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Volume 4., by +George Gordon Byron + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 4. + comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin + +Release Date: February 14, 2009 [EBook #28081] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + +<br><br> + +<p class="mid">Monsieur Laby de St-Aumont<br> +Mazous-Laguian.</p> + +<p class="mid">____________________________<br> +IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ,<br> +Rue St.-Louis, n° 46, au Marais.</p> +<br><br><br> + +<h2>ŒUVRES COMPLÈTES</h2> + +<h5>DE</h5> + +<h1>LORD BYRON,</h1> + +<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4> + +<h5>COMPRENANT</h5> + +<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3> + +<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5> + +<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p> + +<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3> + +<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5> +<hr class="short"> + +<h3>TOME QUATRIÈME.</h3> +<hr class="short"> +<br><br> + + +<p class="mid"><i>Paris</i>.<br> + +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,<br> + +RUE SAINT-LOUIS, N° 46,<br> + +ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.</p> +<hr class="short"> +<h4>1830.</h4> + +<br><br><br> + + + +<h1>HEURES DE LOISIR,</h1> + +<h4>POÈMES COMPOSÉS OU TRADUITS</h4> + +<h4><b>PAR LORD BYRON, MINEUR.</b></h4> + +<p><span class="rig">Μήτ᾿ ἄρ µε µάλ᾿ αἴνεε, µήτε τι νείκει.<br> + +(<span class="sc">Hom</span >. <i>Il.</i> κ, 249.)<br><br> + +<i>He whistled as he went for want of thought</i>.<br> + +(<span class="sc">Dryden</span >)<br><br> + +Il sifflait, en marchant, à défaut de pensées.</span></p> + + +<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br> + + + + + +<h3>AU TRÈS-HONORABL</h3> + +<h2>FRÉDÉRIC, COMTE DE CARLISLE,</h2> + +<h5>CHEVALIER DE LA JARRETIÈRE, ETC., ETC.</h5> + +<h4>SON PUPILLE RECONNAISSANT ET PARENT AFFECTIONNÉ,</h4> + +<h3><span class="rig">L'AUTEUR.</span><br><br></h3> + +<br><br> + +<h2>HEURES DE LOISIR.</h2> +<br><br> +<hr> +<h3>I.</h3> +<h3>DÉPART DE NEWSTEAD-ABBEY (1803).</h3> +<hr class="short"> +<br> + +<p class="rig"> +<i>Why dost thou build the hall? son of the<br> +winged days! Thou lookest from thy tower<br> +to-day; yet a few years, and the blast of the<br> +desert comes; it howls in thy empty court</i>.<br><br> + +(<span class="sc">Ossian</span >.)<br><br> + +Pourquoi bâtis-tu ce palais? fils du tems à<br> +l'aile rapide! Aujourd'hui tu regardes du haut<br> +de ta tour: quelques années encore, et le vent<br> +du désert arrive; il murmure dans ta cour solitaire.<br> +</p> + +<br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br> + +<p>1. A travers tes créneaux, Newstead, frémit le +sourd murmure des vents: ô demeure de mes pères, +ton heure est venue; dans ton jardin jadis riant, la +ciguë et le chardon ont étouffé la rose qui en ornait +les allées.</p> + +<p>2. De ces barons couverts de maille, qui, fiers +et belliqueux, conduisaient leurs vassaux des confins +de l'Europe aux plaines de la Palestine, que reste-t-il +aujourd'hui? un bouclier, un écusson, qui retentissent +à chaque souffle des airs: voilà l'unique +et triste vestige de leur grandeur!</p> + +<p>3. Le vieux Robert n'accompagne plus des sons +de sa harpe ces vers qui allument dans les cœurs l'amour +de la guerre et des lauriers: près des tours +d'Ascalon, John de Horistan<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> sommeille, la mort a +paralysé la main de son ménestrel.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Le château d'Horistan, dans le Derbyshire, est une ancienne habitation +de la famille Byron.</blockquote> + +<p>4. Paul et Hubert dorment dans la vallée de Crécy: +ils succombèrent pour la cause d'Édouard et de l'Angleterre. +O mes pères! les larmes de votre patrie vous +récompensent. Quel fut votre courage! quelle mort +fut la vôtre! nos annales peuvent encore le dire.</p> + +<p>5. A Marston Moor<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, quatre frères, réunis à +Rupert<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a> pour combattre les traîtres, enrichirent de +leur sang le sombre champ de bataille: ils défendaient +les droits du monarque; c'était encore défendre +la patrie: la mort vint mettre le sceau à leur +royalisme fidèle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Bataille de Marston Moor, où les partisans de Charles I<sup>er</sup> furent +défaits.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Fils de l'électeur Palatin et parent de Charles I<sup>er</sup>. Il commanda ensuite +l'armée navale sous le règne de Charles II.</blockquote> + +<p>6. Ombres des héros, salut! Votre descendant +vous dit adieu, en quittant le séjour de ses ancêtres. +Sous un ciel étranger ou dans sa patrie, votre +souvenir lui inspirera une nouvelle ardeur; il ne +songera qu'à la gloire et à vous.</p> + +<p>7. Une larme obscurcit ses yeux à l'heure de cette +triste séparation; mais c'est la nature, non la crainte, +qui excite ses regrets: il va bien loin, animé de la +même émulation; jamais il n'oubliera la renommée +de ses pères.</p> + +<p>8. Cette renommée, ce souvenir, voilà ce qu'il +chérira toujours; il fait vœu de ne jamais ternir l'éclat +de votre nom; il vivra comme vous, ou comme +vous il périra; après sa mort, puisse-t-il mêler sa +cendre à la vôtre!</p> +<br> +<h3>II.</h3> + +<h3>ÉPITAPHE D'UN AMI (1803).</h3> + +<p><span class="rig">Ἀστὴρ πρὶν µὲν ἔλκµπες ἐνὶ ζώοισιν ἑῷος.</span><br><br> + +<span class="rig">(<span class="sc">Laertius</span >.</span>)<br><br></p> + + +<p>Oh! mon ami, toi que toujours j'aimerai, que je +regretterai toujours, combien d'inutiles larmes ont +baigné ton cercueil honoré! Combien de sanglots ont +répondu à ton dernier soupir, quand tu te débattais +dans les angoisses de l'agonie! Si les larmes pouvaient +arrêter la mort dans sa course, les soupirs +s'opposer à l'invincible force de son dard tyrannique, +la jeunesse et la vertu réclamer quelques instans de +délai, la beauté charmer le spectre et le distraire de +sa proie, ah! tu vivrais encore pour réjouir mes +yeux désolés, pour faire la gloire de ton camarade +et les délices de ton ami. Si pourtant l'esprit aimable +qui t'animait plane autour du lieu où ton corps maintenant +se résout en poussière, ici tu liras le deuil +imprimé dans mon cœur, deuil trop profond pour +être confié à l'art du sculpteur. Nul marbre n'indique +la couche de ton humble sommeil, mais on y voit des +statues vivantes fondre en pleurs; le simulacre de +l'affliction ne s'incline pas sur ta tombe, mais l'affliction +elle-même déplore l'arrêt qui condamna ton +jeune âge. Hélas! quoique ton père pleure le coup +qui frappe ainsi sa race, la douleur paternelle ne +peut égaler la mienne! Nul, aussi bien que toi, n'adoucira +sa dernière heure; toutefois, d'autres enfans +calmeront alors son angoisse. Mais auprès de moi, +qui te remplacera? ton image que ne saurait effacer +une amitié nouvelle? non jamais! Les larmes d'un +père cesseront de couler, le tems apaisera les regrets +d'un frère enfant: à tous, hormis un seul, la +consolation est connue, tandis que l'amitié gémit +dans la solitude.</p> +<br> +<h3>III.</h3> + +<h3>FRAGMENT (1803)</h3> + +<p>Quand la voix de mes pères appellera dans leur +aérien séjour mon ame joyeuse de leur choix, quand +mon ombre voltigera au gré de la brise; ou que, visible +à peine au milieu du brouillard, elle descendra +le flanc de la montagne, oh! puisse cette ombre ne +voir aucune urne sculptée qui marque la place où la +terre retourne à la terre, aucune pierre funéraire +qui soit encombrée de louanges! Que mon nom seul +soit mon épitaphe! Si ce nom n'entoure point mon +argile d'une auréole de gloire, oh! nul autre honneur +n'est dû à ma vie. Ce nom, ce nom seul, distinguera +ma place, immortalisée par lui, ou avec +lui à jamais oubliée.</p> +<br> +<h3>IV.</h3> + +<h3>LES LARMES (1806).</h3> + +<p><span class="rig"> +<i>O lacrymarum fons, tenero sacros<br> +Ducentium ortus ex animo; quater<br> + Félix! in imo qui scatentem<br> + Pectore te, pia Nympha, sensit</i>.</span><br><br><br><br> + +<span class="rig">(<span class="sc">Gray</span >.)</span><br><br></p> + + + +<p>1. Lorsque l'amitié ou l'amour éveille notre sympathie, +lorsque la vérité devrait paraître dans le regard, +ces lèvres qui s'entr'ouvent ou sourient, peuvent +être trompeuses; mais la preuve, fidèle de notre +émotion est une larme.</p> + +<p>2. Trop souvent un sourire n'est qu'un piége de +l'hypocrite pour masquer la haine ou la crainte: +donnez-moi le doux soupir, tandis que l'œil, miroir +de l'ame, est terni un instant par une larme.</p> + +<p>3. La tendre charité, en embrasant l'ame de ses +ardeurs, la purifie ici-bas de toute souillure de barbarie: +la compassion inondera le cœur où cette vertu +est sentie, et répandra sur les yeux une bien douce +rosée, une larme.</p> + +<p>4. L'homme condamné à mettre à la voile, au premier +souffle d'un vent favorable, pour traverser les flots +de l'Atlantique, se penche sur l'abîme qui, bientôt +peut-être, deviendra son tombeau, et les flammes de +son regard ne brillent plus qu'à travers une larme.</p> + +<p>5. Le soldat brave la mort, pour une couronne +imaginaire, dans la romantique carrière de la gloire; +mais il relève l'ennemi une fois terrassé, et arrose +chaque blessure d'une larme.</p> + +<p>6. Retourne-t-il, enflé d'orgueil, auprès de sa fiancée, +après avoir renoncé au glaive rougi de sang humain? +toutes ses peines sont récompensées, lorsque, +embrassant la jeune fille, il baise sur sa paupière +une larme.</p> + +<p>7. Heureux théâtre de ma jeunesse, séjour de +l'amitié et de la franchise; où l'amour faisait fuir +mes rapides années, je te quittai à regret, l'ame en +deuil; je me tournai pour te voir une dernière fois: +mais le clocher m'apparut à peine à travers une larme.</p> + +<p>8. Je ne puis plus adresser mes sermens à ma +Marie, ma Marie jadis si chère! mais je me rappelle +l'heure où, sous l'ombrage de son berceau favori, +elle récompensait mes sermens avec une larme.</p> + +<p>9. Possédée par un autre, puisse-t-elle vivre toujours +heureuse! Mon cœur doit toujours révérer son +nom: en soupirant, je me résigne à perdre ce que je +crus autrefois mon bien, et je pardonne son infidélité +en versant une larme.</p> + +<p>10. O vous, amis de mon cœur, je vais vous quitter; +mais je n'ai pas banni l'espoir du retour: peut-être +nous nous reverrons dans cette retraite champêtre; +alors revoyons-nous comme nous nous séparons, +avec une larme.</p> + +<p>11. Quand mon ame aura pris son vol vers les +régions de la nuit, et que mon cadavre sera gisant +dans une bière, si vous passez près de la tombe où +se consumeront mes cendres, ah! mouillez ma poussière +d'une larme.</p> + +<p>12. Que le marbre pour moi ne se change point en +un splendide monument, élevé par les enfans de la +vanité; que nul éloge mensonger ne célèbre mon +nom: je ne demande, je ne désire qu'une larme.</p> +<br> +<h3>V.</h3> + +<h3>PROLOGUE DE CIRCONSTANCE</h3> + +<p>PRONONCÉ AVANT LA REPRÉSENTATION DE: «THE WHEEL OF FORTUNE +(LA ROUE DE LA FORTUNE<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>),» SUR UN THÉÂTRE DE SOCIÉTÉ.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Pièce de Richard Cumberland.<br><br> + +(<i>N. du Tr.</i>)</blockquote> + +<p>Aujourd'hui que la politesse raffinée du siècle a +chassé du théâtre la raillerie immorale, et que le +goût a stigmatisé cet esprit de licence qui imprimait +la honte sur les écrits de tout auteur, aujourd'hui +que nous cherchons à plaire par des scènes plus pures, +et que nous n'osons appeler la rougeur sur la +joue de la beauté, ah! permettez à une muse modeste +de réclamer quelque pitié, et de rencontrer +l'indulgence où elle ne peut trouver la gloire; mais ce +n'est pas pour elle seule que nous désirons des égards: +d'autres personnages paraîtront, plus convaincus encore +de leur peu de talent: vous n'aurez point ce +soir des Roscius vieillis dans les secrets de l'action +scénique: nul Cooke, nul Kemble ne peut ici vous +saluer<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>; nulle Siddons<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> arracher une larme à votre +sympathie: vous êtes rassemblés pour voir, dans le +drame nouveau, le début d'acteurs encore en germe. +Ici nous faisons l'essai de nos ailes à peine garnies +de plumes; ne rognez pas les ailerons avant que les +oiseaux puissent voler. Si nous succombons dans ce +premier essor, hélas! faibles que nous sommes, nous +tombons pour ne plus nous relever. Il n'y a pas qu'un +seul malheureux qui, trahi par la peur, espère et +presque aussi redoute vos éloges: mais tous nos personnages +attendent dans une poignante incertitude +la crise de leur destinée. Aucune pensée vénale ne +peut retarder nos progrès: vos généreux applaudissemens +sont notre unique récompense; pour les mériter, +le héros déploie toutes ses forces, l'héroïne +baisse son œil timide devant votre regard: celle-ci +au moins doit avoir des protecteurs; on ne peut +refuser sa bienveillance au sexe le plus aimable; quand +la jeunesse et la beauté forment l'égide d'une femme, +le plus grave censeur doit céder à tant d'attraits. +Mais si nos faibles tentatives n'ont aucun succès, si +nos plus grands efforts, après tout, sont stériles; +que, du moins, la pitié inspire vos ames, et qu'à +défaut de bravos, elle nous accorde grâce et merci.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Un acteur anglais en paraissant sur la scène, fait toujours un salut +au public. + +<p>(<i>Note du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Célèbre actrice, sœur des deux Kemble. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> +<br> +<h3>VI.</h3> + +<h3>SUR LA MORT DE M. FOX.</h3> + +<p>Un journal avait publié l'impromptu anti-libéral +suivant:</p> + +<p>«Les ennemis de notre nation pleurent la mort +de Fox, mais ils bénissent l'heure où Pitt rendit +le dernier soupir: que le bon sens et la vérité expliquent +ces sentimens opposés, nous donnerons +la palme à qui en est vraiment digne.»</p> + +<p>L'auteur de ces poèmes envoya la réponse suivante:</p> + +<p>O factieuse vipère! dont la dent empoisonnée voudrait +encore déchirer les morts, en corrompant la vérité: +Quoi! parce que <i>les ennemis de notre nation</i>, +animés d'un généreux sentiment, pleurent la mort +de l'homme de bien et du grand homme, faudra-t-il +que des langues infâmes essaient de ternir le nom +de celui dont la digne récompense est une renommée +éternelle? Quand Pitt expira à l'apogée du pouvoir, +ah! malgré les revers qui obscurcirent sa dernière +heure, la pitié étendit au-devant de lui ses ailes +humides de larmes: car les ames nobles <i>ne font pas +la guerre aux morts</i>; ses amis en pleurs lui donnèrent +une dernière prière, quand toutes ses erreurs s'endormirent +dans le tombeau; il plia comme Atlas sous +le poids de tant de soins, de tant de luttes qui fatiguaient +notre patrie. Mais, en Fox, apparut aussitôt +un Hercule qui releva, pour un moment, la machine +ébranlée: hélas! lui aussi, il est tombé, lui qui réparait +le malheur de la Bretagne: nos espérances, +si rapides à renaître, sont mortes avec lui; il n'y a +pas qu'un grand peuple qui élève une urne en son +honneur: toutes les contrées de l'immense Europe +sont en deuil. «Que le bon sens et la vérité expliquent +ces sentimens opposés, pour qu'on donne la palme +à celui qui en est vraiment digne.» Mais ne laissons +pas l'impure calomnie assaillir notre homme d'état ou +envelopper sa gloire d'un voile ténébreux. Fox, +dont le corps inanimé reçoit les pleurs du monde en +deuil, dont les restes chéris dorment sous un marbre +honoré, sur qui les nations armées contre nous gémissent +elles-mêmes, dont tous, amis ou ennemis, +reconnaissent le génie: Fox brillera à jamais dans +les annales de la Bretagne, et ne cédera pas même à +Pitt la palme du patriotisme, palme que l'envie, +cachée sous le masque sacré de la candeur, a osé réclamer +pour Pitt, et pour Pitt seul.</p> +<br> +<h3>VII.</h3> + +<h3>STANCES A UNE LADY,</h3> + +<h5>EN LUI DONNANT LES POÈMES DE CAMOENS.</h5> + +<p>1. Peut-être, ô vierge chérie! apprécieras-tu en +ma faveur ce gage sacré d'une tendre estime: ce livre +dit les rêves enchanteurs de l'amour, sujet que nous +ne pouvons point mépriser.</p> + +<p>2. Qui blâme l'amour? c'est la sottise envieuse; +c'est là vieille fille désappointée, ou l'élève d'une +école de prudes, condamnée à se faner dans un ennui +solitaire.</p> + +<p>3. Lis donc, vierge chérie; lis avec abandon: car +tu ne seras jamais au nombre de telles femmes: ce +n'est point en vain que je réclamerai de toi quelque +pitié pour les maux du poète.</p> + +<p>4. C'était un barde vraiment inspiré; son feu ne +fut ni faible ni mensonger: puisse l'amour qui fut +sa récompense être aussi la tienne! Mais puisse ta +destinée n'être point aussi cruelle<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> Allusions aux malheureuses amours de Camoëns avec Alayde.</blockquote> +<br> +<h3>VIII.</h3> + +<h3>A M*** (1806).</h3> + +<p>1. Oh! si ces yeux brillaient, non d'une flamme +ardente, mais d'une tendre émotion, peut-être exciteraient-ils +de moins vifs désirs, mais tu serais aimée +plus qu'une mortelle.</p> + +<p>2. Malgré les rayons sauvages de ces astres, tes +angéliques attraits nous obligent à l'admiration, qui +bientôt fait place au désespoir: car ce coup d'œil +fatal nous défend l'estime.</p> + +<p>3. Quand la nature t'introduisit si belle en cette +vie, elle craignit que la terre ne fût indigne de la divine +perfection de tes charmes, et que le ciel ne t'appelât +parmi ses habitans:</p> + +<p>4. Aussi, pour garder son plus cher ouvrage, pour +empêcher les anges de lui en disputer la possession, +elle cacha, dans ces yeux naguère célestes, un éclair +terrible toujours prêt à étinceler.</p> + +<p>5. Ces yeux pourraient faire pâlir le plus hardi +des sylphes, quand ils rayonnent comme le soleil en +son midi; ta beauté doit nous enflammer tous; mais +qui peut affronter le feu de ton regard?</p> + +<p>6. On dit que la chevelure de Bérénice, métamorphosée +en étoiles, orne la voûte de l'Empyrée; +mais toi, tu n'y seras jamais admise: tu éclipserais +trop les sept planètes.</p> + +<p>7. Car si tes yeux brillaient dans l'espace, à peine +laisserais-tu paraître la lumière des planètes, dont +tu serais devenue la sœur: les soleils eux-mêmes qui +régissent les divers mondes, ne jetteraient qu'une +sombre lueur dans leur propre sphère.</p> +<br> +<h3>IX.</h3> + +<h3>A LA FEMME.</h3> + +<p>O femme! l'expérience a pu me dire que tous ceux +qui te regardent doivent t'aimer: sans doute, l'expérience +a pu m'apprendre que tes plus solides promesses +ne sont rien; quand tu es placée devant moi +dans tout l'éclat de tes charmes, je ne songe plus +qu'à t'adorer. O souvenir! bien délicieux, quand +l'espoir l'accompagne, quand nous possédons encore +l'objet de notre amour! Mais comme il est maudit +par les amans, quand l'espoir s'est envolé, quand la +passion est éteinte. O femme! belle et tendre enchanteresse! +comme les jeunes hommes sont prompts +à te croire! comme le cœur palpite, quand pour la +première fois nous voyons cet œil qui roule dans un +éclatant azur, ou resplendit tout noir, ou lance ses +doux rayons de dessous un sourcil châtain! Comme +nous nous hâtons de croire à tes sermens, de t'entendre +engager ta foi de plein gré; dans notre ravissement, +nous espérons que ta fidélité sera éternelle, +et voilà que tu changes en un jour! Donc il +sera toujours vrai de dire: «Femme, tes sermens +sont écrits sur le sable<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Cette dernière pensée est la traduction presque littérale d'un proverbe +espagnol.</blockquote> +<br> +<h3>X.</h3> + +<h3>A. M. S. G.</h3> + +<p>1. Quand je rêve que vous m'aimez, vous me le +pardonnez sans doute, et vous n'étendez pas votre +colère jusque sur mon sommeil; car ce n'est que +dans mes songes qu'existe votre amour: je me lève, +et il ne me reste qu'à pleurer.</p> + +<p>2. O Morphée! empare-toi donc vite de mes facultés; +répands sur moi ta bienfaisante langueur; +si je dois avoir un songe semblable à celui de la +nuit dernière, quelle divine extase m'est réservée!</p> + +<p>3. On nous dit que le Sommeil, frère de la Mort, +est l'image de notre sort futur: oh! comme je désire +rendre à la Parque le frêle souffle qui m'anime, si +c'est là un avant-goût des célestes félicités!</p> + +<p>4. Ah! cessez, douce dame, de froncer votre aimable +sourcil, et ne me croyez point en cela trop +heureux; si je pèche dans mon rêve, j'expie mon +péché maintenant, condamné que je suis à voir le +bonheur sans l'atteindre.</p> + +<p>5. Quoique dans mes songes, douce dame, vous +puissiez quelquefois sourire, ne croyez pas ma pénitence +insuffisante: quand votre présence imaginaire +abuse mon esprit qui sommeille, le réveil seul +sera un assez grand supplice.</p> +<br> +<h3>XI.</h3> + +<h3>CHANT DE REGRET.</h3> + +<p>1. Quand je rôdais, jeune highlander<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>, sur la +bruyère sombre, et que je gravissais ton sommet escarpé, +ô Morven, mont de neige<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>! afin de contempler +le torrent qui grondait au-dessous comme un +tonnerre, ou le brouillard de la tempête qui se grossissait +sous mes pieds: alors j'errais, libre de la tutelle +de la science, étranger à la crainte, aussi âpre que +les rocs où grandissait mon enfance; un sentiment +unique était cher à mon cœur: ai-je besoin de vous +dire, ô ma douce Marie! qu'il était concentré en +vous seule?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Mot consacré à la désignation des montagnards écossais: nous avons +cru devoir le conserver, comme tous ceux qui donnent une couleur locale +à la poésie. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Morven, haute montagne dans l'Aberdeenshire: «Gormal, mont +de neige (<i>Gormal of snow</i>),» est une expression qu'on rencontre souvent +chez Ossian.</blockquote> + +<p>2. Cependant, ce ne pouvait être l'amour, car je +n'en savais pas le nom; quelle passion peut habiter +dans le sein d'un enfant? Mais j'éprouve encore une +vive émotion, la même que je ressentais dans mon +jeune âge sur les cimes des montagnes désertes: +une seule image était gravée dans mon cœur: j'aimais +mon froid pays, je ne soupirais pas après de nouvelles +contrés: j'avais peu de besoins, car mes désirs +étaient comblés; mes pensées étaient pures, car +mon ame était avec vous.</p> + +<p>3. Je me levais avec l'aurore; et je bondissais, +avec mon chien pour guide, de montagne en montagne; +je luttais contre les ondes du Dee<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a> ballottées +par la marée, et j'écoutais de loin le chant du +highlander: le soir, je me couchais sur un lit de +bruyères; mes songes ne présentaient que Marie à +ma vue; avec quelle brûlante ardeur mes dévotions +s'élevaient au ciel, car ma première prière était de +vous bénir!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Le Dee est une belle rivière qui prend sa source près de Mar Lodge, +et se jette dans la mer à New-Aberdeen.</blockquote> + +<p>4. Je quittai ma froide demeure, et mes rêves +ont fui: les montagnes se sont évanouies et ma jeunesse +n'est plus: dernier rejeton de ma race, je dois +me flétrir dans la solitude, et ne trouver la joie que +dans le souvenir des jours passés: ah! la grandeur, +en élevant ma destinée, l'a rendue amère; plus douces +furent les scènes que connut mon enfance; quoique +mes espérances aient été déçues, je ne les ai point +oubliées; quoique mon cœur soit froid, il languit +encore près de vous.</p> + +<p>5. Quand je vois quelque noire montagne dresser +sa crête vers le ciel, je songe aux rochers qui couvrent +Colbleen<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a> de leur ombre; quand je vois le doux +azur d'un œil qui exprime l'amour, je songe à ces +yeux qui me faisaient chérir un sauvage séjour; quand, +par hasard, je vois une chevelure ondoyante, dont +la teinte soit un peu semblable à celle de vos blondes +tresses, je songe à cette longue chevelure d'or, apanage +sacré de la beauté et de Marie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Colbleen est une montagne à l'extrémité des Highlands, non loin +des ruines de Dee-Castle.</blockquote> + +<p>6. Toutefois le jour peut venir, où les montagnes, +encore une fois, m'apparaîtront vêtues de leur manteau +de neige: mais tandis qu'elles seront ainsi suspendues +au-dessus de moi, et telles qu'elles furent +toujours, Marie sera-t-elle là pour me recevoir? +Hélas! non. Adieu donc, ô collines où mon enfance +fut nourrie! et toi aussi, Dee, dont les eaux s'écoulent +si paisibles, je te dis adieu! Nulle demeure n'abritera +ma tête dans la forêt: ah! Marie, quelle +demeure pourrait être habitée sans vous?</p> +<br> +<h3>XII.</h3> + +<h3>A.....</h3> + +<p>1. Oh! oui, j'avouerai que nous étions chers l'un +à l'autre; les amitiés de l'enfance quoique légères +sont vraies; l'amour que vous sentiez était un amour +de frère, et moi je nourrissais pour vous la même +tendresse.</p> + +<p>2. Mais l'amitié peut renoncer à ses douces lois: +une affection de plusieurs années en un moment expire. +Comme l'amour, l'amitié a aussi des ailes rapides; +mais elle ne brûle pas, comme l'amour, de +flammes inextinguibles.</p> + +<p>3. Bien souvent nous avons erré ensemble sur +l'Ida<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>: heureuses furent les scènes de notre jeunesse! +Je l'avoue. Au printems de notre vie, comme +le ciel est serein! Mais aujourd'hui s'amoncellent les +rudes tempêtes de l'hiver.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Nom poétique de Harrow-on-the-hill, où Lord Byron fut élevé. +Voir la Vie de Byron. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>4. La mémoire, cessant de s'unir à l'affection, ne +nous retracera plus les plaisirs accoutumés de notre +enfance: quand l'orgueil couvre le sein d'acier, le +cœur est inflexible, et ce qui serait justice ne semble +plus que honte.</p> + +<p>5. Cependant; cher S***, car je dois encore vous +estimer, je ne puis jamais adresser un reproche à ceux +que j'aime, et ceux-là sont en petit nombre; le hasard +qui vous a perdu peut un jour racheter vos torts, +le repentir effacera le serment que vous avez fait.</p> + +<p>6. Je ne me plaindrai pas, et, quoique notre affection +soit glacée, aucun secret ressentiment ne +vivra dans mon cœur: mes esprits sont calmés par +une réflexion simple; c'est que tous deux nous pouvons +avoir tort, et que tous deux nous devrions pardonner.</p> + +<p>7. Vous saviez que mon ame, mon cœur, mon +existence vous appartenaient, si le danger l'eût demandé; +vous saviez que ni les ans, ni l'éloignement +ne pouvaient me changer, que j'étais dévoué tout +entier à l'amour et à l'amitié.</p> + +<p>8. Vous saviez..., mais arrière cette vaine image +du passé! Les liens de l'affection sont désormais brisés: +trop tard peut-être vous retrouverez ces tendres +souvenirs qui vous accableront, et vous soupirerez +sur la perte de votre ancien ami.</p> + +<p>9. Pour le moment, nous nous séparons: j'espère +que ce n'est point pour toujours; car le tems et +le regret vous rendront enfin à l'amitié. Nous devons +tous deux tâcher d'oublier nos dissentimens: je ne +demande pas d'autre expiation que des jours semblables +aux jours passés.</p> +<br> +<h3>XIII.</h3> + +<h3>A MARIE,</h3> + +<h5>EN RECEVANT SON PORTRAIT.</h5> + +<p>1. Cette image de tes charmes, imparfaite il est +vrai, mais aussi ressemblante que l'art des mortels +pouvait la faire, délivre de la crainte mon cœur +fidèle, réveille mes espérances, et m'ordonne de +vivre.</p> + +<p>2. Je puis retrouver ici ces boucles d'or qui flottent +sur ton front de neige, ces joues qui sortirent +du moule de la beauté elle-même, ces lèvres qui +me firent esclave de la beauté.</p> + +<p>3. Ici, je puis retrouver..., mais non! cet œil +dont l'azur nage dans un feu liquide, doit défier le +peintre et le forcer d'abandonner sa tâche.</p> + +<p>4. J'y vois bien ce beau bleu qui le colore: mais +où donc le rayon si pur qui s'en échappait, qui donnait +un nouveau lustre à son azur, comme fait à +l'océan la tremblante lumière de la lune?</p> + +<p>5. Douce copie! tout inanimée, tout insensible +que tu es, tu m'es cent fois plus chère que ne le +pourraient être toutes les beautés vivantes, hors celle +qui te plaça sur mon cœur.</p> + +<p>6. Elle l'y plaça, mais avec tristesse, avec la +vaine crainte que le tems pourrait ébranler mon +ame inconstante, sans savoir que son image retient +et enchaîne à jamais tous mes sens.</p> + +<p>7. Cette image embellira pour moi les heures, +les années, le cours entier du tems; elle relèvera +mon espoir dans les momens de sombre inquiétude, +m'apparaîtra dans la dernière lutte de la vie, et rencontrera +l'amour dans mon regard expirant.</p> +<br> +<h3>XIV.</h3> + +<h3>DAMÈTE.</h3> + +<p>Enfant<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a> par la loi, adolescent par son âge, et, par +son ame, esclave de toute joie vicieuse; sevré de +tout sentiment de honte et de vertu, adepte en fait +de mensonge, démon en fait de ruse; versé dans +l'hypocrisie, lorsqu'il n'est encore qu'un enfant; +capricieux comme le vent, plein d'inclinations sauvages; +faisant de la femme sa dupe, de son imprudent +ami un instrument; vieux dans le monde, quoique +à peine échappé des bancs, Damète a parcouru +tout le labyrinthe du péché; et il est arrivé au bout, à +l'âge où les autres commencent; encore aujourd'hui +des passions tumultueuses ébranlent son ame, et lui +commandent de vider jusqu'à la lie la coupe du plaisir; +mais, dégoûté du vice, il rompt sa chaîne, et ce +qui était jadis ambroisie céleste, ne lui semble plus +qu'infernal poison.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> C'est-à-dire, mineur. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> +<br> +<h3>XV.</h3> + +<h3>A MARION.</h3> + +<p>Marion! pourquoi ce front pensif? quel dégoût +as-tu pour la vie? Change cette mine mécontente; +ces traits froncés ne conviennent pas à une personne +si belle. Ce n'est pas l'amour qui trouble ton repos; +l'amour est étranger à ton ame; il paraît dans la +bouche qui s'entr'ouvre au sourire, il répand sa +douleur en larmes douces et timides, ou abaisse une +paupière languissante; mais il évite cet air sombre +et repoussant. Reprends donc le feu qui animait ton +regard: quelques-uns t'aimeront, tous t'admireront; +tant que ce froid aspect nous glace, nous ne pouvons +que rester dans la froideur de l'indifférence. Si +tu veux surprendre les cœurs errans, souris au moins, +ou feins de sourire; des yeux comme les tiens ne +furent pas faits pour cacher leur éclat sous de sombres +nuages; en dépit de tout ce que tu voudrais dire, ils +se jouent en regards fripons. Tes lèvres,--mais ici +ma modeste et chaste muse refuse d'obéir à mon impulsion; +elle rougit, fait la révérence et fronce le +sourcil,--bref, elle craint que le sujet ne me transporte; +et, s'enfuyant pour chercher la raison, elle +ramène à tems la prudence.--Tout ce que je dirai +(car ce que je pense n'est exprimé ni plus haut, ni +plus bas), c'est que de telles lèvres, dont la vue +nous enchante, étaient formées pour quelque chose +de mieux qu'un sourire moqueur; cet avis, dépouillé +de complimens qui l'adoucissent, est au moins désintéressé; +tels sont les vers que je t'adresse, naïfs et +libres de tout mélange de flatterie; un conseil comme +le mien est le conseil d'un frère; mon cœur est donné +à d'autres, c'est-à-dire qu'inhabile à tromper il se +partage entre une douzaine de maîtresses. Marion! +adieu! oh! je t'en prie, ne méprise pas cet avertissement, +quelque désagréable qu'il puisse être; et +afin que mes préceptes ne déplaisent point à ceux +qui regardent la remontrance comme chose importune, +je te donnerai enfin notre opinion concernant +le doux empire de la femme; quoique nous contemplions +avec admiration des yeux d'azur, ou des lèvres +brillantes de vie, quoique les tresses ondoyantes nous +attirent, quoique ces beautés puissent nous distraire; +papillons légers, nous sommes toujours prêts à voltiger; +tout cela ne peut encore fixer nos ames à l'amour. +Ce n'est point une censure trop sévère que de +dire que cela forme un joli portrait; mais si tu veux +savoir la chaîne secrète qui nous attache humbles esclaves +à votre suite, et vous fait saluer reines de la +création, apprends-le en un mot, c'est l'animation.</p> +<br> +<h3>XVI.</h3> + +<h3>OSCAR D'ALVA.</h3> + +<h5>BALLADE.</h5> + +<p>1. Comme, à travers la voûte azurée, le flambeau +nocturne des cieux brille d'un doux éclat sur le +rivage de Lora, où s'élèvent les blanches tourelles +d'Alva qui n'entendent plus le fracas des armes!</p> + +<p>2. Et cependant la lune qui parcourt cet horizon +fit souvent jouer ses rayons sur les casques d'argent, +et aperçut, au milieu de la nuit silencieuse, les +guerriers d'Alva revêtus de leurs étincelantes cottes +de mailles.</p> + +<p>3. Et sur les rocs ensanglantés que le château +domine, et qui semblent menacer les sombres flots +de l'Océan, elle vit, jetant sa pâle lueur parmi les +rangs clair-semés de la mort, maint brave étendu +par terre dans le râle de l'agonie.</p> + +<p>4. Plus d'un regard, qui ne devait pas revoir le +lever de l'astre des jours, se détourna languissamment +de la plaine sanglante, et se fixa, mourant, sur la +lumière mourante de l'astre des nuits.</p> + +<p>5. Pour ces yeux défaillans, c'était naguère un +flambeau d'amour, dont ils bénissaient la propice +lueur; mais maintenant elle flamboyait d'en haut, +comme une torche sombre et funèbre.</p> + +<p>6. La noble race d'Alva s'est éteinte, et l'on voit +encore au loin ses tours grises; ses héros ne pressent +plus la chasse, ne soulèvent plus les rouges vagues +de la guerre.</p> + +<p>7. Mais quel fut le dernier rejeton du clan d'Alva? +pourquoi la mousse croît-elle sur la pierre d'Alva? +ces tours ne retentissent plus du pas des hommes, +l'écho n'y répond qu'au bruit du vent.</p> + +<p>8. Et lorsque ce vent est violent et fort, on entend +dans ce château un murmure qui surgit sourdement +dans les airs, et vibre sur les murailles vermoulues.</p> + +<p>9. Oui, lorsque gémit l'ouragan, il ébranle le +bouclier du brave Oscar; mais on ne voit plus s'élever +ses bannières, ni flotter son panache noir.</p> + +<p>10. Le soleil éclaira des feux brillans de son +lever la naissance d'Oscar; Angus bénit son premier-né; +et les vassaux accoururent en foule autour +du foyer de leur chef, pour applaudir à cette heureuse +matinée.</p> + +<p>11. Ils savourent, sur la montagne, la chair du +daim sauvage; le pibroch perce l'air de ses accens +aigus; pour égayer davantage ce festin de highlanders, +les sons de l'instrument se succèdent en mélodie +martiale.</p> + +<p>12. Et ceux qui entendirent cette musique âpre +et guerrière espérèrent qu'un jour les accords du +pibroch précéderaient cet enfant du héros, lorsqu'il +guiderait les braves qui se revêtent du tartan.</p> + +<p>13. Une autre année a passé vite; déjà Angus +bénit un autre fils; cette naissance est célébrée +comme la première, et cette fête joyeuse ne fut pas +courte.</p> + +<p>14. Instruits par leur père à bander l'arc sur +les sombres et orageuses montagnes d'Alva, les +deux frères, dans leur enfance, chassaient le chevreuil +agile, et dépassaient leurs lévriers dans leur +course.</p> + +<p>15. Puis, avant que les années de la jeunesse +soient passées, ils se mêlent aux rangs des guerriers; +ils manient, avec légèreté la brillante claymore, +et envoient au loin la flèche sifflante.</p> + +<p>16. Les cheveux d'Oscar étaient noirs; c'était avec +une majesté sauvage qu'ils flottaient au gré de la +brise. Mais la chevelure d'Allan était brillante et +blonde; sa joue était pensive et pâle.</p> + +<p>17. Oscar avait l'ame d'un héros; les rayons de +la vérité étincelaient dans son œil noir. Allan avait +de bonne heure appris à se maîtriser, et ses paroles +avaient été douces dès sa jeunesse.</p> + +<p>18. Tous deux, oui, tous deux étaient vaillans: +la lance du Saxon se brisa plus d'une fois sous leur +acier. Le cœur d'Oscar méprisait la crainte, mais le +cœur d'Oscar savait sentir.</p> + +<p>19. L'ame d'Allan, au contraire, ne répondait pas +à ses traits, indigne qu'elle était d'une aussi belle +enveloppe: rapide comme l'éclair de la tempête, sa +vengeance mortelle frappait ses ennemis.</p> + +<p>20. De la tour lointaine du haut Southannon, vint +une jeune et noble dame; avec les terres de Kenneth +pour dot, vint une vierge aux yeux bleus, la fille +de Glenalvon.</p> + +<p>21. Oscar réclama cette belle épouse, et Angus +sourit à son Oscar: l'orgueil féodal du père était +flatté d'obtenir ainsi la fille de Glenalvon.</p> + +<p>22. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. +Écoutez! l'hymne nuptial s'élève: les voix se répandent +en accens joyeux, et prolongent encore le chœur +bruyant.</p> + +<p>23. Voyez comme les plumes couleur de sang des +héros assemblés flottent dans le château d'Alva. Les +jeunes montagnards prennent leurs plaids bariolés, +et attendent l'appel de leurs chefs.</p> + +<p>24. Ce n'est pas la guerre que leurs regards demandent; +le pibroch joue le chant de la paix; les +clans se pressent aux noces d'Oscar, et les sons du +plaisir ne cessent pas.</p> + +<p>25. Mais où est Oscar? certes, il est tard; est-ce +bien là l'ardente flamme d'un fiancé? tandis que +les hôtes en foule, que les dames attendent, ni Oscar +ni son frère n'arrivent.</p> + +<p>26. Enfin Allan joignit la fiancée. «Pourquoi Oscar +ne vient-il pas? dit Angus.--Est-ce qu'il n'est +pas ici? répliqua le jeune homme. Il n'était pas venu +se promener avec moi dans la clairière.</p> + +<p>27. «Peut-être, dans l'oubli de ce jour solennel, +il chasse le chevreuil bondissant, ou les flots de +l'Océan prolongent son absence; cependant la barque +d'Oscar est rarement retardée par les flots.</p> + +<p>28.--Oh! non, non! répliqua le père, alarmé, +ni la chasse, ni les flots ne retiennent mon enfant; +voudrait-il faire un tel affront à Mora? quel obstacle +l'empêcherait d'accourir auprès d'elle?</p> + +<p>29. «Oh! cherchez, vous tous, amis! oh! cherchez +tout à l'entour! Allan, vole avec eux et parcours +les domaines d'Alva! Trouvez Oscar, trouvez +mon fils; faites hâte, et n'osez pas répliquer.»</p> + +<p>30. Tout est confusion... Le nom d'Oscar résonne +en cris sourds dans la vallée; il s'élève sur la +brise qui murmure, jusqu'à l'heure où la nuit étend +ses ailes noires.</p> + +<p>31. Ce nom interrompt le calme de la nuit; mais +c'est en vain que les échos le répètent à travers les +ténèbres. Il retentit dans le brouillard du matin; +mais Oscar ne vient pas dans la plaine.</p> + +<p>32. Durant trois jours, durant trois nuits sans +sommeil, le chef du clan d'Alva parcourut, à la +recherche d'Oscar, toutes les cavernes de la montagne: +donc l'espoir est perdu. Abîmé dans la douleur, +ce malheureux père déchire les boucles flottantes +de ses cheveux gris.</p> + +<p>33. «Oscar! mon fils!... Toi, Dieu du ciel! +rends-moi l'appui de mes années chancelantes, ou, +si cet espoir m'est désormais refusé, livre son assassin +à ma rage.</p> + +<p>34. «Oui, sur quelque rivage désert et hérissé +de rocs, les os de mon Oscar doivent blanchir. Accorde-moi +donc, ô grand Dieu! une seule grâce; +qu'auprès de lui périsse son père égaré par la fureur.</p> + +<p>35. «Mais peut-être il vit encore..... Arrière, +désespoir! Ah! sois calme, mon ame, peut-être il +vit encore... Cesse, ô ma voix, d'accuser mon destin. +Grand Dieu! pardonne-moi une prière impie.</p> + +<p>36. «Quoi! si je l'ai perdu, je tombe oublié +dans la poussière de la mort; l'espoir des vieux jours +d'Alva n'est plus. Hélas! de pareils coups sont-ils +justes?»</p> + +<p>37. Ainsi pleura ce père infortuné, jusqu'à ce +que le tems, qui adoucit le plus cruel malheur, +eût ramené le calme dans son esprit et tari la source +des larmes.</p> + +<p>38. Car toujours survivait en son cœur un secret +espoir qu'Oscar pouvait un jour reparaître. Son espoir +tour-à-tour s'affaiblit ou se réveilla, tandis que +le tems compta les heures d'une année allongée par +l'ennui.</p> + +<p>39. Les jours se suivirent; l'astre de lumière +avait déjà terminé une seconde fois sa course accoutumée; +Oscar n'était point venu réjouir la vue +de son père, et le chagrin laissait une plus faible +trace.</p> + +<p>40. Car il restait encore le jeune Allan, maintenant +unique joie de son père; et le cœur de Mora +fut vite gagné, car la beauté couronnait le front de +ce jeune homme à la blonde chevelure.</p> + +<p>41. Mora songeait qu'Oscar était descendu dans +la tombe, et que le visage d'Allan était d'une merveilleuse +beauté; que si Oscar vivait encore, quelque +autre femme avait subjugué son cœur infidèle.</p> + +<p>42. Et Angus leur disait que si une année encore +s'écoulait dans une vaine espérance, ses plus +tendres scrupules cesseraient, et qu'il fixerait le jour +de leur hyménée.</p> + +<p>43. Les mois se succédèrent à pas lents; mais +enfin, mille fois bénie, arriva la matinée au bonheur +consacrée; cette année d'anxiété et de crainte une +fois passée, quels sourires embellissent le visage des +amans!</p> + +<p>44. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. +Écoutez! l'hymne nuptial s'élève: les voix se répandent +en accens joyeux et prolongent encore le +chœur bruyant.</p> + +<p>45. De nouveau le clan, foule vive et gaie, se +presse à la porte du château d'Alva; des bruits de +fête frappent au loin les échos et rappellent la joie +d'autrefois.</p> + +<p>46. Mais quel est celui dont le noir sourcil reste +sombre au milieu de la gaîté générale? Devant les +farouches éclairs de ses yeux languissent les flammes +bleues du foyer.</p> + +<p>47. Noir est le manteau qui l'enveloppe; son +haut panache est d'un rouge de sang; sa voix est +comme l'ouragan qui s'élève; mais sa marche est +légère et ne laisse aucune trace.</p> + +<p>48. Il est minuit: on porte les toasts à la ronde; +on boit à grands traits à la santé du fiancé; les voûtes +retentissent de mille cris, et tous les convives unissent +leurs voix pour célébrer cette heureuse journée.</p> + +<p>49. Tout-à-coup l'étranger se leva, et la foule +bruyante fit silence, et le front d'Angus exprima la +surprise, et la joue délicate de Mora rougit soudainement.</p> + +<p>50. «Vieillard, s'écria-t-il, ce toast est fini; tu +m'as vu boire moi-même et célébrer les noces de ton +fils: maintenant je réclamerai de toi un autre toast.</p> + +<p>51. «Tout ici n'est que fête et que joie pour bénir +le destin fortuné de ton Allan; mais, dis-moi, +n'as-tu jamais eu d'autre enfant? Dis, pourquoi donc +Oscar serait-il oublié?</p> + +<p>52.--Hélas! répondit le malheureux père, laissant +échapper de grosses larmes à mesure qu'il parlait, +quand Oscar quitta mon château ou mourut, +ce cœur vieilli fut presque brisé.</p> + +<p>53. «Trois fois la terre a renouvelé sa course, +sans que l'aspect d'Oscar vînt réjouir mes yeux: +Allan est ma dernière espérance, depuis la mort ou +la fuite du vaillant Oscar.</p> + +<p>54.--C'est bien, répliqua le grave étranger, et +son œil, roulant dans son orbite, lançait de farouches +éclairs; j'apprendrais volontiers le destin de +ton Oscar; peut-être le héros n'a pas péri.</p> + +<p>55. «Peut-être, si ceux qu'il a tant aimés l'appelaient, +ton Oscar reviendrait: peut-être le guerrier +n'a fait qu'errer au loin; et pour lui ton <i>beltane</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a> +peut encore brûler.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> <i>Beltane tree</i>: arbre qu'on plante au premier mai (jour de fête dans +les <i>Highlands</i>), et autour duquel on allume des feux brillans.</blockquote> + +<p>56. «Remplis le bowl tout entier, et qu'il fasse +le tour de la table. Nous ne réclamerons pas ce toast +par surprise: que chacun ait sa coupe pleine de vin. +Bois avec moi à la santé d'Oscar absent.</p> + +<p>57.--De tout mon cœur, dit le vieil Angus, et +il remplit son gobelet jusqu'aux bords: je bois à la +mémoire de mon enfant, mort ou en vie; je ne retrouverai +jamais un fils comme lui.</p> + +<p>58.--Tu as bravement porté ce toast, vieillard; +mais pourquoi Allan est-il là tout tremblant? Viens, +bois à la mémoire du mort, et lève ta coupe d'une +main plus ferme.»</p> + +<p>59. La rougeur éclatante du visage d'Allan fit +soudain place au teint d'un fantôme; la sueur de la +mort tombait en rosée glaciale.</p> + +<p>60. Trois fois il éleva son gobelet, et trois fois +ses lèvres refusèrent d'y goûter; car trois fois il surprit +l'œil de l'étranger fixé sur le sien avec une mortelle +indignation.</p> + +<p>61. «Et c'est ainsi qu'un frère célèbre ici la mémoire +chérie d'un frère? Si la force de l'amitié a un +tel effet, qu'attendrions-nous donc de la crainte?»</p> + +<p>62. Excité par l'ironie, il éleva le gobelet: «Plût +à Dieu qu'Oscar partageât aujourd'hui notre joie!» +Une terreur intime glaça son ame; il dit, et jeta la +coupe à terre.</p> + +<p>63. «C'est lui, j'entends la voix de mon meurtrier!» +s'écrie un sombre spectre de feu. «La voix +d'un meurtrier!» répondent les voûtes du château, +et l'ouragan qui éclate grossit de plus en plus.</p> + +<p>64. Les flambeaux pâlissent, les guerriers frissonnent, +l'étranger s'en est allé.--Au milieu de la +foule, on voit un spectre en tartan vert, ombre terrible, +qui grandit de moment en moment.</p> + +<p>65. Un large ceinturon attachait ses vêtemens, +son panache noir ondoyait sur sa tête; mais sa poitrine +était nue, avec de rouges blessures, et morne +était l'éclat de son œil, comme s'il eût été de verre.</p> + +<p>66. Et trois fois, de son sinistre regard, il sourit +à Angus, en pliant le genou; et trois fois il lança +un sombre coup-d'œil sur un guerrier tombé à terre, +que la foule ne regarde plus qu'en tremblant d'horreur.</p> + +<p>67. On entend crier les verroux d'un bout du +château à l'autre; les tonnerres mugissent dans les +airs, et le fantôme, au milieu des nuages, est emporté +en haut sur l'aile de la tempête.</p> + +<p>68. La fête fut glacée, le repas interrompu.--Qui +est là étendu sur la dalle? L'ame oppressée du +vieil Angus avait tout oublié; enfin son pouls bat de +nouveau et le rend à la vie.</p> + +<p>69. «Arrière, arrière! que l'art essaie de rouvrir +les yeux d'Allan à la lumière.» C'en est fait +de son argile, sa course est achevée; ah! jamais +Allan ne se relèvera!</p> + +<p>70. La poitrine d'Oscar est froide comme la poussière; +ses cheveux sont soulevés par la brise; la flèche +empennée d'Allan est restée dans son sein: il +gît dans la noire vallée de Glentanar.</p> + +<p>71. Et d'où vient le terrible étranger? Ou qui +était-il? Aucun être mortel ne peut le dire; mais +on ne peut douter de la forme que revêtit le spectre +de feu, car les fils d'Alva connaissaient bien +Oscar.</p> + +<p>72. L'ambition donna la force au bras d'Allan: +son dard vola sur l'aile d'un démon triomphant de +joie, quand l'envie agita ses brûlans tisons et répandit +son venin dans le cœur du jeune homme.</p> + +<p>73. Rapide fut le trait qui, parti de l'arc d'Allan, +se souilla d'un sang abominable: le panache noir +du brun Oscar est tombé; le dard fatal a tari en lui +les sources de la vie.</p> + +<p>74. C'est Mora dont le regard rendit Allan coupable; +c'est elle qui fit révolter son orgueil blessé. +Hélas! ces yeux qui étincelaient des rayons de l'amour +devaient pousser une ame à un crime infernal.</p> + +<p>75. Regarde, ne vois-tu pas un tombeau solitaire +qui s'élève sur la cendre d'un guerrier? il brille d'un +éclat sombre à travers le crépuscule: c'est le lit de +noces d'Allan.</p> + +<p>76. C'est loin, bien loin du noble sépulcre qui +renferme les mânes illustres de son clan. Nulle bannière +ne flotte au-dessus de ses restes, car elle serait +souillée du sang fraternel.</p> + +<p>77. Quel ménestrel aux cheveux gris, quel barde +aux blancs cheveux célébrera, sur la harpe, les exploits +d'Allan? Le chant du poète est la plus belle +récompense de la gloire; mais qui peut chanter les +louanges d'un meurtrier?</p> + +<p>78. La harpe doit rester immobile, insonore: +nul ménestrel n'ose réveiller cette histoire; sa main +paralysée se glacerait en punition de sa faute, et les +cordes de sa harpe se briseraient.</p> + +<p>79. Aucune lyre illustre, aucun hymne solennel +ne répandra sa gloire dans le monde. Quel en serait +l'écho? la malédiction amère d'un père expirant, le +gémissement d'un frère assassiné!</p> +<br> +<h3>XVII.</h3> + +<h3>AU DUC DE DORSET.</h3> + +<h5>AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.</h5> + +<p>En faisant la revue de mes papiers, afin d'y choisir quelques +nouveaux poèmes pour cette seconde édition, je trouvai +les vers suivans, que j'avais totalement oublies. Je les avais +composés dans l'été de 1805, peu de tems avant mon départ +de Harrow-on-the-Hill. C'est une pièce adressée à un jeune +condisciple de haut rang, qui m'avait souvent accompagné +dans les courses que je faisais dans le voisinage: il n'a cependant +jamais vu ces vers, et très-probablement ne les verra +jamais. Comme, en les relisant, je ne les ai pas trouvés pires +que quelques autres pièces de ce recueil, je les publie aujourd'hui +pour la première fois, après de fort légères corrections.</p> + +<hr> + +<p>D.r..t! dont le jeune âge unit ses pas aux miens +pour explorer les sentiers de la clairière de l'Ida<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>; +toi, que l'affection m'apprit à protéger toujours, et +te fit de moi un ami plutôt qu'un tyran, quoique +les usages sévères de notre école t'eussent prescrit +l'obéissance et m'eussent donné le commandement<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>; +toi, sur qui vont pleuvoir, dans quelques années, +les richesses et les honneurs, aujourd'hui même tu +possèdes un nom illustre, placé haut dans le monde +et non loin du trône. Cependant, D.r..t, ne laisse +pas séduire ton ame, au point de fuir les beautés de +la science ou de secouer toute espèce de joug, bien +que des maîtres faibles<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>, craignant de blâmer l'enfant +titré qui, un jour, distribuera des grâces, regardent +les erreurs du duc avec trop d'indulgence, +et ferment les yeux sur des fautes qu'ils tremblent de +châtier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> Le nom d'Ida est donné, par antonomase, à Harrow-on-the-Hill; où +Byron s'était trouvé dans la même école que le duc de Dorset. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Dans les écoles publiques, les jeunes gens sont entièrement subordonnés +aux classes supérieures, jusqu'à ce qu'ils y aient pris place eux-mêmes: +nul rang social n'exempte de cette espèce de noviciat.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Je déclare n'avoir eu en vue aucune allusion personnelle, même la +plus éloignée. Je mentionne simplement, d'une manière générale, ce qui +n'est que trop souvent vrai, la faiblesse des précepteurs.</blockquote> + +<p>Quand de jeunes parasites qui fléchissent le genou +devant la richesse, leur idole dorée, et non +pas devant toi, car un enfant même, à l'aurore de +sa grandeur, trouve des esclaves qui le flattent et +le cajolent; quand ils te diront «que la pompe devrait +seule environner le jeune homme prédestiné +par sa naissance à être si grand; que les livres ne +sont faits que pour de pauvres diables; que les +nobles esprits méprisent les règles communes,» ne +les crois point,--ils te marquent le chemin de la +honte, et cherchent à ternir l'honneur de ton nom; +reviens vers ce petit nombre d'écoliers de l'Ida, +dont les ames ne dédaignent pas de condamner ce +qui est mal; ou si, parmi les camarades de ta jeunesse, +aucun n'ose élever la voix sévère de la vérité, +interroge ton propre cœur! il te dira: «Jeune +homme, abstiens-toi,» car je sais bien que la vertu +y demeure.</p> + +<p>Oui, je t'ai observé dans plus d'une journée; +mais, aujourd'hui, de nouveaux objets m'appellent +ailleurs. Oui, j'ai observé, dans cet esprit généreux, +des sentimens qui, mûris avec soin, feront le bonheur +de tes semblables. Ah! quoique la nature m'ait +fait moi-même altier et sauvage, que l'indiscrétion +m'ait nommé son enfant favori; quoique toute erreur +me marque de son sceau et me condamne à tomber, +cependant je voudrais bien tomber seul: quoique +nul précepte ne puisse aujourd'hui dompter mon +cœur hautain, j'aime encore les vertus dont je ne +puis me faire honneur à moi-même.</p> + +<p>Ce n'est point assez de briller avec les autres fils +du pouvoir, comme le folâtre météore d'une heure, +de remplir, ô faible orgueil! une page des annales +de la pairie avec de longs titres, qui ne figurent plus +loin dans aucune autre page; partage donc la commune +destinée de la foule titrée, admiré durant ta +vie, oublié dans le sépulcre, lorsque rien ne te distinguera +des morts vulgaires, sinon la lourde et +froide pierre qui couvrira ta tête, l'écusson tombant +en poudre, ou le chef-d'œuvre de l'art héraldique, +ce blason bien armorié mais négligé, où les lords, +que rien n'a illustrés, trouvent, dans la tombe, tout +juste assez de place pour laisser après eux un nom +sans gloire. Ils dorment là, ignorés comme les sombres +voûtes qui cachent leur poussière, leurs folies +et leurs fautes: race dont les vieilles armoiries, les +vieux titres sont couchés dans des registres destinés +à n'être jamais lus. Oh! que je voudrais, d'un regard +prophétique, te voir prendre une place élevée +parmi les bons et les sages, poursuivre une glorieuse +et longue carrière, le premier en talent +comme en rang, fouler aux pieds tous les vices, fuir +toute basse action; enfin, n'être plus le mignon de +la fortune, mais son plus noble fils.</p> + +<p>Parcours les annales des anciens jours, lis les +faits éclatans de tes premiers aïeux. Un d'eux<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>, tout +courtisan qu'il était, fut un homme de rare mérite, +et eut la gloire de donner le jour au drame anglais. +Un autre<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a> non moins renommé pour son esprit, +n'est déplacé ni à la cour, ni dans les camps, ni dans +le sénat; vaillant sur le champ de bataille, favori +des neuf sœurs, destiné à briller dans toute haute +sphère; distingué de la foule dorée, il fut l'orgueil +des princes et l'honneur de la poésie. Tels furent +tes pères; porte donc ainsi leur nom, héritier non-seulement +de leurs titres, mais encore de leur gloire. +L'heure approche; quelques jours encore, et ce petit +théâtre de joies et de douleurs sera fermé pour +moi. Chaque moment m'avertit de renoncer à ces +ombrages, où l'espérance, la paix et l'amitié faisaient +tout mon bien; l'espérance qui variait comme les +couleurs de l'arc-en-ciel, et qui dorait les ailes rapides +du tems; la paix, que n'éloigna jamais la sombre +réflexion, en rêvant les orages des jours à +venir; l'amitié, dont l'enfance connaît seule le sincère +langage. Hélas! ils n'aiment point assez long-tems +ceux qui aiment si bien. Adieu donc, séjour +de mon jeune âge! Et n'adressons pas à ce théâtre +chéri un long et pénible adieu, comme fait l'exilé à +son rivage natal, dont il s'écarte lentement sur la +surface de l'abîme azuré, et qu'il regarde d'un œil +attristé, mais incapable de pleurer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> «Thomas Sackville, lord Buckurst, créé comte de Dorset par Jacques +I<sup>er</sup>, fut une des premières et des plus brillantes gloires de la poésie +nationale, et, le premier, il donna un drame régulier.» + +<p>(Anderson's <i>British poets</i>.)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Charles Sackville, comte de Dorset, regardé comme l'homme le +plus accompli de son tems, se distingua également à la cour si voluptueuse +de Charles II, et à la cour si sombre de Guillaume III. Il se comporta +en brave au combat naval livré, en 1665, contre les Hollandais, +un jour avant qu'il composât son célèbre poème. Son caractère a été +peint avec les plus vives couleurs par Dryden, Pope, Prior et Congrève. + +<p>(Voy. Anderson, <i>British poets</i>.)</p></blockquote> + +<p>D.r..t! adieu! Je ne demanderai point d'un si +jeune cœur un sentiment de triste souvenance; la +matinée de demain chassera mon nom de ta jeune +mémoire, et n'en laissera aucune trace. Et néanmoins, +peut-être, dans un âge plus mûr, puisque le +hasard nous a jetés dans la même sphère, puisque +le même sénat, la même cause peut réclamer un jour +notre suffrage pour l'état, nous nous rencontrerons +là, et passerons l'un à coté de l'autre avec un œil +indifférent, avec un regard froid et lointain. Pour +moi, à l'avenir, ni ennemi ni ami, étranger à toi, +à ton bonheur ou à ton infortune, je n'espère plus +repasser en souvenir avec toi le cours de nos premières +années; je n'aurai plus, comme naguère, la +joie de passer mes heures dans ta compagnie; je +n'entendrai plus, que dans la foule; ta voix si familière +à mon oreille. Cependant, si les vœux d'un +cœur inhabile à déguiser ses sentimens, que peut-être +il aurait dû renfermer, si ces vœux..... (mais +il faut finir cette longue épître). Ah! si ces vœux ne +sont point exprimés en vain, le séraphin, gardien +et guide de ta destinée, te laissera aussi illustre qu'il +te trouva grand.</p> +<br> +<h3>TRADUCTIONS ET IMITATIONS.</h3> + +<p>Il est évident que nous n'avons pas dû traduire +cette partie des <i>Heures de loisirs</i>; voici seulement la +liste des diverses pièces traduites par Lord Byron:</p> + +<p>1° Apostrophe d'Adrien à son ame, sur son lit de mort:</p> + +<p class="mid"><i>Animula! vagula, blandula</i>, etc.</p> + +<p>2° Traduction d'une épître de Catulle: <i>Ad Lesbiam</i>.</p> + +<p>3° Traduction de l'<i>Épitaphe de Virgile et de Tibulle</i>, par +Domitius Marsus.</p> + +<p>4° Traduction de Catulle: <i>Luctus de morte passeris</i>.</p> + +<p>5° Imitation de Catulle: <i>Les Baisers</i>.</p> + +<p>6º Traduction d'Anacréon: <i>A sa lyre</i>; ϑέλω λἐγειν Ἀτρείδας.</p> + +<p>7° Ode III du même: <i>L'Amour mouillé</i>.</p> + +<p>8° Fragmens d'exercices classiques, traduits du <i>Prométhée +enchaîné</i> d'Eschyle. (<i>Harrow-on-the-Hill</i>, Dec. <span class="sc">i</span >, 1804.)</p> + +<p>9° Paraphrase de l'épisode de Nisus et Euryale, <i>Énéid</i>. +liv. <span class="sc">ix</span >.</p> + +<p>10º Traduction d'un chœur de la <i>Médée</i> d'Euripide.</p> + +<br><br> + +<h2>PIÈCES FUGITIVES.</h2> +<hr class="short"> +<br> +<h3>I.</h3> + +<h3>PENSÉES</h3> + +<h5>SUGGÉRÉES PAR UN EXAMEN DE COLLÉGE (1806).</h5> + +<p>Au milieu de l'assemblée, entouré de sa cour des +pairs, Magnus<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a> élève son front ample et sublime; +placé sur le fauteuil de président, il semble un dieu +qui, d'un signe, fait trembler les vétérans et les nouveaux<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>. +Lorsque tous, autour de lui, observent sur +leurs siéges le plus sombre silence, sa voix de tonnerre +ébranle le dôme retentissant, en adressant de +sévères reproches aux misérables peu habiles à s'évertuer +aux mystères mathématiques. Heureux le +jeune homme versé dans les axiomes d'Euclide, quoique +faible d'ailleurs dans tout autre art! Heureux +celui qui, sachant à peine écrire un vers anglais, +scande les mètres attiques avec le coup-d'œil d'un +critique! Comment donc? Il ne sait pas comment +périrent ses aïeux, lorsque nos discordes civiles entassaient +les morts dans les champs, lorsqu'Édouard +guidait ses troupes conquérantes, ou que Henri foulait +aux pieds l'orgueil de la France; il s'étonne au +nom de la Grande Charte; mais il récapitule fort +bien les lois de Sparte; il peut dire quels édits fit le +sage Lycurgue, tandis qu'il a laissé sur la planche +de sa bibliothèque le livre de Blackstone; il vante la +gloire immortelle des drames grecs, lorsqu'il se rappelle +à peine le nom du barde de l'Avon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Je n'entends donner lieu à aucune réflexion défavorable à celui que +je mentionne sous le nom de Magnus: il est simplement représenté comme +accomplissant une fonction indispensable de sa charge. D'ailleurs le ridicule +retomberait sur moi, puisque ce <i>gentleman</i> est aujourd'hui aussi +distingué par son éloquence et par la dignité avec laquelle il remplit sa +place, qu'il l'était dans ses jeunes années par son esprit et sa bonne +humeur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> <i>Sophs and freshmen</i>: les <i>sages</i> et les <i>nouveaux</i>, termes consacrés, +à Cambridge, pour désigner les étudians de première et de seconde +année. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Tel est le jeune homme, dont le cerveau scientifique +obtiendra les honneurs scholaires, les médailles, +les bourses, ou peut-être même le prix de déclamation, +s'il élève ses regards jusques à ce faîte +glorieux. Mais ce n'est point un talent ordinaire qui +peut espérer d'atteindre à cette coupe d'argent si +enviée: non pas que nos esprits exigent beaucoup +d'éloquence, le style brûlant de l'orateur athénien +ou le feu de Cicéron; une matière claire ou animée +est inutile, puisque nous n'essayons pas de convaincre +par la parole. Que d'autres orateurs soient fiers +du talent de plaire, nous parlons pour nous plaire à +nous-mêmes, et non pour émouvoir la multitude: +notre gravité préfère, le ton du murmure, un mélange +approprié du cri et du gémissement; aucune +grâce ne doit être empruntée de l'action; le geste le +plus léger déplairait au doyen, et tous les gradués +ébahis clabauderaient contre ce qu'ils ne pourraient +jamais imiter.</p> + +<p>L'homme qui espère obtenir la coupe promise doit +se tenir toujours dans la même posture, et ne jamais +lever les yeux, ni s'arrêter, mais manger chaque +mot, peu importe qu'on n'entende rien. Qu'il +se presse donc sans songer au repos; qui parle le +plus vite est certain de parler le mieux; qui prononce +le plus de mots dans le plus court espace de +tems, peut espérer à coup sûr de gagner le prix à cette +course de paroles.</p> + +<p>Voilà donc les enfans de la science, ceux qui, récompensés +ainsi, vieillissent à l'aise sous les tranquilles +ombrages de Granta<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>! Là, sur les bords +marécageux du Cam<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, ils demeurent oisifs, vivent +sans réputation, sans honneur,--meurent sans être +pleurés. Sourds comme les portraits qui ornent leurs +salles, ils croient que tout savoir est renfermé dans +leurs murs. Grossiers dans leurs mœurs, exacts à de +sottes formalités, ils affectent de dédaigner tous les +arts modernes; mais ils prisent les notes de Bentley, +de Brunck<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a> ou de Porson<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>, beaucoup plus que le +vers commenté par le critique. Vains comme leurs +honneurs, lourds comme leur ale, tristes comme +leur esprit, et ennuyeux comme leurs récits; morts +à l'amitié, quoiqu'ils sachent encore être sensibles, +alors que leur intérêt ou celui de l'église requiert un +zèle fanatique. Ils vont en grande hâte faire leur +cour au maître du pouvoir, soit que Pitt ou Petty +règle l'heure des audiences<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Ils inclinent leurs têtes +devant lui, avec un sourire suppliant, lorsque les +mitres sont étalées en perspective à leurs yeux; mais +s'il était renversé par l'orage de la disgrâce, ces +hommes voleraient à la rencontre de son successeur. +Tels sont ceux qui gardent les trésors du savoir; +telle est leur coutume, telle est leur récompense. +Au moins pouvons-nous nous hasarder à dire que la +prime ne peut excéder leur déboursé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> Nom poétique de Cambridge. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> Le Cam, rivière de Cambridge. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> Critiques célèbres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> Professeur actuel de langue grecque au collége de la Trinité, à +Cambridge; homme dont les hautes facultés et les écrits justifient peut-être +une pareille préférence.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> Depuis que ces vers ont été écrits, lord H. Petty (aujourd'hui marquis +de Lansdown) a perdu sa place, et subséquemment, j'allais dire +conséquemment, l'honneur de représenter l'université: un fait si clair +n'a pas besoin de commentaire.</blockquote> +<br> +<h3>II.</h3> + +<h3>AU COMTE DE ***.</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i30"> <i>Tu semper amoris</i></p> +<p class="i10"><i>Sis memor, et cari comitis ne abscedat imago</i>.</p> + +<p class="i30">(<span class="sc">Valérius Flaccus</span >.)</p> +</div></div> + +<p>1. Ami de ma jeunesse! Quand nous errions ensemble, +écoliers l'un de l'autre aimés, embrasés +de l'amitié la plus pure; le bonheur qui emportait +sur son aile ces heures de roses était une pluie de +délices, telle qu'il en tombe rarement sur les mortels +d'ici-bas.</p> + +<p>2. Le souvenir seul m'est plus cher que toutes les +joies que j'aie jamais connues. Loin de vous, c'est +une peine; mais c'est encore une peine agréable que +de repasser en mémoire ces jours et ces heures, et +de soupirer encore le mot d'adieu!</p> + +<p>3. Ma pensée mélancolique se nourrit de ces +scènes dont je ne jouirai plus, de ces scènes que je +regretterai toujours; la mesure de notre jeunesse est +comblée, le rêve du soir de la vie est sombre et +noir. Nous rencontrerons-nous?... Ah! jamais!</p> + +<p>4. Comme deux fleuves, enfans d'une même fontaine, +en vain sortent ensemble d'une commune +source, bientôt, divergeant de cette unique origine, +suivent chacun, en murmurant, une route diverse, +jusqu'à ce qu'ils se confondent dans l'Océan:</p> + +<p>5. Ainsi, nos vies désormais couleront séparées; +leurs ondes, heureuses ou funestes, quoique voisines, +hélas! ne se mêleront plus comme naguère; +rapides ou lentes, noires ou limpides, elles arriveront +au gouffre sans fond de la mort, pour quitter +à jamais le rivage.</p> + +<p>6. Nos ames, ô mon ami! qu'animait auparavant +un seul désir, qui vivaient de la même pensée, sont +aujourd'hui entraînées dans des sphères différentes. +Dédaignant les humbles amusemens de la campagne, +c'est votre destin de vous mêler à une cour élégante, +et de briller dans les annales de la mode.</p> + +<p>7. Le mien est de perdre mon tems à l'amour, ou +d'exhaler mes rêveries en rimes, sans le secours de +la raison; car le bon sens et la raison, au su et au +vu des critiques, ont abandonné tout poète amoureux, +et ne se sont laissés saisir par aucune de ses +pensées.</p> + +<p>8. Pauvre Little<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>! barde à la voix douce et mélodieuse! +On vient de traiter tes sublimes chants +comme œuvres monstrueuses: celui qui dévoila les +secrets de l'amour devait être stigmatisé par les terribles +<i>Reviewers</i>, comme un être sans esprit et sans +mœurs<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28"> +(retour) </a> <i>Little</i> (petit, enfant), nom sous lequel Thomas Moore publia ses +poésies érotiques. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> Ces stances furent écrites peu de tems après qu'une <i>Revue</i> du nord +eût inséré une critique sévère sur une nouvelle publication de l'Anacréon +anglais, Thomas Moore.</blockquote> + +<p>9. Et cependant, lorsque tu as en partage les +éloges de la beauté, ne te plains pas de ton lot, harmonieux +favori des neuf sœurs: on lira encore tes +lays délicieux, quand le bras de la persécution sera +mort et que les critiques seront oubliés.</p> + +<p>10. Pourtant, je dois accorder quelque mérite à +ces dignes personnages qui châtient avec une implacable +ardeur les mauvais vers et ceux qui les +composent; et quoique je puisse moi-même être le +premier en proie aux sarcasmes des critiques, certes +je ne me battrai point avec eux<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> Un poète (<i>horresco referens</i>) défia son <i>reviewer</i> à un combat à +mort. Si cet exemple prévalait, nos censeurs périodiques devraient se +plonger dans le Styx; car comment se sauveraient-ils autrement de la +nombreuse armée de leurs assaillans furieux?</blockquote> + +<p>11. Peut-être feraient-ils tout aussi bien d'écraser +la lyre d'un tel commençant, cette lyre aux sons +âpres et rudes: celui qui offense si impertinemment +à dix-neuf ans, avant trente deviendra, je gage, un +pécheur endurci.</p> + +<p>12. Maintenant, je reviens à vous, et certes, je +vous dois des excuses. Recevez donc mon apologie: +en vérité, cher--, dans l'essor de mon imagination, +je vole à droite et à gauche; ma muse aime la +digression.</p> + +<p>13. Je vous disais, ce me semble, que votre destin +serait d'ajouter une étoile au royal empyrée; +puisse un royal sourire vous accueillir! Sous le règne +d'un noble monarque, vous ne chercheriez pas en +vain ce sourire, si le mérite vous sert de recommandation.</p> + +<p>14. Mais la cour abonde en périls; de perfides +rivaux y étalent un éclat trompeur. Puissent les +saints vous garantir de leurs piéges! Puisse votre +amour ou votre amitié ne demander une tendre affection +qu'à ceux qui seront le plus dignes de vous.</p> + +<p>15. Puissiez-vous ne pas vous écarter un moment +du sûr et droit chemin de la vérité; n'être jamais +leurré par l'appât des plaisirs! Puissent vos pas imprimer +leur trace sur les roses; vos sourires être +toujours des sourires d'amour; vos larmes, des larmes +de joie!</p> + +<p>16. Oh! si vous souhaitez que le bonheur charme +vos jours et vos années à venir, et que les vertus +couronnent votre front, soyez toujours ce que vous +étiez, aussi pur que je vous ai connu; soyez toujours +ce que vous êtes aujourd'hui.</p> + +<p>17. Une part légère de gloire, qui viendrait réjouir +mes ans à leur déclin, me serait alors doublement +chère; mais lorsque je bénis votre nom chéri, +je renoncerais à la renommée du poète pour être +au moins ici un prophète.</p> +<br> +<h3>III.</h3> + +<h3>GRANTA, MACÉDOINE (1806).</h3> + +<p class="rig">Ἀργυρέαις λόγχαισι µάχου καὶ πάντα κρατήσαις.</p><br><br> + +<p>1. Oh! si le miracle du démon de Lesage<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a> pouvait +se réaliser à mon gré, Asmodée, cette nuit, +soulèverait mon corps tremblant dans les airs, et +irait le placer sur le clocher de Sainte-Marie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> <i>Le Diable Boiteux</i> de Lesage; le démon Asmodée place Don Cléophas +sur un lieu élevé, et découvre à ses regards l'intérieur des maisons.</blockquote> + +<p>2. Là, il me montrerait les salles de l'antique +Granta, dont les toits découverts n'arrêteraient plus +mes regards, pleines d'habitans pédantesques, gens +rêvant le surplis de linon ou la stalle d'honneur qui +doivent être la proie de leur vote vénal.</p> + +<p>3. Là, je verrais les concurrens rivaux, Petty et +Palmerston aux aguets, cabaler de toute leur puissance +pour le prochain jour d'élection.</p> + +<p>4. Quoi? candidats et votans; troupe sainte, tous +sont dans les bras du sommeil; c'est une race renommée +pour sa piété, et dont les remords ne troublent +jamais le repos.</p> + +<p>5. Lord Henri<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a> ne peut avoir un doute; les votans +sont personnes sages et réfléchies; ils savent +bien que les promotions ne peuvent arriver que rarement +et de tems en tems.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> Henri Petty. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>6. Ils savent que le chancelier a maintenant quelques +jolis bénéfices à sa disposition; chacun d'eux +espère en avoir un en partage, et sourit par conséquent +à ses offres.</p> + +<p>7. Maintenant que la nuit s'avance, je détourne +mes yeux de cette scène soporifique pour voir, sans +être le moins du monde aperçu, les studieux enfans +de l'<i>Alma mater</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a> <i>Alma mater</i> (mère bienfaisante), mot consacré pour designer l'université. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>8. Là, dans une chambre étroite et humide, le +candidat pour les prix de collége travaille, le nez sur +ses cahiers, à la clarté d'une lampe nocturne, se +couche tard et se lève matin.</p> + +<p>9. Certes, il mérite bien de gagner ces prix avec +tous les honneurs de son collége, celui qui, faisant +de si pénibles efforts pour les obtenir, court ainsi +après un stérile savoir;</p> + +<p>10. Celui qui sacrifie ses heures de repos pour +scander avec précision les mètres attiques, ou fatigue +sa cervelle agitée à résoudre des problèmes mathématiques;</p> + +<p>11. Celui qui lit des fautes de quantité dans Sele<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>, +ou qui se met la tête à la torture sur un triangle +énigmatique; qui, privé souvent d'un repas salutaire, +est condamné à disputer dans un latin barbare<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>,</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> + L'ouvrage de Sele sur les mètres grecs fait preuve d'un talent et +d'une sagacité rares; mais, comme on doit s'y attendre dans un genre +de travail si difficile, n'est pas remarquable pour l'exactitude.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> + Le latin des écoles est de l'espèce canine (<i>canina species</i>), et fort +peu intelligible.</blockquote> + +<p>12. Qui renonce aux pages agréables et utiles des +écrivains historiques, et préfère à la littérature le +carré de l'hypoténuse<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> + Théorème découvert par Pythagore: le carré de l'hypoténuse du +triangle rectangle est égal à la somme des carrés des deux autres côtés.</blockquote> + +<p>13. Mais du moins ces occupations, sont innocentes, +et ne font de mal qu'au pauvre étudiant; +elles sont louables en comparaison d'autres récréations +qui rassemblent la troupe imprudente.</p> + +<p>14. Comme la vue est choquée de leurs débauches +désordonnées, lorsqu'ils unissent le vice et l'infamie, +lorsque l'ivresse et les dés les entraînent, lorsque +tous leurs sens sont noyés dans le vin!</p> + +<p>15. Telle n'est pas la bande des méthodistes, qui +méditent des plans de réforme: ceux-ci invoquent +le Seigneur dans une humble attitude, et prient pour +les péchés d'autrui.</p> + +<p>16. Mais ils oublient que leur esprit d'orgueil, +leur triomphante fierté dans cette vie d'épreuves, +diminue grandement le mérite de cette abnégation +dont ils se targuent si fort.</p> + +<p>17. C'est le matin.--Je détourne ma vue de ce +spectacle.--Que rencontre alors mon regard? Une +foule nombreuse, vêtue de blanc<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>, traverse la pelouse +à pas mesurés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> Le jour de la fête d'un saint, les étudians portent des surplis dans +la chapelle.</blockquote> + +<p>18. La cloche de la chapelle retentit à grand bruit +dans les airs; elle se tait:--quels sons entends-je +alors? Les accords doux et célestes de l'orgue pénètrent +mon oreille attentive.</p> + +<p>19. A cela se joint l'hymne sacré, le chant solennel +du roi poète; et toutefois, lorsqu'on entend +long-tems cette musique, on ne désire pas l'entendre +une seconde fois.</p> + +<p>20. Nos chœurs seraient à peine excusables, +même comme troupe de commençans novices: tout +pardon, maintenant, doit être refusé à un tel synode +de pécheurs croassans.</p> + +<p>21. Si David, après avoir achevé sa tâche sublime, +eût entendu ces lourdauds chanter en sa présence, +jamais ses psaumes ne seraient descendus +jusqu'à nous: il les eût déchirés tout en fureur.</p> + +<p>22. Les malheureux Israélites, dans leur captivité, +étaient, par l'ordre d'un tyran inhumain, +obligés de chanter, le cœur plein d'amertume, sur +les bords du fleuve de Babylone.</p> + +<p>23. Oh! s'ils eussent chanté sur un ton semblable, +soit par ruse, soit par crainte, ils auraient pu rassurer +leurs esprits; du diable si une ame eût voulu +les entendre!</p> + +<p>24. Mais si je griffonne le papier encore davantage, +au diable si une ame voudra me lire: ma +plume est émoussée, mon encre à sec; il est en vérité +tems de m'arrêter.</p> + +<p>25. Adieu donc, Granta aux vieux clochers! Je +ne voltige plus comme Cléophas; tes scènes n'inspirent +plus ma muse; le lecteur est fatigué, et moi +aussi.</p> +<br> +<h3>IV.</h3> + +<h3>LACHIN Y GAIR.</h3> +<hr class="short"> + +<h4>AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.</h4> + +<p>Lachin y Gair, ou, comme on le prononce en langue erse, +Loch na Garr, s'élève comme une orgueilleuse tour dans les +Highlands du nord, près d'Invercauld. Un de nos modernes +<i>tourists</i> en parle comme de la plus haute montagne de la +Grande-Bretagne; quoi qu'il en soit, c'est à coup sûr une +des plus aériennes et des plus pittoresques de nos <i>Alpes calédoniennes</i>. +L'aspect en est d'une teinte sombre, mais le sommet +est le siége de neiges éternelles. Je passai près de Lachin +y Gair une partie de mes premières années, et c'est le souvenir +de ce tems qui a donné naissance aux stances suivantes.</p> + +<hr class="short"> + +<p>1. Arrière, gais paysages, et vous, jardins de +roses! Que les mignons du luxe se promènent au +milieu de vous. Qu'on me rende ces rocs où l'avalanche +repose, séjour sacré de la liberté et de l'amour. +Oui, Calédonie, tes montagnes me sont chères, +quoique les élémens se livrent la guerre autour +de leurs blanches cimes; oui, quoique au lieu de +sources paisibles mugissent les cataractes écumantes, +je soupire après la vallée du sombre Loch na +Garr.</p> + +<p>2. Ah! c'est là que mes pas errèrent dans mon +enfance; j'avais la toque pour coiffure, et pour manteau +le plaid<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>. Pendant que je faisais ma course quotidienne +sous l'ombrage des pins, ma pensée contemplait +ces chefs de clans, morts autrefois sur le +champ de bataille; je ne regagnais le foyer domestique +qu'après que l'éclat mourant du jour eut fait +place aux rayons de la brillante étoile polaire: car +mon imagination se complaisait dans les traditions +que me racontaient les habitans indigènes du sombre +Loch na Garr.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> Ce mot est vicieusement prononcé <i>plad</i>: la vraie prononciation, +conforme à celle d'Écosse, est connue par l'orthographe. + +<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p> + +<p>--Byron fait cette remarque, juste d'ailleurs, parce qu'il fait rimer +<i>plaid</i> avec <i>glade</i> (ombraqe).</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>3. Ombres des morts! n'ai-je pas entendu vos +voix s'élever avec le souffle de la brise murmurante +du soir? Certes, l'ame heureuse du héros parcourt, +sur l'aile du vent, la vallée qui fut son domaine; +autour de Loch na Garr, tandis que les vapeurs de +l'ouragan s'amoncellent, l'hiver préside dans son char +de glaces; les nuages y environnent les ombres de +mes pères, qui séjournent dans les tempêtes du +sombre Loch na Garr.</p> + +<p>4. Hommes vaillans, nés sous une étoile funeste<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>, +des visions prophétiques ne vous annoncèrent-elles +pas que le destin avait abandonné votre +cause? Hélas! destinés à mourir à Culloden<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>, la +victoire n'entoura point votre mort d'applaudissemens! +mais vous êtes heureux, tout ensevelis que +vous êtes dans le sommeil de la mort. Vous reposez +avec votre clan dans les cavernes de Braemar<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. +Vos hauts faits, célébrés au son du pibroch<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>, par la +voix grave du chanteur montagnard, frappent les +échos du sombre Loch na Garr.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> Je fais ici allusion à mes ancêtres maternels, les Gordon, dont +plusieurs combattirent pour l'infortuné prince Charles, plus connu sous +le nom de Prétendant. Cette branche était presque alliée aux Stuarts par +le sang comme par l'affection. Georges, second comte de Huntley, +épousa la princesse Annabella Stuart, fille de Jacques I<sup>er</sup> d'Écosse; il +laissa d'elle quatre fils, dont j'ai l'honneur de compter le troisième, sir +William Gordon, au nombre de mes ancêtres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> Je ne suis pas certain si quelqu'un d'eux périt à la bataille de Culloden; +mais comme plusieurs succombèrent dans l'insurrection, j'ai usé +du nom de la principale action, <i>pars pro toto</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> Région des Highlands ainsi appelée: il y a aussi un château de +Braemar.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> Nom de la cornemuse écossaise. (<i>Note de Lord Byron</i>.) + +<p>--Erreur de Byron, amèrement relevée par la <i>Revue d'Édimbourg</i>. +Le pibroch est proprement un air de cornemuse.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>5. Que d'années ont fui, Loch na Garr, depuis +que je t'ai quitté! Que d'années s'écouleront encore +avant que tu reçoives la trace de mes pas! La nature +t'a déshérité de verdure et de fleurs: mais qu'importe? +tu m'es encore plus cher que les plaines d'Albion. +Angleterre! tes beautés sont fades et bourgeoises +aux yeux de celui qui erra au loin sur les +montagnes. Oh! gloire aux cimes sauvages et majestueuses! +Gloire aux rocs escarpés et sourcilleux du +sombre Loch na Garr.</p> +<br> +<h3>V.</h3> + +<h3>AU ROMAN.</h3> + +<p>1. Mère des rêves dorés, ô muse du roman! reine +sacrée des joies enfantines! toi qui guides au milieu +de danses aériennes ton fidèle cortége de jouvencelles +et de jeunes garçons; enfin, tes charmes ne +me retiennent plus, je brise les fers de mon premier +àge, je ne prends plus part à ta ronde mystérieuse; +mais j'abandonne tes royaumes pour ceux +de la vérité.</p> + +<p>2. Et pourtant il est pénible de laisser les rêves +qui habitent l'ame libre de toute défiance, qui nous +font voir chaque nymphe comme une déesse dont +les yeux rayonnent d'immortelles flammes, lorsque +l'imagination tient son sceptre tout-puissant, et +qu'elle embellit tout de mille couleurs variées, lorsque +les vierges ne semblent plus une chimère, que +tout est vrai, jusques aux sourires de la femme.</p> + +<p>3. Mais devons-nous avouer que tu n'es qu'un +nom; et descendus de ton palais de nuées, ne plus +trouver une Sylphide dans chaque dame, un Pylade<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a> +dans chaque ami? laisser tes royaumes aériens +à la troupe des fées; avouer enfin que la femme +est aussi fausse que belle, et que les amis ont de la +sensibilité--pour eux seuls?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> Il est à peine nécessaire d'annoter que Pylade fut le compagnon +d'Oreste et un héros de ces amitiés célèbres qui, avec celles d'Achille et +Patrocle, Nisus et Euryale, Damon et Pythias, ont été transmises à la +postérité, comme des exemples remarquables d'un attachement qui, +suivant toute probabilité, n'a jamais existé hors de l'imagination du poète +et de la page d'un historien ou d'un romancier moderne.</blockquote> + +<p>4. Je l'avoue avec honte, j'ai senti ta puissance: +je me repens aujourd'hui, ton règne est passé, je +n'obéirai plus à tes préceptes, je ne m'élancerai +plus sur les ailes de l'imagination. Pauvre sot! aimer +un œil étincelant, et croire cet œil cher à la vérité; +se confier à la première coquette qui soupire, et +mollir devant la coquette qui pleure.</p> + +<p>5. O muse trompeuse! Dégoûté de tes illusions, +je fuis loin de ta cour bigarrée, où siégent l'affectation +et la languissante sensibilité, dont les sottes +larmes ne peuvent jamais couler pour d'autres douleurs +que pour les tiennes; qui se détourne des maux +réels pour baigner de pleurs tes pompeuses idoles.</p> + +<p>6. Unis-toi maintenant à la sympathie, vêtue de +noir, couronnée de cyprès, qui niaisement soupire +avec toi, dont le cœur saigne pour toutes les ames: +appelle ta cour féminine et champêtre pour pleurer +un adorateur perdu à jamais, qui jadis put brûler +d'une ardeur égale, mais ne s'incline plus aujourd'hui +devant ton trône.</p> + +<p>7. Et vous, tendres nymphes, dont les larmes +sont prêtes à couler à grands flots en toute occasion, +dont les cœurs gémissent sous le poids de craintes +imaginaires, et brûlent d'imaginaires délires: dites, +pleurerez-vous mon nom absent, pleurerez-vous un +apostat de votre aimable cortége? Un barde enfant +peut du moins réclamer de vous quelques accens de +sympathie.</p> + +<p>8. Adieu, troupe folâtre; adieu pour toujours! +L'heure du destin approche; déjà paraît le gouffre +où vous devez être englouties sans causer de regrets: +je vois le lac noir de l'oubli, agité par des vents que +vous ne sauriez apaiser, abîme où vous et votre gracieuse +souveraine devez, hélas! périr ensemble.</p> +<br> +<h3>VI.</h3> + +<h3>ÉLÉGIE SUR L'ABBAYE DE NEWSTEAD<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> Comme un poème sur ce sujet est imprimé au commencement du +recueil, l'auteur n'eut pas primitivement l'intention d'y insérer celui-ci: +en l'y ajoutant aujourd'hui, il cède au désir de quelques amis.</blockquote> + +<p><span class="rig"> + <i>It is the voice of years that are gone! They<br> +roll before me with all their deeds</i>.</span><br><br> + +<span class="rig">(<span class="sc">Ossian</span >.)</span><br><br> + +<span class="rig">C'est la voix des ans qui sont passés! Ils roulent<br> +devant moi avec tous leurs événemens.<br></span><br><br> +</p> + +<p>1. Newstead! que le tems dévore si vite! séjour +autrefois si brillant! asile de la religion, gloire de +Henri repentant<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>! Cloître, qui renfermes les tombes +de tant de guerriers, de moines et de nobles dames, +dont les ombres mélancoliques rôdent autour de tes +ruines!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> Henri II fonda Newstead peu après l'assassinat de Thomas Becket.</blockquote> + +<p>2. Salut! édifice plus honoré dans ta décadence +que nos modernes demeures encore debout sur leurs +colonnes! L'orgueil majestueux de tes voûtes porte +un sombre défi aux orages de la destinée.</p> + +<p>3. Je ne chante pas les serfs<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a> qui, revêtus de +leurs cottes de mailles, pour obéir à leur suzerain, +demandent, dans un sombre appareil, la croix d'écarlate<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a>, +ou s'assemblent pleins d'allégresse autour +de la table du festin, fidèles soldats de leur chef, +bande vaillante et immortelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> Ce mot est employé par Walter-Scott dans son poème: <i>The wild +Huntsman</i> (<i>le Chasseur sauvage</i>), comme synonyme de vassal. + +<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p> + +<p>--Les mots anglais sont comme en français: <i>serf</i>, <i>vassal</i>! Tous nos +lecteurs en connaissent la différence.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> La croix de drap rouge était le signe des croisés.</blockquote> + +<p>4. Autrement, le magique regard de l'imagination +pourrait suivre leur marche à travers le cours du +tems, et contempler toute cette ardente jeunesse, +destinée à mourir sous le ciel de la Judée, pour accomplir +le pélerinage dont elle fit vœu.</p> + +<p>5. Mais ce n'est pas de tes noires murailles, ô +Newstead! que le baron part pour la guerre; son +domaine féodal est dans d'autres contrées. Dans ton +enceinte, la conscience déchirée cherche le repos et +fuit l'éclat importun du jour.</p> + +<p>6. Oui, dans tes obscures cellules et sous tes ombrages +profonds, le moine abjura un monde qu'il +ne pouvait plus revoir;--le crime, taché de sang, +vint, en son repentir, chercher la consolation, et +l'innocence échappa à la tyrannie de ses oppresseurs.</p> + +<p>7. Un monarque ordonna que tu t'élevasses près +de ces bois déserts, où jadis les bannis de Sherwood +avaient coutume de rôder; et les crimes de la superstition, +à couleurs si diverses, trouvèrent un +abri sous le froc protecteur du prêtre.</p> + +<p>8. Où maintenant croît l'herbe mouillée de rosée, +humide vêtement de l'argile dont la vie s'est éteinte, +là jadis les révérends pères vivaient en odeur de +sainteté, et n'élevaient leurs voix pieuses que pour +prier.</p> + +<p>9. Où maintenant la chauve-souris agite ses larges +ailes, aussitôt que le crépuscule<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a> étend son ombre +sur le jour qui s'évanouit; là jadis le chœur unit ses +chants pour les vêpres, ou paya le tribut des matines +à la Sainte-Vierge Marie<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> Byron, pour dire <i>crépuscule</i>, s'est servi du mot écossais <i>gloaming</i>; +il fait à ce sujet la remarque suivante:--Comme <i>gloaming</i>, mot écossais +pour <i>twilight</i>, est plus poétique, et a été recommandé par plusieurs +littérateurs éminens, particulièrement par le docteur Moore, dans ses +<i>Lettres à Burns</i>, je me suis hasardé à l'employer en raison de son +harmonie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> Le prieuré était dédié à la Vierge.</blockquote> + +<p>10. Les ans suivent les ans: les siècles chassent +les siècles; les abbés se succèdent l'un à l'autre sans +interruption: la charte de la religion est leur égide, +jusqu'à ce qu'un royal sacrilége ait décrété leur +condamnation.</p> + +<p>11. Un Henri<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>, de pieuse mémoire, éleva ces +gothiques murailles, et donna à leurs saints habitans +le repos et la paix; un autre Henri révoque ce +généreux bienfait, et fait taire les sacrés accens de +la dévotion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> A l'époque de la suppression des monastères, Henri VIII conféra +l'abbaye de Newstead à sir John Byron.</blockquote> + +<p>12. Vaine est la menace ou la suppliante prière! +Il les chasse de leur fortuné séjour; les condamne à +errer dans un monde odieux, proscrits, désespérés, +sans ami, sans asile, sans refuge, hormis leur Dieu.</p> + +<p>13. Écoutez! Les échos répondent aux nouveaux +bruits de cette musique martiale qui les ébranle! +Les hérauts d'un seigneur belliqueux et hautain agitent +les hautes bannières dans l'enceinte de ces murs.</p> + +<p>14. Les cris lointains échangés par les sentinelles, +le bruit des fêtes, le cliquetis des armes éclatantes, +les hennissemens de la trompette et les sons graves +du tambour s'unissent de concert et accroissent l'alarme.</p> + +<p>15. Antique abbaye, te voilà devenue une forteresse +royale<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>! entourée d'une armée rebelle qui +t'insulte! La guerre dirige ses redoutables machines +contre ton front menaçant, et lance sur toi la destruction +en pluie de soufre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> Newstead soutint un siége considérable durant la guerre de Charles +I<sup>er</sup> contre son parlement.</blockquote> + +<p>16. Vaine défense! Un traître ennemi, quoique +vingt fois repoussé dans ses assauts, triomphe enfin +de la bravoure par la ruse. Les assaillans à flots +pressés écrasent le vassal fidèle; les étendards fumans +de la rébellion flottent au-dessus de sa tête.</p> + +<p>17. Le baron furieux ne cède pas la place sans +vengeance; il engraisse du sang des traîtres la plaine +couleur de pourpre. Toujours invaincu, il demeure +armé de son sabre, et les jours de la gloire luisent +encore pour lui.</p> + +<p>18. En ce moment le guerrier souhaitait de s'ouvrir +à lui-même une tombe au milieu des lauriers +qu'il cueillait; mais sans doute une fée, protectrice +de Charles, vint sauver l'ami et l'espoir du monarque.</p> + +<p>19. Tremblante, elle le retira de cette lutte inégale, +pour l'opposer au torrent sur d'autres champs +de bataille; elle réservait sa vie pour de plus nobles +combats<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>: il devait conduire les rangs où tomba le +divin Falkland<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> Lord Byron et son frère sir William occupèrent des postes éminens +dans l'armée royale; le premier fut général en chef en Irlande, lieutenant +de la Tour et gouverneur de Jacques, duc d'Yorck, depuis Jacques +II; le second prit une part active à plusieurs batailles. Voir Clarendon, +Hume, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> Lucius Cary, lord vicomte Falkland, l'homme le plus accompli de +son tems, fut tué au combat de Newberry, en chargeant dans les rangs +du régiment de cavalerie de lord Byron.</blockquote> + +<p>20. Et toi, pauvre abbaye, livrée au plus effréné +pillage, tandis que les mourans soupirent leur dernière +prière, combien est changé l'encens que tu +fais monter vers le ciel! Que de victimes se débattent +sur ton sol ensanglanté!</p> + +<p>21. Plus d'un brigand farouche souille ton gazon +sacré de son cadavre horrible et pâle: sur les hommes +et les chevaux entassés, amas d'impure corruption, +court une bande sauvage de pillards.</p> + +<p>22. Les sépulcres rangés en longues allées, et +couverts des tristes insignes du deuil, sont eux-mêmes +saccagés, et rendent par force à la lumière la poussière +mortelle. Les morts n'échappent pas aux griffes +de ces bandits, qui troublent le repos de la tombe +pour chercher l'or enseveli.</p> + +<p>23. La harpe se tait; la lyre guerrière est silencieuse; +la mort a glacé la main du ménestrel, qui +attaquait avec tant de feu les cordes frémissantes, +et chantait la gloire de la palme martiale.</p> + +<p>24. Enfin, les meurtriers, rassasiés de sang et +gorgés de butin, se retirent.--On n'entend plus +le bruit des combats. Le silence rentre dans son auguste +empire, et l'horreur, noir fantôme, garde la +porte massive.</p> + +<p>25. C'est là que la désolation établit sa redoutable +cour. Quels satellites annoncent son funeste avènement? +Des oiseaux de sinistre augure accourent +avec des cris funèbres pour veiller dans le temple +sacré.</p> + +<p>26. Bientôt les rayons réparateurs d'une nouvelle +aurore chassent du ciel de la Bretagne les nuages de +l'anarchie; le fier usurpateur redescend dans l'enfer, +sa patrie: la nature triomphe de joie à la mort +du tyran.</p> + +<p>27. La tempête salue les gémissemens de son +agonie: la voix des orages répond à ses derniers +soupirs: la terre tremble en recevant ses ossemens; +elle accueille à regret l'offrande d'une si sombre +mort<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> C'est un fait historique. Une tempête violente arriva immédiatement +après la mort ou l'enterrement de Cromwell: ce qui occasiona mainte +dispute entre ses partisans et les cavaliers. Les deux partis s'accordèrent +à y voir une manifestation de la pensée divine; mais était-ce approbation +ou improbation? c'est ce que nous laissons à décider aux casuistes de ce +siècle. J'ai tiré parti de cette circonstance comme il convenait au sujet +de mon poème.</blockquote> + +<p>28. Le pilote légitime<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a> reprend le gouvernail; il +guide le navire de l'état à travers de paisibles mers. +L'espérance, comme jadis, réjouit de son sourire +le tranquille royaume, et guérit les blessures saignantes +de la haine lassée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> Charles II.</blockquote> + +<p>29. Alors, Newstead! les mornes habitans de tes +cellules abandonnent en hurlant leurs nids violés; +le suzerain reprend possession de son fief, dont, +après tant d'absence, il jouit avec enthousiasme.</p> + +<p>30. Les vassaux, dans ton enceinte hospitalière, +bénissent à grands cris, et le verre en main, le retour +de leur seigneur; la culture embellit de nouveau +la joyeuse vallée, et les femmes, naguère en +deuil, cessent de se lamenter.</p> + +<p>31. Mille chants frappent les échos mélodieux; +les arbres se vêtissent d'un feuillage inaccoutumé. +Écoutez! le cor résonne sur un ton suave; le cri du +chasseur se prolonge dans le souffle de la brise.</p> + +<p>32. Les vallées s'ébranlent sous les pas des coursiers. +Que de craintes, que d'inquiètes espérances +accompagnent la chasse! Le cerf expirant cherche +un refuge dans le lac; de cris de triomphe annoncent +que tout est fini.</p> + +<p>33. Jours heureux! trop heureux pour durer! +Voilà les plaisirs simples que connaissaient nos vertueux +ancêtres. Aucun vice brillant ne les leurrait +de son éclat trompeur: leurs joies étaient nombreuses, +et rares étaient leurs soucis.</p> + +<p>34. Durant un long espace, les fils succèdent aux +pères; le tems emporte les années, et la mort lance +son dard. Un autre baron presse le cheval écumant: +une autre bande poursuit le cerf haletant.</p> + +<p>35. Newstead! quel triste changement de spectacle! +Ta nef qui s'entr'ouvre présage les progrès d'une +lente décadence. Le dernier et le plus jeune d'une +noble race tient aujourd'hui sous son empire tes tourelles +tombant en poudre.</p> + +<p>36. Il escalade tes vieilles tours grises, maintenant +si désertes; il regarde tes voûtes, à l'abri desquelles +dorment les morts des âges féodaux, tes +dortoirs ouverts aux pluies de la froide saison: il +regarde, il regarde et pleure.</p> + +<p>37. Pourtant ses larmes ne sont point l'emblème +du regret; c'est une affection bien chère qui leur +commande de couler: la fierté, l'espérance et l'amour +lui défendent de t'oublier, et allument dans +son sein une flamme brûlante.</p> + +<p>38. Oui, il te préfère aux dômes brillans d'or, ou +aux mesquines grottes que la vanité des grands décore +d'ornemens bizarres: oui, il soupire au milieu +de tes tombes humides et moussues, sans exhaler un +murmure contre la volonté du sort.</p> + +<p>39. Peut-être ton soleil encore se lèvera, et t'éclairera +des éblouissans rayons de son midi; peut-être +les heures redeviendront pour toi aussi brillantes +que jadis, et tes jours à venir n'envieront rien +à tes jours passés.</p> +<br> +<h3>VII.</h3> + +<h3>A. E. N. L. Esq.</h3> + +<p><span class="rig"><i>Nil ego contulerim jucundo sanus amico</i>.</span><br><br> + +<span class="rig">(<span class="sc">Hor.</span > <i>Epist.</i>)</span><br></p> + +<p>Cher L***, dans cette retraite isolée, quand tout +autour de moi est plongé dans le sommeil, les jours +heureux de notre vie passée renaissent et se déroulent +au regard de l'imagination. Ainsi, lorsque au +milieu de l'orage, et malgré les nuages amoncelés +qui obscurcissent le jour, je vois une bande étincelante +de couleurs variées se dessiner sur l'horizon, +alors je salue l'arc céleste qui répand le signal de la +paix future, et qui commande aux élémens de cesser +leur guerre. Ah! quoique le présent n'apporte que +des peines, je songe que ces jours d'autrefois peuvent +revenir; ou si, dans un moment de noire mélancolie, +une crainte, envieuse de mon bonheur, se +glisse par surprise en mon sein, combat ma plus +chère pensée et interrompt mon songe doré,--j'exorcise +le malin esprit, et je m'abandonne encore +à ma rêverie accoutumée. Quoique nous ne devions +plus désormais répéter dans la vallée de Granta la +leçon du pédant, ni poursuivre à travers les bocages +de l'Ida nos délicieuses visions; quoique la jeunesse +ait fui sur ses ailes de rose, et que l'âge mûr fasse +valoir ses droits sévères, le tems ne détruira pas +toute espérance, et nous accordera quelques heures +d'une joie modérée.</p> + +<p>Oui, j'espère que l'aile vaste du tems versera autour +de nous quelques rosées printanières; mais si +la fatale faux doit moissonner toutes les fleurs de ces +bosquets magiques, où la riante jeunesse se plaît à +demeurer, où les cœurs palpitent d'un naïf enthousiasme; +si l'âge mûr, au front sombre, aux froides +contraintes, arrête l'entraînement de l'ame, glace +dans l'œil les larmes de la pitié, ou comprime le soupir +de la sympathie, s'il entend sans émotion le gémissement +de l'infortune, et qu'il m'ordonne de n'avoir +plus de sensibilité que pour moi seul, oh! puisse +mon cœur n'apprendre jamais à étouffer ses naïfs et +généreux instincts! puisse-t-il toujours mépriser un +sévère censeur, et n'oublier jamais le malheur d'autrui! +Oui, tel que vous m'avez connu dans ces jours +sur lesquels mon souvenir s'arrête encore, puisse-je +errer toujours sans guide, sans sociales entraves, et +jusques au déclin de l'âge, rester enfant par le cœur! +Quoique emportée aujourd'hui par d'aériennes visions, +mon ame est toujours la même pour vous; ç'a +été souvent mon destin de pleurer, et toutes mes +anciennes joies sont refroidies. Mais; loin de moi, +heures aux couleurs noires! votre sombre empire est +passé, mon chagrin n'est déjà plus; j'en jure par +toutes les félicités que connut mon enfance; ma pensée +ne se fixera plus sur votre ombre. Ainsi, quand +la colère de l'ouragan est tombée, et que les cavernes +de la montagne ne laissent plus échapper leurs tristes +mugissemens, nous ne songeons plus à la bise +d'hiver, invités au repos par la douce haleine du zéphir. +Trop souvent ma muse enfantine mit au ton de +l'amour sa lyre languissante; mais aujourd'hui, sans +objet aucun que je puisse choisir, mes chants expirent +en soupirs à demi formés. Hélas! mes jeunes +nymphes ont fui; E--est épouse, C--est mère, +Caroline soupire solitaire, Marie s'est donnée à un +autre, et Cora, dont le regard se promenait naguère +sur moi, ne saurait plus aujourd'hui ranimer +mon amour. En vérité, cher L***, il est tems de +fuir, car le regard de Cora brille pour tous. Et quoique +le soleil dispense également à tous la lumière de +ses rayons bienfaisans, et que l'œil d'une femme soit +un <i>soleil</i>, ce dernier ne devrait luire que pour un +seul. Le méridien de l'ame ne convient pas à celles +dont le soleil dispense un universel <i>été</i>. Ainsi, toutes +mes anciennes flammes sont éteintes; et l'amour, +pour moi, n'est plus qu'un nom. Quand les flammes +de l'incendie s'affaissent, ce qui naguères en accroissait +la lumière et la dévorante ardeur, en disperse +maintenant dans l'ombre toutes les étincelles: ainsi +fait le feu des passions, lorsque le jeune garçon ou +la jeune fille se souviennent encore, mais que toute +la force de l'amour expire et s'éteint sur une braise +mourante. Mais aujourd'hui, cher L***, il est minuit, +et les nuages obscurcissent la lune vaporeuse, +dont je ne redirai pas les beautés, décrites dans les +vers de tous les écoliers; car pourquoi marcherai-je +dans le sentier que tout barde a foulé avant moi? +Toutefois, avant que ce flambeau argenté des nuits +ait trois fois parcouru son cercle accoutumé, trois +fois renouvelé sa course de lumière et chassé les ténèbres +profondes, je compte, ô mon aimable ami, +que nous verrons son disque errant au-dessus du séjour +paisible et chèrement aimé qui servit naguère +d'asile à notre premier âge. Là, nous nous mêlerons +à la bande joyeuse de ceux que connut notre enfance; +maint récit des jours passés emportera les +heures riantes, et nos ames s'inonderont de la rosée +sacrée des plaisirs intellectuels, jusqu'à ce que le +croissant de Diane pâlisse et luise à peine à travers +le brouillard du matin.</p> + + + +<br> +<h3>VIII.</h3> + +<h3>A ***<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> Il est aisé de voir que ces vers sont adressés à Marie Chaworth. Voir +la Vie de Byron. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>1. Oh! si ma destinée eût été jointe à la tienne +comme jadis ce don en semblait le gage, jamais tant +de folies ne m'eussent entraîné: car alors ma paix +n'eût point été troublée.</p> + +<p>2. A toi, je dois ces fautes de mon jeune âge; à +toi, la censure des sages et des vieillards: car ils savent +mes péchés, et ils ne savent pas que le tien fut +de rompre les liens de l'amour.</p> + +<p>3. Naguère mon ame était pure comme la tienne, +et pouvait étouffer toutes ses flammes naissantes. +Mais où sont aujourd'hui tes sermens? c'est un autre +qui les a reçus.</p> + +<p>4. Peut-être je pourrais détruire la paix de mon +rival, lui ravir le bonheur qui l'attend: mais que +la joie lui sourie toujours: en mémoire de toi, je +ne puis le haïr.</p> + +<p>5. Ah! depuis que je t'ai perdue, ange de beauté! +mon cœur ne peut rester fidèle à aucune femme. Ce +qu'il cherchait en toi seule, il tente, hélas! de le +trouver en plusieurs maîtresses.</p> + +<p>6. Adieu donc, õ fille perfide! Te regretter serait +vain et stérile. Ni l'espérance ni le souvenir ne +me prêtent leur aide, mais l'orgueil seul peut m'apprendre +à t'oublier.</p> + +<p>7. Et pourtant toute cette folle dépense d'années, +cercle fatigant de plaisirs éventés, ces mille et mille +amours, ces craintes d'une matrone, ces chants de +délire inspirés par la passion,</p> + +<p>8. Si tu avais été à moi, tout cela ne serait pas:--ces +joues, que les désordres de mon jeune âge ont +pâlies, n'auraient jamais été colorées par la fièvre +des passions, mais auraient fleuri dans le calme du +bonheur domestique.</p> + +<p>9. Oui, naguère les scènes champêtres m'étaient +douces, car la nature semblait sourire devant toi: +naguère mon cœur abhorrait l'illusion, car il ne battait +que pour t'adorer.</p> + +<p>10. Mais aujourd'hui je cours après d'autres joies: +la réflexion jetterait mon ame dans la démence; au +milieu d'une foule irréfléchie et d'un bruit vide de +pensées, je triomphe à demi de ma profonde tristesse.</p> + +<p>11. Cependant une idée funeste se glisse encore +dans mon sein, en dépit de mes vains efforts; et des +démons eux-mêmes plaindraient ce que je sens à +penser que tu es perdue pour jamais.</p> +<br> +<h3>IX.</h3> + +<h3>STANCES.</h3> + +<p>1. Plût à Dieu que je fusse encore un enfant +étourdi, séjournant encore dans ma caverne des +<i>Highlands</i>, errant dans la sombre forêt ou jouant sur +la vague bleuâtre! La pompe incommode de l'orgueil +saxon<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a> ne va pas à une ame libre qui aime les +flancs escarpés de la montagne et cherche les rocs où +se brisent les ondes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> Sassenagh ou Saxon, mot de la langue erse, signifiant ou Lowlander +(habitant de la partie basse de l'Écosse), ou Anglais.</blockquote> + +<p>2. Fortune! reprends ces plaines cultivées, reprends +ce nom éclatant! Je hais l'attouchement des +mains serviles; je hais les esclaves qui rampent autour +de moi: place-moi sur les rochers que j'aime, +qui répondent aux rugissemens sauvages de l'océan. +Je ne te demande qu'une faveur,--celle d'errer encore +au milieu des scènes que ma jeunesse a connues.</p> + +<p>3. J'ai vécu peu d'années, et je sens déjà que le +monde n'est pas fait pour moi.--Ah! pourquoi d'épaisses +ténèbres cachent-elles l'heure où l'homme +doit cesser d'être? Autrefois j'avais devant les yeux +un rêve éblouissant, une scène imaginaire de bonheur. +O vérité!--pourquoi tes odieux rayons éclairèrent-ils +à mon réveil un monde tel que celui-ci?</p> + +<p>4. J'aimais;--mais ceux que j'aimais ne sont plus; +j'avais des amis,--mes jeunes amis ont disparu. Ah! +quelle tristesse pèse sur un cœur solitaire, quand +toutes ses espérances sont mortes! Quoique de gais +compagnons, le verre en main, chassent un instant +le sentiment du malheur; quoique le plaisir agite +l'ame délirante, ah! le cœur--le cœur est toujours +vide.</p> + +<p>5. Quel ennui! Entendre la voix de ceux que le +rang ou le hasard, que la richesse ou le pouvoir +associent sans amitié ou inimitié à nos heures de +fête. Rendez-moi quelques amis fidèles, dont l'âge +et les sentimens soient les miens, et je fuirai la réunion +nocturne et bruyante où la joie n'est pourtant +qu'un nom.</p> + +<p>6. Et toi, femme! être adorable! mon espoir, +ma consolation, mon tout! Combien mon sang doit +être refroidi, puisque je commence à me blâser de +tes sourires! J'abandonnerais sans soupirer cette +scène agitée de maux brillans, pour posséder ce +contentement calme que la vertu connaît ou semble +connaître.</p> + +<p>7. Je fuirais volontiers les demeures des hommes. +Je veux fuir, et non haïr le genre humain; mon +cœur soupire après la sombre vallée dont l'obscurité +convient aux sombres pensers. Oh! que n'ai-je +les ailes qui portent la tourterelle à son nid! je m'élancerais +vers la voûte des cieux, pour m'enfuir et +m'aller reposer<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> Psaume LV, vers. 6.--«Et je dis, Oh! que n'ai-je des ailes comme +la colombe, alors je m'enfuirais et m'irais reposer.» Ce verset fait +partie de la plus belle antienne de notre langue.</blockquote> +<br> +<h3>X.</h3> + +<h3>VERS ÉCRITS SOUS UN ORME</h3> + +<h4>DANS LE CIMETIÈRE DE HARROW-ON-THE-HILL.</h4> + +<p>Septembre 2, 1807.</p> + +<p>Asile de ma jeunesse! toi dont les vieux arbres +soupirent agités par la brise qui rafraîchit ton ciel +serein, tu me vois rêver solitaire, moi qui souvent +ai foulé ton doux et verdoyant gazon avec ceux que +j'aimais, avec ceux qui, dispersés au loin, déplorent +peut-être comme moi les heureuses scènes de leurs +jours passés. En suivant de nouveau les contours de +la colline, mes yeux t'admirent, mon cœur t'adore +encore, toi, vieil ormeau, dont l'ombrage m'abrita +tant de fois pendant ces rêveries qui emportaient +rapidement les heures du crépuscule. Je viens encore +reposer mes membres au même lieu; mais, +hélas! mes pensées ne sont plus les mêmes. Oh! +comme tes branches, gémissant sous l'effort du vent, +invitent mon cœur à rappeler le passé, et semblent +dire dans leur aimable murmure: «Jouis, quand +tu le peux encore, d'un long et dernier adieu.»</p> + +<p>Quand le sort, enfin, glacera ce sein brûlant de +fièvre, et en calmera pour jamais les soucis et les +passions... Souvent j'ai pensé qu'il serait doux à ma +dernière heure (si quelque chose peut être doux à +l'instant où la vie résigne sa puissance) de savoir +qu'une humble tombe, une cellule étroite, renfermerait +mon cœur là où il aima demeurer. Oui, je le +crois, il y aurait un charme à mourir dans ce rêve: +ici battit mon cœur; ici puisse-t-il reposer! Puissé-je +dormir où naquirent toutes mes espérances! dans ce +lieu, théâtre de mon jeune âge, et asile de mon +éternel sommeil; puissé-je rester à jamais étendu +sous ce dais de feuillage, caché par le gazon sur lequel +joua mon enfance, couvert par le sol qui revêt +un lieu bien aimé, confondu avec la terre que foulèrent +mes pas; béni par les voix qui charmèrent ma +jeune oreille, pleuré du petit nombre d'amis que +mon ame reconnaissait ici, regretté par ceux qui +furent mes compagnons à l'aurore de mes jours, et +oublié de tout le reste du monde.</p> +<br><br> +<h1>LA MORT DE CALMAR</h1> + +<h3>ET D'ORLA,</h3> + +<h5>IMITATION D'OSSIAN MACPHERSON<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>.</h5> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> Il est peut-être nécessaire de remarquer que cette histoire, quoique la +catastrophe soit fort différente, est tirée de l'épisode de Nisus et Euryale, +dont nous avons déjà donne une traduction dans ce volume. + +<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p> + +<p>Voir la liste des pièces classiques traduites ou imitées par Byron. Il est à +peine besoin d'avertir que cette histoire est écrite en prose dans l'original.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<br><br> + +<hr> +<h2>LA MORT DE CALMAR</h2> + +<h3>ET D'ORLA.</h3> + +<hr class="short"> +<br> +<p>Chers sont les jours de la jeunesse! La vieillesse +arrête son regard sur leurs souvenirs à travers le +brouillard du tems. Elle rappelle, au crépuscule de +la vie, les heures éclairées par le soleil du matin. +Elle lève sa lance d'une main tremblante. «C'est avec +un bras moins faible, s'écrie-t-elle, que je maniai le +fer devant mes pères!» La race des héros n'est plus! +mais leur renommée retentit sur la harpe; leurs ames +volent sur les ailes du vent! Ils entendent le chant +de gloire à travers les soupirs de la tempête, et se +réjouissent dans leurs palais de nuages! Tel est Calmar: +la pierre grise marque l'étroite demeure de sa +cendre; il regarde la terre du haut des orages; il +roule son ombre dans le tourbillon de l'ouragan, et +plane sur la brise de la montagne.</p> + +<p>Morven<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a> était la patrie de ce chef, foudre de +guerre en l'armée de Fingal<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> +<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Ses pas, sur le champ +de bataille, laissaient leurs traces dans le sang; les +enfans de Lochlin<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> +<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a> avaient fui devant sa lance irritée. +Mais doux était l'œil de Calmar: douces étaient +les ondes de sa jaune chevelure, qui brillait comme +le météore de la nuit. Aucune vierge ne fit soupirer +son cœur; ses pensées étaient toutes données à l'amitié, +à Orla, dont les cheveux sont noirs, à Orla, +destructeur des héros! Leurs épées étaient égales +dans le combat: Orla avait un orgueil farouche qui +ne s'adoucissait que pour Calmar. Tous deux ils demeuraient +dans la caverne d'Oïthona.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> Montagne élevée de l'Aberdeenshire. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" +name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61"> +(retour) </a> Fingal, chef suprême du clan de Morven. + +<p>(<i>Note du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" +name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62"> +(retour) </a> Lochlin, clan rival de celui de Morven: Swaran en était le roi. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>De Lochlin, le roi Swaran s'élança sur les flots +bleus. Les enfans d'Erin<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a> +<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a> tombèrent sous sa puissance. +Fingal excita ses chefs au combat: leurs vaisseaux +couvrent l'océan. Leurs troupes se pressent +sur les vertes collines. Ils accourent au secours +d'Érin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" +name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63"> +(retour) </a> Les enfans d'Érin, c'est-à-dire les Irlandais: Érin est le nom erse +de l'Irlande. (<i>Ireland</i> vient lui-même d'<i>Erin</i> et <i>land</i>, terre, pays.) + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>La nuit s'éleva dans les nues. Les ténèbres couvrent +les armées; mais les chênes qui flambent brillent +dans la vallée. Les enfans de Lochlin dormaient; +leurs rêves étaient de sang. Ils brandissent en pensée +leurs lances, et Fingal s'enfuit... Autre est l'armée +de Morven. Veiller fut le poste d'Orla. Calmar se tenait +à son côté. Leurs lances étaient dans leurs mains. +Fingal appela ses chefs: ils s'assemblèrent autour de +lui. Le roi était dans le milieu; ses cheveux étaient +gris; mais redoutable encore était le bras du roi. Les +ans n'avaient point flétri ses forces. «Enfans de Morven, +dit le héros, demain nous attaquons l'ennemi; +mais où donc est Cuthullin, ce bouclier d'Érin? Il +se repose dans les palais de Tura; il ne sait pas notre +venue. Qui volera vers le héros à travers le camp +de Lochlin, et appellera aux armes le chef vaillant? +La route est au milieu des épées ennemies; mais +nombreux sont mes héros: ce sont tous des foudres +de guerre. Parlez, chefs! qui se lèvera?</p> + +<p>--Fils de Trenmor! que cet exploit me soit accordé, +dit le noir Orla, et accordé à moi seul. Qu'est-ce +que la mort pour moi? J'aime le sommeil des forts, +mais le danger est petit. Les enfans de Lochlin rêvent +à cette heure. J'irai chercher Cuthullin dont le +char est si rapide. Si je tombe, commandez le chant +des bardes, et placez-moi sur les bords des ondes du +Lubar.--Et tomberas-tu seul? dit le blond Calmar. +Laisseras-tu ton ami loin de toi? chef d'Oïthona! +Mon bras n'est pas faible dans la bataille. Te verrais-je +mourir sans lever ma lance? Non, Orla! +nous avons ensemble chassé le chevreuil et pris place +au festin, ensemble parcouru le chemin du péril, +ensemble habité la caverne d'Oïthona: ensemble +donc dormons dans une place étroite sur les bords +du Lubar.--Calmar, dit le chef d'Oïthona, pourquoi +ta jaune chevelure se ternirait-elle dans la poussière +d'Érin? Laisse-moi tomber seul. Mon père +habite son palais aérien; il se réjouira d'accueillir +son fils: mais Mora, aux yeux bleus, prépare le +festin pour son fils sur le Morven. Elle prête l'oreille +aux pas du chasseur sur la bruyère, et croit reconnaître +la marche de Calmar. Je ne veux pas que l'on +dise: <i>Calmar est tombé sous le fer de Lochlin; il est +mort avec le sombre Orla, le chef au noir sourcil</i>. +Pourquoi les larmes obscurciraient-elles l'œil azuré +de Mora? Pourquoi la forcer à maudire Orla, qui +guida Calmar à la mort? Vis donc, Calmar! vis, pour +élever sur ma cendre une pierre que couvrira la +mousse: vis pour me venger dans le sang de Lochlin. +Joins-toi au chant des bardes sur ma tombe. La +voix de Calmar rendra le chant de mort bien doux à +Orla. Mon ombre sourira au bruit des éloges.--Orla, +dit le fils de Mora, pourrais-je unir ma voix +au chant de mort de mon ami? pourrais-je livrer aux +vents sa renommée? Non, mon cœur ne parlerait +qu'en soupirs: faibles et brisés sont les accens du +chagrin. Orla! nos ames entendront ensemble le +chant funèbre. Une seule urne nous enfermera tous +deux là-haut: les bardes mêleront les noms d'Orla et +de Calmar.</p> + +<p>Ils quittent le cercle des chefs. Leurs pas se dirigent +vers le camp de Lochlin. La mourante flamme +du chêne ne répand plus qu'une sombre lueur dans +les ténèbres. L'étoile du nord dirige leur course vers +Tura. Swaran repose sur sa colline solitaire. Là, les +troupes sont confondues; le sommeil fronce leurs +paupières. Les soldats ont mis leurs boucliers sous +leurs têtes. Leurs épées brillent au loin, réunies en +faisceaux. Les feux sont expirans; les tisons s'en +vont en fumée. Tout se tait; mais la brise gémit sur +les rochers au-dessus du camp. D'un pas léger, nos +héros se coulent à travers l'armée endormie. Déjà la +moitié du voyage est faite, quand Mathon, reposant +sur son bouclier, frappe le regard d'Orla. Soudain +l'œil du guerrier darde, au milieu des ténèbres, d'étincelans +éclairs: la lance est en arrêt: «Pourquoi +froncer ce sourcil furieux, chef d'Oïthona? dit le blond +Calmar, nous sommes au milieu des ennemis. Est-il +tems de s'arrêter!--Il est tems de me venger, dit Orla, +chef aux noirs sourcils, Mathon de Lochlin dort: +vois-tu sa lance? c'est le sang de mon père qui en +rouille la pointe. Le sang de Mathon fumera sur le +mien; mais le tuerai-je endormi, fils de Mora? +Non, il sentira sa blessure; ma renommée ne s'élevera +pas sur le sang du sommeil. Debout, Mathon! +debout! le fils de Connal t'appelle, ta vie lui appartient; +debout! au combat!» Mathon se réveille en +sursaut, mais se leva-t-il seul? non: les chefs se +lèvent en foule dans la plaine: «Fuis! Calmar! fuis! +dit le noir Orla, Mathon est à moi, je mourrai avec +joie; mais Lochlin s'amasse à l'entour; fuis à travers +l'ombre de la nuit.» Orla se retourne, le heaume de +Mathon est fendu, son bouclier tombe de son bras, +Mathon frissonne baigné dans son sang; il roule à +terre près du chêne enflamme: Strumon le voit tomber: +sa colère s'allume; son arme flamboie sur la +tête d'Orla; mais une lance a percé son œil, sa cervelle +s'échappe à travers la blessure; elle écume sur +la lance de Calmar. Comme roulent les vagues de +l'océan contre deux puissans navires du nord, ainsi +se jettent les hommes de Lochlin sur les deux chefs. +Comme, en brisant la houle écumante, naviguent fièrement +les navires du nord, ainsi s'élèvent les chefs +de Morven sur les casques dispersés de Lochlin. Le +cliquetis des armes est venu à l'oreille de Fingal. +Il frappe son bouclier; ses enfans se pressent à l'entour; +les soldats foulent aux pieds la bruyère; Ryno +bondit de joie. Ossian accourt en armes. Oscar brandit +sa lance. Les plumes d'aigle de Fillan flottent au +gré des vents. Terrible est le bruit de la mort! Nombreuses +sont les veuves de Lochlin. La force de Morven +a prévalu.</p> + +<p>L'aurore éclaire les collines; on ne voit aucun +ennemi vivant; mais ceux qui dorment sont en grand +nombre; ils sont gisans, l'air farouche, sur le sol +d'Erin. La brise de l'océan soulève leurs cheveux; +cependant ils ne s'éveillent point. Les éperviers poussent +des cris aigus au-dessus de leur proie.</p> + +<p>Quelle est cette jaune chevelure qui ondoie sur la +poitrine d'un chef? Brillante comme l'or de l'étranger, +elle se mêle à la noire chevelure de son ami. +C'est Calmar; il gît sur le sein d'Orla. Il n'y a qu'un +seul ruisseau de sang. Farouche est le regard du noir +Orla. Ce héros ne respire plus; mais son œil est encore +une flamme; il brille dans la mort à travers sa +paupière ouverte. La main d'Orla est fortement serrée +dans celle de Calmar; mais Calmar vit encore! +Il vit, quoique d'un souffle bien faible: «Lève-toi, +dit le roi; lève-toi, fils de Mora; c'est à moi de +panser les blessures des héros. Calmar peut encore +courir sur les collines de Morven.</p> + +<p>--Calmar ne chassera plus le daim de Morven +avec Orla, dit le héros: qu'est pour moi la chasse +sans mon ami? Qui partagerait les dépouilles du +combat avec Calmar? Orla repose pour toujours. +Ton ame était âpre, Orla! mais elle m'était douce +comme la rosée du matin. C'était pour les autres l'éclair +de la foudre: pour moi, le rayon argenté du +jour. Portez mon épée à Mora aux yeux bleus: qu'on +la suspende en ma salle déserte; elle n'est pas pure +de sang, mais elle n'a pu sauver Orla. Placez-moi +avec mon ami: commandez le chant des bardes, +quand je ne serai plus.»</p> + +<p>Ils sont ensevelis près des ondes du Lubar. Quatre +pierres grises marquent la demeure d'Orla et de Calmar.</p> + +<p>Quand Swaran eût été soumis, nos voiles s'élevèrent +sur les flots bleus. Les vents rendirent nos +navires à Morven. Les bardes commencèrent leur +chant.</p> + +<p>«Quelle ombre s'élève sur le rugissement des +mers? quel sombre fantôme paraît sur le torrent +rouge de feu des tempêtes? sa voix roule dans le +tonnerre: c'est Orla, le chef d'Oïthona, dont les +cheveux étaient noirs. Il était sans pareil dans la +guerre. Paix à ton ame, Orla! ta renommée ne périra +pas. Ni la tienne, ô Calmar! Qu'aimable était +ta grâce, fils de Mora aux yeux bleus: mais ton +épée n'était pas inactive. Elle pend aujourd'hui dans +ta caverne. Les fantômes de Lochlin gémissent autour +de ce fer. Entends ta louange, Calmar! Elle +habite dans la voix des forts. Ton nom ébranle les +échos de Morven. Lève donc ta blonde chevelure, +fils de Mora: étends-la sur l'arc-en-ciel, et souris à +travers les pleurs de la tempête<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a> +<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" +name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64"> +(retour) </a> Je crains que la dernière édition de <i>Laing</i> n'ait tout-à-fait renversé +l'espérance que l'<i>Ossian</i> de Macpherson fût une traduction d'un recueil +de poèmes complets en eux-mêmes; mais, l'imposture une fois découverte, +le mérite de l'ouvrage demeure incontesté, quoiqu'il y ait des +fautes, et particulièrement, en quelques passages, des formes de style +fort ampoulées.--L'humble imitation qu'on vient de lire trouvera grâce +devant les admirateurs de l'ouvrage original; c'est un essai, bien inférieur, +il est vrai; mais qui fait preuve d'attachement pour leur auteur +favori.</blockquote><br> + +<p class="mid">FIN DES HEURES DE LOISIR.</p> +<br><br> + +<h1>LA PROPHÉTIE</h1> + +<h3>DU DANTE.</h3> + +<p><span class="rig">'Tis the sunset of life gives me mystical lore.<br> +And coming events cast their shadows before.</span><br><br> + +<span class="rig">(<span class="sc">Campbell</span >.)</span><br><br> + +<span class="rig">C'est le soir de la vie qui me donne une mystérieuse<br> +leçon; et l'avenir projette son ombre devant moi.</span><br><br> +</p> + +<br><br><br> +<hr> + +<h2>DÉDICACE.</h2> + +<hr class="short"> + +<br> + +<p>Femme adorée<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a> +<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>! Si pour le froid et nuageux climat où je +suis né, mais où je ne voudrais pas mourir, j'ose imiter le +patriarche de la poésie italienne, et bâtir en rimes dures une +copie runique<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> +<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a> des sublimes chants du sud, c'est toi seule +qui en es la cause; et quoique je demeure au-dessous de +son immortelle harmonie, ton cœur aimant me pardonnera +mon crime. Oui, fière de beauté et de jeunesse, tu parlas: et +pour toi, parler, être obéie, c'est même chose; mais ce n'est +que sous le soleil du sud que de tels sons se prononcent, que +de tels charmes se déploient, qu'un si doux langage sort +d'une si jolie bouche.--Ah! quels efforts ta parole ne pourrait-elle +inspirer?</p> + +<p>Ravenne, juin 21, 1819<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" +name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65"> +(retour) </a> M.A.P. traduit <i>lady</i> par <i>belle Ausonienne</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" +name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66"> +(retour) </a> Nom donné à la langue, aux caractères alphabétiques, aux poésies, +aux monumens des anciens Scandinaves ou peuples du nord. + +<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" +name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67"> +(retour) </a> La date seule nous apprendrait que cette dédicace est adressée à la +comtesse Guiccioli, alors maîtresse de Byron. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> +<br><br><br> + + +<hr> +<h2>PRÉFACE.</h2> +<hr class="short"> +<br> +<p>Pendant le cours d'une visite à la cité de Ravenne, +on fit entendre à l'auteur qu'ayant composé +quelque chose sur l'emprisonnement du +Tasse, il devrait en faire autant sur l'exil du +Dante:--le tombeau du poète étant un des +objets les plus intéressans de cette ville, tant +pour les habitans eux-mêmes que pour les étrangers.</p> + +<p>«Sur cet avis, je parlai;» et il en est résulté +les quatre chants <i>in terza rima</i><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a> +<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a> que j'offre aujourd'hui +au lecteur. S'ils sont compris et approuvés, +c'est mon dessein de continuer le +poème en divers autres chants jusques à sa conclusion +naturelle, c'est-à-dire jusqu'au siècle +présent. Le lecteur est prié de supposer que le +Dante s'adresse à lui, durant l'intervalle qui sépare +l'achèvement de la <i>Divine Comédie</i> et l'époque +de sa mort, et que c'est même peu de +tems avant ce dernier événement qu'il prophétise +d'une manière générale les destinées de +l'Italie dans les siècles suivans. En adoptant ce +plan, j'ai eu dans l'esprit la <i>Cassandre</i> de Lycophron +et la <i>Prophétie de Nérée</i> d'Horace, +aussi bien que les prophéties de l'Écriture-Sainte. +Le rhythme adopté est le tercet du Dante, +rhythme que je ne sais pas avoir été, jusqu'à ce +jour, employé dans notre langue, si ce n'est +peut-être par M. Hayley, de la traduction duquel +je n'ai jamais vu qu'un extrait, cité dans +les notes de <i>Caliph Vathek</i>. Ainsi donc,--si +je ne me trompe,--ce poème peut être considéré +comme une expérience de métrique. Les +chants sont courts, et à peu près de la même +longueur que ceux du poète dont j'ai emprunté +le nom, et très-probablement emprunté en +vain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" +name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68"> +(retour) </a> <i>Terza rima</i>. On nomme ainsi, dans la métrique italienne, un mode +de versification dans lequel trois vers de même rime se croisent toujours +avec trois autres vers également de même rime, de telle sorte que le +poème entier est disposé en tercets, dont le dernier vers reproduit la +rime pour la troisième et dernière fois. Citons, pour exemple, les six +premiers vers de la <i>Prophétie</i>: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Once more in man's frail world! which I had left</i></p> +<p class="i4"> <i>So long that 't was forgotten; and I feel</i></p> +<p class="i4"> <i>The weight of clay again,--too soon bereft</i></p> +<p><i>Of the immortal vision which could heal</i></p> +<p class="i4"> <i>My earthly sorrows, and to God's own skies</i></p> +<p class="i4"> <i>Lift me from that deep gulf without repeal</i>, etc.</p> +<p class="i30">(<i>N. du Tr.</i>)</p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>Entre autres inconvéniens qu'éprouvent les +auteurs dans ce siècle-ci; il est difficile à quelqu'un +qui s'est fait une réputation, bonne ou +mauvaise, d'échapper à la traduction. J'ai eu +l'occasion de voir le quatrième chant de <i>Childe-Harold</i> +traduit en ce que les Italiens nomment +<i>versi sciolti</i>,--c'est-à-dire, un poème écrit en +<i>vers blancs</i>, suivant le mode de la <i>stance spensérienne</i>, +sans aucun égard aux divisions naturelles +de la stance ou du sens. Si le présent +poème, roulant sur un sujet national, éprouve +le même sort, je prierai le lecteur italien de se +rappeler qu'en échouant dans l'imitation de son +grand <i>Padre Alighieri</i>, j'ai échoué à imiter ce +que tous étudient et ce que peu comprennent, +puisque, jusqu'à ce jour, on n'a pas encore déterminé +le sens de l'allégorie du premier chant +de l'<i>Enfer</i>, à moins que l'ingénieuse et probable +conjecture du comte Marchetti ne soit considérée +comme ayant décidé la question.</p> + +<p>Mais j'obtiendrai d'autant mieux le pardon +de mon insuccès, que je ne suis pas du tout sûr +que mon succès fasse plaisir, puisque les Italiens, +par un sentiment excusable de nationalité, sont +particulièrement jaloux de tout ce qui leur reste +de national--de leur littérature, et puisque, +dans l'amertume de la guerre actuelle entre le +classicisme et le romantisme, ils sont fort peu +disposés à permettre à un étranger de les approuver +ou de les imiter, et à ne pas trouver +quelque blâme dans sa présomption ultramontaine<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> +<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a>. +Je le conçois aisément, sachant ce qu'on +penserait en Angleterre d'un Italien qui imiterait +Milton, ou bien encore si une traduction +de Monti, de Pindemonte ou d'Arici était présentée, +à la génération qui s'élève, comme un +modèle pour leurs essais poétiques à venir. +Mais je m'aperçois que ma préface dégénère +en adresse aux lecteurs italiens, lorsque réellement +je n'ai affaire qu'aux lecteurs anglais: et +d'ailleurs, que le nombre en soit petit ou grand, +je dois prendre congé des uns et des autres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" +name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69"> +(retour) </a> En français, <i>ultramontain</i> signifie le plus ordinairement <i>ce qui +existe en Italie</i>. Cela est simple; le mot, dans son étymologie, veut +dire: <i>qui est au-delà des monts</i>. Pour un Français, un Italien est un +ultramontain; mais pour un Italien, c'est l'Anglais, le Français, l'Allemand, +etc., qui sont ultramontains. Ici, Lord Byron a employé le mot +dans le dernier sens.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></blockquote> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Premier</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + +<p>Me voici encore une fois dans le frêle monde de +l'homme! j'en avais été si long-tems absent, que je +l'avais oublié: mais je sens de nouveau le poids de +mon argile,--trop tôt privé de l'immortelle vision, +qui, guérissant mes terrestres chagrins, m'enleva +jusqu'au céleste séjour de Dieu, du fond même de +cet immense gouffre où il n'y a plus d'espérance, +où naguère mes oreilles avaient retenti des hurlemens +des esprits à jamais damnés:--m'enleva de +ce lieu de moindres tourmens, d'où les hommes +peuvent s'élever, purifiés par le feu, pour se joindre +à la race angélique, parmi laquelle la brillante lumière +de ma Béatrix<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> +<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a> éclaira mon ame ravie;--m'enleva +jusqu'aux pieds de l'éternelle Trinité; du Dieu +grand, origine et fin de toutes choses, très-bon, +mystérieux, triple, unique, infini, ame universelle:--enfin, +conduisit d'étoile en étoile le voyageur +mortel, que tant de gloire ne foudroyait pas, jusqu'au +trône de la toute-puissance. O Béatrix! dont +le beau corps est si long-tems demeuré sous le gazon +et sous la froide pierre de marbre! toi qui fus +seule à mes jeunes années un pur ange d'amour!--amour +ineffable, qui s'empara de mon cœur tout +entier; car rien autre que toi sur la terre ne fit dès-lors +palpiter mon sein; car te rencontrer dans le ciel, +c'était rencontrer ce que cherchait mon ame errante, +semblable à la colombe de l'arche, qui ne reposa son +aile qu'après avoir trouvé le rameau d'heureux présage;--oui, +Béatrix, sans ta lumière, mon paradis +eût toujours été incomplet<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a> +<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>. Dès que le soleil eut réjoui +ma vue de mon dixième été, tu fus ma vie, tu fus +l'essence de ma pensée; je t'aimai avant de connaître +le nom d'amour; tu brilles encore dans les yeux ternes +du vieillard, tout affaiblis qu'ils sont par la persécution, +par les ans, par le bannissement, par les larmes +pour toi versées, et que d'autres douleurs n'auraient +pu m'arracher: car ce n'est point ma nature de fléchir +sous la tyrannie d'une faction, ou devant les +criailleries de la multitude. Après une lutte longue +et vaine, je fus chassé: jamais, si ce n'est quand le +regard de mon esprit perce les nuages suspendus sur +l'Apennin, et s'étend jusqu'à Florence, jadis si fière +de moi; non, jamais je ne puis retourner sur mon sol +natal, même pour y mourir: n'importe, ils n'ont pas +encore dompté l'ame sévère et haute du vieil exilé. +Mais le soleil, quoique brillant encore sur l'horizon, +doit enfin se coucher; la nuit vient; je suis vieux en +jours, en actions et en méditations; j'ai rencontré la +destruction face à face dans toutes les voies. Le +monde m'a laissé aussi pur qu'il m'a trouvé; et si +je n'en ai pas encore obtenu les louanges, je ne les +ai point recherchées à l'aide de vils artifices. L'homme +outrage, le tems venge; mon nom formera peut-être +un monument entouré de quelque clarté: et certes, +ce n'eût point été le but, la fin suprême de mon ambition, +que de grossir la vaine liste de ceux qui naviguent +dans la basse mer de la renommée, et font +enfler leurs voiles par l'inconstante haleine des +hommes; que d'obtenir la fausse gloire d'être classé, +avec les conquérans et les autres ennemis de la vertu, +dans les sanglantes chroniques des âges passés. J'aurais +voulu voir ma Florence grande et libre<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a> +<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>: ô +Florence! Florence! Tu fus pour moi comme cette +Jérusalem sur laquelle le Tout-Puissant a pleuré; +<i>mais tu ne voulus pas</i>: comme l'oiseau cache sa tendre +couvée, je t'aurais cachée sous une aile paternelle si tu +avais écouté ma voix: mais sourde et farouche, comme +la couleuvre, tu dirigeas ton venin contre le sein qui te +chérissait; tu confisquas mes biens, et condamnas au +feu ma personne maudite. Hélas! combien sont amères +les imprécations de la patrie, à celui qui <i>pour</i> elle +aurait expiré, mais ne méritait pas d'expirer <i>par</i> elle; +à celui qui l'aime, oui, l'aime encore malgré son injuste +colère. Le jour viendra peut-être, où elle cessera +de fermer les yeux à la vérité; le jour viendra +peut-être, où elle serait fière de posséder la poussière +qu'elle condamne à être le jouet des vents<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> +<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>, et de +transférer dans son enceinte le tombeau de celui à +qui elle a refusé une demeure. Mais cela ne lui sera +point accordé; il faut que ma poussière dorme où je +serai tombé; non, le pays où je respirai pour la première +fois, mais qui, dans un accès de furie, m'envoya +respirer l'air d'un ciel étranger, ne reprendra +pas mes ossemens indignés, parce qu'en son caprice +il oublie son courroux et révoque sa sentence; non,--il +m'a refusé ce qui était à moi,--mon toit; il +n'aura pas ce qui n'est pas à lui,--ma tombe! Trop +long-tems ses armes irritées ont maintenu loin de lui +le sein qui pour lui aurait saigné, le cœur qui pour +lui a battu, l'ame qui fut à l'épreuve de la tentation, +l'homme qui combattit, fatigua, voyagea, remplit +enfin tous les devoirs d'un fidèle citoyen, et vit, pour +récompense, les artifices triomphans des Guelfes<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> +<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a> +faire passer sa proscription en loi. Ces choses ne +sont point faites pour l'oubli; Florence sera plutôt +oubliée. Trop profonde est la blessure, l'injure trop +cruelle, la durée d'une telle misère trop prolongée, +pour que j'accorde un pardon plus complet, pour +que l'injustice soit moindre après un tardif repentir: +et pourtant,--je sens pour ma patrie une tendre sympathie, +et pour toi aussi, ma Béatrix: c'est avec peine +que tomberait ma vengeance sur la terre, qui jadis +fut la mienne, et m'est encore sacrée comme asile +de tes cendres; oui, ces cendres, comme un saint +reliquaire, protégeraient la ville meurtrière, et l'urne +seule qui les renferme sauverait dix mille de mes +ennemis. Quelquefois, il est vrai, mon cœur solitaire, +comme celui du vieux Marius, dans le marais de Minturnes;<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a> +<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a> +ou sur les ruines de Carthage, peut se gonfler +de mauvais sentimens, de passions brûlantes et +terribles: quelquefois, un rêve m'offre un vieil ennemi +se débattant dans les angoisses de l'agonie, et mon +sourcil s'épanouit dans l'espoir du triomphe:--arrière, +telles pensées! Voilà les dernières faiblesses +de ceux qui long-tems ont souffert une misère plus +qu'humaine, et qui néanmoins étant hommes, n'ont +de repos que sur la couche de la vengeance,--la +vengeance, qui, dans le sommeil, ne rêve que de sang, +et, durant la veille, brûle du désir inextinguible, et +souvent déçu, d'un changement qui nous remonte sur +le faîte, qui mette sous nos pieds ceux dont les pas nous +foulaient, après que la Mort et Até<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> +<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a> auront couru +sur les fronts humiliés et sur les têtes tranchées.--Grand +Dieu! éloigne de moi ces idées;--je remets +dans tes mains mes injures nombreuses, et ta +verge toute-puissante tombera sur ceux qui me frappèrent:--sois +mon égide! comme tu l'as été dans +les périls, dans les peines, dans les cités turbulentes, +et au milieu des tentes guerrières,--dans +les fatigues, dans les travaux sans nombre que j'ai +supportés en vain pour Florence.--J'en appelle +d'elle à toi! à toi, que j'ai vu dans ton sublime empire! +vision glorieuse! jusqu'à ce jour il n'avait point +été donné d'en jouir et de vivre, et cependant, tu me +l'as permis. Hélas! avec quelle lourdeur je tombe sur +ma tête le sentiment de la terre et des choses terrestres: +passions dévorantes, affections tristes et +basses, rapides palpitations du cœur répondant aux +tortures de l'esprit, longues journées, nuits cruelles, +souvenirs d'un demi-siècle sanglant et sombre, et le +peu d'années que je peux encore attendre, brisées +par la vieillesse, abandonnées de l'espérance,--mais +moins pénibles à supporter; car trop long-tems a duré +mon horrible naufrage sur le roc solitaire du morne +désespoir, pour que je porte dorénavant mes yeux +vers le navire qui passe, et qui fuit cet écueil si affreux +et si nu, pour que j'élève la voix;--qui donc +ferait attention à ma plainte? Je ne suis pas de ce +peuple, ni de cet âge: et cependant, mes chants dérouleront +un tableau qui éternisera la mémoire de +ces tems, lorsque pas une page de leurs annales +semées de troubles n'attirerait un regard sur la rage +des discordes civiles, si mes vers, comme un parfum +préservateur, n'eussent pas conservé maintes actions +aussi indignes que ceux qui les firent. C'est le destin +des esprits de ma trempe, que d'être tourmentés dans +la vie, d'user leurs cœurs, de consumer leurs jours +dans une lutte sans fin, et de mourir dans l'abandon; +puis les générations futures se pressent autour de +leur tombe: mille et mille pélerins arrivent des climats +divers, où ils ont appris le nom de cet homme,--qui +n'est plus qu'un nom; et, prodiguant leurs +hommages sur la pierre funèbre, ils répandent au +loin la renommée de qui n'entend plus ce bruit, de +qui n'en est plus touché. La mienne au moins m'a +coûté cher: mourir n'est rien, mais languir ainsi,--étouffer +l'ardeur immense de mon esprit,--vivre +à l'étroit avec de petits hommes, en vulgaire +spectacle à tout regard vulgaire; errer à l'aventure, +lorsque les loups eux-mêmes trouvent une tanière; +sans famille, sans foyers, sans rien de ce qui rend +la société douce et allège la peine;--me sentir dans +la même solitude que les rois, avec le pouvoir et la +couronne de moins;--envier au ramier son nid, et +les ailes qui le transportent jusqu'aux lieux où l'Apennin +voit l'Arno couler à ses pieds, jusqu'à son +perchoir qu'il choisit peut-être dans l'enceinte de +mon inexorable patrie, où sont encore mes enfans, +et cette femme funeste<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a> +<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>, leur mère, froide compagne, +qui m'apporta la ruine en douaire;--à voir +et sentir tous ces maux, à les savoir irréparables, j'ai +reçu une amère leçon; mais je suis resté libre: j'ai +subi mon sort sans déshonneur, comme je me l'étais +attiré sans bassesse: ils ont fait de moi un exilé,--non +un esclave.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" +name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70"> +(retour) </a> Le lecteur est prié d'adopter pour le mot de <i>Beatrice</i> (Béatrix) la +prononciation italienne, où aucune syllabe ne reste muette. + +<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p> + +<p>--Byron fit cette remarque afin que les Anglais ne prononçassent +pas <i>Beatrice</i> en trois syllabes, mais en quatre, sans quoi son vers se fût +trouvé faux.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" +name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Che sol per le belle opre</i></p> +<p><i>Che fanno in cielo il sole e l' altre stelle</i></p> +<p><i>Dentro di lui si crede il paradiso,</i></p> +<p><i>Così se guardi fiso</i></p> +<p><i>Pensar ben dei ch' agni terren' piacere.</i></p> +</div></div> + +<p><i>Canzone</i>, où Dante décrit la personne de Béatrix, strophe 3.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" +name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72"> +(retour)</a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>L'Esilio che m' è dato onor mi tegno</i>.</p> +<p>...........................................</p> +<p><i>Cader tra' buoni è pur di lode degno</i>.</p> +</div></div> + +<p><i>Sonnet</i> de <span class="sc">Dante</span >, +dans lequel il représente la justice, la générosité et la tempérance comme +bannies de chez les hommes, et cherchant un refuge dans l'amour qui +habite en son cœur.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" +name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73"> +(retour) </a> «<i>Ut si quis prædictorum ullo tempore in fortiam dicti communis +pervenerit</i>, talis perveniens igne comburatur, sic quod moriatur.» +Deuxième sentence de Florence contre le Dante et les quatorze co-accusés.--Le +latin est digne de la sentence.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" +name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74"> +(retour) </a> Dante appartenait au parti des Gibelins ou des Blancs, toujours opposé +en Italie à celui des Guelfes ou des Noirs. Voir Sismondi, <i>Hist. +des républiques ital.</i> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" +name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75"> +(retour) </a> Marius, fuyant de Rome pour échapper à Sylla, s'enfonça jusqu'au +cou dans un marais près Minturnes: il en fut retiré, et conduit dans cette +prison où il effraya par son regard le soldat cimbre envoyé pour le tuer. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" +name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76"> +(retour) </a> Déesse du mal. Ἄτη, misère: souvent personnifiée dans Homère. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" +name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77"> +(retour) </a> Cette femme, dont le nom était <i>Gemma</i>, appartenait à une des +plus puissantes familles du parti guelfe, à la famille <i>Donati</i>. Corso +Donati fut le principal adversaire des Gibelins. Gemma est représentée +comme étant <i>admodum morosa, ut de Xantippe Socratis philosophi +conjuge scriptum esse legimus</i>, suivant Giannozzo Manetti. Mais Lionardo +Aretino, dans sa Vie du Dante, s'irrite contre Boccace, qui a dit +que les hommes de lettres ne devraient pas se marier: <i>Qui il Boccacio +non ha pazienza, e dice, le mogli esser contrarie agli studi; e non +si ricorda che Socrate il più nobile filosofo che mai fusse ebbe moglie, +e figliuoli e uffici della republica nella sua città; e Aristotele +che</i>, etc., <i>ebbe due mogli in vari tempi, ed ebbe figliuoli, e ricchezze +assai.--E Marco Tullio--e Catone--e Varrone, e Seneca--ebbero +moglie</i>, etc. Il est bizarre que les exemples de l'honnête +Lionardo, à l'exception de Sénèque et peut-être d'Aristote, ne soient pas +les plus heureux. La Terentia de Cicéron, et la Xantippe de Socrate ne +contribuèrent nullement au bonheur de leurs époux; si toutefois elles +contribuèrent à leur philosophie.--Caton répudia sa femme:--nous +ne savons rien de celle de Varron;--quant à celle de Sénèque, nous +savons seulement qu'elle était disposée à mourir avec lui, mais qu'elle +se ravisa, et vécut encore plusieurs années. Mais, dit Lionardo: <i>L'uomo</i> +è animale civile, <i>secondo piace a tutti i filosofi</i>; et il conclut de là +que la plus grande preuve du <i>civisme de l'animal</i> est <i>la prima congiunzione +dalla quale multiplicata nasce la città</i>.</blockquote> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Deuxième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + +<p>L'esprit des anciens jours de ferveur, alors que la +parole était chose révérée, et que, l'avenir se dévoilant +à la pensée, elle commandait aux hommes de lire le +destin des enfans de leurs enfans dans l'abîme ouvert +du tems qui doit être, et de contempler le chaos des +événemens, où gisent, à demi formés, les êtres qui +subiront un jour l'humaine condition;--cet esprit, +que les illustres voyans d'Israël portaient dans leur +sein, est aujourd'hui en moi comme jadis en eux: +et, si j'ai le sort de Cassandre, si, au milieu du bruit +des factions, personne n'entend ou n'écoute cette +voix qui crie du désert, la faute en soit à eux! et +que ma conscience me donne la seule récompense +que j'aie jamais connue! N'as-tu pas versé ton sang? +et dois-tu le verser encore, Italie? Ah! un tel avenir, +que me dévoile une lumière sombre et sépulcrale, +m'ordonne d'oublier, dans les maux irréparables qui +te frappent, ceux qui m'ont frappé moi-même. Nous +ne pouvons avoir qu'une patrie, et tu es encore la +mienne;--mes ossemens seront dans ton sein, mon +ame dans ton langage, qui régna jadis avec notre +vieil empire romain dans toute l'étendue de l'Occident; +mais je ferai surgir une autre langue, aussi +sublime et plus douce, dans laquelle l'ardeur du +héros, où les soupirs de l'amant, tout sujet enfin +trouvera pour son expression de tels accens, que +chaque mot, aussi brillant que ton ciel, réalisera le +plus beau rêve d'un poète, et te fera proclamer reine +du chant par l'Europe entière; ainsi, toute parole, +comparée à la tienne, semblera ce qu'est à la voix +du rossignol celle des autres oiseaux, et toute langue, +devant la tienne, confessera sa barbarie; et +cet honneur, tu le devras à celui que tu as tant outragé, +à ton barde toscan, au Gibelin banni. Malheur! +malheur! le voile des siècles futurs est déchiré;--mille +années, qui restent encore immobiles, +comme les vagues de l'Océan, tant que les vents ne se +lèvent pas, s'avancent, balancées d'une sombre et +morne ondulation, du fond de l'éternité jusques à +mon regard; les orages dorment encore, les nuages +se maintiennent toujours en leur place, le volcan +souterrain qui ébranlera le sol n'est pas encore allumé, +le sanglant chaos attend encore la création; +mais tout est disposé pour l'exécution de ta sentence, +les élémens n'ont besoin que d'un mot: «Que les +ténèbres soient<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a> +<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>!» et soudain, tu deviens un tombeau! +Oui, toi, contrée si belle, tu sentiras le +glaive! toi, Italie, lieu charmant, paradis ressuscité, +où l'homme retrouve sa félicité primitive! Ah! +les fils d'Adam doivent-ils donc perdre deux fois leur +heureuse demeure? Italie! dont les plaines fécondes +pourraient, sans la charrue, et par le seul bienfait +du soleil, suffire à nourrir le monde; toi, où le ciel +se dore d'étoiles plus brillantes, se revêt d'un bleu +plus foncé; toi, où l'été bâtit son palais en maint +endroit délicieux; berceau de cet empire, qui orna +la ville éternelle de la dépouille des rois, vaincus +par les hommes libres: patrie des héros, asile des +saints, où d'abord la gloire terrestre, puis la gloire +céleste a fixé son séjour; toi, qui nous reproduis tout +ce qu'a rêvé l'imagination la plus vive, et dont l'aspect +efface les faibles couleurs du portrait que nous +nous en étions figuré, aussitôt que notre regard,--du +haut des Alpes, au milieu des neiges affreuses, +des rochers, et de l'ombrage sombre du pin, ami des +déserts, dont la cime d'émeraude obéit à l'orage,--s'étend +avec complaisance sur toi, et, pour ainsi +dire, appelle avec ardeur à son aide la vue de tes +campagnes dorées par le soleil, de tes campagnes +qui, devenant de plus en plus proches, deviennent +de plus en plus chères, et le deviendraient encore +davantage si elles étaient libres; c'est donc toi, mon +Italie,--c'est toi qui dois te flétrir au gré de tous +les tyrans! Le Goth à été,--le Germain, le Franc +et le Hun sont encore à venir,--et du haut de l'impériale +colline, la destruction, déjà fière des œuvres +accomplies par les anciens barbares, attend ceux des +âges nouveaux; assise, au mont Palatin, sur un +trône, elle voit, à ses pieds, Rome, vaincue et prisonnière, +nager dans le sang de ses enfans; tant de +victimes humaines, tant de Romains massacrés, répandent +une teinte sanglante dans l'air naguère si +bleu, et colorent en rouge les eaux safranées du +Tibre comblé de cadavres; le faible prêtre, et la +vierge, encore plus faible et non moins sainte, qui +avaient voué leur vie à Dieu, se sont enfuis en +criant, et ont cessé leur ministère; les nations saisissent +leur proie; voici venir Ibériens, Allemands, +Lombards; voici venir aussi bêtes féroces et oiseaux +dévorans, loups, vautours, plus humains que ces +hommes: car la brute mange la chair et boit le sang +des morts, puis passe son chemin; mais ces sauvages +à face humaine épuisent tous les genres de +tourmens, et cherchent toujours un nouvel aliment +à leur rage aussi insatiable que la faim d'Ugolin. La +lune neuf fois se lèvera, neuf fois se couchera durant +ces horribles scènes<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> +<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>; l'armée; qui se rassembla +sous la bannière d'un prince félon; a perdu son +chef, et en a laissé les restes inanimés aux portes de +la ville; si le royal rebelle eût vécu, tu aurais peut-être +été épargnée; mais sa destinée a entraîné la +tienne, ô Rome, qui tour à tour pillas la France, ou +fus pillée par elle, depuis Brennus jusqu'à Bourbon<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a> +<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>; +jamais, non jamais l'étendard étranger ne s'avancera +contre tes murs, sans que le Tibre ne devienne +une rivière de deuil. Oh! quand les étrangers franchissent +les Alpes et le Pô, écrasez-les, ô rochers! +et vous, flots, abîmez-les, et pour toujours. Pourquoi +sommeillent ainsi les avalanches oisives, qui +fondront ensuite sur la tête du pélerin solitaire? +Pourquoi l'Éridan<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> +<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a> ne sort-il de son lit turbulent +que pour engloutir la moisson du laboureur? Les +hordes barbares ne seraient-elles pas une plus noble +proie? Le désert répandit son océan de sable sur +l'armée de Cambyse; l'empire des ondes amères ensevelit +Pharaon et ses mille et mille soldats,--pourquoi +donc, montagnes et rivières, ne faites-vous +point ainsi! Et vous, Romains, qui n'osez mourir, +vous, fils des conquérans qui vainquirent ceux +qui avaient vaincu le fier Xerxès aux lieux où gisent +encore les guerriers dont la tombe ne connut jamais +l'oubli, les Alpes sont-elles donc plus faibles que les +Thermopyles? leurs passages plus propices à l'invasion? +N'est-ce pas vous plutôt qui ouvrez la porte à +toute armée, qui laissez les envahisseurs marcher +librement et en paix à travers vos montagnes? Quoi +donc! la nature elle-même arrête le char du vainqueur, +et rend votre pays imprenable, autant du +moins que cela est possible: car la terre, toute seule, +ne se défendra pas<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> +<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>, mais elle aide le guerrier digne +d'être né sur un sol où les mères donnent le jour à +des hommes. Il n'en est pas de même pour ceux dont +les ames n'ont que peu de valeur; nulle forteresse +ne peut leur servir;--la retraite du pauvre reptile +qui conserve son dard est plus sûre que des murailles +de diamant, quand il n'y a dans leur enceinte +que des cœurs tremblans. N'êtes-vous pas braves? +Oui, le sol de l'Ausonie a encore des cœurs, des +bras, des armes, des soldats à opposer à l'oppression; +mais tout effort sera vain, tant que la dissension +sèmera les germes du malheur et de la faiblesse; +et toujours l'étranger viendra remporter nos dépouilles. +O ma belle patrie! si long-tems humiliée, +si long-tems le tombeau des espérances de tes propres +enfans, quand il n'est besoin que d'un seul coup +pour briser la chaîne; mais--le vengeur hésite; le +doute et la discorde se placent entre toi et les tiens; +et joignent leur force (à) qui vient t'assaillir. Que +faut-il pour t'assurer la liberté, et pour montrer ta +beauté dans son plus grand éclat? Il faut rendre les +Alpes impénétrables; et nous, tes fils, nous pouvons +le faire en accomplissant <i>un seul</i> devoir:--celui +de nous unir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" +name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78"> +(retour) </a> Allusion au mot fameux de la <i>Genèse</i>: «Que la lumière soit.» +M.A.P. traduit: «Que tout soit dans les ténèbres.» + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" +name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79"> +(retour) </a> Voir <i>Sacco di Roma</i>, généralement attribué à Guichardin. Il y a +un autre récit composé par un Jacopo <i>Buonaparte, gentiluomo samminiatese +che vi si trovò presente</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" +name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80"> +(retour) </a> Charles de Bourbon, connétable, qui mourut en 1537, en donnant +l'assaut à Rome: c'est le grand-père de Henri IV. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" +name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81"> +(retour) </a> Nom poétique du Pô. + +<p><i>Fluviorum rex Eridanus</i>.</p> + +<p><span class="sc">Virg</span >.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" +name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82"> +(retour) </a> M.A.P. traduit: «Le <i>sol</i> ne combattra pas <i>seul</i>.» + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Troisième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + +<p>Que vois-je sortir de l'inépuisable océan du mal? +pestes, princes, étrangers et glaives, vases de colère +ne se vidant que pour se remplir et déborder de +nouveau; je ne puis dire tout ce qui s'offre en foule +à mon œil prophétique: la terre et la mer ne fourniraient +pas assez d'espace pour écrire cette histoire, +et pourtant elle s'accomplira; oui, tout a été +gravé, mais non par le burin de l'homme, là où +prennent naissance les soleils et les astres les plus +lointains. Déployée comme une bannière, à la porte +des cieux, flotte la sanglante page de nos mille années +de misère; et l'écho de nos gémissemens se +prolonge à travers les sons du chant des archanges. +Italie, nation martyre, la vapeur de ton sang ne +montera pas en vain jusqu'au trône éternel de la +toute-puissance et de la miséricorde: comme le vent +frappe les cordes de la harpe, ainsi le bruit de tes +lamentations s'élèvera sur les voix des séraphins, et +ira toucher le Très-Haut. Pour moi, le plus humble +de tes enfans, limon terrestre éveillé par l'immortalité +au sentiment et à la souffrance; oui, quelles +que puissent être les railleries des superbes, et les +menaces des tyrans, quoique de plus faibles victimes +puissent se courber devant l'orage dont le +souffle est si rude; c'est à toi, ma patrie, terre jadis +aimée, encore aimée aujourd'hui, c'est à toi que je +dévoue ma lyre en deuil, et le triste privilége que +j'ai de lire dans l'avenir! Si ma verve n'est pas ce +que tu la vis autrefois, pardonne! Je ne peux que +prédire tes destins--puis expirer! Ne crois pas que, +après un tel spectacle, je puisse vivre encore. L'esprit +me force de voir et de parler, et m'accorde pour +récompense de ne pas y survivre: mon cœur sera +brisé et se fondra en larmes sur toi. Mais avant que +je déroule de nouveau le noir tissu de tes infortunes, +je veux, parmi les éclairs qui étincellent dans tes ténèbres, +saisir un rayon de douce lumière; dans ta +nuit même brillent quelques astres et plusieurs météores; +sur ta tombe se penche une statue dont la +beauté défie la mort; de tes cendres s'élèvent maints +esprits puissans qui feront ta gloire; et le charme du +monde; ton sol sera toujours fertile en hommes sages, +gais, savans, généreux ou braves: tu es leur patrie +naturelle, comme tes cieux le sont de l'été. Tes fils +font des conquêtes sur les rivages étrangers et sur +les mers lointaines<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a> +<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>; découvrent des mondes nouveaux +qui prennent leur nom<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> +<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>; c'est pour <i>toi</i> seule +que leur bras est impuissant; et toute ta récompense +est dans leur renommée, noble il est vrai pour eux, +mais non pour toi.--Ils seront donc illustres, et toi +tu resteras la même? Oh! bien plus grande que la +leur sera la gloire du grand homme--qui peut-être +est déjà né;--du sauveur mortel qui te rendra libre, +qui replacera sur ton front ce diadème tant usé et déformé +par les modernes barbares; qui verra le soleil +bienfaisant éclairer tout ton horizon, ton horizon +moral, trop long-tems obscurci par les nuages et par +ces infectes vapeurs de l'Averne, faites pour n'être +respirées que par ceux qui sont avilis par la servitude +et qui ont leur ame en prison. Cependant, au +milieu de cette éclipse millénaire de ta prospérité, +quelques voix se feront entendre, et la terre prêtera +l'oreille; maints poètes me suivront dans la route +que j'ouvre, et la rendront plus large; ce même ciel +dont l'éclat anime le chant des oiseaux, enflammera +leur verve, et leur inspirera des accens aussi naturels +et aussi beaux; harmonieux seront leurs vers: +beaucoup chanteront l'amour; quelques-uns la liberté; +mais peu prendront l'essor de l'aigle, et jetteront +un regard d'aigle sur le soleil avec l'aisance et +l'intrépidité du roi des airs: leur vol sera plus près +de la terre. Combien de phrases sublimes seront prodiguées +à quelque petit prince avec une profusion +adulatrice! Le langage, éloquemment faux, trahira +l'avilissement du génie, qui, comme la beauté, oublie +trop souvent le respect qu'il se doit à lui-même, +et regarde la prostitution comme un devoir. <i>Celui qui +entre comme hôte dans le palais d'un tyran</i><a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a> +<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>, devient +aussitôt un esclave; ses pensées sont la proie d'autrui; +<i>et le jour qui voit le captif attaché à la chaîne</i><a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> +<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>, +<i>le voit soudain moitié moins homme</i>;--la castration +de l'ame éteint toute son ardeur: ainsi le barde, +trop voisin du trône, perd sa verve, obligée à <i>plaire</i>.--Quelle +tâche servile, que de ne travailler qu'à +plaire! Polir ses vers pour les rendre agréables aux +heures d'aise et de loisir de son souverain; ne s'étendre +trop long-tems sur rien, sauf l'éloge du prince; +trouver et saisir, par force ou ruse<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> +<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a>, quelque sujet +heureux! Ainsi entravé, ainsi condamné aux accens +de la flatterie, le poète fatigue, tremblant toujours +de faillir: comme il craint qu'une noble pensée, par +une rébellion céleste, ne s'élève dans son cerveau +coupable de haute trahison, il chante, comme parlait +l'orateur athénien, avec des cailloux dans la +bouche, afin que la vérité ne puisse bégayer dans +son style. Mais dans la longue file des faiseurs de +sonnets, il y en aura qui ne chanteront pas en vain: +et l'un d'eux<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> +<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>, prince de la troupe, prendra rang +parmi mes pairs; l'amour sera son tourment, mais +sa douleur produira une immortalité de larmes; l'Italie +le saluera comme le chef des poètes-amans, et +le chant de liberté, qu'un plus sublime enthousiasme +lui aura inspiré, lui vaudra encore une couronne de +lauriers non moins verts. Mais plus tard naîtront, +sur les bords du Pô, deux hommes encore plus grands +que lui: le monde lui avait souri; mais eux, ils seront +persécutés jusqu'à ce qu'ils ne soient plus que +poussière, et qu'ils soient venus reposer avec moi. Le +premier<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> +<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a> créera une époque avec sa lyre, et remplira +l'univers des exploits de la chevalerie: son imagination +ressemble à l'arc-en-ciel; le feu de son génie +est immortel comme celui du ciel; sa pensée est emportée +d'un vol infatigable; le plaisir, comme le +papillon qu'un enfant vient de saisir, agitera sur le +poème ses charmantes ailes; et l'art lui-même semblera +devenir nature, tant le rêve brillant du poète +aura de transparence!--Le second<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a> +<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>, sur un ton +plus tendre et plus triste, épanchera son ame sur +Jérusalem; lui aussi, il chantera les armes, et le +sang chrétien versé aux lieux où le Christ versa le +sien pour l'homme; sa harpe sublime renouvellera +le chant de Sion près des saules du Jourdain: combats +opiniâtres, triomphe complet des guerriers +braves et pieux, efforts variés de l'enfer pour détourner +ces héros de leur grand dessein, bannières +à croix rouge flottant enfin où la première croix fut +rouge du sang des veines de notre <i>sauveur</i>, voilà +l'argument sacré du poète. La perte de ses années, +de sa faveur, de sa liberté, même de sa gloire qu'on +lui conteste quelque tems, lorsque le langage poli +des cours glisse sur son nom oublié, et nomme sa +captivité un bienfait qui le protège contre la folie ou +la honte; voilà quel sera son salaire, à lui qui fut +envoyé pour être le poète-lauréat du Christ!--Les +hommes le récompensent bien! Florence ne me condamne +qu'à la mort ou au bannissement; Ferrare le +condamne à la ration et au cachot du criminel, sort +plus dur et moins mérité; car, moi, j'ai attaqué +les factions que je m'efforçai de dompter: mais cet +homme doux, qui regardera la terre et le ciel avec +l'œil d'un amant, qui daignera immortaliser de sa +céleste flatterie le plus pauvre être qui ait jamais été +mis au monde pour régner,--que fera-t-il pour +mériter un tel sort? Peut-être il aimera.--Quoi +donc! aimer en vain, n'est-ce pas là une torture suffisante? +Faut-il donc encore être enseveli vivant +dans une tombe? Cependant telle est la loi du destin.--Lui, +et son émule le barde de la chevalerie, +consumeront tous deux de nombreuses années dans +la pénurie et dans la peine; mourant dans le désespoir, +ils légueront au monde entier, qui leur accordera +à peine une larme, un héritage fait pour enrichir +tous ceux qui vivent des trésors de l'ame d'un +vrai poète,--et à leur patrie une double couronne, +sans égale dans le cours des âges: non, la Grèce +même ne peut, dans les annales de ses olympiades, +montrer deux noms tels que les leurs, quoiqu'un de +ses enfans soit puissant;--et c'est là toute la destinée +de tels hommes ici-bas! Les plus belles pensées, +l'esprit le plus vif, le sang électrique qui coule +dans leurs artères, leur corps devenu lui-même une +ame par le sentiment profond de ce qui est, et par +la conception de ce qui devrait être, tout cela doit-il +donc conduire à une telle récompense? Leur brillant +plumage sera-t-il jeté ça et là par l'orage cruel? +Oui, et il en doit être ainsi; formés d'une trop subtile +matière, ces oiseaux du paradis ne songent qu'à +retourner à leur séjour natal; ils trouvent bientôt +que les brouillards de la terre ne conviennent pas +à leurs ailes si pures: ils meurent ou se dégradent, +car l'esprit succombe à une longue infection et au +désespoir; mille passions ennemies suivent de près +leurs pas, comme des vautours qui attendent le moment +d'assaillir et de déchirer leurs victimes; et, +lorsqu'enfin leur aile fatiguée les laisse choir, c'est +alors le triomphe de l'oiseau de proie; c'est alors que +les ravisseurs partagent la dépouille des malheureux +écrasés au premier choc de cette horrible attaque. +Toutefois, quelques esprits ont été hors d'atteinte; +ce sont ceux qui apprirent à supporter la vie, qu'aucune +puissance ne put jamais abattre, qui purent résister +à eux-mêmes, tâche pénible et désespérée par-dessus +toutes! Mais enfin, quelques esprits ont eu ce +privilége; et si mon nom était inscrit parmi eux, il +serait plus fier de cette destinée austère et néanmoins +sereine que d'une gloire plus éclatante, mais si funeste. +Les Alpes ont leurs cimes de neige plus voisines +du ciel, que ne l'est le cratère du redoutable +volcan, dont la splendeur émane du noir abîme; la +montagne brûlée, dont le sein bouillant vomit avec +effort une flamme éphémère, ne luit que pour une +nuit de terreur, puis renvoie ses torrens de feu à +l'enfer d'où ils sortirent, à l'enfer qui siége toujours +dans ses entrailles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" +name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83"> +(retour) </a> Alexandre de Parme, Spinola, Pescaire, Eugène de Savoie, Montecuculli.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" +name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84"> +(retour) </a> Christophe Colomb, Améric Vespuce, Sébastien Cabot.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" +name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85"> +(retour) </a> Vers d'une tragédie grecque, que Pompée prononça en prenant +congé de Cornélie, lorsqu'il entrait dans la barque où il fut tué.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" +name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86"> +(retour) </a> Le vers et la pensée se trouvent dans Homère.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" +name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87"> +(retour) </a> Il y a dans le texte un jeu de mots, une <i>paronomase</i> intraduisible: +<i>or force, or forge</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" +name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88"> +(retour) </a> Pétrarque.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" +name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89"> +(retour) </a> L'Arioste. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" +name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90"> +(retour) </a> Le Tasse. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Quatrième</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + + +<p>Il est plusieurs poètes qui n'ont jamais tracé sur +le papier leurs inspirations, et peut-être sont-ce les +meilleurs: ils sentirent, ils aimèrent, ils moururent; +mais ne voulurent pas communiquer leurs pensées à +des êtres inférieurs. Ils renfermèrent le dieu dans +leur sein, et rejoignirent l'empyrée sans avoir ceint +leur front du terrestre laurier; mais cent fois plus +heureux que ceux qui, dégradés par le trouble des +passions et par les faiblesses attachées à la gloire, +ne conquièrent une haute renommée qu'au prix de +mille cicatrices. Il est plusieurs poètes qui n'en portent +pas le nom; mais, où réside la poésie, sinon +dans ce génie créateur qui sent le bien et le mal plus +vivement que le vulgaire; qui tend à vivre par delà +sa mort; qui, nouveau Prométhée d'une race nouvelle, +apporte le feu du ciel, et voit trop tard qu'un +horrible supplice est le salaire des plaisirs donnés +aux hommes? Les vautours dévorent les entrailles de +celui qui a vainement rendu à la terre un sublime +bienfait, et qui gît enchaîné sur un roc solitaire sans +cesse battu par les flots. Ainsi soit le destin: nous +saurons le souffrir.--Donc, tous ceux dont l'intelligence +est un pouvoir dominateur qui se dégage des +entraves de l'argile corporelle ou la transforme presque +en esprit, ceux-là, quelle que soit la forme que +revêtent leurs créations, sont tous de véritables +bardes. Le buste de marbre que le ciseau anima peut, +sur son front éloquent, dévoiler autant de poésie que +toutes les pages d'Homère. Un noble coup de pinceau +peut douer de la vie, ou déifier cette toile +qui brille d'une beauté tellement surhumaine que +ceux qui fléchissent le genou devant une idole si divine +ne violent pas le sacré commandement; car le +ciel même est là transporté, transfiguré. Les accens de +poésie qui ne peuplent que l'air de notre pensée et des +êtres réfléchis par elle, ne peuvent rien faire de plus. +Laissons donc l'artiste partager la palme, il partage +le péril, et, consterné, se meurt sur son travail dédaigné.--Hélas! +le désespoir et le génie sont trop +souvent liés ensemble. Durant les âges qui passent +devant moi, l'art ressaisira son sceptre, tout aussi +glorieux que le lui firent Apelle et le vieux Phidias +dans les jours immortels de la Grèce. Vous serez +instruits par les ruines à ressusciter du moins les +formes grecques du sein de leur décadence; enfin, +les ames des Romains revivront dans des statues romaines +taillées par les mains italiennes. Des temples, +plus élevés que les temples antiques, donneront de +nouvelles merveilles au monde, et tandis que l'austère +Panthéon est encore debout, un dôme<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> +<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>, son +image, s'élancera jusqu'aux cieux<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> +<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>; dôme dont la +base est une église immense qui surpasse tout ce +qui fut auparavant, et où les vivans viendront en +foule s'agenouiller. Jamais pareil spectacle ne fut +offert par un portique tel que celui-ci, où toutes les +nations viennent déposer et racheter leurs péchés +comme à la vaste entrée du ciel; et cet architecte +hardi à qui sera confié le soin téméraire d'élever ce +monument, cet homme, que tous les arts reconnaîtront +comme leur maître, soit que du chaos de marbre +où il plongera son ciseau, renaisse cet Hébreu<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a> +<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a> +dont la voix entraîne Israël hors d'Égypte, et tient +suspendus les flots de pierre, soit que son pinceau +étende sur les damnés les couleurs de l'enfer devant +le trône du suprême juge<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> +<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>, et qu'il rende ce +spectacle tel que je l'ai vu, tel que tous le verront, +soit enfin qu'il bâtisse des temples de grandeur jusqu'alors +inconnue, eh bien, cet homme aura pris +de moi le germe de ses grandes pensées, oui, de +moi, le Gibelin<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> +<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>, qui ai traversé les trois royaumes +de l'empire de l'éternité. Au milieu du cliquetis des +épées et du choc retentissant des heaumes, l'âge +que je prévois n'en sera pas moins l'âge des beaux +arts; et, tandis que les nations gémissent sous le +faix du malheur, le génie de ma patrie s'élèvera, tel +qu'un cèdre sublime, au sein du désert, charme les +yeux par l'aspect de ses rameaux, et, reconnu de +loin, répand dans les airs son parfum non moins +suave que son apparence est belle. Les souverains +s'arrêteront au milieu de leurs joutes guerrières, se +sévreront de sang une heure ou deux, pour tourner +et fixer leur regard sur la toile ou sur la pierre; et +ceux qui gâtent tout ce que la terre a de beau, forcés +à l'éloge, sentiront le pouvoir de ce qu'ils détruisent. +L'art, abusé dans sa reconnaissance, élèvera +des emblèmes et des monumens en l'honneur des +tyrans qui ne font de lui qu'un hochet, et prostituera +ses charmes aux pontifes orgueilleux<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> +<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a> qui n'emploient +l'homme de génie que comme la plus vile +brute condamnée à porter les fardeaux, et à servir +nos besoins: vendre ses travaux, c'est vendre aussi +son ame. Celui qui travaille pour les nations sera pauvre, +peut-être, mais libre; celui qui fatigue pour les +monarques n'est rien de plus que le laquais doré qui, +habillé et nourri aux frais de son maître, garde, à sa +porte, une posture humble et servile. Oh! puissance +suprême qui règles toute chose et inspires tout esprit! +comment se fait-il que ceux dont le pouvoir sur la +terre se manifeste de la manière la plus semblable +au tien dans le ciel, soient eux-mêmes si loin de tes +divers attributs, foulent aux pieds les têtes humiliées +devant eux, et nous assurent ensuite que leurs droits +sont les tiens? Comment se fait-il que les enfans de +la renommée, ceux à qui l'inspiration semble luire +d'en haut, ceux dont les peuples répètent le nom, +doivent passer leurs jours dans la pénurie ou dans +la peine, ou bien marcher à la grandeur par les +chemins de la honte, porter un stigmate plus profond, +une chaîne plus fastueuse; ou bien, si leur +destinée les a fait naître loin de la classe pauvre, ou, +en les y laissant, leur a fait éprouver de vaines tentations, +soutenir au fond de leurs ames une plus rude +épreuve, le combat intérieur de passions profondes +et intraitables? O Florence, quand ta sentence cruelle +rasa ma maison, je t'aimais! cependant la vengeresse +colère de mes vers, et la haine de tes injustices, +grossie, d'année en année, par de nouvelles malédictions, +survivront à tout ce qui t'est le plus cher, à +ton orgueil, à tes richesses, à ta liberté, et même, +au plus infernal de tous les maux d'ici-bas, au despotisme +des petits tyrans de l'état; car le despotisme +n'est pas exclusif aux rois: les démagogues ne le +cèdent à ceux-ci qu'en date; ils disparaissent plus tôt; +d'ailleurs, dans tout ce qui force les hommes à se +haïr eux-mêmes ou les uns les autres, en discorde, +en couardise, en cruauté, dans toutes les horreurs +nées de l'incestueux commerce de la mort et du péché<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> +<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>, +dans l'art de l'oppression sous sa plus rude +forme, un chef de faction n'est que le frère du sultan, +et le singe, cent fois moins humain, du pire +des despotes. Florence! long-tems mon esprit solitaire +a vainement soupiré, comme le captif qui travaille +à son évasion, pour te revoir en dépit de tes +outrages; je restai dans l'exil, la plus triste de toutes +les prisons; errer dans le monde entier comme dans +un donjon sans issue! les mers, les montagnes, ou +plutôt, l'horizon pour barrière qui ferme à l'homme +le seul petit coin de terre dans lequel--quel que +fût son destin--il serait encore l'enfant de son pays, +et pourrait mourir où il naquit!--Florence, quand +mon esprit solitaire retournera dans le monde des +esprits, tu sentiras alors ce que je valais, tu chercheras +à honorer, avec une urne vide, les cendres que +tu n'obtiendras jamais!--Hélas! «Que t'ai-je fait; +mon peuple<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> +<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>?» Tous tes châtimens sont sévères; +mais ceci passe les limites communes de la malice +humaine; car tout ce qu'un citoyen peut être, je le +fus: élevé par ta volonté, tout à toi dans la paix +comme dans la guerre, et c'est pour cela que tu as +dirigé tes armes contre moi.--C'en est fait, je ne +puis franchir l'éternelle barrière élevée entre nous; +je mourrai seul, regardant, avec l'œil sombre d'un +prophète, ces jours de malheur révélés aux ames privilégiées, +et prédisant ces jours à des hommes qui +n'entendront pas plus que dans les anciens âges, +jusqu'à ce que l'heure soit venue où la vérité frappera +leurs yeux couverts de larmes, et forcera leur +bouche à reconnaître le prophète dans sa tombe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" +name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91"> +(retour) </a> La coupole de Saint-Pierre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" +name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92"> +(retour) </a> M.A.P. traduit: «Posé sur l'austère Panthéon, un dôme, son +image, s'élancera jusqu'au ciel.» C'est un contre-sens qui prête à +Byron une lourde erreur, celle de croire que l'église Saint-Pierre ait été +bâtie sur les restes du Panthéon. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" +name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93"> +(retour) </a> La statue de Moïse sur le monument de Jules II. + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16">SONNETTO</p> +<br> +<p><i>di Giovanni Battista Zappi</i>.</p> +<br> +<p><i>Chi è costui, che in dura pietra scolto,</i></p> +<p><i> Siede gigante; e le più illustre, e conte</i></p> +<p><i> Prove dell' arte avvanza, e ha vive, e pronte</i></p> +<p><i>Le labbia sì, che le parole ascolto?</i></p> +<br> +<p><i>Quest' è Mosè; ben me'l diceva il folto</i></p> +<p><i>Onor del mento, e' l doppio raggio in fronte,</i></p> +<p><i>Quest' è Mosè, quando scendea del monte,</i></p> +<p><i>E gran parte del Nume avea nel volto.</i></p> +<br> +<p><i>Tal era allor, che le sonanti, e vaste</i></p> +<p><i>Acque ei sospese a sè d'intorno, e tale</i></p> +<p><i>Quando il mar chiuse, e ne fè tomba altrui.</i></p> +<br> +<p><i>E voi, sue turbe, un rio vitello alzate?</i></p> +<p><i>Alzata aveste imago a questa eguale!</i></p> +<p><i>Ch' era men fallo l' adorar costui</i>.</p> +</div></div> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" +name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94"> +(retour) </a> Le tableau du Jugement dernier, dans la chapelle Sixtine.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" +name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95"> +(retour) </a> J'ai lu quelque part (si je ne me trompe, car je ne puis me rappeler +où) que le Dante était l'auteur favori de Michel-Ange, à tel point +que celui-ci avait dessiné tous les sujets de la <i>Divine Comédie</i>; mais +que le volume contenant ces études se perdit dans la mer.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" +name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96"> +(retour) </a> On sait comment Michel-Ange fut traité par Jules II, et combien il +fut négligé par Léon X.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" +name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97"> +(retour) </a> Voir Milton, <i>Paradis perdu</i>, ch. II. Le péché, démon féminin, +sorti de la tête de Satan, comme Minerve de celle de Jupiter, fut soudain +aimé par Satan lui-même et en eut un fils, la Mort, qui, aussitôt +après sa naissance, viola sa mère. + +<p>(<i>Note de Lord Byron</i>.)</p> + +<p>Les Anglais donnent à la mort (<i>death</i>) le sexe masculin, et au péché +(<i>sin</i>) le sexe féminin.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" +name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98"> +(retour) </a> «<i>E scrisse più volte non solamente a particulari cittadin del +reggimento, ma ancora al popolo, e intra l' altre un epistola assai +lunga che conuncia</i>:--«<i>Popule mi, quid feci tibi</i>?» + +<p>(<i>Vita di Dante, scritta da Lionardo Aretino</i>.)</p></blockquote> + +<p class="mid">FIN DE LA PROPHÉTIE DU DANTE.</p> + +<br><br><br> + + +<h1>MISCELLANÉES.</h1> +<br><br> + + +<h3>I.</h3> + +<h3>LE RÊVE.</h3> + +<p>1. Notre vie est double: le sommeil a son empire, +c'est un intermédiaire à ces deux choses qu'on désigne +si mal sous les noms de Mort et d'Existence: +le sommeil à son empire, monde immense de triste +réalité. Les rêves, dans leur entier développement, +ont de la vie, des larmes; des tourmens et des joies: +ils laissent, après le réveil, un poids sur nos pensées, +ils allègent les fatigues de la veille, ils divisent notre +être: ils deviennent une portion de nous-mêmes, tout +aussi bien que de notre tems, et semblent être les hérauts +de l'éternité: ils passent comme les esprits du +passé,--ils parlent, comme des sybilles, de l'avenir: +ils ont un pouvoir tyrannique,--imposent le +plaisir et la peine; ils nous font ce que nous n'étions +pas,--ce qu'ils veulent nous faire; ils nous frappent +de la vision qui a disparu; de la crainte d'ombres +évanouies.--Est-il vrai? Le passé tout entier +n'est-il pas une ombre? Que sont les rêves? sinon des +créations de l'esprit.--L'esprit a le pouvoir de créer,--de +peupler sa sphère d'êtres plus brillans que ceux +du monde réel, et de donner la vie à des formes qui +peuvent survivre à toute matière. Je voudrais rappeler +une vision que j'ai rêvée, par hasard, durant +mon sommeil;--car une pensée, oui, une pensée +de l'homme endormi, peut en soi embrasser des années, +et condenser une longue vie en une seule +heure.</p> + +<p>2. Je vis deux êtres parés des couleurs de la jeunesse, +debout sur une colline,--une colline charmante, +verte, de pente douce, semblable à un cap +qui termine une longue chaîne de coteaux, hormis +qu'à ses pieds il n'y avait pas de mer qui la baignât, +mais un paysage vivant, des forêts et des moissons +ondoyantes, les demeures des hommes éparses çà et +là, et une auréole de fumée s'élevant de ces toits rustiques;--la +colline était couronnée d'un diadême +d'arbres disposés en cercle, non par le jeu de la nature, +mais par l'homme. Oui, tous deux étaient là;--la +jeune fille regardait ce paysage aussi aimable +qu'elle-même,--mais le jeune homme ne regardait +qu'elle; tous deux étaient jeunes, et cette fille était +belle; tous deux étaient jeunes,--mais non de la +même jeunesse<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> +<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Elle, comme la douce lune au bord +de l'horizon, elle était à la veille d'être tout-à-fait +femme: lui, il avait vu moins de printems, mais son +cœur avait devancé de beaucoup ses années: à ses +yeux, il n'y avait sur terre qu'un visage digne d'amour, +et ce visage alors brillait sur lui; il avait contemplé +cet astre tant que cet astre ne s'éclipsa point; +il ne respirait, n'existait qu'en <i>elle</i>; la voix de cette +vierge était sa voix; il ne lui parlait pas, mais il +tremblait aux paroles qu'<i>elle</i> prononçait: la vue de +cette vierge était sa vue, car il ne voyait plus que +par ces beaux yeux, qui prêtaient leur éclat à tous +les objets:--il avait cessé de vivre en lui-même; la +vie de cette vierge était sa vie: l'océan où venait +aboutir le fleuve de ses pensées, c'était <i>elle</i>: lui disait-elle +un mot, le touchait-elle du doigt? soudain +le sang du jeune homme hâtait ou retardait son cours, +ses joues changeaient de couleur,--et pourtant son +cœur ignorait la cause de cette orageuse agonie. Elle, +au contraire, ne prenait aucune part en ces tendres +sentimens: elle ne poussa jamais aucun soupir pour +lui; elle le traitait comme un frère,--mais pas davantage; +c'était beaucoup, car elle n'avait point de +frère, hors celui à qui la naïveté enfantine de son +amitié en avait donné le nom; elle était l'unique +rejeton d'une race antique et honorée.--Quant à +lui, le nom de frère lui plaisait, et pourtant lui déplaisait +aussi,--et pourquoi? le tems lui fit une réponse +profonde--quand elle en aima un autre; même +alors elle en aimait un autre, et, du sommet de la colline, +elle regardait au loin si le courrier de son +amant égalait en ardeur sa propre impatience, et +volait auprès d'elle.</p> + +<p>3. L'esprit de mon rêve changea. Je vis un vieux +château, et; au devant de ses murs, un cheval tout +harnaché: dans un oratoire antique était le jeune +garçon dont je parlais tout-à-l'heure;--il était seul, +et pâle; et se promenait à grands pas; il s'assit; saisit +une plume, traça des mots que je ne pus deviner; +puis il pencha sa tête entre ses mains, et la secoua +comme par un mouvement convulsif,--puis il se +releva, et avec ses dents et ses mains frémissantes +il déchira ce qu'il avait écrit, mais sans verser une +larme. Enfin il se remit, et donna à son front une +sorte de calme: là-dessus, la dame de ses pensées +rentra; elle avait un air serein et riant, et pourtant +elle savait qu'elle était aimée de lui,--elle savait +(car un tel savoir vient vite) que ce cœur était +plein de son image; elle voyait que ce jeune homme +était malheureux, mais elle ne voyait pas tout. Il se +leva, et, d'une étreinte froide et polie, il serra la +main de cette fille: un moment sur son visage se +peignit une page de pensées indicibles, puis tout +cela s'évanouit encore plus vite; il laissa tomber la +main qu'il tenait, et se retira à pas lents, mais non +comme s'il lui eût dit adieu; car tous deux se quittèrent +avec de mutuels sourires: il franchit la porte +massive du vieux château, monta à cheval, se mit +en chemin, et désormais ne repassa plus ce seuil +antique.</p> + +<p>4. L'esprit de mon rêve changea. Le jeune garçon +était un homme. Dans les déserts d'un climat de +feu, il s'était fait une demeure, et son ame savourait +à longs traits les rayons du soleil; il était environné +de spectacles étrangers et sombres; il n'était plus +lui-même ce qu'il avait été jadis; c'était un voyageur +errant sur la mer et sur ses rivages. Je voyais +devant moi mille et mille images s'accumuler en masse +comme des ondes; et lui, faire partie de toutes. Enfin, +je l'aperçus se reposant de l'accablante chaleur du +milieu du jour, couché parmi les colonnes tombées, à +l'ombre de murailles ruinées, qui survivent aux noms +de ceux qui les ont élevées: pendant son sommeil, +les chameaux broutaient l'herbe à son coté, quelques +chevaux, de belle apparence, étaient attachés près +d'une fontaine: un homme vêtu d'une robe flottante +faisait la garde, tandis que plusieurs gens de sa tribu +dormaient à l'entour: ils n'avaient, pour pavillon<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> +<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>, au-dessus +de leurs têtes, que le ciel bleu, si serein, si +clair, si pur, que Dieu seul eût pu être aperçu dans +l'empyrée.</p> + +<p>5. L'esprit de mon rêve changea. La jeune dame, +naguère aimée en vain, était unie à un époux dont, +à son tour; elle n'était point aimée:--en sa demeure, +à mille lieues de celle de son malheureux amant,--en +sa demeure natale, elle regardait grandir autour +d'elle ses enfans; filles et fils de la beauté:--mais +voyez! elle avait la douleur peinte sur son visage, +qu'obscurcissait l'ombre d'une lutte intérieure; l'inquiète +langueur de son œil semblait dire que sa paupière +était chargée de larmes long-tems retenues. +Quelle pouvait être sa douleur?--Elle avait ce qu'elle +aima, et celui qui l'avait tant aimée n'était point là +pour troubler d'une espérance impure, ou de criminels +désirs ou d'une affliction mal réprimée, la paix d'une +ame innocente. Quelle pouvait être sa douleur?--Elle +ne l'avait point aimé, ni ne lui avait donné +motif de se croire aimé: ce n'était pas lui qui pouvait +être ce qui la tourmentait,--un spectre du +passé.</p> + +<p>6. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur +errant était de retour.--Je le vis debout devant un +autel--avec une aimable fiancée; oui, l'épouse était +belle, mais pas comme l'astre qui avait lui à l'enfance +de l'époux;--même au pied de l'autel, le front de +cet homme prit le même aspect, son sein palpita du +même frisson, que jadis dans la solitude de l'oratoire +antique; et puis,--comme autrefois,--un moment +sur son visage se peignit une page de pensées +indicibles,--puis tout cela s'évanouit encore plus +vite. Il resta calme et paisible; il prononça les vœux +d'usage, mais n'entendit pas ses propres paroles: +autour de lui tout chancelait; il ne put voir ni ce qui +se faisait ni ce qui avait dû être fait:--mais le +vieux manoir, le château, la chambre, le lieu, le +jour, l'heure, le même soleil, les mêmes ombres, +enfin, toutes les circonstances de ce lieu et de cette +heure, et cette femme de qui dépendit sa destinée, +tout cela revint et se glissa entre lui et la lumière: +qu'avaient à faire tous ces souvenirs en un pareil +instant?</p> + +<p>7. L'esprit de mon rêve changea. Je vis la jeune +dame naguère aimée en vain;--oh! elle était bien +changée; et par quoi? par la maladie de l'ame. Son +esprit l'avait abandonnée; ses yeux n'avaient plus +leur éclat ordinaire, mais un regard qui n'est pas +de ce monde; elle était devenue la souveraine d'un +royaume fantastique; ses pensées étaient des combinaisons +de choses discordantes; des formes impalpables +et inaperçues à la vue des autres étaient familières +à la sienne; et le monde nomme cela démence; +mais les sages ont une folie encore plus profonde. +Le coup d'œil de la mélancolie est un don funeste: +qu'est-ce, sinon le télescope de la vérité, qui détruit +les illusions de la distance, qui nous montre la +vie de près dans toute sa nudité, et rend la froide +réalité trop réelle?</p> + +<p>8. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur +errant était seul comme auparavant; les êtres qui l'avaient +entouré n'étaient plus là, ou étaient en guerre +avec lui; il était marqué d'un signe de ruine et de +désolation, environné de haines et de discordes; la +peine était mêlée à tout ce qu'on lui offrait; jusqu'à +ce qu'enfin, devenu semblable à l'ancien monarque +du Pont<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> +<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>, il savourât impunément les poisons, qui +n'avaient plus de force, mais qui étaient pour lui +une sorte d'aliment: il vivait de ce qui aurait donné +la mort à la plupart des hommes. Il devint ainsi +l'ami des esprits des montagnes; il conversait avec +les étoiles et avec l'ame subtile de l'univers; il apprit +dans ces conférences les magiques mystères de +la création: le livre de la nuit parut tout ouvert à +ses yeux, et des voix du noir abîme lui révélèrent +une merveille et un secret.--Ainsi soit.</p> + +<p>9. Mon rêve s'évanouit: il ne m'offrit plus d'autre +tableau. C'était vraiment fort étrange que le sort de +ces deux êtres eût été tracé presque comme une réalité,--eût +abouti pour l'un à la folie,--pour tous +les deux à l'infortune.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" +name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99"> +(retour) </a> Ce prétendu rêve de Lord Byron n'est, comme on le voit, que le +souvenir de son premier amour. Ce jeune homme et cette jeune fille, +c'est lui-même et Marie Chaworth. Tous les autres tableaux de ce rêve +représenteront pareillement les principales circonstances de la vie de +l'auteur. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" +name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100"> +(retour) </a> <i>They were canopied by the blue sky</i>. + +<p>Gilbert a dit:</p> + +<p>Ciel, pavillon de l'homme, etc.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" +name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101"> +(retour) </a> Mithridate, roi de Pont.</blockquote> + + +<br> +<h3>II.</h3> + +<h3>LES TÉNÈBRES.</h3> + +<p>J'eus un rêve qui n'était pas tout-à-fait un rêve. +L'astre brillant du jour était éteint; les étoiles, désormais +sans lumière, erraient à l'aventure dans les +ténèbres de l'espace éternel; et la terre refroidie +roulait, obscure et noire, dans une atmosphère sans +lune. Le matin venait et s'en allait,--venait sans +ramener le jour: les hommes oublièrent leurs passions +dans la terreur d'un pareil désastre; et tous +les cœurs, glacés par l'égoïsme, n'avaient d'ardeur +que pour implorer le retour de la lumière. On vivait +près du feu:--les trônes, les palais des rois couronnés,--les +huttes, les habitations de tous les +êtres animés, tout était brûlé pour devenir fanal. +Les villes étaient consumées, et les hommes se rassemblaient +autour de leurs demeures enflammées +pour s'entre-regarder encore une fois. Heureux ceux +qui habitaient sous l'œil des volcans, et qu'éclairait +la torche du cratère! Il n'y avait plus dans le monde +entier qu'une attente terrible. Les forêts étaient incendiées;--mais, +d'heure en heure, elles tombaient +et s'évanouissaient;--les troncs qui craquaient s'éteignaient +avec fracas<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> +<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>;--et tout était noir. Les +figures des hommes, près de ces feux désespérés, +n'avaient plus une apparence humaine, quand par +hasard un éclair de lumière y tombait. Les uns, +étendus par terre, cachaient leurs yeux et pleuraient; +les autres reposaient leurs mentons sur leurs mains +entrelacées, et souriaient; d'autres, enfin, couraient +çà et là, alimentaient leurs funèbres bûchers, et levaient +les yeux avec une inquiétude délirante vers le +ciel, sombre dais d'un monde anéanti; puis, avec +d'horribles blasphêmes, ils se laissaient rouler par +terre, grinçaient des dents et hurlaient. Les oiseaux +de proie criaient aussi, et, frappés d'épouvante, +agitaient dans la poussière leurs ailes inutiles. Les +bêtes les plus farouches étaient devenues douces et +craintives. Les vipères rampaient, et se glissaient +parmi la foule; elles sifflaient encore, mais leur dard +ne blessait plus:--on tuait ces animaux pour s'en +nourrir, et la guerre qui, pour un moment, avait +cessé, dévorait de nouveau maintes victimes.--Un +repas ne s'achetait qu'au prix du sang, et chacun, +assis à l'écart, se rassasiait dans les ténèbres avec +une morne gloutonnerie. Il n'y avait plus d'amour: +la terre entière n'avait plus qu'une pensée,--et +c'était la pensée de la mort, de la mort sans délai et +sans gloire. Les angoisses de la famine dévoraient +toutes les entrailles;--les hommes mouraient et +leurs ossemens n'avaient pas de tombeau; ceux qui +restaient encore, faibles et amaigris, se mangeaient +les uns les autres; les chiens eux-mêmes attaquaient +leurs maîtres, hormis pourtant un seul qui veillait +près d'un cadavre, et tenait à distance les animaux +et les hommes affamés, jusqu'à ce qu'ils tombassent +d'inanition, ou qu'au bruit de la chute d'un nouveau +mort, ils courussent déchirer de leurs mâchoires +décharnées les chairs encore palpitantes: +quant à ce chien fidèle, il ne cherchait point de +nourriture; mais, avec un gémissement pitoyable et +non interrompu, avec un cri aigu de désespoir, léchant +la main qui ne répondait pas à sa caresse,--il +mourut. La famine réduisit par degrés le nombre +des vivans: enfin deux habitans d'une cité immense +survivaient seuls, et ils étaient ennemis: ils se rencontrèrent +près des tisons expirans d'un autel consumé +où l'on avait entassé, pour un objet profane, un +monceau d'objets sacrés: de leurs mains froides et +sèches, comme celles d'un squelette, ils remuèrent +et grattèrent, tout en frissonnant, les faibles cendres +du foyer; leur faible poitrine exhala un léger souffle +de vie, et produisit une flamme qui était une vraie +dérision: puis la clarté devenant plus grande, ils +levèrent les yeux, et s'entre-regardèrent,--se virent, +poussèrent un cri, et moururent;--ils moururent +du hideux aspect qu'ils s'offrirent l'un à l'autre, +ignorant chacun qui était celui sur le front +duquel la famine avait écrit <i>démon</i>. Le monde était +vide: là où furent des villes populeuses et puissantes, +plus de saison, plus d'herbe, plus d'arbres, plus +d'hommes, plus de vie; rien qu'un monceau de morts,--un +chaos de misérable argile. Les rivières, les +lacs, l'océan, étaient calmes, et rien ne remuait +dans leurs silencieuses profondeurs; les navires, sans +matelots, pourrissaient sur la mer; leurs mâts tombaient +pièce à pièce; chaque fragment, après sa +chute, dormait sur la surface de l'abîme immobile:--les +vagues étaient mortes, le flux et reflux anéanti, +car la lune qui le règle avait péri; les vents avaient +expiré dans l'atmosphère stagnante, et les nuages +n'étaient plus; les ténèbres n'avaient pas besoin de +leur aide,--elles étaient l'univers lui-même.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" +name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102"> +(retour) </a> Nous avons essayé de rendre l'harmonie imitative du texte: + +<div class="poem"><div class=stanza> +<p class="i12"> <i>The crackling trunks</i>.</p> +<p><i>Exstinguished with a crash</i>.</p> +</div></div> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<br> +<h3>III.</h3> + +<h3>TOMBEAU DE CHURCHILL<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> +<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>,</h3> + +<h4>FAIT EXACT A LA LETTRE.</h4> + +<p>J'étais près du tombeau de celui qui brilla comme +une comète dans son âge, et je vis le plus humble +de tous les sépulcres: je contemplai, non sans un +vif chagrin et un profond respect, ce gazon négligé; +et cette pierre paisible, marquée d'un nom aussi +effacé que les noms inconnus d'alentour dont personne +ne tente la lecture: puis je demandai au gardien +du jardin pourquoi les étrangers interrogeaient +sa mémoire sur ce monument, à travers les morts +amoncelés d'un demi-siècle; et il me répondit:--«Ma +foi! je ne sais pas du tout pourquoi tant de +voyageurs viennent en pélerinage à cette tombe: +ce mort est ici arrivé avant que je fusse concierge, +et ce n'est pas moi qui fis creuser cette fosse.».--Est-ce +là tout? me dis-je en moi-même;--déchirons-nous +le voile de l'immortalité; voulons-nous je +ne sais quel honneur et quelle gloire dans les âges +encore à naître, pour endurer un tel outrage, si tôt +et si malheureusement?--Comme je me parlais ainsi, +l'architecte de tous ceux que nous foulons aux pieds +(car la terre n'est qu'un vaste tombeau) essaya de débrouiller +les souvenirs de cette argile dont la combinaison +confondrait la pensée d'un Newton, s'il n'était +pas vrai que la vie terrestre dût aboutir à une autre +dont elle n'est que le rêve;--enfin le gardien, saisissant, +pour ainsi dire, le crépuscule d'un soleil couché, +me dit ces mots:--«Je crois que l'homme +dont vous vous informez, et qui gît dans cette tombe +choisie, fut un très-fameux écrivain de son tems: +et les voyageurs s'écartent de leur route pour lui +payer un tribut d'hommages,--et payer ma peine +de ce qu'il plaira à votre honneur.»--Alors, tout +content, je tirai du coin avare de ma poche quelques +pièces d'argent, que je donnai, presque par force, à +cet homme, quoiqu'il eût été fort inconvenant d'épargner +cette dépense:--vous souriez, je le vois, +hommes profanes! pendant tout mon récit, parce +que ma plume grossière vous peint la vérité toute +nue. C'est de vous qu'il faut rire, et non de moi;--car +je restai, avec une pensée profonde et avec un +œil attendri, sur la phrase du vieux concierge, sur +cette homélie naturelle où contrastaient l'obscurité +et la gloire, l'éclat et le néant d'un nom.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" +name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103"> +(retour) </a> Charles Churchill, poète satirique, né en 1731, mort en 1764. Il +publia plusieurs poèmes, remarquables par une raillerie fine et mordante: +entr'autres, <i>la Rosciade</i>, <i>la Nuit</i>, <i>l'Esprit</i>, etc. + +<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote> +<br> +<h3>IV.</h3> + +<h3>PROMÉTHÉE.</h3> + +<p>1. Titan! dont les immortels regards ne virent +pas les souffrances de la race mortelle dans leur affreuse +réalité avec le froid mépris des dieux: quelle +fut la récompense de ta pitié? un horrible supplice, +en silence souffert; un rocher, un vautour, une +chaîne, tout ce que les ames fières sentent de peine; +l'agonie qu'elles ne veulent pas montrer; cet accablant +sentiment de misère qui renferme sa voix en +lui-même, qui craint de rencontrer dans les airs +quelque oreille attentive à sa plainte, qui retient ses +soupirs tant qu'un écho pourrait y répondre.</p> + +<p>2. Titan! à toi fut donné de soutenir un combat +cruel entre la souffrance et la volonté; véritable torture +de l'être qu'il ne peut tuer! Le ciel inexorable, +la sourde tyrannie du destin, ce souverain principe +de haine, qui crée pour son plaisir ce qu'il pourrait +anéantir, te refusa jusqu'à la faveur de mourir. Le +don fatal d'éternité fut ton lot,--et tu l'as bien supporté. +Tout ce que le maître du tonnerre t'arracha, ce +fut la menace qui rejeta sur lui les tourmens de ton +supplice; tu prévoyais la destinée, mais tu ne voulus +pas dire un mot pour apaiser ton persécuteur; +dans ton silence fut son arrêt; dans son ame un vain +repentir et une crainte funeste qu'il sut si mal dissimuler, +que les foudres en sa main tremblèrent.</p> + +<p>3. Ton divin crime fut d'être bon, de diminuer +par tes enseignemens la somme de l'humaine misère, +de faire puiser à l'homme sa force dans son esprit. +Mais, puni d'en haut comme tu le fus, c'est encore +toi qui, par ton énergie patiente, par ta constance, +par les refus de ton ame inflexible que la terre et le +ciel ne purent ébranler, nous as légué une leçon +puissante. Tu es aux mortels un symbole et un signe +de leur destin et de leur force: comme toi, l'homme +est en partie divin, une onde troublée, descendue +d'une source pure; l'homme peut en partie prévoir +sa funèbre destinée, sa misère, sa résistance, son +existence triste et isolée;--mais son ame peut opposer +sa force à tous les maux;--peut opposer une +volonté ferme et une intelligence profonde qui, même +au sein des tortures, découvrent leur propre récompense +en elles-mêmes: son ame triomphe dès qu'elle +ose porter le défi, et soudain elle fait de la mort une +victoire.</p> +<br> +<h3>V.</h3> + +<h3>MONODIE</h3> + +<h5>SUR LA MORT DU TRES-HONORABLE R. BRINSLEY SHÉRIDAN,<br> +PRONONCÉE AU THÉÂTRE DE DRURY-LANE.</h5> + +<p>Quand les derniers rayons du soleil couchant se +perdent dans les ombres d'un crépuscule d'été, quel +homme n'a pas senti le doux charme de cette heure +se répandre dans le cœur, comme la rosée sur les +fleurs? Qui n'a été absorbé d'un sentiment pur et +auguste, tandis que la nature fait cette pause mélancolique, +et qu'elle exhale son dernier soupir sur +cette arche sublime que le tems a jetée entre la lumière +et les ténèbres? Qui n'a partagé ce calme si +paisible et si profond, la muette pensée qui ne peut +s'exprimer qu'en pleurs, une sainte harmonie,--un +vif regret, une sympathie glorieuse avec l'astre +qui s'évanouit? Ce n'est pas un deuil cruel,--mais +une peine douce, sans nom, chère aux cœurs bien +nés d'ici bas, sentie sans amertume,--un attendrissement +complet et candide, une heureuse tristesse,--une +larme transparente, pure des chagrins du +monde ou des souillures de l'égoïsme, larme versée +sans honte, larme secrète sans douleur cuisante.</p> + +<p>Semblable à l'attendrissement que nous inspire un +jour d'été s'évanouissant derrière les collines, une +douce mélancolie remplit notre cœur et fait couler +nos larmes, lorsque la mort frappe le génie et anéantit +tout ce qui en lui était mortel. Un esprit puissant +s'est éclipsé,--un astre a passé du jour dans les ténèbres,--astre +qui, à son heure de lumière, fut sans +égal,--sans nom digne de lui,--foyer universel +de tous les rayons de la gloire! éclairs d'esprit, splendeur +d'intelligence, flammes de poésie, feux d'éloquence, +tout a disparu avec le soleil qui en était la +source;--mais il nous reste encore les durables +productions d'un génie immortel, les fruits d'une +joyeuse aurore et d'un midi glorieux, impérissable +portion de celui qui périt trop tôt. Mais ce n'est +qu'une petite partie d'un tout merveilleux, ce ne +sont que des segmens du disque étincelant de cette +ame qui embrâsait tout,--éclairait tout pour égayer,--toucher,--plaire--ou +épouvanter. Du conseil +que sa raison charmait, à la table qu'animait sa gaîté, +c'était le souverain maître des cœurs: les voix les plus +illustres l'applaudissaient à l'envi; les hommes comblés +de louanges,--les hommes remplis d'orgueil--s'enorgueillissaient +à le louer. Lorsque l'Hindostan opprimé +poussa un cri aigu pour en appeler de l'homme +au ciel<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a> +<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>, c'est lui qui fut le tonnerre,--la verge vengeresse,--la +colère,--la voix de Dieu lui-même, +qui ébranla les nations par la bouche de ce mandataire +choisi,--et tonna jusqu'à ce que les sénats +tremblans eussent obéi en admirant; et ici même, +ici, dans cette salle, les riantes créations de son +génie vous charmeront, encore tout échauffées du +feu de la jeunesse: ce dialogue incomparable,--ces +saillies immortelles qui ne savaient pas tarir; +ces étincelans portraits, frais de vie, qui portent +dans notre cœur la vérité où ils ont pris leur source; +ces êtres merveilleux, enfans de son imagination, +éclos du néant à une soudaine perfection par la volonté +créatrice de sa pensée<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> +<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>; c'est ici qu'est leur +première patrie; c'est ici que vous pouvez les revoir +animés encore de la chaleur vitale que leur donna ce +nouveau Prométhée. Lumineuse auréole qui trahit +la splendeur du disque éclipsé!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" +name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104"> +(retour) </a> Voir Fox, Burke, Pitt, unanimes à louer le discours de Shéridan +sur les chefs d'accusation articulés contre M. Hastings dans la Chambre +des Communes. M. Pitt pria la Chambre d'ajourner l'affaire, afin de +considérer la question avec plus de calme que ne le permettait l'effet immédiat +de ce discours. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" +name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105"> +(retour) </a> Il y a dans le texte: «<i>By the</i> fiat <i>of his thought</i>,» mot à mot, +par le <i>fiat</i> de sa pensée. C'est une allusion au <i>fiat lux</i> de la <i>Genèse</i>. +Avons-nous eu tort de reculer devant la version littérale? + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p> +</blockquote> + +<p>Mais, s'il est des hommes à qui l'échec fatal de la +sagesse entraînée par l'erreur doive procurer une +basse jouissance; s'il est des hommes qui triomphent +de joie lorsqu'une voix céleste détonne au milieu du +chœur pour lequel elle est née, je leur commande +le silence.--Ah! combien ils savent peu que ce +qui leur semblait vice m'était peut-être que malheur! +Dure est la destinée de celui sur qui les regards publics +sont à jamais fixés pour le blâme ou pour la +louange! Le repos se refuse à son nom, et le vulgaire +se plaît au spectacle du martyre d'une grande +renommée. L'ennemi secret, dont l'œil ne s'endort +jamais, et qui se fait sentinelle,--accusateur,--juge,--espion; +le rival,--le sot,--le jaloux--et +le vaniteux; l'envieux enfin, qui ne respire librement +que dans la peine d'autrui: voilà une armée +de détracteurs, qui poursuit la gloire jusques au +tombeau; qui guette les fautes dont un génie hardi +doit la moitié à son ardeur native; qui défigure la +vérité, amasse le mensonge, et bâtit la pyramide de +la calomnie! Tel est le partage de l'homme public;--mais +si, par surcroît d'infortune, la maigre pauvreté +se ligue à la maladie dévorante, si le génie +doit oublier son vol élevé, et descendre à terre pour +combattre la misère qui assiége sa porte, pour adoucir +d'indignes fureurs,--rencontrer face à face une +rage sordide, et lutter contre la disgrâce, pour +ne trouver dans l'espérance que les caresses, les embrassemens +nouveaux d'un serpent qui lui réserve de +nouvelles perfidies; si tels peuvent être les maux qui +assaillent les hommes, est-ce donc chose merveilleuse +qu'enfin les plus puissans succombent? Les êtres à +qui fut départie toute la force du sentiment, portent +un cœur électrique,--surchargé du feu céleste, +noir de rudes froissemens, intérieurement déchiré, +environné de nuages, entraîné par l'ouragan, porté +sur la nébuleuse atmosphère, source de ces pensées +qui tonnent,--éclairent--et foudroient. Mais, +loin de nous et de notre scène comique doivent être +de telles images,--si toutefois elles ont eu quelque +réalité. Accomplissons ici un plus tendre désir, une +tâche plus douce; payons à la gloire le tribut qu'elle +n'a pas besoin de réclamer; pleurons l'astre évanoui,--et +apportons notre grain d'encens pour prix d'un +long plaisir. Vous, orateurs! que nos conseils possèdent +encore, pleurez le héros vétéran de vos champs +de bataille! le digne rival de l'admirable Trinité<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a> +<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>! +l'homme, dont les paroles étaient des étincelles d'immortalité! +Vous, poètes! à qui la muse du drame +est chère, il était votre maître,--rivalisez <i>ici</i> avec +lui! Vous, hommes d'esprit et de conversation éloquente! +il était votre frère;--emportez ses cendres +d'ici! Tant que nous admirerons ces talens d'immense +portée, aussi parfaits que variés; tant que +nous sentirons l'éloquence,--l'esprit,--la poésie--et +la bonne humeur, dont l'harmonie plus humble +charme les ennuis d'ici-bas; tant que nous serons +fiers de la noble prééminence du mérite, nous chercherons +long-tems un génie pareil,--et chercherons +en vain; nous nous tournerons vers tout ce qui +nous reste de lui, en regrettant que la nature n'ait +formé qu'un seul homme de cette trempe, et qu'elle +ait brisé son moule.--en y jetant Shéridan!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" +name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106"> +(retour) </a> Fox--Pitt--Burke.</blockquote> +<br> +<h3>VI.</h3> + +<h3>ADRESSE</h3> + +<h5>PRONONCÉE A L'OUVERTURE DU THÉATRE DE DRURY-LANE,<br> +samedi, 10 octobre 1812.</h5> + +<p>Dans une nuit horrible, notre cité vit et pleura le +palais de la muse du drame, réduit de fond en comble +en cendres; en moins d'une heure, les flammes dévorèrent +le temple, Apollon tomba, et Shakspeare +cessa de régner.</p> + +<p>Vous qui contemplâtes ce spectacle admirable et +triste, dont l'éclat insultait à la ruine qui en fut illuminée; +vous qui vîtes les fragmens massifs du monument, +au milieu des nuages de feu, chasser du ciel +la nuit, comme autrefois la colonne d'Israël<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a> +<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>; qui +vîtes la longue pyramide des flammes tournoyantes +agiter son ombre rougeâtre sur la Tamise, épouvantée, +la foule pressée autour de l'incendie, frissonner +d'effroi et trembler pour ses propres demeures, à mesure +que le désastre s'accroissait et répandait dans +les airs la lumière funèbre d'éclairs aussi terribles +que ceux de la foudre; qui vîtes enfin les cendres +noires et un mur solitaire occuper le royaume des +muses et en signaler la chute: dites,--cet édifice +nouveau, et non moins ambitieux, construit où fut +naguère l'édifice le plus puissant de notre île, jouira-t-il +de la même faveur que le premier? ce temple +voué à Shakspeare--sera-t-il digne de lui et de +<i>vous</i>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" +name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107"> +(retour) </a> La colonne de feu qui guidait, pendant la nuit, le peuple israélite +à sa sortie d'Égypte. + +<p>(<i>N. du Tr</i>.)</p></blockquote> + +<p>Oui,--il le sera:--la magie d'un pareil nom +défie la faux du tems, la torche de l'incendie; dédie +encore le même lieu aux jeux de la scène, et +commande au drame, d'<i>être</i> là où il a déjà <i>été</i>. La +naissance de ce monument atteste la puissance du +charme:--favorisez notre honorable orgueil? et +dites: <i>c'est très-bien!</i><a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a> +<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" +name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108"> +(retour) </a> <i>How well</i>! combien bien! c'est le cri d'acclamation correspondant +à notre <i>bravo</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Ainsi que ce temple s'élève pour égaler l'ancien, +ainsi puissions-nous du passé tirer nos présages! +puisse une heure propice à nos prières s'enorgueillir +de noms tels que ceux qui consacrent à jamais le +souvenir du théâtre détruit! C'est à l'ancien Drury +que l'art touchant de votre Siddons<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a> +<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a> foudroya les +cœurs sensibles, agita les cœurs les plus sévères; +c'est à Drury que grandirent les derniers lauriers de +Garrick; c'est ici que le moderne Roscius fit couler +vos larmes pour la dernière fois, soupira ses derniers +remerciemens, et vous adressa, l'œil en pleurs, +ses derniers adieux. Mais pour les talens vivans peuvent +encore fleurir ces couronnes, dont les parfums +s'exhalent en pure perte sur une tombe. Ce que Drury +réclama jadis; il le réclame encore;--ne refusez pas +le tribut nécessaire à la résurrection de sa muse qui +sommeille. Ornez de guirlandes la tête de votre Ménandre! +et n'allez pas inutilement réserver tous vos +honneurs pour les morts!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" +name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109"> +(retour) </a> Célèbre actrice, sœur des Kemble. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Bien chers nous sont les jours qui donnèrent tant +de lustre à nos annales, avant que Garrick disparût, +ou que Brinsley<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a> +<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a> cessât d'écrire! Héritiers de leurs +travaux; nous sommes aussi vains de <i>nos</i> ancêtres, +que le sont des <i>leurs</i> les héritiers d'un noble sang. +Tandis qu'ainsi le souvenir emprunte le miroir de +Banquo<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a> +<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>, pour réclamer ces ombres couronnées à +mesure qu'elles passent; tandis que nous tenons cette +glace magique, qui représente les noms immortels, +gravés sur notre arbre généalogique; hésitez,--avant +de condamner leurs faibles descendans; songez combien +il est difficile d'égaler de tels rivaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" +name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110"> +(retour) </a> Shéridan. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" +name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111"> +(retour) </a> Voir le <i>Macbeth</i> de Shakspeare. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Amis du théâtre! vous, de qui comédiens et comédies +doivent solliciter un pardon ou un éloge; +juges suprêmes, dont la voix et le regard usent du +pouvoir illimité d'applaudir ou de rejeter: si jamais +la licence conduisit à la renommée, et nous mit dans +le cas de rougir de ce que vous aviez cessé de blâmer; +si jamais le théâtre dégradé put s'abaisser à flatter +un goût dépravé qu'il n'osait corriger: puissent les +scènes présentes répondre à tous les reproches passés, +et réduire à un juste silence les clameurs d'une +sage censure! Oh! puisque vous mettez le dernier +sceau aux lois du drame, ne vous jouez plus de nous, +en applaudissant mal à propos: alors une noble fierté +doublera les forces de l'acteur, et la voix de la raison +aura un écho dans la nôtre.</p> + +<p>Après cette adresse solennelle, après l'accomplissement +de l'antique règle, après ce tribut d'usage +que la muse du drame a payé par la bouche de son +héraut, recevez aussi <i>nos</i> complimens de bienvenue, +complimens qui partent de nos cœurs, et voudraient +bien gagner les vôtres. Le rideau se lève;--puisse +notre théâtre vous offrir des scènes dignes des anciens +jours de Drury-Lane! Puissions-nous toujours +être agréés, et des Bretons, nos juges, et de la nature, +notre guide!--et vous, puissiez-vous long-tems +présider à nos fêtes!</p> +<br> +<h3>VII</h3> + +<h3>ODE A VENISE<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> +<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" +name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112"> +(retour) </a> On entend ordinairement par ode un poème divisé en strophes ou +stances de même nombre de vers et de même rythme. Cette apostrophe +à Venise n'est donc pas une ode, sous le rapport de la versification; +mais elle en mérite bien le nom, si l'on a égard à la magnificence de +poésie qui s'y déploie. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>O Venise! Venise! lorsque tes murs de marbre +seront de niveau avec les ondes, alors les nations +pousseront un cri sur tes palais submergés, et une +lamentation bruyante se prolongera sur les flots qui +t'engloutiront! Si moi, voyageur du nord, je pleure +pour toi, que devraient faire tes enfans?--Ne devraient-ils +que pleurer?--et pourtant ils ne murmurent +que dans leur sommeil. Qu'ils ressemblent +peu à leurs pères!--Ce que la vase, le sable verdâtre +laissé à nu par la retraite de la mer, est aux +vagues écumantes de la haute marée qui jette le matelot +naufragé jusqu'au bord de sa demeure, voilà +ce que les hommes d'aujourd'hui sont aux hommes +d'autrefois: ils se traînent, en rampant comme le +crabe, à travers les ruines de leurs antiques rues. +Oh désespoir!--tant de siècles ne pas recueillir de +meilleurs fruits! Treize cents ans de richesse et de +gloire ont abouti à la poussière et aux larmes: tous +les monumens que l'étranger rencontre, églises, palais, +colonnes, l'accueillent avec un air de deuil +le lion lui-même paraît tout abattu; et le tambour +barbare, aux sons âpres et discords, répète chaque +jour, comme un sombre écho la voix de ton tyran, +le long de ces ondes paisibles, charmées jadis du +chant harmonieux qui s'élevait, au clair de la lune, +de mille et mille gondoles,--charmées de l'actif +bourdonnement d'êtres joyeux, dont les plus coupables +actions n'étaient que la fièvre du cœur et le +débordement d'un bonheur trop grand, qui a besoin +du secours de l'âge pour isoler son cours de ce voluptueux +torrent de douces sensations, luttant sans +cesse avec le sang. Mais cela vaut mieux que les +mornes orgies, le deuil des nations à leur déclin: +alors le vice promène partout ses irrémédiables terreurs; +la gaîté n'est que rage, et ne sourit que pour +tuer; l'espoir n'est rien qu'un délai trompeur, éclair +de l'homme malade, une demi-heure avant le trépas. +Ainsi la défaillance, dernière source des peines mortelles +et la torpeur des membres, sombre début de +la mort dans sa froide et vacillante carrière, se glissent +de veine en veine et s'avancent à chaque battement +du pouls; néanmoins c'est un tel soulagement +pour l'argile épuisée de souffrances, que le moribond +y voit le renouvellement de ses esprits, et se croit libre +lorsqu'il n'est qu'engourdi par le poids de sa +chaîne;--lors il se met à parler de vie,--de ses +forces qu'il sent revenir--peu à peu, et de l'air +plus frais dont il voudrait jouie; mais, comme il murmure +ces mots, il ne sait pas qu'il respire à peine, +que son doigt effilé ne sent plus ce qu'il touche; cependant, +un voile tombe sur ses yeux,--la chambre +chancelante tourne, tourne, autour de lui;--des +ombres rapides, que sa main veut en vain arrêter, +paraissent et disparaissent;--enfin, le dernier râle +étouffe sa voix suffoquée; tout est glace et ténèbres,--et +la terre, ce qu'elle fut avant l'heure de notre +naissance.</p> + +<p>Nul espoir pour les nations!--Interrogez les chroniques +de mille et mille années.--Que nous ont appris +ces scènes journalières, ce flux et reflux d'événemens +ramenés par chaque siècle, cet éternel retour de ce +qui <i>a été</i>? rien ou peu. Toujours nous nous appuyons +sur choses qui pourrissent sous notre pied, et nous +usons notre force en luttant contre l'air; car c'est +notre propre nature qui nous fait choir; les brutes, +à toute heure immolées pour nos fêtes, sont d'un +ordre aussi élevé,--elles vont partout où les pousse +l'aiguillon de leur guide, même à la sanglante hécatombe: +et vous, hommes, qui pour les rois versez +votre sang comme l'eau, qu'est-ce que vos enfans +ont reçu en revanche? un héritage de servitude et +de misères, un esclavage aveugle dont les coups +sont l'unique paiement. Quoi donc, ne vois je pas +les socs de vos charrues rougir d'une chaleur brûlante? +N'y chancelez-vous pas dans une épreuve perfide, +vous qui croyez cela une preuve <i>réelle</i> de la +loyauté, baisez la main qui vous guide aux tortures, +vous faites gloire de marcher sur les barres en feu? +Tout ce que vos pères vous ont laissé, tout ce que +le tems vous lègue de liberté, et l'histoire de sublime, +sort d'une source différente!--Vous regardez +et lisez, vous admirez et gémissez, puis vous succombez +et perdez votre sang! Sauf ces esprits, en +petit nombre, qui, en dépit de tous les obstacles +réels et imaginables engendrèrent soudain les crimes; +en foudroyant les murs de la prison; qui voulurent +boire à longs traits les douces ondes offertes par la +liberté,--alors que la multitude, dont les siècles +ont changé la soif en rage, se soulève en criant, +alors que les hommes s'écrasent les uns les autres +pour obtenir la coupe où ils puissent trouver l'oubli +de la chaîne lourde et douloureuse--qui long-tems +les attacha au joug de la charrue, sur un sol dont les +jaunes épis n'étaient pas pour eux; (car leurs têtes +étaient trop courbées, et leurs palais inanimés ne +ruminaient que la douleur):--oui, sauf ces esprits, +en petit nombre, qui, en dépit des forfaits qu'ils +abhorrent, ne confondent pas la sainteté de leur +cause avec ces bouleversemens momentanés des lois +de la nature, bouleversemens qui, comme la peste +et les volcans, ne frappent que pour un tems, puis +s'éteignent, et laissent le cours ordinaire des saisons +réparer, en quelques étés, les dommages de la terre, +la repeupler de villes et de générations,--belles +quand elles sont libres:--car sous toi, ô tyrannie, +rien ne peut jamais fleurir!</p> + +<p>Gloire, empire, liberté!--ô trinité divine!--ces +tours furent jadis votre siége! A l'heure où Venise +fut un objet d'envie, la ligue des plus puissantes nations +put abaisser son noble orgueil, mais non l'anéantir:--tout +fut entraîné dans sa ruine: les +monarques invités à ses fêtes connaissaient et aimaient +leur magnifique hôtesse; ils ne pouvaient +s'apprendre à la haïr, quelque humiliés qu'ils fussent:--la +foule des humains pensait comme les +rois; Venise recevait les hommages du voyageur de +tous les jours et de tous les climats;--ses crimes +eux-mêmes naissaient de la source la plus douce,--de +l'amour; elle ne buvait point le sang, ne s'engraissait +point de cadavres, mais portait la joie partout +où s'étendaient ses innocentes conquêtes; car +elle relevait la croix, gui d'en haut sanctifiait les +bannières protectrices, incessamment flottantes entre +la Terre et le Croissant profane: si ce croissant a pâli +et décliné, le monde peut en rendre grâces à la cité +qu'il a chargée de chaînes dont maintenant le bruit +retentit aux oreilles des peuples qui doivent le nom +de liberté à tant de glorieux efforts: cependant Venise +partage avec eux une misère commune: elle se +nomme «le royaume» d'un conquérant ennemi; elle +sait ce que tous,--ce que <i>nous</i>, plus que tous les +autres; ne savons que trop bien; avec quels termes +dorés un tyran amuse ses esclaves.</p> + +<p>Le nom de république a disparu sur les trois parties +du globe gémissant. Venise est abattue: la Hollande +daigne reconnaître un sceptre, et souffre le +manteau de pourpre. Si la Suisse seule est libre encore, +et jouit sans entraves de ses montagnes, ce +n'est que pour un tems: car, de nos jours, la tyrannie +est devenue fine; et, dans ses heures de triomphe, +étouffe sous ses pieds les étincelles de nos cendres. +Une grande contrée, séparée de nous par l'Océan, +nourrit une race vigoureuse dans l'amour de la liberté; +pour laquelle leurs pères ont combattu, et +qu'ils leur ont léguée;--héritage d'orgueil et de +bravoure! noble distinction d'avec toute autre terre, +dont les enfans doivent fléchir le genou au gré d'un +monarque, comme si son sceptre insensible fût une +baguette douée du magique pouvoir de la science occulte!--Oui, +une grande contrée, bravant le despotisme, +lève encore ses drapeaux invaincus et sublimes +par delà l'Atlantique!--Elle a montré à une +nation, trop fière de son droit d'aînesse, que le pavillon +hautain d'Albion peut baisser devant ceux dont +les épées ont conquis des franchises que le sang ne +paie pas trop cher. Oui, certes, mieux vaudrait +le sang de tout homme, fût-il une rivière, mieux +vaudrait qu'il coulât à pleins bords et même débordât, +que de languir dans nos veines oisives, de stagner +comme dans un canal fermé de verroux et de +chaînes, d'avancer, comme un malade endormi, +trois pas, puis s'arrêter:--mieux vaut être là où +les Spartiates massacrés sont encore libres, dans le +noble charnier des Thermopyles, que de croupir +dans nos marais,--ou bien il faut fuir sur l'abîme +azuré, et ajouter un courant à l'Océan, une ame aux +ames de nos pères; et à toi, Amérique, un homme +libre de plus!</p> +<br> +<h3>VIII.</h3> + +<h3>ODE A NAPOLÉON BUONAPARTE<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> +<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" +name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113"> +(retour) </a> L'empereur Népos fut reconnu par le <i>sénat</i>, par les <i>Italiens</i> et par +les provinces de la <i>Gaule</i>: ses qualités morales et ses talens militaires +furent hautement célébrés: et ceux qui tiraient de son gouvernement +quelque avantage particulier annoncèrent, en chants prophétiques, la restauration +de la félicité publique.............................. + +<p>Par cette honteuse abdication, il prolongea sa vie de quelques années, +dans une position équivoque, tout à la fois empereur et exilé, jusqu'à +ce que--»</p> + +<p>(<span class="sc">Gibbon</span >, <i>Décadence et chute</i>, etc.)</p></blockquote> + +<p><span class="rig">«<i>Expende Annibalem</i>:--<i>quot libras in duce summo<br> +Invenies</i>?--»</span><br><br> + +<span class="rig">(<span class="sc">Juvén.</span > <i>Sat. X.</i>)</span><br><br></p> + +<p>1. C'en est fait:--mais hier encore tu étais roi, +et, les armes en main, tu combattais contre les rois:--maintenant, +il n'y a pas de nom qui te convienne; +te voilà si bas,--et tu vis encore! Est-ce là l'homme +aux mille trônes, qui jonchait notre terre d'ossemens +ennemis? et peut-il ainsi se survivre à lui-même? +Depuis celui que nous appelons, sans raison, du nom +de l'étoile du matin<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a> +<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>, nul mortel, nul démon n'est +tombé de si haut.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" +name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114"> +(retour) </a> Lucifer, nom du chef des démons, est dans la mythologie païenne +et d'après son etymologie (<i>Lucem fero</i>) l'étoile de Venus, quand elle +précède et annonce le lever du soleil. + +<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>2. Homme mal inspiré! pourquoi te fis-tu le fléau +de tes semblables, qui s'agenouillaient devant toi? +Devenu aveugle à force de te contempler toi-même, +tu appris à voir au reste du monde. Maître souverain +du pouvoir,--tu n'as laissé pour don unique que le +tombeau à ceux qui t'adoraient; et, jusqu'à l'heure +de ta chute, les humains ne purent deviner combien +l'ambition a de bassesse.</p> + +<p>3. Rendons grâces au ciel pour une telle leçon;--elle +instruira les guerriers à venir plus que tous +les discours de la haute philosophie, discours si vains +jusqu'à ce jour. Le charme qui fascinait l'esprit des +hommes est désormais rompu pour ne plus renaître; +charme qui forçait d'adorer ces idoles de l'empire du +sabre, ces colosses au front d'airain et aux pieds +d'argile.</p> + +<p>4. Le triomphe et la vanité, l'enivrement du +combat<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> +<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>, la victoire dont la voix ébranle la terre, +et qui pour toi était le souffle de vie: l'épée, le +sceptre, et ce pouvoir, sous le joug duquel l'homme +ne semblait fait que pour obéir, et avec lequel la +renommée fut liguée;--tout est anéanti!--Esprit +de ténèbres, quelle doit être la rage de ton souvenir!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" +name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115"> +(retour) </a> <i>Certaminis gaudia</i>, expression d'Attila dans sa harangue à son +armée, avant la bataille de Châlons, harangue donnée par Cassiodore.</blockquote> + +<p>5. Le désolateur est enfin désolé! le vainqueur, +renversé! l'arbitre de la destinée d'autrui supplie +pour la sienne propre! Y a-t-il encore quelque espérance +impériale qui puisse lutter avec calme contre +un tel changement? ou bien, est-ce la seule crainte +de la mort? Mourir prince,--ou vivre esclave,--ton +choix est lâchement courageux.</p> + +<p>6. Cet athlète<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> +<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>, qui jadis voulut rompre un chêne, +ne songea pas au redressement élastique des fragmens: +saisi par l'arbre qu'il avait en vain brisé,--solitaire,--quels +regards jetait-il alentour? Toi, +dans l'orgueil de ta force, tu as fait enfin une imprudence +égale, et tu as rencontré un destin plus +sombre: lui, il fut la proie des hôtes farouches des +forêts; mais toi, tu devras dévorer ton cœur!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" +name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116"> +(retour) </a> Milon.</blockquote> + +<p>7. Un Romain<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a> +<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>, dont le cœur brûlant s'était désaltéré +dans le sang de Rome, jeta loin de lui +le poignard,--osa, par une grandeur sauvage, +quitter l'empire pour ses foyers domestiques. Il osa +quitter l'empire avec un suprême dédain des hommes +qui avaient supporté un tel joug, et qui le laissèrent +toutefois jouir en paix de son sort. Sa seule gloire +fut cette heure où il abandonna de plein gré le pouvoir +dont il s'était emparé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" +name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117"> +(retour) </a> Sylla.</blockquote> + +<p>8. Le monarque espagnol<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> +<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>, quand le plaisir de +la puissance eut perdu la vivacité de son charme, +rejeta ses couronnes pour des rosaires, son empire +pour une cellule: calculateur exact des grains de +son chapelet, subtil argumentateur sur des articles +de foi, il amusa bien sa folie; pourtant, il eût mieux +fait de ne jamais connaître, ni le reliquaire du bigot, +ni le trône du despote.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" +name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118"> +(retour) </a> Charles-Quint.</blockquote> + +<p>9. Mais toi,--c'est malgré tes efforts que la foudre +a été arrachée de tes mains;--trop tard tu quittes +la haute puissance à laquelle s'accola ta faiblesse. +Quoique tu sois un ange de malheur, c'est assez pour +nâvrer notre cœur que de voir le tien sans nerf; +que de songer que le monde, chef-d'œuvre de Dieu, +a servi de marchepied à un être si vil.</p> + +<p>10. Et la terre a prodigué son sang pour celui +qui peut ainsi ménager le sien! Et les monarques, +devant lui, ont fléchi leurs genoux tremblans, lui ont +rendu grâces pour un trône! Céleste liberté! combien +nous devons te chérir, lorsque tes plus puissans +ennemis ont ainsi témoigné leur crainte dans la plus +humble attitude! Oh! puisse aucun tyran ne laisser +jamais un nom plus brillant, qui éblouisse le genre +humain!</p> + +<p>11. Tes forfaits sont écrits dans le sang, et non +écrits en vain;--tes triomphes ne parlent plus de +gloire, ou plutôt ils grossissent la tache de ton honneur.--Si +tu étais mort comme meurt le courage, +peut-être un nouveau Napoléon viendrait-il encore +une fois déshonorer le monde;--mais qui voudrait +s'élancer jusqu'à la hauteur du soleil pour tomber +ensuite dans une nuit si noire?</p> + +<p>12. Mise dans la balance, la poussière du héros +n'a pas plus de valeur que l'argile vulgaire. L'équilibre, +ô humanité! est le même pour tous les trépassés. +Mais pourtant je croyais que le grand homme vivant +était animé de quelques étincelles plus nobles pour +éblouir et pour épouvanter, et je n'imaginais pas que +le mépris pût ainsi se jouer de ces conquérans de la +terre.</p> + +<p>13. Et ta fiancée, triste fleur de l'orgueilleuse Autriche, +princesse encore impériale, comment son cœur +supporte-t-il l'heure de tourment? Attache-t-elle ses +pas à ton coté? Doit-elle aussi courber la tête, partager +le repentir tardif et le long désespoir de l'homicide +détrôné? Ah! si elle t'aime toujours, conserve +avec soin ce diamant, qui vaut bien ta couronne +évanouie!</p> + +<p>14. Hâte maintenant ta course vers ton île maudite, +et fixe ton regard sur la mer: cet élément peut +rencontrer ton sourire, il ne fut jamais gouverné par +toi! Ou bien, de ta main oisive, trace nonchalamment +sur le sable que la terre est à présent aussi +libre que l'océan, et que le pédagogue de Corinthe<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> +<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a> +t'a désormais transféré son proverbe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" +name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119"> +(retour) </a> Denis le jeune, après avoir été chassé de Syracuse par Timoléon, +passe pour s'être fait maître d'école à Corinthe. Il fut toujours cité comme +un exemple mémorable de l'instabilité des choses humaines. «<i>Tantâ +mutatione majores natu, ne quis nimis fortunæ crederet, magister +ludi factus ex tyranno docuit</i>.» (Valer. Max. VI, 9.) Philippe ayant +écrit d'un ton menaçant aux Lacédémoniens, ceux-ci ne lui firent d'autre +réponse que cette phrase passée en proverbe: <i>Denis à Corinthe</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>15. Timour! te voilà donc à ton tour dans la cage +de ton prisonnier<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> +<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a>! Quels pensers seront les tiens? +Dans ta rage captive, tu ne nourriras qu'une idée, +une seule:--«Le monde <i>fut</i> à moi!» A moins pourtant +que tu n'aies le sort du souverain de Babylone<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a> +<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>, +que tu ne perdes tout sentiment avec le sceptre, que +les liens de la vie ne retiennent pas plus long-tems +cet esprit si ambitieux,--si long-tems obéi,--de +si peu de valeur!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" +name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120"> +(retour) </a> Cage où Bajazet fut enfermé par l'ordre de Tamerlan--ou Timour. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" +name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121"> +(retour) </a> Nabuchodonosor changé en bœuf.....</blockquote> + +<p>16. Ou comme celui<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> +<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a> qui déroba le feu du ciel, +feras-tu tête au choc? partageras-tu avec ce misérable, +qui n'obtint jamais de pardon, son vautour et +son rocher? Damné déjà par Dieu,--maudit par +l'homme, la dernière scène de ton drame, sans être +la plus coupable, a été <i>l'archi-risée</i><a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> +<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a> du démon: +Satan, dans sa chute, garda sa fierté, et s'il eût été +mortel, c'est avec la même fierté qu'il serait mort!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" +name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122"> +(retour) </a> Prométhée.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" +name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123"> +(retour) </a> <i>Arch mock</i>..... Allusion aux vers de Shakspeare: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p> «<i>The fiend's arch mock</i>--</p> +<p><i>To tip a wanton, and suppose her chaste</i>.--»</p> +</div></div> + +</blockquote> +<br> +<h3>IX.</h3> + +<h3>ODE TRADUITE DU FRANÇAIS<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a> +<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" +name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124"> +(retour) </a> Voir la première note de l'Ode à Venise. + +<p>Nous ne connaissons pas le texte original de cette prétendue traduction.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Nous ne te maudissons pas, Waterloo! quoique le +sang de la liberté ait arrosé tes plaines; ce sang fut +versé sur un sol où il ne s'abîma pas: il jaillit de +chaque blessure, comme la trombe s'élève de l'océan; +et, d'un mouvement vigoureux et de plus en +plus rapide, il s'élance, et se mêle dans l'air avec celui +de l'infortuné Labédoyère:--avec celui du guerrier +dont la tombe honorée renferme le plus brave +entre les braves<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a> +<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>. Il s'amoncelle en nuages rouges +de feu; mais il retombera sur la terre dont il s'est +élevé: quand la mesure sera comble, l'orage éclatera:--jamais +n'aura été entendu tonnerre pareil au +tonnerre qui alors frappera le monde de surprise;--jamais +n'aura été vu éclair pareil à l'éclair qui +alors brillera sur la voûte céleste! Telle, l'étoile +d'absinthe, prédite par le saint prophète des anciens +jours, fera pleuvoir sur la terre un déluge de feu, et +changera les rivières en sang<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> +<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" +name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125"> +(retour) </a> Le maréchal Ney, prince de la Moskowa. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" +name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126"> +(retour) </a> Voir l'<i>Apocalypse</i>, ch. VII, verset 7, etc. «Le premier ange +sonna de la trompette, et il s'ensuivit de la grêle et des flammes mêlées +à du sang, etc.» + +<p>Verset 8. «Et le second ange sonna de la trompette, et il sembla +qu'une grande montagne de feu fût jetée dans la mer; et le tiers de la +mer devint sang, etc.»</p> + +<p>Verset 10. «Et le troisième ange sonna de la trompette, et il tomba +du ciel une grande étoile, brûlant comme une torche, et elle tomba sur +le tiers des rivières et sur les sources des eaux.»</p> + +<p>Verset 11. «Et le nom de l'étoile est <i>Absinthe</i>; et le tiers des eaux +devint <i>absinthe</i>; et plusieurs hommes moururent des eaux qui étaient +devenues amères.»</p></blockquote> + +<p>Le héros est tombé; mais non par vous, vainqueurs +de Waterloo! Tant que le soldat citoyen ne +commanda à ses concitoyens--que pour les guider +sur les champs de bataille, où la gloire souriait au +fils de la liberté,--qui donc, parmi tous les despotes +ligués, lutta contre le jeune héros? qui put se vanter +d'avoir vaincu la France, avant que la tyrannie n'eût +usurpé tous les droits? avant que le grand homme, +leurré par les attraits de l'ambition, ne fût plus devenu +qu'un roi? Alors il tomba:--ainsi périssent +tous ceux qui voudraient asservir les hommes à +l'homme!</p> + +<p>Et toi aussi, guerrier au panache de neige, toi, +à qui ton royaume a refusé même un tombeau<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> +<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>, +mieux aurait valu pour toi continuer à conduire la +France contre des armées mercenaires, que te vendre +toi-même à l'infamie et à la mort pour un vil +nom de roi, tel que celui du monarque de Naples, +qui porte aujourd'hui le titre que tu achetas au prix +de ton sang. Tu songeais peu, lorsque, sur ton +cheval de bataille, tu te précipitais, comme un fleuve +qui déborde, à travers les rangs armés, lorsque les +casques fendus et les sabres entrechoqués étincelaient +et tombaient en éclats autour de toi:--tu songeais +peu à la destinée que tu trouvas au bout de la +carrière! Ton panache hautain fut mis à bas par le +coup déshonorant qu'y porta un esclave! Jadis,--semblable +à la lune qui commande au flux et reflux +de la mer, il parcourait les airs et guidait le guerrier; +au milieu de la nuit créée par la noire et sulfureuse +fumée du combat, le soldat cherchait des +yeux ce superbe cimier, et, comme il le voyait toujours +marcher en avant, ainsi marchait-il lui-même +contre nos ennemis. Là où les traits rapides de la +mort immolaient le plus de victimes, où la guerre +entassait le plus de débris sous la bannière triomphante +de l'aigle à l'aigrette flamboyante,--de l'aigle +qui volait au sein des orages et des tonnerres, +dont rien ne pouvait arrêter l'aile impétueuse, et qui +lançait les foudres de la victoire:--oui, lorsque la +ligne des ennemis se brisait, que la mort éclaircissait +les rangs, ou que la fuite les dispersait dans la +plaine, là, soyez-en sûrs, Murat chargeait! Hélas! +il ne chargera plus désormais!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" +name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127"> +(retour) </a> Les restes de Murat ont été, dit-on, exhumés et livrés aux flammes.</blockquote> + +<p>Les envahisseurs foulent nos gloires passées: la +victoire pleure sur les ruines de ses arcs de triomphe.--Mais +que la liberté se réjouisse, que sa voix +révèle son cœur! Sa main appuyée sur son épée, elle +recevra un double hommage. La France a reçu deux +fois une leçon morale chèrement achetée:--son +salut ne gît point dans un trône, sur lequel siége +Capet ou Napoléon<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a> +<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>; mais dans l'égalité des droits et +des lois; mais dans l'union des cœurs et des bras pour +une grande cause,--la liberté, telle que Dieu l'a +donnée à tous ceux qui vivent sous le soleil, avec le +souffle vital, et dès l'heure de la naissance;--la liberté, +que le crime veut en vain chasser du monde, +en dispersant, d'une main farouche et prodigue, les +richesses des nations comme les grains du sable, en +versant, comme l'eau, le sang des nations dans un +impérial océan de carnage!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" +name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128"> +(retour) </a> Il paraîtrait que M.A.P. n'a pas osé traduire cela; il dit: «Son +bonheur ne dépend point du trône, il dépend de l'égalité, etc.» Sa +traduction serait donc aussi timide sous le rapport politique que sous le +rapport poétique. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Mais les mortels uniront leurs cœurs, leurs esprits +et leurs voix: qui donc fera tête à cette noble ligue? +Le tems n'est plus où le glaive soumettait les peuples. +L'homme peut mourir;--les idées renaissent. Même +ici bas, dans ce monde de misères, la liberté ne peut +manquer d'avoir un héritier. Des millions d'hommes +ne respirent que pour recueillir ce précieux héritage. +La liberté a pris un essor que rien ne peut +dompter: si elle assemble encore une fois ses armées, +les tyrans seront forcés de croire et de trembler:--sourient-ils +de cette simple menace? Des +larmes de sang couleront encore.</p> +<br> +<h3>X.</h3> + +<h3>ODE A L'ILE DE SAINTE-HÉLÈNE.</h3> + +<p>1. Paix à toi, île de l'Océan! Salut à tes brises et +à tes vagues! Salut à tes rochers contre lesquels le +perpétuel retour des marées fait écumer le flot blanchâtre! +Riche sera la guirlande que l'histoire tressera +pour toi! Immortelle en sera la verdure! Quand +les nations, qui te laissent aujourd'hui dans l'obscurité, +fléchiront tour à tour le genou devant la baguette +de l'oubli, ta gloire ne sera pas changée,--ta +renommée ne sera pas ternie:--l'hommage des +siècles rendra ton nom sacré.</p> + +<p>2. Salut au guerrier qui repose sur ton sol le +riche fardeau de sa gloire<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> +<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>! Quand la mesure de +ses jours sera comble, et que la chronique de sa +vie sera close, ses exploits seront consacrés dans +les annales de Clio! Sa valeur le rangera parmi les +plus illustres preux de tous les âges, et les monarques +futurs s'inclineront devant son génie:--les +chants des poètes,--les leçons des sages--le diront +la merveille et l'ornement du monde. Devant +toi, ô météore de la Gaule, les autres météores de +l'histoire s'évanouiront éclipsés par ta splendeur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" +name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129"> +(retour) </a> Cette strophe seule devra réconcilier le lecteur avec Lord Byron, +qui l'aura sans doute indisposé comme nous par l'amertume plus que +sévère avec laquelle il reprochait à Napoléon (Ode VIII) de ne s'être +pas tué après Waterloo. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>3. De salutaires zéphirs rafraîchiront ton atmosphère, +île éblouissante de gloire! Des contrées les +plus éloignées, il te viendra un peuple de pélerins, +tribu aussi indépendante que tes vagues! Ta grève, +au loin resplendissante, arrêtera le voyageur qui +voudra jeter un rapide coup-d'œil sur un lieu si renommé:--chaque +touffe de gazon, chaque pierre, +chaque roc, retardera son séjour sur ce sol qu'auront +sanctifié les pas de l'exilé! car c'est de lui que +tu recevras un lustre divin: le déclin de son soleil a +été le lever du tien.</p> + +<p>4. Et quels bras l'ont enchaîné? les bras qui avaient +lutté faiblement contre le sien:--les nations qui +l'avaient souvent bravé, mais n'avaient pu le dompter +jusqu'à ce jour! les monarques qui maintes +fois courbèrent la tête devant sa clémence, et reçurent +de sa main les couronnes que leur avait ravies +la guerre!--Le vainqueur, aujourd'hui vaincu, +l'aigle aujourd'hui frappé à mort, laisserait-il leur +vengeance sévère éteindre les rayons de son étoile! +Non: la gloire apparaît, vêtue d'une splendeur nouvelle, +et l'astre des siècles revient à l'ascendant.</p> + +<p>5. Pure à jamais soit la bruyère de tes montagnes! +riche la verdure de tes pâturages! limpides et intarissables +les eaux de tes fontaines! Puissent tes annales +n'être souillées d'aucuns désastres! Élève-toi +sur la surface de l'Océan, comme un magnifique +autel, comme un saint reliquaire cher aux prières +du genre humain!--Vienne se briser contre les rochers +de ton rivage la rage de la tempête,--la +lutte dévastatrice des vagues et des vents!--Qu'au +haut de tes créneaux déploie long-tems ses ailes +l'aigle, ton ornement; l'aigle, orgueil de l'univers.</p> + +<p>6. Il se flétrira, le lis qui fleurit à cette heure! +Où est la main qui peut le nourrir? Les nations qui +le relevèrent le regarderont dépérir: les rosées +froides jetteront sur lui une malédiction précoce. +Alors la violette qui fleurit dans les vallées chargera +la brise de son vivifiant parfum: alors, aussitôt que +l'esprit de liberté ralliera les peuples pour chanter +une antienne funèbre sur la tombe de la tyrannie, +la vaste Europe craindra que ton étoile ne paraisse +soudain sur l'horizon, et n'éclipse les astres pestifères +du septentrion.</p> +<br> +<h3>XI.</h3> + +<h3>A NAPOLÉON.</h3> + +<h5>(Traduit du français.)</h5> + +<p><span class="rig"> +«Tout le monde pleurait, mais surtout Savary, et un<br> +officier polonais qui devait son élévation à Bonaparte. Il<br> +s'attachait aux genoux de son maître; il écrivit à lord<br> +Keith, pour demander la permission d'accompagner<br> +Napoléon, même en qualité de domestique: demande<br> +qui ne put être accordée.» +</span><br><br><br><br><br><br></p> + +<p>1. Dois-tu partir, ô mon illustre chef, séparé du +petit nombre des braves qui te sont restés fidèles? +Qui peut dire la douleur de ton soldat, dont la raison +s'égare à ce long adieu? J'ai connu les feux de +l'amour, les ardeurs de l'amitié; mais qu'est-ce que +tout cela auprès de ce que je sens pour toi, auprès +du zèle d'un guerrier fidèle?</p> + +<p>2. Idole du soldat! Grand dans les combats; mais +plus grand encore aujourd'hui: plusieurs purent +gouverner un monde, toi seul ne courbas pas la tête +sous l'arrêt du destin. Que d'années j'ai bravé la +mort à tes côtés! et j'enviais ceux qui succombaient, +lorsque leur cri de mort était encore une bénédiction +pour le maître qu'ils servaient si bien<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> +<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" +name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130"> +(retour) </a> «A Waterloo, on vit un homme, dont le bras gauche avait été cassé +par un boulet de canon, s'arracher ce bras avec la main droite, le lancer +en l'air, et crier à ses camarades: «Vive l'Empereur, jusqu'à la mort!» +Il y a plusieurs autres exemples de la sorte: celui que je vous rapporte, +vous pouvez le regarder comme authentique.» + +<p>(<i>Lettre particulière de Bruxelles</i>.)</p></blockquote> + +<p>3. Que ne suis-je, comme eux, une froide poussière, +puisque je vis pour voir cette heure fatale, +où tes timides ennemis hésitent de laisser un homme +en tes mains, de peur que tes compagnons d'exil ne +deviennent, pour toi, autant d'instrumens de liberté! +Oh! dans le fond des cachots, toutes leurs +chaînes me seraient légères; tant que je pourrais +contempler ton ame invaincue.</p> + +<p>4. Les flatteurs de cet homme, aujourd'hui si +sourd à la prière d'un serviteur fidèle, voudraient-ils, +si sa gloire empruntée venait à pâlir, partager +avec lui obscurité dans laquelle il naquit? Si ce +monde, que tu résignes avec tant de calme, devenait, +à cette heure; son domaine, pourrait-il acheter, +au prix de ce trône, des cœurs comme ceux qui +te sont encore tout dévoués?</p> + +<p>5. Mon chef, mon roi, mon ami, adieu! Jamais +je ne m'étais encore agenouillé; jamais je ne suppliai +mon souverain, comme j'implore aujourd'hui +ses ennemis; et tout ce que je demande, c'est de +participer à tous les périls qu'il va braver, c'est de +partager à côté du héros sa chute, son exil et sa +tombe.</p> +<br> +<h3>XII.</h3> + +<h3>SUR L'ÉTOILE DE LA LÉGION<br> +D'HONNEUR.</h3> + +<h5>(Traduit du français.)</h5> + +<p>1. Étoile des braves!--toi, dont les rayons ont +répandu tant de gloire sur les morts et sur les vivans,--enchanteresse +brillante et adorée! pour te rendre +hommage, des millions de soldats couraient aux armes;--redoutable +météore d'immortelle origine! +pourquoi naître dans le ciel pour t'éteindre sur la +terre?</p> + +<p>2. Les ames des héros moissonnés par la guerre +formaient tes rayons; l'immortalité étincelait dans +tes éclairs; l'harmonie de ta sphère martiale était: +«Gloire là-haut, et honneur ici-bas;» et ta lumière +éblouissait les yeux des hommes, comme un volcan +de la voûte azurée.</p> + +<p>3. Ton fleuve de sang roulait comme la brûlante +lave, et entraînait les empires dans ses ondes. La +terre tremblait sous toi jusqu'en ses fondemens, alors +que tu éclairais tout l'espace; en ta présence, le soleil +cessait de rayonner, devenait sombre, et quittait +l'horizon.</p> + +<p>4. Avant toi s'éleva, et avec toi s'agrandit un +arc-en-ciel du plus doux éclat, de trois brillantes +couleurs<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a> +<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>, toutes divines, et faites pour ce signe +céleste; car la main de la liberté les avait alliées, +comme les nuances d'une gemme immortelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" +name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131"> +(retour) </a> Le drapeau tricolore.</blockquote> + +<p>5. Une de ces couleurs était un rayon d'écarlate +dérobé au soleil; une autre, le bleu foncé de l'œil +d'un séraphin; une autre, le voile blanc de radieuse +lumière, dont s'enveloppe un pur esprit; les trois +couleurs, ainsi assorties, semblaient le tissu d'un +rêve céleste.</p> + +<p>6. Étoile des braves! tes rayons pâlissent, et les +ténèbres vont de nouveau prévaloir! Toutefois, +noble arc-en-ciel de liberté, nos larmes et notre +sang doivent couler pour toi. Quand ta brillante +promesse s'évanouit, notre vie n'est qu'un fardeau +d'argile.</p> + +<p>7. Les pas de la liberté sanctifient les silencieuses +cités des morts; les guerriers qui succombent sous +ses drapeaux sont beaux et fiers dans la mort. Ainsi, +puissions-nous bientôt, ô déesse, être pour toujours +avec eux ou avec toi!</p> +<br> +<h3>XIII.</h3> + +<h3>ODE.</h3> + +<p>1. Oh! honte à toi, terre de la Gaule! honte à +tes enfans et à toi! Imprudente dans ta gloire, et +vile dans ta chute, combien ton partage est misérable! +Dans ton abandon, tu seras en butte aux +coups de l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: +les malédictions de la haine et les sifflemens +du mépris chargeront ton atmosphère; et, sur tes +ruines, retentiront à jamais les rires du triomphe, +les insultantes railleries du monde!</p> + +<p>2. Oh! où donc est l'esprit de tes anciens jours, +l'esprit qui animait tes fils, alors que l'étoile de la +bravoure était leur fanal, et que la passion de l'honneur +les guidait à la mort? Tes orages ont troublé +leur sommeil. Entends-tu les gémissemens qui s'élèvent +du fond des tombeaux. Ces dignes preux murmurent +de colère, pleurent de désespoir, à voir la +tache impure imprimée sur ton sein; car, où est la +gloire qu'ils te remirent en dépôt? elle est perdue +dans les ténèbres, foulée dans la poussière.</p> + +<p>3. Va, parcours de ton regard tous les royaumes +de la terre, depuis l'Indus jusques au pôle; quelque +peu de bonté, d'honneur et de vertu mêlera son +éclat aux ténèbres du péché. Mais toi, tu n'as rien +que ta honte; le monde ne peut offrir rien de pareil +à toi; l'horreur et le vice ont défiguré ton nom au-delà +de toute comparaison; étonnante de forfaits, +tu nous fourniras, à l'avenir, un modèle, un proverbe, +pour la perfidie et le crime.</p> + +<p>4. Tant que le triomphe couvrit de gloire le +glaive de ton maître; tant que le héros fut debout, +tes éloges suivirent partout ses pas, et applaudirent +à l'effusion du fleuve de sang. Et cependant la tyrannie +siégeait sur l'impériale couronne, et flétrissait +au loin les nations; mais, à tes yeux, le despote +mérita un renom brillant, jusqu'à l'heure où la fortune +abandonna son char; <i>alors</i> tu te dérobas à ton +chef,--tu t'empressas de l'outrager, tu fus la première +à le trahir.</p> + +<p>5. Tu oublias ses exploits, les travaux qu'il avait +supportés pour ta cause; tu tournas tes hommages +vers le nouveau soleil qui se levait, et entonnas +d'autres hymnes de gloire. Mais l'orage se mit à +gronder, l'adversité obscurcit l'astre de lumière; +l'honneur et la foi furent la fanfaronnade d'une +heure, et la loyauté elle-même, rien qu'un rêve.--Celui +que tu avais banni reçut de nouveau tes +sermens; et qui avait été le premier à l'insulter, fut +aussi le premier à l'adorer.</p> + +<p>6. Quel tumulte ébranle ainsi les airs? quelle +foule environne son trône? C'est un cri d'enthousiasme, +ce sont des millions de sujets qui jurent de +n'obéir qu'à son sceptre. Les revers feront éclater +leur zèle; l'infortune rendra sacré le nom de l'empereur. +Le monde, qui le persécute, va sentir avec +douleur quel esprit, quelle ardeur inextinguible +anime les Français, dès que leurs cœurs sont embrasés; +car ils ont le héros qu'ils aiment, ils ont le +chef qu'ils admirent.</p> + +<p>7. Leur héros s'est précipité au combat: une +ombre couvre ses lauriers.--Où est le zèle qui ne +devait jamais céder, la loyauté qui ne devait jamais +s'évanouir? En un moment, la désertion et la perfidie +abandonnèrent le vaincu à ses ennemis: les +lâches, à qui son sourire avait donné les honneurs +et la puissance, le délaissèrent et le renièrent dans +son adversité; et les millions de Français qui avaient +juré de périr pour le sauver, le virent fugitif, captif, +esclave!</p> + +<p>8. O terre de la Gaule! les contrées les plus sauvages, +les plus désertes, sont plus nobles et meilleures +que toi! Tu es pour les hommes un objet de +surprise et d'horreur, tant la perfidie te défigure! +Si tu étais le lieu où je fusse né, je m'arracherais +soudain de tes bras, je fuirais aux extrémités du +monde, et te quitterais pour toujours; oui, pour +toujours. Si jamais je pensais à toi après longues +années, cette pensée appellerait encore la rougeur +sur mon front, et les larmes sur ma paupière.</p> + +<p>9. Oh! honte à toi, terre de la Gaule! honte à +tes enfans et à toi! Imprudente dans ta gloire, et +vile dans ta chute, combien ton partage est misérable! +Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups +de l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les +malédictions de la haine et les sifflemens du mépris +chargeront ton atmosphère, et sur tes ruines retentiront +à jamais les rires du triomphe, les insultantes +railleries du monde<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> +<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" +name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132"> +(retour) </a> La révolution de juillet vient de donner un glorieux démenti aux +anathèmes que semblait mériter, en 1815, la France humiliée par le second +retour des Bourbons. Nous voilà redevenus <i>la grande nation</i>! +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + + +<br> +<h3>XIV.</h3> + +<h3>ADIEUX DE NAPOLÉON.</h3> + +<h5>(Traduit du français.)</h5> + +<p>1. Adieu, terre où le nuage de ma gloire s'éleva +pour couvrir de son ombre l'univers entier!--Tu +m'abandonnes aujourd'hui;--mais mon nom remplit +les pages les plus brillantes ou les plus sombres +de ton histoire. J'ai combattu contre un monde qui +ne m'a vaincu qu'après que le météore trompeur de +la conquête m'eut entraîné trop loin: j'ai tenu tête +aux nations qui me craignent encore dans mon abandon +solitaire, moi, dernier captif de plus d'un million +de guerriers!</p> + +<p>2. Adieu, France!--Quand ton diadême ceignait +mon front, j'en fis la perle et la merveille du +monde;--mais ta faiblesse ordonne que je te laisse +comme je t'ai trouvée, dans la décadence de ta gloire +et le déclin de ta vertu. Oh! que n'ai-je encore ces +vétérans de la bravoure, qui gagnèrent toutes leurs +batailles et ne furent moissonnés qu'en luttant contre +les tempêtes:--avec eux, l'aigle, dont le regard +perdit en ce moment sa force, avait toujours, dans +son essor, fixé ses yeux sur le soleil de la victoire!</p> + +<p>3. Adieu, France!--Mais quand la liberté ralliera +encore une fois ses bannières dans tes provinces, +aie souvenir de moi:--la violette croît toujours dans +le fond de tes vallées; elle est flétrie, mais tes larmes +épanouiront encore sa fleur.--Oui, je puis encore +confondre les armées qui nous environnent: ton cœur +peut encore tressaillir et se réveiller à ma voix.--Il +est des anneaux qui doivent rompre, dans la chaîne +qui nous a liés: <i>alors</i>, tourne-toi vers Napoléon, +appelle à ton aide le chef de ton choix.</p> +<br> +<h3>XV.</h3> + +<h3>MADAME LAVALETTE.</h3> + +<p>1. Laissons les critiques d'Édimbourg écraser de +leurs éloges leur M<sup>me</sup> de Staël, et leur célèbre +M<sup>lle</sup> l'Épinasse; l'orgueilleuse philosophie luit, tout +au plus, comme un météore, et la gloire d'un bel +esprit est aussi frêle que le verre. Mais pleins de vie +sont les rayons, éternelle est la splendeur de ton +flambeau, noble amour conjugal! et jamais tu n'as +répandu un éclat plus saint, plus pur ou plus tendre +que sur le nom de la belle Lavalette.</p> + +<p>2. Allons, remplissez la coupe jusques aux bords: +la vertu même la bénira, et consacrera la liqueur +qui mousse en l'honneur de ce nom: les lèvres ardentes +de la beauté presseront pieusement le verre, +et l'hymen portera un honorable toast. Nous acquitterons +une dette légitime envers cette femme, +qui a risqué, pour son mari, sa liberté et sa vie, et +nous saluerons de nos applaudissemens l'épouse héroïne, +la fidèle, la noble, la belle Lavalette!</p> + +<p>3. De cruels ennemis, dans leur impuissante malice, +ont prononcé, contre le captif sauvé, un arrêt +que l'Europe entière abhorre: oui, l'Europe entière +se détourne des esclaves de ce palais peuplé de prêtres, +et ceux qui les ont replacés rougissent aujourd'hui +pour eux. Mais, dans les âges à venir, quand +la gloire ensanglantée des ducs et des maréchaux se +sera évanouie dans les ténèbres, tous les cœurs palpiteront +encore, tous les yeux étincelleront, au récit +du sublime dévouement de la belle Lavalette.</p> +<br> +<h3>XVI.</h3> + +<h3>ADIEU<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> +<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" +name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133"> +(retour) </a> Ce sont les adieux de Lord Byron à sa femme. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Adieu! et si c'est pour toujours, encore une fois, +adieu! Quoique tu sois inexorable, mon cœur ne se +révoltera pas contre toi. Plût au Ciel qu'à tes regards +s'ouvrît ce sein où ta tête a si souvent reposé, +lorsque tes sens cédaient à ce paisible sommeil que +tu ne connaîtras plus! Que ne peux-tu lire en ce +sein les pensées les plus secrètes? tu connaîtrais +enfin que ce ne fut pas bien de le blesser ainsi. Il +est vrai que le monde t'en loue,--qu'il sourit +au coup que tu me portas; mais ces éloges doivent +te choquer, ils sont fondés sur le malheur d'autrui. +Certes, plus d'une faute me souilla: mais n'y +avait-il, pour m'infliger une incurable blessure, d'autres +bras que ceux qui venaient de m'embrasser? +Oh! ne t'abuse pas toi-même: l'amour peut s'évanouir +par un lent dépérissement; mais ne crois pas +qu'une violence soudaine puisse séparer ainsi les +cœurs. Le tien conserve encore sa vie: le mien, +quoique saignant, palpite encore, et l'éternelle pensée +qui le tourmente, c'est--que nous ne devons +peut-être plus nous revoir. Ce sont paroles de douleur +plus profonde que les lamentations sur la tombe +des morts. Nous vivrons tous les deux; mais chaque +matin nous éveillera dans une couche veuve; et, +lorsque tu pourrais goûter quelque consolation, lorsque +notre fille balbutiera ses premiers mots, lui apprendras-tu +à dire «mon père!» quoique les caresses +de son père doivent lui être inconnues? Quand ses +petites mains te caresseront, quand sa lèvre se pressera +contre la tienne, souviens-toi de l'homme dont +la prière te bénira; souviens-toi de l'homme que ton +amour a béni! Si les traits de l'enfant ressemblent +à ceux que tu ne verras peut-être plus, alors un doux +tremblement agitera ton cœur, encore fidèle à ton +époux. Tu connais peut-être toutes mes fautes: personne +ne connaît tout mon délire; toutes mes espérances, +partout où tu vas, s'en vont se flétrir, et pourtant +elles s'en vont toujours avec toi. Pas un de mes +sentimens qui n'ait été ébranlé: mon orgueil, qu'un +monde n'aurait pu plier, plie devant toi;--par toi +délaissée, mon ame me délaisse moi-même. Mais +c'en est fait;--toutes paroles sont vaines, les miennes +surtout sont stériles: mais nous ne pouvons retenir +nos pensées, qui se font jour malgré nous:--Adieu!--Ainsi +séparé de toi, arraché à tout lien de tendresse, +le cœur consumé, solitaire, malade,--pour +comble de maux, je puis à peine mourir.</p> +<br> +<h3>XVII.</h3> + +<h3>ESQUISSE<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> +<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" +name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134"> +(retour) </a> Cette pièce fut faite par Lord Byron contre une ancienne domestique +de la mère de sa femme. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p><span class="rig"> +«<i>Honest--honest Iago!<br> +If that thou be'st a devil, <br>I cannot kill thee</i>.»</span><br><br><br> + +<span class="rig">(<span class="sc">Shakspeare</span >.)</span><br><br> + +<span class="rig"> +Honnête--honnête Iago!<br> +Si tu es un diable,<br>je ne puis te tuer.</span><br><br><br></p> + +<p>Née dans le grenier, élevée dans la cuisine, promue +de là au maniement de la chevelure de sa maîtresse, +enfin,--pour quelque gracieux service dont +on n'a jamais parlé, et que le salaire seul fait deviner,--elle +parvint du cabinet de toilette à la salle +à manger,--où les laquais qui valent mieux qu'elle +s'étonnent d'attendre ses ordres derrière sa chaise. +D'un oeil ferme et d'un front éhonté, elle prend son +dîner dans le plat qu'elle lavait naguère. Alerte pour +la médisance, prête au mensonge, <i>confidente</i> favorite, +espionne de la maison,--qui pourrait, grands +dieux! deviner ses dernières fonctions? Elle fut la +gouvernante d'une fille unique, dès l'âge le plus +tendre. Elle enseigna la lecture à l'enfant, et l'enseigna +si bien, qu'elle-même, en enseignant apprit +à épeler. Puis elle devient adepte dans l'art de l'écriture, +comme le prouve mainte calomnie anonyme. +Personne ne sait ce que fût devenue sa pupille,--sans +cet esprit élevé qui conserva la pureté +du cœur, qui soupira toujours après la vérité qu'on +lui cachait, et qui ferma l'oreille à l'erreur. La perversité +échoua devant cette ame jeune, qui ne fut ni +dupée par la flatterie,--ni aveuglée par la bassesse,--ni +infectée par la fraude,--ni corrompue par +un voisinage contagieux,--ni amollie par l'indulgence,--ni +gâtée par l'exemple,--ni tentée de +regarder en pitié les talens inférieurs à son haut savoir,--ni +enorgueillie par le génie,--ni rendue +vaine par la beauté,--ni poussée par l'envie à rendre +le mal pour le mal,--ni changée par la fortune,--ni +haussée par la fierté ou courbée par la +passion:--ame à qui la vertu n'inspira une inflexible +sévérité,--que dans ces jours derniers! +Oh! c'était la plus pure, la plus parfaite des créatures +vivantes de son sexe; mais il lui manquait une +douce faiblesse,--il lui manquait de savoir pardonner. +Trop choquée des fautes que son ame ne +peut connaître, elle croit que tout ici-bas pourrait +être comme elle. Ennemie du vice, est-elle vraiment +l'amie de la vertu? car la vertu pardonne ceux qu'elle +veut amender. Mais je reviens à mon sujet,--que +j'ai laissé trop long-tems de côté,--à l'héroïne infâme +qui fatigue mon honnête plume. Or, quoiqu'elle +n'ait plus ses anciennes fonctions, elle régit le cercle +qu'elle servait auparavant. Si les mères,--on +ne sait pourquoi,--tremblent devant elle; si les +filles la craignent à cause de leurs mères; si l'habitude,--chaîne +perfide, qui finit par enlacer les plus +forts esprits comme les plus faibles,--lui a donné +le pouvoir d'instiller au fond des ames l'essence empoisonnée +de ses désirs cruels; si, comme une couleuvre, +elle se glisse inaperçue dans votre maison, +jusqu'à ce qu'elle soit trahie par la ligne noire et +glaireuse qu'elle trace en rampant; si, comme une +vipère, elle enlace le cœur et y laisse le venin qu'elle +n'y trouva pas, pourquoi s'étonner que cette méchante +sorcière guette sans cesse l'occasion d'accomplir +ses œuvres de haine, afin de faire du lieu qu'elle +habite un vrai Pandemonium<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> +<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>, et de devenir elle-même +la souveraine, l'Hécate<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> +<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a> de l'enfer domestique? +Qu'elle est habile à charger, d'un seul coup de +pinceau, les teintes du scandale, avec toute l'honnête +perfidie des demi-mots! Comme elle sait alors mêler +le vrai au faux,--le ris moqueur au franc sourire,--un +fil de candeur à un tissu de fraudes! Combien +elle affecte de réticences apparentes, afin de cacher +les inhumains projets de son ame endurcie! Lèvres +de mensonges!--visage né pour dissimuler, pour +être insensible et se railler de quiconque sait sentir! +Masque vil que la Gorgone<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> +<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a> même désavouerait!--Joue +de parchemin et œil de pierre! Voyez quel sang +jaunâtre coule dans les veines de sa peau, et y demeure +stagnant comme une eau bourbeuse! Tel s'offre +à nos regards le cloporte, dans sa cuirasse couleur +de safran: tel le vert encore plus sombre des écailles +du scorpion;--(car ce n'est qu'aux teintes des reptiles +que nous pouvons comparer cette ame ou ce +visage.)--Regardez la physionomie de cette femme, +et voyez ses sentimens s'y peindre comme dans un +miroir. Regardez le portrait; ne pensez pas qu'il +soit chargé; il n'y a aucun trait qui ne pût encore être +grossi. En vérité, ce sont «les journaliers de la nature», +qui, durant le repos de leur maîtresse, firent +ce monstre, cette étoile caniculaire d'un petit ciel, +où, sous son influence, tout se flétrit ou meurt.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" +name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135"> +(retour) </a> Le <i>Pandemonium</i> est l'édifice construit par les démons pour y tenir +conseil. Voir <i>Paradis perdu</i>, chant I<sup>er</sup>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" +name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136"> +(retour) </a> Nom de Proserpine, suivant quelques mythologues. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" +name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137"> +(retour) </a> Les Gorgones, filles de Phoreus, dieu marin, étaient au nombre de +trois: elles étaient si hideuses qu'elles changeaient en pierre ceux qui +les regardaient. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Oh! créature misérable!--sans larmes,--sans +autre pensée que la joie du triomphe sur la ruine, +qui est ton œuvre:--un jour viendra, et viendra +bientôt, où tu souffriras beaucoup plus que tu ne +fais souffrir aujourd'hui; où tu souffriras pour ce vil +égoïsme, qui dès-lors te sera chose vaine; où tu te +débattras en hurlant au milieu d'angoisses qui n'exciteront +point de pitié. Puissent les malédictions +échappées à l'affection blessée, redescendre sur ton +sein, avec la force de la pierre qui retombe, et rendre +la lèpre de ton ame aussi horrible à toi-même +qu'au genre humain! jusqu'à ce que toutes tes pensées +se condensent en haine de toi-même,--en +haine aussi noire que ton désir voudrait la créer +pour les autres; jusqu'à ce que ton cœur si dur ait +été calciné et réduit en cendres, et que ton ame ait +quitté son enveloppe hideuse! Oh! puisse ta tombe +n'avoir pas plus de sommeil que ton lit!--puisse-t-elle +être une couche de feu, comme la couche veuve +que tu nous as préparée! Alors, s'il te vient à l'esprit +de fatiguer le ciel de tes prières, tourne ton +regard sur les victimes que tu fis ici-bas,--et désespère! +Mort à toi!--et quand tu pourriras, les +vers eux-mêmes expireront sur ton argile empoisonnée. +Ah! sans l'amour que je sentis, et que je +dois encore sentir pour celle que ta malice arracha +aux liens les plus sacrés,--ton nom,--ton nom +humain--serait exposé à tous les yeux comme type +de tout vice;--exalté au-dessus de tes pareils moins +odieux que toi,--et donné en proie à l'ulcère d'une +immortelle infamie.</p> +<br> +<h3>XVIII.</h3> + +<h3>ADIEUX A L'ANGLETERRE.</h3> + +<p>1. Angleterre! patrie de mes aïeux et la mienne! +ô la plus noble des contrées, la meilleure, la plus +féconde en bravoure! Je pars le cœur brisé; je pars +délaissé: je résigne toutes les joies et toutes les espérances +que tu me donnas.</p> + +<p>2. Terre chérie, mère de la liberté, adieu! La +liberté elle-même me fatigue. Calme tes battemens, +ô mon cœur, et ne te révolte pas contre un arrêt que +la raison approuve.</p> + +<p>3. Avais-je de l'amour?--Je te prends à témoin, +Ciel puissant, qui vis toutes mes faiblesses et mes +craintes; j'adorais,--mais le charme est rompu: +puissent mes larmes en effacer la mémoire!</p> + +<p>4. Combien il est brillant, le moment d'enthousiasme! +qu'il est éblouissant; mais que son éclat est +passager! c'est une comète flamboyante, et prompte +à s'enfuir: c'est le héraut précurseur des ténèbres +et des ennuis.</p> + +<p>5. Souvenirs des tendresses passées, des plaisirs +perdus sans retour, laissez-moi,--moi, proscrit, +errant et solitaire,--laissez-moi dans le deuil, sans +me torturer l'ame.</p> + +<p>6. Où donc--où mon cœur trouvera-t-il le repos? +un refuge contre la mémoire et la douleur? La gangrène +qui le dévore; en quelque lieu que j'aille, +dédaigne un remède trompeur.</p> + +<p>7. Si je pouvais découvrir ce fleuve fabuleux qui +noie le souvenir dans ses ondes, peut-être de nouveau +luirait l'œil de l'espérance, l'aurore d'un jour +plus heureux.</p> + +<p>8. Le vin a-t-il la vertu de l'oubli? peut-il ôter +de la cervelle le trait qui l'a blessée? La bouteille +nous abuse peut-être une heure, mais elle laisse toujours +après elle régner le chagrin.</p> + +<p>9. L'éloignement ou le tems guérissent-ils le cœur +qui saigne d'une blessure si profonde? L'intempérance +en diminue-t-elle les douleurs? Peut-on appliquer +quelque baume à ce mal?</p> + +<p>10. Si je cours aux confins du pôle, j'y verrai +l'ombre que j'adore, le fantôme qui tourmente mon +ame, et se joue de mon stérile désespoir!</p> + +<p>11. Le zephir du soir m'apportera le murmure de +<i>sa</i> voix, me semblera humide de <i>ses</i> pleurs et de +<i>ses</i> soupirs, et me demandera une larme pour l'autel +dé l'amour.</p> + +<p>12. Dans les rêves de la journée, dans les visions +de la nuit, mon imagination étalera tous les attraits +de cette femme à ma vue abusée, égarée!</p> + +<p>13. Arrière, vaines et passagères images! Arrière, +sombres fantômes qui troublez mon cerveau, pures +illusions de l'esprit et des sens, engendrées par la +douleur et le délire!</p> + +<p>14. N'ai-je pas, sur l'autel de la divinité, juré +fidélité à celle que j'adorais? Ne prononça-t-elle pas +les sermens que j'avais prononcés, et n'échangea-t-elle +pas avec son époux un gage solennel?</p> + +<p>15. Si mon amour faillit un instant, je m'empressai +de réparer ma faute, de baiser le cœur que j'avais +blessé, de tout faire pour l'adoucir avant qu'il +ne se prît à soupirer.</p> + +<p>16. N'ai-je pas courbé cette tête qui ne s'était +jamais courbée? N'ai-je pas prié, moi, qui avais +coutume de commander? L'amour me força de pleurer +et de supplier, et l'orgueil fut trop faible pour +résister.</p> + +<p>17. Puis, une faiblesse comme la mienne, lavée +dans les larmes de mon repentir, devait-elle donc +effacer les impressions divines, la foi et l'affection +de plusieurs années?</p> + +<p>18. A-t-il été bien que l'orgueil, arbitre sévère, se +soit interposé entre la colère et l'amour, et qu'un +cœur, jusqu'alors si clément, n'ait commencé à +prouver son inflexibilité que sur <i>moi</i>?</p> + +<p>19. Hélas! a-t-il été bien, quand je m'agenouillai, +de céler ta tendresse à tel point, qu'en présence de +tout ce que je sentais, ta sévérité t'interdît toute +expression de sensibilité?</p> + +<p>20. Et, lorsque la fille chérie, gage de notre amour, +regardait sa mère et souriait, dis, n'y eut-il rien +qui te sollicitât à répondre à cet appel de l'enfance?</p> + +<p>21. Ce cœur, si dur et si glacé, si traître à l'amour +et à moi, ne s'est-il pas senti percer d'un trait +déchirant, en repoussant la supplique de cette innocente +créature?</p> + +<p>22. Cette oreille, qui était ouverte à tout le monde, +fut impitoyablement fermée à l'époux, ton seigneur; +cette voix, qui asservirait les démons, refusa une +douce parole de paix.</p> + +<p>23. Et penses-tu, ô ma bien aimée,--car toi +seule es toujours la vie de mon cœur, et, en dépit de +mon orgueil et de ma volonté, je te bénis, oui, je +t'aime, ô mon épouse!</p> + +<p>24. Penses-tu que l'absence te verse le baume qui +portera remède à tes maux, ou que le tems, en entraînant +la vie sur son aile rapide, accorde jamais un +antidote à ta douleur.</p> + +<p>25. Tes espérances sont frêles comme le rêve qui +trompe les longues heures de la nuit, mais se dissipe +à la lueur du premier rayon échappé des portes +de l'orient.</p> + +<p>26. Car lorsque, sur le visage heureux de ta petite +fille, l'imagination suivra du doigt mes traits entrelacés +aux tiens, un charme irrésistible t'enchaînera.</p> + +<p>27. La fossette riante qui siége sur sa joue, les +éclairs qui rayonnent de ses yeux, les paroles qu'elle +essaiera de bégayer, tout enfin mêlera un soupir à +tes sourires.</p> + +<p>28. Alors, quoique les mers aient pu mettre +entre nous leurs barrières orageuses, c'est moi qui +triompherai; loin de toi, hors de ton regard, à +mon insu, et sans être appelé, c'est moi, pourtant, +qui sera là.</p> + +<p>29. Ce n'est pas toi qui lanças contre moi le trait +cruel (la cruauté était étrangère et odieuse à ton +cœur); ce n'est pas toi qui m'infligeas une incurable +blessure.</p> + +<p>30. Hélas! oui, ce fut une autre main que la +tienne qui troubla mon repos; cette main frappa,--et, +par un sort trop funeste, c'est moi qui souffris +le coup et toutes les misères qu'il engendra.</p> + +<p>31. Ceux-là nous haïssaient tous deux, qui détruisirent +les fleurs et les promesses du printems. +Qui donc, pour combler notre vide, nous donnera +de nouveaux liens, de nouvelles affections?</p> + +<p>32. Ah! quels moyens peuvent rendre au cœur +déchiré sa force première, ou à l'arc une fois trop +tendu le ressort qu'il possédait auparavant?</p> + +<p>33. Le cœur déchiré saignera, s'ulcèrera, et se +fanera comme la feuille au souffle de la bise; l'if +éclaté ne reviendra pas sur lui-même, quoique vigoureux +et dur jusqu'à la fin.</p> + +<p>34. Je vais errer,--n'importe où; nul climat +ne me rendra la paix, ni ne déridera mon front, +chargé de désespoir, par quelque lueur de joie passagère.</p> + +<p>35. Oh! avec quelle lenteur les heures s'écouleront! +de quel ennui sera la marche des années, alors +que la vallée, la montagne et le bocage ne feront +que changer le théâtre de mes larmes!</p> + +<p>36. Les monumens classiques qui sommeillent, +le lieu cher à la science et aux arts, le sarcophage, +le temple, le gazon sacré, rien enfin ne m'excite ni +ne me ravit plus.</p> + +<p>37. La cigogne, sur sa muraille en ruines, est +cent fois plus heureuse que moi; contente d'habiter +au milieu des lierres, elle suspend sa demeure dans +les airs.</p> + +<p>38. Moi, j'erre sans asile, le sein nu et en proie +aux orages; victime de l'orgueil et de l'amour, je +cherche,--hélas! ce que je ne puis trouver.</p> + +<p>39. Je cherche ce qu'aucune peuplade ne me +donnera; je demande ce que nul climat ne m'accordera, +un charme qui neutralise ma misère et sèche +les larmes de mon cœur.</p> + +<p>40. Je le demande,--je le cherche,--mais en +vain,--depuis l'Indus jusques au pôle du nord; +nulle attention,--nulle pitié--pour les plaintes +où s'exhale la douleur de mon ame.</p> + +<p>41. Quel sein soupirera quand je sangloterai? +quels pleurs répondront à mes pleurs? quelles lamentations +feront écho à mes lamentations? quel +œil remarquera les veilles de mes yeux?</p> + +<p>42. Toi-même, ô chère enfant, en apprenant à +babiller,--tandis que j'erre au loin,--tu compteras +au nombre de tes devoirs, de <i>haïr</i> celui que la +nature te commande d'<i>aimer</i>.</p> + +<p>43. La langue impure de la malice va carillonner +à ton oreille mes vices et mes fautes, et t'enseigner, +avec un zèle diabolique, à craindre l'affection d'un +père.</p> + +<p>44. Hélas! si, quelque jour; ton oreille est jamais +frappée des sons de ma lyre, si la voix sincère de la +nature s'écrie jamais: «Ce peut être, ce doit être +mon père.»</p> + +<p>45. Peut-être, qu'à ton œil prévenu, mes traits +paraîtront odieux; la nature, elle-même, sera +sourde à mes soupirs, et le devoir me refusera une +larme.</p> + +<p>46. Mais certes, dans cette île où mes chants +ont retenti de la montagne à la vallée, toutes les +bouches ne rediront pas le triste récit de mes torts, +sans aucune émotion de reconnaissance.</p> + +<p>47. Quelques jeunes ames, qui auront apprécié +mes vers et se seront enflammées à mes récits, se +hasarderont peut-être à dire: «Ses faiblesses furent +celles d'un homme.»</p> + +<p>48. Oui, ces <i>faiblesses</i> étaient humaines; mais +l'envie, la malice et le mépris les grossirent; alors +tous les sentimens naturels se soulevèrent et repoussèrent +avec haine le masque sous lequel on les +cachait.</p> + +<p>49. La faute fut d'un homme:--et pourtant, +combien fut sévère, combien fut cruelle la condamnation +prononcée! L'orgueil lui-même laissa tomber +quelques gouttes de pleurs, en maudissant mon +amour.</p> + +<p>50. C'est fini: la grande lutte est passée; le +combat s'est apaisé dans mon sein; le terrible flux +et reflux de la passion n'y précipite plus ses impétueux +courans.</p> + +<p>51. C'est fini: mes affections s'en vont, les liens +de la nature sont brisés pour moi, je n'obéis plus +qu'aux inspirations de l'orgueil, et je romps le joug +humiliant de l'amour.</p> + +<p>52. Je m'envole, comme un oiseau des airs, à la +recherche d'une demeure et d'un lieu de repos, +d'un baume contre les souffrances de l'inquiétude, +d'une consolation pour un cœur désolé.</p> + +<p>53. Rapide comme l'hirondelle qui plane, hardi +comme l'aigle qui s'élance, et pourtant, sombre +comme la chouette, dont les accens font peine au +noir démon de la nuit:</p> + +<p>54. Je vais où brillent les splendeurs joyeuses +de l'Orient, les danses et les riches festins: je m'emmène +aux fêtes du luxe pour exiler de mon esprit +la beauté que j'adorais.</p> + +<p>55. Dans le verre empli jusqu'aux bords, je boirai +les douces ondes du Léthé: je m'unirai au rire +des bacchanales, et sauterai dans la ronde des fées.</p> + +<p>56. Partout où le plaisir m'invitera, je courrai +pour étouffer le sombre souvenir de mes ennuis, +moi, exilé, sans espérance et sans patrie, moi, fugitif +chassé par le désespoir.</p> + +<p>57. Adieu donc, terre des braves! Adieu, terre +de ma naissance! Quand les tempêtes séviront autour +de toi,--puissent-elles toujours respecter tes +vertus!</p> + +<p>58. Femme, enfant, patrie, amis, vous n'amuserez +plus mon imagination: je fuis loin de vos prestiges +et je cours pleurer sur quelque rivage meilleur.</p> + +<p>59. Le hideux démon de l'orage qui gronde dans +ce cœur agonisant, élèvera toujours, devant mon regard, +son ombre pestifère, jusqu'à ce que la mort +calme ce tumulte à jamais.</p> +<br> +<h3>XIX.</h3> + +<h3>A MA FILLE,</h3> + +<h5>LE MATIN DE SA NAISSANCE.</h5> + +<p>1. Salut à cette scène féconde en luttes qui s'ouvre +à tes pas! Salut, aimable miniature vivante! pélerine +vouée à mille ennuis inconnus! agneau du vaste +bercail du monde! source d'espérances, de doutes, +et de craintes! douce promesse d'années ravissantes! +Comme je fléchirais le genou de plein gré, et deviendrais +idolâtre devant toi!</p> + +<p>2. C'est le culte naturel,--culte senti,--avoué, +partout où le feu de la vie anime les êtres. Dans ces +forêts sans routes, dans ces plaines sans bornes, où +règne une éternelle férocité, le stupide sauvage, +image brute de l'humanité, confesse l'émotion paisible,--le +secret tressaillement,--le battement +caché de son cœur.</p> + +<p>3. Chère enfant! avant que les impuretés des vices +humains n'envahissent tes années, avant que les +passions ne troublent ton visage et ne t'inspirent ce +que tu n'oseras dire, avant que ces lèvres ne soient +pâlies par les ennuis, ou que ces yeux ne rayonnent +d'un désespoir farouche: puissé-je le premier donner +l'éveil à ton oreille, et la charmer des accens +de la prière paternelle!</p> + +<p>4. Mais tu songes peu, ô ma fille! aux travaux, +aux dangers, aux misères qui attendent ta marche +chancelante à travers les ronces du désert de la vie! +Ah! tu songes peu à ce théâtre d'œuvres si sombres, +étendu entre toutes les petites choses que nous pouvons +trouver ici-bas, et la noire et mystérieuse +sphère, qui se cache derrière.</p> + +<p>5. Tu songes peu, ô toi que la première j'aurai +nommée mon enfant, aux nuages qui s'amoncellent +autour de ton aurore, aux illusions qui pourront +égarer ton ame, aux piéges qui entrecoupent ta +route, aux secrets ennemis, aux amis faux, aux démons +qui poignardent les cœurs en leur souriant:--tu +songes peu à ce triste cortége:--puisses-tu +n'y jamais songer davantage!</p> + +<p>6. Mais tu sortiras de ce passager sommeil, et tu +t'éveilleras, mon enfant, pour pleurer. Habitante +d'un frêle séjour, tes larmes couleront comme les +miennes ont coulé. Abusée, chaque jour, par mille +folies, le chagrin seul lavera tes fautes; et peut-être +ne t'éveilleras-tu que pour éprouver les angoisses +d'un amour non partagé.</p> + +<p>7. Enfant, aujourd'hui à toi-même ignorée! quoique +la misère ne repose point encore sur ton front +ses ailes à demi déplumées, cependant tes lèvres paisibles +charmeront à peine d'un sourire la tendresse +de ta mère, avant qu'une rosée de larmes n'y ait +imprimé ses traces humides; et n'ait prématurément +frayé la voie aux chagrins d'un âge plus mûr.</p> + +<p>8. Oh! Plût à Dieu que la prière d'un père repoussât +de tes yeux la douleur, de ton sein les soupirs! +Plût à Dieu qu'un père eût l'espérance de supporter +le lot d'ennuis destiné à un enfant chéri! +Alors, ô ma fille, tu dormirais tranquille, exempte +de tous les maux de l'humanité: le père qui t'aime +assurerait ta paix, et demanderait à souffrir pour toi +les blessures qu'il a déjà souffertes.</p> + +<p>9. Dors, ma fille! ce court sommeil s'évanouira +trop tôt pour céder la place au chagrin: trop tôt +l'aurore du malheur se lèvera, et la rosée salée<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> +<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a> +ruissellera sur ta joue; trop tôt la tristesse éteindra +ces yeux; ce sein se gonflera de soupirs, et le désespoir +éclipsera les rayons de ton midi sous le nuage +des douleurs,--hélas! beaucoup trop tôt.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" +name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138"> +(retour) </a> «<i>Briny rills bedew that cheek</i>.» Rien de plus fréquent chez les +poètes latins que, <i>lacrymæ salsæ, ros salsus</i>. Pourquoi donc ne pas +ajouter en français cette épithète aux larmes? + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>10. Bientôt tu éprouveras mille soucis ignorés, +mille besoins et chagrins, notre partage commun; +maintes angoisses, maintes infortunes qui ne sont +connues que du sexe que j'adore;--maintes misères +qui ne trouveront,--ne peuvent trouver une bouche +pour les chanter ou pour les dire; mais qui demeurent +cachées au fond de l'ame, hors de tout contrôle, +et la rongent comme ferait un horrible cancer.</p> + +<p>11. Toutefois, puisse ton destin, mon enfant, +être plus heureux! puisse la joie animer toujours +ton sein, et, dans tes plus sombres jours, verser sur +toi sa riche et inspiratrice lumière! Un père mêlera +chaque jour ton nom à sa secrète prière, et, lorsqu'il +descendra dans l'éternel repos, ton image adoucira +pour lui les tortures de l'agonie.</p> + +<p>12. Aussi, je te salue, douce miniature vivante! +Salut à cette scène féconde en luttes qui s'ouvre à +tes pas<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a> +<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>! Salut, pélerine vouée à mille ennemis inconnus! +agneau de la vaste bergerie du monde! +source d'espérance, de doutes et de craintes! douce +promesse d'années ravissantes! Comme je fléchirais +le genou de plein gré, et deviendrais idolâtre devant +toi!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" +name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139"> +(retour) </a> Les deux premiers vers de cette strophe sont seuls un peu différens +de ceux de la première. Nous avons cru devoir conserver cette différence +dans la traduction. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> +<br> +<h3>XX</h3> + +<h3>VERS ADRESSÉS PAR LORD BYRON A SA +FEMME,</h3> + +<h5>QUELQUES MOIS AVANT LEUR SÉPARATION.</h5> + +<p>1. Il y a une mystérieuse destinée qui entrelace si +tendrement avec le fil de ma vie le fil d'une autre +vue, que l'inflexible ciseau de la Parque doit les couper +<i>tous deux</i> à la fois, ou n'en couper <i>aucun</i>.</p> + +<p>2. Il y a une <i>forme</i> sur laquelle mes yeux ont +souvent fixé leur regard avec une délicieuse extase: +le jour, l'aspect de cette forme fait leur joie; la nuit, +les songes leur en reproduisent l'image.</p> + +<p>3. Il y a une <i>voix</i> dont les accens excitent dans +mon sein une telle fièvre de ravissement, que je refuserais +d'entendre un chœur de séraphins si cette +voix ne devait point s'y joindre.</p> + +<p>4. Il y a un <i>visage</i> dont la joue en rougissant +parle d'amour: mais quand il pâlit lors d'un tendre +adieu, il révèle plus de passion que les mots n'en +peuvent exprimer.</p> + +<p>5. Il y a une <i>bouche</i> qui a pressé la mienne, et +que nulle autre n'avait pressée auparavant: elle a +juré de me combler de douces félicités, et la mienne,--la +mienne seule a juré de la presser encore davantage.</p> + +<p>6. Il y a un <i>sein</i>,--qui tout entier m'appartient,--où +je reposai souvent ma tête souffrante, une <i>lèvre</i> +qui ne sourit qu'à moi seul, un <i>œil</i> dont les larmes +coulent avec les miennes.</p> + +<p>7. Il y a deux <i>cœurs</i> dont les battemens frappent +de mesure avec un si parfait accord; dont les pulsations +se répondent si bien l'une à l'autre, qu'ils doivent +continuer ensemble leurs mouvemens,--ou +cesser tous deux de vivre.</p> + +<p>8. Il y a deux <i>ames</i>, si semblables à deux fleuves +dont les ondes aimables et paisibles se confondent en +un cours égal que, lorsqu'elles se quitteront,--<i>se +quitter</i>!--oh! non! c'est impossible:--ces <i>deux</i> +ames n'en font qu'une.</p> +<br> +<h3>XXI.</h3> + +<h3>A *****.</h3> + +<p>Lorsque tout, autour de moi, devint sombre et +noir, que la raison éteignit à demi son flambeau,--et +que l'espérance ne lança plus qu'une mourante étincelle +qui égara davantage mes pas solitaires; au +milieu de cette profonde nuit de l'ame, et de ces +luttes intérieures du cœur, alors que, dans la crainte +de paraître trop bons,--les faibles se désespèrent +et les hommes froids s'enfuient; à l'heure où la fortune +changea,--où l'amour s'envola, où les traits +de la haine tombèrent en pluie serrée et rapide: tu +fus l'étoile solitaire qui se leva sur mon horizon pour +ne l'abandonner jamais. Oh! bénie soit ta lumière +invaincue, qui veilla sur moi comme l'œil d'un séraphin, +et maintint sans cesse entre la nuit et moi sa +gracieuse et voisine lueur! Et quand sur nous fondirent +les nuages qui tentèrent d'obscurcir tes rayons,--alors +tes douces flammes s'épandirent avec un +éclat plus pur encore, et chassèrent au loin les ténèbres. +Puisse toujours ton esprit inspirer le mien, +et m'apprendre ce qu'il faut braver ou souffrir!--Une +seule de tes tendres paroles est plus pour moi +que les vaines censures du monde. Tu m'apparus +comme un arbre aimable, dont la branche non rompue, +mais heureusement courbée, balance, avec un +zèle fidèle, ses rameaux au-dessus d'une tombe: dussent +les vents te briser,--dût le ciel se fondre tout +en eau sur toi, tu fus--et tu serais encore, aux +heures de la tempête, prêt à étendre sur moi ton feuillage +humide de pleurs. Mais tu ne connaîtras aucun +revers, quelle que soit ma destinée: car la divinité +récompensera, en plein jour, les gens de bien,--et +toi par-dessus tous. Laisse donc rompre le lien d'un +amour abusé:--le lien ne se rompra jamais. Ton +cœur est sensible,--mais non pas irritable: ton +ame, toute tendre qu'elle est, ne sera jamais ébranlée. +Voilà, quand tout le reste fut perdu, ce que je +trouvai en toi, ce que j'y trouverais toujours;--et, +tant que battra un cœur si éprouvé, la terre ne sera +point déserte,--même pour moi.</p> +<br> +<h3>XXII.</h3> + +<h3>STANCES A *****</h3> + +<p>1. Quoique les jours de mon bonheur ne soient +plus, et que l'étoile de ma destinée ait marché vers +son déclin, cependant ton tendre cœur a refusé de +découvrir en moi les fautes que tant d'autres hommes +pouvaient trouver. Quoique ton ame n'ignorât point +ma douleur, elle n'a pas frémi de la partager avec +moi. Ah! l'amour que mon esprit s'était peint, je +ne l'ai jamais trouvé qu'en toi.</p> + +<p>2. Si la nature autour de moi sourit, ce seul sourire, +qui désormais réponde au mien, je ne le crois +pas trompeur, parce qu'il me rappelle le tien. Si les +vents sont en guerre avec l'Océan, comme le sont, +avec moi, les cœurs en qui je m'étais confié, les vagues +soulevées n'excitent en moi quelque émotion, +que parce qu'elles m'emportent loin de toi.</p> + +<p>3. Quoique le roc où se réfugia ma dernière espérance +soit aujourd'hui brisé, et que les débris s'en +soient abîmés dans les flots; quoique je sente que +mon ame soit livrée à la douleur:--pourtant, mon +ame ne sera pas l'esclave de la douleur. Je suis en +butte à maintes angoisses: on peut m'accabler, mais +non me mépriser,--me torturer, mais non me soumettre:--c'est +à toi que je songe,--non pas à mes +ennemis.</p> + +<p>4. Humaine créature, tu ne me trompas point; +femme, tu ne me fus pas infidèle: aimée, tu ne te +plus pas à m'attrister; calomniée, tu ne fus jamais +abattue;--je t'offris ma confiance, et tu ne la désavouas +point; tu me quittas, mais non pour t'enfuir: +tu veillas sur moi, mais non pour me diffamer; quand +tu gardas le silence, ce ne fut pas devant les mensonges +du monde.</p> + +<p>5. Toutefois, je ne blâme ni ne méprise le monde, +ni la guerre de tant d'ennemis ligués contre un seul:--si +mon ame n'était pas faite pour le priser, ce +monde,--c'était folie de ne pas le fuir plus tôt; et, +si cette erreur m'a coûté cher, et plus que je ne pus +jamais le prévoir, j'ai trouvé que, quelle que fût ma +perte, il a été impossible de me priver de toi.</p> + +<p>6. De ce naufrage de mes biens passés, il me reste +encore beaucoup: j'ai appris par là que ce que je +chérissais le plus méritait, en effet, d'être l'objet le +plus cher à mon cœur. Dans le désert, jaillit encore +une fontaine; dans cette immense désolation, un arbre +est encore debout; et, dans la solitude, chante +encore un oiseau qui me parle de toi.</p> +<br> +<h3>XXIII.</h3> + +<h3>A UN JEUNE AMI<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> +<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" +name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140"> +(retour) </a>et Ce poème et le suivant ont été composés avant le mariage de Lord +Byron.</blockquote> + +<p>1. Il y a peu d'années, toi et moi étions intimes +amis, au moins de nom: et la joyeuse sincérité de +l'enfance fit long-tems durer nos tendres sentimens.</p> + +<p>2. Mais aujourd'hui tu sais trop bien, comme +moi, quels riens le cœur nous rappelle souvent; et +que ceux qui ont le plus aimé autrefois oublient trop +tôt qu'ils aient aimé le moins du monde.</p> + +<p>3. Et tels sont les changemens qu'offre le cœur, si +frêle est le règne de l'amitié du premier âge, que le +court espace d'un mois, d'un jour, peut-être, verra +ton ame me redevenir étrangère.</p> + +<p>4. S'il en est ainsi, ce n'est, certes, pas moi qui +déplorerai jamais la perte d'un tel ami: la faute +n'en serait pas à toi, mais à la nature qui te fit volage.</p> + +<p>5. Comme on voit osciller les ondes inconstantes +de l'Océan, ainsi va le flux et reflux des sentimens +humains. Qui donc se fierait à ce cœur toujours embrâsé +de passions orageuses?</p> + +<p>6. Peu importe qu'élevés ensemble, nous ayons, +aux jours de notre enfance, goûté des joies communes; +le printems de ma vie a fui rapidement, et +toi aussi, tu as cessé d'être un enfant.</p> + +<p>7. Et quand nous disons adieu au jeune âge, devenus +esclaves d'un monde trompeur, nous soupirons +un long adieu à la vérité: ce monde corrompt +l'ame la plus noble.</p> + +<p>8. Oh! joyeuse saison, où l'esprit ose tout hardiment, +sauf le mensonge; où la pensée s'échappe +avant la parole, et brille dans un œil paisible!</p> + +<p>9. Il n'en est plus ainsi, dans un âge plus mûr, +où l'homme n'est qu'un instrument; où l'intérêt gouverne +nos espérances et nos craintes; où tous doivent +aimer et haïr suivant la règle.</p> + +<p>10. Nous apprenons enfin à cacher nos fautes avec +les fous que la parenté du vice nous unit; et ceux-là, +oui, ceux-là seuls peuvent réclamer le nom d'ami, +nom désormais prostitué.</p> + +<p>11. Tel est le lot commun de la condition humaine. +Pouvons-nous donc échapper au joug de la +folie? pouvons-nous renverser l'ordre général, et +n'être pas ce que tous nous devons être tour à tour?</p> + +<p>12. Quant à moi, chaque période de la vie m'a +porté une destinée si noire, j'ai tant de haine pour +l'homme et pour le monde, que je me soucie peu +de l'heure où je quitterai ce théâtre.</p> + +<p>13. Mais toi, esprit frêle et léger, tu brilleras un +instant, et puis tu passeras: ainsi le ver-luisant<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> +<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a> +étincelle dans la nuit, mais n'ose soutenir l'épreuve +du jour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" +name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141"> +(retour) </a> + M.A.P., au lieu de <i>ver-luisant</i>, dit: <i>le lampyris</i>. C'est très +savant: c'est comme qui dirait, au lieu d'écrevisse, un <i>astacus</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>14. Hélas! tu te rends toujours à l'appel de la +folie, toutes les fois qu'elle t'invite aux cercles de +parasites et de princes, (car, choyés d'abord dans les +palais des rois, les vices nous y attirent par un accueil +gracieux.)</p> + +<p>15. Chaque soir, tu viens ajouter un insecte à la +foule bourdonnante, et toujours ton cœur frivole est +heureux de se joindre aux ames vaines, de courtiser +les ames orgueilleuses.</p> + +<p>16. Là, tu voles de belle en belle, et promènes +partout tes rapides sourires, comme le long d'un +riant parterre le papillon gâte les fleurs qu'il goûte à +peine.</p> + +<p>17. Mais, dis-moi, quelle nymphe prisera cette +flamme, qui semble, comme fait une vapeur marécageuse, +s'enfuir de dame en dame? cette flamme, +véritable feu follet d'amour?</p> + +<p>18. Quel ami daignera, pour toi, malgré le plus +tendre penchant, avouer une fraternelle tendresse? +Qui abaissera son cœur d'homme à une amitié que le +premier sot peut partager?</p> + +<p>19. Arrête, il en est tems encore: cesse de paraître +si basse créature au milieu de la foule; cesse de passer +tes jours dans une vie si oiseuse: sois quelque +chose, autre chose du moins--qu'un être vil.</p> +<br> +<h3>XXIV.</h3> + +<h3>A MARIE<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> +<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" +name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142"> +(retour) </a> Miss Chaworth, la Marie des <i>Heures de loisir</i>, qui épousa un +gentilhomme d'ancienne famille, mais dont le mariage fut loin d'être +heureux. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p> +</blockquote> + +<p>1. C'est bien! tu es heureuse, et moi je sens que +je devrais être heureux aussi; car mon cœur prend +encore un intérêt ardent à ton bonheur, comme il eut +toujours coutume de faire.</p> + +<p>2. Que ton époux est fortuné!--Ah! j'éprouverai +bien quelques peines à la vue de la félicité que le +destin lui accorde à mon préjudice; mais je les bannirai.--Oh! +combien mon cœur le haïrait, cet +homme-là, s'il allait ne pas t'aimer!</p> + +<p>3. Naguère, quand je vis ton enfant chéri, je +crus que mon cœur jaloux se briserait; mais quand +cette innocente créature m'eut souri, je l'embrassai +par amour de sa mère.</p> + +<p>4. Je l'embrassai, et j'étouffai mes soupirs, à voir +sur son visage les traits de son père; mais ses yeux +étaient ceux de sa mère, ils appartiennent donc à l'amour +et à moi.</p> + +<p>5. Marie, adieu! Je dois m'éloigner. Tant que +tu seras heureuse, je ne m'affligerai pas; mais je ne +puis demeurer près de toi. Mon cœur bientôt retomberait +dans tes fers.</p> + +<p>6. Je pensais que le tems,--je pensais que l'orgueil +avait enfin éteint les flammes de l'enfance, et +je ne sus qu'après m'être assis à ton côté que mon +cœur nourrissait encore les mêmes sentimens, hors +l'espoir.</p> + +<p>7. Cependant, j'étais calme: j'ai connu le tems où +mon sein se serait déchiré devant ton regard, mais +aujourd'hui, trembler serait un crime:--nous nous +sommes rencontrés, et pas un nerf n'a tressailli.</p> + +<p>8. Je t'ai vu arrêter tes regards sur mon visage +sans y surprendre aucun trouble: tu n'y pus découvrir +qu'un seul sentiment, le sombre calme du désespoir.</p> + +<p>9. Arrière! arrière! rêve de mes premiers ans! +Le souvenir ne doit plus se réveiller. Oh! où trouver +l'onde fabuleuse du Léthé? Cœur insensé, sois paisible, +ou brise-toi.</p> +<br> +<h3>XXV.</h3> + +<h3>A THYRZA.</h3> + +<p>1. Sans pierre qui marque la place de ta cendre, +et dise ce que la vérité elle-même aurait dit, ce que +tout le monde, hors un seul homme, a déjà peut-être +oublié; hélas! pourquoi gis-tu dans la tombe? +Séparé par tant de rivages, par tant de mers, je t'ai +toujours aimée,--mais en vain! Le passé,--l'avenir +a fui pour toi, en nous condamnant à ne nous +revoir jamais,--non!--jamais! Si du moins--un +mot, un regard m'eût dit tendrement: «Je te +quitte en t'aimant,» mon cœur eût appris à pleurer, +avec de plus faibles sanglots, le coup qui enleva +l'ame de ton corps; et puisque la mort préparait un +dard léger pour te frapper soudain et sans douleurs, +ne soupiras-tu pas après celui que tu ne verras plus, +qui garde et garda encore ton image dans son sein? +Oh! qui aurait veillé, comme lui, sur toi? ou, comme +lui, observé avec désespoir ton œil se glacer à cette +heure redoutée qui précède la mort, alors que la +douleur muette craint de pousser un soupir, jusqu'à +ce que tout soit fini? Mais dès que tu aurais +cessé d'avoir affaire aux misères humaines, mon +cœur déchiré n'aurait plus retenu les torrens qui +auraient ruisselé de mes yeux avec autant d'abondance +qu'aujourd'hui. Ah! comment ne fondrais-je +pas en pleurs à la vue de ces tours, maintenant désertes +pour moi, ou, avant de te quitter pour quelque +tems, nous avons souvent confondu nos douces +larmes! Dirai-je tout notre bonheur? Ces regards +que personne ne voyait, les sourires que personne +ne pouvait comprendre, la pensée à voix basse exhalée +de deux cœurs étroitement unis, l'étreinte +électrique des mains, les baisers si innocens, si +purs, que l'amour se défendait tout désir plus ardent? +Tes beaux yeux révélaient une ame si chaste, +que la passion elle-même eût rougi de réclamer davantage. +Tes accens m'instruisaient à me réjouir, +lorsqu'oubliant ton exemple j'étais prêt à m'affliger: +dans ta voix, le chant me semblait une harmonie +céleste; mais il ne m'était doux que dans ta voix. +Dirai-je les gages sacrés que nous échangeâmes?--je +porte encore le mien; mais où est le tien?--hélas! +où es-tu toi-même? J'ai souvent soutenu le +fardeau du malheur; mais je n'avais pas encore plié +sous lui jusqu'à ce jour! Tu m'as laissé, à la fleur de +la vie, la coupe de misère à épuiser. La tombe ne +fût-elle qu'un lieu de repos, je ne souhaiterais pas +de te revoir ici-bas. Mais si, dans des mondes plus +heureux que le nôtre, tes vertus cherchent une sphère +digne d'elles-mêmes, répands sur moi une portion +de ton bonheur pour me délivrer de mes angoisses +d'ici-bas. Instruis-moi; devais-je l'être sitôt par toi +à porter la vie, à donner et recevoir un pardon! Sur +la terre, ton amour fut d'un tel prix pour moi que +je ne voudrais avoir rien de plus à espérer dans le +ciel.</p> + +<p>2. Arrière, arrière, accens de douleur! silence, +chants autrefois doux à mon cœur! ou je fuis d'ici; +car, hélas! je n'ose de nouveau abandonner mon +oreille à ces sons, qui me parlent de jours plus brillans; +sommeillez, cordes de la lyre: ah! je ne dois +plus songer, je ne puis plus arrêter mon regard à ce +que je suis,--à ce que je fus. La voix qui donnait +à ces sons tant de douceur est aujourd'hui muette, +et tous leurs charmes s'en sont envolés; leur plus +tendre mélodie n'est plus qu'un psaume funèbre, +une antienne de mort! Oui, Thyrza! oui, ces chants +ne respirent que toi, poussière bien aimée, puisque +tu es poussière: ce qui fut naguère harmonie, est +pour moi pis que bruit discord! Tout est silencieux!--mais +un écho trop connu retentit en mon oreille; +j'entends une voix que je voudrais n'entendre pas, +une voix qui maintenant, pourrait bien se taire: cependant, +maintes fois elle ébranle mon ame déçue +par l'illusion. Ces gracieux accens enchantent mon +sommeil jusqu'à l'instant où mes sens s'éveillent, où +vainement j'écoute encore, après la fuite du rêve. +Douce Thyrza! dans le sommeil ou dans la veille, +tu n'es plus pour moi qu'un songe aimable; une +étoile qui jeta un moment sur les flots sa tremblante +lumière, puis détourna de la terre ses délicats +rayons. Cependant, celui qui doit achever l'odieux +voyage de la vie sous les nuages de colère dont le +ciel s'est voilé,--celui-là déplorera long-tems l'éclipse +de l'astre qui répandait l'allégresse sur la +route.</p> + +<p>3. Encore un effort, et je suis délivré des angoisses +qui déchirent mon cœur: encore un long +soupir, pour la dernière fois, à l'amour et à toi; puis +rentrons dans le tourbillon de la vie. Il me convient +fort de me mêler maintenant aux choses qui m'avaient +toujours déplu auparavant: quoique toute +joie ait été ensevelie avec toi, quel chagrin désormais +peut me toucher? Allons, servez-moi du vin, +servez le banquet, l'homme n'est pas fait pour vivre +seul: je serai cette légère et incompréhensible créature +qui sourit avec tous, et ne pleure avec personne. +Il n'en fut point ainsi dans des jours plus +chers à mon cœur, il n'en aurait jamais été ainsi; +mais tu m'as quitté, et m'as laissé seul ici-bas: tu +n'es plus rien, tout n'est rien désormais pour moi. +En vain mon luth voudrait produire un léger murmure! +Le sourire que la douleur essaiera de feindre +ne fait qu'insulter à la misère qui gémit à côté, +comme ferait une guirlande de roses sur un sépulcre. +Quoique de gais compagnons, le verre en main, +chassent un instant le sentiment du malheur; quoique +le plaisir embrase l'ame délirante, ah! le cœur--le +cœur est toujours vide<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> +<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>! Maintes fois, dans +la solitude d'une belle nuit, il me fut doux de fixer +mon regard sur la voûte étoilée; car alors je songeais +que la lumière céleste brillait d'un gracieux +éclat à ton œil mélancolique. Souvent, lorsqu'à la +clarté des rayons de Diane<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> +<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a> je naviguais sur les +ondes de la mer Égée, je pensais en moi-même: +«A présent Thyrza contemple cette lune.»--Hélas! +cette lune éclairait la tombe de Thyrza! Étendu +sur le lit sans sommeil de la fièvre, tandis que le +frisson parcourait mes veines palpitantes: «C'est +du moins une consolation, disais-je d'une voix faible, +que Thyrza ne sache pas mes souffrances.» +Comme la liberté à l'esclave usé par les ans n'est +plus qu'un présent stérile, ainsi la nature me rendit +en vain à la vie quand Thyrza eut cessé de vivre. +Gage d'amour, que je reçus de ma Thyrza dans des +jours meilleurs, alors que j'étais également neuf +dans l'amour et dans la vie, comme mon regard te +trouve aujourd'hui changé! comme le tems a jeté +sur toi une teinte de douleur! Le cœur qui se donna +avec toi est muet.--Ah! pourquoi le mien ne jouit-il +pas du même repos? aussi glacé qu'un cœur mort +le peut être, il sent encore, il souffre de ce froid. +Et toi, gage amer! emblême de deuil! je te bénis +malgré tes pénibles souvenirs! reste à jamais sur +mon sein! veille, veille à jamais sur mon amour, +ou brise le cœur que tu presses! L'amour est apaisé +par le tems, mais non détruit: il devient plus sacré +quand toutes ses espérances sont envolées. Oh! que +sont les amours de mille beautés vivantes à l'amour +qui ne peut délaisser une cendre!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" +name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143"> +(retour) </a> Ces quatre vers: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Though gay companions o' er the bowl</i></p> +<p><i>Dispel awhile the sense of ill;</i></p> +<p><i>Though plesure fires the maddening soul,</i></p> +<p><i>The heart--the heart is lonely still.</i></p> +</div></div> + +<p>sont un plagiat de Byron sur lui-même, à l'exception d'un seul mot. +Voir <i>Heures de loisir</i>, pièces fugit. IX, st. 4. Le seul mot différent est +ici <i>fires</i> (embrase), au lieu de <i>stirs</i> (agite).</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" +name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144"> +(retour) </a> Le texte anglais désigne la lune sous un nom encore plus classique, +celui de Cynthia (Diane est née sur le mont Cynthus à Délos). + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> +<br> +<h3>XXVI.</h3> + +<h3>EUTHANASIA<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> +<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" +name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145"> +(retour) </a> <i>Euthanasia</i> est un mot tout grec: Εὐθανασία, composé de εὐ, <i>bien</i>, +et de ϑάνατος, <i>mort</i>. Il signifie donc: <i>le bien mourir, la bonne ou +belle mort</i>, etc. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Lorsque le tems, tôt ou tard, amènera le sommeil +sans rêves où s'endorment les morts, Oubli! +puisse ton aile languissante se balancer gracieusement +sur mon lit de mort! Loin de moi, cette troupe +d'amis ou d'héritiers qui pleure ou souhaite le coup +suspendu sur ma tête! Loin de moi, femme échevelée +qui ressente ou feigne un désespoir bienséant! +Mais je voudrais descendre en silence dans la terre, +sans officieux pleureurs à mon côté; je voudrais ne +pas corrompre une heure de plaisir, n'inspirer pas +une crainte à l'amitié. Toutefois l'amour, s'il avait, +à une heure pareille, la noble force de dompter ses +inutiles soupirs,--l'amour pourrait alors manifester, +pour la dernière fois, sa puissance, et sur l'amante +en vie, et sur l'amant expirant. Il me serait +doux, ma Psyché! de voir, jusqu'au dernier instant, +tes traits toujours sereins; dans l'oubli des transes +passées, la douleur elle-même sourirait. Vain désir!--la +beauté frissonnera toujours à la vue du frisson +de l'agonie; et les larmes que la femme verse à son +gré nous trompent durant la vie, nous efféminent +à l'instant de la mort. Donc, puissé-je être seul à +ma dernière heure, sans cortége de regrets et de gémissemens! +Pour des milliers d'hommes, la mort a +cessé d'être un sombre fantôme; et la douleur a été +passagère ou tout-à-fait inconnue. «Oui, ce n'est +que mourir et s'en aller,» hélas! où tous s'en sont +allés déjà, où tous doivent aller encore! être dans +le néant où j'étais, avant de naître à la vie et à ses +misères! Compte les joies que tes heures ont vues; +compte les jours où tu fus sans souffrance, et sache, +quel qu'ait été ton sort, que le néant est quelque +chose de mieux!</p> +<br> +<h3>XXVII.</h3> + +<h3>STANCES.</h3> + +<p><span class="rig"> +«Heu! quantò minus est cum reliquis<br> +versari quam tuí meminisse.»</span><br><br> +</p> + +<p>1. Donc<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a> +<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a> tu es morte, à la fleur de la jeunesse, +aussi belle que le fut jamais une beauté mortelle! Un +corps si charmant et des attraits si rares sont retournés +trop tôt dans la terre! Ah! quoique la terre t'ait +reçue dans son sein; quoique tu reposes en un lieu +que pressent les pas d'une foule indifférente ou +joyeuse, il y a un œil qui ne pourrait avoir la force +de regarder un instant ce tombeau.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" +name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146"> +(retour) </a> Malherbe a commencé une ode par cette strophe: + +<p class="mid">Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête, etc.</p> + +<p>Cette forme de style, encore très-employée par Corneille, paraît +avoir répugné à Racine et à tous ceux qui l'ont adoré comme type unique +de la <i>belle élocution</i>. La nouvelle école a eu raison de remettre en vigueur +ce tour, à notre sens fort énergique. M.V. Hugo a fait dire à +Charles-Quint, dans <i>Hernani</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Donc je suis, c'est un titre à n'en pas vouloir d'autres,</p> +<p>Fils de pères qui font choir la tête des vôtres.</p> +</div></div> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>2. Je ne demanderai pas où gît ta cendre, et n'irai +pas contempler ta place funéraire; l'herbe et les +fleurs y croîtront à leur gré; certes, je ne viendrai +pas les voir: c'est assez pour moi de connaître que +ce que j'aimai, et dus encore long-tems aimer, se +pourrit comme l'argile commune; pas n'ai besoin +qu'aucune pierre me dise que ce que j'aimai tant +n'est plus rien.</p> + +<p>3. Je t'aimai jusqu'au dernier moment avec autant +d'ardeur que tu m'aimas toi-même, d'une ardeur +qui ne s'est jamais affaiblie, et qui ne peut plus s'altérer. +L'amour où la mort a mis son sceau, ni les +ans ne peuvent le glacer, ni un rival le dérober, ni +la perfidie l'abjurer: et, ce qui serait le pire des maux, +tu ne peux plus voir en moi ni faute, ni inconstance, +ni torts.</p> + +<p>4. Les meilleurs jours de la vie, nous en avons +joui tous deux; les mauvais jours me sont restés à +moi seul! Ni le soleil riant, ni la sombre tempête, +ne sont plus rien pour toi. Le silence de ce sommeil +sans rêves, je l'envie trop maintenant pour pleurer; +et je n'ai pas à m'affliger d'avoir vu tous ces attraits, +qui ont disparu soudain, se consumer peu à peu dans +un long dépérissement.</p> + +<p>5. La fleur, dans l'éclat non pareil de sa maturité, +doit tomber victime précoce: sa corolle, sans +être avant le tems arrachée par la main de l'homme, +doit se séparer de la tige; et pourtant, ce serait douleur +plus grande de la regarder se flétrir feuille à +feuille, que de la voir dépouillée en un jour: car +l'œil mortel souffre à suivre le passage de la beauté +à la laideur.</p> + +<p>6. Je ne sais si j'aurais supporté la lente éclipse +de tes charmes; la nuit qui aurait suivi une si belle +aurore eût jeté une ombre trop profonde. Ta journée +s'est passée sans nuage, et tu fus digne d'amour +jusqu'au dernier instant: tu disparus, tu ne dépéris +pas; ainsi; les étoiles qui traversent les cieux brillent +d'autant plus qu'elles tombent de plus haut.</p> + +<p>7. Si je pouvais pleurer comme je pleurais jadis, +certes mes larmes se répandraient à penser que je +ne fus pas là pour veiller au moins une nuit près de +ton lit, pour contempler ton visage avec tendresse; +pour te serrer dans mes bras languissans, relever ta +tête expirante, et montrer cet amour, hélas! trop +vain dans ses efforts, que ni toi ni moi ne ressentirons +plus.</p> + +<p>8. Ah! tu me laisses libre!--Mais comme il me +serait moins doux de posséder toutes les beautés qui +restent encore sur la terre, que de me repaître ainsi +de ton souvenir. Tout ce qui de toi ne peut périr, +revient à moi du sein de la sombre et terrible éternité: +et notre amour enserré dans la tombe est +encore ce que j'ai de plus cher, hormis ses années +de vie.</p> +<br> +<h3>XXVIII.</h3> + +<h3>STANCES.</h3> + +<span class="rig">14 mars 1812.</span><br> + +<p>1. Si quelquefois dans les demeures des hommes +ton image peut s'évanouir en mon sein, l'heure de +la solitude m'offre de nouveau les traits enchanteurs +de ton ombre: cette heure triste et silencieuse peut +ainsi me rendre encore beaucoup de ce que je trouvais +en toi, et la douleur sans témoin peut alors +exhaler la plainte qu'elle n'osait exprimer aux yeux +du monde.</p> + +<p>2. Oh! pardonne si dans la foule je dissipe parfois +une pensée qui t'est due, et si, tout en me condamnant +moi-même, je souris et parais infidèle à ta +mémoire! Ne crois pas que cette mémoire me soit +moins chère, parce qu'alors je ne semble pas affligé; +ah! je ne voudrais pas que les cœurs frivoles entendissent +un soupir que j'adresse tout entier à <i>toi</i>.</p> + +<p>3. Si je ne laisse point passer le verre sans le +vider, ce n'est pas que je boive pour bannir le chagrin; +il faut qu'elle contienne un breuvage de mort, +la coupe qui sera le Léthé du désespoir! Si l'oubli +pouvait délivrer mon ame des visions qui la troublent, +je briserais contre terre, quelque douce que +fût la liqueur, le vase où se noierait une seule des +pensées que je garde de toi.</p> + +<p>4. Si tu disparaissais de ma mémoire, où mon +cœur vide se tournerait-il? Qui donc resterait après +moi pour honorer ton urne abandonnée? Non, non,--ma +douleur s'enorgueillit de remplir ce dernier +et si doux devoir; tout le monde peut t'oublier, mais +moi, je dois me souvenir toujours.</p> + +<p>5. Car, je le sais, tels auraient été les regrets de +ton sensible cœur pour le mortel qui maintenant +quittera sans être pleuré ce théâtre d'ici-bas, où il +n'intéressait que toi. Oh! je sens trop que c'était <i>là</i> +une félicité qui n'était pas faite pour moi; tu ressemblais +trop à un rêve du ciel pour que tout amour +terrestre ne fût pas indigne de toi.</p> +<br> +<h3>XXIX.</h3> + +<h3>A UNE DAME.</h3> + +<span class="rig">Septembre, 1809.</span><br> + +<p>Oh! madame! quand je quittai le lointain rivage +où je reçus la naissance, à peine pensais-je qu'il me +serait encore douloureux d'abandonner une autre +contrée du globe: et pourtant, ici, dans cette île +stérile, où la nature languit à demi expirante, où +vous seule souriez, je vois avec crainte l'heure de +mon départ. Quoique aujourd'hui je sois loin des +bords escarpés d'Albion, dont me sépare l'abîme +azuré des flots; peut-être après le court période de +quelques saisons je reverrai les rochers de la patrie: +mais, en quelque lieu que j'erre, sous un ciel brûlant +et sur des mers diverses, quoique le tems puisse +enfin me rendre à mes foyers domestiques, jamais +je ne reposerai mes yeux sur vous,--sur vous, en +qui brillent à la fois tous les charmes où se prennent, +les cœurs imprudens, vous qu'on ne peut voir sans +admiration, et, même; ah! pardonnez-moi le mot,--sans +amour. Pardonnez ce mot à celui qui n'en +offensera plus votre oreille; et puisque je ne peux +avoir une place dans votre cœur, croyez-moi ce que +je suis en effet, votre ami. Qui donc serait assez +froid pour te voir, aimable voyageuse, et sentir pour +toi moins de zèle, et n'être pas; ce que l'homme devrait +toujours être, l'ami de la beauté dans l'infortune? +Hélas! qui croirait qu'une femme telle que +toi à parcouru la route des périls destructeurs, a +bravé les coups de l'ouragan, ministre ailé de la +mort, a échappé à la rage encore plus terrible d'un +tyran? Oui, madame! quand je verrai les murs où +jadis s'éleva la libre Byzance, quand je verrai Stamboul +et ses palais orientaux où maintenant les tyrans +turcs se renferment; quoique cette puissante cité +occupe toujours un rang glorieux dans les annales +de la renommée, elle aura sur mon esprit un droit +encore plus cher, comme lieu de votre naissance. +Aujourd'hui je vous dis adieu: mais lorsque je serai +sur ce merveilleux théâtre, il sera doux pour moi +qui ne puis demeurer où vous êtes,--il sera doux +d'être où vous avez été.</p> +<br> +<h3>XXX.</h3> + +<h3>STANCES</h3> + +<blockquote> +Composées le 11 octobre 1809, la nuit, durant un orage, au milieu du +tonnerre et des éclairs, lorsque les guides eurent perdu la route qui +mène à Zitza, près la chaîne de montagnes connues autrefois sous le +nom de Pinde, dans l'Albanie. +</blockquote> + +<p>1. Au pied des montagnes du Pinde, l'ouragan +nocturne nous glace de froid, et les nuages irrités +versent à grands flots la vengeance des cieux.</p> + +<p>2. Nos guides sont partis, notre espoir est perdu, +et les éclairs, qui jouent sur l'horizon, ne servent +qu'à nous montrer les rocs qui ont entravé notre +route, et à dorer l'écume du torrent.</p> + +<p>3. N'ai-je pas aperçu là-bas une cabane, fort +petite il est vrai? Lorsque l'éclair dissipera pour un +instant les ténèbres,--combien je bénirai l'ombre +de la petite cabane!--Mais hélas! ce n'est qu'un +tombeau turc.</p> + +<p>4. Au milieu du bruit des ondes qui tombent en +cascades écumantes, j'entends le cri d'une voix humaine;--c'est +mon compatriote, épuisé de fatigue, +qui invoque de cette contrée lointaine le nom de +l'Angleterre.</p> + +<p>5. Un coup de fusil vient de partir:--est-ce un +ennemi ou un ami qui l'a tiré? Encore un autre;--c'est +pour avertir les paysans de la montagne de +descendre et de nous conduire à leurs demeures.</p> + +<p>6. Oh! qui, dans une nuit pareille, osera se hasarder +dans le désert? Qui, durant les roulemens du +tonnerre, peut entendre notre signal de détresse?</p> + +<p>7. Qui, après avoir même entendu nos cris, se +lèvera pour s'engager dans un chemin si périlleux? +Qui ne nous prendra, à nos vociférations nocturnes, +pour des brigands qui battent le pays?</p> + +<p>8. Les nuages crèvent, les airs étincellent: oh! +quelle heure terrible! L'orage tombe avec plus de +fureur! Pourtant une pensée a encore la force de +maintenir la chaleur en mon sein.</p> + +<p>9. Tandis que j'erre dans ces sentiers sans issue, +sur cette cime hérissée de rocs et de ronces; tandis +que les élémens épuisent leur rage, douce Florence<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> +<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>, +où es-tu?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" +name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147"> +(retour) </a> Ce n'est pas le nom de la capitale de la Toscane, mais celui d'une +femme espagnole que Byron paraît avoir eue pour maîtresse dans l'île de +Malte. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>10. Ah! sans doute tu n'es plus sur la mer,--sur +la mer que ta barque a si long-tems parcourue. Oh! +puisse l'orage qui fond sur moi, ne frapper que ma +tête!</p> + +<p>11. Le rapide siroc<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a> +<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a> enflait ta voile de toute la +puissance de son souffle, quand je pressai tes lèvres +pour la dernière fois: il aura, depuis long-tems, à +travers l'onde écumante, poussé ton brave navire +jusqu'au rivage.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" +name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148"> +(retour) </a> Vent de sud-est, dans la Méditerranée. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>12. Maintenant tu es hors de péril: oui, depuis +long-tems tu as foulé la grève espagnole. Ce serait +chose cruelle qu'une femme aussi belle que toi fût +retenue sur les flots.</p> + +<p>13. Et puisque je songe maintenant à toi au milieu +des ténèbres et des terreurs, comme dans ces +heures de réjouissances où régnaient le plaisir et la +musique;</p> + +<p>14. Toi, au milieu des belles et blanches murailles +de Cadix, si pourtant Cadix est encore libre<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> +<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>, +jette parfois un regard au travers de tes jalousies, +sur l'abîme azuré de la mer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" +name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149"> +(retour) </a> A cette époque, comme on sait, les Français étaient en Espagne. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>15. Puis souviens-toi des îles de Calypso<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> +<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>, devenues +chères à nos cœurs depuis les jours que nous y +avons passés ensemble: donne aux autres tes sourires +par milliers, à moi un seul soupir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" +name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150"> +(retour) </a> Malte et Gozzo: les géographes signalent ces deux îles comme pouvant +être l'île Ogygie, demeure de Calypso. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>16. Et quand le cercle de tes admirateurs remarquera +la pâleur de ta face, une larme à demi formée, +un nuage passager de gracieuse mélancolie,</p> + +<p>17. De nouveau tu souriras; tu éviteras, en rougissant, +la raillerie de quelque fat, et n'avoueras pas +que tu penses une fois à un amant qui pense toujours +à toi.</p> + +<p>18. Quoique les sourires et les soupirs soient également +vains, alors que deux cœurs gémissent l'un +de l'autre séparés, mon ame en deuil franchit mers +et montagnes à la poursuite de la tienne.</p> +<br> +<h3>XXXI.</h3> + +<h3>STANCES</h3> + +<h5>ÉCRITES EN PASSANT LE GOLFE D'AMERACIE<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> +<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>.</h5> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" +name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151"> +(retour) </a> Aujourd'hui golfe d'Arta, dans la Basse-Albanie (ancienne Épire): +ce fut le théâtre de la bataille d'Actium. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p><span class="rig">14 novembre 1809.</span><br></p> + +<p>1. A travers un ciel sans nuages, le disque argenté +de la lune lance à plein ses rayons sur la côte +d'Actium: c'est sur ces ondes que jadis la reine d'Égypte +gagna et perdit l'ancien monde.</p> + +<p>2. Sur la scène que je contemple aujourd'hui, +l'abîme azuré fut le tombeau de plus d'un Romain: +c'est là que l'ambition farouche abandonna sa chancelante +couronne pour suivre une femme.</p> + +<p>3. Florence! toi que j'aimerai autant que fut jamais +aimée mortelle célébrée en prose ou en vers, depuis +l'épouse qu'Orphée ramena des enfers; toi que +j'aimerai tant que tu seras belle et que je serai jeune;</p> + +<p>4. Douce Florence! c'étaient d'heureux tems que +ceux où le monde était mis en jeu pour les yeux des +belles! Oh! si les poètes avaient sous leur empire +autant de royaumes que de rimes, tes charmes feraient +de nouveaux Antoines.</p> + +<p>5. Le destin ne permet pas qu'il en soit ainsi; +mais j'en jure par tes yeux, par les boucles de ta +chevelure, si je ne puis perdre un monde pour toi, +point ne voudrais te perdre pour un monde!</p> +<br> +<h3>XXXII.</h3> + +<h3>VERS</h3> + +<h5>COMPOSÉS APRÈS AVOIR FRANCHI A LA NAGE LE DÉTROIT DES<br> +DARDANELLES, DE SESTOS A ABYDOS<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> +<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>.</h5> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" +name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152"> +(retour) </a>Le 3 mai 1810, tandis que la frégate <i>la Salsette</i> (capitaine Bathurst) +était en panne dans le détroit des Dardanelles, le lieutenant +Ekenhead et l'auteur de ces vers passèrent à la nage d'Europe en Asie--ou, +plus exactement, d'Abydos à Sestos. La distance parcourue, depuis +l'endroit dont nous partîmes jusqu'à celui où nous prîmes terre sur la +côte opposée, y compris le trajet oblique que nous fûmes obligés de faire +en raison du courant, fut évaluée, par l'équipage de la frégate, à plus de +quatre milles anglais, quoique la largeur réelle du détroit soit à peine +d'un mille entier. La rapidité du courant est telle qu'aucune barque ne +peut le traverser directement à force de rames, et elle peut, jusqu'à un +certain point, être appréciée d'après le tems employé à franchir la distance +entière (une heure cinq minutes par l'un des nageurs, une heure +dix minutes par l'autre). L'eau avait été excessivement refroidie par la +fonte des neiges. Environ trois semaines auparavant, au mois d'avril, +nous avions fait un premier essai; mais comme nous étions, le matin du +même jour, venus à cheval de la Troade, et que l'eau était d'un froid +glacial, nous jugeâmes à propos de différer la partie complète jusqu'à ce +que la frégate eût mis à l'ancre sous les châteaux des Dardanelles: c'est +seulement alors que nous franchîmes le détroit, comme je viens de le +dire; nous étant mis en mer beaucoup au-dessus du fort de la côte +d'Eurupe, nous n'abordâmes qu'en dessous du fort de la côte d'Asie. +Chevalier dit qu'un jeune juif traversa à la nage la même distance pour +sa maîtresse, et Olivier parle d'un Napolitain qui aurait fait le même +trajet; mais notre consul, Tarragora, qui ne se rappelait ni l'une ni +l'autre de ces histoires, essaya de nous dissuader de notre entreprise. +Plusieurs hommes de l'équipage de <i>la Salsette</i> étaient connus pour +avoir franchi à la nage de plus grandes distances; et la seule chose qui +m'étonna, c'est que les doutes élevés sur la vérité de l'histoire de Léandre +n'eussent engagé aucun voyageur à tâcher de s'assurer par expérience +de la possibilité du fait.</blockquote> + +<p><span class="rig">9 mai 1810.</span><br></p> + +<p>1. Si, dans le sombre mois de décembre, Léandre, +selon l'histoire connue de toute jeune fille, avait +coutume, ô large Hellespont, de traverser ton onde +rapide:</p> + +<p>2. Si, malgré les orages d'hiver qui rugissaient +sur sa tête, il se rendait en hâte près d'Héro; et si +jadis ton courant était aussi fort qu'aujourd'hui, ô +Vénus! je plains bien les deux amans!</p> + +<p>3. Car moi, homme dégénéré des tems modernes, +même dans le doux mois de mai, je meus avec peine +mes membres languissans où la sueur ruisselle, et +je crois avoir fait une prouesse aujourd'hui.</p> + +<p>4. Quand Léandre traversait l'impétueux torrent, +c'était, si l'on en croit toujours une histoire douteuse, +pour courtiser sa belle,--et faire--Dieu sait quoi +encore; il nagea pour l'amour, comme moi pour la +gloire.</p> + +<p>5. Mais il serait difficile de dire qui de nous deux +a été le mieux traité. Pauvres humains! ainsi les +dieux vous frappent-ils toujours! Mal lui réussirent +ses périls, et à moi ma partie de plaisir: lui se noya, +et moi j'ai la fièvre.</p> +<br> +<h3>XXXIII.</h3> + +<h3>SUR LA MORT DE SIR PETER PARKER, +BARONET.</h3> + +<p>1. Il y a des larmes pour tous ceux qui meurent, +un cri de deuil sur la plus humble tombe: mais, au +trépas des héros, les nations entières chantent l'hymne +funèbre, et la victoire elle-même verse des larmes.</p> + +<p>2. C'est pour eux que la douleur envoie le plus +pur de ses soupirs sur le sein ondoyant de l'océan: +en vain leurs ossemens gisent sans sépulture, toute +la terre devient leur monument!</p> + +<p>3. Leur sépulture est dans les pages de l'histoire; +leur épitaphe, dans toutes les bouches. L'âge présent, +les siècles futurs, gémissent sur eux, et leur +appartiennent...</p> + +<p>4. C'est pour eux que se taisent les joyeux devis +du festin, <i>leur nom</i> est le seul son qui règne, tandis +qu'à la ronde le souvenir reconnaissant paie à leur +vertu le tribut des toasts.</p> + +<p>5. Ils font parler d'eux à la foule qui ne les connut +pas; ils sont pleurés des ennemis qui les admirèrent. +Qui donc ne voudrait partager leur lot glorieux? +Qui ne voudrait mourir de la mort qu'ils ont +choisie?</p> + +<p>6. Ainsi, brave Parker! à jamais sera sacrée ta +vie, ta chute, ta renommée! et les jeunes guerriers, +enflammés de courage, trouveront un modèle dans +ta mémoire.</p> + +<p>7. Mais il est des cœurs qui, en te perdant, ont +reçu une blessure que la gloire ne saurait cicatriser, +et ce n'est qu'en frémissant qu'ils entendent célébrer +une victoire où succomba un ami si cher, si +intrépide.</p> + +<p>8. Que feront-ils pour adoucir leur chagrin? +Quand n'entendront-ils plus retentir ton nom? Le +tems ne peut nous instruire à l'oubli, quand le regret +qui remplit l'ame est nourri par la voix de la +renommée.</p> + +<p>9. Hélas! ils ne peuvent que pleurer davantage +sur leur sort, sinon sur le tien. Ah! combien doit +être profond le deuil que nous inspire la mort de +celui qui jamais auparavant ne nous donna sujet +d'affliction!</p> +<br> +<h3>XXXIV.</h3> + +<h3>PÉNIBLE SOUVENANCE (1808).</h3> + +<p>1. Quand nous nous séparâmes l'un de l'autre, +dans le silence et dans les larmes, le cœur déchiré +et mourant à demi, pour une absence de longues +années; pâle et froide devint ta joue; et plus froid +ton baiser. En vérité, cette heure du passé prédit +les chagrins à l'heure d'aujourd'hui.</p> + +<p>2. La rosée du matin tomba glacée sur mon front;--elle +me donna comme un pressentiment de ce que +je sens aujourd'hui. Tes sermens sont tous rompus, +et ta renommée sans honneur. J'entends prononcer +ton nom, et j'ai part à la honte qui s'y attache.</p> + +<p>3. On te nomme devant moi,--oh! supplice pour +mon oreille! Un frisson me parcourt:--pourquoi +me fus-tu si chère? On ne sait pas que je t'ai connue; +moi qui, hélas, t'ai connue trop bien:--long-tems, +ah! long-tems, je te maudirai,--trop profondément +pour parler.</p> + +<p>4. En secret, nous nous sommes vus:--en silence, +je m'afflige que ton cœur ait pu oublier, et ton esprit +s'abaisser à la perfidie. Si je te revoyais jamais après +longues années, comment t'accueillerais-je?--Avec +le silence et les larmes.</p> +<br> +<h3>XXXV.</h3> + +<h3>INSCRIPTION</h3> + +<h5>SUR LE MONUMENT D'UN CHIEN DE TERRE-NEUVE.</h5> + +<p><span class="rig">Newstead-Abbey, 30 octobre 1808.</span><br></p> + +<p>La terre reçoit-elle en son sein la dépouille mortelle +de quelque orgueilleux fils des hommes, inconnu à la +gloire, mais placé haut par sa naissance? l'art du +sculpteur épuise les pompes du deuil, et des urnes, +chargées d'inscriptions, disent qui gît sous cette +tombe. Quand tout est fini, on lit sur la tombe, +non ce que l'homme fut, mais ce qu'il aurait dû +être. Mais le pauvre chien qui, tant qu'il vit, est le +plus sûr ami de son maître, le premier à l'accueillir, +le plus prompt à le défendre, qui lui dévoue, sans +réserve, son cœur fidèle, qui travaille, combat, vit, +respire pour son maître seul,--le chien succombe +sans honneurs funéraires, frustré des éloges qu'ont +mérités ses vertus, et par nous déshérité là-haut +de l'ame qu'il a eue sur la terre. Et cependant +l'homme, vain insecte, espère le pardon, et réclame +pour lui seul un ciel tout entier. O homme! faible +et éphémère habitant de ce globe, être dégradé par +l'esclavage ou corrompu par le pouvoir! quiconque +te connaît bien doit te quitter avec dégoût, masse +méprisable de poussière animée! Ton amour n'est +que luxure; ton amitié, imposture; tes sourires, +hypocrisie; tes paroles, mensonges! Vil par nature, +tu n'es noble que de nom: chacune de ces brutes, +qui forment avec toi la grande famille des animaux, +pourrait te faire rougir de honte.--Passans qui, +par hasard, verrez cette urne modeste, poursuivez +votre chemin:--ce monument n'honore personne +que vous désiriez pleurer. Ces pierres marquent la +place où gisent les restes d'un ami: je n'en connus +jamais qu'un seul, et il est ici.</p> +<br> +<h3>XXXVI.</h3> + +<h3>VERS</h3> + +<h5>ÉCRITS SUR UNE COUPE FAITE AVEC UN CRANE D'HOMME.</h5> + +<p><span class="rig">Newstead-Abbey, 1808.</span><br></p> + +<p>1. Point d'effroi:--ne crois pas mon esprit envolé: +en moi, vois seulement un crâne qui, par un +privilége refusé aux têtes vivantes, ne répand jamais +au dehors rien que d'excellent.</p> + +<p>2. Comme toi, je vécus, j'aimai, je m'enivrai,--je +mourus;--la terre t'a cédé mes os pour en +faire un vase à boire; va, emplis-le jusqu'aux bords,--tu +ne peux m'outrager: les vers ont une lèvre +plus hideuse que la tienne.</p> + +<p>3. Mieux vaut enserrer le jus pétillant de la +grappe, que de nourrir la gent glaireuse des vers +de terre<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> +<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>; mieux vaut, en forme de coupe, porter +à la ronde la boisson des dieux, que de pourrir en +proie aux reptiles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" +name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153"> +(retour) </a> <i>Nurse the earth-worm's slimy brood</i>. M.A.P. traduit: «Nourrir +les vers dévorans de la tombe.» A-t-il eu raison de substituer un lieu +commun à une image forte et neuve? Avons-nous eu tort d'être moins +délicats et plus fidèles? Le lecteur en jugera. Cela d'ailleurs soit dit pour +maint autre passage où nous avons eu, où nous aurons le même tort, si +toutefois c'en est un. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>4. Là, où jadis mon esprit a peut-être brillé, +brillons encore en inspirant les autres. Lorsque, +hélas! nos cerveaux ne sont plus, peut-on mettre en +leur place chose plus noble que le vin?</p> + +<p>5. Bois toujours, tant que tu le peux faire;--lorsque +toi et les tiens vous aurez passé comme moi, +une autre race t'enlèvera, peut-être, aux embrassemens +de la terre, et festinera, rimera avec des +ossemens.</p> + +<p>6. Pourquoi non? Puisque, durant les jours de +notre courte vie, nos têtes produisent de si tristes +effets; arrachées aux vers et aux débris de notre argile, +elles courent la chance d'être de quelque usage.</p> +<br> +<h3>XXXVII.</h3> + +<h3>SOUVIENS-TOI DE CELUI, ETC.</h3> + +<p>Souviens-toi de celui sur qui l'amour fit de sa +puissance une épreuve cruelle, profonde, et pourtant +vaine; souviens-toi de cette heure dangereuse +où ni l'un ni l'autre nous ne succombâmes, malgré +une passion mutuelle. L'abandon de ton sein, la langueur +de tes yeux humides, m'invitaient trop bien +au suprême bonheur; mais ta douce prière, tes soupirs +supplians, réprouvaient un farouche désir que +je sus réprimer. Oh! laisse-moi penser que tout ce +que je perdis te sauva, du moins, ce qui fait la terreur +de la conscience; laisse-moi rougir des regrets +qu'il m'en coûta pour nous épargner les vains remords +de l'avenir. Cependant, songe à mon sacrifice, +toutes les fois qu'une langue méchante, empressée +à répandre des paroles de blâme, outragera le +cœur qui t'aima; et diffamera mon nom, hélas! +presque maudit; songe, quoi que disent les autres, +que tu m'as vu étouffer toute pensée d'égoïsme. +Maintenant encore, je bénis ton ame pure; oui, +maintenant, dans la solitude de la nuit. Oh Dieu! +pourquoi ne nous sommes-nous pas rencontrés plus +tôt? nos cœurs eussent été aussi passionnés, et ta +main, plus libre; tu m'aurais aimé sans crime, et +j'aurais, moi-même, été moins indigne de toi. Puissent +tes jours, comme jadis, s'écouler loin des pompes +de ce monde! et, après ce moment de trop vive +amertume, puisses-tu n'avoir plus à subir une pareille +épreuve! Mon cœur, depuis long-tems perverti, +mon cœur, damné lui-même, damnerait peut-être +le tien; te rencontrer dans la foule brillante, +éveillerait en moi un présomptueux transport d'espérance. +Laisse donc ce monde à ces créatures, dont +le destin, heureux ou malheureux, n'est, comme le +mien, qu'une sorte de vie sauvage et indigne;--abandonne +ce théâtre où les êtres sensibles doivent +sûrement succomber. Vois ta jeunesse, tes charmes, +ta tendresse, ton ame, dont une longue solitude a +conservé la pureté; et, d'après ce qui s'est passé au +sein de ta retraite, juge ce que devrait endurer ton +cœur parmi ce monde. Oh! pardonne-moi tes larmes +suppliantes, puisque la vertu ne les a pas répandues +en vain, et que mon délire avait pris sa source dans +ces yeux adorés, que désormais je ne ferai plus +pleurer. Certes, c'est un deuil long et cruel que de +penser que nous ne nous reverrons peut-être plus; +mais je mérite cet arrêt sévère, et peu s'en faut que +je ne regarde cette sentence comme douce. Toutefois, +si je t'avais moins aimée, mon cœur n'eût pas +fait au tien un si grand sacrifice; il n'eût pas senti, +à te quitter, moitié moins de douleur que si son crime +t'eût mise en mes bras.</p> +<br> +<h3>XXXVIII.</h3> + +<h3>STANCES TRADUITES DU TURC.</h3> + +<p>1. La chaîne que je donnai était belle à voir; le +luth que j'y ajoutai, riche en douce mélodie: le +cœur qui offrit ces deux gages d'amour était sincère, +et méritait mal la destinée qu'il rencontra.</p> + +<p>2. Ces dons avaient reçu d'un charme secret la +vertu de révéler ta fidélité durant l'absence: ils ont +fait leur devoir; hélas! ils n'ont pu t'apprendre le +tien.</p> + +<p>3. Cette chaîne fut inébranlable dans chacun de +ses anneaux, tant qu'elle ne dut pas subir le contact +d'une main étrangère; ce luth fut doux,--tant +que tu ne pensas pas qu'il pût, sous les doigts d'un +autre, rendre les mêmes sons.</p> + +<p>4. Que celui qui vit se rompre en sa main la chaîne +qu'il ôtait de ton cou, qui vit ce luth lui refuser les +plus faibles accords, essaie désormais de remonter +l'instrument et de rattacher le collier.</p> + +<p>5. Quand tu changeas, le collier et le luth changèrent +aussi; l'un se brisa, l'autre devint muet: c'est +fini,--je leur dis adieu, ainsi qu'à toi:--adieu, +cœur perfide, chaîne fragile, luth silencieux!</p> +<br> +<h3>XXXIX.</h3> + +<h3>AU TEMS.</h3> + +<p>Tems! dont l'aile capricieuse entraîne, d'un vol +lent ou rapide, les heures inconstantes, dont le tardif +crépuscule ou l'aurore passagère ne fait que nous +mener plus ou moins vîte à la mort,--salut! toi +qui répandis sur mon berceau ces dons connus, hélas! +de tous les êtres qui te connaissent! Toutefois, je +soutiens mieux ton fardeau; car aujourd'hui je suis +seul à en supporter le poids. Je ne voudrais pas qu'un +cœur trop tendre partageât les momens amers que tu +m'as départis: je te pardonne; depuis que tu laissas +tout ce que j'aimai jouir de la paix ou du ciel. Joie +ou repos à ces êtres chéris! les maux que tu m'apporteras +pèseront en vain sur moi. Je n'ai reçu de toi +que des années; c'est là tout ce que je te dois, dette +déjà payée en douleur. Mais la douleur elle-même nous +porte secours contre toi; elle s'empare du cœur, mais +lui fait oublier ta puissance: la vive agonie du désespoir +retarde, mais ne compte jamais les heures. +Dans la joie, j'ai souvent gémi de penser que ta fuite +rapide allait bientôt se changer en une lente marche. +Tes nuages purent éclipser la lumière, mais non +pas ajouter une nuit de plus à ma misère: quelque +odieux et sombre que fût ton horizon, il convenait +à mon ame: d'une seule étoile partait une étincelle +qui prouvait que tu n'étais point--l'éternité. Ce +rayon s'est éteint, et tu n'es plus qu'un vide pour +moi,--un mouvement monotone dont l'on compte +et l'on maudit la mesure dans ce vain et stupide rôle +que tout mortel gémit de jouer ici-bas. Enfin, il y +a une scène que tu ne peux altérer, terme de ta +course paresseuse ou diligente, alors que l'homme, +parvenu au bout de la carrière, dort d'un sommeil +trop profond pour entendre l'orage qui gronde sur +sa tête. Oui, je puis sourire de songer quelle sera +bientôt la faiblesse de tes efforts, quand toute la vengeance +que tu peux déployer tombera sur une pierre +sans nom.</p> +<br> +<h3>XL.</h3> + +<h3>LE DÉPART.</h3> + +<p>Vierge chérie! le baiser que ta lèvre a imprimé +sur la mienne y laissera une trace fidèle, jusqu'à +ce qu'en des jours plus heureux je puisse te le rendre +aussi pur que tu me le donnas. Ton œil, en répandant +sur moi si doux regards d'adieu, peut lire dans +le mien une tendresse égale: les larmes qui coulent +de ta paupière ne peuvent pleurer mon inconstance<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a> +<a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>. +Je ne demande aucun gage d'amour dont la vue seule +me rende heureux dans l'absence, aucun souvenir +pour ce sein dont toutes les pensées sont à toi. Ai-je +besoin d'écrire?--Non:--pour conter mon +ardeur, ma plume serait deux fois trop faible. Oh! +à quoi bon de vains mots, si le cœur ne peut parler? +Jour et nuit, dans la bonne ou mauvaise fortune, +ce cœur, qui n'est plus libre, nourrira l'amour qu'il +ne peut montrer, et souffrira en silence pour toi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" +name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a href="#footnotetag154"> +(retour) </a> M.A.P. traduit: «La larme qui mouille ta paupière ne saurait +rien effacer de mon cœur,» ce qui est à coup sûr un contre-sens, et +me semble même un non-sens.</blockquote> +<br> +<h3>XLI.</h3> + +<h3>VERS COMPOSÉS A ATHÈNES,</h3> + +<p><span class="rig">le 16 janvier 1810.</span><br></p> + +<p>Le charme est brisé, l'enchantement n'est plus! +Telle est la vie avec ses accès de fièvre: nous sourions +en délire alors que nous devrions soupirer; la +folie est la meilleure de nos illusions. Chaque intervalle +lucide, laissé à la pensée, rappelle les misères +à nous imposées par la charte de la nature; et celui +qui agit en homme sage, vit comme sont morts les +saints,--en martyr.</p> +<br> +<h3>XLII.</h3> + +<h3>VERS</h3> + +<h5>ÉCRITS SUR UN FEUILLET BLANC DES «PLAISIRS DE LA MÉMOIRE<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a> +<a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a>.»</h5> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" +name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a href="#footnotetag155"> +(retour) </a> Recueil de poésies de <i>Samuel Rogers</i>.</blockquote> + +<p><span class="rig">19 avril 1812.</span><br></p> + +<p>Absent ou présent, ô mon ami, de quel pouvoir +magique es-tu doué! Ceux-là peuvent le proclamer, +qui, comme moi, jouissent tour à tour de tes entretiens +et de tes chants. Mais lorsque viendra l'heure +terrible que toujours l'amitié juge trop hâtive; lorsque +«la Mémoire»; pleurant sur la tombe de son +druide, se plaindra qu'il y ait eu en lui quelque +chose de périssable, avec quelle reconnaissance elle +paiera les hommages que tu offris à ses autels, et +mêlera <i>son</i> nom au <i>tien</i> durant le cours éternel des +âges!</p> +<br> +<h3>XLIII.</h3> + +<h3>SUR UN COEUR DE CORNALINE</h3> + +<h6>QUI S'ÉTAIT BRISÉ PAR ACCIDENT.</h6> + +<p>Malheureux cœur! faut-il donc que tu te sois +ainsi rompu en deux moitiés? Tant d'années de +soucis pour toi comme pour ton maître ont donc été +pareillement employées en vain? Néanmoins, chacune +de tes parties me semble précieuse, chaque +morceau m'est devenu plus cher; car celui qui te +porte sent que tu es aujourd'hui un plus fidèle emblême +de <i>son propre cœur</i>.</p> +<br> +<h3>XLIV.</h3> + +<h3>VERS ÉCRITS SOUS UN PORTRAIT.</h3> + +<p>Cher objet d'une ardeur malheureuse! Quoique +je sois aujourd'hui privé d'amour et de toi, il me +reste, pour me réconcilier avec le désespoir, ton +image et mes larmes. On dit que le chagrin cède au +tems: mais cela, je le sens, n'est point vrai; car le +coup de mort qui frappa mon espérance a rendu +mon souvenir impérissable.</p> +<br> +<h3>XLV.</h3> + +<h3>RÉPONSE A CETTE QUESTION:</h3> + +<h5>«QUELLE EST l'ORIGINE DE L'AMOUR?»</h5> + +<p>«L'origine de l'amour!»--Ah! pourquoi m'adresser +cette question cruelle, quand tu peux lire +dans tant de regards que l'amour naît à ton aspect?--Veux-tu +savoir aussi quelle est <i>sa fin</i>?--Hélas! +voici ce que présage mon cœur, ce que mes craintes +prévoient: il languira long-tems dans une misère +muette; mais vivra--jusqu'à ce que je cesse de +vivre.</p> +<br> +<h3>XLVI.</h3> + +<h3>A UNE PRINCESSE QUI PLEURAIT.</h3> + +<p><span class="rig">Mars, 1812.</span><br></p> + +<p>1. Pleure, fille d'une race royale, la disgrâce +d'un père et la ruine d'un trône. Heureuse! si tes +larmes pouvaient laver la faute de ce prince à qui +tu dois le jour.</p> + +<p>2. Pleure:--car tes larmes sont celles de la +vertu,--propices à ces îles en souffrance; puissent-elles +dans les ans à venir être récompensées par les +sourires de ton peuple.</p> +<br> +<h3>XLVII.</h3> + +<h3>VERS ÉCRITS DANS UN ALBUM.</h3> + +<p><span class="rig">14 septembre 1809.</span><br></p> + +<p>1. Comme un nom arrête le regard du passant sur +la froide pierre d'un sépulcre; ainsi puisse le mien, +quand tu verras cette page isolée, attirer ton œil +mélancolique!</p> + +<p>2. Peut-être, dans quelques années, liras-tu ce +nom: alors songe à moi comme l'on songe aux morts, +et pense que mon cœur ici gît enseveli.</p> +<br> +<h3>XLVIII.</h3> + +<h3>VERS TRADUITS DU PORTUGAIS.</h3> + +<p>Dans les momens consacrés au plaisir, d'un ton +plein de tendresse, vous vous écriez: «ô ma vie!» +Douces paroles, dont mon cœur serait fou, si la jeunesse +ne devait jamais décliner ou périr! Mais ces +heures de délices marchent aussi vers la mort. Ne +répète donc jamais ces accens, ou change-les: dis +non pas «ma vie», mais «mon ame»! Comme mon +amour, mon ame existe pour l'éternité.</p> +<br> +<h3>XLIX.</h3> + +<h3>IMPROMPTU,</h3> + +<h5>EN RÉPONSE A UN AMI.</h5> + +<p>Lorsque le chagrin, du fond du cœur où il siège, +projette trop haut son ombre noire, et vient occuper +mon visage altéré, obscurcir mon front ou mouiller +mes yeux, ne prends point garde à ce nuage qui +bientôt s'évanouira: nos pensées connaissent trop +bien leur prison; elles retombent dans mon sein, +d'où elles s'échappèrent quelque tems, et languissent, +en silence, dans leur étroite demeure.</p> +<br> +<h3>L.</h3> + +<h3>SONNETS A GENÉVRA.</h3> + +<p>1. Le tendre azur de tes yeux, ta longue chevelure +blonde, et le pâle éclat de tes traits,--qu'a formés +la méditation,--et où semble siéger une douce et +paisible douleur dont le tems a désarmé le désespoir,--tout, +enfin, dans ton air, respire la mélancolie: et--si +je ne savais que ton ame heureuse est un fertile +trésor de pensées chastes et pures,--je croirais +que tu gémis condamnée aux terrestres soucis. Telle +naquit sous le pinceau dont la touche créatrice donnait +la beauté et la vie aux couleurs; telle (hormis +le repentir qui n'est pas ton partage) la Madeleine +du Guide vit le jour:--telle tu nous apparais;--mais, +ô précieux avantage! en toi le remords n'a +rien à saisir;--ni la vertu à mépriser.</p> + +<p>2. Ta joue est pâle de méditation, mais non d'infortune, +et toutefois possède un tel charme, que, si +le vermillon de la joie cachait cette blanche rose sous +ses teintes les plus éblouissantes, je soupirerais après +l'instant où dut s'évanouir un trop vif éclat:--le +sombre azur de tes yeux ne lance pas d'étincelantes +flammes;--mais, hélas! en le contemplant, les yeux +les plus sévères fondent en pleurs, et les miens, +aussi faibles que le cœur de ma mère, laissent échapper +une rosée douce comme les dernières gouttes +qui entourent l'arc aérien d'Iris; car, à travers tes +cils noirs et longs qui se penchent à terre, ton ame +mélancolique et tendre brille comme un séraphin +descendu d'en haut: elle plane au-dessus de la douleur, +et pourtant accorde sa pitié à toute misère; +elle unit à la fois tant de majesté et de douceur, que +je t'en vénère davantage, sans pouvoir te moins +aimer.</p> +<br> +<h3>LI.</h3> + +<h3>SUR UNE JEUNE RELIGIEUSE.</h3> + +<h5>SONNET TRADUIT DE VITTORELLI.</h5> + +<p>Ce sonnet fut composé au nom d'un père qui venait de +perdre sa fille, peu de tems après l'avoir mariée, et adressé +au père d'une jeune personne qui avait tout récemment pris le +voile.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Deux filles, don du ciel,--deux filles, aussi modestes +que belles au milieu des hommages, faisaient +notre bonheur: et maintenant, misérables pères +que nous sommes! le ciel appelle leur vertu à de +plus nobles destinées, et en les voyant <i>l'une et l'autre</i>, +il les a réclamées <i>toutes deux ensemble</i>. La mienne, +parmi les flambeaux de l'hymen, qui à peine allumés +s'éteignent, expire--hélas!--trop tôt. La +tienne, enfermée dans les grilles du cloître, éternelle +captive, n'aspire qu'à son Dieu. Mais <i>toi</i>, du +moins, à travers la porte jalouse qui interdit à jamais +à vos yeux de se rencontrer, tu peux entendre +encore la voix douce et pieuse de cette vierge. <i>Moi</i>, +je me jette sur le marbre où repose <i>ma fille</i>,--je +verse un torrent de larmes amères; je frappe, frappe, +frappe--et n'obtiens point de réponse.</p> +<br> +<h3>LII.</h3> + +<h3>VERS COMPOSÉS A WINDSOR<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> +<a href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a> (1813).</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" +name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a href="#footnotetag156"> +(retour) </a> M.A.P. n'a pas traduit cette épigramme amère et peut-être injuste +contre le feu roi Georges. + +<p>(<i>Note du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Je composai ces vers pour avoir vu par hasard H.R.H. +Pr--ce R--nt, entre les tombeaux de Henri VIII et de +Charles I<sup>er</sup>, sous les royales voûtes de Windsor.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Voyez! ici reposent, célèbres contempteurs des +droits les plus sacrés, l'un près de l'autre, Charles +sans tête et Henri sans cœur<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a> +<a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>. Entre eux, voilà un +autre possesseur du sceptre: il gouverne, il commande, +en tout hors le nom--il est roi; nouveau +Charles pour son peuple, nouveau Henri pour son +épouse,--en lui les deux tyrans renaissent à la vie; +c'est en vain que le glaive de la justice et le dard de +la mort ont mêlé ces deux cendres; ces vampires +couronnés ressuscitent. Ah! à quoi bon les tombes,--puisqu'elles +vomissent le sang et la poussière de +deux monstres--pour former un George.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" +name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a href="#footnotetag157"> +(retour) </a> «<i>By headless Charles, see, heartless Henry lies</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> +<br> +<h3>LIII.</h3> + +<h3>SONNET.</h3> + +<p>Rousseau,--Voltaire,--notre Gibbon,--et +madame de Staël:--ô lac Léman<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a> +<a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>! ces noms sont +dignes de tes bords; tes bords dignes de noms tels +que ceux-ci. Si tu n'étais plus, la mémoire de ces +mortels illustres rappellerait ton souvenir. Ton rivage +leur fut cher, comme à tous ceux qui en ont +joui; mais, par eux, il est encore devenu plus cher +au genre humain, car les œuvres des esprits puissans +impriment au fond des cœurs un religieux respect +pour les ruines des mûrs, ancien séjour de la +sagesse et du génie. Mais près de <i>toi</i>, ô lac de beauté! +combien plus encore, en glissant doucement sur le +cristal de tes flots, sentons-nous ces feux indomptés +d'un noble zèle qui s'enorgueillit devant cet héritage +d'immortalité, et donne la réalité au souffle de la +gloire!</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" +name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a href="#footnotetag158"> +(retour) </a> Genève, Ferney, Lausanne, Coppet.</blockquote> +<br> +<h3>LIV.</h3> + +<h3>CHANSON</h3> + +<h4>Ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ</h4> + +<p><span class="rig">Athènes, 1810.</span><br></p> + +<p>1. Vierge d'Athènes, avant mon départ, rends-moi, +oh! rends-moi mon cœur; ou bien, puisque +ce cœur a quitté mon sein, garde-le maintenant et +prends le reste! Entends mon vœu avant que je +parte, ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ.<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> +<a href="#footnote159"><sup class="sml">159</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" +name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a href="#footnotetag159"> +(retour) </a> <i>Zoë mou, sas agapo</i>, ou Ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ, est une expression +de tendresse en langue romaïque (grec moderne). Si je la traduis, j'offenserai +mes lecteurs, en paraissant supposer qu'ils sont incapables de le +faire; mais si je ne la traduis pas, j'offense peut-être mes lectrices. De +crainte que ces dernières ne donnent quelque mauvais sens à la phrase, +je la traduirai, en demandant pardon aux savans. Cela signifie donc: +«Ma vie, je vous aime!» paroles fort douces dans tous les idiomes, et +aujourd'hui aussi souvent prononcées en Grèce que l'étaient autrefois, +au dire de Juvénal, les deux premiers mots parmi les dames romaines, +dont toutes les expressions d'amour étaient tirées du grec.</blockquote> + +<p>2. J'en jure par ces tresses flottantes que caressent +les brises de la mer Égée; par ces paupières +dont les franges de jais baisent les roses de ta joue; +par ces yeux aussi vifs que les yeux du chevreuil +sauvage, ζώη µοῦ, σὰς ἀγαπῶ.</p> + +<p>3. Par cette lèvre que je brûle de savourer; par +la ceinture qui entoure ta jolie taille; par tous ces +emblêmes de fleurs<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a> +<a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a> qui expriment ce que les paroles +ne diraient jamais si bien; par les joies et les +misères que l'amour tour à tour amène, ζώη µοῦ, +σὰς ἀγαπῶ.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" +name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a href="#footnotetag160"> +(retour) </a> Dans l'Orient (où l'on n'apprend pas aux dames à écrire, de peur +qu'elles ne fassent des billets-doux), les fleurs, la braise, les cailloux, +etc., servent aux amans à se communiquer leurs sentimens, et +cela par l'intermède du député cosmopolite de Mercure,--c'est-à-dire +d'une vieille femme. Un morceau de braise veut dire: «Je brûle pour +toi;» un bouquet de fleurs attaché avec des cheveux: «Enlève-moi et +fuis;» mais un caillou exprime ce qu'aucun autre emblème, ne peut +dire.</blockquote> + +<p>4. Vierge d'Athènes! je suis parti: pense à moi, +douce amie! quand tu seras seule. Quoique je fuie +à Istamboul<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a> +<a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>, Athènes renferme mon cœur, et mon +ame. Puis-je donc cesser de t'aimer? Non! ζώη µοῦ, +σὰς ἀγαπῶ.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" +name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a href="#footnotetag161"> +(retour) </a> Constantinople.</blockquote> +<br> +<h3>LV.</h3> + +<h3>TRADUCTION</h3> + +<h5>DU FAMEUX CHANT DE GUERRE.</h5> + +<h4>Δεύτε, παἰδες τῶν Ελλήνων.</h4> + +<p>Ce chant fut composé par Riga, qui périt au milieu des +premières tentatives faites pour révolutionner la Grèce. La +traduction suivante est aussi littérale que l'auteur a pu le faire +en vers: elle offre le même rhythme que l'original.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Allons, enfans des Grecs! le jour de gloire est +arrivé. Dignes de votre noble origine, montrez qui +vous donna le jour.</p> + +<h4>CHOEUR.</h4> + +<p>1. Enfans des Grecs! marchons en armes contre +l'ennemi, et que son sang odieux coule par torrens +sous nos pas. Montrons-nous hommes: secouons le +joug du tyran ottoman. Levons-nous, et les fers de +la patrie sont tous rompus. Ombres généreuses des +guerriers et des sages, contemplez le combat qui va +s'engager! Hellènes des âges passés, renaissez à la +vie! Au son de ma trompette, rompez votre sommeil, +et joignez-vous à moi; et marchant contre la +ville aux sept collines<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a> +<a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>, combattez, poursuivez vos +conquêtes jusqu'à ce que nous soyons libres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" +name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a href="#footnotetag162"> +(retour) </a> Constantinople--Ἑπτάλοφος.</blockquote> + +<p>Allons, enfans des Grecs! etc.</p> + +<p>2. Sparte! ô Sparte! pourquoi demeures-tu +plongée dans une léthargie profonde? Eveille-toi, +et réunis tes armées aux Athéniens, tes anciens alliés! +Rappelle Léonidas, ce héros des chants antiques, +guerrier terrible! guerrier fort! qui jadis vous +sauva de la ruine; qui fit cette diversion hardie dans +les gorges des vieilles Thermopyles; qui, pour la +liberté de sa patrie, soutint avec ses trois cents soldats +une longue bataille contre le Perse; et, comme +un lion furieux, expira dans une mer de sang.</p> + +<p>Allons, enfans des Grecs! etc.</p> +<br> +<h3>LVI.</h3> + +<h3>TRADUCTION</h3> + +<h5>DE LA CHANSON ROMAIQUE.</h5> + +<h4> +Μπενω µες᾿ τὸ περιζολι,<br> +Ὠραιοτάτη Χαηδή, κ.τ.λ. +</h4> + +<p>La chanson que je traduis est en grande faveur parmi les +jeunes Athéniennes de toutes les classes. Elles la chantent en +rond, chacune entonnant tour à tour un vers, qui est répété +en chœur par la troupe entière. J'ai souvent entendu cela +dans nos «χὀροι» durant l'hiver de 1810-11. L'air est plaintif +et assez joli.</p> + +<hr class="short"> + +<p>1. J'entre dans ton jardin de roses, Haïdée<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a> +<a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>, +belle adorée! Tous les matins Flore y repose: c'est +bien elle que je vois en toi. Oh! vierge aimable! je +t'implore à genoux: reçois mon hommage sincère, +reçois-le d'une bouche qui ne chante que pour t'adorer, +et qui tremble pourtant de ce qu'elle a chanté. +Comme la branche, au gré de la nature, donne à +l'arbre, le parfum des fleurs et la richesse des fruits, +ainsi brille dans ses yeux, dans tous ses traits, l'ame +de la jeune Haïdée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" +name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a href="#footnotetag163"> +(retour) </a> La vraie prononciation de ce mot (Χαηδή) c'est <i>Ha-i-di</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>2. Mais le plus aimable jardin devient odieux, +quand l'amour en abandonne les bosquets; donnez-moi +de la ciguë,--puisque ma flamme ne peut +plaire, cette herbe a plus de parfum que les fleurs. +La liqueur exprimée de ce calice empoisonné<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a> +<a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a> rendra +la coupe bien amère: mais quand je boirai le breuvage +mortel pour échapper à ta barbarie, mon ame +y trouvera saveur douce. O cruelle, en vain je t'implore +pour sauver à mon cœur ces horribles angoisses. +Rien ne te rendra donc à mon sein? Hé +bien! ouvre-moi les portes du tombeau.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" +name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a href="#footnotetag164"> +(retour) </a> Cela n'est pas exact, scientifiquement parlant: c'est moins de la +fleur de la ciguë que de la plante tout entière que l'on retire un suc vénéneux. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>3. Comme le guerrier qui s'avance au combat +avec le sûr espoir du triomphe, ainsi toi, sans autres +dards que tes yeux, as-tu percé mon cœur d'une +blessure profonde. Ah! dis-le moi, chère ame, dois-je +succomber aux souffrances qu'un sourire dissiperait? +L'espérance que jadis tu m'ordonnas de nourrir +serait-elle une trop forte récompense de mes tourmens? +Sombre aujourd'hui est le jardin de roses, +belle, mais perfide Haïdée<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a> +<a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>! Flore y languit flétrie, +et pleure avec moi sur ton absence.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" +name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a href="#footnotetag165"> +(retour) </a> <i>Beloved but false Haïdee</i>! M.A.P. traduit: «<i>Tendre</i>, mais +trompeuse Haïdée.» Contre-sens,--et même <i>contre bon sens</i>: car un +amant ne dit pas que sa maîtresse est tendre, au moment même où elle +est inexorable. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> +<br> +<h3>LVII.</h3> + +<h3>CHANSON D'AMOUR.</h3> + +<h5>(Traduite du grec moderne.)</h5> + +<p>1. Hélas! l'amour n'exista jamais sans ce cortége +de peines, d'angoisses et de doutes qui déchire +mon cœur, et le condamne à d'éternels soupirs durant +la nuit et durant le jour aussi sombre que la +nuit même.</p> + +<p>2. Sans qu'une oreille amie écoute ma plainte, je +languis, je meurs sous le coup qui m'a blessé. Je +savais bien que l'amour avait des flèches: mais, +hélas! je sens que ces flèches sont empoisonnées.</p> + +<p>3. Oiseaux encore en liberté, fuyez les rets que +l'amour a tendus autour de vos demeures: sinon, +environnés par des flammes fatales, vos cœurs s'embraseront, +et vous perdrez toute espérance!</p> + +<p>4. Moi aussi, je voltigeais insouciant et libre: +ainsi ai-je passé plus d'un heureux printems. Mais +enfin je tombai dans le piége trompeur: j'y brûle, +maintenant, et trémousse de l'aile sans force et sans +essor.</p> + +<p>5. Qui n'a jamais aimé,--jamais aimé en vain, ne +peut ni comprendre ni plaindre la douleur: il ne connaît +ni les froids refus, ni les regards dédaigneux, +ni les éclairs dont l'amour arme un œil irrité.</p> + +<p>6. Dans maint rêve flatteur je te croyais à moi: +aujourd'hui se meurt l'espérance, se meurt celui +qui espérait. Je ressemble à la cire qui se fond, ou +à la fleur qui se flétrit; tel est l'effet de ma passion +et de ton pouvoir<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a> +<a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" +name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a href="#footnotetag166"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Like melting wax, or withering flower,</i></p> +<p><i>I fell my passion, and thy power.</i></p> +</div></div> + +<p>M.A.P. traduit: «Ma passion et tes charmes me semblent une cire +qui se fond ou une fleur qui se flétrit.»</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>7. Flambeau de ma vie! ah! réponds-moi, pourquoi +cette lèvre boudeuse et cet œil altéré? O ma +colombe! ô ma belle compagne! as-tu donc changé, +et peux-tu désormais haïr?</p> + +<p>8. Mes yeux ruissellent comme deux torrens d'hiver. +Quel malheureux voudrait échanger sa misère +contre la mienne? Ma colombe! apaise-toi: un seul +de tes accens aurait un charme magique pour faire +vivre ton amant.</p> + +<p>9. Mon sang se fige, mon cerveau se perd dans +le délire: voilà le supplice que je souffre en silence. +Et cependant ton cœur; insensible à toutes mes angoisses, +triomphe,--tandis que le mien se brise.</p> + +<p>10. Verse-moi le poison: n'aie point peur! Tu +ne peux m'assassiner plus que tu ne fais maintenant. +J'ai vécu pour maudire le jour de ma naissance, et +l'amour qui fait mourir d'une mort si lente.</p> + +<p>11. Mon ame est blessée à mort, mon cœur saigne: +la patience peut-elle me donner quelque repos? +Hélas! je l'apprends trop tard (et je paie cher +la leçon): le plaisir est l'avant-coureur de la misère.</p> +<br> +<h3>LVIII.</h3> + +<h3>CHANSON.</h3> + +<p>1. Tu n'es pas fausse, mais volage; tu abandonnes +les amans que tu recherchas toi-même avec +tant de passion. C'est même cette pensée qui double +l'amertume des larmes que tu fais répandre. Voilà +ce qui brise le cœur que ta légèreté désole. Tu +aimes trop bien,--tu délaisses trop tôt<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a> +<a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" +name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a href="#footnotetag167"> +(retour) </a> Il y a dans le vers qui finit la stance une paronomase que je crois +intraduisible: + +<p class="mid"><i>Too well thou</i> lovest--<i>too soon thou</i> leavest.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>2. L'on méprise les cœurs faux: l'on dédaigne la +femme perfide et sa perfidie. Mais quand celle qui +ne déguise aucune pensée, celle dont l'amour est +aussi vrai que doux,--quand celle qui aimait si +naïvement vient à changer, alors on éprouve la peine +que j'ai tout à l'heure éprouvée.</p> + +<p>3. Rêves de joie, veilles de chagrin, c'est le destin +de tout amant et de toute ame<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a> +<a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>. Et si le matin, +au réveil de nos sens, nous pardonnons à peine à +notre imagination de nous avoir abusés en songe +pour laisser notre ame après le sommeil dans un plus +morne isolement:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" +name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a href="#footnotetag168"> +(retour) </a> Il y a aussi un jeu de mots dans le texte... <i>all who</i> love <i>or</i> live. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>4. Que doivent donc ressentir ceux qu'embrasa +non pas une vision trompeuse, mais la passion la +plus vraie, la plus tendre? passion sincère, mais, +hélas! aussi passagère que si elle fût née d'un rêve? +Ah! sans doute, une telle douleur est un jeu de l'imagination, +et ton changement n'est qu'un rêvé lui-même!</p> +<br> +<h3>LIX.</h3> + +<h3>ADIEU.</h3> + +<p>1. Adieu! Si jamais tendre prière pour la félicité +d'autrui fut écoutée d'en haut, mes vœux ne se perdront +pas tous dans les airs, mais porteront ton nom +par-delà les cieux. Il serait vain de parler, de pleurer, +de gémir. Oh! les larmes de sang, que le remords +arrache des yeux du crime mourant, n'en disent +pas tant que ce seul mot:--Adieu!--adieu!</p> + +<p>2. Ces lèvres sont muettes, ces yeux arides: mais +dans mon sein, dans mon cerveau s'éveillent les angoisses +qui ne cesseront pas, une pensée qui ne sommeillera +plus. Mon ame ni ne daigne se plaindre ni +ne l'ose, malgré la révolte secrète de la douleur +et de la passion. Je n'ai qu'une idée: c'est que nous +nous sommes aimés en vain. Je n'ai qu'un sentiment:--adieu! +adieu!</p> +<br> +<h3>LX.</h3> + +<h3>STANCES A METTRE EN MUSIQUE.</h3> + +<p>1. Digne de toi soit la demeure de ton ame! Jamais +esprit plus aimable que le tien ne s'échappa de +son enveloppe mortelle pour briller dans le monde +des bienheureux. Ici-bas il ne te manqua que l'immortalité +divine dont ton ame va jouir: notre douleur +peut cesser de gémir, lorsque nous savons que +ton Dieu est avec toi.</p> + +<p>2. Que la terre de la tombe te soit légère! puisse-t-elle +se parer de gazons verts comme l'émeraude! +Rien de ce qui te rappelle à nous ne devrait offrir +une ombre de ténèbres<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a> +<a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>. De jeunes fleurs, un arbre +d'éternelle verdure, voilà ce qui convient au sol où +ta cendre repose. Mais point d'ifs, point de cyprès! +car pourquoi serions-nous en deuil des bienheureux?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" +name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a href="#footnotetag169"> +(retour) </a> «<i>The shadow of gloom</i>.» + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> +<br> +<h3>LXI.</h3> + +<h3>STANCES A METTRE EN MUSIQUE (1815).</h3> + +<p><span class="rig"> +<i>O lacrymarum fons, tenero sacras<br> +Ducentium ortus ex animo; quater<br> + Félix! in imo qui scatentem<br> + Pectore te, pia Nympha, sensit</i>.</span><br><br><br><br> + +<span class="rig">(<span class="sc">Gray</span >.)</span><br> +</p> + +<p>1. Il n'est aucune joie que le monde puisse nous +donner en récompense de celle qu'il nous ôte, alors +que les feux de la pensée du premier âge s'éteignent +peu à peu avec la sensibilité. Ce ne sont pas seulement +les douces roses du teint qui se flétrissent si +vite; mais le cœur lui-même perd sa délicate fraîcheur +avant que la jeunesse soit passée.</p> + +<p>2. Alors les esprits qui surnagent en petit nombre +sur les débris de leur bonheur naufragé sont entraînés +sur les récifs du crime ou dans l'océan du libertinage: +l'aiguille de leur boussole est perdue, ou +c'est en vain qu'elle leur marque le rivage auquel +leur navire brisé n'abordera plus.</p> + +<p>3. Alors l'ame est accablée d'un froid égal à celui +de la mort: elle n'a plus de sympathie pour les misères +d'autrui, à peine rêve-t-elle de sa propre misère. +Le souffle de la bise enchaîne la source de nos +pleurs: les étincelles que l'œil peut encore lancer +partent d'une larme glacée.</p> + +<p>4. Mille saillies peuvent encore jaillir de notre +bouche, une folle gaîté distraire notre sein de ses +soupirs, au milieu de ces nuits qui ne nous ramènent +plus l'espérance du repos: mais c'est ainsi +qu'autour d'une tour ruinée s'entrelacent les feuilles +du lierre; tout est vert et frais en dehors, mais au +dedans il n'y a rien que ruine et poussière grisâtre.</p> + +<p>5. Oh! que ne puis-je sentir comme j'ai senti jadis,--être +ce que j'étais, ou pleurer comme je pleurais +naguère sur mainte scène évanouie! Comme une +fontaine trouvée dans le désert nous semble douce, +quelque saumâtre qu'elle soit; ainsi au milieu des +ruines arides de la vie, c'est avec délices que je répandrais +ces larmes.</p> +<br> +<h3>LXII.</h3> + +<h3>STANCES A METTRE EN MUSIQUE.</h3> + +<p>1. Parmi les filles de la beauté il n'en est aucune +dont les attraits aient autant de magie que les tiens: +et comme une sérénade sur les eaux, ainsi ta voix +m'est douce, alors que tes accens paraissent maintenir +le calme de l'océan charmé que les flots demeurent +immobiles et brillent d'un paisible azur, et +que les vents semblent endormis dans un doux rêve.</p> + +<p>2. Cependant la lune en plein minuit entrelace +ses brillans reflets sur l'abîme des ondes, qui se +soulèvent avec grâce comme le sein d'un enfant qui +sommeille. L'ame s'abaisse devant toi pour t'écouter +et t'adorer, toute émue, mais d'une douce émotion, +comme les vagues d'une mer d'été.</p> +<br> +<h3>LXIII.</h3> + +<h3>VERS IMPROVISÉS PAR LORD BYRON,</h3> + +<h5>POUR SON AMI T. MOORE, ESQ., AUTEUR DE LALLA ROOKH.</h5> + +<p>1. Ma chaloupe m'attend près du rivage, et mon +navire en pleine mer. Mais avant le départ voici, +Tom Moore, une double santé pour toi.</p> + +<p>2. Voici un soupir pour ceux qui m'aiment, un +sourire pour ceux qui me haïssent, et, sous quelque +ciel que je navigue, voici un cœur prêt à toutes les +destinées.</p> + +<p>3. Quoique l'océan rugisse autour de moi, il me +portera encore sur ses flots. Dût un désert m'environner, +il y aurait peut-être des sources à découvrir.</p> + +<p>4. Fût-ce la dernière goutte de la fontaine, avant +que ma poitrine haletante rendît le dernier souffle +de ma vie, là je boirais encore à ta mémoire.</p> + +<p>5. Cette onde, ainsi que le vin d'aujourd'hui, +ne servirait à mes libations que pour souhaiter--paix +et bonheur à tes amis et aux miens! à toi paix et +bonheur, Tom Moore!</p> +<br> + +<p class="mid">FIN DES MISCELLANÉES.</p> +<br><br><br> + + +<h1>MÉLODIES</h1> + +<h3>HÉBRAIQUES.</h3> + +<blockquote>Ces petits poèmes furent composés par Lord Byron à la demande de +son ami le docteur Kinnaird, pour faire partie d'un recueil de mélodies +hébraïques, analogues aux <i>Mélodies Irlandaises</i> de Tom Moore. Ils furent +mis en musique par MM: Braham et Natham.</blockquote> +<br><br> + +<h2>MÉLODIES HÉBRAIQUES.</h2> +<hr> +<br> +<h4>I.</h4> + +<h3>ELLE MARCHE PAREILLE EN BEAUTÉ.</h3> + +<p>1. Elle marche pareille en beauté à la nuit d'un +horizon sans nuage, et d'un ciel étoilé. Tout ce que +l'ombre et la lumière ont de plus ravissant, se trouve +dans sa personne et dans ses yeux. Tendre et moëlleuse +splendeur que le ciel refuse aux feux orgueilleux +du jour!</p> + +<p>2. Un trait brillant de moins, un trait obscur de +plus: et moitié moindre eût été la grâce ineffable de +cette ondoyante chevelure, noire comme le plumage +du noir corbeau; moitié moindre la grâce de ce visage, +miroir limpide des pensées douces et paisibles +qui occupent une ame pure, une ame digne du plus +chaste hommage.</p> + +<p>3. Ces joues et ce front d'apparence si douce, si +calme, et néanmoins si éloquente; ces sourires dont +le triomphe est sûr; ces couleurs dont l'éclat éblouit, +tout enfin ne révèle que des jours passés dans la +vertu, un esprit en paix avec la terre, un cœur dont +l'amour est innocent.</p> + +<h4>II.</h4> + +<h4>HÉLAS! QU'EST DEVENUE LA HARPE DU ROYAL MÉNESTREL.</h4> + +<p>1. Hélas! qu'est devenue la harpe du royal ménestrel, +la harpe du souverain des hommes, du bien-aimé +du ciel, la harpe que la mélodie sacrée sanctifia +par de plaintifs accens, nés du cœur--et du +cœur le plus tendre! O Mélodie, redouble tes larmes: +ces cordes magiques sont brisées. Naguères cette +harpe adoucit les hommes aux entrailles de fer, elle +leur donna les vertus qu'ils n'avaient pas. Quelle +oreille fut assez sourde, quelle ame assez froide pour +ne pas se réveiller, pour ne pas s'embraser au son +de cette lyre, qui, bien plus que le trône, fit la puissance +de David?</p> + +<p>2. Cette harpe chanta les triomphes de notre roi; +elle glorifia notre Dieu; elle éveilla les joyeux échos +des vallées, força les cèdres à se courber de respect, +les montagnes à tressaillir d'allégresse; elle aspira +au ciel et y laissa, enfin, ses accords que depuis lors +on n'entend plus ici-bas. Mais toujours la piété, mère +d'un saint enthousiasme, élève l'essor de notre ame +jusques à ces chants qui nous semblent venir de la +voûte céleste dans des songes ravissans, que la resplendissante +lumière du jour ne saurait interrompre.</p> + +<h4>III.</h4> + +<h4>SI DANS CE MONDE CÉLESTE.</h4> + +<p>1. Si dans ce monde céleste, qui nous reçoit au +delà des limites du nôtre, l'amour survit avec nous, +si l'être chéri nous garde son cœur, si son œil est +le même, hormis les larmes,--bénies soient ces +sphères inconnues aux pas des mortels! Combien il +serait doux de mourir à cette heure même! oui, de +prendre l'essor loin de la terre, et d'anéantir toutes +nos craintes dans ta lumière,--ô éternité!</p> + +<p>2. Ainsi doit-il en être de nous. Ce n'est pas pour +nous-mêmes que nous tremblons au bord de l'abîme, +qu'au moment de le franchir nous nous attachons +encore avec force au dernier anneau de la vie. Oh! +dans cet avenir où nous allons, espérons posséder +le cœur qui nous comprend, boire avec un être aimé +les ondes immortelles, et lier à jamais notre ame à +la sienne!</p> + +<h4>IV.</h4> + +<h4>LA SAUVAGE GAZELLE.</h4> + +<p>1. La sauvage gazelle peut encore jouer et bondir +sur les collines de Juda, encore boire aux sources +vives qui arrosent la terre sacrée: ses pas aériens, +ses regards fiers peuvent promener partout leur essor +indompté<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a> +<a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" +name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a href="#footnotetag170"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Its airy step and glorious eye</i></p> +<p><i>May glance in tameless transport by</i>:--</p> +</div></div> + +<p>M.A.P. traduit: «Ses pas aériens <i>s'arrêtent</i>, et son œil brillant +<i>n'aperçoit autour d'elle rien qui l'effarouche</i>.»</p></blockquote> + +<p>2. Là Juda vit naguère des pas aussi légers, et +des regards plus brillans. Sur cette scène de délices +évanouies habitait une race plus belle. Les cèdres +balancent encore leurs rameaux sur le Liban; mais +les vierges de Juda, plus majestueuses que les cèdres,--où +sont-elles maintenant?</p> + +<p>3. Plus heureux le palmier qui ombrage ces +plaines, que les enfans dispersés d'Israël! Une fois +qu'il a poussé ses racines, il reste là dans sa grâce +solitaire: il ne peut abandonner le lieu de sa naissance; +il ne vivra pas sur un sol étranger.</p> + +<p>4. Mais nous, nous devons nous flétrir dans une +vie errante, mourir en des contrées lointaines. Là +où gît la cendre de nos pères, la nôtre ne reposera +jamais. Notre temple n'a pas conservé une seule pierre, +et l'insulte siége sur le trône de Sion.</p> + +<h4>V.</h4> + +<h4>OH! PLEUREZ SUR CEUX...</h4> + +<p>1. Oh! pleurez sur ceux qui pleurèrent auprès des +ondes de Babel, sur ceux dont le sanctuaire est +ruiné, dont la patrie n'est plus qu'un rêvé. Pleurez +sur le luth brisé de Juda. Deuil cruel!--L'antique +séjour de leur Dieu est aujourd'hui le séjour des +impies!</p> + +<p>2. Où donc Israël lavera-t-il ses pieds, qui saignent? +Quand les chants de Sion redeviendront-ils +doux? Quand les mélodies de Juda réjouiront-elles +encore les cœurs qui tressaillaient à cette voix céleste?</p> + +<p>3. Tribus aux pas vagabonds et au sein haletant, +comment fuirez-vous votre sort et trouverez-vous +le repos? La tourterelle a son nid, le renard +sa tanière, les hommes leur pays:--Israël n'a que le +tombeau!</p> + +<h4>VI.</h4> + +<h4>SUR LES BORDS DU JOURDAIN.</h4> + +<p>1. Sur les bords du Jourdain paissent les chameaux +des Arabes; sur la colline de Sion les hommes aveuglés +adressent leurs prières à une fausse divinité; +l'adorateur de Baal s'agenouille sur les rochers du +Sinaï:--et c'est là--grand Dieu! c'est là que tes +foudres sommeillent;</p> + +<p>2. Là--où ton doigt de feu grava les tables de +pierre! là--où ton ombre éblouissante apparut à +ton peuple, où toi-même tu montras ta gloire enveloppée +de son manteau de flammes, toi--que nul +être vivant ne peut voir sans expirer.</p> + +<p>3. Oh! fais briller ton regard au sein des éclairs! +brise la main de l'oppresseur, et arrache-lui son +glaive! Combien de tems les tyrans fouleront-ils +encore la terre sainte! Combien de tems encore ton +temple restera-t-il sans honneur, ô mon Dieu!</p> + +<h4>VII.</h4> + +<h4>LA FILLE DE JEPHTÉ.</h4> + +<p>1. Puisque notre patrie et notre Dieu.--ô mon +père--demandent que ta fille expire; puisque tu +achetas ton triomphe au prix de ce vœu,--frappe +le sein que maintenant je te découvre moi-même.</p> + +<p>2. La voix de mon deuil est désormais muette, +les montagnes ne me reverront plus: si la main que +j'aime me précipite dans la tombe, ah! je reçois le +coup sans douleur.</p> + +<p>3. Et sois bien sûr, oh! mon père,--que le sang +de ta fille est aussi pur que la bénédiction que j'implore +avant qu'il ne soit versé; aussi pur que la dernière +pensée qui adoucit mon trépas.</p> + +<p>4. Malgré les lamentations des vierges de Jérusalem, +sois un juge, un héros inflexible! j'ai gagné +pour toi une grande victoire; par moi, mon père et +mon pays sont libres.</p> + +<p>5. Quand ce sang que tu as dévoué aura arrosé la +terre, quand la voix que tu aimes sera muette, puisse +mon souvenir faire toujours ton orgueil! N'oublie +pas que j'ai souri en mourant!</p> + +<h4>VIII.</h4> + +<h4>O TOI, QUI NOUS ES RAVIE DANS LA FLEUR DE LA +BEAUTÉ.</h4> + +<p>1. O toi, qui nous es ravie dans la fleur de la +beauté, une tombe pesante ne chargera pas ta cendre. +Mais sur le gazon qui te couvre, la rose épanouira +ses corolles et devancera les autres fleurs de +l'année, et le sauvage cyprès balancera son ombre +mélancolique.</p> + +<p>2. Souvent, auprès de l'onde bleue de ce ruisseau, +la douleur penchera sa tête languissante, se repaîtra +de profonds rêves de deuil, restera immobile et +pensive, ou s'éloignera d'un pas léger,--hélas! +comme si les pas des vivans pouvaient troubler les +morts.</p> + +<p>3. Nous savons que les larmes sont vaines, que la +mort n'écoute ni n'entend nos plaintes. Cette pensée +nous apprendra-t-elle à ne pas gémir? L'œil qui +pleure un objet chéri en pleurera-t-il moins? Non.--Arrière +donc, toi qui me dis d'oublier:--toi-même +as les joues pâles et les paupières humides.</p> + +<h4>IX.</h4> + +<h4>MON AME EST SOMBRE.</h4> + +<p>1. Mon ame est sombre.--Oh! hâte-toi de saisir +cette harpe que je puis encore entendre sans déplaisir; +fais-en jaillir sous tes doigts rapides ces sons +délicieux auxquels je prête une oreille attendrie. S'il +y a encore dans mon cœur quelque douce espérance, +ces accords la ranimeront: si dans mes yeux roule +encore une larme, elle s'échappera et cessera de +brûler mon cerveau<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a> +<a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" +name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a href="#footnotetag171"> +(retour) </a> Les poètes anglais parlent souvent du cerveau (<i>brain</i>) comme organe +des facultés intellectuelles et morales: ce qui est conforme à la +vérité. Nous autres Français, nous préférons <i>mon cœur souffre</i>, <i>gémit</i>, +etc., <i>mon sein</i>, etc; expressions dues aux fausses théories des anciens, +et même de quelques modernes, qui placèrent le siége de l'intelligence +et des passions dans le cœur ou autres viscères. Cependant, à y +bien réfléchir, il est aussi faux et ridicule de dire: «<i>Mon cœur vous +aime</i>,» que de dire avec Homère: «<i>Mon diaphragme vous aime</i> +(φρὴν ou φρένες).» Nous avons donc toujours traduit <i>brain</i> par <i>cerveau</i>, +et non point par <i>tête</i>, <i>cœur</i>, <i>front</i> ou <i>sein</i>, comme fait M.A.P. +Nous désirons, autant qu'il est en notre minime pouvoir, naturaliser en +France une locution juste. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>2. Mais choisis une mélodie sévère et grave, et +ne débute point sur le ton de la joie. Je te le dis, +ménestrel, il faut que je pleure: sinon, mon cœur +succombera au fardeau qui l'accable, car il s'est +nourri de chagrins, et a long-tems souffert dans un +silence sans sommeil: aujourd'hui il est condamné +à connaître un pire destin,--à se briser--ou à céder +au charme de l'harmonie.</p> + +<h4>X.</h4> + +<h4>JE TE VIS PLEURER.</h4> + +<p>1. Je te vis pleurer,--une épaisse et brillante +larme vint couvrir cet œil bleu, et je crus voir une +goutte de rosée sur la violette. Je te vis sourire,--devant +toi les feux du saphir cessèrent de briller: +ils ne purent rivaliser avec les étincelles vivantes qui +à flots pressés rayonnaient de ta prunelle.</p> + +<p>2. Comme le soleil donne aux nuages une aimable +teinte de clair obscur, que les ombres de la nuit qui +s'approche peuvent à peine bannir de l'horizon; +ainsi tes sourires communiquent une joie pure au +plus sombre esprit, et laissent après eux une douce +lumière qui réjouit le cœur.</p> + +<h4>XI.</h4> + +<h4>TES JOURS SONT ACHEVÉS.</h4> + +<p>1. Tes jours sont achevés, et ta renommée commence: +enfant choisi de ta patrie, la patrie chante +tes triomphes, les meurtres de ton glaive, les exploits +de ton bras, les scènes de tes victoires, la +liberté que tu nous as rendue.</p> + +<p>2. Quoique tu sois tombé sur le champ de bataille, +tu ne connaîtras pas la mort tant que nous serons +libres. Le sang généreux qui coula de ta blessure +n'a pas voulu s'abîmer sous la terre. Puisse-t-il +circuler dans nos veines! puisse ton esprit animer +notre sein!</p> + +<p>3. Ton nom, quand nous chargerons l'ennemi, +sera notre mot d'ordre! ton trépas, le sujet des hymnes +chantés en chœur par les voix de nos vierges! +Les larmes feraient injure à ta gloire: tu ne seras +pas pleuré.</p> + +<h4>XII.</h4> + +<h4>CHANT DE SAUL,</h4> + +<h5>AVANT SA DERNIÈRE BATAILLE<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a> +<a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>.</h5> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" +name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a href="#footnotetag172"> +(retour) </a> Bataille donnée sur le mont Gelboé contre les Philistins. L'armée de +Saül fut mise en déroute: le roi israélite pria son écuyer de le tuer, et, +sur le refus de celui-ci, se plongea lui-même son épée dans le cœur. + +<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>1. Chefs et soldats! si la flèche ou l'épée me perce +le sein au milieu de l'armée du Seigneur,--de l'armée +que je vais guider au combat,--ne prenez +nul souci du corps de votre roi, poursuivez votre +course, et plongez votre acier dans le sang des Philistins.</p> + +<p>2. Écoute, toi qui portes mon bouclier et mon +arc; si les guerriers de Saül tournent le dos à l'ennemi, +étends-moi sur l'heure à tes pieds! tombe sur +moi la mort, qu'ils n'auront osé voir face à face!</p> + +<p>3. Adieu à tous mes soldats, hormis à toi<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a> +<a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>, héritier +de mon trône, fils de mon cœur! nous ne nous +séparerons jamais. Brillant diadême, empire immense,--ou +bien trépas digne d'un royal courage, +voilà le sort qui nous attend aujourd'hui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" +name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a href="#footnotetag173"> +(retour) </a> Jonathas, fils de Saül: il périt avec son père et ses frères dans cette +bataille. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<h4>XIII.</h4> + +<h4>SAUL.</h4> + +<p>O toi dont le magique pouvoir ressuscite les morts, +ordonne à l'ombre du prophète de paraître devant +moi.--«Samuel, lève ta tête ensevelie. Roi, regarde +le fantôme du Voyant!»--La terre s'entr'ouvrit: +le spectre apparut au centre d'un nuage, +mortuaire enveloppe qui fit pâlir la lumière du jour; +son œil glacé par la mort n'avait plus qu'un regard +terne et fixe, ses mains étaient flétries, et ses veines +arides; son pied, dépouillé de sang et de nerfs, offrait +à nu l'horrible blancheur de ses os; de ses lèvres +immobiles et de sa poitrine qui ne respirait +plus, sortit une voix sourde comme les vents renfermés +dans un antre. Saül le vit, et tomba par +terre, comme tombe le chêne frappé par un coup +de tonnerre.</p> + +<p>«Pourquoi trouble-t-on mon sommeil? Quel-est +celui qui appelle les morts? Est-ce toi, roi d'Israël? +regarde ces membres pâles et froids; ce sont les +miens: tels seront les tiens demain, quand tu seras +venu me rejoindre; avant la fin du jour qui se lève, +tel tu seras, tel sera ton fils. Adieu, mais pour un +jour! puis nous mêlerons notre poussière. Toi et ta +race, tombez à terre, pâles et mourans, sous les flèches +parties de tant d'arcs ennemis! à ton côté pend +le glaive que ta main guidera vers ton cœur! Sans +couronne, sans haleine, sans vie, tombent le fils et +le père, tombe la maison de Saül!»</p> + +<h4>XIV.</h4> + +<h4>TOUT EST VANITÉ,</h4> + +<h5>DIT L'ECCLÉSIASTE.</h5> + +<p>1. La gloire, la sagesse, l'amour et la puissance +furent à moi; j'avais jeunesse et santé: les vins les +plus exquis rougissaient ma coupe, et les plus aimables +attraits se prodiguaient à mes caresses. Mon +cœur s'embrasait des flammes qui rayonnaient des +yeux de la beauté, et je sentais mon ame s'attendrir. +Tout ce que la terre peut donner, tout ce que +les humains tiennent à haut prix, m'appartenait dans +ma splendeur royale.</p> + +<p>2. Parmi les jours passés que m'offre le souvenir, +je cherche à compter combien de ces jours je serais +tenté de passer encore au sein de tous les biens que +la vie ou la terre déploie. Aucun jour ne se leva pour +moi, aucune heure ne s'écoula sans mêler l'amertume +au plaisir: aucun insigne du pouvoir ne me +para sans me gêner.</p> + +<p>3. Le serpent des forêts se laisse désarmer par +des sortiléges et des conjurations; mais le serpent +qui s'entrelace autour du cœur, oh! comment peut-on +le charmer? Il n'écoutera pas la voix de la sagesse, +ni ne cédera aux accens de la mélodie; mais +son dard importune à jamais l'ame livrée à ce cruel +ennemi.</p> + +<h4>XV.</h4> + +<h4>QUAND LA MORT GLACE CETTE ARGILE SOUFFRANTE.</h4> + +<p>1. Quand la mort glace cette argile souffrante, +hélas! où notre ame immortelle va-t-elle s'égarer? +Elle ne peut périr, elle ne peut demeurer; mais elle +fuit loin de la sombre poussière de notre corps. Alors, +sans matérielle enveloppe, suit-elle pas à pas la céleste +route de chaque planète? ou bien remplit-elle +soudain les royaumes de l'espace, pour étendresa +vue immense sur la création tout entière?</p> + +<p>2. Éternelle, infinie, immuable, pensée invisible +qui voit néanmoins toutes choses, elle contemplera +et rappellera devant elle tous les phénomènes présens +ou passés de la terre et des cieux. Ces traces +obscures qui conservent si vaguement dans notre esprit +le souvenir des années écoulées, l'ame les embrasse +d'un vaste coup d'œil, et tout ce qui fut lui +apparaît à la fois.</p> + +<p>3. Elle remontera le cours des âges jusques à la +création qui peupla notre globe, et plongera son +regard jusque dans le chaos. Elle élèvera son vol +jusques aux plus lointaines frontières du ciel: et là +où l'avenir se prépare à créer ou détruire, elle étendra +sa vue sur tout ce qui doit être. Tandis que le +soleil s'éteindra, ou que notre système planétaire +se brisera, elle restera immobile dans son éternité.</p> + +<p>4. Au-dessus de l'amour, de l'espoir, de la haine +ou de la crainte, elle vivra pure et libre de passions: +pour elle, un siècle passera comme une année de la +terre, les années ne dureront qu'un instant. Loin, +bien loin d'ici-bas, au-dessus et au travers de toutes +choses, sa pensée planera sans ailes: substance sans +nom, substance éternelle, elle oubliera ce que c'est +que de mourir.</p> + +<h4>XVI.</h4> + +<h4>VISION DE BALTHAZAR.</h4> + +<p>1. Le roi était sur son trône, les satrapes encombraient +la salle: mille flambeaux étincelans éclairaient +cette magnifique fête. Mille coupes d'or, +vouées naguère au culte divin chez le peuple de +Juda;--oui, les vases sacrés de Jéhovah s'emplissaient +de vin pour les Gentils, contempteurs de +Dieu.</p> + +<p>2. Soudain, dans cette même salle, une main +appliqua ses doigts sur le mur, et se mit à écrire +comme sur le sable; c'étaient les doigts d'un homme;--une +main solitaire parcourait les lettres, et, +comme une baguette, en suivait tous les traits.</p> + +<p>3. A cette vue, le monarque frémit, et imposa +fin à la joie. Le sang se retira de ses joues, et sa +voix devint tremblante.--«Viennent les hommes +de la science, les sages de la terre; qu'ils expliquent +ces mots de terreur qui troublent nos royaux +plaisirs.»</p> + +<p>4. Les prophètes de la Chaldée sont habiles; +mais ici leur talent est nul: inconnues leur étaient +ces lettres, qui restaient toujours là, inexplicables +et terribles. Les vieillards de Babylone sont sages et +profonds en savoir; mais alors échoua leur sagesse: +ils virent ces lettres,--et n'en surent pas +davantage.</p> + +<p>5. Un captif, jeune homme transplanté sur ce sol +étranger;--entendit l'ordre du roi, et vit le vrai +sens des caractères écrits sur le mur. Les lumières +brillaient tout alentour; la prophétie frappait tous +les regards: il la lut,--et le jour qui suivit cette +nuit en prouva la vérité.</p> + +<p>6. «Balthazar a sa tombe prête: son royaume +n'est plus. Balthazar, pesé dans la balance, n'est +qu'argile indigne et légère. Il aura le linceul pour +manteau royal, et pour dais la pierre du sépulcre. +Le Mède est à la porte du palais! le Perse, sur le +trône!»</p> + +<h4>XVII.</h4> + +<h4>SOLEIL DES HOMMES QUI NE PEUVENT DORMIR.</h4> + +<p>Soleil des hommes qui ne peuvent dormir! astre +de mélancolie! toi, dont les rayons plaintifs répandent +au loin une tremblante lumière; toi, qui +éclaires les ténèbres que tu ne peux dissiper, oh! +combien tu ressembles au souvenir du bonheur! +Ainsi nous apparaît le passé; ainsi le reflet des +jours qui ne sont plus brille-t-il encore, mais sans +produire aucune chaleur; nocturne lumière que la +douleur qui veille s'empresse de contempler! lumière +distincte, mais lointaine;--claire, mais hélas! +bien froide!</p> + +<h4>XVIII.</h4> + +<h4>SI MON COEUR ÉTAIT AUSSI PERFIDE QUE TU LE PENSES.</h4> + +<p>1. Si mon cœur était aussi perfide que tu le +penses, je n'aurais pas eu besoin d'errer loin de la +Galilée; il ne fallait qu'abjurer ma croyance pour +effacer la malédiction qui est, dis-tu, le crime de +ma race.</p> + +<p>2. Si les méchans ne triomphent jamais, alors +Dieu est avec toi! si les esclaves seuls tombent +dans le péché, tu es aussi pur que libre! si les +proscrits d'ici-bas sont traités en bannis là-haut, +vis toujours dans ta foi! mais moi, je mourrai dans +la mienne.</p> + +<p>3. Pour ma foi, j'ai perdu beaucoup plus que tu +ne peux me donner; Dieu le sait, ce Dieu qui te +permet de prospérer; dans sa main est mon cœur et +mon espérance,--dans la tienne, mon pays et ma +vie que pour lui je résigne.</p> + +<h4>XIX.</h4> + +<h4>LAMENTATIONS D'HÉRODE,</h4> + +<h5>APRÈS LA MORT DE MARIAMNE.</h5> + +<p>1. Oh! Mariamne! pour toi, maintenant, saigne +le cœur pour lequel on a versé ton sang. La vengeance +se perd dans les angoisses et les remords +cruels qui succèdent à la fureur. Oh! Mariamne, où +es-tu? Tu ne peux entendre ma plainte amère; ah! +si tu le pouvais,--tu me pardonnerais maintenant, +quoique le ciel dût être sourd à ma prière.</p> + +<p>2. Est-elle donc morte?--ont-ils osé obéir à la +frénétique colère de ma jalousie? Ma rage a commandé +ma propre désolation; le glaive qui la frappa +est sur moi suspendu.--Mais tu es froide déjà, toi +que j'aimai, toi que j'ai assassinée! Mon sombre +cœur redemande en vain celle qui, sans moi, prend +son essor vers le ciel, et qui laisse, ici bas, mon +ame indigne de salut.</p> + +<p>3. Elle n'est plus, celle qui partagea mon diadême! +Elle est tombée, et avec elle toutes mes joies +se sont abîmées. J'ai arraché de la tige de Juda cette +fleur, dont les feuilles ne revêtaient leur éclat que +pour moi seul. A moi le crime, à moi l'enfer: ce +sein est la proie du désespoir. J'ai bien mérité ces +tortures; ces flammes qui, sans se consumer elles-mêmes, +consument à jamais le coupable.</p> + +<h4>XX.</h4> + +<h4>SUR LE JOUR DE LA DESTRUCTION DE JÉRUSALEM PAR TITUS.</h4> + +<p>1. De la dernière colline qui regarde ton dôme +naguère sacré, je t'ai contemplée, ô Sion! quand tu +fus livrée à Rome. Ton dernier jour était venu, et +les flammes de ta ruine ont éclairé le dernier coup-d'œil +que je donnai à tes murs.</p> + +<p>2. Je regardai ton temple, je regardai ma maison, +et j'oubliai un moment mon esclavage à venir. +Je ne vis que l'incendie qui dévorait tes autels, et +les mains trop bien enchaînées qui auraient en vain +tenté la vengeance.</p> + +<p>3. Maintes fois sur le soir, ce lieu élevé, d'où +j'observais ta chute, avait réfléchi les derniers feux +du jour, lorsque, monté sur le sommet, je contemplais +le déclin du soleil du haut de la montagne qui +brillait sur ton sanctuaire.</p> + +<p>4. Mais en ce jour fatal j'étais sur la montagne, +et ne remarquais pas les rayons du crépuscule se +fondre peu à peu dans les ténèbres. Oh! plût à Dieu +que les éclairs eussent flamboyé en leur place, et +que la foudre eût éclaté sur la tête du conquérant!</p> + +<p>5. Mais les dieux du Gentil ne profaneront jamais +le sanctuaire où Jéhovah n'a pas dédaigné de régner: +quelque dispersé, quelque outragé que puisse être +ton peuple, ô père céleste! nos adorations ne sont +que pour toi!</p> + +<h4>XXI.</h4> + +<h4>SUR LES RIVES DE BABYLONE</h4> + +<h5>NOUS NOUS ASSIMES ET PLEURAMES.</h5> + +<p>1. Nous nous sommes assis auprès des ondes de +Babylone, et, nous avons pleuré en songeant à ce +jour où notre ennemi, teint du sang qu'il répandit +à flots, fit des hauts lieux de Jérusalem sa misérable +proie, où vous-mêmes, hélas! filles désolées de Sion, +fûtes dispersées et fondîtes en larmes.</p> + +<p>2. Tandis que nous contemplions tristement la +rivière qui roulait ses libres flots sous nos regards; +les tyrans nous demandèrent un cantique: mais l'étranger +n'obtiendra jamais ce triomphe. Oh! puisse +ma main droite se flétrir pour toujours, avant qu'elle +n'ébranle pour l'ennemi les cordes de notre noble +harpe.</p> + +<p>3. Cette harpe est suspendue aux rameaux du +saule: pour résonner, elle a besoin de liberté, ô Jérusalem! +L'heure où périt ta gloire ne m'a laissé +de toi que ce gage unique: jamais je n'en mêlerai la +douce mélodie à la voix de ton désolateur.</p> + +<h4>XXII.</h4> + +<h4>LA DESTRUCTION DE SENNACHÉRIB.</h4> + +<p>1. L'Assyrien fondit sur nous comme le loup sur +la bergerie: ses cohortes étaient resplendissantes de +pourpre et d'or; leurs lances brillaient, comme les +étoiles de la nuit brillent sur la mer qui frappe de +ses vagues bleues les rivages de la Galilée.</p> + +<p>2. Comme les feuilles de la forêt, lorsque règne +la verdure d'été, ainsi parut un soir cette armée avec +ses bannières déployées: comme les feuilles de la +forêt lorsque la bise d'automne a soufflé, ainsi le lendemain +cette armée joncha-t-elle le sol, toute flétrie +et dispersée.</p> + +<p>3. Car l'ange de la mort étendit ses ailes sur le +vent, et dans son rapide passage frappa de son haleine +la face de l'ennemi. Les yeux des guerriers endormis +s'éteignirent et se glacèrent: leurs cœurs ne +battirent qu'une fois, et se reposèrent pour toujours.</p> + +<p>4. Là gisait le coursier dont les naseaux, largement +ouverts, avaient cessé d'aspirer l'air avec orgueil: +l'écume de sa bouche agonisante blanchissait +le gazon, froide comme les bouillons de la vague qui +se brise contre le roc.</p> + +<p>5. Là gisait le cavalier roide et pâle, le front humide +de rosée, la cuirasse rongée de rouille. Les +tentes étaient muettes, les étendards abandonnés, +les lances immobiles, la trompette silencieuse.</p> + +<p>6. Les veuves d'Assur poussent mille cris de douleur; +les idoles sont brisées dans le temple de Baal: +la puissance des Gentils, sans être atteinte par le +glaive, s'est fondue comme la neige devant le regard +du Seigneur.</p> + +<h4>XXIII.</h4> + +<h4>EXTRAIT DE JOB.</h4> + +<p>1. Un esprit a passé devant moi: j'ai vu face à +face l'immortalité dévoilée;--un profond sommeil +ferma tous les yeux, hormis les miens:--il m'apparut--l'esprit +immatériel,--mais divin: la chair +qui entoure mes os frissonna d'une sainte terreur; +mes cheveux inondés de sueur se dressèrent sur ma +tête, et voici ce que j'entendis:</p> + +<p>2. «L'homme est-il plus juste que Dieu? L'homme +est-il plus pur que celui qui ne croit pas les séraphins +eux-mêmes exempts de péril? Créatures d'argile!--êtres +vains qui habitez dans la poussière! +les vers vous survivent;--êtes-vous donc plus justes! +Choses d'un jour, vous vous flétrissez avant la +nuit! Race insouciante et aveugle, à laquelle la sagesse +prodigue en vain sa lumière!»</p> +<br> + +<p class="mid">FIN DES MÉLODIES HÉBRAIQUES.</p> + +<br><br><br> + +<h1>LA MALÉDICTION</h1> + +<h3>DE MINERVE.</h3> + +<p><span class="rig"> +..........<i>Pallas te hoc vulnere, Pallas<br> +Immolat, et pænam scelerato ex sanguine sumit</i>.</span><br><br> +</p> + +<p><span class="rig">Londres, 1812.</span><br><br></p> +<br><br> + +<blockquote> +Ce petit poème est une satire contre lord Elgin, qui avait dépouillé la +Grèce d'un grand nombre de monumens antiques pour en enrichir le +muséum de Londres. Voir la vie de Lord Byron. +<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br> +</blockquote> +<br><br> + +<h2>LA MALÉDICTION DE MINERVE<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a> +<a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>.</h2> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" +name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a href="#footnotetag174"> +(retour) </a> Le début de ce poème a été transporté au 3<sup>e</sup> chant du <i>Corsaire</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Brillant d'une plus aimable splendeur sur la fin +de sa carrière, le soleil couchant s'abaisse avec lenteur +le long des collines de la Morée; il n'offre +point, comme dans les climats du Nord; un disque +de lumière obscure, mais un foyer de vives flammes +que ne voile aucun nuage. Il épand ses rayons jaunes +sur la mer silencieuse, et dore la vague verdâtre, +étincelante de tremblans reflets. Sur le vieux rocher +d'Égine, et sur l'île d'Hydra, le dieu qui guide +l'astre de joie jette en partant un dernier sourire; +il aime à prolonger l'éclat de ses feux sur cette contrée +de prédilection, quoique ses autels n'y reçoivent +plus un culte divin. Cependant les montagnes +étendent leur ombre rapide, et la projettent sur ton +golfe glorieux, ô Salamine invaincue! Leurs cimes +bleues, qui se dessinent à travers l'azur plus sombre +de l'espace, revêtent sous le doux regard du dieu +les teintes délicates et vraiment célestes qui marquent +sa riante course, jusqu'à ce qu'enfin, dérobé +par une ombre profonde à la terre et à l'Océan, il +aille sommeiller derrière sa colline sacrée; la colline +de Delphes. Ainsi, en un soir pareil, il jetait +sur toi sa pâle lumière, ô Athènes!--lorsque le +plus sage de tes sages le vit pour la dernière fois. +Avec quelle sollicitude les meilleurs de tes enfans +épiaient ce rayon d'adieu qui devait clore le dernier +jour de leur maître assassiné<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> +<a href="#footnote176"><sup class="sml">175</sup></a>! Pas encore!--pas +encore!--l'astre s'arrête sur la colline:--l'heure +précieuse des adieux dure encore. Mais triste est la +lumière aux yeux de l'agonisant; sombres sont les +couleurs de la montagne, naguère contemplées avec +délices. Phébus semblait répandre les ténèbres sur +ce beau pays, ce pays où il n'avait jamais encore assombri +son front: avant qu'il ne disparût au-dessous +du sommet du Cithéron, la coupe fatale fut +vidée,--et l'ame s'envola; l'ame de celui qui dédaigna +de craindre ou de fuir, qui vécut et mourut +comme nul mortel ne peut vivre ou mourir. Mais +voici la reine de la nuit! elle étend son silencieux +empire depuis la cime du mont Hymette jusque dans +la plaine<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> +<a href="#footnote176"><sup class="sml">176</sup></a>. Nulles sombres vapeurs, messagères de +la tempête, ne cachent son riant visage ni n'entourent +sa forme brillante. Sous le jeu de ses rayons +resplendit le chapiteau de la blanche colonne, qui +salue l'astre d'aimable lumière; et le croissant, son +emblême, environné d'une vacillante auréole, étincelle +sur le faîte du minaret. Les bosquets d'oliviers, +épars de loin en loin dans la vallée où le modeste +Céphise répand ses humbles flots, le cyprès attristant +qui s'élève près de la sainte mosquée, la rayonnante +tourelle du joyeux kiosque<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> +<a href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>, et là-bas, triste +et sombre au milieu de ce calme solennel, auprès du +temple de Thésée, un palmier solitaire: voilà les +objets divers qui, peints de nuances variées, appellent +et fixent les regards,--et insensible serait le +mortel qui passerait sans y jeter un coup d'œil. La +mer Égée, dont le bruit ne se fait plus entendre au +loin, repose son sein fatigué de la guerre des élémens: +ses vagues, qui ont repris leurs douces teintes, +déploient une immense surface de saphir et d'or, +entremêlée des ombres des maintes îles lointaines, +dont l'aspect semble menaçant,--là, où l'Océan +aime à sourire avec grâce. Ainsi, dans l'enceinte du +temple de Pallas, je contemplais les admirables scènes +que m'offraient, alentour, la terre et l'onde,--à +moi, seul et sans ami sur cette contrée magique, +dont les arts et les exploits<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> +<a href="#footnote178"><sup class="sml">178</sup></a> ne vivent que dans les +chants du poète; toutes les fois que je me retournais +pour admirer cet incomparable monument, sacré +pour les dieux, mais non pour la fureur impie des +hommes, soudain le passé renaissait, le présent semblait +s'anéantir, et la gloire ne connaissait pas d'autre +séjour que la Grèce.--Les heures s'écoulaient; +l'astre de Diane avait atteint le centre de sa route +à travers la voûte azurée, et je promenais encore +mes pas infatigables dans les vains sanctuaires de +maintes divinités évanouies<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> +<a href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>, mais surtout dans le +tien, ô Pallas! tandis que la lumière d'Hécate, interrompue +par tes colonnes, tombait avec un éclat +plus mélancolique sur les froids pavés de marbre, +où le bruit de la marche saisit l'ame solitaire comme +feraient les échos d'une tombe. Je m'étais abandonné +à une longue rêverie; j'avais mesuré toutes les traces +que la Grèce, dans son naufrage, a laissées après +elle; tout-à-coup un fantôme géant s'avance vers +moi, et Pallas me salua dans sa propre demeure. +Oui, c'était Minerve elle-même; mais hélas! combien +elle était changée<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a> +<a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>! combien elle différait de +la déesse qui, jadis, errait en armes dans la plaine +de Troie! Elle ne m'apparaissait point telle qu'autrefois, +à son ordre, son image apparut sous le ciseau +de Phidias; elle avait perdu la majesté terrible +de son front; sa vaine égide ne portait plus la tête +de la Gorgone; son heaume était sillonné de brèches +profondes, et sa lance semblait faible et émoussée, +même aux regards d'un mortel; la branche d'olivier, +qu'elle daignait tenir encore, s'était flétrie en sa +main comme sous un contact odieux; son grand œil +bleu, encore le plus beau de l'empire céleste, s'obscurcissait +de larmes divines; autour du casque brisé, +la chouette se promenait lentement, et poussait des +cris de deuil comme pour plaindre sa maîtresse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" +name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a href="#footnotetag175"> +(retour) </a> Socrate but la ciguë un peu avant le coucher du soleil (heure fixée +pour l'exécution), malgré ses disciples, qui le supplièrent instamment +d'attendre jusqu'à l'entière disparition de l'astre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" +name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a href="#footnotetag176"> +(retour) </a> Le crépuscule en Grèce est beaucoup plus court que dans notre pays; +les jours, en hiver, sont plus longs, mais de moindre durée en été.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" +name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a href="#footnotetag177"> +(retour) </a> Le kiosque est une espèce de pavillon qui se trouve dans les jardins +turcs. Le palmier est situé hors des murs actuels d'Athènes, non loin du +temple de Thésée: c'est entre ce temple et l'arbre que passe le mur. Le +Céphise est réellement un fort petit ruisseau, et l'Ilissus est tout-à-fait +à sec.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" +name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a href="#footnotetag178"> +(retour) </a> Il y a dans le texte une paronomase intraduisible: + +<p class="mid"> +<i>Whose</i> arts <i>and</i> arms <i>but live in poet's lore</i>. +</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" +name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a href="#footnotetag179"> +(retour) </a> Encore une paronomase: + +<p class="mid"> +<i>O'er the</i> vain <i>shrine of many a</i> vanished <i>god</i>.</p> + +<p>Au reste, on peut douter que les paronomases, et surtout cette dernière, +aient été faites à dessein.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" +name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a href="#footnotetag180"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>........ <i>Quantum mutatus ab illo</i></p> +<p><i>Hectore, qui redit exuvias indutus Achillei</i>.</p> +<br> +<p class="i30">(Virg. <i>Æn.</i> II.)</p> +</div></div> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>«Mortel (c'était Minerve qui parlait ainsi)! cette +rougeur de honte te déclare Breton;--ce fut +naguère un noble nom,--le premier parmi les +peuples forts, le plus glorieux parmi les peuples +libres; mais aujourd'hui il est méprisé par tout +le monde, et surtout par moi<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a> +<a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>. On trouvera toujours +Pallas à la tête de tes ennemis;--en cherches-tu +la cause? O mortel! regarde autour de toi! +Ici même, en dépit de la guerre et des flammes +dévastatrices, je vis expirer toutes les tyrannies qui +se sont succédé durant le cours des âges. J'échappai +aux ravages du Turc et du Goth<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a> +<a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>; mais ta patrie +m'envoie un désolateur pire que ces barbares. +Examine ce temple désert et profané; compte les +débris sacrés qui subsistent encore. Ces monumens-<i>ci</i>, +Cécrops les a fondés;--<i>celui-ci</i> dut sa beauté à +Périclès<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a> +<a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>; <i>celui-là</i>, Adrien l'éleva quand la science +s'abandonnait au deuil. Ma reconnaissance aime à +proclamer ce que je dois. Alaric et Elgin firent le +reste. Afin qu'on pût toujours savoir d'où le pillage +fondit sur la Grèce, le mur outragé porte son nom +odieux<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a> +<a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>. Voici comment Pallas, reconnaissante, +plaide pour la gloire d'Elgin: sur ce mur est son +nom;--mais, avant tout, contemple ses exploits!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" +name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a href="#footnotetag181"> +(retour) </a> <i>Now honoured</i> less <i>by all</i>--<i>and</i> least <i>by me</i>. + +<p>Littéralement:--maintenant honoré <i>moins</i> par tous, et <i>le moins possible</i> +par moi.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" +name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a href="#footnotetag182"> +(retour) </a> M.A.P. traduit: «<i>Du Musulman et du Vandale</i>.» Ce changement +fait peu d'honneur à son savoir historique: les Vandales ne sont +jamais venus en Attique. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" +name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a href="#footnotetag183"> +(retour) </a> Il est ici question de la ville en général, et non de l'Acropolis en +particulier. Le temple de Jupiter Olympien, que quelques antiquaires +supposent être le Panthéon, fut achevé par Adrien: il en reste encore +seize colonnes debout, du plus beau marbre et du plus beau style.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" +name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a href="#footnotetag184"> +(retour) </a> On lit dans la relation d'un récent voyage en Orient, que lorsque +l'entrepreneur en chef de ce commerce de spoliations vint visiter Athènes, +il fit inscrire son nom et celui de sa femme sur une colonne d'un +des principaux temples. Cette inscription fut exécutée d'une façon très-remarquable, +et profondément gravée dans le marbre, à une élévation +fort considérable. Malgré ces précautions, il s'est trouvé un individu qui, +sans doute inspiré par la déesse protectrice d'Athènes, s'est mis à même +de parvenir à la hauteur nécessaire, et a effacé le nom du noble laird, +mais sans toucher à celui de lady Elgin. Le voyageur qui rapporte cette +anecdote l'accompagne de la remarque suivante: c'est à savoir qu'il a +fallu du travail et de l'adresse pour atteindre le but, et que cela n'a +pu être exécuté sans un grand zèle et une forte résolution.</blockquote> + +<p>Ici, soit à jamais accueillie, d'un hommage égal, +la mémoire du monarque Goth<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a> +<a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>, et du pair Écossais, +digne descendant des Pictes<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a> +<a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>. Les armes firent +le droit de l'un; l'autre n'eut aucun droit, mais il +vola bassement ce que des guerriers moins barbares +avaient conquis. Ainsi, lorsque le lion quitte son sanglant +repas, près de là rôde le loup,--puis, enfin, +vient l'ignoble chacal; la chair, les membres, le +sang, voilà ce dont les deux premiers font leur +proie; le dernier, vil animal, ronge les os sans péril. +Toutefois, les dieux sont encore justes, et les +crimes sont châtiés; vois ici ce qu'Elgin a gagné et +ce qu'il a perdu! Un autre nom souille avec le sien +mon sanctuaire; regarde cette place que les rayons +de Diane dédaignent d'éclairer! C'est déjà une sorte +de réparation qui me fut accordée, quand Vénus eut +vengé à demi l'outrage de Minerve<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a> +<a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" +name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a href="#footnotetag185"> +(retour) </a> M.A.P. met ici <i>le monarque des Huns</i>. Alaric était Visigoth, et +non pas Hun ou Vandale. Pourquoi, d'ailleurs, s'écarter du texte anglais, +quand cet écart ne doit amener que bévues? + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" +name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a href="#footnotetag186"> +(retour) </a> Les <i>Pictes</i> et les <i>Scots</i> étaient les habitans de l'ancienne Calédonie, +aujourd'hui l'Écosse. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" +name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a href="#footnotetag187"> +(retour) </a> Le nom de sa seigneurie et celui d'<i>une personne qui ne le porte +plus</i> sont gravés en grandes lettres en haut du Parthénon. Non loin de +cette inscription sont les restes mutilés des bas-reliefs qu'on a brisés +dans les vaines tentatives faites pour les enlever.</blockquote> + +<p>Elle se tut un instant, et j'osai répondre en ces +termes, pour apaiser la vengeance qui enflammait +son regard:--«Fille de Jupiter! au nom de la +Bretagne outragée, un légitime et vrai Breton peut +désavouer le crime! Ne te courrouce pas contre l'Angleterre;--l'Angleterre +ne reconnaît pas cet homme,--non, +protectrice d'Athènes<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> +<a href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a>! Le spoliateur fut +un Écossais<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> +<a href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>! Veux-tu savoir la différence? du haut +des tours de Phylé, regarde la Béotie: nous avons +aussi la nôtre, c'est la Calédonie. Je sais trop que +dans cette contrée bâtarde la déesse de la sagesse n'a +jamais établi son empire<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> +<a href="#footnote190"><sup class="sml">190</sup></a>: c'est un sol infertile, où +les germes de la nature sont condamnés à une triste +stérilité, où l'esprit languit dans d'étroites bornes. +Ce pays trahit bien sa pauvreté par ses chardons, +emblèmes de tous ceux auxquels il donne la naissance. +C'est une terre de bassesses, de sophismes et de +brouillards. Chaque brise de la nébuleuse montagne +et de la plaine marécageuse imprègne de ses froides +pluies la cervelle des habitans, jusqu'à ce qu'enfin, +de leurs têtes humides, s'échappe un torrent hideux +comme leur sol et froid comme leurs neiges. Mille +rêves d'avarice et d'orgueil envoient au loin çà et +là tous ces hommes à projets, les uns à l'est, les autres +à l'ouest,--partout, hormis au nord! Ils courent +à la recherche de gains illégitimes. Ainsi maudits +soient l'an et le jour où vint ici un Picte pour +déployer sa félonie. Toutefois, la Calédonie s'honore +de quelques enfans de mérite, comme l'épaisse Béotie +donna le jour à un Pindare; puisse le petit nombre +de ses lettrés et de ses braves, supérieurs à l'influence +des climats, et vainqueurs de l'oubli des tombeaux, +secouer la sordide poussière d'un pareil sol, et rivaliser +d'éclat avec les fils d'une terre plus heureuse. +Ainsi jadis, dans un pays coupable, dix noms (si +on les eût trouvés) auraient sauvé une race perverse<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> +<a href="#footnote191"><sup class="sml">191</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" +name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a href="#footnotetag188"> +(retour) </a> Il y a dans le texte--<i>no, Athena</i>!--c'est le nom grec de Minerve +(Αθήνα). On ne l'a pas transporté en français. M.A.P. a pris ce +nom pour celui de la ville même. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" +name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a href="#footnotetag189"> +(retour) </a> Le mur de plâtre bâti à la façade occidentale du temple de <i>Minerva +Polias</i>, porte l'inscription suivante, en caractères taillés à une assez +grande profondeur: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Quod non fecerunt Gothi,</p> +<p>Hoc fecerunt Scoti.</p> +</div></div> + +<p>(<i>Hobhouse's Travels in Greece</i>, etc., page 345.)</p> +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" +name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a href="#footnotetag190"> +(retour) </a> Les Écossais sont des Irlandais bâtards; suivant sir Callaghan O'Brallaghan.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" +name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a href="#footnotetag191"> +(retour) </a> Dieu dit à Abraham que s'il y avait eu dix justes à Sodôme, il n'aurait +pas résolu la ruine de cette ville. (<i>Genèse</i>, XVIII.) + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>--Mortel (répliqua la vierge aux yeux bleus<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a> +<a href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>), +je te le dis encore une fois, porte mes décrets à ta +contrée natale. Mes autels sont tombés, hélas! mais +je puis encore me venger en retirant mes conseils +aux nations comme la tienne. Écoute donc en silence +la prophétie sévère de Pallas: écoute et crois, car +le tems t'apprendra le reste. D'abord sur la tête de +l'homme qui accomplit l'œuvre coupable, tombera +ma malédiction,--oui, sur lui et sur toute sa race. +Que sans la moindre étincelle d'intelligence les fils +soient à jamais aussi sots que le père! S'il s'en rencontre +un seul dont l'esprit dépare la famille, tiens-le +pour un bâtard né d'un meilleur sang. Que toujours +Elgin babille avec ses artistes à gages, et reçoive les +louanges des sots pour prix de la haine des sages<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a> +<a href="#footnote193"><sup class="sml">193</sup></a>! +Que les flatteurs célèbrent longuement le goût de +leur patron, dont le goût le plus noble et le plus +<i>naturel</i>--est de vendre;--de vendre, et--le dirai-je? +puisse la honte enregistrer ce jour fatal!--de +faire de l'état le receleur de ses larcins! Cependant +West, imbécile adulateur, tournera chaque +modèle dans ses mains paralytiques, et s'avouera +lui-même un écolier de quatre-vingts années<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a> +<a href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>. Que +tous les athlètes de Saint-Gilles soient convoqués, +afin que l'art et la nature puissent comparer leurs +styles. Tandis que mainte brute bien muselée contemplera +dans un ébahissement stupide <i>le magasin +de pierres</i> de sa seigneurie<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a> +<a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>, ces fats qui battent le +pavé de Londres se glisseront autour de la porte +qu'encombre la foule, et cela pour tuer le tems et +muser, pour babiller et lancer des œillades. Mainte +beauté langoureuse, avec un soupir de convoitise, +jettera un regard curieux sur les statues gigantesques, +semblera d'un œil errant effleurer la salle entière<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a> +<a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>, +et pourtant remarquera ces larges derrières +et ces membres de longue dimension<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a> +<a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>, réfléchira +tristement sur la différence d'<i>aujourd'hui</i> à <i>autrefois</i>, +s'écriera: «En vérité, ces Grecs étaient de belle +taille!» établira de tristes comparaisons entre les +<i>hommes du présent</i> et les <i>hommes du passé</i>, et enviera +à Laïs tous les petits-maîtres de l'Attique. Une +belle des tems modernes eut-elle jamais des amans +comme ceux-ci? Hélas! sir Harry n'est pas un Hercule! +Enfin, au milieu de ces badauds, quelque paisible +spectateur, promenant sa vue avec une indignation +muette et mêlée de douleur, admirera le butin, +mais détestera le voleur. Abhorré durant sa vie,--et +à peine pardonné dans la tombe, puisse l'infâme +ne rencontrer jamais que la haine pour prix de son +avidité sacrilége! Maudit avec le fou qui livra aux +flammes le monument d'Éphèse, la vengeance le suivra +au-delà du sépulcre. Les noms d'Erostrate et +d'Elgin seront à jamais flétris et stigmatisés dans +mainte page accusatrice. Condamnés tous deux à une +malédiction éternelle, peut-être le second est-il encore +plus abject que le premier: ainsi, durant les +âges encore à naître, puisse-t-il poser comme une +statue fixée sur le piédestal du mépris<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a> +<a href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>! Mais la vengeance +ne veille pas que pour lui seul; elle prépare +les futures destinées de ta patrie. C'est la Bretagne +qui apprit à son coupable fils à faire ce que souvent +elle a fait elle-même. Regarde la Baltique en flammes: +votre ancien allié gémit encore d'une guerre perfide<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a> +<a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>. +Pallas ne prêta point son aide à de tels exploits, ne +déchira point le contrat qu'elle-même avait dressé; +loin de tels conseils, loin de cette scène de trahison, +elle s'enfuit--mais laissa en arrière son bouclier à +tête de Méduse, don fatal qui changea vos amis en +pierre, et laissa la misérable Albion seule et chargée +de haine. Regarde l'Orient, où la race basanée du +Gange ébranlera les fondemens de votre pouvoir usurpateur: +voici venir la rebellion qui lève son horrible +tête; voici venir Némésis, vengeresse des victimes +que vous avez immolées: l'Indus roule une onde de +pourpre, et réclame un long arriéré de sang européen. +Puissiez-vous tous périr! Pallas, en vous faisant +citoyens d'un état libre, vous défendit de faire +des esclaves.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" +name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a href="#footnotetag192"> +(retour) </a> «<i>The blue-eyed maid</i>.» Expression homérique, Γλαυκῶπις κόρη. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" +name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a href="#footnotetag193"> +(retour) </a> Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire. + +<p>(<span class="sc">Boileau</span >.)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" +name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a href="#footnotetag194"> +(retour) </a> M. West, en voyant <i>la collection Elgin</i> (je suppose que nous +entendrons bientôt parler de la collection d'Abershaw et de Jack +Shephard<a id="footnotetag194a" name="footnotetag194a"></a> +<a href="#footnote194a"><sup class="sml">194a</sup></a>), déclara qu'il n'était dans l'art qu'un vrai novice.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote194a" +name="footnote194a"><b>Note 194a: </b></a><a href="#footnotetag194a"> +(retour) </a> Abershaw, célèbre voleur de grands chemins: Jack Shephard, non moins +célèbre enfonceur de portes. Tous deux furent pendus, non pour avoir <i>volé</i> +les <i>statues</i> étrangères, mais pour avoir <i>violé</i> les <i>statuts</i> nationaux. + +<p>(<i>Edit. anglais</i>.)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" +name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a href="#footnotetag195"> +(retour) </a> Le pauvre Crib<a id="footnotetag195a" name="footnotetag195a"></a> +<a href="#footnote195a"><sup class="sml">195a</sup></a> fut horriblement embarrassé quand on lui montra +la maison Elgin: il demanda si ce n'était pas <i>un magasin de pierres</i>. +Il avait raison, c'était un magasin.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote195a" +name="footnote195a"><b>Note 195a: </b></a><a href="#footnotetag195a"> +(retour) </a> Célèbre boxeur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" +name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a href="#footnotetag196"> +(retour) </a> <i>The room with transient glance appears to skim</i>. + +<p>M.A.P. traduit: «<i>Elles feindront de parler d'un air d'insouciance</i>...» +Qu'en dire.....</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" +name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a href="#footnotetag197"> +(retour) </a> Nous n'avons été ni plus ni moins hardis que le texte: + +<p><i>Yet marks the mighty back and the length of limb</i>:</p> + +<p>La pudeur de M.A.P. l'a sans doute empêché de traduire ce passage.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" +name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a href="#footnotetag198"> +(retour) </a> Hélas! tous les monumens de la magnificence romaine, tous les +restes du génie grec, si chers à l'artiste, à l'historien, à l'antiquaire, ne +dépendent que de la volonté d'un souverain absolu; et cette volonté est +trop souvent influencée par l'intérêt ou la vanité, par un neveu ou un +sycophante. Faut-il un nouveau palais (à Rome) pour une famille parvenue?--on +dépouille le Colisée pour avoir des matériaux. Un ministre +étranger veut-il orner d'antiques les laides<a id="footnotetag198a" name="footnotetag198a"></a> +<a href="#footnote198a"><sup class="sml">198a</sup></a> murailles d'un château du +Nord?--les temples de Thésée ou de Minerve seront démantelés, et les +ouvrages de Phidias ou de Praxitèle arrachés à la frise brisée. Qu'un oncle +caduc, absorbé dans les devoirs religieux de son âge et de sa place, +prête l'oreille aux suggestions d'un neveu intéressé, cela est naturel: +qu'un despote oriental mette à bas prix les chefs-d'œuvre des artistes +grecs, on doit s'y attendre, quoique néanmoins on ait à déplorer vivement, +dans l'un et l'autre cas, les conséquences d'un tel aveuglement;--mais +que le ministre d'une nation renommée pour connaître la langue +et pour respecter les monumens de l'ancienne Grèce, ait été le promoteur +et l'instrument de ces destructions, cela est presque incroyable. +Une telle rapacité est un crime contre tous les siècles et toutes les générations: +elle enlève aux générations passées les trophées de leur génie et +les titres de leur gloire; aux générations présentes, les plus puissans motifs +d'activité, les plus nobles spectacles que la curiosité puisse contempler; +aux générations futures, les chefs-d'œuvre de l'art, les plus beaux +modèles à imiter. Empêcher le renouvellement de pareilles déprédations +est le souhait de tout homme de génie, le devoir de tout homme puissant, +et l'intérêt commun de toute nation civilisée. + +<p>(<i>Eustace's Classical tour through Italy</i>, page 269.)</p> + +<p>Ces tentatives faites pour transplanter le temple de Vesta d'Italie en +Angleterre, honorent peut-être le patriotisme ou la magnificence de feu +lord Bristol; mais elles ne peuvent être considérées comme une preuve +de goût ou de jugement.</p> + +<p>(<i>Ibid</i>, page 419.)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote198a" +name="footnote198a"><b>Note 198a: </b></a><a href="#footnotetag198a"> +(retour) </a> <i>Bleak walls</i>, et non pas <i>Black walls</i>, comme M.A.P. l'a entendu. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" +name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a href="#footnotetag199"> +(retour) </a> Bombardement de Copenhague. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>«Regarde votre Espagne: elle presse la main +qu'elle hait, mais la presse avec froideur et vous +pousse hors de ses foyers. Portes-en témoignage, +noble Barossa, tu peux dire quels guerriers bravement +combattirent et bravement moururent, tandis +que la Lusitanie, bonne et chère alliée, ne peut envoyer +qu'un petit nombre de soldats qui fuient presque +aussi souvent qu'ils combattent: ô glorieuse +prouesse! vaincu par la famine cruelle, le Gaulois +se retire une fois, et tout est fini! Quand donc Pallas +vous enseigna-t-elle qu'une seule retraite de l'ennemi +réparait trois longues olympiades<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a> +<a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a> de défaites?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" +name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a href="#footnotetag200"> +(retour) </a> Une olympiade est un intervalle de quatre ans. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>«Enfin regarde ta patrie elle-même: vous n'aimez +pas arrêter vos regards sur le hideux sourire de l'extrême +désespoir. Votre cité est dans le deuil, malgré +le bruit étourdissant de vos fêtes: ici expire la misère +affamée, et plus loin rôde le vol. Vois, tous les +citoyens ont perdu <i>plus</i> ou <i>moins</i>, aucun avare ne +tremble quand il n'y a plus rien. Qui osera jamais +dire: <i>Heureux papier, symbole du crédit</i><a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a> +<a href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>! Ce papier +surcharge, comme le plomb; l'aile fatiguée de la +corruption. Pourtant Pallas tira par l'oreille tous les +premiers négociateurs des emprunts: mais ces messieurs +dédaignaient alors d'écouter les dieux et les +hommes. Un seul, tout repentant qu'un état fasse +banqueroute, invoque Pallas, mais l'invoque trop +tard: puis il se prend de belle passion pour ****<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a> +<a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>; il +s'incline devant ce mentor, qui cependant n'a jamais +été ami de Pallas. Les sénats écoutent celui qu'ils +n'avaient jamais encore écouté, sénats jadis trop dédaigneux, +et maintenant non moins absurdes. Telles +autrefois les grenouilles raisonnables jurèrent foi et +hommage au soliveau souverain; ainsi vos législateurs +saluèrent leur idole patricienne, comme l'Égypte +choisit un oignon pour Dieu. Maintenant, +bonne chance,--jouissez de l'heure qui vous reste; +allez,--saisissez l'ombre de votre puissance évanouie; +déclamez sur le mauvais succès de vos plans +les plus chers, votre force est un nom, votre orgueilleuse +richesse un rêve. Il n'est plus cet or, dont +le genre humain s'émerveillait, et des pirates font +trafic de tout ce qui en est resté<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a> +<a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>. Désormais, plus +de soldats gagés qui de contrées voisines et lointaines +se précipitent en foule à une guerre mercenaire; +le commerçant oisif languit sur un quai inutile +au milieu des ballots qu'aucun navire ne peut +emporter, ou retourne voir ses marchandises se pourrir +pièce à pièce dans ses magasins encombrés: l'ouvrier +mourant de faim brise son métier qui se rouille, +et dans son désespoir se révolte contre la commune +misère. Puis, dans le sénat de votre état en décadence, +montre-moi l'homme dont les conseils aient +quelque poids. Vaine est aujourd'hui la voix dont les +accens commandaient naguère l'obéissance. Les factions +elles-mêmes cessent de charmer une terre factieuse, +tandis que les sectes rivales ébranlent une +île, sœur de l'Angleterre, et allument d'une main +furieuse le bûcher qui couronnera leur mutuelle destruction.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" +name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a href="#footnotetag201"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Blest paper credit, last and best supply,</i></p> +<p><i>That lends corruption lighter wings to fly.</i></p> +</div></div> + +<p>(<span class="sc">Pope</span > cité par Lord Byron.)</p> + +<p>«Heureux papier, symbole du crédit, la dernière et la meilleure des +ressources, qui prête au vol de la corruption une aile plus légère.»</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" +name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a href="#footnotetag202"> +(retour) </a> <i>The deal and dover trafiqueurs</i> in specie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" +name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a href="#footnotetag203"> +(retour) </a> Voir la dernière note de la page précédente.</blockquote> + +<p>«C'en est fait, c'est fini, puisque Pallas a vainement +averti, elle abdique le sceptre; les furies règnent +en sa place, elles agitent dans tout le royaume +leurs torches flamboyantes, et de leurs mains redoutables +déchirent ses entrailles. Mais un effort convulsif +reste encore à faire, et la Gaule doit pleurer +avant que de charger Albion de ses chaînes. Les pompeux +étendards de la guerre, les bataillons brillans +et gaîment équipés que suit le sourire de la farouche +Bellone; la trompette d'airain et le tambour d'électrique +influence; qui portent défi à l'ennemi avant +l'action; le héros tressaillant à l'appel de sa patrie; +la gloire qu'il s'assure en tombant sur le champ d'honneur: +voilà ce qui remplit un jeune cœur de visions +enivrantes, et le porte à anticiper avant l'âge les joies +des combats. Mais écoute une leçon que tu peux recevoir +encore; la mort seule n'est qu'un faible prix +des lauriers militaires. Ce n'est pas au fort de la mêlée +que le génie du mal se complaît; pour lui, un jour +de bataille est un jour de merci: mais après l'affaire, +après la victoire, quoiqu'il soit abreuvé de sang, il +n'a fait que commencer ses ravages:--ses plus grands +exploits, vous ne les connaissez encore que de nom;--le +paysan massacré, la pudeur outragée, les maisons +saccagées et les moissons pillées, tout cela convient +mal à des hommes qui ont vécu dans un état +libre. Dis, de quel œil les bourgeois fuyant dans la +plaine apercevront-ils l'incendie de la ville? Comment +verront-ils la longue colonne de flammes agiter +son ombre rouge sur la Tamise épouvantée<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a> +<a href="#footnote204"><sup class="sml">204</sup></a>? Hé +bien!--n'en murmure pas, ô Albion! car c'est ton +flambeau qui alluma ces feux de ruine et de mort +depuis le Tage jusqu'au Rhin: si ces feux éclataient +sur ton rivage maudit, réponds, interroge ton cœur, +ne les as-tu pas mérités? <i>Mort pour mort</i>, telle est +la loi du ciel et de la terre. Qui déclara la guerre, en +regrettera vainement les horreurs.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" +name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a href="#footnotetag204"> +(retour) </a> <i>Shake</i> his <i>red shadow o'er the startled Thames</i>. + +<p>Vers que Lord Byron a textuellement répété dans la 6<sup>e</sup> pièce des <i>Miscellanées</i>, +excepté le pronom <i>his</i>, qui est remplacé par <i>its</i>. Nous avons +déjà eu occasion de signaler quelques emprunts que Byron s'était faits +à lui-même.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> +<br> + +<p class="mid">FIN DE LA MALÉDICTION DE MINERVE.</p> + +<br><br><br> + +<h1>L'AGE DE BRONZE,</h1> + +<h5>OU</h5> + +<h4>CARMEN SECULARE ET ANNUS HAUD MIRABILIS.</h4> + +<p><span class="rig"><i>Impar</i> congressus <i>Achilli</i>.</span><br><br></p><br> + +<blockquote>Ce poème fut composé à l'époque et à l'occasion du congrès de Vérone, +en 1822-23. + +<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> +<br><br><br> +<hr> +<h2>L'AGE DE BRONZE.</h2> +<hr class="short"> +<br> + +<p>1. Le <i>bon vieux tems</i>--(car le vieux tems est +toujours bon),--le <i>bon vieux tems</i> n'est plus; le +présent pourrait le valoir, si l'on voulait: de grandes +choses ont été et sont encore, et de plus grandes ne +demandent pour naître que la volonté des simples +mortels; un plus vaste espace, un champ plus neuf +est ouvert à ceux qui jouent leur jeu <i>sous la voûte du +ciel</i>. Je ne sais si les anges pleurent, mais les hommes +ont assez pleuré,--et pourquoi?--pour pleurer +encore.</p> + +<p>2. Toute chose est frondée,--bonne ou mauvaise, +n'importe. Lecteur! souviens-toi que, lorsque +tu n'étais qu'un jouvenceau, Pitt était tout pour +l'Angleterre; ou s'il n'était pas tout, peu s'en fallait, +et son rival lui-même n'était pas bien loin de le regarder +comme tel. Nous-mêmes, oui, nous-mêmes +avons vu les géans, enfans du génie, paraître, +comme les Titans, face à face;--Athos et Ida, +avec un océan d'éloquence dont les libres flots bouillonnaient +entre les deux colosses, comme les vagues +rugissantes de la mer Égée entre la Grèce et la Phrygie. +Mais où sont-ils,--ces rivaux?--quelques +pieds de terre séparent l'un et l'autre linceul. De +quelle paix, de quel pouvoir est douée la tombe qui +réduit tout au silence! abîme dont les ondes, sans +bruit et sans orages, engloutissent le monde. <i>La +poussière retourne en poussière</i>, voilà un thème bien +vieux; mais tout n'est pas encore dit. Le tems n'adoucit +pas cette loi terrible;--toujours le ver déroule +ses froids replis; le sépulcre garde sa forme,--qui, +variée au dehors, pour tous au-dedans est +la même; quel que soit l'éclat de l'urne funéraire, la +cendre demeurera toujours glacée. Quoique la momie +de Cléopâtre traverse la mer où Marc-Antoine +abandonna l'empire pour suivre cette reine; quoique +l'urne d'Alexandre soit offerte en spectacle dans ces +contrées à lui-même inconnues dont il souhaitait la +conquête en pleurant:--combien enfin nous semblent +vains et pis que vains les désirs de l'insensé +guerrier, les pleurs du monarque macédonien! Il +pleurait faute de mondes à conquérir!--La moitié +des peuples de la terre ne sait pas son nom; ou sait +tout au plus sa naissance, sa mort et quels pays il désola; +tandis que la Grèce, sa patrie, désolée à son +tour, a tout perdu sans même gagner la paix de la +désolation. <i>Il pleurait faute de mondes à conquérir</i>! +Lui qui ne conçut jamais le globe terrestre, il tremblait +de n'en pas avoir assez! et pourtant il ignorait +même l'existence de ce pays bruyant d'affaires, de +cette île septentrionale qui possède aujourd'hui l'urne +du conquérant sans avoir jamais connu son sceptre.</p> + +<p>3. Mais où est-il, le moderne conquérant, homme +encore plus puissant, qui, sans être né roi, attela +les monarques à son char; le nouveau Sésostris, +traîné naguère par ces esclaves couronnés, qui, +délivrés maintenant du harnois et du mors, pensent +avoir des ailes, et dédaignent la poussière où tout-à-l'heure +ils rampaient enchaînés aux roues de l'empire +du chef suprême? Oui!--où est-il, le <i>champion +et l'enfant</i><a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a> +<a href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a> de tout ce qui est grand ou petit, +sage ou insensé? ce joueur de royaumes, avec les +trônes pour enjeu, la terre pour tapis,--et pour +dés, les ossemens humains? Contemple le grand résultat: +vois cette île lointaine et solitaire, et, suivant +l'impulsion de ta nature, pleure ou souris. Gémis +d'apercevoir l'aigle altier réduit dans son courroux à +ronger les barreaux de son étroite cage; souris de +surprendre le vainqueur des nations s'abaissant +chaque jour à chicaner pour le manger et le boire; +pleure en le voyant durant son repas se chagriner +pour quelques plats trop peu garnis, pour le vin +fourni trop chichement, pour de misérables querelles +sur de misérables objets. Est-ce là l'homme qui +châtiait ou festoyait les rois? Vois les balances où +son destin se pèse,--le certificat d'un chirurgien +et les harangues d'un noble comte! Le retard d'un +buste, le refus d'un livre, voilà ce qui peut troubler +le sommeil de celui qui tint en éveil le monde entier. +Est-ce bien là, en vérité, le dompteur des grands +de la terre, lui qui maintenant est l'esclave de tout +ce qui peut tracasser et irriter,--du vil geôlier, +de l'espion qui partout se glisse, de l'étranger qui, +ses notes en main, porte sur tout un regard curieux? +Plongé dans un cachot, il aurait encore été grand. +Mais combien fut bas, combien petit ce moyen terme +entre une prison et un palais, cet état d'humiliation +où peu d'ames purent comprendre ce qu'il avait à +souffrir! Vaines furent ses plaintes:--mylord<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a> +<a href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a> présente +le bill; ce qu'il faut d'alimens et de vin est +dûment réglé. Vaine fut sa maladie:--jamais +climat ne fut si pur d'homicide,--en douter c'est +un crime; et le chirurgien qui soutint la cause de +l'illustre captif a perdu sa place, mais en obtenant +les applaudissemens du monde. Mais souris maintenant:--quoique +les angoisses du cerveau et du +cœur dédaignent et défient les tardifs secours de +l'art; quoiqu'il n'y ait autour du lit de mort que ces +rares amis, compagnons de l'exil, et le portrait de +ce bel enfant que son père n'embrassera jamais;--quoique +à cette heure même s'éteigne le génie que +le genre humain vénéra long-tems et vénère encore:--souris,--car +l'aigle enchaîné brise ses fers, et +regagne des sphères plus élevées que ce monde-ci.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" +name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a href="#footnotetag205"> +(retour) </a> <i>The champion and the child</i>. + +<p>Lord Byron a eu sans doute en vue la qualification expressive que +M. Pitt appliqua à Bonaparte: «<i>The child and champion of jacobinism</i>; +l'enfant et le champion du jacobinisme.»</p> + +<p>(<i>Note d'un éditeur anglais</i>.)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" +name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a href="#footnotetag206"> +(retour) </a> Lord Castlereagh, marquis de Londonderry. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>4. Oh! si cet esprit, qui prend l'essor vers le ciel, +conserve encore un obscur souvenir de son règne brillant, +combien il doit sourire, en abaissant son regard +sur la terre, à voir le peu qu'il fut, le peu +qu'il voulut être! Oui, quoiqu'il ait imposé son nom +à un empire plus vaste que son ambition presque +sans bornes; quoique tour à tour, placé au faîte de +la gloire, plongé dans le plus profond abîme de +revers, il ait goûté les douceurs et l'amertume de +la puissance; quoique les rois, à peine échappés d'esclavage, +aient voulu dans l'accès de leur joie se faire +les singes de <i>leur</i> tyran: combien il doit sourire en +se tournant vers ce tombeau solitaire, le plus noble +monument qui s'élève au-dessus des flots<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a> +<a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a>! Oui, quoique +son geôlier, rigoureux jusqu'au dernier moment, +ait pu à peine se persuader que le plomb du cercueil +fût une prison sûre, et qu'il n'ait pas permis +de tracer une misérable ligne qui datât la naissance +et la mort de l'homme caché sous le sépulcre,--ce +nom consacrera le rivage jusqu'alors ignoré, c'est +un talisman dont jamais la vertu n'a échoué, excepté +pour celui qui le porta. Les flottes qui fendent les +vagues devant la brise d'orient entendront leurs matelots +saluer Sainte-Hélène du haut des mâts. Quand +la colonne triomphale de la Gaule ne s'élèvera plus +qu'au milieu du désert comme aujourd'hui la colonne +de Pompée, le rocher qui possédera ou du moins +aura possédé l'illustre cendre, couronnera l'Atlantique +comme ferait le buste du grand homme, et la +nature toute-puissante environnera ses augustes funérailles +de plus d'honneur que l'avare envie n'en +refuse. Mais que lui importe, à lui, tout cela? Le +désir de la gloire touche-t-il un pur esprit ou une +argile ensevelie?--Le héros mort prend-il quelque +souci de son tombeau? aucun, s'il sommeille,--et pas +davantage s'il existe. Son ombre plus clairvoyante +sourira à la grossière caverne de cette île hérissée de +rochers, comme si ses restes eussent trouvé pour +demeure dernière l'antique Panthéon ou la copie gauloise +du temple romain. Lui, il n'en a pas besoin. +Mais la France sentira la nécessité de cette faible +mais dernière consolation<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a> +<a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>; honneur, gloire, loyauté, +tout l'oblige à réclamer les ossemens de son empereur +pour élever au-dessus une pyramide de trônes, +ou, quand elle engagera le combat, en former, comme +de la cendre de Dugueselin<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a> +<a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>, un victorieux talisman. +Mais quoiqu'il en soit aujourd'hui,--le tems viendra +peut-être où son nom battra l'alarme comme le +tambour de Ziska<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a> +<a href="#footnote210"><sup class="sml">210</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" +name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a href="#footnotetag207"> +(retour) </a> <i>The proudest sea-mark that o'ertops the wave</i>! + +<p>Mot à mot, l. p. n. <i>balise</i> q. s'é., etc. Nous avons craint d'employer +cette expression technique de la langue des marins, parce qu'elle est fort +peu connue.--Quand nous sommes inexacts, nous en avertissons toujours +le lecteur.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" +name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a href="#footnotetag208"> +(retour) </a> La prophétie de Lord Byron se réalise aujourd'hui. (<i>N. du Tr.</i>)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" +name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a href="#footnotetag209"> +(retour) </a> Dugueselin mourut durant le siége d'une ville<a id="footnotetag209a" name="footnotetag209a"></a> +<a href="#footnote209a"><sup class="sml">209a</sup></a>. Elle se rendit, et +les clefs en furent apportées et placées sur la bière du capitaine breton, +en sorte que la place parut se rendre à ses mânes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote209a" +name="footnote209a"><b>Note 209a: </b></a><a href="#footnotetag209a"> +(retour) </a> Châteauneuf de Randon, dans le Gévaudan (Lozère). + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" +name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a href="#footnotetag210"> +(retour) </a> Jean Ziska, gentilhomme bohémien, chef des Hussites. A sa mort, +il ordonna que son corps fût laissé sans sépulture, et que l'on fît de sa +peau un tambour: il assurait que les ennemis prendraient la fuite aussitôt +qu'ils en entendraient le bruit. On dit que les Hussites accomplirent +sa volonté, et qu'en effet les catholiques s'enfuirent en plusieurs batailles +au bruit de ce tambour. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>5. O ciel, dont il fut en puissance une image! +O terre, dont il fut une noble créature! Et toi, île +pour long-tems illustre, qui vis l'aiglon sans plumes +sortir de sa coquille<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a> +<a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>! Alpes, qui le contemplâtes, à +l'aurore de son vol, planer vainqueur en cent combats! +Rome, qui le vis surpasser les exploits de ton +César!--(Hélas! pourquoi, lui aussi, franchit-il +le Rubicon,--le Rubicon des droits de l'homme +réveillé à la liberté,--et cela pour se mêler au troupeau +vulgaire des rois et de leurs parasites?) Égypte, +où les Pharaons, oubliés dans ces tombeaux dont la +date est perdue, se levèrent de leur long sommeil, et +frémirent, au fond de leurs pyramides, d'entendre +retentir à leur oreille les foudres d'un nouveau Cambyse, +tandis que les ombres de quarante siècles<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a> +<a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a> +bordaient, comme des géans étonnés, les ondes fameuses +du Nil, ou, du haut de l'immense pyramide, +regardaient le désert peuplé de combattans, qui, +comme sortis de l'enfer, jonchaient de leurs cadavres +les sables stériles pour engraisser cette terre jusqu'alors +privée de culture! Espagne, qui, oubliant +un moment le Cid, vis la bannière tricolore insulter +Madrid! Autriche, dont la capitale fût deux fois prise +et deux fois épargnée, et qui récompensas la clémence +par la trahison! Vous, race de Frédéric!--vous, +Frédérics de nom et en perfidie,--qui avez tout +hérité de votre père, sauf sa gloire;--qui, tombés +par terre à Iéna, tombés à genoux à Berlin<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a> +<a href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>, ne vous +relevâtes que pour suivre le vainqueur! Et vous qui +demeurez où demeura Kosciusko, qui vous souvenez +encore de n'avoir pas acquitté la sanglante dette de +Catherine Pologne! où l'ange de la vengeance passa, +mais qu'il laissa comme il l'avait trouvée, toujours +déserte, oublieuse de tes imprescriptibles droits, de +ton peuple distribué en lots et de ton nom éteint, de +tes soupirs pour la liberté, de tes longues et abondantes +larmes, de ce son qui froisse l'oreille du tyran--Kosciusko! +aux armes!--aux armes!--aux +armes!--la guerre a soif du sang des serfs et de leur +czar: le soleil brille sur les minarets de Moscou, cité à +demi barbare, mais c'est un soleil couchant.--Moscou! +limite de la longue carrière du héros,--en +vain le désir de te voir arracha jadis à l'indomptable +Charles<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a> +<a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a> une larme glacée;--<i>lui</i>, il te vit;--mais +comment? avec tes clochers et tes palais en proie à +un commun incendie. Oui, le soldat y prêta sa mèche +enflammée, le paysan donna le chaume de sa cabane, +le marchand livra ses magasins, le prince son château,--et +Moscou ne fut plus! O le plus sublime +des volcans! les feux de l'Etna pâlissent devant les +tiens, et les perpétuelles flammes de l'Hécla sont peu +de chose: le cratère du Vésuve n'offre plus qu'un +spectacle usé, bon pour des <i>touristes</i><a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a> +<a href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a> ébahis: toi +seul restes sans rival jusques à l'embrasement futur +où doivent expirer tous les empires. Et toi; autre +élément, non moins fort et non moins sévère pour +donner aux conquérans une leçon dont ils ne profiteront +pas, toi, dont l'aile glacée frappa de défaillance +l'armée ennemie, et fis tomber un héros à chaque +flocon de neige; combien tes victimes souffrirent sous +les coups de ton bec engourdissant et les étreintes +de ta serre muette, jusqu'à ce que les bataillons +succombassent à une dernière et unique angoisse! +Vainement la Seine cherchera sur ses rives les rangs +serrés de ses joyeux soldats: vainement la France +rappellera sous l'ombre de ses vignes ses jeunes enfans; +leur sang coule à flots plus pressés que ses vins, +ou, durci en glace humaine, reste immobile dans ces +momies congelées qui gisent dans les plaines polaires. +Vainement l'Italie voudrait réchauffer, sous le large +disque de son soleil, ses guerriers, qui, vaincus par +l'hiver, disent adieu pour jamais aux rayons de l'astre +de vie. De tous les trophées amassés par la guerre, +que restera-t-il au retour? Le char brisé du conquérant! +son courage encore tout entier! De nouveau +le cor de Roland a sonné, et non pas en vain. +Lutzen, où le monarque suédois périt jadis au milieu +de la victoire<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a> +<a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>, voit Napoléon triompher, mais hélas! +ne le voit pas mourir. Dresde, regarde trois despotes +fuir devant leur souverain,--souverain comme +auparavant; mais la fortune épuisée abandonne son +favori, et la trahison de Leipsick oblige à la fuite +le mortel jusqu'alors invaincu; le chacal saxon délaisse +le lion pour se faire le guide de l'ours, du loup +et du renard; le roi des forêts rétrograde jusques à +son antre, ressource dernière de son désespoir, mais +il n'y trouve point asile! Oui, contrées qu'il a parcourues, +je vous atteste une à une, et toutes ensemble<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a> +<a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>! +O France, dont les vastes et belles campagnes +furent foulées comme une terre ennemie, et disputées +pied à pied jusqu'à ce que la trahison, qui seule +triompha de lui, eût de la colline de Montmartre +promené ses regards sur Paris abattu! Et toi, île +qui aperçois de tes remparts la riante Étrurie, toi, +refuge momentané de l'orgueilleux héros, toi dans +les bras de qui le jeta le danger, fiancée qui le +pleures encore! O France, reconquise par une +simple marche à travers un immense arc de triomphe! +ô sanglant et trois fois inutile Waterloo, qui prouves +comme les sots peuvent aussi avoir leur heureuse +fortune, gagnée moitié par bévue, moitié par perfidie! +O sombre Sainte-Hélène, avec ton geôlier cruel,--écoute, +écoute Prométhée<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a> +<a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>, du haut de son rocher, +en appeler à la terre, à l'air, à l'océan, à tout ce +qui sentit ou sent encore sa puissance et sa gloire, +à tous ceux qui entendront un nom éternel comme +le cours des ans: il leur enseigne une maxime si long-tems, +si souvent, si vainement enseignée,--il leur +apprend à ne jamais forfaire au devoir. Un seul pas +dans la vertu eût fait de cet homme le Washington +de mondes asservis: un seul pas dans la route contraire +a livré son nom aux caprices des vents; roseau +de la fortune et fléau des trônes, il fut de la +renommée le Moloch ou le demi-dieu, le César de sa +patrie, l'Annibal de l'Europe, mais sans une chute +aussi honorable que la leur. Pourtant la vanité même +aurait pu lui enseigner un chemin plus sûr vers la +gloire où il aspirait, en lui montrant sur la stérile +page de l'histoire dix mille conquérans pour un seul +sage. Tandis que vers les cieux monte la paisible mémoire +de Franklin,--de Franklin, calmant la foudre +qu'il fit descendre d'en haut, ou tirant du sein d'une +terre non moins embrasée la liberté et la paix pour +une nation fière d'un tel enfant; tandis que Washington +est un cri de ralliement qui ne périra qu'avec +les échos des airs; tandis que l'Espagnol lui-même, +si avide d'or et de guerre, oublie Pizarre pour proclamer +le nom de Bolivar:--hélas! pourquoi faut-il +que cette même Atlantique, qui donna le signal de +la liberté, ceigne le tombeau d'un tyran,--roi des +rois, et pourtant esclave des esclaves; de celui qui +rompit les fers de tant de millions d'hommes pour +reconstruire la chaîne que son bras avait mise en +pièces, et qui méconnut les droits de l'Europe et les +siens propres pour tomber entre un cachot et un +trône.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" +name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a href="#footnotetag211"> +(retour) </a> <i>That saw'st the unfledged eaglet chip his shell</i>. + +<p>Mot à mot, <i>amenuiser</i>, amincir sa coquille. Nous trouvons une métaphore +pareille dans ce beau vers d'<i>Hernani</i>, que des <i>gens d'un goût +difficile</i> ont dit avoir <i>odeur de cuisine</i>..... Pauvres gens!</p> + +<p class="mid">J'écraserais dans l'œuf ton aigle impériale.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" +name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a href="#footnotetag212"> +(retour) </a> Imité de Napoléon. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" +name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a href="#footnotetag213"> +(retour) </a> <i>Who</i> crushed <i>at Iena</i>, crouched <i>at Berlin</i>, etc. Nous avons essayé +de rendre ce jeu de mots par un équivalent. Ce n'est pas la première fois +que nous signalons les calembours, ou, pour parler plus noblement, les +paronomases de Byron, même dans un sujet sérieux. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" +name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a href="#footnotetag214"> +(retour) </a> Charles XII, roi de Suède. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" +name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a href="#footnotetag215"> +(retour) </a> En Angleterre, on regarde les voyages comme le complément d'une +éducation libérale. Un jeune homme doit faire son <i>tour</i>, et l'on nomme +<i>tourist</i> celui qui parcourt ou a parcouru la France, la Suisse, l'Italie, etc. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" +name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a href="#footnotetag216"> +(retour) </a> Gustave-Adolphe, père de Christine, périt en 1632, à la bataille de +Lutzen, qu'il gagna sur les Impériaux. Tout le monde sait que Bonaparte +gagna aussi à Lutzen, en 1813, une grande bataille. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" +name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a href="#footnotetag217"> +(retour) </a> Le texte anglais s'exprime avec une concision merveilleuse, que j'ai +crue intraduisible, et qui m'a presque obligé à une paraphrase. + +<p><i>Oh ye! and each, and all</i>!</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" +name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a href="#footnotetag218"> +(retour) </a> Je renvoie le lecteur au premier monologue de Prométhée dans Eschyle, +lorsque sa suite l'a laissé seul, et avant l'arrivée du chœur des +nymphes de la mer.</blockquote> + +<p>6. Mais il n'en sera pas toujours de même:--l'étincelle +a brillé:--voici que l'Espagnol basané ressent +ses anciennes ardeurs; ce même courage qui repoussa +les Maures durant huit cents longues années +de mutuels massacres, le voilà qui renaît,--et où +donc? sous ce climat de vengeance où jadis l'Espagne +fut un synonyme du crime, où Cortès et Pizarre portèrent +leurs bannières; le jeune continent renie enfin +son nom de <i>Nouveau-Monde</i>: c'est le <i>vieil</i> esprit +d'indépendance qui ranime de son souffle brûlant +les ames de ces corps dégradés, tel qu'autrefois il +chassa le Perse loin du rivage où la Grèce <i>a été</i>:--mais, +que dis-je? la Grèce revit à cette heure. Une +cause commune rassemble en myriades unanimes les +esclaves de l'est ou les îlotes de l'ouest: déployé sur +les cimes des Andes et de l'Athos, le même étendard +brille sur l'un et l'autre monde; l'Athénien ressaisit +l'épée d'Harmodius, le guerrier du Chili abjure son +maître étranger; le Spartiate se reconnaît encore +pour Grec; la liberté naissante orne le cimier des +Caciques. Vainement les despotes, qui débattent +leurs intérêts sur l'autre bord, ferment l'oreille aux +rugissemens de l'Atlantique réveillée: le flux impétueux +s'avance par le détroit de Calpé<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a> +<a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>, chemine légèrement +à travers la France, terre à demi domptée, +fond sur le berceau de l'antique Espagnol, et tente +d'unir l'Ausonie à l'immense Océan: mais, éloigné +de là pour un moment, et non pour toujours, il +envahit la mer Egée, qui se rappelle le jour de Salamine.--C'est +là, oui, c'est là que les vagues se +soulevèrent, et non point pour être endormies par +les victoires d'un tyran. Les peuplades isolées, perdues, +abandonnées dans leurs pressans dangers par +les chrétiens à qui elles donnèrent leur foi, les +campagnes désolées, les îles ravagées, les discordes +nourries, la fraude encouragée, les promesses de +secours adroitement éludées, et tous ces froids délais +de plus en plus prolongés dans l'unique espérance +de s'assurer une proie,--voilà ce qui parlera assez +haut, voilà comment la Grèce fera voir qu'un ami +perfide est pire que l'ennemi le plus furieux. Mais +c'est très-bien: la Grèce seule doit délivrer la Grèce, +et non pas le barbare avec son masque de paix. +Comment l'autocrate pourrait-il tout à la fois régner +sur un parc de serfs, et rendre aux nations la liberté? +Mieux vaut encore servir le hautain Musulman, que +de grossir la caravane pillarde des Cosaques; mieux +vaut travailler pour des maîtres, que de veiller, +esclave des esclaves; devant la porte d'un château +russe;--d'être dénombrés par troupeaux, traités +comme un capital d'hommes, comme un immeuble +vivant qui n'existe que pour l'esclavage, et donnés +par milliers au premier courtisan qui sut capter la +faveur du czar, tandis que le propriétaire immédiat +ne goûte jamais le sommeil <i>sans</i><a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a> +<a href="#footnote220"><sup class="sml">220</sup></a>, songer aux déserts +de la Sibérie. Ah! mieux vaut cent fois succomber +à son désespoir; plutôt conduire le chameau +que devenir le pourvoyeur de l'ours!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" +name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a href="#footnotetag219"> +(retour) </a> Détroit de Gibraltar. Calpé est l'une des colonnes d'Hercule. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" +name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a href="#footnotetag220"> +(retour) </a> Le mot est en français dans le texte, au lieu de <i>without</i>, sans aucune +autre raison que celle du mètre. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>7. Mais ce n'est pas seulement sous cet antique +climat où la liberté date sa naissance avec la naissance +du tems, ni seulement aux lieux où, plongée +dans la nuit, la foule des Incas apparaît comme un +nuage obscur;--non, ce n'est pas là seulement que +l'aurore vient de renaître. La célèbre, la romantique +Espagne repousse de nouveau les usurpateurs loin de +son sol. Les légions romaines ou les hordes puniques +ne demandent plus ses campagnes pour lice aux +exploits de leurs glaives. Ni le Vandale, ni le Visigoth +ne souillent plus les plaines qui abhorrent l'un +et l'autre de la même haine. Le vieux Pélayo<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a> +<a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a> ne rassemble +plus sur sa montagne les braves guerriers +qui léguèrent à leurs fils mille ans de combats: cette +race a été semée et moissonnée; comme s'en souvient +encore maintes fois le Maure qui soupire sur son +triste rivage. Long-tems, dans la chanson du paysan +et dans la page du poète, a vécu la mémoire d'Abencérage: +les <i>Zégri</i> et les anciens vainqueurs, à leur +tour vaincus et captifs, sont rentrés dans le barbare +pays d'où ils sortirent. Ils ont disparu,--eux, leur +foi, leurs épées, leur empire. Mais ils ont laissé des +ennemis plus antichrétiens<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a> +<a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a> qu'eux-mêmes; le monarque +bigot ou le prêtre bourreau<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a> +<a href="#footnote223"><sup class="sml">223</sup></a>, l'inquisition +avec ses solennels bûchers, le sanglant <i>auto da fe</i><a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a> +<a href="#footnote224"><sup class="sml">224</sup></a>, +dont la flamme se nourrit de chairs humaines, et +que préside le Moloch catholique, froidement cruel, +fixant avec joie son œil inexorable sur cette flamboyante +fête de mort. Le souverain, tour à tour trop +sévère ou trop faible; l'orgueil se targuant de la paresse; +les nobles abâtardis par une longue décadence; +l'hidalgo avili; le paysan, moins dégénéré, mais encore +plus dégradé; le royaume dépeuplé; une marine, +jadis si fière, devenue oublieuse de la mer; +les phalanges, jadis impénétrables, complètement +désorganisées; la forge où se formaient les lames de +Tolède, depuis long-tems oisive; les trésors étrangers +affluant chez toutes les nations étrangères, hormis +chez celle qui les acheta de son propre sang; cette +langue elle-même, digne rivale de la langue de Rome, +et naguères aussi commune aux peuples que leur +idiôme maternel, désormais négligée ou même oubliée:--telle +fut l'Espagne; telle, dorénavant, elle +n'est, ni ne sera plus. Les plus terribles de ses +ennemis, les usurpateurs de son sol, ont senti ce +qu'a pu faire l'esprit de l'antique Numance ressuscité +dans la Castille. Sus! sus! debout! indompté torréador! +Le taureau de Phalaris renouvelle ses mugissemens. +A cheval, noble hidalgo! ce n'est pas +en vain que renaît le cri des anciens jours:--«Iago! +et fermons l'Espagne<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a> +<a href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a>!» Oui, fermez-la dans l'enceinte +de vos bataillons, élevez la barrière armée +que rencontra Napoléon.--Une guerre d'extermination; +les plaines désertes, les rues sans autres habitans +que des cadavres; la sauvage Sierra, retraite +de la troupe plus sauvage des guérillas aux panaches +de vautour, de ces guerriers toujours prêts à +fondre comme des éperviers sur leur proie; Saragosse +désespérée, puissante encore dans sa chute; +l'homme égal en force à un pur esprit, et la jeune +fille brandissant son glaive mieux que l'amazone elle-même; +le couteau d'Aragon<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a> +<a href="#footnote226"><sup class="sml">226</sup></a>, l'acier de Tolède, la +fameuse lance de la chevaleresque Castille; la carabine +catalane, toujours fidèle au but: les coursiers +d'Andalousie en avant-garde; les torches allumées +pour faire de Madrid une autre Moscou: enfin, l'esprit +du Cid passé dans tous les cœurs:--voilà quelle +a été, quelle est, quelle sera l'Espagne. Avance +donc, ô France, pour conquérir--non pas l'Espagne, +mais ta propre liberté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" +name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a href="#footnotetag221"> +(retour) </a> Plus connu sous le nom de Pélage. Nous avons, d'après Lord Byron, +donné le nom espagnol, avec sa véritable orthographe. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" +name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a href="#footnotetag222"> +(retour) </a> Le texte dit <i>Yet left more</i> antichristian <i>foes than they</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" +name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a href="#footnotetag223"> +(retour) </a> Le texte dit <i>boucher. The butcher priest</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" +name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a href="#footnotetag224"> +(retour) </a> Acte de foi. Le texte anglais n'a conservé de l'espagnol que le mot +<i>auto</i> (<i>faith's red auto</i>): nous ne pouvions dire <i>auto</i> de foi. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" +name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a href="#footnotetag225"> +(retour) </a> Ancien cri de guerre espagnol.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" +name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a href="#footnotetag226"> +(retour) </a> Les Aragonais ont une adresse particulière à se servir de cette arme, +et ils l'ont surtout déployée dans les dernières guerres contre les Français.</blockquote> + +<p>8. Mais que vois-je? Un congrès! C'est le nom +solennel qui rendit libre l'Atlantique! Pouvons-nous +espérer même chose pour l'Europe vieillie et usée? +A ce nom s'élèvent, comme autrefois l'ombre de +Samuel devant les monarchiques regards de Saül, +les prophètes de la jeune liberté, convoqués des lointains +climats de Washington et de Bolivar; Henri<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a> +<a href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>, +ce Démosthène des forêts, qui lança les foudres de +sa voix contre le Philippe des mers; le stoïque Franklin, +ombre énergique, enveloppée des feux célestes +que sa main apaisa; et Washington, dompteur des +tyrans. Les voilà tous qui s'éveillent, et qui nous +commandent de rougir de nos vieilles chaînes ou de les +briser. Mais, hélas! <i>qui</i> sont-ils, ceux qui composent +ce sénat d'élus destinés à racheter la foule? <i>Qui</i> +sont-ils, ceux qui renouvellent ce nom sacré, jusqu'alors +départi aux conseils assemblés pour le bonheur +du genre humain? Quels hommes se réunissent +aujourd'hui à ce vénérable appel? C'est la sainte-alliance, +qui dit que trois font tout. Terrestre trinité, +qui revêt une apparence céleste, comme le +singe contrefait l'homme! Unité pieuse, formée dans +le dessein unique--de fondre trois sots en un Napoléon. +Ah! l'Égypte eut des dieux raisonnables en +comparaison des nôtres: ses chiens et ses bœufs connaissaient +leur véritable place, et, demeurant en repos +dans leur chenil ou leur étable, ils ne se souciaient +que d'être bien et dûment nourris; mais aux +nôtres, plus affamés, il faut encore quelque chose +de plus, le pouvoir d'aboyer et de mordre, de répandre +le sang et dévorer les chairs vivantes. Oh! +combien étaient plus heureuses que nous les grenouilles +du bon Ésope! car nous avons pour maîtres +des soliveaux animés, qui étendent çà et là leur +masse méchante, et accablent les nations sous leurs +stupides coups, dans la crainte insensée de laisser +quelque ouvrage à la cigogne révolutionnaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" +name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a href="#footnotetag227"> +(retour) </a> Ce Henri, célèbre patriote, est un des hommes les plus extraordinaires, +et peut-être un des moins connus en Europe; il se distingua, +dans la révolution de l'Amérique, par un talent merveilleux. Ce fut un +<i>phénomène</i>, même pour un tems de révolution. + +<p>(<i>Note d'un édit. anglais</i>.)</p></blockquote> + +<p>9. O trois fois heureuse Vérone, depuis que +brille sur toi l'impériale présence de la nouvelle trinité! +Fière d'un tel honneur, ton sol perfide oublie +la tombe tant vantée de <i>tous les Capulets</i>, tes Scaliger,--(qu'était +en effet <i>le grand chien</i>, «<i>can +grande</i>», que je me hasarde de traduire, auprès de +ces singes bien plus sublimes?)--ton poète Catulle, +dont les vieux lauriers cèdent à ces lauriers +nouveaux; ton amphithéâtre où les Romains siégèrent; +le Dante dont tu accueillis l'exil; ton bon vieillard<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a> +<a href="#footnote228"><sup class="sml">228</sup></a> +pour qui le monde entier était dans ton enceinte, +et qui ne savait point qu'il y eût quelque +chose au-delà; ah! plût à Dieu que les hôtes royaux +que tu renfermes lui ressemblassent au point de ne +jamais sortir de tes murs! Courage! poussez mille +cris de joie, gravez des inscriptions, élevez des monumens +de honte pour dire à la tyrannie que le +monde est dompté! Courez en foule au théâtre avec +une rage de loyauté: la comédie n'est pas sur la +scène, le spectacle est riche en rubans et en croix.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" +name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a href="#footnotetag228"> +(retour) </a> Le fameux vieillard de Vérone.</blockquote> + +<p>Allons, bonne Italie, regarde à travers les barreaux +de ta prison; applaudis, on te le permet: pour cela, +tes mains chargées de fers sont libres.</p> + +<p>10. Brillant spectacle! voyez le czar fat, l'autocrate +des valses et des combats, aussi désireux d'un +<i>bravo</i> que d'un royaume, et tout aussi propre à manier +un éventail qu'à porter un casque; beau comme +un Calmouk, spirituel comme un Cosaque; ame généreuse +tant qu'elle n'est pas atteinte par les frimas; +se laissant à demi amollir par un dégel libéral, mais +reprenant sa dureté première toutes les fois que le +soleil levant est environné de nuages; sans autre +objection à la vraie liberté, sinon que les nations +deviendraient libres. Comme l'impérial dandy jase +bien sur la paix! comme il est prêt à délivrer la +Grèce, si les Grecs voulaient être ses esclaves! Avec +quelle noblesse il a rendu aux Polonais leur diète, +puis commandé à la belliqueuse Pologne de demeurer +en repos! Avec quelle bonté il enverrait les aimables +pulks<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a> +<a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a> de la douce Ukraine faire la leçon à +l'Espagne! Avec quelle majesté royale montrerait-il +à la fière Madrid sa gracieuse personne, long-tems +inconnue aux peuples du Sud! Bonheur acheté à +bon marché, le monde entier le sait,--en ayant les +Moscovites pour amis ou pour ennemis. Continue, +monarque homonyme de l'illustre fils de Philippe!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" +name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a href="#footnotetag229"> +(retour) </a> Mot russe, par lequel on désigne particulièrement les bandes de +Cosaques. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>La Harpe, ton Aristote, te fait signe. Ce que fut la +Scythie à l'ancien Alexandre, l'Ibérie le sera à toi +et à tes Scythes. Jeune homme déjà un peu mûr, +songe à ton prédécesseur sur les bords du Pruth: si +sa destinée doit être aussi la tienne, tu as pour t'aider +plus d'une vieille femme, mais point de Catherine<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a> +<a href="#footnote230"><sup class="sml">230</sup></a>: +l'Espagne aussi a des rochers, des rivières +et des défilés;--l'ours peut tomber dans les piéges +du lion. Les plaines ardentes de Xérès sont fatales +aux Goths: crois-tu que le vainqueur de Napoléon +doive céder à tes armes? Mieux vaut améliorer tes +déserts, changer tes épées en socs de charrue, raser +et laver tes hordes de Baskirs, arracher tes états à +l'esclavage et au knout; que de t'engager tête baissée +dans une route funeste, pour infester de tes hideuses +légions la contrée où les lois sont aussi pures que le +ciel. L'Espagne n'a pas besoin d'engrais: son sol +est fertile, mais elle ne nourrit pas ses ennemis: ses +vautours se sont rassasiés depuis peu; voudrais-tu +leur fournir une nouvelle proie? Hélas! tu ne seras +pas conquérant, mais pourvoyeur. Je suis Diogène, +quoique Russes et Huns se tiennent devant mon soleil +et celui de plusieurs millions d'hommes: mais si +je n'étais pas Diogène, j'aimerais mieux me traîner +comme un ver que d'être un <i>tel</i> Alexandre! Soit +esclave qui voudra: le cynique sera libre; son tonneau +a des murailles plus dures que Sinope<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a> +<a href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>; toujours +il aura en main sa lanterne, pour découvrir +sur le visage des monarques <i>un honnête homme</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" +name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a href="#footnotetag230"> +(retour) </a> L'adresse de Catherine tira d'embarras Pierre, surnommé le Grand +(sans doute, par pure courtoisie), lorsqu'il était entouré par les Musulmans +sur les bords du Pruth.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" +name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a href="#footnotetag231"> +(retour) </a> Patrie de Diogène le Cynique. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>11. Et cependant, que fait la Gaule, terre prolifique +des ultras <i>nec plus ultra</i>, et de leur bande +de mercenaires? Que font ses chambres bruyantes, +et sa tribune, où chaque orateur grimpe avant de +trouver une parole, et quand elle est trouvée, entend +pour réponse <i>le mensonge</i>, qui fait écho tout +alentour? Les représentans de notre Grande-Bretagne +daignent quelquefois écouter: un sénat gaulois +a plus de langues que d'oreilles: <i>Constant</i> lui-même, +leur unique maître en débats politiques<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a> +<a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>, +doit se battre prochainement pour justifier en +champ-clos son discours. Mais ceci coûte peu aux +vrais Français, qui toujours aimèrent mieux combattre +qu'écouter, fût-ce leur propre père. Qu'est-ce, +en effet, que se tenir ferme devant les boulets, +au prix de l'obligation d'être long-tems attentifs, et +de ne jamais interrompre? Telle n'était point en vérité +la méthode de la vieille Rome, lorsque Cicéron +frappait de son tonnerre les échos du Forum: mais +Démosthène a sanctionné le fait, en définissant l'éloquence +<i>de l'action, toujours de l'action</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" +name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a href="#footnotetag232"> +(retour) </a> Byron oublie le général Foy, Manuel, M. Royer-Collard, et tant +d'autres orateurs dont le nom ne s'offre pas tout de suite à notre plume. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>12. Mais où est le monarque? a-t-il dîné? ou +bien gémit-il encore sous la pesante dette de l'indigestion? +Les <i>pâtés</i><a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a> +<a href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a> révolutionnaires se sont-ils soulevés, +et les royales entrailles se sont-elles changées +en prison? Le mécontentement a-t-il mis les troupes +en fermentation; ou bien <i>nulle</i> fermentation n'a-t-elle +suivi les perfides potages<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a> +<a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>? Les cuisiniers carbonari +n'auraient-ils pas assez prodigué la carbonnade<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a> +<a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a> +à chaque service? ou les docteurs impitoyables +auraient-ils conseillé la diète? Ah! dans tes regards +abattus je lis que la France entière n'a pas d'autres +instrumens de trahison que ses cuisiniers, ô bon et +classique L--! Est-il, peux-tu dire, désirable +d'être le <i>Désiré</i>? Pourquoi abandonnas-tu le calme +le verdoyant séjour d'Hartwell, la table d'Apicius et +les odes d'Horace, pour régir un peuple qui ne veut +pas être régi, et qui aime beaucoup mieux un fesseur +qu'un professeur<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a> +<a href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>? Ah! les trônes ne cadraient +ni à ton tempérament ni à ton goût, la table te voit +bien mieux placé: doux épicurien, fait pour être un +hôte aimable et un non moins bon convive, pour +parler de littérature et connaître par cœur, <i>à moitié</i> +l'art du poète, et <i>à fond</i> l'art du gourmand<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a> +<a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>; toujours +érudit, de tems en tems spirituel, et gracieux +quand la digestion le permet;--mais non pas né +pour gouverner une terre asservie ou libre, la goutte +était déjà pour toi un suffisant martyre!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" +name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a href="#footnotetag233"> +(retour) </a> Le mot est en français dans le texte. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" +name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a href="#footnotetag234"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Have discontented movements stirr'd the troops;</i></p> +<p><i>Or have</i> no <i>movements follow'd trait'rous soups</i>?</p> +</div></div> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" +name="footnote235"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag235"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Have</i> carbonaro <i>cooks not</i> carbonadoed</p> +<p><i>Each course enough</i>?</p> +</div></div> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" +name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a href="#footnotetag236"> +(retour) </a> C'est un jeu de mots analogue à celui du texte: + +<p><i>And love much rather to be</i> scourged <i>than</i> schooled.</p> + +<p>Le peuple français a enfin regimbé sous le fouet, et reconquis pour +jamais sa liberté.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" +name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a href="#footnotetag237"> +(retour) </a> <i>A moitié, à fond</i>, sont en français dans le texte. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>13. Et la noble Albion passera-t-elle sans recevoir +d'un hardi Breton l'ordinaire phrase d'éloges? +Ses arts,--ses armes,--et George,--et la +gloire et les îles,--et l'heureuse Bretagne,--les +sourires de la richesse et de la liberté,--les côtes +blanchâtres et escarpées qui forcèrent l'invasion à +se tenir au large,--le contentement des sujets à l'épreuve +des taxes,--l'orgueilleux Wellington, avec +son bec d'aigle si recourbé que son nez est le croc +où il suspend le monde<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a> +<a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>!--et Waterloo,--et le +commerce,--et--(chut! ne lâchons pas encore +une syllabe sur les impôts, ni sur la dette)--et +cet homme qu'on ne pleure jamais (assez), Castlereagh, +dont le canif fendit l'autre jour une plume +d'oie<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a> +<a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>--et <i>les pilotes qui ont triomphé de tous les +orages</i>,--(mais, n'altérez pas un nom, même pour +la rime.)<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a> +<a href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>» Voilà les lieux communs, jusqu'ici +chantés si souvent, qu'à mon sens, nous n'avons plus +désormais besoin de les chanter; on les trouve partout +dans tant de volumes qu'il n'y a aucune nécessité +que vous les trouviez ici. Toutefois, il nous reste +encore l'espérance d'un <i>régime</i>, conforme à la raison, +et, ce qui est plus étrange, à la <i>rime</i><a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a> +<a href="#footnote241"><sup class="sml">241</sup></a>; ton génie nous +permet de l'espérer, ô Canning! toi qui, homme +d'état par éducation, mais, né homme d'esprit, ne +pus jamais, même dans cette stupide chambre, abaisser +ton poétique enthousiasme à une prose froide et +plate: notre dernier, notre meilleur, notre unique +orateur, moi, je puis te louer,--ce que les torys +ne font plus, ou du moins pas autant;--ils te haïssent, +grand homme, parce que tu les soutiens encore +moins que tu ne leur en imposes. La meute se +rassemblera dès que le chasseur aura crié: holà! +elle le suivra, bande docile, partout où il la conduira. +Mais ne t'y méprends pas; leurs hurlemens +ne sont pas des cris d'amour, leur aboiement après +le gibier n'est pas un éloge. Encore moins fidèles +que la troupe quadrupède, les bipèdes, au moindre +soupçon d'odeur, reviendraient sur leurs pas. Les +liens qui attachent ta selle ne s'ont pas encore tout-à-fait +sûrs, et l'on ne peut pas se fier beaucoup aux +jarrets du royal étalon. Le lourd et vieux cheval +blanc est enclin à broncher, à ruer, à se laisser parfois, +lui et son cavalier, dans la boue. Mais que +vois-je? l'animal est saignant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" +name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a href="#footnotetag238"> +(retour) </a> <i>That nose, the hook where he suspends the world</i>. + +<p><i>Naso suspendit adunco</i>.</p> + +<p>(<span class="sc">Horace</span >.)</p> + +<p>Le poète romain applique cette expression à un homme qui était simplement +impérieux envers son ami.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" +name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a href="#footnotetag239"> +(retour) </a> <i>Whose pen-knife slit a goose-quill t'other day</i>: il y a un jeu de +mots intraduisible, <i>quill</i> ayant un double sens, celui de <i>plume</i> et celui +de tuyau, et indiquant par là l'artère carotide que Castlereagh se coupa. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" +name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a href="#footnotetag240"> +(retour) </a> Toutes ces phrases sont des lambeaux de Southey et autres poètes +courtisans; la dernière parenthèse indique qu'un de ces poètes avait altéré, +pour la justesse de la rime, le nom de son héros. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" +name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a href="#footnotetag241"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Yet something may remain perchance to</i> chime</p> +<p><i>With reason, and, what's stranger still, with</i> rhyme.</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<p>14. Hélas! pauvre contrée<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a> +<a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>! comment la langue +ou la plume déplorera-t-elle tes <i>country-gentlemen</i>, +aujourd'hui pris au dépourvu, les derniers à imposer +silence au cri de guerre, les premiers à faire de +la paix une maladie? Pourquoi sont nés tous ces patriotes +de campagne<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a> +<a href="#footnote243"><sup class="sml">243</sup></a>? pour chasser, voter, et hausser +le prix du grain? Mais le grain, comme toute +chose mortelle, doit tomber: oui, tout tombe, rois, +conquérans, et principalement le cours des marchés. +Devez-vous donc tomber avec chaque épi de blé? +Pourquoi troubliez-vous Bonaparte dans son empire? +Il était votre grand Triptolème: ses vices ne détruisaient +que des royaumes, mais maintenaient vos prix: +il agrandissait, au profit et au contentement de tous +les lords, le grand œuvre d'alchimie agraire que l'on +appelle <i>rente</i><a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a> +<a href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>. Pourquoi le tyran trébucha-t-il chez +les Tartares, et fit-il baisser le froment à un taux si +désespérant? cet homme valait beaucoup plus sur +son trône. A dire vrai, le sang et l'argent étaient +répandus sans mesure; mais qu'est-ce que cela? le +crime peut en retomber sur la Gaule. Mais le pain +était cher, le fermier payait exactement, et les arpens +de terre acquittaient leur dette au jour fixé. Maintenant, +qu'est devenu le compte clair et net de l'ale? +le métayer, fier de sa bourse bien arrondie, et connu +pour n'avoir jamais manqué à un paiement? la ferme +qui jusqu'ici ne resta jamais sur les bras du propriétaire? +le marais converti en champ fertile? l'espoir +impatient de l'expiration du bail? les fermages portés +au double? Ah! que la paix est un grand mal! +En vain l'on propose des prix pour exciter le génie +du cultivateur, en vain la chambre des communes +vote son bill patriotique, l'<i>intérêt foncier</i>,--(peut-être +comprendrez-vous mieux la phrase en supprimant +l'épithète)<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a> +<a href="#footnote245"><sup class="sml">245</sup></a>--l'intérêt frappe tous les échos +de ses gémissemens, dans la crainte que l'aisance +ne descende jusqu'au pauvre. Vite! vite! rentes foncières<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a> +<a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>, +hâtez-vous de hausser: sinon le ministère +perdra ses votes; le patriotisme, si délicat et si pur, +baissera ses pains au prix courant, car, hélas! <i>les +pains et les poissons</i>, naguère cotés si haut, aujourd'hui +ne sont plus;--les fours sont fermés, les pêcheries +à sec, et après tant de millions dépensés, il +ne reste plus qu'à devenir modérés et contens. Ceux +qui ne le sont pas <i>ont eu</i> leur tour,--et toujours +tour à tour l'urne de la fortune verse le bien et le +mal. Qu'ils trouvent aujourd'hui leur récompense +dans leur vertu, et qu'ils partagent les heureuses +destinées qu'eux-mêmes ont préparées. Voyez donc +cet essaim de Cincinnatus sans gloire, fermiers de la +guerre et dictateurs des fermes! <i>Leur</i> soc fut le glaive +remis entre des mains mercenaires, <i>leurs</i> champs +s'engraissèrent du sang des autres contrées. Sains et +saufs dans leurs granges, ces laboureurs sabins envoyèrent +leurs frères aux combats,--et pourquoi? +pour la rente<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a> +<a href="#footnote247"><sup class="sml">247</sup></a>! Chaque année ils votèrent par immenses +budgets le sang, les sueurs, les millions de +la nation en larmes,--et pourquoi? pour la rente! +Ils beuglaient, dînaient, buvaient, et juraient qu'ils +étaient prêts à mourir pour l'Angleterre; pourquoi +donc vivre? pour la rente! La paix a produit le mécontentement +général de ces patriotes à grand marché<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a> +<a href="#footnote248"><sup class="sml">248</sup></a>; +la guerre était pour eux la rente! Comment +rétablir leur amour de la patrie, rétablir les millions +follement dépensés?--en rétablissant la rente. +Ne rendront-ils donc pas les trésors prêtés? non sans +doute: il faut tout sacrifier à la hausse de la rente. +Leur bien, leur mal, leur santé, leur richesse<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a> +<a href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a>, +leur joie ou leur chagrin, leur être, leur fin, leur +but, leur religion, c'est la rente! la rente! rien que +la rente! O Ésaü, tu vendis ton droit d'aînesse pour +un plat de lentilles: tu aurais dû gagner plus, ou +manger moins; maintenant tu as avalé goulument +ton potage, tes réclamations sont vaines; Jacob dit +que le marché tient. Tel fut, seigneurs terriens<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a> +<a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>, +votre appétit pour la guerre; et, gorgés de sang, +vous grognez pour une blessure! Quoi donc? voudrait-on +étendre ce tremblement du sol jusqu'à la +caisse publique, et, quand la terre s'écroule, ébranler +le papier consolidé? pourvu que la rente foncière +se relève, faire tomber la banque et la nation, +et fonder sur la bourse un <i>fundling</i> hôpital? puis, +tandis que la religion se débat dans les convulsions +de l'agonie, notre sainte mère l'église ne pleure que +sur ses dîmes, comme Niobé sur ses enfans: les +prélats sont condamnés au sort des saints, et l'orgueilleux +<i>pluralist</i><a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a> +<a href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a> se voit réduit à un seul bénéfice. +L'église, l'état et la faction luttent au milieu des ténèbres, +dans l'arche commune où le déluge les ballotte. +Sans évêques, sans banques, sans dividendes, +une autre Babel s'élève,--mais la Bretagne finit. +Et pourquoi? pour choyer les besoins de l'égoïsme, +et étayer le tertre de ces fourmis, maîtresses des +champs. <i>Regarde ces fourmis, paresseux, et sois +sage</i><a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a> +<a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>: admire leur patience dans chaque sacrifice, +jusqu'à ce que tu aies appris à sentir la leçon de leur +orgueil, la valeur des taxes et de l'homicide; admire +leur justice qui renierait volontiers la dette des nations:--et +pourtant cette dette, répondez, je vous +prie, <i>qui l'a faite si haute</i>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" +name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a href="#footnotetag242"> +(retour) </a> Il reste dans la traduction une inévitable obscurité, parce que Byron +joue sur le double sens de <i>country</i>, patrie et campagne. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" +name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a href="#footnotetag243"> +(retour) </a> <i>Country patriots</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" +name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a href="#footnotetag244"> +(retour) </a> En anglais, <i>rent</i> est une expression technique, spéciale pour designer +exclusivement le revenu d'une propriété terrienne. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" +name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a href="#footnotetag245"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>The</i> landed interest--(<i>you may understand</i></p> +<p><i>The phrase much better leaving out the land</i>).</p> +</div></div> + +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" +name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a href="#footnotetag246"> +(retour) </a> C'est ainsi que nous traduisons et devons traduire <i>rents</i>, qui, dans +le texte, n'est accompagné d'aucun adjectif. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" +name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a href="#footnotetag247"> +(retour) </a> Comme en français le mot <i>rente</i> employé seul indique spécialement +le revenu de l'argent, et non pas le revenu des terres, nous prévenons +nos lecteurs qu'ici il faut l'entendre dans le sens anglais (rente foncière): +ce mot se répétant neuf fois, on sent pourquoi nous avons préféré à un +anglicisme une périphrase lourde. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" +name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a href="#footnotetag248"> +(retour) </a> <i>These high market patriots</i>.--Pour rendre cette expression énergique +et concise, nous avons employé une locution ancienne. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" +name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a href="#footnotetag249"> +(retour) </a> Il y a un jeu de mots: <i>Health, wealth</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" +name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a href="#footnotetag250"> +(retour) </a> <i>Landlords</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" +name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a href="#footnotetag251"> +(retour) </a> <i>And proud pluralities subside to one</i>. + +<p>Nous avons hasardé de franciser le mot <i>pluralist</i>, qui désigne spécialement +l'individu cumulant plusieurs bénéfices ecclésiastiques. Si cela +déplaît, qu'on mette à la place le mot <i>cumulard</i>, moins étrange, mais +plus général et plus vague.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" +name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a href="#footnotetag252"> +(retour) </a> Citation.</blockquote> + +<p>15. <a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a> +<a href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>Ou bien guide tes voiles entre ces roches +trompeuses, nouvelles symplégades<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a> +<a href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>,--écueils féconds +en naufrages, où Midas pourrait voir de nouveau +ses souhaits accomplis en papier réel ou en or +imaginaire: ce magique palais d'Alcine montre plus +de richesses que la Bretagne n'en eut jamais à perdre, +fût-elle tout entière une mine pure d'atomes +étrangers, fussent tous ses cailloux sortis du Pactole.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" +name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a href="#footnotetag253"> +(retour) </a> La Bourse.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" +name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a href="#footnotetag254"> +(retour) </a> Ce sont deux rochers, situés à l'embouchure du Bosphore, dans le +Pont-Euxin. Les poètes anciens en ont parlé comme de deux masses mobiles +qui s'entrechoquaient pour abîmer les navires engagés dans ce +passage. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Là s'ouvre le tripot de la fortune, tandis qu'une +vaine rumeur tient l'enjeu, et que le monde tremble +de forcer les banquiers à la banqueroute<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a> +<a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a> +. Combien +la Bretagne est riche, non pas, il est vrai, en mines, +en paix, en aisance, en blé, en huile ni en vins. +Ce n'est pas une terre de Chanaan, pleine de lait et +de miel, ni d'autre monnaie courante que ses siclés +de papier<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a> +<a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a> +. Mais ne refusons pas d'avouer la vérité: +jamais terre chrétienne fut-elle si riche en juifs? Le +bon roi Jean<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a> +<a href="#footnote257"><sup class="sml">257</sup></a> + ne leur laissa que les dents: mais aujourd'hui, +ô rois, tous tant que vous êtes, ce sont +les juifs qui vous tirent poliment les vôtres, ce sont +eux qui régissent tous les états, tous les événemens, +tous les souverains, et qui font voyager un emprunt +<i>de l'Indus jusqu'au pôle</i>. Les trois frères<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a> +<a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a> +,--le banquier, +le <i>broker</i><a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a> +<a href="#footnote259"><sup class="sml">259</sup></a> +,--et le baron--se hâtent de +porter secours à nos tyrans banqueroutiers,--et +non pas aux nôtres seulement; la Colombie voit aussi +les heureuses spéculations se succéder les unes aux +autres, et les philanthropiques enfans d'Israël daignent +soutirer goutte à goutte leur gentil droit de +courtage aux veines épuisées de l'Espagne<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a> +<a href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a> +. Sans +l'aide d'Abraham, la Russie ne peut marcher: c'est +l'or, non pas l'acier, qui élève les arcs de triomphe. +Deux juifs, race choisie, peuvent trouver en tout +royaume leur <i>terre promise</i>: deux juifs humilient les +Romains, et haussent le Hun maudit, plus brutal +que dans les anciens jours: deux juifs,--vrais +juifs, et non pas samaritains,--gouvernent le +monde avec tout l'esprit de leur secte. Que leur importe +le bonheur de la terre? Un congrès forme leur +<i>nouvelle Jérusalem</i>, où les appellent les baronies et +les cordons.--O saint Abraham! vois-tu ce spectacle? +tes sectateurs se mêlent à ces royaux pourceaux<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a> +<a href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>, +qui ne crachent pas sur leur juive souquenille<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a> +<a href="#footnote262"><sup class="sml">262</sup></a>, +mais qui les honorent comme personnages +de conséquence.--(Qu'est devenu, ô Pope, ton +vigoureux jarret? ne pourrait-il accorder à Juda la +faveur de quelques coups de pied? ou bien a-t-il +donc cessé de <i>ruer contre l'aiguillon</i><a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a> +<a href="#footnote263"><sup class="sml">263</sup></a> +?) Vois dans le +pays de Shylock<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a> +<a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a> + les juifs prêts de nouveau à retrancher +du cœur des nations une livre de chair<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a> +<a href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" +name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a href="#footnotetag255"> +(retour) </a> <i>And the world trembles to bid</i> brokers break. + +<p>--<i>Broker</i> indique plus particulièrement ce que nous entendons par +<i>agent de change</i>. Nous y avons substitué le mot <i>banquier</i>, pour conserver +la paronomase par dérivation.</p> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" +name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a href="#footnotetag256"> +(retour) </a> <i>Paper shekels</i>.--Le sicle est une monnaie dont il est question +dans la Bible. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" +name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a href="#footnotetag257"> +(retour) </a> Jean-sans-Terre, sous le règne duquel les Juifs souffrirent les plus +cruelles exactions. + +<p>(N. du Tr.)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" +name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a href="#footnotetag258"> +(retour) </a> Byron désigne les trois Rothschild, celui de Paris, celui de Londres +et celui de Vienne. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" +name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a href="#footnotetag259"> +(retour) </a> <i>Courtier, agent-de-change</i> ne rendent qu'à peu près, et d'une +manière fausse, ce que les Anglais nomment <i>broker</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" +name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a href="#footnotetag260"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>And philanthropic Israel deign us to drain</i></p> +<p><i>Her mild</i> per centage (littéralement: son <i>tant pour cent</i>)</p> +<p><i>from exhausted Spain</i>.</p> +</div></div> + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" +name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a href="#footnotetag261"> +(retour) </a> <i>These royal</i> swine.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" +name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a href="#footnotetag262"> +(retour) </a> Citation: <i>On their jewish gabardine</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" +name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a href="#footnotetag263"> +(retour) </a> Citation: <i>Kick against the pricks</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" +name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a href="#footnotetag264"> +(retour) </a> Le Juif du <i>Marchand de Venise</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" +name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a href="#footnotetag265"> +(retour) </a> Citation: <i>Pound of flesh</i>. + +<p>(N. du Tr.)</p></blockquote> + +<p>16. Étrange spectacle! ce congrès fut destiné à +unir ce qui ne peut être uni, ce qui est incompatible. +Je ne parle pas des souverains;--ils sont tous semblables, +monnaie commune, telle qu'elle fut toujours +frappée. Mais ceux qui régissent les marionnettes, +qui en remuent les fils, offrent plus de bigarrure que +leurs lourds monarques: ce sont juifs, auteurs, généraux, +charlatans, qui s'assemblent, tandis que +l'Europe s'émerveille d'un si vaste dessein. Là, Metternich, +premier parasite du pouvoir, prodigue ses +cajoleries: là, Wellington oublie de combattre; là, +Châteaubriand compose de nouveaux livres des <i>Martyrs</i><a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a> +<a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>; +les rusés Grecs intriguent pour les stupides +Tartares; Montmorency, ennemi juré des chartes, +devient un diplomate de grand <i>éclat</i><a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a> +<a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a> pour fournir +des articles aux <i>Débats</i>; pour lui, la guerre est chose +sûre,--et cependant pas aussi certaine que son congé +signifié par le <i>Moniteur</i>. Hélas! comment son cabinet +put-il errer ainsi? la paix vaut-elle un ministre-ultra? +Il tombe, en vérité, mais peut-être pour se relever +<i>presque aussi vite qu'il a conquis l'Espagne</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" +name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a href="#footnotetag266"> +(retour) </a> M. Châteaubriand, qui n'a pas oublié l'auteur dans le ministre, reçut +à Vérone un joli compliment d'un souverain lettré: «Ah! monsieur +C--; êtes-vous parent de ce Châteaubriand qui--qui--qui a +<i>écrit quelque chose</i>?» On dit que l'auteur d'<i>Atala</i> se repentit pour un +instant d'être un <i>légitime lui-même</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" +name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a href="#footnotetag267"> +(retour) </a> En français dans le texte, pour rimer avec <i>Débats</i>, qui est également +en français. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>17. Assez de cela!--un spectacle plus triste détourne +et fixe les regards de ma muse, qui s'en défend +en vain. L'impériale archiduchesse, l'impériale fiancée, +l'impériale victime--sacrifiée à l'orgueil! cette +mère de l'enfant, espoir du héros, du jeune Astyanax +de la moderne Troie: cette femme, maintenant ombre +pâle de la plus grande reine que la terre ait encore +à voir, ou ait jamais vue; elle s'éclipse parmi +les fantômes du moment! Objet de pitié, débris de +puissance! oh! raillerie cruelle! L'Autriche ne peut-elle +donc épargner une fille? Qu'est-ce que la veuve +de la France a fait là? Sa véritable place était sur +les rivages de Sainte-Hélène; son seul trône, sur le +tombeau de Napoléon. Mais non:--elle doit encore +conserver un petit royaume sous la garde assidue de +son formidable chambellan; martial argus qui, sans +avoir cinquante paires d'yeux, doit veiller sur elle +au milieu de ces pompes chétives. Elle ne partage +plus l'empire qu'elle partagea en vain, l'empire qui, +surpassant celui de Charlemagne, s'étendit depuis +Moscou jusques aux mers du sud; mais elle gouverne +encore le pastoral duché du fromage<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a> +<a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a>, où Parme +voit le voyageur accourir pour noter les affiquets +de cette cour de contrefaçon. Mais la voilà qui paraît, +cette femme! Elle se montre en spectacle à +Vérone, mais privée de toute splendeur: elle se +montre,--tandis que les nations regardent et demeurent +en deuil,--avant même que les cendres +de son époux aient eu le tems de se glacer sous le +ciel inhospitalier de l'exil: (si toutefois ces cendres +augustes peuvent jamais devenir froides;--mais +non,--elles cachent encore des feux qui s'échapperont +de la terre.) La voilà qui s'avance, la nouvelle +Andromaque!--(non l'Andromaque de Racine ou +d'Homère.) Voyez, elle marche, appuyée sur le bras +de Pyrrhus. Oui, cette main, rouge encore du sang +de Waterloo, cette main, qui trancha le sceptre à demi +brisé d'un premier époux, est offerte et acceptée! +L'impudeur d'une esclave serait-elle montée plus haut +ou descendue plus bas?--<i>Lui</i>, cependant, il gît +dans sa tombe encore fraîche! Quant à elle, ni ses +yeux, ni ses joues ne trahissent aucune lutte intérieure, +et l'<i>ex</i>-impératrice devient aussi bien <i>ex</i>-épouse. +Tant les ames royales ont d'égard pour les +nœuds humains! Pourquoi donc respecteraient-elles +les sentimens des hommes, quand les leurs ne sont +pour elles-mêmes qu'un jeu?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" +name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a href="#footnotetag268"> +(retour) </a> Tout le monde sait ce que c'est que le Parmesan. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>18. Mais, fatigué des folies étrangères, je retourne +dans ma patrie, et j'esquisse le groupe,--le tableau +encore à venir. Ma muse allait pleurer, mais, +avant de laisser couler ses larmes, elle surprit sir +William Curtis en jupon retroussé. Tandis que les +chefs de tous les clans highlandais accouraient en +foule pour saluer leur frère, Vich Ian Alderman!--tandis +que l'hôtel-de-ville devient tout-à-fait gaélique, +et répète les rugissemens erses, tandis que le conseil +s'écrie d'une commune voix: «Claymore!»--à voir +les tartans de la fière Calédonie environner comme +une ceinture le gros <i>sirloin</i><a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a> +<a href="#footnote269"><sup class="sml">269</sup></a> d'une cité celtique, ma +muse éclata en rires si bruyans, que je m'éveillai, +et ce n'était plus un rêve!</p> + +<p>Ici, lecteur, nous nous arrêterons:--s'il n'y a +pas de mal dans ce premier essai,--vous aurez +peut-être un second <i>carmen</i><a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a> +<a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" +name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a href="#footnotetag269"> +(retour) </a> <i>Sirloin</i>, vieux mot qui signifie littéralement <i>seigneur longe de +veau</i>, et se dit des rois anglais faits chevaliers dans un accès de bonne +humeur. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" +name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a href="#footnotetag270"> +(retour) </a> Le mot est en latin dans le texte anglais. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> +<br> +<p class="mid">FIN DE L'AGE DE BRONZE.</p> +<br><br><br> + + + +<h1>ROMANCE</h1> + +<h5>MUY DOLOROSO</h5> + +<h3>DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA.</h3> + +<br><br><br> + +<p>La ballade originale, soit en espagnol, soit en arabe (car elle existait +dans l'une et l'autre langue), produisait une telle impression, qu'il était +défendu aux Maures de la chanter dans Grenade, sous peine de la vie.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Nous avons cru devoir, à l'exemple des meilleures éditions anglaises, +donner le texte espagnol, que les amateurs ne pourraient se procurer +qu'avec grande peine. Au reste, c'est le texte anglais que nous traduisons +avec la fidélité la plus rigoureuse. Ainsi, l'on pourra juger de +l'exactitude de Lord Byron comme traducteur.</p> + +<p><span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></p> +<br><br> +<hr> +<h2>TRÈS-PLAINTIVE BALLADE</h2> + +<h5>SUR</h5> + +<h3>LE SIÉGE ET LA CONQUÊTE D'ALHAMA<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a> +<a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>;</h3> + + +<h5>LAQUELLE, EN LANGUE ARABE, A LE SENS SUIVANT.</h5> +<hr class="short"> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" +name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a href="#footnotetag271"> +(retour) </a> Jolie et assez grande ville d'Espagne, dans le royaume de Grenade. + +<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote> + +<br> +<p>1. Le roi Maure traverse à la hâte la royale ville +de Grenade; il va des portes d'Elvira à celles de Bivarambla.</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>2. Une dépêche annonce au monarque, que la +cité d'Alhama a succombé. Il jeta le papier dans le +feu, et tua le messager.</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>3. Il quitte sa mule et monte son cheval: puis il +presse son coursier à travers la rue de Zacatin, jusques +à l'Alhambra.</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>4. Quand il eut atteint les murs de l'Alhambra, +soudain il ordonna que la trompette se hâtât de sonner +en même tems que le clairon d'argent.</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>5. Et que le bruit sourd des tambours de guerre, +battant au loin l'alarme, fit répondre à l'appel de la +musique martiale les Maures de la ville et de la +plaine.</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>6. Soudain les Maures, avertis par un tel signal +que le sanguinaire Mars les rappelait, vinrent, un à +un et deux à deux, former un puissant escadron.</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>7. Puis un vieillard maure parla en ces termes au +roi: «Pourquoi, nous appeler, ô roi! Que veut dire +cette convocation?»</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>8. «Hélas! amis, vous avez à connaître un désastre +bien cruel: les chrétiens, par un coup de +haute hardiesse, se sont emparés d'Alhama.</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>9. Puis un vieil alfaqui<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a> +<a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>, à barbe longue et blanche, +s'écria: «Bon roi, tu es justement traité; bon +roi, tu l'as bien mérité.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" +name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a href="#footnotetag272"> +(retour) </a> Nom des prêtres chez les Maures. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>10. «Par toi, en un jour fatal, furent mis à mort +les Abencerrages, fleur de Grenade: par toi, les +étrangers furent admis dans la chevalerie de Cordoue.»</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>11. «Et pour cela, ô roi! un double châtiment +tombe sur ta tête: toi et les tiens, ta couronne et ton +royaume, tout périra dans l'abîme d'un dernier naufrage.»</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>12. «Quiconque ne respecte point les lois, la loi +veut qu'il périsse. Ainsi, Grenade doit être prise, et +toi-même succomber avec elle.»</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>13. La flamme étincelait dans les yeux du vieux +Maure; le courroux du monarque s'allumait à ce discours +d'un sujet rebelle, qui parlait trop bien des +lois<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a> +<a href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>.</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" +name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a href="#footnotetag273"> +(retour) </a> On remarquera que ces trois dernières strophes (11, 12, 13) sont +loin de rendre fidèlement la noble simplicité de l'original. (<i>N. du Tr.</i>)</blockquote> + +<p>14. «Aucune loi ne permet de dire ce qui blesse +l'oreille des rois»:--ainsi répond le roi moresque, +frémissant de colère. Il dit, et condamne à mort le +vieillard.</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>15. Maure alfaqui! Maure alfaqui! sans égard +pour ta blanche barbe, le roi ordonne à ses bourreaux +de te saisir: car la perte d'Alhama l'irritait.</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>16. Il leur ordonne d'attacher ta tête à la plus +haute pierre de l'Alhambra, afin que ton supplice +satisfasse à la loi, et que les autres tremblent en le +voyant.</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>17. «Cavaliers, hommes de bien, écoutez mes +paroles; écoutez-moi dire au monarque maure que +je ne lui dois rien.»</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>18. «Mais la chute d'Alhama pèse sur mon cœur +et déchire mon ame. Si le roi a perdu son domaine, +d'autres peuvent avoir perdu davantage.»</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>19. «Les pères ont perdu leurs enfans, les femmes +leurs époux, et maints vaillans hommes leurs +vies: l'un a perdu ce qui fut l'objet de son plus vif +amour, l'autre sa richesse ou son honneur.»</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>20. «Moi-même j'ai perdu, en cette fatale journée, +une fille, la plus aimable fleur de toute la contrée: +je donnerais sur l'heure cent doublons pour la racheter, +et je ne croirais pas payer trop cher sa rançon.»</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>21. Comme le vieux Maure tenait ces discours, +on lui trancha la tête, et on la porta sans délai sur +les murs de l'Alhambra, suivant l'ordre du roi.</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>22. Hommes et enfans pleurent une perte si dure +et si cruelle: toutes les dames que Grenade renferme +dans son enceinte, fondent en larmes amères.</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + +<p>23. De toutes les fenêtres s'épandent sur les murs +les noires tentures de deuil. Le roi pleure comme une +femme sur sa perte: car c'était un grand mal, une +grande plaie.</p> + +<p>Malheur à moi, Alhama!</p> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i24"><i>TEXTE</i>.</p> +<br> +<p class="i14">ROMANCE MUY DOLOROSO</p> +<p class="i14">DEL SITIO Y TOMA DE ALHAMA,</p> +<p class="i14">EL QUAL DEZIA EN ABAVIGO ASSI.</p> +<br> +<p class="i18"> 1. Passeavase el rey Moro</p> +<p class="i16">Por la ciudad de Granada,</p> +<p class="i16">Desde las puertas de Elvira</p> +<p class="i16">Hasta las de Bivarambla.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 2. Cartas le fueron venidas</p> +<p class="i16">Que Alhama era ganada.</p> +<p class="i16">Las cartas echò en el fuego,</p> +<p class="i16">Y al mensagero matava.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 3. Descavalga de una mula,</p> +<p class="i16">Y en un cavallo cavalga.</p> +<p class="i16">Por el Zacatin arriba</p> +<p class="i16">Subido se avia al Alhambra.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 4. Como en el Alhambra estuvo,</p> +<p class="i16">Al mismo punto mandava</p> +<p class="i16">Que se toquen las trompetas</p> +<p class="i16">Con anafiles de plata.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 5. Y que atambores de guerra</p> +<p class="i16">Apriessa toquen alarma;</p> +<p class="i16">Por que lo oygan sus Moros</p> +<p class="i16">Los de la vega y Granada.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 6. Los Moros que el son oyeron,</p> +<p class="i16">Que al sangriento Marte llama,</p> +<p class="i16">Uno a uno, y dos a dos,</p> +<p class="i16">Un gran esquadron formavan.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 7. Alli hablò un Moro viejo;</p> +<p class="i16">Desta manera hablava:</p> +<p class="i16">Para que nos llamas, Rey?</p> +<p class="i16">Para que es este llamada?</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 8. Aveys de saber, amigos,</p> +<p class="i16">Una nueva desdichada:</p> +<p class="i16">Que Cristianos, con braveza,</p> +<p class="i16">Ya nos han tomado Alhama!</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 9. Alli hablò un viejo Alfaqui,</p> +<p class="i16">De barba crecida y cana:--</p> +<p class="i16">Bien se te emplea, buen rey,</p> +<p class="i16">Buen rey; bien se te empleava.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 10. Mataste los Abencerrages,</p> +<p class="i16">Que era la flor de Granada;</p> +<p class="i16">Cogiste los tornadizos</p> +<p class="i16">De Cordova la nombrada.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 11. Por esso mereces, Rey,</p> +<p class="i16">Una pena bien doblada;</p> +<p class="i16">Que te pierdas tu y el regno,</p> +<p class="i16">Y que se pierda Granada.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 12. Si no se respetan leyes,</p> +<p class="i16">Es ley que todo se pierda,</p> +<p class="i16">Y que se pierda Granada,</p> +<p class="i16">Y que te pierdas en ella.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 13. Fuego per los oyos vierte,</p> +<p class="i16">El rey que esto oyera:</p> +<p class="i16">Y como el otro de leyes</p> +<p class="i16">De leyes tambien hablaya.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 14. Sabe un rey que no ay leyes</p> +<p class="i16">De darle a reyes disgusto.--</p> +<p class="i16">Esso dize el rey Moro</p> +<p class="i16">Relinchando de colera.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 15. Moro Alfaqui, Moro Alfaqui,</p> +<p class="i16">El de la vellida barba,</p> +<p class="i16">El rey te manda prender,</p> +<p class="i16">Por la perdida de Alhama!</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 16. Y cortarte la cabeça,</p> +<p class="i16">Y ponerla en el Alhambra,</p> +<p class="i16">Por que a ti castigo sea,</p> +<p class="i16">Y otros tiemblen en miralla.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 17. Cavalleros, hombres buenos,</p> +<p class="i16">Dezid de mi parte al rey,</p> +<p class="i16">Al rey Moro de Granada,</p> +<p class="i16">Como no le devo nada.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 18. De averse Alhama perdido</p> +<p class="i16">A mi me pesa en alma.</p> +<p class="i16">Que si el rey perdiò su tierra,</p> +<p class="i16">Otro mucho mas perdiera.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 19. Perdieran hijos padres,</p> +<p class="i16">Y casados las casadas;</p> +<p class="i16">Las cosas que mas amara</p> +<p class="i16">Perdiò l'un y el otro fama.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 20. Perdì una hija donzella</p> +<p class="i16">Que era la flor d' esta tierra,</p> +<p class="i16">Cien doblas dava per ella,</p> +<p class="i16">No me las estimo en nada.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 21. Diziendo assi al hacen Alfaqui,</p> +<p class="i16">Le cortaron la cabeça,</p> +<p class="i16">Y la elevan al Alhambra,</p> +<p class="i16">Assi come el rey lo manda.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 22. Hombres, ninos y mugeres,</p> +<p class="i16">Lloran tan grande perdida,</p> +<p class="i16">Lloravan todas las damas</p> +<p class="i16">Quantas en Granada avia.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama!</p> +<br> +<p class="i18"> 23. Por las calles y ventanas</p> +<p class="i16">Mucho luto parecia;</p> +<p class="i16">Llora el rey como fembra,</p> +<p class="i16">Qu' es mucho lo que perdia.</p> +<p class="i20"> Ay de mi, Alhama.</p> +</div></div> + +<br> + +<p class="mid">FIN DE LA TRÈS-PLAINTIVE BALLADE.</p> +<br><br><br> + +<h3>PREMIER CHANT</h3> + +<h5>DU</h5> + +<h1>MORGANTE MAGGIORE,</h1> + +<h5>TRADUIT DE L'ITALIEN DE PULCI.</h5> + +<br><br><br> + +<hr> +<h2>AVERTISSEMENT</h2> + +<h4>DU TRADUCTEUR.</h4> +<hr class="short"> +<br> + +<p>Le lecteur peut-être s'étonnera que nous ayons <i>traduit</i> une +<i>traduction</i>, d'autant plus que nous-même, dans les <i>Heures +de loisir</i>, avons omis toutes les traductions, paraphrases ou +imitations; mais il y a une grande différence entre les faibles +essais de la jeunesse de notre poète, et une traduction que fit +Lord Byron dans toute la force de son talent. Lord Byron a, +en général, rendu Pulci avec une fidélité dont on aurait été +tenté de croire incapable un génie aussi vif et aussi indépendant +que le sien. On ne peut dire de lui <i>traduttore, traditore</i>: +quand il n'est pas fidèle (et cela est rare), il embellit.</p> + +<hr> +<h2>AVERTISSEMENT</h2> + +<h4>DE LORD BYRON.</h4> +<hr class="short"> +<br> + + +<p>Le <i>Morgante Maggiore</i>, dont je publie le +premier chant traduit en anglais, partage, avec +l'<i>Orlando innamorato</i>, l'honneur d'avoir formé +et inspiré le style et la fable de l'Arioste. Les +grands défauts du Boïardo furent sa manière +trop sérieuse de traiter les récits de chevalerie, +et son âpre style. L'Arioste, en continuant l'histoire +de l'<i>Orlando</i>, a évité le premier défaut par +un judicieux emploi de l'esprit de saillie du +Pulci; et Berni a fait disparaître le second, en +retouchant le poème du Boïardo. Pulci peut +être considéré comme précurseur et modèle +unique de Berni, comme il l'a été en partie à +l'égard de l'Arioste, quelque inférieur qu'il +soit, néanmoins, à ses deux imitateurs. Il n'en +est pas moins le fondateur d'un nouveau genre +de poésie récemment éclos en Angleterre: je +veux parler de la poésie de l'ingénieux Whistlecraft. +Les poèmes sérieux sur Roncevaux en +même style, et plus particulièrement celui de +M. Mérivale; vrai chef-d'œuvre du genre, doivent +être rapportés à la même source. Il n'a pas +encore été entièrement décidé si Pulci eut ou +n'eut pas l'intention de ridiculiser la religion, +qui est un de ses thèmes favoris. Il me semble +qu'une telle intention eût été non moins périlleuse +pour le poète que pour le prêtre, en égard +surtout au siècle et au pays. D'ailleurs, la publication +du poème a toujours été permise; il +a été admis au nombre des classiques italiens: +ce qui prouve qu'il n'a jamais été et qu'il n'est +pas non plus maintenant interprété en mauvaise +part. Que l'auteur ait eu l'intention de tourner +en dérision la vie monastique, et qu'il ait laissé +son imagination se jouer de la niaise simplicité +de son géant converti, cela paraît assez évident. +Mais, certes, il serait aussi injuste de l'accuser +d'irréligion là-dessus, que de dénoncer Fielding +pour son ministre <i>Adams, Barnabas, +Thwackun, Supple</i>, et <i>the Ordinary</i> dans <i>Jonathan +Wild</i>,--ou Walter-Scott, pour l'heureux +parti qu'il a tiré de ses covenantaires, dans +les <i>Tales of my Landlord</i>.</p> + +<p>Dans la traduction suivante, j'ai usé de la liberté +de l'original envers les noms propres: de +même que Pulci dit <i>Gan</i>, <i>Ganellon</i> ou <i>Ganellone</i>; +<i>Carlo</i>, <i>Carlomagno</i> ou <i>Carlomano</i>; <i>Rondel</i> +ou <i>Rondello</i>, etc., selon que telle ou telle +forme se trouve à sa convenance: ainsi en use le +traducteur. Sous d'autres rapports, la version +est fidèle, ou du moins le traducteur a fait de +son mieux pour combiner l'interprétation d'une +langue étrangère avec la difficile tâche de la réduire +au même mode de versification dans sa +langue. Le lecteur est prié de se souvenir que +le style vieilli de Pulci, malgré sa pureté, n'est +pas d'une intelligence aisée, pour la plupart des +Italiens eux-mêmes, en raison de l'emploi fréquent +des proverbes toscans; et il en sera peut-être +plus indulgent à l'égard de l'essai que je +lui offre. Jusqu'à quel point le traducteur a-t-il +réussi? Continuera-t-il ou non son ouvrage? Ce +sont questions que le public décidera. Ce qui +m'a engagé en partie à faire cette expérience, +c'est mon amour, mon étude partiale de la langue +italienne, dont il est si aisé d'acquérir une +légère teinture, et si difficile, pour ne pas dire +impossible, à un étranger d'obtenir une connaissance +complète et approfondie. La langue +italienne est comme une beauté capricieuse, +qui accorde ses sourires à tous les cavaliers, ses +faveurs à un petit nombre d'élus, et quelquefois +récompense le moins ceux qui l'ont courtisée le +plus long-tems. Le traducteur désirait aussi +présenter sous un vêtement anglais une partie +au moins d'un poème qui n'a jamais encore été +transporté dans une langue du Nord, d'autant +plus que ce poème a été le modèle original des +plus célèbres ouvrages produits en deçà des +Alpes, ainsi que de ces poétiques essais récemment +tentés en Angleterre, desquels j'ai déjà +fait mention.</p> + + +<br><br> +<hr> +<h2><i>Chant Premier</i>.</h2> +<hr class="short"> +<br> + +<p>1. Au commencement était le verbe immédiatement +après Dieu; Dieu était le verbe, le verbe n'était +rien moins que Dieu. Il était au commencement +des choses, selon ma manière de voir, et rien ne put +se faire sans lui. Ainsi; ô Seigneur plein de justice! +du haut de ton céleste séjour, envoie-moi, dans ta +bienveillante sagesse, un ange, un ange seul, qui soit +mon compagnon et mon appui durant le cours de la +fameuse, noble et ancienne histoire que je m'en vais +chanter.</p> + +<p>2. Et toi, ô vierge, fille, mère, épouse de ce +même Seigneur, qui te donna les clefs du ciel, de +l'enfer et de l'univers entier, dès ce jour où ton ange +Gabriel te dit: «Salut, Marie!» Ah! puisque tu ne +refusas jamais ta pitié à tes serviteurs, daigne, dans +ta bonté, prodiguer à mes vers les rimes coulantes, +les fleurs d'un style aisé, et jusques à la fin illumine +mon esprit.</p> + +<p>3. C'était dans la saison où la triste Philomèle +pleure avec sa sœur, qui se rappelle et déplore les +antiques malheurs que toutes deux ont soufferts, et +où ses chants inspirent l'amour aux nymphes: à la +main de Phaéton, fils trop aimé, Phébus avait livré +les rênes de son char, sans cesser néanmoins cette +fois d'en modérer le cours par ses ordres: l'astre +venait de poindre à l'horizon, et d'obliger Tithon à +se gratter le front;</p> + +<p>4. Lorsque je préparai ma barque à obéir incontinent, +comme elle le doit toujours faire, à mon esprit, +son vrai gouvernail, à porter prose ou vers, et ce +mien poème sur l'empereur Charles, que mainte +plume, comme bien pouvez le voir, a déjà célébré; +mais ceux qui désirèrent répandre sa gloire, à en +juger par tout ce que j'ai lu de rimes ou de prose, +ont mal compris l'histoire de Charles--et l'ont écrite +encore plus mal.</p> + +<p>5. Léonard Arétin a déjà dit que si, comme Pepin, +Charles avait eu un historien d'une imagination vive +et d'un zèle scrupuleux, aucun héros n'aurait une +place plus brillante dans les annales des siècles. +Politique infatigable dans le cabinet, et sur le champ +d'honneur invincible guerrier, ce prince a, pour +l'église et pour la foi chrétienne, fait certainement +beaucoup plus qu'on ne dit ou qu'on ne pense.</p> + +<p>6. Vous pouvez encore voir, à San-Liberatore, +l'abbaye élevée à sa gloire, dans les Abruzzes, non +loin de Manopello, à cause de la grande bataille où, +si l'on en croit la renommée, tombèrent--un roi +payen et son peuple félon, que Charles envoya aux +enfers: et là gisent tant d'ossemens, tant d'ossemens, +qu'auprès d'eux la vallée de Josaphat semblerait +peu de chose, sinon rien.</p> + +<p>7. Mais le monde, aveugle et ignorant, ne prise +pas les vertus du héros autant que je voudrais le +voir. Toi, Florence, c'est par sa grande bonté que +tu t'élèves, que tu as et peux avoir, si tu veux bien +l'avouer, les coutumes les plus louables, et les grâces +les plus vraies: tout ce que tu as acquis depuis lors +jusqu'à ce jour par ton chevaleresque courage, par +tes trésors ou par tes lances, tu en dois la source +première au noble sang de France.</p> + +<p>8. Charles avait à sa cour douze paladins, dont le +plus sage et le plus fameux était Roland, que le +traître Ganellon précipita dans la tombe à Roncevaux. +Ainsi le scélérat accomplit-il son noir dessein, +pendant que le cor retentissait si haut, et +sonnait l'heure de cette douloureuse rencontre, où +le noble preux fit tout ce qu'un chevalier peut faire. +Dante, dans sa <i>Divine Comédie</i>, a donné à Roland et +à Charles une place dans le ciel parmi les bienheureux.</p> + +<p>9. C'était le jour de Noël; Charles avait assemblé +à Paris toute sa cour; Roland, comme je viens de le +dire, en était le chef; le preux Danois<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a> +<a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>, Astolphe y +accoururent, ainsi qu'Ansuigi, pour passer le tems +en joyeuses fêtes, et en gais triomphes, et cela en +l'honneur du très-renommé saint Denis: vinrent +aussi Angiolin de Bayonne, Olivier, et le gracieux +Berlinghieri.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" +name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a href="#footnotetag274"> +(retour) </a> Ogier le Danois. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>10. Avolio, Arino, Othon de Normandie, le paladin +Richard, le sage Hamon, le vieux Salomon, +Gaultier de Montlion, et Baudoin, fils du farouche +Ganellon, étaient là réunis, ce qui transportait d'une +trop vive allégresse le fils de Pépin:--quand ses +chevaliers s'avancèrent, il soupira de joie de les voir +tous ensemble.</p> + +<p>11. Mais la fortune, qui se tient aux aguets, prend +toujours grand soin d'élever une barrière contre nos +desseins. Tandis que Charles se reposait, Roland, +de nom et de fait, gouvernait la cour, Charles, et +toutes choses. Le maudit Ganellon, crevant d'envie, +eut un tel besoin d'évaporer son dépit, qu'un jour +il se mit à dire ouvertement au roi Charlemagne: +«Devons-nous donc toujours obéir à Roland?</p> + +<p>12. «Mille fois j'ai été sur le point de le dire, +Roland se conduit avec trop de présomption: tous +tant que nous sommes ici, comtes, rois, marquis, +nous reconnaissons ton autorité; Hamon, Othon, +Ogier, Salomon, nous tous, enfin, nous ne songeons +qu'à t'honorer, et à t'obéir: mais Roland a trop +de crédit auprès du trône, c'est ce que nous ne +pouvons souffrir, et nous sommes entièrement résolus +à ne plus nous laisser régir par un tel jouvenceau.</p> + +<p>13. «C'est à Aspremont même que tu commenças +à lui faire entendre qu'il était un brave chevalier, +et qu'il avait, près de la fontaine, contribué de beaucoup +au gain de la journée. Mais je sais <i>qui</i> aurait +remporté ce jour-là la victoire, si ce n'eût pas été le +vaillant Gérard; oui, Aumont eût été le vainqueur; +c'est lui qui eut toujours l'œil sur l'étendard; en +vérité, et de bonne foi, c'est lui qui a mérité les +lauriers, roi Charlemagne.</p> + +<p>14. «Et en Gascogne, s'il t'en souvient encore, +lorsque les hordes d'Espagne s'y précipitèrent, +la cause de la chrétienté eût souffert un honteux +échec, si la vaillance d'Aumont n'eût repoussé +les ennemis. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est +de dire la vérité, quand il y a motif pour cela: +connais-la donc, ô empereur; sache que tout le +monde se plaint. Quant à moi, je repasserai les monts +que j'ai franchis avec ma suite de soixante-deux +comtes.</p> + +<p>15. «Il convient que ta grandeur dispense les +grâces, de manière à donner à chacun la part qui +lui est due. Tous tes courtisans s'affligent, les uns +plus, les autres moins. Crois-tu peut-être que ce +damoiseau soit un Mars en fait de bravoure?» Roland +entendit en partie ces discours, un jour qu'il +se trouvait par hasard assis à l'écart près du lieu +de l'entretien. Il lui déplut que Ganellon tînt un +pareil langage, mais plus encore que Charles y +ajoutât foi.</p> + +<p>16. Il voulut percer de son épée Ganellon, mais +Olivier se jeta entre eux deux, et lui arracha des +mains sa Durandal<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a> +<a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>; enfin l'on parvint à séparer les +deux ennemis. Roland n'était pas moins irrité contre +Charlemagne, et même peu s'en fallut qu'il ne le +tuât sur-le-champ. Le noble preux s'enfuit de Paris, +sans aucun compagnon de voyage, le cœur gros de +soupirs, et la raison égarée par la colère et par la +douleur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" +name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a href="#footnotetag275"> +(retour) </a> Nom de l'épée de Roland. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>17. A Ermelline, compagne du preux Danois, +il prit Cortane<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a> +<a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>, et puis il prit Rondel<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a> +<a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>, et pressa +le coursier à travers la plaine jusques à Brara. Dès +qu'Aldabelle le vit arriver, elle étendit les bras pour +embrasser l'époux qu'elle revoit. Mais Roland, dont +la cervelle était troublée, pour réponse à l'épouse qui +s'écriait: «Mon Roland, sois le bienvenu!» leva +son glaive pour la frapper à la tête.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" +name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a href="#footnotetag276"> +(retour) </a> Épée d'Ogier le Danois. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" +name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a href="#footnotetag277"> +(retour) </a> Coursier du même paladin. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>18. Comme un homme qu'un délire furieux conseille, +il s'imaginait dans son impétueuse colère exercer +sa vengeance sur Ganellon, ce qui parut fort +étrange à Aldabelle. Mais bientôt Roland se réveilla +de son illusion, et, à ce retour de sa raison, sa compagne +ayant saisi la bride de son cheval, il mit pied +à terre, s'empressa de parler de tout ce qui s'était +passé, et puis se reposa quelques jours dans la maison +conjugale.</p> + +<p>19. Puis, le cœur toujours plein de rage, il abandonna +ses foyers; errant à l'aventure, il s'en fut jusque +dans les contrées payennes, et, tandis qu'il se +laissait emporter par son cheval le long de la route, il +ne pouvait bannir l'image du traître Ganellon, sans +cesse attachée à ses pas. Enfin, de courses en courses +et d'erreurs en erreurs, après avoir franchi un long +espace, il trouva dans un désert solitaire une abbaye, +qui, parmi d'obscures vallées et de lointains +pays, formait une limite entre la terre des chrétiens +et celle des payens.</p> + +<p>20. L'abbé s'appelait Clermont, et était issu de +la race d'Angrant. Une énorme montagne étendait sa +cime sombre au-dessus de l'abbaye, et c'était de ce +poste élevé, que certains géans sauvages, savoir, +en premier rang un nommé Passamont, puis deux +autres, Alabastre et Morgant, assaillaient la place +à coups de fronde, et la mettaient chaque jour en +péril.</p> + +<p>21. Les moines ne pouvaient plus franchir le seuil +du couvent, ni quitter leurs cellules pour aller chercher +de l'eau ou du bois. Roland frappa, mais nul +ne voulut ouvrir, avant que le prieur ne l'eût enfin +trouvé bon. Une fois entré, le paladin dit qu'il avait +été instruit à adorer l'homme-Dieu qui naquit du +sang sacré de Marie, et qu'il avait reçu le baptême +chrétien, puis il raconta comment il était arrivé jusqu'à +l'abbaye.</p> + +<p>22. L'abbé lui dit alors: «Vous êtes le bienvenu; +tout ce qui appartient à mon couvent, nous vous +l'offrons de grand cœur, puisque vous avez foi comme +nous au divin fils de la Vierge Marie; et, afin que +vous n'alliez pas attribuer à grossièreté le retard que +nous avons mis à vous recevoir, vous saurez, noble +chevalier: pourquoi notre porte vous fut quelque +tems fermée, ainsi doit agir quiconque vit dans le +soupçon du danger.</p> + +<p>23. «Quand nous vînmes pour la première fois +habiter ces montagnes, quelque sombres qu'elles +soient comme bien le voyez, néanmoins elles semblaient +nous promettre un asile aussi sûr contre la +crainte que contre le blâme. Il suffisait de garantir +notre paisible demeure contre les brutes sauvages, +trop farouches pour être apprivoisées: mais maintenant, +si nous voulons rester ici; il faut que nous nous +gardions des bêtes domestiques qui veillent et se +tiennent aux aguets autour de nous.</p> + +<p>24. «En vérité, nous sommes forcés d'être +toujours sur le qui vive: dernièrement sont ici survenus +trois géans cruels. Quel peuple ou quel royaume +nous a envoyé cette troupe ennemie? je ne le sais, +mais elle est d'une sauvage étoffe. Quand la force et +la malice se joignent à un peu de génie, vous savez +que rien n'y résiste;--<i>nous</i> ne sommes pas en nombre +suffisant. Nos oraisons sont tellement troublées, +que je ne sais plus quoi faire, à moins que la face +des choses ne change.</p> + +<p>25. «Nos antiques aïeux, qui vivaient dans le +désert, étaient bien et dûment traités pour leurs +œuvres saintes et justes; ne croyez pas qu'ils ne vécussent +que de sauterelles, il est certain qu'une +pluie de manne leur tombait du ciel pour nourriture. +Mais il nous faut ici monter la garde dans nos murs, +ou goûter les pierres qui pleuvent sur nous en guise +de pain; grêle rapide qui chaque jour nous vient +du haut de cette montagne, et que nous lance Passamont +et Alabastre.</p> + +<p>26. «Morgant, le troisième, est le plus farouche +des trois; il déracine pins, hêtres, peupliers et +chênes, et les lance sur notre communauté pour +l'ensevelir sous la masse: tout ce que je puis faire +ne sert qu'à exciter davantage sa colère.» Tandis +qu'ils parlaient devant le cimetière, une pierre, partie +de la fronde d'un des géans, faillit écraser Rondel, +et vint tomber à terre avec une telle force qu'elle +rebondit presque jusques au toit.</p> + +<p>27. «Au nom de Dieu, chevalier, s'écria l'abbé, +hâtez-vous d'entrer: voici venir la pluie de manne.--Cher +abbé, répliqua Roland, ce gaillard-là ne veut pas +que mon cheval paisse plus long-tems, il le guérirait +d'humeur rétive, si besoin en était; cette pierre me +semble avoir été lancée de bon cœur, et cela n'est +pas mal visé.» Le révérend père repartit. «Je ne +vous trompe point; un jour, je crois, ils lanceront +la montagne.»</p> + +<p>28. Roland recommanda qu'on prît soin de Rondel, +et se mit aussi à déjeuner. «Abbé, dit-il, j'ai +besoin d'aller trouver le camarade qui a lancé ce pavé +contre mon bon cheval.» L'abbé reprit alors: «Ne +méprisez-pas mon avis, je vous parle comme à un +frère chéri; baron, je voudrais vous dissuader d'engager +un pareil combat, car je suis sûr que vous y +perdrez la vie.</p> + +<p>29. «Ce Passamont a en main trois dards,--plus +frondes, massues, et roches, devant lesquelles +il faut céder; vous savez que les géans ont des cœurs +plus hardis que les nôtres, et cela par une trop juste +raison. Si vous êtes résolu de marcher au combat, +méfiez-vous bien d'eux, car ils sont barbares et +robustes.» Roland reprit: «Je verrai cela, soyez-en +certain, et je vais, pour plus de sûreté, traverser +à pied le désert.»</p> + +<p>30. L'abbé traça sur le front de Roland un grand +signe de croix. «Allez donc, dit-il, avec la bénédiction +de Dieu et la mienne.» Roland, après qu'il +eut gravi la montagne, se dirigea en droite ligne, suivant +les instructions de l'abbé, vers le séjour ordinaire +de Passamont, qui, le voyant ainsi tout seul, le regarda +par devant et par derrière avec un œil observateur, +puis lui demanda s'il désirait devenir son serviteur.</p> + +<p>31. Il lui promit un office propre à lui donner du +bon tems. Mais Roland repartit: «Sarrazin insensé! +je viens te tuer, s'il plaît à Dieu, et non pas me faire +page, et, comme tel, grossir le cortége de tes serviteurs. +Vous avez trop souvent ravi la paix aux moines +du Très-Haut: oui, vil chien; la patience divine est +poussée à bout». Le géant courut saisir ses armes, furieux +qu'il était de recevoir une réponse si injurieuse.</p> + +<p>32. Revenu au lieu où Roland était resté sans s'écarter +d'un seul pas, il fit pirouetter sa corde, et +lança une pierre avec une si terrible force, qu'il +donna un bel exemple de son adresse dans le maniement +de la fronde. La pierre tomba sur le casque de +bonne trempe qui couvrait la tête du comte Roland, +et elle fit retentir à la fois la tête et le casque, au +point que le noble preux s'évanouit de douleur comme +s'il fût mort: il semblait même plus que mort, tant +le coup l'avait étourdi.</p> + +<p>33. Lors Passamont, qui le crut tué sans retour, +se dit: «Je m'en vais, maintenant qu'il est par terre, +le dépouiller de ses armes; pourquoi me suis-je +battu contre un tel poltron?» Mais jamais le Christ +n'abandonne pour un long tems ses serviteurs, et +surtout Roland; délaisser un tel chevalier, ce serait +presque un tort. Tandis que le géant s'apprête à le +désarmer, Roland a recouvré sa force et ses sens.</p> + +<p>34. Il s'écria d'une voix forte: «Géant, où vas-tu? +Tu as sans doute pensé m'avoir mis au linceul, +fuis d'un autre côté;--si tu n'as point d'ailes, tu +n'es pas assez preste pour échapper à ma vengeance,--chien +de renégat! Ce n'est que par un coup de +trahison que tu m'as jeté sur le carreau.» Le géant +ne put retenir sa surprise, se détourna soudain, +arrêta ses pas, puis se baissa pour prendre une +grosse pierre.</p> + +<p>35. Roland avait en main la tranchante Cortane, +fendre en deux la tête du géant, voilà quel fut son +dessein, et Cortane coupa ce crâne païen comme doit +faire un pur acier. Passamont tomba pour ne plus se +relever; mais, hautain et farouche jusque dans sa +chute, il adressa dévotement à Mahom ses prières impies. +En entendant ces horribles et durs blasphêmes, +Roland remercia le Père céleste et le Verbe,--</p> + +<p>36. Disant: «Oh quelle grâce tu m'as accordée! +et je te dois, Seigneur, une éternelle reconnaissance. +Je sais que toi seul, du haut des cieux, +as pu me sauver la vie, lorsque le géant m'eut si +bien étendu par terre. Toutes choses sont, par toi, +réglées dans une juste mesure; notre pouvoir n'est +rien sans ton secours. Je te prie de veiller sur moi, +jusqu'à ce que je revoie encore Charlemagne.»</p> + +<p>37. Ayant ainsi parlé, il s'en fut, et trouva plus +bas Alabastre employant tout ce qu'il avait de forces +à enlever d'une rive escarpée un rocher ou deux. +Lorsqu'il se fut approché de lui, il dit d'une voix +haute: «Comment penses-tu, glouton, lancer une +telle pierre?» Dès qu'Alabastre eut entendu retentir +ces menaçantes paroles, il se saisit soudain de sa +fronde,</p> + +<p>38. Et jeta un roc de si large dimension, que si +l'énorme masse eût en effet rempli sa mission, si +Roland n'eût point paré le choc avec son bouclier, +certes il n'y aurait pas eu besoin de médecin. Le +paladin prit, à son tour, l'offensive, et fit à l'immense +poitrine du géant une blessure où il plongea +son épée jusqu'à la garde. Le rustre tomba; mais, +quoique expirant, il ne renia pas Mahomet.</p> + +<p>39. Morgant avait un palais à sa guise, un palais +composé de branches, de poutres et de terre; il +s'étendait à son aise dans cette demeure, et s'y renfermait +dès le soir. Roland frappa,--puis refrappa +encore pour réveiller le géant. Celui-ci vint ouvrir +la porte, comme un être en démence, car un songe +funeste avait troublé son sommeil.</p> + +<p>40. Il s'était vu attaquer par un serpent terrible; +il invoquait Mahom, mais Mahom ne lui servait à +rien, et ne lui donnait pas un instant de secours; +alors, adressant sa prière au divin Jésus, il était +délivré de toutes les craintes qui le torturaient. Il +vînt donc à la porte avec grand regret:--«Qui +frappe ici? dit-il tout en grommelant,--Vous le +verrez bientôt, dit Roland.</p> + +<p>41. «Je viens, envoyé par les malheureux moines, +vous prêcher, ainsi qu'à vos frères,--la pénitence; +car la divine Providence condamne en vous, +comme dans les autres, les outrages faits à vos voisins. +Ceci est écrit là-haut;--votre propre malheur +doit venger le malheur d'autrui; le ciel même a +porté cette sentence. Sachez donc qu'à cette heure +j'ai laissé plus froids que des pilastres votre Passamont +et votre Alabastre.»</p> + +<p>42. Morgant lui dit: «O noble chevalier! au +nom de votre Dieu, ne me dites pas d'injures. Faites-moi +le plaisir de m'apprendre votre nom; et si vous +êtes chrétien, dites-le moi, de grâce.» Roland répondit: +«Par ma foi, votre oreille entendra ce que +vous désirez savoir: j'adore le Christ, qui est le +Dieu véritable; et, si vous le voulez, vous pourrez +l'adorer.»</p> + +<p>43. Le Sarrazin répliqua d'une voix humble: «J'ai +eu une étrange vision: un serpent féroce m'assaillit; +j'étais seul, et Mahom n'avait aucune pitié de mon +sort. Soudain, j'offris mes vœux à ton Dieu, au Dieu +qui expia vos péchés sur la croix; il me secourut à +tems, et je fus sauf et libre; aussi suis-je tout disposé +à devenir chrétien.»</p> + +<p>44. Roland repartit: «Baron juste et pieux, si +cette bonne résolution dévoue réellement votre cœur +au vrai Dieu qui, seul, nous dispense un immortel +honneur, vous irez au céleste séjour; et, si vous +voulez, nous vivrons ensemble en amis, et je vous +aimerai d'une amitié parfaite. Vos idoles sont les +œuvres du mensonge et de la fraude; le seul vrai +Dieu est le Dieu des chrétiens.</p> + +<p>45. «Ce Dieu descendit dans le sein de sa mère +Marie, vierge pure et immaculée. Si vous reconnaissez +le divin Rédempteur, sans qui ni le soleil +ni les étoiles ne peuvent briller, abjurez la foi fausse +et félone du maudit Mahom; reniez votre Dieu, et +adorez le mien;--recevez, avec zèle, le baptême, +puisque vous vous repentez.» A quoi Morgant répondit: +«J'y consens avec plaisir.»</p> + +<p>46. Roland courut l'embrasser, prodigua ses carresses +à son nouveau converti, et lui dit: «Ce me +sera grande joie de vous mener à l'abbaye.--Allons-y, +reprit Morgant, j'ai à faire ma paix avec +les religieux.» Roland écoutait ces paroles avec un +secret orgueil, et disait: «Mon frère, vous êtes si +dévot et si bon que vous demanderez pardon à l'abbé, +comme je désire que vous le fassiez.</p> + +<p>47. «Puisque Dieu à daigné vous éclairer de sa +lumière, et vous admettre, dans sa miséricorde, au +nombre de ses enfans, l'humilité doit être votre première +offrande.» Morgant lui dit alors: «De grâce, +puisque votre Dieu va devenir le mien, faites-moi +connaître votre rang, et apprenez-moi votre véritable +nom; puis je suivrai vos ordres de point en +point.» Sur quoi l'autre lui dit qu'il était Roland.</p> + +<p>48. «Oh! s'écria le géant, divin Jésus! reçois +de ma reconnaissance mille et mille bénédictions! +J'ai entendu souvent parler de vous, incomparable +baron, durant le cours de mes diverses années; et, +comme je vous l'ai dit, je veux être à jamais votre +vassal, tant votre bravoure m'inspire d'admiration!» +Ainsi causant, tous deux continuèrent à deviser +de mainte et mainte chose, et se mirent en +route pour l'abbaye.</p> + +<p>49. Et, chemin faisant, Roland parlait avec Morgant +sur les deux géans tués: «Consolez-vous de +leur mort, je vous prie; et, puisque tel est le bon +plaisir de Dieu, pardonnez-moi. Ils avaient fait mille +outrages aux moines, et nos saintes écritures déclarent +nettement--que le bien est récompensé, et le +mal puni, et le Seigneur n'a jamais manqué à cette +loi,</p> + +<p>50. «Tant il aime à rendre justice à chacun. Il +veut que ses jugemens accablent quiconque a commis +un péché, grand ou petit; mais il n'oublie pas de +rendre le bien pour le bien. S'il n'était pas juste, +pourrions-nous l'appeler saint, ce Dieu que je veux +maintenant vous faire adorer? Tous les hommes doivent +prendre sa volonté pour règle suprême de leurs +désirs, et lui obéir, soudainement et de plein gré.</p> + +<p>51. «Nos docteurs s'accordent tous en ce point, +et parviennent tous à cette même conclusion;--c'est +que si les bienheureux esprits qui louent le Seigneur +dans le ciel, se laissaient entraîner à une compassion +coupable pour leurs parens précipités en +enfer et voués à la damnation,--soudain leur +félicité serait réduite à néant: et en ceci le Tout-Puissant +pourrait paraître injuste.</p> + +<p>52. «Ils ont mis dans le Christ leur plus ferme +espérance, et tout ce qu'il a trouvé bon de faire, +leur semble légitime; et cela ne pouvait pas être autrement, +car Jésus ne peut faillir en aucun point. Si +leurs pères ou leurs mères subissent d'éternelles tortures, +ils ne prennent nul souci de leurs pères ni de +leurs mères: ce qui plaît à Dieu ne peut que les +satisfaire.--Tels sont les devoirs observés par le +chœur des élus.</p> + +<p>53.--Un mot suffit aux sages, dit Morgant, et +vous verrez quel chagrin je ressens du trépas de mes +frères; et si j'approuve la volonté de Dieu, suivant +la stricte obéissance que vous me dites être pratiquée +dans le ciel.--Les morts sont morts,--ne +songeons qu'à nous réjouir. Je vais couper les mains +aux deux cadavres, et les porter aux saints moines.</p> + +<p>54. «Ainsi, chacun pourra s'assurer qu'ils sont +bien morts, et qu'on ne doit plus craindre de se promener +seul dans ce désert; et l'on verra que mon +esprit a été illuminé par la grâce du Seigneur, qui +a déchiré le voile des ténèbres, et a fait paraître à +mes yeux son brillant royaume.» A ces mots, il +coupa les mains de ses frères, et abandonna leurs +troncs mutilés aux bêtes féroces et aux oiseaux de +proie.</p> + +<p>55. Puis ils s'en furent tous deux à l'abbaye, où +l'abbé attendait dans la plus grande anxiété. Les +moines, qui ne savaient pas encore le fait, coururent +en désordre et hors d'haleine vers leur supérieur, +et lui dirent en tremblant: «Veuillez nous dire +si vous voulez voir ce géant dehors ou dedans.» +L'abbé, regardant Morgant à travers la porte, fut +trop effrayé au premier aspect pour consentir à +ouvrir.</p> + +<p>56. Roland, le voyant ainsi troublé, lui dit aussitôt: +«Abbé, réjouis-toi; ce géant croit en Jésus-Christ, +et doit être compté au nombre des chrétiens; +il a renié son faux prophète Mahom.» Morgant +corrobora ce discours en exhibant les mains, preuve +tout-à-fait claire du sort des deux géans: sur quoi, +l'abbé adressa au Seigneur un juste remercîment, +disant: «Tu m'as comblé de joie, ô mon Dieu!»</p> + +<p>57. Il regarda Morgant, calcula les dimensions +de ce nouveau-venu, après les avoir mesurées de +l'œil plutôt deux fois qu'une; puis il dit: «O géant +très-illustre! sachez que je ne m'étonnerai plus désormais +que vous déraciniez et lanciez les arbres +comme vous l'avez fait naguère: mes propres yeux +m'instruisent de vos forces. Dorénavant vous vous +montrerez l'ami aussi sincère et aussi parfait du +Christ, que vous en fûtes autrefois l'ennemi.</p> + +<p>58. «Un de nos apôtres jadis, nommé Saül, persécuta +la foi du Christ. Un jour enfin, enflammé par +le souffle du Saint-Esprit: «Pourquoi me persécutes-tu +ainsi?» dit le Christ. Lors, il ouvrit les yeux +sur son péché, et s'en fut prêchant en tout lieu et à +toute heure le Christ: trompette de la foi, ses accens +résonnent et retentissent par toute la terre.</p> + +<p>59. «Ainsi ferez-vous, mon cher Morgant: un +seul pécheur qui se repent,--telle est la parole de +l'évangéliste,--occasionne plus de joie dans les +cieux qu'une liste de quatre-vingt-dix-neuf bienheureux. +Vous pouvez être sûr que, si tous vos vœux +aspirent à Dieu avec un juste zèle, vous goûterez +dans l'éternité le bonheur des saints,--vous qui +naguères étiez condamné à la perdition et à l'enfer.»</p> + +<p>60. Ainsi l'abbé rendit de grands honneurs à +Morgant, et durant plusieurs jours on ne songea +qu'au repos. Un jour qu'ils se promenaient tous trois, +et couraient çà et là au gré de leur caprice, l'abbé +ouvrit une chambre où se trouvaient plusieurs armures, +et entr'autres certains arcs: Morgant eut la +fantaisie d'en prendre un, quoiqu'il pensât n'en faire +jamais aucun usage.</p> + +<p>61. Ce lieu, étant tout-à-fait dépourvu d'eau, +Roland dit en bon et digne frère: «Morgant, vous +me feriez plaisir en ce moment, si vous alliez quérir +de l'eau.--Vous serez toujours obéi, reprit Morgant; +et dès que vous aurez commandé.» Là-dessus, +il plaça sur son épaule une grande cuve, et se +mit en chemin vers une fontaine, où il avait coutume +de boire, et qui était située au pied de la montagne.</p> + +<p>62. Arrivé à la fontaine, il entend un prodigieux +fracas, qui soudain s'étend dans la forêt: aussitôt il +tire de son carquois une flèche, bande son arc, et +lève la tête. Voici venir une immense troupe de +pourceaux, qui marche avec un bruit pareil à celui +de la tempête, et se dirige précisément aux bords +de la source: ainsi notre géant se trouve environné +de ces immondes animaux.</p> + +<p>63. Morgant décocha à tout hasard une flèche qui +frappa un porc à l'oreille, et lui perça la tête d'outre +en outre; l'animal, blessé à mort, tomba en gambillant. +Un autre enfant de la race cochonne, brûlant +de venger son frère, courut contre le géant avec une +ardeur farouche, et franchit la distance d'un pas si +rapide, que Morgant n'eut pas le tems de tirer l'arc.</p> + +<p>64. Voyant le verrat près de lui, Morgant lui +donna sur la tête un tel coup de poing<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a> +<a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>, qu'il lui +fracassa le crâne, et l'étendit roide mort à côté de +l'autre. Témoins d'un pareil coup, les autres pourceaux +s'enfuirent par la vallée. Morgante se mit sur +la nuque le baquet rempli d'eau, sans en répandre +une seule goutte, sans y imprimer la moindre secousse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" +name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a href="#footnotetag278"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>He gave him such a</i> punch <i>upon the head</i>.</p> +<p><i>Gli dette in sulla testa un gran punzone</i>.</p> +</div></div> + +<p>Il est étrange que Pulci ait mot à mot employé par avance la phrase +technique de mon vieux maître et ami, Jackson, qui a porté l'art à son +plus haut degré de perfection. <i>A punch on the head</i> ou <i>a punch in the +head</i>, «un punzone in sulla testa.» Voilà l'exacte et fréquente locution +de nos meilleurs pugilistes, qui se doutent peu de parler le pur toscan.</p></blockquote> + +<p>65. Le tonneau sur une épaule, et les deux porcs +sur l'autre, il marcha à grands pas vers l'abbaye qui +se trouvait encore assez loin, et dans sa course il ne +perdit pas une gouttelette d'eau. Roland, l'apercevant +sitôt reparaître avec les porcs tués et ce vase +plein jusqu'au bord, s'étonna de voir un mortel +doué d'une si grande force;--ainsi fit l'abbé; et +pour recevoir le géant, la porte fut toute grande +ouverte.</p> + +<p>66. Les moines se réjouirent à la vue de cette eau +bonne et fraîche, mais encore davantage en apercevant +le porc: tout animal est joyeux à l'aspect de la +pâture. Ils laissent dormir leurs bréviaires, et se +mettent à l'œuvre avec une telle gloutonnerie, manient +la fourchette avec un tel plaisir, que la chair +du cochon n'a pas besoin d'être salée; il n'y a pas de +danger qu'elle devienne rance et se pourrisse; car +on laisse en arrière tous les jeûnes.</p> + +<p>67. Ils mangèrent comme s'ils eussent voulu se +crever, et jouèrent si bien de la mâchoire, que les os +qu'ils laissèrent semblaient avoir trempé dans l'eau: +vive douleur pour le chien et le chat, qui trouvaient +à peine de quoi ronger! L'abbé fit grand honneur +à tout le monde: puis, quelques jours après cette +scène de bombance, il donna à Morgant un beau +cheval bien harnaché, qu'il avait long-tems gardé +pour son propre usage:</p> + +<p>68. Morgant mena le cheval dans une prairie, +afin de le faire galopper, et de le mettre à l'épreuve; +il croyait peut-être que l'animal avait une échine de +fer, ou se croyait lui-même assez léger pour ne point +casser les œufs. Mais la bête, accablée de fatigue, +tomba par terre et creva. Tandis qu'elle gisait immobile +et froide, Morgant s'écriait: «Allons, lève-toi, +rosse rétive!» et il continuait à la piquer de +l'éperon.</p> + +<p>69. Mais, enfin, il jugea convenable d'abandonner +la selle, et dit: «Je suis pourtant léger comme une +plume, et il est crevé;--qu'en dites-vous, comte +Roland?» Celui-ci repartit: «Vous me semblez plutôt +un grand mât avec sa hune en guise de front:--laissez +cet animal; la fortune veut que nous cheminions +ensemble, moi à cheval, mais vous, Morgant, +à pied.» A quoi le géant répondit: «Je le veux +bien.</p> + +<p>70. «Quand l'occasion s'offrira, vous verrez comme +je déploierai mon courage dans le combat.» Roland +dit alors: «Je crois, en vérité, que vous serez, s'il +plaît à Dieu, un brave chevalier, et vous ne me verrez +pas non plus m'endormir. Ne vous inquiétez plus +de votre cheval;--toutefois, il vaudrait mieux le +porter en quelque bois caché, mais je ne sais ni le +moyen ni la route.»</p> + +<p>71. Le géant dit: «Eh bien, je le porterai moi-même, +puisque le lâche n'a pu me porter;--je rendrai, +comme Dieu, le bien pour le mal; mais donnez-moi +un coup de main pour le mettre sur mon dos.» +Roland répliqua: «Si mon conseil a quelque poids, +Morgant, n'entreprenez pas de soulever ou d'emporter +ce cheval mort; qui vous fera ce que vous lui +avez fait.</p> + +<p>72. «Prenez garde qu'il ne se venge, quoique +mort, et d'une vengeance irréparable, comme fit +jadis le centaure Nessus; je ne sais si vous avez lu +ou entendu cette histoire, mais il vous fera crever, +soyez-en sûr.--Aidez-moi à me le mettre sur le dos, +dit Morgant, et vous verrez quel fardeau je peux +supporter, mon bon Roland; je porterais, à la place +de ce palefroi, ce clocher avec toutes ses cloches.»</p> + +<p>73. L'abbé reprit: «Le clocher est bien là, mais, +quant aux cloches, vous les avez brisées.» Morgant +répondit: «Ils en portent la peine dans les enfers, +ceux qui gisent roides morts dans cette grotte;» et +hissant sur ses épaules le cheval qui l'avait fait tomber: +«Eh bien, dit-il, regardez, Roland, si la +goutte m'est descendue dans les jambes,--et si j'ai +la force nécessaire.» Et, à ces mots, il fit deux +gambades avec le cheval sur le dos.</p> + +<p>74. Morgant étant constitué comme une montagne, +il n'y avait aucun prodige à le voir faire +cela. Mais Roland le blâmait dans le fond de son +ame; il craignait que ce géant, qui était maintenant +de sa famille, ne se fît quelque mal ou ne s'estropiât; +il l'engagea encore une fois à déposer son fardeau: +«Mettez-le à bas, ne le portez pas dans le +désert.» Morgant répondit: «Oh! certes, je l'y +porterai.»</p> + +<p>75. Il le porta, en effet, et le jeta dans quelque +recoin; puis il se hâta de retourner à l'abbaye. Roland +lui dit: «Pourquoi demeurer ici plus long-tems? +Morgant! ici, il n'y a rien à faire, en vérité.» +Il prit un jour l'abbé par la main, et lui dit, +avec une extrême politesse, qu'il avait résolu de +quitter sa Révérence; mais que, pour accomplir cette +résolution, il lui demandait pardon et congé:</p> + +<p>76. Que les honneurs dont on les comblait sans +cesse excédaient peut-être la mesure de leurs mérites. +Puis il ajouta: «J'ai intention de réparer, et +le plus tôt possible, les jours perdus du tems passé: +mon inaction est susceptible de blâme. Je vous aurais, +il y a déjà plusieurs jours, demandé permission +de partir, mon bon père, mais j'éprouvais une +confusion réelle; et je ne sais même encore comment +vous dévoiler ma pensée, tant je vous vois content +de notre long séjour.</p> + +<p>77. «Mais, dans mon cœur, j'emporte, partout +où j'irai, le souvenir de l'abbé, de l'abbaye et de +ce lieu désert,--tant j'ai conçu d'amour pour vous +en si peu de tems! Puisse, du haut des cieux, vous +rendre tout le bien que vous m'avez fait, ce vrai +Dieu, ce maître éternel et puissant, dont le royaume +est ouvert pour vous à la fin du monde! Pour le moment, +nous attendons votre bénédiction, et nous +nous recommandons vivement à vos prières.»</p> + +<p>78. Quand l'abbé entendit le comte Roland, il fut +tout attendri jusqu'au fond de son cœur, tant chaque +parole allumait en son sein une douce ferveur. +«Chevalier, dit-il, si j'ai paru ne pas accorder à +votre mérite autant de bienveillance et de courtoisie +qu'il convient d'en montrer à un si noble sang +(car je sais que j'ai trop peu fait en cette occurrence), +n'accusez que notre ignorance et la pauvreté +du lieu.</p> + +<p>79. «Nous ne pouvons, en vérité, que vous prodiguer +les messes; les sermons, les bénédictions et +les <i>Pater noster</i>; soupers chauds, bons dîners, se +trouvent mieux ailleurs que dans les cloîtres. Mais +mon cœur est épris d'un tel amour pour vous, à +cause des mille et mille vertus que vous nourrissez +en votre ame, que je serai partout où vous irez, +et que d'autre part, néanmoins, vous resterez avec +moi.</p> + +<p>80. «Ceci renferme une apparente contradiction; +mais je sais que vous êtes sage, que vous entendez +et goûtez mes paroles, que vous me comprenez +avec une entière conviction. Pour vos justes et +pieux exploits, puissiez-vous recevoir les hautes +récompenses et la bénédiction du Seigneur, qui +vous a envoyé dans ce désert! C'est à sa grande miséricorde +que nous devons notre liberté; nous en +rendons grâces à lui et à vous.</p> + +<p>81. Vous avez sauvé tout à la fois notre vie et +notre ame; ces géans nous inspiraient une telle +épouvante, que nous avions perdu les voies qui +pouvaient guider heureusement nos pas jusques à +Jésus et à l'armée céleste. Votre départ fait naître +ici une telle douleur, que nous restons tous inconsolables. +Mais vous ne pouvez perdre les mois +et les années dans l'oisiveté, et vous n'êtes pas né +pour revêtir notre modeste costume,</p> + +<p>82. «Mais pour porter les armes et manier la +lance; et en vérité, on peut, sous les armes, faire +œuvres aussi méritoires que sous ce capuchon; en +preuve de quoi je vous invite à lire l'Écriture. +Quant à ce géant, son ame peut gagner le ciel, +grâce à votre miséricorde: qu'-il aille donc en paix! +Je ne cherche pas à découvrir votre état et votre +nom; mais, si l'on m'interroge, je dirai, pour réponse, +qu'un ange est descendu, ici, du haut des +cieux.</p> + +<p>83. «Si vous avez besoin d'armures ou de quelque +autre chose, venez, examinez notre garde-robe, +et prenez-y ce que vous voudrez; choisissez de quoi +couvrir la nudité de ce géant.» Roland répondit: +«Si il y avait quelque armure qui pût servir à l'usage +de mon compagnon, avant de nous mettre en +voyage, j'accepterais le présent avec plaisir.» L'abbé +reprit alors: «Venez voir.»</p> + +<p>84. Ils entrèrent dans une chambre dont la muraille +était couverte de vieilles armures comme d'un +vernis, et l'abbé leur dit: «Je vous donne tout +cela.» Morgant secoua, une à une, ces armures +poudreuses qui se trouvèrent toutes trop petites, +hormis une seule cuirasse, dont les mailles n'avaient +pas non plus échappé à la rouille. Il l'essaya, et ce +fut merveille de voir avec quelle exactitude elle s'ajustait +à sa taille, comme aucune peut-être n'avait +jamais fait.</p> + +<p>85. C'avait été la cuirasse d'un géant démesuré, +qui, plusieurs années auparavant, était tombé devant +l'abbaye, sous les coups du grand Milon d'Angrant. +L'histoire était parfaitement figurée sur le +mur; on avait peint les derniers momens du cruel +ennemi qui, long-tems avait fait à l'abbaye, une +guerre implacable; le combat était dessiné, et Milon +était là qui renversait son adversaire.</p> + +<p>86. Voyant cette histoire, le comte Roland dit +en son cœur: «O Dieu! qui sais tout! comment +Milon vint-il ici pour donner la mort au géant?» +Puis il lut, en pleurant, certaines lettres; il ne pouvait +s'empêcher de mouiller de larmes son visage,--comme +je vous l'expliquerai dans la suivante histoire.--De +mal toujours vous garde le glorieux roi +du ciel!</p> +<br> + +<p class="mid">FIN DU MORGANTE MAGGIORE.</p> + +<br><br><br> + +<h3>DISCOURS</h3> + +<hr class="short"> + +<h1>DE LORD BYRON.</h1> + +<br><br><br> + +<p>I. Discours sur le bill relatif aux mécaniques (<i>frame-work bill</i>), +prononcé dans la Chambre des Lords, le 27 février 1812.</p> + +<p>II. Sur la motion du comte de Donoughmore, qui réclamait la formation +d'un comité pour l'examen des droits des catholiques, le 21 avril +1812.</p> + +<p>III. Sur la pétition du major Cartwright, l<sup>er</sup> juin 1813.</p> + +<br><br><br> + +<hr> +<h2>AVERTISSEMENT</h2> + +<h4>DU TRADUCTEUR.</h4> + +<hr class="short"> + +<p>Ces trois discours sont certainement dignes d'attirer l'attention. +On verra avec plaisir Lord Byron plaider en faveur de +la classe ouvrière, réclamer l'émancipation des catholiques, +la réforme parlementaire, etc., etc. C'est ainsi que, dès son +entrée dans la carrière politique, Byron se sépara de l'orgueilleuse +et égoïste aristocratie, à laquelle il appartenait par sa +naissance. Que l'on songe que l'émancipation catholique n'a +été obtenue qu'en 1828, que la réforme parlementaire trouve +encore mille préjugés et mille intérêts à combattre, et l'on ne +s'étonnera pas que la <i>haute société</i> anglaise ait prononcé l'anathème +contre un <i>noble</i> si infecté d'opinions démocratiques, +et l'ait abreuvé de dégoûts, au point de l'obliger à maudire +et fuir son pays.</p> + +<br><br><br> + +<h2>DISCOURS</h2> + +<h4>SUR LE BILL RELATIF AUX MÉCANIQUES</h4> + +<h5>(Frame-work bill),</h5> + +<h5>PRONONCÉ, DANS LA CHAMBRE DES LORDS, LE 27 FÉVRIER 1812.</h5> + +<h5>L'ordre du jour étant la seconde lecture de ce bill, Lord +Byron se leva, et (pour la première fois) s'adressa à leurs +Seigneuries dans les termes suivans:</h5> + +<p><span class="sc">Milords</span >,</p> + +<p>Le sujet actuellement soumis à vos Seigneuries +pour la première fois, quoique nouveau à la Chambre, +n'est en aucune façon nouveau pour le pays. +Je crois qu'il a occupé les sérieuses méditations de +toutes sortes de personnes, long-tems avant d'être +amené à la connaissance de la législature, qui seule +pouvait rendre de réels services. Comme homme +attaché en quelque degré au comté souffrant, quoique +je sois étranger, non seulement à la Chambre en général, +mais presque à chacune des personnes dont j'ose +solliciter l'attention, je dois réclamer de vos Seigneuries +quelque peu d'indulgence, lorsque j'offre +un petit nombre d'observations sur une question +dans laquelle je m'avoue moi-même gravement intéressé.</p> + +<p>Il serait superflu d'entrer dans le détail des excès +commis. La Chambre sait déjà que les mutins se sont +tout permis, sauf l'effusion du sang; que les propriétaires +des métiers, et toutes les personnes qu'on +supposait avoir quelque relation avec eux, ont été +exposés à toute espèce d'insultes et de violences. +Durant le court espace de tems que je passai récemment +dans le Nottinghamshire<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a> +<a href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>, douze heures ne +s'écoulèrent pas sans quelque nouvel acte de violence; +et le jour où je quittai le comté, j'appris que quarante +métiers avaient été brisés le soir précédent, +comme d'ordinaire, sans résistance, et sans qu'on connût +l'auteur du délit. Tel était alors l'état de ce comté, +et tel il est encore en ce moment, comme j'ai quelque +raison de le croire. Mais, tout en admettant que +ces excès prennent en ce moment une extension alarmante, +on ne peut nier qu'ils n'aient pris naissance +du sein d'une détresse inouïe. La persévérance de +ces misérables dans leur conduite tend à prouver +qu'il n'y a que l'extrême indigence qui ait pu porter +une nombreuse, honnête et industrieuse classe du +peuple à commettre des violences si périlleuses +pour eux-mêmes, pour leurs familles et pour la société.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" +name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a href="#footnotetag279"> +(retour) </a> Le comte de Nottingham, dans le diocèse d'Yorck: pays manufacturier, +riche en fabriques de bas faits au métier, de soieries et cotonnades. + +<p>(<i>N. du. Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>A l'époque dont je parle, la ville et le comté étaient +chargés de considérables détachemens militaires; la +police était en mouvement, les magistrats assemblés, +cependant tous les mouvemens de la justice civile et +de la force militaire n'ont abouti à rien. Il ne s'est +pas présenté un seul exemple d'arrestation, d'un malfaiteur +pris réellement en flagrant délit; il n'y a +donc pas eu un seul individu contre lequel il existât +des preuves légales, suffisantes pour le faire déclarer +coupable. Mais la police, quoique inutile, n'était +point demeurée oisive: plusieurs individus notoirement +coupables, avaient été découverts; hommes +atteints et convaincus, avec la plus grande évidence, +du crime capital de pauvreté; hommes qui avaient +le tort affreux d'avoir légitimement engendré un +grand nombre d'enfans, que, grâces à la dureté des +tems, ils étaient incapables d'entretenir. Un dommage +considérable avait été fait aux propriétaires +des métiers perfectionnés; ces machines leur étaient +avantageuses, en ce qu'elles leur permettaient de +renvoyer un assez grand nombre d'ouvriers, qui, +par conséquent, se trouvaient réduits à mourir de +faim. Par exemple, par l'adoption d'une certaine +espèce de métier, un homme faisait la besogne de +plusieurs, et les travailleurs superflus étaient dépourvus +d'emploi. Cependant il est digne de remarque, +que l'ouvrage ainsi exécuté était de qualité inférieure, +qu'il ne pouvait se vendre dans l'intérieur du +royaume, et n'était fabriqué que pour l'exportation. Il +était désigné, dans l'argot commercial, par le nom +d'<i>œuvre d'araignée</i><a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a> +<a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>. Les ouvriers renvoyés, dans +leur aveugle ignorance, au lieu de se réjouir de ces +progrès dans les arts si utiles à l'humanité, pensèrent +qu'ils allaient être sacrifiés aux progrès des +mécaniques. Dans la simplicité de leurs cœurs, ils +imaginèrent que l'existence et le bien-être des pauvres +industrieux étaient des objets d'importance plus +grande que l'accroissement de la fortune d'un petit +nombre d'individus par le moyen de machines perfectionnées, +qui ôtaient aux ouvriers leur emploi, +et mettaient le travailleur hors d'état de gagner son +salaire. Et l'on doit l'avouer, quoique l'adoption des +mécaniques, dans l'état de prospérité commerciale +dont notre patrie s'enorgueillissait naguère, ait pu +être avantageuse au maître sans causer aucun détriment +au serviteur, néanmoins, dans la situation +actuelle de nos manufactures, dont les produits pourrissent +dans les magasins sans espoir d'exportation, +les métiers de cette espèce tendent matériellement +à aggraver la détresse et le mécontentement de ceux +qui souffrent. Mais la cause réelle de la détresse et +des troubles qu'elle engendre est située plus haut. +Quand on nous dit que ces hommes sont ligués non +seulement pour la destruction de tout ce qui fait +leur propre aisance<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a> +<a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>, mais encore de leurs moyens +de subsistance, pouvons-nous oublier que c'est la +désastreuse politique, le funeste état de guerre des +huit dernières années, qui à détruit leur aisance, +la vôtre, et celle de tout le monde? Politique, qui, +née avec de <i>grands hommes d'état qui ne sont plus</i>, +a survécu à la mort de ces hommes, pour devenir +une source de malédictions pour les vivans, jusqu'à +la troisième et la quatrième génération! Les ouvriers +ne détruisirent jamais leurs métiers avant que ces +métiers ne fussent devenus inutiles, et pis qu'inutiles, +avant qu'ils ne fussent devenus un obstacle immédiat +au travail nécessaire pour gagner leur pain quotidien. +Pouvez-vous donc vous étonner, que dans des tems +comme ceux où nous vivons, lorsque des banqueroutiers, +des hommes convaincus de fraude, accusés +de félonie, se rencontrent dans une position sociale +fort peu inférieure à celle de vos Seigneuries; pouvez-vous, +dis-je, vous étonner que la plus basse classe +du peuple, qui n'en est pas moins une classe fort +utile, oublie son devoir, et devienne coupable à +un moindre degré que tel ou tel de ses représentans? +Mais, tandis que le coupable de haut rang +peut trouver le moyen de mépriser la loi, de nouvelles +peines capitales doivent être imaginées, de +nouveaux piéges de mort doivent être tendus contre +le malheureux ouvrier que la faim a poussé au mal.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" +name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a href="#footnotetag280"> +(retour) </a> <i>Spider work</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" +name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a href="#footnotetag281"> +(retour) </a> Tout ce qui fait l'aisance. Cela est exprimé en anglais par le mot +<i>comfort</i>; il serait à désirer que ce mot fût transporté dans notre langue, +comme son dérivé <i>comfortable</i>. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Ces hommes étaient disposés à bêcher la terre, mais +la bêche était en d'autres mains; ils ne rougissaient +pas de demander l'aumône, mais il n'y avait personne +pour la leur faire; leurs moyens de subsister étaient +supprimés, tous les autres emplois déjà occupés: +leurs excès, tout déplorables et condamnables qu'ils +sont, peuvent à peine être un sujet de surprise.</p> + +<p>Il a été dit que les personnes qui possèdent temporairement +les mécaniques sont de connivence avec +les ouvriers qui les brisent; si la preuve de ce fait +est résultée de l'enquête, il était nécessaire que cette +circonstance accessoire du crime fût une des principales +considérations dans l'application de la peine. +Mais j'espérais que la mesure proposée par le gouvernement +de Sa Majesté, et soumise à la décision +de vos Seigneuries, aurait eu pour base les moyens +de conciliation, ou du moins, si cette espérance était +vaine, que quelque enquête préalable, quelque délibération +eût été jugée nécessaire, afin que nous ne +fussions pas appelés, sans examen et sans motif, à +prononcer des condamnations en masse, et à signer, +les yeux fermés, des arrêts de mort. Mais admettons +que ces hommes n'aient eu aucun motif de se plaindre; +que leurs doléances et celles de leurs maîtres +soient sans fondement; qu'ils méritent le dernier +supplice: quelle insuffisance, quelle ineptie évidente +dans la méthode adoptée pour réduire ces rebelles! +Pourquoi, si la force militaire devait être appelée, +l'a-t-elle été pour devenir un objet de risée? Autant +que la différence des saisons l'a permis, ç'a été une +pure parodie de la campagne d'été du major Sturgeon; +et, en vérité; tous les actes de l'autorité civile +et militaire semblent avoir été calqués sur ceux +du maire et de la municipalité de Garratt.--Que +de marches et de contremarches! de Nottingham à +Bullwell, de Bullwell à Bandford, de Bandford à +Mansfield! Et quand enfin les détachemens arrivaient +à leur destination, dans tout <i>l'orgueil, la pompe et +l'apparence d'une guerre glorieuse</i>, ils venaient juste +à tems pour être témoins des désastres qui avaient +été commis, pour s'assurer que les auteurs du crime +avaient fui, pour recueillir comme <i>dépouilles opimes</i><a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a> +<a href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a> +les débris des métiers mis en pièces, et retourner +dans leurs quartiers à travers les railleries des vieilles +femmes et les huées des enfans. Certes, quoique, +dans un pays libre, il soit à désirer que notre force +militaire ne devienne jamais trop formidable à nous +mêmes, cependant je ne comprends pas la politique +qui place nos soldats dans une situation où ils ne +peuvent être que ridicules. Comme le glaive est le +pire argument que l'on puisse employer, il doit être +le dernier. Dans cette circonstance, il a été le premier; +mais, par un heureux hasard, il n'est pas +encore sorti de son fourreau. La mesure actuelle va, +il est vrai, le mettre hors de sa gaîne. Cependant, +si des conférences<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a> +<a href="#footnote283"><sup class="sml">283</sup></a> convenables eussent été tenues +lors des premières scènes de ce désordre, si les +souffrances de ces hommes et de leurs maîtres (car +les maîtres ont aussi leurs souffrances), eussent été +bien pesées et justement examinées, je pense qu'on +aurait pu trouver le moyen de rendre les ouvriers à +leur besogne, et la tranquillité au comté. À présent +le comté souffre le double fléau d'une garnison militaire +oisive, et d'une population mourante de faim. +Dans quel état d'apathie avons-nous été si long-tems +plongés, pour que la Chambre n'ait eu jusqu'à ce moment +aucune connaissance officielle de ces troubles? +Tout cela s'est passé à cent-trente milles<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a> +<a href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a> de Londres, +et cependant nous, <i>braves gens dans l'aisance, nous +avons cru que notre grandeur s'accroissait</i>, et nous +avons, au milieu des calamités domestiques, paisiblement +joui des triomphes que nous remportons au +dehors. Mais toutes les villes que vous avez prises, +toutes les armées qui ont battu en retraite devant +vos généraux, ne sont que de misérables sujets de +nous féliciter, si votre pays se divise, si vos dragons +et vos exécuteurs doivent être lâchés contre +vos concitoyens.--Vous appelez ces hommes une populace +désespérée, dangereuse et ignorante; et vous +semblez penser que le seul moyen d'apaiser la <i>bellua +multorum capitum</i><a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a> +<a href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a> est d'abattre quelques-unes de +ces têtes superflues. Mais la populace même est susceptible +d'être ramenée à la raison par un mélange +de mesures fermes et de voies conciliatrices, beaucoup +mieux que par de nouveaux sujets d'irritation, +que par des supplices multipliés. Connaissons-nous +ce dont nous sommes redevables à la populace? C'est +la populace qui laboure dans vos champs, et qui +sert dans vos maisons,--qui arme vos vaisseaux et +recrute votre armée,--qui vous à mis en état de +défier le monde entier, et qui pourra aussi vous défier +vous-mêmes, alors que l'abandon et la misère l'auront +poussée au désespoir. Libre à vous d'appeler le peuple +<i>populace</i>; mais n'oubliez pas que la populace exprime +trop souvent les sentimens du peuple. Et ici je +dois remarquer avec quel empressement vous êtes +accoutumés à voler au secours de vos alliés malheureux, +tandis que vous abandonnez les malheureux +de votre propre patrie au soin de la providence ou +de la paroisse. Quand les Portugais eurent été ruinés +par les Français forcés à la retraite, chacun étendit +son bras, ouvrit sa main; depuis les immenses largesses +du riche jusques au denier de la veuve, tout +leur fut fourni pour les mettre à même de rebâtir +leurs villages et de regarnir leurs greniers. Et, dans +ce moment, quand des milliers de vos concitoyens, +hommes égarés mais malheureux, luttent contre la +misère et la faim, votre charité devrait faire dans +l'intérieur du pays l'œuvre qu'elle a commencée au +dehors. Avec une somme beaucoup moindre, avec +la dîme des libéralités faites au Portugal, lors même +que ces hommes n'auraient pu être rendus à leurs +occupations (ce que je ne puis admettre sans enquête +ultérieure), vous auriez rendu inutiles les tendresses +miséricordieuses de la baïonnette et du gibet. Mais +sans doute nos amis ont trop de misères étrangères +à soulager pour tourner leurs regards sur les calamités +domestiques, quoique jamais la pitié n'ait pu +avoir un plus touchant spectacle. J'ai traversé le +théâtre de la guerre dans la péninsule, j'ai été dans +quelques-unes des provinces turques les plus opprimées; +mais jamais sous le plus despotique des gouvernemens +infidèles, je ne vis une détresse aussi +affreuse que celle que j'ai vue depuis mon retour dans +le cœur même d'un pays chrétien. Et quels sont vos +remèdes? Après des mois entiers d'inaction, et des +mois d'action pires que l'inactivité, enfin paraît le +grand spécifique, l'infaillible recette de tous les +médecins du corps politique, depuis le siècle de +Dracon jusqu'à l'époque actuelle. Après avoir tâté +le pouls du patient et hoché la tête, après avoir prescrit +les ressources usuelles de l'eau chaude et de la +saignée, l'eau chaude de votre nauséeuse police et +les lancettes de vos militaires, ces convulsions doivent +se terminer par la mort, sûre terminaison des +prescriptions de tous nos Sangrados politiques. Je +mets de côté l'injustice palpable, et l'inefficacité non-douteuse +du bill; n'y a-t-il donc pas assez de peines +capitales dans vos statuts? N'y a-t-il pas assez de +sang qui souille votre code pénal? voulez-vous en +verser encore, qui monte vers le ciel et porte témoignage +contre vous? Comment, d'ailleurs, mettrez-vous +le bill à exécution? Pouvez-vous renfermer un +comté tout entier dans ses prisons? Élèverez-vous +un gibet dans chaque champ, et pendrez-vous les +hommes comme autant d'épouvantails? ou bien (puisque +vous devez mettre à exécution cette mesure), +procéderez-vous par décimation? placerez-vous le +pays sous le régime de la loi martiale? dépeuplerez-vous, +ravagerez-vous tout autour de vous? et rétablirez-vous +la forêt de Sherwood comme apanage de +la couronne, dans son ancien état de chasse royale, +et d'asile pour les malfaiteurs? Le malheureux affamé +qui a bravé vos baïonnettes, pâlira-t-il à l'aspect de +vos gibets? Quand la mort est un bien, et le seul +bien que vous paraissiez vouloir lui faire, vos dragonnades +le réduiront-elles à la tranquillité? Ce que +vos grenadiers n'ont pu faire, vos bourreaux pourront-ils +l'accomplir? Si vous procédez par les formes +légales, où est votre évidence? Ceux qui ont +refusé de dénoncer leurs complices, lorsque la déportation +était la seule punition à craindre, ne seront +pas tentés de porter témoignage contre eux, +maintenant que la peine capitale les attend. Avec +toute la déférence due aux nobles lords d'opinion +contraire, je soutiens qu'une petite investigation, +une enquête préalable les engagerait à changer de +conduite. Cette mesure favorite de nos hommes d'état, +suivie de succès si merveilleux dans plusieurs circonstances, +et dans des circonstances récentes, la +temporisation ne perdrait point ses avantages dans +le cas actuel. Quand une proposition vous est faite +dans le but d'émanciper et de soulager, vous hésitez, +vous délibérez pendant des années entières, vous +temporisez et vous préparez les esprits; mais un bill +de mort doit passer tout de suite, sans que l'on songe +le moins du monde aux conséquences. Je suis sûr +d'après ce que j'ai entendu dire, et d'après ce que +j'ai vu, que l'adoption du bill, sans enquête, sans +délibération, ne ferait qu'ajouter une injustice à l'irritation +actuelle, et la barbarie à l'abandon. Les auteurs +d'un tel bill doivent être contens d'hériter des +honneurs de ce législateur athénien, dont on a dit +que les décrets avaient été écrits non pas avec de +l'encre, mais en lettres de sang. Mais supposons le +bill adopté; supposons un de ces hommes, comme +je les ai vus,--amaigri par la famine, plongé dans +un sombre désespoir, peu soucieux de conserver une +vie que vos Seigneuries sont peut-être sur le point +d'évaluer un peu au-dessous d'un métier à bas,--supposez +cet homme environné par ses enfans à qui +il ne peut procurer du pain aux dépens même de son +existence, près d'être arraché pour toujours à une +famille que naguère il entretenait par sa paisible industrie, +et qu'il est devenu, sans faute de sa part, +incapable d'entretenir;--supposez cet homme (et +il y en a dix mille tels que lui, parmi lesquels vous +pouvez choisir vos victimes), supposez-le traîné devant +la cour pour être jugé pour ce nouveau délit, +par cette nouvelle loi; hé bien! il manque encore +deux conditions pour qu'il soit reconnu coupable, et +condamné comme tel; il manquera, c'est mon opinion,--douze +bouchers pour jury, et un Jefferies<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a> +<a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a> pour +juge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" +name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a href="#footnotetag282"> +(retour) </a> En latin dans le texte: <i>spolia opima</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" +name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a href="#footnotetag283"> +(retour) </a> <i>Meetings</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" +name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a href="#footnotetag284"> +(retour) </a> Environ quarante-trois lieues. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" +name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a href="#footnotetag285"> +(retour) </a> La bête à plusieurs têtes. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" +name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a href="#footnotetag286"> +(retour) </a> Lord George Jefferies, chancelier d'Angleterre sous Jacques II, célèbre +par ses cruautés. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + + +<br><br><br> + +<h1>DISCOURS</h1> + +<h4>SUR LA MOTION DU COMTE DE DONOUGHMORE,</h4> + +<h5>QUI RÉCLAMAIT LA FORMATION D'UN COMITÉ POUR L'EXAMEN DES<br> +DROITS DES CATHOLIQUES, AVRIL 21, 1813.</h5> + +<p><span class="sc">Milords</span >,</p> + +<p>La question qui occupe la Chambre a été l'objet +de discussions si fréquentes, si complètes, si habiles +(et peut-être aujourd'hui encore plus habiles qu'en +aucune autre circonstance), qu'il serait difficile +d'apporter de nouveaux argumens pour ou contre. +Mais, à chaque discussion, des difficultés ont été +éloignées, des objections ont été épluchées et réfutées; +et quelques-uns des anciens adversaires de +l'émancipation catholique ont enfin concédé qu'il +était convenable de faire droit aux réclamations des +pétitionnaires. Après cette importante concession, +néanmoins, une nouvelle objection s'est élevée: <i>il +n'en est pas tems</i>, dit-on, ou <i>le tems est mal choisi</i>, +ou <i>il y a encore assez de tems</i>. En quelque sorte, je +suis d'accord avec ceux qui disent qu'il n'en est +pas tems précisément: le tems en est passé; mieux +vaudrait, pour le pays, que les catholiques possédassent +en ce moment leur quote-part de nos priviléges, +et que leurs nobles eussent dans nos conseils +une juste portion d'influence, que de nous +trouver ici assemblés pour discuter leurs droits. +Oui, cela vaudrait mieux.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i24"> <i>Non tempore tali</i></p> +<p class="i4"><i>Cogere consilium, quum muros obsidet hostis</i>.</p> +</div></div> + +<p>L'ennemi est au dehors et la misère est au dedans. +Il est trop tard pour chicaner sur des points de doctrine, +quand nous devons nous unir pour la défense +de choses plus importantes que le pur cérémonial +de la religion. Il est, en vérité, singulier que nous +soyons convoqués pour délibérer, non pas sur le +Dieu que nous devons adorer, car là-dessus nous +sommes d'accord; non pas sur le roi à qui nous devons +obéir, car nous lui sommes très-fidèles; mais +sur la question de savoir jusqu'à quel point une différence +dans les cérémonies du culte, jusqu'à quel +point une foi, non pas trop restreinte, mais trop +étendue (ce qui est le pire des griefs que l'on +puisse imputer aux catholiques),--jusqu'à quel +point un excès de dévotion à leur Dieu peut rendre +nos concitoyens incapables de servir efficacement +leur roi.</p> + +<p>On a, dans cette Chambre et hors de cette Chambre, +beaucoup parlé de l'église et de la constitution; +et, quoique ces mots respectables aient été trop +souvent prostitués aux plus misérables desseins de +l'esprit de parti, nous ne pouvons les entendre répéter +trop souvent. Tous les orateurs sont, je présume, +les défenseurs de l'église et de la constitution; +de l'église du Christ et de la constitution de +la Grande-Bretagne, mais non d'une constitution +d'exclusion et de despotisme; non d'une église intolérante, +non d'une église militante, qui s'expose +elle-même à l'objection dirigée contre la communion +romaine, et s'y expose à un plus haut degré; car la +religion catholique ne refuse que ses bénédictions +spirituelles (et ce point même est douteux); mais +notre église, ou plutôt nos hommes d'église, non-seulement +dénient aux catholiques les grâces spirituelles, +mais encore toute espèce de biens temporels. +Le grand lord Peterborough observa dans cette +enceinte, ou dans celle où les lords s'assemblaient +à cette époque, qu'il était <i>pour un roi parlementaire, +pour une constitution parlementaire, mais non +pour un Dieu parlementaire, non pour une religion +parlementaire</i>. L'intervalle d'un siècle n'a pas affaibli +la force de cette remarque. Il est tems, en vérité, +que nous laissions ces misérables chicanes sur +des points si frivoles, ces subtilités lilliputiennes, +dignes de qui veut décider <i>s'il est mieux de casser +les œufs par le gros ou le petit bout</i>.</p> + +<p>Les adversaires des catholiques peuvent être divisés +en deux classes: ceux qui affirment que les +catholiques ont déjà trop, et ceux qui allèguent que +la classe inférieure, du moins, n'a rien de plus à +demander. Les uns nous disent que les catholiques +ne seront jamais contens; les autres, qu'ils sont déjà +trop heureux. Le dernier paradoxe est suffisamment +réfuté par la pétition présente comme par toutes les +pétitions passées; on aurait pu tout aussi bien prétendre +que les nègres ne désiraient pas être émancipés; +mais c'est une comparaison malheureuse; car +vous avez déjà délivré ceux-ci du régime de la servitude, +sans pétition de leur part, et malgré plusieurs +pétitions de leurs maîtres dans un but tout +opposé. Pour moi, quand j'y réfléchis, je plains les +paysans catholiques de n'avoir pas eu le bonheur +de naître avec une peau noire. Mais, nous dit-on, +les catholiques sont contens, ou, du moins, doivent +l'être. Je m'en vais donc rappeler quelques-unes des +circonstances qui contribuent si merveilleusement à +leur excessif contentement. Ils ne jouissent pas du +libre exercice de leur religion dans l'armée régulière; +le soldat catholique ne peut manquer au service +du ministre protestant; et à moins qu'il ne soit +cantonné en Irlande ou en Espagne, où peut-il trouver, +s'il en a le désir, l'occasion d'assister aux cérémonies +de son culte? La permission d'avoir des +chapelains catholiques fut accordée comme une faveur +spéciale aux régimens de la milice irlandaise, +et encore ne fut-elle accordée qu'après plusieurs années +de réclamations, quoique un acte passé en +1793 l'eût établie comme un droit. Mais, en Irlande, +les catholiques sont-ils convenablement protégés? +leur église peut-elle acheter un morceau de +terre pour y élever une chapelle? Non. Tous les +édifices consacrés au culte sont bâtis en vertu de +baux de concession, ou de tolérance, donnés par un +laïque, baux aisément résiliables et fort souvent violés. +À l'instant où un désir bizarre, un caprice fortuit, +du bienveillant propriétaire rencontre quelque +opposition, les portes sont fermées à la pieuse assemblée. +C'est ce qui est arrivé sans cesse, mais jamais +avec autant d'éclat que dans la ville de Newton-Barry, +dans le comté de Wexford. Les catholiques, +n'ayant point de chapelle régulière, louèrent, pour +ressource temporaire, deux granges qui, réunies +ensemble, servirent au culte public. À cette époque, +demeurait, vis-à-vis de ce lieu, un officier qui paraît +avoir été profondément imbu de ces préjugés, +dont les pétitions protestantes; actuellement sur le +bureau, prouvent l'heureuse destruction chez la portion +la plus raisonnable de la nation; et, quand les +catholiques vinrent, au jour accoutumé, s'assembler, +en paix et bonne volonté avec les hommes, pour le +culte de leur Dieu, qui est aussi le vôtre, ils trouvèrent +la chapelle fermée, et furent avertis que s'ils +ne se retiraient pas sur-le-champ (et cet avertissement +leur était signifié par un officier des <i>yeomen</i><a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a> +<a href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a> +et par un magistrat), le <i>riot act</i><a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a> +<a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a> allait être lu, et +l'assemblée dispersée à la pointe de la baïonnette! +Une plainte contre cette violence fut adressée à +un haut fonctionnaire, au secrétaire du Château, en +1806, et celui-ci répondit (au lieu d'ordonner une +réparation), qu'il ferait écrire une lettre au colonel, +afin de prévenir, s'il était possible, le retour +de semblables scènes de désordre. Ce fait ne demande +pas le développement d'un grand appareil +oratoire; mais il tend à prouver que, tandis que +l'église catholique n'a pas la faculté d'acheter des +terrains pour élever ses chapelles, elle ne trouve +dans les lois aucune protection. En même tems, +les catholiques sont à la merci du plus mince officier, +qui peut impunément <i>faire ses bons tours à +la face du ciel</i>, insulter son Dieu et outrager ses +semblables.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" +name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a href="#footnotetag287"> +(retour) </a> Espèce de garde municipale. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" +name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a href="#footnotetag288"> +(retour) </a> Ordonnance contre les rassemblemens. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Tout écolier, tout petit laquais (car de tels individus +ont obtenu des brevets dans notre service militaire), +tout petit laquais qui a pu changer ses rubans +de livrée pour une épaulette, peut faire tout +cela, et même plus encore contre les catholiques, en +vertu de l'autorité même, à lui déléguée par son souverain +sous l'obligation expresse de défendre ses +concitoyens jusqu'à la dernière goutte de son sang, +sans différence ou distinction aucune entre les catholiques +et les protestans.</p> + +<p>Les catholiques irlandais ont-ils le bénéfice plein +et entier du jugement par jury? Non, ils ne l'ont +pas; ils ne peuvent l'avoir qu'après avoir obtenu le +droit de partager avec les protestans le privilége de +servir l'état en qualité de shériffs et de sous-shériffs. +Il y a eu un exemple frappant de cet abus, aux assises +d'Enniskillen. Un <i>yeoman</i> fut traduit en justice pour +le meurtre d'un catholique nommé Macvournagh; +trois témoins respectables, et non contredits, déposèrent +qu'ils avaient vu le prévenu charger son arme, +viser, faire feu, et tuer ledit Macvournagh. Cette +circonstance fut convenablement développée par le +juge; mais, à l'étonnement du barreau, et à la grande +indignation de la cour, le jury protestant acquitta +l'accusé. La partialité était si évidente, que le juge, +M. Osborn, regarda comme son devoir, d'arrêter +l'assassin acquitté, mais non pas absous, pour de larges +indemnités, et de lui ôter ainsi pour quelque +tems la liberté de tuer impunément les catholiques.</p> + +<p>Les lois faites en leur faveur sont-elles observées? +Elles sont rendues illusoires dans les cas les +plus frivoles comme dans les plus sérieux. Par un +règlement récent, on permet dans les prisons les chapelains +catholiques: mais dans le comté de Fermanagh +le grand jury persista dernièrement à présenter +pour cet office un ministre suspendu, et viola par +là le statut, malgré les plus pressantes remontrances +d'un respectable magistrat, nommé M. Fletcher. +Telles sont les lois, telle est la justice pour les libres, +heureux, et joyeux catholiques.</p> + +<p>On a demandé pourquoi les riches catholiques ne +créent pas des dotations pour l'éducation de leurs +prêtres.--Mais pourquoi ne leur permettez-vous pas +de le faire? Pourquoi tous les legs de cette nature +sont-ils soumis à une intervention vexatoire, arbitraire +et concussionnaire, à l'intervention de la commission +orangiste<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a> +<a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a> des donations charitables? Quant +au collége de Maynooth, en aucune circonstance, +hormis à l'époque de sa fondation, alors qu'un noble +pair (lord Camden), à la tête de l'administration de +l'Irlande, parut s'intéresser aux progrès de cet établissement; +et sous le gouvernement d'un noble duc +(Bedford) qui, comme ses ancêtres, a toujours été +l'ami de la liberté et de l'humanité, et qui n'a pas +assez bien adopté la politique égoïste du jour, pour +exclure les catholiques du nombre de ses semblables: +sauf ces exceptions, le collége de Maynooth n'a pas +été convenablement encouragé. Il y a eu à la vérité +un tems où l'on chercha à se concilier le clergé catholique, +lorsque l'<i>union</i> était incertaine, union qui +ne pouvait avoir lieu sans l'intermède de ce clergé, +lorsque son assistance était indispensable pour obtenir +des adresses favorables de la part des comtés +catholiques: alors les prêtres catholiques étaient +cajolés et caressés, craints et flattés, on leur fit entendre +que <i>l'union mettrait une heureuse fin à toute +chose</i>; mais, le moment de la crise une fois passé, +ils furent repoussés avec mépris dans leur première +obscurité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" +name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a href="#footnotetag289"> +(retour) </a> <i>The orange commissioners for charitable donations</i>.</blockquote> + +<p>Dans la conduite qu'on n'a pas cessé de tenir à +l'égard du collége Maynooth, tout semble fait pour +irriter et inquiéter,--tout semble fait pour effacer +de la mémoire des catholiques la plus légère impression +de gratitude. Le foin même, coupé dans la +plaine, la graisse et le suif du bœuf et du mouton +alloués, doivent être payés, et les comptes doivent +en être rendus et réglés par serment. Il est vrai que +cette économie en miniature ne peut être suffisamment +louée, particulièrement à une époque où il n'y +a que ces insectes dévorateurs du trésor, vos Hunt +et vos Chinnery, où il n'y a que ces <i>punaises dorées</i><a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a> +<a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a> +qui puissent échapper à l'œil microscopique des ministres. +Mais quand de session en session, après +n'avoir laissé qu'avec effort et répugnance échapper +de vos mains votre chétive aumône, vous venez vous +vanter de votre libéralité; alors le catholique pourrait +bien s'écrier, dans les termes mêmes de Prior:</p> + +<blockquote> +J'ai quelque obligation à Jean; mais, par malheur, Jean +juge à propos de le communiquer à toute la nation: ainsi, +Jean et moi nous sommes quittes<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a> +<a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" +name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a href="#footnotetag290"> +(retour) </a> <i>Gilded bugs</i>. Citation.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" +name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a href="#footnotetag291"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"><i>To John I owe some obligation,</i></p> +<p class="i18"><i> But John unluckily thinks fit</i></p> +<p class="i16"><i>To publish it to all the nation:</i></p> +<p class="i18"><i> So John and I are more than quit.</i></p> +</div></div> +</blockquote> + +<p>Quelques personnes ont comparé les catholiques +au mendiant de Gil Blas. Qui les a faits mendians? +de qui la dépouille de leurs ancêtres a-t-elle grossi +les richesses? Et ne pouvez-vous soulager le mendiant +que vos pères ont réduit à un tel état? Si +vous êtes disposés à le soulager tout-à-fait, ne pouvez-vous +accomplir cette œuvre sans lui jeter vos +deniers<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a> +<a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a> au visage? Toutefois, pour faire contraste à +cette misérable bienfaisance, considérons les écoles +protestantes de charité<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a> +<a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>; vous leur avez récemment +alloué 41,000 liv.<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a> +<a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>. C'est ainsi qu'elles sont entretenues; +et comment sont-elles recrutées? Montesquieu +fait observer à l'égard de la constitution anglaise, +qu'on en peut trouver le modèle dans Tacite, là où +l'historien décrit les institutions politiques des Germains; +et ce publiciste ajoute: «Ce beau système +fut tiré des forêts.» Pareillement, en parlant des +écoles protestantes de charité, on peut faire observer +que ce beau système fut tiré des Bohémiennes. +Comme se recrutaient les Janissaires au tems de +leur enrôlement sous Amurat, comme les Bohémiennes +de l'époque actuelle se recrutent encore avec des +enfans volés; ainsi ces écoles se recrutent avec des +enfans séduits, et dérobés à leurs familles catholiques, +par leurs riches et puissans voisins protestans. Cela +est notoire, et un seul exemple peut suffire pour +montrer de quelle manière cela se pratique. La sœur +de M. Carthy (<i>gentleman</i> catholique fort riche +en biens fonds) laissa en mourant deux filles qui +furent immédiatement désignées comme prosélytes, +et conduites à l'école de charité de Coolgreny: leur +oncle, à la nouvelle de ce fait, qui avait eu lieu +pendant son absence, réclama la restitution de ses +nièces, et offrit de transférer une partie de ses +biens sur la tête de ses deux parentes. Sa demande +fut rejetée, et ce n'est qu'après une lutte de cinq +années, et grâce à l'intervention d'une haute autorité, +que ce gentleman catholique obtint que deux jeunes +filles, qui lui étaient si étroitement liées par les droits +du sang, sortissent de l'école de charité, et lui fussent +rendues. Voilà de quelle façon l'on se procure des +prosélytes que l'on mêle aux enfans de tous les protestans +qui peuvent avoir recours au bénéfice de cette +institution. Et quelle instruction leur est donnée? On +leur met entre les mains un catéchisme, qui est +composé, je crois, de quarante-cinq pages, et dans +lequel il y a trois questions relatives à la religion +protestante. L'une de ces demandes est celle-ci: «Où +était la religion protestante avant Luther?» Réponse: +«Dans l'Évangile.» Il reste quarante-quatre pages +et demie qui concernent la damnable idolâtrie des +papistes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" +name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a href="#footnotetag292"> +(retour) </a> <i>Farthings</i>: liards, deniers.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" +name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a href="#footnotetag293"> +(retour) </a> <i>Protestant charter schools</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" +name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a href="#footnotetag294"> +(retour) </a> 1,025,000 fr.</blockquote> + +<p>Permettez-moi de le demander à nos pasteurs et +maîtres spirituels: est-ce là la manière d'instruire +un enfant dans la voie qu'il doit suivre? Est-ce +là la religion de l'Évangile avant le tems de Luther? +cette religion qui proclame tout haut: <i>paix sur la +terre, et gloire à Dieu</i>! Est-ce là élever des enfans, +pour les rendre hommes ou démons? Mieux vaudrait +les envoyer n'importe où,--que de leur enseigner +de telles doctrines: mieux vaudrait les envoyer dans +ces îles des mers australes, où, par une éducation +plus humaine, ils apprendraient à devenir cannibales: +il serait moins odieux qu'ils fussent instruits +à dévorer les morts qu'à persécuter les vivans. Donnez-vous +le nom d'écoles à de tels établissemens? +Nommez-les plutôt des fumiers où la vipère de l'intolérance +dépose ses petits, afin que plus tard leurs +dents étant devenues tranchantes, et leur venin s'étant +mûri, ils en sortent, chargés d'ordure et de +poison, pour blesser les catholiques. Mais sont-ce +là les doctrines de l'église d'Angleterre, ou celles +des gens d'église? Non, les ecclésiastiques les plus +éclairés sont d'une opinion différente. Que dit Paley: +«Je n'aperçois aucune raison pour laquelle des +hommes de diverses croyances religieuses ne doivent +pas siéger sur le même banc, délibérer dans +le même conseil, ou combattre dans les mêmes rangs, +tout aussi bien que des hommes d'opinions religieuses +différentes discutent ensemble sur une controverse +d'histoire naturelle, de philosophie ou de morale.» +On peut répondre que Paley n'était pas rigoureusement +orthodoxe; je ne saurais rien décider sur son +orthodoxie, mais qui niera qu'il n'ait été un des +ornemens de l'église, de la nature humaine, et de +la chrétienté? Je n'appuierai point sur le fardeau +des dîmes, fardeau si durement senti par les paysans, +mais il est peut-être à propos de remarquer qu'il y +a encore une charge additionnelle, un droit de <i>tant +pour cent</i> pour le collecteur, qui, par conséquent, +est intéressé à porter les dîmes au plus haut taux +possible, et nous savons que dans plusieurs bénéfices +considérables d'Irlande, les protestans résidens sont +les seuls qui soient procureurs de la dîme.</p> + +<p>Parmi tant de causes d'irritation, trop nombreuses +pour être récapitulées, il y en a une dans la milice, +qu'on ne doit point passer sous silence: je veux parler +de l'existence des loges orangistes parmi les particuliers. +Les officiers peuvent-ils dénier ce fait? Et si +ces loges existent, tendent-elles, peuvent-elles tendre +à établir l'harmonie parmi les hommes, qui sont +ainsi individuellement séparés de la société, quoique +confondus dans les rangs de l'ordre social? Et doit-on +permettre ce système général de persécution, ou +est-il à croire qu'avec un tel système les catholiques +puissent ou doivent être contens? S'ils le sont, ils +manquent à l'humaine nature; alors, en vérité, ils +sont indignes d'être autre chose que ce que vous les +avez faits,--autre chose que des esclaves. Les faits +que j'ai cités ont pour appui les plus respectables +autorités: sans quoi, je n'aurais point osé en ce lieu, +ni en quelque lieu que ce soit, me hasarder à les +avancer. Si l'on m'objecte que je n'ai jamais été en +Irlande, je vous prierai de remarquer qu'il est aisé +de connaître un peu l'Irlande, sans jamais y avoir +été, comme il paraît possible que quelques personnes +y soient nées, y aient été nourries et élevées, et +pourtant demeurent dans l'ignorance des véritables +intérêts de cette contrée.</p> + +<p>Mais il y en a qui affirment que les catholiques +ont été déjà trop bien traités. Voyez, disent-ils, ce +qui a été fait; nous leur avons donné un collége entier, +nous leur allouons la nourriture et l'habillement, +la pleine et complète jouissance des élémens, +et nous les laissons combattre pour nous aussi long-tems +qu'ils ont leurs membres et leurs vies à nous +offrir, et néanmoins ils ne sont jamais contens! O +généreux et justes déclamateurs! C'est à cela, et à +cela seul qu'aboutissent tous vos argumens, dépouillés +de tout sophisme. Ces personnes me remettent +en mémoire l'histoire d'un certain tambour qui, appelé +au rigoureux devoir d'administrer la punition +ordonnée contre un ami attaché au poteau, fut +sommé de fouetter haut; il fouetta bas, il fouetta +un peu moins bas, il fouetta haut, puis bas, puis +entre deux, et ainsi de suite à plusieurs reprises, +mais le tout en vain: le patient continua ses plaintes +avec la plus choquante opiniâtreté, jusqu'à ce que +le tambour, épuisé de fatigue et bouillant de colère, +eût jeté à bas les verges, en s'écriant: «Le diable +vous rôtisse; il n'y a aucune manière de fouetter qui +vous plaise.» Ainsi vous comportez-vous vous-mêmes: +vous avez fouetté le catholique haut et bas, +ici et là, et partout, et vous vous étonnez qu'il ne +soit pas content! Il est vrai que le tems, l'expérience, +et la fatigue qui suit l'exercice même de la +barbarie, vous ont appris à fouetter un peu plus +doucement; mais vous continuez toujours à sangler +votre victime, et continuerez ainsi jusqu'à ce que +peut-être le fouet soit arraché de vos mains, et +tourné contre vous-mêmes et contre votre postérité.</p> + +<p>Il a été dit par un des orateurs précédens (j'ai +oublié qui c'était, et ne me soucie guère de m'en +souvenir): «<i>Si les catholiques sont émancipés, pourquoi +pas les juifs?</i>» Si ce propos a été dicté par une +sincère compassion pour les juifs, il mérite attention; +mais si ce n'est qu'un trait d'ironie contre les +catholiques, est-ce autre chose que le langage de +Shylock transporté du mariage de sa fille à l'émancipation +catholique?--</p> + +<blockquote> +Je voudrais que quelqu'un de la tribu de Barrabas l'obtint +plutôt qu'un chrétien<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a> +<a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" +name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a href="#footnotetag295"> +(retour) </a> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>Would any of the tribe of Barrabbas</p> +<p>Should have it rather than a christian.</p> +</div></div> + +<p>(<span class="sc">Shaksp</span >., <i>The Merch. of Ven.</i>)</p></blockquote> + +<p>Je présume, qu'un catholique est un chrétien, +même dans l'opinion de celui dont le goût seul peut +être supposé pencher en faveur des juifs.</p> + +<p>C'est une remarque, souvent citée, du docteur +Johnson (que je prends pour une autorité presque +aussi bonne que le doux apôtre de l'intolérance, le +docteur Duigenan), que celui qui entretiendrait +quelque appréhension sérieuse de danger pour l'église +dans les tems actuels, aurait <i>crié au feu durant +le Déluge</i>. Ceci est plus qu'une métaphore, car +un restant de ces personnages antédiluviens semble +aujourd'hui s'être retiré chez nous, avec le feu dans +la bouche et l'eau dans la cervelle, pour troubler et +inquiéter le genre humain de leurs cris bizarres et +fantasques. Et comme c'est un symptôme infaillible +de la désolante maladie dont je les crois atteints +(maladie sur laquelle le premier docteur venu donnera +des renseignemens à vos Seigneuries), comme +c'est, dis-je, un symptôme infaillible pour ces infortunés +malades d'apercevoir sans cesse des éclairs +devant leurs yeux; surtout quand leurs yeux sont +fermés, il est impossible de convaincre ces pauvres +créatures que le feu contre lequel ils nous avertissent +nous et eux-mêmes de nous prémunir, n'est +rien autre chose qu'un feu follet; produit de leurs +imaginations idiotes. Quelle rhubarbe, quel séné; +ou quelle autre drogue purgative peut expulser de +leur esprit ce vain fantôme?--Cela est impossible; +ils sont perdus. C'est à eux que s'applique véritablement +ce mot.</p> + +<p class="mid"><i>Caput insanabite tribus Anticyris</i><a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a> +<a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" +name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a href="#footnotetag296"> +(retour) </a> Citation d'Horace. «Tête incurable, même par l'ellébore qu'on +recueillerait dans trois Anticyres.» Anticyre, île de l'Archipel, célèbre +dans l'antiquité, parce qu'elle fournissait l'ellébore, qui passait, +bien à tort, pour un spécifique contre la folie. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Tels sont vos vrais protestans. Comme Bayle, qui +protestait contre toutes les sectes, ainsi protestent-ils +contre les pétitions catholiques, contre les pétitions +protestantes, contre toute réparation, et tout +ce que la raison, l'humanité, la politique, la justice +et le bon sens peuvent opposer aux illusions de leur +absurde délire. Ces gens-là présentent le cas inverse +de la montagne qui enfanta une souris: ce +sont des souris qui s'imaginent être dans le travail +d'enfantement d'une ou plusieurs montagnes.</p> + +<p>Pour revenir aux catholiques, supposez que les +Irlandais fussent actuellement contens, malgré toutes +les incapacités dont la loi les frappe,--supposez-les +capables d'une stupidité telle qu'ils ne désirent +aucunement être délivrés,--ne devons-nous pas +désirer leur délivrance, dans notre propre intérêt? +N'avons-nous rien à gagner par leur émancipation? +Quelles ressources nous ont été fermées? quels talens +ont été perdus à cause de cet égoïste système +d'exclusion? Vous connaissez déjà la valeur des +secours irlandais: en ce moment, la défense de l'Angleterre +est confiée à la milice irlandaise; en ce moment, +tandis que le peuple mourant de faim se soulève +dans la fureur du désespoir, les Irlandais sont +fidèles au devoir confié en leurs mains. Mais tant +qu'une égale énergie n'aura pas été communiquée +partout, par l'extension de la liberté, vous ne pourrez +avoir la pleine et entière jouissance de la force +que vous êtes heureux d'interposer entre vous et la +destruction. L'Irlande a beaucoup fait, mais fera +plus encore. En ce moment, le seul triomphe que +nous ayons obtenu durant les longues années d'une +guerre continentale, a été remporté par un général +irlandais<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a> +<a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>. Il est vrai qu'il n'est pas catholique; s'il +l'eût été, nous eussions été privés de ses talens. +Toutefois, je ne présume pas que personne veuille +prétendre que sa religion eût affaibli son génie militaire +ou diminué son patriotisme; quoique, dans le +cas supposé, il eût été obligé de combattre dans les +rangs; car, à coup sûr, il n'eût jamais commandé +une armée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" +name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a href="#footnotetag297"> +(retour) </a> Arthur Wellesley, depuis lord Wellington. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Mais tandis qu'il gagne au dehors des batailles +en faveur des catholiques, son noble frère s'est fait +dans cette séance le défenseur de leurs intérêts avec +une éloquence que je ne déprécierai point par l'humble +tribut de mon panégyrique, pendant le tems +même qu'un de leurs parens, qui leur est aussi peu +semblable qu'il leur est inférieur en talent, a combattu +à Dublin contre ses frères catholiques avec +des circulaires, des édits, des proclamations, des +arrestations et des dispersions de rassemblemens,--avec +tous les moyens vexatoires de la chétive +guerre qui pouvait être entretenue par les guérillas +mercenaires du gouvernement, vêtues de l'armure +rouillée de leurs statuts surannés. Il est, en vérité, +singulier d'observer la différence de notre politique +étrangère et de notre politique intérieure. Si la catholique +Espagne, le fidèle<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a> +<a href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a> Portugal, ou le non +moins fidèle et non moins catholique ex-roi des +Deux-Siciles (à qui, soit dit en passant, il ne restait +plus que la Sicile, dont vous l'avez récemment +dépouillé), si, dis-je, ces peuples et ces rois catholiques +ont besoin de secours, vite nous faisons +partir une flotte et une armée, un ambassadeur et +un subside, quelquefois pour soutenir de rudes +combats, généralement pour faire de mauvaises négociations, +et toujours pour payer beaucoup d'argent +pour nos alliés papistes. Mais si quatre millions de +nos concitoyens, qui combattent, paient, et travaillent +pour nous, s'avisent de nous adresser des prières +pour obtenir quelque soulagement, nous les traitons +comme des étrangers, et, quoique <i>la maison de leur +père offre plusieurs logemens</i>, il n'y a pour eux aucune +place de repos. Permettez-moi de vous le demander, +ne vous battez-vous pas pour l'émancipation +de Ferdinand VII, qui certainement est un sot, et +par conséquent, suivant toute probabilité, un bigot?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" +name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a href="#footnotetag298"> +(retour) </a> Allusion aux dénominations des rois d'Espagne et de Portugal: le +premier se nommant Sa Majesté Catholique (S. M. C.), le second, Sa +Majesté Très-Fidèle (S. M. T. F.). + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Et avez-vous donc plus de considération pour un +souverain étranger que pour vos concitoyens qui ne +sont point des sots (car ils connaissent votre intérêt +mieux que vous ne connaissez le vôtre); qui ne sont +point des bigots, car ils vous rendent le bien pour +le mal; mais qui endurent un sort pire que d'être +tenus en prison par un usurpateur, car les chaînes +qui asservissent l'ame sont plus pesantes que celles +qui entravent le corps.</p> + +<p>Je ne m'étendrai point sur les conséquences qui +doivent résulter de votre refus d'accéder aux réclamations +des pétitionnaires; vous les connaissez, vous les +éprouverez, ainsi que les enfans de vos enfans quand +vous ne serez plus. Adieu pour jamais à cette union, +ainsi nommée par la même raison que <i>lucus à non +lucendo</i><a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a> +<a href="#footnote299"><sup class="sml">299</sup></a>, union qui n'a jamais rien uni, dont le premier +effet fut de donner un coup mortel à l'indépendance +de l'Irlande, et dont le dernier résultat +sera peut-être de séparer à jamais l'Irlande de notre +pays. Si l'on peut appeler cela une union, c'est celle +du requin avec sa proie; le ravisseur dévore sa victime, +et c'est ainsi qu'il ne forme plus avec elle qu'un +tout indivisible. Ainsi la Grande-Bretagne a dévoré +le parlement, la constitution, l'indépendance de l'Irlande, +et elle refuse maintenant de rendre un seul +privilège, quoiqu'elle ait par là le moyen de guérir +la surcharge indigeste de son corps politique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" +name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a href="#footnotetag299"> +(retour) </a> <i>Lucus</i> (nom des bois sacrés, impénétrables à la lumière) vient, +selon les étymologistes, de <i>lucere</i> (luire), par antiphrase. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Et maintenant, milords, avant de me rasseoir, +je demanderai aux ministres de Sa Majesté la permission +de dire quelques mots, non pas sur leurs +mérites, car cela serait superflu; mais sur le degré +d'estime que leur accorde le peuple des trois royaumes. +L'estime qu'on leur accorde a été en une récente +occasion célébrée d'un ton de triomphe dans cette +enceinte, et l'on a établi une comparaison entre leur +conduite, et celle des nobles lords qui siégent de ce +côté de la Chambre.</p> + +<p>Quelle portion de popularité peut-elle être échue +en partage à mes nobles amis (si toutefois je ne suis +pas indigne de les regarder comme tels); c'est ce +que je ne prétends pas déterminer: mais, quant à +celle des ministres de Sa Majesté, il serait inutile +de la nier. La popularité, c'est un fait sûr, est un +peu comme le vent: «<i>On ne sait pas d'où elle vient +ni où elle va</i>,» mais ils la sentent, ils en jouissent, +ils s'en vantent. En vérité, simples et modestes comme +ils le sont, à quelle extrémité du royaume peuvent-ils +fuir pour éviter le triomphe qui les poursuit? +S'ils s'enfoncent dans les provinces méditerranées, +ils y seront accueillis par les ouvriers des manufactures, +qui tenant à la main leurs pétitions méprisées, +et portant autour du cou la corde récemment votée +en leur faveur, appelleront les bénédictions du ciel +sur les têtes de ceux qui ont imaginé le moyen si +simple, mais si ingénieux, de les délivrer de leurs +misères, ici-bas, en les envoyant dans un monde +meilleur. S'ils voyagent en Écosse, de Glasgow à +Johnny Groat, partout ils recevront de pareilles +marques d'approbation. S'ils font une tournée de +Portpatrick à Donaghadee, ils rencontreront les embrassemens +empressés de quatre millions de catholiques, +à qui leur vote d'aujourd'hui les a rendus +chers pour jamais. Quand ils reviendront dans la +capitale,--ils ne peuvent échapper aux acclamations +des bourgeois, et aux applaudissemens plus timides +mais non moins sincères des marchands en faillite +et des capitalistes en péril de banqueroute. S'ils tournent +leurs regards sur l'armée, quelles guirlandes, +non de lauriers, mais de morelle<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a> +<a href="#footnote300"><sup class="sml">300</sup></a> ne prépare-t-on pas +pour les héros de Walcheren! Il est vrai qu'il est resté +peu d'hommes en vie pour certifier leurs mérites en +cette occasion: mais un <i>nuage de témoins</i> est venu +de cette brave armée qu'ils ont si généreusement et +si pieusement mise en campagne pour recruter la +<i>noble armée des martyrs</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" +name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a href="#footnotetag300"> +(retour) </a> La <i>morelle</i>, en anglais <i>night-shade</i>, mot à mot, ombre de la nuit, +est une plante assez commune dans les champs: la couleur sombre de +ses feuilles en font un emblème assez naturel de la tristesse. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>Si dans le cours de cette carrière triomphale, où +ils recueilleront autant de cailloux qu'en recueillit +l'armée de Caligula dans un triomphe semblable, +prototype du leur;--si, dis-je, ils n'aperçoivent +aucun de ces monumens qu'un peuple reconnaissant +élève pour honorer ses bienfaiteurs, oui, quoiqu'il +n'y ait pas même une enseigne qui veuille condescendre +à déposer la tête du Sarrasin<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a> +<a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a> pour la remplacer +par l'image des conquérans de Walcheren, +ils n'ont pas besoin de portrait, eux qui peuvent +toujours avoir les honneurs de la caricature; ils +n'ont point à regretter le manque de statue, eux qui +se verront si souvent pendus en effigie. Mais leur popularité +n'est pas bornée dans les étroites limites +d'une île; il y a d'autres contrées où leurs mesures, +et surtout leur conduite envers les catholiques les +rendra éminemment populaires. S'ils sont aimés ici, +en France ils doivent être adorés. Il n'y a pas de +mesure plus contraire aux desseins et aux sentimens +de Buonaparte que l'émancipation des catholiques; +pas de plan de conduite plus favorable à ses projets +que celui qui a été, est encore, et sera toujours, +je le crains, suivi à l'égard de l'Irlande. +Qu'est l'Angleterre sans l'Irlande, et qu'est l'Irlande +sans les catholiques? C'est sur la base de votre tyrannie +que Napoléon espère bâtir la sienne. L'oppression +des catholiques doit inspirer tant de reconnaissance +à son cœur, que sans aucun doute (comme +il a dernièrement permis un renouvellement de +communication) le prochain cartel amènera dans ce +pays des cargaisons de porcelaines de Sèvres et de +rubans (denrée, grandement recherchée, et de +valeur égale en ce moment), de rubans de la Légion-d'Honneur +pour le docteur Duigenan et ses +disciples ministériels. Telle est cette popularité si +bien gagnée, qui résulte de ces expéditions extraordinaires, +si ruineuses pour nos finances et si inutiles +à nos alliés; de ces singulières enquêtes, si +favorables aux accusés, et si peu satisfaisantes pour +le peuple, de ces victoires paradoxales, si honorables, +nous dit-on, pour le nom anglais, mais si +contraires aux vrais intérêts de la nation anglaise: +surtout, telle est la récompense, de la conduite tenue +par les ministres envers les catholiques.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" +name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a href="#footnotetag301"> +(retour) </a> Une <i>tête de Sarrasin</i> est une enseigne aussi fréquente en Angleterre +que l'est chez nous <i>le lion d'or</i>, le <i>soleil d'or</i>, le <i>bon coing</i>, etc. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + +<p>J'ai à m'excuser auprès de la Chambre, qui, je +l'espère, pardonnera à un jeune homme qui n'a +pas l'habitude de réclamer souvent votre patience, +d'avoir aujourd'hui si longuement tâché d'attirer +votre attention. Mon opinion irrévocable est, comme +mon vote le sera, en faveur de la motion.</p> +<br><br><br> + +<h1>DISCOURS</h1> + +<h4>SUR LA PÉTITION DU MAJOR CARTWRIGHT,</h4> + +<h5>LE I<sup>er</sup> JUIN 1813.</h5> +<hr class="short"> +<br> + +<p>Lord Byron se leva et dit:</p> + +<p><span class="sc">Milords</span >,</p> + +<p>La pétition que je tiens, dans l'intention de la +présenter à la Chambre, doit, si je ne me trompe, +obtenir une attention particulière de la part de vos +Seigneuries; en effet, quoiqu'elle ne soit signée que +par un seul individu, elle contient des faits qui, s'ils +ne sont pas contredits, demandent de fort sérieuses +investigations. Le grief dont le pétitionnaire se +plaint, n'est ni personnel, ni imaginaire. Ce grief +ne lui est point particulier; il a été, il est encore +ressenti par une foule d'autres personnes. Il n'y a +aucun citoyen hors de ces murs, ni même, en vérité, +dans cette enceinte, qui ne puisse demain être +exposé à la même insulte et aux mêmes obstacles, +dans l'accomplissement d'un devoir impérieux pour +la restauration de la véritable constitution des trois +royaumes, en pétitionnant pour la réforme du parlement<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a> +<a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>. +Le pétitionnaire, milords, est un homme +dont la longue vie a été consacrée à une lutte perpétuelle +pour la liberté des citoyens, contre cette +influence illégitime qui s'est sans cesse accrue, qui +s'accroît encore, et qu'il est nécessaire de diminuer; +et, quelque contraires que puissent être plusieurs +esprits à ses dogmes politiques, peu de gens mettront +en doute la pureté de ses intentions. Maintenant +même, accablé d'années, et sujet aux infirmités +qui accompagnent son âge, mais sans avoir rien +perdu de son talent, ni de son inébranlable énergie,--<i>frangas, +non flectes</i><a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a> +<a href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>,--il a reçu plus d'une +blessure en combattant contre la corruption; et le +nouvel outrage, la récente insulte dont il se plaint, +peut lui laisser une cicatrice de plus, mais non le +déshonorer. La pétition est signée par John Cartwright; +et c'est pour la cause du peuple et du parlement, +dans la légitime poursuite de cette réforme +dans la représentation du pays, réforme qui est le +meilleur service qui puisse être rendu tant au parlement +qu'au peuple, que le major Cartwright a +souffert l'indigne outrage qui fait le sujet principal +de sa pétition à vos Seigneuries. Sa plainte est écrite +dans un langage ferme, mais respectueux;--dans +le langage d'un homme qui n'oublie pas sa propre +dignité, mais en même tems a, je crois, un sentiment +égal de la déférence due à la chambre. Le pétitionnaire +avance, entre autres faits d'importance, +sinon plus grande, au moins égale, pour tous ceux +qui sont Bretons par les sentimens, comme par le +sang et par la naissance, que le 21 janvier 1813, à +Huddersfield, lui et six autres personnes qui, à la +nouvelle de son arrivée, s'étaient rendues auprès +de lui, dans l'intention pure et simple de lui donner +un témoignage de respect, furent saisies par les autorités +civile et militaire, et tenues au secret pendant +plusieurs heures, sous le poids d'une grossière +et injurieuse prévention insinuée par l'officier commandant, +relativement au caractère du pétitionnaire; +que lui (le pétitionnaire), il fut enfin conduit +devant un magistrat, et ne fut remis en liberté +qu'après qu'un examen minutieux de ses papiers eut +prouvé qu'il était non-seulement injuste mais matériellement +impossible d'articuler contre lui une +charge quelconque; et que, malgré la promesse et +l'ordre exprès du président du tribunal, la copie du +mandat d'arrêt lancé contre le pétitionnaire a été +refusée sous divers prétextes, et n'a pu, jusqu'à +cette heure, être obtenue. Les noms et la condition +des parties intéressées se trouvent dans la pétition. +Quant aux autres points dont il est question dans la +pétition, je ne m'en occuperai pas maintenant, désireux +que je suis de ne pas abuser du tems de la +Chambre; mais j'appelle sincèrement l'attention de +vos Seigneuries sur ces divers points.--C'est dans +la cause du parlement et du peuple que la liberté +individuelle de ce vénérable citoyen a été violée; +et c'est, dans mon opinion, la plus haute marque +de respect qu'il ait pu donner à la Chambre, que +de recourir à votre justice, plutôt qu'à un appel à +une cour inférieure. Quel que puisse être le sort de +sa plainte, c'est pour moi une satisfaction, à la vérité, +mêlée de regret en cette circonstance, que d'avoir +eu l'occasion de dénoncer publiquement les +obstacles auxquels le citoyen est exposé dans la poursuite +du devoir le plus légitime et le plus impérieux,--celui +d'obtenir, par voie de pétition, la réforme +parlementaire. J'ai brièvement exposé le grief dont +le pétitionnaire se plaint plus longuement. Vos Seigneuries +adopteront, je l'espère, une mesure propre +à donner pleine protection, pleine réparation au +pétitionnaire, et non pas au pétitionnaire seul, mais +au corps entier de la nation, insulté et blessé dans un +de ses membres par l'interposition d'une autorité +civile abusée et d'une force militaire illégale entre +les citoyens et leur droit d'adresser des pétitions à +leurs représentans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" +name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a href="#footnotetag302"> +(retour) </a> Le <i>jeu d'esprit</i> suivant, adressé à M. Hobhouse sur son élection à +Westminster, a été attribué à Lord Byron. On le rappelle ici à cause de +son rapport au sujet en question: + +<p class="mid">«<i>Mors janua vitæ</i>.»</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i10"><i>Would you get to the house through the true gate,</i></p> +<p class="i12"><i> Much quicker than even whig Charley went?</i></p> +<p class="i10"><i>Let Parliament send you to Newgate--</i></p> +<p class="i12"><i> And Newgate will send you to--Parliament</i>.</p> +</div></div> + +<p>«Voulez-vous gagner la Chambre par la véritable porte, beaucoup +plus vite même que le whig Charley n'y parvint? Faites-vous envoyer +par le Parlement à Newgate, et Newgate vous enverra au Parlement.</p> + +<p>(<i>N. d'un édit. anglais</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" +name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a href="#footnotetag303"> +(retour) </a> On peut le briser, non le fléchir. + +<p>(<i>N. du Tr.</i>)</p></blockquote> + + + +<p>Sa Seigneurie présenta alors la pétition du major +Cartwright: on en fit lecture. Plainte y était faite +de ce qui était arrivé à Huddersfield, et des entraves +opposées au droit de pétition dans plusieurs +endroits de la partie septentrionale du royaume.</p> + + + +<p>Sa Seigneurie fit la motion que la pétition fût prise +en considération<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a> +<a href="#footnote304"><sup class="sml">304</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" +name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a href="#footnotetag304"> +(retour) </a> <i>Should be laid on table</i>, mot à mot, «fût mise sur la table.» + +<p>(N. du Tr.)</p></blockquote> + + + +<p>Plusieurs pairs ayant parlé sur la question, +Lord Byron répliqua qu'il avait, par des motifs +de devoir, présenté cette pétition à l'examen de +leurs Seigneuries. Un noble comte avait prétendu +que ce n'était pas une pétition, mais un discours; +et que, comme elle ne contenait aucune prière, +elle ne devait pas être accueillie.--Quelle était la +nécessité d'une prière? Si ce mot devait être employé +dans son sens propre, leurs Seigneuries ne +pouvaient attendre qu'aucun homme adressât une +prière à d'autres hommes.--Il n'avait rien autre +chose à dire, sinon que la pétition, quoique conçue +dans certains passages en termes peut-être trop forts, +ne contenait aucune phrase inconvenante, mais était +écrite dans un style fort respectueux envers leurs +Seigneuries, il espérait donc que leurs Seigneuries +prendraient la pétition en considération.</p> + +<br> +<p class="mid">FIN DES DISCOURS PARLEMENTAIRES.</p> + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. + Volume 4., by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON *** + +***** This file should be named 28081-h.htm or 28081-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/8/0/8/28081/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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