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diff --git a/27970-0.txt b/27970-0.txt new file mode 100644 index 0000000..92ac918 --- /dev/null +++ b/27970-0.txt @@ -0,0 +1,19844 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale +(Berbérie) depuis les temps les plu, by Ernest Mercier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I) + +Author: Ernest Mercier + +Release Date: February 2, 2009 [EBook #27970] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'AFRIQUE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +HISTOIRE + +DE + +L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE + +(BERBÉRIE) + +DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULÉS + +JUSQU'À LA CONQUÊTE FRANÇAISE (1830) + +PAR + +ERNEST MERCIER + +TOME PREMIER + +PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 28, RUE BONAPARTE, 28 + +1888 + +DU MÊME AUTEUR + +=Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique septentrionale=, +selon les auteurs arabes. 1 vol. grand in-8, avec deux cartes.--MARLE +(Constantine).--CHALLAMEL (Paris), 1875. + +=Le cinquantenaire de l'Algérie=.--L'Algérie en 1880. l vol. +in-8,--CHALLAMEL (Paris), 1880. + +=L'Algérie et les questions algériennes=. 1 vol. in-8.--CHALLAMEL, 1883. + +=Comment l'Afrique septentrionale a été arabisée=. Brochure +in-8.--MARLE, 1874. + +=La bataille de Poitiers et les vraies causes du recul de l'invasion +arabe=. Mémoire publié par la _Revue historique_.--Paris, 1878. + +=Constantine, avant la conquête française= (=1837=). Notice sur cette +ville à l'époque du dernier bey (avec une carte).--Mémoire publié par la +Société archéologique de Constantine, 1878.--BRAHAM, éditeur. + +=Constantine au XVIe siècle=. Elévation de la famille El +Feggoun.--Société archéologique de Constantine. 1878.--BRAHAM, éditeur. + +=Notice sur la confrérie des Khouan Abd-el Kader-el Djilani=, publiée +par la Société archéologique de Constantine, 1868. + +=Les Arabes d'Afrique= jugés par les auteurs musulmans. (_Revue +africaine_, nº 98, 1873.) + +=Examen des causes de la croisade de saint Louis contre Tunis (1270)=. +(_Revue africaine_, nº 94.) + +=Episodes de la conquête de l'Afrique par les Arabes. Kocéïla. La +Kahena=.--Mémoire publié par la Société archéologique de Constantine, +1883. + +=Les Indigènes de l'Algérie. Leur situation dans le passé et dans le +présent=. Revue libérale, 1884. + +=Le Cinquantenaire de la prise de Constantine= (=13 octobre 1837=). +Brochure in-8.--BRAHAM, éditeur à Constantine (Octobre 1887). + +=Commune de Constantine. Trois années d'administration municipale=. +Brochure in-8.--BRAHAM, éditeur à Constantine (Octobre 1887). + + +CHARTRES. IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT. + +TABLE DES MATIÈRES + + PRÉFACE. + + SYSTÈME ADOPTÉ POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES. + + INTRODUCTION: Description physique et géographique de l'Afrique + septentrionale. + Divisions géographiques adoptées par les anciens. + Divisions géographiques adoptées par les Arabes. + + ETHNOGRAPHIE.--Origine et formation du peuple berbère. + + PREMIÈRE PARTIE + + PÉRIODE ANTIQUE + (Jusqu'en 642 de l'ère chrétienne) + + CHAPITRE I.--_Période phénicienne_ (1100-268 _av. J.-C_). + + Sommaire: + + Temps primitifs. + Les Phéniciens s'établissent en Afrique. + Fondation de Cyrène par les Grecs. + Données géographiques d'Hérodote. + Prépondérance de Karthage. + Découvertes de l'amiral Hannon. + Organisation politique de Karthage. + Conquête de Karthage dans les îles et sur le littoral de la + Méditerranée. + Guerres de Sicile. + Révolte des Berbères. + Suite des guerres de Sicile. + Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en Afrique. + Agathocle évacue l'Afrique. + Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette contrée. + Anarchie en Sicile. + + CHAPITRE II.--_Première guerre punique_ (268-220). + + Sommaire: + + Causes de la première guerre punique. + Rupture de Rome avec Karthage. + Première guerre punique. + Succès des Romains en Sicile. + Les Romains portent la guerre en Afrique. + Victoire des Karthaginois à Tunis.--Les Romains évacuent + l'Afrique. + Reprise de la guerre en Sicile. + Grand siège de Lylibée. + Bataille des îles Égates.--Fin de la première guerre punique. + Divisions géographiques de l'Afrique adoptées par les Romains. + Guerre des Mercenaires. + Karthage, après avoir rétabli son autorité en Afrique, porte la + guerre en Espagne. + Succès des Karthaginois en Espagne. + + CHAPITRE III.--_Deuxième guerre punique_ (220-201). + + Sommaire: + + Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte. + Hannibal marche sur l'Italie. + Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de Trasimène. + Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de + Cannes. + Conséquences de la bataille de Cannes.--Énergique résistance + de Rome. + La guerre en Sicile. + Les Berbères prennent part à la lutte. Syphax et Massinissa. + Guerre d'Espagne. + Campagne de Hannibal en Italie. + Succès des Romains en Espagne et en Italie; bataille du Mètaure. + Evénements d'Afrique; rivalité de Syphax et de Massinissa. + Massinissa, roi de Numidie. + Massinissa est vaincu par Syphax. + Evénements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est résolue. + Campagne de Scipion en Afrique. + Syphax est fait prisonnier par Massinissa. + Bataille de Zama. + Fin de la deuxième guerre punique; traité avec Rome. + + CHAPITRE IV.--_Troisième guerre punique_ (201-146). + + Sommaire: + + Situation des Berbères en l'an 201. + Hannibal, dictateur de Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort. + Empiétements de Massinissa. + Prépondérance de Massinissa. + Situation de Karthage. + Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa. + Défaite des Karthaginois par Massinissa. + Troisième guerre punique. + Héroïque résistance de Karthage. + Mort de Massinissa. + Suite du siège de Karthage. + Scipion prend le commandement des opérations. + Chute de Karthage. + L'Afrique province romaine. + + CHAPITRE V.--_Les rois berbères vassaux de Rome_ (146-89). + + Sommaire: + + L'élément latin s'établit en Afrique. + Règne de Micipsa. + Première usurpation de Jugurtha. + Défaite et mort d'Adherbal. + Guerre de Jugurtha contre les Romains. + Première campagne de Métellus contre Jugurtha. + Deuxième campagne de Métellus. + Marius prend la direction des opérations. + Chute de Jugurtha. + Partage de la Numidie. + Coup d'œil sur l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est léguée + à Rome. + + CHAPITRE VI.--_L'Afrique pendant les guerres civiles_ (89-46). + + Sommaire: + + Guerre entre Hiemsal II et Yarbas. + Défaite des partisans de Marius en Afrique; mort de Yarbas. + Expéditions de Sertorius en Maurétanie. + Les pirates africains châtiés par Pompée. + Juba I successeur de Hiemsal II.--Il se prononce pour le parti + de Pompée. + Défaite de Curion et des Césariens par Juba. + Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la bataille de + Pharsale. + César débarque en Afrique. + Diversion de Sittius et des rois de Maurétanie. + Bataille de Thapsus, défaite des Pompéiens. + Mort de Juba.--La Numidie orientale est réduite en province + romaine. + Chronologie des rois de Numidie. + + CHAPITRE VII.--_Les derniers rois berbères_ (46 avant J.-C.--43 + après J.-C.). + + Sommaire: + + Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles. + Arabion rentre en possession de la Sétifienne. + Lutte entre les partisans d'Antoine et ceux d'Octave. + Arabion se prononce pour Octave. + Arabion s'allie à Sextius, lieutenant d'Antoine; sa mort. + L'Afrique sous Lépide. + Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute + la Maurétanie sous son autorité. + La Berbérie rentre sous l'autorité d'Octave. + Organisation de l'Afrique par Auguste. + Juba II roi de Numidie. + Juba roi de Maurétanie. + Révolte des Berbères. + Mort de Juba II; Ptolémée lui succède. + Révolte des Tacfarinas. + Assassinat de Ptolémée. + Révolte d'Ædémon. La Maurétanie est réduite en province romaine. + Division et organisation administrative de l'Afrique romaine. + CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE. + + + CHAPITRE VIII.--_L'Afrique sous l'autorité romaine_ (43-297). + + Sommaire: + + Etat de l'Afrique au Ier siècle; productions, commerce, relations. + Etat des populations. + Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres civiles. + L'Afrique sous Vespasien. + Insurrection des Juifs de la Cyrénaïque. + Expéditions en Tripolitaine et dans l'extrême sud. + L'Afrique sous Trajan. + Nouvelle révolte des Juifs. + L'Afrique sous Hadrien; insurrection des Maures. + Nouvelles révoltes sous Antonin, Mare-Aurèle et Commode, 138-190. + Les empereurs africains: Septime Sévère. + Progrès de la religion chrétienne en Afrique; premières persécutions. + Caracalla, son édit d'émancipation. + Macrin et Elagabal. + Alexandre Sévère. + Les Gordiens; révolte de Capellien et de Sabinianus. + Période d'anarchie; révoltes en Afrique. + Persécutions contre les chrétiens. + Période des trente tyrans. + Dioclétien; révolte des Quinquégentiens. + Nouvelles divisions géographiques de l'Afrique + + CHAPITRE IX.--_L'Afrique sous l'autorité romaine, suite_ (297-415). + + Sommaire: + + Etat de l'Afrique à la fin du IIIe siècle. + Grandes persécutions contre les chrétiens. + Tyrannie de Galère en Afrique. + Constantin et Maxence, usurpation d'Alexandre. + Triomphe de Maxence en Afrique; ses dévastations. + Triomphe de Constantin. + Cessation des persécutions contre les chrétiens; les Donatistes; + schisme d'Arius. + Organisation administrative et militaire de l'Afrique par Constantin. + Puissance des Donatistes. Les Circoncellions. + Les fils de Constantin; persécution des Donatistes par Constant. + Constance et Julien; excès des Donatistes. + Exactions du comte Romanus. + Révolte de Firmus. + Pacification générale. + L'Afrique sous Gratien, Valentinien II et Théodose. + Révolte de Gildon. + Chute de Gildon. + L'Afrique sous Honorius. + + CHAPITRE X.--_Période vandale_ (415-531). + + Sommaire: + + Le christianisme en Afrique au commencement du Ve siècle. + Boniface gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales. + Les Vandales envahissent l'Afrique. + Lutte de Boniface contre les Vandales. + Fondation de l'empire vandale. + Nouveau traité de Genséric avec l'empire; organisation de + l'Afrique Vandale. + Mort de Valentinien III; pillage de Rome par Genséric. + Suite des guerres des Vandales. + Apogée de la puissance de Genséric; sa mort. + Règne de Hunéric; persécutions contre les catholiques. + Révolte des Berbères. + Cruautés de Hunéric. + Concile de Karthage; mort de Hunéric. + Règne de Gondamond. + Règne de Trasamond. + Règne de Hildéric. + Révoltes des Berbères; usurpation de Gélimer. + + CHAPITRE XI.--_Période byzantine_ (531-642). + + Sommaire: + + Justinien prépare l'expédition d'Afrique. + Départ de l'expédition. Bélisaire débarque à Caput-Vada. + Première phase de la campagne. + Défaite des Vandales conduits par Animatas et Gibamund. + Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage. + Bélisaire à Karthage. + Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur Karthage. + Bataille de Tricamara. + Fuite de Gélimer. + Conquêtes de Bélisaire. + Gélimer se rend aux Grecs. + Disparition des Vandales d'Afrique. + Organisation de l'Afrique byzantine; état des Berbères. + Luttes de Salomon contre les Berbères. + Révolte de Stozas. + Expéditions de Salomon. + Révolte des Levathes; mort de Salomon. + Période d'anarchie. + Jean Troglita, gouverneur d'Afrique; il rétablit la paix. + État de l'Afrique au milieu du VIe siècle. + L'Afrique pendant la deuxième moitié du VIe siècle. + Derniers jours de la domination byzantine. + Appendice: Chronologie des rois Vandales. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + DEUXIÈME PARTIE + + PÉRIODE ARABE ET BERBÈRE + + 641--1043 + + CHAPITRE I.--_Les Berbères et les Arabes_. + + Sommaire: + + Le peuple berbère; mœurs et religion. + Organisation politique. + Groupement des familles de la race. + Divisions des tribus berbères. + Position de ces tribus. + Les Arabes; notice sur ce peuple. + Mœurs et religions des Arabes anté-islamiques. + Mahomet; fondation de l'islamisme. + Abou Beker, deuxième khalife; ses conquêtes. + Khalifat d'Omar: conquête de l'Egypte. + + CHAPITRE II.--_Conquête arabe_ (641-709). + + Sommaire: + + Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine. + Le khalife Othmane prépare l'expédition d'Ifrikiya. + Usurpation du patrice Grégoire; il se prépare à la lutte. + Défaite et mort de Grégoire. + Les Arabes traitent avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya. + Guerres civiles en Arabie. + Les Kharedjites. Origine de ce schisme. + Mort de Ali; triomphe des Omèïades. + Etat de la Berbérie. Nouvelles courses des Arabes. + Suite des expéditions arabes en Mag'reb. + Okba, gouverneur de l'Ifrikiya. Fondation de Kaïrouan. + Gouvernement de Dinar Abou-el-Mohadjer. + Deuxième gouvernement d'Okba. Sa grande expédition en Mag'reb. + Défaite de Tehouda. Mort d'Okba. + La Berbérie libre sous l'autorité de Kocéïla. + Nouvelles guerres civiles en Arabie. + Les Kharedjites et les Chiaïtes. + Victoire de Zohéïr sur les Berbères. Mort de Kocéïla. + Zohéïr évacue l'Ifrikiya. + Mort du fils de Zobéïr. Triomphe d'Abd-el-Malek. + Situation de l'Afrique. La Kahéna. + Expédition de Haçane en Mag'reb. Victoire de La Kahéna. + La Kahéna reine des Berbères. Ses destructions. + Défaite et mort de la Kahéna. + Conquête et organisation de l'Ifrikiya par Haçane. + Mouça-ben-Nocéïr achève la conquête de la Berbérie. + + CHAPITRE III.--_Conquête de l'Espagne. Révolte kharedjite_ (709-750). + + Sommaire: + + Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne. + Conquête de l'Espagne par Tarik et Mouça. + Destitution de Mouça. + Situation de l'Afrique et de l'Espagne. + Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid. + Gouvernement d'Ismaïl-ben-Abd-Allah. + Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassiné. + Gouvernement de Bichr-ben-Safouane. + Gouvernement de Obéïda-ben-Abd-er-Rahman. + Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de Poitiers. + Gouvernement d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab. + Despotisme et exactions des Arabes. + Révolte de Meïcera, soulèvement général des Berbères. + Défaite de Koltoum à l'Ouad-Sebou. + Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya. + Révolte de l'Espagne; les Syriens y sont transportés. + Abd-er-Rahman-ben-Habib usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya. + Chute de la dynastie oméïade: établissement de la dynastie abbasside. + + CHAPITRE IV.--_Révolte kharedjite. Fondations de royaumes + indépendants_ (750-772). + + Sommaire: + + Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du VIIIe siècle. + Victoires de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant. + Assassinat de Abd-er-Rahman. + Lutte entre El-Yas et El-Habib. + Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma. + Les Miknaca fondent un royaume à Sidjilmassa. + Guerres civiles en Espagne. + L'oméïade Abd-er-Rahman débarque en Espagne. + Fondation de l'empire oméïade d'Espagne. + Les Ourfeddjouma sont vaincus par les Eïbadites de l'Ifrikiya. + Défaites des Kharedjites par Ibn-Achath. + Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège du gouvernement. + Fondation de la dynastie rostemide à Tiharet. + Gouvernement d'El-Ar'leb-ben-Salem. + Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed. + Mort d'Omar. Prise de Kaïrouan par les kharedjites. + + CHAPITRE V.--_Derniers gouverneurs arabes_ (772-800). + + Sommaire: + + Yezid-ben Hatem rétablit l'autorité arabe en Ifrikiya. + Gouvernement de Yezid-ben-Hatem. + Les petits royaumes berbères indépendants. + L'Espagne sous le premier khalife oméïade; expédition de + Charmelagne. + Intérim de Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem. + Edris-ben-Abd-Allah fonde à Oulili la dynastie edriside. + Conquêtes d'Edris; sa mort. + Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh. + Anarchie en Ifrikiya. + Gouvernement de Hertema-ben-Aïan. + Gouvernement de Mohammed-ben-Mokatel. + Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte de la milice. + Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant, fonde + la dynastie ar'lebite. + Naissance d'Edris II. + L'Espagne sous Hicham et El-Hakem. + Chronologie des gouverneurs de l'Afrique. + + CHAPITRE VI--_L'Ifrikiya sous les Ar'lebites. Conquête de la Sicile_ + (800-838). + + Sommaire: + + Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya. + Edris II est proclamé par les Berbères. + Fondation de Fès par Edris II. + Révoltes en Ifrikiya. Mort d'Ibrahim. + Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père Ibrahim. + Conquêtes d'Edris II. + Mort de Abd-Allah. Son frère Ziadet-Allah le remplace. + Espagne: Révolte du faubourg. Mort d'El-Hakem. + Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes. + Mort d'Edris II; partage de son empire. + Etat de la Sicile au commencement du Ixe siècle. + Euphémius appelle les Arabes en Sicile. Expédition du cadi Aced. + Conquête de la Sicile. + Mort de Ziadet-Allah. Son frère Abou-Eïkal-el-Ar'leb lui succède. + Guerres entre les descendants d'Edris II. + Les Midrarides à Sidjilmassa. + L'Espagne sous Abd-er-Rahman II. + + CHAPITRE VII.--_Les derniers Ar'lebites_ (838-902). + + Sommaire: + + Gouvernement d'Abou-Eïkal. + Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed. + Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed. + Événements d'Espagne. + Gouvernement de Ziadet-Allah, dit le jeune, et d'Abou-el-R'aranik. + Guerre de Sicile. + Mort d'Abou-el-R'aranik. Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed. + Les souverains edrisides de Fez. + Succès des Musulmans en Sicile. + Ibrahim repousse l'invasion d'El-Albras-ben-Touloun. + Révoltes en Ifrikiya. Cruautés d'Ibrahim. + Progrès de la secte chïaïte en Berbérie. Arrivée d'Abou-Abd-Allah. + Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les révoltes. + Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides d'Égypte. + Abdication d'Ibrahim. + Événements de Sicile. + Événements d'Espagne. + + CHAPITRE VIII.--_Établissement de l'empire obéïdite. Chute de + l'autorité arabe en Ifrikiya_ (902-909). + + Sommaire: + + Coup d'oeil sur les événements antérieurs et la situation de + l'Italie méridionale. + Ibrahim porte la guerre en Italie. Sa mort. + Progrès des Chiaïtes. Victoires d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama. + Court règne d'Abou-l'Abbas. Son fils Ziadet-Allah lui succède. + Le mehdi Obéïd-Allah passe en Mag'reb. + Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites. Ses succès. + Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah III. + Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie. + Les Chiaïtes vont délivrer le mehdi à Sidjilmassa. + Retour du mehdi Obéïd-Allah en Tunisie. Fondation de l'empire + obéïdite. + Chronologie des gouverneurs ar'lebites. + + + CHAPITRE IX.--_L'Afrique sous les Fatemides_ (910-934). + + Sommaire: + + Situation du Mag'reb en 910. + Conquête des Fatemides dans le Mag'reb central. Chute des Rostemides. + Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et écrase les germes de rébellion. + Événements de Sicile. + Événements d'Espagne. + Révoltes contre Obéïd-Allah. + Fondation d'El-Mehdia par Obéïd-Allah. + Expédition des Fatemides en Égyple, son insuccès. + L'autorité du Mehdi est rétablie en Sicile. + Première campagne de Messala dans le Mag'reb pour les Fatemides. + Nouvelle expédition fatemide contre l'Égypte. + Conquêtes de Messala en Mag'reb. + Expéditions fatemides on Sicile, en Tripolilaine et en Égypte. + Succès des Mag'raoua. Mort de Messaia. + El-Haçan relève, à Fès, le trône edriside. Sa mort. + Expédition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central. + Succès d'Ibn-Abon-l'Afia. + Mouça se prononce pour les Oméïades. Il est vaincu par les troupes + fatemides. + Mort d'Obéïd-Allah, le mehdi. + Expéditions des Fatemides en Italie. + + CHAPITRE X.--_Suite des Fatemides. Révolte de l'Homme à l'âne_ + (934-947). + + Sommaire: + + Règne d'El-Kaïm; premières révoltes. + Succès de Meïçour, général fatemide, en Mag'reb. Mouça, vaincu, se + réfugie dans le désert. + Expéditions fatemides en Italie et en Égypte. + Puissance des Sanhadja. Ziri-ben-Menad. + Succès des Edrisides; mort de Mouça-ben-Abou-l'Afia. + Révolte d'Abou-Yezid, l'_Homme à l'âne._ + Succès d'Abou-Yezid. Il marche sur l'Ifrikiya. + Prise de Kaïrouan par Abou-Yezid. + Nouvelle victoire d'Abou-Yezid suivie d'inaction. + Siège d'El-Mehdïa par Abou-Yezid. + Levée du siège d'El-Mehdia. + Mort d'El-Kaïm. Règne d'Ismaïl-el-Mansour. + Défaites d'Abou-Yezid. + Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl. + Chute d'Abou-Yezid. + + CHAPITRE XI--_Fin de la domination fatemide_ (947-973). + + Sommaire: + + État du Mag'reb et de l'Espagne. + Expédition d'El-Mansour à Tiharet. + Retour d'El-Mansour en Ifrikiya. + Situation de la Sicile; victoires de l'Ouali Hassan-el-Kelbi en + Italie. + Mort d'El-Mansour. Avènement d'El-Moëzz. + Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie omèïade. + Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife fatemide. + Rupture entre les Oméïades et les Fatemides. + Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à + l'autorité fatemide. + Guerre d'Italie et de Sicile. + Événements d'Espagne; Mort d'Abd-er-Rahman III (en Nâcer). + Son fils El-Hakem II lui succède. + Succès des Musulmans en Sicile et en Italie. + Progrès de l'influence oméïade en Mag'reb. + État de l'Orient. El-Moëzz prépare son expédition. + Conquête de l'Égypte par Djouher. + Révoltes en Afrique. Ziri-ben-Menad écrase les Zenètes. + Mort de Ziri-ben-Menad. Succès de son fils Bologguine dans le + Mag'reb. + El-Moëzz se prépare à quitter l'Ifrikiya. + El-Moëzz transporte le siège de la dynastie fatemide en Égypte. + Chronologie des Fatemides d'Afrique. + + CHAPITRE XII.--_L'Ifrikiya sous les Zirides (Sanhadja). Le Mag'reb + sous les Oméïades_ (973-997). + + Sommaire: + + Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central. + Succès des Oméïades en Mag'reb; chute des Edrisides; mort d'El-Hakem. + Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les + Berg'ouata. + Expédition de Bologguine dans le Mag'reb: ses succès. + Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays des + Berg'ouata. + Mort de Bologguine. Son fils El-Mansour lui succède. + Guerre d'Italie. + Les Oméïades d'Espagne étendent de nouveau leur autorité sur le + Mag'reb. + Révoltes des Ketama réprimées par El-Mansour. + Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade; luttes entre les + Mag'raoua et les Beni-Ifrene. + Puissance de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene. + Mort du gouverneur El-Mansour. Avènement de son fils Badis. + Puissance des gouverneurs kelbites en Sicile. + Rupture de Ziri avec les Oméïades d'Espagne. + + CHAPITRE XIII.--_Affaiblissement des empires musulmans en + Afrique, en Espagne et en Sicile_ (997-1045). + + Sommaire: + + Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-Modaffer. + Victoires de Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central. + Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun. + Mort de Ziri-ben-Atiya. Fondation de la Kalâa par Hammad. + Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Moëzz, fils de Ziri, est + nommé gouverneur du Mag'reb. + Guerres civiles en Espagne. Les Berbères et les Chrétiens y prennent + part. + Triomphe des Berbères et d'El-Mostaïn en Espagne. + Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun. Hammad se déclare + indépendant à la Kalâa. + Guerre entre Badis et Hammad. Mort de Badis. Avènement d'El-Moëzz. + Conclusion de la paix entre El-Moëzz et Hammad. + Espagne: Chute des Oméïades. L'edriside Ali-ben-Hammoud monte sur le + trône. + Anarchie en Espagne. Fractionnement de l'empire musulman. + Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene. + Luttes du Sanhadjien El-Moëzz contre les Beni-Khazroun de Tripoli. + Préludes de sa rupture avec les Fatemides. + Guerre entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene. + Événements de Sicile et d'Italie. Chute des Kelbites. + Exploits des Normands en Italie et en Sicile. Robert Wiscard. + Rupture entre El-Moëzz et le Hammadile Kl-Kaïd. + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE. + +Carte de l'Afrique septentrionale au IIe siècle. + +Carte de l'Espagne. + +FIN DU PREMIER VOLUME + + + + +PRÉFACE + + +Arrivé en Algérie il y a trente-quatre ans; lancé alors au milieu d'une +population que tout le monde considérait comme arabe, ce ne fut pas sans +étonnement que je reconnus les éléments divers la composant: Berbères, +Arabes et Berbères arabisés. Frappé du problème ethnographique et +historique qui s'offrait à ma vue, je commençai, tout en étudiant la +langue du pays, à réunir les éléments du travail que j'offre aujourd'hui +au public. + +Si l'on se reporte à l'époque dont je parle, on reconnaîtra que les +moyens d'étude, les ouvrages spéciaux se réduisaient à bien peu de +chose. Cependant M. de Slane commençait alors la publication du texte et +de la traduction d'Ibn-Khaldoun et de divers autres écrivains arabes. La +Société archéologique de Constantine, la Société historique d'Alger +venaient d'être fondées, et elles devaient rendre les plus grands +services aux travailleurs locaux, tout en conservant et vulgarisant les +découvertes. Enfin, la maison Didot publiait, dans sa collection de +l'_Univers pittoresque_, deux gros volumes descriptifs et historiques +sur l'Afrique, dus à la collaboration de MM. d'Avezac, Dureau de la +Malle, Yanosky, Carette, Marcel. + +Un des premiers résultats de mes études, portant sur les ouvrages des +auteurs arabes, me permit de séparer deux grands faits distincts qui +dominent l'histoire et l'ethnographie de l'Afrique septentrionale et que +l'on avait à peu près confondus, en attribuant au premier les effets du +second. Je veux parler de la conquête arabe du VIIe siècle, qui ne fut +qu'une conquête militaire, suivie d'une occupation de plus en plus +restreinte et précaire, laissant, au Xe siècle, le champ libre à la race +berbère, affranchie et retrempée dans son propre sang, et de +l'immigration hilalienne du XIe siècle, qui ne fut pas une conquête, +mais dont le résultat, obtenu par une action lente qui se continue +encore de nos jours, a été l'arabisation de l'Afrique et la destruction +de la nationalité berbère. + +Je publiai alors l'_Histoire de l'établissement des Arabes dans +l'Afrique septentrionale_ (1 vol. in-8, avec deux cartes, +Marle-Challamel, 1875), ouvrage dans lequel je m'efforçai de démontrer +ce que je demanderai la permission d'appeler cette découverte +historique. + +Mais je n'avais traité qu'un point, important, il est vrai, de +l'histoire africaine, et il me restait à présenter un travail +d'ensemble. Dans ces trente-quatre années, que de documents, que +d'ouvrages précieux avaient été mis au jour! En France, la conquête de +l'Algérie avait naturellement appelé l'attention des savants sur ce +pays. Nos membres de l'Institut, orientalistes, historiens, +archéologues, trouvaient en Afrique une mine inépuisable, et il suffit, +pour s'en convaincre, de citer les noms de MM. de Slane, Reynaud, +Quatremère, Hase, Walcknaer, d'Avezac, Dureau de la Malle, Marcel, +Carette, Yanosky, Fournel, de Mas-Latrie, Vivien de Saint-Martin, Léon +Rénier, Tissot, H. de Villefosse. + +En Hollande, le regretté Dozy publiait ses beaux travaux sur l'Espagne +musulmane. En Italie, M. Michele Amari nous donnait l'histoire des +Musulmans de Sicile, travail complet où le sujet a été entièrement +épuisé. Enfin l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne fournissaient aussi +leur contingent. + +Pendant ce temps, l'Algérie ne restait pas inactive. Un nombre +considérable de travaux originaux était produit par un groupe d'érudits +qui ont formé ici une véritable école historique. Je citerai parmi eux: +MM. Berbrugger, F. Lacroix enlevé par la mort avant d'avoir achevé son +œuvre, Poulle, le savant président de la Société archéologique de +Constantine, Reboud, Cherbonneau, général Creuly, Mac-Carthy, l'abbé +Godard, l'abbé Bargès, Brosselard, A. Rousseau, Féraud, de Voulx, +Gorguos, Vayssettes, Tauxier, Aucapitaine, Guin, Robin, Moll, Ragot, +Elie de la Primaudaie, de Grammont, président actuel de la Société +d'Alger, et bien d'autres, auxquels sont venus s'ajouter plus récemment +MM. Boissière, Masqueray, de la Blanchère, Basset, Houdas, Pallu de +Lessert, Poinssot, Cagnat..... + +Grâce aux efforts de ces érudits dont nous citerons souvent les +ouvrages, un grand nombre de points, autrefois obscurs, dans l'histoire +de l'Afrique, ont été éclairés, et s'il reste encore des lacunes, +particulièrement pour l'époque byzantine, le XVe siècle et les siècles +suivants, surtout en ce qui a trait au Maroc, elles se comblent peu à +peu. Je ne parle pas de l'époque phénicienne: là, il n'y a à peu près +rien à espérer. + +Comme sources, notre bibliothèque des auteurs anciens est aussi complète +qu'elle peut l'être. Quant aux écrivains arabes, elle est également à +peu près complète, mais il faudrait, pour le public, que deux +traductions importantes fussent entreprises,--et elles ne peuvent l'être +qu'avec l'appui de l'Etat.--Je veux parler du grand ouvrage +d'Ibn-el-Athir[1], qui renferme beaucoup de documents relatifs à +l'Occident, et du _Baïane_, d'Ibn-Adhari, dont Dozy a publié le texte +arabe, enrichi de notes. + +[Note 1: _Kamil-et-Touarikh_.] + +Il est donc possible, maintenant, d'entreprendre une histoire +d'ensemble. Je l'ai essayé, voulant d'abord me borner aux annales de +l'Algérie; mais il est bien difficile de séparer l'histoire du peuple +indigène qui couvre le nord de l'Afrique, en nous conformant à nos +divisions arbitraires, et j'ai été amené à m'occuper en même temps du +Maroc, à l'ouest, et de la Tunisie et de la Tripolitaine, à l'est. Cette +fatalité s'imposera à quiconque voudra faire ici des travaux de ce +genre, car l'histoire d'un pays, c'est celle de son peuple, et ce +peuple, dans l'Afrique du Nord, c'est le Berbère, dont l'aire s'étend de +l'Egypte à l'Océan, de la Méditerranée au Soudan. + +Fournel, qui a passé une partie de sa longue carrière à amasser des +matériaux sur cette question, a subi la fatalité dont je parle, et +lorsqu'il a publié le résultat de ses recherches, monument d'érudition +qui s'arrête malheureusement au XIe siècle, il n'a pu lui donner d'autre +titre que celui d'histoire des «_Berbers_». + +Mes intentions sont beaucoup plus modestes, car je n'ai pas écrit +uniquement pour les érudits, mais pour la masse des lecteurs français et +algériens. Je me suis appliqué à donner à mon livre la forme d'un manuel +pratique; mais, ne voulant pas étendre outre mesure ses proportions, je +me suis heurté à une difficulté inévitable, celle de suivre en même +temps l'histoire de divers pays, histoire qui est quelquefois confondue, +mais le plus souvent distincte. + +Dans ces conditions, je me suis vu forcé de renoncer à la forme suivie +et coulante de la grande histoire, pour adopter celle du manuel, divisé +par paragraphes distincts, dont chacun est indépendant de celui qui le +précède. Ce procédé s'oppose naturellement à tout développement d'ordre +littéraire: la sécheresse est sa condition d'être; mais il permet de +mener de front, sans interrompre l'ordre chronologique, l'exposé des +faits qui se sont produits simultanément dans divers lieux. De plus, il +facilite les recherches dans un fouillis de lieux et de noms, fait pour +rebuter le lecteur le plus résolu. + +Ecartant toutes les traditions douteuses transmises par les auteurs +anciens et les Musulmans, car elles auraient allongé inutilement le +récit ou nécessité des dissertations oiseuses, je n'ai retenu que les +faits certains ou présentant les plus grands caractères de probabilité. +Je me suis attaché surtout à suivre, le plus exactement possible, le +mouvement ethnographique qui a fait de la population de la Berbérie ce +qu'elle est maintenant. + +Deux cartes de l'Afrique septentrionale à différentes époques, et une de +l'Espagne, faciliteront les recherches. Enfin une table géographique +complète terminera l'ouvrage et chaque volume aura son index des noms +propres. + +Constantine, le 1er Janvier 1888. + +Ernest MERCIER. + + + + +SYSTÈME ADOPTÉ +POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES + + +Dans un ouvrage comme celui-ci, ne s'adressant pas particulièrement aux +orientalistes, le système de transcription du nombre considérable de +vocables arabes et berbères qu'il contient doit être, autant que +possible, simple et pratique. + +La difficulté, l'impossibilité même, de reproduire, avec nos caractères, +certaines articulations sémitiques, a eu pour conséquence de donner lieu +à un grand nombre de systèmes plus ou moins ingénieux. Divers signes +conventionnels, ajoutés à nos lettres, ont eu pour but de les modifier +théoriquement, en leur donnant une prononciation qu'elles n'ont pas; +pour d'autres, on a formé des groupes où l'_h_, cette lettre sans valeur +phonétique en français, joue un grand rôle. Chaque pays, chaque académie +a, pour ainsi dire, son système de transcription. Mais, pour le public +en général, tout cela ne signifie rien, et si l'on a, par exemple, +surmonté ou souscrit un _a_ d'un point, d'un esprit ou de tout autre +signe (_ạ, a˙, ả, à΄_), l'immense majorité des lecteurs ne le prononcera +pas autrement que le plus ordinaire de nos _a_. + +De même, ajoutez un _h_ à un _t_, à un _g_ ou à un _k_, vous aurez +augmenté, pour le profane, la difficulté matérielle de lecture, mais +sans donner la moindre idée de ce que peut être la prononciation arabe +des lettres que l'on veut reproduire. + +Enfin, on se bornant à rendre, d'une manière absolue, une lettre arabe +par celle que l'on a adoptée en français comme équivalente, on arrive +souvent à former de ces syllabes qui, dans notre langue, se prononcent +d'une manière sourde (_ein, in, an, on_) et ne répondent nullement à +l'articulation arabe. C'est ainsi qu'un Français prononcera toujours les +mots Amin, Mengoub, Hassein, comme s'ils étaient écrits: _Amain_, +_Maingoub_, _Hassain_. + +En présence de ces difficultés, je n'ai pas adopté de système absolu, ne +souffrant pas d'exception, m'efforçant au contraire, même aux dépens de +l'orthographe arabe, de retrancher toute lettre mutile et de rendre, +sous sa forme la plus simple pour des Français, les sons, tels qu'ils +frappent notre oreille en Algérie. N'oublions pas, en effet, qu'il +s'agit des hommes et des choses de ce pays, et non de ceux d'Egypte, de +Damas ou de Djedda. + +Quiconque a entendu prononcer ici le nom [arabe مسوک], ne s'avisera +jamais de le transcrire par _Masoud_, ainsi que l'exigeraient nos +professeurs, mais bien par _Meçaoud_. Il en est de même de [arabe سى], +qui vient de la même racine. La meilleure reproduction consistera à le +rendre par _Saad_, en ajoutant un _a_, et non par _Sad_, quels que +soient les signes dont on affectera ce seul _a_. + +J'ajouterai souvent un _e_ muet aux noms terminés par _in_, _eïn_, _an_, +_on_, et j'écrirai _Slimane_ au lieu de _Souleïman_ (ou _Soliman_), +_Houcéïne_, _Yar'moracene_, etc. + +Quant aux articulations qui manquent dans notre langue, voici comment je +les rendrai: + +Le [arabe: ث,] par _th_, _t_ ou _ts_. + +Le [arabe: ح,] par un _h_; ce qui, du reste, ne reproduit nullement la +prononciation de cette consonne forte, et comme je ne figurerai jamais +le [arabe: ة] par un _h_, le lecteur saura qu'il doit toujours +s'efforcer de prononcer cette lettre par une expiration s'appuyant sur +la voyelle suivante. + +Le [arabe: خ,] par le _kh_, groupe bizarre encore plus imparfait que +l'_h_ seul pour la précédente lettre. + +Le [arabe: ع,] généralement par un _a_ lié à une des voyelles _a_, _i_, +_o_; quelquefois par une de ces lettres seules ou par la diphthongue +_eu_ ou par l'_ë_. Cette lettre, dont la prononciation est impossible à +reproduire en français, conserve presque toujours, dans la pratique, un +premier son rapprochant de l'_a_ et provenant de la contraction du +gosier; ce son s'appuie ensuite sur la voyelle dont cette consonne, car +c'en est une, est affectée. C'est pourquoi j'écrirai _Chiaïte_ au lieu +de _Chïïte_, _Saad_ au lieu de _Sad_, etc. + +Le [arabe: غ,] généralement par un _r_'. Si tout le monde grasseyait +l'_r_, il n'y aurait pas de meilleure manière de rendre cette lettre +arabe; malheureusement, il y a en arabe l'_r_ non grasseyé, et il faut +bien les différencier. Dans le cas où ces deux lettres se rencontrent, +la prononciation de chacune s'accentue en sens inverse, et alors je +rends le [arabe: غ,]par un _g'_ Exemples: _Mag'reb_, _Berg'ouata_. + +Le [arabe: ۊ,] par un _k_, comme dans Kassem, ou par un _g_, comme dans +Gabès. Cette lettre possède encore une intonation gutturale que l'on ne +peut figurer en français. + +Le [arabe: ذ,] par un _h_. Quant au [arabe: ڈ ](_ta_ lié), dont la +prononciation est celle de notre syllabe muette _at_ dans contrat, je le +rends par un simple _a_ et j'écris: _Louata_, _Djerba_, _Médéa_. + +Je ne parle que pour mémoire des lettres , [arabe: ص,ض,ظ,ط,] dont il est +impossible de reproduire, en français, le son emphatique, et je les +rends simplement par _t_, _d_, _s_, _d_. + + + + +INTRODUCTION +DESCRIPTION PHYSIQUE ET GÉOGRAPHIQUE DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE + + +DESCRIPTION ET LIMITES[2].--Le pays dont nous allons retracer l'histoire +est la partie du continent africain qui s'étend depuis la limite +occidentale de l'Egypte jusqu'à l'Océan Atlantique, et depuis la rive +méridionale de la Méditerranée jusqu'au Soudan. Cette vaste contrée est +désignée généralement sous le nom d'Afrique septentrionale, sans y +comprendre l'Egypte, qui a, pour ainsi dire, une situation à part. Les +Grecs l'ont appelée _Libye_; les Romains ont donné le nom d'_Afrique_ à +la Tunisie actuelle, et ce vocable s'est étendu à tout le continent. Les +Arabes ont appliqué à cette région la dénomination de _Mag'reb_, +c'est-à-dire Occident, par rapport à leur pays. Nous emploierons +successivement ces appellations, auxquelles nous ajouterons celle de +_Berbérie_, ou pays des Berbères. + +[Note 2: Suivre sur la carte de l'Afrique septentrional au XVe +siècle (vol II).] + +Nous avons indiqué les grandes limites de l'Afrique septentrionale. Sa +situation géographique est comprise entre les 24° et 37° de latitude +nord et les 25° de longitude orientale et 19° de longitude occidentale; +ainsi le méridien de Paris, qui passe à quelques lieues à l'ouest +d'Alger, en marque à peu près le centre. + +Les côtes de l'Afrique septentrionale se projettent d'une façon +irrégulière sur la Méditerranée. Du 31° de latitude, en partant de +l'Egypte, elles atteignent, au sommet de la Cyrénaïque, le 33°, puis +s'infléchissent brusquement, au fond de la grande Syrte, jusqu'au 30°. + +De là, la côte se prolonge assez régulièrement, en s'élevant vers le +nord-ouest jusqu'au fond de la petite Syrte (34°). Puis elle s'élève +perpendiculairement au nord et dépasse, au sommet de la Tunisie, le 37°. +Elle suit alors une direction ouest-sud-ouest assez régulière, en +s'abaissant jusqu'à la limite de la province d'Oran, pour, de là, se +relever encore et atteindre le 36°, au détroit de Gibraltar. + +Le littoral de l'Océan se prolonge au sud-sud-ouest, en s'abaissant du +8° de longitude occidentale jusqu'au 19°. + +La partie septentrionale de la Berbérie se rapproche en deux endroits de +l'Europe. C'est, au nord-est de la Tunisie, la Sicile, distante de cent +cinquante kilomètres environ, et, à l'ouest, l'Espagne, séparée de la +pointe du Mag'reb par le détroit de Gibraltar. Cette partie de l'Afrique +offre, du reste, beaucoup d'analogie avec les dites régions européennes, +tant sous le rapport de l'aspect et des productions que sous celui du +climat. + +Les écarts considérables de latitude que nous avons signalés en +décrivant les côtes influent sur les conditions physiques et +climatériques; aussi le littoral des Syrtes diffère-t-il sensiblement de +la région occidentale. + +OROGRAPHIE.--La région comprise entre la petite Syrte et l'Océan est +couverte d'un réseau montagneux se reliant au grand Atlas marocain, qui +pénètre dans le sud jusqu'au 30° et dont les plus hauts sommets +atteignent 3,500 mètres d'altitude. Toute cette contrée montagneuse +jouit d'un climat tempéré et d'une fertilité proverbiale. Les indigènes, +peut-être d'après les Romains, lui ont donné le nom de _Tel_. Ce Tel, en +Algérie et en Tunisie, ne dépasse guère, au midi, le 35° de latitude. + +Dans la partie moyenne de la Barbarie, c'est-à-dire ce qui forme +actuellement l'Afrique française, la région telienne aboutit au sud à +une ligne de _hauts plateaux_, dont l'altitude varie entre 600 et 1,200 +mètres. Le Djebel-Amour en marque le sommet; au delà, le pays s'abaisse +graduellement vers le sud et rapidement vers l'est, ce qui donne lieu, +dans cette dernière direction, à une série de bas-fonds reliés par des +cours d'eau aboutissant aux lacs Melr'ir et du Djerid, près du golfe de +la petite Syrte. Cette ligne de bas-fonds est parsemée d'oasis +produisant le palmier; c'est la région _dactylifère_. + +Des montagnes dont nous venons de parler descendent des cours d'eau, au +nord dans la Méditerranée, à l'ouest dans l'Océan. Ceux du versant nord +sont généralement peu importants, en raison du peu d'étendue de leur +cours: ce sont des torrents en hiver, presque à sec en été. Les rivières +du versant océanien, venant de montagnes plus élevées et ayant un cours +moins bref, ont en général une importance plus grande. + +Au delà des hauts plateaux et de la première ligne des oasis, s'étend le +_grand désert_ ou _Sahara_ jusqu'au Soudan. C'est une vaste contrée +généralement aride, entrecoupée de chaînes montagneuses, de vallées, de +plateaux desséchés et pierreux et de dunes de sable. Des régions d'oasis +s'y rencontrent. Le tout est traversé par des dépressions formant +vallées, dont les unes s'abaissent vers le Soudan et les autres se +dirigent vers le nord pour rejoindre les lacs Melr'ir et du Djerid. Les +vallées, les oasis et certaines parties montagneuses sont seules +habitées. + +Dans la Tripolitaine, la région telienne est moins élevée et a moins de +profondeur; en un mot, le désert est plus près. Cependant, derrière +Tripoli se trouve un massif montagneux assez étendu, donnant accès au +Hammada (plateau) tripolitain. + +Le littoral de la Cyrénaïque est bordé de collines qui forment les +pentes d'un plateau semblable à celui de Tripoli, mais moins étendu. +Quelques oasis se trouvent au sud de ce plateau. Au delà commence le +grand désert de Libye. + + +MONTAGNES PRINCIPALES + +De l'est à l'ouest, les principales montagnes de l'Afrique +septentrionale sont: + +CYRÉNAÏQUE.--Le _Djebel-el-Akhdar_, dans la partie supérieure +tripolitaine.--Le _Djebel-R'arïane_ et le _Djebel-Nefouça_, au sud de +Tripoli. + +ALGÉRIE.--Le _Djebel-Aourès_, s'élevant jusqu'à 2,300 mètres au midi de +Constantine et s'abaissant au sud, brusquement, sur la région des oasis. + +Le _Djebel-Amour_ (2,000 mètres), au midi de la province d'Alger formant +le sommet des hauts plateaux. + +Le _Djebel-Ouarensenis_ (2,000 mètres), au nord du Djebel-Amour, près de +la ligne du méridien de Paris. + +Le _Djebel-Djerdjera_ ou _grande Kabilie_ (2,300 mètres), près du +littoral, entre l'Ouad-Sahel et l'Isser. + +MAROC.--Les montagnes du _Grand Atlas_ ou _Deren_, notamment le +_Djebel-Hentata_, d'une altitude de 3,500 mètres et dont les sommets +sont couverts de neiges éternelles. + + +PRINCIPALES RIVIÈRES + +VERSANT MÉDITERRANÉEN.--L'_Ouad-Souf-Djine_ et l'_Ouad-Zemzem_, +descendant du Djebel-R'arïane et du plateau de Hammada et venant former +le marais situé au-dessous de Mesrata, sur le littoral de la grande +Syrte. + +L'_Ouad-Medjerda_, qui recueille les eaux du versant nord-est de +l'Aourès et du plateau tunisien et vient déboucher dans le golfe de +Karthage, au sommet de la Tunisie. + +L'_Ouad-Seybous_, recueillant les eaux de la partie orientale de la +province de Constantine et débouchant à Bône. + +L'_Ouad-el-Kebir_, formé de l'_Ouad-Remel_ et de l'_Ouad-Bou-Merzoug_, +dont le confluent est à Constantine et l'embouchure au nord de cette +ville. + +L'_Ouad-Sahel_, venant, d'un côté, du Djebel-Dira, près d'Aumale, et, de +l'autre, des plateaux situés à l'ouest de Sétif, et débouchant, sous le +nom de _Soumam_, dans le golfe de Bougie, à l'est du Djerdjera. + +L'_Ouad-Isser_, à l'ouest du Djerdjera, et ayant son embouchure près de +Dellis. + +Le _Chelif_, descendant du versant nord du Djebel-Amour et du +Ouarensenis, recevant le _Nehar-Ouacel_, venu du plateau de Seressou, au +sud de cette montagne, et après avoir décrit un coude à la hauteur de +Miliana, courant parallèlement à la côte de l'est à l'ouest, pour se +jeter dans la mer à l'extrémité orientale du golfe d'Arzeu. + +L'_Habra_ et le _Sig_, appelé dans son cours supérieur _Mekerra_, se +réunissant pour former le marais de la _Makta_, au fond du golfe +d'Arzeu. La plus grande partie des eaux de la province d'Oran est +recueillie par ces deux rivières. + +La _Tafna_, descendant des montagnes situées au midi de Tlemcen et qui +se jette dans la mer au nord de cette ville, après avoir recueilli +L'_Isli_, venant de la région d'Oudjda (Maroc). + +La _Moulouïa_, qui recueille les eaux du versant oriental et +septentrional de l'Atlas marocain et dont l'embouchure se trouve à +l'ouest de la limite algérienne. + + +VERSANT OCÉANIEN.--L'_Ouad-el-Kous_, qui se jette dans la mer près +d'El-Araïche, au sommet du Maroc. + +Le _Sebou_, descendant du versant nord-ouest de l'Atlas. + +Le _Bou-Regreg_, au midi du précédent et ayant son embouchure non loin +de lui, à Salé. + +L'_Ouad-Oum-er-Rebïa_, grande rivière recueillant les eaux du versant +occidental de l'Atlas et traversant de vastes plaines avant de déboucher +à Azemmor. + +Le _Tensift_, voisin du précédent, au midi. + +L'_Ouad-Sous_, qui coule entre les deux chaînes principales du grand +Atlas méridional et traverse la province de ce nom. + +L'_Ouad-Nouri_, débouchant près du cap du même nom. + +Et enfin l'_Ouad-Deraa_, descendant du grand Atlas au midi et formant, +dans la direction de l'ouest, une large vallée. Ce fleuve se jette dans +l'Océan vis-à-vis l'archipel des Canaries. + + +VERSANT INTÉRIEUR.--L'_Ouad-Djedi_, qui prend naissance au midi du +Djebel-Amour, court ensuite vers l'est, parallèlement au Tel, et va se +perdre aux environs du lac Melr'ir. + +L'_Ouad-Mïa_ et l'_Ouad-Ir'ar'ar_, venant tous deux de l'extrême sud et +concourant à former la vallée de l'_Ouad-Rir'_, qui se termine au chott +(lac) Melr'ir. + +L'_Ouad-Guir_, descendant des hauts plateaux, pour se perdre au sud non +loin de l'oasis de Touat. + +Enfin l'_Ouad-Ziz_, qui vient de l'Atlas marocain et disparaît aux +environs de l'oasis de Tafilala. + + +LACS + +Les lacs de l'Afrique septentrionale sont peu nombreux. Voici les +principaux: + +Le chott du _Djerid_, au sud de la Tunisie. + +Le _Melr'ir_, à l'ouest du précédent; entre eux se trouve la dépression +de _R'arça_. + +La sebkha du _Gourara_, à l'est du cours inférieur de l'Ouad-Guir. + +La sebhka de _Daoura_, près de Tafilala. + +On compte, en outre, un certain nombre de marais, parmi lesquels nous +citerons la sebkha de _Zar'ez_, dans le Hodna, et les chott _Chergui_ +(oriental) et _R'arbi_ (occidental), dans les hauts plateaux. Ce sont +souvent de vastes dépressions, avec des berges à pic, et dont le fond +est plus ou moins marécageux, selon l'époque de l'année. + + +CAPS + +Voici les principaux caps de l'Afrique, en suivant le littoral de l'est +à l'ouest. + +_Ras-Tourba_ et cap _Rozat_, au sommet de la Cyrénaïque. + +Cap _Mesurata_, près de la ville de Mesrata, à l'angle occidental du +golfe de la grande Syrte. + +_Ras-Capoudïa_ (l'ancien _Caput Vada_), au sommet de la petite Syrte. + +_Ras-Dimas_ (l'antique _Thapsus_), à l'angle méridional du golfe de +Hammamet. + +_Ras-Adar_, ou cap _Bon_, au sommet de la presqu'île de Cherik, angle +nord-est de la Tunisie. + +Promontoire d'_Apollon_ ou cap _Farina_, à l'angle occidental du golfe +de Tunis. + +_Ras-el-Abiod_, cap _Blanc_, à l'angle occidental du golfe de Bizerte. + +Cap de _Garde_, à l'angle occidental du golfe de Bône. + +Cap de _Fer_, à l'angle oriental du golfe de Philippeville. + +Cap _Bougarone_ ou _Sebà-Rous_ (les sept caps), à l'angle occidental du +même golfe. + +Cap _Cavallo_, à l'angle oriental du golfe de Bougie. + +Cap _Sigli_, à l'angle opposé, c'est-à-dire au pied occidental de la +grande Kabylie (Djerdjera). + +Cap _Matifou_ (régulièrement _Thaman'tafoust_), à l'angle oriental du +golfe d'Alger. + +Cap _Tenès_, à l'est et auprès de la ville de ce nom. + +Cap _Carbon_, à l'angle occidental du golfe d'Arzeu, entre cette ville +et Oran. + +Cap _Falcon_, à l'angle occidental du golfe d'Oran. + +Cap _Tres-Forcas_, à l'ouest du golfe formé par l'embouchure de la +Moulouïa, dominant Melila, qui est bâtie sur le versant oriental de ce +cap. + +Cap de _Ceuta_, à la pointe orientale du détroit de Gibraltar. + +Cap _Spartel_, sur l'Océan, à l'ouest de cette pointe. + +Cap _Blanc_, au sud de l'embouchure de l'Oum-el-Rebïa et d'Azemmor. + +Cap _Cantin_, un peu plus bas, au-dessus du Tensift. + +Cap _Guir_, au-dessus de l'embouchure du Sebou et d'Agadir. + +Cap _Noun_, à l'embouchure de la rivière de ce nom. + +Cap _Bojador_, au-dessous de l'embouchure de l'Ouad-Deraa. + +Cap _Blanc_, un peu au-dessus du 20° de longitude. + + +DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES ADOPTÉES PAR LES ANCIENS + +L'Algérie septentrionale, Libye des Grecs, a formé les divisions +suivantes: + +_Région littorale_ + +_Cyrénaïque_ (comprenant la Marmarique); depuis la frontière occidentale +de l'Égypte jusqu'au golfe de la grande Syrte. + +_Tripolitaine_; de cette limite jusqu'au golfe de la petite Syrte. +_Byzacène_, région au-dessus du lac Triton. _Zeugitane_, littoral +oriental de la Tunisie actuelle, et _Afrique propre_, comprenant d'abord +le territoire de Karthage (nord de la Tunisie), puis toute la région +entre la Numidie à l'ouest et la Tripolitaine à l'est. La Tripolitaine, +la Byzacène, la Zeugitane et l'Afrique propre ont été réunis, à l'époque +romaine, sous le nom de _province proconsulaire d'Afrique_. + +_Numidie_; depuis la limite occidentale de l'Afrique propre, qui a été +formée généralement par le cours supérieur de la Medjerda, avec une +ligne partant du coude de cette rivière pour rejoindre le littoral, et +de là jusqu'au golfe de Bougie, c'est-à-dire environ le 3° de longitude +est. La Numidie a été elle-même divisée en orientale et occidentale, +avec l'Amsaga (Ouad-Remel) comme limite séparative. + +_Mauritanie orientale_; depuis la Numidie jusqu'au Molochat (Moulouïa). +À la fin du IIIe siècle de l'ère chrétienne, elle a été divisée en +_Sétifienne_, comprenant la partie orientale avec Sétif, et +_Césarienne_, formée de la partie occidentale, avec _Yol-Cesarée_ +(Cherchel) comme capitales. + +_Maurétanie occidentale_ ou _Tingitane_, comprenant le reste de +l'Afrique jusqu'à l'Océan. + +_Région intérieure_ + +_Libye déserte_, comprenant la _Phazanie_ (Fezzan), au sud de la +Tripolitaine et de la Cyrénaïque. + +_Gétulie_, au sud de la Numidie et des Maurétanies, sur les hauts +plateaux et dans le désert. + +_Ethiopie_, comprenant la _Troglodytique_, au sud des deux précédents. + +_Populations anciennes_ + +CYRÉNAÏQUE et TRIPOLITAINE.--_Libyens_, nom générique se transformant en +_Lebataï_ dans Procope, _Ilanguanten_ dans Corippus, et que l'on peut +identifier aux Berbères Louata des auteurs arabes. + +_Barcites_, _Asbystes_, _Adyrmakhides_, _Ghiligammes_, etc., occupant le +nord de la Cyrénaïque. + +_Nasammons_, dans l'intérieur, sur la ligne des oasis et le golfe de la +grande Syrte, dont ils occupent en partie les rivages. + +_Psylles_, habitant en premier lieu la grande Syrte et refoulés ensuite +vers l'est. + +_Makes_, sur le littoral occidental de la grande Syrte. + +_Zaouekes_ (Arzugues de Corrippus), établis sur le littoral, entre les +deux Syrtes. Ils ont donné leur nom plus tard à la Zeugitane. On les +identifie aux Zouar'a. + +_Troglodytes_, dans les montagnes voisines de Tripoli. + +_Lotophages_, dans l'île de Djerba et sur le littoral voisin. + + +AFRIQUE PROPRE.--Les _Maxyes_ et les _Ghyzantes_ ou _Byzantes_. Ces +tribus, sous ces noms divers, y compris les Zaouèkes, paraissent être un +seul et même peuple, qui a donné son nom à la Byzacène. + +_Libo-Phéniciens_, peuplade mixte de la province de Karthage. + + +NUMIDIE.--_Numides_, nom générique. + +_Nabathres_, dans la région du nord-est. + +_Masséssyliens_, puis _Massyles_; occupaient le centre de la province. +Ont été remplacés par les peuplades suivantes, qu'ils ont peut-être +contribué à former: + +_Kedamousiens_, sur la rive gauche de l'Amsaga (Ouad-Remel) et, de là, +jusqu'à l'Aourès. + +_Babares_ ou _Sababares_, dans les montagnes, au nord des précédents, +jusqu'à la mer. + + +MAURÉTANIE ORIENTALE.--_Maures_, nom générique, auquel on a associé plus +tard celui de _Maziques_. + +_Quinquegentiens_, divisés en _Isaflenses_, _Massinissenses_ et +_Nababes_, occupant le massif du Mons-Ferratus (Djerdjera). + +_Masséssyliens_, puis _Massyles_, au sud-est du Mons-Ferratus. Remplacés +de bonne heure par d'autres populations. + +_Makhourèbes_ et _Banioures_, à l'ouest du Mons-Ferratus. + +_Makhrusiens_, sur le littoral montagneux, à l'ouest des précédents. + +_Nacmusïï_, dans la région des hauts plateaux, au midi des précédents. + +_Masséssyliens_, sur la rive droite du Molochath. + + +MAURÉTANIE OCCIDENTALE.--_Maures_, nom générique. + +_Masséssyliens_, établis dans le bassin de la Moulouïa. + +_Maziques_, sur le littoral nord et ouest. + +_Bacuates_, établis dans le bassin du Sebou et étendant leur domination +vers l'est (identifiés aux Berg'ouata). + +_Makenites_, cours supérieur du Sebou (identifiés aux Meknaça). + +_Autotoles_, _Banuires_, etc., dans le bassin de l'Oum-er-Rebïa. + +_Daradæ_, bassin du Derâa. + + +_Région intérieure_ + + +LIBYE DÉSERTE.--_Garamantes_, appelés aussi _Gamphazantes_, oasis de +Garama (Djerma) et Phazanie (Fezzan). + +_Blemyes_, au sud-est des précédents, vers le désert de Libye (peuplade +donnant lieu à des récits fabuleux). + + +GÉTULIE.--_Gétules_, nom générique. Sur toute la ligne des hauts +plateaux et dans la partie septentrionale du désert. + +_Mélano-Gétules_ (_Gétules noirs_), au midi des précédents. + +_Perorses_, _Pharusiens_, sur la rive gauche du Darat (Ouad-Derâa). + + +ETHIOPIE.--_Ethiopiens_, terme générique, divisés en _Ethiopiens blancs_ +et _Ethiopiens noirs_. + +Quant aux _Ethiopiens rouges_ ou _Ganges_, que les auteurs placent au +midi de la Gétulie, sur les bords de l'Océan, nous ne pouvons nous +empêcher de les rapprocher des Iznagen (Sanhaga des Arabes), qui ont +donné leur nom au Sénégal. Nous trouverons du reste, dans l'histoire des +_Sanhaga au voile_ (_Mouletthemine_), le nom de Ouaggag, porté encore +par des chefs de ces peuplades. + + +DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES ADOPTÉES PAR LES ARABES + +Les Arabes, arrivant d'Orient au VIIe siècle, donnèrent, ainsi que nous +l'avons dit, à l'Afrique le nom générique de Mag'reb, qui s'étendit même +à l'Espagne musulmane. Mais, dans la pratique, une désignation ne +pouvait demeurer aussi vague, et les conquérants divisèrent le pays +comme suit: + +_Pays de Barka_, la Cyrénaïque (moins la Marmarique). + +_Ifrikiya_, la Tunisie proprement dite, à laquelle on a ajouté la +Tripolitaine à l'est, et la province de Constantine, jusqu'au méridien +de Bougie, à l'ouest. + +_El-Mag'reb-el-Aouçot_ (ou Mag'reb central), depuis le méridien de +Bougie jusqu'à la rivière Moulouïa. + +_El-Mag'reb-el-Akça_ (ou Mag'reb extrême). Tout le reste de l'Afrique, +jusqu'à l'Océan à l'ouest et à l'Ouad-Derâa au sud. + +_Sahara_, toute la région désertique. + + +_Population_ + +Là où les anciens n'avaient vu qu'une série de peuplades indigènes, sans +lien entre elles, les Arabes ont reconnu un peuple, une même race qui a +couvert tout le nord de l'Afrique. Ils lui ont donné le nom de +_Berbère_, que nous lui conserverons dans ce livre. Cette race se +subdivisait en plusieurs grandes familles, dont nous présentons les +tableaux complets au chapitre Ier de la deuxième partie. + + +ETHNOGRAPHIE + +ORIGINE ET FORMATION DU PEUPLE BERBÈRE + +La question de l'origine et de la formation du peuple berbère n'a pas +fait un grand pas depuis une vingtaine d'années. Nous avons donc peu de +chose à ajouter au mémoire publié par nous en 1871, sous le titre: +_Notes sur l'origine du peuple berbère_[3]. De nouvelles hypothèses ont +été émises, mais, on peut l'affirmer, le fond solide, sur lequel doivent +s'appuyer les données véritablement historiques, ne s'est augmenté en +rien, malgré les découvertes de l'anthropologie. + +En résumé, que possédons-nous, comme traditions historiques, sur ce +sujet? Diodore, Hérodote, Strabon, Pline, Ptolémée, ne disent rien sur +l'origine des peuplades dont ils parlent; ils voient là des +agglomérations de sauvages, dont ils nous transmettent les noms altérés +et dont ils retracent les mœurs primitives, sinon fantastiques. + +Un seul, Salluste, s'inquiète de la formation des peuples africains et +il reproduit, à cet égard, les traditions qu'il prétend avoir +recueillies dans les livres du roi Hiemsal, «écrits en langue punique». +On connaît son système: L'Hercule tyrien aurait entraîné jusqu'au +détroit qui a reçu son nom[4] des guerriers mèdes, perses et arméniens. +Ces étrangers, restés dans le pays, auraient formé la souche des Maures +et des Numides. Ces nouveaux noms _leur auraient été donnés par les +Libyens_ dans leur jargon barbare[5]. Les colonies phéniciennes établies +sur le littoral auraient achevé de constituer la population de +l'Afrique, en lui ajoutant un élément nouveau. + +[Note 3: Revue africaine, 1871. Ce mémoire a été donné en appendice +à la fin de notre _Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique +septentrionale_.] + +[Note 4: Colonnes d'Hercule.] + +[Note 5: «..... barbara lingua Mauros, pro Medis appellantes» +(Salluste).] + +Voilà, en quelques mots, le système de Salluste. + +Procope, reproduisant à cet égard les données de l'historien Josèphe, +dit que l'Afrique a été peuplée par des nations chassées de la Palestine +par les Hébreux[6]. Le rabbin Maïmounide, un des plus célèbres +commentateurs du Talmud, nous apprend que les Gergéséens, expulsés du +pays de Canaan par Josué, emigrèrent en Afrique. + +Enfin, l'historien arabe Ibn-Khaldoun, après avoir examiné diverses +hypothèses sur la question, s'exprime comme suit: «Les Berbères sont les +enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noë; leur aïeul se nommait +Mazir'; ils avaient pour frères les Gergéséens et étaient parents des +Philistins. Le roi, chez eux, portait le titre de Goliath (Galout). Il y +eut en Syrie, entre les Philistins et les Israélites, des guerres, etc. +Vers ce temps-là, les Berbères passèrent en Afrique[7].» + +[Note 6: Procope. _De bello Vandalico_.] + +[Note 7: _Histoire des Berbères_ (trad. de Slane), t. I. p. 184.] + +Ainsi, voilà toute une série de traditions d'origines diverses, +rappelant le souvenir d'invasions de peuples asiatiques dans le nord de +l'Afrique. + +Nous n'avons pas parlé des Hycsos, ces conquérants sémites, plus ou +moins mélangés de Mongols, qui, après avoir conquis l'Egypte, renversé +la XIIIe dynastie et occupé en maîtres le pays durant plusieurs siècles, +furent chassés par le Pharaon Ahmés I, de la XVIIIe dynastie. + +En effet, l'histoire de l'Egypte nous démontre péremptoirement +qu'autrefois sa vie a été intimement mêlée à celle de la Berbérie, et +c'est ce qui a été très bien caractérisé par M. Zaborowski[8] dans les +termes suivants: «L'action réciproque de l'Egypte et de l'Afrique l'une +sur l'autre est si ancienne, elle a été si longue et si profonde, qu'il +est impossible de démêler ce que la première a emprunté à la seconde, et +réciproquement.» + +[Note 8: _Peuples primitifs de l'Afrique_. (Nouvelle revue, 1er mars +1883.)] + +Il est donc possible que les Hycsos, vaincus, soient passés en partie +dans le Mag'reb. Mais, en revanche, cette même histoire nous apprend +que, vers le XVe siècle avant J.-C., sous la XIXe dynastie, une invasion +de nomades, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, vint de l'ouest +s'abattre sur l'Egypte. + +Ces populations, que les Egyptiens confondaient avec les Libyens et +qu'ils nommaient _Tamahou_ (hommes blonds), d'où venaient-elles? +Arrivaient-elles d'Europe ou étaient-elles depuis longtemps établies +dans la Berbérie? Cette question est insoluble; mais, quand on examine +la quantité innombrable de dolmens qui couvrent l'Afrique +septentrionale, on ne peut s'empêcher d'y voir les sépultures de ces +hommes blonds ou un usage laissé par eux. Il faut, en outre, reconnaître +la parenté étroite qui existe entre les dolmens de l'Afrique et ceux de +l'Espagne, de l'ouest de la France et du Danemarck. + +_Berbères_, _Ibères_, _Celtibères_, voilà des peuples frères et dont +l'action réciproque des uns sur les autres est incontestable, sans même +qu'il soit besoin d'appeler à son aide l'identité de conformation +physique ou les rapprochements linguistiques, car ce sont des arguments +d'une valeur relative et dont il est facile de tirer parti en sens +divers. + +A quelle époque, par quels moyens se sont établies ces relations de +races entre le midi de l'Europe et l'Afrique septentrionale? Les +invasions ont-elles eu lieu de celle-ci en celui-là, ou de celui-là en +celle-ci? Autant de questions sur lesquelles les érudits ne parviendront +jamais à s'entendre, en l'absence de tout document précis. Pourquoi, du +reste, les deux faits ne se seraient-ils pas produits à des époques +différentes? + +Mais ne nous arrêtons pas à ces détails. + +Du rapide exposé qui précède résultent deux faits que l'on peut admettre +comme incontestables: + +1° Des invasions importantes de peuples asiatiques ont eu lieu, à +différentes époques, dans l'Afrique septentrionale; + +2° Cette région a été habitée anciennement par une race blonde, ayant de +grands traits de ressemblance, comme caractères physiologiques et comme +mœurs, avec certaines peuplades européennes. + +Quelle conclusion tirerons-nous maintenant de cette constatation? + +Dirons-nous, comme certains, que la race berbère est d'origine purement +sémitique, ou, comme d'autres, purement aryenne? + +Nullement. La race berbère, en effet, peut avoir subi, à différents +degrés, cette double influence, et il peut exister parmi elle des +branches qu'il est possible de rattacher à l'une et à l'autre de ces +origines. Mais il n'en est pas moins vrai que, comme ensemble, elle a +persisté avec son type spécial de race africaine, type bien connu en +Egypte dans les temps anciens, et que l'on retrouve encore maintenant +dans toute l'Afrique septentrionale. + +Sans vouloir discuter la question de l'unité ou de la pluralité de la +famille humaine, il est certain qu'à une époque très reculée, la race +libyenne ou berbère s'est trouvée formée et a occupé l'aire qui lui est +propre, toute l'Afrique du nord. + +Sur ce substratum sont venues, à des époques relativement récentes, +s'étendre des invasions dont l'histoire a conservé de vagues souvenirs, +et ce contact a laissé son empreinte dans la langue, dans les mœurs et +dans les caractères physiologiques. Les peuples cananéens, les +Phéniciens ont eu une action indiscutable sur la langue berbère; et les +_blonds_, qui, peut-être, étaient en grande minorité, ont imposé pendant +un certain temps leur mode de sépulture aux Libyens du Tell. Malgré +l'adoption de la religion musulmane et la modification profonde subie +par les populations du nord de l'Afrique, du fait de l'introduction de +l'élément arabe, il existe encore en Algérie, notamment aux environs de +la Kalàa des Beni-Hammad, dans les montagnes au nord de Mecila, des +tribus qui construisent de véritables dolmens. + +Mais cette action des étrangers, que nous reconnaissons, a eu des effets +plus apparents que profonds, et il s'est passé en Afrique ce qui a eu +lieu presque partout et toujours, avec une régularité qui permettrait de +faire une loi de ce phénomène: la race vaincue, dominée, asservie, a, +peu à peu, par une action lente, imperceptible, absorbé son vainqueur en +l'incorporant dans son sein. + +Le même fait s'est produit au moyen âge à l'occasion de l'invasion +hilalienne, et cependant le nombre des Arabes était relativement +considérable et leur mélange avec la race indigène avait été favorisé +d'une manière toute particulière, par l'anarchie qui divisait les +Berbères et annihilait leurs forces. L'élément arabe a néanmoins été +absorbé; mais, en se fondant au milieu de la race autochthone disjointe, +il lui a fait adopter, en beaucoup d'endroits, sa langue et ses mœurs. + +N'est-ce pas, du reste, ce qui s'est passé en Gaule: l'occupation +romaine a romanisé pour de longs siècles les provinces méridionales, +sans modifier, d'une manière sensible, l'ensemble de la race. Dans le +nord, les conquérants francks se sont rapidement fondus dans la race +conquise, sans laisser d'autre souvenir que leur nom substitué à celui +des vaincus. Ces effets différents s'expliquent par le degré de +civilisation des conquérants, supérieur aux vaincus dans le premier cas, +inférieur dans le second. En résumé, ces conquêtes, ces changements dans +les dénominations, les lois et les mœurs, n'ont pas empêché la race +gauloise de rester, comme fond, celtique. + +De même, malgré les influences étrangères qu'elle a subies, la race +autochthone du nord de l'Afrique est restée libyque, c'est-à-dire +berbère. + + + + +PRÉCIS DE L'HISTOIRE +DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE +(BERBÉRIE) + +PREMIÈRE PARTIE + +PÉRIODE ANTIQUE +JUSQU'À 642 DE L'ÈRE CHRÉTIENNE + + + + +CHAPITRE Ier + +PÉRIODE PHÉNICIENNE +1100-268 AVANT J.-C. + + +Temps primitifs.--Les Phéniciens s'établissent en Afrique.--Fondation de +Cyrène par les Grecs.--Données géographiques d'Hérodote.--Prépondérance +de Karthage.--Découvertes de l'amiral Hannon.--Organisation politique de +Karthage.--Conquêtes de Karthage dans les îles et sur le littoral de la +Méditerranée.--Guerres de Sicile.--Révolte des Berbères.--Suite des +guerres de Sicile.--Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en +Afrique.--Agathocle évacue l'Afrique.--Pyrrhus, roi de +Sicile.--Nouvelles guerres dans cette île.--Anarchie en Sicile. + + +TEMPS PRIMITIFS.--L'incertitude la plus grande règne sur les temps +primitifs de l'histoire de la Berbérie. Le nom de l'Afrique est à peine +prononcé dans la Bible, et si, dans les récits légendaires tels que ceux +d'Homère, la notion de ce pays se trouve plusieurs fois répétée, les +détails qui l'accompagnent sont trop vagues pour que l'histoire positive +puisse s'en servir. Sur la façon dont s'est formée la race aborigène de +l'Afrique septentrionale, on ne peut émettre que des conjectures, et +l'hypothèse la plus généralement admise est qu'à un peuple véritablement +autochtone que l'on peut appeler chamitique, s'est adjoint un double +élément arian (blond) et sémitique (brun), dont le mélange intime a +formé la race berbère, déjà constituée bien avant les temps historiques. + +L'antiquité grecque n'a commencé à avoir de détails précis sur la partie +occidentale de l'Afrique du nord que par ses navigateurs, lors de ses +tentatives de colonisation en Egypte et sur les rivages de la +Méditerranée. Hérodote est le premier auteur ancien qui ait écrit +sérieusement sur ce pays (Ve siècle av. J.-C.); nous examinerons plus +loin son système géographique. + +Selon cet historien, les Libyens étaient des nomades se nourrissant de +la chair et du lait de leurs brebis. «Leurs habitations sont des cabanes +tressées d'asphodèles et de joncs, qu'ils transportent à volonté.» Plus +tard, Diodore les représentera comme menant une existence abrutie, +couchant en plein air, n'ayant qu'une nourriture sauvage; sans maisons, +sans habits, se couvrant seulement le corps de peaux de chèvres.» Ils +obéissent à des rois qui n'ont aucune notion de la justice et ne vivent +que de brigandage. «Ils vont au combat, dit-il encore, avec trois +javelots et des pierres dans un sac de cuir..... n'ayant pour but que de +gagner de vitesse l'ennemi, dans la poursuite comme dans la +retraite..... En général, ils n'observent, à l'égard des étrangers, ni +foi ni loi.» Ce tableau de Diodore s'applique évidemment aux Africains +nomades. Dans les pays de montagne et de petite culture, les mœurs +devaient se modifier suivant les lieux. + +LES PHÉNICIENS S'ÉTABLISSENT EN AFRIQUE.--Dès le XIIe siècle avant notre +ère, les Phéniciens qui, selon Diodore, avaient déjà des colonies, non +seulement sur le littoral européen de la Méditerranée, mais encore sur +la rive océanienne de l'Ibérie, explorèrent les côtes de l'Afrique et +les reconnurent, sans doute, jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Les relations +commerciales avec les indigènes étaient le but de ces courses +aventureuses et, pour assurer la régularité des échanges, des comptoirs +ne tardèrent pas à se former. Les Berbères ne firent probablement aucune +opposition à l'établissement de ces étrangers, qui, sous l'égide du +commerce, venaient les initier à une civilisation supérieure, et dans +lesquels ils ne pouvaient entrevoir de futurs dominateurs. Il résulte +même de divers passages des auteurs anciens que les indigènes étaient +très empressés à retenir chez eux les Tyriens. Quant à ceux-ci, ils se +présentaient humblement, se reconnaissaient sans peine les hôtes des +aborigènes et se soumettaient à l'obligation de leur payer un tribut[9]. + +Ainsi les colonies de _Leptis_ (Lebida), _Hadrumet_ (Souça), _Utique_, +_Tunès_ (Tunis), _Karthage_[10], _Hippo-Zarytos_ (Benzert), etc., furent +successivement établies sur le continent africain, et le littoral sud de +la Méditerranée fut ouvert au commerce par les Phéniciens, comme le +rivage nord et les îles l'avaient été par les Grecs. + +[Note 9: Mommsen, _Histoire romaine_, trad. de Guerle, t. II, p. 206 +et suiv. Voir la tradition recueillie par Trogue-Pompée et Virgile, sur +la fondation de Karthage par Didon.] + +[Note 10: En phénicien «la ville neuve» (_Kart-hadatch_) par +opposition à Utique (_Outik_) «la vieille».] + +FONDATION DE CYRÈNE PAR LES GRECS.--Les rivaux des Phéniciens dans la +colonisation du littoral méditerranéen furent les Grecs. Depuis +longtemps, ils tournaient leurs regards vers l'Afrique, lorsque +Psammetik Ier combla leurs vœux en leur ouvrant les ports de l'Egypte. +Après avoir exploré cette contrée jusqu'à l'extrême sud, ils firent un +pas vers l'Occident, et dans le VIIe siècle[11], une colonie de Grecs de +l'île de Théra vint, sous la conduite de son chef Aristée, surnommé +Battos, s'établir à Cyrène. Les peuplades indigènes que les Théréens y +rencontrèrent leur ayant dit qu'elles s'appelaient _Loub_ ou _Loubim_, +ils donnèrent à leur pays le nom de Libye (Λιßύε), que l'antiquité +conserva à l'Afrique. La tradition a gardé le souvenir des luttes qui +éclatèrent entre les Grecs de Cyrène et leurs voisins de l'Ouest, les +Phéniciens, au sujet de la limite commune de leurs possessions, et +l'histoire retrace le dévouement des deux frères Karthaginois qui +consentirent à se laisser enterrer vivants pour étendre le territoire de +leur patrie jusqu'à l'endroit que l'on a appelé en leur honneur «Autel +des Philènes»[12]. + +[Note 11: On n'est pas d'accord sur la date de la fondation de +Cyrène. Selon Théophraste et Pline, il faudrait adopter 611. Solin donne +une date antérieure qui varie entre 758 et 631.] + +[Note 12: A l'est de Leptis, au fond de la Grande Syrte. Salluste, +_Bell. Jug._, XIX, LXXVIII.] + +DONNÉES GÉOGRAPHIQUES D'HÉRODOTE.--Vers 420, Hérodote, qui avait +lui-même visité l'Egypte, écrivit sur l'Afrique des détails précis que +ses successeurs ont répétés à l'envi. Ses données, très étendues sur +l'Egypte, sont assez exactes relativement à la Libye, jusqu'au +territoire de Karthage; pour le pays situé au delà, il reproduit les +récits plus ou moins vagues des voyageurs grecs. + +Pour Hérodote, la Libye comprend le «territoire situé entre l'Egypte et +le promontoire de Soleïs (sans doute le cap Cantin). Elle est habitée +par les Libyens et un grand nombre de peuples libyques et aussi par des +colonies grecques et phéniciennes établies sur le littoral. Ce qui +s'étend au-dessus de la côte est rempli de bêtes féroces; puis, après +cette région sauvage, ce n'est plus qu'un désert de sable +prodigieusement aride et tout à fait désert»[13]. + +[Note 13: Lib. IV.] + +Après avoir décrit le littoral de la Cyrénaïque et des Syrtes, Hérodote +s'arrête au lac Triton (le Chot du Djerid). Il ne sait rien, ou du moins +ne parle pas spécialement de Karthage. «Au delà du lac +Triton,--dit-il,--on rencontre des montagnes boisées, habitées par des +populations de cultivateurs nommés _Maxyes_.» Enfin, il a entendu dire +que, bien loin, dans la même direction, était une montagne fabuleuse +nommée Atlas et dont les habitants se nommaient _Atlantes_ ou +_Atarantes_. Au midi de ces régions, au delà des déserts, se trouve la +noire Ethiopie. + +Parmi les principaux noms de peuplades donnés par Hérodote, nous +citerons: + +Les _Adyrmakhides_, les _Ghiligammes_, les _Asbystes_, les _Auskhises_, +etc., habitant la Cyrénaïque. + +Les _Nasamons_ et les _Psylles_ établis sur le littoral de la Grande +Syrte. + +Les _Garamantes_ divisés en _Garamantes du nord_, habitant les montagnes +de Tripoli, et _Garamantes du sud_, établis dans l'oasis de _Garama_ +(actuellement Djerma dans le Fezzan), dont ils ont pris le nom. + +Les _Troglodytes_, voisins des précédents et en guerre avec eux. + +Les _Lotophages_, établis dans l'île de Méninx (Djerba) et sur le +littoral voisin. + +Les _Makhlyes_, habitant le littoral jusqu'au lac Triton. + +Les _Maxyes_, les _Aœses_, les _Zaouekès_ et les _Ghyzantes_ au nord du +lac Triton et sur le littoral en face des îles Cercina (Kerkinna)[14]. + +Tels sont les traits principaux de la Libye d'Hérodote. Comme détail des +mœurs de ces indigènes, il cite la vie nomade, l'absence de toute loi, +la promiscuité des femmes, etc. Il parle encore de peuplades fabuleuses +habitant l'extrême sud[15]. + +[Note 14: Hérodote, 1. IV, ch. 143.] + +[Note 15: Vivien de Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique dans +l'Antiquité_, passim.] + +PRÉPONDÉRANCE DE KARTHAGE.--La prospérité des comptoirs phéniciens, +augmentant de jour en jour, attira de nouveaux immigrants, et Karthage, +dont la fondation date du commencement du Xe siècle (av. J.-C.), devint +la principale des colonies de Tyr et de Sidon en Afrique. Ces métropoles +envoyaient à leurs possessions de la Méditerranée des troupes qui, +chargées d'abord de les protéger contre les indigènes, servirent ensuite +à dompter ceux-ci. Bientôt les villages agricoles avoisinant les +colonies phéniciennes furent soumis, et les cultivateurs berbères durent +donner à leurs anciens locataires, devenus leurs maîtres, le quart du +revenu de leurs terres, tant il est vrai que deux peuples ne peuvent +vivre côte à côte sans que le plus civilisé, fût-il de beaucoup le moins +nombreux, arrive à imposer sa domination à l'autre. + +La puissance de Karthage devint donc plus grande et s'étendit sur les +tribus du tel de la Tunisie et de la Tripolitaine. Les Berbères du sud, +maintenus dans une sorte de vasselage, servaient d'intermédiaires pour +le commerce de l'intérieur de l'Afrique[16]. Non seulement Karthage, +après avoir cessé de payer tribut aux indigènes, en exigea un de +ceux-ci, mais elle devint la capitale des autres colonies phéniciennes, +qui durent lui servir une redevance. De plus, elle s'était peu à peu +débarrassée des liens qui l'unissaient à la mère patrie et avait conquis +son autonomie à mesure que la puissance du royaume phénicien +déclinait[17]. + +[Note 16: Ragot. Sahara, de la province de Constantine, IIe partie, +p. 147 (_Recueil des notices de la Société arch. de Constantine_, +1875).] + +[Note 17: Justin, XIX, 1, 2.] + +En même temps les navigateurs puniques fondaient à l'ouest de nouvelles +colonies: _Djidjel_ (Djidjeli), _Salde_ (Bougie), _Kartenna_ (Ténès), +_Yol_ (Cherchel), _Tingis_ (Tanger), etc. Les Karthaginois conclurent +avec les rois ou chefs de tribus de ces contrées éloignées, des traités +de commerce et d'alliance. + +DÉCOUVERTES DE L'AMIRAL HANNON.--Mais cette extension ne suffisait pas à +l'ambition des Phéniciens; il leur fallait de nouvelles conquêtes. Entre +le VIe et le Ve siècle, le gouvernement de Karthage chargea l'amiral +Hannon de reconnaître le littoral de l'Atlantique et d'y établir des +colonies. Le hardi marin partit avec une flotte de soixante navires +portant trente mille colons phéniciens et libyens, et les provisions +nécessaires pour le voyage et les premiers temps de l'établissement. Il +franchit le détroit de Gadès, répartit son monde sur la côte africaine +de l'Océan et s'avança jusqu'au golfe formé par la pointe qu'il appelle +_Corne du Midi_ et que M. Vivien de Saint-Martin identifie à la pointe +du golfe de Guinée. Seule, la crainte de manquer de vivres l'obligea à +s'arrêter. Il retourna sur ses pas après avoir accompli un voyage qui ne +devait être renouvelé que deux mille ans plus tard[18]. + +[Note 18: Par les Portugais en 1462.] + +Le succès de l'entreprise de Hannon frappa tellement ses concitoyens que +les principales circonstances de son voyage furent relatées en une +inscription qu'on plaça dans le temple de Karthage. Cette inscription, +traduite plus tard par un voyageur grec, nous est parvenue sous le nom +de _Périple de Hannon_; malheureusement la date manque. L'on sait +seulement, d'après Pline, que c'était à l'époque de la plus grande +puissance de Karthage, alors que, selon Erathosthène, cité par Strabon, +on comptait plus de trois cents colonies phéniciennes au delà du +détroit[19]. + +ORGANISATION POLITIQUE DE KARTHAGE.--La puissance acquise par Karthage +au milieu des populations berbères était le fruit de l'esprit +d'initiative, du courage et de l'adresse dont les Phéniciens avaient +sans cesse donné des preuves pendant de longs siècles. Chacun avait +coopéré à cette conquête; le gouvernement avait donc été d'abord une +république où le rang de chacun était égal. Puis, les fortunes +commerciales et militaires s'étant faites, les grandes familles avaient +conservé le pouvoir entre leurs mains, et il en était résulté une +oligarchie assez compliquée. Le pouvoir exécutif était dévolu à deux +rois[20], assistés d'un conseil dit des anciens, composé de vingt-huit +membres, tous paraissant avoir été élus par le peuple et pour un temps +assez court. L'exécutif nommait les généraux en chef, mais leur +déléguait une partie de ses pouvoirs, ce qui tendait à en faire de +véritables dictateurs, tout en offrant l'avantage de rétablir une unité +nécessaire dans le commandement. Pour compléter la machine +gouvernementale, un autre conseil, dit des Cent-Quatre, composé de +l'aristocratie, exerçait les fonctions judiciaires et contrôlait les +actes de tous[21]. Ce gouvernement impersonnel n'avait pas les avantages +d'une démocratie et en avait tous les inconvénients; il manquait d'unité +et, par suite, de force, et ouvrait la porte à toutes les intrigues et à +toutes les compétitions. + +[Note 19: Vivien de Saint-Martin.--Voir également: «_Navigation +d'Hannon capitaine carthaginois aux parties d'Afrique, delà les colonnes +d'Hercule_,» par Léon l'Africain (trad. Temporal), t. I, p. XXV et +suiv.] + +[Note 20: Suffètes (_Chofetim_) ou juges. Les auteurs anciens leur +donnent le nom de rois. Tite-Live les compare aux consuls (XXX).] + +[Note 21: Mommsen, _Histoire romaine_, t. II, p. 217 et +suiv.--Aristote, _Polit._, 1. II.--Polybe, VI et pass.] + +CONQUÊTE DE KARTHAGE DANS LES ÎLES ET SUR LE LITTORAL DE LA +MÉDITERRANÉE.--Dès le sixième siècle avant notre ère, les Karthaginois +firent des expéditions guerrières dans les îles et sur le rivage +continental de la Méditerranée. En 543, à la suite d'une guerre contre +les Phocéens, ils restèrent maîtres de l'île de Corse. Quelques années +plus tard, eut lieu leur premier débarquement en Sicile (536). + +Les relations amicales de Karthage avec l'Italie remontent à cette +époque; déjà les Etrusques l'avaient aidée dans sa guerre contre les +Phocéens; en 509 fut conclu son premier traité d'alliance avec les +Romains[22]. + +Sous l'habile direction de Magon, la puissance punique s'étendit sur la +Méditerranée, dont tous les rivages reçurent la visite des vaisseaux de +Karthage se présentant, non plus comme de simples trafiquants, mais +comme les maîtres de la mer. Les Berbères de l'Afrique propre sont ses +vassaux; ceux du sud et de l'ouest ses alliés: tous lui fournissent des +mercenaires pour ses campagnes lointaines. La civilisation Karthaginoise +se répandit au loin et exerça la plus grande influence, particulièrement +sur la Grèce et le midi de l'Italie. + +[Note 22: Polybe.] + +GUERRES DE SICILE.--Mais ce fut contre la Sicile que Karthage concentra +ses plus grands efforts; elle était attirée vers cette conquête par la +richesse et la proximité de l'île, et aussi par le désir d'abattre la +puissance des Grecs en Occident. Alors commença ce duel séculaire, qui +devait avoir pour résultat d'arrêter la colonisation grecque dans la +Méditerranée, mais dont Rome devait recueillir tous les fruits. + +Alliés à Xerxès par un traité fait dans le but d'opérer simultanément +contre les Grecs, les Karthaginois firent passer en Sicile une armée +considérable sous la conduite d'Amilcar[23], fils de Magon; mais cette +alliance ne leur fut pas favorable et, tandis que les Perses étaient +écrasés à Salamine, les Phéniciens éprouvaient un véritable désastre en +Sicile (vers 480). + +La guerre continua pendant de longues années en Sicile, sans que les +Karthaginois y obtinssent de grands succès: les revers, la peste, les +calamités de toute sorte semblaient stimuler leur ardeur. Néanmoins, +vers la fin du Ve siècle, Hannibal et Himilcon, de la famille de Hannon, +remportèrent de grandes victoires et conquirent aux Karthaginois près +d'un tiers de l'île, avec des villes telles que Selinonte, Hymère, +Agrigente, etc.[24]. + +[Note 23: C'est à tort que M. Mommsen et les Allemands +orthographient ce nom par un H. La première lettre est un Aïn () et non +un Heth ().] + +[Note 24: Diodore.] + +Denys, tyran de Syracuse, les arrêta dans leurs succès et les força à +signer un traité, ou plutôt une trêve, pendant laquelle les deux +adversaires se préparèrent à une lutte plus sérieuse (404). + +En 399 Denys envahit les possessions Karthaginoises; Himilcon, nommé +suffète, arrive avec une flotte nombreuse devant Syracuse, force +l'entrée du port et coule les vaisseaux ennemis (396). L'année suivante, +il revient en force, s'empare de Motya, de Messine, de Catane, de +presque toute l'île, vient mettre le siège devant Syracuse et porte le +ravage dans la contrée environnante. Au moment où il est sur le point de +triompher de son ennemi, la peste éclate dans son armée. Denys profite +de cette circonstance pour attaquer les Karthaginois démoralisés, les +bat sur terre et sur mer et force le suffète à souscrire à une +capitulation qui consacre la perte de toutes ses conquêtes. Ainsi finit +cette campagne si brillamment commencée[25]. + +[Note 25: Diodore, 1. XXIV.] + +RÉVOLTE DES BERBÈRES.--À la nouvelle de ce désastre, les indigènes de +l'Afrique croient que le moment est venu de reconquérir leur +indépendance. Ils se réunissent en grandes masses et viennent +tumultueusement attaquer Karthage (395). Tunis tombe en leur pouvoir et +la métropole punique se trouve exposée au plus grand danger. Mais +bientôt la discorde se met parmi ces hordes sans chefs, qui ne veulent +obéir à aucune règle, et ce rassemblement se fond et se désagrège. Ainsi +nous verrons constamment les Berbères profiter des malheurs dont leurs +dominateurs sont victimes pour se lever contre eux: la révolte éclate +comme la foudre; mais bientôt la désunion et l'indiscipline font leur +œuvre, la réunion se dissout en quelques jours et les indigènes +retombent sous le joug de l'étranger[26]. + +[Note 26: Diodore, 1. XIV, ch. LXXII.] + +SUITE DES GUERRES DE SICILE.--À peine Karthage avait-elle triomphé des +Berbères qu'elle envoya Magon en Sicile avec de nouvelles forces. La +guerre recommença aussitôt entre Denys et les Karthaginois, et se +prolongea avec des chances diverses pendant plusieurs années. Magon, +ayant péri dans une bataille, fut remplacé par son fils portant le même +nom. En 368, Denys cessa de vivre et eut pour successeur son fils Denys +le jeune. Malgré ces changements, la guerre continuait avec acharnement +de part et d'autre: c'était comme un héritage que les pères +transmettaient en mourant à leurs enfants. + +Mais si les Grecs de Sicile avaient recouvré une certaine puissance sous +la ferme main de Denys, le règne de son successeur ne leur procura pas +les mêmes avantages. Poussés à bout par les vices de Denys le jeune, les +Syracusains l'expulsèrent de leur ville; mais comme un tyran a toujours +des partisans, la guerre civile divisa les Grecs. Karthage saisit avec +empressement cette occasion pour envoyer de nouvelles troupes en Sicile +avec Magon, en chargeant ce général de reprendre avec vigueur les +opérations militaires. Vers le même temps elle concluait avec Rome un +nouveau traité d'alliance tout en sa faveur, car elle imposait à +celle-ci de ne pas naviguer au delà du détroit de Gadès, à l'Ouest, et +du cap Bon, à l'Est, et lui interdisait même de faire du commerce en +Afrique (348). + +A l'arrivée de Magon en Sicile, un groupe de citoyens de Syracuse, car +la ville elle-même était divisée en plusieurs camps, fit appel aux +Corinthiens fondateurs de leur cité, en implorant leur secours. Ceux-ci +envoyèrent Timoléon avec une petite armée d'un millier d'hommes. +Syracuse était alors sur le point de tomber: un parti avait livré le +port aux Karthaginois; Denys occupait le château; Icetas le reste de la +ville. Timoléon obtint la soumission de Denys et la remise de la +citadelle et força les Karthaginois à une trêve pendant laquelle il +détacha de Magon ses auxiliaires grecs. Celui-ci, se croyant perdu, +s'embarqua précipitamment et vint chercher un refuge à Karthage, où, +pour échapper à un supplice ignominieux, il se donna la mort. + +Karthage, brûlant du désir de tirer vengeance de ces échecs, fit passer, +en 340, de nouvelles troupes en Sicile sous le commandement de Hannibal +et de Amilcar; mais ce ne fut que pour essuyer un nouveau et plus +complet désastre. Timoléon, bien qu'il disposât d'un nombre beaucoup +moins grand de soldats, réussit, après une lutte acharnée dans laquelle +les Karthaginois déployèrent le plus grand courage, à triompher d'eux. +En 338 un traité fut conclu entre les Syracusains et les Karthaginois. +Timoléon fit ainsi reconnaître l'intégrité de Syracuse et de son +territoire et recula les bornes des possessions puniques, en imposant +aux Karthaginois la défense de soutenir à l'avenir les tyrans. + +AGATHOCLE, TYRAN DE SYRACUSE.--IL PORTE LA GUERRE EN AFRIQUE.--Quelques +années plus tard, un homme de la plus basse extraction, sans mœurs, mais +d'un caractère énergique et ambitieux, parvint, avec l'appui d'Amilcar, +à s'emparer par un coup de force de l'autorité à Syracuse; il mit à mort +les citoyens les plus honorables et se proclama roi des Grecs (319). +Bien qu'il eût juré à Amilcar, pour obtenir son appui, une fidélité +éternelle à Karthage, il se considéra comme dégagé de son serment par la +mort de son ancien protecteur et envahit les possessions puniques. +Aussitôt, Karthage fit passer en Sicile une armée nombreuse sous la +conduite de Amilcar, fils de Giscon, et ses troupes remportèrent sur +Agathocle une victoire décisive et vinrent mettre le siège devant +Syracuse. + +Agathocle, réduit à la dernière extrémité, ne possédant plus que la +ville dans laquelle il est bloqué, repoussé par les Grecs auxquels il +s'est rendu odieux par sa tyrannie, conçoit le dessein hardi de se +débarrasser de ses ennemis en allant porter la guerre chez eux. Il +supplie les Syracusains de résister encore quelques jours, parvient, au +moyen d'un stratagème, à attirer les vaisseaux Karthaginois en dehors du +port, profite de ce moment pour en sortir lui-même avec quelques +navires, et fait voile vers l'Afrique. Poursuivi par la flotte de ses +ennemis, il parvient à lui échapper et, après six jours d'une traversée +des plus périlleuses, aborde dans le golfe même de Tunis et se retranche +dans les carrières, après avoir brûlé ses vaisseaux afin d'enlever à ses +troupes toute pensée de retour (310). + +Revenus de la stupeur que leur a causée cette attaque imprévue, les +Karthaginois appellent tous les hommes aux armes et chargent les +généraux Hannon et Bomilcar de repousser l'usurpateur qui s'est déjà +emparé de plusieurs villes. Mais le sort des armes est funeste aux +Phéniciens; leurs troupes sont écrasées par Agathocle qui vient mettre +le siège devant Karthage (309). + +Pendant que les Phéniciens démoralisés multiplient les offrandes à leurs +dieux pour apaiser leur courroux, en sacrifiant même leurs propres +enfants, la renommée porte de tous côtés, en Berbérie, la nouvelle des +succès de l'envahisseur et de la destruction de l'armée Karthaginoise. +Les indigènes, tributaires ou alliés, accourent en foule au camp +d'Agathocle pour l'aider à écraser leurs maîtres ou leurs amis. + +En Sicile, Amilcar a continué le siège de Syracuse: mais bientôt le +bruit des victoires des Grecs parvient aux assiégés et, par un puissant +effort, ils obligent les Karthaginois à lever le blocus (309). L'année +suivante, Amilcar essaie en vain d'enlever Syracuse; il est vaincu, fait +prisonnier et expire dans les supplices. + +Cependant Agathocle, solidement établi à Tunis, continuait de menacer +Karthage et en même temps parcourait en vainqueur le pays, au sud et à +l'est, faisant reconnaître son autorité par les Berbères; dans une seule +campagne, plus de deux cents villes lui ont fait leur soumission. Après +avoir, avec une audacieuse habileté, réprimé une révolte qui avait +éclaté contre lui au milieu de ses soldats, Agathocle entra en +pourparlers avec Ophellas, roi de la Cyrénaïque, ancien lieutenant +d'Alexandre, et lui demanda son alliance. Séduit par ses promesses, +Ophellas n'hésita pas à amener son armée au tyran; mais Agathocle le fit +assassiner et s'attacha ses troupes. Karthage se trouvait alors dans une +situation des plus critiques, et pour comble de malheur, la trahison et +la guerre civile paralysaient ses forces. + +Agathocle, après avoir enlevé Utique et Hippo-Zarytos[27], laissa le +commandement de son armée à son fils Archagate, et rentra en Sicile, où +il tenait aussi à assurer son autorité (306); aussitôt après son départ, +les Karthaginois reprirent vigoureusement l'offensive et réduisirent les +Grecs à l'état d'assiégés. Agathocle s'empressa de venir au secours de +son fils; mais la victoire n'est pas toujours fidèle aux conquérants et +il éprouva à son tour les revers de la fortune. + +[Note 27: Benzert.] + +AGATHOCLE ÉVACUE L'AFRIQUE.--Trahi par ses alliés berbères, n'ayant plus +autour de lui que quelques soldats épuisés et démoralisés, Agathocle se +décida à évacuer sa conquête; il retourna suivi de quelques officiers en +Sicile, laissant à Tunis ses enfants, avec l'armée; mais les soldats, se +voyant abandonnés, mirent à mort la famille de leur prince et traitèrent +avec les Karthaginois auxquels ils abandonnèrent toutes les villes +conquises par Agathocle. + +Ainsi cette guerre qui avait mis Karthage à deux doigts de sa perte se +terminait subitement au grand avantage de la métropole punique (306). Un +traité de paix ayant été conclu entre les deux puissances, les +Karthaginois purent s'appliquer à réparer leurs désastres et à reprendre +de nouvelles forces, tandis qu'Agathocle établissait solidement son +autorité à Syracuse, devenait un véritable roi, et s'unissait à Pyrrhus +d'Epire en lui donnant sa fille en mariage. + +PYRRHUS, ROI DE SICILE.--NOUVELLES GUERRES DANS CETTE CONTRÉE--Mais la +paix entre la Sicile et Karthage ne pouvait être de longue durée. Après +la mort d'Agathocle, survenue en 289, l'île devint de nouveau la proie +des factions et durant près de dix années l'anarchie y régna seule. +Enfin, en 279, les Syracusains menacés de l'attaque imminente de +Karthage appelèrent à leur secours Pyrrhus, auquel ils avaient déjà +fourni leur appui dans ses guerres contre Rome. Malgré les victoires +d'Héraclée et d'Asculum si chèrement achetées, le roi d'Epire se +trouvait dans la plus grande indécision, car il avait dû, pour vaincre +les Romains, mettre en ligne toutes ses forces et il jugeait qu'avec les +éléments hétérogènes composant son armée il ne pourrait obtenir une +seconde fois ce résultat. La discorde avait éclaté parmi ses alliés et +les Tarentins, mêmes, qui l'avaient appelé, étaient sur le point de se +tourner contre lui. La proposition des Syracusains lui ouvrit de +nouvelles perspectives: la royauté de la Sicile était, à défaut de Rome, +une riche proie; Pyrrhus passa donc le détroit et arriva à Syracuse, où +il fut accueilli avec le plus grand empressement. + +Les Karthaginois avaient, deux ans auparavant, renouvelé leur alliance +avec les Romains et fourni à ceux-ci l'appui de leur flotte dans la +dernière guerre, car c'était un véritable traité d'alliance offensive et +défensive qu'ils avaient conclu ensemble contre Pyrrhus. Pendant ce +temps ils avaient redoublé d'efforts pour s'emparer de la Sicile et +recommencé le blocus de Syracuse. L'arrivée de Pyrrhus, amenant des +troupes nombreuses et aguerries, arrêta net leurs progrès; bientôt même +ils se virent assiégés dans leur quartier général de Lilybée. Mais le +temps des succès de Pyrrhus était passé; ses troupes furent vaincues +dans plusieurs rencontres et le roi, voyant la fidélité des populations +chanceler autour de lui, voulut se la conserver par la violence; il fit +gémir l'île sous le poids de sa tyrannie, ce qui acheva de détacher de +lui les Grecs. Dans cette conjoncture Pyrrhus, qui, du reste, était +rappelé sur le continent par les Tarentins, se décida à laisser le champ +libre aux Karthaginois et, passant de nouveau la mer, rentra en Italie +(276), où le sort ne devait pas lui être plus favorable. + + +ANARCHIE EN SICILE.--Le départ du roi laissait la Sicile en proie aux +factions. Un grand nombre de mercenaires de toutes races avaient été +appelés dans l'île par Agathocle ou y avaient été amenés par Pyrrhus. +Abandonnés par leurs chefs, ils s'étaient d'abord livrés au brigandage, +puis avaient formé de petites colonies indépendantes. La principale +était celle des Mamertins ou soldats de Mars, nom que s'était donné un +groupe d'aventuriers campaniens établis à Messine. Les Syracusains, +après le départ de Pyrrhus, avaient élu comme chef un officier de +fortune nommé Hiéron qui avait pris en main la direction de la +résistance contre les Karthaginois et, pendant sept années, avait lutté +contre eux, non sans succès. Pendant ce temps les Mamertins, alliés à +des brigands de leur espèce établis à Rhige, sur la côte italienne, en +face de Messine, avaient vu leur puissance s'accroître et étaient +devenus un véritable danger pour les Grecs de Sicile, pour les +Karthaginois et même pour les Romains. Cette situation allait donner +naissance aux plus graves événements et déterminer une rupture, depuis +quelque temps imminente, entre Rome et Karthage. + + + + +CHAPITRE II + +PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE +268-220 + + +Causes de la première guerre punique.--Rupture de Rome avec +Karthage.--Première guerre punique.--Succès des Romains en Sicile.--Les +Romains portent la guerre en Afrique.--Victoire des Karthaginois à +Tunis; les Romains évacuent l'Afrique.--Reprise de la guerre en +Sicile.--Grand siège de Lilybèe.--Bataille des îles Egates; fin de la +première guerre punique.--Divisions géographiques adoptées par les +Romains.--Guerre des mercenaires.--Karthage, après avoir établi son +autorité en Afrique, porte la guerre en Espagne.--Succès des +Karthaginois en Espagne. + + +CAUSES DE LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.--Les échecs éprouvés par Pyrrhus +dans l'Italie méridionale, son retour en Epire, sa mort (272), avaient +délivré Rome d'un des plus grands dangers qu'elle eût courus. Sa +puissance s'était augmentée d'autant, car elle avait hérité de presque +toutes les conquêtes du roi d'Epire. Si donc les Romains avaient, dans +le moment du danger, recherché l'alliance des Karthaginois contre +l'ennemi commun, cette union momentanée de deux peuples ayant des +intérêts absolument opposés ne pouvait subsister après la disparition +des causes spéciales qui l'avaient amenée. Maîtresse de l'Italie +méridionale, Rome jetait les yeux sur la Sicile, que Karthage +considérait comme sa conquête, car depuis plusieurs siècles elle se +consumait en efforts pour achever de s'en approprier la possession; +c'est sur ce champ que la lutte de la race sémitique contre la race +ariane allait commencer. + +Un des premiers actes des Romains, après le départ de Pyrrhus, avait été +de détruire le nid de brigands campaniens établis à Rhige. Les Mamertins +de Messine, réduits ainsi à leurs seules forces, avaient alors été en +butte aux attaques des Syracusains, habilement dirigés par Hiéron. Vers +268, leur situation n'étant plus tenable, ils se virent dans la +nécessité de se rendre soit aux Grecs, leurs plus grands ennemis, soit +aux Karthaginois. Un certain nombre d'entre eus entrèrent en pourparlers +avec ceux-ci; mais les autres se décidèrent à faire hommage de leur cité +aux Romains. Le Sénat de Rome, après quelque hésitation, admit les +brigands campaniens dans la confédération italique et, dès lors, la +rupture avec Karthage ne fut plus qu'une question de jours. Les +prétextes, comme cela arrive dans de tels cas, ne manquaient pas; les +Romains, notamment, reprochaient à Karthage d'avoir violé plus d'une +clause de leurs précédents traités et d'avoir profité des embarras que +leur causait la guerre de Pyrrhus, pour tenter de s'emparer de Tarente +et de prendre pied sur le continent. + +RUPTURE DE ROME AVEC KARTHAGE.--Tandis que Rome adressait à Hiéron +l'ordre de cesser toute agression contre ses alliés les Mamertins, et se +préparait à faire passer des troupes à Messine (265), elle envoyait à +Karthage une députation chargée de demander des explications sur +l'affaire de Tarente survenue sept ans auparavant[28]. C'était, en +réalité, un ultimatum, et Karthage parut essayer d'éviter la guerre en +désavouant les actes de son amiral. En même temps elle entrait en +pourparlers avec Hiéron; le groupe de Mamertins dissidents amenait un +rapprochement entre ces ennemis et obtenait que Messine fût livrée aux +Syracusains, leurs nouveaux alliés. Au moment donc où les troupes +romaines réunies à Rhège se disposaient à traverser le détroit, on +apprit que la flotte phénicienne commandée par Hiéron se trouvait dans +le port de Messine et que la forteresse de cette ville était occupée par +les Karthaginois (264). Sans se laisser arrêter par cette surprise, les +Romains mirent à la voile et parvinrent à s'emparer, plutôt par la ruse +que par la force, de Messine, car les chefs Karthaginois, liés par des +instructions leur recommandant la plus grande prudence afin d'éviter une +rupture, n'osèrent pas repousser les Italiens par l'emploi de toutes +leurs forces. Maintenant la rupture était consommée et la guerre allait +commencer avec la plus grande énergie de part et d'autre. + +[Note 28: En vertu du traité d'alliance les unissant aux Romains, +les Karthaginois avaient envoyé à ceux-ci pour les aider dans leur +guerre contre Pyrrhus une flotte de 120 navires. Mais on avait pris +ombrage à Rome de cet empressement et l'amiral punique avait dû +reprendre la mer. C'est alors qu'il était allé à Tarente offrir sa +médiation ou peut-être ses services à Pyrrhus. (Justin, XVIII).] + +PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.--Dès qu'on eut appris à Karthage l'occupation +de Messine par les Italiens, la guerre fut décidée. Une flotte nombreuse +vint, sous la conduite de Hannon, bloquer la ville par mer, tandis que +les troupes puniques, d'un côté, et Hiéron, avec les Syracusains, de +l'autre, l'assiégeaient par terre. Mais les Romains n'étaient pas +disposés à se laisser enlever leur nouvelle colonie. Le consul Appius +Claudius étant parvenu à passer le détroit contraignit bientôt les +alliés à lever le siège et vint même faire une démonstration contre +Syracuse. L'année suivante les Romains remportèrent de grands succès, +dont la conséquence fut de détacher Hiéron du parti des Karthaginois et +d'obtenir son alliance contre ceux-ci (263)[29]; les colonies grecques +de l'île suivirent son exemple et dès lors Karthage se trouva isolée, +sur un sol étranger, et obligée de faire face à des ennemis s'appuyant +sur des forteresses telles que Messine et Syracuse. Bientôt les +Phéniciens en furent réduits à se retrancher derrière leurs places +fortes. + +[Note 29: Diodore, XXIII.--Polybe, 1.] + +Dans ces conjonctures, les Karthaginois jugèrent qu'il y avait lieu de +tenter un grand effort: ils réunirent une armée imposante de mercenaires +liguriens, espagnols et gaulois et, l'ayant fait passer en Sicile, la +répartirent dans leurs places fortes et s'établirent solidement à +Agrigente (Akragas), afin de faire de cette ville le nœud de leur +résistance. Bientôt les consuls vinrent attaquer ce camp retranché, +mais, n'ayant pu l'enlever d'un coup de main, ils durent en faire le +siège régulier. Hannibal, fils de Giscon, défendait avec habileté la +ville et était aidé par Hiéron qui avait contracté une nouvelle alliance +avec les Karthaginois. Quant aux Romains, ils recevaient constamment +d'Italie des vivres et des renforts et resserraient chaque jour le +blocus. + +SUCCÈS DES ROMAINS EN SICILE.--Sur ces entrefaites, le général Hannon, +envoyé de Karthage avec une nouvelle et puissante armée, débarque en +Sicile et vient attaquer les Romains dans leur camp. Mais le sort des +armes est favorable à ceux-ci; les Karthaginois, écrasés, laissent leur +camp aux mains des vainqueurs; Hannon parvient, non sans peine, à se +réfugier dans Héraclée avec une poignée de soldats. Cette bataille +décida du sort d'Agrigente: Hannibal s'ouvrit un passage à la pointe de +l'épée, au milieu des ennemis, et abandonna la ville aux Romains (262). +Les habitants de la cité furent vendus comme esclaves[30]. + +[Note 30: Polybe, 1. I, ch. 19, 20.] + +Malgré les succès des Italiens, la situation en Sicile n'était pas +désespérée pour les Karthaginois, car ils tenaient encore une grande +partie de l'île et avaient souvent l'appui des colonies grecques. Une +guerre incessante, guerre d'escarmouches et de surprises, sur mer et sur +terre, remplaça les grandes batailles. La flotte punique, beaucoup plus +puissante que celle des Romains, causa de grands dommages sur les côtes +italiennes et fit un tort considérable au commerce. Force fut aux latins +de se construire des navires et de remplacer leurs barques par des +quinquirèmes[31], en état de lutter avec celles de leurs ennemis. Après +avoir créé les vaisseaux, il fallut improviser les marins, mais l'ardeur +des Italiens pourvut à tout, et, en 280, une flotte imposante était +prête à tenir la mer. Le début ne fut pas heureux; une partie des +navires, avec le consul, tomba aux mains des Karthaginois, dans le port +de Lipari; mais bientôt les marins italiens prirent leur revanche dans +plusieurs combats et enfin le consul Duilius remporta la grande victoire +navale de Miloe, dans laquelle la flotte karthaginoise fut capturée ou +détruite. Duilius ayant débarqué en Sicile obtint sur les ennemis de +nouveaux et importants avantages (260). + +[Note 31: La quinquirème avait jusqu'à 300 rameurs et portait le +même nombre de soldats.] + +Encouragés par les succès de leur flotte, les Romains exécutèrent, +pendant les années suivantes, des descentes en Sardaigne et en Corse et +réussirent à arracher aux Karthaginois une partie des postes qu'ils +occupaient dans ces deux îles. En même temps la guerre de Sicile suivait +son cours avec des chances diverses, mais sans amener de résultat +décisif. Néanmoins, dans la campagne de 258, les consuls A. Calatinus et +S. Paterculus s'emparèrent de villes importantes; Hippane, Canarine, +Enna, Erbesse, etc. + +LES ROMAINS PORTENT LA GUERRE EN AFRIQUE.--La guerre durait depuis huit +ans, absorbant toutes les forces des Italiens et menaçant de +s'éterniser. Le plus sûr moyen de la terminer était d'attaquer les +ennemis chez eux, et de transporter le théâtre de la lutte dans leur +propre pays. En 256, les Romains résolurent d'exécuter ce hardi projet. +Ils réunirent une flotte de trois cents galères et firent voile vers +l'Afrique sous la conduite des consuls Manlius et Régulus. Ils +rencontrèrent à Eknome les vaisseaux Karthaginois et leur livrèrent une +mémorable bataille navale qui se termina par la victoire des Romains. +Dès lors l'Afrique était ouverte. Les consuls abordèrent à l'est de +Karthage et allèrent s'établir solidement à Clypée (Iclibïa), pour y +grouper toutes les forces, hors de la portée de leurs ennemis. De là ils +lancèrent dans l'intérieur des expéditions qui portèrent au loin le +ravage et la terreur, et ramenèrent un grand nombre de prisonniers. Sur +ces entrefaites arriva l'ordre du Sénat de Rome, rappelant en Italie le +consul Manlius avec une grande partie des troupes et prescrivant à +Régulus de presser les opérations, au moyen de son armée réduite à +15,000 hommes d'infanterie et 500 cavaliers. + +Après le premier moment de stupeur qui avait suivi à Karthage la +nouvelle du désastre d'Eknome, on s'était préparé avec ardeur à la +résistance; des mercenaires avaient été enrôlés et Amilcar, rappelé de +Sicile, avait ramené des forces importantes. Mais le sort des armes fut +encore défavorable aux Karthaginois: vaincus à Adis (Radès), ils ne +purent empêcher Régulus d'occuper Tunès (Tunis) (255). + +Menacée d'un siège immédiat, Karthage proposa la paix aux envahisseurs; +mais les conditions qui lui furent faites étaient si dures qu'elle +renonça à toute pensée de transaction et se prépara à lutter avec la +dernière énergie, préférant mourir en combattant que consommer elle-même +sa ruine. Sur ces entrefaites arrivèrent des vaisseaux chargés de +mercenaires grecs, parmi lesquels se trouvait le lacédémonien Xanthippe, +officier de mérite, formé à l'école des grands capitaines de son pays. +Les Karthaginois ayant eu l'heureuse inspiration de lui confier la +direction de la défense, le nouveau général changea complètement le +système qui avait été suivi jusque-là. Au lieu de tenir les troupes +derrière les murailles ou sur des hauteurs inaccessibles, il les fit +sortir dans la plaine et les tint constamment en haleine, les exerçant à +l'art de la guerre et leur donnant confiance en elles-mêmes et en leurs +chefs, ce qui est le gage de la victoire. Pendant ce temps Régulus +restait inactif à Tunès, n'ayant pas assez de monde pour entreprendre le +siège de Karthage et ne pouvant se résoudre à abandonner sa conquête +pour se replier derrière ses retranchements de Clypée. + +VICTOIRE DES KARTHAGINOIS À TUNIS.--Les Romains évacuent +l'Afrique.--Bientôt les Karthaginois sont en état de marcher contre +leurs agresseurs; ils les attaquent en avant de Tunis et, grâce aux +habiles dispositions prises par Xanthippe, remportent sur eux une +victoire décisive. Régulus est fait prisonnier avec ses meilleurs +soldats, tandis que les débris de son armée, deux mille hommes à peine, +se réfugient à Clypée. + +C'était la perte de la campagne; en vain les Romains envoyèrent contre +l'Afrique une nouvelle flotte qui remporta une nouvelle victoire; la +situation n'était plus tenable; on embarqua sur les vaisseaux la +garnison de Clypée et l'on fit voile vers la Sicile en abandonnant à la +vengeance des Karthaginois, non seulement les prisonniers, mais les +alliés indigènes qui avaient soutenu Régulus dans sa campagne. Cette +vengeance fut terrible: les tribus durent payer des contributions +écrasantes; quant aux chefs, ils périrent dans les tortures. Xanthippe +avait sauvé Karthage. Il fut largement récompensé et put quitter +l'Afrique avant d'avoir éprouvé les effets de l'ingratitude et de +l'envie des Karthaginois[32]. + +[Note 32: Polybe, I.] + +REPRISE DE LA GUERRE EN SICILE.--Après ce succès, Karthage se trouvait +en état de reprendre l'offensive en Sicile: elle le fit avec énergie. +Agrigente et plusieurs autres places tombèrent tout d'abord en son +pouvoir. Mais la puissance de Rome et surtout son ardeur étaient loin +d'être abattues; de nouveaux vaisseaux furent construits et, l'année +suivante (254), la flotte romaine se réunit à Messine. De là, les +consuls allèrent attaquer par mer Panorme (Palerme) et s'en rendirent +maîtres, après un siège vigoureusement mené. Ils s'emparèrent en outre +de presque tout le littoral septentrional de l'île, mais n'osèrent se +mesurer avec l'armée karthaginoise qui tenait le pays à l'intérieur. +L'année suivante, les Romains, ayant voulu tenter une nouvelle descente +en Afrique, virent la tempête disperser leur flotte, ce qui les força à +renoncer à ce projet. + +Pendant plusieurs années la guerre continua avec des chances diverses, +mais sans aucun résultat décisif; les ressources, de part et d'autre, +s'épuisaient et l'on pouvait prévoir, sinon la fin de ce grand duel, au +moins l'imminence d'une trêve. Les Karthaginois, voulant tenter un +effort décisif, s'adressèrent même, pour obtenir de l'argent, à leur +allié Ptolémée Philadelphe, roi d'Egypte, qui leur refusa tout secours. +Les Romains, non moins gênés, se virent contraints de réduire le nombre +de vaisseaux qu'ils avaient créés et de renoncer à la guerre maritime. + +Cependant en 250, Metellus s'étant trouvé assez fort pour lutter contre +l'armée karthaginoise, que les Romains n'avaient plus voulu affronter +depuis la défaite de Tunis, remporta une importante victoire sur +Asdrubal[33], qui s'était audacieusement avancé jusqu'aux portes de +Palerme. Les éléphants, qui avaient puissamment contribué aux succès de +Xanthippe, tombèrent aux mains des vainqueurs. + +[Note 33: C'est encore une erreur d'écrire Asdrubal, en phénicien +Azrou-Baâl «le secours de Baal», par un H.] + +A la suite de ce nouvel échec, Karthage, après avoir mis en croix son +général, se décida à faire encore une tentative pour obtenir la paix, et +c'est à cette occasion que l'histoire a placé le récit du dévouement de +Régulus. De même que la première fois, les conditions faites par les +Romains furent jugées inacceptables, et la guerre recommença (249). + +GRAND SIÈGE DE LILYBÉE.--Les Romains, qui avaient achevé la conquête du +littoral nord de la Sicile, voulurent profiter de leur succès pour +expulser définitivement leurs ennemis de l'île. Ils vinrent en +conséquence les attaquer dans leur place forte de Lilybée et +commencèrent le siège de cette ville, siège aussi mémorable par l'ardeur +et le génie des assiégeants que par le courage et l'obstination des +assiégés, commandés par le général Himilcon. Pendant plusieurs mois les +machines de guerre battirent les remparts, tandis que la flotte romaine +bloquait étroitement le port; mais Himilcon triompha par son habileté de +tous les efforts des assiégeants, renversant par des sorties soudaines +les travaux par eux faits au prix des plus grandes difficultés, +incendiant leurs machines, déjouant tous leurs plans; en même temps, de +hardis marins parvenaient à faire entrer dans la ville, en passant au +milieu des vaisseaux ennemis, des vivres et même des renforts. Sur ces +entrefaites le consul P. Claudius Pulcher, désespérant d'enlever la +ville de vive force, se contenta de la bloquer et partit subitement avec +une flotte nombreuse pour écraser les navires karthaginois à l'ancre +dans le port de Drépane. Cette fois la victoire fut pour les +Karthaginois qui prirent leur revanche de leurs précédentes défaites +maritimes en infligeant aux Romains un véritable désastre. Une tempête, +qui suivit de près cette bataille, coûta encore aux Italiens un grand +nombre de vaisseaux. + +Ces nouvelles portèrent à Rome le découragement; si Karthage avait +profité de ce moment pour pousser vigoureusement les opérations, nul +doute que la guerre n'eût été promptement terminée à son avantage. Mais, +soit par l'effet de la vicieuse organisation gouvernementale, soit en +raison du caractère propre aux races sémitiques, qui ne s'inclinent que +devant la nécessité immédiate, on ne voit Karthage tenter d'efforts +décisifs que quand l'ennemi est aux portes et le danger imminent. On +resta donc sur cette victoire et la guerre continua pendant plusieurs +années, consistant en de petits combats sur terre et des courses de +piraterie sur mer. En 247, Amilcar-Barka avait pris le commandement des +troupes de Karthage en Sicile, troupes assez peu dévouées et composées +en partie de mercenaires de tous les pays. Mais Amilcar était un général +de grande valeur; il sut tirer parti de ces éléments mauvais et, sans +remporter de succès décisifs, empêcher tout progrès de la part des +Romains. Pour contenter ses soldats, il leur fit exécuter une razia dans +le Bruttium, puis il vint occuper le mont Ereté[34] qui domine Palerme, +et de là, surveillant les routes, ne manqua aucune occasion de tomber +sur ses ennemis et de couper les convois[35]. De leur côté les Romains +déployaient la plus grande ténacité, si bien que les deux armées rivales +en arrivèrent à reconnaître mutuellement l'impossibilité de se vaincre. + +[Note 34: Monte Pellegrino.] + +[Note 35: Polybe, 1. I, p. 57.] + +BATAILLE DES ÎLES ÉGATES.--FIN DE LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.--La guerre +durait depuis vingt-deux ans et les deux puissances rivales donnaient +des signes non équivoques de lassitude, quand Rome, décidée à en finir, +eut l'heureuse inspiration de se refaire une marine et d'essayer encore +des luttes navales. Au commencement, de l'année 242, trois cents +galères, plus un grand nombre de bâtiments de transport, firent voile +vers la Sicile. Le consul Lutatius Catulus, qui commandait, s'empara +sans difficulté de Drépane et de Lilybée, car les vaisseaux karthaginois +étaient absents, soit qu'ils fussent rentrés en Afrique, soit qu'ils se +trouvassent retenus dans de lointains voyages. A cette nouvelle, +Karthage se prépara à envoyer des troupes en Sicile à son général, dont +la situation devenait critique. Quatre cents vaisseaux chargés de +vivres, de munitions et d'argent partirent bientôt d'Afrique sous la +conduite de Hannon, avec mission d'éviter à tout prix le combat et de +débarquer subrepticement les secours dans l'île; mais la vigilance de +Lutatius ne put être déjouée. Avec autant d'audace que de courage, il +attaqua la flotte punique en face d'Egusa (Favignano), une des Égates, +et remporta sur les ennemis une victoire décisive. Cinquante galères +karthaginoises furent coulées, soixante-dix capturées, et le reste se +dispersa. Ce beau succès allait mettre fin à la campagne. + +Démoralisée par sa défaite, Karthage autorisa Amilcar à traiter comme il +l'entendrait avec l'ennemi; mais un traité dans ces conditions ne +pouvait être que désastreux, c'est-à-dire entraîner la perte de la +Sicile, pour la possession de laquelle les Phéniciens luttaient depuis +si longtemps. Voici quelles furent les principales conditions imposées à +Karthage: + +Restitution de tous les prisonniers romains et des transfuges, sans +rançon. + +Abandon définitif de la Sicile, avec engagement de ne pas attaquer +Hiéron ni ses alliés. + +Et paiement d'une contribution considérable, dont partie sur-le-champ, +et partie en dix annuités[36]. + +[Note 36: En tout 3200 talents euboïques d'argent.] + +De son côté, Rome reconnaissait l'intégrité du territoire de Karthage. + +Les conséquences de la première guerre punique furent considérables, et +permirent de mesurer la puissance acquise par Rome depuis un +demi-siècle. Suzeraine de l'Italie méridionale et de la Sicile et +maîtresse de la mer, voilà dans quelles conditions la laissait la +conclusion de la paix, ou plutôt de la trêve. Quant à Karthage, sa +situation était tout autre: son prestige maritime compromis, ses +finances ruinées, son autorité sur les Berbères ébranlée, tels étaient +pour elle les fruits de cette fatale guerre. Certes, elle était encore +capable de grands efforts et devait le prouver avant peu; néanmoins ses +jours de grandeur étaient passés et son déclin approchait. + + +DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE ADOPTÉES PAR LES ROMAINS.--La +guerre des Romains contre Karthage et surtout leur descente en Afrique +leur donnèrent des connaissances précises sur le continent que les Grecs +avaient nommé Libye. Ils donnèrent, les premiers, le nom d'Afrique au +territoire de Karthage, en conservant celui de Libye pour l'ensemble du +pays, mais, peu à peu, l'appellation d'Afrique devint générale. Ils +surent dès lors que cette vaste contrée était habitée par un grand +nombre de peuplades indigènes, dont les Phéniciens n'étaient pas partout +les maîtres, mais souvent les alliés ou les hôtes. + +Voici quelles furent les divisions adoptées par les Romains pour la +géographie africaine: + +1° _Cyrénaïque_ ou _Libye pentapole_, bornée à l'est par la Marmarique +et, à l'ouest, par la Grande-Syrte, et habitée par différentes peuplades +parmi lesquelles les _Nasamons_ et les _Psylles_. + +2° _Région Syrtique_, comprenant les deux Syrtes, et habitée par les +_Troglodytes, Lothophages, Makes_, etc. + +3° _Afrique propre_ ou _Territoire de Karthage_, correspondant à peu +près à la Tunisie actuelle, sous la domination directe des Karthaginois. +Dans la partie méridionale se trouve la grande tribu des Musulames et, +près du Triton, celle des Zouèkes. + +4° _Numidie_, s'étendant de l'Afrique propre à la Molochath ou +Mouloeuia. Elle est divisée en deux royaumes: celui des _Massiliens_ à +l'est avec Hippo-Regius (Bône), ou Zama, pour capitale, et celui des +_Massèssyliens_ à l'ouest, capitale Siga[37]. La ville de Kirta (ou +Cirta) sur l'Amsaga était, en quelque sorte, la capitale de la Numidie +occidentale. + +[Note 37: Auprès de l'embouchure de la Tafna. Il est à remarquer, du +reste, que la Massœssylie, c'est à dire le pays situé à l'ouest de +l'Amsaga, constituait en réalité la partie orientale de la Maurétanie. +Nous lui verrons prendre ce nom, aussitôt que les conquêtes des Romains +leur auront mieux fait connaître le pays.] + +5° _Maurétanie_ ou _Maurusie_, s'étendant, à l'ouest de la Numidie +jusqu'à l'Océan. Elle est habitée par un grand nombre de peuplades +maures. + +6° _Gétulie_, région située au sud de la Numidie et de la Maurétanie, et +formant la ligne du Sahara qui rejoint les Hauts-Plateaux. Elle est +habitée par les Gétules nomades. + +7° _Libye intérieure_, comprenant les déserts africains. Habitée par les +_Garamantes_, _Mélano-Gétules_, _Leucœthiopiens_ et des peuplades +fantastiques, telles que les _Blemmyes_, ayant le visage au milieu de la +poitrine, et les _Egypans_ aux jambes de boue. Strabon et Pline ne +tarderont pas à reproduire ces fables. + +Les peuplades berbères obéissent à des chefs, véritables rois, dont le +pouvoir se transmet à leurs enfants par hérédité et que nous allons voir +entrer en scène. + +GUERRE DES MERCENAIRES.--Au moment de la conclusion de la paix, vingt +mille mercenaires se trouvaient en Sicile, et il fallut, tout d'abord, +évacuer cette armée composée des éléments les plus divers: Gaulois, +Ligures, Baléares, Macédoniens et surtout Libyens. Giscon, successeur de +Amilcar, les expédia par fractions à Karthage, où ils ne tardèrent pas à +créer une situation périlleuse, car non seulement il fallut les nourrir, +mais encore payer leur solde arriérée. Les désordres commis par cette +soldatesque devinrent si intolérables que le gouvernement de Karthage se +décida à donner à chaque homme une pièce d'or à la condition qu'il irait +s'établir à Sicca[38], sur la frontière de la Numidie. Les Phéniciens, +qui avaient espéré s'en débarrasser par ce moyen, jugèrent le moment +favorable pour proposer aux mercenaires une réduction considérable sur +leur solde. Aussitôt la révolte éclate: en vain Karthage essaie de +parlementer et dépêche aux stipendiés plusieurs parlementaires, et enfin +le général Giscon avec lequel ceux-ci avaient demandé à traiter; les +soldats redoublent d'exigences. Au milieu d'un tumulte effroyable, ils +élisent pour chefs deux des leurs, le campanien Spendius et le berbère +Mathos. Giscon, abreuvé d'outrages, est arrêté par les rebelles qui +adressent un appel aux indigènes. Aussitôt la révolte se propage et +l'armée des mercenaires devient formidable[39]; elle se divise en deux +troupes dont l'une vient attaquer Hippo-Zarytos (Benzert) et l'autre met +le siège devant Utique (239). + +[Note 38: Actuellement le Kef.] + +[Note 39: Polybe, LI, ch. LXVII et suiv.] + +Dans cette circonstance critique Karthage, au lieu de remettre la +direction de la guerre à Amilcar, le seul homme capable de la mener à +bien, préféra donner le commandement de ses troupes à Hannon, qui avait +déjà fourni la mesure de son incapacité en Sicile. De grands efforts +furent faits pour résister à l'attaque des rebelles; mais deux échecs +successifs essuyés par le général décidèrent les Karthaginois à le +remplacer par Amilcar. Il était temps, car la levée de boucliers des +Berbères était générale et les jours de Karthage semblaient comptes. +L'histoire de l'Afrique fournit de nombreux exemples de ces tumultes des +indigènes, feux de paille qui semblent devoir tout embraser et qui +s'éteignent d'eux-mêmes, si la résistance est entre des mains fermes et +expérimentées. + +En 238, Amilcar avait pris la direction des affaires; bientôt les +rebelles furent contraints de lever le siège d'Utique; le général +karthaginois, continuant une vigoureuse offensive, infligea aux +mercenaires une défaite sérieuse près du fleuve Bagradas (Medjerda) et +s'empara d'un certain nombre de villes. Cependant Tunès était toujours +aux mains des stipendiés et Mathos continuait le siège de Hippo-Zarytos. +Spendius et Antarite, chefs des Gaulois, se détachèrent de ce blocus +pour marcher contre les Karthaginois et les mirent en grand péril; mais +l'habile Amilcar, qui connaissait les indigènes, était parvenu à +détacher de la cause des rebelles un Berbère nommé Naravase. Soutenu par +les forces de son nouvel allié, il attaqua résolument les mercenaires +et, grâce à sa stratégie et au courage de ses soldats, parvint encore à +les vaincre; ils laissèrent un grand nombre de morts sur le champ de +bataille et quatre mille prisonniers entre les mains des vainqueurs. + +Une des premières conséquences de cette défaite fut la mise à mort de +Giscon et de sept cents prisonniers karthaginois que les mercenaires +firent périr dans les tortures. Dès lors, la lutte fut, de part et +d'autre, suivie de cruautés atroces, ce qui lui valut dans l'histoire le +nom de _guerre inexpiable_. En même temps, Karthage perdait la Sardaigne +qu'elle avait laissée à la garde d'une troupe de mercenaires; ceux-ci, +suivant l'exemple de leurs collègues d'Afrique, massacrèrent les +Phéniciens qui se trouvaient dans l'île et, après avoir commis mille +excès, l'offrirent aux Romains. Pour comble de malheur, Utique et +Hippo-Zarytos, las de résister, ouvrirent leurs portes aux rebelles. +Mathos et Spendius, encouragés par ces succès, vinrent alors, à la tête +d'une grande multitude, mettre le siège devant Karthage. La métropole +punique réduite de nouveau à la dernière extrémité se vit contrainte +d'implorer le secours de Hiéron de Syracuse et des Romains, qui +s'empressèrent de l'aider à résister à l'attaque des mercenaires; en +même temps Amilcar, soutenu par Naravase, inquiétait les rebelles sur +leurs derrières et les attirait à des combats en plaine, où il avait +presque toujours l'avantage (237). Contraints de lever le siège de +Karthage, les stipendiés se laissèrent pousser par Amilcar dans une +sorte de défilé que les historiens appellent _défilé de la Hache_, où +ils se trouvèrent étroitement bloqués, et, comme ils ne voulaient pas se +rendre, ils furent bientôt en proie à la plus affreuse famine et +contraints, dit l'histoire, de s'entre-dévorer. Ne pouvant plus résister +à leurs souffrances, les chefs Spendius, Antarite, un Berbère du nom de +Zarzas et quelques autres, se présentèrent, pour traiter, à Amilcar, qui +stipula que dix rebelles à son choix seraient laissés à sa disposition +et les retint prisonniers. Puis il fit avancer ses troupes et ses +éléphants contre les rebelles et les extermina sans faire de quartier. +Il en périt, dit-on, quarante mille. + +La révolte semblait domptée; mais Tunès tenait encore. Mathos s'y était +retranché avec des forces importantes. Amilcar, étant venu l'y assiéger, +fut défait, ce qui ajourna pour quelque temps encore l'issue de la +campagne. Enfin Karthage, s'étant résolue à un suprême effort, adjoignit +Hannon à Amilcar en chargeant les deux généraux d'en finir. Bientôt, en +effet, les Karthaginois amenèrent Mathos à tenter le sort d'une bataille +en rase campagne et parvinrent à l'écraser. Cette fois, c'en était fait +des mercenaires; la révolte était domptée et Karthage échappait à un des +plus grands dangers qu'elle eût courus. L'attitude des Berbères pendant +cette guerre put lui prouver combien sa domination en Afrique était +précaire, car, sans leur appui et leur coopération, les mercenaires +n'auraient jamais pu tenir la campagne pendant si longtemps et avec tant +de succès[40]. + +[Note 40: V. pour la guerre des mercenaires: Polybe, 1. I, Corn. +Nepos, _Amilcar_, Tite-Live 1. XX, Justin, XXVII.] + +KARTHAGE, APRÈS AVOIR RÉTABLI SON AUTORITÉ EN AFRIQUE, PORTE LA GUERRE +EN ESPAGNE.--Après avoir fait rentrer sous leur obéissance les villes +compromises par l'appui donné aux rebelles, et notamment Utique et +Hippo-Zarytos, qui opposèrent une résistance désespérée, les +Karthaginois firent plusieurs expéditions dans l'intérieur, tant pour +châtier les Berbères que pour garantir la limite méridionale par une +ligne de postes. Ils occupèrent notamment, alors, la ville de Theveste +(Tébessa). + +Dès qu'elle ne fut plus absorbée par le soin de son salut, Karthage +songea aussi à réoccuper la Sardaigne; mais Rome, apprenant qu'elle +préparait une flotte expéditionnaire, imposa son veto absolu et, comme +on ne tenait pas compte de sa défense, elle se disposa à recommencer la +guerre contre sa rivale. Mais la métropole punique était encore trop +meurtrie de la lutte qu'elle venait de soutenir pour se résoudre à +entreprendre une nouvelle guerre. Force lui fut de plier devant les +exigences romaines et de renoncer à toute prétention sur la Sardaigne +(237). + +Karthage tourna alors ses regards vers l'Espagne où il semblait que Rome +devait lui laisser le champ libre. Amilcar, autant pour échapper à +l'envie de ses concitoyens qui, comme récompense de ses services, +l'avaient décrété d'accusation, que pour continuer à servir sa patrie, +accepta le commandement de l'expédition dont le prétexte était de +secourir Gadès (Cadix), colonie punique alors attaquée par ses voisins. +Pour mieux surprendre ses ennemis, il quitta Karthage en simulant une +expédition contre les Maures. Il emmenait avec lui ses fils, parmi +lesquels le jeune Hannibal[41], auquel il fit jurer, sur l'autel du Dieu +suprême, la haine du nom romain. Il marcha le long de la côte en +emmenant un grand nombre d'éléphants; la flotte le suivait, au large, à +sa hauteur. Parvenu à Tanger, il traversa le détroit. La victoire +couronna les efforts d'Amilcar; pendant neuf ans, il ne cessa de +conquérir des provinces à Karthage; mais en 228 il trouva la mort du +guerrier dans un combat contre les Lusitaniens[42]. + +[Note 41: Henn-baal, ou Baal Henna, _don de Dieu_, en punique.] + +[Note 42: Cornelius Nepos, _Amilcar_, III.] + +SUCCÈS DES KARTHAGINOIS EN ESPAGNE.--Asdrubal, gendre de Amilcar, +remplaça celui-ci dans la direction des affaires d'Espagne. Doué d'un +esprit politique supérieur, il consolida, par des alliances et des +traités avec les populations indigènes, les succès de son beau-père, +fonda la cité de Karthagène et réalisa en Espagne de grands progrès. +Tout le pays jusqu'à l'Ebre fut administré au nom du gouvernement +karthaginois, par Asdrubal, chef de la famille des Barcides[43], dont le +pouvoir fut, en réalité, celui d'un vice-roi à peu près indépendant. +Karthage, recevant de riches tributs et voyant dans les conquêtes de son +général une compensation à ses pertes dans la Méditerranée, lui laissa +le champ libre. + +[Note 43: De Barka ou Barca (surnom de Amilcar).] + +Cependant les Romains, qui avaient cru leurs ennemis écrasés, ne virent +pas sans la plus grande jalousie les progrès des Karthaginois en +Espagne. Ils jugèrent bientôt qu'il était de la dernière importance de +les arrêter, et, à cet effet, ils conclurent un traité d'alliance avec +deux colonies grecques d'Espagne, Sagonte[44] et Amporia (Ampurias). +Après s'être assuré ces points d'appui, ils forcèrent Asdrubal à signer +un traité par lequel il s'obligeait à respecter ces colonies et à ne pas +franchir l'Ebre. Malgré l'engagement auquel Asdrubal avait été forcé de +souscrire, la puissance punique avait continué à s'étendre dans la +péninsule; mais le poignard d'un esclave gaulois vint arrêter +l'exécution des projets de ce grand homme (220). Le jeune Hannibal, qui +s'était fait remarquer à l'armée par ses brillantes et solides qualités +et qui avait en outre hérité de la popularité du nom de son père, fut +appelé, par le vœu de tous les officiers, à remplacer son beau-frère +Asdrubal, et, bien qu'il ne fût âgé que de vingt-neuf[45] ans, reçut le +commandement des possessions et de l'armée d'Espagne. Le Sénat de +Karthage se vit forcé de ratifier ce choix, malgré l'opposition de la +famille de Hannon opposée à celle des Barcides. Hannon voyait dans cette +nomination la certitude de la reprise de la guerre avec les Romains. +L'événement n'allait pas tarder à lui donner raison. + +[Note 44: Actuellement Murviedes dans la province de Valence.] + +[Note 45: Vingt-six selon Cliton (Fasti).] + + + + +CHAPITRE III + +DEUXIÈME GUERRE PUNIQUE +220-201 + + +Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.--Hannibal +marche sur l'Italie.--Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de +Trasimène.--Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de +Cannes.--La guerre en Sicile.--Les Berbères prennent part à la +lutte.--Syphax et Massinissa.--Guerre d'Espagne.--Campagne de Hannibal +en Italie.--Succès des Romains en Espagne et en Italie: bataille du +Métaure.--Evénements d'Afrique; rivalité de Syphax et de +Massinissa.--Massinissa, roi de Numidie.--Massinissa est vaincu par +Syphax.--Evénements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est +résolue.--Campagne de Scipion en Afrique.--Syphax est fait prisonnier +par Massinissa.--Bataille de Zama.--Fin de la deuxième guerre punique; +traité avec Rome. + + +HANNIBAL COMMENCE LA GUERRE D'ESPAGNE. PRISE DE SAGONTE.--A peine +Hannibal fut-il revêtu du pouvoir qu'il se prépara à la guerre contre +les Romains. A cet effet, il vint en Afrique faire des levées et réunit +une armée considérable formée presque en entier de Berbères: Numides, +Maures, Libyens et même Gétules et Ethiopiens[46], tous attirés par +l'espoir du butin. Ayant fait passer ses mercenaires en Espagne, il +commença le siège de Sagonte, malgré l'opposition des Romains; pendant +huit mois, les assiégés se défendirent avec un courage indomptable, +mais, abandonnés à eux-mêmes, écrasés par le grand nombre de leurs +ennemis, ils succombèrent en s'ensevelissant sous les ruines de leur +cité que les derniers survivants incendièrent eux-mêmes (219). + +Dès lors, Rome se disposa à la lutte; néanmoins, une nouvelle ambassade +fut envoyée à Karthage pour obtenir réparation: tentative inutile dans +un moment où la victoire surexcitait l'orgueil national. La guerre, +proposée par Fabius pour trancher le différend, fut acceptée avec +acclamation par les Karthaginois. Les Romains, croyant avoir facilement +raison de leurs ennemis, chargèrent le consul Semprenius de se rendre en +Sicile pour y préparer une armée destinée à envahir l'Afrique; mais +c'est sur un autre théâtre que la guerre allait éclater. + +[Note 46: Tite-Live, XXII.] + +HANNIBAL MARCHE SUR L'ITALIE.--Le but de Hannibal était atteint: la +guerre allait recommencer, et il ne lui restait qu'à appliquer un plan +de campagne depuis longtemps préparé par son père et par Asdrubal. Il ne +s'agissait rien moins que de l'envahissement de l'Italie par la voie de +terre; la route avait été soigneusement étudiée par des émissaires, et +les Barcides avaient eu soin de nouer des relations d'amitié avec les +peuplades dont on devait traverser le territoire, et de faire briller à +leurs yeux l'or de Karthage[47]. Ce ne fut donc pas une inspiration +soudaine, mais un plan parfaitement mûri que Hannibal mit à exécution. +Il commença par envoyer en Afrique une vingtaine de mille hommes, dont +la plus grande partie fut chargée de garder le détroit pour assurer les +communications, le reste allant coopérer à la défense de Karthage; il +laissa en Espagne douze mille fantassins, deux mille cinq cents +cavaliers, une trentaine d'éléphants, le tout sous le commandement de +son frère Asdrubal. La flotte reçut la mission de croiser dans le +détroit. Des otages espagnols furent gardés en Afrique, tandis que des +Libyens des meilleures familles étaient répartis en Espagne ou emmenés à +l'armée. En même temps, on préparait à Karthage une flotte de guerre +destinée à attaquer les côtes d'Italie et de Sicile. + +[Note 47: Polybe.] + +Au printemps de l'année 218, Hannibal quitta Karthagène à la tête d'une +armée d'une centaine de mille hommes, et se dirigea vers le nord. Dans +sa marche, il se débarrassa des éléments faibles et douteux, culbuta les +peuplades indigènes qui voulurent lui résister, laissa son frère Magon +entre l'Ebre et les Pyrénées et, ayant franchi cette chaîne de +montagnes, entra en Gaule avec cinquante mille fantassins et neuf mille +cavaliers, tous soldats éprouvés, les deux tiers berbères; à sa suite +marchaient trente-sept éléphants. L'inertie inexplicable des Romains +semblait laisser le champ libre à l'audacieux Karthaginois. + +Dans sa marche à travers la Gaule, Hannibal rencontra des populations +diverses dont les unes se joignirent à lui comme alliées; il gagna les +autres par ses présents, et passa sur le corps de celles qui refusèrent +de traiter. Il atteignit ainsi sans grandes difficultés le Rhône. Non +loin de Marseille, les cavaliers numides, envoyés en éclaireurs, +soutinrent un combat contre les soldats du consul P. Scipion, parti par +mer pour l'Espagne, mais qui, apprenant les progrès de l'ennemi, s'était +arrêté dans la cité phocéenne. En vain, les Volks essayèrent de disputer +aux envahisseurs le passage du Rhône; Hannibal les trompa, franchit le +fleuve et se lança hardiment dans les Alpes. Par quel défilé passa +l'armée karthaginoise? c'est un point sur lequel on discutera sans doute +pendant longtemps. Peu importe, du reste! Ce qui est certain, c'est +qu'à force d'énergie, et au prix des plus grandes fatigues et des +souffrances les plus pénibles, car on était au mois d'octobre, Hannibal +parvint, malgré la neige et les précipices, à traverser la terrible +montagne. Il déboucha dans le pays des Insubres avec vingt mille +fantassins et six mille cavaliers. Il avait donc perdu en route la +moitié de son armée, et c'est avec ces débris qu'il fallait conquérir +l'Italie. + +COMBAT DU TESSIN; BATAILLES DE LA THÉBIE ET DE TRASIMÈNE.--D'immenses +difficultés avaient été surmontées par Hannibal, mais celles qu'il lui +restait à vaincre étaient plus grandes encore. Les Gaulois cisalpins, +qui lui avaient promis leur appui, se tenaient dans l'expectative, et il +ne pouvait décidément compter que sur ses soldats exténués par leur +marche et démoralisés par leurs pertes. Publius Scipion arrivait sur son +flanc droit. Dans ces conditions, le seul espoir de salut était dans +l'énergie de la lutte, et Hannibal qui avait, comme tous les grands +hommes de guerre, l'art d'enflammer les courages, sut le persuader à ses +troupes. Les Romains étaient venus se placer en avant du Tessin pour +garder le passage. Hannibal les fit attaquer par sa cavalerie numide. +Scipion vaincu, blessé dans le combat, se vit contraint de repasser le +fleuve, d'aller se retrancher derrière la ligne du Pô et d'y attendre +des secours. + +Rome, renonçant pour le moment à la campagne d'Afrique, s'empressa de +rappeler le consul Sempronius, qui venait de s'emparer de l'île de +Malte, et lui donna l'ordre de rejoindre au plus vite son collègue +Scipion. Quelque temps auparavant, la flotte karthaginoise, ayant fait +une démonstration contre Lilybée, avait été écrasée par le préteur +Æmilius (218). + +En Espagne, où Cneius Scipion avait été envoyé par son frère, ce général +réussissait à intercepter les communications des Karthaginois avec +l'Italie. Hannibal ne pouvait donc compter sur aucun secours, ni par +mer, ni par terre. Heureusement pour lui, son succès du Tessin avait +décidé les Gaulois, Insubres et Boïens, à lui fournir leur appui; ses +troupes, remises de leurs fatigues, bien approvisionnées par leurs +alliés et par leurs fourrageurs, et pleines de confiance, ne demandaient +qu'à combattre. + +Le consul Sempronius ayant, par une marche de quarante jours, au milieu +d'un pays insurgé, rejoint P. Scipion[48], les forces romaines réunies +présentèrent un effectif considérable que les consuls jugèrent suffisant +pour triompher de l'armée karthaginoise. Après quelques combats sans +importance, Hannibal amena Sempronius à lui livrer une bataille décisive +sur les bords de la Trébie. L'armée romaine était forte de quarante +mille hommes, dont quatre mille cavaliers seulement. Les Karthaginois +étaient moins nombreux, mais possédaient une plus forte cavalerie; de +plus, ils occupaient un terrain choisi et dont Hannibal tira très +habilement parti; enfin, les Romains étaient exténués par les combats +des jours précédents, mouillés par la pluie et la grêle, et sans vivres. + +[Note 48: Pour les probabilités des itinéraires suivis tant par +Sempronius que par Hannibal, consulter le bel ouvrage du commandant +Hennebert, _Hist. d'Annibal_.] + +La bataille fut néanmoins des plus acharnées, et l'infanterie romaine y +montra une grande solidité; mais un mouvement tournant, opéré par un +corps d'élite karthaginois commandé par Hannon, frère de Hannibal, +décida de la victoire. Les Romains écrasés laissèrent trente mille +hommes sur le champ de bataille; un corps de dix mille hommes, commandé +par Sempronius, parvint seul à se réfugier à Plaisance en culbutant les +Gaulois insurgés. + +Cette brillante victoire assurait à Hannibal la conquête de toute +l'Italie du nord. Elle ne lui coûtait, en outre de ses derniers +éléphants, qu'un nombre relativement peu considérable de guerriers, car +les principales pertes avaient été supportées par les Gaulois. Mais ces +pertes furent bientôt compensées par l'arrivée d'auxiliaires accourant +de toutes parts, et il ne tarda pas à se trouver à la tête d'une armée +de quatre-vingt-dix mille hommes. Au printemps suivant, Hannibal +laissant Plaisance, avec Sempronius sur ses derrières, se jeta +résolument dans l'Apennin, et, l'ayant traversé au prix des plus grandes +fatigues, envahit l'Etrurie. Le consul Flaminius attendait, dans son +camp retranché d'Arrétium, l'attaque de l'ennemi. Hannibal ne commit pas +la faute d'aller l'y chercher; il le dépassa, et comme le général romain +s'était mis à sa poursuite, il manœuvra assez habilement pour l'attirer +dans une véritable souricière, sur les bords du lac de Trasimène. +L'armée romaine, surprise par les Karthaginois cachés dans les collines +entourant le lac, fut entièrement détruite; le consul y trouva la mort, +ainsi que quinze mille de ses soldats; un nombre égal fut fait +prisonnier[49]; mais Hannibal suivant une politique constante, renvoya +sans rançon les confédérés italiens, ne conservant que les Romains +(218). + +[Note 49: Tite-Live, 1. XXII, ch. 4. Polybe, I. III, 85.] + +HANNIBAL AU CENTRE ET DANS LE MIDI DE L'ITALIE. BATAILLE DE CANNES.--Le +sort de la guerre semblait favorable aux Karthaginois: l'Etrurie était +ouverte et Rome, s'attendant à voir paraître l'ennemi, coupait ses ponts +et se préparait à la résistance. Q. Fabius Maximus, nommé dictateur, fut +chargé de la périlleuse mission de repousser les Karthaginois. Cependant +Hannibal, ne se jugeant pas assez fort pour tenter un effort décisif et +ne voulant rien livrer au hasard, était passé en Ombrie et dans le +Picénum et s'occupait à refaire son armée et à former ses auxiliaires à +la tactique romaine. Jusqu'alors, il avait dû ses succès à sa brillante +cavalerie berbère, mais pour triompher de la solide infanterie ennemie, +il lui fallait avant tout des fantassins. Du Picénum, Hannibal +descendit, en suivant l'Adriatique, vers l'Italie méridionale, ravageant +tout sur son passage. Fabius le suivait, couvrant Rome, harcelant sans +cesse l'ennemi et l'affaiblissant, mais, en ayant soin d'éviter une +grande bataille, ce qui lui valut le nom de «temporiseur». Mais +l'impatience populaire, habilement exploitée par les ennemis du +dictateur, ne s'accommodait pas de cette prudence; les armées romaines +avaient remporté des succès en Espagne et dans le nord de l'Italie; +quant à Hannibal, qui avait compté sur le soulèvement des populations de +la Grande-Grèce, il n'avait rencontré partout qu'hostilité et défiance; +abandonné à lui-même, il se trouvait dans une situation en somme assez +critique. C'est pourquoi l'on réclamait à Rome une action décisive. +Fabius ayant résigné le pouvoir, le parti populaire nomma consul T. +Varron, tandis que la noblesse élisait Paul-Emile. + +Au printemps de l'année 216, Hannibal avait repris l'offensive en Apulie +et était venu s'emparer de la place forte de Cannes. Ce fut là que les +nouveaux consuls vinrent l'attaquer, avec une armée forte de +quatre-vingt mille hommes d'infanterie et de six mille chevaux. +Paul-Emile, élève de Fabius, ne voulait pas encore attaquer, mais +Varron, héros populaire sans aucun talent, tenait avant tout à plaire à +l'opinion de la masse, et comme les deux consuls avaient, tour à tour, +le commandement pendant un jour, il donna le signal du combat. Dix mille +hommes furent laissés à la garde du camp: le reste s'avança dans la +plaine en masses profondes, disposition qui avait été adoptée par Varron +pour donner plus de solidité à la résistance, mais qui lui enlevait son +principal avantage en laissant dans l'inaction une partie de ses forces. + +Hannibal n'avait à mettre en ligne que cinquante mille hommes, mais sur +ce nombre il possédait dix mille cavaliers berbères, et il sut, avec son +génie habituel, disposer son armée pour envelopper celle de l'ennemi. +Après une lutte acharnée, dans laquelle la cavalerie numide, commandée +par Asdrubal, se couvrit de gloire, la défaite des Romains fut +consommée; un très petit nombre parvint à s'échapper. Paul-Emile et +presque tous les chevaliers romains restèrent sur le champ de bataille; +les dix mille hommes laissés à la garde du camp furent faits +prisonniers. Les pertes de Hannibal étaient, cette fois encore, peu +considérables et portaient principalement sur les auxiliaires gaulois. + +CONSÉQUENCES DE LA BATAILLE DE CANNES.--ENERGIQUE RÉSISTANCE DE +ROME.--Après la victoire de Cannes, Hannibal ne voulut pas encore +marcher directement sur Rome; son armée, composée en partie de +mercenaires, ne lui offrait pas une confiance assez grande pour se +lancer dans les périls d'une longue route au milieu de nations hostiles, +avec cette perspective de trouver comme but une ville puissamment +fortifiée et défendue par une population résolue. Il préféra continuer +méthodiquement la guerre qui lui avait si bien réussi jusqu'alors. Un +certain nombre de villes, parmi lesquelles Capoue, la seconde cité de +l'Italie, lui offrirent leur soumission. Les populations grecques +résistèrent généralement; Hannibal se vit donc contraint d'entreprendre +une série d'opérations de détail, afin de réduire par la force les +opposants. En même temps il envoyait à Karthage son frère Magon pour +demander instamment des secours; il ne pouvait en attendre d'Espagne, +car les Scipions avaient continué à y remporter des avantages et, +soutenus par la puissante confédération des Celtibériens, ils +empêchaient absolument le passage des Pyrénées. + +Les échecs éprouvés par les Romains, loin d'abattre leur courage, +n'avaient eu pour conséquence que de surexciter leur énergie et de leur +inspirer de mâles résolutions. Le Sénat, par sa fermeté, rendit à tous +la confiance. Les forces furent réorganisées; on appela aux armes tous +les hommes valides, même les esclaves, même les criminels. Le préteur +Marcus Claudius Marcellus reçut la mission de sauver la patrie; les voix +qui osèrent parler de traiter furent bientôt réduites au silence. + +A Karthage, tout autre était l'attitude. Là, nul enthousiasme; l'annonce +des victoires de Hannibal ne suscitait que la jalousie du parti de +Hannon et la défiance de tous. Alors que l'envoi d'importants renforts +en Italie eût été nécessaire pour terminer promptement la campagne, le +frère de Hannibal obtint avec beaucoup de difficulté le départ de quatre +mille Berbères et de quarante éléphants. On autorisa, il est vrai, +Magon, à lever des troupes en Espagne, mais ce projet ne se réalisa pas +(216). + +Hannibal demeurait donc, pour ainsi dire, abandonné à lui-même, car ces +secours étaient insuffisants et le temps s'écoulait, permettant chaque +jour aux Romains de reprendre de nouvelles forces sous l'habile +direction de Marcellus. La confédération italique était brisée, mais la +résistance était partout, chacun combattant pour son compte. Dans cette +conjoncture, Hannibal, qui était en relations avec Philippe, roi de +Macédoine, signa avec lui un traité d'alliance offensive et défensive, +d'après lequel le roi devait arriver en Italie avec deux cents vaisseaux +(215). + +En attendant, la position de Hannibal, entouré par trois armées +romaines, devenait de jour en jour plus critique; pour éviter d'être +cerné, le général karthaginois se décida même à se porter vers le +nord-est, espérant que le roi de Macédoine le rejoindrait sur les côtes +de l'Adriatique. + +En Sicile, Hiéronyme, roi de Syracuse, qui avait contracté alliance avec +les Karthaginois, était vaincu par les légions échappées à Cannes et +périssait assassiné. + +L'année 214 se passa en opérations militaires dans lesquelles les +généraux déployèrent de part et d'autre un véritable génie. Les succès +des Romains furent positifs: presque toute l'Apulie était reconquise et +Capoue étroitement bloquée. Enfin, en Espagne, les Romains n'avaient +cessé de remporter des avantages décisifs: la plus grande partie de la +Péninsule avait été conquise par eux. Cependant les Karthaginois +tenaient encore fermement dans les provinces du sud-est. + +LA GUERRE EN SICILE.--Après la mort de Hiéronyme, Karthage tenta de +recueillir l'héritage de son allié. Un parti avait proclamé à Syracuse +une sorte de république; mais cette ville ne pouvait rester neutre entre +les deux grandes rivales; d'habiles émissaires, envoyés, dit-on, par +Hannibal, la décidèrent à appeler les Karthaginois. A cette nouvelle, +Rome chargea Marcellus de prendre la direction des affaires en Sicile; +le brave général commença aussitôt le siège de Syracuse; mais cette +ville avait été fortifiée avec soin par Hiéron, durant son long règne, +et elle était défendue par une population énergique, avec le génie +d'Archimède pour auxiliaire; aussi les Romains, après six mois d'efforts +infructueux, durent-ils renoncer aux opérations actives et se contenter +d'un blocus. En même temps, des troupes nombreuses, dont le chiffre +atteignait, dit-on, trente mille hommes, avaient été envoyées par +Karthage, en Sicile. Bientôt la plus grande partie de l'île fut arrachée +aux Romains. Quant à Marcellus, il concentrait tous ses efforts contre +Syracuse. + +Hannibal avait compté sur le secours que Philippe s'était engagé à lui +fournir par son traité, et il est certain que, si le roi de Macédoine +avait envoyé en Sicile ou en Italie des secours importants aux +Karthaginois, la situation des Romains serait devenue fort critique. Son +indécision, ses retards, sa mollesse compromirent tout, et Rome en +profita habilement pour attaquer Philippe chez lui et semer la défiance +et l'esprit d'opposition parmi les confédérés grecs; le secours du roi +de Macédoine fut donc annulé. + +En 212, Syracuse se rendit à Marcellus, qui livra la ville au pillage. +La guerre, transformée en lutte de guérillas, devint dès lors funeste +aux Karthaginois. Le consul Lævinus leur enleva toutes leurs conquêtes. + +LES BERBÈRES PRENNENT PART À LA LUTTE. SYPHAX ET MASSINISSA.--Les +Berbères étaient depuis trop d'années mêlés, par leurs mercenaires, à la +lutte de Rome et de Karthage, pour qu'il leur fût possible d'en demeurer +plus longtemps les spectateurs désintéressés. Gula, fils de ce Naravase +qui avait aidé Amilcar à triompher des Mercenaires, était chef des +Massyliens. Syphax[50] régnait sur les Masséssyliens, c'est-à-dire, sur +la Numidie occidentale. Par ses traditions, par sa situation, Gula +devait s'allier aux Karthaginois qui, du reste, lui prodiguaient leurs +bons offices; c'est ce qu'il fit. Quant à Syphax, il accueillit, dit-on, +les propositions et les promesses que les Scipions lui envoyèrent +d'Espagne et se prononça pour Rome (213). Il s'occupa d'abord à +organiser son armée sous la direction de centurions romains, et, quand +il se crut assez fort, il se mit en marche contre les Massyliens. + +Mais Gula, prévenu de ces dispositions, n'était pas resté inactif. Son +fils Massinissa, jeune homme de dix-sept ans, doué des plus belles +qualités[51], marcha, à la tête de troupes massyliennes et +karthaginoises, à la rencontre de Syphax, le vainquit dans une grande +bataille, où celui-ci perdit, dit-on, plus de trente mille hommes, et le +contraignit à abandonner Siga, sa capitale, pour se réfugier dans les +montagnes de la Maurétanie. Syphax ayant voulu se reformer avec l'appui +des Maures fut de nouveau vaincu (212). Toute la Numidie se trouva alors +réunie sous le sceptre de Gula, dont le royaume s'étendit de la Molochat +à l'Afrique propre. + +[Note 50: Il serait beaucoup plus simple d'adopter pour ce nom +l'orthographe Sifax, car rien ne nous oblige d'employer l'y et ph, sinon +la traduction.] + +[Note 51: Tite-Live.] + +GUERRE D'ESPAGNE.--Ces victoires éloignaient, pour le moment, un danger +qui avait menacé directement Karthage. Celle-ci songea alors à tenter un +grand effort en Espagne pour arrêter les succès des Scipions. Asdrubal, +qui était venu lui-même coopérer à la campagne contre Syphax, s'empressa +de retourner dans la péninsule, emmenant avec lui des renforts +considérables fournis en grande partie par les Numides, et avec eux +Massinissa, dont il avait pu apprécier la valeur. + +Les Scipions appelèrent aux armes les populations espagnoles +nouvellement soumises et, comme les Karthaginois avaient divisé leurs +troupes en trois corps, ils formèrent aussi trois armées pour les leur +opposer. Le résultat fut désastreux pour eux. Publius Scipion, abandonné +par ses auxiliaires, fut d'abord défait, puis ce fut le tour de Cnéius. +Enfin les débris de l'armée furent sauvés par Caius Marcius qui se +retira derrière l'Ebre. Toute la ligne située au sud de ce fleuve rentra +ainsi en la possession des Karthaginois. Massinissa et les Numides +avaient puissamment contribué à ces importants succès (212). + +Les deux Scipions étaient morts en combattant et il semblait qu'il +restait peu d'efforts à faire aux Karthaginois pour débloquer le nord de +l'Espagne et porter secours à Hannibal; mais la désunion qui régnait +parmi les chefs phéniciens, d'autre part, l'habile tactique de C. +Marcius et la promptitude de Rome à envoyer des secours arrêtèrent les +conséquences d'une campagne si bien commencée. La guerre, avec ses +péripéties, reprit son cours régulier. Massinissa d'un côté, le jeune +Publius Scipion, de l'autre, se rencontrèrent sur ces champs de +bataille. + +CAMPAGNES DE HANNIBAL EN ITALIE.--Pendant que la Sicile, l'Afrique et +l'Espagne étaient le théâtre de ces événements, Hannibal abandonné, +enfermé en Italie, déployait les ressources inépuisables de son génie +pour tenir ses ennemis en échec. Un moment, en 213, il s'était trouvé +dans une situation si critique que le Sénat, jugeant sa chute prochaine, +avait cru pouvoir rappeler deux légions et les envoyer contre Capoue. +Aussitôt, le général karthaginois avait repris l'offensive, reconquis +une partie du terrain perdu dans la Lucanie et le Bruttium et s'était +même fort approché de Rome. Peu après, Tarente lui ouvrait ses portes +(212). Mais comme les Romains s'étaient réfugiés dans la citadelle de +cette ville, les Karthaginois furent contraints d'en entreprendre +régulièrement le siège. + +En 211, pendant qu'une partie des troupes karthaginoises étaient +retenues devant la citadelle de Tarente, Hannibal se porta par une +marche rapide sur Rome, qu'il espérait surprendre par la soudaineté de +son attaque. Mais la ténacité des Romains déjouait toutes les surprises; +il trouva tous les postes gardés et dut se contenter de ravager la +campagne environnante. Vers le même temps, Capoue était réduite à +capituler (211). L'année suivante se passa en opérations dans lesquelles +Hannibal obtint quelques succès; mais cette situation ne pouvait se +prolonger, s'il ne recevait promptement de puissants renforts. En 209, +tandis que les troupes karthaginoises étaient retenues dans le centre, +le vieux consul Fabius parvenait à rentrer en possession de Tarente; +quelque temps après le brave Marcellus, écrasé par Hannibal, trouvait +sur le champ de bataille la mort du guerrier (208). + +SUCCÈS DES ROMAINS EN ESPAGNE ET EN ITALIE. BATAILLE DU MÉTAURE.--Cette +terrible guerre se poursuivait en Italie avec un acharnement égal de +part et d'autre, et il était difficile d'en prévoir le dénouement, quand +les événements d'Espagne vinrent changer la face des choses. En 209, +Publius Scipion, profitant de ce que les troupes karthaginoises étaient +disséminées à l'intérieur, alla surprendre et enlever Karthagène, +quartier général des Phéniciens, où il trouva des approvisionnements +considérables, un nombreux matériel de guerre, des vaisseaux, de +l'argent, des otages. Le tout lui fut livré par le général Magon, après +une résistance qui aurait pu être plus héroïque. Pour assurer les +conséquences de cet important succès, Scipion marcha contre Asdrubal et +le défit, mais il ne put empêcher le hardi Karthaginois de prendre, avec +des forces importantes, des éléphants et de l'argent, le chemin du Nord. +En route, Asdrubal reforma son armée, traversa les Pyrénées et fit +invasion en Gaule (208). + +Bientôt on apprit à Rome que les Karthaginois menaçaient le nord de +l'Italie. La consternation fut grande, mais comme toujours les viriles +résolutions triomphèrent. L'argent manquait: on fit appel au patriotisme +des citoyens et des alliés; les légions étaient disséminées, on les fit +rentrer d'Espagne et de Sicile et l'on appela tous les hommes valides +aux armes. Les consuls Marcus Livius et Caius Néron reçurent la mission +d'empêcher la jonction des Karthaginois. + +Hannibal, qui voyait enfin son plan sur le point d'être réalisé, +s'empressa de marcher vers le nord pour y tendre la main à son frère, +mais les consuls lui barrèrent le passage, et après plusieurs actions +dans lesquelles il n'eut pas l'avantage, il se trouva arrêté à Canusium, +en Apulie, ayant en face de lui C. Néron, tandis que Marcus gardait la +frontière du Nord. Sur ces entrefaites, un courrier, envoyé par Asdrubal +à son frère, étant tombé entre les mains des Romains, les mit au courant +du plan et de la situation de l'ennemi. Néron laissa alors son camp à la +garde d'une faible partie de son armée et se porta, par marches forcées, +avec le reste de ses troupes, contre les Karthaginois dont il +connaissait la position et l'itinéraire. En combinant ses forces avec +celles de son collègue, il put surprendre les ennemis au moment où ils +franchissaient le Métaure. En vain Asdrubal essaya de se dérober par la +retraite à l'attaque des Romains, il fallut combattre, et on le fit de +part et d'autre avec un grand courage. La journée se termina par la +défaite des Karthaginois, dont le chef se fit bravement tuer. Quatorze +jours après son départ, Néron rentrait dans son camp et faisait lancer +dans les lignes ennemies la tête d'Asdrubal. Ce fut ainsi que Hannibal +apprit qu'il ne lui restait plus d'espoir d'être secouru et qu'il ne +pouvait plus compter que sur lui-même (207). Il se mit en retraite, +atteignit le Bruttium, s'y retrancha et y résista pendant plusieurs +années encore aux attaques des troupes romaines. + +EVÉNEMENTS D'AFRIQUE. RIVALITÉ DE MASSINISSA ET DE SYPHAX.--Pendant que +l'Italie était le théâtre de ces événements, Scipion poursuivait en +Espagne le cours de ses succès. Vainqueur des généraux karthaginois +Hannon, Magon et Asdrubal, fils de Giscon, les Romains conquirent toute +l'Espagne méridionale, de telle sorte que les Phéniciens ne conservèrent +plus que Gadès et son territoire. Scipion sut en outre détacher +Massinissa de la cause de ses ennemis. On dit que ce dernier se laissa +séduire par la générosité du général romain qui avait laissé la liberté +à son neveu Massiva[52]; il accepta une entrevue avec Silanus, +lieutenant de Scipion, et s'attacha pour toujours aux Romains. C'était +une nouvelle conquête, et l'on n'allait pas tarder à en avoir la preuve +en Afrique (207). + +[Note 52: Tite-Live, l. XXVII.] + +Scipion, cela n'est pas douteux, avait déjà l'intention bien arrêtée +d'attaquer Karthage chez elle. Une condition de réussite était d'avoir +l'appui des Berbères. Il renoua donc les relations avec Syphax qui, +après avoir reconquis son royaume, avait recouvré une grande puissance +en Masséssylie et alla même audacieusement lui rendre visite en Afrique. +Asdrubal, fils de Giscon, l'avait devancé auprès du prince numide; mais, +malgré tous ses efforts, il ne put empêcher Syphax de conclure avec +Scipion un traité d'alliance contre Karthage. Rentré en Espagne après +une fort courte absence, Scipion eut une entrevue avec Massinissa et le +décida à se prononcer ouvertement contre les Phéniciens, dont il sut +habilement faire ressortir l'ingratitude vis-à-vis de lui, en lui +rappelant qu'il leur avait rendu les plus grands services avec ses +cavaliers numides, dans la péninsule (206). + +Mais Asdrubal, resté auprès de Syphax, n'eut pas de peine à tirer parti +de cette circonstance pour susciter la jalousie de ce prince berbère et +le détacher des Romains. La main de sa fille, la célèbre Sophonisbe qui, +dit-on, avait autrefois été promise à Massinissa[53], scella la nouvelle +alliance. + +[Note 53: Ce fait, attesté par Appien, est passé sous silence par +Tite-Live.] + +MASSINISSA, ROI DE NUMIDIE.--Ce n'était pas sans motif que Massinissa +s'était prononcé contre les Karthaginois; en effet, tandis qu'il luttait +pour eux en Espagne, ils assistaient impassibles à sa spoliation. Gula +étant mort, le pouvoir passa, selon la coutume du pays, dans les mains +de son frère Desalcès, vieillard fatigué, qui ne tarda pas à le suivre +au tombeau. Il laissait deux jeunes fils, Capusa et Lucumacès. Le +premier hérita du pouvoir; mais un intrigant Massylien, nommé Mézétule, +profita de sa faiblesse pour le renverser et faire proclamer à sa place +son jeune frère Lucumacès, en se réservent pour lui la direction des +affaires. + +Il était temps, pour Massinissa, de venir prendre une part active à la +lutte. En 206, il passa en Maurétanie et se rendit auprès de Bokkar, roi +de cette contrée, duquel il obtint, non sans difficulté, une escorte +pour se rendre à Massylie. Arrivé dans son pays, il vit accourir un +grand nombre de Berbères las de la tyrannie de l'usurpateur, et ne tarda +pas, avec leur appui, à entrer en lutte ouverte contre son cousin. +Lucumacès, réduit à la fuite, parvint à se réfugier auprès de Syphax et +obtint de lui un corps de troupe considérable avec lequel il vint offrir +la bataille à Massinissa; mais le sort des armes fut favorable à +celui-ci et cette victoire lui rendit son royaume. Il entra alors en +pourparlers avec Lucumacès, lui offrant de partager le pouvoir avec lui, +ce qui fut accepté. Le jeune prince rentra ainsi en Massylie avec +Mezétule. + +MASSINISSA EST VAINCU PAR SYPHAX.--Le but de Massinissa, par cette +transaction, avait été de ne pas diviser ses forces, dans la prévision +de l'attaque imminente de Syphax. Bientôt, en effet, les Masséssyliens +envahirent, avec des forces nombreuses, son territoire. En vain +Massinissa essaya de tenir tête à ses ennemis: vaincu dans un grand +combat, il perdit en un jour sa couronne et se vit réduit à fuir avec +quelques cavaliers (205). Il chercha un refuge dans le mont Balbus, non +loin de Clypée[54] et, ayant été rejoint par un certain nombre +d'aventuriers, y vécut pendant quelque temps de brigandage et du produit +de ses incursions sur les terres karthaginoises. Mais un corps d'armée +envoyé par Syphax, sous la conduite de son lieutenant Bokkar, vint l'y +relancer, le vainquit en deux rencontres et dispersa ses adhérents. + +[Note 54: Près de la côte orientale de la Tunisie.] + +Blessé dangereusement, Massinissa fut transporté dans une caverne et +échappa à la mort grâce au dévouement de quelques hommes restés avec +lui. Aussitôt qu'il fut en état de monter à cheval, Massinissa rentra +dans la Numidie où il fut bien accueilli par les Berbères qui, avec leur +inconstance habituelle, vinrent en masse se ranger sous sa bannière. +Syphax le croyait mort, lorsqu'il apprit qu'il était campé avec un +énorme rassemblement entre Cirta et Hippone. Le roi des Masséssyliens +marcha contre lui et le défît dans une sanglante bataille, dont le gain +fut en grande partie dû à un habile mouvement tournant exécuté par +Vermina, fils de Syphax. Cette fois il ne resta à Massinissa d'autre +ressource que de gagner le pays des Garamantes et de se tenir sur la +limite du désert en attendant les événements. Nous verrons, dans tous +les temps, les agitateurs aux abois suivre cette tactique. Quant à +Syphax, il demeura maître de toute la Numidie (201). Il vint alors +s'établir à Cirta, ville qui, par son importance et sa situation +centrale, était la réelle capitale du royaume. + +ÉVÉNEMENTS D'ITALIE. L'INVASION DE L'AFRIQUE EST RÉSOLUE..--Tandis que +l'Afrique était le théâtre de ces événements, Magon, qui avait enfin +reçu de Karthage quelques secours, quittait l'Espagne et allait +débarquer à Gênes dans l'espérance de pouvoir débloquer son frère +Hannibal, avec l'appui des Gaulois et des Liguriens. Il obtint en effet +quelques secours de ces peuplades; mais ce n'était pas avec de telles +forces qu'il pouvait traverser l'Italie, et il n'avait pas le prestige +qui donne la confiance et supplée à la faiblesse: après quelques +tentatives infructueuses, il fut à peu près réduit à l'inaction (205). + +Pendant ce temps, Scipion qui, lui aussi, avait quitté l'Espagne, +s'efforçait de faire adopter à Rome son plan d'invasion de l'Afrique, +mais il se heurtait à une résistance invincible: les vieux sénateurs +n'avaient pas confiance dans ce jeune homme qui affectait d'adopter les +mœurs étrangères; ils oubliaient qu'il venait de conquérir l'Espagne et +disaient, pour expliquer leur refus, qu'il ne fallait pas songer à une +guerre lointaine tant que Hannibal n'aurait pas quitté l'Italie. A force +d'insistance, Scipion finit cependant par arracher au Sénat +l'autorisation d'attaquer Karthage chez elle, mais il n'obtint pas les +forces matérielles nécessaires; on l'envoya en Sicile organiser la +flotte et former son armée des restes des légions de Cannes et des +aventuriers et des mercenaires qu'il pourrait réunir, mais sans lui +donner d'argent pour cela. L'activité et le génie du général suppléèrent +à tout: il se fit remettre des subsides par les villes, mît en état la +flotte, organisa l'armée et, au printemps de l'année 204, fit voile pour +l'Afrique en emmenant trente mille hommes. + +CAMPAGNE DE SCIPION EN AFRIQUE..--Débarqué heureusement au +Beau-Promontoire, près d'Utique, Scipion fut rejoint par Massinissa +accouru avec quelques cavaliers[55]. Après divers engagements heureux +contre les troupes karthaginoises, le général romain vint mettre le +siège devant Utique. Mais Syphax, étant accouru avec une puissante armée +au secours de ses alliés, força Scipion à lever le siège d'Utique et à +aller prendre ses quartiers d'hiver dans un camp retranché, entre cette +ville et Karthage. Les troupes phéniciennes et berbères se contentèrent +de l'y bloquer étroitement. Au printemps suivant, Scipion profita de la +sécurité dans laquelle il avait entretenu Syphax, en lui adressant des +propositions de paix, comme s'il jugeait la campagne perdue; simulant un +mouvement vers Utique, il se porta par une marche rapide sur les +campements de ses ennemis divisés en deux groupes, les Karthaginois sous +le commandement d'Asdrubal et les Berbères sous celui de Syphax, les +surprit de nuit dans leur camp, et fit incendier celui des Numides par +Lélius, son lieutenant, et par Massinissa; quant à lui, il se réserva +l'attaque de celui des Phéniciens. Le succès de ce coup de main fut +inespéré: quarante mille ennemis périrent, dit-on, dans cette nuit +funeste, car ceux qui essayaient d'échapper aux flammes et au tumulte +tombaient dans les embuscades des Romains (203). + +[Note 55: Tite-Live, XXIX, 29.] + +Sans se laisser abattre par ce désastre, Karthage s'occupa avec activité +de se refaire une armée. Quatre mille mercenaires celtibériens furent +enrôlés, et bientôt une armée nombreuse de Berbères, envoyés par Syphax, +arriva à Karthage. Asdrubal, à la tête d'une trentaine de mille hommes, +marcha alors contre Scipion qui s'avança à sa rencontre et lui livra +bataille en un lieu que les historiens appellent «les grandes plaines». +Cette fois encore, la fortune se prononça pour les Romains. Scipion +remporta une victoire décisive, puis il marcha directement sur Karthage +et vint se rendre maître de Tunis. + +SYPHAX EST FAIT PRISONNIER PAR MASSINISSA..--Mais avant de porter les +derniers coups à la métropole punique, Scipion jugea qu'il fallait la +priver de ses alliés; Massinissa brûlait trop du désir de tirer +vengeance de son rival pour ne pas le pousser dans cette voie. Ce fut +Massinissa lui-même que Scipion chargea de ce soin, en lui adjoignant +Lélius. Syphax marcha bravement à la rencontre de ses ennemis et leur +livra bataille; mais dans l'action, son cheval s'étant abattu, il se +blessa et fut fait prisonnier. Après ce premier succès, Massinissa, +dépassant sans doute les instructions reçues, marche directement avec +Lélius sur Cirta, la place forte de la Numidie. Il trouve la population +disposée à la lutte à outrance; mais il montre Syphax enchaîné et +profite de la stupeur des Berbères pour se faire ouvrir les portes. Il +pénètre dans la ville, court au château et en retire Sophonisbe[56]. +Puis on reprend le chemin de Tunis, et Massinissa se présente à Scipion, +en traînant à sa suite Syphax captif; Sophonisbe suivait aussi, mais +dans un tout autre équipage. Scipion, ayant appris que Massinissa se +disposait à en faire sa femme, craignit que l'influence de la belle +Karthaginoise ne détachât de lui le prince numide, et exigea, malgré les +supplications de celui-ci, qu'elle lui fût livrée, sous le prétexte que +tout le butin appartenait à Rome. Mais Sophonisbe évita, par le poison, +la honte d'orner son triomphe; on ne remit qu'un cadavre au général +romain. + +[Note 56: Tite-Live, XXX, 13.] + +BATAILLE DE ZAMA.--La chute de Syphax acheva de démoraliser Karthage. On +s'empressa d'abord de rappeler d'Italie Magon et Hannibal; puis, la +flotte fut envoyée au secours d'Utique; mais cette diversion, bien +qu'ayant forcé Scipion à quitter son camp de Tunis, n'eut aucune +conséquence décisive. Les Karthaginois proposèrent alors des ouvertures +de paix que Scipion accueillit; il fit connaître ses conditions, et, +comme elles étaient acceptables, les bases de la paix furent arrêtées et +des envoyés partirent pour Rome, afin de soumettre le traité à la +ratification du Sénat. + +Pendant ce temps, Magon et Hannibal quittaient l'Italie. Le premier, +grièvement blessé quelque temps auparavant, ne devait jamais revoir son +pays; quant à Hannibal, qui avait depuis longtemps pris ses +dispositions pour la retraite, il s'embarqua sans être inquiété, à +Crotone, après avoir massacré ses alliés italiens qui ne voulaient pas +suivre sa fortune, et débarqua heureusement à Leptis[57]. Pour la +première fois depuis trente-six ans, il se retrouvait dans sa patrie. De +Leptis, il gagna Hadrumète, puis, se lançant dans l'intérieur des +terres, vint prendre position au midi de Karthage (202). Il sut attirer +à lui un certain nombre de chefs indigènes parmi lesquels Mezétule, et +fut rejoint par Vermina, lui amenant les derniers soldats et alliés de +son père, de sorte que son armée présenta bientôt un effectif imposant. + +[Note 57: Actuellement Lamta.] + +Le retour de Hannibal et des troupes d'Italie rendit l'espoir aux +Karthaginois, et au mépris de la trêve, ils recommencèrent les +hostilités en attaquant une flotte romaine de transport et même un +vaisseau portant les ambassadeurs de Rome. Justement irrité de ce manque +de foi, Scipion se remit en campagne, saccageant et massacrant tout sur +son passage. Il remonta le cours de la Medjerda et se trouva bientôt en +présence de Hannibal, au lieu dit Zama, que l'on place dans les environs +de Souk-Ahras[58]. Après une entrevue entre les deux généraux, entrevue +dans laquelle ils ne purent réussir à s'entendre, on en vint aux mains. + +[Note 58: A Naraggara. Voir «_Naraggara_» par M. Goyt. _Recueil de +la soc. arch. de Constantine_, 20e vol. et _Recherches sur le champ de +bataille de Zama_, par M. Lewal, _Revue afr._, t. II, p. 111.] + +Hannibal couvrit son front de ses éléphants, au nombre de quatre-vingts, +et rangea son infanterie en trois lignes, en mettant en réserve ses +vétérans d'Italie, et disposant sa cavalerie sur les ailes. Scipion prit +des dispositions analogues, mais en ayant soin de laisser dans ses +lignes des espaces pour que les éléphants pussent les traverser sans les +rompre. Massinissa avait joint sa cavalerie à celle de Scipion. Dès le +commencement de l'action, le désordre fut mis dans l'armée de Hannibal +par ses éléphants qui se jetèrent sur ses ailes, puis des mercenaires +karthaginois, se croyant trahis, entrèrent en lutte contre la milice +punique. Cependant l'ordre se rétablit; les vétérans se formèrent en +ligne, et l'on combattit de part et d'autre avec le plus grand courage. +Mais la cavalerie romaine, qui s'était un peu écartée à la poursuite de +celle de l'ennemi, étant revenue vers la fin de la journée, enveloppa +l'armée de Hannibal et décida la victoire. Elle fut complète. Le général +karthaginois parvint, non sans peine, à se réfugier à Hadrumète, avec +une poignée d'hommes. Les Romains avaient acheté leur victoire par de +cruelles pertes (202). + +FIN DE LA IIE GUERRE PUNIQUE. TRAITÉ AVEC ROME.--Après ce dernier échec, +Karthage ne pouvait plus songer à combattre encore. Scipion, ayant +écrasé Vermina, était venu reprendre ses positions à Tunis et à Utique. +Quant à Hannibal il s'efforçait, à Hadrumète, de reconstituer une armée, +mais sans aucun espoir sur l'issue de la lutte. Rappelé à Karthage, il +conseilla énergiquement à ses concitoyens de traiter. Une ambassade fut +envoyée à Scipion pour lui proposer la paix. Le vainqueur de Zama était +maître absolu de la situation; mais, soit qu'il eût hâte de terminer +cette guerre, parce que la fin de son consulat approchait, soit qu'il +craignît les revers de la fortune, en poussant les Karthaginois au +désespoir, il s'empressa de traiter en dictant des conditions fort dures +pour Karthage, mais qui auraient pu encore être plus désastreuses. Un +armistice de trois mois fut conclu, à la condition que le gouvernement +punique paierait une première indemnité de vingt-cinq mille livres +d'argent, et fournirait à l'armée romaine tout ce dont elle aurait +besoin pour vivre. + +Peu après, dix commissaires furent envoyés de Rome et adjoints à Scipion +pour la conclusion du traité, qui fut arrêté sur les bases suivantes: + +Karthage livrera tous les prisonniers, les transfuges, ses vaisseaux, +excepté dix, et tous ses éléphants. + +Elle conservera ses lois et ses possessions en Afrique. + +Elle renoncera à tous droits sur ses anciennes colonies de la +Méditerranée. + +Elle paiera à Rome dix mille talents en cinquante ans et lui livrera +cent otages. + +Massinissa, reconnu roi de Masséssylie, avec Cirta comme capitale, +recevra une indemnité de Karthage et sera respecté comme allié. + +Enfin Karthage ne pourra lever de mercenaires ni entreprendre de guerre +sans l'autorisation de Rome. + +Ce traité fut aussitôt ratifié et mis à exécution: Scipion se fit +remettre cinq cents vaisseaux qu'on incendia, par son ordre, dans la +rade de Karthage. Il reçut quatre mille prisonniers et un certain nombre +de transfuges qui périrent dans les supplices, puis il partit pour Rome, +où l'attendaient les honneurs du triomphe. Quant à Syphax, envoyé +précédemment en Italie avec le butin, il était mort de misère et de +chagrin à Albe[59] (201). + +[Note 59: Pour la fin de la 2e guerre punique, voir Tite-Live, +Polybe et Appien. Voir aussi 1'«_Afrique ancienne_» dans l'«_Univers +pittoresque_», édition Didot, t. II et VII.] + +La deuxième guerre punique se terminait par la ruine effective de +Karthage; dépouillée de toutes ses forces et de ses ressources, passée à +l'état de vassale, elle a cessé d'exercer aucune prépondérance sur +l'Afrique. Les Berbères vont bientôt connaître de nouveaux maîtres. + + + + +CHAPITRE IV + +TROISIÈME GUERRE PUNIQUE + + +201-146 Situation des Berbères en l'an 201.--Hannibal, dictateur de +Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort.--Empiètements de +Massinissa.--Prépondérance de Massinissa.--Situation de +Karthage.--Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa.--Défaite +des Karthaginois par Massinissa. Troisième guerre punique.--Héroïque +résistance de Karthage.--Mort de Massinissa.--Suite du siège de +Karthage.--Scipion prend le commandement des opérations.--Chute de +Karthage.--L'Afrique province romaine. + + +SITUATION DES BERBÈRES EN L'AN 201.--Jusqu'à présent, l'histoire de +l'Afrique s'est concentrée, pour ainsi dire, dans celle de Karthage. A +mesure que la puissance phénicienne penche vers son déclin, nous allons +voir s'élever celle des princes indigènes, et les Berbères, qui n'ont +paru jusqu'ici que comme comparses, vont occuper la scène. Il est donc +utile d'examiner quelle est la situation respective des royaumes +indigènes. + +Dans la Massylie, agrandie de Cirta et de son territoire, règne +Massinissa, sous la tutelle de Rome. Le prince numide jette des regards +avides sur le territoire de Karthage, sur la Byzacène et la +Tripolitaine. En attendant, il s'applique à discipliner les Berbères, à +les fixer au sol et à les initier à des procédés plus perfectionnés de +culture. + +La Masséssylie occidentale, depuis l'Amsaga jusqu'à la Molochath, obéit +à Vermina, qui a fait sa soumission à Rome, et a été laissé sur le flanc +de Massinissa pour assurer sa fidélité. + +La Maurétanie ou Maurusie est soumise, au moins en grande partie, à une +famille princière dont le chef porte le nom de Bokkar. Ce pays est +encore peu connu des Romains; mais les Maures (Berbères de l'Ouest) ne +vont pas tarder à prendre part aux affaires de l'Afrique. + +Quant aux tribus désignées sous le nom de Gétules (Zenètes et Sanhadja) +elles continuent à errer dans les hauts plateaux et le désert, ne +perdant aucune occasion de faire des incursions dans le Tel et de +chercher à s'y établir au détriment des anciennes populations. Mais +leurs efforts sont isolés et les Gétules ne forment pas, à proprement +parler, un royaume. + +De même, dans l'est, les tribus des Nasamons, Psylles, Troglodytes, etc. +(Berbères de l'est), obéissant à des chefs distincts, continuent à +occuper la Tripolitaine, où l'influence phénicienne est en pleine +décadence. + +HANNIBAL, DICTATEUR DE KARTHAGE. IL EST CONTRAINT DE FUIR; SA +MORT.--Après la conclusion d'une paix aussi désastreuse, les +dissensions, les vengeances, les récriminations stériles, occupèrent les +Karthaginois. Hannibal essaya en vain de rétablir la concorde parmi ses +concitoyens, en leur représentant combien il était peu patriotique de +consumer ses forces dans des divisions intestines, sous l'œil de +l'ennemi héréditaire, au lieu de s'appliquer à réparer les désastres et +à se prémunir contre les attaques imminentes de Massinissa. Mais le +parti aristocratique, ayant à sa tête Hannon, ennemi irréconciliable des +Barcides, voulait avant tout la ruine de cette famille, dût-elle +entraîner celle de Karthage. Hannibal, décrété d'accusation, sous le +prétexte qu'il avait trahi en ne marchant pas sur Rome après la bataille +de Cannes, échappa à une condamnation trop certaine, par une sorte de +coup d'état qu'il exécuta avec l'appui du parti populaire. Resté maître +du pouvoir, il exerça sa dictature pour le plus grand bien de la +république, rétablissant les finances, réorganissant les forces, se +créant des alliances et s'efforçant de cicatricer les maux de la +dernière guerre (195). + +Mais les Romains suivaient d'un œil jaloux le relèvement de Karthage, et +étaient tenus par le parti aristocratique au courant de tous les progrès +accomplis. Déjà, ils avaient adressé plusieurs fois des représentations +aux Karthaginois, au sujet de prétendus préparatifs militaires; car ils +craignaient toujours de voir paraître Hannibal en Italie pendant que la +plupart des légions étaient occupées en Asie. Il fallait à tout prix se +débarrasser du vainqueur de Cannes. Une ambassade fut donc envoyée, sous +divers prétextes, à Karthage, dans le but réel de se saisir de Hannibal +avec l'appui du parti aristocratique. Mais le héros karthaginois, qui +avait pénétré le dessein de ses ennemis, sut leur échapper. Il partit de +nuit et gagna rapidement, au moyen de relais, la côte près de Thapsus, +où il s'embarqua sur une galère qu'il avait fait préparer, fuyant ainsi +une ingrate patrie qui le récompensait si mal de son héroïque +dévouement. Il se rendit d'abord à Tyr et de là à la cour du roi +Antiochus, et décida ce prince à entrer en lutte contre les Romains. Il +espérait que les succès des rois de Syrie auraient en Occident un +contre-coup qui permettrait à Karthage de reprendre avec fruit +l'offensive. Mais de nouveaux dégoûts l'y attendaient. Après avoir en +vain poussé le monarque oriental à adopter ses plans, il dut assister à +ses défaites, et quand la paix eut été conclue, se vit contraint de +fuir. Il chercha un asile auprès de Prusias, roi de Bythinie; mais la +haine de Rome l'y poursuivit, et ne sachant où reposer sa tête, il +échappa par le poison aux coups de la fortune adverse (183). + +EMPIÉTEMENTS DE MASSINISSA.--Cependant Massinissa avait, depuis +longtemps, commencé ses incursions sur le territoire soumis à Karthage, +et c'est en vain que la métropole punique avait fait parvenir ses +réclamations à Rome contre le prince berbère. Les Romains avaient éludé +toute mesure réparatrice et, passant au rôle d'accusateurs, avaient +reproché aux Karthaginois d'entretenir des relations avec Antiochus, +leur ennemi. Un parti puissant, dont Caton n'allait pas tarder à se +faire l'écho, réclamait déjà la destruction de Karthage. + +Massinissa, encouragé par cette approbation tacite, fit, en 193, une +expédition sur le territoire des Emporia, au fond du golfe de Gabès, et +ravagea cette riche contrée sans pouvoir toutefois s'emparer d'aucune +ville. Mais il renouvela bientôt ses attaques et, après quelques années +de luttes, resta maître de toute cette province[60] (183). + +Karthage, à force de plaintes, obtint de Rome que des commissaires +viendraient enfin en Afrique juger le différend entre elle et le prince +numide. Publius Scipion et deux autres sénateurs arrivèrent à cet effet +à Karthage; mais, obéissant aux instructions reçues, ils s'arrangèrent +pour ne donner aucune décision, de sorte que l'usurpation de Massinissa +fut consacrée par une apparence de légalité[61]. + +[Note 60: Polybe.] + +[Note 61: Tite-Live.] + +PRÉPONDÉRANCE DE MASSINISSA.--Le prince numide avait donc le champ +libre; bien mieux, il avait pu se convaincre qu'il ne pouvait être plus +agréable aux Romains qu'en harcelant sans trêve Karthage. Il ne cessa +dès lors de multiplier ses attaques. En vain les Karthaginois +renouvelèrent leurs plaintes à Rome et leurs protestations contre la +violation des traités à eux consentis. En vain ils s'humilièrent; en +vain ils envoyèrent des vaisseaux et du blé pour aider leurs ennemis +dans leurs guerres d'Asie et de Macédoine. Ils n'obtinrent que des +satisfactions dérisoires. Massinissa, lui aussi, en fidèle vassal, +envoyait à Rome ses enfants pour offrir en son nom des secours de toute +sorte, hommes, chevaux, grains et même des éléphants. + +Peu à peu le prince de Numidie conquit toute la Tripolitaine et soumit à +son autorité les nombreuses tribus indigènes établies entre la +Cyrénaïque et l'Amsaga, resserrant chaque jour le cercle dans lequel il +restreignait le territoire de Karthage. Les Berbères de l'est purent +enfin se grouper sous la main ferme de ce prince et commencer à former +une véritable nation. Il sut en outre les discipliner et s'efforça de +les attacher au sol et de les initier, comme nous l'avons déjà dit, à +des procédés de culture plus perfectionnés[62]. Etabli à Cirta, sa +capitale, il vivait entouré de tous les raffinements de la civilisation +romaine et grecque. Mais, tout en adoptant ces mœurs nouvelles, il avait +conservé ses qualités guerrières et était resté le premier cavalier de +son royaume. Son luxe semblait un hommage rendu au progrès et sa +magnificence un moyen de frapper ses sujets; car, pour lui, il se +plaisait à n'en pas profiter et se faisait un devoir de vivre de la +manière la plus simple et la plus rude[63]. + +[Note 62: Les auteurs anciens s'accordent à dire qu'il introduisit +l'agriculture en Numidie; nous pensons qu'il est plus juste de dire +qu'il s'attacha à la perfectionner.] + +[Note 63: Polybe.] + +SITUATION DE KARTHAGE.--Pendant que la puissance du prince berbère +s'élevait, celle de Karthage penchait rapidement vers son déclin. Trois +partis s'y disputaient le pouvoir: l'aristocratie, qu'on appelait le +parti romain, était toujours prête aux plus grandes bassesses pour +conserver la paix; le parti barcéen, ou parti national, formé du peuple +et chez lequel se conservaient les dernières traditions du patriotisme +qui avait fait la grandeur de Karthage; et enfin le parti de Massinissa, +tout disposé à ouvrir les portes de la ville au prince numide; malgré +ces dissensions intestines, le génie commercial des Phéniciens n'avait +pas tardé à ramener dans la ville une certaine prospérité matérielle. + +Les dernières spoliations de Massinissa poussèrent les Karthaginois à +tenter auprès de Rome un suprême effort pour obtenir justice. La +violation du droit était trop flagrante pour qu'on ne fût pas obligé de +sauver au moins les apparences. De nouveaux commissaires furent envoyés +en Afrique. Parmi eux était Marcus Caton, vétéran des guerres contre +Hannibal. Lorsqu'il vit Karthage florissante, ses craintes patriotiques +redoublèrent et il ne songea qu'à décider sa ruine. Massinissa, sûr des +bonnes dispositions des commissaires, se soumit à leur décision; mais +les Karthaginois, non moins sûrs de leur mauvais vouloir, refusèrent de +les laisser prononcer en dernier ressort. Ils rentrèrent donc sans avoir +rien fait et les choses demeurèrent en l'état (157). De retour à Rome, +Caton commença sa campagne contre la métropole punique, en prononçant le +célèbre _detenda Carthago_. + +KARTHAGE SE PRÉPARE À LA GUERRE CONTRE MASSINISSA.--Dans cette +conjoncture, Karthage était bien forcée de pourvoir à sa sécurité, et +comme le parti populaire était revenu au pouvoir, il réunit une forte +armée de Berbères, en donna le commandement à Ariobarzane, petit-fils de +Syphax, et lui confia la garde de la frontière numide. Aussitôt que +cette nouvelle fut connue à Rome, Caton et son parti en profitèrent pour +recommencer la campagne contre Karthage. Des commissaires furent encore +chargés d'aller en Afrique pour s'assurer du fait. Il était indéniable; +cependant les envoyés tentèrent d'amener une transaction en proposant à +Massinissa d'abandonner ses conquêtes. Mais Giscon, chef du parti +populaire et revêtu de la magistrature suprême, exigea des satisfactions +plus effectives et des garanties pour l'avenir. Les commissaires durent +se retirer au plus vite, car un tumulte s'éleva à Karthage, les +partisans de Massinissa furent recherchés et expulsés de la ville (152). + +Massinissa envoya ses fils Micipsa et Gulussa à Karthage pour obtenir +que l'on rapportât le décret d'expulsion de ses adhérents, mais les +princes furent fort mal reçus et eurent même quelque peine à se retirer +sains et saufs. Il fit alors partir pour Rome Gulussa qui avait déjà +fait de nombreux séjours en Italie. Les intrigues du Berbère, complétées +par la fougue de Caton, décidèrent l'envoi de nouveaux commissaires en +Afrique. L'existence d'une armée et d'une flotte ayant été constatée, +sommation fut adressée à Karthage d'avoir à se conformer aux +stipulations du traité, sous peine de voir recommencer la guerre. + +DÉFAITE DES KARTHAGINOIS PAR MASSINISSA.--Sur ces entrefaites, +Massinissa brusqua le dénouement en venant attaquer une ville punique, +nommée par les auteurs Oroscopa. Aussitôt, les troupes karthaginoises, +fortes de 25,000 fantassins et de 4,000 cavaliers, se mirent en campagne +sous le commandement d'Asdrubal, de la famille de Barka. Le sort des +armes parut d'abord lui être favorable: il remporta quelques succès et +détacha de son ennemi un fort groupe de cavaliers berbères. Mais +Massinissa, par d'habiles manœuvres, attira les Karthaginois dans un +terrain choisi et leur livra une grande bataille. L'action fut longtemps +indécise; le vieux chef berbère, alors âgé de quatre-vingt-huit ans, +chargea lui-même à la tête de ses troupes et combattit avec une grande +bravoure[64]. L'issue du combat ne fut pas décisive; néanmoins Asdrubal +entra en pourparlers avec Massinissa et lui fit proposer la paix par le +jeune Scipion-Emilien qui se trouvait en Afrique, où il était venu +chercher des renforts. Asdrubal ayant refusé de rendre les transfuges, +les négociations furent rompues. Massinissa parvint alors à entourer ses +ennemis et à les bloquer si étroitement qu'ils ne tardèrent pas à être +en proie à la famine. Après avoir supporté d'horribles souffrances et +perdu plus de la moitié de son effectif, le général karthaginois se +décida à se soumettre aux exigences du vainqueur. Il dut livrer les +transfuges, s'obliger à payer cinq cents talents d'argent en cinquante +ans et s'engager à rappeler les exilés. De plus, tous ses soldats +devaient être désarmés. Pendant que les débris de cette armée rentraient +à Karthage, Gulussa fondit sur eux à l'improviste et les tailla en +pièces. Ainsi finit cette campagne qui coûtait près de soixante mille +hommes aux Karthaginois, car des renforts incessants avaient été envoyés +à Asdrubal (150). + +[Note 64: Appien, 1. 69 et suiv.] + +TROISIÈME GUERRE PUNIQUE.--Cette fois, Rome avait le prétexte depuis +longtemps cherché: le traité était violé, puisque Karthage avait fait la +guerre à un prince allié; elle était battue et démoralisée; il fallait +saisir cette occasion d'en finir avec la rivale. Le parti de la guerre +n'eut donc aucune peine à entraîner le Sénat à décider une expédition en +Afrique. A cette nouvelle, les Karthaginois condamnèrent à mort Asdrubal +et les autres chefs du parti populaire et envoyèrent à Rome une +ambassade pour implorer la paix. Mais, en même temps, arrivait une +députation des gens d'Utique offrant leur soumission aux Romains. Tout +semblait conjuré contre la malheureuse Karthage. Les envoyés puniques +n'obtinrent qu'un silence dédaigneux. De nouveaux ambassadeurs arrivés +en Italie avec de pleins pouvoirs, car les Karthaginois étaient prêts à +toutes les concessions, supplièrent les Romains de leur faire connaître +ce qu'ils voulaient, promettant qu'ils recevraient satisfaction. «Ce que +nous voulons, répondit-on, vous devez le savoir.» + +En effet, les consuls Lucius Censorinus et Marcus Nepos étaient déjà en +Sicile, et l'armée allait être embarquée (149). On daigna cependant dire +aux ambassadeurs qu'ils devaient, avant tout, envoyer aux consuls trois +cents otages pris dans les premières familles. Les Karthaginois, dans +leur affolement, s'empressèrent de se soumettre à cette exigence, +espérant encore empêcher le départ de l'armée; mais les consuls, après +avoir expédié les otages à Rome, ordonnèrent de mettre à la voile, en +faisant connaître aux envoyés que les autres conditions leur seraient +dictées à Utique. + +Les Karthaginois, ne pouvant croire à tant de duplicité, laissèrent les +Romains débarquer tranquillement, au nombre de quatre-vingt mille, et +s'établir à Utique. Le sénat de Karthage vint humblement se mettre aux +ordres du consul. On exigea de lui la remise de toutes les armes et de +tout le matériel de guerre, et aussitôt les Karthaginois livrèrent à +leurs ennemis tout ce qui pouvait servir à lutter contre eux: des armes +de toute nature, deux cent mille armures, trois mille catapultes, des +vaisseaux, etc.[65]. + +[Note 65: Strabon, 1. XVII, ch. 833. Appien, 74 et suiv. Nous +suivons pas à pas le texte de ces auteurs pour la 3e guerre punique.] + +Le consul Censorinus leur fît connaître alors qu'ils devaient évacuer +leur ville, car ses instructions portaient destruction de Karthage. + +HÉROÏQUE RÉSISTANCE DE KARTHAGE.--Lorsque cette exigence fut connue à +Karthage, l'indignation populaire fît explosion et se traduisit par une +formidable insurrection. Tous ceux qui avaient pris part à la remise des +armes, tous les partisans de la paix, tous les amis des Romains furent +massacres et l'on jura de lutter jusqu'à la mort. On se mit en relation +avec Asdrubal, qui avait réussi à s'échapper et se tenait à quelque +distance, à la tête d'une vingtaine de mille hommes, presque tous +proscrits. Un autre Asdrubal, petit-fils de Massinissa, par sa mère, +prit le commandement de la ville. Mais il fallait avant tout des armes +et, pour gagner du temps, les Karthaginois demandèrent une trêve de +trente jours aux consuls qui la leur accordèrent, persuadés que ce temps +suffirait à les décider à la soumission. On vit alors ce spectacle +admirable de toute une population, hommes, femmes, enfants, vieillards +travaillant sans relâche, nuit et jour, en secret et sans bruit, dans +les temples, dans les caves, à remplacer les armes et le matériel livrés +par la lâcheté à l'ennemi, sacrifiant tout au salut de la patrie, +transformant chaque objet en arme et remédiant, à force de génie et +d'énergie, à l'absence de moyens matériels. Bel exemple donné par une +nation qui va périr, mais qui sauve son honneur! + +A l'expiration du délai, les consuls quittèrent leur camp d'Utique et +marchèrent sur Karthage, pensant que les portes de la ville allaient +tomber devant eux. Quel ne fut par leur étonnement de trouver toutes les +entrées soigneusement fermées et les murailles garnies de défenseurs en +armes. Une tentative d'assaut fut repoussée et les consuls purent se +convaincre qu'il fallait entreprendre des opérations régulières de +siège. Les Romains s'appuyaient sur Utique et sur une partie des places +du littoral oriental; mais Asdrubal, avec une nombreuse cavalerie, +tenait l'intérieur et était en communication avec Karthage, qu'il +ravitaillait régulièrement. Enfin une population de 700,000 âmes +occupait la ville et était décidée à une résistance héroïque. Quant à +Massinissa, qui ne voyait pas sans jalousie les Romains attaquer une +ville qu'il considérait comme sa proie, il se tenait dans une réserve +absolue. + +Le consul Censorinus avait donc à lutter contre des difficultés aussi +grandes qu'inattendues; néanmoins il commença avec activité le siège. +Asdrubal vint établir son camp à Néphéris, de l'autre côté du lac, et ne +cessa d'inquiéter les assiégeants qui, d'autre part, avaient à résister +aux sorties des assiégés. Censorinus avait concentré ses efforts contre +le mur, plus faible, établi sur la langue de terre (_la tœnia_), +séparant le lac de Tunis de la mer; ayant réussi à y faire une brèche, +il ordonna l'assaut; mais les Phéniciens repoussèrent facilement leurs +ennemis. + +Quelque temps après, le consul Manilius, à qui était resté le +commandement, par suite du départ de Censorinus, tenta contre le camp +d'Asdrubal, à Néphéris, une attaque qui se serait terminée par un +véritable désastre pour lui, sans l'habileté et le dévouement de +Scipion. + +Ainsi se passèrent les premiers mois du siège, sans que les Romains +pussent obtenir un seul avantage sérieux. + +MORT DE MASSINISSA.--Sur ces entrefaites, le vieux Massinissa, sentant +sa mort prochaine, fit venir auprès de lui le jeune Scipion Emilien, +tribun dans l'armée romaine, car il le désignait comme son exécuteur +testamentaire. Scipion se mit en route pour Cirta, mais, à son arrivée, +le prince numide venait de mourir (fin de 149). Cet homme remarquable +laissait un grand nombre d'enfants, dont trois seulement furent désignés +comme devant hériter du pouvoir. Ils se nommaient Micipsa, Gulussa et +Manastabal. Le premier avait reçu de Massinissa l'anneau, signe du +commandement. Une des dernières recommandations de leur père avait été +de conserver la fidélité aux Romains. + +Scipion, pour éviter tout froissement entre les frères, leur laissa le +pouvoir, en conservant à tous trois le titre de roi. Micipsa eut +cependant l'autorité principale avec Cirta comme résidence; Gulussa +reçut le commandement des troupes et la direction des choses relatives à +la guerre; enfin Manastabal fut chargé des affaires judiciaires. Tous +les trésors restèrent en commun. + +Après avoir pris ces sages dispositions, Scipion revint au camp, amenant +avec lui Gulussa et une troupe de guerriers numides[66]. + +[Note 66: Appien, _; Pun_., 185. Salluste, _Jug._, 5.] + +SUITE DU SIÈGE DE KARTHAGE.--La situation des Romains devant Karthage, +sans être critique, commençait à devenir difficile. Les maladies, +conséquence de l'agglomération, de la chaleur et des privations, +s'étaient mises dans le camp; les approvisionnements arrivaient mal et +étaient souvent interceptés par l'ennemi: enfin les sorties des assiégés +et les attaques d'Asdrubal tenaient les assiégeants sans cesse en éveil +et paralysaient toutes leurs entreprises. Dans ces conjonctures, le +jeune Scipion avait su par son activité et ses talents militaires rendre +les plus grands services; plusieurs fois il avait sauvé l'armée, aussi +son nom était-il devenu très populaire parmi les soldats. Enfin sa +connaissance du pays et des indigènes le désignait pour le commandement +suprême, dans ce pays qui semblait être le patrimoine des Scipions. + +Sur ces entrefaites, les consuls Calpurnius Pison et L. Mancinus vinrent +prendre la direction du siège, tandis que Scipion allait à Rome préparer +son élection à l'édilité (148). Les nouveaux généraux trouvèrent des +troupes fatiguées et démoralisées à ce point qu'ils renoncèrent, pour le +moment, à pousser les opérations contre Karthage. Pison entreprit une +expédition vers l'ouest et, après avoir pillé quelques places sans +importance, vint mettre le siège devant Hippône; mais il échoua +misérablement dans cette entreprise et dut opérer une retraite +désastreuse. La situation commençait à devenir inquiétante; la +discipline était complètement relâchée; on ne pouvait plus compter sur +les soldats; enfin les frères de Gulussa ne lui envoyaient aucun +renfort. + +Quant aux Karthaginois, ils reprenaient confiance et redoublaient +d'activité pour se créer des ressources et des alliés. Malheureusement +les divisions intestines, qui avaient été si fatales à Karthage et qui +disparaissaient quand le danger était pressant, avaient recommencé leur +jeu. Le parti numide continuait ses intrigues et, comme on lui donnait +pour chef Asdrubal, petit-fils de Massinissa, les patriotes le mirent à +mort. + +SCIPION PREND LE COMMANDEMENT DES OPÉRATIONS.--Les nouvelles d'Afrique +ne cessaient de porter à Rome le trouble et l'inquiétude. La voix +publique désignait Scipion pour la direction de cette campagne; +cependant, le jeune tribun, qui briguait alors l'édilité, ne pouvait +encore recevoir le consulat. On fit fléchir la loi; d'une voix unanime, +le peuple le nomma consul (147). + +A peine arrivé à Utique, Scipion alla porter secours au consul Mancinus +qui se trouvait bloqué, dans une situation très critique, à Karthage +même, puis il vint s'établir avec toute son armée dans un camp fortifié, +non loin de cette ville, et appliqua ses premiers soins au +rétablissement de la discipline. Asdrubal le Barkide, laissant son armée +à Néphéris, alla, accompagné d'un chef berbère nommé Bithya, prendre +position en face du camp romain. Mais l'on put bientôt s'apercevoir que +la direction du siège était passée dans d'autres mains. Une attaque de +nuit, vigoureusement conduite, rendit Scipion maître du faubourg de +Meggara, compris dans l'enceinte de la ville, mais séparé d'elle par des +jardins coupés de murs et de clôtures faciles à défendre. + +Cette perte causa une vive douleur aux assiégés qui, sous l'impulsion de +leur chef Asdrubal, massacrèrent tous leurs prisonniers romains. Le camp +karthaginois avait dû être abandonné et tous les défenseurs se +trouvaient maintenant retranchés dans la ville. Scipion coupa toute +communication entre Karthage et la terre, en fermant par un mur le large +isthme qui donne accès à la presqu'île sur laquelle la ville est bâtie. +Une double ligne de circonvallation, formée de fossés et de palissades, +complétait le blocus. La mer restait libre et, bien que les navires +romains croisassent constamment devant le port, de hardis marins +réussissaient à passer et à apporter des vivres aux assiégés. Scipion +entreprit de fermer aussi cette voie: il fit construire un môle de +pierre ayant 92 ou 96 pieds à la base[67], et allant de la tœnia +jusqu'au môle, travail gigantesque renouvelé par Louis XIII au siège de +La Rochelle. + +[Note 67: Le pied romain était de 0 m. 296 mill.] + +Mais les assiégés, de leur côté, ne restaient pas inactifs: pendant que +les Romains leur fermaient cette entrée, ils s'en taillaient une autre +dans le roc. En même temps on travaillait à Karthage à faire une flotte +en utilisant les bois de construction. Ainsi, au moment où les Romains +croyaient avoir achevé leur blocus, ils virent paraître les navires +puniques. Ceux-ci ne surent pas profiter de la surprise de leurs ennemis +et, quand ils se représentèrent trois jours après, les Romains, prêts à +combattre, forcèrent la flotte à rentrer dans le port après lui avoir +infligé de grandes pertes. Scipion profita de ce succès pour s'établir +dans une position avantageuse, lui permettant d'attaquer les ouvrages +qui couvraient le second port (_le Cothôn_). Mais des hommes déterminés +sortirent dans la nuit de Karthage, s'approchèrent à la nage des lignes +romaines et incendièrent les machines des assiégeants. + +Les succès des Romains se réduisaient encore à peu de chose et avaient +été chèrement achetés. Cependant Scipion avait atteint un grand +résultat, celui de compléter le blocus de la ville. Déjà la famine s'y +faisait sentir. En attendant l'action de ce puissant auxiliaire, Scipion +alla avec Lélius et Gulussa attaquer le camp de Néphéris, où se trouvait +une puissante armée Karthaginoise dont on ne s'explique pas l'inaction. +Cette expédition réussit à merveille: le camp fut pris et enlevé et +toute l'armée ennemie taillée en pièces. Les cantons environnants ne +tardèrent pas à offrir leur soumission aux Romains (147). + +CHUTE DE KARTHAGE.--Depuis près d'un an Scipion avait pris la direction +des affaires et, bien qu'il eût obtenu de grand succès, la ville +assiégée ne semblait pas encore disposée à se rendre, malgré la famine à +laquelle elle était en proie. Au printemps de l'année 146, le général +romain se décida à frapper un grand coup en tentant une attaque de nuit +sur le Cothôn. Asdrubal, pour déjouer son plan, incendia la partie sur +laquelle il semblait que l'effort des assiégeants allait se porter. Mais +pendant ce temps Lélius parvenait à escalader la porte ronde du Cothôn +et à l'ouvrir à l'armée qui se précipitait dans la ville. Scipion +attendit sur le forum le lever du soleil; puis il donna l'ordre de +marcher sur Byrsa, la colline où se trouvaient le grand temple de Baal +et la citadelle. Trois rues bordées de hautes maisons y conduisaient; +mais à peine les soldats commencèrent-ils à s'y engager qu'ils furent +écrasés sous une grêle de traits et de projectiles de toute sorte: +l'ennemi était partout: en face, sur les côtés et en haut, car des +plates-formes tendues sur les terrasses des maisons les reliaient entre +elles. Il ne fallut pas moins de six jours de luttes acharnées pour que +l'armée romaine pût atteindre le pied du roc sur lequel s'élevait la +citadelle et où étaient réfugiés Asdrubal et ses derniers adhérents. +Scipion fit alors incendier et démolir les quartiers qui venaient d'être +conquis, et cette opération barbare coûta la vie à un grand nombre de +Karthaginois, spécialement des vieillards, des femmes et des enfants qui +se tenaient cachés dans ces constructions. «... Le mouvement et +l'agitation,--dit Appien,--la voix des hérauts, les sons éclatants de la +trompette, les commandements des tribuns et des centurions qui +dirigeaient le travail des cohortes, tous ces bruits enfin d'une ville +prise et saccagée, inspiraient aux soldats une sorte d'enivrement et de +fureur qui les empêchaient de voir ce qu'il y avait d'horrible dans un +pareil spectacle.» + +Depuis sept jours Scipion était maître de la ville, lorsque des +Karthaginois vinrent lui dire qu'un grand nombre d'assiégés, se trouvant +dans la citadelle, demandaient à se rendre à la condition qu'on leur +laissât la vie sauve. Le général leur accorda cette demande, ne refusant +de quartier qu'aux transfuges. Cinquante mille personnes sortirent ainsi +de Byrsa, où il ne resta que Asdrubal, sa famille et les transfuges au +nombre de neuf cents environ. Tous se réfugièrent dans le temple et s'y +défendirent d'abord avec vigueur; mais peu à peu, le manque de vivres, +la discorde et l'impossibilité d'espérer le salut poussèrent ces +malheureux au désespoir. Asdrubal eut alors la lâcheté de se présenter +en suppliant à Scipion pour obtenir la vie, pendant que ses adhérents +incendiaient leur dernier refuge et que sa femme se précipitait dans les +flammes avec ses deux enfants pour ne pas survivre à sa honte[68] (146). + +[Note 68: Appien, _Pun._] + +L'AFRIQUE PROVINCE ROMAINE.--Cette fois Karthage, la métropole de la +Méditerranée, la rivale de Rome, n'existait plus; le vœu de Caton était +exaucé. La colonisation phénicienne en Afrique avait vécu et allait +faire place à la colonisation latine. Scipion laissa son armée piller +les ruines fumantes de la ville, pendant que Rome célébrait par des +offrandes aux dieux le succès de ses armes. Bientôt dix commissaires, +choisis parmi les patriciens, arrivèrent en Afrique pour régler avec +Scipion le sort de la nouvelle conquête. Ils commencèrent par achever la +destruction des pans de murs qui restaient encore debout, notamment dans +les quartiers de Meggara et de Byrsa; puis ils prononcèrent, au milieu +de cérémonies religieuses, les imprécations les plus terribles contre +ceux qui seraient tentés de venir habiter ces lieux maudits voués par +eux aux dieux infernaux. + +Utique, pour prix de sa trahison, reçut le pays compris entre Karthage +et Hippo-Zarytos; les villes qui avaient soutenu les Phéniciens furent, +au contraire, privées de leur territoire et de leur libertés municipales +et durent payer une taxe fixe. Les princes numides conservèrent les +régions usurpées par eux dans l'Afrique propre. La limite de la province +romaine s'étendit depuis le fleuve Tusca (O. Z'aïn ou O. Berber), en +face de la Sicile, jusqu'à la ville de Thenæ (Tina) en face des îles +Kerkinna, au nord du golfe de Gabès[69]. Cette mince bande de terre +reçut le nom de _Province romaine d'Afrique_. Un gouverneur, résidant à +Utique, fut chargé de l'administration de ce territoire. + +Aussitôt après sa victoire, Scipion chargea Polybe de reconnaître les +établissements phéniciens du littoral, à l'ouest de Karthage. Le récit +de ce voyage, qui a été écrit par Polybe, manque dans son ouvrage, et +nous n'en connaissons que l'analyse incomplète donnée par Pline. Cette +perte est regrettable à tous les points de vue, car nous ignorons quelle +était l'action des Karthaginois sur la civilisation berbère. Cette +action est incontestable et il est à supposer qu'elle s'exerçait par des +colonies de marchands établis dans les principales villes. C'est ce qui +explique qu'à Cirta, par exemple, existait un temple dédié à Tanit. On +en a retrouvé les vestiges à un kilomètre de la ville, ainsi qu'un grand +nombre d'inscriptions votives qui se trouvent maintenant au musée du +Louvre[70]. + +[Note 69: Pline, _H.N._, V, 3, 22.] + +[Note 70: V. _Recueil des notices et mémoires de la société +archéologique de Constantine_, années 1877, 1878.] + + + + +CHAPITRE V + +LES ROIS BERBÈRES VASSAUX DE ROME +146-89 + + +L'élément latin s'établit en Afrique.--Règne de Micipsa.--Première +usurpation de Jugurtha.--Défaite et mort d'Adherbal.--Guerre de Jugurtha +contre les Romains.--première campagne de Métellus contre +Jugurtha.--Deuxième campagne de Métellus.--Marius prend la direction des +opérations.--Chute de Jugurtha.--Partage de la Numidie.--Coup d'œil sur +l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est léguée à Rome. + + +L'ÉLÉMENT LATIN S'ÉTABLIT EN AFRIQUE.--A peine Scipion Emilien avait-il +quitté l'Afrique que l'on vit «affluer la troupe avide des négociants de +toute sorte, des chevaliers romains commerçants ou fermiers de l'État, +qui envahissent bientôt tout le trafic de la nouvelle province, aussi +bien que des pays numides et gétules, fermés jusqu'alors à leurs +entreprises[71]». Les Berbères, qui n'avaient subi que l'influence de la +civilisation punique, allaient connaître les mœurs et le génie romains. +Malgré les imprécations officielles lancées contre Karthage, cette +ville, dans toute la partie avoisinant les ports, ne tarda pas à se +relever de ses ruines. + +Enfin, vingt-quatre ans s'étaient écoulées depuis la chute de Karthage, +lorsque Caïus Gracchus, désigné pour exécuter la loi Rubria qui en +ordonnait le rétablissement, débarqua en Afrique avec six mille colons +latins, et les établit sur l'emplacement de la vieille cité punique à +laquelle il donna le nom nouveau de _Junonia_[72]. De là, les Italiens +allaient rayonner dans tout le pays et s'établir, comme artisans ou +comme commerçants, dans les villes de la Numidie. L'année suivante la +loi Rubria fut rapportée; mais Karthage, quoique déchue de son titre, +n'en continua pas moins à se relever de ses ruines et à reprendre son +importance politique et commerciale[73]. + +[Note 71: G. Boissière, _Esquisse d'une histoire de la conquête +romaine_, p. 183.] + +[Note 72: En plaçant la nouvelle colonie sous la protection de +Junon, Gracchus rendait hommage à la divinité protectrice de Karthage, +_la maîtresse Tanit, reflet de Baal_, que les Romains assimilèrent à +_Junon céleste_.] + +[Note 73: Voir «_Le Capitole de Carthage_», par M. Castau (_Comptes +rendus de l'Académie des Inscr. et B. Lettres_, 1885, p. 112).] + +RÈGNE DE MICIPSA.--Pendant que l'Afrique propre était le théâtre de ces +graves événements, Micipsa continuait à régner paisiblement à Cirta. +C'était un homme d'un caractère tranquille et studieux, tout occupé de +la philosophie grecque, et ne manifestant aucune ambition. Son royaume +s'étendait alors du Molochath aux Syrtes, avec la petite enclave formée +par la province romaine. Micipsa vit successivement mourir ses deux +frères et continua à exercer seul le pouvoir, avec l'aide de ses deux +fils, Adherbal et Hiemsal, et de son neveu Jugurtha, fils naturel de +Manastabal, s'appliquant, particulièrement, à conserver l'amitié des +Romains, en remplissant ses devoirs de roi vassal. Lors du siège de +Numance (133), il avait envoyé à ses maîtres une armée auxiliaire, sous +la conduite de Jugurtha. Peut-être espérait-il se débarrasser ainsi de +ce neveu dont l'ambition l'effrayait, non pour lui, mais pour ses +enfants. Or, il arriva que le prince berbère sut échapper à tous les +dangers, bien qu'il les affrontât avec le plus grand courage; ses +talents lui valurent l'estime de tous et il rapporta en Afrique la +renommée d'un guerrier accompli, ce qui ne contribua pas peu à augmenter +son influence sur les Berbères. Ainsi tout réussissait à ce jeune homme +que Micipsa avait dû adopter en lui accordant un rang égal à ses fils. + +En 119, Micipsa, sur le point de mourir, recommanda à ses deux fils et à +son neveu de vivre en paix et unis et de s'entr'aider pour la défense de +leur royaume numide. Il s'éteignit ensuite après un paisible règne de +trente années[74], pendant lequel il s'était appliqué à continuer +l'œuvre de civilisation commencée par Massinissa, appelant à lui les +artistes et les savants étrangers, pour orner la capitale de la Numidie. +Il léguait à ses successeurs un vaste royaume paisible et prospère. + +[Note 74: Salluste, _Bell. Jug._, VIII et suiv. Nous suivons pour, +l'usurpation et la guerre de Jugurtha, les détails précis donnés par cet +auteur et l'appendice de M. Marcus à la fin de sa traduction de +Mannert.] + +PREMIÈRE USURPATION DE JUGURTHA.--A peine Micipsa avait-il fermé les +yeux que des discussions s'élevèrent entre ses deux fils et son neveu, à +l'occasion du partage du royaume et des trésors. Ce conflit se termina +par une transaction dans laquelle chaque partie se crut lésée et qu'elle +n'accepta qu'avec le secret espoir d'en violer les clauses, à la +première occasion. Jugurtha dut se contenter de la Numidie occidentale, +s'étendant du Molochath à une ligne voisine du méridien de Saldæ +(Bougie). Adherbal et Hiemsal se partagèrent le reste, conservant ainsi +tout le pays riche et civilisé, la Numidie proprement dite, avec Cirta +et toutes les conquêtes de l'est. + +Jugurtha n'était pas homme à s'accommoder d'une situation inférieure; il +lui fallait l'autorité suprême et, du reste, il devait songer à prévenir +les mauvaises dispositions de ses cousins à son égard. Sans différer +l'exécution de son plan, il fit, la même année, assassiner à +Thermida[75] Hiemsal, celui des deux frères qui, par son énergie, était +à craindre. Puis il envahit à la tête d'un grand nombre de partisans la +Numidie propre. Adherbal, déconcerté par une attaque si soudaine, +s'empressa de demander des secours à Rome, et essaya, néanmoins, de +tenir tête aux envahisseurs; mais il fut vaincu en un seul combat, et +contraint de chercher un refuge dans la province romaine. En une seule +campagne, Jugurtha se rendit maître de la Numidie et s'assit sur le +trône de Cirta. + +Cependant Adherbal, qui n'avait rien pu obtenir du gouverneur de la +province d'Afrique, se rendit à Rome où il réclama à haute voix justice +contre la spoliation dont il était victime. Mais Jugurtha, qui +connaissait parfaitement son terrain, envoyait en même temps, en Italie, +des émissaires chargés de répandre l'or en son nom et de lui gagner des +partisans parmi les principaux citoyens. En vain Adherbal retraça en +termes éloquents les malheurs de sa famille et la perfidie de Jugurtha; +il ne put rencontrer aucun appui effectif, car chacun était favorable à +la cause de son ennemi. Néanmoins, comme la contestation était soumise +au Sénat, ce corps ne put violer ouvertement toutes les règles de la +justice. Il décida qu'une commission de dix membres serait chargée +d'opérer entre les deux princes numides le partage de leurs états[76]. +Les commissaires, sous la présidence de Lucius Opimius, favorable à +Jugurtha, rendirent à celui-ci toute la Numidie occidentale et +replacèrent Adherbal à la tête de la Numidie propre, décision qui +n'avait pour elle que l'apparence de l'équité, en admettant que +Jugurtha, par son crime et son usurpation, n'eût pas perdu ses droits, +car il était certain qu'Adherbal, laissé à ses propres forces, ne +tarderait pas à devenir la victime de son cousin (114). + +[Note 75: Ville de la Proconsulaire.] + +[Note 76: Salluste, _Bell. Jug._, XVI.] + +DÉFAITE ET MORT D'ADHERBAL.--Après cette première tentative qui n'avait +réussi qu'à demi, Jugurtha s'appliqua à se mettre en mesure de +recommencer, dans de meilleures conditions. Comme il avait vu que, +malgré tout, Rome soutiendrait son cousin, il jugea qu'il fallait se +créer un point d'appui sur ses derrières et, à cet effet, il entra en +relation avec son voisin de l'ouest, Bokkus, roi des Maures, et scella +son alliance avec lui, en épousant sa fille. Puis, il recommença ses +incursions sur les terres d'Adherbal, espérant le pousser à entamer la +lutte contre lui, de façon à lui donner tous les torts aux yeux des +Romains. Mais ce prince était bien résolu à tout supporter, et ce fut +Jugurtha lui-même qui, perdant patience, ouvrit les hostilités, en +envahissant le territoire de Cirta, à la tête d'une armée nombreuse. + +Adherbal se porta à sa rencontre, avec toutes les troupes dont il +pouvait disposer. Arrivé en présence de ses ennemis, il avait pris ses +dispositions pour les attaquer le lendemain, lorsque, pendant la nuit, +les troupes de Jugurtha se jetèrent sur son camp et l'enlevèrent par +surprise. Adherbal put, avec beaucoup de peine, se réfugier derrière les +remparts de Cirta. Jugurtha l'y suivit et commença le siège de cette +place fortifiée par l'art et la nature, et dans laquelle se trouvaient +un grand nombre d'artisans et marchands italiens, décidés à défendre la +cause du prince légitime. Tandis qu'il pressait ces opérations, il reçut +trois députés envoyés de Rome pour le sommer de mettre bas les armes; il +les congédia avec force démonstrations de respect et assurances de +fidélité, mais ne tint aucun compte de leurs remontrances. Mandé, peu +après, à Utique, par de nouveaux envoyés du Sénat, il se rendit dans +cette ville, y accepta avec déférence les ordres à lui adressés; puis il +revint à Cirta, dont le blocus avait été rigoureusement maintenu. Cette +ville était alors réduite à la dernière extrémité par la famine. La +nouvelle de l'échec des négociateurs romains y porta le découragement et +le désespoir. Adherbal, voyant la fidélité de ses adhérents fléchir, se +décida à traiter avec son cousin. Jugurtha lui promit la vie sauve; +mais, dès qu'il eut entre les mains les clés de la ville, il ordonna le +massacre général des habitants, sans épargner les Italiens, et fit périr +Adherbal dans les tourments[77]. + +[Note 77: Salluste, _Bell. Jug._, XXVI.] + +GUERRE DE JUGURTHA CONTRE LES ROMAINS.--Cette fois Jugurtha restait +maître incontesté du pouvoir; il est possible que les Romains eussent +fermé les yeux sur l'origine criminelle de sa royauté: mais des citoyens +latins avaient été lâchement massacrés et il était impossible de tolérer +cette insulte. Le parti du peuple accusa à bon droit la noblesse d'avoir +encouragé ces crimes. En vain Jugurtha envoya à Rome son fils et deux de +ses confidents: l'entrée du Sénat leur fut interdite et l'expédition +d'Afrique résolue. Calpurnius Bestia, en ayant reçu le commandement, +partit bientôt de Sicile à la tête des troupes, débarqua en Afrique, +s'avança jusqu'à Badja et remporta de grands succès. Bokkus, lui-même, +envoya aux Romains l'hommage de sa soumission. Jugurtha, se voyant +perdu, eut alors recours à un moyen qui lui avait toujours réussi, la +corruption. Bestia, gagné par son or, consentit à signer avec lui un +traité après s'être fait livrer par le prince numide des éléphants, des +chevaux, des bestiaux et une contribution de guerre (111). + +Mais, à Rome, cette compensation ne fut pas jugée suffisante et, quand +les infamies commises en Afrique eurent été dénoncées par la voix +indignée de C. Memmius, tribun du peuple, on exigea la comparution +immédiate de Jugurtha, afin de connaître la vérité sur ce honteux +traité. Lucius Cassius, envoyé en Afrique, ramena sous son égide le +prince berbère à Rome. Dans ce milieu, Jugurtha se trouva entouré des +intrigues les plus basses. C'était son véritable terrain. Il parvint à +gagner à sa cause le tribun du peuple C. Bebius et, lors de sa +comparution devant le sénat, non seulement il fut protégé par lui contre +les violences de l'assemblée indignée, mais encore, le tribun, usant de +son droit de veto, lui défendit de répondre aux accusations dont il +était l'objet, lui permettant ainsi d'échapper à la nécessité d'une +justification impossible. + +Dès lors, l'audace de Jugurtha ne connaît plus de bornes: un fils de +Gulussa nommé Massiva se trouvait à Rome. Il le fait assassiner par +Bomilcar son favori, afin de couper court aux projets d'ambition qu'il +aurait pu avoir. En vain la voix publique crie vengeance; en facilite la +fuite de Bomilcar et l'on se contente d'ordonner à Jugurtha de sortir de +l'Italie. C'est alors que le prince numide, quittant Rome, prononce ces +célèbres paroles, au moins étranges dans sa bouche: «_Ô ville vénale et +près de périr, si elle trouve un acheteur_[78]!» + +Cependant le propréteur Aulus, qui était resté en Afrique avec l'armée, +se disposa à prendre l'offensive, car le sénat avait annulé le traité +fait par Bestia; mais la rigueur de la saison et l'adresse de Jugurtha +triomphèrent bientôt de ce chef inhabile. Les troupes romaines +démoralisées, peut-être même gagnées par l'or numide, se laissèrent +surprendre dans leur camp, après avoir en vain essayé d'enlever +Suthul[79], où se trouvaient les trésors et les approvisionnements du +roi. Aulus, pour sauver sa vie, accepta une humiliante capitulation qui +l'obligeait à quitter sous dix jours la Numidie et condamnait l'armée à +passer sous le joug (109). Le Sénat ne ratifia pas ce traité. Il envoya +le consul Albinus, frère d'Aulus, prendre la direction des opérations; +mais ce chef ne sut, ne put ou ne voulut rien entreprendre. + +[Note 78: Salluste, _Bell. Jug._, XXXV.] + +[Note 79: Actuellement Guelma.] + +PREMIÈRE CAMPAGNE DE MÉTELLUS CONTRE JUGURTHA.--Ces succès devaient être +les derniers du prince numide. Métellus, homme d'une intégrité reconnue, +ce qui avait motivé sa nomination, bien qu'il appartînt au parti de la +noblesse, arriva en Afrique, avec mission de venger les affronts faits à +l'honneur de Rome. Débarqué à Utique, il s'occupa d'abord, avec +activité, à rétablir la discipline dans l'armée qui avait perdu, sous +ses derniers chefs, ses anciennes vertus de courage, d'obéissance et de +fermeté. Jugurtha, connaissait Métellus et le savait incorruptible; il +essaya en vain de conjurer l'orage en offrant les plus grands +témoignages de soumission. L'heure des transactions honteuses était +passée, celle de l'expiation allait commencer. + +Au printemps de l'année 108[80], Métellus se met en marche, occupe Vacca +(Badja) et attaque Jugurtha qui l'attend de pied ferme dans une position +par lui choisie près du Muthul[81]. L'armée berbère est divisée en deux +corps: l'infanterie avec les éléphants, sous le commandement de +Bomilcar, est retranchée derrière la rivière; la cavalerie, avec le roi, +est dissimulée dans les gorges environnantes. Métellus charge son +lieutenant Rufus d'aller prendre position en face de Bomilcar. Aussitôt, +la cavalerie ennemie se précipite sur les flancs de la troupe romaine, +mais ne peut parvenir à l'ébranler. Pendant ce temps, Métellus, aidé de +Marius, marche vers les collines afin d'en déloger les Berbères et de +tourner Bomilcar. On se battit de part et d'autre avec le plus grand +acharnement, mais, à la fin de la journée, la victoire se décida pour +les Romains. Jugurtha leur abandonna le champ de bataille et presque +tous ses éléphants. + +[Note 80: Nous adoptons la date acceptée par M. Mommsen (t. IV, p. +261 note), tout en reconnaissant que la date de 109 est possible.] + +[Note 81: Sans doute vers Tifech, au nord de Tébessa. M. Marcus +identifie le Muthul au Hamiz. Peut-être faut-il placer cette rivière +plus près de Badja.] + +Cette journée suffit pour prouver à Jugurtha qu'il ne pouvait se mesurer +en ligne contre les Romains; changeant donc de tactique, il répartit ses +adhérents dans toutes les directions, et les chargea d'inquiéter sans +cesse l'ennemi, en se gardant de lui offrir l'occasion de lutter en +bataille rangée. Ainsi, au moment où Métellus voulut recueillir les +fruits de sa victoire, en achevant d'écraser l'ennemi, il ne trouva plus +personne devant lui et force lui fut de changer de tactique et de se +contenter de la guerre d'escarmouches, sans toutefois se laisser +entraîner dans les lieux déserts et n'offrant aucune ressource où +Jugurtha prétendait l'attirer. L'armée romaine, divisée en deux +principaux corps, l'un sous les ordres de Métellus, et l'autre commandé +par Marius, opérèrent quelque temps dans cette région, ruinant les +cultures des indigènes ennemis, et enlevant par la force les villes qui +ne voulaient pas se soumettre. Zama, attaquée par eux, se défendit avec +énergie, ce qui permit à Jugurtha d'accourir à son secours et de forcer +les Romains à lever le siège. + +Ainsi finit cette première campagne. De grands résultats avaient été +obtenus, puisque l'armée romaine avait vu fuir devant elle le roi +numide, et cependant aucune conquête n'était conservée. Rentré dans la +province d'Afrique pour prendre ses quartiers d'hiver, Métellas songea à +obtenir le succès par d'autres moyens. Il parvint à détacher secrètement +Bomilcar du parti de Jugurtha, en lui promettant sa succession s'il +parvenait à le livrer entre ses mains. Bomilcar poussa donc le roi à +abandonner une lutte dont l'issue ne pouvait que lui être fatale et +l'amena à entrer en pourparlers avec Métellus. Les bases d'un traité +furent arrêtées; déjà une partie des clauses était exécutée par le +versement d'une somme considérable et la remise d'éléphants, de +transfuges, d'armes, etc., lorsque Jugurtha, mis en défiance par +l'insistance avec laquelle on l'invitait à se rendre au camp romain, +éventa le piège dans lequel il avait failli tomber et s'éloigna au plus +vite[82]. + +[Note 82: Salluste, _Bell. Jug._, LXVIII.] + +DEUXIÈME CAMPAGNE DE MÉTELLUS.--Il fallait donc recourir de nouveau au +sort des armes. Métellus alla d'abord s'emparer de Vacca (Badja), qui +s'était révoltée après son départ, et avait massacré sa garnison +romaine; il fit subir à cette ville un châtiment exemplaire. Sur ces +entrefaites, Jugurtha, ayant découvert la trahison de Bomilcar, le +condamna à expirer dans les tourments. + +Au printemps de l'année 107, Métellus reprit méthodiquement la campagne +et envahit la Numidie. Jugurtha, après avoir sans cesse reculé devant +lui, se décide à lui offrir le combat, mais les Berbères ne tiennent pas +et fuient lâchement devant les légionnaires. Cirta ouvre alors ses +portes à Métellus, tandis que Jugurtha se réfugie dans le sud; de là, le +prince berbère revient dans le Tel et va se retrancher, avec sa famille +et ses trésors, dans une localité fortifiée nommée Thala[83]. Métellus +l'y poursuit, mais Jugurtha s'échappe et va chercher la sécurité chez +les Gétules, pendant que les Romains font le siège régulier de la place. +Après quarante jours d'efforts, Thala est forcée, mais les défenseurs ne +livrent aux Romains que des ruines fumantes. + +[Note 83: Ce nom veut dire _source_ en berbère; il est commun à une +foule de localités et il est bien difficile, malgré toutes les +recherches de MM. Marcus, Dureau de la Malle, Guérin, etc., d'indiquer +d'une manière précise la situation de cette ville, qui devait se trouver +soit dans l'Aourès, soit vers la limite actuelle de la Tunisie.] + +Pendant que Métellus était devant Thala, il reçut une députation de la +colonie phénicienne de Leptis (parva)[84], venant lui demander +protection contre les attaques des Berbères. Quatre cohortes de +Liguriens allèrent prendre possession de cette localité au nom de Rome. + +[Note 84: Actuellement Lamta, près de Monastir, en Tunisie.] + +Quant à Jugurtha, il mit à profit son séjour parmi les Gétules pour les +gagner à sa cause, en faisant luire à leurs yeux l'appât du butin. Tout +en s'appliquant à former ces sauvages à la discipline, il envoya à son +beau-père, Bokkus, des émissaires, pour l'amener à lui fournir son +appui. Le roi de Maurétanie avait, dès le début de la guerre, adressé +des protestations de dévouement aux Romains, et était peu disposé à +entrer en lutte contre eux; mais Jugurtha, ayant obtenu de lui une +entrevue, agit avec tant d'habileté sur son esprit, en lui représentant +que les Romains n'avaient d'autre but que de conquérir la Maurétanie, +après avoir pris la Numidie, qu'il lui arracha son adhésion. Bientôt les +alliés se mirent en marche directement sur Cirta. + +Prévenu de la ligue des deux rois, Métellus vint se placer dans un camp +solidement retranché, en avant de la capitale de la Numidie, afin de +couvrir cette contrée. Sur ces entrefaites, on apprit que Marius, alors +à Rome, venait d'être élevé au consulat par le peuple; que la mission de +terminer la guerre de Jugurtha lui avait été confiée et qu'il allait +arriver avec des renforts et de l'argent. Sans attendre son ancien +lieutenant, Métellus rentra en Italie (107). + +MARIUS PREND LA DIRECTION DES OPÉRATIONS.--Débarqué à Utique, Marius fut +bientôt sur le théâtre de la guerre. Il amenait avec lui des renforts +qui, ajoutés aux troupes déjà en campagne, devaient porter l'effectif +des forces romaines à environ 50,000 hommes[85]. Le mouvement offensif +des rois berbères avait été arrêté par les mesures de Métellus. Bokkus +avait en outre été travaillé par lui, de sorte que Jugurtha savait bien +qu'il ne pouvait pas compter sur son beau-père pour une action sérieuse. +Le roi numide ne se hasardait plus aux batailles rangées; à la tête des +cavaliers gétules, il poussait des pointes hardies, jusqu'aux portes du +camp de ses ennemis, pillait les populations soumises et regagnait les +régions éloignées avant qu'on ait eu le temps de le combattre. Il avait +déposé ses trésors à Capsa[86] et tenait toute la ligne du désert. Quant +à Bokkus, il restait dans une prudente expectative. + +[Note 85: Poulle, _Étude sur la Maurétanie Sétifienne_ (_Recueil de +la Soc. arch. de Constantine_, 1863, p. 54).] + +[Note 86: Gafça, dans le Djerid tunisien.] + +Marius, voulant à tout prix sortir de cette situation, dans laquelle il +ne faisait, pour ainsi dire, aucun progrès, se porta, par une marche +audacieuse, sur Capsa, quartier général de son ennemi, enleva cette +place, brûla et dévasta les villes voisines qui soutenaient Jugurtha et +força ce prince à évacuer le pays et à se jeter dans l'Ouest. C'était ce +qu'il cherchait car son plan était de reporter la campagne à l'Occident, +en conservant Cirta comme base d'opérations. Marius vint donc relancer +son ennemi dans les contrées de l'Ouest, et mena avec habileté et succès +cette campagne dans le Zab et le Hodna, et les montagnes qui bordent ces +plaines au nord et à l'ouest[87]. Il réussit même à s'emparer d'une +forteresse établie sur un rocher presque inaccessible, une de ces kalâa +que les Berbères savaient placer sur des pitons escarpés, où le prince +numide avait caché ses derniers trésors. + +Cette habile tactique du général romain enlevait à Jugurtha tous ses +avantages. Le prince numide adressa alors un appel désespéré à Bokkus, +lui promit le tiers de la Numidie en récompense de ses services et le +décida enfin à agir. Les deux rois, ayant opéré en secret leur jonction, +fondirent à l'improviste à la tête de masses considérables[88] sur les +troupes romaines. Surpris par l'impétuosité de l'attaque, Marius, +secondé par Sylla, qui lui a amené un corps de cavalerie, prend +d'habiles dispositions lui permettant de résister; on combat jusqu'au +soir sans résultat. Les Berbères entourent les Romains et passent toute +la nuit à chanter et à danser devant leurs feux, se croyant sûrs de la +victoire. Mais, au point du jour, les Romains se jettent sur les Gétules +et sur les Maures, qui viennent de céder à la fatigue, en font un +carnage horrible et mettent en fuite les survivants[89]. + +[Note 87: D'après Salluste, il se serait avancé jusqu'au Molochath; +mais nous considérons cette marche comme impossible et nous nous +rangeons à l'opinion de M. Poulle qui a discuté avec autorité cette +question dans son excellent travail sur la Maurétanie sétifienne +(_Annuaire du la Société archéologique_, 1863, pp. 40 et suiv). Quant à +l'opinion de M. Rinn (_Revue Africaine_, n° 171), tendant à placer le +Molochath à l'est de Cirta, il nous est impossible de l'admettre. M. +Tauxier (_Revue Africaine_, n° 174), propose d'identifier la Macta au +Mulucha (ou Molochath).] + +[Note 88: 60,000 hommes, selon Paul Orose.] + +[Note 89: Salluste, _Bell. Jug._, XCV, XCVI. M. Poulle, dans +l'article précité, place le théâtre de ces combats aux environs d'El +Anasser et de l'Ouad Gaamour, à l'O. de Sétif.] + +Après cette victoire, Marius conduisit habilement son armée vers Cirta +pour lui faire prendre ses quartiers d'hiver, à l'abri de cette place. +En chemin, il fut de nouveau attaqué par les rois indigènes, qui avaient +rallié les fuyards et divisé leurs troupes en quatre corps. Le courage +de Marius et de Sylla, la prudence et l'habileté du général dans son +ordre de marche, sauvèrent encore l'armée romaine, qui dut, selon Paul +Orose, lutter pendant trois jours avec acharnement[90]. + +[Note 90: _Hist._, 1. V, cap. 15.] + +CHUTE DE JUGURTHA.--Ces défaites successives avaient suffi pour dégoûter +Bokkus de la guerre. Cinq jours après le dernier combat arrivèrent à +Cirta les envoyés du roi de Maurétanie, chargés de proposer la paix. Les +malheureux parlementaires, qui avaient suivi la route du désert, sans +doute pour éviter les partisans de Jugurtha, avaient été entièrement +dépouillés par des pillards Gétules, et se présentèrent nus et pleins de +terreur[91]. Néanmoins, leurs propositions ayant été acceptées en +principe, on les fit partir pour Rome, afin qu'ils fournissent devant le +sénat les justifications de leur maître. + +[Note 91: _Bell. Jug._, XCIX, C.] + +A la suite de ces négociations, Sylla fut envoyé vers Bokkus avec une +escorte de guerriers choisis et armés à la légère. Après cinq jours de +marche, il rencontra Volux, fils du roi de Maurétanie, venu à sa +rencontre pour lui faire escorte. Le même soir il faillit se jeter sur +le camp de Jugurtha et n'échappa à ce danger que par son audace et son +énergie. Enfin, la petite troupe atteignit le campement de Bokkus. Sylla +fut fort surpris d'y trouver un envoyé de Jugurtha, qui l'y avait +précédé et devant lequel il lui était difficile de traiter de +l'extradition du prince numide. Néanmoins Sylla agit avec une telle +habileté qu'il finit par triompher des irrésolutions de Bokkus et le +décider à livrer son gendre. Un message fut envoyé à Jugurtha pour +l'engager à venir traiter de la paix; mais le Numide était trop fin pour +consentir à se livrer ainsi aux mains de ses ennemis et il exigea tout +d'abord que Sylla lui fût remis en otage. + +Pendant plusieurs jours Bokkus hésita encore pour savoir s'il livrerait +Sylla à Jugurtha, ou Jugurtha à Sylla. Enfin, il se prononça pour le +dernier parti. Après bien des négociations, il fut convenu que chacun se +rendrait, sans armes, à un endroit désigné, afin d'arrêter les +conditions de la paix. Jugurtha, vaincu par les assurances que lui +prodigua son beau-père, se décida à venir au rendez-vous; mais, à peine +était-on réuni, que des gardes, cachés aux environs, se jetèrent sur le +prince numide et le livrèrent garrotté à Sylla[92]. Ainsi la trahison +mit fin à cette guerre que le génie de Jugurtha aurait peut-être +prolongée encore. Le premier janvier 104, Marius fit son entrée +triomphale à Rome, précédé de Jugurtha en costume royal et couvert de +chaînes; puis le vaincu fut jeté dans le cachot du Capitole, où il +mourut misérablement. + +[Note 92: Salluste, _Bell. Jug._, CX.] + +La guerre de Jugurtha fut en résumé l'acte de résistance le plus sérieux +des Berbères contre les Romains. Sans approuver les crimes du prince +numide, on ne saurait trop admirer les ressources de son esprit et son +indomptable énergie; et il faut reconnaître qu'avec lui tomba +l'indépendance de son pays. Cette guerre nous montre le caractère des +indigènes tel que nous le retrouverons à toutes les époques, qu'il +s'agisse de soutenir Jugurtha, Tacfarinas, Firmus, Abou Yezid, Ibn +R'ania ou Abd-el-Kader, c'est toujours chez eux la même ardeur à +l'attaque, le même découragement après la défaite et la même ténacité à +recommencer la lutte jusqu'à ce que la trahison vienne y mettre fin. + +PARTAGE DE LA NUMIDIE.--Après la chute de Jugurtha, les Romains +n'osèrent encore prendre possession de toute la Numidie. Ils +attribuèrent à Bokkus, pour le récompenser de ses services, la Numidie +occidentale, l'ancienne Masséssylie, s'étendant depuis la Molochath +jusque vers le méridien de Saldæ. Le reste, la Numidie proprement dite, +fut donné à Gauda, frère de Jugurtha, depuis longtemps au service de +Rome, sauf toutefois une petite partie que l'on adjoignit à la province +d'Afrique. Gauda, vieillard chargé d'années et faible de caractère, +mourut peu de temps après son élévation au pouvoir. Les documents +historiques font absolument défaut pour ce qui se rapporte à cette +période. On sait seulement que la Numidie propre fut de nouveau partagée +entre Hiemsal II, fils de Gauda, et Yarbas ou Hiertas, prince de la +famille royale, peut-être également fils de ce dernier. Il est probable +que Hiemsal II eut pour sa part la région orientale de la Numidie +confinant à la province romaine et l'entourant au sud, et que Yarbas +reçut la partie occidentale, s'étendant jusqu'à Saldæ, limite des +possessions du roi de Maurétanie. Peut-être, comme le pense M. +Poulle[93], un autre prince, du nom de Masintha, régnait-il déjà sur la +province sitifienne. + +Ces rois vassaux gouvernèrent sous la tutelle directe de Rome, exerçant +un pouvoir qui n'avait en réalité d'autre but que de préparer, par une +transition, l'asservissement du pays au peuple-roi. + +Des traités furent conclus avec les tribus gétules indépendantes, qui +furent comptées au nombre des alliés libres de Rome[94], premier pas +vers la soumission. + +[Note 93: Maurétanie sétifienne (_Annuaire de la Soc. arch. de +Constantine_, 1863).] + +[Note 94: Mommsen, _Hist. Rom._, t. IV, p. 272.] + +COUP D'OEIL SUR L'HISTOIRE DE LA CYRÉNAIQUE.--CETTE PROVINCE EST LÉGUÉE +À ROME.--Nous avons jusqu'à présent négligé les faits de l'histoire de +la Cyrénaïque, car ils ne se rattachaient pas directement à celle de la +Berbérie. Nous avons dit[95] que Cyrène fut fondée par une colonie de +Grecs Théréens, vers le VIIe siècle avant notre ère. Après avoir vécu +plus d'un siècle heureuse et prospère sous l'autorité de ses rois de la +famille de Battos, la colonie fut vaincue et soumise par les Perses +(525). A la bataille de Platée, les Berbères libyens figurent parmi les +troupes de Xerxès. Dans le cours du Ve siècle une vaste révolte des +indigènes rend la liberté à la Cyrénaïque. Le régime républicain y est +proclamé[96]. Cyrène atteint alors une grande prospérité. Elle se +rencontre à l'ouest avec Karthage, sa rivale; une guerre sanglante +éclate entre les Grecs et les Karthaginois au sujet de la limite +commune. La lutte se termine par un traité consacré par le dévouement +des Philènes, deux frères Karthaginois, qui, selon la tradition, +consentirent à être enterrés vivants pour agrandir, vers l'est, le +domaine de leur patrie (350). + +[Note 95: Voir _Fondation de Kyrène par les Grecs_, ch. I.] + +[Note 96: Diodore, Thucydide, Héraclide de Pont.] + +Lors du voyage d'Alexandre le Grand à l'oasis d'Ammon, les Cyrénéens lui +envoyèrent des ambassadeurs chargés de lui offrir l'hommage de leur +soumission et de lui remettre des présents consistant en chevaux et en +chars. Sans se détourner de sa route, le grand conquérant accueillit +cette démarche et admit les Cyrénéens parmi ses tributaires, ou +peut-être simplement ses alliés, car le pays conserva son indépendance, +jusqu'au jour où les Egyptiens, appelés par une faction vaincue à la +suite d'une longue guerre civile, vinrent s'emparer du pays. Ptolémée le +Lagide laissa à Cyrène un gouverneur et une garnison (322). + +Quelque temps après, le Macédonien Oppellas, qui gouvernait la +Cyrénaïque pour le compte du souverain d'Egypte, se déclara roi +indépendant et, soutenu par ses amis de Grèce, acquit une grande +puissance. C'est alors que, cédant aux instances d'Agathocle qui était +venu porter la guerre en Afrique, il alla se joindre à lui pour +combattre les Karthaginois. Nous avons vu[97] que le roi de Sicile le +fit assassiner. A la suite de ces événements, Ptolémée voulut ressaisir +la Cyrénaïque, mais il dut se porter au plus vite vers l'est, pour +combattre ses mortels ennemis, Antigone et Démétrius, fils de celui-ci, +qui avait épousé la veuve d'Oppellas. Ce ne fut qu'après avoir triomphé +d'eux à la bataille d'Ipsus (301), qu'il put s'occuper de la soumission +de la Cyrénaïque. Son beau-fils Magas accomplit cette mission et resta +gouverneur du pays. + +Ptolémée avait ramené de ses expéditions en Syrie un grand nombre de +Juifs; il les expédia en Cyrénaïque et dans les autres villes de la +Libye[98]. C'est ainsi que nous verrons, au XIe siècle de notre ère, le +kalife Fâtemide El Mostancer, lancer sur le Mag'reb les Arabes hilaliens +qu'il a également ramenés de ses guerres de Syrie et dont il ne sait que +faire. + +A la mort de Ptolémée (285), Magas se déclara indépendant et, après +avoir tenté de renverser du trône d'Egypte son frère utérin Ptolémée +Philadelphe, conclut avec lui un traité d'alliance et donna à la +Cyrénaïque des jours de calme et de prospérité. A sa mort, sa fille, la +célèbre Bérénice, épousa le beau Démétrius, fils du Polyorcète, et +partagea avec lui le trône de Cyrène. On connaît la fin tragique de +Démétrius et le second mariage de Bérénice, avec Ptolémée Evergète[99]. +Ainsi la Cyrénaïque fut encore une fois réunie à la couronne d'Egypte +(247). Mais Bérénice n'oublia pas sa patrie: elle y fit exécuter de +grands travaux et orna certaines villes avec magnificence. Son nom fut +donné à la ville d'Hespéride (Ben-Ghazi). + +[Note 97: Chapitre I, p. 10.] + +[Note 98: Josèphe.] + +[Note 99: Justin, _Hist._, XXVI.] + +A l'occasion de la querelle survenue entre les deux frères Ptolémée +Philométor et Ptolémée Evergète, surnommé Physcon, qui avaient partagé +pendant quelque temps le trône de l'Egypte, Rome, sollicitée par le +premier (164), envoya des commissaires qui opérèrent le partage du +royaume entre les deux frères. Physcon obtint, pour sa part, la +Cyrénaïque avec la partie de la Libye y attenant[100]. Mécontent de son +lot, il essaya en vain de décider son frère ou Rome à réformer le +partage. En 147, Philométor étant mort, Physcon alla s'emparer du trône +d'Egypte et fit gémir le pays sous sa tyrannie, pendant un long règne +qui ne se termina qu'en l'année 117. Par son testament il léguait la +Cyrénaïque à son fils naturel Apion. + +[Note 100: Polybe.] + +Pour la dernière fois la Cyrénaïque formait un royaume indépendant. +Apion régna paisiblement, obscurément même, pendant vingt années, +entretenant avec Rome des rapports fréquents, et, à sa mort survenue en +l'an 96, il légua son royaume au peuple-roi. Cette nouvelle province +s'étendait de l'Egypte à la grande Syrte. Rome laissa à la Cyrénaïque +ses institutions, aux villes leurs franchises, et se contenta de prendre +possession des biens de la couronne, dont les produits vinrent grossir +les revenus du trésor public. En réalité, le pays demeura livré à +l'anarchie des factions jusqu'au moment où Lucullus, au retour de la +guerre contre Mithridate, vint prendre possession de la Cyrénaïque et la +réduire en province romaine (86). + + + + +CHAPITRE VI + +L'AFRIQUE PENDANT LES GUERRES CIVILES +89-46 + + +Guerre entre Hiemsal et Yarbas.--Défaite des partisans de Marius en +Afrique; mort de Yarbas.--Expéditions de Sertorius en Maurétanie.--Les +pirates africains châtiés par Pompée.--Juba I successeur de Hiemsal.--Il +se prononce pour le parti de Pompée.--Défaite de Curion et des Césariens +par Juba.--Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la bataille de +Pharsale.--César débarque en Afrique.--Diversion de Sittius et des rois +de Maurétanie.--Bataille de Thapsus, défaite des Pompiens.--Mort de +Juba.--La Numidie orientale est réduite en province +Romaine.--Chronologie des rois de Numidie. + + +GUERRE ENTRE HIEMSAL II ET YARBAS.--Dans la situation de vassalité où se +trouvaient les rois numides vis-à-vis de Rome, il leur était difficile +de ne pas prendre une part, plus ou moins directe, aux troubles qui +l'agitaient. Marius, forcé de fuir, se réfugia en Afrique, comptant sur +le secours du roi Hiemsal II, auprès duquel il avait envoyé son fils. +Mais le Berbère voyait poindre la fortune de Sylla. Il se prononça pour +celui-ci, et le fils de Marius, qu'il avait retenu comme prisonnier et +qui n'était parvenu à s'échapper,--s'il faut en croire Plutarque,--que +grâce à l'intérêt que lui portait une concubine de son hôte, ayant +rejoint son père, lui apprit qu'il ne lui restait qu'à fuir. Marius qui +avait été repoussé de Karthage par le proconsul Sextus, errait sur le +rivage près de la limite de la Numidie; il put cependant prendre la mer, +gagner les îles Kerkinna, échappant ainsi aux sicaires de Hiemsal. Il +trouva ensuite un refuge chez Yarbas, qui s'était déclaré pour lui, et y +passa sans doute l'hiver de l'année 88. + +Bientôt Yarbas marcha contre son parent, le défit, et s'empara de son +royaume. Ainsi le parti de Marius triomphait en Afrique, tandis qu'en +Europe il n'éprouvait que des revers. + +DÉFAITE DES PARTISANS DE MARIUS EN AFRIQUE. MORT DE YARBAS.--La province +africaine devint le refuge des partisans de Marius. Le préteur Hadrianus +en avait expulsé Métellus et Crassus, qui essayaient en vain de rallier +ce pays au parti des Optimates. Pour augmenter ses forces, Hadrianus +voulut affranchir les esclaves; mais les marchands d'Utique se +révoltèrent en masse et brûlèrent le préteur dans sa maison. Cependant +l'Afrique resta fidèle au parti Marianien. Domitius Ahénobarbus, gendre +de Cinna, y organisa la résistance. Un camp fut formé près d'Utique et +bientôt, grâce aux renforts fournis par Yarbas, une vingtaine de mille +hommes s'y trouvèrent réunis. + +Mais Sylla, sans laisser à ses ennemis le temps de se reformer, chargea +Cnéius Pompée d'une expédition en Afrique. Il lui confia à cet effet six +légions qui partirent sur une flotte de cent vingt galères, suivies d'un +grand nombre de bateaux de transport. + +Débarqué heureusement en Afrique, le général romain marcha contre ses +ennemis, qui l'attendaient dans une forte position, les attaqua en +profitant du désordre causé par un orage, les défit, et enleva leur +camp, avec leurs bagages et les éléphants du roi numide. D. Ahénobarbus +tomba en combattant; quant à ses soldats, il en fut fait un grand +carnage, puisque trois mille, seulement, d'entre eux purent s'échapper. + +Yarbas avait pris la fuite avec les débris de ses Numides et tâchait de +gagner sa retraite, lorsqu'il se heurta contre un corps de cavaliers +maures, envoyés par le roi Bogud, fils de Bokkus, au secours de Pompée. +Gauda fils de Bogud, commandant de cette colonne, contraignit Yarbas à +se réfugier derrière les remparts de Bulla-Regia[101], sa capitale. + +Pompée, qui avait envahi la Numidie, empêcha les Berbères de porter +secours à leur roi. Forcé de se rendre à Gauda, Yarbas fut mis à mort. +Hiemsal rentra ainsi en possession de son royaume et reçut, comme +récompense de sa fidélité à Sylla, le territoire du vaincu[102] (81). +Ces luttes avaient duré sept ans. Vers la même époque Bokkus, roi de +Maurétanie, ayant cessé de vivre, son empire avait été partagé entre ses +deux fils: Bokkus II, qui obtint la partie orientale, avec Yol pour +capitale, et Bogud, à qui échut la partie occidentale, avec Tingis. Ce +dernier avait fourni son appui à Pompée pour écraser Yarbas. + +[Note 101: Sur un affluent de la Medjerda, en Tunisie.] + +[Note 102: Florus, _Hist. Rom._] + +EXPÉDITIONS DE SERTORIUS EN MAURÉTANIE.--Tandis que la Numidie était le +théâtre de ces guerres, Sertorius était chassé de l'Espagne par Annius, +lieutenant de Sylla. Forcé de prendre la mer, il s'adjoignit à des +pirates ciliciens et vint tenter un débarquement sur les côtes de la +Maurétanie. Mais il fut reçu les armes à la main par les farouches +montagnards de l'ouest et parvint, non sans peine, à se rembarquer. Il +alla chercher un refuge dans les îles Fortunées (Canaries) et, de là, +attendit une occasion plus favorable d'intervenir. Cette occasion ne +tarda pas à se présenter. Un certain Ascalis, soutenu par une partie des +corsaires ciliciens dont nous avons parlé, s'était mis en état de +révolte contre le souverain maurétanien et s'était emparé de Tanger. + +Sertorius débarqua de nouveau en Afrique avec ses soldats, et vint +mettre le siège devant Tanger. Un corps de troupes romaines, sous le +commandement de Paccianus (ou Pacciæcus), ayant été envoyé par Sylla au +secours d'Ascalis, Sertorius lui offrit le combat, avant qu'il eût opéré +sa jonction avec ce dernier, le défit et tua Paccianus; puis il enleva +d'assaut Tanger et fit prisonnier le prétendant et sa famille (82). +Encouragé par ce succès et appelé par les Lusitaniens, Sertorius réunit +ses guerriers au nombre d'environ deux mille hommes, auxquels +s'adjoignirent sept cents Berbères. Etant passé en Espagne, il reçut +dans son armée le contingent des Lusitaniens et marcha contre les +Romains. On sait qu'il se rendit bientôt maître de toute l'Espagne (78) +et que sa puissance fut assez grande pour que Mithridate lui proposât +une alliance; on sait aussi qu'il fallut toute la science et les efforts +combinés de Métellus et de Pompée pour triompher de ce chef de partisans +(72). Ce fait prouve que les incursions des Berbères de l'ouest en +Espagne datent de loin. + +LES PIRATES AFRICAINS CHATIÉS PAR POMPÉE.--Nous avons vu plus haut des +pirates s'associer à Sertorius pour faire une expédition en Maurusie. La +Méditerranée était alors infestée par ces écumeurs de mer, précurseurs +des corsaires barbaresques, à l'industrie desquels la conquête de +l'Algérie par la France a mis fin. Le littoral des Syrtes et de la +Cyrénaïque était un des repaires de ces brigands qui enlevaient toute +sécurité à la navigation. Les Nasamons se faisaient remarquer parmi eux +par leur hardiesse. Des mercenaires et des officiers licenciés, des +proscrits, épaves de toutes les guerres civiles, des brigands de toutes +les nations complétaient les équipages. Plusieurs expéditions avaient +déjà été entreprises contre eux; mais les leçons qu'on leur avait +infligées n'avaient eu, pour ainsi dire, aucun résultat. Leur audace ne +connaissait pas de bornes: «l'or, la pourpre, les tapis précieux +décoraient leurs navires; quelques-uns avaient des rames argentées, et +chaque prise était suivie de longues orgies au son des instruments de +musique[103]». Ils possédaient, dit-on, plus de trois mille navires avec +lesquels ils entreprenaient de véritables expéditions et interceptaient +souvent les convois de grains venant non seulement de l'Afrique, mais de +la Sicile et de la Sardaigne. Les corsaires formaient un véritable état +qui avait déclaré la guerre au reste du monde. Ils avaient établi des +règles d'obéissance et de hiérarchie auxquelles tous se soumettaient; +quant à leurs prises, ils les considéraient comme du butin légitimement +conquis par la guerre. + +[Note 103: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 779.] + +En 67 Pompée, chargé par décret de mettre fin à cette situation +insupportable, et ayant reçu à cet effet des forces considérables, +divisa sa flotte en treize escadres, nettoya en quarante jours les +rivages de l'Espagne et de l'Italie, accula les pirates dans la +Méditerranée orientale, détruisit tous leurs navires, et força à la +soumission ceux qui n'avaient pas péri. + +En 59, lors du premier triumvirat, Pompée obtint dans son lot l'Afrique; +il fit administrer cette province par des lieutenants et conserva des +relations amicales avec le prince de Numidie, qui lui devait tout[104]. + +[Note 104: Boissière, p. 169.] + +JUBA I, SUCCESSEUR DE HIEMSAL II. IL SE PRONONCE POUR LE PARTI DE +POMPÉE.--Après les événements qui avaient rendu à Hiemsal II son +royaume, augmenté de celui de Yarbas, ce prince régna tranquillement +pendant de longues années, aidé dans l'exercice du pouvoir, par son fils +Juba, sous le protectorat de Rome. A la suite d'une contestation +survenue avec un chef berbère du nom de Masintha, le même qui, ainsi que +nous l'avons dit[105], gouvernait sans doute la Numidie occidentale, +voisine de la Maurétanie, les princes africains vinrent soumettre leur +procès au Sénat. Juba, représentant son père, obtint gain de cause +malgré l'opposition de César qui, d'après Suétone, serait allé, dans son +ardeur à défendre Masintha, jusqu'à saisir par la barbe son adversaire. +Juba garda un âpre ressentiment de cette violence et profita de son +séjour à Rome pour resserrer les liens qui unissaient son père au parti +pompéien. + +[Note 105: D'après M. Poulle, _loc. cit._] + +En l'an 50 Hiemsal cessa de vivre. Son fils Juba lui succéda. C'était un +homme d'un courage et d'une hardiesse remarquables; ses rapports avec +les Romains l'avaient initié aux raffinements de la civilisation; mais +son goût pour les choses de la guerre l'avait empêché de tomber dans la +mollesse. Persuadé qu'il était appelé à jouer un grand rôle dans la +querelle qui divisait alors le peuple romain, son premier soin, en +prenant le pouvoir, fut d'organiser ses forces, non seulement au moyen +de ses guerriers numides, mais encore en attirant à lui des aventuriers +de toute race, qui, profitant de l'anarchie générale, s'étaient réunis +en bandes et guerroyaient pour leur compte sur divers points. Ainsi +préparé, il attendit, au cœur de son royaume, que le moment d'agir fût +arrivé. + +DÉFAITE DE CURION ET DES CÉSARIENS PAR JUBA.--L'occasion ne tarda pas à +se présenter. Après que César eut enlevé l'Italie aux Pompéiens, Attius +Varus, lieutenant de Pompée, se réfugia avec quelques forces en Afrique, +y proclama l'autorité de son maître et se mit en relations avec Juba. +Curion, ennemi personnel de ce dernier, dont il avait proposé au Sénat +la dépossession, fut dépêché par César pour réduire le rebelle et son +allié numide, déclaré ennemi public. Après quelques opérations dans +lesquelles il eut l'avantage, il contraignit Varus à se réfugier à +Utique et commença le siège de cette ville. La situation des Pompéiens +devenait critique, lorsque Juba accourut à leur secours, à la tête d'une +puissante armée, ce qui contraignit Curion à lever le siège et à +chercher lui-même un refuge derrière les retranchements du camp +Cornélien[106], où rien ne lui manquait. Il aurait pu résister avec +succès aux forces combinées de ses ennemis; mais ceux-ci employèrent la +ruse pour l'en faire sortir et leur stratagène réussit. Ils répandirent +le bruit que Juba, rappelé dans son royaume par une révolte subite, +avait emmené la plus grande partie de ses forces, en laissant le reste +sous le commandement de son général Sabura. Pour donner plus de sérieux +à cette feinte, le roi numide se tint en arrière avec le gros de son +armée et ses éléphants et fit avancer Sabura suivi de peu de monde. + +[Note 106: Les vestiges de ce camp se voient encore à Porto Farina.] + +Aussitôt Curion sortit du camp avec une partie de ses gens et se porta +sur la Medjerda (Bagradas), où il ne tarda pas à rencontrer +l'avant-garde numide. Les prisonniers confirmant les précédents +rapports, à savoir qu'il n'avait devant lui que Sabura, le général +romain se lança imprudemment à la poursuite des guerriers indigènes qui, +tantôt combattant, tantôt fuyant, l'attirèrent dans un terrain choisi, à +portée des renforts de Juba. Les Césariens, harassés de fatigue, +débandés, négligeant leurs précautions habituelles, car ils se croyaient +sûrs de la victoire, se virent tout à coup entourés par de nouveaux et +innombrables ennemis, parmi lesquels deux mille cavaliers espagnols et +gaulois de la garde de Juba. Il ne leur restait qu'à vendre chèrement +leur vie. Enflammés par l'exemple de Curion, qui refusa de fuir, ils +combattirent avec la plus grande bravoure et furent tous exterminés. La +tête du général romain fut apportée au prince berbère. + +Dès que la nouvelle de cette défaite parvint au camp cornélien, les +soldats furent pris d'une véritable panique, que le préteur M. Rufus fut +impuissant à calmer. Tous se précipitèrent vers la rivage afin de +s'embarquer sur des navires marchands ancrés dans le port; mais la +plupart de ces barques sombrèrent, étant surchargées; dans certains +navires, les marins jetèrent à l'eau les soldats, et il en résulta que, +de toute cette armée, bien peu de Césariens purent gagner la côte de +Sicile, où ils arrivèrent isolés et démoralisés. Ceux qui n'avaient pu +s'embarquer se rendirent à Juba qui les fit tous massacrer sans pitié +[107]. + +Rempli d'orgueil par ce succès, Juba entra solennellement à Utique et +commença à faire rudement sentir son arrogance aux Pompéiens. + +[Note 107: Appien, _passim_.] + +LES POMPÉIENS SE CONCENTRENT EN AFRIQUE APRÈS LA BATAILLE DE +PHARSALE.--Mais, tandis que l'Afrique était le théâtre de ces +événements, le grand duel de César et de Pompée se terminait à Pharsale +par la défaite de celui-ci, suivie bientôt de sa mort misérable +(août-juin 48). Les débris des Pompéiens vinrent en Afrique se réfugier +auprès de Varus et tenter de se reformer sous la protection de Juba. + +Métellus Scipion, beau-père de Pompée, Labiénus et autres chefs du parti +pompéien, et enfin Caton, arrivé le dernier, après avoir mis la +Cyrénaïque en état de défense, se trouvèrent réunis et ne tardèrent pas +à grouper des forces respectables, tant comme effectif que comme +matériel et vaisseaux. Ils enrôlèrent aussi un grand nombre d'indigènes +et renforcèrent leurs légions au moyen d'éléments divers. L'éloignement +de César, retenu en Egypte, favorisait cette réorganisation de leurs +forces. Malheureusement la concorde était loin de régner parmi les +Pompéiens: Scipion et Varus s'y disputaient le commandement, et Juba +faisait avec insolence sentir le poids de son autorité à tous. Il +fallait l'énergie de Caton pour éteindre ces discordes et rappeler +chacun à son devoir. Grâce à lui, Scipion fut reconnu général en chef +des forces pompéiennes; ce fut lui également qui sauva Utique de la +destruction, car Juba voulait raser cette cité comme étant attachée au +parti césarien. Il s'appliqua particulièrement à la fortifier et laissa +aux autres chefs le soin de diriger les opérations actives. Le roi +berbère, rempli d'orgueil par l'importance que lui donnaient les +événements, s'entoura des insignes de la royauté et fit frapper des +monnaies à son effigie. Il avait imposé aux Pompéiens cette condition, +qu'en cas de succès, la province d'Afrique lui serait donnée, et il se +voyait déjà souverain d'un puissant empire[108]. + +[Note 108: Mommsen, _Hist. Rom_., t. VII, p. 128.] + +CÉSAR DÉBARQUE EN AFRIQUE.--Ainsi, il ne suffisait pas à César d'avoir +vaincu son rival à la suite d'une brillante campagne. Il fallait +recommencer une nouvelle guerre contre son parti, sur un autre continent +et avec des forces bien inférieures à celles de ses ennemis. César +accepta les nécessités de la situation avec sa décision ordinaire. +Retenu à Alexandrie par les vents contraires, il prit toutes les +dispositions pour assurer la réussite de sa téméraire entreprise. Dans +le but d'entraver le secours que Juba allait offrir aux Pompéiens, il le +proclama, ainsi que nous l'avons dit, ennemi public, et accorda ses +états aux deux rois de Maurétanie Bokkus et Bogud, comptant bien qu'ils +attaqueraient la frontière occidentale de la Numidie et feraient ainsi +une salutaire diversion. + +Au commencement de l'an 46, César débarqua non loin d'Hadrumète (Sousa), +après une périlleuse traversée dans laquelle sa flotte avait été +dispersée. Il n'avait alors avec lui qu'environ cinq mille fantassins et +cent cinquante cavaliers gaulois. C'est avec cette faible armée qu'il +allait affronter, loin de tout secours, des forces combinées montant à +soixante mille hommes, avec une nombreuse cavalerie et des éléphants. +Heureusement pour le dictateur, ses ennemis ne surent pas tirer parti de +leurs avantages. Leurs nombreux navires restèrent à l'ancre, au lien +d'aller intercepter ses communications et empêcher l'arrivée de +renforts. Scipion soumis aux caprices de Juba, se montra d'une faiblesse +extrême et, pour plaire à ce prince, laissa ses soldats ravager la +province d'Afrique, ce qui détacha de lui la population coloniale qui ne +voulait à aucun prix subir la domination d'un Berbère. Enfin les +opérations de guerre furent menées sans énergie ni cohésion. + +Cependant César, après avoir en vain essayé de se rendre maître +d'Hadrumète, soit par la force, soit en achetant Considius qui défendait +cette place, se vit bientôt forcé de battre en retraite, poursuivi dans +sa marche par un grand nombre de Numides, contre lesquels la cavalerie +gauloise était obligée de faire tête à chaque instant. Bien accueilli +par les habitants de Ruspina[109], il se retrancha dans cette localité +et reçut également la soumission de Leptis parva[110], ce qui lui +procura l'avantage d'un bon port où il ne tarda pas à recevoir des +renforts et des provisions. + +[Note 109: Monastir, selon M. Guérin.] + +[Note 110: Lemta, au sud du golfe de Hammamet, selon le même.] + +Bientôt arriva Labiénus à la tête d'une armée de huit mille hommes, +comprenant un grand nombre de cavaliers numides. César leur offrit +aussitôt le combat, et, grâce à une liabile tactique, parvint à +repousser ses ennemis. Malgré ce succès, sa situation était des plus +critiques: Scipion arrivait avec huit légions et de nombreux cavaliers; +il n'était plus qu'à trois journées, et derrière lui s'avançait le gros +de l'armée de Juba, commandée par le prince berbère en personne. Bloqué, +manquant de tout, César déploya, dans cette conjoncture critique, les +ressources de son génie: construisant des machines de guerre, +démolissant des galères pour avoir le bois nécessaire aux palissades, +enfin nourrissant ses chevaux au moyen d'algues marines lavées dans +l'eau douce. Heureusement Salluste, alors préteur, parvint à surprendre +l'île de Kerkinna, où avaient été entassées de nombreuses provisions qui +assurèrent le salut des Césariens. + +DIVERSION DE SITTIUS ET DES ROIS DE MAURÉTANIE.--Sur ces entrefaites, un +certain P. Sittius, chef d'une bande d'aventuriers, avec lequel César +était en pourparlers depuis quelque temps, se joignit aux troupes de +Bogud, roi de la Maurétanie orientale, et envahit la Numidie par +l'ouest. Ce Sittius, Italien d'origine, compromis dans la conspiration +de Catilina, et qui déjà, en 48, avait aidé Cassius, lieutenant de +César, à écraser Marcellus en Espagne, avait réuni en Afrique une +véritable armée de malandrins de tous les pays avec lesquels il se +mettait au service de quiconque le payait convenablement[111]. Homme +énergique et d'une grande audace, son appui, surtout après sa jonction +avec les troupes de Maurétanie, allait être d'un grand prix pour César. + +Marchant résolument sur Cirta, Sittius parvint sans empêchement sous les +remparts de cette ville, l'enleva après un siège de peu de jours[112] et +se rendit maître d'une autre place forte dont on ignore le nom, où se +trouvaient les magasins d'armes et de vivres de Juba. Appuyé sur cette +forteresse, il rayonna dans tous les sens, menaçant les villes et les +campagnes de la Numidie. + +A la réception de ces graves nouvelles, Juba dut faire rétrograder une +partie de son armée pour s'opposer aux entreprises des envahisseurs et +couvrir sa capitale. Mais bientôt un autre sujet d'inquiétude le força à +porter ses regards vers le sud. Les Gétules, travaillés par les +émissaires de César, s'étaient lancés sur sa frontière méridionale. Il +fallut donc distraire encore de nouveaux soldats pour contenir les +nomades sahariens. Ainsi Juba, menacé sur ses derrières et sur son +flanc, fut contraint de suspendre son mouvement et de changer ses plans. +Il n'est pas douteux que ces diversions assurèrent le salut de César. + +[Note 111: Appien, _De bell. civ_., lib. IV, cap. 54. Salluste, +_Catil_., c. 21.] + +[Note 112: Hirtius, _De bell. afr_.] + +BATAILLE DE THAPSUS, DÉFAITE DES POMPÉIENS.--Cependant César, après +s'être solidement établi dans ses retranchements, avait cherché à +s'étendre sur le littoral, ayant en face de lui Scipion, appuyé sur +Hadrumète, Thapsus[113] et Thysdruss[114]. Ce général restait, depuis +deux mois, dans une inaction incompréhensible, appelant sans cesse Juba +à son secours; mais le prince berbère avait d'autres soucis, ainsi qu'on +l'a vu. Peut-être aussi ne se souciait-il pas trop de débarrasser les +Pompéiens de leur ennemi et n'était-il pas fâché de les laisser à la +merci de César, pour arriver ensuite, écraser celui-ci et rester maître +du pays[115]. + +[Note 113: Ras Dimas, au sud du golfe de Hammamet.] + +[Note 114: El Djem.] + +[Note 115: Cf. Hirtius.] + +Cédant enfin à des instances de plus en plus pressantes ou peut-être à +des promesses précises, Juba laissa le commandement des opérations +contre Sittius à son lieutenant Sabura, se porta vers l'est et établit +son camp en arrière de celui de Scipion. Les soldats de César, effrayés +de l'approche du prince numide dont la renommée avait considérablement +exagéré les forces, furent surpris de constater que son armée n'était +pas aussi puissante qu'on l'annonçait. Le dictateur, qui venait de +recevoir du renfort, profita habilement de cette impression pour prendre +l'offensive et attaquer Thapsus, ville construite sur une sorte de +presqu'île. Par son ordre, l'isthme qui reliait cette ville à la terre +fut coupé et toute communication se trouva interrompue entre les +assiégés et les Pompéiens. + +Déjà les Césariens avaient remporté quelques avantages sur terre et sur +mer et repris confiance, d'autant plus que les rangs de leurs ennemis +s'éclaircissaient par la désertion. La désaffection des populations +s'accentuait chaque jour, et Juba, pour faire un exemple, était allé +détruire la ville de Vacca (Badja), dont les habitants avaient offert +leur soumission à César. Scipion ne pouvant plus persister dans son +inaction, se porta au secours de Thapsus où il fut rejoint par Juba. +Bientôt César, qui avait pris toutes ses dispositions pour l'offensive, +fit attaquer ses ennemis coalisés. Les Césariens déployèrent la plus +grande bravoure et forcèrent les Pompéiens à reculer. Les éléphants +affolés contribuèrent au désordre et empêchèrent la cavalerie numide de +donner. Le camp des Pompéiens et celui de Juba tombèrent successivement +aux mains des vainqueurs. Quant à l'armée coalisée, naguère si nombreuse +et si puissante, elle fuyait en désordre dans toutes les directions. Les +Césariens firent des vaincus un carnage horrible: dix mille cadavres +restèrent sur le champ de bataille. + +Cette belle victoire assurait le succès de César. Les villes +environnantes, Hadrumète, Thysdrus, qui étaient déjà pour lui, +s'empressèrent de se rendre à ses officiers pendant que sa cavalerie +marchait sur Utique. Caton essaya d'y organiser la résistance, mais, on +l'a vu, les habitants de cette ville étaient pour César; aussi n'eut-il +bientôt d'autre ressource pour échapper au vainqueur que de se donner la +mort (avril 46). + +MORT DE JUBA; LA NUMIDIE ORIENTALE EST RÉDUITE EN PROVINCE +ROMAINE.--Après la bataille de Thapsus, les chefs pompéiens qui +échappèrent au fer du vainqueur prirent la route de l'ouest pour tâcher +d'atteindre l'Espagne. Mais Sittius, qui les attendait au passage, en +arrêta un grand nombre et coula leurs vaisseaux dans le port +d'Hippone[116]. Scipion, repoussé en Afrique par la tempête, se perça de +son épée. + +[Note 116: Florus, _Hist. Rom_.] + +Quant à Juba, échappé de la mêlée, il évita la poursuite des vainqueurs; +en se cachant le jour et ne marchant que la nuit, il parvint à atteindre +sa capitale Zama regia, où il avait laissé sa famille et où il espérait +trouver un refuge. Mais les habitants, effrayés par les préparatifs de +destruction générale qu'il avait faits avant son départ, en prévision +d'une défaite possible, refusèrent de lui ouvrir les portes de leur +cité: ni les prières ni les menaces ne purent les fléchir, et ils ne +voulurent même pas laisser sortir la famille de leur roi. Il fallait, +pour agir ainsi, qu'ils jugeassent sa cause bien compromise. Elle +l'était en effet, car Sittius avait vaincu et tué Sabura; le roi berbère +n'avait plus un asile. + +Juba se décida alors à se retirer à sa maison de campagne avec le +pompéien Pétréius et quelques serviteurs fidèles. Les Césariens, appelés +par les gens de Zama, accouraient, et il ne restait au prince vaincu +qu'à mourir. Il fit préparer un festin qu'il partagea avec Pétréius, +puis tous deux engagèrent un combat singulier où ils devaient périr l'un +et l'autre. Mais là encore la fortune fut contraire au prince numide: il +triompha de Pétréius, sans avoir reçu de blessure mortelle et en fut +réduit à se plonger lui-même son glaive dans le corps; enfin, comme la +mort n'arrivait pas, il se fit achever par un esclave. + +Ainsi finit le dernier roi de Numidie. + +La partie orientale de ce royaume fut réduite en province romaine (46) +sous le nom de _Nouvelle Numidie_ ou d'_Africa nova_. César plaça +Salluste à sa tête, avec le titre de proconsul. S'il faut s'en rapporter +au témoignage de Dion Cassius et de Florus, l'historien de la guerre de +Jugurtha, dans son court passage en Numidie, s'y rendit coupable de +telles exactions qu'il fut traduit en justice et couvert de honte et +d'infamie (Dion). + +Les habitants de Zama, qui avaient si hardiment résisté à leur roi, +furent affranchis d'impôts. + +Il restait quelqu'un à récompenser: Sittius, dont la coopération avait +été si décisive. César lui donna, ainsi qu'à ses compagnons, les +territoires environnant Cirta qu'ils avaient conquis. Ces territoires, +selon Appien, appartenaient à un certain Masanassès, ami et allié de +Juba, et père d'Arabion, qui se réfugia en Espagne. Ainsi s'établit la +colonie des Sittiens dont les tombes sont si nombreuses à +Constantine[117]. + +[Note 117: Selon M. Poulle (_Maurétanie Sétifienne_, p. 86), la +colonie des Sittiens ou Cirtésiens s'étendit assez loin au sud-est et se +prolongea au nord, jusque vers Chullu (Collo). Elle comprit les colonies +de Milevum (Mila), Rusicada (Philippeville) et un grand nombre de +bourgs.] + +Juba laissait un fils. Le vainqueur l'épargna et l'envoya à Rome, où il +reçut une brillante éducation. Nous le verrons plus tard jouer un rôle +important dans l'histoire de l'Afrique. + +Enfin Bogud I reçut, pour prix de son alliance, la partie occidentale de +la Numidie. + + CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE. + + Sifax, (ou Syphax), roi des Massésyliens. . | vers 225 + Gula, roi des Massyliens. . . . . . . . . . . . | av. J.-C. + + Massinissa, roi des Massésyliens. . . . . . . . | + Vermina, roi des Massyliens . . . . . . . . . . | 201 + + Massinissa seul . . . . . . . . . . . . . . . . (?) + + Micipsa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + Gulussa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 149 + Manastabal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + + Micipsa seul. . . . . . . . . . . . . . . . . . vers 145 + + Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + Hiemsal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | vers 118 + Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . | av. J.-C. + + Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | + Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 117 + + Jugurtha seul . . . . . . . . . . . . . . . . . 112 + + Gauda, Numidie propre. . . . . . . . . . . . . | + Bokkus I, id occid. . . . . . . . . . . . . . . | 104 + + Hiemsal II, Numidie orientale. . . .. . . . . . | + Yarbas id. centrale . . . . . . . . . . . . . . | (?) + Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | + + Yarbas, Numidie orientale et centrale. | + Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 88 + + Hiemsal, Numidie orientale et centrale. | + Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 81 + + Juba I, Numidie orientale et centrale . . . . . | + Masanassès, sétifienne. . . . . . . . . . . . . | 50 + +En 46, la Numidie orientale et centrale est réduite en province romaine. +La sétifienne est réunie à la Maurétanie orientale. + + + + +CHAPITRE VII + +LES DERNIERS ROIS BERBÈRES +46 avant J.-C.--43 après J.-C. + + +Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles.--Arabion +rentre en possession de la Sétifienne.--Lutte entre les partisans +d'Antoine et ceux d'Octave.--Arabion se prononce pour Octave.--Arabion +s'allie à Lélius lieutenant d'Antione; sa mort.--L'Afrique sous +Lépide.--Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute +la Maurétanie sous son autorité.--La Berbérie l'entre sous l'autorité +d'Octave.--Organisation de l'Afrique par Auguste.--Juba II roi de +Numidie.--Juba roi de Maurétanie.--Révolte des Berbères.--Mort de Juba; +Ptolémée lui succède.--Révolte des Tacfarinas.--Assassinat de +Ptolémée.--Révolte d'Ædémon. La Maurétanic est réduite en province +Romaine.--Division et organisation administrative de l'Afrique +romaine.--CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE. + + +LES ROIS MAURÉTANIENS PRENNENT PARTI DANS LES GUERRES CIVILES.--Après +tant de secousses, la Berbérie ne recouvra pas encore la tranquillité +qui lui aurait été si nécessaire pour panser ses plaies. Liée désormais +au sort de Rome, elle devait ressentir le contre-coup de toutes les +luttes que s'y livraient les partis. Le meurtre de César, les +compétitions qui en furent la conséquence fournirent aux Africains de +nouvelles occasions d'y participer. + +Bogud I, fidèle à César, avait aidé le dictateur à écraser en Espagne +les restes du parti pompéien (45). Il était logique, ou au moins +conforme à l'usage, que Bokkus II se prononçât dans un sens opposé; +aussi ses deux fils combattirent-ils à Munda pour Sextus et Cnéus +Pompée. + +ARABION RENTRE EN POSSESSION DE LA SÉTIFIENNE.--Nous avons vu que le +prince berbère Arabion, fils de Masanassès, après avoir été dépossédé du +royaume de son père (la Numidie sétifienne), avait rejoint, en Espagne, +les fils de Pompée. A la tête d'une bande d'aventuriers, il vécut +d'abord de brigandages; puis, sa troupe grossissant, il devint +redoutable et lutta, non sans succès, contre les cohortes du dictateur. +Après la mort de César (15 mai 44) Arabion jugea le moment favorable +pour reconquérir l'héritage de son père. Il passa en Afrique et +s'appliqua à former une armée. On dit même qu'il envoya des Numides au +jeune Pompée, pour qu'ils apprissent, sous sa direction, à combattre à +la romaine[118]. Bientôt il fut en mesure d'entrer en campagne et, par +son courage et son habileté, ne tarda pas à triompher de Bokkus III qui +avait succédé à son père Bogud I, et à rentrer en possession du royaume +paternel. En vain Bokkus, s'appuyant sur les services passés, réclama le +secours d'Octave. Le jeune triumvir avait alors d'autres occupations et +ainsi toute la contrée comprise entre Saldæ et l'Amsaga, la Numidie +sétifienne, échappa au prince maure pour rentrer en la possession de son +ancien chef. + +«Arabion était actif, entreprenant, astucieux comme un Numide, doué de +qualités guerrières, avide de pouvoir[119].» Il n'est pas douteux qu'il +n'ait nourri l'espoir d'expulser les Romains de la Numidie. Son premier +acte d'hostilité fut d'attirer Sittius, le spoliateur de son père, dans +une embuscade, et de le tuer. Puis il attendit pour voir comment ce +nouvel attentat serait jugé à Rome. Mais l'attention était absorbée dans +la métropole par des choses autrement graves que les usurpations d'un +Numide. + +[Note 118: Poulle, _Maurétanie Sétifienne_, p. 94 et passim.] + +[Note 119: Poulle _loc. cit_. Nous suivons entièrement son récit, +car il est impossible de mieux résumer cet épisode de l'histoire de la +Berbérie.] + +LUTTES ENTRE LES PARTISANS D'OCTAVE ET CEUX D'ANTOINE.--A la suite du +partage effectué entre les triumvirs, l'Afrique était échue à Octave. La +Numidie était alors gouvernée par Titus Sextius, tandis que l'ancienne +province d'Afrique obéissait à Cornificius. Octave donna à Sextius le +commandement des deux provinces réunies, et cet officier voulut prendre +possession de la Proconsulaire, mais Cornificius refusa d'évacuer +l'Afrique, en déclarant qu'il tenait son poste du sénat et qu'il n'avait +cure de ce qui pouvait avoir été fait par les dictateurs. Bientôt la +guerre éclata entre eux. + +Cornificius, qui disposait des forces les plus considérables, envahit la +Numidie nouvelle, tandis que Sextius, pour forcer l'ennemi à la +retraite, allait hardiment s'emparer d'Hadrumète et des localités +voisines. Cornificius, séparant ses forces, chargea son lieutenant +Décimus Lélius d'assiéger Cirta, avec une partie de son armée, et confia +le reste à P. Ventidius avec mission de repousser Sextius. Cette +tactique parut devoir être couronnée de succès, car Sextius, s'étant +laissé surprendre, fut battu et réduit à la fuite. + +ARABION SE PRONONCE POUR OCTAVE.--Cependant Arabion, qui était sollicité +par les deux gouverneurs de se prononcer pour chacun d'eux, gardait une +attitude expectante afin de saisir le moment d'intervenir avec profit. +Craignant, s'il laissait écraser Sextius, que son adversaire ne devînt +trop redoutable, ou, peut-être, prévoyant le triomphe d'Octave, le +prince berbère se déclara alors pour ce dernier, et entraîna avec lui +les Sittiens. Cette nouvelle rendit la confiance à Sextius alors assiégé +par ses ennemis: ayant enflammé le courage de ses soldats, il opéra une +sortie heureuse et parvint à triompher de Ventidius, qui resta sur le +champ de bataille. + +La conséquence de ces événements fut la levée immédiate du siège de +Cirta et la retraite de Lélius sur Utique, où se trouvait le camp de +Cornificius. Arabion l'y poursuivit, tandis que Sextius arrivait de +l'autre côté. Ainsi le partisan d'Antoine se trouvait pris entre deux +ennemis; mais il disposait de forces considérables et aurait été en +mesure de résister avec fruit, si la fortune ne s'était tournée si +manifestement contre lui. + +Lélius envoyé en reconnaissance se heurta contre le corps de Sextius, +qui l'attaqua avec violence. Secondé par un habile mouvement d'Arabion, +celui-ci parvint à le séparer du camp et à le contraindre à la retraite. +La cavalerie du prince numide le força de chercher un refuge sur une +montagne escarpée. Cornificius, voyant la position critique de son +lieutenant, sort du camp pour aller à son secours. Pendant ce temps +Arabion a détaché de son armée un corps d'hommes déterminés qui +escaladent par surprise les retranchements du camp, et massacrent les +soldats laissés à sa garde. + +Cornificius, dans cette conjoncture critique, continue à pousser +hardiment sa marche pour opérer sa jonction avec Lélius; mais celui-ci +ne fait rien pour le seconder, de sorte qu'il reste seul exposé à +l'attaque combinée de Sextius et d'Arabion. Bientôt, tous ses soldats +tombent autour de lui, et lui-même trouve la mort du guerrier. Pendant +ce temps, Lélius désespéré se perçait de son épée et ses soldais +démoralisés n'essayaient pas de résister à leurs ennemis. + +«La journée avait été bonne pour Arabion; il avait donné une province à +Sextius et conquis le pardon de son ancienne hostilité contre César; il +rentra dans ses États chargés de dépouilles et peut-être y annexa-t-il +quelques cantons de la Nouvelle Numidie. Cette heureuse campagne eut +encore pour résultat de raffermir la couronne sur sa tête et de +consacrer son titre de roi[120]». + +[Note 120: Poulle, _Maurétanie_, p. 99. Appien, _de bell. civ._, +lib. IV. Dion Cassius, lib. XLVII.] + +Toute l'Afrique romaine resta ainsi soumise à l'autorité de Sextius. En +43, après la réconciliation d'Octave et d'Antoine et la formation d'un +nouveau triumvirat, Sextius fut sacrifié et remplacé par C, F. Fango. +L'Afrique avait été conservée par Octave. Mais, à la suite de la +bataille de Philippes, en 42, un nouveau partage intervint entre les +triumvirs: Antoine reçut l'Orient et dans son lot se trouvèrent la +Cyrénaïque et l'Afrique propre, tandis que la Numidie seule restait à +César-Octavien, avec les régions de l'Occident. + +ARABION S'ALLIE À SEXTIUS LIEUTENANT D'ANTOINE. SA MORT.--La femme +d'Antoine, Fulvie, qui selon l'expression de V. Paterculus n'avait de +féminin que le corps, chargea Sextius resté en Afrique de s'emparer de +la province échue à son mari. Fango, ne cédant qu'à la force, alla +prendre le gouvernement de la Nouvelle Numidie; mais son administration +ne l'avait pas rendu sympathique. Il trouva la population en armes, et +bientôt une révolte générale éclata contre lui. Arabion et les Sittiens +soutenaient les rebelles. Cependant Fango parvint à rétablir son +autorité et Arabion, vaincu par lui, alla chercher un refuge auprès de +Sextius. + +Fango somma ce dernier de lui livrer le roi berbère et, sur son refus, +envahit des cantons de l'ancienne province et y porta le ravage. Mais +Sextius, secondé par Arabion et un grand nombre de Numides, ayant marché +contre lui, le força à une prompte retraite. Sur ces entrefaites, +Sextius fit assassiner perfidement Arabion. Les détails fournis par Dion +Cassais et Appien, sur ce fait, sont contradictoires, et il est assez +difficile de se rendre compte du motif de ce meurtre. Selon ces auteurs, +Sextius aurait redouté la grande influence exercée sur les Berbères par +Arabion et aurait agi sous la double impulsion de la jalousie et de la +crainte. + +Quoi qu'il en fût, ce meurtre détacha de Sextius tous les cavaliers +numides, qui allèrent offrir leurs services à Fango et le poussèrent à +attaquer de nouveau son rival. Mais, encore une fois, la victoire se +prononça pour Sextius: Fango vaincu et mis en déroute se donna la mort. +Zama, qui résistait encore, ne tarda pas à être réduite à la soumission. +Ainsi Sextius resta maître de toute l'Afrique. Il ajouta sans doute à +ses provinces l'ancien royaume d'Arabion, la Numidie sétifienne. + +L'AFRIQUE SOUS LÉPIDE.--En l'an 40, Lépide, qui avait reçu l'Afrique +pour son lot, vint, avec six légions détachées de l'armée d'Antoine, en +prendre possession. Sextius lui remit sans opposition ses provinces, et +durant quatre années, les deux Afriques obéirent à son administration. +Les auteurs donnent fort peu de renseignements sur cette période. On +sait seulement que Lépide retira à Karthage, la Junonia de Gracchus, ses +privilèges de colonie romaine, et lui enleva même une partie de ses +habitants qu'il déporta au loin. Quelle fut la cause de cette sévérité? +Peut-être les colons de Karthage témoignèrent-ils des sentiments peu +favorables au triumvir, peut-être celui-ci céda-t-il aux conseils des +habitants d'Utique, dont la rivalité contre la colonie voisine était un +héritage des siècles. La nouvelle Karthage était en effet devenue très +florissante sous le consulat de Marc-Antoine. On est réduit à cet égard +à des conjectures. + +Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute la +Maurétanie sous son autorité.--L'année 40 avait vu la mort de Bokkus II, +roi de la Tingitane, qui avait été remplacé par Bogud II, son fils. +Héritier de la haine de son père contre Octave, Bogud céda aux instances +de Lucius Antonius, alors proconsul en Espagne, et en 38, il passa dans +la péninsule avec une armée, afin d'arracher cette province aux +lieutenants d'Octave. Mais à peine avait-il quitté l'Afrique qu'une +révolte éclatait dans sa capitale, à Tingis même. + +En même temps, Bokkus III, roi de la Numidie orientale, profitait de son +absence et des mauvaises dispositions de ses sujets pour envahir son +royaume et occuper les principales villes. + +Rappelé en Afrique par ces graves événements, Bogud trouva tous les +ports fermés et fut repoussé partout où il se présenta. Son absence lui +coûtait sa couronne. Il alla chercher un refuge à Alexandrie, auprès +d'Antoine, qui lui donna un commandement important. Il devait périr plus +tard à Methone[121]. + +[Note 121: Agrippa, entre les mains de qui il était tombé, lui fit +trancher la tête (31).] + +Bokkus III réunit ainsi sous son autorité deux les Maurétanies et vit +son usurpation ratifiée par Octave. Etabli à Yol (Cherchel), ce Berbère, +vassal de Rome, régna assez paisiblement, ou plutôt obscurément, pendant +plusieurs années. Il mourut en 33. + +LA BERBÉRIE RENTRE SOUS L'AUTORITÉ D'OCTAVE.--En 36, Lépide appelé par +Octave en Sicile pour coopérer à la guerre contre Sextus Pompée, quitta +l'Afrique à la tête de douze légions. Mais bientôt des discussions +s'élevèrent entre les deux triumvirs, et Lépide fut dépouillé de son +autorité par Octave qui envoya en Afrique, pour le remplacer, Statilius +Taurus. Les historiens parlent, mais sans donner de détails précis, des +incursions des Musulames et des Gétules, populations établies sur la +limite du désert, et des razzias qu'ils opéraient alors dans le Tel. Le +nouveau gouverneur dut faire plusieurs expéditions contre ces pillards +pour les forcer à rentrer dans leurs limites. + +En l'an 33, Octave vint lui-même en Afrique et réunit les possessions de +Bokkus au domaine du peuple romain. + +Karthage avait été privée par Lépide de ses privilèges de colonie +romaine et même dépeuplée en partie. Octave s'attacha à rendre à la +colonie de Caius Gracchus toute sa splendeur et lui envoya trois mille +citoyens romains. Nous avons vu que les Romains avaient essayé de donner +à la colonie de Gracchus le nom de Junonia. Octave la consacra à Vénus, +déesse protectrice de la famille Julia, mais ce dernier vocable fut +aussi éphémère que le précédent[122]. + +[Note 122: Appien, _Punic_. 136. Suétone, _Aug_., 47.] + +Vers le même temps, Antoine, entièrement subjugué par les charmes de +Cléopâtre, lui rendait la Cyrénaïque, et pour la dernière fois cette +province était rattachée à l'empire d'Egypte. Mais trois ans plus tard +(en 33), il se déclarait publiquement son époux et partageait ses +provinces entre les enfants de sa femme. C'est ainsi que la jeune +Cléopâtre Séléné, dont nous aurons bientôt à parler, reçut en dot la +Cyrénaïque. + +La longue rivalité d'Antoine et d'Octave se terminait, le 2 septembre +31, par la bataille d'Actium. Après sa défaite, le triumvir songea à +s'appuyer sur les quatre légions qu'il avait laissées en Cyrénaïque à +son lieutenant Scaurus; mais celui-ci les avait livrées, ainsi que le +pays qu'il était chargé de défendre, à Gallus, officier d'Octavien. En +vain Antoine essaya-t-il, à Parœtonium, de rappeler ses soldats à la +fidélité; sa voix ne fut pas écoutée et, perdant tout espoir, il alla +chercher auprès de Cléopâtre un trépas misérable. + +Ainsi toute l'Afrique se trouva soumise à l'autorité d'Octave. + +ORGANISATION DE L'AFRIQUE PAR AUGUSTE.--Octave avait conservé sous son +autorité directe les Maurétanies depuis la mort de Bokkus et tenté d'y +implanter une colonisation latine, pour amener insensiblement les +indigènes à se façonner aux lois et aux usages des Romains et les +préparer à accepter sans mécontentement leur réunion définitive à +l'empire[123]. + +Après la mort d'Antoine et de Cléopâtre, leurs enfants furent recueillis +par Octave qui les traita avec les plus grands égards. Parmi eux se +trouvait la jeune Cléopâtre Séléné; il la donna en mariage au fils de +Juba, qui venait de combattre pour lui à Actium, et confia à celui-ci le +gouvernement de l'Egypte [124]. + +[Note 123: Poulle, _Maurétanie_, p. 102.] + +[Note 124: La date de cette nomination est incertaine.] + +Resté maître incontesté du pouvoir, Octave s'était sérieusement occupé +de l'organisation des provinces. Dans les dernières années de la +république, elles étaient au nombre de quatorze, gouvernées soit par des +préteurs, soit par des consulaires. Le 13 janvier de l'an 27, au moment +où il constituait le régime impérial, Auguste maintint cette division: +les provinces paisibles et depuis longtemps conquises, où peu de forces +étaient nécessaires, furent appelées sénatoriales ou proconsulaires; les +autres, où stationnèrent particulièrement les légions, furent dites +prétoriennes ou de l'empereur, général en chef des armées[125]. +L'Afrique, avec la Numidie, la Cyrénaïque avec la Crète, furent classées +parmi les provinces sénatoriales; mais ces divisions changèrent selon +les circonstances. + +La IIIe légion (Augusta) fut chargée de tenir garnison en Afrique. +Auguste plaça son quartier permanent à Theveste (Tebessa), au pied +oriental de l'Aourès, à cheval sur les routes de la province de +Karthage, de la Numidie et de la région des oasis et de la Tripolitaine. +Elle protégeait aussi le pays colonisé contre les invasions des Gétules. + +[Note 125: _Hist. des Romains_ par Duruy, t. IV, p. 2.] + +JUBA II, ROI DE NUMIDIE.--Vers le même temps, c'est-à-dire entre l'an 29 +et l'an 25, Auguste plaça Juba II à la tête de la Numidie, non comme un +simple gouverneur, mais comme roi vassal[126]. C'était une nouvelle +application de son système qui consistait à chercher à se rallier les +indigènes en les amenant à l'assimilation; il pensait ne pouvoir trouver +un meilleur intermédiaire qu'un compatriote parfaitement romanisé. + +Nous avons vu qu'après la mort de son père, le jeune Juba avait été +élevé à Rome avec le plus grand soin, sous l'œil de César. Les maîtres +les plus célèbres de la Grèce et de l'Italie l'initièrent à toutes les +connaissances de l'époque et firent de ce jeune Berbère un savant et un +raffiné[127]. C'était, au dire de Plutarque, un homme beau et +gracieux[128]. Ces dons naturels, rehaussés par la culture, lui +gagnèrent l'amitié d'Auguste et d'Octavie et firent sa fortune. +Hâtons-nous de dire qu'il ne trompa pas l'espoir qu'on avait placé en +lui et que, s'il n'amena pas, comme ses protecteurs avaient pu +l'espérer, les indigènes à l'assimilation, c'est que la tâche était +beaucoup trop difficile et ne pouvait être l'œuvre d'un homme. + +[Note 126: De la Blanchère: _De rege Juba, regis Jubæ filio_, Paris +1883.] + +[Note 127: Dion Cassius, 1. LI, ch. xv.] + +[Note 128: _Auton_, c. VII.] + +Il est assez difficile de dire quelle fut l'action du roi indigène sur +le territoire de la colonie des Sittiens. Il est probable que, tout en +exerçant sur lui son autorité gouvernementale, il lui laissa ses +franchises communales et n'administra, à proprement parler, que la +partie orientale de la Numidie, cette _Africa nova_ que César avait +érigée en province après sa victoire. + +Que se passa-t-il en Numidie pendant les années qui suivirent +l'élévation de Juba? Les auteurs sont muets sur ce point, et nous en +sommes réduits à supposer que son règne fut tranquille. La nouvelle +fonction qu'Auguste va confier au prince numide semble indiquer que son +administration avait été paisible et heureuse. + +JUBA, ROI DE MAURÉTANIE.--Nous avons vu qu'après la mort de Bokkus le +trône de Maurétanie était demeuré vacant. En l'an 17[129], Auguste, +renonçant à l'administration directe qu'il exerçait sur cette vaste +contrée, retira Juba II de la Numidie et lui confia la souveraineté des +deux Maurétanies. Le prince numide vint régner, non sans éclat, à Yol +sur un vaste territoire s'étendant de Sitifis, ou peut-être de +Saldæ[130] jusqu'à l'Atlantique, et de la mer jusqu'au désert, +c'est-à-dire en englobant une partie des tribus gétules. + +Les deux Afriques ne formèrent qu'une seule province sous les ordres +d'un gouverneur nommé par le Sénat. La IIIe légion (_Augusta_) y fut +maintenue comme corps permanent d'occupation. + +Dans sa nouvelle capitale, à laquelle il donna le nom de Césarée, pour +complaire à son protecteur, Juba put s'adonner tout entier à ses chères +études. On le comparait aux Grecs les plus instruits et sa renommée +s'étendit jusqu'en Grèce: Athènes, selon le dire de Pausanias, lui +aurait élevé une statue[131]. Il composa un grand nombre d'ouvrages +d'histoire, de géographie, de botanique, etc. + +Mais ses travaux scientifiques ne le détournaient pas des soins de son +gouvernement. Il aurait, paraît-il, fait explorer les îles _Fortunées_ +(Canaries) et la découverte des îles Purpurariæ (Madère), lui serait +due[132]. Enfin il aurait entretenu des relations commerciales assidues +avec l'Espagne, aurait été nommé consul de Cadix Gadès par Auguste et +était magistrat municipal de Carthagène. + +[Note 129: Ou 25, selon Dion, LIII, 26.] + +[Note 130: M. Poulie, _loc. cit._, penche pour la première de ces +localités et nous croyons qu'il a raison.] + +[Note 131: Berbrugger, _Dernière dynastie mauritanienne_, (_Revue +africaine_, Nº 26, p. 82 et suiv.).] + +[Note 132: Pline, cité par Berbrugger.] + +RÉVOLTE DES BERBÈRES.--Nous avons vu que les Gétules et les Musulames du +désert ne cessaient de faire des incursions dans le Tel et que Taurus +avait dû les repousser plusieurs fois par les armes. En l'an 29, L.A. +Petus, et en 21, L.S. Atralinus, avaient poursuivi, jusque dans le +désert, ces turbulents indigènes. Les succès de ces généraux leur +avaient valu les honneurs du triomphe; mais bientôt de nouvelles +_razzias_ avaient été opérées par ces incorrigibles pillards. + +Dans la Tripolitaine, le rivage des Syrtes était infesté par les pirates +Nasamons, qui oubliaient la sévère leçon donnée à leurs pères par +Pompée. L'intérieur était livré aux Garamantes dont Tacite a dit: _gens +indomita et inter accolas latrociniis fecunda_. En l'an 19, L. Cornélius +Balbus, nommé proconsul, fut chargé de conduire une expédition dans ces +contrées; il s'enfonça au sud de Tripoli et, s'avançant sur la voie +fréquentée par les anciens marchands karthaginois, traversa le pays des +Troglodytes (les monts R'arian), seuls intermédiaires du commerce de la +pierre précieuse qui vient d'Ethiopie[133], et atteignit Garama (Djerma) +dans la Phazanie (Fezzan). Cette belle campagne étendit la domination +romaine jusqu'au désert. Comme récompense, le triomphe fut accordé à +Balbus, bien que n'étant pas citoyen romain. Pline nous a transmis les +noms fort altérés des tribus qui y figuraient[134]. + +Cependant les Gétules étaient toujours en état de révolte, et de +nouvelles incursions ayant coïncidé avec l'élévation de Juba au trône de +Numidie, les historiens en ont inféré, généralement, qu'ils s'étaient +soulevés contre lui; mais, en considérant que l'état normal des tribus +sahariennes a toujours été, jusqu'à ces derniers temps, l'anarchie, la +guerre et le pillage, nous ne voyons pas pourquoi on rattache ces faits +l'un à l'autre. La révolte, il est vrai, s'étendit à l'est, gagna les +Musulames et se signala comme toujours par des dévastations et le +massacre de tout ce qui portait le nom de romain. Les armées de Juba +furent plusieurs fois battues et il fallut que l'empereur envoyât de +nouvelles forces en Afrique. Cn. Corn. Cossus, chargé de réduire ces +Berbères, lutta contre eux durant de longues années et finit pareil +triompher et les forcer à là soumission, en l'an 6 de notre ère. Il +reçut à cette occasion le surnom de Gétulicus. Les Garamantes et les +Nasamons s'étaient joints aux Gétules. Carinius fut spécialement chargé +de les en châtier. Ce général les poursuivit jusqu'à la Marmarique. Une +partie de la IIIe légion reçut la mission de garder la frontière +méridionale[135]. + +[Note 133: Pline.] + +[Note 134: Ibid., _Hist. nat._, V, 3.] + +[Note 135: Florus, l. IV, c. 12. Tacite, _Ann._, passim. D. Cassius, +lib. LV et suiv. P. Orose, lib. VI. V. Paterculus, II.] + +MORT DE JUBA II; PTOLÉMÉE LUI SUCCÈDE.--Après cette secousse qui, +peut-être, se fit sentir principalement vers l'est, le règne de Juba +s'acheva paisiblement. En l'an 4, il prit part à l'expédition d'Arabie, +et d'après M. Ch. Mùller[136], il aurait dans cette campagne épousé ou +pris pour concubine Glaphyra, fille d'Archélaüs, roi de Cappadoce. Les +renseignements à ce sujet sont contradictoires, mais il paraît certain +qu'il ne ramena pas cette femme à Césarée. + +Cléopâtre Séléné mourut vers l'an 6 (de J.-C.) et fut enterrée dans le +magnifique mausolée que Juba avait fait élever à l'est de sa +capitale[137], et qui est connu maintenant sous le nom de _tombeau de la +Chrétienne_. + +Vers l'an 22 ou 23 (de J.-C), Juba lui-même cessa de vivre et fut placé +auprès de son épouse dans le mausolée. Il laissait un fils, Ptolémée, +qui lui succéda. L'histoire nous représente ce prince comme adonné +entièrement à ses plaisirs et à ses études, abandonnant à ses affranchis +la direction des affaires. Juba avait reçu d'Auguste ou de Tibère le +titre de citoyen romain; il était en outre citoyen d'Athènes, duumvir de +Gadès et quinquennal de Karthagène[138]. + +[Note 136: _Num. de l'Afr. anc._] + +[Note 137: _Monumentun commune regiæ gentis Mauritaniæ_, d'après +Pomponius Mela.] + +[Note 138: Masqueray, _Compte rendu de la thèse de M. de la +Blanchère._; Voir aussi cette thèse intitulée _De rege Juba, régis Jubs +filio._; Thorin, 1883.] + +RÉVOLTE DE TACFARINAS.--Depuis quelques années, un Berbère du nom de +Tacfarinas avait relevé l'étendard de la révolte dans la Gétulie. +Déserteur de la légion romaine, il avait d'abord réuni une bande +d'aventuriers et vécu de pillage et de vols. Vers l'an 17, les +Musulames, alors établis dans les environs de l'Aourès[139], s'étant +laissés entraîner par lui, vinrent attaquer les soldats romains dans +leurs cantonnements. La révolte s'étendit à l'est jusqu'aux Syrtes et à +l'ouest jusqu'au Hodna. Un certain Mazippa, chef des Maures, lui fournit +son appui consistant particulièrement en cavalerie. Le proconsul M.F. +Camillus rassembla aussitôt ses troupes et les auxiliaires et, ayant +marché résolument à l'ennemi, le mit en complète déroute. Tacfarinas, +avec ses Gétules, se jeta dans les profondeurs du désert. + +L'année suivante, Tacfarinas, après avoir mis à profit son temps pour +former ses guerriers à la discipline en les habituant à combattre à la +romaine, les uns à pied, les autres à cheval, se porte de nouveau contre +les établissements romains, pâle les bourgades et les fermes, fait un +butin considérable et met en déroute une cohorte romaine qui lui +abandonne un poste fortifié sur le fleuve Pagyda[140]. Plein de +confiance, il entreprend le siège de Thala. + +[Note 139: C'est ce qui est établi par Ragot _Sahara_, 2e partie, p. +74.] + +[Note 140: Près de Lambèse, selon le même auteur.] + +Mais le nouveau proconsul L. Apronius, ayant pris la direction des +opérations, l'attaque avec vigueur, le bat dans toutes les rencontres et +le force à prendre encore la route du sud (20). + +Bien que les honneurs du triomphe eussent été accordés à Apronius, il +faut croire que ses succès n'avaient pas été bien décisifs, puisque, peu +de temps après, Tacfarinas poussa l'audace jusqu'à proposer à Tibère un +traité de paix, à la condition qu'on lui donnât des terres. Pour toute +réponse, l'empereur nomma en l'an 21 Blæsus, proconsul d'Afrique, et, +lui ayant fourni d'importants renforts (une partie de la IXe légion), le +chargea d'anéantir la puissance du chef indigène. Ce fut, avec la plus +grande habileté et une parfaite notion de cette sorte de guerre, que le +général romain mena la campagne: ses forces, s'appuyant sur des postes +fortifiés, furent divisées en plusieurs corps qui, durant un an, +poursuivirent les rebelles sans relâche ni trêve. Battu chaque fois +qu'il était rejoint, Tacfarinas dut encore s'enfoncer dans les +profondeurs du désert, son refuge habituel. Il ne lui restait ni +adhérents ni ressources d'aucune sorte, et l'on put à bon droit +considérer la guerre comme finie. Tibère s'empressa de faire rentrer en +Italie une partie des troupes (22). Blæsus reçut le titre d'_imperator_. + +Mais Tacfarinas n'était pas homme à se laisser abattre ainsi. La mort du +roi Juba lui fournit, sur ces entrefaites, un nouveau motif pour +intriguer chez les indigènes et soulever les tribus de l'ouest. Soutenu +par les Garamantes et par une foule d'aventuriers, encouragé par le +départ de la IX légion, il se lança de nouveau sur le Tel et se heurta +au proconsul Dolabella, successeur de Blæsus. Profitant du petit nombre +de ses ennemis, il glissa entre leurs cohortes et vint audacieusement +mettre le siège devant Tubusuptus (Tiklat) dans la vallée du Sahel. + +Dolabella, dans cette conjoncture, voulant éviter que les tribus de +l'ouest et du sud (Musulames et Gétules) ne vinssent se joindre au +rebelle, les terrifia en mettant à mort leurs chefs; puis il fit garder +la ligne du sud par des postes et réclama au roi Ptolémée une armée de +secours afin de cerner Tacfarinas. Lorsqu'il sait que les divisions +maurélaniennes sont en marche, il se jette sur Tacfarinas et le force à +lever le siège de Tubusuptus. Le Berbère veut fuir vers le sud, mais les +issues sont gardées; il se porte vers l'ouest poursuivi l'épée dans les +reins par Dolabella qui l'atteint à Auzia (Aumale), surprend son camp +par une attaque de nuit et le tue, ainsi que tous ses adhérents (24). + +Telle fut la fin de ce remarquable chef de partisans dont l'activité, +l'audace et la ténacité causèrent tant de soucis aux Romains. Cette +révolte avait duré huit ans[141]. + +Assassinat de Ptolémée.--A la suite de cette guerre, dans laquelle +Ptolémée avait coopéré si efficacement à réduire le rebelle, un sénateur +fut désigné pour porter au roi de Maurétanie le bâton d'ivoire et la +toge brodée, présents du Sénat, et de le saluer du titre de roi, d'allié +et d'ami. + +La révolte qui venait de causer de si grandes difficultés aux Romains +décida l'empereur à fortifier la Numidie en la détachant de la province +d'Afrique pour la placer sous l'autorité d'un commandant militaire, +légat de rang sénatorial, qui lui obéissait directement. Quant à la +province d'Afrique, s'étendant à l'est d'Hippone jusqu'aux limites de la +Cyrénaïque, elle resta sous l'autorité du Sénat, représentée par un +proconsul (37)[142]. + +Le règne de Ptolémée se continua sans que rien de saillant se produisit, +lorsqu'en l'an 39, il fut pour son malheur appelé à Rome, par son cousin +l'empereur Caligula[143]. Le tyran l'accabla d'abord de prévenances; +puis, soit qu'il fût jaloux de la magnificence du roi maurétanien et de +l'attention qu'il attirait sur sa personne, soit qu'il voulût s'emparer +de ses immenses richesses, soit enfin qu'il cédât à un de ses caprices +sanguinaires dont il a donné tant d'exemples, il le fit assassiner. On +ignore si Ptolémée fut tué à la sortie du cirque, ou s'il fut envoyé en +exil et mis à mort secrètement, car les auteurs diffèrent dans leurs +versions. + +[Note 141: Tacite, _Annales_, 1. II, ch. LII.] + +[Note 142: Mommsen, _Hist. Rom_.] + +[Note 143: Ils étaient tous deux petits-fils d'Antonia, fille de +Marc-Antoine.] + +RÉVOLTE D'ÆDÉMON. LA MAURÉTANIE EST RÉDUITE EN PROVINCE ROMAINE.--La +nouvelle de l'assassinat du roi Ptolémée causa la plus grande émotion en +Afrique. L'affranchi Ædemon saisit ce prétexte pour lever l'étendard de +la révolte. Les Maures et même les Gétules le soutinrent, et il fallut +plusieurs expéditions pour le réduire. L'empereur Claude se laissa +décerner le triomphe pour les victoires de ses lieutenants. + +Cependant la révolte n'était pas éteinte. En l'an 41, le préteur +Suétonius Paullinus poursuivit les rebelles jusque dans l'ouest, pénétra +au cœur de la Tingitane, traversa les chaînes neigeuses du Grand-Atlas +et, enfin, atteignit une rivière nommé le Ger (Guir), «à travers des +solitudes couvertes d'une poussière noire d'où surgissent çà et là des +rochers qui semblent noircis par le feu[144]». + +Hasidius Géta termina la conquête de la Maurétanie occidentale en +rejetant dans le désert les débris des troupes d'un certain Salabus, roi +des Maures, dernier adhérent d'Ædémon. + +La Maurétanie fut réduite en province romaine vers l'an 42, ou peut-être +un peu plus tard, lorsque la dernière résistance eut été écrasée. Quant +à l'ère provinciale de Maurétanie, son point de départ doit être fixé à +l'année 10, date de l'assassinat de Ptolémée[145]. Yol-Césarée reçut le +titre de colonie. + +[Note 144: Pline, I. V, 14. Dion Cass., LX, 9.] + +[Note 145: Ce fait a été péremptoirement démontré par MM. Berbrugger +_Rev. afr_., t. p. 30; Général Creuly _Ann. de la soc. arch. de +Constantine_, 1857, p. 1, et Poulle, _id_., 1862, p. 261.] + +DIVISION ET ORGANISATION ADMINISTRATIVE DE L'AFRIQUE ROMAINE.--En l'an +42, il fut procédé, par ordre de Claude, à une nouvelle division des +provinces africaines. Les anciennes demeurèrent placées sous l'autorité +du Sénat. Voici quelle fut la répartition: + +1° _Cyrénaïque_ avec la _Crète_, régies par un proconsul. + +2° _Province proconsulaire d'Afrique_, subdivisée en Byzacène et +Zeugitane, formée de la Tripolitaine et de la Tunisie actuelles, régie +par un proconsul résidant à Karthage. + +3° Numidie, régie par un légat impérial ou par le proconsul de la +province d'Afrique. + +4° Maurétanie césarienne, s'étendant de Sétif à la Moulouia. + +5° Et Maurélanie Tingitane, de la Moulouia à l'Océan. + +Ces deux dernières provinces, faisant partie du domaine de l'empereur, +furent régies par de simples chevaliers, avec le titre de procurateurs +(_procuratores augusti_), ne relevant que de l'empereur et ayant des +pouvoirs très étendus. Elles reçurent comme garnison des troupes de +second ordre. + +Jusqu'au règne de Caligula, le proconsul qui gouvernait la province ou +les provinces d'Afrique était en même temps le chef des troupes: la +nécessité obligeait de réunir les deux pouvoirs entre les mains du même +chef, afin de donner plus d'unité à la direction des affaires. Mais cet +empereur, craignant la grande influence exercée par le proconsul L. +Pison, qui disposait d'un effectif de troupes considérable, donna le +commandement de l'armée et des «nomades» à un lieutenant ou légat du +prince, et ne laissa à Pison que l'administration propre du pays, ce qui +engendra de nombreux conflits[146]. Les empereurs craignaient toujours +de laisser trop de troupes à leurs représentants en Afrique, et nous +avons vu, lors de la révolte de Tacfarinas, Tibère s'empresser de +rappeler la IXe légion, alors que le rebelle n'était pas encore vaincu. +C'est, qu'après des victoires, le proconsul sénatorial qui, déjà, était +un personnage considérable, pouvait être proclamé _imperator_ par ses +troupes. Cette séparation des pouvoirs fut maintenue. + +Le pouvoir des proconsuls dans leurs provinces était, pour ainsi dire, +illimité. Le pays, réduit en province romaine, perdait ses anciennes +institutions, et le personnage chargé d'appliquer le senatus-consulte +qui ordonnait cette incorporation élaborait un ensemble de lois +spéciales à la nouvelle province. Il était, généralement, tenu grand +compte des institutions locales. Quelquefois une commission de sénateurs +l'assistait dans ce travail. Chaque proconsul, en arrivant dans son +commandement--et l'on sait que la durée de ses pouvoirs n'était que d'un +an--publiait un nouvel édit par lequel il pouvait modifier, selon son +caprice, la loi fondamentale. Il réunissait dans ses mains tous les +pouvoirs militaire, administratif et judiciaire. A. Thierry a dit à ce +sujet: «un arbitraire presque illimité pesait sur la vie comme sur la +fortune des provinciaux.» + +Les provinces étaient donc regardées comme les domaines et les +propriétés du peuple romain[147]. Les publicains et les banquiers qui +accompagnaient le proconsul complétaient son œuvre. + +Sous l'empire, cette situation se modifia. Nous avons vu Auguste placer +Juba II, comme roi, à la tête de la Numidie qui venait d'être pressurée +par ses gouverneurs. Enfin Caligula décapita la puissance des proconsuls +en leur retirant le commandement militaire. L'action de l'empereur se +fit dès lors sentir directement dans les provinces, qui cessèrent d'être +pressurées aussi violemment par la métropole. Nous n'allons pas tarder à +voir celle d'Afrique exercer à son tour une grande influence sur la +capitale. + +A côté des proconsuls étaient des légats impériaux, officiers chargés de +diverses fonctions militaires et administratives et qui, bien que soumis +aux ordres généraux du gouverneur, étaient directement sous l'autorité +du prince, notamment pour le commandement des troupes. Un questeur était +attaché au proconsul et ajoutait à son titre celui de propréteur; il +était chargé de le suppléer par délégation. «Il n'y avait de questeurs +que dans les provinces du Sénat[148]». Un intendant (_procurator_) était +chargé de l'établissement et de la rentrée des impôts, ainsi que de +l'administration des domaines impériaux. + +[Note 146: V. Dion, LX, 9, et Tacite, _Ann_.] + +[Note 147: Boissière, _loc. cit._, p. 217. C'est à cet ouvrage que +nous renvoyons pour une partie de ces détails.] + +[Note 148: Boissière, p. 258.] + +Ces fonctionnaires principaux avaient sous leurs ordres un grand nombre +d'agents de toute sorte. + +L'autorité religieuse de la province était confiée à un _sacerdos +provinciae africae_. «Élu parmi les personnes les plus considérées et +les plus riches, choisi parmi celles qui avaient occupé tous les emplois +dans leurs cités ou qui avaient obtenu le rang de chevalier romain, il +présidait l'assemblée religieuse réunie, tous les ans, à Karthage. Son +emploi était annuel et, au moment de sortir de charge, il organisait à +ses frais des jeux qui étaient appelés _ludi sacerdotales_[149]». + +Dans certaines provinces, l'assemblée (_concilium_) était annuelle: +c'était le cas de celle d'Afrique. Des délégués des cités y prenaient +part et, après la célébration des rites du culte de l'empereur, le +concilium s'occupait de questions administratives et de vœux à présenter +dans l'intérêt de la province. Ses membres exerçaient un contrôle sur +l'administration de leur gouverneur et avaient le droit de le mettre en +accusation. + +La confédération des quatre colonies cirtéennes (Cirta, Mileu, Rusicade +et Chullu), ancien domaine de Siltius, jouissait, pour toute chose, +d'une véritable autonomie; «elle formait, dit M. Duruy, un véritable +État, où l'édile municipal était investi des pouvoirs attribués au +questeur romain, dans les provinces proconsulaires[150]»; elle avait un +concilium particulier, dont les attributions étaient beaucoup plus +étendues que dans les provinces. Son clergé et son culte avaient une +physionomie spéciale; ses prêtres, des deux sexes, portaient le titre de +_flamines_. Chaque colonie était administrée, pour ses affaires +particulières, par un _ordo_, sorte de conseil municipal[151]. + +[Note 149: Héron de Villefosse, _Comptes rendus de l'Académie des +Inscriptions_, IVe série, t. XI, p. 216, 217.] + +[Note 150: _Hist. des Romains_, t. V, p. 360.] + +[Note 151: Voir l'intéressant travail de M. Pallu de Lessert, dans +le _Bulletin des Antiquités africaines_ de M. Poinssot, année 1884. Voir +également Duruy, _Histoire des Romains_, t. IV, p. 42 et suiv.] + +Les provinces, comme les cités, se choisissaient des patrons, +personnages influents, chargés de défendre leurs droits dans la +métropole. + +Les villes étaient divisées en plusieurs catégories: + +1° Les _colonies romaines_, dont les citoyens jouissaient de tous les +droits et privilèges du citoyen romain, notamment de l'exemption du +tribut. + +2° Les _municipes_, dont les habitants, tout en profitant de la plupart +des privilèges du citoyen romain, n'avaient pas le droit de suffrage. + +3° Les _colonies latines_, dont les habitants avaient le droit +d'acquérir et de transmettre la propriété quiritaire (_jus commercii_), +mais qui ne possédaient pas le _jus connubii_, conférant la puissance +paternelle sur les enfants. Leurs magistrats, à l'expiration de leur +charge, étaient capables du droit de cité romain. + +Il y avait encore les villes alliées, les villes libres et les villes +exemptes d'impôts. + +Les cités avaient, en général, la libre disposition de leurs revenus, +sous la direction d'une assemblée de magistrats municipaux: la _curie_ +ou _ordo decurionum_, composée de notables qui conféraient, à +l'élection, les honneurs ou fonctions dont ils disposaient. Le candidat, +pour s'assurer leurs suffrages, était obligé de verser des sommes +considérables dans la caisse municipale, et de promettre des fêtes et +des travaux. Une fois élu, il supportait une partie des dépenses de la +cité et était pécuniairement responsable de la rentrée de l'impôt. Il +arriva un temps où ces honneurs, autrefois si recherchés, furent refusés +et fuis par les citoyens, qui les considéraient, à bon droit, comme une +cause de ruine. + +Les terres ayant appartenu aux princes indigènes et celles qui +provenaient de séquestre, avaient été incorporées au domaine du peuple +romain. Le reste des terres était généralement laissé aux indigènes, +mais à titre de simple occupation et à charge de payer une redevance +représentative du fermage. + +Les obligations des provinciaux étaient de quatre sortes: l'impôt +personnel, l'impôt foncier, les douanes et droits régaliens, et les +réquisitions. + +L'impôt foncier, payable en nature ou en argent, devait représenter en +général le dizième de la récolte[152]. L'Afrique rachetait en général +cet impôt par une indemnité fixe en argent. + +La province devait fournir le blé nécessaire à la nourriture des armées +et des matelots employés à sa garde, procurer les logements nécessaires +pour les soldats et même équiper parfois des auxiliaires. + +Ces charges étaient du reste assez variables selon les localités. Ainsi, +la plupart des villes de l'Afrique karthaginoise payaient la capitation, +même pour les femmes[153]. + +[Note 152: Cet impôt se perçoit encore sur les indigènes d'Afrique +sous le nom d'Achour (Dîme).] + +[Note 153: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 177 et suiv.] + +Quant à la condition des personnes, elle était la même que dans le reste +des conquêtes romaines. Le citoyen romain, qu'il provînt, soit des +municipes d'Italie, soit des _colonies_ romaines, était au sommet de +l'échelle. Il recevait des concessions de terres qu'il faisait cultiver +par l'esclave ou par le paysan. Les soldats étaient également pourvus de +concessions, mais ils formaient des colonies purement militaires, où les +civils ne pénétraient pas. + +Le colon ou paysan, bien qu'il ne fût pas esclave, était généralement +attaché à la glèbe. «Un certain nombre de gens du peuple était assigné +sur chaque propriété (_affixus, assignatus_); leur personne suivait la +condition de la terre. Les propriétaires s'appelaient leurs +maîtres»[154]. Plus tard, ils recevront le nom de serfs. + +La condition de l'esclave était particulièrement dure; ceux nés sur le +domaine étaient un peu moins maltraités que ceux achetés. + +[Note 154: Lacroix, _Revue africaine_, N° 79, p. 23.] + +CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE.--Bokkus Ier règne sur les deux +Maurétanies vers l'an 106 av. J.-C. + +Vers l'an 80, ses deux fils lui succèdent et se partagent son royaume. + +Bokkus II reçoit la Maurétanie orientale. + +Bogud Ier, la Maurétanie occidentale, augmentée de la Sétifienne, en 46. + +En 44, Bokkus III succède à son père Bogud Ier. La même année il perd la +Sétifienne, qui est reprise par Arabion. + +En 40, Bogud II succède à son père Bokkus II. + +En 38, Bokkus III reste seul maître des deux Maurétanies. Il meurt en +33. + +La Maurétanie reste jusqu'en 25 sans roi. + +Juba II est nommé roi de Maurétanie en 25, et règne jusqu'en 23 ap. +J.-C. + +Ptolémée règne de 23 à 40. + + + + +CHAPITRE VIII + +L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE +43-297 + + +État de l'Afrique au Ier siècle; productions, commerce, relations.--État +des populations.--Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres +civiles.--L'Afrique sous Vespasien.--Insurrection des Juifs de la +Cyrénaïque.--Expéditions en Tripolitaine et dans l'extrême +sud.--L'Afrique sous Trajan.--Nouvelle révolte des Juifs.--L'Afrique +sous Hadrien; insurrection des Maures.--Nouvelles révoltes sous Antonin, +Marc-Aurèle et Commode, 138-190.--Les empereurs africains: Septime +Sévère.--Progrès de la religion chrétienne en Afrique; premières +persécutions.--Caracalla, son édit d'émancipation.--Macrin et +Elagabal.--Alexandre Sévère.--Les Gordiens; révolte, de Capellien et de +Sabianus.--Période d'anarchie; révoltes en Afrique.--Persécutions contre +les chrétiens.--Période des trente tyrans.--Dioclétien; révolte des +Quinquégentiens.--Nouvelles divisions géographiques de l'Afrique. + + +ÉTAT DE L'AFRIQUE AU IER SIÈCLE; PRODUCTIONS, COMMERCE, +RELATIONS.--Ainsi l'autorité romaine régnait sans conteste sur toute +l'Afrique du nord, la Berbérie, de l'Egypte à l'Océan. Il avait fallu +près de deux siècles et demi (232 ans) au peuple-roi pour effectuer +cette conquête; mais nous avons vu avec quelle prudence, par quelle +suite de transitions habilement ménagées, il y était arrivé. + +Au moment où la Berbérie entre dans une ère nouvelle, il convient de se +rendre bien compte de sa situation matérielle et de l'état de ses +populations. + +L'Afrique propre, la première occupée, est couverte de colonies latines; +«les notables des villes recevaient avec reconnaissance le droit de +cité; leurs enfants prirent des noms romains, reçurent une éducation +romaine; la carrière des emplois et des honneurs s'ouvrit devant +eux[155]». Dans les campagnes de cette fertile province, les patriciens +s'étaient taillé de beaux domaines et le pays n'avait pas échappé à la +formation des _latifundia_, qui avaient eu, en Italie, des conséquences +si funestes. Mais, si «l'on y trouvait, selon Aggenus Urbicus, des +domaines privés plus vastes que ceux de l'État, ils étaient occupés par +un grand nombre de cultivateurs; la maison du maître était entourée de +villages qui lui faisaient une ceinture de fortifications[156]». Du +reste, la petite propriété était constituée aussi par les concessions +aux vétérans, ou par la vente ou la location à des émigrants. Ainsi les +progrès de la culture[157], loin d'avoir été arrêtés par la conquête, +lui durent, au contraire, une plus grande extension. Leptis Magna, +Hadrumète, Utique et surtout Karthage, étaient les principaux ports où +les céréales venaient s'entasser. Là les flottes de toute l'Italie +chargeaient les grains, et c'est particulièrement de l'Afrique que Rome +tirait ses approvisionnements. Les blés d'Egypte allaient dans les +autres parties de l'Italie. Sous Auguste, sous Tibère, sous Claude, la +population romaine attendait sans cesse les arrivages d'Afrique et +faisait entendre ses murmures, ou se mettait en rébellion, au moindre +retard, car la conséquence immédiate était la famine. On l'avait bien +vu, lors de la lutte entre César et Pompée, quand celui-ci avait arrêté +les convois d'Afrique. + +[Note 155: Hase, _Sur l'établissement Romain_ (_Rev. afr._, p. +301).] + +[Note 156: F. Lacroix, _Afrique ancienne_ (_Rev. afr._, N° 73, p. +18).] + +[Note 157: On sait que les Karthaginois avaient perfectionné la +culture en Afrique et que l'ouvrage de Magon servit ensuite de guide aux +cultivateurs italiens.] + +Tous les empereurs prirent des mesures afin d'assurer les arrivages +d'Afrique, Claude accorda des immunités particulières pour encourager +les importations de blé, Néron exempta de tout impôt les navires servant +au transport du blé. Commode créa la flotte d'Afrique, affectée +spécialement à cet usage, et ses successeurs perfectionnèrent cette +institution. Un préfet de l'_Annone_, résidant en Afrique, fut chargé +d'assurer les approvisionnements. + +Après le blé, l'huile était une des principales branches d'exportation, +mais, de même que l'huile faite actuellement par nos Kabiles, elle était +de qualité inférieure, et sa mauvaise odeur la dépréciait beaucoup, de +sorte qu'on ne l'employait guère que dans les gymnases. + +Les fruits, surtout le raisin, les dattes et les figues, les oignons, le +sylphium, la thapsie, diverses sortes de jonc, les bois de l'Atlas, les +marbres, tels étaient ensuite les principaux articles +d'exportation[158]. A ces productions, il faut ajouter les bêtes féroces +servant aux combats du cirque, les chevaux et les gazelles. Quant aux +éléphants, il est à peu près démontré qu'ils n'existaient plus en +Berbérie à l'état sauvage, quoi qu'en disent Strabon, Pline, Solin et +autres auteurs. Ils étaient sans doute amenés de l'intérieur par les +caravanes. + +[Note 158: Cf. Hirtius, _Bell. afr._, Pline, Hérodote, Strabon, +Appien, _Bell. civ._, Suétone, Varron, Dion Cassius, Spartien, Tacite.] + +Au premier rang des villes de commerce brillait Karthage, la métropole +punique, relevée de ses ruines et toujours la reine de l'Afrique par sa +magnificence et sa civilisation. Dans son port, les vaisseaux venus de +tous les points de la Méditerranée se pressaient pour charger les +grains, les bois précieux, la poudre d'or, l'ivoire, les marbres, les +bêtes féroces, les chevaux numides, les nègres. Une population punique +importante dominait dans cette ville, elle y avait conservé ses mœurs, +sa langue et sa religion. Le temple d'Astarté (_Tanit_), divinité +phénicienne admise par les Romains dans leur Panthéon, sous le nom de +Juno Cœlestis, avait été reconstruit avec une nouvelle splendeur; nous +verrons plus tard un empereur donner une consécration officielle à ce +culte barbare dont les divinités exigeaient des sacrifices humains. + +La Cyrénaïque fournissait en quantité les blés, l'huile et les vins. +«Derrière cette province passait la route commerciale qui unissait +l'est, le sud et l'ouest de l'Afrique. La grande caravane, partie de la +haute Egypte, traversait les oasis d'Ammon, d'Oudjela et des Garamantes, +où elle trouvait les marchands de Leptis, puis descendait au sud par le +pays des Atarantes et des Atlantes, pour rencontrer ceux de la +Nigritie[159]». + +[Note 159: Duruy, Hist. des Romains, t. IV; p. 88.] + +Dans la Numidie et la Maurétanie, les principaux ports de commerce +étaient Igilgilis (Djidjelli), Saldœ, Yol-Césarée, Siga (à l'embouchure +de la Tafna) et Tingis. Il existait, entre les ports de l'ouest et +l'Espagne, et même jusqu'en Gaule, des relations suivies qui avaient +amené des alliances de famille. Nous avons vu que Juba II était +magistrat municipal de Carthagène. + +ÉTAT DES POPULATIONS.--Examinons maintenant ce que devenait le peuple +indigène en présence de la colonisation romaine. La vieille race berbère +commençait à subir une transformation; diminuée par les guerres +incessantes où elle prodiguait son sang avec tant de générosité, elle +était refoulée par la colonisation romaine et commençait à s'assimiler +ou à disparaître dans la province d'Afrique ou la Numidie. Mais dans +toute la Maurétanie et certains massifs montagneux, comme le _Mons +ferratus_ (la grande Kabilie), elle se conservait intacte et se +préparait à de nouvelles luttes. Sur la ligne des hauts plateaux, se +pressaient les tribus gétules, toujours prêtes à envahir le Tel pour le +piller et autant que possible s'y fixer. On a pu constater cette +tendance des tribus du désert, par la demande de terres faite par +Tacfarinas à Tibère. Nous les verrons s'avancer continuellement, par un +mouvement lent et irrésistible, pour s'étendre sur les restes des +vieilles tribus berbères et les remplacer à mesure que la puissance +romaine s'affaiblira. + +Ces Berbères, établis au delà de la limite de l'occupation romaine, +reconnaissaient en général la suzeraineté du peuple-roi, +particulièrement dans le Tel et le pays ouvert; ils fournissaient, en +temps de paix, certains tributs, et devaient des services de guerre. «On +utilisait ainsi les Berbères soumis dans l'intérêt de Rome, mais on ne +les organisait pas à la manière romaine, comme aussi on ne les employait +pas dans l'armée. En dehors de leur propre province, les irréguliers de +Maurétanie furent aussi utilisés, plus tard, en grand nombre, surtout +comme cavaliers, tandis qu'on ne procédait pas ainsi pour les +Numides[160]». + +En Cyrénaïque, la population n'avait pas subi de grandes modifications. +Les Juifs, déportés autrefois de Palestine dans cette province[161], y +avaient prospéré malgré les mauvais traitements auxquels ils étaient en +butte, de la part des Grecs et la jalousie qu'ils inspiraient. Ayant eu +recours à la justice d'Auguste pour être protégés, ce prince envoya des +ordres à Flavius, préteur de Lybie, pour qu'il veillât à ce qu'ils ne +fussent pas troublés dans leurs biens et l'exercice de leur culte. En +l'an 14 av. J.-C, un rescrit de Marcus Agrippa ordonna «qu'ils seraient +maintenus dans l'exercice de leurs droits et que si, dans quelque ville, +on avait diverti de l'argent sacré, il serait restitué aux Juifs par des +commissaires nommés à cet effet[162]». Nous verrons avant peu l'esprit +d'indiscipline de ces Juifs, surexcité par les événements de Judée, leur +attirer de terribles répressions. + +[Note 160: Mommsen, _Histoire Romaine_, t. V, trad. par M. Pallu de +Lessert.] + +[Note 161: A la suite de la prise de Jérusalem par Ptolémée Soter, +vers 320 av. J.-C. V. Josèphe, _contra Appio_, II, 4, cité par M. Cahen +dans son travail sur les Juifs (_Soc. arch._, 1867).] + +[Note 162: Passage reproduit par d'Avezac dans l'_Afrique ancienne_, +p. 124.] + +LES GOUVERNEURS D'AFRIQUE PRENNENT PART AUX GUERRES CIVILES.--Après +quelques années de tranquillité, l'Afrique ressentit le contre-coup de +l'anarchie qui termina et suivit le règne de Néron. Pendant que Vindex +levait l'étendard de la révolte en Gaule, Clodius Macer, légat +d'Afrique, retenait les convois de blé et prenait le titre de +propréteur, pour bien montrer qu'il avait abandonné le service de +l'empereur. Bientôt il se proclama indépendant et leva de nouvelles +troupes parmi les indigènes qu'il forma en légion[163]. + +Le 9 juin 68, Néron terminait sa triste carrière et était remplacé par +Galba, ancien proconsul d'Afrique[164]. Un de ses premiers soins fut de +se débarrasser de Macer, par l'assassinat, et de licencier la légion +Macrienne. Il fut alors reconnu par toutes les troupes d'Afrique et +obtint l'appui du procurateur Lucceius Albinus qui commandait les +Maurétanies et disposait de troupes nombreuses. Mais bientôt Galba est +assassiné (juin 68)[165]. Othon et Vitellius lui succèdent. Ces trois +règnes avaient duré dix-huit mois, triste période remplie par les +meurtres, les révoltes et l'anarchie. + +[Note 163: Tacite, _Ann._., lib. II, cap. XCVII.] + +[Note 164: Il avait reçu cette fonction de Claude et la garda deux +ans.] + +[Note 165: Il tomba sous les coups du procurateur de la Maurétanie +tingitane, Trébonius Garucianus.] + +A la nouvelle de la mort d'Othon, L. Albinus essaya de se déclarer +indépendant à son tour. Il avait sous ses ordres dix cohortes et cinq +ailes de cavalerie, sans compter les auxiliaires. C'étaient des forces +imposantes, avec l'appui desquelles il pouvait espérer le succès; mais +au moment où il se préparait à passer dans la Tingitane, pour, de là, +envahir l'Espagne, le gouverneur de cette province le fit assassiner, et +ses troupes se prononcèrent pour Vitellius, qui ne jouit pas longtemps +du pouvoir et succomba à son tour en décembre 69. + +L'AFRIQUE SOUS VESPASIEN.--Enfin Vespasien resta seul maître du pouvoir. +C'était aussi un ancien proconsul d'Afrique, et il s'était fait +remarquer dans son commandement par une honnêteté bien rare pour +l'époque. On raconte même que les habitants d'Hadrumète, irrités de sa +parcimonie dans les fêtes, l'assaillirent un jour en lui lançant des +raves à la tête. + +Lucius Pison était alors proconsul d'Afrique; il se tenait sagement à +l'écart des factions et cependant on le soupçonnait d'être partisan de +Vitellius, parce que beaucoup de Vitelliens s'étaient réfugiés dans sa +province. Ce parti avait encore de nombreux adhérents en Gaule et l'on +craignait que Pison ne fit alliance avec eux, ce qui aurait eu pour +conséquence immédiate la famine. Le légat qui commandait les troupes, +Valérius Festus, cédant à son ambition, exploita perfidement cette +situation en peignant, dans ses rapports, la révolte comme imminente. Un +certain Papirius, qui avait déjà pris part au meurtre de Macer, arrive +en Afrique dans le but de tuer le proconsul. Pison prévenu le fait +mettre à mort et adresse une proclamation au peuple. Mais bientôt les +soldats auxiliaires dépêchés par Festus pénétrent dans sa demeure et +demandent le proconsul. Un esclave déclare qu'il est Pison et tombe sous +leurs coups. Ce dévouement ne sauve pas son maître, qui est reconnu par +le procurateur B. Massa et mis à mort. + +Ainsi délivré de son rival, Festus alla au camp, fit mettre à mort les +soldats sur la fidélité desquels il avait des doutes et récompensa les +autres. Puis il se rendit dans l'est afin de faire cesser les luttes qui +divisaient les colons de Leptis et d'Oea (Tripoli). Ceux-ci, appuyés par +les Garamantes, avaient mis au pillage Leptis et ses environs (70). + +Pour châtier les Garamantes, Festus les poursuivit jusque dans leur +pays, et afin de mieux les surprendre il passa par les défilés des +montagnes, chemin difficile et peu usité, mais plus court. La Phazanie +qui n'avait pas revu les aigles romaines depuis l'expédition de Balbus, +fut de nouveau contrainte à la soumission et au paiement d'un tribut. + +INSURRECTION DES JUIFS DE LA CYRÉNAÏQUE.--Un certain Jonathas ayant fait +partie de ces zélateurs, ou sicaires, dont les excès avaient attiré de +si grands malheurs à leur nation, vint se réfugier à Cyrène. Ayant réuni +autour de lui environ deux mille misérables de son espèce, il alla +camper au désert en proclamant son intention de réformer la religion +juive. Catullus prêteur de Libye, appelé par les orthodoxes juifs, +arriva à la tête de ses troupes et, ayant cerné les rebelles, les +massacra presque tous. Jonathas, le promoteur du mouvement, avait pu +s'échapper, mais il fut arrêté et comme le préteur voulait le faire +périr il prétendit qu'il avait des révélations importantes à lui faire +sur l'origine de la conspiration. Catullus qui, au dire de l'historien +Flavien Josèphe, était un homme corrompu, comprit le parti qu'il pouvait +tirer de son prisonnier; se faisant désigner par lui les juifs les plus +riches, il les mit à mort et s'empara de leur fortune. La plus grande +terreur pesa sur cette population qui vit périr en peu de temps trois +mille de ses principaux citoyens. + +Après cette exécution, Catullus se rendit à Rome en emmenant le délateur +et un certain nombre d'israélites notables d'Alexandrie, parmi lesquels +Josèphe lui-même, désignés comme chefs du complot. Mais Vespasien, +éclairé par son fils Titus, ne s'y trompa point. Il rendit aussitôt la +liberté aux prisonniers à l'exception de Jonathas qu'il fit brûler vif. + +EXPÉDITIONS EN TRIPOLITAINE ET DANS L'EXTRÊME SUD.--Après la mort de +Vespasien et le court règne de Titus, l'empire échut à Domitien. Sous +son règne, de nouvelles expéditions furent faites au sud de la +Tripolitaine. Septimius Flaccus, chef des troupes de cette province, se +rendit à Garama, puis à Audjela, et de là jusqu'en Ethiopie. + +Quelque temps après les Nasamons s'étant révoltés et ayant massacré les +collecteurs d'impôts, le même général marcha contre eux et après +différentes péripéties en fit un massacre horrible. Domitien annonça au +Sénat que ces incorrigibles pillards étaient détruits[166]. Vers la même +époque, Marsys, roi de cette peuplade, s'étant rendu auprès de Domitien, +alors dans les Gaules, le décida à faire une expédition en Ethiopie où, +disait-il, existaient de grandes quantités d'or. + +Julius Maternus, chargé du commandement de cette expédition, arriva dans +le pays des Garamantes où le roi de cette contrée se joignit à lui avec +des contingents. Ainsi guidées par les Garamantes, les troupes romaines +atteignirent, après sept mois de marche, le pays d'_Agisymba_[167], +«patrie des rhinocéros» (de 81 à 96). + +La réussite de cette aventureuse entreprise, dans un pays inconnu, est +vraiment surprenante, et nous sommes en droit de nous demander avec M. +Ragot[168] si, malgré nos connaissances et les moyens dont nous +disposons actuellement, nous serions à même d'en faire autant. +Malheureusement les détails que nous possédons sur cette expédition se +réduisent à quelques lignes. L'Afrique proprement dite paraît avoir été +assez calme pendant cette période. + +[Note 166: Zonare, _Ann._, 1. XI.] + +[Note 167: Probablement l'oasis actuelle d'Asben. V. Vivien de +Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique_, p. 231.] + +[Note 168: _Sahara_, p. 191.] + +L'AFRIQUE SOUS TRAJAN.--Après le court règne de Nerva, Trajan fut +investi du pouvoir suprême (28 janvier 98). + +Ce prince guerrier employa largement l'élément berbère dans ses +campagnes lointaines. En Afrique, il reporta l'occupation militaire, qui +n'avait guère dépassé la ligne de Theveste-Lambèse, jusqu'au Djerid. Il +fonda notamment un établissement militaire au lieu appelé ad-Majores (au +nord de Negrin) point stratégique qui commandait les routes du sud et de +l'est[169]. Thamugas, voisine et rivale de Lambèse, date également de +cette époque. C'est là probablement que furent établis les vétérans de +la XXXe légion. Une autre colonie de vétérans était fondée vers la même +époque à Sitifis, sous la dénomination de Nerviana Augusta Martialis. + +Pendant que l'empereur guerroyait au loin, l'Afrique demeurait livrée +aux exactions de ses gouverneurs. Le proconsul Marius Priscus, secondé +par son lieutenant Hostilius Firminus, avait mis le pays en coupe +réglée, vendant la justice et étendant à tout ses prévarications. +Poussés à bout par tant d'injustices, les habitants portèrent leurs +doléances au Sénat[170]. Ils trouvèrent comme défenseurs Tacite et Pline +le jeune et, grâce aux efforts de ces hommes illustres, obtinrent gain +de cause.....en principe, car le proconsul, déclaré coupable, fut +simplement exilé sans qu'on le dépouillât de ses richesses mal acquises. + +[Note 169: Ibid., p. 192.] + +[Note 170: Déjà en l'an 63 (av. J.-C.) la Cyrénaïque avait été +défendue devant le Sénat et c'est la grande voix de Cicéron qui avait +plaidé sa cause.] + +NOUVELLE RÉVOLTE DES JUIFS.--A la fin du règne de Trajan (en l'an 115), +les Juifs de la Cyrénaïque, devenus très nombreux depuis la destruction +du temple par Titus, fanatisés par leurs malheurs et irrités par les +mauvais traitements auxquels ils étaient soumis, se mirent en état de +révolte. Le général Lupus ayant marché contre eux, fut vaincu et +contraint de se jeter dans Alexandrie. Un juif nommé Andréas (ou Lucus), +était à la tête de ce mouvement qui fut caractérisé par des cruautés +épouvantables. Tout ce qui était romain et grec tomba sous les coups des +rebelles; ce fut une orgie de sang. Les juifs allèrent, dit-on, jusqu'à +manger la chair de leurs victimes et à se couvrir de leur sang. Par +représailles, ils les forcèrent, à leur tour, à combattre dans le +cirque, ou les firent déchirer par les bêtes féroces. Dans la seule +Cyrénaïque, deux cent vingt mille personnes auraient ainsi trouvé la +mort[171]. + +[Note 171: Dion Cassius.] + +Trajan était alors retenu en Orient par la guerre contre les Parthes, +qui nécessitait l'emploi de toutes ses forces. Ainsi les populations de +la Cyrénaïque abandonnées à elles-mêmes, étaient sans force pour +résister aux rebelles, dont le nombre était considérable. Alliés aux +révoltés d'Egypte, les juifs se livrèrent à tous les excès. Cependant +Marcius Turbo, ayant reçu de l'empereur l'ordre de marcher contre les +rebelles, arriva de Libye avec des forces importantes, tant en +infanterie qu'en cavalerie et même une division navale. Mais c'était une +véritable guerre à entreprendre et il fallut toute l'habileté de ce +général pour triompher de cette révolte qui se prolongea jusqu'à +l'avènement d'Hadrien. La répression que les juifs s'étaient ainsi +attirée fut sévère, et il est probable qu'à cette occasion un grand +nombre d'entre eux émigrèrent dans l'ouest et se mêlèrent à la +population indigène de la Berbérie. + +L'AFRIQUE SOUS HADRIEN. INSURRECTIONS DES MAURES.--En 117, commença le +beau règne d'Hadrien. Un soulèvement général des Maures concorde avec +son élévation. C'est à la voix d'un Berbère latinisé du nom de Lusius +Quiétus que les indigènes prennent les armes. Ce chef avait été chargé +de conduire à Trajan un corps de troupes maures, et il s'était tellement +distingué, dans la guerre contre les Parthes et dans celle de Judée, que +l'empereur lui avait donné le gouvernement de la Palestine. Rappelé en +Afrique, il renia la fidélité dont il avait donné des preuves si +éclatantes, pour entraîner ses compatriotes à la révolte. + +Marcius Turbo appelé de la Cyrénaïque, et nommé proconsul d'Afrique, +reçut la difficile mission de réduire cette révolte qui avait pris des +proportions générales. Quiétus fut mis à mort; mais Turbo ne triompha +des rebelles qu'avec beaucoup de peine. Pour le récompenser de ses +services, il reçut des honneurs particuliers et fut ensuite nommé +gouverneur de la Dacie. + +En 122 une nouvelle insurrection de la Maurétanie décida l'empereur à +passer en Afrique[172]. Après avoir apaisé la révolte, Hadrien visita la +contrée et, au dire de Spartien, la combla de bienfaits. Ayant vu par +lui-même ce qui était nécessaire, il prescrivit l'ouverture de routes et +fit établir toute une ligne de postes avancés, pour préserver les +colonies contre les incursions des Maures. Vers la fin de 123, ou au +commencement de 124, le quartier général de la IIIe légion fut transféré +à Lambèse. L'achèvement de la route de Karthage à Théveste, venait +d'avoir lieu, et, en assurant la facilité des communications, permettait +de reporter les lignes plus à l'ouest. + +En 125, l'empereur voyageur visita la Proconsulaire. Un certain nombre +de villes furent élevées par lui au rang de colonies et il concéda des +terres à ses vétérans. Il imprima une puissante impulsion à la +colonisation du pays, le dotant de monuments et de routes, si bien qu'il +reçut sur des monnaies le titre de «restaurateur de l'Afrique.» Les +villes imitèrent son exemple et une inscription nous apprend que Cirta +construisit à ses frais les ponts de la route de Rusicade[173]. C'est +sans doute dans ce voyage qu'il parcourut la Cyrénaïque. Ce pays était +ruiné et en partie dépeuplé depuis la révolte des juifs. Il y amena des +colons et fonda de nouveaux établissements, notamment une ville à +laquelle il donna son nom. Adrianopolis. + +[Note 172: Une inscription récemment découverte à _Rapidi_, Sour +Djouâb, confirme ce fait. Voir _Comptes rendus de l'Académie des +Inscriptions_, IVe série, t. IX, pp. 198 et suiv.] + +[Note 173: Duruy, _Hist. des Romains_, t. V, p. 54 et suiv.] + +Hadrien vint sans doute une troisième fois en Afrique (vers 129). Les +documents à cet égard manquent de précision. Dans tous les cas, il +s'occupa avec sollicitude du développement de la colonisation et le pays +garda un souvenir durable de ce prince ainsi que de sa belle-mère +Matidie. A ce souvenir se joignit une circonstance particulière qui +prouve bien que les conditions physiques du pays n'ont pas changé: il +n'avait pas plu depuis cinq ans en Afrique et sa venue coïncida avec le +retour des pluies[174]. + +[Note 174: Spartien, _Hadrian_. XXII.] + +NOUVELLES RÉVOLTES SOUS ANTONIN, MARC-AURÈLE ET COMMODE +(138-190).--Antonin succéda à Hadrien en 138. Les Maures en profitèrent +pour envahir de nouveau les contrées colonisées et porter partout le feu +et la révolte. Il est probable que les Gétules se joignirent à cette +levée de boucliers. La situation devint si grave que l'empereur dut +venir en personne combattre les rebelles. Il les vainquit; dit +Pausanias, et les contraignit à se réfugier «aux extrémités de la Libye, +vers la chaîne du Mont-Atlas et les peuples qui y habitent». Les +documents fournis par l'histoire sont si pauvres qu'il est impossible de +se rendre compte de cette campagne et de conjecturer dans quelle +direction les Berbères furent repoussés. M. Ragot[175] pense que +l'empereur se décida à reporter alors la ligne d'occupation et de +fortification jusqu'au delà de l'Aourès, précaution qui devait, hélas, +être bien insuffisante. + +Sous le règne de Marc-Aurèle, nouvelle insurrection des Maures Maziques +et Baquates, du Rif, qui vont porter le ravage jusqu'en Espagne. «Ni les +garnisons romaines, ni le détroit de Gadès, n'empêchèrent les hordes de +l'Atlas de prendre l'offensive, de pénétrer en Europe et de ravager une +grande partie de l'Espagne[176].» Peut-être, comme le fait remarquer +Lacroix[177], ne s'agit-il ici que d'expéditions maritimes. Il est +certain d'autre part, que les proconsuls d'Afrique luttèrent pour ainsi +dire sans relâche contre les invasions des indigènes maures et gétules. +«Rome, dit encore Capitolin, loin d'envahir, se trouva heureuse de +préserver ses frontières.» Marc-Aurèle dut envoyer de nouvelles troupes. +L'Afrique cessa d'être une province sénatoriale, et le gouverneur de la +Maurétanie ne fut qu'un légat propréteur. + +En 188, les Maures étaient de nouveau en état de révolte. L'empereur +Commode parla d'aller les combattre en personne; mais après avoir obtenu +du Sénat l'argent nécessaire, il préféra l'employer à ses débauches et +se contenta d'envoyer en Afrique des lieutenants[178]. Pertinax dont le +règne éphémère devait faire suite au sien, opéra la pacification de +l'Afrique (190). + +[Note 175: _Loc. cit._, p. 194.] + +[Note 176: Jul. Capitolin.] + +[Note 177: _Numidie et Maurétanie_, p. 180.] + +[Note 178: Lampride_; Commode_, ch. IX et suiv.] + +LES EMPEREURS AFRICAINS. SEPTIME SÉVÈRE.--Septime Sévère, natif de +Leptis magna, dans la Tripolitaine, fut, en 193, proclamé empereur par +les légions de Pannonie. Ce prince fit largement profiter l'Afrique de +la puissance dont il disposait. Il s'attacha surtout à punir, et à +repousser dans le sud, les tribus de la Tripolitaine, ayant pu apprécier +par lui-même le tort que les incursions des nomades faisaient à la +colonisation. Les troupes romaines pénétrèrent encore dans la Phazanie +et établirent une ligne de postes fortifiés de Tripoli à Garama[179]. +Karthage et Leptis reçurent de lui le droit italique. + +Sévère montra constamment pour l'Afrique une grande prédilection. Il y +fit exécuter des travaux considérables dont de nombreuses inscriptions +ont conservé le souvenir. A Rome il s'entoura d'Africains et composa sa +garde personnelle, en grande partie, de ses compatriotes. Les Africains, +en Italie, se distinguèrent particulièrement dans le barreau et à +l'armée. La langue punique, ou peut-être berbère, car les historiens de +l'époque ne paraissent pas soupçonner qu'il en existât une, était parlée +dans l'entourage de l'empereur. L'impératrice Julia Domna, syrienne +d'origine, était très favorable aux orientaux. L'Afrique rendait à +Sévère l'affection qu'il lui témoignait; l'on dit qu'après sa mort les +Berbères le mirent au rang des dieux[180]; dans tous les cas, aucune +révolte n'est signalée sous son règne, dans cette Afrique, depuis si +longtemps en proie à l'insurrection. + +[Note 179: Le Docteur Barth en a retrouvé les traces.] + +[Note 180: Hérodien]. + +On est porté à supposer que ce prince sépara la Numidie de la +proconsulaire, et envoya à celle-ci un légat impérial, tandis que +l'ancienne Afrique restait sous l'autorité administrative du proconsul. + +PROGRÈS DE LA RELIGION CHRÉTIENNE EN AFRIQUE; PREMIÈRES +PERSÉCUTIONS.--La religion chrétienne s'était introduite dans les villes +de l'Afrique à peu près en même temps qu'en Italie. La Cyrénaïque fut +une des premières contrées où les apôtres allèrent prêcher la nouvelle +doctrine. Dès l'an 40, saint Marc qui était juif cyrénéen, vint dans son +pays faire des prosélytes, jusque vers 61, époque où il alla à +Alexandrie, fonder diverses paroisses. Devenu chef de cette église, il +n'oublia pas sa patrie, y revint plusieurs fois et y institua, dit-on, +les premiers évêques. + +Dans le reste de l'Afrique, le christianisme pénétra avec moins d'éclat; +néanmoins le nombre des adeptes de la nouvelle religion ne tarda pas à +devenir considérable. On sait quel était l'esprit de ces premiers +chrétiens: la vieille société devait disparaître pour faire place au +règne du Christ. Ce n'était rien moins qu'une profonde révolution +sociale qui se préparait et, si les Romains s'étaient montrés très +tolérants pour les dieux des peuples qu'ils avaient conquis, ils ne +pouvaient recevoir dans leur panthéon celui qui disait: «Mon royaume +n'est pas de ce monde», et qui prêchait l'égalité absolue de tous les +hommes. L'empereur, souverain pontife, divinisé après sa mort, était +directement attaqué, de même que l'état social reposant sur l'esclavage. +Enfin les chrétiens refusaient le service militaire. Il n'est donc pas +surprenant que le pouvoir cherchât à s'opposer aux progrès de pareils +adversaires. Les empereurs le firent d'abord avec la plus grande +modération. Domitien, se servant de la loi qui avait été édictée au +sujet des druides, prit les premières mesures contre ceux qui +_christianisaient_ ou _judaïsaient_, car, dans le principe, on confondit +les adeptes des deux religions. Ses successeurs, ne voyant pas le danger +d'une secte qui ne faisait de prosélytes que parmi les petites gens, ne +furent pas plus sévères. Mais la population des villes, moins tolérante, +commença à faire des exécutions sommaires sur lesquelles on ferma les +yeux. + +Trajan inscrivit dans le code le crime de christianiser. «S'ils sont +accusés et convaincus,--écrivit-il à ses gouverneurs,--punissez-les.» +Les chrétiens furent rendus responsables des troubles qui se +produisaient dans les cités. Quand un chrétien manifestait publiquement +sa foi, on le conduisait au forum et s'il maintenait sa déclaration, on +l'incarcérait. Lorsque le gouverneur arrivait, il interrogeait les +chrétiens du haut de son tribunal, en présence du peuple, que les +soldats avaient peine à contenir. S'ils persistaient, on les condamnait +à mort[181]. + +[Note 181: Duruy, _Hist. des Romains_.] + +Sous les règnes d'Antonin et de Marc-Aurèle, la religion chrétienne fit +de grands progrès. Les néophytes, loin d'être terrifiés par les mauvais +traitements, recherchaient le martyre. La crédulité publique, les +révélations arrachées aux esclaves par la torture, étaient cause qu'on +les chargeait de tous les crimes et jusqu'alors c'était plutôt la +vindicte publique que le représentant de la loi qui les châtiait. + +Septime Sévère fit poursuivre avec rigueur les chrétiens d'Afrique. +Quiconque refusait de sacrifier aux dieux et de rendre hommage au génie +de l'empereur, était puni de mort. En l'an 200, douze chrétiens, sept +hommes et cinq femmes, ayant été amenés à Saturnin, proconsul de la +province d'Afrique, subirent le martyre. On les considère comme les +douze premiers confesseurs de l'église d'Afrique. Peu après avait lieu à +Karthage le supplice de sainte Perpétue et de sainte Félicité. Les +chrétiens, dès lors, se mirent à chercher le martyre avec avidité et +l'on vit des épouses résister aux larmes de leur famille, repousser +leurs enfants, répondre aux exhortations, aux conseils du représentant +de l'autorité par des provocations, et ne chercher qu'à apaiser leur +soif de souffrance et de tourments. + +Tertullien avait vu le jour à Karthage en 160. Il était, à l'époque de +la mort de Sévère, dans toute la force de son talent. Comme tant +d'autres, c'est la vue de la constance des martyrs au milieu des +supplices qui l'avait attiré vers la religion chrétienne. Ainsi les +persécutions allaient directement contre leur but. + +CARACALLA. SON ÉDIT D'ÉMANCIPATION.--Caracalla continua les travaux +commencés en Afrique par son père; aussi ce prince fut-il cher aux +Africains, qui ont inscrit sur la pierre le témoignage de leur +reconnaissance. Le pays continua alors de jouir d'une tranquillité dont +il avait si grand besoin. + +Par son édit de 216, l'empereur accorda le titre de citoyen à tous les +habitants libres des provinces romaines; il ne resta donc plus en +principe que deux catégories, le citoyen et l'esclave. Mais, dans la +pratique, on ne voit pas que la condition des personnes en ait subi un +réel changement, «Si cet édit[182] proclamait une émancipation générale, +pourquoi les désignations de villes libres, ou municipales, ou +coloniales, de droit italique, de droit latin, etc., ont-elles continué +à subsister? A-t-il empêché les nouveaux citoyens d'être décapités par +le bourreau ou cloués au gibet?» + +En réalité cette mesure n'avait de libéral que l'apparence: son but +était de se procurer de l'argent et des hommes, en étendant l'impôt à +tous et en supprimant les exemptions. + +[Note 182: Poulle, _loc. cit._, p. 115.] + +MACRIN ET ELAGABAL.--Macrin, le troisième empereur africain, était né à +Yol-Césarée. C'était un avocat que son audace et son succès portèrent au +poste de préfet du prétoire. Le meurtrier de Caracalla fut d'abord bien +accueilli par le sénat (217), mais bientôt on apprit qu'Elagabal, +grand-prêtre du soleil à Edesse, âgé seulement de 17 ans, avait été +proclamé par les soldats à l'instigation de Julia Mœsa, sœur de +l'impératrice Julia Domna. Ayant essayé de lutter contre son +compétiteur, Macrin périt avec son fils Diadumène à Chalcédoine (avril +218). Dans son règne aussi court qu'agité, il avait trouvé le temps de +réduire sensiblement les impôts. + +Bassien-Elagabal était fils de Socuzis, ancien légat de la IIIe légion, +et gouverneur de Numidie; aussi avait-il beaucoup de partisans en +Afrique [183]. Dans le cours de son règne, ce prince, qui avait importé +à Rome les rites et coutumes de l'Orient, procéda en grande pompe à une +ridicule cérémonie par laquelle il maria la déesse _Tanit_ de Karthage, +représentée par une pierre triangulaire, avec le Dieu _Gabal_ +(Alah-Gabal), un aérolithe rapporté de Syrie[184]. + +En prenant le pouvoir, le nouvel empereur s'était attribué les noms de +Marc-Aurèle Antonin. Après un court règne de cinq ans, il fut à son tour +mis à mort par les soldats. Une révolte avait eu lieu dans la Césarienne +peu de temps auparavant (222). + +[Note 183: Voir l'intéressante communication de M. L. Rénier à +l'Académie des Inscr. et Belles-Lettres, séance du 21 juin 1878.] + +[Note 184: Voir les _Comptes-rendus_ de cette Académie.] + +ALEXANDRE SÉVÈRE.--L'arrivée au pouvoir d'Alexandre Sévère mit fin à +l'anarchie que venait de traverser l'empire et qui n'était que le +prélude de nouvelles convulsions. Sous la main ferme de ce prince les +affaires reprirent leur marche régulière et chacun dut revenir à +l'obéissance. L'Afrique eut beaucoup à se louer de son administration. +Il fit ouvrir de nouvelles routes et reporta très loin au sud les +frontières de l'occupation[185]. La Tingitane aurait, paraît-il, été +alors le théâtre d'une révolte, mais Lampride, qui cite ce fait, ne +fournit aucun détail. + +[Note 185: Ragot, p. 200.] + +En 229, Marcus Antonius Gordianus avait été nommé par le sénat proconsul +d'Afrique, avec son fils comme légat. Pendant sept années, ses pouvoirs +lui furent prorogés, et l'Afrique vécut tranquille sous son autorité. + +LES GORDIENS. RÉVOLTE DE CAPELLIEN ET DE SABINIANUS.--Mais en 235, +Sévère tomba sous le poignard du Goth Maximin, et aussitôt l'anarchie +reparut dans le monde romain. L'Afrique saisit cette occasion de +produire un empereur. Des citoyens de Karthage, irrités par la dureté et +les violences d'un intendant du fisc, le mirent à mort et, pour +s'assurer l'impunité, soulevèrent la province et proclamèrent empereur +le vieux Gordien, leur gouverneur, alors âgé de quatre vingts ans. + +Les soldats de la IIIe légion ratifièrent ce choix et, malgré la +résistance du proconsul, lui conférèrent le pouvoir, à Thysdrus, en lui +laissant son fils comme lieutenant. Des députés furent alors envoyés au +Sénat qui approuva l'élection et déclara Maximin ennemi public (237). A +cette nouvelle, le sénateur Capellien qui gouvernait la Maurétanie et, +disposant de forces importantes, était chargé de garder les limites, se +déclara pour Maximin. En même temps Gordien, avec lequel il avait eu des +démêlés, prononçait sa destitution. + +Bientôt Capellien envahit la Numidie à la tête de troupes aguerries +depuis longtemps par les luttes incessantes qu'elles soutenaient contre +les Maures. Pendant ce temps, les Gordiens réunissaient et armaient à la +hâte des adhérents nombreux, mais indisciplinés, et se portaient +bravement à la rencontre de l'ennemi. La bataille eut lieu en avant de +Karthage, elle se termina bientôt par le triomphe de Capellien et la +mort du jeune Gordien. Pour ne pas tomber entre les mains de son ennemi, +le vieil empereur se donna la mort en s'étranglant avec sa ceinture, six +semaines après son élévation. + +Capellien s'empara de Karthage, mit cette ville au pillage et commit en +Afrique les plus grandes cruautés[186]. Il suivait en cela les ordres de +son maître qui, furieux contre l'Afrique, avait promis à ses soldats les +biens des habitants de cette province, de même qu'il leur avait octroyé +les propriétés des sénateurs. Il voulait ainsi assouvir sa vengeance +contre ceux qui s'étaient prononcés contre lui. Il est probable que, +pour punir la IIIe légion, il la licencia[187]. + +[Note 186: Hérodien, _Hist._, 1. VIII.] + +[Note 187: Ragot, p. 205. Cela est constaté par une inscription +trouvée à Gemellæ, et d'où il résulte que cette légion fut rétablie en +253.--Voir l'article de M. Pallu de Lessert dans le _Bulletin des +Antiquités africaines_, fasc. XII, p. 73, et la communication de M. Cat +à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, séance du 26 mars +1886.] + +Sur ces entrefaites, Maximin fut assassiné par les soldats lassés de ses +cruautés (238). Le sénat, malgré la mort des Gordiens, avait persisté +dans son refus de reconnaître Maximin: deux sénateurs avaient été élus +empereurs et on leur avait adjoint comme césar, un petit-fils de Gordien +Ier, âgé de 13 ans. Après s'être défaits de Maximin, les prétoriens +mirent à mort les deux fantômes d'empereurs et proclamèrent à leur place +le jeune Gordien, sous le nom de Gordien III. + +Que devint l'Afrique pendant ces guerres civiles? L'histoire ne nous le +dit pas, et nous en sommes réduits aux conjectures. Il est probable que +la restauration de la famille de Gordien fut bien accueillie dans la +Proconsulaire. On ignore le sort de Capellien, mais il n'est pas +téméraire de conjecturer qu'il fut mis à mort. En 240 un certain +Sabinianus, proconsul d'Afrique, suivant son exemple, se proclama +empereur et voulut soulever sa province. Le præses de la Maurétanie +restait fidèle à Gordien. L'usurpateur marcha contre lui et obtint +d'abord quelques succès; mais, l'empereur ayant envoyé du renfort en +Maurétanie, le præses reprit l'offensive, chassa devant lui les +envahisseurs, et vint, à son tour, mettre le siège devant Karthage. Les +habitants de cette ville, pour obtenir leur pardon, livrèrent Sabinianus +aux troupes fidèles. + +PÉRIODE D'ANARCHIE. RÉVOLTES EN AFRIQUE.--A l'époque que nous avons +atteinte, les empereurs se succèdent au pouvoir avec une rapidité qui +démontre à quel état d'anarchie l'empire est tombé. + +L'arabe Philippe, brigand de grands chemins, parvenu à l'emploi de +préfet du prétoire, tue Gordien III et se fait proclamer à sa place +(244); Decius (249), Gallus (251), le maure Emilien (253), passent +successivement au pouvoir et périssent tous sous les coups des soldats. +En 253, Valérien ancien chef de la IIIe légion, s'empare de l'autorité +et la conserve pendant quelques années, mais en 260, il est fait +prisonnier par Sapor, roi des Perses. + +Que pouvait faire l'Afrique pendant cette anarchie? Le silence de +l'histoire est suppléé ici par les inscriptions relevées en Algérie. Les +tribus indigènes, particulièrement celles qui occupaient la région +montagneuse comprise entre Cirta, Sétif, Rusucurru (Dellis) et la mer en +profitèrent pour attaquer les colonisations latines. Les maures du +sud-ouest paraissent les avoir soutenues. En 260 un officier du nom de +Q. Gargilius, chef de la cohorte des cavaliers auxiliaires maures +cantonnés à Auzia (Aumale), prend et met à mort un rebelle du nom de +Faraxen, chef des Fraxiniens. Après ce succès, Gargilius se met en +marche vers l'est pour rejoindre le légat de la Numidie qui accourt avec +les troupes disponibles, niais il tombe dans une embuscade dressée par +les Babares et périt en combattant. + +Vers le même temps, ou peu après, les Babares habitant le massif du +Babor, soutenus par quatre chefs berbères, envahirent les environs de +Mileu (Mila) et de là, portèrent le ravage jusque sur la limite de la +Numidie. Le légat C. M. Decianus propréteur de Numidie et de Norique, +les mit en pièces; puis il dut réduire les Quinquegentiens, réunion de +cinq peuplades, établies dans le territoire de la grande et de la petite +Kabilie [188]. Ces succès partiels ne furent pas suivis de pacifications +bien solides. + +[Note 188: Poulle, _Maurétanie_, p. 119-120. Berbrugger, _Époques +militaires de la grande Kabylie_, p. 212.] + +PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS.--Malgré les persécutions, la religion +chrétienne faisait de rapides progrès en Afrique. Dans la Cyrénaïque +surtout, un clergé organisé relevait directement du pape. L'édit de +Decius, rendu en 250, organisa d'une manière régulière la persécution +contre ceux qui refusaient de sacrifier aux Dieux. C'est à la suite de +cette mesure que saint Denis d'Alexandrie fut exilé dans une petite +bourgade de la Cyrénaïque. Valérien prescrivit de nouvelles rigueurs +contre les chrétiens et, comme un certain nombre de tribus de la +Proconsulaire avait embrassé le nouveau culte, ce fut une cause de plus +de troubles en Afrique et de résistance au pouvoir central. Les +pasteurs, décorés du nom d'évêques, se réunirent plus d'une fois en +conciles pour traiter des points de doctrine, car déjà des hérésies se +produisaient et souvent le clergé africain était en lutte avec ses chefs +spirituels. Saint Cyprien qui, à Karthage, avait recueilli l'héritage de +Tertullien, était en butte aux haines de la populace. + +En 254 à Lambèse, et en 255 à Karthage, se réunirent deux conciles +d'évêques de la Numidie et de la Maurétanie, auxquels assistèrent, pour +le premier, soixante et onze, et, pour le second, quatre-vingt-cinq +membres. Plusieurs fois saint Cyprien avait failli être jeté aux bêtes; +sous Valérien il trouva le martyre ainsi qu'un certain nombre d'évêques. + +Période des trente tyrans.--Après la chute de Valérien, avait commencé +le règne de Gallien et la période dite des trente tyrans. L'Afrique ne +pouvait se dispenser d'avoir le sien. En 265 le proconsul Vibius +Passienus et F. Pomponianus «duc de la frontière libyque,» allèrent +chercher dans ses terres un ancien tribun, nommé Celsus, et l'ayant +revêtu du manteau de pourpre de la déesse Tanit à Karthage, le +proclamèrent Auguste. Quelques jours après, le tyran était mis à mort +par la populace, qui l'avait élevé, et son cadavre livré en pâture aux +chiens. + +Vers la même époque, un parti de Franks, après avoir ravagé la Gaule et +l'Espagne, fit une descente en Maurétanie: c'était un prélude à +l'invasion Vandale. + +En 268, Claude II succède à Gallien, et est à son tour remplacé par +Aurélien (270). On devine ce que pouvaient faire les indigènes de +l'Afrique pendant une telle anarchie, quand on les a vu tenir tête à la +puissance romaine sous Hadrien et sous Sévère: la révolte fut l'état +permanent. «Le débordement général des barbares fut comme une tempête +qui brise tout[189]». L'évêque de Karthage sollicitait la charité des +fidèles pour racheter les captifs faits par les «barbares» qui avaient +envahi la Numidie. C'est du massif de la Grande-Kabilie (Mons-ferratus) +habité par les cinq nations (quinquegentiens), que l'étincelle était +partie. De là, la révolte s'était répandue, pendant le règne de Gallien +(265), sur la Maurétanie orientale et la Numidie occidentale. + +Le général Probus, après avoir rétabli la paix dans la Marmarique +insurgée, arriva dans la Proconsulaire, vers 270, avec le titre de chef +des troupes. Un Berbère, du nom d'Aradion, avait soulevé les populations +de la Numidie. Tout était en révolte jusqu'aux portes de Karthage. +Probus attaqua vigoureusement les rebelles, les mit en déroute et tua +Aradion en combat singulier. Pour honorer le courage de ce chef, il lui +fit élever par ses troupes un tombeau de deux cents pieds de +largeur[190]. Il est assez difficile de se rendre compte du théâtre de +cette campagne; mais les probabilités semblent indiquer que c'est vers +Sicca Veneria (le Kef) que le chef berbère trouva la mort[191]. + +[Note 189: Aurélius Victor.] + +[Note 190: Vopiscus, _Hist. de Probus_, cap. IX.] + +[Note 191: V. _Recueil de la Soc. arch. de Constantine_, 1854-1855.] + +Vers 275, des Franks, faits prisonniers par Probus, et transportés par +lui en Asie-Mineure, parvinrent à s'échapper sur quelques navires. En +passant devant les côtes de la Maurétanie césarienne, ils y firent une +descente et mirent tout au pillage. Il fallut un envoi de troupes de +Karthage pour les forcer à reprendre la mer. Ils traversèrent le détroit +et rentrèrent chez eux par l'embouchure du Rhin. + +Lorsque Probus eut été proclamé empereur, l'Afrique, au lieu de se +souvenir de ses services, soutint son compétiteur Florien. Sous le règne +de son successeur Carus (282), eut lieu le premier partage du monde +romain. L'Afrique, avec le reste de l'occident, fut donnée à Carus. + +DIOCLÉTIEN. RÉVOLTE DES QUINQUEGENTIENS.--Dioclétien parvenu au trône en +284, essaya en vain de gouverner seul: deux années plus tard, il +s'associa Maximien Hercule, auquel il donna en apanage l'Italie, +l'Afrique et l'Hispanie. Mais ce n'était pas encore assez de deux +maîtres pour gouverner le monde romain dans l'état de désagrégation où +il se trouvait, et sous la pression générale des barbares qui +l'entouraient. Afin d'arrêter le débordement, les deux augustes +s'adjoignirent deux césars, Galere et Constance Chlore. Il fallut +partager l'empire en quatre parties. Maximien conserva l'Afrique, moins +peut-être la Tingitane. La Cyrénaïque et la Libye échurent à Dioclétien +qui avait l'Orient pour lot. + +Le moment était trop opportun pour que l'Afrique le laissât échapper, et +du reste la révolte était pour ainsi dire à l'état permanent dans la +Maurétanie. Dès 288, la grande confédération des Quinquégentiens était +en pleine insurrection. Le præses de la Césarienne, Aurélius Litua, +obtint contre eux quelques avantages et les contraignit à une soumission +éphémère. + +Mais bientôt les Quinquégentiens reprennent les armes et portent le +ravage dans la Numidie. Le mouvement se propage à l'est. Un certain +Julien, sur lequel on n'a que des renseignements vagues, est proclamé à +Karthage. La situation devient si grave que Maximien passe lui-même en +Afrique pour prendre la direction des opérations. Il combat les +farouches Quinquégentiens, les repousse chez eux et les poursuit jusque +sur les sommets de leurs montagnes inaccessibles. Cette fois la +répression est sérieuse et la soumission réelle. Pour en assurer les +effets, Maximien juge nécessaire de transporter une partie de ces tribus +indomptées[192] (297). + +Vers le même temps, l'usurpateur Julien cessait de vivre; cependant la +révolte persista encore dans les Syrtes, et ce fut en vain que +l'empereur essaya de la réduire. + +[Note 192: Eutrope, 1. VIII, 5, 6. Mammertin, III, 17. P. Orose, 1. +IX, 14. Aurel. Victor, ch. XXXIX. On ignore l'endroit où ces tribus ont +été transportées, M. Fournel penche pour le désert, mais cette +conjecture nous semble peu justifiée.] + +NOUVELLES DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE.--Sous le règne de +Dioclétien, les divisions administratives de l'empire furent modifiées +et il en fut ainsi notamment en Afrique. On suppose que ces remaniements +ont été effectués par Maximien, après sa victoire sur les +Quinquégentiens (297). Morcelli les place en 297, à la même date que la +reconstitution générale de l'empire. Il est probable que la +confédération des _cinq_ républiques cirtéennes, (_Cuicul_ (Djemila) +avait été ajoutée aux quatre précédentes), fut dissoute un peu +auparavant, car il n'en est plus fait mention depuis l'époque +d'Alexandre Sévère. La séparation de la Numidie en territoire militaire +et territoire civil, fournit naturellement l'occasion de faire cesser +une anomalie qui ne pouvait être que préjudiciable au bon ordre, dans +une époque aussi troublée. + +La Maurétanie orientale fut divisée en deux parties: celle de l'est avec +Sitifis pour chef-lieu, reçut le nom de Sitifienne; celle de l'ouest +conservant Césarée, comme siège du gouverneur, continua à être appelée +Césarienne. + +Dès lors, l'Afrique fut divisée de la manière suivante: + +1° Cyrénaïque, ayant un gouverneur particulier, rattachée au diocèse +d'Orient. + +2° Diocèse d'Afrique comprenant: + +La Tripolitaine depuis la Cyrénaïque jusqu'au Triton. + +La Bysacène ou Valérie, du Triton jusqu'à Horréa. + +L'Afrique propre, d'Horréa à Tabarka. + +La Numidie divisée elle-même en Numidie cirtéenne (avec Cirta), et +Numidie militaire avec Lambèse, comme chef-lieu, de Tabarka à l'Amsaga. + +La Maurétanie sétifienne, de l'Amsaga à Saldæ. + +Et la Maurétanie césarienne de Saldæ à la Malua (Moulouïa). + +Ces provinces étaient administrées civilement par des _præses_ relevant +du _vicaire d'Afrique_. Le commandement militaire était confié au _comte +d'Afrique_, ayant sous ses ordres des _præpositi limitum_ [193]. + +[Note 193: Pallu de Lessert, _loc. cit._, p. 81.] + +3° Et la Maurétanie Tingitane, rattachée au diocèse d'Espagne, et +commandée par un _comes Tingitanæ_, relevant directement du _magister +peditum_ (sorte de ministre de la guerre) de Rome. Son administration +civile était confiée à un præses obéissant au vicaire d'Espagne. Le +manque de communication terrestre entre la Tingitane et la Césarienne, +ses relations constantes avec l'Hispanie, si proches, expliquent ce +rattachement à l'Europe. + + + + +CHAPITRE IX + +L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE (_Suite_). +297-415. + + +État de l'Afrique à la fin du IIIe siècle.--Grandes persécutions contre +les chrétiens.--Tyrannie de Galère en Afrique.--Constantin et Maxence, +usurpation d'Alexandre.--Triomphe de Maxence en Afrique; ses +dévastations.--Triomphe de Constantin.--Cessation des persécutions +contre les chrétiens; les Donatistes; schisme d'Arius.--Organisation +administrative et militaire de l'Afrique par Constantin.--Puissance des +Dunatistes. Les Circoncellions.--Les fils de Constantin; persécution des +Donatistes par Constant.--Constance et Julien; excès des +Donatistes.--Exactions du comte Romanus.--Révolte de +Firmus.--Pacification générale.--L'Afrique sous Gratien, Valentinien II +et Théodose.--Révolte de Gildon.--Chute de Gildon.--L'Afrique sous +Honorius. + + +ÉTAT DE L'AFRIQUE À LA FIN DU IIIe SIÈCLE.--Nous avons vu dans le +chapitre qui précède, combien les révoltes des indigènes rendaient +précaire la situation de la colonisation africaine. Quatre siècles et +demi s'étaient écoulés depuis la chute de Karthage, et les Romains +avaient effectué leur conquête avec la plus grande prudence, ménageant +les transitions et n'avançant que méthodiquement. Ils avaient fait des +efforts considérables pour coloniser l'Afrique et avaient pu croire un +instant au succès; mais sous les règnes les plus brillants, les révoltes +des Berbères avaient démontré la précarité de celle occupation et, +malgré le déploiement d'un appareil militaire formidable pour l'époque, +la puissance de l'empereur avait été insultée par les sauvages +africains. + +Cette situation, dont le danger déjà pressenti allait se démontrer par +des faits, était la conséquence d'une erreur ou d'un oubli des maîtres +du monde, dans leur tentative de colonisation. Ils n'avaient pas assez +tenu compte de la race indigène et, se contentant de la refouler dans +les plaines livrées aux colons, ils l'avaient laissée se concentrer, se +renforcer au milieu d'eux, dans de vastes contrées comme le pays des +Quinquégentiens et le massif de l'Aourès. Ils voyaient bien aussi les +tribus nomades du sud se masser sur la ligne du désert, mais ils se +contentaient de renforcer leurs postes ou de les reporter plus au sud. + +Certes, dans les plaines et le Tel de l'Afrique propre et de l'ancienne +Numidie, la vieille race indigène avait disparu ou s'était assimilée. La +langue, la littérature et les institutions de Rome avaient été adoptées +par ces Berbères. Ceux-là n'étaient pas à craindre; mais, tout autour +d'eux, la race africaine se reconstituait et était prête à entrer en +lutte. L'anarchie, prélude du démembrement de l'empire, les luttes +religieuses, dont l'Afrique était sur le point de devenir le théâtre, +allaient servir merveilleusement la reconstitution de la nationalité +africaine et permettre aux nouvelles tribus berbères de s'étendre en +couche épaisse sur les restes des anciennes. Il y a là un enseignement +que les colonisateurs actuels de l'Afrique feront bien de ne pas perdre +de vue, car ce fait prouve une fois de plus que, si la conquête est +facile, il n'en est pas de même de la colonisation et que, tant que la +race autochthone reste à peu près intacte, l'établissement des étrangers +au milieu d'elle est précaire. + +GRANDES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS.--Les persécutions exercées +contre les chrétiens semblaient n'avoir d'autre résultat que de +fortifier la religion nouvelle. Les prosélytes étaient très nombreux en +Afrique, non-seulement chez les colons latins, mais chez les indigènes +romanisés et même dans les tribus berbères. «Il est impossible de ne pas +être frappé de ce fait concluant que ce fut le sang indigène qui coula +ici le premier pour la foi chrétienne, car les victimes inscrites en +tête du martyrologe africain sont bien des berbères: Namphanio, Miggis, +Lucitti, Sanaes et d'autres encore dont le nom seul révélerait la +nationalité, si l'histoire n'avait eu soin de la constater +expressément[194].» + +Des bas-fonds populaires où le christianisme avait d'abord pris racine, +il s'élevait et pénétrait l'administration et l'armée. Un jour c'était +un gardien de prison qui demandait à partager le sort des condamnés; une +autre fois c'était un centurion qui, jetant au loin le sarment, insigne +de commandement, se dépouillant de sa cuirasse et de ses insignes, +refusait de continuer à servir César pour entrer dans la milice du +Christ[195]; ailleurs des hommes enrôlés n'acceptaient pas leur +incorporation[196]. Pour tous c'était la mort, mais ils supportaient +avec joie les affres du supplice. + +[Note 194: Berbrugger, _Revue africaine_, N° 51, p. 193.] + +[Note 195: Voir les _Actes du centurion saint Marcellus, martyr à +Tanger_, 30 Oct. 298. _Acta prim. martyr_, p. 311.] + +[Note 196: V. _Actes de saint Maximilien de Théveste_ (12 mars +295).] + +Le triomphe de la nouvelle religion était proche. Le trône des empereurs +en était ébranlé sur sa base, car le christianisme, à son début, était +la négation de tout pouvoir temporel. Depuis l'exécution des édits de +Décius et de Valérien, la persécution, tout en continuant, avait subi +une certaine modération. Dioclétien n'était pas porté aux mesures +extrêmes contre les chrétiens; mais Galère ne voyait le salut de +l'empire que dans l'extinction de la religion nouvelle et il suppliait +l'empereur de prendre les mesures les plus énergiques. Enfin, en 303, +Dioclétien, cédant aux instances de son césar, promulgua l'édit de +persécution connu sous le nom d'édit de Nicomédie. Les mesures +prescrites étaient terribles: destruction des églises et des livres et +ustensiles du culte; mise hors la loi de tous les chrétiens dont les +biens devaient être saisis et qui devaient, eux-mêmes, être jetés en +prison ou livrés au bourreau. + +Cet édit fut immédiatement exécuté, sauf dans la partie du diocèse +d'Occident qui était soumise au césar Constance Chlore, c'est-à-dire la +Gaule, la Bretagne, l'Espagne et la Tingitane. Dans tout le reste de +l'empire, les persécuteurs se mirent à l'œuvre. En Afrique, ils +déployèrent un grand zèle. A Cirta, un certain Munatius Félix, flamine +perpétuel, se fit remarquer par son ardeur et sa violence. Généralement +les chrétiens restèrent fermes dans leur foi et des prêtres subirent le +martyre plutôt que de remettre aux persécuteurs leurs vases et leurs +livres qu'ils avaient cachés; mais un grand nombre faiblirent, renièrent +leur foi et livrèrent leur dépôt sacré. L'église de Cirta se signala par +sa faiblesse: son évêque Paulus se soumit à tout ce qu'on exigea de lui. + +Cette persécution n'était que le prélude de violences plus grandes +encore. Il ne suffisait pas d'avoir détruit les églises et les objets +extérieurs du culte; on allait s'en prendre aux consciences. A la fin de +l'année 303, un édit adressé au gouverneur de la Palestine fixait +certains jours pendant lesquels tout homme devait sacrifier aux dieux. +Ces jours déterminés furent appelés _dies thurificationis_ et l'on +avouera que c'était un excellent moyen de reconnaître les chrétiens. +Valérius Florus, præses de la Numidie miliciana, et Anulinus, proconsul +de la Proconsulaire, se firent les exécuteurs de ces mesures. Le sang +des chrétiens coula à flots en Afrique pendant cette période qui fut +appelée l'ère des martyrs[197]. + +[Note 197: Voir l'intéressante dissertation de M. Poulie à ce sujet +dans l'_Annuaire de la Société arch. de Constantine_, 1876-77, pp. 484 +et suiv.] + +TYRANNIE DE GALÈRE EN AFRIQUE.--En 305, Dioclétien et Maximien Hercule +abdiquèrent au profit des deux césars Constance Chlore et Galère, +lesquels s'adjoignirent comme césars Sévère et Maximin. Bien que +Constance Chlore eût l'Afrique dans son lot, il en abandonna +l'administration à Galère qui en confia le commandement au césar Sévère. +On sait qu'un des premiers actes de Galère, en prenant le pouvoir, fut +de prescrire un recensement général des personnes et des biens de +l'empire afin d'augmenter les revenus du fisc. «On procéda à l'exécution +de cette mesure avec une rigueur qui répandit partout la terreur et la +désolation: les gens du peuple, les enfants, les serviteurs étaient +réunis et comptés sur les places qui regorgeaient de monde. On excitait +à la délation le fils contre le père, l'esclave contre le maître, +l'épouse contre le mari. On obtenait par les tourments des déclarations +de biens que l'on ne possédait pas[198].» Il est probable que l'Afrique, +qui avait déjà tant à se plaindre de Galère, souffrit beaucoup de ces +mesures et de la façon cruelle dont elles furent appliquées. Les troupes +seules, qui profitaient des largesses de ce prince, avaient pour lui +quelque fidélité. + +[Note 198: Poulle, _loc, cit._, p. 481.] + +CONSTANTIN ET MAXENCE. USURPATION D'ALEXANDRE.--A la mort de Constance +Chlore, survenue le 25 juillet 306, les troupes proclamèrent auguste son +fils Constantin. De son côté, Galère donna le titre d'auguste à Sévère. + +Peu de temps après, Maxence, fils de Maximien Hercule et gendre de +Galère, ayant gagné l'appui du préfet du prétoire Anulinus, prit aussi +la pourpre et fut acclamé par les soldats (28 octobre 306). + +En Afrique, Anulinus avait comme lieutenant un certain Alexandre, qui +avait d'abord reçu le titre de comte et, après le départ du proconsul, +avait été élevé aux fonctions de vicaire d'Afrique (mars 306). Il reçut +probablement la mission de proclamer l'autorité de Maxence, dans les +provinces africaines; mais, nous l'avons dit, les troupes tenaient pour +Galère. Elle refusèrent de reconnaître l'usurpateur et prirent le chemin +de l'Orient, afin de rejoindre, à Alexandrie, le lieutenant de leur +maître. On ne sait au juste quel obstacle elles rencontrèrent sur leur +route, toujours est-il qu'elles furent forcées de rentrer à Karthage, où +elle retrouvèrent leur chef Alexandre. A quel prince obéissait alors +l'Afrique, nul ne peut le dire et il est fort probable qu'elle était +dans un état voisin de l'anarchie. Cependant Maxence devait y avoir des +partisans. + +Sur ces entrefaites, Galère étant mort, les troupes exploitèrent +habilement un bruit, vrai ou faux, d'après lequel Maxence, doutant de la +fidélité d'Alexandre, aurait envoyé des émissaires pour le tuer. Bon gré +mal gré, elles le proclamèrent empereur. Alexandre dont l'origine est +incertaine, mais qu'on désigne généralement comme un paysan pannonien, +était alors un vieillard affaibli par l'âge au moral et au physique, +incapable de résistance autant que d'initiative. Il se laissa ainsi +porter au pouvoir, mais il ne sut rien faire pour l'affermir et le +conserver (308). + +TRIOMPHE DE MAXENCE EN AFRIQUE. SES DÉVASTATIONS.--Cependant Maxence, +après avoir défait et mis à mort Sévère, s'était emparé de Rome et de +toute d'Italie. Absorbé par le soin d'asseoir sa puissance, il ne +pouvait, s'occuper de l'Afrique. Alexandre régnait tranquillement à +Karthage; toutes les provinces avaient fini par reconnaître son +autorité, mais il ne paraît pas qu'il ait su gagner l'affection des +populations. + +En 311, Maxence pouvant détacher quelques troupes, les plaça sous le +commandement du préfet du prétoire, Rufus Volusianus, et du général +Zénas, et les envoya en Afrique. Karthage emportée d'assaut fut mise à +feu et à sang. Quant à Alexandre, il avait pu se réfugier derrière les +remparts de Cirta. Les généraux de Maxence l'y poursuivirent et s'étant +rendus maîtres de cette ville, s'emparèrent de l'usurpateur qui fut +étranglé[199]. + +[Note 199: Voir, pour la révolte d'Alexandre: Aur. Victor, +_Épitome_, Eutrope, _Épit._; Zosime. Tillemont, _Hist. des empereurs_, +etc. Nous avons adopté en grande partie les opinions de M. Poulle (_Soc. +arch. de Constantine_), 1876-77.] + +Cirta, comme Karthage, fut entièrement saccagée, puis brûlée par les +vainqueurs. Maxence fit cruellement expier à l'Afrique ce qu'il appelait +son manque de fidélité: un grand nombre de cités furent livrées aux +flammes; les principaux citoyens se virent poursuivis, dépouillés de +leurs biens; beaucoup d'entre eux périrent dans les tortures, car toutes +les haines, toutes les rivalités purent exercer librement leurs +vengeances, et le pays gémit sous la plus épouvantable terreur. Les +campagnes, même, n'échappèrent pas à la fureur du vainqueur qui se fit +livrer les réserves de grain et porta la dévastation partout. + +TRIOMPHE DE CONSTANTIN.--Après avoir ainsi assouvi sa vengeance, Maxence +s'appliqua à retirer de l'Afrique tout ce que la contrée pouvait lui +fournir en hommes et en argent, afin d'être en mesure de résister à son +compétiteur Constantin. En 312, la lutte commença entre les deux +empereurs et se termina bientôt par la défaite de Maxence devant Rome. +Malgré la supériorité de son armée, où les Berbères étaient en grand +nombre, il fut entièrement vaincu par son compétiteur et se noya dans le +Tibre (28 octobre). + +La chute de Maxence fut accueillie en Afrique avec la plus grande joie; +on dit que Constantin envoya la tête du tyran à Karthage qui avait tant +eu à se plaindre de lui. Le vainqueur s'appliqua de toutes ses forces à +panser les plaies de la Berbérie: il envoya des secours en argent, +diminua les impôts, rendit les biens confisqués à leurs propriétaires, +et fit relever les cités détruites. + +Cirta, reconstruite pas ses ordres, reçut son nom et nous l'ap-pellerons +à l'avenir Constantine. Par ces mesures il mérita la reconnaissance de +ce pays si maltraité par ses prédécesseurs. + +CESSATION DES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS. LES DONATISTES. SCHISME +D'ARIUS.--A partir de l'année 305, les persécutions s'étaient ralenties; +selon le témoignage d'Eusèbe et de saint Optat, Maxence les fit +immédiatement cesser, dès son avènement. Le triomphe de la religion +nouvelle était proche, mais, avant même qu'il fût assuré, des divisions +se produisaient dans son sein et il allait en résulter de bien graves +événements. + +Au mois de mars 305, l'évêque de Cirta, Paulus, étant mort, un concile +se réunit dans cette ville, chez un particulier, car les églises étaient +détruites, pour lui donner un successeur. Dix évêques de Numidie y +prirent part. A peine la séance était-elle ouverte, que des discussions +s'élevèrent entre les membres: on reprocha à un certain nombre d'entre +eux d'avoir faibli pendant les persécutions et d'avoir remis les livres +et vases sacrés. Pour la première fois l'épithète de «_traditeurs_» fut +lancée. Un certain Purpurius, que nous retrouverons plus tard, montra +dans l'assemblée une grande violence. Sylvain avait été proposé pour le +siège épiscopal, mais il était traditeur; grâce à l'appui de la populace +il fut élu, tandis que les hommes les plus pieux et les plus éminents +étaient enfermés dans le «cimetière des martyrs.» Ce fait qui semblerait +de peu d'importance, fut le point de départ de la déplorable scission +qui se produisit dans l'église d'Afrique. + +Quelque temps après, en 311 mourait l'évêque de Karthage Mensurius, qui +avait su résister avec autant de fermeté que de prudence aux violences +des persécuteurs et conserver les vases de son église. Les fidèles +s'assemblèrent pour procéder à son remplacement et élurent le diacre +Cécilien. Il avait de nombreux adversaires, et bientôt l'opposition +contre lui se manifesta par le refus de lui remettre les vases sacrés +que son prédécesseur avait cachés chez les fidèles. Une véritable +conspiration ayant à sa tête Donat, évêque des Cases-Noires[200] en +Numidie, s'ourdit contre lui; les prêtres de l'intérieur ne lui +pardonnaient pas de s'être fait élire sans leur participation. Ils +formèrent un groupe de soixante-dix prélats à la tête desquels était +Secundus, évêque de Ticisi[201]. Réunis en concile, ils citèrent +Cécilien à comparaître devant eux; mais, comme il s'y refusait, disant +qu'il avait été régulièrement sacré et ajoutant qu'il était prêt à +recevoir de nouveau l'imposition des mains, Purpurius, dont la violence +s'était fait remarquer à Cirta, s'écria: «Qu'il vienne la recevoir et on +lui cassera la tête pour pénitence.» + +[Note 200: Emplacement inconnu au nord de l'Aourès.] + +[Note 201: Actuellement Tidjist (Aïn-el-Bordj), près de Sigus, au +sud de Constantine.] + +Le concile rendit alors une sentence de condamnation contre Cécilien, +fondée sur les trois points suivants: 1° il avait refusé de se rendre à +leur réunion; 2° il avait été sacré par des traditeurs; 3° il aurait, +lors des persécutions, empêché des fidèles de secourir les martyrs. Or +ces deux derniers chefs n'étaient rien moins que prouvés et, dans le +groupe des évêques qui s'érigeaient ainsi en juges, plusieurs s'étaient +reconnus eux-mêmes traditeurs. Pour compléter leur œuvre, ils +déclarèrent le siège de Karthage vacant et y élevèrent un certain +Majorin, simple lecteur. Une intrigante, du nom de Lucilla, ennemie +personnelle de Cécilien, avait, par ses instances et son argent, +contribué à ce résultat. + +Ainsi fut consommée la scission de l'église d'Afrique, au moment même où +sa cause triomphait. L'irritation réciproque des deux partis devint +extrême et amena des conflits journaliers. + +Constantin tenait essentiellement à la pacification de l'Afrique; bien +qu'inclinant vers le christianisme, il ménagea les adhérents de l'ancien +culte et fit même ériger un temple en l'honneur de la famille flavienne. +Il apprit donc avec peine les divisions de l'église d'Afrique et écrivit +au proconsul Anulinus, pour qu'il tâchât de les faire cesser. Dans ces +instructions il semble pencher pour le parti de Cécilien. Mais les +Donatistes, ainsi les appelait-on déjà, n'étaient pas gens à s'incliner +devant des conseils ou même des menaces; ils adressèrent à l'empereur +une supplique dans laquelle ils entassèrent toutes les accusations +contre leur ennemi. + +En présence de cette réclamation, Constantin ordonna la comparution des +deux parties devant un conseil d'évêques, et convoqua à ce concile un +grand nombre de prélats de la Gaule et de l'Italie. Tous se réunirent à +Rome, en octobre 313, sous la présidence du pape Miltiade. Cécilien et +Majorin accompagnés de clercs et de témoins, se présentèrent à ce +concile qui est dit de Latran, et fournirent leurs explications tant sur +les griefs reprochés par eux à leur adversaire, que sur ce qui leur +était imputé. On devine ce que purent être de tels débats. Après bien +des jours d'audience, le concile rendit une sentence par laquelle il +reconnaissait Cécilien innocent et validait son ordination. Il disposait +en outre que les prêtres ordonnés par Majorin continueraient à exercer +leur ministère et que si, dans une localité, il se trouvait deux prêtres +ordonnés l'un par Cécilien, l'autre par Majorin, le plus ancien serait +conservé et l'autre placé ailleurs. Quant à Donat, on le condamnait +comme «auteur de tout le mal et coupable de grands crimes». + +A la suite de cette décision, Cécilien fut retenu provisoirement en +Italie, et Donat obtint la permission de rentrer en Numidie, sous la +promesse qu'il ne reparaîtrait plus à Karthage. Des commissaires +ecclésiastiques furent envoyés en Afrique pour notifier cette décision +au clergé et faire une enquête qui confirma l'innocence de Cécilien. +Celui-ci rentra peu après à Karthage. Donat, de son côté, ne tarda pas à +y paraître, au mépris de son serment. Les luttes recommencèrent alors +avec une nouvelle violence. Elien, proconsul, chargé d'informer par +l'empereur, conclut encore contre les Donatistes. + +Mais ceux-ci ayant réclamé le jugement d'un nouveau concile, l'empereur +voulut bien faire convoquer les évêques à Arles, pour le mois d'août +314. Ce fut encore un triomphe pour Cécilien; seulement le concile crut +devoir donner son avis sur le grand différend qui divisait l'église +d'Afrique et il opina «que ceux qui seraient reconnus coupables d'avoir +livré les écritures ou les vases sacrés ou dénoncé leurs frères, +devraient être déposés de l'ordre du clergé[202].» C'était donner aux +Donatistes de nouvelles armes. Cependant ceux-ci ne furent pas encore +satisfaits et en appelèrent à l'empereur qui confirma à Milan, en 315, +les décisions des conciles de Rome et d'Arles. + +[Note 202: _L'Afrique chrétienne_ par Yanoski, pp. 20 et suiv. C'est +à cet ouvrage que nous avons emprunté la plus grande partie des +documents qui précèdent.] + +Constantin avait montré dans toute cette affaire une très grande +modération; mais, quand tous les degrés de juridiction eurent été +épuisés, il prescrivit à Celsus, son vicaire en Afrique, de traiter avec +sévérité toute tentative de rébellion de la part des Donatistes. Ceux-ci +se virent donc bientôt l'objet d'une nouvelle persécution dans laquelle +les plus marquants d'entre eux furent bannis. Mais leurs partisans +étaient très nombreux, surtout dans l'intérieur, et ils gardèrent +souvent par la force leurs positions. + +Tandis que cette scission se produisait en Numidie, un schisme dont le +succès devait être encore plus grand prenait naissance en Cyrénaïque. +Vers 320, le Libyen Arius se séparait de l'église orthodoxe, par suite +de divergences sur des points d'appréciation relativement à la trinité. +Là encore, l'empereur intervenait et essayait de faire entendre sa voix +pour ramener la pacification dans l'Église; mais le schisme arien était +fait. + +ORGANISATION ADMINISTRATIVE ET MILITAIRE DE L'AFRIQUE PAR +CONSTANTIN.--En 323, Constantin attaqua brusquement son rival, +l'empereur d'Orient Licinius, le vainquit, et le fit mettre à mort. +Resté ainsi seul maître de l'empire, il s'appliqua à rétablir l'unité de +commandement et à régulariser l'administration des provinces. L'empire +fut divisé en quatre grandes préfectures. + +L'Afrique, contenant la Tripolitaine, la Byzacène, la Numidie et les +Maurétanies, sétifienne et césarienne, fît partie de la préfecture +d'Italie, et fut placée, pour l'administration civile, sous l'autorité +du préfet du prétoire de cette préfecture. + +La Tingitane, rattachée à la préfecture des Gaules, était sous +l'autorité du préfet du prétoire des Gaules. + +La Cyrénaïque dépendit de la préfecture d'Orient. + +Le préfet du prétoire d'Italie était représenté en Afrique: + +1° Par un proconsul d'Afrique, qui administrait par deux légats la +proconsulaire; + +2° Par le vicaire d'Afrique, qui administrait par deux consulaires la +Byzacène et la Numidie, et par trois præses la Tripolitaine, la +Sétifienne et la Césarienne. + +Le préfet des Gaules était représenté dans la Tingitane par un præses. + +Le _Comte des largesses sacrées_ avait la direction de tout ce qui se +rapporte aux finances; et le _Comte des choses privées_ était le +directeur et administrateur des domaines. Ces deux personnages, qui +portaient le titre d'_illustres_, avaient un certain nombre de délégués +en Afrique. + +«L'armée et les choses militaires relevaient du _magister peditum_, +sorte de ministre de la guerre, résidant aussi à Rome, et représenté en +Afrique par deux ducs et deux comtes: les ducs de Maurétanie césarienne +et de Tripolitaine et les comtes d'Afrique et de Tingitane. + +«Le comte d'Afrique avait sous ses ordres seize préposés des limites, +qui commandaient les troupes placées sur la frontière, plus les corps +mobiles. + +«Le comte de la Tingitane avait sous son commandement un préfet de +cavalerie et cinq tribuns de cohortes, plus des corps mobiles. + +«Le duc de la Césarienne avait huit préposés des limites. Il était aussi +præses et, pour cette partie de ses fonctions, devait dépendre du +vicaire d'Afrique. + +«Le duc de la Tripolitaine avait douze préposés et deux camps où +étaient, sans doute, les troupes destinées à tenir la campagne. + +«Les troupes, on le voit, étaient divisées en deux classes: les troupes +mobiles et celles qui gardaient en permanence la frontière[203].» + +Sous le Bas-Empire, l'organisation des assemblées provinciales fut +modifiée; le culte de l'empereur ayant disparu, leurs attributions +religieuses cessèrent et le concilium devint une assemblée purement +administrative, chargée d'éclairer les préfets et de leur fournir un +appui moral, car il n'avait aucun droit exécutif. La centralisation +établie par Constantin fit cesser l'autonomie des provinces. L'empereur +voulut tout diriger du fond de son palais et c'est dans ce but que les +fonctions furent multipliées. Des _curiosi_, inspecteurs plus ou moins +occultes, furent chargés de surveiller les fonctionnaires et de rendre +compte de leurs moindres actes au chef suprême; en même temps les cités +reçurent des _defensores_, dont la mission était de protéger les +citoyens contre l'injustice et la tyrannie des agents du prince. + +Le concilium provincial conserva le droit de présenter des vœux et des +doléances à l'empereur; sa réunion était l'occasion de fêtes et de +réjouissances publiques; la convocation était faite par le préfet. Le +sacerdos provineiæ, dont la fonction paraît avoir été conservée pendant +quelque temps encore, dut céder la présidence du concile au préfet ou à +son vicaire. Le corps des sacerdotes, ou prêtres devenus chrétiens, fut +entouré d'honneurs et d'immunités; mais il perdit toute occasion de +s'immiscer légalement dans les affaires administratives[204]. + +[Note 203: L'_Afrique septentrionale après le partage du monde +romain_, par Berbrugger, travail extrait de la _Notice des dignités_, de +Booking.] + +[Note 204: _Les Assemblées provinciales et le culte provincial_, par +M. Pallu de Lessert, passim.] + +PUISSANCE DES DONATISTES.--LES CIRCONCELLIONS.--Vers 321, les Donatistes +avaient obtenu le rappel de leurs exilés, et il se produisit une sorte +d'apaisement. En 326, Cécilien étant mort fut remplacé par Refus: de +leur côté, les Donatistes élirent Donat, homonyme de l'évêque des +Cases-Noires, comme successeur de Majorin. Peu après, les nouveaux élus +réunissaient à Karthage un concile auquel deux cent soixante-dix évêques +prirent part et où, grâce à des concessions mutuelles, on put consolider +la trêve. + +On sera peut-être étonné du grand nombre d'évêques se trouvant alors en +Afrique, mais il faut considérer ces prélats comme de simples curés. «La +création des sièges épiscopaux en Afrique n'a pas toujours été motivée +par l'importance des localités et le chiffre de la population. L'on +observe en effet dans l'histoire des Donatistes que ces habiles +sectaires, afin d'augmenter leur influence, multipliaient le nombre des +évêques et les préposaient à de simples hameaux... Or, on conçoit +parfaitement que l'Église, pour tenir tête aux Donatistes, ait imité +cette conduite et multiplié les évêchés... Au surplus, il était dans +l'esprit de l'Église d'Afrique de multiplier les diocèses afin que leur +peu d'étendue en facilitât l'administration[205].» + +Ainsi les deux églises vivaient côte à côte et essayaient de se tolérer, +mais, comme nous l'avons dit, les Donatistes tenaient en maints endroits +les temples et nous voyons, en 330, l'empereur, cédant à la demande de +Zezius, évêque de Constantine, ordonner la construction d'une basilique +pour les orthodoxes, attendu que «tout ce qui appartenait à l'Église +catholique était tombé au pouvoir des Donatistes» et que les orthodoxes +n'avaient aucun local pour tenir leurs assemblées[206]. + +[Note 205: _Observations sur la formation des diocèses dans +l'ancienne Eglise d'Afrique_, par l'abbé Léon Godart (_Revue africaine_, +2e année, pp. 399 et suiv.)] + +[Note 206: V. L'_Africa christiana_ de Morcelli, t. II, p. 234. +Cette église se trouvait dans l'emplacement occupé actuellement par +l'hôpital militaire.] + +A côté des Donatistes modérés, qui essayaient de chercher un modus +vivendi avec les autres chrétiens, se trouvaient les zélés, les purs. +Réunis en bandes obéissant à un chef, ils se mirent à parcourir le pays +dans le but, disaient-ils, de faire reconnaître la sainteté de leur foi. +Leur cri de ralliement était _Laudes Deo_ (Louanges à Dieu!), et il fut +bientôt redouté comme un signal de pillage et de mort. Faisant +profession de mépriser les biens de la terre et de vivre dans la +continence, ils ne tardèrent pas à ériger la destruction en principe. +Ils n'ont du reste rien à perdre, car la plupart sont des esclaves +fugitifs, des malheureux ruinés par les guerres civiles ou les exactions +du fisc. Ils prétendent établir l'égalité en détruissant les biens et +faire le salut des riches en les ruinant. + +Ces bandes, qui rappellent celles de la Jacquerie, s'attaquèrent d'abord +aux fermes isolées; c'est pourquoi les gens qui en faisaient partie +furent stigmatisés du nom de Circoncellions[207]. Nous verrons avant peu +à quels excès ces fanatiques se portèrent. Leur quartier général était +Thamugas (aujourd'hui Timgad), au pied de l'Aourès, entre Lambèse et +Theveste[208]. + +[Note 207: De _Circumiens cellas_ (rôdant autour des fermes).] + +[Note 208: Voir sur les Donatistes les textes de saint Augustin et +de saint Optat.] + +LES FILS DE CONSTANTIN.--PERSÉCUTION DES DONATISTES PAR CONSTANT.--A la +mort de Constantin (337), l'empire se trouva fractionné en cinq parties; +mais bientôt ses trois fils Constantin II, Constant et Constance, +restèrent, par suite du meurtre de leurs deux cousins, seuls maîtres du +pouvoir. Un nouveau partage fut alors opéré entre eux (338). L'Afrique +demeura pendant plusieurs années un sujet de contestation entre Constant +et Constantin, et les deux frères en vinrent plusieurs fois aux mains. +La mort de Constantin (340) mit fin à la lutte en assurant le triomphe +de Constant. + +Ce prince fanatique tyrannisa d'abord les païens, puis, des dissensions +nouvelles s'étant produites en Afrique entre les Donatistes et les +orthodoxes, il envoya deux officiers, Paul et Macaire, pour mettre fin à +ces troubles. A peine étaient-ils arrivés à Karthage que les Donatistes +se soulevèrent de toutes parts. Aidés par les Circoncellions, ils +osèrent tenir tête aux armées de l'empereur. Mais bientôt ils furent +vaincus et réduits à la fuite, et la persécution commença; les évêques +compromis furent exilés ou mis à mort. Le principal résultat de ces +violences fut d'augmenter le nombre des Circoncellions et de redoubler +leur fureur, au grand préjudice de la colonisation. + +CONSTANCE ET JULIEN.--EXCÈS DES DONATISTES.--En 350, Constant fut mis à +mort par Magnence, comte des Gaules, qui s'empara de son trône et +étendit son autorité sur l'Afrique. Deux ans plus tard les troupes de +Constance prenaient possession de l'Afrique au nom de leur maître. Elles +passèrent ensuite en Espagne, de là en Gaule et vinrent à Lyon écraser +l'armée de Magnence, qui périt dans la bataille. Ainsi Constance resta +seul maître de l'empire. On sait qu'il s'érigea en protecteur de +l'arianisme. + +En 360, Julien, ayant été proclamé à Lutèce et reconnu par l'Italie, +chercha à gagner l'Afrique à sa cause, mais ne put parvenir à la +détacher de sa fidélité au fils de Constantin. Du reste, Constance avait +pris des précautions sérieuses pour conserver sa province, et, bien +qu'il fût menacé par son compétiteur d'un côté, et par les Perses de +l'autre, il envoya en Afrique son secrétaire d'état Gaudentius avec +ordre de lever des troupes et de s'opposer à tout débarquement. +«Gaudentius remplit sa mission avec fidélité, il invita le comte Cretion +et les gouverneurs (rectores) à faire des levées, et il tira des deux +Maurétanies une cavalerie légère excellente avec laquelle il protégea +efficacement tout le littoral contre les troupes stationnées en Sicile +et qui n'attendaient qu'une occasion pour faire une descente en +Afrique[209].» + +L'année suivante, la mort de Constance laissa Julien seul au pouvoir. Il +se vengea alors de l'Afrique en accordant ses faveurs aux Donatistes, +fort affaiblis par la persécution macarienne. Leurs évêques leur furent +rendus et une violente réaction contre les orthodoxes se produisit. Les +Donatistes se vengèrent d'eux par les mêmes armes: les spoliations, les +dévastations, les meurtres. Un exemple donnera une idée du caractère de +ces luttes: «Félix et Januarius, deux Donatistes, se jettent sur +Lemelli[210], à la tête d'une troupe de Circoncellions. Ayant trouvé la +porte de la basilique fermée, ils en firent le siège; les Circoncellions +montèrent sur le toit et, de là, accablèrent les fidèles sous un monceau +de tuiles. Un grand nombre fut cruellement blessé; deux diacres qui +défendaient l'autel furent tués et les fastes de l'église inscrivent +deux martyrs de plus[211].» Ailleurs, à Typaza, en présence du +gouverneur, ils maltraitent et expulsent les catholiques; «les hommes +sont torturés, les femmes traînées; les enfants mis à mort ou étouffés +dans les entrailles de leurs mères.» + +Du reste les Donatistes ne tardèrent pas à voir des schismes se produire +dans leur sein. Le plus important fut celui de Rogatus, évêque de +Cartenna[212], qui imposait un nouveau baptême à tous les anciens +traditeurs. + +[Note 209: Poulle (_Soc. arch._), 1878, pp. 414, 415.--Voir aussi +_Rev. afr._ t. IV, pp. 137, 138, et Ammien Marcellin, 1. XXI, parag. 7.] + +[Note 210: Zembia, dans la Medjana.] + +[Note 211: Poulle, _Maurétanie_, p. 129.] + +[Note 212: Tenès]. + +EXACTIONS DU COMTE ROMANUS.--A la fin de 363, sous Jovien, et ensuite, +dans les premiers temps du règne de Valentinien, une tribu indigène de +la Tripolitaine, les _Asturiens_, ainsi appelés par les auteurs[213], +causèrent les plus grands ravages dans cette contrée et vinrent même +attaquer les colonies de Leptis et de Tripoli. Les colons appelèrent à +leur secours le comte Romanus, nommé depuis peu maître des milices +d'Afrique; mais ce général ne voulut entrer en campagne que si on lui +fournissait quatre mille chevaux et une grande quantité de vivres, +conditions que les Tripolitains ruinés ne pouvaient remplir; de sorte +que les Berbères continuèrent leurs déprédations. À l'avènement de +Valentinien, les gens de Leptis envoyèrent des députés à l'empereur pour +lui exposer leurs doléances; mais les partisans de Romanus en +atténuèrent en partie l'effet. Cependant l'empereur chargea un +administrateur de l'ordre civil, auquel on confia des pouvoirs +militaires extraordinaires, de rétablir la paix. + +[Note 213: Ammien Marcelin, 1. XXVII et suiv.] + +En 366, nouvelle incursion des Asturiens. L'empereur envoya un tribun +nommé Pallade pour faire une enquête sur les lieux, mais cet agent se +laissa corrompre et déclara que les plaintes n'étaient pas fondées. Pour +Romanus, c'était le triomphe, l'impunité assurée; aussi se livra-t-il, +sans retenue, à une prévarication effrénée. Une nouvelle plainte des +victimes ayant eu le même résultat que la précédente, l'empereur ordonna +la mise à mort des réclamants, _convaincus_ de calomnie. Un ancien +præses de la Tripolitaine, nommé Rurice, qui avait cherché à faire +triompher la vérité, fut englobé dans l'accusation et exécuté à Sitifis. + +RÉVOLTE DE FIRMUS.--Sur ces entrefaites, un des plus puissants chefs des +Quinquégentiens vint à mourir en laissant plusieurs fils, Firmus, +Gildon, Mascizel, Dius (ou Duis), Salmacès et Zamma. Ce dernier était +fort lié avec Romanus, et, comme son frère aîné, Firmus, craignait +d'être victime d'une spoliation, il fit assassiner Zamma. C'était +s'exposer à la vengeance certaine du comte; aussi, après avoir essayé en +vain de se disculper auprès du pouvoir central, Firmus comprit-il qu'il +ne lui restait de salut que dans la révolte. Ces fils de Nubel étaient +tous empreints de civilisation latine, plusieurs d'entre eux étaient +chrétiens. + +En 372, Firmus lève l'étendard de l'insurrection dans les montagnes du +Djerdjera. Les Maurétanies le soutiennent; les Donatistes lui +fournissent leur appui; les aventuriers, les gens ruinés, tous ceux qui +recherchent le désordre, des soldats, on dit même une légion entière, +viennent se joindre à lui. Firmus disposant d'une vingtaine de mille +hommes se met aussitôt en campagne; un évêque de Rusagus, bourgade sur +la frontière de la Césarienne, lui ouvre les portes de la ville. Les +Firmianiens, continuant leur marche vers l'ouest, assiègent Césarée, +s'en rendent maîtres et réduisent en cendres cette belle ville. Romanus +essaie en vain de lutter; il est défait et la révolte gagne la Numidie. +Les soldats proclamèrent alors Firmus roi; un tribun lui posa le +diadème. + +À la réception de ces graves nouvelles, l'empereur d'occident envoya en +toute hâte des troupes en Afrique sous le commandement du comte +Théodose, maître de la cavalerie. Débarqué à Igilgili (Djidjelli), cet +habile générai gagna Sitifis et convoqua toutes ses troupes dans un +poste des environs nommé Panchariana, d'où il devait commencer les +opérations (373). Il avait été rejoint, tout en arrivant, par un corps +d'auxiliaires indigènes, commandé par Gildon, frère de Firmus. + +Le prince indigène, comprenant que la situation était changée, essaya de +traiter avec Théodose, et lui fit offrir sa soumission; mais le général +ne voulut rien entendre avant d'avoir reçu des otages, et les choses en +restèrent là. Bientôt, du reste, Théodose entra en campagne, et porta +son camp à Tubusuptus[214]. Ayant repoussé un nouveau message du +rebelle, il attaqua les Tyndenses et Massissenses, commandés par +Mascizel et Duis, les mit en déroute, et porta le ravage dans toute la +contrée, sans cependant se départir d'une grande prudence et en +s'appuyant sur une place nommée Lamforte. De là, s'avançant vers +l'ouest, Théodose défit de nouveau Mascizel, qui avait osé l'attaquer. + +Encore une fois, Firmus fit implorer la paix par l'intermédiaire de +prêtres chrétiens, et Théodose la lui accorda. Le prince berbère remit +au vainqueur Icosium[215] et lui livra, dans cette ville, ses enseignes, +sa couronne, son butin et des otages, mais il ne paraît pas qu'il soit +venu en personne signer le traité. + +[Note 214: Tiklat en Kabylie.] + +[Note 215: Alger]. + +Après avoir obtenu ce résultat, Théodose se rendit à Césarée et employa +ses légions à relever cette ville de ses ruines. Dans cette localité, il +fit mourir sous les verges ou décapiter les soldats qui étaient passés +au service du rebelle. + +Sur ces entrefaites, ayant appris que Firmus cherchait de nouveau à +soulever les tribus, il se remit en campagne et battit les Maziques et +les Muzones. La tribu des Isaflenses, établie sur le versant sud du +Djerdjera, soutint Firmus et se battit bravement sous les ordres de son +chef Mazuca, mais elle fut encore défaite et son chef, fait prisonnier, +hâta sa mort en déchirant ses blessures. Firmus, réduit encore à la +fuite, se jette au cœur des montagnes, puis prend la direction de l'est, +suivi par les Romains. Au moment où ceux-ci vont l'atteindre, il leur +échappe encore et revient sur ses pas. Il entraîne de nouveau les +Isaflenses, avec leur chef Igmacen et réunit un grand nombre +d'adhérents. Théodose, qui s'est avancé contre lui et le croit sans +forces, est subitement attaqué par vingt mille indigènes; il a la +douleur de voir ses soldats lâcher pied et ne s'échappe lui-même qu'à la +faveur de la nuit[216]. + +Ayant pu, dans sa déroute, gagner le fort de Castellum Audiense[217], il +y rallia son armée et s'y retrancha. Il punit ses soldats avec la +dernière sévérité, brûlant les uns, mutilant les autres; et grâce à son +énergie, il rétablit promptement la discipline et put résister aux +attaques tumultueuses des indigènes. Il opéra ensuite sa retraite vers +Sitifis[218]. L'année suivante (375), il s'avança, à la tête de forces +considérables, contre les Isaflenses, toujours fidèles à Firmus, et leur +fit essuyer une nouvelle défaite. Igmacen, leur roi, se laissa alors +gagner par les promesses de Théodose. Il cessa toute résistance et +arrêta Firmus au moment où celui-ci, devinant sa trahison, se disposait +à fuir. Prévoyant le sort qui l'attendait, le prince berbère se pendit +dans sa prison et le traître Igmacen ne put livrer à ses ennemis qu'un +cadavre qui fut apporté à leur camp, chargé sur un chameau. + +Ainsi finit cette révolte qui avait duré trois ans. + +[Note 216: Berbrugger, _Époques militaires de la grande Kabylie_.] + +[Note 217: Aïoun Bessem, au nord d'Aumale.] + +[Note 218: Les auteurs disent qu'il se retira à Typaza, mais cela +semble bien improbable et nous nous rallions à l'opinion de MM. Poulle +et Berbrugger, qui démontrent que c'est à Sétif que Théodose s'est +reformé.] + +Pacification générale.--Après avoir obtenu la pacification générale des +tribus soulevées, Théodose s'appliqua, par une série de sages mesures, à +rétablir la marche de l'administration et à faire oublier les maux +causés par Romanus. Les complices des exactions de ce dernier furent +sévèrement punis. + +Mais le comte Théodose avait de nombreux ennemis qui le dénoncèrent à +l'empereur Gratien, presque un enfant, successeur de son père, +Valentinien (375). On le présenta comme étant sur le point de se +déclarer indépendant et de lui disputer le pouvoir. Gratien prêtant +l'oreille à ces calomnies expédia l'ordre de le mettre à mort[219]. Le +vainqueur de Firmus, celui qui avait conservé l'Afrique à l'empire, fut +décapité à Karthage. + +[Note 219: Orose, _Hist._, 1. VII, ch. XXXIII.] + +La révolte de Firmus permit aux Romains de mesurer tout le terrain +qu'ils avaient perdu en Afrique. En laissant autour de leurs colonies, +si romanisées qu'elles fussent, des tribus indigènes intactes, non +assimilées, ils avaient en quelque sorte préparé pour l'avenir la ruine +de leur colonisation. La levée de boucliers à laquelle la rébellion de +Firmus avait servi de prétexte, était le premier acte du drame. Les +Donatistes y avaient joué un rôle trop actif pour ne pas porter la peine +de la défaite. En 378, les édits qui les condamnaient furent remis en +vigueur et exécutés strictement. + +L'AFRIQUE SOUS GRATIEN, VALENTINIEN II ET THÉODOSE.--Le monde romain, +assailli de tous côtés par les barbares, était dans une situation des +plus critiques, et Gratien n'avait ni l'énergie ni les talents qui +auraient été nécessaires dans un tel moment. Son frère, Valentinien II, +empereur d'Orient, était un enfant en bas âge. Pour soulager ses épaules +d'un tel fardeau, Gratien s'associa le général Théodose, fils du comte +Théodose, qui avait été mis à mort par ses ordres, et l'envoya défendre +les frontières de l'empire. Peu après, Maxime était proclamé par ses +soldats dans les Gaules (383). Gratien, ayant marché contre lui, fut +vaincu et tué par l'usurpateur, près de Lyon. On dit que sa défaite fut +due à la défection de sa cavalerie maure. + +Théodose, forcé de reconnaître l'usurpateur, obtint cependant que +l'Italie et l'Afrique fussent attribuées à Valentinien II. Mais Maxime +ne pouvait se contenter d'une position si secondaire. En 387, il attaqua +Valentinien et l'expulsa de l'Afrique. L'année suivante, il était à son +tour vaincu par Théodose qui, après l'avoir tué, remit Valentinien II en +possession de l'Afrique. Enfin, en 392, Valentinien ayant été assassiné, +le trône impérial resta à Théodose. + +Mais à cette époque, les empereurs ne vivaient pas longtemps. Théodose +mourut en 395 et l'empire échut à ses deux fils Arcadius et Honorius. Ce +dernier, âgé de onze ans, eut l'Occident avec l'Afrique. + +RÉVOLTE DE GILDON.--Pendant ces compétitions, que pouvait faire +l'Afrique, sinon se lancer de nouveau dans la révolte? Nous avons vu +qu'à l'arrivée du comte Théodose en Maurétanie, Gildon, frère de Firmus, +s'était mis à sa disposition et lui avait amené des renforts. On avait +été content de ses services et il était resté sans doute en relations +intimes avec la famille de ce général. Aussi, lorsque le fils du comte +Théodose eut été associé à l'empire, il songea à être utile à Gildon et +lui fit donner, en 387, le commandement des troupes d'Afrique avec le +titre de _grand maître des deux milices_. Résidant à Karthage auprès du +proconsul Probinus, il joignit à la puissance dont il était revêtu +l'honneur de s'allier à la famille de Théodose, en donnant sa fille à un +des neveux de celui-ci. + +Dès lors, l'orgueil du prince indigène ne connut plus de bornes, et le +pays commença à sentir le poids de sa tyrannie, car l'autorité du +proconsul était effacée par la sienne. Cependant, lors de la révolte +d'Eugène dans les Gaules, il refusa les propositions qui lui furent +faites par cet usurpateur (394); mais, d'autre part, il ne montra pas +grand zèle pour l'empereur et se dispensa d'envoyer les secours qu'il +lui réclamait. + +La mort de Théodose le décida à lever le masque, et, pour déclarer ses +intentions, il retint dans le port de Karthage les blés destinés à +l'alimentation de Rome (395). Cette fois, la guerre est inévitable, car +la disette ne permet plus de faiblesses. Gildon est déclaré ennemi +public, et Stilicon, ministre d'Honorius, se disposa à le combattre. + +Dans cette conjoncture, Gildon appelle à lui le peuple indigène en se +déclarant restaurateur de son indépendance. Il comble les Donatistes de +ses faveurs et persécute les catholiques, Mascizel, son frère, s'étant +rendu à Milan pour un motif inconnu, Gildon le soupçonne d'être allé +intriguer contre lui, et, pour l'intimider, il fait mettre à mort ses +deux fils[220]; puis il adresse, pour la forme, sa soumission à +l'empereur. + +[Note 220: Orose, 1. VII, ch. XXXIII.] + +CHUTE DE GILDON.--C'est à Mascizel, brûlant du désir de la vengeance, +que Stilicon donna le commandement de l'expédition. En 398, ce chef +débarqua en Afrique avec cinq mille légionnaires (Gaulois, Germains et +auxiliaires) et marcha contre son frère qui l'attendait à la tête d'un +rassemblement de soixante-dix mille guerriers, mal armés et demi-nus. +Parvenu auprès de Theveste, il se trouva isolé au milieu de montagnes +escarpées et entouré de ses innombrables ennemis. + +Gildon est au milieu de ses cavaliers Maures et Gétules et de ses +montagnards berbères; en voyant les faibles forces que son frère ose lui +opposer, il donne le signal du combat comme celui d'une exécution en +masse. L'action s'engage, et Mascizel, désespéré, s'avance pour +parlementer. Alors un certain tumulte se produit aux premières lignes: +un porte-enseigne tombe devant le chef des troupes romaines, et les +Berbères croient à une trahison; ce mot se propage parmi eux comme un +éclair, et bientôt cette immense armée, prise d'une terreur +inexplicable, tourne le dos à l'ennemi. En même temps, les légionnaires, +revenus de leur étonnement, chargent les indigènes et changent leur +retraite en déroute[221]. + +[Note 221: Zosime, _Hist._, 1. V. Orose, 1. VII.] + +Après cette inexplicable défaite, Gildon, abandonné de tous, parvint à +atteindre le littoral et à prendre la mer; il voulait gagner +Constantinople; mais les vents contraires le rejetèrent sur la côte +d'Afrique. Arrêté à Tabarka, il fut conduit à son frère qui l'accabla de +reproches et le jeta en prison en attendant l'heure de son supplice. +Gildon l'évita en s'étranglant de ses propres mains. Il avait gouverné +l'Afrique pendant douze ans. + +Mascizel, qui venait de rétablir si heureusement la paix en Afrique, et +d'assurer la subsistance de l'Italie, se rendit à Milan, afin d'obtenir +la récompense de ses services, c'est-à-dire sans doute la position de +son frère. Mais Stilicon venait de se convaincre par la révolte de +Gildon du peu de confiance que l'on pouvait accorder aux Africains; il +se débarrassa du solliciteur en le faisant noyer sous ses yeux. + +L'AFRIQUE SOUS HONORIUS.--L'Afrique, qui depuis un an relevait de +l'empire d'Orient, fut rattachée à celui d'Occident; puis on envoya à +Karthage un proconsul qui réunit au fisc tous les domaines de la +succession de Nubel et de Gildon. Ces biens étaient considérables et +l'on dut nommer un fonctionnaire spécial pour les administrer. + +La chute de Gildon fut suivie de persécutions contre ceux qui avaient +pris part à sa révolte, et, comme ils étaient presque tous donatistes, +ces représailles prirent la forme d'une nouvelle persécution attisée par +les évèques orthodoxes. Quiconque était soupçonné d'avoir eu de la +sympathie pour les rebelles se voyait dépouillé de ses biens et chassé +du pays, trop heureux s'il échappait au supplice. L'évêque Optatus de +Thamugas, qui avait été un des principaux auxiliaires de Gildon, fut +jeté en prison et y périt. Cette terreur dura dix ans. Ce fut pour les +Circoncellions une occasion de recommencer leurs désordres. + +En 399, Honorius promulgua un édit par lequel il prohibait d'une façon +absolue le culte des idoles. L'exécution de cette mesure rencontra en +Afrique une vive opposition, car les païens y étaient encore nombreux. +Le temple de Tanit à Karthage, qui avait été fermé par ordre de +Théodose, fut affecté au culte chrétien, mais comme les idolâtres +continuaient à y faire leurs sacrifices, on se décida à le démolir. + +Cependant l'invasion des peuples du Nord achevait de se répandre sur +l'Europe. Dans les premières années du Ve siècle, les Vandales, les +Alains et les Suèves, poussés par les Huns, partis de la Pannonie, +traversent la Germanie, culbutent les Franks, pénètrent en Gaule et, +continuant leur marche à travers les Pyrénées, s'arrêtent en Espagne. En +409, ils opèrent entre eux un premier partage du pays. Dans le cours de +la même année, les Goths, conduits par Alaric, s'emparaient de Rome. +Assiégé par eux dans Ravenne, Honorius était obligé d'appeler à son +secours l'empereur d'Orient, son neveu Théodose II. + +Dans cette conjoncture, l'Afrique resta fidèle à l'empereur et continua +à assurer la subsistance de l'Italie. Les Goths firent plusieurs +tentatives infructueuses pour s'en emparer[222]. Le gouverneur, +Héraclien, défendit avec habileté sa province et la conserva à l'empire; +le chef des Goths abandonnant ses projets se contenta de la cession d'un +territoire dans la Novempopulanie. Alaric, de son côté, avait des vues +sur l'Afrique; il se disposait à se mettre en personne à la tête d'une +expédition et préparait une flotte à cet effet; mais la tempête +détruisit ses navires, et il dut y renoncer. + +[Note 222: Lebeau, _Histoire du Bas-Empire_, l. XXVIII.] + +Pendant ce temps, les Austrusiens et les Maxyes mettaient la +Tripolitaine au pillage; le commandant militaire qui avait licencié une +partie de ses troupes pour s'approprier leur solde, s'empressa de +prendre la mer en laissant les populations se défendre comme elles le +pourraient. + +En 413, Héraclien qui s'était emparé des biens des émigrants réfugiés en +Afrique pour fuir les Goths, se déclara indépendant et commença sa +révolte en retenant les blés. Bientôt il passa en Italie à la tête d'une +armée considérable, mais il fut entièrement défait près d'Orticoli; +après quoi il chercha un refuge à Karthage où il ne trouva que la mort. + + + + +CHAPITRE X + +PÉRIODE VANDALE +415-531 + + +Le christianisme en Afrique au commencement du Ve siècle.--Boniface +gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.--Les Vandales +envahissent l'Afrique.--Lutte de Boniface contre les +Vandales.--Fondation de l'empire vandale.--Nouveau traité de Genséric +avec l'empire; organisation de l'Afrique Vandale.--Mort de Valenthinien +III; pillage de Rome par Genséric--Suite des guerres des +Vandales.--Apogée de la puissance de Genséric; sa mort.--Règne de +Hunéric; persécutions contre les catholiques.--Révolte des +Berbères.--Cruautés de Hunéric.--Concile de Karthage; mort de +Hunéric.--Règne de Goudamond.--Règne de Trasamond.--Règne de +Hildéric.--Révoltes des Berbères; usurpation de Gélimer. + + +LE CHRISTIANISME EN AFRIQUE AU COMMENCEMENT DU Ve SIÈCLE.--Avant +d'entreprendre le récit des événements qui vont faire entrer l'histoire +de la Berbérie dans une nouvelle phase, il convient de jeter un coup +d'œil sur la situation du christianisme en Afrique au commencement du Ve +siècle. Si nous sommes entrés dans des détails un peu plus complets que +ne semble le comporter le cadre de ce récit, sur cette question, c'est +que l'établissement de la religion chrétienne fut une des principales +causes du désastre de l'Afrique[223]. Les premières persécutions +commencèrent à porter un grand trouble dans la population coloniale et à +diminuer sa force en présence de l'élément berbère en reconstitution. Et +cependant cette période est la plus belle, car les chrétiens unis dans +un malheur commun donnent l'exemple de l'union et de la concorde. +Aussitôt que la cause pour laquelle ils ont tant souffert vient à +triompher, une scission radicale, irrémédiable, se produit dans leur +sein et ils se traitent avec la haine la plus féroce. «Il n'y a pas de +bêtes si cruelles aux hommes que la plupart des chrétiens le sont les +uns aux autres.» Ainsi s'exprime Ammien Marcellin[224], qui les a vus de +près. Mais ce n'est pas tout: avec le succès, leurs mœurs deviennent +moins pures et leurs assemblées servent de prétexte aux orgies, si bien +que saint Augustin, qui avait failli être lapidé à Karthage pour avoir +prêché contre l'ivrognerie, s'écrie: «Les martyrs ont horreur de vos +bouteilles, de vos poêles à frire et de vos ivrogneries![225].» Il faut +ajouter à cela les schismes qui divisent l'église orthodoxe, en outre du +donatisme et de l'arianisme, car tous les jours il paraît quelque +novateur: Pélage fonde l'hérésie qui porte son nom; Célestius, son +compagnon, la propage en Afrique; les nouveaux sectaires se subdivisent +eux-mêmes en Pélagiens et semi-Pélagiens. En Cyrénaïque et dans l'est de +la Berbérie, c'est l'hérésie de Nestorius qui est en faveur; ailleurs +les Manichéens ont la majorité. + +Nous avons vu à quels excès s'étaient portés les Donatistes et les +orthodoxes les uns contre les autres, suivant leurs alternatives de +succès ou de revers. La rage des Circoncellions fut surtout funeste à la +colonisation romaine, car elle détruisit cette forte occupation des +campagnes qui était le plus grand obstacle à l'expansion des indigènes; +les fermes étant brûlées et les colons assassinés, les campagnes furent +toutes prêtes à recevoir de nouveaux occupants. L'histoire n'offre +peut-être pas d'autre exemple de l'esprit de destruction animant ces +sectaires, véritables nihilistes qui se tuaient les uns les autres, +quand ils avaient fait le vide autour d'eux et qu'il ne restait personne +à frapper. + +Quelques nobles figures nous reposent dans ce sombre tableau. La plus +belle est celle de saint Augustin, né à Thagaste[226]; il étudia d'abord +à Madaure[227], puis à Karthage. Nous n'avons pas à faire ici l'histoire +de ce grand moraliste. Disons seulement qu'après un long séjour en +Italie, il revint en Afrique en 388 et y écrivit un certain nombre de +ses ouvrages. Il s'appliqua alors, de toutes ses forces, à combattre, +par sa parole et par ses écrits, les Manichéens, et surtout les +Donatistes. Il fut secondé dans cette tâche par saint Optat, évêque de +Mileu, qui a laissé des écrits estimés et notamment une histoire des +Donatistes. + +En 410, Honorius, cédant à la pression des prêtres qui l'entouraient, +rendit un nouvel édit contre les Donatistes. Mais leur nombre était trop +grand en Afrique et l'empereur n'avait pas la force matérielle +nécessaire pour faire exécuter ses ordres. Il voulut alors essayer de la +conviction et réunit le 16 mai 411, à Karthage, un concile auquel +prirent part deux cent quatre-vingt-six évêques dont la moitié étaient +schismatiques, sous la présidence du tribun et notaire Flavius +Marcellin. Les Donatistes furent encore vaincus dans ce combat. Ils en +appelèrent de la sentence, mais l'empereur leur répondit par un nouvel +édit leur retirant toutes les faveurs qu'ils avaient pu obtenir +précédemment, et prescrivant contre eux les mesures les plus sévères. +Contraints encore une fois de rentrer dans l'ombre, ils attendirent +l'occasion de se venger. + +[Note 223: C'est l'opinion d'un homme dont on ne contestera ni la +compétence ni le catholicisme, M. Lacroix. «Il ne faut pas se +dissimuler, dit-il dans son ouvrage inédit, que le christianisme eut une +large part à revendiquer dans le désastre de l'Afrique.... Nul doute que +les déplorables dissensions dont la population créole offrit alors le +triste spectacle n'ait hâté la chute du colosse,» (_Revue africaine_, n° +72 et suivants.)] + +[Note 224: Lib. XXII, cap. V.] + +[Note 225: _Sermon_ 273.] + +[Note 226: Actuellement Souk-Ahras.] + +[Note 227: Medaourouch.] + +BONIFACE GOUVERNEUR D'AFRIQUE. IL TRAITE AVEC LES VANDALES.--Le 14 août +423, Honorius cessait de vivre, en laissant comme héritier au trône un +jeune neveu, alors en exil à Constantinople, avec sa mère la docte +Placidie. Aussitôt, celle-ci le fit reconnaître comme empereur +d'Occident par les troupes; mais ce ne fut qu'après bien des +vicissitudes qu'il fut proclamé à Ravenne sous le nom de Valentinien +III. Comme il n'était âgé que de six ans, Placidie s'attribua, avec la +régence, le titre d'Augusta et prit en main la direction des affaires. + +Le général Boniface, qui s'était distingué dans une longue carrière +militaire, dont une partie passée en Maurétanie comme préposé des +limites à Tubuna[228], avait été nommé en 422, par Honorius, comte +d'Afrique. Il avait su, par une administration habile et une juste +sévérité, ramener ou maintenir dans le devoir les populations latines, +depuis si longtemps divisées par l'anarchie, et repousser les indigènes +qui, de toutes parts, envahissaient le pays colonisé. Nommé gouverneur +de toute l'Afrique par Placidie, il l'aida puissamment, grâce à ses +conseils et à l'envoi de secours de toute nature, à triompher de +l'usurpateur Jean. Ces éminents services avaient donné à Boniface un des +premiers rangs dans l'empire. + +[Note 228: Tobua, dans le Hodna.] + +Mais la cour de Valentinien, dirigée par une femme partageant son temps +entre les lettres et la religion, était un terrain propice aux intrigues +de toute sorte. Aétius, autre général, jaloux des faveurs dont jouissait +Boniface, prétendit que le comte d'Afrique visait à l'indépendance et, +comme l'impératrice refusait de le croire, il l'engagea pour l'éprouver +à lui donner l'ordre de venir immédiatement se justifier en personne. Ce +conseil ayant été suivi, il fit dire indirectement à Boniface qu'on +voulait attenter à ses jours. Cette odieuse machination réussit à +merveille. Boniface refusa de venir se justifier. Dès lors sa rébellion +fut certaine pour Placidie et comme on apprit, sur ces entrefaites, que +le comte d'Afrique venait d'épouser une princesse arienne de la famille +du roi des Vandales d'Espagne[229], on ne douta plus de sa trahison. + +Aussitôt l'impératrice nomma à sa place Sigiswulde, et fit marcher +contre lui trois corps d'armée (427); mais Boniface les repoussa sans +peine. Pour cela, il avait été obligé de rappeler toutes les garnisons +de l'intérieur et les Berbères en avaient profité pour se lancer dans la +révolte. L'année suivante Placidie envoya en Afrique une nouvelle armée +qui ne tarda pas à s'emparer de Karthage. La situation devenait critique +pour Boniface; attaqué par les forces de sa souveraine, menacé sur ses +derrières par les indigènes, le comte prit un parti désespéré qui allait +avoir pour l'Afrique les plus graves conséquences. Il s'adressa au roi +des Vandales et conclut avec lui un traité, aux termes duquel il lui +cédait les trois Maurétanies, jusqu'à l'Amsaga, à la condition qu'il +conserverait pour lui la souveraineté du reste de l'Afrique[230]. + +[Note 229: Selon M. Creuly (_Annuaire de la Soc. arch. de +Constantine_, 1858-59, pp. 16, 17), la personne épousée par Boniface, +nommée Pélagie, aurait été bien plus probablement une dame romaine ayant +des propriétés en Afrique.] + +[Note 230: Procope, _Bell. Vand._, 1. I, ch. III, Lebeau, _Hist. +du Bas-Empire_, t. IV, p. 24. Marcus, _Hist. des Vandales_, p. 143. +Dureau de la Malle, _Recherches_, etc., p. 36.] + +LES VANDALES ENVAHISSENT L'AFRIQUE.--Les Vandales, après avoir été +écrasés par les Goths et rejetés dans les montagnes de la Galice +(416-8), avaient, à la suite du départ de leurs ennemis, reconquis +l'Andalousie, battu les Alains, et établi leur prépondérance sur +l'Espagne, malgré les efforts des Romains, aidés des Goths (422). Au +moyen de vaisseaux, trouvés, dit-on, à Carthagène, ils n'avaient pas +tardé à sillonner la Méditerranée et ils avaient pu jeter des regards +sur cette Afrique, objet de convoitise pour les Barbares. C'est ce qui +explique la facilité avec laquelle la proposition de Boniface avait été +acceptée. + +Dans le mois de mai 429[231], les Vandales avec leurs alliés Alains, +Suèves, Goths et autres barbares, au nombre de quatre-vingt mille +personnes, dont cinquante mille combattants[232], traversèrent le +détroit et débarquèrent dans la Tingitane. Boniface leur fournit ses +vaisseaux et l'on dit que les Espagnols, heureux de se débarrasser +d'eux, leur facilitèrent de tout leur pouvoir ce passage. + +[Note 231: Cette date varie, selon les auteurs, entre 427 et 429. +Nous adoptons celle de l'_Art de vérifier les dates_, t. I, p. 403.] + +[Note 232: Ces chiffres donnent également lieu à des divergences. V. +Victor de Vite, _Hist. pers. Vand._, p. 3, et Procope, l. I, ch. V.] + +Aussitôt débarqués, les envahisseurs se mirent en marche vers l'est, +s'avançant en masse comme une trombe qui détruit tout sur son passage. +Ils étaient conduits par Genseric (ou Gizeric) leur roi, qui venait +d'usurper le pouvoir en faisant assassiner son frère Gunderic, souverain +légitime. Les Vandales étaient ariens et grands ennemis des orthodoxes. +Les Donatistes les accueillirent comme des libérateurs et facilitèrent +leur marche. Il est très probable que les Maures, s'ils ne s'allièrent +pas à eux, s'avancèrent à leur suite pour profiter de leurs conquêtes. + +Sur ces entrefaites, Placidie, ayant reconnu les calomnies dont Boniface +avait été victime, se réconcilia avec lui et lui rendit ses faveurs. +Saint Augustin, ami du comte d'Afrique et qui avait fait tous ses +efforts pour l'amener à abandonner son dessein, servit de médiateur +entre le rebelle et sa souveraine. Boniface, qui avait enfin mesuré les +conséquences de la faute par lui commise en appelant les Vandales en +Afrique, essaya d'obtenir la rupture du traité conclu avec eux et leur +rentrée en Espagne; mais il était trop tard, car il est souvent plus +facile de déchaîner certaines calamités que de les arrêter. Encouragés +par leurs succès et par l'appui qu'ils rencontraient dans la population, +les Vandales repoussèrent dédaigneusement ses propositions, et, pour +braver ses menaces, franchirent l'Amsaga et envahirent la Numidie. + +LUTTE DE BONIFACE CONTRE LES VANDALES.--Le comte d'Afrique ayant marché +à la tête de ses troupes contre les envahisseurs, leur livra bataille en +avant de Calama[233]; mais il fut entièrement défait et se vit contraint +de chercher un refuge derrière les murailles d'Hippône[234]. Les +Barbares l'y suivirent (430) et, ayant employé une partie de leurs +forces pour investir cette ville, lancèrent le reste dans le cœur de la +Numidie, où ils mirent tout à feu et à sang. Guidés sans doute par les +Donatistes, ils s'acharnèrent particulièrement à détruire les églises +des orthodoxes. Constantine résista à leurs efforts[235]. Le siège +d'Hippône durait depuis longtemps et l'on dit que les Vandales, pour +démoraliser les assiégés et leur rendre le séjour de la ville +intolérable, amassaient les cadavres dans les fossés et au pied des murs +et mettaient à mort leurs prisonniers sur ces charniers qu'ils +laissaient se décomposer en plein air. Saint Augustin, qui aurait pu +fuir, avait préféré rester dans son évêché et soutenir l'honneur de +cette église d'Afrique pour laquelle il avait tant lutté. Mais il ne put +résister aux souffrances et à la fatigue du siège et mourut le 28 août +430. + +[Note 233: Guelma]. + +[Note 234: Bône]. + +[Note 235: Lebeau, t. IV, p. 49. L. Marcus, pp. 130 et suiv. +Yanoski, _Hist. de la domination vandale en Afrique_, p. 12.] + +Enfin, dans l'été de 431, des secours commandés par Aspar, général de +l'empereur d'Orient, furent envoyés par Placidie à Hippône. Boniface +crut alors pouvoir prendre l'offensive et chasser ses ennemis qui +avaient, à peu près, levé le siège. Il leur livra bataille dans les +plaines voisines; mais le sort des armes lui fut encore funeste. Aspar +se réfugia sur ses vaisseaux avec les débris de ses troupes, et Hippône +ne fut plus en état de résister. Les Vandales mirent cette ville au +pillage et l'incendièrent. + +Boniface se décida alors à abandonner l'Afrique. Il alla se présenter +devant sa souveraine qui l'accueillit avec honneur et évita les +récriminations inutiles: tous deux, en effet, étaient également +responsables de la perte de l'Afrique. + +FONDATION DE L'EMPIRE VANDALE.--Ainsi la Numidie et les Maurétanies +restaient aux mains des Vandales. L'empereur, absorbé par d'autres +guerres, ne pouvait songer pour le moment à reconquérir ces provinces; +il pensa, dans l'espoir de conserver ce qui lui restait, qu'il était +préférable de traiter avec Genséric et lui envoya un négociateur du nom +de Trigétius. Le 11 février 435, un traité de paix fut signé entre eux à +Hippône. Bien que les conditions particulières de cet acte ne soient pas +connues, on sait que Genséric consentit à payer un tribut annuel à +l'empereur, lui livra son fils Hunéric en otage, et s'engagea par +serment à ne pas franchir la limite orientale de la contrée qu'il +occupait en Afrique[236]. + +[Note 236: Fournel, _Berbers_, p. 79.] + +C'était la consécration du fait accompli. Genséric donna d'abord de +grands témoignages d'amitié aux Romains, et ceux-ci en furent tellement +touchés, qu'ils lui renvoyèrent son fils. Mais l'ambitieux barbare sut +employer ce répit pour préparer de nouvelles conquêtes. Il avait, du +reste, à assurer sa propre sécurité menacée par les partisans de son +frère Gundéric. Dans ce but il fit massacrer la veuve et les enfants de +celui-ci qu'il détenait dans une étroite captivité et réduisit à néant +les derniers adhérents de son frère. Il s'était depuis longtemps déclaré +le protecteur des Donatistes et des Ariens; les orthodoxes furent +cruellement persécutés. En 137, les évêques catholiques avaient été +sommés par lui de se convertir à l'arianisme; ceux qui s'y refusèrent +furent poursuivis et exilés et leurs églises fermées. Enfin, il tâcha de +s'assurer le concours des Berbères et il est plus que probable qu'il +leur abandonna sans conteste les frontières de l'ouest et du sud, que +les Romains défendaient depuis si longtemps contre leurs invasions. + +En même temps, Genséric suivait avec attention les événements d'Europe, +car il avait comme auxiliaires contre l'empire, à l'est les Huns, avec +Attila, dont l'attaque était imminente, et à l'ouest et au nord, les +Vizigoths et les Suèves. Dans l'automne de l'année 439, le roi vandale, +profitant de l'éloignement d'Aétius retenu dans les Gaules par la guerre +contre les Vizigoths, marcha inopinément sur Karthage et se rendit +facilement maître de cette belle cité, alors métropole de l'Afrique (19 +oct.). Les Vandales y trouvèrent de grandes richesses, notamment dans +les églises catholiques qu'ils mirent au pillage. L'évêque Quodvultdéus +ayant été arrêté avec un certain nombre de prêtres, on les accabla de +mauvais traitements, puis on les dépouilla de leurs vêtements et on les +plaça sur des vaisseaux à moitié brisés qu'on abandonna au gré des +flots. Ils échappèrent néanmoins au trépas et abordèrent sur le rivage +de Naples. La conquête de la Byzacène suivit celle de Karthage. Ainsi +cette province échappa aux Romains qui l'occupaient depuis près de six +siècles. + +Après ce succès, Genséric, qui avait des visées plus hautes, donna tous +ses soins à l'organisation d'une flotte, et bientôt les corsaires +vandales sillonnèrent la Méditerranée; ils poussèrent même l'audace +jusqu'à attaquer Palerme (440). Se voyant menacé chez lui, Valentinien +envoya des troupes pour garder les côtes, autorisa les habitants à +s'armer et leur abandonna d'avance tout le butin qu'ils pourraient faire +sur les Vandales. En 442, l'empereur Théodose envoya à son secours une +flotte; mais les navires furent rappelés avant d'avoir pu combattre, par +suite d'une invasion des Huns. + +NOUVEAU TRAITÉ DE GENSÉRIC AVEC L'EMPIRE.--ORGANISATION DE L'AFRIQUE +VANDALE.--Valentinien, dans l'espoir de préserver son trône, se décida à +traiter, de nouveau, avec le roi des Vandales. Il céda à Genséric la +Byzacène jusqu'aux Syrtes et la partie orientale de la Numidie, la +limite passant à l'ouest de _Theveste_, _Sicca-Veneria_ et +_Vacca_[237]. De son côté, le roi abandonna à l'empereur le reste de la +Numidie et les Maurétanies. Le traité fut signé à Karthage en 442[238]. +Ainsi les Vandales s'emparaient du territoire le plus riche, le mieux +colonisé et le moins dévasté, et ils rendaient aux Romains des pays +ruinés, livrés à eux-mêmes, et où ils n'avaient plus aucune action. En +445, Valentinien promulguait une loi par laquelle il faisait remise aux +habitants de la Numidie et de la Maurétanie des sept huitièmes de leurs +impôts. Cela donne la mesure de la destruction de la richesse publique. +Quelque temps après, il prescrivait d'attribuer dans ces provinces des +emplois aux fonctionnaires destitués par les Vandales. + +[Note 237: Tebessa, le Kef et Badja.] + +[Note 238: V. de Vite, 1. I, ch. IV. Marcus, p. 166. Yanoski, p. +17.] + +Genséric divisa son empire en cinq provinces: la _Byzacène_, la +_Numidie_, l'_Abaritane_ (territoire situé sur le haut Bagrada, à l'est +de Tebessa), la _Gétulie_, comprenant le Djerid et les pays méridionaux, +et la _Zeugitane_ ou _Consulaire_. Il fit raser les fortifications de +toutes les villes, à l'exception de Karthage, et se forma avec l'aide +des indigènes une armée de quatre-vingts cohortes. «Il partagea les +terres en trois lots. Les biens meubles et immeubles des plus nobles et +des plus riches, ainsi que leurs personnes, furent attribués à ses deux +fils Hunéric et Genson[239]. Le deuxième, se composant particulièrement +des terres de la Byzacène et de la Zeugitane, fut donné aux soldats, en +leur imposant l'obligation du service militaire. Enfin le troisième lot, +le rebut, fut laissé aux colons.» De sévères persécutions contre les +catholiques achevèrent de consommer la ruine d'un grand nombre de cités +et de colonies latines. + +En même temps, Genséric donna une nouvelle impulsion à la course, et les +indigènes y prirent une part active. Le butin était partagé entre le +prince et les corsaires[240] absolument comme nous le verrons plus tard +sous le gouvernement turc. Enfin il entretint des relations d'alliance, +quelquefois troublées il est vrai, avec les Huns, les Vizigoths et +autres barbares, qu'il s'efforçait d'exciter contre l'empire. + +[Note 239: Poulle, _Maurétanie_, p. 146, 147.] + +[Note 240: V. de Vite, l. I, ch. VIII.] + +=Mort de Valentinien III. Pillage de Rome par Genséric=.--Genséric se +préparait à retirer tout le fruit des attaques incessantes des barbares, +et l'occasion n'allait pas tarder à se présenter, pour lui, d'exercer +ses talents sur un autre théâtre. En 450, Théodose II mourut et fut +remplacé par Marcien; quelques mois après (27 novembre 450), Placidie +cessait de vivre, et Valentinien III, débarrassé de sa tutelle, prenait +en main un pouvoir pour lequel il avait été si mal préparé par son +éducation. Après avoir commis de nombreuses folies, il tua, dans un acte +de rage, Aétius son dernier soutien (454); mais peu après il fut à son +tour massacré par les sicaires du sénateur Petrone Maxime, qui avait à +venger son honneur: sa femme, objet des violences de Valentinien, +s'était donné la mort. Maxime prit ensuite la pourpre et contraignit +Eudoxie, veuve de l'empereur, à devenir son épouse[241]. + +Le roi des Vandales ne laissa pas échapper cette occasion, patiemment +attendue, et il est inutile de savoir si, comme les auteurs du temps +l'affirment, il répondit à l'appel d'Eudoxie. Après avoir équipé de +nombreux vaisseaux, il débarqua en Italie une armée dans laquelle les +Berbères avaient fourni un nombreux contingent. A son approche, Maxime +se disposait à fuir, lorsqu'il fut massacré par ses troupes et par le +peuple (12 juin 455). + +Trois jours après, Genséric se présenta devant Rome et, bien qu'il n'eût +éprouvé aucune résistance, la ville éternelle demeura livrée pendant +quatorze jours à la fureur des Vandales et des Maures. Le vainqueur fit +charger sur ses vaisseaux toutes les richesses enlevées aux monuments +publics et aux habitations privées, et un grand nombre de prisonniers, +membres des principales familles, qui furent réduits à l'état +d'esclaves. Le tout fut amené à Karthage et partagé entre le prince et +les soldats. Genséric eut notamment pour sa part le trésor de Jérusalem +qui avait été rapporté de Rome par Titus. Il ramena en outre à Karthage +Eudoxie et ses deux filles, et donna l'une de celles-ci en mariage à son +fils Hunéric[242]. + +[Note 241: Procope, 1. I, ch. IV.] + +[Note 242: _Ibid._, 1. I, ch. V.] + +SUITE DES GUERRES DES VANDALES.--La conquête de Rome avait non seulement +donné aux Vandales de grandes richesses, elle leur avait acquis la +souveraineté de toute l'Afrique. Il y a lieu de remarquer à cette +occasion combien le roi barbare fut prudent en ne restant pas en Italie, +après sa victoire. Rentré dans sa capitale, il compléta l'organisation +de son empire et s'appliqua à entretenir chez ses sujets le goût des +courses sur mer, qui avaient ce double résultat de tenir les guerriers +en haleine et de remplir le trésor. Les rivages baignés par la +Méditerranée furent alors en butte aux incursions continuelles des +corsaires vandales. Malte et les petites îles voisines du littoral +africain durent reconnaître leur autorité; ils occupèrent même une +partie de la Corse. Mais Récimer, général de l'empire d'Occident, ayant, +été chargé de purger la Méditerranée de ces corsaires, fit subir aux +Vandales de sérieuses défaites navales et les expulsa de la Corse. + +En avril 457, l'empereur Majorien monta sur le trône. C'était un homme +actif et énergique, et les Vandales ne tardèrent pas à s'en apercevoir, +car il s'attacha à les combattre. Après leur avoir infligé de sérieux +échecs, il se crut assez fort pour leur arracher l'Afrique. A cet effet, +il réunit à Carthagène une flotte de trois cents galères et dirigea sur +cette ville une armée considérable destinée à l'expédition (458). + +A l'annonce de ces préparatifs, Genséric, qui avait en vain essayé, par +des propositions de paix, de conjurer l'orage, se crut perdu. Pour +retarder ou rendre impossible la marche de l'armée romaine, il donna +l'ordre de ravager les Maurétanies. Mais ces dévastations étaient bien +inutiles, et la trahison allait faire triompher sans danger l'heureux +chef des Vandales. Des divisions habilement fomentées par ses émissaires +dans le camp romain, amenèrent les auxiliaires Goths à lui livrer la +flotte qui fut entièrement détruite. Majorien se vit forcé d'ajourner +ses projets; mais en 462 il périt assassiné et, dès lors, Genséric put +recommencer ses courses. + +Il se rendit maître de la Corse et de la Sardaigne et poussa même +l'audace jusqu'à porter le ravage sur les côtes de la Grèce. Pour venger +cet affront, l'empereur d'Orient, qui se considérait encore comme +suzerain de l'Afrique, fit marcher par l'Egypte une armée contre les +Vandales, tandis qu'il envoyait d'autres forces par mer sous le +commandement de Basiliscus. + +L'armée de terre, conduite par Héraclius, ayant traversé la Cyrénaïque, +tomba à l'improviste sur Tripoli et s'en empara, puis elle marcha sur +Karthage. Pendant ce temps, Basiliscus avait expulsé les Vandales de +Sardaigne, puis était venu débarquer non loin de Karthage. La situation +de Genseric devenait critique, mais son esprit était assez fertile en +intrigues pour lui permettre encore de se tirer de ce mauvais pas: +profitant habilement des tergiversations de ses ennemis, semant parmi +eux la défiance, corrompant ceux qu'il pouvait acheter, il parvint à +annuler leurs efforts, et, les ayant attaqués en détail, à les mettre en +déroute. Basiliscus se sauva avec quelques navires en Sicile, tandis +qu'Héraclius gagnait par terre l'Egypte[243] (470). + +[Note 243: Procope, l. I, ch. VI.] + +APOGÉE DE LA PUISSANCE DE GENSÉRIC; SA MORT.--Ainsi, tous les efforts +tentés pour abattre la puissance vandale n'amenaient d'autre résultat +que de l'affermir. Après ses récentes victoires, Genséric, plus +audacieux que jamais, avait de nouveau lancé ses corsaires dans la +Méditerranée et reconquis la Sardaigne et la Sicile. Allié avec les +Ostrogoths, il les poussait à attaquer l'empereur d'Orient, ce qui +forçait celui-ci à lui laisser le champ libre. Au mois d'août 476, il +eut la satisfaction de voir la chute de l'empire d'Occident, qui tomba +avec Romulus Augustule. Odoacre, roi des Hérules, recueillit son +héritage. + +Cependant, soit que sentant sa fin prochaine, il voulût assurer à ses +enfants l'empire qu'il avait fondé, soit qu'il fût las de guerres et de +combats, Genséric signa des traités de paix perpétuelle avec Zenon, +empereur d'Orient, et avec Odoacre. Il céda même au roi des Hérules une +partie de la Sicile, à charge par celui-ci de lui servir un tribut +annuel. Ces souverains consacraient les succès de Genséric en lui +reconnaissant la souveraineté de l'Afrique et des îles de la +Méditerranée occidentale (476). + +Peu de temps après, c'est-à-dire au mois de janvier 477, Genséric +mourut, dans toute sa gloire, après une longue vie qui n'avait été +qu'une suite non interrompue de succès. Ce prince est une des grandes +figures de l'histoire d'Afrique et, s'il est permis de ne pas admirer la +nature de son génie, on ne peut en méconnaître, la puissance. Si nous +nous en rapportons au portrait qui nous a été laissé de lui par +Jornandès[244], «Giseric était de taille moyenne, et une chute de cheval +l'avait rendu boiteux. Profond dans ses desseins, parlant peu, méprisant +le luxe, colère à en perdre la raison, avide de richesses, plein d'art +et de prévoyance pour solliciter les peuples, il était infatigable à +semer les germes de division». Les historiens catholiques se sont plu à +entasser les accusations contre le roi des Vandales, et il est certain +qu'il ne fut pas doux pour eux; mais en faisant la part de la dureté des +mœurs de l'époque, il ne paraît pas que l'Afrique eût été malheureuse +sous son autorité. Après l'anarchie des périodes précédentes, c'était +presque le repos. + +Les conséquences de la conquête vandale furent considérables pour la +colonisation latine qui reçut un coup dont elle ne se releva pas; mais +sa ruine profita immédiatement à la population indigène; elle fit un pas +énorme vers la reconstitution de sa nationalité, et si une main comme +celle de Genséric était capable de contenir les Berbères en les +maintenant au rôle de sujets, il était facile de prévoir qu'au premier +acte de faiblesse ils se présenteraient en maîtres[245]. + +[Note 244: _Histoire des Goths_, ch. XXXIII.] + +[Note 245: Fournel, _Berbers_, p. 86.] + +RÈGNE DE HUNÉRIC.--PERSÉCUTION CONTRE LES CATHOLIQUES.--La succession du +roi des Vandales échut à son fils Hunéric. Ce prince n'avait aucune des +qualités qui distinguaient son père, et l'on n'allait pas tarder à s'en +apercevoir. A peine était-il monté sur le trône que des difficultés +s'élevèrent entre lui et la cour de Byzance au sujet de diverses +réclamations dont Genséric avait toujours su ajourner l'examen. Hunéric +céda sur tous les points, car il voulait la paix, pour s'occuper des +affaires religieuses et surtout de l'intérêt de l'arianisme. + +Il avait paru, d'abord, vouloir diminuer les rigueurs édictées par son +père contre les catholiques; mais les persécutions auxquelles les Ariens +étaient en butte dans d'autres contrées l'irritèrent profondément et lui +servirent de prétexte pour se lancer dans la voie opposée. Il prescrivit +des mesures d'une cruauté jusqu'alors inconnue; quiconque persista dans +la foi catholique fut mis hors la loi, spolié, martyrisé; les femmes de +la plus noble naissance ne trouvèrent pas grâce devant lui: on les +suspendait nues et on les frappait de verges ou on les brûlait par tout +le corps au fer rouge. Les hommes étaient soumis à des mutilations +horribles et conduits ensuite au bûcher[246]. En 483, des évêques, +prêtres et diacres catholiques au nombre de quatre mille neuf cent +soixante-seize furent réunis à Sicca[247] et de là conduits au désert, +dans le pays des Maures, c'est-à-dire au trépas. + +[Note 246: Victor de Vite, 1. I, ch. XVII. Procope, 1. I, p. 8.] + +[Note 247: Le Kef.] + +RÉVOLTE DES BERBÈRES.--Le résultat d'une telle politique fut une +insurrection générale des Berbères. Des déserts de la Tripolitaine, de +la frontière méridionale de la Byzacène, des montagnes de l'Aourès et +des hauts plateaux qui s'étendent de ce massif au Djebel-Amour, les +indigènes se précipitèrent sur les pays colonisés. Ce fut une suite +ininterrompue de courses et de razias. Après quelques tentatives pour +s'opposer à ce mouvement, Hunéric se convainquit de son impuissance. +Tout le massif de l'Aourès échappa dès lors à l'autorité vandale, et les +tribus indépendantes se donnèrent la main depuis cette montagne jusqu'au +Djerdjera, de sorte que l'empire vandale se trouva réduit aux régions +littorales de la Numidie et de la Proconsulaire et à quelques parties de +l'intérieur de ces provinces. Dressés à la guerre par Genséric, les +indigènes étaient devenus des adversaires redoutables et, du reste, il +ne manquait pas, parmi les colons ruinés ou les officiers persécutés +pour leur religion, de chefs habiles capables de les conduire. + +CRUAUTÉS DE HUNÉRIC.--Mais Hunéric se préoccupait peu de faire respecter +les limites de son empire: le soin de satisfaire ses passions +sanguinaires l'absorbait uniquement et, après avoir persécuté les +catholiques, il persécutait ses proches et ses amis. Genséric avait +institué comme règle pour la succession au trône vandale, que le pouvoir +appartiendrait toujours à l'homme le plus âgé de la famille, au décès du +prince régnant, même au détriment de ses fils. Soit pour modifier les +effets de cette clause, soit par crainte des compétitions, Hunéric +s'attacha à diminuer le nombre des membres de sa famille. La femme et le +fils aîné de son frère Théodoric, accusés d'un crime imaginaire, furent +décapités par son ordre. Un autre fils et deux filles de Théodoric +furent livrés aux bêtes. Ce n'était pas assez; Théodoric, lui-même, +Genzon, autre frère du roi, et un de ses neveux, furent exilés et +maltraités avec une dureté inouïe. Si les proches parents du prince +étaient traités de cette façon, on peut deviner comment il agissait +envers ses serviteurs ou ses officiers: pour un soupçon, pour un +caprice, il les faisait périr dans les tourments. Jocundus, évêque arien +de Karthage, ayant essayé de rappeler le roi à des sentiments d'humanité +fut, par son ordre, brûlé en présence de la population[248]. + +[Note 248: Yanoski, _Vandales_, p. 34.] + +CONCILE DE KARTHAGE. MORT DE HUNÉRIC.--Zenon, empereur d'Orient, ayant +adressé à Hunéric des représentations au sujet des souffrances de la +religion catholique, le roi convoqua, en 584, à Karthage, un concile où +tous les évêques orthodoxes, donatistes et ariens de l'Afrique furent +appelés. Il est inutile de dire qu'ils ne purent s'entendre, et comme +les Ariens étaient en majorité, les catholiques furent condamnés. +Hunéric, s'appuyant sur cette décision, rendit alors un édit longuement +motivé, où la main des prêtres se reconnaît, car il contient comme +préambule une longue controverse sur des questions de dogme et la +condamnation officielle du principe de la consubstantialité du Père, du +Fils et du Saint-Esprit. Comme sanction, il édicté de nouvelles mesures +de coercition contre les catholiques. Cet édit fut exécuté avec la plus +grande rigueur. Les églises catholiques furent remises aux prêtres +ariens. + +Enfin, le 13 décembre 484, le régime de terreur, qui durait depuis huit +années, prit fin par la mort de Hunéric. Les écrivains catholiques +prétendent qu'il mourut rongé par les vers. + +RÈGNE DE GONDAMOND.--Gondamond ou Gunthamund, fils de Genzon, succéda à +son oncle Hunéric, en vertu des règles posées par Genséric. Il se trouva +aussitôt aux prises avec les révoltes des Berbères et ne put empêcher +les indigènes de recouvrer entièrement leur indépendance sur toute la +ligne des frontières du Sud et de l'Ouest. Les Gétules s'avancèrent même +jusqu'auprès de Kapça[249]. + +[Note 249: Gafsa.] + +Après avoir continué, pendant quelque temps, les persécutions contre les +catholiques, Gondamond se départit de sa rigueur et finit, vers 487, par +les laisser entièrement libres. Les orthodoxes rentrèrent d'exil et +reprirent peu à peu possession de leurs biens et de leurs églises. La +lutte contre les Berbères absorbait presque tout son temps et ses +forces; aussi, pour être tranquille du côté de l'Europe, se décida-t-il +à conclure avec Théodoric, souverain de l'Italie, un traité par lequel +il lui abandonna le reste de la Sicile. + +Au mois de septembre 496, la mort termina brusquement sa carrière. + +RÈGNE DE TRASAMOND.--Après la mort de Gondamond, son frère Trasamond +hérita de la royauté vandale. Ce prince continua l'œuvre d'apaisement +commencée par son prédécesseur, et, bien qu'il fût ennemi du +catholicisme, il ne persécuta plus les sectateurs de cette religion par +la violence, et se borna à chercher à les en détacher en offrant des +avantages matériels à ceux qui étaient disposés à entrer dans le giron +de l'arianisme et en refusant tout emploi aux autres. Mais il ne permit +pas la réorganisation de l'église orthodoxe et il exila en Sardaigne des +évêques qui s'étaient permis de faire des nominations. + +Il resserra, dans le cours de son règne assez paisible, les liens qui +unissaient la cour vandale à celle des Ostrogoths, et leurs bonnes +relations furent scellées par son mariage avec Amalafrid, propre sœur de +Théodoric. Cela ne l'empêcha pas en 510 de prêter son appui à Gesalic. + +Cependant l'attitude des Berbères devenait de plus en plus menaçante: ce +n'étaient plus des sujets rebelles, c'étaient des ennemis de la +domination vandale qu'il fallait combattre. Dans la Tripolitaine, la +situation était devenue fort critique. Vers 520, un indigène de cette +contrée, nommé Gabaon, s'était mis à la tête des Berbères et attaquait +incessamment la frontière méridionale de la Byzacène. + +Trasamond fit marcher contre eux un corps de troupes composé en grande +partie de cavalerie, et la rencontre eut lieu en avant de Tripoli; mais +Gabaon employa contre eux une stratégie dont nous verrons les tribus +arabes se servir fréquemment plus tard. Il couvrit son front, auquel il +donna la forme d'un demi-cercle, d'une décuple rangée de chameaux et fit +placer ses archers entre les jambes de ces animaux, tandis que le gros +de ses guerriers et ses bagages étaient abrités au milieu de cette +forteresse vivante. Lorsque les Vandales voulurent charger l'ennemi, ils +ne surent où frapper, et leurs chevaux, effrayés par l'odeur des +chameaux, portèrent le désordre dans leurs propres lignes. Pendant ce +temps, les archers les criblaient de traits. Les guerriers de Gabaon, +sortant de leur retraite, achevèrent de mettre en déroute leurs ennemis. +De toute l'armée vandale, il ne rentra à Karthage que quelques fuyards +isolés[250]. + +En 523, Trasamond cessa de vivre. On dit que, sur le point de mourir, il +recommanda à son successeur Hildéric d'user de tolérance envers les +catholiques. + +[Note 250: Procope, l. I, ch. IX.] + +RÈGNE DE HILDÉRIC.--Hildéric, fils d'Hunéric, succéda à Trasamond. Son +premier soin fut de rendre aux catholiques les faveurs du pouvoir et de +s'attacher à les réconcilier avec les ariens. Dans ce but, il convoqua, +en 524, à Karthage, un nouveau concile; mais, comme dans les précédents, +il fui impossible aux évêques d'arriver à une entente, et la controverse +à laquelle ils se livrèrent démontra une fois de plus l'impossibilité +d'une réconciliation. + +Amalafrid, veuve de Trasamond, était l'ennemie du roi; avec l'appui des +Goths qui se trouvaient à la cour, elle tenta de susciter une révolte +qui fut promptement apaisée. Arrêtée, tandis qu'elle cherchait, avec ses +adhérents, un refuge chez les Maures, elle fut jetée en prison; les +Goths furent exécutés, et elle-même périt quelque temps après de la main +du bourreau. Il en résulta une rupture avec les Ostrogoths d'Italie; +mais ceux-ci étaient trop occupés chez eux pour qu'on eût lieu de les +craindre. + +Hildéric se rapprocha alors de la cour d'Orient. Justinien, avec lequel +il s'était lié pendant son séjour à Constantinople, venait de monter sur +le trône. Il sollicita son appui et ne craignit pas de faire envers lui +hommage de vassalité. Pour lui prouver son zèle, il voulut que ses +propres monnaies portassent l'effigie de l'empereur. + +RÉVOLTES DES BERBÈRES. USURPATION DE GÉLIMER.--Hildéric, doué d'un +caractère timide, était ennemi de la guerre et laissait d'une manière +absolue la direction des affaires militaires à son général Oamer, appelé +l'Achille vandale. Les indigènes de la Byzacène s'étant mis en état de +révolte, Oamer marcha contre eux, mais il fut défait en bataille rangée +par ces Berbères commandés par leur chef Antallas. Toute la Byzacène +recouvra son indépendance, et les villes du nord, menacées par les +rebelles, durent improviser des retranchements pour résister à leurs +attaques imminentes. + +Cet échec acheva de porter à son comble le mécontentement général, déjà +provoqué par la protection accordée aux catholiques, par la rupture avec +les Ostrogoths et par l'hommage de soumission fait à l'empire: Gélimer, +petit-fils de Genzon, profitait de ces circonstances pour se créer un +parti. Chargé de combattre les Maures, il remporta sur eux quelques +avantages qui augmentèrent son ascendant sur l'armée. Il saisit cette +occasion pour faire proclamer par les soldats la déchéance d'Hildéric et +obtenir la royauté à sa place. Ayant marché sur Karthage, il s'en +empara. Hildéric fut jeté en prison (531). + +Lorsque Justinien apprit cette nouvelle, il était absorbé par sa guerre +contre les Perses et ne pouvait s'occuper efficacement de porter secours +à son ami et vassal. Il dut se contenter d'envoyer une ambassade à +Gélimer pour l'engager à restituer la liberté et le trône au prince +captif. Le seul résultat qu'obtinrent les envoyés fut de rendre plus +dure la captivité d'Hildéric. Puis, par une sorte de bravade, Gélimer +fit crever les yeux à Oamer. + +L'empereur d'Orient écrivit alors à Gélimer une lettre dans laquelle il +l'invitait à laisser Hildéric et ses parents se réfugier en Orient, à sa +cour, le menaçant d'intervenir par les armes, s'il refusait de le faire. +Gélimer lui répondit dans des termes hautains que Procope nous a +transmis: «Je ne dois point ma royauté à la violence... Hildéric +complotait contre sa propre famille: c'est la haine de tous les Vandales +qui l'a renversé. Le trône était vacant; je m'y suis assis en vertu de +mon âge et de la loi de succession.» Après cette déclaration, il +ajoutait comme réponse aux menaces: «Un prince agit sagement lorsque, +livré tout entier à l'administration de son royaume, il ne porte pas ses +regards au dehors et ne cherche pas à s'immiscer dans les affaires des +autres états. Si tu romps les traités qui nous unissent, j'opposerai la +force à la force...». + +Cette fière déclaration allait avoir pour conséquence la chute de la +royauté vandale et la soumission de l'Afrique à de nouveaux maîtres. + + + + +CHAPITRE XI + +PÉRIODE BYZANTINE +531-642 + + +Justinien prépare l'expédition d'Afrique.--Départ de l'expédition. +Bélisaire débarque à Caput-Vada.--Première phase de la +campagne.--Défaite des Vandales conduits par Ammatas et +Gibamond.--Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage.--Bélisaire à +Karthage.--Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur +Karthage.--Bataille de Tricamara.--Fuite de Gélimer.--Conquêtes de +Bélisaire.--Gélimer se rend aux Grecs.--Disparition des Vandales +d'Afrique.--Organisation de l'Afrique byzantine; état des +Berbères.--Luttes de Salomon contre les Berbères.--Révolte de +Stozas.--Expéditions de Salomon.--Révolte des Levathes; mort de +Salomon.--Période d'anarchie.--Jean Troglita gouverneur d'Afrique; il +rétablit la paix.--État de l'Afrique au milieu du VIe siècle.--L'Afrique +pendant la deuxième moitié du VIe siècle.--Derniers jours de la +domination byzantine.--Appendice: Chronologie des rois Vandales. + + +JUSTINIEN PRÉPARE L'EXPÉDITION D'AFRIQUE.--Seul héritier de l'empire +romain, Justinien nourrissait l'ambition de le rétablir dans son +intégrité et d'arracher aux barbares leurs conquêtes de l'Occident. +C'est pourquoi l'hommage d'Hildéric avait été accueilli à la cour de +Byzance avec la plus grande faveur: la chute du royaume vandale, en +livrant à l'empereur la belle et fertile Afrique, était aussi une +première étape vers la reconstitution de l'empire. La nouvelle de +l'usurpation de Gélimer, arrivant sur ces entrefaites, émut Justinien +«comme si on lui avait arraché une de ses provinces»[251]. Renonçant à +poursuivre la guerre dispendieuse qu'il soutenait contre les Perses +depuis cinq ans, il leur acheta la paix moyennant un tribut évalué à +onze millions de francs, et s'appliqua à préparer l'expédition d'Afrique +malgré l'opposition qu'il rencontra chez ses ministres, effrayés de la +grandeur de l'entreprise. On dit même qu'il fut un instant sur le point +d'y renoncer et que c'est la prédiction d'un évêque d'Orient, saint +Sabas, lui promettant le succès, qui le décida à réaliser son projet. Il +apprit alors qu'un Africain, du nom de Pudentius, venait de s'emparer de +Tripoli et lui offrait d'entreprendre pour lui des conquêtes, s'il +recevait l'appui de quelques troupes. En même temps un certain Godas, +chef goth, qui commandait en Sardaigne pour les Vandales, se mettait en +état de révolte et offrait aussi son concours à l'empire. + +[Note 251: Yanoski, _Vandales_, p. 41.] + +Tous ces symptômes indiquaient que le moment d'agir était arrivé. +Justinien le comprit et organisa immédiatement l'expédition dont le +commandement fut confié à Bélisaire, habile général, jouissant d'une +grande autorité sur les troupes et d'une réelle influence à la cour par +sa femme Antonina, amie de l'impératrice. Des soldats réguliers, des +volontaires de divers pays, et même des barbares, Hérules et Huns, +accoururent avec enthousiasme au camp du général, où bientôt une +quinzaine de mille hommes, dont un tiers de cavaliers, se trouvèrent +réunis. On s'arrêta à ce chiffre, jugeant, avec raison, qu'une petite +armée solide et bien dirigée était préférable à un grand rassemblement +sans cohésion. Les officiers furent choisis avec soin par le général, +parmi eux se trouvaient Jean l'Arménien, préfet du prétoire, et Salomon, +dont les noms reviendront sous notre plume; presque tous les autres +officiers étaient originaires de la Thrace. Le patrice Archelaüs fut +adjoint à l'expédition comme questeur ou trésorier. Cinq cents vaisseaux +de toute grandeur furent rassemblés pour le transport de l'expédition; +vingt mille marins les montaient. + +DÉPART DE L'EXPÉDITION. BÉLISAIRE DÉBARQUE À CAPUT-VADA.--En 533, «vers +le solstice d'été»[252], on donna l'ordre de l'embarquement et ce fut +l'occasion d'une imposante cérémonie à laquelle présida l'empereur. +L'archevêque Epiphanius, en présence du peuple et de l'armée bénit le +vaisseau où s'embarqua Bélisaire, accompagné de sa femme et de Procope, +son secrétaire, qui nous a retracé l'histoire si complète de cette +expédition. L'immense flotte se mit en route et voyagea lentement, +troublée quelquefois dans sa marche par la tempête, et faisant souvent +escale dans les ports situés sur son chemin, pour se remettre de ces +secousses, ou se ravitailler. Bélisaire montra dans ce voyage autant +d'habileté que de fermeté; comme tous les hommes de guerre, il savait +qu'il n'y a pas d'armée sans discipline et réprimait avec la dernière +rigueur toute infraction aux règles, sans s'arrêter aux murmures ou aux +menaces des auxiliaires. + +[Note 252: Procope, _Bell. Vand._, lib. I, cap. XII.] + +Enfin on atteignit le port de Zacinthe en Sicile, où l'armée, qui +souffrait cruellement de la mauvaise qualité des vivres et de l'eau, put +se refaire. Bélisaire manquait de nouvelles sur la situation et les +dispositions des Vandales et était fort incertain sur le choix du point +de débarquement. Il chargea Procope de se rendre à Syracuse pour tâcher +d'obtenir des renseignements et en même temps passer un marché avec les +Ostrogoths pour l'approvisionnement de la flotte et de l'armée. L'envoyé +fut assez heureux pour apprendre d'une manière sûre que les Vandales, ne +s'attendant nullement à une attaque de l'empire, avaient envoyé presque +toutes leurs forces en Sardaigne à l'effet de réduire Godas. Quant à +Gélimer, il s'était retiré à Hermione, ville de la Byzacène, et ne +songeait nullement à défendre Karthage. + +Ainsi renseigné, Bélisaire donna l'ordre de mettre à la voile en se +dirigeant à l'ouest de Malte. Parvenue à la hauteur de cette île, la +flotte fut poussée par le vent vers la côte d'Afrique, en face du sommet +du golfe de Gabès; elle était partie depuis trois mois. Avant de +procéder au débarquement, le général en chef fit mettre en panne et +convoqua un conseil de guerre des principaux officiers à son bord. +Archélaüs, effrayé de l'éloignement de la localité et du manque de ports +pour abriter les navires, voulait que l'on remît à la voile et qu'on +allât directement à Karthage. Mais Bélisaire n'était pas de cet avis; il +redoutait la rencontre de la flotte vandale, et craignait que son armée +ne perdît ses avantages dans un combat naval. Son opinion ayant prévalu, +il ordonna aussitôt le débarquement, qui s'opéra sans encombre au lieu +dit Caput-Vada[253]. Des soldats furent laissés à la garde des navires +qui furent en outre disposés dans un ordre permettant la résistance à +une attaque de l'ennemi. A terre, le général s'attacha à couvrir son +camp de retranchements et à se garder soigneusement par des +avant-postes; toute tentative de pillage ou de maraudage fut sévèrement +réprimée. Cette prudence, cette observation constante des règles de la +guerre, allaient assurer le succès de l'expédition. + +[Note 253: Actuellement Capoudia.] + +PREMIÈRE PHASE DE LA CAMPAGNE.--Cependant Gélimer, toujours à Hermione, +ignorait encore le danger qui le menaçait. Les nouvelles données par +Procope étaient exactes. Après la double perte de la Tripolitaine et de +la Sardaigne, le prince vandale, remettant à plus tard le soin de faire +rentrer sous son autorité la province orientale, réunit cinq mille +soldats et les envoya en Sardaigne sous le commandement de son frère +Tzazon, un des meilleurs officiers vandales. Une flotte de cent vingt +vaisseaux les conduisit dans cette île, et aussitôt les opérations +commencèrent contre Godas. + +Le roi vandale suivait attentivement les phases de l'expédition de +Sicile, lorsqu'il apprit enfin le débarquement de l'armée byzantine en +Afrique, et sa marche sur ses derrières. Bélisaire, en effet, après +s'être emparé sans coup férir de la petite place de Sylectum[254] avait +marché, dans un bel ordre, vers le nord, accompagné au large par la +flotte, et avait pris successivement possession de Leptis parva et +d'Hadrumète[255], accueilli comme un libérateur par les populations. Il +paraît même que les Berbères de la Numidie et de la Maurétanie lui +envoyèrent des députations, offrant leur soumission à l'empereur et +donnant comme otages les enfants de leurs chefs. En même temps, le +général byzantin adressait aux principales familles vandales un +manifeste de Justinien protestant qu'il ne faisait pas la guerre à leur +nation, mais qu'il combattait seulement l'usurpateur Gélimer. + +[Note 254: Selecta, au nord du golfe de Gabès.] + +[Note 255: Lemta et Souça.] + +Bientôt l'on apprit que l'armée envahissante n'était plus qu'à quatre +journées de Karthage. Gélimer écrivit à son frère Ammatas, resté dans +cette ville, en lui donnant l'ordre de mettre à mort Hildéric et ses +partisans, et d'appeler aux armes tous les hommes valides. Oamer était +mort. Hildéric fut massacré avec tous les gens soupçonnés d'être ses +amis. Puis Ammatas conduisit ses troupes en avant de Karthage, dans les +gorges de Décimum, à une quinzaine de kilomètres de cette ville. +Gélimer, qui opérait sur son flanc avec une autre armée, devait tenter +de tourner l'ennemi, tandis que Gibamund, neveu du roi, avait pour +mission d'attaquer le flanc gauche des envahisseurs à la tête de deux +mille Vandales. Ce plan était assez bien combiné et aurait pu avoir des +suites fâcheuses pour l'armée de Bélisaire, si l'on avait su le +réaliser. + +DÉFAITES DES VANDALES CONDUITS PAR AMMATAS ET GIBAMUND.--Ammatas avait +donné à ses troupes l'ordre du départ, mais, comme il était d'un +caractère ardent et téméraire, il se porta à l'avant-garde et hâta la +marche de la tête de colonne, sans s'inquiéter s'il était suivi par le +reste de l'armée. Il arriva vers midi à Décimum, à la tête de peu de +monde et y rencontra l'avant-garde des Byzantins, commandée par Jean +l'Arménien. Aussitôt, on en vint aux mains: malgré le courage d'Ammatas, +qui combattit comme un lion et tomba percé de coups, les Vandales ne +tardèrent pas à tourner le dos. Jean les poursuivit l'épée dans les +reins et rencontra bientôt le reste des soldats, qui arrivaient par +groupes isolés. Il en fit un grand carnage et s'avança jusqu'aux portes +de Karthage. + +Pendant ce temps, Gibamund s'approchait avec ses deux mille hommes pour +attaquer le flanc gauche, lorsqu'il rencontra, dans la plaine qui +avoisine la Saline (Sebkha de Soukkara), le corps des Huns envoyé en +reconnaissance. A la vue de ces farouches guerriers, les Vandales +sentirent leur courage faiblir; ils rompirent leurs rangs et furent +bientôt en déroute, en laissant la plupart des leurs sur le champ de +bataille. + +SUCCÈS DE BÉLISAIRE. IL ARRIVE À KARTHAGE.--Bélisaire, ignorant le +double succès de son avant-garde et de ses flanqueurs, s'arrêta en +arrière de Décimum et plaça son camp dans une position avantageuse où il +se fortifia. Le lendemain, laissant dans le camp son infanterie, ses +impedimenta et sa femme Antonina, il se mit à la tête d'une forte +colonne de cavalerie et alla pousser une reconnaissance sur Décimum. Les +cadavres des Vandales lui firent deviner la victoire de son avant-garde +et les informations qu'il prit sur place confirmèrent cette présomption, +mais il ne put avoir aucune nouvelle précise de Jean l'Arménien. + +Au même moment Gélimer débouchait dans la plaine où il espérait +retrouver son frère. Il était à la tête d'un corps nombreux de +cavalerie. Ayant rencontré les coureurs de Bélisaire, disséminés par +petits groupes, il les attaqua avec vigueur et les mit en déroute. Puis, +parvenu à Décimum, il trouva, lui aussi, les preuves de la défaite de +son frère et le corps de celui-ci. Rempli de douleur, ne sachant ce qui +se passait à Karthage, il demeura dans l'inaction, au lieu de compléter +son succès en écrasant les ennemis peu nombreux qu'il avait devant lui +et qui étaient démoralisés par leur premier échec. + +Tandis que Gélimer s'occupait des funérailles de son frère, le général +byzantin, voyant le grand danger auquel il était exposé, ralliait ses +fuyards, relevait leur courage en leur annonçant les succès déjà +remportés sur lesquels il était enfin renseigné, et, tentant un effort +désespéré, les entraînait dans une charge furieuse contre les Vandales. +Gélimer, surpris par cette attaque imprévue, n'eut pas le temps de +former ses lignes et vit bientôt toute son armée en déroute. Il alla se +réfugier à Bulla. Le lendemain, toute l'armée byzantine campa à Décimum, +y compris l'avant-garde et le corps des Huns. Le manque de décision de +Gélimer avait consommé sa perte au moment où il tenait la victoire[256]. +Bélisaire marcha aussitôt sur Karthage. + +[Note 256: M. Marcus (_Hist. des Vandales_, p. 378), cherche à +excuser Gélimer de la grande faute par lui commise en laissant à +Bélisaire le temps de rallier ses fuyards, au lieu de l'écraser et de +rentrer ensuite à Karthage. Il estime que le roi vandale était trop peu +sûr de la population de cette ville pour venir ainsi se mettre à sa +discrétion; et cependant il était certain qu'en l'abandonnant, il la +livrait à ses ennemis.] + +Bélisaire à Karthage.--L'arrivée des fuyards de Décimum avait apporté à +Karthage la nouvelle des succès de l'armée d'Orient. Aussitôt le vieux +parti romain avait relevé la tête et, aidé des ennemis de Gélimer, +s'était emparé du pouvoir en forçant à la fuite les adhérents de +l'usurpateur. Sur ces entrefaites la flotte grecque, doublant le cap de +Mercure, parut au large. Le questeur Archélaüs, ignorant les succès du +général et les dispositions bienveillantes de la population de Karthage, +fit entrer tous ses navires dans le golfe de Tunis. Un seul vaisseau, +commandé par Calonyme, s'écarta, au mépris des ordres donnés, du gros de +la flotte, et alla se présenter devant le Mandracium, premier port de +Karthage, qu'il trouva ouvert. Le capitaine y ayant pénétré mit ses +hommes à terre et employa toute la nuit au pillage des marchands, +étrangers pour la plupart, établis aux alentours du port. + +Le lendemain, Bélisaire, averti de l'arrivée de sa flotte, entra dans +Karthage sans rencontrer de résistance et, ayant traversé la ville, +monta sur la colline de Byrsa où se trouvait le palais royal. «Comme +représentant de Justinien, il s'assit sur le trône de Gélimer[257]» et +prononça sa déchéance. Fidèle au principe suivi dans cette remarquable +campagne, Bélisaire veilla avec le plus grand soin à ce qu'aucun pillage +ne fût commis, et il fit restituer aux marchands ce qui leur avait été +pris par Calonyme et ses hommes (septembre 533). Un grand nombre de +Vandales avaient cherché un refuge dans les églises. Le général leur +permit de sortir sans être inquiétés; puis il s'appliqua à relever les +fortifications de Karthage, qui étaient fort délabrées et à mettre cette +ville en état de défense. + +[Note 257: Yanoski, _Vandales_, p. 56.] + +Bien que les Vandales tinssent encore la campagne et qu'il y eût lieu de +craindre le retour de Tzazon avec l'armée de Sardaigne, on pouvait, dès +lors, considérer le succès de l'expédition comme assuré. La province +d'Afrique rentrait dans le giron de l'empire et sa belle capitale allait +refleurir sous la protection de Justinien, dont elle devait prendre le +nom. Les églises catholiques que les Ariens occupaient rentrèrent +aussitôt en la possession des orthodoxes, qui célébrèrent avec éclat les +victoires de Bélisaire «si manifestement secondé par la protection +divine.» Les chefs indigènes qui, nous l'avons vu, avaient d'abord +envoyé leur hommage au représentant de l'empereur, s'étaient ensuite +tenus dans l'expectative afin de ne pas se compromettre. Après l'entrée +de Bélisaire à Karthage, ils ouvrirent auprès de lui de nouvelles +négociations, à l'effet d'obtenir une investiture officielle. Le général +accueillit avec faveur ces ouvertures et envoya pour chacun d'eux: «une +baguette d'argent doré, un bonnet d'argent en forme de couronne, un +manteau blanc qu'une agrafe d'or attachait sur l'épaule droite, une +tunique qui, sur un fond blanc, offrait des dessins variés, et des +chaussures travaillées avec un tissu d'or. Il joignit à ces ornements de +grosses sommes d'argent[258].» + +[Note 258: Yanoski, _Vandales_, p. 62.] + +RETOUR DES VANDALES DE SARDAIGNE. GÉLIMER MARCHE SUR +KARTHAGE.--Cependant Gélimer ne restait pas inactif, bien qu'il +continuât à se tenir à distance. Il reformait son armée et encourageait +les pillards indigènes à harceler sans cesse les environs de Karthage; +il alla même jusqu'à leur payer chaque tête de soldat grec qui lui +serait apportée. + +En même temps, il adressait à son frère Tzazon une lettre pressante, +dans laquelle il lui rendait compte des événements survenus en Afrique +et l'invitait à revenir au plus vite. Ce général, avec ses cinq mille +guerriers choisis, avait obtenu de brillants succès en Sardaigne, vaincu +et mis à mort Godas et replacé l'île sous l'autorité vandale. Il avait +bien entendu dire qu'une flotte grecque avait tenté une expédition en +Afrique, mais il était persuadé que cette attaque avait été facilement +repoussée. Aussi avait-il envoyé à Karthage même, au «roi des Vandales +et des Alains», un député chargé de rendre compte de ses victoires, et +c'est Bélisaire qui avait reçu sa lettre! + +Sans se laisser abattre par la nouvelle des prodigieux événements qui +avaient mis Karthage aux mains des Grecs, ni rien cacher à ses soldats, +Tzazon fit embarquer aussitôt son armée et vint prendre terre sur un +point de la côte «où se rencontrent les frontières de la Numidie et de +la Maurétanie[259]», puis il se porta rapidement sur Bulla, où les deux +frères opérèrent leur jonction. + +[Note 259: Sans doute entre Djidjeli et Collo.] + +Les forces vandales, grâce à ce renfort, devenaient respectables. Peu +après Gélimer fit un mouvement en avant, coupa l'aqueduc de Karthage et +opéra diverses reconnaissances offensives dans le but d'attirer +Bélisaire sur un terrain choisi. En même temps, il chercha à fomenter +des trahisons à Tunis et entra en pourparlers avec les Huns, afin de les +détacher de leurs alliés. + +Mais Bélisaire était au courant de tout, et ne se laissait pas prendre +aux feintes des Vandales. Il tâcha de ramener à lui les Huns, mais ne +put obtenir d'eux que la promesse de rester neutres. + +BATAILLE DE TRICAMARA.--Vers le milieu de décembre, Bélisaire se décida +à marcher à l'ennemi. Les deux armées se trouvèrent en présence au lieu +dit Tricamara, à environ sept lieues de Karthage, et prirent position, +chacune sur une des rives d'un petit ruisseau. Bélisaire plaça au centre +de son front Jean l'Arménien avec les cavaliers d'élite et le drapeau. +Les Huns se tenaient à l'écart, afin de voir quelle tournure allait +prendre la bataille, pour se joindre au vainqueur. Les Vandales, de leur +côté, présentaient un front au centre duquel étaient le roi, Tzazon et +les soldats d'élite. En arrière se tenait un corps de cavaliers maures +dans les mêmes dispositions que les Huns. Les femmes, les impedimenta et +toutes les richesses avaient été laissées dans le camp par les Vandales. + +Les ennemis s'observèrent pendant un certain temps; puis Jean l'Arménien +entama l'action en faisant passer le ruisseau à sa division: deux fois +il fut contraint à la retraite, mais ayant enflammé le courage de ses +troupes, il les ramena à l'assaut une troisième fois et on lutta de part +et d'autre avec le plus grand courage, jusqu'au moment où, Tzazon ayant +été tué, les Vandales commencèrent à faiblir. Bélisaire saisit avec +habileté cet avantage pour faire donner sa cavalerie. Alors les ailes se +replièrent en désordre; ce que voyant, les Huns chargèrent à leur tour +et déterminèrent la retraite de l'armée vandale, qui se réfugia dans son +camp, en laissant huit cents cadavres sur le terrain. + +Sur ces entrefaites, comme l'infanterie grecque était arrivée, Bélisaire +donna l'ordre de marcher sur le camp vandale. Gélimer occupant une +position fortifiée et ayant encore un grand nombre d'adhérents était en +état de résister. Mais les malheurs qu'il venait d'éprouver l'avaient +complètement démoralisé, car son âme n'était pas de la trempe de celles +dont l'énergie est doublée par les revers; à l'approche de l'ennemi, il +abandonna lâchement ses adhérents et s'enfuit à cheval, comme un +malfaiteur, suivi à peine de quelques serviteurs dévoués. Lorsque cette +nouvelle fut connue dans son camp, ce fut une explosion d'imprécations +et de cris de désespoir; les femmes, les enfants se répandirent en tous +sens en pleurant, et bientôt chacun chercha son salut dans la fuite, +sans s'occuper de son voisin. + +L'armée grecque, survenant alors, s'empara, sans coup férir, du camp et +fit un massacre horrible des fuyards. Les vainqueurs se portèrent aux +plus grands excès que Bélisaire ne put absolument empêcher (15 décembre +533). Le camp vandale renfermait un butin considérable: c'était le +produit de cinquante années de pillage. L'armée victorieuse resta +débandée toute la nuit et ce ne fut qu'au jour que le général put +commencer à rallier ses soldats. Si un homme courageux, réunissant les +Vandales, avait tenté un retour offensif, c'en était fait de l'armée de +l'empire. + +FUITE DE GÉLIMER.--Quand Bélisaire fut parvenu à calmer l'effervescence +de ses troupes, il montra une grande bienveillance aux vaincus, et +empêcha qu'on n'exerçât des représailles inutiles. + +Jean l'Arménien avait été lancé, à la tête d'une troupe de deux cents +cavaliers, à la poursuite de Gélimer. Pendant cinq jours il suivit ses +traces et était sur le point de l'atteindre, lorsqu'un événement imprévu +permit au roi détrôné d'échapper à ses ennemis. Un officier grec du nom +d'Uliaris, qui, pendant la station à l'étape, avait trouvé le loisir de +s'enivrer, voulut, au moment de partir, tirer une flèche sur un oiseau; +mais le projectile, mal dirigé, alla frapper à la tête Jean l'Arménien +et causa sa mort. La poursuite fut suspendue. Les cavaliers, qui +aimaient beaucoup leur chef, s'arrêtèrent pour lui rendre les devoirs +funéraires et firent porter la triste nouvelle au général en chef. +Bélisaire arriva bientôt et témoigna, au nom de l'armée, les plus vifs +regrets de la perte de son lieutenant. Il voulait faire périr Uliaris, +mais les cavaliers l'assurèrent que les dernières paroles de Jean +avaient été pour implorer le pardon de son meurtrier, et il se décida à +lui accorder sa grâce. + +CONQUÊTES DE BÉLISAIRE.--Le roi s'était réfugié dans le mont Pappua, +montagne escarpée, située sur les confins de la Numidie et de la +Maurétanie[260]. Il avait obtenu l'appui des indigènes de cette contrée +qui lui avaient ouvert leur ville principale, nommée Midènos. Bélisaire +renonça pour le moment à le poursuivre. Il marcha sur Hippône et +s'empara de cette ville. Un grand nombre de Vandales s'y trouvaient et, +pour échapper au trépas qu'ils redoutaient, s'étaient réfugiés dans les +églises. Bélisaire les fit conduire à Karthage où ils furent réunis aux +autres prisonniers. Au moment où les affaires semblaient prendre une +mauvaise tournure pour lui, Gélimer avait envoyé à Hippône tous ses +trésors, en les confiant à un serviteur fidèle du nom de Boniface. +Celui-ci voulut les soustraire au vainqueur en fuyant sur mer, mais les +vents contraires le rejetèrent à Hippone et tout ce qu'il portait devint +la proie des Grecs. + +[Note 260: La situation du Pappua a donné lieu à de nombreuses +controverses. La commission de l'Académie avait d'abord identifié cette +montagne à l'Edough, près de Bône. Berbrugger (_Rev. afr._, vol. 6, p. +475), puis M. Papier (_Recueil de la Soc. arch. de Constantine_, +1879-80, pp. 83 et suiv.), ont démontré l'impossibilité de cette +synonymie. Il est plus difficile de dire où était réellement le Pappua. +M. Papier, se fondant sur une inscription, penche pour le Nador; mais, +en vérité, nous ne sommes pas là sur les confins de la Numidie et de la +Maurétanie.] + +Après ces succès, Bélisaire, rentré à Karthage, envoya par mer des +officiers prendre possession de Césarée et de Ceuta, points importants +sous le double rapport politique et commercial. Un autre s'empara des +Baléares; enfin des secours furent envoyés à Pudentius qui, à Tripoli, +était pressé par les indigènes en révolte. Une forte division alla, sous +les ordres de Cyrille, reconquérir la Sardaigne. Enfin une autre +expédition partit pour la Sicile, afin de revendiquer par les armes la +partie de cette île qui avait appartenu aux Vandales; mais les Goths la +repoussèrent et ne laissèrent pas entamer le domaine d'Atalaric. + +Gélimer se rend aux Grecs.--Bélisaire ayant appris le lieu où s'était +réfugié Gélimer, de la bouche de son serviteur Boniface, envoya pour le +réduire un Hérule, du nom de Fara, avec une troupe de cavaliers de sa +nation. Après avoir en vain essayé d'enlever Midènos de vive force, Fara +dut se borner à entourer cette ville d'un blocus rigoureux. Gélimer, qui +avait avec lui quelques membres de sa famille et ses derniers adhérents +fidèles, manquait de tout et ne pouvait se faire à la dure vie des +indigènes dans un pays élevé, où le froid se faisait cruellement sentir. +Néanmoins, il résista durant trois mois à toutes les privations, et ce +ne fut qu'à la fin de l'hiver qu'il se décida à se rendre, à la +condition que Bélisaire lui garantît la vie sauve. + +Cette proposition, transmise par Fara au général, fut accueillie avec +empressement. Bélisaire dépêcha à Midènos des officiers chargés de lui +donner sa promesse et de le ramener sain et sauf. Gélimer fut reçu à +l'entrée de Karthage par son vainqueur (534). Peu après, Bélisaire +s'embarquait pour Byzance, afin de remettre lui-même son prisonnier à +l'empereur. Son but était non seulement de recevoir des honneurs bien +mérités, mais encore de se justifier des accusations que les envieux +avaient produites contre lui. En quittant l'Afrique, il laissa le +commandement suprême à Salomon avec une partie de ses vétérans. + +Justinien, plein de reconnaissance pour celui qui avait rendu l'Afrique +à l'empire, lui décerna le triomphe, honneur qui n'avait été donné à +aucun général depuis cinq siècles. Gélimer, revêtu d'un manteau de +pourpre, fut placé dans le cortège et dut, arrivé devant l'empereur, se +dépouiller de cet insigne, se prosterner et adorer son maître. Bélisaire +reçut le titre de consul. Quant à Gélimer, on lui assigna un riche +domaine en Galatie, dans l'Asie Mineure, et le dernier roi vandale y +finit tranquillement et obscurément sa vie. + +DISPARITION DES VANDALES D'AFRIQUE.--En moins de six mois l'Afrique +avait cessé d'être vandale, ce qui prouve combien peu de racines cette +occupation avait poussées dans le pays. Après la brillante conquête qui +leur avait livré la Berbérie, les Vandales s'étaient concentrés dans le +nord de l'Afrique propre et de là s'étaient lancés dans des courses +aventureuses qui les avaient conduits en Italie et dans toutes les îles +de la Méditerranée. Ainsi, malgré le partage des terres qu'ils avaient +opéré, ils n'avaient pas fait, en réalité, de colonisation. Ils +s'étaient prodigués dans des guerres qui n'avaient d'autre but que le +pillage et, tandis qu'ils augmentaient leurs richesses et leur puissance +d'un jour, ils diminuaient, en réalité, leur force comme nation. Aucune +assimilation ne s'était faite entre eux et les colons romains; quant aux +indigènes, ils continuaient à se reformer et l'on peut dire qu'il n'y +avait plus rien de commun entre eux et les étrangers établis sur leur +sol. + +Cela explique comment, après une occupation qui avait duré un siècle, +l'élément vandale disparut subitement de l'Afrique. Un assez grand +nombre de guerriers étaient morts dans la dernière guerre; d'autres +avaient été emmenés comme prisonniers en Orient par Bélisaire et +entrèrent au service de l'empire[261]. Or, les Vandales étaient +essentiellement un peuple militaire et ainsi l'élément actif se trouva +absorbé, car, nous le répétons, il s'était trop prodigué pour avoir +augmenté en nombre, quoi qu'en aient dit certains auteurs. Quant au +reste de la nation, une partie demeura en Afrique et se fondit bientôt +dans la population coloniale ou s'unit aux Byzantins, tandis que les +autres, émigrant isolément, allèrent chercher un asile ailleurs. + +[Note 261: Gibbon, _Hist. de la décadence de l'empire romain_, ch. +41.] + +Les Vandales d'Afrique ne laissèrent d'autre souvenir dans le pays que +celui de leurs dévastations. Cela démontre une fois de plus combien est +fragile une conquête qui ne se complète pas par une forte colonisation +et se borne à une simple occupation, quelque solide qu'elle paraisse. + +ORGANISATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE. ÉTAT DES BERBÈRES.--Salomon[262], +premier gouverneur de l'Afrique, avait reçu la lourde charge d'achever +la conquête et d'organiser l'administration du pays. Par l'ordre de +l'empereur on forma sept provinces: la Consulaire, la Byzacène, la +Tripolitaine, la Tingitane gouvernées par des consuls, et la Numidie, la +Maurétanie et la Sardaigne commandées par des _præses_. Mais cette +organisation était plus théorique que réelle. Sur bien des points le +pays restait absolument livré à lui-même. Ainsi, dans la Tingitane et +même dans la plus grande partie de la Césarienne, l'occupation se +réduisait à quelques points du littoral. Des garnisons furent envoyées +dans l'intérieur de la Numidie. Elles trouvèrent les villes en ruines et +s'appliquèrent à élever des retranchements, au moyen des pierres éparses +provenant des anciens édifices[263]. Quelques colons se hasardèrent à la +suite des soldats. «Que nos officiers s'efforcent avant tout de +préserver nos sujets des incursions de l'ennemi et d'étendre nos +provinces jusqu'au point où la république romaine, _avant les invasions +des Maures_ et des Vandales, avait fixé ses frontières.....» telles +étaient les instructions données par l'empereur[264]. + +[Note 262: Sur les inscriptions d'Afrique où le nom de ce général +est cité, il est toujours écrit Solomon. Nous adoptons l'orthographe des +historiens byzantins.] + +[Note 263: Poulle, _Ruines de Bechilga_ (_Revue africaine_, n° 27, +p. 199).] + +[Note 264: Voir, dans l'_Afrique ancienne_ de D'Avezac, le texte +curieux des deux rescrits adressés, le 13 avril 534, par l'empereur à +Archélaüs pour l'organisation militaire et administrative de l'Afrique.] + +En même temps, la religion catholique fut rétablie dans tous ses +privilèges; par un édit de 535 les Ariens furent mis hors la loi, +dépouillés de leurs biens et exclus de toute fonction. La pratique de +leur culte fut sévèrement interdite. Les Donatistes et autres dissidents +et les Juifs furent également l'objet de mesures de proscription. +C'était encore semer des germes de mécontentement et de haine qui ne +devaient pas contribuer à asseoir solidement l'autorité byzantine. + +Justinien voulait rendre aux provinces d'Afrique leurs anciennes +limites; mais la situation du pays était profondément modifiée et, si +les Vandales avaient disparu, il restait la population berbère qui avait +reconquis peu à peu une partie des territoires abandonnés par les +colons, à la suite de longs siècles de guerres et d'anarchie, et qui, +réunie maintenant en corps de nation, n'était nullement disposée à +laisser la colonisation reprendre son domaine. Bien au contraire, +l'élément indigène se resserrait de toute part, autour de l'occupation +étrangère. + +Les Berbères, groupés par confédérations de tribus, avaient maintenant +des rois prêts à les conduire au combat et au pillage. _Antalas_ était +chef des Maures de la Byzacène. _Yabdas_ était roi indépendant du massif +de l'Aourès, ayant à l'est _Cutzinas_ et à l'ouest _Orthaïas_, dont +l'autorité s'étendait jusqu'au Hodna. Enfin les tribus de la Maurétanie +obéissaient à _Massinas_. Voilà les chefs de la natioïî indigène contre +lesquels les troupes de l'empereur allaient avoir à lutter. + +Cette reconstitution de la nationalité berbère a été très bien +caractérisée par M. Lacroix auteur que nous ne saurions trop citer: «Les +Romains, dit-il, ce peuple si puissant, si habile, si formidable par sa +civilisation et sa force conquérante ne s'étaient jamais assimilé les +indigènes, dans le sens qu'on attache à ce mot. Le Berbère des villes, +des plaines et des vallées voisines des centres de population, fut +absorbé par les conquérants, cela va sans dire; mais l'indigène du +Sahara et des montagnes ne fut jamais pénétré par l'influence romaine. +Après sept siècles de domination italienne, je retrouve la race +autochtone ce qu'elle était avant l'occupation. Les insurgés qui, au VIe +siècle, se firent châtier par Salomon et Jean, dans l'Aurès, dans +l'Edough et dans la Byzacène, étaient les mêmes hommes qui combattaient +six cents ans auparavant sous la bannière de Jugurtha. Mêmes mœurs, +mêmes usages, même haine de l'étranger, même amour de l'indépendance, +même manière de combattre... Cette population était restée intacte, +imperméable à toute action extérieure... Le nombre immense des insurgés +qui tinrent en échec la puissance de Justinien, après l'expulsion des +Vandales, et l'impossibilité, pour les Romains, de rétablir leur +autorité dans les parties occidentales de leurs anciennes possessions, +prouvent clairement que ce fut, non point une faible partie, mais la +grande masse des indigènes qui resta impénétrable[265].» + +[Note 265: _Revue africaine_, n° 72 et suiv. Voilà des enseignements +qui ne doivent pas être perdus pour nous, conquérants du XIXe siècle.] + +LUTTES DE SALOMON CONTRE LES BERBÈRES.--Ce fut la Byzacène qui donna le +signal de la révolte. Deux officiers grecs Rufin et Aigan furent envoyés +contre les rebelles. Ils avaient obtenu quelques succès partiels, +lorsqu'ils se virent entourés par des masses de guerriers berbères +commandés par Cutzinas. Les Byzantins se mirent en retraite jusque sur +un massif rocheux, d'où ils se défendirent avec la plus grande +opiniâtreté; mais leurs flèches étant épuisées, ils finirent par être +tous massacrés. + +Salomon, ayant reçu des renforts, marcha en personne contre les rebelles +et leur infligea une sanglante défaite, dans la plaine de Mamma (535), +où les indigènes l'avaient attendu derrière leurs chameaux, forteresse +vivante de douze rangs d'épaisseur. Il fit un butin considérable et +croyait avoir triomphé de la révolte; mais à peine était-il rentré à +Karthage qu'il apprenait que les Berbères avaient de nouveau envahi et +pillé la Byzacène. C'était une campagne à recommencer. Cette fois le +gouverneur s'avança vers le sud jusqu'à une montagne appelée par Procope +le mont Burgaon[266], où les ennemis s'étaient retranchés, et obtint sur +eux un nouveau et décisif succès, dans lequel il fut fait un grand +carnage de Maures[267]. + +Pendant ce temps, Yabdas, roi de l'Aourès, allié à Massinas, portait le +ravage dans la Numidie. L'histoire rapporte que Yabdas, revenant d'une +razia et poussant devant lui un butin considérable, s'arrêta devant la +petite place de Ticisi[268], où s'était porté un officier byzantin du +nom d'Athias, qui commandait le poste de Centuria, à la tête de +soixante-dix cavaliers huns, pour lui disputer l'accès de l'eau. Yabdas +lui offrit, dit-on, le tiers de son butin; mais Athias refusa et proposa +au roi berbère un combat singulier qui fut accepté et eut lieu en +présence des troupes. Yabdas vaincu abandonna tout son butin et regagna +ses montagnes[269]. + +Après la défaite du mont Burgaon, les fuyards et les tribus compromises +vinrent chercher asile auprès d'Yabdas, et lui offrirent leurs services. +Vers le même temps, Orthaias, qui avait à se plaindre du roi de +l'Aourès, et d'autres chefs indigènes mécontents offraient à Salomon +leur appui contre Yabdas, et lui proposaient de le guider dans +l'expédition qu'il préparait. Le général byzantin s'avança jusque sur +l'Abigas[270] et ayant pénétré dans les montagnes parvint jusqu'au mont +Aspidis[271], sans rencontrer l'ennemi qui s'était retranché au cœur du +pays. Manquant de vivres et voyant l'hiver approcher, Salomon n'osa pas +s'engager davantage et rentra à Karthage sans avoir obtenu le moindre +succès. + +[Note 266: Sans doute le Djebel-Bou-Ghanem, à l'est de Tébessa.] + +[Note 267: Procope, _De bell. vand._, 1. II, cap. XII.] + +[Note 268: Au sud de Constantine, à Aïn-el-Bordj, non loin du +village de Sigus.] + +[Note 269: Cet épisode a été rappelé par M. Poulle dans le _Recueil +de la Soc. arch. de Constantine_, 1878, p. 375.] + +[Note 270: La rivière de Khenchela, selon Ragot (_loc. cit._, p. +301).] + +[Note 271: Le Djebel-Chelia.] + +RÉVOLTE DE STOZAS.--Au printemps de l'année 536, Salomon préparait une +grande expédition contre l'Aourès, lorsqu'il faillit tomber sous le +poignard de ses soldats révoltés. La sévérité des mesures prises contre +les Ariens paraît avoir été la cause de cette rébellion à la tête de +laquelle était un simple garde nommé Stozas. + +Salomon, après avoir échappé aux révoltés, parvint à s'embarquer et à +passer en Sicile, où Bélisaire avait été envoyé depuis l'année +précédente par l'empereur. La soldatesque, qui s'était livrée à tous les +excès, fut réunie par Stozas dans un camp, non loin de Karthage. Les +Vandales, des aventuriers de toute origine y accoururent et bientôt +Stozas se trouva à la tête de huit mille hommes, avec lesquels il marcha +sur Karthage. Mais en même temps, Bélisaire débarquait en Afrique, avec +un corps de cent hommes choisis. La présence du grand général ranima le +courage de tous et fit rentrer les hésitants dans le devoir. Ayant formé +un corps de deux mille hommes, il marcha contre les rebelles qui +rétrogradèrent jusqu'à Membresa, sur la Medjerda[272], et leur livra +bataille. Mais les soldats de Stozas se dispersèrent dans toutes les +directions, après un simulacre de résistance. + +Bélisaire voulait s'appliquer à tout remettre en ordre dans sa conquête, +lorsqu'il apprit que son armée venait de se révolter en Sicile. +Contraint de retourner dans cette île, il laissa le commandement de +l'Afrique à deux officiers: Ildiger et Théodore. Aussitôt Stozas qui se +tenait à Gazauphyla, à deux journées de Constantine, dans la Numidie, où +les fuyards l'avaient rejoint, releva la tête. Le gouverneur de cette +province marcha contre lui, à la tête de forces importantes, mais Stozas +sut entraîner sous ses étendards la plus grande partie des soldats +byzantins. Les officiers furent massacrés et le pays demeura livré à +l'anarchie (536). + +Germain, neveu de l'empereur, fut chargé de rétablir son autorité en +Afrique. Étant arrivé, il s'appliqua à relever la discipline et à +reconstituer son armée. Il en était temps, car Stozas marchait sur +Karthage et ne se trouvait plus qu'à une vingtaine de kilomètres. +Germain sortit bravement à sa rencontre et, comme Stozas avait en vain +essayé de débaucher ses soldats, il n'osa pas soutenir leur choc et se +mit en retraite poursuivi par Germain jusqu'au lieu dit +Cellas-Vatari[273]. Là, se tenaient Yabdas et Orthaias avec leurs +contingents, et, comme Stozas croyait pouvoir compter sur leur appui, il +offrit la bataille à Germain; mais ses soldats, sans cohésion, ne +tardèrent pas à plier, ce que voyant, les deux rois maures se jetèrent +sur son camp pour le livrer au pillage et achevèrent la déroute de son +armée. Stozas se réfugia dans la Maurétanie et Germain put s'appliquera +rétablir l'ordre en Afrique. + +[Note 272: A Medjez-el-Bab, à 75 kil. de Karthage.] + +[Note 273: M. D'Avezac place cette localité vers Tifech (_Afrique +ancienne_, p. 250). M. Ragot, qui appelle cette localité _Scales +Veteres_, pense, en raison de la présence d'Orthaias, roi du Hodna, +qu'elle devait se trouver au sud de Constantine (_loc. cit._, p. 303).] + +EXPÉDITIONS DE SALOMON.--En 539 Germain fut rappelé par l'empereur et +remplacé par Salomon élevé, pour la seconde fois, aux fonctions de +gouverneur. Son premier soin, dès son arrivée en Afrique, fut de +reprendre l'organisation de l'expédition de l'Aourès, que la révolte +avait interrompue trois ans auparavant. Pour s'assurer la neutralité des +Maures de la Byzacène, il aurait, paraît-il[274], attribué à Antalas, le +commandement de tous les Berbères de l'est, en lui assignant une solde +et le titre de fédéré. Au printemps de l'année suivante, il se mit en +marche. La campagne débuta mal. Un officier du nom de Gontharis, ayant +poussé une reconnaissance jusque sur l'Ouad-Abigas, se heurta à un fort +rassemblement et fut contraint de chercher un refuge derrière les +murailles de la ville déserte de Baghaï. Les indigènes, se servant des +canaux d'irrigation, purent inonder son camp et rendre sa situation +intolérable. Il fallut que Salomon lui-même vînt le délivrer. Puis les +troupes byzantines, pénétrant dans la montagne, mirent en déroute Yabdas +et ses Berbères, malgré leur grand nombre et la force des positions +qu'ils occupaient. + +Le roi maure s'était réfugié à Zerbula. Salomon vint l'y bloquer, après +avoir ravagé Thamugas. Forcé de fuir encore, Yabdas gagna Thumar, +«position défendue de tous côtés par des précipices et des rochers +taillés à pic». Le général byzantin l'y relança et, ne pouvant songer à +l'escalade, dut se contenter de bloquer étroitement l'ennemi. Ce siège +se prolongea et les troupes souffraient beaucoup du manque d'eau et de +provisions, lorsque des soldats réussirent à s'emparer d'un passage mal +gardé par les Maures: secondés par un assaut de l'armée, ils parvinrent +à enlever la position. Yabdas blessé put néanmoins s'échapper et se +réfugier en Maurétanie. + +Cette fois les Byzantins étaient maîtres de l'Aourès; ils y trouvèrent +les trésors du prince berbère. Après avoir fait occuper deux points +stratégiques dans ces montagnes, Salomon se porta dans le Zab et de là +dans le Hodna et la région de Sitifis, forçant partout les indigènes à +la soumission et relevant les ruines des cités et des forteresses. Le +souvenir de ses travaux dans la région sitifienne a été conservé par les +inscriptions. Zabi[275], la métropole du Hodna, fut réédifiée par lui et +reçut le nom de Justiniana[276] De là, Salomon s'avança sans doute, vers +l'ouest, jusque dans la région du haut Mina, car le récit de cette +expédition se trouve retracé sur une pierre, dont l'inscription est +relatée par les auteurs arabes[277] et a été retrouvée près de Frenda. + +[Note 274: Tauxier, _Notice sur la Johannide_ (_Rev. afr._, n° 118, +p. 293).] + +[Note 275: Actuellement Mecila.] + +[Note 276: Poulle, _Rev. afr._, n° 27, pp. 190 et suiv.] + +[Note 277: Ibn-Khaldoun, trad. de Slane, t. I, p. 234, II, p. 540.] + +Ainsi Salomon acheva la conquête de l'Afrique que Bélisaire avait +enlevée aux Vandales, mais qu'il fallait reprendre aux indigènes. Une +tradition berbère qui annonçait la conquête de l'Afrique par un homme +sans barbe se trouva réalisée, car on sait que Salomon était eunuque et +avait le visage glabre. Après avoir terminé les opérations militaires, +le gouverneur s'appliqua à régulariser la marche de l'administration et +mérita par sa justice la reconnaissance des populations depuis si +longtemps opprimées. + +RÉVOLTE DES LEVATHES. MORT DE SALOMON.--En 543, l'empereur détacha la +Pentapole et la Tripolitaine de l'Afrique; il, s'était appliqué à +relever les villes de la Cyrénaïque de leurs ruines et plaça à la tête +de cette province, comme gouverneur de la Pentapole, Cyrus, neveu de +Salomon. Sergius, autre neveu de Salomon, reçut le commandement de la +Tripolitaine, où se trouvait toujours Pudentius. + +Peu de temps après, quatre-vingts cheikhs de la grande tribu des +Levathes[278] étant venus à Leptis magna, où se trouvait Sergius, pour +recevoir selon l'usage l'investiture de leur commandement et présenter +leurs doléances, ces malheureux furent massacrés dans la salle où ils +étaient réunis, parce que, dit-on, ils étaient soupçonnés d'un complot. +Un seul d'entre eux s'échappa et appela aux armes les guerriers de la +tribu qui s'étaient rapprochés. Sergius marcha contre eux, les mit en +déroute et s'empara de tout leur butin, ainsi que de leurs femmes et de +leurs enfants. Pudentius avait trouvé la mort dans le combat. + +[Note 278: Les Louata des auteurs arabes.] + +Ce fut l'occasion d'une levée générale de boucliers chez les Berbères de +la Tripolitaine. Antalas, auquel, selon M. Tauxier, Salomon avait retiré +sa solde et ses avantages, se joignit à eux, avec ses guerriers, et tous +marchèrent vers le nord. Salomon se rendit à Tébessa pour les arrêter +dans leur marche. Il devait s'y rencontrer avec Coutzinas et les Maures +alliés et Pelagius, duc de Tripolitaine. Mais ces deux chefs furent +vaincus isolément; le dernier périt même dans la bataille et il en +résulta que Salomon se trouva seul avec un faible corps de troupes. Il +proposa aux rebelles de traiter, mais les Berbères, qui se sentaient en +forces, entamèrent le combat et ne tardèrent pas à mettre en fuite les +Byzantins. Salomon entraîné dans la déroute, ayant été désarçonné, fut +massacré parles indigènes. + +Les Levathes et leurs alliés s'avancèrent alors jusqu'à Laribus; mais +ils se retirèrent après avoir reçu des habitants de cette ville une +rançon de trois mille écus d'or (545). + +PÉRIODE D'ANARCHIE.--Sergius, l'auteur de ces désastres, fut nommé par +Justinien gouverneur de l'Afrique. On ne pouvait faire un plus mauvais +choix. Bientôt il sut tourner tout le monde contre lui et l'anarchie +devint générale. + +Stozas, qui avait quitté la Maurétanie et s'était joint à Antalas +portait le ravage et la désolation dans les malheureuses campagnes de la +Byzacène et de la Numidie, sans que Sergius prît les moindres mesures +pour protéger les colons. Il en résulta une véritable émigration: les +populations quittèrent non seulement les campagnes, mais l'Afrique, et +allèrent se réfugier dans les îles de la Méditerranée et même en Orient. +Ce fut une des périodes les plus funestes à la colonisation africaine. +Stozas poussa l'audace jusqu'à proposer à Justinien de rétablir la paix, +si Sergius était rappelé. L'empereur, sans daigner répondre à cette +proposition, envoya en Afrique un sénateur du nom d'Aréobinde, +absolument étranger au métier des armes, en le chargeant de combattre +les Maures de la Numidie, tandis que Sergius réduirait ceux de la +Byzacène. + +Stozas, qui avait augmenté son armée d'un grand nombre d'aventuriers et +de transfuges, se tenait, avec Antalas et les Maures, aux environs de +Sicca-Veneria[279]. Aréobinde fit marcher contre lui un de ses meilleurs +officiers, du nom de Jean. Les deux troupes en vinrent aux mains et, +dans le combat, Jean et Stozas trouvèrent la mort. Les Byzantins se +retirèrent en désordre, tandis que les rebelles élisaient un autre chef. + +[Note 279: Le Kef.] + +Ce nouvel échec décida Justinien à rappeler Sergius (546). Aréobinde +restait seul et il n'était pas de taille à tenir tête aux difficultés du +moment, car l'anarchie était à son comble et la révolte partout. +Gontharis, ancien officier de Salomon, entra alors en pourparlers avec +les principaux chefs berbères: Yabdas, Cutzinas et Antalas, et les +poussa à exécuter une attaque générale, de concert avec les bandes de +Stozas. A l'approche de l'ennemi, Aréobinde fit rentrer toutes ses +garnisons et confia le commandement des troupes à Gontharis lui-même. +Peu de jours après, le traître, ayant fomenté une sédition parmi les +soldats, en profita pour assassiner le gouverneur et s'emparer du +pouvoir. + +Gontharis avait promis à Antalas la moitié de l'Afrique, mais, une fois +maître de l'autorité, il refusa de tenir ses promesses, et il en résulta +une rupture entre lui et le chef maure. Par haine de celui-ci, Cutzinas +vint se joindre à Gontharis en lui amenant les soldats de Stozas, +Vandales, Romains et Massagètes. Antalas fut battu par un officier +arménien du nom d'Artabane qui, peu après, assassina Gontharis dans un +festin (546); trente-six jours s'étaient écoulés depuis le meurtre +d'Aréobinde. + +JEAN TROGLITA GOUVERNEUR D'AFRIQUE. Il rétablit la paix.--Justinien +voulut récompenser Artabane en le nommant gouverneur de l'Afrique, mais +cet officier, ayant d'autres projets, déclina l'honneur qui lui était +offert[280]. L'empereur choisit alors un autre officier du nom de Jean +Troglita, qui se trouvait à la guerre de Mésopotamie et auquel il donna +le commandement de toute l'Afrique. Jean avait servi avec distinction en +Berbérie, sous les ordres de Bélisaire et de Germain; il connaissait +donc les hommes et les choses du pays et, comme il était doué de +remarquables qualités militaires, le choix de l'empereur était fort +heureux; l'on n'allait pas tarder à s'en apercevoir. + +Débarqué à Caput-Vada, avec une très faible armée, Jean se porta en +trois jours jusqu'auprès de Karthage et recueillit dans son camp tous +les soldats dispersés, capables de rendre quelques services. Puis il +alla attaquer Antalas et ses bandes qui bloquaient la ville. «Les +Berbères s'étaient rangés en bataille et, de plus, selon une tactique +qui leur était familière, ils s'étaient, en cas d'insuccès, ménagé un +réduit dans une enceinte carrée formée de plusieurs rangs de chameaux et +de bêtes de somme. Ces précautions, pourtant, ne les sauvèrent pas d'une +défaite complète. Jerna, grand-prêtre de Louata, en essayant de sauver +du pillage l'idole adorée par ces peuples, s'attarda dans la déroute et +fut tué par un cavalier romain[281].» Antalas chercha un refuge dans le +désert. + +[Note 280: Fournel, _Berbers_, p. 101.] + +[Note 281: Tauxier, _Johannide_, (_loc. cit._), p. 296.] + +Karthage était débloquée et la Byzacène reconquise; mais les Berbères +étaient loin d'avoir été abattus. Bientôt Jean apprit que les Louata +(Levathes), alliés aux Nasamons et aux Garamantes, accouraient vers le +nord sous le commandement d'un nouveau et terrible chef, dont Corrippus +nous a transmis le nom sous la forme de Carcasan[282]. On était alors au +cœur de l'été de l'année 547. Jean se porta contre les envahisseurs, +mais il essuya une défaite et dut se réfugier derrière les remparts de +Laribus. La situation était critique. Jean n'hésita pas à faire appel +aux indigènes, en tirant parti de l'esprit de rivalité qui a toujours +été si fatal aux Berbères. Cutzinas, Ifisdias, chefs d'une partie de +l'Aourès, et Yabdas lui-même lui promirent leur appui. + +[Note 282: _Johannide_, poème en l'houneur de Jean Troglita, par Fl. +Cres. Corippus, lib.V.] + +Cependant les hordes d'Antalas dévastaient la Byzacène et arrivaient +jusqu'aux portes de Karthage. Troglita, assuré sur ses derrières et +ayant reçu d'importants renforts, quitta sa position fortifiée et alla +chercher Antalas dans la plaine. Les deux armées se rencontrèrent au +lieu dit le champ de Caton, et la victoire des Byzantins fut complète. +Un grand nombre d'indigènes restèrent sur le champ de bataille. Dix-sept +chefs de tribus, parmi lesquels le terrible Carcasan, furent tués et +l'on promena leurs dépouilles dans les rues de Karthage. Antalas fit sa +soumission (548). + +ÉTAT DE L'AFRIQUE AU MILIEU DU VIe SIÈCLE.--La nation berbère se +trouvait encore une fois vaincue et, grâce aux succès de Troglita, +l'empire conservait sa province d'Afrique; mais combien était précaire +la situation de cette colonie, réduite à une partie de la Tunisie et de +la province de Constantine actuelles. Partout l'élément indigène avait +repris son indépendance et ce n'était que grâce à l'appui des +principicules berbères, véritables rois tributaires, que les Byzantins +se maintenaient en Afrique. Les campagnes étaient absolument ruinées: +«Lorsque Procope débarqua en Afrique pour la première fois, il admira la +population des villes et des campagnes et l'activité du commerce et de +l'agriculture. En moins de vingt ans, ce pays n'offrit plus qu'une +immense solitude; les citoyens opulents se réfugièrent en Sicile et à +Constantinople et Procope assure que les guerres et le gouvernement de +Justinien coûtèrent cinq millions d'hommes à l'Afrique[283].» + +Selon Procope, les Maures, après les victoires de Troglita, semblaient +de véritables esclaves[284], et l'on vit un grand nombre d'entre eux, +qui étaient redevenus païens, se convertir au christianisme. Mais nous +pensons qu'il parle d'une manière trop générale, et que ces faits ne +peuvent s'appliquer qu'aux indigènes voisins des postes de l'Afrique +propre et de la Numidie. La race berbère prise dans son ensemble avait +trop bien reconquis son indépendance pour qu'on puisse croire que +l'action du gouverneur byzantin s'exerçât à ce point sur elle, et ce +serait une grave erreur de ranger dans cette catégorie les Louata de la +Tripolitaine, les Berbères de l'Aourès et les Maures de l'Ouest. + +[Note 283: Gibbon, _Hist. de la décadence de l'Empire romain_, t. +II, ch. XLIII.] + +[Note 284: _Anecdotes_, ch. XVIII.] + +Troglita fit tous ses efforts pour assurer son occupation et se garantir +des incursions indigènes par des postes fortifiés: avec les ruines des +cités détruites, on construisit des retranchements et des forteresses +derrière lesquels les garnisons byzantines s'abritèrent, et quelques +colons cherchèrent sous leur protection à rentrer en possession de leurs +champs dévastés. + +L'AFRIQUE PENDANT LA DEUXIÈME MOITIÉ DU VIe SIÈCLE.--Privés des +documents si précis laissés par Procope, nous ne possédons, sur la phase +de l'histoire africaine par nous atteinte, que des détails épars et sans +suite. C'est ainsi qu'on ignore l'époque du départ de Jean Troglita. + +En 563, Rogathinus, préfet du prétoire d'Afrique, fit traîtreusement +assassiner Cutzinas, chef de la région orientale de l'Aourès, qui était +venu à Karthage réclamer au sujet d'immunités dont on l'avait frustré. +Les services rendus par ce chef eussent dû lui épargner un semblable +traitement; aussi la nouvelle de sa mort fut-elle le signal d'une levée +de boucliers des Berbères, appelés aux armes par ses fils. Justinien dut +envoyer en Afrique son neveu Marcien, maître de la milice[285], qui +contraignit les rebelles à la soumission. + +Justinien termina sa longue carrière le 14 novembre 565, sans avoir pu +réaliser le vaste projet qu'il avait conçu. Sa mort paraît avoir été le +signal de nouvelles révoltes en Berbérie. Un certain Gasmul, roi des +Maures, entre en scène et, se fait remarquer par son ardeur à combattre +l'étranger. Dans ces luttes périssent successivement: Théodore, préfet +d'Afrique (568), Théoctiste, maître de la milice (569), et Amabilis, +successeur du précédent (570). + +C'est Gasmul qui obtient ces succès. «Devenu tout puissant par ses +victoires, Gasmul, en 574, _donne à ses tribus errantes des +établissements fixes_, et s'empare peut-être de Césarée. L'année +suivante (575), il marche contre les Francs et tente l'invasion des +Gaules, mais il échoue dans cette entreprise[286].» Si ces faits sont +exacts, on ne saurait trop regretter l'absence de documents historiques +précis à cet égard. + +[Note 285: D'Avezac, _Afrique ancienne_, p. 256.] + +[Note 286: _Morcelli et Travaux de l'Académie des Inscriptions_, +apud Ragot, (_loc. cit._, p. 317).] + +Cet état de rébellion permanente durait toujours lorsque l'empereur +Tibère II, qui venait de succéder à Justin II, nomma comme exarque de +l'Afrique un officier du nom de Gennadius, militaire d'une réelle +valeur. Dès lors la situation changea. En 580, ce général attaqua +Gasmul, le tua de sa propre main, massacra un grand nombre de Maures, et +leur reprit toutes les conquêtes qu'ils avaient faites. + +Gennadius fut nommé préfet du prétoire d'Afrique, et il est probable +que, sous sa main ferme, le pays retrouva quelques jours de +tranquillité. Cependant, selon le rapport de Théophane, un soulèvement +général des Berbères aurait eu lieu en 588; mais nous ne possédons aucun +détail sur ce fait. Il est probable, en raison de l'état +d'affaiblissement où était tombé l'empire, que les gouverneurs byzantins +de l'Afrique étaient à peu près abandonnés à eux-mêmes, et que les +Berbères, réellement maîtres du pays, continuaient leur mouvement +d'expansion et de reconstitution. + +En 597, nouvelle révolte des Berbères: ils viennent tumultueusement +assiéger Karthage, ce qui indique suffisamment qu'ils sont à peu près +maîtres du reste du pays. Gennadius, manquant de soldats pour +entreprendre une lutte ouverte, feint d'être disposé à traiter avec les +indigènes, et à accepter leurs exigences. Il leur envoie des vivres et +du vin et, profitant du moment où les Berbères se livrent à la joie et +font bombance, il les attaque à l'improviste et les massacre sans +peine[287]. + +[Note 287: Fournel, _Berbers_, p. 107.] + +Voilà quelle était la situation de l'Afrique à la fin du VIe siècle. + +DERNIERS JOURS DE LA DOMINATION BYZANTINE.--Le 16 novembre 602, le +centurion Phocas avait assassiné l'empereur Maurice et s'était emparé du +pouvoir. Il en résulta des révoltes et de longues luttes dans les +provinces. + +L'exarque Héraclius, qui commandait en Afrique avec le patrice Grégoire, +comme légat, se mit en état de révolte (608) et retint les blés destinés +à l'Orient. Deux ans plus tard, le fils d'Héraclius, portant le même nom +que son père, partait par mer pour Constantinople, en même temps que le +fils de Grégoire s'y rendait par terre, en passant par l'Egypte et la +Syrie. Arrivé le premier, Héraclius mettait fin à la tyrannie de Phocas +et s'emparait de l'autorité souveraine. En 618, il fut sur le point +d'abandonner son empire, alors ravagé par la famine et par la peste, et +de retourner dans cette Afrique qu'il regrettait et que la conquête +arabe allait bientôt arracher de sa couronne. On dit qu'il ne se décida +à rester qu'en cédant aux supplications et aux larmes de ses sujets. + +Héraclius ne tarda pas à entreprendre une longue série de guerres dans +lesquelles les Africains lui fournirent des contingents importants. En +641, l'empereur mourait après avoir eu la douleur de voir la Syrie et la +Palestine, et enfin l'Egypte, tomber aux mains des conquérants arabes. + +Les premières courses des Arabes en Afrique datent de cette époque. +L'histoire de la Berbérie va entrer dans une autre phase. + +APPENDICE + +CHRONOLOGIE DES ROIS VANDALES + +Genséric.... 11 février 435... janvier 477. +Hunéric..... Janvier 477...... 13 décembre 484. +Gondamond. 13 décembre 484.. septembre 496. +Trasamond.. Septembre 496.... 523. +Hildéric.... 523............. 531. +Gélimer.... 531.............. 534. + + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +PÉRIODE ARABE ET BERBÈRE +641--1045 + + + + +CHAPITRE Ier + +LES BERBÈRES ET LES ARABES + + +Le peuple berbère; mœurs et religion.--Organisation +politique.--Groupement des familles de la race.--Division des tribus +berbères.--Position de ces tribus.--Les Arabes; notice sur ce +peuple.--Mœurs et religions des Arabes anté-islamiques.--Mahomet; +fondation de l'islamisme.--Abou Beker, deuxième khalife; ses +conquêtes.--Khalifat d'Omar; conquête de l'Egypte. + + +LE PEUPLE BERBÈRE. MŒURS ET RELIGION.--Nous nous sommes efforcé, dans la +première partie, de suivre les vicissitudes traversées par la race +indigène et d'indiquer les transformations survenues dans ses éléments +constitutifs, de façon à relier la chaîne de son histoire, si négligée +par les historiens de l'antiquité, avec la période qui va suivre. Grâce +aux auteurs arabes, tout ce qui se rapporte à la nation qu'ils ont +nommée eux-mêmes Berbère, en lui restituant son unité, va devenir +précis, et il convient, avant de reprendre le récit des faits, d'entrer +dans quelques détails sur ce peuple et d'indiquer sa division en tribus, +et les positions respectives occupées par les groupes. Ainsi, aux +désignations vagues de Numides, de Maures et de Gétules, vont succéder +des appellations précises. Les noms appliqués aux localités vont changer +également[288], et c'est bien dans une nouvelle phase qu'entre +l'histoire de l'Afrique septentrionale. + +[Note 288: Voir, au commencement du livre, la notice géographique.] + +Les Berbères formaient un grand nombre de groupes que les Arabes +appelèrent tribus, par analogie avec les peuplades de l'Orient. Ils +avaient des mœurs et des habitudes diverses, selon les lieux que les +vicissitudes de leur histoire leur avaient assignés comme demeure: +cultivateurs sur le littoral et dans les montagnes, ils vivaient +attachés au sol, habitant des cabanes de branchages ou de pierres +couvertes en chaume; pasteurs dans l'intérieur, ils menaient la vie +semi-nomade, couchant sous la tente et parcourant avec leurs troupeaux +les hauts plateaux du Tel jusqu'à la limite du désert, selon la saison; +enfin, dans le Sahara, leurs conditions normales d'existence étaient, en +outre de l'accompagnement des caravanes, la guerre et le pillage, tant +aux dépens de leurs frères les Berbères pasteurs du nord que des +populations nègres du sud. «La classe des Berbères qui vit en nomade, +dit Ibn-Khaldoun[289], parcourt le pays avec ses chameaux et, toujours +la lance en main, elle s'occupe également à multiplier ses troupeaux et +à dévaliser les voyageurs.» Telle est encore, de nos jours, la manière +d'être des habitants du désert. + +Le costume des Berbères se composait d'un vêtement de dessous rayé, dont +ils rejetaient un pan sur l'épaule gauche, et d'un burnous noir mis +par-dessus. Ils se faisaient raser la tête et ne portaient souvent +aucune coiffure[290]. Dans le Sahara, ils se cachaient la figure au +moyen d'un voile, le _litham_, encore usité par les Touareg et autres +Berbères de l'extrême sud. Quant à leur langue, elle se composait de +plusieurs dialectes aux racines non sémitiques, se rattachant à la même +souche. C'est celle qui se parle de nos jours dans le désert sous le nom +de _Tamacher't_ et dont les différents idiomes, plus ou moins arabisés, +s'appellent en Algérie, en Tunisie, au Maroc et jusqu'au Sénégal: +_Chelha_, _Zenatïya_, _Chaouïa_, _Kebaïlïya_, _Zenaga_, _Tifinar'_, etc. + +[Note 289: _Hist. des Berbères_, trad. de Slane, t. I, p. 166.] + +[Note 290: Ibid.], p. 167. + +Comme religion, ils professaient généralement l'idolâtrie et le culte du +feu; cependant dans les plaines avoisinant les pays autrefois romanises, +et où la religion chrétienne avait régné, deux siècles auparavant, sans +conteste, il restait encore un grand nombre d'indigènes chrétiens. +Ailleurs, des tribus entières étaient juives. Enfin des peuplades +avaient conservé le souvenir des rites importés par les Phéniciens, et +s'il faut en croire Corippus, elles offraient encore, au sixième siècle, +des sacrifices humains à Gurzil, Mastiman et autres divinités barbares. +Nous avons vu que certaines tribus avaient une idole spéciale confiée au +soin d'un grand-prêtre. + +ORGANISATION POLITIQUE.--Chaque tribu nommait un roi, ou chef, et +souvent plusieurs tribus formaient une confédération soumise au +commandement suprême du même prince. Ce droit de commandement était +spécial à certaines tribus qui exerçaient une sorte de suprématie sur +les autres. Il est probable que chaque groupe de la nation possédait, à +défaut de lois fixes, des coutumes dont le souvenir s'est perpétué en +Algérie dans les _Kanouns_ de nos Kabiles[291]. Au septième siècle, +n'ayant pas encore profité de la civilisation arabe, les Berbères +étaient, en maints endroits, fort sauvages, mais leurs qualités ne +devaient pas tarder à se développer et c'est avec raison qu'Ibn-Khaldoun +a pu dire d'eux: «Les Berbères ont toujours été un peuple puissant, +redoutable, brave et nombreux; un vrai peuple comme tant d'autres, dans +ce monde, tels que les Arabes, les Persans, les Grecs et les +Romains[292]....» «On a vu, des Berbères, des choses tellement hors du +commun, des faits tellement admirables--ajoute-t-il--qu'il est +impossible de méconnaître le grand soin que Dieu a eu de cette nation.» + +[Note 291: Voir l'ouvrage sur la Kabylie, de MM. Letourneux et +Hanoteau. Voir aussi: _Coutumes kabyles_, par M. Féraud (_Revue +africaine_, nos 34, 36, 37, 38).] + +[Note 292: T. I, p. 199 et suiv.] + +GROUPEMENT ET SITUATION DES FAMILLES DE LA RACE.--Les auteurs arabes ont +divisé les Berbères en deux familles principales: les _Botr_, +descendants de Madghis-El-Abter, et les _Branès_, descendants de +Bernès. Les _Zenata_, qui sont quelquefois placés à part, sont compris +en général dans les Botr. Mais ces distinctions, qui ont pu avoir leur +raison d'être à une époque reculée, sont devenues bien arbitraires, par +suite du mélange intime des divers éléments et de la constitution d'une +race unique. A peine peut-on placer à part les tribus de race Zénète, +qui semblent présenter des différences de traits et de mœurs avec les +vieux Berbères, et paraissent d'origine plus récente. Nous admettrions +volontiers qu'elles sont le produit d'une invasion venue de l'Orient, +car elles se sont insinuées comme un coin au milieu de la vieille race, +et se tiennent sur la limite du désert, prêtes à pénétrer dans le Tel, +comme le feront les Arabes Hilaliens quatre siècles plus tard. + +Renonçant à reproduire les généalogies plus ou moins ingénieuses des +auteurs arabes, nous ne tiendrons compte que de la situation générale de +la race au moment que nous avons atteint, et, à défaut d'autre +classification, nous proposerons de diviser les Berbères en trois +groupes principaux de la manière suivante: + +1° Berbères de l'est ou _Race de Loua_[293], représentant les anciens +Libyens, les _Ilasguas_ et _Ilanguanten_ de Procope et de Corippus. Elle +couvre le pays de Barka, la Tripolitaine et ses déserts, et le midi de +la Tunisie. + +2° Berbères de l'ouest ou _Race Sanhaga_[294], répondant aux Gétules et +aux Maures. Elle s'étend sur les deux Mag'reb, et leur désert jusqu'au +Soudan. + +3° _Race Zenète_. Elle est établie dans le désert, depuis l'ouest de la +Tripolitaine jusque vers le méridien d'Alger, en couvrant partie de +l'Aourès, l'Ouad Rir', le Zab méridional et les hauts plateaux du Rached +(Djebel Amour)[295]. + +[Note 293: Selon les auteurs arabes Loua est l'ancêtre des Louata, +des Nefzaoua, des Ourfeddjouma, etc. Voir Ibn-Khaldoun, t. I, p. 171, +citant Ibn-Hazm et Ibn-el-Kelbi.] + +[Note 294: Telle est l'orthographe la plus régulière de ce nom.] + +[Note 295: Jean Léon l'Africain, qui avait des notions très précises +sur les populations africaines, divise les «blancs d'Afrique» en cinq +peuples: _Sanhagia_, _Masmuda_, _Zénéta_, _Haoara_ et _Gumera_ (t. I, p. +86 et suiv.).] + +DIVISIONS DES TRIBUS BERBÈRES.--Voici comment se divisaient les tribus +berbères. Nous en donnons le tableau complet, bien qu'au VIIe siècle la +plupart des subdivisions n'existassent pas encore, mais afin de ne pas +avoir à y revenir et pour que le lecteur, dans ses recherches, les +trouve toutes groupées. + + =I.--Berbères de l'Est.=; + _ + | Sedrata + | Atrouza + Louata -| Agoura + | Djermana + | Mar'ar'a + |_Zenara + _ _ + | Ouergha | Beni-Kici + | Kemlan -| Ourtagot + | Melila |_Heiouara + Houara -| R'arian( +Issus des Aourir'a) | Zeggaoua + | Mecellata + |_Medjeris + _ + | Maouès + | Azemmor + | Keba + | Mesraï + | Ouridjen (Ouriguen) + | Mendaça + | Kerkouda + Aourir'a -| Kosmana + | Ourstif + | Biata + | Bel + | Melila + | Satate + | Ourfel + | Ouacil + |_ Mesrata + _ + | Beni-Azemmor + Nefouça -| Beni-Meskour + |_Metouça + _ + _ | Beni-Ouriagol + | R'assaça | Gueznaïa + | Meklata -| Beni-Isliten + | Merniça | Beni-Dinar ou Rihoun. + | Zehila |_B. Seraïne + Nefzaoua -| Soumata _ + | Zatima | Ourtedin _ + | Oulhaça |_Zeggoula | Ourfedjouma + | Medjera |_ou Zeddjala + |_Ourcif + _ + | Ledjaïa (ou Legaïa) + | Anfaça + | Nidja + Aoureba -| Zehkoudja + | Meziata + | Reghioua + |_Dikouça + + =II.--Berbères de l'Ouest=; + _ + | Felaça + | Denhadja + | Matouça + | Latana + | Ouricen + | Messala _ + | Kalden | Inaou + | Maad -| Intacen + Ketama -| Lehiça |_Aïan + | Djemila + | R'asman + | Messalta + | Iddjana (Oudjana ou Addjana) + | Beni-Zeldoui + | Hechtioua + | Beni-Istiten + |_Beni-Kancila + + _ _ Anciennes _ Nouvelles + | | Siline | + | | Tarsoun (Darsoun) | O. Mohammed + | | Torghian | + | | Moulit | + | | Kacha | O. Mehdi + | | Elmaï | + | | Gaïaza | + Ketama -| Sedouikech -| B. Zalan -| O. Aziz + (_suite_)| | El-Bouéïra | + | | B. Merouan | + | | Ouarmekcen | O. Brahim + | | B. Eïad | + | | Meklata | + |_ |_Righa | B. Thabet + + _ Anciennes _ Nouvelles + | | B. Idjer + | Medjesta | B. Menguellat + | Mellikch | B. Itroun + | Beni-Koufi | B. Yenni + | Mecheddala | B. Bou-R'ardan + | B. Zerikof | B. Itrour' + Zouaoua -| B. Gouzit -| B. Bou-Youçof + | Keresfina | B. Chaïb + | Ouzeldja | B. Eïci + | Moudja | B. Sedka + | Zeglaoua | B. R'obrin + |_B. Merana |_B. Guechtoula + _ + | Metennane + | Ouennoura'a + | B. Othman + | B. Mezr'anna + Senhadja-| B. Djâad + | Telkata + | Botouïa + | B. Aïfaoun + |_B. Kkalil + _ + | Azdadja (ou Ouzdaga) | B. Mesguen + Dariça -| Mecettaça + |_Adjiça + _ + | Matr'ara + | Lemaïa + | Sadina + | Koumïa + B. Faten-| Mediouna + | Mar'ila + | Matmata + | Melzouza + | Kechana (ou Kechata) + |_Douna + _ _ + | Botouïa | B. Ouriagol + | Medjekça | Fechtala + Zanaga -| B. Ouartin -| Mechta + | Lokaï | B. Hamid + |_ |_B. Amran, etc.... + _ _ + | | Moualat + | | B. Houat (ou Harat) + | | B. Ourflas + | Miknaça -| B. Ouridous (ou Ourtedous) + | | Kansara + | | Ourifleta + | |_Ourtifa + | _ + Oursettif -| | Sederdja + | -| Mekceta + |Ourtandja | Betâlça + | |_Kernita + | _ + | | B. Isliten + |Augma ou -| B. Toulalin + | Megma | B. Terin + |_ |_B. Idjerten + _ + | B. Hamid + | Metiona + R'omara ou -| Beni-Nal + Ghomara | Ar'saoua + | B. Ou-Zeroual + |_Medjekça + + Berg'ouata.--Formant diverses fractions qui ont toutes disparu de + bonne heure. + _ + | Hergha + | Hentata + | Tinemellal + | Guedmioua + | Guenfiça |Sekçioua + | Ourika + | Regraga + Masmouda -| Hezmira _ + | Dokkala _ | Dor'ar'a + | Haha | Mesfaoua -|_Youtanan + | Assaden -|_Mar'ous + | B. Ouazguit + | B. Maguer + |_Héïlana + _ + | Mestaoua + | R'odjdama + | Fetouaka + Heskoura -| Zemraoua + | Aïntift + | Aïnoultal + |_B. Sekour + + Guezoula (Forme de nombreuses branches) + _ + | Zegguen + Lamta |_ Lakhès + _ + | Guedala + | Lemtouna + | Messoufa + | Outzila + | Targa (Touareg) + | Zegaoua + | Lamta + Sanhadja au Litham -| Telkata + (Voile) | Mesrata + | B. Aoureth + | B. Mecheli + | B. Dekhir + | B. Ziyad + | B. Moussa + | B. Lemas + |_B. Fechtal + + =III.--Race Zenète.=; + _ + | Merendjica + Ifrene |_Ouarghou + _ + | B. Berzal + _ | B. Isdourine + | B. Ournid -| B. Sar'mar + | |_B. Itoueft + | B. Ourtantine + Demmer -| B. R'arzoul + | B. Toufourt + | Ourgma + |_Zouar'a + _ + | B. Ilent + | B. Zeddjak ou Zendak + | B. Ourak + Mag'raoua (anciens) -| Ourtezmar + | B. Bou-Saïd + | B. Ourcifen + | Lar'ouate + | B. Righa + | Sindjas + | B. Ouerra + |_B. Ourtadjen + + Irnïane + Djeraoua + Ouagdjidjen + Ouar'mert ou R'omert (Ghomra) + Ouargla--B. Zendak + Ouemannou + Iloumene (ou Iloumi) + _ _ _ + | | | B. Idleten + | | | B. Nemzi + | | | B. Madoun + | | B. Meden -| B. Zendak + | _ | | B. Oucil + | | Abd-El-Ouad | | B. Kadi + | | Toudjine -| |_B. Mamet + |B. Badine.-| B. Mezab | + | | B. Azerdane | _ + | |_ou Zerdal | | B. Tigherine + Ouacine -| B. Rached | B. Rour'enç -| B. Irnaten + (Magr'aoua) | |_ |_B. Mengouch + | + | _ + | | B. Ourtadjen + |B. Merine -| + |_ |_B. Ouattas + + +POSITION DE CES TRIBUS.--Voici maintenant, la situation générale de ces +tribus, par provinces, au VIIe siècle. + + +_Barka_ et _Tripolitaine_. + +_Houara_ et _Aourir'a_.--Pays de Barka, midi de la Tripolitaine, Fezzan: +s'avancent jusque vers le Djerid. +_Louata_.--Région syrtique, environs de Tripoli et de là jusque vers +Gabès. +_Nefouça_.--Région montagneuse de ce nom, au midi de Tripoli. +_Zouar'a_ et _Ourgma_ (Zenèles Demmer), à l'ouest de Tripoli. + + +_Ifrikiya proprement dite._; +(Tunisie.) + +_Nefzaona_.--Djerid et intérieur de la Tunisie. _Merendjica_ et +_Ouargou_ (Ifrene), régions méridionales. + + +_Ifrikya occidentale._; +(Province de Constantine.) + +_Nefzaoua_.--Plaines de l'est de la province. +_Djeraoua_.--Djebel-Aourès. +_Aoureba_.--Région au nord du Zab. +_Ifrene_. _Magraoua_.--Hodna, Zab et région méridionale de l'Aourès. +_Ouargla_, _Ouacine_.--Ouad-Rir' et Sahara. +Ketâma.--Cette grande tribu occupe toute la région littorale, depuis +Bône jusqu'à l'embouchure de l'Ouad-Sahel et s'avance dans l'intérieur, +jusqu'à Constantine et Sétif. + + +_Mag'reb central._; + +_Zouaoua_.--Massif de la grande Kabilie. +_Sanhadja_.--Se rencontrent à l'ouest et au nord avec les Zouaoua et +s'étendent jusqu'à l'embouchure du Chelif, occupant ainsi le littoral et +une partie du centre. +_B. Faten_.--Font suite aux Sanhadja, à l'ouest, jusqu'à la Moulouïa, +couvrant le littoral et le centre de la province d'Oran. +_Lemaïa_ et _Matmata_, aux environs du Guezoul et du Ouarensenis. +_Mar'ila_, sur la rive droite du Chelif. +_Azdadja_, (des Dariça), aux environs d'Oran. +_Koumïa_ et _Mediouna_, au nord et à l'ouesl de Tlemcen. +_Adjiça_ (Dariça), au sud des Zouaoua. +Les tribus Zenètes anciennes couvrent les hauts plateaux. +_Ouemannou_ et _Iloumi_, à l'ouest du Hodna. +_Ouar'mert_, dans le Rached (Djebel-Amour). +_Ournid_, à l'ouest de cette montagne. +Irniane, au sud de Tlemcen. + +_Mag'reb extrême._; + +_R'omara_.--Occupent la région littorale du Rif, de l'embouchure de la +Moulaïa à Tanger. +_Miknaça_, _Ourtandja_ et _Augma_, région centrale. +_Zanaga_.--Se rencontrent avec les précédents et occupent les premiers +contreforts de l'Atlas. +_Matr'ara_.--Vers la limite du Mag'reb central, où ils se rejoignent aux +autres Fatene. +_Berghouata_.--Sur le littoral de l'Océan, depuis Tanger jusqu'à +l'embouchure du Sebou. +_Masmouda_.--Tout le versant occidental de l'Atlas, les plaines et le +littoral de l'Océan, du Sebou à l'Ouad-Sous. +_Heskoura_.--Les montagnes du Grand-Atlas. +_Guezoula_ et _Lamta_.--La rive gauche de l'Ouad-Sous jusqu'à +l'Ouad-Deraa. +Aucune tribu zénète n'a encore pénétré dans le Mag'reb extrême. + +_Grand-Désert._; + +_Sanhadja au Litham_ (_Messoufa Guedala_, _Lemtouna_, _Lamta_, etc.), +occupant toute la région saharienne jusqu'au Niger. + + +Ainsi était répartie la race berbère dans l'Afrique septentrionale. + +Il restait en outre quelques débris de la population coloniale dans le +nord de l'Ifrikiya et aux alentours des postes occupés par les +Byzantins. + + +LES ARABES. NOTICE SUR CE PEUPLE.--Le peuple arabe devant désormais +mêler son histoire à celle de là Berbérie, il convient encore, avant de +reprendre notre récit, d'entrer dans quelques détails sur cette nation. + +La population de l'Arabie était divisée en deux groupes distincts: + +1° Les Arabes de race pure ou ancienne, descendant, selon les +généalogistes, de _Kahtan_, le Yectan de la Bible. Établis depuis une +haute antiquité dans la partie méridionale du pays, l'_Arabie heureuse_, +l'Iémen, ils formèrent deux grandes tribus, celles de Kehlan et de +Himyer. On les désignait sous le terme général d'Iéménites; + +2° Et les Arabes de race mélangée, descendants de _Adnan_, et beaucoup +plus nombreux que les précédents. Ils ont formé les tribus de Moder, +Rebïa, Maad, etc.... Nous les désignerons sous le nom de Maadites. Ils +occupaient les vastes solitudes qui s'étendent de la Palestine à +l'Iémen, ayant au centre le plateau du Nedjd et le Hedjaz sur le +littoral[296]. + +[Note 296: Voir Abou-l-feda, _Rois des Arabes avant +l'Islamisme_.--Hamza d'Ispahan, _Annales des Himyérites_.--En-Nouéïri, +_Histoire des rois de Kahtan_.--Messaoudi, _Les prairies +d'or_.--Ibn-Khaldoun, _Histoire des Berbères_ et +_Prolégomènes_.--Ibn-El-Athir, _Histoire_, passim.] + +Une rivalité implacable divisait ces deux races et nous verrons ces +traditions de haine les suivre en Afrique et en Espagne. C'est que la +première, habitant des régions fertiles, établie en partie dans des +villes, se livrait à la culture et au commerce et vivait dans +l'abondance; tandis que l'autre, réduite à l'existence précaire du +nomade, dans des régions désertes, n'avait d'autre ressource, en dehors +du produit de maigres troupeaux, que la guerre et le brigandage. Cette +rivalité n'avait au fond d'autre mobile que le combat pour la vie. + +En outre de ces deux grandes divisions, chaque groupe se partage en +citadins et gens des steppes (_bédouins_). + +MŒURS ET RELIGION DES ARABES ANTÉ-ISLAMIQUES.--La condition propre de +l'Arabe, c'est la vie en tribu, la famille agrandie, à la tête de +laquelle est le cheikh, vieillard renommé par sa sagesse dans le +conseil, sa bravoure dans le combat. Une grande solidarité règne entre +les gens d'une même tribu, mais aucun lien ne réunit les tribus entre +elles. Bien au contraire, elles ont toutes des sujets de haine +particulière les unes contre les autres, car la vengeance est un culte +pour ces âmes ardentes. «Une infinité de tribus, les unes sédentaires, +le plus grand nombre constamment nomades, sans communauté d'intérêts, +sans centre commun, ordinairement en guerre les unes contre les autres, +voilà l'Arabie au temps de Mahomet[297].» Les Arabes ne vivent que pour +la guerre, car sans cela «pas de butin, et c'est le butin surtout qui +fait vivre les Bédouins.» Aussi la bravoure est-elle estimée au-dessus +de tout. Les femmes suivent les guerriers dans les combats pour les +encourager, faire honte aux fuyards et même les marquer d'un signe +d'ignominie. «Les braves qui font face à l'ennemi, disent-elles, nous +les pressons dans nos bras; les lâches qui fuient nous les délaissons et +nous leur refusons notre amour[298].» L'éloquence et la poésie sont +honorées après la bravoure. + +[Note 297: Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, l. I, p. 16.] + +[Note 298: Poésie citée par Caussin de Perceval dans son bel _Essai +sur l'histoire des Arabes avant l'Islamisme_, t. III, p. 99.] + +Les habitants des villes du littoral, ainsi que nous l'avons dit, +s'adonnaient avec succès au commerce, et conservaient des relations avec +les Bédouins, leurs parents ou leurs alliés. + +La Mekke, ville située près du littoral du golfe arabique, était un +grand centre commercial et religieux. Les Koréichites, famille de la +race d'Adnan, y dominaient. C'étaient des marchands fort entendus aux +affaires. Ils gouvernaient la cité par un conseil dit des Sadate +(pluriel de Sid) qui avait entre ses mains tous les pouvoirs[299]. + +Les Arabes pratiquaient différents cultes: certaines tribus adoraient +les astres, d'autres se faisaient des idoles de pierre ou de bois. Les +Juifs avaient, en Arabie, de très nombreux sectateurs; enfin, le chiffre +des chrétiens établis, surtout dans les villes, était assez +considérable. Mais la religion nationale était une sorte d'idolâtrie. La +Mekke était déjà la ville sainte: on y conservait, dans le temple de la +Kaaba, une pierre noire, sans doute un aérolithe, et la construction du +temple était attribuée à Abraham par une ancienne tradition. Un grand +nombre d'idoles y étaient en outre enfermées. La tribu de Koréich avait +le privilège de fournir le grand-prêtre. + +«Le naturel farouche des Arabes--a dit Ibn-Khaldoun[300],--en a fait une +race de pillards et de brigands. Toutes les fois qu'ils peuvent enlever +un butin, sans courir un danger ou soutenir une lutte, ils n'hésitent +pas à s'en emparer et à rentrer au plus vite dans le Désert.» C'est la +_razia_, le mode de combattre particulier à l'Arabe. «Les habitudes et +les usages de la vie nomade,--ajoute notre auteur,--ont fait des Arabes +un peuple rude et farouche. La grossièreté des mœurs est devenue pour +eux une seconde nature.....Si les Arabes ont besoin de pierres pour +servir d'appuis à leurs marmites, ils dégradent les bâtiments afin de se +les procurer; s'il leur faut du bois pour en faire des piquets ou des +soutiens de tente, ils détruisent les toits des maisons pour en avoir. +Par la nature même de leur vie, ils sont hostiles à tout ce qui est +édifice.... Ajoutons que, par leur disposition naturelle, ils sont +toujours prêts à enlever de force le bien d'autrui, à chercher les +richesses les armes à la main, et à piller sans mesure et sans retenue.» + +Tels sont, dépeints par un de leurs compatriotes, les hommes qui vont +prendre une part prépondérante à l'histoire de l'Afrique. + +[Note 299: Michèle Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I, +p. 47 et suiv.] + +[Note 300: _Prolégomènes_, t. I. de la trad., p. 309 et suiv.] + +MAHOMET.--FONDATION DE L'ISLAMISME.--En 570 naquit Mahomet (Mohammed), +de la tribu de Koreich. Resté orphelin de bonne heure, il fut élevé par +son oncle, Abou-Taleb, et envoyé par lui dans une tribu bédouine selon +l'usage. C'était un jeune homme faible de corps, sujet à des attaques +nerveuses, parlant peu et restant de longues heures plongé dans la +méditation. A l'inverse de ses compatriotes, il avait peu de goût pour +la poésie, bien qu'il eût l'imagination assez développée. Il se vantait +de ne pas savoir écrire. + +Mahomet avait quarante ans lorsqu'il commença à prophétiser et à +prétendre qu'il recevait des révélations de Dieu, par l'intermédiaire de +l'ange Gabriel: ses concitoyens l'accueillirent par des moqueries et +tournèrent en dérision ses prédications. Rien ne l'arrêta, ni les +injures, ni les violences, et il finit par gagner à sa cause quelques +prosélytes. Mais si, après onze années d'apostolat, Mahomet avait obtenu +un si mince succès chez ses concitoyens, il avait rencontré à Yatrib, +ville rivale, habitée par des gens de race yéménite, des esprits mieux +disposés à accueillir la nouvelle religion, et s'y était créé des +adhérents dévoués. Menacé dans son existence par les Mekkois, le +prophète se décida à fuir et alla, en 622, chercher un refuge chez ses +amis les Aous et les Khazradj, de Yatrib, qui reçut le nom de _Médine_ +(la ville par excellence). De cette fuite (_Hégire_) date l'ère +musulmane. Les adhérents de Mahomet lui prêtèrent à Médine un solennel +serment et furent appelés ses _défenseurs_ (Ansar). On nommait _émigrés_ +les Mekkois qui l'avaient suivi dans sa fuite. Aussitôt la lutte +commença entre eux et les Mekkois, et après différentes péripéties, +Mahomet entra en vainqueur à la Mekke. Cette fois, c'était le triomphe. +Par la persuasion ou par la force, les Arabes durent adopter le nouveau +culte. L'islamisme était fondé. Nous croyons inutile d'analyser ici +cette religion dont chacun connaît les dogmes et qui a pour code le +Koran. L'Iman, chef de la religion, était en même temps souverain +politique de tous les musulmans. La _Guerre sainte_ imposée aux _vrais +croyants_, comme une obligation étroite, allait ouvrir la voie aux +conquêtes[301]. + +[Note 301: Voir le Koran et les _Hadith_ ou traditions sur +Mahomet.] + +ABOU-BEKER, DEUXIÈME KHALIFE.--SES CONQUÊTES.--En 632, Mahomet cessa de +vivre. Les Arabes n'avaient pas attendu sa mort pour apostasier et se +lancer dans la révolte. Le Nedjd, l'Iémen, même, étaient au pouvoir d'un +rival Aïhala le Noir; l'insurrection devint alors générale. + +Mahomet, comme Charlemagne et peut-être à dessein, n'avait pas fixé les +règles de la succession au khalifat[302]. Son oncle Abou-Beker qui, par +son dévouement à toute épreuve, avait été le plus ferme soutien du +prophète, fut appelé à lui succéder. C'était un homme d'une rare énergie +et dont la violence se traduisait par d'implacables cruautés. Faisant +énergiquement tête aux ennemis, il sut ramener la confiance parmi les +siens et put ainsi battre les insurgés les uns après les autres. Ses +victoires furent suivies d'horribles massacres. Quiconque apostasiait ou +refusait de se convertir était aussitôt mis à mort. Les nouveaux +musulmans trouvaient au contraire toutes les satisfactions de leurs +passions: la guerre et le pillage. Il n'est donc pas surprenant que sous +la direction d'Abou-Beker l'islamisme eût fait de si grands progrès. Les +_compagnons_ de Mahomet, les _défenseurs_ et les émigrés étaient comblés +d'honneurs et investis de commandements; ils formaient en quelque sorte +une nouvelle noblesse. Tout en luttant contre les révoltés, Abou-Beker +entreprenait la guerre de conquête; dès la fin de 633, ses généraux +enlevaient l'Irak aux Perses et une partie de la Syrie aux Byzantins. + +[Note 302: Ses successeurs reçurent le titre de Khalifes +(_successeurs_), d'où l'on a formé le mot de Khalifat pour désigner leur +trône.] + +KHALIFAT D'OMAR. CONQUÊTE DE L'ÉGYPTE.--Dans le mois d'août 634, +Abou-Beker mourut au milieu de toute sa gloire. Il désigna pour son +successeur Omar-ben-el-Khattab, qui prit le titre d'_Emir-el-Moumenin_ +(Prince des croyants). Peu après, Damas et le reste de la Syrie +tombaient au pouvoir des Arabes. La Mésopotamie et la Palestine +subissaient bientôt le même sort (638-40). + +En 640, le général Amer-ben-el-Aci enleva l'Égypte au représentant +d'Héraclius. L'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie éclaira les +vertigineux succès des Arabes. En quelques années une peuplade à peine +connue avait fondé un vaste royaume. Nous allons voir les Arabes +transporter au Mag'reb, le théâtre de leurs exploits. + + + + +CHAPITRE II. + +CONQUÊTE ARABE +641-709 + + +Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine.--Le Khalife Othman +prépare l'expédition de l'Ifrikiya.--Usurpation du patrice Grégoire. Il +se prépare à la lutte.--Défaite et mort de Grégoire.--Les Arabes +traitent avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya.--Guerres civiles en +Arabie.--Les Kharedjites; origine de ce schisme.--Mort d'Ali; triomphe +des Oméïades.--État de la Berbérie; nouvelles courses des Arabes.--Suite +des expéditions arabes en Mag'reb.--Okba gouverneur de l'Ifrikiya; +fondation de Kaïrouan.--Gouvernement de Dinar.--Abou-el-Mohadjer.--2e +gouvernement d'Okba; sa grande expédition en Mag'reb.--Défaite de +Tehouda; mort d'Okba.--La Berbérie sous l'autorité de +Koçéïla.--Nouvelles guerres civiles, en Arabie.--Les Kharedjites et les +Chïaïtes.--Victoire de Zohéïr sur les Berbères; mort de Koçéïla.--Zohéïr +évacue l'Ifrikiya.--Mort du fils de Zobéïr; triomphe +d'Abd-el-Malek.--Situation de l'Afrique; la Kahéna.--La Kahéna reine des +Berbères; ses destructions.--Défaite et mort de la Kahéna.--Conquête et +organisation de l'Ifrikiya par Haçane.--Mouça-ben-Nocéïr achève la +conquête de la Berbérie. + + +CAMPAGNES DE AMER EN CYRÉNAÏQUE ET EN TRIPOLITAINE.--Aussitôt après +avoir effectué la conquête de l'Egypte, Amer poussa une pointe vers +l'Ouest, jusqu'au pays de Barka. Les Houara et Louata de cette contrée +furent contraints de se soumettre et, afin d'éviter l'esclavage, durent +se racheter au prix d'une contribution de treize mille pièces d'or. Ils +vendirent, dit-on, tout ce qu'ils possédaient, et même, en certains +endroits, leurs enfants pour s'acquitter[303]. Après cette fructueuse +razia, Amer rentra en Egypte (641). Pendant ce temps, un de ses +lieutenants, Okba-ben-Nafa, parcourait les régions méridionales et +s'avançait en vainqueur jusqu'à Zouila dans le Fezzan. + +[Note 303: Ibn-Abd-el-Hakem (apud Ibn-Khaldoun, t. I, p. 302 et +suiv,). En-Nouéïri, id., p. 313. El-Kairouani, p. 36 et suiv.] + +Les campagnes dans l'Ouest étaient trop fructueuses pour que les +guerriers de l'Islam ne fussent pas tentés d'y effectuer de nouvelles +courses. En 612, Amer ayant organisé une expédition vint mettre le siège +devant Tripoli et s'empara de cette ville, qui fut livrée au pillage. On +y trouva un riche butin qui fut réparti entre les soldats. Les habitants +qui purent se réfugier sur les vaisseaux et gagner le large furent +épargnés; quant aux autres, ils n'obtinrent aucun quartier. De cette +place, le général arabe envoya une reconnaisance de cavalerie sur Sabra, +tandis qu'un corps de troupes allait de nouveau vers le Fezzan, et +s'avançait jusqu'à Ouaddan. + +En vain. Amer sollicita de son maître l'autorisation d'envahir +l'Ifrikiya; mais ces opérations dans l'Ouest étaient faites contre le +gré du khalife qui n'avait aucune confiance dans ce «lointain perfide», +comme il se plaisait, par un jeu de mots, à appeler le Mag'reb; de plus +il craignait un retour offensif des Byzantins en Égypte. Ces prévisions +n'étaient que trop justifiées; on apprit tout à coup qu'une flotte +grecque venait de s'emparer d'Alexandrie. Aussitôt Amer se porta contre +l'ennemi à la tête de forces imposantes et força les chrétiens à la +retraite. + +LE KHALIFE OTHMAN PRÉPARE L'EXPÉDITION D'IFRIKIYA.--Le 31 octobre 644, +Omar fut poignardé par un esclave ou artisan de Koufa. Avant de mourir, +il désigna, comme candidats à sa succession, six des plus anciens +compagnons de Mahomet. Ceux-ci, après trois jours de discussion, +finirent par charger l'un d'eux, qui s'était désisté, de prononcer entre +eux. Le Mekkois Othman-ben-Offan fut proclamé khalife, au grand +désappointement des trois autres candidats. Ali, gendre du prophète, qui +se considérait déjà comme ayant été frustré par les précédents khalifes, +fut surtout très irrité de ce nouvel échec. Deux autres candidats, +Zobéïr et Talha devaient également faire parler d'eux. + +Othman appartenait à la famille des Beni-Oméïa qui s'était montrée +l'adversaire acharnée de Mahomet; son triomphe était celui du parti +mekkois. C'était un vieillard affaibli par l'âge qui se laissait +entièrement diriger par ses parents. Un des premiers actes du nouveau +khalife fut de rappeler Amer et de confier le commandement de l'Egypte à +son frère de lait Abd-Allah-ben-Abou-Sarh. Vers 646[304], ce général +envoya des reconnaissances qui lui rapportèrent des renseignements +précis sur la situation de l'Ifrikiya, et, lor squ'il eut réuni tous les +documents, il pressa le khalife d'entreprendre cette conquête qui, +disait-il, devait donner aux Musulmans une nouvelle gloire et un +abondant butin. Mais, en Orient, on ne voyait pas l'entreprise sous un +jour aussi favorable; le conseil réuni plusieurs fois hésita à +l'autoriser et ce ne fut qu'à force d'insistance que le khalife finit +par rallier les esprits et faire décider l'expédition. + +[Note 304: On sait que ces premières dates sont incertaines.] + +La guerre sainte fut alors proclamée et, un camp ayant été, dressé à +El-Djorf, près de Médine, la fleur des guerriers de l'Islam vint s'y +réunir[305]. Les tribus yéménites et maadites y envoyèrent leur +contingent. Othman contribua de ses deniers à l'organisation de l'armée, +qui se trouva prête dans l'automne de l'année 647. Au mois d'octobre le +khalife vint la haranguer, puis ces troupes, pleines d'ardeur, se mirent +en route sous la direction d'El-Harith. De son côté, le gouverneur de +l'Egypte avait réuni toutes les forces dont il pouvait disposer. Lorsque +les troupes d'Orient furent arrivées, il leur adjoignit les siennes et +forma ainsi une armée d'environ cent vingt mille hommes, composée +d'autant de cavaliers que de fantassins. Laissant le commandement de +l'Egypte à Okba, il entraîna ses guerriers à la conquête des pays de +l'Ouest, depuis si longtemps convoités par les Musulmans. + +[Note 305: En-Nouéïri donne les noms des principaux guerriers, +presque tous compagnons de Mahomet (p. 314, 315).] + +USURPATION DU PATRICE GRÉGOIRE. IL SE PRÉPARE À LA LUTTE.--En présence +des préparatifs des Arabes, que faisaient les Byzantins d'Afrique? Nous +avons vu, à la fin de la première partie, que l'empereur Héraclius était +mort après avoir eu la douleur de voir l'Egypte lui échapper. A cette +nouvelle, le patrice Grégoire, fils du Grégoire dont il a été également +parlé, qui gouvernait l'Afrique au nom de l'empire, jugea le moment +favorable pour se déclarer indépendant. Il prit la pourpre, s'entoura +des insignes de la royauté et choisit Sbéïtla[306], comme siège de son +empire. + +[Note 306: L'antique Suffétula, au sud de Kaïrouan.] + +Karthage abandonnée fut occupée par un nouvel exarque, venu de +Constantinople, et autour duquel se groupèrent les chrétiens restés +fidèles. Bien que les détails fassent complètement défaut sur les +conditions dans lesquelles l'usurpation de Grégoire s'est effectuée, il +est probable que ce chef a été appuyé par les indigènes; le choix de +Sbéïtla comme capitale semble l'indiquer. Ainsi, au moment où les +Byzantins auraient dû grouper toutes leurs forces pour résister à +l'étranger, ils étaient divisés par la guerre civile. C'est ce qui +explique que, lors des premières razzias des Arabes, ils abandonnèrent +la Tripolitaine à elle-même. + +Cependant, Grégoire, averti de la prochaine attaque des Arabes, n'était +pas resté inactif: il avait adressé un appel pressant aux débris de la +population coloniale et aux Berbères. Les tribus indigènes de cette +région, qui savaient, par ouï-dire, ce qu'était la rapacité des Arabes +et se voyaient menacés dans leur existence et dans leurs biens, +accoururent en foule sous ses étendards. Le patrice se trouva bientôt +entouré d'un rassemblement considérable dont les auteurs arabes portent +le chiffre à plus cent mille combattants, ce qui est évidemment exagéré. +A la tête de cette armée il se porta en avant de Sbéïtla et attendit, +dans une position retranchée, le choc de l'ennemi[307]. + +[Note 307: Lebeau, _Hist. du Bas-Empire_, t. II, p. 319 et suiv. +Ibn-Khald, _Hist. des Berbères_, t. I, p. 208, 209. En-Nouéïri, p. 317 +et suiv. El-Kaïrouani, p. 39.] + +DÉFAITE ET MORT DE GRÉGOIRE.--Les guerriers arabes ne tardèrent pas à +paraître; conduits par Abd-Allah, ils vinrent prendre position au lieu +dit Akouba, en face du camp de ceux qu'ils appelaient les infidèles. +Dans leur marche, ils avaient laissé de côté les villes du littoral où +des sièges longs et difficiles les auraient retenus, et étaient venus +attaquer leurs ennemis au centre de leur puissance. Quelques jours se +passèrent d'abord en pourparlers. Abd-Allah proposait à Grégoire de se +convertir à l'islamisme, de reconnaître la suzeraineté du khalifat et de +payer tribut. Mais le prince grec refusa péremptoirement, et il fallut +en venir aux mains. Les premières rencontres n'eurent rien de décisif; +chaque matin, dit En-Nouéïri[308], on combattait entre les deux camps, +jusqu'au milieu du jour, puis on rentrait de part et d'autre dans ses +lignes pour prendre du repos et recommencer le lendemain. Les Grecs +réparaient leurs pertes par des renforts qu'ils recevaient chaque jour, +et les Arabes commençaient à douter du succès lorsqu'un événement +imprévu vint â leur aide. + +[Note 308: _Loc. cit._] + +Le khalife Othman, ne recevant pas de nouvelles de ses guerriers, avait +dépêché vers ceux-ci un de ses officiers nommé Abd-Allah-ben-Zobéïr. Ce +chef parvint au camp à la tête de quelques cavaliers seulement; mais le +bruit causé par sa réception fit croire aux Grecs que leurs ennemis +avaient reçu de puissants renforts, ce qui leur causa un certain +découragement. Les Arabes, tenus au courant par leurs espions, en +profitèrent avec une grande habileté. Il fut convenu entre Abd-Allah et +ben-Zobéïr que, le lendemain, on n'enverrait au combat que peu de monde, +que les meilleurs guerriers se tiendraient sous les tentes et qu'ils +profiteraient de la trêve journalière suivant la bataille, pour attaquer +le camp des infidèles, tandis qu'ils seraient plongés dans une fausse +sécurité. + +Il fut fait ainsi qu'il avait été convenu. Les chrétiens, s'attendant à +une attaque sérieuse, sortirent en foule et fondirent sur les Musulmans, +qui étaient conduits par Abd-Allah en personne. On combattit avec un +grand acharnement. Grégoire, le diadème en tête et ayant auprès de lui +l'étendard surmonté de la croix, dirigeait en personne ses troupes. Les +chefs arabes surent faire durer la bataille plus longtemps que +d'habitude et, enfin, les combattants, fatigués par l'excessive chaleur +du jour, rentrèrent dans leur camp. Ce fut alors que, profitant du +moment où les chrétiens avaient retiré leurs armures pour se reposer, +Abd-Allah et Ben-Zobéïr firent sortir leurs guerriers et, à la tête de +ces troupes fraîches, se précipitèrent sur le camp ennemi aux cris de: +«_Dieu est grand! Il n'y a d'autre Dieu que lui!_» Les chrétiens, +surpris à l'improviste, sans avoir le temps de s'armer ni de se mettre +en selle, sont renversés par les cavaliers arabes, et bientôt l'armée, +prise d'une terreur panique, fuit en désordre dans toutes les +directions. Les Musulmans, las de tuer, mettent le camp au pillage. + +Ainsi fut détruite cette armée qui était bien supérieure en nombre à +celle des assaillants. Le patrice Grégoire périt dans l'action, frappé +par une main inconnue[309]. + +[Note 309: Nous croyons inutile de reproduire les traditions qui le +font mourir de la main de Ben-Zobeïr, ainsi que l'histoire trop +romanesque de sa fille.] + +LES ARABES TRAITENT AVEC LES GRECS ET ÉVACUENT L'IFRIKIYA.--Les Arabes, +après leur victoire, poursuivirent les infidèles qui s'étaient réfugiés +à Sbéïtla et s'emparèrent de cette capitale éphémère. Elle était remplie +de richesses entassées tant par Grégoire que par la population +coloniale. Après le pillage et le massacre, conséquence habituelle des +victoires arabes, on réunit l'immense butin qui avait été fait, et le +général en chef en préleva le quint, selon la règle musulmane; puis le +reste fut partagé entre les guerriers, la part du cavalier étant triple +de celle d'un fantassin. De Sbéïtla où il s'était établi, Abd-Allah +lança ses bandes vers l'intérieur de l'Ifrikiya. Les Arabes portèrent +ainsi la dévastation jusqu'aux bourgades de Gafça et au Djerid, et de +là, revenant vers le nord, ils s'avancèrent jusqu'à Mermadjenna[310]. + +[Note 310: A une dizaine de lieues au N.-E, de Tébessa.] + +Les Grecs, après la défaite de Sbéïtla, s'étaient réfugiés dans les +places fortes de la Byzacène et particulièrement autour de Karthage, où +s'étaient groupés les derniers restes de la population coloniale. Or, +les Arabes ne tenaient nullement à entreprendre de nouveaux sièges; ils +songeaient encore moins à s'établir dans le pays, la plupart brûlant au +contraire du désir de retourner en Orient pour montrer leur butin et +raconter leurs prouesses. Dans de telles dispositions, des propositions +d'arrangement que leur firent les chrétiens furent accueillies avec +empressement. Ils conclurent avec eux une convention par laquelle ils +s'obligeaient à se retirer contre le versement d'une contribution de +trois cents kintars d'or, selon les auteurs arabes. Peut-être ce tribut +énorme ne fut-il pas versé par les Grecs seuls; il est fort possible que +les Arabes aient traité aussi avec les chefs de tribus berbères ou des +régions qu'ils avaient parcourues, comme le Djerid par exemple. +Ibn-Khaldoun dit positivement que les cheikhs berbères furent bien +traités par Abd-Allah et que l'un d'eux, Soulat-ben-Ouazmar, qui avait +été fait prisonnier, fut entouré d'honneurs et retourna librement dans +sa tribu (les Mag'raoua), après s'être converti à l'islamisme[311]. + +Pendant que le général en chef réglait ces questions, Ben-Zobéïr partait +en hâte pour Médine afin d'y porter la nouvelle des succès de l'Islam. +Il fit le trajet en vingt-quatre ou vingt-sept jours et, par l'ordre +d'Othman, il raconta en pleine chaire, au peuple, les détails, quelque +peu embellis, de la conquête de l'Ifrikiya[312]. + +Enfin les Musulmans évacuèrent la Berbérie. Abd-Allah laissa à Sbéïtla +un certain Djenaha[313], comme représentant du khalifat, mais sans +forces militaires, ni autorité réelle, car aucune idée d'occupation +permanente ne paraît avoir été le mobile de ces premières guerres: +c'étaient de véritables razias[314]. + +[Note 311: _Hist. des Berbères_, t. I, p. 120, t. II, p. 228.] + +[Note 312: Amari (_Storia_, t. I, p. 110, 111), donne une partie du +texte du discours.] + +[Note 313: Habahia, selon le Baïan.] + +[Note 314: Nous avons suivi dans le récit qui précède le texte +d'En-Nouéiri, (p. 314 et suiv.), complété par les documents fournis par +Ibn-Abd-El-Hakem, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani, le Baïan. Pour les dates, +nous avons adopté celles données par M. Fournel, _Histoire des Berbers_, +p. 110 et suiv.] + +GUERRES CIVILES EN ARABIE.--Les événements d'Orient vinrent distraire +les Arabes de leurs entreprises contre l'Ifrikiya, et la conséquence fut +de laisser quelques années de répit à la Berbérie. La partialité du +khalife, qui n'était guidé dans le choix des gouverneurs que par des +intérêts de famille, avait suscité d'ardentes haines que les candidats +au trône surent habilement exploiter. Bientôt Othman fut assiégé dans +son propre palais, à Médine, et, comme il résistait avec une grande +fermeté aux sommations qui lui étaient adressées, les sicaires +pénétrèrent chez lui par une maison voisine et le mirent à mort (juin +656). Ali, l'un des promoteurs du meurtre, fut élevé au khalifat par les +_Défenseurs_. C'était le triomphe du parti des orthodoxes, des gens de +Médine contre les nobles et les Mekkois, triomphe bien précaire et qui +allait donner lieu à de sanglantes représailles. + +Ali avait destitué tous les gouverneurs en les remplaçant par des +_Défenseurs_ et des hommes d'un dévouement à toute épreuve; mais l'un +d'eux, Moaouïa-ben-Abou-Sofiane, surnommé le _Fils de la, mangeuse de +foie_[315], gouverneur de la Syrie, qui avait acquis une grande +puissance sous les précédents khalifes, refusa péremptoirement de le +reconnaître. D'autre part, ses complices Zobéïr et Talha, qui avaient +compté obtenir le khalifat, se retirèrent à La Mekke et, excités par +Aïcha, la veuve du prophète, femme perfide et ambitieuse, se mirent en +état de révolte. Ils appelèrent à eux les partisans d'Othman, avides de +venger le meurtre de ce vieillard, et exploitant les rivalités qui +divisaient les tribus, réunirent bientôt un nombre considérable de +guerriers. Ali n'était soutenu que par les Défenseurs et les meurtriers +d'Othman; mais il parvint à gagner l'appui des Arabes de Koufa. Il +marcha alors contre les rebelles et remporta contre eux la bataille dite +du Chameau, qui coûta la vie à Talba (8 décembre 656). Zobéïr périt +assassiné dans sa fuite. Aïcha, échappée à la mort, était restée sur le +champ de bataille auprès de son chameau criblé de traits; elle implora +son pardon du vainqueur, qui le lui accorda. + +[Note 315: Sa mère, la féroce Hind, avait, dit-on, ouvert le ventre +de Hamza, oncle du prophète, à la suite de la bataille d'Ohod, et, en +ayant retiré le foie, l'avait déchiré avec ses dents.] + +Ali était maître de l'Arabie et de l'Egypte, mais la Syrie refusait +toujours de le reconnaître, et Moaouïa aspirait ouvertement au khalifat. +De Koufa, où il avait transporté le siège de l'empire, Ali marcha à la +tête de quatre-vingt-dix mille hommes contre le rebelle et, après une +campagne longue et meurtrière, il fut décidé qu'un arbitrage trancherait +la question entre les deux compétiteurs. En vain Ali avait fait tous ses +efforts pour éviter de verser le sang musulman, il avait même proposé à +Moaouïa de vider leur querelle en combat singulier; mais celui-ci +préféra l'emploi d'une diplomatie tortueuse, aboutissant à l'arbitrage +qui devait, sans danger, lui conférer le pouvoir. Ali, trahi par une +partie de ses adhérents, s'était retiré à Koufa; il refusa, non sans +raison, de reconnaître la légalité de la sentence qui le déposait. + +LES KHAREDJITES; ORIGINE DE CE SCHISME.--Lorsqu'Ali s'était décidé à +accepter l'arbitrage, douze mille de ses soldats, après avoir en vain +essayé de l'en détourner, avaient déserté sa cause et s'étaient +eux-mêmes séparés de la religion officielle. Le nom de Kharedjites +(non-conformistes) leur fut appliqué à cette occasion. C'étaient des +puritains austères, fidèles aux premières prédications de Mahomet et +considérant tous les nouveaux convertis comme de purs infidèles. Le +caractère propre de leur doctrine était l'égalité absolue du croyant. +«Tous les Musulmans sont frères, répétaient-ils, d'après le Koran. Ne +nous demandez pas si nous descendons de Kaïs ou bien de Temim; nous +sommes tous fils de l'islamisme, tous nous rendons hommage à l'unité de +Dieu, et celui que Dieu préfère aux autres, c'est celui qui lui montre +le mieux sa gratitude».[316] Ces principes ne plaisaient guère aux +Arabes, si partisans des castes et des droits de la naissance, et qui +prenaient des doctrines de l'islamisme ce qui leur plaisait, en +s'arrogeant le droit de juger les paroles du prophète. Les Kharedjites +ne l'entendaient pas ainsi: pour eux, le demi-croyant était pire que +l'infidèle, et comme ils se recrutaient parmi les plus basses classes de +la société, le dissentiment religieux se complétait d'une rivalité +sociale. + +[Note 316: Moubarred, p. 588. (Cité par Dozy, t. I, p. 142.)] + +Ces dissidents en arrivèrent bientôt à contester aux Koréïchites le +droit exclusif au khalifat. Ils prétendaient que le chef des Musulmans +pouvait être pris dans tout le corps des fidèles, sans distinction +d'origine ni de race, même parmi les esclaves. Du reste, le rôle du +khalife, selon eux, devait se borner à contenir les méchants; quant aux +hommes vertueux, ils n'avaient pas besoin de chef. Tels étaient les +principes de ces schismatiques que nous verrons jouer un si grand rôle +dans l'histoire de l'Afrique. + +MORT D'ALI. TRIOMPHE DES OMÉÏADES.--Les fidèles adhérents d'Ali étaient +devenus ses ennemis. Il marcha contre eux et en fit un carnage +épouvantable à la bataille de Nehrouan (659). Pendant ce temps, les +lieutenants de Moaouïa s'emparaient de l'Egypte et de la Mésopotamie, et +le Hedjaz était envahi. Ali se multiplia pour repousser les attaques des +Syriens, mais il avait d'autres ennemis. Les Kharedjites, qu'il avait +cru exterminer, se reformaient dans l'ombre; ne pouvant entrer en lutte +ouverte, ils employaient pour se venger une autre arme. Dans le mois de +janvier 661, Ali tomba sous le poignard d'un de ces sectaires. Son fils +El-Haçane recueillit son héritage; mais cette charge était trop lourde +pour lui, et peu après il abdiquait en faveur de Moaouïa et allait se +retirer à Médine, avec son frère El-Houcéïne. C'était la défaite des +Défenseurs et le triomphe définitif des Oméïades et du parti mekkois. + +Les Syriens, qui avaient tant contribué au succès de Moaouïa, acquirent +dès lors une influence incontestée. Un grand nombre de tribus yéménites +s'étaient fixées dans cette province quelques années auparavant. Elles +s'y trouvèrent en rivalité avec celles de race maadite et déterminèrent +l'émigration d'une partie de celles-ci en Irak. Cependant les Kaïsistes +restèrent dans le pays, et entrèrent en lutte avec les Kelbites, une des +principales tribus yéménites. Leur rivalité prit bientôt un caractère +d'acuité extrême qui se traduisit par des luttes acharnées[317]. + +[Note 317: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 114 et suiv.] + +Cependant, l'Egypte demeurait livrée à la fureur des factions. Les +vengeurs d'Othman s'y étaient mis en état de révolte ouverte, puis Ali +s'y était créé un parti. Vers la fin de 659, Moaouïa envoya en Egypte +Amer-ben-El-Aci, avec des forces imposantes, et ce général parvint à +placer toute la contrée sous l'autorité des Oméïades. + +ÉTAT DE LA BERBÉRIE. NOUVELLES COURSES DES ARABES.--Les vingt années de +guerre civile qui venaient de désoler l'Orient avaient eu pour +conséquence de laisser à la Berbérie un moment de répit que les Grecs et +les indigènes auraient dû employer pour organiser sérieusement leur +résistance. Un rapprochement semblait s'être opéré entre les Berbères et +les Byzantins après le départ des Arabes, mais il fallait rentrer dans +les sommes versées aux envahisseurs, et bientôt l'avidité des agents du +fisc impérial, les exactions des gouverneurs avaient entièrement détaché +d'eux les indigènes. + +Depuis longtemps les Arabes avaient fait des courses sur mer et +s'étaient avancés jusque dans la Méditerranée antérieure. En 648, la +flotte de Moaouïa, envoyée de Syrie, avait opéré une descente à Chypre; +deux ans plus tard, son armée navale s'emparait de Rhodes, puis venait +faire une expédition en Sicile et rentrait en Orient chargée de butin et +de captives[318]. + +[Note 318: Amari, _Storia_, t. I, p. 79 et suiv.] + +Le gouverneur de l'Egypte, Amer, qui avait toujours conservé l'espoir +d'effectuer la conquête du Mag'reb, envoya de nouvelles expéditions, +tant par terre que par mer, contre ce pays et les îles, mais les détails +font absolument défaut relativement à ces entreprises que sa mort vint +arrêter (663). + +SUITE DES EXPÉDITIONS ARABES EN MAG'REB.--Vers l'an 665, Djenaha, cet +agent qui avait été laissé par les Arabes à Sbéïtla, s'étant rendu en +Orient auprès de Moaouïa, le décida à tenter une nouvelle expédition en +Mag'reb. Le khalife confia le commandement à Moaouïa-ben-Hodaïdj (ou +Khodaïdj); et ce général partit pour l'Ouest, à la tête d'une armée de +dix mille hommes[319], composée de guerriers choisis. L'empereur, averti +de cette expédition, envoya en Afrique des renforts sous le commandement +du patrice Nicéphore. + +[Note 319: Selon El-Kaïrouani, p. 40.] + +Parvenus en Ifrikiya, les Arabes vinrent prendre position en un lieu +appelé depuis Mamtour, non loin de l'emplacement que devait occuper +Kaïrouan. Les Grecs, arrivés sans doute avant eux, avaient débarqué à +Souça et s'étaient établis en avant de cette ville. Une forte colonne, +envoyée contre eux par Moaouïa, les attaqua avec l'impétuosité +habituelle des Arabes; les Byzantins cédèrent sur toute la ligne, et, +ayant regagné en hâte le littoral, se rembarquèrent sur leurs vaisseaux +et rentrèrent en Orient. Après ce succès, les Musulmans s'emparèrent de +Djeloula, qu'ils mirent au pillage et où ils trouvèrent un butin +considérable. Des discussions s'élevèrent alors entre les vainqueurs au +sujet du partage des prises, et il fallut en référer au khalife pour +trancher ces différends. + +D'autres expéditions furent effectuées simultanément, ou, dans tous les +cas, suivirent immédiatement celle de Moaouïa. Le général Okba-ben-Nafa, +qui avait déjà joué un rôle dans les premières guerres d'Afrique, +parcourut de nouveau le Fezzan, imposa aux vaincus l'obligation +d'embrasser l'islamisme, leva des tributs considérables sur toutes les +populations du sud, et revint vers Barka après une campagne de cinq +mois, dans laquelle les plus grandes cruautés avaient été commises par +les Arabes. Vers le même temps, un défenseur du nom de Rouaïfi, après +avoir réduit les localités du littoral de la Tripolitaine, s'emparait de +l'île de Djerba. Enfin, en 668, Abd-Allah-ben-Kaïs, de la tribu de +Fezara (Kaïs), partait d'Alexandrie avec deux cents navires, abordait en +Sicile, mettait au pillage Syracuse, et rapportait en Orient des +richesses immenses. On dit que le khalife fit revendre dans l'Inde les +statues d'or et d'argent apportées de Sicile, dans l'espoir d'en obtenir +un meilleur prix, et que ce commerce d'idoles causa un grand scandale +aux Musulmans[320]. + +[Note 320: Amari, _Storia_, t. I, p. 99.] + +OKBA, GOUVERNEUR DE L'IFRIKIYA. FONDATION DE KAÏROUAN.--Le khalife nomma +alors Okba-ben-Nafa gouverneur de l'Ifrikiya, en formant de cette +contrée une nouvelle province de l'empire (669). Ce général, qui était +resté sans doute dans les environs de Barka, reçut d'Orient des +renforts, et, à la tête d'une armée d'une dizaine de mille hommes, dans +laquelle figuraient pour la première fois des Berbères convertis, se mit +en route vers l'ouest. Il parcourut d'abord le Djerid, et s'empara de +Gafsa et de quelques places du pays de Kastiliya où les chrétiens +tenaient encore. Selon son habitude, il montra une rigueur extrême +contre les infidèles et répandit en Afrique la terreur de son nom. + +Du Djerid, Okba vint s'établir à l'endroit où son prédécesseur Moaouïa +avait campé, et y posa les fondations d'une ville destinée à servir de +centre religieux et politique dans le Mag'reb. Il traça lui-même le plan +des édifices publics de la nouvelle métropole qu'il établit dans des +proportions grandioses. Il lui donna le nom de _Kaïrouan_, sur le sens +duquel on n'est pas d'accord. L'emplacement était aride et désert et il +fallut d'abord en expulser les bêtes sauvages et les serpents. Les +ruines des cités romaines environnantes, et particulièrement celles +d'une ville appelée Kamounïa ou Kamouda, lui fournirent des matériaux en +abondance. Tout en apportant ses soins à l'édification de Kaïrouan, Okba +étendait son influence en Ifrikiya et envoyait ses guerriers en +reconnaissance vers l'ouest. Des habitants ne tardèrent pas à venir se +grouper autour de la nouvelle cité. + +GOUVERNEMENT DE DINAR-ABOU-EL-MOHADJER.--Sur ces entrefaites, le khalife +ayant replacé l'Ifrikiya sous l'autorité du défenseur +Meslama-ben-Mokhalled, gouverneur de l'Egypte, celui-ci envoya dans le +Mag'reb un de ses affranchis, nommé Dinar, et surnommé Abou-el-Mohadjer, +pour en prendre le commandement (vers 675). C'est ainsi que l'on +récompensait Okba des importants services rendus, et cette manière +d'agir paraîtrait inexplicable, si l'on n'y retrouvait l'effet d'une de +ces rivalités de race et d'opinion qui divisaient si profondément les +Arabes. + +Dès son arrivée, Dinar fit, dit-on, arrêter Okba et l'accabla +d'humiliations, exécutant ainsi les instructions qui lui avaient été +données par son maître. Mais la vengeance n'aurait pas été complète si +l'on ne s'était pas attaché à détruire l'œuvre du rival. Par l'ordre de +Dinar, les constructions de Kaïrouan furent renversées et la ville +nouvelle rasée. Okba ayant pu, peu après, se rendre en Orient, exposa +ses doléances au khalife, mais ne put obtenir de lui aucune réparation +et dut dévorer en silence son humiliation. + +Une levée de boucliers des Berbères coïncida avec le départ d'Okba. A +leur tête était Koçéïla, chef de la grande tribu des Aoureba. Il est +certain que ces indigènes avaient été en relations avec Okba, peut-être +même avaient-ils déjà accepté l'islamisme. Dinar-Abou-el-Mohadjer marcha +contre eux et les poussa devant lui jusqu'aux environs de l'emplacement +de Tlemcen. Les ayant forcés d'accepter le combat dans ce lieu, il leur +infligea une défaite dans laquelle leur chef fut fait prisonnier. Pour +éviter la mort, Koçéïla dut se convertir à la religion de Mahomet; il +fut traité alors avec bienveillance, mais conservé par le vainqueur dans +une demi-captivité. Après avoir apaisé tous les germes de sédition, +Dinar rentra en Ifrikiya et organisa quelques expéditions contre les +Grecs, retranchés dans les places du nord. On dit qu'à la suite de ces +opérations, les adversaires conclurent un traité aux termes duquel la +presqu'île de Cherik fut abandonnée aux chrétiens[321]. + +[Note 321: Fournel, _Berbers_, p. 163. Amari, _Storia_, t. I, p. +611.] + +DEUXIÈME GOUVERNEMENT D'OKBA. SA GRANDE EXPÉDITION EN MAG'REB.--Moaouïa +étant mort le 7 avril 680, son fils Yézid, qu'il avait déjà désigné +comme héritier présomptif, lui succéda. Peu après, Okba obtenait la +réparation de l'injustice qu'il avait éprouvée et était nommé, pour la +seconde fois, gouverneur de l'Ifrikiya. + +A la fin de l'année 681, Okba arriva à Kaïrouan et, à son tour, il jeta +Dinar dans les fers, renversa les constructions qu'il avait élevées et +entreprit la réédification de Kaïrouan, où il établit de nouveau une +population. Koçéïla partagea la mauvaise fortune de Dinar, avec lequel +il avait fini par se lier d'amitié. + +Après avoir savouré la volupté de la vengeance, Okba, dont le fanatisme +ardent ne pouvait s'accommoder du repos, décida une grande expédition +dans le Mag'reb, afin de soumettre à son autorité tous les Berbères de +l'Afrique septentrionale. Il réunit en conséquence ses meilleurs +guerriers et, ayant laissé Zohéïr-ben-Kaïs, avec quelques troupes, à +Kaïrouan, il donna le signal du départ. Avant de se mettre en route, il +adressa à ceux qu'il laissait derrière lui, et notamment à ses fils, une +allocution dans laquelle il déclara qu'il s'engageait à ne s'arrêter que +lorsqu'il ne rencontrerait plus d'infidèles devant lui. + +Le général conduisit les troupes vers l'Aourès, afin de réduire les +populations zenètes qui, alliées aux Grecs, restaient dans +l'indépendance. Il vint d'abord prendre position auprès de Bar'aï et +livra aux indigènes un combat sanglant dans lequel ils eurent le +désavantage; mais ceux-ci s'étant réfugiés dans la citadelle, Okba n'osa +en entreprendre le siège. Il se dirigea vers Lambèse et eut à supporter +une vigoureuse sortie des Berbères et des chrétiens, qui vinrent +attaquer son camp et faillirent s'en rendre maîtres. Les Arabes +parvinrent cependant à repousser l'ennemi; mais Okba renonça à courir +les hasards de nouvelles luttes avec de tels adversaires. Il se dirigea +vers le Zab, alors habité par de nombreuses tribus zenètes; dans les +oasis se trouvaient aussi des populations chrétiennes et quelques +soldats grecs. Après plusieurs combats, la victoire resta aux Musulmans, +mais ces succès, chèrement achetés, n'avaient pas pour conséquence cette +soumission générale qui était le but de l'expédition. + +Okba, continuant néanmoins sa route, arriva devant Tiharet[322], où il +trouva les Berbères réunis en grand nombre. Avec eux étaient quelques +troupes grecques. Il les attaqua et les défit dans une sanglante +bataille. De là, le général musulman conduisit son armée dans le Mag'reb +extrême et, ayant traversé, sans rencontrer une grande opposition, la +région maritime occupée par les Romara, parvint à Ceuta, le seul point +qui, dans ces régions éloignées, reconnût encore l'autorité de Byzance. +Le comte Julien, qui y commandait, entretenait des relations beaucoup +plus fréquentes avec les Wisigoths d'Espagne qu'avec l'empereur. Il vint +au devant d'Okba, lui fit bon accueil et lui donna des renseignements +précis sur l'intérieur de la contrée. Il lui apprit qu'il ne trouverait +plus de pays soumis aux chrétiens, mais que, dans les montagnes et les +plaines du Mag'reb, vivaient de nombreuses populations berbères ne +reconnaissant aucune autorité. + +Muni de ces renseignements, Okba s'enfonça dans le cœur des montagnes +marocaines, en passant par Oulili (l'emplacement de Fès). Les Berbères +Masmouda et Zanaga qui habitaient ces localités lui opposèrent une vive +résistance et il se trouva un moment cerné au milieu d'elles. Un secours +qui lui fut envoyé par les Mag'raoua lui permit de se dégager, Reprenant +l'offensive, il s'empara de Nefis, métropole des Masmouda, où il trouva +un riche butin. Selon El-Bekri, il y construisit une mosquée. De là, il +descendit vers le Sous, défit les Heskoura, Guezoula et Lamta de ces +régions, et atteignit enfin le rivage de l'Océan. On rapporte qu'ayant +fait entrer son cheval dans la mer, il prit Dieu à témoin qu'il avait +accompli son serment, puisqu'il ne trouvait plus devant lui d'ennemi de +sa religion à combattre[323]. + +[Note 322: C'est de l'ancienne ville de ce nom qu'il est question.] + +[Note 323: Pour toute cette campagne nous avons suivi Ibn-Khaldoun, +_Hist. des Berbères_, t. I, p. 212 et. suiv., 287 et suiv. En-Nouéïri +(_loc. cit._, p. 332 et suiv.). El-Bekri, passim. El-Kaïrouanî, p. 44 et +suiv. Le Baïan, t. I, p. 211 et suiv. Ibn-El-Athir, t. IV, passim.] + +DÉFAITE DE TEHOUDA. MORT D'OKBA.--Les Musulmans reprirent alors le +chemin de l'est, traînant à leur suite de nombreux esclaves et +rapportant le butin fait dans cette belle campagne. Okba avait amené +avec lui, dans le Mag'reb, Koçéïla et Dinar, et n'avait négligé aucune +occasion de les mortifier. Un jour, il ordonna au prince berbère +d'écorcher un mouton en sa présence; contraint de remplir ainsi le rôle +d'un esclave, Koçéïla passait de temps en temps sa main ensanglantée sur +sa barbe en regardant Okba d'une étrange façon. «Que signifie ce geste?» +demanda le gouverneur. «Rien, répondit le Berbère, c'est que le sang +fortifie la barbe!» + +Les assistants expliquèrent à Okba qu'il fallait y voir une menace, et +Dinar lui reprocha de traiter avec autant d'injustice un homme d'un rang +élevé parmi les siens, lui prédisant qu'il pourrait bien s'en repentir. +Mais Okba, gonflé d'orgueil par ses succès, voyant les populations +indigènes s'ouvrir devant lui avec crainte, ne pouvait se croire menacé +d'un danger immédiat; et cependant une vaste conspiration s'ourdissait +autour de lui. Koçéïla avait pu envoyer des émissaires aux gens de sa +tribu et à ses alliés, et tout était préparé pour la révolte. + +Parvenu dans le Zab, Okba, qui considérait tout le Mag'reb comme soumis, +renvoya son armée par détachements vers sa capitale. Quant à lui, ne +conservant qu'un petit corps de cavalerie, il voulut reconnaître ces +forteresses des environs de l'Aourès où il avait éprouvé une résistance +inattendue, afin d'étudier les moyens de les réduire. Mais il avait +compté sans la vengeance de Koçéïla. Parvenu à Tehouda, au nord-est de +Biskra, le général qui, depuis quelque temps, était suivi par les +Berbères, se trouva tout à coup face à face avec d'autres ennemis, +commandés par des chefs chrétiens. La victoire, comme la fuite, était +impossible, il ne restait aux Arabes qu'à mourir en braves. Ils s'y +résolurent sans faiblesse et, ayant brisé les fourreaux de leurs épées, +attendirent le choc de l'ennemi. Dinar, auquel la liberté avait été +rendue et qui pouvait fuir, voulut partager le sort de ses compatriotes. +Le combat ne fut pas long; enveloppés de toute part, les guerriers +arabes furent bientôt anéantis; un très petit nombre fut fait prisonnier +(683). + +Ainsi périt au milieu de sa gloire Okba-ben-Nafa, le chef qui a le plus +contribué à la conquête de l'Afrique par les Arabes, l'apôtre farouche +de l'islamisme chez les Berbères. D'un caractère vindicatif, fanatique à +l'excès, sanguinaire sans nécessité, il faisait suivre ses victoires de +massacres inutiles. Son tombeau est encore un objet de vénération pour +les fidèles et a donné son nom à l'oasis qui le renferme. + +LA BERBÉRIE LIBRE SOUS L'AUTORITÉ DE KOÇÉÏLA.--Un seul cri de guerre +poussé par les indigènes accueillit la nouvelle du massacre de Tehouda. +En un instant, tous les Berbères furent en armes, prêts à se ranger sous +la bannière de Koçéïla, pour expulser leurs oppresseurs. Les débris des +populations coloniales firent cause commune avec eux. + +Zohéïr-ben-Kaïs essaya d'organiser la résistance, mais ses guerriers +avaient perdu toute confiance et n'aspiraient qu'à rentrer en Orient. +Force lui fut d'évacuer Kaïrouan; il alla, suivi d'une partie des +habitants de cette ville, se réfugier à Barka. Bientôt Koçéïla, à la +tête d'une foule immense, se présenta devant Kaïrouan dont les portes +lui furent ouvertes par les habitants. Grâce aux ordres sévères donnés +par le roi indigène, aucun pillage, aucun excès ne fut commis, rare +exemple de modération que les Musulmans n'avaient pas donné et qu'ils se +garderont bien d'imiter. + +La Berbérie avait, en un jour, recouvré son indépendance. Koçéïla, +reconnu par tous comme roi, établit le siège de son gouvernement dans ce +Kaïrouan que les envahisseurs avaient construit pour une tout autre +destination. Une alliance étroite fut cimentée entre lui et les +chrétiens, qui reconnurent même son autorité. Quant aux Berbères, en +reprenant leur liberté, ils s'étaient empressés de répudier le +mahométisme, devenu pour eux le symbole de l'asservissement. + +Pendant cinq années (de 683 à 688), Koçéïla régna sur le Mag'reb, avec +une justice que ses ennemis mêmes durent reconnaître[324]. La paix et la +tranquillité étendirent pendant quelque temps leurs bienfaits dans ce +pays désolé par la guerre; mais ce répit devait être de courte durée. + +[Note 324: Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbères_, t. I, p. 208 et suiv. +En-Nouéïri, p. 334 et suiv. El-Kaïrouani, p. 44 et suiv.] + +NOUVELLES GUERRES CIVILES EN ARABIE.--La guerre civile, qui avait de +nouveau éclaté en Orient, ne laissait pas aux Arabes le loisir de +s'occuper de la Berbérie. Le khalife Yézid était entouré d'ennemis, ou +plutôt de compétiteurs. Le premier qui leva l'étendard de la révolte fut +El-Houcéïn, deuxième fils d'Ali. Il comptait sur l'appui des Arabes de +l'Irak, mais il périt dans le combat de Kerbela (le 10 octobre 680). +Abd-Allah, fils de Zobéïr, dont il a été déjà plusieurs fois question, +avait été le promoteur de la révolte d'El-Houcéïn; il recueillit son +héritage et sut gagner à sa cause un grand nombre d'_Emigrés_ et de +parents ou d'amis du prophète. La Mekke devint le centre de cette +révolte; bientôt Médine fut entraînée dans la conjuration, et les +Oméïades se virent expulsés de cette ville. Après avoir en vain essayé +de traiter avec les rebelles, le khalife envoya dans le sud une armée +qui rentra en possession de Médine; cette ville fut livrée au pillage et +les habitants emmenés comme esclaves. Ainsi les Syriens trouvaient +l'occasion d'assouvir leur haine contre les Défenseurs. + +La Mekke, assiégée par l'armée du khalife, résistait avec vigueur, +lorsque, le 10 novembre 683, Yezid cessa de vivre. A cette nouvelle, les +assiégeants démoralisés levèrent le siège, le fils de Zobéïr prit alors +le titre de khalife, reçut le serment des provinces méridionales, rentra +en possession de Médine et envoya des gouverneurs en Irak et en Egypte. + +Pendant ce temps, l'anarchie était à son comble en Syrie. Moaouïa, fils +aîné de Yezid, semblait désigné pour être son successeur; mais aucune +précaution n'avait été prise, et, conformément aux principes posés par +Omar, le khalifat devait se transmettre par élection et non par +hérédité. Une autre cause venait augmenter le trouble: Moaouïa étant +petit-fils d'un kelbite, les kaïsites refusaient de le reconnaître, et +ils ne tardèrent pas à se prononcer pour Abd-Allah-ben-Zobéïr. + +Sur ces entrefaites, Moaouïa vint à mourir, et l'on vit les prétendants +surgir de toute part et trouver toujours une tribu prête à les appuyer. +Dahhak-ben-Kaïs avait été élu par les kaïsites, l'oméïade +Merouan-ben-el-Hakem fut proclamé par les kelbites (juillet 684). Peu +après, kelbites et kaïsites en vinrent aux mains dans la bataille dite +de la Prairie, où Dahhak trouva la mort. Merouan était maître de la +Syrie, et les kelbites triomphaient; la soumission de l'Egypte fut +obtenue par lui peu après, mais, dans le Hedjaz, le fils de Zobéïr +continuait à résister. Une armée de quatre mille hommes envoyée pour +surprendre Médine fut taillée en pièces en avant de cette ville par +Abd-Allah. + +Merouan étant mort subitement, son fils Abd-el-Malek lui succéda. Il +prenait le pouvoir dans des conditions particulièrement difficiles, car, +en outre du puissant compétiteur contre lequel il avait à lutter, et de +l'anarchie qui s'étendait partout, il avait à réduire deux redoutables +ennemis, deux sectes religieuses sur lesquelles nous devons entrer dans +quelques détails, en raison du rôle qu'elles sont appelées à jouer en +Afrique. + +LES KHAREDJITES ET LES CHIAÏTES.--Nous avons indiqué précédemment dans +quelles conditions le schisme des Kharedjites s'était formé. Se posant +en réformateurs puritains, ne tenant aucun compte des motifs de rivalité +qui divisaient les Arabes, ils considéraient ceux qui n'étaient pas de +leur secte comme des infidèles, et étaient ainsi les ennemis de tous. On +a vu avec quelle rigueur ils furent traités. Retirés dans l'Ahouaz, ils +rompirent toutes relations avec les autres Arabes et, s'appuyant sur ce +passage du Koran: «Seigneur, ne laisse subsister sur la terre aucune +famille infidèle, car si tu en laissais, ils séduiraient tes serviteurs +et n'enfanteraient que des impies et des incrédules!», ils décidèrent +bientôt le massacre de tous les _infidèles_. Ils vinrent, en répandant +des torrents de sang sur leur passage, assiéger Basra; la terreur que +ces _têtes rasées_[325] inspiraient était si grande que les gens de +Basra envoyèrent leur hommage au fils de Zobéïr, en implorant son +secours. + +L'autre secte, celle des _Chiaïtes_, avait été formée par les partisans +d'Ali et de ses fils. Ils prétendaient que le khalife ne pouvait être +pris que dans la descendance de Mahomet par sa fille Fatima (épouse +d'Ali). Ils accordaient, du reste, au fondateur de l'islamisme des +attributs divins et prêchaient la soumission absolue à ses paroles. +C'était une secte essentiellement persane, se recrutant de préférence +parmi les affranchis originaires de cette nation[326]. «Nulle autre +secte--dit encore l'auteur que nous citons--n'était aussi simple et +crédule, nulle autre n'avait ce caractère d'obéissance passive». Leur +chef Mokhtar arracha, par un hardi coup de main, Koufa au lieutenant de +Ben-Zobéïr (686), puis il marcha contre les Syriens qui s'avançaient et +les mit en déroute. Peu après, les Chiaïtes étaient défaits à leur tour +par les troupes du fils de Zobéïr; c'était un grand service rendu à son +compétiteur Abd-el-Malek. Celui-ci, ayant repris l'offensive contre les +Chiaïtes, obtint sur eux quelques succès qui les décidèrent à traiter +avec lui, et bientôt l'Irak reconnut son autorité. + +[Note 325: Conformément à une prescription de leur secte.] + +[Note 326: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 158.] + +VICTOIRE DE ZOHÉÏR SUR LES BERBÈRES. MORT DE KOCÉÏLA.--Malgré les +difficultés auxquelles Abd-El-Malek avait à faire face, il ne cessait de +tourner ses regards vers la Berbérie. Il recevait du reste des appels +pressants du gouverneur de l'Egypte, auquel Zohéïr demandait des +renforts pour reprendre l'offensive. Vers 688, un corps de plusieurs +milliers d'Arabes lui fut envoyé, ainsi que des secours en argent. +Zohéïr se mit alors en marche vers l'Ifrikiya. Kocéïla jugeant la +position de Kaïrouan peu favorable pour la défense, s'était retiré à +Mems, à l'est de Sebiba, près de la branche orientale de la Medjerda et +y attendait, dans une position retranchée, l'attaque de l'ennemi; des +contingents grecs et des colons latins étaient venus l'y rejoindre. + +Zohéïr rentra, sans coup férir, en possession de Kaïrouan, puis, après +avoir donné trois jours de repos à ses troupes, il marcha contre +l'ennemi. La bataille fut longue et acharnée; mais les indigènes, ayant +vu tomber Kocéïla et les principaux chefs chrétiens, commencèrent à +plier. Les Musulmans redoublèrent alors d'ardeur et la victoire se +décida pour eux. La déroute fut désastreuse. Poursuivis l'épée dans les +reins, les Berbères se jetèrent en partie dans l'Aourès; les autres +gagnèrent le Zab, où les Arabes les relancèrent. La tribu des Aoureba +fut à peu près détruite; ses débris cherchèrent un refuge dans le +Mag'reb central et se fixèrent dans les montagnes qui environnent Fès, +où ils se fondirent parmi les autres Berbères. C'est un nom que nous +n'aurons plus l'occasion de prononcer. + +ZOHÉÏR ÉVACUE L'IFRIKIYA.--Zohéïr rétablit ainsi l'autorité arabe en +Mag'reb; mais cette victoire était précaire, car le peuple indigène, +malgré ses pertes, restait à peu près intact, et son hostilité +n'attendait qu'une occasion pour se manifester. Le général arabe +manquait de troupes pour compléter sa conquête et le khalife n'était +certes pas en mesure de lui en envoyer. Il n'est donc pas surprenant que +Zohéïr ait songé à la retraite; de plus, les auteurs nous le +représentent comme un musulman fervent, n'ayant pas les qualités +administratives nécessaires dans sa situation. Et puis, il était bien +loin pour suivre les événements d'Orient; or, tous ces premiers +conquérants avaient les yeux tournés vers l'est. El-Kairouani prétend +que «Zohéïr ne tarda pas à reconnaître combien était lourd le fardeau +dont il était chargé et craignit que son cœur ne se corrompît au sein de +la puissance et de l'abondance dont il jouissait en Ifrikiya[327]». Quoi +qu'il en soit, il quitta Kaïrouan avec ses principaux guerriers. Parvenu +à Barka, il se heurta contre une troupe de Grecs qui venaient de faire +une descente et de ravager le pays. Il les attaqua aussitôt, malgré la +supériorité de leur nombre, et périt avec toute son escorte (690). + +[Note 327: P. 51.] + +MORT DU FILS DE ZOBÉÏR. TRIOMPHE D'ABD-EL-MALEK.--Abd-el-Malek reçut la +nouvelle du désastre d'Afrique alors qu'il était occupé à réduire les +Chiaïtes. Après avoir traité avec eux et soumis l'Irak à son autorité, +il ne pouvait encore se tourner vers l'Afrique, car il fallait, avant +tout, vaincre son compétiteur Abd-Allah. Celui-ci se flattait que le +khalife n'oserait pas assiéger La Mekke. Il se trompait. Bientôt l'armée +syrienne, commandée par El-Hadjadj, parut sous les murs de la ville +sainte et en commença l'investissement (692). Durant de longs mois, les +assiégés résistèrent avec énergie à toutes les attaques et supportèrent +les tourments de la famine. Le courage d'Abd-Allah était soutenu par sa +mère, âgée de près de cent ans; lorsque tout moyen de résister fut +épuisé, elle répondit stoïquement à son fils qui lui demandait ce qu'il +lui restait à faire: «mourir!». Peu d'instants après, Abd-Allah, s'étant +armé de pied en cap, vint dire un dernier adieu à sa mère; mais +celle-ci, apercevant qu'il portait une cotte de maille, la lui fit +enlever en disant: «Quand on est décidé à mourir, on n'a pas besoin de +cela.» Le fils de Zohéïr, après avoir combattu bravement, tomba percé de +coups; sa tête fut envoyée au khalife (oct. 692). Ainsi finit cette +révolte qui durait depuis de longues années. Abd-el-Malek restait maître +incontesté du khalifat, mais de quelles difficultés n'était-il pas +environné? Les Kharedjites étaient toujours en insurrection et l'Irak +sans cesse menacé. Plusieurs armées envoyées contre eux avaient subi de +honteuses défaites, suivies de cruautés épouvantables, car la férocité +de ces sectaires contre les païens s'accroissait avec les difficultés +qu'ils rencontraient. Enfin El-Hadjadj, le vainqueur du fils de Zobéïr, +fut chargé de réduire les rebelles et, après deux années de luttes, il +parvint, grâce à son énergie, à les forcer de mettre bas les armes +(696). Les Kelbites avaient contribué pour beaucoup au triomphe du +khalife et faisaient valoir avec arrogance leurs services. Abd-el-Malek, +irrité de leurs exigences, accorda toutes ses faveurs aux Kaïsites, et +accabla d'humiliations leurs rivaux. + +SITUATION DE L'AFRIQUE. LA KAHÉNA.--Libre enfin, le khalife tourna ses +regards vers l'Afrique et se disposa à tirer vengeance de la défaite et +de la mort de son lieutenant. + +Après la fuite des Arabes, la révolte s'était répandue de nouveau chez +les Berbères: les Aoureba étaient détruits, et chaque tribu prétendait +imposer son chef aux autres; de là des luttes interminables. Dans les +derniers temps une sorte d'apaisement s'était produit et les indigènes +de l'Ifrikiya avaient reconnu l'autorité d'une femme Dihia ou Damïa, +fille de Tabeta, fils d'Enfak, reine des Djeraoua (Zénètes) de l'Aourès. +Cette femme remarquable appartenait, dit El-Kaïrouani, à une des plus +nobles familles berbères ayant régné en Afrique. «Elle avait trois fils, +héritiers du commandement de la tribu et, comme elle les avait élevés +sous ses yeux, elle les dirigeait à sa fantaisie et gouvernait, par leur +intermédiaire, toute la tribu. Sachant par divination la tournure que +chaque affaire importante devait prendre, elle avait fini par obtenir, +pour elle-même, le commandement[328].» Cette prétendue faculté de +divination fit donner à Dihia, par les Arabes, le surnom d'_El-Kahéna_, +(la devineresse). Sa tribu était juive, ainsi que l'affirme +Ibn-Khaldoun[329], et il est possible que ce nom de Kahéna, que les +Musulmans lui appliquaient, avec un certain mépris, ait été, au +contraire, parmi les siens, une qualité quasi-sacerdotale. + +[Note 328: El-Kaïrouani, p. 53. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 213 t. III, +p. 193. En-Nouéïri, p. 338 et suiv.] + +[Note 329: T. I, p. 208.] + +Les relations de la Kahéna avec Kocéïla et la part active qu'elle prit à +la conspiration qui se dénoua à Tehouda, sont affirmées par les auteurs. +Après la mort de Kocéïla, un grand nombre de Berbères se joignirent à +elle, dans ses retraites fortifiées de l'Aourès. Ainsi le drapeau de +l'indépendance berbère avait été relevé par une femme qui avait su +rallier les forces éparses de ce peuple, calmer les rivalités et imposer +son autorité même aux Grecs. La situation avait donc changé de face en +Berbérie et les Arabes allaient en faire l'épreuve. + +EXPÉDITION DE HAÇANE EN MAG'REB. VICTOIRE DE LA KAHÉNA.--En 696, le +khalife ayant réuni une armée de quarante mille hommes en confia le +commandement à Haçane-ben-Nomane, le Ghassanide, et l'envoya en Egypte, +où son autorité était encore méconnue en maints endroits. L'année +suivante, il lui expédia l'ordre de marcher sur le Mag'reb. «Je te +laisse les mains libres, lui écrivit-il, puise dans les trésors de +l'Egypte et distribue des gratifications à tes compagnons et à ceux qui +se joindront à toi. Ensuite, va faire la guerre sainte en Ifrikiya et +que la bénédiction de Dieu soit avec toi[330].» + +[Note 330: En-Nouéïri, p. 338.] + +Parvenu en Mag'reb avec son immense armée, Haçane entra à Kaïrouan, dont +la possession ne lui fut pas disputée; puis il alla attaquer et enlever +Karthage. Les habitants eurent en partie le temps de se réfugier sur +leurs navires et de gagner les îles de la Méditerranée. Quant aux +troupes grecques, elles essayèrent de se rallier à Satfoura, près de +Benzert, mais ce fut pour essuyer un véritable désastre. Sur ces +entrefaites, une flotte byzantine, envoyée de Constantinople, sous le +commandement du patrice Jean, aborda à Karthage. Appuyés par les +indigènes et des aventuriers de toute race, les Grecs rentrèrent +facilement en possession de cette ville. + +Mais aussitôt le khalife équipa et expédia une flotte considérable qui +ne tarda pas à arriver en Afrique; en même temps Haçane revenait mettre +le siège devant Karthage. Ces deux forces combinées eurent facilement +raison des chrétiens, dont les débris se rembarquèrent et regagnèrent +l'Orient (698). Ce fut la dernière tentative de l'empire pour conserver +sa colonie africaine. Dès lors les chrétiens restés en Ifrikiya se +virent forcés d'unir intimement leur sort à celui des indigènes. Après +ces campagnes, Haçane dut se retirer à Kaïrouan, pour donner quelque +repos à ses troupes et se reformer avant d'entreprendre l'expédition de +l'Aourès. + +Pendant ce temps, la Kahéna se préparait activement à la lutte en +appelant aux armes les Berbères et en enflammant leur courage. Ayant +appris que Haçane s'était mis en marche, elle descendit de ses montagnes +et alla détruire les remparts de Bar'aï, soit pour que le général arabe +ne s'attardât pas à en faire le siège et vînt directement attaquer les +Berbères dans le terrain qu'elle avait choisi, soit pour qu'il ne pût +s'appuyer sur aucun retranchement, s'il était parvenu à l'enlever. + +Haçane marchant directement contre son ennemi lui livra bataille sur les +bords de l'Ouad-Nini, près de Bar'aï[331]. Au point du jour on en vint +aux mains. L'avant-garde berbère, commandée par un ancien général de +Kocéïla, obtint les premiers succès et, après une lutte acharnée, les +Arabes furent enfoncés de toutes parts et mis en pleine déroute. Haçane, +avec les débris de ses troupes, prit la fuite vers l'est, poursuivi +l'épée dans les reins jusqu'à Gabès: il ne s'arrêta que dans la province +de Barka, où il s'établit dans des postes retranchés qui reçurent son +nom: _Koçour Haçane_. + +[Note 331: Ibn-Khaldoun donne la Meskiana comme le théâtre de cette +bataille; mais nous adoptons l'indication d'En-Nouéïri qui est la plus +plausible.] + +LA KAHÉNA REINE DES BERBÈRES. SES DESTRUCTIONS.--Les Arabes avaient +laissé sur le champ de bataille un grand nombre d'entre eux; de plus, +quatre-vingts prisonniers, presque tous nobles, étaient aux mains des +vainqueurs. La Kahéna les traita avec bonté et les mit en liberté, à +l'exception d'un seul, Khaled, fils de Yézid, de la tribu de Kaïs, jeune +homme d'une grande beauté, qu'elle combla de présents et qu'elle adopta +en faisant le simulacre de l'allaiter, coutume qui, selon le Baïan, +consacrait l'adoption chez les Berbères. Nous verrons plus loin de +quelle façon Khaled reconnut ces procédés. Ainsi, pour la deuxième fois, +les sauvages Berbères donnaient une leçon d'humanité à ceux qui se +présentaient comme les apôtres du vrai Dieu et qui n'employaient +d'autres moyens que la violence, le meurtre et la dévastation. + +L'Ifrikiya et même, s'il faut en croire les auteurs arabes, tout le +Mag'reb, reconnurent alors l'autorité de la Kahéna. De quelle façon +exerça-t-elle le pouvoir suprême? D'après un passage d'En-Nouéïri, la +Kahéna aurait tyrannisé les Berbères. Il est certain que, prévoyant le +retour des Arabes, elle chercha à les éloigner en faisant le vide devant +eux. «Les Arabes veulent s'emparer des villes, de l'or et de l'argent, +tandis que nous, nous ne désirons posséder que des champs pour la +culture et le pâturage. Je pense donc qu'il n'y a qu'un plan à suivre: +c'est de ruiner le pays pour les décourager[332].» Tel fut son +raisonnement et, passant aussitôt à l'exécution, elle envoya des agents +dans toutes les directions, ruiner les villes, renverser les édifices, +détruire et incendier les jardins. De Tunis à Tanger, le pays qui, au +dire des auteurs, n'était qu'une succession de bosquets, fut transformé +en désert. + +[Note 332: En-Nouéïri, p. 340.] + +Ce sacrifice était héroïque. Il a été pratiqué plus d'une fois par des +patriotes préférant leur propre ruine à la servitude; mais les Berbères +n'ont jamais su sacrifier au salut de la patrie leurs intérêts +immédiats. Et puis, il y avait, dans la rigueur de cette mesure, comme +une sorte de vengeance du nomade habitant des hauts plateaux dénudés, +contre les gens du littoral établis dans les campagnes ombragées et +fraîches. Rien ne pouvait être plus sensible à ces petits cultivateurs +que de voir disparaître en un jour, avec leur fortune, le fruit +d'efforts séculaires. Aussi furent-ils profondément irrités et se +détachèrent-ils de la Kahéna. + +DÉFAITE ET MORT DE LA KAHÉNA.--Après sa retraite, Haçane était resté à +Barka, où il avait reçu du khalife l'ordre d'attendre des renforts. Mais +le Khoraçan venait de se mettre en révolte (700); un Kaïsite du nom de +Abd-er-Rahman s'était fait proclamer khalife et bientôt Basra et Koufa +étaient tombées aux mains des rebelles. En 703, Abd-er-Rahman ayant été +tué, la révolte ne tarda pas à être apaisée et le khalife put s'occuper +du Mag'reb. + +Haçane, après avoir reçu des renforts et de l'argent, se mit en marche, +parfaitement renseigné sur la situation en Berbérie par les nouvelles +que lui faisait parvenir l'Arabe Khaled, fils adoptif de la Kahéna, au +moyen d'émissaires secrets. + +A l'approche de l'ennemi, la Kahéna ne se fit pas d'illusion sur le sort +qui l'attendait, et l'on ne manqua pas d'attribuer à des pratiques +divinatoires ce que sa perspicacité lui faisait entrevoir. + +Ayant réuni ses fils, elle leur dit: «Je sais que ma fin approche; +lorsque je regarde l'Orient, j'éprouve à la tête des battements qui m'en +avertissent[333]»; elle leur ordonna de faire leur soumission au général +arabe et de se mettre à son service, ce qui semble indiquer une +intention de se venger des Berbères, dont la lâcheté allait causer sa +perte. On insistait autour d'elle pour qu'elle prît la fuite, mais elle +repousssa avec indignation ce conseil. «Celle qui a commandé aux +chrétiens, aux Arabes et aux Berbères, dit-elle, doit savoir mourir en +reine!» + +Dans quelle localité la Kahéna attendit-elle le choc des Arabes? S'il +faut en croire El-Bekri, elle se serait retranchée dans le château +d'El-Djem, qui aurait été appelé pour cela _Kasr-el-Kahena_; mais il est +plus probable qu'elle se retira dans l'Aourès, car il résulte de l'étude +comparée des auteurs que Haçane marcha directement vers cette montagne, +en passant par Gabès, Gafça et le pays de Kastiliya. Quand il fut proche +du campement de la reine berbère, il vit venir au devant de lui les deux +fils de celle-ci, accompagnés de l'Arabe Khaled. Les deux chefs +indigènes furent conduits par son ordre à l'arrière-garde; quant à +Khaled, il reçut le commandement d'un corps d'attaque. + +La bataille fut longue et acharnée et, pendant un instant, le succès +parut se prononcer pour les Berbères; mais, dit En-Nouéïri, Dieu vint au +secours des Musulmans, qui finirent par remporter la victoire. La Kahéna +y périt glorieusement. Selon une autre version, elle aurait été +entraînée dans la déroute et atteinte par les Arabes dans une localité +qui fut appelée en commémoration _Bir-el-Kahéna_. Sa tête fut envoyée à +Abd-el-Malek[334]. Telle fut la fin de cette femme remarquable, et l'on +peut dire qu'avec elle tomba l'indépendance berbère[335]. + +[Note 333: El-Kaïrouani, p. 54.] + +[Note 334: _Ibid_.] + +[Note 335: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 207 et suiv., t. III, p. 193 et +suiv. En-Nouéïri, p. 339 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, p. 76, 77.] + +CONQUÊTE ET ORGANISATION DE L'IFRIKIYA PAR HAÇANE.--Après la défaite de +leur reine, les Berbères de cette région se soumirent en masse au +vainqueur et acceptèrent l'islamisme. Ils fournirent à Haçane un corps +de douze mille auxiliaires à la tête desquels les fils de la Kahéna +furent placés. Grâce à ce renfort, le général arabe put compléter sa +victoire en réduisant les autres centres de résistance où les Grecs, +aidés des indigènes, tenaient encore; puis il rentra à Kaïrouan. Il +s'occupa alors de régler les détails de l'administration, et notamment +de la fixation de l'impôt foncier (_kharadj_), auquel il soumit les +populations berbères et celles d'origine chrétienne[336]. + +Ce fut, sans doute, vers cette époque qu'il établit à Tunis une colonie +de mille familles coptes venues d'Egypte[337]. Mais c'est en vain que +Haçane s'était mérité le surnom de «_vieillard intègre_». Les grandes +richesses rapportées de ses expéditions, et conservées par lui pour le +khalife, faisaient des envieux et bientôt il se vit dépossédé de son +commandement par le gouverneur de l'Egypte et reçut l'ordre de se rendre +en Orient. Il partit en emportant tout ce butin qui avait servi de +prétexte à sa révocation et dont on le dépouilla à son passage en +Egypte. Mais il avait su conserver ce qu'il possédait de plus précieux +et put enfin le remettre au khalife, en se justifiant de toute +inculpation. On voulut lui restituer son commandement, mais il protesta +qu'il ne servirait plus la dynastie oméïade. + +[Note 336: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 215.] + +[Note 337: El-Kaïrouani, p. 55.] + +MOUÇA-BEN-NOCÉÏR ACHÈVE LA CONQUÊTE DE LA BERBÉRIE.--En 705, +Mouça-ben-Nocéïr arriva à Kaïrouan avec le titre de gouverneur de +l'Ifrikiya. Cette province releva directement du khalifat et fut dès +lors indépendante de l'Egypte. Il trouva un commencement d'organisation +en Ifrikiya, mais dans les deux Mag'reb l'anarchie était à son comble: +les tribus berbères étaient toutes en lutte les unes contre les autres. +Les Mag'raoua en profitaient pour s'étendre au nord et à l'ouest, au +détriment des Sanhadja. «Conquérir l'Afrique est chose impossible, avait +écrit le précédent gouverneur au khalife; à peine une tribu berbère +est-elle exterminée, qu'une autre vient prendre sa place[338].» Le +Mag'reb était couvert de ruines et changé en solitude. + +Les détails fournis par les auteurs arabes sur les premiers actes du +gouvernement de Mouça sont contradictoires. Il paraît probable qu'il +commença par rétablir la tranquillité dans l'Ifrikiya et le Mag'reb +central, au moyen d'expéditions dans lesquelles il déploya la plus +grande rigueur. En même temps il s'appliquait à former de bonnes troupes +indigènes et à organiser une flotte au moyen de laquelle il pût piller +les îles de la Méditerranée. Cela fait, il entreprit une campagne dans +l'ouest, où les Berbères n'avaient pas revu d'Arabes depuis Okba; aussi +avaient-ils repris leur liberté et répudié le culte musulman. Il +infligea d'abord une défaite aux R'omara, mais, parvenu à Ceuta, il +trouva cette ville en état de défense, sous le commandement du comte +Julien, et essaya en vain de la réduire. Il fit dés razzias aux +environs, espérant affamer la place; mais Julien recevait par mer des +vivres d'Espagne, et chaque fois qu'il se mesurait avec les Musulmans +leur faisait éprouver de rudes échecs[339]. Abandonnant ce siège, Mouça +pénétra au cœur de l'Atlas et attaqua et réduisit les tribus +masmoudiennes. Après s'être avancé jusqu'au Sous, il traversa le pays de +Derâ et porta ses armes victorieuses jusqu'aux oasis de +Sidjilmassa[340]. Ayant soumis toutes ces contrées et exigé des otages +de chaque tribu, il revint vers Tanger et s'empara de cette ville. + +[Note 338: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 229.] + +[Note 339: _Akhbar Madjouma_, apud Dozy, _Recherches sur l'histoire +de l'Espagne_, t. I, p. 45.] + +[Note 340: Tafilala]. + +Le gouverneur plaça à Tanger un berbère converti du nom de Tarik, auquel +il laissa un corps nombreux de cavaliers indigènes. Vingt-sept Arabes +restèrent également dans la contrée pour instruire les Berbères dans la +religion musulmane. Vers 708, le gouverneur rentra à Kaïrouan en +rapportant un butin considérable dont le quint fut envoyé au khalife. Il +s'occupa avec activité des intérêts de la religion. «Toutes les +anciennes églises des chrétiens furent transformées en mosquées», dit +l'auteur du Baïan. La conquête de l'Afrique septentrionale était +terminée; mais ce théâtre n'était déjà plus assez vaste pour les Arabes; +ils allaient reporter sur l'Europe leur ardeur et faire trembler la +chrétienté dans ses fondements. Déjà, depuis quelques années, ils +exécutaient d'audacieuses courses sur mer et portaient la dévastation +sur les rivages de la Sicile, de la Sardaigne et des Baléares. + +Ainsi, en un peu plus de cinquante ans, fut consommé l'asservissement du +peuple berbère aux Arabes, et l'Afrique devint musulmane. Mais, si la +Berbérie avait changé de maîtres, aucun élément nouveau de population +n'y avait été introduit. Le gouverneur arabe de Kaïrouan remplaçait le +patrice byzantin de Karthage. De petites garnisons laissées dans les +postes importants, des missionnaires parcourant les tribus pour répandre +l'islamisme, ce fut à quoi se borna l'occupation. Le Mag'reb, tout en se +laissant extérieurement arabiser, demeura purement berbère. La faiblesse +de l'occupation, qui ne fut pas complétée par une immigration coloniale, +devait permettre aux indigènes de se débarrasser bientôt de la +domination du khalifat. + + + + +CHAPITRE III + +CONQUÊTE DE L'ESPAGNE.--RÉVOLTE KHAREDJITE +709--750 + + +Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne.--Conquête +de l'Espagne par Tarik et Mouça. Destitution de Mouça.--Situation de +l'Afrique et de l'Espagne.--Gouvernement de +Mohammed-ben-Yezid.--Gouvernement d'Ismaïl-ben-Abd-Allah.--Gouvernement +de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassiné.--Gouvernement +d'Obéïd-Allah-ben-El-Habhab.--Gouvernement de +Bichr-ben-Safouane.--Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de +Poitiers.--Despotisme et exactions des Arabes.--Révolte de Meicera, +soulèvement général des Berbères.--Défaite de Koltoum à +l'Ouad-Sebou.--Victoires de Hendhala sur les Kharedjites.--Révolte de +l'Espagne; les Syriens y sont transportés.--Abd-er-Rahman-ben-Habib +usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.--Chute de la dynastie oméïade: +établissement de la dynastie abbasside. + + +LE COMTE JULIEN POUSSE LES ARABES À LA CONQUÊTE DE L'ESPAGNE.--Si toute +résistance ouverte avait cessé en Afrique, le pays ne pouvait cependant +pas être considéré comme soumis d'une façon définitive. Les Berbères +étaient plutôt épuisés que domptés, et l'on devait s'attendre à de +nouvelles révoltes, aussitôt qu'ils auraient eu le temps de reprendre +haleine. Un événement inattendu vint en ajourner l'explosion, en +fournissant un aliment aux forces actives berbères. + +En 709, Wiltiza, roi des Goths d'Espagne, étant mort, un de ses +guerriers, nommé Roderik, s'empara du pouvoir, ou peut-être y fut porté +par acclamation, au détriment des fils de son prédécesseur, nommés +Sisebert et Oppas[341]. Ceux-ci vinrent à Ceuta demander asile au comte +Julien et furent rejoints en Afrique par les partisans de la famille +spoliée. Peut-être faut-il ajouter à cela la tradition d'après laquelle +une fille de Julien, qui se trouvait à la cour des rois goths, aurait +été outragée par Roderik. Toujours est-il que Julien devint l'ennemi le +plus acharné de cette dynastie et ne songea qu'à tirer de son chef la +plus éclatante vengeance. Entré en relations avec Tarik, gouverneur de +Tanger, il ouvrit à ce Berbère son petit royaume et le poussa à envahir +l'Espagne, lui offrant de lui servir de guide et lui donnant des +renseignements précieux sur l'intérieur du pays. + +[Note 341: _Akhbar Madjouma, loc. cit._, p. 46.] + +Le khalife Abd-el-Malek était mort et avait été remplacé par son fils +El-Oualid, en 705. Mouça ne pouvait se lancer dans une entreprise telle +que la conquête de l'Espagne, sans lui demander son assentiment; mais le +khalife voulut avant tout qu'on reconnût bien les lieux. «Faites +explorer l'Espagne par des troupes légères, mais gardez-vous d'exposer +les Musulmans aux périls d'une mer orageuse,» telles furent ses +instructions. En conséquence, Mouça chargea un de ses clients nommé +Tarif d'aller faire une reconnaissance, et lui confia dans ce but quatre +cents hommes et cent chevaux[342]. Ayant abordé à l'île qui reçut son +nom (Tarifa), ce général occupa Algésiras et reconnut que sa baie était +fort propice à un débarquement. Il rentra en Afrique avec un riche butin +et de belles captives (710). + +[Note 342: _Akhbar Madjouma, loc. cit._, p. 47.] + +CONQUÊTE DE L'ESPAGNE PAR TARIK ET MOUÇA.--Le khalife ayant alors +autorisé l'expédition, on établit un camp près de Tanger et bientôt une +armée de sept ou huit mille Berbères convertis, avec trois cents +Arabes[343] comme chefs, s'y trouva concentrée. En mai 711, l'armée +traversa le détroit, au moyen de quatre navires fournis sans doute par +Julien, et aborda au pied du mont Calpé, qui fut appelé du nom du chef +de l'expédition _Djebel Tarik_. Ce général reçut encore un renfort de +cinq mille Berbères, puis, ayant brûlé ses vaisseaux, il pénétra dans +l'intérieur du pays, guidé par le comte Julien. + +Roderik était occupé à combattre les Basques, dans le nord de son +royaume. En apprenant l'invasion des Arabes, il réunit des forces +s'élevant, dit-on, à cent mille hommes, et marcha contre les ennemis. La +rencontre eut lieu en un endroit appelé par certains auteurs arabes +Ouad-Bekka[344], et les ennemis en vinrent aux mains le 17 juillet. +Pendant huit ou neuf jours consécutifs, il y eut une suite de combats, +mais les ailes de l'armée des Visigoths ayant lâché pied, le centre, où +se trouvait le roi, eut à supporter tout l'effort des Musulmans. Roderik +mourut en combattant et son armée se débanda. D'après la chronique que +nous avons plusieurs fois citée, le roi goth aurait confié le +commandement des deux ailes de son armée aux fils de Wittiza, +réconciliés avec lui; mais ceux-ci, pour se venger de l'usurpateur, +l'auraient trahi en entraînant les troupes confiées à leurs ordres[345]. + +[Note 343: On a beaucoup discuté sur le chiffre et la composition de +cette armée expéditionnaire. Nous adoptons les renseignements fournis à +cet égard par En-Nouéïri, p. 344 et suiv., Ibn-Khaldoun, t. I, p. 245, +et El-Kaïrouani, p. 58. L'_Akhbar Madjouma_ donne le chiffre de 7,000 +Berbères.] + +[Note 344: D'autres ont écrit ouad Leka, et cette rivière a été +assimilée au Guadalete. Mais Dozy a établi qu'il faut adopter +Ouad-Bekka, contrée qui se trouve à une lieue au nord de l'embouchure du +Barbate, non loin du cap Trafalgar, entre Vejer de la Frontera et +Cornil.» (_Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, t. I, p. 314 et +suiv.).] + +[Note 345: _Akhbar Madjouma_.] + +Les chrétiens, s'étant ralliés auprès d'Ejiça, y essuyèrent une nouvelle +défaite. Ce double succès mit fin à l'empire des Goths et ouvrit +l'Espagne aux Musulmans. + +Tarik, sans tenir compte des ordres de Mouça qui lui avait fait dire de +l'attendre, continua sa marche victorieuse sur Tolède, alors capitale de +l'Espagne, tandis que trois corps détachés allaient prendre possession +de Grenade, de Malaga et d'Elvira. S'étant rendu maître de Tolède, il y +réunit toutes ses prises, qui étaient considérables, pour les remettre +au gouverneur de l'Afrique. Lorsqu'une ville était enlevée, les +Musulmans armaient les Juifs s'y trouvant et les chargeaient de la +défendre; puis ils continuaient leur route[346]. + +Mouça avait appris avec une vive jalousie les succès de son lieutenant, +et il s'était décidé aussitôt, malgré son grand âge, à se rendre en +Espagne. C'était un homme de très basse extraction, dominé par la soif +de l'or, et cette passion n'avait pas été sans lui attirer de graves +affaires. Ayant réuni une armée de quinze à dix-huit mille guerriers, +tant arabes que berbères, il partit pour l'Espagne, en laissant +l'Ifrikiya sous le commandement de son fils Abd-Allah et débarqua à +Algésiras pendant le mois de ramadan 93 (juin-juillet 712). Au lieu de +traverser les pays conquis par Tarik, Mouça voulut suivre une nouvelle +voie et conquérir aussi des lauriers; des chrétiens lui servirent, +dit-on, de guides. Carmona et Séville tombèrent en son pouvoir, mais il +fut arrêté par Mérida[347], ville somptueuse qui contenait un nombre +considérable d'habitants, et dont il dut entreprendre un siège régulier. +Ce ne fut qu'en juin 713 qu'il parvint à se rendre maître de Mérida, +après une résistance héroïque des assiégés. + +[Note 346: _Ibid._, p. 55.] + +[Note 347: L'antique Emerita-Augusta.] + +Sur ces entrefaites, Mouça, s'étant rendu à Tolède, se rencontra auprès +de cette ville avec Tarik. Il avait conçu contre celui-ci une violente +jalousie qui s'était transformée en haine ardente; aussi, bien que son +lieutenant se présentât avec l'attitude la plus respectueuse, il +l'accabla d'injures et de reproches et, dans sa violence, alla jusqu'à +le frapper au visage; puis il le fit jeter dans les fers et aurait +ordonné sa mort, si des officiers ne s'étaient interposés. Cette +conduite souleva contre lui une véritable réprobation, dont l'expression +fut portée au khalife[348]. + +[Note 348: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 348. En-Nouéïri, p. 345. +El-Kaïrouani, p. 57 et suiv. El-Marrakchi (_Hist. des Almohades_, édit. +arabe de Dozy, Leyde, 1847, p. 6 et suiv.).] + +DESTITUTION DE MOUÇA.--Tandis que les Berbères, conduits par les Arabes, +conquéraient l'Espagne au khalifat, les armées musulmanes s'emparaient +de Samarkand, et s'avançaient victorieuses vers l'est, à travers l'Inde, +jusqu'à l'Himalaya. L'histoire n'offre peut-être pas d'autre exemple de +succès aussi grands dans un règne aussi court que celui d'El-Oualid. +Mais ce prince n'entendait pas partager sa puissance avec ses généraux, +et il trouvait que les contrées sur lesquelles s'étendait l'autorité de +Mouça étaient bien grandes. Aussi, saisit-il avec empressement +l'occasion fournie par l'odieuse conduite de son lieutenant, pour lui +intimer l'ordre de se présenter devant lui. + +Mouça, qui venait de s'avancer en vainqueur jusqu'aux Pyrénées, ne +voulut pas croire qu'on le rappelait et il fallut qu'un nouvel émissaire +vint prendre par la bride sa monture, pour le décider à s'arrêter. Le +gouverneur, laissant, en Espagne, le commandement à son fils +Abd-el-Aziz, rentra à Kaïrouan pour se préparer au départ. Son troisième +fils, Abd-el-Malek, fut placé à Ceuta, afin de commander le détroit. En +715, Mouça partit pour l'Orient, emportant un butin considérable, enlevé +aux palais et aux églises de la péninsule. A sa suite marchaient +enchaînées trente mille esclaves chrétiennes[349]. Ces riches présents +ne purent désarmer la colère du khalife qui l'accabla de reproches et le +frappa d'une forte amende. Peu de jours après, El-Oualid cessait de +vivre et était remplacé par son frère Soléïman. C'était la chute des +kaïsites; mais Mouça, bien que kelbite, n'en profita pas et resta dans +l'ombre jusqu'à sa mort. + +[Note 349: Il est inutile de faire ressortir l'exagération de ce +chiffre.] + +SITUATION DE L'AFRIQUE ET DE L'ESPAGNE.--Cependant, en Afrique, les +Berbères continuaient à se jeter en foule sur l'Espagne. La vue des +prises rapportées par Mouça avait enflammé leur cupidité et redoublé +l'ardeur des néophytes. Aussitôt qu'un groupe était prêt, on l'envoyait +à la _guerre sainte_, et ce courant ininterrompu permettait de se porter +en avant, car les premiers arrivés s'étaient établis dans le territoire +conquis. Les Arabes, profitant de la conquête faite par les Berbères, +avaient commencé par garder pour eux la fertile Andalousie. Quant aux +Africains, on les avait relégués dans les plaines arides de la Manche et +de l'Estramadure, dans les âpres montagnes de Léon, de Galice, +d'Asturie, où il fallait escarmoucher sans cesse contre les chrétiens +mal domptés[350]. Les Musulmans, poussés par derrière par les arrivées +incessantes, n'allaient pas tarder à franchir les Pyrénées. Des chefs +arabes les conduisaient au pillage de la chrétienté. + +Mouça avait partagé entre ses guerriers les terres et le butin conquis +par les armes, en réservant toutefois le cinquième pour le prince. Les +terres ainsi réservées formèrent le domaine public et furent cultivées +par des indigènes, chrétiens ou convertis, qui reçurent comme salaire le +cinquième des récoltes, en raison de quoi ils furent appelés _khemmas_. +Dans les localités où les populations s'étaient soumises en vertu de +traités, les chrétiens conservèrent leurs terres et leurs arbres, à +charge de payer un impôt foncier. Du reste, un grand nombre de chrétiens +embrassèrent l'islamisme, soit pour conserver leurs biens, soit pour +échapper aux mauvais traitements. Selon une chronique latine, ces +apostats répondaient aux reproches de leurs prêtres: «Si le catholicisme +était la vraie religion, pourquoi Dieu aurait-il livré notre pays, qui +pourtant était chrétien, aux sectateurs d'un faux prophète? Pourquoi les +miracles que vous nous racontez ne se sont-ils pas renouvelés, alors +qu'ils auraient pu sauver notre patrie?»[351]. + +[Note 350: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 255.] + +[Note 351: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, t. I, p. 19 +et passim. + +Abd-el-Aziz, en Espagne, avait continué à étendre les conquêtes des +Musulmans. Séduit par les charmes de la belle Egilone, veuve de Roderik, +il l'avait épousée, bien qu'elle fût chrétienne. Il vivait en roi à +Séville, nouvelle capitale du pays, et traitait les populations +chrétiennes avec une grande douceur. Cette bienveillance irritait, le +fanatisme des Musulmans, qui l'attribuaient à l'influence d'Egilone, et +les ennemis du gouverneur répétaient qu'il était sur le point +d'abandonner l'islamisme et de se déclarer roi indépendant. + +La loi musulmane dispose que tous les biens mobiliers ou immobiliers +conquis les armes à la main appartiennent aux vainqueurs, déduction +faite du cinquième revenant au _prince_. Les terres appartiennent au +prince seul, lorsqu'elles sont acquises par traité ou échange. Les +Infidèles peuvent acheter la faveur de continuer à les exploiter, en +payant la Djazia (tribut). Ceux qui occupent les terres conquises sont +frappés d'un cens déterminé, appelé _Kharadj_. L'infidèle se débarrasse +de ces charges en devenant musulman. Le cinquième prélevé sur les +dépouilles doit être employé par le prince en dépenses d'intérêt +général. Voir _Institutions du droit musulman relatives à la guerre +sainte_, par Reland, trad. Solvet (Alger, 1838), et Koran, sour. 8, v. +42.] + +GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-YEZID.--Cependant le khalife Soléïman, +après avoir cherché un homme digne de sa confiance, nomma comme +gouverneur de l'Ifrikiya Mohammed-ben-Yezid, et le chargea de réclamer +aux fils de Mouça des sommes considérables, sous le prétexte que leur +père ne s'était pas acquitté des amendes à lui imposées. Dès son arrivée +en Afrique, le nouveau gouverneur fit arrêter Abd-Allah et Abd-el-Malek +et les tint dans une étroite captivité; El-Kairouani prétend même qu'ils +furent mis à mort. + +Ces procédés n'étaient pas faits pour rattacher Abd-el-Aziz au khalife. +On dit qu'il rompit entièrement avec lui. Ne pouvant songer à l'attaquer +ouvertement, Soléïman écrivit secrètement à El-Habib-ben-Abou-Obéïda, +petit-fils du grand Okba, qui se trouvait en Espagne, et le chargea de +le débarrasser de ce compétiteur par l'assassinat. Une conspiration +s'ourdit autour d'Abd-el-Aziz et les conjurés le mirent à mort en pleine +mosquée, pendant qu'il prononçait la prière du vendredi. Sa tête fut +envoyée au khalife[352] (août-septembre 715). Le commandement de +l'Espagne resta quelque temps entre les mains d'un neveu de +Mouça-ben-Nocéïr, nommé Ayoub; peu après, Mohammed-ben-Yezid, qui avait +pris en mains l'administration de toutes les conquêtes de l'ouest, +envoya comme lieutenant dans la péninsule, El-Horr-ben-Abd-er-Rahman. + +[Note 352: En-Nouéïri, p. 379.] + +GOUVERNEMENT D'ISMAÏL-BEN-ABD-ALLAH.--En octobre 717, le khalife +Soléïman, étant mort, fut remplacé par Omar II. Peu après, +Mohammed-ben-Yezid était rappelé et Ismaïl-ben-Abd-Allah, petit fils +d'Abou-el-Mehadjer, venait prendre le commandement du Mag'reb. Il arriva +avec l'ordre d'appliquer tous ses soins à achever la conversion des +Berbères. Il paraît même que le khalife adressa aux indigènes du Mag'reb +un manifeste qui fut répandu dans toute la contrée et qui eut pour +conséquence d'entraîner un grand nombre de conversions[353]. Des +missionnaires envoyés dans les régions reculées furent chargés +d'éclairer les néophytes sur la pratique et les obligations de leur +nouveau culte, car ils étaient fort ignorants sur ces matières; on +obtint des résultats réels. + +[Note 353: Fotouh-El-Boldane, cité par Fournel, _Berbers_, p. 270.] + +Jusqu'alors un certain nombre de Grecs et d'indigènes chrétiens avaient +pu, ainsi que nous l'avons dit, continuer à résider dans leurs +territoires et à pratiquer leur culte, en payant la capitation. Mais, +soit que les ordres du khalife n'aient plus autorisé cette tolérance, +soit que les prêtres jacobites d'Alexandrie aient entretenu des +intrigues parmi ces populations, en les poussant à la révolte, ainsi que +l'affirme El-Kaïrouani[354], les privilèges accordés aux chrétiens leur +furent retirés, et ils durent se convertir ou émigrer. + +[Note 354: P. 63.] + +Ces mesures de coercition commencèrent à amener de la fermentation chez +les Berbères qui étaient travaillés depuis quelque temps par des +réfugiés kharedjites. + +En Espagne, où Es-Samah avait remplacé El-Horr, les Musulmans avaient +achevé la conquête des pays et commençaient à se lancer dans les défilés +des Pyrénées. + +GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-ABOU-MOSLEM. IL EST ASSASSINÉ.--Le règne +d'Omar II ne fut pas plus long que celui de son prédécesseur. En février +720, ce prince mourait et Yezid II lui succédait. Avec ce khalife, le +parti kaïsite revenait au pouvoir. Yezid-ben-Abou-Moslem, affranchi +d'El-Hadjadj, fut retiré de la prison où il avait été détenu pendant les +règnes précédents, et nommé au gouvernement du Mag'reb. Ce chef, qui, +étant vizir de Syrie, avait traité avec une grande rigueur les +populations de cette contrée, pensa qu'il pourrait agir de même à +l'égard des Berbères. Il commença à mettre en pratique tout un système +de vexations contre eux et voulut leur imposer, en outre des autres +charges, la capitation. Les indigènes protestèrent, déclarant qu'ils +étaient Musulmans et, par conséquent, affranchis de cette charge; mais +leur doléances furent brutalement repoussées. Le gouverneur s'était +entouré d'une garde berbère et il comptait s'assurer, par des faveurs, +sa fidélité. Ayant voulu imposer à ses soldats l'obligation de porter +des inscriptions tatouées sur les mains[355], selon l'usage des Grecs, +les gardes, irrités de ce qu'ils considéraient comme une humiliation, +assassinèrent le gouverneur pendant qu'il faisait la prière du soir, +dans la mosquée. Les Berbères écrivirent alors au khalife pour protester +de leur dévouement et demander qu'on leur rendît leur ancien gouverneur +Mohammed-ben-Yezid. Peut-être celui exerça-t-il, durant quelques jours, +le pouvoir. + +[Note 355: Sur la main droite le nom de l'individu; sur la gauche le +mot «garde» (_Berbers_, p. 272).] + +Pendant ce temps, les Musulmans d'Espagne, sous la conduite de leur +gouverneur Es-Samah[356], avaient fait une expédition dans les Gaules. +Parvenus sous les murs de Toulouse, ils se heurtèrent contre Eude, duc +d'Aquitaine, et essuyèrent une défaite dans laquelle presque tous les +guerriers restèrent sur le champ de bataille. +Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah ramena en Espagne les restes de l'armée +(721). Dans la Galice, un noyau de résistance nationale s'était formé, à +la voix de Pélage, qui avait été proclamé roi par ses compatriotes. + +[Note 356: Ce chef avait dû être nommé en Espagne, ainsi que nous +l'avons dit, en remplacement d'El-Horr; cependant En-Nouéïri attribue à +celui-ci les faits que nous retraçons (p. 357).] + +GOUVERNEMENT DE BICHR-BEN-SAFOUANE.--Sur ces entrefaites, le khalife +ayant nommé au gouvernement de l'Afrique Bichr-ben-Safouane de la tribu +de Kelb, ce général arriva à Kaïrouan et un de ses premiers actes fut +d'envoyer en Espagne Anbaça le kelbite, avec mission de relever les +armes musulmanes, et surtout d'augmenter le tribut fourni au khalifat +par cette province (721). Pour obtenir ce résultat, le gouverneur ne +trouva rien de mieux que de faire payer aux chrétiens un double +impôt[357]. + +[Note 357: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 227.] + +Après avoir apaisé les séditions qui s'étaient produites sur différents +points de la Berbérie, Bichr alla en Orient présenter ses hommages et +ses présents au nouveau khalife Hicham, qui avait remplacé son frère +Yezid II, mort en 724. Confirmé dans ses fonctions, le gouverneur revint +à Kaïrouan. Peu après, Anbaça étant mort, il nomma à sa place +Yahïa-ben-Selama le kelbite. Cet officier s'attacha à faire restituer +aux chrétiens les biens qui leur avaient été enlevés par son +prédécesseur. + +Eh 727, Bichr fit une expédition en Sicile et revint chargé de butin. +Quelques mois après, le gouverneur cessait de vivre; avant de mourir, il +avait désigné pour lui succéder un de ses compatriotes, espérant que le +khalife ratifierait son choix; mais il n'en fut pas ainsi et le kelbite +se disposa à résister, même par les armes, au nouveau chef. + +GOUVERNEMENT DE OBÉÏDA-BEN-ABD-ER-RAHMAN.--Hicham, qui depuis le +commencement de son règne avait favorisé les Yéménites, sembla, à partir +de ce moment, faire pencher la balance pour leurs rivaux. Ce fut ainsi +qu'il nomma au gouvernement de l'Afrique un kaïsite nommé +Obeïda-ben-Abd-er-Rahman. Cet officier, prévenu des dispositions +hostiles de la population de Kaïrouan, arriva à l'improviste devant +cette ville, à la tête d'une troupe de gens de sa tribu, et s'en empara +par surprise. «Il sévit contre les kelbites, avec une cruauté sans +égale. Après les avoir fait jeter dans les cachots, il les mit à la +torture et, afin de contenter la cupidité de son souverain, il leur +extorqua des sommes énormes[358].» + +L'influence des kelbites avait, jusqu'alors, régné à peu près sans +conteste en Espagne. Obéïda envoya dans la péninsule plusieurs officiers +qui ne purent parvenir à se faire accepter. Enfin, en 729, le kaïsite +Haïtham-ben-Obéïd arriva en Espagne avec des forces suffisantes et se +fit l'exécuteur de toutes les haines de sa tribu: quiconque avait un nom +ou une fortune fut livré au supplice, et le pays gémit pendant près d'un +an sous la tyrannie la plus affreuse. Enfin, les plaintes des opprimés +parvinrent à la cour d'Orient, et, en présence de tels excès, le khalife +n'hésita pas à destituer Haïtham. Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah, yéménite +de race, fut nommé gouverneur à sa place. Quant à Haïtham, il fut +accablé d'opprobres et renvoyé, chargé de fers, à Obéïda, qui se +contenta de le tenir en prison, malgré les ordres du khalife. Les +Kelbites attendaient sa mort comme réparation à eux légitimement due; +voyant qu'il allait échapper à leur vengeance, ils adressèrent à Hicham +une pièce de vers dans laquelle ils lui exposèrent éloquemment leurs +doléances, en lui laissant entendre qu'un tel déni de justice aurait +pour conséquence de les pousser à la révolte. + +Le khalife tenait avant tout à conserver l'Espagne; il destitua Obéïda +et lui envoya l'ordre d'avoir à se présenter devant lui[359]. + +[Note 358: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 220.] + +[Note 359: Voir pour l'hist. des gouv. d'Esp. _El Marrakchi_ (Ed. +or. de Dozy, p. 6 à 11).] + +INCURSIONS DES MUSULMANS EN GAULE. BATAILLE DE POITIERS.--Le premier +soin d'Abd-er-Rahman, nommé au commandement de l'Espagne, avait été de +préparer une grande expédition contre les Gaules. Il tenait à venger les +désastres de Toulouse, et il était attiré par la richesse de ces +campagnes, qu'il avait parcourues avec Samah. Un certain Othman, +officier berbère qui commandait la limite septentrionale, était entré en +relations avec Eude et avait obtenu sa fille en mariage. Abd-er-Rahman, +considérant ce fait comme une trahison, vint, en 731, attaquer Othman, +le défit et envoya au khalife la tête du traître et sa femme. Le duc +d'Aquitaine, occupé alors à repousser une invasion de Karl, duc des +Franks, n'avait pu venir en aide à son gendre[360]. + +[Note 360: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 190 et +suiv.] + +En 732, Abd-er-Rahman, ayant reçu de puissants renforts d'Afrique et +réuni une armée considérable, traverse les Pyrénées et inonde +l'Aquitaine. Marchant droit devant lui, il arrive sous les murs de +Bordeaux. Eude l'y attend avec toutes ses forces, mais la fortune est +infidèle au prince chrétien: son armée est écrasée et, s'il échappe au +désastre, c'est pour voir, dans sa fuite, les flammes dévorant sa +métropole. Après avoir saccagé l'Aquitaine, les Musulmans passent la +Loire, enlèvent et pillent Poitiers et marchent sur Tours, où, leur +a-t-on dit, se trouve la plus riche basilique de la Gaule. + +Cependant, Karl n'est pas resté inactif; il a publié le ban de guerre et +tout le monde a répondu à son appel. «Les plus impraticables marécages +de la mer du Nord, les plus sauvages profondeurs de la Forêt-Noire +vomirent des flots de combattants demi-nus qui se précipitèrent vers la +Loire, à la suite des lourds escadrons austrasiens tout chargés de +fer[361].» Eude s'est joint à Karl en lui faisant hommage de vassalité +et lui a amené les débris de ses troupes. + +[Note 361: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 202.] + +Dans le mois d'octobre, les deux armées se trouvèrent en présence en +avant de Poitiers. On passa plusieurs jours à s'observer et, enfin, les +Musulmans se développèrent dans la plaine et attaquèrent les Franks avec +leur impétuosité habituelle. Mais les guerriers austrasiens, tenus en +haleine par vingt années de guerres incessantes, essuyèrent, sans +broncher, cet assaut tumultueux, et, pendant toute la journée, restèrent +inébranlables sous la grêle de traits de leurs ennemis. Vers le soir, +Eude et les Aquitains, ayant attaqué de flanc le camp des Musulmans, +ceux-ci se retournèrent pour voler à la défense du butin amoncelé dans +les tentes. Aussitôt les escadrons austrasiens s'ébranlent et fondent +comme la foudre sur leurs ennemis, dont ils font un carnage horrible. En +vain Abd-er-Rahman essaye de rallier ses guerriers; il tombe avec eux +sous les coups du vainqueur. + +La nuit avait interrompu la lutte, de sorte que les Chrétiens n'avaient +pas pu juger de l'importance de leur victoire. Mais le lendemain, alors +qu'ils se disposaient à attaquer le camp, ils s'aperçurent qu'il était +vide. Les Musulmans avaient fui pendant la nuit, en abandonnant tout +leur butin aux mains des guerriers du Nord. + +Cette belle victoire sauvait, pour le moment, la chrétienté, mais il est +probable que les Musulmans n'auraient pas tardé à reparaître plus +nombreux en Gaule, si l'émigration berbère n'avait pas été arrêtée par +les événements dont l'Afrique va être le théâtre. + +GOUVERNEMENT D'OBÉÏD-ALLAH-BEN-EL-HABHAB.--Nous avons vu que le +gouverneur Obéïda avait été rappelé en Orient par le khalife. Après son +départ l'autorité fut exercée d'une façon temporaire par +Okba-ben-Kodama. Cette situation se prolongea pendant dix-huit mois, et +ce ne fut qu'à la fin du printemps de l'année 734 que le titulaire fut +nommé. C'était un kaïsite du nom d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab, très +dévoué à sa tribu et à son souverain, mais méprisant profondément les +populations vaincues. Il arriva en Afrique pénétré de ces idées et +traita les Berbères avec la plus grande injustice. + +Sur ces entrefaites, un certain Abd-el-Malek, qui avait succédé à +Abd-er-Rahman dans le commandement de l'Espagne, essuya une nouvelle +défaite dans les Pyrénées. Le gouverneur en profita pour le remplacer +par Okba-ben-el-Hadjadj et, sous l'impulsion de ce chef, les Musulmans +opérèrent de nouvelles razias en Gaule. Alliés au comte de Provence, +Mauronte, ils pénétrèrent dans la vallée du Rhône et vinrent prendre et +saccager la ville de Lyon. Remontant le cours de la Saône, ils +dépouillèrent les cités et les monastères sans que les populations +terrifiées songeassent à leur résister. Mais bientôt Karl et ses Franks +parurent, et les Musulmans regagnèrent en hâte les régions du midi. +Après avoir tenté une faible résistance à Avignon, ce fut derrière les +remparts de Narbonne qu'ils concentrèrent toutes leurs forces, et Karl +essaya en vain de prendre cette ville. + +DESPOTISME ET EXACTIONS DES ARABES.--A Kaïrouan, Obéïd-Allah continuait +à faire peser son despotisme sur les Berbères. Non content de leur +enlever leurs filles pour en peupler les sérails de Syrie, il s'amusait +à décimer leurs troupeaux pour chercher dans les entrailles des brebis +des agneaux à duvet fin couleur de miel[362]. Le peuple frémissait sous +cette tyrannie et sa colère contenue n'allait pas tarder à faire +explosion. Le gouverneur avait nommé son fils Ismaïl au commandement du +Mag'reb extrême. De Tanger, Ismaïl avait fait plusieurs expéditions dans +l'intérieur et notamment dans le Sous, où il avait frappé de lourdes +contributions. Obéïd-Allah, alléché par le succès de cette campagne, +nomma commandant de Tanger un certain Omar-el-Moradi et envoya son fils +Ismaïl dans le Sous, en lui adjoignant le général +El-Habib-ben-Abou-Obéïda et en le chargeant d'exécuter une grande +reconnaissance dans l'extrême sud. Les Arabes parcoururent alors tout le +désert, contraignirent les Sanhadja-au-voile à recevoir l'islamisme, et +s'avancèrent jusqu'au soudan. Ils rentrèrent dans le Mag'reb en ramenant +un nombre considérable d'esclaves et en rapportant un riche butin. + +[Note 362: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, p. 234. Ibn-Khaldoun, t. I, +p. 337.] + +Ces succès avaient porté l'audace des Arabes à son comble; les excès que +nous avons retracés n'étaient pas suffisants: Ismaïl, de concert avec +Omar-el-Moradi, prétendit prélever, en outre des impôts réguliers, le +quint sur les populations soumises. Cette fois la mesure était comble. +En 740, Obéïd-Allah rappela du Mag'reb une partie des troupes et les +envoya contre la Sicile, sous le commandement d'El-Habib. L'occasion +attendue par les Bervères se présentait enfin; ils ne le laissèrent pas +échapper. + +RÉVOLTE DE MÉÏCERA.--SOULÈVEMENT GÉNÉRAL DES BERBÈRES.--Un chef de la +tribu des Matr'ara (Faten), nommé Méïcera, se fit le promoteur de la +révolte. Les Berbères du Mag'reb, Matr'ara, Miknaça, Berg'ouata et +autres, accoururent à sa voix. Tous avaient adopté dans les dernières +années les doctrines kharedjites et s'étaient affiliés principalement à +la secte sofrite, de sorte que le soulèvement national se doublait d'une +révolte religieuse. + +Ce grand rassemblement, s'étant porté sur Tanger, se rendit facilement +maître de cette ville. Omar-el-Moradi y fut mis à mort. De là, les +rebelles marchèrent vers le Sous et, s'étant emparés d'Ismaïl, lui +infligèrent le même sort. Ces événements eurent un retentissement énorme +en Afrique. Les Kharedjites de l'Ifrikiya, appartenant en général à la +secte éïbadite, répondirent à l'appel de leurs frères du Mag'reb, et le +feu de la révolte se répandit partout. Méïcera proclama l'indépendance +berbère et l'obligation du culte kharedjite, seul orthodoxe. + +Dès qu'il eut reçu ces importantes nouvelles, Obéïd-Allah s'empressa de +rappeler les troupes de l'expédition de Sicile et de donner l'ordre à +Okba, gouverneur de l'Espagne, d'aller en Mag'reb combattre les +rebelles. En même temps, il réunit tous ses soldats de race arabe et les +fit partir pour l'Ouest, sous le commandement de Khaled-ben-el-Habib. +Méïcera offrit le combat aux Arabes en avant de Tanger; mais, après une +lutte longue et meurtrière, les Berbères durent chercher un refuge dans +la ville. Méïcera, accusé d'impéritie ou de vues ambitieuses, fut tué +dans une sédition. Bientôt la lutte contre les Arabes recommença et, +comme les Berbères reçurent, pendant le combat, un renfort de Zenèes, +commandé par Khaled-ben-Hamid, la victoire ne tarda pas à se prononcer +pour eux. Tous les Arabes y périrent et cette bataille fut appelée par +eux «_la journée des nobles_». Khaled-ben-Hamid, qui avait si +heureusement déterminé la victoire, fut élu chef des rebelles[363]. + +La nouvelle de ce succès eut un effet immense et la révolte se propagea +aussitôt en Espagne. Okba avait essayé, sans succès, de combattre les +rebelles du Mag'reb; il fut déposé par un mouvement populaire et +remplacé par son prédécesseur Abd-el-Melek, et alla mourir à Narbonne +(fin décembre 740). + +[Note 363: Nous adoptons ici une opinion qui s'écarte de celle de M. +Dozy (t. I, p. 242) et de M. Fournel (p. 228); mais il est peu probable +que Khaled eût été élu chef de la révolte avant d'avoir déterminé la +victoire de la journée des nobles.] + +DÉFAITE DE KOLTOUM À L'OUAD-SEBOU.--Lorsque ces événements furent connus +en Orient, le khalife Hicham entra dans une violente colère: «Par Dieu! +dit-il, je ferai sentir à ces rebelles le poids de la colère d'un Arabe! +Je leur enverrai une armée telle qu'ils n'en virent jamais dans leur +pays: la tête de colonne sera chez eux, pendant que la queue en sera +encore chez moi. J'établirai un camp de guerriers arabes à côté de +chaque château berbère[364]!» Il rappela sur-le-champ Obéïd-Allah et +s'occupa de la formation d'une armée expéditionnaire. A cet effet il +tira des milices de Syrie un corps considérable de cavalerie et en +confia le commandement au kaïsite Koltoun-ben-Aïad. Dans le courant de +l'été 741, ce général arriva en Ifrikiya, après avoir rallié les +contingents de l'Egypte, de Barka et de la Tripolitaine. L'effectif de +son armée s'élevait à une trentaine de mille hommes. Le khalife avait +recommandé à ces troupes de commettre en Afrique les plus grandes +dévastations. + +Parvenu à Kaïrouan, Koltoum y fut très mal reçu par la colonie arabe qui +détestait les Syriens. Quand El-Habib avait reçu, en Sicile, l'ordre de +rentrer, il venait de s'emparer de Syracuse et de remporter de grands +succès qui pouvaient faire présager la conquête de toute l'île[365]. Dès +son retour il s'était porté avec toutes ses forces jusqu'à la hauteur de +Tiharet pour contenir les Berbères et couvrir Kaïrouan; lorsque l'armée +d'Orient l'eut rejoint, les deux troupes faillirent en venir aux mains. +Baleg, qui commandait l'avant-garde des Syriens, avait donné le signal +du combat, mais des officiers s'interposant parvinrent à empêcher la +lutte. + +[Note 364: En Nouéïri, p. 360, 361.] + +[Note 365: Michele Amari, _Storia_, t. I, p. 173 et suiv.] + +L'armée continua sa marche vers l'ouest sans rencontrer aucun ennemi; +elle pénétra dans le Mag'reb extrême, et enfin trouva les Kharedjites +sur les bords du Sebou, dans une position qu'ils avaient choisie, à +Bakdoura. Ils étaient là en nombre considérable, presque nus, la tête +rasée, remplis d'enthousiasme. El-Habib voulut faire entendre quelques +conseils que sa longue pratique des Berbères lui donnait le droit de +présenter. Mais l'impétueux Baleg repoussa dédaigneusement son offre. +Koltoum confia à Baleg le commandement de la cavalerie syrienne, se +réserva celui de l'infanterie du centre et mit deux autres chefs à la +tête des troupes d'Afrique, de sorte qu'El-Habib ne dut combattre que +comme un simple guerrier. + +La brillante cavalerie syrienne, ayant entamé l'action, fut accueillie +par le cri de guerre des Kharedjites. Selon Ibn-Khaldoun, les Berbères +portèrent le désordre dans le camp des Syriens en lançant au milieu +d'eux des chevaux affolés, à la queue desquels ils avaient attaché des +outres remplies de pierres. Malgré les pertes qu'il avait éprouvées, +Baleg ramena au combat environ sept mille de ses cavaliers et, les ayant +entraînas dans une charge furieuse, parvint à traverser toutes les +lignes des Berbères; mais ceux-ci étaient si nombreux qu'une partie des +leurs, faisant volte-face, lui tinrent tête pendant que le reste luttait +corps à corps avec les fantassins de Koltoum et les troupes d'Afrique. +El-Habib et les principaux chefs étant morts, ces troupes se mirent en +retraite, abandonnant les Syriens abhorrés à leur malheureux sort. +Koltoum lutta avec la plus grande vaillance, en récitant des versets du +Koran jusqu'au moment où il tomba percé de coups. La bataille était +perdue. Les Kharedjites poursuivirent les fuyards et en firent un grand +massacre. Quant aux cavaliers syriens de Baleg, ils furent bientôt +forcés, malgré tout leur courage, de se mettre en retraite vers le +nord-ouest, puisque le chemin opposé leur était coupé. Ils gagnèrent +avec beaucoup de peine Tanger où ils ne purent pénétrer et de là se +réfugièrent à Ceuta (742)[366]. + +[Note 366: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 235 et suiv. En-Nouéïri, p. +360. El-Kaïrouani, p. 69.] + +Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.--Dès que la +nouvelle de ce succès parvint dans l'est, les tribus de l'ifrikiya se +mirent en état de révolte. Un certain Okacha-ben-Aïoub, de la tribu des +Houara, essaya même de soulever Gabès. Mais le général +Abd-er-Rahman-ben-Okba, qui commandait à Kaïrouan où il avait rallié les +fuyards de l'Ouad-Sebou, marcha contre les rebelles et les contraignit à +chercher un refuge dans le sud. Okacha y rejoignit +Abd-el-Ouahad-ben-Yezid, qui était à la tête des autres tribus +houarides, et tous deux s'appliquèrent à soulever les tribus du sud de +l'Ifrikiya, jusqu'au Zab. + +Cependant le khalife avait expédié au kelbite Handhala-ben-Safouan, +gouverneur de l'Égypte, l'ordre de se porter au plus vite en Ifrikyia, +avec toutes les forces disponibles. Ce général parvint à Kaïrouan dans +le courant du printemps et s'occupa aussitôt de l'organisation de son +armée. + +Mais bientôt il apprit que les Kharedjites, divisés en deux corps, +s'avançaient contre lui et que l'un d'eux, commandé par Okacha, avait +pénétré dans la plaine et était venu prendre position à El-Karn, entre +Djeloula et Kaïrouan. Le seul espoir de succès consistait à attaquer +séparément les rebelles; Handhala le comprit et, sans perdre un instant, +il marcha sur El-Karn, attaqua ses ennemis avec la plus grande vigueur, +les mit en déroute, s'empara de leur camp et fit prisonnier Okacha. Mais +ce n'était là que la partie la plus facile de la tâche. Abd-el-Ouahad +était descendu du Zab à la tête d'un rassemblement considérable et avait +déjà atteint Badja, où les fuyards d'El-Karn l'avaient rallié. + +Handhala lança contre lui sa cavalerie pour le contenir, tandis qu'à +Kaïrouan on armait tous les hommes valides. Les Kharedjites repousseront +facilement les troupes envoyées contre eux, puis ils s'avancèrent +jusqu'à Tunis, où Abd-el-Ouahad se fit, dit-on, proclamer khalife. De +là, les rebelles vinrent prendre position à El-Asnam, dans le canton de +Djeloula; leur armée présentait, si l'on en croit les auteurs arabes, un +effectif de 300,000 combattants, mais ce chiffre est évidemment exagéré. + +La situation était fort critique pour les Arabes. Handhala enrôlait tous +les hommes valides, en offrant même une prime à ceux dont le patriotisme +n'était pas assez ardent; il put réunir ainsi dix mille recrues qui, +jointes à ses vieilles troupes, lui constituèrent une armée assez +nombreuse. On passa la nuit à armer les volontaires, à la lueur des +flambeaux, et le lendemain, ces soldats pleins d'ardeur, ayant brisé les +fourreaux de leurs épées, marchèrent à l'ennemi. Dès le premier choc, +l'aile gauche des Kharedjites fléchit; la gauche des Arabes, qui avait +perdu du terrain, revint alors à la charge et bientôt toute la ligne des +Berbères fut enfoncée. Ce fut alors une mêlée affreuse qui se termina +par la victoire des Arabes. Selon En-Nouéïri, cent quatre-vingt mille +Kharedjites restèrent sur le champ de bataille. Abd-el-Ouahad y trouva +la mort, Okacha, moins heureux fut livré au bourreau (mai 742). + +Ce beau succès permettait aux Arabes de se maintenir à Kaïrouan et de se +préparer à de nouvelles luttes contre les Kharedjites du Mag'reb, +demeurés dans l'indépendance absolue. + +RÉVOLTE DE L'ESPAGNE. LES SYRIENS Y SONT TRANSPORTÉS.--Les Syriens qui, +avec Baleg, s'étaient réfugiés à Ceuta, après la défaite du Sebou, ne +tardèrent pas à se trouver dans une situation très critique. Bloqués de +tous côtés par les Berbères, et manquant de vivres, ils s'adressèrent au +gouverneur de l'Espagne en le suppliant de venir à leur aide, ou de leur +fournir le moyen de traverser le détroit. Mais Abd-el-Malek était +Médinois; il avait lutté autrefois contre les Syriens et, vaincu par +eux, avait assisté aux excès dont ils avaient souillé leur victoire. Il +repoussa avec hauteur les demandes de Baleg et défendit, sous les peines +les plus sévères, qu'on envoyât des secours aux Syriens. Un Arabe de la +tribu de Lakhm, leur ayant fait passer deux barques chargées de blé, +périt dans les tortures[367]. Ainsi les Syriens restaient à Ceuta, en +proie aux souffrances de la faim; ils avaient mangé leurs chevaux et +semblaient voués à un trépas certain, lorsque des circonstances +imprévues vinrent changer la face des choses. + +[Note 367: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 254.] + +Nous avons vu que les Berbères, en Espagne, n'avaient pas été favorisés +lors du partage des terres, bien qu'ils eussent été les véritables +conquérants. Il en était résulté chez eux une grande irritation contre +les Arabes et, comme ils avaient adopté, de même que leurs frères du +Mag'reb, les doctrines kharedjites, la révolte de Meïcera fut saluée +chez eux par un seul cri d'enthousiasme, suivi d'une levée de boucliers. +L'insurrection, partie de la Galice, devint bientôt générale. Partout +les Arabes furent expulsés et durent chercher un refuge dans +l'Andalousie. Les Berbères élurent alors un chef, ou _imam_, et +divisèrent leurs forces en trois corps qui devaient marcher +simultanément sur Tolède, Cordoue et Algésiras. De cette dernière ville, +où se trouvait la flotte, on serait allé en Mag'reb chercher des +renforts berbères. + +Les Arabes étaient peu nombreux en Espagne et tiraient toutes leurs +forces des Africains. La situation devenait critique et, dans cette +conjoncture, Abd-el-Malek ne vit son salut que dans l'appui de ces +Syriens qu'il avait juré de laisser mourir de faim. Il entra de nouveau +en pourparlers avec eux et conclut un traité par lequel il fut stipulé +que les Syriens lui fourniraient leur aide pour combattre la révolte des +Berbères; qu'après l'avoir domptée, ils évacueraient l'Espagne et qu'un +certain nombre d'otages, choisis parmi les chefs, seraient gardés dans +une île pour assurer l'exécution de ces conventions. De son côté, Baleg +exigea que, lorsque ses hommes seraient rapatriés, ils fussent emmenés +tous ensemble et déposés dans une contrée d'Afrique soumise à l'autorité +arabe. + +Les Syriens débarquèrent en Espagne dans le plus triste état et iî +fallut d'abord les habiller et leur donner à manger; mais ils furent +bientôt refaits et, comme la colonne berbère marchant sur Algésiras +était déjà à Médina-Sidonia, ils se portèrent contre elle avec toutes +les forces arabes et la mirent en déroute. Ils attaquèrent ensuite celle +qui avait Cordoue pour objectif, et lui infligèrent le même sort. La +troisième armée berbère assiégeait Tolède depuis près d'un mois; les +Syriens la forcèrent à lever le siège de cette ville et, malgré le grand +nombre des rebelles, parvinrent encore à en triompher[368]. + +Ainsi la domination arabe en Espagne était sauvée; mais de nouvelles +difficultés allaient naître du succès même des Syriens. Baleg, invité +par Abd-el-Malek à se retirer, conformément aux clauses du traité, éluda +l'exécution de sa promesse; il se sentait maître de la position, était +gorgé de butin et ne se souciait nullement de courir de nouveaux +hasards. Des contestations s'élevèrent, on s'aigrit, on se menaça de +part et d'autre, et enfin Baleg, levant le masque, chassa Abd-el-Malek +de son palais et se fit proclamer gouverneur à Cordoue. Les Syriens, +méconnaissant la voix de leur chef, se saisirent d'Abd-el-Malek, alors +nonagénaire, et lui firent endurer un supplice aussi ignominieux que +celui infligé par lui à l'homme qui leur avait envoyé des vivres à Ceuta +(742). + +Le meurtre d'Abd-el-Malek eut un grand retentissement en Espagne. Tous +les Arabes, même ceux qui étaient en France, accoururent en Andalousie. +Abd-er-Rahman, gouverneur de Narbonne, ayant réuni ses forces à celles +d'Abd-er-Rahman-ben-Habib, marcha contre les Syriens et tua Baleg de sa +propre main. Néanmoins la victoire resta à ces étrangers. Taâleba, qui +avait pris le commandement, surprit les Arabes pendant qu'ils +célébraient une fêle[369], en fit un grand massacre et réduisit en +esclavage dix mille prisonniers. + +[Note 368: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 257 et suiv.] + +[Note 369: Dans les guerres entre musulmans, les jours de fête +étaient toujours des trêves strictement observées.] + +Les Arabes d'Espagne ayant appris que les Syriens se disposaient à +massacrer tous leurs prisonniers adressèrent à Hendhala un pressant +appel, et cet émir envoya en Espagne un officier du nom +d'Abou-el-Khattar, avec quelques troupes. Il arriva à Cordoue au moment +où les Syriens, avant de préluder au massacre de leurs esclaves, les +vendaient au rabais, pour un chien ou pour un bouc. Malgré l'opposition +de Taâleba il fit mettre en liberté tous ces Musulmans; puis il éloigna +successivement les chefs turbulents, tels que Taâleba et +Abd-er-Rahman-ben-Habib, et enfin, il distribua aux Syriens des terres +et les répartit dans les districts d'Ocsonoba, de Béja, de Murcie, de +Niébla, de Séville, de Sidona, d'Algesiras, de Regio, d'Elvira et de +Jaën. Les tenanciers établis sur ces terres reçurent l'ordre de donner à +ces nouveaux maîtres le tiers de leurs récoltes, qu'ils versaient +précédemment à l'Etat[370]. L'obligation de fournir le service militaire +fut imposée aux Syriens et on les forma en milices ou _Djond_. + +[Note 370: Dozy, _loc. cit._, p. 268. El-Kaïrouani, p. 70.] + +L'introduction de ce nouvel élément en Espagne mit fin à la suprématie +des fils des Défenseurs. La fusion de ces diverses races: berbère, arabe +et syrienne, devait former plus tard cette belle et intelligente nation +maure d'Espagne; mais avant d'arriver à cette cohésion elle avait à +traverser encore de longues années de guerres civiles et d'anarchie. + +Les nouvelles conditions dans lesquelles se trouvaient l'Espagne et +l'Afrique depuis la révolte kharedjite font comprendre pourquoi la belle +victoire de Karl à Poitiers suffit à délivrer la Gaule de l'invasion +musulmane. La marche des Berbères vers le sud ayant dégarni les +provinces du nord de l'Espagne, les chrétiens en profitèrent pour +reconquérir de vastes régions dans la direction du midi. + +ABD-EB-RAHMAN-BEN-HABIB USURPE LE GOUVERNEMENT DE L'IFRIKIYA.--Nous +avons dit qu'Abd-er-Rahman-ben-Habib, petit-fils d'Okba, avait quitté +l'Espagne; peut-être avait-il été éloigné par le nouveau gouverneur, +peut-être aussi, comme l'affirment certains auteurs, avait-il pris la +fuite. Il se réfugia en Tunisie et se tint dans l'expectative, entouré +d'un certain nombre d'adhérents. Sur ces entrefaites, le khalife Hicham +étant mort (février 743), l'Orient devint le théâtre de nouveaux +troubles sous les règnes éphémères de ses successeurs Oualid II, Yezid +III et Ibrahim. + +Abd-er-Rahman profita de cette anarchie pour lever le masque et +revendiquer le gouvernement de l'Ifrikiya. Il écrivit à Hendhala en le +sommant avec hauteur de lui céder le pouvoir. Ce dernier était +parfaitement en mesure de résister à de pareilles prétentions, mais, +soit qu'il lui répugnât de verser le sang musulman, ainsi que l'affirme +En-Nouéïri, et de donner aux schismatiques le spectacle d'une guerre +entre orthodoxes, soit qu'il ne fût pas sûr de ses troupes, il préféra +tenter les moyens de conciliation et envoya à Abd-er-Rahman une +députation de notables, chargés de lui faire entendre la voix de la +raison. Cet acte de faiblesse ne servit qu'à augmenter l'arrogance du +rebelle: il fit mettre les envoyés aux fers et adressa à Hendhala une +nouvelle et pressante sommation. Ce chef préféra alors se démettre du +pouvoir. Il convoqua le cadi et les notables de Kaïrouan, ouvrit en leur +présence le trésor public, en retira la somme nécessaire à son voyage +et, étant sorti de la ville, prit la route de l'Orient. Abd-er-Rahman +lit alors son entrée à Kaïrouan et prit possession du gouvernement de +l'Ifrikiya. + +Les populations arabes établies sur le littoral de la Tripolitaine et de +la Tunisie se déclarèrent contre l'usurpateur, et, ayant fait alliance +avec les Berbères, se mirent bientôt en révolte ouverte. Deux chefs des +Houara, Abd-el-Djebbar et El-Hareth, s'avancèrent avec leurs bandes +jusqu'aux portes de Tripoli. Mais Abd-er-Rahman ne se laissa point +intimider; il attaqua en détail tous ses ennemis, les défit et les +contraignit de rentrer dans l'obéissance[371]. + +[Note 371: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 219, 276. En-Nouéïri, p. 364 et +suiv.] + +CHUTE DE LA DYNASTIE OMÉÏADE. ÉTABLISSEMENT DE LA DYNASTIE +ABBASSIDE.--L'anarchie continuait à désoler l'Orient. Un nouveau khalife +oméïade, du nom de Merouan, avait renversé l'infâme Ibrahim et pris le +pouvoir; mais il avait à lutter contre les kharedjites et les chiaïtes +et, en outre, contre les descendants d'El-Abbas, oncle du prophète, qui +s'étaient transmis, de père en fils, le titre d'_imam_. Après plusieurs +années de luttes acharnées, Abou-l'Abbas-es-Saffah fut proclamé khalife +par les abbassides (30 octobre 749). Merouan, ayant marché contre ses +troupes, essuya plusieurs défaites et trouva la mort dans un dernier +combat (août 750). Avec lui finit la dynastie des oméïades. +Abou-el-Abbas-es-Saffah s'assit alors sur le trône de Damas et ainsi la +dynastie des abbassides succéda à celle qui avait été fondée +quatre-vingt-dix ans auparavant par le Mekkois Moaouïa. + +Abd-er-Rahman fit aussitôt reconnaître en Ifrikiya l'autorité abbasside +et fut confirmé par le nouveau khalife dans les fonctions qu'il avait +usurpées. + + + + +CHAPITRE IV + +RÉVOLTE KHAREDJITE. FONDATIONS DE ROYAUMES INDÉPENDANTS +750-772 + + +Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du VIIIe siècle.--Victoire +de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant.--Assassinat de +Abd-er-Rahman.--Lutte entre El-Yas et El-Habib.--Prise et pillage de +Kaïrouan par les Ourfeddjounia.--Les Miknaca fondent un royaume à +Sidjilmassa.--Guerres civiles en Espagne.--L'oméïade Abd-er-Rahman +débarque en Espagne.--Fondation de l'empire oméïade d'Espagne.--Les +Ourfeddjouina sont vaincus par les Eïbadites de l'Ifrikiya.--Défaites +des Kharedjites par Ibn-Achath.--Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège +du gouvernement.--Fondation de la dynastie rostemide.--Gouvernement +d'El-Ar'leb-ben-Salem.--Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.--Mort +d'Omar.--Prise de Kaïrouan par les kharedjites. + + +SITUATION DES BERBÈRES DU MAG'REB AU MILIEU DU VIIIe SIÈCLE.--Après la +mort de Khaled, chef des Zenata, le commandement de ces tribus était +échu à Abou-Korra, des Beni-Ifrene. Ces schismatiques, toujours en +révolte contre le khalifat, s'étaient établis à Tlemcen et exerçaient +leur suprématie sur la partie méridionale et occidentale du Mag'reb +central[372]. + +Le Mag'reb extrême était également indépendant. Dans la vallée de la +Moulouia, dominait la tribu des Miknaça, dont l'influence d'étendait +jusque sur les oasis du désert marocain[373]. + +Enfin, sur le littoral de l'Atlantique, les Berg'ouata avaient acquis +une grande puissance. Un certain Salah, fils de Tarif, venait s'y créer +un nouveau schisme. Il se taisait passer pour prophète et avait composé +_en langue berbère_ un nouveau Koran. Un certain nombre de pratiques du +culte avaient été modifiées par lui. Nous verrons, sous les descendants +de ce _prophète_, ce schisme devenir un sujet de guerres implacables +entre les Berbères[374]. + +Ainsi, de toutes parts, des tribus se disposent à entrer en scène et à +jouer un rôle prépondérant, jusqu'à ce qu'elles soient remplacées par +d'autres, après s'être usées dans les luttes politiques. + +[Note 372: Ibn-Khaldoun, t. III, p. 199.] + +[Note 373: _Ibid._, t. I, p. 259.] + +[Note 374: _Ibid._, t, II, p. 125 et suiv. El Bekri, passim.] + +VICTOIRES DE ABD-ER-RAHMAN; IL SE DÉCLARE INDÉPENDANT.--L'Ifrikiya avait +été sinon pacifiée, du moins réduite au silence; mais tout le Mag'reb +était encore en pleine insurrection. Abd-er-Rahman se décida à y faire +une expédition et, vers 752, il alla attaquer Abou-Korra auprès de +Tlemcen, ville fondée depuis peu par les Beni-Ifrene. Abou-Korra, +soutenu par les tribus zenètes, essaya en vain de résister; il fut +vaincu et contraint d'abandonner sa capitale aux Arabes. Poursuivant ses +succès, Abd-er-Rahman pénétra dans le Mag'reb extrême et obtint une +soumission à peu près générale des Berbères. Il est probable cependant +que les Berg'ouata ne reconnurent pas son autorité, car ils étaient +devenus fort puissants. Salah, qui avait succédé à son père Tarif, dans +le commandement de la tribu, s'était arrogé le litre de prophète et +avait obtenu beaucoup d'adhésions à la nouvelle doctrine[375]. + +[Note 375: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 126 et suiv.] + +De retour en Ifrikiya, après avoir laissé son fils El-Habib pour le +représenter dans le Mag'reb, Abd-er-Rahman lança ses troupes contre la +Sicile et la Sardaigne. Les rivages de ces îles furent livrés au pillage +et les populations soumises, dit-on, à la capitation. + +Cependant, en Orient, le khalife Abou-Djâfer-el-Mansour II avait succédé +à son frère Abou-l'Abbas, décédé le 9 juin 754. Le nouveau khalife +s'empressa de confirmer Abd-er-Rahman dans son commandement; mais les +grands succès remportés par le gouverneur, son éloignement du siège du +khalifat, avaient sans doute réveillé en lui des idées d'indépendance. +Il envoya à son souverain des cadeaux sans valeur et s'excusa de ne pas +lui offrir d'esclaves, sous le prétexte que la Berbérie n'en fournissait +pas, puisque les populations étaient musulmanes. Le khalife fut très +irrité de ce procédé et, après un échange d'observations, il adressa à +son lieutenant une lettre conçue dans des termes injurieux et menaçants. +Le petit-fils d'Okba résolut alors de rompre toute relation avec son +suzerain: s'étant rendu en grande pompe à la mosquée, il y prononça la +prière publique; puis il se répandit en invectives contre le khalife +abbasside, se déclara délié de tout serment envers lui et déchira les +vêtements d'investiture qu'il avait reçus d'Orient. Lançant au loin ses +sandales, il s'écria: «Je rejette aujourd'hui son autorité comme je +rejette ces sandales.» Il adressa ensuite, dans toutes ses provinces, un +manifeste annonçant sa déclaration d'indépendance. + +ASSASSINAT D'ABD-ER-RAHMAN.--Abd-er-Rahman avait pacifié la Berbérie et +secoué le joug du khalifat; il semblait au comble de la puissance, mais +un complot se tramait autour de lui et ses propres frères préparaient +son assassinat. Une première conjuration, dont les auteurs étaient des +réfugiés oméïades, fut découverte et sévèrement réprimée. El-Yas, frère +de l'émir, avait épousé la sœur d'un des conjurés et cette femme le +poussait à la vengeance et excitait les sentiments de jalousie qu'il +éprouvait en voyant son frère tout disposer pour léguer le pouvoir à son +fils El-Habib. El-Yas prêta l'oreille à ces incitations: il s'assura +l'appui d'un certain nombre d'habitants de Kaïrouan, fit entrer dans le +complot son frère Abd-el-Ouareth, et il ne resta qu'à attendre le moment +opportun pour frapper. + +Un soir, El-Yas, qui n'avait voulu confier à personne le soin de tuer +son frère, demanda à être introduit dans ses appartements. Abd-er-Rahman +était à moitié déshabillé, tenant sur ses genoux un de ses jeunes +enfants, lorsqu'El-Yas pénétra auprès de lui. Les deux frères causèrent +pendant un certain temps, sans que l'assassin osât perpétrer son +meurtre; enfin, cédant aux encouragements muets d'Abd-el-Ouareth qui se +tenait derrière une portière, El-Yas se leva, puis, se penchant comme +pour embrasser son frère, enfonça entre ses épaules un poignard qui lui +traversa la poitrine; Abd-er-Rahman, bien que frappé à mort, essaya de +lutter contre son meurtrier, mais il eut la main abattue en voulant +parer les coups et ne tarda pas à expirer couvert de blessures. Après +cette horrible scène, El-Yas s'enfuyait égaré, lorsque son frère et les +conjurés le rappelèrent à la réalité en lui demandant la tête de la +victime, afin que le peuple ne doutât pas de sa mort. Le meurtrier et +Abd-el-Ouareth rentrèrent alors dans la chambre et décapitèrent le +cadavre (755). + +Ainsi périt cet homme remarquable qui eût sans doute affermi l'empire +indépendant de la Berbérie, si le poignard fraternel n'avait arrêté sa +carrière. Son fils El-Habib alla à Tunis se réfugier auprès de son oncle +Amran[376]. + +[Note 376: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Afr. et de la Sicile_, p. 47 de +la trad. En-Nouéïri, p. 368, 369.] + +LUTTE ENTRE EL-YAS ET EL-HABIB.--Dès que la nouvelle de la mort +d'Abd-Er-Rahman fut connue, le peuple se porta en foule au palais et +El-Yas se fit facilement reconnaître pour son successeur; pendant ce +temps, les partisans d'El-Habib se réunissaient autour de lui à Tunis. +Bientôt El-Yas marcha sur cette ville, et El-Habib se porta à sa +rencontre jusqu'au lieu dit Semindja[377]. Les armées se trouvaient en +présence et l'on allait en venir aux mains, lorsque les deux parties +acceptèrent un arrangement aux termes duquel l'autorité serait partagée +de la manière suivante entre les contractants: El-Habib rentrerait à +Kaïrouan et aurait la possession de la région s'étendant au midi de +cette ville, en y comprenant le Djerid et le pays de Kastiliya. Son +oncle Amran garderait Tunis et les régions environnantes, et El-Yas +aurait le commandement du reste de l'Ifrikiya et du Mag'reb. + +Mais cette pacification froissait trop d'ambitions pour être durable. +El-Yas commença par attaquer Amran à l'improviste; s'étant emparé de +lui, il le fit mettre à mort, ainsi que ses principaux partisans[378]. +Selon le Baïan, il se serait contenté de les embarquer pour l'Espagne; +mais nous pensons qu'il en fit courir la nouvelle, afin de pousser +El-Habib à fuir pour rejoindre son oncle dans la péninsule. Celui-ci, +soit qu'il fût tombé dans le piège, soit qu'il craignît pour sa +sécurité, s'il restait dans le pays, se décida à prendre la mer; mais +les vents contraires le forcèrent de descendre à Tabarka. Aidé par des +partisans de son père, il s'empara de cette ville, et y fut rejoint par +un grand nombre d'adhérents qui le poussèrent à tenter le sort des armes +contre l'usurpateur. + +El-Habib commença les hostilités en s'emparant d'El-Orbos (Laribus). +El-Yas accourut au plus vite pour lui livrer bataille (décembre +755--janvier 756). Lorsque les deux partis se trouvèrent de nouveau en +présence et au moment où l'action allait s'engager, El-Habib s'avança +vers son oncle El-Yas, et lui proposa de vider leur querelle toute +personnelle par un combat singulier: «Si tu me tues, lui dit-il, tu +n'auras fait que m'envoyer rejoindre mon père, et si je te tue, j'aurai +vengé sa mort[379].» + +[Note 377: A une dizaine de lieues au sud de Tunis, dans la +direction de Zaghouan.] + +[Note 378: En-Nouéïri, p. 370.] + +[Note 379: _Ibid._, p. 371.] + +El-Yas essaya d'abord de repousser cette proposition, mais, comme les +yeux de tous étaient fixés sur lui et que chacun l'accusait hautement de +lâcheté, il dut, bon gré mal gré, accepter le duel. Les deux adversaires +s'étant donc précipités l'un sur l'autre, El-Yas porta à El-Habib un +coup d'épée qui s'engagea dans sa cotte de mailles; mais ce dernier, par +une prompte riposte, désarçonna son oncle et, se jetant sur lui avant +qu'il eût eu le temps de se relever, lui coupa la tête. Abd-er-Rahman +était vengé. + +El-Habib, resté ainsi seul maître du pouvoir, fit exécuter les partisans +les plus compromis de son oncle, et rentra à Kaïrouan rapportant comme +trophées les têtes de ses ennemis, presque tous ses proches parents. +Quant à Abd-el-Ouareth, il put se réfugier avec quelques partisans chez +les Ourfeddjouma. + +Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma.--C'est en vain +qu'El-Habib avait pu compter, après son succès, sur un peu de +tranquillité; les haines qui divisaient sa famille devaient poursuivre +jusqu'au bout leur œuvre destructive; aussi les Musulmans y voyaient-ils +un effet de la malédiction lancée par le pieux Handhala, après avoir été +déposé par Abd-er-Rahman. + +Abd-el-Ouareth, bien accueilli par Acem-ben-Djemil, chef des +Ourfeddjouma, proclama l'autorité du khalife El-Mansour, et appela aux +armes les Musulmans. El-Habib somma inutilement Acem de livrer son hôte; +il n'essuya que de dédaigneux refus et se décida à marcher en personne +contre les rebelles. Ayant laissé le commandement de Kaïrouan au cadi +Abou-Koréïb, il partit, en 757, à la tête de ses troupes pour combattre +les Ourfeddjouma, qui marchaient directement sur sa capitale. Le sort +des armes lui fut funeste: après avoir vu son armée mise en déroute, il +dut chercher un refuge à Gabès. De nouvelles troupes furent envoyées à +son secours par Abou-Koréïb, mais elles passèrent sans coup férir dans +les rangs des rebelles, afin de faire acte d'adhésion au khalife +abbasside. + +Acem, laissant de côté Gabès, se porta rapidement sur Kaïrouan. +Abou-Koréïb, à la tête d'une poignée de braves, sortit pour les +repousser, tandis que les habitants de la ville se réfugiaient dans +leurs maisons. Les Ourfeddjouma passèrent sur le corps de la petite +troupe d'Abou-Koréïb, et l'on vit ces Berbères-kharedjites, portant la +bannière du khalife abbasside, se ruer dans la ville sainte d'Okba, la +profaner et se livrer à tous les excès. Acem, qui avait gardé le +commandement pendant toute cette campagne, car les annales ne parlent +plus d'Abd-el-Ouareth, marcha alors contre El-Habib. Celui-ci l'attira +dans l'Aourès, où il avait cherché un refuge, le défit et le mit à mort. +Prenant ensuite l'offensive, El-Habib se porta sur Kaïrouan, mais il fut +à son tour défait et tué par les Ourfeddjouma (mai-juin 757). + +Restés maîtres de Kaïrouan, les sauvages hérétiques s'attachèrent à +profaner les lieux consacrés par les orthodoxes: ils transformèrent +leurs mosquées en écuries, soumirent les Arabes aux plus épouvantables +traitements et firent régner une terreur si grande qu'une partie de la +population se décida à émigrer. Abd-el-Malek-ben-Abou-el-Djaâda, qui +avait remplacé Acem comme chef de la tribu, encourageait ces excès[380]. + +[Note 380: En-Nouéïri, p. 372, 373. Ibn-Khaldouu, t. I, p. 219.] + +LES MIKNAÇA FONDENT UN ROYAUME À SIDJILMASSA.--Pendant que l'Ifrikiya +était le théâtre de ces luttes, le Mag'reb demeurait livré à lui-même. +Les Berg'ouata hérétiques continuaient à étendre leur autorité sur les +rives de l'Atlantique et jusqu'au versant occidental de l'Atlas. Plus à +l'est, les Miknaça occupaient, de plus en plus fortement, la vallée de +la Moulouïa, et une partie de cette tribu dominait dans les oasis de +l'Ouad-Ziz. Ils avaient adopté depuis longtemps les doctrines +kharedjites et, sous l'impulsion d'un de leurs contribules, nommé +Bel-Kassem-Semgou, ils formèrent à Sidjilmassa une communauté d'adeptes +de la secte sofrite. Vers 758, ils se donnèrent comme chef un certain +Aïça-ben-Yezid, le Noir, et construisirent la ville de Sidjilmassa, +capitale de cette petite royauté indépendante[381]. + +GUERRES CIVILES EN ESPAGNE.--Nous avons vu dans le chapitre précédent +qu'Abou-l'Khattar avait rétabli en Espagne la paix entre les Musulmans; +mais les rivalités étaient trop violentes pour que cette pacification +fût de longue durée. Un kaïsite du nom de Soumaïl-ben-Hatem, allié à +Touaba-ben-Selama, chef des Djodham, tribu yéménite, leva l'étendard de +la révolte dans le district de Sidona. Abou-l'Khattar, ayant marché +contre eux, fut vaincu et fait prisonnier (mai 745). Touaba exerça alors +le commandement avec l'assistance de Soumaïl; l'année suivante il mourut +et la lutte entre Kelbites et Kaïsites recommença. Un descendant d'Okba, +nommé Youçof, ayant été proclamé gouverneur à l'instigation de Soumaïl, +les Kelbites replacèrent à leur tête Abou-l'Khattar; mais, en 747, +celui-ci fut fait prisonnier et mis à mort, après un combat acharné. +Youçof resta ainsi en possession d'un pouvoir précaire, tandis que les +luttes fratricides, les vengeances et les meurtres continuaient à +décimer la race arabe en Espagne, au profit de l'élément berbère, qui +prenait part à ces guerres comme allié de l'un ou de l'autre parti. Les +chrétiens, de leur côté, n'étaient pas sans tirer avantage de cette +situation. En 751, Pélage mourut et fut remplacé par Alphonse, fils de +Pédro, qui forma la souche des rois de Galice[382]. + +[Note 381: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 261.] + +[Note 382: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 273 et suiv. et +_Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 100. Rosseuw Saint-Hilaire, +_Histoire d'Espagne_, t. I et II.] + +L'OMÉÏADE ABD-ER-RAHMAN DÉBARQUE EN ESPAGNE.--Mais la face des choses +allait changer profondément en Espagne, par l'établissement d'une +nouvelle dynastie. Après le triomphe des Abbassides en Orient, les +membres et les partisans de la famille oméïade qui avaient échappé à la +mort dans les combats furent recherchés avec le plus grand soin et +impitoyablement massacrés. L'un d'eux, nommé Abd-er-Rahman, fils de +Moaouïa-ben-Hecham, parvint cependant à échapper à ses ennemis[383] et à +passer en Afrique, accompagné d'un affranchi du nom de Bedr (750). Après +avoir séjourné quelque temps, caché dans une localité du pays de Barka, +il profita de la déclaration d'indépendance d'Abd-er-Rahman-ben-Habib +pour se rendre en Ifrikiya, puisque l'autorité abbasside n'y était pas +reconnue. Il fut probablement reçu à la cour de ce prince, mais la +conspiration des réfugiés oméïades ayant alors provoqué des mesures de +rigueur contre les partisans de cette dynastie, Abd-er-Rahman fut encore +obligé de fuir. Il gagna les régions de l'ouest et séjourna à Tiharet, +puis chez les Mar'ila; il erra ainsi pendant cinq années et se fit des +amis parmi les tribus zenètes. Ces Berbères étaient en relation avec +leurs compatriotes d'Espagne et, par eux, Abd-er-Rahman fut mis au +courant des événements dont cette contrée était le théâtre. La dynastie +oméïade y avait de nombreux partisans qui s'empressèrent d'appeler chez +eux le descendant de leurs princes. Après avoir fait sonder le terrain +et même envoyé à Youçof des propositions qui furent repoussées par +Soumaïl, Abd-er-Rahman se décida à passer en Espagne. Il s'embarqua avec +un certain nombre de guerriers zenètes, sur un bateau envoyé par ses +partisans de la péninsule. Ce fut d'un point du littoral de la province +d'Oran, occupé par la tribu des Mar'ila, qu'il mit à la voile[384]. + +[Note 383: Voir les détails romanesques de sa fuite, dans l'_Hist. +des Musulmans d'Espagne_, p. 229 et suiv. et El Marrakchi, édit. Dozy, +p. 11 et suiv.] + +[Note 384: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 249.] + +Dans le mois de septembre 755, Abd-er-Rahman débarqua à Almuñecar, à +égale distance de Grenade et de Malaga. Youçof revenait alors d'une +expédition à Saragosse, expédition dans laquelle il avait commis de +grandes cruautés, à l'instigation de Soumaïl, et soulevé la réprobation +générale. + +FONDATION DE L'EMPIRE OMÉÏADE D'ESPAGNE.--Cependant Abd-er-Rahman se +préparait à la lutte, en enrôlant des guerriers et en se ménageant des +intelligences dans le pays. Au printemps de l'année 756, il se mit en +marche et reçut la soumission de Malaga, de Xérès, de Ronda et enfin de +Séville. De là, il marcha sur Cordoue. + +Youçof, de son côté, se préparait à la lutte; il était appuyé par la +grande majorité des kaïsites et une partie des Berbères. Tous les +Yéménites, quelques kaïsites et le reste des Berbères étaient avec +Abd-er-Rahman. + +Les deux armées se rencontrèrent sur les bords du Guadalquivir et, +séparées par ce fleuve grossi par les pluies, tâchèrent l'une et l'autre +de gagner Cordoue; enfin, le 14 mai, les eaux ayant baissé, +Abd-er-Rahman fit passer le fleuve à ses troupes sans être inquiété par +Youçof, avec lequel il avait entamé des négociations. Le lendemain, le +prétendant disposa ses troupes pour la bataille, et Youçof essaya +bravement de lui tenir tête; mais la victoire se décida bientôt pour +Abd-er-Rahman. Youçof et Soumaïl échappèrent par la fuite, tandis que le +prétendant entrait en triomphateur à Cordoue. Il montra une grande +modération dans le succès. + +Ainsi se trouva fondée la dynastie des Oméïades d'Espagne qui devait +briller d'un grand éclat dans le moyen âge barbare. Cette province était +à jamais perdue pour le khalifat. + +Youçof et Soumaïl tenaient encore la campagne; ils réussirent même à +mettre en ligne une armée sérieuse et obtinrent quelques avantages. Mais +la victoire demeura au prince oméïade. En 758, Youçof fut tué dans une +déroute, et Soumaïl, ayant été fait prisonnier, mourut dans un +cachot[385]. Ainsi, Abd-er-Rahman resta seul maître du pouvoir et +s'appliqua à faire cesser l'anarchie, rude tâche dans un pays où les +Musulmans étaient divisés par des haines traditionnelles et des +rivalités de race et d'intérêt. Les Yéménites, auxquels il devait son +succès, essayèrent alors de reprendre la suprématie, et il dut résister +à leurs exigences, en attendant qu'il eût à combattre leurs révoltes. + +[Note 385: Makkari, t. II, p. 24.] + +Les courses des Musulmans en Gaule avaient à peu près cessé; cependant +ils occupaient encore la Septimanie, avec Narbonne comme capitale. En +739 et 740, Karl les avait expulsés de la Provence, après avoir défait +et tué leur allié le comte Mauronte. Peppin le Bref, ne leur laissant +aucune trêve, les chassa du pays ouvert et vint les assiéger dans +Narbonne. Ils y résistèrent pendant sept années; enfin, en 759, cette +ville tomba au pouvoir des Franks, et les dernières bandes musulmanes +rejoignirent, au delà des Pyrénées, leurs coréligionnaires. + +LES OURFEDDJOUMA SONT VAINCUS PAR LES EIBADITES DE L'IFRIKIYA. + +--Nous avons laissé les Ourfeddjouma maîtres de Kaïrouan et se livrant à +toutes les violences, dans l'ivresse de leur succès. L'excès du mal, ou +peut-être la jalousie des autres Berbères, allait amener une réaction. +Les Houara, soulevés à la voix d'un Arabe nommé +Abou-l'Khattab-el-Moafri, firent alliance avec des tribus zenètes +voisines et vinrent s'emparer de Tripoli. Ces tribus étaient +kharedjites-éïbadites. Abou-l'Khattab ayant marché sur Kaïrouan, +rencontra Abd-el-Malek qui s'était avancé au devant de lui, le défit et +le tua dans une sanglante bataille et s'empara de Kaïrouan. Les +Ourfeddjouma et Nefzaoua, restés dans le pays, furent tous massacrés; +ils occupaient la capitale depuis quatorze mois (758-59)[386]. + +[Note 386: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220 et suiv. En-Nouéïri, p. 373. +El-Kaïrouani, p. 77.] + +Abou-l'Khattab nomma Abd-er-Rahman-ben-Rostem gouverneur de Kaïrouan; +puis il rentra à Tripoli et, de là, établit son autorité sur toute la +partie orientale de l'Ifrikiya. C'était le triomphe de la race berbère +et du culte kharedjite-éïbadite; après le Mag'reb, après l'Espagne, +l'Ifrikiya secouait le joug des Arabes, et l'on ne comprendrait pas +pourquoi le khalifat abandonnait ainsi les provinces de l'Ouest, si l'on +ne savait que l'Orient était encore le théâtre de troubles provoqués par +des sectaires. + +DÉFAITE DES KHAREDJITES PAR IBN-ACHATH.--En 700, Mohammed-ben-Achath, +gouverneur de l'Egypte, fit marcher contre les rebelles de l'Ifrikiya +une armée commandée par le général Abou-l'Haouas; mais Abou-l'Khattab, +chef des éïbadites, sortit à sa rencontre et lui infligea une défaite +complète, au lieu dit Mikdas, au fond de la grande Syrte. + +A la nouvelle de ce désastre, le khalife El-Mansour résolut d'en finir +avec les rebelles d'Occident. Il nomma Ibn-Achath lui-même au +gouvernement de l'Afrique et lui envoya une armée de quarante mille +hommes[387] fournie par les colonies militaires de Syrie, et plusieurs +officiers distingués, parmi lesquels El-Ar'beb-ben-Salem qui devait +prendre le commandement dans le cas où la campagne serait fatale au +gouverneur. En 761, l'armée partit pour le Mag'reb. + +[Note 387: 20.000, selon El-Adhari.] + +Abou-l'Khattab, au courant de ces préparatifs, avait appelé les Berbères +aux armes, et un grand nombre de contingents houarides et zenètes +étaient accourus sous ses étendards. Il vint alors prendre position à +Sort, pour barrer le passage à l'ennemi, et y fut rejoint par +Ibn-Rostem, lui amenant les guerriers de la Tunisie. Un immense +rassemblement, que les auteurs arabes portent à deux cent mille hommes, +se trouva ainsi formé. Ibn-Achath n'osa pas se mesurer contre de +pareilles forces et se contenta de rester en observation, attendant une +occasion favorable. La désunion, si fatale aux Berbères, vint alors à +son secours. A la suite d'un crime commis sur un Zenète, la discorde +éclata entre ses contribules et les Houara. Les Zenètes crièrent à la +trahison et parlèrent de se retirer, et l'armée berbère désunie perdit +la confiance en elle-même. + +Ibn-Achath profita habilement de la situation: après avoir laissé croire +qu'il allait attaquer les Berbères, il fit courir le bruit qu'il était +rappelé en Orient, leva précipitamment son camp et se mit en retraite. A +cette vue, un grand nombre de Berbères reprirent la route de leur pays, +tandis que les autres suivaient l'armée arabe. Pendant trois jours, +Ibn-Achath continua son mouvement de retraite, suivi à distance par les +Kharedjites, dont le nombre diminuait constamment, et qui négligeaient +les précautions usitées en guerre. Mais le quatrième jour, au matin, +Ibn-Achath, qui était revenu sur ses pas pendant la nuit, à la tête de +ses meilleurs guerriers, fondit sur le camp berbère plongé dans la +sécurité. En vain Abou-l'Khattab essaya de rallier ses soldats, qui, +surpris dans leur sommeil et n'ayant pas eu le temps de s'armer, +fuyaient dans tous les sens. En un instant le camp fut pillé et l'armée +mise en déroute. Les Arabes passèrent au fil de l'épée tous les +Kharedjites qu'ils purent atteindre. Abou-l'Khattab et, dit-on, quarante +mille Berbères restèrent sur le champ de bataille. + +IBN-ACHATH RÉTABLIT À KAÏROUAN LE SIÉGE DU GOUVERNEMENT.--Sans perdre un +instant, Ibn-Achath se mit en marche sur Tripoli, tandis qu'il envoyait +un de ses lieutenants poursuivre les Houara jusqu'au Fezzan. Les +contingents zenètes s'étant ralliés et ayant voulu faire tête furent mis +en déroute, et rien ne s'opposa plus à la marche des Arabes. Après +s'être emparé de Tripoli sans coup férir, Ibn-Achath s'avança vers +Kaïrouan. Abd-er-Rahman-ben-Rostem avait essayé d'y rentrer après la +défaite des Kharedjites, mais la population de la ville l'ayant +repoussé, il avait dû continuer sa roule vers l'ouest. + +Ibn-Achath fut reçu à Kaïrouan comme un libérateur (fin janvier 762). Il +compléta la pacification de l'Ifrikiya, extermina les Kharedjites et les +força à la fuite ou à l'abjuration. Le général El-Ar'leb, envoyé par lui +dans le Zab, fut chargé de faire rentrer les populations zenètes dans +l'obéissance. + +Le siège du gouvernement rétabli à Kaïrouan, l'autorité abbasside régna +de nouveau sur l'Ifrikiya. Ibn-Achath s'appliqua à faire disparaître les +traces des dévastations commises par les Kharedjites à Kaïrouan; il +entoura la ville d'une muraille en terre épaisse de dix coudées[388] et +compléta cette fortification d'un large fossé. Les habitants rentrèrent +dans la capitale, qui brilla d'une nouvelle splendeur. + +[Note 388: El-Kaïrouani, p. 78. El-Bekri, p. 24 du texte arabe.] + +FONDATION DE LA DYNASTIE ROSTEMIDE À TIHARET.--Cependant +Abd-er-Rahman-ben-Rostem, ayant continué sa route vers l'ouest, +atteignit Tiharet, où il fut rejoint par un grand nombre de kharedjites +des tribus de Nefzaoua, Louata, Houara et Lemaïa. Il se fit reconnaître +par eux comme chef, et avec leur aide jeta les fondements d'une nouvelle +cité sur le versant du Djebel-Guezoul. Cette ville, qui fui nommée +Tiharet la neuve, reçut sa famille et ses trésors et devint la capitale +de sa dynastie et le centre du kharedjisme éïbadite (761). Ainsi un +nouveau royaume berbère indépendant était formé dans le Mag'reb +central[389]. + +Dans le Rif marocain, la ville de Nokeur avait été fondée quelques +années auparavant par un chef arabe, Salah-ben-Mansour, qui en avait +fait un centre religieux orthodoxe. Les tribus r'omariennes des +environs, après avoir accepté sa foi, lui avaient constitué une +population de sujets dévoués qui avaient conservé le culte orthodoxe, +entre les hérétiques Berg'ouata et les kharedjites[390]. + +[Note 389: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 341 et suiv.] + +[Note 390: _Ibid._, t. II, p. 137 et suiv.] + +GOUVERNEMENT D'EL-ARLEB-BEN-SALEM.--Ibn-Achath gouvernait depuis près de +quatre ans l'Ifrikiya, appliqué à rétablir la bonne marche de +l'administration et à faire disparaître les traces de la guerre, +lorsqu'une révolte de sa propre milice, composée en majorité de +modhèrites, tandis qu'il était yéménite, le força à descendre du pouvoir +(mai 765). Un certain Aïssa-ben-Moussa, milicien khoraçanite, fut élu à +sa place par les soldats; mais le khalife El-Mansour, tout en ratifiant +la déposition d'Ibn-Achath, envoya le diplôme de gouverneur à +El-Ar'leb-ben-Salem, qui était resté à Tobna, afin de garder la +frontière méridionale contre les entreprises des tribus zenètes. Il lui +traça des instructions fort sages, lui recommandant de ménager la +milice, sa seule force au milieu des Berbères, et de combattre ceux-ci +sans relâche. El-Ar'leb chassa du palais le gouverneur d'un jour et, +s'étant emparé du pouvoir, donna tous ses soins à la mise en pratique +des instructions du khalife; mais il avait à lutter contre une double +difficulté: l'indiscipline de la milice, qui se sentait toute-puissante, +et l'esprit de révolte des Berbères surexcité par le fanatisme +religieux. + +Nous avons vu précédemment que les Beni-Ifrene, sous l'impulsion de leur +chef Abou-Korra, avaient fondé une sorte de royaume indépendant à +Tlemcen. Les guerres civiles, qui depuis longtemps absorbaient les +forces des Arabes, avaient favorisé le développement de la puissance des +Beni-Ifrene. La présence d'El-Ar'leb dans le Zab avait contenu les +Zenètes, mais, en 767, Abou-Korra leva l'étendard de la révolte et, +après avoir forcé ses voisins à accepter la doctrine sofrite +(kharedjite). il les entraîna vers l'est par les chemins des hauts +plateaux à la conquête de l'Ifrikiya. + +El-Arleb marcha contre lui, à la tête de ses meilleurs soldats, mais les +Berbères ne l'attendirent pas et cherchèrent un refuge vers l'ouest. Le +général arabe était parvenu dans le Zab et voulait poursuivre les +rebelles jusqu'au fond du Mag'reb, lorsque ses troupes se mutinèrent et +refusèrent péremptoirement de le suivre; puis elles rentrèrent en +débandade à Kaïrouan, le laissant seul avec quelques officiers dévoués. + +Dans l'est, la situation était grave: à peins le gouverneur avait-il +quitté l'Ifrikiya, que le commandant de Tunis, El-Hassan-ben-Harb, +s'était mis en état de révolte et avait chassé de Kaïrouan le +représentant du gouverneur. El-Ar'leb, accouru en toute hâte, réunit à +Gabès tous ses adhérents et se mit en marche sur Kaïrouan. On en vint +aux mains non loin de la ville et la bataille se termina par la défaite +et la fuite d'El-Hassan. Le gouverneur rentra ainsi en possession de sa +capitale; mais bientôt son compétiteur, qui avait formé une nouvelle +armée à Tunis, revint lui livrer bataille sous les murs mêmes de +Kaïrouan. Après une lutte acharnée, dans laquelle El-Ar'leb trouva la +mort, les rebelles furent complètement écrasés. El-Mokharek, qui avait +pris le commandement après la mort du gouverneur, poursuivit les fuyards +dans toutes les directions: peu après El-Hassan, qui avait d'abord +trouvé un asile chez les Ketama, fut mis à mort (sept. 767)[391]. + +[Note 391: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220. En-Nouéïri, p. 377 et suiv.] + +GOUVERNEMENT D'OMAR-BEN-HAFS, DIT HAZARMED.--En mars 768, Omar-ben-Hafs, +surnommé Hezarmed[392], désigné par le khalife comme gouverneur de +l'Ifrikiya, arriva à Kaïrouan à la tête de cinq cents cavaliers et fut +reçu par les notables de la ville, sortis à sa rencontre. Quelque temps +après, il se rendit dans le Zab, afin d'y maintenir la tranquillité et +de relever les murs de Tobna, selon les ordres du khalife. Cette +position couvrait le sud contre les entreprises des Zenètes. + +[Note 392: Ce mot signifie _mille hommes_ en persan.] + +A peine le gouverneur se fut-il éloigné de la Tunisie, que les tribus de +la Tripolitaine se révoltèrent, en prenant comme chef Abou-Hatem-Yakoub. +Un corps de cavalerie, envoyé contre eux par le commandant de Tripoli, +fut défait, et un renfort arrivé de Zab éprouva le même sort. En même +temps le gouverneur avait à tenir tête à une attaque générale des +Berbères du Mag'reb central, entraînés par Abou-Korra. Il détacha +cependant son général Soléïman et l'envoya contre les rebelles de l'est; +mais Abou-Hatem le vainquit près de Gabès et vint mettre le siège devant +Kaïrouan, dont les fortifications l'arrêtèrent (771). + +Dans le Zab, la situation d'Omar devenait fort critique; il s'était +retranché à Tobna avec sa petite armée de cinq ou six mille +cavaliers[393], et y était bloqué par des nuées de Kharedjiles. +Abou-Korra avait amené quarante mille sofrites fournis par les +Béni-Ifrene. Ibn-Rostem, seigneur de Tiharet, était là avec six mille +Eïbadites; dix mille Zenètes éïbadites étaient commandés par El-Miçouer; +enfin les Sanhadja, Ketama, Mediouna, etc., avaient donné des +contingents. Omar, jugeant que le sort des armes ne lui offrait aucune +chance de salut; employa la division et la corruption pour se +débarrasser de ses ennemis. Il fil offrir à Abou-Korra un cadeau de +40,000 dinars (pièces d'or), à titre de rançon et, grâce à +l'intervention du fils de celui-ci, que son envoyé sut intéresser par +des cadeaux, il réussit à se débarrasser des Beni-Ifrene, qui formaient +à eux seuls la moitié des assaillants[394]. + +[Note 393: D'après le Baïan, il aurait eu avec lui un effectif de +15,500 hommes; mais les chiffres précédents, donnés par En-Nouéïri, +paraissent plus probables.] + +[Note 394: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 223, t. III, p. 200. En-Nouéiri, +p. 379 et suiv.] + +Tandis que l'armée kharedjile était démoralisée par la nouvelle de cette +trahison, Omar envoya un corps de 1,500 hommes attaquer Ibn-Rostem, qui +occupait Tehouda. Mis en déroute, le seigneur de Tiharet regagna comme +il put sa capitale, avec les débris de ses troupes. Les autres +contingents se retirèrent et, ainsi, se fondit ce grand rassemblement. +Omar, ayant enfin le passage libre, sortit de Tobna, où il laissa un +corps de troupes, et se porta, à marches forcées, au secours de +Kaïrouan. Depuis huit mois, cette ville, étroitement bloquée, avait +supporte les fatigues d'un siège et était livrée aux horreurs de la +famine. La garnison, épuisée et décimée, soutenait chaque jour des +combats pour repousser les assiégeants. Déjà un certain nombre +d'habitants, considérant la situation comme désespérée, étaient allés +rejoindre le camp des assiégeants. + +A l'approche du gouverneur, Abou-Hatem, abandonnant le siège, se porta à +sa rencontre, mais Omar, après avoir feint d'être disposé à lui offrir +le combat près de Tunis, parvint à l'éviter et put opérer sa jonction +avec son frère utérin Djemil-ben-Saker, sorti de Kaïrouan. Tous deux +rentrèrent dans la ville et l'arrivée du gouverneur, bien qu'il n'amenât +qu'un faible renfort, ranima le courage des Arabes. + +MORT D'OMAR. PRISE DE KAÏROUAN PAR LES KHAREDJITES.--Abou-Hatem revint +bientôt à Kaïrouan à la tête d'une nombreuse armée renforcée des +contingents d'Abou-Korra qui, après avoir inutilement essayé d'enlever +Tobna, était venu rejoindre les Eïbadites de la Tunisie. Les Arabes +tentèrent en vain de tenir la campagne; ils furent, forcés de se +réfugier derrière les murailles de Kaïrouan, dont la force et la +solidité préserva la ville d'une chute immédiate. Un grand nombre de +Berbères accoururent de toutes parts pour se joindre aux assiégeants et, +selon les chroniques, 350,000 Karedjites se trouvèrent réunis à +Kaïrouan[395]. Le courage des assiégés fut inébranlable, mais la famine +vint augmenter les chances de leurs ennemis. Lorsque les bêtes de somme +et même les animaux immondes furent dévorés, et qu'il fut reconnu que la +position n'était plus tenable, Omar voulut tenter une sortie pour se +procurer des vivres, mais ses soldats refusèrent de le laisser partir, +prétendant qu'il se disposait à les abandonner et ne voulurent pas +tenter eux-mêmes l'aventure. «Eh bien! leur dit Omar, enflammé de +colère, je vous enverrai tous à l'abreuvoir de la mort!» + +[Note 395: Tous ces chiffres paraissent fortement exagérés.] + +Sur ces entrefaites, un messager, ayant pu pénétrer dans la ville, +apporta la nouvelle que le khalife, irrité contre Omar, se préparait à +envoyer un nouveau général avec des troupes fraîches, en Ifrikiya. Le +gouverneur résolut aussitôt d'éviter par la mort l'amertume d'une telle +injustice. Ayant pris ses dernières dispositions, il se jeta comme «un +chameau enragé» sur les assiégeants, et après en avoir abattu un grand +nombre, il trouva la mort qu'il cherchait (novembre 771). + +Djemil-ben-Saker, auquel le commandement avait été dévolu, entra alors +en pourparlers avec Abou-Hâtem et signa une capitulation par laquelle il +lui livrait la ville. Les assiégés avaient la liberté de se retirer avec +leurs armes et leurs insignes, et le respect des personnes et des biens +était garanti. Djemil se dirigea vers l'Orient, tandis qu'une partie de +la milice prenait la route de Tobna et que quelques officiers passaient +au service d'Abou-Hatem. + +Pour la deuxième fois, en quelques années, les Karedjites berbères +entraient en vainqueurs dans la ville sainte d'Okba. Cette fois, il n'y +eut pas de pillage; Abou-Hatem se contenta de démanteler les +fortifications de Kaïrouan. Du reste, il n'eut pas le loisir de jouir +longtemps de ses succès. + + + + +CHAPITRE V + +DERNIERS GOUVERNEURS ARABES +772-800 + + +Yezid-ben-Hatem rétablit l'autorité arabe en Ifrikiya.--Gouvernement de +Yezid-ben-Hatem.--Les petits royaumes berbères indépendants.--L'Espagne +sous le premier khalife oméïade; expédition de Charlemagne.--Intérim de +Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--Edris-ben-Abd-Allah +fonde à Oulili la dynastie édricide.--Conquêtes d'Edris; sa +mort.--Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et +d'El-Fadel-ben-Rouh.--Anarchie en Ifrikiya.--Gouvernement de +Hertema-ben-Aïan.--Gouvernement de +Mohammed-ben-Mokatel.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte de la +milice.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant, fonde la +dynastie ar'lebite.--Naissance d'Edris II.--L'Espagne sous Hicham et +El-Hakem.--Chronologie des gouverneurs de l'Afrique. + + +YEZID-BEN-HATEM RÉTABLIT L'AUTORITÉ ARABE EN IFRIKIYA.--Lorsque la +nouvelle des désastres dont l'Ifrikiya avait été le théâtre parvint en +Orient, elle y excita la plus violente indignation. Le khalife +El-Mansour réunit aussitôt une armée considérable, formée de troupes +prises dans les colonies militaires du Khorassan, de l'Irak et de Syrie, +en donna le commandement à Yezid-ben-Hatem et le fit partir pour +l'Occident. (772). + +Abou-Hatem, de son côté, réunit ses contingents et, laissant le +commandement de Kaïrouan à Abd-el-Aziz-el-Moafri, il se mit en marche +sur Tripoli. Mais, à peine avait-il quitté sa capitale, que les +miliciens se révoltèrent, chassèrent Abd-el-Aziz et placèrent à leur +tête Omar-ben-Othman. Abou-Hatem revint sur ses pas, défit les rebelles +et lança à leur poursuite un de ses lieutenants nommé Djerid. Omar, avec +une partie de ses miliciens, avait cherché un refuge près de Djidjel, +dans le pays des Ketama. Djerid voulut l'y poursuivre, mais il tomba +dans une embuscade et fut défait et tué. Quant aux autres miliciens, ils +avaient rejoint l'armée arabe à Sort. + +Cependant Abou-Hatem s'était avancé jusque vers Tripoli, mais, lorsqu'il +connut la force de l'armée de Yezid, il renonça à lutter contre elle en +bataille rangée et alla se retrancher dans les montagnes de Nefouça. Il +occupait une position très forte et ne craignit pas d'attaquer +l'avant-garde des Arabes. Les Kharedjites la rejetèrent sur le corps +principal, puis ils regagnèrent leurs montagnes. Yezid marcha alors +contre les rebelles avec toutes ses troupes, attaqua de front leurs +retranchements et les enleva l'un après l'autre. Une dernière et +sanglante bataille dans laquelle Abou-Hatem trouva la mort, consacra le +triomphe des Arabes (mars 772). Les débris des contingents berbères +tâchèrent de regagner leurs tribus, mais la cavalerie arabe, lancée à +leur poursuite dans toutes les directions, fit un grand carnage des +karedjites. Abou-Korra put cependant rentrer à Tlemcen. En même temps, +Abd-er-Rahman, fils d'El-Habib, le seul officier arabe resté fidèle à la +cause d'Abou-Hatem, se réfugia avec un certain nombre d'adhérents dans +les montagnes de Ketama[396]. + +[Note 396: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 222, t. III, p. 200. En-Nouéïri, +p. 384.] + +GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-HATEM.--Vers la fin de mai, Yezid, qui avait +assuré la pacification des provinces méridionales en noyant la révolte +dans le sang, fil son entrée à Kaïrouan. Il s'appliqua à rendre à la +ville toute sa splendeur et à faire oublier la domination des +Kharedjites. + +Abd-er-Rahman tint encore la campagne pendant huit mois, dans le pays +des Ketama; mais il finit par succomber avec ses partisans, sous les +efforts combinés des généraux arabes. La révolte kharedjite qui, en +réalité, était le réveil de l'esprit national berbère, semblait domptée; +plus de trois cents combats avaient été livrés et les indigènes avaient +toujours supporté le poids de la défaite et la sanglante vengeance de +leurs vainqueurs. Cependant, les Houara se soulevèrent encore, à la voix +d'un de leurs chefs, nommé Abou-Yahïa-ben-Afounas. Le commandant de +Tripoli, ayant marché contre eux, les défit non loin de cette ville. +L'année suivante (773), un certain Abou-Zerhouna parvint à entraîner les +turbulents Ourfeddjouma à la révolte contre l'autorité arabe. Une armée +envoyée contre eux par Yezid fut d'abord défaite. Alors Mohelleb, fils +du gouverneur qui commandait le poste de Tobna, sollicita l'honneur de +réduire les rebelles. Ayant reçu de son père les délogea de toutes leurs +positions et en fit «un massacre épouvantable.» + +Cette fois, les révoltés kharedjites étaient, sinon domptés, du moins +réduits à l'impuissance. L'Ifrikiya put profiter de quelques années de +paix que le gouverneur employa aux embellissement de Kaïrouan. «En 774, +dit En-Nouéïri, il fit rebâtir la grande mosquée de Kaïrouan et +construire des bazars pour chaque métier. Ainsi, on pourrait dire, sans +trop s'écarter de la vérité, qu'il en fut le fondateur.» En même temps +il rétablissait, par son esprit de justice, la sécurité des +transactions. El-Kaïrouani rapporte, d'après l'historien Sahnoun, que +Yezid se plaisait à dire: «Je ne crains rien tant sur la terre que +d'avoir été injuste envers quelqu'un de mes administrés, quoique je +sache cependant que Dieu seul est infaillible[397].» + +[Note 397: El-Kaïrouani, p. 79. En-Nouéïri, p. 385.] + +LES PETITS ROYAUMES BERBÈRES INDÉPENDANTS.--Nous n'avons pas voulu +interrompre le cours des événements importants dont l'Ifrikiya était le +théâtre; mais il convient de retourner de quelques années en arrière, +pour reprendre l'historique des petites royautés du Mag'reb. + +A Sidjilmassa, le premier roi que la communauté des Miknaça s'était +donné, Aïca-ben-Yezid, fut déposé, en 772, après quinze années de règne, +et mis à mort par la populace. Abou-l'Kassem-Semgou-ben-Ouaçoul, +véritable fondateur du royaume, fut élu à sa place. Il forma la souche +des Beni-Ouaçoul, souverains de Sidjilmassa. Cette oasis continua à être +le centre d'une secte kharedjite tenant de l'éïbadisme et du sofrisme. +Ces hérétiques prononçaient la prière au nom du khalife abbasside, dont +ils se déclaraient les vassaux[398]. + +Les Berg'ouata, dirigés par leur prophète, le mehdi[399] Salah, +continuaient à vivre indépendants, dans le Mag'reb extrême, et à +propager leurs doctrines hérétiques. Après un long règne de près d'un +demi-siècle, Salah mourut (vers 792), en laissant le pouvoir à son fils +El-Yas[400]. + +Dans le Rif marocain, à Nokour, Saïd, petit-fils d'un autre Salah, était +en possession de l'autorité et maintenait l'exercice du culte orthodoxe +sur le littoral de la Méditerranée[401]. + +[Note 398: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Bekri, p. 149 du texte +arabe.] + +[Note 399: Ce titre, que nous reverrons souvent apparaître, a été +pris par un grand nombre d'agitateurs musulmans: on peut le rendre par: +_Messie_.] + +[Note 400: Ibn-Khaldonn, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, passim.] + +[Note 401: _Ibid._, t. II, p. 138, 139.] + +A Tlemcen et dans le sud du Mag'reb central, les Beni-Ifrene régnaient +en maîtres et étendaient chaque jour leur influence. Leurs cousins, les +Mag'raoua, commençaient à envahir les plaines de cette région et à +devenir redoutables par leur nombre et leur puissance. + +Enfin, Abd-er-Rahman-ben-Rostem, à Tiharet, avait continué à recueillir +les réfugiés de toutes les tribus appartenant à la secte éïbadite, dont +il était le chef reconnu. + +Partout ailleurs, dans les deux Mag'reb, les tribus berbères vivaient +dans l'indépendance la plus complète. Mais on voit, par ce qui précède, +que cette race tendait à abandonner l'état démocratique pour grouper ses +forces en formant de petites royautés autonomes. + +L'ESPAGNE SOUS LE PREMIER KHALIFE OMÉAÏDE. Expédition de +Charlemagne.--Nous avons laissé l'oméïade Abd-er-Rahman seul maître du +pouvoir à Cordoue, après avoir triomphé de Youçof. Il n'eut pas le +loisir de jouir longtemps de son succès, car l'anarchie était devenue un +état normal pour les Musulmans d'Espagne et ils avaient perdu l'habitude +d'obéir à un seul maître. Ce ne fut, durant des années, qu'une suite de +révoltes: Yéménites, Berbères, Fihrites (descendants d'Okba), +s'évertuèrent il renverser le trône oméïade à peine assis. + +En 763, El-Ala-ben-Moghit, nommé gouverneur de l'Espagne par le khalife +El-Mansour, débarqua dans la province de Béja et arbora le drapeau noir +des abbassides. Aussitôt, yéménites et fihrites accourent se ranger +autour du représentant de l'autorité légitime, et tous viennent assiéger +Abd-er-Rahman qui s'était retranché dans la place forte de Carmona. Le +siège durait depuis deux mois et la situation des assiégés était des +plus critiques, lorsque le prince oméïade, prenant une résolution +désespérée, se mit à la tête de ses meilleurs guerriers, sortit de la +ville et, se jetant avec impétuosité sur le camp des assiégeants, s'en +rendit maître et tailla en pièces ses ennemis. On dit qu'ayant coupé les +têtes des principaux chefs, parmi lesquels El-Ala, il les fit saler, +après avoir attaché à l'oreille une étiquette indiquant le nom de +chacun, et expédia le tout, roulé dans les débris du drapeau noir et +enveloppé d'un sac, au khalife abbasside. En recevant le funèbre envoi, +El-Mansour se serait écrié: «Je rends grâce à Dieu de ce qu'il y a une +mer entre moi et un tel ennemi![402]» Abd-er-Rahman triompha ensuite de +cette révolte et traita avec la dernière rigueur ceux qui s'y étaient +compromis. + +[Note 402: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 367.] + +En 766, une grande insurrection éclata parmi les Berbères à la voix d'un +illuminé du nom de Chakia, qui se faisait passer pour un descendant du +prophète et avait pris le nom de Abd-Allah-ben-Mohammed. Il était +originaire d'une fraction des Miknaça, passée en Espagne lors de la +première invasion et devenue très puissante. + +Il proclama l'autorité abbasside, obtint de grands succès et, durant +neuf années, tint en échec la puissance d'Abd-er-Rahman. Ce prince +parvint enfin à écraser ses adhérents et à le faire assassiner. + +Sur ces entrefaites, trois chefs arabes formèrent un nouveau complot, +c'étaient: le kelbite el-Arbi, gouverneur de Barcelone, le fihrite +Abd-er-Rahman-ben-Habib, surnommé le Slave, gendre de Youçof, et un fils +de Youçof, appelé Abou-el-Asouad. La gloire de Charlemagne étant +parvenue jusqu'à eux, ils résolurent de solliciter son concours et, à +cet effet, se rendirent, en 777, à Paderborn et proposèrent au grand +conquérant de lui ouvrir l'Espagne. Charles accueillit leurs ouvertures +et leur promit de conduire une armée dans la péninsule. El-Arbi devait +l'appuyer avec tous ses adhérents, au nord de l'Ebre, et le faire +reconnaître comme souverain de cette région, tandis que le Slave irait +chercher des Berbères en Afrique et occuperait avec eux la province de +Murcie. + +Ce plan, si bien combiné, pécha dans l'exécution: le Slave arriva le +premier, avec un certain nombre de Berbères, et demanda des secours à +El-Arbi; mais celui-ci lui objecta que, selon leur traité, il ne devait +pas franchir l'Ebre. Irrité de ce qu'il appelait une trahison, le Slave +marcha contre El-Arbi, fut battu et forcé de rentrer dans la province de +Murcie, où il périt assassiné. + +Lorsque Charlemagne eut franchi les Pyrénées, il ne trouva, pour +l'appuyer, qu'El-Arbi et quelques officiers, tels qu'Abou-Thaur, +Abou-l'Asouad et le comte de Cerdagne. Au lieu de voir, comme on le lui +avait promis, toutes les places lui ouvrir leurs portes, il dut +commencer par entreprendre le siège de Saragosse, où commandait un +fanatique, ne voulant aucune alliance avec les chrétiens. Tandis qu'il +était devant cette place, il reçut la nouvelle que Witekind et les +Saxons avaient repris les armes et menaçaient Cologne. Force lui fut de +lever le siège et de reprendre au plus vite la route du Nord; il passa +par la vallée de Roncevaux, où son arrière-garde tomba dans une +embuscade tendue par les Basques. + +Ainsi Abd-er-Rahman avait échappé au plus grave danger qu'il eût encore +couru, et cela sans faire aucun effort personnel. Après le départ des +Franks, il s'appliqua à combattre isolément tous ses adversaires et, par +sa persévérance et son implacable cruauté, arriva enfin à briser toutes +les résistances. Ne pouvant compter sur les Musulmans d'Espagne, il +appela d'Afrique un grand nombre de Berbères et même de nègres et en +forma une armée dévouée, sans aucun lien avec les gens du pays[403]. + +[Note 403: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 370 et suiv.] + +Pendant que le khalife oméïade était absorbé par ces luttes, Alphonse, +roi des Asturies, étendait les limites de ses provinces et arrachait la +Galice aux Musulmans. Ce prince termina son glorieux règne en 759, et +fut remplacé par son fils Froïla. Lugo, Porto, Zamora, Salamanque et une +partie de la Castille étaient en son pouvoir. Il mourut en 769, léguant +la couronne à son fils Aurélio[404]. + +[Note 404: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101.] + +INTÉRIM DE DAOUD-BEN-YEZID.--Gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--En 787, +Yezid-Ben-Hatem cessa de vivre, après avoir exercé le pouvoir durant +près de quinze années. L'Afrique avait joui d'une période de +tranquillité bien nécessaire après tant de luttes. Aussitôt après la +mort du gouverneur, les Nefzaoua se révoltèrent et, conduits par l'un +des leurs, nommé Salah-ben-Nacir, attaquèrent leurs voisins et les +contraignirent à adopter la doctrine éïbadite, puis ils envahirent le +Tel et s'avancèrent jusqu'à Badja. Le commandant de Tobna ayant marché +contre eux fut défait près de cette ville. + +Daoud, fils de Yezid, qui avait pris la direction des affaires après la +mort de son père, envoya alors contre les insurgés le général Soléïman +avec dix mille cavaliers. Les Kharedjites, vaincus dans une première +rencontre, se reformèrent à Sikka (le Kef); mais Soléïman les y +poursuivit et les dispersa, après en avoir tué un grand nombre. Ainsi la +révolte se trouva encore une fois apaisée. Daoud administrait depuis +plus de neuf mois l'Ifrikiya, lorsque le khalife Haroun-er-Rachid le +remplaça par son oncle Rouh-ben-Hatem, et, pour le récompenser de ses +services, lui conféra le gouvernement de l'Egypte. + +Au commencement de l'année 788, Rouh arriva à Kaïrouan et prit en main +l'autorité. C'était un homme prudent et expérimenté qui, au lieu de +pousser les indigènes à la révolte par de durs traitements, jugea +préférable de composer avec eux. Abd-er-Rahman-ben-Rostem était mort à +Tiharet, quelque temps auparavant, et avait été remplacé par son fils +Abd-el-Ouahab. Ce chef adressa au gouverneur de Kaïrouan des +propositions d'alliance qui furent acceptées, et un traité de paix fut +signé entre le représentant du khalife et le chef du kharedjisme +éïbadite[405]. + +[Note 405: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 224. En-Nouéïri, p. 387, 388.] + +Edris-bex-Abdallah fonde à Oulili la dynastie edriside.--Ainsi +l'autorité arabe s'affaiblissait chaque jour en Afrique; une nouvelle +dynastie allait s'établir dans le Mag'reb et consacrer la perte +définitive de cette contrée pour le khalifat. + +Nous avons vu précédemment qu'après l'assassinat du khalife Ali, gendre +de Mahomet, ses partisans avaient en vain essayé de faire obtenir le +trône à ses enfants. Vaincus, les Alides n'avaient pu empêcher +l'établissement de la dynastie oméïade; mais ils avaient formé une vaste +société secrète et s'étaient donné le nom de _Chiaïtes_ +(_co-ayants-droit_). Ils avaient continué à compter en secret le règne +des descendants d'Ali, seuls khalifes légitimes, et n'avaient cessé +d'attendre le moment de reconquérir le pouvoir. Sous le règne de +l'abbasside El-Mansour, deux des descendants d'Ali, croyant l'heure +arrivée, avaient levé les armes; mais la victoire s'était prononcée pour +leur adversaire et la révolte avait été étouffée dans le sang. Après la +mort d'El-Mansour, un alide du nom de Hocéïne, petit-fils de Haçan II, +se mit en révolte contre le khalife El-Mehdi; mais il fut vaincu et tué +à la bataille de Fekh, près de La Mekke, et presque tous ses adhérents +périrent massacrés (787). + +Un oncle de Hocéïn, nommé Edris-ben-Abd-Allah, avait échappé au désastre +de Fekh; il se tint soigneusement caché et put se soustraire aux +minutieuses recherches ordonnées par le khalife. Son signalement avait +été envoyé à tous les commandants militaires, et des postes furent +établis sur les routes afin de l'arrêter s'il tentait de sortir de +l'Arabie. En dépit de ces précautions, Edris parvint, grâce au +dévouement de son affranchi Rached, à gagner l'Egypte; de là, il partit +pour l'ouest, vêtu d'une robe de laine et coiffé d'un turban grossier. +Pour mieux tromper les agents du khalife, Rached lui donnait des ordres +comme à un domestique, et il put sous ce déguisement atteindre le fond +du Mag'reb. Après avoir séjourné à Tanger, il gagna Oulili[406], près +d'une des sources du Sebou, dans les montagnes des Aoureba, et fut bien +accueilli par ces Berbères, dont le chef Abou-Léïla-Ishak lui jura +fidélité. Ainsi, c'était loin de sa patrie, et au milieu de populations +sauvages, que le descendant de Mahomet trouvait la sécurité et pouvait +faire reconnaître ses droits. Vers la fin de l'année 788, Edris se +proclama indépendant et obtint l'appui des Zouar'a, Louata, Seddrata, +Riatha, Nefza, Mar'ila, Miknaca et même d'une partie des R'omara[407]. + +[Note 406: L'antique Volubilis, où fut ensuite construite la ville +de Fès.] + +[Note 407: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 209, 239, 290, t. II, p. 559 et +suiv. _Roudh-El-Kartas_, trad. Beaumier, p. 12 et suiv. El-Bekri, trad. +de Slane, art. _Idricides_.] + +Ayant reçu des contingents de ces tribus, Edris étendit son autorité sur +les régions du Mag'reb. Quelques populations d'origine ancienne, débris +de vieilles tribus, les Fendelaoua, Behloula, Fazaz, etc., avaient +trouvé un refuge dans ces montagnes reculées, et y avaient conservé le +culte israélite ou chrétien. Le descendant du prophète les força à +professer l'islamisme. Il alla ensuite réduire les populations de +Mediouna, au delà de la Moulouïa, puis passa dans le Temesna et en fit +la conquête, ainsi que de Tedla et de la ville de Chella, régions dans +lesquelles le paganisme avait encore des adeptes. + +CONQUÊTES D'EDRIS; SA MORT.--Devenu ainsi maître d'un vaste territoire, +Edris s'y fit proclamer khalife, et imam ou chef de la religion +orthodoxe. L'année suivante, il marcha vers l'est, contre les Beni-Ifren +et Mag'raoua hérétiques et, par conséquent, ennemis. Parvenu auprès de +Tlemcen, il reçut la soumission du chef de ces Zenètes, +Mohammed-ben-Khazer, qui avait remplacé Abou-Korra. Edris entra dans +Tlemcen sans coup férir et séjourna un certain nombre de mois dans cette +ville, où il construisit la mosquée qui porta son nom. Après avoir fait +une tentative infructueuse pour abattre la puissance des Rostemides de +Tiharet, il reprit le chemin d'Oulili, laissant à Tlemcen, pour le +représenter, son frère Soleïman (790). + +Mais, tandis que le nouveau souverain de Mag'reb se disposait à +poursuivre ses conquêtes, sa perte se tramait en Orient. Le khalife +Haroun-er-Rachid ne pouvant le combattre par les armes, dans ce pays +éloigné, résolut de s'en débarrasser par un moyen qui lui était +familier, l'assassinat. Un certain Soléïman-ben-Horéïz, surnommé +Ech-Chemmakh, affilié à la secte des Zaïdiya, fut envoyé par lui, dans +ce but, en Mag'reb. Il se présenta à la cour d'Edris comme médecin et +comme déserteur du parti abbasside; ayant, au moyen de ce double titre, +capté la confiance d'Edris, il parvint un jour à éloigner le fidèle +Rached, et en profita pour empoisonner son maître. Lorsqu'il fut certain +de sa mort, il monta à cheval et reprit en toute hâte la route de l'est; +mais Rached fut bientôt sur ses traces et, l'ayant atteint près de la +Moulouïa, engagea avec lui un combat dans lequel chacun des adversaires +reçut plusieurs blessures. Ech-Chemmakh put néanmoins traverser la +rivière et, tout sanglant, continuer sa route. + +Edris fut enterré à Oulili (793). Il ne laissait pas d'enfants, et le +khalife pouvait croire cette dynastie éteinte. Mais nous verrons plus +tard qu'une de ses concubines, la Berbère Kenza, était enceinte et que, +grâce à l'adresse et à la prudence de Rached, le royaume edricide fut +conservé à l'enfant posthume de son fondateur. + +Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.--En +Ifrikiya, le vieux gouverneur Rouh-ben-Hatem était mort. (791), et avait +désigné pour lui succéder son fils Kabiça. Mais Haroun-er-Rachid +n'entendait pas que la fonction de gouverneur se transmît par hérédité +dans son empire; prévenu de la fin prochains de Rouh, il envoya, pour le +remplacer en Ifrikiya, Nasr-ben-el-Habib. Cet officier arriva à Kaïrouan +au moment où Kabiça venait de se faire reconnaître comme émir; ayant +montré son diplôme, il reçut le serment de la population et des troupes. +Il exerça, pendant deux ans, le pouvoir avec équité; mais, en 793, +El-Fadel, autre fils de Rouh, obtint du khalife sa nomination au poste +qui avait été occupé par son père, et vint prendre possession du +commandement à Kaïrouan (mai 793). + +Peu de temps après, la milice syrienne en garnison à Tunis se révolta +contre le gouverneur de cette ville, El-Moréïra-ben-Bachir, neveu +d'El-Fadel, dont la conduite imprudente et les exactions avaient soulevé +l'opinion publique. Le chef de cette sédition, Abd-Allah-ben-Djaroud, +écrivit à El-Fadel pour faire connaître les griefs de la population, et +aussitôt un autre commandant fut envoyé à Tunis; mais les gens qui +s'étaient portés à sa rencontre le mirent à mort et cette sédition se +changea en révolte ouverte. Les commandants des places voisines, gagnés +par les promesses ou par l'argent, firent cause commune avec les +rebelles. El-Fadel, ayant marché avec ses troupes contre Abd-Allah, fut +défait par celui-ci et ne put l'empêcher de s'emparer de Kaïrouan. Ayant +été lui-même fait prisonnier, il fut massacré par ies soldats, malgré +l'opposition d'Ibn-el-Djaroud (794). + +ANARCHIE EN IFRIKIYA.--Cependant le commandant d'El-Orbos, nommé +Chemdoun, se déclara hautement contre les rebelles, fit alliance avec +plusieurs autres chefs, parmi lesquels son collègue de Mila, et +recueillit Moréïra et tous les adhérents de la cause légitime. Ayant +marché contre l'usurpateur, il éprouva une première défaite; mais, +bientôt, El-Ala-ben-Saïd, gouverneur du Zab, vint le rejoindre avec de +nouveaux contingents, et fous marchèrent sur Kaïrouan. + +Sur ces entrefaites, Ibn-Djaroud, ayant appris que le khalife avait +nommé comme gouverneur de l'Ifrikiya Hertema-ben-Aïan, et qu'en +attendant son arrivée, un officier du nom de Yaktin allait venir avec la +mission de pacifier la milice, se porta au devant de l'envoyé pour +tâcher de transiger avec lui ou de détourner le coup qui le menaçait. En +vain, Yaktin pressa le rebelle de déposer les armes: Ibn-Djaroud refusa +sous le prétexte que, s'il abandonnait Kaïrouan, cette ville serait +livrée au pillage par les Berbères au service de ses ennemis. Ne pouvant +rien obtenir de lui, Yaktin s'appliqua à détacher de sa cause un certain +nombre d'adhérents. + +Peu après, Yahia-ben-Moussa, lieutenant de Hertema, se mit en marche +vers l'ouest à la tête d'un corps d'armée et s'empara de Tripoli. Quant +au gouverneur, il était resté en observation à Barka. En même temps, +El-Ala, gouverneur du Zab, revint, avec ses Berbères, mettre le siège +devant Kaïrouan. Ibn-Djaroud, se voyant perdu, écrivit en hâte à Yahïa +pour lui offrir sa soumission; puis il sortit de la capitale, où il +avait commandé pendant sept mois, et vint se remettre entre ses mains. +Aussitôt El-Ala fit son entrée à Kaïrouan et massacra tous les partisans +du chef révolté. Yahia-ben-Moussa arriva à son tour (mars-avril 795) et +obtint, non sans peine, qu'El-Ala renvoyât ses troupes, dont les excès +allaient croissant. Le chef qui se prétendait le sauveur de l'autorité +du khalife se retira à Tripoli et, de là, écrivit à Hertema pour +réclamer le prix de ses services. Il est à supposer que sa puissance +était fort à craindre, car le khalife Er-Rachid lui écrivit lui-même, en +le félicitant, et en lui envoyant une forte gratification. On put ainsi +le décider à partir pour i Orient[408]. + +[Note 408: En-Nouéïri, p. 389 et suiv.] + +GOUVERNEMENT DE HERTEMA-BEN-AÏAN.--Dans le mois de juin 795, Hertema fit +son entrée à Kaïrouan. Il proclama une amnistie générale et s'occupa de +mettre en état de défense les fortifications de plusieurs villes de la +côte, notamment Monastir et Tripoli. Mais l'esprit de révolte agitait +partout les populations indigènes et le gouverneur ne pouvait compter +sur sa milice, pour laquelle l'indiscipline était devenue une habitude. +Se sentant trop faible et trop isolé pour mener à bien la rude tâche +qu'on lui avait confiée, il sollicita lui-même du khalife son rappel. +Haroun-er-Rachid désigna alors son propre frère de lait +Mohammed-ben-Mokatel pour occuper le poste important de gouverneur de +l'Ifrikiya. L'on s'explique difficilement pourquoi le choix du khalife +tomba sur un homme aussi incapable, dans un moment où la situation +réclamait un esprit particulièrement habile et expérimenté. + +GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-MOKATEL.--Arrivé à Kaïrouan dans le mois de +ramadan 181 (octobre 797), le gouverneur donna aussitôt la mesure de son +incapacité, ne comprenant rien à la situation, et se livrant à toutes +les fantaisies d'un despote grisé par son pouvoir. Un an s'était à peine +écoulé depuis son arrivée, que les miliciens syriens et khoraçanites se +mettaient en état de révolte et plaçaient à leur tête Morra-ben-Makhled. +Un corps de troupes envoyé contre les rebelles les réduisit au silence; +leur chef fut mis à mort. + +Peu de temps après, Temmam-ben-Temim, commandant de Tunis, releva +l'étendard de la révolte et, ayant réuni tous les mécontents, marcha sur +Kaïrouan (octobre 799). + +Ibn-Mokatel sortit à sa rencontre et lui livra bataille à +Moniat-el-Kheïl; mais il fut complètement défait et n'obtint la vie +sauve qu'en promettant de quitter la place. Il se réfugia en effet avec +sa famille à Tripoli, tandis que Temmam faisait son entrée à Kaïrouan. + +IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB APAISE LA RÉVOLTE DE LA MILICE.--A ce moment, le +commandement du Zab était confié à un fils de l'ancien gouverneur +El-Ar'leb, nommé Ibrahim, qui avait acquis une grande autorité dans +cette situation. Dès qu'il eut appris les événements d'Ifrikiya, Ibrahim +se mit en marche, à la tête de ses contingents, pour combattre +l'usurpateur. Mais Temmam ne l'attendit pas; il évacua la ville, et le +fils d'El-Ar'leb, ayant pris possession de Kaïrouan, annonça en chaire +qu'Ibn-Mokatel était toujours le seul gouverneur de l'Ifrikiya. Ce +dernier rentra en toute hâte dans sa capitale. + +Quant à Temmam, qui s'était réfugié à Tunis, il tenta de semer la +désunion parmi les troupes fidèles et même d'indisposer le gouverneur +contre Ibrahim; mais toutes ses manœuvres échouèrent et il apprit +bientôt que celui-ci marchait contre lui. + +Au commencement de février 800, Ibn-el-Ar'leb infligea à Temmam une +défaite qui le força à rentrer à Tunis; il se disposait à entreprendre +le siège de cette ville, lorsque Temmam lui offrit sa soumission, à +condition que lui et ses frères auraient la vie sauve. Cette demande lui +ayant été accordée, il se rendit à discrétion et fut conduit à Kaïrouan, +d'où on l'expédia en Orient comme prisonnier d'état avec les chefs les +plus compromis[409]. + +[Note 409: En-Nouéïri, p. 397.] + +IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB, NOMMÉ GOUVERNEUR INDÉPENDANT, FONDE LA DYNASTIE +AR'LÉBITE.--Cependant, le khalife Haroun-er-Rachid, ayant appris les +tristes exploits de son frère de lait, se convainquit de la nécessité de +le remplacer en Ifrikiya. Dans l'état des choses, Ibrahim était l'homme +de la situation et son choix s'imposait. Le khalife ayant consulté à ce +sujet Hertema-ben-Aïan, dont il appréciait fort l'expérience, obtint +cette réponse: «Vous n'avez personne de plus aimé, de plus dévoué et de +plus digne d'exercer le pouvoir qu'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, dont la +conduite passée est garante de l'avenir.» Ces paroles achevèrent de +décider le khalife qui avait reçu d'Ibn-el-Ar'leb une lettre par +laquelle il sollicitait pour lui le gouvernement de l'Ifrikiya, offrant +non seulement de renoncer à la subvention de cent mille dinars fournie +par le gouvernement de l'Egypte, mais encore de payer au souverain un +tribut de quarante mille dinars. + +Cette solution, qui allait débarrasser le khalifat d'ennuis toujours +renaissants et retarder de plus d'un siècle la chute de l'autorité arabe +en Afrique, permettait néanmoins de mesurer tout le terrain perdu dans +le Mag'reb. Dès lors, en effet, le gouvernement central n'aurait plus à +intervenir dans l'administration du pays qu'il consentait à abandonner, +moyennant fermage, à des vice-rois formant une dynastie vassale, et chez +lesquels le pouvoir se transmettrait par voie d'hérédité. Ainsi, cette +brillante conquête qui avait coûté si cher aux Arabes s'était détachée +d'eux, province par province, dans l'espace de moins d'un siècle, et il +ne restait au khalifat qu'une suzeraineté presque nominale sur +l'Ifrikiya. + +Ibrahim apprit officieusement sa nomination; mais, lorsque le courrier +porteur des brevets arriva en Afrique, Ibn-Mokatel, qui se trouvait à +Tripoli, les intercepta au passage et fit parvenir à Kaïrouan une fausse +lettre le maintenant au poste de gouverneur. En recevant cette missive, +l'Ar'lebite devina la supercherie; néanmoins il céda la place et reprit +avec ses troupes le chemin du Zab. Mais le khalife, à l'annonce de cette +incartade de son frère de lait, entra dans une violente colère et intima +à Ibn-Mokatel, qui se disposait à revenir à Kaïrouan, l'ordre formel de +résigner ses fonctions entre les mains d'Ibrahim. Celui-ci revint +aussitôt du Zab et, dans les premiers jours de juillet 800, il prit +définitivement la direction des affaires[410]. + +[Note 410: En-Nouéïri, p. 395 et suiv.] + +NAISSANCE D'EDRIS II.--Pendant que l'Ifrikiya était le théâtre de ces +événements importants, la dynastie edricide, que le khalife Haroun avait +cru écraser dans son germe, renaissait pour ainsi dire de ses cendres. + +Nous avons vu qu'Edris, en mourant, avait laissé une de ses concubines, +nommée Kenza, enceinte. Après les funérailles du prince, le fidèle +Rached réunit les principaux chefs des tribus berbères et leur dit: +«L'imam Edris est mort sans enfants, mais Kenza, sa femme, est enceinte +de sept mois, et, si vous le voulez bien, nous attendrons jusqu'au jour +de son accouchement pour prendre un parti: s'il naît un garçon, nous +l'élèverons, et quand il sera homme, nous le proclamerons souverain; +car, descendant du prophète de Dieu, il apportera avec lui la +bénédiction de la famille sacrée[411].» + +[Note 411: Kartas, p. 23. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, p. 561. +El-Bekri, _Idricides_.] + +Cette proposition fut acceptée avec acclamation par les Berbères, et en +septembre 793, Kenza donna le jour à un enfant mâle d'une ressemblance +frappante avec son père». Rached le présenta aux cheiks indigènes qui +s'écrièrent en le voyant: «C'est Edris lui-même, l'imam n'a pas cessé de +vivre!» + +On laissa à Rached le soin de l'élever et de gouverner en son nom, +jusqu'à sa majorité, et les chroniques rapportent que ce tuteur ne +négligea rien pour donner à Edris II une brillante instruction et faire +de lui un redoutable guerrier. + +L'ESPAGNE SOUS HICHAM ET EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife oméïde +Abd-er-Rahman était mort en septembre 788, après un règne de plus de +trente-trois années employées presque entièrement à l'affermissement de +son pouvoir. Il laissa trois fils; Soleïman, Abd-Allah et Hicham. Ce +dernier, bien que le plus jeune, lui succéda après une courte lutte avec +son aîné Soleïman. Pour assurer sa tranquillité, il acheta à ses deux +frères leur renonciation au trône et, en vertu de leur convention, +ceux-ci se retirèrent au Mag'reb. + +Après un règne de près de huit années, Hicham cessa de vivre et fut +remplacé par son fils El-Hakem (avril 796). Soleïman et Abd-Allah, ses +oncles, ne tardèrent pas à quitter le Mag'reb en amenant une armée de +Berbères pour lui disputer le pouvoir. Après deux années de luttes, +Soleïman ayant été tué, la victoire resta définitivement à El-Hakem +(800). + +Pendant le règne de Hicham, des expéditions heureuses avaient été faites +par les Musulmans en Galice, et les chrétiens avaient été humiliés par +des défaites qui leur avaient arraché une partie de leurs +conquêtes[412]. Plusieurs souverains avaient succédé à Alphonse Ier. A +la fin du VIIIe siècle, Alphonse II, dit le Chaste, roi des Asturies, ne +put empêcher les Musulmans de pénétrer jusque dans les montagnes de son +royaume. + +[Note 412: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101-139 +et suiv. El Marrakchi (Dozy), p. 17 et suiv.] + + + CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS DE L'AFRIQUE. + + Date de la nomination. + + Okba-ben-Nafa vers................. 669 + Dinar-Abou-el-Mohadjeri vers....... 675 + Okba-ben-Nafa...................... 681 + Zoheïr-ben-Kais vers............... 688 + Haçane-ben-Nomane vers............. 697 + Mouça-ben-Noceïr................... 705 + Mohammed-ben-Yezid................. 715 + Ismaïl-ben-Abd-Allah............... 718 + Yezid-ben-Abou-Moslem.............. 720 + Bichr-ben-Safouane................. 721 + Obeïda-ben-Abd-er-Rahman........... 728 + Okba-ben-Kodama.................... 732 + Obeïd-Allah-ben-el-Habhab.......... 734 + Koltoum-ben-Aïad................... 741 + Hendhala-ben-Sofiane............... 742 + Abd-er-Rahman-ben-Habib............ 744 + El-Yas-ben-Habib................... 755 + El-Habib-ben-Abd-er-Rahman......... 756 + Mohammed-ben-Achath................ 761 + El-Ar'leb-ben-Salem................ 765 + Omar-ben-Hafs-Hazarmed............. 768 + Yezid-ben-Hatem.................... 772 + Daoud-ben-Yezid.................... 787 + Rouh-ben-Hatem..................... 788 + En-Nasr-ben-el-Habib.............. 791 + El-Fadel-ben-Rouh.................. 793 + Hertema-ben-Aïan................... 795 + Mohammed-ben-Mokatel............... 797 + Ibrahim-ben-el-Ar'leb.............. 800 + + + + +CHAPITRE VI + +L'IFRIKIYA SOUS LES AR'LEBITES. CONQUÊTE DE LA SICILE +800-838 + +Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya.--Edris II est +proclamé par les Berbères.--Fondation de Fez par Edris II.--Révoltes en +Ifrikiya.--Mort d'Ibrahim.--Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père +Ibrahim.--Conquêtes d'Edris II.--Mort de Abd-Allah; son frère +Ziadet-Allah le remplace.--Espagne: Révolte du faubourg. Mort +d'El-Hakem.--Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes.--Mort d'Edris +II; partage de son empiré.--Etat de la Sicile au commencement du IXe +siècle.--Euphémius appelle les Arabes en Sicile; expédition du cadi +Aced.--Conquête de la Sicile.--Mort de Ziadet-Allah; son frère, +Abou-Eïkal-el-Ar'leb, lui succède.--Guerres entre les descendants +d'Edris II.--Les Midrarides à Sidjilmassa.--L'Espagne sous Abd-er-Rahman +II. + + +IBRAHIM ÉTABLIT SOLIDEMENT SON AUTORITÉ EN IFRIKIYA.--Le choix +d'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, comme vice-roi de l'Ifrikiya, était le meilleur +que le khalife pût faire; lui seul, par son habileté et la pratique +qu'il possédait des affaires du pays, était capable d'étouffer les +germes de révolte, et de contenir les Berbères sans se soumettre aux +caprices de la milice. L'anarchie des dernières années provenait surtout +de ce que le gouverneur n'avait aucune force sur laquelle il put +compter, en dehors des miliciens d'Orient. Ceux-ci, se sentant +nécessaires, devenaient intraitables. Pour remédier à cet inconvénient, +il ne fallait pas penser à former des corps berbères; ce fut aux nègres +qu'il eut recours pour contrebalancer la force des Syriens. Ayant acheté +un grand nombre d'esclaves noirs, il les habitua à porter les armes, en +laissant croire aux miliciens qu'il destinait ces nègres à être employés +dans les postes les plus périlleux. + +En même temps, pour s'assurer une retraite sûre, en cas de révolte, il +fit construire, à trois milles de Kaïrouan, la place forte d'El-Abbassïa +où il déposa ses trésors et une grande quantité d'armes. Puis il se +disposa à aller s'établir dans cette résidence, qu'on appela, plus tard, +El-Kasr-el-Kedim (le vieux château). Ce fut là qu'il reçut les envoyés +de Charlemagne qui avaient été chargés de prendre à Karthage, à leur +retour d'Orient, les reliques de plusieurs martyrs chrétiens. En même +temps, Ibrahim envoyait une ambassade à l'empereur, alors à Pavie +(801)[413]. + +[Note 413: Fournel, _Berbers_, p. 453.] + +L'année suivante (802), Ibrahim eut à lutter contre son représentant à +Tunis, Hamdis-ben-Abd-er-Rahman-el-Kindi, qui se révolta en appelant à +lui les mécontents arabes et berbères. Amran-ben-Mokhaled, général du +gouverneur ar'lebite, ayant marché contre les rebelles, leur livra une +sanglante bataille, dans laquelle leur chef fut tué, et les mit en +déroute. Ibrahim s'appliqua alors à rétablir la paix en Ifrikiya, puis +il tourna ses regards vers le Mag'reb, où le souvenir de l'autorité +arabe disparaissait de jour en jour. + +EDRIS II EST PROCLAMÉ PAR LES BERBÈRES.--A Oulili, le fils d'Edris I +grandissait sous la tutelle éclairée de Rached et la protection des +Aoureba, tandis qu'à Tlemcen, son oncle Soleïman exerçait le pouvoir en +son nom. Ibrahim, considérant avec raison que l'empire edricide était le +plus grand obstacle à la réalisation de ses vues ambitieuses sur le +Mag'reb, espéra l'anéantir en faisant assassiner Rached. Mais ce crime +tardif fut inutile et eut pour conséquence de resserrer les Berbères +autour du jeune prince (802); l'un d'eux, Abou-Khaled-Yezid, se chargea +de remplacer Rached, comme tuteur d'Edris, alors âgé de neuf ans. En +mars 803, les Aoureba et les représentants des tribus voisines, réunis à +Oulili, dans la mosquée de cette ville, prêtèrent serment solennel de +fidélité à Edris II. + +Ce prince, qui avait alors onze ans et montrait une intelligence très +précoce, commença à gouverner sous la tutelle d'Abou-Khaled. Ainsi se +consolidait l'empire edricide, malgré les intrigues, entretenues en +Mag'reb par le vice-roi ar'lebite. L'attitude énergique et dévouée des +Berbères, plus que la supplique adressée par Edris à Ibrahim, décida ce +dernier à ajourner la réalisation de ses plans sur l'Occident[414]. Du +reste, Ibn-el-Ar'leb fut bientôt absorbé par d'autres soins. En 805, la +garnison de Tripoli se révolta, chassa son commandant et se donna comme +chef Ibrahim-ben-Sofian, Arabe de la tribu de Temim. Ibrahim dut +employer toutes ses forces pour apaiser cette sédition qui ne fut +domptée qu'au commencement de 806. + +[Note 414: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 563. En-Nouéïri, p. +401. Kartas, p. 18. El-Bekri,. _Idricides_.] + +Fondation de Fès par Edris II.--A Oulili, le jeune Edris grandissait au +milieu des intrigues encouragées par son jeune âge et son inexpérience. +Un certain nombre d'Arabes étaient venus, tant de l'Espagne que de +l'Ifrikiya, lui offrir leurs services et avaient été bien accueillis par +lui; l'un d'eux, Omaïr-ben-Moçaab, avait même reçu le titre de vizir en +remplacement d'Abou-Yezid [415]. + +Ainsi l'influence arabe dominait à Oulili et allait pousser Edris à un +acte autrement grave. En 808, il fit mourir Abou-Leïla-Ishak, chef des +Aoureba, qui avait été le protecteur de son père et le sien. Il est +probable que ce chef avait laissé entrevoir son ressentiment de la +protection accordée aux Arabes. Ibn-Khaldoun, pour excuser l'ingratitude +d'Edris, prétend qu'il avait découvert que ce chef entretenait des +intelligences avec l'ar'lebite Ibrahim[416]. Les Berbères, froissés dans +leurs sentiments les plus intimes, supportèrent cependant ces injustices +sans protestation. + +Edris II, voyant chaque jour sa puissance s'accroître, jugea que sa +résidence d'Oulili ne lui suffisait plus et résolut de construire une +capitale digne de son empire. Après avoir cherché longtemps, il se +décida pour un emplacement traversé par un des affluents du Sebou, et +occupé par des Berbères de la tribu de Zouar'a. La nouvelle ville se +trouvait ainsi divisée naturellement en deux quartiers. Edris jeta en +808 les fondements de celui qui devait être appelé «_des Andalous_», et, +l'année suivante, il fit construire l'autre, nommé plus tard «_des +Kaïrouanites_». Il dota sa capitale de nombreux édifices et notamment de +la mosquée dite «des Chérifs». + +Lorsqu'Edris eut atteint sa majorité, c'est-à-dire vers 810, les tribus +berbères lui renouvelèrent leur serment de fidélité, et il reçut la +soumission des principales contrées du Mag'reb[417]. + +[Note 415: Kartas, p. 30.] + +[Note 416: _Berbères_, t. III, p. 561.] + +[Note 417: Bekri, _Idricides_.] + +RÉVOLTES EN IFRIKIYA. MORT D'IBRAHIM.--Pendant ce temps, +Ibrahim-ben-el-Ar'leb était encore aux prises avec la révolte. Les +miliciens arabes avaient vu, avec beaucoup de jalousie, les précautions +prises contre eux par le vice-roi; lorsqu'il se fut établi +définitivement à El-Abbassïa, sous la protection de sa garde noire, leur +irritation ne connut plus de bornes, et bientôt le général Amrane donna +le signal de la révolte (811). Maître de Kaïrouan, il appela à lui tous +les mécontents et vint assiéger Ibrahim dans sa forteresse. + +Pendant un an, on combattit sans grand avantage de part et d'autre. +Enfin Ibrahim, ayant appris qu'on lui envoyait d'Egypte un secours en +argent, dépêcha son fils, Abd-Allah, vers Tripoli pour arrêter la somme +au passage. Puis il fit répandre la nouvelle de la prochaine arrivée des +fonds. Aussitôt la milice, qui n'avait pas touché de solde depuis +qu'elle avait embrassé la cause de la révolte, commença à s'agiter dans +Kaïrouan, et Amrane, dépourvu de ressources, se convainquit qu'il ne +pouvait plus lutter contre ce nouvel ennemi. Il sortit nuitamment de la +ville et courut se réfugier dans le Zab. + +Ibrahim venait de triompher de cette longue révolte et était occupé à +démanteler les fortifications de Kaïrouan, lorsqu'il apprit que son fils +Abd-Allah avait été chassé de Tripoli par les troupes occupant cette +place. Il lui envoya des fonds au moyen desquels Abd-Allah put enrôler +un grand nombre de Berbères et rentrer en possession de Tripoli. Ce +furent alors ces mêmes indigènes, appartenant à la tribu des Houara, qui +se lancèrent dans la révolte. Conduits par leur chef, Aïad-ben-Ouahb, +ils vinrent attaquer Tripoli qui était défendu par le général Sofiane, +se rendirent maîtres de cette ville et la renversèrent presque +entièrement. Abd-Allah, envoyé en toute hâte par son père, à la tête +d'une armée de treize mille hommes, défit les Berbères et, étant rentré +à Tripoli, s'occupa à relever les fortifications de cette ville +(811)[418]. + +[Note 418: Les détails donnés par les auteurs arabes sur les +différentes phases de cette révolte sont assez embrouillés, et il est +possible qu'Abd-Allah n'ait repris qu'une seule fois Tripoli.] + +Sur ces entrefaites, Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, roi de Tiharet, arrivé de +l'Ouest avec de nombreux contingents, rallia les Houara et Nefouça et +vint mettre le siège devant Tripoli. Il fit, avec soin, garder une des +issues de la place et pressa l'autre avec la plus grande vigueur. +Abd-Allah était sur le point de succomber, lorsqu'on reçut la nouvelle +de la mort d'Ibrahim qui était décédé à l'âge de 56 ans (juillet 812), +dans son château d'El-Abbassïa. + +ABOU-L'ABBAS-ABD-ALLAH SUCCÈDE À SON PÈRE IBRAHIM.--Aussitôt que la mort +d'Ibrahim fut connue, Abd-Allah, qui avait été désigné par lui pour lui +succéder, se hâta de proposer à Ibn-Rostem de conclure le paix. Il fut +convenu entre eux que le prince de Tiharet se retirerait dans les +montagnes des Nefouça et que Tripoli resterait aux Ar'lebites: mais +toutes les plaines de la Tripolitaine furent abandonnées aux +Kharedjites. + +Pendant que cette paix boiteuse se signait à Tripoli, Ziadet-Allah, +second fils d'Ibrahim, recevait, selon les dispositions prises par son +père, le serment des principaux citoyens de Kaïrouan. + +Dans le mois d'octobre 812, Abou-l'Abbas-Abd-Allah arriva dans sa +capitale. Son frère, Ziadet-Allah, s'était porté au devant de lui pour +le saluer comme souverain, mais il fut reçu avec la plus grande dureté. +Pour la première fois, le fils d'un gouverneur de l'Ifrikiya succédait à +son père sans l'intervention du khalifat[419]. + +Haroun-er-Rachid était mort en 809, laissant le trône à son fils +El-Mamoun. Le nouveau khalife se borna à ratifier l'élévation du +vice-roi de Kaïrouan. + +[Note 419: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 243, 277. En-Nouéïri, p. 403.] + +CONQUÊTES D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, Edris II continuait à affermir +son trône. Voulant sans doute faire oublier aux Aoureba l'ingratitude +qu'il avait montrée à leur chef, il leur confia des commandements +importants; puis, s'enfonçant dans les montagnes du sud-ouest, il +attaqua les tribus masmoudiennes, les vainquit et soumit l'Atlas à son +autorité. Après s'être avancé en vainqueur jusqu'à Nefis, près de la +montagne de Tine-Mellal dans le Sous, il rentra à Fès (812). C'est sans +doute vers cette époque qu'Edris commença à combattre le kharedjisme, +dont il décréta l'abolition dans ses états; mais ce schisme avait +pénétré trop profondément la nation berbère, pour pouvoir être supprimé +d'un trait de plume; aussi ne devait-il disparaître de l'Afrique, où il +avait déjà fait couler tant de sang, qu'après de longues et nouvelles +convulsions. + +Quelque temps après[420] Edris marcha sur Tlemcen, qui s'était +affranchie de son autorité. Il y entra en vainqueur et reçut l'hommage +des Beni-Ifrene et Mag'raoua qui y dominaient. Il séjourna quelque temps +à Tlemcen et de là dirigea quelques expéditions heureuses contre les +peuplades zenatienes et autres berbères. Ses troupes s'avancèrent ainsi +jusqu'au Chelif. Cependant, il ne paraît pas qu'il eût osé se mesurer +contre les Rostemides de Tiharet. Selon Ibn-Khaldoun, il passa à Tlemcen +trois années, pendant lesquelles il s'appliqua à embellir cette ville et +à orner la mosquée construite par son père. En partant, il laissa le +commandement de la province, avec suprématie sur les tribus des +Beni-Ifrene et Mag'raoua, à son cousin Mohammed, fils de Soleïman, +qu'Edris I avait préposé au commandement de Tlemcen. + +[Note 420: Soit dans la même année, soit en 814, les auteurs n'étant +pas d'accord sur cette date.] + +Rentré à Fès, il recueillit huit mille Musulmans d'Espagne, expulsés de +Cordoue par El-Hakem à la suite de la révolte dite du faubourg +(_Ribad'_), et les établit dans sa capitale, où ils formèrent le +quartier des Andalous. Les émigrés de Cordoue étaient presque tous des +gens d'origine celto-romaine, qui avaient été contraints d'embrasser +l'islamisme après la conquête de l'Espagne par les Arabes. L'arrivée de +cette population très civilisée fut une bonne fortune pour la nouvelle +capitale, et contribua à la faire briller d'une réelle splendeur dans +les arts, les lettres et les sciences[421]. + +[Note 421: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 70 et +suiv. El-Bekri, _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 560, t. III, p. +229.] + +MORT DE ABD-ALLAH.--Son frère Ziadet-Allah le remplace.--A Kaïrouan, +Aboul'-Abbas-Abd-Allah, fils d'Ibrahim, loin d'imiter la prudence de son +père et de chercher à arrêter les progrès du prince de Fès, n'avait +réussi qu'à indisposer les esprits contre lui. Violent et cruel, même +envers les membres de sa famille, sacrifiant tout à la milice, accablant +le peuple de charges, il combla la mesure des fautes en frappant la +culture faite par chaque charrue d'une taxe uniforme de huit dinars +(pièces d'or). Cet impôt, énorme pour l'époque, remplaça la dîme +(achour), qui précédemment se payait en nature et était proportionnée à +l'abondance de la récolte. De toutes parts s'élevèrent des réclamations; +mais le prince resta sourd aux prières et le peuple continua à gémir +sous son oppression. + +Enfin, par un bonheur inespéré, Abd-Allah mourut presque subitement, +d'une affection charbonneuse (juin 817). Ce prince, «le plus bel homme +de son temps», avait exercé le pouvoir pendant un peu plus de cinq ans. + +Abou-Mohammed-Ziadet-Allah succéda à son frère, et, employant des +procédés de gouvernement tout différents, s'attacha à réduire les +prérogatives de la milice et à maltraiter et abaisser de toutes les +façons les miliciens[422]. + +[Note 422: En-Nouéïri, p. 404, 405.] + +ESPAGNE:--RÉVOLTE DU FAUBOURG. MORT D'EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife +El-Hakem, avait entrepris, avec des chances diverses, plusieurs +campagnes au delà des Pyrénées. L'alliance de ses oncles avec +Charlemagne et Alphonse II, roi des Asturies, l'avait contraint à +déployer toutes ses forces contre la coalition. Quelques-unes de ses +_razias_ furent couronnées de succès. Alphonse, de son côté, poussa une +pointe jusqu'à Lisbonne et mit cette ville au pillage. Pour rendre +compte à son allié Charlemagne du succès de cette expédition, il lui +envoya «sept Musulmans de distinction, avec leurs armes et leurs +mulets[423]». + +[Note 423: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 149.] + +Après avoir conclu un traité de paix avec les princes chrétiens, +El-Hakem se renferma dans Cordoue et y vécut de la vie des despotes +musulmans de cette époque, jusqu'à la grande révolte dite du faubourg +(_Ribad'_), qui mit sa vie en danger et dont il triompha par son +indomptable énergie. Sa victoire fut suivie de trois jours de massacres, +et quand ses soldats furent las de tuer, sa vengeance n'était pas encore +satisfaite; il ordonna aux survivants de quitter l'Espagne sans délai. +On vit alors cette malheureuse population, décimée, ruinée, se diriger à +pied, par groupes, vers les ports du littoral. Quinze mille Gordouans +firent voile pour l'Egypte; ils abordèrent à Alexandrie et s'y +maintinrent, avec l'appui d'une tribu arabe, jusqu'en 826. Le khalife +El-Mamoun les ayant alors forcés à capituler, leur chef les conduisit à +la conquête de l'île de Crète, qu'ils arrachèrent aux Byzantins et où +ils fondèrent une république indépendante. Les autres réfugiés, au +nombre de huit mille, passèrent au Mag'reb et furent bien accueillis par +Edris II, qui les établit, ainsi que nous l'avons vu, dans sa nouvelle +capitale. A Fès, ils furent groupés dans le quartier des Andalous[424]. +El-Hakem mourut le 22 mai 822 et fut remplacé par son fils Abd-er-Rahman +II. + +[Note 424: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne,_ t. II, p. 76 et +suiv. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 562. El-Bekri, _Idricides_. Nous +n'indiquons aucune date pour la révolte du faubourg, en raison de +l'incertitude à laquelle les chroniques donnent lieu à ce sujet. Il faut +la placer entre 814 et 817.] + +LUTTES DE ZIADET-ALLAH CONTRE LES RÉVOLTES.--Pendant que l'Espagne était +le théâtre de ces événements, l'ar'lebite Ziadet-Allah se livrait à +Kaïrouan à tous les caprices de son caractère bizarre et cruel. Adonné +au vin, comme le furent presque tous les princes de sa famille, il +prescrivait dans ses moments d'ivresse les mesures les plus +sanguinaires, qui retombaient presque toujours sur la milice. Dès le +début de son règne il avait failli rompre, sans raison plausible, avec +le khalife El-Mamoun et avait même poussé l'insolence jusqu'à adresser à +son suzerain des dinars edrisides, pour lui faire entendre qu'il était +disposé à se rallier à cette dynastie. + +De tels procédés de gouvernement ne pouvaient aboutir qu'à des révoltes. +En 822, une première sédition fut assez facilement apaisée; l'année +suivante, le commandant de Kasreïne[425], place forte du Sud, nommé +Omar-ben-Moaouïa, de la tribu de Kaïs, leva de nouveau l'étendard de la +révolte. Ayant été fait prisonnier après une courte campagne, il fut mis +à mort ainsi que ses deux fils par ordre du vice-roi: on fit endurer à +ces malheureux les plus atroces souffrances. Cette cruauté envers un +personnage des plus respectés par la colonie arabe excita la colère de +la milice. + +[Note 425: Au sud-ouest de Sebaïtla.] + +Mançour-ben-Nacer-et-Tonbodi, gouverneur de Tripoli, ayant laissé +publiquement éclater son indignation et manifesté devant ses troupes +l'intention de se révolter, fut bientôt arrêté et conduit à Kaïrouan. +Mis en liberté, grâce à l'intercession de son ami R'alboun, cousin de +Ziadet-Allah, Mansour se réfugia dans son château de Tonboda, non loin +de Tunis, et une fois à l'abri de ses murailles, il renoua les intrigues +qu'il avait entretenues avec les officiers de la milice et ne cessa de +les pousser à la révolte, en leur retraçant tous leurs griefs contre le +prince. Mais Ziadet-Allah, ayant encore une fois mis la main sur la +trame, dépêcha vers Tunis son général Mohammed-ben-Hamza, à la tête de +cinq cents cavaliers, avec l'ordre d'arrêter inopinément Mansour. + +De Tunis, le général envoya au rebelle une députation conduite par le +cadi de la ville pour l'engager à venir se remettre entre ses mains. +Mansour reçut la députation avec honneur, se montra disposé à obéir aux +ordres du vice-roi et, en attendant, fit porter aux soldats de +Mohammed-ben-Hamza des vivres et du vin. Lorsque la nuit fut venue, il +garrotta le cadi et ses compagnons, s'empara de leurs chevaux, et, +réunissant tous ses cavaliers, se porta rapidement sur Tunis. Les +soldats de Mohammed étaient occupés à faire bonne chère avec les vivres +de Mansour; plusieurs même étaient déjà plongés dans l'ivresse. Attaqués +à l'improviste par les rebelles, ils furent bientôt massacrés ou +dispersés. + +A l'annonce de ces événements, tous les miliciens se trouvant dans cette +région accoururent se ranger sous la bannière de Mansour. Le rebelle fit +mettre à mort le gouverneur de Tunis et s'installa dans cette ville. +Presque aussitôt Ziadet-Allah envoya contre les rebelles l'élite de ses +troupes, sous la conduite de son cousin R'alboun, le chef le plus aimé +des miliciens. A leur départ, le vice-roi leur adressa des menaces +humiliantes et intempestives, annonçant que quiconque oserait fuir +serait puni de mort. R'alboun eut beaucoup de peine à calmer +l'irritation de ses hommes; mais les paroles imprudentes du maître +avaient produit leur effet et il ne put empêcher les miliciens d'entrer +secrètement en relation avec le rebelle. Lorsque, dans le mois de +juillet 824, les deux troupes furent en présence, près de la Sebkha de +Tunis, R'alboun vit ses soldats prendre la fuite et se trouva bientôt +seul avec ses officiers. Ceux-ci étaient restés fidèles, mais on ne put +les décider à rentrer à Kaïrouan, car ils connaissaient trop bien la +violence de Ziadet-Allah pour aller s'exposer à ses coups. Ils se +retirèrent dans diverses localités, semant l'anarchie et l'indécision, +tandis que l'armée d'El-Mansour recevait sans cesse des transfuges. + +Ziadet-Allah, mis au courant de la gravité de la situation, envoya +partout des courriers pour annoncer qu'il ne songeait pas à punir les +miliciens; mais il était trop tard; l'impulsion était donnée et la +défection de la milice devint générale. Retranché dans son palais +d'El-Abbassia, tandis que les rebelles marchaient sur Kaïrouan, le +gouverneur put encore former une troupe nombreuse, composée de sa garde +nègre et des gens de sa maison; il en confia le commandement à son neveu +Mohammed et la lança contre l'armée d'El-Mansour. Mais la fortune le +trahit encore: son armée fut anéantie, après avoir perdu ses principaux +chefs. Cette victoire fit entrer dans le parti de Mansour les habitants +de Kaïrouan, qui lui ouvrirent leur ville et lui envoyèrent des secours +de toute sorte. + +Ne pouvant plus compter que sur lui seul, Ziadet-Allah réunit ses +derniers soldats fidèles et, s'étant mis bravement à leur tête, vint +prendre position entre son château et Kaïrouan. Durant une quarantaine +de jours, ce ne fut qu'une série de combats qui se terminèrent, en +général, à l'avantage du vice-roi. L'armée de Mansour se débanda après +une dernière défaite, et Ziadet-Allah put rentrer en possession de +Kaïrouan. Contre son habitude, il accorda l'amnistie aux habitants et se +contenta de raser les fortifications de la ville (septembre-octobre +824). + +El-Mansour avait gagné le sud; il rallia ses partisans et infligea, +auprès de Sebiba, une nouvelle défaite aux troupes du gouverneur. La +route du nord lui étant ouverte, il se rapprocha de Kaïrouan afin de +faciliter la sortie de cette ville aux familles des miliciens révoltés; +puis il retourna à Tunis et s'y installa en maître (825). + +Ziadet-Allah se trouvait dans une position très critique, car tout son +royaume était en insurrection; fort abattu, il se disposait même à +capituler, lorsque la désunion éclata entre les rebelles et vint à son +aide. + +Ameur-ben-Nafa, le meilleur officier de Mansour, ayant rompu avec lui, +accourut l'assiéger dans son château de Tonboda. Mansour n'avait pas le +moyen de résister; il prit la fuite vers El-Orbos; mais, ayant été +rejoint par ses ennemis, il fut forcé de se rendre. Ameur, au mépris de +sa promesse de lui laisser la vie sauve et de lui faciliter le moyen de +se retirer en Orient, lui fit trancher la tête. En même temps, une +troupe de cavalerie envoyée dans le sud par Ziadet-Allah obtenait, avec +l'appui des populations, quelques succès contre les rebelles et +rétablissait son autorité dans le pays de Kastiliya. + +La cause de la révolte perdit dès lors, de jour en jour, des partisans +et Ameur eut à lutter, à son tour, contre son lieutenant +Abd-es-Selam-ben-Feredj, qui le força à se réfugier à Karna, dans le +voisinage de Badja. Ameur étant mort sur ces entrefaites, ses fils et +ses derniers adhérents allèrent, selon sa recommandation, faire leur +soumission à Ziadet-Allah, qui les accueillit avec bonté (828). +Abd-es-Selam continua à tenir la campagne, mais il cessa bientôt d'être +dangereux, et Ziadet-Allah put s'occuper de l'expédition de Sicile, dont +nous allons parler plus loin[426]. + +[Note 426: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Ifrikiya et de la Sicile_, I. +11, 12 et 13. En-Nouéïri, p. 406 et suiv. El-Kaïrouani, p. 83. Baïan, t. +I, passim.] + +MORT D'EDRIS II; PARTAGE DE SON EMPIRE.--En 828, Edris II mourut +subitement à Fès. Il s'étouffa, dit-on, en avalant un grain de raisin. +Ce prince n'avait que trente-trois ans, et si la mort n'était venue +prématurément arrêter sa carrière, on ne peut prévoir où se seraient +arrêtées ses conquêtes. Son royaume comprenait alors tout le Mag'reb +extrême et s'étendait, dans le Mag'reb central, jusqu'à la Mina. Il +avait combattu avec ardeur le kharedjisme, dans les dernières années de +sa vie, et abattu l'orgueil des Beni-Ifrene et Mag'raoua. Mais, dans la +vallée du haut Moulouïa, les Miknaça régnaient toujours en maîtres, et +la dynastie des Beni-Ouaçoul à Sidjilmassa protégeait ouvertement le +schisme. Fès était devenue une brillante capitale où les savants et les +artistes étaient certains de rencontrer un accueil empressé. + +Ainsi, au fond de la Berbérie, florissait un centre de pure civilisation +arabe, tout entouré de sauvages indigènes. + +Edris laissa douze fils. L'aîné d'entre eux, Mohammed, lui succéda à +Fès. Peu après, ce prince, suivant le conseil de son aïeule Kenza, +partagea son empire avec sept de ses frères, en âge de régner. Ayant +conservé pour lui Fès et son territoire, il donna: + +A El-Kassem: les villes de Tanger, Basra, Ceuta, Tetouane et les +contrées maritimes qui en dépendaient; + +A Omar: la région maritime du Rif, avec Tikiça et Tergha, contrée +habitée par les R'omara; + +A Daoud: Taza, Teçoul, Meknas et toutes les possessions edrisides de +l'est, jusqu'à la Mina, pays comprenant les Riatha, Houara, etc.; + +A Abdallah: les régions du sud, comprenant le Sous et les montagnes de +l'Atlas, avec les villes d'Ar'mat et d'Anfis, pays habité par les +Masmouda et Lamta; + +A Yahïa: les villes d'Azila et d'El-Araïch, avec la région maritime +environnant ces ports, sur l'Océan, et habitée par les Ouergha; + +A Aïça: les villes de Salé et Azemmor, sur l'Océan, et le pays de +Tamesna, avec les tribus qui en dépendaient; + +Enfin Hamza eut Oulili et la contrée environnante. + +Tlemcen, avec son territoire, fut placée sous l'autorité de Aïça, fils +de Soleïman, son oncle. + +Ainsi l'empire edriside se trouvait fractionné en neuf commandements; ce +démembrement ne pouvait que lui être fatal, car c'est en vain que +Mohammed avait espéré conserver une suprématie sur le royaume et +prévenir toute tentative d'usurpation de la part de ses frères. La +jalousie et l'ambition de ces princes allaient bientôt être fatales à la +dynastie edriside[427]. + +[Note 427: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 563. El-Bekri, +_Idricides_. Kartas, p. 61 et suiv.] + +ÉTAT DE LA SICILE AU COMMENCEMENT DU IXe SIÈCLE.--Nous allons quitter un +instant la terre d'Afrique pour nous transporter en Sicile, où les armes +musulmanes vont cueillir de nouveaux lauriers; mais il convient, avant +de commencer ce récit, d'examiner quelle était la situation de cette île +au IXe siècle. + +Depuis longtemps, nous l'avons vu, les Musulmans convoitaient la Sicile +et avaient exécuté contre cette grande île diverses expéditions; l'une +d'elles se serait certainement terminée par la conquête du pays, si la +révolte kharedjite n'avait forcé le gouverneur arabe à rappeler toutes +ses forces pour les conduire en Mag'reb[428]. En présence de cette +menace, les empereurs byzantins s'étaient efforcés de mettre la Sicile +en état de défense et d'y envoyer des troupes, car ils tenaient à +conserver ce boulevard de leur puissance en Occident. Mais la période +d'anarchie que traversa l'empire d'Orient pendant le VIIIe siècle, les +guerres qu'il eut à soutenir, les révoltes qu'il dut réprimer, son +déplorable système administratif qui consistait à pressurer les +populations et à les livrer à la rapacité de leurs patrices, les +persécutions religieuses, à la suite des hérésies des _Monothélites_ et +des _Iconoclastes_, et enfin les conséquences de l'hostilité du pape, +qui s'était déclaré en quelque sorte souverain indépendant, en posant +les bases de son pouvoir temporel; toutes ces conditions avaient eu pour +résultat de rendre la situation de la Sicile très critique, au +commencement du IXe siècle. La haine des populations contre l'Empire +était portée à son comble et, comme les souverains de Byzance avaient +pris l'habitude d'exiler en Sicile les personnages disgraciés, il en +résultait des rébellions continuelles, affaiblissant de jour en jour +l'autorité byzantine[429]. Plusieurs fois, les rebelles avaient cherché +un appui ou un refuge auprès des princes arabes de Kaïrouan. Du reste, +les courses des Musulmans d'Afrique et d'Espagne contre les îles de la +Méditerranée étaient pour ainsi dire incessantes, et répandaient la +terreur parmi les populations de ces rivages, au mépris des traités +particuliers, souscrits de temps à autre, dans l'intérêt du commerce, +entre les gouvernements oméïade, edriside ou ar'lebite et le patrice de +Sicile, le pape ou les républiques maritimes. + +[Note 428: V. ci-devant, ch. III (Révolte de Meïcera).] + +[Note 429: Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I, p. 76 et +suiv., 178 et suiv., 194 et suiv.] + +EUPHÉMIUS APPELLE LES ARABES EN SICILE.--EXPÉDITION DU CADI ACED.--A la +fin de l'année 820, Michel le Bègue, qui allait être livré au bourreau, +est porté par une révolution de palais au trône de l'empire. A cette +nouvelle, les Syracusains, ayant à leur tête un certain Euphémius, +mettent à mort le patrice Grégoire qui gouvernait l'île et se déclarent +indépendants; mais l'empereur envoie en Sicile une armée qui défait les +Syracusains et écrase cette révolte. Euphémius se réfugie en Afrique, +avec sa famille, et offre à Ziadet-Allah la suzeraineté de la Sicile, +s'il veut l'aider à y reprendre le pouvoir, assurant qu'il a de nombreux +partisans dans l'armée et la population et que la conquête sera facile +(826). + +Ziadet-Allah était alors absorbé par ses luttes contre les rebelles. +Cependant, après la mort d'El-Mansour, sa sécurité étant assurée, il +s'occupa des propositions d'Euphémius et, comme il avait reçu de Platha, +gouverneur de Sicile, des communications destinées à le détourner de +cette entreprise, il convoqua une assemblée de notables et lui soumit la +question. Plusieurs membres répugnaient à cette expédition, ne voulant +pas rompre une trêve conclue en 813; mais Euphémius fit ressortir que ce +traité était détruit, _ipso facto_, puisque des Musulmans étaient +détenus en Sicile, et le cadi Aced, prenant la parole, insista avec tant +de force pour que l'aventure fût tentée, qu'il finit par décider +l'assemblée à autoriser l'expédition, comme une opération isolée, et non +dans un but de conquête. Aced, s'étant proposé pour diriger cette +entreprise, fut nommé, par Ziadet-Allah, cadi-émir chef de l'expédition. + +La guerre sainte fut proclamée et l'expédition se prépara à Souça, sous +les yeux d'Euphémius et d'Aced. Un grand nombre de Berbères, +particulièrement de la tribu de Houara, des réfugiés espagnols, des +miliciens, accoururent à Souça, et bientôt une armée de mille cavaliers +et de cinq cents fantassins s'y trouva réunie[430]. On ne saurait trop +remarquer l'analogie de cette expédition avec celle qui livra, un peu +plus d'un siècle auparavant, l'Espagne aux Musulmans: ce sont les mêmes +causes et les mêmes procédés d'exécution; jusqu'à l'effectif de l'armée +qui est sensiblement le même; enfin, la guerre de Sicile va absorber les +forces actives des Musulmans de l'Ifrikiya et consolider la puissance +des Ar'lebites en arrêtant l'ère des révoltes. + +[Note 430: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 277. Amari, _Storia_, t. 1, p. 258 +et suiv.] + +Conquête de la Sicile.--Le 13 juin 827, selon En-Nouéïri, la flotte, +composée d'une centaine de barques portant l'armée expéditionnaire, leva +l'ancre et le lendemain aborda à Mazara. Dès lors, Aced écarta Euphémius +et se réserva pour lui seul la direction des opérations; un rameau placé +sur le heaume des Musulmans leur servit de signe de ralliement. + +Bientôt Platha s'avança contre les envahisseurs à la tête de toutes les +forces chrétiennes, que les auteurs arabes portent, avec leur +exagération habituelle, à cent cinquante mille hommes. Le 15 juillet, +l'action fut engagée par Aced, qui attaqua bravement les Grecs en avant +de Mazara. Entraînes par l'exemple de leurs chefs, les Musulmans +traversent les lignes ennemies, culbutent partout les chrétiens et +remportent une grande victoire. La Sicile était ouverte. + +Tandis que Platha cherchait un refuge en Calabre, Aced, après avoir +assuré sa base d'opérations, marcha contre la capitale, en recevant sur +sa route l'hommage des populations. A la fin du mois de juillet, il +commença le siège de Syracuse; mais cette ville se défendit avec vigueur +et reçut des secours d'Orient et de Venise. Dans l'été de 828, Syracuse +était sur le point de tomber aux mains des Musulmans et avait déjà fait +des offres de reddition, d'ailleurs repoussées, lorsque Aced mourut. Dès +lors la fortune abandonna les Musulmans. Mohammed-ben-el-Djouari, +successeur d'Aced, eut à lutter contre des séditions et vit partout la +résistance s'organiser. En même temps, le comte de Lucques faisait une +descente sur les côtes de Tunisie et empêchait le gouverneur ar'lebite +d'envoyer des secours à l'expédition. Forcés de lever le siège de +Syracuse, les Musulmans tentèrent d'abord de fuir par mer; mais, la +flotte ennemie leur ayant coupé le chemin, ils descendirent à terre, +incendièrent leurs vaisseaux et se réfugièrent dans des montagnes +escarpées, avec Euphémius qui avait pris le litre d'empereur. Reprenant +ensuite l'offensive, ils s'emparèrent de Minée, de Girgenti et de +Castro-Giovanni (Enna), où ils mirent à mort Euphémius, soupçonné d'être +entré en pourparlers avec l'ennemi. Mohammed-el-Djouari fit alors battre +monnaie à son nom; il mourut en 829 et fut remplacé par +Zoheïr-ben-R'aouth. + +La situation des Musulmans, réduits à la possession de Mazara et de +Minée, était assez précaire, lorsque, dans l'été de 830, une flotte +arriva d'Afrique avec trente mille hommes: Berbères, Arabes, aventuriers +espagnols et autres, envoyés par Ziadet-Allah, pour reconquérir le +terrain perdu. Les Musulmans reprirent une vigoureuse offensive et +vinrent assiéger Palerme. Après une héroïque résistance de plus d'un an, +cette ville capitula dans l'automne de 831[431], et les habitants qui +avaient échappé aux dangers et aux privations du siège furent réduits en +esclavage. Ainsi les Musulmans étaient maîtres d'une grande partie de la +Sicile. Ils s'établirent solidement à Palerme et fondèrent une colonie +où accoururent Africains et Espagnols. Ziadet-Allah nomma de ses parents +comme gouverneurs de l'île, et la guerre suivit son cours entre les +musulmans et les chrétiens, avec les alternatives ordinaires de succès +et de revers[432]. + +[Note 431: Ibn-el-Athir donne à cet événement la date de 832. +En-Nouéïri et Elie de la Primaudaie, (_Arabes et Normands en Sicile et +en Italie_), 835. Nous adoptons la date donnée par M. Amari, t. I, p. +290.] + +[Note 432: Amari, t. I, p. 294 et suiv.] + +MORT DE ZIADET-ALLAH.--SON FRÈRE ABOU-EÏKAL-EL-AR'LEB LUI +SUCCÈDE.--Pendant que la Sicile était le théâtre de ces événements, le +rebelle Abd-es-Selam continuait à tenir la campagne en Ifrikiya. Un +certain Fadel ayant, en 833, levé l'étendard de la révolte, dans la +péninsule de Cherik, Abd-es-Selam opéra avec lui sa jonction; mais les +troupes du gouverneur les mirent en déroute, et la paix se trouva enfin +rétablie d'une manière définitive (836). + +Le vice-roi put alors se consacrer entièrement à la direction de la +guerre sainte et aux travaux d'embellissement qu'il avait entrepris à +Kaïrouan. Selon En-Nouéïri, il rebâtit la mosquée qui avait été +construite par Yezid-ben-Hatem, fit établir un pont à la porte +d'Abou-Rebia et compléta les fortifications de Souça. Le 10 juin 838, la +mort vint le surprendre au milieu de ces travaux. Il était âgé de +cinquante et un ans et avait exercé le pouvoir pendant vingt et un ans, +sept mois et huit jours. Malgré les difficultés toujours renaissantes +contre lesquelles il avait eu à lutter, son règne, illustré par la +conquête de la Sicile, fut un des plus glorieux de sa dynastie. Ce +prince, après s'être montré cruel et injuste, donna, sur la fin de son +règne, de beaux exemples de générosité et de grandeur de caractère; +seule, la milice ne pouvait trouver grâce devant lui. Il était doué d'un +esprit cultivé et faisait assez bien les vers, mais sa passion pour le +vin le poussait trop souvent à commettre des excentricités. C'est ainsi +que, se trouvant un jour en état d'ivresse, il adressa au khalife +El-Mamoun des vers inconvenants et menaçants qu'il s'empressa de +désavouer quand il eut repris son bon sens. Son frère +Abou-Eïkal-el-Ar'leb, surnommé Khazer, lui succéda[433]. Il était depuis +longtemps son premier ministre. + +[Note 433: En-Nouéïri, p. 412. El-Kaïrouani, p. 84. Ibn-Khaldoun, +_Histoire de l'ifr. et de la Sic._, p. 110.] + +GUERRES ENTRE LES DESCENDANTS D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, la guerre +n'avait pas tardé à éclater entre les fils d'Edris II. Aïça, à Azemmor, +s'était d'abord mis en état de révolte. Mohammed, usant de son droit de +suzeraineté, chargea alors ses frères El-Kassem et Omar de le combattre; +mais ce dernier seul y consentit. Ayant marché contre le rebelle, il le +mit en déroute, le força à se réfugier à Salé et s'empara de ses états. +Il reçut ensuite de Mohammed l'ordre de réduire son autre frère +El-Kassem qui persistait dans sa désobéissance et, lui ayant fait subir +le même sort, adjoignit encore sa province à la sienne, de sorte qu'il +se trouva en possession de toutes les régions maritimes de l'Océan. +El-Kassem se réfugia dans un couvent auprès d'Azila et se consacra +entièrement à la dévotion. + +Omar, qui paraissait avoir hérité des qualités guerrières de son père, +mourut prématurément en 835. Ce prince est l'aïeul de la dynastie des +Edrisides-Hammoudites,, dont nous aurons à parler plus tard; son fils +Ali lui succéda. + +L'année suivante (836), Mohammed cessa de vivre, à Fès, laissant un fils +nommé Ali, âgé seulement de onze ans, auquel les Aoureba prêtèrent +serment de fidélité[434]. Ainsi disparaissaient, l'un après l'autre, les +chefs de cette brillante famille et se fractionnait l'empire fondé par +Edris. Les survivants régnèrent obscurément dans leurs provinces, et +comme les événements de leur histoire ne présentèrent rien de saillant +pendant quelques années, nous cesserons pour le moment de nous occuper +des Edrisides. + +[Note 434: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 564. El-Bekri, +_Idricides_.] + +LES MIDRARIDES À SIDJILMASSA.--A Sidjilmassa, les Beni-Ouaçoul +continuaient à exercer le pouvoir; El-Montaçar-el-Yaçâa, surnommé +Midrar, qui avait succédé à Abou-l'Kacem, subjugua les Berbères du +Sahara, rebelles à son autorité, et conquit les mines de Deraa, dont il +se fit attribuer le cinquième. Ce prince donna un véritable lustre à sa +dynastie qui fui désignée sous le nom de Beni-Midrar. Il rechercha +l'alliance des Rostemides de Tiharet et obtint une de leurs filles en +mariage. Les Kharedjites persécutés par les Edrisides trouvèrent, à +Sidjilmassa, un refuge assuré. El-Montaçar était occupé à entourer sa +capitale de retranchements, lorsqu'il mourut (824). Son fils, nommé +aussi El-Montaçar, lui succéda et vit son règne troublé par la révolte +de ses fils. L'un d'eux, nommé Meïmoun, s'empara du pouvoir ou l'exerça +simultanément avec son père[435]. + +[Note 435: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Beki-i, passim.] + +L'ESPAGNE SOUS ABD-ER-RAHMAN II.--En Espagne, Abd-er-Rahman II +continuait à régner. Il avait rétabli la paix dans son royaume et vivait +somptueusement dans sa capitale. «Jamais--dit Dozy[436]--, la cour des +sultans d'Espagne n'avait été aussi brillante qu'elle le devint sous le +règne d'Abd-er-Rahman II. Amoureux de la superbe prodigalité des +khalifes de Bagdad, de leur vie de pompe et d'apparat, ce monarque +s'entoura d'une nombreuse domesticité, embellit sa capitale, fit +construire à grands frais des ponts, des mosquées, des palais et créa de +vastes et magnifiques jardins, sur lesquels des canaux répartissaient +les torrents des montagnes. Il aimait la poésie, et si les vers qu'il +faisait passer pour les siens n'étaient pas toujours de lui, du moins il +récompensait généreusement les poètes qui lui venaient en aide. Au +reste, il était doux, facile et bon jusqu'à la faiblesse.» + +En 828, les habitants de Mérida s'étant, révoltés, le khalife fit +marcher contre eux une armée. Ils se soumirent alors et livrèrent des +otages; mais quand ils virent qu'on démolissait les remparts de leur +cité, ils se soulevèrent de nouveau et restèrent indépendants jusqu'en +833[437]. + +[Note 436: _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 87.] + +[Note 437: Dozy, _Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, p. 158. +El-Marrakchi (Dozy), p. 14 et suiv.] + + + + +CHAPITRE VII + +LES DERNIERS AR'LEBITES +838-902 + + +Gouvernement d'Abou-Eikal.--Gouvernement +d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.--Événements +d'Espagne.--Gouvernements de Ziadet-Allah le jeune et +d'Abou-el-R'aranik.--Guerre de Sicile.--Mort +d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.--Les souverains +edrisides de Fès.--Succès des Musulmans en Sicile.--Ibrahim repousse +l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun.--Révoltes en Ifrikiya; cruautés +d'Ibrahim.--Progrès de la secte chiaïte en Berbérie; arrivée +d'Abou-Abd-Allah.--Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les +révoltés.--Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides.--Abdication +d'Ibrahim.--Evénements de Sicile.--Événements d'Espagne. + + +GOUVERNEMENT D'ABOU-EÏKAL.--Le règne d'Abou-Eïkal, frère et successeur +de Ziadet-Allah, fut fort court. Ce prince, que les historiens comparent +à son aïeul El-Ar'leb, s'attacha à faire fleurir dans son gouvernement +la paix et la justice. Il abolit les impôts qui n'étaient pas conformes +à la loi religieuse et une foule de taxes particulières établies, dans +diverses localités, par les gouverneurs, qui reçurent alors un +traitement fixe, et auxquels il fut défendu sévèrement de se créer +aucune autre source de revenus. Il proscrivit à Kaïrouan l'usage du vin, +afin d'éviter les abus dont son frère avait donné de si tristes +exemples. Il aurait également, selon Cardonne, assigné une paie +régulière à la milice qui, jusque-là, avait vécu surtout des ressources +qu'elle se procurait en campagne. La milice, bien traitée par lui, se +tint tranquille et oublia pour quelque temps ses traditions +d'indiscipline[438]. + +[Note 438: En-Nouéïri, p. 414, 415.] + +Abou-Eïkal ne négligea pas la guerre de Sicile et, grâce aux renforts +qu'il expédia dans cette île, les Musulmans reprirent activement la +campagne et s'emparèrent d'un grand nombre de places. Sur ces +entrefaites, le prince longobard de Bénévent ayant attaqué la république +de Naples, le consul de cette ville, Sicard, demanda des secours aux +Arabes de cette ville, qui lui envoyèrent une petite armée, avec +laquelle il repoussa les agresseurs. Il en résulta une ligue entre +Naples et les émirs de Sicile, ligue qui dura cinquante ans[439]. + +Après un règne paisible de deux ans et neuf mois, Abou-Eïkal cessa de +vivre (février 841). + +[Note 439: Amari, t. I, p. 309 et suiv.] + +Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Abou-l'Abbas-Mohammed succéda à +Abou-Eïkal, son père, sans hériter de sa sagesse. Négligeant le soin des +affaires publiques pour se livrer à ses plaisirs, il choisit comme +ministres les deux frères Abou-Abd-Allah et Abou-Homéïd, et les laissa +diriger le gouvernement selon leur bon plaisir. Abou-Djafer, frère du +vice-roi, fut profondément blessé de cette préférence qui le reléguait +au second plan, et résolut de s'emparer du pouvoir. Lorsque le complot, +ourdi en secret, eut été préparé, les conjurés montèrent à cheval à +midi, au moment où tout le monde se reposait, et pénétrèrent dans le +palais du gouvernement, après avoir culbuté la garde. Ils se saisirent +d'abord du vizir Abou-Abdallah et le mirent à mort. + +Cependant quelques serviteurs, étant revenus de leur surprise, se +jetèrent au devant des agresseurs et leur tinrent tête un moment, ce qui +permit à Abou-l'Abbas de se retrancher dans le réduit. Le chef des +révoltés protesta alors qu'il n'en voulait qu'aux ministres, et, devant +ces assurances, le gouverneur consentit à se rendre dans la salle +d'audience. S'étant assis sur son trône, il donna l'ordre d'introduire +le peuple, en feignant d'ignorer ce qui s'était passé. Abou-Djafer entra +le premier à la tête des mutins et reprocha à son frère, en termes assez +violents, de se laisser conduire par les fils de Homéïd, et de fermer +les yeux sur leurs actes. Abou-l'Abbas était dans une situation trop +critique pour se montrer arrogant. Il consentit à livrer Abou-Homéïd à +son frère, après avoir reçu de lui la promesse qu'on n'attenterait pas à +sa vie. + +Moyennant cette concession, Abou-Djafer jura de ne faire aucune +tentative pour renverser son frère, mais il profita de cette occasion +pour s'emparer de la direction des affaires de l'état; il devint donc le +véritable gouverneur, tandis que Mohammed n'en conservait que le titre. +Durant quelque temps, Abou-Djafer tint d'une main ferme les rênes du +gouvernement; puis, lorsqu'il fut rassasié du pouvoir, il commença à se +relâcher de son active surveillance pour se lancer dans les mêmes écarts +que son frère et s'adonner particulièrement au vin. Par une bizarre +coïncidence, Abou-l'Abbas, faisant alors un retour sur lui-même, se +trouva las du rôle secondaire auquel il était réduit et prit la virile +résolution de ressaisir l'autorité. + +Après avoir noué des relations avec quelques chefs mécontents, Mohammed +fit entrer dans son parti un certain Ahmed-ben-Sofiane, cheikh très +influent à Kaïrouan, qui devint son principal agent. Bientôt la +conjuration fut organisée. Abou-Djafer, en ayant été prévenu par un +traître, refusa d'y croire, car Abou-l'Abbas paraissait de plus en plus +absorbé par ses débauches. Au jour fixé pour l'exécution du complot, un +grand nombre de conjurés déguisés en esclaves s'introduisirent dans la +forteresse. Ahmed-ben-Sofiane leur distribua des armes, ainsi qu'aux +esclaves et aux affranchis dont il était sûr, et les fit cacher. Averti +une deuxième et une troisième fois, Abou-Djafer envoya une patrouille +faire une reconnaissance au dehors; mais les soldats n'ayant rien trouvé +d'extraordinaire, il reprit sa tranquillité. + +Au coucher du soleil, un groupe de conjurés se précipita sur les gardes +de la porte qu'on avait pris le soin d'enivrer et les massacra. Ayant +ensuite placé sur le toit du réduit un feu devant servir de signal aux +gens de la ville, les partisans du gouverneur légitime attaquèrent ceux +d'Abou-Djafer. On se battit pendant une partie de la nuit, jusqu'à +l'arrivée des habitants de Kaïrouan, dont le grand nombre assura la +victoire. Abou-Djafer, réfugié dans son palais, fit demander sa grâce à +Abou-l'Abbas qui lui pardonna généreusement. Il se contenta de lui +reprocher en public sa conduite et de l'exiler du pays, après lui avoir +confisqué ses trésors (846). Abou-Djafer se réfugia en Orient, où il +mourut. + +Délivré de la tyrannie de son frère, le gouverneur Mohammed eut bientôt +à lutter contre d'autres révoltes. En 848, Amer, fils de +Selim-ben-R'alboun, voulant venger son père qui avait été mis à mort par +l'ordre du prince, à la suite d'une tentative de révolte, répudia +l'autorité de son maître et se proclama indépendant à Tunis. Durant deux +ans, le gouverneur essaya en vain de le réduire; enfin, le 20 septembre +850, Tunis fut enlevée d'assaut, et Amer ayant été pris fut décapité. La +révolte était domptée[440]. + +Abou-l'Abbas paraît ensuite avoir tourné ses regards vers l'ouest et +essayé de s'opposer aux empiètements des Rostemides de Tiharet, en +faisant construire non loin de cette ville une place forte qu'il nomma +El-Abbassïa, s'appuyant sur une ligne de postes avancés; mais il était +trop tard pour pouvoir ressaisir une autorité à jamais perdue; avant peu +la nouvelle ville devait être brûlée par Afia, fils +d'Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, poussé à cela par le khalife d'Espagne[441]. + +Le 11 mai 856, Abou-l'Abbas mourut à Kaïrouan[442]. Quelque temps +auparavant, avait eu lieu le décès de Sahnoun, un des plus grands +docteurs selon le rite malekite. + +[Note 440: En-Nouéïri, p. 417.] + +[Note 441: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 419. Ibn-El-Athir, passim.] + +[Note 442: El-Kaïrouani donne la date de 854.] + +GOUVERNEMENT D'ABOU-IBRAHIM-AHMED.--Abou-Ibrahim-Ahmed succéda à son +frère Abou-l'Abbas. Il régna paisiblement pendant trois ans. Vers 859, +les Berbères des environs de Tripoli s'étant refusés d'acquitter +l'impôt, Abd-Allah, gouverneur de cette ville, marcha contre eux. Mais, +après avoir essuyé plusieurs défaites, il dut se renfermer derrière les +remparts de Tripoli et demander du secours au gouverneur de Kaïrouan. +Ziadet-Allah, frère d'Abou-Ibrahim, accouru en toute hâte à la tête +d'une armée, fit rentrer les rebelles dans le devoir, après leur avoir +infligé une sévère punition. + +Abou-Ibrahim continua à s'occuper de travaux d'utilité publique pour +lesquels il avait un grand goût, et en fit profiter non seulement sa +capitale, mais encore Souça et plusieurs autres localités. Il s'attacha +surtout aux travaux hydrauliques et dota Kaïrouan de plusieurs citernes, +notamment de celle appelée El-Madjel-el-Kebir établie près de la porte +de Tunis[443]. + +Ces soins ne l'empêchaient pas de continuer la guerre de Sicile. +Abou-l'Abbas-Ibn-Abou-Fezara avait succédé comme commandant militaire à +Abou-l'Ar'leb, mort en 851. Ce général poussa activement les opérations +militaires et remporta de réels succès qui furent accompagnés des plus +grandes cruautés. En 858, il s'empara de Céfalu. Le 24 janvier de +l'année suivante, il se rendit maître de la forteresse de +Castrogiovanni, qui résistait depuis trente ans et où les Siciliens +avaient réuni de grandes richesses. Cette perte causa dans l'île une +véritable stupeur, dont profitèrent les Musulmans. + +Vers 860, l'empereur Michel III, l'ivrogne, envoya une nouvelle +expédition en Sicile. A l'approche des Byzantins, plusieurs cantons se +soulevèrent, mais Abbas, ayant écrasé l'armée impériale et forcé ses +débris à reprendre la mer, ne tarda pas, grâce à son énergie, à rétablir +la paix dans son territoire. Il mourut le 18 août 861[444]. + +[Note 443: En-Nouéïri, p. 420.] + +[Note 444: Michele Amari, _Storia_, t, I, p. 320 et suiv.] + +En décembre 863, Abou-Ibrahim, qui avait su par sa justice et sa bonté, +s'attirer l'affection de ses sujets, tomba malade et mourut le 28 dudit +mois, après avoir régné huit ans. On rapporte que, pendant sa maladie, +on achevait la citerne du vieux château et qu'il s'informait chaque +jour, avec intérêt, de l'état des travaux. Enfin on lui apporta une +coupe pleine de l'eau de la citerne: il la but avec empressement et +mourut presque aussitôt. Il n'était âgé que de vingt-neuf ans. + +ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, Ahd-er-Rahman II était mort +subitement le 22 septembre 852. Il laissait deux fils: Mohammed et +Abdallah qui aspiraient l'un et l'autre à lui succéder, car leur père +n'avait pris aucune disposition précise à ce sujet. Appuyé par les +eunuques, Mohammed parvint à s'emparer du pouvoir. C'était un homme +médiocre, entièrement livré à la débauche. Il ne tarda pas à éloigner de +lui la masse de ses sujets et ne sut plaire qu'à la caste des clercs, ou +fakihs, dont il flatta le fanatisme en persécutant les chrétiens. + +Les habitants de Tolède s'étant mis en état de révolte appelèrent à leur +secours les chrétiens du royaume de Léon, et Ordoño Ier envoya une armée +pour les soutenir. Mais Mohammed ayant, en personne, marché contre eux, +attira les confédérés dans une embuscade, les vainquit et en fit un +carnage épouvantable: huit mille têtes furent coupées et envoyées dans +les principales villes d'Espagne et même d'Afrique. Cependant Tolède +continua à rester en état de révolte, et, comme les Musulmans accusaient +les chrétiens d'être les fauteurs de cette rébellion, les persécutions +redoublèrent contre eux. Bientôt, du reste, une levée de boucliers des +chrétiens et des renégats se produisit dans les montagnes de Regio. + +Sur ces entrefaites, un chef d'origine wisigothe, Moussa II, qui avait +formé dans le nord un état indépendant, appelé _la frontière +supérieure_, et dont la puissance avait contrebalancé celle de l'émir de +Cordoue, vint à mourir (862). Mohammed rentra alors en possession de +Tudèle et de Sarragosse, ainsi que d'une partie de la frontière +supérieure; mais le reste, de même que Tolède, demeura dans +l'indépendance sous la protection du roi de Léon[445]. + +Vers cette époque, les Normands, qui avaient déjà pillé et brûlé +Séville, en 844, firent de nouvelles incursions dans la péninsule en +remontant les fleuves. Le fameux Hasting parcourut, avec une flotte de +cent voiles, la Méditerranée et ravagea le littoral de la Mauritanie, de +l'Espagne et des îles, vers 860. La ville de Nokour eut particulièrement +à souffrir de leurs excès[446]. + +[Note 445: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 158 et suiv.] + +[Note 446: El-Bekri, p. 92 du texte arabe. Ibn-Khaldoun, t. II, p. +159. Baïan, t. II, p. 44. Dozy, _Recherches sur l'histoire de +l'Espagne_, t. I et II, passim.] + +GOUVERNEMENT DE ZIADET-ALLAH, DIT LE JEUNE, ET D'ABOU-EL-R'ARANIK.--A +Kaïrouan, Abou-Mohammed-Ziadet-Allah, le jeune, avait succédé à son +frère Ahmed (décembre 863). Ce prince paraissait bien doué, mais la mort +le surprit le 22 décembre 864, après un an de règne. Son neveu +Abou-Abd-Allah-Mohammed, surnommé Abou-el-R'aranik (l'homme aux grues) +lui succéda. Le goût de ce prince pour la chasse aux grues lui avait +valu ce surnom. + +Une révolte des Berbères signala les premiers jours de son règne. +Biskra, Tehouda, les Houara, voisins du territoire des Rostemides, +toutes les populations du Zab et du Hodna, régions qui formaient alors +la limite du sud-ouest, se lancèrent dans la rébellion. Le général +Abou-Khafadja-ben-Ahmed, envoyé par le prince contre les révoltés, leur +infligea de nombreuses défaites et les contraignit à la soumission. +Seuls, les Houara résistaient encore. Abou-Khafadja ayant opéré sa +jonction avec le général Haï-ben-Malek, qui commandait un autre corps +d'armée, pénétra dans le Hodna et atteignit les Houara. Les indigènes +essayèrent en vain d'obtenir leur pardon en se soumettant aux conditions +qu'on voudrait leur imposer, Abou-Khafadja, inflexible, donna le signal +de l'attaque. Les Houara, sans espoir de salut, combattirent avec le +dernier acharnement et, contre toute attente, les guerriers arabes +commencèrent à plier; bientôt, Haï-ben-Malek prit la fuite, en +entraînant la cavalerie. Abou-Khafadja, voyant la victoire lui échapper, +se fit bravement tuer avec presque toute son escorte. Les débris de ses +troupes se réfugièrent à Tobna. Il ne paraît pas qu'Abou-l'R'aranik ait +cherché à tirer vengeance de cet échec[447]. + +[Note 447: En-Nouéïri, p. 422.] + +GUERRE DE SICILE.--Pendant que l'Afrique était le théâtre de ces +événements, les armes arabes obtenaient de nouveaux succès en Sicile. En +867, Basile le Macédonien, étant monté sur le trône impérial, s'appliqua +à réorganiser l'armée et, dans la même année, envoya une expédition en +Sicile. Une certaine anarchie divisait les Musulmans, depuis la mort de +Abbas; les Berbères étaient jaloux des Arabes, et ceux-ci étaient +toujours divisés par les rivalités des Yéménites et des Modhérites. Les +troupes impériales obtinrent quelques succès et paraissent s'être +emparées de Castrogiovanni; mais bientôt les Musulmans reprirent +l'avantage et portèrent le ravage dans les environs de Syracuse. En 868, +Khafadja-ben-Sofian qui avait pris le commandement, défit une nouvelle +armée byzantine envoyée par Basile; mais il tomba peu après sous le +poignard d'un Berbère houari. + +L'année suivante (869), Ahmed-ben-Omar-ben-El-Ar'leb s'empara de l'île +de Malte. Les Byzantins, accourus en toute hâte, arrachèrent aux +Ar'lebites leur nouvelle conquête. Mais, au mois de juin 870, la flotte +musulmane envoyée de Sicile débarqua à Malte une nouvelle armée qui +reprit l'île aux chrétiens[448]. + +[Note 448: Amari, _Storia_, p. 341 et suiv.] + +MORT D'ABOU-EL-R'ARANIK.--GOUVERNEMENT +D'IBRAHIM-BEN-AHMED.--Abou-El-R'aranik mourut le 16 février 875, après +avoir régné une dizaine d'années. Il n'était âgé que de vingt-quatre +ans, et avait une si mauvaise santé qu'il avait passé plusieurs fois +pour mort, ce qui lui avait valu le surnom d'El-Mïït. Comme la plupart +des membres de la famille ar'lebite, ce prince se distinguait par la +bonté et la générosité; mais aussi il avait les défauts de ses +devanciers, qui tous mouraient si jeunes; esclave de ses passions, il +était dominé par le goût des plaisirs, de la chasse et surtout de la +débauche et du vin. Sa prodigalité était si grande qu'il laissa le +trésor complètement à sec. Son frère, Abou-Ishak-Ibrahim, qui dirigeait +les affaires comme premier ministre, était impuissant à le modérer dans +ses dépenses. + +Avant de mourir, Abou-el-R'aranik avait désigné, pour lui succéder, son +fils Ahmed-Abou-L'Eïkal, et, comme il redoutait l'influence de son frère +Ibrahim et ses visées ambitieuses, il l'avait contraint à jurer +solennellement, _cinquante fois de suite_, dans la grande mosquée, qu'il +ne tenterait pas de s'emparer du pouvoir. Mais cette précaution fut +absolument inutile: aussitôt que la mort du gouverneur fut connue, le +peuple se porta en foule auprès d'Ibrahim et le força à se rendre au +château et à prendre en main les rênes du gouvernement. + +Ibrahim essaya de résister en représentant qu'il était lié envers son +frère par un engagement solennel. Mais, quand il vit le peuple décidé à +n'accepter en aucune manière le règne d'un enfant, il se décida à +prendre le pouvoir. Étant monté à cheval, il pénétra de force dans le +vieux château et y reçut l'hommage des principaux citoyens. + +Le nouveau gouverneur s'occupa ensuite de l'édification d'un vaste +château au lieu dit Rakkada, à quatre milles de Kaïrouan, dans une +localité privilégiée comme climat. Son but était d'en faire sa demeure +et d'abandonner le vieux château. Il employa les premières années de son +règne à diverses autres constructions, tout en dirigeant la guerre de +Sicile et d'Italie, sur laquelle nous allons entrer plus loin dans des +détails. En 878, les affranchis, descendants des troupes nègres formées +par El-Ar'leb, se révoltèrent dans le vieux château et osèrent même +interrompre les communications avec Rakkada; mais ils furent bientôt +forcés de se rendre, et Ibrahim les fit périr sous le fouet, ou +crucifier, donnant ainsi le premier exemple de l'incroyable férocité +qu'il devait montrer plus tard. Il fit ensuite acheter d'autres esclaves +au Soudan et forma une nouvelle garde nègre qui se distingua, plus tard, +par sa bravoure et son aveugle fidélité[449]. + +[Note 449: En-Nouéïri, p. 424 et suiv.] + +LES SOUVERAINS EDRISIDES DE FEZ.--C'est sans doute vers cette époque que +l'edriside Yahïa mourut à Fès et fut remplacé par son fils nommé, comme +lui, Yahïa. Ce prince, par sa conduite dissolue, indisposa contre lui la +population de la capitale; à la suite d'un dernier scandale, la révolte +éclata, à la voix d'un nommé Abder-Rahman-el-Djadami. Expulsé du +quartier des Kaïrouanides, Yahïa se réfugia dans celui des Andalous, où +il mourut la même nuit. Ali, fils d'Edris-ben-Omar, souverain du Rif, +cédant aux sollicitations des partisans de sa famille qui étaient venus +lui porter une adresse, se rendit à Fès, y prit en main le pouvoir et +reçut le serment de fidélité des chefs du Mag'reb extrême. + +Mais, peu de temps après, un kharedjite sofrite nommé Abd-er-Rezzak, +natif d'Espagne, parvint à soulever les indigènes des montagnes de +Mediouna, au sud de Fès. Après plusieurs combats, il remporta sur Ali +une victoire décisive qui lui donna la possession du quartier des +Andalous; il força ensuite Ali à se réfugier dans le territoire des +Aoureba, ces fidèles amis de sa famille. Les habitants du quartier des +Kaïrouanides ayant alors proclamé roi Yahïa, fils de Kacem-ben-Edris, ce +prince réunit une armée et, étant parvenu à renverser l'usurpateur, +conserva seul le pouvoir[450]. + +[Note 450: El-Bekri, trad. art. _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p. +566-567. Le Kartas, p. 103 et suiv.] + +SUCCÈS DES MUSULMANS EN SICILE.--Tandis que le Mag'reb était le théâtre +de ces événements, le gouverneur Ibrahim se trouvait absorbé par +d'autres soins et surtout par la guerre de Sicile. Aussitôt après son +avènement, il y avait envoyé de nouvelles troupes et les Musulmans +avaient repris, contre les Grecs, une vigoureuse offensive. Sous le +commandement de Djafer-ben-Mohammed, ils vinrent, dans l'été 877, mettre +le siège devant Syracuse, et déployèrent pour réduire cette place autant +d'habileté stratégique que d'ardeur. La flotte grecque, ayant été +envoyée au secours de la ville, fut vaincue par celle des Ar'lebites qui +purent ensuite compléter le blocus par mer. Syracuse endura avec la plus +grande fermeté les tortures d'une épouvantable famine et pendant ce +temps Basile, occupé à construire une église à Constantinople, restait +impassible. Étant enfin sorti de son inertie, il envoya une nouvelle +flotte qui fut retenue par son chef dans un port du Péloponnèse pour y +attendre le vent. Le 2 mai 878, Syracuse fut emportée d'assaut, malgré +l'héroïque défense des assiégés. Les chrétiens furent massacrés ou +réduits en esclavage, et la ville subit le plus complet pillage. Après +quoi, les Musulmans l'incendièrent et se retirèrent, ne laissant à la +place de cette riche cité qu'un monceau de ruines fumantes. Peu après +les Grecs reprirent l'offensive et obtinrent un succès près de Taormina +(879)[451]. + +Mais en 881, les Musulmans furent vainqueurs à leur tour et en 882 ils +s'emparèrent de Polizzi «la ville du roi». Il ne resta alors aux +chrétiens en Sicile que les monts Peloriade, l'Etna et la vallée +intermédiaire. + +[Note 451: Amari, _Storia_, t. I, p. 393 et suiv.] + +IBRAHIM REPOUSSE L'INVASION D'EL-ABBAS-BEN-TOULOUN.--Les événements dont +l'Afrique, l'Espagne et la Sicile étaient le théâtre, nous ont depuis +longtemps fait perdre de vue l'Orient. Cela prouve, entre autres choses, +que l'influence du khalifat disparaissait de plus en plus en Occident. +La dynastie abbasside penchait déjà vers son déclin, et son vaste empire +était en proie à l'anarchie. Pendant que les khalifes se succédaient +après de courts règnes terminés par l'assassinat, pendant que leur +capitale demeurait abandonnée aux factions, leurs provinces se +détachaient. Depuis quelques années, l'Egypte, un des plus beaux +fleurons de la couronne, était aux mains d'un chef indépendant de fait, +Ahmed-ben-Touloun.--En 878, Ibn-Touloun entreprit la conquête de la +Syrie et laissa l'Egypte sous le commandement de son fils El-Abbas. Mais +celui-ci profita de son absence pour se mettre en état de révolte et +s'approprier les réserves du trésor. Puis il réunit une armée et partit +vers l'ouest, à la conquête de l'Ifrikiya. A cette nouvelle, le +gouverneur ar'lebite fît marcher contre lui un corps de troupes sous la +conduite de son général Ibn-Korhob (879). Les deux armées en vinrent aux +mains près de l'Ouad-Ourdaça, non loin de Lebida, et la journée se +termina par la déroute d'Ibn-Korhob. El-Abbas, soutenu sans doute par +les indigènes, poursuivit ses ennemis jusqu'à Lebida, s'empara de cette +ville, puis vint entreprendre le siège de Tripoli. Il était urgent +d'arrêter les succès de ce conquérant. Ibrahim se mit aussitôt en marche +contre lui; mais, parvenu à Gabès, il apprit qu'El-Abbas avait été +entièrement défait et réduit à la fuite. Voici ce qui s'était passé: les +gens de Lebida, irrités des excès commis par les vainqueurs, avaient +appelé à leur aide El-Yas-ben-Mansour, chef des Kharedjites des monts +Nefouça, et ce cheikh était descendu de ses montagnes à la tête de +12,000 Berbères. El-Abbas avait essayé en vain de leur tenir tête; il +avait dû prendre la fuite et avait été poursuivi par Ibn-Korhob. Réfugié +à Barka, El-Abbas fut arrêté par les troupes de son père et ramené en +Egypte (881). + +RÉVOLTES EN IFRIKIYA.--CRUAUTÉS D'IBRAHIM.--Diverses révoltes partielles +des Berbères suivirent cette échauffourée. Ce furent d'abord les +Ouzdadja de l'Aourès qui chassèrent leur gouverneur et refusèrent +l'impôt. Ibn-Korhob, envoyé contre eux par le gouverneur, les força à la +soumission après plusieurs combats. De là, le général ar'lebite se porta +contre les Houara qui s'étaient aussi lancés dans la rébellion. Après +les avoir en vain sommés de se rendre, il se mit à ravager et à +incendier leur pays et les contraignit par ce moyen à demander la paix. + +C'est à partir de cette époque que le caractère d'Ibrahim changea. +Naturellement soupçonneux, irrité par les résistances qu'il rencontrait +autour de lui, ou peut-être perverti par l'exercice du pouvoir, il +devint d'une cruauté inouïe et se mit, à verser le sang comme par +plaisir, disposition qui le porta plus tard à commettre tant de crimes, +même sur ses proches. En même temps, son amour des richesses se +manifesta, et, par une étrange contradiction, après avoir, dans le +commencement de son règne, cherché à alléger les impôts, il devait avant +peu employer tous les moyens pour s'approprier le bien d'autrui. + +En 882, les Louata se lancèrent à leur tour dans la révolte, +s'emparèrent de la ville de Karna, la mirent au pillage et vinrent +attaquer Badja et Ksar-el-Ifriki, près de Tifech. Le général Ibn-Korhob +ayant marché contre eux essuya une défaite, et, dans sa fuite, tomba au +pouvoir des rebelles, qui le mirent à mort (juillet). Irrité au plus +haut point de cet échec, Ibrahim chargea son fils, Abou-l'Abbas, de +châtier les rebelles et lui confia à cet effet sa milice, la garde nègre +et des contingents de tribus alliées. Mais les Louata ne l'attendirent +pas; Abou-l'Abbas les poursuivit jusque dans le sud, en leur tuant du +monde et les forçant d'abandonner leurs prises. Dans le cours de cette +année, 882, une affreuse disette désola l'Afrique. Le blé avait atteint +des prix excessifs, et les malheureuses populations s'étaient vues, en +maints endroits, réduites à manger de la chair humaine[452]. + +A la suite des sanglantes luttes que nous avons retracées, une +tranquillité apparente, sinon réelle, régna durant quelques années, et +Ibrahim put donner libre carrière à ses cruels instincts. En-Noueïri +retrace longuement les cruautés raffinées qu'il savait inventer et qu'il +exerçait autour de lui au moindre soupçon[453]. + +[Note 452: Comme dans un récent exemple dont nous avons été témoins, +la famine de 1867-1868.] + +[Note 453: En-Nouéïri, p. 427, 436.] + +PROGRÈS DE LA SECTE CHIAÏTE EN BERBÉRIE.--ARRIVÉE +D'ABOU-ABD-ALLAH.--Tandis qu'Ibrahim se livrait aux écarts de son +étrange caractère, donnant tour à tour l'exemple d'une certaine grandeur +d'âme ou d'une basse cruauté, un nouvel élément de discorde +s'introduisait en Afrique. Nous avons indiqué ci-devant[454] de quelle +façon se forma la secte des chiaïtes, après la mort d'Ali. Écrasés en +787 à la bataille de Fekh, ils durent rentrer dans l'ombre. Ils se +formèrent alors en société secrète et envoyèrent des émissaires dans +toutes les directions, même en Berbérie, malgré la surveillance exercée +par les Abbassides. + +Le schisme chiaïte se divisait en plusieurs sectes, parmi lesquelles +nous ne nous occuperons que des Imamïa, formant les Ethna-Acheria +(Duodécémains) elles Ismaïlia (Ismaïliens). + +Les Duodécémains comptaient douze _imam_ ayant régné après Ali, et +enseignaient que le douzième, ayant disparu mystérieusement, devait +reparaître plus tard pour faire renaître la justice sur la terre et +qu'il serait le _Mehdi_, ou être dirigé, prédit par Mahomet[455]. Les +Ismaïliens ne comptaient que six imam; le septième, Ismaïl, désigné pour +succéder à son père, était, selon eux, mort avant lui. A partir de ce +septième, leurs imam étaient dits cachés (Mektoum), ne transmettant +leurs ordres au monde que par l'intermédiaire des _daï_ +(missionnaires)[456]. + +[Note 454: Chapitre II. Mort d'Ali, et Kharedjites et Chiaïtes.] + +[Note 455: Telle est la tradition sur laquelle s'appuient tous les +_Mehdi_ que nous verrons paraître dans l'histoire et qui se produisent +encore de nos jours.] + +[Note 456: Ibn-Khaldoun, t. II, append. II.] + +Le troisième imam caché, nommé Mohammed-el-Habib, vivait à Salemïa, +ville du territoire d'Emesse, en Syrie, dans les premières années du +règne d'Ibrahim. De là il lançait des daï, dont les uns s'avancèrent en +guerriers jusque dans l'Inde, d'autres gagnèrent l'Afrique. L'un d'eux +s'établit à Mermadjenna, au nord-est de Tebessa; un autre dans le pays +des Ketama, non loin de l'Oued-Remel, appelé alors, en langue indigène, +_Souf-Djimar_. Ils firent de nombreux prosélytes et décidèrent +plusieurs de leurs adeptes à effectuer le pèlerinage de Salemia. + +En présence de ces résultats, Mohammed-el-Habib résolut d'envoyer en +Mag'reb un de ses plus fidèles adhérents, nommé +Abou-Abd-Allah-el-Hocéin. Cet homme de mérite, qui devait rendre de si +grands services à la cause fatemide, avait été d'abord _mohtacib_ ou +receveur d'impôts à Basra, puis il avait enseigné publiquement les +doctrines des Imamiens, ce qui lui avait valu le surnom d'_El-Maallem_ +(le maître)[457]. Il partit pour le Mag'reb, en compagnie des chefs +ketamiens; pour éviter les postes placés par les Abbassides sur toutes +les routes, ils passèrent par les déserts et, grâce à leur prudence, +parvinrent à atteindre les chaînes des Ketama, et s'établirent à +Guédjal, dans le territoire occupé actuellement par les Djimela, près de +Sétif. Le chef de ces indigènes, Mouça-ben-Horeïth, un de ceux qui +revenaient d'Orient, protégea l'établissement du missionnaire dans cette +localité qui fut appelée par lui: _Le col des gens de bien_ +(_Fedj-el-Akhiar_). Ce nom n'avait pas été pris au hasard; +Abou-Abd-Allah annonça, en effet, que le Mehdi lui avait révélé qu'il +serait forcé de fuir son pays et, de même que le prophète, d'avoir une +hégire, et qu'il serait soutenu par des _gens de bien_ (ses Ansars), +dont le nom serait un dérivé du verbe _katama_ (cacher). + +Ces moyens, habilement choisis, devaient réussir auprès de gens +ignorants tels que les montagnards du Mag'reb. Aussi les Ketama, flattés +d'être choisis pour le rôle d'Ansars du nouveau prophète, vinrent-ils en +foule se ranger sous la bannière du daï chiaïte. Ces faits se passèrent +sans doute entre les années 890 et 893, car la date de l'arrivée +d'Abou-Abd-Allah en Afrique est incertaine. + +[Note 457: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 509, et Ibn-Hammad, trad. +Cherbonneau, _Rev. afr._, nos 72-78.] + +NOUVELLES LUTTES D'IBRAHIM CONTRE LES RÉVOLTES.--Vers le même temps, le +gouverneur ar'lebite Ibrahim, qui venait de faire périr ses propres +filles, ses favorites et un grand nombre de serviteurs, attira par ses +promesses les principaux chefs du Zab et de Bellezma, à Rakkada; puis il +les fit massacrer et s'empara de leurs richesses. Un millier d'indigènes +périrent, dit-on, dans ce guet-à-pens, qui eut pour effet de jeter un +grand nombre de Berbères, et particulièrement des Ketama, dans les bras +du chiaïte, car les gens de Bellezma étaient leurs suzerains[458]. + +Cependant Ibrahim, apprenant la propagande que faisait Abou-Abd-Allah, +lui écrivit pour lui enjoindre d'avoir à cesser toute prédication. Le +chiaïte répondit par une lettre injurieuse. Le prince ar'lebite donna +aussitôt aux commandants des contrées voisines l'ordre de marcher contre +les rebelles. A l'approche du danger, les Ketama commencèrent à se +repentir de leur audace, et plusieurs chefs émirent l'avis d'expulser le +chiaïte; mais les Djimela prirent sa défense, et, soutenu par eux, +Abou-Abd-Allah vint se retrancher à Tazrout, non loin de Mila où +habitait la tribu ketamienne de R'asman[459]. + +Tandis que ces événements s'accomplissaient dans les montagnes des +Ketama, une révolte importante éclatait aux environs de Tunis. La +péninsule de Cherik, la ville de Tunis, celles de Badja et d'El-Orbos, +enfin la ville et la montagne de Gammouda, au sud de Kaïrouan, s'étaient +lancés dans la rébellion. Inquiet des proportions que prenait ce +soulèvement, Ibrahim fit renforcer d'abord les retranchements de +Rakkada, afin d'y trouver un refuge contre toute éventualité, puis il +envoya dans la péninsule de Cherik une armée qui dispersa les insurgés; +leur chef fut mis en croix. En même temps, deux généraux, l'eunuque +Meïmoun et le général Ibn-Naked commençaient le siège de Tunis, pendant +que l'eunuque Salah allait faire rentrer dans le devoir la province de +Gammouda. + +Bientôt, les troupes ar'lebites entrèrent victorieuses à Tunis et mirent +cette ville au pillage. Douze cents des principaux citoyens furent +réduits en esclavage et envoyés à Kaïrouan. Quand, à Tunis, on fut las +de tuer, les cadavres furent, par l'ordre d'Ibrahim, chargés sur des +charrettes pour être promenés dans les rues de la capitale, aux yeux des +habitants (mars 894)[460]. + +[Note 458: Selon le Baïan, les habitants de Bellezma étaient de race +arabe et descendaient des miliciens qui y avaient été placés en +garnison.] + +[Note 459: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 512 et suiv.] + +[Note 460: En-Nouéïri, p. 429.] + +EXPÉDITION D'IBRAHIM CONTRE LES TOULOUNIDES D'EGYPTE.--Peu de temps +après, Ibrahim transporta le siège de son gouvernement à Tunis et +construisit, à cette occasion, plusieurs châteaux dans cette ville. Deux +ans plus tard, il résolut de mettre à exécution un projet qu'il méditait +depuis longtemps et qui n'était rien moins que l'invasion de l'Egypte. +Cette province était alors gouvernée par Djaïch, petit-fils +d'Ahmed-ben-Touloun, et l'on se demande si le prince ar'lebite voulait +tirer une vengeance tardive de l'agression d'El-Abbas, ou s'il avait +réellement la pensée de conquérir l'Egypte. + +Ayant rassemblé une armée nombreuse, il se mit à sa tête et prit la +route de l'est (896). Parvenu dans la province de Tripoli, il se heurta +contre les Nefouça en armes et disposés à lui barrer le passage. Un +combat sanglant s'ensuivit, et, comme les hérétiques berbères avaient +l'avantage de la position, les troupes ar'lebites plièrent, après avoir +vu tomber leur chef Meïmoun. Mais Ibrahim, ayant lui-même rallié ses +soldats, attaqua les rebelles avec impétuosité et les mit en déroute. Le +plus grand carnage suivit cette victoire; le gouverneur se fit amener +les principaux chefs prisonniers et s'amusa à les percer lui-même de son +javelot; il ne s'arrêta, dit-on, qu'au chiffre de cinq cents selon +En-Noueïri[461], et de trois cents d'après le Baïan. + +[Note 461: En-Nouéïri, p. 430.] + +Ibrahim fit alors son entrée à Tripoli. Celte ville était commandée par +son cousin Abou-l'Abbas-Mohammed, fils de Ziadet-Allah II, homme +instruit, d'un esprit élevé et qui jouissait d'une certaine influence. +Sans aucun autre motif que la jalousie, Ibrahim le fit mettre en croix. +On dit cependant qu'il avait reçu du khalife El-Motadhed une missive lui +reprochant ses cruautés et lui ordonnant de remettre le pouvoir à son +cousin et qu'il aurait répondu à cette injonction par le meurtre du +malheureux Abou-l'Abbas et de sa famille. Mais ces faits, rapportés par +le Baïan, seul, ne semblent pas probables et l'on doit croire plutôt que +le prince ar'lebite a cédé, une fois de plus, à un de ses caprices +sanguinaires. + +Continuant sa route vers l'est, Ibrahim parvint jusqu'à Aïn-Taourgha, au +fond du golfe de la grande Syrte. Son armée irritée et effrayée des +cruautés qu'elle lui avait vu commettre à Tripoli ne le suivait qu'à +contre-cœur. De nouvelles violences achevèrent de détacher de lui ses +soldats et il se vit abandonné par la plus grande partie de l'armée. +Force lui fut alors de rebrousser chemin et de rentrer à Tunis. Son +fils, Abou-l'Abbas-Abd-Allah resta en Tripolitaine pour achever la +soumission des Nefouça. + +ABDICATION D'IBRAHIM.--En l'année 901, les habitants de Tunis, qui +avaient tant souffert de la tyrannie d'Ibrahim, réussirent à faire +entendre leurs légitimes réclamations par le khalife. La supplique +qu'ils lui adressèrent à cette occasion était si éloquente +qu'El-Motadhed envoya aussitôt un officier en Ifrikiya, pour enjoindre à +Ibrahim de déposer le pouvoir et le transmettre à son fils Abou-l'Abbas, +après quoi il aurait à se rendre à Bagdad pour expliquer sa conduite. Le +gouverneur ar'lebite reçut ces ordres à Tunis, vers la fin de l'année +901; il fit au délégué le plus brillant accueil et rappela de Sicile son +fils pour lui remettre le pouvoir. Il prétendit alors avoir été touché +de la grâce divine, se revêtit de vêtements grossiers, fit mettre en +liberté les malheureux qui remplissaient les prisons, et se prépara à +effectuer le pèlerinage imposé à tout musulman. Ayant abdiqué au profit +d'Abou-l'Abbas (février-mars 902), il prit la route de l'Orient; mais, +parvenu à Souça, il suspendit sa marche, séjourna dans une petite +localité voisine, nommée Nouba, incertain sans doute sur le parti qu'il +prendrait; puis, dans le mois de juin, il s'embarqua pour la Sicile et +aborda heureusement à Trapani[462]. + +[Note 462: En-Nouéïri, p. 431 et suiv. Amari, _Storia_, t. II, p. 76 +et suiv.] + +ÉVÉNEMENTS DE SICILE.--Les révoltes dont l'Ifrikiya était le théâtre +avaient entravé, dans les dernières années, les succès des Musulmans en +Sicile, et les rivalités qui divisaient les Berbères et les Arabes +avaient causé le salut des chrétiens, car, sans cela, ils se seraient +vus expulsés de leurs derniers refuges. Vers l'an 895, une sorte de +trêve fut conclue entre eux et les Musulmans, puis, tous unis dans le +même sentiment, se mirent en révolte contre l'autorité ar'lebite. +Ibrahim était alors trop occupé en Afrique pour avoir le loisir de +combattre les rebelles de Sicile; aussi, durant trois années, +restèrent-ils dans l'indépendance. Mais, en 898, des discussions +s'élevèrent entre eux et eurent pour résultat de les pousser à livrer +leurs chefs au gouverneur ar'lebite qui les fit périr. Ibrahim envoya +comme gouverneur, en Sicile, un de ses parents, nommé Abou-Malek, homme +de nulle valeur; aussitôt la guerre civile recommença et désola lîle +pendant toute l'année 899. Abou-l'Abbas, fils d'Ibrahim, nommé +gouverneur, arriva en Sicile, dans le courant de l'été 900, à la tête +d'une puissante armée. Au mois de septembre suivant, il entrait en +triomphateur à Palerme, après une campagne brillamment conduite. + +Pour occuper les Musulmans, Abbou-l'Abbas attaque les chrétiens de +Taormina et assiège Gatane, mais sans succès. En 901, il porte son camp +à Demona, d'où il est bientôt délogé par une armée byzantine arrivée +d'Orient. Il va alors surprendre et enlever Messine, où il fait 17,000 +prisonniers, et s'empare d'un butin considérable. Au mois de juillet +suivant, il fait une expédition en Italie et revient à la fin de l'année +dans l'île. Sous la main ferme de ce prince, la Sicile avait recouvré un +peu de tranquillité, lorsqu'en 902, il fut appelé en Afrique pour +prendre le fardeau de l'autorité suprême[463]. + +[Note 463: Amari, _Storia dei Mus._, t. II, p. 52 et suiv.] + +ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, le sultan Mohammed avait continué à +régner sans gloire, occupé à lutter contre les chefs indépendants qui, +de tous côtés, profitaient de l'affaiblissement de l'autorité centrale, +pour se créer de petites royautés, le plus souvent avec l'appui des +chrétiens. Le midi restait soumis à l'autorité des oméïades, lorsque, +vers 881, un certain Omar-ben-Hafçoun, d'une famille d'origine +wisigothe, réunit une armée de partisans presque tous renégats, las du +joug musulman, et tint la campagne contre le sultan. Dans le courant de +l'été 886, Moundhir, héritier présomptif du trône oméïade, dirigea une +expédition heureuse contre ces aventuriers et était sur le point de les +forcer dans leur dernière retraite, lorsqu'il apprit la mort de son père +(4 août). Forcé de lever le siège pour aller prendre possession du +trône, il dut laisser le champ libre à Omar, qui se fit reconnaître +comme souverain par la plus grande partie des populations du midi. Une +guerre acharnée contre ce compétiteur occupa tout le règne de Moundhir, +qui mourut le 29 juin 888, pendant qu'il assiégeait encore Omar. +Aussitôt, l'armée prit, en désordre, la route de Cordoue. + +Abd-Allah succéda à son frère Moundhir. Il prenait le pouvoir dans des +circonstances très critiques, car, non seulement les provinces, les +cantons, les villes tendaient à se déclarer indépendants, mais encore +l'aristocratie arabe relevait la tête dans la capitale même. + +Pour être entièrement à l'abri des entreprises d'Ibn-Hafçoun, le sultan +lui offrit le gouvernement de Regio, à la condition qu'il reconnaîtrait +le prince oméïade comme son suzerain. Cette tendance au fractionnement, +qui devait être si préjudiciable à la domination musulmane, n'était que +l'effet de la réaction des indigènes, devenus sectateurs de l'Islam, et +des Berbères, contre la domination des Arabes d'Orient. + +A chaque instant, des massacres, comme ceux d'Elvira et de Séville[464], +manifestaient le sentiment général et la persistance de la rivalité des +maadites et des yéménites empêchait les Arabes de s'unir pour résister à +l'ennemi commun. Bientôt la lutte prit un caractère d'extermination +féroce; Espagnols et Arabes s'entretuèrent et Ibn-Hafçoun, comme on peut +le deviner, prit une part active à la guerre civile. «A cette +époque--(891) dit Dozy[465]--presque toute l'Espagne musulmane (moins +Séville), s'était affranchie de la sujétion. Chaque seigneur arabe, +berbère ou espagnol, s'était approprié sa part de l'héritage des +Oméïades. Celle des Arabes avait été la plus petite. Ils n'étaient +puissants qu'à Séville, partout ailleurs ils avaient beaucoup du peine à +se maintenir contre les deux autres races». Telle était la situation de +l'Espagne à la fin du IXe siècle. + +[Note 464: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 210 et suiv., 243 +et suiv.] + +[Note 465: Dozy, _l. c._, p. 259.] + +En 870, Ibn-Hafçoun, après être entré en pourparlers avec le gouverneur +ar'lebite et le khalife lui-même, leur offrant de rétablir l'autorité +abbasside en Espagne, attaqua le prince oméïade, mais il fut vaincu dans +une sanglante bataille (avril 891). Cette victoire avait rendu à +Abd-Allah quelques places. Cependant Ibn-Hafçoun, qui avait en vain +réclamé des secours des ar'lebites, ne tarda pas à reprendre l'offensive +et le succès couronna de nouveau ses armes. Pendant de longues années on +lutta de part et d'autre avec des chances diverses et enfin, dans les +premières années du Xe siècle, le prince oméïade finit par triompher de +ses ennemis et raffermir son trône[466]. + +[Note 466: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 311 et suiv. +El-Marrakchi, Dozy, p. 17 et suiv.] + + +CHAPITRE VIII + +ÉTABLISSEMENT DE L'EMPIRE OBÉIDITE; CHUTE DE L'AUTORITÉ ARABE EN +IFRIKIYA + +902-909 + +Coup d'œil sur les événements antérieurs et la situation de l'Italie +méridionale.--Ibrahim porte la guerre en Italie.--Progrès des +Chiaïtes.--Victoire d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.--Court règne +d'Abou-l'Abbas; son fils Ziadet-Allah lui succède.--Le mehdi Obeïd-Allah +passe en Mag'reb.--Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites, ses +succès.--Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah +III.--Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.--Les Chiaïtes vont +délivrer le mehdi à Sidjilmassa.--Retour du mehdi Obeïd-Allah en +Tunisie; fondation de l'empire obéïdite. + + + +APPENDICE + +CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES + + +COUP D'ŒIL SUR LES ÉVÉNEMENTS ANTÉRIEURS ET LA SITUATION DE L'ITALIE +MÉRIDIONALE.--Au moment où l'enchaînement des faits va nous amener en +Italie, il est nécessaire de jeter un rapide coup d'œil sur les +événements survenus depuis un demi-siècle dans cette péninsule, afin de +bien préciser les conditions dans lesquelles elle se trouvait. Nous +avons vu précédemment que la situation de l'empire, dans le midi de +l'Italie, était devenue fort précaire; un grand nombre de principautés +composées le plus souvent d'un canton ou de républiques constituées par +une ville et sa banlieue, s'étaient formées dans la région centrale. + +Attaqués au nord par les Longobards, au midi par les Byzantins, exposés +à l'ouest aux incursions des Musulmans de Sicile, en guerre les uns +contre les autres, ces petits états se trouvaient souvent dans une +situation critique qui les forçait à se jeter dans les bras de leurs +ennemis. C'est ainsi qu'en 830 les Musulmans de Sicile portèrent secours +à Naples contre les Longobards. Appelés de nouveau en Italie, à la suite +de la guerre entre Bénévent d'une part, et Salerne et Capoue de l'autre, +les Arabes conquirent des places dans la Calabre, s'emparèrent de +Tarente et, remontant l'Adriatique, firent des incursions jusqu'aux +bouches du Pô[467]. + +Après plusieurs années de luttes, avec des péripéties diverses, les +Musulmans, alliés au duc de Bénévent, conservent Bari, sur la terre +ferme, et y fondent une colonie. Appuyés sur cette place, les Arabes de +Sicile font de nombreuses incursions sur le continent; vers 846, ils +osent attaquer Rome, mais sont repoussés sans avoir obtenu d'autre +satisfaction que de saccager la basilique de +Saint-Pierre-et-Saint-Paul-hors-les-Murs. Une seconde fois, en 849, ils +préparent une nouvelle et formidable expédition contre la ville +éternelle, mais la tempête disperse et détruit leur flotte, et leur +entreprise se termine par un véritable désastre[468]. + +[Note 467: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 358 et suiv.] + +[Note 468: Muratori, _Vie de Léon IV_, t. III.] + +En 851 les guerres intestines qui divisaient les chrétiens prennent fin. +L'ancien état de Bénévent est divisé en deux principautés, Salerne et +Bénévent, et il est décidé qu'on ne recourra plus au secours des +Musulmans. Le gouverneur de Sicile accourt pour protéger les Arabes +d'Italie; il obtient de grands succès et ne rentre dans l'île qu'après +avoir assuré la sécurité de Bari. Le chef de cette colonie, +Mouferredj-ben-Salem, prend alors le titre de sultan et s'adresse au +khalife abbasside pour être reconnu indépendant. Bari devient le refuge +de tous les aventuriers, de tous les brigands musulmans; de ce repaire, +partent des bandes qui portent sans cesse le ravage dans l'Italie et, +pendant ce temps, Bénévent lutte contre Salerne, Naples contre Capoue, +Capoue contre Salerne, les Capouans, les uns contre les autres. + +L'empereur Lodewig appelé comme un libérateur arrive en 867 en Italie, à +la tête d'une armée nombreuse, met le siège devant Bari et presse en +vain, pendant deux ans, cette ville sans cesse ravitaillée par mer. Il +s'allie, dans l'espoir d'en triompher, avec l'empereur d'Orient et avec +Venise, afin de pouvoir agir sur mer. Mais les Napolitains envoient +secrètement des secours à Bari; en même temps, la discorde ayant éclaté +parmi les alliés, les Byzantins se retirent. Lodewig, qui n'a plus avec +lui qu'une poignée d'hommes, se jette en désespéré à l'assaut de Bari, +enlève cette ville et fait le sultan prisonnier. Pour assurer les effets +de sa victoire, il se dispose à poursuivre les Musulmans dans leurs +repaires et à punir Naples de sa trahison; mais une nouvelle ligue est +conclue contre lui entre Bénévent, Salerne et Naples. Abandonné de tous, +Lodewig est, à son tour, vaincu et fait prisonnier. + +En 871, les Ar'lebites de Sicile effectuèrent une grande expédition en +Italie, dans l'espoir de récupérer leur conquête; mais le résultat fut +peu favorable et ils eurent encore à lutter contre les troupes envoyées +par Lodewig au secours des Capouans et des Salernitains. + +Vers 875, les Byzantins tenaient une partie de la Calabre et le +territoire d'Otrante, le reste de cette province était aux Musulmans. De +là, jusqu'aux confins de l'État de l'Église, le prince de Bénévent +occupait le versant oriental de l'Apennin. Le versant occidental était +tenu, au midi, par la principauté de Salerne, au nord par celle de +Capoue, et au milieu d'elles vivaient indépendantes les républiques de +Naples, Amalfi, Gaëte, soit six États en guerre les uns contre les +autres[469]. + +De 876 à 880, les Musulmans, soutenus par Naples, Amalfi et Gaëte, +luttent avec acharnement contre les Byzantins; mais ceux-ci, habilement +commandés par Nicéphore Phocas, les chassent successivement de la +Calabre et d'une partie de la Pouille. Dans le même temps, les gens de +Capoue, soutenus par les Musulmans, luttent contre le pape et ravagent +la campagne de Rome. Amalfi, Gaëte, Naples, Spolète, Bénévent, se +battent ensemble avec rage. Les Arabes, dont l'alliance est fort +recherchée, en profitent pour établir une nouvelle colonie à Carigliano, +et de là, porter le ravage dans la Terre de labour. L'abbaye du +Mont-Cassin, qui avait toujours été respectée, est mise à sac et brûlée. +Le Mont-Cassin est bientôt relevé de ses ruines et devient un monastère +fortifié dont l'abbé a un petit état confinant à celui du Saint-Siège. + +A la fin du IXe siècle, des groupes de condottiers musulmans, venus +d'Afrique ou de Sicile, restent établis dans le pays, vivant de rapines +et offrant leurs bras aux tyrans[470]. + +[Note 469: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 434 et suiv.] + +[Note 470: _Ibid._, t. I, p. 458 et suiv.] + +IBRAHIM PORTE LA GUERRE EN ITALIE.--SA MORT.--Débarqué à Trapani, à la +fin de mai 902, Ibrahim-ben-el-Ar'leb commença par réorganiser l'armée. +Dans le mois de juillet, il marcha sur Taormina, qui était alors la +capitale byzantine, et l'enleva d'assaut, le 1er août, malgré l'héroïque +défense des chrétiens. Il fit faire un massacre horrible de la +population et incendia la ville. Après ce succès, Ibrahim divisa ses +forces en quatre corps, de façon à envelopper les dernières possessions +chrétiennes; mais il fut alors appelé en Italie et, le 3 septembre, +traversa le détroit. Débarqué en Calabre avec son armée, il arriva +devant Cosenza. Des envoyés chrétiens étant venus humblement solliciter +la paix, il leur dit: «Retournez auprès des vôtres, et dites-leur que je +vais m'occuper de toute l'Italie et disposer de ses habitants comme il +me plaira. Les princes, Grecs ou Francs, espèrent peut-être me résister +et m'attendent, à cet effet, avec toutes leurs troupes. Restez donc dans +vos villes. Rome aussi, la cité du vieux Pierre, m'attend avec ses +soldats germains; j'y passerai également, puis ce sera le tour de +Constantinople.» + +Tout le monde s'enfuit devant lui, et la terreur s'étendit jusqu'à +Naples. Le 1er octobre, Ibrahim commença le siège de Cosenza; mais la +maladie était dans l'armée et, malgré toute son ardeur, le vieux +gouverneur ne put se rendre maître de la place. Atteint, lui-même par +l'épidémie, il mourut le 23 octobre, dans sa cinquante-quatrième année +«après vingt-six ans de tyrannie et six mois de pénitence», dit M. +Amari[471]. + +Aussitôt après sa mort, les capitaines se mutinèrent et élurent son +petit-fils, Ziadet-Allah, en le chargeant de les ramener en Afrique. Ce +prince qui avait, paraît-il, été désigné par son aïeul, n'accepta le +pouvoir qu'avec une grande répugnance: il s'empressa d'accorder la paix +aux gens de Gosenza, puis il passa en Sicile et rentra en Ifrikiya[472]. +Le corps d'Ibrahim fut rapporté en Afrique et enterré à Kaïrouan. + +[Note 471: Amari, _l. c._, t. II, p. 93.] + +[Note 472: En-Nouéïri, p. 431 et suiv.] + +PROGRÈS DES CHIAÏTES.--VICTOIRES D'ABOU-ABD-ALLAH CHEZ LES +KETAMA.--Pendant que ces faits se passaient en Europe, l'Afrique était +le théâtre d'événements non moins graves. Après le mouvement hostile qui +s'était prononcé parmi les Ketama contre Abou-Abd-Allah, sous l'empire +de la terreur causée par l'annonce de l'attaque prochaine des +Ar'lebites, plusieurs combats avaient été livrés entre les tribus +fidèles et les partisans du chiaïte. L'avantage était resté à ce +dernier; il avait vu le noyau de ses adhérents se grossir de ces masses +qui suivent toujours le vainqueur. Les gens de Bellezma, les Lehiça, les +Addjana, fractions ketamiennes, quelques groupes de Sanhadja, tribu +restée jusqu'alors fidèle aux Ar'lebites, et enfin une partie des +Zouaoua, montagnards du Djerdjera, se déclarèrent pour Abou-Abd-Allah. + +Pendant que le chiaïte recueillait ces soumissions, un chef de la +fraction ketamienne des Latana, nommé Ftah-ben-Yahïa, qui s'était montré +l'adversaire déclaré du novateur, se rendit à Rakkada, dans l'espoir de +déterminer le gouverneur à entreprendre une campagne sérieuse contre les +rebelles. Au même moment, Abou-Abd-Allah s'emparait par trahison de Mila +et mettait à mort le commandant de ce poste. Le fils de ce chef, qui +avait par la fuite évité le sort de son père, vint à Kaïrouan, où il +retrouva Ftah, et tous deux redoublèrent d'efforts pour obtenir +vengeance. Cédant à leurs instances, Abou-l'Abbas se décida à envoyer +contre les Ketama un corps de troupes, sous la conduite de son fils +Abou-l'Kaoual (902). + +Abou-Abd-Allah fit marcher à la rencontre de l'ennemi un groupe de ses +adhérents, mais les troupes régulières les ayant dispersés sans peine, +il dut évacuer précipitamment la place forte de Tazrout pour se réfugier +dans son quartier-général de Guédjal, situé au milieu d'un pays coupé et +d'accès difficile[473]. + +Abou-l'Kaoual, après avoir démantelé Tazrout, essaya de relancer son +ennemi dans sa retraite, mais en s'avançant au milieu du dédale des +montagnes ketamiennes, il reconnut bientôt qu'il ne pourrait, sans +s'exposer à une perte certaine, continuer la campagne dans un tel +terrain. Les Berbères surent profiter habilement de son indécision et du +découragement qui gagnait son armée pour le harceler, surprendre les +corps isolés, et enfin le forcer à évacuer le pays. Débarrassé de ses +ennemis, le daï chiaïte s'établit, d'une façon définitive, à Guédjal, +dont il fit sa ville sainte et qu'il appela _Dar-el-Ilidjera_ (la maison +du refuge). + +[Note 473: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 513 et suiv.] + +COURT RÈGNE D'ABOU-L'ABBAS.--SON FILS ZIADET-ALLAH LUI SUCCÈDE.--La +défaite des troupes ar'lebites coincida avec le décès d'Ibrahim. + +Le prince Abou-l'Abbas ne prit officiellement le titre de gouverneur +qu'après la mort de son père. Il gouverna avec une grande modération, et +l'on put croire qu'une ère de justice allait succéder à la terreur du +règne précédent. Malheureusement il fut bientôt obligé de sévir contre +son propre fils, Ziadet-Allah, qui, se fondant sur les dispositions +prises devant Cosenza, lors du décès de son aïeul, aspirait directement +au trône. Il fut jeté dans les fers, avec un grand nombre de ses +partisans, pour prévenir un attentat qui ne devait que trop bien se +réaliser plus tard[474]. + +[Note 474: En-Nouéïri, p. 439.] + +Malgré les embarras qui l'assaillirent au début de son règne, +Abou-l'Abbas, comprenant toute la gravité des progrès des Chiaïtes, +envoya contre eux, pour la seconde fois, son autre fils Abou-l'Kaoual; +mais le jeune prince n'eut pas plus de succès dans cette campagne que +dans la précédente, et dut se contenter de s'établir dans un poste +d'observation près de Sétif[475]. + +Peu de temps après, c'est-à-dire le 27 juillet 903, le gouverneur +ar'lebite tomba, à Tunis, sous les poignards de trois de ses eunuques, +poussés à ce crime par son fils Ziadet-Allah, du fond de sa prison. +Après avoir accompli leur forfait, les assassins vinrent annoncer à +celui qui les avait gagnés que son père n'existait plus, mais le +parricide, craignant quelque piège, ne voulut pas se laisser mettre en +liberté avant d'avoir la certitude du meurtre. Les eunuques, étant donc +retournés auprès du cadavre, lui coupèrent la tête et l'apportèrent à +Ziadet-Allah, qui, devant cette preuve irrécusable, consentit à ce qu'on +brisât ses fers. Abou-l'Abbas avait montré, pendant son court séjour aux +affaires, des qualités remarquables. C'était un prince instruit et d'un +esprit élevé, digne en tout point du nom ar'lebite. + +Quant à Ziadet-Allah, qui n'avait pas craint de parvenir au trône par le +meurtre de son père, il était facile de prévoir ce que serait son règne. +Un de ses premiers actes fut d'ordonner le supplice des eunuques qui +avaient assassiné Abou-Abbas. Il fit proclamer son avènement dans les +mosquées de Tunis et envoya aux gouverneurs des provinces l'ordre de +l'annoncer officiellement. Il se livra ensuite à tous les déportements +de son caractère, qui avait la férocité de celui d'Ibrahim, sans en +avoir le courage. Vingt-neuf de ses frères et cousins furent, par son +ordre, déportés dans l'île de Korrath[476], puis mis à mort. Cela fait, +il envoya à son frère Abou-l'Kaoual, qui opérait dans le pays des +Ketama, une lettre écrite au nom de leur père, lui enjoignant de +rentrer. Le malheureux prince, ayant obtempéré à cet ordre, subit le +sort de ses parents[477]. + +[Note 475: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 514.] + +[Note 476: Vis-à-vis l'extrémité occidentale du golfe de Tunis.] + +[Note 477: En-Nouéïri, p. 440 et suiv.] + +LE MEHDI OBÉÏD-ALLAH PASSE EN MAG'REB.--Quelque temps avant les +événements que nous venons de rapporter, Mohammed-el-Habib, troisième +_imam-caché_, était mort en Orient, laissant son héritage à son fils +Obeïd-Allah. Se sentant près de sa fin, il lui avait adressé ces +paroles: «C'est toi qui es le Mehdi; après ma mort, tu dois te réfugier +dans un pays lointain où tu auras à subir de rudes épreuves[478]!» + +[Note 478: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 515. Il est à +remarquer que la fin des siècles de l'hégire est toujours favorable à +l'apparition des Medhi.] + +Pour se conformer à sa destinée, Obéïd-Allah, qui était alors âgé de +dix-neuf ans, quitta, après le décès de son père, la ville de Salemïa et +voulut d'abord se diriger vers l'Iémen. Il était accompagné de son jeune +fils, Abou-l'Kacem et de quelques serviteurs. En chemin, il apprit que +les partisans de son père en Arabie avaient presque abandonné sa +doctrine, et ne paraissaient nullement disposés à le recevoir. Il était +donc fort indécis, lorsqu'il reçut un message d'Abou-Abd-Allah, apporté +de Mag'reb par Abou-l'Abbas, frère de celui-ci, accompagné de quelques +chefs ketamiens. Le fidèle missionnaire le félicitait de son avènement, +comme imam, et l'engageait à venir le rejoindre en Afrique, où son parti +devenait de jour en jour plus puissant. + +Ces bonnes nouvelles décidèrent Obeïd-Allah à gagner l'Occident. Mais +l'annonce de l'apparition du Mehdi attendu par les Chiaïtes s'était +répandue. Le khalife, El-Moktefi, ordonna de le rechercher avec le plus +grand soin; son nom et son signalement furent adressés aux gouverneurs +des provinces les plus reculées, et ordre fut donné de le saisir partout +où on le découvrirait. + +Obéïd-Allah parvint cependant à passer en Egypte, sous l'habit d'un +marchand, car, selon l'énergique expression arabe, «les yeux étaient +aiguisés sur lui[479]». Arrêtés au Caire par le gouverneur de cette +ville, les voyageurs ne recouvrèrent leur liberté que grâce à l'habileté +de leurs réponses; ils purent alors continuer leur route, mais en +redoublant de prudence. Lorsqu'ils furent arrivés à la hauteur de +Tripoli, le mehdi garda avec lui son fils, et envoya en avant ses +compagnons et sa mère, sous la conduite d'Abou-l'Abbas, frère +d'Abou-Abd-Allah, afin d'annoncer son arrivée aux Ketama. + +La petite caravane, grossie de quelques marchands, négligea toute +précaution, et au lieu de prendre la route du sud, vint passer à +Kaïrouan. Mais les ordres donnés étaient tellement sévères, que personne +ne pouvait demeurer inaperçu. Abou-l'Abbas fut arrêté avec tout son +monde et conduit à Ziadet-Allah. Devant ce prince le daï fut +impénétrable: ni menaces, ni promesses, ne purent lui arracher son +secret. Quelqu'un de la suite ayant déclaré qu'il venait de Tripoli, le +gouverneur ar'lebite devina sans doute que le mehdi devait être dans +cette région, car il donna l'ordre de l'arrêter[480]. + +[Note 479: Ibn-Hammad, dont Cherbonneau a donné une traduction dans +le _Journal asiatique_ et dans la _Revue africaine_, no 72.] + +[Note 480: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 516.] + +Cette fois encore, Obéïd-Allah, prévenu à temps, put échapper par une +prompte fuite. Il gagna probablement l'intérieur et, reprenant sa marche +vers l'ouest, traversa le pays de Kastiliya, et vint passer près de +Constantine. De là il aurait pu, sans doute, se rendre chez les Ketama, +et cependant il continua sa fuite, ne voulant pas, s'il se découvrait, +sacrifier Abou-l'Abbas qui était resté entre les mains de +Ziadet-Allah[481]. Ne devait-il pas, du reste, accomplir la prophétie de +son père: «...Tu dois te réfugier dans un pays lointain, où tu subiras +de rudes épreuves!» Il fallait au mehdi des aventures extraordinaires, +et, opérer sa jonction avec Abou-Abd-Allah, c'eût été le triomphe sans +les épreuves. Il continua donc à errer en proscrit. + +[Note 481: C'est du moins l'opinion d'Ibn-el-Athir.] + +CAMPAGNES D'ABOU-ABD-ALLAH CONTRE LES AR'LEBITES. SES SUCCÈS.--Pendant +ce temps, Abou-Allah-Allah achevait de conquérir au mehdi un +empire.--Après le départ d'Abou-l'Kaoual, seul obstacle qui s'opposât à +sa marche, il réunit tous ses adhérents et vint audacieusement mettre le +siège devant Sétif. Le gouverneur de cette ville, soutenu, dit-on, par +quelques chefs ketaniens demeurés fidèles, essaya une résistance +désespérée; mais lorsque tous furent morts en combattant, la place +capitula et fut rasée par les Chiaïtes vainqueurs. + +A cette nouvelle, le prince ar'lebite envoya, contre les rebelles, un de +ses parents, nommé Ibn-Hobaïch, avec une très nombreuse armée. Ces +troupes vinrent se masser près de Constantine, où elles perdirent un +temps précieux; puis, elles s'avancèrent jusqu'à Bellezma, et, près de +cette localité, offrirent la bataille aux Ketama, qui avaient marché en +masse à leur rencontre. La victoire se déclara pour les Chiaïtes. +Ibn-Hobaïch se replia en désordre, avec les débris de son armée, à +Bar'aï, d'où il gagna ensuite Kaïrouan. + +Profitant de ses avantages, Abou-Abd-Allah se porta sur Tobna avec une +partie de son armée et divisa le reste en deux corps, qu'il envoya +opérer sur ses flancs. Tobna, puis Bellezma, tombèrent en son pouvoir. +En même temps, un de ses généraux s'emparait de la place de +Tidjist[482], et accordait à la garnison une capitulation honorable. En +revanche, le général Haroun-et-Tobni, ayant poussé une pointe audacieuse +sur les derrières des Chiaïtes, vint surprendre et brûler la place de +Dar-Melloul, près de Tobna. + +[Note 482: L'antique Tigisis (ou Ticisis), à une douzaine de lieues +au sud de Constantine.] + +En somme, la cause des Chiaïtes obtenait de constants avantages, et les +populations, attirées autant par l'appât de la nouveauté, que par la +clémence et la justice d'Abou-Abd-Allah, accouraient se ranger autour de +lui. Le gouverneur ar'lebite voyait le danger approcher, mais ses +prédécesseurs avaient négligé d'écraser l'ennemi quand il n'avait aucune +force, et maintenant il était trop tard. Les rebelles tenaient déjà les +principales places de l'ouest, et Ziadet-Allah pouvait s'attendre à les +voir paraître d'un jour à l'autre et mettre le siège devant sa capitale. +Dans cette prévision, il fit réparer les fortifications de Kaïrouan et +des places environnantes; en même temps, il vidait le trésor public pour +lever des troupes et les opposer à l'ennemi. + +En 907, le gouverneur ar'lebite se porta, avec une armée, contre les +Chiaïtes, qui opéraient sur les versants de l'Aourès. Mais, parvenu à +El-Orbos, il ne jugea pas prudent de s'avancer davantage et rentra à +Rokkada, laissant le général Ibrahim-ben-el-Ar'leb en observation avec +un corps de troupes. Ziadet-Allah fit renforcer les fortifications de +son château et, sans se préoccuper davantage du danger qui le menaçait, +il se plongea de plus en plus dans la débauche. + +Sur ces entrefaites, Abou-Abd-Allah s'empara successivement de Bar'aï et +de Mermadjenna; puis il réduisit les tribus nefzaouiennes et s'avança +jusqu'à Tifech[483], dont il reçut la soumission. Il rentra alors dans +son centre d'opérations, afin de préparer une nouvelle campagne; mais +aussitôt, le général Ibrahim, arrivant à sa suite, reprit une partie du +territoire conquis, avec Tifech. + +[Note 483: L'antique Tipaza de l'est, près de Souk-Ahras.] + +Bientôt, le daï chiaïte reparut dans l'est; laissant derrière lui +Constantine, qu'il n'osa attaquer, en raison de sa position +inexpugnable, il vint enlever la Meskiana et Tebessa. Pénétrant ensuite +en Tunisie, il réduisit la ville et le canton de Gammouda et s'avança +sur Rokkada. Mais il avait trop présumé de ses forces. Bientôt, en +effet, le général Ibrahim, accouru avec toutes ses troupes disponibles, +lui livra bataille et le mit en déroute; les Chiaïtes s'enfuirent en +désordre par tous les défilés. Abou-Abd-Allah, lui-même, ne s'arrêta +qu'à Guédjal. Cette victoire des Ar'lebites eut pour résultat de faire +rentrer momentanément sous leur domination la plupart des places +conquises par les rebelles, y compris Bar'aï. + +Mais l'échec des Chiaïtes, qui aurait pu avoir les suites les plus +graves, si leurs adversaires avaient su profiter du succès en reprenant +vigoureusement l'offensive, ne devait retarder que de bien peu de jours +la chute définitive du trône ar'lebite. Sitôt, en effet, +qu'Abou-Abd-Allah eut appris qu'Ibrahim, au lieu de le poursuivre, était +rentré dans son poste d'observation à El-Orbos, il vint mettre le siège +devant Constantine et s'empara de cette ville et du pays environnant; +puis il alla reprendre Bar'aï, et après y avoir laissé un commandant, +rentra dans son quartier de Guédjal. Ibrahim marcha alors sur Bar'aï, +mais il se heurta à un corps de douze mille Chiaïtes qui le +repoussa[484]. + +[Note 484: En-Nouéïri, p. 440-441. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 515 et +suiv. El-Kaïrouani, p. 88. Ibn-Hammad, _loc. cit._] + +LES CHIAÏTES MARCHENT SUR LA TUNISIE.--FUITE DE ZIADET-ALLAH +III.--Cependant, Abou-Abd-Allah, comprenant que le moment décisif était +arrivé, ne restait pas inactif à Guédjal. Il avait adressé un appel à +tous ses adhérents ou alliés, et s'occupait de réunir une armée +formidable. De tous côtés arrivaient les contingents: Zouaoua du +Djerdjera, Sanhadja du Mag'reb-Central, Zenata du Zab, Nefzaoua de +l'Aourès, venaient se joindre aux vieilles bandes ketamiennes. + +Au mois de mars 909[485], Abou-Abd-Allah se mit en marche, à la tête +d'une armée dont le chiffre est porté par les chroniques à deux cent +mille hommes, divisés en sept corps. Avec de telles forces, il se porta +en droite ligne sur la capitale de son ennemi. + +En vain le général Ibrahim essaya de faire tête aux Ghiaïtes; vaincu +dans plusieurs rencontres, il dut abandonner son camp et se replier sur +Kaïrouan, où se trouvait le gouverneur ar'lebite. L'armée +d'Abou-Abd-Allah s'arrêta à El-Orbos le temps nécessaire pour mettre +cette ville au pillage[486], puis pénétra comme un torrent en Tunisie. + +[Note 485: C'est par erreur qu'Ibn-Hammad donne 907.] + +[Note 486: Selon El-Bekri, les habitants réfugiés dans la mosquée +auraient été impitoyablement massacrés.] + +Dans cette circonstance solennelle, Ziadet-Allah se montra ce qu'il +avait toujours été: lâche, cruel et incapable. Lorsqu'il eut appris la +défaite de son général et qu'il fut convaincu qu'il ne pouvait résister +à la tourbe de ses ennemis, il fit courir, à Rokkada, le bruit que ses +troupes avaient remporté la victoire; puis il ordonna de mettre à mort +toutes les personnes qu'il détenait dans les cachots, et de promener +leurs têtes à Kaïrouan, au vieux château et à Rokkada, en annonçant +qu'elles provenaient des cadavres des ennemis. En même temps, il +s'empres'sa de réunir tous les objels précieux et les trésors qu'il +possédait, et se prépara à fuir avec ses courtisans et ses favorites. + +En vain, un de ses meilleurs officiers, nommé Ibn-es-Saïr', s'efforça de +le retenir et de l'exhorter à la résistance, en lui rappelant les +exploits de ses aïeux. Le dernier des Ar'lebites ne répondit à ces +généreux efforts que par des paroles de défiance et de menace. + +Bientôt, tout fut prêt pour le départ; les plus fidèles, serviteurs +esclavons reçurent chacun une ceinture contenant mille pièces d'or; on +plaça les autres objets précieux et les femmes sur des mulets, et à la +nuit close, Ziadet-Allah sortit de Rokkada et prit la route de l'Egypte: +«A l'heure du coucher du soleil,--dit En-Noueïri,--il avait appris la +défaite de ses troupes; à celle de la prière d'_El-Acha_, (de huit à +neuf heures du soir) il était parti».--«Il prit la nuit pour monture» +dit, de son côté, Ibn-Hammad. + +Ce fut ainsi que le dernier des Ar'lebites descendit du pouvoir. La +population de Rokkada l'accompagna pendant quelque temps, à la lueur des +flambeaux; un certain nombre d'habitants suivit même sa fortune. + +ABOU-ABD-ALLAH PREND POSSESSION DE LA TUNISIE.--Aussitôt que la nouvelle +de la fuite du gouverneur fut connue à Kaïrouan, le peuple se porta en +foule à Rokkada et mit le palais au pillage. En même temps arrivait le +général Ibrahim, ramenant les débris de ses troupes qui achevèrent de se +débander, en apprenant la fuite de Ziadet-Allah. Malgré l'état désespéré +des affaires, Ibrahim voulut tenter un dernier effort. S'étant rendu au +Divan, à la tête de partisans dévoués, il se fit proclamer gouverneur et +adressa à la population des paroles pleines de cœur pour l'engager à la +résistance. Mais la terreur des règnes précédents avaient éteint tout +sentiment d'honneur chez ce peuple opprimé; après avoir d'abord obtenu +l'adhésion de la foule, le général la vit bientôt se tourner contre lui +et dut, pour sauver sa vie, s'ouvrir un passage à la pointe de son épée. +Il partit alors avec ses compagnons sur les traces de Ziadet-Allah. + +Sur ces entrefaites, l'avant-garde des Chiaïtes, commandée par +Arouba-ben-Youçof et El-Haçen-ben-bou-Khanzir, chefs ketamiens, apparut +sous les murs de Rokkada. Il ne fallut rien moins que la terreur +inspirée par les farouches berbères, pour faire cesser le pillage qui +durait depuis huit jours. + +Peu après, dans le mois d'avril 909, Abou-Abd-Allah fit son entrée +triomphale dans cette place. Il était précédé d'un crieur psalmodiant +ces versets du Koran[487]: «C'est lui qui a chassé les infidèles de sa +maison.... Combien de jardins et de fontaines abandonnées!» etc. + +[Note 487: Sourate de la fumée.] + +Les gens de Kaïrouan lui avaient envoyé une députation des citoyens les +plus honorables, pour lui olfrir leur soumission et lui demander l'aman; +l'avant-garde des Ghiaïtes entra donc sans coup férir dans cette ville, +mais, comme un grand nombre d'habitants s'étaient enfuis, Abou-Abd-Allah +proclama une amnistie générale, qui rassura les esprits et fit rentrer +les émigrés. Un de ses premiers soins fut de mettre en liberté son frère +Abou-l'Abbas et la mère du mehdi qui, jusqu'alors, étaient restés en +prison. S'il continua à se montrer modéré dans sa victoire, sa clémence +n'alla pas jusqu'à faire grâce aux soldats de la garde noire ar'lebite. +Tous ceux qu'on put arrêter furent impitoyablement mis à mort. + +Les adhérents du gouverneur déchu étaient venus se grouper autour de lui +à Tripoli. Ibrahim, qui l'avait également rejoint, dut aussitôt prendre +la fuite pour éviter le supplice que Ziadet-Allah voulait lui infliger, +comme coupable de tentative d'usurpation du pouvoir. Après avoir passé à +Tripoli dix-sept jours, pendant lesquels il fit trancher la tête +d'Ibn-es-Saïr, le ministre qui avait commis le crime de tenter d'arrêter +sa fuite, le gouverneur se remit en route. Parvenu au Caire, il écrivit +au khalife El-Moktader-b'Illah, en sollicitant une entrevue. Pour toute +réponse, il reçut l'ordre de se rendre à Rakka, en Syrie, et d'y +attendre ses instructions. Quelque temps après, il obtint l'autorisation +de rentrer en Egypte, et il y acheva misérablement sa vie dans les plus +honteuses débauches. + +Ainsi finit la dynastie ar'lebite, qui avait donné à l'Afrique des +princes si remarquables. Avec elle disparaissait le dernier reste de +l'autorité arabe, imposée aux Berbères deux siècles et demi auparavant. +Le Mag'reb avait déjà repris possession de lui-même; l'Ifrikiya, à son +tour, était délivrée de la domination du khalifat, et les indigènes +allaient former maintenant de puissants empires autonomes. Ce succès +était particulièrement le triomphe de la tribu des Ketama, dont la +suprématie s'établissait sur les autres groupes de la race et sur les +restes des colonies arabes. + +Après sa rapide victoire, Abou-Abd-Allah s'occupa de l'organisation de +l'empire par lui conquis. A cet effet, il envoya dans toutes les +provinces des gouverneurs fournis par la tribu des Ketama. Il congédia +les auxiliaires, qui retournèrent chez eux chargés de butin, puis il +s'appliqua à rappeler à Kaïrouan et à Rokkada même les populations +émigrées. Établi dans le palais des princes ar'lebites, il s'entoura des +insignes du pouvoir, fit frapper des monnaies nouvelles[488] et s'occupa +de l'organisation des troupes régulières, auxquelles il donna des +étendards portant des inscriptions à la louange des Fatemides. + +Après avoir, avec autant de prudence que d'habileté, établi sur des +bases solides le gouvernement, il songea à faire profiter de ses +conquêtes celui pour lequel il avait travaillé, son maître, le mehdi +Obéïd-Allah. + +[Note 488: Ces monnaies portaient les inscriptions suivantes: d'un côté +[arabe: (_la preuve de Dieu_)] et de l'autre [arabe: (_que les ennemis +de Dieu soient dispersés!_)]] + +LES CHIAÏTES VONT DÉLIVRER LE MEHDI À SIDJILMASSA.--Tandis que le nom du +nouveau souverain de l'Afrique était proclamé dans toutes les mosquées, +celui-ci gémissait au fond d'une prison dans une oasis saharienne. + +Nous l'avons laissé près de Constantine, continuant son chemin vers le +sud-ouest, au lieu de donner la main à son daï. Il ne cessa d'errer en +proscrit, toujours accompagné de son jeune fils, et tenu, dit-on, au +courant des succès de ses partisans par des émissaires secrets. Il +arriva enfin à l'oasis de Sidjilmassa, au fond du Mag'reb. Nous savons +que ce territoire était le siège de la petite royauté des Beni-Midrar, +exerçant leur autorité sur les tribus miknaciennes du haut Moulouïa. + +Bien que ces Berbères fussent des kharedjites-sofrites, très fervents, +ils reconnaissaient la souveraineté du khalife abbasside. Le prince +régnant, El-Içâa, avait reçu de Bagdad l'ordre de saisir le mehdi, s'il +pénétrait dans ses états. Les deux voyageurs lui ayant été signalés, il +devina leur caractère et les fit arrêter. Ainsi, après avoir échappé +pendant sept années, à travers deux continents, aux poursuites de ses +ennemis, Obeïd-Allah trouvait la captivité dans une oasis de l'extrême +sud du Mag'reb, à plus de douze cents lieues de son point de départ; +c'était la continuation des épreuves annoncées par son père[489]. + +[Note 489: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263, t. II, p. 520. Ibn-Hammad, +_loc. cit.,_ El-Kaïrouani, p. 89 et suivantes.] + +Aussitôt qu'Abou-Abd-Allah eut affermi l'organisation du nouvel empire, +il se prépara à aller délivrer son maître. Ayant réuni une armée «dont +le nombre inondait la terre» selon l'expression d'Ibn-Hammad, il laissa +à Kaïrouan son frère Abou-l'Abbas, assisté du chef ketamien +Abou-Zaki-Temmam, puis il se mit en route vers l'ouest (juin 909). Les +populations zenètes que les Chiaïtes rencontrèrent sur leur passage se +retirèrent devant eux ou offrirent leur soumission et, enfin, l'armée +parvint sous les murs de Sidjilmassa. Abou-Abd-Allah ayant envoyé à +El-Içâa un message pour l'engager à éviter les chances d'un combat, en +rendant les prisonniers, le prince midraride, pour toute réponse, fit +mettre à mort les parlementaires. + +Après cette infructueuse tentative, on en vint aux mains, non loin de la +ville, car les Miknaça, sous la conduite de leur roi, avaient bravement +marché à la rencontre de leurs ennemis. Dès les premiers engagements, le +succès se déclara pour les Chiaïtes; les troupes d'El-Içâa furent +taillées en pièces, et ce prince dut prendre la fuite, suivi seulement +de quelques serviteurs. Le lendemain de la bataille, les principaux +habitants de la ville vinrent au camp des assiégeants implorer leur +clémence et leur offrir de les mener à la prison où était détenu le +mehdi. + +Abou-Abd-Allah se réserva le soin de mettre en liberté les prisonniers. +Il les revêtit d'habits somptueux, les fit monter sur des chevaux de +parade et salua Obéïd-Allah du titre d'_imam_. Puis il le conduisit au +camp, en marchant à pied devant lui, et pendant le chemin il s'écriait, +en versant des larmes de joie: «_Voici votre imam, voici votre +seigneur!_» C'était, pour le mehdi, le triomphe après les épreuves. + +Les troupes ketamiennes ne tardèrent pas à se saisir d'El-Içâa qui fut +mis à mort. Sidjilmassa avait été livrée au pillage et incendiée[490]. + +[Note 490: Notre récit, dans les pages qui précèdent, s'éloigne, sur +un grand nombre de points, de celui de Fournel (_Berbers_, t. II, de la +page 30 à la page 98) qui s'appuie, pour ainsi dire exclusivement, sur +le texte du Baïan. Les données d'Ibn-Khaldoun et d'En-Nouéïri sont +presque toujours écartées par cet auteur, qui, en outre, paraît ne pas +avoir connu le texte si intéressant d'Ibn-Hammad.] + +RETOUR DU MEHDI OBÉÏD-ALLAH EN TUNISIE.--FONDATION DE L'EMPIRE +OBÉÏDITE.--Après un repos de quarante jours, à Sidjilmassa, l'armée +reçut l'ordre du retour. En quittant la ville, le mehdi y laissa, comme +gouverneur, le ketamien Ibrahim-ben-R'âleb, avec un corps de Chiaïtes. A +son retour, l'armée passa par Guédjal. Le fidèle Abou-Abd-Allah remit +alors à son maître les trésors qu'il avait amassés dans cette place, et +qui provenaient du butin des précédentes campagnes. Tout avait été +religieusement conservé, pour que le mehdi en opérât lui-même le +partage. + +Dans le mois de décembre 909, ou au commencement de janvier 910, +Obéïd-Allah, suivi de son fils Abou-l'Kacem, fit son entrée à Rokkada. +Quelques jours après, il reçut, dans une séance d'inauguration +solennelle, le serment des habitants de Kaïrouan. En attendant qu'il eût +bâti une ville pour lui servir de résidence royale[491], Obéïd-Allah +s'établit dans le palais du Rokkada. Il prit alors officiellement le +titre de mehdi et fit frapper des monnaies où ce nom était inscrit. + +Son empire se composait de la plus grande partie du Mag'reb central, de +toute l'Ifrikiya et de la Sicile. Vingt années à peine avaient suffi +pour arracher aux Ar'lebites cet immense territoire; mais, en raison +même de la rapidité de cette conquête, la fidélité des populations +n'était rien moins que bien établie et, en mains endroits, l'autorité +chiaïte n'était pas officiellement reconnue. C'est pourquoi le mehdi +envoya, dans toutes les provinces, des agents ketamiens chargés de +sommer les populations de faire acte d'adhésion au nouveau souverain. +Grâce à ces mesures et à la sévérité déployée dans leur application, car +tout opposant était mis à mort, l'ordre fut rétabli et le fonctionnement +de l'administration assuré. Ainsi se trouva accomplie une prédiction +colportée par les Fatemides et annonçant, pour la fin du IIIe siècle de +l'hégire, la chute de la domination arabe dans l'Ouest: «Le soleil se +lèvera à l'Occident», tel était le texte ambigu de cette prédiction, +qu'on faisait remonter à Mahomet[492]. + +[Note 491: El-Mehdia (voir plus loin).] + +[Note 492: Carette, _Migrations des tribus algériennes_, p. 386, +citant d'Herbelot.] + +Pour trancher complètement avec le régime tombé, les anciennes places, +fortes, sièges des commandants ar'lebites, furent rasées, et les préfets +fatemides s'établirent dans d'autres localités, élevées au rang de +chefs-lieux. + +La tribu des Ketama fut comblée de faveurs; elle fournit les premiers +officiers du gouvernement et les généraux pour les postes importants. +C'est en s'appuyant sur un mouvement religieux que la cause +d'Obéïd-Allah avait réussi. Les Berbères, adoptant la nouvelle secte, en +avaient fait un signe de ralliement pour chasser l'étranger. + +C'est ce qui s'était passé, deux siècles auparavant, à l'égard du +kharedjisme. Malgré la persécution dont il avait été l'objet, ce schisme +possédait encore beaucoup d'adhérents, et nous n'allons pas tarder à +voir s'engager une lutte suprême entre la doctrine fatemide et l'hérésie +kharedjite, au grand détriment de la vieille race berbère. + + APPENDICE + + CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES + + Ibrahim-ben-El-Ar'leb........ 800 + Abou-l'Abbas-Abd-Allah....... 812 + Ziadet-Allah I............... 817 + Abou-Eikal-el-Ar'leb......... 838 + Abou-l'Abbas-Mohammed........ 841 + Abou-Ibrahim-Ahmed........... 856 + Ziadet-Allah II.............. 863 + Abou-el-R'aranik............. 864 + Ibrahim II ben-Ahmed......... 875 + Abou-Abd-Allah............... 902 + Ziadet-Allah III............. 903 + Chute de Ziadet-Allah III.... 909 + + + + +CHAPITRE IX + +L'AFRIQUE SOUS LES FATEMIDES +910-934 + + +Situation du Mag'reb en 910.--Conquêtes des Fatemides dans le Mag'reb +central; chute des Rostemides.--Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et +écrase les germes de rébellion.--Événements de Sicile.--Événements +d'Espagne.--Révoltes contre Obeïd-Allah.--Fondation d'El-Mehdia par +Obeïd-Allah.--Expédition des Fatemides en Egypte, son +insuccès.--L'autorité du mehdi est rétablie en Sicile.--Première +campagne de Messala en Mag'reb pour les Fatemides.--Nouvelle expédition +fatemide contre l'Egypte.--Conquêtes de Messala en Mag'reb.--Expéditions +fatemides en Sicile, en Tripolitaine et en Egypte.--Succès des +Mag'raoua; mort de Messala.--El-Hassan relève à Fès le trône edriside; +sa mort.--Expédition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.--Succès +d'Ibn-Abou-l'Afia.--Mouça se prononce pour les Oméïades; il est vaincu +par les troupes fatemides.--Mort d'Obeïd-Allah, le mehdi.--Expéditions +fatemides en Italie. + + +SITUATION DU MAG'REB EN 910.--Au moment où le triomphe des Fatemides va +faire entrer l'histoire de l'Afrique dans une nouvelle phase, il est +opportun de jeter un coup d'œil général sur l'état du pays et de passer +en revue les événements survenus en Mag'reb; car le récit des +révolutions dont l'Ifrikiya a été le théâtre nous en a forcément +détournés. + +A Fès, Yahïa-ben-Kacem-ben-Edris continua de régner paisiblement +jusqu'en l'année 904. La guerre ayant alors éclaté entre lui et son +neveu Yahïa-ben-Edris-ben-Omar, souverain du Rif, il périt dans un +combat livré contre lui par Rebïa-ben-Sliman, général de son adversaire. +A la suite de cette victoire, Yahïa-ben-Edris s'empara de l'autorité +dans le Mag'reb et fit briller d'un dernier éclat le trône de Fès[493]. + +[Note 493: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566, 567. Le Kartas, p. 106. +El-Bekri, trad. article _Idricides_.] + +La grande tribu des Miknaça avait profité, dans ces dernières années, de +l'affaiblissement de la dynastie edriside et se préparait à s'élever sur +ses débris. Sous la conduite de leur chef, Messala-ben-Habbous, ces +Berbères avaient soumis à leur autorité tout le territoire compris entre +Teçoul, Taza et Lokaï, c'est-à-dire, la frontière orientale du Mag'reb +extrême. Le reste de la tribu était à Sidjilmassa, où la royauté qu'elle +y avait fondée venait d'être renversée par les Chiaïtes[494]. + +Dans le Mag'reb central, les Beni-Ifrene conservaient encore l'autorité +sur Tlemcen et les plaines situées à l'est de cette ville. Auprès d'eux +étaient leurs frères les Mag'raoua, dont la puissance avait grandement +augmenté et qui étendaient leur autorité dans les régions sahariennes et +sur les plaines du nord. Leur chef, Mohammed-ben-Khazer était un +guerrier redoutable que nous allons voir entrer en scène[495]. + +Les souverains oméïades d'Espagne cherchaient à établir leur influence +sur le littoral du Mag'reb central. Vers 902, ils y envoyèrent une +expédition. Les généraux Mohammed-ben-Bou-Aoun et Ibn-Abdoun, qui la +commandaient, conclurent avec les Beni-Mesguen, fraction des Azdadja, un +traité par lequel ceux-ci livrèrent un territoire, où ils fondèrent la +ville d'Oran[496]. Ce fut la première colonie oméïade en Mag'reb. + +Enfin, à Tiharet, régnait encore la dynastie des Rostemides, mais fort +affaiblie et cherchant, dans l'alliance des souverains espagnols, un +secours capable de la protéger contre les ennemis qui +l'entouraient[497]. + +[Note 494: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263.] + +[Note 495: _Ibid._, t. III, p. 198, 229.] + +[Note 496: _Ibid._, t. I, p. 283.] + +[Note 497: _Ibid._, t. I, p. 243.] + +CONQUÊTE DES FATEMIDES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--CHUTE DES +ROSTEMIDES.--Lors du retour de l'armée chiaïte, après la délivrance du +mehdi, un corps d'armée avait été laissé dans le Mag'reb central, sous +le commandement du ketamien Arouba-ben-Youçof. Ce général ayant attaqué +Yakthan, souverain de Tiharet, s'empara de cette ville et fit mettre à +mort le prince Rostemide. Ainsi s'éteignait cette petite dynastie. En +même temps, Tiharet cessa d'être le centre du kharedjisme eïbadite; les +sectaires de ce schisme, poursuivis sans relâche par les Fatemides, +durent émigrer vers le sud et chercher un refuge dans la vallée de +l'Oued-Rir', en plein désert (910). Ils paraissent avoir été accueillis +par les Beni-Mezab qui adoptèrent leurs doctrines. + +Arouba combattit ensuite les tribus voisines, et les força à la +soumission et à la conversion; puis il alla réduire une révolte qui +avait éclaté dans le pays des Ketama, sous l'inspiration de quelques +mécontents. + +Douas-ben-Soulat, officier ketamien, laissé comme gouverneur à Tiharet, +entra alors en relations avec les Beni-Mesguen, des environs d'Oran. +Ceux-ci, ayant rompu avec les Oméïades, lui offrirent de lui livrer +cette ville. Leurs propositions furent accueillies avec faveur et, peu +après, les troupes fatemides s'emparaient d'Oran. Mohammed-ben-bou-Aoun, +qui avait contribué à leur succès, en fut nommé gouverneur (910). + +Il est assez difficile, au milieu de la confusion qui règne à ce sujet +dans les chroniques arabes, de dire si cette expédition fut conduite par +Douas ou par Arouba. Toujours est-il que le général du mehdi étendit +l'autorité de son maître sur les tribus des Matmata, Louata, Lemaia et +Azdadja de la province d'Oran. Peut-être même entrait-il, dès lors, en +relations avec Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui devait être +avant peu un des principaux auxiliaires des Fatemides dans le Mag'reb. + +Vers le même temps, les habitants de Sidjilmassa se révoltaient contre +les Fatemides et massacraient leur gouverneur, Ibrahim, ainsi que toute +sa garde de Ketama. + +LE MEHDI FAIT PÉRIR ABOU-ABD-ALLAH ET ÉCRASE LES GERMES DE +RÉBELLION.--Cependant un grave dissentiment s'était élevé entre le mehdi +et son fidèle serviteur Abou-Abd-Allah. Ce dernier, cédant, dit-on, à +l'influence de son frère, Abou-l'Abbas, avait voulu s'appuyer sur les +services rendus, pour conserver une grande influence dans la direction +des affaires. Mais Obéïd-Allah n'entendait nullement partager son +autorité avec qui que ce fût. Irrité de voir ses avis brutalement +repoussés, Abou-Abd-Allah montra d'abord une grande froideur vis-à-vis +de son maître; puis il se mit, avec plusieurs de ses chefs, à conspirer +sourdement contre lui. Ces mécontents répandirent le bruit que le mehdi +n'était pas l'instrument de la volonté divine, l'être surnaturel, dont +le caractère devait se révéler aux humains par des miracles. «Nous nous +sommes trompés à son sujet,--disaient-ils,--car, il devrait avoir des +_signes_ pour se faire reconnaître; le vrai Imam doit faire des miracles +et imprimer son sceau dans la pierre, comme d'autres le feraient dans la +cire[498]». + +[Note 498: Ibn-Hammad, _loc. cit._] + +Ils l'accusaient en outre d'avoir gardé pour lui seul les trésors de +Guédjal. La plupart des chefs ketamiens, qui avaient toute confiance en +Abou-Abd-Allah, prêtèrent l'oreille à ces discours et chargèrent leur +grand cheikh de faire des remontrances à Obéïd-Allah lui-même. + +Le danger était pressant pour le mehdi, puisque ses adhérents +commençaient à s'apercevoir que celui qu'ils avaient soutenu comme un +être surnaturel n'était qu'un homme comme eux. Obeïd-Allah comprit que +sa seule porte de salut était l'énergie, qui impose toujours aux masses, +et, pour toute réponse, il fit mettre à mort le grand cheikh des Ketama. +Afin d'achever d'anéantir la conspiration, il envoya les principaux +chefs occuper des commandements éloignés, de sorte qu'ils se trouvèrent +dispersés et sans force, avant d'avoir eu le temps d'agir. Les plus +compromis furent tués au loin et sans bruit par des émissaires dévoués. +L'auteur de la conspiration restait à punir; le medhi, étouffant tout +sentiment de reconnaissance, n'hésita pas à sacrifier à sa sécurité +l'homme auquel il devait le pouvoir. + +Dans le mois de janvier 911, Abou-Abd-Allah se promenait avec son frère +Abou-l'Abbas, dans le jardin du palais, lorsque deux autres frères, +Arouba et Hobacha, enfants de Youçof, sortirent des massifs et se +précipitèrent sur eux. Abou-l'Abbas fut frappé le premier. En vain +Abou-Abd-Allah essaya d'imposer son autorité aux deux chefs qui avaient +été autrefois ses lieutenants: «Celui auquel tu nous a ordonné d'obéir +nous commande de te tuer[499]», répondirent-ils, et Abou-Abd-Allah tomba +percé de coups sur le cadavre de son frère. + +Obéïd-Allah fit enterrer avec honneur les deux frères: il présida +lui-même au lavage de leurs corps; puis, après la récitation des +prières, il dit à haute voix en s'adressant au cadavre d'Abou-Abd-Allah: +«Que Dieu te pardonne et qu'il te récompense dans l'autre vie, car tu as +travaillé pour moi avec un grand zèle!»--Se tournant ensuite vers +Abou-l'Abbas: Quant à toi,--dit-il,--qu'il ne t'accorde aucune pitié, +car tu es cause des égarements de ton frère; c'est toi qui l'as conduit +aux abreuvoirs du trépas!» + +Les deux victimes furent enterrées au lieu même où elles étaient tombées +sous le poignard des assassins[500]. Quant à ceux-ci, l'un d'eux, +Hobacha, fut nommé gouverneur de Barka et de la région de l'est; +l'autre, Arouba, reçut le commandement de Bar'aï et de la frontière +sud-ouest. Des troubles partiels chez les Ketama suivirent ces +exécutions, mais ils furent promptement étouffés dans le sang de leurs +promoteurs. Grâce à ces mesures énergiques, le pouvoir d'Obéïd-Allah, +loin de ressentir aucune atteinte, se renforça de tout l'effet produit +par l'écrasement de ceux qui avaient voulu le renverser. + +[Note 499: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 522.] + +[Note 500: Ibn-Hammad, _loc. cit._] + +ÉVÉNEMENTS DE SICILE.--Pendant le cours des luttes qui avaient amené la +chute de la dynastie ar'lebite, l'anarchie, ainsi qu'on peut le prévoir, +avait divisé les Musulmans de Sicile. Les chrétiens en profitèrent pour +se fortifier au Val-Demone. Un certain nombre d'Arabes nobles, émigrés +d'Afrique, relevèrent un peu la situation de la colonie, et cherchèrent +à proclamer l'indépendance de la Sicile, au nom des Ar'lebites. Mais, +aussitôt que le mehdi eût assuré son pouvoir, il envoya dans l'île un de +ses principaux officiers, le ketamien Hassan-ben-Koléïb, surnommé +Ben-bou-Khanzir. + +Débarqué en 910, le nouveau gouverneur fit proclamer partout le nom du +mehdi, et imposa aux Cadis l'obligation d'abandonner le rite sonnite, +pour rendre la justice selon la doctrine fatemide. Puis, il fit une +heureuse expédition au Yal-Demone et répandit partout la terreur de son +nom. Mais bientôt son extrême cruauté indisposa contre lui ses plus +fidèles adhérents, qui l'arrêtèrent par surprise et l'expédièrent au +mehdi. Il fut remplacé par Ali-ben-Omar-el-Beloui (912)[501]. + +[Note 501: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 521. Amari, _Musulmans de +Sicile_, t. II, p. 141 et suiv.] + +ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--Nous avons vu précédemment que le khalife +Abd-Allah était arrivé, au commencement du Xe siècle, après de longues +années de lutte, à rétablir l'autorité oméïade en Espagne et à tenir en +respect les petites royautés, qui se formaient de toute part. Le succès +continua à couronner ses efforts, surtout dans le midi: «En 903, son +armée prit Jaën; en 905, elle gagna la bataille du Guadalballou, sur +Ibn-Hafçoun et Ibn-Mastana; en 906, elle enleva Cañete, aux +Beni-el-Khali; en 907, elle força Archidona à payer tribut; en 910, elle +prit Baeza, et l'année suivante, les habitants d'Iznajar se révoltèrent +contre leur seigneur et envoyèrent sa tête au sultan. Même dans le nord +il y avait une amélioration notable[502].» + +[Note 502: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 318, citant +Ibn-Haïan.] + +Sur ces entrefaites, Abd-Allah cessa de vivre (15 octobre 912), après un +règne de vingt-quatre ans. + +Abd-er-Rahman III, son petit-fils, lui succéda. C'était un jeune homme +de vingt-deux ans et, si l'on put craindre d'abord, qu'en raison de sa +jeunesse, il ne fût pas à la hauteur de sa mission, il ne tarda pas à +démontrer lui-même, que pour le courage et l'habileté politique, il ne +le cédait à personne. + +Attaquant résolument ce qui restait de chefs rebelles, il en contraignit +une partie à la soumission. Mais Ibn-Hafçoun, qui se faisait appeler +Samuel, depuis sa conversion, maintenait ferme à Bobastro le drapeau de +l'indépendance nationale et du christianisme. + +Les Berbères de Mag'reb, particulièrement de la province de Tanger, +prenaient part à ces luttes comme mercenaires. S'étant mis à la tête de +l'armée, Abd-er-Rahman parcourut en maître les provinces d'Elvira et de +Jaën, recevant partout des soumissions, et brisant les résistances qu'il +rencontrait. Il se présenta enfin devant Séville, dont les notables lui +ouvrirent les portes (décembre 913)[503]. + +Les années suivantes furent non moins favorables, et, en 917, +Ibn-Hafçoun rendait le dernier soupir. L'unité de l'empire oméïade se +trouvait rétablie et un grand règne allait commencer. + +[Note 503: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 325 et suiv.] + +RÉVOLTES CONTRE OBÉÏD-ALLAH.--En Ifrikiya, le nouvel empire, à peine +assis, était ébranlé par les révoltes indigènes; mais l'énergie du mehdi +suffisait à tout. Ce fut d'abord dans la région de Tripoli, que les +Houara et Louata prirent les armes. Les généraux obéïdites étouffèrent +dans le sang cette sédition; on dit que les têtes des promoteurs furent +expédiées à Kaïrouan et exposées sur les remparts. + +Dans l'ouest, Mohammed-ben-Khazer avait entraîné ses Zenètes à l'attaque +de Tiharet, s'était emparé de cette ville et avait contraint le +gouverneur, Douas, à chercher un refuge dans le vieux Tiharet. Une armée +nombreuse, envoyée par le mehdi, délogea les Zenètes de leur nouvelle +conquête, les poursuivit et en fit un grand carnage. Il est probable que +Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui, nous l'avons vu, avait déjà +contracté alliance avec les Obéïdites, les aida à écraser les Zenètes, +car Messala reçut, comme récompense, le commandement de Tiharet et la +mission de protéger la frontière occidentale. + +Les Ketama avaient été douloureusement frappés par la mise à mort +d'Abou-Abd-Allah; de son côté, le mehdi, craignant les effets de leur +rancune, leur avait retiré sa confiance. Les habitants de Kaïrouan +détestaient ces sauvages étrangers, dont l'insolence était sans bornes. + +La situation devenait critique pour eux. Dans le mois d'avril 912, la +population de Kaïrouan, saisissant un prétexte, se jeta sur eux et en +fit un véritable massacre. Plus de mille cadavres de Ketama jonchèrent, +paraît-il, les rues et l'on s'empressa de les faire disparaître en les +jetant dans les égoûts. + +En apprenant la façon dont leurs contribules étaient traités en +Ifrikiya, les Ketama se mirent en révolte ouverte, placèrent à leur tête +un des leurs, auquel ils donnèrent le titre de mehdi, et envahirent le +Zab. La situation était grave. Obéïd-Allah fit marcher contre les +rebelles son fils Abou-l'Kassem, avec les meilleures troupes; mais il +fallut une campagne de près d'un an pour les réduire. Le faux mehdi, +ayant été pris, fut ramené à Kaïrouan et exécuté à Rokkada, après avoir +été promené, revêtu d'un accoutrement ridicule, sur un chameau[504]. + +Pendant que le Mag'reb était le théâtre de la révolte ketàmienne, les +gens de Tripoli, imitant ceux de Kaïrouan, massacraient les Ketama, +chassaient leur gouverneur et se déclaraient indépendants. Le mehdi +envoya d'abord sa flotte qui réussit à surprendre, dans le port de +Tripoli, les navires des révoltés et les détruisit. On investit ensuite +la ville par terre, et, après quelques mois de blocus, les Tripolitains, +qui avaient souffert les horreurs de la famine, se décidèrent à se +rendre à Abou-l'Kassem. Selon Ibn-Khaldoun, les habitants furent +massacrés et la ville livrée au pillage; une forte contribution de +guerre fut frappée sur les survivants[505]. + +[Note 504: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 523-524. _Arib_, in Nicholson, +apud Fournel, _Berbers_, t. II, p. 111.] + +[Note 505: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524.] + +FONDATION D'EL-MEHDIA PAR OBEID-ALLAH.--C'est probablement vers cette +époque qu'Obeïd-Allah, après avoir visité le littoral, depuis Tunis et +Karthage jusqu'à la petite Syrte, arrêta son choix sur une petite +presqu'île, située à soixante milles de Kaïrouan, et nommée par les +indigènes El-Hamma, ou Djeziret-el-Far. Une mince langue de terre la +reliait au rivage, du côté de l'ouest. Les ruines de l'antique Africa +couvraient cet emplacement, que le mehdi choisit pour y construire sa +capitale. + +La presqu'île avait, disent les auteurs arabes, «la forme d'une main +avec son poignet.» De solides fortifications établies sur l'isthme ne +laissaient qu'une seule entrée, qu'on ferma au moyen d'une porte de fer. +Dans ce vaste enclos, Obeïd-Allah fit construire des palais pour lui et +des logements pour ses soldats. Des citernes et des silos y furent +creusés, et des travaux exécutés afin de rendre plus sûr le port +naturel; il pouvait, dit-on, contenir cent galères. + +En face, sur la terre ferme, se fonda le faubourg de Zouïla, où le +peuple et les marchands vinrent s'établir[506]. + +[Note 506: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 325. El-Bekri, +passim. El-Kaïrouani, p. 95.] + +EXPÉDITION DES FATEMIDES EN EGYPTE, SON INSUCCÈS.--Si Obeïd-Allah +cherchait à se faire un refuge inexpugnable en Ifrikiya, c'est qu'il +sentait son trône encore bien vacillant; de tous côtés, les têtes +fermentaient. En Sicile, après quelque temps d'anarchie, l'esprit de +résistance s'était réveillé, et les Musulmans avaient placé à leur tête +le chef ar'lebite Ahmed-ben-Korhob, dont le premier acte avait été de +retrancher de la khotba (prône) le nom du mehdi et de proclamer +l'autorité du khalife abasside, El-Moktader; sa soumission fut +accueillie, en Orient, avec faveur et il reçut les emblèmes du +commandement: «Drapeaux et robes noirs, colliers et bracelets[507].» + +Obeïd-Allah, du reste, considérait son séjour en Ifrikiya comme une +simple station. C'est vers l'Orient qu'il tournait ses regards et il +n'aspirait qu'à se transporter sur un autre théâtre. La première étape +devait être l'Egypte et il en décida audacieusement la conquête. Ayant +réuni une armée nombreuse de Ketama, il en donna le commandement à son +fils Abou-l'Kassem et le lança vers l'est. Le jeune prince traversa +facilement la Tripolitaine et fit rentrer dans l'obéissance le pays de +Barka. De là, il marcha directement sur Alexandrie et commença le siège +de cette ville. En même temps, une flotte de deux cents navires, sous le +commandement de Hobacha, venait la bloquer par mer (914). Après s'être +emparés d'Alexandrie, Abou-l'Kassem et Hobacha s'avancèrent dans +l'intérieur, envahirent la province de Faïoum et marchèrent sur le vieux +Caire. + +Mais le gouverneur de l'Egypte, Tikine-el-Khezari, ayant reçu du khalife +un renfort important, commandé par l'eunuque Mounês, qu'on appelait _le +maître de la victoire_, marcha contre les envahisseurs, les battit dans +plusieurs combats et les força à la retraite. Abou-l'Kassem dut +abandonner tout le pays conquis dans sa brillante campagne et se +réfugier à Barka. + +La flotte du mehdi venait à peine de rentrer d'Orient et se trouvait +dans le port de Lamta[508], lorsque les vaissaux siciliens, lancés par +Ibn-Korhob, vinrent audacieusement l'attaquer. Mohammed, fils +d'Ibn-Korhob, qui commandait l'expédition, dispersa ou coula les navires +chiaïtes; puis, ayant opéré son débarquement, mit en déroute les troupes +envoyées contre lui de Rakkada. Marchant ensuite sur Sfaks, il mit cette +ville au pillage et, enfin, se présenta devant Tripoli, où il trouva +Abou-l'Kassem, revenant d'Egypte avec les débris de ses troupes. Il se +décida alors à se rembarquer et rentra en Sicile chargé de butin. + +[Note 507: Amari, _Musulm._, t. II, p. 149.] + +[Note 508: L'antique Leptis parva, dans le golfe de Monastir.] + +Les insuccès militaires ont toujours pour résultat de provoquer la +suspicion contre les généraux malheureux. A son retour, Hobacha fut jeté +en prison; son frère, craignant le même sort, prit la fuite et essaya de +gagner le pays des Ketama, pour le soulever à son profit; mais il fut +arrêté et livré à Obéïd-Allah, qui fit trancher la tête aux deux +frères[509]. + +[Note 509: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524 et suiv. El-Kaïrouani, p. +95-96. Ibn-Hammad, passim.] + +L'AUTORITÉ DU MEHDI EST RÉTABLIE EN SICILE.--En Sicile, Ibn-Korhob avait +à combattre l'indiscipline des Berbères, des Arabes, des légistes, des +nobles et des intrigants de toute sorte, qui ne cessaient de lutter les +uns contre les autres. Le succès de l'expédition de son fils Mohammed +n'avait fait qu'exciter la cupidité des Musulmans; aussi Ibn-Korhob +dut-il céder à leurs instances et organiser une razia sur la terre +ferme. Débarquée en Calabre, l'armée expéditionnaire ravagea une partie +de cette province. Mais une tempête détruisit la flotte, et les +Musulmans qui échappèrent au naufrage regagnèrent comme ils purent +l'île. Ne possédant plus de navires, Ibn-Korhob ne put résister aux +attaques constantes des vaisseaux du mehdi. + +Sur ces entrefaites, l'impératrice Zoé, régente pendant la minorité de +son fils, prescrivait à son lieutenant, en Calabre, de faire la paix +avec les Musulmans, car elle craignait l'attaque des Bulgares et avait +besoin de toutes ses forces. Un traité fut alors conclu, par lequel les +Byzantins s'engagèrent à verser à l'émir de Sicile un tribut annuel de +vingt-deux mille pièces d'or (fin 915)[510]. + +Bientôt, une nouvelle révolte ayant éclaté en Sicile, Ibn-Korhob se +démit du pouvoir et voulut se réfugier en Espagne (juillet 916); mais +les révoltés assaillirent son vaisseau et, s'étant emparés de l'émir, +l'envoyèrent au mehdi: «Qui t'a poussé,--lui dit ce prince,--à +méconnaître les droits sacrés de la maison d'Ali, en te révoltant contre +nous?»--«Les Siciliens,--répondit le prisonnier,--m'ont élevé au pouvoir +malgré moi et, malgré moi, m'en ont fait descendre.» Le souverain +fatemide l'envoya au supplice[511]. + +Abou-Saïd-Moussa, dit Ed-D'aïf, fut chargé par le mehdi de prendre le +commandement en Sicile. Ce général éteignit dans leur germe toutes les +révoltes et déploya une grande sévérité: s'étant rendu maître de +Palerme, le 12 mars 917, il fit un massacre général de la population. +Enfin, une amnistie fut proclamée, au nom du chef de l'empire obéïdite, +et Abou-Saïd rentra à Kaïrouan, en laissant dans l'île, comme +gouverneur, Saïd-ben-Aced avec des forces ketamiennes[512]. + +[Note 510: Amari, t. II, p. 153.] + +[Note 511: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 526.] + +[Note 512: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. III, p. 157.] + +PREMIÈRE CAMPAGNE DE MESSALA DANS LE MAG'REB POUR LES FATEMIDES.--Les +difficultés auxquelles le mehdi avait à faire face dans l'Est ne +l'empêchaient pas de tourner ses regards vers l'Occident. +Messala-ben-Habbous, préposé par lui à la garde de Tiharet, le poussait +à entreprendre des campagnes dans le Mag'reb. Sur ces entrefaites, Saïd, +le descendant de la petite royauté des Beni-Salah à Nokour, s'étant +allié aux Edrisides, et ayant refusé obéissance aux Fatemides, +Obéïd-Allah jugea que le moment d'agir était arrivé, et il donna à +Messala l'ordre de se mettre en marche. + +Le chef des Miknaça partit de Tiharet au printemps de l'année 917. Saïd +l'attendait, en avant de Nokour, dans un camp retranché, mais la clef de +la position ayant été livrée par un traître, Saïd fit transporter sa +famille et ses objets précieux dans une île voisine du port, puis, se +jetant en désespéré sur les ennemis, il tomba percé de coups. Messala +livra le camp et la ville au pillage et envoya au Mehdi la tête de +l'infortuné Saïd. Sa famille parvint à gagner l'Espagne et fut reçue +avec honneur par Abd-er-Rahman III[513]. + +[Note 513: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. +141. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 37 et suiv.] + +Pour affermir sa conquête, Messala guerroya encore pendant plusieurs +mois dans te territoire de Nokour, puis il reprit le chemin de l'est en +laissant une garnison dans cette ville. Peu de temps après, les fils de +Saïd, soutenus par les Berbères, rentrèrent en possession de leur petit +royaume, et l'un d'eux, nommé Salah, fut reconnu comme prince régnant. +Un de ses premiers actes consista à proclamer l'autorité du khalife +oméïade d'Espagne, dans cette partie du Mag'reb. Le mehdi ne se sentit +pas assez fort pour entrer en lutte contre Abd-er-Rahman. + +NOUVELLE EXPÉDITION FATEMIDE CONTRE L'EGYPTE.--Obeïd-Allah reprit, alors +ses plans de campagne en Orient. Ayant réuni une armée formidable, dont +les auteurs arabes, avec leur exagération habituelle, portent le chiffre +à cinq cent mille hommes, il en confia le commandement à son fils +Abou-l'Kassem et la lança contre l'Egypte. Au printemps de l'année 919, +cet immense rassemblement, dont les Ketama formaient l'élite, se mit en +marche. L'Egypte était alors dégarnie de troupes; aussi les Chiaïtes se +rendirent-ils facilement maîtres d'Alexandrie qu'ils livrèrent au +pillage, puis ils envahirent le Faïoum et une partie du Saïd. Le +gouverneur n'avait pas osé lutter en rase campagne; retranché à Djiza, +il ne cessait de demander des secours au khalife. Mais le but du mehdi +n'était pas seulement de conquérir cette riche contrée: c'était +l'Orient, sa patrie, qu'il convoitait, et il voulait reparaître en +vainqueur là où il avait été persécuté. Abou-l'Kassem écrivit aux +habitants de la Mekke pour les sommer de se rendre à lui. + +Cependant, la situation des Chiaïtes ne laissait pas d'être critique: +coupés de leur base d'opérations, décimés par la peste, ils attendaient +avec impatience des secours d'Ifrikiya. Le gouverneur abbasside étant +mort avait été remplacé par Takin qui avait déjà eu la gloire de +repousser la première invasion; des troupes lui avaient été envoyées et +enfin, l'eunuque nègre Mounès, rentré en grâce près de son souverain, se +préparait à accourir pour jeter son épée dans la balance. + +Sur ces entrefaites, une flotte de 80 vaisseaux, envoyée par le mehdi au +secours de son fils, arriva en Egypte; mais les navires abbassides +lancés contre elle par Monnès réussirent à l'incendier à Rosette. En +920, Mounès arriva avec les troupes de l'Irak et, dès lors, la face des +choses changea; Abou-l'Kassem se vit enlever une à une toutes ses +conquêtes et, en 921, il dut reprendre la route de l'Ifrikiya. Cette +retraite, bien qu'effectué en assez bon ordre, fut désastreuse; dans le +mois de novembre, le prince obéïdite rentra à Kaïrouan, ne ramenant, +dit-on, qu'une quinzaine de mille hommes, le reste avait péri par le fer +ou la maladie, était prisonnier ou s'était dispersé[514]. + +[Note 514: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 526. Ibn-Hammad, +passim. El-Kaïrouani, p. 96.] + +CONQUÊTES DE MESSALA EN MAG'REB.--Pendant que l'Orient était le théâtre +de ces événements, Messala recevait du mehdi l'ordre d'entreprendre une +nouvelle campagne dans le Mag'reb. En 920, le chef des Miknaça, soutenu +par un corps de Ketamiens, marcha directement contre la capitale des +Edrisides. Yahïa-ben-Edris ayant réuni ses guerriers arabes, son corps +d'affranchis et tous les contingents berbères dont ils disposait et +parmi lesquels les Aoureba tenaient toujours le premier rang, s'avança +contre l'ennemi. Mais il essuya une défaite et dut rentrer dans Fès, sa +capitale, pour s'y retrancher. Messala, arrivé sur ses traces, commença +le siège de la ville, et bientôt le descendant d'Edris se vit forcé de +traiter avec son ennemi. Il reconnut la suzeraineté du sultan fatemide +et consentit à accepter la position secondaire de lieutenant du mehdi à +Fès. Avant de rentrer à Tiharet, Messala confia à son cousin +Mouça-ben-Abou-l'Afia, le commandement des régions du Mag'reb, +jusqu'auprès de Fès. + +L'année suivante, des contestations survenues entre Mouça et le prince +edriside, soutenu par les Beni-Khazer et autres tribus magraouiennes, ne +tardèrent pas à amener une rupture. Aussitôt Messala accourut avec ses +troupes dans le Mag'reb. Étant entré à Fès, il destitua Yahïa-ben-Edris, +l'interna dans la ville d'Azila (près de Tanger), et s'empara de ses +trésors (921). De là il se porta sur Sidjilmassa, où les descendants des +Beni-Midrar avaient, depuis longtemps, repris en main l'autorité. +Ahmed-ben-Meïmoun, le souverain midraride, essaya en vain de lui +résister, il fut pris et mis à mort. Messala, ayant rétabli dans le sud +l'autorité fatemide, laissa comme gouverneur El-Moatez, neveu du +précédent roi, et rentra à Tiharet d'où il se rendit à El-Mehdïa pour +recevoir les félicitations de son maître[515]. + +Expéditions fatemides en Sicile en Tripolitaine et en Egypte.--En +Ifrikiya, le souverain fatemide, établi dans sa capitale d'El-Mehdïa, +continuait à diriger des expéditions contre les chrétiens de Sicile, +pendant que son lieutenant lui conquérait le Mag'reb. Selon M. +Amari[516], Siméon, roi des Bulgares, aurait recherché l'alliance du +mehdi, en l'invitant à l'aider dans ses entreprises contre Byzance. La +générosité de l'impératrice Zoé, qui mit en liberté ses ambassadeurs +tombés entre les mains de ses troupes, désarma Siméon et fit échouer le +projet. + +[Note 515: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 264, t. II, p. 526 et +suiv., t. III, p. 230. Kartas, p. 106 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.] + +[Note 516: _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 173.] + +Sur ces entrefaites, une révolte des Nefouça, toujours impatients du +joug, tint en échec pendant de longs mois les armées fatemides, et ce ne +fut qu'à la fin de 923 que leur dernier retranchement fut enlevé et +qu'ils se virent forcés à la soumission. + +Selon le Baïan, une nouvelle expédition aurait été effectuée en Egypte, +sous le commandement du général fatemide Mesrour, en l'année 924, mais +les détails précis manquent sur cette campagne qui, dans tous les cas, +n'eut pour la cause du mehdi aucun résultat effectif. + +SUCCÈS DES MAG'RAOUA.--MORT DE MESSALA.--Nous avons vu que les +Mag'raoua, sous le commandement d'Ibn-Khazer, ne cessaient de se poser +en ennemis de la dynastie fatemide et saisissaient toutes les occasions +d'attaquer ses frontières ou de s'allier à ses ennemis. Selon +Ibn-Khaldoun[517], Messala aurait péri en les combattant dans le cours +de l'année 921, mais nous avons vu plus haut qu'après être rentré de son +expédition de Sidjilmassa, ce général était allé saluer son suzerain à +El-Mehdïa. L'étude comparative des auteurs nous conduit à reporter cet +événement à l'année 924. Les Beni-Khazer et autres tribus zenètes +s'étant lancées dans la révolte, Messala marcha contre elles et après +plusieurs combats, il se laissa surprendre par Ibn-Khazer qui le tua de +sa propre main (novembre 924). Cette perte fut vivement ressentie par le +mehdi. + +Une nouvelle armée kelamienne, sous le commandement de Bou-Arous et +Ben-Khalifa[518], arrivée de l'est, fut complètement détruite, par les +Zenètes. Grâce à ces succès, Ibn-Khazer acquit l'adhésion de presque +toutes les tribus des hauts plateaux du Mag'reb central; mais au delà de +la Moulouïa, Mouça-ben-Bou-l'Afia continuait à exercer le pouvoir au nom +des Fatemides jusqu'à la limite extrême du territoire de Fès. + +[Note 517: _Histoire des Berbères_, t. II, p. 527 et t. III, p. +230.] + +[Note 518: Selon Ibn-Hammad.] + +EL-HAÇAN RELÈVE, À FÈS, LE TRÔNE EDRISIDE.--SA MORT.--Le contre-coup des +échecs éprouvés par les armes du mehdi se fit aussitôt sentir en +Mag'reb. Un membre de la famille edriside, nommé El-Haçan, dit +El-Hadjam[519], prince d'une grande bravoure, releva, dans la montagne +des Djeraoua, l'étendard de sa dynastie. Marchant sur Fès, il s'empara +par surprise de cette ville et en chassa le gouverneur Rihan, le +ketamien. + +Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia se porta contre Fès à la tête de toutes +ses forces disponibles. El-Haçan s'avança bravement au devant de lui et +la rencontre eut lieu entre Fès et Taza, près d'un ruisseau appelé +Ouad-el-Metahen. La lutte fut acharnée et la victoire se prononça pour +l'edriside qui contraignit Mouça à fuir, en abandonnant sur le champ de +bataille deux mille Miknaça, parmi lesquels son propre fils. El-Haçan +soumit alors à son autorité les régions de Safraoua, Mediouna, Meknès, +Basra, etc., c'est-à-dire la partie centrale du Mag'reb[520] (926). + +[Note 519: Le phlébotomiste, parce qu'il avait, dit-on, l'habitude +de frapper son ennemi à la veine du bras.] + +[Note 520: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 267, t. II, p. 527, 568. El-Bekri, +art. _Idricides_. Le Kartas, p. 110 et suiv. Ibn-Hammad.] + +En même temps, El-Moatez répudiait la suzeraineté fatemide à +Sidjilmassa, et se déclarait indépendant. C'est également vers cette +époque qu'il faut placer l'occupation de Melila par les Oméïades +d'Espagne. Ainsi Abd-er-Rahman prenait pied sur cette terre d'Afrique où +il cherchait depuis longtemps à exercer son influence. Ses agents +entrèrent en pourparlers avec Ibn-Khazer et un traité d'alliance fut +conclu entre le chef des Mag'raoua et le khalife d'Espagne. + +Sur ces entrefaites, l'edriside El-Haçan, victime d'une sédition, fut +arrêté et jeté en prison. Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia accourut à Fès +et entreprit le siège du quartier des Andalous, resté fidèle aux +Edrisides. Après une lutte acharnée, la victoire resta aux Miknaça. +Mouça voulait qu'El-Haçan lui fut livré, mais on facilita sa fuite en +essayant de lui faire escalader le rempart. Dans sa chute, El-Haçan se +brisa la cuisse et mourut misérablement. + +EXPÉDITION D'ABOU-L'KASSEM DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les succès +d'Ibn-Khazer dans le Mag'reb central, l'alliance de ce chef avec les +Oméïades, décidèrent le mehdi à y faire une nouvelle campagne et à en +confier la direction à son fils. Au printemps de l'année 927, le prince +Abou-l'Kassem se mit en route à la tête d'une puissante armée. Il passa +par les montagnes des Ketama et se heurta contre la tribu des +Beni-Berzal, qui essaya de lui barrer le passage et contre laquelle il +dut entreprendre toute une série d'opérations gênées par le mauvais +temps. Ayant contraint les rebelles à la soumission, il continua sa +route vers l'ouest et dut réduire diverses tribus telles que les Houara, +et les Lemaïa, chez lesquelles le schisme kharedjite-sofrite s'était +conservé. Il est assez difficile de dire jusqu'à quel point il s'avança +dans le Mag'reb; ce qui paraît certain, c'est que les Mag'raoua se +retirèrent dans le sud pour éviter son attaque. + +Après avoir confirmé Mouça-ben-Abou-l'Afia dans son commandement, +Abou-l'Kassem revint sur ses pas et s'arrêta à Mecila, dans le Hodna. +Les Beni-Kemian, tribu voisine, lui ayant manifesté de l'hostilité, il +les réduisit à la soumission et, pour les punir, les déporta à Kaïrouan. +De même que les généraux byzantins avaient songé à établir dans cette +localité une place forte qu'ils appelèrent Justiniana-Zabi, +Abou-l'Kassem traça sur les bords de l'Oued-Sehar une ville destinée à +couvrir la frontière du sud-ouest contre les incursions des Zenètes. Il +lui donna le nom de Mohammedïa, mais l'ancienne appellation de Mecila +prévalut. Le commandement de cette place forte fut donné par lui à +l'andalousien Ali-ben-Hamdoun, qui avait été, dit-on, un des premiers +partisans du mehdi et aurait même partagé sa captivité à Sidjilmassa. +Tout le Zab fut placé sous les ordres de cet officier et l'on accumula +dans la nouvelle place forte des approvisionnements et des armes[521]. + +[Note 521: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 527-553. Ibn-Hammad, passim. +El-Kaïrouani, p. 96.] + +Abou-l'Kassem rentra ensuite en Ifrikiya où l'appelait le soin de +conserver ses droits d'héritier présomptif (928). + +Vers le même temps (927), vingt pirates maures, d'Espagne, jetés par la +tempête sur les côtes de Provence, s'établissaient au Fraxinet et, ayant +été rejoints par des aventuriers de toute race, fondaient une petite +république qui ne tarda pas à devenir un objet de terreur pour les +régions environnantes; ces brigands parcoururent en maîtres les Alpes, +l'Italie septentrionale, la Suisse, et poussèrent l'audace jusqu'à venir +assiéger Milan. + +SUCCÈS D'IBN-ABOU-L'AFIA.--Nous avons laissé dans le Mag'reb +Mouça-ben-Abou-l'Afia maître de Fès. Après avoir reçu la soumission des +régions environnantes, Mouça, plaçant à Fès son fils Medin, s'attacha à +poursuivre les descendants de la famille edriside et leurs partisans +dans les retraites où ils s'étaient réfugiés. Les montagnes du Rif et le +pays des R'omara étaient le dernier rempart de cette dynastie déchue. +Une forteresse élevée sur un piton, au milieu de montagnes escarpées, +était maintenant leur capitale. On l'appelait _Hadjar-en-Necer_ (le +rocher de l'aigle). A la mort d'El-Hadjam, la royauté était échue à +Ibrahim, fils de Mohammed-ben-Kassem. Après avoir essayé en vain de +réduire ses adversaires dans une retraite aussi difficile d'accès, Mouça +se décida à laisser en observation son général Ibn-Abou-el-Fetah[522]; +quant à lui, il alla enlever Nokour où régnait un descendant de Salah, +nommé El-Mouaïed. Les vainqueurs mirent cette malheureuse ville au +pillage et achevèrent l'œuvre de destruction commencée, quelques années +auparavant, par Messala. Le chef des Miknaça envahit ensuite la province +de Tlemcen, où se trouvait un prince edriside du nom d'El-Hacen, +descendant de Soleïman, qui prit la fuite à son approche et alla se +réfugier à Melila (931). Mouça entra vainqueur à Tlemcen. + +[Note 522: Abou-Komah, selon El-Bekri.] + +Ce n'était pas sans motif que Mouça avait abandonné le Mag'reb. Nous +avons vu plus haut qu'Ibri-Khazer avait conclu une alliance avec +Abd-er-Rhaman III, khalife d'Espagne, surnommé En-Nacer (le victorieux), +en raison de ses grands succès sur les princes de Léon[523]. Stimulé par +les agents de ce prince, il avait reparu dans le Mag'reb central, après +le départ d'Abou-l'Kassem, et soumis pour les Omeïades tout le pays +compris entre Ténès et Oran. Il est probable que l'arrivée du chef +victorieux des Miknaça, maître d'une grande partie du Mag'reb, força +Ibn-Khazer à regagner les solitudes du désert, son refuge habituel. + +Pendant ce temps, le khalife d'Espagne, ne dissimulant plus ses plans de +conquête en Mag'reb, enlevait Ceuta par un coup de main. Cette ville +tenait encore pour les Edrisides et sa perte fut vivement ressentie par +les derniers représentants de cette dynastie (931). + +[Note 523: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 49 et suiv.] + +MOUÇA SE PRONONCE POUR LES OMÉÏADES.--IL EST VAINCU PAR LES TROUPES +FATEMIDES.--Une fois maîtres de Ceuta, les généraux oméïades entrèrent +en pourparlers avec Mouça-ben-Abou-l'Afia qui se disposait à marcher +contre eux, et lui transmirent de la part de leur maître des offres très +séduisantes, s'il consentait à l'accepter pour suzerain. Le chef des +Miknaça avait-il à se plaindre du mehdi, ou jugea-t-il simplement qu'il +était préférable pour lui de s'attacher à la fortune du brillant +En-Nacer? Nous l'ignorons; dans tous les cas, il accueillit les +ouvertures à lui faites et se décida à répudier la suzeraineté fatemide +pour laquelle il avait combattu jusqu'alors. S'étant déclaré le vassal +du khalife d'Espagne, il fit proclamer l'autorité oméïade dans le +Mag'reb. + +Dès que ces graves nouvelles furent parvenues en Ifrikiya, la mehdi +expédia au gouverneur de Tiharet l'ordre de marcher contre ses ennemis +du Mag'reb; mais les descendants de Messala, qui y commandaient, ne +possédaient pas de forces suffisantes pour entreprendre une campagne +sérieuse, et l'année 932 se passa en escarmouches sans importance. +L'année suivante (933), une armée fatemide se mit en route vers l'ouest, +sous le commandement de Homeïd-ben-Isliten, neveu de Messala, traversa +sans peine le Mag'reb central et pénétra dans le Mag'reb extrême. Mouça +attendait ses ennemis en avant de Taza, sur la rive gauche de la +Moulouïa, au lieu dit Messoun. Après plusieurs jours de lutte, les +troupes fatemides parvinrent à se rendre maîtresses du camp ennemi, ce +qui contraignit Mouça à se jeter dans Teçoul, et à appeler à son aide le +général Ibn-Abou-l'Fetah, resté en observation devant Hadjar-en-Necer. +Aussitôt l'edriside Ibrahim et ses partisans reprirent l'offensive et +vinrent attaquer les derrières de Mouça. Au profit de cette diversion, +qui immobilisait le chef miknacien, Homeïd continua sa marche sur Fès, +où il entra sans coup férir, car Medin, fils de Mouça, avait abandonné +la ville à son approche. Après avoir rétabli l'autorité fatemide en +Mag'reb, Homeïd reprit la route de l'Ifrikiya en laissant comme +gouverneur à Fès Hâmed-ben-Hamdoun[524]. + +[Note 524: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 268, t. II, p. 528, +569, t. III, p. 231. Kartas, p. 111 et suiv. Bekri, passim.] + +MORT D'OBÉÏD-ALLAH, LE MEHDI.--Peu de temps après le retour de l'armée, +Obéïd-Allah mourut à El-Mehdïa (3 mars 934). Il était âgé de +soixante-trois ans et avait régné près de vingt-cinq ans. Il laissait +sept fils et huit filles. Les astrologues de la cour prétendirent qu'au +moment de sa mort la lune avait subi une éclipse totale. + +Ce prince laissait à son fils un immense empire qui s'étendait de la +grande Syrte au cœur du Mag'reb. Il faut reconnaître qu'une rare fortune +avait secondé l'ambition de ce messie (mehdi), qui, après avoir erré en +proscrit, durant de longues années, était venu s'asseoir en triomphateur +sur le trône préparé par un disciple dont l'abnégation égalait le +dévouement. Grâce à son énergie invincible, Obéïd-Allah sut conserver, +étendre et établir sur des bases durables un pouvoir assez précaire au +début. Nul doute que, sans les mesures rigoureuses qu'il prit et dont +les premières conséquences furent de sacrifier ceux auxquels il devait +tout, il eût été renversé après un court règne. + +Et cependant l'ambition constante du mehdi, le désir de toute sa vie +n'était pas réalisé. C'est vers l'Orient qu'il avait les yeux tournés et +c'est sur le trône des khalifes, où son ancêtre Ali n'avait pu se +maintenir, qu'il voulait s'asseoir. Après l'insuccès de ses tentatives +militaires en Egypte, il dut se borner à employer l'intrigue, et ce fut, +dit-on, par un de ses émissaires que le khalife El-Moktader fut tué +pendant les guerres qui suivirent la révolte de Mounès. Suivant +l'historien Es-Saouli, cité par Ibn-Hammad, il aurait même annoncé +officiellement cette nouvelle dans une assemblée politique où il reçut +les félicitations du peuple. + +Le mehdi établit quelques modifications de rite dans la pratique de la +religion musulmane. La révolte des Karmates, qui ensanglanta l'Orient +pendant la fin de son règne, favorisa ces innovations. Le pèlerinage, +une des bases de la religion islamique, était devenu impossible depuis +que les farouches sectaires avaient mis la _ville sainte_ au pillage et +enlevé la pierre noire de la Kaâba[525]. + +[Note 525: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 529 et suiv. Ibn-Hammad, passim. +El-Kaïrouani, p. 96.] + +EXPÉDITIONS DES FATEMIDES EN ITALIE.--Avant de terminer ce chapitre, +nous devons passer une rapide revue des expéditions faites en Europe +pendant les dernières années du règne du mehdi. A la suite d'une +alliance conclue avec les ambassadeurs slaves venus de Dalmatie en +Afrique, une expédition fut faite, vers 925, de concert avec eux, dans +le midi de l'Italie. Les alliés s'emparèrent d'un certain nombre de +villes détachées de l'obéissance de l'empire, et notamment d'Otrante. +Saïn, chef des Slaves, força Naples et Salerne à lui verser une rançon, +puis il fit payer tribut à la Calabre et retourna à Palerme avec un +riche butin. Les Slaves avaient en effet pris l'habitude d'hiverner dans +cette ville, dont un quartier conserva leur nom. Beaucoup d'entre eux +passèrent en Espagne et entrèrent au service des princes oméïades. + +Malgré l'appui prêté par les Fatemides à Saïn dans son expédition +d'Italie, le tribut stipulé par les précédents traités fut régulièrement +servi à Obéïd-Allah jusqu'à sa mort, par les Byzantins. + +En 933, une flotte envoyée contre Gênes par le mehdi porta le ravage +dans les environs de cette ville[526]. + +[Note 526: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 176 et suiv. +Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 61.] + + + + +CHAPITRE X + +SUITE DES FATEMIDES. RÉVOLTE DE L'HOMME A L'ANE +934-947. + + +Règne d'El-Kaïm; premières révoltes.--Succès de Meïçour, général +fatemide, en Mag'reb; Mouça, vaincu, se réfugie dans le +désert.--Expéditions fatemides en Italie et en Egypte.--Puissance des +Sanhadja; Ziri-ben-Menad.--Succès des Edrisides; mort de +Mouça-ben-Abou-l'Aflia.--Révolte d'Abou-Yezid, _l'homme à +l'âne_.--Succès d'Abou-Yezid; il marche sur l'Ifrikiya.--Prise de +Kaïrouan par Abou-Yezid.--Nouvelle victoire d'Abou-Yezid, suivie +d'inaction.--Siège d'El-Medhia par Abou-Yezid.--Levée du siège +d'El-Mehdïa.--Mort d'El-Kaïm; règne d'Ismaïl-el-Mançour.--Défaites +d'Abou-Yezid.--Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl.--Chute d'Abou-Yezid. + + +RÈGNE D'EL-KAÏM; PREMIÈRES RÉVOLTES.--Le prince Abou-l'Kassem avait +pris, depuis longtemps, en main la direction des affaires de l'empire +fatemide; il lui fut donc possible de tenir secrète la mort de son père +pendant un certain temps[527]. Il envoya dans l'est et dans l'ouest des +forces suffisantes pour étouffer dans leur germe les rébellions qui +auraient pu se produire à la nouvelle du décès du mehdi. Après avoir +pris ces habiles dispositions, il annonça le fatal événement et se fit +proclamer sous le nom d'_El-Kaïm-bi-Amr-Allah_ (celui qui exécute les +ordres de Dieu). Il ordonna alors un deuil public en l'honneur du mehdi +et manifesta le plus grand chagrin de sa mort, s'abstenant de passer à +cheval dans les rues d'El-Mehdïa. + +[Note 527: Les auteurs varient entre un mois et un an.] + +El-Kaïm, c'est ainsi que nous le désignerons maintenant, était alors un +homme de quarante-deux à quarante-trois ans. Il avait, quelque temps +auparavant, institué à El-Mehdïa un véritable cérémonial de cour et pris +l'habitude de ne sortir qu'avec le parasol, qui devint l'emblème de la +dynastie fatemide. Selon Ibn-Hammad, ce parasol, semblable à un bouclier +fiché au bout d'une lance, était porté au-dessus de sa tête par un +cavalier. + +A peine la nouvelle de la mort du souverain fatemide se fut-elle +répandue qu'une révolte éclata dans la province de Tripoli, à la voix +d'un aventurier, Ibn-Talout, qui se faisait passer pour le fils du +mehdi. Entouré d'un grand nombre de partisans, cet agitateur poussa +l'audace jusqu'à attaquer Tripoli, mais son ardeur s'usa contre les +remparts de cette place et bientôt ses adeptes se tournèrent contre lui, +le mirent à mort et envoyèrent sa tête à El-Kaïm. + +Dans la province de Kastiliya, un agitateur religieux du nom +d'Abou-Yezid commençait ses prédications. Ce marabout allait, avant peu, +mettre l'empire fatemide à deux doigts de sa perte[528]. + +[Note 528: Ibn-Hammad, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p +328 et suiv. et t. III, p. 201 et suiv.] + +SUCCÈS DE MEIÇOUR, GÉNÉRAL FATEMIDE, EN MAG'REB.--MOUÇA, VAINCU; SE +RÉFUGIE DANS LE DÉSERT.--Lorsque, dans le Mag'reb, Mouça-ben-Abou-l'Afia +apprit la mort du mehdi, il sortit de sa retraite, et, avec l'appui des +forces oméïades, se rendit maître de Fès. Après avoir fait mourir +Hâmed-ben-Hamdoun, il se porta dans le Rif avec l'espoir de tirer une +éclatante vengeance de ses ennemis les Edrisides, qu'il rendait +responsables de ses dernières défaites. + +Cependant, l'armée fatemide, envoyée dans l'ouest, sous le commandement +de l'eunuque Meïçour, avait commencé par réduire à la soumission les +populations des environs de Tiharet qui, après avoir mis à mort leur +gouverneur, s'étaient placées sous la protection de +Mohamed-ben-Abou-Aoun, commandant d'Oran pour les Oméïades. Ce dernier, +attaqué à son tour, avait dû également se soumettre au vainqueur. Ayant +ainsi assuré ses derrières, Meïçour n'hésita pas à marcher directement +sur Fès. Il mit le siège devant cette ville, mais il y rencontra une +résistance désespérée et fut retenu sous ses murailles pendant de longs +mois. + +El-Kaïm, ne recevant plus de nouvelles de son armée, lui expédia du +renfort sous le commandement de son nègre Sandal. Cet officier, parvenu +dans le Mag'reb, commença par se rendre maître de Nokour, que les +descendants des Beni-Salah avaient relevée de ses ruines; puis, il opéra +sa jonction à Meïçour. Les princes edrisides entrèrent alors en +pourparlers avec ce dernier et lui proposèrent de le soutenir s'il +voulait attaquer leur ennemi mortel, Mouça. Cette démarche devait +consacrer une rupture définitive entre eux et les Oméïades. Mais, que +pouvaient-ils attendre d'Abd-er-Rahman, représenté en Mag'reb par +Ben-Abou-l'Afia? + +Meïçour, qui, depuis sept mois, assiégeait inutilement Fès, accepta les +propositions des Edrisides et se décida à traiter avec les assiégés. +Ceux-ci reconnurent, pour la forme, l'autorité fatemide. + +Meïçour, ayant alors réuni toutes ses forces et reçu dans ses rangs le +contingent edriside, se mit à la poursuite de Mouça, le vainquit dans +toutes les rencontres, le chassa de toutes ses retraites et le +contraignit à chercher un refuge dans le désert. + +Après avoir obtenu ce résultat, Meïçour donna à El-Kacem-ben-Edris, +surnommé Kennoun, alors chef de la famille edriside, le commandement de +tout le pays conquis sur Mouça. Cependant Fès fut réservé et les +Edrisides ne rentrèrent pas encore dans la métropole fondée par leur +aïeul. Ils continuèrent à faire de Hadjar-en-Nacer leur capitale +provisoire. + +Meïçour rentra à El-Mehdia en 936[529]. + +[Note 529: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 142, 145, 529. +Kartas, p. 117. El-Bekri, _Idricides_.] + +EXPÉDITIONS FATEMIDES EN ITALIE ET EN EGYPTE.--Pendant que ces +événements se passaient dans le Mag'reb, El-Kaïm obtenait de brillants +résultats sur un autre théâtre. Une nouvelle expédition maritime envoyée +d'El-Mehdia contre Gènes remportait un grand succès. Les soldats +fatemides, après avoir enlevé d'assaut cette ville, la mirent au pillage +et ramenèrent des captifs nombreux. A leur retour, ils portèrent le +ravage sur les côtes de Sardaigne et peut-être de Corse, et rentrèrent à +El-Mehdia avec un riche butin et un millier de femmes chrétiennes +captives (935)[530]. + +En Sicile, où quelques troubles avaient éclaté, le khalife fatemide +envoya comme gouverneur un certain Khalil-ben-Ouerd, homme d'une rare +énergie, qui ne tarda pas à rétablir la paix et put s'appliquer tout +entier à l'embellissement de Palerme. + +Mais El-Kaïm avait, comme son père, les yeux tournés vers l'Orient, et +il faut avouer que le moment semblait favorable pour y exécuter de +nouvelles tentatives. Après la mort du khalife El-Moktader, on avait +proclamé El-Kaher-b'Illah à Bagdad; mais son règne avait été fort +troublé et de courte durée. Déposé en 934, il fut remplacé par son neveu +Er-Radi, fils d'El-Moktader. Ce prince nomma alors au gouvernement de +l'Egypte un officier d'origine turque[531], nommé Abou-Beker-ben-Bordj +et qui prit le titre d'_Ikhchid_ (roi des rois). En réalité, l'Egypte +devenait une vice-royauté presque indépendante, et, comme elle était +très divisée par la guerre civile, il était naturel qu'El-Kaïm songeât à +y intervenir. + +[Note 530: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 529. Amari, +_Musulmans de Sicile_, t. III, p. 180 et suiv.] + +[Note 531: Il ne faut pas perdre de vue que les Turcs habitaient +alors le centre de l'Asie.] + +L'affranchi Zeïdane, général fatemide, partit pour l'Egypte à la tête +d'une armée et entra en vainqueur à Alexandrie, mais, Ikhchid étant +accouru avec des forces imposantes, Zeïdane ne jugea pas prudent de se +mesurer avec lui; il s'empressa d'évacuer le pays conquis et de rentrer +en Ifrikiya. + +PUISSANCE DES SANHADJA.--ZIRI-BEN-MENAD.--La grande tribu des Sanhadja, +qui occupait la majeure partie du Tell du Mag'reb central, n'a, jusqu'à +présent, joué aucun rôle actif dans l'histoire. Son territoire +confrontait à l'est aux Ketama, au nord aux Zouaoua du Djerdjera, et +s'étendait à l'ouest jusque vers le méridien de Ténès; il renfermait des +localités importantes telles que Hamza, Djezaïr-beni-Mez'ranna (Alger), +Médéa et Miliana. La race des Sanhadja constituait une des plus +anciennes souches berbères. La tribu des Telkata[532] avait la +prééminence sur les autres. Les Mag'raoua, qui confrontaient au sud et à +l'ouest aux Sanhadja, étaient en luttes constantes avec eux. + +Vers le commencement du Xe siècle, vivait chez les Sanhadja un certain +Menad, sorte de _marabout_ dont la famille était venue quelque temps +auparavant s'établir dans la tribu et y avait fondé une mosquée. Il +avait un fils nommé Ziri, dont les auteurs disent: «...Qu'on n'avait +jamais vu un si bel enfant.....à l'âge de dix ans, il paraissait en +avoir vingt pour la force et la vigueur[533]». Ses instincts belliqueux +s'étaient révélés de bonne heure; aussi, dès qu'il eut atteint l'âge +d'homme, il rassembla une bande de jeunes gens déterminés et alla faire +des expéditions et des razias chez les Mag'raoua. Son audace et son +courage, que le succès favorisa, lui procurèrent bientôt une grande +influence parmi les Sanhadja. Il put alors exécuter une razia très +fructueuse sur les Mar'ila, établis dans le bas Chelif, non loin de +Mazouna. Retranché dans la montagne de Titeri, au sud de Médéa, il y +emmagasina son butin et y logea ses chevaux. Malgré l'opposition de +quelques rivaux, il ne tarda pas à devenir le chef incontesté des +Sanhadja. Ayant envoyé sa soumission à El-Kaïm, il reçut de ce prince +l'investiture du commandement de sa tribu. + +Ziri songea alors à se construire une capitale digne de lui et reçut à +cette occasion les conseils et les secours du souverain fatemide, trop +heureux de voir s'établir une puissance rivale de celle des Mag'raoua et +destinée à servir de rempart contre eux. + +Le fils de Menad choisit l'emplacement de sa capitale dans le +Djebel-el-Akhdar (Titeri), près de Médéa, et lui donna le nom d'Achir. +Lorsqu'elle fut achevée, il fit appel aux habitants de Tobna, de Mecila +et de Hamza pour la peupler[534]. + +[Note 532: Voir au chap. I, 2e partie, les subdivisions de cette +tribu.] + +[Note 533: En-Nouéïri, _apud_ Ibn-Khaldoun, t. II, p. 487.] + +[Note 534: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 4 et suiv. En-Nouéïri, +_loc. cit._; El-Bekri, art. Achir.] + +SUCCÈS DES EDRISIDES; MORT DE MOUÇA-BEN-ABOU-L'AFIA.--Dans le Mag'reb, +les Edrisides consolidaient le pouvoir qu'ils avaient recouvré et +l'autorité qu'ils tenaient du général fatemide. En 936, Kacem-Kennoun, +chef de cette dynastie, s'emparait d'Azila et, pendant ce temps, son +cousin El-Hassen rentrait en vainqueur à Tlemcen. Mouça, réduit à +l'impuissance, suivait de loin ces événements, en guettant l'occasion de +reprendre l'offensive. + +Abd-er-Rahman-en-Nacer était alors retenu par ses guerres contre les +rois de Galice et de Léon. La fortune, jusqu'alors fidèle, l'avait +trahi, et il avait essuyé de sérieux échecs qu'il brûlait du désir de +venger. C'est ce qui explique que ses partisans du Mag'reb restaient +abandonnés à eux-mêmes[535]. + +En 938, eut lieu la mort de Mouça, «pendant qu'il travaillait, dit +Ibn-Khaldoun, de concert avec son puissant voisin (Ibn-Khazer), à +fortifier la cause des Oméïades». On ignore s'il fut tué dans un combat +ou s'il mourut de maladie. Son fils Medine recueillit sa succession et +reçut du khalife oméïade le titre platonique de gouverneur du Mag'reb. +Il contracta avec El-Kheir, fils de Mohammed-ben-Khazer, une alliance +semblable à celle qui avait existé entre leurs pères, d'où il y a lieu +de conjecturer que ce dernier était mort vers la même époque. + +[Note 535: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 64 et suiv.] + +RÉVOLTE D'ABOU-YEZID, L'HOMME À L'ÂNE.--Abou-Yezid, fils de +Makhled-ben-Keïdad, zenète de la tribu des Beni-Ifrene, fraction des +Ouargou, avait été élevé à Takious, dans le pays de Kastiliya. Il était +né, dit-on, au Soudan, du commerce de son père avec une négresse, dans +un voyage effectué par Makhled pour ses affaires. Il avait fait ses +études à Takious et à Touzer, où il avait reçu les leçons du Mokaddem +(évêque) des eïbadites Abou-Ammar, l'aveugle. Il s'était ainsi pénétré, +dès son jeune âge, des principes de ces sectaires et particulièrement de +la fraction qui était désignée sous le nom de _Nekkariens_. C'étaient +des puritains militants qui permettaient le meurtre, le viol et la +spoliation sur tous ceux qui n'appartenaient pas à leur secte. + +Abou-Yezid était contrefait, boiteux de naissance et fort laid, mais, +dans cette enveloppe frêle et disgracieuse, brûlait une âme ardente et +d'une énergie invincible. Il possédait à un haut degré l'éloquence qui +entraîne les masses. Dès qu'il eut atteint l'âge d'homme, il s'adonna à +l'enseignement, c'est-à-dire qu'il s'appliqua à répandre les doctrines +de sa secte, et ses prédications enflammées n'avaient qu'un but: pousser +à la révolte contre l'autorité constituée. Il parcourut les tribus +kharedjites en pratiquant le métier d'apôtre, et se trouvait à Tiharet +au moment du triomphe du mehdi. Il se posa, dès lors, en adversaire +résolu de la dynastie fatemide. Forcé de fuir de Tiharet, il rentra dans +le pays de Kastiliya et ne tarda pas à se faire mettre hors la loi par +les magistrats de cette province. Il tenta alors d'effectuer le +pèlerinage, mais il ne paraît pas qu'il eût réalisé ce projet, qui +n'était peut-être qu'une ruse de sa part pour détourner l'attention. + +Vers 928, il était de retour à Takious et, dès l'année suivante, +commençait à grouper autour de lui des partisans prêts à le soutenir +dans la lutte ouverte qu'il allait entamer. En 934, il se crut assez +fort pour lever l'étendard de la révolte à Takious, mais le souverain +fatemide s'étant décidé à agir sérieusement contre lui, Abou-Yezid dut +encore prendre la fuite. Il renouvela sa tactique et simula ou effectua +un voyage en Orient. Après quelques années de silence, il rentrait à la +faveur d'un déguisement à Touzer (938); mais ayant été reconnu, il fut +arrêté par le gouverneur et jeté en prison. A cette nouvelle, son ancien +précepteur Abou-Ammar, l'aveugle, mokaddem des Nekkariens, cédant aux +instances de deux des fils d'Abou-Yezid, nommés Fadel et Yezid, réunit +un groupe de ses adeptes et alla délivrer le prisonnier. + +Cette fois, il n'y avait plus à tergiverser et il ne restait à +Abou-Yezid qu'à combattre ouvertement. Il se réfugia dans le sud chez +les Beni-Zendak, tribu zenète, et, de là, essaya d'agir sur les +populations zenètes de l'Aourès et du Zab et notamment sur les +Beni-Berzal. Il avait soixante ans, mais son ardeur n'était nullement +diminuée, malgré l'âge et les infirmités. Après plusieurs années +d'efforts persévérants, il parvint à décider ces populations à la lutte. +Vers 942, il réunit ses principaux adhérents dans l'Aourès, se fit +proclamer par eux _cheikh des vrais croyants_, leur fit jurer haine à +mort aux Fatemides et les invita à reconnaître la suprématie des +Oméïades d'Espagne. Il leur promit en outre qu'après la victoire, le +peuple berbère serait administré, sous la forme républicaine, par un +conseil de douze cheiks. L'homicide et la spoliation étaient déclarés +licites à l'encontre des prétendus orthodoxes, dont les familles +devaient être réduites en esclavage[536]. + +[Note 536: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 530 et suiv., t. III, +p. 201 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Bekri, art. Abou-Yezid. +El-Kaïrouani, p. 98 et suiv. Voir aussi l'étude publiée par Cherbonneau +dans la _Revue africaine_, sous le titre _Documents inédits sur +l'hérétique Abou-Yezid_, no 78 et dans le _Journal asiatique_, passim.] + +SUCCÈS D'ABOU-YEZID. IL MARCHE SUR L'IFRIKIYA.--En 942, Abou-Yezid +profita de l'absence du gouverneur de Bar'aï pour venir, à la tête de +ses partisans, ravager les environs de cette place forte. Une nouvelle +course dans la même direction fut moins heureuse, car le gouverneur, +qui, cette fois, était sur ses gardes, repoussa les Nekkariens et les +poursuivit dans la montagne; mais, s'étant engagé dans des défilés +escarpés, il se vit entouré de kharedjites et forcé de chercher un +refuge derrière les remparts de sa citadelle. + +Abou-Yezid essaya en vain de le réduire; manquant de moyens pour faire, +avec succès, le siège de Bar'aï, il changea de tactique. Des ordres, +expédiés par lui aux Beni-Ouacin, ses serviteurs spirituels, établis +dans la partie méridionale du pays de Kastiliya, leur prescrivirent +d'entreprendre le siège de Touzer et des principales villes du Djerid. +Cette feinte réussit à merveille, et, tandis que toutes les troupes des +postes du sud se portaient vers les points menacés, Abou-Yezid venait +s'emparer sans coup férir de Tebessa et de Medjana. La place de +Mermadjenna éprouva bientôt le même sort; dans cette localité, le chef +de la révolte reçut en présent un âne gris dont il fit sa monture. C'est +pourquoi on le désigna ensuite sous le sobriquet de l'_homme à l'âne_. + +De là, Abou-Yezid se porta sur El-Orbos, et, après avoir mis en déroute +le corps de troupes ketamiennes qui protégeait cette place, il s'en +empara et la livra au pillage: toute la population réfugiée dans la +grande mosquée fut massacrée par ses troupes, qui se livrèrent aux plus +grands excès. Ainsi, un succès inespéré couronnait les efforts de +l'apôtre. L'homme à l'âne prit alors le titre de _Cheikh des Croyants_: +vêtu de la grossière chemise de laine à manches courtes usitée dans le +sud, il affectait une grande humilité, n'avait comme arme qu'un bâton et +comme monture qu'un âne. + +En présence du danger qui le menaçait, El-Kaïm, sans s'émouvoir, réunit +des troupes et les envoya renforcer les garnisons des places fortes. +Avec le reste de ses soldats, il forma trois corps dont il donna le +commandement en chef à Meïçour. L'esclavon Bochra partit à la tête d'une +de ces divisions pour couvrir Badja, menacée par les Nekkariens. Le +général Khalil-ben-Ishak alla occuper Kaïrouan et Rakkada, avec le +second corps. Enfin Meïçour demeura avec le dernier à la garde +d'El-Mehdïa. + +Abou-Yezid marcha directement sur Badja et fit attaquer de front l'armée +de Bochra par un de ses lieutenants nommé Aïoub. Celui-ci n'ayant pu +soutenir le choc des troupes régulières, l'Homme à l'âne effectua en +personne un mouvement tournant qui livra aux Kharedjites le camp ennemi +et changea la défaite en victoire. La ville de Badja fut mise à feu et à +sang par les vainqueurs. Les hommes, les enfants mêmes furent passés au +fil de l'épée, les femmes réduites en esclavage. Cette nouvelle victoire +eut le plus grand retentissement dans le pays et, de partout, +accoururent, sous la bannière d'Abou-Yezid, de nouveaux adhérents, +autant pour échapper à ses coups que dans l'espoir de participer au +butin. + +Les Beni-Ifrene et autres tribus zenètes formaient l'élite de son armée. +L'Homme à l'âne s'efforça de donner une organisation à ces hordes +indisciplinées qui reçurent des officiers, des étendards, du matériel et +des tentes; quant à lui, il conserva encore la simplicité de son +accoutrement. + +PRISE DE KAÏROUAN PAR ABOU-YEZID.--De Tunis, où il s'était réfugié, +Bochra envoya contre les Nekkariens de nouvelles troupes, mais elles +essuyèrent encore une défaite à la suite de laquelle ce général, +contraint d'évacuer Tunis, alla se réfugier à Souça. + +L'Homme à l'âne, après avoir fait une entrée triomphale à Tunis, alla +établir son camp sur les bords de la Medjerda, pour y attendre de +nouveaux renforts, afin d'attaquer le souverain fatemide au cœur de sa +puissance. Les populations restées fidèles à cette dynastie se +réfugièrent sous les murs de Kaïrouan. Le moment décisif approchait. En +attendant qu'il pût investir El-Medhïa, Abou-Yezid, pour tenir ses +troupes en haleine, les envoya par petits corps faire des incursions sur +les territoires non soumis. Ces partis répandirent la dévastation dans +les contrées environnantes et rapportèrent un butin considérable. + +Enfin l'Homme à l'âne donna le signal de la marche sur la capitale. En +avant de Souça, l'avant-garde, commandée par Aïoub, se heurta contre +Bochra et ses guerriers brûlant de prendre une revanche. Les Kharedjites +furent entièrement défaits: quatre mille d'entre eux restèrent sur le +champ de bataille et un grand nombre de prisonniers furent conduits à +El-Medhïa, où le prince ordonna leur supplice. + +Cet échec, tout sensible qu'il fût, n'était pas suffisant pour arrêter +l'ardeur des Nekkariens avides de pillage. Bientôt, en effet, renforcés +de nouveaux volontaires, ils reprirent leur marche vers le sud et +arrivèrent sous les murs de Rakkada. A leur approche, les troupes +abandonnèrent cette place et allèrent se renfermer dans Kaïrouan. Après +être entré sans coup férir dans Rakkada, Abou-Yezid se porta sur +Kaïrouan, qu'il investit avec les cent mille hommes dont il était suivi. + +Khalil-ben-Ishak, qui n'avait rien fait pour empêcher l'investissement +de la ville dont il avait le commandement, ne sut pas mieux la défendre +pendant le siège. Dans l'espoir de sauver sa vie, il entra en +pourparlers avec Abou-Yezid et poussa l'imprudence jusqu'à venir à son +camp. L'homme à l'âne le jeta dans les fers et bientôt le fit mettre à +mort, malgré les représentations que lui adressa Abou-Ammar contre cet +acte de lâcheté. Pressée de toutes parts et privée de chef, la ville ne +tarda pas à ouvrir ses portes aux assiégeants (milieu d'octobre 944). +Suivant leur habitude, les Kharedjites livrèrent Kaïrouan au pillage; +les principaux citoyens, les savants, les légistes étant venus implorer +la clémence du vainqueur, n'obtinrent que d'humiliants refus; ils +auraient même, selon Ibn-Khaldoun[537], reçu l'ordre de se joindre aux +Kharedjites et de les aider à massacrer les habitants de la ville et les +troupes fatemides. + +On dit qu'en faisant son entrée dans la ville, Abou-Yezid criait au +peuple: «Vous hésitez à combattre les Obeïdites? Voyez cependant mon +maître Abou-Ammar et moi; l'un est aveugle, l'autre boiteux: Dieu nous a +donc, l'un et l'autre, dispensés de verser notre sang dans les combats, +mais nous ne nous en dispensons pas!»[538]. + +[Note 537: _Berbères_, t. III, p. 206.] + +[Note 538: Ibn-Hammad, _loc. cit._] + +NOUVELLE VICTOIRE D'ABOU-YEZID SUIVIE D'INACTION.--Dans toute cette +première partie de la campagne, les généraux fatemides semblent avoir +lutté d'incapacité, en se laissant successivement écraser sans se prêter +aucun appui. Après la chute de Kaïrouan, Meïyour, sortant de son +inaction, vint, à la tête d'une nombreuse armée, attaquer le camp des +Kharedjites. La bataille eût lieu au col d'El-Akouïne, en avant de la +ville sainte, et elle parut, d'abord, devoir être favorable aux +Fatemides, lorsque le contingent de la tribu houaride des Beni-Kemlane +de l'Aourès, transportée quelques années auparavant dans l'Ifrikyia, +passa dans les rangs kharedjites et, se retournant contre les troupes +fatemides, y jeta le désordre, suivi bientôt de la défaite. Meïçour +reçut la mort de la main des Beni-Kemlane qui portèrent sa tête au chef +de la révolte. Les tentes et les étendards obeïdites tombèrent aux mains +des Nekkariens. La tête de Meïçour, après avoir été traînée dans les +rues de Kaïrouan, fut envoyée en Mag'reb avec la nouvelle de la +victoire. + +Abou-Yezid s'installa dans le camp de Meïçoùr, et, suivant son plan de +campagne, au lieu de profiter de la terreur répandue par sa dernière +victoire pour marcher sur El-Mehdïa, il lança ses guerriers par groupes +sur les provinces de l'Ifrikiya. Les farouches sectaires portèrent alors +le ravage et la mort dans tout le pays, qu'ils couvrirent de sang et de +ruines. Parmi les plus acharnés à commettre ces excès, se distinguèrent +les Beni-Kemlane. L'autorité d'Abou-Yezid s'étendit au loin. Plusieurs +places fortes tombèrent en son pouvoir et notamment Souça, où les plus +épouvantables cruautés furent commises[539]. + +Ce fut sans doute vers ce moment qu'Abou-Yezid envoya à l'oméïade +En-Nacer, khalife de Cordoue, une ambassade pour lui offrir son hommage +de fidélité. Cette démarche, il est inutile de le dire, fut fort bien +accueillie par la cour d'Espagne. La municipalité de Kaïrouan avait, +dit-on, insisté, pour qu'il la fit. Afin de lui plaire, Abou-Yezid avait +rétabli dans cette ville le culte orthodoxe[540]. + +L'Homme à l'âne, sur le point de réussir, agissait déjà en souverain. +Enivré par ses succès, il ne tarda pas à rejeter sa robe de mendiant +pour se vêtir d'habillements princiers et s'entourer des attributs de la +royauté. Il allait au combat monté sur un cheval de race. Ce n'était +plus l'homme à l'âne. Pendant ce temps, El-Kaïm occupait ses troupes à +couvrir sa capitale de solides retranchements, car il s'attendait tous +les jours à voir paraître l'ennemi sous ses murs. En même temps, il put +faire passer un message aux Ketamiens, toujours fidèles, et à leurs +voisins les Sanhadja. Ces derniers accueillirent favorablement sa +demande de secours. Leur chef Ziri-ben-Menad, que des généalogistes +complaisants rattachèrent à la filiation du prophète, s'était, ainsi +qu'on l'a vu, déclaré l'ami des Fatemides; la rivalité de sa tribu avec +celle des Zenètes-Mag'raoua était une raison de plus pour combattre la +révolte des Zenètes-Kharedjites. Des contingents fournis par les Kelama +et les Sanhadja vinrent harceler les derrières de l'armée nekkarienne, +tandis que des forces plus considérables se concentraient à Constantine. + +[Note 539: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 532, t. III, p. 207. +El-Kairouani, p. 100.] + +[Note 540: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 200 et suiv. +Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 67.] + +SIÈGE D'EL-MEHDÏA PAR ABOU-YEZID.--Après être resté pendant 70 jours +dans une inaction inexplicable, Abou-Yezid vint mettre le siège devant +El-Mehdïa. Le faubourg de Zouïla tomba en sa possession, à la suite +d'une série de combats qui durèrent plusieurs jours, et il s'avança +jusqu'à la Meçolla, à une portée de flèche de la ville (janvier 945). +Ainsi se trouva réalisée une prédiction attribuée au mehdi. Abou-Yezid, +dans son ardeur, avait failli se faire prendre, il reconnut que la ville +ne pouvait être enlevée par un coup de main et, ayant établi un vaste +camp retranché au-dessus de Zouïla, au lieu dit Fehas-Terennout, il +entreprit le siège régulier d'El-Mehdïa. + +Ce fut alors que les Ketama et Sanhadja, pour opérer une diversion, +sortirent de leur camp de Constantine et vinrent attaquer, à revers, +l'armée kharedjite. Mais, Abou-Yezid lança contre eux les Ourfeddjouma, +sous la conduite de Zeggou-el-Mezati, et ces troupes parvinrent à les +repousser. Ainsi, El-Kaïm demeura abandonné à lui-même, n'ayant d'autre +espoir de salut que dans son courage et sa ténacité. Abou-Yezid pressa +le siège, livrant de nombreux assauts à la ville; les Fatemides, de leur +côté, firent de continuelles sorties. L'issue de ces engagements était +généralement indécise, car les assiégeants, en raison de la +configuration du terrain, ne pouvaient mettre en ligne toutes leurs +forces et perdaient l'avantage du nombre. L'Homme à l'âne se +multipliait, conduisant lui-même ses guerriers au combat el il faillit +trouver la mort dans une de ces luttes, où l'acharnement était égal de +part et d'autre. + +Il fallut dès lors renoncer à enlever la place de vive force et se +contenter de maintenir un blocus rigoureux. Pour employer une partie de +ses troupes et se procurer des approvisionnements, Abou-Yezid les +envoyait fourrager dans l'intérieur. Bientôt la famine vint ajouter à la +détresse des assiégés, entassés dans El-Mehdïa, et El-Kaïm dut se +décider à expulser les non-combattants qui étaient venus s'y réfugier +lors de l'approche des Kharedjites. Ces malheureux, femmes, vieillards +et enfants furent impitoyablement massacrés par les Nekkariens, qui leur +ouvraient le ventre pour chercher, dans leurs entrailles, les bijoux et +monnaies qu'ils supposaient avoir été avalés par les fuyards[541]. +Abou-Yezid donnait lui-même l'exemple de la cruauté: tout prisonnier +était torturé. Les Obéïdites, de leur côté, ne faisaient aucun quartier. + +Le siège traînait en longueur; les Fatemides avaient trouvé de nouvelles +ressources, soit dans les magasins d'approvisionnement, soit par suite +d'un ravitaillement exécuté par Ziri-ben-Menad, selon Ibn-Khaldoun[542], +ce qui semble peu probable, à moins qu'il n'ait été opéré par mer. Dans +les premiers jours, des rassemblements considérables de Berbères +arrivant du Djebel-Nefouça, du Zab, ou même du Mag'reb, venaient sans +cesse grossir l'armée des Nekkariens. Mais cette armée, par sa +composition hétérogène, ne pouvait subsister qu'à la condition d'agir et +surtout de piller. L'inaction, les privations ne pouvaient convenir à +ces montagnards accourus à la curée. L'Homme à l'âne essayait de les +lancer sur les contrées de l'intérieur; mais à une grande distance, il +ne restait plus rien; tout avait été pillé. Les guerriers nekkariens +commencèrent à murmurer; bientôt des bandes entières reprirent le chemin +de leur pays et, une fois cette impulsion donnée, l'immense +rassemblement ne tarda pas à se fondre. Promptement, Abou-Yezid n'eut +plus autour de lui que les contingents des Houara de l'Aourès et des +Beni-Kemlane et quelques Beni-Ifrene. El-Kaïm profita de +l'affaiblissement de son ennemi pour effectuer une sortie énergique qui +rejeta l'assiégeant dans son camp. En même temps, des émissaires habiles +suscitèrent le mécontentement parmi les derniers adhérents d'Abou-Yezid, +en faisant ressortir combien son luxe et sa conduite déréglée étaient +indignes de son caractère. + +[Note 541: Ibn-Hammad, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani rapportent ce +trait.] + +[Note 542: _Berbères_, t. II, p. 56.] + +LEVÉE DU SIÈGE D'EL-MEHDIA.--Incapable de résister à une nouvelle sortie +et ne pouvant même plus compter sur ses derniers soldats, Abou-Yezid se +vit forcé de lever le siège au plus vite et d'opérer sa retraite sur +Kaïrouan, en abandonnant son camp aux assiégés. Selon El-Kaïrouani, +trente hommes seulement l'accompagnaient dans sa fuite[543] (août 945). + +[Note 543: Page 102.] + +El-Mehdïa se trouva ainsi délivrée au moment où les rigueurs du blocus +l'avaient réduite à la dernière extrémité. Depuis longtemps, les vivres +étaient épuisées; on avait dû manger la chair des animaux domestiques et +même celle des cadavres. Les assiégés trouvèrent dans le camp kharedjite +des vivres en abondance et des approvisionnements de toute sorte. +Aussitôt, le khalife El-Kaïm reprit l'offensive. Tunis, Souça et autres +places rentrèrent en sa possession, car la retraite des Nekkariens avait +été le signal d'un tolle général de la part des populations victimes de +leurs excès. + +Quant à Abou-Yezid, il avait été reçu avec le dernier mépris par les +habitants de Kaïrouan, lorsqu'ils avaient vu sa faiblesse. L'Homme à +l'âne, en éprouvant la rigueur de la mauvaise fortune, changea +complètement de genre de vie, il revint à la simplicité des premiers +jours et reprit la chemise de laine et le bâton, simple livrée sous +laquelle il avait obtenu tous ses succès. En même temps, des officiers +dévoués lui amenèrent des troupes fidèles qui occupaient différents +postes. Il se mit à leur tête et porta le ravage et la désolation dans +les campagnes environnantes. + +Sur ces entrefaites, Ali-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila, ayant réuni +un corps de troupe, opéra sa jonction avec les contingents des Ketama et +Sanhadja et s'avança à marches forcées au secours des Fatemides. Les +garnisons de Constantine et de Sicca Veneria (le Kef) se joignirent à +eux. Mais Aïoub, fils d'Abou-Yezid, suivait depuis Badja tous leurs +mouvements, et, une nuit, il attaqua à l'improviste Ibn-Hamdoun dans son +camp. Les confédérés, surpris avant d'avoir pu se mettre en état de +défense, se trouvèrent bientôt en déroute et les Nekkariens en firent un +grand carnage. Ali-ben-Hamdoun, lui-même, tomba, en fuyant, dans un +précipice où il trouva la mort[544]. Les débris de l'année, sans penser +à se rallier, rentrèrent dans leur cantonnement. + +[Note 544: Histoire des Beni-Hamdoun (Appendice III au t. II de +l'_Histoire des Berbères_, p. 554.)] + +Tunis était tombée, quelques jours auparavant, au pouvoir de +Hacen-ben-Ali, général d'El-Kaïm, qui avait fait un grand massacre des +Kharedjites et de leurs partisans. + +Aussitôt après sa victoire, Aïoub se porta sur Tunis, mais le gouverneur +Hacen étant sorti à sa rencontre, plusieurs engagements eurent lieu avec +des chances diverses. Aïoub finit cependant par écraser les forces de +son ennemi et le couper de Tunis, où les Nekkariens entrèrent de nouveau +en vainqueurs. Hacen, qui s'était réfugié sous la protection de +Constantine, toujours fidèle, entreprit de là plusieurs expéditions +contre les tribus de l'Aourès. + +Encouragé par ce regain de succès, Abou-Yezid voulut tenter un grand +coup. Dans le mois de janvier 946, il alla, à la tête d'un rassemblement +considérable, attaquer Souça, et, pendant plusieurs mois, pressa cette +place avec un acharnement qui n'eut d'égal que la résistance des +assiégés. + +MORT D'EL-KAÏM. RÈGNE D'ISMAÏL-EL-MANSOUR.--Sur ces entrefaites, un +dimanche, le 18 mai 946, le khalife Abou-l'Kacem-el-Kaïm cessa de vivre +à El-Mehdïa. Il était âgé de 55 ans. Avant sa mort, il désigna comme +successeur son fils Abou-Tahar-Ismaïl qui devait plus tard recevoir le +surnom d'El-Mansour (le victorieux). Selon El-Kaïrouani, El-Kaïm aurait, +un mois avant sa mort, abdiqué en faveur de son fils[545]. + +[Note 545: Page 103.] + +Ismaïl, le nouveau khalife fatemide, était âgé de 32 ans. C'était un +homme courageux, instruit et distingué. + +Il s'élevait, dit Ibn-Hammad, au-dessus de tous les princes de la +famille obéïdite par la bravoure, le savoir et l'éloquence. Dans les +circonstances où il prenait le pouvoir, il lui fallait autant de +prudence que de décision; aussi, pour éviter de fournir un nouveau sujet +de perturbation, commença-t-il par tenir secrète la mort de son père. +Rien, à l'extérieur, ne laissa supposer le changement de règne. + +Souça était alors réduite à la dernière extrémité. Le premier acte +d'Ismaïl fut d'envoyer une flotte porter des provisions et un puissant +renfort aux assiégés. Les généraux Rachik et Yakoub-ben-Ishak, qui +commandaient cette expédition, abordèrent heureusement et, secondés par +les troupes de la garnison, vinrent avec impétuosité attaquer le camp +des Nekkariens, au moment où ceux-ci se croyaient sûrs de la victoire. +Après une courte lutte, les kharedjites furent mis en déroute et leur +camp demeura aux mains des Fatemides. Souça était sauvée. + +Abou-Yezid chercha un refuge à Kaïrouan, où se trouvaient ses femmes et +le fidèle Abou-Ammar. Mais les habitants de la ville, indisposés contre +lui à cause de ses cruautés, et voyant son étoile sur le point d'être +éclipsée, fermèrent les portes à son approche et refusèrent de le +recevoir. Il se retira à Sebiba, suivi seulement de quelques partisans. +En même temps, le khalife Ismaïl, après avoir passé par Souça, faisait +son entrée à Kaïrouan (fin mai 946). Il accorda une amnistie générale +aux habitants de cette ville. Les femmes et les enfants d'Abou-Yezid +furent respectés, et le prince lit pourvoir à leurs besoins. + +DÉFAITES D'ABOU-YEZID.--Cependant, l'Homme à l'âne, qui avait obtenu +quelques succès sur des corps isolés, réunit encore une armée et vint, +avec confiance, se présenter devant Kaïrouan; il attaqua même le camp +d'Ismaïl qui se trouvait en dehors de la ville. On combattit pendant +plusieurs jours avec des alternatives diverses; enfin le khalife, ayant +reçu des renforts et pris une vigoureuse offensive, repoussa les +kharedjites dans le sud. + +Abou-Yezid envoya alors des corps isolés inquiéter les environs de +Kaïrouan et couper la route de cette ville à El-Mehdïa et à Souça. Le +chef de la révolte semblait néanmoins à bout de forces; Ibrahim crut +pouvoir entrer en pourparlers avec lui et lui offrir de lui rendre ses +femmes à condition qu'il s'éloignerait pour toujours. L'Homme à l'âne +accepta et reçut le pardon pour lui et ses partisans. + +Mais c'est en vain que le prince fatemide avait espéré obtenir la paix +en traitant le rebelle avec cette générosité. A peine Abou-Yezid fut-il +rentré en possession de son harem qu'il revint attaquer les Fatemides +plongés dans une trompeuse sécurité (août 916). Le khalife résolut alors +d'en finir par la force avec ce lâche ennemi. Ayant réuni un corps +nombreux de troupes régulières et d'auxiliaires Ketama et Berbères et de +l'est, il se mit à leur tête et vint attaquer les Kharedjites qui, en +masses tumultueuses, se préparaient à renouveler leurs agressions. +Lorsqu'on fut en présence, Ismaïl disposa sa ligne de bataille en se +plaçant au centre avec les troupes régulières et en formant son aile +droite avec les contingents de l'Ifrikiya et son aile gauche avec les +Ketama. Il attendit dans cet ordre le choc de ses ennemis. + +Abou-Yezid vint attaquer impétueusement les Berbères de l'aile droite +et, les ayant mis en déroute, se heurta contre le centre qui l'attendit +de pied ferme sans se laisser entamer. Après avoir laissé aux Karedjites +le temps d'épuiser leur ardeur, Ismaïl charge à la tête de sa réserve et +force l'ennemi à la retraite. Bientôt les adhérents d'Abou-Yezid sont en +déroute; ils fuient dans tous les sens en abandonnant leur camp et les +vainqueurs en font le plus grand carnage. Dix mille têtes de ces +partisans furent, dit-on, envoyées à Kaïrouan, où elles servirent +d'amusement à la lie du peuple. + +Ce fut alors qu'Ismaïl traça le plan de k ville de Sabra à un mille au +sud-ouest de Kaïrouan. Cette place, qui devait être la capitale de +l'empire obéïdite, reçut le nom de son fondateur: Mansouria (la ville de +Mansour). Après sa défaite, Abou-Yezid avait en vain essayé de se jeter +dans Sebiba. De là, il prit la route de l'ouest et se présenta devant +Bar'aï; cette forteresse, qu'il n'avait pu enlever au début de la +campagne, lui ferma de nouveau ses portes et il dut en commencer le +siège. + +Mais il avait affaire à un ennemi dont les qualités militaires se +développaient avec les difficultés de la campagne. Sans lui laisser +aucun répit, Ismaïl confia le commandement de Kaïrouan à l'esclavon +Merah, et, se mettant à la tête des troupes, alla établir son camp à +Saguïet-Mems, où il reçut les contingents des Ketama et ceux des +cavaliers nomades du sud et de l'est (octobre 946). + +POURSUITE D'ABOU-YEZID PAR ISMAÏL.--Alors commença cette chasse +mémorable qui devait se terminer par la chute de l'agitateur. Ismaïl +marcha d'abord sur Bar'aï. A son approche, Abou-Yezid prit la fuite à +travers les montagnes, vers l'ouest, en passant par Bellezma et Negaous; +il pensait pouvoir résister dans la place forte de Tobna, mais le +khalife arriva sur ses talons et il fallut fuir encore. + +Dans cette localité, Djafer-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila et du Zab, +vint apporter des présents à son souverain et lui présenter ses +hommages. Il lui amenait aussi un jeune chef de partisans qui se disait +le Mehdi et qu'on avait fait prisonnier dans l'Aourès, à la tête d'une +bande. Le khalife ordonna de l'écorcher vif. «Ainsi faisait-il de tous +ceux qu'il prenait», dit Ibn-Hammad, ce qui lui valut le surnom de +_l'écorcheur_. D'autres prisonniers eurent les mains et les pieds +coupés. + +Ismaïl reçut également de Mohammed, fils d'El-Kheir-ben-Khazer, chef des +Mag'raoua, un message amical. Ce prince, allié des Oméïades d'Espagne, +avait, au profit de l'anarchie, étendu son autorité jusqu'à Tiharet et +exerçait sa prépondérance sur tout le Mag'reb central. Jusqu'alors il +avait soutenu l'Homme à l'âne, mais la cause de l'agitateur devenait par +trop mauvaise, et le chef des Mag'raoua se hâtait de l'abandonner avant +qu'elle fût tout à fait perdue. + +Abou-Yezid, ne sachant où trouver un appui, dépêcha son fils Aïoub en +Espagne pour tâcher d'obtenir une diversion des Oméïades. En attendant +leur secours, il se jeta dans les montagnes de Salat, sur les confins +occidentaux du Hodna. Ce pays était occupé par les Beni-Berzal, fraction +des Demmer, qui professaient ses doctrines. Grâce à l'appui de ces +indigènes, il put atteindre la montagne abrupte de Kiana[546]. Mais le +khalife l'y poursuivit, força les Beni-Berzal à la soumission et mit en +déroute les adhérents de l'agitateur. + +Abou-Yezid, qui avait gagné le désert, y resta peu de temps et reparut +dans le pays des R'omert, au sud du Hodna. Ismaïl vint l'y relancer, et +l'Homme à l'âne chercha en vain à rentrer dans le pâté montagneux de +Salât. Rejeté vers le sud, il entraîna à sa poursuite les troupes +fatemides, qui reçurent, des mains des Houara de Redir, Abou-Ammar +l'aveugle et un autre partisan qu'ils avaient arrêtés[547]. L'armée du +khalife éprouva les plus grandes privations dans cette marche, tant par +le fait des intempéries que par le manque de vivres, et elle perdit +beaucoup d'hommes et de matériel. + +[Note 546: Actuellement le Djebel-Mezita «à 12 milles de Mecila», +dit Ibn-Hammad.] + +[Note 547: Ce fait, avancé par Ibn-Hammad, est contredit par +Ibn-Khaldoun.] + +Ismaïl pénétra alors dans le pays des Sanhadja, où il fut reçu par +Ziri-ben-Menad avec les honneurs dus à un suzerain. Pour reconnaître sa +fidélité, le khalife le nomma gouverneur de toute la région, au nom des +Fatemides, et lui accorda l'autorisation d'achever la ville d'Achir, +dont il avait commencé la construction dans le Djebel-el-Akhdar[548], +pour en faire sa capitale. + +Après être arrivé à Hamza, Ismaïl tomba malade et dut séjourner quelque +temps dans le pays des Sanhadja. On avait complètement perdu la trace +d'Abou-Yezid, lorsque tout à coup on apprit qu'il était venu, à la tête +d'un rassemblement de Plouara et de Beni-Kemlane, mettre le siège devant +Mecila. Ismaïl, qui se disposait à pousser jusqu'à Tiharet, se hâta +d'accourir au secours d'Ibn-Hamdoun (fin janvier 947). Bientôt +Abou-Yezid fut délogé de ses positions: ayant été abandonné par ses +partisans, las de partager sa mauvaise fortune, il n'eut d'autre +ressource que de se jeter encore dans les montagnes de Kiana. + +[Note 548: Voir _Revue africaine_, no 74.] + +CHUTE D'ABOU-YEZID.--Après s'être ravitaillé à Mecila, Ismaïl, en +attendant des renforts, alla bloquer la montagne où s'était réfugié son +ennemi. Mais celui-ci recevait des vivres de Bantious et autres oasis du +Zab, et ne souffrait nullement du blocus. Les contingents des tribus +alliées étant enfin arrivés, l'armée fatemide attaqua la montagne; le +combat fut rude; mais à force d'énergie, les défilés gardés par les +kharedjites furent tous enlevés et les rebelles se dispersèrent en +désordre. + +Abou-Yezid, entraîné dans la déroute, reçut un coup de lance qui le jeta +en bas de son cheval. Ceux qui le poursuivaient, et en tête desquels +étaient, dit-on, Ziri-ben-Menad, se précipitèrent sur lui pour le +prendre vivant; mais son fils Younès et ses partisans accoururent à son +secours, et un nouveau combat acharné s'engagea sur son corps. Les +Nekkariens purent enfin emporter leur chef blessé. Un grand nombre de +kharedjites avaient été tués. On décapita tous les cadavres, ce qui +valut à cette bataille le nom de _journée des têtes_[549]. + +L'Homme à l'âne avait pu gagner le sommet de la montagne de Kiana et se +renfermer dans une citadelle établie sur un piton appelé _Tagarboucet_ +(l'arçon). Ismaïl l'y poursuivit, mais le refuge du rebelle était dans +une position tellement escarpée qu'il dut renoncer à l'enlever +sur-le-champ. Il planta ses tentes au lieu dit En-Nador +(l'observatoire), sur un des contreforts de la montagne, et y commença +le Ramadan le vendredi 26 mars 917. Le lendemain, il ordonna l'assaut, +mais Abou-Yezid, entouré de ses fils[550], s'y défendit avec le courage +du désespoir. En vain les assiégeants s'avancèrent, en traversant des +ravins escarpés et en escaladant les roches, jusqu'au pied du dernier +escarpement, malgré la grêle de pierres et de projectiles que leur +lançaient les assiégés, ils ne purent arriver au sommet, et la nuit les +surprit avant qu'ils eussent achevé d'assurer leur victoire. Pendant la +nuit, Ibrahim fit incendier les broussailles qui environnaient le fort, +afin qu'elles ne pussent favoriser la fuite de son ennemi. Les Houara, +dont les habitations avaient été brûlées et les bestiaux enlevés, +vinrent le soir même faire leur soumission. + +[Note 549: Ibn-Hammad.] + +[Note 550: Selon Ibn-Khaldoun, Abou-Ammar était aussi avec lui.] + +Ismaïl avait pu se convaincre, dans ces journées de luttes, qu'il +n'avait pas assez de troupes pour réduire son ennemi. Il demanda des +soldats réguliers à Kaïrouan et, en attendant leur arrivée, s'installa à +son camp du Nador. «Tant que je n'aurai pas triomphé de mon ennemi, +disait-il[551], mon trône sera où je campe.» Le khalife passa ainsi de +longs mois, pendant lesquels il employa les troupes que le blocus +laissait disponibles à pacifier la contrée. + +[Note 551: Selon lbn-Hammad.] + +Enfin les renforts arrivés par mer parvinrent au camp du Nador et l'on +donna l'assaut. Cette fois, la forteresse fut enlevée. Abou-Yezid, ses +fils et quelques serviteurs dévoués, s'étaient réfugiés dans une sorte +de réduit où ils tenaient encore. On finit par y pénétrer, mais +l'agitateur n'y était plus; il était sorti par un passage secret et +fuyait au milieu des roches, porté par trois hommes, car il était +couvert de blessures. Peut-être aurait-il échappé encore si ceux qui le +portaient ne l'avaient laissé rouler dans un ravin profond, d'où il fut +impossible de le retirer. + +Les vainqueurs finirent par le trouver à demi-mort. Ils l'apportèrent au +khalife, qui l'accabla de reproches sur son manque de foi et sa conduite +envers lui; néanmoins, comme il le réservait pour son triomphe, il fit +soigner ses blessures; mais, quelques jours après, l'Homme à l'âne +rendait le dernier soupir (août 947). Son corps fut écorché et sa peau +bourrée de paille pour être rapportée à El-Mehdïa. Sa chair et les têtes +de ses principaux adhérents ayant été salées, furent expédiées à +El-Mehdïa. Du haut de la chaire, on y annonça la victoire du khalife, et +les preuves sanglantes en furent livrées à la populace. + +La chute d'Abou-Yezid fut le dernier coup porté aux Nekkariens. Aïoub et +Fadel, fils de l'homme à l'âne, qui avaient pu échapper, tentèrent de +rallier les débris des adhérents de leur père. S'étant associés à un +ambitieux de la famille d'Ibn-Khazer, nommé Mâbed, ils parvinrent à +réunir une armée et allèrent attaquer Tobna et même Biskra. Mais le +khalife ayant envoyé contre eux ses généraux Chafa et Kaïcer, soutenus +par les contingents des Sanhadja avec Ziri-ben-Menad, les agitateurs +furent défaits et durent se réfugier dans les profondeurs du désert. + +Ainsi se termina la révolte de l'Homme à l'âne, sous les coups de +laquelle l'empire fatemide avait failli s'écrouler. Abou-Yezid, dont on +ne saurait trop admirer la ténacité, l'indomptable énergie et même les +talents militaires, se laissa, comme beaucoup d'autres, griser par le +succès. Par la seule faute qu'il commit, en ne marchant pas sur +El-Mehdïa après la prise de Kaïrouan, il perdit à jamais sa cause. +Doit-on le regretter? Nous n'osons affirmer que son succès aurait été +bien avantageux pour l'Afrique[552]. + +[Note 552: Nous avons suivi, pour tout le récit de la révolte +d'Abou-Yezid, les auteurs suivants: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. +530-542, t. III, p. 201-213. El-Bekri, passim. Ibn-Hammad, passim. +El-Kaïrouani, p. 98 et suivantes. _Documents sur l'hérétique +Abou-Yezid_, par Cherbonneau. _Revue africaine_, no 78, et collection du +_Journal asiatique_.] + + + + +CHAPITRE XI + +FIN DE LA DOMINATION FATEMIDE +947-973 + + +État du Mag'reb et de l'Espagne.--Expédition d'El-Mansour à +Tiharei.--Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Situation de la Sicile; +victoires de l'Ouali Hassan-ben-Ali en Italie.--Mort d'El-Mansour, +avènement d'El-Moëzz.--Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie +oméïade.--Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife +fatemide.--Rupture entre les Oméïades et les Fatemides.--Campagne de +Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à l'autorité +fatemide.--Guerre d'Italie et de Sicile.--Evénements d'Espagne; mort +d'Abd-er-Rahman-cn-Nacer; son fils El-Hakem II lui succède.--Succès des +Musulmans en Italie et en Sicile.--Progrès de l'influence oméïade en +Mag'reb.--État de l'Orient; El-Moëzz prépare son expédition.--Conquête +de l'Egypte par Djouher.--Révoltes en Afrique; Ziri-ben-Menad écrase les +Zenètes.--Mort de Ziri-ben-Menad; succès de son fils Bologguine dans le +Mag'reb.--El-Moëzz se dispose à quitter l'Ifrikiya.--El-Moëzz transporte +le siège de la dynastie fatemide en Egypte.--Appendice. Chronologie des +Fatemides d'Afrique. + + +ÉTAT DU MAG'REB ET DE L'ESPAGNE.--Il n'avait pas fallu à Ismaïl moins de +deux années de luttes incessantes pour triompher de la terrible révolte +de l'Homme à l'âne. C'était un grand résultat, obtenu grâce à l'énergie +du khalife, et le surnom d'El-Mansour qui lui fut donné, il faut le +reconnaître, était mérité. Mais, si le principal ennemi était abattu, il +restait bien des plaies à fermer. Pendant cette crise, l'autorité +fatemide avait perdu tout son prestige dans l'ouest, au profit des +Oméïades d'Espagne. Le Mag'reb et Akça, en entier, leur obéissait déjà. +Les fils de Ben-Abou-l'-Afia, nommés El-Bouri, Medien et Abou-el-Monkad, +y gouvernaient en leur nom. Les Edricides, toujours cantonnés dans le +pays des R'omara et obéissant à leur chef Kennoun, se tenaient seuls +éloignés du khalife espagnol, mais en se gardant bien de témoigner +contre lui la moindre hostilité. + +Auprès de Tlemcen, les Beni-Ifrene avaient peu à peu étendu leur +domination sur leurs voisins; ayant pris une part active à la révolte +d'Abou-Yezid, ils avaient profité de la période de succès de cet +agitateur pour augmenter leur empire. Le khalife En-Nacer, par une +habile politique, avait nommé leur chef, Yala-ben-Mohammed, gouverneur +du Mag'reb central. Enfin, à Tiharet, commandait Hamid-ben-Habbous pour +les Oméïades. + +En Espagne, Abd-er-Rahman-en-Nacer avait obtenu, dans le nord, de non +moins grands succès, en profitant de la discorde qui paralysait les +forces des chrétiens; Castille et Léon étaient en guerre. Les +Castillans, sous le commandement de Ferdinand Gonzalez, surnommé +l'excellent Comte, avaient cherché à s'affranchir du joug un peu lourd +de Ramire II, prince de Léon; mais la fortune avait trahi Ferdinand: +fait prisonnier par son ennemi, il avait été tenu dans une dure +captivité et n'avait obtenu la liberté qu'en renonçant à exercer aucun +commandement. Les Musulmans, pendant ces luttes fratricides, avaient +reporté leur frontière jusqu'au delà de Medina-Céli[553]. + +[Note 553: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 64 et suiv. +Kartas, p. 417. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 270, t. II, p. +148-569, t. III, p. 213 et suiv. El Bekri, trad., art. _Idricides_. +Ibn-Hammad, _loc. cit._ El Marracki, éd. Dozy, p. 27 et suiv.] + +EXPÉDITION D'EL-MANSOUR À TIHARET.--Le khalife Ismaïl voulut profiter de +son séjour dans l'ouest pour lâcher d'y rétablir son autorité. Ayant +convoqué ses alliés à Souk-Hamza[554], il fut rejoint dans cette +localité par Ziri-ben-Menad avec ses Sanhadja. Dans le mois de septembre +917, l'armée s'ébranla et marcha directement sur Tiharet; Hâmid prit la +fuite à son approche et gagna Ténès, d'où il s'embarqua pour l'Espagne. + +[Note 554: Actuellement Bouïra, au N.-E. d'Aumale.] + +Une fois maître de Tiharet, le souverain fatemide ne jugea pas à propos +de s'enfoncer davantage dans l'ouest, il préféra entrer en pourparlers +avec Yala, le puissant chef des Beni-Ifren. Afin de le détacher de la +cause oméïade, il lui offrit de le reconnaître comme son représentant +dans le Mag'reb central, avec la suprématie sur toutes les tribus +zenètes. Yala accueillit ces ouvertures et adressa à El-Mansour un +hommage plus ou moins sincère de soumission. Tranquille de ce côté, le +khalife alla châtier les tribus louatiennes de la vallée de la Mina, +lesquelles étaient infectées de kharedjisme. Après les avoir contraintes +à la soumission, il se disposa à rentrer en Ifrikiya; mais, auparavant, +il renouvela l'octroi de ses faveurs à Ziri-ben-Menad, dont le secours +lui avait été si utile, et lui confirma l'investiture de chef des tribus +sanhadjiennes et de tout le territoire occupé par elles jusqu'à Tiharet. +Cette vaste région comprenait, en outre des villes d'Achir et de Hamza, +celles de Lemdia (Médéa), Miliana, et enfin une bourgade à peine connue +auparavant, mais qui avait pris, depuis peu, un grand développement et +était destinée au plus brillant avenir, nous avons nommé +_Djezaïr-beni-Mezr'anna_ (Alger). Bologguine, fils de Ziri, fut investi +par son père du commandement de ces trois dernières places[555]. + +Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Avant de reprendre le chemin de l'est, +le khalife adressa en Ifrikiya des lettres par lesquelles il annonçait +la mort de son père et son avènement sous le titre +d'_El-Mansour-bi-Amer-Allah_ (le vainqueur par l'ordre de Dieu). Le 18 +janvier 918, il faisait son entrée triomphale à Kaïrouan, précédé par un +chameau sur lequel était placé le mannequin d'Abou-Yezid, soutenu par un +homme. De chaque côté, deux singes, qui avaient été dressés à cet +office, lui donnaient des soufflets et le tiraient par la barbe[556]. +Les plus grands honneurs furent prodigués au souverain victorieux. + +[Note 555: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 6.] + +[Note 556: Ibn-Hammad, _loc. cit._] + +Peu de temps après, on reçut la nouvelle que Fadel, fils d'Abou-Yezid, +était sorti du Sahara à la tête d'une bande de pillards, qu'il ravageait +l'Aourès et était venu mettre le siège devant Bar'aï. Mais bientôt il +fut mis à mort par un chef zenatien, qui envoya sa tête au kalife. +Celui-ci fit expédier en Sicile la peau d'Abou-Yezid et la tête de son +fils, mais le vaisseau qui portait ces tristes restes fit naufrage et +tout le monde périt. Seul le mannequin de l'Homme à l'âne fut rejeté sur +le rivage; on l'attacha à une potence, où il resta jusqu'à ce qu'il eût +été mis en lambeaux par les éléments. Aioub, l'autre fils de l'apôtre +nekkarien, fut également assassiné par un chef zenète, et ainsi la +famille de l'agitateur se trouva entièrement détruite; ses cendres mêmes +furent dispersées. + +SITUATION DE LA SICILE; VICTOIRES DE L'OUALI HASSAN-EL-KELBI EN +ITALIE.--Pendant les années d'anarchie qui avaient été la conséquence de +la révolte d'Abou-Yezid, la Sicile était demeurée abandonnée aux +aventuriers berbères amenés par Khalil. Personne n'y exerçait +effectivement l'autorité, et les chrétiens en avaient profité pour +cesser de payer le tribut. Ceux-ci tenaient, en réalité, la partie +méridionale de l'île, mais ils étaient misérables et vivaient dans un +état de luttes permanentes, incertains du lendemain. Beaucoup de villes, +tributaires des Musulmans, avaient rompu tout lien avec l'empire. A +Palerme, la famille des Beni-Tabari, d'origine persane, avait usurpé peu +à peu l'autorité. + +Un des premiers soins d'El-Mansour fut de placer à la tête de l'île un +de ses plus fidèles soutiens, dont la famille s'était distinguée en +Mag'reb et en Espagne, l'arabe kelbite Hassan-ben-Ali. Il lui conféra le +titre d'Ouali (gouverneur), qui devint ensuite héréditaire dans sa +famille (948). Hassan trouva Palerme en état de révolte, mais il parvint +à y pénétrer par ruse, et, s'étant saisi des Tabari, les fit mettre à +mort. + +Hassan entreprit alors de châtier les chrétiens qui avaient secoué le +joug. Sur ces entrefaites, Constantin Porphyrogénète, qui occupait le +trône de l'empire, las de payer un tribut aux Musulmans, envoya des +troupes en Calabre pour reconquérir l'indépendance. Hassan, de son côté, +ayant reçu des renforts d'El-Mansour, alla attaquer Reggio avec une +armée nombreuse (950), puis mettre le siège devant Gerace. Les Grecs +étant arrivés, l'ouali les battit et les força de se réfugier à Otrante +et à Bari; puis il rentra à Palerme. Deux ans plus tard, Hassan passa de +nouveau en Italie, où des troupes nombreuses avaient été amenées, et y +remporta de grandes victoires. Les têtes des vaincus furent expédiées +dans les villes de Sicile et d'Afrique (mai 852). + +Dans l'été de la même année, l'ouali de Sicile signa avec l'envoyé de +l'empereur une trèvi reconnaissant aux Musulmans le droit de percevoir +le tribut. Hassan établit une mosquée à Reggio[557]. + +[Note 557: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 203-248. +Ibn-Khaldoun, t. II, p. 540-541.] + +MORT D'EL-MANSOUR. AVÈNEMENT D'EL-MOEZZ.--Le khalife avait transporté sa +demeure à Sabra, vaste château situé près de Kaïrouan, qu'on appelait El +Mansouria, du nom de son fondateur. De là, il dirigeait la guerre +d'Italie et suivait les événements de Mag'reb, où l'influence fatemide +avait entièrement cessé pour faire place à la suprématie oméïade. + +Au commencement de l'année 953, El-Mansour tomba malade, à la suite +d'une partie de plaisir où il avait pris un refroidissement. Dans le +mois de mars[558], il rendait le dernier soupir. Il n'était âgé que de +trente-neuf ans, sur lesquels il en avait régné sept. + +[Note 558: Le 27 janvier, selon Ibn-Khaldoun, en désaccord sur ce point +avec tous les autres auteurs.] + +Son fils Maâd (Abou-Temim), qui avait été désigné par lui comme héritier +présomptif parmi ses dix enfants, lui succéda et prit le nom d'_El-Moëzz +li dine Allah_ (celui qui exalte la religion de Dieu). C'était un jeune +homme de vingt-deux ans, doué d'un esprit mûr et ferme. Le 25 avril, il +reçut le serment de ses officiers, et s'appliqua immédiatement à la +direction des affaires de l'état. Il alla ensuite faire une tournée dans +ses provinces, afin de s'assurer de la fidélité de ses gouverneurs et de +l'état de défense des frontières[559]. + +[Note 559: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 142.] + +LES DEUX MAG'REB RECONNAISSENT LA SUPRÉMATIE OMÉÏADE.--De graves +événements s'étaient accomplis en Mag'reb, ainsi que nous l'avons dit. + +Le chef de la famille edricide, Kacem-Kennoun, étant mort en 949, avait +été remplacé par son fils Abou-l'Aïch-Ahmed, surnommé El-Fâdel (l'homme +de mérite). Ce prince, qui entretenait des relations avec la cour +oméïade, s'empressa de faire hommage de vassalité à En-Nacer et de +rompre avec les fatemides. Les autres branches de la famille edricide +envoyèrent également des députations au souverain de l'Espagne +musulmane, et ainsi toute la région septentrionale du Mag'reb extrême se +trouva placée sous sa suzeraineté. Mais il ne suffisait pas à En-Nacer +que l'on y prononçât la prière en son nom; il lui fallait des gages plus +sérieux et il demanda bientôt à l'imprudent El-Fâdel de lui céder les +places de Tanger et de Ceuta[560]. + +Dans le Mag'reb central, Yâla-ben-Mohammed, chef des Beni-Ifrene, et +Mohammed-ben-Khazer, émir des Mag'raoua, avaient été complètement +détachés, par les agents d'En-Nacer, de la cause fatemide, et avaient +reçu l'investiture du gouvernement oméïade. Ils s'étaient alors partagé +le pays: Ibn-Khazer avait eu pour son lot la région orientale; il était +venu s'installer à Tiharet, et, sur cette frontière, s'était rencontré +avec les Sanhadja, ennemis héréditaires des Mag'raoua. Aussi, les luttes +n'avaient pas tardé à recommencer entre ces deux tribus. Quant à Yâla, +il avait conservé la région de l'ouest et étendu sa suprématie sur les +populations du nord jusqu'à Oran; pour se créer un refuge et un point +d'appui, il se construisit, dans les hauts plateaux, à une journée à +l'ouest de Maskara, une capitale qui reçut le nom d'Ifgane; les villes +environnantes en fournirent les premiers habitants[561]. + +[Note 560: Kartas, p. 117, 118. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 147, 569. +El-Bekri, _Idricides_.] + +[Note 561: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 148, t. III, p. 213, +t. IV, p. 2. El-Bekri, passim.] + +Ainsi, les deux Mag'reb reconnaissaient la suprématie oméïade. Fès, +même, avait reçu un gouverneur envoyé au nom du khalife. + +Seule, l'oasis de Sidjilmassa, où régnait un descendant de la famille +miknacienne des Beni-Ouaçoul, nommé Mohammed-ben-el-Fetah, refusa de +suivre l'exemple du reste du pays. Ce prince répudia même les doctrines +Kharedjites et se déclara indépendant en prenant le nom +d'_Ech-Chaker-l'Illah_ (le reconnaissant envers Dieu)[562]. + +[Note 562: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 264.] + +La grande tribu des Miknaça, qui avait toujours à sa tête des +descendants de Ben-Abou-l'Afia, était restée fidèle à la cause oméïade, +malgré les revers qu'elle avait éprouvés. + +LES MAG'RAOUA APPELLENT À LEUR AIDE LE KHALIFE FATEMIDE.--Nous avons vu +qu'En-Nacer avait réclamé aux Edricides la possession de Tanger et de +Ceuta, les clefs du détroit. Ayant essuyé un refus, il profita des +dissensions survenues parmi les membres de cette famille pour intervenir +en Mag'reb. Un corps d'armée envoyé dans le Rif, sous le commandement de +cet Homéïd qui avait été précédemment expulsé de Tiharet par les +Fatemides, remporta de grandes victoires, s'empara de Tanger et força +El-Fâdel à la soumission (951). Chassé de Hadjar-en-Necer, il ne resta à +celui-ci que la ville d'Azila sur le littoral. + +Homeïd reçut ensuite le commandement de Tlemcen et le khalife omeïade +envoya à Yâla, chef des Beni-Ifrene, de nouveaux témoignages de son +amitié. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la jalousie +d'Ibn-Khazer, auquel le gouvernement fatemide venait de donner un gage +en faisant mettre à mort ce Mâbed qui avait soutenu autrefois tes fils +d'Abou-Yezid, et qui visait ouvertement à l'usurpation de l'autorité sur +les Mag'raoua. Bientôt Yala poussa l'audace jusqu'à venir enlever +Tiharet aux Mag'raoua, puis Oran, à Ben-Abou-Aoun. Mohammed-ben-Khazer, +rompant alors d'une manière définitive avec les Oméïades, alla, de sa +personne, en Ifrikiya porter ses doléances. Le khalife El-Moëzz le reçut +avec les plus grands honneurs, accepta son hommage de vassalité et se +fit donner par lui les renseignement les plus précis sur l'état du +Mag'reb (954). + +Dans le cours de la même année, El-Moëzz appela à Kaïrouan le chef des +Sanhadja, et renouvela avec lui les traités d'alliance qui le liaient à +son père. De grandes réjouissances furent données en l'honneur de ce +chef qui rentra, comblé de présents, dans son pays, avec l'ordre de se +tenir prêt à accompagner et soutenir les troupes qui seraient envoyées +dans le Mag'reb. + +RUPTURE ENTRE LES OMÉIADES ET LES FATEMIDES.--En 955, le khalife +oméïade, ayant conclu une trêve avec Ordoño III, fils et successeur de +Ramire, et une autre avec Gonzalez, pour la Castille, se décida à +intervenir plus activement en Afrique et commença les hostilités contre +la dynastie fatemide, en faisant, sans aucun autre préambule, saisir un +courrier allant de Sicile en Ifrikiya. Comme représailles, El-Moëzz +donna à El-Hacen-le-Kelbi, gouverneur de Sicile, l'ordre de tenter, avec +la flotte, une descente en Espagne. Ce chef, ayant pu aborder auprès +d'Alméria, porta le ravage dans la contrée et rentra chargé de butin. + +Pour tirer, à son tour, vengeance de cet affront, En-Nacer lança, peu +après, sa flotte, commandée par son affranchi R'aleb, contre l'Ifrikya. +Mais, des mauvais temps et l'inhospitalité des côtes africaines ne lui +ayant pas permis de débarquer, il dut rentrer dans les ports d'Espagne. +L'année suivante, il revint, avec une flotte de soixante-dix navires, +opéra son débarquement à Merça-El-Kharez (La Calle), et, de ce point, +alla ravager le pays jusqu'aux environs de Tabarka. Cela fait, il rentra +en Espagne. + +Mais ces escarmouches n'étaient que des préludes d'action: plus +sérieuses. Le khalife En-Nacer voulait attaquer l'empire fatemide au +cœur de sa puissance et préparait une grande expédition, lorsqu'il +apprit la mort d'Ordoño III (957) et son remplacement par son frère +Sancho, dont le premier acte avait été la rupture du traité conclu avec +les Oméïades. Forcé de voler au secours de la frontière septentrionale, +En-Nacer dut ajourner ses projets sur l'Afrique[563]. + +[Note 563: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 73 et suiv. +Amari. _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 249. Ibn-Khaldoun, t. II, p. +542.] + +CAMPAGNE DE DJOUHER DANS LE MAG'REB; IL SOUMET CE PAYS À L'AUTORITÉ +FATEMIDE.--El-Moëzz jugea alors le moment opportun pour réaliser +l'expédition en Mag'reb qu'il méditait depuis longtemps. Ayant donc +réuni une armée imposante, il en confia le commandement à son secrétaire +(_kateb_), l'affranchi chrétien Djouher dont la renommée, comme général, +n'était pas à faire. En 958, Djouher partit à la tête des troupes. +Parvenu à Mecila, il y prit un contingent commandé par Djâfer, fils de +Ali-ben-Hamdoun, et fut rejoint par Ziri-ben-Menad, amenant ses +guerriers. Mohanimed-ben-Khazer se joignit également à la colonne, avec +quelques Mag'raoua. + +C'est à la tête de ces forces considérables que Djouher pénétra dans le +Mag'reb. Yâla s'avança à sa rencontre avec les Beni-Ifrene et il est +possible, comme le dit Ibn-Khaldoun, que les deux chefs entrèrent en +pourparlers et qu'Ibn-Khazer essaya encore de se sauver par une +soumission plus ou moins sincère. Selon la version du Kartas, il y eut +de sanglants combats livrés auprès de Tiharet. Quoi qu'il en soit, Yâla +fut tué par les Ketama et Sanhadja, qui voulaient gagner la prime +promise par le général fatemide. Sa tête fut expédiée au khalife en +Ifrikiya. + +Djouher s'attacha ensuite à poursuivre les Beni-Ifrene; il écrasa leur +puissance et dévasta Ifgane leur capitale. De là, il marcha sur Fès où +commandait Ahmed-ben-Beker el-Djodami, pour les Oméïades. Il dut +entreprendre le siège de cette ville qui était bien fortifiée et pourvue +d'un grand nombre de défenseurs. Après quelques efforts, voyant que les +assiégés tenaient avec avantage, il se décida à décamper et à marcher +sur Sidjilmassa, où le prince Mohammed-Chaker-l'-Illah s'était déclaré +indépendant, sous la suprématie abasside et avait frappé des monnaies à +son nom. Ce roitelet lui ayant été livré, Djouher le chargea de chaînes; +puis, après avoir rétabli dans ces contrées lointaines l'autorité +fatemide, il conduisit son armée vers l'ouest et s'avança jusqu'à +l'Océan, en soumettant sur son passage les populations sahariennes. On +dit que, des bords de l'Océan, il envoya à son maître des plantes +marines et des poissons de mer dans des urnes. + +De là, Djouher revint devant Fès et, à force de persévérance et de +courage, réussit à enlever d'assaut cette ville, où Ziri-ben-Menad +pénétra un des premiers par la brèche. Ahmed-ben-Beker fut fait +prisonnier et la ville livrée au pillage. Après y avoir passé quelques +jours, Djouher y laissa un gouverneur, et partit pour le Rif afin de +soumettre les Edrisides. Abou-l'Aïch-el-Fadel était mort et c'était +El-Hassan-ben-Kennoun qui l'avait remplacé. Pour conjurer le danger, ce +prince se réfugia dans le château de Hadjar-en-Necer et, de là, envoya +sa soumission au général fatemide, en protestant que l'alliance de sa +famille avec les Oméïades avait été une nécessité de circonstance. +Djouher accepta cette soumission et confirma Hassan dans son +commandement du Rif et du pays des R'omara, en lui assignant comme +capitale la ville de Basra. + +Après avoir soumis toute cette partie du Mag'reb et expulsé, ou réduit +au silence, les partisans des Oméïades, Djouher laissa, comme +représentant de son maître dans cette région, les affranchis Kaïcer et +Modaffer, puis il reprit la route de l'est. En passant à Tiharet, il +donna cette ville comme limite de ses états à Ziri-ben-Menad, en +récompense de sa fidélité. + +A son arrivée à Kaïrouan, le général fatemide fit une entrée triomphale +et reçut les plus grands honneurs. Il traînait à sa suite, enfermés dans +des cages de fer, Mohammed-ben-Ouaçoul, le souverain détrôné Sidjilmassa +et Ahmed-ben-Beker, l'ancien gouverneur de Fès (959)[564]. + +[Note 564: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 265, t. II, p. 8, 543, +555, t. III, p. 233 et suiv. Le Kartas, p. 121, 122. El-Bekri, passim. +El-Kaïrouani, p. 106, 107.] + +GUERRE D'ITALIE ET DE SICILE.--Pendant que l'autorité fatemide obtenait +en Mag'reb ces succès inespérés, la guerre avait recommencé en Italie +entre les Byzantins et les Arabes. L'empereur Constantin ayant rompu la +trêve en 956, avait envoyé, contre les Musulmans d'Italie, des troupes +thraces et macédoniennes. Le patrice Argirius était alors venu mettre le +siège devant Naples, pour punir cette ville de son alliance avec les +infidèles. Ammar, frère de Hassan, opéra une diversion en Calabre. + +Mais, l'année suivante, Reggio est surpris par un capitaine byzantin +nommé Basile, la colonie anéantie et la mosquée détruite. De là, Basile +va attaquer Mazara en Sicile et défait Hassan qui était accouru avec ses +troupes, puis il se retire. + +En 958, Hassan, ayant rejoint Ammar en Calabre, alla, avec toutes ses +forces navales, attaquer à Otrante la flotte byzantine. Un coup de vent +favorisa la fuite des navires impériaux et poussa ceux des Musulmans sur +les côtes de Sicile, où plusieurs firent naufrage. En 960, une trêve fut +conclue avec l'empire et dura jusqu'à l'élévation de Nicéphore +Phocas[565]. + +[Note 565: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 250 et suiv.] + +ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE. MORT D'ABD-ER-RAHMAN III (EN NACER). SON FILS +EL-HAKEM II LUI SUCCÈDE.--En Espagne le roi Sancho avait été détrôné et +remplacé par Ordoño IV, qui devait être surnommé _le Mauvais_ (958). La +grand-mère de Sancho, Tota, reine de Navarre, se rendit elle-même à +Cordoue, pour déterminer le khalife oméïade à rétablir son fils sur le +trône. En-Nacer accepta, à la condition que dix forteresses lui fussent +livrées, et bientôt l'armée musulmane marcha contre le royaume de Léon. +Au mois d'avril 859, Sancho était maître de la plus grande partie de son +royaume; l'année suivante, le comte Ferdinand tombait aux mains des +Navarrais; la révolte était vaincue et Ordoño IV cherchait un refuge à +Burgos. + +Les avantages obtenus dans le nord étaient pour le khalife une bien +faible compensation de ses pertes en Afrique. Il avait vu en quelques +mois disparaître les résultats de longues années d'efforts persévérants. +Dominé par le chagrin qu'il en ressentit, affaibli par l'âge, +Abd-er-Rahman-en-Nacer tomba malade et rendit le dernier soupir le 16 +octobre 961, à l'âge de soixante-dix ans. Ce prince avait régné pendant +quarante-neuf ans et, sauf en Mag'reb, la fortune lui avait presque +toujours été favorable. Après avoir pris un pouvoir disputé, un royaume +réduit presque à rien, il laissait l'empire musulman d'Espagne dans +l'état le plus florissant, le trésor rempli, les frontières respectées. +Cordoue, sa brillante capitale, avait alors un demi-million d'habitants, +trois mille mosquées, de superbes palais, cent treize mille maisons, +trois cents maisons de bain, vingt-huit faubourgs[566]. + +El-Hakem II, fils d'Abd-er-Rahman, lui succéda. Aussitôt, le roi de +Léon, qui était humilié de la protection des Musulmans, commença à +relever la tête et il fut facile de prévoir que la paix ne serait plus +de longue durée[567]. + +[Note 566: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 91, 92.] + +[Note 567: _Ibid._, p. 95. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 28 et suiv.] + +SUCCÈS DES MUSULMANS, EN SICILE ET EN ITALIE.--En Sicile, le gouverneur +kelbite avait entrepris d'arracher aux chrétiens les places qu'ils +tenaient, encore. Vers la fin de 962, son fils Ahmed se rendit maître de +Taormina, qui avait opposé une héroïque résistance de six mois. Un grand +nombre de captifs furent envoyés en Afrique et la ville reçut le nom +d'El-Moëzzïa en l'honneur du khalife. Dans toute l'île, la seule place +de Rametta restait aux chrétiens. En 963, Hassan-ben-Ammar vint +l'assiéger et la pressa en vain, pendant de longs mois. Sur le point de +succomber, les chrétiens purent faire parvenir un appel désespéré à +Byzance. + +De graves événements venaient de se produire dans la métropole +chrétienne de l'Orient. L'empereur Romain II, faible souverain, qui ne +régnait que de nom, était mort, le 15 mars 963, et avait été remplacé +par deux enfants en bas âge, sous la tutelle de leur mère et d'un +eunuque. Quelques mois après, le général Nicéphore Phocas, qui avait +acquis un grand renom par la conquête de l'île de Crète (en mai 961), et +qui disposait de l'armée, s'empara du pouvoir. + +Le nouvel empereur répondit à l'appel des Siciliens en leur envoyant une +armée de 40,000 hommes, tous vétérans de la campagne de Crète, sous le +commandement de Nicétas et de son neveu Manuel Phocas. De son côté, +El-Moëzz renvoya Hassan en Sicile avec des renforts berbères +(septembre-octobre 964). La flotte byzantine ayant occupé Messine, +l'armée s'y retrancha, et de cette base les généraux rayonnèrent dans +l'intérieur. Manuel Phocas alla lui-même au secours de Rametta et livra, +près de cette ville, une grande bataille aux Musulmans (24 octobre). +L'action fut longtemps indécise, mais la victoire se décida enfin pour +ces derniers. Manuel Phocas et dix mille de ses guerriers y trouvèrent +la mort. Le butin fait dans cette journée fut considérable. Hassan +mourut dans le mois de novembre suivant. + +Rametta continua à se défendre avec héroïsme pendant une année entière. +Enfin, en novembre 955, les assiégés, réduits à la dernière extrémité, +ne purent empêcher les Musulmans de pénétrer par la brèche. Les hommes +furent massacrés, les femmes et les enfants réduits en esclavage, et la +ville pillée. Vers le même temps, Ahmed atteignait la flotte byzantine à +Reggio, l'incendiait et faisait prisonnier l'amiral Nicétas et un grand +nombre de personnages de marque qui furent envoyés à El-Mehdïa. + +Ahmed attaqua ensuite les villes grecques de la Calabre, les soumit au +tribut et les contraignit à signer une trêve[568]. + +[Note 568: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 259 et suiv.] + +PROGRÈS DE L'INFLUENCE OMÉIADE EN MAG'REB.--Pendant que le khalife +fatemide était absorbé par la guerre de Sicile et d'Italie, le Mag'reb, +à peine reconquis, demeurait livré à lui-même, et les Oméïades +cherchaient par tous les moyens à y reprendre de l'influence. Les +généraux Kaïcer et Modaffer, qui, nous l'avons vu, avaient été laissés +comme représentants du khalife dans ces régions, prêtèrent-ils l'oreille +aux émissaires d'Espagne, ou furent-ils victimes de calomnies? Nous +l'ignorons. Toujours est-il qu'El-Moëzz les fit mettre à mort comme +traîtres (961). + +Peu après, Sidjilmassa répudiait encore une fois la suprématie fatemide +et ouvrait ses portes à un fils d'Ech-Chaker, qui se faisait reconnaître +sous le nom d'El-Mostancer-l'Illah. Ainsi la dynastie des Beni-Ouaçoul +reprenait le commandement des régions du sud. En 964, le nouveau +souverain était mis à mort par son frère Abou-Mohammed. Ce prince, qui +s'était donné le titre d'El-Moâtezz-l'Illah, proclama de nouveau +l'autorité oméïade, dans le sud du Mag'reb, et la fit reconnaître par +les tribus du haut Moulouïa. + +Dans le Rif, les Edrisides étaient comblés de cadeaux par le souverain +d'Espagne, qui ne négligeait rien pour les rattacher à sa cause. En même +temps, El-Hakem faisait réparer et compléter les fortifications de +Ceuta, où il entretenait une forte garnison[569]. + +[Note 569: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. +544, 569. Kartas, p. 125, 126.] + +ÉTAT DE L'ORIENT. EL-MOEZZ PRÉPARE SON EXPÉDITION.--Les souverains de la +dynastie fatemide, suivant l'exemple donné par son fondateur, n'avaient +cessé d'avoir les yeux tournés vers l'Orient; C'est sur l'Arabie qu'ils +devaient régner, et il avait fallu des motifs aussi graves que la +révolte d'Abou-Yezid et la nécessité de défendre le Mag'reb contre les +entreprises des Oméïades, pour faire ajourner ces projets. El-Moëzz les +avait à cœur, au moins autant que ses devanciers, et il faut reconnaître +que, depuis longtemps, le moment d'agir n'avait paru aussi favorable. + +L'empereur d'Orient, dégoûté par l'insuccès de ses tentatives en Sicile +et en Italie, menacé dans la péninsule par Othon de Saxe et occupé, du +reste, par ses conquêtes en Asie, tendait à se rapprocher d'El-Moëzz, et +même à s'unir avec lui dans un intérêt commun. Le khalife abbasside, +ayant perdu presque toutes ses provinces, était réduit à la possession +de Bagdad et d'un faible rayon alentour. Les Bouïdes tenaient la Perse: +les Byzantins étaient maîtres de l'Asie Mineure. Enfin, les Karmates, +ces terribles sectaires[570] qui avaient ravagé la Mekke parcouraient +les provinces de l'Arabie et commençaient à en déborder. La Syrie et +l'Egypte obéissaient aux Ikhchidites. + +[Note 570: Les Karmates admettaient l'usage du vin, réduisaient les +jours de jeûne à deux par an, prescrivaient cinquante prières par jour +au lieu de cinq, et enfin avaient modifié à leur guise presque toutes +les prescriptions de la religion musulmane.] + +Rapprochés par un intérêt commun, El-Moëzz et Phocas conclurent, en 967, +une paix qu'ils estimaient devoir être avantageuse pour chacun d'eux. Le +khalife fatemide intima alors à l'émir de Sicile l'ordre de cesser toute +hostilité et d'appliquer ses soins à la colonisation et à +l'administration de l'île. + +Libre de ce côté, l'empereur envoya toutes ses troupes en Asie. Il +enleva aux Ikhchidites les places du nord de la Syrie, tandis que les +Karmates envahissaient cette province par le midi. Sur ces entrefaites, +Ikhchid vint à mourir (968), en laissant comme successeur un enfant de +onze ans, sous la tutelle de l'affranchi Kafour. La révolte, cette +compagne des défaites, éclatait partout. Les événements, on le voit, +favorisaient à souhait les projets d'El-Moëzz. + +Le khalife, voulant à tout prix éviter les échecs que ses aïeux avaient +éprouvés dans l'est, résolut de ne se mettre en route qu'après avoir +assuré, par ses précautions, la réussite de l'entreprise. Par son ordre, +des puits furent creusés et des approvisionnements amassés sur le trajet +que devait suivre l'armée. En même temps, comme il voulait assurer ses +derrières, Djouher fut envoyé avec une armée dans le Mag'reb. En outre +des intrigues oméïades dont nous avons parlé, et qu'il fallait réduire à +néant, le général fatemide avait pour mission de rétablir la paix entre +les Sanhadja et les Mag'raoua, toujours rivaux. Mohammed-ben-Khazer +était mort depuis quelques années, et le système des razias avait +recommencé. Djouher passa, dit-on, deux ans dans le Mag'reb et ne revint +en Ifrikiya qu'après avoir tout rétabli dans l'ordre, fait rentrer les +impôts et recruté une nombreuse et solide armée[571] (968). + +[Note 571: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 274 et suiv. +Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 344 et suiv., t. III, p. 233 et +suiv., El-Kaïrouani, p. 107 et suiv.] + +Conquête de l'Egypte par Djouuer.--Au moment où tout était prêt pour le +départ, un événement imprévu vint encore favoriser les projets +d'El-Moezz. Kafour, qui, en réalité, gouvernait depuis deux ans l'empire +ikhchidite, mourut (968), et le pays demeura en proie aux factions et à +l'anarchie. De pressants appels furent adressés d'Egypte au khalife. Au +commencement de février 969, l'immense armée, qui ne comptait, dit-on, +pas moins de cent mille cavaliers, partit pour l'Orient sous le +commandement de Djouher. Le khalife, entouré de sa maison et de ses +principaux officiers, vint à Rakkada faire ses adieux à l'armée et à son +brave chef. + +Parvenu sans encombre en Egypte, Djouher reçut, auprès d'Alexandrie, une +députation de notables venus du vieux Caire pour lui offrir la +soumission de la ville. Les troupes restées fidèles se trouvaient alors +en Syrie (juin 967). Mais, après le départ des envoyés, un mouvement +populaire s'était produit au Caire et chacun se prétendait prêt à +combattre. Djouher reprit donc sa marche et, ayant rencontré l'ennemi en +avant de la capitale, il le culbuta sans peine et fit son entrée au +Caire le 6 juillet 969. La souveraineté des fatemides fut alors +proclamée dans toute l'Egypte, en même temps que la déchéance des +Ikhchidites. Ce fut en très peu de temps, et pour ainsi dire sans +combattre, que le descendant du mehdi devint maître de ce beau royaume, +depuis si longtemps convoité, et pour lequel ses ancêtres avaient fait +tant d'efforts stériles. + +Après avoir tracé, à son camp de Fostat, le plan d'une vaste citadelle +qu'il appela El-Kahera (_la Triomphante_)[572], Djouher jugea +indispensable d'agir en Syrie, où les partisans de la dynastie déchue +s'étaient réunis en forces assez considérables. Il y envoya un de ses +généraux, le ketamien Djafer-ben-Falah, avec une partie de l'armée. +Ramla, puis Damas tombèrent au pouvoir de l'armée fatemide +(novembre-décembre 969). + +[Note 572: C'est de ce nom qu'on a fait _Le Caire_.] + +Djouher s'était présenté en Egypte comme un pacificateur: Il continua ce +rôle après la victoire, rétablit la marche régulière de +l'administration, en plaçant partout des fonctionnaires pris parmi les +Ketama et Sanhadja, et s'appliqua surtout à ne pas froisser les +convictions religieuses et à maintenir les usages qui n'étaient pas +contraires à la Sonna et au Koran. Il jeta, dit-on, les fondations de la +fameuse mosquée El-Azhar[573]. + +[Note 573: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 284 et suiv.] + +RÉVOLTES EN AFRIQUE. ZIRI-BEN-MENAD ÉCRASE LES ZENÈTES.--Dans le +Mag'reb, la cause fatemide était loin d'obtenir d'aussi brillants +succès. Aussitôt après le départ de Djouher, le feu de la révolte y +avait de nouveau éclaté. La rivalité qui existait entre les Mag'raoua, +commandés par Mohammed-ben-el-Kheïr, petit-fils d'Ibn-Khazer, et +Ziri-ben-Menad, avait été habilement exploitée par le khalife El-Hakem. +Les agents oméïades avaient également réussi à exciter +Djâfer-ben-Hamdoun contre Ziri, en lui faisant remarquer combien il +était humiliant pour lui de voir les faveurs du souverain fatemide être +toutes pour le chef des Sanhadja. Bientôt la révolte éclatait sur un +autre point et, tandis que Djouher partait pour l'Egypte, un certain +Abou-Djâfer se jetait dans l'Aourès, en appelant à lui les mécontents et +en ralliant les débris des Nekkariens. El-Moëzz, en personne, marcha +contre le rebelle, mais, à son approche, les Nekkariens se débandèrent, +et Abou-Djâfer n'eut d'autre salut que dans la fuite. Le khalife, qui +s'était avancé jusqu'à Bar'aï, chargea Bologguine, fils de Ziri, de +poursuivre les révoltés et rentra dans sa capitale. Peu après, +Abou-Djâfer faisait sa soumission. + +La rivalité entre les Sanhadja et les Mag'raoua s'était transformée en +un état d'hostilité permanente. Sur ces entrefaites, +Mohammed-ben-el-Kheïr, chef de ces derniers, contracta alliance avec les +autres tribus zenètes, toutes dévouées aux Oméïades, et leva l'étendard +de la révolte. + +Les partisans avérés des Fatemides furent massacrés et on proclama, dans +tout le Mag'reb, l'autorité d'El-Hakem. Tandis que les Mag'raoua et +Zenata se préparaient à prendre l'offensive, Ziri-ben-Menad fondit sur +eux à l'improviste à la tête de ses meilleurs guerriers sanhadja. Sou +fils Bologguine commandait l'avànt-garde. Le premier moment de surprise +passé, les Zenètes confédérés essayèrent de reformer leurs lignes, et un +combat acharné s'engagea. Enfin les Beni-Ifrene lâchèrent pied en +abandonnant les Mag'raoua. Ceux-ci, enflammés par l'exemple de leur +chef, se firent tuer jusqu'au dernier. Mohammed-ben-el-Kheïr, après +avoir vu tomber tous ses guerriers, se perça lui-même de son épée. Les +pertes des Zenètes, et surtout des Mag'raoua, furent considérables. On +expédia à Kaïrouan les têtes des principaux chefs (970). Le résultat de +cette victoire fut de rétablir, pour un instant, l'autorité fatemide +dans le Mag'reb[574]. + +[Note 574: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 7, 149, 549, t. III, +p. 234 et suiv. El-Kaïrouani, p. 125. El-Bekri, passim.] + +MORT DE ZIRI-BEN-MENAD. SUCCÈS DE SON FILS BOLOGGUINE DANS LE +MAG'REB.--El-Moëzz n'était pas sans inquiétude sur les intentions de +Djâfer-ben-Hamdoun, dont la jalousie venait d'être excitée par les +derniers succès de Ziri. Il le manda amicalement à sa cour; mais le +gouverneur de Mecila, craignant quelque piège, leva le masque et alla +rejoindre les Zenètes, qui avaient été ralliés par El-Kheïr, fils de +Mohammed-ben-Khazer[575], brûlant du désir de tirer vengeance de la mort +de son père. Bientôt ces deux chefs envahirent le pays des Sanhadja, à +la tête d'une armée considérable. Ziri-ben-Menad, pris à son tour au +dépourvu et séparé de son fils Bologguine, rassembla à la hâte ses +guerriers et marcha contre l'ennemi avec sa bravoure habituelle. Cette +fois la victoire se déclara contre lui. Après un engagement sanglant, +les Sanhadja commencèrent à prendre la fuite. En vain Ziri tenta de les +rallier: son cheval s'étant abattu, il fut aussitôt percé de coups par +ses adversaires, qui se précipitèrent sur son corps et le décapitèrent +(juillet 971). Yahïa, frère de Djâfer-ben-Hamdoun, fut chargé de porter +à Cordoue la tête de Ziri. On l'exposa sur le marché de la ville. + +[Note 575: Nous suivons ici l'usage indigène consistant à donner le +nom de l'aïeul, devenu patronymique, en supprimant celui du père.] + +A la nouvelle de ce désastre, Bologguine accourut pour venger son père +et préserver ses provinces. Il atteignit bientôt les Zenètes et leur +infligea une entière défaite. Il reçut alors du khalife le diplôme +d'investiture, en remplacement de son père, et l'ordre de continuer la +campagne si bien commencée. A la tête d'une armée composée de guerriers +choisis, Bologguine se porta d'abord dans le Zab, pour en expulser les +partisans d'Ibn-Hamdoun, et s'avança jusqu'à Tobna et Biskra; puis, +reprenant la direction de l'ouest, il chassa devant lui tous les Zenètes +dissidents. Après un séjour à Tiharet, il se lança résolument dans le +désert, où El-Kheïr et ses Zenètes avaient cherché un refuge, et les +poursuivit jusqu'auprès de Sidjilmassa. Les ayant atteints, il les mit +de nouveau en déroute; El-Kheïr, fait prisonnier, fut mis à mort. + +Quant à Djâfer, il alla demander un asile en Espagne, auprès d'El-Hakem. + +Traversant alors le Mag'reb extrême, Bologguine revint vers le Rif, où +les Edrisides s'étaient de nouveau déclarés les champions de la cause +oméïade. El-Hacen-ben-Kennoun dut, encore une fois, changer de drapeau +et jurer fidélité au khalife fatemide. Après cette courte et brillante +campagne, dans laquelle les Mag'raoua et Beni-Ifrene avaient été en +partie dispersés, au point qu'un certain nombre d'entre eux étaient +allés chercher un refuge en Espagne, Bologguine se disposa à revenir +vers l'est; auparavant, il défendit aux Berbères du Mag'reb de se livrer +à l'élève des chevaux, et, pour compléter l'effet de cette mesure, +ramena avec lui toutes les montures qu'on put saisir[576]. + +En passant à Tlemcen, il déporta une partie de la population de cette +ville et la fit conduire à Achir[577]. + +[Note 576: El-Kaïrouani, p. 127.] + +[Note 577: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 8, 150, 548, t. III, p. 234, 235, +255. Kartas, p. 125. El-Bekri, _Idricides_, passim.] + +EL-MOEZZ SE PRÉPARE À QUITTER L'IFRIKIYA.--Pendant que la cause fatemide +obtenait ces succès en Mag'reb, ses armées, habilement conduites, +achevaient de détruire en Syrie la résistance des derniers partisans de +la dynastie ikhchidite. Le fils de Djouher conduisit lui-même à Kaïrouan +les membres de cette famille faits prisonniers. Le khalife les reçut +avec une grande pompe, couronne en tête, et leur rendit la liberté. + +Mais les Fatemides trouvèrent bientôt devant eux, en Syrie, des +adversaires autrement redoutables; les Karmates, sous le commandement +d'El-Hassan-ben-Ahmed, avaient conquis une partie de ce pays et +s'avançaient menaçants. Le général ketamien Djâfer-ben-Felah, envoyé +contre eux, fut entièrement défait et perdit la vie dans la rencontre. +Damas tomba aux mains des Karmates, qui marchèrent ensuite contre +l'Egypte. + +Les brillantes victoires remportées par les Fatemides risquaient d'être +annihilées, comme effet, si une main puissante ne venait prendre le +commandement dans la nouvelle conquête. Djouher pressait depuis +longtemps le khalife de transporter en Egypte le siège de l'empire; mais +El-Moëzz, au moment de réaliser le rêve de sa famille, hésitait à +quitter cette Ifrikiya, berceau de la puissance fondée par le mehdi. En +présence des complications survenues en Syrie Djouher redoubla +d'instances, et comme, en même temps, arriva à Kaïrouan la nouvelle de +la pacification du Mag'reb par Bologguine, El-Moëzz se décida à partir +pour l'Orient. Il établit son camp à Sardenia, entre Kaïrouan et +Djeloula, y réunit les troupes qu'il devait emmener, et s'occupa de +prendre toutes les dispositions nécessaires en vue de l'abandon +définitif du pays. + +La grande difficulté était de pouvoir laisser l'Ifrikiya dans des mains +sûres. Afin de ne pas donner trop de puissance à son représentant, il +divisa le pouvoir entre plusieurs fonctionnaires. Le Ketamien +Abd-Allah-ben-Ikhelef fut nommé gouverneur de la province de Tripoli. En +Sicile, la famille des Ben-el-Kelbi avait conservé le commandement; +El-Moëzz craignit que l'influence énorme dont elle jouissait la poussât +à se déclarer indépendante. Il rappela de l'île le gouverneur +Abmed-ben-el-Kelbi, et chargea un affranchi, du nom de Iaïch, de la +direction des affaires. Mais, à peine celui-ci était-il arrivé, que la +révolte éclatait et que le prince s'empressait d'envoyer dans l'île, +comme gouverneur, Bel-Kassem-el-Kelbi. Quant au poste quasi-royal de +gouverneur de l'Ifrikiya et du Mag'reb résidant à Kaïrouan, le khalife +le réserva à Bologguine, fils de Ziri, dont l'intelligence et le +dévouement lui étaient connus. La perception de l'impôt fut confiée à +deux fonctionnaires, sous les ordres directs du khalife; le cadi et +quelques chefs de la milice furent également réservés à sa nomination; +enfin, un conseil de grands officiers fut chargé d'assister +Bologguine[578]. + +[Note 578: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 9, 10, 549, 550. El-Kaïrouani, p. +110. Ibn-El-Athir, passim. De Quatremère, _Vie d'El-Moez_. Amari, +_Musulmans de Sicile_, p. 287 et suiv.] + +EL-MOEZZ TRANSPORTE LE SIÈGE DE LA DYNASTIE FATEMIDE EN EGYPTE.--Au +commencement de l'automne de l'année 972, Bologguine rentra de son +heureuse expédition. Le khalife l'accueillit avec les plus grands +honneurs et lui accorda les titres honorifiques de _Sifed-Daoula_ +(l'épée de l'empire) et d'_Abou-el-Fetouh_ (l'homme aux victoires); il +voulut en outre qu'il prît le nom de Youçof. Lui ayant annoncé son +intention de le nommer gouverneur de l'Afrique, il lui traça sa ligne de +conduite, et lui recommanda surtout de ne cesser de faire sentir aux +Berbères une main ferme, de ne pas exempter les nomades d'impôts, et de +ne jamais donner de commandement important à une personne de sa famille, +qui serait amenée à vouloir partager l'autorité avec lui. Il lui +prescrivit encore de combattre sans cesse l'influence des Oméïades dans +le Mag'reb et de faire son possible pour expulser définitivement leurs +adhérents du pays. + +Dans le mois de novembre 972, El-Moëzz se mit en route et fut accompagné +jusqu'à Sfaks par Bologguine. Le khalife emportait avec lui les cendres +de ses ancêtres et tous ses trésors fondus en lingots. C'était bien +l'abandon définitif d'un pays que les Fatemides avaient toujours +considéré comme lieu de séjour temporaire. + +El-Moëzz arriva à Alexandrie dans le mois de mai 973. Le 10 juin +suivant, il fit son entrée triomphale au vieux Caire (Misr) et alla +fixer sa résidence au nouveau Caire (El-Kahera-el-Moëzzïa). Nous +perdrons de vue, maintenant, les faits particuliers à sa dynastie en +Egypte, pour ne suivre que le cours des événements accomplis en +Mag'reb[579]. + +[Note 579: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 10, 550, 551. El-Kaïrouani, p. +111, 124. El-Bekri, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, p. 287 et +suiv.] + +Ainsi les derniers souverains de race arabe ont quitté la Berbérie, car +nous ne comptons plus les Edrisides dispersés et sans forces et dont la +dynastie est sur le point de disparaître de l'Afrique. Partout le peuple +berbère a repris son autonomie; il n'obéit plus à des étrangers; il va +fonder de puissants empires et avoir ses jours de grandeur. + +APPENDICE + + CHRONOLOGIE DES FATEMIDES D'AFRIQUE + + Date de l'avènement + Obéïd-Allah-el-Mehdi............. Janvier 910. + Abou-l'-Kacem-el-Kaïm............ 3 mars 934. + Ismaïl-el-Mansour................ 18 mai 946. + Maad-el-Moëzz.................... Mars 953. + Son départ pour l'Egypte......... Décembre 972. + + + + +CHAPITRE XII + +L'IFRIKIYA SOUS LES ZIRIDES (SANHADJA).--LE MAG'REB SOUS LES OMEIADES +973-997 + + +Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.--Succès des +Oméïades dans le Mag'reb; chute des Edrisides; mort +d'El-Hakem.--Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les +Berg'ouata.--Expédition de Bologguine dans le Mag'reb; ses +succès.--Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays +des Berg'ouata.--Mort de Bologguine; son fils El-Mansour lui +succède.--Guerre d'Italie.--Les Oméïades d'Espagne étendent de nouveau +leur autorité sur le Mag'reb.--Révoltes des Ketama réprimées par +El-Mansour.--Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade; luttes entre +les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Puissance de Ziri-ben-Atiya; +abaissement des Beni-Ifrene.--Mort du gouverneur El-Mansour; avènement +de son fils Badis.--Puissance des gouverneurs kelbites en +Sicile.--Rupture de Ziri-ben-Atiya avec les Oméïades d'Espagne. + + +MODIFICATIONS ETHNOGRAPHIQUES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les résultats +des dernières campagnes de Djouher et de Bologguine en Mag'reb avaient +été très importants pour l'ethnographie de cette contrée. Les Mag'rabua +et Beni-Ifrene vaincus, dispersés, rejetés vers l'ouest, durent céder la +place, dans les plaines du Mag'reb central, à leurs cousins les +Ouemannou et Iloumi, qui, jusque-là, n'avaient guère fait parler d'eux. +Sur les Zenétes expulsés, un grand nombre, et, parmi eux, les +Beni-Berzal, allèrent se réfugier en Espagne et fournirent d'excellents +soldats au khalife oméïade. D'autres se placèrent sous les remparts de +Ceuta[580]. + +Les Sanhadja, au comble de la puissance, étendirent leurs limites et +leur influence jusque dans la province d'Oran. + +Un autre mouvement s'était produit dans les régions sahariennes. La +grande tribu zenète des Beni-Ouacine s'avança dans le désert de la +province d'Oran et se massa entre le mont Rached[581], ainsi nommé d'une +de ses fractions, et le haut Moulouïa jusqu'à Sidjilmassa, prête à +pénétrer, à son tour, dans le Tell[582]. + +Les débris des Mag'raoua, ralliés autour de la famille d'Ibn-Khazer, +passèrent le Moulouïa et s'avancèrent du côté de Fès, en usurpant peu à +peu les conquêtes des Miknaça[583]. + +[Note 580: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 236, 294.] + +[Note 581: Actuellement Djebel-Amour.] + +[Note 582: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 327, t. IV, p. 2, 5, +25.] + +[Note 583: _Loc. cit._, t. I, p. 265, t, III, p. 235.] + +SUCCÈS DES OMÉÏADES EN MAG'REB; CHUTE DES EDRISIDES; MORT +D'EL-HAKEM.--El-Hakem voulut profité du départ d'El-Moëzz pour regagner +le terrain perdu en Mag'reb, et, tandis que le khalife fatemide +s'éloignait vers l'est, une armée oméïade, commandée par le vizir +Mohammed-ben-Tamlès, débarquait à Ceuta, avec la mission de châtier le +prince edriside pour sa défection. Cette fois, El-Hassan, décidé à +combattre, s'avança à la rencontre de ses ennemis et les défit +complètement en avant de Tanger. Les débris de ces troupes, Africains et +Maures d'Espagne, se réfugièrent à Ceuta et demandèrent du secours à +El-Hakem. Le khalife, plein du désir de tirer une éclatante vengeance de +cet affront, réunit une nouvelle et formidable armée, en confia le +commandement à son célèbre général R'aleb et l'envoya en Mag'reb. Il lui +recommanda, s'il ne pouvait vaincre, de savoir mourir en combattant, et +lui déclara qu'il ne voulait le revoir que victorieux. Des sommes +d'argent considérables furent mises à sa disposition. La campagne devait +commencer par la destruction du royaume edriside. + +Cependant l'edriside El-Hassan, tenu au courant de ces préparatifs, +s'empressa de renfermer ce qu'il possédait de plus précieux dans sa +forteresse imprenable de Hadjar-en-Necer, puis il évacua Basra, sa +capitale, et se retrancha à Kçar-Masmouda, place forte située entre +Ceuta et Tanger. R'aleb ne tarda pas à venir l'attaquer et, durant +plusieurs jours, on escarmoucha sans grand avantage de part ni d'autre. +Le général oméïade parvint alors à corrompre, à force d'or, les +principaux adhérents d'El-Hassan, et celui-ci se vit tout à coup +abandonné par ses meilleurs officiers et contraint de se réfugier à +Hadjar-en-Necer. + +R'aleb l'y suivit et entreprit le siège du _nid d'aigle_. La position +défiait toute attaque et ce n'était que par un blocus rigoureux qu'on +pouvait la réduire. Pour cela, du reste, des renforts étaient +nécessaires, et bientôt arriva dans le Rif une nouvelle armée oméïade, +commandée par Yahïa-ben-Mohammed-et-Todjibi, général qui était investi +précédemment du commandement de la frontière supérieure en Espagne. Avec +de telles forces, le siège fut mené vigoureusement et il ne resta à +El-Hassan d'autre parti que de se rendre à la condition d'avoir la vie +sauve (octobre 973). Ainsi disparut ce qui restait du royaume edriside. + +Après la chute de Hadjar-en-Necer, R'aleb rechercha partout les derniers +descendants et partisans de la dynastie d'Edris, dans le Rif et le pays +des R'omara. De là, il pénétra dans l'intérieur du Mag'reb. Arrivé à +Fès, il y rétablit l'autorité oméïade et laissa deux gouverneurs: l'un +dans le quartier des Kaïrouanides et l'autre dans celui des Andalous. +R'aleb parcourut ainsi le Mag'reb septentrional et laissa partout des +représentants de l'autorité oméïade. + +Après avoir rempli si bien son mandat, R'aleb nomma gouverneur général +du Mag'reb Yahïa-et-Todjibi, et rentra en Espagne, traînant à sa suite +les membres de la famille edriside, des prisonniers de distinction et +une foule de Berbères qui avaient suivi ses drapeaux. Le khalife +El-Hakem, suivi de tous les notables de Cordoue, vint au devant du +général victorieux, le combla d'honneurs, et reçut avec distinction +El-Hassan-ben-Kennoun et ses parents. Il fit des cadeaux à ces princes +et leur assigna des pensions (septembre 974). + +Peu de jours après, El-Hakem, atteint d'une grave maladie, remettait la +direction des affaires de l'état à son vizir, Moushafi. Presque +aussitôt, ce ministre se débarrassa des Edrisides, dont l'entretien +était ruineux pour le trésor, en les expédiant vers l'Orient. On les +débarqua à Alexandrie, où ils furent bien accueillis par le souverain +fatemide. La maladie d'El-Hakem avait eu, en outre, pour conséquence, de +redonner de l'espoir aux chrétiens du nord, et, comme la frontière avait +été dégarnie de troupes, ils l'attaquèrent en différents endroits. Dans +cette conjecture, le vizir n'hésita pas à rappeler d'Afrique le brave +Yahïa-et-Todjibi pour l'envoyer reprendre son commandement dans le nord. +Djafer-ben-Hamdoun, chargé de le remplacer en Mag'reb, emmena avec lui +pour l'assister son frère Yahïa. + +El-Hakem, sentant sa fin prochaine, réunit, le 5 février 976, tous les +grands du royaume et leur fit signer un acte par lequel son jeune fils +Hicham était reconnu pour son successeur. Le premier octobre suivant, le +khalife mourait et l'empire passait aux mains d'un mineur: c'était la +porte ouverte à toutes les compétitions et, par voie de conséquence, le +salut du Mag'reb[584]. + +Vers la même époque (975), Guillaume de Provence mettait fin à la petite +république musulmane du Fraxinet. Depuis cinquante ans ces brigands +répandaient la terreur en Provence, dans le Dauphiné, en Suisse, dans le +nord de l'Italie et sur mer[585]. + +[Note 584: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 124 et suiv. +Ibn-Khaldoun, t. II, p. 151, 556, 559, 570. Kartas, p. 125 et suiv., 140 +et suiv. El-Bekri, passim. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 29 et suiv.] + +[Note 585: Voir Raynaud, _Expéditions des Sarrasins dans le midi de +la France_, pass. et Élie de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, +passim.] + +EXPÉDITIONS DES MAG'RAOUA CONTRE SIDJILMASSA ET CONTRE LES +BERG'OUATA.--Arrivé en Mag'reb, à la fin de l'année 975, +Djâfer-ben-Hamdoun s'appliqua à apaiser les discussions qui avaient +éclaté entre les Mag'raoua, Beni-Ifrene et Miknaça, et qui étaient la +conséquence de la récente immigration des tribus zenètes. Pour les +occuper, il permit aux Mag'raoua de tenter une expédition contre +Sidjilmassa, où régnait toujours le Midraride Abou-Mohammed-el-Moatezz. + +L'année suivante, un grand nombre de Mag'raoua et de Beni-Ifrene, sous +la conduite d'un prince de la famille de Khazer, nommé +Khazroun-ben-Felfoul, se portèrent sur Sidjilmassa, et, après avoir +défait les troupes d'El-Moatezz, qui s'était avancé en personne contre +ses ennemis, s'emparèrent de l'oasis: El-Moatezz ayant été mis à mort, +sa tête fut envoyée à Cordoue. Khazroun, qui s'était emparé de tous ses +trésors, fut nommé chef du pays pour le compte du khalife d'Espagne, +dont la suprématie fut proclamée dans ces contrées éloignées. Ainsi à +Sidjilmassa, comme sur le cours du bas-Moulouïa, les Miknaça durent +céder la place aux Zenètes-Mag'raoua, qui s'installèrent définitivement +dans le Mag'reb extrême. + +Quelque temps après, une querelle s'éleva entre Djâfer-ben-Hamdoun et +son frère Yahïa. Ce dernier vint alors, avec un certain nombre de +Zenètes, se retrancher dans la ville de Basra, non loin de Ceuta, où +résidait un commandant oméïade. Djâfer voulait marcher contre lui; mais, +voyant ses troupes peu disposées à entreprendre une campagne dans le Rif +et, en partie, sur le point de l'abandonner, il les entraîna vers +l'ouest, contre les Berg'ouata. Cette grande tribu masmoudienne, +cantonnée au pied des versants occidentaux de l'Atlas et sur les bords +de l'Océan, était devenue le centre d'un schisme religieux, qui y avait +pris naissance environ un siècle et demi auparavant, à la voix d'un +réformateur nommé El-Yas. Après la mort de ce _marabout_, son fils +Younos avait réuni tous ses adhérents et contraint par la force ses +compatriotes à accepter la nouvelle doctrine[586]. De grandes guerres +avaient désolé alors le sud du Mag'reb; deux cent quatre-vingt-sept +villes avaient été ruinées. La puissance des Berg'ouata était devenue +redoutable, et, plusieurs fois, les Edrisides et les descendants de +Ben-Abou-l'Afia avaient tenté, mais en vain, de réduire ces +hérétiques[587]. + +[Note 586: Voir ci-devant, p. 238, 255.] + +[Note 587: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, +_Berghouata_. Ibn-Haukal, passim.] + +Ce fut du nom de _guerre sainte_ que Djâfer colora son expédition contre +les Berg'ouata. Il s'avança jusqu'au cœur de leur pays, mais alors, ces +indigènes, s'étant rassemblés en grand nombre, écrasèrent son armée +composée de Mag'raoua et autres Zenètes; les débris de ces troupes se +réfugièrent à Basra, et Djâfer rentra en Espagne. Le Vizir, qui +craignait l'influence de ce général en Mag'reb, confirma, pour +l'affaiblir, son frère Yahïa dans le commandement de la ville de Basra +et du Rif, et n'inquiéta pas celui-ci, au sujet de sa défection qui +avait été si préjudiciable à Djâfer[588]. + +[Note 588: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. 156, 556, 557, t. +III, p. 218, 235 et suiv. Kartas, p. 140. El-Bekri, passim.] + +EXPÉDITION DE BOLOGGUINE DANS LE MAG'REB; SES SUCCÈS.--Bologguine, en +Ifrikiya, suivait avec attention les événements dont le Mag'reb était le +théâtre et attendait le moment favorable pour intervenir; mais il devait +au préalable assurer sa position à Kaïrouan, et l'on ne saurait trop +admirer la prudence et l'esprit politique dont le chef berbère fit +preuve en cette circonstance. Son protecteur, le khalife El-Moëzz, était +mort peu de temps après son arrivée au Caire (975) et avait été remplacé +par son fils El-Aziz-Nizar. Bologguine obtint de lui, en 977, la +suppression du gouvernement isolé de la Tripolitaine, tel qu'il avait +été établi par El-Moëzz, lors de son départ. Ainsi, le prince berbère +étendit son autorité jusqu'à l'Egypte et, tranquille du côté de l'est, +il put se préparer à intervenir activement en Mag'reb. + +En 979, Bologguine, à la tête d'une armée considérable, partit pour les +régions de l'Occident. Il traversa sans difficulté le Mag'reb central, +et, ayant franchi la Moulouïa, trouva déserts les pays occupés alors par +les tribus zenètes, celles-ci s'étant réfugiées, à son approche, soit +dans le sud, soit sous les murs de Ceuta. Il s'avança ainsi, sans coup +férir jusqu'à Fès, entra en maître dans cette ville et, de là, se porta +vers le sud. Ayant remonté le cours de la Moulouïa, il parvint, en +chassant devant lui les Mag'raoua, jusqu'à Sidjilmassa. Cette oasis lui +ouvrit ses portes. El-Kheïr-ben-Khazer, ayant été pris, fut mis à mort. +Les familles de Yâla l'ifremide, d'Atiya-ben-Khazer et des Beni-Khazroun +trouvèrent un refuge à Ceuta. Bologguine, laissant des officiers dans +les provinces qu'il venait de conquérir, reprit la route du nord, pour y +relancer les Zenètes, ses ennemis et les soutiens de la cause oméïade. +La province de Hebet étant tombée en son pouvoir, il se disposa à +marcher sur Ceuta. + +BOLOGGUINE, ARRÊTÉ À CEUTA PAR LES OMÉÏADES, ENVAHIT LE PAYS DES +BERG'OUATA.--Mais, pendant que ces succès couronnaient les armes du +lieutenant des Fatemides, les Oméïades d'Espagne ne restaient pas +inactifs. Le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui avait supplanté, +quelque temps auparavant El-Meshafi, dirigeait habilement les affaires +du royaume et tenait dans une tutelle absolue le souverain Hicham II. +Décidé à disputer à Bologguine la domination du Mag'reb, El-Mansour ne +vit, autour de lui, aucun chef plus digne de lui être opposé que +Djâfer-ben-Hamdoun, son mortel ennemi. L'ayant placé à la tête d'une +armée considérable, il mit, dit-on, à sa disposition cent charges d'or +et l'envoya en Afrique. Aussitôt après son débarquement, ce général +rallia autour de lui les principaux chefs zenètes avec leurs +contingents, et les fit camper aux environs de Ceuta. Bientôt, d'autres +renforts, arrivés d'Espagne, portèrent l'effectif de l'armée oméïade à +un chiffre considérable. + +Pendant ce temps, Bologguine continuait sa marche sur Ceuta. Il s'était +jeté dans les montagnes de Tétouan et y avait rencontré les plus grandes +difficultés pour la marche de ses troupes. Enfin, à force de courage et +de persévérance, la dernière montagne fut gravie et le gouverneur +sanhadjien put voir à ses pieds la ville de Ceuta. Cet aspect, loin de +le récompenser de ses peines par l'espoir d'un facile succès, le jeta +dans le découragement. Un immense rassemblement était concentré sous la +ville, et des convois arrivaient de toutes les directions pour +ravitailler ces camps. + +Attaquer à ce moment eût été insensé. Bologguine y renonça sur-le-champ; +ramenant son armée sur ses pas, il alla détruire la ville de Basra et, +de là, envahit le pays des Berg'ouata, qu'il avait déjà rencontrés dans +sa précédente campagne. Ces schismatiques s'avancèrent bravement à sa +rencontre, sous la conduite de leur roi Abou-Mansour-Aïça. Mais les +Sanhadja se lancèrent contre eux avec tant d'impétuosité qu'ils les +mirent en pleine déroute après avoir tué leur chef[589]. + +[Note 589: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 12, 131, 557, t. +III, p. 218, 236, 237. El-Bekri, _Berghouata_. Dozy, _Musulmans +d'Espagne_, t. III, p. 183.] + +MORT DE BOLOGGUINE. SON FILS EL-MANSOUR LUI SUCCÈDE.--L'éloignement de +Bologguine avait renversé tous les plans de Djâfer. Bientôt les +Berbères, entassés à Ceuta, manquèrent de vivres et, avec la disette, la +mésintelligence entra dans le camp. Le vizir El-Mansour, qui avait +besoin, en Espagne, de troupes déterminées afin d'écraser les factions +adverses, en profita pour attirer dans la péninsule un grand nombre +d'Africains. + +Pendant ce temps, Bologguine continuait ses expéditions dans le pays des +Berg'ouata. Ces farouches sectaires qui, depuis des siècles, vivaient +indépendants, avaient dû se soumettre et leurs principaux chefs, chargés +de fers, avaient été expédiés en Ifrikiya. Dans le cours de Tannée 983, +Bologguine se décida à rentrer à Kaïrouan, mais comme Ouanoudine, de la +famille mag'raouienne des Beni-Khazroun, avait réussi à s'emparer de +l'autorité à Sidjilmassa, il résolut de pousser d'abord une pointe dans +le sud. A son approche, Ouanoudine prit la fuite. Peut-être Bologguine +n'alla-t-il pas jusqu'à Sidjilmassa; sautant sans doute les atteintes du +mal qui allait l'emporter, il ordonna le retour vers le nord, par la +route de Tlemcen. Mais, parvenu au lieu dit Ouarekcen, au sud de cette +ville, Bologguine, fils de Ziri, cessa de vivre (mai 984). Son affranchi +Abou-Yor'bel envoya aussitôt la nouvelle de cette mort à El-Mansour, +fils de Bologguine et son héritier présomptif, qui commandait et +résidait à Achir, puis l'armée continua sa route vers l'est. + +El-Mansour se rendit à Kaïrouan et reçut en route une députation des +habitants de cette ville, venus pour le saluer. Il leur donna +l'assurance qu'il continuerait à employer pour gouverner la voie de la +douceur et de la justice. A Sabra il reçut le diplôme du khalife El-Aziz +lui conférant le commandement exercé avec tant de fidélité par son père. +El-Mansour répondit par l'envoi d'un million de dinars (pièces d'or) à +son suzerain. Il confia le commandement de Tiharet à son oncle +Abou-l'Behar et celui d'Achir à son frère Itoueft[590]. + +[Note 590: El-Kaïrouani, p. 131, 132. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. +II, p. 11, 12, 130, t. III, p. 218, 235. Kartas, p. 140. El-Bekri, +passim.] + +GUERRE D'ITALIE.--Pendant que le Mag'reb était le théâtre des luttes que +nous venons de retracer, les émirs kelbites de Sicile, maîtres +incontestés de l'île, avaient reporté tous leurs efforts sur la terre +ferme. L'empereur Othon I était mort, en 973, et avait été remplacé par +son fils Othon II. Ce prince, guerrier et sanguinaire, profita de +l'affaiblissement de l'autorité de ses deux cousins de Constantinople, +pour envahir l'Italie méridionale. Benevent et Salerne tombèrent en son +pouvoir, et les empereurs ne virent d'autre chance de salut, dans cette +conjoncture, que d'appeler les Musulmans. + +Au printemps de l'année 982, Othon, ayant reçu de nombreux renforts, +entra dans les possessions byzantines à l'a tête d'une armée composée de +Saxons, Bavarois et autres Allemands, d'Italiens des provinces +supérieures et de Longobards, conduits par les grands vassaux de +l'empire. Tarente, mal défendue par les Grecs, fut enlevée, ainsi que +Brindes. Mais le gouverneur kelbite Abou-l'Kacem, accouru avec son +armée, vient offrir le combat aux envahisseurs. Après une rude bataille +dans laquelle Abou-l'Kacem trouve la mort du guerrier, l'armée allemande +est en pleine déroute, laissant quatre mille morts sur le terrain. +Othon, presque seul, peut à grand peine s'enfuir sur une galère grecque. +Il regagne le nord de l'Italie et meurt à Rome le 7 décembre 983. + +Djaber, fils d'Abou-l'Kacem, rentra en Sicile avec un riche butin, sans +poursuivre la campagne. Son élévation fut ratifiée par le khalife +El-Aziz[591]. + +[Note 591: Ibn-El-Athir, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, t. +II, p. 322 et suiv. Elie de la Primaudaie, _Arabes et Normands en Sicile +et en Italie_, p. 154 et suiv.] + +LES OMEÏADES D'ESPAGNE ÉTENDENT DE NOUVEAU LEUR AUTORITÉ SUR LE +MAG'REB.--Revenons en Mag'reb. A peine Bologguine avait-il quitté les +régions du sud, que Ouanoudine, chef des Mag'raoua du sud, était rentré +en maître à Sidjilmassa. + +En Espagne, la révolte qui se préparait depuis longtemps contre +l'omnipotence du vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, avait éclaté. Le +célèbre général R'aleb se mit à la tête de ceux qui voulaient rendre au +souverain ses prérogatives, mais il succomba dans une émeute et +Ibn-Abou-Amer resta seul maître de l'autorité (981). Djâfer-ben-Hamdoun +le gênait encore par son influence: il le fit assassiner (janvier 983). + +Pendant ce temps, l'edriside El-Hassan-ben-Kennoun quittait l'Egypte et +rentrait en Ifrikiya, avec une recommandation du khalife pour son +lieutenant. Celui-ci lui donna une escorte de guerriers sanhadjiens avec +lesquels il atteignit le Mag'reb (mai 984). Il entra aussitôt en +relations avec les chefs des Beni-Ifrene, dont Yeddou-ben-Yâla était le +prince, et conclut avec eux un traité d'alliance contre les Oméïades. +Dès lors, la guerre de partisans recommença dans le Mag'reb. + +Le vizir Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter de grands avantages dans +le nord de l'Espagne, voulut mettre un terme aux succès des Edrisides, +et, à cet effet, envoya en Afrique un certain nombre de troupes sous le +commandement de son cousin Abou-el-Hakem, surnommé Azkeladja. Ce +général, après avoir reçu le contingent des Magr'aoua, s'avança contre +l'edriside. Aussitôt les Beni-Ifrene abandonnèrent El-Hassan, qui n'eut +d'autre parti à prendre que de s'en remettre à la générosité de son +vainqueur. + +Azkeladja promit la vie au prince edriside et l'envoya au vizir en +Espagne; mais celui-ci, au mépris de la promesse donnée, le fit mettre +aussitôt à mort, et, comme il avait appris que son cousin Azkeladja +avait ouvertement blâmé cet acte, il le rappela de Mag'reb et lui fit +subir le même sort (oct.-nov. 985). Une sentence d'exil frappa en outre +les derniers descendants de la famille d'Edris[592]. + +[Note 592: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 201 et suiv.] + +Dans la même année, Itoueft, frère d'El-Mansour, fut envoyé en +expédition par celui-ci dans le Mag'reb. Il se heurta contre +Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, qui le défit complètement et le +força à rétrograder au plus vite. + +Le vizir Ibn-Abou-Amer nomma au gouvernement du Mag'reb +Hassen-ben-Ahmed-es-Selmi, et l'envoya à Fès avec ordre de protéger les +princes mag'raouiens de la famille d'Ibn-Khazer, et de les opposer aux +Ifrenides qui manifestaient de plus en plus d'éloignement à l'égard de +la dynastie oméïade. Le nouveau gouverneur arriva à Fès en 986 et, par +son habileté et sa fermeté dans l'exécution des instructions reçues, ne +tarda pas à rétablir la paix dans le Mag'reb. Ziri-ben-Atiya fut comblé +d'honneurs, ce qui acheva d'indisposer Yeddou-ben-Yâla, chef des +Beni-Ifrene, et le décida à lever le masque dès qu'une occasion +favorable se présenterait. + +RÉVOLTES DES KETAMA RÉPRIMÉES PAR EL-MANSOUR.--Tandis que l'influence +fatemide s'affaiblissait de plus en plus dans le Mag'reb, les séditions +intestines retenaient El-Mansour à Kaïrouan et absorbaient toutes ses +forces. La grande tribu des Ketama, si honorée sous le gouvernement +fatemide, en raison des immenses services par elle rendus à cette +dynastie, voyait, avec la plus vive jalousie, celle des Sanhadja se +substituer à elle et absorber successivement tous les emplois. Déjà un +grand nombre de Ketamiens étaient, partis pour l'Egypte avec El-Moëzz et +s'y étaient fixés; des rapports constants s'établirent entre ces émigrés +et leurs frères du Mag'reb, et ils se firent les intermédiaires de ces +derniers pour présenter leurs doléances au khalife. Fatigué de leurs +récriminations, El-Aziz-Nizar envoya à Kaïrouan un agent secret du nom +d'Abou-l'Fahm-ben-Nasrouïa, avec mission de tout étudier par lui-même. +Cet émissaire fut adressé par le khalife à Youçof, fils +d'Abd-Allah-el-Kateb, ancien officier de Bologguine, personnage très +influent, qui avait acquis, dans ses divers emplois, une fortune +scandaleuse, et dont El-Mansour n'avait osé se défaire à cause de sa +puissance. + +Ainsi protégé dans l'entourage même du gouverneur, Abou-l'Fahm, après +avoir séjourné quelque temps à Kaïrouan, gagna le pays des Ketama, où il +commença à prêcher la révolte à ces Berbères. Cependant El-Mansour, +ayant été instruit de toutes ces intrigues, fit tomber +Abd-Allah-el-Kateb et son fils Youçof dans un guet-apens où ils +trouvèrent la mort (987). Il les frappa, dit-on, de sa propre main. +Débarrassé de ces dangereux ennemis, il se disposa à combattre +l'agitateur, qui avait pleinement réussi à soulever les Ketama et déjà +battait monnaie en son nom. + +Sur ces entrefaites, arrivèrent d'Egypte deux envoyés, apportant, de la +part du khalife El-Aziz, un message par lequel il défendait à El-Mansour +de s'opposer aux actes d'Abou-l'Fahm et le menaçait du poids de sa +colère s'il transgressait cet ordre; les messagers déclarèrent même que, +dans ce cas, ils devraient le conduire, la corde au cou, à leur maître. +Ces menaces causèrent au fils de Bologguine la plus violente indignation +et eurent un effet tout opposé à celui qu'on en attendait. Au lieu de se +conformer aux ordres d'un suzerain qui reconnaissait si mal les services +de sa famille, El-Mansour commença par séquestrer les deux officiers, +puis il pressa de toutes ses forces les préparatifs de la campagne. +Bientôt, il se mit en marche et vint directement enlever Mila, qu'il +livra au pillage. Les Ketama avaient fui: il porta la destruction dans +tous leurs villages, atteignit Abou-l'Fahm non loin de Sétif et le mit +en déroute. L'agitateur chercha un refuge dans une montagne escarpée, +mais il fut pris et conduit au gouverneur. El-Mansour ordonna de le +mettre en pièces devant les envoyés du khalife El-Aziz, qu'il avait +traînés à sa suite dans la campagne; des esclaves nègres, après avoir +dépecé le corps d'Abou-l'Fahm, le firent cuire et en mangèrent les +morceaux en leur présence. Les envoyés reçurent alors licence de +retourner au Caire; ils y arrivèrent terrifiés et racontèrent à leur +maître ce dont ils avaient été témoins, déclarant qu' «_ils revenaient +de chez des démons mangeurs d'hommes et non d'un pays habité par des +humains_[593]». + +[Note 593: En-Nouéïri, apud Ibn-Khaldoun, t. II, p. 14, 15.] + +Au mois de mai 988, El-Mansour rentra à Kaïrouan. + +L'année suivante, un Juif, du nom d'Abou-l'Feredj, réussit encore, en se +faisant passer pour un petit-fils d'El-Kaïm, à soulever les Ketama. Mais +cette révolte fut bientôt étouffée par El-Mansour lui-même, qui fit +mettre à mort l'imposteur et infligea de nouvelles punitions à la tribu +où ce dernier avait trouvé asile. De là, il se porta à Tiharet en +poursuivant son oncle Abou-l'Behar, qui venait de se déclarer contre +lui; celui-ci n'eut alors d'autre ressource que de se jeter dans les +bras des Mag'raoua. El-Mansour, après être resté quelque temps à +Tiharet, y laissa comme gouverneur son frère Itoueft, puis il alla à +Achir recevoir la soumission de Saïd-ben-Khazroun, auquel il donna le +commandement de Tobna. Il rentra ensuite à Kaïrouan (989)[594]. + +[Note 594: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15, t. III, p. 238, 259. +El-Kaïrouani, p. 133.] + +LES DEUX MAG'REB SOUMIS À L'AUTORITÉ OMÉÏADE; LUTTES ENTRE LES MAG'RAOUA +ET LES BENI-IFRENE.--Dans le Mag'reb, Ziri-ben-Atiya, resté seul chef +des Mag'raoua, avait vu s'accroître son autorité et son influence aux +dépens de Yeddou-ben-Yâla. En 987, il fut appelé à Cordoue par le vizir +Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter sur les chrétiens de grandes +victoires. Bermude, roi de Léon, avait vu jusqu'à sa capitale tomber aux +mains des Musulmans et n'avait conservé que quelques cantons voisins de +la mer. Le vizir fit à Ziri une réception princière. + +Yeddou aurait, paraît-il, été également invité à se rendre en Espagne, +mais il ne jugea pas prudent d'aller se livrer aux mains de ses rivaux. +Selon Ibn-Khaldoun, il se serait même écrié: «_Le Vizir croit-il que +l'onagre se laisse mener chez le dompteur de chevaux_?» C'était la +rupture définitive. Il leva l'étendard de la révolte (991) et débuta en +attaquant et dépouillant les tribus fidèles aux Oméïades. Le gouverneur, +Hassen-ben-Ahmed, réunit alors une armée à laquelle se joignirent les +contingents de Ziri, rentré d'Espagne, puis il marcha contre le rebelle; +mais ce dernier avait eu le temps de rassembler un grand nombre +d'adhérents, avec lesquels il vint courageusement à la rencontre de +l'armée oméïade. L'ayant attaquée, il la mit en déroute. Hassen et une +masse de guerriers mag'raoua restèrent sur le champ de bataille. Yeddou, +marchant alors sur Fès, enleva cette ville d'assaut et étendit son +autorité sur une partie des deux Mag'reb. + +A l'annonce de la défaite et de la mort de son lieutenant, le vizir +Ibn-Abou-Amer nomma Ziri-ben-Atiya gouverneur du Mag'reb, avec ordre de +reprendre Fès et d'en faire sa capitale. Ziri s'occupa d'abord de +rallier les débris de la milice oméïade, puis il appela de nouveau ses +Mag'raoua à la guerre. Sur ces entrefaites, Abou-l'Behar, oncle +d'El-Mansour, qui, nous l'avons vu, avait échappé à la poursuite de son +neveu, vint avec un assez grand nombre d'adhérents se joindre à Ziri. +Ces deux chefs attaquèrent aussitôt Yeddou-ben-Yâla et, après une +campagne sanglante, dans laquelle ils prirent et perdirent deux fois +Fès, ils finirent par rester maîtres du terrain, après avoir réduit +Yeddou au silence. + +Pendant cette guerre, Khalouf-ben-Abou-Beker, ancien gouverneur de +Tiharet pour les Fatemides, et son frère Atiya, avaient achevé de +détacher de l'autorité d'El-Mansour la région comprise entre les monts +Ouarensenis et Oran, et y avaient fait prononcer la prière au nom du +khalife oméïade. Comme ils avaient agi sous l'impulsion d'Abou-l'Behar, +le vizir espagnol, pour récompenser celui-ci de ces importants +résultats, dont il lui attribuait le mérite, le nomma chef des contrées +du Magreb central et laissa à Ziri le commandement du Mag'reb extrême. + +Mais, peu de temps après, Khalouf, irrité de voir que la récompense +qu'il avait méritée avait été recueillie par un autre, abandonna le +parti des Oméïades pour rentrer dans celui d'El-Mansour. Ziri-ben-Atiya +pressa en vain Aboul-l'Behar de marcher contre le transfuge. N'ayant pu +l'y décider, il se mit lui-même à sa poursuite, l'atteignit, mit ses +adhérents en déroute et le tua; Atiya put s'échapper et se réfugier, +suivi de quelques cavaliers, dans le désert (novembre 991)[595]. + +[Note 595: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15 et suiv., t. III, p. 220, 221, +240, 241. Kartas, p. 141, 142. El-Bekri, passim.] + +PUISSANCE DE ZIRI-BEN-ATIYA; ABAISSEMENT DES BENI-IFRENE.--Débarrassé de +cet ennemi, Ziri, qui avait reçu à sa solde une partie de ses adhérents, +expulsa tous les Beni-Ifrene de ses provinces et s'installa fortement à +Fès avec ses Mag'raoua, auxquels il donna les contrées environnantes. Le +refus d'Abou-l'Behar de concourir à la dernière campagne amena entre les +deux chefs une mésintelligence qui se transforma bientôt en conflit. Ils +en vinrent aux mains, et Abou-l'Behar, battu, se vit contraint de +chercher un refuge auprès de la garnison oméïade de Ceuta. Il écrivit, +de là, à la cour d'Espagne, pour demander réparation; en même temps, il +envoyait un émissaire à Kaïrouan afin d'offrir sa soumission à son neveu +El-Mansour. Aussi, lorsque le vizir oméïade, qui considérait ce +personnage comme un homme très influent qu'il tenait à ménager, lui eut +envoyé à Ceuta son propre secrétaire pour recevoir ses explications et +ses plaintes, Abou-l'Behar évita de le rencontrer et, peu après, gagna +le chemin de l'est. + +Aussitôt, le vizir Ibn-Abou-Amer accorda à Ziri le gouvernement des deux +Mag'reb, avec ordre de combattre cet ennemi. Ziri vint alors attaquer +Abou-l'Behar, lui prit Tlemcen et toute la contrée jusqu'à Tiharet, et +le contraignit à la fuite. Ce chef, s'étant rendu à Kaïrouan, fut bien +accueilli par son neveu El-Mansour, qui lui confia de nouveau le +commandement de Tiharet. + +Maître enfin, sans conteste, des deux Mag'reb, Ziri-ben-Atiya y régna +plutôt en prince indépendant, qu'en représentant des khalifes de +Cordoue. Après la mort de Yeddou, les Beni-Ifrene s'étaient ralliés +autour de son neveu Habbous, mais bientôt ce chef avait été, à son tour, +assassiné, et le commandement avait été pris par Ham-mama, petit-fils de +Yâla, qui avait emmené les débris de la tribu dans le territoire de Salé +et était venu s'implanter entre cette ville et Tedla. + +En l'an 994, Ziri, qui avait pu juger par lui-même de l'inconvénient +qu'offrait la ville de Fès, comme capitale, en cas d'attaque, fonda, +près de l'Oued-Isli, la ville d'Oudjda, où il s'établit avec sa famille +et ses trésors. En outre de la force de la position, il comptait sur les +montagnes voisines pour lui servir de refuge, s'il était vaincu. + +MORT DU GOUVERNEUR EL-MANSOUR. AVÈNEMENT DE SON FILS BADIS.--Quelque +temps après, El-Mansour mourut à Kaïrouan (fin mars 996), et fut inhumé +dans le grand château de Sabra; il avait régné treize ans. Son fils +Badis, qu'il avait précédemment désigné comme héritier présomptif, lui +succéda en prenant le nom d'_Abou-Menad-Nacir-ed-Daoula_. Il confia à +ses deux oncles, Hammad et Itoueft, les charges et les commandements les +plus importants. Ayant reçu du Caire un diplôme confirmant son +élévation, Badis se serait écrié: «Je liens ce royaume de mon père et de +mon grand-père: un diplôme ne peut me le donner, ni un rescrit me le +retirer[596]». Six mois après la mort d'El-Mansour, eut lieu celle du +khalife fatemide El-Aziz. Son fils El-Hakem-bi-Amer-Allah lui succéda. +C'était un enfant en bas âge, que les Ketama proclamèrent sous la +tutelle de l'un des leurs, Hassan-ben-Ammar, qui prit le titre +d'_Ouacita_, ou de _Amin-ed-Daoula_ (_intermédiaire_ ou _intendant de +l'empire_). + +Dans les dernières années, la cour du Caire, loin de tenir rigueur au +vassal de Kaïrouan, avait tout fait pour resserrer les liens l'unissant +à elle et empêcher une rupture trop facile à prévoir. Parmi les présents +envoyés du Caire en 983 par le khalife à El-Mansour, se trouvait un +éléphant qui excita, à Kaïrouan, la curiosité publique au plus haut +degré et que le gouverneur eut soin de faire figurer dans les +fêtes[597]. + +[Note 596: Baïnn, t. I.] + +[Note 597: El-Kaïrouani, p. 115, 133, 134, 135. Ibn-Khaldoun, t. II, +p. 15 et suiv.] + +PUISSANCE DES GOUVERNEURS KELBITES EN SICILE.--Pendant que l'Afrique +était le théâtre de tous ces événements, la Sicile devenait florissante +sous le commandement des émirs kelbites. Djaber, se livrant à la +débauche et ayant laissé péricliter l'état, avait été bientôt déposé par +le khalife du Caire et remplacé par Djâfer-ben-Abd-Allah. Celui-ci, +après avoir gouverné avec intelligence et équité, mourut en 986. Son +frère et successeur, Abd-Allah, qui suivit sa voie, eut également un +règne très court. Après sa mort, survenue en décembre 989, il fut +remplacé par son fils Abou-l'Fetouh-Youssof. Sous l'égide de ce prince, +la Sicile, soumise et tranquille, fleurit et devint le séjour favori des +poètes et des lettrés. + +Vers la fin du Xe siècle, les Byzantins reconquirent sans peine la +Calabre et la Pouille, et placèrent le siège de leur commandement à +Bari; le gouverneur prit le titre de Katapan. Mais bientôt, les +exactions des Grecs indisposèrent les populations qui appelèrent souvent +à leur aide les Musulmans. Ainsi, les gouverneurs de Sicile se +trouvaient ramenés, pour ainsi dire, malgré eux, sur cette terre +d'Italie, où ils avaient combattu depuis près de deux siècles sans +conserver de leurs victoires de réels avantages matériels[598]. + +[Note 598: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 330 et suiv. Elie +de la Primaudaie, _Arabes et Normands de Sicile_, p. 158.] + +RUPTURE DE ZIRI AVEC LES OMÉÏADES D'ESPAGNE.--Dans ces dernières années, +l'Espagne avait vu une tentative du souverain légitime Hicham II, +agissant sous l'impulsion de sa mère Aurore, pour reprendre le pouvoir +des mains du vizir Ibn-Abou-Amer. Cette femme ambitieuse et énergique +avait compté sur l'émir des Mag'raoua, le berbère Ziri-ben-Atiya, pour +l'appuyer dans son dessein, au milieu d'une cour efféminée et courbée +sous le despotisme. Ziri avait, en effet, soutenu les revendications du +prince légitime dont il avait proclamé le nom en Afrique, en même temps +que la déchéance du Vizir. + +Mais le chef berbère avait compté sans la hardiesse d'Ibn-Abou-Amer et +l'influence qu'il exerçait sur son souverain. Celui-ci n'avait pas tardé +à regretter son éclair d'énergie, et, de lui-même, s'était replacé sous +le joug. Le Vizir était sorti de cette épreuve plus fort que jamais; +pour en donner la preuve, il commença par supprimer à Ziri tous ses +subsides, puis il appela aux armes les Berbères dépossédés: Beni-Khazer, +Miknaça, Azdadja, Beni-Berzal, etc.; il en forma une armée, destinée à +opérer en Mag'reb, et en confia le commandement à l'affranchi Ouadah. En +même temps, il prépara une expédition contre Bermude et tous ses ennemis +de la Péninsule. Cette fois, c'était la basilique de saint Jacques de +Compostelle, célèbre dans toute la chrétienté, qui devait lui servir +d'objectif (fin 996)[599]. + +[Note 599: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 222 et suiv. +Ibn-Khaldoun, t. III, p. 243, 244. El-Bekri, passim.] + + + + +CHAPITRE XIII + +AFFAIBLISSEMENT DES EMPIRES MUSULMANS EN AFRIQUE, EN ESPAGNE ET EN +SICILE. +997-1045. + + +Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-ModalTer.--Victoires de +Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.--Guerres de Badis contre ses +oncles et contre Felfoul.--Mort de Ziri-ben-Atiya; fondation de la Kalaa +par Hammad.--Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Moëzz, fils de +Ziri, est nommé gouverneur du Mag'reb.--Guerres civiles en Espagne; les +Berbères et les chrétiens y prennent part.--Triomphe des Berbères et +d'El-Mostaïn en Espagne.--Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun; +Hammad se déclare indépendant à la Kalaa.--Guerre entre Badis et +Hammad.--Mort de Badis, avènement d'El-Moëzz.--Conclusion de la paix +entre El-Moëzz et Hammad.--Espagne: Chute des Oméïades; l'edriside +Ali-ben-Hammoud monte sur le trône.--Anarchie en Espagne; fractionnement +de l'empire musulman.--Guerres entre les Mag'raoua et les +Beni-Ifrene.--Luttes du sanhadjen El-Moëzz contre les Beni-Khazroun de +Tripoli; préludes de sa rupture avec les Fatemides.--Guerres entre les +Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Événements de Sicile et d'Italie; chute +des Kelbites.--Exploits des Normands en Italie et en Sicile; Robert +Wiscard.--Rupture entre El-Moëzz et le hammadite El-Kaïd. + + +ZIRI-BEN-ATIYA EST DÉFAIT PAR L'OMÉÏADE EL-MODAFFER.--En rompant +courageusement avec le vizir oméïade, Ziri avait peut-être beaucoup +présumé de ses forces; il se prépara néanmoins, de son mieux, à lutter +contre lui. Débarqué à Tanger, le général Ouadah entra aussitôt en +campagne (997). Pendant trois ou quatre mois ce fut une série +d'escarmouches sans action décisive; Ouadah parvint alors à surprendre +de nuit le camp de Ziri, près d'Azila, et à s'en emparer. Le chef +berbère dut opérer su retraite vers l'intérieur, tandis que Nokour et +Azila tombaient au pouvoir des troupes oméïades. + +Ces succès étaient bien insignifiants aux yeux d'Ibn-Abou-Amer, et, +comme Ziri avait repris l'offensive et forcé Ouadah à la retraite, le +vizir se décida à envoyer dans le Mag'reb de nouvelles troupes, sous le +commandement de son fils Abd-el-Malek-el-Modaffer, et vint lui-même +s'établir à Algésiras, afin de surveiller de plus près le départ des +renforts. L'arrivée du fils du puissant vizir en Afrique produisit le +plus grand effet sur l'esprit si versatile des Berbères. De toutes +parts, les chefs des tribus, entraînant une partie de leurs gens, +désertèrent la cause de Ziri, pour se ranger sous les étendards +oméïades. + +Malgré ces défections, Ziri, dont l'âme ne se laissait pas facilement +abattre, attendit l'ennemi dans la province de Tanger et se prépara, +avec une armée fort nombreuse, à soutenir son choc. Quand El-Modaffer +eut réuni toutes les ressources dont il pouvait disposer, il se mit en +marche pour attaquer son adversaire. Celui-ci s'avança bravement à sa +rencontre, et, en octobre 998, les deux armées se heurtèrent au sud de +Tanger. La bataille s'engagea aussitôt, acharnée et meurtrière; +longtemps, l'issue en demeura indécise; enfin les troupes oméïades +commençaient à plier, lorsque Ziri, qui se trouvait au plus fort de +l'action, fut frappé de trois coups de lance par un de ses propres +serviteurs, un nègre dont il avait fait tuer le frère. Le meurtrier +accourut aussitôt dans les rangs ennemis porter la nouvelle de la mort +de l'émir des Mag'raoua. Cependant Ziri, bien que grièvement blessé au +cou, n'était pas tombé et son étendard tenait encore debout, de sorte +qu'El-Modaffer ne savait ce qu'il devait croire des rapports du +transfuge ou du témoignage de ses yeux. Ayant alors remarqué un certain +désordre parmi les Mag'raoua, il entraîna une dernière fois ses +guerriers dans une charge furieuse, et parvint à mettre en déroute +l'ennemi. + +Les Mag'raoua et leurs alliés se dispersèrent dans tous les sens; quant +à Ziri, on le transporta tout sanglant à Fès, où se trouvait alors sa +famille; mais les habitants refusèrent de le recevoir, et ce fut avec +beaucoup de peine qu'on put obtenir d'eux la remise de son harem. Ziri +ne trouva de sécurité pour lui et les siens qu'en se réfugiant dans les +profondeurs du désert. + +Cette seule victoire rendit le Mag'reb aux Oméïades. Aussi, lorsque la +nouvelle en parvint à Cordoue, le Vizir ordonna-t-il des réjouissances +publiques. Il envoya ensuite à son fils El-Modaffer le diplôme de +gouverneur du Mag'reb. Ce prince confia le commandement des provinces à +ses principaux officiers, puis il s'occupa de faire rentrer les +contributions qu'il avait frappées sur les populations rebelles. +Sidjilmassa avait été évacuée par les Beni-Khazroun; le gouverneur +oméïade y envoya, pour le représenter, un officier du nom de +Hamid-ben-Yezel[600]. + +[Note 600: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 244 et suiv., 257. +Kartas, p. 147 et suiv. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 235 et +suiv. El-Bekri, passim.] + +VICTOIRES DE ZIRI-BEN-ATIYA DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Lorsque +Ziri-ben-Atiya fut à peu près guéri de ses blessures, il rallia autour +de lui les Beni-Khazroun et autres tribus dépossédées et repartit en +guerre; mais, n'osant s'attaquer aux Oméïades, ce fut contre les +Sanhadja qu'il tourna ses armes. Il envahit leur pays et mit en déroute +Itoueft et Hammad, qui avaient voulu lui barrer le passage. Il vint +alors assiéger Tiharet, où Itoueft s'était réfugié. + +Sur ces entrefaites, les oncles de Badis, ayant à leur tête Makcen et +Zaoui, deux d'entre eux, se mirent en état de révolte, et leur exemple +fut suivi par leur parent Felfoul-ben-Khazroun, fils et successeur du +commandant de Tobna. Itoueft, Hammad et Abou-l'Behar restèrent fidèles +au gouverneur. Ces graves événements décidèrent Badis à marcher en +personne contre les ennemis. En 999, il se porta sur Tiharet, débloqua +cette ville et força Ziri à la retraite; mais, en même temps, +Felfoul-ben-Khazroun s'avançait vers l'est et entrait en Ifrikiya. Force +fut à Badis de revenir sur ses pas pour garantir le siège de son +commandement, sans avoir pu compléter sa victoire. Ziri reprit alors +l'offensive, et après avoir de nouveau défait Itoueft et Hammad, +s'empara de Tiharet et de Mecila, puis, se portant vers le nord, il +conquit Chelif, Ténès et Oran. Dans toutes ces villes, de même qu'à +Tlemcen qu'il avait conservée, il fit célébrer la prière au nom de +Hicham II et de son vizir. + +Encouragé par ses succès, Ziri pénétra au cœur du pays des Sanhadja et +vint mettre le siège devant Achir. En même temps, il écrivit au vizir de +Cordoue pour lui rendre compte de ses victoires et lui demander pardon +de sa rébellion. Ceux des oncles de Badis que Ziri avait recueillis +furent chargés de porter le message en Espagne. Ils y arrivèrent en l'an +1000 et furent bien reçus par Ibn-Abou-Amer; le vizir parut oublier les +fautes de Ziri; il rappela son fils El-Modaffer, permit aux +Beni-Ouanoudine de rentrer à Sidjilmassa et nomma le général Ouadah +gouverneur résidant à Fès. Quant à Ziri, il lui abandonna le +commandement des provinces conquises dans le Mag'reb central[601]. + +[Note 601: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 246, 247, 260, +261. Kartas, p. 147, 148. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 237. +Baïane, passim.] + +Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.--En +Ifrikiya, Felfoul-ben-Khazroun était venu mettre le siège devant Bar'aï. +De là il avait, dit-on, demandé des secours en Orient au khalife +fatemide, alors en froid avec le gouverneur de Kaïrouan. Celui-ci lui +aurait expédié Yahïa-ben-Hamdoun, réfugié en Egypte depuis l'assassinat +de son frère; mais ce chef, accompagné de quelques troupes, n'aurait pu +traverser le pays de Barka, occupé par la tribu hilalienne des +Beni-Korra, récemment transportée de Syrie, et ainsi Felfoul serait +demeuré réduit à ses propres forces. + +Cependant, la panique était grande à Kaïrouan, et déjà l'on barricadait +les rues pour se défendre, mais Badis, arrivant à marches forcées, +obligea Felfoul à lever le siège de Bar'aï et à rétrograder vers +l'ouest. Makcen, oncle de Badis, et ses adhérents, se joignirent alors à +Felfoul, et les confédérés firent une nouvelle expédition contre +Tebessa, mais ils furent repoussés. Makcen resta seul avec Felfoul, ses +autres frères étant allés rejoindre Ziri-ben-Atiya. + +En 1001, Hammad marcha contre les rebelles, les attaqua vigoureusement +et les mit en pleine déroute. Makcen et ses enfants, étant tombés aux +mains du vainqueur, furent livrés par lui à des chiens affamés qui les +mirent en pièces. Hammad poursuivit les fuyards jusque dans le mont +Chenoua, près de Cherchel, où ils s'étaient réfugiés, et les obligea à +se rendre, à la condition qu'on leur permît de passer en Espagne. + +MORT DE ZIRI-BEN-ATIYA. FONDATION DE LA KALAA PAR HAMMAD.--Au moment où +Hammad obtenait ces succès, Ziri-ben-Atiya rendait le dernier soupir +sous les murs de la ville d'Achir, qu'il assiégeait depuis longtemps +sans succès. On dit que sa mort fut causée par les blessures que lui +avait faites le nègre et qui s'étaient incomplètement guéries. Son fils +El-Moëzz prit alors le commandement et offrit au gouvernement de Cordoue +une forte somme d'argent, avec son fils Moannecer comme otage, pour se +faire nommer gouverneur du Mag'reb. + +Mais Hammad s'avançait à marches forcées, et El-Moëzz ne jugea pas +prudent de l'attendre, car son ennemi culbutait tout devant lui et +semblait précédé par la victoire. Achir délivrée, Hamza et Mecila +rentrèrent aussi au pouvoir du général sanhadjien, qui rendit à l'empire +ses anciennes limites. Il rasa un grand nombre de villes infidèles ou +difficiles à défendre et vint fonder, dans les montagnes abruptes de +Kiana, au nord de Mecila[602], une ville forte qu'il appela la Kalâa (le +château), et qu'il peupla avec les habitants des cités détruites. + +[Note 602: Les ruines de la Kalâa (Galâa, selon la prononciation +locale) se voient encore dans le Djebel-Nechar, qui ferme, au nord, le +bassin du Hodna.] + +Badis, de son côté, n'était pas resté inactif; sans laisser de répit à +Felfoul, il l'avait contraint à se jeter dans le désert. Voyant sa route +coupée, le chef mag'raouien chercha un refuge dans la province de +Tripoli, alors en proie à l'anarchie, car le khalife du Caire y envoyait +des gouverneurs que son représentant de Kaïrouan refusait de +reconnaître. Il entra en maître à Tripoli, dont les habitants +l'accueillirent en libérateur. Un certain nombre de Mag'raoua le +rejoignirent dans cette localité[603]. + +La peste et la famine ravageaient alors l'Afrique et faisaient des +milliers de victimes[604]. + +[Note 603: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 248, 263. +Kartas, p. 148. El-Bekri, passim. Ibn-el-Athir, année 386.] + +[Note 604: Ibn-er-Rakik, cité par les auteurs musulmans.] + +ESPAGNE: MORT DU VIZIR IBN-ABOU-AMER. EL-MOEZZ, FILS DE ZIRI, EST NOMMÉ +GOUVERNEUR DU MAG'REB.--Dans le mois d'août 1002, le vizir +El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui venait de rentrer d'une dernière +expédition en Castille, mourut à Medina-Céli. Le rôle qu'il a joué dans +l'histoire des Musulmans d'Espagne est considérable; par son indomptable +énergie, il a retardé le démembrement de l'empire oméïade, et, par son +audacieuse activité, étendu ses frontières jusqu'au cœur des pays +chrétiens. Les Musulmans avaient maintenant trois capitales: Léon, +Pampelune et Barcelone; les basiliques les plus célèbres avaient été +pillées ou détruites, le culte du Christ aboli. Aussi les populations +chrétiennes accueillirent-elles avec un soupir de soulagement la +nouvelle de la mort du terrible vizir. + +Avant de mourir, Ibn-Abou-Amer avait fait venir son fils, Abd-el-Malek, +et lui avait fait les plus minutieuses recommandations, car il sentait +bien que, malgré l'apparence de la force, son pouvoir était précaire et +résultait surtout de la manière dont il l'exerçait. A son arrivée à +Cordoue, El-Modaffer trouva le peuple soulevé et réclamant à grands cris +son souverain. Or, Hicham II ne tenait nullement à se charger des soucis +du gouvernement, et, grâce à ces dispositions, le vizir parvint assez +rapidement à faire reconnaître son autorité. Suivant alors l'exemple de +son père, il donna tous ses soins à la _guerre sainte_[605]. + +El-Modaffer avait trouvé dans sa capitale l'ambassade envoyée du Mag'reb +par El-Moëzz, fils de Ziri, il accueillit avec empressement ses +propositions, qui lui laissaient plus de liberté d'action pour ses +entreprises contre les chrétiens. Le général Ouadah fut rappelé par lui +de Fès, et il envoya à El-Moëzz un diplôme daté d'août 1006, lui +conférant le titre de gouverneur du Mag'reb pour la dynastie +oméïade[606]. Sidjilmassa resta sous l'autorité particulière de +Ouanoudine-ben-Kazroun. + +El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, s'établit alors à Fès et prit en main +la direction des affaires. + +[Note 605: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 238 et suiv.] + +[Note 606: Voir le texte de ce diplôme. Ibn-Khaldoun, Berbères, t. +III, p. 248, 249, 250.] + +GUERRES CIVILES EN ESPAGNE. LES BERBÈRES ET LES CHRÉTIENS Y PRENNENT +PART.--El-Modaffer était parvenu à rétablir la paix en Espagne, et, sous +sa direction, les affaires de l'empire musulman continuaient à être +florissantes, lorsqu'il mourut subitement (octobre 1008). Il laissait un +frère du nom d'Abd-er-Rahman, issu de l'union de son père avec une +chrétienne, fille d'un Sancho de Navarre ou de Castille. Ce jeune homme +était détesté, et on lui donnait par dérision le nom de _Sanchol_ (le +petit Sancho). Plein de présomption, il prétendait néanmoins se faire +décerner le titre d'héritier présomptif, que son père et son frère +n'avaient osé prendre; aussitôt la guerre civile éclata dans la +péninsule. Des ambitieux firent passer pour mort le khalife Hicham II, +proclamèrent, comme son successeur, un arrière-petit-fils +d'Abd-er-Rahman III, nommé Mohammed, et ayant réuni une bande d'hommes +déterminés, vinrent attaquer le palais du khalife. Ils arrachèrent +facilement à ce prince son acte d'abdication; le château de Zahira tomba +ensuite au pouvoir de Mohammed, qui se fit proclamer khalife sous le nom +d'_El-Mehdi-b'Illah_ (le dirigé par Dieu). + +Sanchol (Abd-er-Rahman), qui se trouvait à Tolède, voulut marcher à la +tête de ses troupes, composées en grande partie de Berbères, contre +celui qu'il appelait l'usurpateur; mais ses soldats l'abandonnèrent. Peu +après, il tombait aux mains de ses ennemis et était massacré. Son +cadavre fut mis en croix à Cordoue (1009). + +On croyait qu'après cette crise la tranquillité allait renaître; +malheureusement, le nouveau khalife n'avait pas les qualités nécessaires +pour conserver le pouvoir dans un tel moment. Bientôt Une nouvelle +révolte éclata; un petit-fils d'Abd-er-Rahman III, nommé Hicham, se fit +proclamer khalife, et, soutenu, principalement par les Berbères, vint +attaquer El-Mehdi; mais celui-ci, avec l'aide de la population de +Cordoue, triompha de son compétiteur et le fit décapiter. Un grand +massacre des familles berbères suivit cette victoire. + +Zaoui, oncle du gouverneur sanhadjien de Kaïrouan, qui s'était +précédemment réfugié en Espagne, rallia les Berbères, brûlant du désir +de tirer vengeance des Cordouans, et leur fit proclamer un nouveau +khalife, Soleïman, neveu du malheureux Hicham, sous le nom +d'_El-Mostaïn-l'Illah_ (qui implore le secours de Dieu). + +Puis les Africains, conduits par ces chefs, allèrent s'emparer de +Medina-Céli; mais bientôt ils y furent bloqués et se virent réduits à +implorer l'assistance de Sancho, comte de Castille. Une ambassade lui +avait été envoyée par El-Mehdi dans le même but, avec l'offre de lui +abandonner de nombreuses places s'il l'aidait à écraser son compétiteur. +Ainsi, il avait suffi de quelques années de guerre civile pour faire +perdre aux Musulmans tous les avantages qu'ils avaient obtenu sur les +chrétiens par de longues années de luttes. + +Le comte de Castille se prononça pour les Berbères, leur envoya un +ravitaillement et vint, en personne, se joindre à eux avec ses +guerriers. Les confédérés marchèrent alors sur Cordoue (juillet 1009), +défirent le général Ouadah, qui avait voulu les prendre à revers, et +furent bientôt en vue de la capitale. El-Mehdi sortit bravement à leur +rencontre et leur offrit le combat. Il fut entièrement défait; ses +soldats furent massacrés par milliers, tandis que Ouadah regagnait la +frontière du nord et que le khalife cherchait un refuge dans son palais. +Voyant sa situation désespérée, El-Medhi se décida à rendre le trône à +Hicham II, qu'il avait fait passer pour mort quelque temps auparavant. +Mais les Berbères, victorieux, n'étaient pas gens à tomber dans ce +piège; ils entrèrent en vainqueurs à Cordoue et, aidés des Castillans, +mirent cette ville au pillage. Zaoui put alors enlever le crâne de son +père Ziri-ben-Menad du crochet où il avait été ignominieusement +suspendu, le long de la muraille du château. + +El-Mehdi avait pu fuir et gagner Tolède; ses partisans étaient encore +nombreux; Ouadah, dans le nord, était en pourparlers avec les comtes de +Barcelone et d'Urgel. El-Mostaïn, ne pouvant retenir les Castillans en +les récompensant, comme il s'y était engagé, par des cessions de +territoire, ceux-ci regagnèrent, chargés de butin, leur province. Sur +ces entrefaites, Ouadah, accompagné d'une armée catalane, commandée par +les comtes Raymond et Ermengaud, opéra sa jonction avec le Mehdi à +Tolède. Puis, le khalife, à la tête de toutes ses forces, marcha sur +Cordoue, défit l'armée d'El-Mostaïn et rentra en maître dans sa +capitale, qui fut de nouveau livrée au pillage par les Catalans (juin +1010). + +Les Berbères s'étaient mis en retraite vers le sud. El-Mehdi les +poursuivit, et, les ayant atteints près du confluent du Guadaira avec le +Guadalquivir, leur offrit le combat. Cette fois, les Africains prirent +une éclatante revanche. L'armée d'El-Mehdi fut mise en déroute et plus +de trois mille Catalans restèrent sur le champ de bataille. Les +survivants de l'armée chrétienne, rentrés à Cordoue, s'y conduisirent +avec une cruauté inouïe. Enfin les Catalans s'éloignèrent; peu après, +El-Mehdi tombait sous les coups des officiers slaves à son service, qui +rétablirent sur le trône Hicham II, ce fantôme de khalife. Ouadah, un +des chefs de la conspiration, s'adjugea le poste de premier +ministre[607]. + +[Note 607: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 268 et suiv. Le +même, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, t. I, p. 205 et suiv. +Ibn-Khaldoun, t. II, p. 60 et suiv., 153 et suiv. El-Marrakchi (éd. +Dozy), p. 29 et suiv.] + +TRIOMPHE DES BERBÈRES ET D'EL-MOSTAÏN EN ESPAGNE.--Cette révolution à +Cordoue ne résolvait rien, car les Berbères, victorieux, restaient dans +le midi avec El-Mostaïn, et n'étaient nullement disposés à se soumettre +au slave Ouadah. Celui-ci, dans cette conjoncture, se tourna de nouveau +vers le comte de Castille, en implorant son secours; mais Sancho voulut +au préalable des gages, c'est-à-dire la remise entre ses mains des +places conquises par Ibn-Abou-Amer, menaçant, en cas de refus, de se +joindre aux Berbères. Ces conditions étaient dures; cependant Ouadah, +ayant perdu tout autre espoir de salut, se décida à les accepter. Dans +le mois de septembre 1010, fut signé le traité qui rendait aux chrétiens +presque toutes les conquêtes des règnes précédents. + +Cependant les Berbères avaient repris la campagne; durant l'automne et +l'hiver suivants, ils répandirent dans toutes les provinces musulmanes +la dévastation et la mort. Cordoue fut bloquée, et la peste vint bientôt +joindre ses ravages à ceux de la guerre. Dans le mois d'octobre 1011, +Ouadah fut mis à mort par les soldats révoltés. Cependant Cordoue resta +encore aux mains des soldats slaves jusqu'au mois d'avril 1013. Quant +aux Castillans, ils étaient rentrés, sans coup férir, en possession de +leurs provinces, et ne paraissent pas s'être souciés de tenir +strictement leurs promesses. + +Le 29 avril, Cordoue tomba aux mains des Berbères; la plus horrible +boucherie, le viol, le pillage et enfin l'incendie furent les +conséquences de leur succès. Soleïman-el-Mostaïn restait enfin maître du +pouvoir et obtenait du malheureux Hicham II une nouvelle abdication. «Le +triomphe des Berbères, dit M. Dozy, porta le dernier coup à l'unité de +l'empire. Les généraux slaves s'emparèrent des grandes villes de l'est; +les chefs berbères, auxquels les Amirides (vizirs) avaient donné des +fiefs et des provinces à gouverner, jouissaient aussi d'une indépendance +complète, et le peu de familles arabes qui étaient encore assez +puissantes pour se faire valoir n'obéissaient pas davantage au nouveau +khalife[608].» + +En Espagne comme en Afrique, l'élément berbère reprenait la +prépondérance, au détriment des petits-fils des conquérants arabes. + +[Note 608: _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 212.] + +LUTTES DE BADIS CONTRE LES BENI-KHAZROUN. HAMMAD SE DÉCLARE INDÉPENDANT +À LA KALAA.--Pendant que l'Espagne était le théâtre de ces événements, +sur lesquels nous nous sommes étendus en raison de leur importance pour +l'histoire de la domination musulmane dans la Péninsule, les Berbères +d'Afrique voyaient leur puissance s'affaiblir par l'anarchie, au moment +où l'union leur aurait été si nécessaire pour résister à l'invasion +hilalienne près de s'abattre sur eux. + +Badis avait lutté en vain pour anéantir le royaume mag'raouien fondé à +Tripoli par Felfoul-ben-Kazroun. Ce chef avait résisté avec avantage et +était parvenu à conserver le pays conquis. Abandonné par le khalife +fatemide du Caire, il avait proclamé la suzeraineté des Oméïades et +était mort en l'an 1010. Son frère Ouerrou avait recueilli son héritage +et offert sa soumission à Badis, mais bientôt la guerre avait recommencé +dans la Tripolitaine et le Djerid entre lui, plusieurs de ses parents et +les officiers sanhadjiens. En vain le gouverneur essaya de s'interposer +et de rétablir la paix, Ouerrou conserva Tripoli et y commanda en chef +indépendant. + +Dans le Mag'reb central, la situation était autrement grave. Hammad, +après avoir soumis la partie occidentale de l'empire sanhadjien, s'était +occupé activement de la construction de sa capitale; bientôt la Kalâa, +peuplée des meilleurs artisans et ornée des richesses enlevées aux +villes voisines, était devenue une cité de premier ordre. Son fondateur +y commandait en roi, exerçant une autorité indépendante sur le Zab, +Constantine et le pays propre des Sanhadja, avec Achir, l'ancienne +capitale. D'après M. de Mas-Latrie[609], un groupe important de Berbères +chrétiens contribua à former la population de la Kalâa. Des privilèges +leur furent accordés pour le libre exercice de leur culte et un évêque +leur fut donné plus tard par le pape Grégoire VII. Les historiens +musulmans sont muets sur ce point. + +[Note 609: _Traités de paix et de commerce concernant les relations +des Chrétiens avec les Arabes de l'Afrique septentrionale au Moyen-Age_; +t. I, p. 52 et suiv.] + +La jalousie de Badis, excitée par les ennemis de son oncle, qui +présentaient le fondateur de la Kalâa comme visant à l'indépendance, ne +tarda pas à amener entre eux une rupture. El-Moëzz, fils de Badis, +venait d'être reconnu par le khalife comme héritier présomptif de son +père; celui-ci invita alors son oncle Hammad à remettre au jeune prince +le commandement de la région de Constantine. + +Cette décision, qui cachait peu les sentiments de défiance de Badis, fut +très mal accueillie par Hammad. Il y répondit par un refus formel. En +même temps, il se déclara indépendant, répudia hautement la suzeraineté +des Fatemides, massacra leurs partisans et fit proclamer dans les +mosquées la suprématie des Abbassides. La doctrine chiaïte fut proscrite +de ses états et le culte sonnite déclaré seul orthodoxe (1014)[610]. La +réaction des Sonnites contre les Chiaïtes commença à se manifester dans +les villes habitées par des populations d'origine arabe. L'entourage +même du jeune El-Moëzz ressentit les effets de ce mouvement des esprits, +le précepteur du prince étant orthodoxe. Bientôt un massacre général des +Chiaïtes eut lieu en Ifrikiya[611]. + +[Note 610: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 18, 44, t. III, p. 263, 264. +El-Kaïrouani, p. 136, 137.] + +[Note 611: Ibn-el-Athir, année 407.] + +GUERRE ENTRE BADIS ET HAMMAD. MORT DE BADIS. AVÈNEMENT +D'EL-MOEZZ.--Prenant alors l'offensive, Hammad fit irruption en +Ifrikiya, à la tête de nombreux contingents des tribus sanhadjiennes et +de quelques Zenètes (Ouadjidjen, Ouar'mert), et vint enlever la ville de +Badja, à l'ouest de Tunis. Badis envoya contre lui son oncle Brahim; +mais celui-ci passa du côté de son frère, et le gouverneur n'eut d'autre +ressource que de se mettre lui-même à la tête de ses troupes. A son +approche, l'armée envahissante se débanda et Hammad se vit contraint de +fuir. Il se réfugia d'une traite derrière le Chelif. + +Badis le poursuivit l'épée dans les reins, entra en vainqueur à Achir, +pénétra dans les hauts plateaux, reçut la soumission des tribus zenètes, +telles que les Beni-Toudjine, et s'avança jusqu'au plateau de Seressou. +Renforcé par un contingent de trois mille Beni-Toudjine, commandés par +Yedder, fils de leur chef Lokmane, le gouverneur descendit dans la +plaine, passa le Chelif et attaqua son oncle Hammad qui l'attendait dans +une position retranchée. Cette fois encore, la victoire se prononça pour +Badis, une partie des adhérents de son compétiteur l'ayant abandonné et +le reste ayant été facilement dispersé. + +Hammad se réfugia, non sans peine, dans sa Kalâa, mais Badis ne tarda +pas à venir camper dans la plaine de Mecila, et, de là, fit commencer le +blocus de la capitale de son oncle. Pendant les opérations de ce siège; +Badis mourut subitement dans sa tente (juin 1016). Comme la peste avait +reparu en Afrique, il est possible qu'il succomba au fléau. Cet +événement porta le désordre dans l'armée assiégeante composée d'éléments +hétérogènes; les auxiliaires s'étant débandés, la Kalâa fut débloquée. +Les officiers proclamèrent le jeune El-Moëzz, fils de Badis, âgé +seulement de huit ans, et le conduisirent à Kaïrouan pendant que son +oncle Kerama essayait de couvrir Achir. Les restes de Badis furent +rapportés à Kaïrouan, puis on procéda à l'inauguration de son successeur +dont l'extrême jeunesse allait favoriser si bien les projets ambitieux +de son grand-oncle. El-Moëzz reçut d'Orient un diplôme où le titre de +_Cherf-ed-Daoula_ (noblesse de l'empire) lui était donné[612]. + +[Note 612: Ibn-el-Athir, année 403.] + +CONCLUSION DE LA PAIX ENTRE EL-MOEZZ ET HAMMAD.--Hammad avait repris +vigoureusement l'offensive; après être rentré en possession de son +ancien territoire, il vint mettre le siège devant Bar'aï. Mais il avait +trop présumé de ses forces; son neveu ayant marché contre lui le mit en +déroute et le réduisit encore à la dernière extrémité (1017). Hammad +s'était réfugié derrière les remparts de sa Kalâa, tandis que le +vainqueur s'avançait jusqu'à Sétif; il fit proposer à celui-ci un +arrangement que le jeune El-Moëzz, bien conseillé, refusa. + +Le gouverneur était rentré à Kaïrouan, mais la situation de son +grand-oncle ne restait pas moins critique; abandonné de tous, sans +argent, il se décida à faire une nouvelle démarche auprès de son +petit-neveu et lui dépêcha en Ifrikiya son propre fils El-Kaïd, porteur +de riches présents. L'ambassade fut accueillie avec de grands honneurs +et, enfin, on arriva à conclure un traité de paix par lequel Hammad +reçut le gouvernement du Zab et du pays des Sanhadja, avec les villes de +Tobna, Mecila, Achir, Tiharet et tout ce qu'il pourrait conquérir à +l'ouest. C'était la consécration du démembrement de l'empire fondé par +Bologguine. El-Kaïd reçut aussi un commandement et revint à la Kalâa +avec des cadeaux somptueux pour son père (1017). + +ESPAGNE, CHUTE DES OMÉÏADES: L'ÉDRISIDE ALI-BEN-HAMMOUD MONTE SUR LE +TRÔNE.--Pendant que ces événements se passaient en Afrique, l'Espagne +était le théâtre d'une nouvelle révolution. El-Mostaïn, parvenu au trône +avec l'appui des Berbères et des chrétiens, n'avait aucune sympathie +parmi la population musulmane espagnole; quant aux Berbères, ils ne lui +accordaient qu'une confiance relative et ne reconnaissaient, en réalité, +que leurs propres chefs, parmi lesquels le sanhadjien Zaoui, gouverneur +de Grenade, et l'edriside Ali-ben-Hammoud, commandant de Tanger, avaient +la plus grande influence. Les Slaves, qui constituaient un élément +important dans l'armée, conservaient toute leur fidélité à Hicham II, +bien qu'en réalité personne ne sût s'il était encore vivant. + +Khéïrane, chef des Slaves, ayant conclu une alliance avec +Ali-ben-Hammoud, celui-ci traversa le détroit, à la tête de ses +partisans, avec l'aide de son frère Kacem, gouverneur d'Algésiras; après +avoir rejoint les Slaves, il marcha directement sur la capitale. Zaoui +se prononça aussitôt pour lui. Le 1er juillet 1016, Ali-ben-Hammoud +entra en maître à Cordoue. El-Mostaïn et ses parents furent mis à mort, +et, quand on eut acquis la certitude que Hicham n'existait plus, tout le +monde se rallia à Ali, qui fut proclamé khalife, sous le nom +d'_El-Metaoukkel-li-Dïne-Allah_ (celui qui s'appuie sur la religion de +Dieu). Ainsi finit la dynastie oméïade, qui régnait sur l'Espagne depuis +près de trois siècles et qui avait donné à l'empire musulman de si beaux +jours de gloire. Un Arabe de race, dont la famille, bien que d'origine +cherifienne, était devenue berbère, et qui lui-même ne parlait que très +mal l'arabe, monta sur le trône de Cordoue. + +Ali avait espéré, paraît-il, rendre à l'Espagne la paix et le bonheur, +mais il comptait sans les factions. Khéïrane, le chef des Slaves, voulut +jouer le rôle de premier ministre tout-puissant; mais le prince edriside +n'entendait nullement partager son autorité. Déçu dans ses espérances, +le chef des Slaves se mit à conspirer et entraîna dans son parti ses +compatriotes et les Andalous. Il fallait un khalife: on trouva un +petit-fils d'Abd-er-Rhaman III, que l'on para de ce titre. Moundir, +ouali de Saragosse, soutenu par son allié Raymond, comte de Barcelone, +se joignit aux rebelles et, au printemps de l'année 1017, tous +marchèrent contre le souverain. Ali, qui jusque là avait écarté les +Berbères et résisté à leurs prétentions, se jeta dans leurs bras et, +avec leur appui, triompha sans peine de ses ennemis. Dès lors, il +renonça à faire le bonheur des Andalous, qui reconnaissaient si mal ses +bonnes intentions; le pays fut livré de nouveau à la tyrannie des +Berbères, et le khalife donna lui-même l'exemple de l'avidité et de la +cruauté. Peu de temps après, il fut assassiné par trois Slaves, au +moment où il préparait une grande expédition (17 avril 1018)[613]. + +[Note 613: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 313 et suiv. +Ibn-Khaldoun, t. II, p. 61, 153, 154. El-Bekri, trad. art. _Idricides_. +El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 42 et suiv.] + +ANARCHIE EN ESPAGNE. FRACTIONNEMENT DE L'EMPIRE MUSULMAN.--Ali laissa +deux fils, dont l'aîné, Yahïa, était gouverneur de Ceuta, mais Kacem, +frère d'Ali, avait une plus grande notoriété et ce fut lui que les +Berbères proclamèrent. De leur côté, Kheïrane et Moundir élirent le +petit-fils d'En-Nacer, sous le nom d'Abd-er-Rahman IV, avec le titre +d'_El-Mortada_ (l'agréé de Dieu). Zaoui, le sanhadjien, dont la +puissance était grande, restait dans l'expectative. Les adhérents du +prétendant oméïade essayèrent de l'entraîner dans leur parti et, n'ayant +pu y parvenir, marchèrent contre lui, mais ils furent défaits et, peu +après, El-Mortada était assassiné par ses partisans. Kacem, resté ainsi +seul maître du pouvoir, essaya de rendre un peu de tranquillité à la +malheureuse Espagne. Pour cela, il fit la paix avec Kheïrane et les +principaux chefs slaves et andalous et leur donna le commandement de +villes ou de provinces, où ils s'établirent en maîtres. Ainsi la paix ne +s'obtenait que par le morcellement de l'empire musulman. + +Vers cette époque (1020), Zaoui abandonna le commandement de la province +de Grenade à son fils et rentra à Kaïrouan, après une absence de vingt +années; il y fut reçu avec de grands honneurs par son neveu +El-Moëzz[614]. + +[Note 614: Ibn-Khaldoun, t. II. p. 61, 62.] + +Mais bientôt, Yahïa, fils d'Ali, leva l'étendard de la révolte et, +soutenu par les Berbères et les Slaves, marcha sur la capitale. +Abandonné de tous, Kacem dut céder la place (août 1021). Yahïa ne tarda +pas à éprouver à son tour le même revers de fortune, et Kacem remonta +sur le trône (février 1023). Dès lors, la guerre devint incessante entre +les Edrisides, et s'étendit jusqu'au Mag'reb où un de leurs parents, du +nom d'Edris, allié à Yahïa, parvint à s'emparer de Tanger. L'Espagne se +trouva encore livrée aux fureurs de la guerre civile. Yahïa, ayant +triomphé une dernière fois de son oncle, le tint dans une étroite +captivité; mais alors, les Cordouans, profitant de ce que Yahïa avait +choisi Malaga comme résidence, proclamèrent un prince oméïade, +Abd-er-Rahman V, sous le nom d'_El-Mostad'hir_: c'était la réaction de +la noblesse arabe contre l'élément berbère. Mais cette société caduque +et corrompue était incapable de se gouverner; bientôt une nouvelle +sédition renversa El-Mostad'hir et le remplaça par El-Moktafa, sans pour +cela ramener la paix, si bien que les Cordouans se décidèrent à appeler +chez eux Yahïa, afin de mettre un terme à cette anarchie. Yahïa leur +envoya un de ses généraux (novembre 1025). Quelques mois après, une +nouvelle émeute plaçait sur le trône de Cordoue un souverain éphémère du +nom de Hicham III, appartenant à la famille oméïade[615]. + +[Note 615: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 19, 62, 154. Dozy, _Musulmans +d'Espagne_, t. III, p. 351 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.] + +GUERRES ENTRE LES MAG'RAOUA ET LES BENI-IFRENE.--Dans le Mag'reb, +El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, ayant voulu +arracher Sidjilmassa des mains des Beni-Khazroun, qui s'étaient déclarés +indépendants, avait été entièrement défait et contraint de rentrer dans +Fès, après avoir perdu presque toute son armée (1016). Dès lors la +puissance des Mag'raoua de Fès fut contrebalancée par celle de leurs +cousins du sud. Ils se firent une guerre incessante, dont le résultat +fut préjudiciable à El-Moëzz. Son adversaire, Ouanoudine, s'empara de la +vallée de la Moulouïa, mit des officiers dans toutes les places fortes +et vint même enlever Sofraoua, une des dépendances de Fès. En 1026, +El-Moëzz cessa de vivre et fut remplacé par son cousin Hammama. Sous +l'énergique direction de ce chef, les Mag'raoua se relevèrent de leurs +humiliations en faisant subir de nombreuses défaites aux Beni-Khazroun +de Sidjilmassa. + +Les Beni-Ifrene étaient, en partie, passés en Espagne; mais un groupe +important, resté dans le Mag'reb, se réunit à Tlemcen, autour des +descendants de Yeddou-ben-Yâla. Après avoir étendu de nouveau leur +autorité sur le Mag'reb central, ils attaquèrent les Mag'raoua de Fès, +mais sans réussir à les vaincre; conduits par leur chef Temim, +petit-fils de Yâla, ils se portèrent alors sur Salé, enlevèrent cette +ville et, de là, allèrent guerroyer contre les Berg'ouata +hérétiques[616]. + +[Note 616: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 131, t. III, p. 215, 224, 235, +257, 271. El-Bekri, passim.] + +LUTTES DU SANHADJIEN EL-MOEZZ CONTRE LES BENI-KHAZROUN DE TRIPOLI. +PRÉLUDES DE SA RUPTURE AVEC LES FATEMIDES.--En Ifrikiya, la puissance du +gouverneur sanhadjien continuait à décliner. Renonçant, pour ainsi dire, +aux régions de l'ouest, abandonnées de fait à Hammad, El-Moëzz ne +s'occupait guère que des Beni-Khazroun de la province de Tripoli. +L'anarchie y était en permanence. Ouerrou, frère de Felfoul, étant mort +en 1015, son fils Khalifa voulut prendre le commandement des Zenètes, +mais ces Berbères se divisèrent, et une partie suivit les étendards de +Khazroun, frère de Ouerrou. + +Après une courte lutte, celui-ci resta maître de l'autorité et entraîna +ses adhérents à des incursions sur les territoires de Gabès et de +Tripoli, où un gouverneur, du nom d'Abd-Allah-ben-Hacen, commandait pour +El-Moëzz. En 1026, cet Abd-Allah, dont le frère venait d'être mis à mort +à Kaïrouan, par l'ordre du gouverneur, livra, pour se venger, Tripoli à +Khalifa, chef des Zenètes, et celui-ci, étant ainsi devenu maître de +cette place, en expulsa Abd-Allah et fit massacrer tous les Sanhadja qui +s'y trouvaient. + +El-Moëzz, bien qu'ayant été élevé dans les principes de la doctrine +chiaïte, s'était rattaché à la secte de Malek et n'avait pas tardé à +persécuter ses anciens coreligionnaires. A El-Mehdïa, à Kaïrouan, les +Chiaïtes étaient poursuivis, molestés, torturés même. Leur sang avait +coulé à flots et ces mauvais traitements les avaient forcés, en maints +endroits, à l'exil volontaire. La Sicile et l'Orient avaient vu arriver +ces malheureux dans le plus triste état. Cette attitude n'était rien +moins que la révolte contre les khalifes d'Egypte. En vain El-Hakem, qui +régnait alors, essaya de ramener à l'obéissance son représentant de +Kaïrouan, en le comblant de cadeaux; il ne réussit qu'à retarder une +rupture inévitable. + +Khalifa, de Tripoli, exploitant la situation, entra en rapports avec la +cour du Caire et reçut du khalife un diplôme lui conférant le +commandement de la Tripolitaine. C'était, entre les deux cours, un +échange d'hostilités indirectes, prélude d'actes plus décisifs. + +En 1028, Hammad mourut à la Kalâa, et fut remplacé par son fils El-Kaïd, +qui confia à ses frères les grands commandements de son empire. Les bons +rapports continuèrent pendant quelque temps entre lui et son cousin de +Kaïrouan, mais, de ce côté aussi, une rupture était imminente[617]. + +[Note 617: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 30, t. II, p. 20, 21, 45, 131, t. +III, p. 266, 267. El-Kairouani, p. 140, 141. El-Bekri, passim. Amari, +_Musulmans de Sicile_, t. II, p. 357 et suiv.] + +GUERRE ENTRE LES MAG'RAOUA ET LES BENI-IFRENE.--A Fès, Ham-mama, roi des +Mag'raoua, continuait à régner au milieu d'une cour brillante, et, +pendant ce temps, les Beni-Ifrene, commandés par Temim, guerroyaient +contre les Berg'ouata et devenaient redoutables. En 1033, ils vinrent, +avec l'aide d'autres tribus zenètes, mettre le siège devant Fès. Le chef +des Mag'raoua leur livra une grande bataille sous les murs de la ville; +mais, après une lutte acharnée où tombèrent ses meilleurs guerriers, il +fut entièrement défait. Les Beni-Ifrene entrèrent victorieux à Fès, +qu'ils mirent au pillage. Le quartier des juifs, surtout, attira leur +convoitise, car il était rempli de richesses; les vainqueurs +massacrèrent les hommes et réduisirent les femmes en esclavage. + +Temim s'installa en souverain dans Fès, tandis que Hammama se réfugiait +à Oudjda et s'occupait avec activité à réunir ses adhérents, afin de +prendre sa revanche. Peu de temps après, il fut en mesure de commencer +les hostilités et, en 1038, il arrachait sa capitale des mains des +Beni-Ifrene. Ceux-ci rentrèrent dans leurs anciens territoires; Temim se +retrancha à Chella[618]. + +[Note 618: Le Kartas donne pour date à cet événement l'année 1041. +Nous adoptons la date et la leçon d'Ibn-Khaldoun qui paraissent plus +probables.] + +Après cette victoire, Hammama se crut assez fort pour entreprendre +d'autres conquêtes. A la tête d'une armée zenatienne, il se mit en +marche vers l'est et envahit le territoire sanhadjien. El-Kaïd, seigneur +de la Kalâa, s'avança à sa rencontre; mais, se sentant moins fort, il +n'osa pas engager le combat, et préféra employer l'intrigue et la +corruption pour détourner les adhérents de son adversaire. Abandonné par +son armée, Hammama n'eut bientôt d'autre parti à prendre que d'accepter +la paix et de rentrer chez lui. Il mourut l'année suivante (1040), +laissant le pouvoir à son fils; mais la guerre civile divisa alors les +Mag'raoua; et Fès fut, pendant de longues années, le théâtre de luttes +et de compétitions dans lesquelles les forces des Mag'raoua +s'épuisèrent. + +ÉVÉNEMENTS DE SICILE ET D'ITALIE. CHUTE DES KELBITES.--Absorbés par +l'histoire de l'Afrique et de l'Espagne, nous avons perdu de vue la +Sicile et l'Italie, et il convient de revenir sur nos pas afin de passer +une rapide revue des événements survenus dans ces contrées. + +La Sicile, indépendante de fait sous les émirs kelbites, qui +reconnaissaient pour la forme l'autorité des khalifes fatemides, profita +d'une période de paix, pendant laquelle fleurirent les lettres et les +arts. Toutes les forces vives des Musulmans s'étaient reportées sur +l'Italie. Les villes de Cagliari et de Pise avaient été pillées par les +Sarrasins (1002). En 1004, le doge de Venise, P. Orseolo, vint au +secours de Bari, assiégée par le renégat Safi, et força les Musulmans à +la retraite. En 1005, les Pisans remportèrent l'importante bataille +navale de Reggio. En 1009, les Musulmans, prenant leur revanche, +s'emparèrent de Cosenza. + +En 1015, une expédition musulmane assiégeait Salerne, et cette ville, +pour éviter de plus grands maux, se disposait à accepter les exigences +des Arabes, lorsque quarante chevaliers normands revenant de Terre +sainte, qui se trouvaient de passage dans la localité, scandalisés de +voir des chrétiens ainsi malmenés par des infidèles, entraînèrent à leur +suite quelques hommes de cœur et forcèrent les Musulmans à se +rembarquer, après avoir pillé leur camp. Refusant ensuite toutes les +offres qui leur étaient faites, ils continuèrent leur chemin. Mais le +prince de Salerne les fit accompagner par un envoyé chargé de ramener +des champions de leur pays, en les attirant par les promesses les plus +séduisantes. + +Le caïd de Sicile, Youssof-el-Kelbi, ayant été frappé d'hémiplégie, +avait résigné quelque temps auparavant le pouvoir entre les mains de son +fils Djâfer, qui avait reçu d'El-Hakem l'investiture, avec le titre de +_Seïf-ed-Daoula_. En 1015, Ali, frère de Djâfer, appuyé par les +Berbères, se mit en état de révolte, mais il fut vaincu et tué par son +frère, qui expulsa une masse de Berbères de l'île. Djâfer, vivant dans +le luxe, abandonna la direction des affaires à l'Africain Hassan, de +Bar'aï, et ce ministre, pour subvenir aux dépenses de son maître, ne +trouva rien de mieux que d'augmenter les impôts, en percevant le +cinquième sur les fruits, alors que les terres étaient déjà grevées +d'une taxe foncière. Il en résulta une révolte générale (mai 1019). +Djâfer fut déposé, transporté en Egypte et remplacé par son frère +Ahmed-ben-el-Akehal. + +Le nouveau gouverneur, après avoir rétabli la paix en Sicile, entreprit +des expéditions en Italie. L'empereur Basile, qui avait tenu sous le +joug les Musulmans d'Orient, les Russes et les Bulgares, se prépara, +malgré ses soixante-huit ans, à faire une descente en Sicile. Son aide +de camp Oreste le précéda avec une nombreuse armée et chassa de Calabre +tous les Musulmans; il attendait l'empereur pour passer en Sicile +lorsque celui-ci mourut (décembre 1025). + +Averti du péril qui menaçait la Sicile, El-Moëzz offrit son aide à +El-Akehal, qui l'accepta. Mais la flotte envoyée d'Afrique fut détruite +par une tempête (1026). Oreste, débarqué en Sicile, ne sut pas tirer +parti des circonstances; il laissa affaiblir son armée par la maladie +et, lorsque les Musulmans attaquèrent, il se trouva hors d'état de leur +résister. + +Toutes les tentatives tournaient au profit des Musulmans. Les flottes +combinées d'El-Moëzz et d'El-Akehal sillonnèrent alors les mers du +Levant et allèrent porter le ravage sur les côtes d'Illyrie, des îles de +la Grèce, des Cyclades et de la Thrace. Mais, dans la Méditerranée, les +chrétiens, oubliant leurs dissensions particulières, s'unissaient +partout pour combattre l'influence musulmane. C'est ainsi que les +Pisans, aidés sans doute des Génois, armèrent en 1034 une flotte +imposante et effectuèrent une descente en Afrique. Bône, objectif de +l'expédition, fut prise et pillée par les chrétiens. En 1035, la cour de +Byzance envoya des ambassadeurs à El-Moëzz pour traiter de la paix. Sur +ces entrefaites, une révolte éclata en Sicile contre El-Akehal, qui +avait voulu encore augmenter les impôts pour subvenir aux frais de la +guerre. La situation devenant périlleuse, ce prince se hâta de faire la +paix avec l'empire et d'accepter le titre de _maître_, qui impliquait +une sorte de vasselage; il demanda alors des secours aux Byzantins, +tandis que les rebelles appelaient à leur aide El-Moëzz. + +Le gouverneur de Kaïrouan leur envoya son propre fils Abd-Allah, avec +trois mille cavaliers et autant de fantassins. En 1036, Léon Opus, qui +commandait en Calabre, passa en Sicile pour secourir le nouveau vassal +de l'empire et défit l'armée berbère; mais, craignant des embûches, il +ne profita pas de sa victoire et rentra en Italie, accompagné de quinze +mille chrétiens qui avaient suivi sa fortune. Bientôt El-Akehal fut +assassiné, et Abd-Allah resta seul maître de l'autorité[619]. + +[Note 619: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 341 et suiv. Élie +de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, p. 159 et suiv.] + +EXPLOITS DES NORMANDS EN ITALIE ET EN SICILE. ROBERT WISCARD.--Nous +avons vu que le prince de Salerne, enthousiasmé des exploits des +Normands, avait député une ambassade pour décider leurs compatriotes à +lui prêter l'appui de leurs bras. Son appel fut entendu, et bientôt une +petite compagnie d'aventuriers normands arriva en Italie, sous la +conduite d'un certain Drengot (1017). Présentés au pape Benoît VIII, ils +furent encouragés par le pontife à lutter contre les Byzantins, qui se +rendaient odieux par leur tyrannie et dont l'ambition portait ombrage à +tous les souverains de l'Italie centrale. Après avoir, tout d'abord, +infligé aux Grecs des pertes sensibles, les Normands ressentirent à leur +tour les effets de la fortune adverse et furent cruellement éprouvés par +le fer de l'ennemi. Le katapan Boïannès les expulsa de toutes leurs +conquêtes et rétablit l'autorité de l'empire jusque sur l'Apulie. + +Le pape Benoît VIII appela alors à son aide l'empereur Henri II, qui +envahit l'Italie à la tête d'une nombreuse armée; les Normands se +joignirent à lui et l'aidèrent à triompher des Grecs. Mais bientôt +l'armée allemande reprit la route de son pays, et les Normands +demeurèrent livrés à eux-mêmes sans ressources, et se virent forcés de +vivre de brigandage et d'offrir leurs bras aux princes ou aux +républiques qui voudraient bien les employer. + +Sur ces entrefaites, arriva de Normandie une nouvelle troupe commandée +par de braves chevaliers, fils d'un homme noble des environs de +Coutances, nommé Tancrède de Hauteville, qui, à défaut d'autre +patrimoine, avait donné à ses douze fils l'éducation militaire de son +temps. C'était un puissant renfort que de tels hommes, et, comme la +guerre venait d'éclater entre le prince de Salerne et celui de Capoue, +ils trouvèrent immédiatement à s'employer. Plus tard, ils s'attachèrent +aux uns et aux autres avec des chances diverses. + +Vers 1036, le général Georges Maniakès débarqua en Italie à la tête +d'une armée byzantine considérable; il réussit à s'adjoindre les +Normands du comté de Salerne et passa en Sicile (1038). Débarqués à +Messine, les chrétiens ne tardèrent pas à rencontrer les Musulmans; ils +les mirent en déroute, après un rude combat, dans lequel Guillaume _Bras +de fer_, un des fils de Tancrède, fit des prodiges de valeur à la tête +des Normands. Messine capitule; puis on assiège Rametta, où les +Musulmans ont concentré leurs forces. Maniakès triomphe sur tous les +points. Les chrétiens mettent alors le siège devant Syracuse; mais cette +ville résiste avec énergie. Abd-Allah reçoit des renforts d'Afrique et +porte son camp sur les plateaux de Traïana, au nord de l'Etna. Mais +l'habile Maniakès, secondé par les Normands, met encore une fois en +déroute les Musulmans. + +Sur ces entrefaites, une brouille étant survenue entre Maniakès et le +Lombard Ardoin, qui avait le commandement de la compagnie normande, ce +chef ramena ses hommes en Italie et appela le peuple aux armes contre +les Byzantins. Cependant Syracuse était tombée aux mains du général +grec, et bientôt il allait achever la conquête de toute l'île, lorsque, +par suite d'intrigues, il fut rappelé en Orient et jeté dans les fers. +La révolte éclata dans la Pouille sous l'impulsion des Normands; une +partie des troupes impériales furent rappelées de Sicile et les +Musulmans respirèrent. + +En 1040, les Musulmans se lancent également dans la rébellion, et +Abd-Allah, après avoir vu tomber la plupart de ses adhérents, est +contraint de rentrer à Kaïrouan, en abandonnant la Sicile à son +compétiteur Simsam, frère d'El-Akehal. Les Byzantins sont bientôt +expulsés de l'île (1042). Mais la Sicile se divise en un grand nombre de +principautés indépendantes, obéissant à des officiers d'origine diverse, +souvent obscure. + +En Italie, les Normands avaient obtenu de grands succès et conquis un +vaste territoire dont ils s'étaient partagé les villes. Amalfi, +neutralisée, devint la capitale de ce petit royaume, et Guillaume en fut +nommé chef, sous le nom de comte de la Pouille. Mais en 1042, Maniakès, +qui avait recouvré la liberté, reparut en Italie, et, comme toujours, la +victoire couronna ses armes. Par bonheur pour les Normands, il se fit +proclamer empereur et passa en Grèce, où il fut tué par surprise. La +ligue normande acquit dès lors une grande puissance. A la mort de +Guillaume, survenue en 1046, les frères de Hauteville se disputèrent sa +succession, et la ligue fut rompue. Le plus jeune d'entre eux, nommé +Robert, arrivé depuis peu en Italie, ayant trouvé tous les bons postes +occupés, se distingua par sa hardiesse et les ressources de son esprit; +il reçut pour cela le surnom de _Wiscard_ ou Guiscard (fort et prudent). +Après avoir guerroyé avec succès en Calabre, il se forma un groupe de +compagnons dévoués et courageux. Nous verrons avant peu quel parti il en +tira. + +Quelques années plus tard, les forces combinées de Gènes, de Pise et du +Saint-Siège parviennent à expulser les Musulmans de la Sardaigne (1050). +Cette île obéissait aux émirs espagnols et la lutte avait duré de +longues années[620]. + +[Note 620: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 367 et suiv. Élie +de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, p. 166 et suiv. De Mas Latrie, +_Traités de paix, etc._, p. 21 et suiv.] + +RUPTURE ENTRE EL-MOEZZ ET LE HAMMADITE EL-KAÏD.--Pendant que l'Italie et +la Sicile étaient le théâtre de ces événements, une rupture, depuis +longtemps imminente, éclatait entre El-Moëzz et son parent El-Kaïd, de +la Kalâa, qui s'était rendu entièrement indépendant du gouverneur de +Kaïrouan. Par esprit d'opposition, El-Kaïd refusait en outre de suivre +El-Moëzz dans son hostilité contre les khalifes du Caire. + +Le gouverneur, s'étant mis à la tête de ses troupes, vint lui-même +assiéger la Kalâa; mais cette place, par sa forte position, défiait +toute surprise. Aussi, après l'avoir tenue longtemps bloqués, El-Moëzz +se décida-t-il à signer avec El-Kaïd une sorte de trêve. Il leva le +siège, mais au lieu de rentrer en Ifrikiya, il alla guerroyer du côté +d'Achir (1042-43). + +Comme en Sicile, comme en Espagne, la désunion des Musulmans d'Afrique, +en paralysant leurs forces, allait avoir les conséquences les plus +graves et favoriser l'arrivée d'un nouvel élément ethnographique[621]. + +[Note 621: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 20 et 46.] + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale +(Berbérie) depuis les temps les plu, by Ernest Mercier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'AFRIQUE *** + +***** This file should be named 27970-0.txt or 27970-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/7/9/7/27970/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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