alors le +moment pour les rebelles de lever l'étendard de la révolte. Les serfs +méprisaient le roi, et le haïssaient en même tems que les seigneurs. Ils +n'attendaient qu'un chef, et ils en trouvèrent un attaché à leur cause +par des liens indissolubles; forcé par les circonstances de rentrer en +guerre avec les hommes pour sa propre défense. Séparé par une destinée +mystérieuse de ceux que la naissance et la nature n'avaient pas fait ses +ennemis, Lara, depuis cette nuit fatale, s'était préparé, non pas seul, +à braver les événemens les plus sinistres. De certaines raisons, quelles +qu'elles fussent, lui prescrivaient d'éviter que l'on fît aucune +recherche sur ses actions commises dans de lointains climats. + +En réunissant à sa cause propre celle de tous, lors même qu'il aurait +été dans sa destinée d'être abattu, il avait au moins la certitude de +retarder sa chute. Le calme sombre qui depuis long-tems régnait dans son +ame; la tempête qui, après avoir exercé ses ravages, s'était assoupie, +soulevée par des événemens qui semblaient devoir pousser sa triste +fortune à son dernier degré de malheur, se réveillent de nouveau, et le +rendent tout ce qu'il avait été autrefois, et qu'il est maintenant; la +scène est seulement changée. Il se souciait fort peu de la vie, encore +moins de la renommée; mais il n'en était pas moins propre aux jeux +désespérés des combats. Il lui semblait qu'il était marqué dès sa +naissance pour être l'objet de la haine des autres, et il se moquait de +sa ruine si elle était partagée. Que lui importait donc la liberté des +peuples asservis? Il élevait l'humble, mais pour abaisser le superbe. Il +avait espéré trouver le repos dans sa retraite sombre, mais l'homme et +la destinée venaient l'y assiéger. Il paraissait comme une bête féroce +poursuivie par les chasseurs, que ceux-ci doivent tuer, mais qu'ils ne +peuvent faire tomber dans leur piége. Austère, sans ambition, +silencieux, il était désormais un tranquille spectateur des scènes de la +vie; mais lancé de nouveau sur l'arène, il parut un chef non inégal aux +seigneurs féodaux: sa voix,--son maintien,--ses gestes--révèlent une +sauvage nature, et à ses regards on reconnaît le gladiateur. + +10. A quoi servirait de raconter pompeusement l'histoire souvent répétée +des combats, les fêtes des vautours, le carnage et la mort? la fortune +changeante sur le champ de bataille, la force victorieuse et la +faiblesse obligée de céder? des ruines fumantes et des remparts +renversés? Dans cette guerre, la lutte fut la même que dans toutes les +autres, excepté que les passions déchaînées concentrèrent leur force +dans une férocité qui bannit tout remords. Personne ne demandait grâce, +car la pitié connaissait que ses cris seraient vains. Les prisonniers +mouraient sur le champ de bataille. La même fureur animait tour à tour +le sein du vainqueur; et ceux qui combattaient pour la liberté, et ceux +qui luttaient pour la tyrannie croyaient avoir versé le sang de peu +d'hommes, tant qu'il en restait encore à égorger. Il était trop tard +d'éteindre le tison dévastateur. La désolation atteignait la contrée +affamée; l'incendie était allumé, et les flammes étaient propagées, et +le carnage souriait sur ses victimes de chaque jour. + +11. Tout frais de la force que l'impulsion de la liberté récemment +acquise leur imprime, les partisans de Lara obtiennent le premier +succès: mais cette vaine victoire les a perdus. Ils n'obéissent plus à +la voix de leur chef pour se former en rang de bataille; ils se +précipitent dans une aveugle confusion sur leurs ennemis, croyant que de +l'atteindre ainsi devait leur assurer le succès. La convoitise du butin, +la soif de la vengeance entraînent ces brigands débandés à leur perte. +En vain Lara fait-il tout ce qu'un chef doit faire, pour arrêter +l'impétueuse furie de ces hommes. En vain veut-il calmer leur ardeur +téméraire,--la main qui allume l'incendie ne peut l'éteindre. L'ennemi +plus sage a pu seul arrêter leur impétuosité, et montrer à cette troupe +indisciplinée sa folle témérité. Des retraites feintes, des embuscades +nocturnes, des attaques désordonnées faites en plein jour, des combats +différés, la longue privation d'un secours désiré, un repos sans tente, +sous un ciel humide, des murs imprenables qui défiaient l'art des +assiégeans, et lassaient la patience de leur courage trompé: voilà les +obstacles qu'ils n'avaient pas prévus. + +Le jour du combat, ils s'avançaient à l'ennemi, comme l'auraient fait de +vieux guerriers; mais ils préféraient davantage la furie de l'action la +plus sanglante, et la mort présente à une vie de souffrances +continuelles. La famine vient leur apporter ses angoisses; et la fièvre +balaie leurs rangs, qui s'éclaircissent à vue d'œil. La joie immodérée +du triomphe se change en mécontentement. L'ame seule de Lara semble +encore indomptée, mais peu de ses soldats restent pour le seconder. De +plusieurs milliers qu'ils étaient, ils sont réduits à une faible troupe: +désespérés, quoique en petit nombre, ce sont les plus braves qui +survivent pour déplorer la discipline qu'ils avaient dédaignée après +leur premier succès. Une espérance leur reste encore: la frontière n'est +pas éloignée; par là, ils peuvent échapper à la guerre de leur patrie, +en emportant avec eux, dans l'état voisin, les chagrins de l'exil, ou la +haine de la proscription. Il est dur pour eux de quitter la terre de +leurs aïeux, mais il leur est encore plus dur de périr ou de se +soumettre. + +12. La résolution est prise,--ils sont en marche,--la nuit complice les +guide avec son astre lumineux, en éclairant leurs pas dans les ténèbres. +Déjà ils aperçoivent ses tranquilles rayons dormant sur la surface du +courant qui forme la frontière. Déjà ils distinguent,--est-ce bien la +rive? Fuyez! Elle est bordée par de nombreux rangs ennemis. Retournez ou +fuyez!--Qu'est-ce qui brille à l'arrière-garde? C'est la bannière +d'Othon,--la lance du chef qui les poursuit! Sont-ce des feux de +bergers, ces feux qui brillent sur la hauteur? Hélas! ils étincellent +avec trop de clarté, pour une fuite. Privés de tout espoir, et +concentrés dans leur propre défense, moins de sang peut-être aura payé +une dépouille plus riche! + +13. Ils s'arrêtent un moment; c'est seulement pour que la troupe puisse +respirer. Avanceront-ils, ou attendront-ils l'ennemi? Peu +importe,--s'ils chargent l'ennemi qui s'oppose à leur marche le long de +la rive du fleuve, quelques-uns peut-être pourront rompre et traverser +leur ligne formée, pour prévenir un tel dessein.--«Chargeons! attendre +leur attaque serait une action digne d'une troupe lâche.» Tous les +sabres sont tirés, chacun saisit les rênes de son cheval, et la première +parole pourra à peine devancer l'action. Parmi tous ceux qui vont +entendre le dernier commandement de Lara, pour combien ne sera-t-il pas +la voix de la mort! + +14. Son glaive est tiré; son front respire un air réfléchi, mais trop +tranquille pour être celui du désespoir; il montre quelque chose de plus +indifférent qu'il ne convient aux plus braves d'en témoigner, si le sort +des hommes les touche.--Il tourne ses regards sur Kaled, toujours près +de lui, et trop confiant encore pour trahir la moindre crainte. +Peut-être c'était la sombre clarté de la lune qui projetait sur les +traits de ce jeune page une teinte inaccoutumée de pâleur mélancolique, +dont l'empreinte profonde exprimait la fidélité et non la terreur de son +ame. Lara observa cette pâleur, et mit sa main dans la sienne: elle ne +trembla pas dans un moment semblable; ses lèvres étaient muettes, à +peine son cœur battait-il; ses regards seuls disaient: «Nous ne nous +séparerons jamais! ta troupe peut périr, tes amis peuvent fuir; pour +moi, je puis dire adieu à la vie, mais jamais à toi!» + +Le mot d'ordre a échappé aux lèvres de Lara, et sa troupe, portée en +avant, et les rangs serrés, marche sur les lignes divisées de l'ennemi. +Chaque coursier a obéi au premier coup d'éperon; les cimeterres +brillent, l'acier se croise; surpassés en nombre, mais non en bravoure, +ils opposent encore le désespoir à l'audace, et un front de défense aux +ennemis. Le sang est mêlé aux ondes du fleuve qui en conserve les +teintes jusqu'aux rayons du matin. + +15. Commandant, aidant, animant les siens, partout où l'ennemi paraît +redoubler d'efforts, où ses amis succomber, la voix de Lara se fait +entendre; il brandit son cimeterre, en frappe à coups redoublés, et fait +naître un espoir que lui-même a cessé de partager. Aucun ne fuit, car +ils savent bien que la fuite serait vaine; mais ceux qui chancellent +reviennent bientôt à la charge en voyant les plus courageux des ennemis +reculer devant le regard et les coups de leur chef. Tantôt entouré des +siens, tantôt presque seul, il enfonce les rangs de son adversaire, ou +rallie sa troupe. Lui-même ne s'épargne pas.--Une fois l'ennemi semble +fuir,--le moment était propice; Lara donne le signal de la main qu'il +agite dans l'air; il s'élance.--Pourquoi son casque orné d'un panache +s'affaisse-t-il soudain? un trait est lancé,--la flèche est dans son +sein! Ce geste fatal a laissé sa poitrine sans défense, et la mort a +fait retomber ce bras redoutable. Le mot de _victoire_ expire sur sa +bouche; cette main, qu'il avait élevée en signe de commandement, comme +elle pend tristement à ses cotés! Elle retient encore instinctivement +son sabre, quoique l'autre ait laissé échapper les rênes. Kaled les +saisit: défaillant par sa blessure, penché presque sans vie sur les +arçons de la selle, Lara ne s'aperçoit pas que son page désolé l'emmène +loin du combat. Cependant ses compagnons chargent l'ennemi, le chargent +encore avec plus de fureur. Les combattans sont trop confondus +maintenant pour compter les cadavres! + +16. Le jour luit sur les mourans et sur les morts, sur les cuirasses +brisées et sur les têtes séparées de leurs casques; le cheval de guerre +est étendu sans cavalier sur la terre, et l'effort de son dernier soupir +a fait rompre les courroies ensanglantées de sa selle. Près de là, +frémissent encore d'un reste de vie, le pied éperonné qui +l'aiguillonnait, et la main qui guidait les rênes. Quelques-uns sont +étendus mourans, tout près du torrent dont les eaux se raillent de leurs +lèvres que la soif dévore. Cette soif palpitante, qui brûle dans le +souffle de ceux qui meurent de la mort dévorante des braves, pousse +vainement leurs lèvres brûlantes à implorer une goutte,--une dernière +goutte d'eau pour les rafraîchir avant de mourir. Par un faible et +convulsif effort, ils traînent leurs membres sur le gazon ensanglanté. +Un pareil effort épuise leur faible reste de vie, mais ils atteignent le +courant, et se penchent pour se désaltérer: ils sentent déjà son humide +fraîcheur, ils sont près de la goûter. Pourquoi se +reposent-ils?--N'ont-ils plus de soif à étancher?--elle est +inextinguible, et cependant ils ne la sentent plus. C'était leur +agonie;--mais elle est déjà oubliée! + +17. Sous un tilleul, écarté de cette scène de carnage, était étendu un +guerrier, respirant encore, mais blessé à mort dans ce combat dont lui +seul fut la cause. C'était Lara dont la vie s'écoule peu à peu avec son +sang. Son compagnon d'autrefois, et maintenant son seul guide, Kaled est +à genoux près de lui, les yeux fixés sur son côté ouvert, et cherchant à +étancher avec son écharpe le sang qui en ruisselle à gros bouillons, et +qui devient plus noir à chaque convulsion. Alors, à mesure que son +souffle s'affaiblit, et s'exhale plus lentement, c'est goutte à goutte +que le sang s'échappe de la blessure fatale. A peine Lara peut prononcer +une parole, mais il fait entendre qu'il est inutile de chercher à le +soulager; ce mouvement ne fait qu'ajouter une palpitation plus vive à +ses tourmens. Il presse la main qui voudrait adoucir son agonie, et il +remercie, par un triste sourire, son page désolé qui ne craint rien, ne +sent rien, n'a besoin de rien, ne voit rien, excepté ce front affaissé +qui repose sur ses genoux; excepté ce pâle visage, dont les yeux, +quoique sombres, étaient la seule lumière qui brillât pour lui sur la +terre. + +18. Les ennemis arrivent, après avoir long-tems cherché Lara sur le +champ de bataille; leur triomphe n'est rien si Lara n'a point succombé. +Ils auraient voulu l'enlever, mais ils voient que ce serait vainement, +et lui les regarde avec un froid et tranquille dédain, et semble +réconcilié avec sa destinée qui le fait échapper par la mort à la haine +vivante. Othon survient, et, s'élançant de son cheval, il vient +considérer l'ennemi ensanglanté qui fit couler son sang; il s'informe de +l'état de ses blessures. Lara ne répond rien, et à peine jette-t-il un +regard sur lui, comme s'il avait oublié le souvenir de cet homme, et il +se tourne vers Kaled:--les dernières paroles qu'il prononça ensuite, si +elles furent entendues, du moins elles ne furent point comprises. Sa +voix mourante s'exprime dans cette langue étrangère à laquelle se +rattachaient pour lui quelques bizarres souvenirs. Il s'entretient avec +son page d'événemens passés dans d'autres contrées; mais quels +événemens? quelles contrées?--Kaled seul le sait; Kaled qui comprend +seul ses paroles et qui lui répond à voix basse, tandis que ceux qui les +entourent restent plongés dans un muet étonnement. Ils semblaient +alors--ces deux compagnons--oublier la moitié du présent dans le passé, +et partager entre eux quelque mystérieuse destinée dont personne qu'eux +ne peut pénétrer l'obscurité. + +19. Leurs paroles, quoique faibles, furent nombreuses--et ceux qui les +entendirent purent juger seulement de leur signification, à leurs +accens. Par elles, vous eussiez cru que la mort du jeune Kaled était +plus prochaine que celle de Lara, tant sa voix, ses soupirs étaient +tristes, profonds; tant ses paroles s'échappaient avec peine de ses +lèvres tremblantes! Mais la voix de Lara,--quoique lente, fut d'abord +claire et calme, jusqu'à ce que la mort en râlant ne fit plus entendre +qu'un pénible gémissement: mais sur son visage à peine pouvait-on +remarquer un léger changement; il ne décèle ni craintes, ni remords, ni +passions, excepté lorsque la dernière lutte de son agonie se fit sentir; +ses yeux se tournèrent tendrement sur son page, et lorsque Kaled eut +cessé de répondre, Lara éleva la main, et montra l'Orient: soit qu'alors +(le soleil se levant à l'Orient et dissipant les nuages) la clarté du +matin frappât sa vue; soit par hasard, ou soit que le souvenir de +quelques événemens eût élevé sa main vers les lieux où ils s'étaient +passés. A peine Kaled parut-il y faire attention, mais il se détourna, +comme si son cœur eût abhorré l'arrivée du jour; et il baissa les +regards devant cette lumière du matin pour les fixer sur le front de +Lara où régnaient les ténèbres. + +Cependant il semblait conserver le sentiment, quoiqu'il eût mieux valu +qu'il fût éteint. Car lorsqu'un des soldats qui étaient près de lui +découvrit le signe rédempteur de la croix, et lui offrit à baiser le +saint rosaire, dont son ame, prête à le quitter, pouvait encore invoquer +l'assistance, Lara le fixa avec un œil profane, et il sourit.--Le ciel +lui pardonne! si ce fût un sourire de dédain. Kaled, quoiqu'il ne parlât +pas, et sans cesser de considérer le visage de Lara avec un regard de +désespoir, l'air mécontent et avec un geste impatient, détourna la main +qui présentait le signe sacré, comme s'il n'eût servi qu'à troubler le +moribond. Il semblait ne pas savoir que la vie de Lara ne commençait que +de _ce moment_, cette vie d'immortalité qui n'est assurée à personne, +excepté à ceux dont la foi est dans Christ. + +20. Mais un gémissement lourd fut le dernier soupir de Lara; et un +sombre nuage se répandit sur ses yeux affaissés; ses membres +s'étendirent avec bruit, et sa tête se pencha sur le faible mais +infatigable genou qui la supportait. Il pressa la main qu'il tenait sur +son cœur;--ce cœur ne bat plus, mais Kaled ne cesse de le presser avec +une main glacée; il l'interroge, il l'interroge en vain, quoique ses +faibles palpitations ne lui répondent plus. «Il palpite encore!» Non, +non, tu rêves!--Il n'est plus! Celui que tu considères fut autrefois +Lara! + +21. Kaled le contemple toujours, comme s'il n'avait pas encore disparu, +l'esprit sublime qui animait cette humble poussière! Ceux qui +l'entourent l'ont arraché à sa contemplation, mais ils ne peuvent lui +faire détourner ses regards, et lorsqu'en l'enlevant du lieu où il +tenait embrassé une forme qui n'avait plus de vie, il vit cette tête, +que son cœur voudrait encore supporter, rouler sur la terre, cette tête +inanimée, bientôt poussière comme elle, il ne se courrouça point; il +n'arracha point les boucles luisantes de sa noire chevelure, mais il +s'efforça de rester debout et de regarder celui qu'il perdait; il +chancela bientôt et tomba, ayant à peine plus de vie que celui qu'il +avait tant aimé. Que celui qu'_il_ avait tant aimé! Oh! jamais sous le +ciel le cœur de l'homme ne brûlera d'un plus fidèle amour! Ce moment +d'épreuves a enfin révélé ce secret si long-tems à demi caché. En +déchirant ses vêtemens pour rappeler à la vie ce cœur qui ne bat plus, +on découvre que ses douleurs paraissent terminées, mais son sexe est +aussi découvert. La vie est revenue dans ce corps sans mouvement, et +Kaled n'éprouve point de honte.--Que lui importaient alors son sexe et +son honneur! + +22. Lara ne dort point où dorment ses pères, mais dans le lieu où il est +mort; c'est là que son tombeau a été creusé: son sommeil de mort n'en +est pas moins profond quoiqu'aucun prêtre ne l'ait béni, et que le +marbre ne couvre point sa poussière. Il fut pleuré par une amie dont la +douleur tranquille et moins bruyante dura davantage que celle d'un +peuple pour son souverain. Vaines furent toutes les questions qu'on lui +fit sur le passé, vaines même furent les menaces;--elle garda le silence +sur tout jusqu'au dernier moment. Elle ne dit point d'où elle était +venue, ni pourquoi elle avait tout abandonné pour suivre celui dont le +cœur paraissait si peu aimant. Pourquoi l'avait-elle aimé? Fou, +curieux!--tais-toi--l'amour humain est-il le fruit de l'humaine volonté? +Pour elle Lara pouvait être aimable; les hommes durs ont des pensées +plus profondes que vos yeux stupides ne le discernent; et quand ils +aiment, vos gens à sourires[loc23] ne devinent pas comment battent leurs +cœurs forts, quoique leurs lèvres soient plus avares de paroles. Ce +n'étaient pas des liens communs, ceux qui attachaient à Lara le cœur et +l'esprit de Kaled; mais elle ne consentit jamais à révéler cette étrange +histoire, et maintenant toutes les lèvres qui auraient pu la raconter +sont fermées par le sceau de la mort. + +[Note loc23: _Your smilers_.] + +23. On déposa Lara dans la terre; et sur son sein, outre la blessure +mortelle qui avait envoyé son ame au repos, on trouva les marques +dispersées de nombreuses cicatrices, qui ne provenaient pas de cette +dernière guerre. Dans quelque lieu qu'il eût passé l'été de sa vie; il +semble qu'il s'est écoulé sur une terre de combats: mais tout est +inconnu; sa gloire, comme ses crimes, s'il s'en rendit coupable: ces +cicatrices disent seulement que quelque part son sang fut répandu, et +Ezzelin, qui aurait pu raconter le passé, ne revint pas.--Cette nuit où +il insulta Lara paraît avoir été la dernière de ses nuits. + +24. Cette nuit (c'est le conte d'un paysan) un serf qui traversait la +vallée située entre les domaines de Lara et ceux d'Othon, au moment où +disparaissait devant les rayons du matin la clarté de la lune, dont le +croissant était à demi voilé par les brouillards, un serf, qui s'était +levé de bonne heure pour aller ramasser du bois dont le prix servait à +acheter de la nourriture pour ses enfans, longeait la rivière qui sépare +la plaine des terres d'Othon du vaste domaine de Lara; il entendit une +marche précipitée:--un cheval et un cavalier sortirent du bois; sur le +devant de la selle était quelque objet qu'enveloppait un manteau; la +tête du cavalier était baissée, et son front était voilé. Frappé par +cette soudaine apparition à une heure semblable et par le pressentiment +que ce pouvait être un crime, le serf, sans être aperçu, épia la course +de l'étranger qui atteignit la rivière, s'élança de son cheval, et +saisissant alors le fardeau qu'il portait, monta sur le bord et le +précipita dans les flots. Alors il s'arrêta, regarda de côté et d'autre, +se détourna et parut épier s'il n'était point vu; puis il jeta de +nouveau un regard rapide et suivit à pied le courant de l'eau, comme si +sa surface trahissait quelque chose de coupable. Il ralentit ses pas, +s'arrêta tout-à-coup auprès d'un tas de pierres que les flots de l'hiver +avaient amoncelées; il en ramassa les plus pesantes et les jeta sur +l'eau avec un soin plus qu'ordinaire. Pendant ce tems le serf s'était +traîné dans un lieu où, sans être vu, il pouvait observer avec sûreté ce +que cela pouvait signifier. Il aperçut comme un cadavre flottant, et il +vit quelque chose briller comme une étoile sur ses vêtemens; mais avant +qu'il pût reconnaître le tronc surnageant, une énorme pierre vint tomber +sur lui, et il s'enfonça. Il reparut de nouveau un moment sans pouvoir +être bien distingué, et il laissa sur les flots une teinte de pourpre. +Alors il disparut profondément. Le cavalier ne cessa de regarder, +jusqu'à ce que le dernier cercle tracé sur la surface de l'eau fût +entièrement effacé. Alors, se retournant, il s'élança sur son cheval qui +partit au galop. Son visage était masqué;--les traits du mort, si +toutefois c'en était un, échappèrent à la frayeur du serf qui avait tout +vu; mais si vraiment son sein était orné d'une étoile, tel est le signe +que portaient toujours les chevaliers; et l'on sait que le seigneur +Ezzelin en avait une pareille dans cette nuit qui fut suivie d'un tel +matin. S'il périt ainsi, que le ciel reçoive son ame! Son cadavre +inaperçu roula jusqu'à l'océan. La charité devrait laisser l'espérance +que ce ne fut point par la main de Lara qu'il reçut la mort. + +25. Kaled--Lara--Ezzelin ne sont plus! Ils sont également privés tous +les trois d'une pierre funéraire! En vain voulut-on employer tous les +moyens pour éloigner Kaled du lieu où le sang de son maître avait coulé. +La douleur avait tellement abattu cette ame autrefois si fière, que ses +larmes étaient rares, et ses gémissemens à peine sensibles. Mais la +menaçait-on de l'arracher du lieu où elle avait peine à croire que Lara +ne fût plus? ses yeux faisaient éclater toute cette vivante fureur qui +embrase la tigresse à qui on vient d'enlever ses petits. Que si on la +laissait là passer ses heures douloureuses; elle s'entretenait +continuellement avec des formes aériennes telles qu'en produit le +cerveau malade de la douleur. Elle leur adressait de tendres plaintes, +et elle voulait s'asseoir sous l'arbre où ses genoux avaient supporté la +tête mourante de Lara; et dans cette posture où elle le vit tomber, elle +se rappelle ses paroles, ses regards, les convulsions de son agonie. +Elle avait coupé sa noire chevelure, mais elle la conservait sur son +cœur; elle la retirait souvent de son sein, la déployait, la pressait +tendrement sur la terre, comme si elle eût étanché le sang de la +blessure de quelque fantôme. Elle semblait lui adresser des questions, +et elle répondait pour lui; puis, se levant en sursaut, elle lui faisait +signe de fuir quelque spectre imaginaire qui était à sa poursuite. +Quelquefois aussi, assise sur des racines de tilleul, elle cachait son +visage dans sa main décharnée, ou traçait des caractères étrangers sur +le sable.--Cette agonie devait avoir un terme.--Elle repose à côté de +celui qu'elle aima; son histoire est inconnue;--sa tendresse fidèle est +trop bien prouvée. + +FIN DE LARA. + + + + +NOTE DE LARA. + + +L'événement de la section 24 du chant II a été suggéré par la +description de la mort ou plutôt des funérailles du duc de Gandia. + +Le récit le plus intéressant et le plus détaillé de ce mystérieux +événement est donné par Burchard. Voici en substance ce qu'il raconte: + +«Le 8e jour de juin, le cardinal de Valenza et le duc de Gandia, fils du +pape, soupèrent avec leur mère, Vanozza, près de l'église de +S.-Pietro-ad-Vincula (Saint-Pierre-aux-Liens); plusieurs autres +personnes étaient présentes à cette réunion. L'heure de se séparer +approchant, et le cardinal ayant rappelé à son frère qu'il était tems de +retourner au palais apostolique, ils montèrent sur leurs chevaux ou sur +leurs mules, accompagnés d'un petit nombre de serviteurs, et marchèrent +ensemble jusqu'au palais du cardinal Ascanio Sforza; alors le duc +informa le cardinal qu'avant de retourner chez lui, il avait à faire une +visite de plaisir. Renvoyant à cet effet toute sa suite, excepté son +_stafiero_ ou valet de pied, et un homme masqué qui lui avait rendu une +visite pendant le souper, et qui, depuis l'espace d'un mois, ou à peu +près, l'avait demandé presque journellement au palais, il fit monter en +croupe cette personne sur sa mule, et prit la rue des Juifs, où il +quitta son domestique, en lui ordonnant de l'attendre là jusqu'à une +certaine heure, après laquelle, s'il n'était pas revenu, il pourrait +s'en retourner au palais. Le duc et le masque en croupe derrière lui se +dirigèrent je ne sais où; mais c'est cette nuit que le duc fut assassiné +et jeté dans le Tibre. Le domestique, après avoir été renvoyé, fut +assailli et blessé mortellement; et quoiqu'il fût soigné avec beaucoup +de soin, cependant tel fut son état qu'il ne put donner aucun détail +intelligible de ce qui était arrivé à son maître. Le matin, le duc +n'étant pas retourné au palais, ses domestiques commencèrent à +s'alarmer; et l'un d'eux informa le pontife de l'excursion nocturne de +ses fils et de la disparition du duc. Cette nouvelle donna au pape une +vive inquiétude; mais il conjectura que le duc avait été attiré par +quelque courtisane; qu'il avait passé la nuit avec elle, et que, n'osant +sortir de sa maison en plein jour, il attendait le soir pour retourner à +son palais. Cependant, lorsque le soir fut arrivé, et qu'il se vit +trompé dans son attente, il devint profondément affligé, et il commença +à interroger plusieurs personnes qu'il fit amener devant lui pour cet +objet. Parmi elles était un homme nommé Giorgio Schiavoni, qui, ayant +déchargé sur la rivière une barque pleine de bois de construction, était +resté à bord pour le surveiller, fut interrogé pour savoir s'il avait vu +quelqu'un jeter un fardeau dans la rivière, la nuit précédente. Il +répondit qu'il avait vu deux hommes à pied qui descendirent d'une rue, +et regardèrent attentivement autour d'eux, pour voir si personne ne +passait. N'ayant vu personne, ils s'en retournèrent; et peu de tems +après deux autres revinrent, regardèrent autour d'eux comme les deux +premiers. Personne ne paraissant encore, ils firent signe à leurs +compagnons, et un homme arriva, monté sur un cheval blanc, ayant +derrière lui un corps mort, dont la tête et les bras pendaient d'un côté +du cheval et les pieds de l'autre; les deux hommes à pied supportant le +corps pour l'empêcher de tomber. Ils s'avancèrent ainsi vers le lieu où +les immondices de la ville sont habituellement déchargées dans le +fleuve; et faisant tourner le cheval, la croupe du côté de l'eau, les +deux hommes à pied prirent le cadavre par les bras et les jambes, et le +jetèrent de toutes leurs forces dans la rivière. L'homme à cheval +demanda s'ils l'avaient bien jeté? On lui répondit: _Signor, si_ (oui, +monsieur). Il regarda alors la rivière, et voyant un manteau flottant +sur le courant, il demanda de nouveau ce que l'on apercevait de noir. On +lui répondit que c'était un manteau; et l'un des interlocuteurs jeta des +pierres sur ce vêtement, et il s'enfonça dans l'eau sans plus +reparaître. Les serviteurs du pontife demandèrent alors à Giorgio +pourquoi il n'avait pas révélé ce fait au gouverneur de la ville; il +leur répondit qu'ayant vu en son tems une centaine de cadavres ainsi +précipités dans la rivière au même endroit, sans qu'aucune recherche fût +faite à leur sujet, il n'avait pas, en conséquence, considéré cet +événement comme étant de quelque importance. Les pêcheurs et les +bateliers furent alors rassemblés, et on leur ordonna de faire des +recherches dans la rivière, où, le soir même, ils trouvèrent le corps du +duc, avec tous ses vêtemens et trente ducats dans sa bourse. Il était +couvert de neuf blessures, dont l'une était au cou, et les autres à la +tête et sur tous les membres. Le pontife ne fut pas plus tôt informé de +la mort de son fils, et qu'il avait été jeté comme les immondices dans +la rivière, que, donnant cours à sa douleur, il s'enferma dans une +chambre, et y pleura amèrement. Le cardinal de Ségovie et d'autres +familiers du pape vinrent frapper à sa porte; et après plusieurs heures +en exhortations persuasives, ils obtinrent d'être admis près de lui. +Depuis le mercredi soir jusqu'au soir du samedi suivant, le pape n'avait +pris aucune nourriture; et il n'avait eu de sommeil depuis le matin du +jeudi jusqu'au matin du jour suivant. Enfin, cependant, cédant aux +sollicitations de sa cour, il commença à modérer ses chagrins, et à +réfléchir sur le mal que pourrait occasionner à sa santé une indulgence +trop prolongée pour sa douleur.» + +FIN DE LA NOTE DE LARA. + + + + +LE SIÉGE +DE CORINTHE. + + + + +A +JOHN HOBHOUSE, ESQ. +CE POÈME EST DÉDIÉ +PAR SON AMI. + +22 janvier 1816. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +«La grande armée des Turcs (en 1715), sous les ordres du premier visir, +voulant s'ouvrir un passage au cœur de la Morée, et former le siége de +Napoli de Romanie, la place la plus considérable de tout le pays[loc24], +pensa qu'il lui fallait d'abord attaquer Corinthe, ville à laquelle +l'armée livra plusieurs assauts. La garnison étant affaiblie, et le +gouverneur voyant qu'il était impossible de résister plus long-tems à +une force si considérable, pensa qu'il était convenable d'entrer en +pourparlers. Mais pendant que l'on traitait des articles de la +capitulation, un des magasins du camp des Turcs, dans lequel se +trouvaient six cents barils de poudre, sauta par accident, et causa la +mort de six ou sept cents hommes. Cet événement irrita tellement les +infidèles, qu'ils ne voulurent plus accorder de capitulation; et ils +donnèrent à la ville un assaut si terrible, qu'ils la prirent le même +jour, et passèrent au fil de l'épée la plus grande partie de la +garnison, avec le signor Minotti, le gouverneur. Ceux qui échappèrent +avec Antonio Bembo, le provéditeur extraordinaire, furent faits +prisonniers de guerre.» + +(HISTOIRE DES TURCS.) + +[Note loc24: Napoli de Romanie n'est pas maintenant la plus considérable +place de la Morée; c'est Tripolitza, où résident le pacha et le siége de +son gouvernement: Napoli est près d'Argos. J'ai visité ces trois villes +en 1810-11; et dans le cours de mon voyage à travers la Morée, depuis +mon arrivée en 1809, j'ai traversé huit fois l'isthme de Corinthe, soit +en allant de l'Attique en Morée, à travers les montagnes, ou dans une +autre direction, en passant du golfe d'Athènes à celui de Lépante. Ces +deux routes sont pittoresques et belles, quoique différentes: celle par +mer a plus de monotonie; mais le voyage étant toujours en vue de la +côte, et souvent de très-près, il présente de nombreuses perspectives +très-séduisantes des îles Salamine, Égine, Poro, etc., et des côtes du +continent. + +(_Note de Lord Byron_.)] + + + + +LE SIÉGE +DE CORINTHE. + + +1. Les années évanouies et les siècles, le souffle de la tempête et la +fureur des batailles ont passé sur Corinthe; cependant elle est encore +une forteresse destinée à la défense de la liberté. Le courroux des +vents, le choc des tremblemens de terre, ont laissé intact son rocher +mousseux, clef centrale d'une contrée qui même encore, quoique déchue, +conserve toute sa fierté sur cette colline, barrière infranchissable à +deux courons des mers qui roulent leurs vagues pourprées sur ses deux +bords opposés, comme si elles brûlaient de se heurter pour se combattre; +cependant elles viennent expirer à ses pieds en mugissant. Mais si le +sang répandu sur ses rivages, depuis le jour où coula celui du frère de +Timoléon, jusqu'à la honteuse déroute du despote de la Perse, pouvait +rejaillir de cette terre qui s'abreuva des flots du carnage, cet océan +de sang couvrirait l'isthme qui se prolonge nonchalamment dans la mer; +ou si les ossemens de tous ceux qui périrent dans ces lieux étaient +entassés, cette pyramide rivale s'élèverait, à travers ces cieux purs, +comme une montagne plus haute que le mont Acropolis, qui semble donner +un baiser aux nuages. + +2. Sur le sommet du sombre Cythéron apparaissent vingt mille lances +étincelantes, et depuis ce sommet jusqu'à la plaine de l'isthme, et d'un +rivage à l'autre de la double mer, les tentes sont dressées, le +croissant brille le long des longues lignes de l'armée musulmane, et les +bandes de bruns spahis s'avancent sous le commandement d'un pacha à +longue barbe; aussi, loin que l'œil peut atteindre, la cohorte à turbans +se presse sur le rivage. Et là se met à genoux le chameau de l'Arabe; et +là le Tartare fait caracoler son coursier; le Turcoman qui a quitté son +troupeau[s1] attache à sa ceinture le sabre tranchant; là retentissent +les volées des canons, comme un mugissement de tonnerre; et le bruit +sourd des vagues s'affaiblit au milieu de ce tumulte de guerre. On +creuse des tranchées; les bouches de canons vomissent les bombes +sifflantes de la mort, dont les fragmens éclatés ébranlent au loin les +remparts. Mais, de ces mêmes remparts, les assiégés renvoient des +décharges qui se croisent dans les airs obscurcis par la fumée de la +poudre et par des tourbillons de poussière; c'est par des balles et des +boulets qu'ils répondent vaillamment aux défis de l'infidèle. + +3. Mais quel est celui qui est toujours le premier et qui s'approche si +près des remparts? Plus habile dans l'art terrible de la guerre que les +fils d'Othman, et aussi haut de cœur qu'un chef qui serait accoutumé à +vaincre dans toutes les batailles, il va de poste en poste, de batterie +en batterie, en piquant de l'éperon son cheval fumant, partout où +l'assaut est le plus vif et l'action la plus sanglante, et efface en +bravoure le plus vaillant Musulman. Là où il remarque une batterie +ennemie courageusement défendue et restée imprenable, il s'élance de son +cheval pour ranimer le courage du soldat qui faiblit dans son attaque; +le premier et le plus redoutable des guerriers dont le sultan de +Stamboul peut ici se vanter, pour commander ses compagnons sur le champ +de bataille, pour diriger la balle, manier la lance ou brandir la lame +tranchante du cimeterre,--c'est Alp, le renégat Adrien[loc25]. + +[Note loc25: _The Adrian renegade_. M.A.P. traduit: «Le renégat de +l'Adriatique.»] + +4. C'est à Venise--où ses parens étaient d'une race illustre--qu'il prit +naissance; mais exilé de ces rivages, il porta contre ses concitoyens +des armes qu'ils lui avaient appris à manier; et maintenant, le turban +couronne sa tête rasée. A travers plusieurs changemens, Corinthe était +passée avec la Grèce sous les lois de Venise; et là, devant ses +remparts, au milieu des ennemis de la Grèce et de Venise, leur ennemi +acharné lui-même, avec tout ce zèle qu'éprouvent les jeunes et fiers +apostats, dans le sein haineux desquels s'agite le souvenir de sanglans +outrages. Pour lui Venise avait cessé d'être l'ancien cri civique LA +LIBERTÉ! Au palais de Saint-Marc, des délateurs inconnus avaient placé +la nuit, dans la _Bouche du Lion_, une accusation contre lui qui le fit +proscrire. Il s'enfuit à tems, et sauva sa vie, pour consacrer aux +combats ses années à venir, et pour apprendre à sa patrie la grandeur de +la perte qu'elle faisait en lui, qui triomphait de la croix contre +laquelle il avait levé le croissant, et qui se battait pour se venger ou +mourir. + +5. Coumourgi[c2]--celui dont la défaite orna le triomphe d'Eugène, +lorsque, dans la plaine sanglante de Carlowitz, le dernier et le plus +puissant des vaincus, il succomba sans regretter de mourir, mais en +maudissant la victoire du chrétien--Coumourgi--pourrait-il voir périr sa +gloire, lui qui fut le dernier conquérant de la Grèce, tant que les bras +des chrétiens ne rendront pas la Grèce à la liberté que Venise lui donna +jadis? Des siècles ont roulé depuis qu'il raffermit dans cette contrée +l'autorité musulmane;--Coumourgi a le commandement de l'armée turque; il +donne celui de l'avant-garde à Alp, qui justifia bien cette confiance +par des cités réduites en cendres; et prouva, par la mort, qu'il porta +dans les rangs ennemis, combien son cœur était affermi dans sa nouvelle +croyance. + +6. Les remparts s'ébranlent, et chaque jour, et vivement battus par +l'artillerie continuelle des Turcs qui les mine avec une égale furie. +L'explosion de la bombe, retentissant comme un tonnerre, est vomie par +chaque couleuvrine; et çà et là quelque édifice qui s'écroule est en +flammes avant l'explosion même de la bombe: les fragmens brisés du globe +volcanique entr'ouvrent la terre, et de leur sein s'élève en spirales +rouges une flamme rapide comme l'éclair, en même tems que les débris +s'écroulent avec fracas; ou, formés en innombrables météores, des astres +lumineux s'élancent de la terre vers les cieux, dont les nuages +s'obscurcissent doublement dans ce jour mémorable, et cachent la route +du soleil par des volumes de fumée qui s'amoncèlent lentement dans un +vaste ciel rempli de vapeurs de soufre. + +7. Mais ce n'est pas seulement pour satisfaire sa vengeance long-tems +différée qu'Alp, le renégat, apprend avec succès aux Musulmans l'art de +s'ouvrir un chemin à la brèche attaquée. Dans ces remparts de Corinthe, +il est une jeune vierge qu'il espère enlever malgré le consentement de +son inexorable père, dont le cœur irrité la lui a refusée, lorsqu'Alp, +sous son nom de chrétien, aspirait à la main de cette jeune fille, alors +que, dans des tems plus heureux, non encore coupable du crime de +trahison, se livrant à la joie dans sa gondole ou dans les palais de +Venise, il s'abandonnait aux plaisirs du carnaval, et allait donner la +plus mélodieuse sérénade qui jamais ait été entendue sur les flots de +l'Adriatique, à l'heure de minuit, par l'oreille d'une jeune vierge +italienne. + +8. On pensait généralement que le cœur de celle qu'il aimait lui était +conquis; car, recherchée par un grand nombre, accordée à aucun, la main +de Francesca était restée inenchaînée par les liens de l'église; et, +lorsque les vagues de l'Adriatique transportèrent Laniotto au rivage +musulman, ses sourires habituels ne furent plus aperçus sur ses lèvres, +et la jeune fille devint pensive et pâle. Elle fut plus assidue au +confessionnal[loc26]; et parut plus rarement aux fêtes et aux bals +masqués; ou du moins elle y fut vue moins souvent, et ses yeux baissés +qui faisaient la conquête des cœurs avaient cessé d'en être flattés. +Elle sembla tout voir avec indifférence, et ne mit que peu de soin à +l'arrangement de sa parure. Sa voix fut moins pénétrante dans ses +chants; ses pieds, quoique toujours légers, étaient cependant moins +agiles dans les danses joyeuses, que l'apparition du matin vient seule +interrompre, sans qu'elles soient rassasiées de plaisirs. + +[Note loc26: M.A.P. n'a pas osé employer ce terme qui se trouve en +anglais (_confessional_), et qui est caractéristique. Il traduit: «Elle +alla plus souvent prier dans les temples.» Ce n'est pas tout-à-fait la +même chose. + +(_N. du. Tr._)] + +9. Envoyé par l'état pour garder cette contrée (arrachée de la main des +Musulmans, tandis que Sobieski humiliait leur orgueil sous les remparts +de Bude, et sur les bords du Danube, par les chefs vénitiens qui leur +avaient enlevé tout le pays qui s'étend depuis Patra jusqu'à la baie +d'Eubée) Minotti possédait, dans les remparts de Corinthe, les pouvoirs +délégués du doge, au moment où la paix au regard de compassion souriait +sur la Grèce depuis long-tems oubliée par elle. Et avant que cette trêve +perfide fût rompue, qui devait la délivrer du joug musulman, Minotti +était arrivé avec son aimable fille. Depuis le tems où la dame de +Ménélas oublia son seigneur et sa patrie pour faire connaître quels +malheurs sont réservés à des amours adultères, nulle beauté plus +parfaite que la ravissante étrangère n'avait embelli ce rivage. + +10. La brèche est ouverte, les débris laissent une vaste ouverture; et, +demain, aux premiers rayons du jour, à ces remparts à demi écroulés, +sera donné le dernier et le plus terrible des assauts. Les bataillons +sont rangés; le corps choisi d'avant-garde composé de Tartares et de +Musulmans, les éclaireurs, mal nommés _les soldats perdus_, marcheront +les premiers. Ils ont la pensée de la mort en dédain, et s'ouvrent +partout un passage à l'ennemi, avec le tranchant du sabre, ou ils pavent +la route de leurs corps sanglans sur lesquels les braves qui les suivent +pourront s'élever, comme sur des marche-pieds. + +11. Il est minuit. Sur le sommet glacé de la montagne la lune répand sa +brillante clarté; bleues roulent les vagues, bleu le ciel qui s'étend +comme un océan suspendu dans les airs, parsemé d'îles de lumières, +resplendissantes des plus vives clartés: qui peut les contempler dans +tout leur éclat et rapporter ses regards sur la terre sans éprouver des +regrets, sans désirer des ailes pour prendre son essor et pour aller se +confondre avec leurs clartés éternelles? + +Les vagues sur l'un et l'autre rivage étaient calmes, pures et azurées +comme l'espace. A peine leur faible écume faisait bruire les cailloux; +mais leur murmure était aussi doux que celui d'un ruisseau. Les vents +dormaient sur les flots; les bannières pendaient immobiles sur leur +lance qu'elles entouraient de leurs plis et au-dessus desquelles +brillait le croissant. Ce profond silence n'était interrompu par aucun +bruit, excepté dans quelques lieux par la voix de la sentinelle qui +demandait le mot d'ordre, excepté par le hennissement aigu des coursiers +que répétait l'écho de la colline, et par le tumulte sourd de cette +nombreuse armée qui frémissait comme les feuilles emportées de côte en +côte; ou bien par la voix du Muezzin qui retentit dans les airs à +l'heure de minuit pour appeler les croyans à la prière accoutumée. Ils +s'élevaient, ces tristes accens cadencés, comme ceux de quelque génie +solitaire sur la plaine; ils étaient harmonieux, mais tristement doux, +tels que ceux qui s'échappent au souffle du vent des cordes d'une harpe +aérienne, et qui produisent des accords vagues et prolongés, inconnus à +la musique des hommes. Ils parurent aux défenseurs des remparts le cri +prophétique de leur défaite. Ils frappèrent même l'oreille des +assiégeans d'un de ces pressentimens redoutables et indéfinis qui font +frémir soudain, saisissent un instant le cœur, pour battre ensuite plus +vivement, honteux de cet étrange sentiment qu'il a éprouvé: tel aussi le +bruit inopiné de la clochette qui passe, nous fait tressaillir, quoique +ce glas n'annonce que l'agonie d'un étranger. + +12. La tente d'Alp était dressée sur le rivage; la voix du Muezzin avait +cessé, la prière était terminée; la sentinelle était placée; la ronde de +nuit était faite; tous ses ordres étaient donnés et exécutés. Encore une +nuit d'inquiétude; demain pourra le récompenser de ses peines, et la +vengeance et l'amour le paieront avec usure de leur long délai. Peu +d'heures lui restent et il aurait besoin de repos, pour se préparer, par +de nouvelles forces, à de nombreuses actions de carnage; mais ses +pensées roulent dans son ame comme des ondes agitées. Il est seul debout +au milieu de son camp; ce n'est point un zèle fanatique qui lui fait +désirer de planter le croissant sur les clochers à croix de Corinthe, ou +de risquer sa vie pour s'assurer le paradis ou pour obtenir une +immortalité d'amour des houris: il n'éprouve point ce patriotisme +brûlant, cette exaltation austère de dévouement, qui prodigue son sang +et brave tous les dangers pour défendre sa terre natale. Il est là +seul--renégat combattant contre sa patrie qu'il a trahie. Il est seul au +milieu de sa troupe, sans avoir un cœur ou une main fidèle. Ses soldats +l'ont suivi, parce qu'il était brave, et parce que les dépouilles qu'il +avait conquises et distribuées étaient nombreuses. Ils rampaient devant +lui, car il avait l'art de s'emparer des esprits vulgaires et de les +manier à sa volonté. Mais son origine chrétienne était encore regardée +presque comme un péché. Ils enviaient même la gloire infidèle qu'il +acquérait sous un nom musulman; car lui, leur chef le plus puissant, +avait été dans sa jeunesse un zélé Nazaréen. Ils ne connaissaient pas +combien l'orgueil peut s'abaisser quand des sentimens trompés ont été +flétris; ils ne connaissaient pas combien la haine peut enflammer des +cœurs qui ont une fois échangé leur tendresse en dureté, ni tout le +fanatisme et le zèle fatal que l'apostasie ou la vengeance peut +ressentir. Ils lui obéissaient cependant:--l'homme peut commander à des +êtres incivilisés[loc27] en se montrant le premier par son courage et +son audace; tel est l'empire du lion sur le jackal; le jackal furète, il +tombe sur sa proie: alors il l'amène sous les griffes du lion qui +l'immole, se rassasie et lui en abandonne les dépouilles. + +[Note loc27: _The worst_.] + +13. La tête d'Alp devint fièvreuse, et son pouls avait des battemens +rapides et convulsifs. En vain il se tourne et retourne sur tous les +côtés pour trouver le repos; il ne peut dormir, ou, s'il vient à +sommeiller, un bruit léger, un frémissement le réveille, le cœur +affaissé. Le turban presse douloureusement son front brûlant, sa cotte +de maille pèse comme du plomb sur son cœur; quoique le sommeil pesant +eût souvent fermé ses paupières, sans lit de repos ou sans tente, +excepté qu'un sol plus rude et un ciel moins pur que celui sous lequel +il s'agite maintenant, formaient seuls la couche du guerrier. Il ne +pouvait goûter le repos; il ne pouvait demeurer dans sa tente pour +attendre l'arrivée du jour, mais il va errer le long du rivage +sablonneux sur lequel des milliers de soldats dormaient paisiblement. +Qu'est-ce qui leur servait de coussins? et pourquoi, lui Alp, peut-il +moins dormir que le dernier de ses soldats, puisque leurs périls sont +plus grands, leurs fatigues plus fortes? et cependant ils rêvent sans +craintes de dépouilles; tandis que lui seul, au milieu de ces milliers +de soldats qui passent une nuit de sommeil, peut-être leur dernière, il +promène son inquiète et souffrante veille, et envie le repos de tous +ceux qui frappent ses regards. + +14. Il sentit que son ame avait été soulagée par la fraîcheur de la +nuit. Froid était le ciel silencieux et calme, et ce ciel rafraîchissait +son front brûlant dans l'air embaumé. Derrière lui est le camp,--devant +lui s'étendent la baie et les anses sinueuses du golfe de Lépante. Et +sur la cime de la montagne de Delphes brille une neige inaltérée, haute +et éternelle, qui a bravé les chaleurs de mille étés passés sur le +golfe, sur le mont, et dans ces climats séduisans. Le tems ne la fera +pas disparaître comme les générations d'hommes. Le tyran et l'esclave +sont balayés de la terre, et s'évanouissent aux rayons du soleil, plus +fragiles que ce voile blanc de neige si léger! si frêle! qui couvre à +jamais ce mont que toi, ô homme! tu salues avec complaisance, et sur les +crénaux duquel il brille éternellement, tandis que la tour et l'arbre +séculaire sont abattus et brisés. Dans sa forme, c'est un pic élevé, +dans sa hauteur un nuage, dans son étendue cette neige ressemble à un +blanc linceul que la liberté, en quittant ces lieux, a étendu sur ces +hauteurs lorsqu'elle fut obligée d'abandonner son séjour chéri, et de +fuir à regret ce lieu où son esprit prophétique s'exhala long-tems dans +les chants des poètes. Oh! à chaque instant ses pas se ralentissent et +s'arrêtent sur des champs flétris, sur des autels renversés, qui la +navrent de douleur; elle voudrait réveiller ces ames trop brisées des +malheureux Grecs, en leur montrant à chacun de glorieux trophées. Mais +vaine serait sa voix jusqu'à ce que des jours meilleurs viennent faire +briller ces soleils immortels qui éclairèrent la déroute et la fuite des +Perses, et qui virent les Spartiates sourire en mourant pour leur +patrie! + +15. Alp, en dépit de sa trahison et de ses crimes, n'avait pas perdu le +souvenir de ces tems glorieux. Pendant la nuit, en errant çà et là, il +avait médité sur le passé et sur le présent. Il pensa au trépas glorieux +de ceux qui ont versé leur sang pour une meilleure cause, et il sentit +combien est faible et ignominieuse la renommée qu'il pouvait encore +acquérir; lui qui commandait une troupe d'infidèles, et qui, la tête +couronnée du turban, était un traître à sa patrie; lui qui conduisait +une horde de barbares à un siége barbare et injuste, dont les plus +légitimes succès n'étaient que de nouveaux sacriléges. Tels n'étaient +pas ces héros, que son imagination avait rappelés à sa mémoire, les +chefs dont la cendre dormait autour de lui. Leurs phalanges avaient +combattu dans cette plaine où elles n'avaient pas été un vain boulevart +contre l'ennemi. Ils succombèrent victimes de leur dévouement, mais ils +sont immortels; chaque souffle de la brise semble soupirer leurs noms, +et les eaux murmurer leurs exploits; les bois sont peuplés de leur +renommée. La colonne silencieuse, solitaire et grise, se glorifie de sa +parenté avec leur sainte poussière; leurs ombres habitent la sombre +montagne, leur souvenir brille encore sur la fontaine; le plus faible +ruisseau, le fleuve le plus majestueux, roulent, avec leurs ondes, leur +éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle porte, cette terre +appartient à leur gloire et à celle de leurs enfans! Cette terre est +encore le mot d'ordre du monde civilisé. Et quand l'homme veut accomplir +une action glorieuse, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi +sanctionné par de grands exemples, pour marcher sur la tête des tyrans; +il la regarde, et il se précipite là où l'on perd la vie, ou bien où +l'on gagne la liberté. + +16. Alp rêvait en silence sur le rivage, en savourant délicieusement la +douce fraîcheur de la nuit. Là aucun flux ni reflux n'agitait cette mer +sans vagues[c3] qui roule ainsi éternellement. Le soulèvement le plus +agité des flots peut à peine dépasser de la longueur d'un roseau, en se +brisant sur le rivage, les limites que lui impose le continent; et la +lune impuissante les voit rouler insoucians de sa présence ou de son +absence. Calmes ou soulevés, roulant au loin ou dans la baie, elle +n'exerce aucun pouvoir sur eux. Le rocher, immobile sur sa base +inébranlable, affronte leur fureur et contemple avec dédain la houle +rugissante qui ne peut l'atteindre. On peut remarquer à ses pieds la +trace de la blanche écume dans la même limite qu'elle couvre depuis des +siècles: un très-court espace de sable jaune la sépare de la terre verte +du rivage. + +Alp erre toujours le long de la baie jusqu'à la portée d'une carabine +des remparts que gardent les ennemis; mais ils ne l'aperçoivent pas, ou +comment échapperait-il à leurs balles? Leurs mains seraient-elles +devenues impuissantes, ou leurs cœurs glacés? Je l'ignore; mais de ces +remparts, où ne brillait aucun feu, il ne partit aucune balle sifflante, +quoiqu'il fût sous le front du bastion qui flanquait la porte de la tour +du côté de la mer; quoiqu'il entendît le bruit, et presque distinctement +les paroles brusques de la sentinelle qui frappait le pavé de ses pas +mesurés, en faisant sa garde. Il vit sous les remparts des dogues +affamés qui faisaient leur carnaval de la mort, et qui dévoraient, en +grondant, des cadavres et des membres épars; ils étaient trop occupés +pour faire attention à lui! Ils avaient enlevé la chair du crâne d'un +Tartare, comme on pèle la figue lorsqu'elle est mûre, et leurs défenses +blanches glissaient en criant sur ce crâne plus dur et encore plus +blanc[c4], qui échappait de leurs mâchoires sous leurs dents émoussées: +ils léchaient nonchalamment, en marmottant, les os du cadavre, et +pouvaient à peine se traîner hors du lieu de leur pâture, tant ils +avaient fait un long et copieux festin de ceux qui étaient tombés pour +leur repas du soir. Alp reconnut, aux turbans qui roulaient sur le +sable, que la plupart d'entre eux appartenaient aux plus braves de sa +troupe; rouges et verts étaient les shâles qu'ils portaient, et chaque +péricrâne était surmonté d'une longue touffe de cheveux[c5]; tout le +reste était rasé. Les gueules des dogues tenaient ces crânes dont la +touffe de cheveux s'entortillait après leur mâchoire. Mais entre le +rivage et le sommet du golfe était un vautour battant de ses ailes un +loup qui était descendu des montagnes, mais qui avait été repoussé, par +les dogues, de l'humaine proie; il avait seulement pris pour sa part un +morceau de cheval, que voulaient lui dérober encore, en le frappant de +leurs ailes et de leurs becs, les vautours du rivage. + +17. Alp détourna la vue de ce désolant spectacle: jamais ses nerfs +n'avaient frémi au milieu de la bataille; mais il aurait pu mieux +supporter la vue des soldats expirans dans les flots de leur sang tout +fumant, dévorés par la soif des moribonds, et se tordant les membres +dans une vaine agonie, que de voir mangés par les bêtes fauves ceux qui +sont désormais affranchis de toutes les douleurs. Il y a quelque chose +d'orgueilleux dans l'heure du péril, quelle que soit la forme sous +laquelle la mort peut s'avancer; car la renommée est là pour dire le nom +de ceux qui succombent, et l'honneur a l'œil ouvert sur les exploits +héroïques! Mais quand tout est fini, il est humiliant de marcher sur le +champ flétri des cadavres dans les sépultures; et de voir les vers de la +terre, les oiseaux de proie et les animaux des forêts, s'assemblant tous +là, tous regardant l'homme comme leur proie, tous se faisant une fête de +ses dépouilles. + +18. Là, se trouve un temple en ruines, bâti autrefois par des mains +depuis long-tems oubliées; deux ou trois colonnes, et beaucoup de +pierres, de marbres, de granit, sont recouverts d'herbes sauvages. +Inexorable tems! il n'épargnera pas plus les choses à venir que les +choses passées! Inexorable tems! qui laisse toujours assez de débris du +passé pour faire gémir sur ce qui fut et sur ce qui sera: ce que nous +avons vu, nos enfans le verront; restes de choses qui ne sont plus, +fragmens de pierre, élevés par des créatures de poussière! + +19. Alp s'assit sur la base d'une colonne, et passa la main sur son +front; comme un homme qui réfléchit sur quelque chose de redoutable, +dans une attitude penchée. Sa tête retombait sur son cœur fiévreux, +palpitant, oppressé. Et sur son front penché vers la terre, souvent ses +doigts erraient en battant précipitamment une espèce de mesure, comme +vous pouvez voir les vôtres courir sur le clavier d'ivoire avant que +vous ayez trouvé le ton que vous voulez faire rendre aux cordes sonores. +Comme il était assis là tout pensif, il crut entendre le soupir de la +brise nocturne. Était-ce le vent qui, à travers quelques fentes de +pierre, envoyait ce gémissement doux et tendre[c6]? il releva la tête, +et regarda sur la mer, mais elle était aussi unie qu'une glace; il +regarda le gazon,--pas un brin n'était agité: d'où venait donc ce son si +tendre? Il regarda les bannières,--chaque drapeau retombait immobile; +les feuilles des bois du Cythéron ne sont pas plus agitées: il ne sentit +aucun souffle passer sur son visage. Qui a donc rendu un son pareil? Il +se détourne à gauche--est-il sûr de ce qu'il voit? Là était assise une +dame, jeune et resplendissante! + +20. Il tressaillit avec plus de terreur que si un ennemi armé eût été +près de lui. «Dieu de mes pères! qui est ici? qui es-tu? et pourquoi +viens-tu si près d'un camp ennemi?» Ses mains tremblantes se refusèrent +à faire le signe de la croix, qu'il ne croyait plus divine. Il se +l'était rappelé à cette heure de crainte; mais sa conscience dissipe ce +sentiment involontaire. Il regarde, il voit, il reconnaît les traits de +la beauté et la forme gracieuse de l'être qui lui fut si cher. C'était +Francesca qu'il voyait à ses côtés, la jeune vierge qui pouvait être +autrefois sa fiancée! + +Les roses brillaient encore sur ses joues, mais leur coloris était plus +pâle et plus tendre. Où donc avait fui le mouvement grâcieux de ses +douces lèvres? il avait disparu le sourire qui vivifiait leur incarnat. +La surface tranquille de l'océan, qui est devant lui, était d'un bleu +moins doux que celui de ses yeux; mais ils sont immobiles maintenant +comme ces froides vagues, et ses regards, quoique purs, étaient glacés. +Une robe légère, passée autour de sa taille, voilait à peine son sein +éclatant de blancheur; et à travers sa chevelure en désordre, qui +tombait noire sur ses épaules, se laissaient voir les beaux contours de +son bras blanc et nu; et, avant qu'elle ne laissât échapper des paroles, +elle leva la main vers le ciel: elle était si pâle, d'une teinte si +transparente, qu'elle n'aurait point intercepté les rayons de la lune. + +21. «Je quitte les lieux de mon repos pour venir trouver celui que +j'aime de préférence à tous les hommes, afin d'être heureuse et de lui +faire partager mon bonheur. J'ai traversé les sentinelles, la porte; les +remparts; je suis venue jusqu'à toi à travers les ennemis, sans éprouver +d'accidens. On dit que le lion se détourne et fuit à l'aspect d'une +vierge dans l'orgueil de sa chasteté, et le pouvoir d'en haut, qui +protège l'innocence contre le tyran des forêts, a étendu sa miséricorde +pour me préserver des mains des infidèles conjurés. Je suis venue--et si +je suis venue en vain, jamais, oh! jamais nous ne nous reverrons! Tu as +commis une action terrible en abandonnant la foi de tes pères; mais +foule à tes pieds ce turban, et fais le signe de la croix, et alors tu +seras à moi pour toujours. Arrache cette goutte noire qui souille ton +cœur et demain nous unit pour n'être plus jamais séparés.» + +--«Et où serait dressé notre lit nuptial? au milieu des mourans et des +morts? car demain nous livrons au meurtre et à la flamme les fils et les +autels du Christ. Personne, excepté toi et les tiens, je l'ai juré, ne +sera laissé pour voir le soleil du lendemain: mais toi, je te +transporterai dans un lieu charmant, où nos mains seront unies, et nos +chagrins oubliés. Là tu seras ma fiancée, aussitôt que j'aurai encore +une fois humilié l'orgueil de Venise, et que sa race abhorrée aura senti +ce bras qu'elle voudrait avilir, et vu châtier par lui, avec un fouet de +scorpions, ceux que le crime et l'envie ont fait mes ennemis.» + +Francesca posa sa main sur la sienne:--légère en fut l'impression, mais +il frémit jusqu'aux os, et un froid de glace saisit son cœur, et le +rendit immobile de stupeur. Quoique léger ait été ce serrement de main +si mortellement froid, il n'aurait pu le repousser; et jamais l'étreinte +d'une main si chère ne fit battre le pouls avec un tel sentiment de +terreur, que l'impression de glace que ces doigts frêles, longs et +blancs, firent passer cette nuit dans le sang d'Alp par leur contact +étrange. L'ardeur fiévreuse de son front avait disparu; et son cœur +battait si faiblement, qu'il était devenu insensible comme la pierre, +lorsqu'il contempla les traits de celle qu'il aimait, et qu'il vit +combien les couleurs de son teint étaient changées de ce qu'il les avait +connues. Elle était encore belle, mais languissante--et privée de ce +rayon divin de la pensée qui anime si bien le jeu de la physionomie, +comme les vagues qui étincellent dans un jour de soleil. Ses lèvres sans +mouvement étaient calmes comme la mort, et ses paroles s'échappaient de +sa bouche sans l'émission de son souffle: son sein n'était point soulevé +par une douce respiration, et il semblait que le sang ne circulait point +dans ses veines. Bien que son œil brillât au dehors, cependant ses +paupières étaient immobiles, et les regards qu'elles renvoyaient étaient +égarés et préoccupés comme les yeux de l'homme inquiet qui se promène +dans un rêve troublé; comme les figures des tapisseries qui brillent +dans l'ombre, agitées par le souffle d'un vent d'hiver, apparaissent, à +la lueur douteuse d'une lampe mourante, sans vie, mais comme animées et +effrayant la vue. On dirait, à travers les ombres, qu'elles vont +descendre du mur grisâtre où leurs images présentent un air menaçant, en +flottant çà et là au souffle grondant de la brise. + +«Si tu croyais faire trop pour l'amour de moi, alors que ce soit pour +l'amour du ciel,--dit de nouveau Francesca;--je te le répète--arrache ce +turban de ton front infidèle, et jure d'épargner les enfans de ta patrie +outragée, ou sinon tu es perdu; et tu ne reverras jamais, non la +terre--qui va cesser de t'appartenir,--mais le ciel, ou moi. Si tu +m'accordes cette faveur, et que cependant une destinée fatale t'attende, +cette destinée absoudra la moitié de tes crimes, et la porte de la +miséricorde céleste peut encore s'ouvrir pour toi. Réfléchis un moment +encore, et prépare-toi à la malédiction de celui que tu oublies; porte +encore un dernier regard vers les cieux, et vois son amour qui t'est +refusé à jamais. Là, dans le ciel, est un léger nuage près de la +lune[c7];--il marche, et il l'aura bientôt dépassée.--Si, lorsque ce +voile de vapeur aura cessé d'ombrager son disque, ton cœur n'est pas +changé, alors Dieu et l'homme seront vengés; terrible sera ta sentence, +plus terrible encore ton immortalité de malheur!» + +Alp regarda le ciel, et vit dans les airs le nuage que lui avait indiqué +Francesca; mais son cœur était ulcéré, et détourné du droit chemin par +un inflexible et profond orgueil: cette première et fatale passion de +son cœur emportait toutes les autres comme un torrent. _Lui_, demander +miséricorde! _lui_, effrayé par les vagues paroles d'une vierge timide! +_lui_, outragé par Venise, jurer de sauver ses fils dévoués à la tombe! +Non!--quand même ce nuage serait plus terrible que celui qui porte le +tonnerre, et qu'il serait destiné à éclater sur lui pour +l'anéantir,--qu'il éclate! + +Il jette un regard sur ce signe redoutable sans répondre une parole; il +l'observe marcher:--il est passé.--La lune sereine frappe pleinement sa +vue; alors il dit: «--Quelque soit mon destin, je ne sais point +changer:--il est trop tard. Le roseau, pendant la tempête, peut se +plier, frissonner, et se relever ensuite; le chêne élevé doit se briser. +Ce que Venise m'a fait, je dois le rester, son ennemi en tout, excepté +dans mon amour pour toi. Mais tu es sauvée, oh! viens, fuis avec moi!» +Il tourne la tête, mais elle a disparu! il ne voit plus qu'une colonne +de pierre. Est-elle rentrée sous terre ou s'est-elle évanouie dans les +airs? Il ne la voit plus; il ne sait que croire, si ce n'est qu'il ne +voit plus rien. + +22. La nuit est passée, et le soleil brille comme si ce matin devait +précéder un jour de fête. L'aurore légère et brillante se dégage peu à +peu de sa robe grisâtre, et tout présage que le midi versera sur la +terre une chaleur accablante. Écoutez la trompette, et le son du +tambour, et le son mélancolique des cors des barbares, et le froissement +des bannières qui se déploient, et le hennissement des chevaux, et le +tumulte de la multitude, et les cris répétés: «Ils viennent! ils +viennent!» Les queues de cheval[c8] sont arrachées du sol, où elles +étaient plantées; les épées sont tirées du fourreau; l'armée est rangée +en ordre de bataille, mais elle attend le signal. «Tartares, Spahis, +Turcomans, prenez vos tentes, et serrez-vous à l'avant-garde. Montez à +cheval, piquez de l'éperon, cernez la plaine; que les fuyards ne +puissent fuir, lorsqu'ils abandonneront la ville; et qu'aucun chrétien, +vieillard ou jeune homme, ne puisse échapper; tandis que vos compagnons +à pied, avec leurs masses épaisses, monteront à la brèche au milieu du +carnage.» + +Les chevaux sont tous bridés, et mordent leur frein d'impatience; ils +recourbent avec fierté leur cou nerveux, en secouant leur crinière; +blanche est l'écume qui couvre leur mors. Les lances sont levées; les +mèches sont allumées; le canon est pointé, et prêt à faire feu, et à +abattre ces remparts qu'il a déjà à moitié renversés. Chaque janissaire +forme sa phalange. Alp est à leur tête; son bras droit est nu, et nue +est la lame de son cimeterre. Le khan et les pachas sont tous à leur +poste; le visir lui-même est à la tête de son armée. Lorsque la +couleuvrine aura donné le signal, alors qu'on avance; qu'on ne laisse +aucun être vivant dans Corinthe,--aucun prêtre à ses autels, aucun chef +dans son palais, aucun foyer dans ses maisons, aucune pierre sur ses +remparts. Dieu et le Prophète!--Allah hu! que ce cri retentisse +jusqu'aux cieux. + +«Là la brèche ouvre un passage; voilà les échelles pour y monter; vos +mains sont sur vos sabres, pourriez-vous hésiter et ne pas être +vainqueurs? Celui qui le premier abattra la croix rouge pourra demander +ce que son cœur désirera le plus; il l'obtiendra aussitôt!» C'est ainsi +qu'a parlé Coumourgi, l'intrépide visir; la réponse se fit par le +brandissement des sabres et des lances, et par les acclamations de +l'armée pleine d'un enthousiasme de fureur:--silence!--écoutez le +signal--de feu! + +23. Comme les loups se précipitent en troupe sur le superbe buffle, +malgré les éclairs de ses yeux, et les rugissemens de sa fureur, et ses +ruades nerveuses, et ses coups de cornes sanglantes, lui foule à terre +ou fait voler dans les airs le premier qui se précipite sur lui pour +trouver la mort; ainsi les Musulmans s'élancent sur les remparts, ainsi +les premiers succombent sous les coups des assiégés. Plus d'un sein, +caché sous la cotte de maille, couvre la terre comme une glace brisée: +et, renversés par la balle qui creuse encore le sol d'où ils ne se +relèveront plus, ils sont là étendus en files comme ils sont tombés, +semblables aux épis du moissonneur à la fin de sa journée, lorsqu'il a +fini de niveler la plaine: tel fut le nombre des premiers renversés par +le feu des remparts. + +24. Comme les torrens du printems qui se précipitent en bouillonnant du +haut des rochers, entraînant avec eux d'énormes fragmens arrachés par +l'impétuosité continuelle du courant, jusqu'à ce que, couverts d'écume +blanche et retentissant comme le tonnerre, ils s'arrêtent au fond de +l'abîme, semblables aux neiges de l'avalanche qui tombent dans les +vallées des Alpes; ainsi à la fin, expirans et vaincus, les enfans de +Corinthe succombaient sous les longues et impétueuses charges, souvent +renouvelées, de l'armée musulmane. Ils résistèrent avec vigueur, et ils +tombèrent en masses, pressés par les infidèles, et rangés encore en +ordre de bataille[loc28]. + +[Note loc28: _Hand to hand, and foot to foot_.] + +Là rien n'était muet, excepté la mort: les coups, les détonnations, la +fumée des amorces, les cris pour demander quartier, ou ceux de victoire, +se mêlent aux volées tonnantes de l'artillerie, qui excitent dans les +cités voisines un sentiment profond d'inquiétude et de terreur, doutant +si ce bruit sourd et grondant de la bataille qui vient jusqu'à elles est +favorable à leurs alliés ou à leurs ennemis; si elles doivent gémir ou +se réjouir de cette voix anéantissante qui pénètre dans les profondeurs +des montagnes retentissantes, dont les cavités se la renvoient par un +écho terrible et nouveau. Vous auriez pu l'entendre, dans cette fatale +journée, à Salamine et à Mégare (nous l'avons entendu dire nous-mêmes à +ceux dont les oreilles en furent frappées), et même jusque dans la baie +du Pyrée. + +25. Depuis leur pointe émoussée jusqu'à la garde, les sabres et les +épées étaient rougis de sang. Mais les remparts sont pris, et le pillage +commence avec toutes ses horreurs et le carnage. Des cris plus aigus +s'échappent des maisons au pillage. On entend la marche précipitée et +lourde de ceux qui fuient dans le sang écumant des rues; mais çà et là, +partout où ils peuvent trouver une position favorable contre l'ennemi, +des groupes désespérés de dix ou douze hommes s'arrêtent et se +retournent contre ceux qui les poursuivent,--s'appuient contre un mur +qui les protége, et résistent fièrement ou succombent en combattant. + +Là on remarquait un vieillard;--ses cheveux étaient blancs, mais son +vieux bras était encore plein de force et de courage. Il soutenait si +vaillamment le choc de l'ennemi que les morts formaient un demi-cercle +autour de lui. Il n'avait pas encore été blessé ni enveloppé, quoique +battant en retraite. Un grand nombre de cicatrices de ses premiers +combats se faisaient remarquer sous son corselet de fer; mais toutes ces +blessures qui couvrent son corps avaient été reçues dans d'autres +combats. Quoique âgé, il était si robuste des membres que peu de nos +jeunes hommes auraient pu se mesurer avantageusement avec lui; et les +ennemis qu'il tenait séparément à distance dépassaient le nombre de ses +cheveux blancs. Il brandissait son sabre de droite à gauche, et plus +d'une mère ottomane pleura ses fils qui n'étaient pas encore nés quand +il trempa pour la première fois son sabre dans le sang musulman, avant +d'avoir atteint sa vingtième année. Et il aurait pu être le père de tous +ceux qui tombèrent sous ses coups dans ce jour fatal; car, privé de son +fils, depuis longues années, sa douleur vengeresse priva plus d'un père +de ses enfans. Depuis le jour où son seul fils avait rencontré la mort +dans le détroit[c9], le fer du père lui sacrifia plus d'une humaine +hécatombe. Si les ombres peuvent être apaisées par le carnage, celle de +Patrocle fut moins satisfaite que celle du fils de Minotti, qui mourut +dans ces lieux qui nous séparent de l'Asie. Il est enseveli sur le même +rivage où des milliers de guerriers furent ensevelis avant quatre mille +ans. Que reste-t-il d'eux pour nous dire où ils reposent, et comment ils +succombèrent? Aucune pierre funéraire ne les couvre, aucun ossement +n'indique leurs tombes; mais ils vivent dans la poésie qui leur assure +l'immortalité. + +26. Écoutez le cri retentissant d'Allah! c'est une troupe de Musulmans +les plus braves, et les plus habiles dans le combat. Le bras nerveux de +leur chef est nu, afin d'être plus rapide à frapper pour ne faire jamais +grâce;--découvert jusqu'à l'épaule, on le voit qui agite son sabre dans +l'air: c'est ainsi qu'on le reconnaît toujours dans la mêlée. D'autres +peuvent montrer un costume plus fastueux, pour tenter l'ennemi par +l'espoir d'une riche dépouille; plus d'une main se pare d'une plus riche +garde d'épée, mais aucune ne porte une lame plus grossièrement dorée; +beaucoup de guerriers peuvent porter un turban plus élevé,--Alp est +seulement distingué par son bras blanc et nu: regardez au plus épais de +la mêlée, il est là! Aucun étendard ne s'expose aussi avant que le sien; +aucune bannière dans l'armée musulmane n'entraîne la moitié si loin les +delhis. Elle brille rapide comme une étoile tombante! Partout où ce bras +redoutable est aperçu, les plus braves combattent, ou combattaient il +n'y a qu'un instant. C'est là que le lâche demande en vain quartier au +Tartare animé de vengeance, ou que le héros, étendu par terre, +silencieux, dédaigne de pousser un gémissement en expirant, méditant de +frapper encore un dernier, mais faible coup, sur l'ennemi étendu comme +lui à ses côtés, oubliant l'épuisement de ses forces causé par ses +blessures et par la fatigue du combat, en s'attachant avec les mains à +la terre ensanglantée. + +27. Le vieillard était encore debout, résistant aux assaillans, et +arrêtant un moment la victoire d'Alp. «Rends-toi, Minotti, pour être +épargné, toi et ta fille.»-- + +--«Jamais, renégat, jamais! quand même la vie que je recevrais de toi +serait éternelle.» + +--«Francesca!--oh! ma jeune fiancée! doit-elle périr victime de ton +orgueil?» + +--«Elle est en sûreté.»--«Où! où donc?»--«Dans le ciel, d'où ton ame +infidèle est à jamais exclue, traître!--Elle est loin de toi, parmi les +vierges.» + +Alors Minotti sourit d'une joie cruelle, en voyant Alp chanceler à ces +paroles et près de succomber, comme frappé de la foudre.--«O Dieu! +depuis quand n'est-elle plus?»--«Depuis la nuit dernière;--et je ne +pleure pas sa mort: aucun des enfans de ma race pure ne sera l'esclave +de Mahomet et le tien.--Garde à toi!» + +Ce défi est porté en vain;--Alp est déjà atteint d'un coup mortel! +Pendant que les paroles de Minotti servaient mieux sa vengeance, par +tout ce qu'elles renfermaient de cruel et d'amer, que la pointe de son +épée n'aurait pu le faire, s'il avait eu le tems de la passer à travers +son cœur, du porche voisin d'une église que quelques braves défendaient +encore, en renouvelant le combat affaibli, une balle meurtrière était +venue renverser Alp, avant qu'on ait pu voir la blessure du front +fracassé de l'infidèle, que le vertige a fait tourner, et qui est allé +tomber la face contre terre. Un rayon brillant comme l'éclair étincela +de ses yeux, comme s'ils n'eussent plus dû se rouvrir, et les ténèbres +éternelles couvrirent son cadavre palpitant. Il ne restait rien de la +vie, excepté un frémissement convulsif qui agita encore légèrement ses +membres. Ses compagnons le retournèrent sur son dos; sa poitrine et son +front étaient souillés de sang et de poussière, et de ses lèvres livides +s'échappaient des flots de sang noir qui avaient abandonné ses veines. +Mais son pouls n'avait aucun battement, et sa bouche ne laissa entendre +aucun murmure; aucun soupir, aucune parole, aucun râlement n'a signalé +son passage de la vie à la mort. Avant même que sa pensée ait pu prier, +il est passé, sans espérance de pardon,--et est resté jusqu'à la fin--un +renégat! + +28. Effrayantes s'élevèrent les clameurs de ses compagnons et de ses +ennemis; ceux-ci, en signe de joie, et les premiers transportés de +fureur. Alors le combat recommence avec plus d'acharnement; les épées se +croisent, les lances traversent les corps des combattans dans la mêlée, +et les guerriers roulent en hurlant sur la poussière. Rue par rue, et +pied par pied, Minotti ose encore disputer la moindre portion de terrain +de la ville confiée à ses ordres; les restes de sa valeureuse troupe +unissent à ses efforts leur dévouement et leur épée. On peut encore se +défendre dans l'église, de laquelle est partie la balle prédestinée qui +a vengé à demi les vaincus, par la mort d'Alp, le féroce assaillant. Là, +Minotti et les siens se retranchent en reculant, et en laissant devant +eux un ruisseau de sang; faisant toujours face à l'ennemi; qui reçoit de +mortelles blessures à chaque coup qu'ils lui portent, ils rejoignent +ceux qui sont déjà retranchés dans le temple: là ils pourront respirer +un instant, protégés par les colonnes massives du monument. + +29. Court instant de répit! La horde à turbans, ayant ses rangs grossis +et la rage dans le cœur, se précipite sur eux avec tant de violence et +de chaleur; que par leur grand nombre ils se coupent toute retraite; car +la rue qui menait au dernier retranchement des chrétiens était si +étroite, que les premiers arrivés des Turcs, si la frayeur les +saisissait, pouvaient essayer vainement de revenir sur leurs pas: une +fois engagés dans les colonnes du temple, ils étaient contraints de +vaincre ou de mourir. Ils moururent; mais avant que leurs yeux se +fussent fermés, des vengeurs s'élevaient sur leurs corps expirans, frais +et pleins de fureur; ils remplissaient au-delà les rangs éclaircis, +quoiqu'ils dussent subir le même sort que ceux qui les avaient précédés. +Les cierges allumés des autels chrétiens voient pâlir leur clarté +défaillante devant les nuages de fumée produits par les décharges +renouvelées de mousqueterie. Les Ottomans atteignent la porte intérieure +du temple. Ses gonds d'airain résistent encore; et par toutes les +ouvertures, à travers toutes les brèches, tous les vitraux brisés, pleut +une grêle de balles déchargées par volées. Mais le portique ébranlé cède +en frémissant;--les gonds crient, les pivots craquent,--se brisent,--la +porte se penche,--tombe.--C'en est fait! Corinthe perdue ne peut plus +résister. + +30. Sombre, terrible et seul de tous, Minotti restait encore debout sur +les marches de pierre de l'autel. L'image d'une madone, peinte avec des +couleurs célestes, brille au-dessus de sa tête; ses yeux de lumière +respirent l'amour; et placée au-dessus du saint autel pour fixer nos +pensées sur les choses divines, lorsque nous nous prosternons devant +elle et le Dieu enfant qu'elle tient sur ses genoux, en souriant +doucement à chaque prière qui s'élève vers le ciel, comme si elle était +là pour la porter elle-même à son fils; elle sembla alors lui sourire, +quoique des torrens de sang ruisselassent dans l'enceinte du temple. +Minotti, les yeux tournés vers elle, fit le signe de la croix en +soupirant, et saisit une torche qui brûlait près de lui; il résiste +encore, tandis que les Musulmans portent partout le fer et la flamme. + +31. Les caveaux creusés sous le pavé de mosaïque renfermaient les morts +des siècles passés. Leurs noms étaient gravés sur leurs pierres +sépulcrales; mais maintenant le sang les rendait illisibles. Les +trophées sculptés, et les couleurs étranges qu'offraient les veines +nombreuses et variées du marbre étaient couverts de sang, de poussière +et de fumée, et surchargés d'épées, de sabres et de casques brisés. Des +cadavres recouvraient ces voûtes qui renfermaient d'autres cadavres +reposant froids dans de nombreux cercueils. On pouvait les voir rangés +dans un ordre mélancolique à la lueur pâle qui perçait à travers une +grille souterraine. Mais la guerre était entrée dans ces obscurs +caveaux, et elle avait réuni dans ces tombeaux souterrains ses trésors +de salpêtre, entassés auprès de ces corps décharnés. C'est là que, +pendant la durée du siége, les chrétiens avaient établi leur principal +magasin; une traînée de poudre récemment formée y communiquait: c'est la +dernière et la plus terrible ressource de Minotti contre la force +accablante de l'ennemi. + +32. Les Turcs le pressent de toutes parts; le peu qui reste de chrétiens +pour les combattre opposent une résistance inutile. Ne pouvant assouvir +leur soif de vengeance, qui se réveille sur un plus grand nombre +d'ennemis, les barbares mutilent les corps de ceux qui sont tombés, leur +coupent la tête déjà sans vie, précipitent les statues de leurs niches, +dépouillent les autels de leurs riches offrandes, et s'arrachent de +leurs mains ensanglantées les vases saints d'argent qui ont été +consacrés. Ils accourent vers le maître-autel; oh! l'on vit un spectacle +glorieux! La coupe d'or renfermant les hosties consacrées était encore +sur la table sainte: ce grand calice massif et éclatant séduit par sa +splendeur les yeux de ces hommes avides de butin. Il avait contenu le +matin le vin consacré, changé par Christ en son sang divin, que ses +adorateurs avaient bu à la naissance du jour, pour purifier leur ame +avant de se rendre au combat: il en conservait encore quelques gouttes. +Autour de l'autel brillaient douze grands candélabres rangés dans un +ordre splendide, et formés du plus pur métal: c'est une dépouille +opime,--la plus riche et la dernière. + +33. Ils arrivent si près, que le premier d'entre eux étendait déjà la +main pour s'emparer de la dépouille qu'il touchait presque, lorsque la +main du vieux Minotti posa sa torche sur la traînée de poudre:--elle est +allumée!--Clocher, voûtes, autel, vases sacrés, cadavres, vainqueurs à +turbans, chrétiens, tout ce qui reste dans le temple, avec le temple, +vivans et morts lancés dans les airs en mille éclats, font retentir un +long rugissement! La ville bouleversée,--les murs renversés sur le sol +entr'ouvert,--les vagues de la mer qui reculent un moment,--les +montagnes qui sont ébranlées, comme si un tremblement de terre avait +passé,--des milliers de débris sans formes projetés en nuage de flamme +vers le ciel par cette épouvantable explosion--proclament la désolation +de ces rivages. + +Les débris confondus du temple sont lancés dans les airs comme des +fusées; les membres épars et mutilés de nombreux héros retombent sur la +terre, et couvrent au loin la plaine, comme une pluie de cendres qui +obscurcit les airs. Ils tombent dans le golfe, où ils tracent une +multitude de cercles, ou sur le rivage qu'ils noircissent, et s'étendent +sur toute la longueur de l'isthme. Appartiennent-ils à des chrétiens ou +à des Musulmans? Que leurs mères viennent les voir et le disent! +Lorsqu'ils dormaient dans leurs berceaux de langes, leurs mères +souriaient sur le tendre sommeil de leur enfance; elles ne pensaient +guère qu'un jour verrait leurs membres voler en lambeaux dispersés dans +les airs. Les mères qui les ont élevés ne pourraient plus reconnaître +leurs nourrissons. Ce désastreux événement ne leur a pas laissé la trace +d'une forme humaine, excepté à quelques crânes à moitié brisés, à +quelques ossemens rompus. Des soliveaux fumans, des pierres calcinées +retombent des airs et couvrent la plage, enfoncés profondément dans les +sables tout noircis et fumans. Tous les êtres vivans qui entendirent +cette terrible explosion qui ébranla la terre, s'enfuirent avec terreur. +Les oiseaux des forêts s'envolèrent; les dogues sauvages s'éloignèrent +en hurlant des cadavres sans sépultures. Les chameaux se séparèrent de +leurs conducteurs; le bœuf qui, loin de Corinthe, labourait la terre, +s'échappa du joug, et le cheval du soldat, brisant la sangle de sa selle +et les rênes qui lui servaient de guide, se précipita au galop dans la +plaine. Les coassemens de la grenouille s'élevèrent des marais, plus +aigus et plus perçans. Les loups hurlèrent dans leurs cavernes des +montagnes, dont l'écho se fit entendre comme un tonnerre. Les troupes de +jackals[c10], dans un tumulte confus, poussèrent au loin des aboiemens +plaintifs et tristes, qui ressemblaient aux vagissemens des enfans et +aux cris des chiens que l'on châtie. L'aigle aux plumes hérissées, au +cou gonflé, s'envola de son aire, et chercha un refuge près du soleil; +les nuages, au-dessous de lui, lui paraissaient trop sombres, et leur +fumée, poursuivant son bec de son étouffante vapeur, lui faisait prendre +en criant un plus sublime essor.-- + +Telle fut la destinée de Corinthe! + +FIN DU SIÉGE DE CORINTHE. + + + + +NOTES +DU SIÉGE DE CORINTHE. + + +NOTE 1. + +La vie des Turcomans est errante et patriarchale: ils habitent sous des +tentes. + +NOTE 2. + +Ali Coumourgi, le favori de trois sultans, et grand visir d'Achmet III. +Après avoir reconquis le Péloponèse sur les Vénitiens, dans une seule +campagne, il fut mortellement blessé dans une campagne suivante, en +combattant contre les Allemands, à la bataille de Petersvaradin (dans la +plaine de Carlowitz), en Hongrie, au moment où il s'efforçait de rallier +ses gardes. Il mourut de ses blessures le jour suivant. Le dernier ordre +qu'il donna fut de décapiter le général Breuner, et quelques autres +prisonniers allemands; ses dernières paroles furent: «Oh! que ne puis-je +traiter de même tous ces chiens de chrétiens!» Paroles et action bien +dignes d'un Caligula. C'était un jeune homme d'une grande ambition et +d'une présomption sans bornes. On lui disait que le prince Eugène était +envoyé contre lui; il répondit: «Je deviendrai plus habile, et ce sera à +ses dépens.» + +NOTE 3. + +Il n'est pas nécessaire de rappeler au lecteur qu'il n'y a point de flux +et de reflux sensible dans la Méditerranée. + +NOTE 4. + +J'ai vu un spectacle semblable à celui que j'ai décrit sous les remparts +au sérail de Constantinople, dans les cavités creusées dans le roc par +le Bosphore; terrasse étroite qui se projette entre les remparts et la +mer. Je crois que ce fait est aussi mentionné dans les voyages +d'Hobhouse. Les cadavres étaient probablement ceux de quelques +janissaires réfractaires. + +NOTE 5. + +Cette touffe, ou longue tresse de cheveux, est laissée sur la tête par +la croyance que Mahomet les emportera par là dans son paradis. + +NOTE 6. + +Je dois faire remarquer ici que je me suis rencontré involontairement +dans ces douze vers avec un passage d'un poème inédit de M. Coleridge, +intitulé: _Christabel_. Ce n'est pas avant la composition de mon ouvrage +que j'entendis la lecture de ce poème extraordinaire et singulièrement +original; et je n'ai vu le manuscrit de cette production que tout +récemment, grâce à la complaisance de M. Coleridge lui-même, qui, je +l'espère, est convaincu que je ne suis point un vil plagiaire. L'idée +originale en appartient sans aucun doute à M. Coleridge, dont le poème a +été composé il y a près de quatorze ans. Qu'il me soit permis de +conclure avec l'espérance qu'il ne retardera pas plus long-tems la +publication d'un ouvrage qui est attendu du public avec impatience. + +NOTE 7. + +Il m'a été dit que l'idée exprimée depuis le vers 598e au 603e avait été +admirée par des personnes dont l'approbation est d'un grand poids. J'en +suis satisfait; mais elle n'est pas originale,--au moins elle ne +m'appartient pas. On peut la trouver bien mieux exprimée dans la version +anglaise de _Wathek_, aux pages 182-3-4 (j'ai oublié la page précise en +français), ouvrage auquel j'ai déjà renvoyé[n7], et auquel je n'ai +jamais recouru sans une nouvelle satisfaction. + +[Note n7: Voyez page 63.] + +NOTE 8. + +La queue de cheval, fixée sur une lance, forme l'étendard d'un pacha. + +NOTE 9. + +Dans la bataille navale, à l'embouchure des Dardanelles, entre les +Vénitiens et les Turcs. + +NOTE 10. + +Je crois que j'ai pris une licence poétique en transportant le jackal de +l'Asie dans la Grèce, où je n'ai jamais vu ni entendu cet animal; mais +dans les ruines d'Éphèse je les ai entendus par centaines. Ils hantent +les ruines et suivent les armées. + +FIN DES NOTES DU SIÉGE DE CORINTHE. + + + + +PARISINA. + +A +SCROPE BERDMORE DAVIES, ESQ. +LE POÈME SUIVANT EST DÉDIÉ +Par celui qui depuis long-tems admire ses talens et apprécie son amitié. + +22 janvier 1816. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +Le poème suivant est fondé sur un événement mentionné dans les +_Antiquités de la maison de Brunswick_, par Gibbon.--Je crains que dans +nos tems modernes la délicatesse ou la fastidiosité du lecteur ne croie +de semblables sujets incapables d'être traités dans la poésie. Les +poètes dramatiques grecs, et quelques-uns de nos meilleurs et vieux +écrivains anglais étaient d'une opinion différente, comme Alfieri et +Schiller l'ont été aussi plus récemment sur le continent. L'extrait +suivant expliquera les faits sur lesquels l'histoire de mon poème est +fondée. Le nom d'Azo est substitué à celui de _Nicolas_, comme étant +plus propre au mètre poétique. + +«Sous le règne, de Nicolas III, Ferrare fut souillée par une tragédie +domestique. Sur le témoignage d'un de ses gens, le marquis d'Est +découvrit les amours incestueuses de sa femme Parisina avec Hugo, son +fils naturel, beau et vaillant jeune homme. Ils furent tous deux +décapités dans le château, par la sentence d'un père et d'un mari, qui +publia sa honte et survécut à leur exécution. Il fut malheureux, s'ils +furent coupables; s'ils furent innocens, il fut encore plus malheureux: +il n'est aucune de ces situations possibles dans laquelle je puisse +approuver le dernier acte de justice de la part d'un père.» + +(GIBBON, _Œuvres mêlées_.) + + + + +PARISINA. + + +1. C'est l'heure où les accens élevés du rossignol s'échappent des +bosquets touffus; c'est l'heure où les vœux des amans semblent plus +tendres dans des paroles murmurées tout bas. D'aimables zéphirs, des +eaux qui serpentent sont une harmonie mélodieuse pour l'oreille +solitaire. Les gouttes de rosée humectent légèrement chaque fleur, et +les étoiles apparaissent dans les cieux, et la vague qui les réfléchit +semble d'un bleu plus azuré, et la feuille d'une teinte plus foncée. Le +firmament présente ce clair-obscur, si doucement sombre, si sombrement +pur, qui suit le déclin du jour, lorsque le crépuscule se fond sous les +rayons de la lune[p1]. + +2. Mais ce n'est pas pour écouter le bruit de la cascade que Parisina +quitte son appartement; ce n'est pas pour contempler les étoiles du ciel +que la jeune dame s'avance dans les ombres de la nuit; et si elle +s'assied dans le bosquet d'Est, ce n'est pas dans le but d'y jouir de +ses fleurs épanouies;--elle prête l'oreille,--mais ce n'est point aux +chants du rossignol,--quoiqu'elle attende des accens aussi doux que les +siens. Un pas se glisse à travers l'épais feuillage; sa joue devient +pâle,--et son cœur bat plus rapidement. Une voix murmure à travers les +feuilles frémissantes; la rougeur reparaît sur sa joue, et son sein +agité se soulève doucement. Un instant encore--et ils seront réunis;--il +est passé:--son amant est à ses pieds. + +3. Maintenant que leur importe le monde avec tous ces changemens qu'y +amènent le tems et les vicissitudes de la vie? Les créatures vivantes +qui le peuplent,--son globe de terre et son ciel éclatant--ne sont rien +pour leurs yeux et leur cœur; et tout ce qui les entoure, au-dessus +comme au-dessous, leur est aussi indifférent que la mort. Ils ne +respirent plus que l'un pour l'autre, comme si tout le reste avait cessé +d'exister. Leurs soupirs mêmes sont pleins d'une joie si profonde, que, +si elle ne devenait moins vive, cette ivresse insensée consumerait leurs +cœurs qui éprouvent sa brûlante domination. Dans ce rêve tendre et +tumultueux pensent-ils au crime, au danger? Celui qui a connu la +puissance de cette passion hésita-t-il ou craignit-il dans une heure +semblable? pensa-t-il à la courte durée de ces momens divins? Mais +hélas!--ils sont déjà loin! nous sommes forcés de nous réveiller avant +de connaître qu'une telle vision ne reviendra plus. + +4. Ils quittent, en s'adressant des regards languissans, le lieu qui a +été le témoin de leur ivresse coupable; et quoiqu'ils espèrent se +revoir, qu'ils s'en donnent la promesse, ils s'affligent, comme si cette +séparation était la dernière. Les fréquens soupirs,--le long +embrassement,--leurs lèvres qui voudraient s'attacher pour jamais, +tandis que brille sur le visage de Parisina le ciel qu'elle craint +d'implorer vainement un jour, comme si chaque étoile qui étincelle si +pure au firmament eût été le témoin de sa faiblesse,--les fréquens +soupirs, le long embrassement, tout retient ces amans au lieu du +rendez-vous. Mais il le faut; ils doivent se séparer dans cet abattement +redoutable du cœur, avec ce frisson intime et glacé qui suit +immédiatement les actions coupables. + +5. Hugo s'est rendu à sa couche solitaire, où ses désirs attendent la +femme d'un autre; c'est sur le sein confiant d'un époux que Parisina va +reposer sa tête coupable. Mais le délire de la fièvre semble agiter son +sommeil, et des rêves troublés répandent sur sa joue une vive rougeur. +Dans son agitation, elle murmure un nom qu'elle n'ose prononcer pendant +le jour; elle presse son mari sur son sein qui palpite pour un autre. Il +se réveille à cet embrassement, et, heureux en idée, il s'imagine que ce +soupir rêvant, cette ardente caresse, sont semblables à ceux qu'il avait +coutume d'obtenir. Il serait prêt, dans sa tendresse, à pleurer d'amour +sur celle qui l'aime si vivement, même dans son sommeil. + +6. Il presse Parisina dormante sur son cœur, et écoute attentivement ses +paroles entrecoupées. Il entend--Pourquoi le prince Azo frémit-il comme +s'il avait entendu la voix de l'Archange? Ah! puisse-t-il avoir entendu +cette voix!--un destin plus terrible pourrait à peine retentir comme un +tonnerre sur sa tombe, lorsqu'il se réveillera pour ne plus se +rendormir, et pour paraître devant le trône éternel. Puisse-t-il avoir +entendu cette voix!--les paroles qu'il a recueillies ont détruit à +jamais son bonheur sur la terre. Ce murmure articulé d'un nom dans le +sommeil atteste le crime de Parisina et la honte d'Azo. Et quel est ce +nom? ce nom qui retentit sur son oreiller d'une manière si terrible? +comme la vague mugissante qui roule une planche brisée sur le rivage, et +écrase sur un roc aigu le malheureux naufragé qui s'engloutit pour ne se +relever jamais,--tel fut le choc qui ébranla son ame. Et quel est ce +nom? c'est celui d'Hugo,--de son fils;--il ne l'aurait jamais +soupçonné!--C'est celui d'Hugo,--l'enfant de celle qu'il aima,--le fils +d'un illégitime amour,--le fruit de sa jeunesse coupable, lorsqu'il +trahit la foi de Bianca, la jeune fille dont la folle crédulité put se +confier à un homme qui ne voulait pas en faire son épouse. + +7. Il porta la main à son poignard, qui rentra dans son fourreau avant +d'avoir été entièrement tiré. Cependant, indigne qu'elle est maintenant +de vivre, il ne peut se résoudre à tuer une femme si belle.--Au moins si +elle ne souriait pas--dormant à ses côtés!--Il ne veut pas la réveiller +encore; mais il la contemple avec un regard qui l'eût glacé du froid de +la mort pour s'endormir à jamais,--si elle se fût réveillée de son rêve, +et si elle avait vu, à la clarté vacillante de la lampe, ce front tout +couvert de gouttes de sueur. Elle ne parla plus,--mais elle dormit +encore,--tandis que, dans la pensée de son mari, ses jours viennent +d'être comptés. + +8. Au retour du matin, Azo interrogea ses gens, et il trouva dans de +nombreux rapports la preuve de tout ce qu'il craignait de connaître, le +crime présent des coupables et son malheur futur. Les suivantes de +Parisina, qui étaient depuis long-tems ses complices, cherchèrent à se +sauver elles-mêmes en voulant rejeter le crime,--la honte--et la +condamnation sur leur maîtresse. Ce n'est plus un secret;--elles +racontent toutes les circonstances qui peuvent augmenter la confiance +dans la vérité de leurs histoires. Le cœur et l'oreille torturés d'Azo +n'ont plus rien à ressentir et à entendre. + +9. Ce n'était pas un homme à aimer les délais. L'ancien chef de la +maison d'Est est assis sur son trône dans la salle de son conseil +d'état; ses nobles et ses gardes l'environnent;--devant lui sont les +deux plaintifs criminels, tous les deux jeunes,--et dont l'_un_ est +d'une beauté si ravissante! La ceinture sans épée et les mains chargées +de fer, ô Christ! faut-il qu'un fils paraisse ainsi devant la face de +son père! Cependant voilà comment Hugo doit se présenter devant son +père, et entendre la sentence que prononcera son courroux, l'histoire de +son déshonneur! Toutefois il ne semble pas abattu dans son malheur, +quoique sa voix reste muette. + +10. Silencieuse aussi, et pâle, et résignée, Parisina attend sa +condamnation. Qu'elle est changée depuis que ses regards expressifs +répandaient la gaîté sur tout ce qui l'entourait, dans un palais où des +seigneurs d'une haute naissance s'enorgueillissaient d'être à ses +ordres,--où la beauté s'efforçait d'imiter l'accent mélodieux de sa +voix,--son aimable maintien,--les grâces de son attitude, et copiait, +par son air et sa démarche, les gestes de sa souveraine. Alors--si son +œil eût versé des larmes de chagrin, mille guerriers se fussent élancés, +mille glaives eussent brillé hors du fourreau, en faisant de sa querelle +la leur propre. Maintenant,--qu'est-elle, et que sont-ils? Peut-elle +encore commander, obéiraient-ils encore? Tous sont maintenant +silencieux, indifférens, les yeux baissés, fronçant le sourcil, les bras +croisés sur la poitrine, l'air froid, et contenant à peine sur leurs +lèvres un sourire de mépris; voilà le tableau des chevaliers, des dames, +de toute la cour! Et lui, le chevalier de son choix, dont la lance se +baissait devant son regard, lui qui--si son bras eût été libre un +moment--serait mort en combattant pour elle, ou eût obtenu sa +délivrance; l'amant chéri de la femme de son père,--lui, hélas! est à +côté d'elle, chargé de fers; il ne peut voir ses yeux gonflés qui +pleurent moins sur son propre malheur que sur celui de son amant. Ces +paupières--sur lesquelles la veine violette et égarée laisse une légère +trace, en se distinguant sur une blancheur si douce qu'elle invite au +plus tendre baiser,--maintenant elles semblent, échauffées et livides, +comprimer, non ombrager, ces yeux mourans dont le regard est si abattu, +et qui se remplissent de larmes de plus en plus grosses. + +11. Lui aussi eût pleuré sur elle, si tous les regards n'eussent pas été +dirigés sur lui. Sa douleur, s'il en ressentait, était assoupie. Son +front relevé était sombre et hautain. Quelle que fût la douleur qui +comprimât son ame, il ne voulait pas paraître y céder devant la foule; +mais cependant il n'osait regarder Parisina. Le souvenir des heures qui +n'étaient plus,--son crime,--son état présent,--le courroux de son +père,--le mépris de tous les hommes vertueux,--son sort sur la terre, sa +destinée éternelle,--et surtout le sort de celle,--oh!--de celle dont il +n'osait pas regarder le front pâle comme la mort! tous ces sentimens +accumulés dans son cœur auraient trahi les remords pour les faiblesses +qu'il a commises. + +12. Azo dit: «Hier encore je m'enorgueillissais d'une épouse et d'un +fils; ce songe s'est évanoui ce matin. Avant la fin du jour, je n'aurai +plus ni épouse ni fils. Ma vie devra s'écouler désormais solitaire et +languissante. Soit,--que l'arrêt s'accomplisse,--nul être vivant +n'agirait autrement que moi. Ces nœuds sont brisés;--mais ce n'est pas +par moi; que l'arrêt s'accomplisse.--Le supplice est préparé! Hugo, le +prêtre t'attend, et ensuite la récompense de ton crime! Va! adresse ta +prière au ciel, avant que l'étoile du soir apparaisse.--Apprends si le +pardon peut encore t'être accordé; la miséricorde du ciel peut seule +t'absoudre maintenant. Mais ici, sur la terre, sous le ciel, il n'est +point de lieu où toi et moi puissions respirer une heure le même air. +Adieu! je ne te verrai pas mourir.--Mais toi, être frêle! tu verras +rouler sa tête.--Adieu! je ne puis t'en dire davantage. Va! femme au +cœur infidèle; ce n'est pas moi, c'est toi qui fais verser le sang +d'Hugo. Va! si tu peux survivre à ce spectacle, jouis de la vie que je +te laisse.» + +13. Ici l'austère Azo couvrit son visage;--car sur son front les veines +gonflées battirent violemment, comme si le sang bouillonnant qu'elles +contenaient eût été refoulé du cœur vers son cerveau. C'est pourquoi il +baissa un instant la tête, et passa sa main tremblante sur ses yeux pour +les dérober aux regards de l'assemblée. Hugo, pendant ce tems, éleva ses +mains enchaînées, et demanda un moment d'attention de son père; +celui-ci, resté silencieux, ne refuse pas sa demande. + +--«Ce n'est pas que je craigne la mort,--car tu m'as déjà vu à tes +côtés, couvert de sang, au milieu de la bataille; et ce fer qui ne fut +jamais sans usage dans ma main, ce fer que tes esclaves m'ont enlevé, a +versé plus de sang pour ta cause que jamais n'en fera couler la hache de +mon supplice. + +«Tu m'avais donné la vie, tu peux la reprendre; c'est un don pour lequel +je ne te remercie point. Je n'ai pas oublié les griefs de ma mère; son +amour dédaigné, son honneur flétri, l'héritage de honte de son enfant; +mais elle est dans la tombe, où, lui, son fils, ton rival, la rejoindra +bientôt. Son cœur brisé,--ma tête tranchée,--témoigneront pour toi chez +les morts de la fidélité et de la tendresse de ton premier amour,--de ta +sollicitude paternelle. Il est vrai que je t'ai offensé;--mais je t'ai +rendu outrage pour outrage.--Celle que tu croyais ta femme, cette autre +victime de ton orgueil, tu sais qu'elle m'était destinée depuis +long-tems. Tu la vis, et tu convoitas ses charmes,--et tu te raillais de +ma naissance, qui était cependant ton ouvrage; tu me disais indigne +d'elle, indigne de ses embrassemens, parce que, en vérité, je ne pouvais +réclamer l'héritage légal de ton nom, ni m'asseoir sur le trône +héréditaire de la maison d'Est. Cependant, si quelques étés de plus +m'eussent été accordés, mon nom aurait pu devenir plus illustre que +celui de ces princes, et mériter des honneurs que je n'aurais dûs qu'à +moi seul. J'avais une épée,--et j'ai un cœur qui aurait pu conquérir un +casque aussi glorieux[loc29][p2] qu'aucun de ceux qui couvrirent le +front de tous les souverains de ta race. Les plus beaux éperons de +chevalier ne sont pas toujours conquis par le fils le mieux né; et les +miens ont souvent lancé les flancs de mon cheval bien avant tes chefs +orgueilleux des rangs princiers, lorsque je chargeais l'ennemi au cri +d'_Est et Victoire_. + +[Note loc29: _Haught_.] + +«Je ne veux point plaider la cause du crime, ni te prier d'épargner pour +quelque tems le peu d'heures ou le peu de jours qui doivent rouler sur +mon insensible poussière;--de tels jours, délirans comme ceux de mon +passé, ne pouvaient pas, ne devaient pas durer.--Quoique ma naissance et +mon nom soient vils, et que ta noblesse de race eût dédaigné d'honorer +un homme tel que moi;--cependant mes traits portent quelque empreinte de +ceux de mon père, et mon ame.--elle vient toute de toi. De toi--cette +impétuosité de cœur!--de toi,--oui, pourquoi frémis-tu? de toi vient mon +bras fort, mon ame de flamme.--Tu ne m'as pas seulement donné la vie, +mais encore tout ce qui me rend davantage ton fils. Vois ce que tes +coupables amours ont produit, puisque le ciel t'a récompensé d'un fils +tel que moi! Je ne suis point un bâtard par mon ame, car cette ame, +comme la tienne, abhorre tout contrôle. Quant au souffle de vie; ce +bienfait éphémère que tu m'as donné, et que tu vas reprendre bientôt, je +ne l'estimais pas plus que toi, lorsque, le casque relevé sur le front, +à côté l'un de l'autre, nous combattions en précipitant nos coursiers +sur les cadavres tombés dans la mêlée. Le passé n'est plus rien,--et +bientôt l'avenir sera du passé. Cependant je voudrais qu'alors je fusse +tombé sur le champ de bataille: car, quoique tu aies fait le malheur de +ma mère, et que tu m'aies ravi ma propre fiancée, je sens que tu es +encore mon père; et toute dure que soit ta sentence, elle n'est point +injuste, quoique venant de toi. Engendré dans le péché, pour mourir dans +la honte, ma vie commence et finit de même. Comme le père a failli, +ainsi le fils a failli, et tu dois les punir tous deux en un seul. Mon +crime semble le pire aux regards des hommes, mais Dieu jugera entre nous +deux!» + +14. Il se tut--et resta debout les bras croisés qui firent retentir, en +retombant, les fers qui les entouraient. Il n'y eut pas une oreille, +parmi tous les chefs rangés dans la salle, qui ne se sentît blessée +lorsque ces lourdes chaînes retentirent. Les grâces fatales de Parisina +attirent bientôt tous les regards.--Pouvait-elle entendre ainsi son +amant condamné à mort? J'ai dit qu'elle était là, pâle et calme, la +cause vivante des malheurs d'Hugo: ses yeux immobiles, mais ouverts et +hagards, ne s'étaient point tournés d'un côté ou de l'autre, ils ne se +voilaient point de leurs douces paupières; mais un cercle d'un blanc +terne se formait autour de leur orbite d'un bleu foncé; et elle était là +debout, l'air morne et froid, comme si le sang se fût glacé dans ses +veines. Mais de tems en tems une larme épaisse et lentement formée +s'échappait des longues et noires paupières qui couvraient ses beaux +yeux; c'était une chose à voir, non à entendre! et ceux qui les virent +furent étonnés que de pareilles larmes pussent couler de deux yeux +mortels. + +Elle voulut parler,--l'articulation imparfaite de ses paroles ne put +sortir de sa poitrine oppressée. Elle parut former un sourd gémissement, +comme si son ame se fût échappée avec sa voix. Elle se tut,--mais elle +voulut essayer encore une fois de parler; alors sa voix se rompit en un +long cri, et elle tomba comme une pierre, ou une statue renversée de sa +base, plutôt semblable à un corps qui n'a jamais eu de vie,--ou à un +monument de marbre représentant l'épouse d'Azo, qu'à cette belle et vive +coupable, dont chaque passion était un aiguillon qui la poussait au +crime, mais qui ne pouvait supporter sa honte et son désespoir. +Cependant elle vivait encore--et elle ne fut que trop tôt arrachée à cet +évanouissement semblable à la mort.--Sa raison était perdue,--tous ses +sens avaient été bouleversés par d'intimes angoisses; et les frêles +fibres de son cerveau (comme les cordes d'un arc, relâchées par la +pluie, ne lancent plus que des traits égarés), ne produisaient plus que +des pensées vagues et sans suite.--Le passé pour elle est une page +blanche, l'avenir une page noire, avec quelques rayons de terrible +clarté, qui brillent comme la foudre sur une route déserte lorsque les +tempêtes de la nuit exhalent toute leur colère. + +Elle éprouvait des craintes,--elle sentit quelque chose de criminel +peser sur son ame, comme un poids si lourd et si glacé, qu'elle comprit +que c'était le crime et la honte. Elle se rappelle que la mort doit +frapper quelqu'un,--mais qui? Elle l'a oublié:--vit-elle encore? +Serait-ce la terre qu'elle foule encore sous ses pas? les cieux qu'elle +aperçoit au-dessus de sa tête? les hommes qui l'entourent? ou étaient-ce +des démons, ces visages sombres et sévères qui expriment la menace et le +dédain pour une personne dont le seul regard, avant ce jour, les faisait +tressaillir de bonheur? Tout était confus et inexplicable pour son ame +en délire: chaos de craintes et d'espérances étranges: tantôt riant, +tantôt versant des larmes, mais toujours délirant dans chaque extrême, +elle lutte avec ce songe convulsif: car il semblait peser sur elle de +tout son poids: oh! puisse-t-elle jamais ne connaître de réveil! + +15. Les cloches du couvent sonnent, mais lentement et avec un son +lamentable; elles retentissent dans la tour grise et carrée qui répand +ça et là leur son lugubre. Il arrive douloureusement sur le cœur! +Écoutez! on chante l'hymne de mort,--l'hymne composée pour les habitans +de la tombe, ou pour les vivans qui vont bientôt les rejoindre! C'est +pour l'ame d'un être qui s'en va que retentit l'hymne de mort, et que +tintent les cloches lugubres: il est près de la fin de sa carrière +mortelle, à genoux aux pieds d'un moine; triste à entendre--et pénible à +voir,--à genoux sur la terre nue et froide, avec le billot devant lui, +et les gardes autour;--et le bourreau, le bras nu et prêt à frapper, +examinant du doigt si le tranchant de la hache est aiguisé et sûr depuis +la dernière fois qu'il en a fait usage, afin que le coup soit tout à la +fois léger et prompt--tandis que la foule, dans un cercle muet, vient +voir la tête du fils tomber par l'ordre du père. + +16. C'est une de ces heures délicieuses qui précèdent le coucher d'un +beau soleil d'été, qui s'est levé pour éclairer, comme par raillerie, de +ses plus beaux rayons, un jour si tragique. Ces rayons tombent à +l'approche du crépuscule sur la tête condamnée d'Hugo, au moment où il +finissait sa dernière confession à l'oreille du moine, et où, déplorant +son sort dans une sainte pénitence, il se penchait pour entendre de sa +bouche les paroles sacrées d'absolution qui ont le pouvoir d'effacer nos +taches criminelles; ce fut dans ce moment que les feux du soleil vinrent +briller sur sa tête,--dont les cheveux châtains retombaient en boucles +pendantes à côté de son cou resté nu; mais plus brillans encore +tombèrent ses rayons sur la hache qui étincelait près de lui avec un +éclat effrayamment livide.--Oh! cette heure dernière était la plus amère +des heures! Les spectateurs même les plus durs furent glacés de terreur: +affreux était le crime, et juste la condamnation,--cependant ils +frémirent à cette vue. + +17. Les prières dernières de ce fils perfide,--de cet audacieux amant, +sont terminées. Les grains de son chapelet et ses péchés ont été tous +comptés, ses heures sont arrivées à leurs dernières minutes;--son +manteau lui a été enlevé, ses boucles de chevelure d'un brun châtain +sont placées sous les ciseaux; c'en est fait,--elles sont tombées sous +l'instrument fatal: l'écharpe que Parisina lui a donnée--et qu'il a +portée jusqu'à ce moment--ne doit pas le suivre au tombeau; elle va lui +être arrachée et un mouchoir couvrira ses yeux; mais non,--ce dernier +outrage ne sera point fait à son front superbe. Tous ses sentimens qui +paraissaient subjugués se réveillèrent à demi dans un profond dédain, +lorsque les mains de l'exécuteur voulurent lui bander les yeux, comme +s'ils n'avaient osé voir la mort en face. «Non!--mon sang et ma vie ne +m'appartiennent plus, mes mains sont enchaînées,--mais que je meure au +moins les yeux libres; frappe!» Et en prononçant cette dernière parole, +il incline sa tête sur le billot; et il répéta sa dernière parole: +«Frappe!»--et soudain la hache tomba et sa tête roula,--et, +bouillonnant, lourd, le tronc ensanglanté recula; et de toutes ses +veines jaillirent des flots de sang; ses yeux et ses lèvres s'agitèrent +un moment, dans une rapide convulsion--et devinrent fixes pour toujours! + +Il mourut, comme un coupable devait mourir, sans parade, sans vaine +ostentation; il avait fléchi le genou et prié avec résignation, et sans +dédaigner le secours d'un prêtre et sans désespérer de tout pardon en +haut. Et tandis qu'il était agenouillé devant le prieur, son cœur était +séparé de tout sentiment terrestre.--Son père irrité,--son amante +bien-aimée,--qu'étaient-ils devenus dans ce moment? Plus de +reproches,--plus de désespoir; aucune pensée qui n'appartînt au +ciel;--aucune parole qui ne fût une prière,--excepté celles qui +s'échappèrent de sa bouche, lorsque, voyant disposer son cou pour +recevoir la hache de l'exécuteur, il avait demandé à mourir les yeux non +bandés, seul adieu qu'il fit à ceux qui l'entouraient. + +18. Muets comme les lèvres qui viennent d'être fermées par la mort, la +poitrine de chaque spectateur ne pouvait respirer. Mais au loin, de l'un +à l'autre, se communiqua un froid et électrique frisson au moment où la +hache effrayante tomba sur la tête de celui dont la vie et les amours +finissaient ainsi; et il refoula au fond des cœurs, par un son étrange, +un gémissement prêt à s'en échapper. Mais rien, outre le coup de la +hache sur le billot, ne troubla plus le silence profond, excepté +un--Quel est ce cri qui vient fendre l'air silencieux avec un accent si +déliramment aigu--et qui passe si soudainement? Ce cri, semblable à +celui d'une mère privée de son enfant par un coup inattendu, s'élève +jusqu'au ciel, comme celui d'une ame condamnée à d'éternelles +souffrances. Partie des fenêtres du palais d'Azo, cette horrible voix +perce les airs; et tous les regards sont tournés de ce côté. Mais on ne +voit et on n'entend plus rien! C'était le cri d'une femme,--et jamais le +désespoir ne s'exprima dans un accent plus délirant. Ceux qui +l'entendirent souhaitèrent par pitié que ce fût le dernier de l'être qui +l'avait laissé échapper: + +19. Hugo n'est plus; et, depuis cette heure, on ne vit et on n'entendit +plus Parisina dans le palais, ni dans les bosquets du jardin. Son +nom,--comme si elle n'eût jamais existé,--fut banni de toutes les +lèvres, comme les mots d'indécence ou de terreur. Et la voix du prince +Azo ne fit jamais mention de sa femme ou de son fils, dont aucune +tombe,--aucun monument ne consacre le souvenir. Leurs cendres ne furent +point bénies par la religion; du moins celles du chevalier qui mourut en +ce jour. Mais le sort de Parisina demeura enseveli dans l'obscurité, +comme la poussière cachée dans le cercueil. Se retira-t-elle dans un +couvent pour y gagner le ciel par le sentier pénible de la pénitence au +milieu d'années flétries par les remords et des larmes sans sommeil? +succomba-t-elle par le poison ou sous le poignard, pour la punir de ce +coupable amour qu'elle osa éprouver? ou, frappée dans ce moment +terrible, mourut-elle par des tortures moins prolongées; comme celui +qu'elle vit la tête sur le billot, en partageant le même sort par la +main de l'exécuteur, qui prit en pitié sa faiblesse défaillante? +Personne ne le sait--et on ne le saura jamais: mais quelle qu'ait été sa +fin ici-bas, sa vie commença et finit dans les angoisses[p3]! + +20. Azo prit une autre épouse, et des fils vertueux grandirent à ses +côtés: mais aucun d'eux ne fut aussi aimable et aussi vaillant que celui +qui se consumait dans la tombe; ou, s'ils le furent,--ils ne le parurent +pas aux yeux froids de leur père qui les vit croître avec indifférence, +ou avec des soupirs étouffés: mais jamais une larme ne vint sillonner sa +joue, jamais sourire ne vint dérider son front; et sur ce large front se +creusèrent les rides profondes de la pensée, ces sillons que le dévorant +passage du chagrin y imprime incessamment; cicatrices des blessures +profondes qu'a laissées la lutte ardente de l'ame. Il n'y eut plus pour +lui ni joie ni douleurs. Il ne lui restait plus rien ici-bas que des +nuits sans sommeil et des jours pleins d'ennuis, une ame également morte +au blâme comme à la louange, un cœur qui se fuyait lui-même et cependant +ne voulait pas céder--ni oublier; et c'était lorsque ses sentimens et +ses souvenirs semblaient le moins l'assiéger, que sa pensée était la +plus intense,--qu'il sentait le plus vivement. La glace la plus épaisse +ne peut durcir que la surface du fleuve;--le courant fuit toujours +rapide au-dessous--et ne peut cesser de couler. L'ame d'Azo, ainsi +couverte de glace à sa surface, était encore hantée par des pensées que +la nature y avait implantées. Elles y étaient enracinées trop +profondément pour s'évanouir; quoique l'on puisse tarir les larmes. +Lorsque, s'efforçant de s'échapper, nous voulons leur fermer le passage, +elles ne sont point taries;--ces larmes non versées refluent vers leur +source et y restent plus pures, plus durables, invisibles, mais non +glacées, et d'autant plus chéries, qu'elles sont moins révélées. + +Conservant encore des retours de tendresse pour ceux dont il avait +abrégé la vie, n'ayant pas le pouvoir de remplir de nouveau le vide qui +le désolait, sans espoir de rencontrer les objets de ses regrets là où +les ames des justes jouiront de la félicité éternelle, convaincu de la +justice du décret qu'il avait porté contre ceux qui avaient mérité cette +condamnation; Azo cependant traînait une vieillesse malheureuse. Si les +branches malades d'un arbre sont coupées avec soin, cet arbre en +recueille de la vigueur et voit reverdir avec plus de force tout ce qui +lui reste de branchage; mais si la foudre, dans sa fureur, consume ses +tendres bourgeons, le tronc massif se dessèche et ne produit désormais +plus de feuilles. + +FIN DE PARISINA. + + + + +NOTES +DE PARISINA. + + +NOTE 1. + +Les vers contenus dans la Ire section ont été imprimés pour être mis en +musique, il y a quelque tems; mais ils appartenaient au poème qui paraît +maintenant, dont la plus grande partie fut composée avant _Lara_, et +d'autres ouvrages publiés postérieurement à ce dernier poème. + +NOTE 2. + +_Haught--haughty_.-- + + _Away_, haught _man, thou art insulting me_. + +(SHAKSPEARE, _Richard II_.) + +Cette note porte sur l'emploi du vieux mot _haught_. + +(_N. du Tr._) + +NOTE 3. + +«Ceci, fit diversion à une année calamiteuse pour le peuple de Ferrare, +car il arriva dans cette ville un événement extrêmement tragique. Nos +annales imprimées et manuscrites, à l'exception de l'ouvrage grossier et +négligé de Sardi, et un autre, en ont donné la relation, de laquelle +cependant on a rejeté plusieurs détails, spécialement le récit de +Bandelli qui écrivit un siècle après, et qui ne s'accorde pas avec les +historiens contemporains. + +«D'après le _Stella dell' assassino_, mentionné ci-dessus, le marquis, +en l'année 1405, eut un fils nommé Hugo, jeune homme beau et franc. +Parisina Malatesta, seconde femme de Niccolo, comme la plupart des +belles-mères, le traitait avec peu d'affection, à la grande douleur du +marquis qui l'aimait avec prédilection. + +«Un jour elle prit congé de son mari pour entreprendre un certain +voyage, auquel il consentit, mais sous la condition qu'Hugo +l'accompagnerait; car il espérait par ce moyen l'amener enfin à +abandonner l'aversion obstinée qu'elle avait conçue contre lui. Son +intention fut trop bien remplie, puisque pendant le voyage elle ne +perdit pas seulement toute sa haine, mais elle tomba dans l'extrême +opposé. Après son retour, le marquis ne tarda pas long-tems à apprendre +ce qu'il en était. Il arriva un jour qu'un domestique du marquis, nommé +Zoese, ou, comme d'autres l'appellent, Giorgio, passant devant les +appartemens de Parisina, vit en sortir une de ses femmes de chambre, +tout éplorée. Lui en ayant demandé la raison, elle lui répondit que sa +maîtresse, pour quelque léger tort, l'avait frappée; et, donnant cours à +son ressentiment, elle ajouta qu'elle pourrait être facilement vengée, +si elle faisait connaître la criminelle familiarité qui existait entre +Parisina et son beau-fils. Le domestique retint ces paroles, et les +rapporta à son maître qui en fut tellement frappé, qu'il en crut à peine +ses oreilles. Il s'assura du fait, hélas! trop clairement, le 18 mai, en +regardant à travers un trou pratiqué dans le plafond de la chambre de sa +femme. Aussitôt il éclata en fureur, et arrêta les deux complices avec +Aldobrandino Rangoni de Modène, gentilhomme de Parisina, et aussi, +dit-on, deux de ses femmes de chambre comme complices de ce crime. Il +ordonna qu'ils fussent tous mis promptement à la question, disant que +les juges prononçassent la sentence dans les formes accoutumées sur les +accusés. Cette sentence fut la mort. Il y eut des personnes qui +intercédèrent en faveur des condamnés, entre autres Ugocciono Contrario, +qui avait tout pouvoir sur l'esprit de Niccolo, et son ministre âgé et +dévoué, Alberto dal Sale. Tous les deux, en versant des larmes et à +genoux devant le marquis, implorèrent sa pitié, ajoutant toutes les +raisons qui leur étaient suggérées pour qu'il épargnât les coupables, en +outre des motifs d'honneur et de décence qui devaient l'engager à cacher +au public une si scandaleuse action. Mais sa colère le rendit +inflexible, et il commanda à l'instant que la sentence fût mise à +exécution. + +«Ce fut alors dans les prisons du château, et précisément dans ces +effrayans donjons que l'on voit encore maintenant, sous la chambre +appelée Aurora, au pied de la Tour du Lion, en haut de la rue Giovecca, +que, dans la nuit du 22 mai, furent décapités, d'abord Hugo, et ensuite +Parisina. Zoese, celui qui l'avait accusée, conduisit cette dernière par +le bras au lieu du supplice. Elle s'imagina, tout le tems, qu'on allait +la jeter dans un puits; et elle demandait à chaque pas si elle n'était +pas encore arrivée à l'endroit qui lui était destiné. Il lui fut répondu +que le châtiment qui l'attendait était celui de la hache. Elle demanda +ce qu'était devenu Hugo, et elle reçut pour réponse qu'il était déjà +décapité. A ces paroles elle poussa un profond soupir, et s'écria: +«Alors, maintenant, je ne désire pas conserver la vie!» Étant arrivée +près du billot, elle arracha de ses propres mains tous ses ornemens; et +enveloppant sa tête d'un mouchoir, elle la présenta au coup fatal qui +termina cette cruelle scène. Rangoni et les deux amans, selon deux +calendriers de la Bibliothèque de Saint-François, furent ensevelis dans +le cimetière de ce couvent. Rien n'est connu concernant les femmes. + +«Le marquis veilla pendant toute cette nuit terrible; et, comme il +marchait de côté et d'autre, il demanda au capitaine du château si Hugo +était déjà décapité. Il lui répondit que oui. Il se livra alors aux +lamentations les plus désespérées, en s'écriant: «Oh! que ne suis-je +mort moi-même avant d'avoir été emporté à faire exécuter ainsi mon cher +Hugo!» Et rongeant alors avec ses dents une canne qu'il avait à la main, +il passa le reste de la nuit dans les soupirs et les larmes, en appelant +souvent son cher Hugo. Le jour suivant, se rappelant qu'il était +nécessaire de se justifier publiquement, en voyant que la chose ne +pouvait pas rester secrète, il ordonna que le récit en fût écrit sur le +papier, et envoyé dans toutes les cours d'Italie. + +«En recevant cette communication, le doge de Venise, Francesco Foscari, +donna des ordres, sans en publier les raisons, pour que l'on différât +les préparatifs du tournoi qui, sous les auspices du marquis, et aux +dépens de la cité de Padoue, était sur le point d'avoir lieu, dans la +place Saint-Marc, afin de célébrer son avénement à la chaire ducale. + +«Le marquis, en outre de ce qui avait été déjà fait, ordonna, par un +inconcevable excès de vengeance, que, autant qu'il y aurait de femmes +mariées qu'il saurait être infidèles comme sa femme Parisina, elles +fussent, comme elle, décapitées. Parmi celles-ci, Barbarina, ou, comme +d'autres l'appellent, Laodamia Romei, femme du juge de cour, subit cette +sentence, à la place accoutumée de l'exécution, c'est-à-dire dans le +quartier de Saint-Jacques, à l'opposé de la forteresse actuelle, au-delà +de celui de Saint-Paul. On ne peut dire combien ces procédés parurent +étranges dans un prince qui; en considérant son propre caractère, avait +été, à ce qu'il paraît, beaucoup plus indulgent dans des cas semblables. +Il s'en trouva, cependant, qui ne manquèrent pas de l'en féliciter.» + +(FRIZZI.--_Histoire de Ferrure_.) + +Nous ferons suivre cette note d'un extrait du _Globe_ sur la découverte +d'une _Nouvelle_ italienne très-ressemblante à _Parisina_, et d'où le +critique pense que Byron a pu puiser le sujet de ce poème. Sans adopter +cette supposition, il paraîtra néanmoins curieux de comparer le poème de +Byron avec l'analyse suivante de la _Nouvelle_ italienne. + +(_N. du Tr._) + + +LE SUJET DE PARISINA +TRAITÉ PAR UN AUTEUR ITALIEN DU SEIZIÈME SIÈCLE. + +«On nous communique une _Nouvelle_ italienne du seizième siècle, d'un +auteur oublié, et où se retrouvent les données principales et +quelques-uns des détails du poème de _Parisina_, l'un des plus +remarquables, comme l'on sait, de Lord Byron. Nous croyons faire plaisir +à nos lecteurs en leur offrant quelques traits d'un parallèle qui nous a +paru curieux. M. Rabbe[n8], à qui nous devons cette intéressante +communication, se propose de publier incessamment une collection de +_Nouvelles_ dont celle-ci fait partie; et alors chacun pourra, avec les +pièces sous les yeux, juger en toute connaissance de cause, si l'on ne +pourrait pas au moins reprocher à Lord Byron une simple réticence, +lorsqu'il assure avoir pris le sujet de _Parisina_ dans les _Mélanges +historiques_ de Gibbon[n9]. + +[Note n8: M. Rabbe a été enlevé aux lettres, qu'il honorait par son +caractère et ses talens, avant d'avoir fait cette publication.] + +[Note n9: Il paraît très-probable que Byron n'en à pas eu connaissance; +sa franchise sur ses emprunts littéraires ne permet guère d'en douter. +D'ailleurs la note qui précède, tirée de l'historien italien Frizzi, +explique suffisamment l'origine de ce poème. + +(_N. du Tr._)] + +«Le fond du poème de Lord Byron et de la _Nouvelle_ de l'auteur italien +n'est autre que l'antique fable de Phèdre: c'est l'amour incestueux d'un +jeune homme pour sa belle-mère. Dans Lord Byron et dans le romancier +italien, l'Hippolyte succombe, et ne cesse pas d'être intéressant malgré +sa chute. La catastrophe de ses amours est, dans l'un et l'autre, +terrible et attendrissante; or la difficulté était bien plus grande pour +les deux auteurs romantiques que pour le classique français, Racine, qui +fit Hippolyte innocent et vertueux. Byron a supposé, pour triompher plus +facilement de cette difficulté, que son héros, enfant illégitime, et +enfant d'une mère qui avait été malheureuse, devait à son père moins de +tendresse que de haine et de ressentiment. L'auteur italien n'a pas pris +plus de précaution à cet égard que s'il racontait une histoire +véritable. Il ne prépare d'excuse aux jeunes amans que dans le rapport +de leurs âges, la conformité de leurs goûts et l'égalité de leurs +charmes, opposés à la froide sévérité d'un mari et d'un père dont l'âge +a déjà glacé les sens. La scène s'ouvre, dans le poète anglais, par un +rendez-vous à la faveur des ombres de la nuit, et où les deux jeunes +gens, livrés aux plus doux transports, pressentent, en se séparant, que +c'est pour la dernière fois qu'ils viennent d'être heureux. + +«L'auteur italien n'aborde pas son sujet au milieu de l'action. Il peint +la naissance d'un amour criminel, les combats de la vertu dans deux +cœurs formés pour elle, et enfin sa défaite. Consumé d'une passion qu'il +n'ose avouer pour la femme de son père, Sergio tombe malade; il est au +lit de la mort, on désespère de lui; et Conrad ayant inutilement +interrogé son fils sur la cause cachée de son mal, s'abandonne à toute +la douleur d'un cœur véritablement paternel. Une vieille nourrice sort, +fondant en larmes, de la chambre du malade, et vient dire à Tibérie: +«C'en est fait de Sergio; il meurt, et il veut mourir: voilà qu'il +refuse toute nourriture.» Alors Tibérie lui dit: «Donne-moi ce que tu +tiens; je vais le lui présenter moi-même: peut-être serai-je plus +heureuse que toi.» Et, prenant le vase, elle l'approche de Sergio +mourant, lui parle avec douceur, le prie de manger un peu pour l'amour +d'elle, et porte à ses lèvres une cuillerée du breuvage. + +«Les soins et les douces paroles de Tibérie ont un plein succès. Sergîo +recouvre la santé, la fraîcheur et l'incarnat de la jeunesse brillent de +nouveau sur ses joues. Conrad remercie mille fois son épouse, et célèbre +par des fêtes splendides la convalescence de son fils. C'est au milieu +de ces fêtes que le drame se noue fortement. Les deux jeunes gens s'y +parlent avec moins de contrainte; leur mutuelle passion qu'ils n'osent +s'avouer redouble de force, et devient invincible comme la destinée. +«Malheureuse, s'écrie Tibérie en pleurant sur elle-même, tu as cherché +le bonheur de celui qui fait aujourd'hui ton supplice; tu as guéri celui +qui te rend aujourd'hui malade; enfin tu as ressuscité celui qui te fait +mourir!» On pourra trouver que le goût italien du tems est un peu trop +prononcé dans ces antithèses; mais ce défaut s'efface dans l'original, +grâce à des détails qui ont tout le charme d'une exquise naïveté. + +«Un jour que Sergio témoignait sa reconnaissance à Tibérie, de la +manière la plus passionnée, et qu'il lui disait: _Tibérie! je mourrais +mille fois pour vous_! elle voulut répondre à ces tendres sermens; mais +soit allégresse, soit douleur, crainte ou espérance, plaisir ou peine, +la voix lui manqua, et elle devint aussi immobile qu'un marbre: ses yeux +parlèrent au défaut de sa langue, et versèrent un torrent de larmes. +Sergio, surpris et attendri, se mit à pleurer avec elle; puis, prenant +son voile, il en essuie ses joues colorées, et la conjure de lui +découvrir la cause de sa peine. Tibérie, voyant ses pleurs et sa +tendresse, revient à elle, «s'enhardit, lui avoue son amour, et le prie +à mains jointes d'avoir pitié d'elle, et de ne pas abuser de sa +faiblesse et de son âge.» + +«Mais Sergio n'entendit pas ces supplications de la pudeur mourante, et +profita de l'occasion que lui offraient l'amour et la fortune. Dès lors +il pénétra toutes les nuits dans l'appartement de Tibérie. Rien ne +révélait aux yeux de Conrad ce commerce criminel protégé par le mystère +le plus profond. + +«Tous ces détails de passion sont supprimés dans _Parisina_. Elle passe +des bras de son amant dans la couche conjugale, s'endort troublée sur le +sein des son époux qui veille, et pendant son sommeil agité, le nom +chéri d'Hugo s'échappe de sa bouche, et la fait découvrir. + +«Dans l'auteur italien, elle se révèle par une autre circonstance. Des +détails qui appartiennent au genre comique s'y glissent à travers +l'émotion sérieuse de la narration. Ainsi, il est dit que Conrad ne +visitait sa jeune épouse que le matin, ayant appris des médecins que +c'est l'heure où les plaisirs de l'amour préjudicient le moins à la +santé des hommes d'un certain âge. Un jour Conrad se présente à la porte +de Tibérie bien avant l'heure où il avait coutume d'y venir. Surpris de +trouver la porte fermée au verrou, il heurte avec force, et les deux +amans s'éveillent épouvantés. Sergio fuit, et descend par la croisée +dans la galerie qui le conduisait chaque soir dans les bras de sa +maîtresse; mais, en fuyant, l'infortuné laisse des traces irrécusables +de sa présence. + +«Conrad, dont les soupçons ont été éveillés par la manière inusitée dont +la porte était close, observe sa pâle et tremblante épouse. Le désordre +de ses sens et l'embarras de ses réponses suffisaient pour la perdre; +mais, pour mieux s'assurer de la vérité, Conrad, comme sans dessein, lui +pose la main sur le cœur: un battement précipité ne lui laisse plus +aucun doute. Alors, jetant ses regards tout autour de la chambre, il +aperçoit, à la lueur de la lampe qui veille, un petit bonnet de drap +rouge avec un cordonnet d'or, qu'il reconnaît pour appartenir à son +fils, et que celui-ci avait oublié en se sauvant. Cependant il feint de +s'endormir; et, en affectant le calme le plus parfait, il dissipe la +crainte dans l'ame de la trop crédule Tibérie. + +«Dans la scène que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, tout +est mieux gradué, il faut en convenir, et plus vraisemblable que dans +_Parisina_. Ce n'est point sur un mot échappé dans un rêve que le père +outragé envoie sa femme et son fils à la mort. Ici, il y a de quoi être +convaincu; car après avoir, sur de si positifs indices, guetté les deux +amans, il vient, suivi de gardes et de bourreaux, les surprendre dans +les bras l'un de l'autre. Le Hugo de Lord Byron, au moment de mourir, +développe un fier et indomptable caractère. Il y a un assez long +dialogue entre le père et le fils, etc. L'auteur italien marche avec +beaucoup plus de rapidité au dénouement final. Dans son récit, les deux +infortunés amans, accablés, ne songent ni à discourir ni à récriminer; +ils demandent leur grâce à un père irrité et terrible, qui ne les entend +pas. En effet, Conrad, ivre de fureur et de rage, les fait punir en sa +présence même d'un supplice affreux. L'Italien laisse bien loin derrière +lui le poète anglais pour l'énergie et l'horrible vérité de cette +peinture. Mais au milieu de ce luxe sanglant de férocité, il y a des +traits d'un pathétique qui déchire l'ame; et c'est pourquoi nous ne +craindrons pas de citer encore ce morceau de la fin: + +«Dès qu'on fut arrivé à la galerie, on posa une échelle sous la fenêtre +qui donnait dans l'antichambre de la princesse. Conrad y monta le +premier, ensuite le capitaine et le reste de leurs gens. Ils courent +dans la chambre avec des torches et des lanternes à la main. Comme les +deux amans étaient endormis dans les bras l'un de l'autre, le vieillard +entra sans être entendu. Furieux, il va droit au lit, suivi de son +escorte; et du même mouvement, tirant rideau et couverture, il s'écrie +d'une voix tonnante: _Voilà donc l'honneur que me font mon fils et ma +femme! Que la vengeance soit terrible_! + +«Sergio et Tibérie, s'éveillant en sursaut au milieu de ces torches qui +n'éclairaient que des figures menaçantes et les transports d'un père +outragé, demeurèrent immobiles d'étonnement et d'effroi; à peine +respiraient-ils. _Allons_, dit Conrad aux archers, _liez les pieds et +les mains à ces deux misérables; hâtez-vous_. Cela fait, se tournant +vers le bourreau qu'il avait amené: _A toi_, dit-il. Le bourreau +s'avance, crève les yeux à Sergio, et lui arrache la langue avec des +tenailles, au moment où il exprimait encore des paroles de repentir et +de supplication; on lui coupe ensuite les mains et les pieds. A cet +affreux spectacle, Tibérie perd l'usage de ses sens. Conrad, dont la +soif de vengeance n'était pas assouvie, la ranime lui-même, et puis il +la fait mutiler de la même manière qu'il vient de faire mutiler son +fils. On jette ensemble les deux infortunés dans le lit où ils avaient +été surpris. _Mourez_, leur dit-il, _mourez en proie au désespoir, dans +ce même lit où vous avez vécu dans les délices, pour me trahir et me +déshonorer_. A ces mots, il sortit avec tout le monde, referma la porte +de la chambre, et se mit à se promener ça et là dans la salle, le cœur +si endurci par cette fièvre de férocité, qu'il ne lui restait pas le +moindre sentiment humain. Cependant ceux qui l'environnaient détestaient +une justice si rigoureuse, et les bourreaux eux-mêmes étaient effrayés +de l'horrible vengeance dont ils avaient été les ministres. + +«Les deux amans infortunés, sans langues, sans yeux, sans mains et sans +pieds, et perdant à la fois leur sang par sept parties différentes de +leurs corps, touchaient à leur moment suprême. Cependant, aux dernières +paroles de Conrad, et en entendant fermer la porte, ils s'étaient +rapprochés à tâtons; et s'étant embrassés avec le reste de leurs bras, +ils unirent leurs bouches, se serrèrent le plus qu'ils purent, et, dans +cette sanglante et terrible étreinte, attendirent le dernier soupir.» + +«Ce drame accablant est achevé, complété par le peuple indigné au bruit +de cet excès de vengeance, qui vient en furie briser les portes du +palais, massacrer les gardes, et traîner Conrad au supplice. + +«De partout on avait investi le palais, et le peuple transporté criait: +_Qu'il meure! qu'il meure, le cruel tyran! Au poteau! au gibet, le +barbare_! Conrad, saisi dans l'asile où il avait essayé de se cacher, +voulut inutilement exprimer un tardif repentir. Comme poussés à la +vengeance par la justice divine, ils lui déchirèrent le visage, lui +arrachèrent la barbe, et, attaché à un poteau sur la place publique, il +fut lapidé par le peuple. Mis à mort, écrasé sous une nuée de pierres, +il n'avait rien conservé de la figure humaine. Hommes, enfans, +vieillards, c'était à qui l'accablerait; et enfin, il fut, pour ainsi +dire, enseveli sous une montagne de pierres entassées. Après cette +vengeance, on se rendit au palais, d'où l'on fit transporter les deux +malheureux dans un tombeau, avec toute la pompe accoutumée. Le +lendemain, les plus anciens citoyens s'étant assemblés prirent les +mesures les plus sages pour le gouvernement du pays qui demeurait sans +maître, et ils transformèrent leur principauté en une république qui +subsista long-tems.» + +(Extrait du _Globe_ du 10 novembre 1825.) + +FIN DES NOTES DE PARISINA. + + + + +LAMENTATION +DU TASSE. + + + + +AVERTISSEMENT. + + +A Ferrare (dans la Bibliothèque) sont conservés les manuscrits originaux +de la _Jérusalem_ du Tasse et du _Pastor fido_ de Guarini, avec des +lettres du Tasse, dont l'une est intitulée: _Titien à Aristote_. On voit +aussi dans cette ville l'écritoire et la chaise, la tombe et la maison +de ce dernier. Mais comme l'infortune inspire un grand intérêt à la +postérité, et peu ou point à ses contemporains, la cellule où le Tasse +fut emprisonné dans l'hôpital de Sainte-Anne attire plus l'attention que +la résidence ou le monument élevé par l'Arioste,--au moins elle produit +cet effet sur moi. Il y a deux inscriptions, l'une sur la porte +extérieure, la seconde sur les murs de la cellule elle-même, invitant, +non pas nécessairement, l'étonnement et l'indignation du spectateur. +Ferrare est déchue, et a beaucoup perdu de sa population; le château +existe encore en entier, et j'ai vu la cour où Parisina et Hugo furent +décapités, selon les _Annales_ de Gibbon. + + + + +LAMENTATION +DU TASSE. + + +1. Longues années!--Elles mettent à l'épreuve des souffrances le corps +fragile et l'esprit d'aigle d'un enfant de la poésie.--Longues années +d'outrages! calomnie et persécutions, folie supposée, solitude +emprisonnée, et le cancer dévorant de l'ame dans sa forme la plus +redoutable, lorsque la soif impatiente de la lumière et de l'air +dessèche le cœur; et que la grille de fer abhorrée, souillant les rayons +du soleil de son ombre hideuse, pénètre, par cette ombre, à travers la +prunelle frémissante de l'œil, jusque dans le cerveau, en y portant un +brûlant sentiment de pesanteur et de peine; quand, dénué de tout, la +captivité déployée est là debout, raillant à travers la porte jamais +ouverte, qui ne laisse rien passer à travers ses barreaux, excepté un +peu de jour, et une nourriture dégoûtante que j'ai mangée seul, jusqu'à +ce qu'elle eût perdu son amertume insociale. Je dois vivre comme une +bête de proie, dînant tristement seul, étendu dans le caveau qui est mon +seul lieu de repos[loc30], et--peut-être--mon tombeau. Tout cela m'a +quelque peu abattu; mais je n'y succomberai pas, je le supporterai. Je +ne me courbe pas sous le désespoir; car j'ai lutté avec mon agonie, et +me suis donné des ailes pour m'envoler loin de l'enceinte étroite des +murs de mon cachot, et j'ai délivré le saint sépulcre de l'esclavage, et +je me suis réjoui parmi des hommes et des êtres divins, et j'ai porté ma +pensée dans la Palestine, en mémoire de la guerre sacrée entreprise à +l'honneur du Dieu qui a passé sur la terre et qui est maintenant dans le +ciel; car il a donné de la force à mon cœur et à mes membres. Afin que +je puisse être pardonné pour les souffrances que j'éprouve, j'ai employé +le tems de ma pénitence à rappeler comment le saint sépulcre de +Jérusalem fut conquis, et comment il fut adoré. + +[Note loc30: _Which is my lair_.] + +2. Mais cette œuvre est accomplie,--ma tâche heureuse est finie; j'ai +perdu cet ami qui m'a soutenu pendant de longues années! Si je dois +souiller ta dernière page avec mes larmes, sache que mes peines ne m'ont +encore fait arracher aucune de tes pages. Mais toi, ma jeune création! +l'enfant de mon ame! qui venais toujours jouer et sourire autour de moi, +et me faisais sortir de moi-même pour jouir des délices de ta vue; +hélas! tu n'es plus!--et avec toi a disparu mon bonheur. Cette dernière +blessure portée à un roseau brisé me fait verser des larmes de sang. +Hélas! tu es terminé!--Que me reste-t-il maintenant? Je n'ai que des +angoisses à éprouver;--et dans l'avenir? j'ignore ma destinée;--mais je +trouverai, dans l'énergie naturelle de mon ame, la force de tout +supporter. Je n'ai pas succombé, parce que je n'ai pas de remords ni +motif d'en avoir. Ils m'appellent insensé--et pourquoi! Oh! Léonore! ne +leur répliqueras-tu pas? Mon cœur, en effet, était possédé d'un +sentiment délirant pour élever mon amour aussi haut que tu es placée; +mais encore ma frénésie n'appartenait pas à mon esprit. J'ai connu mon +erreur, et j'en supporte la peine. Parce que tu es belle et que je n'ai +pas été aveugle, voilà le crime qui m'a retranché du sein de l'humanité. +Mais qu'ils agissent, qu'ils me torturent à leur volonté, mon cœur ne +fera que reproduire davantage ton image. L'amour heureux peut abandonner +l'objet de son affection; les amans malheureux sont les amans fidèles. +C'est leur destin de voir tous leurs sentimens se fortifier au lieu de +décroître; et chaque passion se concentre dans une seule, comme les +fleuves rapides vont se confondre tous dans l'océan; mais le nôtre est +incommensurable et n'a pas de rivage. + +3. Au-dessus de moi, écoutez! le long cri maniaque d'ames et de corps +dans la captivité! Écoutez les coups de fouet et les hurlemens +croissans, et les blasphèmes à moitié inarticulés! Il y a là des êtres +pires que des fous frénétiques, quelques hommes dont l'esprit est égaré +par une intolérable douleur; et sombre est la lumière qui leur est +laissée avec d'inutiles tortures, ainsi que le veut leur tyran pour +satisfaire sa volupté du mal. Je suis jeté parmi eux et parmi leurs +victimes; c'est au milieu de ces soupirs et de ces cris que j'ai passé +de longues années; c'est au milieu de soupirs et de cris semblables que +doit se terminer ma vie. Qu'il en soit ainsi;--car alors je pourrai +reposer dans la tombe. + +4. J'ai souffert patiemment jusqu'ici, je supporterai encore patiemment +mes souffrances: j'ai oublié la moitié de ce que je voulais oublier; +mais si j'étais rendu à la vie,--oh! mon destin serait-il d'être +oublieux comme je suis maintenant oublié?--N'éprouverais-je pas de +ressentimens contre ceux qui m'ont retenu dans cette vaste demeure de +lépreux et des nombreuses douleurs? Là où le rire n'est point joyeux, où +la pensée ne sort point de l'ame, où les paroles n'appartiennent pas au +langage des hommes, où les hommes mêmes n'appartiennent pas à +l'humanité, où les cris répondent aux malédictions, les gémissemens aux +coups, et où chacun est torturé dans son cachot séparé;--car nous sommes +jetés en foule dans nos solitudes[loc31]; séparés l'un de l'autre par +des murs épais, qui répètent par l'écho les cris de la folie dans sa +loquacité étrange;--tandis que chacun peut les entendre, personne ne +fait attention à l'appel de son voisin,--personne! excepté un homme, le +plus malheureux de tous, qui n'était point fait pour être le compagnon +de ces insensés, ni pour être enfermé entre la folie et le malheur. +N'éprouverai-je pas de ressentimens contre ceux qui m'ont jeté dans +cette prison? qui m'ont avili dans l'esprit des hommes, en me refusant +l'usage du mien, en flétrissant ma vie au milieu de sa carrière, en +représentant mes paroles comme choses à éviter et à craindre? Ne leur +ferai-je pas payer ces angoisses, et ne leur apprendrai-je pas les +gémissemens étouffés de la douleur? Les efforts à faire pour rester +calme, et la froide détresse qui détruit notre contentement stoïque? +Non!--trop fier pour être vindicatif--j'ai pardonné les insultes de la +princesse, et je voudrais mourir. Oui, sœur de mon souverain! pour toi +je dissipe toute l'amertume de mon cœur; elle ne peut habiter où règne +_ton_ image. Les haines de ton frère,--je ne les maudis point; tu n'as +pas pitié de moi,--mais je ne puis t'oublier. + +[Note loc31: _For we are crowded in our solitudes_.] + +5. Réfléchis sur un amour qui ne connaît pas le désespoir, mais dont +toutes les affections non éteintes font encore son plus grand bonheur: +vives et profondes, qu'elles demeurent encore dans mon cœur fermé et +silencieux, comme la foudre accumulée habite dans son nuage, enveloppée +de son noir et roulant linceul, jusqu'à ce qu'elle éclate,--et que le +dard éthéré frappe au loin: ainsi au choc électrique de ton nom, la +pensée ardente éclate en moi, et pour un moment toute autre pensée que +la tienne disparaît;--elles ne sont plus,--je suis le même pour toi. Et +cependant mon amour se fortifie sans ambition; je connaissais ta +naissance, la mienne, et je savais qu'une princesse n'était point la +compagne d'amour d'un poète. Je ne confiais point cet amour, je ne le +murmurais point; il se suffisait à lui-même, il était à lui-même sa +propre récompense; et si mes yeux l'ont révélé, hélas! ils ont été bien +punis par le silence et la froideur des tiens, et cependant je ne me +plains pas. Tu étais pour moi un reliquaire de cristal, adoré à une +sainte distance, et dont je baisais respectueusement le parvis sacré qui +l'entourait. Non pas parce que tu étais une princesse, mais parce que +l'amour t'avait parée d'une auréole de gloire, et avait revêtu tes +traits d'une beauté qui frappait d'étonnement,--oh! non pas +d'étonnement,--mais d'une crainte respectueuse comme celle qu'inspire le +Très-Haut; et dans cette douce sévérité il y avait quelque chose qui +surpassait toutes les tendresses.--Je ne sais pas pourquoi--ton génie +maîtrisait le mien;--mon étoile est encore devant toi:--s'il était +présomptueux d'aimer ainsi sans espérance, cette triste fatalité m'a +coûté cher. Mais par cela même tu m'es encore plus chère, et je +passerais ma vie avec contentement, dans ce cachot qui me +torture,--seulement pour l'amour de _toi_. L'amour, qui m'a visité dans +mes chaînes, en a à moitié allégé la pesanteur; et pour le reste, +quoiqu'elles soient encore pesantes, il me prête de la force pour les +soutenir. Il te contemple avec un cœur tout entier à toi, et surmonte +l'intensité de la douleur. + +6. Cela n'est pas étonnant:--depuis ma naissance mon ame fut enivrée +d'amour; cet amour a pénétré et s'est mêlé à tous les objets que j'ai +vus sur la terre. Je faisais des idoles de ces objets inanimés, et des +fleurs solitaires et sauvages, des rochers où elles croissaient, un +paradis sous les arbres balancés duquel je me reposais à l'ombre, en y +rêvant des heures sans nombre, quoique je fusse toujours grondé pour de +semblables absences; et les sages secouaient leurs têtes blanches sur +moi, et disaient que des hommes exaltés comme moi étaient fous, et qu'un +gueux d'enfant comme moi finirait mal, et que la seule leçon que je +méritasse était le fouet; et alors ils me frappaient, et je ne pleurais +pas, mais je les maudissais dans mon cœur; et je retournais dans ma +solitude cachée pour pleurer seul, et pour rêver de nouveau des visions +qui naissent sans être livré au sommeil. Avec les années, mon cœur +commença à palpiter de sentimens d'un trouble étrange, et d'une peine +douce. Mon cœur tout entier s'exhalait dans un seul besoin, mais errant +et indéfini, jusqu'au jour où je trouvai l'objet que je cherchais,--et +qui était toi. Dès lors tout mon être fut absorbé en toi;--le monde +avait disparu;--tu avais dans mon cœur annihilé la terre! + +7. J'aimai plus encore la solitude;--mais je ne pensais guère à passer +je ne sais quel tems de ma vie éloigné de toute communauté avec +l'existence, excepté celle des maniaques et de leur tyran, à être leur +compagnon bien des années avant que mon corps, comme les leurs, ait été +livré aux vers de la tombe. Mais qui m'a vu en proie au désespoir, ou +qui m'a entendu dans le délire? Peut-être, dans un semblable cachot, +souffrons-nous plus que le matelot naufragé sur son rivage désert. Le +monde est tout entier devant lui.--Le _mien_ est _ici_, dans un espace à +peine double de celui qu'ils seront obligés d'accorder à mon cercueil. +Bien qu'_il_ doive mourir, il peut élever les yeux, et, d'un regard +mourant, accuser le ciel.--Je n'élèverai point les miens pour une +semblable plainte, quoiqu'ils soient couverts par la voûte de mon +cachot. + +8. Cependant j'éprouve de tems en tems que mon esprit s'affaiblit, mais +avec le sentiment de sa décadence.--Je vois des lumières inaccoutumées +briller sur les murs de ma prison, et un démon étrange, qui me vexe par +des tours d'escamoteur et de petits tourmens accompagnés du sentiment de +l'homme heureux et libre. Mais ce qui est le plus affreux pour celui qui +a ainsi long-tems souffert, c'est la maladie du cœur, la petitesse du +lieu qui l'enferme, et tout ce qui peut être supporté sans mourir, ou +qui peut avilir l'ame. Je pense que mes ennemis n'ont été que l'homme; +mais des esprits ont pu se liguer avec lui:--toute la terre +m'abandonne,--le ciel m'oublie;--dans l'impuissance de me défendre, les +pouvoirs du mal peuvent, la chose est possible, me tenter encore, et +prévaloir contre la créature accablée qu'ils assaillent. Pourquoi mon +esprit est-il éprouvé dans cette fournaise comme l'acier? parce que j'ai +aimé, parce que j'ai aimé ce que je ne devais pas aimer, et que j'ai vu +ce qui était plus ou moins que mortel et que moi. + +9. J'ai été autrefois très-prompt à sentir--ce n'est plus.--Mes +cicatrices sont durcies, car autrement j'aurais déjà brisé mon cerveau +contre ces barreaux de fer, en voyant le soleil briller à travers comme +par moquerie.--Si je supporte et si j'ai supporté ce que j'ai raconté, +et tout ce qui n'a pas de paroles pour s'exprimer, c'est parce que je ne +voulais pas mourir et sanctionner par un suicide le stupide mensonge qui +m'enchaîne ici, imprimer profondément, par la flétrissure de la honte, +la folie dans ma mémoire, et rechercher la compassion pour un nom +flétri, en scellant la sentence que mes ennemis ont portée contre moi. +Non--ce nom sera immortel!--et je fais de mon cachot actuel un temple +pour l'avenir que les nations viendront visiter en mon honneur; tandis +que toi, Ferrare! lorsque tes ducs souverains ne seront plus avec toi, +tu tomberas en ruines, tes palais écroulés seront déserts, la couronne +d'un poète sera ta propre couronne, le cachot d'un poète ton monument le +plus célèbre, aux yeux de l'étranger qui contemplera tes murs dépeuplés. +Et toi, Léonore! toi--qui fus honteuse de ce qu'un homme comme moi ait +pu t'aimer,--qui rougis d'entendre que tu pouvais être chère à un cœur +qui ne fut point celui d'un monarque; va! dis à ton frère que mon cœur, +indompté par le malheur, les années, la lassitude--et peut-être par la +flétrissure qu'il m'a imputée--et la longue infection d'une caverne +comme celle-ci, où l'esprit est livré à la même pourriture que les +habitans de l'abîme, t'adore encore;--et ajoute--que lorsque les tours +et les créneaux qui gardent ses heures joyeuses de banquet, de danse, de +fête, de débauche, seront oubliés ou laissés dans un honteux +abandon,--ce cachot sera un lieu consacré! Mais toi,--quand toute cette +magie de la naissance et de la beauté, qui t'entoure, sera dissipée,--tu +auras encore la moitié du laurier qui ombragera ma tombe. Nul pouvoir +dans la mort ne pourra séparer nos noms, comme aucun dans la vie ne peut +t'arracher de mon cœur. Oui, Léonore! ce sera notre destin d'être unis +pour toujours;--mais il sera trop tard! + +FIN DE LA LAMENTATION DU TASSE. + + + +POÉSIES INÉDITES +DE LORD BYRON. + + + + +AVERTISSEMENT +DES ÉDITEURS. + +Les poésies qui suivent ont été publiées dans la dernière édition donnée +par les frères Galignani à Paris. C'était pour nous un devoir de les +reproduire ici avec les autres pièces inédites, pour faire connaître les +œuvres complètes du poète. Elles n'ajouteront rien à sa gloire, +quelques-unes étant des essais de sa jeunesse; mais plusieurs +augmenteront l'estime qu'inspire son caractère, et que l'on s'obstine +quelquefois à lui refuser, en considérant la tendance générale de ses +autres poésies. + + + + +POÉSIES INÉDITES +DE LORD BYRON. + + +I. + +VERS ADRESSÉS A L'OBJET DE SES AFFECTIONS +APRÈS SON MARIAGE. + + +Il fut un tems, je n'ai pas besoin de le nommer, puisqu'il ne sera +jamais laissé dans l'oubli,--où tous nos sentimens, toutes nos émotions +étaient les mêmes, comme mon ame est encore la même pour toi. + +Et depuis cette heure où ta bouche m'avoua, pour la première fois, une +flamme qui égalait la mienne, quoique mon cœur ait eu plus d'un tort +envers toi, tort caché, et par là non ressenti par le tien. + +Aucun cœur,--non, aucun cœur n'a été si profondément abattu, en pensant +avec quelle rapidité cet amour s'était enfui, éphémère comme chaque +infidèle baiser!--mais éphémère dans ton cœur seulement. + +Cependant le mien éprouva quelques consolations en entendant récemment +tes lèvres déclarer, par des accens crus autrefois sincères, que tu +conservais le souvenir des jours qui ne sont plus. + +Oui, mon adorée! et cependant ma cruelle amie; quoique tu ne veuilles +plus aimer de nouveau, il m'est doublement doux de penser que le +souvenir de cet amour se conserve dans ton cœur. + +Oui, c'est pour moi une glorieuse pensée; mon ame ne se plaindra plus +désormais, quelle que tu sois ou que tu puisses être; tu _as_ été +tendrement, uniquement à moi. + + + + +II. + +EN QUITTANT L'ANGLETERRE. + + +C'en est fait! la chaloupe déploie ses blanches voiles au souffle +frémissant de la brise fraîche qui siffle sur la cime du mât penché;--et +moi, je dois m'éloigner de cette terre, parce que je n'en puis aimer +qu'une. + +Mais si je pouvais redevenir ce que j'ai été, si je pouvais revoir ce +que j'ai vu,--si je pouvais de nouveau reposer sur le cœur qui rendit +autrefois heureux mes plus ardens désirs; je ne chercherais pas un autre +climat, parce que je n'en puis aimer qu'une. + +Il y a long-tems que j'ai vu cet œil qui a causé mon bonheur ou mon +infortune, et je me suis efforcé, mais en vain, de l'effacer de ma +mémoire; car, quoique je m'éloigne d'Albion, mon amour est encore +attaché à une seule. + +Comme un oiseau solitaire et sans compagne, mon cœur abattu est désolé; +je regarde autour de moi, et je ne puis rencontrer un sourire ami, ou un +visage bien-venu; et même, dans les foules, je suis encore seul, parce +que je n'en puis aimer qu'une. + +Je traverserai les mers écumantes, et je chercherai un asile étranger; +et jusqu'à ce que j'aie oublié un beau mais infidèle visage, je ne +trouverai pas de lieu de repos. Je ne puis éviter mes noires pensées: +l'amour me suit partout, mais l'amour pour une seule. + +Le plus pauvre, le plus misérable de la terre trouve encore quelque +foyer hospitalier où le doux regard de l'amitié ou de l'amour peut +encore sourire dans le bonheur, ou consoler dans l'affliction; mais je +n'ai ni ami, ni amante, parce que je n'en puis aimer qu'une. + +Je pars! mais, dans quelque lieu que j'aborde, il ne s'y trouve ni un +œil pour pleurer avec moi, ni un cœur fraternel pour partager la moindre +de mes peines; et toi, qui as détruit toutes mes espérances, tu ne +trouveras pas pour moi un soupir, quoique je t'aie aimée seule. + +De penser seulement à chaque scène de nos jeunesses,--de ce que nous +sommes, de ce que nous avons été,--accablerait de douleur des cœurs plus +faibles; mais le mien, hélas! a résisté à ce coup mortel: cependant il +bat encore, comme au commencement de son amour, et il n'a jamais aimé +fidèlement qu'un cœur. + +Quel est ce cœur si cher, ce cœur bien-aimé? il n'est point donné aux +yeux vulgaires de le contempler;--et pourquoi cet amour a-t-il été si +promptement traversé? tu le sais mieux que personne,--je l'ai éprouvé +plus que tout autre: mais peu d'entre ceux qui habitent sous le soleil +ont aimé aussi long-tems et un seul objet. + +J'ai essayé des chaînes d'une autre beauté remplie d'attraits et +peut-être aussi belle à la vue; je voudrais l'avoir aimée autant que +toi;--mais quelque charme indomptable défendait à mon cœur saignant +d'accorder un retour de tendresse et d'amour à tout autre qu'à une +seule. + +Il me serait doux de te revoir au moment du départ, et de te bénir à mon +dernier adieu; cependant je ne désire pas que ces yeux pleurent sur +celui qui va errer sur les vagues agitées,--quoique partout où ma barque +portera mes pas fugitifs, je n'aime que toi,--je ne puisse aimer qu'un +cœur. + + + + +III. + +STANCES DESTINÉES A ÊTRE RÉCITÉES A LA RÉUNION CALÉDONIENNE, EN 1814. + + +Quel est celui qui n'a pas jeté un regard sur la page où la Renommée a +fixé le nom inconquis de la haute Calédonie, la terre des montagnes qui +repoussa les chaînes des Romains et chassa loin d'elle les Danois aux +crêtes de flammes, dont aucun ennemi ne pourrait dompter le brillant +claymore et le bouillant courage,--qu'aucun tyran ne pourrait commander? + +Cette antique génération n'est plus,--mais leurs enfans respirent +encore, et la gloire les couronne d'un double laurier; elle brille sur +les bannières confondues des Gallois et des Saxons; et, Angleterre! tu +ajoutes leur valeur indomptable à la tienne. Le sang qui coula avec +Wallace fut celui d'hommes libres; mais maintenant, il est versé +seulement pour la gloire et pour toi! Oh! ne repousse pas la demande du +vétéran du Nord; mais prête-lui ton assistance,--le monde lui a donné la +renommée! + +Les plus humbles rangs, les braves les plus ignorés qui ont versé leur +sang, tandis qu'ils suivaient avec ardeur la bannière orgueilleuse qui +dormait sur le gazon flétri que leurs camarades, plus heureux, avaient +foulé dans leur triomphe qu'ils nous ont légué,--c'est tout ce que leur +destin accorde--à leurs enfans orphelins et à leur épouse solitaire: +cette épouse peut, sur les sombres collines de la haute Albyn, élever +vers le ciel un œil mélancolique et plein de larmes, ou contempler, +tandis que des nuages prophétiques découvrent les malheurs anticipés du +devin montagnard, le fantôme sanglant de chaque guerrier sombre dans ces +nuages, ou éclatant dans les éclairs de la tempête. Alors elle entonnera +le chant solitaire, la douce complainte sur celui qui n'est plus,--sur +celui dont les restes éloignés demandent vainement le sauvage _requiem_ +de Coronach réservé au brave! + +C'est le ciel--non l'homme--qui doit soulager la douleur qui éclate +lorsque les sentimens de la nature suivent leur cours; cependant la +tendresse et le tems peuvent dérober aux larmes la moitié de leur +amertume pour un être si cher: la reconnaissance de la nation cependant +peut étendre un coussin sans épines sous la tête de la veuve; elle peut +alléger les soins maternels de son cœur, et préserver du besoin les +enfans du soldat. + + + + +IV. + +STANCES A CELLE QUI PEUT LE MIEUX LES COMPRENDRE. + + +Qu'il en soit ainsi!--nous nous séparons pour toujours! Que le passé +ressemble au néant! Si je t'avais seulement _aimée_, jamais tu ne +m'aurais été aussi chère. + +Si je t'avais aimée, et que j'eusse été ainsi dédaigné, j'aurais pu +mieux supporter cette injure;--lorsqu'il n'est pas récompensé,--l'amour +est dompté par le sentiment naissant du mépris. + +L'orgueil peut refroidir ce que la passion avait rendu brûlant, le tems +peut dompter la volonté capricieuse; mais le cœur trahi par l'amitié +palpite des battemens les plus insensés du malheur. + +Si je t'avais aimée,--je pourrais te haïr maintenant, de cette haine qui +est une consolation; je pourrais aller jusqu'à t'exécrer et assouvir ma +vengeance par des paroles. + +Mais il est un chagrin silencieux qui ne peut trouver aucune issue dans +le langage, qui dédaigne d'emprunter aucun soulagement à ces hauteurs +que le chant peut atteindre. + +Comme une chaîne insonore qui rend esclave,--comme les rêves sans +sommeil qui sont une raillerie,--comme les gouttes d'eau glacées qui +tombent de la voûte d'un rocher caverneux, + +Tel est le sentiment glacé et malade que tu as fait connaître à mon +cœur; par une blessure profonde tu l'as forcé à dérober au monde sa plus +amère douleur! + +Autrefois ce cœur te crut tendrement, orgueilleusement, tout ce que +l'imagination peut se peindre; autrefois il t'honorait, t'estimait, +comme son idole, comme sa sainte! + +Pour moi tu étais plus qu'une femme, et ce n'était pas comme un homme +que mes regards s'arrêtaient sur toi; pourquoi m'as-tu trompé comme une +femme? pourquoi as-tu accumulé sur moi une malédiction plus qu'humaine? + +N'étais-tu qu'un démon, empruntant le sourire de l'amitié et les +artifices de la femme, et parée d'une beauté étrangère, jouant avec un +cœur fidèle? + +Par cet œil qui put autrefois répondre par ses regards aux miens, par +cette oreille qui put autrefois écouter les histoires que je te +racontais; + +Par cette lèvre, prodigue de sourires, qui pouvait adoucir l'amertume +des chagrins; par cette joue qui brillait autrefois de tant d'éclat, et +feignait de rougir aux paroles de la pure amitié; + +Par tous ces charmes trompeurs réunis tu as servi ta volonté capricieuse +et flétri sans regrets celui que tu ne voulais pas obligeamment +assassiner! + +Cependant je ne te maudis point--dans ma tristesse,--je sens encore +combien tu me fus chère. Oh! je ne pourrais--même dans la folie--te +condamner à la peine que tu mérites! + +Vis! et quand ma vie sera éteinte, puisse la tienne durer encore +long-tems; trop tard alors tu pourras découvrir par tes propres +sentimens tout ce que j'ai dû ressentir contre toi! + +Quand tous tes attraits seront fanés,--quand tes flatteurs ne +t'encenseront plus;--avant que le linceul de la mort ait dérobé aux +regards la proie d'un reptile;-- + +Avant cette heure--trompeuse sirène! écoute-moi!--tu ressentiras ce que +j'éprouve maintenant, tandis que mon ame, voltigeant près de toi, +murmure à ton oreille le vœu rompu de l'amitié! + +Mais--il est inutile de te faire des reproches sur ta vie passée ou +présente;--ce que tu fus--mon imagination l'a rêvé! ce que tu es--je le +connais _trop tard_! + + + + +V. + +MÉLODIES HÉBRAÏQUES. + + +I. + +C'est l'heure où le chant du rossignol retentit dans les +bosquets;--c'est l'heure où les vœux des amans semblent plus doux dans +les paroles murmurées tout bas;--les souffles du vent et les murmures +des eaux apportent à l'oreille solitaire une musique harmonieuse. Les +gouttes de la rosée du soir ont rendu brillante chaque fleur, et les +étoiles se rassemblent dans les cieux, et les vagues deviennent plus +azurées, et les feuilles ont une couleur plus brune, et dans l'espace +règne encore ce clair-obscur si doucement sombre, si ténébreusement pur, +qui suit le déclin du jour au moment où le crépuscule disparaît devant +les rayons de la lune. + + +II. + +Dans la vallée des eaux nous pleurons sur le jour où l'ennemi, où l'hôte +de l'étranger fit sa proie de Jérusalem; et nos têtes reposent +tristement penchées sur nos seins, et nos cœurs sont pleins de la patrie +absente. + +Le chant qu'ils demandaient en vain,--il dort encore dans nos ames, +comme le vent qui a expiré sur la colline; ils demandaient nos chants +sur la harpe,--mais ils versèrent notre sang avant que notre main droite +leur fît entendre le moindre accord d'harmonie. + +Nos harpes sans cordes sont suspendues sur les branches désolées du +saule, aussi tristes, aussi muettes que les feuilles desséchées. Nos +mains peuvent être enchaînées,--nos larmes sont encore libres pour notre +prière et notre gloire,--et Sion! oh toi! + + +III. + +Ils disent que l'espérance est du bonheur; mais l'amour natal peut +honorer le passé, et la mémoire réveille les pensées qui consolent: +elles se lèvent les premières--et se couchent les dernières; et tout ce +que la mémoire aime le plus à se rappeler était autrefois notre seule +espérance; et tout ce que cette espérance a adoré et perdu s'est +conservé dans la mémoire. + +Hélas! tout est déception; l'avenir nous abuse de loin; nous ne pouvons +être ce que nous nous rappelons, et nous n'osons penser à ce que nous +sommes. + + +VI. + +FRANCISCA. + +Francisca s'avance dans l'ombre de la nuit, mais ce n'est pas pour +contempler les étoiles du firmament; et si elle s'asseoit dans le +bosquet de son jardin, ce n'est pas par amour pour ses fleurs +naissantes. Elle écoute,--mais ce n'est pas la voix du rossignol, +quoique son oreille attende une histoire aussi tendre que la sienne. Le +bruit d'un pas se fait entendre à travers l'épais feuillage, et sa joue +devient pâle, et son cœur bat rapidement; une voix murmure à travers les +feuilles frémissantes, et sa rougeur revient,--et son sein se soulève: +un moment encore et ils seront réunis.--Il est passé,--son amant est à +ses pieds. + + +VII. + +LA RENOMMÉE, LA SAGESSE, L'AMOUR ET LE POUVOIR. + +La renommée, la sagesse, l'amour et le pouvoir étaient à moi, et la +santé et la jeunesse étaient à moi; mon verre se rougissait des vins de +tous les climats, et d'aimables beautés me prodiguaient leurs caresses; +je voyais briller mon cœur dans les yeux de la beauté, et je sentais mon +ame s'attendrir; tout ce que peut accorder la terre, ou l'homme désirer, +m'appartenait dans une royale splendeur. + +J'essaie de compter les jours que la mémoire peut rappeler de l'oubli, +avec tout ce que la vie ou la terre déploient de séductions; il ne s'est +levé aucun jour, il ne s'est passé aucune heure de plaisir, sans être +mêlé d'amertume; et aucun ornement de ma puissance ne brilla sans se +flétrir. + +Le serpent des campagnes se laisse prendre par des artifices et des +charmes; mais celui qui entoure le cœur de ses replis, oh! qui a le +pouvoir de l'arracher par un charme? Il n'est point docile à la science +de la sagesse, et sa voix ne peut le séduire; mais il darde à jamais son +venin dans l'ame qui est condamnée à ses tortures. + + +VIII. + +LA PRIÈRE DE LA NATURE. + +Père de la lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu les accens du +désespoir? Le crime de l'homme lui sera-t-il jamais pardonné? Le vice +peut-il intercéder en sa faveur par la prière? Père de la lumière, je +t'invoque! Tu vois mon ame triste et sombre; toi qui peux observer la +chute du moineau, détourne de moi la mort du péché; je ne cherche pas +d'autels déserts, de sectes inconnues; oh! indique-moi le chemin de la +vérité! je reconnais ta terrible toute-puissance; épargne, en +l'amendant, les fautes de la jeunesse. Que les bigots élèvent des +temples sombres, que la superstition bénisse leurs portiques, que les +prêtres, pour prolonger leur règne de ténèbres, trompent les hommes par +des contes de cérémonies mystiques. L'homme bornera-t-il la puissance de +son créateur à de gothiques monumens de pierres périssables? Ton temple +est le domaine du jour; la terre, l'océan, le ciel, sont ton trône sans +limites. + +L'homme condamnera-t-il sa race aux flammes de l'enfer, si elle ne +fléchit le genou dans tes temples somptueux? Nous dira-t-il que tous, +pour un qui pèche, doivent périr dans la tempête universelle? Chacun +d'eux prétendra-t-il gagner le ciel, et condamner son frère dont l'ame +conserve une espérance contraire, ou que des doctrines moins sévères +inspirent? Ces hommes, par des croyances qu'ils ne peuvent expliquer, +peuvent-ils préparer un bonheur ou un malheur imaginaire? Ces reptiles +qui rampent sur la terre connaissent-ils les desseins de leur sublime +créateur? Ces hommes qui ne vivent que pour eux seuls, dont les années +s'écoulent dans un crime perpétuel,--ces hommes effaceront-ils tous +leurs vices par leur foi, et vivront-ils au-delà des limites du tems? + +Père! je ne recherche point les lois d'aucun prophète,--_tes lois_ +apparaissent dans les œuvres de la nature:--je me reconnais une créature +faible et corrompue; cependant je t'adresserai mes prières, car tu veux +les entendre! Toi qui guides les astres errans à travers les royaumes +déserts de l'espace éthéré; qui apaises la guerre des élémens, et dont +je reconnais la main puissante d'un pôle à l'autre:--toi qui, dans ta +sagesse, m'as placé ici-bas; qui, quand tu le voudras, peux m'en +retirer; ah! tandis que je parcours ma carrière sur ce globe terrestre, +étends jusqu'à moi ta main protectrice. C'est toi, ô mon Dieu! c'est toi +que j'invoque! Quel que soit le bien ou le mal qui m'arrive, je me +relève ou je succombe par ton ordre, je me confie dans ta protection. +Si, lorsque cette poussière sera retournée à la poussière, mon ame +s'envole sur des ailes aériennes, comme ton nom glorieux et adoré +inspirera sa faible voix! Mais si cet esprit fugitif partage avec +l'argile l'éternel sommeil de la tombe, tant que la vie circulera dans +mes veines j'élèverai vers toi ma prière, quoique condamné à ne plus me +relever de la couche de la mort. A toi j'adresse mes humbles chants, +reconnaissant de toutes tes faveurs passées, et j'espère, ô mon Dieu, +qu'à la fin cette vie errante retournera dans toi. + +22 décembre 1806. + + +NOTE. + +L'auteur de cette traduction a publié dans une brochure récente[loc32] +deux extraits des _Védas_, en _sanskrit_, en _français_ et en _persan_, +qui offrent des idées tout-à-fait analogues à quelques-unes de la prière +de Lord Byron, qui leur est de quatre ou cinq mille ans postérieure. +Voici la fin: + +«O soleil! nourricier du monde! solitaire anachorète! dominateur et +régulateur suprême! fils de Pradjâpati! écarte tes rayons éblouissans! +retiens ton éclatante lumière, afin que je puisse contempler ta forme +ravissante, et devenir partie de l'être divin qui se meut dans toi! + +«Puisse mon souffle de vie être absorbé dans l'ame moléculaire et +universelle de l'espace! Que ce corps matériel et périssable soit réduit +en cendres! + +«O Dieu! souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de mes œuvres! +souviens-toi de mes sacrifices, souviens-toi de mes œuvres! + +«O Dieu du feu! conduis-nous par le droit chemin. O Dieu! tu connais +toutes nos actions, efface nos péchés: nous t'offrons le plus haut +tribut de nos louanges! notre dernière salutation.» + +[Note loc32: _Mémoire sur l'origine et la propagation de la doctrine du +Tao_, fondée en Chine par _Lao-tseu_, traduit du chinois, et accompagné +d'un commentaire tiré des livres sanskrits et chinois, etc.; suivi de +deux _Oupanichads_ des _Védas_, avec le texte sanskrit et persan. Par +M.G. Pauthier, de la Société Asiatique de Paris. A la librairie +orientale de Dondey-Dupré.] + + +IX. + +VERS ÉCRITS SOUS L'IMPRESSION D'UNE MORT PROCHAINE. + +Oublierai-je ici la scène encore présente à ma pensée? Les rochers +s'élèvent et les ruisseaux coulent dans les lieux champêtres que la +passion rendait fortunés. Cependant, Marie, tous tes charmes +m'apparaissent encore aussi frais que dans un songe délicieux d'amour. + +Oublie ce monde, ô mon ame agitée; tourne, tourne tes pensées vers le +ciel; tu y dirigeras bientôt ton essor, si tes erreurs te sont +pardonnées. Ignorée des bigots et des sectaires, incline-toi devant le +trône du Tout-Puissant, adresse-lui ta tremblante prière. Lui, qui est +clément et juste, ne rejettera pas la prière de l'enfant de la +poussière, quoiqu'il soit le moindre objet de ses soins. Père de la +lumière! j'élève vers toi mes accens; tu vois mon ame triste et sombre: +toi qui peux observer la chute du moineau, détourne de moi la mort du +péché. Toi qui guides l'étoile errante, qui apaises la guerre des +élémens, qui as pour manteau les cieux immenses; pardonne-moi mes +pensées, mes paroles, mes crimes; et puisque je dois bientôt cesser de +vivre, apprends-moi comment je dois mourir. + +1807. + + +X. + +LES THERMOPYLES. + +Ils sont tombés dans leur dévouement, mais ils sont immortels; le +souffle de la brise semblait soupirer leurs noms et les ondes le +murmurer; les forêts étaient peuplées de leur renommée; la colonne +silencieuse, solitaire et grise, réclamait un soupir pour leur poussière +sacrée; leurs ombres planaient sur la sombre montagne; leur souvenir +brillait dans la fontaine; le plus faible ruisseau, le fleuve le plus +impétueux roulaient leur éternelle renommée. En dépit du joug qu'elle +porte, cette terre est encore celle de la gloire, et la leur! elle est +encore un mot d'ordre pour le monde. Quand l'homme veut accomplir une +grande action, il regarde la Grèce, et se retourne, ainsi encouragé, +pour marcher sur la tête des tyrans; il la contemple, et il se précipite +là où l'on perd la vie, ou bien où l'on conquiert la liberté[loc33]. + +[Note loc33: Ces derniers vers sont répétés dans le _Siége de Corinthe_. + +(_N. du Tr._)] + + +XI. + +STANCES + +COMPOSÉES EN REVOYANT UN LIEU OU MON NOM AVAIT ÉTÉ PRIMITIVEMENT +GRAVÉ[loc34]. + +[Note loc34: Il y a quelques années, étant à Harrow, un ami de l'auteur +avait gravé leurs deux noms dans un endroit écarté; il y avait même +ajouté quelques mots de souvenir. Plus tard, à l'occasion d'une injure +réelle ou imaginaire, l'auteur, avant de quitter Harrow, avait effacé, +ce fragile souvenir. En revoyant Harrow, en 1807, il écrivit ces stances +à leur place.] + +Ici naguère les souvenirs de la jeune amitié attiraient les regards de +l'étranger. Peu nombreuses étaient les paroles;--mais cependant, quoique +peu nombreuses, la main du ressentiment les a effacées. + +Elle creusa profondément,--mais elle n'effaça pas entièrement les +caractères si unis, que l'amitié, revenue dans ce lieu, les considéra +jusqu'à ce que la mémoire eût salué de nouveau les paroles. + +Le repentir les rétablit dans leur état primitif, le pardon y joignit +son nom aimable; et si belle l'inscription reparut, que l'amitié pensa +que c'était la même. + +Le souvenir encore aurait pu être beau; mais, hélas! en dépit des +efforts de l'espérance, ou des larmes de l'amitié, l'orgueil s'est jeté +à la traverse, et a effacé l'inscription pour toujours! + + +XII. + +A MON FILS[loc35]. + +[Note loc35: Un an ou deux avant la date donnée à ce poème, il écrivit +de Harrow à sa mère, pour lui dire qu'il avait éprouvé dernièrement +beaucoup d'ennui à l'occasion d'une jeune femme, maîtresse de son ami +Curzon, qui venait de mourir. Cette femme, se trouvant alors sur le +point de devenir mère, avait déclaré que Lord Byron était le père de son +enfant. Byron assurait positivement sa mère qu'il n'en était rien; mais +persuadé comme il l'était que l'enfant appartenait à Curzon, il +souhaitait qu'on en prit tout le soin possible, et priait sa mère +d'avoir la bonté de se charger de lui. Une telle demande pouvait fort +bien exciter l'humeur d'une femme plus douce que Mrs. Byron; cependant +elle répondit à son fils qu'elle accueillerait volontiers l'enfant dès +qu'il serait né, et qu'elle ferait pour lui tout ce qu'il désirait. Mais +l'enfant mourut en venant au monde.] + +Ces tresses blondes, ces yeux bleus rappellent les couleurs de ta mère; +ces lèvres de rose, ces joues à fossettes, et ce sourire destiné à +captiver le cœur, retracent une scène de bonheur, et touchent le cœur de +ton père, ô mon enfant! + +Et tu ne peux murmurer le nom de ton père.--Ah! William, si ce nom était +le tien, sa conscience ne lui ferait point de reproche;--mais--écartons +ces idées,--les soins que je prendrai de toi pourront me procurer +quelque paix. L'ombre de ta mère sourira dans sa joie, et pardonnera +tout le passé, ô mon enfant! + +Le gazon a recouvert ton humble tombe, et tu n'as connu que le sein +d'une étrangère. Le préjugé peut rire dédaigneusement de ta naissance, +et t'accorder à peine un nom sur la terre; mais il ne saurait détruire +une seule de tes espérances:--le cœur d'un père est à toi, ô mon enfant! + +Laisse un monde insensible exprimer son dédain; dois-je, pour lui +plaire, désavouer la voix de la nature? Ah! non;--quoique les moralistes +me réprouvent, je te bénis, le plus cher enfant de l'amour, beau +chérubin, gage de jeunesse et de joie:--un père veille sur ton berceau, +ô mon enfant! + +Oh! quel charme, avant que l'âge ait ridé mon front, avant que d'avoir +épuisé à moitié la coupe de la vie, de contempler à la fois en toi un +frère et un fils, et d'employer le reste de mes jours à réparer mon +injustice envers toi, ô mon enfant! + +Quoique ton père étourdi soit bien jeune encore, sa jeunesse n'éteindra +pas en lui le feu de l'amour paternel; et quand même tu me serais moins +cher, tant que l'image d'Hélène revivra en toi, ce cœur, plein de son +souvenir, de son bonheur passé, n'en abandonnera jamais le gage, ô mon +enfant! + +1807. + + +XIII. + +A UN AMI. + +L'amitié est l'amour sans ailes[loc36]. + +[Note loc36: Cette devise est en français dans l'original.] + +Pourquoi mon cœur affligé gémirait-il de ce que ma jeunesse est passée? +je puis encore compter des jours heureux: la faculté d'aimer _n'est pas_ +encore morte en moi. En revenant sur mes premières années, un souvenir +durable, une vérité impérissable m'apporte une céleste consolation; +portez-la, souffles de la brise! portez-la aux lieux où mon cœur s'émut +pour la première fois.-- + + L'amitié est l'amour sans ailes + ... ... ... ... ...[loc37] + +[Note loc37: Il manque ici six stances que nous n'avons pu nous +procurer.] + +Séjour de ma jeunesse! ton clocher lointain me rappelle toutes ces +scènes joyeuses; mon sein brûle de sa première flamme,--je redeviens +enfant par la pensée. Ton bosquet d'ormeaux, ta colline verdoyante, +chacun de tes sentiers me ravissent encore; chaque fleur exhale un +double parfum. Il me semble encore, au milieu de nos doux entretiens, +entendre chacun de mes chers compagnons s'écrier: + + L'amitié est l'amour sans ailes. + +Mon Lycus! pourquoi pleures-tu? retiens tes larmes qui tombent; +l'affection peut dormir quelque tems, mais, oh! sois-en sûr, elle se +réveillera de nouveau. Pense, pense, mon ami, lorsque nous nous +retrouverons, combien sera douce cette réunion si long-tems désirée! Mon +ame bondit de joie à cet espoir. Quand deux jeunes cœurs sont si pleins +d'affection, l'absence, mon ami, ne peut que redire: + + L'amitié est l'amour sans ailes. + + +XIV. + +CHANSON. + +Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne murmure pas ton nom: le son m'en +serait pénible; je serais coupable de le divulguer. Mais cette larme qui +brûle ma joue décèle les pensées profondes qui assiègent mon cœur +silencieux. + +Ces heures ont été trop courtes pour notre passion, trop longues pour +notre repos!--Leur joie ou leur amertume pourrait-elle cesser? Nous nous +repentons,--nous abjurons notre amour,--nous voulons rompre notre +chaîne,-nous voulons nous séparer,--nous voulons nous fuir--pour nous +unir encore! + +Oh! que le bonheur t'appartienne, que la faute ne soit qu'à moi! +Pardonne-moi, femme adorée!--oublie-moi, si tu veux;--mais ce cœur qui +est à toi expirera sans s'abaisser ou s'avilir: et jamais _homme_ ne le +brisera;--quoique _toi_ tu en aies le pouvoir. + +Fière avec les superbes, mais humble avec toi, sera toujours cette ame, +dans sa noirceur la plus amère. Quand tu es à mes côtés, les jours +passent plus rapidement; et tous les momens me paraissent plus doux que +si des mondes étaient à mes pieds. + +Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera, changera mon +sort. Ceux qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que j'abandonne +pour toi; tes lèvres répondront, non aux leurs, mais _aux miennes_. + + +XV. + +EN S'EMBARQUANT POUR LISBONNE. + +A.M. HODGSON. + +En rade de Falmouth, 30 juin 1809. + + +1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo est à la fin levé: une +brise favorable agite les voiles, et les frappe contre le mât au-dessus +duquel le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux. Attention! le +coup de canon est tiré. Les cris des femmes effrayées et les juremens +des matelots nous avertissent que le moment est venu. Voici monter à +bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout montrer, malles, +caisses, etc. Malgré tant de bruit et de fracas, il faut que le plus +petit trou à rats soit visité, avant qu'on ne nous permette de partir à +bord du paquebot de Lisbonne. + +2. Nos matelots détachent les amarres: tout le monde aux rames! Le +bagage descend de dessus le quai; nous sommes impatiens. En avant, +poussez loin du rivage! «Prenez garde! cette caisse renferme des +liquides. Arrêtez le bateau, je me sens malade: oh! mon Dieu!»--«Malade! +madame; le diable m'emporte, vous le serez bien davantage quand vous +aurez été seulement une heure à bord.» Hommes, femmes; maîtres et +valets, maîtresses et servantes, pressés les uns contre les autres comme +des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent. Que de bruit, que +de fracas avant que nous n'atteignions le paquebot de Lisbonne! + +3. Enfin nous l'avons atteint! Voila le capitaine, le brave Kidd, qui +commande son équipage. Les passagers sont parqués dans leur logement, +les uns pour y grogner, les autres pour y vomir tout à leur aise. «Holà +hé! appelez-vous cela une chambre? Cela n'a pas trois pieds carrés; il +n'y aurait pas de quoi contenir la reine Mab[loc38]. Qui diable peut +loger là-dedans?»--«Qui, monsieur? beaucoup de monde. Vingt seigneurs à +la fois ont rempli mon navire.»--«Vraiment! Jésus mon Dieu, comme vous +nous pressez! Plût à Dieu que vos vingt seigneurs y fussent encore! +j'aurais échappé à la chaleur et au bruit qui règnent à bord de ce beau +navire, le paquebot de Lisbonne. + +[Note loc38: _Queen Mab_; voyez, dans Shakspeare, la charmante +description de cette petite reine des fées et de son petit équipage.] + +4. «Fletcher! Murray! Rob! où êtes-vous? étendus sur le pont comme des +bûches! Un coup de main, vous, joli matelot; voilà un bout de corde pour +fouetter ces chiens-là.» Hobhouse murmure des juremens terribles en +roulant le long de l'écoutille; il vomit alternativement des vers et son +déjeuner, et nous envoie tous à tous les diables. «Voilà une stance sur +la maison de Bragance... Au secours!»--«Un couplet.»--«Non, une tasse +d'eau chaude.»--«Qu'est-ce qu'il y a?»--«Diable! mon foie me vient sur +le bord des lèvres! Je ne survivrai jamais au bruit et au fracas de ce +navire brutal, le paquebot de Lisbonne.» + +5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie; Dieu sait quand nous en +reviendrons! Les vents violens et les sombres tempêtes peuvent en un +moment briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des philosophes, +la vie n'est qu'une plaisanterie, le mieux est encore de rire. Rions +donc, comme je fais maintenant; rions de tout, des grandes et des +petites choses. Bien portans ou malades, à la mer ou sur terre, tant que +nous avons de quoi boire abondamment, rions. Que diable! peut-on se +soucier d'autre chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser +manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne? + + +XVI. + +RÉPONSE A UN AMI +QUI REPROCHAIT A L'AUTEUR SON INSOCIABILITÉ. + +Mon cher Becher, vous me dites de me mêler à la société des hommes: je +ne saurais nier que votre avis ne soit bon; mais la retraite convient +mieux à mon caractère, je ne veux pas descendre jusqu'à un monde que je +méprise. + +Si le sénat ou les camps m'appelaient, l'ambition pourrait me faire +sortir de mon heureux repos; et quand la jeunesse, ce tems d'épreuve, +sera passée, peut-être je m'efforcerai d'illustrer mon nom. + +Le feu caché dans les flancs caverneux de l'Etna couve long-tems et +fermente en secret: à la fin un volume effroyable de flammes et de fumée +révèle son existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent +l'éteindre, point de barrières qui puissent l'arrêter. + +Oh! tel est le désir de gloire qui dévore mon cœur, qu'il m'ordonne de +vivre pour être loué un jour de la postérité. Oh! si je pouvais, comme +le phénix, prendre mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais +content de mourir au milieu des flammes. + +Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort comme celle de Chatham, +quelles censures, quels dangers, quelles haines ne braverais-je pas? +Leur vie ne s'est point terminée avec leur dernier souffle, leur gloire +anime et vivifie le silence de leur tombeau. + + +XVII. + +A LADY JERSEY. +SUR CE QUE LE PRINCE RÉGENT AVAIT EXCLU SON PORTRAIT DE SA GALERIE DE +BEAUTÉS. + +Lorsque le vain triomphe du maître impérial auquel Rome obéissait en +l'abhorrant, offrit aux yeux vulgaires chaque buste glorieux qui +représentait l'image d'un brave ou d'un juste, qu'est-ce que le regard +scrutateur de la foule admirait le plus de tout ce que lui découvrait +cette passagère exhibition?--Quel est le murmure d'étonnement que ce +spectacle fit passer de bouche en bouche? Le nom de Brutus, car son +image était absente. Cette absence prouvait sa vertu; cette absence +fixait son souvenir dans tous les cœurs pensifs.--Si donc, belle Jersey! +notre regard admirateur cherche ton portrait, dans un muet étonnement, +parmi tous ces charmes dépeints qui brillent avec moins d'éclat de ton +absence,--si lui, ce vain et sot vieillard, admis par confiance +l'héritier de la monarchie de son père,--si son œil corrompu et son cœur +flétri ont pu supporter d'être séparés de ton image charmante, que cette +honte sans goût lui reste, et à nous le regret de contempler une troupe +de beautés sans leur _chef_[loc39]! + +[Note loc39: Ce mot est en français dans l'original.] + +Mais une pensée consolante nous rassure, nous perdons le portrait, mais +nous conservons nos cœurs! Qui peut maintenant visiter cette galerie +vantée? C'est un jardin avec toutes ses fleurs, sans la _rose_; une +fontaine qui manque seulement d'eaux vives; une nuit étoilée sans la +présence de Diane! Les portraits présens de chaque beauté sont perdus +pour nos yeux, parce qu'en les contemplant, ils nous font rêver à _toi_. +Cependant ton âge, à son midi, peut encore briller long-tems avec tout +ce que la vertu demande pour hommage;--l'élégance de la jeunesse, la +grâce du maintien, l'œil qui inspire la joie, le front serein, la +noirceur éblouissante de cette chevelure bouclée qui ombrage, en le +laissant voir, ce front si beau[loc40]; ce regard qui nous séduit, et +cette vie qui jette un charme dont le pouvoir ne permet pas à nos +regards de se reposer, mais les force à revenir et à découvrir toujours +de nouveaux attraits. Rien n'est affaibli de ces charmes qui sont +toujours aussi brillans, et même trop _éblouissans_ pour la vue d'un +_radoteur_[loc41]. Ils doivent attendre que chacun de ces attraits soit +passé pour plaire au cœur chétif qui ne plaît à aucun; à ce stupide et +froid _sensualiste_, dont l'œil sec, dans sa noire envie, a écarté ton +portrait; et qui a mis à la torture son pauvre esprit pour réunir en soi +la haine de la liberté, et l'amabilité qui t'appartient. + +[Note loc40: _More than fair_.] + +[Note loc41: _Dotard_.] + + +XVIII. + +VERS ADRESSÉS A UNE JOLIE QUAKERESSE. + +Aimable enfant! quoique nous ne nous soyons rencontrés qu'une fois, je +n'oublierai jamais cette entrevue; et quoique nous ne devions plus +jamais nous revoir, le souvenir me retracera toujours tes beaux traits. +Je ne voudrais pas dire: _je t'aime_; mais mes sentimens luttent encore +avec ma volonté. En vain pour t'arracher de mon cœur je repousse sans +cesse mes pensées; en vain je réprime mes soupirs prêts à s'échapper, un +autre succède à celui qui est étouffé: peut-être n'est-ce pas de +l'amour, mais cependant je ne puis jamais t'oublier. Quoique nous +n'ayons pas rompu le silence, nos yeux ont parlé un langage plus doux. +La langue dissimule dans un langage flatteur et exprime ce que le cœur +ne sent point; la tromperie souille des lèvres coupables et fait taire +les émotions du cœur; mais les interprètes de l'ame, les yeux dédaignent +une pareille contrainte, et méprisent tout déguisement. Ainsi--nos +regards s'arrêtèrent souvent l'un sur l'autre, et nos cœurs +s'entendirent, sans qu'un sentiment intérieur nous en ait blâmés; dis +plutôt que c'était le sentiment qui nous inspirait.--Quoique je réprime +ce qu'il exprimait, cependant je conçois que tu veuilles en deviner une +partie; car, en même tems que ma mémoire réfléchit sur tes charmes, +peut-être la tienne s'égare-t-elle jusqu'à moi. + +Ainsi, pour moi du moins, je puis dire que ton image m'apparaît dans la +nuit, dans le jour; dans la veille, mon imagination en est tout +occupée;--dans le sommeil, cette image me sourit dans des songes +fugitifs;--cette vision charme le cours des heures, et me fait maudire +l'apparition de l'aurore qui vient dissiper mon sommeil plein de +délices, et me fait désirer une nuit sans fin! Oh! quel que soit mon +sort à venir, que le plaisir ou la douleur attende mes pas errans, +séduit par l'amour, ou assiégé par la tempête, jamais, oh! jamais je +n'oublierai ton image! Hélas! nous ne nous reverrons donc plus, nos +premiers regards ne pourront plus se répéter! Alors, permets-moi de +murmurer cette prière d'adieu, inspirée par l'inquiétude de mon cœur: +«Puisse le ciel tellement protéger mon aimable quakeresse que la douleur +ne puisse jamais l'atteindre; mais heureux soit aussi, hélas! celui qui +partage son cœur! Oh! puisse l'heureux mortel, destiné à lui être uni +par les liens les plus étroits, lui apporter à chaque instant de +nouvelles joies et perdre le titre de mari dans celui d'amant. Puisse ce +beau sein ne jamais connaître ce que c'est que de ressentir une peine +incessante, qui torture l'ame d'un vain regret pour l'objet--_que l'on +ne peut jamais oublier_.» + + +XIX. + +A. M. MOORE. + +O vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la ville, +Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow;--car que je sois pendu si +je sais de quoi vous devez être le plus fier, de vos in-quartos à deux +guinées, ou de vos petits livres à 4 sous. + +Mais maintenant à ma lettre;--c'est une réponse à la _vôtre_.--Soyez +demain chez moi, aussitôt que vous le pourrez, monsieur, tout habillé, +tout prêt pour aller voir l'esprit en prison[loc42]. Plaise à Phébus que +nos péchés politiques ne nous procurent pas aussi un logement dans ce +même palais! Je suppose que ce soir vous êtes engagé et que vous avez +déserté Samuel Rogers pour les _bas-bleus_ de Sotheby; moi-même, bien +qu'accablé d'un rhume qui me tue, il faut que je me chausse et que +j'aille faire visite aux Heathcote; mais demain, à quatre heures, nous +jouerons tous les deux le _Scurra_; vous serez Catulle, et le régent, +_Mamurra_. + +[Note loc42: M. Leigh Hunt, l'éditenr de l'_Examiner_, alors dans la +prison des _Champs du Bain froid_ (_Cold Bath fields_), pour un libelle +contre le prince régent, Lord Byron et M. Moore lui avaient promis de +dîner ensemble.] + + +XX. + +ÉPITRE +ÉCRITE EN RÉPONSE A QUELQUES VERS D'UN AMI QUI EXHORTAIT LORD BYRON A +BANNIR TOUT SOUCI. + +Oh! bannissons les soucis! que telle soit toujours ta devise à l'heure +du plaisir! Peut-être aussi la mienne, lorsque, dans de nocturnes +orgies, je cherche ces délices enivrantes, par lesquelles les fils du +désespoir tentent d'assoupir le cœur et de bannir les chagrins. + +Mais, à l'heure matinale des méditations, quand le présent, le passé, +l'avenir nous effraient de leurs sombres images, quand je reconnais que +tout ce que j'aimais est changé ou n'est plus, ne viens pas irriter, par +ces maximes importunes, les douleurs d'un homme dont chaque pensée..... +Mais pourquoi en parler? tu sais que je ne suis plus ce que j'étais +naguère; et surtout, si tu tiens à conserver une place dans un cœur qui +ne fut jamais froid, je t'en conjure par toutes les puissances que les +hommes révèrent, par tous les objets qui te sont chers, par ton bonheur +ici-bas et tes espérances d'une autre vie, garde-toi, oh! garde-toi de +jamais me parler d'amour. + +Il serait trop long de raconter, et sans utilité d'entendre la triste +histoire d'un homme qui dédaigne les larmes; ce récit ne réveillerait +que peu de sympathie dans les cœurs vertueux; mais le mien a souffert +plus qu'il ne convient à un philosophe de l'avouer. J'ai vu ma fiancée +devenir l'épouse d'un autre, je l'ai vue assise à ses côtés; j'ai vu +l'enfant que son sein a porté sourire doucement comme faisait sa mère, +lorsque, jeunes tous deux, nous nous regardions en souriant, innocens et +purs comme cet enfant; j'ai vu ses yeux, chargés d'un froid dédain, +chercher à découvrir si j'éprouvais quelque douleur secrète; et moi, +j'ai bien joué mon rôle: j'ai commandé à mon visage de ne pas trahir les +angoisses de mon cœur, je lui ai renvoyé des regards aussi glacés que +les siens; et pourtant, cette femme! je me sentais encore son esclave! +J'ai baisé d'un air d'indifférence l'enfant qui aurait dû être le mien, +et chacune de mes caresses n'a que trop prouvé que le tems n'avait pas +affaibli mon amour. Mais laissons ces tristes souvenirs: je ne veux plus +gémir; je n'irai plus chercher quelque repos sur la rive orientale: le +monde convient bien au tumulte de mes pensées; je reviendrai me jeter +dans son tourbillon. Mais si, dans un tems à venir, quand les beaux +jours d'Albion seront sur le déclin, tu entends parler d'un homme dont +les crimes profonds sont dignes des époques les plus noires, d'un homme +que ni l'amour ni la pitié ne touchent, aussi insensible à l'espoir de +la célébrité qu'aux louanges des hommes vertueux; d'un homme qui, dans +l'orgueil d'une inflexible ambition, ne reculera pas même devant la +crainte de verser le sang; d'un homme que l'histoire mettra au rang des +anarchistes les plus violens du siècle; cet homme, tu le connaîtras; +mais alors suspends ton jugement, et que l'horreur de ces _effets_ ne te +fasse pas oublier quelle fut leur _cause_. + + +XXI. + +A UN JEUNE AMI, +LE FILS DE L'UN DE SES FERMIERS A NEWSTEADT. + +Que la sottise sourie en voyant ton nom et le mien unis par l'amitié; la +vertu roturière a plus de droits pour être aimée que le vice anobli. + +Quoique ton sort ne soit pas égal au mien, depuis qu'un titre est venu +m'appeler aux honneurs de la pairie, cependant n'envie point cet état +fastueux; le tien est l'orgueil du mérite modeste. + +Nos ames au moins n'ont point de titres qui les distinguent, et ton +humble condition ne peut déshonorer mon rang élevé; notre liaison n'en +doit pas être moins douce, puisque le mérite remplace en toi la +naissance. + +Novembre 1800. + + +XXII. + +SUR SES LIAISONS DE COLLÉGE. + +N'y a-t-il point quelque autre cause qui rende ce mot d'enfance si cher +à tout le monde? Ah! sûrement il y a une voix secrète qui nous dit tout +bas que l'amitié sera doublement douce à celui qui est obligé de +chercher des cœurs aimans, de les chercher hors du sein de sa famille, +quand il ne peut les y trouver. Ces cœurs, chère Ida[loc43], je les ai +trouvés dans ton sein; tu as été pour moi une famille, un monde, un +paradis! + +[Note loc43: Nom poétique de l'école d'Harrow.] + + +XXIII. + +EN RENCONTRANT UN ANCIEN CAMARADE D'ÉCOLE, +APRÈS UNE LONGUE SÉPARATION. + +Si par hasard quelque figure que je me rappelle bien, quelque ancien +camarade de mon enfance vient, une honnête joie peinte sur la figure, +réclamer en moi son ami, mes yeux, mon cœur, tout montre que je suis +encore un enfant; la scène éblouissante, les groupes bruyans qui +m'entourent disparaissent devant l'ami que je viens de retrouver. + + +XXIV. + +A LA MÉMOIRE. +VERS ÉCRITS DANS LA CRAINTE OU L'AVAIT PLACÉ L'OBJET DE SON CHOIX PRÈS +DE SE MARIER A UN AUTRE. + +Oh! mémoire! ne me torture pas davantage, le présent est perdu pour moi; +mes espérances de bonheur futur sont détruites: par pitié, dérobe-moi le +passé. Pourquoi viens-tu me montrer des images que désormais je ne dois +plus voir? Ah! pourquoi viens-tu renouveler ces heures de bonheur qui ne +m'appartiennent plus? Le plaisir passé double la douleur présente; il +ajoute des regrets au chagrin: regrets et espérance sont tous deux +vains; je ne demande plus que--l'oubli. + + +XXV. + +APRÈS AVOIR FAIT SES ADIEUX A MISS CHAWORTH. + +Collines d'Annesley, sombres et nues, où s'égarait ma jeunesse, +insouciante, comme les tempêtes du Nord, en faisant la guerre aux +élémens, rugissent sur tes cimes nuageuses! + +Je ne verrai plus, trompant les heures, errer sur vos penchans, les +habitans favoris de ces contrées; je ne verrai plus ma Marie, souriant, +vous rendre à mes yeux un séjour digne du ciel. + + +XXVI. + +EN RECEVANT UN PRÉSENT D'UN PAUVRE AMI. + +Quelques-uns, qui sourient aux liens de l'amitié, m'ont souvent reproché +ma faiblesse; cependant j'estime le simple don, car je suis sûr d'être +aimé par celui qui me l'offre[loc44]. + +[Note loc44: Le poème d'où ces vers sont extraits fut écrit en recevant +une cornaline d'un jeune homme qui occupait l'emploi de choriste à +Cambridge, et auquel sa seigneurie Lord Byron était beaucoup attaché.] + + +XXVII. + +FRAGMENT D'UN POEME +SUR UN JEUNE CHÊNE QUE L'AUTEUR AVAIT PLANTÉ A NEWSTEADT. + +Jeune chêne, quand je te plantai profondément en terre, j'espérais que +tes jours seraient plus longs que les miens, que tes branches +jetteraient une ombre autour de moi, et que le lierre entourerait ton +tronc comme un manteau. + +Telles étaient mes espérances dans les années de l'enfance, quand je te +plantai avec orgueil sur la terre de mes aïeux. Ces jours sont passés et +je t'arrose de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent ne +peuvent voiler aux yeux ton triste dépérissement. Je t'ai quitté, mon +pauvre chêne, et depuis cette heure fatale, un étranger est le maître du +château de mon père. + + +XXVIII. + +A MA CHÈRE MARIE ANNE. + +Adieu pour toujours à la dame Marie! je dois promptement m'éloigner +d'elle. Quoique le destin nous sépare l'un de l'autre, son image vivra +toujours dans mon cœur. + +La flamme qui brûle dans mon sein ne ressemble point à celle qui embrâse +les cœurs des amans; l'amour que je sens pour Marie est bien plus pur +que celui qu'inspire le dieu Cupidon. + +Je ne désire point troubler votre paix; je ne désire point attrister vos +joies; je ne prends point ma passion pour de l'amour; c'est votre amitié +seule que je réclame. + +Non, dix mille amans passionnés ne pourraient éprouver l'amitié que +renferme mon cœur; elle y demeurera à jamais, aussi long-tems que le +sang qui m'anime circulera dans mes veines! + +Puisse le grand ordonnateur du ciel abaisser ses regards sur la terre, +et défendre ma Marie de tout malheur! puisse-t-elle ne jamais connaître +les revers de l'adversité! puisse son bonheur être à jamais durable! + +Encore une fois, ma douce Marie, adieu! adieu! je le répète avec +amertume. Je penserai à jamais à vous, aussi long-tems que ce cœur +battra dans mon sein. + + +XXIX. + +MON ÉPITAPHE +COMPOSÉE A PATRAS EN SORTANT DE MALADIE. + +La jeunesse, la nature et la pitié de Jupiter combattirent long-tems +pour tenir ma lampe allumée; mais Romanelli fut si courageux, qu'il les +battit tous les trois--et éteignit sa lumière. + + +XXX. + +SUR L'ÉVASION DE NAPOLÉON DE L'ILE D'ELBE. + +Une fois en route comme pour une partie de plaisir, prenant des villes à +volonté et des couronnes en ses loisirs, il s'avance de l'île d'Elbe à +Paris, donnant des _bals_ aux dames et faisant des _révérences_ à ses +ennemis. + + +XXXI. + +ÉPIGRAMME DE MARTIAL. + + _Pierios vatis Theodori flamma Penates + Abstulit: hoc Musis, hoc tibi, Phæbe, placet? + O scelus, ô magnum facinus crimenque Deorum! + Non arsit pariter quod domus et dominus_. + +(MARTIAL, lib. XI, _Epigr._ 94.) + +La maison du Lauréat a été dévorée par les flammes; les Neuf Sœurs +toutes rieuses virent briller ce feu de joie. Mais, cruel destin! +damnable désastre! la maison--la maison est brûlée, et le maître ne +l'est pas! + + +XXXII. + +LA POUPÉE DE LA NOURRICE DANS _MÉDÉE_. + +Oh! que je désirerais qu'un bon embargo eût retenu le navire _Argo_ dans +le port! et qu'en restant toujours dans les chantiers de la Grèce, il +n'eût jamais dépassé les rochers d'Azur! mais maintenant je crains que +sa tournée ne soit la cause de quelque mésaventure pour ma chère miss +Médée, etc., etc. + + +XXXIII. + +VERS +ÉCRITS APRÈS AVOIR LU CEUX QUI SUIVENT SUR UN ALBUM A ATHÈNES. + +«La noble Albion voit en souriant partir son fils pour aller visiter le +berceau des arts; son but est noble; glorieuse est l'entreprise; il +vient à Athènes, et--écrit son nom!» + + Byron écrivit immédiatement au-dessous: + +Ce barde modeste, comme beaucoup de bardes inconnus, rimaille sur nos +noms, mais cache sagement le sien; cependant, quel qu'il soit, pour ne +rien dire de pire, son nom lui ferait plus d'honneur que ses vers. + + +XXXIV. + +VERS ADRESSÉS A LADY BLESSINGTON. + +Vous m'avez demandé des vers,--il serait étrange pour un rimeur de +refuser cette demande; mais mon cœur seul était mon Hippocrène, et mes +sentimens (sa source) sont taris. + +Si j'étais encore maintenant ce que j'ai été, j'aurais chanté ce que +Lawrence a si bien peint; mais le chant expirerait sur mes lèvres, et le +sujet est trop délicat pour moi. + +Je suis maintenant tout cendre, où autrefois j'étais toute flamme, et le +barde est mort dans mon sein; ce que j'aimais, je ne fais plus que +l'admirer, et mon cœur est aussi gris que ma tête. + +Ma vie ne date point par les années; il y a des momens qui sillonnent le +front comme le soc de la charrue; et là il n'en paraît pas seulement un, +mais il est aussi profond dans mon ame que sur mon front. + +Que le jeune homme et l'élégant aspirent à chanter les objets que je +contemple avec indifférence; car le chagrin a arraché de ma lyre la +corde qui produisait des accords dignes d'elle. + + +RÉPONSE DE LADY BLESSINGTON, +SUR LE MÊME RHYTHME. + +Lorsque je demandais quelques vers, crois, je te prie, que ce n'était +point la vanité qui me les faisait désirer; car mon miroir ne peut plus +m'abuser, et je ne puis plus inspirer de poètes. + +Le tems a touché mon front de ses doigts rudes et pesans, et les roses +ont fui de mes joues; alors ce serait sûrement une folie de rechercher +maintenant les louanges dues à la beauté. + +Mais comme les pélerins qui visitent le tombeau de quelque saint, +emportent avec eux une relique précieuse, je demande un souvenir de toi, +comme un trésor précieux pour m'accompagner dans mon pélerinage. + +Oh! ne dis pas que ta lyre ne rend plus d'accords, elle dont les cordes +inspirent de tels ravissemens; ou que ces lèvres magiques sont muettes +d'où la poésie s'échappe avec tant d'harmonie! + +Et quoique le chagrin, avant la fuite de la jeunesse, ait pu altérer la +couleur noire de tes beaux cheveux, les lauriers qui couronnent ta tête +cachent à nos yeux les empreintes prématurées du tems. + + +XXXV. + +IMITATIONS D'HORACE. + +Qui ne rirait si Lawrence, s'engageant à couvrir sa précieuse toile du +portrait flatté du premier venu, abusait assez de son art pour que la +nature effarouchée vît nos bons bourgeois prendre sous son pinceau la +forme des centaures? Ou si quelque barbouilleur, par amour de +l'extraordinaire, ou pour hâter la vente, s'avisait de joindre à une +fille d'honneur la queue d'une sirène? Ou si le trivial Dubost (comme on +l'a vu naguère), possédé de la fureur de peindre, dégradait les +créatures, images de la divinité? Toute la politesse qui défend de se +moquer des sots en leur présence, ne pourrait réprimer les éclats de +rire de leurs amis. Crois-moi, Moschus, rien ne ressemble plus à ces +tableaux que le livre qui, plus décousu que les rêves d'un malade, +présente à nos regards une foule de figures incomplètes, poétiques +cauchemars, qui n'ont ni pieds ni tête. + +De nos jours, les mots nouveaux sont en honneur, si on les ente +adroitement sur quelque gallicisme: pourrions-nous refuser à la muse +plus habile de Dryden et de Pope, ce que Chaucer et Spencer tentèrent +avec succès? Si vous pouvez créer, que ne le faites-vous, à l'exemple de +William Pitt et de Walter-Scott, qui par le secours, l'un de ses vers, +l'autre de ses poumons, ont enrichi les dialectes mal joints de notre +île? Il est et il sera toujours légitime de proposer des réformes en +littérature, comme au parlement. + +De même que les forêts couvrent par degrés la terre de leurs feuilles, +ainsi se fanent des expressions qui ont plu dans leur nouveauté. Le même +destin est réservé à l'homme, et à tout ce qui se rattache à lui. Ses +ouvrages, ses mots s'effacent et ne servent plus qu'à fixer une date. +Quoique, à un signe des monarques, et à la voix du commerce, des fleuves +impétueux deviennent de tranquilles canaux; quoique des marais desséchés +et assainis soient sillonnés par la charrue et portent de jaunes +moissons; quoique des ports creusés sur nos rivages protégent les +vaisseaux contre les tempêtes de l'antique océan: tout, tout doit périr. +Mais, survivant au naufrage général, l'amour des lettres préserve à demi +les souvenirs du passé. + +Les premiers vers satiriques naquirent du spleen de quelque égoïste. En +doutez-vous? Voyez Dryden, Pope, et le doyen de Saint-Patrick[loc45]. + +[Note loc45: _Mac-Flecknoe_, la _Dunciade_ et toutes les ballades +satiriques de Swift. Quels que soient leurs autres ouvrages, ceux-ci +furent le résultat de sentimens personnels et de récriminations +violentes contre d'indignes rivaux; et quoique le mérite littéraire de +ces satires fasse honneur aux talens poétiques des auteurs, leur +virulence déshonore certainement leur caractère.] + +Les vers blancs, aujourd'hui, par un commun accord, sont presque +inséparables de la tragédie. Quoique les fureurs d'Almanzor +s'exprimassent en vers rimés, au tems de Dryden, nous ne voyons pas les +héros des pièces nouvelles en affubler leurs emportemens; et la modeste +comédie, abandonnant tout-à-fait les vers, nous offre en humble prose +ses gentillesses et ses quolibets. Ce n'est pas que nos Beaumont et nos +_Ben_ aient plus mauvaise grâce, ou perdent rien de leur mérite, pour +avoir composé en vers; mais c'est ainsi que Thalie aime à se montrer. +Pauvre fille! que l'on siffle quelque vingt fois par an. + +O muse! s'écrie-t--il, réveille de plus sublimes accords! Et, s'il vous +plaît, que pensez-vous voir éclore de son cerveau enflammé? En un +clin-d'œil, il tombe aussi bas que S..., dont les montagnes épiques ne +manquent jamais d'accoucher d'une souris! Ce n'était pas ainsi que jadis +votre puissant devancier tirait de doux accens de sa lyre inimitable: +d'une voix mélodieuse comme les soupirs de la harpe éolienne, il nous +parle de la première désobéissance de l'homme et du fruit défendu; mais +à mesure que son sujet s'élève, son chant fait retentir les échos de la +terre et des cieux. + +Enfin il touche à l'adolescence! On ne le forcera plus à gémir sur les +vers diaboliques[loc46] de Virgile, et sur ceux qu'on lui donne à faire. +Les prières l'ennuient, la lecture est trop sérieuse; il vole de T....ll +à Fordham (malheureux T....ll, condamné à d'éternels soucis par les +apprentis boxeurs et les ours). Que peuvent des tuteurs, des devoirs, +des convenances, en présence d'une meute, de chevaux de chasse et de la +plaine de Newmarket? Rude avec ses aînés, hautain avec ses égaux, poli +envers des escrocs, prodigue de richesses....... persiflé, pillé, dupé, +il passe le tems de ses cours sans rien faire; évite peut-être +l'expulsion, et se retire M. A. maître-des-arts! Et l'on proclame sa +nouvelle dignité dans les clubs et les tripots, dont nul habitué +n'arriva jamais plus haut. + +[Note loc 46: Harvey, qui fit connaître la circulation du sang, avait +coutume, dans ses transports d'admiration, de jeter loin de lui son +_Virgile_, en disant que le livre avait un diable familier. Un +personnage tel que celui que je décris jetterait probablement aussi le +livre; mais il désirerait plutôt que le diable s'en emparât, non pas en +haine du poète, mais par une horreur bien fondée des hexamètres. Car, +vraiment, la fastidieuse étude des _longues_ et des _brèves_ suffit pour +qu'un homme prenne la poésie en aversion pendant sa vie entière; et +peut-être en cela n'est-ce pas un désavantage.] + +Lancé dans le monde; et devenu moins ardent, il singe l'égoïste prudence +de son père; prend une femme, pour sa dot; choisit ses amis pour leur +rang; achète des terres, et se vante d'être trop prudent pour se fier à +la banque. Il prend place au sénat; procrée un héritier, et l'envoie à +Harrow, car il y fut lui-même. Muet, quoiqu'il vote, à moins qu'il ne +joigne sa voix aux acclamations favorables au ministère; s'il parle de +son fils, C'est un compère adroit, qu'il espère bien voir un jour +arriver à la pairie! + +La vieillesse s'avance; l'âge paralyse ses membres; il quitte la scène, +ou la scène le quitte; il entasse des richesses; s'afflige à chaque +penny qu'il faut dépenser, et l'avarice s'empare de toutes les pensées +qui ne sont pas à l'ambition. Il compte les cent pour cent, et sourit; +ou vainement s'irrite, en considérant ses trésors entamés pour payer les +dettes du jeune Hopeful (plein d'espérance); il pèse bien et sagement ce +qu'il faut acheter ou vendre; habile à tout faire, excepté à mourir! +grondeur, morose, radoteur difficile à contenter, louant tous les tems, +excepté le présent; infirme, querelleur, délaissé et presque oublié, il +meurt sans qu'on le pleure; on l'enterre: qu'il pourrisse! + +Là se rend l'alerte boutiquier, dont l'oreille est mise à la torture par +l'orchestre qu'il veut entendre pour son argent. Une fausse honte, et +non la sympathie, l'empêche seule de ronfler; ses angoisses redoublent +quand il croit du bon ton de crier: Encore! Écrasé par la foule dans +_Fop's alley_, coudoyé par les élégans, gêné par son chapeau, tremblant +pour ses orteils, sa soirée est un combat, et il ne goûte quelque repos +que quand enfin le rideau tombe, et lui donne un peu de relâche qui +l'enchante. Devinez-vous pourquoi il se résigne à souffrir tout cela, et +plus encore? C'est qu'il lui en coûte cher, et qu'il est forcé de se +parer! + +Mais rien n'est sans défaut, et chacun sait que les violons et les +harpes perdent souvent le ton, et que les meilleurs chanteurs, au moment +où ils voudraient réunir tous leurs moyens, ne font entendre que des +accens criards; les chiens perdent la trace du gibier, la pierre refuse +l'étincelle, et les fusils à deux coups (que le diable les emporte!) +manquent le but[loc47]! + +[Note loc47: Comme M. Pope a pris la liberté d'envoyer Homère à tous les +diables; malgré tout ce qu'il lui devait, quand il a dit: «Et Homère +(que le diable l'emporte, etc.)» il est présumable que, par licence +poétique, on peut en faire autant, en vers, de tout homme et de toute +chose; et en cas d'accident, je désire qu'on me permette de me prévaloir +de cet illustre précédent.] + +Est-ce assez? Non: écrivez donc et imprimez bien vite. Si le dernier +arrivé est dévolu à Satan, qui voudrait arriver le dernier? Ils +assiégent les presses, ils publient en toute hâte, ils escaladent le +comptoir et quittent leurs échoppes: de belles demoiselles de province, +des hommes de haut renom, quoi donc! des baronnets même ont noirci +d'encre leur main guerrière. La pauvreté ne les arrête pas: c'est +Pollion qui nous joua ce tour; de son tems Phébus commença à trouver +crédit chez les banquiers. Ce ne sont pas seulement les vivans; les +morts même nous débitent leurs sottises aussi couramment que jadis +chantait la tête d'Orphée! Sifflés de leur vivant, ils obtiennent un +succès posthume, tirés de la poussière où ils étaient ensevelis quand +ils vivaient. Les revues réveillent le souvenir de leurs épidémiques +délits, de ces livres témoins muets du martyre auquel les condamne la +rage de rimer. Hélas! que de chagrins va nous causer tel barbouilleur +que citèrent souvent le _Morning Post_ et le _Monthly Magazine_! Dans +ces recueils sont ensevelis ses premiers chefs-d'œuvre; mais bientôt la +presse gémit, et il en sort un épais in-quarto! Laissez donc, vous qui +êtes sages, laissez les succès mendiés de la lyre aux baronnets ou aux +lords possédés du démon des vers, ou à ces crépins de village, +ménestrels jumeaux ivres de poétique bière! Prêtez l'oreille à ces +accords d'une mélodie narcotique: ce sont les savetiers lauréats qui +chantent les louanges de Capel Lofft[loc48]. + +[Note loc48: Ce gentleman bien intentionné a gâte quelques excellens +cordonniers, et contribué à la ruine poétique de plus d'un pauvre +industrieux. Nathaniel Bloomfield et son frère Bobby ont mis tout le +Sommersetshire en train de chanter, et cette maladie ne s'est pas bornée +à envahir un seul comté. Pratt aussi, qui fut jadis plus sage, a été +atteint de la contagion du patronage, et a attiré dans le piége de la +poésie un pauvre diable nommé Blackette; mais il mourut pendant +l'opération, laissant au dépourvu un enfant et deux volumes de fragmens. +La petite fille, si elle n'a pas d'inclinations poétiques et ne se +transforme pas en Sapho cordonnière, s'en tirera peut-être; mais les +tragédies sont aussi rachitiques que si elles étaient la progéniture +d'un comte ou de quelque coureur de prix académiques. Les patrons du +pauvre homme sont certainement responsables de sa fin tragique, et ce +devrait être un délit punissable par les lois. Mais c'est là ce qu'ils +ont fait de moins coupable; car, par un raffinement de barbarie, ils ont +couvert le défunt d'un ridicule posthume, en imprimant ce qu'il aurait +eu le bon sens de ne jamais faire imprimer lui-même. Certes, ces +remneurs de débris sont punissables par le statut contre _les hommes de +la résurrection_. Quelle différence y a-t-il, en effet, entre exposer un +pauvre idiot, après sa mort, dans un amphithéâtre de chirurgie, et +l'étaler dans une boutique de libraire? Est-il plus mal d'exhumer ses os +que ses bévues? Ne vaut-il pas mieux attacher son corps au gibet, sur +une bruyère, que d'emprisonner son ame dans un in-octavo? «Nous savons +ce que nous sommes, mais nous ignorons ce que nous pouvons devenir;» et +il faut espérer que nous ne saurons jamais si un homme qui a traversé la +vie avec une sorte d'éclat, est destiné à n'être qu'un charlatan de +l'autre côté du Styx, et à devenir, comme le pauvre Joe Blackett, le +plastron des railleries du purgatoire. Le prétexte de cette publication +est d'assurer un sort à l'enfant. Mais aucun des amis et des tentateurs +de ce _sutor ultrà crepidam_ ne pouvait-il donc faire une bonne action +sans enferrer Pratt dans une biographie? et lui faire encore diviser sa +dédicace en tant de minces portions? A la duchesse une telle; la +très-honorable celle-ci, et mistress et miss celle-là; ces volumes sont, +etc., etc. Eh mais, c'est distribuer «le doux lait de la dédicace» par +petits verres. Il n'y en a qu'une chopine, et il le partage entre douze +personnes. Ah! Pratt, n'avais-tu donc pas quelques éloges en réserve? +As-tu pu croire que six familles de distinction se contenteraient de si +peu? Il y a un enfant, un livre et une dédicace: que n'envoies-tu la +petite fille à la duchesse, les volumes à l'épicier, et la dédicace à +tous les diables?] + + +XXXVI. + +VERS +SUR LE TRENTE-SIXIÈME ANNIVERSAIRE DE MA NAISSANCE. + +Missolonghi, 22 janvier 1824. + +Il est tems que ce cœur devienne insensible, puisqu'il a cessé +d'émouvoir d'autres cœurs; cependant, quoique je ne puisse plus être +aimé, il faut que j'aime encore. + +Mes jours sont dans la feuille desséchée; les fleurs et les fruits de +l'amour sont passés: le ver de terre, le remords rongeur[loc49] et les +regrets, sont mon seul partage! + +[Note loc49: _The canker_.] + +Le feu qui brûle dans mon sein est solitaire comme une île volcanique; +aucune torche n'étincelle comme sa flamme.--C'est un bûcher funéraire! + +L'espérance, la crainte, les soins jaloux, la portion exaltée de la +douleur, et le pouvoir de l'amour; je ne puis les partager; mais j'en +porte encore la chaîne. + +Mais ce n'est pas _ainsi_, ce n'est pas _ici_ que de telles pensées +pourront ébranler mon ame; ni _maintenant_, quand la gloire décore le +cercueil du héros, ou fait pencher son front vers la terre. + +Le glaive, la bannière et le champ de bataille, la gloire et la Grèce +m'environnent! Le Spartiate, porté sur son bouclier, n'était pas plus +libre. + +Réveille-toi! (non la Grèce,--elle est réveillée!) réveille-toi, mon +génie!--pense d'où te vient l'étincelle divine, le sang ardent qui bout +dans tes veines, et sois digne de ta haute origine! + +Je foule aux pieds les passions renaissantes indignes de l'âge +viril.--Pour toi indifférens soient désormais le sourire ou le dédain de +la beauté. + +Si tu regrettes ta jeunesse--pourquoi vivre!--La contrée des trépas +honorables est devant toi.--Vole aux combats et laisse-s-y ton souffle +de vie! + +Cherche la tombe d'un héros,--beaucoup la trouvent qui ne la cherchent +pas.--C'est ce qu'il y a de mieux pour toi. Alors regarde +alentour;--choisis ton coin de terre, et repose en paix. + +NOTE. + +Cette pièce, pour ainsi dire prophétique, de Lord Byron, sur le +trente-sixième et dernier anniversaire de sa naissance, est empreinte +des idées tristes d'une fin prochaine, qui arriva effectivement à +Missolonghi moins de quatre mois après qu'il l'eut composée. Sa mort +prématurée et si fatale pour la jeune Grèce, à laquelle il venait de +vouer sa fortune et sa vie, répandit le deuil dans cette contrée, et +même dans les autres nations de l'Europe qui admiraient son génie. +L'auteur de cette nouvelle traduction de ses Poèmes publia alors un +Dithyrambe sur sa mort, dans un volume de poésies intitulé: +_Helléniennes_, ou _Élégies sur la Grèce_. Le lecteur nous permettra +d'en citer ici quelques fragmens: + + + La brise de la mer Égée + Exhalait dans les airs ses regrets superflus: + Son murmure est sinistre, et sa voix affligée + Appelle son fils qui n'est plus. + + Il n'est plus le mortel dont l'étonnant génie + Soumettait l'univers à ses chants solennels; + L'immuable destin qui dominait sa vie + A soumis sa grande ame aux décrets éternels. + + Et cependant son front rayonnait de jeunesse! + Et cependant la gloire environnait ses pas! + Sa bienfaisante main prodiguait sa richesse + Aux enfans de Léonidas!... + Et le destin dans sa vitesse + Le livre à la faux du trépas! + + Ainsi le torrent des montagnes + Roule avec majesté ses flots dans les déserts. + Comme un géant vainqueur il franchit les campagnes + Et veut conquérir l'univers. + + Le monde devant lui n'a pas assez d'espace! + Mais qu'est-il devenu?... Sur le sable poudreux + On suit encore sa trace, + Comme on suit dans le ciel un rayon vaporeux: + Il a passé... l'ombre s'efface!... + + Ainsi tu mesurais la terre, enfant des cieux! + Tu jetais loin de toi des torrens de lumière; + Et, dans ton vol audacieux, + Pareil au maître du tonnerre, + Tu dévorais l'espace et t'égalais aux Dieux. + + Porté sur l'aile du génie, + Tu parcourais, vainqueur, les âges et les tems, + Et sur les scènes de la vie + Tu jetais par mépris des regards insultans! + + Du haut de ces hauteurs sublimes, + Où ton astre brillant prodiguait ses clartés, + Tu descendais dans les abîmes + Du doute et de l'obscurité. + + Des peuples disparus pesant la froide cendre, + Ta voix forte évoquait leurs ombres des tombeaux; + Dans leur grandeur passée on te voyait descendre + Pour en tirer de noirs lambeaux. + + Le sort des nations réveillait dans ton ame + De profondes douleurs et de grands souvenirs + Ainsi que le roi des forêts, + C'était dans le trépas que tu trouvais ta joie: + Comme lui, sans frémir, tu contemplais ta proie + Qu'environnaient de noirs cyprès... + + D'un demi-dieu débris toi-même, + Quelque chose restait de ton premier destin. + Ainsi l'aigle tombé de sa hauteur suprême, + Montre encore un regard divin. + + Dans tes vastes pensers tu dominais le monde, + Tu marchais à pas de géant: + Les mortels admiraient ta course vagabonde. + Tu n'étais pas un dieu, mais ton ame féconde + Tenait dans sa chute profonde + De l'immortel et du néant! + + Comment s'est éteint cette flamme + Qui, semblable à ces feux, fiers enfans de la nuit, + Embrasait, consumait ton ame? + Comme une ombre sans nom l'être s'évanouit; + Mais de sa fragile poussière, + L'homme, l'essence de l'esprit, + Brisant de ses liens l'enveloppe grossière, + Monte vers l'éternel en rayons de lumière: + Tout change sous les cieux, tout, et rien ne périt. + + Gloire à toi, noble fils de l'altière Albion! + Tes chants ont ranimé les cendres d'Aristide; + Les Grecs ont ressenti cette ardeur intrépide + Qui les fit vaincre à Marathon. + + Par toi de ses tombeaux ce peuple entier se lève; + Il rappelle sa gloire et veut briser ses fers; + Toi-même avec transports tu saisissais le glaive + Que tu réveillais dans tes vers. + + Victime du destin qui pesait sur sa vie, + Il meurt en combattant pour un peuple opprimé. + Son cœur lui rappelait son ingrate patrie, + L'objet qu'il avait tant aimé. + + Son ame, avec douleur, vers sa fille chérie, + Comme un rayon du soir porte un dernier adieu. + Il pleura... mais ses pleurs disaient toute sa vie; + Ses pleurs lui révélaient un dieu. + + On dit que sa grande ombre échappée à la terre, + Passant sur le tombeau du fier Léonidas, + De ses trois cents héros réveilla la poussière + Dans le sein même du trépas. + + Leurs mânes, ranimés par son souffle rapide, + Ont applaudi soudain comme au jour solennel, + Et le glaive près d'eux qui dormait intrépide, + A tressailli pâle et cruel... + + Adieu, fils d'Albion, fils de la Grèce entière: + Ta patrie adoptive a consacré tes droits; + Elle implorait les rois, le front dans la poussière, + Et tu fus plus grand que les rois. + + Leur suprême grandeur, par la terreur frappée, + Plaignait, sans nul secours, leur triste abaissement; + Près de ton luth divin s'agitait ton épée, + Sans couronne et sans ornement... + + Que le ciel ait pour lui de propices étoiles; + Soufflez plus doucement, vents qui gonflez les voiles; + Guidez les nautonniers aux rives d'Albion; + Emportez sa dépouille à sa noble patrie. + Peut-être à son aspect la bassesse et l'envie + Retiendront dans leur sein leur venimeux poison, + Tandis qu'avec orgueil une autre nation + Décore de son nom l'autel de la patrie!... + ... .... ... ... ... + +15 juillet 1824. + +Il a aussi publié depuis une traduction en vers français de +_Childe-Harold_, le plus beau poème de Byron, en un volume in-18. Paris, +1829. + +(_N. du Tr._) + +FIN DES POÉSIES INÉDITES. + + + + +POÉSIES ATTRIBUÉES + +A LORD BYRON. + + +I. + +AU LIS DE FRANCE. + +Avant que de disperser tes feuilles au vent, faux emblème d'innocence, +arrête un instant,--et donne, à mesure que tu te flétris, pour +l'avantage du genre humain, la leçon qui ressort de ta chute. + +Tu étais beau comme le rayon du matin, et riche comme l'orgueil des +mines précieuses: tous tes charmes sont maintenant fanés; et haï et +méprisé, les malédictions de la liberté retombent sur toi. + +Tu étais rayonnant au milieu des sourires du monde, ton ombre protégeait +de sa puissance; mais maintenant ta fleur brillante est ridée et +flétrie,--tu n'es plus l'ornement de ta patrie régénérée[loc50]. + +[Note loc50: Ces accusations prophétiques de Lord Byron semblent être +écrites d'hier, tant elles ont un caractère frappant de spécialité. + +(_N. du Tr._)] + +Car la corruption s'est repue sur tes feuilles, et la bigotterie a rongé +ta tige; maintenant ceux qui te craignaient se rient de tes malheurs, et +ceux qui t'adoraient te condamnent à l'exil. + +La vallée qui t'a donné naissance pleurera sur l'espérance de son sol; +les légions qui ont combattu pour ta beauté et ta valeur se hâteront de +partager tes dépouilles. + +Devenue symbolique, ta fleur sera un sujet de moquerie et un jouet parmi +les hommes; dans les cités, dans les montagnes et dans les plaines, ce +sera le proverbe des esclaves, le mépris des hommes libres. + +Oh! c'était le souffle pestilentiel de la tyrannie qui dispersa tes +tiges sur la terre, qui jeta une tache de sang sur le voile blanc et +virginal, et te perça de plus d'une blessure! + +Alors le vent emporta ta feuille desséchée, il flétrit ta tige mourante, +ta fleur épanouie résigna les promesses de son avenir, et elle est +tombée emportée par l'orage. + +Car nulle vigueur patriotique ne la soutenait; il ne s'est trouvé aucun +bras pour protéger la faible fleur; la destruction suivait son terrible +héraut--le désespoir, et flétrit toute sa beauté dans une heure! + +Cependant il y eut des hommes qui prétendirent la plaindre; il y eut des +hommes qui prétendirent la sauver: purs niais empiriques qui arrivèrent +pleins de déception--pour se réjouir et s'enivrer sur sa tombe. + +O toi! terre des lis! en vain tu t'efforces de relever sa tête pâle! le +bouton fané ne refleurira plus de nouveau,--la violette brillera à sa +place! + +Comme tu disperses tes feuilles au vent--faux emblème de l'innocence, +arrête un instant,--et donne, à mesure que tu te flétris, pour +l'avantage du genre humain, cette leçon qui ressort de ta chute! + + + + +II. + +L'ADIEU. +A UNE DAME. + + +Quand l'homme, chassé des bosquets d'Éden, s'arrêta quelques instans sur +le seuil de la porte, chaque pas lui rappelait des heures évanouies, et +lui faisait maudire son avenir. + +Mais errant à travers de lointains climats, il apprit à porter le poids +de son chagrin; il ne fit plus que donner un soupir aux souvenirs du +tems passé, et trouva du soulagement au milieu de scènes plus agitées. + +Ainsi, madame, doit-il en être de moi; je ne dois plus revoir tes +charmes: car quand je m'arrête près de toi, je soupire pour tout ce que +j'ai connu autrefois. + +En te fuyant, je serai sûrement sage; car j'échapperai aux piéges de la +tentation: je ne puis pas voir mon paradis sans désirer d'y entrer. + + + + +III. + +A LADY CAROLINE LAMB. + + +Et tu dis que je n'ai pas de sentiment, que je ne ressens rien pendant +que tu es éloignée de moi? Tu ne sais donc pas avec quelles délices je +me suis abandonné à un rêve non interrompu de toi? Mais l'amour ne doit +jamais nous ressembler, et j'apprendrai à t'estimer moins. Comme tu as +fui, ainsi permets-moi de fuir, et change le cœur que tu ne peux rendre +heureux. + +On te dira, Clara! que j'ai paru, tout récemment, courtiser les charmes +d'une autre; que je n'ai pas soupiré, que je n'ai pas eu d'humeur, comme +si tu avais déjà été bannie de mon cœur. Clara! cette lutte--pour +défaire ce que tu as fait si bien pour moi,--ce masque porté devant la +foule niaise,--cette trahison--était une fidélité pour toi! + +Je n'ai pas dormi depuis que tu es partie; mais j'ai cherché dans +plusieurs tout ce qu'une seule (ah! ai-je besoin de la nommer?) pouvait +m'accorder. C'est un devoir que je dois au tien--à toi--à l'homme--à +Dieu, de modérer, d'éteindre ce feu coupable, avant que le chemin du +crime soit parcouru. + +Mais puisque mon sein n'est pas si pur, puisque le vautour déchire +encore mon cœur, que j'endure cette agonie, et non toi--oh! la plus +chérie des femmes! Par pitié, Clara! séparons-nous; et je chercherai à +éviter, je ne sais comment, le dard menaçant:--le vice ne doit pas +prendre pour but un objet tel que toi. + +Mais tu dois m'aider dans cette tâche, et exercer ainsi noblement ton +pouvoir. Alors dédaigne-moi,--c'est tout ce que je demande--avant que le +tems ne mûrisse une heure plus coupable; avant que la coupe de la colère +ne verse des remords redoublés sur ma tête; avant que des feux +inextinguibles ne dévorent mon cœur, dont les espérances sont mortes +depuis long-tems. + +Ne t'abuse pas plus long-tems, ainsi que moi; n'abuse pas des cœurs +meilleurs que le mien; ah! ne peux-tu pas, ne veux-tu pas fuir des +malheurs comme le nôtre,--une honte comme la tienne? S'il y a une colère +divine, une torture au-delà de ce souffle de vie passagère, +renonce--même maintenant, à toute espérance future; de telles pensées +sont un crime,--un tel crime est la mort. + + + + +IV. + +STANCES. + + +J'ai appris ton sort sans verser une larme; ta perte m'a à peine arraché +un soupir, et cependant tu me fus extrêmement chère.--Je ne sais pas ce +qui a desséché mes yeux, les larmes refusent de couler; mais chacune +d'elles que mes paupières empêchent de s'échapper, retombe horrible sur +mon cœur.. + +Oui,--profondes et pesantes, une à une, elles s'y pressent et le +torturent, comme les eaux renfermées dans le rocher l'usent en tombant +et s'y durcissent. Elles ne peuvent se pétrifier plus durement que les +sentimens qui retombent et restent sur mon cœur, lesquels, froidement +fixés, regardent le passé sans jamais se fondre à un soleil nouveau. + + + + +V. + +A MARIE. + + +Ne te souviens pas de moi, ni de ces heures bien-aimées, de ces heures +évanouies, où toute mon ame était à toi,--heures qui ne peuvent jamais +être oubliées, avant que le tems n'énerve nos puissances vitales, et que +toi et moi ayons cessé d'être. + +Puis-je oublier, peux-tu oublier toi-même ce tems où, jouant avec tes +cheveux dorés, ton cœur, avec vivacité, répondait à mes jeux? Oh! par +mon ame! je te vois encore, avec des yeux si languissans,--un sein si +beau, et des lèvres, quoique silencieuses, qui murmuraient l'amour. + +Lorsqu'ainsi tu te penchais sur mon cœur, ces yeux laissaient échapper +un éclat si doux, que, quoiqu'à moitié réprobateur, il inspirait le +désir; et alors nous nous serrions plus près, et encore plus près,--et +nos lèvres frémissantes s'efforçaient de se rencontrer comme pour +expirer dans leurs baisers. + +Et alors ces yeux pensifs voulaient se fermer, et leurs deux paupières +se rapprochaient en voilant leurs orbites d'azur,--tandis que leurs +longs et humides regards semblaient fuir sur ta joue brillante d'amour. + +FIN DES POÉSIES ATTRIBUÉES A LORD BYRON. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron + Volume 5., by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + +***** This file should be named 28082-0.txt or 28082-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/8/0/8/28082/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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