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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale
+(Berbérie) depuis les temps les plu, by Ernest Mercier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de l'Afrique Septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830) ( Volume I)
+
+Author: Ernest Mercier
+
+Release Date: February 2, 2009 [EBook #27970]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE L'AFRIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE
+
+L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE
+
+(BERBÉRIE)
+
+DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULÉS
+
+JUSQU'À LA CONQUÊTE FRANÇAISE (1830)
+
+PAR
+
+ERNEST MERCIER
+
+TOME PREMIER
+
+PARIS ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 28, RUE BONAPARTE, 28
+
+1888
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+=Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique septentrionale=,
+selon les auteurs arabes. 1 vol. grand in-8, avec deux cartes.--MARLE
+(Constantine).--CHALLAMEL (Paris), 1875.
+
+=Le cinquantenaire de l'Algérie=.--L'Algérie en 1880. l vol.
+in-8,--CHALLAMEL (Paris), 1880.
+
+=L'Algérie et les questions algériennes=. 1 vol. in-8.--CHALLAMEL, 1883.
+
+=Comment l'Afrique septentrionale a été arabisée=. Brochure
+in-8.--MARLE, 1874.
+
+=La bataille de Poitiers et les vraies causes du recul de l'invasion
+arabe=. Mémoire publié par la _Revue historique_.--Paris, 1878.
+
+=Constantine, avant la conquête française= (=1837=). Notice sur cette
+ville à l'époque du dernier bey (avec une carte).--Mémoire publié par la
+Société archéologique de Constantine, 1878.--BRAHAM, éditeur.
+
+=Constantine au XVIe siècle=. Elévation de la famille El
+Feggoun.--Société archéologique de Constantine. 1878.--BRAHAM, éditeur.
+
+=Notice sur la confrérie des Khouan Abd-el Kader-el Djilani=, publiée
+par la Société archéologique de Constantine, 1868.
+
+=Les Arabes d'Afrique= jugés par les auteurs musulmans. (_Revue
+africaine_, nº 98, 1873.)
+
+=Examen des causes de la croisade de saint Louis contre Tunis (1270)=.
+(_Revue africaine_, nº 94.)
+
+=Episodes de la conquête de l'Afrique par les Arabes. Kocéïla. La
+Kahena=.--Mémoire publié par la Société archéologique de Constantine,
+1883.
+
+=Les Indigènes de l'Algérie. Leur situation dans le passé et dans le
+présent=. Revue libérale, 1884.
+
+=Le Cinquantenaire de la prise de Constantine= (=13 octobre 1837=).
+Brochure in-8.--BRAHAM, éditeur à Constantine (Octobre 1887).
+
+=Commune de Constantine. Trois années d'administration municipale=.
+Brochure in-8.--BRAHAM, éditeur à Constantine (Octobre 1887).
+
+
+CHARTRES. IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ PRÉFACE.
+
+ SYSTÈME ADOPTÉ POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES.
+
+ INTRODUCTION: Description physique et géographique de l'Afrique
+ septentrionale.
+ Divisions géographiques adoptées par les anciens.
+ Divisions géographiques adoptées par les Arabes.
+
+ ETHNOGRAPHIE.--Origine et formation du peuple berbère.
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ PÉRIODE ANTIQUE
+ (Jusqu'en 642 de l'ère chrétienne)
+
+ CHAPITRE I.--_Période phénicienne_ (1100-268 _av. J.-C_).
+
+ Sommaire:
+
+ Temps primitifs.
+ Les Phéniciens s'établissent en Afrique.
+ Fondation de Cyrène par les Grecs.
+ Données géographiques d'Hérodote.
+ Prépondérance de Karthage.
+ Découvertes de l'amiral Hannon.
+ Organisation politique de Karthage.
+ Conquête de Karthage dans les îles et sur le littoral de la
+ Méditerranée.
+ Guerres de Sicile.
+ Révolte des Berbères.
+ Suite des guerres de Sicile.
+ Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en Afrique.
+ Agathocle évacue l'Afrique.
+ Pyrrhus, roi de Sicile.--Nouvelles guerres dans cette contrée.
+ Anarchie en Sicile.
+
+ CHAPITRE II.--_Première guerre punique_ (268-220).
+
+ Sommaire:
+
+ Causes de la première guerre punique.
+ Rupture de Rome avec Karthage.
+ Première guerre punique.
+ Succès des Romains en Sicile.
+ Les Romains portent la guerre en Afrique.
+ Victoire des Karthaginois à Tunis.--Les Romains évacuent
+ l'Afrique.
+ Reprise de la guerre en Sicile.
+ Grand siège de Lylibée.
+ Bataille des îles Égates.--Fin de la première guerre punique.
+ Divisions géographiques de l'Afrique adoptées par les Romains.
+ Guerre des Mercenaires.
+ Karthage, après avoir rétabli son autorité en Afrique, porte la
+ guerre en Espagne.
+ Succès des Karthaginois en Espagne.
+
+ CHAPITRE III.--_Deuxième guerre punique_ (220-201).
+
+ Sommaire:
+
+ Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.
+ Hannibal marche sur l'Italie.
+ Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de Trasimène.
+ Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de
+ Cannes.
+ Conséquences de la bataille de Cannes.--Énergique résistance
+ de Rome.
+ La guerre en Sicile.
+ Les Berbères prennent part à la lutte. Syphax et Massinissa.
+ Guerre d'Espagne.
+ Campagne de Hannibal en Italie.
+ Succès des Romains en Espagne et en Italie; bataille du Mètaure.
+ Evénements d'Afrique; rivalité de Syphax et de Massinissa.
+ Massinissa, roi de Numidie.
+ Massinissa est vaincu par Syphax.
+ Evénements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est résolue.
+ Campagne de Scipion en Afrique.
+ Syphax est fait prisonnier par Massinissa.
+ Bataille de Zama.
+ Fin de la deuxième guerre punique; traité avec Rome.
+
+ CHAPITRE IV.--_Troisième guerre punique_ (201-146).
+
+ Sommaire:
+
+ Situation des Berbères en l'an 201.
+ Hannibal, dictateur de Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort.
+ Empiétements de Massinissa.
+ Prépondérance de Massinissa.
+ Situation de Karthage.
+ Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa.
+ Défaite des Karthaginois par Massinissa.
+ Troisième guerre punique.
+ Héroïque résistance de Karthage.
+ Mort de Massinissa.
+ Suite du siège de Karthage.
+ Scipion prend le commandement des opérations.
+ Chute de Karthage.
+ L'Afrique province romaine.
+
+ CHAPITRE V.--_Les rois berbères vassaux de Rome_ (146-89).
+
+ Sommaire:
+
+ L'élément latin s'établit en Afrique.
+ Règne de Micipsa.
+ Première usurpation de Jugurtha.
+ Défaite et mort d'Adherbal.
+ Guerre de Jugurtha contre les Romains.
+ Première campagne de Métellus contre Jugurtha.
+ Deuxième campagne de Métellus.
+ Marius prend la direction des opérations.
+ Chute de Jugurtha.
+ Partage de la Numidie.
+ Coup d'œil sur l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est léguée
+ à Rome.
+
+ CHAPITRE VI.--_L'Afrique pendant les guerres civiles_ (89-46).
+
+ Sommaire:
+
+ Guerre entre Hiemsal II et Yarbas.
+ Défaite des partisans de Marius en Afrique; mort de Yarbas.
+ Expéditions de Sertorius en Maurétanie.
+ Les pirates africains châtiés par Pompée.
+ Juba I successeur de Hiemsal II.--Il se prononce pour le parti
+ de Pompée.
+ Défaite de Curion et des Césariens par Juba.
+ Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la bataille de
+ Pharsale.
+ César débarque en Afrique.
+ Diversion de Sittius et des rois de Maurétanie.
+ Bataille de Thapsus, défaite des Pompéiens.
+ Mort de Juba.--La Numidie orientale est réduite en province
+ romaine.
+ Chronologie des rois de Numidie.
+
+ CHAPITRE VII.--_Les derniers rois berbères_ (46 avant J.-C.--43
+ après J.-C.).
+
+ Sommaire:
+
+ Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles.
+ Arabion rentre en possession de la Sétifienne.
+ Lutte entre les partisans d'Antoine et ceux d'Octave.
+ Arabion se prononce pour Octave.
+ Arabion s'allie à Sextius, lieutenant d'Antoine; sa mort.
+ L'Afrique sous Lépide.
+ Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute
+ la Maurétanie sous son autorité.
+ La Berbérie rentre sous l'autorité d'Octave.
+ Organisation de l'Afrique par Auguste.
+ Juba II roi de Numidie.
+ Juba roi de Maurétanie.
+ Révolte des Berbères.
+ Mort de Juba II; Ptolémée lui succède.
+ Révolte des Tacfarinas.
+ Assassinat de Ptolémée.
+ Révolte d'Ædémon. La Maurétanie est réduite en province romaine.
+ Division et organisation administrative de l'Afrique romaine.
+ CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE.
+
+
+ CHAPITRE VIII.--_L'Afrique sous l'autorité romaine_ (43-297).
+
+ Sommaire:
+
+ Etat de l'Afrique au Ier siècle; productions, commerce, relations.
+ Etat des populations.
+ Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres civiles.
+ L'Afrique sous Vespasien.
+ Insurrection des Juifs de la Cyrénaïque.
+ Expéditions en Tripolitaine et dans l'extrême sud.
+ L'Afrique sous Trajan.
+ Nouvelle révolte des Juifs.
+ L'Afrique sous Hadrien; insurrection des Maures.
+ Nouvelles révoltes sous Antonin, Mare-Aurèle et Commode, 138-190.
+ Les empereurs africains: Septime Sévère.
+ Progrès de la religion chrétienne en Afrique; premières persécutions.
+ Caracalla, son édit d'émancipation.
+ Macrin et Elagabal.
+ Alexandre Sévère.
+ Les Gordiens; révolte de Capellien et de Sabinianus.
+ Période d'anarchie; révoltes en Afrique.
+ Persécutions contre les chrétiens.
+ Période des trente tyrans.
+ Dioclétien; révolte des Quinquégentiens.
+ Nouvelles divisions géographiques de l'Afrique
+
+ CHAPITRE IX.--_L'Afrique sous l'autorité romaine, suite_ (297-415).
+
+ Sommaire:
+
+ Etat de l'Afrique à la fin du IIIe siècle.
+ Grandes persécutions contre les chrétiens.
+ Tyrannie de Galère en Afrique.
+ Constantin et Maxence, usurpation d'Alexandre.
+ Triomphe de Maxence en Afrique; ses dévastations.
+ Triomphe de Constantin.
+ Cessation des persécutions contre les chrétiens; les Donatistes;
+ schisme d'Arius.
+ Organisation administrative et militaire de l'Afrique par Constantin.
+ Puissance des Donatistes. Les Circoncellions.
+ Les fils de Constantin; persécution des Donatistes par Constant.
+ Constance et Julien; excès des Donatistes.
+ Exactions du comte Romanus.
+ Révolte de Firmus.
+ Pacification générale.
+ L'Afrique sous Gratien, Valentinien II et Théodose.
+ Révolte de Gildon.
+ Chute de Gildon.
+ L'Afrique sous Honorius.
+
+ CHAPITRE X.--_Période vandale_ (415-531).
+
+ Sommaire:
+
+ Le christianisme en Afrique au commencement du Ve siècle.
+ Boniface gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.
+ Les Vandales envahissent l'Afrique.
+ Lutte de Boniface contre les Vandales.
+ Fondation de l'empire vandale.
+ Nouveau traité de Genséric avec l'empire; organisation de
+ l'Afrique Vandale.
+ Mort de Valentinien III; pillage de Rome par Genséric.
+ Suite des guerres des Vandales.
+ Apogée de la puissance de Genséric; sa mort.
+ Règne de Hunéric; persécutions contre les catholiques.
+ Révolte des Berbères.
+ Cruautés de Hunéric.
+ Concile de Karthage; mort de Hunéric.
+ Règne de Gondamond.
+ Règne de Trasamond.
+ Règne de Hildéric.
+ Révoltes des Berbères; usurpation de Gélimer.
+
+ CHAPITRE XI.--_Période byzantine_ (531-642).
+
+ Sommaire:
+
+ Justinien prépare l'expédition d'Afrique.
+ Départ de l'expédition. Bélisaire débarque à Caput-Vada.
+ Première phase de la campagne.
+ Défaite des Vandales conduits par Animatas et Gibamund.
+ Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage.
+ Bélisaire à Karthage.
+ Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur Karthage.
+ Bataille de Tricamara.
+ Fuite de Gélimer.
+ Conquêtes de Bélisaire.
+ Gélimer se rend aux Grecs.
+ Disparition des Vandales d'Afrique.
+ Organisation de l'Afrique byzantine; état des Berbères.
+ Luttes de Salomon contre les Berbères.
+ Révolte de Stozas.
+ Expéditions de Salomon.
+ Révolte des Levathes; mort de Salomon.
+ Période d'anarchie.
+ Jean Troglita, gouverneur d'Afrique; il rétablit la paix.
+ État de l'Afrique au milieu du VIe siècle.
+ L'Afrique pendant la deuxième moitié du VIe siècle.
+ Derniers jours de la domination byzantine.
+ Appendice: Chronologie des rois Vandales.
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ PÉRIODE ARABE ET BERBÈRE
+
+ 641--1043
+
+ CHAPITRE I.--_Les Berbères et les Arabes_.
+
+ Sommaire:
+
+ Le peuple berbère; mœurs et religion.
+ Organisation politique.
+ Groupement des familles de la race.
+ Divisions des tribus berbères.
+ Position de ces tribus.
+ Les Arabes; notice sur ce peuple.
+ Mœurs et religions des Arabes anté-islamiques.
+ Mahomet; fondation de l'islamisme.
+ Abou Beker, deuxième khalife; ses conquêtes.
+ Khalifat d'Omar: conquête de l'Egypte.
+
+ CHAPITRE II.--_Conquête arabe_ (641-709).
+
+ Sommaire:
+
+ Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine.
+ Le khalife Othmane prépare l'expédition d'Ifrikiya.
+ Usurpation du patrice Grégoire; il se prépare à la lutte.
+ Défaite et mort de Grégoire.
+ Les Arabes traitent avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya.
+ Guerres civiles en Arabie.
+ Les Kharedjites. Origine de ce schisme.
+ Mort de Ali; triomphe des Omèïades.
+ Etat de la Berbérie. Nouvelles courses des Arabes.
+ Suite des expéditions arabes en Mag'reb.
+ Okba, gouverneur de l'Ifrikiya. Fondation de Kaïrouan.
+ Gouvernement de Dinar Abou-el-Mohadjer.
+ Deuxième gouvernement d'Okba. Sa grande expédition en Mag'reb.
+ Défaite de Tehouda. Mort d'Okba.
+ La Berbérie libre sous l'autorité de Kocéïla.
+ Nouvelles guerres civiles en Arabie.
+ Les Kharedjites et les Chiaïtes.
+ Victoire de Zohéïr sur les Berbères. Mort de Kocéïla.
+ Zohéïr évacue l'Ifrikiya.
+ Mort du fils de Zobéïr. Triomphe d'Abd-el-Malek.
+ Situation de l'Afrique. La Kahéna.
+ Expédition de Haçane en Mag'reb. Victoire de La Kahéna.
+ La Kahéna reine des Berbères. Ses destructions.
+ Défaite et mort de la Kahéna.
+ Conquête et organisation de l'Ifrikiya par Haçane.
+ Mouça-ben-Nocéïr achève la conquête de la Berbérie.
+
+ CHAPITRE III.--_Conquête de l'Espagne. Révolte kharedjite_ (709-750).
+
+ Sommaire:
+
+ Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne.
+ Conquête de l'Espagne par Tarik et Mouça.
+ Destitution de Mouça.
+ Situation de l'Afrique et de l'Espagne.
+ Gouvernement de Mohammed-ben-Yezid.
+ Gouvernement d'Ismaïl-ben-Abd-Allah.
+ Gouvernement de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassiné.
+ Gouvernement de Bichr-ben-Safouane.
+ Gouvernement de Obéïda-ben-Abd-er-Rahman.
+ Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de Poitiers.
+ Gouvernement d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab.
+ Despotisme et exactions des Arabes.
+ Révolte de Meïcera, soulèvement général des Berbères.
+ Défaite de Koltoum à l'Ouad-Sebou.
+ Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.
+ Révolte de l'Espagne; les Syriens y sont transportés.
+ Abd-er-Rahman-ben-Habib usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.
+ Chute de la dynastie oméïade: établissement de la dynastie abbasside.
+
+ CHAPITRE IV.--_Révolte kharedjite. Fondations de royaumes
+ indépendants_ (750-772).
+
+ Sommaire:
+
+ Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du VIIIe siècle.
+ Victoires de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant.
+ Assassinat de Abd-er-Rahman.
+ Lutte entre El-Yas et El-Habib.
+ Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma.
+ Les Miknaca fondent un royaume à Sidjilmassa.
+ Guerres civiles en Espagne.
+ L'oméïade Abd-er-Rahman débarque en Espagne.
+ Fondation de l'empire oméïade d'Espagne.
+ Les Ourfeddjouma sont vaincus par les Eïbadites de l'Ifrikiya.
+ Défaites des Kharedjites par Ibn-Achath.
+ Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège du gouvernement.
+ Fondation de la dynastie rostemide à Tiharet.
+ Gouvernement d'El-Ar'leb-ben-Salem.
+ Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.
+ Mort d'Omar. Prise de Kaïrouan par les kharedjites.
+
+ CHAPITRE V.--_Derniers gouverneurs arabes_ (772-800).
+
+ Sommaire:
+
+ Yezid-ben Hatem rétablit l'autorité arabe en Ifrikiya.
+ Gouvernement de Yezid-ben-Hatem.
+ Les petits royaumes berbères indépendants.
+ L'Espagne sous le premier khalife oméïade; expédition de
+ Charmelagne.
+ Intérim de Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.
+ Edris-ben-Abd-Allah fonde à Oulili la dynastie edriside.
+ Conquêtes d'Edris; sa mort.
+ Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.
+ Anarchie en Ifrikiya.
+ Gouvernement de Hertema-ben-Aïan.
+ Gouvernement de Mohammed-ben-Mokatel.
+ Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte de la milice.
+ Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant, fonde
+ la dynastie ar'lebite.
+ Naissance d'Edris II.
+ L'Espagne sous Hicham et El-Hakem.
+ Chronologie des gouverneurs de l'Afrique.
+
+ CHAPITRE VI--_L'Ifrikiya sous les Ar'lebites. Conquête de la Sicile_
+ (800-838).
+
+ Sommaire:
+
+ Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya.
+ Edris II est proclamé par les Berbères.
+ Fondation de Fès par Edris II.
+ Révoltes en Ifrikiya. Mort d'Ibrahim.
+ Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père Ibrahim.
+ Conquêtes d'Edris II.
+ Mort de Abd-Allah. Son frère Ziadet-Allah le remplace.
+ Espagne: Révolte du faubourg. Mort d'El-Hakem.
+ Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes.
+ Mort d'Edris II; partage de son empire.
+ Etat de la Sicile au commencement du Ixe siècle.
+ Euphémius appelle les Arabes en Sicile. Expédition du cadi Aced.
+ Conquête de la Sicile.
+ Mort de Ziadet-Allah. Son frère Abou-Eïkal-el-Ar'leb lui succède.
+ Guerres entre les descendants d'Edris II.
+ Les Midrarides à Sidjilmassa.
+ L'Espagne sous Abd-er-Rahman II.
+
+ CHAPITRE VII.--_Les derniers Ar'lebites_ (838-902).
+
+ Sommaire:
+
+ Gouvernement d'Abou-Eïkal.
+ Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.
+ Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.
+ Événements d'Espagne.
+ Gouvernement de Ziadet-Allah, dit le jeune, et d'Abou-el-R'aranik.
+ Guerre de Sicile.
+ Mort d'Abou-el-R'aranik. Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.
+ Les souverains edrisides de Fez.
+ Succès des Musulmans en Sicile.
+ Ibrahim repousse l'invasion d'El-Albras-ben-Touloun.
+ Révoltes en Ifrikiya. Cruautés d'Ibrahim.
+ Progrès de la secte chïaïte en Berbérie. Arrivée d'Abou-Abd-Allah.
+ Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les révoltes.
+ Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides d'Égypte.
+ Abdication d'Ibrahim.
+ Événements de Sicile.
+ Événements d'Espagne.
+
+ CHAPITRE VIII.--_Établissement de l'empire obéïdite. Chute de
+ l'autorité arabe en Ifrikiya_ (902-909).
+
+ Sommaire:
+
+ Coup d'oeil sur les événements antérieurs et la situation de
+ l'Italie méridionale.
+ Ibrahim porte la guerre en Italie. Sa mort.
+ Progrès des Chiaïtes. Victoires d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.
+ Court règne d'Abou-l'Abbas. Son fils Ziadet-Allah lui succède.
+ Le mehdi Obéïd-Allah passe en Mag'reb.
+ Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites. Ses succès.
+ Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah III.
+ Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.
+ Les Chiaïtes vont délivrer le mehdi à Sidjilmassa.
+ Retour du mehdi Obéïd-Allah en Tunisie. Fondation de l'empire
+ obéïdite.
+ Chronologie des gouverneurs ar'lebites.
+
+
+ CHAPITRE IX.--_L'Afrique sous les Fatemides_ (910-934).
+
+ Sommaire:
+
+ Situation du Mag'reb en 910.
+ Conquête des Fatemides dans le Mag'reb central. Chute des Rostemides.
+ Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et écrase les germes de rébellion.
+ Événements de Sicile.
+ Événements d'Espagne.
+ Révoltes contre Obéïd-Allah.
+ Fondation d'El-Mehdia par Obéïd-Allah.
+ Expédition des Fatemides en Égyple, son insuccès.
+ L'autorité du Mehdi est rétablie en Sicile.
+ Première campagne de Messala dans le Mag'reb pour les Fatemides.
+ Nouvelle expédition fatemide contre l'Égypte.
+ Conquêtes de Messala en Mag'reb.
+ Expéditions fatemides on Sicile, en Tripolilaine et en Égypte.
+ Succès des Mag'raoua. Mort de Messaia.
+ El-Haçan relève, à Fès, le trône edriside. Sa mort.
+ Expédition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.
+ Succès d'Ibn-Abon-l'Afia.
+ Mouça se prononce pour les Oméïades. Il est vaincu par les troupes
+ fatemides.
+ Mort d'Obéïd-Allah, le mehdi.
+ Expéditions des Fatemides en Italie.
+
+ CHAPITRE X.--_Suite des Fatemides. Révolte de l'Homme à l'âne_
+ (934-947).
+
+ Sommaire:
+
+ Règne d'El-Kaïm; premières révoltes.
+ Succès de Meïçour, général fatemide, en Mag'reb. Mouça, vaincu, se
+ réfugie dans le désert.
+ Expéditions fatemides en Italie et en Égypte.
+ Puissance des Sanhadja. Ziri-ben-Menad.
+ Succès des Edrisides; mort de Mouça-ben-Abou-l'Afia.
+ Révolte d'Abou-Yezid, l'_Homme à l'âne._
+ Succès d'Abou-Yezid. Il marche sur l'Ifrikiya.
+ Prise de Kaïrouan par Abou-Yezid.
+ Nouvelle victoire d'Abou-Yezid suivie d'inaction.
+ Siège d'El-Mehdïa par Abou-Yezid.
+ Levée du siège d'El-Mehdia.
+ Mort d'El-Kaïm. Règne d'Ismaïl-el-Mansour.
+ Défaites d'Abou-Yezid.
+ Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl.
+ Chute d'Abou-Yezid.
+
+ CHAPITRE XI--_Fin de la domination fatemide_ (947-973).
+
+ Sommaire:
+
+ État du Mag'reb et de l'Espagne.
+ Expédition d'El-Mansour à Tiharet.
+ Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.
+ Situation de la Sicile; victoires de l'Ouali Hassan-el-Kelbi en
+ Italie.
+ Mort d'El-Mansour. Avènement d'El-Moëzz.
+ Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie omèïade.
+ Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife fatemide.
+ Rupture entre les Oméïades et les Fatemides.
+ Campagne de Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à
+ l'autorité fatemide.
+ Guerre d'Italie et de Sicile.
+ Événements d'Espagne; Mort d'Abd-er-Rahman III (en Nâcer).
+ Son fils El-Hakem II lui succède.
+ Succès des Musulmans en Sicile et en Italie.
+ Progrès de l'influence oméïade en Mag'reb.
+ État de l'Orient. El-Moëzz prépare son expédition.
+ Conquête de l'Égypte par Djouher.
+ Révoltes en Afrique. Ziri-ben-Menad écrase les Zenètes.
+ Mort de Ziri-ben-Menad. Succès de son fils Bologguine dans le
+ Mag'reb.
+ El-Moëzz se prépare à quitter l'Ifrikiya.
+ El-Moëzz transporte le siège de la dynastie fatemide en Égypte.
+ Chronologie des Fatemides d'Afrique.
+
+ CHAPITRE XII.--_L'Ifrikiya sous les Zirides (Sanhadja). Le Mag'reb
+ sous les Oméïades_ (973-997).
+
+ Sommaire:
+
+ Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.
+ Succès des Oméïades en Mag'reb; chute des Edrisides; mort d'El-Hakem.
+ Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les
+ Berg'ouata.
+ Expédition de Bologguine dans le Mag'reb: ses succès.
+ Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays des
+ Berg'ouata.
+ Mort de Bologguine. Son fils El-Mansour lui succède.
+ Guerre d'Italie.
+ Les Oméïades d'Espagne étendent de nouveau leur autorité sur le
+ Mag'reb.
+ Révoltes des Ketama réprimées par El-Mansour.
+ Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade; luttes entre les
+ Mag'raoua et les Beni-Ifrene.
+ Puissance de Ziri-ben-Atiya; abaissement des Beni-Ifrene.
+ Mort du gouverneur El-Mansour. Avènement de son fils Badis.
+ Puissance des gouverneurs kelbites en Sicile.
+ Rupture de Ziri avec les Oméïades d'Espagne.
+
+ CHAPITRE XIII.--_Affaiblissement des empires musulmans en
+ Afrique, en Espagne et en Sicile_ (997-1045).
+
+ Sommaire:
+
+ Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-Modaffer.
+ Victoires de Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.
+ Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.
+ Mort de Ziri-ben-Atiya. Fondation de la Kalâa par Hammad.
+ Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Moëzz, fils de Ziri, est
+ nommé gouverneur du Mag'reb.
+ Guerres civiles en Espagne. Les Berbères et les Chrétiens y prennent
+ part.
+ Triomphe des Berbères et d'El-Mostaïn en Espagne.
+ Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun. Hammad se déclare
+ indépendant à la Kalâa.
+ Guerre entre Badis et Hammad. Mort de Badis. Avènement d'El-Moëzz.
+ Conclusion de la paix entre El-Moëzz et Hammad.
+ Espagne: Chute des Oméïades. L'edriside Ali-ben-Hammoud monte sur le
+ trône.
+ Anarchie en Espagne. Fractionnement de l'empire musulman.
+ Guerres entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.
+ Luttes du Sanhadjien El-Moëzz contre les Beni-Khazroun de Tripoli.
+ Préludes de sa rupture avec les Fatemides.
+ Guerre entre les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.
+ Événements de Sicile et d'Italie. Chute des Kelbites.
+ Exploits des Normands en Italie et en Sicile. Robert Wiscard.
+ Rupture entre El-Moëzz et le Hammadile Kl-Kaïd.
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
+
+Carte de l'Afrique septentrionale au IIe siècle.
+
+Carte de l'Espagne.
+
+FIN DU PREMIER VOLUME
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Arrivé en Algérie il y a trente-quatre ans; lancé alors au milieu d'une
+population que tout le monde considérait comme arabe, ce ne fut pas sans
+étonnement que je reconnus les éléments divers la composant: Berbères,
+Arabes et Berbères arabisés. Frappé du problème ethnographique et
+historique qui s'offrait à ma vue, je commençai, tout en étudiant la
+langue du pays, à réunir les éléments du travail que j'offre aujourd'hui
+au public.
+
+Si l'on se reporte à l'époque dont je parle, on reconnaîtra que les
+moyens d'étude, les ouvrages spéciaux se réduisaient à bien peu de
+chose. Cependant M. de Slane commençait alors la publication du texte et
+de la traduction d'Ibn-Khaldoun et de divers autres écrivains arabes. La
+Société archéologique de Constantine, la Société historique d'Alger
+venaient d'être fondées, et elles devaient rendre les plus grands
+services aux travailleurs locaux, tout en conservant et vulgarisant les
+découvertes. Enfin, la maison Didot publiait, dans sa collection de
+l'_Univers pittoresque_, deux gros volumes descriptifs et historiques
+sur l'Afrique, dus à la collaboration de MM. d'Avezac, Dureau de la
+Malle, Yanosky, Carette, Marcel.
+
+Un des premiers résultats de mes études, portant sur les ouvrages des
+auteurs arabes, me permit de séparer deux grands faits distincts qui
+dominent l'histoire et l'ethnographie de l'Afrique septentrionale et que
+l'on avait à peu près confondus, en attribuant au premier les effets du
+second. Je veux parler de la conquête arabe du VIIe siècle, qui ne fut
+qu'une conquête militaire, suivie d'une occupation de plus en plus
+restreinte et précaire, laissant, au Xe siècle, le champ libre à la race
+berbère, affranchie et retrempée dans son propre sang, et de
+l'immigration hilalienne du XIe siècle, qui ne fut pas une conquête,
+mais dont le résultat, obtenu par une action lente qui se continue
+encore de nos jours, a été l'arabisation de l'Afrique et la destruction
+de la nationalité berbère.
+
+Je publiai alors l'_Histoire de l'établissement des Arabes dans
+l'Afrique septentrionale_ (1 vol. in-8, avec deux cartes,
+Marle-Challamel, 1875), ouvrage dans lequel je m'efforçai de démontrer
+ce que je demanderai la permission d'appeler cette découverte
+historique.
+
+Mais je n'avais traité qu'un point, important, il est vrai, de
+l'histoire africaine, et il me restait à présenter un travail
+d'ensemble. Dans ces trente-quatre années, que de documents, que
+d'ouvrages précieux avaient été mis au jour! En France, la conquête de
+l'Algérie avait naturellement appelé l'attention des savants sur ce
+pays. Nos membres de l'Institut, orientalistes, historiens,
+archéologues, trouvaient en Afrique une mine inépuisable, et il suffit,
+pour s'en convaincre, de citer les noms de MM. de Slane, Reynaud,
+Quatremère, Hase, Walcknaer, d'Avezac, Dureau de la Malle, Marcel,
+Carette, Yanosky, Fournel, de Mas-Latrie, Vivien de Saint-Martin, Léon
+Rénier, Tissot, H. de Villefosse.
+
+En Hollande, le regretté Dozy publiait ses beaux travaux sur l'Espagne
+musulmane. En Italie, M. Michele Amari nous donnait l'histoire des
+Musulmans de Sicile, travail complet où le sujet a été entièrement
+épuisé. Enfin l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne fournissaient aussi
+leur contingent.
+
+Pendant ce temps, l'Algérie ne restait pas inactive. Un nombre
+considérable de travaux originaux était produit par un groupe d'érudits
+qui ont formé ici une véritable école historique. Je citerai parmi eux:
+MM. Berbrugger, F. Lacroix enlevé par la mort avant d'avoir achevé son
+œuvre, Poulle, le savant président de la Société archéologique de
+Constantine, Reboud, Cherbonneau, général Creuly, Mac-Carthy, l'abbé
+Godard, l'abbé Bargès, Brosselard, A. Rousseau, Féraud, de Voulx,
+Gorguos, Vayssettes, Tauxier, Aucapitaine, Guin, Robin, Moll, Ragot,
+Elie de la Primaudaie, de Grammont, président actuel de la Société
+d'Alger, et bien d'autres, auxquels sont venus s'ajouter plus récemment
+MM. Boissière, Masqueray, de la Blanchère, Basset, Houdas, Pallu de
+Lessert, Poinssot, Cagnat.....
+
+Grâce aux efforts de ces érudits dont nous citerons souvent les
+ouvrages, un grand nombre de points, autrefois obscurs, dans l'histoire
+de l'Afrique, ont été éclairés, et s'il reste encore des lacunes,
+particulièrement pour l'époque byzantine, le XVe siècle et les siècles
+suivants, surtout en ce qui a trait au Maroc, elles se comblent peu à
+peu. Je ne parle pas de l'époque phénicienne: là, il n'y a à peu près
+rien à espérer.
+
+Comme sources, notre bibliothèque des auteurs anciens est aussi complète
+qu'elle peut l'être. Quant aux écrivains arabes, elle est également à
+peu près complète, mais il faudrait, pour le public, que deux
+traductions importantes fussent entreprises,--et elles ne peuvent l'être
+qu'avec l'appui de l'Etat.--Je veux parler du grand ouvrage
+d'Ibn-el-Athir[1], qui renferme beaucoup de documents relatifs à
+l'Occident, et du _Baïane_, d'Ibn-Adhari, dont Dozy a publié le texte
+arabe, enrichi de notes.
+
+[Note 1: _Kamil-et-Touarikh_.]
+
+Il est donc possible, maintenant, d'entreprendre une histoire
+d'ensemble. Je l'ai essayé, voulant d'abord me borner aux annales de
+l'Algérie; mais il est bien difficile de séparer l'histoire du peuple
+indigène qui couvre le nord de l'Afrique, en nous conformant à nos
+divisions arbitraires, et j'ai été amené à m'occuper en même temps du
+Maroc, à l'ouest, et de la Tunisie et de la Tripolitaine, à l'est. Cette
+fatalité s'imposera à quiconque voudra faire ici des travaux de ce
+genre, car l'histoire d'un pays, c'est celle de son peuple, et ce
+peuple, dans l'Afrique du Nord, c'est le Berbère, dont l'aire s'étend de
+l'Egypte à l'Océan, de la Méditerranée au Soudan.
+
+Fournel, qui a passé une partie de sa longue carrière à amasser des
+matériaux sur cette question, a subi la fatalité dont je parle, et
+lorsqu'il a publié le résultat de ses recherches, monument d'érudition
+qui s'arrête malheureusement au XIe siècle, il n'a pu lui donner d'autre
+titre que celui d'histoire des «_Berbers_».
+
+Mes intentions sont beaucoup plus modestes, car je n'ai pas écrit
+uniquement pour les érudits, mais pour la masse des lecteurs français et
+algériens. Je me suis appliqué à donner à mon livre la forme d'un manuel
+pratique; mais, ne voulant pas étendre outre mesure ses proportions, je
+me suis heurté à une difficulté inévitable, celle de suivre en même
+temps l'histoire de divers pays, histoire qui est quelquefois confondue,
+mais le plus souvent distincte.
+
+Dans ces conditions, je me suis vu forcé de renoncer à la forme suivie
+et coulante de la grande histoire, pour adopter celle du manuel, divisé
+par paragraphes distincts, dont chacun est indépendant de celui qui le
+précède. Ce procédé s'oppose naturellement à tout développement d'ordre
+littéraire: la sécheresse est sa condition d'être; mais il permet de
+mener de front, sans interrompre l'ordre chronologique, l'exposé des
+faits qui se sont produits simultanément dans divers lieux. De plus, il
+facilite les recherches dans un fouillis de lieux et de noms, fait pour
+rebuter le lecteur le plus résolu.
+
+Ecartant toutes les traditions douteuses transmises par les auteurs
+anciens et les Musulmans, car elles auraient allongé inutilement le
+récit ou nécessité des dissertations oiseuses, je n'ai retenu que les
+faits certains ou présentant les plus grands caractères de probabilité.
+Je me suis attaché surtout à suivre, le plus exactement possible, le
+mouvement ethnographique qui a fait de la population de la Berbérie ce
+qu'elle est maintenant.
+
+Deux cartes de l'Afrique septentrionale à différentes époques, et une de
+l'Espagne, faciliteront les recherches. Enfin une table géographique
+complète terminera l'ouvrage et chaque volume aura son index des noms
+propres.
+
+Constantine, le 1er Janvier 1888.
+
+Ernest MERCIER.
+
+
+
+
+SYSTÈME ADOPTÉ
+POUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ARABES
+
+
+Dans un ouvrage comme celui-ci, ne s'adressant pas particulièrement aux
+orientalistes, le système de transcription du nombre considérable de
+vocables arabes et berbères qu'il contient doit être, autant que
+possible, simple et pratique.
+
+La difficulté, l'impossibilité même, de reproduire, avec nos caractères,
+certaines articulations sémitiques, a eu pour conséquence de donner lieu
+à un grand nombre de systèmes plus ou moins ingénieux. Divers signes
+conventionnels, ajoutés à nos lettres, ont eu pour but de les modifier
+théoriquement, en leur donnant une prononciation qu'elles n'ont pas;
+pour d'autres, on a formé des groupes où l'_h_, cette lettre sans valeur
+phonétique en français, joue un grand rôle. Chaque pays, chaque académie
+a, pour ainsi dire, son système de transcription. Mais, pour le public
+en général, tout cela ne signifie rien, et si l'on a, par exemple,
+surmonté ou souscrit un _a_ d'un point, d'un esprit ou de tout autre
+signe (_ạ, a˙, ả, à΄_), l'immense majorité des lecteurs ne le prononcera
+pas autrement que le plus ordinaire de nos _a_.
+
+De même, ajoutez un _h_ à un _t_, à un _g_ ou à un _k_, vous aurez
+augmenté, pour le profane, la difficulté matérielle de lecture, mais
+sans donner la moindre idée de ce que peut être la prononciation arabe
+des lettres que l'on veut reproduire.
+
+Enfin, on se bornant à rendre, d'une manière absolue, une lettre arabe
+par celle que l'on a adoptée en français comme équivalente, on arrive
+souvent à former de ces syllabes qui, dans notre langue, se prononcent
+d'une manière sourde (_ein, in, an, on_) et ne répondent nullement à
+l'articulation arabe. C'est ainsi qu'un Français prononcera toujours les
+mots Amin, Mengoub, Hassein, comme s'ils étaient écrits: _Amain_,
+_Maingoub_, _Hassain_.
+
+En présence de ces difficultés, je n'ai pas adopté de système absolu, ne
+souffrant pas d'exception, m'efforçant au contraire, même aux dépens de
+l'orthographe arabe, de retrancher toute lettre mutile et de rendre,
+sous sa forme la plus simple pour des Français, les sons, tels qu'ils
+frappent notre oreille en Algérie. N'oublions pas, en effet, qu'il
+s'agit des hommes et des choses de ce pays, et non de ceux d'Egypte, de
+Damas ou de Djedda.
+
+Quiconque a entendu prononcer ici le nom [arabe مسوک], ne s'avisera
+jamais de le transcrire par _Masoud_, ainsi que l'exigeraient nos
+professeurs, mais bien par _Meçaoud_. Il en est de même de [arabe سى],
+qui vient de la même racine. La meilleure reproduction consistera à le
+rendre par _Saad_, en ajoutant un _a_, et non par _Sad_, quels que
+soient les signes dont on affectera ce seul _a_.
+
+J'ajouterai souvent un _e_ muet aux noms terminés par _in_, _eïn_, _an_,
+_on_, et j'écrirai _Slimane_ au lieu de _Souleïman_ (ou _Soliman_),
+_Houcéïne_, _Yar'moracene_, etc.
+
+Quant aux articulations qui manquent dans notre langue, voici comment je
+les rendrai:
+
+Le [arabe: ث,] par _th_, _t_ ou _ts_.
+
+Le [arabe: ح,] par un _h_; ce qui, du reste, ne reproduit nullement la
+prononciation de cette consonne forte, et comme je ne figurerai jamais
+le [arabe: ة] par un _h_, le lecteur saura qu'il doit toujours
+s'efforcer de prononcer cette lettre par une expiration s'appuyant sur
+la voyelle suivante.
+
+Le [arabe: خ,] par le _kh_, groupe bizarre encore plus imparfait que
+l'_h_ seul pour la précédente lettre.
+
+Le [arabe: ع,] généralement par un _a_ lié à une des voyelles _a_, _i_,
+_o_; quelquefois par une de ces lettres seules ou par la diphthongue
+_eu_ ou par l'_ë_. Cette lettre, dont la prononciation est impossible à
+reproduire en français, conserve presque toujours, dans la pratique, un
+premier son rapprochant de l'_a_ et provenant de la contraction du
+gosier; ce son s'appuie ensuite sur la voyelle dont cette consonne, car
+c'en est une, est affectée. C'est pourquoi j'écrirai _Chiaïte_ au lieu
+de _Chïïte_, _Saad_ au lieu de _Sad_, etc.
+
+Le [arabe: غ,] généralement par un _r_'. Si tout le monde grasseyait
+l'_r_, il n'y aurait pas de meilleure manière de rendre cette lettre
+arabe; malheureusement, il y a en arabe l'_r_ non grasseyé, et il faut
+bien les différencier. Dans le cas où ces deux lettres se rencontrent,
+la prononciation de chacune s'accentue en sens inverse, et alors je
+rends le [arabe: غ,]par un _g'_ Exemples: _Mag'reb_, _Berg'ouata_.
+
+Le [arabe: ۊ,] par un _k_, comme dans Kassem, ou par un _g_, comme dans
+Gabès. Cette lettre possède encore une intonation gutturale que l'on ne
+peut figurer en français.
+
+Le [arabe: ذ,] par un _h_. Quant au [arabe: ڈ ](_ta_ lié), dont la
+prononciation est celle de notre syllabe muette _at_ dans contrat, je le
+rends par un simple _a_ et j'écris: _Louata_, _Djerba_, _Médéa_.
+
+Je ne parle que pour mémoire des lettres , [arabe: ص,ض,ظ,ط,] dont il est
+impossible de reproduire, en français, le son emphatique, et je les
+rends simplement par _t_, _d_, _s_, _d_.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+DESCRIPTION PHYSIQUE ET GÉOGRAPHIQUE DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE
+
+
+DESCRIPTION ET LIMITES[2].--Le pays dont nous allons retracer l'histoire
+est la partie du continent africain qui s'étend depuis la limite
+occidentale de l'Egypte jusqu'à l'Océan Atlantique, et depuis la rive
+méridionale de la Méditerranée jusqu'au Soudan. Cette vaste contrée est
+désignée généralement sous le nom d'Afrique septentrionale, sans y
+comprendre l'Egypte, qui a, pour ainsi dire, une situation à part. Les
+Grecs l'ont appelée _Libye_; les Romains ont donné le nom d'_Afrique_ à
+la Tunisie actuelle, et ce vocable s'est étendu à tout le continent. Les
+Arabes ont appliqué à cette région la dénomination de _Mag'reb_,
+c'est-à-dire Occident, par rapport à leur pays. Nous emploierons
+successivement ces appellations, auxquelles nous ajouterons celle de
+_Berbérie_, ou pays des Berbères.
+
+[Note 2: Suivre sur la carte de l'Afrique septentrional au XVe
+siècle (vol II).]
+
+Nous avons indiqué les grandes limites de l'Afrique septentrionale. Sa
+situation géographique est comprise entre les 24° et 37° de latitude
+nord et les 25° de longitude orientale et 19° de longitude occidentale;
+ainsi le méridien de Paris, qui passe à quelques lieues à l'ouest
+d'Alger, en marque à peu près le centre.
+
+Les côtes de l'Afrique septentrionale se projettent d'une façon
+irrégulière sur la Méditerranée. Du 31° de latitude, en partant de
+l'Egypte, elles atteignent, au sommet de la Cyrénaïque, le 33°, puis
+s'infléchissent brusquement, au fond de la grande Syrte, jusqu'au 30°.
+
+De là, la côte se prolonge assez régulièrement, en s'élevant vers le
+nord-ouest jusqu'au fond de la petite Syrte (34°). Puis elle s'élève
+perpendiculairement au nord et dépasse, au sommet de la Tunisie, le 37°.
+Elle suit alors une direction ouest-sud-ouest assez régulière, en
+s'abaissant jusqu'à la limite de la province d'Oran, pour, de là, se
+relever encore et atteindre le 36°, au détroit de Gibraltar.
+
+Le littoral de l'Océan se prolonge au sud-sud-ouest, en s'abaissant du
+8° de longitude occidentale jusqu'au 19°.
+
+La partie septentrionale de la Berbérie se rapproche en deux endroits de
+l'Europe. C'est, au nord-est de la Tunisie, la Sicile, distante de cent
+cinquante kilomètres environ, et, à l'ouest, l'Espagne, séparée de la
+pointe du Mag'reb par le détroit de Gibraltar. Cette partie de l'Afrique
+offre, du reste, beaucoup d'analogie avec les dites régions européennes,
+tant sous le rapport de l'aspect et des productions que sous celui du
+climat.
+
+Les écarts considérables de latitude que nous avons signalés en
+décrivant les côtes influent sur les conditions physiques et
+climatériques; aussi le littoral des Syrtes diffère-t-il sensiblement de
+la région occidentale.
+
+OROGRAPHIE.--La région comprise entre la petite Syrte et l'Océan est
+couverte d'un réseau montagneux se reliant au grand Atlas marocain, qui
+pénètre dans le sud jusqu'au 30° et dont les plus hauts sommets
+atteignent 3,500 mètres d'altitude. Toute cette contrée montagneuse
+jouit d'un climat tempéré et d'une fertilité proverbiale. Les indigènes,
+peut-être d'après les Romains, lui ont donné le nom de _Tel_. Ce Tel, en
+Algérie et en Tunisie, ne dépasse guère, au midi, le 35° de latitude.
+
+Dans la partie moyenne de la Barbarie, c'est-à-dire ce qui forme
+actuellement l'Afrique française, la région telienne aboutit au sud à
+une ligne de _hauts plateaux_, dont l'altitude varie entre 600 et 1,200
+mètres. Le Djebel-Amour en marque le sommet; au delà, le pays s'abaisse
+graduellement vers le sud et rapidement vers l'est, ce qui donne lieu,
+dans cette dernière direction, à une série de bas-fonds reliés par des
+cours d'eau aboutissant aux lacs Melr'ir et du Djerid, près du golfe de
+la petite Syrte. Cette ligne de bas-fonds est parsemée d'oasis
+produisant le palmier; c'est la région _dactylifère_.
+
+Des montagnes dont nous venons de parler descendent des cours d'eau, au
+nord dans la Méditerranée, à l'ouest dans l'Océan. Ceux du versant nord
+sont généralement peu importants, en raison du peu d'étendue de leur
+cours: ce sont des torrents en hiver, presque à sec en été. Les rivières
+du versant océanien, venant de montagnes plus élevées et ayant un cours
+moins bref, ont en général une importance plus grande.
+
+Au delà des hauts plateaux et de la première ligne des oasis, s'étend le
+_grand désert_ ou _Sahara_ jusqu'au Soudan. C'est une vaste contrée
+généralement aride, entrecoupée de chaînes montagneuses, de vallées, de
+plateaux desséchés et pierreux et de dunes de sable. Des régions d'oasis
+s'y rencontrent. Le tout est traversé par des dépressions formant
+vallées, dont les unes s'abaissent vers le Soudan et les autres se
+dirigent vers le nord pour rejoindre les lacs Melr'ir et du Djerid. Les
+vallées, les oasis et certaines parties montagneuses sont seules
+habitées.
+
+Dans la Tripolitaine, la région telienne est moins élevée et a moins de
+profondeur; en un mot, le désert est plus près. Cependant, derrière
+Tripoli se trouve un massif montagneux assez étendu, donnant accès au
+Hammada (plateau) tripolitain.
+
+Le littoral de la Cyrénaïque est bordé de collines qui forment les
+pentes d'un plateau semblable à celui de Tripoli, mais moins étendu.
+Quelques oasis se trouvent au sud de ce plateau. Au delà commence le
+grand désert de Libye.
+
+
+MONTAGNES PRINCIPALES
+
+De l'est à l'ouest, les principales montagnes de l'Afrique
+septentrionale sont:
+
+CYRÉNAÏQUE.--Le _Djebel-el-Akhdar_, dans la partie supérieure
+tripolitaine.--Le _Djebel-R'arïane_ et le _Djebel-Nefouça_, au sud de
+Tripoli.
+
+ALGÉRIE.--Le _Djebel-Aourès_, s'élevant jusqu'à 2,300 mètres au midi de
+Constantine et s'abaissant au sud, brusquement, sur la région des oasis.
+
+Le _Djebel-Amour_ (2,000 mètres), au midi de la province d'Alger formant
+le sommet des hauts plateaux.
+
+Le _Djebel-Ouarensenis_ (2,000 mètres), au nord du Djebel-Amour, près de
+la ligne du méridien de Paris.
+
+Le _Djebel-Djerdjera_ ou _grande Kabilie_ (2,300 mètres), près du
+littoral, entre l'Ouad-Sahel et l'Isser.
+
+MAROC.--Les montagnes du _Grand Atlas_ ou _Deren_, notamment le
+_Djebel-Hentata_, d'une altitude de 3,500 mètres et dont les sommets
+sont couverts de neiges éternelles.
+
+
+PRINCIPALES RIVIÈRES
+
+VERSANT MÉDITERRANÉEN.--L'_Ouad-Souf-Djine_ et l'_Ouad-Zemzem_,
+descendant du Djebel-R'arïane et du plateau de Hammada et venant former
+le marais situé au-dessous de Mesrata, sur le littoral de la grande
+Syrte.
+
+L'_Ouad-Medjerda_, qui recueille les eaux du versant nord-est de
+l'Aourès et du plateau tunisien et vient déboucher dans le golfe de
+Karthage, au sommet de la Tunisie.
+
+L'_Ouad-Seybous_, recueillant les eaux de la partie orientale de la
+province de Constantine et débouchant à Bône.
+
+L'_Ouad-el-Kebir_, formé de l'_Ouad-Remel_ et de l'_Ouad-Bou-Merzoug_,
+dont le confluent est à Constantine et l'embouchure au nord de cette
+ville.
+
+L'_Ouad-Sahel_, venant, d'un côté, du Djebel-Dira, près d'Aumale, et, de
+l'autre, des plateaux situés à l'ouest de Sétif, et débouchant, sous le
+nom de _Soumam_, dans le golfe de Bougie, à l'est du Djerdjera.
+
+L'_Ouad-Isser_, à l'ouest du Djerdjera, et ayant son embouchure près de
+Dellis.
+
+Le _Chelif_, descendant du versant nord du Djebel-Amour et du
+Ouarensenis, recevant le _Nehar-Ouacel_, venu du plateau de Seressou, au
+sud de cette montagne, et après avoir décrit un coude à la hauteur de
+Miliana, courant parallèlement à la côte de l'est à l'ouest, pour se
+jeter dans la mer à l'extrémité orientale du golfe d'Arzeu.
+
+L'_Habra_ et le _Sig_, appelé dans son cours supérieur _Mekerra_, se
+réunissant pour former le marais de la _Makta_, au fond du golfe
+d'Arzeu. La plus grande partie des eaux de la province d'Oran est
+recueillie par ces deux rivières.
+
+La _Tafna_, descendant des montagnes situées au midi de Tlemcen et qui
+se jette dans la mer au nord de cette ville, après avoir recueilli
+L'_Isli_, venant de la région d'Oudjda (Maroc).
+
+La _Moulouïa_, qui recueille les eaux du versant oriental et
+septentrional de l'Atlas marocain et dont l'embouchure se trouve à
+l'ouest de la limite algérienne.
+
+
+VERSANT OCÉANIEN.--L'_Ouad-el-Kous_, qui se jette dans la mer près
+d'El-Araïche, au sommet du Maroc.
+
+Le _Sebou_, descendant du versant nord-ouest de l'Atlas.
+
+Le _Bou-Regreg_, au midi du précédent et ayant son embouchure non loin
+de lui, à Salé.
+
+L'_Ouad-Oum-er-Rebïa_, grande rivière recueillant les eaux du versant
+occidental de l'Atlas et traversant de vastes plaines avant de déboucher
+à Azemmor.
+
+Le _Tensift_, voisin du précédent, au midi.
+
+L'_Ouad-Sous_, qui coule entre les deux chaînes principales du grand
+Atlas méridional et traverse la province de ce nom.
+
+L'_Ouad-Nouri_, débouchant près du cap du même nom.
+
+Et enfin l'_Ouad-Deraa_, descendant du grand Atlas au midi et formant,
+dans la direction de l'ouest, une large vallée. Ce fleuve se jette dans
+l'Océan vis-à-vis l'archipel des Canaries.
+
+
+VERSANT INTÉRIEUR.--L'_Ouad-Djedi_, qui prend naissance au midi du
+Djebel-Amour, court ensuite vers l'est, parallèlement au Tel, et va se
+perdre aux environs du lac Melr'ir.
+
+L'_Ouad-Mïa_ et l'_Ouad-Ir'ar'ar_, venant tous deux de l'extrême sud et
+concourant à former la vallée de l'_Ouad-Rir'_, qui se termine au chott
+(lac) Melr'ir.
+
+L'_Ouad-Guir_, descendant des hauts plateaux, pour se perdre au sud non
+loin de l'oasis de Touat.
+
+Enfin l'_Ouad-Ziz_, qui vient de l'Atlas marocain et disparaît aux
+environs de l'oasis de Tafilala.
+
+
+LACS
+
+Les lacs de l'Afrique septentrionale sont peu nombreux. Voici les
+principaux:
+
+Le chott du _Djerid_, au sud de la Tunisie.
+
+Le _Melr'ir_, à l'ouest du précédent; entre eux se trouve la dépression
+de _R'arça_.
+
+La sebkha du _Gourara_, à l'est du cours inférieur de l'Ouad-Guir.
+
+La sebhka de _Daoura_, près de Tafilala.
+
+On compte, en outre, un certain nombre de marais, parmi lesquels nous
+citerons la sebkha de _Zar'ez_, dans le Hodna, et les chott _Chergui_
+(oriental) et _R'arbi_ (occidental), dans les hauts plateaux. Ce sont
+souvent de vastes dépressions, avec des berges à pic, et dont le fond
+est plus ou moins marécageux, selon l'époque de l'année.
+
+
+CAPS
+
+Voici les principaux caps de l'Afrique, en suivant le littoral de l'est
+à l'ouest.
+
+_Ras-Tourba_ et cap _Rozat_, au sommet de la Cyrénaïque.
+
+Cap _Mesurata_, près de la ville de Mesrata, à l'angle occidental du
+golfe de la grande Syrte.
+
+_Ras-Capoudïa_ (l'ancien _Caput Vada_), au sommet de la petite Syrte.
+
+_Ras-Dimas_ (l'antique _Thapsus_), à l'angle méridional du golfe de
+Hammamet.
+
+_Ras-Adar_, ou cap _Bon_, au sommet de la presqu'île de Cherik, angle
+nord-est de la Tunisie.
+
+Promontoire d'_Apollon_ ou cap _Farina_, à l'angle occidental du golfe
+de Tunis.
+
+_Ras-el-Abiod_, cap _Blanc_, à l'angle occidental du golfe de Bizerte.
+
+Cap de _Garde_, à l'angle occidental du golfe de Bône.
+
+Cap de _Fer_, à l'angle oriental du golfe de Philippeville.
+
+Cap _Bougarone_ ou _Sebà-Rous_ (les sept caps), à l'angle occidental du
+même golfe.
+
+Cap _Cavallo_, à l'angle oriental du golfe de Bougie.
+
+Cap _Sigli_, à l'angle opposé, c'est-à-dire au pied occidental de la
+grande Kabylie (Djerdjera).
+
+Cap _Matifou_ (régulièrement _Thaman'tafoust_), à l'angle oriental du
+golfe d'Alger.
+
+Cap _Tenès_, à l'est et auprès de la ville de ce nom.
+
+Cap _Carbon_, à l'angle occidental du golfe d'Arzeu, entre cette ville
+et Oran.
+
+Cap _Falcon_, à l'angle occidental du golfe d'Oran.
+
+Cap _Tres-Forcas_, à l'ouest du golfe formé par l'embouchure de la
+Moulouïa, dominant Melila, qui est bâtie sur le versant oriental de ce
+cap.
+
+Cap de _Ceuta_, à la pointe orientale du détroit de Gibraltar.
+
+Cap _Spartel_, sur l'Océan, à l'ouest de cette pointe.
+
+Cap _Blanc_, au sud de l'embouchure de l'Oum-el-Rebïa et d'Azemmor.
+
+Cap _Cantin_, un peu plus bas, au-dessus du Tensift.
+
+Cap _Guir_, au-dessus de l'embouchure du Sebou et d'Agadir.
+
+Cap _Noun_, à l'embouchure de la rivière de ce nom.
+
+Cap _Bojador_, au-dessous de l'embouchure de l'Ouad-Deraa.
+
+Cap _Blanc_, un peu au-dessus du 20° de longitude.
+
+
+DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES ADOPTÉES PAR LES ANCIENS
+
+L'Algérie septentrionale, Libye des Grecs, a formé les divisions
+suivantes:
+
+_Région littorale_
+
+_Cyrénaïque_ (comprenant la Marmarique); depuis la frontière occidentale
+de l'Égypte jusqu'au golfe de la grande Syrte.
+
+_Tripolitaine_; de cette limite jusqu'au golfe de la petite Syrte.
+_Byzacène_, région au-dessus du lac Triton. _Zeugitane_, littoral
+oriental de la Tunisie actuelle, et _Afrique propre_, comprenant d'abord
+le territoire de Karthage (nord de la Tunisie), puis toute la région
+entre la Numidie à l'ouest et la Tripolitaine à l'est. La Tripolitaine,
+la Byzacène, la Zeugitane et l'Afrique propre ont été réunis, à l'époque
+romaine, sous le nom de _province proconsulaire d'Afrique_.
+
+_Numidie_; depuis la limite occidentale de l'Afrique propre, qui a été
+formée généralement par le cours supérieur de la Medjerda, avec une
+ligne partant du coude de cette rivière pour rejoindre le littoral, et
+de là jusqu'au golfe de Bougie, c'est-à-dire environ le 3° de longitude
+est. La Numidie a été elle-même divisée en orientale et occidentale,
+avec l'Amsaga (Ouad-Remel) comme limite séparative.
+
+_Mauritanie orientale_; depuis la Numidie jusqu'au Molochat (Moulouïa).
+À la fin du IIIe siècle de l'ère chrétienne, elle a été divisée en
+_Sétifienne_, comprenant la partie orientale avec Sétif, et
+_Césarienne_, formée de la partie occidentale, avec _Yol-Cesarée_
+(Cherchel) comme capitales.
+
+_Maurétanie occidentale_ ou _Tingitane_, comprenant le reste de
+l'Afrique jusqu'à l'Océan.
+
+_Région intérieure_
+
+_Libye déserte_, comprenant la _Phazanie_ (Fezzan), au sud de la
+Tripolitaine et de la Cyrénaïque.
+
+_Gétulie_, au sud de la Numidie et des Maurétanies, sur les hauts
+plateaux et dans le désert.
+
+_Ethiopie_, comprenant la _Troglodytique_, au sud des deux précédents.
+
+_Populations anciennes_
+
+CYRÉNAÏQUE et TRIPOLITAINE.--_Libyens_, nom générique se transformant en
+_Lebataï_ dans Procope, _Ilanguanten_ dans Corippus, et que l'on peut
+identifier aux Berbères Louata des auteurs arabes.
+
+_Barcites_, _Asbystes_, _Adyrmakhides_, _Ghiligammes_, etc., occupant le
+nord de la Cyrénaïque.
+
+_Nasammons_, dans l'intérieur, sur la ligne des oasis et le golfe de la
+grande Syrte, dont ils occupent en partie les rivages.
+
+_Psylles_, habitant en premier lieu la grande Syrte et refoulés ensuite
+vers l'est.
+
+_Makes_, sur le littoral occidental de la grande Syrte.
+
+_Zaouekes_ (Arzugues de Corrippus), établis sur le littoral, entre les
+deux Syrtes. Ils ont donné leur nom plus tard à la Zeugitane. On les
+identifie aux Zouar'a.
+
+_Troglodytes_, dans les montagnes voisines de Tripoli.
+
+_Lotophages_, dans l'île de Djerba et sur le littoral voisin.
+
+
+AFRIQUE PROPRE.--Les _Maxyes_ et les _Ghyzantes_ ou _Byzantes_. Ces
+tribus, sous ces noms divers, y compris les Zaouèkes, paraissent être un
+seul et même peuple, qui a donné son nom à la Byzacène.
+
+_Libo-Phéniciens_, peuplade mixte de la province de Karthage.
+
+
+NUMIDIE.--_Numides_, nom générique.
+
+_Nabathres_, dans la région du nord-est.
+
+_Masséssyliens_, puis _Massyles_; occupaient le centre de la province.
+Ont été remplacés par les peuplades suivantes, qu'ils ont peut-être
+contribué à former:
+
+_Kedamousiens_, sur la rive gauche de l'Amsaga (Ouad-Remel) et, de là,
+jusqu'à l'Aourès.
+
+_Babares_ ou _Sababares_, dans les montagnes, au nord des précédents,
+jusqu'à la mer.
+
+
+MAURÉTANIE ORIENTALE.--_Maures_, nom générique, auquel on a associé plus
+tard celui de _Maziques_.
+
+_Quinquegentiens_, divisés en _Isaflenses_, _Massinissenses_ et
+_Nababes_, occupant le massif du Mons-Ferratus (Djerdjera).
+
+_Masséssyliens_, puis _Massyles_, au sud-est du Mons-Ferratus. Remplacés
+de bonne heure par d'autres populations.
+
+_Makhourèbes_ et _Banioures_, à l'ouest du Mons-Ferratus.
+
+_Makhrusiens_, sur le littoral montagneux, à l'ouest des précédents.
+
+_Nacmusïï_, dans la région des hauts plateaux, au midi des précédents.
+
+_Masséssyliens_, sur la rive droite du Molochath.
+
+
+MAURÉTANIE OCCIDENTALE.--_Maures_, nom générique.
+
+_Masséssyliens_, établis dans le bassin de la Moulouïa.
+
+_Maziques_, sur le littoral nord et ouest.
+
+_Bacuates_, établis dans le bassin du Sebou et étendant leur domination
+vers l'est (identifiés aux Berg'ouata).
+
+_Makenites_, cours supérieur du Sebou (identifiés aux Meknaça).
+
+_Autotoles_, _Banuires_, etc., dans le bassin de l'Oum-er-Rebïa.
+
+_Daradæ_, bassin du Derâa.
+
+
+_Région intérieure_
+
+
+LIBYE DÉSERTE.--_Garamantes_, appelés aussi _Gamphazantes_, oasis de
+Garama (Djerma) et Phazanie (Fezzan).
+
+_Blemyes_, au sud-est des précédents, vers le désert de Libye (peuplade
+donnant lieu à des récits fabuleux).
+
+
+GÉTULIE.--_Gétules_, nom générique. Sur toute la ligne des hauts
+plateaux et dans la partie septentrionale du désert.
+
+_Mélano-Gétules_ (_Gétules noirs_), au midi des précédents.
+
+_Perorses_, _Pharusiens_, sur la rive gauche du Darat (Ouad-Derâa).
+
+
+ETHIOPIE.--_Ethiopiens_, terme générique, divisés en _Ethiopiens blancs_
+et _Ethiopiens noirs_.
+
+Quant aux _Ethiopiens rouges_ ou _Ganges_, que les auteurs placent au
+midi de la Gétulie, sur les bords de l'Océan, nous ne pouvons nous
+empêcher de les rapprocher des Iznagen (Sanhaga des Arabes), qui ont
+donné leur nom au Sénégal. Nous trouverons du reste, dans l'histoire des
+_Sanhaga au voile_ (_Mouletthemine_), le nom de Ouaggag, porté encore
+par des chefs de ces peuplades.
+
+
+DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES ADOPTÉES PAR LES ARABES
+
+Les Arabes, arrivant d'Orient au VIIe siècle, donnèrent, ainsi que nous
+l'avons dit, à l'Afrique le nom générique de Mag'reb, qui s'étendit même
+à l'Espagne musulmane. Mais, dans la pratique, une désignation ne
+pouvait demeurer aussi vague, et les conquérants divisèrent le pays
+comme suit:
+
+_Pays de Barka_, la Cyrénaïque (moins la Marmarique).
+
+_Ifrikiya_, la Tunisie proprement dite, à laquelle on a ajouté la
+Tripolitaine à l'est, et la province de Constantine, jusqu'au méridien
+de Bougie, à l'ouest.
+
+_El-Mag'reb-el-Aouçot_ (ou Mag'reb central), depuis le méridien de
+Bougie jusqu'à la rivière Moulouïa.
+
+_El-Mag'reb-el-Akça_ (ou Mag'reb extrême). Tout le reste de l'Afrique,
+jusqu'à l'Océan à l'ouest et à l'Ouad-Derâa au sud.
+
+_Sahara_, toute la région désertique.
+
+
+_Population_
+
+Là où les anciens n'avaient vu qu'une série de peuplades indigènes, sans
+lien entre elles, les Arabes ont reconnu un peuple, une même race qui a
+couvert tout le nord de l'Afrique. Ils lui ont donné le nom de
+_Berbère_, que nous lui conserverons dans ce livre. Cette race se
+subdivisait en plusieurs grandes familles, dont nous présentons les
+tableaux complets au chapitre Ier de la deuxième partie.
+
+
+ETHNOGRAPHIE
+
+ORIGINE ET FORMATION DU PEUPLE BERBÈRE
+
+La question de l'origine et de la formation du peuple berbère n'a pas
+fait un grand pas depuis une vingtaine d'années. Nous avons donc peu de
+chose à ajouter au mémoire publié par nous en 1871, sous le titre:
+_Notes sur l'origine du peuple berbère_[3]. De nouvelles hypothèses ont
+été émises, mais, on peut l'affirmer, le fond solide, sur lequel doivent
+s'appuyer les données véritablement historiques, ne s'est augmenté en
+rien, malgré les découvertes de l'anthropologie.
+
+En résumé, que possédons-nous, comme traditions historiques, sur ce
+sujet? Diodore, Hérodote, Strabon, Pline, Ptolémée, ne disent rien sur
+l'origine des peuplades dont ils parlent; ils voient là des
+agglomérations de sauvages, dont ils nous transmettent les noms altérés
+et dont ils retracent les mœurs primitives, sinon fantastiques.
+
+Un seul, Salluste, s'inquiète de la formation des peuples africains et
+il reproduit, à cet égard, les traditions qu'il prétend avoir
+recueillies dans les livres du roi Hiemsal, «écrits en langue punique».
+On connaît son système: L'Hercule tyrien aurait entraîné jusqu'au
+détroit qui a reçu son nom[4] des guerriers mèdes, perses et arméniens.
+Ces étrangers, restés dans le pays, auraient formé la souche des Maures
+et des Numides. Ces nouveaux noms _leur auraient été donnés par les
+Libyens_ dans leur jargon barbare[5]. Les colonies phéniciennes établies
+sur le littoral auraient achevé de constituer la population de
+l'Afrique, en lui ajoutant un élément nouveau.
+
+[Note 3: Revue africaine, 1871. Ce mémoire a été donné en appendice
+à la fin de notre _Histoire de l'établissement des Arabes dans l'Afrique
+septentrionale_.]
+
+[Note 4: Colonnes d'Hercule.]
+
+[Note 5: «..... barbara lingua Mauros, pro Medis appellantes»
+(Salluste).]
+
+Voilà, en quelques mots, le système de Salluste.
+
+Procope, reproduisant à cet égard les données de l'historien Josèphe,
+dit que l'Afrique a été peuplée par des nations chassées de la Palestine
+par les Hébreux[6]. Le rabbin Maïmounide, un des plus célèbres
+commentateurs du Talmud, nous apprend que les Gergéséens, expulsés du
+pays de Canaan par Josué, emigrèrent en Afrique.
+
+Enfin, l'historien arabe Ibn-Khaldoun, après avoir examiné diverses
+hypothèses sur la question, s'exprime comme suit: «Les Berbères sont les
+enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noë; leur aïeul se nommait
+Mazir'; ils avaient pour frères les Gergéséens et étaient parents des
+Philistins. Le roi, chez eux, portait le titre de Goliath (Galout). Il y
+eut en Syrie, entre les Philistins et les Israélites, des guerres, etc.
+Vers ce temps-là, les Berbères passèrent en Afrique[7].»
+
+[Note 6: Procope. _De bello Vandalico_.]
+
+[Note 7: _Histoire des Berbères_ (trad. de Slane), t. I. p. 184.]
+
+Ainsi, voilà toute une série de traditions d'origines diverses,
+rappelant le souvenir d'invasions de peuples asiatiques dans le nord de
+l'Afrique.
+
+Nous n'avons pas parlé des Hycsos, ces conquérants sémites, plus ou
+moins mélangés de Mongols, qui, après avoir conquis l'Egypte, renversé
+la XIIIe dynastie et occupé en maîtres le pays durant plusieurs siècles,
+furent chassés par le Pharaon Ahmés I, de la XVIIIe dynastie.
+
+En effet, l'histoire de l'Egypte nous démontre péremptoirement
+qu'autrefois sa vie a été intimement mêlée à celle de la Berbérie, et
+c'est ce qui a été très bien caractérisé par M. Zaborowski[8] dans les
+termes suivants: «L'action réciproque de l'Egypte et de l'Afrique l'une
+sur l'autre est si ancienne, elle a été si longue et si profonde, qu'il
+est impossible de démêler ce que la première a emprunté à la seconde, et
+réciproquement.»
+
+[Note 8: _Peuples primitifs de l'Afrique_. (Nouvelle revue, 1er mars
+1883.)]
+
+Il est donc possible que les Hycsos, vaincus, soient passés en partie
+dans le Mag'reb. Mais, en revanche, cette même histoire nous apprend
+que, vers le XVe siècle avant J.-C., sous la XIXe dynastie, une invasion
+de nomades, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, vint de l'ouest
+s'abattre sur l'Egypte.
+
+Ces populations, que les Egyptiens confondaient avec les Libyens et
+qu'ils nommaient _Tamahou_ (hommes blonds), d'où venaient-elles?
+Arrivaient-elles d'Europe ou étaient-elles depuis longtemps établies
+dans la Berbérie? Cette question est insoluble; mais, quand on examine
+la quantité innombrable de dolmens qui couvrent l'Afrique
+septentrionale, on ne peut s'empêcher d'y voir les sépultures de ces
+hommes blonds ou un usage laissé par eux. Il faut, en outre, reconnaître
+la parenté étroite qui existe entre les dolmens de l'Afrique et ceux de
+l'Espagne, de l'ouest de la France et du Danemarck.
+
+_Berbères_, _Ibères_, _Celtibères_, voilà des peuples frères et dont
+l'action réciproque des uns sur les autres est incontestable, sans même
+qu'il soit besoin d'appeler à son aide l'identité de conformation
+physique ou les rapprochements linguistiques, car ce sont des arguments
+d'une valeur relative et dont il est facile de tirer parti en sens
+divers.
+
+A quelle époque, par quels moyens se sont établies ces relations de
+races entre le midi de l'Europe et l'Afrique septentrionale? Les
+invasions ont-elles eu lieu de celle-ci en celui-là, ou de celui-là en
+celle-ci? Autant de questions sur lesquelles les érudits ne parviendront
+jamais à s'entendre, en l'absence de tout document précis. Pourquoi, du
+reste, les deux faits ne se seraient-ils pas produits à des époques
+différentes?
+
+Mais ne nous arrêtons pas à ces détails.
+
+Du rapide exposé qui précède résultent deux faits que l'on peut admettre
+comme incontestables:
+
+1° Des invasions importantes de peuples asiatiques ont eu lieu, à
+différentes époques, dans l'Afrique septentrionale;
+
+2° Cette région a été habitée anciennement par une race blonde, ayant de
+grands traits de ressemblance, comme caractères physiologiques et comme
+mœurs, avec certaines peuplades européennes.
+
+Quelle conclusion tirerons-nous maintenant de cette constatation?
+
+Dirons-nous, comme certains, que la race berbère est d'origine purement
+sémitique, ou, comme d'autres, purement aryenne?
+
+Nullement. La race berbère, en effet, peut avoir subi, à différents
+degrés, cette double influence, et il peut exister parmi elle des
+branches qu'il est possible de rattacher à l'une et à l'autre de ces
+origines. Mais il n'en est pas moins vrai que, comme ensemble, elle a
+persisté avec son type spécial de race africaine, type bien connu en
+Egypte dans les temps anciens, et que l'on retrouve encore maintenant
+dans toute l'Afrique septentrionale.
+
+Sans vouloir discuter la question de l'unité ou de la pluralité de la
+famille humaine, il est certain qu'à une époque très reculée, la race
+libyenne ou berbère s'est trouvée formée et a occupé l'aire qui lui est
+propre, toute l'Afrique du nord.
+
+Sur ce substratum sont venues, à des époques relativement récentes,
+s'étendre des invasions dont l'histoire a conservé de vagues souvenirs,
+et ce contact a laissé son empreinte dans la langue, dans les mœurs et
+dans les caractères physiologiques. Les peuples cananéens, les
+Phéniciens ont eu une action indiscutable sur la langue berbère; et les
+_blonds_, qui, peut-être, étaient en grande minorité, ont imposé pendant
+un certain temps leur mode de sépulture aux Libyens du Tell. Malgré
+l'adoption de la religion musulmane et la modification profonde subie
+par les populations du nord de l'Afrique, du fait de l'introduction de
+l'élément arabe, il existe encore en Algérie, notamment aux environs de
+la Kalàa des Beni-Hammad, dans les montagnes au nord de Mecila, des
+tribus qui construisent de véritables dolmens.
+
+Mais cette action des étrangers, que nous reconnaissons, a eu des effets
+plus apparents que profonds, et il s'est passé en Afrique ce qui a eu
+lieu presque partout et toujours, avec une régularité qui permettrait de
+faire une loi de ce phénomène: la race vaincue, dominée, asservie, a,
+peu à peu, par une action lente, imperceptible, absorbé son vainqueur en
+l'incorporant dans son sein.
+
+Le même fait s'est produit au moyen âge à l'occasion de l'invasion
+hilalienne, et cependant le nombre des Arabes était relativement
+considérable et leur mélange avec la race indigène avait été favorisé
+d'une manière toute particulière, par l'anarchie qui divisait les
+Berbères et annihilait leurs forces. L'élément arabe a néanmoins été
+absorbé; mais, en se fondant au milieu de la race autochthone disjointe,
+il lui a fait adopter, en beaucoup d'endroits, sa langue et ses mœurs.
+
+N'est-ce pas, du reste, ce qui s'est passé en Gaule: l'occupation
+romaine a romanisé pour de longs siècles les provinces méridionales,
+sans modifier, d'une manière sensible, l'ensemble de la race. Dans le
+nord, les conquérants francks se sont rapidement fondus dans la race
+conquise, sans laisser d'autre souvenir que leur nom substitué à celui
+des vaincus. Ces effets différents s'expliquent par le degré de
+civilisation des conquérants, supérieur aux vaincus dans le premier cas,
+inférieur dans le second. En résumé, ces conquêtes, ces changements dans
+les dénominations, les lois et les mœurs, n'ont pas empêché la race
+gauloise de rester, comme fond, celtique.
+
+De même, malgré les influences étrangères qu'elle a subies, la race
+autochthone du nord de l'Afrique est restée libyque, c'est-à-dire
+berbère.
+
+
+
+
+PRÉCIS DE L'HISTOIRE
+DE L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE
+(BERBÉRIE)
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+PÉRIODE ANTIQUE
+JUSQU'À 642 DE L'ÈRE CHRÉTIENNE
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier
+
+PÉRIODE PHÉNICIENNE
+1100-268 AVANT J.-C.
+
+
+Temps primitifs.--Les Phéniciens s'établissent en Afrique.--Fondation de
+Cyrène par les Grecs.--Données géographiques d'Hérodote.--Prépondérance
+de Karthage.--Découvertes de l'amiral Hannon.--Organisation politique de
+Karthage.--Conquêtes de Karthage dans les îles et sur le littoral de la
+Méditerranée.--Guerres de Sicile.--Révolte des Berbères.--Suite des
+guerres de Sicile.--Agathocle, tyran de Syracuse.--Il porte la guerre en
+Afrique.--Agathocle évacue l'Afrique.--Pyrrhus, roi de
+Sicile.--Nouvelles guerres dans cette île.--Anarchie en Sicile.
+
+
+TEMPS PRIMITIFS.--L'incertitude la plus grande règne sur les temps
+primitifs de l'histoire de la Berbérie. Le nom de l'Afrique est à peine
+prononcé dans la Bible, et si, dans les récits légendaires tels que ceux
+d'Homère, la notion de ce pays se trouve plusieurs fois répétée, les
+détails qui l'accompagnent sont trop vagues pour que l'histoire positive
+puisse s'en servir. Sur la façon dont s'est formée la race aborigène de
+l'Afrique septentrionale, on ne peut émettre que des conjectures, et
+l'hypothèse la plus généralement admise est qu'à un peuple véritablement
+autochtone que l'on peut appeler chamitique, s'est adjoint un double
+élément arian (blond) et sémitique (brun), dont le mélange intime a
+formé la race berbère, déjà constituée bien avant les temps historiques.
+
+L'antiquité grecque n'a commencé à avoir de détails précis sur la partie
+occidentale de l'Afrique du nord que par ses navigateurs, lors de ses
+tentatives de colonisation en Egypte et sur les rivages de la
+Méditerranée. Hérodote est le premier auteur ancien qui ait écrit
+sérieusement sur ce pays (Ve siècle av. J.-C.); nous examinerons plus
+loin son système géographique.
+
+Selon cet historien, les Libyens étaient des nomades se nourrissant de
+la chair et du lait de leurs brebis. «Leurs habitations sont des cabanes
+tressées d'asphodèles et de joncs, qu'ils transportent à volonté.» Plus
+tard, Diodore les représentera comme menant une existence abrutie,
+couchant en plein air, n'ayant qu'une nourriture sauvage; sans maisons,
+sans habits, se couvrant seulement le corps de peaux de chèvres.» Ils
+obéissent à des rois qui n'ont aucune notion de la justice et ne vivent
+que de brigandage. «Ils vont au combat, dit-il encore, avec trois
+javelots et des pierres dans un sac de cuir..... n'ayant pour but que de
+gagner de vitesse l'ennemi, dans la poursuite comme dans la
+retraite..... En général, ils n'observent, à l'égard des étrangers, ni
+foi ni loi.» Ce tableau de Diodore s'applique évidemment aux Africains
+nomades. Dans les pays de montagne et de petite culture, les mœurs
+devaient se modifier suivant les lieux.
+
+LES PHÉNICIENS S'ÉTABLISSENT EN AFRIQUE.--Dès le XIIe siècle avant notre
+ère, les Phéniciens qui, selon Diodore, avaient déjà des colonies, non
+seulement sur le littoral européen de la Méditerranée, mais encore sur
+la rive océanienne de l'Ibérie, explorèrent les côtes de l'Afrique et
+les reconnurent, sans doute, jusqu'aux Colonnes d'Hercule. Les relations
+commerciales avec les indigènes étaient le but de ces courses
+aventureuses et, pour assurer la régularité des échanges, des comptoirs
+ne tardèrent pas à se former. Les Berbères ne firent probablement aucune
+opposition à l'établissement de ces étrangers, qui, sous l'égide du
+commerce, venaient les initier à une civilisation supérieure, et dans
+lesquels ils ne pouvaient entrevoir de futurs dominateurs. Il résulte
+même de divers passages des auteurs anciens que les indigènes étaient
+très empressés à retenir chez eux les Tyriens. Quant à ceux-ci, ils se
+présentaient humblement, se reconnaissaient sans peine les hôtes des
+aborigènes et se soumettaient à l'obligation de leur payer un tribut[9].
+
+Ainsi les colonies de _Leptis_ (Lebida), _Hadrumet_ (Souça), _Utique_,
+_Tunès_ (Tunis), _Karthage_[10], _Hippo-Zarytos_ (Benzert), etc., furent
+successivement établies sur le continent africain, et le littoral sud de
+la Méditerranée fut ouvert au commerce par les Phéniciens, comme le
+rivage nord et les îles l'avaient été par les Grecs.
+
+[Note 9: Mommsen, _Histoire romaine_, trad. de Guerle, t. II, p. 206
+et suiv. Voir la tradition recueillie par Trogue-Pompée et Virgile, sur
+la fondation de Karthage par Didon.]
+
+[Note 10: En phénicien «la ville neuve» (_Kart-hadatch_) par
+opposition à Utique (_Outik_) «la vieille».]
+
+FONDATION DE CYRÈNE PAR LES GRECS.--Les rivaux des Phéniciens dans la
+colonisation du littoral méditerranéen furent les Grecs. Depuis
+longtemps, ils tournaient leurs regards vers l'Afrique, lorsque
+Psammetik Ier combla leurs vœux en leur ouvrant les ports de l'Egypte.
+Après avoir exploré cette contrée jusqu'à l'extrême sud, ils firent un
+pas vers l'Occident, et dans le VIIe siècle[11], une colonie de Grecs de
+l'île de Théra vint, sous la conduite de son chef Aristée, surnommé
+Battos, s'établir à Cyrène. Les peuplades indigènes que les Théréens y
+rencontrèrent leur ayant dit qu'elles s'appelaient _Loub_ ou _Loubim_,
+ils donnèrent à leur pays le nom de Libye (Λιßύε), que l'antiquité
+conserva à l'Afrique. La tradition a gardé le souvenir des luttes qui
+éclatèrent entre les Grecs de Cyrène et leurs voisins de l'Ouest, les
+Phéniciens, au sujet de la limite commune de leurs possessions, et
+l'histoire retrace le dévouement des deux frères Karthaginois qui
+consentirent à se laisser enterrer vivants pour étendre le territoire de
+leur patrie jusqu'à l'endroit que l'on a appelé en leur honneur «Autel
+des Philènes»[12].
+
+[Note 11: On n'est pas d'accord sur la date de la fondation de
+Cyrène. Selon Théophraste et Pline, il faudrait adopter 611. Solin donne
+une date antérieure qui varie entre 758 et 631.]
+
+[Note 12: A l'est de Leptis, au fond de la Grande Syrte. Salluste,
+_Bell. Jug._, XIX, LXXVIII.]
+
+DONNÉES GÉOGRAPHIQUES D'HÉRODOTE.--Vers 420, Hérodote, qui avait
+lui-même visité l'Egypte, écrivit sur l'Afrique des détails précis que
+ses successeurs ont répétés à l'envi. Ses données, très étendues sur
+l'Egypte, sont assez exactes relativement à la Libye, jusqu'au
+territoire de Karthage; pour le pays situé au delà, il reproduit les
+récits plus ou moins vagues des voyageurs grecs.
+
+Pour Hérodote, la Libye comprend le «territoire situé entre l'Egypte et
+le promontoire de Soleïs (sans doute le cap Cantin). Elle est habitée
+par les Libyens et un grand nombre de peuples libyques et aussi par des
+colonies grecques et phéniciennes établies sur le littoral. Ce qui
+s'étend au-dessus de la côte est rempli de bêtes féroces; puis, après
+cette région sauvage, ce n'est plus qu'un désert de sable
+prodigieusement aride et tout à fait désert»[13].
+
+[Note 13: Lib. IV.]
+
+Après avoir décrit le littoral de la Cyrénaïque et des Syrtes, Hérodote
+s'arrête au lac Triton (le Chot du Djerid). Il ne sait rien, ou du moins
+ne parle pas spécialement de Karthage. «Au delà du lac
+Triton,--dit-il,--on rencontre des montagnes boisées, habitées par des
+populations de cultivateurs nommés _Maxyes_.» Enfin, il a entendu dire
+que, bien loin, dans la même direction, était une montagne fabuleuse
+nommée Atlas et dont les habitants se nommaient _Atlantes_ ou
+_Atarantes_. Au midi de ces régions, au delà des déserts, se trouve la
+noire Ethiopie.
+
+Parmi les principaux noms de peuplades donnés par Hérodote, nous
+citerons:
+
+Les _Adyrmakhides_, les _Ghiligammes_, les _Asbystes_, les _Auskhises_,
+etc., habitant la Cyrénaïque.
+
+Les _Nasamons_ et les _Psylles_ établis sur le littoral de la Grande
+Syrte.
+
+Les _Garamantes_ divisés en _Garamantes du nord_, habitant les montagnes
+de Tripoli, et _Garamantes du sud_, établis dans l'oasis de _Garama_
+(actuellement Djerma dans le Fezzan), dont ils ont pris le nom.
+
+Les _Troglodytes_, voisins des précédents et en guerre avec eux.
+
+Les _Lotophages_, établis dans l'île de Méninx (Djerba) et sur le
+littoral voisin.
+
+Les _Makhlyes_, habitant le littoral jusqu'au lac Triton.
+
+Les _Maxyes_, les _Aœses_, les _Zaouekès_ et les _Ghyzantes_ au nord du
+lac Triton et sur le littoral en face des îles Cercina (Kerkinna)[14].
+
+Tels sont les traits principaux de la Libye d'Hérodote. Comme détail des
+mœurs de ces indigènes, il cite la vie nomade, l'absence de toute loi,
+la promiscuité des femmes, etc. Il parle encore de peuplades fabuleuses
+habitant l'extrême sud[15].
+
+[Note 14: Hérodote, 1. IV, ch. 143.]
+
+[Note 15: Vivien de Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique dans
+l'Antiquité_, passim.]
+
+PRÉPONDÉRANCE DE KARTHAGE.--La prospérité des comptoirs phéniciens,
+augmentant de jour en jour, attira de nouveaux immigrants, et Karthage,
+dont la fondation date du commencement du Xe siècle (av. J.-C.), devint
+la principale des colonies de Tyr et de Sidon en Afrique. Ces métropoles
+envoyaient à leurs possessions de la Méditerranée des troupes qui,
+chargées d'abord de les protéger contre les indigènes, servirent ensuite
+à dompter ceux-ci. Bientôt les villages agricoles avoisinant les
+colonies phéniciennes furent soumis, et les cultivateurs berbères durent
+donner à leurs anciens locataires, devenus leurs maîtres, le quart du
+revenu de leurs terres, tant il est vrai que deux peuples ne peuvent
+vivre côte à côte sans que le plus civilisé, fût-il de beaucoup le moins
+nombreux, arrive à imposer sa domination à l'autre.
+
+La puissance de Karthage devint donc plus grande et s'étendit sur les
+tribus du tel de la Tunisie et de la Tripolitaine. Les Berbères du sud,
+maintenus dans une sorte de vasselage, servaient d'intermédiaires pour
+le commerce de l'intérieur de l'Afrique[16]. Non seulement Karthage,
+après avoir cessé de payer tribut aux indigènes, en exigea un de
+ceux-ci, mais elle devint la capitale des autres colonies phéniciennes,
+qui durent lui servir une redevance. De plus, elle s'était peu à peu
+débarrassée des liens qui l'unissaient à la mère patrie et avait conquis
+son autonomie à mesure que la puissance du royaume phénicien
+déclinait[17].
+
+[Note 16: Ragot. Sahara, de la province de Constantine, IIe partie,
+p. 147 (_Recueil des notices de la Société arch. de Constantine_,
+1875).]
+
+[Note 17: Justin, XIX, 1, 2.]
+
+En même temps les navigateurs puniques fondaient à l'ouest de nouvelles
+colonies: _Djidjel_ (Djidjeli), _Salde_ (Bougie), _Kartenna_ (Ténès),
+_Yol_ (Cherchel), _Tingis_ (Tanger), etc. Les Karthaginois conclurent
+avec les rois ou chefs de tribus de ces contrées éloignées, des traités
+de commerce et d'alliance.
+
+DÉCOUVERTES DE L'AMIRAL HANNON.--Mais cette extension ne suffisait pas à
+l'ambition des Phéniciens; il leur fallait de nouvelles conquêtes. Entre
+le VIe et le Ve siècle, le gouvernement de Karthage chargea l'amiral
+Hannon de reconnaître le littoral de l'Atlantique et d'y établir des
+colonies. Le hardi marin partit avec une flotte de soixante navires
+portant trente mille colons phéniciens et libyens, et les provisions
+nécessaires pour le voyage et les premiers temps de l'établissement. Il
+franchit le détroit de Gadès, répartit son monde sur la côte africaine
+de l'Océan et s'avança jusqu'au golfe formé par la pointe qu'il appelle
+_Corne du Midi_ et que M. Vivien de Saint-Martin identifie à la pointe
+du golfe de Guinée. Seule, la crainte de manquer de vivres l'obligea à
+s'arrêter. Il retourna sur ses pas après avoir accompli un voyage qui ne
+devait être renouvelé que deux mille ans plus tard[18].
+
+[Note 18: Par les Portugais en 1462.]
+
+Le succès de l'entreprise de Hannon frappa tellement ses concitoyens que
+les principales circonstances de son voyage furent relatées en une
+inscription qu'on plaça dans le temple de Karthage. Cette inscription,
+traduite plus tard par un voyageur grec, nous est parvenue sous le nom
+de _Périple de Hannon_; malheureusement la date manque. L'on sait
+seulement, d'après Pline, que c'était à l'époque de la plus grande
+puissance de Karthage, alors que, selon Erathosthène, cité par Strabon,
+on comptait plus de trois cents colonies phéniciennes au delà du
+détroit[19].
+
+ORGANISATION POLITIQUE DE KARTHAGE.--La puissance acquise par Karthage
+au milieu des populations berbères était le fruit de l'esprit
+d'initiative, du courage et de l'adresse dont les Phéniciens avaient
+sans cesse donné des preuves pendant de longs siècles. Chacun avait
+coopéré à cette conquête; le gouvernement avait donc été d'abord une
+république où le rang de chacun était égal. Puis, les fortunes
+commerciales et militaires s'étant faites, les grandes familles avaient
+conservé le pouvoir entre leurs mains, et il en était résulté une
+oligarchie assez compliquée. Le pouvoir exécutif était dévolu à deux
+rois[20], assistés d'un conseil dit des anciens, composé de vingt-huit
+membres, tous paraissant avoir été élus par le peuple et pour un temps
+assez court. L'exécutif nommait les généraux en chef, mais leur
+déléguait une partie de ses pouvoirs, ce qui tendait à en faire de
+véritables dictateurs, tout en offrant l'avantage de rétablir une unité
+nécessaire dans le commandement. Pour compléter la machine
+gouvernementale, un autre conseil, dit des Cent-Quatre, composé de
+l'aristocratie, exerçait les fonctions judiciaires et contrôlait les
+actes de tous[21]. Ce gouvernement impersonnel n'avait pas les avantages
+d'une démocratie et en avait tous les inconvénients; il manquait d'unité
+et, par suite, de force, et ouvrait la porte à toutes les intrigues et à
+toutes les compétitions.
+
+[Note 19: Vivien de Saint-Martin.--Voir également: «_Navigation
+d'Hannon capitaine carthaginois aux parties d'Afrique, delà les colonnes
+d'Hercule_,» par Léon l'Africain (trad. Temporal), t. I, p. XXV et
+suiv.]
+
+[Note 20: Suffètes (_Chofetim_) ou juges. Les auteurs anciens leur
+donnent le nom de rois. Tite-Live les compare aux consuls (XXX).]
+
+[Note 21: Mommsen, _Histoire romaine_, t. II, p. 217 et
+suiv.--Aristote, _Polit._, 1. II.--Polybe, VI et pass.]
+
+CONQUÊTE DE KARTHAGE DANS LES ÎLES ET SUR LE LITTORAL DE LA
+MÉDITERRANÉE.--Dès le sixième siècle avant notre ère, les Karthaginois
+firent des expéditions guerrières dans les îles et sur le rivage
+continental de la Méditerranée. En 543, à la suite d'une guerre contre
+les Phocéens, ils restèrent maîtres de l'île de Corse. Quelques années
+plus tard, eut lieu leur premier débarquement en Sicile (536).
+
+Les relations amicales de Karthage avec l'Italie remontent à cette
+époque; déjà les Etrusques l'avaient aidée dans sa guerre contre les
+Phocéens; en 509 fut conclu son premier traité d'alliance avec les
+Romains[22].
+
+Sous l'habile direction de Magon, la puissance punique s'étendit sur la
+Méditerranée, dont tous les rivages reçurent la visite des vaisseaux de
+Karthage se présentant, non plus comme de simples trafiquants, mais
+comme les maîtres de la mer. Les Berbères de l'Afrique propre sont ses
+vassaux; ceux du sud et de l'ouest ses alliés: tous lui fournissent des
+mercenaires pour ses campagnes lointaines. La civilisation Karthaginoise
+se répandit au loin et exerça la plus grande influence, particulièrement
+sur la Grèce et le midi de l'Italie.
+
+[Note 22: Polybe.]
+
+GUERRES DE SICILE.--Mais ce fut contre la Sicile que Karthage concentra
+ses plus grands efforts; elle était attirée vers cette conquête par la
+richesse et la proximité de l'île, et aussi par le désir d'abattre la
+puissance des Grecs en Occident. Alors commença ce duel séculaire, qui
+devait avoir pour résultat d'arrêter la colonisation grecque dans la
+Méditerranée, mais dont Rome devait recueillir tous les fruits.
+
+Alliés à Xerxès par un traité fait dans le but d'opérer simultanément
+contre les Grecs, les Karthaginois firent passer en Sicile une armée
+considérable sous la conduite d'Amilcar[23], fils de Magon; mais cette
+alliance ne leur fut pas favorable et, tandis que les Perses étaient
+écrasés à Salamine, les Phéniciens éprouvaient un véritable désastre en
+Sicile (vers 480).
+
+La guerre continua pendant de longues années en Sicile, sans que les
+Karthaginois y obtinssent de grands succès: les revers, la peste, les
+calamités de toute sorte semblaient stimuler leur ardeur. Néanmoins,
+vers la fin du Ve siècle, Hannibal et Himilcon, de la famille de Hannon,
+remportèrent de grandes victoires et conquirent aux Karthaginois près
+d'un tiers de l'île, avec des villes telles que Selinonte, Hymère,
+Agrigente, etc.[24].
+
+[Note 23: C'est à tort que M. Mommsen et les Allemands
+orthographient ce nom par un H. La première lettre est un Aïn () et non
+un Heth ().]
+
+[Note 24: Diodore.]
+
+Denys, tyran de Syracuse, les arrêta dans leurs succès et les força à
+signer un traité, ou plutôt une trêve, pendant laquelle les deux
+adversaires se préparèrent à une lutte plus sérieuse (404).
+
+En 399 Denys envahit les possessions Karthaginoises; Himilcon, nommé
+suffète, arrive avec une flotte nombreuse devant Syracuse, force
+l'entrée du port et coule les vaisseaux ennemis (396). L'année suivante,
+il revient en force, s'empare de Motya, de Messine, de Catane, de
+presque toute l'île, vient mettre le siège devant Syracuse et porte le
+ravage dans la contrée environnante. Au moment où il est sur le point de
+triompher de son ennemi, la peste éclate dans son armée. Denys profite
+de cette circonstance pour attaquer les Karthaginois démoralisés, les
+bat sur terre et sur mer et force le suffète à souscrire à une
+capitulation qui consacre la perte de toutes ses conquêtes. Ainsi finit
+cette campagne si brillamment commencée[25].
+
+[Note 25: Diodore, 1. XXIV.]
+
+RÉVOLTE DES BERBÈRES.--À la nouvelle de ce désastre, les indigènes de
+l'Afrique croient que le moment est venu de reconquérir leur
+indépendance. Ils se réunissent en grandes masses et viennent
+tumultueusement attaquer Karthage (395). Tunis tombe en leur pouvoir et
+la métropole punique se trouve exposée au plus grand danger. Mais
+bientôt la discorde se met parmi ces hordes sans chefs, qui ne veulent
+obéir à aucune règle, et ce rassemblement se fond et se désagrège. Ainsi
+nous verrons constamment les Berbères profiter des malheurs dont leurs
+dominateurs sont victimes pour se lever contre eux: la révolte éclate
+comme la foudre; mais bientôt la désunion et l'indiscipline font leur
+œuvre, la réunion se dissout en quelques jours et les indigènes
+retombent sous le joug de l'étranger[26].
+
+[Note 26: Diodore, 1. XIV, ch. LXXII.]
+
+SUITE DES GUERRES DE SICILE.--À peine Karthage avait-elle triomphé des
+Berbères qu'elle envoya Magon en Sicile avec de nouvelles forces. La
+guerre recommença aussitôt entre Denys et les Karthaginois, et se
+prolongea avec des chances diverses pendant plusieurs années. Magon,
+ayant péri dans une bataille, fut remplacé par son fils portant le même
+nom. En 368, Denys cessa de vivre et eut pour successeur son fils Denys
+le jeune. Malgré ces changements, la guerre continuait avec acharnement
+de part et d'autre: c'était comme un héritage que les pères
+transmettaient en mourant à leurs enfants.
+
+Mais si les Grecs de Sicile avaient recouvré une certaine puissance sous
+la ferme main de Denys, le règne de son successeur ne leur procura pas
+les mêmes avantages. Poussés à bout par les vices de Denys le jeune, les
+Syracusains l'expulsèrent de leur ville; mais comme un tyran a toujours
+des partisans, la guerre civile divisa les Grecs. Karthage saisit avec
+empressement cette occasion pour envoyer de nouvelles troupes en Sicile
+avec Magon, en chargeant ce général de reprendre avec vigueur les
+opérations militaires. Vers le même temps elle concluait avec Rome un
+nouveau traité d'alliance tout en sa faveur, car elle imposait à
+celle-ci de ne pas naviguer au delà du détroit de Gadès, à l'Ouest, et
+du cap Bon, à l'Est, et lui interdisait même de faire du commerce en
+Afrique (348).
+
+A l'arrivée de Magon en Sicile, un groupe de citoyens de Syracuse, car
+la ville elle-même était divisée en plusieurs camps, fit appel aux
+Corinthiens fondateurs de leur cité, en implorant leur secours. Ceux-ci
+envoyèrent Timoléon avec une petite armée d'un millier d'hommes.
+Syracuse était alors sur le point de tomber: un parti avait livré le
+port aux Karthaginois; Denys occupait le château; Icetas le reste de la
+ville. Timoléon obtint la soumission de Denys et la remise de la
+citadelle et força les Karthaginois à une trêve pendant laquelle il
+détacha de Magon ses auxiliaires grecs. Celui-ci, se croyant perdu,
+s'embarqua précipitamment et vint chercher un refuge à Karthage, où,
+pour échapper à un supplice ignominieux, il se donna la mort.
+
+Karthage, brûlant du désir de tirer vengeance de ces échecs, fit passer,
+en 340, de nouvelles troupes en Sicile sous le commandement de Hannibal
+et de Amilcar; mais ce ne fut que pour essuyer un nouveau et plus
+complet désastre. Timoléon, bien qu'il disposât d'un nombre beaucoup
+moins grand de soldats, réussit, après une lutte acharnée dans laquelle
+les Karthaginois déployèrent le plus grand courage, à triompher d'eux.
+En 338 un traité fut conclu entre les Syracusains et les Karthaginois.
+Timoléon fit ainsi reconnaître l'intégrité de Syracuse et de son
+territoire et recula les bornes des possessions puniques, en imposant
+aux Karthaginois la défense de soutenir à l'avenir les tyrans.
+
+AGATHOCLE, TYRAN DE SYRACUSE.--IL PORTE LA GUERRE EN AFRIQUE.--Quelques
+années plus tard, un homme de la plus basse extraction, sans mœurs, mais
+d'un caractère énergique et ambitieux, parvint, avec l'appui d'Amilcar,
+à s'emparer par un coup de force de l'autorité à Syracuse; il mit à mort
+les citoyens les plus honorables et se proclama roi des Grecs (319).
+Bien qu'il eût juré à Amilcar, pour obtenir son appui, une fidélité
+éternelle à Karthage, il se considéra comme dégagé de son serment par la
+mort de son ancien protecteur et envahit les possessions puniques.
+Aussitôt, Karthage fit passer en Sicile une armée nombreuse sous la
+conduite de Amilcar, fils de Giscon, et ses troupes remportèrent sur
+Agathocle une victoire décisive et vinrent mettre le siège devant
+Syracuse.
+
+Agathocle, réduit à la dernière extrémité, ne possédant plus que la
+ville dans laquelle il est bloqué, repoussé par les Grecs auxquels il
+s'est rendu odieux par sa tyrannie, conçoit le dessein hardi de se
+débarrasser de ses ennemis en allant porter la guerre chez eux. Il
+supplie les Syracusains de résister encore quelques jours, parvient, au
+moyen d'un stratagème, à attirer les vaisseaux Karthaginois en dehors du
+port, profite de ce moment pour en sortir lui-même avec quelques
+navires, et fait voile vers l'Afrique. Poursuivi par la flotte de ses
+ennemis, il parvient à lui échapper et, après six jours d'une traversée
+des plus périlleuses, aborde dans le golfe même de Tunis et se retranche
+dans les carrières, après avoir brûlé ses vaisseaux afin d'enlever à ses
+troupes toute pensée de retour (310).
+
+Revenus de la stupeur que leur a causée cette attaque imprévue, les
+Karthaginois appellent tous les hommes aux armes et chargent les
+généraux Hannon et Bomilcar de repousser l'usurpateur qui s'est déjà
+emparé de plusieurs villes. Mais le sort des armes est funeste aux
+Phéniciens; leurs troupes sont écrasées par Agathocle qui vient mettre
+le siège devant Karthage (309).
+
+Pendant que les Phéniciens démoralisés multiplient les offrandes à leurs
+dieux pour apaiser leur courroux, en sacrifiant même leurs propres
+enfants, la renommée porte de tous côtés, en Berbérie, la nouvelle des
+succès de l'envahisseur et de la destruction de l'armée Karthaginoise.
+Les indigènes, tributaires ou alliés, accourent en foule au camp
+d'Agathocle pour l'aider à écraser leurs maîtres ou leurs amis.
+
+En Sicile, Amilcar a continué le siège de Syracuse: mais bientôt le
+bruit des victoires des Grecs parvient aux assiégés et, par un puissant
+effort, ils obligent les Karthaginois à lever le blocus (309). L'année
+suivante, Amilcar essaie en vain d'enlever Syracuse; il est vaincu, fait
+prisonnier et expire dans les supplices.
+
+Cependant Agathocle, solidement établi à Tunis, continuait de menacer
+Karthage et en même temps parcourait en vainqueur le pays, au sud et à
+l'est, faisant reconnaître son autorité par les Berbères; dans une seule
+campagne, plus de deux cents villes lui ont fait leur soumission. Après
+avoir, avec une audacieuse habileté, réprimé une révolte qui avait
+éclaté contre lui au milieu de ses soldats, Agathocle entra en
+pourparlers avec Ophellas, roi de la Cyrénaïque, ancien lieutenant
+d'Alexandre, et lui demanda son alliance. Séduit par ses promesses,
+Ophellas n'hésita pas à amener son armée au tyran; mais Agathocle le fit
+assassiner et s'attacha ses troupes. Karthage se trouvait alors dans une
+situation des plus critiques, et pour comble de malheur, la trahison et
+la guerre civile paralysaient ses forces.
+
+Agathocle, après avoir enlevé Utique et Hippo-Zarytos[27], laissa le
+commandement de son armée à son fils Archagate, et rentra en Sicile, où
+il tenait aussi à assurer son autorité (306); aussitôt après son départ,
+les Karthaginois reprirent vigoureusement l'offensive et réduisirent les
+Grecs à l'état d'assiégés. Agathocle s'empressa de venir au secours de
+son fils; mais la victoire n'est pas toujours fidèle aux conquérants et
+il éprouva à son tour les revers de la fortune.
+
+[Note 27: Benzert.]
+
+AGATHOCLE ÉVACUE L'AFRIQUE.--Trahi par ses alliés berbères, n'ayant plus
+autour de lui que quelques soldats épuisés et démoralisés, Agathocle se
+décida à évacuer sa conquête; il retourna suivi de quelques officiers en
+Sicile, laissant à Tunis ses enfants, avec l'armée; mais les soldats, se
+voyant abandonnés, mirent à mort la famille de leur prince et traitèrent
+avec les Karthaginois auxquels ils abandonnèrent toutes les villes
+conquises par Agathocle.
+
+Ainsi cette guerre qui avait mis Karthage à deux doigts de sa perte se
+terminait subitement au grand avantage de la métropole punique (306). Un
+traité de paix ayant été conclu entre les deux puissances, les
+Karthaginois purent s'appliquer à réparer leurs désastres et à reprendre
+de nouvelles forces, tandis qu'Agathocle établissait solidement son
+autorité à Syracuse, devenait un véritable roi, et s'unissait à Pyrrhus
+d'Epire en lui donnant sa fille en mariage.
+
+PYRRHUS, ROI DE SICILE.--NOUVELLES GUERRES DANS CETTE CONTRÉE--Mais la
+paix entre la Sicile et Karthage ne pouvait être de longue durée. Après
+la mort d'Agathocle, survenue en 289, l'île devint de nouveau la proie
+des factions et durant près de dix années l'anarchie y régna seule.
+Enfin, en 279, les Syracusains menacés de l'attaque imminente de
+Karthage appelèrent à leur secours Pyrrhus, auquel ils avaient déjà
+fourni leur appui dans ses guerres contre Rome. Malgré les victoires
+d'Héraclée et d'Asculum si chèrement achetées, le roi d'Epire se
+trouvait dans la plus grande indécision, car il avait dû, pour vaincre
+les Romains, mettre en ligne toutes ses forces et il jugeait qu'avec les
+éléments hétérogènes composant son armée il ne pourrait obtenir une
+seconde fois ce résultat. La discorde avait éclaté parmi ses alliés et
+les Tarentins, mêmes, qui l'avaient appelé, étaient sur le point de se
+tourner contre lui. La proposition des Syracusains lui ouvrit de
+nouvelles perspectives: la royauté de la Sicile était, à défaut de Rome,
+une riche proie; Pyrrhus passa donc le détroit et arriva à Syracuse, où
+il fut accueilli avec le plus grand empressement.
+
+Les Karthaginois avaient, deux ans auparavant, renouvelé leur alliance
+avec les Romains et fourni à ceux-ci l'appui de leur flotte dans la
+dernière guerre, car c'était un véritable traité d'alliance offensive et
+défensive qu'ils avaient conclu ensemble contre Pyrrhus. Pendant ce
+temps ils avaient redoublé d'efforts pour s'emparer de la Sicile et
+recommencé le blocus de Syracuse. L'arrivée de Pyrrhus, amenant des
+troupes nombreuses et aguerries, arrêta net leurs progrès; bientôt même
+ils se virent assiégés dans leur quartier général de Lilybée. Mais le
+temps des succès de Pyrrhus était passé; ses troupes furent vaincues
+dans plusieurs rencontres et le roi, voyant la fidélité des populations
+chanceler autour de lui, voulut se la conserver par la violence; il fit
+gémir l'île sous le poids de sa tyrannie, ce qui acheva de détacher de
+lui les Grecs. Dans cette conjoncture Pyrrhus, qui, du reste, était
+rappelé sur le continent par les Tarentins, se décida à laisser le champ
+libre aux Karthaginois et, passant de nouveau la mer, rentra en Italie
+(276), où le sort ne devait pas lui être plus favorable.
+
+
+ANARCHIE EN SICILE.--Le départ du roi laissait la Sicile en proie aux
+factions. Un grand nombre de mercenaires de toutes races avaient été
+appelés dans l'île par Agathocle ou y avaient été amenés par Pyrrhus.
+Abandonnés par leurs chefs, ils s'étaient d'abord livrés au brigandage,
+puis avaient formé de petites colonies indépendantes. La principale
+était celle des Mamertins ou soldats de Mars, nom que s'était donné un
+groupe d'aventuriers campaniens établis à Messine. Les Syracusains,
+après le départ de Pyrrhus, avaient élu comme chef un officier de
+fortune nommé Hiéron qui avait pris en main la direction de la
+résistance contre les Karthaginois et, pendant sept années, avait lutté
+contre eux, non sans succès. Pendant ce temps les Mamertins, alliés à
+des brigands de leur espèce établis à Rhige, sur la côte italienne, en
+face de Messine, avaient vu leur puissance s'accroître et étaient
+devenus un véritable danger pour les Grecs de Sicile, pour les
+Karthaginois et même pour les Romains. Cette situation allait donner
+naissance aux plus graves événements et déterminer une rupture, depuis
+quelque temps imminente, entre Rome et Karthage.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE
+268-220
+
+
+Causes de la première guerre punique.--Rupture de Rome avec
+Karthage.--Première guerre punique.--Succès des Romains en Sicile.--Les
+Romains portent la guerre en Afrique.--Victoire des Karthaginois à
+Tunis; les Romains évacuent l'Afrique.--Reprise de la guerre en
+Sicile.--Grand siège de Lilybèe.--Bataille des îles Egates; fin de la
+première guerre punique.--Divisions géographiques adoptées par les
+Romains.--Guerre des mercenaires.--Karthage, après avoir établi son
+autorité en Afrique, porte la guerre en Espagne.--Succès des
+Karthaginois en Espagne.
+
+
+CAUSES DE LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.--Les échecs éprouvés par Pyrrhus
+dans l'Italie méridionale, son retour en Epire, sa mort (272), avaient
+délivré Rome d'un des plus grands dangers qu'elle eût courus. Sa
+puissance s'était augmentée d'autant, car elle avait hérité de presque
+toutes les conquêtes du roi d'Epire. Si donc les Romains avaient, dans
+le moment du danger, recherché l'alliance des Karthaginois contre
+l'ennemi commun, cette union momentanée de deux peuples ayant des
+intérêts absolument opposés ne pouvait subsister après la disparition
+des causes spéciales qui l'avaient amenée. Maîtresse de l'Italie
+méridionale, Rome jetait les yeux sur la Sicile, que Karthage
+considérait comme sa conquête, car depuis plusieurs siècles elle se
+consumait en efforts pour achever de s'en approprier la possession;
+c'est sur ce champ que la lutte de la race sémitique contre la race
+ariane allait commencer.
+
+Un des premiers actes des Romains, après le départ de Pyrrhus, avait été
+de détruire le nid de brigands campaniens établis à Rhige. Les Mamertins
+de Messine, réduits ainsi à leurs seules forces, avaient alors été en
+butte aux attaques des Syracusains, habilement dirigés par Hiéron. Vers
+268, leur situation n'étant plus tenable, ils se virent dans la
+nécessité de se rendre soit aux Grecs, leurs plus grands ennemis, soit
+aux Karthaginois. Un certain nombre d'entre eus entrèrent en pourparlers
+avec ceux-ci; mais les autres se décidèrent à faire hommage de leur cité
+aux Romains. Le Sénat de Rome, après quelque hésitation, admit les
+brigands campaniens dans la confédération italique et, dès lors, la
+rupture avec Karthage ne fut plus qu'une question de jours. Les
+prétextes, comme cela arrive dans de tels cas, ne manquaient pas; les
+Romains, notamment, reprochaient à Karthage d'avoir violé plus d'une
+clause de leurs précédents traités et d'avoir profité des embarras que
+leur causait la guerre de Pyrrhus, pour tenter de s'emparer de Tarente
+et de prendre pied sur le continent.
+
+RUPTURE DE ROME AVEC KARTHAGE.--Tandis que Rome adressait à Hiéron
+l'ordre de cesser toute agression contre ses alliés les Mamertins, et se
+préparait à faire passer des troupes à Messine (265), elle envoyait à
+Karthage une députation chargée de demander des explications sur
+l'affaire de Tarente survenue sept ans auparavant[28]. C'était, en
+réalité, un ultimatum, et Karthage parut essayer d'éviter la guerre en
+désavouant les actes de son amiral. En même temps elle entrait en
+pourparlers avec Hiéron; le groupe de Mamertins dissidents amenait un
+rapprochement entre ces ennemis et obtenait que Messine fût livrée aux
+Syracusains, leurs nouveaux alliés. Au moment donc où les troupes
+romaines réunies à Rhège se disposaient à traverser le détroit, on
+apprit que la flotte phénicienne commandée par Hiéron se trouvait dans
+le port de Messine et que la forteresse de cette ville était occupée par
+les Karthaginois (264). Sans se laisser arrêter par cette surprise, les
+Romains mirent à la voile et parvinrent à s'emparer, plutôt par la ruse
+que par la force, de Messine, car les chefs Karthaginois, liés par des
+instructions leur recommandant la plus grande prudence afin d'éviter une
+rupture, n'osèrent pas repousser les Italiens par l'emploi de toutes
+leurs forces. Maintenant la rupture était consommée et la guerre allait
+commencer avec la plus grande énergie de part et d'autre.
+
+[Note 28: En vertu du traité d'alliance les unissant aux Romains,
+les Karthaginois avaient envoyé à ceux-ci pour les aider dans leur
+guerre contre Pyrrhus une flotte de 120 navires. Mais on avait pris
+ombrage à Rome de cet empressement et l'amiral punique avait dû
+reprendre la mer. C'est alors qu'il était allé à Tarente offrir sa
+médiation ou peut-être ses services à Pyrrhus. (Justin, XVIII).]
+
+PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.--Dès qu'on eut appris à Karthage l'occupation
+de Messine par les Italiens, la guerre fut décidée. Une flotte nombreuse
+vint, sous la conduite de Hannon, bloquer la ville par mer, tandis que
+les troupes puniques, d'un côté, et Hiéron, avec les Syracusains, de
+l'autre, l'assiégeaient par terre. Mais les Romains n'étaient pas
+disposés à se laisser enlever leur nouvelle colonie. Le consul Appius
+Claudius étant parvenu à passer le détroit contraignit bientôt les
+alliés à lever le siège et vint même faire une démonstration contre
+Syracuse. L'année suivante les Romains remportèrent de grands succès,
+dont la conséquence fut de détacher Hiéron du parti des Karthaginois et
+d'obtenir son alliance contre ceux-ci (263)[29]; les colonies grecques
+de l'île suivirent son exemple et dès lors Karthage se trouva isolée,
+sur un sol étranger, et obligée de faire face à des ennemis s'appuyant
+sur des forteresses telles que Messine et Syracuse. Bientôt les
+Phéniciens en furent réduits à se retrancher derrière leurs places
+fortes.
+
+[Note 29: Diodore, XXIII.--Polybe, 1.]
+
+Dans ces conjonctures, les Karthaginois jugèrent qu'il y avait lieu de
+tenter un grand effort: ils réunirent une armée imposante de mercenaires
+liguriens, espagnols et gaulois et, l'ayant fait passer en Sicile, la
+répartirent dans leurs places fortes et s'établirent solidement à
+Agrigente (Akragas), afin de faire de cette ville le nœud de leur
+résistance. Bientôt les consuls vinrent attaquer ce camp retranché,
+mais, n'ayant pu l'enlever d'un coup de main, ils durent en faire le
+siège régulier. Hannibal, fils de Giscon, défendait avec habileté la
+ville et était aidé par Hiéron qui avait contracté une nouvelle alliance
+avec les Karthaginois. Quant aux Romains, ils recevaient constamment
+d'Italie des vivres et des renforts et resserraient chaque jour le
+blocus.
+
+SUCCÈS DES ROMAINS EN SICILE.--Sur ces entrefaites, le général Hannon,
+envoyé de Karthage avec une nouvelle et puissante armée, débarque en
+Sicile et vient attaquer les Romains dans leur camp. Mais le sort des
+armes est favorable à ceux-ci; les Karthaginois, écrasés, laissent leur
+camp aux mains des vainqueurs; Hannon parvient, non sans peine, à se
+réfugier dans Héraclée avec une poignée de soldats. Cette bataille
+décida du sort d'Agrigente: Hannibal s'ouvrit un passage à la pointe de
+l'épée, au milieu des ennemis, et abandonna la ville aux Romains (262).
+Les habitants de la cité furent vendus comme esclaves[30].
+
+[Note 30: Polybe, 1. I, ch. 19, 20.]
+
+Malgré les succès des Italiens, la situation en Sicile n'était pas
+désespérée pour les Karthaginois, car ils tenaient encore une grande
+partie de l'île et avaient souvent l'appui des colonies grecques. Une
+guerre incessante, guerre d'escarmouches et de surprises, sur mer et sur
+terre, remplaça les grandes batailles. La flotte punique, beaucoup plus
+puissante que celle des Romains, causa de grands dommages sur les côtes
+italiennes et fit un tort considérable au commerce. Force fut aux latins
+de se construire des navires et de remplacer leurs barques par des
+quinquirèmes[31], en état de lutter avec celles de leurs ennemis. Après
+avoir créé les vaisseaux, il fallut improviser les marins, mais l'ardeur
+des Italiens pourvut à tout, et, en 280, une flotte imposante était
+prête à tenir la mer. Le début ne fut pas heureux; une partie des
+navires, avec le consul, tomba aux mains des Karthaginois, dans le port
+de Lipari; mais bientôt les marins italiens prirent leur revanche dans
+plusieurs combats et enfin le consul Duilius remporta la grande victoire
+navale de Miloe, dans laquelle la flotte karthaginoise fut capturée ou
+détruite. Duilius ayant débarqué en Sicile obtint sur les ennemis de
+nouveaux et importants avantages (260).
+
+[Note 31: La quinquirème avait jusqu'à 300 rameurs et portait le
+même nombre de soldats.]
+
+Encouragés par les succès de leur flotte, les Romains exécutèrent,
+pendant les années suivantes, des descentes en Sardaigne et en Corse et
+réussirent à arracher aux Karthaginois une partie des postes qu'ils
+occupaient dans ces deux îles. En même temps la guerre de Sicile suivait
+son cours avec des chances diverses, mais sans amener de résultat
+décisif. Néanmoins, dans la campagne de 258, les consuls A. Calatinus et
+S. Paterculus s'emparèrent de villes importantes; Hippane, Canarine,
+Enna, Erbesse, etc.
+
+LES ROMAINS PORTENT LA GUERRE EN AFRIQUE.--La guerre durait depuis huit
+ans, absorbant toutes les forces des Italiens et menaçant de
+s'éterniser. Le plus sûr moyen de la terminer était d'attaquer les
+ennemis chez eux, et de transporter le théâtre de la lutte dans leur
+propre pays. En 256, les Romains résolurent d'exécuter ce hardi projet.
+Ils réunirent une flotte de trois cents galères et firent voile vers
+l'Afrique sous la conduite des consuls Manlius et Régulus. Ils
+rencontrèrent à Eknome les vaisseaux Karthaginois et leur livrèrent une
+mémorable bataille navale qui se termina par la victoire des Romains.
+Dès lors l'Afrique était ouverte. Les consuls abordèrent à l'est de
+Karthage et allèrent s'établir solidement à Clypée (Iclibïa), pour y
+grouper toutes les forces, hors de la portée de leurs ennemis. De là ils
+lancèrent dans l'intérieur des expéditions qui portèrent au loin le
+ravage et la terreur, et ramenèrent un grand nombre de prisonniers. Sur
+ces entrefaites arriva l'ordre du Sénat de Rome, rappelant en Italie le
+consul Manlius avec une grande partie des troupes et prescrivant à
+Régulus de presser les opérations, au moyen de son armée réduite à
+15,000 hommes d'infanterie et 500 cavaliers.
+
+Après le premier moment de stupeur qui avait suivi à Karthage la
+nouvelle du désastre d'Eknome, on s'était préparé avec ardeur à la
+résistance; des mercenaires avaient été enrôlés et Amilcar, rappelé de
+Sicile, avait ramené des forces importantes. Mais le sort des armes fut
+encore défavorable aux Karthaginois: vaincus à Adis (Radès), ils ne
+purent empêcher Régulus d'occuper Tunès (Tunis) (255).
+
+Menacée d'un siège immédiat, Karthage proposa la paix aux envahisseurs;
+mais les conditions qui lui furent faites étaient si dures qu'elle
+renonça à toute pensée de transaction et se prépara à lutter avec la
+dernière énergie, préférant mourir en combattant que consommer elle-même
+sa ruine. Sur ces entrefaites arrivèrent des vaisseaux chargés de
+mercenaires grecs, parmi lesquels se trouvait le lacédémonien Xanthippe,
+officier de mérite, formé à l'école des grands capitaines de son pays.
+Les Karthaginois ayant eu l'heureuse inspiration de lui confier la
+direction de la défense, le nouveau général changea complètement le
+système qui avait été suivi jusque-là. Au lieu de tenir les troupes
+derrière les murailles ou sur des hauteurs inaccessibles, il les fit
+sortir dans la plaine et les tint constamment en haleine, les exerçant à
+l'art de la guerre et leur donnant confiance en elles-mêmes et en leurs
+chefs, ce qui est le gage de la victoire. Pendant ce temps Régulus
+restait inactif à Tunès, n'ayant pas assez de monde pour entreprendre le
+siège de Karthage et ne pouvant se résoudre à abandonner sa conquête
+pour se replier derrière ses retranchements de Clypée.
+
+VICTOIRE DES KARTHAGINOIS À TUNIS.--Les Romains évacuent
+l'Afrique.--Bientôt les Karthaginois sont en état de marcher contre
+leurs agresseurs; ils les attaquent en avant de Tunis et, grâce aux
+habiles dispositions prises par Xanthippe, remportent sur eux une
+victoire décisive. Régulus est fait prisonnier avec ses meilleurs
+soldats, tandis que les débris de son armée, deux mille hommes à peine,
+se réfugient à Clypée.
+
+C'était la perte de la campagne; en vain les Romains envoyèrent contre
+l'Afrique une nouvelle flotte qui remporta une nouvelle victoire; la
+situation n'était plus tenable; on embarqua sur les vaisseaux la
+garnison de Clypée et l'on fit voile vers la Sicile en abandonnant à la
+vengeance des Karthaginois, non seulement les prisonniers, mais les
+alliés indigènes qui avaient soutenu Régulus dans sa campagne. Cette
+vengeance fut terrible: les tribus durent payer des contributions
+écrasantes; quant aux chefs, ils périrent dans les tortures. Xanthippe
+avait sauvé Karthage. Il fut largement récompensé et put quitter
+l'Afrique avant d'avoir éprouvé les effets de l'ingratitude et de
+l'envie des Karthaginois[32].
+
+[Note 32: Polybe, I.]
+
+REPRISE DE LA GUERRE EN SICILE.--Après ce succès, Karthage se trouvait
+en état de reprendre l'offensive en Sicile: elle le fit avec énergie.
+Agrigente et plusieurs autres places tombèrent tout d'abord en son
+pouvoir. Mais la puissance de Rome et surtout son ardeur étaient loin
+d'être abattues; de nouveaux vaisseaux furent construits et, l'année
+suivante (254), la flotte romaine se réunit à Messine. De là, les
+consuls allèrent attaquer par mer Panorme (Palerme) et s'en rendirent
+maîtres, après un siège vigoureusement mené. Ils s'emparèrent en outre
+de presque tout le littoral septentrional de l'île, mais n'osèrent se
+mesurer avec l'armée karthaginoise qui tenait le pays à l'intérieur.
+L'année suivante, les Romains, ayant voulu tenter une nouvelle descente
+en Afrique, virent la tempête disperser leur flotte, ce qui les força à
+renoncer à ce projet.
+
+Pendant plusieurs années la guerre continua avec des chances diverses,
+mais sans aucun résultat décisif; les ressources, de part et d'autre,
+s'épuisaient et l'on pouvait prévoir, sinon la fin de ce grand duel, au
+moins l'imminence d'une trêve. Les Karthaginois, voulant tenter un
+effort décisif, s'adressèrent même, pour obtenir de l'argent, à leur
+allié Ptolémée Philadelphe, roi d'Egypte, qui leur refusa tout secours.
+Les Romains, non moins gênés, se virent contraints de réduire le nombre
+de vaisseaux qu'ils avaient créés et de renoncer à la guerre maritime.
+
+Cependant en 250, Metellus s'étant trouvé assez fort pour lutter contre
+l'armée karthaginoise, que les Romains n'avaient plus voulu affronter
+depuis la défaite de Tunis, remporta une importante victoire sur
+Asdrubal[33], qui s'était audacieusement avancé jusqu'aux portes de
+Palerme. Les éléphants, qui avaient puissamment contribué aux succès de
+Xanthippe, tombèrent aux mains des vainqueurs.
+
+[Note 33: C'est encore une erreur d'écrire Asdrubal, en phénicien
+Azrou-Baâl «le secours de Baal», par un H.]
+
+A la suite de ce nouvel échec, Karthage, après avoir mis en croix son
+général, se décida à faire encore une tentative pour obtenir la paix, et
+c'est à cette occasion que l'histoire a placé le récit du dévouement de
+Régulus. De même que la première fois, les conditions faites par les
+Romains furent jugées inacceptables, et la guerre recommença (249).
+
+GRAND SIÈGE DE LILYBÉE.--Les Romains, qui avaient achevé la conquête du
+littoral nord de la Sicile, voulurent profiter de leur succès pour
+expulser définitivement leurs ennemis de l'île. Ils vinrent en
+conséquence les attaquer dans leur place forte de Lilybée et
+commencèrent le siège de cette ville, siège aussi mémorable par l'ardeur
+et le génie des assiégeants que par le courage et l'obstination des
+assiégés, commandés par le général Himilcon. Pendant plusieurs mois les
+machines de guerre battirent les remparts, tandis que la flotte romaine
+bloquait étroitement le port; mais Himilcon triompha par son habileté de
+tous les efforts des assiégeants, renversant par des sorties soudaines
+les travaux par eux faits au prix des plus grandes difficultés,
+incendiant leurs machines, déjouant tous leurs plans; en même temps, de
+hardis marins parvenaient à faire entrer dans la ville, en passant au
+milieu des vaisseaux ennemis, des vivres et même des renforts. Sur ces
+entrefaites le consul P. Claudius Pulcher, désespérant d'enlever la
+ville de vive force, se contenta de la bloquer et partit subitement avec
+une flotte nombreuse pour écraser les navires karthaginois à l'ancre
+dans le port de Drépane. Cette fois la victoire fut pour les
+Karthaginois qui prirent leur revanche de leurs précédentes défaites
+maritimes en infligeant aux Romains un véritable désastre. Une tempête,
+qui suivit de près cette bataille, coûta encore aux Italiens un grand
+nombre de vaisseaux.
+
+Ces nouvelles portèrent à Rome le découragement; si Karthage avait
+profité de ce moment pour pousser vigoureusement les opérations, nul
+doute que la guerre n'eût été promptement terminée à son avantage. Mais,
+soit par l'effet de la vicieuse organisation gouvernementale, soit en
+raison du caractère propre aux races sémitiques, qui ne s'inclinent que
+devant la nécessité immédiate, on ne voit Karthage tenter d'efforts
+décisifs que quand l'ennemi est aux portes et le danger imminent. On
+resta donc sur cette victoire et la guerre continua pendant plusieurs
+années, consistant en de petits combats sur terre et des courses de
+piraterie sur mer. En 247, Amilcar-Barka avait pris le commandement des
+troupes de Karthage en Sicile, troupes assez peu dévouées et composées
+en partie de mercenaires de tous les pays. Mais Amilcar était un général
+de grande valeur; il sut tirer parti de ces éléments mauvais et, sans
+remporter de succès décisifs, empêcher tout progrès de la part des
+Romains. Pour contenter ses soldats, il leur fit exécuter une razia dans
+le Bruttium, puis il vint occuper le mont Ereté[34] qui domine Palerme,
+et de là, surveillant les routes, ne manqua aucune occasion de tomber
+sur ses ennemis et de couper les convois[35]. De leur côté les Romains
+déployaient la plus grande ténacité, si bien que les deux armées rivales
+en arrivèrent à reconnaître mutuellement l'impossibilité de se vaincre.
+
+[Note 34: Monte Pellegrino.]
+
+[Note 35: Polybe, 1. I, p. 57.]
+
+BATAILLE DES ÎLES ÉGATES.--FIN DE LA PREMIÈRE GUERRE PUNIQUE.--La guerre
+durait depuis vingt-deux ans et les deux puissances rivales donnaient
+des signes non équivoques de lassitude, quand Rome, décidée à en finir,
+eut l'heureuse inspiration de se refaire une marine et d'essayer encore
+des luttes navales. Au commencement, de l'année 242, trois cents
+galères, plus un grand nombre de bâtiments de transport, firent voile
+vers la Sicile. Le consul Lutatius Catulus, qui commandait, s'empara
+sans difficulté de Drépane et de Lilybée, car les vaisseaux karthaginois
+étaient absents, soit qu'ils fussent rentrés en Afrique, soit qu'ils se
+trouvassent retenus dans de lointains voyages. A cette nouvelle,
+Karthage se prépara à envoyer des troupes en Sicile à son général, dont
+la situation devenait critique. Quatre cents vaisseaux chargés de
+vivres, de munitions et d'argent partirent bientôt d'Afrique sous la
+conduite de Hannon, avec mission d'éviter à tout prix le combat et de
+débarquer subrepticement les secours dans l'île; mais la vigilance de
+Lutatius ne put être déjouée. Avec autant d'audace que de courage, il
+attaqua la flotte punique en face d'Egusa (Favignano), une des Égates,
+et remporta sur les ennemis une victoire décisive. Cinquante galères
+karthaginoises furent coulées, soixante-dix capturées, et le reste se
+dispersa. Ce beau succès allait mettre fin à la campagne.
+
+Démoralisée par sa défaite, Karthage autorisa Amilcar à traiter comme il
+l'entendrait avec l'ennemi; mais un traité dans ces conditions ne
+pouvait être que désastreux, c'est-à-dire entraîner la perte de la
+Sicile, pour la possession de laquelle les Phéniciens luttaient depuis
+si longtemps. Voici quelles furent les principales conditions imposées à
+Karthage:
+
+Restitution de tous les prisonniers romains et des transfuges, sans
+rançon.
+
+Abandon définitif de la Sicile, avec engagement de ne pas attaquer
+Hiéron ni ses alliés.
+
+Et paiement d'une contribution considérable, dont partie sur-le-champ,
+et partie en dix annuités[36].
+
+[Note 36: En tout 3200 talents euboïques d'argent.]
+
+De son côté, Rome reconnaissait l'intégrité du territoire de Karthage.
+
+Les conséquences de la première guerre punique furent considérables, et
+permirent de mesurer la puissance acquise par Rome depuis un
+demi-siècle. Suzeraine de l'Italie méridionale et de la Sicile et
+maîtresse de la mer, voilà dans quelles conditions la laissait la
+conclusion de la paix, ou plutôt de la trêve. Quant à Karthage, sa
+situation était tout autre: son prestige maritime compromis, ses
+finances ruinées, son autorité sur les Berbères ébranlée, tels étaient
+pour elle les fruits de cette fatale guerre. Certes, elle était encore
+capable de grands efforts et devait le prouver avant peu; néanmoins ses
+jours de grandeur étaient passés et son déclin approchait.
+
+
+DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE ADOPTÉES PAR LES ROMAINS.--La
+guerre des Romains contre Karthage et surtout leur descente en Afrique
+leur donnèrent des connaissances précises sur le continent que les Grecs
+avaient nommé Libye. Ils donnèrent, les premiers, le nom d'Afrique au
+territoire de Karthage, en conservant celui de Libye pour l'ensemble du
+pays, mais, peu à peu, l'appellation d'Afrique devint générale. Ils
+surent dès lors que cette vaste contrée était habitée par un grand
+nombre de peuplades indigènes, dont les Phéniciens n'étaient pas partout
+les maîtres, mais souvent les alliés ou les hôtes.
+
+Voici quelles furent les divisions adoptées par les Romains pour la
+géographie africaine:
+
+1° _Cyrénaïque_ ou _Libye pentapole_, bornée à l'est par la Marmarique
+et, à l'ouest, par la Grande-Syrte, et habitée par différentes peuplades
+parmi lesquelles les _Nasamons_ et les _Psylles_.
+
+2° _Région Syrtique_, comprenant les deux Syrtes, et habitée par les
+_Troglodytes, Lothophages, Makes_, etc.
+
+3° _Afrique propre_ ou _Territoire de Karthage_, correspondant à peu
+près à la Tunisie actuelle, sous la domination directe des Karthaginois.
+Dans la partie méridionale se trouve la grande tribu des Musulames et,
+près du Triton, celle des Zouèkes.
+
+4° _Numidie_, s'étendant de l'Afrique propre à la Molochath ou
+Mouloeuia. Elle est divisée en deux royaumes: celui des _Massiliens_ à
+l'est avec Hippo-Regius (Bône), ou Zama, pour capitale, et celui des
+_Massèssyliens_ à l'ouest, capitale Siga[37]. La ville de Kirta (ou
+Cirta) sur l'Amsaga était, en quelque sorte, la capitale de la Numidie
+occidentale.
+
+[Note 37: Auprès de l'embouchure de la Tafna. Il est à remarquer, du
+reste, que la Massœssylie, c'est à dire le pays situé à l'ouest de
+l'Amsaga, constituait en réalité la partie orientale de la Maurétanie.
+Nous lui verrons prendre ce nom, aussitôt que les conquêtes des Romains
+leur auront mieux fait connaître le pays.]
+
+5° _Maurétanie_ ou _Maurusie_, s'étendant, à l'ouest de la Numidie
+jusqu'à l'Océan. Elle est habitée par un grand nombre de peuplades
+maures.
+
+6° _Gétulie_, région située au sud de la Numidie et de la Maurétanie, et
+formant la ligne du Sahara qui rejoint les Hauts-Plateaux. Elle est
+habitée par les Gétules nomades.
+
+7° _Libye intérieure_, comprenant les déserts africains. Habitée par les
+_Garamantes_, _Mélano-Gétules_, _Leucœthiopiens_ et des peuplades
+fantastiques, telles que les _Blemmyes_, ayant le visage au milieu de la
+poitrine, et les _Egypans_ aux jambes de boue. Strabon et Pline ne
+tarderont pas à reproduire ces fables.
+
+Les peuplades berbères obéissent à des chefs, véritables rois, dont le
+pouvoir se transmet à leurs enfants par hérédité et que nous allons voir
+entrer en scène.
+
+GUERRE DES MERCENAIRES.--Au moment de la conclusion de la paix, vingt
+mille mercenaires se trouvaient en Sicile, et il fallut, tout d'abord,
+évacuer cette armée composée des éléments les plus divers: Gaulois,
+Ligures, Baléares, Macédoniens et surtout Libyens. Giscon, successeur de
+Amilcar, les expédia par fractions à Karthage, où ils ne tardèrent pas à
+créer une situation périlleuse, car non seulement il fallut les nourrir,
+mais encore payer leur solde arriérée. Les désordres commis par cette
+soldatesque devinrent si intolérables que le gouvernement de Karthage se
+décida à donner à chaque homme une pièce d'or à la condition qu'il irait
+s'établir à Sicca[38], sur la frontière de la Numidie. Les Phéniciens,
+qui avaient espéré s'en débarrasser par ce moyen, jugèrent le moment
+favorable pour proposer aux mercenaires une réduction considérable sur
+leur solde. Aussitôt la révolte éclate: en vain Karthage essaie de
+parlementer et dépêche aux stipendiés plusieurs parlementaires, et enfin
+le général Giscon avec lequel ceux-ci avaient demandé à traiter; les
+soldats redoublent d'exigences. Au milieu d'un tumulte effroyable, ils
+élisent pour chefs deux des leurs, le campanien Spendius et le berbère
+Mathos. Giscon, abreuvé d'outrages, est arrêté par les rebelles qui
+adressent un appel aux indigènes. Aussitôt la révolte se propage et
+l'armée des mercenaires devient formidable[39]; elle se divise en deux
+troupes dont l'une vient attaquer Hippo-Zarytos (Benzert) et l'autre met
+le siège devant Utique (239).
+
+[Note 38: Actuellement le Kef.]
+
+[Note 39: Polybe, LI, ch. LXVII et suiv.]
+
+Dans cette circonstance critique Karthage, au lieu de remettre la
+direction de la guerre à Amilcar, le seul homme capable de la mener à
+bien, préféra donner le commandement de ses troupes à Hannon, qui avait
+déjà fourni la mesure de son incapacité en Sicile. De grands efforts
+furent faits pour résister à l'attaque des rebelles; mais deux échecs
+successifs essuyés par le général décidèrent les Karthaginois à le
+remplacer par Amilcar. Il était temps, car la levée de boucliers des
+Berbères était générale et les jours de Karthage semblaient comptes.
+L'histoire de l'Afrique fournit de nombreux exemples de ces tumultes des
+indigènes, feux de paille qui semblent devoir tout embraser et qui
+s'éteignent d'eux-mêmes, si la résistance est entre des mains fermes et
+expérimentées.
+
+En 238, Amilcar avait pris la direction des affaires; bientôt les
+rebelles furent contraints de lever le siège d'Utique; le général
+karthaginois, continuant une vigoureuse offensive, infligea aux
+mercenaires une défaite sérieuse près du fleuve Bagradas (Medjerda) et
+s'empara d'un certain nombre de villes. Cependant Tunès était toujours
+aux mains des stipendiés et Mathos continuait le siège de Hippo-Zarytos.
+Spendius et Antarite, chefs des Gaulois, se détachèrent de ce blocus
+pour marcher contre les Karthaginois et les mirent en grand péril; mais
+l'habile Amilcar, qui connaissait les indigènes, était parvenu à
+détacher de la cause des rebelles un Berbère nommé Naravase. Soutenu par
+les forces de son nouvel allié, il attaqua résolument les mercenaires
+et, grâce à sa stratégie et au courage de ses soldats, parvint encore à
+les vaincre; ils laissèrent un grand nombre de morts sur le champ de
+bataille et quatre mille prisonniers entre les mains des vainqueurs.
+
+Une des premières conséquences de cette défaite fut la mise à mort de
+Giscon et de sept cents prisonniers karthaginois que les mercenaires
+firent périr dans les tortures. Dès lors, la lutte fut, de part et
+d'autre, suivie de cruautés atroces, ce qui lui valut dans l'histoire le
+nom de _guerre inexpiable_. En même temps, Karthage perdait la Sardaigne
+qu'elle avait laissée à la garde d'une troupe de mercenaires; ceux-ci,
+suivant l'exemple de leurs collègues d'Afrique, massacrèrent les
+Phéniciens qui se trouvaient dans l'île et, après avoir commis mille
+excès, l'offrirent aux Romains. Pour comble de malheur, Utique et
+Hippo-Zarytos, las de résister, ouvrirent leurs portes aux rebelles.
+Mathos et Spendius, encouragés par ces succès, vinrent alors, à la tête
+d'une grande multitude, mettre le siège devant Karthage. La métropole
+punique réduite de nouveau à la dernière extrémité se vit contrainte
+d'implorer le secours de Hiéron de Syracuse et des Romains, qui
+s'empressèrent de l'aider à résister à l'attaque des mercenaires; en
+même temps Amilcar, soutenu par Naravase, inquiétait les rebelles sur
+leurs derrières et les attirait à des combats en plaine, où il avait
+presque toujours l'avantage (237). Contraints de lever le siège de
+Karthage, les stipendiés se laissèrent pousser par Amilcar dans une
+sorte de défilé que les historiens appellent _défilé de la Hache_, où
+ils se trouvèrent étroitement bloqués, et, comme ils ne voulaient pas se
+rendre, ils furent bientôt en proie à la plus affreuse famine et
+contraints, dit l'histoire, de s'entre-dévorer. Ne pouvant plus résister
+à leurs souffrances, les chefs Spendius, Antarite, un Berbère du nom de
+Zarzas et quelques autres, se présentèrent, pour traiter, à Amilcar, qui
+stipula que dix rebelles à son choix seraient laissés à sa disposition
+et les retint prisonniers. Puis il fit avancer ses troupes et ses
+éléphants contre les rebelles et les extermina sans faire de quartier.
+Il en périt, dit-on, quarante mille.
+
+La révolte semblait domptée; mais Tunès tenait encore. Mathos s'y était
+retranché avec des forces importantes. Amilcar, étant venu l'y assiéger,
+fut défait, ce qui ajourna pour quelque temps encore l'issue de la
+campagne. Enfin Karthage, s'étant résolue à un suprême effort, adjoignit
+Hannon à Amilcar en chargeant les deux généraux d'en finir. Bientôt, en
+effet, les Karthaginois amenèrent Mathos à tenter le sort d'une bataille
+en rase campagne et parvinrent à l'écraser. Cette fois, c'en était fait
+des mercenaires; la révolte était domptée et Karthage échappait à un des
+plus grands dangers qu'elle eût courus. L'attitude des Berbères pendant
+cette guerre put lui prouver combien sa domination en Afrique était
+précaire, car, sans leur appui et leur coopération, les mercenaires
+n'auraient jamais pu tenir la campagne pendant si longtemps et avec tant
+de succès[40].
+
+[Note 40: V. pour la guerre des mercenaires: Polybe, 1. I, Corn.
+Nepos, _Amilcar_, Tite-Live 1. XX, Justin, XXVII.]
+
+KARTHAGE, APRÈS AVOIR RÉTABLI SON AUTORITÉ EN AFRIQUE, PORTE LA GUERRE
+EN ESPAGNE.--Après avoir fait rentrer sous leur obéissance les villes
+compromises par l'appui donné aux rebelles, et notamment Utique et
+Hippo-Zarytos, qui opposèrent une résistance désespérée, les
+Karthaginois firent plusieurs expéditions dans l'intérieur, tant pour
+châtier les Berbères que pour garantir la limite méridionale par une
+ligne de postes. Ils occupèrent notamment, alors, la ville de Theveste
+(Tébessa).
+
+Dès qu'elle ne fut plus absorbée par le soin de son salut, Karthage
+songea aussi à réoccuper la Sardaigne; mais Rome, apprenant qu'elle
+préparait une flotte expéditionnaire, imposa son veto absolu et, comme
+on ne tenait pas compte de sa défense, elle se disposa à recommencer la
+guerre contre sa rivale. Mais la métropole punique était encore trop
+meurtrie de la lutte qu'elle venait de soutenir pour se résoudre à
+entreprendre une nouvelle guerre. Force lui fut de plier devant les
+exigences romaines et de renoncer à toute prétention sur la Sardaigne
+(237).
+
+Karthage tourna alors ses regards vers l'Espagne où il semblait que Rome
+devait lui laisser le champ libre. Amilcar, autant pour échapper à
+l'envie de ses concitoyens qui, comme récompense de ses services,
+l'avaient décrété d'accusation, que pour continuer à servir sa patrie,
+accepta le commandement de l'expédition dont le prétexte était de
+secourir Gadès (Cadix), colonie punique alors attaquée par ses voisins.
+Pour mieux surprendre ses ennemis, il quitta Karthage en simulant une
+expédition contre les Maures. Il emmenait avec lui ses fils, parmi
+lesquels le jeune Hannibal[41], auquel il fit jurer, sur l'autel du Dieu
+suprême, la haine du nom romain. Il marcha le long de la côte en
+emmenant un grand nombre d'éléphants; la flotte le suivait, au large, à
+sa hauteur. Parvenu à Tanger, il traversa le détroit. La victoire
+couronna les efforts d'Amilcar; pendant neuf ans, il ne cessa de
+conquérir des provinces à Karthage; mais en 228 il trouva la mort du
+guerrier dans un combat contre les Lusitaniens[42].
+
+[Note 41: Henn-baal, ou Baal Henna, _don de Dieu_, en punique.]
+
+[Note 42: Cornelius Nepos, _Amilcar_, III.]
+
+SUCCÈS DES KARTHAGINOIS EN ESPAGNE.--Asdrubal, gendre de Amilcar,
+remplaça celui-ci dans la direction des affaires d'Espagne. Doué d'un
+esprit politique supérieur, il consolida, par des alliances et des
+traités avec les populations indigènes, les succès de son beau-père,
+fonda la cité de Karthagène et réalisa en Espagne de grands progrès.
+Tout le pays jusqu'à l'Ebre fut administré au nom du gouvernement
+karthaginois, par Asdrubal, chef de la famille des Barcides[43], dont le
+pouvoir fut, en réalité, celui d'un vice-roi à peu près indépendant.
+Karthage, recevant de riches tributs et voyant dans les conquêtes de son
+général une compensation à ses pertes dans la Méditerranée, lui laissa
+le champ libre.
+
+[Note 43: De Barka ou Barca (surnom de Amilcar).]
+
+Cependant les Romains, qui avaient cru leurs ennemis écrasés, ne virent
+pas sans la plus grande jalousie les progrès des Karthaginois en
+Espagne. Ils jugèrent bientôt qu'il était de la dernière importance de
+les arrêter, et, à cet effet, ils conclurent un traité d'alliance avec
+deux colonies grecques d'Espagne, Sagonte[44] et Amporia (Ampurias).
+Après s'être assuré ces points d'appui, ils forcèrent Asdrubal à signer
+un traité par lequel il s'obligeait à respecter ces colonies et à ne pas
+franchir l'Ebre. Malgré l'engagement auquel Asdrubal avait été forcé de
+souscrire, la puissance punique avait continué à s'étendre dans la
+péninsule; mais le poignard d'un esclave gaulois vint arrêter
+l'exécution des projets de ce grand homme (220). Le jeune Hannibal, qui
+s'était fait remarquer à l'armée par ses brillantes et solides qualités
+et qui avait en outre hérité de la popularité du nom de son père, fut
+appelé, par le vœu de tous les officiers, à remplacer son beau-frère
+Asdrubal, et, bien qu'il ne fût âgé que de vingt-neuf[45] ans, reçut le
+commandement des possessions et de l'armée d'Espagne. Le Sénat de
+Karthage se vit forcé de ratifier ce choix, malgré l'opposition de la
+famille de Hannon opposée à celle des Barcides. Hannon voyait dans cette
+nomination la certitude de la reprise de la guerre avec les Romains.
+L'événement n'allait pas tarder à lui donner raison.
+
+[Note 44: Actuellement Murviedes dans la province de Valence.]
+
+[Note 45: Vingt-six selon Cliton (Fasti).]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+DEUXIÈME GUERRE PUNIQUE
+220-201
+
+
+Hannibal commence la guerre d'Espagne. Prise de Sagonte.--Hannibal
+marche sur l'Italie.--Combat du Tessin; batailles de la Trébie et de
+Trasimène.--Hannibal au centre et dans le midi de l'Italie; bataille de
+Cannes.--La guerre en Sicile.--Les Berbères prennent part à la
+lutte.--Syphax et Massinissa.--Guerre d'Espagne.--Campagne de Hannibal
+en Italie.--Succès des Romains en Espagne et en Italie: bataille du
+Métaure.--Evénements d'Afrique; rivalité de Syphax et de
+Massinissa.--Massinissa, roi de Numidie.--Massinissa est vaincu par
+Syphax.--Evénements d'Italie; l'invasion de l'Afrique est
+résolue.--Campagne de Scipion en Afrique.--Syphax est fait prisonnier
+par Massinissa.--Bataille de Zama.--Fin de la deuxième guerre punique;
+traité avec Rome.
+
+
+HANNIBAL COMMENCE LA GUERRE D'ESPAGNE. PRISE DE SAGONTE.--A peine
+Hannibal fut-il revêtu du pouvoir qu'il se prépara à la guerre contre
+les Romains. A cet effet, il vint en Afrique faire des levées et réunit
+une armée considérable formée presque en entier de Berbères: Numides,
+Maures, Libyens et même Gétules et Ethiopiens[46], tous attirés par
+l'espoir du butin. Ayant fait passer ses mercenaires en Espagne, il
+commença le siège de Sagonte, malgré l'opposition des Romains; pendant
+huit mois, les assiégés se défendirent avec un courage indomptable,
+mais, abandonnés à eux-mêmes, écrasés par le grand nombre de leurs
+ennemis, ils succombèrent en s'ensevelissant sous les ruines de leur
+cité que les derniers survivants incendièrent eux-mêmes (219).
+
+Dès lors, Rome se disposa à la lutte; néanmoins, une nouvelle ambassade
+fut envoyée à Karthage pour obtenir réparation: tentative inutile dans
+un moment où la victoire surexcitait l'orgueil national. La guerre,
+proposée par Fabius pour trancher le différend, fut acceptée avec
+acclamation par les Karthaginois. Les Romains, croyant avoir facilement
+raison de leurs ennemis, chargèrent le consul Semprenius de se rendre en
+Sicile pour y préparer une armée destinée à envahir l'Afrique; mais
+c'est sur un autre théâtre que la guerre allait éclater.
+
+[Note 46: Tite-Live, XXII.]
+
+HANNIBAL MARCHE SUR L'ITALIE.--Le but de Hannibal était atteint: la
+guerre allait recommencer, et il ne lui restait qu'à appliquer un plan
+de campagne depuis longtemps préparé par son père et par Asdrubal. Il ne
+s'agissait rien moins que de l'envahissement de l'Italie par la voie de
+terre; la route avait été soigneusement étudiée par des émissaires, et
+les Barcides avaient eu soin de nouer des relations d'amitié avec les
+peuplades dont on devait traverser le territoire, et de faire briller à
+leurs yeux l'or de Karthage[47]. Ce ne fut donc pas une inspiration
+soudaine, mais un plan parfaitement mûri que Hannibal mit à exécution.
+Il commença par envoyer en Afrique une vingtaine de mille hommes, dont
+la plus grande partie fut chargée de garder le détroit pour assurer les
+communications, le reste allant coopérer à la défense de Karthage; il
+laissa en Espagne douze mille fantassins, deux mille cinq cents
+cavaliers, une trentaine d'éléphants, le tout sous le commandement de
+son frère Asdrubal. La flotte reçut la mission de croiser dans le
+détroit. Des otages espagnols furent gardés en Afrique, tandis que des
+Libyens des meilleures familles étaient répartis en Espagne ou emmenés à
+l'armée. En même temps, on préparait à Karthage une flotte de guerre
+destinée à attaquer les côtes d'Italie et de Sicile.
+
+[Note 47: Polybe.]
+
+Au printemps de l'année 218, Hannibal quitta Karthagène à la tête d'une
+armée d'une centaine de mille hommes, et se dirigea vers le nord. Dans
+sa marche, il se débarrassa des éléments faibles et douteux, culbuta les
+peuplades indigènes qui voulurent lui résister, laissa son frère Magon
+entre l'Ebre et les Pyrénées et, ayant franchi cette chaîne de
+montagnes, entra en Gaule avec cinquante mille fantassins et neuf mille
+cavaliers, tous soldats éprouvés, les deux tiers berbères; à sa suite
+marchaient trente-sept éléphants. L'inertie inexplicable des Romains
+semblait laisser le champ libre à l'audacieux Karthaginois.
+
+Dans sa marche à travers la Gaule, Hannibal rencontra des populations
+diverses dont les unes se joignirent à lui comme alliées; il gagna les
+autres par ses présents, et passa sur le corps de celles qui refusèrent
+de traiter. Il atteignit ainsi sans grandes difficultés le Rhône. Non
+loin de Marseille, les cavaliers numides, envoyés en éclaireurs,
+soutinrent un combat contre les soldats du consul P. Scipion, parti par
+mer pour l'Espagne, mais qui, apprenant les progrès de l'ennemi, s'était
+arrêté dans la cité phocéenne. En vain, les Volks essayèrent de disputer
+aux envahisseurs le passage du Rhône; Hannibal les trompa, franchit le
+fleuve et se lança hardiment dans les Alpes. Par quel défilé passa
+l'armée karthaginoise? c'est un point sur lequel on discutera sans doute
+pendant longtemps. Peu importe, du reste! Ce qui est certain, c'est
+qu'à force d'énergie, et au prix des plus grandes fatigues et des
+souffrances les plus pénibles, car on était au mois d'octobre, Hannibal
+parvint, malgré la neige et les précipices, à traverser la terrible
+montagne. Il déboucha dans le pays des Insubres avec vingt mille
+fantassins et six mille cavaliers. Il avait donc perdu en route la
+moitié de son armée, et c'est avec ces débris qu'il fallait conquérir
+l'Italie.
+
+COMBAT DU TESSIN; BATAILLES DE LA THÉBIE ET DE TRASIMÈNE.--D'immenses
+difficultés avaient été surmontées par Hannibal, mais celles qu'il lui
+restait à vaincre étaient plus grandes encore. Les Gaulois cisalpins,
+qui lui avaient promis leur appui, se tenaient dans l'expectative, et il
+ne pouvait décidément compter que sur ses soldats exténués par leur
+marche et démoralisés par leurs pertes. Publius Scipion arrivait sur son
+flanc droit. Dans ces conditions, le seul espoir de salut était dans
+l'énergie de la lutte, et Hannibal qui avait, comme tous les grands
+hommes de guerre, l'art d'enflammer les courages, sut le persuader à ses
+troupes. Les Romains étaient venus se placer en avant du Tessin pour
+garder le passage. Hannibal les fit attaquer par sa cavalerie numide.
+Scipion vaincu, blessé dans le combat, se vit contraint de repasser le
+fleuve, d'aller se retrancher derrière la ligne du Pô et d'y attendre
+des secours.
+
+Rome, renonçant pour le moment à la campagne d'Afrique, s'empressa de
+rappeler le consul Sempronius, qui venait de s'emparer de l'île de
+Malte, et lui donna l'ordre de rejoindre au plus vite son collègue
+Scipion. Quelque temps auparavant, la flotte karthaginoise, ayant fait
+une démonstration contre Lilybée, avait été écrasée par le préteur
+Æmilius (218).
+
+En Espagne, où Cneius Scipion avait été envoyé par son frère, ce général
+réussissait à intercepter les communications des Karthaginois avec
+l'Italie. Hannibal ne pouvait donc compter sur aucun secours, ni par
+mer, ni par terre. Heureusement pour lui, son succès du Tessin avait
+décidé les Gaulois, Insubres et Boïens, à lui fournir leur appui; ses
+troupes, remises de leurs fatigues, bien approvisionnées par leurs
+alliés et par leurs fourrageurs, et pleines de confiance, ne demandaient
+qu'à combattre.
+
+Le consul Sempronius ayant, par une marche de quarante jours, au milieu
+d'un pays insurgé, rejoint P. Scipion[48], les forces romaines réunies
+présentèrent un effectif considérable que les consuls jugèrent suffisant
+pour triompher de l'armée karthaginoise. Après quelques combats sans
+importance, Hannibal amena Sempronius à lui livrer une bataille décisive
+sur les bords de la Trébie. L'armée romaine était forte de quarante
+mille hommes, dont quatre mille cavaliers seulement. Les Karthaginois
+étaient moins nombreux, mais possédaient une plus forte cavalerie; de
+plus, ils occupaient un terrain choisi et dont Hannibal tira très
+habilement parti; enfin, les Romains étaient exténués par les combats
+des jours précédents, mouillés par la pluie et la grêle, et sans vivres.
+
+[Note 48: Pour les probabilités des itinéraires suivis tant par
+Sempronius que par Hannibal, consulter le bel ouvrage du commandant
+Hennebert, _Hist. d'Annibal_.]
+
+La bataille fut néanmoins des plus acharnées, et l'infanterie romaine y
+montra une grande solidité; mais un mouvement tournant, opéré par un
+corps d'élite karthaginois commandé par Hannon, frère de Hannibal,
+décida de la victoire. Les Romains écrasés laissèrent trente mille
+hommes sur le champ de bataille; un corps de dix mille hommes, commandé
+par Sempronius, parvint seul à se réfugier à Plaisance en culbutant les
+Gaulois insurgés.
+
+Cette brillante victoire assurait à Hannibal la conquête de toute
+l'Italie du nord. Elle ne lui coûtait, en outre de ses derniers
+éléphants, qu'un nombre relativement peu considérable de guerriers, car
+les principales pertes avaient été supportées par les Gaulois. Mais ces
+pertes furent bientôt compensées par l'arrivée d'auxiliaires accourant
+de toutes parts, et il ne tarda pas à se trouver à la tête d'une armée
+de quatre-vingt-dix mille hommes. Au printemps suivant, Hannibal
+laissant Plaisance, avec Sempronius sur ses derrières, se jeta
+résolument dans l'Apennin, et, l'ayant traversé au prix des plus grandes
+fatigues, envahit l'Etrurie. Le consul Flaminius attendait, dans son
+camp retranché d'Arrétium, l'attaque de l'ennemi. Hannibal ne commit pas
+la faute d'aller l'y chercher; il le dépassa, et comme le général romain
+s'était mis à sa poursuite, il manœuvra assez habilement pour l'attirer
+dans une véritable souricière, sur les bords du lac de Trasimène.
+L'armée romaine, surprise par les Karthaginois cachés dans les collines
+entourant le lac, fut entièrement détruite; le consul y trouva la mort,
+ainsi que quinze mille de ses soldats; un nombre égal fut fait
+prisonnier[49]; mais Hannibal suivant une politique constante, renvoya
+sans rançon les confédérés italiens, ne conservant que les Romains
+(218).
+
+[Note 49: Tite-Live, 1. XXII, ch. 4. Polybe, I. III, 85.]
+
+HANNIBAL AU CENTRE ET DANS LE MIDI DE L'ITALIE. BATAILLE DE CANNES.--Le
+sort de la guerre semblait favorable aux Karthaginois: l'Etrurie était
+ouverte et Rome, s'attendant à voir paraître l'ennemi, coupait ses ponts
+et se préparait à la résistance. Q. Fabius Maximus, nommé dictateur, fut
+chargé de la périlleuse mission de repousser les Karthaginois. Cependant
+Hannibal, ne se jugeant pas assez fort pour tenter un effort décisif et
+ne voulant rien livrer au hasard, était passé en Ombrie et dans le
+Picénum et s'occupait à refaire son armée et à former ses auxiliaires à
+la tactique romaine. Jusqu'alors, il avait dû ses succès à sa brillante
+cavalerie berbère, mais pour triompher de la solide infanterie ennemie,
+il lui fallait avant tout des fantassins. Du Picénum, Hannibal
+descendit, en suivant l'Adriatique, vers l'Italie méridionale, ravageant
+tout sur son passage. Fabius le suivait, couvrant Rome, harcelant sans
+cesse l'ennemi et l'affaiblissant, mais, en ayant soin d'éviter une
+grande bataille, ce qui lui valut le nom de «temporiseur». Mais
+l'impatience populaire, habilement exploitée par les ennemis du
+dictateur, ne s'accommodait pas de cette prudence; les armées romaines
+avaient remporté des succès en Espagne et dans le nord de l'Italie;
+quant à Hannibal, qui avait compté sur le soulèvement des populations de
+la Grande-Grèce, il n'avait rencontré partout qu'hostilité et défiance;
+abandonné à lui-même, il se trouvait dans une situation en somme assez
+critique. C'est pourquoi l'on réclamait à Rome une action décisive.
+Fabius ayant résigné le pouvoir, le parti populaire nomma consul T.
+Varron, tandis que la noblesse élisait Paul-Emile.
+
+Au printemps de l'année 216, Hannibal avait repris l'offensive en Apulie
+et était venu s'emparer de la place forte de Cannes. Ce fut là que les
+nouveaux consuls vinrent l'attaquer, avec une armée forte de
+quatre-vingt mille hommes d'infanterie et de six mille chevaux.
+Paul-Emile, élève de Fabius, ne voulait pas encore attaquer, mais
+Varron, héros populaire sans aucun talent, tenait avant tout à plaire à
+l'opinion de la masse, et comme les deux consuls avaient, tour à tour,
+le commandement pendant un jour, il donna le signal du combat. Dix mille
+hommes furent laissés à la garde du camp: le reste s'avança dans la
+plaine en masses profondes, disposition qui avait été adoptée par Varron
+pour donner plus de solidité à la résistance, mais qui lui enlevait son
+principal avantage en laissant dans l'inaction une partie de ses forces.
+
+Hannibal n'avait à mettre en ligne que cinquante mille hommes, mais sur
+ce nombre il possédait dix mille cavaliers berbères, et il sut, avec son
+génie habituel, disposer son armée pour envelopper celle de l'ennemi.
+Après une lutte acharnée, dans laquelle la cavalerie numide, commandée
+par Asdrubal, se couvrit de gloire, la défaite des Romains fut
+consommée; un très petit nombre parvint à s'échapper. Paul-Emile et
+presque tous les chevaliers romains restèrent sur le champ de bataille;
+les dix mille hommes laissés à la garde du camp furent faits
+prisonniers. Les pertes de Hannibal étaient, cette fois encore, peu
+considérables et portaient principalement sur les auxiliaires gaulois.
+
+CONSÉQUENCES DE LA BATAILLE DE CANNES.--ENERGIQUE RÉSISTANCE DE
+ROME.--Après la victoire de Cannes, Hannibal ne voulut pas encore
+marcher directement sur Rome; son armée, composée en partie de
+mercenaires, ne lui offrait pas une confiance assez grande pour se
+lancer dans les périls d'une longue route au milieu de nations hostiles,
+avec cette perspective de trouver comme but une ville puissamment
+fortifiée et défendue par une population résolue. Il préféra continuer
+méthodiquement la guerre qui lui avait si bien réussi jusqu'alors. Un
+certain nombre de villes, parmi lesquelles Capoue, la seconde cité de
+l'Italie, lui offrirent leur soumission. Les populations grecques
+résistèrent généralement; Hannibal se vit donc contraint d'entreprendre
+une série d'opérations de détail, afin de réduire par la force les
+opposants. En même temps il envoyait à Karthage son frère Magon pour
+demander instamment des secours; il ne pouvait en attendre d'Espagne,
+car les Scipions avaient continué à y remporter des avantages et,
+soutenus par la puissante confédération des Celtibériens, ils
+empêchaient absolument le passage des Pyrénées.
+
+Les échecs éprouvés par les Romains, loin d'abattre leur courage,
+n'avaient eu pour conséquence que de surexciter leur énergie et de leur
+inspirer de mâles résolutions. Le Sénat, par sa fermeté, rendit à tous
+la confiance. Les forces furent réorganisées; on appela aux armes tous
+les hommes valides, même les esclaves, même les criminels. Le préteur
+Marcus Claudius Marcellus reçut la mission de sauver la patrie; les voix
+qui osèrent parler de traiter furent bientôt réduites au silence.
+
+A Karthage, tout autre était l'attitude. Là, nul enthousiasme; l'annonce
+des victoires de Hannibal ne suscitait que la jalousie du parti de
+Hannon et la défiance de tous. Alors que l'envoi d'importants renforts
+en Italie eût été nécessaire pour terminer promptement la campagne, le
+frère de Hannibal obtint avec beaucoup de difficulté le départ de quatre
+mille Berbères et de quarante éléphants. On autorisa, il est vrai,
+Magon, à lever des troupes en Espagne, mais ce projet ne se réalisa pas
+(216).
+
+Hannibal demeurait donc, pour ainsi dire, abandonné à lui-même, car ces
+secours étaient insuffisants et le temps s'écoulait, permettant chaque
+jour aux Romains de reprendre de nouvelles forces sous l'habile
+direction de Marcellus. La confédération italique était brisée, mais la
+résistance était partout, chacun combattant pour son compte. Dans cette
+conjoncture, Hannibal, qui était en relations avec Philippe, roi de
+Macédoine, signa avec lui un traité d'alliance offensive et défensive,
+d'après lequel le roi devait arriver en Italie avec deux cents vaisseaux
+(215).
+
+En attendant, la position de Hannibal, entouré par trois armées
+romaines, devenait de jour en jour plus critique; pour éviter d'être
+cerné, le général karthaginois se décida même à se porter vers le
+nord-est, espérant que le roi de Macédoine le rejoindrait sur les côtes
+de l'Adriatique.
+
+En Sicile, Hiéronyme, roi de Syracuse, qui avait contracté alliance avec
+les Karthaginois, était vaincu par les légions échappées à Cannes et
+périssait assassiné.
+
+L'année 214 se passa en opérations militaires dans lesquelles les
+généraux déployèrent de part et d'autre un véritable génie. Les succès
+des Romains furent positifs: presque toute l'Apulie était reconquise et
+Capoue étroitement bloquée. Enfin, en Espagne, les Romains n'avaient
+cessé de remporter des avantages décisifs: la plus grande partie de la
+Péninsule avait été conquise par eux. Cependant les Karthaginois
+tenaient encore fermement dans les provinces du sud-est.
+
+LA GUERRE EN SICILE.--Après la mort de Hiéronyme, Karthage tenta de
+recueillir l'héritage de son allié. Un parti avait proclamé à Syracuse
+une sorte de république; mais cette ville ne pouvait rester neutre entre
+les deux grandes rivales; d'habiles émissaires, envoyés, dit-on, par
+Hannibal, la décidèrent à appeler les Karthaginois. A cette nouvelle,
+Rome chargea Marcellus de prendre la direction des affaires en Sicile;
+le brave général commença aussitôt le siège de Syracuse; mais cette
+ville avait été fortifiée avec soin par Hiéron, durant son long règne,
+et elle était défendue par une population énergique, avec le génie
+d'Archimède pour auxiliaire; aussi les Romains, après six mois d'efforts
+infructueux, durent-ils renoncer aux opérations actives et se contenter
+d'un blocus. En même temps, des troupes nombreuses, dont le chiffre
+atteignait, dit-on, trente mille hommes, avaient été envoyées par
+Karthage, en Sicile. Bientôt la plus grande partie de l'île fut arrachée
+aux Romains. Quant à Marcellus, il concentrait tous ses efforts contre
+Syracuse.
+
+Hannibal avait compté sur le secours que Philippe s'était engagé à lui
+fournir par son traité, et il est certain que, si le roi de Macédoine
+avait envoyé en Sicile ou en Italie des secours importants aux
+Karthaginois, la situation des Romains serait devenue fort critique. Son
+indécision, ses retards, sa mollesse compromirent tout, et Rome en
+profita habilement pour attaquer Philippe chez lui et semer la défiance
+et l'esprit d'opposition parmi les confédérés grecs; le secours du roi
+de Macédoine fut donc annulé.
+
+En 212, Syracuse se rendit à Marcellus, qui livra la ville au pillage.
+La guerre, transformée en lutte de guérillas, devint dès lors funeste
+aux Karthaginois. Le consul Lævinus leur enleva toutes leurs conquêtes.
+
+LES BERBÈRES PRENNENT PART À LA LUTTE. SYPHAX ET MASSINISSA.--Les
+Berbères étaient depuis trop d'années mêlés, par leurs mercenaires, à la
+lutte de Rome et de Karthage, pour qu'il leur fût possible d'en demeurer
+plus longtemps les spectateurs désintéressés. Gula, fils de ce Naravase
+qui avait aidé Amilcar à triompher des Mercenaires, était chef des
+Massyliens. Syphax[50] régnait sur les Masséssyliens, c'est-à-dire, sur
+la Numidie occidentale. Par ses traditions, par sa situation, Gula
+devait s'allier aux Karthaginois qui, du reste, lui prodiguaient leurs
+bons offices; c'est ce qu'il fit. Quant à Syphax, il accueillit, dit-on,
+les propositions et les promesses que les Scipions lui envoyèrent
+d'Espagne et se prononça pour Rome (213). Il s'occupa d'abord à
+organiser son armée sous la direction de centurions romains, et, quand
+il se crut assez fort, il se mit en marche contre les Massyliens.
+
+Mais Gula, prévenu de ces dispositions, n'était pas resté inactif. Son
+fils Massinissa, jeune homme de dix-sept ans, doué des plus belles
+qualités[51], marcha, à la tête de troupes massyliennes et
+karthaginoises, à la rencontre de Syphax, le vainquit dans une grande
+bataille, où celui-ci perdit, dit-on, plus de trente mille hommes, et le
+contraignit à abandonner Siga, sa capitale, pour se réfugier dans les
+montagnes de la Maurétanie. Syphax ayant voulu se reformer avec l'appui
+des Maures fut de nouveau vaincu (212). Toute la Numidie se trouva alors
+réunie sous le sceptre de Gula, dont le royaume s'étendit de la Molochat
+à l'Afrique propre.
+
+[Note 50: Il serait beaucoup plus simple d'adopter pour ce nom
+l'orthographe Sifax, car rien ne nous oblige d'employer l'y et ph, sinon
+la traduction.]
+
+[Note 51: Tite-Live.]
+
+GUERRE D'ESPAGNE.--Ces victoires éloignaient, pour le moment, un danger
+qui avait menacé directement Karthage. Celle-ci songea alors à tenter un
+grand effort en Espagne pour arrêter les succès des Scipions. Asdrubal,
+qui était venu lui-même coopérer à la campagne contre Syphax, s'empressa
+de retourner dans la péninsule, emmenant avec lui des renforts
+considérables fournis en grande partie par les Numides, et avec eux
+Massinissa, dont il avait pu apprécier la valeur.
+
+Les Scipions appelèrent aux armes les populations espagnoles
+nouvellement soumises et, comme les Karthaginois avaient divisé leurs
+troupes en trois corps, ils formèrent aussi trois armées pour les leur
+opposer. Le résultat fut désastreux pour eux. Publius Scipion, abandonné
+par ses auxiliaires, fut d'abord défait, puis ce fut le tour de Cnéius.
+Enfin les débris de l'armée furent sauvés par Caius Marcius qui se
+retira derrière l'Ebre. Toute la ligne située au sud de ce fleuve rentra
+ainsi en la possession des Karthaginois. Massinissa et les Numides
+avaient puissamment contribué à ces importants succès (212).
+
+Les deux Scipions étaient morts en combattant et il semblait qu'il
+restait peu d'efforts à faire aux Karthaginois pour débloquer le nord de
+l'Espagne et porter secours à Hannibal; mais la désunion qui régnait
+parmi les chefs phéniciens, d'autre part, l'habile tactique de C.
+Marcius et la promptitude de Rome à envoyer des secours arrêtèrent les
+conséquences d'une campagne si bien commencée. La guerre, avec ses
+péripéties, reprit son cours régulier. Massinissa d'un côté, le jeune
+Publius Scipion, de l'autre, se rencontrèrent sur ces champs de
+bataille.
+
+CAMPAGNES DE HANNIBAL EN ITALIE.--Pendant que la Sicile, l'Afrique et
+l'Espagne étaient le théâtre de ces événements, Hannibal abandonné,
+enfermé en Italie, déployait les ressources inépuisables de son génie
+pour tenir ses ennemis en échec. Un moment, en 213, il s'était trouvé
+dans une situation si critique que le Sénat, jugeant sa chute prochaine,
+avait cru pouvoir rappeler deux légions et les envoyer contre Capoue.
+Aussitôt, le général karthaginois avait repris l'offensive, reconquis
+une partie du terrain perdu dans la Lucanie et le Bruttium et s'était
+même fort approché de Rome. Peu après, Tarente lui ouvrait ses portes
+(212). Mais comme les Romains s'étaient réfugiés dans la citadelle de
+cette ville, les Karthaginois furent contraints d'en entreprendre
+régulièrement le siège.
+
+En 211, pendant qu'une partie des troupes karthaginoises étaient
+retenues devant la citadelle de Tarente, Hannibal se porta par une
+marche rapide sur Rome, qu'il espérait surprendre par la soudaineté de
+son attaque. Mais la ténacité des Romains déjouait toutes les surprises;
+il trouva tous les postes gardés et dut se contenter de ravager la
+campagne environnante. Vers le même temps, Capoue était réduite à
+capituler (211). L'année suivante se passa en opérations dans lesquelles
+Hannibal obtint quelques succès; mais cette situation ne pouvait se
+prolonger, s'il ne recevait promptement de puissants renforts. En 209,
+tandis que les troupes karthaginoises étaient retenues dans le centre,
+le vieux consul Fabius parvenait à rentrer en possession de Tarente;
+quelque temps après le brave Marcellus, écrasé par Hannibal, trouvait
+sur le champ de bataille la mort du guerrier (208).
+
+SUCCÈS DES ROMAINS EN ESPAGNE ET EN ITALIE. BATAILLE DU MÉTAURE.--Cette
+terrible guerre se poursuivait en Italie avec un acharnement égal de
+part et d'autre, et il était difficile d'en prévoir le dénouement, quand
+les événements d'Espagne vinrent changer la face des choses. En 209,
+Publius Scipion, profitant de ce que les troupes karthaginoises étaient
+disséminées à l'intérieur, alla surprendre et enlever Karthagène,
+quartier général des Phéniciens, où il trouva des approvisionnements
+considérables, un nombreux matériel de guerre, des vaisseaux, de
+l'argent, des otages. Le tout lui fut livré par le général Magon, après
+une résistance qui aurait pu être plus héroïque. Pour assurer les
+conséquences de cet important succès, Scipion marcha contre Asdrubal et
+le défit, mais il ne put empêcher le hardi Karthaginois de prendre, avec
+des forces importantes, des éléphants et de l'argent, le chemin du Nord.
+En route, Asdrubal reforma son armée, traversa les Pyrénées et fit
+invasion en Gaule (208).
+
+Bientôt on apprit à Rome que les Karthaginois menaçaient le nord de
+l'Italie. La consternation fut grande, mais comme toujours les viriles
+résolutions triomphèrent. L'argent manquait: on fit appel au patriotisme
+des citoyens et des alliés; les légions étaient disséminées, on les fit
+rentrer d'Espagne et de Sicile et l'on appela tous les hommes valides
+aux armes. Les consuls Marcus Livius et Caius Néron reçurent la mission
+d'empêcher la jonction des Karthaginois.
+
+Hannibal, qui voyait enfin son plan sur le point d'être réalisé,
+s'empressa de marcher vers le nord pour y tendre la main à son frère,
+mais les consuls lui barrèrent le passage, et après plusieurs actions
+dans lesquelles il n'eut pas l'avantage, il se trouva arrêté à Canusium,
+en Apulie, ayant en face de lui C. Néron, tandis que Marcus gardait la
+frontière du Nord. Sur ces entrefaites, un courrier, envoyé par Asdrubal
+à son frère, étant tombé entre les mains des Romains, les mit au courant
+du plan et de la situation de l'ennemi. Néron laissa alors son camp à la
+garde d'une faible partie de son armée et se porta, par marches forcées,
+avec le reste de ses troupes, contre les Karthaginois dont il
+connaissait la position et l'itinéraire. En combinant ses forces avec
+celles de son collègue, il put surprendre les ennemis au moment où ils
+franchissaient le Métaure. En vain Asdrubal essaya de se dérober par la
+retraite à l'attaque des Romains, il fallut combattre, et on le fit de
+part et d'autre avec un grand courage. La journée se termina par la
+défaite des Karthaginois, dont le chef se fit bravement tuer. Quatorze
+jours après son départ, Néron rentrait dans son camp et faisait lancer
+dans les lignes ennemies la tête d'Asdrubal. Ce fut ainsi que Hannibal
+apprit qu'il ne lui restait plus d'espoir d'être secouru et qu'il ne
+pouvait plus compter que sur lui-même (207). Il se mit en retraite,
+atteignit le Bruttium, s'y retrancha et y résista pendant plusieurs
+années encore aux attaques des troupes romaines.
+
+EVÉNEMENTS D'AFRIQUE. RIVALITÉ DE MASSINISSA ET DE SYPHAX.--Pendant que
+l'Italie était le théâtre de ces événements, Scipion poursuivait en
+Espagne le cours de ses succès. Vainqueur des généraux karthaginois
+Hannon, Magon et Asdrubal, fils de Giscon, les Romains conquirent toute
+l'Espagne méridionale, de telle sorte que les Phéniciens ne conservèrent
+plus que Gadès et son territoire. Scipion sut en outre détacher
+Massinissa de la cause de ses ennemis. On dit que ce dernier se laissa
+séduire par la générosité du général romain qui avait laissé la liberté
+à son neveu Massiva[52]; il accepta une entrevue avec Silanus,
+lieutenant de Scipion, et s'attacha pour toujours aux Romains. C'était
+une nouvelle conquête, et l'on n'allait pas tarder à en avoir la preuve
+en Afrique (207).
+
+[Note 52: Tite-Live, l. XXVII.]
+
+Scipion, cela n'est pas douteux, avait déjà l'intention bien arrêtée
+d'attaquer Karthage chez elle. Une condition de réussite était d'avoir
+l'appui des Berbères. Il renoua donc les relations avec Syphax qui,
+après avoir reconquis son royaume, avait recouvré une grande puissance
+en Masséssylie et alla même audacieusement lui rendre visite en Afrique.
+Asdrubal, fils de Giscon, l'avait devancé auprès du prince numide; mais,
+malgré tous ses efforts, il ne put empêcher Syphax de conclure avec
+Scipion un traité d'alliance contre Karthage. Rentré en Espagne après
+une fort courte absence, Scipion eut une entrevue avec Massinissa et le
+décida à se prononcer ouvertement contre les Phéniciens, dont il sut
+habilement faire ressortir l'ingratitude vis-à-vis de lui, en lui
+rappelant qu'il leur avait rendu les plus grands services avec ses
+cavaliers numides, dans la péninsule (206).
+
+Mais Asdrubal, resté auprès de Syphax, n'eut pas de peine à tirer parti
+de cette circonstance pour susciter la jalousie de ce prince berbère et
+le détacher des Romains. La main de sa fille, la célèbre Sophonisbe qui,
+dit-on, avait autrefois été promise à Massinissa[53], scella la nouvelle
+alliance.
+
+[Note 53: Ce fait, attesté par Appien, est passé sous silence par
+Tite-Live.]
+
+MASSINISSA, ROI DE NUMIDIE.--Ce n'était pas sans motif que Massinissa
+s'était prononcé contre les Karthaginois; en effet, tandis qu'il luttait
+pour eux en Espagne, ils assistaient impassibles à sa spoliation. Gula
+étant mort, le pouvoir passa, selon la coutume du pays, dans les mains
+de son frère Desalcès, vieillard fatigué, qui ne tarda pas à le suivre
+au tombeau. Il laissait deux jeunes fils, Capusa et Lucumacès. Le
+premier hérita du pouvoir; mais un intrigant Massylien, nommé Mézétule,
+profita de sa faiblesse pour le renverser et faire proclamer à sa place
+son jeune frère Lucumacès, en se réservent pour lui la direction des
+affaires.
+
+Il était temps, pour Massinissa, de venir prendre une part active à la
+lutte. En 206, il passa en Maurétanie et se rendit auprès de Bokkar, roi
+de cette contrée, duquel il obtint, non sans difficulté, une escorte
+pour se rendre à Massylie. Arrivé dans son pays, il vit accourir un
+grand nombre de Berbères las de la tyrannie de l'usurpateur, et ne tarda
+pas, avec leur appui, à entrer en lutte ouverte contre son cousin.
+Lucumacès, réduit à la fuite, parvint à se réfugier auprès de Syphax et
+obtint de lui un corps de troupe considérable avec lequel il vint offrir
+la bataille à Massinissa; mais le sort des armes fut favorable à
+celui-ci et cette victoire lui rendit son royaume. Il entra alors en
+pourparlers avec Lucumacès, lui offrant de partager le pouvoir avec lui,
+ce qui fut accepté. Le jeune prince rentra ainsi en Massylie avec
+Mezétule.
+
+MASSINISSA EST VAINCU PAR SYPHAX.--Le but de Massinissa, par cette
+transaction, avait été de ne pas diviser ses forces, dans la prévision
+de l'attaque imminente de Syphax. Bientôt, en effet, les Masséssyliens
+envahirent, avec des forces nombreuses, son territoire. En vain
+Massinissa essaya de tenir tête à ses ennemis: vaincu dans un grand
+combat, il perdit en un jour sa couronne et se vit réduit à fuir avec
+quelques cavaliers (205). Il chercha un refuge dans le mont Balbus, non
+loin de Clypée[54] et, ayant été rejoint par un certain nombre
+d'aventuriers, y vécut pendant quelque temps de brigandage et du produit
+de ses incursions sur les terres karthaginoises. Mais un corps d'armée
+envoyé par Syphax, sous la conduite de son lieutenant Bokkar, vint l'y
+relancer, le vainquit en deux rencontres et dispersa ses adhérents.
+
+[Note 54: Près de la côte orientale de la Tunisie.]
+
+Blessé dangereusement, Massinissa fut transporté dans une caverne et
+échappa à la mort grâce au dévouement de quelques hommes restés avec
+lui. Aussitôt qu'il fut en état de monter à cheval, Massinissa rentra
+dans la Numidie où il fut bien accueilli par les Berbères qui, avec leur
+inconstance habituelle, vinrent en masse se ranger sous sa bannière.
+Syphax le croyait mort, lorsqu'il apprit qu'il était campé avec un
+énorme rassemblement entre Cirta et Hippone. Le roi des Masséssyliens
+marcha contre lui et le défît dans une sanglante bataille, dont le gain
+fut en grande partie dû à un habile mouvement tournant exécuté par
+Vermina, fils de Syphax. Cette fois il ne resta à Massinissa d'autre
+ressource que de gagner le pays des Garamantes et de se tenir sur la
+limite du désert en attendant les événements. Nous verrons, dans tous
+les temps, les agitateurs aux abois suivre cette tactique. Quant à
+Syphax, il demeura maître de toute la Numidie (201). Il vint alors
+s'établir à Cirta, ville qui, par son importance et sa situation
+centrale, était la réelle capitale du royaume.
+
+ÉVÉNEMENTS D'ITALIE. L'INVASION DE L'AFRIQUE EST RÉSOLUE..--Tandis que
+l'Afrique était le théâtre de ces événements, Magon, qui avait enfin
+reçu de Karthage quelques secours, quittait l'Espagne et allait
+débarquer à Gênes dans l'espérance de pouvoir débloquer son frère
+Hannibal, avec l'appui des Gaulois et des Liguriens. Il obtint en effet
+quelques secours de ces peuplades; mais ce n'était pas avec de telles
+forces qu'il pouvait traverser l'Italie, et il n'avait pas le prestige
+qui donne la confiance et supplée à la faiblesse: après quelques
+tentatives infructueuses, il fut à peu près réduit à l'inaction (205).
+
+Pendant ce temps, Scipion qui, lui aussi, avait quitté l'Espagne,
+s'efforçait de faire adopter à Rome son plan d'invasion de l'Afrique,
+mais il se heurtait à une résistance invincible: les vieux sénateurs
+n'avaient pas confiance dans ce jeune homme qui affectait d'adopter les
+mœurs étrangères; ils oubliaient qu'il venait de conquérir l'Espagne et
+disaient, pour expliquer leur refus, qu'il ne fallait pas songer à une
+guerre lointaine tant que Hannibal n'aurait pas quitté l'Italie. A force
+d'insistance, Scipion finit cependant par arracher au Sénat
+l'autorisation d'attaquer Karthage chez elle, mais il n'obtint pas les
+forces matérielles nécessaires; on l'envoya en Sicile organiser la
+flotte et former son armée des restes des légions de Cannes et des
+aventuriers et des mercenaires qu'il pourrait réunir, mais sans lui
+donner d'argent pour cela. L'activité et le génie du général suppléèrent
+à tout: il se fit remettre des subsides par les villes, mît en état la
+flotte, organisa l'armée et, au printemps de l'année 204, fit voile pour
+l'Afrique en emmenant trente mille hommes.
+
+CAMPAGNE DE SCIPION EN AFRIQUE..--Débarqué heureusement au
+Beau-Promontoire, près d'Utique, Scipion fut rejoint par Massinissa
+accouru avec quelques cavaliers[55]. Après divers engagements heureux
+contre les troupes karthaginoises, le général romain vint mettre le
+siège devant Utique. Mais Syphax, étant accouru avec une puissante armée
+au secours de ses alliés, força Scipion à lever le siège d'Utique et à
+aller prendre ses quartiers d'hiver dans un camp retranché, entre cette
+ville et Karthage. Les troupes phéniciennes et berbères se contentèrent
+de l'y bloquer étroitement. Au printemps suivant, Scipion profita de la
+sécurité dans laquelle il avait entretenu Syphax, en lui adressant des
+propositions de paix, comme s'il jugeait la campagne perdue; simulant un
+mouvement vers Utique, il se porta par une marche rapide sur les
+campements de ses ennemis divisés en deux groupes, les Karthaginois sous
+le commandement d'Asdrubal et les Berbères sous celui de Syphax, les
+surprit de nuit dans leur camp, et fit incendier celui des Numides par
+Lélius, son lieutenant, et par Massinissa; quant à lui, il se réserva
+l'attaque de celui des Phéniciens. Le succès de ce coup de main fut
+inespéré: quarante mille ennemis périrent, dit-on, dans cette nuit
+funeste, car ceux qui essayaient d'échapper aux flammes et au tumulte
+tombaient dans les embuscades des Romains (203).
+
+[Note 55: Tite-Live, XXIX, 29.]
+
+Sans se laisser abattre par ce désastre, Karthage s'occupa avec activité
+de se refaire une armée. Quatre mille mercenaires celtibériens furent
+enrôlés, et bientôt une armée nombreuse de Berbères, envoyés par Syphax,
+arriva à Karthage. Asdrubal, à la tête d'une trentaine de mille hommes,
+marcha alors contre Scipion qui s'avança à sa rencontre et lui livra
+bataille en un lieu que les historiens appellent «les grandes plaines».
+Cette fois encore, la fortune se prononça pour les Romains. Scipion
+remporta une victoire décisive, puis il marcha directement sur Karthage
+et vint se rendre maître de Tunis.
+
+SYPHAX EST FAIT PRISONNIER PAR MASSINISSA..--Mais avant de porter les
+derniers coups à la métropole punique, Scipion jugea qu'il fallait la
+priver de ses alliés; Massinissa brûlait trop du désir de tirer
+vengeance de son rival pour ne pas le pousser dans cette voie. Ce fut
+Massinissa lui-même que Scipion chargea de ce soin, en lui adjoignant
+Lélius. Syphax marcha bravement à la rencontre de ses ennemis et leur
+livra bataille; mais dans l'action, son cheval s'étant abattu, il se
+blessa et fut fait prisonnier. Après ce premier succès, Massinissa,
+dépassant sans doute les instructions reçues, marche directement avec
+Lélius sur Cirta, la place forte de la Numidie. Il trouve la population
+disposée à la lutte à outrance; mais il montre Syphax enchaîné et
+profite de la stupeur des Berbères pour se faire ouvrir les portes. Il
+pénètre dans la ville, court au château et en retire Sophonisbe[56].
+Puis on reprend le chemin de Tunis, et Massinissa se présente à Scipion,
+en traînant à sa suite Syphax captif; Sophonisbe suivait aussi, mais
+dans un tout autre équipage. Scipion, ayant appris que Massinissa se
+disposait à en faire sa femme, craignit que l'influence de la belle
+Karthaginoise ne détachât de lui le prince numide, et exigea, malgré les
+supplications de celui-ci, qu'elle lui fût livrée, sous le prétexte que
+tout le butin appartenait à Rome. Mais Sophonisbe évita, par le poison,
+la honte d'orner son triomphe; on ne remit qu'un cadavre au général
+romain.
+
+[Note 56: Tite-Live, XXX, 13.]
+
+BATAILLE DE ZAMA.--La chute de Syphax acheva de démoraliser Karthage. On
+s'empressa d'abord de rappeler d'Italie Magon et Hannibal; puis, la
+flotte fut envoyée au secours d'Utique; mais cette diversion, bien
+qu'ayant forcé Scipion à quitter son camp de Tunis, n'eut aucune
+conséquence décisive. Les Karthaginois proposèrent alors des ouvertures
+de paix que Scipion accueillit; il fit connaître ses conditions, et,
+comme elles étaient acceptables, les bases de la paix furent arrêtées et
+des envoyés partirent pour Rome, afin de soumettre le traité à la
+ratification du Sénat.
+
+Pendant ce temps, Magon et Hannibal quittaient l'Italie. Le premier,
+grièvement blessé quelque temps auparavant, ne devait jamais revoir son
+pays; quant à Hannibal, qui avait depuis longtemps pris ses
+dispositions pour la retraite, il s'embarqua sans être inquiété, à
+Crotone, après avoir massacré ses alliés italiens qui ne voulaient pas
+suivre sa fortune, et débarqua heureusement à Leptis[57]. Pour la
+première fois depuis trente-six ans, il se retrouvait dans sa patrie. De
+Leptis, il gagna Hadrumète, puis, se lançant dans l'intérieur des
+terres, vint prendre position au midi de Karthage (202). Il sut attirer
+à lui un certain nombre de chefs indigènes parmi lesquels Mezétule, et
+fut rejoint par Vermina, lui amenant les derniers soldats et alliés de
+son père, de sorte que son armée présenta bientôt un effectif imposant.
+
+[Note 57: Actuellement Lamta.]
+
+Le retour de Hannibal et des troupes d'Italie rendit l'espoir aux
+Karthaginois, et au mépris de la trêve, ils recommencèrent les
+hostilités en attaquant une flotte romaine de transport et même un
+vaisseau portant les ambassadeurs de Rome. Justement irrité de ce manque
+de foi, Scipion se remit en campagne, saccageant et massacrant tout sur
+son passage. Il remonta le cours de la Medjerda et se trouva bientôt en
+présence de Hannibal, au lieu dit Zama, que l'on place dans les environs
+de Souk-Ahras[58]. Après une entrevue entre les deux généraux, entrevue
+dans laquelle ils ne purent réussir à s'entendre, on en vint aux mains.
+
+[Note 58: A Naraggara. Voir «_Naraggara_» par M. Goyt. _Recueil de
+la soc. arch. de Constantine_, 20e vol. et _Recherches sur le champ de
+bataille de Zama_, par M. Lewal, _Revue afr._, t. II, p. 111.]
+
+Hannibal couvrit son front de ses éléphants, au nombre de quatre-vingts,
+et rangea son infanterie en trois lignes, en mettant en réserve ses
+vétérans d'Italie, et disposant sa cavalerie sur les ailes. Scipion prit
+des dispositions analogues, mais en ayant soin de laisser dans ses
+lignes des espaces pour que les éléphants pussent les traverser sans les
+rompre. Massinissa avait joint sa cavalerie à celle de Scipion. Dès le
+commencement de l'action, le désordre fut mis dans l'armée de Hannibal
+par ses éléphants qui se jetèrent sur ses ailes, puis des mercenaires
+karthaginois, se croyant trahis, entrèrent en lutte contre la milice
+punique. Cependant l'ordre se rétablit; les vétérans se formèrent en
+ligne, et l'on combattit de part et d'autre avec le plus grand courage.
+Mais la cavalerie romaine, qui s'était un peu écartée à la poursuite de
+celle de l'ennemi, étant revenue vers la fin de la journée, enveloppa
+l'armée de Hannibal et décida la victoire. Elle fut complète. Le général
+karthaginois parvint, non sans peine, à se réfugier à Hadrumète, avec
+une poignée d'hommes. Les Romains avaient acheté leur victoire par de
+cruelles pertes (202).
+
+FIN DE LA IIE GUERRE PUNIQUE. TRAITÉ AVEC ROME.--Après ce dernier échec,
+Karthage ne pouvait plus songer à combattre encore. Scipion, ayant
+écrasé Vermina, était venu reprendre ses positions à Tunis et à Utique.
+Quant à Hannibal il s'efforçait, à Hadrumète, de reconstituer une armée,
+mais sans aucun espoir sur l'issue de la lutte. Rappelé à Karthage, il
+conseilla énergiquement à ses concitoyens de traiter. Une ambassade fut
+envoyée à Scipion pour lui proposer la paix. Le vainqueur de Zama était
+maître absolu de la situation; mais, soit qu'il eût hâte de terminer
+cette guerre, parce que la fin de son consulat approchait, soit qu'il
+craignît les revers de la fortune, en poussant les Karthaginois au
+désespoir, il s'empressa de traiter en dictant des conditions fort dures
+pour Karthage, mais qui auraient pu encore être plus désastreuses. Un
+armistice de trois mois fut conclu, à la condition que le gouvernement
+punique paierait une première indemnité de vingt-cinq mille livres
+d'argent, et fournirait à l'armée romaine tout ce dont elle aurait
+besoin pour vivre.
+
+Peu après, dix commissaires furent envoyés de Rome et adjoints à Scipion
+pour la conclusion du traité, qui fut arrêté sur les bases suivantes:
+
+Karthage livrera tous les prisonniers, les transfuges, ses vaisseaux,
+excepté dix, et tous ses éléphants.
+
+Elle conservera ses lois et ses possessions en Afrique.
+
+Elle renoncera à tous droits sur ses anciennes colonies de la
+Méditerranée.
+
+Elle paiera à Rome dix mille talents en cinquante ans et lui livrera
+cent otages.
+
+Massinissa, reconnu roi de Masséssylie, avec Cirta comme capitale,
+recevra une indemnité de Karthage et sera respecté comme allié.
+
+Enfin Karthage ne pourra lever de mercenaires ni entreprendre de guerre
+sans l'autorisation de Rome.
+
+Ce traité fut aussitôt ratifié et mis à exécution: Scipion se fit
+remettre cinq cents vaisseaux qu'on incendia, par son ordre, dans la
+rade de Karthage. Il reçut quatre mille prisonniers et un certain nombre
+de transfuges qui périrent dans les supplices, puis il partit pour Rome,
+où l'attendaient les honneurs du triomphe. Quant à Syphax, envoyé
+précédemment en Italie avec le butin, il était mort de misère et de
+chagrin à Albe[59] (201).
+
+[Note 59: Pour la fin de la 2e guerre punique, voir Tite-Live,
+Polybe et Appien. Voir aussi 1'«_Afrique ancienne_» dans l'«_Univers
+pittoresque_», édition Didot, t. II et VII.]
+
+La deuxième guerre punique se terminait par la ruine effective de
+Karthage; dépouillée de toutes ses forces et de ses ressources, passée à
+l'état de vassale, elle a cessé d'exercer aucune prépondérance sur
+l'Afrique. Les Berbères vont bientôt connaître de nouveaux maîtres.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+TROISIÈME GUERRE PUNIQUE
+
+
+201-146 Situation des Berbères en l'an 201.--Hannibal, dictateur de
+Karthage; il est contraint de fuir. Sa mort.--Empiètements de
+Massinissa.--Prépondérance de Massinissa.--Situation de
+Karthage.--Karthage se prépare à la guerre contre Massinissa.--Défaite
+des Karthaginois par Massinissa. Troisième guerre punique.--Héroïque
+résistance de Karthage.--Mort de Massinissa.--Suite du siège de
+Karthage.--Scipion prend le commandement des opérations.--Chute de
+Karthage.--L'Afrique province romaine.
+
+
+SITUATION DES BERBÈRES EN L'AN 201.--Jusqu'à présent, l'histoire de
+l'Afrique s'est concentrée, pour ainsi dire, dans celle de Karthage. A
+mesure que la puissance phénicienne penche vers son déclin, nous allons
+voir s'élever celle des princes indigènes, et les Berbères, qui n'ont
+paru jusqu'ici que comme comparses, vont occuper la scène. Il est donc
+utile d'examiner quelle est la situation respective des royaumes
+indigènes.
+
+Dans la Massylie, agrandie de Cirta et de son territoire, règne
+Massinissa, sous la tutelle de Rome. Le prince numide jette des regards
+avides sur le territoire de Karthage, sur la Byzacène et la
+Tripolitaine. En attendant, il s'applique à discipliner les Berbères, à
+les fixer au sol et à les initier à des procédés plus perfectionnés de
+culture.
+
+La Masséssylie occidentale, depuis l'Amsaga jusqu'à la Molochath, obéit
+à Vermina, qui a fait sa soumission à Rome, et a été laissé sur le flanc
+de Massinissa pour assurer sa fidélité.
+
+La Maurétanie ou Maurusie est soumise, au moins en grande partie, à une
+famille princière dont le chef porte le nom de Bokkar. Ce pays est
+encore peu connu des Romains; mais les Maures (Berbères de l'Ouest) ne
+vont pas tarder à prendre part aux affaires de l'Afrique.
+
+Quant aux tribus désignées sous le nom de Gétules (Zenètes et Sanhadja)
+elles continuent à errer dans les hauts plateaux et le désert, ne
+perdant aucune occasion de faire des incursions dans le Tel et de
+chercher à s'y établir au détriment des anciennes populations. Mais
+leurs efforts sont isolés et les Gétules ne forment pas, à proprement
+parler, un royaume.
+
+De même, dans l'est, les tribus des Nasamons, Psylles, Troglodytes, etc.
+(Berbères de l'est), obéissant à des chefs distincts, continuent à
+occuper la Tripolitaine, où l'influence phénicienne est en pleine
+décadence.
+
+HANNIBAL, DICTATEUR DE KARTHAGE. IL EST CONTRAINT DE FUIR; SA
+MORT.--Après la conclusion d'une paix aussi désastreuse, les
+dissensions, les vengeances, les récriminations stériles, occupèrent les
+Karthaginois. Hannibal essaya en vain de rétablir la concorde parmi ses
+concitoyens, en leur représentant combien il était peu patriotique de
+consumer ses forces dans des divisions intestines, sous l'œil de
+l'ennemi héréditaire, au lieu de s'appliquer à réparer les désastres et
+à se prémunir contre les attaques imminentes de Massinissa. Mais le
+parti aristocratique, ayant à sa tête Hannon, ennemi irréconciliable des
+Barcides, voulait avant tout la ruine de cette famille, dût-elle
+entraîner celle de Karthage. Hannibal, décrété d'accusation, sous le
+prétexte qu'il avait trahi en ne marchant pas sur Rome après la bataille
+de Cannes, échappa à une condamnation trop certaine, par une sorte de
+coup d'état qu'il exécuta avec l'appui du parti populaire. Resté maître
+du pouvoir, il exerça sa dictature pour le plus grand bien de la
+république, rétablissant les finances, réorganissant les forces, se
+créant des alliances et s'efforçant de cicatricer les maux de la
+dernière guerre (195).
+
+Mais les Romains suivaient d'un œil jaloux le relèvement de Karthage, et
+étaient tenus par le parti aristocratique au courant de tous les progrès
+accomplis. Déjà, ils avaient adressé plusieurs fois des représentations
+aux Karthaginois, au sujet de prétendus préparatifs militaires; car ils
+craignaient toujours de voir paraître Hannibal en Italie pendant que la
+plupart des légions étaient occupées en Asie. Il fallait à tout prix se
+débarrasser du vainqueur de Cannes. Une ambassade fut donc envoyée, sous
+divers prétextes, à Karthage, dans le but réel de se saisir de Hannibal
+avec l'appui du parti aristocratique. Mais le héros karthaginois, qui
+avait pénétré le dessein de ses ennemis, sut leur échapper. Il partit de
+nuit et gagna rapidement, au moyen de relais, la côte près de Thapsus,
+où il s'embarqua sur une galère qu'il avait fait préparer, fuyant ainsi
+une ingrate patrie qui le récompensait si mal de son héroïque
+dévouement. Il se rendit d'abord à Tyr et de là à la cour du roi
+Antiochus, et décida ce prince à entrer en lutte contre les Romains. Il
+espérait que les succès des rois de Syrie auraient en Occident un
+contre-coup qui permettrait à Karthage de reprendre avec fruit
+l'offensive. Mais de nouveaux dégoûts l'y attendaient. Après avoir en
+vain poussé le monarque oriental à adopter ses plans, il dut assister à
+ses défaites, et quand la paix eut été conclue, se vit contraint de
+fuir. Il chercha un asile auprès de Prusias, roi de Bythinie; mais la
+haine de Rome l'y poursuivit, et ne sachant où reposer sa tête, il
+échappa par le poison aux coups de la fortune adverse (183).
+
+EMPIÉTEMENTS DE MASSINISSA.--Cependant Massinissa avait, depuis
+longtemps, commencé ses incursions sur le territoire soumis à Karthage,
+et c'est en vain que la métropole punique avait fait parvenir ses
+réclamations à Rome contre le prince berbère. Les Romains avaient éludé
+toute mesure réparatrice et, passant au rôle d'accusateurs, avaient
+reproché aux Karthaginois d'entretenir des relations avec Antiochus,
+leur ennemi. Un parti puissant, dont Caton n'allait pas tarder à se
+faire l'écho, réclamait déjà la destruction de Karthage.
+
+Massinissa, encouragé par cette approbation tacite, fit, en 193, une
+expédition sur le territoire des Emporia, au fond du golfe de Gabès, et
+ravagea cette riche contrée sans pouvoir toutefois s'emparer d'aucune
+ville. Mais il renouvela bientôt ses attaques et, après quelques années
+de luttes, resta maître de toute cette province[60] (183).
+
+Karthage, à force de plaintes, obtint de Rome que des commissaires
+viendraient enfin en Afrique juger le différend entre elle et le prince
+numide. Publius Scipion et deux autres sénateurs arrivèrent à cet effet
+à Karthage; mais, obéissant aux instructions reçues, ils s'arrangèrent
+pour ne donner aucune décision, de sorte que l'usurpation de Massinissa
+fut consacrée par une apparence de légalité[61].
+
+[Note 60: Polybe.]
+
+[Note 61: Tite-Live.]
+
+PRÉPONDÉRANCE DE MASSINISSA.--Le prince numide avait donc le champ
+libre; bien mieux, il avait pu se convaincre qu'il ne pouvait être plus
+agréable aux Romains qu'en harcelant sans trêve Karthage. Il ne cessa
+dès lors de multiplier ses attaques. En vain les Karthaginois
+renouvelèrent leurs plaintes à Rome et leurs protestations contre la
+violation des traités à eux consentis. En vain ils s'humilièrent; en
+vain ils envoyèrent des vaisseaux et du blé pour aider leurs ennemis
+dans leurs guerres d'Asie et de Macédoine. Ils n'obtinrent que des
+satisfactions dérisoires. Massinissa, lui aussi, en fidèle vassal,
+envoyait à Rome ses enfants pour offrir en son nom des secours de toute
+sorte, hommes, chevaux, grains et même des éléphants.
+
+Peu à peu le prince de Numidie conquit toute la Tripolitaine et soumit à
+son autorité les nombreuses tribus indigènes établies entre la
+Cyrénaïque et l'Amsaga, resserrant chaque jour le cercle dans lequel il
+restreignait le territoire de Karthage. Les Berbères de l'est purent
+enfin se grouper sous la main ferme de ce prince et commencer à former
+une véritable nation. Il sut en outre les discipliner et s'efforça de
+les attacher au sol et de les initier, comme nous l'avons déjà dit, à
+des procédés de culture plus perfectionnés[62]. Etabli à Cirta, sa
+capitale, il vivait entouré de tous les raffinements de la civilisation
+romaine et grecque. Mais, tout en adoptant ces mœurs nouvelles, il avait
+conservé ses qualités guerrières et était resté le premier cavalier de
+son royaume. Son luxe semblait un hommage rendu au progrès et sa
+magnificence un moyen de frapper ses sujets; car, pour lui, il se
+plaisait à n'en pas profiter et se faisait un devoir de vivre de la
+manière la plus simple et la plus rude[63].
+
+[Note 62: Les auteurs anciens s'accordent à dire qu'il introduisit
+l'agriculture en Numidie; nous pensons qu'il est plus juste de dire
+qu'il s'attacha à la perfectionner.]
+
+[Note 63: Polybe.]
+
+SITUATION DE KARTHAGE.--Pendant que la puissance du prince berbère
+s'élevait, celle de Karthage penchait rapidement vers son déclin. Trois
+partis s'y disputaient le pouvoir: l'aristocratie, qu'on appelait le
+parti romain, était toujours prête aux plus grandes bassesses pour
+conserver la paix; le parti barcéen, ou parti national, formé du peuple
+et chez lequel se conservaient les dernières traditions du patriotisme
+qui avait fait la grandeur de Karthage; et enfin le parti de Massinissa,
+tout disposé à ouvrir les portes de la ville au prince numide; malgré
+ces dissensions intestines, le génie commercial des Phéniciens n'avait
+pas tardé à ramener dans la ville une certaine prospérité matérielle.
+
+Les dernières spoliations de Massinissa poussèrent les Karthaginois à
+tenter auprès de Rome un suprême effort pour obtenir justice. La
+violation du droit était trop flagrante pour qu'on ne fût pas obligé de
+sauver au moins les apparences. De nouveaux commissaires furent envoyés
+en Afrique. Parmi eux était Marcus Caton, vétéran des guerres contre
+Hannibal. Lorsqu'il vit Karthage florissante, ses craintes patriotiques
+redoublèrent et il ne songea qu'à décider sa ruine. Massinissa, sûr des
+bonnes dispositions des commissaires, se soumit à leur décision; mais
+les Karthaginois, non moins sûrs de leur mauvais vouloir, refusèrent de
+les laisser prononcer en dernier ressort. Ils rentrèrent donc sans avoir
+rien fait et les choses demeurèrent en l'état (157). De retour à Rome,
+Caton commença sa campagne contre la métropole punique, en prononçant le
+célèbre _detenda Carthago_.
+
+KARTHAGE SE PRÉPARE À LA GUERRE CONTRE MASSINISSA.--Dans cette
+conjoncture, Karthage était bien forcée de pourvoir à sa sécurité, et
+comme le parti populaire était revenu au pouvoir, il réunit une forte
+armée de Berbères, en donna le commandement à Ariobarzane, petit-fils de
+Syphax, et lui confia la garde de la frontière numide. Aussitôt que
+cette nouvelle fut connue à Rome, Caton et son parti en profitèrent pour
+recommencer la campagne contre Karthage. Des commissaires furent encore
+chargés d'aller en Afrique pour s'assurer du fait. Il était indéniable;
+cependant les envoyés tentèrent d'amener une transaction en proposant à
+Massinissa d'abandonner ses conquêtes. Mais Giscon, chef du parti
+populaire et revêtu de la magistrature suprême, exigea des satisfactions
+plus effectives et des garanties pour l'avenir. Les commissaires durent
+se retirer au plus vite, car un tumulte s'éleva à Karthage, les
+partisans de Massinissa furent recherchés et expulsés de la ville (152).
+
+Massinissa envoya ses fils Micipsa et Gulussa à Karthage pour obtenir
+que l'on rapportât le décret d'expulsion de ses adhérents, mais les
+princes furent fort mal reçus et eurent même quelque peine à se retirer
+sains et saufs. Il fit alors partir pour Rome Gulussa qui avait déjà
+fait de nombreux séjours en Italie. Les intrigues du Berbère, complétées
+par la fougue de Caton, décidèrent l'envoi de nouveaux commissaires en
+Afrique. L'existence d'une armée et d'une flotte ayant été constatée,
+sommation fut adressée à Karthage d'avoir à se conformer aux
+stipulations du traité, sous peine de voir recommencer la guerre.
+
+DÉFAITE DES KARTHAGINOIS PAR MASSINISSA.--Sur ces entrefaites,
+Massinissa brusqua le dénouement en venant attaquer une ville punique,
+nommée par les auteurs Oroscopa. Aussitôt, les troupes karthaginoises,
+fortes de 25,000 fantassins et de 4,000 cavaliers, se mirent en campagne
+sous le commandement d'Asdrubal, de la famille de Barka. Le sort des
+armes parut d'abord lui être favorable: il remporta quelques succès et
+détacha de son ennemi un fort groupe de cavaliers berbères. Mais
+Massinissa, par d'habiles manœuvres, attira les Karthaginois dans un
+terrain choisi et leur livra une grande bataille. L'action fut longtemps
+indécise; le vieux chef berbère, alors âgé de quatre-vingt-huit ans,
+chargea lui-même à la tête de ses troupes et combattit avec une grande
+bravoure[64]. L'issue du combat ne fut pas décisive; néanmoins Asdrubal
+entra en pourparlers avec Massinissa et lui fit proposer la paix par le
+jeune Scipion-Emilien qui se trouvait en Afrique, où il était venu
+chercher des renforts. Asdrubal ayant refusé de rendre les transfuges,
+les négociations furent rompues. Massinissa parvint alors à entourer ses
+ennemis et à les bloquer si étroitement qu'ils ne tardèrent pas à être
+en proie à la famine. Après avoir supporté d'horribles souffrances et
+perdu plus de la moitié de son effectif, le général karthaginois se
+décida à se soumettre aux exigences du vainqueur. Il dut livrer les
+transfuges, s'obliger à payer cinq cents talents d'argent en cinquante
+ans et s'engager à rappeler les exilés. De plus, tous ses soldats
+devaient être désarmés. Pendant que les débris de cette armée rentraient
+à Karthage, Gulussa fondit sur eux à l'improviste et les tailla en
+pièces. Ainsi finit cette campagne qui coûtait près de soixante mille
+hommes aux Karthaginois, car des renforts incessants avaient été envoyés
+à Asdrubal (150).
+
+[Note 64: Appien, 1. 69 et suiv.]
+
+TROISIÈME GUERRE PUNIQUE.--Cette fois, Rome avait le prétexte depuis
+longtemps cherché: le traité était violé, puisque Karthage avait fait la
+guerre à un prince allié; elle était battue et démoralisée; il fallait
+saisir cette occasion d'en finir avec la rivale. Le parti de la guerre
+n'eut donc aucune peine à entraîner le Sénat à décider une expédition en
+Afrique. A cette nouvelle, les Karthaginois condamnèrent à mort Asdrubal
+et les autres chefs du parti populaire et envoyèrent à Rome une
+ambassade pour implorer la paix. Mais, en même temps, arrivait une
+députation des gens d'Utique offrant leur soumission aux Romains. Tout
+semblait conjuré contre la malheureuse Karthage. Les envoyés puniques
+n'obtinrent qu'un silence dédaigneux. De nouveaux ambassadeurs arrivés
+en Italie avec de pleins pouvoirs, car les Karthaginois étaient prêts à
+toutes les concessions, supplièrent les Romains de leur faire connaître
+ce qu'ils voulaient, promettant qu'ils recevraient satisfaction. «Ce que
+nous voulons, répondit-on, vous devez le savoir.»
+
+En effet, les consuls Lucius Censorinus et Marcus Nepos étaient déjà en
+Sicile, et l'armée allait être embarquée (149). On daigna cependant dire
+aux ambassadeurs qu'ils devaient, avant tout, envoyer aux consuls trois
+cents otages pris dans les premières familles. Les Karthaginois, dans
+leur affolement, s'empressèrent de se soumettre à cette exigence,
+espérant encore empêcher le départ de l'armée; mais les consuls, après
+avoir expédié les otages à Rome, ordonnèrent de mettre à la voile, en
+faisant connaître aux envoyés que les autres conditions leur seraient
+dictées à Utique.
+
+Les Karthaginois, ne pouvant croire à tant de duplicité, laissèrent les
+Romains débarquer tranquillement, au nombre de quatre-vingt mille, et
+s'établir à Utique. Le sénat de Karthage vint humblement se mettre aux
+ordres du consul. On exigea de lui la remise de toutes les armes et de
+tout le matériel de guerre, et aussitôt les Karthaginois livrèrent à
+leurs ennemis tout ce qui pouvait servir à lutter contre eux: des armes
+de toute nature, deux cent mille armures, trois mille catapultes, des
+vaisseaux, etc.[65].
+
+[Note 65: Strabon, 1. XVII, ch. 833. Appien, 74 et suiv. Nous
+suivons pas à pas le texte de ces auteurs pour la 3e guerre punique.]
+
+Le consul Censorinus leur fît connaître alors qu'ils devaient évacuer
+leur ville, car ses instructions portaient destruction de Karthage.
+
+HÉROÏQUE RÉSISTANCE DE KARTHAGE.--Lorsque cette exigence fut connue à
+Karthage, l'indignation populaire fît explosion et se traduisit par une
+formidable insurrection. Tous ceux qui avaient pris part à la remise des
+armes, tous les partisans de la paix, tous les amis des Romains furent
+massacres et l'on jura de lutter jusqu'à la mort. On se mit en relation
+avec Asdrubal, qui avait réussi à s'échapper et se tenait à quelque
+distance, à la tête d'une vingtaine de mille hommes, presque tous
+proscrits. Un autre Asdrubal, petit-fils de Massinissa, par sa mère,
+prit le commandement de la ville. Mais il fallait avant tout des armes
+et, pour gagner du temps, les Karthaginois demandèrent une trêve de
+trente jours aux consuls qui la leur accordèrent, persuadés que ce temps
+suffirait à les décider à la soumission. On vit alors ce spectacle
+admirable de toute une population, hommes, femmes, enfants, vieillards
+travaillant sans relâche, nuit et jour, en secret et sans bruit, dans
+les temples, dans les caves, à remplacer les armes et le matériel livrés
+par la lâcheté à l'ennemi, sacrifiant tout au salut de la patrie,
+transformant chaque objet en arme et remédiant, à force de génie et
+d'énergie, à l'absence de moyens matériels. Bel exemple donné par une
+nation qui va périr, mais qui sauve son honneur!
+
+A l'expiration du délai, les consuls quittèrent leur camp d'Utique et
+marchèrent sur Karthage, pensant que les portes de la ville allaient
+tomber devant eux. Quel ne fut par leur étonnement de trouver toutes les
+entrées soigneusement fermées et les murailles garnies de défenseurs en
+armes. Une tentative d'assaut fut repoussée et les consuls purent se
+convaincre qu'il fallait entreprendre des opérations régulières de
+siège. Les Romains s'appuyaient sur Utique et sur une partie des places
+du littoral oriental; mais Asdrubal, avec une nombreuse cavalerie,
+tenait l'intérieur et était en communication avec Karthage, qu'il
+ravitaillait régulièrement. Enfin une population de 700,000 âmes
+occupait la ville et était décidée à une résistance héroïque. Quant à
+Massinissa, qui ne voyait pas sans jalousie les Romains attaquer une
+ville qu'il considérait comme sa proie, il se tenait dans une réserve
+absolue.
+
+Le consul Censorinus avait donc à lutter contre des difficultés aussi
+grandes qu'inattendues; néanmoins il commença avec activité le siège.
+Asdrubal vint établir son camp à Néphéris, de l'autre côté du lac, et ne
+cessa d'inquiéter les assiégeants qui, d'autre part, avaient à résister
+aux sorties des assiégés. Censorinus avait concentré ses efforts contre
+le mur, plus faible, établi sur la langue de terre (_la tœnia_),
+séparant le lac de Tunis de la mer; ayant réussi à y faire une brèche,
+il ordonna l'assaut; mais les Phéniciens repoussèrent facilement leurs
+ennemis.
+
+Quelque temps après, le consul Manilius, à qui était resté le
+commandement, par suite du départ de Censorinus, tenta contre le camp
+d'Asdrubal, à Néphéris, une attaque qui se serait terminée par un
+véritable désastre pour lui, sans l'habileté et le dévouement de
+Scipion.
+
+Ainsi se passèrent les premiers mois du siège, sans que les Romains
+pussent obtenir un seul avantage sérieux.
+
+MORT DE MASSINISSA.--Sur ces entrefaites, le vieux Massinissa, sentant
+sa mort prochaine, fit venir auprès de lui le jeune Scipion Emilien,
+tribun dans l'armée romaine, car il le désignait comme son exécuteur
+testamentaire. Scipion se mit en route pour Cirta, mais, à son arrivée,
+le prince numide venait de mourir (fin de 149). Cet homme remarquable
+laissait un grand nombre d'enfants, dont trois seulement furent désignés
+comme devant hériter du pouvoir. Ils se nommaient Micipsa, Gulussa et
+Manastabal. Le premier avait reçu de Massinissa l'anneau, signe du
+commandement. Une des dernières recommandations de leur père avait été
+de conserver la fidélité aux Romains.
+
+Scipion, pour éviter tout froissement entre les frères, leur laissa le
+pouvoir, en conservant à tous trois le titre de roi. Micipsa eut
+cependant l'autorité principale avec Cirta comme résidence; Gulussa
+reçut le commandement des troupes et la direction des choses relatives à
+la guerre; enfin Manastabal fut chargé des affaires judiciaires. Tous
+les trésors restèrent en commun.
+
+Après avoir pris ces sages dispositions, Scipion revint au camp, amenant
+avec lui Gulussa et une troupe de guerriers numides[66].
+
+[Note 66: Appien, _; Pun_., 185. Salluste, _Jug._, 5.]
+
+SUITE DU SIÈGE DE KARTHAGE.--La situation des Romains devant Karthage,
+sans être critique, commençait à devenir difficile. Les maladies,
+conséquence de l'agglomération, de la chaleur et des privations,
+s'étaient mises dans le camp; les approvisionnements arrivaient mal et
+étaient souvent interceptés par l'ennemi: enfin les sorties des assiégés
+et les attaques d'Asdrubal tenaient les assiégeants sans cesse en éveil
+et paralysaient toutes leurs entreprises. Dans ces conjonctures, le
+jeune Scipion avait su par son activité et ses talents militaires rendre
+les plus grands services; plusieurs fois il avait sauvé l'armée, aussi
+son nom était-il devenu très populaire parmi les soldats. Enfin sa
+connaissance du pays et des indigènes le désignait pour le commandement
+suprême, dans ce pays qui semblait être le patrimoine des Scipions.
+
+Sur ces entrefaites, les consuls Calpurnius Pison et L. Mancinus vinrent
+prendre la direction du siège, tandis que Scipion allait à Rome préparer
+son élection à l'édilité (148). Les nouveaux généraux trouvèrent des
+troupes fatiguées et démoralisées à ce point qu'ils renoncèrent, pour le
+moment, à pousser les opérations contre Karthage. Pison entreprit une
+expédition vers l'ouest et, après avoir pillé quelques places sans
+importance, vint mettre le siège devant Hippône; mais il échoua
+misérablement dans cette entreprise et dut opérer une retraite
+désastreuse. La situation commençait à devenir inquiétante; la
+discipline était complètement relâchée; on ne pouvait plus compter sur
+les soldats; enfin les frères de Gulussa ne lui envoyaient aucun
+renfort.
+
+Quant aux Karthaginois, ils reprenaient confiance et redoublaient
+d'activité pour se créer des ressources et des alliés. Malheureusement
+les divisions intestines, qui avaient été si fatales à Karthage et qui
+disparaissaient quand le danger était pressant, avaient recommencé leur
+jeu. Le parti numide continuait ses intrigues et, comme on lui donnait
+pour chef Asdrubal, petit-fils de Massinissa, les patriotes le mirent à
+mort.
+
+SCIPION PREND LE COMMANDEMENT DES OPÉRATIONS.--Les nouvelles d'Afrique
+ne cessaient de porter à Rome le trouble et l'inquiétude. La voix
+publique désignait Scipion pour la direction de cette campagne;
+cependant, le jeune tribun, qui briguait alors l'édilité, ne pouvait
+encore recevoir le consulat. On fit fléchir la loi; d'une voix unanime,
+le peuple le nomma consul (147).
+
+A peine arrivé à Utique, Scipion alla porter secours au consul Mancinus
+qui se trouvait bloqué, dans une situation très critique, à Karthage
+même, puis il vint s'établir avec toute son armée dans un camp fortifié,
+non loin de cette ville, et appliqua ses premiers soins au
+rétablissement de la discipline. Asdrubal le Barkide, laissant son armée
+à Néphéris, alla, accompagné d'un chef berbère nommé Bithya, prendre
+position en face du camp romain. Mais l'on put bientôt s'apercevoir que
+la direction du siège était passée dans d'autres mains. Une attaque de
+nuit, vigoureusement conduite, rendit Scipion maître du faubourg de
+Meggara, compris dans l'enceinte de la ville, mais séparé d'elle par des
+jardins coupés de murs et de clôtures faciles à défendre.
+
+Cette perte causa une vive douleur aux assiégés qui, sous l'impulsion de
+leur chef Asdrubal, massacrèrent tous leurs prisonniers romains. Le camp
+karthaginois avait dû être abandonné et tous les défenseurs se
+trouvaient maintenant retranchés dans la ville. Scipion coupa toute
+communication entre Karthage et la terre, en fermant par un mur le large
+isthme qui donne accès à la presqu'île sur laquelle la ville est bâtie.
+Une double ligne de circonvallation, formée de fossés et de palissades,
+complétait le blocus. La mer restait libre et, bien que les navires
+romains croisassent constamment devant le port, de hardis marins
+réussissaient à passer et à apporter des vivres aux assiégés. Scipion
+entreprit de fermer aussi cette voie: il fit construire un môle de
+pierre ayant 92 ou 96 pieds à la base[67], et allant de la tœnia
+jusqu'au môle, travail gigantesque renouvelé par Louis XIII au siège de
+La Rochelle.
+
+[Note 67: Le pied romain était de 0 m. 296 mill.]
+
+Mais les assiégés, de leur côté, ne restaient pas inactifs: pendant que
+les Romains leur fermaient cette entrée, ils s'en taillaient une autre
+dans le roc. En même temps on travaillait à Karthage à faire une flotte
+en utilisant les bois de construction. Ainsi, au moment où les Romains
+croyaient avoir achevé leur blocus, ils virent paraître les navires
+puniques. Ceux-ci ne surent pas profiter de la surprise de leurs ennemis
+et, quand ils se représentèrent trois jours après, les Romains, prêts à
+combattre, forcèrent la flotte à rentrer dans le port après lui avoir
+infligé de grandes pertes. Scipion profita de ce succès pour s'établir
+dans une position avantageuse, lui permettant d'attaquer les ouvrages
+qui couvraient le second port (_le Cothôn_). Mais des hommes déterminés
+sortirent dans la nuit de Karthage, s'approchèrent à la nage des lignes
+romaines et incendièrent les machines des assiégeants.
+
+Les succès des Romains se réduisaient encore à peu de chose et avaient
+été chèrement achetés. Cependant Scipion avait atteint un grand
+résultat, celui de compléter le blocus de la ville. Déjà la famine s'y
+faisait sentir. En attendant l'action de ce puissant auxiliaire, Scipion
+alla avec Lélius et Gulussa attaquer le camp de Néphéris, où se trouvait
+une puissante armée Karthaginoise dont on ne s'explique pas l'inaction.
+Cette expédition réussit à merveille: le camp fut pris et enlevé et
+toute l'armée ennemie taillée en pièces. Les cantons environnants ne
+tardèrent pas à offrir leur soumission aux Romains (147).
+
+CHUTE DE KARTHAGE.--Depuis près d'un an Scipion avait pris la direction
+des affaires et, bien qu'il eût obtenu de grand succès, la ville
+assiégée ne semblait pas encore disposée à se rendre, malgré la famine à
+laquelle elle était en proie. Au printemps de l'année 146, le général
+romain se décida à frapper un grand coup en tentant une attaque de nuit
+sur le Cothôn. Asdrubal, pour déjouer son plan, incendia la partie sur
+laquelle il semblait que l'effort des assiégeants allait se porter. Mais
+pendant ce temps Lélius parvenait à escalader la porte ronde du Cothôn
+et à l'ouvrir à l'armée qui se précipitait dans la ville. Scipion
+attendit sur le forum le lever du soleil; puis il donna l'ordre de
+marcher sur Byrsa, la colline où se trouvaient le grand temple de Baal
+et la citadelle. Trois rues bordées de hautes maisons y conduisaient;
+mais à peine les soldats commencèrent-ils à s'y engager qu'ils furent
+écrasés sous une grêle de traits et de projectiles de toute sorte:
+l'ennemi était partout: en face, sur les côtés et en haut, car des
+plates-formes tendues sur les terrasses des maisons les reliaient entre
+elles. Il ne fallut pas moins de six jours de luttes acharnées pour que
+l'armée romaine pût atteindre le pied du roc sur lequel s'élevait la
+citadelle et où étaient réfugiés Asdrubal et ses derniers adhérents.
+Scipion fit alors incendier et démolir les quartiers qui venaient d'être
+conquis, et cette opération barbare coûta la vie à un grand nombre de
+Karthaginois, spécialement des vieillards, des femmes et des enfants qui
+se tenaient cachés dans ces constructions. «... Le mouvement et
+l'agitation,--dit Appien,--la voix des hérauts, les sons éclatants de la
+trompette, les commandements des tribuns et des centurions qui
+dirigeaient le travail des cohortes, tous ces bruits enfin d'une ville
+prise et saccagée, inspiraient aux soldats une sorte d'enivrement et de
+fureur qui les empêchaient de voir ce qu'il y avait d'horrible dans un
+pareil spectacle.»
+
+Depuis sept jours Scipion était maître de la ville, lorsque des
+Karthaginois vinrent lui dire qu'un grand nombre d'assiégés, se trouvant
+dans la citadelle, demandaient à se rendre à la condition qu'on leur
+laissât la vie sauve. Le général leur accorda cette demande, ne refusant
+de quartier qu'aux transfuges. Cinquante mille personnes sortirent ainsi
+de Byrsa, où il ne resta que Asdrubal, sa famille et les transfuges au
+nombre de neuf cents environ. Tous se réfugièrent dans le temple et s'y
+défendirent d'abord avec vigueur; mais peu à peu, le manque de vivres,
+la discorde et l'impossibilité d'espérer le salut poussèrent ces
+malheureux au désespoir. Asdrubal eut alors la lâcheté de se présenter
+en suppliant à Scipion pour obtenir la vie, pendant que ses adhérents
+incendiaient leur dernier refuge et que sa femme se précipitait dans les
+flammes avec ses deux enfants pour ne pas survivre à sa honte[68] (146).
+
+[Note 68: Appien, _Pun._]
+
+L'AFRIQUE PROVINCE ROMAINE.--Cette fois Karthage, la métropole de la
+Méditerranée, la rivale de Rome, n'existait plus; le vœu de Caton était
+exaucé. La colonisation phénicienne en Afrique avait vécu et allait
+faire place à la colonisation latine. Scipion laissa son armée piller
+les ruines fumantes de la ville, pendant que Rome célébrait par des
+offrandes aux dieux le succès de ses armes. Bientôt dix commissaires,
+choisis parmi les patriciens, arrivèrent en Afrique pour régler avec
+Scipion le sort de la nouvelle conquête. Ils commencèrent par achever la
+destruction des pans de murs qui restaient encore debout, notamment dans
+les quartiers de Meggara et de Byrsa; puis ils prononcèrent, au milieu
+de cérémonies religieuses, les imprécations les plus terribles contre
+ceux qui seraient tentés de venir habiter ces lieux maudits voués par
+eux aux dieux infernaux.
+
+Utique, pour prix de sa trahison, reçut le pays compris entre Karthage
+et Hippo-Zarytos; les villes qui avaient soutenu les Phéniciens furent,
+au contraire, privées de leur territoire et de leur libertés municipales
+et durent payer une taxe fixe. Les princes numides conservèrent les
+régions usurpées par eux dans l'Afrique propre. La limite de la province
+romaine s'étendit depuis le fleuve Tusca (O. Z'aïn ou O. Berber), en
+face de la Sicile, jusqu'à la ville de Thenæ (Tina) en face des îles
+Kerkinna, au nord du golfe de Gabès[69]. Cette mince bande de terre
+reçut le nom de _Province romaine d'Afrique_. Un gouverneur, résidant à
+Utique, fut chargé de l'administration de ce territoire.
+
+Aussitôt après sa victoire, Scipion chargea Polybe de reconnaître les
+établissements phéniciens du littoral, à l'ouest de Karthage. Le récit
+de ce voyage, qui a été écrit par Polybe, manque dans son ouvrage, et
+nous n'en connaissons que l'analyse incomplète donnée par Pline. Cette
+perte est regrettable à tous les points de vue, car nous ignorons quelle
+était l'action des Karthaginois sur la civilisation berbère. Cette
+action est incontestable et il est à supposer qu'elle s'exerçait par des
+colonies de marchands établis dans les principales villes. C'est ce qui
+explique qu'à Cirta, par exemple, existait un temple dédié à Tanit. On
+en a retrouvé les vestiges à un kilomètre de la ville, ainsi qu'un grand
+nombre d'inscriptions votives qui se trouvent maintenant au musée du
+Louvre[70].
+
+[Note 69: Pline, _H.N._, V, 3, 22.]
+
+[Note 70: V. _Recueil des notices et mémoires de la société
+archéologique de Constantine_, années 1877, 1878.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LES ROIS BERBÈRES VASSAUX DE ROME
+146-89
+
+
+L'élément latin s'établit en Afrique.--Règne de Micipsa.--Première
+usurpation de Jugurtha.--Défaite et mort d'Adherbal.--Guerre de Jugurtha
+contre les Romains.--première campagne de Métellus contre
+Jugurtha.--Deuxième campagne de Métellus.--Marius prend la direction des
+opérations.--Chute de Jugurtha.--Partage de la Numidie.--Coup d'œil sur
+l'histoire de la Cyrénaïque; cette province est léguée à Rome.
+
+
+L'ÉLÉMENT LATIN S'ÉTABLIT EN AFRIQUE.--A peine Scipion Emilien avait-il
+quitté l'Afrique que l'on vit «affluer la troupe avide des négociants de
+toute sorte, des chevaliers romains commerçants ou fermiers de l'État,
+qui envahissent bientôt tout le trafic de la nouvelle province, aussi
+bien que des pays numides et gétules, fermés jusqu'alors à leurs
+entreprises[71]». Les Berbères, qui n'avaient subi que l'influence de la
+civilisation punique, allaient connaître les mœurs et le génie romains.
+Malgré les imprécations officielles lancées contre Karthage, cette
+ville, dans toute la partie avoisinant les ports, ne tarda pas à se
+relever de ses ruines.
+
+Enfin, vingt-quatre ans s'étaient écoulées depuis la chute de Karthage,
+lorsque Caïus Gracchus, désigné pour exécuter la loi Rubria qui en
+ordonnait le rétablissement, débarqua en Afrique avec six mille colons
+latins, et les établit sur l'emplacement de la vieille cité punique à
+laquelle il donna le nom nouveau de _Junonia_[72]. De là, les Italiens
+allaient rayonner dans tout le pays et s'établir, comme artisans ou
+comme commerçants, dans les villes de la Numidie. L'année suivante la
+loi Rubria fut rapportée; mais Karthage, quoique déchue de son titre,
+n'en continua pas moins à se relever de ses ruines et à reprendre son
+importance politique et commerciale[73].
+
+[Note 71: G. Boissière, _Esquisse d'une histoire de la conquête
+romaine_, p. 183.]
+
+[Note 72: En plaçant la nouvelle colonie sous la protection de
+Junon, Gracchus rendait hommage à la divinité protectrice de Karthage,
+_la maîtresse Tanit, reflet de Baal_, que les Romains assimilèrent à
+_Junon céleste_.]
+
+[Note 73: Voir «_Le Capitole de Carthage_», par M. Castau (_Comptes
+rendus de l'Académie des Inscr. et B. Lettres_, 1885, p. 112).]
+
+RÈGNE DE MICIPSA.--Pendant que l'Afrique propre était le théâtre de ces
+graves événements, Micipsa continuait à régner paisiblement à Cirta.
+C'était un homme d'un caractère tranquille et studieux, tout occupé de
+la philosophie grecque, et ne manifestant aucune ambition. Son royaume
+s'étendait alors du Molochath aux Syrtes, avec la petite enclave formée
+par la province romaine. Micipsa vit successivement mourir ses deux
+frères et continua à exercer seul le pouvoir, avec l'aide de ses deux
+fils, Adherbal et Hiemsal, et de son neveu Jugurtha, fils naturel de
+Manastabal, s'appliquant, particulièrement, à conserver l'amitié des
+Romains, en remplissant ses devoirs de roi vassal. Lors du siège de
+Numance (133), il avait envoyé à ses maîtres une armée auxiliaire, sous
+la conduite de Jugurtha. Peut-être espérait-il se débarrasser ainsi de
+ce neveu dont l'ambition l'effrayait, non pour lui, mais pour ses
+enfants. Or, il arriva que le prince berbère sut échapper à tous les
+dangers, bien qu'il les affrontât avec le plus grand courage; ses
+talents lui valurent l'estime de tous et il rapporta en Afrique la
+renommée d'un guerrier accompli, ce qui ne contribua pas peu à augmenter
+son influence sur les Berbères. Ainsi tout réussissait à ce jeune homme
+que Micipsa avait dû adopter en lui accordant un rang égal à ses fils.
+
+En 119, Micipsa, sur le point de mourir, recommanda à ses deux fils et à
+son neveu de vivre en paix et unis et de s'entr'aider pour la défense de
+leur royaume numide. Il s'éteignit ensuite après un paisible règne de
+trente années[74], pendant lequel il s'était appliqué à continuer
+l'œuvre de civilisation commencée par Massinissa, appelant à lui les
+artistes et les savants étrangers, pour orner la capitale de la Numidie.
+Il léguait à ses successeurs un vaste royaume paisible et prospère.
+
+[Note 74: Salluste, _Bell. Jug._, VIII et suiv. Nous suivons pour,
+l'usurpation et la guerre de Jugurtha, les détails précis donnés par cet
+auteur et l'appendice de M. Marcus à la fin de sa traduction de
+Mannert.]
+
+PREMIÈRE USURPATION DE JUGURTHA.--A peine Micipsa avait-il fermé les
+yeux que des discussions s'élevèrent entre ses deux fils et son neveu, à
+l'occasion du partage du royaume et des trésors. Ce conflit se termina
+par une transaction dans laquelle chaque partie se crut lésée et qu'elle
+n'accepta qu'avec le secret espoir d'en violer les clauses, à la
+première occasion. Jugurtha dut se contenter de la Numidie occidentale,
+s'étendant du Molochath à une ligne voisine du méridien de Saldæ
+(Bougie). Adherbal et Hiemsal se partagèrent le reste, conservant ainsi
+tout le pays riche et civilisé, la Numidie proprement dite, avec Cirta
+et toutes les conquêtes de l'est.
+
+Jugurtha n'était pas homme à s'accommoder d'une situation inférieure; il
+lui fallait l'autorité suprême et, du reste, il devait songer à prévenir
+les mauvaises dispositions de ses cousins à son égard. Sans différer
+l'exécution de son plan, il fit, la même année, assassiner à
+Thermida[75] Hiemsal, celui des deux frères qui, par son énergie, était
+à craindre. Puis il envahit à la tête d'un grand nombre de partisans la
+Numidie propre. Adherbal, déconcerté par une attaque si soudaine,
+s'empressa de demander des secours à Rome, et essaya, néanmoins, de
+tenir tête aux envahisseurs; mais il fut vaincu en un seul combat, et
+contraint de chercher un refuge dans la province romaine. En une seule
+campagne, Jugurtha se rendit maître de la Numidie et s'assit sur le
+trône de Cirta.
+
+Cependant Adherbal, qui n'avait rien pu obtenir du gouverneur de la
+province d'Afrique, se rendit à Rome où il réclama à haute voix justice
+contre la spoliation dont il était victime. Mais Jugurtha, qui
+connaissait parfaitement son terrain, envoyait en même temps, en Italie,
+des émissaires chargés de répandre l'or en son nom et de lui gagner des
+partisans parmi les principaux citoyens. En vain Adherbal retraça en
+termes éloquents les malheurs de sa famille et la perfidie de Jugurtha;
+il ne put rencontrer aucun appui effectif, car chacun était favorable à
+la cause de son ennemi. Néanmoins, comme la contestation était soumise
+au Sénat, ce corps ne put violer ouvertement toutes les règles de la
+justice. Il décida qu'une commission de dix membres serait chargée
+d'opérer entre les deux princes numides le partage de leurs états[76].
+Les commissaires, sous la présidence de Lucius Opimius, favorable à
+Jugurtha, rendirent à celui-ci toute la Numidie occidentale et
+replacèrent Adherbal à la tête de la Numidie propre, décision qui
+n'avait pour elle que l'apparence de l'équité, en admettant que
+Jugurtha, par son crime et son usurpation, n'eût pas perdu ses droits,
+car il était certain qu'Adherbal, laissé à ses propres forces, ne
+tarderait pas à devenir la victime de son cousin (114).
+
+[Note 75: Ville de la Proconsulaire.]
+
+[Note 76: Salluste, _Bell. Jug._, XVI.]
+
+DÉFAITE ET MORT D'ADHERBAL.--Après cette première tentative qui n'avait
+réussi qu'à demi, Jugurtha s'appliqua à se mettre en mesure de
+recommencer, dans de meilleures conditions. Comme il avait vu que,
+malgré tout, Rome soutiendrait son cousin, il jugea qu'il fallait se
+créer un point d'appui sur ses derrières et, à cet effet, il entra en
+relation avec son voisin de l'ouest, Bokkus, roi des Maures, et scella
+son alliance avec lui, en épousant sa fille. Puis, il recommença ses
+incursions sur les terres d'Adherbal, espérant le pousser à entamer la
+lutte contre lui, de façon à lui donner tous les torts aux yeux des
+Romains. Mais ce prince était bien résolu à tout supporter, et ce fut
+Jugurtha lui-même qui, perdant patience, ouvrit les hostilités, en
+envahissant le territoire de Cirta, à la tête d'une armée nombreuse.
+
+Adherbal se porta à sa rencontre, avec toutes les troupes dont il
+pouvait disposer. Arrivé en présence de ses ennemis, il avait pris ses
+dispositions pour les attaquer le lendemain, lorsque, pendant la nuit,
+les troupes de Jugurtha se jetèrent sur son camp et l'enlevèrent par
+surprise. Adherbal put, avec beaucoup de peine, se réfugier derrière les
+remparts de Cirta. Jugurtha l'y suivit et commença le siège de cette
+place fortifiée par l'art et la nature, et dans laquelle se trouvaient
+un grand nombre d'artisans et marchands italiens, décidés à défendre la
+cause du prince légitime. Tandis qu'il pressait ces opérations, il reçut
+trois députés envoyés de Rome pour le sommer de mettre bas les armes; il
+les congédia avec force démonstrations de respect et assurances de
+fidélité, mais ne tint aucun compte de leurs remontrances. Mandé, peu
+après, à Utique, par de nouveaux envoyés du Sénat, il se rendit dans
+cette ville, y accepta avec déférence les ordres à lui adressés; puis il
+revint à Cirta, dont le blocus avait été rigoureusement maintenu. Cette
+ville était alors réduite à la dernière extrémité par la famine. La
+nouvelle de l'échec des négociateurs romains y porta le découragement et
+le désespoir. Adherbal, voyant la fidélité de ses adhérents fléchir, se
+décida à traiter avec son cousin. Jugurtha lui promit la vie sauve;
+mais, dès qu'il eut entre les mains les clés de la ville, il ordonna le
+massacre général des habitants, sans épargner les Italiens, et fit périr
+Adherbal dans les tourments[77].
+
+[Note 77: Salluste, _Bell. Jug._, XXVI.]
+
+GUERRE DE JUGURTHA CONTRE LES ROMAINS.--Cette fois Jugurtha restait
+maître incontesté du pouvoir; il est possible que les Romains eussent
+fermé les yeux sur l'origine criminelle de sa royauté: mais des citoyens
+latins avaient été lâchement massacrés et il était impossible de tolérer
+cette insulte. Le parti du peuple accusa à bon droit la noblesse d'avoir
+encouragé ces crimes. En vain Jugurtha envoya à Rome son fils et deux de
+ses confidents: l'entrée du Sénat leur fut interdite et l'expédition
+d'Afrique résolue. Calpurnius Bestia, en ayant reçu le commandement,
+partit bientôt de Sicile à la tête des troupes, débarqua en Afrique,
+s'avança jusqu'à Badja et remporta de grands succès. Bokkus, lui-même,
+envoya aux Romains l'hommage de sa soumission. Jugurtha, se voyant
+perdu, eut alors recours à un moyen qui lui avait toujours réussi, la
+corruption. Bestia, gagné par son or, consentit à signer avec lui un
+traité après s'être fait livrer par le prince numide des éléphants, des
+chevaux, des bestiaux et une contribution de guerre (111).
+
+Mais, à Rome, cette compensation ne fut pas jugée suffisante et, quand
+les infamies commises en Afrique eurent été dénoncées par la voix
+indignée de C. Memmius, tribun du peuple, on exigea la comparution
+immédiate de Jugurtha, afin de connaître la vérité sur ce honteux
+traité. Lucius Cassius, envoyé en Afrique, ramena sous son égide le
+prince berbère à Rome. Dans ce milieu, Jugurtha se trouva entouré des
+intrigues les plus basses. C'était son véritable terrain. Il parvint à
+gagner à sa cause le tribun du peuple C. Bebius et, lors de sa
+comparution devant le sénat, non seulement il fut protégé par lui contre
+les violences de l'assemblée indignée, mais encore, le tribun, usant de
+son droit de veto, lui défendit de répondre aux accusations dont il
+était l'objet, lui permettant ainsi d'échapper à la nécessité d'une
+justification impossible.
+
+Dès lors, l'audace de Jugurtha ne connaît plus de bornes: un fils de
+Gulussa nommé Massiva se trouvait à Rome. Il le fait assassiner par
+Bomilcar son favori, afin de couper court aux projets d'ambition qu'il
+aurait pu avoir. En vain la voix publique crie vengeance; en facilite la
+fuite de Bomilcar et l'on se contente d'ordonner à Jugurtha de sortir de
+l'Italie. C'est alors que le prince numide, quittant Rome, prononce ces
+célèbres paroles, au moins étranges dans sa bouche: «_Ô ville vénale et
+près de périr, si elle trouve un acheteur_[78]!»
+
+Cependant le propréteur Aulus, qui était resté en Afrique avec l'armée,
+se disposa à prendre l'offensive, car le sénat avait annulé le traité
+fait par Bestia; mais la rigueur de la saison et l'adresse de Jugurtha
+triomphèrent bientôt de ce chef inhabile. Les troupes romaines
+démoralisées, peut-être même gagnées par l'or numide, se laissèrent
+surprendre dans leur camp, après avoir en vain essayé d'enlever
+Suthul[79], où se trouvaient les trésors et les approvisionnements du
+roi. Aulus, pour sauver sa vie, accepta une humiliante capitulation qui
+l'obligeait à quitter sous dix jours la Numidie et condamnait l'armée à
+passer sous le joug (109). Le Sénat ne ratifia pas ce traité. Il envoya
+le consul Albinus, frère d'Aulus, prendre la direction des opérations;
+mais ce chef ne sut, ne put ou ne voulut rien entreprendre.
+
+[Note 78: Salluste, _Bell. Jug._, XXXV.]
+
+[Note 79: Actuellement Guelma.]
+
+PREMIÈRE CAMPAGNE DE MÉTELLUS CONTRE JUGURTHA.--Ces succès devaient être
+les derniers du prince numide. Métellus, homme d'une intégrité reconnue,
+ce qui avait motivé sa nomination, bien qu'il appartînt au parti de la
+noblesse, arriva en Afrique, avec mission de venger les affronts faits à
+l'honneur de Rome. Débarqué à Utique, il s'occupa d'abord, avec
+activité, à rétablir la discipline dans l'armée qui avait perdu, sous
+ses derniers chefs, ses anciennes vertus de courage, d'obéissance et de
+fermeté. Jugurtha, connaissait Métellus et le savait incorruptible; il
+essaya en vain de conjurer l'orage en offrant les plus grands
+témoignages de soumission. L'heure des transactions honteuses était
+passée, celle de l'expiation allait commencer.
+
+Au printemps de l'année 108[80], Métellus se met en marche, occupe Vacca
+(Badja) et attaque Jugurtha qui l'attend de pied ferme dans une position
+par lui choisie près du Muthul[81]. L'armée berbère est divisée en deux
+corps: l'infanterie avec les éléphants, sous le commandement de
+Bomilcar, est retranchée derrière la rivière; la cavalerie, avec le roi,
+est dissimulée dans les gorges environnantes. Métellus charge son
+lieutenant Rufus d'aller prendre position en face de Bomilcar. Aussitôt,
+la cavalerie ennemie se précipite sur les flancs de la troupe romaine,
+mais ne peut parvenir à l'ébranler. Pendant ce temps, Métellus, aidé de
+Marius, marche vers les collines afin d'en déloger les Berbères et de
+tourner Bomilcar. On se battit de part et d'autre avec le plus grand
+acharnement, mais, à la fin de la journée, la victoire se décida pour
+les Romains. Jugurtha leur abandonna le champ de bataille et presque
+tous ses éléphants.
+
+[Note 80: Nous adoptons la date acceptée par M. Mommsen (t. IV, p.
+261 note), tout en reconnaissant que la date de 109 est possible.]
+
+[Note 81: Sans doute vers Tifech, au nord de Tébessa. M. Marcus
+identifie le Muthul au Hamiz. Peut-être faut-il placer cette rivière
+plus près de Badja.]
+
+Cette journée suffit pour prouver à Jugurtha qu'il ne pouvait se mesurer
+en ligne contre les Romains; changeant donc de tactique, il répartit ses
+adhérents dans toutes les directions, et les chargea d'inquiéter sans
+cesse l'ennemi, en se gardant de lui offrir l'occasion de lutter en
+bataille rangée. Ainsi, au moment où Métellus voulut recueillir les
+fruits de sa victoire, en achevant d'écraser l'ennemi, il ne trouva plus
+personne devant lui et force lui fut de changer de tactique et de se
+contenter de la guerre d'escarmouches, sans toutefois se laisser
+entraîner dans les lieux déserts et n'offrant aucune ressource où
+Jugurtha prétendait l'attirer. L'armée romaine, divisée en deux
+principaux corps, l'un sous les ordres de Métellus, et l'autre commandé
+par Marius, opérèrent quelque temps dans cette région, ruinant les
+cultures des indigènes ennemis, et enlevant par la force les villes qui
+ne voulaient pas se soumettre. Zama, attaquée par eux, se défendit avec
+énergie, ce qui permit à Jugurtha d'accourir à son secours et de forcer
+les Romains à lever le siège.
+
+Ainsi finit cette première campagne. De grands résultats avaient été
+obtenus, puisque l'armée romaine avait vu fuir devant elle le roi
+numide, et cependant aucune conquête n'était conservée. Rentré dans la
+province d'Afrique pour prendre ses quartiers d'hiver, Métellas songea à
+obtenir le succès par d'autres moyens. Il parvint à détacher secrètement
+Bomilcar du parti de Jugurtha, en lui promettant sa succession s'il
+parvenait à le livrer entre ses mains. Bomilcar poussa donc le roi à
+abandonner une lutte dont l'issue ne pouvait que lui être fatale et
+l'amena à entrer en pourparlers avec Métellus. Les bases d'un traité
+furent arrêtées; déjà une partie des clauses était exécutée par le
+versement d'une somme considérable et la remise d'éléphants, de
+transfuges, d'armes, etc., lorsque Jugurtha, mis en défiance par
+l'insistance avec laquelle on l'invitait à se rendre au camp romain,
+éventa le piège dans lequel il avait failli tomber et s'éloigna au plus
+vite[82].
+
+[Note 82: Salluste, _Bell. Jug._, LXVIII.]
+
+DEUXIÈME CAMPAGNE DE MÉTELLUS.--Il fallait donc recourir de nouveau au
+sort des armes. Métellus alla d'abord s'emparer de Vacca (Badja), qui
+s'était révoltée après son départ, et avait massacré sa garnison
+romaine; il fit subir à cette ville un châtiment exemplaire. Sur ces
+entrefaites, Jugurtha, ayant découvert la trahison de Bomilcar, le
+condamna à expirer dans les tourments.
+
+Au printemps de l'année 107, Métellus reprit méthodiquement la campagne
+et envahit la Numidie. Jugurtha, après avoir sans cesse reculé devant
+lui, se décide à lui offrir le combat, mais les Berbères ne tiennent pas
+et fuient lâchement devant les légionnaires. Cirta ouvre alors ses
+portes à Métellus, tandis que Jugurtha se réfugie dans le sud; de là, le
+prince berbère revient dans le Tel et va se retrancher, avec sa famille
+et ses trésors, dans une localité fortifiée nommée Thala[83]. Métellus
+l'y poursuit, mais Jugurtha s'échappe et va chercher la sécurité chez
+les Gétules, pendant que les Romains font le siège régulier de la place.
+Après quarante jours d'efforts, Thala est forcée, mais les défenseurs ne
+livrent aux Romains que des ruines fumantes.
+
+[Note 83: Ce nom veut dire _source_ en berbère; il est commun à une
+foule de localités et il est bien difficile, malgré toutes les
+recherches de MM. Marcus, Dureau de la Malle, Guérin, etc., d'indiquer
+d'une manière précise la situation de cette ville, qui devait se trouver
+soit dans l'Aourès, soit vers la limite actuelle de la Tunisie.]
+
+Pendant que Métellus était devant Thala, il reçut une députation de la
+colonie phénicienne de Leptis (parva)[84], venant lui demander
+protection contre les attaques des Berbères. Quatre cohortes de
+Liguriens allèrent prendre possession de cette localité au nom de Rome.
+
+[Note 84: Actuellement Lamta, près de Monastir, en Tunisie.]
+
+Quant à Jugurtha, il mit à profit son séjour parmi les Gétules pour les
+gagner à sa cause, en faisant luire à leurs yeux l'appât du butin. Tout
+en s'appliquant à former ces sauvages à la discipline, il envoya à son
+beau-père, Bokkus, des émissaires, pour l'amener à lui fournir son
+appui. Le roi de Maurétanie avait, dès le début de la guerre, adressé
+des protestations de dévouement aux Romains, et était peu disposé à
+entrer en lutte contre eux; mais Jugurtha, ayant obtenu de lui une
+entrevue, agit avec tant d'habileté sur son esprit, en lui représentant
+que les Romains n'avaient d'autre but que de conquérir la Maurétanie,
+après avoir pris la Numidie, qu'il lui arracha son adhésion. Bientôt les
+alliés se mirent en marche directement sur Cirta.
+
+Prévenu de la ligue des deux rois, Métellus vint se placer dans un camp
+solidement retranché, en avant de la capitale de la Numidie, afin de
+couvrir cette contrée. Sur ces entrefaites, on apprit que Marius, alors
+à Rome, venait d'être élevé au consulat par le peuple; que la mission de
+terminer la guerre de Jugurtha lui avait été confiée et qu'il allait
+arriver avec des renforts et de l'argent. Sans attendre son ancien
+lieutenant, Métellus rentra en Italie (107).
+
+MARIUS PREND LA DIRECTION DES OPÉRATIONS.--Débarqué à Utique, Marius fut
+bientôt sur le théâtre de la guerre. Il amenait avec lui des renforts
+qui, ajoutés aux troupes déjà en campagne, devaient porter l'effectif
+des forces romaines à environ 50,000 hommes[85]. Le mouvement offensif
+des rois berbères avait été arrêté par les mesures de Métellus. Bokkus
+avait en outre été travaillé par lui, de sorte que Jugurtha savait bien
+qu'il ne pouvait pas compter sur son beau-père pour une action sérieuse.
+Le roi numide ne se hasardait plus aux batailles rangées; à la tête des
+cavaliers gétules, il poussait des pointes hardies, jusqu'aux portes du
+camp de ses ennemis, pillait les populations soumises et regagnait les
+régions éloignées avant qu'on ait eu le temps de le combattre. Il avait
+déposé ses trésors à Capsa[86] et tenait toute la ligne du désert. Quant
+à Bokkus, il restait dans une prudente expectative.
+
+[Note 85: Poulle, _Étude sur la Maurétanie Sétifienne_ (_Recueil de
+la Soc. arch. de Constantine_, 1863, p. 54).]
+
+[Note 86: Gafça, dans le Djerid tunisien.]
+
+Marius, voulant à tout prix sortir de cette situation, dans laquelle il
+ne faisait, pour ainsi dire, aucun progrès, se porta, par une marche
+audacieuse, sur Capsa, quartier général de son ennemi, enleva cette
+place, brûla et dévasta les villes voisines qui soutenaient Jugurtha et
+força ce prince à évacuer le pays et à se jeter dans l'Ouest. C'était ce
+qu'il cherchait car son plan était de reporter la campagne à l'Occident,
+en conservant Cirta comme base d'opérations. Marius vint donc relancer
+son ennemi dans les contrées de l'Ouest, et mena avec habileté et succès
+cette campagne dans le Zab et le Hodna, et les montagnes qui bordent ces
+plaines au nord et à l'ouest[87]. Il réussit même à s'emparer d'une
+forteresse établie sur un rocher presque inaccessible, une de ces kalâa
+que les Berbères savaient placer sur des pitons escarpés, où le prince
+numide avait caché ses derniers trésors.
+
+Cette habile tactique du général romain enlevait à Jugurtha tous ses
+avantages. Le prince numide adressa alors un appel désespéré à Bokkus,
+lui promit le tiers de la Numidie en récompense de ses services et le
+décida enfin à agir. Les deux rois, ayant opéré en secret leur jonction,
+fondirent à l'improviste à la tête de masses considérables[88] sur les
+troupes romaines. Surpris par l'impétuosité de l'attaque, Marius,
+secondé par Sylla, qui lui a amené un corps de cavalerie, prend
+d'habiles dispositions lui permettant de résister; on combat jusqu'au
+soir sans résultat. Les Berbères entourent les Romains et passent toute
+la nuit à chanter et à danser devant leurs feux, se croyant sûrs de la
+victoire. Mais, au point du jour, les Romains se jettent sur les Gétules
+et sur les Maures, qui viennent de céder à la fatigue, en font un
+carnage horrible et mettent en fuite les survivants[89].
+
+[Note 87: D'après Salluste, il se serait avancé jusqu'au Molochath;
+mais nous considérons cette marche comme impossible et nous nous
+rangeons à l'opinion de M. Poulle qui a discuté avec autorité cette
+question dans son excellent travail sur la Maurétanie sétifienne
+(_Annuaire du la Société archéologique_, 1863, pp. 40 et suiv). Quant à
+l'opinion de M. Rinn (_Revue Africaine_, n° 171), tendant à placer le
+Molochath à l'est de Cirta, il nous est impossible de l'admettre. M.
+Tauxier (_Revue Africaine_, n° 174), propose d'identifier la Macta au
+Mulucha (ou Molochath).]
+
+[Note 88: 60,000 hommes, selon Paul Orose.]
+
+[Note 89: Salluste, _Bell. Jug._, XCV, XCVI. M. Poulle, dans
+l'article précité, place le théâtre de ces combats aux environs d'El
+Anasser et de l'Ouad Gaamour, à l'O. de Sétif.]
+
+Après cette victoire, Marius conduisit habilement son armée vers Cirta
+pour lui faire prendre ses quartiers d'hiver, à l'abri de cette place.
+En chemin, il fut de nouveau attaqué par les rois indigènes, qui avaient
+rallié les fuyards et divisé leurs troupes en quatre corps. Le courage
+de Marius et de Sylla, la prudence et l'habileté du général dans son
+ordre de marche, sauvèrent encore l'armée romaine, qui dut, selon Paul
+Orose, lutter pendant trois jours avec acharnement[90].
+
+[Note 90: _Hist._, 1. V, cap. 15.]
+
+CHUTE DE JUGURTHA.--Ces défaites successives avaient suffi pour dégoûter
+Bokkus de la guerre. Cinq jours après le dernier combat arrivèrent à
+Cirta les envoyés du roi de Maurétanie, chargés de proposer la paix. Les
+malheureux parlementaires, qui avaient suivi la route du désert, sans
+doute pour éviter les partisans de Jugurtha, avaient été entièrement
+dépouillés par des pillards Gétules, et se présentèrent nus et pleins de
+terreur[91]. Néanmoins, leurs propositions ayant été acceptées en
+principe, on les fit partir pour Rome, afin qu'ils fournissent devant le
+sénat les justifications de leur maître.
+
+[Note 91: _Bell. Jug._, XCIX, C.]
+
+A la suite de ces négociations, Sylla fut envoyé vers Bokkus avec une
+escorte de guerriers choisis et armés à la légère. Après cinq jours de
+marche, il rencontra Volux, fils du roi de Maurétanie, venu à sa
+rencontre pour lui faire escorte. Le même soir il faillit se jeter sur
+le camp de Jugurtha et n'échappa à ce danger que par son audace et son
+énergie. Enfin, la petite troupe atteignit le campement de Bokkus. Sylla
+fut fort surpris d'y trouver un envoyé de Jugurtha, qui l'y avait
+précédé et devant lequel il lui était difficile de traiter de
+l'extradition du prince numide. Néanmoins Sylla agit avec une telle
+habileté qu'il finit par triompher des irrésolutions de Bokkus et le
+décider à livrer son gendre. Un message fut envoyé à Jugurtha pour
+l'engager à venir traiter de la paix; mais le Numide était trop fin pour
+consentir à se livrer ainsi aux mains de ses ennemis et il exigea tout
+d'abord que Sylla lui fût remis en otage.
+
+Pendant plusieurs jours Bokkus hésita encore pour savoir s'il livrerait
+Sylla à Jugurtha, ou Jugurtha à Sylla. Enfin, il se prononça pour le
+dernier parti. Après bien des négociations, il fut convenu que chacun se
+rendrait, sans armes, à un endroit désigné, afin d'arrêter les
+conditions de la paix. Jugurtha, vaincu par les assurances que lui
+prodigua son beau-père, se décida à venir au rendez-vous; mais, à peine
+était-on réuni, que des gardes, cachés aux environs, se jetèrent sur le
+prince numide et le livrèrent garrotté à Sylla[92]. Ainsi la trahison
+mit fin à cette guerre que le génie de Jugurtha aurait peut-être
+prolongée encore. Le premier janvier 104, Marius fit son entrée
+triomphale à Rome, précédé de Jugurtha en costume royal et couvert de
+chaînes; puis le vaincu fut jeté dans le cachot du Capitole, où il
+mourut misérablement.
+
+[Note 92: Salluste, _Bell. Jug._, CX.]
+
+La guerre de Jugurtha fut en résumé l'acte de résistance le plus sérieux
+des Berbères contre les Romains. Sans approuver les crimes du prince
+numide, on ne saurait trop admirer les ressources de son esprit et son
+indomptable énergie; et il faut reconnaître qu'avec lui tomba
+l'indépendance de son pays. Cette guerre nous montre le caractère des
+indigènes tel que nous le retrouverons à toutes les époques, qu'il
+s'agisse de soutenir Jugurtha, Tacfarinas, Firmus, Abou Yezid, Ibn
+R'ania ou Abd-el-Kader, c'est toujours chez eux la même ardeur à
+l'attaque, le même découragement après la défaite et la même ténacité à
+recommencer la lutte jusqu'à ce que la trahison vienne y mettre fin.
+
+PARTAGE DE LA NUMIDIE.--Après la chute de Jugurtha, les Romains
+n'osèrent encore prendre possession de toute la Numidie. Ils
+attribuèrent à Bokkus, pour le récompenser de ses services, la Numidie
+occidentale, l'ancienne Masséssylie, s'étendant depuis la Molochath
+jusque vers le méridien de Saldæ. Le reste, la Numidie proprement dite,
+fut donné à Gauda, frère de Jugurtha, depuis longtemps au service de
+Rome, sauf toutefois une petite partie que l'on adjoignit à la province
+d'Afrique. Gauda, vieillard chargé d'années et faible de caractère,
+mourut peu de temps après son élévation au pouvoir. Les documents
+historiques font absolument défaut pour ce qui se rapporte à cette
+période. On sait seulement que la Numidie propre fut de nouveau partagée
+entre Hiemsal II, fils de Gauda, et Yarbas ou Hiertas, prince de la
+famille royale, peut-être également fils de ce dernier. Il est probable
+que Hiemsal II eut pour sa part la région orientale de la Numidie
+confinant à la province romaine et l'entourant au sud, et que Yarbas
+reçut la partie occidentale, s'étendant jusqu'à Saldæ, limite des
+possessions du roi de Maurétanie. Peut-être, comme le pense M.
+Poulle[93], un autre prince, du nom de Masintha, régnait-il déjà sur la
+province sitifienne.
+
+Ces rois vassaux gouvernèrent sous la tutelle directe de Rome, exerçant
+un pouvoir qui n'avait en réalité d'autre but que de préparer, par une
+transition, l'asservissement du pays au peuple-roi.
+
+Des traités furent conclus avec les tribus gétules indépendantes, qui
+furent comptées au nombre des alliés libres de Rome[94], premier pas
+vers la soumission.
+
+[Note 93: Maurétanie sétifienne (_Annuaire de la Soc. arch. de
+Constantine_, 1863).]
+
+[Note 94: Mommsen, _Hist. Rom._, t. IV, p. 272.]
+
+COUP D'OEIL SUR L'HISTOIRE DE LA CYRÉNAIQUE.--CETTE PROVINCE EST LÉGUÉE
+À ROME.--Nous avons jusqu'à présent négligé les faits de l'histoire de
+la Cyrénaïque, car ils ne se rattachaient pas directement à celle de la
+Berbérie. Nous avons dit[95] que Cyrène fut fondée par une colonie de
+Grecs Théréens, vers le VIIe siècle avant notre ère. Après avoir vécu
+plus d'un siècle heureuse et prospère sous l'autorité de ses rois de la
+famille de Battos, la colonie fut vaincue et soumise par les Perses
+(525). A la bataille de Platée, les Berbères libyens figurent parmi les
+troupes de Xerxès. Dans le cours du Ve siècle une vaste révolte des
+indigènes rend la liberté à la Cyrénaïque. Le régime républicain y est
+proclamé[96]. Cyrène atteint alors une grande prospérité. Elle se
+rencontre à l'ouest avec Karthage, sa rivale; une guerre sanglante
+éclate entre les Grecs et les Karthaginois au sujet de la limite
+commune. La lutte se termine par un traité consacré par le dévouement
+des Philènes, deux frères Karthaginois, qui, selon la tradition,
+consentirent à être enterrés vivants pour agrandir, vers l'est, le
+domaine de leur patrie (350).
+
+[Note 95: Voir _Fondation de Kyrène par les Grecs_, ch. I.]
+
+[Note 96: Diodore, Thucydide, Héraclide de Pont.]
+
+Lors du voyage d'Alexandre le Grand à l'oasis d'Ammon, les Cyrénéens lui
+envoyèrent des ambassadeurs chargés de lui offrir l'hommage de leur
+soumission et de lui remettre des présents consistant en chevaux et en
+chars. Sans se détourner de sa route, le grand conquérant accueillit
+cette démarche et admit les Cyrénéens parmi ses tributaires, ou
+peut-être simplement ses alliés, car le pays conserva son indépendance,
+jusqu'au jour où les Egyptiens, appelés par une faction vaincue à la
+suite d'une longue guerre civile, vinrent s'emparer du pays. Ptolémée le
+Lagide laissa à Cyrène un gouverneur et une garnison (322).
+
+Quelque temps après, le Macédonien Oppellas, qui gouvernait la
+Cyrénaïque pour le compte du souverain d'Egypte, se déclara roi
+indépendant et, soutenu par ses amis de Grèce, acquit une grande
+puissance. C'est alors que, cédant aux instances d'Agathocle qui était
+venu porter la guerre en Afrique, il alla se joindre à lui pour
+combattre les Karthaginois. Nous avons vu[97] que le roi de Sicile le
+fit assassiner. A la suite de ces événements, Ptolémée voulut ressaisir
+la Cyrénaïque, mais il dut se porter au plus vite vers l'est, pour
+combattre ses mortels ennemis, Antigone et Démétrius, fils de celui-ci,
+qui avait épousé la veuve d'Oppellas. Ce ne fut qu'après avoir triomphé
+d'eux à la bataille d'Ipsus (301), qu'il put s'occuper de la soumission
+de la Cyrénaïque. Son beau-fils Magas accomplit cette mission et resta
+gouverneur du pays.
+
+Ptolémée avait ramené de ses expéditions en Syrie un grand nombre de
+Juifs; il les expédia en Cyrénaïque et dans les autres villes de la
+Libye[98]. C'est ainsi que nous verrons, au XIe siècle de notre ère, le
+kalife Fâtemide El Mostancer, lancer sur le Mag'reb les Arabes hilaliens
+qu'il a également ramenés de ses guerres de Syrie et dont il ne sait que
+faire.
+
+A la mort de Ptolémée (285), Magas se déclara indépendant et, après
+avoir tenté de renverser du trône d'Egypte son frère utérin Ptolémée
+Philadelphe, conclut avec lui un traité d'alliance et donna à la
+Cyrénaïque des jours de calme et de prospérité. A sa mort, sa fille, la
+célèbre Bérénice, épousa le beau Démétrius, fils du Polyorcète, et
+partagea avec lui le trône de Cyrène. On connaît la fin tragique de
+Démétrius et le second mariage de Bérénice, avec Ptolémée Evergète[99].
+Ainsi la Cyrénaïque fut encore une fois réunie à la couronne d'Egypte
+(247). Mais Bérénice n'oublia pas sa patrie: elle y fit exécuter de
+grands travaux et orna certaines villes avec magnificence. Son nom fut
+donné à la ville d'Hespéride (Ben-Ghazi).
+
+[Note 97: Chapitre I, p. 10.]
+
+[Note 98: Josèphe.]
+
+[Note 99: Justin, _Hist._, XXVI.]
+
+A l'occasion de la querelle survenue entre les deux frères Ptolémée
+Philométor et Ptolémée Evergète, surnommé Physcon, qui avaient partagé
+pendant quelque temps le trône de l'Egypte, Rome, sollicitée par le
+premier (164), envoya des commissaires qui opérèrent le partage du
+royaume entre les deux frères. Physcon obtint, pour sa part, la
+Cyrénaïque avec la partie de la Libye y attenant[100]. Mécontent de son
+lot, il essaya en vain de décider son frère ou Rome à réformer le
+partage. En 147, Philométor étant mort, Physcon alla s'emparer du trône
+d'Egypte et fit gémir le pays sous sa tyrannie, pendant un long règne
+qui ne se termina qu'en l'année 117. Par son testament il léguait la
+Cyrénaïque à son fils naturel Apion.
+
+[Note 100: Polybe.]
+
+Pour la dernière fois la Cyrénaïque formait un royaume indépendant.
+Apion régna paisiblement, obscurément même, pendant vingt années,
+entretenant avec Rome des rapports fréquents, et, à sa mort survenue en
+l'an 96, il légua son royaume au peuple-roi. Cette nouvelle province
+s'étendait de l'Egypte à la grande Syrte. Rome laissa à la Cyrénaïque
+ses institutions, aux villes leurs franchises, et se contenta de prendre
+possession des biens de la couronne, dont les produits vinrent grossir
+les revenus du trésor public. En réalité, le pays demeura livré à
+l'anarchie des factions jusqu'au moment où Lucullus, au retour de la
+guerre contre Mithridate, vint prendre possession de la Cyrénaïque et la
+réduire en province romaine (86).
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'AFRIQUE PENDANT LES GUERRES CIVILES
+89-46
+
+
+Guerre entre Hiemsal et Yarbas.--Défaite des partisans de Marius en
+Afrique; mort de Yarbas.--Expéditions de Sertorius en Maurétanie.--Les
+pirates africains châtiés par Pompée.--Juba I successeur de Hiemsal.--Il
+se prononce pour le parti de Pompée.--Défaite de Curion et des Césariens
+par Juba.--Les Pompéiens se concentrent en Afrique après la bataille de
+Pharsale.--César débarque en Afrique.--Diversion de Sittius et des rois
+de Maurétanie.--Bataille de Thapsus, défaite des Pompiens.--Mort de
+Juba.--La Numidie orientale est réduite en province
+Romaine.--Chronologie des rois de Numidie.
+
+
+GUERRE ENTRE HIEMSAL II ET YARBAS.--Dans la situation de vassalité où se
+trouvaient les rois numides vis-à-vis de Rome, il leur était difficile
+de ne pas prendre une part, plus ou moins directe, aux troubles qui
+l'agitaient. Marius, forcé de fuir, se réfugia en Afrique, comptant sur
+le secours du roi Hiemsal II, auprès duquel il avait envoyé son fils.
+Mais le Berbère voyait poindre la fortune de Sylla. Il se prononça pour
+celui-ci, et le fils de Marius, qu'il avait retenu comme prisonnier et
+qui n'était parvenu à s'échapper,--s'il faut en croire Plutarque,--que
+grâce à l'intérêt que lui portait une concubine de son hôte, ayant
+rejoint son père, lui apprit qu'il ne lui restait qu'à fuir. Marius qui
+avait été repoussé de Karthage par le proconsul Sextus, errait sur le
+rivage près de la limite de la Numidie; il put cependant prendre la mer,
+gagner les îles Kerkinna, échappant ainsi aux sicaires de Hiemsal. Il
+trouva ensuite un refuge chez Yarbas, qui s'était déclaré pour lui, et y
+passa sans doute l'hiver de l'année 88.
+
+Bientôt Yarbas marcha contre son parent, le défit, et s'empara de son
+royaume. Ainsi le parti de Marius triomphait en Afrique, tandis qu'en
+Europe il n'éprouvait que des revers.
+
+DÉFAITE DES PARTISANS DE MARIUS EN AFRIQUE. MORT DE YARBAS.--La province
+africaine devint le refuge des partisans de Marius. Le préteur Hadrianus
+en avait expulsé Métellus et Crassus, qui essayaient en vain de rallier
+ce pays au parti des Optimates. Pour augmenter ses forces, Hadrianus
+voulut affranchir les esclaves; mais les marchands d'Utique se
+révoltèrent en masse et brûlèrent le préteur dans sa maison. Cependant
+l'Afrique resta fidèle au parti Marianien. Domitius Ahénobarbus, gendre
+de Cinna, y organisa la résistance. Un camp fut formé près d'Utique et
+bientôt, grâce aux renforts fournis par Yarbas, une vingtaine de mille
+hommes s'y trouvèrent réunis.
+
+Mais Sylla, sans laisser à ses ennemis le temps de se reformer, chargea
+Cnéius Pompée d'une expédition en Afrique. Il lui confia à cet effet six
+légions qui partirent sur une flotte de cent vingt galères, suivies d'un
+grand nombre de bateaux de transport.
+
+Débarqué heureusement en Afrique, le général romain marcha contre ses
+ennemis, qui l'attendaient dans une forte position, les attaqua en
+profitant du désordre causé par un orage, les défit, et enleva leur
+camp, avec leurs bagages et les éléphants du roi numide. D. Ahénobarbus
+tomba en combattant; quant à ses soldats, il en fut fait un grand
+carnage, puisque trois mille, seulement, d'entre eux purent s'échapper.
+
+Yarbas avait pris la fuite avec les débris de ses Numides et tâchait de
+gagner sa retraite, lorsqu'il se heurta contre un corps de cavaliers
+maures, envoyés par le roi Bogud, fils de Bokkus, au secours de Pompée.
+Gauda fils de Bogud, commandant de cette colonne, contraignit Yarbas à
+se réfugier derrière les remparts de Bulla-Regia[101], sa capitale.
+
+Pompée, qui avait envahi la Numidie, empêcha les Berbères de porter
+secours à leur roi. Forcé de se rendre à Gauda, Yarbas fut mis à mort.
+Hiemsal rentra ainsi en possession de son royaume et reçut, comme
+récompense de sa fidélité à Sylla, le territoire du vaincu[102] (81).
+Ces luttes avaient duré sept ans. Vers la même époque Bokkus, roi de
+Maurétanie, ayant cessé de vivre, son empire avait été partagé entre ses
+deux fils: Bokkus II, qui obtint la partie orientale, avec Yol pour
+capitale, et Bogud, à qui échut la partie occidentale, avec Tingis. Ce
+dernier avait fourni son appui à Pompée pour écraser Yarbas.
+
+[Note 101: Sur un affluent de la Medjerda, en Tunisie.]
+
+[Note 102: Florus, _Hist. Rom._]
+
+EXPÉDITIONS DE SERTORIUS EN MAURÉTANIE.--Tandis que la Numidie était le
+théâtre de ces guerres, Sertorius était chassé de l'Espagne par Annius,
+lieutenant de Sylla. Forcé de prendre la mer, il s'adjoignit à des
+pirates ciliciens et vint tenter un débarquement sur les côtes de la
+Maurétanie. Mais il fut reçu les armes à la main par les farouches
+montagnards de l'ouest et parvint, non sans peine, à se rembarquer. Il
+alla chercher un refuge dans les îles Fortunées (Canaries) et, de là,
+attendit une occasion plus favorable d'intervenir. Cette occasion ne
+tarda pas à se présenter. Un certain Ascalis, soutenu par une partie des
+corsaires ciliciens dont nous avons parlé, s'était mis en état de
+révolte contre le souverain maurétanien et s'était emparé de Tanger.
+
+Sertorius débarqua de nouveau en Afrique avec ses soldats, et vint
+mettre le siège devant Tanger. Un corps de troupes romaines, sous le
+commandement de Paccianus (ou Pacciæcus), ayant été envoyé par Sylla au
+secours d'Ascalis, Sertorius lui offrit le combat, avant qu'il eût opéré
+sa jonction avec ce dernier, le défit et tua Paccianus; puis il enleva
+d'assaut Tanger et fit prisonnier le prétendant et sa famille (82).
+Encouragé par ce succès et appelé par les Lusitaniens, Sertorius réunit
+ses guerriers au nombre d'environ deux mille hommes, auxquels
+s'adjoignirent sept cents Berbères. Etant passé en Espagne, il reçut
+dans son armée le contingent des Lusitaniens et marcha contre les
+Romains. On sait qu'il se rendit bientôt maître de toute l'Espagne (78)
+et que sa puissance fut assez grande pour que Mithridate lui proposât
+une alliance; on sait aussi qu'il fallut toute la science et les efforts
+combinés de Métellus et de Pompée pour triompher de ce chef de partisans
+(72). Ce fait prouve que les incursions des Berbères de l'ouest en
+Espagne datent de loin.
+
+LES PIRATES AFRICAINS CHATIÉS PAR POMPÉE.--Nous avons vu plus haut des
+pirates s'associer à Sertorius pour faire une expédition en Maurusie. La
+Méditerranée était alors infestée par ces écumeurs de mer, précurseurs
+des corsaires barbaresques, à l'industrie desquels la conquête de
+l'Algérie par la France a mis fin. Le littoral des Syrtes et de la
+Cyrénaïque était un des repaires de ces brigands qui enlevaient toute
+sécurité à la navigation. Les Nasamons se faisaient remarquer parmi eux
+par leur hardiesse. Des mercenaires et des officiers licenciés, des
+proscrits, épaves de toutes les guerres civiles, des brigands de toutes
+les nations complétaient les équipages. Plusieurs expéditions avaient
+déjà été entreprises contre eux; mais les leçons qu'on leur avait
+infligées n'avaient eu, pour ainsi dire, aucun résultat. Leur audace ne
+connaissait pas de bornes: «l'or, la pourpre, les tapis précieux
+décoraient leurs navires; quelques-uns avaient des rames argentées, et
+chaque prise était suivie de longues orgies au son des instruments de
+musique[103]». Ils possédaient, dit-on, plus de trois mille navires avec
+lesquels ils entreprenaient de véritables expéditions et interceptaient
+souvent les convois de grains venant non seulement de l'Afrique, mais de
+la Sicile et de la Sardaigne. Les corsaires formaient un véritable état
+qui avait déclaré la guerre au reste du monde. Ils avaient établi des
+règles d'obéissance et de hiérarchie auxquelles tous se soumettaient;
+quant à leurs prises, ils les considéraient comme du butin légitimement
+conquis par la guerre.
+
+[Note 103: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 779.]
+
+En 67 Pompée, chargé par décret de mettre fin à cette situation
+insupportable, et ayant reçu à cet effet des forces considérables,
+divisa sa flotte en treize escadres, nettoya en quarante jours les
+rivages de l'Espagne et de l'Italie, accula les pirates dans la
+Méditerranée orientale, détruisit tous leurs navires, et força à la
+soumission ceux qui n'avaient pas péri.
+
+En 59, lors du premier triumvirat, Pompée obtint dans son lot l'Afrique;
+il fit administrer cette province par des lieutenants et conserva des
+relations amicales avec le prince de Numidie, qui lui devait tout[104].
+
+[Note 104: Boissière, p. 169.]
+
+JUBA I, SUCCESSEUR DE HIEMSAL II. IL SE PRONONCE POUR LE PARTI DE
+POMPÉE.--Après les événements qui avaient rendu à Hiemsal II son
+royaume, augmenté de celui de Yarbas, ce prince régna tranquillement
+pendant de longues années, aidé dans l'exercice du pouvoir, par son fils
+Juba, sous le protectorat de Rome. A la suite d'une contestation
+survenue avec un chef berbère du nom de Masintha, le même qui, ainsi que
+nous l'avons dit[105], gouvernait sans doute la Numidie occidentale,
+voisine de la Maurétanie, les princes africains vinrent soumettre leur
+procès au Sénat. Juba, représentant son père, obtint gain de cause
+malgré l'opposition de César qui, d'après Suétone, serait allé, dans son
+ardeur à défendre Masintha, jusqu'à saisir par la barbe son adversaire.
+Juba garda un âpre ressentiment de cette violence et profita de son
+séjour à Rome pour resserrer les liens qui unissaient son père au parti
+pompéien.
+
+[Note 105: D'après M. Poulle, _loc. cit._]
+
+En l'an 50 Hiemsal cessa de vivre. Son fils Juba lui succéda. C'était un
+homme d'un courage et d'une hardiesse remarquables; ses rapports avec
+les Romains l'avaient initié aux raffinements de la civilisation; mais
+son goût pour les choses de la guerre l'avait empêché de tomber dans la
+mollesse. Persuadé qu'il était appelé à jouer un grand rôle dans la
+querelle qui divisait alors le peuple romain, son premier soin, en
+prenant le pouvoir, fut d'organiser ses forces, non seulement au moyen
+de ses guerriers numides, mais encore en attirant à lui des aventuriers
+de toute race, qui, profitant de l'anarchie générale, s'étaient réunis
+en bandes et guerroyaient pour leur compte sur divers points. Ainsi
+préparé, il attendit, au cœur de son royaume, que le moment d'agir fût
+arrivé.
+
+DÉFAITE DE CURION ET DES CÉSARIENS PAR JUBA.--L'occasion ne tarda pas à
+se présenter. Après que César eut enlevé l'Italie aux Pompéiens, Attius
+Varus, lieutenant de Pompée, se réfugia avec quelques forces en Afrique,
+y proclama l'autorité de son maître et se mit en relations avec Juba.
+Curion, ennemi personnel de ce dernier, dont il avait proposé au Sénat
+la dépossession, fut dépêché par César pour réduire le rebelle et son
+allié numide, déclaré ennemi public. Après quelques opérations dans
+lesquelles il eut l'avantage, il contraignit Varus à se réfugier à
+Utique et commença le siège de cette ville. La situation des Pompéiens
+devenait critique, lorsque Juba accourut à leur secours, à la tête d'une
+puissante armée, ce qui contraignit Curion à lever le siège et à
+chercher lui-même un refuge derrière les retranchements du camp
+Cornélien[106], où rien ne lui manquait. Il aurait pu résister avec
+succès aux forces combinées de ses ennemis; mais ceux-ci employèrent la
+ruse pour l'en faire sortir et leur stratagène réussit. Ils répandirent
+le bruit que Juba, rappelé dans son royaume par une révolte subite,
+avait emmené la plus grande partie de ses forces, en laissant le reste
+sous le commandement de son général Sabura. Pour donner plus de sérieux
+à cette feinte, le roi numide se tint en arrière avec le gros de son
+armée et ses éléphants et fit avancer Sabura suivi de peu de monde.
+
+[Note 106: Les vestiges de ce camp se voient encore à Porto Farina.]
+
+Aussitôt Curion sortit du camp avec une partie de ses gens et se porta
+sur la Medjerda (Bagradas), où il ne tarda pas à rencontrer
+l'avant-garde numide. Les prisonniers confirmant les précédents
+rapports, à savoir qu'il n'avait devant lui que Sabura, le général
+romain se lança imprudemment à la poursuite des guerriers indigènes qui,
+tantôt combattant, tantôt fuyant, l'attirèrent dans un terrain choisi, à
+portée des renforts de Juba. Les Césariens, harassés de fatigue,
+débandés, négligeant leurs précautions habituelles, car ils se croyaient
+sûrs de la victoire, se virent tout à coup entourés par de nouveaux et
+innombrables ennemis, parmi lesquels deux mille cavaliers espagnols et
+gaulois de la garde de Juba. Il ne leur restait qu'à vendre chèrement
+leur vie. Enflammés par l'exemple de Curion, qui refusa de fuir, ils
+combattirent avec la plus grande bravoure et furent tous exterminés. La
+tête du général romain fut apportée au prince berbère.
+
+Dès que la nouvelle de cette défaite parvint au camp cornélien, les
+soldats furent pris d'une véritable panique, que le préteur M. Rufus fut
+impuissant à calmer. Tous se précipitèrent vers la rivage afin de
+s'embarquer sur des navires marchands ancrés dans le port; mais la
+plupart de ces barques sombrèrent, étant surchargées; dans certains
+navires, les marins jetèrent à l'eau les soldats, et il en résulta que,
+de toute cette armée, bien peu de Césariens purent gagner la côte de
+Sicile, où ils arrivèrent isolés et démoralisés. Ceux qui n'avaient pu
+s'embarquer se rendirent à Juba qui les fit tous massacrer sans pitié
+[107].
+
+Rempli d'orgueil par ce succès, Juba entra solennellement à Utique et
+commença à faire rudement sentir son arrogance aux Pompéiens.
+
+[Note 107: Appien, _passim_.]
+
+LES POMPÉIENS SE CONCENTRENT EN AFRIQUE APRÈS LA BATAILLE DE
+PHARSALE.--Mais, tandis que l'Afrique était le théâtre de ces
+événements, le grand duel de César et de Pompée se terminait à Pharsale
+par la défaite de celui-ci, suivie bientôt de sa mort misérable
+(août-juin 48). Les débris des Pompéiens vinrent en Afrique se réfugier
+auprès de Varus et tenter de se reformer sous la protection de Juba.
+
+Métellus Scipion, beau-père de Pompée, Labiénus et autres chefs du parti
+pompéien, et enfin Caton, arrivé le dernier, après avoir mis la
+Cyrénaïque en état de défense, se trouvèrent réunis et ne tardèrent pas
+à grouper des forces respectables, tant comme effectif que comme
+matériel et vaisseaux. Ils enrôlèrent aussi un grand nombre d'indigènes
+et renforcèrent leurs légions au moyen d'éléments divers. L'éloignement
+de César, retenu en Egypte, favorisait cette réorganisation de leurs
+forces. Malheureusement la concorde était loin de régner parmi les
+Pompéiens: Scipion et Varus s'y disputaient le commandement, et Juba
+faisait avec insolence sentir le poids de son autorité à tous. Il
+fallait l'énergie de Caton pour éteindre ces discordes et rappeler
+chacun à son devoir. Grâce à lui, Scipion fut reconnu général en chef
+des forces pompéiennes; ce fut lui également qui sauva Utique de la
+destruction, car Juba voulait raser cette cité comme étant attachée au
+parti césarien. Il s'appliqua particulièrement à la fortifier et laissa
+aux autres chefs le soin de diriger les opérations actives. Le roi
+berbère, rempli d'orgueil par l'importance que lui donnaient les
+événements, s'entoura des insignes de la royauté et fit frapper des
+monnaies à son effigie. Il avait imposé aux Pompéiens cette condition,
+qu'en cas de succès, la province d'Afrique lui serait donnée, et il se
+voyait déjà souverain d'un puissant empire[108].
+
+[Note 108: Mommsen, _Hist. Rom_., t. VII, p. 128.]
+
+CÉSAR DÉBARQUE EN AFRIQUE.--Ainsi, il ne suffisait pas à César d'avoir
+vaincu son rival à la suite d'une brillante campagne. Il fallait
+recommencer une nouvelle guerre contre son parti, sur un autre continent
+et avec des forces bien inférieures à celles de ses ennemis. César
+accepta les nécessités de la situation avec sa décision ordinaire.
+Retenu à Alexandrie par les vents contraires, il prit toutes les
+dispositions pour assurer la réussite de sa téméraire entreprise. Dans
+le but d'entraver le secours que Juba allait offrir aux Pompéiens, il le
+proclama, ainsi que nous l'avons dit, ennemi public, et accorda ses
+états aux deux rois de Maurétanie Bokkus et Bogud, comptant bien qu'ils
+attaqueraient la frontière occidentale de la Numidie et feraient ainsi
+une salutaire diversion.
+
+Au commencement de l'an 46, César débarqua non loin d'Hadrumète (Sousa),
+après une périlleuse traversée dans laquelle sa flotte avait été
+dispersée. Il n'avait alors avec lui qu'environ cinq mille fantassins et
+cent cinquante cavaliers gaulois. C'est avec cette faible armée qu'il
+allait affronter, loin de tout secours, des forces combinées montant à
+soixante mille hommes, avec une nombreuse cavalerie et des éléphants.
+Heureusement pour le dictateur, ses ennemis ne surent pas tirer parti de
+leurs avantages. Leurs nombreux navires restèrent à l'ancre, au lien
+d'aller intercepter ses communications et empêcher l'arrivée de
+renforts. Scipion soumis aux caprices de Juba, se montra d'une faiblesse
+extrême et, pour plaire à ce prince, laissa ses soldats ravager la
+province d'Afrique, ce qui détacha de lui la population coloniale qui ne
+voulait à aucun prix subir la domination d'un Berbère. Enfin les
+opérations de guerre furent menées sans énergie ni cohésion.
+
+Cependant César, après avoir en vain essayé de se rendre maître
+d'Hadrumète, soit par la force, soit en achetant Considius qui défendait
+cette place, se vit bientôt forcé de battre en retraite, poursuivi dans
+sa marche par un grand nombre de Numides, contre lesquels la cavalerie
+gauloise était obligée de faire tête à chaque instant. Bien accueilli
+par les habitants de Ruspina[109], il se retrancha dans cette localité
+et reçut également la soumission de Leptis parva[110], ce qui lui
+procura l'avantage d'un bon port où il ne tarda pas à recevoir des
+renforts et des provisions.
+
+[Note 109: Monastir, selon M. Guérin.]
+
+[Note 110: Lemta, au sud du golfe de Hammamet, selon le même.]
+
+Bientôt arriva Labiénus à la tête d'une armée de huit mille hommes,
+comprenant un grand nombre de cavaliers numides. César leur offrit
+aussitôt le combat, et, grâce à une liabile tactique, parvint à
+repousser ses ennemis. Malgré ce succès, sa situation était des plus
+critiques: Scipion arrivait avec huit légions et de nombreux cavaliers;
+il n'était plus qu'à trois journées, et derrière lui s'avançait le gros
+de l'armée de Juba, commandée par le prince berbère en personne. Bloqué,
+manquant de tout, César déploya, dans cette conjoncture critique, les
+ressources de son génie: construisant des machines de guerre,
+démolissant des galères pour avoir le bois nécessaire aux palissades,
+enfin nourrissant ses chevaux au moyen d'algues marines lavées dans
+l'eau douce. Heureusement Salluste, alors préteur, parvint à surprendre
+l'île de Kerkinna, où avaient été entassées de nombreuses provisions qui
+assurèrent le salut des Césariens.
+
+DIVERSION DE SITTIUS ET DES ROIS DE MAURÉTANIE.--Sur ces entrefaites, un
+certain P. Sittius, chef d'une bande d'aventuriers, avec lequel César
+était en pourparlers depuis quelque temps, se joignit aux troupes de
+Bogud, roi de la Maurétanie orientale, et envahit la Numidie par
+l'ouest. Ce Sittius, Italien d'origine, compromis dans la conspiration
+de Catilina, et qui déjà, en 48, avait aidé Cassius, lieutenant de
+César, à écraser Marcellus en Espagne, avait réuni en Afrique une
+véritable armée de malandrins de tous les pays avec lesquels il se
+mettait au service de quiconque le payait convenablement[111]. Homme
+énergique et d'une grande audace, son appui, surtout après sa jonction
+avec les troupes de Maurétanie, allait être d'un grand prix pour César.
+
+Marchant résolument sur Cirta, Sittius parvint sans empêchement sous les
+remparts de cette ville, l'enleva après un siège de peu de jours[112] et
+se rendit maître d'une autre place forte dont on ignore le nom, où se
+trouvaient les magasins d'armes et de vivres de Juba. Appuyé sur cette
+forteresse, il rayonna dans tous les sens, menaçant les villes et les
+campagnes de la Numidie.
+
+A la réception de ces graves nouvelles, Juba dut faire rétrograder une
+partie de son armée pour s'opposer aux entreprises des envahisseurs et
+couvrir sa capitale. Mais bientôt un autre sujet d'inquiétude le força à
+porter ses regards vers le sud. Les Gétules, travaillés par les
+émissaires de César, s'étaient lancés sur sa frontière méridionale. Il
+fallut donc distraire encore de nouveaux soldats pour contenir les
+nomades sahariens. Ainsi Juba, menacé sur ses derrières et sur son
+flanc, fut contraint de suspendre son mouvement et de changer ses plans.
+Il n'est pas douteux que ces diversions assurèrent le salut de César.
+
+[Note 111: Appien, _De bell. civ_., lib. IV, cap. 54. Salluste,
+_Catil_., c. 21.]
+
+[Note 112: Hirtius, _De bell. afr_.]
+
+BATAILLE DE THAPSUS, DÉFAITE DES POMPÉIENS.--Cependant César, après
+s'être solidement établi dans ses retranchements, avait cherché à
+s'étendre sur le littoral, ayant en face de lui Scipion, appuyé sur
+Hadrumète, Thapsus[113] et Thysdruss[114]. Ce général restait, depuis
+deux mois, dans une inaction incompréhensible, appelant sans cesse Juba
+à son secours; mais le prince berbère avait d'autres soucis, ainsi qu'on
+l'a vu. Peut-être aussi ne se souciait-il pas trop de débarrasser les
+Pompéiens de leur ennemi et n'était-il pas fâché de les laisser à la
+merci de César, pour arriver ensuite, écraser celui-ci et rester maître
+du pays[115].
+
+[Note 113: Ras Dimas, au sud du golfe de Hammamet.]
+
+[Note 114: El Djem.]
+
+[Note 115: Cf. Hirtius.]
+
+Cédant enfin à des instances de plus en plus pressantes ou peut-être à
+des promesses précises, Juba laissa le commandement des opérations
+contre Sittius à son lieutenant Sabura, se porta vers l'est et établit
+son camp en arrière de celui de Scipion. Les soldats de César, effrayés
+de l'approche du prince numide dont la renommée avait considérablement
+exagéré les forces, furent surpris de constater que son armée n'était
+pas aussi puissante qu'on l'annonçait. Le dictateur, qui venait de
+recevoir du renfort, profita habilement de cette impression pour prendre
+l'offensive et attaquer Thapsus, ville construite sur une sorte de
+presqu'île. Par son ordre, l'isthme qui reliait cette ville à la terre
+fut coupé et toute communication se trouva interrompue entre les
+assiégés et les Pompéiens.
+
+Déjà les Césariens avaient remporté quelques avantages sur terre et sur
+mer et repris confiance, d'autant plus que les rangs de leurs ennemis
+s'éclaircissaient par la désertion. La désaffection des populations
+s'accentuait chaque jour, et Juba, pour faire un exemple, était allé
+détruire la ville de Vacca (Badja), dont les habitants avaient offert
+leur soumission à César. Scipion ne pouvant plus persister dans son
+inaction, se porta au secours de Thapsus où il fut rejoint par Juba.
+Bientôt César, qui avait pris toutes ses dispositions pour l'offensive,
+fit attaquer ses ennemis coalisés. Les Césariens déployèrent la plus
+grande bravoure et forcèrent les Pompéiens à reculer. Les éléphants
+affolés contribuèrent au désordre et empêchèrent la cavalerie numide de
+donner. Le camp des Pompéiens et celui de Juba tombèrent successivement
+aux mains des vainqueurs. Quant à l'armée coalisée, naguère si nombreuse
+et si puissante, elle fuyait en désordre dans toutes les directions. Les
+Césariens firent des vaincus un carnage horrible: dix mille cadavres
+restèrent sur le champ de bataille.
+
+Cette belle victoire assurait le succès de César. Les villes
+environnantes, Hadrumète, Thysdrus, qui étaient déjà pour lui,
+s'empressèrent de se rendre à ses officiers pendant que sa cavalerie
+marchait sur Utique. Caton essaya d'y organiser la résistance, mais, on
+l'a vu, les habitants de cette ville étaient pour César; aussi n'eut-il
+bientôt d'autre ressource pour échapper au vainqueur que de se donner la
+mort (avril 46).
+
+MORT DE JUBA; LA NUMIDIE ORIENTALE EST RÉDUITE EN PROVINCE
+ROMAINE.--Après la bataille de Thapsus, les chefs pompéiens qui
+échappèrent au fer du vainqueur prirent la route de l'ouest pour tâcher
+d'atteindre l'Espagne. Mais Sittius, qui les attendait au passage, en
+arrêta un grand nombre et coula leurs vaisseaux dans le port
+d'Hippone[116]. Scipion, repoussé en Afrique par la tempête, se perça de
+son épée.
+
+[Note 116: Florus, _Hist. Rom_.]
+
+Quant à Juba, échappé de la mêlée, il évita la poursuite des vainqueurs;
+en se cachant le jour et ne marchant que la nuit, il parvint à atteindre
+sa capitale Zama regia, où il avait laissé sa famille et où il espérait
+trouver un refuge. Mais les habitants, effrayés par les préparatifs de
+destruction générale qu'il avait faits avant son départ, en prévision
+d'une défaite possible, refusèrent de lui ouvrir les portes de leur
+cité: ni les prières ni les menaces ne purent les fléchir, et ils ne
+voulurent même pas laisser sortir la famille de leur roi. Il fallait,
+pour agir ainsi, qu'ils jugeassent sa cause bien compromise. Elle
+l'était en effet, car Sittius avait vaincu et tué Sabura; le roi berbère
+n'avait plus un asile.
+
+Juba se décida alors à se retirer à sa maison de campagne avec le
+pompéien Pétréius et quelques serviteurs fidèles. Les Césariens, appelés
+par les gens de Zama, accouraient, et il ne restait au prince vaincu
+qu'à mourir. Il fit préparer un festin qu'il partagea avec Pétréius,
+puis tous deux engagèrent un combat singulier où ils devaient périr l'un
+et l'autre. Mais là encore la fortune fut contraire au prince numide: il
+triompha de Pétréius, sans avoir reçu de blessure mortelle et en fut
+réduit à se plonger lui-même son glaive dans le corps; enfin, comme la
+mort n'arrivait pas, il se fit achever par un esclave.
+
+Ainsi finit le dernier roi de Numidie.
+
+La partie orientale de ce royaume fut réduite en province romaine (46)
+sous le nom de _Nouvelle Numidie_ ou d'_Africa nova_. César plaça
+Salluste à sa tête, avec le titre de proconsul. S'il faut s'en rapporter
+au témoignage de Dion Cassius et de Florus, l'historien de la guerre de
+Jugurtha, dans son court passage en Numidie, s'y rendit coupable de
+telles exactions qu'il fut traduit en justice et couvert de honte et
+d'infamie (Dion).
+
+Les habitants de Zama, qui avaient si hardiment résisté à leur roi,
+furent affranchis d'impôts.
+
+Il restait quelqu'un à récompenser: Sittius, dont la coopération avait
+été si décisive. César lui donna, ainsi qu'à ses compagnons, les
+territoires environnant Cirta qu'ils avaient conquis. Ces territoires,
+selon Appien, appartenaient à un certain Masanassès, ami et allié de
+Juba, et père d'Arabion, qui se réfugia en Espagne. Ainsi s'établit la
+colonie des Sittiens dont les tombes sont si nombreuses à
+Constantine[117].
+
+[Note 117: Selon M. Poulle (_Maurétanie Sétifienne_, p. 86), la
+colonie des Sittiens ou Cirtésiens s'étendit assez loin au sud-est et se
+prolongea au nord, jusque vers Chullu (Collo). Elle comprit les colonies
+de Milevum (Mila), Rusicada (Philippeville) et un grand nombre de
+bourgs.]
+
+Juba laissait un fils. Le vainqueur l'épargna et l'envoya à Rome, où il
+reçut une brillante éducation. Nous le verrons plus tard jouer un rôle
+important dans l'histoire de l'Afrique.
+
+Enfin Bogud I reçut, pour prix de son alliance, la partie occidentale de
+la Numidie.
+
+ CHRONOLOGIE DES ROIS DE NUMIDIE.
+
+ Sifax, (ou Syphax), roi des Massésyliens. . | vers 225
+ Gula, roi des Massyliens. . . . . . . . . . . . | av. J.-C.
+
+ Massinissa, roi des Massésyliens. . . . . . . . |
+ Vermina, roi des Massyliens . . . . . . . . . . | 201
+
+ Massinissa seul . . . . . . . . . . . . . . . . (?)
+
+ Micipsa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+ Gulussa. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 149
+ Manastabal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+
+ Micipsa seul. . . . . . . . . . . . . . . . . . vers 145
+
+ Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+ Hiemsal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | vers 118
+ Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . | av. J.-C.
+
+ Adherbal. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . |
+ Jugurtha. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . | 117
+
+ Jugurtha seul . . . . . . . . . . . . . . . . . 112
+
+ Gauda, Numidie propre. . . . . . . . . . . . . |
+ Bokkus I, id occid. . . . . . . . . . . . . . . | 104
+
+ Hiemsal II, Numidie orientale. . . .. . . . . . |
+ Yarbas id. centrale . . . . . . . . . . . . . . | (?)
+ Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . |
+
+ Yarbas, Numidie orientale et centrale. |
+ Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 88
+
+ Hiemsal, Numidie orientale et centrale. |
+ Masintha (?) sétifienne . . . . . . . . . . . . | 81
+
+ Juba I, Numidie orientale et centrale . . . . . |
+ Masanassès, sétifienne. . . . . . . . . . . . . | 50
+
+En 46, la Numidie orientale et centrale est réduite en province romaine.
+La sétifienne est réunie à la Maurétanie orientale.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES DERNIERS ROIS BERBÈRES
+46 avant J.-C.--43 après J.-C.
+
+
+Les rois maurétaniens prennent parti dans les guerres civiles.--Arabion
+rentre en possession de la Sétifienne.--Lutte entre les partisans
+d'Antoine et ceux d'Octave.--Arabion se prononce pour Octave.--Arabion
+s'allie à Lélius lieutenant d'Antione; sa mort.--L'Afrique sous
+Lépide.--Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute
+la Maurétanie sous son autorité.--La Berbérie l'entre sous l'autorité
+d'Octave.--Organisation de l'Afrique par Auguste.--Juba II roi de
+Numidie.--Juba roi de Maurétanie.--Révolte des Berbères.--Mort de Juba;
+Ptolémée lui succède.--Révolte des Tacfarinas.--Assassinat de
+Ptolémée.--Révolte d'Ædémon. La Maurétanic est réduite en province
+Romaine.--Division et organisation administrative de l'Afrique
+romaine.--CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE.
+
+
+LES ROIS MAURÉTANIENS PRENNENT PARTI DANS LES GUERRES CIVILES.--Après
+tant de secousses, la Berbérie ne recouvra pas encore la tranquillité
+qui lui aurait été si nécessaire pour panser ses plaies. Liée désormais
+au sort de Rome, elle devait ressentir le contre-coup de toutes les
+luttes que s'y livraient les partis. Le meurtre de César, les
+compétitions qui en furent la conséquence fournirent aux Africains de
+nouvelles occasions d'y participer.
+
+Bogud I, fidèle à César, avait aidé le dictateur à écraser en Espagne
+les restes du parti pompéien (45). Il était logique, ou au moins
+conforme à l'usage, que Bokkus II se prononçât dans un sens opposé;
+aussi ses deux fils combattirent-ils à Munda pour Sextus et Cnéus
+Pompée.
+
+ARABION RENTRE EN POSSESSION DE LA SÉTIFIENNE.--Nous avons vu que le
+prince berbère Arabion, fils de Masanassès, après avoir été dépossédé du
+royaume de son père (la Numidie sétifienne), avait rejoint, en Espagne,
+les fils de Pompée. A la tête d'une bande d'aventuriers, il vécut
+d'abord de brigandages; puis, sa troupe grossissant, il devint
+redoutable et lutta, non sans succès, contre les cohortes du dictateur.
+Après la mort de César (15 mai 44) Arabion jugea le moment favorable
+pour reconquérir l'héritage de son père. Il passa en Afrique et
+s'appliqua à former une armée. On dit même qu'il envoya des Numides au
+jeune Pompée, pour qu'ils apprissent, sous sa direction, à combattre à
+la romaine[118]. Bientôt il fut en mesure d'entrer en campagne et, par
+son courage et son habileté, ne tarda pas à triompher de Bokkus III qui
+avait succédé à son père Bogud I, et à rentrer en possession du royaume
+paternel. En vain Bokkus, s'appuyant sur les services passés, réclama le
+secours d'Octave. Le jeune triumvir avait alors d'autres occupations et
+ainsi toute la contrée comprise entre Saldæ et l'Amsaga, la Numidie
+sétifienne, échappa au prince maure pour rentrer en la possession de son
+ancien chef.
+
+«Arabion était actif, entreprenant, astucieux comme un Numide, doué de
+qualités guerrières, avide de pouvoir[119].» Il n'est pas douteux qu'il
+n'ait nourri l'espoir d'expulser les Romains de la Numidie. Son premier
+acte d'hostilité fut d'attirer Sittius, le spoliateur de son père, dans
+une embuscade, et de le tuer. Puis il attendit pour voir comment ce
+nouvel attentat serait jugé à Rome. Mais l'attention était absorbée dans
+la métropole par des choses autrement graves que les usurpations d'un
+Numide.
+
+[Note 118: Poulle, _Maurétanie Sétifienne_, p. 94 et passim.]
+
+[Note 119: Poulle _loc. cit_. Nous suivons entièrement son récit,
+car il est impossible de mieux résumer cet épisode de l'histoire de la
+Berbérie.]
+
+LUTTES ENTRE LES PARTISANS D'OCTAVE ET CEUX D'ANTOINE.--A la suite du
+partage effectué entre les triumvirs, l'Afrique était échue à Octave. La
+Numidie était alors gouvernée par Titus Sextius, tandis que l'ancienne
+province d'Afrique obéissait à Cornificius. Octave donna à Sextius le
+commandement des deux provinces réunies, et cet officier voulut prendre
+possession de la Proconsulaire, mais Cornificius refusa d'évacuer
+l'Afrique, en déclarant qu'il tenait son poste du sénat et qu'il n'avait
+cure de ce qui pouvait avoir été fait par les dictateurs. Bientôt la
+guerre éclata entre eux.
+
+Cornificius, qui disposait des forces les plus considérables, envahit la
+Numidie nouvelle, tandis que Sextius, pour forcer l'ennemi à la
+retraite, allait hardiment s'emparer d'Hadrumète et des localités
+voisines. Cornificius, séparant ses forces, chargea son lieutenant
+Décimus Lélius d'assiéger Cirta, avec une partie de son armée, et confia
+le reste à P. Ventidius avec mission de repousser Sextius. Cette
+tactique parut devoir être couronnée de succès, car Sextius, s'étant
+laissé surprendre, fut battu et réduit à la fuite.
+
+ARABION SE PRONONCE POUR OCTAVE.--Cependant Arabion, qui était sollicité
+par les deux gouverneurs de se prononcer pour chacun d'eux, gardait une
+attitude expectante afin de saisir le moment d'intervenir avec profit.
+Craignant, s'il laissait écraser Sextius, que son adversaire ne devînt
+trop redoutable, ou, peut-être, prévoyant le triomphe d'Octave, le
+prince berbère se déclara alors pour ce dernier, et entraîna avec lui
+les Sittiens. Cette nouvelle rendit la confiance à Sextius alors assiégé
+par ses ennemis: ayant enflammé le courage de ses soldats, il opéra une
+sortie heureuse et parvint à triompher de Ventidius, qui resta sur le
+champ de bataille.
+
+La conséquence de ces événements fut la levée immédiate du siège de
+Cirta et la retraite de Lélius sur Utique, où se trouvait le camp de
+Cornificius. Arabion l'y poursuivit, tandis que Sextius arrivait de
+l'autre côté. Ainsi le partisan d'Antoine se trouvait pris entre deux
+ennemis; mais il disposait de forces considérables et aurait été en
+mesure de résister avec fruit, si la fortune ne s'était tournée si
+manifestement contre lui.
+
+Lélius envoyé en reconnaissance se heurta contre le corps de Sextius,
+qui l'attaqua avec violence. Secondé par un habile mouvement d'Arabion,
+celui-ci parvint à le séparer du camp et à le contraindre à la retraite.
+La cavalerie du prince numide le força de chercher un refuge sur une
+montagne escarpée. Cornificius, voyant la position critique de son
+lieutenant, sort du camp pour aller à son secours. Pendant ce temps
+Arabion a détaché de son armée un corps d'hommes déterminés qui
+escaladent par surprise les retranchements du camp, et massacrent les
+soldats laissés à sa garde.
+
+Cornificius, dans cette conjoncture critique, continue à pousser
+hardiment sa marche pour opérer sa jonction avec Lélius; mais celui-ci
+ne fait rien pour le seconder, de sorte qu'il reste seul exposé à
+l'attaque combinée de Sextius et d'Arabion. Bientôt, tous ses soldats
+tombent autour de lui, et lui-même trouve la mort du guerrier. Pendant
+ce temps, Lélius désespéré se perçait de son épée et ses soldais
+démoralisés n'essayaient pas de résister à leurs ennemis.
+
+«La journée avait été bonne pour Arabion; il avait donné une province à
+Sextius et conquis le pardon de son ancienne hostilité contre César; il
+rentra dans ses États chargés de dépouilles et peut-être y annexa-t-il
+quelques cantons de la Nouvelle Numidie. Cette heureuse campagne eut
+encore pour résultat de raffermir la couronne sur sa tête et de
+consacrer son titre de roi[120]».
+
+[Note 120: Poulle, _Maurétanie_, p. 99. Appien, _de bell. civ._,
+lib. IV. Dion Cassius, lib. XLVII.]
+
+Toute l'Afrique romaine resta ainsi soumise à l'autorité de Sextius. En
+43, après la réconciliation d'Octave et d'Antoine et la formation d'un
+nouveau triumvirat, Sextius fut sacrifié et remplacé par C, F. Fango.
+L'Afrique avait été conservée par Octave. Mais, à la suite de la
+bataille de Philippes, en 42, un nouveau partage intervint entre les
+triumvirs: Antoine reçut l'Orient et dans son lot se trouvèrent la
+Cyrénaïque et l'Afrique propre, tandis que la Numidie seule restait à
+César-Octavien, avec les régions de l'Occident.
+
+ARABION S'ALLIE À SEXTIUS LIEUTENANT D'ANTOINE. SA MORT.--La femme
+d'Antoine, Fulvie, qui selon l'expression de V. Paterculus n'avait de
+féminin que le corps, chargea Sextius resté en Afrique de s'emparer de
+la province échue à son mari. Fango, ne cédant qu'à la force, alla
+prendre le gouvernement de la Nouvelle Numidie; mais son administration
+ne l'avait pas rendu sympathique. Il trouva la population en armes, et
+bientôt une révolte générale éclata contre lui. Arabion et les Sittiens
+soutenaient les rebelles. Cependant Fango parvint à rétablir son
+autorité et Arabion, vaincu par lui, alla chercher un refuge auprès de
+Sextius.
+
+Fango somma ce dernier de lui livrer le roi berbère et, sur son refus,
+envahit des cantons de l'ancienne province et y porta le ravage. Mais
+Sextius, secondé par Arabion et un grand nombre de Numides, ayant marché
+contre lui, le força à une prompte retraite. Sur ces entrefaites,
+Sextius fit assassiner perfidement Arabion. Les détails fournis par Dion
+Cassais et Appien, sur ce fait, sont contradictoires, et il est assez
+difficile de se rendre compte du motif de ce meurtre. Selon ces auteurs,
+Sextius aurait redouté la grande influence exercée sur les Berbères par
+Arabion et aurait agi sous la double impulsion de la jalousie et de la
+crainte.
+
+Quoi qu'il en fût, ce meurtre détacha de Sextius tous les cavaliers
+numides, qui allèrent offrir leurs services à Fango et le poussèrent à
+attaquer de nouveau son rival. Mais, encore une fois, la victoire se
+prononça pour Sextius: Fango vaincu et mis en déroute se donna la mort.
+Zama, qui résistait encore, ne tarda pas à être réduite à la soumission.
+Ainsi Sextius resta maître de toute l'Afrique. Il ajouta sans doute à
+ses provinces l'ancien royaume d'Arabion, la Numidie sétifienne.
+
+L'AFRIQUE SOUS LÉPIDE.--En l'an 40, Lépide, qui avait reçu l'Afrique
+pour son lot, vint, avec six légions détachées de l'armée d'Antoine, en
+prendre possession. Sextius lui remit sans opposition ses provinces, et
+durant quatre années, les deux Afriques obéirent à son administration.
+Les auteurs donnent fort peu de renseignements sur cette période. On
+sait seulement que Lépide retira à Karthage, la Junonia de Gracchus, ses
+privilèges de colonie romaine, et lui enleva même une partie de ses
+habitants qu'il déporta au loin. Quelle fut la cause de cette sévérité?
+Peut-être les colons de Karthage témoignèrent-ils des sentiments peu
+favorables au triumvir, peut-être celui-ci céda-t-il aux conseils des
+habitants d'Utique, dont la rivalité contre la colonie voisine était un
+héritage des siècles. La nouvelle Karthage était en effet devenue très
+florissante sous le consulat de Marc-Antoine. On est réduit à cet égard
+à des conjectures.
+
+Bogud II est dépossédé de la Tingitane. Bokkus III réunit toute la
+Maurétanie sous son autorité.--L'année 40 avait vu la mort de Bokkus II,
+roi de la Tingitane, qui avait été remplacé par Bogud II, son fils.
+Héritier de la haine de son père contre Octave, Bogud céda aux instances
+de Lucius Antonius, alors proconsul en Espagne, et en 38, il passa dans
+la péninsule avec une armée, afin d'arracher cette province aux
+lieutenants d'Octave. Mais à peine avait-il quitté l'Afrique qu'une
+révolte éclatait dans sa capitale, à Tingis même.
+
+En même temps, Bokkus III, roi de la Numidie orientale, profitait de son
+absence et des mauvaises dispositions de ses sujets pour envahir son
+royaume et occuper les principales villes.
+
+Rappelé en Afrique par ces graves événements, Bogud trouva tous les
+ports fermés et fut repoussé partout où il se présenta. Son absence lui
+coûtait sa couronne. Il alla chercher un refuge à Alexandrie, auprès
+d'Antoine, qui lui donna un commandement important. Il devait périr plus
+tard à Methone[121].
+
+[Note 121: Agrippa, entre les mains de qui il était tombé, lui fit
+trancher la tête (31).]
+
+Bokkus III réunit ainsi sous son autorité deux les Maurétanies et vit
+son usurpation ratifiée par Octave. Etabli à Yol (Cherchel), ce Berbère,
+vassal de Rome, régna assez paisiblement, ou plutôt obscurément, pendant
+plusieurs années. Il mourut en 33.
+
+LA BERBÉRIE RENTRE SOUS L'AUTORITÉ D'OCTAVE.--En 36, Lépide appelé par
+Octave en Sicile pour coopérer à la guerre contre Sextus Pompée, quitta
+l'Afrique à la tête de douze légions. Mais bientôt des discussions
+s'élevèrent entre les deux triumvirs, et Lépide fut dépouillé de son
+autorité par Octave qui envoya en Afrique, pour le remplacer, Statilius
+Taurus. Les historiens parlent, mais sans donner de détails précis, des
+incursions des Musulames et des Gétules, populations établies sur la
+limite du désert, et des razzias qu'ils opéraient alors dans le Tel. Le
+nouveau gouverneur dut faire plusieurs expéditions contre ces pillards
+pour les forcer à rentrer dans leurs limites.
+
+En l'an 33, Octave vint lui-même en Afrique et réunit les possessions de
+Bokkus au domaine du peuple romain.
+
+Karthage avait été privée par Lépide de ses privilèges de colonie
+romaine et même dépeuplée en partie. Octave s'attacha à rendre à la
+colonie de Caius Gracchus toute sa splendeur et lui envoya trois mille
+citoyens romains. Nous avons vu que les Romains avaient essayé de donner
+à la colonie de Gracchus le nom de Junonia. Octave la consacra à Vénus,
+déesse protectrice de la famille Julia, mais ce dernier vocable fut
+aussi éphémère que le précédent[122].
+
+[Note 122: Appien, _Punic_. 136. Suétone, _Aug_., 47.]
+
+Vers le même temps, Antoine, entièrement subjugué par les charmes de
+Cléopâtre, lui rendait la Cyrénaïque, et pour la dernière fois cette
+province était rattachée à l'empire d'Egypte. Mais trois ans plus tard
+(en 33), il se déclarait publiquement son époux et partageait ses
+provinces entre les enfants de sa femme. C'est ainsi que la jeune
+Cléopâtre Séléné, dont nous aurons bientôt à parler, reçut en dot la
+Cyrénaïque.
+
+La longue rivalité d'Antoine et d'Octave se terminait, le 2 septembre
+31, par la bataille d'Actium. Après sa défaite, le triumvir songea à
+s'appuyer sur les quatre légions qu'il avait laissées en Cyrénaïque à
+son lieutenant Scaurus; mais celui-ci les avait livrées, ainsi que le
+pays qu'il était chargé de défendre, à Gallus, officier d'Octavien. En
+vain Antoine essaya-t-il, à Parœtonium, de rappeler ses soldats à la
+fidélité; sa voix ne fut pas écoutée et, perdant tout espoir, il alla
+chercher auprès de Cléopâtre un trépas misérable.
+
+Ainsi toute l'Afrique se trouva soumise à l'autorité d'Octave.
+
+ORGANISATION DE L'AFRIQUE PAR AUGUSTE.--Octave avait conservé sous son
+autorité directe les Maurétanies depuis la mort de Bokkus et tenté d'y
+implanter une colonisation latine, pour amener insensiblement les
+indigènes à se façonner aux lois et aux usages des Romains et les
+préparer à accepter sans mécontentement leur réunion définitive à
+l'empire[123].
+
+Après la mort d'Antoine et de Cléopâtre, leurs enfants furent recueillis
+par Octave qui les traita avec les plus grands égards. Parmi eux se
+trouvait la jeune Cléopâtre Séléné; il la donna en mariage au fils de
+Juba, qui venait de combattre pour lui à Actium, et confia à celui-ci le
+gouvernement de l'Egypte [124].
+
+[Note 123: Poulle, _Maurétanie_, p. 102.]
+
+[Note 124: La date de cette nomination est incertaine.]
+
+Resté maître incontesté du pouvoir, Octave s'était sérieusement occupé
+de l'organisation des provinces. Dans les dernières années de la
+république, elles étaient au nombre de quatorze, gouvernées soit par des
+préteurs, soit par des consulaires. Le 13 janvier de l'an 27, au moment
+où il constituait le régime impérial, Auguste maintint cette division:
+les provinces paisibles et depuis longtemps conquises, où peu de forces
+étaient nécessaires, furent appelées sénatoriales ou proconsulaires; les
+autres, où stationnèrent particulièrement les légions, furent dites
+prétoriennes ou de l'empereur, général en chef des armées[125].
+L'Afrique, avec la Numidie, la Cyrénaïque avec la Crète, furent classées
+parmi les provinces sénatoriales; mais ces divisions changèrent selon
+les circonstances.
+
+La IIIe légion (Augusta) fut chargée de tenir garnison en Afrique.
+Auguste plaça son quartier permanent à Theveste (Tebessa), au pied
+oriental de l'Aourès, à cheval sur les routes de la province de
+Karthage, de la Numidie et de la région des oasis et de la Tripolitaine.
+Elle protégeait aussi le pays colonisé contre les invasions des Gétules.
+
+[Note 125: _Hist. des Romains_ par Duruy, t. IV, p. 2.]
+
+JUBA II, ROI DE NUMIDIE.--Vers le même temps, c'est-à-dire entre l'an 29
+et l'an 25, Auguste plaça Juba II à la tête de la Numidie, non comme un
+simple gouverneur, mais comme roi vassal[126]. C'était une nouvelle
+application de son système qui consistait à chercher à se rallier les
+indigènes en les amenant à l'assimilation; il pensait ne pouvoir trouver
+un meilleur intermédiaire qu'un compatriote parfaitement romanisé.
+
+Nous avons vu qu'après la mort de son père, le jeune Juba avait été
+élevé à Rome avec le plus grand soin, sous l'œil de César. Les maîtres
+les plus célèbres de la Grèce et de l'Italie l'initièrent à toutes les
+connaissances de l'époque et firent de ce jeune Berbère un savant et un
+raffiné[127]. C'était, au dire de Plutarque, un homme beau et
+gracieux[128]. Ces dons naturels, rehaussés par la culture, lui
+gagnèrent l'amitié d'Auguste et d'Octavie et firent sa fortune.
+Hâtons-nous de dire qu'il ne trompa pas l'espoir qu'on avait placé en
+lui et que, s'il n'amena pas, comme ses protecteurs avaient pu
+l'espérer, les indigènes à l'assimilation, c'est que la tâche était
+beaucoup trop difficile et ne pouvait être l'œuvre d'un homme.
+
+[Note 126: De la Blanchère: _De rege Juba, regis Jubæ filio_, Paris
+1883.]
+
+[Note 127: Dion Cassius, 1. LI, ch. xv.]
+
+[Note 128: _Auton_, c. VII.]
+
+Il est assez difficile de dire quelle fut l'action du roi indigène sur
+le territoire de la colonie des Sittiens. Il est probable que, tout en
+exerçant sur lui son autorité gouvernementale, il lui laissa ses
+franchises communales et n'administra, à proprement parler, que la
+partie orientale de la Numidie, cette _Africa nova_ que César avait
+érigée en province après sa victoire.
+
+Que se passa-t-il en Numidie pendant les années qui suivirent
+l'élévation de Juba? Les auteurs sont muets sur ce point, et nous en
+sommes réduits à supposer que son règne fut tranquille. La nouvelle
+fonction qu'Auguste va confier au prince numide semble indiquer que son
+administration avait été paisible et heureuse.
+
+JUBA, ROI DE MAURÉTANIE.--Nous avons vu qu'après la mort de Bokkus le
+trône de Maurétanie était demeuré vacant. En l'an 17[129], Auguste,
+renonçant à l'administration directe qu'il exerçait sur cette vaste
+contrée, retira Juba II de la Numidie et lui confia la souveraineté des
+deux Maurétanies. Le prince numide vint régner, non sans éclat, à Yol
+sur un vaste territoire s'étendant de Sitifis, ou peut-être de
+Saldæ[130] jusqu'à l'Atlantique, et de la mer jusqu'au désert,
+c'est-à-dire en englobant une partie des tribus gétules.
+
+Les deux Afriques ne formèrent qu'une seule province sous les ordres
+d'un gouverneur nommé par le Sénat. La IIIe légion (_Augusta_) y fut
+maintenue comme corps permanent d'occupation.
+
+Dans sa nouvelle capitale, à laquelle il donna le nom de Césarée, pour
+complaire à son protecteur, Juba put s'adonner tout entier à ses chères
+études. On le comparait aux Grecs les plus instruits et sa renommée
+s'étendit jusqu'en Grèce: Athènes, selon le dire de Pausanias, lui
+aurait élevé une statue[131]. Il composa un grand nombre d'ouvrages
+d'histoire, de géographie, de botanique, etc.
+
+Mais ses travaux scientifiques ne le détournaient pas des soins de son
+gouvernement. Il aurait, paraît-il, fait explorer les îles _Fortunées_
+(Canaries) et la découverte des îles Purpurariæ (Madère), lui serait
+due[132]. Enfin il aurait entretenu des relations commerciales assidues
+avec l'Espagne, aurait été nommé consul de Cadix Gadès par Auguste et
+était magistrat municipal de Carthagène.
+
+[Note 129: Ou 25, selon Dion, LIII, 26.]
+
+[Note 130: M. Poulie, _loc. cit._, penche pour la première de ces
+localités et nous croyons qu'il a raison.]
+
+[Note 131: Berbrugger, _Dernière dynastie mauritanienne_, (_Revue
+africaine_, Nº 26, p. 82 et suiv.).]
+
+[Note 132: Pline, cité par Berbrugger.]
+
+RÉVOLTE DES BERBÈRES.--Nous avons vu que les Gétules et les Musulames du
+désert ne cessaient de faire des incursions dans le Tel et que Taurus
+avait dû les repousser plusieurs fois par les armes. En l'an 29, L.A.
+Petus, et en 21, L.S. Atralinus, avaient poursuivi, jusque dans le
+désert, ces turbulents indigènes. Les succès de ces généraux leur
+avaient valu les honneurs du triomphe; mais bientôt de nouvelles
+_razzias_ avaient été opérées par ces incorrigibles pillards.
+
+Dans la Tripolitaine, le rivage des Syrtes était infesté par les pirates
+Nasamons, qui oubliaient la sévère leçon donnée à leurs pères par
+Pompée. L'intérieur était livré aux Garamantes dont Tacite a dit: _gens
+indomita et inter accolas latrociniis fecunda_. En l'an 19, L. Cornélius
+Balbus, nommé proconsul, fut chargé de conduire une expédition dans ces
+contrées; il s'enfonça au sud de Tripoli et, s'avançant sur la voie
+fréquentée par les anciens marchands karthaginois, traversa le pays des
+Troglodytes (les monts R'arian), seuls intermédiaires du commerce de la
+pierre précieuse qui vient d'Ethiopie[133], et atteignit Garama (Djerma)
+dans la Phazanie (Fezzan). Cette belle campagne étendit la domination
+romaine jusqu'au désert. Comme récompense, le triomphe fut accordé à
+Balbus, bien que n'étant pas citoyen romain. Pline nous a transmis les
+noms fort altérés des tribus qui y figuraient[134].
+
+Cependant les Gétules étaient toujours en état de révolte, et de
+nouvelles incursions ayant coïncidé avec l'élévation de Juba au trône de
+Numidie, les historiens en ont inféré, généralement, qu'ils s'étaient
+soulevés contre lui; mais, en considérant que l'état normal des tribus
+sahariennes a toujours été, jusqu'à ces derniers temps, l'anarchie, la
+guerre et le pillage, nous ne voyons pas pourquoi on rattache ces faits
+l'un à l'autre. La révolte, il est vrai, s'étendit à l'est, gagna les
+Musulames et se signala comme toujours par des dévastations et le
+massacre de tout ce qui portait le nom de romain. Les armées de Juba
+furent plusieurs fois battues et il fallut que l'empereur envoyât de
+nouvelles forces en Afrique. Cn. Corn. Cossus, chargé de réduire ces
+Berbères, lutta contre eux durant de longues années et finit pareil
+triompher et les forcer à là soumission, en l'an 6 de notre ère. Il
+reçut à cette occasion le surnom de Gétulicus. Les Garamantes et les
+Nasamons s'étaient joints aux Gétules. Carinius fut spécialement chargé
+de les en châtier. Ce général les poursuivit jusqu'à la Marmarique. Une
+partie de la IIIe légion reçut la mission de garder la frontière
+méridionale[135].
+
+[Note 133: Pline.]
+
+[Note 134: Ibid., _Hist. nat._, V, 3.]
+
+[Note 135: Florus, l. IV, c. 12. Tacite, _Ann._, passim. D. Cassius,
+lib. LV et suiv. P. Orose, lib. VI. V. Paterculus, II.]
+
+MORT DE JUBA II; PTOLÉMÉE LUI SUCCÈDE.--Après cette secousse qui,
+peut-être, se fit sentir principalement vers l'est, le règne de Juba
+s'acheva paisiblement. En l'an 4, il prit part à l'expédition d'Arabie,
+et d'après M. Ch. Mùller[136], il aurait dans cette campagne épousé ou
+pris pour concubine Glaphyra, fille d'Archélaüs, roi de Cappadoce. Les
+renseignements à ce sujet sont contradictoires, mais il paraît certain
+qu'il ne ramena pas cette femme à Césarée.
+
+Cléopâtre Séléné mourut vers l'an 6 (de J.-C.) et fut enterrée dans le
+magnifique mausolée que Juba avait fait élever à l'est de sa
+capitale[137], et qui est connu maintenant sous le nom de _tombeau de la
+Chrétienne_.
+
+Vers l'an 22 ou 23 (de J.-C), Juba lui-même cessa de vivre et fut placé
+auprès de son épouse dans le mausolée. Il laissait un fils, Ptolémée,
+qui lui succéda. L'histoire nous représente ce prince comme adonné
+entièrement à ses plaisirs et à ses études, abandonnant à ses affranchis
+la direction des affaires. Juba avait reçu d'Auguste ou de Tibère le
+titre de citoyen romain; il était en outre citoyen d'Athènes, duumvir de
+Gadès et quinquennal de Karthagène[138].
+
+[Note 136: _Num. de l'Afr. anc._]
+
+[Note 137: _Monumentun commune regiæ gentis Mauritaniæ_, d'après
+Pomponius Mela.]
+
+[Note 138: Masqueray, _Compte rendu de la thèse de M. de la
+Blanchère._; Voir aussi cette thèse intitulée _De rege Juba, régis Jubs
+filio._; Thorin, 1883.]
+
+RÉVOLTE DE TACFARINAS.--Depuis quelques années, un Berbère du nom de
+Tacfarinas avait relevé l'étendard de la révolte dans la Gétulie.
+Déserteur de la légion romaine, il avait d'abord réuni une bande
+d'aventuriers et vécu de pillage et de vols. Vers l'an 17, les
+Musulames, alors établis dans les environs de l'Aourès[139], s'étant
+laissés entraîner par lui, vinrent attaquer les soldats romains dans
+leurs cantonnements. La révolte s'étendit à l'est jusqu'aux Syrtes et à
+l'ouest jusqu'au Hodna. Un certain Mazippa, chef des Maures, lui fournit
+son appui consistant particulièrement en cavalerie. Le proconsul M.F.
+Camillus rassembla aussitôt ses troupes et les auxiliaires et, ayant
+marché résolument à l'ennemi, le mit en complète déroute. Tacfarinas,
+avec ses Gétules, se jeta dans les profondeurs du désert.
+
+L'année suivante, Tacfarinas, après avoir mis à profit son temps pour
+former ses guerriers à la discipline en les habituant à combattre à la
+romaine, les uns à pied, les autres à cheval, se porte de nouveau contre
+les établissements romains, pâle les bourgades et les fermes, fait un
+butin considérable et met en déroute une cohorte romaine qui lui
+abandonne un poste fortifié sur le fleuve Pagyda[140]. Plein de
+confiance, il entreprend le siège de Thala.
+
+[Note 139: C'est ce qui est établi par Ragot _Sahara_, 2e partie, p.
+74.]
+
+[Note 140: Près de Lambèse, selon le même auteur.]
+
+Mais le nouveau proconsul L. Apronius, ayant pris la direction des
+opérations, l'attaque avec vigueur, le bat dans toutes les rencontres et
+le force à prendre encore la route du sud (20).
+
+Bien que les honneurs du triomphe eussent été accordés à Apronius, il
+faut croire que ses succès n'avaient pas été bien décisifs, puisque, peu
+de temps après, Tacfarinas poussa l'audace jusqu'à proposer à Tibère un
+traité de paix, à la condition qu'on lui donnât des terres. Pour toute
+réponse, l'empereur nomma en l'an 21 Blæsus, proconsul d'Afrique, et,
+lui ayant fourni d'importants renforts (une partie de la IXe légion), le
+chargea d'anéantir la puissance du chef indigène. Ce fut, avec la plus
+grande habileté et une parfaite notion de cette sorte de guerre, que le
+général romain mena la campagne: ses forces, s'appuyant sur des postes
+fortifiés, furent divisées en plusieurs corps qui, durant un an,
+poursuivirent les rebelles sans relâche ni trêve. Battu chaque fois
+qu'il était rejoint, Tacfarinas dut encore s'enfoncer dans les
+profondeurs du désert, son refuge habituel. Il ne lui restait ni
+adhérents ni ressources d'aucune sorte, et l'on put à bon droit
+considérer la guerre comme finie. Tibère s'empressa de faire rentrer en
+Italie une partie des troupes (22). Blæsus reçut le titre d'_imperator_.
+
+Mais Tacfarinas n'était pas homme à se laisser abattre ainsi. La mort du
+roi Juba lui fournit, sur ces entrefaites, un nouveau motif pour
+intriguer chez les indigènes et soulever les tribus de l'ouest. Soutenu
+par les Garamantes et par une foule d'aventuriers, encouragé par le
+départ de la IX légion, il se lança de nouveau sur le Tel et se heurta
+au proconsul Dolabella, successeur de Blæsus. Profitant du petit nombre
+de ses ennemis, il glissa entre leurs cohortes et vint audacieusement
+mettre le siège devant Tubusuptus (Tiklat) dans la vallée du Sahel.
+
+Dolabella, dans cette conjoncture, voulant éviter que les tribus de
+l'ouest et du sud (Musulames et Gétules) ne vinssent se joindre au
+rebelle, les terrifia en mettant à mort leurs chefs; puis il fit garder
+la ligne du sud par des postes et réclama au roi Ptolémée une armée de
+secours afin de cerner Tacfarinas. Lorsqu'il sait que les divisions
+maurélaniennes sont en marche, il se jette sur Tacfarinas et le force à
+lever le siège de Tubusuptus. Le Berbère veut fuir vers le sud, mais les
+issues sont gardées; il se porte vers l'ouest poursuivi l'épée dans les
+reins par Dolabella qui l'atteint à Auzia (Aumale), surprend son camp
+par une attaque de nuit et le tue, ainsi que tous ses adhérents (24).
+
+Telle fut la fin de ce remarquable chef de partisans dont l'activité,
+l'audace et la ténacité causèrent tant de soucis aux Romains. Cette
+révolte avait duré huit ans[141].
+
+Assassinat de Ptolémée.--A la suite de cette guerre, dans laquelle
+Ptolémée avait coopéré si efficacement à réduire le rebelle, un sénateur
+fut désigné pour porter au roi de Maurétanie le bâton d'ivoire et la
+toge brodée, présents du Sénat, et de le saluer du titre de roi, d'allié
+et d'ami.
+
+La révolte qui venait de causer de si grandes difficultés aux Romains
+décida l'empereur à fortifier la Numidie en la détachant de la province
+d'Afrique pour la placer sous l'autorité d'un commandant militaire,
+légat de rang sénatorial, qui lui obéissait directement. Quant à la
+province d'Afrique, s'étendant à l'est d'Hippone jusqu'aux limites de la
+Cyrénaïque, elle resta sous l'autorité du Sénat, représentée par un
+proconsul (37)[142].
+
+Le règne de Ptolémée se continua sans que rien de saillant se produisit,
+lorsqu'en l'an 39, il fut pour son malheur appelé à Rome, par son cousin
+l'empereur Caligula[143]. Le tyran l'accabla d'abord de prévenances;
+puis, soit qu'il fût jaloux de la magnificence du roi maurétanien et de
+l'attention qu'il attirait sur sa personne, soit qu'il voulût s'emparer
+de ses immenses richesses, soit enfin qu'il cédât à un de ses caprices
+sanguinaires dont il a donné tant d'exemples, il le fit assassiner. On
+ignore si Ptolémée fut tué à la sortie du cirque, ou s'il fut envoyé en
+exil et mis à mort secrètement, car les auteurs diffèrent dans leurs
+versions.
+
+[Note 141: Tacite, _Annales_, 1. II, ch. LII.]
+
+[Note 142: Mommsen, _Hist. Rom_.]
+
+[Note 143: Ils étaient tous deux petits-fils d'Antonia, fille de
+Marc-Antoine.]
+
+RÉVOLTE D'ÆDÉMON. LA MAURÉTANIE EST RÉDUITE EN PROVINCE ROMAINE.--La
+nouvelle de l'assassinat du roi Ptolémée causa la plus grande émotion en
+Afrique. L'affranchi Ædemon saisit ce prétexte pour lever l'étendard de
+la révolte. Les Maures et même les Gétules le soutinrent, et il fallut
+plusieurs expéditions pour le réduire. L'empereur Claude se laissa
+décerner le triomphe pour les victoires de ses lieutenants.
+
+Cependant la révolte n'était pas éteinte. En l'an 41, le préteur
+Suétonius Paullinus poursuivit les rebelles jusque dans l'ouest, pénétra
+au cœur de la Tingitane, traversa les chaînes neigeuses du Grand-Atlas
+et, enfin, atteignit une rivière nommé le Ger (Guir), «à travers des
+solitudes couvertes d'une poussière noire d'où surgissent çà et là des
+rochers qui semblent noircis par le feu[144]».
+
+Hasidius Géta termina la conquête de la Maurétanie occidentale en
+rejetant dans le désert les débris des troupes d'un certain Salabus, roi
+des Maures, dernier adhérent d'Ædémon.
+
+La Maurétanie fut réduite en province romaine vers l'an 42, ou peut-être
+un peu plus tard, lorsque la dernière résistance eut été écrasée. Quant
+à l'ère provinciale de Maurétanie, son point de départ doit être fixé à
+l'année 10, date de l'assassinat de Ptolémée[145]. Yol-Césarée reçut le
+titre de colonie.
+
+[Note 144: Pline, I. V, 14. Dion Cass., LX, 9.]
+
+[Note 145: Ce fait a été péremptoirement démontré par MM. Berbrugger
+_Rev. afr_., t. p. 30; Général Creuly _Ann. de la soc. arch. de
+Constantine_, 1857, p. 1, et Poulle, _id_., 1862, p. 261.]
+
+DIVISION ET ORGANISATION ADMINISTRATIVE DE L'AFRIQUE ROMAINE.--En l'an
+42, il fut procédé, par ordre de Claude, à une nouvelle division des
+provinces africaines. Les anciennes demeurèrent placées sous l'autorité
+du Sénat. Voici quelle fut la répartition:
+
+1° _Cyrénaïque_ avec la _Crète_, régies par un proconsul.
+
+2° _Province proconsulaire d'Afrique_, subdivisée en Byzacène et
+Zeugitane, formée de la Tripolitaine et de la Tunisie actuelles, régie
+par un proconsul résidant à Karthage.
+
+3° Numidie, régie par un légat impérial ou par le proconsul de la
+province d'Afrique.
+
+4° Maurétanie césarienne, s'étendant de Sétif à la Moulouia.
+
+5° Et Maurélanie Tingitane, de la Moulouia à l'Océan.
+
+Ces deux dernières provinces, faisant partie du domaine de l'empereur,
+furent régies par de simples chevaliers, avec le titre de procurateurs
+(_procuratores augusti_), ne relevant que de l'empereur et ayant des
+pouvoirs très étendus. Elles reçurent comme garnison des troupes de
+second ordre.
+
+Jusqu'au règne de Caligula, le proconsul qui gouvernait la province ou
+les provinces d'Afrique était en même temps le chef des troupes: la
+nécessité obligeait de réunir les deux pouvoirs entre les mains du même
+chef, afin de donner plus d'unité à la direction des affaires. Mais cet
+empereur, craignant la grande influence exercée par le proconsul L.
+Pison, qui disposait d'un effectif de troupes considérable, donna le
+commandement de l'armée et des «nomades» à un lieutenant ou légat du
+prince, et ne laissa à Pison que l'administration propre du pays, ce qui
+engendra de nombreux conflits[146]. Les empereurs craignaient toujours
+de laisser trop de troupes à leurs représentants en Afrique, et nous
+avons vu, lors de la révolte de Tacfarinas, Tibère s'empresser de
+rappeler la IXe légion, alors que le rebelle n'était pas encore vaincu.
+C'est, qu'après des victoires, le proconsul sénatorial qui, déjà, était
+un personnage considérable, pouvait être proclamé _imperator_ par ses
+troupes. Cette séparation des pouvoirs fut maintenue.
+
+Le pouvoir des proconsuls dans leurs provinces était, pour ainsi dire,
+illimité. Le pays, réduit en province romaine, perdait ses anciennes
+institutions, et le personnage chargé d'appliquer le senatus-consulte
+qui ordonnait cette incorporation élaborait un ensemble de lois
+spéciales à la nouvelle province. Il était, généralement, tenu grand
+compte des institutions locales. Quelquefois une commission de sénateurs
+l'assistait dans ce travail. Chaque proconsul, en arrivant dans son
+commandement--et l'on sait que la durée de ses pouvoirs n'était que d'un
+an--publiait un nouvel édit par lequel il pouvait modifier, selon son
+caprice, la loi fondamentale. Il réunissait dans ses mains tous les
+pouvoirs militaire, administratif et judiciaire. A. Thierry a dit à ce
+sujet: «un arbitraire presque illimité pesait sur la vie comme sur la
+fortune des provinciaux.»
+
+Les provinces étaient donc regardées comme les domaines et les
+propriétés du peuple romain[147]. Les publicains et les banquiers qui
+accompagnaient le proconsul complétaient son œuvre.
+
+Sous l'empire, cette situation se modifia. Nous avons vu Auguste placer
+Juba II, comme roi, à la tête de la Numidie qui venait d'être pressurée
+par ses gouverneurs. Enfin Caligula décapita la puissance des proconsuls
+en leur retirant le commandement militaire. L'action de l'empereur se
+fit dès lors sentir directement dans les provinces, qui cessèrent d'être
+pressurées aussi violemment par la métropole. Nous n'allons pas tarder à
+voir celle d'Afrique exercer à son tour une grande influence sur la
+capitale.
+
+A côté des proconsuls étaient des légats impériaux, officiers chargés de
+diverses fonctions militaires et administratives et qui, bien que soumis
+aux ordres généraux du gouverneur, étaient directement sous l'autorité
+du prince, notamment pour le commandement des troupes. Un questeur était
+attaché au proconsul et ajoutait à son titre celui de propréteur; il
+était chargé de le suppléer par délégation. «Il n'y avait de questeurs
+que dans les provinces du Sénat[148]». Un intendant (_procurator_) était
+chargé de l'établissement et de la rentrée des impôts, ainsi que de
+l'administration des domaines impériaux.
+
+[Note 146: V. Dion, LX, 9, et Tacite, _Ann_.]
+
+[Note 147: Boissière, _loc. cit._, p. 217. C'est à cet ouvrage que
+nous renvoyons pour une partie de ces détails.]
+
+[Note 148: Boissière, p. 258.]
+
+Ces fonctionnaires principaux avaient sous leurs ordres un grand nombre
+d'agents de toute sorte.
+
+L'autorité religieuse de la province était confiée à un _sacerdos
+provinciae africae_. «Élu parmi les personnes les plus considérées et
+les plus riches, choisi parmi celles qui avaient occupé tous les emplois
+dans leurs cités ou qui avaient obtenu le rang de chevalier romain, il
+présidait l'assemblée religieuse réunie, tous les ans, à Karthage. Son
+emploi était annuel et, au moment de sortir de charge, il organisait à
+ses frais des jeux qui étaient appelés _ludi sacerdotales_[149]».
+
+Dans certaines provinces, l'assemblée (_concilium_) était annuelle:
+c'était le cas de celle d'Afrique. Des délégués des cités y prenaient
+part et, après la célébration des rites du culte de l'empereur, le
+concilium s'occupait de questions administratives et de vœux à présenter
+dans l'intérêt de la province. Ses membres exerçaient un contrôle sur
+l'administration de leur gouverneur et avaient le droit de le mettre en
+accusation.
+
+La confédération des quatre colonies cirtéennes (Cirta, Mileu, Rusicade
+et Chullu), ancien domaine de Siltius, jouissait, pour toute chose,
+d'une véritable autonomie; «elle formait, dit M. Duruy, un véritable
+État, où l'édile municipal était investi des pouvoirs attribués au
+questeur romain, dans les provinces proconsulaires[150]»; elle avait un
+concilium particulier, dont les attributions étaient beaucoup plus
+étendues que dans les provinces. Son clergé et son culte avaient une
+physionomie spéciale; ses prêtres, des deux sexes, portaient le titre de
+_flamines_. Chaque colonie était administrée, pour ses affaires
+particulières, par un _ordo_, sorte de conseil municipal[151].
+
+[Note 149: Héron de Villefosse, _Comptes rendus de l'Académie des
+Inscriptions_, IVe série, t. XI, p. 216, 217.]
+
+[Note 150: _Hist. des Romains_, t. V, p. 360.]
+
+[Note 151: Voir l'intéressant travail de M. Pallu de Lessert, dans
+le _Bulletin des Antiquités africaines_ de M. Poinssot, année 1884. Voir
+également Duruy, _Histoire des Romains_, t. IV, p. 42 et suiv.]
+
+Les provinces, comme les cités, se choisissaient des patrons,
+personnages influents, chargés de défendre leurs droits dans la
+métropole.
+
+Les villes étaient divisées en plusieurs catégories:
+
+1° Les _colonies romaines_, dont les citoyens jouissaient de tous les
+droits et privilèges du citoyen romain, notamment de l'exemption du
+tribut.
+
+2° Les _municipes_, dont les habitants, tout en profitant de la plupart
+des privilèges du citoyen romain, n'avaient pas le droit de suffrage.
+
+3° Les _colonies latines_, dont les habitants avaient le droit
+d'acquérir et de transmettre la propriété quiritaire (_jus commercii_),
+mais qui ne possédaient pas le _jus connubii_, conférant la puissance
+paternelle sur les enfants. Leurs magistrats, à l'expiration de leur
+charge, étaient capables du droit de cité romain.
+
+Il y avait encore les villes alliées, les villes libres et les villes
+exemptes d'impôts.
+
+Les cités avaient, en général, la libre disposition de leurs revenus,
+sous la direction d'une assemblée de magistrats municipaux: la _curie_
+ou _ordo decurionum_, composée de notables qui conféraient, à
+l'élection, les honneurs ou fonctions dont ils disposaient. Le candidat,
+pour s'assurer leurs suffrages, était obligé de verser des sommes
+considérables dans la caisse municipale, et de promettre des fêtes et
+des travaux. Une fois élu, il supportait une partie des dépenses de la
+cité et était pécuniairement responsable de la rentrée de l'impôt. Il
+arriva un temps où ces honneurs, autrefois si recherchés, furent refusés
+et fuis par les citoyens, qui les considéraient, à bon droit, comme une
+cause de ruine.
+
+Les terres ayant appartenu aux princes indigènes et celles qui
+provenaient de séquestre, avaient été incorporées au domaine du peuple
+romain. Le reste des terres était généralement laissé aux indigènes,
+mais à titre de simple occupation et à charge de payer une redevance
+représentative du fermage.
+
+Les obligations des provinciaux étaient de quatre sortes: l'impôt
+personnel, l'impôt foncier, les douanes et droits régaliens, et les
+réquisitions.
+
+L'impôt foncier, payable en nature ou en argent, devait représenter en
+général le dizième de la récolte[152]. L'Afrique rachetait en général
+cet impôt par une indemnité fixe en argent.
+
+La province devait fournir le blé nécessaire à la nourriture des armées
+et des matelots employés à sa garde, procurer les logements nécessaires
+pour les soldats et même équiper parfois des auxiliaires.
+
+Ces charges étaient du reste assez variables selon les localités. Ainsi,
+la plupart des villes de l'Afrique karthaginoise payaient la capitation,
+même pour les femmes[153].
+
+[Note 152: Cet impôt se perçoit encore sur les indigènes d'Afrique
+sous le nom d'Achour (Dîme).]
+
+[Note 153: Duruy, _Hist. des Romains_, t. II, p. 177 et suiv.]
+
+Quant à la condition des personnes, elle était la même que dans le reste
+des conquêtes romaines. Le citoyen romain, qu'il provînt, soit des
+municipes d'Italie, soit des _colonies_ romaines, était au sommet de
+l'échelle. Il recevait des concessions de terres qu'il faisait cultiver
+par l'esclave ou par le paysan. Les soldats étaient également pourvus de
+concessions, mais ils formaient des colonies purement militaires, où les
+civils ne pénétraient pas.
+
+Le colon ou paysan, bien qu'il ne fût pas esclave, était généralement
+attaché à la glèbe. «Un certain nombre de gens du peuple était assigné
+sur chaque propriété (_affixus, assignatus_); leur personne suivait la
+condition de la terre. Les propriétaires s'appelaient leurs
+maîtres»[154]. Plus tard, ils recevront le nom de serfs.
+
+La condition de l'esclave était particulièrement dure; ceux nés sur le
+domaine étaient un peu moins maltraités que ceux achetés.
+
+[Note 154: Lacroix, _Revue africaine_, N° 79, p. 23.]
+
+CHRONOLOGIE DES ROIS DE MAURÉTANIE.--Bokkus Ier règne sur les deux
+Maurétanies vers l'an 106 av. J.-C.
+
+Vers l'an 80, ses deux fils lui succèdent et se partagent son royaume.
+
+Bokkus II reçoit la Maurétanie orientale.
+
+Bogud Ier, la Maurétanie occidentale, augmentée de la Sétifienne, en 46.
+
+En 44, Bokkus III succède à son père Bogud Ier. La même année il perd la
+Sétifienne, qui est reprise par Arabion.
+
+En 40, Bogud II succède à son père Bokkus II.
+
+En 38, Bokkus III reste seul maître des deux Maurétanies. Il meurt en
+33.
+
+La Maurétanie reste jusqu'en 25 sans roi.
+
+Juba II est nommé roi de Maurétanie en 25, et règne jusqu'en 23 ap.
+J.-C.
+
+Ptolémée règne de 23 à 40.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE
+43-297
+
+
+État de l'Afrique au Ier siècle; productions, commerce, relations.--État
+des populations.--Les gouverneurs d'Afrique prennent part aux guerres
+civiles.--L'Afrique sous Vespasien.--Insurrection des Juifs de la
+Cyrénaïque.--Expéditions en Tripolitaine et dans l'extrême
+sud.--L'Afrique sous Trajan.--Nouvelle révolte des Juifs.--L'Afrique
+sous Hadrien; insurrection des Maures.--Nouvelles révoltes sous Antonin,
+Marc-Aurèle et Commode, 138-190.--Les empereurs africains: Septime
+Sévère.--Progrès de la religion chrétienne en Afrique; premières
+persécutions.--Caracalla, son édit d'émancipation.--Macrin et
+Elagabal.--Alexandre Sévère.--Les Gordiens; révolte, de Capellien et de
+Sabianus.--Période d'anarchie; révoltes en Afrique.--Persécutions contre
+les chrétiens.--Période des trente tyrans.--Dioclétien; révolte des
+Quinquégentiens.--Nouvelles divisions géographiques de l'Afrique.
+
+
+ÉTAT DE L'AFRIQUE AU IER SIÈCLE; PRODUCTIONS, COMMERCE,
+RELATIONS.--Ainsi l'autorité romaine régnait sans conteste sur toute
+l'Afrique du nord, la Berbérie, de l'Egypte à l'Océan. Il avait fallu
+près de deux siècles et demi (232 ans) au peuple-roi pour effectuer
+cette conquête; mais nous avons vu avec quelle prudence, par quelle
+suite de transitions habilement ménagées, il y était arrivé.
+
+Au moment où la Berbérie entre dans une ère nouvelle, il convient de se
+rendre bien compte de sa situation matérielle et de l'état de ses
+populations.
+
+L'Afrique propre, la première occupée, est couverte de colonies latines;
+«les notables des villes recevaient avec reconnaissance le droit de
+cité; leurs enfants prirent des noms romains, reçurent une éducation
+romaine; la carrière des emplois et des honneurs s'ouvrit devant
+eux[155]». Dans les campagnes de cette fertile province, les patriciens
+s'étaient taillé de beaux domaines et le pays n'avait pas échappé à la
+formation des _latifundia_, qui avaient eu, en Italie, des conséquences
+si funestes. Mais, si «l'on y trouvait, selon Aggenus Urbicus, des
+domaines privés plus vastes que ceux de l'État, ils étaient occupés par
+un grand nombre de cultivateurs; la maison du maître était entourée de
+villages qui lui faisaient une ceinture de fortifications[156]». Du
+reste, la petite propriété était constituée aussi par les concessions
+aux vétérans, ou par la vente ou la location à des émigrants. Ainsi les
+progrès de la culture[157], loin d'avoir été arrêtés par la conquête,
+lui durent, au contraire, une plus grande extension. Leptis Magna,
+Hadrumète, Utique et surtout Karthage, étaient les principaux ports où
+les céréales venaient s'entasser. Là les flottes de toute l'Italie
+chargeaient les grains, et c'est particulièrement de l'Afrique que Rome
+tirait ses approvisionnements. Les blés d'Egypte allaient dans les
+autres parties de l'Italie. Sous Auguste, sous Tibère, sous Claude, la
+population romaine attendait sans cesse les arrivages d'Afrique et
+faisait entendre ses murmures, ou se mettait en rébellion, au moindre
+retard, car la conséquence immédiate était la famine. On l'avait bien
+vu, lors de la lutte entre César et Pompée, quand celui-ci avait arrêté
+les convois d'Afrique.
+
+[Note 155: Hase, _Sur l'établissement Romain_ (_Rev. afr._, p.
+301).]
+
+[Note 156: F. Lacroix, _Afrique ancienne_ (_Rev. afr._, N° 73, p.
+18).]
+
+[Note 157: On sait que les Karthaginois avaient perfectionné la
+culture en Afrique et que l'ouvrage de Magon servit ensuite de guide aux
+cultivateurs italiens.]
+
+Tous les empereurs prirent des mesures afin d'assurer les arrivages
+d'Afrique, Claude accorda des immunités particulières pour encourager
+les importations de blé, Néron exempta de tout impôt les navires servant
+au transport du blé. Commode créa la flotte d'Afrique, affectée
+spécialement à cet usage, et ses successeurs perfectionnèrent cette
+institution. Un préfet de l'_Annone_, résidant en Afrique, fut chargé
+d'assurer les approvisionnements.
+
+Après le blé, l'huile était une des principales branches d'exportation,
+mais, de même que l'huile faite actuellement par nos Kabiles, elle était
+de qualité inférieure, et sa mauvaise odeur la dépréciait beaucoup, de
+sorte qu'on ne l'employait guère que dans les gymnases.
+
+Les fruits, surtout le raisin, les dattes et les figues, les oignons, le
+sylphium, la thapsie, diverses sortes de jonc, les bois de l'Atlas, les
+marbres, tels étaient ensuite les principaux articles
+d'exportation[158]. A ces productions, il faut ajouter les bêtes féroces
+servant aux combats du cirque, les chevaux et les gazelles. Quant aux
+éléphants, il est à peu près démontré qu'ils n'existaient plus en
+Berbérie à l'état sauvage, quoi qu'en disent Strabon, Pline, Solin et
+autres auteurs. Ils étaient sans doute amenés de l'intérieur par les
+caravanes.
+
+[Note 158: Cf. Hirtius, _Bell. afr._, Pline, Hérodote, Strabon,
+Appien, _Bell. civ._, Suétone, Varron, Dion Cassius, Spartien, Tacite.]
+
+Au premier rang des villes de commerce brillait Karthage, la métropole
+punique, relevée de ses ruines et toujours la reine de l'Afrique par sa
+magnificence et sa civilisation. Dans son port, les vaisseaux venus de
+tous les points de la Méditerranée se pressaient pour charger les
+grains, les bois précieux, la poudre d'or, l'ivoire, les marbres, les
+bêtes féroces, les chevaux numides, les nègres. Une population punique
+importante dominait dans cette ville, elle y avait conservé ses mœurs,
+sa langue et sa religion. Le temple d'Astarté (_Tanit_), divinité
+phénicienne admise par les Romains dans leur Panthéon, sous le nom de
+Juno Cœlestis, avait été reconstruit avec une nouvelle splendeur; nous
+verrons plus tard un empereur donner une consécration officielle à ce
+culte barbare dont les divinités exigeaient des sacrifices humains.
+
+La Cyrénaïque fournissait en quantité les blés, l'huile et les vins.
+«Derrière cette province passait la route commerciale qui unissait
+l'est, le sud et l'ouest de l'Afrique. La grande caravane, partie de la
+haute Egypte, traversait les oasis d'Ammon, d'Oudjela et des Garamantes,
+où elle trouvait les marchands de Leptis, puis descendait au sud par le
+pays des Atarantes et des Atlantes, pour rencontrer ceux de la
+Nigritie[159]».
+
+[Note 159: Duruy, Hist. des Romains, t. IV; p. 88.]
+
+Dans la Numidie et la Maurétanie, les principaux ports de commerce
+étaient Igilgilis (Djidjelli), Saldœ, Yol-Césarée, Siga (à l'embouchure
+de la Tafna) et Tingis. Il existait, entre les ports de l'ouest et
+l'Espagne, et même jusqu'en Gaule, des relations suivies qui avaient
+amené des alliances de famille. Nous avons vu que Juba II était
+magistrat municipal de Carthagène.
+
+ÉTAT DES POPULATIONS.--Examinons maintenant ce que devenait le peuple
+indigène en présence de la colonisation romaine. La vieille race berbère
+commençait à subir une transformation; diminuée par les guerres
+incessantes où elle prodiguait son sang avec tant de générosité, elle
+était refoulée par la colonisation romaine et commençait à s'assimiler
+ou à disparaître dans la province d'Afrique ou la Numidie. Mais dans
+toute la Maurétanie et certains massifs montagneux, comme le _Mons
+ferratus_ (la grande Kabilie), elle se conservait intacte et se
+préparait à de nouvelles luttes. Sur la ligne des hauts plateaux, se
+pressaient les tribus gétules, toujours prêtes à envahir le Tel pour le
+piller et autant que possible s'y fixer. On a pu constater cette
+tendance des tribus du désert, par la demande de terres faite par
+Tacfarinas à Tibère. Nous les verrons s'avancer continuellement, par un
+mouvement lent et irrésistible, pour s'étendre sur les restes des
+vieilles tribus berbères et les remplacer à mesure que la puissance
+romaine s'affaiblira.
+
+Ces Berbères, établis au delà de la limite de l'occupation romaine,
+reconnaissaient en général la suzeraineté du peuple-roi,
+particulièrement dans le Tel et le pays ouvert; ils fournissaient, en
+temps de paix, certains tributs, et devaient des services de guerre. «On
+utilisait ainsi les Berbères soumis dans l'intérêt de Rome, mais on ne
+les organisait pas à la manière romaine, comme aussi on ne les employait
+pas dans l'armée. En dehors de leur propre province, les irréguliers de
+Maurétanie furent aussi utilisés, plus tard, en grand nombre, surtout
+comme cavaliers, tandis qu'on ne procédait pas ainsi pour les
+Numides[160]».
+
+En Cyrénaïque, la population n'avait pas subi de grandes modifications.
+Les Juifs, déportés autrefois de Palestine dans cette province[161], y
+avaient prospéré malgré les mauvais traitements auxquels ils étaient en
+butte, de la part des Grecs et la jalousie qu'ils inspiraient. Ayant eu
+recours à la justice d'Auguste pour être protégés, ce prince envoya des
+ordres à Flavius, préteur de Lybie, pour qu'il veillât à ce qu'ils ne
+fussent pas troublés dans leurs biens et l'exercice de leur culte. En
+l'an 14 av. J.-C, un rescrit de Marcus Agrippa ordonna «qu'ils seraient
+maintenus dans l'exercice de leurs droits et que si, dans quelque ville,
+on avait diverti de l'argent sacré, il serait restitué aux Juifs par des
+commissaires nommés à cet effet[162]». Nous verrons avant peu l'esprit
+d'indiscipline de ces Juifs, surexcité par les événements de Judée, leur
+attirer de terribles répressions.
+
+[Note 160: Mommsen, _Histoire Romaine_, t. V, trad. par M. Pallu de
+Lessert.]
+
+[Note 161: A la suite de la prise de Jérusalem par Ptolémée Soter,
+vers 320 av. J.-C. V. Josèphe, _contra Appio_, II, 4, cité par M. Cahen
+dans son travail sur les Juifs (_Soc. arch._, 1867).]
+
+[Note 162: Passage reproduit par d'Avezac dans l'_Afrique ancienne_,
+p. 124.]
+
+LES GOUVERNEURS D'AFRIQUE PRENNENT PART AUX GUERRES CIVILES.--Après
+quelques années de tranquillité, l'Afrique ressentit le contre-coup de
+l'anarchie qui termina et suivit le règne de Néron. Pendant que Vindex
+levait l'étendard de la révolte en Gaule, Clodius Macer, légat
+d'Afrique, retenait les convois de blé et prenait le titre de
+propréteur, pour bien montrer qu'il avait abandonné le service de
+l'empereur. Bientôt il se proclama indépendant et leva de nouvelles
+troupes parmi les indigènes qu'il forma en légion[163].
+
+Le 9 juin 68, Néron terminait sa triste carrière et était remplacé par
+Galba, ancien proconsul d'Afrique[164]. Un de ses premiers soins fut de
+se débarrasser de Macer, par l'assassinat, et de licencier la légion
+Macrienne. Il fut alors reconnu par toutes les troupes d'Afrique et
+obtint l'appui du procurateur Lucceius Albinus qui commandait les
+Maurétanies et disposait de troupes nombreuses. Mais bientôt Galba est
+assassiné (juin 68)[165]. Othon et Vitellius lui succèdent. Ces trois
+règnes avaient duré dix-huit mois, triste période remplie par les
+meurtres, les révoltes et l'anarchie.
+
+[Note 163: Tacite, _Ann._., lib. II, cap. XCVII.]
+
+[Note 164: Il avait reçu cette fonction de Claude et la garda deux
+ans.]
+
+[Note 165: Il tomba sous les coups du procurateur de la Maurétanie
+tingitane, Trébonius Garucianus.]
+
+A la nouvelle de la mort d'Othon, L. Albinus essaya de se déclarer
+indépendant à son tour. Il avait sous ses ordres dix cohortes et cinq
+ailes de cavalerie, sans compter les auxiliaires. C'étaient des forces
+imposantes, avec l'appui desquelles il pouvait espérer le succès; mais
+au moment où il se préparait à passer dans la Tingitane, pour, de là,
+envahir l'Espagne, le gouverneur de cette province le fit assassiner, et
+ses troupes se prononcèrent pour Vitellius, qui ne jouit pas longtemps
+du pouvoir et succomba à son tour en décembre 69.
+
+L'AFRIQUE SOUS VESPASIEN.--Enfin Vespasien resta seul maître du pouvoir.
+C'était aussi un ancien proconsul d'Afrique, et il s'était fait
+remarquer dans son commandement par une honnêteté bien rare pour
+l'époque. On raconte même que les habitants d'Hadrumète, irrités de sa
+parcimonie dans les fêtes, l'assaillirent un jour en lui lançant des
+raves à la tête.
+
+Lucius Pison était alors proconsul d'Afrique; il se tenait sagement à
+l'écart des factions et cependant on le soupçonnait d'être partisan de
+Vitellius, parce que beaucoup de Vitelliens s'étaient réfugiés dans sa
+province. Ce parti avait encore de nombreux adhérents en Gaule et l'on
+craignait que Pison ne fit alliance avec eux, ce qui aurait eu pour
+conséquence immédiate la famine. Le légat qui commandait les troupes,
+Valérius Festus, cédant à son ambition, exploita perfidement cette
+situation en peignant, dans ses rapports, la révolte comme imminente. Un
+certain Papirius, qui avait déjà pris part au meurtre de Macer, arrive
+en Afrique dans le but de tuer le proconsul. Pison prévenu le fait
+mettre à mort et adresse une proclamation au peuple. Mais bientôt les
+soldats auxiliaires dépêchés par Festus pénétrent dans sa demeure et
+demandent le proconsul. Un esclave déclare qu'il est Pison et tombe sous
+leurs coups. Ce dévouement ne sauve pas son maître, qui est reconnu par
+le procurateur B. Massa et mis à mort.
+
+Ainsi délivré de son rival, Festus alla au camp, fit mettre à mort les
+soldats sur la fidélité desquels il avait des doutes et récompensa les
+autres. Puis il se rendit dans l'est afin de faire cesser les luttes qui
+divisaient les colons de Leptis et d'Oea (Tripoli). Ceux-ci, appuyés par
+les Garamantes, avaient mis au pillage Leptis et ses environs (70).
+
+Pour châtier les Garamantes, Festus les poursuivit jusque dans leur
+pays, et afin de mieux les surprendre il passa par les défilés des
+montagnes, chemin difficile et peu usité, mais plus court. La Phazanie
+qui n'avait pas revu les aigles romaines depuis l'expédition de Balbus,
+fut de nouveau contrainte à la soumission et au paiement d'un tribut.
+
+INSURRECTION DES JUIFS DE LA CYRÉNAÏQUE.--Un certain Jonathas ayant fait
+partie de ces zélateurs, ou sicaires, dont les excès avaient attiré de
+si grands malheurs à leur nation, vint se réfugier à Cyrène. Ayant réuni
+autour de lui environ deux mille misérables de son espèce, il alla
+camper au désert en proclamant son intention de réformer la religion
+juive. Catullus prêteur de Libye, appelé par les orthodoxes juifs,
+arriva à la tête de ses troupes et, ayant cerné les rebelles, les
+massacra presque tous. Jonathas, le promoteur du mouvement, avait pu
+s'échapper, mais il fut arrêté et comme le préteur voulait le faire
+périr il prétendit qu'il avait des révélations importantes à lui faire
+sur l'origine de la conspiration. Catullus qui, au dire de l'historien
+Flavien Josèphe, était un homme corrompu, comprit le parti qu'il pouvait
+tirer de son prisonnier; se faisant désigner par lui les juifs les plus
+riches, il les mit à mort et s'empara de leur fortune. La plus grande
+terreur pesa sur cette population qui vit périr en peu de temps trois
+mille de ses principaux citoyens.
+
+Après cette exécution, Catullus se rendit à Rome en emmenant le délateur
+et un certain nombre d'israélites notables d'Alexandrie, parmi lesquels
+Josèphe lui-même, désignés comme chefs du complot. Mais Vespasien,
+éclairé par son fils Titus, ne s'y trompa point. Il rendit aussitôt la
+liberté aux prisonniers à l'exception de Jonathas qu'il fit brûler vif.
+
+EXPÉDITIONS EN TRIPOLITAINE ET DANS L'EXTRÊME SUD.--Après la mort de
+Vespasien et le court règne de Titus, l'empire échut à Domitien. Sous
+son règne, de nouvelles expéditions furent faites au sud de la
+Tripolitaine. Septimius Flaccus, chef des troupes de cette province, se
+rendit à Garama, puis à Audjela, et de là jusqu'en Ethiopie.
+
+Quelque temps après les Nasamons s'étant révoltés et ayant massacré les
+collecteurs d'impôts, le même général marcha contre eux et après
+différentes péripéties en fit un massacre horrible. Domitien annonça au
+Sénat que ces incorrigibles pillards étaient détruits[166]. Vers la même
+époque, Marsys, roi de cette peuplade, s'étant rendu auprès de Domitien,
+alors dans les Gaules, le décida à faire une expédition en Ethiopie où,
+disait-il, existaient de grandes quantités d'or.
+
+Julius Maternus, chargé du commandement de cette expédition, arriva dans
+le pays des Garamantes où le roi de cette contrée se joignit à lui avec
+des contingents. Ainsi guidées par les Garamantes, les troupes romaines
+atteignirent, après sept mois de marche, le pays d'_Agisymba_[167],
+«patrie des rhinocéros» (de 81 à 96).
+
+La réussite de cette aventureuse entreprise, dans un pays inconnu, est
+vraiment surprenante, et nous sommes en droit de nous demander avec M.
+Ragot[168] si, malgré nos connaissances et les moyens dont nous
+disposons actuellement, nous serions à même d'en faire autant.
+Malheureusement les détails que nous possédons sur cette expédition se
+réduisent à quelques lignes. L'Afrique proprement dite paraît avoir été
+assez calme pendant cette période.
+
+[Note 166: Zonare, _Ann._, 1. XI.]
+
+[Note 167: Probablement l'oasis actuelle d'Asben. V. Vivien de
+Saint-Martin, _Le Nord de l'Afrique_, p. 231.]
+
+[Note 168: _Sahara_, p. 191.]
+
+L'AFRIQUE SOUS TRAJAN.--Après le court règne de Nerva, Trajan fut
+investi du pouvoir suprême (28 janvier 98).
+
+Ce prince guerrier employa largement l'élément berbère dans ses
+campagnes lointaines. En Afrique, il reporta l'occupation militaire, qui
+n'avait guère dépassé la ligne de Theveste-Lambèse, jusqu'au Djerid. Il
+fonda notamment un établissement militaire au lieu appelé ad-Majores (au
+nord de Negrin) point stratégique qui commandait les routes du sud et de
+l'est[169]. Thamugas, voisine et rivale de Lambèse, date également de
+cette époque. C'est là probablement que furent établis les vétérans de
+la XXXe légion. Une autre colonie de vétérans était fondée vers la même
+époque à Sitifis, sous la dénomination de Nerviana Augusta Martialis.
+
+Pendant que l'empereur guerroyait au loin, l'Afrique demeurait livrée
+aux exactions de ses gouverneurs. Le proconsul Marius Priscus, secondé
+par son lieutenant Hostilius Firminus, avait mis le pays en coupe
+réglée, vendant la justice et étendant à tout ses prévarications.
+Poussés à bout par tant d'injustices, les habitants portèrent leurs
+doléances au Sénat[170]. Ils trouvèrent comme défenseurs Tacite et Pline
+le jeune et, grâce aux efforts de ces hommes illustres, obtinrent gain
+de cause.....en principe, car le proconsul, déclaré coupable, fut
+simplement exilé sans qu'on le dépouillât de ses richesses mal acquises.
+
+[Note 169: Ibid., p. 192.]
+
+[Note 170: Déjà en l'an 63 (av. J.-C.) la Cyrénaïque avait été
+défendue devant le Sénat et c'est la grande voix de Cicéron qui avait
+plaidé sa cause.]
+
+NOUVELLE RÉVOLTE DES JUIFS.--A la fin du règne de Trajan (en l'an 115),
+les Juifs de la Cyrénaïque, devenus très nombreux depuis la destruction
+du temple par Titus, fanatisés par leurs malheurs et irrités par les
+mauvais traitements auxquels ils étaient soumis, se mirent en état de
+révolte. Le général Lupus ayant marché contre eux, fut vaincu et
+contraint de se jeter dans Alexandrie. Un juif nommé Andréas (ou Lucus),
+était à la tête de ce mouvement qui fut caractérisé par des cruautés
+épouvantables. Tout ce qui était romain et grec tomba sous les coups des
+rebelles; ce fut une orgie de sang. Les juifs allèrent, dit-on, jusqu'à
+manger la chair de leurs victimes et à se couvrir de leur sang. Par
+représailles, ils les forcèrent, à leur tour, à combattre dans le
+cirque, ou les firent déchirer par les bêtes féroces. Dans la seule
+Cyrénaïque, deux cent vingt mille personnes auraient ainsi trouvé la
+mort[171].
+
+[Note 171: Dion Cassius.]
+
+Trajan était alors retenu en Orient par la guerre contre les Parthes,
+qui nécessitait l'emploi de toutes ses forces. Ainsi les populations de
+la Cyrénaïque abandonnées à elles-mêmes, étaient sans force pour
+résister aux rebelles, dont le nombre était considérable. Alliés aux
+révoltés d'Egypte, les juifs se livrèrent à tous les excès. Cependant
+Marcius Turbo, ayant reçu de l'empereur l'ordre de marcher contre les
+rebelles, arriva de Libye avec des forces importantes, tant en
+infanterie qu'en cavalerie et même une division navale. Mais c'était une
+véritable guerre à entreprendre et il fallut toute l'habileté de ce
+général pour triompher de cette révolte qui se prolongea jusqu'à
+l'avènement d'Hadrien. La répression que les juifs s'étaient ainsi
+attirée fut sévère, et il est probable qu'à cette occasion un grand
+nombre d'entre eux émigrèrent dans l'ouest et se mêlèrent à la
+population indigène de la Berbérie.
+
+L'AFRIQUE SOUS HADRIEN. INSURRECTIONS DES MAURES.--En 117, commença le
+beau règne d'Hadrien. Un soulèvement général des Maures concorde avec
+son élévation. C'est à la voix d'un Berbère latinisé du nom de Lusius
+Quiétus que les indigènes prennent les armes. Ce chef avait été chargé
+de conduire à Trajan un corps de troupes maures, et il s'était tellement
+distingué, dans la guerre contre les Parthes et dans celle de Judée, que
+l'empereur lui avait donné le gouvernement de la Palestine. Rappelé en
+Afrique, il renia la fidélité dont il avait donné des preuves si
+éclatantes, pour entraîner ses compatriotes à la révolte.
+
+Marcius Turbo appelé de la Cyrénaïque, et nommé proconsul d'Afrique,
+reçut la difficile mission de réduire cette révolte qui avait pris des
+proportions générales. Quiétus fut mis à mort; mais Turbo ne triompha
+des rebelles qu'avec beaucoup de peine. Pour le récompenser de ses
+services, il reçut des honneurs particuliers et fut ensuite nommé
+gouverneur de la Dacie.
+
+En 122 une nouvelle insurrection de la Maurétanie décida l'empereur à
+passer en Afrique[172]. Après avoir apaisé la révolte, Hadrien visita la
+contrée et, au dire de Spartien, la combla de bienfaits. Ayant vu par
+lui-même ce qui était nécessaire, il prescrivit l'ouverture de routes et
+fit établir toute une ligne de postes avancés, pour préserver les
+colonies contre les incursions des Maures. Vers la fin de 123, ou au
+commencement de 124, le quartier général de la IIIe légion fut transféré
+à Lambèse. L'achèvement de la route de Karthage à Théveste, venait
+d'avoir lieu, et, en assurant la facilité des communications, permettait
+de reporter les lignes plus à l'ouest.
+
+En 125, l'empereur voyageur visita la Proconsulaire. Un certain nombre
+de villes furent élevées par lui au rang de colonies et il concéda des
+terres à ses vétérans. Il imprima une puissante impulsion à la
+colonisation du pays, le dotant de monuments et de routes, si bien qu'il
+reçut sur des monnaies le titre de «restaurateur de l'Afrique.» Les
+villes imitèrent son exemple et une inscription nous apprend que Cirta
+construisit à ses frais les ponts de la route de Rusicade[173]. C'est
+sans doute dans ce voyage qu'il parcourut la Cyrénaïque. Ce pays était
+ruiné et en partie dépeuplé depuis la révolte des juifs. Il y amena des
+colons et fonda de nouveaux établissements, notamment une ville à
+laquelle il donna son nom. Adrianopolis.
+
+[Note 172: Une inscription récemment découverte à _Rapidi_, Sour
+Djouâb, confirme ce fait. Voir _Comptes rendus de l'Académie des
+Inscriptions_, IVe série, t. IX, pp. 198 et suiv.]
+
+[Note 173: Duruy, _Hist. des Romains_, t. V, p. 54 et suiv.]
+
+Hadrien vint sans doute une troisième fois en Afrique (vers 129). Les
+documents à cet égard manquent de précision. Dans tous les cas, il
+s'occupa avec sollicitude du développement de la colonisation et le pays
+garda un souvenir durable de ce prince ainsi que de sa belle-mère
+Matidie. A ce souvenir se joignit une circonstance particulière qui
+prouve bien que les conditions physiques du pays n'ont pas changé: il
+n'avait pas plu depuis cinq ans en Afrique et sa venue coïncida avec le
+retour des pluies[174].
+
+[Note 174: Spartien, _Hadrian_. XXII.]
+
+NOUVELLES RÉVOLTES SOUS ANTONIN, MARC-AURÈLE ET COMMODE
+(138-190).--Antonin succéda à Hadrien en 138. Les Maures en profitèrent
+pour envahir de nouveau les contrées colonisées et porter partout le feu
+et la révolte. Il est probable que les Gétules se joignirent à cette
+levée de boucliers. La situation devint si grave que l'empereur dut
+venir en personne combattre les rebelles. Il les vainquit; dit
+Pausanias, et les contraignit à se réfugier «aux extrémités de la Libye,
+vers la chaîne du Mont-Atlas et les peuples qui y habitent». Les
+documents fournis par l'histoire sont si pauvres qu'il est impossible de
+se rendre compte de cette campagne et de conjecturer dans quelle
+direction les Berbères furent repoussés. M. Ragot[175] pense que
+l'empereur se décida à reporter alors la ligne d'occupation et de
+fortification jusqu'au delà de l'Aourès, précaution qui devait, hélas,
+être bien insuffisante.
+
+Sous le règne de Marc-Aurèle, nouvelle insurrection des Maures Maziques
+et Baquates, du Rif, qui vont porter le ravage jusqu'en Espagne. «Ni les
+garnisons romaines, ni le détroit de Gadès, n'empêchèrent les hordes de
+l'Atlas de prendre l'offensive, de pénétrer en Europe et de ravager une
+grande partie de l'Espagne[176].» Peut-être, comme le fait remarquer
+Lacroix[177], ne s'agit-il ici que d'expéditions maritimes. Il est
+certain d'autre part, que les proconsuls d'Afrique luttèrent pour ainsi
+dire sans relâche contre les invasions des indigènes maures et gétules.
+«Rome, dit encore Capitolin, loin d'envahir, se trouva heureuse de
+préserver ses frontières.» Marc-Aurèle dut envoyer de nouvelles troupes.
+L'Afrique cessa d'être une province sénatoriale, et le gouverneur de la
+Maurétanie ne fut qu'un légat propréteur.
+
+En 188, les Maures étaient de nouveau en état de révolte. L'empereur
+Commode parla d'aller les combattre en personne; mais après avoir obtenu
+du Sénat l'argent nécessaire, il préféra l'employer à ses débauches et
+se contenta d'envoyer en Afrique des lieutenants[178]. Pertinax dont le
+règne éphémère devait faire suite au sien, opéra la pacification de
+l'Afrique (190).
+
+[Note 175: _Loc. cit._, p. 194.]
+
+[Note 176: Jul. Capitolin.]
+
+[Note 177: _Numidie et Maurétanie_, p. 180.]
+
+[Note 178: Lampride_; Commode_, ch. IX et suiv.]
+
+LES EMPEREURS AFRICAINS. SEPTIME SÉVÈRE.--Septime Sévère, natif de
+Leptis magna, dans la Tripolitaine, fut, en 193, proclamé empereur par
+les légions de Pannonie. Ce prince fit largement profiter l'Afrique de
+la puissance dont il disposait. Il s'attacha surtout à punir, et à
+repousser dans le sud, les tribus de la Tripolitaine, ayant pu apprécier
+par lui-même le tort que les incursions des nomades faisaient à la
+colonisation. Les troupes romaines pénétrèrent encore dans la Phazanie
+et établirent une ligne de postes fortifiés de Tripoli à Garama[179].
+Karthage et Leptis reçurent de lui le droit italique.
+
+Sévère montra constamment pour l'Afrique une grande prédilection. Il y
+fit exécuter des travaux considérables dont de nombreuses inscriptions
+ont conservé le souvenir. A Rome il s'entoura d'Africains et composa sa
+garde personnelle, en grande partie, de ses compatriotes. Les Africains,
+en Italie, se distinguèrent particulièrement dans le barreau et à
+l'armée. La langue punique, ou peut-être berbère, car les historiens de
+l'époque ne paraissent pas soupçonner qu'il en existât une, était parlée
+dans l'entourage de l'empereur. L'impératrice Julia Domna, syrienne
+d'origine, était très favorable aux orientaux. L'Afrique rendait à
+Sévère l'affection qu'il lui témoignait; l'on dit qu'après sa mort les
+Berbères le mirent au rang des dieux[180]; dans tous les cas, aucune
+révolte n'est signalée sous son règne, dans cette Afrique, depuis si
+longtemps en proie à l'insurrection.
+
+[Note 179: Le Docteur Barth en a retrouvé les traces.]
+
+[Note 180: Hérodien].
+
+On est porté à supposer que ce prince sépara la Numidie de la
+proconsulaire, et envoya à celle-ci un légat impérial, tandis que
+l'ancienne Afrique restait sous l'autorité administrative du proconsul.
+
+PROGRÈS DE LA RELIGION CHRÉTIENNE EN AFRIQUE; PREMIÈRES
+PERSÉCUTIONS.--La religion chrétienne s'était introduite dans les villes
+de l'Afrique à peu près en même temps qu'en Italie. La Cyrénaïque fut
+une des premières contrées où les apôtres allèrent prêcher la nouvelle
+doctrine. Dès l'an 40, saint Marc qui était juif cyrénéen, vint dans son
+pays faire des prosélytes, jusque vers 61, époque où il alla à
+Alexandrie, fonder diverses paroisses. Devenu chef de cette église, il
+n'oublia pas sa patrie, y revint plusieurs fois et y institua, dit-on,
+les premiers évêques.
+
+Dans le reste de l'Afrique, le christianisme pénétra avec moins d'éclat;
+néanmoins le nombre des adeptes de la nouvelle religion ne tarda pas à
+devenir considérable. On sait quel était l'esprit de ces premiers
+chrétiens: la vieille société devait disparaître pour faire place au
+règne du Christ. Ce n'était rien moins qu'une profonde révolution
+sociale qui se préparait et, si les Romains s'étaient montrés très
+tolérants pour les dieux des peuples qu'ils avaient conquis, ils ne
+pouvaient recevoir dans leur panthéon celui qui disait: «Mon royaume
+n'est pas de ce monde», et qui prêchait l'égalité absolue de tous les
+hommes. L'empereur, souverain pontife, divinisé après sa mort, était
+directement attaqué, de même que l'état social reposant sur l'esclavage.
+Enfin les chrétiens refusaient le service militaire. Il n'est donc pas
+surprenant que le pouvoir cherchât à s'opposer aux progrès de pareils
+adversaires. Les empereurs le firent d'abord avec la plus grande
+modération. Domitien, se servant de la loi qui avait été édictée au
+sujet des druides, prit les premières mesures contre ceux qui
+_christianisaient_ ou _judaïsaient_, car, dans le principe, on confondit
+les adeptes des deux religions. Ses successeurs, ne voyant pas le danger
+d'une secte qui ne faisait de prosélytes que parmi les petites gens, ne
+furent pas plus sévères. Mais la population des villes, moins tolérante,
+commença à faire des exécutions sommaires sur lesquelles on ferma les
+yeux.
+
+Trajan inscrivit dans le code le crime de christianiser. «S'ils sont
+accusés et convaincus,--écrivit-il à ses gouverneurs,--punissez-les.»
+Les chrétiens furent rendus responsables des troubles qui se
+produisaient dans les cités. Quand un chrétien manifestait publiquement
+sa foi, on le conduisait au forum et s'il maintenait sa déclaration, on
+l'incarcérait. Lorsque le gouverneur arrivait, il interrogeait les
+chrétiens du haut de son tribunal, en présence du peuple, que les
+soldats avaient peine à contenir. S'ils persistaient, on les condamnait
+à mort[181].
+
+[Note 181: Duruy, _Hist. des Romains_.]
+
+Sous les règnes d'Antonin et de Marc-Aurèle, la religion chrétienne fit
+de grands progrès. Les néophytes, loin d'être terrifiés par les mauvais
+traitements, recherchaient le martyre. La crédulité publique, les
+révélations arrachées aux esclaves par la torture, étaient cause qu'on
+les chargeait de tous les crimes et jusqu'alors c'était plutôt la
+vindicte publique que le représentant de la loi qui les châtiait.
+
+Septime Sévère fit poursuivre avec rigueur les chrétiens d'Afrique.
+Quiconque refusait de sacrifier aux dieux et de rendre hommage au génie
+de l'empereur, était puni de mort. En l'an 200, douze chrétiens, sept
+hommes et cinq femmes, ayant été amenés à Saturnin, proconsul de la
+province d'Afrique, subirent le martyre. On les considère comme les
+douze premiers confesseurs de l'église d'Afrique. Peu après avait lieu à
+Karthage le supplice de sainte Perpétue et de sainte Félicité. Les
+chrétiens, dès lors, se mirent à chercher le martyre avec avidité et
+l'on vit des épouses résister aux larmes de leur famille, repousser
+leurs enfants, répondre aux exhortations, aux conseils du représentant
+de l'autorité par des provocations, et ne chercher qu'à apaiser leur
+soif de souffrance et de tourments.
+
+Tertullien avait vu le jour à Karthage en 160. Il était, à l'époque de
+la mort de Sévère, dans toute la force de son talent. Comme tant
+d'autres, c'est la vue de la constance des martyrs au milieu des
+supplices qui l'avait attiré vers la religion chrétienne. Ainsi les
+persécutions allaient directement contre leur but.
+
+CARACALLA. SON ÉDIT D'ÉMANCIPATION.--Caracalla continua les travaux
+commencés en Afrique par son père; aussi ce prince fut-il cher aux
+Africains, qui ont inscrit sur la pierre le témoignage de leur
+reconnaissance. Le pays continua alors de jouir d'une tranquillité dont
+il avait si grand besoin.
+
+Par son édit de 216, l'empereur accorda le titre de citoyen à tous les
+habitants libres des provinces romaines; il ne resta donc plus en
+principe que deux catégories, le citoyen et l'esclave. Mais, dans la
+pratique, on ne voit pas que la condition des personnes en ait subi un
+réel changement, «Si cet édit[182] proclamait une émancipation générale,
+pourquoi les désignations de villes libres, ou municipales, ou
+coloniales, de droit italique, de droit latin, etc., ont-elles continué
+à subsister? A-t-il empêché les nouveaux citoyens d'être décapités par
+le bourreau ou cloués au gibet?»
+
+En réalité cette mesure n'avait de libéral que l'apparence: son but
+était de se procurer de l'argent et des hommes, en étendant l'impôt à
+tous et en supprimant les exemptions.
+
+[Note 182: Poulle, _loc. cit._, p. 115.]
+
+MACRIN ET ELAGABAL.--Macrin, le troisième empereur africain, était né à
+Yol-Césarée. C'était un avocat que son audace et son succès portèrent au
+poste de préfet du prétoire. Le meurtrier de Caracalla fut d'abord bien
+accueilli par le sénat (217), mais bientôt on apprit qu'Elagabal,
+grand-prêtre du soleil à Edesse, âgé seulement de 17 ans, avait été
+proclamé par les soldats à l'instigation de Julia Mœsa, sœur de
+l'impératrice Julia Domna. Ayant essayé de lutter contre son
+compétiteur, Macrin périt avec son fils Diadumène à Chalcédoine (avril
+218). Dans son règne aussi court qu'agité, il avait trouvé le temps de
+réduire sensiblement les impôts.
+
+Bassien-Elagabal était fils de Socuzis, ancien légat de la IIIe légion,
+et gouverneur de Numidie; aussi avait-il beaucoup de partisans en
+Afrique [183]. Dans le cours de son règne, ce prince, qui avait importé
+à Rome les rites et coutumes de l'Orient, procéda en grande pompe à une
+ridicule cérémonie par laquelle il maria la déesse _Tanit_ de Karthage,
+représentée par une pierre triangulaire, avec le Dieu _Gabal_
+(Alah-Gabal), un aérolithe rapporté de Syrie[184].
+
+En prenant le pouvoir, le nouvel empereur s'était attribué les noms de
+Marc-Aurèle Antonin. Après un court règne de cinq ans, il fut à son tour
+mis à mort par les soldats. Une révolte avait eu lieu dans la Césarienne
+peu de temps auparavant (222).
+
+[Note 183: Voir l'intéressante communication de M. L. Rénier à
+l'Académie des Inscr. et Belles-Lettres, séance du 21 juin 1878.]
+
+[Note 184: Voir les _Comptes-rendus_ de cette Académie.]
+
+ALEXANDRE SÉVÈRE.--L'arrivée au pouvoir d'Alexandre Sévère mit fin à
+l'anarchie que venait de traverser l'empire et qui n'était que le
+prélude de nouvelles convulsions. Sous la main ferme de ce prince les
+affaires reprirent leur marche régulière et chacun dut revenir à
+l'obéissance. L'Afrique eut beaucoup à se louer de son administration.
+Il fit ouvrir de nouvelles routes et reporta très loin au sud les
+frontières de l'occupation[185]. La Tingitane aurait, paraît-il, été
+alors le théâtre d'une révolte, mais Lampride, qui cite ce fait, ne
+fournit aucun détail.
+
+[Note 185: Ragot, p. 200.]
+
+En 229, Marcus Antonius Gordianus avait été nommé par le sénat proconsul
+d'Afrique, avec son fils comme légat. Pendant sept années, ses pouvoirs
+lui furent prorogés, et l'Afrique vécut tranquille sous son autorité.
+
+LES GORDIENS. RÉVOLTE DE CAPELLIEN ET DE SABINIANUS.--Mais en 235,
+Sévère tomba sous le poignard du Goth Maximin, et aussitôt l'anarchie
+reparut dans le monde romain. L'Afrique saisit cette occasion de
+produire un empereur. Des citoyens de Karthage, irrités par la dureté et
+les violences d'un intendant du fisc, le mirent à mort et, pour
+s'assurer l'impunité, soulevèrent la province et proclamèrent empereur
+le vieux Gordien, leur gouverneur, alors âgé de quatre vingts ans.
+
+Les soldats de la IIIe légion ratifièrent ce choix et, malgré la
+résistance du proconsul, lui conférèrent le pouvoir, à Thysdrus, en lui
+laissant son fils comme lieutenant. Des députés furent alors envoyés au
+Sénat qui approuva l'élection et déclara Maximin ennemi public (237). A
+cette nouvelle, le sénateur Capellien qui gouvernait la Maurétanie et,
+disposant de forces importantes, était chargé de garder les limites, se
+déclara pour Maximin. En même temps Gordien, avec lequel il avait eu des
+démêlés, prononçait sa destitution.
+
+Bientôt Capellien envahit la Numidie à la tête de troupes aguerries
+depuis longtemps par les luttes incessantes qu'elles soutenaient contre
+les Maures. Pendant ce temps, les Gordiens réunissaient et armaient à la
+hâte des adhérents nombreux, mais indisciplinés, et se portaient
+bravement à la rencontre de l'ennemi. La bataille eut lieu en avant de
+Karthage, elle se termina bientôt par le triomphe de Capellien et la
+mort du jeune Gordien. Pour ne pas tomber entre les mains de son ennemi,
+le vieil empereur se donna la mort en s'étranglant avec sa ceinture, six
+semaines après son élévation.
+
+Capellien s'empara de Karthage, mit cette ville au pillage et commit en
+Afrique les plus grandes cruautés[186]. Il suivait en cela les ordres de
+son maître qui, furieux contre l'Afrique, avait promis à ses soldats les
+biens des habitants de cette province, de même qu'il leur avait octroyé
+les propriétés des sénateurs. Il voulait ainsi assouvir sa vengeance
+contre ceux qui s'étaient prononcés contre lui. Il est probable que,
+pour punir la IIIe légion, il la licencia[187].
+
+[Note 186: Hérodien, _Hist._, 1. VIII.]
+
+[Note 187: Ragot, p. 205. Cela est constaté par une inscription
+trouvée à Gemellæ, et d'où il résulte que cette légion fut rétablie en
+253.--Voir l'article de M. Pallu de Lessert dans le _Bulletin des
+Antiquités africaines_, fasc. XII, p. 73, et la communication de M. Cat
+à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, séance du 26 mars
+1886.]
+
+Sur ces entrefaites, Maximin fut assassiné par les soldats lassés de ses
+cruautés (238). Le sénat, malgré la mort des Gordiens, avait persisté
+dans son refus de reconnaître Maximin: deux sénateurs avaient été élus
+empereurs et on leur avait adjoint comme césar, un petit-fils de Gordien
+Ier, âgé de 13 ans. Après s'être défaits de Maximin, les prétoriens
+mirent à mort les deux fantômes d'empereurs et proclamèrent à leur place
+le jeune Gordien, sous le nom de Gordien III.
+
+Que devint l'Afrique pendant ces guerres civiles? L'histoire ne nous le
+dit pas, et nous en sommes réduits aux conjectures. Il est probable que
+la restauration de la famille de Gordien fut bien accueillie dans la
+Proconsulaire. On ignore le sort de Capellien, mais il n'est pas
+téméraire de conjecturer qu'il fut mis à mort. En 240 un certain
+Sabinianus, proconsul d'Afrique, suivant son exemple, se proclama
+empereur et voulut soulever sa province. Le præses de la Maurétanie
+restait fidèle à Gordien. L'usurpateur marcha contre lui et obtint
+d'abord quelques succès; mais, l'empereur ayant envoyé du renfort en
+Maurétanie, le præses reprit l'offensive, chassa devant lui les
+envahisseurs, et vint, à son tour, mettre le siège devant Karthage. Les
+habitants de cette ville, pour obtenir leur pardon, livrèrent Sabinianus
+aux troupes fidèles.
+
+PÉRIODE D'ANARCHIE. RÉVOLTES EN AFRIQUE.--A l'époque que nous avons
+atteinte, les empereurs se succèdent au pouvoir avec une rapidité qui
+démontre à quel état d'anarchie l'empire est tombé.
+
+L'arabe Philippe, brigand de grands chemins, parvenu à l'emploi de
+préfet du prétoire, tue Gordien III et se fait proclamer à sa place
+(244); Decius (249), Gallus (251), le maure Emilien (253), passent
+successivement au pouvoir et périssent tous sous les coups des soldats.
+En 253, Valérien ancien chef de la IIIe légion, s'empare de l'autorité
+et la conserve pendant quelques années, mais en 260, il est fait
+prisonnier par Sapor, roi des Perses.
+
+Que pouvait faire l'Afrique pendant cette anarchie? Le silence de
+l'histoire est suppléé ici par les inscriptions relevées en Algérie. Les
+tribus indigènes, particulièrement celles qui occupaient la région
+montagneuse comprise entre Cirta, Sétif, Rusucurru (Dellis) et la mer en
+profitèrent pour attaquer les colonisations latines. Les maures du
+sud-ouest paraissent les avoir soutenues. En 260 un officier du nom de
+Q. Gargilius, chef de la cohorte des cavaliers auxiliaires maures
+cantonnés à Auzia (Aumale), prend et met à mort un rebelle du nom de
+Faraxen, chef des Fraxiniens. Après ce succès, Gargilius se met en
+marche vers l'est pour rejoindre le légat de la Numidie qui accourt avec
+les troupes disponibles, niais il tombe dans une embuscade dressée par
+les Babares et périt en combattant.
+
+Vers le même temps, ou peu après, les Babares habitant le massif du
+Babor, soutenus par quatre chefs berbères, envahirent les environs de
+Mileu (Mila) et de là, portèrent le ravage jusque sur la limite de la
+Numidie. Le légat C. M. Decianus propréteur de Numidie et de Norique,
+les mit en pièces; puis il dut réduire les Quinquegentiens, réunion de
+cinq peuplades, établies dans le territoire de la grande et de la petite
+Kabilie [188]. Ces succès partiels ne furent pas suivis de pacifications
+bien solides.
+
+[Note 188: Poulle, _Maurétanie_, p. 119-120. Berbrugger, _Époques
+militaires de la grande Kabylie_, p. 212.]
+
+PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS.--Malgré les persécutions, la religion
+chrétienne faisait de rapides progrès en Afrique. Dans la Cyrénaïque
+surtout, un clergé organisé relevait directement du pape. L'édit de
+Decius, rendu en 250, organisa d'une manière régulière la persécution
+contre ceux qui refusaient de sacrifier aux Dieux. C'est à la suite de
+cette mesure que saint Denis d'Alexandrie fut exilé dans une petite
+bourgade de la Cyrénaïque. Valérien prescrivit de nouvelles rigueurs
+contre les chrétiens et, comme un certain nombre de tribus de la
+Proconsulaire avait embrassé le nouveau culte, ce fut une cause de plus
+de troubles en Afrique et de résistance au pouvoir central. Les
+pasteurs, décorés du nom d'évêques, se réunirent plus d'une fois en
+conciles pour traiter des points de doctrine, car déjà des hérésies se
+produisaient et souvent le clergé africain était en lutte avec ses chefs
+spirituels. Saint Cyprien qui, à Karthage, avait recueilli l'héritage de
+Tertullien, était en butte aux haines de la populace.
+
+En 254 à Lambèse, et en 255 à Karthage, se réunirent deux conciles
+d'évêques de la Numidie et de la Maurétanie, auxquels assistèrent, pour
+le premier, soixante et onze, et, pour le second, quatre-vingt-cinq
+membres. Plusieurs fois saint Cyprien avait failli être jeté aux bêtes;
+sous Valérien il trouva le martyre ainsi qu'un certain nombre d'évêques.
+
+Période des trente tyrans.--Après la chute de Valérien, avait commencé
+le règne de Gallien et la période dite des trente tyrans. L'Afrique ne
+pouvait se dispenser d'avoir le sien. En 265 le proconsul Vibius
+Passienus et F. Pomponianus «duc de la frontière libyque,» allèrent
+chercher dans ses terres un ancien tribun, nommé Celsus, et l'ayant
+revêtu du manteau de pourpre de la déesse Tanit à Karthage, le
+proclamèrent Auguste. Quelques jours après, le tyran était mis à mort
+par la populace, qui l'avait élevé, et son cadavre livré en pâture aux
+chiens.
+
+Vers la même époque, un parti de Franks, après avoir ravagé la Gaule et
+l'Espagne, fit une descente en Maurétanie: c'était un prélude à
+l'invasion Vandale.
+
+En 268, Claude II succède à Gallien, et est à son tour remplacé par
+Aurélien (270). On devine ce que pouvaient faire les indigènes de
+l'Afrique pendant une telle anarchie, quand on les a vu tenir tête à la
+puissance romaine sous Hadrien et sous Sévère: la révolte fut l'état
+permanent. «Le débordement général des barbares fut comme une tempête
+qui brise tout[189]». L'évêque de Karthage sollicitait la charité des
+fidèles pour racheter les captifs faits par les «barbares» qui avaient
+envahi la Numidie. C'est du massif de la Grande-Kabilie (Mons-ferratus)
+habité par les cinq nations (quinquegentiens), que l'étincelle était
+partie. De là, la révolte s'était répandue, pendant le règne de Gallien
+(265), sur la Maurétanie orientale et la Numidie occidentale.
+
+Le général Probus, après avoir rétabli la paix dans la Marmarique
+insurgée, arriva dans la Proconsulaire, vers 270, avec le titre de chef
+des troupes. Un Berbère, du nom d'Aradion, avait soulevé les populations
+de la Numidie. Tout était en révolte jusqu'aux portes de Karthage.
+Probus attaqua vigoureusement les rebelles, les mit en déroute et tua
+Aradion en combat singulier. Pour honorer le courage de ce chef, il lui
+fit élever par ses troupes un tombeau de deux cents pieds de
+largeur[190]. Il est assez difficile de se rendre compte du théâtre de
+cette campagne; mais les probabilités semblent indiquer que c'est vers
+Sicca Veneria (le Kef) que le chef berbère trouva la mort[191].
+
+[Note 189: Aurélius Victor.]
+
+[Note 190: Vopiscus, _Hist. de Probus_, cap. IX.]
+
+[Note 191: V. _Recueil de la Soc. arch. de Constantine_, 1854-1855.]
+
+Vers 275, des Franks, faits prisonniers par Probus, et transportés par
+lui en Asie-Mineure, parvinrent à s'échapper sur quelques navires. En
+passant devant les côtes de la Maurétanie césarienne, ils y firent une
+descente et mirent tout au pillage. Il fallut un envoi de troupes de
+Karthage pour les forcer à reprendre la mer. Ils traversèrent le détroit
+et rentrèrent chez eux par l'embouchure du Rhin.
+
+Lorsque Probus eut été proclamé empereur, l'Afrique, au lieu de se
+souvenir de ses services, soutint son compétiteur Florien. Sous le règne
+de son successeur Carus (282), eut lieu le premier partage du monde
+romain. L'Afrique, avec le reste de l'occident, fut donnée à Carus.
+
+DIOCLÉTIEN. RÉVOLTE DES QUINQUEGENTIENS.--Dioclétien parvenu au trône en
+284, essaya en vain de gouverner seul: deux années plus tard, il
+s'associa Maximien Hercule, auquel il donna en apanage l'Italie,
+l'Afrique et l'Hispanie. Mais ce n'était pas encore assez de deux
+maîtres pour gouverner le monde romain dans l'état de désagrégation où
+il se trouvait, et sous la pression générale des barbares qui
+l'entouraient. Afin d'arrêter le débordement, les deux augustes
+s'adjoignirent deux césars, Galere et Constance Chlore. Il fallut
+partager l'empire en quatre parties. Maximien conserva l'Afrique, moins
+peut-être la Tingitane. La Cyrénaïque et la Libye échurent à Dioclétien
+qui avait l'Orient pour lot.
+
+Le moment était trop opportun pour que l'Afrique le laissât échapper, et
+du reste la révolte était pour ainsi dire à l'état permanent dans la
+Maurétanie. Dès 288, la grande confédération des Quinquégentiens était
+en pleine insurrection. Le præses de la Césarienne, Aurélius Litua,
+obtint contre eux quelques avantages et les contraignit à une soumission
+éphémère.
+
+Mais bientôt les Quinquégentiens reprennent les armes et portent le
+ravage dans la Numidie. Le mouvement se propage à l'est. Un certain
+Julien, sur lequel on n'a que des renseignements vagues, est proclamé à
+Karthage. La situation devient si grave que Maximien passe lui-même en
+Afrique pour prendre la direction des opérations. Il combat les
+farouches Quinquégentiens, les repousse chez eux et les poursuit jusque
+sur les sommets de leurs montagnes inaccessibles. Cette fois la
+répression est sérieuse et la soumission réelle. Pour en assurer les
+effets, Maximien juge nécessaire de transporter une partie de ces tribus
+indomptées[192] (297).
+
+Vers le même temps, l'usurpateur Julien cessait de vivre; cependant la
+révolte persista encore dans les Syrtes, et ce fut en vain que
+l'empereur essaya de la réduire.
+
+[Note 192: Eutrope, 1. VIII, 5, 6. Mammertin, III, 17. P. Orose, 1.
+IX, 14. Aurel. Victor, ch. XXXIX. On ignore l'endroit où ces tribus ont
+été transportées, M. Fournel penche pour le désert, mais cette
+conjecture nous semble peu justifiée.]
+
+NOUVELLES DIVISIONS GÉOGRAPHIQUES DE L'AFRIQUE.--Sous le règne de
+Dioclétien, les divisions administratives de l'empire furent modifiées
+et il en fut ainsi notamment en Afrique. On suppose que ces remaniements
+ont été effectués par Maximien, après sa victoire sur les
+Quinquégentiens (297). Morcelli les place en 297, à la même date que la
+reconstitution générale de l'empire. Il est probable que la
+confédération des _cinq_ républiques cirtéennes, (_Cuicul_ (Djemila)
+avait été ajoutée aux quatre précédentes), fut dissoute un peu
+auparavant, car il n'en est plus fait mention depuis l'époque
+d'Alexandre Sévère. La séparation de la Numidie en territoire militaire
+et territoire civil, fournit naturellement l'occasion de faire cesser
+une anomalie qui ne pouvait être que préjudiciable au bon ordre, dans
+une époque aussi troublée.
+
+La Maurétanie orientale fut divisée en deux parties: celle de l'est avec
+Sitifis pour chef-lieu, reçut le nom de Sitifienne; celle de l'ouest
+conservant Césarée, comme siège du gouverneur, continua à être appelée
+Césarienne.
+
+Dès lors, l'Afrique fut divisée de la manière suivante:
+
+1° Cyrénaïque, ayant un gouverneur particulier, rattachée au diocèse
+d'Orient.
+
+2° Diocèse d'Afrique comprenant:
+
+La Tripolitaine depuis la Cyrénaïque jusqu'au Triton.
+
+La Bysacène ou Valérie, du Triton jusqu'à Horréa.
+
+L'Afrique propre, d'Horréa à Tabarka.
+
+La Numidie divisée elle-même en Numidie cirtéenne (avec Cirta), et
+Numidie militaire avec Lambèse, comme chef-lieu, de Tabarka à l'Amsaga.
+
+La Maurétanie sétifienne, de l'Amsaga à Saldæ.
+
+Et la Maurétanie césarienne de Saldæ à la Malua (Moulouïa).
+
+Ces provinces étaient administrées civilement par des _præses_ relevant
+du _vicaire d'Afrique_. Le commandement militaire était confié au _comte
+d'Afrique_, ayant sous ses ordres des _præpositi limitum_ [193].
+
+[Note 193: Pallu de Lessert, _loc. cit._, p. 81.]
+
+3° Et la Maurétanie Tingitane, rattachée au diocèse d'Espagne, et
+commandée par un _comes Tingitanæ_, relevant directement du _magister
+peditum_ (sorte de ministre de la guerre) de Rome. Son administration
+civile était confiée à un præses obéissant au vicaire d'Espagne. Le
+manque de communication terrestre entre la Tingitane et la Césarienne,
+ses relations constantes avec l'Hispanie, si proches, expliquent ce
+rattachement à l'Europe.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'AFRIQUE SOUS L'AUTORITÉ ROMAINE (_Suite_).
+297-415.
+
+
+État de l'Afrique à la fin du IIIe siècle.--Grandes persécutions contre
+les chrétiens.--Tyrannie de Galère en Afrique.--Constantin et Maxence,
+usurpation d'Alexandre.--Triomphe de Maxence en Afrique; ses
+dévastations.--Triomphe de Constantin.--Cessation des persécutions
+contre les chrétiens; les Donatistes; schisme d'Arius.--Organisation
+administrative et militaire de l'Afrique par Constantin.--Puissance des
+Dunatistes. Les Circoncellions.--Les fils de Constantin; persécution des
+Donatistes par Constant.--Constance et Julien; excès des
+Donatistes.--Exactions du comte Romanus.--Révolte de
+Firmus.--Pacification générale.--L'Afrique sous Gratien, Valentinien II
+et Théodose.--Révolte de Gildon.--Chute de Gildon.--L'Afrique sous
+Honorius.
+
+
+ÉTAT DE L'AFRIQUE À LA FIN DU IIIe SIÈCLE.--Nous avons vu dans le
+chapitre qui précède, combien les révoltes des indigènes rendaient
+précaire la situation de la colonisation africaine. Quatre siècles et
+demi s'étaient écoulés depuis la chute de Karthage, et les Romains
+avaient effectué leur conquête avec la plus grande prudence, ménageant
+les transitions et n'avançant que méthodiquement. Ils avaient fait des
+efforts considérables pour coloniser l'Afrique et avaient pu croire un
+instant au succès; mais sous les règnes les plus brillants, les révoltes
+des Berbères avaient démontré la précarité de celle occupation et,
+malgré le déploiement d'un appareil militaire formidable pour l'époque,
+la puissance de l'empereur avait été insultée par les sauvages
+africains.
+
+Cette situation, dont le danger déjà pressenti allait se démontrer par
+des faits, était la conséquence d'une erreur ou d'un oubli des maîtres
+du monde, dans leur tentative de colonisation. Ils n'avaient pas assez
+tenu compte de la race indigène et, se contentant de la refouler dans
+les plaines livrées aux colons, ils l'avaient laissée se concentrer, se
+renforcer au milieu d'eux, dans de vastes contrées comme le pays des
+Quinquégentiens et le massif de l'Aourès. Ils voyaient bien aussi les
+tribus nomades du sud se masser sur la ligne du désert, mais ils se
+contentaient de renforcer leurs postes ou de les reporter plus au sud.
+
+Certes, dans les plaines et le Tel de l'Afrique propre et de l'ancienne
+Numidie, la vieille race indigène avait disparu ou s'était assimilée. La
+langue, la littérature et les institutions de Rome avaient été adoptées
+par ces Berbères. Ceux-là n'étaient pas à craindre; mais, tout autour
+d'eux, la race africaine se reconstituait et était prête à entrer en
+lutte. L'anarchie, prélude du démembrement de l'empire, les luttes
+religieuses, dont l'Afrique était sur le point de devenir le théâtre,
+allaient servir merveilleusement la reconstitution de la nationalité
+africaine et permettre aux nouvelles tribus berbères de s'étendre en
+couche épaisse sur les restes des anciennes. Il y a là un enseignement
+que les colonisateurs actuels de l'Afrique feront bien de ne pas perdre
+de vue, car ce fait prouve une fois de plus que, si la conquête est
+facile, il n'en est pas de même de la colonisation et que, tant que la
+race autochthone reste à peu près intacte, l'établissement des étrangers
+au milieu d'elle est précaire.
+
+GRANDES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS.--Les persécutions exercées
+contre les chrétiens semblaient n'avoir d'autre résultat que de
+fortifier la religion nouvelle. Les prosélytes étaient très nombreux en
+Afrique, non-seulement chez les colons latins, mais chez les indigènes
+romanisés et même dans les tribus berbères. «Il est impossible de ne pas
+être frappé de ce fait concluant que ce fut le sang indigène qui coula
+ici le premier pour la foi chrétienne, car les victimes inscrites en
+tête du martyrologe africain sont bien des berbères: Namphanio, Miggis,
+Lucitti, Sanaes et d'autres encore dont le nom seul révélerait la
+nationalité, si l'histoire n'avait eu soin de la constater
+expressément[194].»
+
+Des bas-fonds populaires où le christianisme avait d'abord pris racine,
+il s'élevait et pénétrait l'administration et l'armée. Un jour c'était
+un gardien de prison qui demandait à partager le sort des condamnés; une
+autre fois c'était un centurion qui, jetant au loin le sarment, insigne
+de commandement, se dépouillant de sa cuirasse et de ses insignes,
+refusait de continuer à servir César pour entrer dans la milice du
+Christ[195]; ailleurs des hommes enrôlés n'acceptaient pas leur
+incorporation[196]. Pour tous c'était la mort, mais ils supportaient
+avec joie les affres du supplice.
+
+[Note 194: Berbrugger, _Revue africaine_, N° 51, p. 193.]
+
+[Note 195: Voir les _Actes du centurion saint Marcellus, martyr à
+Tanger_, 30 Oct. 298. _Acta prim. martyr_, p. 311.]
+
+[Note 196: V. _Actes de saint Maximilien de Théveste_ (12 mars
+295).]
+
+Le triomphe de la nouvelle religion était proche. Le trône des empereurs
+en était ébranlé sur sa base, car le christianisme, à son début, était
+la négation de tout pouvoir temporel. Depuis l'exécution des édits de
+Décius et de Valérien, la persécution, tout en continuant, avait subi
+une certaine modération. Dioclétien n'était pas porté aux mesures
+extrêmes contre les chrétiens; mais Galère ne voyait le salut de
+l'empire que dans l'extinction de la religion nouvelle et il suppliait
+l'empereur de prendre les mesures les plus énergiques. Enfin, en 303,
+Dioclétien, cédant aux instances de son césar, promulgua l'édit de
+persécution connu sous le nom d'édit de Nicomédie. Les mesures
+prescrites étaient terribles: destruction des églises et des livres et
+ustensiles du culte; mise hors la loi de tous les chrétiens dont les
+biens devaient être saisis et qui devaient, eux-mêmes, être jetés en
+prison ou livrés au bourreau.
+
+Cet édit fut immédiatement exécuté, sauf dans la partie du diocèse
+d'Occident qui était soumise au césar Constance Chlore, c'est-à-dire la
+Gaule, la Bretagne, l'Espagne et la Tingitane. Dans tout le reste de
+l'empire, les persécuteurs se mirent à l'œuvre. En Afrique, ils
+déployèrent un grand zèle. A Cirta, un certain Munatius Félix, flamine
+perpétuel, se fit remarquer par son ardeur et sa violence. Généralement
+les chrétiens restèrent fermes dans leur foi et des prêtres subirent le
+martyre plutôt que de remettre aux persécuteurs leurs vases et leurs
+livres qu'ils avaient cachés; mais un grand nombre faiblirent, renièrent
+leur foi et livrèrent leur dépôt sacré. L'église de Cirta se signala par
+sa faiblesse: son évêque Paulus se soumit à tout ce qu'on exigea de lui.
+
+Cette persécution n'était que le prélude de violences plus grandes
+encore. Il ne suffisait pas d'avoir détruit les églises et les objets
+extérieurs du culte; on allait s'en prendre aux consciences. A la fin de
+l'année 303, un édit adressé au gouverneur de la Palestine fixait
+certains jours pendant lesquels tout homme devait sacrifier aux dieux.
+Ces jours déterminés furent appelés _dies thurificationis_ et l'on
+avouera que c'était un excellent moyen de reconnaître les chrétiens.
+Valérius Florus, præses de la Numidie miliciana, et Anulinus, proconsul
+de la Proconsulaire, se firent les exécuteurs de ces mesures. Le sang
+des chrétiens coula à flots en Afrique pendant cette période qui fut
+appelée l'ère des martyrs[197].
+
+[Note 197: Voir l'intéressante dissertation de M. Poulie à ce sujet
+dans l'_Annuaire de la Société arch. de Constantine_, 1876-77, pp. 484
+et suiv.]
+
+TYRANNIE DE GALÈRE EN AFRIQUE.--En 305, Dioclétien et Maximien Hercule
+abdiquèrent au profit des deux césars Constance Chlore et Galère,
+lesquels s'adjoignirent comme césars Sévère et Maximin. Bien que
+Constance Chlore eût l'Afrique dans son lot, il en abandonna
+l'administration à Galère qui en confia le commandement au césar Sévère.
+On sait qu'un des premiers actes de Galère, en prenant le pouvoir, fut
+de prescrire un recensement général des personnes et des biens de
+l'empire afin d'augmenter les revenus du fisc. «On procéda à l'exécution
+de cette mesure avec une rigueur qui répandit partout la terreur et la
+désolation: les gens du peuple, les enfants, les serviteurs étaient
+réunis et comptés sur les places qui regorgeaient de monde. On excitait
+à la délation le fils contre le père, l'esclave contre le maître,
+l'épouse contre le mari. On obtenait par les tourments des déclarations
+de biens que l'on ne possédait pas[198].» Il est probable que l'Afrique,
+qui avait déjà tant à se plaindre de Galère, souffrit beaucoup de ces
+mesures et de la façon cruelle dont elles furent appliquées. Les troupes
+seules, qui profitaient des largesses de ce prince, avaient pour lui
+quelque fidélité.
+
+[Note 198: Poulle, _loc, cit._, p. 481.]
+
+CONSTANTIN ET MAXENCE. USURPATION D'ALEXANDRE.--A la mort de Constance
+Chlore, survenue le 25 juillet 306, les troupes proclamèrent auguste son
+fils Constantin. De son côté, Galère donna le titre d'auguste à Sévère.
+
+Peu de temps après, Maxence, fils de Maximien Hercule et gendre de
+Galère, ayant gagné l'appui du préfet du prétoire Anulinus, prit aussi
+la pourpre et fut acclamé par les soldats (28 octobre 306).
+
+En Afrique, Anulinus avait comme lieutenant un certain Alexandre, qui
+avait d'abord reçu le titre de comte et, après le départ du proconsul,
+avait été élevé aux fonctions de vicaire d'Afrique (mars 306). Il reçut
+probablement la mission de proclamer l'autorité de Maxence, dans les
+provinces africaines; mais, nous l'avons dit, les troupes tenaient pour
+Galère. Elle refusèrent de reconnaître l'usurpateur et prirent le chemin
+de l'Orient, afin de rejoindre, à Alexandrie, le lieutenant de leur
+maître. On ne sait au juste quel obstacle elles rencontrèrent sur leur
+route, toujours est-il qu'elles furent forcées de rentrer à Karthage, où
+elle retrouvèrent leur chef Alexandre. A quel prince obéissait alors
+l'Afrique, nul ne peut le dire et il est fort probable qu'elle était
+dans un état voisin de l'anarchie. Cependant Maxence devait y avoir des
+partisans.
+
+Sur ces entrefaites, Galère étant mort, les troupes exploitèrent
+habilement un bruit, vrai ou faux, d'après lequel Maxence, doutant de la
+fidélité d'Alexandre, aurait envoyé des émissaires pour le tuer. Bon gré
+mal gré, elles le proclamèrent empereur. Alexandre dont l'origine est
+incertaine, mais qu'on désigne généralement comme un paysan pannonien,
+était alors un vieillard affaibli par l'âge au moral et au physique,
+incapable de résistance autant que d'initiative. Il se laissa ainsi
+porter au pouvoir, mais il ne sut rien faire pour l'affermir et le
+conserver (308).
+
+TRIOMPHE DE MAXENCE EN AFRIQUE. SES DÉVASTATIONS.--Cependant Maxence,
+après avoir défait et mis à mort Sévère, s'était emparé de Rome et de
+toute d'Italie. Absorbé par le soin d'asseoir sa puissance, il ne
+pouvait, s'occuper de l'Afrique. Alexandre régnait tranquillement à
+Karthage; toutes les provinces avaient fini par reconnaître son
+autorité, mais il ne paraît pas qu'il ait su gagner l'affection des
+populations.
+
+En 311, Maxence pouvant détacher quelques troupes, les plaça sous le
+commandement du préfet du prétoire, Rufus Volusianus, et du général
+Zénas, et les envoya en Afrique. Karthage emportée d'assaut fut mise à
+feu et à sang. Quant à Alexandre, il avait pu se réfugier derrière les
+remparts de Cirta. Les généraux de Maxence l'y poursuivirent et s'étant
+rendus maîtres de cette ville, s'emparèrent de l'usurpateur qui fut
+étranglé[199].
+
+[Note 199: Voir, pour la révolte d'Alexandre: Aur. Victor,
+_Épitome_, Eutrope, _Épit._; Zosime. Tillemont, _Hist. des empereurs_,
+etc. Nous avons adopté en grande partie les opinions de M. Poulle (_Soc.
+arch. de Constantine_), 1876-77.]
+
+Cirta, comme Karthage, fut entièrement saccagée, puis brûlée par les
+vainqueurs. Maxence fit cruellement expier à l'Afrique ce qu'il appelait
+son manque de fidélité: un grand nombre de cités furent livrées aux
+flammes; les principaux citoyens se virent poursuivis, dépouillés de
+leurs biens; beaucoup d'entre eux périrent dans les tortures, car toutes
+les haines, toutes les rivalités purent exercer librement leurs
+vengeances, et le pays gémit sous la plus épouvantable terreur. Les
+campagnes, même, n'échappèrent pas à la fureur du vainqueur qui se fit
+livrer les réserves de grain et porta la dévastation partout.
+
+TRIOMPHE DE CONSTANTIN.--Après avoir ainsi assouvi sa vengeance, Maxence
+s'appliqua à retirer de l'Afrique tout ce que la contrée pouvait lui
+fournir en hommes et en argent, afin d'être en mesure de résister à son
+compétiteur Constantin. En 312, la lutte commença entre les deux
+empereurs et se termina bientôt par la défaite de Maxence devant Rome.
+Malgré la supériorité de son armée, où les Berbères étaient en grand
+nombre, il fut entièrement vaincu par son compétiteur et se noya dans le
+Tibre (28 octobre).
+
+La chute de Maxence fut accueillie en Afrique avec la plus grande joie;
+on dit que Constantin envoya la tête du tyran à Karthage qui avait tant
+eu à se plaindre de lui. Le vainqueur s'appliqua de toutes ses forces à
+panser les plaies de la Berbérie: il envoya des secours en argent,
+diminua les impôts, rendit les biens confisqués à leurs propriétaires,
+et fit relever les cités détruites.
+
+Cirta, reconstruite pas ses ordres, reçut son nom et nous l'ap-pellerons
+à l'avenir Constantine. Par ces mesures il mérita la reconnaissance de
+ce pays si maltraité par ses prédécesseurs.
+
+CESSATION DES PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS. LES DONATISTES. SCHISME
+D'ARIUS.--A partir de l'année 305, les persécutions s'étaient ralenties;
+selon le témoignage d'Eusèbe et de saint Optat, Maxence les fit
+immédiatement cesser, dès son avènement. Le triomphe de la religion
+nouvelle était proche, mais, avant même qu'il fût assuré, des divisions
+se produisaient dans son sein et il allait en résulter de bien graves
+événements.
+
+Au mois de mars 305, l'évêque de Cirta, Paulus, étant mort, un concile
+se réunit dans cette ville, chez un particulier, car les églises étaient
+détruites, pour lui donner un successeur. Dix évêques de Numidie y
+prirent part. A peine la séance était-elle ouverte, que des discussions
+s'élevèrent entre les membres: on reprocha à un certain nombre d'entre
+eux d'avoir faibli pendant les persécutions et d'avoir remis les livres
+et vases sacrés. Pour la première fois l'épithète de «_traditeurs_» fut
+lancée. Un certain Purpurius, que nous retrouverons plus tard, montra
+dans l'assemblée une grande violence. Sylvain avait été proposé pour le
+siège épiscopal, mais il était traditeur; grâce à l'appui de la populace
+il fut élu, tandis que les hommes les plus pieux et les plus éminents
+étaient enfermés dans le «cimetière des martyrs.» Ce fait qui semblerait
+de peu d'importance, fut le point de départ de la déplorable scission
+qui se produisit dans l'église d'Afrique.
+
+Quelque temps après, en 311 mourait l'évêque de Karthage Mensurius, qui
+avait su résister avec autant de fermeté que de prudence aux violences
+des persécuteurs et conserver les vases de son église. Les fidèles
+s'assemblèrent pour procéder à son remplacement et élurent le diacre
+Cécilien. Il avait de nombreux adversaires, et bientôt l'opposition
+contre lui se manifesta par le refus de lui remettre les vases sacrés
+que son prédécesseur avait cachés chez les fidèles. Une véritable
+conspiration ayant à sa tête Donat, évêque des Cases-Noires[200] en
+Numidie, s'ourdit contre lui; les prêtres de l'intérieur ne lui
+pardonnaient pas de s'être fait élire sans leur participation. Ils
+formèrent un groupe de soixante-dix prélats à la tête desquels était
+Secundus, évêque de Ticisi[201]. Réunis en concile, ils citèrent
+Cécilien à comparaître devant eux; mais, comme il s'y refusait, disant
+qu'il avait été régulièrement sacré et ajoutant qu'il était prêt à
+recevoir de nouveau l'imposition des mains, Purpurius, dont la violence
+s'était fait remarquer à Cirta, s'écria: «Qu'il vienne la recevoir et on
+lui cassera la tête pour pénitence.»
+
+[Note 200: Emplacement inconnu au nord de l'Aourès.]
+
+[Note 201: Actuellement Tidjist (Aïn-el-Bordj), près de Sigus, au
+sud de Constantine.]
+
+Le concile rendit alors une sentence de condamnation contre Cécilien,
+fondée sur les trois points suivants: 1° il avait refusé de se rendre à
+leur réunion; 2° il avait été sacré par des traditeurs; 3° il aurait,
+lors des persécutions, empêché des fidèles de secourir les martyrs. Or
+ces deux derniers chefs n'étaient rien moins que prouvés et, dans le
+groupe des évêques qui s'érigeaient ainsi en juges, plusieurs s'étaient
+reconnus eux-mêmes traditeurs. Pour compléter leur œuvre, ils
+déclarèrent le siège de Karthage vacant et y élevèrent un certain
+Majorin, simple lecteur. Une intrigante, du nom de Lucilla, ennemie
+personnelle de Cécilien, avait, par ses instances et son argent,
+contribué à ce résultat.
+
+Ainsi fut consommée la scission de l'église d'Afrique, au moment même où
+sa cause triomphait. L'irritation réciproque des deux partis devint
+extrême et amena des conflits journaliers.
+
+Constantin tenait essentiellement à la pacification de l'Afrique; bien
+qu'inclinant vers le christianisme, il ménagea les adhérents de l'ancien
+culte et fit même ériger un temple en l'honneur de la famille flavienne.
+Il apprit donc avec peine les divisions de l'église d'Afrique et écrivit
+au proconsul Anulinus, pour qu'il tâchât de les faire cesser. Dans ces
+instructions il semble pencher pour le parti de Cécilien. Mais les
+Donatistes, ainsi les appelait-on déjà, n'étaient pas gens à s'incliner
+devant des conseils ou même des menaces; ils adressèrent à l'empereur
+une supplique dans laquelle ils entassèrent toutes les accusations
+contre leur ennemi.
+
+En présence de cette réclamation, Constantin ordonna la comparution des
+deux parties devant un conseil d'évêques, et convoqua à ce concile un
+grand nombre de prélats de la Gaule et de l'Italie. Tous se réunirent à
+Rome, en octobre 313, sous la présidence du pape Miltiade. Cécilien et
+Majorin accompagnés de clercs et de témoins, se présentèrent à ce
+concile qui est dit de Latran, et fournirent leurs explications tant sur
+les griefs reprochés par eux à leur adversaire, que sur ce qui leur
+était imputé. On devine ce que purent être de tels débats. Après bien
+des jours d'audience, le concile rendit une sentence par laquelle il
+reconnaissait Cécilien innocent et validait son ordination. Il disposait
+en outre que les prêtres ordonnés par Majorin continueraient à exercer
+leur ministère et que si, dans une localité, il se trouvait deux prêtres
+ordonnés l'un par Cécilien, l'autre par Majorin, le plus ancien serait
+conservé et l'autre placé ailleurs. Quant à Donat, on le condamnait
+comme «auteur de tout le mal et coupable de grands crimes».
+
+A la suite de cette décision, Cécilien fut retenu provisoirement en
+Italie, et Donat obtint la permission de rentrer en Numidie, sous la
+promesse qu'il ne reparaîtrait plus à Karthage. Des commissaires
+ecclésiastiques furent envoyés en Afrique pour notifier cette décision
+au clergé et faire une enquête qui confirma l'innocence de Cécilien.
+Celui-ci rentra peu après à Karthage. Donat, de son côté, ne tarda pas à
+y paraître, au mépris de son serment. Les luttes recommencèrent alors
+avec une nouvelle violence. Elien, proconsul, chargé d'informer par
+l'empereur, conclut encore contre les Donatistes.
+
+Mais ceux-ci ayant réclamé le jugement d'un nouveau concile, l'empereur
+voulut bien faire convoquer les évêques à Arles, pour le mois d'août
+314. Ce fut encore un triomphe pour Cécilien; seulement le concile crut
+devoir donner son avis sur le grand différend qui divisait l'église
+d'Afrique et il opina «que ceux qui seraient reconnus coupables d'avoir
+livré les écritures ou les vases sacrés ou dénoncé leurs frères,
+devraient être déposés de l'ordre du clergé[202].» C'était donner aux
+Donatistes de nouvelles armes. Cependant ceux-ci ne furent pas encore
+satisfaits et en appelèrent à l'empereur qui confirma à Milan, en 315,
+les décisions des conciles de Rome et d'Arles.
+
+[Note 202: _L'Afrique chrétienne_ par Yanoski, pp. 20 et suiv. C'est
+à cet ouvrage que nous avons emprunté la plus grande partie des
+documents qui précèdent.]
+
+Constantin avait montré dans toute cette affaire une très grande
+modération; mais, quand tous les degrés de juridiction eurent été
+épuisés, il prescrivit à Celsus, son vicaire en Afrique, de traiter avec
+sévérité toute tentative de rébellion de la part des Donatistes. Ceux-ci
+se virent donc bientôt l'objet d'une nouvelle persécution dans laquelle
+les plus marquants d'entre eux furent bannis. Mais leurs partisans
+étaient très nombreux, surtout dans l'intérieur, et ils gardèrent
+souvent par la force leurs positions.
+
+Tandis que cette scission se produisait en Numidie, un schisme dont le
+succès devait être encore plus grand prenait naissance en Cyrénaïque.
+Vers 320, le Libyen Arius se séparait de l'église orthodoxe, par suite
+de divergences sur des points d'appréciation relativement à la trinité.
+Là encore, l'empereur intervenait et essayait de faire entendre sa voix
+pour ramener la pacification dans l'Église; mais le schisme arien était
+fait.
+
+ORGANISATION ADMINISTRATIVE ET MILITAIRE DE L'AFRIQUE PAR
+CONSTANTIN.--En 323, Constantin attaqua brusquement son rival,
+l'empereur d'Orient Licinius, le vainquit, et le fit mettre à mort.
+Resté ainsi seul maître de l'empire, il s'appliqua à rétablir l'unité de
+commandement et à régulariser l'administration des provinces. L'empire
+fut divisé en quatre grandes préfectures.
+
+L'Afrique, contenant la Tripolitaine, la Byzacène, la Numidie et les
+Maurétanies, sétifienne et césarienne, fît partie de la préfecture
+d'Italie, et fut placée, pour l'administration civile, sous l'autorité
+du préfet du prétoire de cette préfecture.
+
+La Tingitane, rattachée à la préfecture des Gaules, était sous
+l'autorité du préfet du prétoire des Gaules.
+
+La Cyrénaïque dépendit de la préfecture d'Orient.
+
+Le préfet du prétoire d'Italie était représenté en Afrique:
+
+1° Par un proconsul d'Afrique, qui administrait par deux légats la
+proconsulaire;
+
+2° Par le vicaire d'Afrique, qui administrait par deux consulaires la
+Byzacène et la Numidie, et par trois præses la Tripolitaine, la
+Sétifienne et la Césarienne.
+
+Le préfet des Gaules était représenté dans la Tingitane par un præses.
+
+Le _Comte des largesses sacrées_ avait la direction de tout ce qui se
+rapporte aux finances; et le _Comte des choses privées_ était le
+directeur et administrateur des domaines. Ces deux personnages, qui
+portaient le titre d'_illustres_, avaient un certain nombre de délégués
+en Afrique.
+
+«L'armée et les choses militaires relevaient du _magister peditum_,
+sorte de ministre de la guerre, résidant aussi à Rome, et représenté en
+Afrique par deux ducs et deux comtes: les ducs de Maurétanie césarienne
+et de Tripolitaine et les comtes d'Afrique et de Tingitane.
+
+«Le comte d'Afrique avait sous ses ordres seize préposés des limites,
+qui commandaient les troupes placées sur la frontière, plus les corps
+mobiles.
+
+«Le comte de la Tingitane avait sous son commandement un préfet de
+cavalerie et cinq tribuns de cohortes, plus des corps mobiles.
+
+«Le duc de la Césarienne avait huit préposés des limites. Il était aussi
+præses et, pour cette partie de ses fonctions, devait dépendre du
+vicaire d'Afrique.
+
+«Le duc de la Tripolitaine avait douze préposés et deux camps où
+étaient, sans doute, les troupes destinées à tenir la campagne.
+
+«Les troupes, on le voit, étaient divisées en deux classes: les troupes
+mobiles et celles qui gardaient en permanence la frontière[203].»
+
+Sous le Bas-Empire, l'organisation des assemblées provinciales fut
+modifiée; le culte de l'empereur ayant disparu, leurs attributions
+religieuses cessèrent et le concilium devint une assemblée purement
+administrative, chargée d'éclairer les préfets et de leur fournir un
+appui moral, car il n'avait aucun droit exécutif. La centralisation
+établie par Constantin fit cesser l'autonomie des provinces. L'empereur
+voulut tout diriger du fond de son palais et c'est dans ce but que les
+fonctions furent multipliées. Des _curiosi_, inspecteurs plus ou moins
+occultes, furent chargés de surveiller les fonctionnaires et de rendre
+compte de leurs moindres actes au chef suprême; en même temps les cités
+reçurent des _defensores_, dont la mission était de protéger les
+citoyens contre l'injustice et la tyrannie des agents du prince.
+
+Le concilium provincial conserva le droit de présenter des vœux et des
+doléances à l'empereur; sa réunion était l'occasion de fêtes et de
+réjouissances publiques; la convocation était faite par le préfet. Le
+sacerdos provineiæ, dont la fonction paraît avoir été conservée pendant
+quelque temps encore, dut céder la présidence du concile au préfet ou à
+son vicaire. Le corps des sacerdotes, ou prêtres devenus chrétiens, fut
+entouré d'honneurs et d'immunités; mais il perdit toute occasion de
+s'immiscer légalement dans les affaires administratives[204].
+
+[Note 203: L'_Afrique septentrionale après le partage du monde
+romain_, par Berbrugger, travail extrait de la _Notice des dignités_, de
+Booking.]
+
+[Note 204: _Les Assemblées provinciales et le culte provincial_, par
+M. Pallu de Lessert, passim.]
+
+PUISSANCE DES DONATISTES.--LES CIRCONCELLIONS.--Vers 321, les Donatistes
+avaient obtenu le rappel de leurs exilés, et il se produisit une sorte
+d'apaisement. En 326, Cécilien étant mort fut remplacé par Refus: de
+leur côté, les Donatistes élirent Donat, homonyme de l'évêque des
+Cases-Noires, comme successeur de Majorin. Peu après, les nouveaux élus
+réunissaient à Karthage un concile auquel deux cent soixante-dix évêques
+prirent part et où, grâce à des concessions mutuelles, on put consolider
+la trêve.
+
+On sera peut-être étonné du grand nombre d'évêques se trouvant alors en
+Afrique, mais il faut considérer ces prélats comme de simples curés. «La
+création des sièges épiscopaux en Afrique n'a pas toujours été motivée
+par l'importance des localités et le chiffre de la population. L'on
+observe en effet dans l'histoire des Donatistes que ces habiles
+sectaires, afin d'augmenter leur influence, multipliaient le nombre des
+évêques et les préposaient à de simples hameaux... Or, on conçoit
+parfaitement que l'Église, pour tenir tête aux Donatistes, ait imité
+cette conduite et multiplié les évêchés... Au surplus, il était dans
+l'esprit de l'Église d'Afrique de multiplier les diocèses afin que leur
+peu d'étendue en facilitât l'administration[205].»
+
+Ainsi les deux églises vivaient côte à côte et essayaient de se tolérer,
+mais, comme nous l'avons dit, les Donatistes tenaient en maints endroits
+les temples et nous voyons, en 330, l'empereur, cédant à la demande de
+Zezius, évêque de Constantine, ordonner la construction d'une basilique
+pour les orthodoxes, attendu que «tout ce qui appartenait à l'Église
+catholique était tombé au pouvoir des Donatistes» et que les orthodoxes
+n'avaient aucun local pour tenir leurs assemblées[206].
+
+[Note 205: _Observations sur la formation des diocèses dans
+l'ancienne Eglise d'Afrique_, par l'abbé Léon Godart (_Revue africaine_,
+2e année, pp. 399 et suiv.)]
+
+[Note 206: V. L'_Africa christiana_ de Morcelli, t. II, p. 234.
+Cette église se trouvait dans l'emplacement occupé actuellement par
+l'hôpital militaire.]
+
+A côté des Donatistes modérés, qui essayaient de chercher un modus
+vivendi avec les autres chrétiens, se trouvaient les zélés, les purs.
+Réunis en bandes obéissant à un chef, ils se mirent à parcourir le pays
+dans le but, disaient-ils, de faire reconnaître la sainteté de leur foi.
+Leur cri de ralliement était _Laudes Deo_ (Louanges à Dieu!), et il fut
+bientôt redouté comme un signal de pillage et de mort. Faisant
+profession de mépriser les biens de la terre et de vivre dans la
+continence, ils ne tardèrent pas à ériger la destruction en principe.
+Ils n'ont du reste rien à perdre, car la plupart sont des esclaves
+fugitifs, des malheureux ruinés par les guerres civiles ou les exactions
+du fisc. Ils prétendent établir l'égalité en détruissant les biens et
+faire le salut des riches en les ruinant.
+
+Ces bandes, qui rappellent celles de la Jacquerie, s'attaquèrent d'abord
+aux fermes isolées; c'est pourquoi les gens qui en faisaient partie
+furent stigmatisés du nom de Circoncellions[207]. Nous verrons avant peu
+à quels excès ces fanatiques se portèrent. Leur quartier général était
+Thamugas (aujourd'hui Timgad), au pied de l'Aourès, entre Lambèse et
+Theveste[208].
+
+[Note 207: De _Circumiens cellas_ (rôdant autour des fermes).]
+
+[Note 208: Voir sur les Donatistes les textes de saint Augustin et
+de saint Optat.]
+
+LES FILS DE CONSTANTIN.--PERSÉCUTION DES DONATISTES PAR CONSTANT.--A la
+mort de Constantin (337), l'empire se trouva fractionné en cinq parties;
+mais bientôt ses trois fils Constantin II, Constant et Constance,
+restèrent, par suite du meurtre de leurs deux cousins, seuls maîtres du
+pouvoir. Un nouveau partage fut alors opéré entre eux (338). L'Afrique
+demeura pendant plusieurs années un sujet de contestation entre Constant
+et Constantin, et les deux frères en vinrent plusieurs fois aux mains.
+La mort de Constantin (340) mit fin à la lutte en assurant le triomphe
+de Constant.
+
+Ce prince fanatique tyrannisa d'abord les païens, puis, des dissensions
+nouvelles s'étant produites en Afrique entre les Donatistes et les
+orthodoxes, il envoya deux officiers, Paul et Macaire, pour mettre fin à
+ces troubles. A peine étaient-ils arrivés à Karthage que les Donatistes
+se soulevèrent de toutes parts. Aidés par les Circoncellions, ils
+osèrent tenir tête aux armées de l'empereur. Mais bientôt ils furent
+vaincus et réduits à la fuite, et la persécution commença; les évêques
+compromis furent exilés ou mis à mort. Le principal résultat de ces
+violences fut d'augmenter le nombre des Circoncellions et de redoubler
+leur fureur, au grand préjudice de la colonisation.
+
+CONSTANCE ET JULIEN.--EXCÈS DES DONATISTES.--En 350, Constant fut mis à
+mort par Magnence, comte des Gaules, qui s'empara de son trône et
+étendit son autorité sur l'Afrique. Deux ans plus tard les troupes de
+Constance prenaient possession de l'Afrique au nom de leur maître. Elles
+passèrent ensuite en Espagne, de là en Gaule et vinrent à Lyon écraser
+l'armée de Magnence, qui périt dans la bataille. Ainsi Constance resta
+seul maître de l'empire. On sait qu'il s'érigea en protecteur de
+l'arianisme.
+
+En 360, Julien, ayant été proclamé à Lutèce et reconnu par l'Italie,
+chercha à gagner l'Afrique à sa cause, mais ne put parvenir à la
+détacher de sa fidélité au fils de Constantin. Du reste, Constance avait
+pris des précautions sérieuses pour conserver sa province, et, bien
+qu'il fût menacé par son compétiteur d'un côté, et par les Perses de
+l'autre, il envoya en Afrique son secrétaire d'état Gaudentius avec
+ordre de lever des troupes et de s'opposer à tout débarquement.
+«Gaudentius remplit sa mission avec fidélité, il invita le comte Cretion
+et les gouverneurs (rectores) à faire des levées, et il tira des deux
+Maurétanies une cavalerie légère excellente avec laquelle il protégea
+efficacement tout le littoral contre les troupes stationnées en Sicile
+et qui n'attendaient qu'une occasion pour faire une descente en
+Afrique[209].»
+
+L'année suivante, la mort de Constance laissa Julien seul au pouvoir. Il
+se vengea alors de l'Afrique en accordant ses faveurs aux Donatistes,
+fort affaiblis par la persécution macarienne. Leurs évêques leur furent
+rendus et une violente réaction contre les orthodoxes se produisit. Les
+Donatistes se vengèrent d'eux par les mêmes armes: les spoliations, les
+dévastations, les meurtres. Un exemple donnera une idée du caractère de
+ces luttes: «Félix et Januarius, deux Donatistes, se jettent sur
+Lemelli[210], à la tête d'une troupe de Circoncellions. Ayant trouvé la
+porte de la basilique fermée, ils en firent le siège; les Circoncellions
+montèrent sur le toit et, de là, accablèrent les fidèles sous un monceau
+de tuiles. Un grand nombre fut cruellement blessé; deux diacres qui
+défendaient l'autel furent tués et les fastes de l'église inscrivent
+deux martyrs de plus[211].» Ailleurs, à Typaza, en présence du
+gouverneur, ils maltraitent et expulsent les catholiques; «les hommes
+sont torturés, les femmes traînées; les enfants mis à mort ou étouffés
+dans les entrailles de leurs mères.»
+
+Du reste les Donatistes ne tardèrent pas à voir des schismes se produire
+dans leur sein. Le plus important fut celui de Rogatus, évêque de
+Cartenna[212], qui imposait un nouveau baptême à tous les anciens
+traditeurs.
+
+[Note 209: Poulle (_Soc. arch._), 1878, pp. 414, 415.--Voir aussi
+_Rev. afr._ t. IV, pp. 137, 138, et Ammien Marcellin, 1. XXI, parag. 7.]
+
+[Note 210: Zembia, dans la Medjana.]
+
+[Note 211: Poulle, _Maurétanie_, p. 129.]
+
+[Note 212: Tenès].
+
+EXACTIONS DU COMTE ROMANUS.--A la fin de 363, sous Jovien, et ensuite,
+dans les premiers temps du règne de Valentinien, une tribu indigène de
+la Tripolitaine, les _Asturiens_, ainsi appelés par les auteurs[213],
+causèrent les plus grands ravages dans cette contrée et vinrent même
+attaquer les colonies de Leptis et de Tripoli. Les colons appelèrent à
+leur secours le comte Romanus, nommé depuis peu maître des milices
+d'Afrique; mais ce général ne voulut entrer en campagne que si on lui
+fournissait quatre mille chevaux et une grande quantité de vivres,
+conditions que les Tripolitains ruinés ne pouvaient remplir; de sorte
+que les Berbères continuèrent leurs déprédations. À l'avènement de
+Valentinien, les gens de Leptis envoyèrent des députés à l'empereur pour
+lui exposer leurs doléances; mais les partisans de Romanus en
+atténuèrent en partie l'effet. Cependant l'empereur chargea un
+administrateur de l'ordre civil, auquel on confia des pouvoirs
+militaires extraordinaires, de rétablir la paix.
+
+[Note 213: Ammien Marcelin, 1. XXVII et suiv.]
+
+En 366, nouvelle incursion des Asturiens. L'empereur envoya un tribun
+nommé Pallade pour faire une enquête sur les lieux, mais cet agent se
+laissa corrompre et déclara que les plaintes n'étaient pas fondées. Pour
+Romanus, c'était le triomphe, l'impunité assurée; aussi se livra-t-il,
+sans retenue, à une prévarication effrénée. Une nouvelle plainte des
+victimes ayant eu le même résultat que la précédente, l'empereur ordonna
+la mise à mort des réclamants, _convaincus_ de calomnie. Un ancien
+præses de la Tripolitaine, nommé Rurice, qui avait cherché à faire
+triompher la vérité, fut englobé dans l'accusation et exécuté à Sitifis.
+
+RÉVOLTE DE FIRMUS.--Sur ces entrefaites, un des plus puissants chefs des
+Quinquégentiens vint à mourir en laissant plusieurs fils, Firmus,
+Gildon, Mascizel, Dius (ou Duis), Salmacès et Zamma. Ce dernier était
+fort lié avec Romanus, et, comme son frère aîné, Firmus, craignait
+d'être victime d'une spoliation, il fit assassiner Zamma. C'était
+s'exposer à la vengeance certaine du comte; aussi, après avoir essayé en
+vain de se disculper auprès du pouvoir central, Firmus comprit-il qu'il
+ne lui restait de salut que dans la révolte. Ces fils de Nubel étaient
+tous empreints de civilisation latine, plusieurs d'entre eux étaient
+chrétiens.
+
+En 372, Firmus lève l'étendard de l'insurrection dans les montagnes du
+Djerdjera. Les Maurétanies le soutiennent; les Donatistes lui
+fournissent leur appui; les aventuriers, les gens ruinés, tous ceux qui
+recherchent le désordre, des soldats, on dit même une légion entière,
+viennent se joindre à lui. Firmus disposant d'une vingtaine de mille
+hommes se met aussitôt en campagne; un évêque de Rusagus, bourgade sur
+la frontière de la Césarienne, lui ouvre les portes de la ville. Les
+Firmianiens, continuant leur marche vers l'ouest, assiègent Césarée,
+s'en rendent maîtres et réduisent en cendres cette belle ville. Romanus
+essaie en vain de lutter; il est défait et la révolte gagne la Numidie.
+Les soldats proclamèrent alors Firmus roi; un tribun lui posa le
+diadème.
+
+À la réception de ces graves nouvelles, l'empereur d'occident envoya en
+toute hâte des troupes en Afrique sous le commandement du comte
+Théodose, maître de la cavalerie. Débarqué à Igilgili (Djidjelli), cet
+habile générai gagna Sitifis et convoqua toutes ses troupes dans un
+poste des environs nommé Panchariana, d'où il devait commencer les
+opérations (373). Il avait été rejoint, tout en arrivant, par un corps
+d'auxiliaires indigènes, commandé par Gildon, frère de Firmus.
+
+Le prince indigène, comprenant que la situation était changée, essaya de
+traiter avec Théodose, et lui fit offrir sa soumission; mais le général
+ne voulut rien entendre avant d'avoir reçu des otages, et les choses en
+restèrent là. Bientôt, du reste, Théodose entra en campagne, et porta
+son camp à Tubusuptus[214]. Ayant repoussé un nouveau message du
+rebelle, il attaqua les Tyndenses et Massissenses, commandés par
+Mascizel et Duis, les mit en déroute, et porta le ravage dans toute la
+contrée, sans cependant se départir d'une grande prudence et en
+s'appuyant sur une place nommée Lamforte. De là, s'avançant vers
+l'ouest, Théodose défit de nouveau Mascizel, qui avait osé l'attaquer.
+
+Encore une fois, Firmus fit implorer la paix par l'intermédiaire de
+prêtres chrétiens, et Théodose la lui accorda. Le prince berbère remit
+au vainqueur Icosium[215] et lui livra, dans cette ville, ses enseignes,
+sa couronne, son butin et des otages, mais il ne paraît pas qu'il soit
+venu en personne signer le traité.
+
+[Note 214: Tiklat en Kabylie.]
+
+[Note 215: Alger].
+
+Après avoir obtenu ce résultat, Théodose se rendit à Césarée et employa
+ses légions à relever cette ville de ses ruines. Dans cette localité, il
+fit mourir sous les verges ou décapiter les soldats qui étaient passés
+au service du rebelle.
+
+Sur ces entrefaites, ayant appris que Firmus cherchait de nouveau à
+soulever les tribus, il se remit en campagne et battit les Maziques et
+les Muzones. La tribu des Isaflenses, établie sur le versant sud du
+Djerdjera, soutint Firmus et se battit bravement sous les ordres de son
+chef Mazuca, mais elle fut encore défaite et son chef, fait prisonnier,
+hâta sa mort en déchirant ses blessures. Firmus, réduit encore à la
+fuite, se jette au cœur des montagnes, puis prend la direction de l'est,
+suivi par les Romains. Au moment où ceux-ci vont l'atteindre, il leur
+échappe encore et revient sur ses pas. Il entraîne de nouveau les
+Isaflenses, avec leur chef Igmacen et réunit un grand nombre
+d'adhérents. Théodose, qui s'est avancé contre lui et le croit sans
+forces, est subitement attaqué par vingt mille indigènes; il a la
+douleur de voir ses soldats lâcher pied et ne s'échappe lui-même qu'à la
+faveur de la nuit[216].
+
+Ayant pu, dans sa déroute, gagner le fort de Castellum Audiense[217], il
+y rallia son armée et s'y retrancha. Il punit ses soldats avec la
+dernière sévérité, brûlant les uns, mutilant les autres; et grâce à son
+énergie, il rétablit promptement la discipline et put résister aux
+attaques tumultueuses des indigènes. Il opéra ensuite sa retraite vers
+Sitifis[218]. L'année suivante (375), il s'avança, à la tête de forces
+considérables, contre les Isaflenses, toujours fidèles à Firmus, et leur
+fit essuyer une nouvelle défaite. Igmacen, leur roi, se laissa alors
+gagner par les promesses de Théodose. Il cessa toute résistance et
+arrêta Firmus au moment où celui-ci, devinant sa trahison, se disposait
+à fuir. Prévoyant le sort qui l'attendait, le prince berbère se pendit
+dans sa prison et le traître Igmacen ne put livrer à ses ennemis qu'un
+cadavre qui fut apporté à leur camp, chargé sur un chameau.
+
+Ainsi finit cette révolte qui avait duré trois ans.
+
+[Note 216: Berbrugger, _Époques militaires de la grande Kabylie_.]
+
+[Note 217: Aïoun Bessem, au nord d'Aumale.]
+
+[Note 218: Les auteurs disent qu'il se retira à Typaza, mais cela
+semble bien improbable et nous nous rallions à l'opinion de MM. Poulle
+et Berbrugger, qui démontrent que c'est à Sétif que Théodose s'est
+reformé.]
+
+Pacification générale.--Après avoir obtenu la pacification générale des
+tribus soulevées, Théodose s'appliqua, par une série de sages mesures, à
+rétablir la marche de l'administration et à faire oublier les maux
+causés par Romanus. Les complices des exactions de ce dernier furent
+sévèrement punis.
+
+Mais le comte Théodose avait de nombreux ennemis qui le dénoncèrent à
+l'empereur Gratien, presque un enfant, successeur de son père,
+Valentinien (375). On le présenta comme étant sur le point de se
+déclarer indépendant et de lui disputer le pouvoir. Gratien prêtant
+l'oreille à ces calomnies expédia l'ordre de le mettre à mort[219]. Le
+vainqueur de Firmus, celui qui avait conservé l'Afrique à l'empire, fut
+décapité à Karthage.
+
+[Note 219: Orose, _Hist._, 1. VII, ch. XXXIII.]
+
+La révolte de Firmus permit aux Romains de mesurer tout le terrain
+qu'ils avaient perdu en Afrique. En laissant autour de leurs colonies,
+si romanisées qu'elles fussent, des tribus indigènes intactes, non
+assimilées, ils avaient en quelque sorte préparé pour l'avenir la ruine
+de leur colonisation. La levée de boucliers à laquelle la rébellion de
+Firmus avait servi de prétexte, était le premier acte du drame. Les
+Donatistes y avaient joué un rôle trop actif pour ne pas porter la peine
+de la défaite. En 378, les édits qui les condamnaient furent remis en
+vigueur et exécutés strictement.
+
+L'AFRIQUE SOUS GRATIEN, VALENTINIEN II ET THÉODOSE.--Le monde romain,
+assailli de tous côtés par les barbares, était dans une situation des
+plus critiques, et Gratien n'avait ni l'énergie ni les talents qui
+auraient été nécessaires dans un tel moment. Son frère, Valentinien II,
+empereur d'Orient, était un enfant en bas âge. Pour soulager ses épaules
+d'un tel fardeau, Gratien s'associa le général Théodose, fils du comte
+Théodose, qui avait été mis à mort par ses ordres, et l'envoya défendre
+les frontières de l'empire. Peu après, Maxime était proclamé par ses
+soldats dans les Gaules (383). Gratien, ayant marché contre lui, fut
+vaincu et tué par l'usurpateur, près de Lyon. On dit que sa défaite fut
+due à la défection de sa cavalerie maure.
+
+Théodose, forcé de reconnaître l'usurpateur, obtint cependant que
+l'Italie et l'Afrique fussent attribuées à Valentinien II. Mais Maxime
+ne pouvait se contenter d'une position si secondaire. En 387, il attaqua
+Valentinien et l'expulsa de l'Afrique. L'année suivante, il était à son
+tour vaincu par Théodose qui, après l'avoir tué, remit Valentinien II en
+possession de l'Afrique. Enfin, en 392, Valentinien ayant été assassiné,
+le trône impérial resta à Théodose.
+
+Mais à cette époque, les empereurs ne vivaient pas longtemps. Théodose
+mourut en 395 et l'empire échut à ses deux fils Arcadius et Honorius. Ce
+dernier, âgé de onze ans, eut l'Occident avec l'Afrique.
+
+RÉVOLTE DE GILDON.--Pendant ces compétitions, que pouvait faire
+l'Afrique, sinon se lancer de nouveau dans la révolte? Nous avons vu
+qu'à l'arrivée du comte Théodose en Maurétanie, Gildon, frère de Firmus,
+s'était mis à sa disposition et lui avait amené des renforts. On avait
+été content de ses services et il était resté sans doute en relations
+intimes avec la famille de ce général. Aussi, lorsque le fils du comte
+Théodose eut été associé à l'empire, il songea à être utile à Gildon et
+lui fit donner, en 387, le commandement des troupes d'Afrique avec le
+titre de _grand maître des deux milices_. Résidant à Karthage auprès du
+proconsul Probinus, il joignit à la puissance dont il était revêtu
+l'honneur de s'allier à la famille de Théodose, en donnant sa fille à un
+des neveux de celui-ci.
+
+Dès lors, l'orgueil du prince indigène ne connut plus de bornes, et le
+pays commença à sentir le poids de sa tyrannie, car l'autorité du
+proconsul était effacée par la sienne. Cependant, lors de la révolte
+d'Eugène dans les Gaules, il refusa les propositions qui lui furent
+faites par cet usurpateur (394); mais, d'autre part, il ne montra pas
+grand zèle pour l'empereur et se dispensa d'envoyer les secours qu'il
+lui réclamait.
+
+La mort de Théodose le décida à lever le masque, et, pour déclarer ses
+intentions, il retint dans le port de Karthage les blés destinés à
+l'alimentation de Rome (395). Cette fois, la guerre est inévitable, car
+la disette ne permet plus de faiblesses. Gildon est déclaré ennemi
+public, et Stilicon, ministre d'Honorius, se disposa à le combattre.
+
+Dans cette conjoncture, Gildon appelle à lui le peuple indigène en se
+déclarant restaurateur de son indépendance. Il comble les Donatistes de
+ses faveurs et persécute les catholiques, Mascizel, son frère, s'étant
+rendu à Milan pour un motif inconnu, Gildon le soupçonne d'être allé
+intriguer contre lui, et, pour l'intimider, il fait mettre à mort ses
+deux fils[220]; puis il adresse, pour la forme, sa soumission à
+l'empereur.
+
+[Note 220: Orose, 1. VII, ch. XXXIII.]
+
+CHUTE DE GILDON.--C'est à Mascizel, brûlant du désir de la vengeance,
+que Stilicon donna le commandement de l'expédition. En 398, ce chef
+débarqua en Afrique avec cinq mille légionnaires (Gaulois, Germains et
+auxiliaires) et marcha contre son frère qui l'attendait à la tête d'un
+rassemblement de soixante-dix mille guerriers, mal armés et demi-nus.
+Parvenu auprès de Theveste, il se trouva isolé au milieu de montagnes
+escarpées et entouré de ses innombrables ennemis.
+
+Gildon est au milieu de ses cavaliers Maures et Gétules et de ses
+montagnards berbères; en voyant les faibles forces que son frère ose lui
+opposer, il donne le signal du combat comme celui d'une exécution en
+masse. L'action s'engage, et Mascizel, désespéré, s'avance pour
+parlementer. Alors un certain tumulte se produit aux premières lignes:
+un porte-enseigne tombe devant le chef des troupes romaines, et les
+Berbères croient à une trahison; ce mot se propage parmi eux comme un
+éclair, et bientôt cette immense armée, prise d'une terreur
+inexplicable, tourne le dos à l'ennemi. En même temps, les légionnaires,
+revenus de leur étonnement, chargent les indigènes et changent leur
+retraite en déroute[221].
+
+[Note 221: Zosime, _Hist._, 1. V. Orose, 1. VII.]
+
+Après cette inexplicable défaite, Gildon, abandonné de tous, parvint à
+atteindre le littoral et à prendre la mer; il voulait gagner
+Constantinople; mais les vents contraires le rejetèrent sur la côte
+d'Afrique. Arrêté à Tabarka, il fut conduit à son frère qui l'accabla de
+reproches et le jeta en prison en attendant l'heure de son supplice.
+Gildon l'évita en s'étranglant de ses propres mains. Il avait gouverné
+l'Afrique pendant douze ans.
+
+Mascizel, qui venait de rétablir si heureusement la paix en Afrique, et
+d'assurer la subsistance de l'Italie, se rendit à Milan, afin d'obtenir
+la récompense de ses services, c'est-à-dire sans doute la position de
+son frère. Mais Stilicon venait de se convaincre par la révolte de
+Gildon du peu de confiance que l'on pouvait accorder aux Africains; il
+se débarrassa du solliciteur en le faisant noyer sous ses yeux.
+
+L'AFRIQUE SOUS HONORIUS.--L'Afrique, qui depuis un an relevait de
+l'empire d'Orient, fut rattachée à celui d'Occident; puis on envoya à
+Karthage un proconsul qui réunit au fisc tous les domaines de la
+succession de Nubel et de Gildon. Ces biens étaient considérables et
+l'on dut nommer un fonctionnaire spécial pour les administrer.
+
+La chute de Gildon fut suivie de persécutions contre ceux qui avaient
+pris part à sa révolte, et, comme ils étaient presque tous donatistes,
+ces représailles prirent la forme d'une nouvelle persécution attisée par
+les évèques orthodoxes. Quiconque était soupçonné d'avoir eu de la
+sympathie pour les rebelles se voyait dépouillé de ses biens et chassé
+du pays, trop heureux s'il échappait au supplice. L'évêque Optatus de
+Thamugas, qui avait été un des principaux auxiliaires de Gildon, fut
+jeté en prison et y périt. Cette terreur dura dix ans. Ce fut pour les
+Circoncellions une occasion de recommencer leurs désordres.
+
+En 399, Honorius promulgua un édit par lequel il prohibait d'une façon
+absolue le culte des idoles. L'exécution de cette mesure rencontra en
+Afrique une vive opposition, car les païens y étaient encore nombreux.
+Le temple de Tanit à Karthage, qui avait été fermé par ordre de
+Théodose, fut affecté au culte chrétien, mais comme les idolâtres
+continuaient à y faire leurs sacrifices, on se décida à le démolir.
+
+Cependant l'invasion des peuples du Nord achevait de se répandre sur
+l'Europe. Dans les premières années du Ve siècle, les Vandales, les
+Alains et les Suèves, poussés par les Huns, partis de la Pannonie,
+traversent la Germanie, culbutent les Franks, pénètrent en Gaule et,
+continuant leur marche à travers les Pyrénées, s'arrêtent en Espagne. En
+409, ils opèrent entre eux un premier partage du pays. Dans le cours de
+la même année, les Goths, conduits par Alaric, s'emparaient de Rome.
+Assiégé par eux dans Ravenne, Honorius était obligé d'appeler à son
+secours l'empereur d'Orient, son neveu Théodose II.
+
+Dans cette conjoncture, l'Afrique resta fidèle à l'empereur et continua
+à assurer la subsistance de l'Italie. Les Goths firent plusieurs
+tentatives infructueuses pour s'en emparer[222]. Le gouverneur,
+Héraclien, défendit avec habileté sa province et la conserva à l'empire;
+le chef des Goths abandonnant ses projets se contenta de la cession d'un
+territoire dans la Novempopulanie. Alaric, de son côté, avait des vues
+sur l'Afrique; il se disposait à se mettre en personne à la tête d'une
+expédition et préparait une flotte à cet effet; mais la tempête
+détruisit ses navires, et il dut y renoncer.
+
+[Note 222: Lebeau, _Histoire du Bas-Empire_, l. XXVIII.]
+
+Pendant ce temps, les Austrusiens et les Maxyes mettaient la
+Tripolitaine au pillage; le commandant militaire qui avait licencié une
+partie de ses troupes pour s'approprier leur solde, s'empressa de
+prendre la mer en laissant les populations se défendre comme elles le
+pourraient.
+
+En 413, Héraclien qui s'était emparé des biens des émigrants réfugiés en
+Afrique pour fuir les Goths, se déclara indépendant et commença sa
+révolte en retenant les blés. Bientôt il passa en Italie à la tête d'une
+armée considérable, mais il fut entièrement défait près d'Orticoli;
+après quoi il chercha un refuge à Karthage où il ne trouva que la mort.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+PÉRIODE VANDALE
+415-531
+
+
+Le christianisme en Afrique au commencement du Ve siècle.--Boniface
+gouverneur d'Afrique; il traite avec les Vandales.--Les Vandales
+envahissent l'Afrique.--Lutte de Boniface contre les
+Vandales.--Fondation de l'empire vandale.--Nouveau traité de Genséric
+avec l'empire; organisation de l'Afrique Vandale.--Mort de Valenthinien
+III; pillage de Rome par Genséric--Suite des guerres des
+Vandales.--Apogée de la puissance de Genséric; sa mort.--Règne de
+Hunéric; persécutions contre les catholiques.--Révolte des
+Berbères.--Cruautés de Hunéric.--Concile de Karthage; mort de
+Hunéric.--Règne de Goudamond.--Règne de Trasamond.--Règne de
+Hildéric.--Révoltes des Berbères; usurpation de Gélimer.
+
+
+LE CHRISTIANISME EN AFRIQUE AU COMMENCEMENT DU Ve SIÈCLE.--Avant
+d'entreprendre le récit des événements qui vont faire entrer l'histoire
+de la Berbérie dans une nouvelle phase, il convient de jeter un coup
+d'œil sur la situation du christianisme en Afrique au commencement du Ve
+siècle. Si nous sommes entrés dans des détails un peu plus complets que
+ne semble le comporter le cadre de ce récit, sur cette question, c'est
+que l'établissement de la religion chrétienne fut une des principales
+causes du désastre de l'Afrique[223]. Les premières persécutions
+commencèrent à porter un grand trouble dans la population coloniale et à
+diminuer sa force en présence de l'élément berbère en reconstitution. Et
+cependant cette période est la plus belle, car les chrétiens unis dans
+un malheur commun donnent l'exemple de l'union et de la concorde.
+Aussitôt que la cause pour laquelle ils ont tant souffert vient à
+triompher, une scission radicale, irrémédiable, se produit dans leur
+sein et ils se traitent avec la haine la plus féroce. «Il n'y a pas de
+bêtes si cruelles aux hommes que la plupart des chrétiens le sont les
+uns aux autres.» Ainsi s'exprime Ammien Marcellin[224], qui les a vus de
+près. Mais ce n'est pas tout: avec le succès, leurs mœurs deviennent
+moins pures et leurs assemblées servent de prétexte aux orgies, si bien
+que saint Augustin, qui avait failli être lapidé à Karthage pour avoir
+prêché contre l'ivrognerie, s'écrie: «Les martyrs ont horreur de vos
+bouteilles, de vos poêles à frire et de vos ivrogneries![225].» Il faut
+ajouter à cela les schismes qui divisent l'église orthodoxe, en outre du
+donatisme et de l'arianisme, car tous les jours il paraît quelque
+novateur: Pélage fonde l'hérésie qui porte son nom; Célestius, son
+compagnon, la propage en Afrique; les nouveaux sectaires se subdivisent
+eux-mêmes en Pélagiens et semi-Pélagiens. En Cyrénaïque et dans l'est de
+la Berbérie, c'est l'hérésie de Nestorius qui est en faveur; ailleurs
+les Manichéens ont la majorité.
+
+Nous avons vu à quels excès s'étaient portés les Donatistes et les
+orthodoxes les uns contre les autres, suivant leurs alternatives de
+succès ou de revers. La rage des Circoncellions fut surtout funeste à la
+colonisation romaine, car elle détruisit cette forte occupation des
+campagnes qui était le plus grand obstacle à l'expansion des indigènes;
+les fermes étant brûlées et les colons assassinés, les campagnes furent
+toutes prêtes à recevoir de nouveaux occupants. L'histoire n'offre
+peut-être pas d'autre exemple de l'esprit de destruction animant ces
+sectaires, véritables nihilistes qui se tuaient les uns les autres,
+quand ils avaient fait le vide autour d'eux et qu'il ne restait personne
+à frapper.
+
+Quelques nobles figures nous reposent dans ce sombre tableau. La plus
+belle est celle de saint Augustin, né à Thagaste[226]; il étudia d'abord
+à Madaure[227], puis à Karthage. Nous n'avons pas à faire ici l'histoire
+de ce grand moraliste. Disons seulement qu'après un long séjour en
+Italie, il revint en Afrique en 388 et y écrivit un certain nombre de
+ses ouvrages. Il s'appliqua alors, de toutes ses forces, à combattre,
+par sa parole et par ses écrits, les Manichéens, et surtout les
+Donatistes. Il fut secondé dans cette tâche par saint Optat, évêque de
+Mileu, qui a laissé des écrits estimés et notamment une histoire des
+Donatistes.
+
+En 410, Honorius, cédant à la pression des prêtres qui l'entouraient,
+rendit un nouvel édit contre les Donatistes. Mais leur nombre était trop
+grand en Afrique et l'empereur n'avait pas la force matérielle
+nécessaire pour faire exécuter ses ordres. Il voulut alors essayer de la
+conviction et réunit le 16 mai 411, à Karthage, un concile auquel
+prirent part deux cent quatre-vingt-six évêques dont la moitié étaient
+schismatiques, sous la présidence du tribun et notaire Flavius
+Marcellin. Les Donatistes furent encore vaincus dans ce combat. Ils en
+appelèrent de la sentence, mais l'empereur leur répondit par un nouvel
+édit leur retirant toutes les faveurs qu'ils avaient pu obtenir
+précédemment, et prescrivant contre eux les mesures les plus sévères.
+Contraints encore une fois de rentrer dans l'ombre, ils attendirent
+l'occasion de se venger.
+
+[Note 223: C'est l'opinion d'un homme dont on ne contestera ni la
+compétence ni le catholicisme, M. Lacroix. «Il ne faut pas se
+dissimuler, dit-il dans son ouvrage inédit, que le christianisme eut une
+large part à revendiquer dans le désastre de l'Afrique.... Nul doute que
+les déplorables dissensions dont la population créole offrit alors le
+triste spectacle n'ait hâté la chute du colosse,» (_Revue africaine_, n°
+72 et suivants.)]
+
+[Note 224: Lib. XXII, cap. V.]
+
+[Note 225: _Sermon_ 273.]
+
+[Note 226: Actuellement Souk-Ahras.]
+
+[Note 227: Medaourouch.]
+
+BONIFACE GOUVERNEUR D'AFRIQUE. IL TRAITE AVEC LES VANDALES.--Le 14 août
+423, Honorius cessait de vivre, en laissant comme héritier au trône un
+jeune neveu, alors en exil à Constantinople, avec sa mère la docte
+Placidie. Aussitôt, celle-ci le fit reconnaître comme empereur
+d'Occident par les troupes; mais ce ne fut qu'après bien des
+vicissitudes qu'il fut proclamé à Ravenne sous le nom de Valentinien
+III. Comme il n'était âgé que de six ans, Placidie s'attribua, avec la
+régence, le titre d'Augusta et prit en main la direction des affaires.
+
+Le général Boniface, qui s'était distingué dans une longue carrière
+militaire, dont une partie passée en Maurétanie comme préposé des
+limites à Tubuna[228], avait été nommé en 422, par Honorius, comte
+d'Afrique. Il avait su, par une administration habile et une juste
+sévérité, ramener ou maintenir dans le devoir les populations latines,
+depuis si longtemps divisées par l'anarchie, et repousser les indigènes
+qui, de toutes parts, envahissaient le pays colonisé. Nommé gouverneur
+de toute l'Afrique par Placidie, il l'aida puissamment, grâce à ses
+conseils et à l'envoi de secours de toute nature, à triompher de
+l'usurpateur Jean. Ces éminents services avaient donné à Boniface un des
+premiers rangs dans l'empire.
+
+[Note 228: Tobua, dans le Hodna.]
+
+Mais la cour de Valentinien, dirigée par une femme partageant son temps
+entre les lettres et la religion, était un terrain propice aux intrigues
+de toute sorte. Aétius, autre général, jaloux des faveurs dont jouissait
+Boniface, prétendit que le comte d'Afrique visait à l'indépendance et,
+comme l'impératrice refusait de le croire, il l'engagea pour l'éprouver
+à lui donner l'ordre de venir immédiatement se justifier en personne. Ce
+conseil ayant été suivi, il fit dire indirectement à Boniface qu'on
+voulait attenter à ses jours. Cette odieuse machination réussit à
+merveille. Boniface refusa de venir se justifier. Dès lors sa rébellion
+fut certaine pour Placidie et comme on apprit, sur ces entrefaites, que
+le comte d'Afrique venait d'épouser une princesse arienne de la famille
+du roi des Vandales d'Espagne[229], on ne douta plus de sa trahison.
+
+Aussitôt l'impératrice nomma à sa place Sigiswulde, et fit marcher
+contre lui trois corps d'armée (427); mais Boniface les repoussa sans
+peine. Pour cela, il avait été obligé de rappeler toutes les garnisons
+de l'intérieur et les Berbères en avaient profité pour se lancer dans la
+révolte. L'année suivante Placidie envoya en Afrique une nouvelle armée
+qui ne tarda pas à s'emparer de Karthage. La situation devenait critique
+pour Boniface; attaqué par les forces de sa souveraine, menacé sur ses
+derrières par les indigènes, le comte prit un parti désespéré qui allait
+avoir pour l'Afrique les plus graves conséquences. Il s'adressa au roi
+des Vandales et conclut avec lui un traité, aux termes duquel il lui
+cédait les trois Maurétanies, jusqu'à l'Amsaga, à la condition qu'il
+conserverait pour lui la souveraineté du reste de l'Afrique[230].
+
+[Note 229: Selon M. Creuly (_Annuaire de la Soc. arch. de
+Constantine_, 1858-59, pp. 16, 17), la personne épousée par Boniface,
+nommée Pélagie, aurait été bien plus probablement une dame romaine ayant
+des propriétés en Afrique.]
+
+[Note 230: Procope, _Bell. Vand._, 1. I, ch. III, Lebeau, _Hist.
+du Bas-Empire_, t. IV, p. 24. Marcus, _Hist. des Vandales_, p. 143.
+Dureau de la Malle, _Recherches_, etc., p. 36.]
+
+LES VANDALES ENVAHISSENT L'AFRIQUE.--Les Vandales, après avoir été
+écrasés par les Goths et rejetés dans les montagnes de la Galice
+(416-8), avaient, à la suite du départ de leurs ennemis, reconquis
+l'Andalousie, battu les Alains, et établi leur prépondérance sur
+l'Espagne, malgré les efforts des Romains, aidés des Goths (422). Au
+moyen de vaisseaux, trouvés, dit-on, à Carthagène, ils n'avaient pas
+tardé à sillonner la Méditerranée et ils avaient pu jeter des regards
+sur cette Afrique, objet de convoitise pour les Barbares. C'est ce qui
+explique la facilité avec laquelle la proposition de Boniface avait été
+acceptée.
+
+Dans le mois de mai 429[231], les Vandales avec leurs alliés Alains,
+Suèves, Goths et autres barbares, au nombre de quatre-vingt mille
+personnes, dont cinquante mille combattants[232], traversèrent le
+détroit et débarquèrent dans la Tingitane. Boniface leur fournit ses
+vaisseaux et l'on dit que les Espagnols, heureux de se débarrasser
+d'eux, leur facilitèrent de tout leur pouvoir ce passage.
+
+[Note 231: Cette date varie, selon les auteurs, entre 427 et 429.
+Nous adoptons celle de l'_Art de vérifier les dates_, t. I, p. 403.]
+
+[Note 232: Ces chiffres donnent également lieu à des divergences. V.
+Victor de Vite, _Hist. pers. Vand._, p. 3, et Procope, l. I, ch. V.]
+
+Aussitôt débarqués, les envahisseurs se mirent en marche vers l'est,
+s'avançant en masse comme une trombe qui détruit tout sur son passage.
+Ils étaient conduits par Genseric (ou Gizeric) leur roi, qui venait
+d'usurper le pouvoir en faisant assassiner son frère Gunderic, souverain
+légitime. Les Vandales étaient ariens et grands ennemis des orthodoxes.
+Les Donatistes les accueillirent comme des libérateurs et facilitèrent
+leur marche. Il est très probable que les Maures, s'ils ne s'allièrent
+pas à eux, s'avancèrent à leur suite pour profiter de leurs conquêtes.
+
+Sur ces entrefaites, Placidie, ayant reconnu les calomnies dont Boniface
+avait été victime, se réconcilia avec lui et lui rendit ses faveurs.
+Saint Augustin, ami du comte d'Afrique et qui avait fait tous ses
+efforts pour l'amener à abandonner son dessein, servit de médiateur
+entre le rebelle et sa souveraine. Boniface, qui avait enfin mesuré les
+conséquences de la faute par lui commise en appelant les Vandales en
+Afrique, essaya d'obtenir la rupture du traité conclu avec eux et leur
+rentrée en Espagne; mais il était trop tard, car il est souvent plus
+facile de déchaîner certaines calamités que de les arrêter. Encouragés
+par leurs succès et par l'appui qu'ils rencontraient dans la population,
+les Vandales repoussèrent dédaigneusement ses propositions, et, pour
+braver ses menaces, franchirent l'Amsaga et envahirent la Numidie.
+
+LUTTE DE BONIFACE CONTRE LES VANDALES.--Le comte d'Afrique ayant marché
+à la tête de ses troupes contre les envahisseurs, leur livra bataille en
+avant de Calama[233]; mais il fut entièrement défait et se vit contraint
+de chercher un refuge derrière les murailles d'Hippône[234]. Les
+Barbares l'y suivirent (430) et, ayant employé une partie de leurs
+forces pour investir cette ville, lancèrent le reste dans le cœur de la
+Numidie, où ils mirent tout à feu et à sang. Guidés sans doute par les
+Donatistes, ils s'acharnèrent particulièrement à détruire les églises
+des orthodoxes. Constantine résista à leurs efforts[235]. Le siège
+d'Hippône durait depuis longtemps et l'on dit que les Vandales, pour
+démoraliser les assiégés et leur rendre le séjour de la ville
+intolérable, amassaient les cadavres dans les fossés et au pied des murs
+et mettaient à mort leurs prisonniers sur ces charniers qu'ils
+laissaient se décomposer en plein air. Saint Augustin, qui aurait pu
+fuir, avait préféré rester dans son évêché et soutenir l'honneur de
+cette église d'Afrique pour laquelle il avait tant lutté. Mais il ne put
+résister aux souffrances et à la fatigue du siège et mourut le 28 août
+430.
+
+[Note 233: Guelma].
+
+[Note 234: Bône].
+
+[Note 235: Lebeau, t. IV, p. 49. L. Marcus, pp. 130 et suiv.
+Yanoski, _Hist. de la domination vandale en Afrique_, p. 12.]
+
+Enfin, dans l'été de 431, des secours commandés par Aspar, général de
+l'empereur d'Orient, furent envoyés par Placidie à Hippône. Boniface
+crut alors pouvoir prendre l'offensive et chasser ses ennemis qui
+avaient, à peu près, levé le siège. Il leur livra bataille dans les
+plaines voisines; mais le sort des armes lui fut encore funeste. Aspar
+se réfugia sur ses vaisseaux avec les débris de ses troupes, et Hippône
+ne fut plus en état de résister. Les Vandales mirent cette ville au
+pillage et l'incendièrent.
+
+Boniface se décida alors à abandonner l'Afrique. Il alla se présenter
+devant sa souveraine qui l'accueillit avec honneur et évita les
+récriminations inutiles: tous deux, en effet, étaient également
+responsables de la perte de l'Afrique.
+
+FONDATION DE L'EMPIRE VANDALE.--Ainsi la Numidie et les Maurétanies
+restaient aux mains des Vandales. L'empereur, absorbé par d'autres
+guerres, ne pouvait songer pour le moment à reconquérir ces provinces;
+il pensa, dans l'espoir de conserver ce qui lui restait, qu'il était
+préférable de traiter avec Genséric et lui envoya un négociateur du nom
+de Trigétius. Le 11 février 435, un traité de paix fut signé entre eux à
+Hippône. Bien que les conditions particulières de cet acte ne soient pas
+connues, on sait que Genséric consentit à payer un tribut annuel à
+l'empereur, lui livra son fils Hunéric en otage, et s'engagea par
+serment à ne pas franchir la limite orientale de la contrée qu'il
+occupait en Afrique[236].
+
+[Note 236: Fournel, _Berbers_, p. 79.]
+
+C'était la consécration du fait accompli. Genséric donna d'abord de
+grands témoignages d'amitié aux Romains, et ceux-ci en furent tellement
+touchés, qu'ils lui renvoyèrent son fils. Mais l'ambitieux barbare sut
+employer ce répit pour préparer de nouvelles conquêtes. Il avait, du
+reste, à assurer sa propre sécurité menacée par les partisans de son
+frère Gundéric. Dans ce but il fit massacrer la veuve et les enfants de
+celui-ci qu'il détenait dans une étroite captivité et réduisit à néant
+les derniers adhérents de son frère. Il s'était depuis longtemps déclaré
+le protecteur des Donatistes et des Ariens; les orthodoxes furent
+cruellement persécutés. En 137, les évêques catholiques avaient été
+sommés par lui de se convertir à l'arianisme; ceux qui s'y refusèrent
+furent poursuivis et exilés et leurs églises fermées. Enfin, il tâcha de
+s'assurer le concours des Berbères et il est plus que probable qu'il
+leur abandonna sans conteste les frontières de l'ouest et du sud, que
+les Romains défendaient depuis si longtemps contre leurs invasions.
+
+En même temps, Genséric suivait avec attention les événements d'Europe,
+car il avait comme auxiliaires contre l'empire, à l'est les Huns, avec
+Attila, dont l'attaque était imminente, et à l'ouest et au nord, les
+Vizigoths et les Suèves. Dans l'automne de l'année 439, le roi vandale,
+profitant de l'éloignement d'Aétius retenu dans les Gaules par la guerre
+contre les Vizigoths, marcha inopinément sur Karthage et se rendit
+facilement maître de cette belle cité, alors métropole de l'Afrique (19
+oct.). Les Vandales y trouvèrent de grandes richesses, notamment dans
+les églises catholiques qu'ils mirent au pillage. L'évêque Quodvultdéus
+ayant été arrêté avec un certain nombre de prêtres, on les accabla de
+mauvais traitements, puis on les dépouilla de leurs vêtements et on les
+plaça sur des vaisseaux à moitié brisés qu'on abandonna au gré des
+flots. Ils échappèrent néanmoins au trépas et abordèrent sur le rivage
+de Naples. La conquête de la Byzacène suivit celle de Karthage. Ainsi
+cette province échappa aux Romains qui l'occupaient depuis près de six
+siècles.
+
+Après ce succès, Genséric, qui avait des visées plus hautes, donna tous
+ses soins à l'organisation d'une flotte, et bientôt les corsaires
+vandales sillonnèrent la Méditerranée; ils poussèrent même l'audace
+jusqu'à attaquer Palerme (440). Se voyant menacé chez lui, Valentinien
+envoya des troupes pour garder les côtes, autorisa les habitants à
+s'armer et leur abandonna d'avance tout le butin qu'ils pourraient faire
+sur les Vandales. En 442, l'empereur Théodose envoya à son secours une
+flotte; mais les navires furent rappelés avant d'avoir pu combattre, par
+suite d'une invasion des Huns.
+
+NOUVEAU TRAITÉ DE GENSÉRIC AVEC L'EMPIRE.--ORGANISATION DE L'AFRIQUE
+VANDALE.--Valentinien, dans l'espoir de préserver son trône, se décida à
+traiter, de nouveau, avec le roi des Vandales. Il céda à Genséric la
+Byzacène jusqu'aux Syrtes et la partie orientale de la Numidie, la
+limite passant à l'ouest de _Theveste_, _Sicca-Veneria_ et
+_Vacca_[237]. De son côté, le roi abandonna à l'empereur le reste de la
+Numidie et les Maurétanies. Le traité fut signé à Karthage en 442[238].
+Ainsi les Vandales s'emparaient du territoire le plus riche, le mieux
+colonisé et le moins dévasté, et ils rendaient aux Romains des pays
+ruinés, livrés à eux-mêmes, et où ils n'avaient plus aucune action. En
+445, Valentinien promulguait une loi par laquelle il faisait remise aux
+habitants de la Numidie et de la Maurétanie des sept huitièmes de leurs
+impôts. Cela donne la mesure de la destruction de la richesse publique.
+Quelque temps après, il prescrivait d'attribuer dans ces provinces des
+emplois aux fonctionnaires destitués par les Vandales.
+
+[Note 237: Tebessa, le Kef et Badja.]
+
+[Note 238: V. de Vite, 1. I, ch. IV. Marcus, p. 166. Yanoski, p.
+17.]
+
+Genséric divisa son empire en cinq provinces: la _Byzacène_, la
+_Numidie_, l'_Abaritane_ (territoire situé sur le haut Bagrada, à l'est
+de Tebessa), la _Gétulie_, comprenant le Djerid et les pays méridionaux,
+et la _Zeugitane_ ou _Consulaire_. Il fit raser les fortifications de
+toutes les villes, à l'exception de Karthage, et se forma avec l'aide
+des indigènes une armée de quatre-vingts cohortes. «Il partagea les
+terres en trois lots. Les biens meubles et immeubles des plus nobles et
+des plus riches, ainsi que leurs personnes, furent attribués à ses deux
+fils Hunéric et Genson[239]. Le deuxième, se composant particulièrement
+des terres de la Byzacène et de la Zeugitane, fut donné aux soldats, en
+leur imposant l'obligation du service militaire. Enfin le troisième lot,
+le rebut, fut laissé aux colons.» De sévères persécutions contre les
+catholiques achevèrent de consommer la ruine d'un grand nombre de cités
+et de colonies latines.
+
+En même temps, Genséric donna une nouvelle impulsion à la course, et les
+indigènes y prirent une part active. Le butin était partagé entre le
+prince et les corsaires[240] absolument comme nous le verrons plus tard
+sous le gouvernement turc. Enfin il entretint des relations d'alliance,
+quelquefois troublées il est vrai, avec les Huns, les Vizigoths et
+autres barbares, qu'il s'efforçait d'exciter contre l'empire.
+
+[Note 239: Poulle, _Maurétanie_, p. 146, 147.]
+
+[Note 240: V. de Vite, l. I, ch. VIII.]
+
+=Mort de Valentinien III. Pillage de Rome par Genséric=.--Genséric se
+préparait à retirer tout le fruit des attaques incessantes des barbares,
+et l'occasion n'allait pas tarder à se présenter, pour lui, d'exercer
+ses talents sur un autre théâtre. En 450, Théodose II mourut et fut
+remplacé par Marcien; quelques mois après (27 novembre 450), Placidie
+cessait de vivre, et Valentinien III, débarrassé de sa tutelle, prenait
+en main un pouvoir pour lequel il avait été si mal préparé par son
+éducation. Après avoir commis de nombreuses folies, il tua, dans un acte
+de rage, Aétius son dernier soutien (454); mais peu après il fut à son
+tour massacré par les sicaires du sénateur Petrone Maxime, qui avait à
+venger son honneur: sa femme, objet des violences de Valentinien,
+s'était donné la mort. Maxime prit ensuite la pourpre et contraignit
+Eudoxie, veuve de l'empereur, à devenir son épouse[241].
+
+Le roi des Vandales ne laissa pas échapper cette occasion, patiemment
+attendue, et il est inutile de savoir si, comme les auteurs du temps
+l'affirment, il répondit à l'appel d'Eudoxie. Après avoir équipé de
+nombreux vaisseaux, il débarqua en Italie une armée dans laquelle les
+Berbères avaient fourni un nombreux contingent. A son approche, Maxime
+se disposait à fuir, lorsqu'il fut massacré par ses troupes et par le
+peuple (12 juin 455).
+
+Trois jours après, Genséric se présenta devant Rome et, bien qu'il n'eût
+éprouvé aucune résistance, la ville éternelle demeura livrée pendant
+quatorze jours à la fureur des Vandales et des Maures. Le vainqueur fit
+charger sur ses vaisseaux toutes les richesses enlevées aux monuments
+publics et aux habitations privées, et un grand nombre de prisonniers,
+membres des principales familles, qui furent réduits à l'état
+d'esclaves. Le tout fut amené à Karthage et partagé entre le prince et
+les soldats. Genséric eut notamment pour sa part le trésor de Jérusalem
+qui avait été rapporté de Rome par Titus. Il ramena en outre à Karthage
+Eudoxie et ses deux filles, et donna l'une de celles-ci en mariage à son
+fils Hunéric[242].
+
+[Note 241: Procope, 1. I, ch. IV.]
+
+[Note 242: _Ibid._, 1. I, ch. V.]
+
+SUITE DES GUERRES DES VANDALES.--La conquête de Rome avait non seulement
+donné aux Vandales de grandes richesses, elle leur avait acquis la
+souveraineté de toute l'Afrique. Il y a lieu de remarquer à cette
+occasion combien le roi barbare fut prudent en ne restant pas en Italie,
+après sa victoire. Rentré dans sa capitale, il compléta l'organisation
+de son empire et s'appliqua à entretenir chez ses sujets le goût des
+courses sur mer, qui avaient ce double résultat de tenir les guerriers
+en haleine et de remplir le trésor. Les rivages baignés par la
+Méditerranée furent alors en butte aux incursions continuelles des
+corsaires vandales. Malte et les petites îles voisines du littoral
+africain durent reconnaître leur autorité; ils occupèrent même une
+partie de la Corse. Mais Récimer, général de l'empire d'Occident, ayant,
+été chargé de purger la Méditerranée de ces corsaires, fit subir aux
+Vandales de sérieuses défaites navales et les expulsa de la Corse.
+
+En avril 457, l'empereur Majorien monta sur le trône. C'était un homme
+actif et énergique, et les Vandales ne tardèrent pas à s'en apercevoir,
+car il s'attacha à les combattre. Après leur avoir infligé de sérieux
+échecs, il se crut assez fort pour leur arracher l'Afrique. A cet effet,
+il réunit à Carthagène une flotte de trois cents galères et dirigea sur
+cette ville une armée considérable destinée à l'expédition (458).
+
+A l'annonce de ces préparatifs, Genséric, qui avait en vain essayé, par
+des propositions de paix, de conjurer l'orage, se crut perdu. Pour
+retarder ou rendre impossible la marche de l'armée romaine, il donna
+l'ordre de ravager les Maurétanies. Mais ces dévastations étaient bien
+inutiles, et la trahison allait faire triompher sans danger l'heureux
+chef des Vandales. Des divisions habilement fomentées par ses émissaires
+dans le camp romain, amenèrent les auxiliaires Goths à lui livrer la
+flotte qui fut entièrement détruite. Majorien se vit forcé d'ajourner
+ses projets; mais en 462 il périt assassiné et, dès lors, Genséric put
+recommencer ses courses.
+
+Il se rendit maître de la Corse et de la Sardaigne et poussa même
+l'audace jusqu'à porter le ravage sur les côtes de la Grèce. Pour venger
+cet affront, l'empereur d'Orient, qui se considérait encore comme
+suzerain de l'Afrique, fit marcher par l'Egypte une armée contre les
+Vandales, tandis qu'il envoyait d'autres forces par mer sous le
+commandement de Basiliscus.
+
+L'armée de terre, conduite par Héraclius, ayant traversé la Cyrénaïque,
+tomba à l'improviste sur Tripoli et s'en empara, puis elle marcha sur
+Karthage. Pendant ce temps, Basiliscus avait expulsé les Vandales de
+Sardaigne, puis était venu débarquer non loin de Karthage. La situation
+de Genseric devenait critique, mais son esprit était assez fertile en
+intrigues pour lui permettre encore de se tirer de ce mauvais pas:
+profitant habilement des tergiversations de ses ennemis, semant parmi
+eux la défiance, corrompant ceux qu'il pouvait acheter, il parvint à
+annuler leurs efforts, et, les ayant attaqués en détail, à les mettre en
+déroute. Basiliscus se sauva avec quelques navires en Sicile, tandis
+qu'Héraclius gagnait par terre l'Egypte[243] (470).
+
+[Note 243: Procope, l. I, ch. VI.]
+
+APOGÉE DE LA PUISSANCE DE GENSÉRIC; SA MORT.--Ainsi, tous les efforts
+tentés pour abattre la puissance vandale n'amenaient d'autre résultat
+que de l'affermir. Après ses récentes victoires, Genséric, plus
+audacieux que jamais, avait de nouveau lancé ses corsaires dans la
+Méditerranée et reconquis la Sardaigne et la Sicile. Allié avec les
+Ostrogoths, il les poussait à attaquer l'empereur d'Orient, ce qui
+forçait celui-ci à lui laisser le champ libre. Au mois d'août 476, il
+eut la satisfaction de voir la chute de l'empire d'Occident, qui tomba
+avec Romulus Augustule. Odoacre, roi des Hérules, recueillit son
+héritage.
+
+Cependant, soit que sentant sa fin prochaine, il voulût assurer à ses
+enfants l'empire qu'il avait fondé, soit qu'il fût las de guerres et de
+combats, Genséric signa des traités de paix perpétuelle avec Zenon,
+empereur d'Orient, et avec Odoacre. Il céda même au roi des Hérules une
+partie de la Sicile, à charge par celui-ci de lui servir un tribut
+annuel. Ces souverains consacraient les succès de Genséric en lui
+reconnaissant la souveraineté de l'Afrique et des îles de la
+Méditerranée occidentale (476).
+
+Peu de temps après, c'est-à-dire au mois de janvier 477, Genséric
+mourut, dans toute sa gloire, après une longue vie qui n'avait été
+qu'une suite non interrompue de succès. Ce prince est une des grandes
+figures de l'histoire d'Afrique et, s'il est permis de ne pas admirer la
+nature de son génie, on ne peut en méconnaître, la puissance. Si nous
+nous en rapportons au portrait qui nous a été laissé de lui par
+Jornandès[244], «Giseric était de taille moyenne, et une chute de cheval
+l'avait rendu boiteux. Profond dans ses desseins, parlant peu, méprisant
+le luxe, colère à en perdre la raison, avide de richesses, plein d'art
+et de prévoyance pour solliciter les peuples, il était infatigable à
+semer les germes de division». Les historiens catholiques se sont plu à
+entasser les accusations contre le roi des Vandales, et il est certain
+qu'il ne fut pas doux pour eux; mais en faisant la part de la dureté des
+mœurs de l'époque, il ne paraît pas que l'Afrique eût été malheureuse
+sous son autorité. Après l'anarchie des périodes précédentes, c'était
+presque le repos.
+
+Les conséquences de la conquête vandale furent considérables pour la
+colonisation latine qui reçut un coup dont elle ne se releva pas; mais
+sa ruine profita immédiatement à la population indigène; elle fit un pas
+énorme vers la reconstitution de sa nationalité, et si une main comme
+celle de Genséric était capable de contenir les Berbères en les
+maintenant au rôle de sujets, il était facile de prévoir qu'au premier
+acte de faiblesse ils se présenteraient en maîtres[245].
+
+[Note 244: _Histoire des Goths_, ch. XXXIII.]
+
+[Note 245: Fournel, _Berbers_, p. 86.]
+
+RÈGNE DE HUNÉRIC.--PERSÉCUTION CONTRE LES CATHOLIQUES.--La succession du
+roi des Vandales échut à son fils Hunéric. Ce prince n'avait aucune des
+qualités qui distinguaient son père, et l'on n'allait pas tarder à s'en
+apercevoir. A peine était-il monté sur le trône que des difficultés
+s'élevèrent entre lui et la cour de Byzance au sujet de diverses
+réclamations dont Genséric avait toujours su ajourner l'examen. Hunéric
+céda sur tous les points, car il voulait la paix, pour s'occuper des
+affaires religieuses et surtout de l'intérêt de l'arianisme.
+
+Il avait paru, d'abord, vouloir diminuer les rigueurs édictées par son
+père contre les catholiques; mais les persécutions auxquelles les Ariens
+étaient en butte dans d'autres contrées l'irritèrent profondément et lui
+servirent de prétexte pour se lancer dans la voie opposée. Il prescrivit
+des mesures d'une cruauté jusqu'alors inconnue; quiconque persista dans
+la foi catholique fut mis hors la loi, spolié, martyrisé; les femmes de
+la plus noble naissance ne trouvèrent pas grâce devant lui: on les
+suspendait nues et on les frappait de verges ou on les brûlait par tout
+le corps au fer rouge. Les hommes étaient soumis à des mutilations
+horribles et conduits ensuite au bûcher[246]. En 483, des évêques,
+prêtres et diacres catholiques au nombre de quatre mille neuf cent
+soixante-seize furent réunis à Sicca[247] et de là conduits au désert,
+dans le pays des Maures, c'est-à-dire au trépas.
+
+[Note 246: Victor de Vite, 1. I, ch. XVII. Procope, 1. I, p. 8.]
+
+[Note 247: Le Kef.]
+
+RÉVOLTE DES BERBÈRES.--Le résultat d'une telle politique fut une
+insurrection générale des Berbères. Des déserts de la Tripolitaine, de
+la frontière méridionale de la Byzacène, des montagnes de l'Aourès et
+des hauts plateaux qui s'étendent de ce massif au Djebel-Amour, les
+indigènes se précipitèrent sur les pays colonisés. Ce fut une suite
+ininterrompue de courses et de razias. Après quelques tentatives pour
+s'opposer à ce mouvement, Hunéric se convainquit de son impuissance.
+Tout le massif de l'Aourès échappa dès lors à l'autorité vandale, et les
+tribus indépendantes se donnèrent la main depuis cette montagne jusqu'au
+Djerdjera, de sorte que l'empire vandale se trouva réduit aux régions
+littorales de la Numidie et de la Proconsulaire et à quelques parties de
+l'intérieur de ces provinces. Dressés à la guerre par Genséric, les
+indigènes étaient devenus des adversaires redoutables et, du reste, il
+ne manquait pas, parmi les colons ruinés ou les officiers persécutés
+pour leur religion, de chefs habiles capables de les conduire.
+
+CRUAUTÉS DE HUNÉRIC.--Mais Hunéric se préoccupait peu de faire respecter
+les limites de son empire: le soin de satisfaire ses passions
+sanguinaires l'absorbait uniquement et, après avoir persécuté les
+catholiques, il persécutait ses proches et ses amis. Genséric avait
+institué comme règle pour la succession au trône vandale, que le pouvoir
+appartiendrait toujours à l'homme le plus âgé de la famille, au décès du
+prince régnant, même au détriment de ses fils. Soit pour modifier les
+effets de cette clause, soit par crainte des compétitions, Hunéric
+s'attacha à diminuer le nombre des membres de sa famille. La femme et le
+fils aîné de son frère Théodoric, accusés d'un crime imaginaire, furent
+décapités par son ordre. Un autre fils et deux filles de Théodoric
+furent livrés aux bêtes. Ce n'était pas assez; Théodoric, lui-même,
+Genzon, autre frère du roi, et un de ses neveux, furent exilés et
+maltraités avec une dureté inouïe. Si les proches parents du prince
+étaient traités de cette façon, on peut deviner comment il agissait
+envers ses serviteurs ou ses officiers: pour un soupçon, pour un
+caprice, il les faisait périr dans les tourments. Jocundus, évêque arien
+de Karthage, ayant essayé de rappeler le roi à des sentiments d'humanité
+fut, par son ordre, brûlé en présence de la population[248].
+
+[Note 248: Yanoski, _Vandales_, p. 34.]
+
+CONCILE DE KARTHAGE. MORT DE HUNÉRIC.--Zenon, empereur d'Orient, ayant
+adressé à Hunéric des représentations au sujet des souffrances de la
+religion catholique, le roi convoqua, en 584, à Karthage, un concile où
+tous les évêques orthodoxes, donatistes et ariens de l'Afrique furent
+appelés. Il est inutile de dire qu'ils ne purent s'entendre, et comme
+les Ariens étaient en majorité, les catholiques furent condamnés.
+Hunéric, s'appuyant sur cette décision, rendit alors un édit longuement
+motivé, où la main des prêtres se reconnaît, car il contient comme
+préambule une longue controverse sur des questions de dogme et la
+condamnation officielle du principe de la consubstantialité du Père, du
+Fils et du Saint-Esprit. Comme sanction, il édicté de nouvelles mesures
+de coercition contre les catholiques. Cet édit fut exécuté avec la plus
+grande rigueur. Les églises catholiques furent remises aux prêtres
+ariens.
+
+Enfin, le 13 décembre 484, le régime de terreur, qui durait depuis huit
+années, prit fin par la mort de Hunéric. Les écrivains catholiques
+prétendent qu'il mourut rongé par les vers.
+
+RÈGNE DE GONDAMOND.--Gondamond ou Gunthamund, fils de Genzon, succéda à
+son oncle Hunéric, en vertu des règles posées par Genséric. Il se trouva
+aussitôt aux prises avec les révoltes des Berbères et ne put empêcher
+les indigènes de recouvrer entièrement leur indépendance sur toute la
+ligne des frontières du Sud et de l'Ouest. Les Gétules s'avancèrent même
+jusqu'auprès de Kapça[249].
+
+[Note 249: Gafsa.]
+
+Après avoir continué, pendant quelque temps, les persécutions contre les
+catholiques, Gondamond se départit de sa rigueur et finit, vers 487, par
+les laisser entièrement libres. Les orthodoxes rentrèrent d'exil et
+reprirent peu à peu possession de leurs biens et de leurs églises. La
+lutte contre les Berbères absorbait presque tout son temps et ses
+forces; aussi, pour être tranquille du côté de l'Europe, se décida-t-il
+à conclure avec Théodoric, souverain de l'Italie, un traité par lequel
+il lui abandonna le reste de la Sicile.
+
+Au mois de septembre 496, la mort termina brusquement sa carrière.
+
+RÈGNE DE TRASAMOND.--Après la mort de Gondamond, son frère Trasamond
+hérita de la royauté vandale. Ce prince continua l'œuvre d'apaisement
+commencée par son prédécesseur, et, bien qu'il fût ennemi du
+catholicisme, il ne persécuta plus les sectateurs de cette religion par
+la violence, et se borna à chercher à les en détacher en offrant des
+avantages matériels à ceux qui étaient disposés à entrer dans le giron
+de l'arianisme et en refusant tout emploi aux autres. Mais il ne permit
+pas la réorganisation de l'église orthodoxe et il exila en Sardaigne des
+évêques qui s'étaient permis de faire des nominations.
+
+Il resserra, dans le cours de son règne assez paisible, les liens qui
+unissaient la cour vandale à celle des Ostrogoths, et leurs bonnes
+relations furent scellées par son mariage avec Amalafrid, propre sœur de
+Théodoric. Cela ne l'empêcha pas en 510 de prêter son appui à Gesalic.
+
+Cependant l'attitude des Berbères devenait de plus en plus menaçante: ce
+n'étaient plus des sujets rebelles, c'étaient des ennemis de la
+domination vandale qu'il fallait combattre. Dans la Tripolitaine, la
+situation était devenue fort critique. Vers 520, un indigène de cette
+contrée, nommé Gabaon, s'était mis à la tête des Berbères et attaquait
+incessamment la frontière méridionale de la Byzacène.
+
+Trasamond fit marcher contre eux un corps de troupes composé en grande
+partie de cavalerie, et la rencontre eut lieu en avant de Tripoli; mais
+Gabaon employa contre eux une stratégie dont nous verrons les tribus
+arabes se servir fréquemment plus tard. Il couvrit son front, auquel il
+donna la forme d'un demi-cercle, d'une décuple rangée de chameaux et fit
+placer ses archers entre les jambes de ces animaux, tandis que le gros
+de ses guerriers et ses bagages étaient abrités au milieu de cette
+forteresse vivante. Lorsque les Vandales voulurent charger l'ennemi, ils
+ne surent où frapper, et leurs chevaux, effrayés par l'odeur des
+chameaux, portèrent le désordre dans leurs propres lignes. Pendant ce
+temps, les archers les criblaient de traits. Les guerriers de Gabaon,
+sortant de leur retraite, achevèrent de mettre en déroute leurs ennemis.
+De toute l'armée vandale, il ne rentra à Karthage que quelques fuyards
+isolés[250].
+
+En 523, Trasamond cessa de vivre. On dit que, sur le point de mourir, il
+recommanda à son successeur Hildéric d'user de tolérance envers les
+catholiques.
+
+[Note 250: Procope, l. I, ch. IX.]
+
+RÈGNE DE HILDÉRIC.--Hildéric, fils d'Hunéric, succéda à Trasamond. Son
+premier soin fut de rendre aux catholiques les faveurs du pouvoir et de
+s'attacher à les réconcilier avec les ariens. Dans ce but, il convoqua,
+en 524, à Karthage, un nouveau concile; mais, comme dans les précédents,
+il fui impossible aux évêques d'arriver à une entente, et la controverse
+à laquelle ils se livrèrent démontra une fois de plus l'impossibilité
+d'une réconciliation.
+
+Amalafrid, veuve de Trasamond, était l'ennemie du roi; avec l'appui des
+Goths qui se trouvaient à la cour, elle tenta de susciter une révolte
+qui fut promptement apaisée. Arrêtée, tandis qu'elle cherchait, avec ses
+adhérents, un refuge chez les Maures, elle fut jetée en prison; les
+Goths furent exécutés, et elle-même périt quelque temps après de la main
+du bourreau. Il en résulta une rupture avec les Ostrogoths d'Italie;
+mais ceux-ci étaient trop occupés chez eux pour qu'on eût lieu de les
+craindre.
+
+Hildéric se rapprocha alors de la cour d'Orient. Justinien, avec lequel
+il s'était lié pendant son séjour à Constantinople, venait de monter sur
+le trône. Il sollicita son appui et ne craignit pas de faire envers lui
+hommage de vassalité. Pour lui prouver son zèle, il voulut que ses
+propres monnaies portassent l'effigie de l'empereur.
+
+RÉVOLTES DES BERBÈRES. USURPATION DE GÉLIMER.--Hildéric, doué d'un
+caractère timide, était ennemi de la guerre et laissait d'une manière
+absolue la direction des affaires militaires à son général Oamer, appelé
+l'Achille vandale. Les indigènes de la Byzacène s'étant mis en état de
+révolte, Oamer marcha contre eux, mais il fut défait en bataille rangée
+par ces Berbères commandés par leur chef Antallas. Toute la Byzacène
+recouvra son indépendance, et les villes du nord, menacées par les
+rebelles, durent improviser des retranchements pour résister à leurs
+attaques imminentes.
+
+Cet échec acheva de porter à son comble le mécontentement général, déjà
+provoqué par la protection accordée aux catholiques, par la rupture avec
+les Ostrogoths et par l'hommage de soumission fait à l'empire: Gélimer,
+petit-fils de Genzon, profitait de ces circonstances pour se créer un
+parti. Chargé de combattre les Maures, il remporta sur eux quelques
+avantages qui augmentèrent son ascendant sur l'armée. Il saisit cette
+occasion pour faire proclamer par les soldats la déchéance d'Hildéric et
+obtenir la royauté à sa place. Ayant marché sur Karthage, il s'en
+empara. Hildéric fut jeté en prison (531).
+
+Lorsque Justinien apprit cette nouvelle, il était absorbé par sa guerre
+contre les Perses et ne pouvait s'occuper efficacement de porter secours
+à son ami et vassal. Il dut se contenter d'envoyer une ambassade à
+Gélimer pour l'engager à restituer la liberté et le trône au prince
+captif. Le seul résultat qu'obtinrent les envoyés fut de rendre plus
+dure la captivité d'Hildéric. Puis, par une sorte de bravade, Gélimer
+fit crever les yeux à Oamer.
+
+L'empereur d'Orient écrivit alors à Gélimer une lettre dans laquelle il
+l'invitait à laisser Hildéric et ses parents se réfugier en Orient, à sa
+cour, le menaçant d'intervenir par les armes, s'il refusait de le faire.
+Gélimer lui répondit dans des termes hautains que Procope nous a
+transmis: «Je ne dois point ma royauté à la violence... Hildéric
+complotait contre sa propre famille: c'est la haine de tous les Vandales
+qui l'a renversé. Le trône était vacant; je m'y suis assis en vertu de
+mon âge et de la loi de succession.» Après cette déclaration, il
+ajoutait comme réponse aux menaces: «Un prince agit sagement lorsque,
+livré tout entier à l'administration de son royaume, il ne porte pas ses
+regards au dehors et ne cherche pas à s'immiscer dans les affaires des
+autres états. Si tu romps les traités qui nous unissent, j'opposerai la
+force à la force...».
+
+Cette fière déclaration allait avoir pour conséquence la chute de la
+royauté vandale et la soumission de l'Afrique à de nouveaux maîtres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+PÉRIODE BYZANTINE
+531-642
+
+
+Justinien prépare l'expédition d'Afrique.--Départ de l'expédition.
+Bélisaire débarque à Caput-Vada.--Première phase de la
+campagne.--Défaite des Vandales conduits par Ammatas et
+Gibamond.--Succès de Bélisaire. Il arrive à Karthage.--Bélisaire à
+Karthage.--Retour des Vandales de Sardaigne. Gélimer marche sur
+Karthage.--Bataille de Tricamara.--Fuite de Gélimer.--Conquêtes de
+Bélisaire.--Gélimer se rend aux Grecs.--Disparition des Vandales
+d'Afrique.--Organisation de l'Afrique byzantine; état des
+Berbères.--Luttes de Salomon contre les Berbères.--Révolte de
+Stozas.--Expéditions de Salomon.--Révolte des Levathes; mort de
+Salomon.--Période d'anarchie.--Jean Troglita gouverneur d'Afrique; il
+rétablit la paix.--État de l'Afrique au milieu du VIe siècle.--L'Afrique
+pendant la deuxième moitié du VIe siècle.--Derniers jours de la
+domination byzantine.--Appendice: Chronologie des rois Vandales.
+
+
+JUSTINIEN PRÉPARE L'EXPÉDITION D'AFRIQUE.--Seul héritier de l'empire
+romain, Justinien nourrissait l'ambition de le rétablir dans son
+intégrité et d'arracher aux barbares leurs conquêtes de l'Occident.
+C'est pourquoi l'hommage d'Hildéric avait été accueilli à la cour de
+Byzance avec la plus grande faveur: la chute du royaume vandale, en
+livrant à l'empereur la belle et fertile Afrique, était aussi une
+première étape vers la reconstitution de l'empire. La nouvelle de
+l'usurpation de Gélimer, arrivant sur ces entrefaites, émut Justinien
+«comme si on lui avait arraché une de ses provinces»[251]. Renonçant à
+poursuivre la guerre dispendieuse qu'il soutenait contre les Perses
+depuis cinq ans, il leur acheta la paix moyennant un tribut évalué à
+onze millions de francs, et s'appliqua à préparer l'expédition d'Afrique
+malgré l'opposition qu'il rencontra chez ses ministres, effrayés de la
+grandeur de l'entreprise. On dit même qu'il fut un instant sur le point
+d'y renoncer et que c'est la prédiction d'un évêque d'Orient, saint
+Sabas, lui promettant le succès, qui le décida à réaliser son projet. Il
+apprit alors qu'un Africain, du nom de Pudentius, venait de s'emparer de
+Tripoli et lui offrait d'entreprendre pour lui des conquêtes, s'il
+recevait l'appui de quelques troupes. En même temps un certain Godas,
+chef goth, qui commandait en Sardaigne pour les Vandales, se mettait en
+état de révolte et offrait aussi son concours à l'empire.
+
+[Note 251: Yanoski, _Vandales_, p. 41.]
+
+Tous ces symptômes indiquaient que le moment d'agir était arrivé.
+Justinien le comprit et organisa immédiatement l'expédition dont le
+commandement fut confié à Bélisaire, habile général, jouissant d'une
+grande autorité sur les troupes et d'une réelle influence à la cour par
+sa femme Antonina, amie de l'impératrice. Des soldats réguliers, des
+volontaires de divers pays, et même des barbares, Hérules et Huns,
+accoururent avec enthousiasme au camp du général, où bientôt une
+quinzaine de mille hommes, dont un tiers de cavaliers, se trouvèrent
+réunis. On s'arrêta à ce chiffre, jugeant, avec raison, qu'une petite
+armée solide et bien dirigée était préférable à un grand rassemblement
+sans cohésion. Les officiers furent choisis avec soin par le général,
+parmi eux se trouvaient Jean l'Arménien, préfet du prétoire, et Salomon,
+dont les noms reviendront sous notre plume; presque tous les autres
+officiers étaient originaires de la Thrace. Le patrice Archelaüs fut
+adjoint à l'expédition comme questeur ou trésorier. Cinq cents vaisseaux
+de toute grandeur furent rassemblés pour le transport de l'expédition;
+vingt mille marins les montaient.
+
+DÉPART DE L'EXPÉDITION. BÉLISAIRE DÉBARQUE À CAPUT-VADA.--En 533, «vers
+le solstice d'été»[252], on donna l'ordre de l'embarquement et ce fut
+l'occasion d'une imposante cérémonie à laquelle présida l'empereur.
+L'archevêque Epiphanius, en présence du peuple et de l'armée bénit le
+vaisseau où s'embarqua Bélisaire, accompagné de sa femme et de Procope,
+son secrétaire, qui nous a retracé l'histoire si complète de cette
+expédition. L'immense flotte se mit en route et voyagea lentement,
+troublée quelquefois dans sa marche par la tempête, et faisant souvent
+escale dans les ports situés sur son chemin, pour se remettre de ces
+secousses, ou se ravitailler. Bélisaire montra dans ce voyage autant
+d'habileté que de fermeté; comme tous les hommes de guerre, il savait
+qu'il n'y a pas d'armée sans discipline et réprimait avec la dernière
+rigueur toute infraction aux règles, sans s'arrêter aux murmures ou aux
+menaces des auxiliaires.
+
+[Note 252: Procope, _Bell. Vand._, lib. I, cap. XII.]
+
+Enfin on atteignit le port de Zacinthe en Sicile, où l'armée, qui
+souffrait cruellement de la mauvaise qualité des vivres et de l'eau, put
+se refaire. Bélisaire manquait de nouvelles sur la situation et les
+dispositions des Vandales et était fort incertain sur le choix du point
+de débarquement. Il chargea Procope de se rendre à Syracuse pour tâcher
+d'obtenir des renseignements et en même temps passer un marché avec les
+Ostrogoths pour l'approvisionnement de la flotte et de l'armée. L'envoyé
+fut assez heureux pour apprendre d'une manière sûre que les Vandales, ne
+s'attendant nullement à une attaque de l'empire, avaient envoyé presque
+toutes leurs forces en Sardaigne à l'effet de réduire Godas. Quant à
+Gélimer, il s'était retiré à Hermione, ville de la Byzacène, et ne
+songeait nullement à défendre Karthage.
+
+Ainsi renseigné, Bélisaire donna l'ordre de mettre à la voile en se
+dirigeant à l'ouest de Malte. Parvenue à la hauteur de cette île, la
+flotte fut poussée par le vent vers la côte d'Afrique, en face du sommet
+du golfe de Gabès; elle était partie depuis trois mois. Avant de
+procéder au débarquement, le général en chef fit mettre en panne et
+convoqua un conseil de guerre des principaux officiers à son bord.
+Archélaüs, effrayé de l'éloignement de la localité et du manque de ports
+pour abriter les navires, voulait que l'on remît à la voile et qu'on
+allât directement à Karthage. Mais Bélisaire n'était pas de cet avis; il
+redoutait la rencontre de la flotte vandale, et craignait que son armée
+ne perdît ses avantages dans un combat naval. Son opinion ayant prévalu,
+il ordonna aussitôt le débarquement, qui s'opéra sans encombre au lieu
+dit Caput-Vada[253]. Des soldats furent laissés à la garde des navires
+qui furent en outre disposés dans un ordre permettant la résistance à
+une attaque de l'ennemi. A terre, le général s'attacha à couvrir son
+camp de retranchements et à se garder soigneusement par des
+avant-postes; toute tentative de pillage ou de maraudage fut sévèrement
+réprimée. Cette prudence, cette observation constante des règles de la
+guerre, allaient assurer le succès de l'expédition.
+
+[Note 253: Actuellement Capoudia.]
+
+PREMIÈRE PHASE DE LA CAMPAGNE.--Cependant Gélimer, toujours à Hermione,
+ignorait encore le danger qui le menaçait. Les nouvelles données par
+Procope étaient exactes. Après la double perte de la Tripolitaine et de
+la Sardaigne, le prince vandale, remettant à plus tard le soin de faire
+rentrer sous son autorité la province orientale, réunit cinq mille
+soldats et les envoya en Sardaigne sous le commandement de son frère
+Tzazon, un des meilleurs officiers vandales. Une flotte de cent vingt
+vaisseaux les conduisit dans cette île, et aussitôt les opérations
+commencèrent contre Godas.
+
+Le roi vandale suivait attentivement les phases de l'expédition de
+Sicile, lorsqu'il apprit enfin le débarquement de l'armée byzantine en
+Afrique, et sa marche sur ses derrières. Bélisaire, en effet, après
+s'être emparé sans coup férir de la petite place de Sylectum[254] avait
+marché, dans un bel ordre, vers le nord, accompagné au large par la
+flotte, et avait pris successivement possession de Leptis parva et
+d'Hadrumète[255], accueilli comme un libérateur par les populations. Il
+paraît même que les Berbères de la Numidie et de la Maurétanie lui
+envoyèrent des députations, offrant leur soumission à l'empereur et
+donnant comme otages les enfants de leurs chefs. En même temps, le
+général byzantin adressait aux principales familles vandales un
+manifeste de Justinien protestant qu'il ne faisait pas la guerre à leur
+nation, mais qu'il combattait seulement l'usurpateur Gélimer.
+
+[Note 254: Selecta, au nord du golfe de Gabès.]
+
+[Note 255: Lemta et Souça.]
+
+Bientôt l'on apprit que l'armée envahissante n'était plus qu'à quatre
+journées de Karthage. Gélimer écrivit à son frère Ammatas, resté dans
+cette ville, en lui donnant l'ordre de mettre à mort Hildéric et ses
+partisans, et d'appeler aux armes tous les hommes valides. Oamer était
+mort. Hildéric fut massacré avec tous les gens soupçonnés d'être ses
+amis. Puis Ammatas conduisit ses troupes en avant de Karthage, dans les
+gorges de Décimum, à une quinzaine de kilomètres de cette ville.
+Gélimer, qui opérait sur son flanc avec une autre armée, devait tenter
+de tourner l'ennemi, tandis que Gibamund, neveu du roi, avait pour
+mission d'attaquer le flanc gauche des envahisseurs à la tête de deux
+mille Vandales. Ce plan était assez bien combiné et aurait pu avoir des
+suites fâcheuses pour l'armée de Bélisaire, si l'on avait su le
+réaliser.
+
+DÉFAITES DES VANDALES CONDUITS PAR AMMATAS ET GIBAMUND.--Ammatas avait
+donné à ses troupes l'ordre du départ, mais, comme il était d'un
+caractère ardent et téméraire, il se porta à l'avant-garde et hâta la
+marche de la tête de colonne, sans s'inquiéter s'il était suivi par le
+reste de l'armée. Il arriva vers midi à Décimum, à la tête de peu de
+monde et y rencontra l'avant-garde des Byzantins, commandée par Jean
+l'Arménien. Aussitôt, on en vint aux mains: malgré le courage d'Ammatas,
+qui combattit comme un lion et tomba percé de coups, les Vandales ne
+tardèrent pas à tourner le dos. Jean les poursuivit l'épée dans les
+reins et rencontra bientôt le reste des soldats, qui arrivaient par
+groupes isolés. Il en fit un grand carnage et s'avança jusqu'aux portes
+de Karthage.
+
+Pendant ce temps, Gibamund s'approchait avec ses deux mille hommes pour
+attaquer le flanc gauche, lorsqu'il rencontra, dans la plaine qui
+avoisine la Saline (Sebkha de Soukkara), le corps des Huns envoyé en
+reconnaissance. A la vue de ces farouches guerriers, les Vandales
+sentirent leur courage faiblir; ils rompirent leurs rangs et furent
+bientôt en déroute, en laissant la plupart des leurs sur le champ de
+bataille.
+
+SUCCÈS DE BÉLISAIRE. IL ARRIVE À KARTHAGE.--Bélisaire, ignorant le
+double succès de son avant-garde et de ses flanqueurs, s'arrêta en
+arrière de Décimum et plaça son camp dans une position avantageuse où il
+se fortifia. Le lendemain, laissant dans le camp son infanterie, ses
+impedimenta et sa femme Antonina, il se mit à la tête d'une forte
+colonne de cavalerie et alla pousser une reconnaissance sur Décimum. Les
+cadavres des Vandales lui firent deviner la victoire de son avant-garde
+et les informations qu'il prit sur place confirmèrent cette présomption,
+mais il ne put avoir aucune nouvelle précise de Jean l'Arménien.
+
+Au même moment Gélimer débouchait dans la plaine où il espérait
+retrouver son frère. Il était à la tête d'un corps nombreux de
+cavalerie. Ayant rencontré les coureurs de Bélisaire, disséminés par
+petits groupes, il les attaqua avec vigueur et les mit en déroute. Puis,
+parvenu à Décimum, il trouva, lui aussi, les preuves de la défaite de
+son frère et le corps de celui-ci. Rempli de douleur, ne sachant ce qui
+se passait à Karthage, il demeura dans l'inaction, au lieu de compléter
+son succès en écrasant les ennemis peu nombreux qu'il avait devant lui
+et qui étaient démoralisés par leur premier échec.
+
+Tandis que Gélimer s'occupait des funérailles de son frère, le général
+byzantin, voyant le grand danger auquel il était exposé, ralliait ses
+fuyards, relevait leur courage en leur annonçant les succès déjà
+remportés sur lesquels il était enfin renseigné, et, tentant un effort
+désespéré, les entraînait dans une charge furieuse contre les Vandales.
+Gélimer, surpris par cette attaque imprévue, n'eut pas le temps de
+former ses lignes et vit bientôt toute son armée en déroute. Il alla se
+réfugier à Bulla. Le lendemain, toute l'armée byzantine campa à Décimum,
+y compris l'avant-garde et le corps des Huns. Le manque de décision de
+Gélimer avait consommé sa perte au moment où il tenait la victoire[256].
+Bélisaire marcha aussitôt sur Karthage.
+
+[Note 256: M. Marcus (_Hist. des Vandales_, p. 378), cherche à
+excuser Gélimer de la grande faute par lui commise en laissant à
+Bélisaire le temps de rallier ses fuyards, au lieu de l'écraser et de
+rentrer ensuite à Karthage. Il estime que le roi vandale était trop peu
+sûr de la population de cette ville pour venir ainsi se mettre à sa
+discrétion; et cependant il était certain qu'en l'abandonnant, il la
+livrait à ses ennemis.]
+
+Bélisaire à Karthage.--L'arrivée des fuyards de Décimum avait apporté à
+Karthage la nouvelle des succès de l'armée d'Orient. Aussitôt le vieux
+parti romain avait relevé la tête et, aidé des ennemis de Gélimer,
+s'était emparé du pouvoir en forçant à la fuite les adhérents de
+l'usurpateur. Sur ces entrefaites la flotte grecque, doublant le cap de
+Mercure, parut au large. Le questeur Archélaüs, ignorant les succès du
+général et les dispositions bienveillantes de la population de Karthage,
+fit entrer tous ses navires dans le golfe de Tunis. Un seul vaisseau,
+commandé par Calonyme, s'écarta, au mépris des ordres donnés, du gros de
+la flotte, et alla se présenter devant le Mandracium, premier port de
+Karthage, qu'il trouva ouvert. Le capitaine y ayant pénétré mit ses
+hommes à terre et employa toute la nuit au pillage des marchands,
+étrangers pour la plupart, établis aux alentours du port.
+
+Le lendemain, Bélisaire, averti de l'arrivée de sa flotte, entra dans
+Karthage sans rencontrer de résistance et, ayant traversé la ville,
+monta sur la colline de Byrsa où se trouvait le palais royal. «Comme
+représentant de Justinien, il s'assit sur le trône de Gélimer[257]» et
+prononça sa déchéance. Fidèle au principe suivi dans cette remarquable
+campagne, Bélisaire veilla avec le plus grand soin à ce qu'aucun pillage
+ne fût commis, et il fit restituer aux marchands ce qui leur avait été
+pris par Calonyme et ses hommes (septembre 533). Un grand nombre de
+Vandales avaient cherché un refuge dans les églises. Le général leur
+permit de sortir sans être inquiétés; puis il s'appliqua à relever les
+fortifications de Karthage, qui étaient fort délabrées et à mettre cette
+ville en état de défense.
+
+[Note 257: Yanoski, _Vandales_, p. 56.]
+
+Bien que les Vandales tinssent encore la campagne et qu'il y eût lieu de
+craindre le retour de Tzazon avec l'armée de Sardaigne, on pouvait, dès
+lors, considérer le succès de l'expédition comme assuré. La province
+d'Afrique rentrait dans le giron de l'empire et sa belle capitale allait
+refleurir sous la protection de Justinien, dont elle devait prendre le
+nom. Les églises catholiques que les Ariens occupaient rentrèrent
+aussitôt en la possession des orthodoxes, qui célébrèrent avec éclat les
+victoires de Bélisaire «si manifestement secondé par la protection
+divine.» Les chefs indigènes qui, nous l'avons vu, avaient d'abord
+envoyé leur hommage au représentant de l'empereur, s'étaient ensuite
+tenus dans l'expectative afin de ne pas se compromettre. Après l'entrée
+de Bélisaire à Karthage, ils ouvrirent auprès de lui de nouvelles
+négociations, à l'effet d'obtenir une investiture officielle. Le général
+accueillit avec faveur ces ouvertures et envoya pour chacun d'eux: «une
+baguette d'argent doré, un bonnet d'argent en forme de couronne, un
+manteau blanc qu'une agrafe d'or attachait sur l'épaule droite, une
+tunique qui, sur un fond blanc, offrait des dessins variés, et des
+chaussures travaillées avec un tissu d'or. Il joignit à ces ornements de
+grosses sommes d'argent[258].»
+
+[Note 258: Yanoski, _Vandales_, p. 62.]
+
+RETOUR DES VANDALES DE SARDAIGNE. GÉLIMER MARCHE SUR
+KARTHAGE.--Cependant Gélimer ne restait pas inactif, bien qu'il
+continuât à se tenir à distance. Il reformait son armée et encourageait
+les pillards indigènes à harceler sans cesse les environs de Karthage;
+il alla même jusqu'à leur payer chaque tête de soldat grec qui lui
+serait apportée.
+
+En même temps, il adressait à son frère Tzazon une lettre pressante,
+dans laquelle il lui rendait compte des événements survenus en Afrique
+et l'invitait à revenir au plus vite. Ce général, avec ses cinq mille
+guerriers choisis, avait obtenu de brillants succès en Sardaigne, vaincu
+et mis à mort Godas et replacé l'île sous l'autorité vandale. Il avait
+bien entendu dire qu'une flotte grecque avait tenté une expédition en
+Afrique, mais il était persuadé que cette attaque avait été facilement
+repoussée. Aussi avait-il envoyé à Karthage même, au «roi des Vandales
+et des Alains», un député chargé de rendre compte de ses victoires, et
+c'est Bélisaire qui avait reçu sa lettre!
+
+Sans se laisser abattre par la nouvelle des prodigieux événements qui
+avaient mis Karthage aux mains des Grecs, ni rien cacher à ses soldats,
+Tzazon fit embarquer aussitôt son armée et vint prendre terre sur un
+point de la côte «où se rencontrent les frontières de la Numidie et de
+la Maurétanie[259]», puis il se porta rapidement sur Bulla, où les deux
+frères opérèrent leur jonction.
+
+[Note 259: Sans doute entre Djidjeli et Collo.]
+
+Les forces vandales, grâce à ce renfort, devenaient respectables. Peu
+après Gélimer fit un mouvement en avant, coupa l'aqueduc de Karthage et
+opéra diverses reconnaissances offensives dans le but d'attirer
+Bélisaire sur un terrain choisi. En même temps, il chercha à fomenter
+des trahisons à Tunis et entra en pourparlers avec les Huns, afin de les
+détacher de leurs alliés.
+
+Mais Bélisaire était au courant de tout, et ne se laissait pas prendre
+aux feintes des Vandales. Il tâcha de ramener à lui les Huns, mais ne
+put obtenir d'eux que la promesse de rester neutres.
+
+BATAILLE DE TRICAMARA.--Vers le milieu de décembre, Bélisaire se décida
+à marcher à l'ennemi. Les deux armées se trouvèrent en présence au lieu
+dit Tricamara, à environ sept lieues de Karthage, et prirent position,
+chacune sur une des rives d'un petit ruisseau. Bélisaire plaça au centre
+de son front Jean l'Arménien avec les cavaliers d'élite et le drapeau.
+Les Huns se tenaient à l'écart, afin de voir quelle tournure allait
+prendre la bataille, pour se joindre au vainqueur. Les Vandales, de leur
+côté, présentaient un front au centre duquel étaient le roi, Tzazon et
+les soldats d'élite. En arrière se tenait un corps de cavaliers maures
+dans les mêmes dispositions que les Huns. Les femmes, les impedimenta et
+toutes les richesses avaient été laissées dans le camp par les Vandales.
+
+Les ennemis s'observèrent pendant un certain temps; puis Jean l'Arménien
+entama l'action en faisant passer le ruisseau à sa division: deux fois
+il fut contraint à la retraite, mais ayant enflammé le courage de ses
+troupes, il les ramena à l'assaut une troisième fois et on lutta de part
+et d'autre avec le plus grand courage, jusqu'au moment où, Tzazon ayant
+été tué, les Vandales commencèrent à faiblir. Bélisaire saisit avec
+habileté cet avantage pour faire donner sa cavalerie. Alors les ailes se
+replièrent en désordre; ce que voyant, les Huns chargèrent à leur tour
+et déterminèrent la retraite de l'armée vandale, qui se réfugia dans son
+camp, en laissant huit cents cadavres sur le terrain.
+
+Sur ces entrefaites, comme l'infanterie grecque était arrivée, Bélisaire
+donna l'ordre de marcher sur le camp vandale. Gélimer occupant une
+position fortifiée et ayant encore un grand nombre d'adhérents était en
+état de résister. Mais les malheurs qu'il venait d'éprouver l'avaient
+complètement démoralisé, car son âme n'était pas de la trempe de celles
+dont l'énergie est doublée par les revers; à l'approche de l'ennemi, il
+abandonna lâchement ses adhérents et s'enfuit à cheval, comme un
+malfaiteur, suivi à peine de quelques serviteurs dévoués. Lorsque cette
+nouvelle fut connue dans son camp, ce fut une explosion d'imprécations
+et de cris de désespoir; les femmes, les enfants se répandirent en tous
+sens en pleurant, et bientôt chacun chercha son salut dans la fuite,
+sans s'occuper de son voisin.
+
+L'armée grecque, survenant alors, s'empara, sans coup férir, du camp et
+fit un massacre horrible des fuyards. Les vainqueurs se portèrent aux
+plus grands excès que Bélisaire ne put absolument empêcher (15 décembre
+533). Le camp vandale renfermait un butin considérable: c'était le
+produit de cinquante années de pillage. L'armée victorieuse resta
+débandée toute la nuit et ce ne fut qu'au jour que le général put
+commencer à rallier ses soldats. Si un homme courageux, réunissant les
+Vandales, avait tenté un retour offensif, c'en était fait de l'armée de
+l'empire.
+
+FUITE DE GÉLIMER.--Quand Bélisaire fut parvenu à calmer l'effervescence
+de ses troupes, il montra une grande bienveillance aux vaincus, et
+empêcha qu'on n'exerçât des représailles inutiles.
+
+Jean l'Arménien avait été lancé, à la tête d'une troupe de deux cents
+cavaliers, à la poursuite de Gélimer. Pendant cinq jours il suivit ses
+traces et était sur le point de l'atteindre, lorsqu'un événement imprévu
+permit au roi détrôné d'échapper à ses ennemis. Un officier grec du nom
+d'Uliaris, qui, pendant la station à l'étape, avait trouvé le loisir de
+s'enivrer, voulut, au moment de partir, tirer une flèche sur un oiseau;
+mais le projectile, mal dirigé, alla frapper à la tête Jean l'Arménien
+et causa sa mort. La poursuite fut suspendue. Les cavaliers, qui
+aimaient beaucoup leur chef, s'arrêtèrent pour lui rendre les devoirs
+funéraires et firent porter la triste nouvelle au général en chef.
+Bélisaire arriva bientôt et témoigna, au nom de l'armée, les plus vifs
+regrets de la perte de son lieutenant. Il voulait faire périr Uliaris,
+mais les cavaliers l'assurèrent que les dernières paroles de Jean
+avaient été pour implorer le pardon de son meurtrier, et il se décida à
+lui accorder sa grâce.
+
+CONQUÊTES DE BÉLISAIRE.--Le roi s'était réfugié dans le mont Pappua,
+montagne escarpée, située sur les confins de la Numidie et de la
+Maurétanie[260]. Il avait obtenu l'appui des indigènes de cette contrée
+qui lui avaient ouvert leur ville principale, nommée Midènos. Bélisaire
+renonça pour le moment à le poursuivre. Il marcha sur Hippône et
+s'empara de cette ville. Un grand nombre de Vandales s'y trouvaient et,
+pour échapper au trépas qu'ils redoutaient, s'étaient réfugiés dans les
+églises. Bélisaire les fit conduire à Karthage où ils furent réunis aux
+autres prisonniers. Au moment où les affaires semblaient prendre une
+mauvaise tournure pour lui, Gélimer avait envoyé à Hippône tous ses
+trésors, en les confiant à un serviteur fidèle du nom de Boniface.
+Celui-ci voulut les soustraire au vainqueur en fuyant sur mer, mais les
+vents contraires le rejetèrent à Hippone et tout ce qu'il portait devint
+la proie des Grecs.
+
+[Note 260: La situation du Pappua a donné lieu à de nombreuses
+controverses. La commission de l'Académie avait d'abord identifié cette
+montagne à l'Edough, près de Bône. Berbrugger (_Rev. afr._, vol. 6, p.
+475), puis M. Papier (_Recueil de la Soc. arch. de Constantine_,
+1879-80, pp. 83 et suiv.), ont démontré l'impossibilité de cette
+synonymie. Il est plus difficile de dire où était réellement le Pappua.
+M. Papier, se fondant sur une inscription, penche pour le Nador; mais,
+en vérité, nous ne sommes pas là sur les confins de la Numidie et de la
+Maurétanie.]
+
+Après ces succès, Bélisaire, rentré à Karthage, envoya par mer des
+officiers prendre possession de Césarée et de Ceuta, points importants
+sous le double rapport politique et commercial. Un autre s'empara des
+Baléares; enfin des secours furent envoyés à Pudentius qui, à Tripoli,
+était pressé par les indigènes en révolte. Une forte division alla, sous
+les ordres de Cyrille, reconquérir la Sardaigne. Enfin une autre
+expédition partit pour la Sicile, afin de revendiquer par les armes la
+partie de cette île qui avait appartenu aux Vandales; mais les Goths la
+repoussèrent et ne laissèrent pas entamer le domaine d'Atalaric.
+
+Gélimer se rend aux Grecs.--Bélisaire ayant appris le lieu où s'était
+réfugié Gélimer, de la bouche de son serviteur Boniface, envoya pour le
+réduire un Hérule, du nom de Fara, avec une troupe de cavaliers de sa
+nation. Après avoir en vain essayé d'enlever Midènos de vive force, Fara
+dut se borner à entourer cette ville d'un blocus rigoureux. Gélimer, qui
+avait avec lui quelques membres de sa famille et ses derniers adhérents
+fidèles, manquait de tout et ne pouvait se faire à la dure vie des
+indigènes dans un pays élevé, où le froid se faisait cruellement sentir.
+Néanmoins, il résista durant trois mois à toutes les privations, et ce
+ne fut qu'à la fin de l'hiver qu'il se décida à se rendre, à la
+condition que Bélisaire lui garantît la vie sauve.
+
+Cette proposition, transmise par Fara au général, fut accueillie avec
+empressement. Bélisaire dépêcha à Midènos des officiers chargés de lui
+donner sa promesse et de le ramener sain et sauf. Gélimer fut reçu à
+l'entrée de Karthage par son vainqueur (534). Peu après, Bélisaire
+s'embarquait pour Byzance, afin de remettre lui-même son prisonnier à
+l'empereur. Son but était non seulement de recevoir des honneurs bien
+mérités, mais encore de se justifier des accusations que les envieux
+avaient produites contre lui. En quittant l'Afrique, il laissa le
+commandement suprême à Salomon avec une partie de ses vétérans.
+
+Justinien, plein de reconnaissance pour celui qui avait rendu l'Afrique
+à l'empire, lui décerna le triomphe, honneur qui n'avait été donné à
+aucun général depuis cinq siècles. Gélimer, revêtu d'un manteau de
+pourpre, fut placé dans le cortège et dut, arrivé devant l'empereur, se
+dépouiller de cet insigne, se prosterner et adorer son maître. Bélisaire
+reçut le titre de consul. Quant à Gélimer, on lui assigna un riche
+domaine en Galatie, dans l'Asie Mineure, et le dernier roi vandale y
+finit tranquillement et obscurément sa vie.
+
+DISPARITION DES VANDALES D'AFRIQUE.--En moins de six mois l'Afrique
+avait cessé d'être vandale, ce qui prouve combien peu de racines cette
+occupation avait poussées dans le pays. Après la brillante conquête qui
+leur avait livré la Berbérie, les Vandales s'étaient concentrés dans le
+nord de l'Afrique propre et de là s'étaient lancés dans des courses
+aventureuses qui les avaient conduits en Italie et dans toutes les îles
+de la Méditerranée. Ainsi, malgré le partage des terres qu'ils avaient
+opéré, ils n'avaient pas fait, en réalité, de colonisation. Ils
+s'étaient prodigués dans des guerres qui n'avaient d'autre but que le
+pillage et, tandis qu'ils augmentaient leurs richesses et leur puissance
+d'un jour, ils diminuaient, en réalité, leur force comme nation. Aucune
+assimilation ne s'était faite entre eux et les colons romains; quant aux
+indigènes, ils continuaient à se reformer et l'on peut dire qu'il n'y
+avait plus rien de commun entre eux et les étrangers établis sur leur
+sol.
+
+Cela explique comment, après une occupation qui avait duré un siècle,
+l'élément vandale disparut subitement de l'Afrique. Un assez grand
+nombre de guerriers étaient morts dans la dernière guerre; d'autres
+avaient été emmenés comme prisonniers en Orient par Bélisaire et
+entrèrent au service de l'empire[261]. Or, les Vandales étaient
+essentiellement un peuple militaire et ainsi l'élément actif se trouva
+absorbé, car, nous le répétons, il s'était trop prodigué pour avoir
+augmenté en nombre, quoi qu'en aient dit certains auteurs. Quant au
+reste de la nation, une partie demeura en Afrique et se fondit bientôt
+dans la population coloniale ou s'unit aux Byzantins, tandis que les
+autres, émigrant isolément, allèrent chercher un asile ailleurs.
+
+[Note 261: Gibbon, _Hist. de la décadence de l'empire romain_, ch.
+41.]
+
+Les Vandales d'Afrique ne laissèrent d'autre souvenir dans le pays que
+celui de leurs dévastations. Cela démontre une fois de plus combien est
+fragile une conquête qui ne se complète pas par une forte colonisation
+et se borne à une simple occupation, quelque solide qu'elle paraisse.
+
+ORGANISATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE. ÉTAT DES BERBÈRES.--Salomon[262],
+premier gouverneur de l'Afrique, avait reçu la lourde charge d'achever
+la conquête et d'organiser l'administration du pays. Par l'ordre de
+l'empereur on forma sept provinces: la Consulaire, la Byzacène, la
+Tripolitaine, la Tingitane gouvernées par des consuls, et la Numidie, la
+Maurétanie et la Sardaigne commandées par des _præses_. Mais cette
+organisation était plus théorique que réelle. Sur bien des points le
+pays restait absolument livré à lui-même. Ainsi, dans la Tingitane et
+même dans la plus grande partie de la Césarienne, l'occupation se
+réduisait à quelques points du littoral. Des garnisons furent envoyées
+dans l'intérieur de la Numidie. Elles trouvèrent les villes en ruines et
+s'appliquèrent à élever des retranchements, au moyen des pierres éparses
+provenant des anciens édifices[263]. Quelques colons se hasardèrent à la
+suite des soldats. «Que nos officiers s'efforcent avant tout de
+préserver nos sujets des incursions de l'ennemi et d'étendre nos
+provinces jusqu'au point où la république romaine, _avant les invasions
+des Maures_ et des Vandales, avait fixé ses frontières.....» telles
+étaient les instructions données par l'empereur[264].
+
+[Note 262: Sur les inscriptions d'Afrique où le nom de ce général
+est cité, il est toujours écrit Solomon. Nous adoptons l'orthographe des
+historiens byzantins.]
+
+[Note 263: Poulle, _Ruines de Bechilga_ (_Revue africaine_, n° 27,
+p. 199).]
+
+[Note 264: Voir, dans l'_Afrique ancienne_ de D'Avezac, le texte
+curieux des deux rescrits adressés, le 13 avril 534, par l'empereur à
+Archélaüs pour l'organisation militaire et administrative de l'Afrique.]
+
+En même temps, la religion catholique fut rétablie dans tous ses
+privilèges; par un édit de 535 les Ariens furent mis hors la loi,
+dépouillés de leurs biens et exclus de toute fonction. La pratique de
+leur culte fut sévèrement interdite. Les Donatistes et autres dissidents
+et les Juifs furent également l'objet de mesures de proscription.
+C'était encore semer des germes de mécontentement et de haine qui ne
+devaient pas contribuer à asseoir solidement l'autorité byzantine.
+
+Justinien voulait rendre aux provinces d'Afrique leurs anciennes
+limites; mais la situation du pays était profondément modifiée et, si
+les Vandales avaient disparu, il restait la population berbère qui avait
+reconquis peu à peu une partie des territoires abandonnés par les
+colons, à la suite de longs siècles de guerres et d'anarchie, et qui,
+réunie maintenant en corps de nation, n'était nullement disposée à
+laisser la colonisation reprendre son domaine. Bien au contraire,
+l'élément indigène se resserrait de toute part, autour de l'occupation
+étrangère.
+
+Les Berbères, groupés par confédérations de tribus, avaient maintenant
+des rois prêts à les conduire au combat et au pillage. _Antalas_ était
+chef des Maures de la Byzacène. _Yabdas_ était roi indépendant du massif
+de l'Aourès, ayant à l'est _Cutzinas_ et à l'ouest _Orthaïas_, dont
+l'autorité s'étendait jusqu'au Hodna. Enfin les tribus de la Maurétanie
+obéissaient à _Massinas_. Voilà les chefs de la natioïî indigène contre
+lesquels les troupes de l'empereur allaient avoir à lutter.
+
+Cette reconstitution de la nationalité berbère a été très bien
+caractérisée par M. Lacroix auteur que nous ne saurions trop citer: «Les
+Romains, dit-il, ce peuple si puissant, si habile, si formidable par sa
+civilisation et sa force conquérante ne s'étaient jamais assimilé les
+indigènes, dans le sens qu'on attache à ce mot. Le Berbère des villes,
+des plaines et des vallées voisines des centres de population, fut
+absorbé par les conquérants, cela va sans dire; mais l'indigène du
+Sahara et des montagnes ne fut jamais pénétré par l'influence romaine.
+Après sept siècles de domination italienne, je retrouve la race
+autochtone ce qu'elle était avant l'occupation. Les insurgés qui, au VIe
+siècle, se firent châtier par Salomon et Jean, dans l'Aurès, dans
+l'Edough et dans la Byzacène, étaient les mêmes hommes qui combattaient
+six cents ans auparavant sous la bannière de Jugurtha. Mêmes mœurs,
+mêmes usages, même haine de l'étranger, même amour de l'indépendance,
+même manière de combattre... Cette population était restée intacte,
+imperméable à toute action extérieure... Le nombre immense des insurgés
+qui tinrent en échec la puissance de Justinien, après l'expulsion des
+Vandales, et l'impossibilité, pour les Romains, de rétablir leur
+autorité dans les parties occidentales de leurs anciennes possessions,
+prouvent clairement que ce fut, non point une faible partie, mais la
+grande masse des indigènes qui resta impénétrable[265].»
+
+[Note 265: _Revue africaine_, n° 72 et suiv. Voilà des enseignements
+qui ne doivent pas être perdus pour nous, conquérants du XIXe siècle.]
+
+LUTTES DE SALOMON CONTRE LES BERBÈRES.--Ce fut la Byzacène qui donna le
+signal de la révolte. Deux officiers grecs Rufin et Aigan furent envoyés
+contre les rebelles. Ils avaient obtenu quelques succès partiels,
+lorsqu'ils se virent entourés par des masses de guerriers berbères
+commandés par Cutzinas. Les Byzantins se mirent en retraite jusque sur
+un massif rocheux, d'où ils se défendirent avec la plus grande
+opiniâtreté; mais leurs flèches étant épuisées, ils finirent par être
+tous massacrés.
+
+Salomon, ayant reçu des renforts, marcha en personne contre les rebelles
+et leur infligea une sanglante défaite, dans la plaine de Mamma (535),
+où les indigènes l'avaient attendu derrière leurs chameaux, forteresse
+vivante de douze rangs d'épaisseur. Il fit un butin considérable et
+croyait avoir triomphé de la révolte; mais à peine était-il rentré à
+Karthage qu'il apprenait que les Berbères avaient de nouveau envahi et
+pillé la Byzacène. C'était une campagne à recommencer. Cette fois le
+gouverneur s'avança vers le sud jusqu'à une montagne appelée par Procope
+le mont Burgaon[266], où les ennemis s'étaient retranchés, et obtint sur
+eux un nouveau et décisif succès, dans lequel il fut fait un grand
+carnage de Maures[267].
+
+Pendant ce temps, Yabdas, roi de l'Aourès, allié à Massinas, portait le
+ravage dans la Numidie. L'histoire rapporte que Yabdas, revenant d'une
+razia et poussant devant lui un butin considérable, s'arrêta devant la
+petite place de Ticisi[268], où s'était porté un officier byzantin du
+nom d'Athias, qui commandait le poste de Centuria, à la tête de
+soixante-dix cavaliers huns, pour lui disputer l'accès de l'eau. Yabdas
+lui offrit, dit-on, le tiers de son butin; mais Athias refusa et proposa
+au roi berbère un combat singulier qui fut accepté et eut lieu en
+présence des troupes. Yabdas vaincu abandonna tout son butin et regagna
+ses montagnes[269].
+
+Après la défaite du mont Burgaon, les fuyards et les tribus compromises
+vinrent chercher asile auprès d'Yabdas, et lui offrirent leurs services.
+Vers le même temps, Orthaias, qui avait à se plaindre du roi de
+l'Aourès, et d'autres chefs indigènes mécontents offraient à Salomon
+leur appui contre Yabdas, et lui proposaient de le guider dans
+l'expédition qu'il préparait. Le général byzantin s'avança jusque sur
+l'Abigas[270] et ayant pénétré dans les montagnes parvint jusqu'au mont
+Aspidis[271], sans rencontrer l'ennemi qui s'était retranché au cœur du
+pays. Manquant de vivres et voyant l'hiver approcher, Salomon n'osa pas
+s'engager davantage et rentra à Karthage sans avoir obtenu le moindre
+succès.
+
+[Note 266: Sans doute le Djebel-Bou-Ghanem, à l'est de Tébessa.]
+
+[Note 267: Procope, _De bell. vand._, 1. II, cap. XII.]
+
+[Note 268: Au sud de Constantine, à Aïn-el-Bordj, non loin du
+village de Sigus.]
+
+[Note 269: Cet épisode a été rappelé par M. Poulle dans le _Recueil
+de la Soc. arch. de Constantine_, 1878, p. 375.]
+
+[Note 270: La rivière de Khenchela, selon Ragot (_loc. cit._, p.
+301).]
+
+[Note 271: Le Djebel-Chelia.]
+
+RÉVOLTE DE STOZAS.--Au printemps de l'année 536, Salomon préparait une
+grande expédition contre l'Aourès, lorsqu'il faillit tomber sous le
+poignard de ses soldats révoltés. La sévérité des mesures prises contre
+les Ariens paraît avoir été la cause de cette rébellion à la tête de
+laquelle était un simple garde nommé Stozas.
+
+Salomon, après avoir échappé aux révoltés, parvint à s'embarquer et à
+passer en Sicile, où Bélisaire avait été envoyé depuis l'année
+précédente par l'empereur. La soldatesque, qui s'était livrée à tous les
+excès, fut réunie par Stozas dans un camp, non loin de Karthage. Les
+Vandales, des aventuriers de toute origine y accoururent et bientôt
+Stozas se trouva à la tête de huit mille hommes, avec lesquels il marcha
+sur Karthage. Mais en même temps, Bélisaire débarquait en Afrique, avec
+un corps de cent hommes choisis. La présence du grand général ranima le
+courage de tous et fit rentrer les hésitants dans le devoir. Ayant formé
+un corps de deux mille hommes, il marcha contre les rebelles qui
+rétrogradèrent jusqu'à Membresa, sur la Medjerda[272], et leur livra
+bataille. Mais les soldats de Stozas se dispersèrent dans toutes les
+directions, après un simulacre de résistance.
+
+Bélisaire voulait s'appliquer à tout remettre en ordre dans sa conquête,
+lorsqu'il apprit que son armée venait de se révolter en Sicile.
+Contraint de retourner dans cette île, il laissa le commandement de
+l'Afrique à deux officiers: Ildiger et Théodore. Aussitôt Stozas qui se
+tenait à Gazauphyla, à deux journées de Constantine, dans la Numidie, où
+les fuyards l'avaient rejoint, releva la tête. Le gouverneur de cette
+province marcha contre lui, à la tête de forces importantes, mais Stozas
+sut entraîner sous ses étendards la plus grande partie des soldats
+byzantins. Les officiers furent massacrés et le pays demeura livré à
+l'anarchie (536).
+
+Germain, neveu de l'empereur, fut chargé de rétablir son autorité en
+Afrique. Étant arrivé, il s'appliqua à relever la discipline et à
+reconstituer son armée. Il en était temps, car Stozas marchait sur
+Karthage et ne se trouvait plus qu'à une vingtaine de kilomètres.
+Germain sortit bravement à sa rencontre et, comme Stozas avait en vain
+essayé de débaucher ses soldats, il n'osa pas soutenir leur choc et se
+mit en retraite poursuivi par Germain jusqu'au lieu dit
+Cellas-Vatari[273]. Là, se tenaient Yabdas et Orthaias avec leurs
+contingents, et, comme Stozas croyait pouvoir compter sur leur appui, il
+offrit la bataille à Germain; mais ses soldats, sans cohésion, ne
+tardèrent pas à plier, ce que voyant, les deux rois maures se jetèrent
+sur son camp pour le livrer au pillage et achevèrent la déroute de son
+armée. Stozas se réfugia dans la Maurétanie et Germain put s'appliquera
+rétablir l'ordre en Afrique.
+
+[Note 272: A Medjez-el-Bab, à 75 kil. de Karthage.]
+
+[Note 273: M. D'Avezac place cette localité vers Tifech (_Afrique
+ancienne_, p. 250). M. Ragot, qui appelle cette localité _Scales
+Veteres_, pense, en raison de la présence d'Orthaias, roi du Hodna,
+qu'elle devait se trouver au sud de Constantine (_loc. cit._, p. 303).]
+
+EXPÉDITIONS DE SALOMON.--En 539 Germain fut rappelé par l'empereur et
+remplacé par Salomon élevé, pour la seconde fois, aux fonctions de
+gouverneur. Son premier soin, dès son arrivée en Afrique, fut de
+reprendre l'organisation de l'expédition de l'Aourès, que la révolte
+avait interrompue trois ans auparavant. Pour s'assurer la neutralité des
+Maures de la Byzacène, il aurait, paraît-il[274], attribué à Antalas, le
+commandement de tous les Berbères de l'est, en lui assignant une solde
+et le titre de fédéré. Au printemps de l'année suivante, il se mit en
+marche. La campagne débuta mal. Un officier du nom de Gontharis, ayant
+poussé une reconnaissance jusque sur l'Ouad-Abigas, se heurta à un fort
+rassemblement et fut contraint de chercher un refuge derrière les
+murailles de la ville déserte de Baghaï. Les indigènes, se servant des
+canaux d'irrigation, purent inonder son camp et rendre sa situation
+intolérable. Il fallut que Salomon lui-même vînt le délivrer. Puis les
+troupes byzantines, pénétrant dans la montagne, mirent en déroute Yabdas
+et ses Berbères, malgré leur grand nombre et la force des positions
+qu'ils occupaient.
+
+Le roi maure s'était réfugié à Zerbula. Salomon vint l'y bloquer, après
+avoir ravagé Thamugas. Forcé de fuir encore, Yabdas gagna Thumar,
+«position défendue de tous côtés par des précipices et des rochers
+taillés à pic». Le général byzantin l'y relança et, ne pouvant songer à
+l'escalade, dut se contenter de bloquer étroitement l'ennemi. Ce siège
+se prolongea et les troupes souffraient beaucoup du manque d'eau et de
+provisions, lorsque des soldats réussirent à s'emparer d'un passage mal
+gardé par les Maures: secondés par un assaut de l'armée, ils parvinrent
+à enlever la position. Yabdas blessé put néanmoins s'échapper et se
+réfugier en Maurétanie.
+
+Cette fois les Byzantins étaient maîtres de l'Aourès; ils y trouvèrent
+les trésors du prince berbère. Après avoir fait occuper deux points
+stratégiques dans ces montagnes, Salomon se porta dans le Zab et de là
+dans le Hodna et la région de Sitifis, forçant partout les indigènes à
+la soumission et relevant les ruines des cités et des forteresses. Le
+souvenir de ses travaux dans la région sitifienne a été conservé par les
+inscriptions. Zabi[275], la métropole du Hodna, fut réédifiée par lui et
+reçut le nom de Justiniana[276] De là, Salomon s'avança sans doute, vers
+l'ouest, jusque dans la région du haut Mina, car le récit de cette
+expédition se trouve retracé sur une pierre, dont l'inscription est
+relatée par les auteurs arabes[277] et a été retrouvée près de Frenda.
+
+[Note 274: Tauxier, _Notice sur la Johannide_ (_Rev. afr._, n° 118,
+p. 293).]
+
+[Note 275: Actuellement Mecila.]
+
+[Note 276: Poulle, _Rev. afr._, n° 27, pp. 190 et suiv.]
+
+[Note 277: Ibn-Khaldoun, trad. de Slane, t. I, p. 234, II, p. 540.]
+
+Ainsi Salomon acheva la conquête de l'Afrique que Bélisaire avait
+enlevée aux Vandales, mais qu'il fallait reprendre aux indigènes. Une
+tradition berbère qui annonçait la conquête de l'Afrique par un homme
+sans barbe se trouva réalisée, car on sait que Salomon était eunuque et
+avait le visage glabre. Après avoir terminé les opérations militaires,
+le gouverneur s'appliqua à régulariser la marche de l'administration et
+mérita par sa justice la reconnaissance des populations depuis si
+longtemps opprimées.
+
+RÉVOLTE DES LEVATHES. MORT DE SALOMON.--En 543, l'empereur détacha la
+Pentapole et la Tripolitaine de l'Afrique; il, s'était appliqué à
+relever les villes de la Cyrénaïque de leurs ruines et plaça à la tête
+de cette province, comme gouverneur de la Pentapole, Cyrus, neveu de
+Salomon. Sergius, autre neveu de Salomon, reçut le commandement de la
+Tripolitaine, où se trouvait toujours Pudentius.
+
+Peu de temps après, quatre-vingts cheikhs de la grande tribu des
+Levathes[278] étant venus à Leptis magna, où se trouvait Sergius, pour
+recevoir selon l'usage l'investiture de leur commandement et présenter
+leurs doléances, ces malheureux furent massacrés dans la salle où ils
+étaient réunis, parce que, dit-on, ils étaient soupçonnés d'un complot.
+Un seul d'entre eux s'échappa et appela aux armes les guerriers de la
+tribu qui s'étaient rapprochés. Sergius marcha contre eux, les mit en
+déroute et s'empara de tout leur butin, ainsi que de leurs femmes et de
+leurs enfants. Pudentius avait trouvé la mort dans le combat.
+
+[Note 278: Les Louata des auteurs arabes.]
+
+Ce fut l'occasion d'une levée générale de boucliers chez les Berbères de
+la Tripolitaine. Antalas, auquel, selon M. Tauxier, Salomon avait retiré
+sa solde et ses avantages, se joignit à eux, avec ses guerriers, et tous
+marchèrent vers le nord. Salomon se rendit à Tébessa pour les arrêter
+dans leur marche. Il devait s'y rencontrer avec Coutzinas et les Maures
+alliés et Pelagius, duc de Tripolitaine. Mais ces deux chefs furent
+vaincus isolément; le dernier périt même dans la bataille et il en
+résulta que Salomon se trouva seul avec un faible corps de troupes. Il
+proposa aux rebelles de traiter, mais les Berbères, qui se sentaient en
+forces, entamèrent le combat et ne tardèrent pas à mettre en fuite les
+Byzantins. Salomon entraîné dans la déroute, ayant été désarçonné, fut
+massacré parles indigènes.
+
+Les Levathes et leurs alliés s'avancèrent alors jusqu'à Laribus; mais
+ils se retirèrent après avoir reçu des habitants de cette ville une
+rançon de trois mille écus d'or (545).
+
+PÉRIODE D'ANARCHIE.--Sergius, l'auteur de ces désastres, fut nommé par
+Justinien gouverneur de l'Afrique. On ne pouvait faire un plus mauvais
+choix. Bientôt il sut tourner tout le monde contre lui et l'anarchie
+devint générale.
+
+Stozas, qui avait quitté la Maurétanie et s'était joint à Antalas
+portait le ravage et la désolation dans les malheureuses campagnes de la
+Byzacène et de la Numidie, sans que Sergius prît les moindres mesures
+pour protéger les colons. Il en résulta une véritable émigration: les
+populations quittèrent non seulement les campagnes, mais l'Afrique, et
+allèrent se réfugier dans les îles de la Méditerranée et même en Orient.
+Ce fut une des périodes les plus funestes à la colonisation africaine.
+Stozas poussa l'audace jusqu'à proposer à Justinien de rétablir la paix,
+si Sergius était rappelé. L'empereur, sans daigner répondre à cette
+proposition, envoya en Afrique un sénateur du nom d'Aréobinde,
+absolument étranger au métier des armes, en le chargeant de combattre
+les Maures de la Numidie, tandis que Sergius réduirait ceux de la
+Byzacène.
+
+Stozas, qui avait augmenté son armée d'un grand nombre d'aventuriers et
+de transfuges, se tenait, avec Antalas et les Maures, aux environs de
+Sicca-Veneria[279]. Aréobinde fit marcher contre lui un de ses meilleurs
+officiers, du nom de Jean. Les deux troupes en vinrent aux mains et,
+dans le combat, Jean et Stozas trouvèrent la mort. Les Byzantins se
+retirèrent en désordre, tandis que les rebelles élisaient un autre chef.
+
+[Note 279: Le Kef.]
+
+Ce nouvel échec décida Justinien à rappeler Sergius (546). Aréobinde
+restait seul et il n'était pas de taille à tenir tête aux difficultés du
+moment, car l'anarchie était à son comble et la révolte partout.
+Gontharis, ancien officier de Salomon, entra alors en pourparlers avec
+les principaux chefs berbères: Yabdas, Cutzinas et Antalas, et les
+poussa à exécuter une attaque générale, de concert avec les bandes de
+Stozas. A l'approche de l'ennemi, Aréobinde fit rentrer toutes ses
+garnisons et confia le commandement des troupes à Gontharis lui-même.
+Peu de jours après, le traître, ayant fomenté une sédition parmi les
+soldats, en profita pour assassiner le gouverneur et s'emparer du
+pouvoir.
+
+Gontharis avait promis à Antalas la moitié de l'Afrique, mais, une fois
+maître de l'autorité, il refusa de tenir ses promesses, et il en résulta
+une rupture entre lui et le chef maure. Par haine de celui-ci, Cutzinas
+vint se joindre à Gontharis en lui amenant les soldats de Stozas,
+Vandales, Romains et Massagètes. Antalas fut battu par un officier
+arménien du nom d'Artabane qui, peu après, assassina Gontharis dans un
+festin (546); trente-six jours s'étaient écoulés depuis le meurtre
+d'Aréobinde.
+
+JEAN TROGLITA GOUVERNEUR D'AFRIQUE. Il rétablit la paix.--Justinien
+voulut récompenser Artabane en le nommant gouverneur de l'Afrique, mais
+cet officier, ayant d'autres projets, déclina l'honneur qui lui était
+offert[280]. L'empereur choisit alors un autre officier du nom de Jean
+Troglita, qui se trouvait à la guerre de Mésopotamie et auquel il donna
+le commandement de toute l'Afrique. Jean avait servi avec distinction en
+Berbérie, sous les ordres de Bélisaire et de Germain; il connaissait
+donc les hommes et les choses du pays et, comme il était doué de
+remarquables qualités militaires, le choix de l'empereur était fort
+heureux; l'on n'allait pas tarder à s'en apercevoir.
+
+Débarqué à Caput-Vada, avec une très faible armée, Jean se porta en
+trois jours jusqu'auprès de Karthage et recueillit dans son camp tous
+les soldats dispersés, capables de rendre quelques services. Puis il
+alla attaquer Antalas et ses bandes qui bloquaient la ville. «Les
+Berbères s'étaient rangés en bataille et, de plus, selon une tactique
+qui leur était familière, ils s'étaient, en cas d'insuccès, ménagé un
+réduit dans une enceinte carrée formée de plusieurs rangs de chameaux et
+de bêtes de somme. Ces précautions, pourtant, ne les sauvèrent pas d'une
+défaite complète. Jerna, grand-prêtre de Louata, en essayant de sauver
+du pillage l'idole adorée par ces peuples, s'attarda dans la déroute et
+fut tué par un cavalier romain[281].» Antalas chercha un refuge dans le
+désert.
+
+[Note 280: Fournel, _Berbers_, p. 101.]
+
+[Note 281: Tauxier, _Johannide_, (_loc. cit._), p. 296.]
+
+Karthage était débloquée et la Byzacène reconquise; mais les Berbères
+étaient loin d'avoir été abattus. Bientôt Jean apprit que les Louata
+(Levathes), alliés aux Nasamons et aux Garamantes, accouraient vers le
+nord sous le commandement d'un nouveau et terrible chef, dont Corrippus
+nous a transmis le nom sous la forme de Carcasan[282]. On était alors au
+cœur de l'été de l'année 547. Jean se porta contre les envahisseurs,
+mais il essuya une défaite et dut se réfugier derrière les remparts de
+Laribus. La situation était critique. Jean n'hésita pas à faire appel
+aux indigènes, en tirant parti de l'esprit de rivalité qui a toujours
+été si fatal aux Berbères. Cutzinas, Ifisdias, chefs d'une partie de
+l'Aourès, et Yabdas lui-même lui promirent leur appui.
+
+[Note 282: _Johannide_, poème en l'houneur de Jean Troglita, par Fl.
+Cres. Corippus, lib.V.]
+
+Cependant les hordes d'Antalas dévastaient la Byzacène et arrivaient
+jusqu'aux portes de Karthage. Troglita, assuré sur ses derrières et
+ayant reçu d'importants renforts, quitta sa position fortifiée et alla
+chercher Antalas dans la plaine. Les deux armées se rencontrèrent au
+lieu dit le champ de Caton, et la victoire des Byzantins fut complète.
+Un grand nombre d'indigènes restèrent sur le champ de bataille. Dix-sept
+chefs de tribus, parmi lesquels le terrible Carcasan, furent tués et
+l'on promena leurs dépouilles dans les rues de Karthage. Antalas fit sa
+soumission (548).
+
+ÉTAT DE L'AFRIQUE AU MILIEU DU VIe SIÈCLE.--La nation berbère se
+trouvait encore une fois vaincue et, grâce aux succès de Troglita,
+l'empire conservait sa province d'Afrique; mais combien était précaire
+la situation de cette colonie, réduite à une partie de la Tunisie et de
+la province de Constantine actuelles. Partout l'élément indigène avait
+repris son indépendance et ce n'était que grâce à l'appui des
+principicules berbères, véritables rois tributaires, que les Byzantins
+se maintenaient en Afrique. Les campagnes étaient absolument ruinées:
+«Lorsque Procope débarqua en Afrique pour la première fois, il admira la
+population des villes et des campagnes et l'activité du commerce et de
+l'agriculture. En moins de vingt ans, ce pays n'offrit plus qu'une
+immense solitude; les citoyens opulents se réfugièrent en Sicile et à
+Constantinople et Procope assure que les guerres et le gouvernement de
+Justinien coûtèrent cinq millions d'hommes à l'Afrique[283].»
+
+Selon Procope, les Maures, après les victoires de Troglita, semblaient
+de véritables esclaves[284], et l'on vit un grand nombre d'entre eux,
+qui étaient redevenus païens, se convertir au christianisme. Mais nous
+pensons qu'il parle d'une manière trop générale, et que ces faits ne
+peuvent s'appliquer qu'aux indigènes voisins des postes de l'Afrique
+propre et de la Numidie. La race berbère prise dans son ensemble avait
+trop bien reconquis son indépendance pour qu'on puisse croire que
+l'action du gouverneur byzantin s'exerçât à ce point sur elle, et ce
+serait une grave erreur de ranger dans cette catégorie les Louata de la
+Tripolitaine, les Berbères de l'Aourès et les Maures de l'Ouest.
+
+[Note 283: Gibbon, _Hist. de la décadence de l'Empire romain_, t.
+II, ch. XLIII.]
+
+[Note 284: _Anecdotes_, ch. XVIII.]
+
+Troglita fit tous ses efforts pour assurer son occupation et se garantir
+des incursions indigènes par des postes fortifiés: avec les ruines des
+cités détruites, on construisit des retranchements et des forteresses
+derrière lesquels les garnisons byzantines s'abritèrent, et quelques
+colons cherchèrent sous leur protection à rentrer en possession de leurs
+champs dévastés.
+
+L'AFRIQUE PENDANT LA DEUXIÈME MOITIÉ DU VIe SIÈCLE.--Privés des
+documents si précis laissés par Procope, nous ne possédons, sur la phase
+de l'histoire africaine par nous atteinte, que des détails épars et sans
+suite. C'est ainsi qu'on ignore l'époque du départ de Jean Troglita.
+
+En 563, Rogathinus, préfet du prétoire d'Afrique, fit traîtreusement
+assassiner Cutzinas, chef de la région orientale de l'Aourès, qui était
+venu à Karthage réclamer au sujet d'immunités dont on l'avait frustré.
+Les services rendus par ce chef eussent dû lui épargner un semblable
+traitement; aussi la nouvelle de sa mort fut-elle le signal d'une levée
+de boucliers des Berbères, appelés aux armes par ses fils. Justinien dut
+envoyer en Afrique son neveu Marcien, maître de la milice[285], qui
+contraignit les rebelles à la soumission.
+
+Justinien termina sa longue carrière le 14 novembre 565, sans avoir pu
+réaliser le vaste projet qu'il avait conçu. Sa mort paraît avoir été le
+signal de nouvelles révoltes en Berbérie. Un certain Gasmul, roi des
+Maures, entre en scène et, se fait remarquer par son ardeur à combattre
+l'étranger. Dans ces luttes périssent successivement: Théodore, préfet
+d'Afrique (568), Théoctiste, maître de la milice (569), et Amabilis,
+successeur du précédent (570).
+
+C'est Gasmul qui obtient ces succès. «Devenu tout puissant par ses
+victoires, Gasmul, en 574, _donne à ses tribus errantes des
+établissements fixes_, et s'empare peut-être de Césarée. L'année
+suivante (575), il marche contre les Francs et tente l'invasion des
+Gaules, mais il échoue dans cette entreprise[286].» Si ces faits sont
+exacts, on ne saurait trop regretter l'absence de documents historiques
+précis à cet égard.
+
+[Note 285: D'Avezac, _Afrique ancienne_, p. 256.]
+
+[Note 286: _Morcelli et Travaux de l'Académie des Inscriptions_,
+apud Ragot, (_loc. cit._, p. 317).]
+
+Cet état de rébellion permanente durait toujours lorsque l'empereur
+Tibère II, qui venait de succéder à Justin II, nomma comme exarque de
+l'Afrique un officier du nom de Gennadius, militaire d'une réelle
+valeur. Dès lors la situation changea. En 580, ce général attaqua
+Gasmul, le tua de sa propre main, massacra un grand nombre de Maures, et
+leur reprit toutes les conquêtes qu'ils avaient faites.
+
+Gennadius fut nommé préfet du prétoire d'Afrique, et il est probable
+que, sous sa main ferme, le pays retrouva quelques jours de
+tranquillité. Cependant, selon le rapport de Théophane, un soulèvement
+général des Berbères aurait eu lieu en 588; mais nous ne possédons aucun
+détail sur ce fait. Il est probable, en raison de l'état
+d'affaiblissement où était tombé l'empire, que les gouverneurs byzantins
+de l'Afrique étaient à peu près abandonnés à eux-mêmes, et que les
+Berbères, réellement maîtres du pays, continuaient leur mouvement
+d'expansion et de reconstitution.
+
+En 597, nouvelle révolte des Berbères: ils viennent tumultueusement
+assiéger Karthage, ce qui indique suffisamment qu'ils sont à peu près
+maîtres du reste du pays. Gennadius, manquant de soldats pour
+entreprendre une lutte ouverte, feint d'être disposé à traiter avec les
+indigènes, et à accepter leurs exigences. Il leur envoie des vivres et
+du vin et, profitant du moment où les Berbères se livrent à la joie et
+font bombance, il les attaque à l'improviste et les massacre sans
+peine[287].
+
+[Note 287: Fournel, _Berbers_, p. 107.]
+
+Voilà quelle était la situation de l'Afrique à la fin du VIe siècle.
+
+DERNIERS JOURS DE LA DOMINATION BYZANTINE.--Le 16 novembre 602, le
+centurion Phocas avait assassiné l'empereur Maurice et s'était emparé du
+pouvoir. Il en résulta des révoltes et de longues luttes dans les
+provinces.
+
+L'exarque Héraclius, qui commandait en Afrique avec le patrice Grégoire,
+comme légat, se mit en état de révolte (608) et retint les blés destinés
+à l'Orient. Deux ans plus tard, le fils d'Héraclius, portant le même nom
+que son père, partait par mer pour Constantinople, en même temps que le
+fils de Grégoire s'y rendait par terre, en passant par l'Egypte et la
+Syrie. Arrivé le premier, Héraclius mettait fin à la tyrannie de Phocas
+et s'emparait de l'autorité souveraine. En 618, il fut sur le point
+d'abandonner son empire, alors ravagé par la famine et par la peste, et
+de retourner dans cette Afrique qu'il regrettait et que la conquête
+arabe allait bientôt arracher de sa couronne. On dit qu'il ne se décida
+à rester qu'en cédant aux supplications et aux larmes de ses sujets.
+
+Héraclius ne tarda pas à entreprendre une longue série de guerres dans
+lesquelles les Africains lui fournirent des contingents importants. En
+641, l'empereur mourait après avoir eu la douleur de voir la Syrie et la
+Palestine, et enfin l'Egypte, tomber aux mains des conquérants arabes.
+
+Les premières courses des Arabes en Afrique datent de cette époque.
+L'histoire de la Berbérie va entrer dans une autre phase.
+
+APPENDICE
+
+CHRONOLOGIE DES ROIS VANDALES
+
+Genséric.... 11 février 435... janvier 477.
+Hunéric..... Janvier 477...... 13 décembre 484.
+Gondamond. 13 décembre 484.. septembre 496.
+Trasamond.. Septembre 496.... 523.
+Hildéric.... 523............. 531.
+Gélimer.... 531.............. 534.
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+PÉRIODE ARABE ET BERBÈRE
+641--1045
+
+
+
+
+CHAPITRE Ier
+
+LES BERBÈRES ET LES ARABES
+
+
+Le peuple berbère; mœurs et religion.--Organisation
+politique.--Groupement des familles de la race.--Division des tribus
+berbères.--Position de ces tribus.--Les Arabes; notice sur ce
+peuple.--Mœurs et religions des Arabes anté-islamiques.--Mahomet;
+fondation de l'islamisme.--Abou Beker, deuxième khalife; ses
+conquêtes.--Khalifat d'Omar; conquête de l'Egypte.
+
+
+LE PEUPLE BERBÈRE. MŒURS ET RELIGION.--Nous nous sommes efforcé, dans la
+première partie, de suivre les vicissitudes traversées par la race
+indigène et d'indiquer les transformations survenues dans ses éléments
+constitutifs, de façon à relier la chaîne de son histoire, si négligée
+par les historiens de l'antiquité, avec la période qui va suivre. Grâce
+aux auteurs arabes, tout ce qui se rapporte à la nation qu'ils ont
+nommée eux-mêmes Berbère, en lui restituant son unité, va devenir
+précis, et il convient, avant de reprendre le récit des faits, d'entrer
+dans quelques détails sur ce peuple et d'indiquer sa division en tribus,
+et les positions respectives occupées par les groupes. Ainsi, aux
+désignations vagues de Numides, de Maures et de Gétules, vont succéder
+des appellations précises. Les noms appliqués aux localités vont changer
+également[288], et c'est bien dans une nouvelle phase qu'entre
+l'histoire de l'Afrique septentrionale.
+
+[Note 288: Voir, au commencement du livre, la notice géographique.]
+
+Les Berbères formaient un grand nombre de groupes que les Arabes
+appelèrent tribus, par analogie avec les peuplades de l'Orient. Ils
+avaient des mœurs et des habitudes diverses, selon les lieux que les
+vicissitudes de leur histoire leur avaient assignés comme demeure:
+cultivateurs sur le littoral et dans les montagnes, ils vivaient
+attachés au sol, habitant des cabanes de branchages ou de pierres
+couvertes en chaume; pasteurs dans l'intérieur, ils menaient la vie
+semi-nomade, couchant sous la tente et parcourant avec leurs troupeaux
+les hauts plateaux du Tel jusqu'à la limite du désert, selon la saison;
+enfin, dans le Sahara, leurs conditions normales d'existence étaient, en
+outre de l'accompagnement des caravanes, la guerre et le pillage, tant
+aux dépens de leurs frères les Berbères pasteurs du nord que des
+populations nègres du sud. «La classe des Berbères qui vit en nomade,
+dit Ibn-Khaldoun[289], parcourt le pays avec ses chameaux et, toujours
+la lance en main, elle s'occupe également à multiplier ses troupeaux et
+à dévaliser les voyageurs.» Telle est encore, de nos jours, la manière
+d'être des habitants du désert.
+
+Le costume des Berbères se composait d'un vêtement de dessous rayé, dont
+ils rejetaient un pan sur l'épaule gauche, et d'un burnous noir mis
+par-dessus. Ils se faisaient raser la tête et ne portaient souvent
+aucune coiffure[290]. Dans le Sahara, ils se cachaient la figure au
+moyen d'un voile, le _litham_, encore usité par les Touareg et autres
+Berbères de l'extrême sud. Quant à leur langue, elle se composait de
+plusieurs dialectes aux racines non sémitiques, se rattachant à la même
+souche. C'est celle qui se parle de nos jours dans le désert sous le nom
+de _Tamacher't_ et dont les différents idiomes, plus ou moins arabisés,
+s'appellent en Algérie, en Tunisie, au Maroc et jusqu'au Sénégal:
+_Chelha_, _Zenatïya_, _Chaouïa_, _Kebaïlïya_, _Zenaga_, _Tifinar'_, etc.
+
+[Note 289: _Hist. des Berbères_, trad. de Slane, t. I, p. 166.]
+
+[Note 290: Ibid.], p. 167.
+
+Comme religion, ils professaient généralement l'idolâtrie et le culte du
+feu; cependant dans les plaines avoisinant les pays autrefois romanises,
+et où la religion chrétienne avait régné, deux siècles auparavant, sans
+conteste, il restait encore un grand nombre d'indigènes chrétiens.
+Ailleurs, des tribus entières étaient juives. Enfin des peuplades
+avaient conservé le souvenir des rites importés par les Phéniciens, et
+s'il faut en croire Corippus, elles offraient encore, au sixième siècle,
+des sacrifices humains à Gurzil, Mastiman et autres divinités barbares.
+Nous avons vu que certaines tribus avaient une idole spéciale confiée au
+soin d'un grand-prêtre.
+
+ORGANISATION POLITIQUE.--Chaque tribu nommait un roi, ou chef, et
+souvent plusieurs tribus formaient une confédération soumise au
+commandement suprême du même prince. Ce droit de commandement était
+spécial à certaines tribus qui exerçaient une sorte de suprématie sur
+les autres. Il est probable que chaque groupe de la nation possédait, à
+défaut de lois fixes, des coutumes dont le souvenir s'est perpétué en
+Algérie dans les _Kanouns_ de nos Kabiles[291]. Au septième siècle,
+n'ayant pas encore profité de la civilisation arabe, les Berbères
+étaient, en maints endroits, fort sauvages, mais leurs qualités ne
+devaient pas tarder à se développer et c'est avec raison qu'Ibn-Khaldoun
+a pu dire d'eux: «Les Berbères ont toujours été un peuple puissant,
+redoutable, brave et nombreux; un vrai peuple comme tant d'autres, dans
+ce monde, tels que les Arabes, les Persans, les Grecs et les
+Romains[292]....» «On a vu, des Berbères, des choses tellement hors du
+commun, des faits tellement admirables--ajoute-t-il--qu'il est
+impossible de méconnaître le grand soin que Dieu a eu de cette nation.»
+
+[Note 291: Voir l'ouvrage sur la Kabylie, de MM. Letourneux et
+Hanoteau. Voir aussi: _Coutumes kabyles_, par M. Féraud (_Revue
+africaine_, nos 34, 36, 37, 38).]
+
+[Note 292: T. I, p. 199 et suiv.]
+
+GROUPEMENT ET SITUATION DES FAMILLES DE LA RACE.--Les auteurs arabes ont
+divisé les Berbères en deux familles principales: les _Botr_,
+descendants de Madghis-El-Abter, et les _Branès_, descendants de
+Bernès. Les _Zenata_, qui sont quelquefois placés à part, sont compris
+en général dans les Botr. Mais ces distinctions, qui ont pu avoir leur
+raison d'être à une époque reculée, sont devenues bien arbitraires, par
+suite du mélange intime des divers éléments et de la constitution d'une
+race unique. A peine peut-on placer à part les tribus de race Zénète,
+qui semblent présenter des différences de traits et de mœurs avec les
+vieux Berbères, et paraissent d'origine plus récente. Nous admettrions
+volontiers qu'elles sont le produit d'une invasion venue de l'Orient,
+car elles se sont insinuées comme un coin au milieu de la vieille race,
+et se tiennent sur la limite du désert, prêtes à pénétrer dans le Tel,
+comme le feront les Arabes Hilaliens quatre siècles plus tard.
+
+Renonçant à reproduire les généalogies plus ou moins ingénieuses des
+auteurs arabes, nous ne tiendrons compte que de la situation générale de
+la race au moment que nous avons atteint, et, à défaut d'autre
+classification, nous proposerons de diviser les Berbères en trois
+groupes principaux de la manière suivante:
+
+1° Berbères de l'est ou _Race de Loua_[293], représentant les anciens
+Libyens, les _Ilasguas_ et _Ilanguanten_ de Procope et de Corippus. Elle
+couvre le pays de Barka, la Tripolitaine et ses déserts, et le midi de
+la Tunisie.
+
+2° Berbères de l'ouest ou _Race Sanhaga_[294], répondant aux Gétules et
+aux Maures. Elle s'étend sur les deux Mag'reb, et leur désert jusqu'au
+Soudan.
+
+3° _Race Zenète_. Elle est établie dans le désert, depuis l'ouest de la
+Tripolitaine jusque vers le méridien d'Alger, en couvrant partie de
+l'Aourès, l'Ouad Rir', le Zab méridional et les hauts plateaux du Rached
+(Djebel Amour)[295].
+
+[Note 293: Selon les auteurs arabes Loua est l'ancêtre des Louata,
+des Nefzaoua, des Ourfeddjouma, etc. Voir Ibn-Khaldoun, t. I, p. 171,
+citant Ibn-Hazm et Ibn-el-Kelbi.]
+
+[Note 294: Telle est l'orthographe la plus régulière de ce nom.]
+
+[Note 295: Jean Léon l'Africain, qui avait des notions très précises
+sur les populations africaines, divise les «blancs d'Afrique» en cinq
+peuples: _Sanhagia_, _Masmuda_, _Zénéta_, _Haoara_ et _Gumera_ (t. I, p.
+86 et suiv.).]
+
+DIVISIONS DES TRIBUS BERBÈRES.--Voici comment se divisaient les tribus
+berbères. Nous en donnons le tableau complet, bien qu'au VIIe siècle la
+plupart des subdivisions n'existassent pas encore, mais afin de ne pas
+avoir à y revenir et pour que le lecteur, dans ses recherches, les
+trouve toutes groupées.
+
+ =I.--Berbères de l'Est.=;
+ _
+ | Sedrata
+ | Atrouza
+ Louata -| Agoura
+ | Djermana
+ | Mar'ar'a
+ |_Zenara
+ _ _
+ | Ouergha | Beni-Kici
+ | Kemlan -| Ourtagot
+ | Melila |_Heiouara
+ Houara -| R'arian(
+Issus des Aourir'a) | Zeggaoua
+ | Mecellata
+ |_Medjeris
+ _
+ | Maouès
+ | Azemmor
+ | Keba
+ | Mesraï
+ | Ouridjen (Ouriguen)
+ | Mendaça
+ | Kerkouda
+ Aourir'a -| Kosmana
+ | Ourstif
+ | Biata
+ | Bel
+ | Melila
+ | Satate
+ | Ourfel
+ | Ouacil
+ |_ Mesrata
+ _
+ | Beni-Azemmor
+ Nefouça -| Beni-Meskour
+ |_Metouça
+ _
+ _ | Beni-Ouriagol
+ | R'assaça | Gueznaïa
+ | Meklata -| Beni-Isliten
+ | Merniça | Beni-Dinar ou Rihoun.
+ | Zehila |_B. Seraïne
+ Nefzaoua -| Soumata _
+ | Zatima | Ourtedin _
+ | Oulhaça |_Zeggoula | Ourfedjouma
+ | Medjera |_ou Zeddjala
+ |_Ourcif
+ _
+ | Ledjaïa (ou Legaïa)
+ | Anfaça
+ | Nidja
+ Aoureba -| Zehkoudja
+ | Meziata
+ | Reghioua
+ |_Dikouça
+
+ =II.--Berbères de l'Ouest=;
+ _
+ | Felaça
+ | Denhadja
+ | Matouça
+ | Latana
+ | Ouricen
+ | Messala _
+ | Kalden | Inaou
+ | Maad -| Intacen
+ Ketama -| Lehiça |_Aïan
+ | Djemila
+ | R'asman
+ | Messalta
+ | Iddjana (Oudjana ou Addjana)
+ | Beni-Zeldoui
+ | Hechtioua
+ | Beni-Istiten
+ |_Beni-Kancila
+
+ _ _ Anciennes _ Nouvelles
+ | | Siline |
+ | | Tarsoun (Darsoun) | O. Mohammed
+ | | Torghian |
+ | | Moulit |
+ | | Kacha | O. Mehdi
+ | | Elmaï |
+ | | Gaïaza |
+ Ketama -| Sedouikech -| B. Zalan -| O. Aziz
+ (_suite_)| | El-Bouéïra |
+ | | B. Merouan |
+ | | Ouarmekcen | O. Brahim
+ | | B. Eïad |
+ | | Meklata |
+ |_ |_Righa | B. Thabet
+
+ _ Anciennes _ Nouvelles
+ | | B. Idjer
+ | Medjesta | B. Menguellat
+ | Mellikch | B. Itroun
+ | Beni-Koufi | B. Yenni
+ | Mecheddala | B. Bou-R'ardan
+ | B. Zerikof | B. Itrour'
+ Zouaoua -| B. Gouzit -| B. Bou-Youçof
+ | Keresfina | B. Chaïb
+ | Ouzeldja | B. Eïci
+ | Moudja | B. Sedka
+ | Zeglaoua | B. R'obrin
+ |_B. Merana |_B. Guechtoula
+ _
+ | Metennane
+ | Ouennoura'a
+ | B. Othman
+ | B. Mezr'anna
+ Senhadja-| B. Djâad
+ | Telkata
+ | Botouïa
+ | B. Aïfaoun
+ |_B. Kkalil
+ _
+ | Azdadja (ou Ouzdaga) | B. Mesguen
+ Dariça -| Mecettaça
+ |_Adjiça
+ _
+ | Matr'ara
+ | Lemaïa
+ | Sadina
+ | Koumïa
+ B. Faten-| Mediouna
+ | Mar'ila
+ | Matmata
+ | Melzouza
+ | Kechana (ou Kechata)
+ |_Douna
+ _ _
+ | Botouïa | B. Ouriagol
+ | Medjekça | Fechtala
+ Zanaga -| B. Ouartin -| Mechta
+ | Lokaï | B. Hamid
+ |_ |_B. Amran, etc....
+ _ _
+ | | Moualat
+ | | B. Houat (ou Harat)
+ | | B. Ourflas
+ | Miknaça -| B. Ouridous (ou Ourtedous)
+ | | Kansara
+ | | Ourifleta
+ | |_Ourtifa
+ | _
+ Oursettif -| | Sederdja
+ | -| Mekceta
+ |Ourtandja | Betâlça
+ | |_Kernita
+ | _
+ | | B. Isliten
+ |Augma ou -| B. Toulalin
+ | Megma | B. Terin
+ |_ |_B. Idjerten
+ _
+ | B. Hamid
+ | Metiona
+ R'omara ou -| Beni-Nal
+ Ghomara | Ar'saoua
+ | B. Ou-Zeroual
+ |_Medjekça
+
+ Berg'ouata.--Formant diverses fractions qui ont toutes disparu de
+ bonne heure.
+ _
+ | Hergha
+ | Hentata
+ | Tinemellal
+ | Guedmioua
+ | Guenfiça |Sekçioua
+ | Ourika
+ | Regraga
+ Masmouda -| Hezmira _
+ | Dokkala _ | Dor'ar'a
+ | Haha | Mesfaoua -|_Youtanan
+ | Assaden -|_Mar'ous
+ | B. Ouazguit
+ | B. Maguer
+ |_Héïlana
+ _
+ | Mestaoua
+ | R'odjdama
+ | Fetouaka
+ Heskoura -| Zemraoua
+ | Aïntift
+ | Aïnoultal
+ |_B. Sekour
+
+ Guezoula (Forme de nombreuses branches)
+ _
+ | Zegguen
+ Lamta |_ Lakhès
+ _
+ | Guedala
+ | Lemtouna
+ | Messoufa
+ | Outzila
+ | Targa (Touareg)
+ | Zegaoua
+ | Lamta
+ Sanhadja au Litham -| Telkata
+ (Voile) | Mesrata
+ | B. Aoureth
+ | B. Mecheli
+ | B. Dekhir
+ | B. Ziyad
+ | B. Moussa
+ | B. Lemas
+ |_B. Fechtal
+
+ =III.--Race Zenète.=;
+ _
+ | Merendjica
+ Ifrene |_Ouarghou
+ _
+ | B. Berzal
+ _ | B. Isdourine
+ | B. Ournid -| B. Sar'mar
+ | |_B. Itoueft
+ | B. Ourtantine
+ Demmer -| B. R'arzoul
+ | B. Toufourt
+ | Ourgma
+ |_Zouar'a
+ _
+ | B. Ilent
+ | B. Zeddjak ou Zendak
+ | B. Ourak
+ Mag'raoua (anciens) -| Ourtezmar
+ | B. Bou-Saïd
+ | B. Ourcifen
+ | Lar'ouate
+ | B. Righa
+ | Sindjas
+ | B. Ouerra
+ |_B. Ourtadjen
+
+ Irnïane
+ Djeraoua
+ Ouagdjidjen
+ Ouar'mert ou R'omert (Ghomra)
+ Ouargla--B. Zendak
+ Ouemannou
+ Iloumene (ou Iloumi)
+ _ _ _
+ | | | B. Idleten
+ | | | B. Nemzi
+ | | | B. Madoun
+ | | B. Meden -| B. Zendak
+ | _ | | B. Oucil
+ | | Abd-El-Ouad | | B. Kadi
+ | | Toudjine -| |_B. Mamet
+ |B. Badine.-| B. Mezab |
+ | | B. Azerdane | _
+ | |_ou Zerdal | | B. Tigherine
+ Ouacine -| B. Rached | B. Rour'enç -| B. Irnaten
+ (Magr'aoua) | |_ |_B. Mengouch
+ |
+ | _
+ | | B. Ourtadjen
+ |B. Merine -|
+ |_ |_B. Ouattas
+
+
+POSITION DE CES TRIBUS.--Voici maintenant, la situation générale de ces
+tribus, par provinces, au VIIe siècle.
+
+
+_Barka_ et _Tripolitaine_.
+
+_Houara_ et _Aourir'a_.--Pays de Barka, midi de la Tripolitaine, Fezzan:
+s'avancent jusque vers le Djerid.
+_Louata_.--Région syrtique, environs de Tripoli et de là jusque vers
+Gabès.
+_Nefouça_.--Région montagneuse de ce nom, au midi de Tripoli.
+_Zouar'a_ et _Ourgma_ (Zenèles Demmer), à l'ouest de Tripoli.
+
+
+_Ifrikiya proprement dite._;
+(Tunisie.)
+
+_Nefzaona_.--Djerid et intérieur de la Tunisie. _Merendjica_ et
+_Ouargou_ (Ifrene), régions méridionales.
+
+
+_Ifrikya occidentale._;
+(Province de Constantine.)
+
+_Nefzaoua_.--Plaines de l'est de la province.
+_Djeraoua_.--Djebel-Aourès.
+_Aoureba_.--Région au nord du Zab.
+_Ifrene_. _Magraoua_.--Hodna, Zab et région méridionale de l'Aourès.
+_Ouargla_, _Ouacine_.--Ouad-Rir' et Sahara.
+Ketâma.--Cette grande tribu occupe toute la région littorale, depuis
+Bône jusqu'à l'embouchure de l'Ouad-Sahel et s'avance dans l'intérieur,
+jusqu'à Constantine et Sétif.
+
+
+_Mag'reb central._;
+
+_Zouaoua_.--Massif de la grande Kabilie.
+_Sanhadja_.--Se rencontrent à l'ouest et au nord avec les Zouaoua et
+s'étendent jusqu'à l'embouchure du Chelif, occupant ainsi le littoral et
+une partie du centre.
+_B. Faten_.--Font suite aux Sanhadja, à l'ouest, jusqu'à la Moulouïa,
+couvrant le littoral et le centre de la province d'Oran.
+_Lemaïa_ et _Matmata_, aux environs du Guezoul et du Ouarensenis.
+_Mar'ila_, sur la rive droite du Chelif.
+_Azdadja_, (des Dariça), aux environs d'Oran.
+_Koumïa_ et _Mediouna_, au nord et à l'ouesl de Tlemcen.
+_Adjiça_ (Dariça), au sud des Zouaoua.
+Les tribus Zenètes anciennes couvrent les hauts plateaux.
+_Ouemannou_ et _Iloumi_, à l'ouest du Hodna.
+_Ouar'mert_, dans le Rached (Djebel-Amour).
+_Ournid_, à l'ouest de cette montagne.
+Irniane, au sud de Tlemcen.
+
+_Mag'reb extrême._;
+
+_R'omara_.--Occupent la région littorale du Rif, de l'embouchure de la
+Moulaïa à Tanger.
+_Miknaça_, _Ourtandja_ et _Augma_, région centrale.
+_Zanaga_.--Se rencontrent avec les précédents et occupent les premiers
+contreforts de l'Atlas.
+_Matr'ara_.--Vers la limite du Mag'reb central, où ils se rejoignent aux
+autres Fatene.
+_Berghouata_.--Sur le littoral de l'Océan, depuis Tanger jusqu'à
+l'embouchure du Sebou.
+_Masmouda_.--Tout le versant occidental de l'Atlas, les plaines et le
+littoral de l'Océan, du Sebou à l'Ouad-Sous.
+_Heskoura_.--Les montagnes du Grand-Atlas.
+_Guezoula_ et _Lamta_.--La rive gauche de l'Ouad-Sous jusqu'à
+l'Ouad-Deraa.
+Aucune tribu zénète n'a encore pénétré dans le Mag'reb extrême.
+
+_Grand-Désert._;
+
+_Sanhadja au Litham_ (_Messoufa Guedala_, _Lemtouna_, _Lamta_, etc.),
+occupant toute la région saharienne jusqu'au Niger.
+
+
+Ainsi était répartie la race berbère dans l'Afrique septentrionale.
+
+Il restait en outre quelques débris de la population coloniale dans le
+nord de l'Ifrikiya et aux alentours des postes occupés par les
+Byzantins.
+
+
+LES ARABES. NOTICE SUR CE PEUPLE.--Le peuple arabe devant désormais
+mêler son histoire à celle de là Berbérie, il convient encore, avant de
+reprendre notre récit, d'entrer dans quelques détails sur cette nation.
+
+La population de l'Arabie était divisée en deux groupes distincts:
+
+1° Les Arabes de race pure ou ancienne, descendant, selon les
+généalogistes, de _Kahtan_, le Yectan de la Bible. Établis depuis une
+haute antiquité dans la partie méridionale du pays, l'_Arabie heureuse_,
+l'Iémen, ils formèrent deux grandes tribus, celles de Kehlan et de
+Himyer. On les désignait sous le terme général d'Iéménites;
+
+2° Et les Arabes de race mélangée, descendants de _Adnan_, et beaucoup
+plus nombreux que les précédents. Ils ont formé les tribus de Moder,
+Rebïa, Maad, etc.... Nous les désignerons sous le nom de Maadites. Ils
+occupaient les vastes solitudes qui s'étendent de la Palestine à
+l'Iémen, ayant au centre le plateau du Nedjd et le Hedjaz sur le
+littoral[296].
+
+[Note 296: Voir Abou-l-feda, _Rois des Arabes avant
+l'Islamisme_.--Hamza d'Ispahan, _Annales des Himyérites_.--En-Nouéïri,
+_Histoire des rois de Kahtan_.--Messaoudi, _Les prairies
+d'or_.--Ibn-Khaldoun, _Histoire des Berbères_ et
+_Prolégomènes_.--Ibn-El-Athir, _Histoire_, passim.]
+
+Une rivalité implacable divisait ces deux races et nous verrons ces
+traditions de haine les suivre en Afrique et en Espagne. C'est que la
+première, habitant des régions fertiles, établie en partie dans des
+villes, se livrait à la culture et au commerce et vivait dans
+l'abondance; tandis que l'autre, réduite à l'existence précaire du
+nomade, dans des régions désertes, n'avait d'autre ressource, en dehors
+du produit de maigres troupeaux, que la guerre et le brigandage. Cette
+rivalité n'avait au fond d'autre mobile que le combat pour la vie.
+
+En outre de ces deux grandes divisions, chaque groupe se partage en
+citadins et gens des steppes (_bédouins_).
+
+MŒURS ET RELIGION DES ARABES ANTÉ-ISLAMIQUES.--La condition propre de
+l'Arabe, c'est la vie en tribu, la famille agrandie, à la tête de
+laquelle est le cheikh, vieillard renommé par sa sagesse dans le
+conseil, sa bravoure dans le combat. Une grande solidarité règne entre
+les gens d'une même tribu, mais aucun lien ne réunit les tribus entre
+elles. Bien au contraire, elles ont toutes des sujets de haine
+particulière les unes contre les autres, car la vengeance est un culte
+pour ces âmes ardentes. «Une infinité de tribus, les unes sédentaires,
+le plus grand nombre constamment nomades, sans communauté d'intérêts,
+sans centre commun, ordinairement en guerre les unes contre les autres,
+voilà l'Arabie au temps de Mahomet[297].» Les Arabes ne vivent que pour
+la guerre, car sans cela «pas de butin, et c'est le butin surtout qui
+fait vivre les Bédouins.» Aussi la bravoure est-elle estimée au-dessus
+de tout. Les femmes suivent les guerriers dans les combats pour les
+encourager, faire honte aux fuyards et même les marquer d'un signe
+d'ignominie. «Les braves qui font face à l'ennemi, disent-elles, nous
+les pressons dans nos bras; les lâches qui fuient nous les délaissons et
+nous leur refusons notre amour[298].» L'éloquence et la poésie sont
+honorées après la bravoure.
+
+[Note 297: Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, l. I, p. 16.]
+
+[Note 298: Poésie citée par Caussin de Perceval dans son bel _Essai
+sur l'histoire des Arabes avant l'Islamisme_, t. III, p. 99.]
+
+Les habitants des villes du littoral, ainsi que nous l'avons dit,
+s'adonnaient avec succès au commerce, et conservaient des relations avec
+les Bédouins, leurs parents ou leurs alliés.
+
+La Mekke, ville située près du littoral du golfe arabique, était un
+grand centre commercial et religieux. Les Koréichites, famille de la
+race d'Adnan, y dominaient. C'étaient des marchands fort entendus aux
+affaires. Ils gouvernaient la cité par un conseil dit des Sadate
+(pluriel de Sid) qui avait entre ses mains tous les pouvoirs[299].
+
+Les Arabes pratiquaient différents cultes: certaines tribus adoraient
+les astres, d'autres se faisaient des idoles de pierre ou de bois. Les
+Juifs avaient, en Arabie, de très nombreux sectateurs; enfin, le chiffre
+des chrétiens établis, surtout dans les villes, était assez
+considérable. Mais la religion nationale était une sorte d'idolâtrie. La
+Mekke était déjà la ville sainte: on y conservait, dans le temple de la
+Kaaba, une pierre noire, sans doute un aérolithe, et la construction du
+temple était attribuée à Abraham par une ancienne tradition. Un grand
+nombre d'idoles y étaient en outre enfermées. La tribu de Koréich avait
+le privilège de fournir le grand-prêtre.
+
+«Le naturel farouche des Arabes--a dit Ibn-Khaldoun[300],--en a fait une
+race de pillards et de brigands. Toutes les fois qu'ils peuvent enlever
+un butin, sans courir un danger ou soutenir une lutte, ils n'hésitent
+pas à s'en emparer et à rentrer au plus vite dans le Désert.» C'est la
+_razia_, le mode de combattre particulier à l'Arabe. «Les habitudes et
+les usages de la vie nomade,--ajoute notre auteur,--ont fait des Arabes
+un peuple rude et farouche. La grossièreté des mœurs est devenue pour
+eux une seconde nature.....Si les Arabes ont besoin de pierres pour
+servir d'appuis à leurs marmites, ils dégradent les bâtiments afin de se
+les procurer; s'il leur faut du bois pour en faire des piquets ou des
+soutiens de tente, ils détruisent les toits des maisons pour en avoir.
+Par la nature même de leur vie, ils sont hostiles à tout ce qui est
+édifice.... Ajoutons que, par leur disposition naturelle, ils sont
+toujours prêts à enlever de force le bien d'autrui, à chercher les
+richesses les armes à la main, et à piller sans mesure et sans retenue.»
+
+Tels sont, dépeints par un de leurs compatriotes, les hommes qui vont
+prendre une part prépondérante à l'histoire de l'Afrique.
+
+[Note 299: Michèle Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I,
+p. 47 et suiv.]
+
+[Note 300: _Prolégomènes_, t. I. de la trad., p. 309 et suiv.]
+
+MAHOMET.--FONDATION DE L'ISLAMISME.--En 570 naquit Mahomet (Mohammed),
+de la tribu de Koreich. Resté orphelin de bonne heure, il fut élevé par
+son oncle, Abou-Taleb, et envoyé par lui dans une tribu bédouine selon
+l'usage. C'était un jeune homme faible de corps, sujet à des attaques
+nerveuses, parlant peu et restant de longues heures plongé dans la
+méditation. A l'inverse de ses compatriotes, il avait peu de goût pour
+la poésie, bien qu'il eût l'imagination assez développée. Il se vantait
+de ne pas savoir écrire.
+
+Mahomet avait quarante ans lorsqu'il commença à prophétiser et à
+prétendre qu'il recevait des révélations de Dieu, par l'intermédiaire de
+l'ange Gabriel: ses concitoyens l'accueillirent par des moqueries et
+tournèrent en dérision ses prédications. Rien ne l'arrêta, ni les
+injures, ni les violences, et il finit par gagner à sa cause quelques
+prosélytes. Mais si, après onze années d'apostolat, Mahomet avait obtenu
+un si mince succès chez ses concitoyens, il avait rencontré à Yatrib,
+ville rivale, habitée par des gens de race yéménite, des esprits mieux
+disposés à accueillir la nouvelle religion, et s'y était créé des
+adhérents dévoués. Menacé dans son existence par les Mekkois, le
+prophète se décida à fuir et alla, en 622, chercher un refuge chez ses
+amis les Aous et les Khazradj, de Yatrib, qui reçut le nom de _Médine_
+(la ville par excellence). De cette fuite (_Hégire_) date l'ère
+musulmane. Les adhérents de Mahomet lui prêtèrent à Médine un solennel
+serment et furent appelés ses _défenseurs_ (Ansar). On nommait _émigrés_
+les Mekkois qui l'avaient suivi dans sa fuite. Aussitôt la lutte
+commença entre eux et les Mekkois, et après différentes péripéties,
+Mahomet entra en vainqueur à la Mekke. Cette fois, c'était le triomphe.
+Par la persuasion ou par la force, les Arabes durent adopter le nouveau
+culte. L'islamisme était fondé. Nous croyons inutile d'analyser ici
+cette religion dont chacun connaît les dogmes et qui a pour code le
+Koran. L'Iman, chef de la religion, était en même temps souverain
+politique de tous les musulmans. La _Guerre sainte_ imposée aux _vrais
+croyants_, comme une obligation étroite, allait ouvrir la voie aux
+conquêtes[301].
+
+[Note 301: Voir le Koran et les _Hadith_ ou traditions sur
+Mahomet.]
+
+ABOU-BEKER, DEUXIÈME KHALIFE.--SES CONQUÊTES.--En 632, Mahomet cessa de
+vivre. Les Arabes n'avaient pas attendu sa mort pour apostasier et se
+lancer dans la révolte. Le Nedjd, l'Iémen, même, étaient au pouvoir d'un
+rival Aïhala le Noir; l'insurrection devint alors générale.
+
+Mahomet, comme Charlemagne et peut-être à dessein, n'avait pas fixé les
+règles de la succession au khalifat[302]. Son oncle Abou-Beker qui, par
+son dévouement à toute épreuve, avait été le plus ferme soutien du
+prophète, fut appelé à lui succéder. C'était un homme d'une rare énergie
+et dont la violence se traduisait par d'implacables cruautés. Faisant
+énergiquement tête aux ennemis, il sut ramener la confiance parmi les
+siens et put ainsi battre les insurgés les uns après les autres. Ses
+victoires furent suivies d'horribles massacres. Quiconque apostasiait ou
+refusait de se convertir était aussitôt mis à mort. Les nouveaux
+musulmans trouvaient au contraire toutes les satisfactions de leurs
+passions: la guerre et le pillage. Il n'est donc pas surprenant que sous
+la direction d'Abou-Beker l'islamisme eût fait de si grands progrès. Les
+_compagnons_ de Mahomet, les _défenseurs_ et les émigrés étaient comblés
+d'honneurs et investis de commandements; ils formaient en quelque sorte
+une nouvelle noblesse. Tout en luttant contre les révoltés, Abou-Beker
+entreprenait la guerre de conquête; dès la fin de 633, ses généraux
+enlevaient l'Irak aux Perses et une partie de la Syrie aux Byzantins.
+
+[Note 302: Ses successeurs reçurent le titre de Khalifes
+(_successeurs_), d'où l'on a formé le mot de Khalifat pour désigner leur
+trône.]
+
+KHALIFAT D'OMAR. CONQUÊTE DE L'ÉGYPTE.--Dans le mois d'août 634,
+Abou-Beker mourut au milieu de toute sa gloire. Il désigna pour son
+successeur Omar-ben-el-Khattab, qui prit le titre d'_Emir-el-Moumenin_
+(Prince des croyants). Peu après, Damas et le reste de la Syrie
+tombaient au pouvoir des Arabes. La Mésopotamie et la Palestine
+subissaient bientôt le même sort (638-40).
+
+En 640, le général Amer-ben-el-Aci enleva l'Égypte au représentant
+d'Héraclius. L'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie éclaira les
+vertigineux succès des Arabes. En quelques années une peuplade à peine
+connue avait fondé un vaste royaume. Nous allons voir les Arabes
+transporter au Mag'reb, le théâtre de leurs exploits.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+CONQUÊTE ARABE
+641-709
+
+
+Campagnes de Amer en Cyrénaïque et en Tripolitaine.--Le Khalife Othman
+prépare l'expédition de l'Ifrikiya.--Usurpation du patrice Grégoire. Il
+se prépare à la lutte.--Défaite et mort de Grégoire.--Les Arabes
+traitent avec les Grecs et évacuent l'Ifrikiya.--Guerres civiles en
+Arabie.--Les Kharedjites; origine de ce schisme.--Mort d'Ali; triomphe
+des Oméïades.--État de la Berbérie; nouvelles courses des Arabes.--Suite
+des expéditions arabes en Mag'reb.--Okba gouverneur de l'Ifrikiya;
+fondation de Kaïrouan.--Gouvernement de Dinar.--Abou-el-Mohadjer.--2e
+gouvernement d'Okba; sa grande expédition en Mag'reb.--Défaite de
+Tehouda; mort d'Okba.--La Berbérie sous l'autorité de
+Koçéïla.--Nouvelles guerres civiles, en Arabie.--Les Kharedjites et les
+Chïaïtes.--Victoire de Zohéïr sur les Berbères; mort de Koçéïla.--Zohéïr
+évacue l'Ifrikiya.--Mort du fils de Zobéïr; triomphe
+d'Abd-el-Malek.--Situation de l'Afrique; la Kahéna.--La Kahéna reine des
+Berbères; ses destructions.--Défaite et mort de la Kahéna.--Conquête et
+organisation de l'Ifrikiya par Haçane.--Mouça-ben-Nocéïr achève la
+conquête de la Berbérie.
+
+
+CAMPAGNES DE AMER EN CYRÉNAÏQUE ET EN TRIPOLITAINE.--Aussitôt après
+avoir effectué la conquête de l'Egypte, Amer poussa une pointe vers
+l'Ouest, jusqu'au pays de Barka. Les Houara et Louata de cette contrée
+furent contraints de se soumettre et, afin d'éviter l'esclavage, durent
+se racheter au prix d'une contribution de treize mille pièces d'or. Ils
+vendirent, dit-on, tout ce qu'ils possédaient, et même, en certains
+endroits, leurs enfants pour s'acquitter[303]. Après cette fructueuse
+razia, Amer rentra en Egypte (641). Pendant ce temps, un de ses
+lieutenants, Okba-ben-Nafa, parcourait les régions méridionales et
+s'avançait en vainqueur jusqu'à Zouila dans le Fezzan.
+
+[Note 303: Ibn-Abd-el-Hakem (apud Ibn-Khaldoun, t. I, p. 302 et
+suiv,). En-Nouéïri, id., p. 313. El-Kairouani, p. 36 et suiv.]
+
+Les campagnes dans l'Ouest étaient trop fructueuses pour que les
+guerriers de l'Islam ne fussent pas tentés d'y effectuer de nouvelles
+courses. En 612, Amer ayant organisé une expédition vint mettre le siège
+devant Tripoli et s'empara de cette ville, qui fut livrée au pillage. On
+y trouva un riche butin qui fut réparti entre les soldats. Les habitants
+qui purent se réfugier sur les vaisseaux et gagner le large furent
+épargnés; quant aux autres, ils n'obtinrent aucun quartier. De cette
+place, le général arabe envoya une reconnaisance de cavalerie sur Sabra,
+tandis qu'un corps de troupes allait de nouveau vers le Fezzan, et
+s'avançait jusqu'à Ouaddan.
+
+En vain. Amer sollicita de son maître l'autorisation d'envahir
+l'Ifrikiya; mais ces opérations dans l'Ouest étaient faites contre le
+gré du khalife qui n'avait aucune confiance dans ce «lointain perfide»,
+comme il se plaisait, par un jeu de mots, à appeler le Mag'reb; de plus
+il craignait un retour offensif des Byzantins en Égypte. Ces prévisions
+n'étaient que trop justifiées; on apprit tout à coup qu'une flotte
+grecque venait de s'emparer d'Alexandrie. Aussitôt Amer se porta contre
+l'ennemi à la tête de forces imposantes et força les chrétiens à la
+retraite.
+
+LE KHALIFE OTHMAN PRÉPARE L'EXPÉDITION D'IFRIKIYA.--Le 31 octobre 644,
+Omar fut poignardé par un esclave ou artisan de Koufa. Avant de mourir,
+il désigna, comme candidats à sa succession, six des plus anciens
+compagnons de Mahomet. Ceux-ci, après trois jours de discussion,
+finirent par charger l'un d'eux, qui s'était désisté, de prononcer entre
+eux. Le Mekkois Othman-ben-Offan fut proclamé khalife, au grand
+désappointement des trois autres candidats. Ali, gendre du prophète, qui
+se considérait déjà comme ayant été frustré par les précédents khalifes,
+fut surtout très irrité de ce nouvel échec. Deux autres candidats,
+Zobéïr et Talha devaient également faire parler d'eux.
+
+Othman appartenait à la famille des Beni-Oméïa qui s'était montrée
+l'adversaire acharnée de Mahomet; son triomphe était celui du parti
+mekkois. C'était un vieillard affaibli par l'âge qui se laissait
+entièrement diriger par ses parents. Un des premiers actes du nouveau
+khalife fut de rappeler Amer et de confier le commandement de l'Egypte à
+son frère de lait Abd-Allah-ben-Abou-Sarh. Vers 646[304], ce général
+envoya des reconnaissances qui lui rapportèrent des renseignements
+précis sur la situation de l'Ifrikiya, et, lor squ'il eut réuni tous les
+documents, il pressa le khalife d'entreprendre cette conquête qui,
+disait-il, devait donner aux Musulmans une nouvelle gloire et un
+abondant butin. Mais, en Orient, on ne voyait pas l'entreprise sous un
+jour aussi favorable; le conseil réuni plusieurs fois hésita à
+l'autoriser et ce ne fut qu'à force d'insistance que le khalife finit
+par rallier les esprits et faire décider l'expédition.
+
+[Note 304: On sait que ces premières dates sont incertaines.]
+
+La guerre sainte fut alors proclamée et, un camp ayant été, dressé à
+El-Djorf, près de Médine, la fleur des guerriers de l'Islam vint s'y
+réunir[305]. Les tribus yéménites et maadites y envoyèrent leur
+contingent. Othman contribua de ses deniers à l'organisation de l'armée,
+qui se trouva prête dans l'automne de l'année 647. Au mois d'octobre le
+khalife vint la haranguer, puis ces troupes, pleines d'ardeur, se mirent
+en route sous la direction d'El-Harith. De son côté, le gouverneur de
+l'Egypte avait réuni toutes les forces dont il pouvait disposer. Lorsque
+les troupes d'Orient furent arrivées, il leur adjoignit les siennes et
+forma ainsi une armée d'environ cent vingt mille hommes, composée
+d'autant de cavaliers que de fantassins. Laissant le commandement de
+l'Egypte à Okba, il entraîna ses guerriers à la conquête des pays de
+l'Ouest, depuis si longtemps convoités par les Musulmans.
+
+[Note 305: En-Nouéïri donne les noms des principaux guerriers,
+presque tous compagnons de Mahomet (p. 314, 315).]
+
+USURPATION DU PATRICE GRÉGOIRE. IL SE PRÉPARE À LA LUTTE.--En présence
+des préparatifs des Arabes, que faisaient les Byzantins d'Afrique? Nous
+avons vu, à la fin de la première partie, que l'empereur Héraclius était
+mort après avoir eu la douleur de voir l'Egypte lui échapper. A cette
+nouvelle, le patrice Grégoire, fils du Grégoire dont il a été également
+parlé, qui gouvernait l'Afrique au nom de l'empire, jugea le moment
+favorable pour se déclarer indépendant. Il prit la pourpre, s'entoura
+des insignes de la royauté et choisit Sbéïtla[306], comme siège de son
+empire.
+
+[Note 306: L'antique Suffétula, au sud de Kaïrouan.]
+
+Karthage abandonnée fut occupée par un nouvel exarque, venu de
+Constantinople, et autour duquel se groupèrent les chrétiens restés
+fidèles. Bien que les détails fassent complètement défaut sur les
+conditions dans lesquelles l'usurpation de Grégoire s'est effectuée, il
+est probable que ce chef a été appuyé par les indigènes; le choix de
+Sbéïtla comme capitale semble l'indiquer. Ainsi, au moment où les
+Byzantins auraient dû grouper toutes leurs forces pour résister à
+l'étranger, ils étaient divisés par la guerre civile. C'est ce qui
+explique que, lors des premières razzias des Arabes, ils abandonnèrent
+la Tripolitaine à elle-même.
+
+Cependant, Grégoire, averti de la prochaine attaque des Arabes, n'était
+pas resté inactif: il avait adressé un appel pressant aux débris de la
+population coloniale et aux Berbères. Les tribus indigènes de cette
+région, qui savaient, par ouï-dire, ce qu'était la rapacité des Arabes
+et se voyaient menacés dans leur existence et dans leurs biens,
+accoururent en foule sous ses étendards. Le patrice se trouva bientôt
+entouré d'un rassemblement considérable dont les auteurs arabes portent
+le chiffre à plus cent mille combattants, ce qui est évidemment exagéré.
+A la tête de cette armée il se porta en avant de Sbéïtla et attendit,
+dans une position retranchée, le choc de l'ennemi[307].
+
+[Note 307: Lebeau, _Hist. du Bas-Empire_, t. II, p. 319 et suiv.
+Ibn-Khald, _Hist. des Berbères_, t. I, p. 208, 209. En-Nouéïri, p. 317
+et suiv. El-Kaïrouani, p. 39.]
+
+DÉFAITE ET MORT DE GRÉGOIRE.--Les guerriers arabes ne tardèrent pas à
+paraître; conduits par Abd-Allah, ils vinrent prendre position au lieu
+dit Akouba, en face du camp de ceux qu'ils appelaient les infidèles.
+Dans leur marche, ils avaient laissé de côté les villes du littoral où
+des sièges longs et difficiles les auraient retenus, et étaient venus
+attaquer leurs ennemis au centre de leur puissance. Quelques jours se
+passèrent d'abord en pourparlers. Abd-Allah proposait à Grégoire de se
+convertir à l'islamisme, de reconnaître la suzeraineté du khalifat et de
+payer tribut. Mais le prince grec refusa péremptoirement, et il fallut
+en venir aux mains. Les premières rencontres n'eurent rien de décisif;
+chaque matin, dit En-Nouéïri[308], on combattait entre les deux camps,
+jusqu'au milieu du jour, puis on rentrait de part et d'autre dans ses
+lignes pour prendre du repos et recommencer le lendemain. Les Grecs
+réparaient leurs pertes par des renforts qu'ils recevaient chaque jour,
+et les Arabes commençaient à douter du succès lorsqu'un événement
+imprévu vint â leur aide.
+
+[Note 308: _Loc. cit._]
+
+Le khalife Othman, ne recevant pas de nouvelles de ses guerriers, avait
+dépêché vers ceux-ci un de ses officiers nommé Abd-Allah-ben-Zobéïr. Ce
+chef parvint au camp à la tête de quelques cavaliers seulement; mais le
+bruit causé par sa réception fit croire aux Grecs que leurs ennemis
+avaient reçu de puissants renforts, ce qui leur causa un certain
+découragement. Les Arabes, tenus au courant par leurs espions, en
+profitèrent avec une grande habileté. Il fut convenu entre Abd-Allah et
+ben-Zobéïr que, le lendemain, on n'enverrait au combat que peu de monde,
+que les meilleurs guerriers se tiendraient sous les tentes et qu'ils
+profiteraient de la trêve journalière suivant la bataille, pour attaquer
+le camp des infidèles, tandis qu'ils seraient plongés dans une fausse
+sécurité.
+
+Il fut fait ainsi qu'il avait été convenu. Les chrétiens, s'attendant à
+une attaque sérieuse, sortirent en foule et fondirent sur les Musulmans,
+qui étaient conduits par Abd-Allah en personne. On combattit avec un
+grand acharnement. Grégoire, le diadème en tête et ayant auprès de lui
+l'étendard surmonté de la croix, dirigeait en personne ses troupes. Les
+chefs arabes surent faire durer la bataille plus longtemps que
+d'habitude et, enfin, les combattants, fatigués par l'excessive chaleur
+du jour, rentrèrent dans leur camp. Ce fut alors que, profitant du
+moment où les chrétiens avaient retiré leurs armures pour se reposer,
+Abd-Allah et Ben-Zobéïr firent sortir leurs guerriers et, à la tête de
+ces troupes fraîches, se précipitèrent sur le camp ennemi aux cris de:
+«_Dieu est grand! Il n'y a d'autre Dieu que lui!_» Les chrétiens,
+surpris à l'improviste, sans avoir le temps de s'armer ni de se mettre
+en selle, sont renversés par les cavaliers arabes, et bientôt l'armée,
+prise d'une terreur panique, fuit en désordre dans toutes les
+directions. Les Musulmans, las de tuer, mettent le camp au pillage.
+
+Ainsi fut détruite cette armée qui était bien supérieure en nombre à
+celle des assaillants. Le patrice Grégoire périt dans l'action, frappé
+par une main inconnue[309].
+
+[Note 309: Nous croyons inutile de reproduire les traditions qui le
+font mourir de la main de Ben-Zobeïr, ainsi que l'histoire trop
+romanesque de sa fille.]
+
+LES ARABES TRAITENT AVEC LES GRECS ET ÉVACUENT L'IFRIKIYA.--Les Arabes,
+après leur victoire, poursuivirent les infidèles qui s'étaient réfugiés
+à Sbéïtla et s'emparèrent de cette capitale éphémère. Elle était remplie
+de richesses entassées tant par Grégoire que par la population
+coloniale. Après le pillage et le massacre, conséquence habituelle des
+victoires arabes, on réunit l'immense butin qui avait été fait, et le
+général en chef en préleva le quint, selon la règle musulmane; puis le
+reste fut partagé entre les guerriers, la part du cavalier étant triple
+de celle d'un fantassin. De Sbéïtla où il s'était établi, Abd-Allah
+lança ses bandes vers l'intérieur de l'Ifrikiya. Les Arabes portèrent
+ainsi la dévastation jusqu'aux bourgades de Gafça et au Djerid, et de
+là, revenant vers le nord, ils s'avancèrent jusqu'à Mermadjenna[310].
+
+[Note 310: A une dizaine de lieues au N.-E, de Tébessa.]
+
+Les Grecs, après la défaite de Sbéïtla, s'étaient réfugiés dans les
+places fortes de la Byzacène et particulièrement autour de Karthage, où
+s'étaient groupés les derniers restes de la population coloniale. Or,
+les Arabes ne tenaient nullement à entreprendre de nouveaux sièges; ils
+songeaient encore moins à s'établir dans le pays, la plupart brûlant au
+contraire du désir de retourner en Orient pour montrer leur butin et
+raconter leurs prouesses. Dans de telles dispositions, des propositions
+d'arrangement que leur firent les chrétiens furent accueillies avec
+empressement. Ils conclurent avec eux une convention par laquelle ils
+s'obligeaient à se retirer contre le versement d'une contribution de
+trois cents kintars d'or, selon les auteurs arabes. Peut-être ce tribut
+énorme ne fut-il pas versé par les Grecs seuls; il est fort possible que
+les Arabes aient traité aussi avec les chefs de tribus berbères ou des
+régions qu'ils avaient parcourues, comme le Djerid par exemple.
+Ibn-Khaldoun dit positivement que les cheikhs berbères furent bien
+traités par Abd-Allah et que l'un d'eux, Soulat-ben-Ouazmar, qui avait
+été fait prisonnier, fut entouré d'honneurs et retourna librement dans
+sa tribu (les Mag'raoua), après s'être converti à l'islamisme[311].
+
+Pendant que le général en chef réglait ces questions, Ben-Zobéïr partait
+en hâte pour Médine afin d'y porter la nouvelle des succès de l'Islam.
+Il fit le trajet en vingt-quatre ou vingt-sept jours et, par l'ordre
+d'Othman, il raconta en pleine chaire, au peuple, les détails, quelque
+peu embellis, de la conquête de l'Ifrikiya[312].
+
+Enfin les Musulmans évacuèrent la Berbérie. Abd-Allah laissa à Sbéïtla
+un certain Djenaha[313], comme représentant du khalifat, mais sans
+forces militaires, ni autorité réelle, car aucune idée d'occupation
+permanente ne paraît avoir été le mobile de ces premières guerres:
+c'étaient de véritables razias[314].
+
+[Note 311: _Hist. des Berbères_, t. I, p. 120, t. II, p. 228.]
+
+[Note 312: Amari (_Storia_, t. I, p. 110, 111), donne une partie du
+texte du discours.]
+
+[Note 313: Habahia, selon le Baïan.]
+
+[Note 314: Nous avons suivi dans le récit qui précède le texte
+d'En-Nouéiri, (p. 314 et suiv.), complété par les documents fournis par
+Ibn-Abd-El-Hakem, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani, le Baïan. Pour les dates,
+nous avons adopté celles données par M. Fournel, _Histoire des Berbers_,
+p. 110 et suiv.]
+
+GUERRES CIVILES EN ARABIE.--Les événements d'Orient vinrent distraire
+les Arabes de leurs entreprises contre l'Ifrikiya, et la conséquence fut
+de laisser quelques années de répit à la Berbérie. La partialité du
+khalife, qui n'était guidé dans le choix des gouverneurs que par des
+intérêts de famille, avait suscité d'ardentes haines que les candidats
+au trône surent habilement exploiter. Bientôt Othman fut assiégé dans
+son propre palais, à Médine, et, comme il résistait avec une grande
+fermeté aux sommations qui lui étaient adressées, les sicaires
+pénétrèrent chez lui par une maison voisine et le mirent à mort (juin
+656). Ali, l'un des promoteurs du meurtre, fut élevé au khalifat par les
+_Défenseurs_. C'était le triomphe du parti des orthodoxes, des gens de
+Médine contre les nobles et les Mekkois, triomphe bien précaire et qui
+allait donner lieu à de sanglantes représailles.
+
+Ali avait destitué tous les gouverneurs en les remplaçant par des
+_Défenseurs_ et des hommes d'un dévouement à toute épreuve; mais l'un
+d'eux, Moaouïa-ben-Abou-Sofiane, surnommé le _Fils de la, mangeuse de
+foie_[315], gouverneur de la Syrie, qui avait acquis une grande
+puissance sous les précédents khalifes, refusa péremptoirement de le
+reconnaître. D'autre part, ses complices Zobéïr et Talha, qui avaient
+compté obtenir le khalifat, se retirèrent à La Mekke et, excités par
+Aïcha, la veuve du prophète, femme perfide et ambitieuse, se mirent en
+état de révolte. Ils appelèrent à eux les partisans d'Othman, avides de
+venger le meurtre de ce vieillard, et exploitant les rivalités qui
+divisaient les tribus, réunirent bientôt un nombre considérable de
+guerriers. Ali n'était soutenu que par les Défenseurs et les meurtriers
+d'Othman; mais il parvint à gagner l'appui des Arabes de Koufa. Il
+marcha alors contre les rebelles et remporta contre eux la bataille dite
+du Chameau, qui coûta la vie à Talba (8 décembre 656). Zobéïr périt
+assassiné dans sa fuite. Aïcha, échappée à la mort, était restée sur le
+champ de bataille auprès de son chameau criblé de traits; elle implora
+son pardon du vainqueur, qui le lui accorda.
+
+[Note 315: Sa mère, la féroce Hind, avait, dit-on, ouvert le ventre
+de Hamza, oncle du prophète, à la suite de la bataille d'Ohod, et, en
+ayant retiré le foie, l'avait déchiré avec ses dents.]
+
+Ali était maître de l'Arabie et de l'Egypte, mais la Syrie refusait
+toujours de le reconnaître, et Moaouïa aspirait ouvertement au khalifat.
+De Koufa, où il avait transporté le siège de l'empire, Ali marcha à la
+tête de quatre-vingt-dix mille hommes contre le rebelle et, après une
+campagne longue et meurtrière, il fut décidé qu'un arbitrage trancherait
+la question entre les deux compétiteurs. En vain Ali avait fait tous ses
+efforts pour éviter de verser le sang musulman, il avait même proposé à
+Moaouïa de vider leur querelle en combat singulier; mais celui-ci
+préféra l'emploi d'une diplomatie tortueuse, aboutissant à l'arbitrage
+qui devait, sans danger, lui conférer le pouvoir. Ali, trahi par une
+partie de ses adhérents, s'était retiré à Koufa; il refusa, non sans
+raison, de reconnaître la légalité de la sentence qui le déposait.
+
+LES KHAREDJITES; ORIGINE DE CE SCHISME.--Lorsqu'Ali s'était décidé à
+accepter l'arbitrage, douze mille de ses soldats, après avoir en vain
+essayé de l'en détourner, avaient déserté sa cause et s'étaient
+eux-mêmes séparés de la religion officielle. Le nom de Kharedjites
+(non-conformistes) leur fut appliqué à cette occasion. C'étaient des
+puritains austères, fidèles aux premières prédications de Mahomet et
+considérant tous les nouveaux convertis comme de purs infidèles. Le
+caractère propre de leur doctrine était l'égalité absolue du croyant.
+«Tous les Musulmans sont frères, répétaient-ils, d'après le Koran. Ne
+nous demandez pas si nous descendons de Kaïs ou bien de Temim; nous
+sommes tous fils de l'islamisme, tous nous rendons hommage à l'unité de
+Dieu, et celui que Dieu préfère aux autres, c'est celui qui lui montre
+le mieux sa gratitude».[316] Ces principes ne plaisaient guère aux
+Arabes, si partisans des castes et des droits de la naissance, et qui
+prenaient des doctrines de l'islamisme ce qui leur plaisait, en
+s'arrogeant le droit de juger les paroles du prophète. Les Kharedjites
+ne l'entendaient pas ainsi: pour eux, le demi-croyant était pire que
+l'infidèle, et comme ils se recrutaient parmi les plus basses classes de
+la société, le dissentiment religieux se complétait d'une rivalité
+sociale.
+
+[Note 316: Moubarred, p. 588. (Cité par Dozy, t. I, p. 142.)]
+
+Ces dissidents en arrivèrent bientôt à contester aux Koréïchites le
+droit exclusif au khalifat. Ils prétendaient que le chef des Musulmans
+pouvait être pris dans tout le corps des fidèles, sans distinction
+d'origine ni de race, même parmi les esclaves. Du reste, le rôle du
+khalife, selon eux, devait se borner à contenir les méchants; quant aux
+hommes vertueux, ils n'avaient pas besoin de chef. Tels étaient les
+principes de ces schismatiques que nous verrons jouer un si grand rôle
+dans l'histoire de l'Afrique.
+
+MORT D'ALI. TRIOMPHE DES OMÉÏADES.--Les fidèles adhérents d'Ali étaient
+devenus ses ennemis. Il marcha contre eux et en fit un carnage
+épouvantable à la bataille de Nehrouan (659). Pendant ce temps, les
+lieutenants de Moaouïa s'emparaient de l'Egypte et de la Mésopotamie, et
+le Hedjaz était envahi. Ali se multiplia pour repousser les attaques des
+Syriens, mais il avait d'autres ennemis. Les Kharedjites, qu'il avait
+cru exterminer, se reformaient dans l'ombre; ne pouvant entrer en lutte
+ouverte, ils employaient pour se venger une autre arme. Dans le mois de
+janvier 661, Ali tomba sous le poignard d'un de ces sectaires. Son fils
+El-Haçane recueillit son héritage; mais cette charge était trop lourde
+pour lui, et peu après il abdiquait en faveur de Moaouïa et allait se
+retirer à Médine, avec son frère El-Houcéïne. C'était la défaite des
+Défenseurs et le triomphe définitif des Oméïades et du parti mekkois.
+
+Les Syriens, qui avaient tant contribué au succès de Moaouïa, acquirent
+dès lors une influence incontestée. Un grand nombre de tribus yéménites
+s'étaient fixées dans cette province quelques années auparavant. Elles
+s'y trouvèrent en rivalité avec celles de race maadite et déterminèrent
+l'émigration d'une partie de celles-ci en Irak. Cependant les Kaïsistes
+restèrent dans le pays, et entrèrent en lutte avec les Kelbites, une des
+principales tribus yéménites. Leur rivalité prit bientôt un caractère
+d'acuité extrême qui se traduisit par des luttes acharnées[317].
+
+[Note 317: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 114 et suiv.]
+
+Cependant, l'Egypte demeurait livrée à la fureur des factions. Les
+vengeurs d'Othman s'y étaient mis en état de révolte ouverte, puis Ali
+s'y était créé un parti. Vers la fin de 659, Moaouïa envoya en Egypte
+Amer-ben-El-Aci, avec des forces imposantes, et ce général parvint à
+placer toute la contrée sous l'autorité des Oméïades.
+
+ÉTAT DE LA BERBÉRIE. NOUVELLES COURSES DES ARABES.--Les vingt années de
+guerre civile qui venaient de désoler l'Orient avaient eu pour
+conséquence de laisser à la Berbérie un moment de répit que les Grecs et
+les indigènes auraient dû employer pour organiser sérieusement leur
+résistance. Un rapprochement semblait s'être opéré entre les Berbères et
+les Byzantins après le départ des Arabes, mais il fallait rentrer dans
+les sommes versées aux envahisseurs, et bientôt l'avidité des agents du
+fisc impérial, les exactions des gouverneurs avaient entièrement détaché
+d'eux les indigènes.
+
+Depuis longtemps les Arabes avaient fait des courses sur mer et
+s'étaient avancés jusque dans la Méditerranée antérieure. En 648, la
+flotte de Moaouïa, envoyée de Syrie, avait opéré une descente à Chypre;
+deux ans plus tard, son armée navale s'emparait de Rhodes, puis venait
+faire une expédition en Sicile et rentrait en Orient chargée de butin et
+de captives[318].
+
+[Note 318: Amari, _Storia_, t. I, p. 79 et suiv.]
+
+Le gouverneur de l'Egypte, Amer, qui avait toujours conservé l'espoir
+d'effectuer la conquête du Mag'reb, envoya de nouvelles expéditions,
+tant par terre que par mer, contre ce pays et les îles, mais les détails
+font absolument défaut relativement à ces entreprises que sa mort vint
+arrêter (663).
+
+SUITE DES EXPÉDITIONS ARABES EN MAG'REB.--Vers l'an 665, Djenaha, cet
+agent qui avait été laissé par les Arabes à Sbéïtla, s'étant rendu en
+Orient auprès de Moaouïa, le décida à tenter une nouvelle expédition en
+Mag'reb. Le khalife confia le commandement à Moaouïa-ben-Hodaïdj (ou
+Khodaïdj); et ce général partit pour l'Ouest, à la tête d'une armée de
+dix mille hommes[319], composée de guerriers choisis. L'empereur, averti
+de cette expédition, envoya en Afrique des renforts sous le commandement
+du patrice Nicéphore.
+
+[Note 319: Selon El-Kaïrouani, p. 40.]
+
+Parvenus en Ifrikiya, les Arabes vinrent prendre position en un lieu
+appelé depuis Mamtour, non loin de l'emplacement que devait occuper
+Kaïrouan. Les Grecs, arrivés sans doute avant eux, avaient débarqué à
+Souça et s'étaient établis en avant de cette ville. Une forte colonne,
+envoyée contre eux par Moaouïa, les attaqua avec l'impétuosité
+habituelle des Arabes; les Byzantins cédèrent sur toute la ligne, et,
+ayant regagné en hâte le littoral, se rembarquèrent sur leurs vaisseaux
+et rentrèrent en Orient. Après ce succès, les Musulmans s'emparèrent de
+Djeloula, qu'ils mirent au pillage et où ils trouvèrent un butin
+considérable. Des discussions s'élevèrent alors entre les vainqueurs au
+sujet du partage des prises, et il fallut en référer au khalife pour
+trancher ces différends.
+
+D'autres expéditions furent effectuées simultanément, ou, dans tous les
+cas, suivirent immédiatement celle de Moaouïa. Le général Okba-ben-Nafa,
+qui avait déjà joué un rôle dans les premières guerres d'Afrique,
+parcourut de nouveau le Fezzan, imposa aux vaincus l'obligation
+d'embrasser l'islamisme, leva des tributs considérables sur toutes les
+populations du sud, et revint vers Barka après une campagne de cinq
+mois, dans laquelle les plus grandes cruautés avaient été commises par
+les Arabes. Vers le même temps, un défenseur du nom de Rouaïfi, après
+avoir réduit les localités du littoral de la Tripolitaine, s'emparait de
+l'île de Djerba. Enfin, en 668, Abd-Allah-ben-Kaïs, de la tribu de
+Fezara (Kaïs), partait d'Alexandrie avec deux cents navires, abordait en
+Sicile, mettait au pillage Syracuse, et rapportait en Orient des
+richesses immenses. On dit que le khalife fit revendre dans l'Inde les
+statues d'or et d'argent apportées de Sicile, dans l'espoir d'en obtenir
+un meilleur prix, et que ce commerce d'idoles causa un grand scandale
+aux Musulmans[320].
+
+[Note 320: Amari, _Storia_, t. I, p. 99.]
+
+OKBA, GOUVERNEUR DE L'IFRIKIYA. FONDATION DE KAÏROUAN.--Le khalife nomma
+alors Okba-ben-Nafa gouverneur de l'Ifrikiya, en formant de cette
+contrée une nouvelle province de l'empire (669). Ce général, qui était
+resté sans doute dans les environs de Barka, reçut d'Orient des
+renforts, et, à la tête d'une armée d'une dizaine de mille hommes, dans
+laquelle figuraient pour la première fois des Berbères convertis, se mit
+en route vers l'ouest. Il parcourut d'abord le Djerid, et s'empara de
+Gafsa et de quelques places du pays de Kastiliya où les chrétiens
+tenaient encore. Selon son habitude, il montra une rigueur extrême
+contre les infidèles et répandit en Afrique la terreur de son nom.
+
+Du Djerid, Okba vint s'établir à l'endroit où son prédécesseur Moaouïa
+avait campé, et y posa les fondations d'une ville destinée à servir de
+centre religieux et politique dans le Mag'reb. Il traça lui-même le plan
+des édifices publics de la nouvelle métropole qu'il établit dans des
+proportions grandioses. Il lui donna le nom de _Kaïrouan_, sur le sens
+duquel on n'est pas d'accord. L'emplacement était aride et désert et il
+fallut d'abord en expulser les bêtes sauvages et les serpents. Les
+ruines des cités romaines environnantes, et particulièrement celles
+d'une ville appelée Kamounïa ou Kamouda, lui fournirent des matériaux en
+abondance. Tout en apportant ses soins à l'édification de Kaïrouan, Okba
+étendait son influence en Ifrikiya et envoyait ses guerriers en
+reconnaissance vers l'ouest. Des habitants ne tardèrent pas à venir se
+grouper autour de la nouvelle cité.
+
+GOUVERNEMENT DE DINAR-ABOU-EL-MOHADJER.--Sur ces entrefaites, le khalife
+ayant replacé l'Ifrikiya sous l'autorité du défenseur
+Meslama-ben-Mokhalled, gouverneur de l'Egypte, celui-ci envoya dans le
+Mag'reb un de ses affranchis, nommé Dinar, et surnommé Abou-el-Mohadjer,
+pour en prendre le commandement (vers 675). C'est ainsi que l'on
+récompensait Okba des importants services rendus, et cette manière
+d'agir paraîtrait inexplicable, si l'on n'y retrouvait l'effet d'une de
+ces rivalités de race et d'opinion qui divisaient si profondément les
+Arabes.
+
+Dès son arrivée, Dinar fit, dit-on, arrêter Okba et l'accabla
+d'humiliations, exécutant ainsi les instructions qui lui avaient été
+données par son maître. Mais la vengeance n'aurait pas été complète si
+l'on ne s'était pas attaché à détruire l'œuvre du rival. Par l'ordre de
+Dinar, les constructions de Kaïrouan furent renversées et la ville
+nouvelle rasée. Okba ayant pu, peu après, se rendre en Orient, exposa
+ses doléances au khalife, mais ne put obtenir de lui aucune réparation
+et dut dévorer en silence son humiliation.
+
+Une levée de boucliers des Berbères coïncida avec le départ d'Okba. A
+leur tête était Koçéïla, chef de la grande tribu des Aoureba. Il est
+certain que ces indigènes avaient été en relations avec Okba, peut-être
+même avaient-ils déjà accepté l'islamisme. Dinar-Abou-el-Mohadjer marcha
+contre eux et les poussa devant lui jusqu'aux environs de l'emplacement
+de Tlemcen. Les ayant forcés d'accepter le combat dans ce lieu, il leur
+infligea une défaite dans laquelle leur chef fut fait prisonnier. Pour
+éviter la mort, Koçéïla dut se convertir à la religion de Mahomet; il
+fut traité alors avec bienveillance, mais conservé par le vainqueur dans
+une demi-captivité. Après avoir apaisé tous les germes de sédition,
+Dinar rentra en Ifrikiya et organisa quelques expéditions contre les
+Grecs, retranchés dans les places du nord. On dit qu'à la suite de ces
+opérations, les adversaires conclurent un traité aux termes duquel la
+presqu'île de Cherik fut abandonnée aux chrétiens[321].
+
+[Note 321: Fournel, _Berbers_, p. 163. Amari, _Storia_, t. I, p.
+611.]
+
+DEUXIÈME GOUVERNEMENT D'OKBA. SA GRANDE EXPÉDITION EN MAG'REB.--Moaouïa
+étant mort le 7 avril 680, son fils Yézid, qu'il avait déjà désigné
+comme héritier présomptif, lui succéda. Peu après, Okba obtenait la
+réparation de l'injustice qu'il avait éprouvée et était nommé, pour la
+seconde fois, gouverneur de l'Ifrikiya.
+
+A la fin de l'année 681, Okba arriva à Kaïrouan et, à son tour, il jeta
+Dinar dans les fers, renversa les constructions qu'il avait élevées et
+entreprit la réédification de Kaïrouan, où il établit de nouveau une
+population. Koçéïla partagea la mauvaise fortune de Dinar, avec lequel
+il avait fini par se lier d'amitié.
+
+Après avoir savouré la volupté de la vengeance, Okba, dont le fanatisme
+ardent ne pouvait s'accommoder du repos, décida une grande expédition
+dans le Mag'reb, afin de soumettre à son autorité tous les Berbères de
+l'Afrique septentrionale. Il réunit en conséquence ses meilleurs
+guerriers et, ayant laissé Zohéïr-ben-Kaïs, avec quelques troupes, à
+Kaïrouan, il donna le signal du départ. Avant de se mettre en route, il
+adressa à ceux qu'il laissait derrière lui, et notamment à ses fils, une
+allocution dans laquelle il déclara qu'il s'engageait à ne s'arrêter que
+lorsqu'il ne rencontrerait plus d'infidèles devant lui.
+
+Le général conduisit les troupes vers l'Aourès, afin de réduire les
+populations zenètes qui, alliées aux Grecs, restaient dans
+l'indépendance. Il vint d'abord prendre position auprès de Bar'aï et
+livra aux indigènes un combat sanglant dans lequel ils eurent le
+désavantage; mais ceux-ci s'étant réfugiés dans la citadelle, Okba n'osa
+en entreprendre le siège. Il se dirigea vers Lambèse et eut à supporter
+une vigoureuse sortie des Berbères et des chrétiens, qui vinrent
+attaquer son camp et faillirent s'en rendre maîtres. Les Arabes
+parvinrent cependant à repousser l'ennemi; mais Okba renonça à courir
+les hasards de nouvelles luttes avec de tels adversaires. Il se dirigea
+vers le Zab, alors habité par de nombreuses tribus zenètes; dans les
+oasis se trouvaient aussi des populations chrétiennes et quelques
+soldats grecs. Après plusieurs combats, la victoire resta aux Musulmans,
+mais ces succès, chèrement achetés, n'avaient pas pour conséquence cette
+soumission générale qui était le but de l'expédition.
+
+Okba, continuant néanmoins sa route, arriva devant Tiharet[322], où il
+trouva les Berbères réunis en grand nombre. Avec eux étaient quelques
+troupes grecques. Il les attaqua et les défit dans une sanglante
+bataille. De là, le général musulman conduisit son armée dans le Mag'reb
+extrême et, ayant traversé, sans rencontrer une grande opposition, la
+région maritime occupée par les Romara, parvint à Ceuta, le seul point
+qui, dans ces régions éloignées, reconnût encore l'autorité de Byzance.
+Le comte Julien, qui y commandait, entretenait des relations beaucoup
+plus fréquentes avec les Wisigoths d'Espagne qu'avec l'empereur. Il vint
+au devant d'Okba, lui fit bon accueil et lui donna des renseignements
+précis sur l'intérieur de la contrée. Il lui apprit qu'il ne trouverait
+plus de pays soumis aux chrétiens, mais que, dans les montagnes et les
+plaines du Mag'reb, vivaient de nombreuses populations berbères ne
+reconnaissant aucune autorité.
+
+Muni de ces renseignements, Okba s'enfonça dans le cœur des montagnes
+marocaines, en passant par Oulili (l'emplacement de Fès). Les Berbères
+Masmouda et Zanaga qui habitaient ces localités lui opposèrent une vive
+résistance et il se trouva un moment cerné au milieu d'elles. Un secours
+qui lui fut envoyé par les Mag'raoua lui permit de se dégager, Reprenant
+l'offensive, il s'empara de Nefis, métropole des Masmouda, où il trouva
+un riche butin. Selon El-Bekri, il y construisit une mosquée. De là, il
+descendit vers le Sous, défit les Heskoura, Guezoula et Lamta de ces
+régions, et atteignit enfin le rivage de l'Océan. On rapporte qu'ayant
+fait entrer son cheval dans la mer, il prit Dieu à témoin qu'il avait
+accompli son serment, puisqu'il ne trouvait plus devant lui d'ennemi de
+sa religion à combattre[323].
+
+[Note 322: C'est de l'ancienne ville de ce nom qu'il est question.]
+
+[Note 323: Pour toute cette campagne nous avons suivi Ibn-Khaldoun,
+_Hist. des Berbères_, t. I, p. 212 et. suiv., 287 et suiv. En-Nouéïri
+(_loc. cit._, p. 332 et suiv.). El-Bekri, passim. El-Kaïrouanî, p. 44 et
+suiv. Le Baïan, t. I, p. 211 et suiv. Ibn-El-Athir, t. IV, passim.]
+
+DÉFAITE DE TEHOUDA. MORT D'OKBA.--Les Musulmans reprirent alors le
+chemin de l'est, traînant à leur suite de nombreux esclaves et
+rapportant le butin fait dans cette belle campagne. Okba avait amené
+avec lui, dans le Mag'reb, Koçéïla et Dinar, et n'avait négligé aucune
+occasion de les mortifier. Un jour, il ordonna au prince berbère
+d'écorcher un mouton en sa présence; contraint de remplir ainsi le rôle
+d'un esclave, Koçéïla passait de temps en temps sa main ensanglantée sur
+sa barbe en regardant Okba d'une étrange façon. «Que signifie ce geste?»
+demanda le gouverneur. «Rien, répondit le Berbère, c'est que le sang
+fortifie la barbe!»
+
+Les assistants expliquèrent à Okba qu'il fallait y voir une menace, et
+Dinar lui reprocha de traiter avec autant d'injustice un homme d'un rang
+élevé parmi les siens, lui prédisant qu'il pourrait bien s'en repentir.
+Mais Okba, gonflé d'orgueil par ses succès, voyant les populations
+indigènes s'ouvrir devant lui avec crainte, ne pouvait se croire menacé
+d'un danger immédiat; et cependant une vaste conspiration s'ourdissait
+autour de lui. Koçéïla avait pu envoyer des émissaires aux gens de sa
+tribu et à ses alliés, et tout était préparé pour la révolte.
+
+Parvenu dans le Zab, Okba, qui considérait tout le Mag'reb comme soumis,
+renvoya son armée par détachements vers sa capitale. Quant à lui, ne
+conservant qu'un petit corps de cavalerie, il voulut reconnaître ces
+forteresses des environs de l'Aourès où il avait éprouvé une résistance
+inattendue, afin d'étudier les moyens de les réduire. Mais il avait
+compté sans la vengeance de Koçéïla. Parvenu à Tehouda, au nord-est de
+Biskra, le général qui, depuis quelque temps, était suivi par les
+Berbères, se trouva tout à coup face à face avec d'autres ennemis,
+commandés par des chefs chrétiens. La victoire, comme la fuite, était
+impossible, il ne restait aux Arabes qu'à mourir en braves. Ils s'y
+résolurent sans faiblesse et, ayant brisé les fourreaux de leurs épées,
+attendirent le choc de l'ennemi. Dinar, auquel la liberté avait été
+rendue et qui pouvait fuir, voulut partager le sort de ses compatriotes.
+Le combat ne fut pas long; enveloppés de toute part, les guerriers
+arabes furent bientôt anéantis; un très petit nombre fut fait prisonnier
+(683).
+
+Ainsi périt au milieu de sa gloire Okba-ben-Nafa, le chef qui a le plus
+contribué à la conquête de l'Afrique par les Arabes, l'apôtre farouche
+de l'islamisme chez les Berbères. D'un caractère vindicatif, fanatique à
+l'excès, sanguinaire sans nécessité, il faisait suivre ses victoires de
+massacres inutiles. Son tombeau est encore un objet de vénération pour
+les fidèles et a donné son nom à l'oasis qui le renferme.
+
+LA BERBÉRIE LIBRE SOUS L'AUTORITÉ DE KOÇÉÏLA.--Un seul cri de guerre
+poussé par les indigènes accueillit la nouvelle du massacre de Tehouda.
+En un instant, tous les Berbères furent en armes, prêts à se ranger sous
+la bannière de Koçéïla, pour expulser leurs oppresseurs. Les débris des
+populations coloniales firent cause commune avec eux.
+
+Zohéïr-ben-Kaïs essaya d'organiser la résistance, mais ses guerriers
+avaient perdu toute confiance et n'aspiraient qu'à rentrer en Orient.
+Force lui fut d'évacuer Kaïrouan; il alla, suivi d'une partie des
+habitants de cette ville, se réfugier à Barka. Bientôt Koçéïla, à la
+tête d'une foule immense, se présenta devant Kaïrouan dont les portes
+lui furent ouvertes par les habitants. Grâce aux ordres sévères donnés
+par le roi indigène, aucun pillage, aucun excès ne fut commis, rare
+exemple de modération que les Musulmans n'avaient pas donné et qu'ils se
+garderont bien d'imiter.
+
+La Berbérie avait, en un jour, recouvré son indépendance. Koçéïla,
+reconnu par tous comme roi, établit le siège de son gouvernement dans ce
+Kaïrouan que les envahisseurs avaient construit pour une tout autre
+destination. Une alliance étroite fut cimentée entre lui et les
+chrétiens, qui reconnurent même son autorité. Quant aux Berbères, en
+reprenant leur liberté, ils s'étaient empressés de répudier le
+mahométisme, devenu pour eux le symbole de l'asservissement.
+
+Pendant cinq années (de 683 à 688), Koçéïla régna sur le Mag'reb, avec
+une justice que ses ennemis mêmes durent reconnaître[324]. La paix et la
+tranquillité étendirent pendant quelque temps leurs bienfaits dans ce
+pays désolé par la guerre; mais ce répit devait être de courte durée.
+
+[Note 324: Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbères_, t. I, p. 208 et suiv.
+En-Nouéïri, p. 334 et suiv. El-Kaïrouani, p. 44 et suiv.]
+
+NOUVELLES GUERRES CIVILES EN ARABIE.--La guerre civile, qui avait de
+nouveau éclaté en Orient, ne laissait pas aux Arabes le loisir de
+s'occuper de la Berbérie. Le khalife Yézid était entouré d'ennemis, ou
+plutôt de compétiteurs. Le premier qui leva l'étendard de la révolte fut
+El-Houcéïn, deuxième fils d'Ali. Il comptait sur l'appui des Arabes de
+l'Irak, mais il périt dans le combat de Kerbela (le 10 octobre 680).
+Abd-Allah, fils de Zobéïr, dont il a été déjà plusieurs fois question,
+avait été le promoteur de la révolte d'El-Houcéïn; il recueillit son
+héritage et sut gagner à sa cause un grand nombre d'_Emigrés_ et de
+parents ou d'amis du prophète. La Mekke devint le centre de cette
+révolte; bientôt Médine fut entraînée dans la conjuration, et les
+Oméïades se virent expulsés de cette ville. Après avoir en vain essayé
+de traiter avec les rebelles, le khalife envoya dans le sud une armée
+qui rentra en possession de Médine; cette ville fut livrée au pillage et
+les habitants emmenés comme esclaves. Ainsi les Syriens trouvaient
+l'occasion d'assouvir leur haine contre les Défenseurs.
+
+La Mekke, assiégée par l'armée du khalife, résistait avec vigueur,
+lorsque, le 10 novembre 683, Yezid cessa de vivre. A cette nouvelle, les
+assiégeants démoralisés levèrent le siège, le fils de Zobéïr prit alors
+le titre de khalife, reçut le serment des provinces méridionales, rentra
+en possession de Médine et envoya des gouverneurs en Irak et en Egypte.
+
+Pendant ce temps, l'anarchie était à son comble en Syrie. Moaouïa, fils
+aîné de Yezid, semblait désigné pour être son successeur; mais aucune
+précaution n'avait été prise, et, conformément aux principes posés par
+Omar, le khalifat devait se transmettre par élection et non par
+hérédité. Une autre cause venait augmenter le trouble: Moaouïa étant
+petit-fils d'un kelbite, les kaïsites refusaient de le reconnaître, et
+ils ne tardèrent pas à se prononcer pour Abd-Allah-ben-Zobéïr.
+
+Sur ces entrefaites, Moaouïa vint à mourir, et l'on vit les prétendants
+surgir de toute part et trouver toujours une tribu prête à les appuyer.
+Dahhak-ben-Kaïs avait été élu par les kaïsites, l'oméïade
+Merouan-ben-el-Hakem fut proclamé par les kelbites (juillet 684). Peu
+après, kelbites et kaïsites en vinrent aux mains dans la bataille dite
+de la Prairie, où Dahhak trouva la mort. Merouan était maître de la
+Syrie, et les kelbites triomphaient; la soumission de l'Egypte fut
+obtenue par lui peu après, mais, dans le Hedjaz, le fils de Zobéïr
+continuait à résister. Une armée de quatre mille hommes envoyée pour
+surprendre Médine fut taillée en pièces en avant de cette ville par
+Abd-Allah.
+
+Merouan étant mort subitement, son fils Abd-el-Malek lui succéda. Il
+prenait le pouvoir dans des conditions particulièrement difficiles, car,
+en outre du puissant compétiteur contre lequel il avait à lutter, et de
+l'anarchie qui s'étendait partout, il avait à réduire deux redoutables
+ennemis, deux sectes religieuses sur lesquelles nous devons entrer dans
+quelques détails, en raison du rôle qu'elles sont appelées à jouer en
+Afrique.
+
+LES KHAREDJITES ET LES CHIAÏTES.--Nous avons indiqué précédemment dans
+quelles conditions le schisme des Kharedjites s'était formé. Se posant
+en réformateurs puritains, ne tenant aucun compte des motifs de rivalité
+qui divisaient les Arabes, ils considéraient ceux qui n'étaient pas de
+leur secte comme des infidèles, et étaient ainsi les ennemis de tous. On
+a vu avec quelle rigueur ils furent traités. Retirés dans l'Ahouaz, ils
+rompirent toutes relations avec les autres Arabes et, s'appuyant sur ce
+passage du Koran: «Seigneur, ne laisse subsister sur la terre aucune
+famille infidèle, car si tu en laissais, ils séduiraient tes serviteurs
+et n'enfanteraient que des impies et des incrédules!», ils décidèrent
+bientôt le massacre de tous les _infidèles_. Ils vinrent, en répandant
+des torrents de sang sur leur passage, assiéger Basra; la terreur que
+ces _têtes rasées_[325] inspiraient était si grande que les gens de
+Basra envoyèrent leur hommage au fils de Zobéïr, en implorant son
+secours.
+
+L'autre secte, celle des _Chiaïtes_, avait été formée par les partisans
+d'Ali et de ses fils. Ils prétendaient que le khalife ne pouvait être
+pris que dans la descendance de Mahomet par sa fille Fatima (épouse
+d'Ali). Ils accordaient, du reste, au fondateur de l'islamisme des
+attributs divins et prêchaient la soumission absolue à ses paroles.
+C'était une secte essentiellement persane, se recrutant de préférence
+parmi les affranchis originaires de cette nation[326]. «Nulle autre
+secte--dit encore l'auteur que nous citons--n'était aussi simple et
+crédule, nulle autre n'avait ce caractère d'obéissance passive». Leur
+chef Mokhtar arracha, par un hardi coup de main, Koufa au lieutenant de
+Ben-Zobéïr (686), puis il marcha contre les Syriens qui s'avançaient et
+les mit en déroute. Peu après, les Chiaïtes étaient défaits à leur tour
+par les troupes du fils de Zobéïr; c'était un grand service rendu à son
+compétiteur Abd-el-Malek. Celui-ci, ayant repris l'offensive contre les
+Chiaïtes, obtint sur eux quelques succès qui les décidèrent à traiter
+avec lui, et bientôt l'Irak reconnut son autorité.
+
+[Note 325: Conformément à une prescription de leur secte.]
+
+[Note 326: Dozy, _Hist. des Mus. d'Espagne_, t. I, p. 158.]
+
+VICTOIRE DE ZOHÉÏR SUR LES BERBÈRES. MORT DE KOCÉÏLA.--Malgré les
+difficultés auxquelles Abd-El-Malek avait à faire face, il ne cessait de
+tourner ses regards vers la Berbérie. Il recevait du reste des appels
+pressants du gouverneur de l'Egypte, auquel Zohéïr demandait des
+renforts pour reprendre l'offensive. Vers 688, un corps de plusieurs
+milliers d'Arabes lui fut envoyé, ainsi que des secours en argent.
+Zohéïr se mit alors en marche vers l'Ifrikiya. Kocéïla jugeant la
+position de Kaïrouan peu favorable pour la défense, s'était retiré à
+Mems, à l'est de Sebiba, près de la branche orientale de la Medjerda et
+y attendait, dans une position retranchée, l'attaque de l'ennemi; des
+contingents grecs et des colons latins étaient venus l'y rejoindre.
+
+Zohéïr rentra, sans coup férir, en possession de Kaïrouan, puis, après
+avoir donné trois jours de repos à ses troupes, il marcha contre
+l'ennemi. La bataille fut longue et acharnée; mais les indigènes, ayant
+vu tomber Kocéïla et les principaux chefs chrétiens, commencèrent à
+plier. Les Musulmans redoublèrent alors d'ardeur et la victoire se
+décida pour eux. La déroute fut désastreuse. Poursuivis l'épée dans les
+reins, les Berbères se jetèrent en partie dans l'Aourès; les autres
+gagnèrent le Zab, où les Arabes les relancèrent. La tribu des Aoureba
+fut à peu près détruite; ses débris cherchèrent un refuge dans le
+Mag'reb central et se fixèrent dans les montagnes qui environnent Fès,
+où ils se fondirent parmi les autres Berbères. C'est un nom que nous
+n'aurons plus l'occasion de prononcer.
+
+ZOHÉÏR ÉVACUE L'IFRIKIYA.--Zohéïr rétablit ainsi l'autorité arabe en
+Mag'reb; mais cette victoire était précaire, car le peuple indigène,
+malgré ses pertes, restait à peu près intact, et son hostilité
+n'attendait qu'une occasion pour se manifester. Le général arabe
+manquait de troupes pour compléter sa conquête et le khalife n'était
+certes pas en mesure de lui en envoyer. Il n'est donc pas surprenant que
+Zohéïr ait songé à la retraite; de plus, les auteurs nous le
+représentent comme un musulman fervent, n'ayant pas les qualités
+administratives nécessaires dans sa situation. Et puis, il était bien
+loin pour suivre les événements d'Orient; or, tous ces premiers
+conquérants avaient les yeux tournés vers l'est. El-Kairouani prétend
+que «Zohéïr ne tarda pas à reconnaître combien était lourd le fardeau
+dont il était chargé et craignit que son cœur ne se corrompît au sein de
+la puissance et de l'abondance dont il jouissait en Ifrikiya[327]». Quoi
+qu'il en soit, il quitta Kaïrouan avec ses principaux guerriers. Parvenu
+à Barka, il se heurta contre une troupe de Grecs qui venaient de faire
+une descente et de ravager le pays. Il les attaqua aussitôt, malgré la
+supériorité de leur nombre, et périt avec toute son escorte (690).
+
+[Note 327: P. 51.]
+
+MORT DU FILS DE ZOBÉÏR. TRIOMPHE D'ABD-EL-MALEK.--Abd-el-Malek reçut la
+nouvelle du désastre d'Afrique alors qu'il était occupé à réduire les
+Chiaïtes. Après avoir traité avec eux et soumis l'Irak à son autorité,
+il ne pouvait encore se tourner vers l'Afrique, car il fallait, avant
+tout, vaincre son compétiteur Abd-Allah. Celui-ci se flattait que le
+khalife n'oserait pas assiéger La Mekke. Il se trompait. Bientôt l'armée
+syrienne, commandée par El-Hadjadj, parut sous les murs de la ville
+sainte et en commença l'investissement (692). Durant de longs mois, les
+assiégés résistèrent avec énergie à toutes les attaques et supportèrent
+les tourments de la famine. Le courage d'Abd-Allah était soutenu par sa
+mère, âgée de près de cent ans; lorsque tout moyen de résister fut
+épuisé, elle répondit stoïquement à son fils qui lui demandait ce qu'il
+lui restait à faire: «mourir!». Peu d'instants après, Abd-Allah, s'étant
+armé de pied en cap, vint dire un dernier adieu à sa mère; mais
+celle-ci, apercevant qu'il portait une cotte de maille, la lui fit
+enlever en disant: «Quand on est décidé à mourir, on n'a pas besoin de
+cela.» Le fils de Zohéïr, après avoir combattu bravement, tomba percé de
+coups; sa tête fut envoyée au khalife (oct. 692). Ainsi finit cette
+révolte qui durait depuis de longues années. Abd-el-Malek restait maître
+incontesté du khalifat, mais de quelles difficultés n'était-il pas
+environné? Les Kharedjites étaient toujours en insurrection et l'Irak
+sans cesse menacé. Plusieurs armées envoyées contre eux avaient subi de
+honteuses défaites, suivies de cruautés épouvantables, car la férocité
+de ces sectaires contre les païens s'accroissait avec les difficultés
+qu'ils rencontraient. Enfin El-Hadjadj, le vainqueur du fils de Zobéïr,
+fut chargé de réduire les rebelles et, après deux années de luttes, il
+parvint, grâce à son énergie, à les forcer de mettre bas les armes
+(696). Les Kelbites avaient contribué pour beaucoup au triomphe du
+khalife et faisaient valoir avec arrogance leurs services. Abd-el-Malek,
+irrité de leurs exigences, accorda toutes ses faveurs aux Kaïsites, et
+accabla d'humiliations leurs rivaux.
+
+SITUATION DE L'AFRIQUE. LA KAHÉNA.--Libre enfin, le khalife tourna ses
+regards vers l'Afrique et se disposa à tirer vengeance de la défaite et
+de la mort de son lieutenant.
+
+Après la fuite des Arabes, la révolte s'était répandue de nouveau chez
+les Berbères: les Aoureba étaient détruits, et chaque tribu prétendait
+imposer son chef aux autres; de là des luttes interminables. Dans les
+derniers temps une sorte d'apaisement s'était produit et les indigènes
+de l'Ifrikiya avaient reconnu l'autorité d'une femme Dihia ou Damïa,
+fille de Tabeta, fils d'Enfak, reine des Djeraoua (Zénètes) de l'Aourès.
+Cette femme remarquable appartenait, dit El-Kaïrouani, à une des plus
+nobles familles berbères ayant régné en Afrique. «Elle avait trois fils,
+héritiers du commandement de la tribu et, comme elle les avait élevés
+sous ses yeux, elle les dirigeait à sa fantaisie et gouvernait, par leur
+intermédiaire, toute la tribu. Sachant par divination la tournure que
+chaque affaire importante devait prendre, elle avait fini par obtenir,
+pour elle-même, le commandement[328].» Cette prétendue faculté de
+divination fit donner à Dihia, par les Arabes, le surnom d'_El-Kahéna_,
+(la devineresse). Sa tribu était juive, ainsi que l'affirme
+Ibn-Khaldoun[329], et il est possible que ce nom de Kahéna, que les
+Musulmans lui appliquaient, avec un certain mépris, ait été, au
+contraire, parmi les siens, une qualité quasi-sacerdotale.
+
+[Note 328: El-Kaïrouani, p. 53. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 213 t. III,
+p. 193. En-Nouéïri, p. 338 et suiv.]
+
+[Note 329: T. I, p. 208.]
+
+Les relations de la Kahéna avec Kocéïla et la part active qu'elle prit à
+la conspiration qui se dénoua à Tehouda, sont affirmées par les auteurs.
+Après la mort de Kocéïla, un grand nombre de Berbères se joignirent à
+elle, dans ses retraites fortifiées de l'Aourès. Ainsi le drapeau de
+l'indépendance berbère avait été relevé par une femme qui avait su
+rallier les forces éparses de ce peuple, calmer les rivalités et imposer
+son autorité même aux Grecs. La situation avait donc changé de face en
+Berbérie et les Arabes allaient en faire l'épreuve.
+
+EXPÉDITION DE HAÇANE EN MAG'REB. VICTOIRE DE LA KAHÉNA.--En 696, le
+khalife ayant réuni une armée de quarante mille hommes en confia le
+commandement à Haçane-ben-Nomane, le Ghassanide, et l'envoya en Egypte,
+où son autorité était encore méconnue en maints endroits. L'année
+suivante, il lui expédia l'ordre de marcher sur le Mag'reb. «Je te
+laisse les mains libres, lui écrivit-il, puise dans les trésors de
+l'Egypte et distribue des gratifications à tes compagnons et à ceux qui
+se joindront à toi. Ensuite, va faire la guerre sainte en Ifrikiya et
+que la bénédiction de Dieu soit avec toi[330].»
+
+[Note 330: En-Nouéïri, p. 338.]
+
+Parvenu en Mag'reb avec son immense armée, Haçane entra à Kaïrouan, dont
+la possession ne lui fut pas disputée; puis il alla attaquer et enlever
+Karthage. Les habitants eurent en partie le temps de se réfugier sur
+leurs navires et de gagner les îles de la Méditerranée. Quant aux
+troupes grecques, elles essayèrent de se rallier à Satfoura, près de
+Benzert, mais ce fut pour essuyer un véritable désastre. Sur ces
+entrefaites, une flotte byzantine, envoyée de Constantinople, sous le
+commandement du patrice Jean, aborda à Karthage. Appuyés par les
+indigènes et des aventuriers de toute race, les Grecs rentrèrent
+facilement en possession de cette ville.
+
+Mais aussitôt le khalife équipa et expédia une flotte considérable qui
+ne tarda pas à arriver en Afrique; en même temps Haçane revenait mettre
+le siège devant Karthage. Ces deux forces combinées eurent facilement
+raison des chrétiens, dont les débris se rembarquèrent et regagnèrent
+l'Orient (698). Ce fut la dernière tentative de l'empire pour conserver
+sa colonie africaine. Dès lors les chrétiens restés en Ifrikiya se
+virent forcés d'unir intimement leur sort à celui des indigènes. Après
+ces campagnes, Haçane dut se retirer à Kaïrouan, pour donner quelque
+repos à ses troupes et se reformer avant d'entreprendre l'expédition de
+l'Aourès.
+
+Pendant ce temps, la Kahéna se préparait activement à la lutte en
+appelant aux armes les Berbères et en enflammant leur courage. Ayant
+appris que Haçane s'était mis en marche, elle descendit de ses montagnes
+et alla détruire les remparts de Bar'aï, soit pour que le général arabe
+ne s'attardât pas à en faire le siège et vînt directement attaquer les
+Berbères dans le terrain qu'elle avait choisi, soit pour qu'il ne pût
+s'appuyer sur aucun retranchement, s'il était parvenu à l'enlever.
+
+Haçane marchant directement contre son ennemi lui livra bataille sur les
+bords de l'Ouad-Nini, près de Bar'aï[331]. Au point du jour on en vint
+aux mains. L'avant-garde berbère, commandée par un ancien général de
+Kocéïla, obtint les premiers succès et, après une lutte acharnée, les
+Arabes furent enfoncés de toutes parts et mis en pleine déroute. Haçane,
+avec les débris de ses troupes, prit la fuite vers l'est, poursuivi
+l'épée dans les reins jusqu'à Gabès: il ne s'arrêta que dans la province
+de Barka, où il s'établit dans des postes retranchés qui reçurent son
+nom: _Koçour Haçane_.
+
+[Note 331: Ibn-Khaldoun donne la Meskiana comme le théâtre de cette
+bataille; mais nous adoptons l'indication d'En-Nouéïri qui est la plus
+plausible.]
+
+LA KAHÉNA REINE DES BERBÈRES. SES DESTRUCTIONS.--Les Arabes avaient
+laissé sur le champ de bataille un grand nombre d'entre eux; de plus,
+quatre-vingts prisonniers, presque tous nobles, étaient aux mains des
+vainqueurs. La Kahéna les traita avec bonté et les mit en liberté, à
+l'exception d'un seul, Khaled, fils de Yézid, de la tribu de Kaïs, jeune
+homme d'une grande beauté, qu'elle combla de présents et qu'elle adopta
+en faisant le simulacre de l'allaiter, coutume qui, selon le Baïan,
+consacrait l'adoption chez les Berbères. Nous verrons plus loin de
+quelle façon Khaled reconnut ces procédés. Ainsi, pour la deuxième fois,
+les sauvages Berbères donnaient une leçon d'humanité à ceux qui se
+présentaient comme les apôtres du vrai Dieu et qui n'employaient
+d'autres moyens que la violence, le meurtre et la dévastation.
+
+L'Ifrikiya et même, s'il faut en croire les auteurs arabes, tout le
+Mag'reb, reconnurent alors l'autorité de la Kahéna. De quelle façon
+exerça-t-elle le pouvoir suprême? D'après un passage d'En-Nouéïri, la
+Kahéna aurait tyrannisé les Berbères. Il est certain que, prévoyant le
+retour des Arabes, elle chercha à les éloigner en faisant le vide devant
+eux. «Les Arabes veulent s'emparer des villes, de l'or et de l'argent,
+tandis que nous, nous ne désirons posséder que des champs pour la
+culture et le pâturage. Je pense donc qu'il n'y a qu'un plan à suivre:
+c'est de ruiner le pays pour les décourager[332].» Tel fut son
+raisonnement et, passant aussitôt à l'exécution, elle envoya des agents
+dans toutes les directions, ruiner les villes, renverser les édifices,
+détruire et incendier les jardins. De Tunis à Tanger, le pays qui, au
+dire des auteurs, n'était qu'une succession de bosquets, fut transformé
+en désert.
+
+[Note 332: En-Nouéïri, p. 340.]
+
+Ce sacrifice était héroïque. Il a été pratiqué plus d'une fois par des
+patriotes préférant leur propre ruine à la servitude; mais les Berbères
+n'ont jamais su sacrifier au salut de la patrie leurs intérêts
+immédiats. Et puis, il y avait, dans la rigueur de cette mesure, comme
+une sorte de vengeance du nomade habitant des hauts plateaux dénudés,
+contre les gens du littoral établis dans les campagnes ombragées et
+fraîches. Rien ne pouvait être plus sensible à ces petits cultivateurs
+que de voir disparaître en un jour, avec leur fortune, le fruit
+d'efforts séculaires. Aussi furent-ils profondément irrités et se
+détachèrent-ils de la Kahéna.
+
+DÉFAITE ET MORT DE LA KAHÉNA.--Après sa retraite, Haçane était resté à
+Barka, où il avait reçu du khalife l'ordre d'attendre des renforts. Mais
+le Khoraçan venait de se mettre en révolte (700); un Kaïsite du nom de
+Abd-er-Rahman s'était fait proclamer khalife et bientôt Basra et Koufa
+étaient tombées aux mains des rebelles. En 703, Abd-er-Rahman ayant été
+tué, la révolte ne tarda pas à être apaisée et le khalife put s'occuper
+du Mag'reb.
+
+Haçane, après avoir reçu des renforts et de l'argent, se mit en marche,
+parfaitement renseigné sur la situation en Berbérie par les nouvelles
+que lui faisait parvenir l'Arabe Khaled, fils adoptif de la Kahéna, au
+moyen d'émissaires secrets.
+
+A l'approche de l'ennemi, la Kahéna ne se fit pas d'illusion sur le sort
+qui l'attendait, et l'on ne manqua pas d'attribuer à des pratiques
+divinatoires ce que sa perspicacité lui faisait entrevoir.
+
+Ayant réuni ses fils, elle leur dit: «Je sais que ma fin approche;
+lorsque je regarde l'Orient, j'éprouve à la tête des battements qui m'en
+avertissent[333]»; elle leur ordonna de faire leur soumission au général
+arabe et de se mettre à son service, ce qui semble indiquer une
+intention de se venger des Berbères, dont la lâcheté allait causer sa
+perte. On insistait autour d'elle pour qu'elle prît la fuite, mais elle
+repousssa avec indignation ce conseil. «Celle qui a commandé aux
+chrétiens, aux Arabes et aux Berbères, dit-elle, doit savoir mourir en
+reine!»
+
+Dans quelle localité la Kahéna attendit-elle le choc des Arabes? S'il
+faut en croire El-Bekri, elle se serait retranchée dans le château
+d'El-Djem, qui aurait été appelé pour cela _Kasr-el-Kahena_; mais il est
+plus probable qu'elle se retira dans l'Aourès, car il résulte de l'étude
+comparée des auteurs que Haçane marcha directement vers cette montagne,
+en passant par Gabès, Gafça et le pays de Kastiliya. Quand il fut proche
+du campement de la reine berbère, il vit venir au devant de lui les deux
+fils de celle-ci, accompagnés de l'Arabe Khaled. Les deux chefs
+indigènes furent conduits par son ordre à l'arrière-garde; quant à
+Khaled, il reçut le commandement d'un corps d'attaque.
+
+La bataille fut longue et acharnée et, pendant un instant, le succès
+parut se prononcer pour les Berbères; mais, dit En-Nouéïri, Dieu vint au
+secours des Musulmans, qui finirent par remporter la victoire. La Kahéna
+y périt glorieusement. Selon une autre version, elle aurait été
+entraînée dans la déroute et atteinte par les Arabes dans une localité
+qui fut appelée en commémoration _Bir-el-Kahéna_. Sa tête fut envoyée à
+Abd-el-Malek[334]. Telle fut la fin de cette femme remarquable, et l'on
+peut dire qu'avec elle tomba l'indépendance berbère[335].
+
+[Note 333: El-Kaïrouani, p. 54.]
+
+[Note 334: _Ibid_.]
+
+[Note 335: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 207 et suiv., t. III, p. 193 et
+suiv. En-Nouéïri, p. 339 et suiv. El-Bekri, trad. de Slane, p. 76, 77.]
+
+CONQUÊTE ET ORGANISATION DE L'IFRIKIYA PAR HAÇANE.--Après la défaite de
+leur reine, les Berbères de cette région se soumirent en masse au
+vainqueur et acceptèrent l'islamisme. Ils fournirent à Haçane un corps
+de douze mille auxiliaires à la tête desquels les fils de la Kahéna
+furent placés. Grâce à ce renfort, le général arabe put compléter sa
+victoire en réduisant les autres centres de résistance où les Grecs,
+aidés des indigènes, tenaient encore; puis il rentra à Kaïrouan. Il
+s'occupa alors de régler les détails de l'administration, et notamment
+de la fixation de l'impôt foncier (_kharadj_), auquel il soumit les
+populations berbères et celles d'origine chrétienne[336].
+
+Ce fut, sans doute, vers cette époque qu'il établit à Tunis une colonie
+de mille familles coptes venues d'Egypte[337]. Mais c'est en vain que
+Haçane s'était mérité le surnom de «_vieillard intègre_». Les grandes
+richesses rapportées de ses expéditions, et conservées par lui pour le
+khalife, faisaient des envieux et bientôt il se vit dépossédé de son
+commandement par le gouverneur de l'Egypte et reçut l'ordre de se rendre
+en Orient. Il partit en emportant tout ce butin qui avait servi de
+prétexte à sa révocation et dont on le dépouilla à son passage en
+Egypte. Mais il avait su conserver ce qu'il possédait de plus précieux
+et put enfin le remettre au khalife, en se justifiant de toute
+inculpation. On voulut lui restituer son commandement, mais il protesta
+qu'il ne servirait plus la dynastie oméïade.
+
+[Note 336: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 215.]
+
+[Note 337: El-Kaïrouani, p. 55.]
+
+MOUÇA-BEN-NOCÉÏR ACHÈVE LA CONQUÊTE DE LA BERBÉRIE.--En 705,
+Mouça-ben-Nocéïr arriva à Kaïrouan avec le titre de gouverneur de
+l'Ifrikiya. Cette province releva directement du khalifat et fut dès
+lors indépendante de l'Egypte. Il trouva un commencement d'organisation
+en Ifrikiya, mais dans les deux Mag'reb l'anarchie était à son comble:
+les tribus berbères étaient toutes en lutte les unes contre les autres.
+Les Mag'raoua en profitaient pour s'étendre au nord et à l'ouest, au
+détriment des Sanhadja. «Conquérir l'Afrique est chose impossible, avait
+écrit le précédent gouverneur au khalife; à peine une tribu berbère
+est-elle exterminée, qu'une autre vient prendre sa place[338].» Le
+Mag'reb était couvert de ruines et changé en solitude.
+
+Les détails fournis par les auteurs arabes sur les premiers actes du
+gouvernement de Mouça sont contradictoires. Il paraît probable qu'il
+commença par rétablir la tranquillité dans l'Ifrikiya et le Mag'reb
+central, au moyen d'expéditions dans lesquelles il déploya la plus
+grande rigueur. En même temps il s'appliquait à former de bonnes troupes
+indigènes et à organiser une flotte au moyen de laquelle il pût piller
+les îles de la Méditerranée. Cela fait, il entreprit une campagne dans
+l'ouest, où les Berbères n'avaient pas revu d'Arabes depuis Okba; aussi
+avaient-ils repris leur liberté et répudié le culte musulman. Il
+infligea d'abord une défaite aux R'omara, mais, parvenu à Ceuta, il
+trouva cette ville en état de défense, sous le commandement du comte
+Julien, et essaya en vain de la réduire. Il fit dés razzias aux
+environs, espérant affamer la place; mais Julien recevait par mer des
+vivres d'Espagne, et chaque fois qu'il se mesurait avec les Musulmans
+leur faisait éprouver de rudes échecs[339]. Abandonnant ce siège, Mouça
+pénétra au cœur de l'Atlas et attaqua et réduisit les tribus
+masmoudiennes. Après s'être avancé jusqu'au Sous, il traversa le pays de
+Derâ et porta ses armes victorieuses jusqu'aux oasis de
+Sidjilmassa[340]. Ayant soumis toutes ces contrées et exigé des otages
+de chaque tribu, il revint vers Tanger et s'empara de cette ville.
+
+[Note 338: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 229.]
+
+[Note 339: _Akhbar Madjouma_, apud Dozy, _Recherches sur l'histoire
+de l'Espagne_, t. I, p. 45.]
+
+[Note 340: Tafilala].
+
+Le gouverneur plaça à Tanger un berbère converti du nom de Tarik, auquel
+il laissa un corps nombreux de cavaliers indigènes. Vingt-sept Arabes
+restèrent également dans la contrée pour instruire les Berbères dans la
+religion musulmane. Vers 708, le gouverneur rentra à Kaïrouan en
+rapportant un butin considérable dont le quint fut envoyé au khalife. Il
+s'occupa avec activité des intérêts de la religion. «Toutes les
+anciennes églises des chrétiens furent transformées en mosquées», dit
+l'auteur du Baïan. La conquête de l'Afrique septentrionale était
+terminée; mais ce théâtre n'était déjà plus assez vaste pour les Arabes;
+ils allaient reporter sur l'Europe leur ardeur et faire trembler la
+chrétienté dans ses fondements. Déjà, depuis quelques années, ils
+exécutaient d'audacieuses courses sur mer et portaient la dévastation
+sur les rivages de la Sicile, de la Sardaigne et des Baléares.
+
+Ainsi, en un peu plus de cinquante ans, fut consommé l'asservissement du
+peuple berbère aux Arabes, et l'Afrique devint musulmane. Mais, si la
+Berbérie avait changé de maîtres, aucun élément nouveau de population
+n'y avait été introduit. Le gouverneur arabe de Kaïrouan remplaçait le
+patrice byzantin de Karthage. De petites garnisons laissées dans les
+postes importants, des missionnaires parcourant les tribus pour répandre
+l'islamisme, ce fut à quoi se borna l'occupation. Le Mag'reb, tout en se
+laissant extérieurement arabiser, demeura purement berbère. La faiblesse
+de l'occupation, qui ne fut pas complétée par une immigration coloniale,
+devait permettre aux indigènes de se débarrasser bientôt de la
+domination du khalifat.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+CONQUÊTE DE L'ESPAGNE.--RÉVOLTE KHAREDJITE
+709--750
+
+
+Le comte Julien pousse les Arabes à la conquête de l'Espagne.--Conquête
+de l'Espagne par Tarik et Mouça. Destitution de Mouça.--Situation de
+l'Afrique et de l'Espagne.--Gouvernement de
+Mohammed-ben-Yezid.--Gouvernement d'Ismaïl-ben-Abd-Allah.--Gouvernement
+de Yezid-ben-Abou-Moslem; il est assassiné.--Gouvernement
+d'Obéïd-Allah-ben-El-Habhab.--Gouvernement de
+Bichr-ben-Safouane.--Incursions des Musulmans en Gaule; bataille de
+Poitiers.--Despotisme et exactions des Arabes.--Révolte de Meicera,
+soulèvement général des Berbères.--Défaite de Koltoum à
+l'Ouad-Sebou.--Victoires de Hendhala sur les Kharedjites.--Révolte de
+l'Espagne; les Syriens y sont transportés.--Abd-er-Rahman-ben-Habib
+usurpe le gouvernement de l'Ifrikiya.--Chute de la dynastie oméïade:
+établissement de la dynastie abbasside.
+
+
+LE COMTE JULIEN POUSSE LES ARABES À LA CONQUÊTE DE L'ESPAGNE.--Si toute
+résistance ouverte avait cessé en Afrique, le pays ne pouvait cependant
+pas être considéré comme soumis d'une façon définitive. Les Berbères
+étaient plutôt épuisés que domptés, et l'on devait s'attendre à de
+nouvelles révoltes, aussitôt qu'ils auraient eu le temps de reprendre
+haleine. Un événement inattendu vint en ajourner l'explosion, en
+fournissant un aliment aux forces actives berbères.
+
+En 709, Wiltiza, roi des Goths d'Espagne, étant mort, un de ses
+guerriers, nommé Roderik, s'empara du pouvoir, ou peut-être y fut porté
+par acclamation, au détriment des fils de son prédécesseur, nommés
+Sisebert et Oppas[341]. Ceux-ci vinrent à Ceuta demander asile au comte
+Julien et furent rejoints en Afrique par les partisans de la famille
+spoliée. Peut-être faut-il ajouter à cela la tradition d'après laquelle
+une fille de Julien, qui se trouvait à la cour des rois goths, aurait
+été outragée par Roderik. Toujours est-il que Julien devint l'ennemi le
+plus acharné de cette dynastie et ne songea qu'à tirer de son chef la
+plus éclatante vengeance. Entré en relations avec Tarik, gouverneur de
+Tanger, il ouvrit à ce Berbère son petit royaume et le poussa à envahir
+l'Espagne, lui offrant de lui servir de guide et lui donnant des
+renseignements précieux sur l'intérieur du pays.
+
+[Note 341: _Akhbar Madjouma, loc. cit._, p. 46.]
+
+Le khalife Abd-el-Malek était mort et avait été remplacé par son fils
+El-Oualid, en 705. Mouça ne pouvait se lancer dans une entreprise telle
+que la conquête de l'Espagne, sans lui demander son assentiment; mais le
+khalife voulut avant tout qu'on reconnût bien les lieux. «Faites
+explorer l'Espagne par des troupes légères, mais gardez-vous d'exposer
+les Musulmans aux périls d'une mer orageuse,» telles furent ses
+instructions. En conséquence, Mouça chargea un de ses clients nommé
+Tarif d'aller faire une reconnaissance, et lui confia dans ce but quatre
+cents hommes et cent chevaux[342]. Ayant abordé à l'île qui reçut son
+nom (Tarifa), ce général occupa Algésiras et reconnut que sa baie était
+fort propice à un débarquement. Il rentra en Afrique avec un riche butin
+et de belles captives (710).
+
+[Note 342: _Akhbar Madjouma, loc. cit._, p. 47.]
+
+CONQUÊTE DE L'ESPAGNE PAR TARIK ET MOUÇA.--Le khalife ayant alors
+autorisé l'expédition, on établit un camp près de Tanger et bientôt une
+armée de sept ou huit mille Berbères convertis, avec trois cents
+Arabes[343] comme chefs, s'y trouva concentrée. En mai 711, l'armée
+traversa le détroit, au moyen de quatre navires fournis sans doute par
+Julien, et aborda au pied du mont Calpé, qui fut appelé du nom du chef
+de l'expédition _Djebel Tarik_. Ce général reçut encore un renfort de
+cinq mille Berbères, puis, ayant brûlé ses vaisseaux, il pénétra dans
+l'intérieur du pays, guidé par le comte Julien.
+
+Roderik était occupé à combattre les Basques, dans le nord de son
+royaume. En apprenant l'invasion des Arabes, il réunit des forces
+s'élevant, dit-on, à cent mille hommes, et marcha contre les ennemis. La
+rencontre eut lieu en un endroit appelé par certains auteurs arabes
+Ouad-Bekka[344], et les ennemis en vinrent aux mains le 17 juillet.
+Pendant huit ou neuf jours consécutifs, il y eut une suite de combats,
+mais les ailes de l'armée des Visigoths ayant lâché pied, le centre, où
+se trouvait le roi, eut à supporter tout l'effort des Musulmans. Roderik
+mourut en combattant et son armée se débanda. D'après la chronique que
+nous avons plusieurs fois citée, le roi goth aurait confié le
+commandement des deux ailes de son armée aux fils de Wittiza,
+réconciliés avec lui; mais ceux-ci, pour se venger de l'usurpateur,
+l'auraient trahi en entraînant les troupes confiées à leurs ordres[345].
+
+[Note 343: On a beaucoup discuté sur le chiffre et la composition de
+cette armée expéditionnaire. Nous adoptons les renseignements fournis à
+cet égard par En-Nouéïri, p. 344 et suiv., Ibn-Khaldoun, t. I, p. 245,
+et El-Kaïrouani, p. 58. L'_Akhbar Madjouma_ donne le chiffre de 7,000
+Berbères.]
+
+[Note 344: D'autres ont écrit ouad Leka, et cette rivière a été
+assimilée au Guadalete. Mais Dozy a établi qu'il faut adopter
+Ouad-Bekka, contrée qui se trouve à une lieue au nord de l'embouchure du
+Barbate, non loin du cap Trafalgar, entre Vejer de la Frontera et
+Cornil.» (_Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, t. I, p. 314 et
+suiv.).]
+
+[Note 345: _Akhbar Madjouma_.]
+
+Les chrétiens, s'étant ralliés auprès d'Ejiça, y essuyèrent une nouvelle
+défaite. Ce double succès mit fin à l'empire des Goths et ouvrit
+l'Espagne aux Musulmans.
+
+Tarik, sans tenir compte des ordres de Mouça qui lui avait fait dire de
+l'attendre, continua sa marche victorieuse sur Tolède, alors capitale de
+l'Espagne, tandis que trois corps détachés allaient prendre possession
+de Grenade, de Malaga et d'Elvira. S'étant rendu maître de Tolède, il y
+réunit toutes ses prises, qui étaient considérables, pour les remettre
+au gouverneur de l'Afrique. Lorsqu'une ville était enlevée, les
+Musulmans armaient les Juifs s'y trouvant et les chargeaient de la
+défendre; puis ils continuaient leur route[346].
+
+Mouça avait appris avec une vive jalousie les succès de son lieutenant,
+et il s'était décidé aussitôt, malgré son grand âge, à se rendre en
+Espagne. C'était un homme de très basse extraction, dominé par la soif
+de l'or, et cette passion n'avait pas été sans lui attirer de graves
+affaires. Ayant réuni une armée de quinze à dix-huit mille guerriers,
+tant arabes que berbères, il partit pour l'Espagne, en laissant
+l'Ifrikiya sous le commandement de son fils Abd-Allah et débarqua à
+Algésiras pendant le mois de ramadan 93 (juin-juillet 712). Au lieu de
+traverser les pays conquis par Tarik, Mouça voulut suivre une nouvelle
+voie et conquérir aussi des lauriers; des chrétiens lui servirent,
+dit-on, de guides. Carmona et Séville tombèrent en son pouvoir, mais il
+fut arrêté par Mérida[347], ville somptueuse qui contenait un nombre
+considérable d'habitants, et dont il dut entreprendre un siège régulier.
+Ce ne fut qu'en juin 713 qu'il parvint à se rendre maître de Mérida,
+après une résistance héroïque des assiégés.
+
+[Note 346: _Ibid._, p. 55.]
+
+[Note 347: L'antique Emerita-Augusta.]
+
+Sur ces entrefaites, Mouça, s'étant rendu à Tolède, se rencontra auprès
+de cette ville avec Tarik. Il avait conçu contre celui-ci une violente
+jalousie qui s'était transformée en haine ardente; aussi, bien que son
+lieutenant se présentât avec l'attitude la plus respectueuse, il
+l'accabla d'injures et de reproches et, dans sa violence, alla jusqu'à
+le frapper au visage; puis il le fit jeter dans les fers et aurait
+ordonné sa mort, si des officiers ne s'étaient interposés. Cette
+conduite souleva contre lui une véritable réprobation, dont l'expression
+fut portée au khalife[348].
+
+[Note 348: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 348. En-Nouéïri, p. 345.
+El-Kaïrouani, p. 57 et suiv. El-Marrakchi (_Hist. des Almohades_, édit.
+arabe de Dozy, Leyde, 1847, p. 6 et suiv.).]
+
+DESTITUTION DE MOUÇA.--Tandis que les Berbères, conduits par les Arabes,
+conquéraient l'Espagne au khalifat, les armées musulmanes s'emparaient
+de Samarkand, et s'avançaient victorieuses vers l'est, à travers l'Inde,
+jusqu'à l'Himalaya. L'histoire n'offre peut-être pas d'autre exemple de
+succès aussi grands dans un règne aussi court que celui d'El-Oualid.
+Mais ce prince n'entendait pas partager sa puissance avec ses généraux,
+et il trouvait que les contrées sur lesquelles s'étendait l'autorité de
+Mouça étaient bien grandes. Aussi, saisit-il avec empressement
+l'occasion fournie par l'odieuse conduite de son lieutenant, pour lui
+intimer l'ordre de se présenter devant lui.
+
+Mouça, qui venait de s'avancer en vainqueur jusqu'aux Pyrénées, ne
+voulut pas croire qu'on le rappelait et il fallut qu'un nouvel émissaire
+vint prendre par la bride sa monture, pour le décider à s'arrêter. Le
+gouverneur, laissant, en Espagne, le commandement à son fils
+Abd-el-Aziz, rentra à Kaïrouan pour se préparer au départ. Son troisième
+fils, Abd-el-Malek, fut placé à Ceuta, afin de commander le détroit. En
+715, Mouça partit pour l'Orient, emportant un butin considérable, enlevé
+aux palais et aux églises de la péninsule. A sa suite marchaient
+enchaînées trente mille esclaves chrétiennes[349]. Ces riches présents
+ne purent désarmer la colère du khalife qui l'accabla de reproches et le
+frappa d'une forte amende. Peu de jours après, El-Oualid cessait de
+vivre et était remplacé par son frère Soléïman. C'était la chute des
+kaïsites; mais Mouça, bien que kelbite, n'en profita pas et resta dans
+l'ombre jusqu'à sa mort.
+
+[Note 349: Il est inutile de faire ressortir l'exagération de ce
+chiffre.]
+
+SITUATION DE L'AFRIQUE ET DE L'ESPAGNE.--Cependant, en Afrique, les
+Berbères continuaient à se jeter en foule sur l'Espagne. La vue des
+prises rapportées par Mouça avait enflammé leur cupidité et redoublé
+l'ardeur des néophytes. Aussitôt qu'un groupe était prêt, on l'envoyait
+à la _guerre sainte_, et ce courant ininterrompu permettait de se porter
+en avant, car les premiers arrivés s'étaient établis dans le territoire
+conquis. Les Arabes, profitant de la conquête faite par les Berbères,
+avaient commencé par garder pour eux la fertile Andalousie. Quant aux
+Africains, on les avait relégués dans les plaines arides de la Manche et
+de l'Estramadure, dans les âpres montagnes de Léon, de Galice,
+d'Asturie, où il fallait escarmoucher sans cesse contre les chrétiens
+mal domptés[350]. Les Musulmans, poussés par derrière par les arrivées
+incessantes, n'allaient pas tarder à franchir les Pyrénées. Des chefs
+arabes les conduisaient au pillage de la chrétienté.
+
+Mouça avait partagé entre ses guerriers les terres et le butin conquis
+par les armes, en réservant toutefois le cinquième pour le prince. Les
+terres ainsi réservées formèrent le domaine public et furent cultivées
+par des indigènes, chrétiens ou convertis, qui reçurent comme salaire le
+cinquième des récoltes, en raison de quoi ils furent appelés _khemmas_.
+Dans les localités où les populations s'étaient soumises en vertu de
+traités, les chrétiens conservèrent leurs terres et leurs arbres, à
+charge de payer un impôt foncier. Du reste, un grand nombre de chrétiens
+embrassèrent l'islamisme, soit pour conserver leurs biens, soit pour
+échapper aux mauvais traitements. Selon une chronique latine, ces
+apostats répondaient aux reproches de leurs prêtres: «Si le catholicisme
+était la vraie religion, pourquoi Dieu aurait-il livré notre pays, qui
+pourtant était chrétien, aux sectateurs d'un faux prophète? Pourquoi les
+miracles que vous nous racontez ne se sont-ils pas renouvelés, alors
+qu'ils auraient pu sauver notre patrie?»[351].
+
+[Note 350: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 255.]
+
+[Note 351: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, t. I, p. 19
+et passim.
+
+Abd-el-Aziz, en Espagne, avait continué à étendre les conquêtes des
+Musulmans. Séduit par les charmes de la belle Egilone, veuve de Roderik,
+il l'avait épousée, bien qu'elle fût chrétienne. Il vivait en roi à
+Séville, nouvelle capitale du pays, et traitait les populations
+chrétiennes avec une grande douceur. Cette bienveillance irritait, le
+fanatisme des Musulmans, qui l'attribuaient à l'influence d'Egilone, et
+les ennemis du gouverneur répétaient qu'il était sur le point
+d'abandonner l'islamisme et de se déclarer roi indépendant.
+
+La loi musulmane dispose que tous les biens mobiliers ou immobiliers
+conquis les armes à la main appartiennent aux vainqueurs, déduction
+faite du cinquième revenant au _prince_. Les terres appartiennent au
+prince seul, lorsqu'elles sont acquises par traité ou échange. Les
+Infidèles peuvent acheter la faveur de continuer à les exploiter, en
+payant la Djazia (tribut). Ceux qui occupent les terres conquises sont
+frappés d'un cens déterminé, appelé _Kharadj_. L'infidèle se débarrasse
+de ces charges en devenant musulman. Le cinquième prélevé sur les
+dépouilles doit être employé par le prince en dépenses d'intérêt
+général. Voir _Institutions du droit musulman relatives à la guerre
+sainte_, par Reland, trad. Solvet (Alger, 1838), et Koran, sour. 8, v.
+42.]
+
+GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-YEZID.--Cependant le khalife Soléïman,
+après avoir cherché un homme digne de sa confiance, nomma comme
+gouverneur de l'Ifrikiya Mohammed-ben-Yezid, et le chargea de réclamer
+aux fils de Mouça des sommes considérables, sous le prétexte que leur
+père ne s'était pas acquitté des amendes à lui imposées. Dès son arrivée
+en Afrique, le nouveau gouverneur fit arrêter Abd-Allah et Abd-el-Malek
+et les tint dans une étroite captivité; El-Kairouani prétend même qu'ils
+furent mis à mort.
+
+Ces procédés n'étaient pas faits pour rattacher Abd-el-Aziz au khalife.
+On dit qu'il rompit entièrement avec lui. Ne pouvant songer à l'attaquer
+ouvertement, Soléïman écrivit secrètement à El-Habib-ben-Abou-Obéïda,
+petit-fils du grand Okba, qui se trouvait en Espagne, et le chargea de
+le débarrasser de ce compétiteur par l'assassinat. Une conspiration
+s'ourdit autour d'Abd-el-Aziz et les conjurés le mirent à mort en pleine
+mosquée, pendant qu'il prononçait la prière du vendredi. Sa tête fut
+envoyée au khalife[352] (août-septembre 715). Le commandement de
+l'Espagne resta quelque temps entre les mains d'un neveu de
+Mouça-ben-Nocéïr, nommé Ayoub; peu après, Mohammed-ben-Yezid, qui avait
+pris en mains l'administration de toutes les conquêtes de l'ouest,
+envoya comme lieutenant dans la péninsule, El-Horr-ben-Abd-er-Rahman.
+
+[Note 352: En-Nouéïri, p. 379.]
+
+GOUVERNEMENT D'ISMAÏL-BEN-ABD-ALLAH.--En octobre 717, le khalife
+Soléïman, étant mort, fut remplacé par Omar II. Peu après,
+Mohammed-ben-Yezid était rappelé et Ismaïl-ben-Abd-Allah, petit fils
+d'Abou-el-Mehadjer, venait prendre le commandement du Mag'reb. Il arriva
+avec l'ordre d'appliquer tous ses soins à achever la conversion des
+Berbères. Il paraît même que le khalife adressa aux indigènes du Mag'reb
+un manifeste qui fut répandu dans toute la contrée et qui eut pour
+conséquence d'entraîner un grand nombre de conversions[353]. Des
+missionnaires envoyés dans les régions reculées furent chargés
+d'éclairer les néophytes sur la pratique et les obligations de leur
+nouveau culte, car ils étaient fort ignorants sur ces matières; on
+obtint des résultats réels.
+
+[Note 353: Fotouh-El-Boldane, cité par Fournel, _Berbers_, p. 270.]
+
+Jusqu'alors un certain nombre de Grecs et d'indigènes chrétiens avaient
+pu, ainsi que nous l'avons dit, continuer à résider dans leurs
+territoires et à pratiquer leur culte, en payant la capitation. Mais,
+soit que les ordres du khalife n'aient plus autorisé cette tolérance,
+soit que les prêtres jacobites d'Alexandrie aient entretenu des
+intrigues parmi ces populations, en les poussant à la révolte, ainsi que
+l'affirme El-Kaïrouani[354], les privilèges accordés aux chrétiens leur
+furent retirés, et ils durent se convertir ou émigrer.
+
+[Note 354: P. 63.]
+
+Ces mesures de coercition commencèrent à amener de la fermentation chez
+les Berbères qui étaient travaillés depuis quelque temps par des
+réfugiés kharedjites.
+
+En Espagne, où Es-Samah avait remplacé El-Horr, les Musulmans avaient
+achevé la conquête des pays et commençaient à se lancer dans les défilés
+des Pyrénées.
+
+GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-ABOU-MOSLEM. IL EST ASSASSINÉ.--Le règne
+d'Omar II ne fut pas plus long que celui de son prédécesseur. En février
+720, ce prince mourait et Yezid II lui succédait. Avec ce khalife, le
+parti kaïsite revenait au pouvoir. Yezid-ben-Abou-Moslem, affranchi
+d'El-Hadjadj, fut retiré de la prison où il avait été détenu pendant les
+règnes précédents, et nommé au gouvernement du Mag'reb. Ce chef, qui,
+étant vizir de Syrie, avait traité avec une grande rigueur les
+populations de cette contrée, pensa qu'il pourrait agir de même à
+l'égard des Berbères. Il commença à mettre en pratique tout un système
+de vexations contre eux et voulut leur imposer, en outre des autres
+charges, la capitation. Les indigènes protestèrent, déclarant qu'ils
+étaient Musulmans et, par conséquent, affranchis de cette charge; mais
+leur doléances furent brutalement repoussées. Le gouverneur s'était
+entouré d'une garde berbère et il comptait s'assurer, par des faveurs,
+sa fidélité. Ayant voulu imposer à ses soldats l'obligation de porter
+des inscriptions tatouées sur les mains[355], selon l'usage des Grecs,
+les gardes, irrités de ce qu'ils considéraient comme une humiliation,
+assassinèrent le gouverneur pendant qu'il faisait la prière du soir,
+dans la mosquée. Les Berbères écrivirent alors au khalife pour protester
+de leur dévouement et demander qu'on leur rendît leur ancien gouverneur
+Mohammed-ben-Yezid. Peut-être celui exerça-t-il, durant quelques jours,
+le pouvoir.
+
+[Note 355: Sur la main droite le nom de l'individu; sur la gauche le
+mot «garde» (_Berbers_, p. 272).]
+
+Pendant ce temps, les Musulmans d'Espagne, sous la conduite de leur
+gouverneur Es-Samah[356], avaient fait une expédition dans les Gaules.
+Parvenus sous les murs de Toulouse, ils se heurtèrent contre Eude, duc
+d'Aquitaine, et essuyèrent une défaite dans laquelle presque tous les
+guerriers restèrent sur le champ de bataille.
+Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah ramena en Espagne les restes de l'armée
+(721). Dans la Galice, un noyau de résistance nationale s'était formé, à
+la voix de Pélage, qui avait été proclamé roi par ses compatriotes.
+
+[Note 356: Ce chef avait dû être nommé en Espagne, ainsi que nous
+l'avons dit, en remplacement d'El-Horr; cependant En-Nouéïri attribue à
+celui-ci les faits que nous retraçons (p. 357).]
+
+GOUVERNEMENT DE BICHR-BEN-SAFOUANE.--Sur ces entrefaites, le khalife
+ayant nommé au gouvernement de l'Afrique Bichr-ben-Safouane de la tribu
+de Kelb, ce général arriva à Kaïrouan et un de ses premiers actes fut
+d'envoyer en Espagne Anbaça le kelbite, avec mission de relever les
+armes musulmanes, et surtout d'augmenter le tribut fourni au khalifat
+par cette province (721). Pour obtenir ce résultat, le gouverneur ne
+trouva rien de mieux que de faire payer aux chrétiens un double
+impôt[357].
+
+[Note 357: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 227.]
+
+Après avoir apaisé les séditions qui s'étaient produites sur différents
+points de la Berbérie, Bichr alla en Orient présenter ses hommages et
+ses présents au nouveau khalife Hicham, qui avait remplacé son frère
+Yezid II, mort en 724. Confirmé dans ses fonctions, le gouverneur revint
+à Kaïrouan. Peu après, Anbaça étant mort, il nomma à sa place
+Yahïa-ben-Selama le kelbite. Cet officier s'attacha à faire restituer
+aux chrétiens les biens qui leur avaient été enlevés par son
+prédécesseur.
+
+Eh 727, Bichr fit une expédition en Sicile et revint chargé de butin.
+Quelques mois après, le gouverneur cessait de vivre; avant de mourir, il
+avait désigné pour lui succéder un de ses compatriotes, espérant que le
+khalife ratifierait son choix; mais il n'en fut pas ainsi et le kelbite
+se disposa à résister, même par les armes, au nouveau chef.
+
+GOUVERNEMENT DE OBÉÏDA-BEN-ABD-ER-RAHMAN.--Hicham, qui depuis le
+commencement de son règne avait favorisé les Yéménites, sembla, à partir
+de ce moment, faire pencher la balance pour leurs rivaux. Ce fut ainsi
+qu'il nomma au gouvernement de l'Afrique un kaïsite nommé
+Obeïda-ben-Abd-er-Rahman. Cet officier, prévenu des dispositions
+hostiles de la population de Kaïrouan, arriva à l'improviste devant
+cette ville, à la tête d'une troupe de gens de sa tribu, et s'en empara
+par surprise. «Il sévit contre les kelbites, avec une cruauté sans
+égale. Après les avoir fait jeter dans les cachots, il les mit à la
+torture et, afin de contenter la cupidité de son souverain, il leur
+extorqua des sommes énormes[358].»
+
+L'influence des kelbites avait, jusqu'alors, régné à peu près sans
+conteste en Espagne. Obéïda envoya dans la péninsule plusieurs officiers
+qui ne purent parvenir à se faire accepter. Enfin, en 729, le kaïsite
+Haïtham-ben-Obéïd arriva en Espagne avec des forces suffisantes et se
+fit l'exécuteur de toutes les haines de sa tribu: quiconque avait un nom
+ou une fortune fut livré au supplice, et le pays gémit pendant près d'un
+an sous la tyrannie la plus affreuse. Enfin, les plaintes des opprimés
+parvinrent à la cour d'Orient, et, en présence de tels excès, le khalife
+n'hésita pas à destituer Haïtham. Abd-er-Rahman-ben-Abd-Allah, yéménite
+de race, fut nommé gouverneur à sa place. Quant à Haïtham, il fut
+accablé d'opprobres et renvoyé, chargé de fers, à Obéïda, qui se
+contenta de le tenir en prison, malgré les ordres du khalife. Les
+Kelbites attendaient sa mort comme réparation à eux légitimement due;
+voyant qu'il allait échapper à leur vengeance, ils adressèrent à Hicham
+une pièce de vers dans laquelle ils lui exposèrent éloquemment leurs
+doléances, en lui laissant entendre qu'un tel déni de justice aurait
+pour conséquence de les pousser à la révolte.
+
+Le khalife tenait avant tout à conserver l'Espagne; il destitua Obéïda
+et lui envoya l'ordre d'avoir à se présenter devant lui[359].
+
+[Note 358: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 220.]
+
+[Note 359: Voir pour l'hist. des gouv. d'Esp. _El Marrakchi_ (Ed.
+or. de Dozy, p. 6 à 11).]
+
+INCURSIONS DES MUSULMANS EN GAULE. BATAILLE DE POITIERS.--Le premier
+soin d'Abd-er-Rahman, nommé au commandement de l'Espagne, avait été de
+préparer une grande expédition contre les Gaules. Il tenait à venger les
+désastres de Toulouse, et il était attiré par la richesse de ces
+campagnes, qu'il avait parcourues avec Samah. Un certain Othman,
+officier berbère qui commandait la limite septentrionale, était entré en
+relations avec Eude et avait obtenu sa fille en mariage. Abd-er-Rahman,
+considérant ce fait comme une trahison, vint, en 731, attaquer Othman,
+le défit et envoya au khalife la tête du traître et sa femme. Le duc
+d'Aquitaine, occupé alors à repousser une invasion de Karl, duc des
+Franks, n'avait pu venir en aide à son gendre[360].
+
+[Note 360: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 190 et
+suiv.]
+
+En 732, Abd-er-Rahman, ayant reçu de puissants renforts d'Afrique et
+réuni une armée considérable, traverse les Pyrénées et inonde
+l'Aquitaine. Marchant droit devant lui, il arrive sous les murs de
+Bordeaux. Eude l'y attend avec toutes ses forces, mais la fortune est
+infidèle au prince chrétien: son armée est écrasée et, s'il échappe au
+désastre, c'est pour voir, dans sa fuite, les flammes dévorant sa
+métropole. Après avoir saccagé l'Aquitaine, les Musulmans passent la
+Loire, enlèvent et pillent Poitiers et marchent sur Tours, où, leur
+a-t-on dit, se trouve la plus riche basilique de la Gaule.
+
+Cependant, Karl n'est pas resté inactif; il a publié le ban de guerre et
+tout le monde a répondu à son appel. «Les plus impraticables marécages
+de la mer du Nord, les plus sauvages profondeurs de la Forêt-Noire
+vomirent des flots de combattants demi-nus qui se précipitèrent vers la
+Loire, à la suite des lourds escadrons austrasiens tout chargés de
+fer[361].» Eude s'est joint à Karl en lui faisant hommage de vassalité
+et lui a amené les débris de ses troupes.
+
+[Note 361: Henri Martin, _Histoire de France_, t. II, p. 202.]
+
+Dans le mois d'octobre, les deux armées se trouvèrent en présence en
+avant de Poitiers. On passa plusieurs jours à s'observer et, enfin, les
+Musulmans se développèrent dans la plaine et attaquèrent les Franks avec
+leur impétuosité habituelle. Mais les guerriers austrasiens, tenus en
+haleine par vingt années de guerres incessantes, essuyèrent, sans
+broncher, cet assaut tumultueux, et, pendant toute la journée, restèrent
+inébranlables sous la grêle de traits de leurs ennemis. Vers le soir,
+Eude et les Aquitains, ayant attaqué de flanc le camp des Musulmans,
+ceux-ci se retournèrent pour voler à la défense du butin amoncelé dans
+les tentes. Aussitôt les escadrons austrasiens s'ébranlent et fondent
+comme la foudre sur leurs ennemis, dont ils font un carnage horrible. En
+vain Abd-er-Rahman essaye de rallier ses guerriers; il tombe avec eux
+sous les coups du vainqueur.
+
+La nuit avait interrompu la lutte, de sorte que les Chrétiens n'avaient
+pas pu juger de l'importance de leur victoire. Mais le lendemain, alors
+qu'ils se disposaient à attaquer le camp, ils s'aperçurent qu'il était
+vide. Les Musulmans avaient fui pendant la nuit, en abandonnant tout
+leur butin aux mains des guerriers du Nord.
+
+Cette belle victoire sauvait, pour le moment, la chrétienté, mais il est
+probable que les Musulmans n'auraient pas tardé à reparaître plus
+nombreux en Gaule, si l'émigration berbère n'avait pas été arrêtée par
+les événements dont l'Afrique va être le théâtre.
+
+GOUVERNEMENT D'OBÉÏD-ALLAH-BEN-EL-HABHAB.--Nous avons vu que le
+gouverneur Obéïda avait été rappelé en Orient par le khalife. Après son
+départ l'autorité fut exercée d'une façon temporaire par
+Okba-ben-Kodama. Cette situation se prolongea pendant dix-huit mois, et
+ce ne fut qu'à la fin du printemps de l'année 734 que le titulaire fut
+nommé. C'était un kaïsite du nom d'Obéïd-Allah-ben-el-Habhab, très
+dévoué à sa tribu et à son souverain, mais méprisant profondément les
+populations vaincues. Il arriva en Afrique pénétré de ces idées et
+traita les Berbères avec la plus grande injustice.
+
+Sur ces entrefaites, un certain Abd-el-Malek, qui avait succédé à
+Abd-er-Rahman dans le commandement de l'Espagne, essuya une nouvelle
+défaite dans les Pyrénées. Le gouverneur en profita pour le remplacer
+par Okba-ben-el-Hadjadj et, sous l'impulsion de ce chef, les Musulmans
+opérèrent de nouvelles razias en Gaule. Alliés au comte de Provence,
+Mauronte, ils pénétrèrent dans la vallée du Rhône et vinrent prendre et
+saccager la ville de Lyon. Remontant le cours de la Saône, ils
+dépouillèrent les cités et les monastères sans que les populations
+terrifiées songeassent à leur résister. Mais bientôt Karl et ses Franks
+parurent, et les Musulmans regagnèrent en hâte les régions du midi.
+Après avoir tenté une faible résistance à Avignon, ce fut derrière les
+remparts de Narbonne qu'ils concentrèrent toutes leurs forces, et Karl
+essaya en vain de prendre cette ville.
+
+DESPOTISME ET EXACTIONS DES ARABES.--A Kaïrouan, Obéïd-Allah continuait
+à faire peser son despotisme sur les Berbères. Non content de leur
+enlever leurs filles pour en peupler les sérails de Syrie, il s'amusait
+à décimer leurs troupeaux pour chercher dans les entrailles des brebis
+des agneaux à duvet fin couleur de miel[362]. Le peuple frémissait sous
+cette tyrannie et sa colère contenue n'allait pas tarder à faire
+explosion. Le gouverneur avait nommé son fils Ismaïl au commandement du
+Mag'reb extrême. De Tanger, Ismaïl avait fait plusieurs expéditions dans
+l'intérieur et notamment dans le Sous, où il avait frappé de lourdes
+contributions. Obéïd-Allah, alléché par le succès de cette campagne,
+nomma commandant de Tanger un certain Omar-el-Moradi et envoya son fils
+Ismaïl dans le Sous, en lui adjoignant le général
+El-Habib-ben-Abou-Obéïda et en le chargeant d'exécuter une grande
+reconnaissance dans l'extrême sud. Les Arabes parcoururent alors tout le
+désert, contraignirent les Sanhadja-au-voile à recevoir l'islamisme, et
+s'avancèrent jusqu'au soudan. Ils rentrèrent dans le Mag'reb en ramenant
+un nombre considérable d'esclaves et en rapportant un riche butin.
+
+[Note 362: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, p. 234. Ibn-Khaldoun, t. I,
+p. 337.]
+
+Ces succès avaient porté l'audace des Arabes à son comble; les excès que
+nous avons retracés n'étaient pas suffisants: Ismaïl, de concert avec
+Omar-el-Moradi, prétendit prélever, en outre des impôts réguliers, le
+quint sur les populations soumises. Cette fois la mesure était comble.
+En 740, Obéïd-Allah rappela du Mag'reb une partie des troupes et les
+envoya contre la Sicile, sous le commandement d'El-Habib. L'occasion
+attendue par les Bervères se présentait enfin; ils ne le laissèrent pas
+échapper.
+
+RÉVOLTE DE MÉÏCERA.--SOULÈVEMENT GÉNÉRAL DES BERBÈRES.--Un chef de la
+tribu des Matr'ara (Faten), nommé Méïcera, se fit le promoteur de la
+révolte. Les Berbères du Mag'reb, Matr'ara, Miknaça, Berg'ouata et
+autres, accoururent à sa voix. Tous avaient adopté dans les dernières
+années les doctrines kharedjites et s'étaient affiliés principalement à
+la secte sofrite, de sorte que le soulèvement national se doublait d'une
+révolte religieuse.
+
+Ce grand rassemblement, s'étant porté sur Tanger, se rendit facilement
+maître de cette ville. Omar-el-Moradi y fut mis à mort. De là, les
+rebelles marchèrent vers le Sous et, s'étant emparés d'Ismaïl, lui
+infligèrent le même sort. Ces événements eurent un retentissement énorme
+en Afrique. Les Kharedjites de l'Ifrikiya, appartenant en général à la
+secte éïbadite, répondirent à l'appel de leurs frères du Mag'reb, et le
+feu de la révolte se répandit partout. Méïcera proclama l'indépendance
+berbère et l'obligation du culte kharedjite, seul orthodoxe.
+
+Dès qu'il eut reçu ces importantes nouvelles, Obéïd-Allah s'empressa de
+rappeler les troupes de l'expédition de Sicile et de donner l'ordre à
+Okba, gouverneur de l'Espagne, d'aller en Mag'reb combattre les
+rebelles. En même temps, il réunit tous ses soldats de race arabe et les
+fit partir pour l'Ouest, sous le commandement de Khaled-ben-el-Habib.
+Méïcera offrit le combat aux Arabes en avant de Tanger; mais, après une
+lutte longue et meurtrière, les Berbères durent chercher un refuge dans
+la ville. Méïcera, accusé d'impéritie ou de vues ambitieuses, fut tué
+dans une sédition. Bientôt la lutte contre les Arabes recommença et,
+comme les Berbères reçurent, pendant le combat, un renfort de Zenèes,
+commandé par Khaled-ben-Hamid, la victoire ne tarda pas à se prononcer
+pour eux. Tous les Arabes y périrent et cette bataille fut appelée par
+eux «_la journée des nobles_». Khaled-ben-Hamid, qui avait si
+heureusement déterminé la victoire, fut élu chef des rebelles[363].
+
+La nouvelle de ce succès eut un effet immense et la révolte se propagea
+aussitôt en Espagne. Okba avait essayé, sans succès, de combattre les
+rebelles du Mag'reb; il fut déposé par un mouvement populaire et
+remplacé par son prédécesseur Abd-el-Melek, et alla mourir à Narbonne
+(fin décembre 740).
+
+[Note 363: Nous adoptons ici une opinion qui s'écarte de celle de M.
+Dozy (t. I, p. 242) et de M. Fournel (p. 228); mais il est peu probable
+que Khaled eût été élu chef de la révolte avant d'avoir déterminé la
+victoire de la journée des nobles.]
+
+DÉFAITE DE KOLTOUM À L'OUAD-SEBOU.--Lorsque ces événements furent connus
+en Orient, le khalife Hicham entra dans une violente colère: «Par Dieu!
+dit-il, je ferai sentir à ces rebelles le poids de la colère d'un Arabe!
+Je leur enverrai une armée telle qu'ils n'en virent jamais dans leur
+pays: la tête de colonne sera chez eux, pendant que la queue en sera
+encore chez moi. J'établirai un camp de guerriers arabes à côté de
+chaque château berbère[364]!» Il rappela sur-le-champ Obéïd-Allah et
+s'occupa de la formation d'une armée expéditionnaire. A cet effet il
+tira des milices de Syrie un corps considérable de cavalerie et en
+confia le commandement au kaïsite Koltoun-ben-Aïad. Dans le courant de
+l'été 741, ce général arriva en Ifrikiya, après avoir rallié les
+contingents de l'Egypte, de Barka et de la Tripolitaine. L'effectif de
+son armée s'élevait à une trentaine de mille hommes. Le khalife avait
+recommandé à ces troupes de commettre en Afrique les plus grandes
+dévastations.
+
+Parvenu à Kaïrouan, Koltoum y fut très mal reçu par la colonie arabe qui
+détestait les Syriens. Quand El-Habib avait reçu, en Sicile, l'ordre de
+rentrer, il venait de s'emparer de Syracuse et de remporter de grands
+succès qui pouvaient faire présager la conquête de toute l'île[365]. Dès
+son retour il s'était porté avec toutes ses forces jusqu'à la hauteur de
+Tiharet pour contenir les Berbères et couvrir Kaïrouan; lorsque l'armée
+d'Orient l'eut rejoint, les deux troupes faillirent en venir aux mains.
+Baleg, qui commandait l'avant-garde des Syriens, avait donné le signal
+du combat, mais des officiers s'interposant parvinrent à empêcher la
+lutte.
+
+[Note 364: En Nouéïri, p. 360, 361.]
+
+[Note 365: Michele Amari, _Storia_, t. I, p. 173 et suiv.]
+
+L'armée continua sa marche vers l'ouest sans rencontrer aucun ennemi;
+elle pénétra dans le Mag'reb extrême, et enfin trouva les Kharedjites
+sur les bords du Sebou, dans une position qu'ils avaient choisie, à
+Bakdoura. Ils étaient là en nombre considérable, presque nus, la tête
+rasée, remplis d'enthousiasme. El-Habib voulut faire entendre quelques
+conseils que sa longue pratique des Berbères lui donnait le droit de
+présenter. Mais l'impétueux Baleg repoussa dédaigneusement son offre.
+Koltoum confia à Baleg le commandement de la cavalerie syrienne, se
+réserva celui de l'infanterie du centre et mit deux autres chefs à la
+tête des troupes d'Afrique, de sorte qu'El-Habib ne dut combattre que
+comme un simple guerrier.
+
+La brillante cavalerie syrienne, ayant entamé l'action, fut accueillie
+par le cri de guerre des Kharedjites. Selon Ibn-Khaldoun, les Berbères
+portèrent le désordre dans le camp des Syriens en lançant au milieu
+d'eux des chevaux affolés, à la queue desquels ils avaient attaché des
+outres remplies de pierres. Malgré les pertes qu'il avait éprouvées,
+Baleg ramena au combat environ sept mille de ses cavaliers et, les ayant
+entraînas dans une charge furieuse, parvint à traverser toutes les
+lignes des Berbères; mais ceux-ci étaient si nombreux qu'une partie des
+leurs, faisant volte-face, lui tinrent tête pendant que le reste luttait
+corps à corps avec les fantassins de Koltoum et les troupes d'Afrique.
+El-Habib et les principaux chefs étant morts, ces troupes se mirent en
+retraite, abandonnant les Syriens abhorrés à leur malheureux sort.
+Koltoum lutta avec la plus grande vaillance, en récitant des versets du
+Koran jusqu'au moment où il tomba percé de coups. La bataille était
+perdue. Les Kharedjites poursuivirent les fuyards et en firent un grand
+massacre. Quant aux cavaliers syriens de Baleg, ils furent bientôt
+forcés, malgré tout leur courage, de se mettre en retraite vers le
+nord-ouest, puisque le chemin opposé leur était coupé. Ils gagnèrent
+avec beaucoup de peine Tanger où ils ne purent pénétrer et de là se
+réfugièrent à Ceuta (742)[366].
+
+[Note 366: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 216, 235 et suiv. En-Nouéïri, p.
+360. El-Kaïrouani, p. 69.]
+
+Victoires de Handhala sur les Kharedjites de l'Ifrikiya.--Dès que la
+nouvelle de ce succès parvint dans l'est, les tribus de l'ifrikiya se
+mirent en état de révolte. Un certain Okacha-ben-Aïoub, de la tribu des
+Houara, essaya même de soulever Gabès. Mais le général
+Abd-er-Rahman-ben-Okba, qui commandait à Kaïrouan où il avait rallié les
+fuyards de l'Ouad-Sebou, marcha contre les rebelles et les contraignit à
+chercher un refuge dans le sud. Okacha y rejoignit
+Abd-el-Ouahad-ben-Yezid, qui était à la tête des autres tribus
+houarides, et tous deux s'appliquèrent à soulever les tribus du sud de
+l'Ifrikiya, jusqu'au Zab.
+
+Cependant le khalife avait expédié au kelbite Handhala-ben-Safouan,
+gouverneur de l'Égypte, l'ordre de se porter au plus vite en Ifrikyia,
+avec toutes les forces disponibles. Ce général parvint à Kaïrouan dans
+le courant du printemps et s'occupa aussitôt de l'organisation de son
+armée.
+
+Mais bientôt il apprit que les Kharedjites, divisés en deux corps,
+s'avançaient contre lui et que l'un d'eux, commandé par Okacha, avait
+pénétré dans la plaine et était venu prendre position à El-Karn, entre
+Djeloula et Kaïrouan. Le seul espoir de succès consistait à attaquer
+séparément les rebelles; Handhala le comprit et, sans perdre un instant,
+il marcha sur El-Karn, attaqua ses ennemis avec la plus grande vigueur,
+les mit en déroute, s'empara de leur camp et fit prisonnier Okacha. Mais
+ce n'était là que la partie la plus facile de la tâche. Abd-el-Ouahad
+était descendu du Zab à la tête d'un rassemblement considérable et avait
+déjà atteint Badja, où les fuyards d'El-Karn l'avaient rallié.
+
+Handhala lança contre lui sa cavalerie pour le contenir, tandis qu'à
+Kaïrouan on armait tous les hommes valides. Les Kharedjites repousseront
+facilement les troupes envoyées contre eux, puis ils s'avancèrent
+jusqu'à Tunis, où Abd-el-Ouahad se fit, dit-on, proclamer khalife. De
+là, les rebelles vinrent prendre position à El-Asnam, dans le canton de
+Djeloula; leur armée présentait, si l'on en croit les auteurs arabes, un
+effectif de 300,000 combattants, mais ce chiffre est évidemment exagéré.
+
+La situation était fort critique pour les Arabes. Handhala enrôlait tous
+les hommes valides, en offrant même une prime à ceux dont le patriotisme
+n'était pas assez ardent; il put réunir ainsi dix mille recrues qui,
+jointes à ses vieilles troupes, lui constituèrent une armée assez
+nombreuse. On passa la nuit à armer les volontaires, à la lueur des
+flambeaux, et le lendemain, ces soldats pleins d'ardeur, ayant brisé les
+fourreaux de leurs épées, marchèrent à l'ennemi. Dès le premier choc,
+l'aile gauche des Kharedjites fléchit; la gauche des Arabes, qui avait
+perdu du terrain, revint alors à la charge et bientôt toute la ligne des
+Berbères fut enfoncée. Ce fut alors une mêlée affreuse qui se termina
+par la victoire des Arabes. Selon En-Nouéïri, cent quatre-vingt mille
+Kharedjites restèrent sur le champ de bataille. Abd-el-Ouahad y trouva
+la mort, Okacha, moins heureux fut livré au bourreau (mai 742).
+
+Ce beau succès permettait aux Arabes de se maintenir à Kaïrouan et de se
+préparer à de nouvelles luttes contre les Kharedjites du Mag'reb,
+demeurés dans l'indépendance absolue.
+
+RÉVOLTE DE L'ESPAGNE. LES SYRIENS Y SONT TRANSPORTÉS.--Les Syriens qui,
+avec Baleg, s'étaient réfugiés à Ceuta, après la défaite du Sebou, ne
+tardèrent pas à se trouver dans une situation très critique. Bloqués de
+tous côtés par les Berbères, et manquant de vivres, ils s'adressèrent au
+gouverneur de l'Espagne en le suppliant de venir à leur aide, ou de leur
+fournir le moyen de traverser le détroit. Mais Abd-el-Malek était
+Médinois; il avait lutté autrefois contre les Syriens et, vaincu par
+eux, avait assisté aux excès dont ils avaient souillé leur victoire. Il
+repoussa avec hauteur les demandes de Baleg et défendit, sous les peines
+les plus sévères, qu'on envoyât des secours aux Syriens. Un Arabe de la
+tribu de Lakhm, leur ayant fait passer deux barques chargées de blé,
+périt dans les tortures[367]. Ainsi les Syriens restaient à Ceuta, en
+proie aux souffrances de la faim; ils avaient mangé leurs chevaux et
+semblaient voués à un trépas certain, lorsque des circonstances
+imprévues vinrent changer la face des choses.
+
+[Note 367: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 254.]
+
+Nous avons vu que les Berbères, en Espagne, n'avaient pas été favorisés
+lors du partage des terres, bien qu'ils eussent été les véritables
+conquérants. Il en était résulté chez eux une grande irritation contre
+les Arabes et, comme ils avaient adopté, de même que leurs frères du
+Mag'reb, les doctrines kharedjites, la révolte de Meïcera fut saluée
+chez eux par un seul cri d'enthousiasme, suivi d'une levée de boucliers.
+L'insurrection, partie de la Galice, devint bientôt générale. Partout
+les Arabes furent expulsés et durent chercher un refuge dans
+l'Andalousie. Les Berbères élurent alors un chef, ou _imam_, et
+divisèrent leurs forces en trois corps qui devaient marcher
+simultanément sur Tolède, Cordoue et Algésiras. De cette dernière ville,
+où se trouvait la flotte, on serait allé en Mag'reb chercher des
+renforts berbères.
+
+Les Arabes étaient peu nombreux en Espagne et tiraient toutes leurs
+forces des Africains. La situation devenait critique et, dans cette
+conjoncture, Abd-el-Malek ne vit son salut que dans l'appui de ces
+Syriens qu'il avait juré de laisser mourir de faim. Il entra de nouveau
+en pourparlers avec eux et conclut un traité par lequel il fut stipulé
+que les Syriens lui fourniraient leur aide pour combattre la révolte des
+Berbères; qu'après l'avoir domptée, ils évacueraient l'Espagne et qu'un
+certain nombre d'otages, choisis parmi les chefs, seraient gardés dans
+une île pour assurer l'exécution de ces conventions. De son côté, Baleg
+exigea que, lorsque ses hommes seraient rapatriés, ils fussent emmenés
+tous ensemble et déposés dans une contrée d'Afrique soumise à l'autorité
+arabe.
+
+Les Syriens débarquèrent en Espagne dans le plus triste état et iî
+fallut d'abord les habiller et leur donner à manger; mais ils furent
+bientôt refaits et, comme la colonne berbère marchant sur Algésiras
+était déjà à Médina-Sidonia, ils se portèrent contre elle avec toutes
+les forces arabes et la mirent en déroute. Ils attaquèrent ensuite celle
+qui avait Cordoue pour objectif, et lui infligèrent le même sort. La
+troisième armée berbère assiégeait Tolède depuis près d'un mois; les
+Syriens la forcèrent à lever le siège de cette ville et, malgré le grand
+nombre des rebelles, parvinrent encore à en triompher[368].
+
+Ainsi la domination arabe en Espagne était sauvée; mais de nouvelles
+difficultés allaient naître du succès même des Syriens. Baleg, invité
+par Abd-el-Malek à se retirer, conformément aux clauses du traité, éluda
+l'exécution de sa promesse; il se sentait maître de la position, était
+gorgé de butin et ne se souciait nullement de courir de nouveaux
+hasards. Des contestations s'élevèrent, on s'aigrit, on se menaça de
+part et d'autre, et enfin Baleg, levant le masque, chassa Abd-el-Malek
+de son palais et se fit proclamer gouverneur à Cordoue. Les Syriens,
+méconnaissant la voix de leur chef, se saisirent d'Abd-el-Malek, alors
+nonagénaire, et lui firent endurer un supplice aussi ignominieux que
+celui infligé par lui à l'homme qui leur avait envoyé des vivres à Ceuta
+(742).
+
+Le meurtre d'Abd-el-Malek eut un grand retentissement en Espagne. Tous
+les Arabes, même ceux qui étaient en France, accoururent en Andalousie.
+Abd-er-Rahman, gouverneur de Narbonne, ayant réuni ses forces à celles
+d'Abd-er-Rahman-ben-Habib, marcha contre les Syriens et tua Baleg de sa
+propre main. Néanmoins la victoire resta à ces étrangers. Taâleba, qui
+avait pris le commandement, surprit les Arabes pendant qu'ils
+célébraient une fêle[369], en fit un grand massacre et réduisit en
+esclavage dix mille prisonniers.
+
+[Note 368: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 257 et suiv.]
+
+[Note 369: Dans les guerres entre musulmans, les jours de fête
+étaient toujours des trêves strictement observées.]
+
+Les Arabes d'Espagne ayant appris que les Syriens se disposaient à
+massacrer tous leurs prisonniers adressèrent à Hendhala un pressant
+appel, et cet émir envoya en Espagne un officier du nom
+d'Abou-el-Khattar, avec quelques troupes. Il arriva à Cordoue au moment
+où les Syriens, avant de préluder au massacre de leurs esclaves, les
+vendaient au rabais, pour un chien ou pour un bouc. Malgré l'opposition
+de Taâleba il fit mettre en liberté tous ces Musulmans; puis il éloigna
+successivement les chefs turbulents, tels que Taâleba et
+Abd-er-Rahman-ben-Habib, et enfin, il distribua aux Syriens des terres
+et les répartit dans les districts d'Ocsonoba, de Béja, de Murcie, de
+Niébla, de Séville, de Sidona, d'Algesiras, de Regio, d'Elvira et de
+Jaën. Les tenanciers établis sur ces terres reçurent l'ordre de donner à
+ces nouveaux maîtres le tiers de leurs récoltes, qu'ils versaient
+précédemment à l'Etat[370]. L'obligation de fournir le service militaire
+fut imposée aux Syriens et on les forma en milices ou _Djond_.
+
+[Note 370: Dozy, _loc. cit._, p. 268. El-Kaïrouani, p. 70.]
+
+L'introduction de ce nouvel élément en Espagne mit fin à la suprématie
+des fils des Défenseurs. La fusion de ces diverses races: berbère, arabe
+et syrienne, devait former plus tard cette belle et intelligente nation
+maure d'Espagne; mais avant d'arriver à cette cohésion elle avait à
+traverser encore de longues années de guerres civiles et d'anarchie.
+
+Les nouvelles conditions dans lesquelles se trouvaient l'Espagne et
+l'Afrique depuis la révolte kharedjite font comprendre pourquoi la belle
+victoire de Karl à Poitiers suffit à délivrer la Gaule de l'invasion
+musulmane. La marche des Berbères vers le sud ayant dégarni les
+provinces du nord de l'Espagne, les chrétiens en profitèrent pour
+reconquérir de vastes régions dans la direction du midi.
+
+ABD-EB-RAHMAN-BEN-HABIB USURPE LE GOUVERNEMENT DE L'IFRIKIYA.--Nous
+avons dit qu'Abd-er-Rahman-ben-Habib, petit-fils d'Okba, avait quitté
+l'Espagne; peut-être avait-il été éloigné par le nouveau gouverneur,
+peut-être aussi, comme l'affirment certains auteurs, avait-il pris la
+fuite. Il se réfugia en Tunisie et se tint dans l'expectative, entouré
+d'un certain nombre d'adhérents. Sur ces entrefaites, le khalife Hicham
+étant mort (février 743), l'Orient devint le théâtre de nouveaux
+troubles sous les règnes éphémères de ses successeurs Oualid II, Yezid
+III et Ibrahim.
+
+Abd-er-Rahman profita de cette anarchie pour lever le masque et
+revendiquer le gouvernement de l'Ifrikiya. Il écrivit à Hendhala en le
+sommant avec hauteur de lui céder le pouvoir. Ce dernier était
+parfaitement en mesure de résister à de pareilles prétentions, mais,
+soit qu'il lui répugnât de verser le sang musulman, ainsi que l'affirme
+En-Nouéïri, et de donner aux schismatiques le spectacle d'une guerre
+entre orthodoxes, soit qu'il ne fût pas sûr de ses troupes, il préféra
+tenter les moyens de conciliation et envoya à Abd-er-Rahman une
+députation de notables, chargés de lui faire entendre la voix de la
+raison. Cet acte de faiblesse ne servit qu'à augmenter l'arrogance du
+rebelle: il fit mettre les envoyés aux fers et adressa à Hendhala une
+nouvelle et pressante sommation. Ce chef préféra alors se démettre du
+pouvoir. Il convoqua le cadi et les notables de Kaïrouan, ouvrit en leur
+présence le trésor public, en retira la somme nécessaire à son voyage
+et, étant sorti de la ville, prit la route de l'Orient. Abd-er-Rahman
+lit alors son entrée à Kaïrouan et prit possession du gouvernement de
+l'Ifrikiya.
+
+Les populations arabes établies sur le littoral de la Tripolitaine et de
+la Tunisie se déclarèrent contre l'usurpateur, et, ayant fait alliance
+avec les Berbères, se mirent bientôt en révolte ouverte. Deux chefs des
+Houara, Abd-el-Djebbar et El-Hareth, s'avancèrent avec leurs bandes
+jusqu'aux portes de Tripoli. Mais Abd-er-Rahman ne se laissa point
+intimider; il attaqua en détail tous ses ennemis, les défit et les
+contraignit de rentrer dans l'obéissance[371].
+
+[Note 371: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 219, 276. En-Nouéïri, p. 364 et
+suiv.]
+
+CHUTE DE LA DYNASTIE OMÉÏADE. ÉTABLISSEMENT DE LA DYNASTIE
+ABBASSIDE.--L'anarchie continuait à désoler l'Orient. Un nouveau khalife
+oméïade, du nom de Merouan, avait renversé l'infâme Ibrahim et pris le
+pouvoir; mais il avait à lutter contre les kharedjites et les chiaïtes
+et, en outre, contre les descendants d'El-Abbas, oncle du prophète, qui
+s'étaient transmis, de père en fils, le titre d'_imam_. Après plusieurs
+années de luttes acharnées, Abou-l'Abbas-es-Saffah fut proclamé khalife
+par les abbassides (30 octobre 749). Merouan, ayant marché contre ses
+troupes, essuya plusieurs défaites et trouva la mort dans un dernier
+combat (août 750). Avec lui finit la dynastie des oméïades.
+Abou-el-Abbas-es-Saffah s'assit alors sur le trône de Damas et ainsi la
+dynastie des abbassides succéda à celle qui avait été fondée
+quatre-vingt-dix ans auparavant par le Mekkois Moaouïa.
+
+Abd-er-Rahman fit aussitôt reconnaître en Ifrikiya l'autorité abbasside
+et fut confirmé par le nouveau khalife dans les fonctions qu'il avait
+usurpées.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+RÉVOLTE KHAREDJITE. FONDATIONS DE ROYAUMES INDÉPENDANTS
+750-772
+
+
+Situation des Berbères du Mag'reb au milieu du VIIIe siècle.--Victoire
+de Abd-er-Rahman; il se déclare indépendant.--Assassinat de
+Abd-er-Rahman.--Lutte entre El-Yas et El-Habib.--Prise et pillage de
+Kaïrouan par les Ourfeddjounia.--Les Miknaca fondent un royaume à
+Sidjilmassa.--Guerres civiles en Espagne.--L'oméïade Abd-er-Rahman
+débarque en Espagne.--Fondation de l'empire oméïade d'Espagne.--Les
+Ourfeddjouina sont vaincus par les Eïbadites de l'Ifrikiya.--Défaites
+des Kharedjites par Ibn-Achath.--Ibn-Achath rétablit à Kaïrouan le siège
+du gouvernement.--Fondation de la dynastie rostemide.--Gouvernement
+d'El-Ar'leb-ben-Salem.--Gouvernement d'Omar-ben-Hafs dit Hazarmed.--Mort
+d'Omar.--Prise de Kaïrouan par les kharedjites.
+
+
+SITUATION DES BERBÈRES DU MAG'REB AU MILIEU DU VIIIe SIÈCLE.--Après la
+mort de Khaled, chef des Zenata, le commandement de ces tribus était
+échu à Abou-Korra, des Beni-Ifrene. Ces schismatiques, toujours en
+révolte contre le khalifat, s'étaient établis à Tlemcen et exerçaient
+leur suprématie sur la partie méridionale et occidentale du Mag'reb
+central[372].
+
+Le Mag'reb extrême était également indépendant. Dans la vallée de la
+Moulouia, dominait la tribu des Miknaça, dont l'influence d'étendait
+jusque sur les oasis du désert marocain[373].
+
+Enfin, sur le littoral de l'Atlantique, les Berg'ouata avaient acquis
+une grande puissance. Un certain Salah, fils de Tarif, venait s'y créer
+un nouveau schisme. Il se taisait passer pour prophète et avait composé
+_en langue berbère_ un nouveau Koran. Un certain nombre de pratiques du
+culte avaient été modifiées par lui. Nous verrons, sous les descendants
+de ce _prophète_, ce schisme devenir un sujet de guerres implacables
+entre les Berbères[374].
+
+Ainsi, de toutes parts, des tribus se disposent à entrer en scène et à
+jouer un rôle prépondérant, jusqu'à ce qu'elles soient remplacées par
+d'autres, après s'être usées dans les luttes politiques.
+
+[Note 372: Ibn-Khaldoun, t. III, p. 199.]
+
+[Note 373: _Ibid._, t. I, p. 259.]
+
+[Note 374: _Ibid._, t, II, p. 125 et suiv. El Bekri, passim.]
+
+VICTOIRES DE ABD-ER-RAHMAN; IL SE DÉCLARE INDÉPENDANT.--L'Ifrikiya avait
+été sinon pacifiée, du moins réduite au silence; mais tout le Mag'reb
+était encore en pleine insurrection. Abd-er-Rahman se décida à y faire
+une expédition et, vers 752, il alla attaquer Abou-Korra auprès de
+Tlemcen, ville fondée depuis peu par les Beni-Ifrene. Abou-Korra,
+soutenu par les tribus zenètes, essaya en vain de résister; il fut
+vaincu et contraint d'abandonner sa capitale aux Arabes. Poursuivant ses
+succès, Abd-er-Rahman pénétra dans le Mag'reb extrême et obtint une
+soumission à peu près générale des Berbères. Il est probable cependant
+que les Berg'ouata ne reconnurent pas son autorité, car ils étaient
+devenus fort puissants. Salah, qui avait succédé à son père Tarif, dans
+le commandement de la tribu, s'était arrogé le litre de prophète et
+avait obtenu beaucoup d'adhésions à la nouvelle doctrine[375].
+
+[Note 375: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 126 et suiv.]
+
+De retour en Ifrikiya, après avoir laissé son fils El-Habib pour le
+représenter dans le Mag'reb, Abd-er-Rahman lança ses troupes contre la
+Sicile et la Sardaigne. Les rivages de ces îles furent livrés au pillage
+et les populations soumises, dit-on, à la capitation.
+
+Cependant, en Orient, le khalife Abou-Djâfer-el-Mansour II avait succédé
+à son frère Abou-l'Abbas, décédé le 9 juin 754. Le nouveau khalife
+s'empressa de confirmer Abd-er-Rahman dans son commandement; mais les
+grands succès remportés par le gouverneur, son éloignement du siège du
+khalifat, avaient sans doute réveillé en lui des idées d'indépendance.
+Il envoya à son souverain des cadeaux sans valeur et s'excusa de ne pas
+lui offrir d'esclaves, sous le prétexte que la Berbérie n'en fournissait
+pas, puisque les populations étaient musulmanes. Le khalife fut très
+irrité de ce procédé et, après un échange d'observations, il adressa à
+son lieutenant une lettre conçue dans des termes injurieux et menaçants.
+Le petit-fils d'Okba résolut alors de rompre toute relation avec son
+suzerain: s'étant rendu en grande pompe à la mosquée, il y prononça la
+prière publique; puis il se répandit en invectives contre le khalife
+abbasside, se déclara délié de tout serment envers lui et déchira les
+vêtements d'investiture qu'il avait reçus d'Orient. Lançant au loin ses
+sandales, il s'écria: «Je rejette aujourd'hui son autorité comme je
+rejette ces sandales.» Il adressa ensuite, dans toutes ses provinces, un
+manifeste annonçant sa déclaration d'indépendance.
+
+ASSASSINAT D'ABD-ER-RAHMAN.--Abd-er-Rahman avait pacifié la Berbérie et
+secoué le joug du khalifat; il semblait au comble de la puissance, mais
+un complot se tramait autour de lui et ses propres frères préparaient
+son assassinat. Une première conjuration, dont les auteurs étaient des
+réfugiés oméïades, fut découverte et sévèrement réprimée. El-Yas, frère
+de l'émir, avait épousé la sœur d'un des conjurés et cette femme le
+poussait à la vengeance et excitait les sentiments de jalousie qu'il
+éprouvait en voyant son frère tout disposer pour léguer le pouvoir à son
+fils El-Habib. El-Yas prêta l'oreille à ces incitations: il s'assura
+l'appui d'un certain nombre d'habitants de Kaïrouan, fit entrer dans le
+complot son frère Abd-el-Ouareth, et il ne resta qu'à attendre le moment
+opportun pour frapper.
+
+Un soir, El-Yas, qui n'avait voulu confier à personne le soin de tuer
+son frère, demanda à être introduit dans ses appartements. Abd-er-Rahman
+était à moitié déshabillé, tenant sur ses genoux un de ses jeunes
+enfants, lorsqu'El-Yas pénétra auprès de lui. Les deux frères causèrent
+pendant un certain temps, sans que l'assassin osât perpétrer son
+meurtre; enfin, cédant aux encouragements muets d'Abd-el-Ouareth qui se
+tenait derrière une portière, El-Yas se leva, puis, se penchant comme
+pour embrasser son frère, enfonça entre ses épaules un poignard qui lui
+traversa la poitrine; Abd-er-Rahman, bien que frappé à mort, essaya de
+lutter contre son meurtrier, mais il eut la main abattue en voulant
+parer les coups et ne tarda pas à expirer couvert de blessures. Après
+cette horrible scène, El-Yas s'enfuyait égaré, lorsque son frère et les
+conjurés le rappelèrent à la réalité en lui demandant la tête de la
+victime, afin que le peuple ne doutât pas de sa mort. Le meurtrier et
+Abd-el-Ouareth rentrèrent alors dans la chambre et décapitèrent le
+cadavre (755).
+
+Ainsi périt cet homme remarquable qui eût sans doute affermi l'empire
+indépendant de la Berbérie, si le poignard fraternel n'avait arrêté sa
+carrière. Son fils El-Habib alla à Tunis se réfugier auprès de son oncle
+Amran[376].
+
+[Note 376: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Afr. et de la Sicile_, p. 47 de
+la trad. En-Nouéïri, p. 368, 369.]
+
+LUTTE ENTRE EL-YAS ET EL-HABIB.--Dès que la nouvelle de la mort
+d'Abd-Er-Rahman fut connue, le peuple se porta en foule au palais et
+El-Yas se fit facilement reconnaître pour son successeur; pendant ce
+temps, les partisans d'El-Habib se réunissaient autour de lui à Tunis.
+Bientôt El-Yas marcha sur cette ville, et El-Habib se porta à sa
+rencontre jusqu'au lieu dit Semindja[377]. Les armées se trouvaient en
+présence et l'on allait en venir aux mains, lorsque les deux parties
+acceptèrent un arrangement aux termes duquel l'autorité serait partagée
+de la manière suivante entre les contractants: El-Habib rentrerait à
+Kaïrouan et aurait la possession de la région s'étendant au midi de
+cette ville, en y comprenant le Djerid et le pays de Kastiliya. Son
+oncle Amran garderait Tunis et les régions environnantes, et El-Yas
+aurait le commandement du reste de l'Ifrikiya et du Mag'reb.
+
+Mais cette pacification froissait trop d'ambitions pour être durable.
+El-Yas commença par attaquer Amran à l'improviste; s'étant emparé de
+lui, il le fit mettre à mort, ainsi que ses principaux partisans[378].
+Selon le Baïan, il se serait contenté de les embarquer pour l'Espagne;
+mais nous pensons qu'il en fit courir la nouvelle, afin de pousser
+El-Habib à fuir pour rejoindre son oncle dans la péninsule. Celui-ci,
+soit qu'il fût tombé dans le piège, soit qu'il craignît pour sa
+sécurité, s'il restait dans le pays, se décida à prendre la mer; mais
+les vents contraires le forcèrent de descendre à Tabarka. Aidé par des
+partisans de son père, il s'empara de cette ville, et y fut rejoint par
+un grand nombre d'adhérents qui le poussèrent à tenter le sort des armes
+contre l'usurpateur.
+
+El-Habib commença les hostilités en s'emparant d'El-Orbos (Laribus).
+El-Yas accourut au plus vite pour lui livrer bataille (décembre
+755--janvier 756). Lorsque les deux partis se trouvèrent de nouveau en
+présence et au moment où l'action allait s'engager, El-Habib s'avança
+vers son oncle El-Yas, et lui proposa de vider leur querelle toute
+personnelle par un combat singulier: «Si tu me tues, lui dit-il, tu
+n'auras fait que m'envoyer rejoindre mon père, et si je te tue, j'aurai
+vengé sa mort[379].»
+
+[Note 377: A une dizaine de lieues au sud de Tunis, dans la
+direction de Zaghouan.]
+
+[Note 378: En-Nouéïri, p. 370.]
+
+[Note 379: _Ibid._, p. 371.]
+
+El-Yas essaya d'abord de repousser cette proposition, mais, comme les
+yeux de tous étaient fixés sur lui et que chacun l'accusait hautement de
+lâcheté, il dut, bon gré mal gré, accepter le duel. Les deux adversaires
+s'étant donc précipités l'un sur l'autre, El-Yas porta à El-Habib un
+coup d'épée qui s'engagea dans sa cotte de mailles; mais ce dernier, par
+une prompte riposte, désarçonna son oncle et, se jetant sur lui avant
+qu'il eût eu le temps de se relever, lui coupa la tête. Abd-er-Rahman
+était vengé.
+
+El-Habib, resté ainsi seul maître du pouvoir, fit exécuter les partisans
+les plus compromis de son oncle, et rentra à Kaïrouan rapportant comme
+trophées les têtes de ses ennemis, presque tous ses proches parents.
+Quant à Abd-el-Ouareth, il put se réfugier avec quelques partisans chez
+les Ourfeddjouma.
+
+Prise et pillage de Kaïrouan par les Ourfeddjouma.--C'est en vain
+qu'El-Habib avait pu compter, après son succès, sur un peu de
+tranquillité; les haines qui divisaient sa famille devaient poursuivre
+jusqu'au bout leur œuvre destructive; aussi les Musulmans y voyaient-ils
+un effet de la malédiction lancée par le pieux Handhala, après avoir été
+déposé par Abd-er-Rahman.
+
+Abd-el-Ouareth, bien accueilli par Acem-ben-Djemil, chef des
+Ourfeddjouma, proclama l'autorité du khalife El-Mansour, et appela aux
+armes les Musulmans. El-Habib somma inutilement Acem de livrer son hôte;
+il n'essuya que de dédaigneux refus et se décida à marcher en personne
+contre les rebelles. Ayant laissé le commandement de Kaïrouan au cadi
+Abou-Koréïb, il partit, en 757, à la tête de ses troupes pour combattre
+les Ourfeddjouma, qui marchaient directement sur sa capitale. Le sort
+des armes lui fut funeste: après avoir vu son armée mise en déroute, il
+dut chercher un refuge à Gabès. De nouvelles troupes furent envoyées à
+son secours par Abou-Koréïb, mais elles passèrent sans coup férir dans
+les rangs des rebelles, afin de faire acte d'adhésion au khalife
+abbasside.
+
+Acem, laissant de côté Gabès, se porta rapidement sur Kaïrouan.
+Abou-Koréïb, à la tête d'une poignée de braves, sortit pour les
+repousser, tandis que les habitants de la ville se réfugiaient dans
+leurs maisons. Les Ourfeddjouma passèrent sur le corps de la petite
+troupe d'Abou-Koréïb, et l'on vit ces Berbères-kharedjites, portant la
+bannière du khalife abbasside, se ruer dans la ville sainte d'Okba, la
+profaner et se livrer à tous les excès. Acem, qui avait gardé le
+commandement pendant toute cette campagne, car les annales ne parlent
+plus d'Abd-el-Ouareth, marcha alors contre El-Habib. Celui-ci l'attira
+dans l'Aourès, où il avait cherché un refuge, le défit et le mit à mort.
+Prenant ensuite l'offensive, El-Habib se porta sur Kaïrouan, mais il fut
+à son tour défait et tué par les Ourfeddjouma (mai-juin 757).
+
+Restés maîtres de Kaïrouan, les sauvages hérétiques s'attachèrent à
+profaner les lieux consacrés par les orthodoxes: ils transformèrent
+leurs mosquées en écuries, soumirent les Arabes aux plus épouvantables
+traitements et firent régner une terreur si grande qu'une partie de la
+population se décida à émigrer. Abd-el-Malek-ben-Abou-el-Djaâda, qui
+avait remplacé Acem comme chef de la tribu, encourageait ces excès[380].
+
+[Note 380: En-Nouéïri, p. 372, 373. Ibn-Khaldouu, t. I, p. 219.]
+
+LES MIKNAÇA FONDENT UN ROYAUME À SIDJILMASSA.--Pendant que l'Ifrikiya
+était le théâtre de ces luttes, le Mag'reb demeurait livré à lui-même.
+Les Berg'ouata hérétiques continuaient à étendre leur autorité sur les
+rives de l'Atlantique et jusqu'au versant occidental de l'Atlas. Plus à
+l'est, les Miknaça occupaient, de plus en plus fortement, la vallée de
+la Moulouïa, et une partie de cette tribu dominait dans les oasis de
+l'Ouad-Ziz. Ils avaient adopté depuis longtemps les doctrines
+kharedjites et, sous l'impulsion d'un de leurs contribules, nommé
+Bel-Kassem-Semgou, ils formèrent à Sidjilmassa une communauté d'adeptes
+de la secte sofrite. Vers 758, ils se donnèrent comme chef un certain
+Aïça-ben-Yezid, le Noir, et construisirent la ville de Sidjilmassa,
+capitale de cette petite royauté indépendante[381].
+
+GUERRES CIVILES EN ESPAGNE.--Nous avons vu dans le chapitre précédent
+qu'Abou-l'Khattar avait rétabli en Espagne la paix entre les Musulmans;
+mais les rivalités étaient trop violentes pour que cette pacification
+fût de longue durée. Un kaïsite du nom de Soumaïl-ben-Hatem, allié à
+Touaba-ben-Selama, chef des Djodham, tribu yéménite, leva l'étendard de
+la révolte dans le district de Sidona. Abou-l'Khattar, ayant marché
+contre eux, fut vaincu et fait prisonnier (mai 745). Touaba exerça alors
+le commandement avec l'assistance de Soumaïl; l'année suivante il mourut
+et la lutte entre Kelbites et Kaïsites recommença. Un descendant d'Okba,
+nommé Youçof, ayant été proclamé gouverneur à l'instigation de Soumaïl,
+les Kelbites replacèrent à leur tête Abou-l'Khattar; mais, en 747,
+celui-ci fut fait prisonnier et mis à mort, après un combat acharné.
+Youçof resta ainsi en possession d'un pouvoir précaire, tandis que les
+luttes fratricides, les vengeances et les meurtres continuaient à
+décimer la race arabe en Espagne, au profit de l'élément berbère, qui
+prenait part à ces guerres comme allié de l'un ou de l'autre parti. Les
+chrétiens, de leur côté, n'étaient pas sans tirer avantage de cette
+situation. En 751, Pélage mourut et fut remplacé par Alphonse, fils de
+Pédro, qui forma la souche des rois de Galice[382].
+
+[Note 381: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 261.]
+
+[Note 382: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 273 et suiv. et
+_Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 100. Rosseuw Saint-Hilaire,
+_Histoire d'Espagne_, t. I et II.]
+
+L'OMÉÏADE ABD-ER-RAHMAN DÉBARQUE EN ESPAGNE.--Mais la face des choses
+allait changer profondément en Espagne, par l'établissement d'une
+nouvelle dynastie. Après le triomphe des Abbassides en Orient, les
+membres et les partisans de la famille oméïade qui avaient échappé à la
+mort dans les combats furent recherchés avec le plus grand soin et
+impitoyablement massacrés. L'un d'eux, nommé Abd-er-Rahman, fils de
+Moaouïa-ben-Hecham, parvint cependant à échapper à ses ennemis[383] et à
+passer en Afrique, accompagné d'un affranchi du nom de Bedr (750). Après
+avoir séjourné quelque temps, caché dans une localité du pays de Barka,
+il profita de la déclaration d'indépendance d'Abd-er-Rahman-ben-Habib
+pour se rendre en Ifrikiya, puisque l'autorité abbasside n'y était pas
+reconnue. Il fut probablement reçu à la cour de ce prince, mais la
+conspiration des réfugiés oméïades ayant alors provoqué des mesures de
+rigueur contre les partisans de cette dynastie, Abd-er-Rahman fut encore
+obligé de fuir. Il gagna les régions de l'ouest et séjourna à Tiharet,
+puis chez les Mar'ila; il erra ainsi pendant cinq années et se fit des
+amis parmi les tribus zenètes. Ces Berbères étaient en relation avec
+leurs compatriotes d'Espagne et, par eux, Abd-er-Rahman fut mis au
+courant des événements dont cette contrée était le théâtre. La dynastie
+oméïade y avait de nombreux partisans qui s'empressèrent d'appeler chez
+eux le descendant de leurs princes. Après avoir fait sonder le terrain
+et même envoyé à Youçof des propositions qui furent repoussées par
+Soumaïl, Abd-er-Rahman se décida à passer en Espagne. Il s'embarqua avec
+un certain nombre de guerriers zenètes, sur un bateau envoyé par ses
+partisans de la péninsule. Ce fut d'un point du littoral de la province
+d'Oran, occupé par la tribu des Mar'ila, qu'il mit à la voile[384].
+
+[Note 383: Voir les détails romanesques de sa fuite, dans l'_Hist.
+des Musulmans d'Espagne_, p. 229 et suiv. et El Marrakchi, édit. Dozy,
+p. 11 et suiv.]
+
+[Note 384: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 249.]
+
+Dans le mois de septembre 755, Abd-er-Rahman débarqua à Almuñecar, à
+égale distance de Grenade et de Malaga. Youçof revenait alors d'une
+expédition à Saragosse, expédition dans laquelle il avait commis de
+grandes cruautés, à l'instigation de Soumaïl, et soulevé la réprobation
+générale.
+
+FONDATION DE L'EMPIRE OMÉÏADE D'ESPAGNE.--Cependant Abd-er-Rahman se
+préparait à la lutte, en enrôlant des guerriers et en se ménageant des
+intelligences dans le pays. Au printemps de l'année 756, il se mit en
+marche et reçut la soumission de Malaga, de Xérès, de Ronda et enfin de
+Séville. De là, il marcha sur Cordoue.
+
+Youçof, de son côté, se préparait à la lutte; il était appuyé par la
+grande majorité des kaïsites et une partie des Berbères. Tous les
+Yéménites, quelques kaïsites et le reste des Berbères étaient avec
+Abd-er-Rahman.
+
+Les deux armées se rencontrèrent sur les bords du Guadalquivir et,
+séparées par ce fleuve grossi par les pluies, tâchèrent l'une et l'autre
+de gagner Cordoue; enfin, le 14 mai, les eaux ayant baissé,
+Abd-er-Rahman fit passer le fleuve à ses troupes sans être inquiété par
+Youçof, avec lequel il avait entamé des négociations. Le lendemain, le
+prétendant disposa ses troupes pour la bataille, et Youçof essaya
+bravement de lui tenir tête; mais la victoire se décida bientôt pour
+Abd-er-Rahman. Youçof et Soumaïl échappèrent par la fuite, tandis que le
+prétendant entrait en triomphateur à Cordoue. Il montra une grande
+modération dans le succès.
+
+Ainsi se trouva fondée la dynastie des Oméïades d'Espagne qui devait
+briller d'un grand éclat dans le moyen âge barbare. Cette province était
+à jamais perdue pour le khalifat.
+
+Youçof et Soumaïl tenaient encore la campagne; ils réussirent même à
+mettre en ligne une armée sérieuse et obtinrent quelques avantages. Mais
+la victoire demeura au prince oméïade. En 758, Youçof fut tué dans une
+déroute, et Soumaïl, ayant été fait prisonnier, mourut dans un
+cachot[385]. Ainsi, Abd-er-Rahman resta seul maître du pouvoir et
+s'appliqua à faire cesser l'anarchie, rude tâche dans un pays où les
+Musulmans étaient divisés par des haines traditionnelles et des
+rivalités de race et d'intérêt. Les Yéménites, auxquels il devait son
+succès, essayèrent alors de reprendre la suprématie, et il dut résister
+à leurs exigences, en attendant qu'il eût à combattre leurs révoltes.
+
+[Note 385: Makkari, t. II, p. 24.]
+
+Les courses des Musulmans en Gaule avaient à peu près cessé; cependant
+ils occupaient encore la Septimanie, avec Narbonne comme capitale. En
+739 et 740, Karl les avait expulsés de la Provence, après avoir défait
+et tué leur allié le comte Mauronte. Peppin le Bref, ne leur laissant
+aucune trêve, les chassa du pays ouvert et vint les assiéger dans
+Narbonne. Ils y résistèrent pendant sept années; enfin, en 759, cette
+ville tomba au pouvoir des Franks, et les dernières bandes musulmanes
+rejoignirent, au delà des Pyrénées, leurs coréligionnaires.
+
+LES OURFEDDJOUMA SONT VAINCUS PAR LES EIBADITES DE L'IFRIKIYA.
+
+--Nous avons laissé les Ourfeddjouma maîtres de Kaïrouan et se livrant à
+toutes les violences, dans l'ivresse de leur succès. L'excès du mal, ou
+peut-être la jalousie des autres Berbères, allait amener une réaction.
+Les Houara, soulevés à la voix d'un Arabe nommé
+Abou-l'Khattab-el-Moafri, firent alliance avec des tribus zenètes
+voisines et vinrent s'emparer de Tripoli. Ces tribus étaient
+kharedjites-éïbadites. Abou-l'Khattab ayant marché sur Kaïrouan,
+rencontra Abd-el-Malek qui s'était avancé au devant de lui, le défit et
+le tua dans une sanglante bataille et s'empara de Kaïrouan. Les
+Ourfeddjouma et Nefzaoua, restés dans le pays, furent tous massacrés;
+ils occupaient la capitale depuis quatorze mois (758-59)[386].
+
+[Note 386: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220 et suiv. En-Nouéïri, p. 373.
+El-Kaïrouani, p. 77.]
+
+Abou-l'Khattab nomma Abd-er-Rahman-ben-Rostem gouverneur de Kaïrouan;
+puis il rentra à Tripoli et, de là, établit son autorité sur toute la
+partie orientale de l'Ifrikiya. C'était le triomphe de la race berbère
+et du culte kharedjite-éïbadite; après le Mag'reb, après l'Espagne,
+l'Ifrikiya secouait le joug des Arabes, et l'on ne comprendrait pas
+pourquoi le khalifat abandonnait ainsi les provinces de l'Ouest, si l'on
+ne savait que l'Orient était encore le théâtre de troubles provoqués par
+des sectaires.
+
+DÉFAITE DES KHAREDJITES PAR IBN-ACHATH.--En 700, Mohammed-ben-Achath,
+gouverneur de l'Egypte, fit marcher contre les rebelles de l'Ifrikiya
+une armée commandée par le général Abou-l'Haouas; mais Abou-l'Khattab,
+chef des éïbadites, sortit à sa rencontre et lui infligea une défaite
+complète, au lieu dit Mikdas, au fond de la grande Syrte.
+
+A la nouvelle de ce désastre, le khalife El-Mansour résolut d'en finir
+avec les rebelles d'Occident. Il nomma Ibn-Achath lui-même au
+gouvernement de l'Afrique et lui envoya une armée de quarante mille
+hommes[387] fournie par les colonies militaires de Syrie, et plusieurs
+officiers distingués, parmi lesquels El-Ar'beb-ben-Salem qui devait
+prendre le commandement dans le cas où la campagne serait fatale au
+gouverneur. En 761, l'armée partit pour le Mag'reb.
+
+[Note 387: 20.000, selon El-Adhari.]
+
+Abou-l'Khattab, au courant de ces préparatifs, avait appelé les Berbères
+aux armes, et un grand nombre de contingents houarides et zenètes
+étaient accourus sous ses étendards. Il vint alors prendre position à
+Sort, pour barrer le passage à l'ennemi, et y fut rejoint par
+Ibn-Rostem, lui amenant les guerriers de la Tunisie. Un immense
+rassemblement, que les auteurs arabes portent à deux cent mille hommes,
+se trouva ainsi formé. Ibn-Achath n'osa pas se mesurer contre de
+pareilles forces et se contenta de rester en observation, attendant une
+occasion favorable. La désunion, si fatale aux Berbères, vint alors à
+son secours. A la suite d'un crime commis sur un Zenète, la discorde
+éclata entre ses contribules et les Houara. Les Zenètes crièrent à la
+trahison et parlèrent de se retirer, et l'armée berbère désunie perdit
+la confiance en elle-même.
+
+Ibn-Achath profita habilement de la situation: après avoir laissé croire
+qu'il allait attaquer les Berbères, il fit courir le bruit qu'il était
+rappelé en Orient, leva précipitamment son camp et se mit en retraite. A
+cette vue, un grand nombre de Berbères reprirent la route de leur pays,
+tandis que les autres suivaient l'armée arabe. Pendant trois jours,
+Ibn-Achath continua son mouvement de retraite, suivi à distance par les
+Kharedjites, dont le nombre diminuait constamment, et qui négligeaient
+les précautions usitées en guerre. Mais le quatrième jour, au matin,
+Ibn-Achath, qui était revenu sur ses pas pendant la nuit, à la tête de
+ses meilleurs guerriers, fondit sur le camp berbère plongé dans la
+sécurité. En vain Abou-l'Khattab essaya de rallier ses soldats, qui,
+surpris dans leur sommeil et n'ayant pas eu le temps de s'armer,
+fuyaient dans tous les sens. En un instant le camp fut pillé et l'armée
+mise en déroute. Les Arabes passèrent au fil de l'épée tous les
+Kharedjites qu'ils purent atteindre. Abou-l'Khattab et, dit-on, quarante
+mille Berbères restèrent sur le champ de bataille.
+
+IBN-ACHATH RÉTABLIT À KAÏROUAN LE SIÉGE DU GOUVERNEMENT.--Sans perdre un
+instant, Ibn-Achath se mit en marche sur Tripoli, tandis qu'il envoyait
+un de ses lieutenants poursuivre les Houara jusqu'au Fezzan. Les
+contingents zenètes s'étant ralliés et ayant voulu faire tête furent mis
+en déroute, et rien ne s'opposa plus à la marche des Arabes. Après
+s'être emparé de Tripoli sans coup férir, Ibn-Achath s'avança vers
+Kaïrouan. Abd-er-Rahman-ben-Rostem avait essayé d'y rentrer après la
+défaite des Kharedjites, mais la population de la ville l'ayant
+repoussé, il avait dû continuer sa roule vers l'ouest.
+
+Ibn-Achath fut reçu à Kaïrouan comme un libérateur (fin janvier 762). Il
+compléta la pacification de l'Ifrikiya, extermina les Kharedjites et les
+força à la fuite ou à l'abjuration. Le général El-Ar'leb, envoyé par lui
+dans le Zab, fut chargé de faire rentrer les populations zenètes dans
+l'obéissance.
+
+Le siège du gouvernement rétabli à Kaïrouan, l'autorité abbasside régna
+de nouveau sur l'Ifrikiya. Ibn-Achath s'appliqua à faire disparaître les
+traces des dévastations commises par les Kharedjites à Kaïrouan; il
+entoura la ville d'une muraille en terre épaisse de dix coudées[388] et
+compléta cette fortification d'un large fossé. Les habitants rentrèrent
+dans la capitale, qui brilla d'une nouvelle splendeur.
+
+[Note 388: El-Kaïrouani, p. 78. El-Bekri, p. 24 du texte arabe.]
+
+FONDATION DE LA DYNASTIE ROSTEMIDE À TIHARET.--Cependant
+Abd-er-Rahman-ben-Rostem, ayant continué sa route vers l'ouest,
+atteignit Tiharet, où il fut rejoint par un grand nombre de kharedjites
+des tribus de Nefzaoua, Louata, Houara et Lemaïa. Il se fit reconnaître
+par eux comme chef, et avec leur aide jeta les fondements d'une nouvelle
+cité sur le versant du Djebel-Guezoul. Cette ville, qui fui nommée
+Tiharet la neuve, reçut sa famille et ses trésors et devint la capitale
+de sa dynastie et le centre du kharedjisme éïbadite (761). Ainsi un
+nouveau royaume berbère indépendant était formé dans le Mag'reb
+central[389].
+
+Dans le Rif marocain, la ville de Nokeur avait été fondée quelques
+années auparavant par un chef arabe, Salah-ben-Mansour, qui en avait
+fait un centre religieux orthodoxe. Les tribus r'omariennes des
+environs, après avoir accepté sa foi, lui avaient constitué une
+population de sujets dévoués qui avaient conservé le culte orthodoxe,
+entre les hérétiques Berg'ouata et les kharedjites[390].
+
+[Note 389: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 341 et suiv.]
+
+[Note 390: _Ibid._, t. II, p. 137 et suiv.]
+
+GOUVERNEMENT D'EL-ARLEB-BEN-SALEM.--Ibn-Achath gouvernait depuis près de
+quatre ans l'Ifrikiya, appliqué à rétablir la bonne marche de
+l'administration et à faire disparaître les traces de la guerre,
+lorsqu'une révolte de sa propre milice, composée en majorité de
+modhèrites, tandis qu'il était yéménite, le força à descendre du pouvoir
+(mai 765). Un certain Aïssa-ben-Moussa, milicien khoraçanite, fut élu à
+sa place par les soldats; mais le khalife El-Mansour, tout en ratifiant
+la déposition d'Ibn-Achath, envoya le diplôme de gouverneur à
+El-Ar'leb-ben-Salem, qui était resté à Tobna, afin de garder la
+frontière méridionale contre les entreprises des tribus zenètes. Il lui
+traça des instructions fort sages, lui recommandant de ménager la
+milice, sa seule force au milieu des Berbères, et de combattre ceux-ci
+sans relâche. El-Ar'leb chassa du palais le gouverneur d'un jour et,
+s'étant emparé du pouvoir, donna tous ses soins à la mise en pratique
+des instructions du khalife; mais il avait à lutter contre une double
+difficulté: l'indiscipline de la milice, qui se sentait toute-puissante,
+et l'esprit de révolte des Berbères surexcité par le fanatisme
+religieux.
+
+Nous avons vu précédemment que les Beni-Ifrene, sous l'impulsion de leur
+chef Abou-Korra, avaient fondé une sorte de royaume indépendant à
+Tlemcen. Les guerres civiles, qui depuis longtemps absorbaient les
+forces des Arabes, avaient favorisé le développement de la puissance des
+Beni-Ifrene. La présence d'El-Ar'leb dans le Zab avait contenu les
+Zenètes, mais, en 767, Abou-Korra leva l'étendard de la révolte et,
+après avoir forcé ses voisins à accepter la doctrine sofrite
+(kharedjite). il les entraîna vers l'est par les chemins des hauts
+plateaux à la conquête de l'Ifrikiya.
+
+El-Arleb marcha contre lui, à la tête de ses meilleurs soldats, mais les
+Berbères ne l'attendirent pas et cherchèrent un refuge vers l'ouest. Le
+général arabe était parvenu dans le Zab et voulait poursuivre les
+rebelles jusqu'au fond du Mag'reb, lorsque ses troupes se mutinèrent et
+refusèrent péremptoirement de le suivre; puis elles rentrèrent en
+débandade à Kaïrouan, le laissant seul avec quelques officiers dévoués.
+
+Dans l'est, la situation était grave: à peins le gouverneur avait-il
+quitté l'Ifrikiya, que le commandant de Tunis, El-Hassan-ben-Harb,
+s'était mis en état de révolte et avait chassé de Kaïrouan le
+représentant du gouverneur. El-Ar'leb, accouru en toute hâte, réunit à
+Gabès tous ses adhérents et se mit en marche sur Kaïrouan. On en vint
+aux mains non loin de la ville et la bataille se termina par la défaite
+et la fuite d'El-Hassan. Le gouverneur rentra ainsi en possession de sa
+capitale; mais bientôt son compétiteur, qui avait formé une nouvelle
+armée à Tunis, revint lui livrer bataille sous les murs mêmes de
+Kaïrouan. Après une lutte acharnée, dans laquelle El-Ar'leb trouva la
+mort, les rebelles furent complètement écrasés. El-Mokharek, qui avait
+pris le commandement après la mort du gouverneur, poursuivit les fuyards
+dans toutes les directions: peu après El-Hassan, qui avait d'abord
+trouvé un asile chez les Ketama, fut mis à mort (sept. 767)[391].
+
+[Note 391: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 220. En-Nouéïri, p. 377 et suiv.]
+
+GOUVERNEMENT D'OMAR-BEN-HAFS, DIT HAZARMED.--En mars 768, Omar-ben-Hafs,
+surnommé Hezarmed[392], désigné par le khalife comme gouverneur de
+l'Ifrikiya, arriva à Kaïrouan à la tête de cinq cents cavaliers et fut
+reçu par les notables de la ville, sortis à sa rencontre. Quelque temps
+après, il se rendit dans le Zab, afin d'y maintenir la tranquillité et
+de relever les murs de Tobna, selon les ordres du khalife. Cette
+position couvrait le sud contre les entreprises des Zenètes.
+
+[Note 392: Ce mot signifie _mille hommes_ en persan.]
+
+A peine le gouverneur se fut-il éloigné de la Tunisie, que les tribus de
+la Tripolitaine se révoltèrent, en prenant comme chef Abou-Hatem-Yakoub.
+Un corps de cavalerie, envoyé contre eux par le commandant de Tripoli,
+fut défait, et un renfort arrivé de Zab éprouva le même sort. En même
+temps le gouverneur avait à tenir tête à une attaque générale des
+Berbères du Mag'reb central, entraînés par Abou-Korra. Il détacha
+cependant son général Soléïman et l'envoya contre les rebelles de l'est;
+mais Abou-Hatem le vainquit près de Gabès et vint mettre le siège devant
+Kaïrouan, dont les fortifications l'arrêtèrent (771).
+
+Dans le Zab, la situation d'Omar devenait fort critique; il s'était
+retranché à Tobna avec sa petite armée de cinq ou six mille
+cavaliers[393], et y était bloqué par des nuées de Kharedjiles.
+Abou-Korra avait amené quarante mille sofrites fournis par les
+Béni-Ifrene. Ibn-Rostem, seigneur de Tiharet, était là avec six mille
+Eïbadites; dix mille Zenètes éïbadites étaient commandés par El-Miçouer;
+enfin les Sanhadja, Ketama, Mediouna, etc., avaient donné des
+contingents. Omar, jugeant que le sort des armes ne lui offrait aucune
+chance de salut; employa la division et la corruption pour se
+débarrasser de ses ennemis. Il fil offrir à Abou-Korra un cadeau de
+40,000 dinars (pièces d'or), à titre de rançon et, grâce à
+l'intervention du fils de celui-ci, que son envoyé sut intéresser par
+des cadeaux, il réussit à se débarrasser des Beni-Ifrene, qui formaient
+à eux seuls la moitié des assaillants[394].
+
+[Note 393: D'après le Baïan, il aurait eu avec lui un effectif de
+15,500 hommes; mais les chiffres précédents, donnés par En-Nouéïri,
+paraissent plus probables.]
+
+[Note 394: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 223, t. III, p. 200. En-Nouéiri,
+p. 379 et suiv.]
+
+Tandis que l'armée kharedjile était démoralisée par la nouvelle de cette
+trahison, Omar envoya un corps de 1,500 hommes attaquer Ibn-Rostem, qui
+occupait Tehouda. Mis en déroute, le seigneur de Tiharet regagna comme
+il put sa capitale, avec les débris de ses troupes. Les autres
+contingents se retirèrent et, ainsi, se fondit ce grand rassemblement.
+Omar, ayant enfin le passage libre, sortit de Tobna, où il laissa un
+corps de troupes, et se porta, à marches forcées, au secours de
+Kaïrouan. Depuis huit mois, cette ville, étroitement bloquée, avait
+supporte les fatigues d'un siège et était livrée aux horreurs de la
+famine. La garnison, épuisée et décimée, soutenait chaque jour des
+combats pour repousser les assiégeants. Déjà un certain nombre
+d'habitants, considérant la situation comme désespérée, étaient allés
+rejoindre le camp des assiégeants.
+
+A l'approche du gouverneur, Abou-Hatem, abandonnant le siège, se porta à
+sa rencontre, mais Omar, après avoir feint d'être disposé à lui offrir
+le combat près de Tunis, parvint à l'éviter et put opérer sa jonction
+avec son frère utérin Djemil-ben-Saker, sorti de Kaïrouan. Tous deux
+rentrèrent dans la ville et l'arrivée du gouverneur, bien qu'il n'amenât
+qu'un faible renfort, ranima le courage des Arabes.
+
+MORT D'OMAR. PRISE DE KAÏROUAN PAR LES KHAREDJITES.--Abou-Hatem revint
+bientôt à Kaïrouan à la tête d'une nombreuse armée renforcée des
+contingents d'Abou-Korra qui, après avoir inutilement essayé d'enlever
+Tobna, était venu rejoindre les Eïbadites de la Tunisie. Les Arabes
+tentèrent en vain de tenir la campagne; ils furent, forcés de se
+réfugier derrière les murailles de Kaïrouan, dont la force et la
+solidité préserva la ville d'une chute immédiate. Un grand nombre de
+Berbères accoururent de toutes parts pour se joindre aux assiégeants et,
+selon les chroniques, 350,000 Karedjites se trouvèrent réunis à
+Kaïrouan[395]. Le courage des assiégés fut inébranlable, mais la famine
+vint augmenter les chances de leurs ennemis. Lorsque les bêtes de somme
+et même les animaux immondes furent dévorés, et qu'il fut reconnu que la
+position n'était plus tenable, Omar voulut tenter une sortie pour se
+procurer des vivres, mais ses soldats refusèrent de le laisser partir,
+prétendant qu'il se disposait à les abandonner et ne voulurent pas
+tenter eux-mêmes l'aventure. «Eh bien! leur dit Omar, enflammé de
+colère, je vous enverrai tous à l'abreuvoir de la mort!»
+
+[Note 395: Tous ces chiffres paraissent fortement exagérés.]
+
+Sur ces entrefaites, un messager, ayant pu pénétrer dans la ville,
+apporta la nouvelle que le khalife, irrité contre Omar, se préparait à
+envoyer un nouveau général avec des troupes fraîches, en Ifrikiya. Le
+gouverneur résolut aussitôt d'éviter par la mort l'amertume d'une telle
+injustice. Ayant pris ses dernières dispositions, il se jeta comme «un
+chameau enragé» sur les assiégeants, et après en avoir abattu un grand
+nombre, il trouva la mort qu'il cherchait (novembre 771).
+
+Djemil-ben-Saker, auquel le commandement avait été dévolu, entra alors
+en pourparlers avec Abou-Hâtem et signa une capitulation par laquelle il
+lui livrait la ville. Les assiégés avaient la liberté de se retirer avec
+leurs armes et leurs insignes, et le respect des personnes et des biens
+était garanti. Djemil se dirigea vers l'Orient, tandis qu'une partie de
+la milice prenait la route de Tobna et que quelques officiers passaient
+au service d'Abou-Hatem.
+
+Pour la deuxième fois, en quelques années, les Karedjites berbères
+entraient en vainqueurs dans la ville sainte d'Okba. Cette fois, il n'y
+eut pas de pillage; Abou-Hatem se contenta de démanteler les
+fortifications de Kaïrouan. Du reste, il n'eut pas le loisir de jouir
+longtemps de ses succès.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+DERNIERS GOUVERNEURS ARABES
+772-800
+
+
+Yezid-ben-Hatem rétablit l'autorité arabe en Ifrikiya.--Gouvernement de
+Yezid-ben-Hatem.--Les petits royaumes berbères indépendants.--L'Espagne
+sous le premier khalife oméïade; expédition de Charlemagne.--Intérim de
+Daoud-ben-Yezid; gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--Edris-ben-Abd-Allah
+fonde à Oulili la dynastie édricide.--Conquêtes d'Edris; sa
+mort.--Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et
+d'El-Fadel-ben-Rouh.--Anarchie en Ifrikiya.--Gouvernement de
+Hertema-ben-Aïan.--Gouvernement de
+Mohammed-ben-Mokatel.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb apaise la révolte de la
+milice.--Ibrahim-ben-el-Ar'leb, nommé gouverneur indépendant, fonde la
+dynastie ar'lebite.--Naissance d'Edris II.--L'Espagne sous Hicham et
+El-Hakem.--Chronologie des gouverneurs de l'Afrique.
+
+
+YEZID-BEN-HATEM RÉTABLIT L'AUTORITÉ ARABE EN IFRIKIYA.--Lorsque la
+nouvelle des désastres dont l'Ifrikiya avait été le théâtre parvint en
+Orient, elle y excita la plus violente indignation. Le khalife
+El-Mansour réunit aussitôt une armée considérable, formée de troupes
+prises dans les colonies militaires du Khorassan, de l'Irak et de Syrie,
+en donna le commandement à Yezid-ben-Hatem et le fit partir pour
+l'Occident. (772).
+
+Abou-Hatem, de son côté, réunit ses contingents et, laissant le
+commandement de Kaïrouan à Abd-el-Aziz-el-Moafri, il se mit en marche
+sur Tripoli. Mais, à peine avait-il quitté sa capitale, que les
+miliciens se révoltèrent, chassèrent Abd-el-Aziz et placèrent à leur
+tête Omar-ben-Othman. Abou-Hatem revint sur ses pas, défit les rebelles
+et lança à leur poursuite un de ses lieutenants nommé Djerid. Omar, avec
+une partie de ses miliciens, avait cherché un refuge près de Djidjel,
+dans le pays des Ketama. Djerid voulut l'y poursuivre, mais il tomba
+dans une embuscade et fut défait et tué. Quant aux autres miliciens, ils
+avaient rejoint l'armée arabe à Sort.
+
+Cependant Abou-Hatem s'était avancé jusque vers Tripoli, mais, lorsqu'il
+connut la force de l'armée de Yezid, il renonça à lutter contre elle en
+bataille rangée et alla se retrancher dans les montagnes de Nefouça. Il
+occupait une position très forte et ne craignit pas d'attaquer
+l'avant-garde des Arabes. Les Kharedjites la rejetèrent sur le corps
+principal, puis ils regagnèrent leurs montagnes. Yezid marcha alors
+contre les rebelles avec toutes ses troupes, attaqua de front leurs
+retranchements et les enleva l'un après l'autre. Une dernière et
+sanglante bataille dans laquelle Abou-Hatem trouva la mort, consacra le
+triomphe des Arabes (mars 772). Les débris des contingents berbères
+tâchèrent de regagner leurs tribus, mais la cavalerie arabe, lancée à
+leur poursuite dans toutes les directions, fit un grand carnage des
+karedjites. Abou-Korra put cependant rentrer à Tlemcen. En même temps,
+Abd-er-Rahman, fils d'El-Habib, le seul officier arabe resté fidèle à la
+cause d'Abou-Hatem, se réfugia avec un certain nombre d'adhérents dans
+les montagnes de Ketama[396].
+
+[Note 396: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 222, t. III, p. 200. En-Nouéïri,
+p. 384.]
+
+GOUVERNEMENT DE YEZID-BEN-HATEM.--Vers la fin de mai, Yezid, qui avait
+assuré la pacification des provinces méridionales en noyant la révolte
+dans le sang, fil son entrée à Kaïrouan. Il s'appliqua à rendre à la
+ville toute sa splendeur et à faire oublier la domination des
+Kharedjites.
+
+Abd-er-Rahman tint encore la campagne pendant huit mois, dans le pays
+des Ketama; mais il finit par succomber avec ses partisans, sous les
+efforts combinés des généraux arabes. La révolte kharedjite qui, en
+réalité, était le réveil de l'esprit national berbère, semblait domptée;
+plus de trois cents combats avaient été livrés et les indigènes avaient
+toujours supporté le poids de la défaite et la sanglante vengeance de
+leurs vainqueurs. Cependant, les Houara se soulevèrent encore, à la voix
+d'un de leurs chefs, nommé Abou-Yahïa-ben-Afounas. Le commandant de
+Tripoli, ayant marché contre eux, les défit non loin de cette ville.
+L'année suivante (773), un certain Abou-Zerhouna parvint à entraîner les
+turbulents Ourfeddjouma à la révolte contre l'autorité arabe. Une armée
+envoyée contre eux par Yezid fut d'abord défaite. Alors Mohelleb, fils
+du gouverneur qui commandait le poste de Tobna, sollicita l'honneur de
+réduire les rebelles. Ayant reçu de son père les délogea de toutes leurs
+positions et en fit «un massacre épouvantable.»
+
+Cette fois, les révoltés kharedjites étaient, sinon domptés, du moins
+réduits à l'impuissance. L'Ifrikiya put profiter de quelques années de
+paix que le gouverneur employa aux embellissement de Kaïrouan. «En 774,
+dit En-Nouéïri, il fit rebâtir la grande mosquée de Kaïrouan et
+construire des bazars pour chaque métier. Ainsi, on pourrait dire, sans
+trop s'écarter de la vérité, qu'il en fut le fondateur.» En même temps
+il rétablissait, par son esprit de justice, la sécurité des
+transactions. El-Kaïrouani rapporte, d'après l'historien Sahnoun, que
+Yezid se plaisait à dire: «Je ne crains rien tant sur la terre que
+d'avoir été injuste envers quelqu'un de mes administrés, quoique je
+sache cependant que Dieu seul est infaillible[397].»
+
+[Note 397: El-Kaïrouani, p. 79. En-Nouéïri, p. 385.]
+
+LES PETITS ROYAUMES BERBÈRES INDÉPENDANTS.--Nous n'avons pas voulu
+interrompre le cours des événements importants dont l'Ifrikiya était le
+théâtre; mais il convient de retourner de quelques années en arrière,
+pour reprendre l'historique des petites royautés du Mag'reb.
+
+A Sidjilmassa, le premier roi que la communauté des Miknaça s'était
+donné, Aïca-ben-Yezid, fut déposé, en 772, après quinze années de règne,
+et mis à mort par la populace. Abou-l'Kassem-Semgou-ben-Ouaçoul,
+véritable fondateur du royaume, fut élu à sa place. Il forma la souche
+des Beni-Ouaçoul, souverains de Sidjilmassa. Cette oasis continua à être
+le centre d'une secte kharedjite tenant de l'éïbadisme et du sofrisme.
+Ces hérétiques prononçaient la prière au nom du khalife abbasside, dont
+ils se déclaraient les vassaux[398].
+
+Les Berg'ouata, dirigés par leur prophète, le mehdi[399] Salah,
+continuaient à vivre indépendants, dans le Mag'reb extrême, et à
+propager leurs doctrines hérétiques. Après un long règne de près d'un
+demi-siècle, Salah mourut (vers 792), en laissant le pouvoir à son fils
+El-Yas[400].
+
+Dans le Rif marocain, à Nokour, Saïd, petit-fils d'un autre Salah, était
+en possession de l'autorité et maintenait l'exercice du culte orthodoxe
+sur le littoral de la Méditerranée[401].
+
+[Note 398: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Bekri, p. 149 du texte
+arabe.]
+
+[Note 399: Ce titre, que nous reverrons souvent apparaître, a été
+pris par un grand nombre d'agitateurs musulmans: on peut le rendre par:
+_Messie_.]
+
+[Note 400: Ibn-Khaldonn, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri, passim.]
+
+[Note 401: _Ibid._, t. II, p. 138, 139.]
+
+A Tlemcen et dans le sud du Mag'reb central, les Beni-Ifrene régnaient
+en maîtres et étendaient chaque jour leur influence. Leurs cousins, les
+Mag'raoua, commençaient à envahir les plaines de cette région et à
+devenir redoutables par leur nombre et leur puissance.
+
+Enfin, Abd-er-Rahman-ben-Rostem, à Tiharet, avait continué à recueillir
+les réfugiés de toutes les tribus appartenant à la secte éïbadite, dont
+il était le chef reconnu.
+
+Partout ailleurs, dans les deux Mag'reb, les tribus berbères vivaient
+dans l'indépendance la plus complète. Mais on voit, par ce qui précède,
+que cette race tendait à abandonner l'état démocratique pour grouper ses
+forces en formant de petites royautés autonomes.
+
+L'ESPAGNE SOUS LE PREMIER KHALIFE OMÉAÏDE. Expédition de
+Charlemagne.--Nous avons laissé l'oméïade Abd-er-Rahman seul maître du
+pouvoir à Cordoue, après avoir triomphé de Youçof. Il n'eut pas le
+loisir de jouir longtemps de son succès, car l'anarchie était devenue un
+état normal pour les Musulmans d'Espagne et ils avaient perdu l'habitude
+d'obéir à un seul maître. Ce ne fut, durant des années, qu'une suite de
+révoltes: Yéménites, Berbères, Fihrites (descendants d'Okba),
+s'évertuèrent il renverser le trône oméïade à peine assis.
+
+En 763, El-Ala-ben-Moghit, nommé gouverneur de l'Espagne par le khalife
+El-Mansour, débarqua dans la province de Béja et arbora le drapeau noir
+des abbassides. Aussitôt, yéménites et fihrites accourent se ranger
+autour du représentant de l'autorité légitime, et tous viennent assiéger
+Abd-er-Rahman qui s'était retranché dans la place forte de Carmona. Le
+siège durait depuis deux mois et la situation des assiégés était des
+plus critiques, lorsque le prince oméïade, prenant une résolution
+désespérée, se mit à la tête de ses meilleurs guerriers, sortit de la
+ville et, se jetant avec impétuosité sur le camp des assiégeants, s'en
+rendit maître et tailla en pièces ses ennemis. On dit qu'ayant coupé les
+têtes des principaux chefs, parmi lesquels El-Ala, il les fit saler,
+après avoir attaché à l'oreille une étiquette indiquant le nom de
+chacun, et expédia le tout, roulé dans les débris du drapeau noir et
+enveloppé d'un sac, au khalife abbasside. En recevant le funèbre envoi,
+El-Mansour se serait écrié: «Je rends grâce à Dieu de ce qu'il y a une
+mer entre moi et un tel ennemi![402]» Abd-er-Rahman triompha ensuite de
+cette révolte et traita avec la dernière rigueur ceux qui s'y étaient
+compromis.
+
+[Note 402: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, p. 367.]
+
+En 766, une grande insurrection éclata parmi les Berbères à la voix d'un
+illuminé du nom de Chakia, qui se faisait passer pour un descendant du
+prophète et avait pris le nom de Abd-Allah-ben-Mohammed. Il était
+originaire d'une fraction des Miknaça, passée en Espagne lors de la
+première invasion et devenue très puissante.
+
+Il proclama l'autorité abbasside, obtint de grands succès et, durant
+neuf années, tint en échec la puissance d'Abd-er-Rahman. Ce prince
+parvint enfin à écraser ses adhérents et à le faire assassiner.
+
+Sur ces entrefaites, trois chefs arabes formèrent un nouveau complot,
+c'étaient: le kelbite el-Arbi, gouverneur de Barcelone, le fihrite
+Abd-er-Rahman-ben-Habib, surnommé le Slave, gendre de Youçof, et un fils
+de Youçof, appelé Abou-el-Asouad. La gloire de Charlemagne étant
+parvenue jusqu'à eux, ils résolurent de solliciter son concours et, à
+cet effet, se rendirent, en 777, à Paderborn et proposèrent au grand
+conquérant de lui ouvrir l'Espagne. Charles accueillit leurs ouvertures
+et leur promit de conduire une armée dans la péninsule. El-Arbi devait
+l'appuyer avec tous ses adhérents, au nord de l'Ebre, et le faire
+reconnaître comme souverain de cette région, tandis que le Slave irait
+chercher des Berbères en Afrique et occuperait avec eux la province de
+Murcie.
+
+Ce plan, si bien combiné, pécha dans l'exécution: le Slave arriva le
+premier, avec un certain nombre de Berbères, et demanda des secours à
+El-Arbi; mais celui-ci lui objecta que, selon leur traité, il ne devait
+pas franchir l'Ebre. Irrité de ce qu'il appelait une trahison, le Slave
+marcha contre El-Arbi, fut battu et forcé de rentrer dans la province de
+Murcie, où il périt assassiné.
+
+Lorsque Charlemagne eut franchi les Pyrénées, il ne trouva, pour
+l'appuyer, qu'El-Arbi et quelques officiers, tels qu'Abou-Thaur,
+Abou-l'Asouad et le comte de Cerdagne. Au lieu de voir, comme on le lui
+avait promis, toutes les places lui ouvrir leurs portes, il dut
+commencer par entreprendre le siège de Saragosse, où commandait un
+fanatique, ne voulant aucune alliance avec les chrétiens. Tandis qu'il
+était devant cette place, il reçut la nouvelle que Witekind et les
+Saxons avaient repris les armes et menaçaient Cologne. Force lui fut de
+lever le siège et de reprendre au plus vite la route du Nord; il passa
+par la vallée de Roncevaux, où son arrière-garde tomba dans une
+embuscade tendue par les Basques.
+
+Ainsi Abd-er-Rahman avait échappé au plus grave danger qu'il eût encore
+couru, et cela sans faire aucun effort personnel. Après le départ des
+Franks, il s'appliqua à combattre isolément tous ses adversaires et, par
+sa persévérance et son implacable cruauté, arriva enfin à briser toutes
+les résistances. Ne pouvant compter sur les Musulmans d'Espagne, il
+appela d'Afrique un grand nombre de Berbères et même de nègres et en
+forma une armée dévouée, sans aucun lien avec les gens du pays[403].
+
+[Note 403: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. I, p. 370 et suiv.]
+
+Pendant que le khalife oméïade était absorbé par ces luttes, Alphonse,
+roi des Asturies, étendait les limites de ses provinces et arrachait la
+Galice aux Musulmans. Ce prince termina son glorieux règne en 759, et
+fut remplacé par son fils Froïla. Lugo, Porto, Zamora, Salamanque et une
+partie de la Castille étaient en son pouvoir. Il mourut en 769, léguant
+la couronne à son fils Aurélio[404].
+
+[Note 404: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101.]
+
+INTÉRIM DE DAOUD-BEN-YEZID.--Gouvernement de Rouh-ben-Hatem.--En 787,
+Yezid-Ben-Hatem cessa de vivre, après avoir exercé le pouvoir durant
+près de quinze années. L'Afrique avait joui d'une période de
+tranquillité bien nécessaire après tant de luttes. Aussitôt après la
+mort du gouverneur, les Nefzaoua se révoltèrent et, conduits par l'un
+des leurs, nommé Salah-ben-Nacir, attaquèrent leurs voisins et les
+contraignirent à adopter la doctrine éïbadite, puis ils envahirent le
+Tel et s'avancèrent jusqu'à Badja. Le commandant de Tobna ayant marché
+contre eux fut défait près de cette ville.
+
+Daoud, fils de Yezid, qui avait pris la direction des affaires après la
+mort de son père, envoya alors contre les insurgés le général Soléïman
+avec dix mille cavaliers. Les Kharedjites, vaincus dans une première
+rencontre, se reformèrent à Sikka (le Kef); mais Soléïman les y
+poursuivit et les dispersa, après en avoir tué un grand nombre. Ainsi la
+révolte se trouva encore une fois apaisée. Daoud administrait depuis
+plus de neuf mois l'Ifrikiya, lorsque le khalife Haroun-er-Rachid le
+remplaça par son oncle Rouh-ben-Hatem, et, pour le récompenser de ses
+services, lui conféra le gouvernement de l'Egypte.
+
+Au commencement de l'année 788, Rouh arriva à Kaïrouan et prit en main
+l'autorité. C'était un homme prudent et expérimenté qui, au lieu de
+pousser les indigènes à la révolte par de durs traitements, jugea
+préférable de composer avec eux. Abd-er-Rahman-ben-Rostem était mort à
+Tiharet, quelque temps auparavant, et avait été remplacé par son fils
+Abd-el-Ouahab. Ce chef adressa au gouverneur de Kaïrouan des
+propositions d'alliance qui furent acceptées, et un traité de paix fut
+signé entre le représentant du khalife et le chef du kharedjisme
+éïbadite[405].
+
+[Note 405: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 224. En-Nouéïri, p. 387, 388.]
+
+Edris-bex-Abdallah fonde à Oulili la dynastie edriside.--Ainsi
+l'autorité arabe s'affaiblissait chaque jour en Afrique; une nouvelle
+dynastie allait s'établir dans le Mag'reb et consacrer la perte
+définitive de cette contrée pour le khalifat.
+
+Nous avons vu précédemment qu'après l'assassinat du khalife Ali, gendre
+de Mahomet, ses partisans avaient en vain essayé de faire obtenir le
+trône à ses enfants. Vaincus, les Alides n'avaient pu empêcher
+l'établissement de la dynastie oméïade; mais ils avaient formé une vaste
+société secrète et s'étaient donné le nom de _Chiaïtes_
+(_co-ayants-droit_). Ils avaient continué à compter en secret le règne
+des descendants d'Ali, seuls khalifes légitimes, et n'avaient cessé
+d'attendre le moment de reconquérir le pouvoir. Sous le règne de
+l'abbasside El-Mansour, deux des descendants d'Ali, croyant l'heure
+arrivée, avaient levé les armes; mais la victoire s'était prononcée pour
+leur adversaire et la révolte avait été étouffée dans le sang. Après la
+mort d'El-Mansour, un alide du nom de Hocéïne, petit-fils de Haçan II,
+se mit en révolte contre le khalife El-Mehdi; mais il fut vaincu et tué
+à la bataille de Fekh, près de La Mekke, et presque tous ses adhérents
+périrent massacrés (787).
+
+Un oncle de Hocéïn, nommé Edris-ben-Abd-Allah, avait échappé au désastre
+de Fekh; il se tint soigneusement caché et put se soustraire aux
+minutieuses recherches ordonnées par le khalife. Son signalement avait
+été envoyé à tous les commandants militaires, et des postes furent
+établis sur les routes afin de l'arrêter s'il tentait de sortir de
+l'Arabie. En dépit de ces précautions, Edris parvint, grâce au
+dévouement de son affranchi Rached, à gagner l'Egypte; de là, il partit
+pour l'ouest, vêtu d'une robe de laine et coiffé d'un turban grossier.
+Pour mieux tromper les agents du khalife, Rached lui donnait des ordres
+comme à un domestique, et il put sous ce déguisement atteindre le fond
+du Mag'reb. Après avoir séjourné à Tanger, il gagna Oulili[406], près
+d'une des sources du Sebou, dans les montagnes des Aoureba, et fut bien
+accueilli par ces Berbères, dont le chef Abou-Léïla-Ishak lui jura
+fidélité. Ainsi, c'était loin de sa patrie, et au milieu de populations
+sauvages, que le descendant de Mahomet trouvait la sécurité et pouvait
+faire reconnaître ses droits. Vers la fin de l'année 788, Edris se
+proclama indépendant et obtint l'appui des Zouar'a, Louata, Seddrata,
+Riatha, Nefza, Mar'ila, Miknaca et même d'une partie des R'omara[407].
+
+[Note 406: L'antique Volubilis, où fut ensuite construite la ville
+de Fès.]
+
+[Note 407: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 209, 239, 290, t. II, p. 559 et
+suiv. _Roudh-El-Kartas_, trad. Beaumier, p. 12 et suiv. El-Bekri, trad.
+de Slane, art. _Idricides_.]
+
+Ayant reçu des contingents de ces tribus, Edris étendit son autorité sur
+les régions du Mag'reb. Quelques populations d'origine ancienne, débris
+de vieilles tribus, les Fendelaoua, Behloula, Fazaz, etc., avaient
+trouvé un refuge dans ces montagnes reculées, et y avaient conservé le
+culte israélite ou chrétien. Le descendant du prophète les força à
+professer l'islamisme. Il alla ensuite réduire les populations de
+Mediouna, au delà de la Moulouïa, puis passa dans le Temesna et en fit
+la conquête, ainsi que de Tedla et de la ville de Chella, régions dans
+lesquelles le paganisme avait encore des adeptes.
+
+CONQUÊTES D'EDRIS; SA MORT.--Devenu ainsi maître d'un vaste territoire,
+Edris s'y fit proclamer khalife, et imam ou chef de la religion
+orthodoxe. L'année suivante, il marcha vers l'est, contre les Beni-Ifren
+et Mag'raoua hérétiques et, par conséquent, ennemis. Parvenu auprès de
+Tlemcen, il reçut la soumission du chef de ces Zenètes,
+Mohammed-ben-Khazer, qui avait remplacé Abou-Korra. Edris entra dans
+Tlemcen sans coup férir et séjourna un certain nombre de mois dans cette
+ville, où il construisit la mosquée qui porta son nom. Après avoir fait
+une tentative infructueuse pour abattre la puissance des Rostemides de
+Tiharet, il reprit le chemin d'Oulili, laissant à Tlemcen, pour le
+représenter, son frère Soleïman (790).
+
+Mais, tandis que le nouveau souverain de Mag'reb se disposait à
+poursuivre ses conquêtes, sa perte se tramait en Orient. Le khalife
+Haroun-er-Rachid ne pouvant le combattre par les armes, dans ce pays
+éloigné, résolut de s'en débarrasser par un moyen qui lui était
+familier, l'assassinat. Un certain Soléïman-ben-Horéïz, surnommé
+Ech-Chemmakh, affilié à la secte des Zaïdiya, fut envoyé par lui, dans
+ce but, en Mag'reb. Il se présenta à la cour d'Edris comme médecin et
+comme déserteur du parti abbasside; ayant, au moyen de ce double titre,
+capté la confiance d'Edris, il parvint un jour à éloigner le fidèle
+Rached, et en profita pour empoisonner son maître. Lorsqu'il fut certain
+de sa mort, il monta à cheval et reprit en toute hâte la route de l'est;
+mais Rached fut bientôt sur ses traces et, l'ayant atteint près de la
+Moulouïa, engagea avec lui un combat dans lequel chacun des adversaires
+reçut plusieurs blessures. Ech-Chemmakh put néanmoins traverser la
+rivière et, tout sanglant, continuer sa route.
+
+Edris fut enterré à Oulili (793). Il ne laissait pas d'enfants, et le
+khalife pouvait croire cette dynastie éteinte. Mais nous verrons plus
+tard qu'une de ses concubines, la Berbère Kenza, était enceinte et que,
+grâce à l'adresse et à la prudence de Rached, le royaume edricide fut
+conservé à l'enfant posthume de son fondateur.
+
+Gouvernements d'En-Nasr-ben-el-Habib et d'El-Fadel-ben-Rouh.--En
+Ifrikiya, le vieux gouverneur Rouh-ben-Hatem était mort. (791), et avait
+désigné pour lui succéder son fils Kabiça. Mais Haroun-er-Rachid
+n'entendait pas que la fonction de gouverneur se transmît par hérédité
+dans son empire; prévenu de la fin prochains de Rouh, il envoya, pour le
+remplacer en Ifrikiya, Nasr-ben-el-Habib. Cet officier arriva à Kaïrouan
+au moment où Kabiça venait de se faire reconnaître comme émir; ayant
+montré son diplôme, il reçut le serment de la population et des troupes.
+Il exerça, pendant deux ans, le pouvoir avec équité; mais, en 793,
+El-Fadel, autre fils de Rouh, obtint du khalife sa nomination au poste
+qui avait été occupé par son père, et vint prendre possession du
+commandement à Kaïrouan (mai 793).
+
+Peu de temps après, la milice syrienne en garnison à Tunis se révolta
+contre le gouverneur de cette ville, El-Moréïra-ben-Bachir, neveu
+d'El-Fadel, dont la conduite imprudente et les exactions avaient soulevé
+l'opinion publique. Le chef de cette sédition, Abd-Allah-ben-Djaroud,
+écrivit à El-Fadel pour faire connaître les griefs de la population, et
+aussitôt un autre commandant fut envoyé à Tunis; mais les gens qui
+s'étaient portés à sa rencontre le mirent à mort et cette sédition se
+changea en révolte ouverte. Les commandants des places voisines, gagnés
+par les promesses ou par l'argent, firent cause commune avec les
+rebelles. El-Fadel, ayant marché avec ses troupes contre Abd-Allah, fut
+défait par celui-ci et ne put l'empêcher de s'emparer de Kaïrouan. Ayant
+été lui-même fait prisonnier, il fut massacré par ies soldats, malgré
+l'opposition d'Ibn-el-Djaroud (794).
+
+ANARCHIE EN IFRIKIYA.--Cependant le commandant d'El-Orbos, nommé
+Chemdoun, se déclara hautement contre les rebelles, fit alliance avec
+plusieurs autres chefs, parmi lesquels son collègue de Mila, et
+recueillit Moréïra et tous les adhérents de la cause légitime. Ayant
+marché contre l'usurpateur, il éprouva une première défaite; mais,
+bientôt, El-Ala-ben-Saïd, gouverneur du Zab, vint le rejoindre avec de
+nouveaux contingents, et fous marchèrent sur Kaïrouan.
+
+Sur ces entrefaites, Ibn-Djaroud, ayant appris que le khalife avait
+nommé comme gouverneur de l'Ifrikiya Hertema-ben-Aïan, et qu'en
+attendant son arrivée, un officier du nom de Yaktin allait venir avec la
+mission de pacifier la milice, se porta au devant de l'envoyé pour
+tâcher de transiger avec lui ou de détourner le coup qui le menaçait. En
+vain, Yaktin pressa le rebelle de déposer les armes: Ibn-Djaroud refusa
+sous le prétexte que, s'il abandonnait Kaïrouan, cette ville serait
+livrée au pillage par les Berbères au service de ses ennemis. Ne pouvant
+rien obtenir de lui, Yaktin s'appliqua à détacher de sa cause un certain
+nombre d'adhérents.
+
+Peu après, Yahia-ben-Moussa, lieutenant de Hertema, se mit en marche
+vers l'ouest à la tête d'un corps d'armée et s'empara de Tripoli. Quant
+au gouverneur, il était resté en observation à Barka. En même temps,
+El-Ala, gouverneur du Zab, revint, avec ses Berbères, mettre le siège
+devant Kaïrouan. Ibn-Djaroud, se voyant perdu, écrivit en hâte à Yahïa
+pour lui offrir sa soumission; puis il sortit de la capitale, où il
+avait commandé pendant sept mois, et vint se remettre entre ses mains.
+Aussitôt El-Ala fit son entrée à Kaïrouan et massacra tous les partisans
+du chef révolté. Yahia-ben-Moussa arriva à son tour (mars-avril 795) et
+obtint, non sans peine, qu'El-Ala renvoyât ses troupes, dont les excès
+allaient croissant. Le chef qui se prétendait le sauveur de l'autorité
+du khalife se retira à Tripoli et, de là, écrivit à Hertema pour
+réclamer le prix de ses services. Il est à supposer que sa puissance
+était fort à craindre, car le khalife Er-Rachid lui écrivit lui-même, en
+le félicitant, et en lui envoyant une forte gratification. On put ainsi
+le décider à partir pour i Orient[408].
+
+[Note 408: En-Nouéïri, p. 389 et suiv.]
+
+GOUVERNEMENT DE HERTEMA-BEN-AÏAN.--Dans le mois de juin 795, Hertema fit
+son entrée à Kaïrouan. Il proclama une amnistie générale et s'occupa de
+mettre en état de défense les fortifications de plusieurs villes de la
+côte, notamment Monastir et Tripoli. Mais l'esprit de révolte agitait
+partout les populations indigènes et le gouverneur ne pouvait compter
+sur sa milice, pour laquelle l'indiscipline était devenue une habitude.
+Se sentant trop faible et trop isolé pour mener à bien la rude tâche
+qu'on lui avait confiée, il sollicita lui-même du khalife son rappel.
+Haroun-er-Rachid désigna alors son propre frère de lait
+Mohammed-ben-Mokatel pour occuper le poste important de gouverneur de
+l'Ifrikiya. L'on s'explique difficilement pourquoi le choix du khalife
+tomba sur un homme aussi incapable, dans un moment où la situation
+réclamait un esprit particulièrement habile et expérimenté.
+
+GOUVERNEMENT DE MOHAMMED-BEN-MOKATEL.--Arrivé à Kaïrouan dans le mois de
+ramadan 181 (octobre 797), le gouverneur donna aussitôt la mesure de son
+incapacité, ne comprenant rien à la situation, et se livrant à toutes
+les fantaisies d'un despote grisé par son pouvoir. Un an s'était à peine
+écoulé depuis son arrivée, que les miliciens syriens et khoraçanites se
+mettaient en état de révolte et plaçaient à leur tête Morra-ben-Makhled.
+Un corps de troupes envoyé contre les rebelles les réduisit au silence;
+leur chef fut mis à mort.
+
+Peu de temps après, Temmam-ben-Temim, commandant de Tunis, releva
+l'étendard de la révolte et, ayant réuni tous les mécontents, marcha sur
+Kaïrouan (octobre 799).
+
+Ibn-Mokatel sortit à sa rencontre et lui livra bataille à
+Moniat-el-Kheïl; mais il fut complètement défait et n'obtint la vie
+sauve qu'en promettant de quitter la place. Il se réfugia en effet avec
+sa famille à Tripoli, tandis que Temmam faisait son entrée à Kaïrouan.
+
+IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB APAISE LA RÉVOLTE DE LA MILICE.--A ce moment, le
+commandement du Zab était confié à un fils de l'ancien gouverneur
+El-Ar'leb, nommé Ibrahim, qui avait acquis une grande autorité dans
+cette situation. Dès qu'il eut appris les événements d'Ifrikiya, Ibrahim
+se mit en marche, à la tête de ses contingents, pour combattre
+l'usurpateur. Mais Temmam ne l'attendit pas; il évacua la ville, et le
+fils d'El-Ar'leb, ayant pris possession de Kaïrouan, annonça en chaire
+qu'Ibn-Mokatel était toujours le seul gouverneur de l'Ifrikiya. Ce
+dernier rentra en toute hâte dans sa capitale.
+
+Quant à Temmam, qui s'était réfugié à Tunis, il tenta de semer la
+désunion parmi les troupes fidèles et même d'indisposer le gouverneur
+contre Ibrahim; mais toutes ses manœuvres échouèrent et il apprit
+bientôt que celui-ci marchait contre lui.
+
+Au commencement de février 800, Ibn-el-Ar'leb infligea à Temmam une
+défaite qui le força à rentrer à Tunis; il se disposait à entreprendre
+le siège de cette ville, lorsque Temmam lui offrit sa soumission, à
+condition que lui et ses frères auraient la vie sauve. Cette demande lui
+ayant été accordée, il se rendit à discrétion et fut conduit à Kaïrouan,
+d'où on l'expédia en Orient comme prisonnier d'état avec les chefs les
+plus compromis[409].
+
+[Note 409: En-Nouéïri, p. 397.]
+
+IBRAHIM-BEN-EL-AR'LEB, NOMMÉ GOUVERNEUR INDÉPENDANT, FONDE LA DYNASTIE
+AR'LÉBITE.--Cependant, le khalife Haroun-er-Rachid, ayant appris les
+tristes exploits de son frère de lait, se convainquit de la nécessité de
+le remplacer en Ifrikiya. Dans l'état des choses, Ibrahim était l'homme
+de la situation et son choix s'imposait. Le khalife ayant consulté à ce
+sujet Hertema-ben-Aïan, dont il appréciait fort l'expérience, obtint
+cette réponse: «Vous n'avez personne de plus aimé, de plus dévoué et de
+plus digne d'exercer le pouvoir qu'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, dont la
+conduite passée est garante de l'avenir.» Ces paroles achevèrent de
+décider le khalife qui avait reçu d'Ibn-el-Ar'leb une lettre par
+laquelle il sollicitait pour lui le gouvernement de l'Ifrikiya, offrant
+non seulement de renoncer à la subvention de cent mille dinars fournie
+par le gouvernement de l'Egypte, mais encore de payer au souverain un
+tribut de quarante mille dinars.
+
+Cette solution, qui allait débarrasser le khalifat d'ennuis toujours
+renaissants et retarder de plus d'un siècle la chute de l'autorité arabe
+en Afrique, permettait néanmoins de mesurer tout le terrain perdu dans
+le Mag'reb. Dès lors, en effet, le gouvernement central n'aurait plus à
+intervenir dans l'administration du pays qu'il consentait à abandonner,
+moyennant fermage, à des vice-rois formant une dynastie vassale, et chez
+lesquels le pouvoir se transmettrait par voie d'hérédité. Ainsi, cette
+brillante conquête qui avait coûté si cher aux Arabes s'était détachée
+d'eux, province par province, dans l'espace de moins d'un siècle, et il
+ne restait au khalifat qu'une suzeraineté presque nominale sur
+l'Ifrikiya.
+
+Ibrahim apprit officieusement sa nomination; mais, lorsque le courrier
+porteur des brevets arriva en Afrique, Ibn-Mokatel, qui se trouvait à
+Tripoli, les intercepta au passage et fit parvenir à Kaïrouan une fausse
+lettre le maintenant au poste de gouverneur. En recevant cette missive,
+l'Ar'lebite devina la supercherie; néanmoins il céda la place et reprit
+avec ses troupes le chemin du Zab. Mais le khalife, à l'annonce de cette
+incartade de son frère de lait, entra dans une violente colère et intima
+à Ibn-Mokatel, qui se disposait à revenir à Kaïrouan, l'ordre formel de
+résigner ses fonctions entre les mains d'Ibrahim. Celui-ci revint
+aussitôt du Zab et, dans les premiers jours de juillet 800, il prit
+définitivement la direction des affaires[410].
+
+[Note 410: En-Nouéïri, p. 395 et suiv.]
+
+NAISSANCE D'EDRIS II.--Pendant que l'Ifrikiya était le théâtre de ces
+événements importants, la dynastie edricide, que le khalife Haroun avait
+cru écraser dans son germe, renaissait pour ainsi dire de ses cendres.
+
+Nous avons vu qu'Edris, en mourant, avait laissé une de ses concubines,
+nommée Kenza, enceinte. Après les funérailles du prince, le fidèle
+Rached réunit les principaux chefs des tribus berbères et leur dit:
+«L'imam Edris est mort sans enfants, mais Kenza, sa femme, est enceinte
+de sept mois, et, si vous le voulez bien, nous attendrons jusqu'au jour
+de son accouchement pour prendre un parti: s'il naît un garçon, nous
+l'élèverons, et quand il sera homme, nous le proclamerons souverain;
+car, descendant du prophète de Dieu, il apportera avec lui la
+bénédiction de la famille sacrée[411].»
+
+[Note 411: Kartas, p. 23. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, p. 561.
+El-Bekri, _Idricides_.]
+
+Cette proposition fut acceptée avec acclamation par les Berbères, et en
+septembre 793, Kenza donna le jour à un enfant mâle d'une ressemblance
+frappante avec son père». Rached le présenta aux cheiks indigènes qui
+s'écrièrent en le voyant: «C'est Edris lui-même, l'imam n'a pas cessé de
+vivre!»
+
+On laissa à Rached le soin de l'élever et de gouverner en son nom,
+jusqu'à sa majorité, et les chroniques rapportent que ce tuteur ne
+négligea rien pour donner à Edris II une brillante instruction et faire
+de lui un redoutable guerrier.
+
+L'ESPAGNE SOUS HICHAM ET EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife oméïde
+Abd-er-Rahman était mort en septembre 788, après un règne de plus de
+trente-trois années employées presque entièrement à l'affermissement de
+son pouvoir. Il laissa trois fils; Soleïman, Abd-Allah et Hicham. Ce
+dernier, bien que le plus jeune, lui succéda après une courte lutte avec
+son aîné Soleïman. Pour assurer sa tranquillité, il acheta à ses deux
+frères leur renonciation au trône et, en vertu de leur convention,
+ceux-ci se retirèrent au Mag'reb.
+
+Après un règne de près de huit années, Hicham cessa de vivre et fut
+remplacé par son fils El-Hakem (avril 796). Soleïman et Abd-Allah, ses
+oncles, ne tardèrent pas à quitter le Mag'reb en amenant une armée de
+Berbères pour lui disputer le pouvoir. Après deux années de luttes,
+Soleïman ayant été tué, la victoire resta définitivement à El-Hakem
+(800).
+
+Pendant le règne de Hicham, des expéditions heureuses avaient été faites
+par les Musulmans en Galice, et les chrétiens avaient été humiliés par
+des défaites qui leur avaient arraché une partie de leurs
+conquêtes[412]. Plusieurs souverains avaient succédé à Alphonse Ier. A
+la fin du VIIIe siècle, Alphonse II, dit le Chaste, roi des Asturies, ne
+put empêcher les Musulmans de pénétrer jusque dans les montagnes de son
+royaume.
+
+[Note 412: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 101-139
+et suiv. El Marrakchi (Dozy), p. 17 et suiv.]
+
+
+ CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS DE L'AFRIQUE.
+
+ Date de la nomination.
+
+ Okba-ben-Nafa vers................. 669
+ Dinar-Abou-el-Mohadjeri vers....... 675
+ Okba-ben-Nafa...................... 681
+ Zoheïr-ben-Kais vers............... 688
+ Haçane-ben-Nomane vers............. 697
+ Mouça-ben-Noceïr................... 705
+ Mohammed-ben-Yezid................. 715
+ Ismaïl-ben-Abd-Allah............... 718
+ Yezid-ben-Abou-Moslem.............. 720
+ Bichr-ben-Safouane................. 721
+ Obeïda-ben-Abd-er-Rahman........... 728
+ Okba-ben-Kodama.................... 732
+ Obeïd-Allah-ben-el-Habhab.......... 734
+ Koltoum-ben-Aïad................... 741
+ Hendhala-ben-Sofiane............... 742
+ Abd-er-Rahman-ben-Habib............ 744
+ El-Yas-ben-Habib................... 755
+ El-Habib-ben-Abd-er-Rahman......... 756
+ Mohammed-ben-Achath................ 761
+ El-Ar'leb-ben-Salem................ 765
+ Omar-ben-Hafs-Hazarmed............. 768
+ Yezid-ben-Hatem.................... 772
+ Daoud-ben-Yezid.................... 787
+ Rouh-ben-Hatem..................... 788
+ En-Nasr-ben-el-Habib.............. 791
+ El-Fadel-ben-Rouh.................. 793
+ Hertema-ben-Aïan................... 795
+ Mohammed-ben-Mokatel............... 797
+ Ibrahim-ben-el-Ar'leb.............. 800
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'IFRIKIYA SOUS LES AR'LEBITES. CONQUÊTE DE LA SICILE
+800-838
+
+Ibrahim établit solidement son autorité en Ifrikiya.--Edris II est
+proclamé par les Berbères.--Fondation de Fez par Edris II.--Révoltes en
+Ifrikiya.--Mort d'Ibrahim.--Abou-l'Abbas-Abd-Allah succède à son père
+Ibrahim.--Conquêtes d'Edris II.--Mort de Abd-Allah; son frère
+Ziadet-Allah le remplace.--Espagne: Révolte du faubourg. Mort
+d'El-Hakem.--Luttes de Ziadet-Allah contre les révoltes.--Mort d'Edris
+II; partage de son empiré.--Etat de la Sicile au commencement du IXe
+siècle.--Euphémius appelle les Arabes en Sicile; expédition du cadi
+Aced.--Conquête de la Sicile.--Mort de Ziadet-Allah; son frère,
+Abou-Eïkal-el-Ar'leb, lui succède.--Guerres entre les descendants
+d'Edris II.--Les Midrarides à Sidjilmassa.--L'Espagne sous Abd-er-Rahman
+II.
+
+
+IBRAHIM ÉTABLIT SOLIDEMENT SON AUTORITÉ EN IFRIKIYA.--Le choix
+d'Ibrahim-ben-el-Ar'leb, comme vice-roi de l'Ifrikiya, était le meilleur
+que le khalife pût faire; lui seul, par son habileté et la pratique
+qu'il possédait des affaires du pays, était capable d'étouffer les
+germes de révolte, et de contenir les Berbères sans se soumettre aux
+caprices de la milice. L'anarchie des dernières années provenait surtout
+de ce que le gouverneur n'avait aucune force sur laquelle il put
+compter, en dehors des miliciens d'Orient. Ceux-ci, se sentant
+nécessaires, devenaient intraitables. Pour remédier à cet inconvénient,
+il ne fallait pas penser à former des corps berbères; ce fut aux nègres
+qu'il eut recours pour contrebalancer la force des Syriens. Ayant acheté
+un grand nombre d'esclaves noirs, il les habitua à porter les armes, en
+laissant croire aux miliciens qu'il destinait ces nègres à être employés
+dans les postes les plus périlleux.
+
+En même temps, pour s'assurer une retraite sûre, en cas de révolte, il
+fit construire, à trois milles de Kaïrouan, la place forte d'El-Abbassïa
+où il déposa ses trésors et une grande quantité d'armes. Puis il se
+disposa à aller s'établir dans cette résidence, qu'on appela, plus tard,
+El-Kasr-el-Kedim (le vieux château). Ce fut là qu'il reçut les envoyés
+de Charlemagne qui avaient été chargés de prendre à Karthage, à leur
+retour d'Orient, les reliques de plusieurs martyrs chrétiens. En même
+temps, Ibrahim envoyait une ambassade à l'empereur, alors à Pavie
+(801)[413].
+
+[Note 413: Fournel, _Berbers_, p. 453.]
+
+L'année suivante (802), Ibrahim eut à lutter contre son représentant à
+Tunis, Hamdis-ben-Abd-er-Rahman-el-Kindi, qui se révolta en appelant à
+lui les mécontents arabes et berbères. Amran-ben-Mokhaled, général du
+gouverneur ar'lebite, ayant marché contre les rebelles, leur livra une
+sanglante bataille, dans laquelle leur chef fut tué, et les mit en
+déroute. Ibrahim s'appliqua alors à rétablir la paix en Ifrikiya, puis
+il tourna ses regards vers le Mag'reb, où le souvenir de l'autorité
+arabe disparaissait de jour en jour.
+
+EDRIS II EST PROCLAMÉ PAR LES BERBÈRES.--A Oulili, le fils d'Edris I
+grandissait sous la tutelle éclairée de Rached et la protection des
+Aoureba, tandis qu'à Tlemcen, son oncle Soleïman exerçait le pouvoir en
+son nom. Ibrahim, considérant avec raison que l'empire edricide était le
+plus grand obstacle à la réalisation de ses vues ambitieuses sur le
+Mag'reb, espéra l'anéantir en faisant assassiner Rached. Mais ce crime
+tardif fut inutile et eut pour conséquence de resserrer les Berbères
+autour du jeune prince (802); l'un d'eux, Abou-Khaled-Yezid, se chargea
+de remplacer Rached, comme tuteur d'Edris, alors âgé de neuf ans. En
+mars 803, les Aoureba et les représentants des tribus voisines, réunis à
+Oulili, dans la mosquée de cette ville, prêtèrent serment solennel de
+fidélité à Edris II.
+
+Ce prince, qui avait alors onze ans et montrait une intelligence très
+précoce, commença à gouverner sous la tutelle d'Abou-Khaled. Ainsi se
+consolidait l'empire edricide, malgré les intrigues, entretenues en
+Mag'reb par le vice-roi ar'lebite. L'attitude énergique et dévouée des
+Berbères, plus que la supplique adressée par Edris à Ibrahim, décida ce
+dernier à ajourner la réalisation de ses plans sur l'Occident[414]. Du
+reste, Ibn-el-Ar'leb fut bientôt absorbé par d'autres soins. En 805, la
+garnison de Tripoli se révolta, chassa son commandant et se donna comme
+chef Ibrahim-ben-Sofian, Arabe de la tribu de Temim. Ibrahim dut
+employer toutes ses forces pour apaiser cette sédition qui ne fut
+domptée qu'au commencement de 806.
+
+[Note 414: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 563. En-Nouéïri, p.
+401. Kartas, p. 18. El-Bekri,. _Idricides_.]
+
+Fondation de Fès par Edris II.--A Oulili, le jeune Edris grandissait au
+milieu des intrigues encouragées par son jeune âge et son inexpérience.
+Un certain nombre d'Arabes étaient venus, tant de l'Espagne que de
+l'Ifrikiya, lui offrir leurs services et avaient été bien accueillis par
+lui; l'un d'eux, Omaïr-ben-Moçaab, avait même reçu le titre de vizir en
+remplacement d'Abou-Yezid [415].
+
+Ainsi l'influence arabe dominait à Oulili et allait pousser Edris à un
+acte autrement grave. En 808, il fit mourir Abou-Leïla-Ishak, chef des
+Aoureba, qui avait été le protecteur de son père et le sien. Il est
+probable que ce chef avait laissé entrevoir son ressentiment de la
+protection accordée aux Arabes. Ibn-Khaldoun, pour excuser l'ingratitude
+d'Edris, prétend qu'il avait découvert que ce chef entretenait des
+intelligences avec l'ar'lebite Ibrahim[416]. Les Berbères, froissés dans
+leurs sentiments les plus intimes, supportèrent cependant ces injustices
+sans protestation.
+
+Edris II, voyant chaque jour sa puissance s'accroître, jugea que sa
+résidence d'Oulili ne lui suffisait plus et résolut de construire une
+capitale digne de son empire. Après avoir cherché longtemps, il se
+décida pour un emplacement traversé par un des affluents du Sebou, et
+occupé par des Berbères de la tribu de Zouar'a. La nouvelle ville se
+trouvait ainsi divisée naturellement en deux quartiers. Edris jeta en
+808 les fondements de celui qui devait être appelé «_des Andalous_», et,
+l'année suivante, il fit construire l'autre, nommé plus tard «_des
+Kaïrouanites_». Il dota sa capitale de nombreux édifices et notamment de
+la mosquée dite «des Chérifs».
+
+Lorsqu'Edris eut atteint sa majorité, c'est-à-dire vers 810, les tribus
+berbères lui renouvelèrent leur serment de fidélité, et il reçut la
+soumission des principales contrées du Mag'reb[417].
+
+[Note 415: Kartas, p. 30.]
+
+[Note 416: _Berbères_, t. III, p. 561.]
+
+[Note 417: Bekri, _Idricides_.]
+
+RÉVOLTES EN IFRIKIYA. MORT D'IBRAHIM.--Pendant ce temps,
+Ibrahim-ben-el-Ar'leb était encore aux prises avec la révolte. Les
+miliciens arabes avaient vu, avec beaucoup de jalousie, les précautions
+prises contre eux par le vice-roi; lorsqu'il se fut établi
+définitivement à El-Abbassïa, sous la protection de sa garde noire, leur
+irritation ne connut plus de bornes, et bientôt le général Amrane donna
+le signal de la révolte (811). Maître de Kaïrouan, il appela à lui tous
+les mécontents et vint assiéger Ibrahim dans sa forteresse.
+
+Pendant un an, on combattit sans grand avantage de part et d'autre.
+Enfin Ibrahim, ayant appris qu'on lui envoyait d'Egypte un secours en
+argent, dépêcha son fils, Abd-Allah, vers Tripoli pour arrêter la somme
+au passage. Puis il fit répandre la nouvelle de la prochaine arrivée des
+fonds. Aussitôt la milice, qui n'avait pas touché de solde depuis
+qu'elle avait embrassé la cause de la révolte, commença à s'agiter dans
+Kaïrouan, et Amrane, dépourvu de ressources, se convainquit qu'il ne
+pouvait plus lutter contre ce nouvel ennemi. Il sortit nuitamment de la
+ville et courut se réfugier dans le Zab.
+
+Ibrahim venait de triompher de cette longue révolte et était occupé à
+démanteler les fortifications de Kaïrouan, lorsqu'il apprit que son fils
+Abd-Allah avait été chassé de Tripoli par les troupes occupant cette
+place. Il lui envoya des fonds au moyen desquels Abd-Allah put enrôler
+un grand nombre de Berbères et rentrer en possession de Tripoli. Ce
+furent alors ces mêmes indigènes, appartenant à la tribu des Houara, qui
+se lancèrent dans la révolte. Conduits par leur chef, Aïad-ben-Ouahb,
+ils vinrent attaquer Tripoli qui était défendu par le général Sofiane,
+se rendirent maîtres de cette ville et la renversèrent presque
+entièrement. Abd-Allah, envoyé en toute hâte par son père, à la tête
+d'une armée de treize mille hommes, défit les Berbères et, étant rentré
+à Tripoli, s'occupa à relever les fortifications de cette ville
+(811)[418].
+
+[Note 418: Les détails donnés par les auteurs arabes sur les
+différentes phases de cette révolte sont assez embrouillés, et il est
+possible qu'Abd-Allah n'ait repris qu'une seule fois Tripoli.]
+
+Sur ces entrefaites, Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, roi de Tiharet, arrivé de
+l'Ouest avec de nombreux contingents, rallia les Houara et Nefouça et
+vint mettre le siège devant Tripoli. Il fit, avec soin, garder une des
+issues de la place et pressa l'autre avec la plus grande vigueur.
+Abd-Allah était sur le point de succomber, lorsqu'on reçut la nouvelle
+de la mort d'Ibrahim qui était décédé à l'âge de 56 ans (juillet 812),
+dans son château d'El-Abbassïa.
+
+ABOU-L'ABBAS-ABD-ALLAH SUCCÈDE À SON PÈRE IBRAHIM.--Aussitôt que la mort
+d'Ibrahim fut connue, Abd-Allah, qui avait été désigné par lui pour lui
+succéder, se hâta de proposer à Ibn-Rostem de conclure le paix. Il fut
+convenu entre eux que le prince de Tiharet se retirerait dans les
+montagnes des Nefouça et que Tripoli resterait aux Ar'lebites: mais
+toutes les plaines de la Tripolitaine furent abandonnées aux
+Kharedjites.
+
+Pendant que cette paix boiteuse se signait à Tripoli, Ziadet-Allah,
+second fils d'Ibrahim, recevait, selon les dispositions prises par son
+père, le serment des principaux citoyens de Kaïrouan.
+
+Dans le mois d'octobre 812, Abou-l'Abbas-Abd-Allah arriva dans sa
+capitale. Son frère, Ziadet-Allah, s'était porté au devant de lui pour
+le saluer comme souverain, mais il fut reçu avec la plus grande dureté.
+Pour la première fois, le fils d'un gouverneur de l'Ifrikiya succédait à
+son père sans l'intervention du khalifat[419].
+
+Haroun-er-Rachid était mort en 809, laissant le trône à son fils
+El-Mamoun. Le nouveau khalife se borna à ratifier l'élévation du
+vice-roi de Kaïrouan.
+
+[Note 419: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 243, 277. En-Nouéïri, p. 403.]
+
+CONQUÊTES D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, Edris II continuait à affermir
+son trône. Voulant sans doute faire oublier aux Aoureba l'ingratitude
+qu'il avait montrée à leur chef, il leur confia des commandements
+importants; puis, s'enfonçant dans les montagnes du sud-ouest, il
+attaqua les tribus masmoudiennes, les vainquit et soumit l'Atlas à son
+autorité. Après s'être avancé en vainqueur jusqu'à Nefis, près de la
+montagne de Tine-Mellal dans le Sous, il rentra à Fès (812). C'est sans
+doute vers cette époque qu'Edris commença à combattre le kharedjisme,
+dont il décréta l'abolition dans ses états; mais ce schisme avait
+pénétré trop profondément la nation berbère, pour pouvoir être supprimé
+d'un trait de plume; aussi ne devait-il disparaître de l'Afrique, où il
+avait déjà fait couler tant de sang, qu'après de longues et nouvelles
+convulsions.
+
+Quelque temps après[420] Edris marcha sur Tlemcen, qui s'était
+affranchie de son autorité. Il y entra en vainqueur et reçut l'hommage
+des Beni-Ifrene et Mag'raoua qui y dominaient. Il séjourna quelque temps
+à Tlemcen et de là dirigea quelques expéditions heureuses contre les
+peuplades zenatienes et autres berbères. Ses troupes s'avancèrent ainsi
+jusqu'au Chelif. Cependant, il ne paraît pas qu'il eût osé se mesurer
+contre les Rostemides de Tiharet. Selon Ibn-Khaldoun, il passa à Tlemcen
+trois années, pendant lesquelles il s'appliqua à embellir cette ville et
+à orner la mosquée construite par son père. En partant, il laissa le
+commandement de la province, avec suprématie sur les tribus des
+Beni-Ifrene et Mag'raoua, à son cousin Mohammed, fils de Soleïman,
+qu'Edris I avait préposé au commandement de Tlemcen.
+
+[Note 420: Soit dans la même année, soit en 814, les auteurs n'étant
+pas d'accord sur cette date.]
+
+Rentré à Fès, il recueillit huit mille Musulmans d'Espagne, expulsés de
+Cordoue par El-Hakem à la suite de la révolte dite du faubourg
+(_Ribad'_), et les établit dans sa capitale, où ils formèrent le
+quartier des Andalous. Les émigrés de Cordoue étaient presque tous des
+gens d'origine celto-romaine, qui avaient été contraints d'embrasser
+l'islamisme après la conquête de l'Espagne par les Arabes. L'arrivée de
+cette population très civilisée fut une bonne fortune pour la nouvelle
+capitale, et contribua à la faire briller d'une réelle splendeur dans
+les arts, les lettres et les sciences[421].
+
+[Note 421: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 70 et
+suiv. El-Bekri, _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 560, t. III, p.
+229.]
+
+MORT DE ABD-ALLAH.--Son frère Ziadet-Allah le remplace.--A Kaïrouan,
+Aboul'-Abbas-Abd-Allah, fils d'Ibrahim, loin d'imiter la prudence de son
+père et de chercher à arrêter les progrès du prince de Fès, n'avait
+réussi qu'à indisposer les esprits contre lui. Violent et cruel, même
+envers les membres de sa famille, sacrifiant tout à la milice, accablant
+le peuple de charges, il combla la mesure des fautes en frappant la
+culture faite par chaque charrue d'une taxe uniforme de huit dinars
+(pièces d'or). Cet impôt, énorme pour l'époque, remplaça la dîme
+(achour), qui précédemment se payait en nature et était proportionnée à
+l'abondance de la récolte. De toutes parts s'élevèrent des réclamations;
+mais le prince resta sourd aux prières et le peuple continua à gémir
+sous son oppression.
+
+Enfin, par un bonheur inespéré, Abd-Allah mourut presque subitement,
+d'une affection charbonneuse (juin 817). Ce prince, «le plus bel homme
+de son temps», avait exercé le pouvoir pendant un peu plus de cinq ans.
+
+Abou-Mohammed-Ziadet-Allah succéda à son frère, et, employant des
+procédés de gouvernement tout différents, s'attacha à réduire les
+prérogatives de la milice et à maltraiter et abaisser de toutes les
+façons les miliciens[422].
+
+[Note 422: En-Nouéïri, p. 404, 405.]
+
+ESPAGNE:--RÉVOLTE DU FAUBOURG. MORT D'EL-HAKEM.--En Espagne, le khalife
+El-Hakem, avait entrepris, avec des chances diverses, plusieurs
+campagnes au delà des Pyrénées. L'alliance de ses oncles avec
+Charlemagne et Alphonse II, roi des Asturies, l'avait contraint à
+déployer toutes ses forces contre la coalition. Quelques-unes de ses
+_razias_ furent couronnées de succès. Alphonse, de son côté, poussa une
+pointe jusqu'à Lisbonne et mit cette ville au pillage. Pour rendre
+compte à son allié Charlemagne du succès de cette expédition, il lui
+envoya «sept Musulmans de distinction, avec leurs armes et leurs
+mulets[423]».
+
+[Note 423: Dozy, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, p. 149.]
+
+Après avoir conclu un traité de paix avec les princes chrétiens,
+El-Hakem se renferma dans Cordoue et y vécut de la vie des despotes
+musulmans de cette époque, jusqu'à la grande révolte dite du faubourg
+(_Ribad'_), qui mit sa vie en danger et dont il triompha par son
+indomptable énergie. Sa victoire fut suivie de trois jours de massacres,
+et quand ses soldats furent las de tuer, sa vengeance n'était pas encore
+satisfaite; il ordonna aux survivants de quitter l'Espagne sans délai.
+On vit alors cette malheureuse population, décimée, ruinée, se diriger à
+pied, par groupes, vers les ports du littoral. Quinze mille Gordouans
+firent voile pour l'Egypte; ils abordèrent à Alexandrie et s'y
+maintinrent, avec l'appui d'une tribu arabe, jusqu'en 826. Le khalife
+El-Mamoun les ayant alors forcés à capituler, leur chef les conduisit à
+la conquête de l'île de Crète, qu'ils arrachèrent aux Byzantins et où
+ils fondèrent une république indépendante. Les autres réfugiés, au
+nombre de huit mille, passèrent au Mag'reb et furent bien accueillis par
+Edris II, qui les établit, ainsi que nous l'avons vu, dans sa nouvelle
+capitale. A Fès, ils furent groupés dans le quartier des Andalous[424].
+El-Hakem mourut le 22 mai 822 et fut remplacé par son fils Abd-er-Rahman
+II.
+
+[Note 424: Dozy, _Hist. des Musulmans d'Espagne,_ t. II, p. 76 et
+suiv. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 562. El-Bekri, _Idricides_. Nous
+n'indiquons aucune date pour la révolte du faubourg, en raison de
+l'incertitude à laquelle les chroniques donnent lieu à ce sujet. Il faut
+la placer entre 814 et 817.]
+
+LUTTES DE ZIADET-ALLAH CONTRE LES RÉVOLTES.--Pendant que l'Espagne était
+le théâtre de ces événements, l'ar'lebite Ziadet-Allah se livrait à
+Kaïrouan à tous les caprices de son caractère bizarre et cruel. Adonné
+au vin, comme le furent presque tous les princes de sa famille, il
+prescrivait dans ses moments d'ivresse les mesures les plus
+sanguinaires, qui retombaient presque toujours sur la milice. Dès le
+début de son règne il avait failli rompre, sans raison plausible, avec
+le khalife El-Mamoun et avait même poussé l'insolence jusqu'à adresser à
+son suzerain des dinars edrisides, pour lui faire entendre qu'il était
+disposé à se rallier à cette dynastie.
+
+De tels procédés de gouvernement ne pouvaient aboutir qu'à des révoltes.
+En 822, une première sédition fut assez facilement apaisée; l'année
+suivante, le commandant de Kasreïne[425], place forte du Sud, nommé
+Omar-ben-Moaouïa, de la tribu de Kaïs, leva de nouveau l'étendard de la
+révolte. Ayant été fait prisonnier après une courte campagne, il fut mis
+à mort ainsi que ses deux fils par ordre du vice-roi: on fit endurer à
+ces malheureux les plus atroces souffrances. Cette cruauté envers un
+personnage des plus respectés par la colonie arabe excita la colère de
+la milice.
+
+[Note 425: Au sud-ouest de Sebaïtla.]
+
+Mançour-ben-Nacer-et-Tonbodi, gouverneur de Tripoli, ayant laissé
+publiquement éclater son indignation et manifesté devant ses troupes
+l'intention de se révolter, fut bientôt arrêté et conduit à Kaïrouan.
+Mis en liberté, grâce à l'intercession de son ami R'alboun, cousin de
+Ziadet-Allah, Mansour se réfugia dans son château de Tonboda, non loin
+de Tunis, et une fois à l'abri de ses murailles, il renoua les intrigues
+qu'il avait entretenues avec les officiers de la milice et ne cessa de
+les pousser à la révolte, en leur retraçant tous leurs griefs contre le
+prince. Mais Ziadet-Allah, ayant encore une fois mis la main sur la
+trame, dépêcha vers Tunis son général Mohammed-ben-Hamza, à la tête de
+cinq cents cavaliers, avec l'ordre d'arrêter inopinément Mansour.
+
+De Tunis, le général envoya au rebelle une députation conduite par le
+cadi de la ville pour l'engager à venir se remettre entre ses mains.
+Mansour reçut la députation avec honneur, se montra disposé à obéir aux
+ordres du vice-roi et, en attendant, fit porter aux soldats de
+Mohammed-ben-Hamza des vivres et du vin. Lorsque la nuit fut venue, il
+garrotta le cadi et ses compagnons, s'empara de leurs chevaux, et,
+réunissant tous ses cavaliers, se porta rapidement sur Tunis. Les
+soldats de Mohammed étaient occupés à faire bonne chère avec les vivres
+de Mansour; plusieurs même étaient déjà plongés dans l'ivresse. Attaqués
+à l'improviste par les rebelles, ils furent bientôt massacrés ou
+dispersés.
+
+A l'annonce de ces événements, tous les miliciens se trouvant dans cette
+région accoururent se ranger sous la bannière de Mansour. Le rebelle fit
+mettre à mort le gouverneur de Tunis et s'installa dans cette ville.
+Presque aussitôt Ziadet-Allah envoya contre les rebelles l'élite de ses
+troupes, sous la conduite de son cousin R'alboun, le chef le plus aimé
+des miliciens. A leur départ, le vice-roi leur adressa des menaces
+humiliantes et intempestives, annonçant que quiconque oserait fuir
+serait puni de mort. R'alboun eut beaucoup de peine à calmer
+l'irritation de ses hommes; mais les paroles imprudentes du maître
+avaient produit leur effet et il ne put empêcher les miliciens d'entrer
+secrètement en relation avec le rebelle. Lorsque, dans le mois de
+juillet 824, les deux troupes furent en présence, près de la Sebkha de
+Tunis, R'alboun vit ses soldats prendre la fuite et se trouva bientôt
+seul avec ses officiers. Ceux-ci étaient restés fidèles, mais on ne put
+les décider à rentrer à Kaïrouan, car ils connaissaient trop bien la
+violence de Ziadet-Allah pour aller s'exposer à ses coups. Ils se
+retirèrent dans diverses localités, semant l'anarchie et l'indécision,
+tandis que l'armée d'El-Mansour recevait sans cesse des transfuges.
+
+Ziadet-Allah, mis au courant de la gravité de la situation, envoya
+partout des courriers pour annoncer qu'il ne songeait pas à punir les
+miliciens; mais il était trop tard; l'impulsion était donnée et la
+défection de la milice devint générale. Retranché dans son palais
+d'El-Abbassia, tandis que les rebelles marchaient sur Kaïrouan, le
+gouverneur put encore former une troupe nombreuse, composée de sa garde
+nègre et des gens de sa maison; il en confia le commandement à son neveu
+Mohammed et la lança contre l'armée d'El-Mansour. Mais la fortune le
+trahit encore: son armée fut anéantie, après avoir perdu ses principaux
+chefs. Cette victoire fit entrer dans le parti de Mansour les habitants
+de Kaïrouan, qui lui ouvrirent leur ville et lui envoyèrent des secours
+de toute sorte.
+
+Ne pouvant plus compter que sur lui seul, Ziadet-Allah réunit ses
+derniers soldats fidèles et, s'étant mis bravement à leur tête, vint
+prendre position entre son château et Kaïrouan. Durant une quarantaine
+de jours, ce ne fut qu'une série de combats qui se terminèrent, en
+général, à l'avantage du vice-roi. L'armée de Mansour se débanda après
+une dernière défaite, et Ziadet-Allah put rentrer en possession de
+Kaïrouan. Contre son habitude, il accorda l'amnistie aux habitants et se
+contenta de raser les fortifications de la ville (septembre-octobre
+824).
+
+El-Mansour avait gagné le sud; il rallia ses partisans et infligea,
+auprès de Sebiba, une nouvelle défaite aux troupes du gouverneur. La
+route du nord lui étant ouverte, il se rapprocha de Kaïrouan afin de
+faciliter la sortie de cette ville aux familles des miliciens révoltés;
+puis il retourna à Tunis et s'y installa en maître (825).
+
+Ziadet-Allah se trouvait dans une position très critique, car tout son
+royaume était en insurrection; fort abattu, il se disposait même à
+capituler, lorsque la désunion éclata entre les rebelles et vint à son
+aide.
+
+Ameur-ben-Nafa, le meilleur officier de Mansour, ayant rompu avec lui,
+accourut l'assiéger dans son château de Tonboda. Mansour n'avait pas le
+moyen de résister; il prit la fuite vers El-Orbos; mais, ayant été
+rejoint par ses ennemis, il fut forcé de se rendre. Ameur, au mépris de
+sa promesse de lui laisser la vie sauve et de lui faciliter le moyen de
+se retirer en Orient, lui fit trancher la tête. En même temps, une
+troupe de cavalerie envoyée dans le sud par Ziadet-Allah obtenait, avec
+l'appui des populations, quelques succès contre les rebelles et
+rétablissait son autorité dans le pays de Kastiliya.
+
+La cause de la révolte perdit dès lors, de jour en jour, des partisans
+et Ameur eut à lutter, à son tour, contre son lieutenant
+Abd-es-Selam-ben-Feredj, qui le força à se réfugier à Karna, dans le
+voisinage de Badja. Ameur étant mort sur ces entrefaites, ses fils et
+ses derniers adhérents allèrent, selon sa recommandation, faire leur
+soumission à Ziadet-Allah, qui les accueillit avec bonté (828).
+Abd-es-Selam continua à tenir la campagne, mais il cessa bientôt d'être
+dangereux, et Ziadet-Allah put s'occuper de l'expédition de Sicile, dont
+nous allons parler plus loin[426].
+
+[Note 426: Ibn-Khaldoun, _Hist. de l'Ifrikiya et de la Sicile_, I.
+11, 12 et 13. En-Nouéïri, p. 406 et suiv. El-Kaïrouani, p. 83. Baïan, t.
+I, passim.]
+
+MORT D'EDRIS II; PARTAGE DE SON EMPIRE.--En 828, Edris II mourut
+subitement à Fès. Il s'étouffa, dit-on, en avalant un grain de raisin.
+Ce prince n'avait que trente-trois ans, et si la mort n'était venue
+prématurément arrêter sa carrière, on ne peut prévoir où se seraient
+arrêtées ses conquêtes. Son royaume comprenait alors tout le Mag'reb
+extrême et s'étendait, dans le Mag'reb central, jusqu'à la Mina. Il
+avait combattu avec ardeur le kharedjisme, dans les dernières années de
+sa vie, et abattu l'orgueil des Beni-Ifrene et Mag'raoua. Mais, dans la
+vallée du haut Moulouïa, les Miknaça régnaient toujours en maîtres, et
+la dynastie des Beni-Ouaçoul à Sidjilmassa protégeait ouvertement le
+schisme. Fès était devenue une brillante capitale où les savants et les
+artistes étaient certains de rencontrer un accueil empressé.
+
+Ainsi, au fond de la Berbérie, florissait un centre de pure civilisation
+arabe, tout entouré de sauvages indigènes.
+
+Edris laissa douze fils. L'aîné d'entre eux, Mohammed, lui succéda à
+Fès. Peu après, ce prince, suivant le conseil de son aïeule Kenza,
+partagea son empire avec sept de ses frères, en âge de régner. Ayant
+conservé pour lui Fès et son territoire, il donna:
+
+A El-Kassem: les villes de Tanger, Basra, Ceuta, Tetouane et les
+contrées maritimes qui en dépendaient;
+
+A Omar: la région maritime du Rif, avec Tikiça et Tergha, contrée
+habitée par les R'omara;
+
+A Daoud: Taza, Teçoul, Meknas et toutes les possessions edrisides de
+l'est, jusqu'à la Mina, pays comprenant les Riatha, Houara, etc.;
+
+A Abdallah: les régions du sud, comprenant le Sous et les montagnes de
+l'Atlas, avec les villes d'Ar'mat et d'Anfis, pays habité par les
+Masmouda et Lamta;
+
+A Yahïa: les villes d'Azila et d'El-Araïch, avec la région maritime
+environnant ces ports, sur l'Océan, et habitée par les Ouergha;
+
+A Aïça: les villes de Salé et Azemmor, sur l'Océan, et le pays de
+Tamesna, avec les tribus qui en dépendaient;
+
+Enfin Hamza eut Oulili et la contrée environnante.
+
+Tlemcen, avec son territoire, fut placée sous l'autorité de Aïça, fils
+de Soleïman, son oncle.
+
+Ainsi l'empire edriside se trouvait fractionné en neuf commandements; ce
+démembrement ne pouvait que lui être fatal, car c'est en vain que
+Mohammed avait espéré conserver une suprématie sur le royaume et
+prévenir toute tentative d'usurpation de la part de ses frères. La
+jalousie et l'ambition de ces princes allaient bientôt être fatales à la
+dynastie edriside[427].
+
+[Note 427: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 563. El-Bekri,
+_Idricides_. Kartas, p. 61 et suiv.]
+
+ÉTAT DE LA SICILE AU COMMENCEMENT DU IXe SIÈCLE.--Nous allons quitter un
+instant la terre d'Afrique pour nous transporter en Sicile, où les armes
+musulmanes vont cueillir de nouveaux lauriers; mais il convient, avant
+de commencer ce récit, d'examiner quelle était la situation de cette île
+au IXe siècle.
+
+Depuis longtemps, nous l'avons vu, les Musulmans convoitaient la Sicile
+et avaient exécuté contre cette grande île diverses expéditions; l'une
+d'elles se serait certainement terminée par la conquête du pays, si la
+révolte kharedjite n'avait forcé le gouverneur arabe à rappeler toutes
+ses forces pour les conduire en Mag'reb[428]. En présence de cette
+menace, les empereurs byzantins s'étaient efforcés de mettre la Sicile
+en état de défense et d'y envoyer des troupes, car ils tenaient à
+conserver ce boulevard de leur puissance en Occident. Mais la période
+d'anarchie que traversa l'empire d'Orient pendant le VIIIe siècle, les
+guerres qu'il eut à soutenir, les révoltes qu'il dut réprimer, son
+déplorable système administratif qui consistait à pressurer les
+populations et à les livrer à la rapacité de leurs patrices, les
+persécutions religieuses, à la suite des hérésies des _Monothélites_ et
+des _Iconoclastes_, et enfin les conséquences de l'hostilité du pape,
+qui s'était déclaré en quelque sorte souverain indépendant, en posant
+les bases de son pouvoir temporel; toutes ces conditions avaient eu pour
+résultat de rendre la situation de la Sicile très critique, au
+commencement du IXe siècle. La haine des populations contre l'Empire
+était portée à son comble et, comme les souverains de Byzance avaient
+pris l'habitude d'exiler en Sicile les personnages disgraciés, il en
+résultait des rébellions continuelles, affaiblissant de jour en jour
+l'autorité byzantine[429]. Plusieurs fois, les rebelles avaient cherché
+un appui ou un refuge auprès des princes arabes de Kaïrouan. Du reste,
+les courses des Musulmans d'Afrique et d'Espagne contre les îles de la
+Méditerranée étaient pour ainsi dire incessantes, et répandaient la
+terreur parmi les populations de ces rivages, au mépris des traités
+particuliers, souscrits de temps à autre, dans l'intérêt du commerce,
+entre les gouvernements oméïade, edriside ou ar'lebite et le patrice de
+Sicile, le pape ou les républiques maritimes.
+
+[Note 428: V. ci-devant, ch. III (Révolte de Meïcera).]
+
+[Note 429: Amari, _Storia dei Musulmani di Sicilia_, t. I, p. 76 et
+suiv., 178 et suiv., 194 et suiv.]
+
+EUPHÉMIUS APPELLE LES ARABES EN SICILE.--EXPÉDITION DU CADI ACED.--A la
+fin de l'année 820, Michel le Bègue, qui allait être livré au bourreau,
+est porté par une révolution de palais au trône de l'empire. A cette
+nouvelle, les Syracusains, ayant à leur tête un certain Euphémius,
+mettent à mort le patrice Grégoire qui gouvernait l'île et se déclarent
+indépendants; mais l'empereur envoie en Sicile une armée qui défait les
+Syracusains et écrase cette révolte. Euphémius se réfugie en Afrique,
+avec sa famille, et offre à Ziadet-Allah la suzeraineté de la Sicile,
+s'il veut l'aider à y reprendre le pouvoir, assurant qu'il a de nombreux
+partisans dans l'armée et la population et que la conquête sera facile
+(826).
+
+Ziadet-Allah était alors absorbé par ses luttes contre les rebelles.
+Cependant, après la mort d'El-Mansour, sa sécurité étant assurée, il
+s'occupa des propositions d'Euphémius et, comme il avait reçu de Platha,
+gouverneur de Sicile, des communications destinées à le détourner de
+cette entreprise, il convoqua une assemblée de notables et lui soumit la
+question. Plusieurs membres répugnaient à cette expédition, ne voulant
+pas rompre une trêve conclue en 813; mais Euphémius fit ressortir que ce
+traité était détruit, _ipso facto_, puisque des Musulmans étaient
+détenus en Sicile, et le cadi Aced, prenant la parole, insista avec tant
+de force pour que l'aventure fût tentée, qu'il finit par décider
+l'assemblée à autoriser l'expédition, comme une opération isolée, et non
+dans un but de conquête. Aced, s'étant proposé pour diriger cette
+entreprise, fut nommé, par Ziadet-Allah, cadi-émir chef de l'expédition.
+
+La guerre sainte fut proclamée et l'expédition se prépara à Souça, sous
+les yeux d'Euphémius et d'Aced. Un grand nombre de Berbères,
+particulièrement de la tribu de Houara, des réfugiés espagnols, des
+miliciens, accoururent à Souça, et bientôt une armée de mille cavaliers
+et de cinq cents fantassins s'y trouva réunie[430]. On ne saurait trop
+remarquer l'analogie de cette expédition avec celle qui livra, un peu
+plus d'un siècle auparavant, l'Espagne aux Musulmans: ce sont les mêmes
+causes et les mêmes procédés d'exécution; jusqu'à l'effectif de l'armée
+qui est sensiblement le même; enfin, la guerre de Sicile va absorber les
+forces actives des Musulmans de l'Ifrikiya et consolider la puissance
+des Ar'lebites en arrêtant l'ère des révoltes.
+
+[Note 430: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 277. Amari, _Storia_, t. 1, p. 258
+et suiv.]
+
+Conquête de la Sicile.--Le 13 juin 827, selon En-Nouéïri, la flotte,
+composée d'une centaine de barques portant l'armée expéditionnaire, leva
+l'ancre et le lendemain aborda à Mazara. Dès lors, Aced écarta Euphémius
+et se réserva pour lui seul la direction des opérations; un rameau placé
+sur le heaume des Musulmans leur servit de signe de ralliement.
+
+Bientôt Platha s'avança contre les envahisseurs à la tête de toutes les
+forces chrétiennes, que les auteurs arabes portent, avec leur
+exagération habituelle, à cent cinquante mille hommes. Le 15 juillet,
+l'action fut engagée par Aced, qui attaqua bravement les Grecs en avant
+de Mazara. Entraînes par l'exemple de leurs chefs, les Musulmans
+traversent les lignes ennemies, culbutent partout les chrétiens et
+remportent une grande victoire. La Sicile était ouverte.
+
+Tandis que Platha cherchait un refuge en Calabre, Aced, après avoir
+assuré sa base d'opérations, marcha contre la capitale, en recevant sur
+sa route l'hommage des populations. A la fin du mois de juillet, il
+commença le siège de Syracuse; mais cette ville se défendit avec vigueur
+et reçut des secours d'Orient et de Venise. Dans l'été de 828, Syracuse
+était sur le point de tomber aux mains des Musulmans et avait déjà fait
+des offres de reddition, d'ailleurs repoussées, lorsque Aced mourut. Dès
+lors la fortune abandonna les Musulmans. Mohammed-ben-el-Djouari,
+successeur d'Aced, eut à lutter contre des séditions et vit partout la
+résistance s'organiser. En même temps, le comte de Lucques faisait une
+descente sur les côtes de Tunisie et empêchait le gouverneur ar'lebite
+d'envoyer des secours à l'expédition. Forcés de lever le siège de
+Syracuse, les Musulmans tentèrent d'abord de fuir par mer; mais, la
+flotte ennemie leur ayant coupé le chemin, ils descendirent à terre,
+incendièrent leurs vaisseaux et se réfugièrent dans des montagnes
+escarpées, avec Euphémius qui avait pris le litre d'empereur. Reprenant
+ensuite l'offensive, ils s'emparèrent de Minée, de Girgenti et de
+Castro-Giovanni (Enna), où ils mirent à mort Euphémius, soupçonné d'être
+entré en pourparlers avec l'ennemi. Mohammed-el-Djouari fit alors battre
+monnaie à son nom; il mourut en 829 et fut remplacé par
+Zoheïr-ben-R'aouth.
+
+La situation des Musulmans, réduits à la possession de Mazara et de
+Minée, était assez précaire, lorsque, dans l'été de 830, une flotte
+arriva d'Afrique avec trente mille hommes: Berbères, Arabes, aventuriers
+espagnols et autres, envoyés par Ziadet-Allah, pour reconquérir le
+terrain perdu. Les Musulmans reprirent une vigoureuse offensive et
+vinrent assiéger Palerme. Après une héroïque résistance de plus d'un an,
+cette ville capitula dans l'automne de 831[431], et les habitants qui
+avaient échappé aux dangers et aux privations du siège furent réduits en
+esclavage. Ainsi les Musulmans étaient maîtres d'une grande partie de la
+Sicile. Ils s'établirent solidement à Palerme et fondèrent une colonie
+où accoururent Africains et Espagnols. Ziadet-Allah nomma de ses parents
+comme gouverneurs de l'île, et la guerre suivit son cours entre les
+musulmans et les chrétiens, avec les alternatives ordinaires de succès
+et de revers[432].
+
+[Note 431: Ibn-el-Athir donne à cet événement la date de 832.
+En-Nouéïri et Elie de la Primaudaie, (_Arabes et Normands en Sicile et
+en Italie_), 835. Nous adoptons la date donnée par M. Amari, t. I, p.
+290.]
+
+[Note 432: Amari, t. I, p. 294 et suiv.]
+
+MORT DE ZIADET-ALLAH.--SON FRÈRE ABOU-EÏKAL-EL-AR'LEB LUI
+SUCCÈDE.--Pendant que la Sicile était le théâtre de ces événements, le
+rebelle Abd-es-Selam continuait à tenir la campagne en Ifrikiya. Un
+certain Fadel ayant, en 833, levé l'étendard de la révolte, dans la
+péninsule de Cherik, Abd-es-Selam opéra avec lui sa jonction; mais les
+troupes du gouverneur les mirent en déroute, et la paix se trouva enfin
+rétablie d'une manière définitive (836).
+
+Le vice-roi put alors se consacrer entièrement à la direction de la
+guerre sainte et aux travaux d'embellissement qu'il avait entrepris à
+Kaïrouan. Selon En-Nouéïri, il rebâtit la mosquée qui avait été
+construite par Yezid-ben-Hatem, fit établir un pont à la porte
+d'Abou-Rebia et compléta les fortifications de Souça. Le 10 juin 838, la
+mort vint le surprendre au milieu de ces travaux. Il était âgé de
+cinquante et un ans et avait exercé le pouvoir pendant vingt et un ans,
+sept mois et huit jours. Malgré les difficultés toujours renaissantes
+contre lesquelles il avait eu à lutter, son règne, illustré par la
+conquête de la Sicile, fut un des plus glorieux de sa dynastie. Ce
+prince, après s'être montré cruel et injuste, donna, sur la fin de son
+règne, de beaux exemples de générosité et de grandeur de caractère;
+seule, la milice ne pouvait trouver grâce devant lui. Il était doué d'un
+esprit cultivé et faisait assez bien les vers, mais sa passion pour le
+vin le poussait trop souvent à commettre des excentricités. C'est ainsi
+que, se trouvant un jour en état d'ivresse, il adressa au khalife
+El-Mamoun des vers inconvenants et menaçants qu'il s'empressa de
+désavouer quand il eut repris son bon sens. Son frère
+Abou-Eïkal-el-Ar'leb, surnommé Khazer, lui succéda[433]. Il était depuis
+longtemps son premier ministre.
+
+[Note 433: En-Nouéïri, p. 412. El-Kaïrouani, p. 84. Ibn-Khaldoun,
+_Histoire de l'ifr. et de la Sic._, p. 110.]
+
+GUERRES ENTRE LES DESCENDANTS D'EDRIS II.--Dans le Mag'reb, la guerre
+n'avait pas tardé à éclater entre les fils d'Edris II. Aïça, à Azemmor,
+s'était d'abord mis en état de révolte. Mohammed, usant de son droit de
+suzeraineté, chargea alors ses frères El-Kassem et Omar de le combattre;
+mais ce dernier seul y consentit. Ayant marché contre le rebelle, il le
+mit en déroute, le força à se réfugier à Salé et s'empara de ses états.
+Il reçut ensuite de Mohammed l'ordre de réduire son autre frère
+El-Kassem qui persistait dans sa désobéissance et, lui ayant fait subir
+le même sort, adjoignit encore sa province à la sienne, de sorte qu'il
+se trouva en possession de toutes les régions maritimes de l'Océan.
+El-Kassem se réfugia dans un couvent auprès d'Azila et se consacra
+entièrement à la dévotion.
+
+Omar, qui paraissait avoir hérité des qualités guerrières de son père,
+mourut prématurément en 835. Ce prince est l'aïeul de la dynastie des
+Edrisides-Hammoudites,, dont nous aurons à parler plus tard; son fils
+Ali lui succéda.
+
+L'année suivante (836), Mohammed cessa de vivre, à Fès, laissant un fils
+nommé Ali, âgé seulement de onze ans, auquel les Aoureba prêtèrent
+serment de fidélité[434]. Ainsi disparaissaient, l'un après l'autre, les
+chefs de cette brillante famille et se fractionnait l'empire fondé par
+Edris. Les survivants régnèrent obscurément dans leurs provinces, et
+comme les événements de leur histoire ne présentèrent rien de saillant
+pendant quelques années, nous cesserons pour le moment de nous occuper
+des Edrisides.
+
+[Note 434: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 564. El-Bekri,
+_Idricides_.]
+
+LES MIDRARIDES À SIDJILMASSA.--A Sidjilmassa, les Beni-Ouaçoul
+continuaient à exercer le pouvoir; El-Montaçar-el-Yaçâa, surnommé
+Midrar, qui avait succédé à Abou-l'Kacem, subjugua les Berbères du
+Sahara, rebelles à son autorité, et conquit les mines de Deraa, dont il
+se fit attribuer le cinquième. Ce prince donna un véritable lustre à sa
+dynastie qui fui désignée sous le nom de Beni-Midrar. Il rechercha
+l'alliance des Rostemides de Tiharet et obtint une de leurs filles en
+mariage. Les Kharedjites persécutés par les Edrisides trouvèrent, à
+Sidjilmassa, un refuge assuré. El-Montaçar était occupé à entourer sa
+capitale de retranchements, lorsqu'il mourut (824). Son fils, nommé
+aussi El-Montaçar, lui succéda et vit son règne troublé par la révolte
+de ses fils. L'un d'eux, nommé Meïmoun, s'empara du pouvoir ou l'exerça
+simultanément avec son père[435].
+
+[Note 435: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 262. El-Beki-i, passim.]
+
+L'ESPAGNE SOUS ABD-ER-RAHMAN II.--En Espagne, Abd-er-Rahman II
+continuait à régner. Il avait rétabli la paix dans son royaume et vivait
+somptueusement dans sa capitale. «Jamais--dit Dozy[436]--, la cour des
+sultans d'Espagne n'avait été aussi brillante qu'elle le devint sous le
+règne d'Abd-er-Rahman II. Amoureux de la superbe prodigalité des
+khalifes de Bagdad, de leur vie de pompe et d'apparat, ce monarque
+s'entoura d'une nombreuse domesticité, embellit sa capitale, fit
+construire à grands frais des ponts, des mosquées, des palais et créa de
+vastes et magnifiques jardins, sur lesquels des canaux répartissaient
+les torrents des montagnes. Il aimait la poésie, et si les vers qu'il
+faisait passer pour les siens n'étaient pas toujours de lui, du moins il
+récompensait généreusement les poètes qui lui venaient en aide. Au
+reste, il était doux, facile et bon jusqu'à la faiblesse.»
+
+En 828, les habitants de Mérida s'étant, révoltés, le khalife fit
+marcher contre eux une armée. Ils se soumirent alors et livrèrent des
+otages; mais quand ils virent qu'on démolissait les remparts de leur
+cité, ils se soulevèrent de nouveau et restèrent indépendants jusqu'en
+833[437].
+
+[Note 436: _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 87.]
+
+[Note 437: Dozy, _Recherches sur l'histoire de l'Espagne_, p. 158.
+El-Marrakchi (Dozy), p. 14 et suiv.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES DERNIERS AR'LEBITES
+838-902
+
+
+Gouvernement d'Abou-Eikal.--Gouvernement
+d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Gouvernement d'Abou-Ibrahim-Ahmed.--Événements
+d'Espagne.--Gouvernements de Ziadet-Allah le jeune et
+d'Abou-el-R'aranik.--Guerre de Sicile.--Mort
+d'Abou-el-R'aranik.--Gouvernement d'Ibrahim-ben-Ahmed.--Les souverains
+edrisides de Fès.--Succès des Musulmans en Sicile.--Ibrahim repousse
+l'invasion d'El-Abbas-ben-Touloun.--Révoltes en Ifrikiya; cruautés
+d'Ibrahim.--Progrès de la secte chiaïte en Berbérie; arrivée
+d'Abou-Abd-Allah.--Nouvelles luttes d'Ibrahim contre les
+révoltés.--Expédition d'Ibrahim contre les Toulounides.--Abdication
+d'Ibrahim.--Evénements de Sicile.--Événements d'Espagne.
+
+
+GOUVERNEMENT D'ABOU-EÏKAL.--Le règne d'Abou-Eïkal, frère et successeur
+de Ziadet-Allah, fut fort court. Ce prince, que les historiens comparent
+à son aïeul El-Ar'leb, s'attacha à faire fleurir dans son gouvernement
+la paix et la justice. Il abolit les impôts qui n'étaient pas conformes
+à la loi religieuse et une foule de taxes particulières établies, dans
+diverses localités, par les gouverneurs, qui reçurent alors un
+traitement fixe, et auxquels il fut défendu sévèrement de se créer
+aucune autre source de revenus. Il proscrivit à Kaïrouan l'usage du vin,
+afin d'éviter les abus dont son frère avait donné de si tristes
+exemples. Il aurait également, selon Cardonne, assigné une paie
+régulière à la milice qui, jusque-là, avait vécu surtout des ressources
+qu'elle se procurait en campagne. La milice, bien traitée par lui, se
+tint tranquille et oublia pour quelque temps ses traditions
+d'indiscipline[438].
+
+[Note 438: En-Nouéïri, p. 414, 415.]
+
+Abou-Eïkal ne négligea pas la guerre de Sicile et, grâce aux renforts
+qu'il expédia dans cette île, les Musulmans reprirent activement la
+campagne et s'emparèrent d'un grand nombre de places. Sur ces
+entrefaites, le prince longobard de Bénévent ayant attaqué la république
+de Naples, le consul de cette ville, Sicard, demanda des secours aux
+Arabes de cette ville, qui lui envoyèrent une petite armée, avec
+laquelle il repoussa les agresseurs. Il en résulta une ligue entre
+Naples et les émirs de Sicile, ligue qui dura cinquante ans[439].
+
+Après un règne paisible de deux ans et neuf mois, Abou-Eïkal cessa de
+vivre (février 841).
+
+[Note 439: Amari, t. I, p. 309 et suiv.]
+
+Gouvernement d'Abou-l'Abbas-Mohammed.--Abou-l'Abbas-Mohammed succéda à
+Abou-Eïkal, son père, sans hériter de sa sagesse. Négligeant le soin des
+affaires publiques pour se livrer à ses plaisirs, il choisit comme
+ministres les deux frères Abou-Abd-Allah et Abou-Homéïd, et les laissa
+diriger le gouvernement selon leur bon plaisir. Abou-Djafer, frère du
+vice-roi, fut profondément blessé de cette préférence qui le reléguait
+au second plan, et résolut de s'emparer du pouvoir. Lorsque le complot,
+ourdi en secret, eut été préparé, les conjurés montèrent à cheval à
+midi, au moment où tout le monde se reposait, et pénétrèrent dans le
+palais du gouvernement, après avoir culbuté la garde. Ils se saisirent
+d'abord du vizir Abou-Abdallah et le mirent à mort.
+
+Cependant quelques serviteurs, étant revenus de leur surprise, se
+jetèrent au devant des agresseurs et leur tinrent tête un moment, ce qui
+permit à Abou-l'Abbas de se retrancher dans le réduit. Le chef des
+révoltés protesta alors qu'il n'en voulait qu'aux ministres, et, devant
+ces assurances, le gouverneur consentit à se rendre dans la salle
+d'audience. S'étant assis sur son trône, il donna l'ordre d'introduire
+le peuple, en feignant d'ignorer ce qui s'était passé. Abou-Djafer entra
+le premier à la tête des mutins et reprocha à son frère, en termes assez
+violents, de se laisser conduire par les fils de Homéïd, et de fermer
+les yeux sur leurs actes. Abou-l'Abbas était dans une situation trop
+critique pour se montrer arrogant. Il consentit à livrer Abou-Homéïd à
+son frère, après avoir reçu de lui la promesse qu'on n'attenterait pas à
+sa vie.
+
+Moyennant cette concession, Abou-Djafer jura de ne faire aucune
+tentative pour renverser son frère, mais il profita de cette occasion
+pour s'emparer de la direction des affaires de l'état; il devint donc le
+véritable gouverneur, tandis que Mohammed n'en conservait que le titre.
+Durant quelque temps, Abou-Djafer tint d'une main ferme les rênes du
+gouvernement; puis, lorsqu'il fut rassasié du pouvoir, il commença à se
+relâcher de son active surveillance pour se lancer dans les mêmes écarts
+que son frère et s'adonner particulièrement au vin. Par une bizarre
+coïncidence, Abou-l'Abbas, faisant alors un retour sur lui-même, se
+trouva las du rôle secondaire auquel il était réduit et prit la virile
+résolution de ressaisir l'autorité.
+
+Après avoir noué des relations avec quelques chefs mécontents, Mohammed
+fit entrer dans son parti un certain Ahmed-ben-Sofiane, cheikh très
+influent à Kaïrouan, qui devint son principal agent. Bientôt la
+conjuration fut organisée. Abou-Djafer, en ayant été prévenu par un
+traître, refusa d'y croire, car Abou-l'Abbas paraissait de plus en plus
+absorbé par ses débauches. Au jour fixé pour l'exécution du complot, un
+grand nombre de conjurés déguisés en esclaves s'introduisirent dans la
+forteresse. Ahmed-ben-Sofiane leur distribua des armes, ainsi qu'aux
+esclaves et aux affranchis dont il était sûr, et les fit cacher. Averti
+une deuxième et une troisième fois, Abou-Djafer envoya une patrouille
+faire une reconnaissance au dehors; mais les soldats n'ayant rien trouvé
+d'extraordinaire, il reprit sa tranquillité.
+
+Au coucher du soleil, un groupe de conjurés se précipita sur les gardes
+de la porte qu'on avait pris le soin d'enivrer et les massacra. Ayant
+ensuite placé sur le toit du réduit un feu devant servir de signal aux
+gens de la ville, les partisans du gouverneur légitime attaquèrent ceux
+d'Abou-Djafer. On se battit pendant une partie de la nuit, jusqu'à
+l'arrivée des habitants de Kaïrouan, dont le grand nombre assura la
+victoire. Abou-Djafer, réfugié dans son palais, fit demander sa grâce à
+Abou-l'Abbas qui lui pardonna généreusement. Il se contenta de lui
+reprocher en public sa conduite et de l'exiler du pays, après lui avoir
+confisqué ses trésors (846). Abou-Djafer se réfugia en Orient, où il
+mourut.
+
+Délivré de la tyrannie de son frère, le gouverneur Mohammed eut bientôt
+à lutter contre d'autres révoltes. En 848, Amer, fils de
+Selim-ben-R'alboun, voulant venger son père qui avait été mis à mort par
+l'ordre du prince, à la suite d'une tentative de révolte, répudia
+l'autorité de son maître et se proclama indépendant à Tunis. Durant deux
+ans, le gouverneur essaya en vain de le réduire; enfin, le 20 septembre
+850, Tunis fut enlevée d'assaut, et Amer ayant été pris fut décapité. La
+révolte était domptée[440].
+
+Abou-l'Abbas paraît ensuite avoir tourné ses regards vers l'ouest et
+essayé de s'opposer aux empiètements des Rostemides de Tiharet, en
+faisant construire non loin de cette ville une place forte qu'il nomma
+El-Abbassïa, s'appuyant sur une ligne de postes avancés; mais il était
+trop tard pour pouvoir ressaisir une autorité à jamais perdue; avant peu
+la nouvelle ville devait être brûlée par Afia, fils
+d'Abd-el-Ouahab-ben-Rostem, poussé à cela par le khalife d'Espagne[441].
+
+Le 11 mai 856, Abou-l'Abbas mourut à Kaïrouan[442]. Quelque temps
+auparavant, avait eu lieu le décès de Sahnoun, un des plus grands
+docteurs selon le rite malekite.
+
+[Note 440: En-Nouéïri, p. 417.]
+
+[Note 441: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 419. Ibn-El-Athir, passim.]
+
+[Note 442: El-Kaïrouani donne la date de 854.]
+
+GOUVERNEMENT D'ABOU-IBRAHIM-AHMED.--Abou-Ibrahim-Ahmed succéda à son
+frère Abou-l'Abbas. Il régna paisiblement pendant trois ans. Vers 859,
+les Berbères des environs de Tripoli s'étant refusés d'acquitter
+l'impôt, Abd-Allah, gouverneur de cette ville, marcha contre eux. Mais,
+après avoir essuyé plusieurs défaites, il dut se renfermer derrière les
+remparts de Tripoli et demander du secours au gouverneur de Kaïrouan.
+Ziadet-Allah, frère d'Abou-Ibrahim, accouru en toute hâte à la tête
+d'une armée, fit rentrer les rebelles dans le devoir, après leur avoir
+infligé une sévère punition.
+
+Abou-Ibrahim continua à s'occuper de travaux d'utilité publique pour
+lesquels il avait un grand goût, et en fit profiter non seulement sa
+capitale, mais encore Souça et plusieurs autres localités. Il s'attacha
+surtout aux travaux hydrauliques et dota Kaïrouan de plusieurs citernes,
+notamment de celle appelée El-Madjel-el-Kebir établie près de la porte
+de Tunis[443].
+
+Ces soins ne l'empêchaient pas de continuer la guerre de Sicile.
+Abou-l'Abbas-Ibn-Abou-Fezara avait succédé comme commandant militaire à
+Abou-l'Ar'leb, mort en 851. Ce général poussa activement les opérations
+militaires et remporta de réels succès qui furent accompagnés des plus
+grandes cruautés. En 858, il s'empara de Céfalu. Le 24 janvier de
+l'année suivante, il se rendit maître de la forteresse de
+Castrogiovanni, qui résistait depuis trente ans et où les Siciliens
+avaient réuni de grandes richesses. Cette perte causa dans l'île une
+véritable stupeur, dont profitèrent les Musulmans.
+
+Vers 860, l'empereur Michel III, l'ivrogne, envoya une nouvelle
+expédition en Sicile. A l'approche des Byzantins, plusieurs cantons se
+soulevèrent, mais Abbas, ayant écrasé l'armée impériale et forcé ses
+débris à reprendre la mer, ne tarda pas, grâce à son énergie, à rétablir
+la paix dans son territoire. Il mourut le 18 août 861[444].
+
+[Note 443: En-Nouéïri, p. 420.]
+
+[Note 444: Michele Amari, _Storia_, t, I, p. 320 et suiv.]
+
+En décembre 863, Abou-Ibrahim, qui avait su par sa justice et sa bonté,
+s'attirer l'affection de ses sujets, tomba malade et mourut le 28 dudit
+mois, après avoir régné huit ans. On rapporte que, pendant sa maladie,
+on achevait la citerne du vieux château et qu'il s'informait chaque
+jour, avec intérêt, de l'état des travaux. Enfin on lui apporta une
+coupe pleine de l'eau de la citerne: il la but avec empressement et
+mourut presque aussitôt. Il n'était âgé que de vingt-neuf ans.
+
+ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, Ahd-er-Rahman II était mort
+subitement le 22 septembre 852. Il laissait deux fils: Mohammed et
+Abdallah qui aspiraient l'un et l'autre à lui succéder, car leur père
+n'avait pris aucune disposition précise à ce sujet. Appuyé par les
+eunuques, Mohammed parvint à s'emparer du pouvoir. C'était un homme
+médiocre, entièrement livré à la débauche. Il ne tarda pas à éloigner de
+lui la masse de ses sujets et ne sut plaire qu'à la caste des clercs, ou
+fakihs, dont il flatta le fanatisme en persécutant les chrétiens.
+
+Les habitants de Tolède s'étant mis en état de révolte appelèrent à leur
+secours les chrétiens du royaume de Léon, et Ordoño Ier envoya une armée
+pour les soutenir. Mais Mohammed ayant, en personne, marché contre eux,
+attira les confédérés dans une embuscade, les vainquit et en fit un
+carnage épouvantable: huit mille têtes furent coupées et envoyées dans
+les principales villes d'Espagne et même d'Afrique. Cependant Tolède
+continua à rester en état de révolte, et, comme les Musulmans accusaient
+les chrétiens d'être les fauteurs de cette rébellion, les persécutions
+redoublèrent contre eux. Bientôt, du reste, une levée de boucliers des
+chrétiens et des renégats se produisit dans les montagnes de Regio.
+
+Sur ces entrefaites, un chef d'origine wisigothe, Moussa II, qui avait
+formé dans le nord un état indépendant, appelé _la frontière
+supérieure_, et dont la puissance avait contrebalancé celle de l'émir de
+Cordoue, vint à mourir (862). Mohammed rentra alors en possession de
+Tudèle et de Sarragosse, ainsi que d'une partie de la frontière
+supérieure; mais le reste, de même que Tolède, demeura dans
+l'indépendance sous la protection du roi de Léon[445].
+
+Vers cette époque, les Normands, qui avaient déjà pillé et brûlé
+Séville, en 844, firent de nouvelles incursions dans la péninsule en
+remontant les fleuves. Le fameux Hasting parcourut, avec une flotte de
+cent voiles, la Méditerranée et ravagea le littoral de la Mauritanie, de
+l'Espagne et des îles, vers 860. La ville de Nokour eut particulièrement
+à souffrir de leurs excès[446].
+
+[Note 445: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 158 et suiv.]
+
+[Note 446: El-Bekri, p. 92 du texte arabe. Ibn-Khaldoun, t. II, p.
+159. Baïan, t. II, p. 44. Dozy, _Recherches sur l'histoire de
+l'Espagne_, t. I et II, passim.]
+
+GOUVERNEMENT DE ZIADET-ALLAH, DIT LE JEUNE, ET D'ABOU-EL-R'ARANIK.--A
+Kaïrouan, Abou-Mohammed-Ziadet-Allah, le jeune, avait succédé à son
+frère Ahmed (décembre 863). Ce prince paraissait bien doué, mais la mort
+le surprit le 22 décembre 864, après un an de règne. Son neveu
+Abou-Abd-Allah-Mohammed, surnommé Abou-el-R'aranik (l'homme aux grues)
+lui succéda. Le goût de ce prince pour la chasse aux grues lui avait
+valu ce surnom.
+
+Une révolte des Berbères signala les premiers jours de son règne.
+Biskra, Tehouda, les Houara, voisins du territoire des Rostemides,
+toutes les populations du Zab et du Hodna, régions qui formaient alors
+la limite du sud-ouest, se lancèrent dans la rébellion. Le général
+Abou-Khafadja-ben-Ahmed, envoyé par le prince contre les révoltés, leur
+infligea de nombreuses défaites et les contraignit à la soumission.
+Seuls, les Houara résistaient encore. Abou-Khafadja ayant opéré sa
+jonction avec le général Haï-ben-Malek, qui commandait un autre corps
+d'armée, pénétra dans le Hodna et atteignit les Houara. Les indigènes
+essayèrent en vain d'obtenir leur pardon en se soumettant aux conditions
+qu'on voudrait leur imposer, Abou-Khafadja, inflexible, donna le signal
+de l'attaque. Les Houara, sans espoir de salut, combattirent avec le
+dernier acharnement et, contre toute attente, les guerriers arabes
+commencèrent à plier; bientôt, Haï-ben-Malek prit la fuite, en
+entraînant la cavalerie. Abou-Khafadja, voyant la victoire lui échapper,
+se fit bravement tuer avec presque toute son escorte. Les débris de ses
+troupes se réfugièrent à Tobna. Il ne paraît pas qu'Abou-l'R'aranik ait
+cherché à tirer vengeance de cet échec[447].
+
+[Note 447: En-Nouéïri, p. 422.]
+
+GUERRE DE SICILE.--Pendant que l'Afrique était le théâtre de ces
+événements, les armes arabes obtenaient de nouveaux succès en Sicile. En
+867, Basile le Macédonien, étant monté sur le trône impérial, s'appliqua
+à réorganiser l'armée et, dans la même année, envoya une expédition en
+Sicile. Une certaine anarchie divisait les Musulmans, depuis la mort de
+Abbas; les Berbères étaient jaloux des Arabes, et ceux-ci étaient
+toujours divisés par les rivalités des Yéménites et des Modhérites. Les
+troupes impériales obtinrent quelques succès et paraissent s'être
+emparées de Castrogiovanni; mais bientôt les Musulmans reprirent
+l'avantage et portèrent le ravage dans les environs de Syracuse. En 868,
+Khafadja-ben-Sofian qui avait pris le commandement, défit une nouvelle
+armée byzantine envoyée par Basile; mais il tomba peu après sous le
+poignard d'un Berbère houari.
+
+L'année suivante (869), Ahmed-ben-Omar-ben-El-Ar'leb s'empara de l'île
+de Malte. Les Byzantins, accourus en toute hâte, arrachèrent aux
+Ar'lebites leur nouvelle conquête. Mais, au mois de juin 870, la flotte
+musulmane envoyée de Sicile débarqua à Malte une nouvelle armée qui
+reprit l'île aux chrétiens[448].
+
+[Note 448: Amari, _Storia_, p. 341 et suiv.]
+
+MORT D'ABOU-EL-R'ARANIK.--GOUVERNEMENT
+D'IBRAHIM-BEN-AHMED.--Abou-El-R'aranik mourut le 16 février 875, après
+avoir régné une dizaine d'années. Il n'était âgé que de vingt-quatre
+ans, et avait une si mauvaise santé qu'il avait passé plusieurs fois
+pour mort, ce qui lui avait valu le surnom d'El-Mïït. Comme la plupart
+des membres de la famille ar'lebite, ce prince se distinguait par la
+bonté et la générosité; mais aussi il avait les défauts de ses
+devanciers, qui tous mouraient si jeunes; esclave de ses passions, il
+était dominé par le goût des plaisirs, de la chasse et surtout de la
+débauche et du vin. Sa prodigalité était si grande qu'il laissa le
+trésor complètement à sec. Son frère, Abou-Ishak-Ibrahim, qui dirigeait
+les affaires comme premier ministre, était impuissant à le modérer dans
+ses dépenses.
+
+Avant de mourir, Abou-el-R'aranik avait désigné, pour lui succéder, son
+fils Ahmed-Abou-L'Eïkal, et, comme il redoutait l'influence de son frère
+Ibrahim et ses visées ambitieuses, il l'avait contraint à jurer
+solennellement, _cinquante fois de suite_, dans la grande mosquée, qu'il
+ne tenterait pas de s'emparer du pouvoir. Mais cette précaution fut
+absolument inutile: aussitôt que la mort du gouverneur fut connue, le
+peuple se porta en foule auprès d'Ibrahim et le força à se rendre au
+château et à prendre en main les rênes du gouvernement.
+
+Ibrahim essaya de résister en représentant qu'il était lié envers son
+frère par un engagement solennel. Mais, quand il vit le peuple décidé à
+n'accepter en aucune manière le règne d'un enfant, il se décida à
+prendre le pouvoir. Étant monté à cheval, il pénétra de force dans le
+vieux château et y reçut l'hommage des principaux citoyens.
+
+Le nouveau gouverneur s'occupa ensuite de l'édification d'un vaste
+château au lieu dit Rakkada, à quatre milles de Kaïrouan, dans une
+localité privilégiée comme climat. Son but était d'en faire sa demeure
+et d'abandonner le vieux château. Il employa les premières années de son
+règne à diverses autres constructions, tout en dirigeant la guerre de
+Sicile et d'Italie, sur laquelle nous allons entrer plus loin dans des
+détails. En 878, les affranchis, descendants des troupes nègres formées
+par El-Ar'leb, se révoltèrent dans le vieux château et osèrent même
+interrompre les communications avec Rakkada; mais ils furent bientôt
+forcés de se rendre, et Ibrahim les fit périr sous le fouet, ou
+crucifier, donnant ainsi le premier exemple de l'incroyable férocité
+qu'il devait montrer plus tard. Il fit ensuite acheter d'autres esclaves
+au Soudan et forma une nouvelle garde nègre qui se distingua, plus tard,
+par sa bravoure et son aveugle fidélité[449].
+
+[Note 449: En-Nouéïri, p. 424 et suiv.]
+
+LES SOUVERAINS EDRISIDES DE FEZ.--C'est sans doute vers cette époque que
+l'edriside Yahïa mourut à Fès et fut remplacé par son fils nommé, comme
+lui, Yahïa. Ce prince, par sa conduite dissolue, indisposa contre lui la
+population de la capitale; à la suite d'un dernier scandale, la révolte
+éclata, à la voix d'un nommé Abder-Rahman-el-Djadami. Expulsé du
+quartier des Kaïrouanides, Yahïa se réfugia dans celui des Andalous, où
+il mourut la même nuit. Ali, fils d'Edris-ben-Omar, souverain du Rif,
+cédant aux sollicitations des partisans de sa famille qui étaient venus
+lui porter une adresse, se rendit à Fès, y prit en main le pouvoir et
+reçut le serment de fidélité des chefs du Mag'reb extrême.
+
+Mais, peu de temps après, un kharedjite sofrite nommé Abd-er-Rezzak,
+natif d'Espagne, parvint à soulever les indigènes des montagnes de
+Mediouna, au sud de Fès. Après plusieurs combats, il remporta sur Ali
+une victoire décisive qui lui donna la possession du quartier des
+Andalous; il força ensuite Ali à se réfugier dans le territoire des
+Aoureba, ces fidèles amis de sa famille. Les habitants du quartier des
+Kaïrouanides ayant alors proclamé roi Yahïa, fils de Kacem-ben-Edris, ce
+prince réunit une armée et, étant parvenu à renverser l'usurpateur,
+conserva seul le pouvoir[450].
+
+[Note 450: El-Bekri, trad. art. _Idricides_. Ibn-Khaldoun, t. II, p.
+566-567. Le Kartas, p. 103 et suiv.]
+
+SUCCÈS DES MUSULMANS EN SICILE.--Tandis que le Mag'reb était le théâtre
+de ces événements, le gouverneur Ibrahim se trouvait absorbé par
+d'autres soins et surtout par la guerre de Sicile. Aussitôt après son
+avènement, il y avait envoyé de nouvelles troupes et les Musulmans
+avaient repris, contre les Grecs, une vigoureuse offensive. Sous le
+commandement de Djafer-ben-Mohammed, ils vinrent, dans l'été 877, mettre
+le siège devant Syracuse, et déployèrent pour réduire cette place autant
+d'habileté stratégique que d'ardeur. La flotte grecque, ayant été
+envoyée au secours de la ville, fut vaincue par celle des Ar'lebites qui
+purent ensuite compléter le blocus par mer. Syracuse endura avec la plus
+grande fermeté les tortures d'une épouvantable famine et pendant ce
+temps Basile, occupé à construire une église à Constantinople, restait
+impassible. Étant enfin sorti de son inertie, il envoya une nouvelle
+flotte qui fut retenue par son chef dans un port du Péloponnèse pour y
+attendre le vent. Le 2 mai 878, Syracuse fut emportée d'assaut, malgré
+l'héroïque défense des assiégés. Les chrétiens furent massacrés ou
+réduits en esclavage, et la ville subit le plus complet pillage. Après
+quoi, les Musulmans l'incendièrent et se retirèrent, ne laissant à la
+place de cette riche cité qu'un monceau de ruines fumantes. Peu après
+les Grecs reprirent l'offensive et obtinrent un succès près de Taormina
+(879)[451].
+
+Mais en 881, les Musulmans furent vainqueurs à leur tour et en 882 ils
+s'emparèrent de Polizzi «la ville du roi». Il ne resta alors aux
+chrétiens en Sicile que les monts Peloriade, l'Etna et la vallée
+intermédiaire.
+
+[Note 451: Amari, _Storia_, t. I, p. 393 et suiv.]
+
+IBRAHIM REPOUSSE L'INVASION D'EL-ABBAS-BEN-TOULOUN.--Les événements dont
+l'Afrique, l'Espagne et la Sicile étaient le théâtre, nous ont depuis
+longtemps fait perdre de vue l'Orient. Cela prouve, entre autres choses,
+que l'influence du khalifat disparaissait de plus en plus en Occident.
+La dynastie abbasside penchait déjà vers son déclin, et son vaste empire
+était en proie à l'anarchie. Pendant que les khalifes se succédaient
+après de courts règnes terminés par l'assassinat, pendant que leur
+capitale demeurait abandonnée aux factions, leurs provinces se
+détachaient. Depuis quelques années, l'Egypte, un des plus beaux
+fleurons de la couronne, était aux mains d'un chef indépendant de fait,
+Ahmed-ben-Touloun.--En 878, Ibn-Touloun entreprit la conquête de la
+Syrie et laissa l'Egypte sous le commandement de son fils El-Abbas. Mais
+celui-ci profita de son absence pour se mettre en état de révolte et
+s'approprier les réserves du trésor. Puis il réunit une armée et partit
+vers l'ouest, à la conquête de l'Ifrikiya. A cette nouvelle, le
+gouverneur ar'lebite fît marcher contre lui un corps de troupes sous la
+conduite de son général Ibn-Korhob (879). Les deux armées en vinrent aux
+mains près de l'Ouad-Ourdaça, non loin de Lebida, et la journée se
+termina par la déroute d'Ibn-Korhob. El-Abbas, soutenu sans doute par
+les indigènes, poursuivit ses ennemis jusqu'à Lebida, s'empara de cette
+ville, puis vint entreprendre le siège de Tripoli. Il était urgent
+d'arrêter les succès de ce conquérant. Ibrahim se mit aussitôt en marche
+contre lui; mais, parvenu à Gabès, il apprit qu'El-Abbas avait été
+entièrement défait et réduit à la fuite. Voici ce qui s'était passé: les
+gens de Lebida, irrités des excès commis par les vainqueurs, avaient
+appelé à leur aide El-Yas-ben-Mansour, chef des Kharedjites des monts
+Nefouça, et ce cheikh était descendu de ses montagnes à la tête de
+12,000 Berbères. El-Abbas avait essayé en vain de leur tenir tête; il
+avait dû prendre la fuite et avait été poursuivi par Ibn-Korhob. Réfugié
+à Barka, El-Abbas fut arrêté par les troupes de son père et ramené en
+Egypte (881).
+
+RÉVOLTES EN IFRIKIYA.--CRUAUTÉS D'IBRAHIM.--Diverses révoltes partielles
+des Berbères suivirent cette échauffourée. Ce furent d'abord les
+Ouzdadja de l'Aourès qui chassèrent leur gouverneur et refusèrent
+l'impôt. Ibn-Korhob, envoyé contre eux par le gouverneur, les força à la
+soumission après plusieurs combats. De là, le général ar'lebite se porta
+contre les Houara qui s'étaient aussi lancés dans la rébellion. Après
+les avoir en vain sommés de se rendre, il se mit à ravager et à
+incendier leur pays et les contraignit par ce moyen à demander la paix.
+
+C'est à partir de cette époque que le caractère d'Ibrahim changea.
+Naturellement soupçonneux, irrité par les résistances qu'il rencontrait
+autour de lui, ou peut-être perverti par l'exercice du pouvoir, il
+devint d'une cruauté inouïe et se mit, à verser le sang comme par
+plaisir, disposition qui le porta plus tard à commettre tant de crimes,
+même sur ses proches. En même temps, son amour des richesses se
+manifesta, et, par une étrange contradiction, après avoir, dans le
+commencement de son règne, cherché à alléger les impôts, il devait avant
+peu employer tous les moyens pour s'approprier le bien d'autrui.
+
+En 882, les Louata se lancèrent à leur tour dans la révolte,
+s'emparèrent de la ville de Karna, la mirent au pillage et vinrent
+attaquer Badja et Ksar-el-Ifriki, près de Tifech. Le général Ibn-Korhob
+ayant marché contre eux essuya une défaite, et, dans sa fuite, tomba au
+pouvoir des rebelles, qui le mirent à mort (juillet). Irrité au plus
+haut point de cet échec, Ibrahim chargea son fils, Abou-l'Abbas, de
+châtier les rebelles et lui confia à cet effet sa milice, la garde nègre
+et des contingents de tribus alliées. Mais les Louata ne l'attendirent
+pas; Abou-l'Abbas les poursuivit jusque dans le sud, en leur tuant du
+monde et les forçant d'abandonner leurs prises. Dans le cours de cette
+année, 882, une affreuse disette désola l'Afrique. Le blé avait atteint
+des prix excessifs, et les malheureuses populations s'étaient vues, en
+maints endroits, réduites à manger de la chair humaine[452].
+
+A la suite des sanglantes luttes que nous avons retracées, une
+tranquillité apparente, sinon réelle, régna durant quelques années, et
+Ibrahim put donner libre carrière à ses cruels instincts. En-Noueïri
+retrace longuement les cruautés raffinées qu'il savait inventer et qu'il
+exerçait autour de lui au moindre soupçon[453].
+
+[Note 452: Comme dans un récent exemple dont nous avons été témoins,
+la famine de 1867-1868.]
+
+[Note 453: En-Nouéïri, p. 427, 436.]
+
+PROGRÈS DE LA SECTE CHIAÏTE EN BERBÉRIE.--ARRIVÉE
+D'ABOU-ABD-ALLAH.--Tandis qu'Ibrahim se livrait aux écarts de son
+étrange caractère, donnant tour à tour l'exemple d'une certaine grandeur
+d'âme ou d'une basse cruauté, un nouvel élément de discorde
+s'introduisait en Afrique. Nous avons indiqué ci-devant[454] de quelle
+façon se forma la secte des chiaïtes, après la mort d'Ali. Écrasés en
+787 à la bataille de Fekh, ils durent rentrer dans l'ombre. Ils se
+formèrent alors en société secrète et envoyèrent des émissaires dans
+toutes les directions, même en Berbérie, malgré la surveillance exercée
+par les Abbassides.
+
+Le schisme chiaïte se divisait en plusieurs sectes, parmi lesquelles
+nous ne nous occuperons que des Imamïa, formant les Ethna-Acheria
+(Duodécémains) elles Ismaïlia (Ismaïliens).
+
+Les Duodécémains comptaient douze _imam_ ayant régné après Ali, et
+enseignaient que le douzième, ayant disparu mystérieusement, devait
+reparaître plus tard pour faire renaître la justice sur la terre et
+qu'il serait le _Mehdi_, ou être dirigé, prédit par Mahomet[455]. Les
+Ismaïliens ne comptaient que six imam; le septième, Ismaïl, désigné pour
+succéder à son père, était, selon eux, mort avant lui. A partir de ce
+septième, leurs imam étaient dits cachés (Mektoum), ne transmettant
+leurs ordres au monde que par l'intermédiaire des _daï_
+(missionnaires)[456].
+
+[Note 454: Chapitre II. Mort d'Ali, et Kharedjites et Chiaïtes.]
+
+[Note 455: Telle est la tradition sur laquelle s'appuient tous les
+_Mehdi_ que nous verrons paraître dans l'histoire et qui se produisent
+encore de nos jours.]
+
+[Note 456: Ibn-Khaldoun, t. II, append. II.]
+
+Le troisième imam caché, nommé Mohammed-el-Habib, vivait à Salemïa,
+ville du territoire d'Emesse, en Syrie, dans les premières années du
+règne d'Ibrahim. De là il lançait des daï, dont les uns s'avancèrent en
+guerriers jusque dans l'Inde, d'autres gagnèrent l'Afrique. L'un d'eux
+s'établit à Mermadjenna, au nord-est de Tebessa; un autre dans le pays
+des Ketama, non loin de l'Oued-Remel, appelé alors, en langue indigène,
+_Souf-Djimar_. Ils firent de nombreux prosélytes et décidèrent
+plusieurs de leurs adeptes à effectuer le pèlerinage de Salemia.
+
+En présence de ces résultats, Mohammed-el-Habib résolut d'envoyer en
+Mag'reb un de ses plus fidèles adhérents, nommé
+Abou-Abd-Allah-el-Hocéin. Cet homme de mérite, qui devait rendre de si
+grands services à la cause fatemide, avait été d'abord _mohtacib_ ou
+receveur d'impôts à Basra, puis il avait enseigné publiquement les
+doctrines des Imamiens, ce qui lui avait valu le surnom d'_El-Maallem_
+(le maître)[457]. Il partit pour le Mag'reb, en compagnie des chefs
+ketamiens; pour éviter les postes placés par les Abbassides sur toutes
+les routes, ils passèrent par les déserts et, grâce à leur prudence,
+parvinrent à atteindre les chaînes des Ketama, et s'établirent à
+Guédjal, dans le territoire occupé actuellement par les Djimela, près de
+Sétif. Le chef de ces indigènes, Mouça-ben-Horeïth, un de ceux qui
+revenaient d'Orient, protégea l'établissement du missionnaire dans cette
+localité qui fut appelée par lui: _Le col des gens de bien_
+(_Fedj-el-Akhiar_). Ce nom n'avait pas été pris au hasard;
+Abou-Abd-Allah annonça, en effet, que le Mehdi lui avait révélé qu'il
+serait forcé de fuir son pays et, de même que le prophète, d'avoir une
+hégire, et qu'il serait soutenu par des _gens de bien_ (ses Ansars),
+dont le nom serait un dérivé du verbe _katama_ (cacher).
+
+Ces moyens, habilement choisis, devaient réussir auprès de gens
+ignorants tels que les montagnards du Mag'reb. Aussi les Ketama, flattés
+d'être choisis pour le rôle d'Ansars du nouveau prophète, vinrent-ils en
+foule se ranger sous la bannière du daï chiaïte. Ces faits se passèrent
+sans doute entre les années 890 et 893, car la date de l'arrivée
+d'Abou-Abd-Allah en Afrique est incertaine.
+
+[Note 457: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 509, et Ibn-Hammad, trad.
+Cherbonneau, _Rev. afr._, nos 72-78.]
+
+NOUVELLES LUTTES D'IBRAHIM CONTRE LES RÉVOLTES.--Vers le même temps, le
+gouverneur ar'lebite Ibrahim, qui venait de faire périr ses propres
+filles, ses favorites et un grand nombre de serviteurs, attira par ses
+promesses les principaux chefs du Zab et de Bellezma, à Rakkada; puis il
+les fit massacrer et s'empara de leurs richesses. Un millier d'indigènes
+périrent, dit-on, dans ce guet-à-pens, qui eut pour effet de jeter un
+grand nombre de Berbères, et particulièrement des Ketama, dans les bras
+du chiaïte, car les gens de Bellezma étaient leurs suzerains[458].
+
+Cependant Ibrahim, apprenant la propagande que faisait Abou-Abd-Allah,
+lui écrivit pour lui enjoindre d'avoir à cesser toute prédication. Le
+chiaïte répondit par une lettre injurieuse. Le prince ar'lebite donna
+aussitôt aux commandants des contrées voisines l'ordre de marcher contre
+les rebelles. A l'approche du danger, les Ketama commencèrent à se
+repentir de leur audace, et plusieurs chefs émirent l'avis d'expulser le
+chiaïte; mais les Djimela prirent sa défense, et, soutenu par eux,
+Abou-Abd-Allah vint se retrancher à Tazrout, non loin de Mila où
+habitait la tribu ketamienne de R'asman[459].
+
+Tandis que ces événements s'accomplissaient dans les montagnes des
+Ketama, une révolte importante éclatait aux environs de Tunis. La
+péninsule de Cherik, la ville de Tunis, celles de Badja et d'El-Orbos,
+enfin la ville et la montagne de Gammouda, au sud de Kaïrouan, s'étaient
+lancés dans la rébellion. Inquiet des proportions que prenait ce
+soulèvement, Ibrahim fit renforcer d'abord les retranchements de
+Rakkada, afin d'y trouver un refuge contre toute éventualité, puis il
+envoya dans la péninsule de Cherik une armée qui dispersa les insurgés;
+leur chef fut mis en croix. En même temps, deux généraux, l'eunuque
+Meïmoun et le général Ibn-Naked commençaient le siège de Tunis, pendant
+que l'eunuque Salah allait faire rentrer dans le devoir la province de
+Gammouda.
+
+Bientôt, les troupes ar'lebites entrèrent victorieuses à Tunis et mirent
+cette ville au pillage. Douze cents des principaux citoyens furent
+réduits en esclavage et envoyés à Kaïrouan. Quand, à Tunis, on fut las
+de tuer, les cadavres furent, par l'ordre d'Ibrahim, chargés sur des
+charrettes pour être promenés dans les rues de la capitale, aux yeux des
+habitants (mars 894)[460].
+
+[Note 458: Selon le Baïan, les habitants de Bellezma étaient de race
+arabe et descendaient des miliciens qui y avaient été placés en
+garnison.]
+
+[Note 459: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 512 et suiv.]
+
+[Note 460: En-Nouéïri, p. 429.]
+
+EXPÉDITION D'IBRAHIM CONTRE LES TOULOUNIDES D'EGYPTE.--Peu de temps
+après, Ibrahim transporta le siège de son gouvernement à Tunis et
+construisit, à cette occasion, plusieurs châteaux dans cette ville. Deux
+ans plus tard, il résolut de mettre à exécution un projet qu'il méditait
+depuis longtemps et qui n'était rien moins que l'invasion de l'Egypte.
+Cette province était alors gouvernée par Djaïch, petit-fils
+d'Ahmed-ben-Touloun, et l'on se demande si le prince ar'lebite voulait
+tirer une vengeance tardive de l'agression d'El-Abbas, ou s'il avait
+réellement la pensée de conquérir l'Egypte.
+
+Ayant rassemblé une armée nombreuse, il se mit à sa tête et prit la
+route de l'est (896). Parvenu dans la province de Tripoli, il se heurta
+contre les Nefouça en armes et disposés à lui barrer le passage. Un
+combat sanglant s'ensuivit, et, comme les hérétiques berbères avaient
+l'avantage de la position, les troupes ar'lebites plièrent, après avoir
+vu tomber leur chef Meïmoun. Mais Ibrahim, ayant lui-même rallié ses
+soldats, attaqua les rebelles avec impétuosité et les mit en déroute. Le
+plus grand carnage suivit cette victoire; le gouverneur se fit amener
+les principaux chefs prisonniers et s'amusa à les percer lui-même de son
+javelot; il ne s'arrêta, dit-on, qu'au chiffre de cinq cents selon
+En-Noueïri[461], et de trois cents d'après le Baïan.
+
+[Note 461: En-Nouéïri, p. 430.]
+
+Ibrahim fit alors son entrée à Tripoli. Celte ville était commandée par
+son cousin Abou-l'Abbas-Mohammed, fils de Ziadet-Allah II, homme
+instruit, d'un esprit élevé et qui jouissait d'une certaine influence.
+Sans aucun autre motif que la jalousie, Ibrahim le fit mettre en croix.
+On dit cependant qu'il avait reçu du khalife El-Motadhed une missive lui
+reprochant ses cruautés et lui ordonnant de remettre le pouvoir à son
+cousin et qu'il aurait répondu à cette injonction par le meurtre du
+malheureux Abou-l'Abbas et de sa famille. Mais ces faits, rapportés par
+le Baïan, seul, ne semblent pas probables et l'on doit croire plutôt que
+le prince ar'lebite a cédé, une fois de plus, à un de ses caprices
+sanguinaires.
+
+Continuant sa route vers l'est, Ibrahim parvint jusqu'à Aïn-Taourgha, au
+fond du golfe de la grande Syrte. Son armée irritée et effrayée des
+cruautés qu'elle lui avait vu commettre à Tripoli ne le suivait qu'à
+contre-cœur. De nouvelles violences achevèrent de détacher de lui ses
+soldats et il se vit abandonné par la plus grande partie de l'armée.
+Force lui fut alors de rebrousser chemin et de rentrer à Tunis. Son
+fils, Abou-l'Abbas-Abd-Allah resta en Tripolitaine pour achever la
+soumission des Nefouça.
+
+ABDICATION D'IBRAHIM.--En l'année 901, les habitants de Tunis, qui
+avaient tant souffert de la tyrannie d'Ibrahim, réussirent à faire
+entendre leurs légitimes réclamations par le khalife. La supplique
+qu'ils lui adressèrent à cette occasion était si éloquente
+qu'El-Motadhed envoya aussitôt un officier en Ifrikiya, pour enjoindre à
+Ibrahim de déposer le pouvoir et le transmettre à son fils Abou-l'Abbas,
+après quoi il aurait à se rendre à Bagdad pour expliquer sa conduite. Le
+gouverneur ar'lebite reçut ces ordres à Tunis, vers la fin de l'année
+901; il fit au délégué le plus brillant accueil et rappela de Sicile son
+fils pour lui remettre le pouvoir. Il prétendit alors avoir été touché
+de la grâce divine, se revêtit de vêtements grossiers, fit mettre en
+liberté les malheureux qui remplissaient les prisons, et se prépara à
+effectuer le pèlerinage imposé à tout musulman. Ayant abdiqué au profit
+d'Abou-l'Abbas (février-mars 902), il prit la route de l'Orient; mais,
+parvenu à Souça, il suspendit sa marche, séjourna dans une petite
+localité voisine, nommée Nouba, incertain sans doute sur le parti qu'il
+prendrait; puis, dans le mois de juin, il s'embarqua pour la Sicile et
+aborda heureusement à Trapani[462].
+
+[Note 462: En-Nouéïri, p. 431 et suiv. Amari, _Storia_, t. II, p. 76
+et suiv.]
+
+ÉVÉNEMENTS DE SICILE.--Les révoltes dont l'Ifrikiya était le théâtre
+avaient entravé, dans les dernières années, les succès des Musulmans en
+Sicile, et les rivalités qui divisaient les Berbères et les Arabes
+avaient causé le salut des chrétiens, car, sans cela, ils se seraient
+vus expulsés de leurs derniers refuges. Vers l'an 895, une sorte de
+trêve fut conclue entre eux et les Musulmans, puis, tous unis dans le
+même sentiment, se mirent en révolte contre l'autorité ar'lebite.
+Ibrahim était alors trop occupé en Afrique pour avoir le loisir de
+combattre les rebelles de Sicile; aussi, durant trois années,
+restèrent-ils dans l'indépendance. Mais, en 898, des discussions
+s'élevèrent entre eux et eurent pour résultat de les pousser à livrer
+leurs chefs au gouverneur ar'lebite qui les fit périr. Ibrahim envoya
+comme gouverneur, en Sicile, un de ses parents, nommé Abou-Malek, homme
+de nulle valeur; aussitôt la guerre civile recommença et désola lîle
+pendant toute l'année 899. Abou-l'Abbas, fils d'Ibrahim, nommé
+gouverneur, arriva en Sicile, dans le courant de l'été 900, à la tête
+d'une puissante armée. Au mois de septembre suivant, il entrait en
+triomphateur à Palerme, après une campagne brillamment conduite.
+
+Pour occuper les Musulmans, Abbou-l'Abbas attaque les chrétiens de
+Taormina et assiège Gatane, mais sans succès. En 901, il porte son camp
+à Demona, d'où il est bientôt délogé par une armée byzantine arrivée
+d'Orient. Il va alors surprendre et enlever Messine, où il fait 17,000
+prisonniers, et s'empare d'un butin considérable. Au mois de juillet
+suivant, il fait une expédition en Italie et revient à la fin de l'année
+dans l'île. Sous la main ferme de ce prince, la Sicile avait recouvré un
+peu de tranquillité, lorsqu'en 902, il fut appelé en Afrique pour
+prendre le fardeau de l'autorité suprême[463].
+
+[Note 463: Amari, _Storia dei Mus._, t. II, p. 52 et suiv.]
+
+ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--En Espagne, le sultan Mohammed avait continué à
+régner sans gloire, occupé à lutter contre les chefs indépendants qui,
+de tous côtés, profitaient de l'affaiblissement de l'autorité centrale,
+pour se créer de petites royautés, le plus souvent avec l'appui des
+chrétiens. Le midi restait soumis à l'autorité des oméïades, lorsque,
+vers 881, un certain Omar-ben-Hafçoun, d'une famille d'origine
+wisigothe, réunit une armée de partisans presque tous renégats, las du
+joug musulman, et tint la campagne contre le sultan. Dans le courant de
+l'été 886, Moundhir, héritier présomptif du trône oméïade, dirigea une
+expédition heureuse contre ces aventuriers et était sur le point de les
+forcer dans leur dernière retraite, lorsqu'il apprit la mort de son père
+(4 août). Forcé de lever le siège pour aller prendre possession du
+trône, il dut laisser le champ libre à Omar, qui se fit reconnaître
+comme souverain par la plus grande partie des populations du midi. Une
+guerre acharnée contre ce compétiteur occupa tout le règne de Moundhir,
+qui mourut le 29 juin 888, pendant qu'il assiégeait encore Omar.
+Aussitôt, l'armée prit, en désordre, la route de Cordoue.
+
+Abd-Allah succéda à son frère Moundhir. Il prenait le pouvoir dans des
+circonstances très critiques, car, non seulement les provinces, les
+cantons, les villes tendaient à se déclarer indépendants, mais encore
+l'aristocratie arabe relevait la tête dans la capitale même.
+
+Pour être entièrement à l'abri des entreprises d'Ibn-Hafçoun, le sultan
+lui offrit le gouvernement de Regio, à la condition qu'il reconnaîtrait
+le prince oméïade comme son suzerain. Cette tendance au fractionnement,
+qui devait être si préjudiciable à la domination musulmane, n'était que
+l'effet de la réaction des indigènes, devenus sectateurs de l'Islam, et
+des Berbères, contre la domination des Arabes d'Orient.
+
+A chaque instant, des massacres, comme ceux d'Elvira et de Séville[464],
+manifestaient le sentiment général et la persistance de la rivalité des
+maadites et des yéménites empêchait les Arabes de s'unir pour résister à
+l'ennemi commun. Bientôt la lutte prit un caractère d'extermination
+féroce; Espagnols et Arabes s'entretuèrent et Ibn-Hafçoun, comme on peut
+le deviner, prit une part active à la guerre civile. «A cette
+époque--(891) dit Dozy[465]--presque toute l'Espagne musulmane (moins
+Séville), s'était affranchie de la sujétion. Chaque seigneur arabe,
+berbère ou espagnol, s'était approprié sa part de l'héritage des
+Oméïades. Celle des Arabes avait été la plus petite. Ils n'étaient
+puissants qu'à Séville, partout ailleurs ils avaient beaucoup du peine à
+se maintenir contre les deux autres races». Telle était la situation de
+l'Espagne à la fin du IXe siècle.
+
+[Note 464: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 210 et suiv., 243
+et suiv.]
+
+[Note 465: Dozy, _l. c._, p. 259.]
+
+En 870, Ibn-Hafçoun, après être entré en pourparlers avec le gouverneur
+ar'lebite et le khalife lui-même, leur offrant de rétablir l'autorité
+abbasside en Espagne, attaqua le prince oméïade, mais il fut vaincu dans
+une sanglante bataille (avril 891). Cette victoire avait rendu à
+Abd-Allah quelques places. Cependant Ibn-Hafçoun, qui avait en vain
+réclamé des secours des ar'lebites, ne tarda pas à reprendre l'offensive
+et le succès couronna de nouveau ses armes. Pendant de longues années on
+lutta de part et d'autre avec des chances diverses et enfin, dans les
+premières années du Xe siècle, le prince oméïade finit par triompher de
+ses ennemis et raffermir son trône[466].
+
+[Note 466: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 311 et suiv.
+El-Marrakchi, Dozy, p. 17 et suiv.]
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ÉTABLISSEMENT DE L'EMPIRE OBÉIDITE; CHUTE DE L'AUTORITÉ ARABE EN
+IFRIKIYA
+
+902-909
+
+Coup d'œil sur les événements antérieurs et la situation de l'Italie
+méridionale.--Ibrahim porte la guerre en Italie.--Progrès des
+Chiaïtes.--Victoire d'Abou-Abd-Allah chez les Ketama.--Court règne
+d'Abou-l'Abbas; son fils Ziadet-Allah lui succède.--Le mehdi Obeïd-Allah
+passe en Mag'reb.--Campagnes d'Abou-Abd-Allah contre les Ar'lebites, ses
+succès.--Les Chiaïtes marchent sur la Tunisie. Fuite de Ziadet-Allah
+III.--Abou-Abd-Allah prend possession de la Tunisie.--Les Chiaïtes vont
+délivrer le mehdi à Sidjilmassa.--Retour du mehdi Obeïd-Allah en
+Tunisie; fondation de l'empire obéïdite.
+
+
+
+APPENDICE
+
+CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES
+
+
+COUP D'ŒIL SUR LES ÉVÉNEMENTS ANTÉRIEURS ET LA SITUATION DE L'ITALIE
+MÉRIDIONALE.--Au moment où l'enchaînement des faits va nous amener en
+Italie, il est nécessaire de jeter un rapide coup d'œil sur les
+événements survenus depuis un demi-siècle dans cette péninsule, afin de
+bien préciser les conditions dans lesquelles elle se trouvait. Nous
+avons vu précédemment que la situation de l'empire, dans le midi de
+l'Italie, était devenue fort précaire; un grand nombre de principautés
+composées le plus souvent d'un canton ou de républiques constituées par
+une ville et sa banlieue, s'étaient formées dans la région centrale.
+
+Attaqués au nord par les Longobards, au midi par les Byzantins, exposés
+à l'ouest aux incursions des Musulmans de Sicile, en guerre les uns
+contre les autres, ces petits états se trouvaient souvent dans une
+situation critique qui les forçait à se jeter dans les bras de leurs
+ennemis. C'est ainsi qu'en 830 les Musulmans de Sicile portèrent secours
+à Naples contre les Longobards. Appelés de nouveau en Italie, à la suite
+de la guerre entre Bénévent d'une part, et Salerne et Capoue de l'autre,
+les Arabes conquirent des places dans la Calabre, s'emparèrent de
+Tarente et, remontant l'Adriatique, firent des incursions jusqu'aux
+bouches du Pô[467].
+
+Après plusieurs années de luttes, avec des péripéties diverses, les
+Musulmans, alliés au duc de Bénévent, conservent Bari, sur la terre
+ferme, et y fondent une colonie. Appuyés sur cette place, les Arabes de
+Sicile font de nombreuses incursions sur le continent; vers 846, ils
+osent attaquer Rome, mais sont repoussés sans avoir obtenu d'autre
+satisfaction que de saccager la basilique de
+Saint-Pierre-et-Saint-Paul-hors-les-Murs. Une seconde fois, en 849, ils
+préparent une nouvelle et formidable expédition contre la ville
+éternelle, mais la tempête disperse et détruit leur flotte, et leur
+entreprise se termine par un véritable désastre[468].
+
+[Note 467: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 358 et suiv.]
+
+[Note 468: Muratori, _Vie de Léon IV_, t. III.]
+
+En 851 les guerres intestines qui divisaient les chrétiens prennent fin.
+L'ancien état de Bénévent est divisé en deux principautés, Salerne et
+Bénévent, et il est décidé qu'on ne recourra plus au secours des
+Musulmans. Le gouverneur de Sicile accourt pour protéger les Arabes
+d'Italie; il obtient de grands succès et ne rentre dans l'île qu'après
+avoir assuré la sécurité de Bari. Le chef de cette colonie,
+Mouferredj-ben-Salem, prend alors le titre de sultan et s'adresse au
+khalife abbasside pour être reconnu indépendant. Bari devient le refuge
+de tous les aventuriers, de tous les brigands musulmans; de ce repaire,
+partent des bandes qui portent sans cesse le ravage dans l'Italie et,
+pendant ce temps, Bénévent lutte contre Salerne, Naples contre Capoue,
+Capoue contre Salerne, les Capouans, les uns contre les autres.
+
+L'empereur Lodewig appelé comme un libérateur arrive en 867 en Italie, à
+la tête d'une armée nombreuse, met le siège devant Bari et presse en
+vain, pendant deux ans, cette ville sans cesse ravitaillée par mer. Il
+s'allie, dans l'espoir d'en triompher, avec l'empereur d'Orient et avec
+Venise, afin de pouvoir agir sur mer. Mais les Napolitains envoient
+secrètement des secours à Bari; en même temps, la discorde ayant éclaté
+parmi les alliés, les Byzantins se retirent. Lodewig, qui n'a plus avec
+lui qu'une poignée d'hommes, se jette en désespéré à l'assaut de Bari,
+enlève cette ville et fait le sultan prisonnier. Pour assurer les effets
+de sa victoire, il se dispose à poursuivre les Musulmans dans leurs
+repaires et à punir Naples de sa trahison; mais une nouvelle ligue est
+conclue contre lui entre Bénévent, Salerne et Naples. Abandonné de tous,
+Lodewig est, à son tour, vaincu et fait prisonnier.
+
+En 871, les Ar'lebites de Sicile effectuèrent une grande expédition en
+Italie, dans l'espoir de récupérer leur conquête; mais le résultat fut
+peu favorable et ils eurent encore à lutter contre les troupes envoyées
+par Lodewig au secours des Capouans et des Salernitains.
+
+Vers 875, les Byzantins tenaient une partie de la Calabre et le
+territoire d'Otrante, le reste de cette province était aux Musulmans. De
+là, jusqu'aux confins de l'État de l'Église, le prince de Bénévent
+occupait le versant oriental de l'Apennin. Le versant occidental était
+tenu, au midi, par la principauté de Salerne, au nord par celle de
+Capoue, et au milieu d'elles vivaient indépendantes les républiques de
+Naples, Amalfi, Gaëte, soit six États en guerre les uns contre les
+autres[469].
+
+De 876 à 880, les Musulmans, soutenus par Naples, Amalfi et Gaëte,
+luttent avec acharnement contre les Byzantins; mais ceux-ci, habilement
+commandés par Nicéphore Phocas, les chassent successivement de la
+Calabre et d'une partie de la Pouille. Dans le même temps, les gens de
+Capoue, soutenus par les Musulmans, luttent contre le pape et ravagent
+la campagne de Rome. Amalfi, Gaëte, Naples, Spolète, Bénévent, se
+battent ensemble avec rage. Les Arabes, dont l'alliance est fort
+recherchée, en profitent pour établir une nouvelle colonie à Carigliano,
+et de là, porter le ravage dans la Terre de labour. L'abbaye du
+Mont-Cassin, qui avait toujours été respectée, est mise à sac et brûlée.
+Le Mont-Cassin est bientôt relevé de ses ruines et devient un monastère
+fortifié dont l'abbé a un petit état confinant à celui du Saint-Siège.
+
+A la fin du IXe siècle, des groupes de condottiers musulmans, venus
+d'Afrique ou de Sicile, restent établis dans le pays, vivant de rapines
+et offrant leurs bras aux tyrans[470].
+
+[Note 469: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. I, p. 434 et suiv.]
+
+[Note 470: _Ibid._, t. I, p. 458 et suiv.]
+
+IBRAHIM PORTE LA GUERRE EN ITALIE.--SA MORT.--Débarqué à Trapani, à la
+fin de mai 902, Ibrahim-ben-el-Ar'leb commença par réorganiser l'armée.
+Dans le mois de juillet, il marcha sur Taormina, qui était alors la
+capitale byzantine, et l'enleva d'assaut, le 1er août, malgré l'héroïque
+défense des chrétiens. Il fit faire un massacre horrible de la
+population et incendia la ville. Après ce succès, Ibrahim divisa ses
+forces en quatre corps, de façon à envelopper les dernières possessions
+chrétiennes; mais il fut alors appelé en Italie et, le 3 septembre,
+traversa le détroit. Débarqué en Calabre avec son armée, il arriva
+devant Cosenza. Des envoyés chrétiens étant venus humblement solliciter
+la paix, il leur dit: «Retournez auprès des vôtres, et dites-leur que je
+vais m'occuper de toute l'Italie et disposer de ses habitants comme il
+me plaira. Les princes, Grecs ou Francs, espèrent peut-être me résister
+et m'attendent, à cet effet, avec toutes leurs troupes. Restez donc dans
+vos villes. Rome aussi, la cité du vieux Pierre, m'attend avec ses
+soldats germains; j'y passerai également, puis ce sera le tour de
+Constantinople.»
+
+Tout le monde s'enfuit devant lui, et la terreur s'étendit jusqu'à
+Naples. Le 1er octobre, Ibrahim commença le siège de Cosenza; mais la
+maladie était dans l'armée et, malgré toute son ardeur, le vieux
+gouverneur ne put se rendre maître de la place. Atteint, lui-même par
+l'épidémie, il mourut le 23 octobre, dans sa cinquante-quatrième année
+«après vingt-six ans de tyrannie et six mois de pénitence», dit M.
+Amari[471].
+
+Aussitôt après sa mort, les capitaines se mutinèrent et élurent son
+petit-fils, Ziadet-Allah, en le chargeant de les ramener en Afrique. Ce
+prince qui avait, paraît-il, été désigné par son aïeul, n'accepta le
+pouvoir qu'avec une grande répugnance: il s'empressa d'accorder la paix
+aux gens de Gosenza, puis il passa en Sicile et rentra en Ifrikiya[472].
+Le corps d'Ibrahim fut rapporté en Afrique et enterré à Kaïrouan.
+
+[Note 471: Amari, _l. c._, t. II, p. 93.]
+
+[Note 472: En-Nouéïri, p. 431 et suiv.]
+
+PROGRÈS DES CHIAÏTES.--VICTOIRES D'ABOU-ABD-ALLAH CHEZ LES
+KETAMA.--Pendant que ces faits se passaient en Europe, l'Afrique était
+le théâtre d'événements non moins graves. Après le mouvement hostile qui
+s'était prononcé parmi les Ketama contre Abou-Abd-Allah, sous l'empire
+de la terreur causée par l'annonce de l'attaque prochaine des
+Ar'lebites, plusieurs combats avaient été livrés entre les tribus
+fidèles et les partisans du chiaïte. L'avantage était resté à ce
+dernier; il avait vu le noyau de ses adhérents se grossir de ces masses
+qui suivent toujours le vainqueur. Les gens de Bellezma, les Lehiça, les
+Addjana, fractions ketamiennes, quelques groupes de Sanhadja, tribu
+restée jusqu'alors fidèle aux Ar'lebites, et enfin une partie des
+Zouaoua, montagnards du Djerdjera, se déclarèrent pour Abou-Abd-Allah.
+
+Pendant que le chiaïte recueillait ces soumissions, un chef de la
+fraction ketamienne des Latana, nommé Ftah-ben-Yahïa, qui s'était montré
+l'adversaire déclaré du novateur, se rendit à Rakkada, dans l'espoir de
+déterminer le gouverneur à entreprendre une campagne sérieuse contre les
+rebelles. Au même moment, Abou-Abd-Allah s'emparait par trahison de Mila
+et mettait à mort le commandant de ce poste. Le fils de ce chef, qui
+avait par la fuite évité le sort de son père, vint à Kaïrouan, où il
+retrouva Ftah, et tous deux redoublèrent d'efforts pour obtenir
+vengeance. Cédant à leurs instances, Abou-l'Abbas se décida à envoyer
+contre les Ketama un corps de troupes, sous la conduite de son fils
+Abou-l'Kaoual (902).
+
+Abou-Abd-Allah fit marcher à la rencontre de l'ennemi un groupe de ses
+adhérents, mais les troupes régulières les ayant dispersés sans peine,
+il dut évacuer précipitamment la place forte de Tazrout pour se réfugier
+dans son quartier-général de Guédjal, situé au milieu d'un pays coupé et
+d'accès difficile[473].
+
+Abou-l'Kaoual, après avoir démantelé Tazrout, essaya de relancer son
+ennemi dans sa retraite, mais en s'avançant au milieu du dédale des
+montagnes ketamiennes, il reconnut bientôt qu'il ne pourrait, sans
+s'exposer à une perte certaine, continuer la campagne dans un tel
+terrain. Les Berbères surent profiter habilement de son indécision et du
+découragement qui gagnait son armée pour le harceler, surprendre les
+corps isolés, et enfin le forcer à évacuer le pays. Débarrassé de ses
+ennemis, le daï chiaïte s'établit, d'une façon définitive, à Guédjal,
+dont il fit sa ville sainte et qu'il appela _Dar-el-Ilidjera_ (la maison
+du refuge).
+
+[Note 473: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 513 et suiv.]
+
+COURT RÈGNE D'ABOU-L'ABBAS.--SON FILS ZIADET-ALLAH LUI SUCCÈDE.--La
+défaite des troupes ar'lebites coincida avec le décès d'Ibrahim.
+
+Le prince Abou-l'Abbas ne prit officiellement le titre de gouverneur
+qu'après la mort de son père. Il gouverna avec une grande modération, et
+l'on put croire qu'une ère de justice allait succéder à la terreur du
+règne précédent. Malheureusement il fut bientôt obligé de sévir contre
+son propre fils, Ziadet-Allah, qui, se fondant sur les dispositions
+prises devant Cosenza, lors du décès de son aïeul, aspirait directement
+au trône. Il fut jeté dans les fers, avec un grand nombre de ses
+partisans, pour prévenir un attentat qui ne devait que trop bien se
+réaliser plus tard[474].
+
+[Note 474: En-Nouéïri, p. 439.]
+
+Malgré les embarras qui l'assaillirent au début de son règne,
+Abou-l'Abbas, comprenant toute la gravité des progrès des Chiaïtes,
+envoya contre eux, pour la seconde fois, son autre fils Abou-l'Kaoual;
+mais le jeune prince n'eut pas plus de succès dans cette campagne que
+dans la précédente, et dut se contenter de s'établir dans un poste
+d'observation près de Sétif[475].
+
+Peu de temps après, c'est-à-dire le 27 juillet 903, le gouverneur
+ar'lebite tomba, à Tunis, sous les poignards de trois de ses eunuques,
+poussés à ce crime par son fils Ziadet-Allah, du fond de sa prison.
+Après avoir accompli leur forfait, les assassins vinrent annoncer à
+celui qui les avait gagnés que son père n'existait plus, mais le
+parricide, craignant quelque piège, ne voulut pas se laisser mettre en
+liberté avant d'avoir la certitude du meurtre. Les eunuques, étant donc
+retournés auprès du cadavre, lui coupèrent la tête et l'apportèrent à
+Ziadet-Allah, qui, devant cette preuve irrécusable, consentit à ce qu'on
+brisât ses fers. Abou-l'Abbas avait montré, pendant son court séjour aux
+affaires, des qualités remarquables. C'était un prince instruit et d'un
+esprit élevé, digne en tout point du nom ar'lebite.
+
+Quant à Ziadet-Allah, qui n'avait pas craint de parvenir au trône par le
+meurtre de son père, il était facile de prévoir ce que serait son règne.
+Un de ses premiers actes fut d'ordonner le supplice des eunuques qui
+avaient assassiné Abou-Abbas. Il fit proclamer son avènement dans les
+mosquées de Tunis et envoya aux gouverneurs des provinces l'ordre de
+l'annoncer officiellement. Il se livra ensuite à tous les déportements
+de son caractère, qui avait la férocité de celui d'Ibrahim, sans en
+avoir le courage. Vingt-neuf de ses frères et cousins furent, par son
+ordre, déportés dans l'île de Korrath[476], puis mis à mort. Cela fait,
+il envoya à son frère Abou-l'Kaoual, qui opérait dans le pays des
+Ketama, une lettre écrite au nom de leur père, lui enjoignant de
+rentrer. Le malheureux prince, ayant obtempéré à cet ordre, subit le
+sort de ses parents[477].
+
+[Note 475: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 514.]
+
+[Note 476: Vis-à-vis l'extrémité occidentale du golfe de Tunis.]
+
+[Note 477: En-Nouéïri, p. 440 et suiv.]
+
+LE MEHDI OBÉÏD-ALLAH PASSE EN MAG'REB.--Quelque temps avant les
+événements que nous venons de rapporter, Mohammed-el-Habib, troisième
+_imam-caché_, était mort en Orient, laissant son héritage à son fils
+Obeïd-Allah. Se sentant près de sa fin, il lui avait adressé ces
+paroles: «C'est toi qui es le Mehdi; après ma mort, tu dois te réfugier
+dans un pays lointain où tu auras à subir de rudes épreuves[478]!»
+
+[Note 478: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 515. Il est à
+remarquer que la fin des siècles de l'hégire est toujours favorable à
+l'apparition des Medhi.]
+
+Pour se conformer à sa destinée, Obéïd-Allah, qui était alors âgé de
+dix-neuf ans, quitta, après le décès de son père, la ville de Salemïa et
+voulut d'abord se diriger vers l'Iémen. Il était accompagné de son jeune
+fils, Abou-l'Kacem et de quelques serviteurs. En chemin, il apprit que
+les partisans de son père en Arabie avaient presque abandonné sa
+doctrine, et ne paraissaient nullement disposés à le recevoir. Il était
+donc fort indécis, lorsqu'il reçut un message d'Abou-Abd-Allah, apporté
+de Mag'reb par Abou-l'Abbas, frère de celui-ci, accompagné de quelques
+chefs ketamiens. Le fidèle missionnaire le félicitait de son avènement,
+comme imam, et l'engageait à venir le rejoindre en Afrique, où son parti
+devenait de jour en jour plus puissant.
+
+Ces bonnes nouvelles décidèrent Obeïd-Allah à gagner l'Occident. Mais
+l'annonce de l'apparition du Mehdi attendu par les Chiaïtes s'était
+répandue. Le khalife, El-Moktefi, ordonna de le rechercher avec le plus
+grand soin; son nom et son signalement furent adressés aux gouverneurs
+des provinces les plus reculées, et ordre fut donné de le saisir partout
+où on le découvrirait.
+
+Obéïd-Allah parvint cependant à passer en Egypte, sous l'habit d'un
+marchand, car, selon l'énergique expression arabe, «les yeux étaient
+aiguisés sur lui[479]». Arrêtés au Caire par le gouverneur de cette
+ville, les voyageurs ne recouvrèrent leur liberté que grâce à l'habileté
+de leurs réponses; ils purent alors continuer leur route, mais en
+redoublant de prudence. Lorsqu'ils furent arrivés à la hauteur de
+Tripoli, le mehdi garda avec lui son fils, et envoya en avant ses
+compagnons et sa mère, sous la conduite d'Abou-l'Abbas, frère
+d'Abou-Abd-Allah, afin d'annoncer son arrivée aux Ketama.
+
+La petite caravane, grossie de quelques marchands, négligea toute
+précaution, et au lieu de prendre la route du sud, vint passer à
+Kaïrouan. Mais les ordres donnés étaient tellement sévères, que personne
+ne pouvait demeurer inaperçu. Abou-l'Abbas fut arrêté avec tout son
+monde et conduit à Ziadet-Allah. Devant ce prince le daï fut
+impénétrable: ni menaces, ni promesses, ne purent lui arracher son
+secret. Quelqu'un de la suite ayant déclaré qu'il venait de Tripoli, le
+gouverneur ar'lebite devina sans doute que le mehdi devait être dans
+cette région, car il donna l'ordre de l'arrêter[480].
+
+[Note 479: Ibn-Hammad, dont Cherbonneau a donné une traduction dans
+le _Journal asiatique_ et dans la _Revue africaine_, no 72.]
+
+[Note 480: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 516.]
+
+Cette fois encore, Obéïd-Allah, prévenu à temps, put échapper par une
+prompte fuite. Il gagna probablement l'intérieur et, reprenant sa marche
+vers l'ouest, traversa le pays de Kastiliya, et vint passer près de
+Constantine. De là il aurait pu, sans doute, se rendre chez les Ketama,
+et cependant il continua sa fuite, ne voulant pas, s'il se découvrait,
+sacrifier Abou-l'Abbas qui était resté entre les mains de
+Ziadet-Allah[481]. Ne devait-il pas, du reste, accomplir la prophétie de
+son père: «...Tu dois te réfugier dans un pays lointain, où tu subiras
+de rudes épreuves!» Il fallait au mehdi des aventures extraordinaires,
+et, opérer sa jonction avec Abou-Abd-Allah, c'eût été le triomphe sans
+les épreuves. Il continua donc à errer en proscrit.
+
+[Note 481: C'est du moins l'opinion d'Ibn-el-Athir.]
+
+CAMPAGNES D'ABOU-ABD-ALLAH CONTRE LES AR'LEBITES. SES SUCCÈS.--Pendant
+ce temps, Abou-Allah-Allah achevait de conquérir au mehdi un
+empire.--Après le départ d'Abou-l'Kaoual, seul obstacle qui s'opposât à
+sa marche, il réunit tous ses adhérents et vint audacieusement mettre le
+siège devant Sétif. Le gouverneur de cette ville, soutenu, dit-on, par
+quelques chefs ketaniens demeurés fidèles, essaya une résistance
+désespérée; mais lorsque tous furent morts en combattant, la place
+capitula et fut rasée par les Chiaïtes vainqueurs.
+
+A cette nouvelle, le prince ar'lebite envoya, contre les rebelles, un de
+ses parents, nommé Ibn-Hobaïch, avec une très nombreuse armée. Ces
+troupes vinrent se masser près de Constantine, où elles perdirent un
+temps précieux; puis, elles s'avancèrent jusqu'à Bellezma, et, près de
+cette localité, offrirent la bataille aux Ketama, qui avaient marché en
+masse à leur rencontre. La victoire se déclara pour les Chiaïtes.
+Ibn-Hobaïch se replia en désordre, avec les débris de son armée, à
+Bar'aï, d'où il gagna ensuite Kaïrouan.
+
+Profitant de ses avantages, Abou-Abd-Allah se porta sur Tobna avec une
+partie de son armée et divisa le reste en deux corps, qu'il envoya
+opérer sur ses flancs. Tobna, puis Bellezma, tombèrent en son pouvoir.
+En même temps, un de ses généraux s'emparait de la place de
+Tidjist[482], et accordait à la garnison une capitulation honorable. En
+revanche, le général Haroun-et-Tobni, ayant poussé une pointe audacieuse
+sur les derrières des Chiaïtes, vint surprendre et brûler la place de
+Dar-Melloul, près de Tobna.
+
+[Note 482: L'antique Tigisis (ou Ticisis), à une douzaine de lieues
+au sud de Constantine.]
+
+En somme, la cause des Chiaïtes obtenait de constants avantages, et les
+populations, attirées autant par l'appât de la nouveauté, que par la
+clémence et la justice d'Abou-Abd-Allah, accouraient se ranger autour de
+lui. Le gouverneur ar'lebite voyait le danger approcher, mais ses
+prédécesseurs avaient négligé d'écraser l'ennemi quand il n'avait aucune
+force, et maintenant il était trop tard. Les rebelles tenaient déjà les
+principales places de l'ouest, et Ziadet-Allah pouvait s'attendre à les
+voir paraître d'un jour à l'autre et mettre le siège devant sa capitale.
+Dans cette prévision, il fit réparer les fortifications de Kaïrouan et
+des places environnantes; en même temps, il vidait le trésor public pour
+lever des troupes et les opposer à l'ennemi.
+
+En 907, le gouverneur ar'lebite se porta, avec une armée, contre les
+Chiaïtes, qui opéraient sur les versants de l'Aourès. Mais, parvenu à
+El-Orbos, il ne jugea pas prudent de s'avancer davantage et rentra à
+Rokkada, laissant le général Ibrahim-ben-el-Ar'leb en observation avec
+un corps de troupes. Ziadet-Allah fit renforcer les fortifications de
+son château et, sans se préoccuper davantage du danger qui le menaçait,
+il se plongea de plus en plus dans la débauche.
+
+Sur ces entrefaites, Abou-Abd-Allah s'empara successivement de Bar'aï et
+de Mermadjenna; puis il réduisit les tribus nefzaouiennes et s'avança
+jusqu'à Tifech[483], dont il reçut la soumission. Il rentra alors dans
+son centre d'opérations, afin de préparer une nouvelle campagne; mais
+aussitôt, le général Ibrahim, arrivant à sa suite, reprit une partie du
+territoire conquis, avec Tifech.
+
+[Note 483: L'antique Tipaza de l'est, près de Souk-Ahras.]
+
+Bientôt, le daï chiaïte reparut dans l'est; laissant derrière lui
+Constantine, qu'il n'osa attaquer, en raison de sa position
+inexpugnable, il vint enlever la Meskiana et Tebessa. Pénétrant ensuite
+en Tunisie, il réduisit la ville et le canton de Gammouda et s'avança
+sur Rokkada. Mais il avait trop présumé de ses forces. Bientôt, en
+effet, le général Ibrahim, accouru avec toutes ses troupes disponibles,
+lui livra bataille et le mit en déroute; les Chiaïtes s'enfuirent en
+désordre par tous les défilés. Abou-Abd-Allah, lui-même, ne s'arrêta
+qu'à Guédjal. Cette victoire des Ar'lebites eut pour résultat de faire
+rentrer momentanément sous leur domination la plupart des places
+conquises par les rebelles, y compris Bar'aï.
+
+Mais l'échec des Chiaïtes, qui aurait pu avoir les suites les plus
+graves, si leurs adversaires avaient su profiter du succès en reprenant
+vigoureusement l'offensive, ne devait retarder que de bien peu de jours
+la chute définitive du trône ar'lebite. Sitôt, en effet,
+qu'Abou-Abd-Allah eut appris qu'Ibrahim, au lieu de le poursuivre, était
+rentré dans son poste d'observation à El-Orbos, il vint mettre le siège
+devant Constantine et s'empara de cette ville et du pays environnant;
+puis il alla reprendre Bar'aï, et après y avoir laissé un commandant,
+rentra dans son quartier de Guédjal. Ibrahim marcha alors sur Bar'aï,
+mais il se heurta à un corps de douze mille Chiaïtes qui le
+repoussa[484].
+
+[Note 484: En-Nouéïri, p. 440-441. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 515 et
+suiv. El-Kaïrouani, p. 88. Ibn-Hammad, _loc. cit._]
+
+LES CHIAÏTES MARCHENT SUR LA TUNISIE.--FUITE DE ZIADET-ALLAH
+III.--Cependant, Abou-Abd-Allah, comprenant que le moment décisif était
+arrivé, ne restait pas inactif à Guédjal. Il avait adressé un appel à
+tous ses adhérents ou alliés, et s'occupait de réunir une armée
+formidable. De tous côtés arrivaient les contingents: Zouaoua du
+Djerdjera, Sanhadja du Mag'reb-Central, Zenata du Zab, Nefzaoua de
+l'Aourès, venaient se joindre aux vieilles bandes ketamiennes.
+
+Au mois de mars 909[485], Abou-Abd-Allah se mit en marche, à la tête
+d'une armée dont le chiffre est porté par les chroniques à deux cent
+mille hommes, divisés en sept corps. Avec de telles forces, il se porta
+en droite ligne sur la capitale de son ennemi.
+
+En vain le général Ibrahim essaya de faire tête aux Ghiaïtes; vaincu
+dans plusieurs rencontres, il dut abandonner son camp et se replier sur
+Kaïrouan, où se trouvait le gouverneur ar'lebite. L'armée
+d'Abou-Abd-Allah s'arrêta à El-Orbos le temps nécessaire pour mettre
+cette ville au pillage[486], puis pénétra comme un torrent en Tunisie.
+
+[Note 485: C'est par erreur qu'Ibn-Hammad donne 907.]
+
+[Note 486: Selon El-Bekri, les habitants réfugiés dans la mosquée
+auraient été impitoyablement massacrés.]
+
+Dans cette circonstance solennelle, Ziadet-Allah se montra ce qu'il
+avait toujours été: lâche, cruel et incapable. Lorsqu'il eut appris la
+défaite de son général et qu'il fut convaincu qu'il ne pouvait résister
+à la tourbe de ses ennemis, il fit courir, à Rokkada, le bruit que ses
+troupes avaient remporté la victoire; puis il ordonna de mettre à mort
+toutes les personnes qu'il détenait dans les cachots, et de promener
+leurs têtes à Kaïrouan, au vieux château et à Rokkada, en annonçant
+qu'elles provenaient des cadavres des ennemis. En même temps, il
+s'empres'sa de réunir tous les objels précieux et les trésors qu'il
+possédait, et se prépara à fuir avec ses courtisans et ses favorites.
+
+En vain, un de ses meilleurs officiers, nommé Ibn-es-Saïr', s'efforça de
+le retenir et de l'exhorter à la résistance, en lui rappelant les
+exploits de ses aïeux. Le dernier des Ar'lebites ne répondit à ces
+généreux efforts que par des paroles de défiance et de menace.
+
+Bientôt, tout fut prêt pour le départ; les plus fidèles, serviteurs
+esclavons reçurent chacun une ceinture contenant mille pièces d'or; on
+plaça les autres objets précieux et les femmes sur des mulets, et à la
+nuit close, Ziadet-Allah sortit de Rokkada et prit la route de l'Egypte:
+«A l'heure du coucher du soleil,--dit En-Noueïri,--il avait appris la
+défaite de ses troupes; à celle de la prière d'_El-Acha_, (de huit à
+neuf heures du soir) il était parti».--«Il prit la nuit pour monture»
+dit, de son côté, Ibn-Hammad.
+
+Ce fut ainsi que le dernier des Ar'lebites descendit du pouvoir. La
+population de Rokkada l'accompagna pendant quelque temps, à la lueur des
+flambeaux; un certain nombre d'habitants suivit même sa fortune.
+
+ABOU-ABD-ALLAH PREND POSSESSION DE LA TUNISIE.--Aussitôt que la nouvelle
+de la fuite du gouverneur fut connue à Kaïrouan, le peuple se porta en
+foule à Rokkada et mit le palais au pillage. En même temps arrivait le
+général Ibrahim, ramenant les débris de ses troupes qui achevèrent de se
+débander, en apprenant la fuite de Ziadet-Allah. Malgré l'état désespéré
+des affaires, Ibrahim voulut tenter un dernier effort. S'étant rendu au
+Divan, à la tête de partisans dévoués, il se fit proclamer gouverneur et
+adressa à la population des paroles pleines de cœur pour l'engager à la
+résistance. Mais la terreur des règnes précédents avaient éteint tout
+sentiment d'honneur chez ce peuple opprimé; après avoir d'abord obtenu
+l'adhésion de la foule, le général la vit bientôt se tourner contre lui
+et dut, pour sauver sa vie, s'ouvrir un passage à la pointe de son épée.
+Il partit alors avec ses compagnons sur les traces de Ziadet-Allah.
+
+Sur ces entrefaites, l'avant-garde des Chiaïtes, commandée par
+Arouba-ben-Youçof et El-Haçen-ben-bou-Khanzir, chefs ketamiens, apparut
+sous les murs de Rokkada. Il ne fallut rien moins que la terreur
+inspirée par les farouches berbères, pour faire cesser le pillage qui
+durait depuis huit jours.
+
+Peu après, dans le mois d'avril 909, Abou-Abd-Allah fit son entrée
+triomphale dans cette place. Il était précédé d'un crieur psalmodiant
+ces versets du Koran[487]: «C'est lui qui a chassé les infidèles de sa
+maison.... Combien de jardins et de fontaines abandonnées!» etc.
+
+[Note 487: Sourate de la fumée.]
+
+Les gens de Kaïrouan lui avaient envoyé une députation des citoyens les
+plus honorables, pour lui olfrir leur soumission et lui demander l'aman;
+l'avant-garde des Ghiaïtes entra donc sans coup férir dans cette ville,
+mais, comme un grand nombre d'habitants s'étaient enfuis, Abou-Abd-Allah
+proclama une amnistie générale, qui rassura les esprits et fit rentrer
+les émigrés. Un de ses premiers soins fut de mettre en liberté son frère
+Abou-l'Abbas et la mère du mehdi qui, jusqu'alors, étaient restés en
+prison. S'il continua à se montrer modéré dans sa victoire, sa clémence
+n'alla pas jusqu'à faire grâce aux soldats de la garde noire ar'lebite.
+Tous ceux qu'on put arrêter furent impitoyablement mis à mort.
+
+Les adhérents du gouverneur déchu étaient venus se grouper autour de lui
+à Tripoli. Ibrahim, qui l'avait également rejoint, dut aussitôt prendre
+la fuite pour éviter le supplice que Ziadet-Allah voulait lui infliger,
+comme coupable de tentative d'usurpation du pouvoir. Après avoir passé à
+Tripoli dix-sept jours, pendant lesquels il fit trancher la tête
+d'Ibn-es-Saïr, le ministre qui avait commis le crime de tenter d'arrêter
+sa fuite, le gouverneur se remit en route. Parvenu au Caire, il écrivit
+au khalife El-Moktader-b'Illah, en sollicitant une entrevue. Pour toute
+réponse, il reçut l'ordre de se rendre à Rakka, en Syrie, et d'y
+attendre ses instructions. Quelque temps après, il obtint l'autorisation
+de rentrer en Egypte, et il y acheva misérablement sa vie dans les plus
+honteuses débauches.
+
+Ainsi finit la dynastie ar'lebite, qui avait donné à l'Afrique des
+princes si remarquables. Avec elle disparaissait le dernier reste de
+l'autorité arabe, imposée aux Berbères deux siècles et demi auparavant.
+Le Mag'reb avait déjà repris possession de lui-même; l'Ifrikiya, à son
+tour, était délivrée de la domination du khalifat, et les indigènes
+allaient former maintenant de puissants empires autonomes. Ce succès
+était particulièrement le triomphe de la tribu des Ketama, dont la
+suprématie s'établissait sur les autres groupes de la race et sur les
+restes des colonies arabes.
+
+Après sa rapide victoire, Abou-Abd-Allah s'occupa de l'organisation de
+l'empire par lui conquis. A cet effet, il envoya dans toutes les
+provinces des gouverneurs fournis par la tribu des Ketama. Il congédia
+les auxiliaires, qui retournèrent chez eux chargés de butin, puis il
+s'appliqua à rappeler à Kaïrouan et à Rokkada même les populations
+émigrées. Établi dans le palais des princes ar'lebites, il s'entoura des
+insignes du pouvoir, fit frapper des monnaies nouvelles[488] et s'occupa
+de l'organisation des troupes régulières, auxquelles il donna des
+étendards portant des inscriptions à la louange des Fatemides.
+
+Après avoir, avec autant de prudence que d'habileté, établi sur des
+bases solides le gouvernement, il songea à faire profiter de ses
+conquêtes celui pour lequel il avait travaillé, son maître, le mehdi
+Obéïd-Allah.
+
+[Note 488: Ces monnaies portaient les inscriptions suivantes: d'un côté
+[arabe: (_la preuve de Dieu_)] et de l'autre [arabe: (_que les ennemis
+de Dieu soient dispersés!_)]]
+
+LES CHIAÏTES VONT DÉLIVRER LE MEHDI À SIDJILMASSA.--Tandis que le nom du
+nouveau souverain de l'Afrique était proclamé dans toutes les mosquées,
+celui-ci gémissait au fond d'une prison dans une oasis saharienne.
+
+Nous l'avons laissé près de Constantine, continuant son chemin vers le
+sud-ouest, au lieu de donner la main à son daï. Il ne cessa d'errer en
+proscrit, toujours accompagné de son jeune fils, et tenu, dit-on, au
+courant des succès de ses partisans par des émissaires secrets. Il
+arriva enfin à l'oasis de Sidjilmassa, au fond du Mag'reb. Nous savons
+que ce territoire était le siège de la petite royauté des Beni-Midrar,
+exerçant leur autorité sur les tribus miknaciennes du haut Moulouïa.
+
+Bien que ces Berbères fussent des kharedjites-sofrites, très fervents,
+ils reconnaissaient la souveraineté du khalife abbasside. Le prince
+régnant, El-Içâa, avait reçu de Bagdad l'ordre de saisir le mehdi, s'il
+pénétrait dans ses états. Les deux voyageurs lui ayant été signalés, il
+devina leur caractère et les fit arrêter. Ainsi, après avoir échappé
+pendant sept années, à travers deux continents, aux poursuites de ses
+ennemis, Obeïd-Allah trouvait la captivité dans une oasis de l'extrême
+sud du Mag'reb, à plus de douze cents lieues de son point de départ;
+c'était la continuation des épreuves annoncées par son père[489].
+
+[Note 489: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263, t. II, p. 520. Ibn-Hammad,
+_loc. cit.,_ El-Kaïrouani, p. 89 et suivantes.]
+
+Aussitôt qu'Abou-Abd-Allah eut affermi l'organisation du nouvel empire,
+il se prépara à aller délivrer son maître. Ayant réuni une armée «dont
+le nombre inondait la terre» selon l'expression d'Ibn-Hammad, il laissa
+à Kaïrouan son frère Abou-l'Abbas, assisté du chef ketamien
+Abou-Zaki-Temmam, puis il se mit en route vers l'ouest (juin 909). Les
+populations zenètes que les Chiaïtes rencontrèrent sur leur passage se
+retirèrent devant eux ou offrirent leur soumission et, enfin, l'armée
+parvint sous les murs de Sidjilmassa. Abou-Abd-Allah ayant envoyé à
+El-Içâa un message pour l'engager à éviter les chances d'un combat, en
+rendant les prisonniers, le prince midraride, pour toute réponse, fit
+mettre à mort les parlementaires.
+
+Après cette infructueuse tentative, on en vint aux mains, non loin de la
+ville, car les Miknaça, sous la conduite de leur roi, avaient bravement
+marché à la rencontre de leurs ennemis. Dès les premiers engagements, le
+succès se déclara pour les Chiaïtes; les troupes d'El-Içâa furent
+taillées en pièces, et ce prince dut prendre la fuite, suivi seulement
+de quelques serviteurs. Le lendemain de la bataille, les principaux
+habitants de la ville vinrent au camp des assiégeants implorer leur
+clémence et leur offrir de les mener à la prison où était détenu le
+mehdi.
+
+Abou-Abd-Allah se réserva le soin de mettre en liberté les prisonniers.
+Il les revêtit d'habits somptueux, les fit monter sur des chevaux de
+parade et salua Obéïd-Allah du titre d'_imam_. Puis il le conduisit au
+camp, en marchant à pied devant lui, et pendant le chemin il s'écriait,
+en versant des larmes de joie: «_Voici votre imam, voici votre
+seigneur!_» C'était, pour le mehdi, le triomphe après les épreuves.
+
+Les troupes ketamiennes ne tardèrent pas à se saisir d'El-Içâa qui fut
+mis à mort. Sidjilmassa avait été livrée au pillage et incendiée[490].
+
+[Note 490: Notre récit, dans les pages qui précèdent, s'éloigne, sur
+un grand nombre de points, de celui de Fournel (_Berbers_, t. II, de la
+page 30 à la page 98) qui s'appuie, pour ainsi dire exclusivement, sur
+le texte du Baïan. Les données d'Ibn-Khaldoun et d'En-Nouéïri sont
+presque toujours écartées par cet auteur, qui, en outre, paraît ne pas
+avoir connu le texte si intéressant d'Ibn-Hammad.]
+
+RETOUR DU MEHDI OBÉÏD-ALLAH EN TUNISIE.--FONDATION DE L'EMPIRE
+OBÉÏDITE.--Après un repos de quarante jours, à Sidjilmassa, l'armée
+reçut l'ordre du retour. En quittant la ville, le mehdi y laissa, comme
+gouverneur, le ketamien Ibrahim-ben-R'âleb, avec un corps de Chiaïtes. A
+son retour, l'armée passa par Guédjal. Le fidèle Abou-Abd-Allah remit
+alors à son maître les trésors qu'il avait amassés dans cette place, et
+qui provenaient du butin des précédentes campagnes. Tout avait été
+religieusement conservé, pour que le mehdi en opérât lui-même le
+partage.
+
+Dans le mois de décembre 909, ou au commencement de janvier 910,
+Obéïd-Allah, suivi de son fils Abou-l'Kacem, fit son entrée à Rokkada.
+Quelques jours après, il reçut, dans une séance d'inauguration
+solennelle, le serment des habitants de Kaïrouan. En attendant qu'il eût
+bâti une ville pour lui servir de résidence royale[491], Obéïd-Allah
+s'établit dans le palais du Rokkada. Il prit alors officiellement le
+titre de mehdi et fit frapper des monnaies où ce nom était inscrit.
+
+Son empire se composait de la plus grande partie du Mag'reb central, de
+toute l'Ifrikiya et de la Sicile. Vingt années à peine avaient suffi
+pour arracher aux Ar'lebites cet immense territoire; mais, en raison
+même de la rapidité de cette conquête, la fidélité des populations
+n'était rien moins que bien établie et, en mains endroits, l'autorité
+chiaïte n'était pas officiellement reconnue. C'est pourquoi le mehdi
+envoya, dans toutes les provinces, des agents ketamiens chargés de
+sommer les populations de faire acte d'adhésion au nouveau souverain.
+Grâce à ces mesures et à la sévérité déployée dans leur application, car
+tout opposant était mis à mort, l'ordre fut rétabli et le fonctionnement
+de l'administration assuré. Ainsi se trouva accomplie une prédiction
+colportée par les Fatemides et annonçant, pour la fin du IIIe siècle de
+l'hégire, la chute de la domination arabe dans l'Ouest: «Le soleil se
+lèvera à l'Occident», tel était le texte ambigu de cette prédiction,
+qu'on faisait remonter à Mahomet[492].
+
+[Note 491: El-Mehdia (voir plus loin).]
+
+[Note 492: Carette, _Migrations des tribus algériennes_, p. 386,
+citant d'Herbelot.]
+
+Pour trancher complètement avec le régime tombé, les anciennes places,
+fortes, sièges des commandants ar'lebites, furent rasées, et les préfets
+fatemides s'établirent dans d'autres localités, élevées au rang de
+chefs-lieux.
+
+La tribu des Ketama fut comblée de faveurs; elle fournit les premiers
+officiers du gouvernement et les généraux pour les postes importants.
+C'est en s'appuyant sur un mouvement religieux que la cause
+d'Obéïd-Allah avait réussi. Les Berbères, adoptant la nouvelle secte, en
+avaient fait un signe de ralliement pour chasser l'étranger.
+
+C'est ce qui s'était passé, deux siècles auparavant, à l'égard du
+kharedjisme. Malgré la persécution dont il avait été l'objet, ce schisme
+possédait encore beaucoup d'adhérents, et nous n'allons pas tarder à
+voir s'engager une lutte suprême entre la doctrine fatemide et l'hérésie
+kharedjite, au grand détriment de la vieille race berbère.
+
+ APPENDICE
+
+ CHRONOLOGIE DES GOUVERNEURS AR'LEBITES
+
+ Ibrahim-ben-El-Ar'leb........ 800
+ Abou-l'Abbas-Abd-Allah....... 812
+ Ziadet-Allah I............... 817
+ Abou-Eikal-el-Ar'leb......... 838
+ Abou-l'Abbas-Mohammed........ 841
+ Abou-Ibrahim-Ahmed........... 856
+ Ziadet-Allah II.............. 863
+ Abou-el-R'aranik............. 864
+ Ibrahim II ben-Ahmed......... 875
+ Abou-Abd-Allah............... 902
+ Ziadet-Allah III............. 903
+ Chute de Ziadet-Allah III.... 909
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'AFRIQUE SOUS LES FATEMIDES
+910-934
+
+
+Situation du Mag'reb en 910.--Conquêtes des Fatemides dans le Mag'reb
+central; chute des Rostemides.--Le mehdi fait périr Abou-Abd-Allah et
+écrase les germes de rébellion.--Événements de Sicile.--Événements
+d'Espagne.--Révoltes contre Obeïd-Allah.--Fondation d'El-Mehdia par
+Obeïd-Allah.--Expédition des Fatemides en Egypte, son
+insuccès.--L'autorité du mehdi est rétablie en Sicile.--Première
+campagne de Messala en Mag'reb pour les Fatemides.--Nouvelle expédition
+fatemide contre l'Egypte.--Conquêtes de Messala en Mag'reb.--Expéditions
+fatemides en Sicile, en Tripolitaine et en Egypte.--Succès des
+Mag'raoua; mort de Messala.--El-Hassan relève à Fès le trône edriside;
+sa mort.--Expédition d'Abou-l'Kacem dans le Mag'reb central.--Succès
+d'Ibn-Abou-l'Afia.--Mouça se prononce pour les Oméïades; il est vaincu
+par les troupes fatemides.--Mort d'Obeïd-Allah, le mehdi.--Expéditions
+fatemides en Italie.
+
+
+SITUATION DU MAG'REB EN 910.--Au moment où le triomphe des Fatemides va
+faire entrer l'histoire de l'Afrique dans une nouvelle phase, il est
+opportun de jeter un coup d'œil général sur l'état du pays et de passer
+en revue les événements survenus en Mag'reb; car le récit des
+révolutions dont l'Ifrikiya a été le théâtre nous en a forcément
+détournés.
+
+A Fès, Yahïa-ben-Kacem-ben-Edris continua de régner paisiblement
+jusqu'en l'année 904. La guerre ayant alors éclaté entre lui et son
+neveu Yahïa-ben-Edris-ben-Omar, souverain du Rif, il périt dans un
+combat livré contre lui par Rebïa-ben-Sliman, général de son adversaire.
+A la suite de cette victoire, Yahïa-ben-Edris s'empara de l'autorité
+dans le Mag'reb et fit briller d'un dernier éclat le trône de Fès[493].
+
+[Note 493: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 566, 567. Le Kartas, p. 106.
+El-Bekri, trad. article _Idricides_.]
+
+La grande tribu des Miknaça avait profité, dans ces dernières années, de
+l'affaiblissement de la dynastie edriside et se préparait à s'élever sur
+ses débris. Sous la conduite de leur chef, Messala-ben-Habbous, ces
+Berbères avaient soumis à leur autorité tout le territoire compris entre
+Teçoul, Taza et Lokaï, c'est-à-dire, la frontière orientale du Mag'reb
+extrême. Le reste de la tribu était à Sidjilmassa, où la royauté qu'elle
+y avait fondée venait d'être renversée par les Chiaïtes[494].
+
+Dans le Mag'reb central, les Beni-Ifrene conservaient encore l'autorité
+sur Tlemcen et les plaines situées à l'est de cette ville. Auprès d'eux
+étaient leurs frères les Mag'raoua, dont la puissance avait grandement
+augmenté et qui étendaient leur autorité dans les régions sahariennes et
+sur les plaines du nord. Leur chef, Mohammed-ben-Khazer était un
+guerrier redoutable que nous allons voir entrer en scène[495].
+
+Les souverains oméïades d'Espagne cherchaient à établir leur influence
+sur le littoral du Mag'reb central. Vers 902, ils y envoyèrent une
+expédition. Les généraux Mohammed-ben-Bou-Aoun et Ibn-Abdoun, qui la
+commandaient, conclurent avec les Beni-Mesguen, fraction des Azdadja, un
+traité par lequel ceux-ci livrèrent un territoire, où ils fondèrent la
+ville d'Oran[496]. Ce fut la première colonie oméïade en Mag'reb.
+
+Enfin, à Tiharet, régnait encore la dynastie des Rostemides, mais fort
+affaiblie et cherchant, dans l'alliance des souverains espagnols, un
+secours capable de la protéger contre les ennemis qui
+l'entouraient[497].
+
+[Note 494: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 263.]
+
+[Note 495: _Ibid._, t. III, p. 198, 229.]
+
+[Note 496: _Ibid._, t. I, p. 283.]
+
+[Note 497: _Ibid._, t. I, p. 243.]
+
+CONQUÊTE DES FATEMIDES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--CHUTE DES
+ROSTEMIDES.--Lors du retour de l'armée chiaïte, après la délivrance du
+mehdi, un corps d'armée avait été laissé dans le Mag'reb central, sous
+le commandement du ketamien Arouba-ben-Youçof. Ce général ayant attaqué
+Yakthan, souverain de Tiharet, s'empara de cette ville et fit mettre à
+mort le prince Rostemide. Ainsi s'éteignait cette petite dynastie. En
+même temps, Tiharet cessa d'être le centre du kharedjisme eïbadite; les
+sectaires de ce schisme, poursuivis sans relâche par les Fatemides,
+durent émigrer vers le sud et chercher un refuge dans la vallée de
+l'Oued-Rir', en plein désert (910). Ils paraissent avoir été accueillis
+par les Beni-Mezab qui adoptèrent leurs doctrines.
+
+Arouba combattit ensuite les tribus voisines, et les força à la
+soumission et à la conversion; puis il alla réduire une révolte qui
+avait éclaté dans le pays des Ketama, sous l'inspiration de quelques
+mécontents.
+
+Douas-ben-Soulat, officier ketamien, laissé comme gouverneur à Tiharet,
+entra alors en relations avec les Beni-Mesguen, des environs d'Oran.
+Ceux-ci, ayant rompu avec les Oméïades, lui offrirent de lui livrer
+cette ville. Leurs propositions furent accueillies avec faveur et, peu
+après, les troupes fatemides s'emparaient d'Oran. Mohammed-ben-bou-Aoun,
+qui avait contribué à leur succès, en fut nommé gouverneur (910).
+
+Il est assez difficile, au milieu de la confusion qui règne à ce sujet
+dans les chroniques arabes, de dire si cette expédition fut conduite par
+Douas ou par Arouba. Toujours est-il que le général du mehdi étendit
+l'autorité de son maître sur les tribus des Matmata, Louata, Lemaia et
+Azdadja de la province d'Oran. Peut-être même entrait-il, dès lors, en
+relations avec Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui devait être
+avant peu un des principaux auxiliaires des Fatemides dans le Mag'reb.
+
+Vers le même temps, les habitants de Sidjilmassa se révoltaient contre
+les Fatemides et massacraient leur gouverneur, Ibrahim, ainsi que toute
+sa garde de Ketama.
+
+LE MEHDI FAIT PÉRIR ABOU-ABD-ALLAH ET ÉCRASE LES GERMES DE
+RÉBELLION.--Cependant un grave dissentiment s'était élevé entre le mehdi
+et son fidèle serviteur Abou-Abd-Allah. Ce dernier, cédant, dit-on, à
+l'influence de son frère, Abou-l'Abbas, avait voulu s'appuyer sur les
+services rendus, pour conserver une grande influence dans la direction
+des affaires. Mais Obéïd-Allah n'entendait nullement partager son
+autorité avec qui que ce fût. Irrité de voir ses avis brutalement
+repoussés, Abou-Abd-Allah montra d'abord une grande froideur vis-à-vis
+de son maître; puis il se mit, avec plusieurs de ses chefs, à conspirer
+sourdement contre lui. Ces mécontents répandirent le bruit que le mehdi
+n'était pas l'instrument de la volonté divine, l'être surnaturel, dont
+le caractère devait se révéler aux humains par des miracles. «Nous nous
+sommes trompés à son sujet,--disaient-ils,--car, il devrait avoir des
+_signes_ pour se faire reconnaître; le vrai Imam doit faire des miracles
+et imprimer son sceau dans la pierre, comme d'autres le feraient dans la
+cire[498]».
+
+[Note 498: Ibn-Hammad, _loc. cit._]
+
+Ils l'accusaient en outre d'avoir gardé pour lui seul les trésors de
+Guédjal. La plupart des chefs ketamiens, qui avaient toute confiance en
+Abou-Abd-Allah, prêtèrent l'oreille à ces discours et chargèrent leur
+grand cheikh de faire des remontrances à Obéïd-Allah lui-même.
+
+Le danger était pressant pour le mehdi, puisque ses adhérents
+commençaient à s'apercevoir que celui qu'ils avaient soutenu comme un
+être surnaturel n'était qu'un homme comme eux. Obeïd-Allah comprit que
+sa seule porte de salut était l'énergie, qui impose toujours aux masses,
+et, pour toute réponse, il fit mettre à mort le grand cheikh des Ketama.
+Afin d'achever d'anéantir la conspiration, il envoya les principaux
+chefs occuper des commandements éloignés, de sorte qu'ils se trouvèrent
+dispersés et sans force, avant d'avoir eu le temps d'agir. Les plus
+compromis furent tués au loin et sans bruit par des émissaires dévoués.
+L'auteur de la conspiration restait à punir; le medhi, étouffant tout
+sentiment de reconnaissance, n'hésita pas à sacrifier à sa sécurité
+l'homme auquel il devait le pouvoir.
+
+Dans le mois de janvier 911, Abou-Abd-Allah se promenait avec son frère
+Abou-l'Abbas, dans le jardin du palais, lorsque deux autres frères,
+Arouba et Hobacha, enfants de Youçof, sortirent des massifs et se
+précipitèrent sur eux. Abou-l'Abbas fut frappé le premier. En vain
+Abou-Abd-Allah essaya d'imposer son autorité aux deux chefs qui avaient
+été autrefois ses lieutenants: «Celui auquel tu nous a ordonné d'obéir
+nous commande de te tuer[499]», répondirent-ils, et Abou-Abd-Allah tomba
+percé de coups sur le cadavre de son frère.
+
+Obéïd-Allah fit enterrer avec honneur les deux frères: il présida
+lui-même au lavage de leurs corps; puis, après la récitation des
+prières, il dit à haute voix en s'adressant au cadavre d'Abou-Abd-Allah:
+«Que Dieu te pardonne et qu'il te récompense dans l'autre vie, car tu as
+travaillé pour moi avec un grand zèle!»--Se tournant ensuite vers
+Abou-l'Abbas: Quant à toi,--dit-il,--qu'il ne t'accorde aucune pitié,
+car tu es cause des égarements de ton frère; c'est toi qui l'as conduit
+aux abreuvoirs du trépas!»
+
+Les deux victimes furent enterrées au lieu même où elles étaient tombées
+sous le poignard des assassins[500]. Quant à ceux-ci, l'un d'eux,
+Hobacha, fut nommé gouverneur de Barka et de la région de l'est;
+l'autre, Arouba, reçut le commandement de Bar'aï et de la frontière
+sud-ouest. Des troubles partiels chez les Ketama suivirent ces
+exécutions, mais ils furent promptement étouffés dans le sang de leurs
+promoteurs. Grâce à ces mesures énergiques, le pouvoir d'Obéïd-Allah,
+loin de ressentir aucune atteinte, se renforça de tout l'effet produit
+par l'écrasement de ceux qui avaient voulu le renverser.
+
+[Note 499: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 522.]
+
+[Note 500: Ibn-Hammad, _loc. cit._]
+
+ÉVÉNEMENTS DE SICILE.--Pendant le cours des luttes qui avaient amené la
+chute de la dynastie ar'lebite, l'anarchie, ainsi qu'on peut le prévoir,
+avait divisé les Musulmans de Sicile. Les chrétiens en profitèrent pour
+se fortifier au Val-Demone. Un certain nombre d'Arabes nobles, émigrés
+d'Afrique, relevèrent un peu la situation de la colonie, et cherchèrent
+à proclamer l'indépendance de la Sicile, au nom des Ar'lebites. Mais,
+aussitôt que le mehdi eût assuré son pouvoir, il envoya dans l'île un de
+ses principaux officiers, le ketamien Hassan-ben-Koléïb, surnommé
+Ben-bou-Khanzir.
+
+Débarqué en 910, le nouveau gouverneur fit proclamer partout le nom du
+mehdi, et imposa aux Cadis l'obligation d'abandonner le rite sonnite,
+pour rendre la justice selon la doctrine fatemide. Puis, il fit une
+heureuse expédition au Yal-Demone et répandit partout la terreur de son
+nom. Mais bientôt son extrême cruauté indisposa contre lui ses plus
+fidèles adhérents, qui l'arrêtèrent par surprise et l'expédièrent au
+mehdi. Il fut remplacé par Ali-ben-Omar-el-Beloui (912)[501].
+
+[Note 501: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 521. Amari, _Musulmans de
+Sicile_, t. II, p. 141 et suiv.]
+
+ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--Nous avons vu précédemment que le khalife
+Abd-Allah était arrivé, au commencement du Xe siècle, après de longues
+années de lutte, à rétablir l'autorité oméïade en Espagne et à tenir en
+respect les petites royautés, qui se formaient de toute part. Le succès
+continua à couronner ses efforts, surtout dans le midi: «En 903, son
+armée prit Jaën; en 905, elle gagna la bataille du Guadalballou, sur
+Ibn-Hafçoun et Ibn-Mastana; en 906, elle enleva Cañete, aux
+Beni-el-Khali; en 907, elle força Archidona à payer tribut; en 910, elle
+prit Baeza, et l'année suivante, les habitants d'Iznajar se révoltèrent
+contre leur seigneur et envoyèrent sa tête au sultan. Même dans le nord
+il y avait une amélioration notable[502].»
+
+[Note 502: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 318, citant
+Ibn-Haïan.]
+
+Sur ces entrefaites, Abd-Allah cessa de vivre (15 octobre 912), après un
+règne de vingt-quatre ans.
+
+Abd-er-Rahman III, son petit-fils, lui succéda. C'était un jeune homme
+de vingt-deux ans et, si l'on put craindre d'abord, qu'en raison de sa
+jeunesse, il ne fût pas à la hauteur de sa mission, il ne tarda pas à
+démontrer lui-même, que pour le courage et l'habileté politique, il ne
+le cédait à personne.
+
+Attaquant résolument ce qui restait de chefs rebelles, il en contraignit
+une partie à la soumission. Mais Ibn-Hafçoun, qui se faisait appeler
+Samuel, depuis sa conversion, maintenait ferme à Bobastro le drapeau de
+l'indépendance nationale et du christianisme.
+
+Les Berbères de Mag'reb, particulièrement de la province de Tanger,
+prenaient part à ces luttes comme mercenaires. S'étant mis à la tête de
+l'armée, Abd-er-Rahman parcourut en maître les provinces d'Elvira et de
+Jaën, recevant partout des soumissions, et brisant les résistances qu'il
+rencontrait. Il se présenta enfin devant Séville, dont les notables lui
+ouvrirent les portes (décembre 913)[503].
+
+Les années suivantes furent non moins favorables, et, en 917,
+Ibn-Hafçoun rendait le dernier soupir. L'unité de l'empire oméïade se
+trouvait rétablie et un grand règne allait commencer.
+
+[Note 503: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 325 et suiv.]
+
+RÉVOLTES CONTRE OBÉÏD-ALLAH.--En Ifrikiya, le nouvel empire, à peine
+assis, était ébranlé par les révoltes indigènes; mais l'énergie du mehdi
+suffisait à tout. Ce fut d'abord dans la région de Tripoli, que les
+Houara et Louata prirent les armes. Les généraux obéïdites étouffèrent
+dans le sang cette sédition; on dit que les têtes des promoteurs furent
+expédiées à Kaïrouan et exposées sur les remparts.
+
+Dans l'ouest, Mohammed-ben-Khazer avait entraîné ses Zenètes à l'attaque
+de Tiharet, s'était emparé de cette ville et avait contraint le
+gouverneur, Douas, à chercher un refuge dans le vieux Tiharet. Une armée
+nombreuse, envoyée par le mehdi, délogea les Zenètes de leur nouvelle
+conquête, les poursuivit et en fit un grand carnage. Il est probable que
+Messala-ben-Habbous, chef des Miknaça, qui, nous l'avons vu, avait déjà
+contracté alliance avec les Obéïdites, les aida à écraser les Zenètes,
+car Messala reçut, comme récompense, le commandement de Tiharet et la
+mission de protéger la frontière occidentale.
+
+Les Ketama avaient été douloureusement frappés par la mise à mort
+d'Abou-Abd-Allah; de son côté, le mehdi, craignant les effets de leur
+rancune, leur avait retiré sa confiance. Les habitants de Kaïrouan
+détestaient ces sauvages étrangers, dont l'insolence était sans bornes.
+
+La situation devenait critique pour eux. Dans le mois d'avril 912, la
+population de Kaïrouan, saisissant un prétexte, se jeta sur eux et en
+fit un véritable massacre. Plus de mille cadavres de Ketama jonchèrent,
+paraît-il, les rues et l'on s'empressa de les faire disparaître en les
+jetant dans les égoûts.
+
+En apprenant la façon dont leurs contribules étaient traités en
+Ifrikiya, les Ketama se mirent en révolte ouverte, placèrent à leur tête
+un des leurs, auquel ils donnèrent le titre de mehdi, et envahirent le
+Zab. La situation était grave. Obéïd-Allah fit marcher contre les
+rebelles son fils Abou-l'Kassem, avec les meilleures troupes; mais il
+fallut une campagne de près d'un an pour les réduire. Le faux mehdi,
+ayant été pris, fut ramené à Kaïrouan et exécuté à Rokkada, après avoir
+été promené, revêtu d'un accoutrement ridicule, sur un chameau[504].
+
+Pendant que le Mag'reb était le théâtre de la révolte ketàmienne, les
+gens de Tripoli, imitant ceux de Kaïrouan, massacraient les Ketama,
+chassaient leur gouverneur et se déclaraient indépendants. Le mehdi
+envoya d'abord sa flotte qui réussit à surprendre, dans le port de
+Tripoli, les navires des révoltés et les détruisit. On investit ensuite
+la ville par terre, et, après quelques mois de blocus, les Tripolitains,
+qui avaient souffert les horreurs de la famine, se décidèrent à se
+rendre à Abou-l'Kassem. Selon Ibn-Khaldoun, les habitants furent
+massacrés et la ville livrée au pillage; une forte contribution de
+guerre fut frappée sur les survivants[505].
+
+[Note 504: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 523-524. _Arib_, in Nicholson,
+apud Fournel, _Berbers_, t. II, p. 111.]
+
+[Note 505: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524.]
+
+FONDATION D'EL-MEHDIA PAR OBEID-ALLAH.--C'est probablement vers cette
+époque qu'Obeïd-Allah, après avoir visité le littoral, depuis Tunis et
+Karthage jusqu'à la petite Syrte, arrêta son choix sur une petite
+presqu'île, située à soixante milles de Kaïrouan, et nommée par les
+indigènes El-Hamma, ou Djeziret-el-Far. Une mince langue de terre la
+reliait au rivage, du côté de l'ouest. Les ruines de l'antique Africa
+couvraient cet emplacement, que le mehdi choisit pour y construire sa
+capitale.
+
+La presqu'île avait, disent les auteurs arabes, «la forme d'une main
+avec son poignet.» De solides fortifications établies sur l'isthme ne
+laissaient qu'une seule entrée, qu'on ferma au moyen d'une porte de fer.
+Dans ce vaste enclos, Obeïd-Allah fit construire des palais pour lui et
+des logements pour ses soldats. Des citernes et des silos y furent
+creusés, et des travaux exécutés afin de rendre plus sûr le port
+naturel; il pouvait, dit-on, contenir cent galères.
+
+En face, sur la terre ferme, se fonda le faubourg de Zouïla, où le
+peuple et les marchands vinrent s'établir[506].
+
+[Note 506: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 325. El-Bekri,
+passim. El-Kaïrouani, p. 95.]
+
+EXPÉDITION DES FATEMIDES EN EGYPTE, SON INSUCCÈS.--Si Obeïd-Allah
+cherchait à se faire un refuge inexpugnable en Ifrikiya, c'est qu'il
+sentait son trône encore bien vacillant; de tous côtés, les têtes
+fermentaient. En Sicile, après quelque temps d'anarchie, l'esprit de
+résistance s'était réveillé, et les Musulmans avaient placé à leur tête
+le chef ar'lebite Ahmed-ben-Korhob, dont le premier acte avait été de
+retrancher de la khotba (prône) le nom du mehdi et de proclamer
+l'autorité du khalife abasside, El-Moktader; sa soumission fut
+accueillie, en Orient, avec faveur et il reçut les emblèmes du
+commandement: «Drapeaux et robes noirs, colliers et bracelets[507].»
+
+Obeïd-Allah, du reste, considérait son séjour en Ifrikiya comme une
+simple station. C'est vers l'Orient qu'il tournait ses regards et il
+n'aspirait qu'à se transporter sur un autre théâtre. La première étape
+devait être l'Egypte et il en décida audacieusement la conquête. Ayant
+réuni une armée nombreuse de Ketama, il en donna le commandement à son
+fils Abou-l'Kassem et le lança vers l'est. Le jeune prince traversa
+facilement la Tripolitaine et fit rentrer dans l'obéissance le pays de
+Barka. De là, il marcha directement sur Alexandrie et commença le siège
+de cette ville. En même temps, une flotte de deux cents navires, sous le
+commandement de Hobacha, venait la bloquer par mer (914). Après s'être
+emparés d'Alexandrie, Abou-l'Kassem et Hobacha s'avancèrent dans
+l'intérieur, envahirent la province de Faïoum et marchèrent sur le vieux
+Caire.
+
+Mais le gouverneur de l'Egypte, Tikine-el-Khezari, ayant reçu du khalife
+un renfort important, commandé par l'eunuque Mounês, qu'on appelait _le
+maître de la victoire_, marcha contre les envahisseurs, les battit dans
+plusieurs combats et les força à la retraite. Abou-l'Kassem dut
+abandonner tout le pays conquis dans sa brillante campagne et se
+réfugier à Barka.
+
+La flotte du mehdi venait à peine de rentrer d'Orient et se trouvait
+dans le port de Lamta[508], lorsque les vaissaux siciliens, lancés par
+Ibn-Korhob, vinrent audacieusement l'attaquer. Mohammed, fils
+d'Ibn-Korhob, qui commandait l'expédition, dispersa ou coula les navires
+chiaïtes; puis, ayant opéré son débarquement, mit en déroute les troupes
+envoyées contre lui de Rakkada. Marchant ensuite sur Sfaks, il mit cette
+ville au pillage et, enfin, se présenta devant Tripoli, où il trouva
+Abou-l'Kassem, revenant d'Egypte avec les débris de ses troupes. Il se
+décida alors à se rembarquer et rentra en Sicile chargé de butin.
+
+[Note 507: Amari, _Musulm._, t. II, p. 149.]
+
+[Note 508: L'antique Leptis parva, dans le golfe de Monastir.]
+
+Les insuccès militaires ont toujours pour résultat de provoquer la
+suspicion contre les généraux malheureux. A son retour, Hobacha fut jeté
+en prison; son frère, craignant le même sort, prit la fuite et essaya de
+gagner le pays des Ketama, pour le soulever à son profit; mais il fut
+arrêté et livré à Obéïd-Allah, qui fit trancher la tête aux deux
+frères[509].
+
+[Note 509: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 524 et suiv. El-Kaïrouani, p.
+95-96. Ibn-Hammad, passim.]
+
+L'AUTORITÉ DU MEHDI EST RÉTABLIE EN SICILE.--En Sicile, Ibn-Korhob avait
+à combattre l'indiscipline des Berbères, des Arabes, des légistes, des
+nobles et des intrigants de toute sorte, qui ne cessaient de lutter les
+uns contre les autres. Le succès de l'expédition de son fils Mohammed
+n'avait fait qu'exciter la cupidité des Musulmans; aussi Ibn-Korhob
+dut-il céder à leurs instances et organiser une razia sur la terre
+ferme. Débarquée en Calabre, l'armée expéditionnaire ravagea une partie
+de cette province. Mais une tempête détruisit la flotte, et les
+Musulmans qui échappèrent au naufrage regagnèrent comme ils purent
+l'île. Ne possédant plus de navires, Ibn-Korhob ne put résister aux
+attaques constantes des vaisseaux du mehdi.
+
+Sur ces entrefaites, l'impératrice Zoé, régente pendant la minorité de
+son fils, prescrivait à son lieutenant, en Calabre, de faire la paix
+avec les Musulmans, car elle craignait l'attaque des Bulgares et avait
+besoin de toutes ses forces. Un traité fut alors conclu, par lequel les
+Byzantins s'engagèrent à verser à l'émir de Sicile un tribut annuel de
+vingt-deux mille pièces d'or (fin 915)[510].
+
+Bientôt, une nouvelle révolte ayant éclaté en Sicile, Ibn-Korhob se
+démit du pouvoir et voulut se réfugier en Espagne (juillet 916); mais
+les révoltés assaillirent son vaisseau et, s'étant emparés de l'émir,
+l'envoyèrent au mehdi: «Qui t'a poussé,--lui dit ce prince,--à
+méconnaître les droits sacrés de la maison d'Ali, en te révoltant contre
+nous?»--«Les Siciliens,--répondit le prisonnier,--m'ont élevé au pouvoir
+malgré moi et, malgré moi, m'en ont fait descendre.» Le souverain
+fatemide l'envoya au supplice[511].
+
+Abou-Saïd-Moussa, dit Ed-D'aïf, fut chargé par le mehdi de prendre le
+commandement en Sicile. Ce général éteignit dans leur germe toutes les
+révoltes et déploya une grande sévérité: s'étant rendu maître de
+Palerme, le 12 mars 917, il fit un massacre général de la population.
+Enfin, une amnistie fut proclamée, au nom du chef de l'empire obéïdite,
+et Abou-Saïd rentra à Kaïrouan, en laissant dans l'île, comme
+gouverneur, Saïd-ben-Aced avec des forces ketamiennes[512].
+
+[Note 510: Amari, t. II, p. 153.]
+
+[Note 511: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 526.]
+
+[Note 512: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. III, p. 157.]
+
+PREMIÈRE CAMPAGNE DE MESSALA DANS LE MAG'REB POUR LES FATEMIDES.--Les
+difficultés auxquelles le mehdi avait à faire face dans l'Est ne
+l'empêchaient pas de tourner ses regards vers l'Occident.
+Messala-ben-Habbous, préposé par lui à la garde de Tiharet, le poussait
+à entreprendre des campagnes dans le Mag'reb. Sur ces entrefaites, Saïd,
+le descendant de la petite royauté des Beni-Salah à Nokour, s'étant
+allié aux Edrisides, et ayant refusé obéissance aux Fatemides,
+Obéïd-Allah jugea que le moment d'agir était arrivé, et il donna à
+Messala l'ordre de se mettre en marche.
+
+Le chef des Miknaça partit de Tiharet au printemps de l'année 917. Saïd
+l'attendait, en avant de Nokour, dans un camp retranché, mais la clef de
+la position ayant été livrée par un traître, Saïd fit transporter sa
+famille et ses objets précieux dans une île voisine du port, puis, se
+jetant en désespéré sur les ennemis, il tomba percé de coups. Messala
+livra le camp et la ville au pillage et envoya au Mehdi la tête de
+l'infortuné Saïd. Sa famille parvint à gagner l'Espagne et fut reçue
+avec honneur par Abd-er-Rahman III[513].
+
+[Note 513: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p.
+141. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 37 et suiv.]
+
+Pour affermir sa conquête, Messala guerroya encore pendant plusieurs
+mois dans te territoire de Nokour, puis il reprit le chemin de l'est en
+laissant une garnison dans cette ville. Peu de temps après, les fils de
+Saïd, soutenus par les Berbères, rentrèrent en possession de leur petit
+royaume, et l'un d'eux, nommé Salah, fut reconnu comme prince régnant.
+Un de ses premiers actes consista à proclamer l'autorité du khalife
+oméïade d'Espagne, dans cette partie du Mag'reb. Le mehdi ne se sentit
+pas assez fort pour entrer en lutte contre Abd-er-Rahman.
+
+NOUVELLE EXPÉDITION FATEMIDE CONTRE L'EGYPTE.--Obeïd-Allah reprit, alors
+ses plans de campagne en Orient. Ayant réuni une armée formidable, dont
+les auteurs arabes, avec leur exagération habituelle, portent le chiffre
+à cinq cent mille hommes, il en confia le commandement à son fils
+Abou-l'Kassem et la lança contre l'Egypte. Au printemps de l'année 919,
+cet immense rassemblement, dont les Ketama formaient l'élite, se mit en
+marche. L'Egypte était alors dégarnie de troupes; aussi les Chiaïtes se
+rendirent-ils facilement maîtres d'Alexandrie qu'ils livrèrent au
+pillage, puis ils envahirent le Faïoum et une partie du Saïd. Le
+gouverneur n'avait pas osé lutter en rase campagne; retranché à Djiza,
+il ne cessait de demander des secours au khalife. Mais le but du mehdi
+n'était pas seulement de conquérir cette riche contrée: c'était
+l'Orient, sa patrie, qu'il convoitait, et il voulait reparaître en
+vainqueur là où il avait été persécuté. Abou-l'Kassem écrivit aux
+habitants de la Mekke pour les sommer de se rendre à lui.
+
+Cependant, la situation des Chiaïtes ne laissait pas d'être critique:
+coupés de leur base d'opérations, décimés par la peste, ils attendaient
+avec impatience des secours d'Ifrikiya. Le gouverneur abbasside étant
+mort avait été remplacé par Takin qui avait déjà eu la gloire de
+repousser la première invasion; des troupes lui avaient été envoyées et
+enfin, l'eunuque nègre Mounès, rentré en grâce près de son souverain, se
+préparait à accourir pour jeter son épée dans la balance.
+
+Sur ces entrefaites, une flotte de 80 vaisseaux, envoyée par le mehdi au
+secours de son fils, arriva en Egypte; mais les navires abbassides
+lancés contre elle par Monnès réussirent à l'incendier à Rosette. En
+920, Mounès arriva avec les troupes de l'Irak et, dès lors, la face des
+choses changea; Abou-l'Kassem se vit enlever une à une toutes ses
+conquêtes et, en 921, il dut reprendre la route de l'Ifrikiya. Cette
+retraite, bien qu'effectué en assez bon ordre, fut désastreuse; dans le
+mois de novembre, le prince obéïdite rentra à Kaïrouan, ne ramenant,
+dit-on, qu'une quinzaine de mille hommes, le reste avait péri par le fer
+ou la maladie, était prisonnier ou s'était dispersé[514].
+
+[Note 514: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 526. Ibn-Hammad,
+passim. El-Kaïrouani, p. 96.]
+
+CONQUÊTES DE MESSALA EN MAG'REB.--Pendant que l'Orient était le théâtre
+de ces événements, Messala recevait du mehdi l'ordre d'entreprendre une
+nouvelle campagne dans le Mag'reb. En 920, le chef des Miknaça, soutenu
+par un corps de Ketamiens, marcha directement contre la capitale des
+Edrisides. Yahïa-ben-Edris ayant réuni ses guerriers arabes, son corps
+d'affranchis et tous les contingents berbères dont ils disposait et
+parmi lesquels les Aoureba tenaient toujours le premier rang, s'avança
+contre l'ennemi. Mais il essuya une défaite et dut rentrer dans Fès, sa
+capitale, pour s'y retrancher. Messala, arrivé sur ses traces, commença
+le siège de la ville, et bientôt le descendant d'Edris se vit forcé de
+traiter avec son ennemi. Il reconnut la suzeraineté du sultan fatemide
+et consentit à accepter la position secondaire de lieutenant du mehdi à
+Fès. Avant de rentrer à Tiharet, Messala confia à son cousin
+Mouça-ben-Abou-l'Afia, le commandement des régions du Mag'reb,
+jusqu'auprès de Fès.
+
+L'année suivante, des contestations survenues entre Mouça et le prince
+edriside, soutenu par les Beni-Khazer et autres tribus magraouiennes, ne
+tardèrent pas à amener une rupture. Aussitôt Messala accourut avec ses
+troupes dans le Mag'reb. Étant entré à Fès, il destitua Yahïa-ben-Edris,
+l'interna dans la ville d'Azila (près de Tanger), et s'empara de ses
+trésors (921). De là il se porta sur Sidjilmassa, où les descendants des
+Beni-Midrar avaient, depuis longtemps, repris en main l'autorité.
+Ahmed-ben-Meïmoun, le souverain midraride, essaya en vain de lui
+résister, il fut pris et mis à mort. Messala, ayant rétabli dans le sud
+l'autorité fatemide, laissa comme gouverneur El-Moatez, neveu du
+précédent roi, et rentra à Tiharet d'où il se rendit à El-Mehdïa pour
+recevoir les félicitations de son maître[515].
+
+Expéditions fatemides en Sicile en Tripolitaine et en Egypte.--En
+Ifrikiya, le souverain fatemide, établi dans sa capitale d'El-Mehdïa,
+continuait à diriger des expéditions contre les chrétiens de Sicile,
+pendant que son lieutenant lui conquérait le Mag'reb. Selon M.
+Amari[516], Siméon, roi des Bulgares, aurait recherché l'alliance du
+mehdi, en l'invitant à l'aider dans ses entreprises contre Byzance. La
+générosité de l'impératrice Zoé, qui mit en liberté ses ambassadeurs
+tombés entre les mains de ses troupes, désarma Siméon et fit échouer le
+projet.
+
+[Note 515: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. I, p. 264, t. II, p. 526 et
+suiv., t. III, p. 230. Kartas, p. 106 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.]
+
+[Note 516: _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 173.]
+
+Sur ces entrefaites, une révolte des Nefouça, toujours impatients du
+joug, tint en échec pendant de longs mois les armées fatemides, et ce ne
+fut qu'à la fin de 923 que leur dernier retranchement fut enlevé et
+qu'ils se virent forcés à la soumission.
+
+Selon le Baïan, une nouvelle expédition aurait été effectuée en Egypte,
+sous le commandement du général fatemide Mesrour, en l'année 924, mais
+les détails précis manquent sur cette campagne qui, dans tous les cas,
+n'eut pour la cause du mehdi aucun résultat effectif.
+
+SUCCÈS DES MAG'RAOUA.--MORT DE MESSALA.--Nous avons vu que les
+Mag'raoua, sous le commandement d'Ibn-Khazer, ne cessaient de se poser
+en ennemis de la dynastie fatemide et saisissaient toutes les occasions
+d'attaquer ses frontières ou de s'allier à ses ennemis. Selon
+Ibn-Khaldoun[517], Messala aurait péri en les combattant dans le cours
+de l'année 921, mais nous avons vu plus haut qu'après être rentré de son
+expédition de Sidjilmassa, ce général était allé saluer son suzerain à
+El-Mehdïa. L'étude comparative des auteurs nous conduit à reporter cet
+événement à l'année 924. Les Beni-Khazer et autres tribus zenètes
+s'étant lancées dans la révolte, Messala marcha contre elles et après
+plusieurs combats, il se laissa surprendre par Ibn-Khazer qui le tua de
+sa propre main (novembre 924). Cette perte fut vivement ressentie par le
+mehdi.
+
+Une nouvelle armée kelamienne, sous le commandement de Bou-Arous et
+Ben-Khalifa[518], arrivée de l'est, fut complètement détruite, par les
+Zenètes. Grâce à ces succès, Ibn-Khazer acquit l'adhésion de presque
+toutes les tribus des hauts plateaux du Mag'reb central; mais au delà de
+la Moulouïa, Mouça-ben-Bou-l'Afia continuait à exercer le pouvoir au nom
+des Fatemides jusqu'à la limite extrême du territoire de Fès.
+
+[Note 517: _Histoire des Berbères_, t. II, p. 527 et t. III, p.
+230.]
+
+[Note 518: Selon Ibn-Hammad.]
+
+EL-HAÇAN RELÈVE, À FÈS, LE TRÔNE EDRISIDE.--SA MORT.--Le contre-coup des
+échecs éprouvés par les armes du mehdi se fit aussitôt sentir en
+Mag'reb. Un membre de la famille edriside, nommé El-Haçan, dit
+El-Hadjam[519], prince d'une grande bravoure, releva, dans la montagne
+des Djeraoua, l'étendard de sa dynastie. Marchant sur Fès, il s'empara
+par surprise de cette ville et en chassa le gouverneur Rihan, le
+ketamien.
+
+Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia se porta contre Fès à la tête de toutes
+ses forces disponibles. El-Haçan s'avança bravement au devant de lui et
+la rencontre eut lieu entre Fès et Taza, près d'un ruisseau appelé
+Ouad-el-Metahen. La lutte fut acharnée et la victoire se prononça pour
+l'edriside qui contraignit Mouça à fuir, en abandonnant sur le champ de
+bataille deux mille Miknaça, parmi lesquels son propre fils. El-Haçan
+soumit alors à son autorité les régions de Safraoua, Mediouna, Meknès,
+Basra, etc., c'est-à-dire la partie centrale du Mag'reb[520] (926).
+
+[Note 519: Le phlébotomiste, parce qu'il avait, dit-on, l'habitude
+de frapper son ennemi à la veine du bras.]
+
+[Note 520: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 267, t. II, p. 527, 568. El-Bekri,
+art. _Idricides_. Le Kartas, p. 110 et suiv. Ibn-Hammad.]
+
+En même temps, El-Moatez répudiait la suzeraineté fatemide à
+Sidjilmassa, et se déclarait indépendant. C'est également vers cette
+époque qu'il faut placer l'occupation de Melila par les Oméïades
+d'Espagne. Ainsi Abd-er-Rahman prenait pied sur cette terre d'Afrique où
+il cherchait depuis longtemps à exercer son influence. Ses agents
+entrèrent en pourparlers avec Ibn-Khazer et un traité d'alliance fut
+conclu entre le chef des Mag'raoua et le khalife d'Espagne.
+
+Sur ces entrefaites, l'edriside El-Haçan, victime d'une sédition, fut
+arrêté et jeté en prison. Aussitôt Mouça-ben-Abou-l'Afia accourut à Fès
+et entreprit le siège du quartier des Andalous, resté fidèle aux
+Edrisides. Après une lutte acharnée, la victoire resta aux Miknaça.
+Mouça voulait qu'El-Haçan lui fut livré, mais on facilita sa fuite en
+essayant de lui faire escalader le rempart. Dans sa chute, El-Haçan se
+brisa la cuisse et mourut misérablement.
+
+EXPÉDITION D'ABOU-L'KASSEM DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les succès
+d'Ibn-Khazer dans le Mag'reb central, l'alliance de ce chef avec les
+Oméïades, décidèrent le mehdi à y faire une nouvelle campagne et à en
+confier la direction à son fils. Au printemps de l'année 927, le prince
+Abou-l'Kassem se mit en route à la tête d'une puissante armée. Il passa
+par les montagnes des Ketama et se heurta contre la tribu des
+Beni-Berzal, qui essaya de lui barrer le passage et contre laquelle il
+dut entreprendre toute une série d'opérations gênées par le mauvais
+temps. Ayant contraint les rebelles à la soumission, il continua sa
+route vers l'ouest et dut réduire diverses tribus telles que les Houara,
+et les Lemaïa, chez lesquelles le schisme kharedjite-sofrite s'était
+conservé. Il est assez difficile de dire jusqu'à quel point il s'avança
+dans le Mag'reb; ce qui paraît certain, c'est que les Mag'raoua se
+retirèrent dans le sud pour éviter son attaque.
+
+Après avoir confirmé Mouça-ben-Abou-l'Afia dans son commandement,
+Abou-l'Kassem revint sur ses pas et s'arrêta à Mecila, dans le Hodna.
+Les Beni-Kemian, tribu voisine, lui ayant manifesté de l'hostilité, il
+les réduisit à la soumission et, pour les punir, les déporta à Kaïrouan.
+De même que les généraux byzantins avaient songé à établir dans cette
+localité une place forte qu'ils appelèrent Justiniana-Zabi,
+Abou-l'Kassem traça sur les bords de l'Oued-Sehar une ville destinée à
+couvrir la frontière du sud-ouest contre les incursions des Zenètes. Il
+lui donna le nom de Mohammedïa, mais l'ancienne appellation de Mecila
+prévalut. Le commandement de cette place forte fut donné par lui à
+l'andalousien Ali-ben-Hamdoun, qui avait été, dit-on, un des premiers
+partisans du mehdi et aurait même partagé sa captivité à Sidjilmassa.
+Tout le Zab fut placé sous les ordres de cet officier et l'on accumula
+dans la nouvelle place forte des approvisionnements et des armes[521].
+
+[Note 521: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 527-553. Ibn-Hammad, passim.
+El-Kaïrouani, p. 96.]
+
+Abou-l'Kassem rentra ensuite en Ifrikiya où l'appelait le soin de
+conserver ses droits d'héritier présomptif (928).
+
+Vers le même temps (927), vingt pirates maures, d'Espagne, jetés par la
+tempête sur les côtes de Provence, s'établissaient au Fraxinet et, ayant
+été rejoints par des aventuriers de toute race, fondaient une petite
+république qui ne tarda pas à devenir un objet de terreur pour les
+régions environnantes; ces brigands parcoururent en maîtres les Alpes,
+l'Italie septentrionale, la Suisse, et poussèrent l'audace jusqu'à venir
+assiéger Milan.
+
+SUCCÈS D'IBN-ABOU-L'AFIA.--Nous avons laissé dans le Mag'reb
+Mouça-ben-Abou-l'Afia maître de Fès. Après avoir reçu la soumission des
+régions environnantes, Mouça, plaçant à Fès son fils Medin, s'attacha à
+poursuivre les descendants de la famille edriside et leurs partisans
+dans les retraites où ils s'étaient réfugiés. Les montagnes du Rif et le
+pays des R'omara étaient le dernier rempart de cette dynastie déchue.
+Une forteresse élevée sur un piton, au milieu de montagnes escarpées,
+était maintenant leur capitale. On l'appelait _Hadjar-en-Necer_ (le
+rocher de l'aigle). A la mort d'El-Hadjam, la royauté était échue à
+Ibrahim, fils de Mohammed-ben-Kassem. Après avoir essayé en vain de
+réduire ses adversaires dans une retraite aussi difficile d'accès, Mouça
+se décida à laisser en observation son général Ibn-Abou-el-Fetah[522];
+quant à lui, il alla enlever Nokour où régnait un descendant de Salah,
+nommé El-Mouaïed. Les vainqueurs mirent cette malheureuse ville au
+pillage et achevèrent l'œuvre de destruction commencée, quelques années
+auparavant, par Messala. Le chef des Miknaça envahit ensuite la province
+de Tlemcen, où se trouvait un prince edriside du nom d'El-Hacen,
+descendant de Soleïman, qui prit la fuite à son approche et alla se
+réfugier à Melila (931). Mouça entra vainqueur à Tlemcen.
+
+[Note 522: Abou-Komah, selon El-Bekri.]
+
+Ce n'était pas sans motif que Mouça avait abandonné le Mag'reb. Nous
+avons vu plus haut qu'Ibri-Khazer avait conclu une alliance avec
+Abd-er-Rhaman III, khalife d'Espagne, surnommé En-Nacer (le victorieux),
+en raison de ses grands succès sur les princes de Léon[523]. Stimulé par
+les agents de ce prince, il avait reparu dans le Mag'reb central, après
+le départ d'Abou-l'Kassem, et soumis pour les Omeïades tout le pays
+compris entre Ténès et Oran. Il est probable que l'arrivée du chef
+victorieux des Miknaça, maître d'une grande partie du Mag'reb, força
+Ibn-Khazer à regagner les solitudes du désert, son refuge habituel.
+
+Pendant ce temps, le khalife d'Espagne, ne dissimulant plus ses plans de
+conquête en Mag'reb, enlevait Ceuta par un coup de main. Cette ville
+tenait encore pour les Edrisides et sa perte fut vivement ressentie par
+les derniers représentants de cette dynastie (931).
+
+[Note 523: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 49 et suiv.]
+
+MOUÇA SE PRONONCE POUR LES OMÉÏADES.--IL EST VAINCU PAR LES TROUPES
+FATEMIDES.--Une fois maîtres de Ceuta, les généraux oméïades entrèrent
+en pourparlers avec Mouça-ben-Abou-l'Afia qui se disposait à marcher
+contre eux, et lui transmirent de la part de leur maître des offres très
+séduisantes, s'il consentait à l'accepter pour suzerain. Le chef des
+Miknaça avait-il à se plaindre du mehdi, ou jugea-t-il simplement qu'il
+était préférable pour lui de s'attacher à la fortune du brillant
+En-Nacer? Nous l'ignorons; dans tous les cas, il accueillit les
+ouvertures à lui faites et se décida à répudier la suzeraineté fatemide
+pour laquelle il avait combattu jusqu'alors. S'étant déclaré le vassal
+du khalife d'Espagne, il fit proclamer l'autorité oméïade dans le
+Mag'reb.
+
+Dès que ces graves nouvelles furent parvenues en Ifrikiya, la mehdi
+expédia au gouverneur de Tiharet l'ordre de marcher contre ses ennemis
+du Mag'reb; mais les descendants de Messala, qui y commandaient, ne
+possédaient pas de forces suffisantes pour entreprendre une campagne
+sérieuse, et l'année 932 se passa en escarmouches sans importance.
+L'année suivante (933), une armée fatemide se mit en route vers l'ouest,
+sous le commandement de Homeïd-ben-Isliten, neveu de Messala, traversa
+sans peine le Mag'reb central et pénétra dans le Mag'reb extrême. Mouça
+attendait ses ennemis en avant de Taza, sur la rive gauche de la
+Moulouïa, au lieu dit Messoun. Après plusieurs jours de lutte, les
+troupes fatemides parvinrent à se rendre maîtresses du camp ennemi, ce
+qui contraignit Mouça à se jeter dans Teçoul, et à appeler à son aide le
+général Ibn-Abou-l'Fetah, resté en observation devant Hadjar-en-Necer.
+Aussitôt l'edriside Ibrahim et ses partisans reprirent l'offensive et
+vinrent attaquer les derrières de Mouça. Au profit de cette diversion,
+qui immobilisait le chef miknacien, Homeïd continua sa marche sur Fès,
+où il entra sans coup férir, car Medin, fils de Mouça, avait abandonné
+la ville à son approche. Après avoir rétabli l'autorité fatemide en
+Mag'reb, Homeïd reprit la route de l'Ifrikiya en laissant comme
+gouverneur à Fès Hâmed-ben-Hamdoun[524].
+
+[Note 524: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 268, t. II, p. 528,
+569, t. III, p. 231. Kartas, p. 111 et suiv. Bekri, passim.]
+
+MORT D'OBÉÏD-ALLAH, LE MEHDI.--Peu de temps après le retour de l'armée,
+Obéïd-Allah mourut à El-Mehdïa (3 mars 934). Il était âgé de
+soixante-trois ans et avait régné près de vingt-cinq ans. Il laissait
+sept fils et huit filles. Les astrologues de la cour prétendirent qu'au
+moment de sa mort la lune avait subi une éclipse totale.
+
+Ce prince laissait à son fils un immense empire qui s'étendait de la
+grande Syrte au cœur du Mag'reb. Il faut reconnaître qu'une rare fortune
+avait secondé l'ambition de ce messie (mehdi), qui, après avoir erré en
+proscrit, durant de longues années, était venu s'asseoir en triomphateur
+sur le trône préparé par un disciple dont l'abnégation égalait le
+dévouement. Grâce à son énergie invincible, Obéïd-Allah sut conserver,
+étendre et établir sur des bases durables un pouvoir assez précaire au
+début. Nul doute que, sans les mesures rigoureuses qu'il prit et dont
+les premières conséquences furent de sacrifier ceux auxquels il devait
+tout, il eût été renversé après un court règne.
+
+Et cependant l'ambition constante du mehdi, le désir de toute sa vie
+n'était pas réalisé. C'est vers l'Orient qu'il avait les yeux tournés et
+c'est sur le trône des khalifes, où son ancêtre Ali n'avait pu se
+maintenir, qu'il voulait s'asseoir. Après l'insuccès de ses tentatives
+militaires en Egypte, il dut se borner à employer l'intrigue, et ce fut,
+dit-on, par un de ses émissaires que le khalife El-Moktader fut tué
+pendant les guerres qui suivirent la révolte de Mounès. Suivant
+l'historien Es-Saouli, cité par Ibn-Hammad, il aurait même annoncé
+officiellement cette nouvelle dans une assemblée politique où il reçut
+les félicitations du peuple.
+
+Le mehdi établit quelques modifications de rite dans la pratique de la
+religion musulmane. La révolte des Karmates, qui ensanglanta l'Orient
+pendant la fin de son règne, favorisa ces innovations. Le pèlerinage,
+une des bases de la religion islamique, était devenu impossible depuis
+que les farouches sectaires avaient mis la _ville sainte_ au pillage et
+enlevé la pierre noire de la Kaâba[525].
+
+[Note 525: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 529 et suiv. Ibn-Hammad, passim.
+El-Kaïrouani, p. 96.]
+
+EXPÉDITIONS DES FATEMIDES EN ITALIE.--Avant de terminer ce chapitre,
+nous devons passer une rapide revue des expéditions faites en Europe
+pendant les dernières années du règne du mehdi. A la suite d'une
+alliance conclue avec les ambassadeurs slaves venus de Dalmatie en
+Afrique, une expédition fut faite, vers 925, de concert avec eux, dans
+le midi de l'Italie. Les alliés s'emparèrent d'un certain nombre de
+villes détachées de l'obéissance de l'empire, et notamment d'Otrante.
+Saïn, chef des Slaves, força Naples et Salerne à lui verser une rançon,
+puis il fit payer tribut à la Calabre et retourna à Palerme avec un
+riche butin. Les Slaves avaient en effet pris l'habitude d'hiverner dans
+cette ville, dont un quartier conserva leur nom. Beaucoup d'entre eux
+passèrent en Espagne et entrèrent au service des princes oméïades.
+
+Malgré l'appui prêté par les Fatemides à Saïn dans son expédition
+d'Italie, le tribut stipulé par les précédents traités fut régulièrement
+servi à Obéïd-Allah jusqu'à sa mort, par les Byzantins.
+
+En 933, une flotte envoyée contre Gênes par le mehdi porta le ravage
+dans les environs de cette ville[526].
+
+[Note 526: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 176 et suiv.
+Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 61.]
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+SUITE DES FATEMIDES. RÉVOLTE DE L'HOMME A L'ANE
+934-947.
+
+
+Règne d'El-Kaïm; premières révoltes.--Succès de Meïçour, général
+fatemide, en Mag'reb; Mouça, vaincu, se réfugie dans le
+désert.--Expéditions fatemides en Italie et en Egypte.--Puissance des
+Sanhadja; Ziri-ben-Menad.--Succès des Edrisides; mort de
+Mouça-ben-Abou-l'Aflia.--Révolte d'Abou-Yezid, _l'homme à
+l'âne_.--Succès d'Abou-Yezid; il marche sur l'Ifrikiya.--Prise de
+Kaïrouan par Abou-Yezid.--Nouvelle victoire d'Abou-Yezid, suivie
+d'inaction.--Siège d'El-Medhia par Abou-Yezid.--Levée du siège
+d'El-Mehdïa.--Mort d'El-Kaïm; règne d'Ismaïl-el-Mançour.--Défaites
+d'Abou-Yezid.--Poursuite d'Abou-Yezid par Ismaïl.--Chute d'Abou-Yezid.
+
+
+RÈGNE D'EL-KAÏM; PREMIÈRES RÉVOLTES.--Le prince Abou-l'Kassem avait
+pris, depuis longtemps, en main la direction des affaires de l'empire
+fatemide; il lui fut donc possible de tenir secrète la mort de son père
+pendant un certain temps[527]. Il envoya dans l'est et dans l'ouest des
+forces suffisantes pour étouffer dans leur germe les rébellions qui
+auraient pu se produire à la nouvelle du décès du mehdi. Après avoir
+pris ces habiles dispositions, il annonça le fatal événement et se fit
+proclamer sous le nom d'_El-Kaïm-bi-Amr-Allah_ (celui qui exécute les
+ordres de Dieu). Il ordonna alors un deuil public en l'honneur du mehdi
+et manifesta le plus grand chagrin de sa mort, s'abstenant de passer à
+cheval dans les rues d'El-Mehdïa.
+
+[Note 527: Les auteurs varient entre un mois et un an.]
+
+El-Kaïm, c'est ainsi que nous le désignerons maintenant, était alors un
+homme de quarante-deux à quarante-trois ans. Il avait, quelque temps
+auparavant, institué à El-Mehdïa un véritable cérémonial de cour et pris
+l'habitude de ne sortir qu'avec le parasol, qui devint l'emblème de la
+dynastie fatemide. Selon Ibn-Hammad, ce parasol, semblable à un bouclier
+fiché au bout d'une lance, était porté au-dessus de sa tête par un
+cavalier.
+
+A peine la nouvelle de la mort du souverain fatemide se fut-elle
+répandue qu'une révolte éclata dans la province de Tripoli, à la voix
+d'un aventurier, Ibn-Talout, qui se faisait passer pour le fils du
+mehdi. Entouré d'un grand nombre de partisans, cet agitateur poussa
+l'audace jusqu'à attaquer Tripoli, mais son ardeur s'usa contre les
+remparts de cette place et bientôt ses adeptes se tournèrent contre lui,
+le mirent à mort et envoyèrent sa tête à El-Kaïm.
+
+Dans la province de Kastiliya, un agitateur religieux du nom
+d'Abou-Yezid commençait ses prédications. Ce marabout allait, avant peu,
+mettre l'empire fatemide à deux doigts de sa perte[528].
+
+[Note 528: Ibn-Hammad, passim. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p
+328 et suiv. et t. III, p. 201 et suiv.]
+
+SUCCÈS DE MEIÇOUR, GÉNÉRAL FATEMIDE, EN MAG'REB.--MOUÇA, VAINCU; SE
+RÉFUGIE DANS LE DÉSERT.--Lorsque, dans le Mag'reb, Mouça-ben-Abou-l'Afia
+apprit la mort du mehdi, il sortit de sa retraite, et, avec l'appui des
+forces oméïades, se rendit maître de Fès. Après avoir fait mourir
+Hâmed-ben-Hamdoun, il se porta dans le Rif avec l'espoir de tirer une
+éclatante vengeance de ses ennemis les Edrisides, qu'il rendait
+responsables de ses dernières défaites.
+
+Cependant, l'armée fatemide, envoyée dans l'ouest, sous le commandement
+de l'eunuque Meïçour, avait commencé par réduire à la soumission les
+populations des environs de Tiharet qui, après avoir mis à mort leur
+gouverneur, s'étaient placées sous la protection de
+Mohamed-ben-Abou-Aoun, commandant d'Oran pour les Oméïades. Ce dernier,
+attaqué à son tour, avait dû également se soumettre au vainqueur. Ayant
+ainsi assuré ses derrières, Meïçour n'hésita pas à marcher directement
+sur Fès. Il mit le siège devant cette ville, mais il y rencontra une
+résistance désespérée et fut retenu sous ses murailles pendant de longs
+mois.
+
+El-Kaïm, ne recevant plus de nouvelles de son armée, lui expédia du
+renfort sous le commandement de son nègre Sandal. Cet officier, parvenu
+dans le Mag'reb, commença par se rendre maître de Nokour, que les
+descendants des Beni-Salah avaient relevée de ses ruines; puis, il opéra
+sa jonction à Meïçour. Les princes edrisides entrèrent alors en
+pourparlers avec ce dernier et lui proposèrent de le soutenir s'il
+voulait attaquer leur ennemi mortel, Mouça. Cette démarche devait
+consacrer une rupture définitive entre eux et les Oméïades. Mais, que
+pouvaient-ils attendre d'Abd-er-Rahman, représenté en Mag'reb par
+Ben-Abou-l'Afia?
+
+Meïçour, qui, depuis sept mois, assiégeait inutilement Fès, accepta les
+propositions des Edrisides et se décida à traiter avec les assiégés.
+Ceux-ci reconnurent, pour la forme, l'autorité fatemide.
+
+Meïçour, ayant alors réuni toutes ses forces et reçu dans ses rangs le
+contingent edriside, se mit à la poursuite de Mouça, le vainquit dans
+toutes les rencontres, le chassa de toutes ses retraites et le
+contraignit à chercher un refuge dans le désert.
+
+Après avoir obtenu ce résultat, Meïçour donna à El-Kacem-ben-Edris,
+surnommé Kennoun, alors chef de la famille edriside, le commandement de
+tout le pays conquis sur Mouça. Cependant Fès fut réservé et les
+Edrisides ne rentrèrent pas encore dans la métropole fondée par leur
+aïeul. Ils continuèrent à faire de Hadjar-en-Nacer leur capitale
+provisoire.
+
+Meïçour rentra à El-Mehdia en 936[529].
+
+[Note 529: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 142, 145, 529.
+Kartas, p. 117. El-Bekri, _Idricides_.]
+
+EXPÉDITIONS FATEMIDES EN ITALIE ET EN EGYPTE.--Pendant que ces
+événements se passaient dans le Mag'reb, El-Kaïm obtenait de brillants
+résultats sur un autre théâtre. Une nouvelle expédition maritime envoyée
+d'El-Mehdia contre Gènes remportait un grand succès. Les soldats
+fatemides, après avoir enlevé d'assaut cette ville, la mirent au pillage
+et ramenèrent des captifs nombreux. A leur retour, ils portèrent le
+ravage sur les côtes de Sardaigne et peut-être de Corse, et rentrèrent à
+El-Mehdia avec un riche butin et un millier de femmes chrétiennes
+captives (935)[530].
+
+En Sicile, où quelques troubles avaient éclaté, le khalife fatemide
+envoya comme gouverneur un certain Khalil-ben-Ouerd, homme d'une rare
+énergie, qui ne tarda pas à rétablir la paix et put s'appliquer tout
+entier à l'embellissement de Palerme.
+
+Mais El-Kaïm avait, comme son père, les yeux tournés vers l'Orient, et
+il faut avouer que le moment semblait favorable pour y exécuter de
+nouvelles tentatives. Après la mort du khalife El-Moktader, on avait
+proclamé El-Kaher-b'Illah à Bagdad; mais son règne avait été fort
+troublé et de courte durée. Déposé en 934, il fut remplacé par son neveu
+Er-Radi, fils d'El-Moktader. Ce prince nomma alors au gouvernement de
+l'Egypte un officier d'origine turque[531], nommé Abou-Beker-ben-Bordj
+et qui prit le titre d'_Ikhchid_ (roi des rois). En réalité, l'Egypte
+devenait une vice-royauté presque indépendante, et, comme elle était
+très divisée par la guerre civile, il était naturel qu'El-Kaïm songeât à
+y intervenir.
+
+[Note 530: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 529. Amari,
+_Musulmans de Sicile_, t. III, p. 180 et suiv.]
+
+[Note 531: Il ne faut pas perdre de vue que les Turcs habitaient
+alors le centre de l'Asie.]
+
+L'affranchi Zeïdane, général fatemide, partit pour l'Egypte à la tête
+d'une armée et entra en vainqueur à Alexandrie, mais, Ikhchid étant
+accouru avec des forces imposantes, Zeïdane ne jugea pas prudent de se
+mesurer avec lui; il s'empressa d'évacuer le pays conquis et de rentrer
+en Ifrikiya.
+
+PUISSANCE DES SANHADJA.--ZIRI-BEN-MENAD.--La grande tribu des Sanhadja,
+qui occupait la majeure partie du Tell du Mag'reb central, n'a, jusqu'à
+présent, joué aucun rôle actif dans l'histoire. Son territoire
+confrontait à l'est aux Ketama, au nord aux Zouaoua du Djerdjera, et
+s'étendait à l'ouest jusque vers le méridien de Ténès; il renfermait des
+localités importantes telles que Hamza, Djezaïr-beni-Mez'ranna (Alger),
+Médéa et Miliana. La race des Sanhadja constituait une des plus
+anciennes souches berbères. La tribu des Telkata[532] avait la
+prééminence sur les autres. Les Mag'raoua, qui confrontaient au sud et à
+l'ouest aux Sanhadja, étaient en luttes constantes avec eux.
+
+Vers le commencement du Xe siècle, vivait chez les Sanhadja un certain
+Menad, sorte de _marabout_ dont la famille était venue quelque temps
+auparavant s'établir dans la tribu et y avait fondé une mosquée. Il
+avait un fils nommé Ziri, dont les auteurs disent: «...Qu'on n'avait
+jamais vu un si bel enfant.....à l'âge de dix ans, il paraissait en
+avoir vingt pour la force et la vigueur[533]». Ses instincts belliqueux
+s'étaient révélés de bonne heure; aussi, dès qu'il eut atteint l'âge
+d'homme, il rassembla une bande de jeunes gens déterminés et alla faire
+des expéditions et des razias chez les Mag'raoua. Son audace et son
+courage, que le succès favorisa, lui procurèrent bientôt une grande
+influence parmi les Sanhadja. Il put alors exécuter une razia très
+fructueuse sur les Mar'ila, établis dans le bas Chelif, non loin de
+Mazouna. Retranché dans la montagne de Titeri, au sud de Médéa, il y
+emmagasina son butin et y logea ses chevaux. Malgré l'opposition de
+quelques rivaux, il ne tarda pas à devenir le chef incontesté des
+Sanhadja. Ayant envoyé sa soumission à El-Kaïm, il reçut de ce prince
+l'investiture du commandement de sa tribu.
+
+Ziri songea alors à se construire une capitale digne de lui et reçut à
+cette occasion les conseils et les secours du souverain fatemide, trop
+heureux de voir s'établir une puissance rivale de celle des Mag'raoua et
+destinée à servir de rempart contre eux.
+
+Le fils de Menad choisit l'emplacement de sa capitale dans le
+Djebel-el-Akhdar (Titeri), près de Médéa, et lui donna le nom d'Achir.
+Lorsqu'elle fut achevée, il fit appel aux habitants de Tobna, de Mecila
+et de Hamza pour la peupler[534].
+
+[Note 532: Voir au chap. I, 2e partie, les subdivisions de cette
+tribu.]
+
+[Note 533: En-Nouéïri, _apud_ Ibn-Khaldoun, t. II, p. 487.]
+
+[Note 534: Ibn-Khaldoun, Berbères, t. II, p. 4 et suiv. En-Nouéïri,
+_loc. cit._; El-Bekri, art. Achir.]
+
+SUCCÈS DES EDRISIDES; MORT DE MOUÇA-BEN-ABOU-L'AFIA.--Dans le Mag'reb,
+les Edrisides consolidaient le pouvoir qu'ils avaient recouvré et
+l'autorité qu'ils tenaient du général fatemide. En 936, Kacem-Kennoun,
+chef de cette dynastie, s'emparait d'Azila et, pendant ce temps, son
+cousin El-Hassen rentrait en vainqueur à Tlemcen. Mouça, réduit à
+l'impuissance, suivait de loin ces événements, en guettant l'occasion de
+reprendre l'offensive.
+
+Abd-er-Rahman-en-Nacer était alors retenu par ses guerres contre les
+rois de Galice et de Léon. La fortune, jusqu'alors fidèle, l'avait
+trahi, et il avait essuyé de sérieux échecs qu'il brûlait du désir de
+venger. C'est ce qui explique que ses partisans du Mag'reb restaient
+abandonnés à eux-mêmes[535].
+
+En 938, eut lieu la mort de Mouça, «pendant qu'il travaillait, dit
+Ibn-Khaldoun, de concert avec son puissant voisin (Ibn-Khazer), à
+fortifier la cause des Oméïades». On ignore s'il fut tué dans un combat
+ou s'il mourut de maladie. Son fils Medine recueillit sa succession et
+reçut du khalife oméïade le titre platonique de gouverneur du Mag'reb.
+Il contracta avec El-Kheir, fils de Mohammed-ben-Khazer, une alliance
+semblable à celle qui avait existé entre leurs pères, d'où il y a lieu
+de conjecturer que ce dernier était mort vers la même époque.
+
+[Note 535: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. II, p. 64 et suiv.]
+
+RÉVOLTE D'ABOU-YEZID, L'HOMME À L'ÂNE.--Abou-Yezid, fils de
+Makhled-ben-Keïdad, zenète de la tribu des Beni-Ifrene, fraction des
+Ouargou, avait été élevé à Takious, dans le pays de Kastiliya. Il était
+né, dit-on, au Soudan, du commerce de son père avec une négresse, dans
+un voyage effectué par Makhled pour ses affaires. Il avait fait ses
+études à Takious et à Touzer, où il avait reçu les leçons du Mokaddem
+(évêque) des eïbadites Abou-Ammar, l'aveugle. Il s'était ainsi pénétré,
+dès son jeune âge, des principes de ces sectaires et particulièrement de
+la fraction qui était désignée sous le nom de _Nekkariens_. C'étaient
+des puritains militants qui permettaient le meurtre, le viol et la
+spoliation sur tous ceux qui n'appartenaient pas à leur secte.
+
+Abou-Yezid était contrefait, boiteux de naissance et fort laid, mais,
+dans cette enveloppe frêle et disgracieuse, brûlait une âme ardente et
+d'une énergie invincible. Il possédait à un haut degré l'éloquence qui
+entraîne les masses. Dès qu'il eut atteint l'âge d'homme, il s'adonna à
+l'enseignement, c'est-à-dire qu'il s'appliqua à répandre les doctrines
+de sa secte, et ses prédications enflammées n'avaient qu'un but: pousser
+à la révolte contre l'autorité constituée. Il parcourut les tribus
+kharedjites en pratiquant le métier d'apôtre, et se trouvait à Tiharet
+au moment du triomphe du mehdi. Il se posa, dès lors, en adversaire
+résolu de la dynastie fatemide. Forcé de fuir de Tiharet, il rentra dans
+le pays de Kastiliya et ne tarda pas à se faire mettre hors la loi par
+les magistrats de cette province. Il tenta alors d'effectuer le
+pèlerinage, mais il ne paraît pas qu'il eût réalisé ce projet, qui
+n'était peut-être qu'une ruse de sa part pour détourner l'attention.
+
+Vers 928, il était de retour à Takious et, dès l'année suivante,
+commençait à grouper autour de lui des partisans prêts à le soutenir
+dans la lutte ouverte qu'il allait entamer. En 934, il se crut assez
+fort pour lever l'étendard de la révolte à Takious, mais le souverain
+fatemide s'étant décidé à agir sérieusement contre lui, Abou-Yezid dut
+encore prendre la fuite. Il renouvela sa tactique et simula ou effectua
+un voyage en Orient. Après quelques années de silence, il rentrait à la
+faveur d'un déguisement à Touzer (938); mais ayant été reconnu, il fut
+arrêté par le gouverneur et jeté en prison. A cette nouvelle, son ancien
+précepteur Abou-Ammar, l'aveugle, mokaddem des Nekkariens, cédant aux
+instances de deux des fils d'Abou-Yezid, nommés Fadel et Yezid, réunit
+un groupe de ses adeptes et alla délivrer le prisonnier.
+
+Cette fois, il n'y avait plus à tergiverser et il ne restait à
+Abou-Yezid qu'à combattre ouvertement. Il se réfugia dans le sud chez
+les Beni-Zendak, tribu zenète, et, de là, essaya d'agir sur les
+populations zenètes de l'Aourès et du Zab et notamment sur les
+Beni-Berzal. Il avait soixante ans, mais son ardeur n'était nullement
+diminuée, malgré l'âge et les infirmités. Après plusieurs années
+d'efforts persévérants, il parvint à décider ces populations à la lutte.
+Vers 942, il réunit ses principaux adhérents dans l'Aourès, se fit
+proclamer par eux _cheikh des vrais croyants_, leur fit jurer haine à
+mort aux Fatemides et les invita à reconnaître la suprématie des
+Oméïades d'Espagne. Il leur promit en outre qu'après la victoire, le
+peuple berbère serait administré, sous la forme républicaine, par un
+conseil de douze cheiks. L'homicide et la spoliation étaient déclarés
+licites à l'encontre des prétendus orthodoxes, dont les familles
+devaient être réduites en esclavage[536].
+
+[Note 536: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 530 et suiv., t. III,
+p. 201 et suiv. Ibn-Hammad, passim. El-Bekri, art. Abou-Yezid.
+El-Kaïrouani, p. 98 et suiv. Voir aussi l'étude publiée par Cherbonneau
+dans la _Revue africaine_, sous le titre _Documents inédits sur
+l'hérétique Abou-Yezid_, no 78 et dans le _Journal asiatique_, passim.]
+
+SUCCÈS D'ABOU-YEZID. IL MARCHE SUR L'IFRIKIYA.--En 942, Abou-Yezid
+profita de l'absence du gouverneur de Bar'aï pour venir, à la tête de
+ses partisans, ravager les environs de cette place forte. Une nouvelle
+course dans la même direction fut moins heureuse, car le gouverneur,
+qui, cette fois, était sur ses gardes, repoussa les Nekkariens et les
+poursuivit dans la montagne; mais, s'étant engagé dans des défilés
+escarpés, il se vit entouré de kharedjites et forcé de chercher un
+refuge derrière les remparts de sa citadelle.
+
+Abou-Yezid essaya en vain de le réduire; manquant de moyens pour faire,
+avec succès, le siège de Bar'aï, il changea de tactique. Des ordres,
+expédiés par lui aux Beni-Ouacin, ses serviteurs spirituels, établis
+dans la partie méridionale du pays de Kastiliya, leur prescrivirent
+d'entreprendre le siège de Touzer et des principales villes du Djerid.
+Cette feinte réussit à merveille, et, tandis que toutes les troupes des
+postes du sud se portaient vers les points menacés, Abou-Yezid venait
+s'emparer sans coup férir de Tebessa et de Medjana. La place de
+Mermadjenna éprouva bientôt le même sort; dans cette localité, le chef
+de la révolte reçut en présent un âne gris dont il fit sa monture. C'est
+pourquoi on le désigna ensuite sous le sobriquet de l'_homme à l'âne_.
+
+De là, Abou-Yezid se porta sur El-Orbos, et, après avoir mis en déroute
+le corps de troupes ketamiennes qui protégeait cette place, il s'en
+empara et la livra au pillage: toute la population réfugiée dans la
+grande mosquée fut massacrée par ses troupes, qui se livrèrent aux plus
+grands excès. Ainsi, un succès inespéré couronnait les efforts de
+l'apôtre. L'homme à l'âne prit alors le titre de _Cheikh des Croyants_:
+vêtu de la grossière chemise de laine à manches courtes usitée dans le
+sud, il affectait une grande humilité, n'avait comme arme qu'un bâton et
+comme monture qu'un âne.
+
+En présence du danger qui le menaçait, El-Kaïm, sans s'émouvoir, réunit
+des troupes et les envoya renforcer les garnisons des places fortes.
+Avec le reste de ses soldats, il forma trois corps dont il donna le
+commandement en chef à Meïçour. L'esclavon Bochra partit à la tête d'une
+de ces divisions pour couvrir Badja, menacée par les Nekkariens. Le
+général Khalil-ben-Ishak alla occuper Kaïrouan et Rakkada, avec le
+second corps. Enfin Meïçour demeura avec le dernier à la garde
+d'El-Mehdïa.
+
+Abou-Yezid marcha directement sur Badja et fit attaquer de front l'armée
+de Bochra par un de ses lieutenants nommé Aïoub. Celui-ci n'ayant pu
+soutenir le choc des troupes régulières, l'Homme à l'âne effectua en
+personne un mouvement tournant qui livra aux Kharedjites le camp ennemi
+et changea la défaite en victoire. La ville de Badja fut mise à feu et à
+sang par les vainqueurs. Les hommes, les enfants mêmes furent passés au
+fil de l'épée, les femmes réduites en esclavage. Cette nouvelle victoire
+eut le plus grand retentissement dans le pays et, de partout,
+accoururent, sous la bannière d'Abou-Yezid, de nouveaux adhérents,
+autant pour échapper à ses coups que dans l'espoir de participer au
+butin.
+
+Les Beni-Ifrene et autres tribus zenètes formaient l'élite de son armée.
+L'Homme à l'âne s'efforça de donner une organisation à ces hordes
+indisciplinées qui reçurent des officiers, des étendards, du matériel et
+des tentes; quant à lui, il conserva encore la simplicité de son
+accoutrement.
+
+PRISE DE KAÏROUAN PAR ABOU-YEZID.--De Tunis, où il s'était réfugié,
+Bochra envoya contre les Nekkariens de nouvelles troupes, mais elles
+essuyèrent encore une défaite à la suite de laquelle ce général,
+contraint d'évacuer Tunis, alla se réfugier à Souça.
+
+L'Homme à l'âne, après avoir fait une entrée triomphale à Tunis, alla
+établir son camp sur les bords de la Medjerda, pour y attendre de
+nouveaux renforts, afin d'attaquer le souverain fatemide au cœur de sa
+puissance. Les populations restées fidèles à cette dynastie se
+réfugièrent sous les murs de Kaïrouan. Le moment décisif approchait. En
+attendant qu'il pût investir El-Medhïa, Abou-Yezid, pour tenir ses
+troupes en haleine, les envoya par petits corps faire des incursions sur
+les territoires non soumis. Ces partis répandirent la dévastation dans
+les contrées environnantes et rapportèrent un butin considérable.
+
+Enfin l'Homme à l'âne donna le signal de la marche sur la capitale. En
+avant de Souça, l'avant-garde, commandée par Aïoub, se heurta contre
+Bochra et ses guerriers brûlant de prendre une revanche. Les Kharedjites
+furent entièrement défaits: quatre mille d'entre eux restèrent sur le
+champ de bataille et un grand nombre de prisonniers furent conduits à
+El-Medhïa, où le prince ordonna leur supplice.
+
+Cet échec, tout sensible qu'il fût, n'était pas suffisant pour arrêter
+l'ardeur des Nekkariens avides de pillage. Bientôt, en effet, renforcés
+de nouveaux volontaires, ils reprirent leur marche vers le sud et
+arrivèrent sous les murs de Rakkada. A leur approche, les troupes
+abandonnèrent cette place et allèrent se renfermer dans Kaïrouan. Après
+être entré sans coup férir dans Rakkada, Abou-Yezid se porta sur
+Kaïrouan, qu'il investit avec les cent mille hommes dont il était suivi.
+
+Khalil-ben-Ishak, qui n'avait rien fait pour empêcher l'investissement
+de la ville dont il avait le commandement, ne sut pas mieux la défendre
+pendant le siège. Dans l'espoir de sauver sa vie, il entra en
+pourparlers avec Abou-Yezid et poussa l'imprudence jusqu'à venir à son
+camp. L'homme à l'âne le jeta dans les fers et bientôt le fit mettre à
+mort, malgré les représentations que lui adressa Abou-Ammar contre cet
+acte de lâcheté. Pressée de toutes parts et privée de chef, la ville ne
+tarda pas à ouvrir ses portes aux assiégeants (milieu d'octobre 944).
+Suivant leur habitude, les Kharedjites livrèrent Kaïrouan au pillage;
+les principaux citoyens, les savants, les légistes étant venus implorer
+la clémence du vainqueur, n'obtinrent que d'humiliants refus; ils
+auraient même, selon Ibn-Khaldoun[537], reçu l'ordre de se joindre aux
+Kharedjites et de les aider à massacrer les habitants de la ville et les
+troupes fatemides.
+
+On dit qu'en faisant son entrée dans la ville, Abou-Yezid criait au
+peuple: «Vous hésitez à combattre les Obeïdites? Voyez cependant mon
+maître Abou-Ammar et moi; l'un est aveugle, l'autre boiteux: Dieu nous a
+donc, l'un et l'autre, dispensés de verser notre sang dans les combats,
+mais nous ne nous en dispensons pas!»[538].
+
+[Note 537: _Berbères_, t. III, p. 206.]
+
+[Note 538: Ibn-Hammad, _loc. cit._]
+
+NOUVELLE VICTOIRE D'ABOU-YEZID SUIVIE D'INACTION.--Dans toute cette
+première partie de la campagne, les généraux fatemides semblent avoir
+lutté d'incapacité, en se laissant successivement écraser sans se prêter
+aucun appui. Après la chute de Kaïrouan, Meïyour, sortant de son
+inaction, vint, à la tête d'une nombreuse armée, attaquer le camp des
+Kharedjites. La bataille eût lieu au col d'El-Akouïne, en avant de la
+ville sainte, et elle parut, d'abord, devoir être favorable aux
+Fatemides, lorsque le contingent de la tribu houaride des Beni-Kemlane
+de l'Aourès, transportée quelques années auparavant dans l'Ifrikyia,
+passa dans les rangs kharedjites et, se retournant contre les troupes
+fatemides, y jeta le désordre, suivi bientôt de la défaite. Meïçour
+reçut la mort de la main des Beni-Kemlane qui portèrent sa tête au chef
+de la révolte. Les tentes et les étendards obeïdites tombèrent aux mains
+des Nekkariens. La tête de Meïçour, après avoir été traînée dans les
+rues de Kaïrouan, fut envoyée en Mag'reb avec la nouvelle de la
+victoire.
+
+Abou-Yezid s'installa dans le camp de Meïçoùr, et, suivant son plan de
+campagne, au lieu de profiter de la terreur répandue par sa dernière
+victoire pour marcher sur El-Mehdïa, il lança ses guerriers par groupes
+sur les provinces de l'Ifrikiya. Les farouches sectaires portèrent alors
+le ravage et la mort dans tout le pays, qu'ils couvrirent de sang et de
+ruines. Parmi les plus acharnés à commettre ces excès, se distinguèrent
+les Beni-Kemlane. L'autorité d'Abou-Yezid s'étendit au loin. Plusieurs
+places fortes tombèrent en son pouvoir et notamment Souça, où les plus
+épouvantables cruautés furent commises[539].
+
+Ce fut sans doute vers ce moment qu'Abou-Yezid envoya à l'oméïade
+En-Nacer, khalife de Cordoue, une ambassade pour lui offrir son hommage
+de fidélité. Cette démarche, il est inutile de le dire, fut fort bien
+accueillie par la cour d'Espagne. La municipalité de Kaïrouan avait,
+dit-on, insisté, pour qu'il la fit. Afin de lui plaire, Abou-Yezid avait
+rétabli dans cette ville le culte orthodoxe[540].
+
+L'Homme à l'âne, sur le point de réussir, agissait déjà en souverain.
+Enivré par ses succès, il ne tarda pas à rejeter sa robe de mendiant
+pour se vêtir d'habillements princiers et s'entourer des attributs de la
+royauté. Il allait au combat monté sur un cheval de race. Ce n'était
+plus l'homme à l'âne. Pendant ce temps, El-Kaïm occupait ses troupes à
+couvrir sa capitale de solides retranchements, car il s'attendait tous
+les jours à voir paraître l'ennemi sous ses murs. En même temps, il put
+faire passer un message aux Ketamiens, toujours fidèles, et à leurs
+voisins les Sanhadja. Ces derniers accueillirent favorablement sa
+demande de secours. Leur chef Ziri-ben-Menad, que des généalogistes
+complaisants rattachèrent à la filiation du prophète, s'était, ainsi
+qu'on l'a vu, déclaré l'ami des Fatemides; la rivalité de sa tribu avec
+celle des Zenètes-Mag'raoua était une raison de plus pour combattre la
+révolte des Zenètes-Kharedjites. Des contingents fournis par les Kelama
+et les Sanhadja vinrent harceler les derrières de l'armée nekkarienne,
+tandis que des forces plus considérables se concentraient à Constantine.
+
+[Note 539: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 532, t. III, p. 207.
+El-Kairouani, p. 100.]
+
+[Note 540: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 200 et suiv.
+Dozy, _Histoire des Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 67.]
+
+SIÈGE D'EL-MEHDÏA PAR ABOU-YEZID.--Après être resté pendant 70 jours
+dans une inaction inexplicable, Abou-Yezid vint mettre le siège devant
+El-Mehdïa. Le faubourg de Zouïla tomba en sa possession, à la suite
+d'une série de combats qui durèrent plusieurs jours, et il s'avança
+jusqu'à la Meçolla, à une portée de flèche de la ville (janvier 945).
+Ainsi se trouva réalisée une prédiction attribuée au mehdi. Abou-Yezid,
+dans son ardeur, avait failli se faire prendre, il reconnut que la ville
+ne pouvait être enlevée par un coup de main et, ayant établi un vaste
+camp retranché au-dessus de Zouïla, au lieu dit Fehas-Terennout, il
+entreprit le siège régulier d'El-Mehdïa.
+
+Ce fut alors que les Ketama et Sanhadja, pour opérer une diversion,
+sortirent de leur camp de Constantine et vinrent attaquer, à revers,
+l'armée kharedjite. Mais, Abou-Yezid lança contre eux les Ourfeddjouma,
+sous la conduite de Zeggou-el-Mezati, et ces troupes parvinrent à les
+repousser. Ainsi, El-Kaïm demeura abandonné à lui-même, n'ayant d'autre
+espoir de salut que dans son courage et sa ténacité. Abou-Yezid pressa
+le siège, livrant de nombreux assauts à la ville; les Fatemides, de leur
+côté, firent de continuelles sorties. L'issue de ces engagements était
+généralement indécise, car les assiégeants, en raison de la
+configuration du terrain, ne pouvaient mettre en ligne toutes leurs
+forces et perdaient l'avantage du nombre. L'Homme à l'âne se
+multipliait, conduisant lui-même ses guerriers au combat el il faillit
+trouver la mort dans une de ces luttes, où l'acharnement était égal de
+part et d'autre.
+
+Il fallut dès lors renoncer à enlever la place de vive force et se
+contenter de maintenir un blocus rigoureux. Pour employer une partie de
+ses troupes et se procurer des approvisionnements, Abou-Yezid les
+envoyait fourrager dans l'intérieur. Bientôt la famine vint ajouter à la
+détresse des assiégés, entassés dans El-Mehdïa, et El-Kaïm dut se
+décider à expulser les non-combattants qui étaient venus s'y réfugier
+lors de l'approche des Kharedjites. Ces malheureux, femmes, vieillards
+et enfants furent impitoyablement massacrés par les Nekkariens, qui leur
+ouvraient le ventre pour chercher, dans leurs entrailles, les bijoux et
+monnaies qu'ils supposaient avoir été avalés par les fuyards[541].
+Abou-Yezid donnait lui-même l'exemple de la cruauté: tout prisonnier
+était torturé. Les Obéïdites, de leur côté, ne faisaient aucun quartier.
+
+Le siège traînait en longueur; les Fatemides avaient trouvé de nouvelles
+ressources, soit dans les magasins d'approvisionnement, soit par suite
+d'un ravitaillement exécuté par Ziri-ben-Menad, selon Ibn-Khaldoun[542],
+ce qui semble peu probable, à moins qu'il n'ait été opéré par mer. Dans
+les premiers jours, des rassemblements considérables de Berbères
+arrivant du Djebel-Nefouça, du Zab, ou même du Mag'reb, venaient sans
+cesse grossir l'armée des Nekkariens. Mais cette armée, par sa
+composition hétérogène, ne pouvait subsister qu'à la condition d'agir et
+surtout de piller. L'inaction, les privations ne pouvaient convenir à
+ces montagnards accourus à la curée. L'Homme à l'âne essayait de les
+lancer sur les contrées de l'intérieur; mais à une grande distance, il
+ne restait plus rien; tout avait été pillé. Les guerriers nekkariens
+commencèrent à murmurer; bientôt des bandes entières reprirent le chemin
+de leur pays et, une fois cette impulsion donnée, l'immense
+rassemblement ne tarda pas à se fondre. Promptement, Abou-Yezid n'eut
+plus autour de lui que les contingents des Houara de l'Aourès et des
+Beni-Kemlane et quelques Beni-Ifrene. El-Kaïm profita de
+l'affaiblissement de son ennemi pour effectuer une sortie énergique qui
+rejeta l'assiégeant dans son camp. En même temps, des émissaires habiles
+suscitèrent le mécontentement parmi les derniers adhérents d'Abou-Yezid,
+en faisant ressortir combien son luxe et sa conduite déréglée étaient
+indignes de son caractère.
+
+[Note 541: Ibn-Hammad, Ibn-Khaldoun, El-Kaïrouani rapportent ce
+trait.]
+
+[Note 542: _Berbères_, t. II, p. 56.]
+
+LEVÉE DU SIÈGE D'EL-MEHDIA.--Incapable de résister à une nouvelle sortie
+et ne pouvant même plus compter sur ses derniers soldats, Abou-Yezid se
+vit forcé de lever le siège au plus vite et d'opérer sa retraite sur
+Kaïrouan, en abandonnant son camp aux assiégés. Selon El-Kaïrouani,
+trente hommes seulement l'accompagnaient dans sa fuite[543] (août 945).
+
+[Note 543: Page 102.]
+
+El-Mehdïa se trouva ainsi délivrée au moment où les rigueurs du blocus
+l'avaient réduite à la dernière extrémité. Depuis longtemps, les vivres
+étaient épuisées; on avait dû manger la chair des animaux domestiques et
+même celle des cadavres. Les assiégés trouvèrent dans le camp kharedjite
+des vivres en abondance et des approvisionnements de toute sorte.
+Aussitôt, le khalife El-Kaïm reprit l'offensive. Tunis, Souça et autres
+places rentrèrent en sa possession, car la retraite des Nekkariens avait
+été le signal d'un tolle général de la part des populations victimes de
+leurs excès.
+
+Quant à Abou-Yezid, il avait été reçu avec le dernier mépris par les
+habitants de Kaïrouan, lorsqu'ils avaient vu sa faiblesse. L'Homme à
+l'âne, en éprouvant la rigueur de la mauvaise fortune, changea
+complètement de genre de vie, il revint à la simplicité des premiers
+jours et reprit la chemise de laine et le bâton, simple livrée sous
+laquelle il avait obtenu tous ses succès. En même temps, des officiers
+dévoués lui amenèrent des troupes fidèles qui occupaient différents
+postes. Il se mit à leur tête et porta le ravage et la désolation dans
+les campagnes environnantes.
+
+Sur ces entrefaites, Ali-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila, ayant réuni
+un corps de troupe, opéra sa jonction avec les contingents des Ketama et
+Sanhadja et s'avança à marches forcées au secours des Fatemides. Les
+garnisons de Constantine et de Sicca Veneria (le Kef) se joignirent à
+eux. Mais Aïoub, fils d'Abou-Yezid, suivait depuis Badja tous leurs
+mouvements, et, une nuit, il attaqua à l'improviste Ibn-Hamdoun dans son
+camp. Les confédérés, surpris avant d'avoir pu se mettre en état de
+défense, se trouvèrent bientôt en déroute et les Nekkariens en firent un
+grand carnage. Ali-ben-Hamdoun, lui-même, tomba, en fuyant, dans un
+précipice où il trouva la mort[544]. Les débris de l'année, sans penser
+à se rallier, rentrèrent dans leur cantonnement.
+
+[Note 544: Histoire des Beni-Hamdoun (Appendice III au t. II de
+l'_Histoire des Berbères_, p. 554.)]
+
+Tunis était tombée, quelques jours auparavant, au pouvoir de
+Hacen-ben-Ali, général d'El-Kaïm, qui avait fait un grand massacre des
+Kharedjites et de leurs partisans.
+
+Aussitôt après sa victoire, Aïoub se porta sur Tunis, mais le gouverneur
+Hacen étant sorti à sa rencontre, plusieurs engagements eurent lieu avec
+des chances diverses. Aïoub finit cependant par écraser les forces de
+son ennemi et le couper de Tunis, où les Nekkariens entrèrent de nouveau
+en vainqueurs. Hacen, qui s'était réfugié sous la protection de
+Constantine, toujours fidèle, entreprit de là plusieurs expéditions
+contre les tribus de l'Aourès.
+
+Encouragé par ce regain de succès, Abou-Yezid voulut tenter un grand
+coup. Dans le mois de janvier 946, il alla, à la tête d'un rassemblement
+considérable, attaquer Souça, et, pendant plusieurs mois, pressa cette
+place avec un acharnement qui n'eut d'égal que la résistance des
+assiégés.
+
+MORT D'EL-KAÏM. RÈGNE D'ISMAÏL-EL-MANSOUR.--Sur ces entrefaites, un
+dimanche, le 18 mai 946, le khalife Abou-l'Kacem-el-Kaïm cessa de vivre
+à El-Mehdïa. Il était âgé de 55 ans. Avant sa mort, il désigna comme
+successeur son fils Abou-Tahar-Ismaïl qui devait plus tard recevoir le
+surnom d'El-Mansour (le victorieux). Selon El-Kaïrouani, El-Kaïm aurait,
+un mois avant sa mort, abdiqué en faveur de son fils[545].
+
+[Note 545: Page 103.]
+
+Ismaïl, le nouveau khalife fatemide, était âgé de 32 ans. C'était un
+homme courageux, instruit et distingué.
+
+Il s'élevait, dit Ibn-Hammad, au-dessus de tous les princes de la
+famille obéïdite par la bravoure, le savoir et l'éloquence. Dans les
+circonstances où il prenait le pouvoir, il lui fallait autant de
+prudence que de décision; aussi, pour éviter de fournir un nouveau sujet
+de perturbation, commença-t-il par tenir secrète la mort de son père.
+Rien, à l'extérieur, ne laissa supposer le changement de règne.
+
+Souça était alors réduite à la dernière extrémité. Le premier acte
+d'Ismaïl fut d'envoyer une flotte porter des provisions et un puissant
+renfort aux assiégés. Les généraux Rachik et Yakoub-ben-Ishak, qui
+commandaient cette expédition, abordèrent heureusement et, secondés par
+les troupes de la garnison, vinrent avec impétuosité attaquer le camp
+des Nekkariens, au moment où ceux-ci se croyaient sûrs de la victoire.
+Après une courte lutte, les kharedjites furent mis en déroute et leur
+camp demeura aux mains des Fatemides. Souça était sauvée.
+
+Abou-Yezid chercha un refuge à Kaïrouan, où se trouvaient ses femmes et
+le fidèle Abou-Ammar. Mais les habitants de la ville, indisposés contre
+lui à cause de ses cruautés, et voyant son étoile sur le point d'être
+éclipsée, fermèrent les portes à son approche et refusèrent de le
+recevoir. Il se retira à Sebiba, suivi seulement de quelques partisans.
+En même temps, le khalife Ismaïl, après avoir passé par Souça, faisait
+son entrée à Kaïrouan (fin mai 946). Il accorda une amnistie générale
+aux habitants de cette ville. Les femmes et les enfants d'Abou-Yezid
+furent respectés, et le prince lit pourvoir à leurs besoins.
+
+DÉFAITES D'ABOU-YEZID.--Cependant, l'Homme à l'âne, qui avait obtenu
+quelques succès sur des corps isolés, réunit encore une armée et vint,
+avec confiance, se présenter devant Kaïrouan; il attaqua même le camp
+d'Ismaïl qui se trouvait en dehors de la ville. On combattit pendant
+plusieurs jours avec des alternatives diverses; enfin le khalife, ayant
+reçu des renforts et pris une vigoureuse offensive, repoussa les
+kharedjites dans le sud.
+
+Abou-Yezid envoya alors des corps isolés inquiéter les environs de
+Kaïrouan et couper la route de cette ville à El-Mehdïa et à Souça. Le
+chef de la révolte semblait néanmoins à bout de forces; Ibrahim crut
+pouvoir entrer en pourparlers avec lui et lui offrir de lui rendre ses
+femmes à condition qu'il s'éloignerait pour toujours. L'Homme à l'âne
+accepta et reçut le pardon pour lui et ses partisans.
+
+Mais c'est en vain que le prince fatemide avait espéré obtenir la paix
+en traitant le rebelle avec cette générosité. A peine Abou-Yezid fut-il
+rentré en possession de son harem qu'il revint attaquer les Fatemides
+plongés dans une trompeuse sécurité (août 916). Le khalife résolut alors
+d'en finir par la force avec ce lâche ennemi. Ayant réuni un corps
+nombreux de troupes régulières et d'auxiliaires Ketama et Berbères et de
+l'est, il se mit à leur tête et vint attaquer les Kharedjites qui, en
+masses tumultueuses, se préparaient à renouveler leurs agressions.
+Lorsqu'on fut en présence, Ismaïl disposa sa ligne de bataille en se
+plaçant au centre avec les troupes régulières et en formant son aile
+droite avec les contingents de l'Ifrikiya et son aile gauche avec les
+Ketama. Il attendit dans cet ordre le choc de ses ennemis.
+
+Abou-Yezid vint attaquer impétueusement les Berbères de l'aile droite
+et, les ayant mis en déroute, se heurta contre le centre qui l'attendit
+de pied ferme sans se laisser entamer. Après avoir laissé aux Karedjites
+le temps d'épuiser leur ardeur, Ismaïl charge à la tête de sa réserve et
+force l'ennemi à la retraite. Bientôt les adhérents d'Abou-Yezid sont en
+déroute; ils fuient dans tous les sens en abandonnant leur camp et les
+vainqueurs en font le plus grand carnage. Dix mille têtes de ces
+partisans furent, dit-on, envoyées à Kaïrouan, où elles servirent
+d'amusement à la lie du peuple.
+
+Ce fut alors qu'Ismaïl traça le plan de k ville de Sabra à un mille au
+sud-ouest de Kaïrouan. Cette place, qui devait être la capitale de
+l'empire obéïdite, reçut le nom de son fondateur: Mansouria (la ville de
+Mansour). Après sa défaite, Abou-Yezid avait en vain essayé de se jeter
+dans Sebiba. De là, il prit la route de l'ouest et se présenta devant
+Bar'aï; cette forteresse, qu'il n'avait pu enlever au début de la
+campagne, lui ferma de nouveau ses portes et il dut en commencer le
+siège.
+
+Mais il avait affaire à un ennemi dont les qualités militaires se
+développaient avec les difficultés de la campagne. Sans lui laisser
+aucun répit, Ismaïl confia le commandement de Kaïrouan à l'esclavon
+Merah, et, se mettant à la tête des troupes, alla établir son camp à
+Saguïet-Mems, où il reçut les contingents des Ketama et ceux des
+cavaliers nomades du sud et de l'est (octobre 946).
+
+POURSUITE D'ABOU-YEZID PAR ISMAÏL.--Alors commença cette chasse
+mémorable qui devait se terminer par la chute de l'agitateur. Ismaïl
+marcha d'abord sur Bar'aï. A son approche, Abou-Yezid prit la fuite à
+travers les montagnes, vers l'ouest, en passant par Bellezma et Negaous;
+il pensait pouvoir résister dans la place forte de Tobna, mais le
+khalife arriva sur ses talons et il fallut fuir encore.
+
+Dans cette localité, Djafer-ben-Hamdoun, gouverneur de Mecila et du Zab,
+vint apporter des présents à son souverain et lui présenter ses
+hommages. Il lui amenait aussi un jeune chef de partisans qui se disait
+le Mehdi et qu'on avait fait prisonnier dans l'Aourès, à la tête d'une
+bande. Le khalife ordonna de l'écorcher vif. «Ainsi faisait-il de tous
+ceux qu'il prenait», dit Ibn-Hammad, ce qui lui valut le surnom de
+_l'écorcheur_. D'autres prisonniers eurent les mains et les pieds
+coupés.
+
+Ismaïl reçut également de Mohammed, fils d'El-Kheir-ben-Khazer, chef des
+Mag'raoua, un message amical. Ce prince, allié des Oméïades d'Espagne,
+avait, au profit de l'anarchie, étendu son autorité jusqu'à Tiharet et
+exerçait sa prépondérance sur tout le Mag'reb central. Jusqu'alors il
+avait soutenu l'Homme à l'âne, mais la cause de l'agitateur devenait par
+trop mauvaise, et le chef des Mag'raoua se hâtait de l'abandonner avant
+qu'elle fût tout à fait perdue.
+
+Abou-Yezid, ne sachant où trouver un appui, dépêcha son fils Aïoub en
+Espagne pour tâcher d'obtenir une diversion des Oméïades. En attendant
+leur secours, il se jeta dans les montagnes de Salat, sur les confins
+occidentaux du Hodna. Ce pays était occupé par les Beni-Berzal, fraction
+des Demmer, qui professaient ses doctrines. Grâce à l'appui de ces
+indigènes, il put atteindre la montagne abrupte de Kiana[546]. Mais le
+khalife l'y poursuivit, força les Beni-Berzal à la soumission et mit en
+déroute les adhérents de l'agitateur.
+
+Abou-Yezid, qui avait gagné le désert, y resta peu de temps et reparut
+dans le pays des R'omert, au sud du Hodna. Ismaïl vint l'y relancer, et
+l'Homme à l'âne chercha en vain à rentrer dans le pâté montagneux de
+Salât. Rejeté vers le sud, il entraîna à sa poursuite les troupes
+fatemides, qui reçurent, des mains des Houara de Redir, Abou-Ammar
+l'aveugle et un autre partisan qu'ils avaient arrêtés[547]. L'armée du
+khalife éprouva les plus grandes privations dans cette marche, tant par
+le fait des intempéries que par le manque de vivres, et elle perdit
+beaucoup d'hommes et de matériel.
+
+[Note 546: Actuellement le Djebel-Mezita «à 12 milles de Mecila»,
+dit Ibn-Hammad.]
+
+[Note 547: Ce fait, avancé par Ibn-Hammad, est contredit par
+Ibn-Khaldoun.]
+
+Ismaïl pénétra alors dans le pays des Sanhadja, où il fut reçu par
+Ziri-ben-Menad avec les honneurs dus à un suzerain. Pour reconnaître sa
+fidélité, le khalife le nomma gouverneur de toute la région, au nom des
+Fatemides, et lui accorda l'autorisation d'achever la ville d'Achir,
+dont il avait commencé la construction dans le Djebel-el-Akhdar[548],
+pour en faire sa capitale.
+
+Après être arrivé à Hamza, Ismaïl tomba malade et dut séjourner quelque
+temps dans le pays des Sanhadja. On avait complètement perdu la trace
+d'Abou-Yezid, lorsque tout à coup on apprit qu'il était venu, à la tête
+d'un rassemblement de Plouara et de Beni-Kemlane, mettre le siège devant
+Mecila. Ismaïl, qui se disposait à pousser jusqu'à Tiharet, se hâta
+d'accourir au secours d'Ibn-Hamdoun (fin janvier 947). Bientôt
+Abou-Yezid fut délogé de ses positions: ayant été abandonné par ses
+partisans, las de partager sa mauvaise fortune, il n'eut d'autre
+ressource que de se jeter encore dans les montagnes de Kiana.
+
+[Note 548: Voir _Revue africaine_, no 74.]
+
+CHUTE D'ABOU-YEZID.--Après s'être ravitaillé à Mecila, Ismaïl, en
+attendant des renforts, alla bloquer la montagne où s'était réfugié son
+ennemi. Mais celui-ci recevait des vivres de Bantious et autres oasis du
+Zab, et ne souffrait nullement du blocus. Les contingents des tribus
+alliées étant enfin arrivés, l'armée fatemide attaqua la montagne; le
+combat fut rude; mais à force d'énergie, les défilés gardés par les
+kharedjites furent tous enlevés et les rebelles se dispersèrent en
+désordre.
+
+Abou-Yezid, entraîné dans la déroute, reçut un coup de lance qui le jeta
+en bas de son cheval. Ceux qui le poursuivaient, et en tête desquels
+étaient, dit-on, Ziri-ben-Menad, se précipitèrent sur lui pour le
+prendre vivant; mais son fils Younès et ses partisans accoururent à son
+secours, et un nouveau combat acharné s'engagea sur son corps. Les
+Nekkariens purent enfin emporter leur chef blessé. Un grand nombre de
+kharedjites avaient été tués. On décapita tous les cadavres, ce qui
+valut à cette bataille le nom de _journée des têtes_[549].
+
+L'Homme à l'âne avait pu gagner le sommet de la montagne de Kiana et se
+renfermer dans une citadelle établie sur un piton appelé _Tagarboucet_
+(l'arçon). Ismaïl l'y poursuivit, mais le refuge du rebelle était dans
+une position tellement escarpée qu'il dut renoncer à l'enlever
+sur-le-champ. Il planta ses tentes au lieu dit En-Nador
+(l'observatoire), sur un des contreforts de la montagne, et y commença
+le Ramadan le vendredi 26 mars 917. Le lendemain, il ordonna l'assaut,
+mais Abou-Yezid, entouré de ses fils[550], s'y défendit avec le courage
+du désespoir. En vain les assiégeants s'avancèrent, en traversant des
+ravins escarpés et en escaladant les roches, jusqu'au pied du dernier
+escarpement, malgré la grêle de pierres et de projectiles que leur
+lançaient les assiégés, ils ne purent arriver au sommet, et la nuit les
+surprit avant qu'ils eussent achevé d'assurer leur victoire. Pendant la
+nuit, Ibrahim fit incendier les broussailles qui environnaient le fort,
+afin qu'elles ne pussent favoriser la fuite de son ennemi. Les Houara,
+dont les habitations avaient été brûlées et les bestiaux enlevés,
+vinrent le soir même faire leur soumission.
+
+[Note 549: Ibn-Hammad.]
+
+[Note 550: Selon Ibn-Khaldoun, Abou-Ammar était aussi avec lui.]
+
+Ismaïl avait pu se convaincre, dans ces journées de luttes, qu'il
+n'avait pas assez de troupes pour réduire son ennemi. Il demanda des
+soldats réguliers à Kaïrouan et, en attendant leur arrivée, s'installa à
+son camp du Nador. «Tant que je n'aurai pas triomphé de mon ennemi,
+disait-il[551], mon trône sera où je campe.» Le khalife passa ainsi de
+longs mois, pendant lesquels il employa les troupes que le blocus
+laissait disponibles à pacifier la contrée.
+
+[Note 551: Selon lbn-Hammad.]
+
+Enfin les renforts arrivés par mer parvinrent au camp du Nador et l'on
+donna l'assaut. Cette fois, la forteresse fut enlevée. Abou-Yezid, ses
+fils et quelques serviteurs dévoués, s'étaient réfugiés dans une sorte
+de réduit où ils tenaient encore. On finit par y pénétrer, mais
+l'agitateur n'y était plus; il était sorti par un passage secret et
+fuyait au milieu des roches, porté par trois hommes, car il était
+couvert de blessures. Peut-être aurait-il échappé encore si ceux qui le
+portaient ne l'avaient laissé rouler dans un ravin profond, d'où il fut
+impossible de le retirer.
+
+Les vainqueurs finirent par le trouver à demi-mort. Ils l'apportèrent au
+khalife, qui l'accabla de reproches sur son manque de foi et sa conduite
+envers lui; néanmoins, comme il le réservait pour son triomphe, il fit
+soigner ses blessures; mais, quelques jours après, l'Homme à l'âne
+rendait le dernier soupir (août 947). Son corps fut écorché et sa peau
+bourrée de paille pour être rapportée à El-Mehdïa. Sa chair et les têtes
+de ses principaux adhérents ayant été salées, furent expédiées à
+El-Mehdïa. Du haut de la chaire, on y annonça la victoire du khalife, et
+les preuves sanglantes en furent livrées à la populace.
+
+La chute d'Abou-Yezid fut le dernier coup porté aux Nekkariens. Aïoub et
+Fadel, fils de l'homme à l'âne, qui avaient pu échapper, tentèrent de
+rallier les débris des adhérents de leur père. S'étant associés à un
+ambitieux de la famille d'Ibn-Khazer, nommé Mâbed, ils parvinrent à
+réunir une armée et allèrent attaquer Tobna et même Biskra. Mais le
+khalife ayant envoyé contre eux ses généraux Chafa et Kaïcer, soutenus
+par les contingents des Sanhadja avec Ziri-ben-Menad, les agitateurs
+furent défaits et durent se réfugier dans les profondeurs du désert.
+
+Ainsi se termina la révolte de l'Homme à l'âne, sous les coups de
+laquelle l'empire fatemide avait failli s'écrouler. Abou-Yezid, dont on
+ne saurait trop admirer la ténacité, l'indomptable énergie et même les
+talents militaires, se laissa, comme beaucoup d'autres, griser par le
+succès. Par la seule faute qu'il commit, en ne marchant pas sur
+El-Mehdïa après la prise de Kaïrouan, il perdit à jamais sa cause.
+Doit-on le regretter? Nous n'osons affirmer que son succès aurait été
+bien avantageux pour l'Afrique[552].
+
+[Note 552: Nous avons suivi, pour tout le récit de la révolte
+d'Abou-Yezid, les auteurs suivants: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p.
+530-542, t. III, p. 201-213. El-Bekri, passim. Ibn-Hammad, passim.
+El-Kaïrouani, p. 98 et suivantes. _Documents sur l'hérétique
+Abou-Yezid_, par Cherbonneau. _Revue africaine_, no 78, et collection du
+_Journal asiatique_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+FIN DE LA DOMINATION FATEMIDE
+947-973
+
+
+État du Mag'reb et de l'Espagne.--Expédition d'El-Mansour à
+Tiharei.--Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Situation de la Sicile;
+victoires de l'Ouali Hassan-ben-Ali en Italie.--Mort d'El-Mansour,
+avènement d'El-Moëzz.--Les deux Mag'reb reconnaissent la suprématie
+oméïade.--Les Mag'raoua appellent à leur aide le khalife
+fatemide.--Rupture entre les Oméïades et les Fatemides.--Campagne de
+Djouher dans le Mag'reb; il soumet ce pays à l'autorité
+fatemide.--Guerre d'Italie et de Sicile.--Evénements d'Espagne; mort
+d'Abd-er-Rahman-cn-Nacer; son fils El-Hakem II lui succède.--Succès des
+Musulmans en Italie et en Sicile.--Progrès de l'influence oméïade en
+Mag'reb.--État de l'Orient; El-Moëzz prépare son expédition.--Conquête
+de l'Egypte par Djouher.--Révoltes en Afrique; Ziri-ben-Menad écrase les
+Zenètes.--Mort de Ziri-ben-Menad; succès de son fils Bologguine dans le
+Mag'reb.--El-Moëzz se dispose à quitter l'Ifrikiya.--El-Moëzz transporte
+le siège de la dynastie fatemide en Egypte.--Appendice. Chronologie des
+Fatemides d'Afrique.
+
+
+ÉTAT DU MAG'REB ET DE L'ESPAGNE.--Il n'avait pas fallu à Ismaïl moins de
+deux années de luttes incessantes pour triompher de la terrible révolte
+de l'Homme à l'âne. C'était un grand résultat, obtenu grâce à l'énergie
+du khalife, et le surnom d'El-Mansour qui lui fut donné, il faut le
+reconnaître, était mérité. Mais, si le principal ennemi était abattu, il
+restait bien des plaies à fermer. Pendant cette crise, l'autorité
+fatemide avait perdu tout son prestige dans l'ouest, au profit des
+Oméïades d'Espagne. Le Mag'reb et Akça, en entier, leur obéissait déjà.
+Les fils de Ben-Abou-l'-Afia, nommés El-Bouri, Medien et Abou-el-Monkad,
+y gouvernaient en leur nom. Les Edricides, toujours cantonnés dans le
+pays des R'omara et obéissant à leur chef Kennoun, se tenaient seuls
+éloignés du khalife espagnol, mais en se gardant bien de témoigner
+contre lui la moindre hostilité.
+
+Auprès de Tlemcen, les Beni-Ifrene avaient peu à peu étendu leur
+domination sur leurs voisins; ayant pris une part active à la révolte
+d'Abou-Yezid, ils avaient profité de la période de succès de cet
+agitateur pour augmenter leur empire. Le khalife En-Nacer, par une
+habile politique, avait nommé leur chef, Yala-ben-Mohammed, gouverneur
+du Mag'reb central. Enfin, à Tiharet, commandait Hamid-ben-Habbous pour
+les Oméïades.
+
+En Espagne, Abd-er-Rahman-en-Nacer avait obtenu, dans le nord, de non
+moins grands succès, en profitant de la discorde qui paralysait les
+forces des chrétiens; Castille et Léon étaient en guerre. Les
+Castillans, sous le commandement de Ferdinand Gonzalez, surnommé
+l'excellent Comte, avaient cherché à s'affranchir du joug un peu lourd
+de Ramire II, prince de Léon; mais la fortune avait trahi Ferdinand:
+fait prisonnier par son ennemi, il avait été tenu dans une dure
+captivité et n'avait obtenu la liberté qu'en renonçant à exercer aucun
+commandement. Les Musulmans, pendant ces luttes fratricides, avaient
+reporté leur frontière jusqu'au delà de Medina-Céli[553].
+
+[Note 553: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 64 et suiv.
+Kartas, p. 417. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 270, t. II, p.
+148-569, t. III, p. 213 et suiv. El Bekri, trad., art. _Idricides_.
+Ibn-Hammad, _loc. cit._ El Marracki, éd. Dozy, p. 27 et suiv.]
+
+EXPÉDITION D'EL-MANSOUR À TIHARET.--Le khalife Ismaïl voulut profiter de
+son séjour dans l'ouest pour lâcher d'y rétablir son autorité. Ayant
+convoqué ses alliés à Souk-Hamza[554], il fut rejoint dans cette
+localité par Ziri-ben-Menad avec ses Sanhadja. Dans le mois de septembre
+917, l'armée s'ébranla et marcha directement sur Tiharet; Hâmid prit la
+fuite à son approche et gagna Ténès, d'où il s'embarqua pour l'Espagne.
+
+[Note 554: Actuellement Bouïra, au N.-E. d'Aumale.]
+
+Une fois maître de Tiharet, le souverain fatemide ne jugea pas à propos
+de s'enfoncer davantage dans l'ouest, il préféra entrer en pourparlers
+avec Yala, le puissant chef des Beni-Ifren. Afin de le détacher de la
+cause oméïade, il lui offrit de le reconnaître comme son représentant
+dans le Mag'reb central, avec la suprématie sur toutes les tribus
+zenètes. Yala accueillit ces ouvertures et adressa à El-Mansour un
+hommage plus ou moins sincère de soumission. Tranquille de ce côté, le
+khalife alla châtier les tribus louatiennes de la vallée de la Mina,
+lesquelles étaient infectées de kharedjisme. Après les avoir contraintes
+à la soumission, il se disposa à rentrer en Ifrikiya; mais, auparavant,
+il renouvela l'octroi de ses faveurs à Ziri-ben-Menad, dont le secours
+lui avait été si utile, et lui confirma l'investiture de chef des tribus
+sanhadjiennes et de tout le territoire occupé par elles jusqu'à Tiharet.
+Cette vaste région comprenait, en outre des villes d'Achir et de Hamza,
+celles de Lemdia (Médéa), Miliana, et enfin une bourgade à peine connue
+auparavant, mais qui avait pris, depuis peu, un grand développement et
+était destinée au plus brillant avenir, nous avons nommé
+_Djezaïr-beni-Mezr'anna_ (Alger). Bologguine, fils de Ziri, fut investi
+par son père du commandement de ces trois dernières places[555].
+
+Retour d'El-Mansour en Ifrikiya.--Avant de reprendre le chemin de l'est,
+le khalife adressa en Ifrikiya des lettres par lesquelles il annonçait
+la mort de son père et son avènement sous le titre
+d'_El-Mansour-bi-Amer-Allah_ (le vainqueur par l'ordre de Dieu). Le 18
+janvier 918, il faisait son entrée triomphale à Kaïrouan, précédé par un
+chameau sur lequel était placé le mannequin d'Abou-Yezid, soutenu par un
+homme. De chaque côté, deux singes, qui avaient été dressés à cet
+office, lui donnaient des soufflets et le tiraient par la barbe[556].
+Les plus grands honneurs furent prodigués au souverain victorieux.
+
+[Note 555: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 6.]
+
+[Note 556: Ibn-Hammad, _loc. cit._]
+
+Peu de temps après, on reçut la nouvelle que Fadel, fils d'Abou-Yezid,
+était sorti du Sahara à la tête d'une bande de pillards, qu'il ravageait
+l'Aourès et était venu mettre le siège devant Bar'aï. Mais bientôt il
+fut mis à mort par un chef zenatien, qui envoya sa tête au kalife.
+Celui-ci fit expédier en Sicile la peau d'Abou-Yezid et la tête de son
+fils, mais le vaisseau qui portait ces tristes restes fit naufrage et
+tout le monde périt. Seul le mannequin de l'Homme à l'âne fut rejeté sur
+le rivage; on l'attacha à une potence, où il resta jusqu'à ce qu'il eût
+été mis en lambeaux par les éléments. Aioub, l'autre fils de l'apôtre
+nekkarien, fut également assassiné par un chef zenète, et ainsi la
+famille de l'agitateur se trouva entièrement détruite; ses cendres mêmes
+furent dispersées.
+
+SITUATION DE LA SICILE; VICTOIRES DE L'OUALI HASSAN-EL-KELBI EN
+ITALIE.--Pendant les années d'anarchie qui avaient été la conséquence de
+la révolte d'Abou-Yezid, la Sicile était demeurée abandonnée aux
+aventuriers berbères amenés par Khalil. Personne n'y exerçait
+effectivement l'autorité, et les chrétiens en avaient profité pour
+cesser de payer le tribut. Ceux-ci tenaient, en réalité, la partie
+méridionale de l'île, mais ils étaient misérables et vivaient dans un
+état de luttes permanentes, incertains du lendemain. Beaucoup de villes,
+tributaires des Musulmans, avaient rompu tout lien avec l'empire. A
+Palerme, la famille des Beni-Tabari, d'origine persane, avait usurpé peu
+à peu l'autorité.
+
+Un des premiers soins d'El-Mansour fut de placer à la tête de l'île un
+de ses plus fidèles soutiens, dont la famille s'était distinguée en
+Mag'reb et en Espagne, l'arabe kelbite Hassan-ben-Ali. Il lui conféra le
+titre d'Ouali (gouverneur), qui devint ensuite héréditaire dans sa
+famille (948). Hassan trouva Palerme en état de révolte, mais il parvint
+à y pénétrer par ruse, et, s'étant saisi des Tabari, les fit mettre à
+mort.
+
+Hassan entreprit alors de châtier les chrétiens qui avaient secoué le
+joug. Sur ces entrefaites, Constantin Porphyrogénète, qui occupait le
+trône de l'empire, las de payer un tribut aux Musulmans, envoya des
+troupes en Calabre pour reconquérir l'indépendance. Hassan, de son côté,
+ayant reçu des renforts d'El-Mansour, alla attaquer Reggio avec une
+armée nombreuse (950), puis mettre le siège devant Gerace. Les Grecs
+étant arrivés, l'ouali les battit et les força de se réfugier à Otrante
+et à Bari; puis il rentra à Palerme. Deux ans plus tard, Hassan passa de
+nouveau en Italie, où des troupes nombreuses avaient été amenées, et y
+remporta de grandes victoires. Les têtes des vaincus furent expédiées
+dans les villes de Sicile et d'Afrique (mai 852).
+
+Dans l'été de la même année, l'ouali de Sicile signa avec l'envoyé de
+l'empereur une trèvi reconnaissant aux Musulmans le droit de percevoir
+le tribut. Hassan établit une mosquée à Reggio[557].
+
+[Note 557: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 203-248.
+Ibn-Khaldoun, t. II, p. 540-541.]
+
+MORT D'EL-MANSOUR. AVÈNEMENT D'EL-MOEZZ.--Le khalife avait transporté sa
+demeure à Sabra, vaste château situé près de Kaïrouan, qu'on appelait El
+Mansouria, du nom de son fondateur. De là, il dirigeait la guerre
+d'Italie et suivait les événements de Mag'reb, où l'influence fatemide
+avait entièrement cessé pour faire place à la suprématie oméïade.
+
+Au commencement de l'année 953, El-Mansour tomba malade, à la suite
+d'une partie de plaisir où il avait pris un refroidissement. Dans le
+mois de mars[558], il rendait le dernier soupir. Il n'était âgé que de
+trente-neuf ans, sur lesquels il en avait régné sept.
+
+[Note 558: Le 27 janvier, selon Ibn-Khaldoun, en désaccord sur ce point
+avec tous les autres auteurs.]
+
+Son fils Maâd (Abou-Temim), qui avait été désigné par lui comme héritier
+présomptif parmi ses dix enfants, lui succéda et prit le nom d'_El-Moëzz
+li dine Allah_ (celui qui exalte la religion de Dieu). C'était un jeune
+homme de vingt-deux ans, doué d'un esprit mûr et ferme. Le 25 avril, il
+reçut le serment de ses officiers, et s'appliqua immédiatement à la
+direction des affaires de l'état. Il alla ensuite faire une tournée dans
+ses provinces, afin de s'assurer de la fidélité de ses gouverneurs et de
+l'état de défense des frontières[559].
+
+[Note 559: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 142.]
+
+LES DEUX MAG'REB RECONNAISSENT LA SUPRÉMATIE OMÉÏADE.--De graves
+événements s'étaient accomplis en Mag'reb, ainsi que nous l'avons dit.
+
+Le chef de la famille edricide, Kacem-Kennoun, étant mort en 949, avait
+été remplacé par son fils Abou-l'Aïch-Ahmed, surnommé El-Fâdel (l'homme
+de mérite). Ce prince, qui entretenait des relations avec la cour
+oméïade, s'empressa de faire hommage de vassalité à En-Nacer et de
+rompre avec les fatemides. Les autres branches de la famille edricide
+envoyèrent également des députations au souverain de l'Espagne
+musulmane, et ainsi toute la région septentrionale du Mag'reb extrême se
+trouva placée sous sa suzeraineté. Mais il ne suffisait pas à En-Nacer
+que l'on y prononçât la prière en son nom; il lui fallait des gages plus
+sérieux et il demanda bientôt à l'imprudent El-Fâdel de lui céder les
+places de Tanger et de Ceuta[560].
+
+Dans le Mag'reb central, Yâla-ben-Mohammed, chef des Beni-Ifrene, et
+Mohammed-ben-Khazer, émir des Mag'raoua, avaient été complètement
+détachés, par les agents d'En-Nacer, de la cause fatemide, et avaient
+reçu l'investiture du gouvernement oméïade. Ils s'étaient alors partagé
+le pays: Ibn-Khazer avait eu pour son lot la région orientale; il était
+venu s'installer à Tiharet, et, sur cette frontière, s'était rencontré
+avec les Sanhadja, ennemis héréditaires des Mag'raoua. Aussi, les luttes
+n'avaient pas tardé à recommencer entre ces deux tribus. Quant à Yâla,
+il avait conservé la région de l'ouest et étendu sa suprématie sur les
+populations du nord jusqu'à Oran; pour se créer un refuge et un point
+d'appui, il se construisit, dans les hauts plateaux, à une journée à
+l'ouest de Maskara, une capitale qui reçut le nom d'Ifgane; les villes
+environnantes en fournirent les premiers habitants[561].
+
+[Note 560: Kartas, p. 117, 118. Ibn-Khaldoun, t. II, p. 147, 569.
+El-Bekri, _Idricides_.]
+
+[Note 561: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 148, t. III, p. 213,
+t. IV, p. 2. El-Bekri, passim.]
+
+Ainsi, les deux Mag'reb reconnaissaient la suprématie oméïade. Fès,
+même, avait reçu un gouverneur envoyé au nom du khalife.
+
+Seule, l'oasis de Sidjilmassa, où régnait un descendant de la famille
+miknacienne des Beni-Ouaçoul, nommé Mohammed-ben-el-Fetah, refusa de
+suivre l'exemple du reste du pays. Ce prince répudia même les doctrines
+Kharedjites et se déclara indépendant en prenant le nom
+d'_Ech-Chaker-l'Illah_ (le reconnaissant envers Dieu)[562].
+
+[Note 562: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 264.]
+
+La grande tribu des Miknaça, qui avait toujours à sa tête des
+descendants de Ben-Abou-l'Afia, était restée fidèle à la cause oméïade,
+malgré les revers qu'elle avait éprouvés.
+
+LES MAG'RAOUA APPELLENT À LEUR AIDE LE KHALIFE FATEMIDE.--Nous avons vu
+qu'En-Nacer avait réclamé aux Edricides la possession de Tanger et de
+Ceuta, les clefs du détroit. Ayant essuyé un refus, il profita des
+dissensions survenues parmi les membres de cette famille pour intervenir
+en Mag'reb. Un corps d'armée envoyé dans le Rif, sous le commandement de
+cet Homéïd qui avait été précédemment expulsé de Tiharet par les
+Fatemides, remporta de grandes victoires, s'empara de Tanger et força
+El-Fâdel à la soumission (951). Chassé de Hadjar-en-Necer, il ne resta à
+celui-ci que la ville d'Azila sur le littoral.
+
+Homeïd reçut ensuite le commandement de Tlemcen et le khalife omeïade
+envoya à Yâla, chef des Beni-Ifrene, de nouveaux témoignages de son
+amitié. Il n'en fallut pas davantage pour exciter la jalousie
+d'Ibn-Khazer, auquel le gouvernement fatemide venait de donner un gage
+en faisant mettre à mort ce Mâbed qui avait soutenu autrefois tes fils
+d'Abou-Yezid, et qui visait ouvertement à l'usurpation de l'autorité sur
+les Mag'raoua. Bientôt Yala poussa l'audace jusqu'à venir enlever
+Tiharet aux Mag'raoua, puis Oran, à Ben-Abou-Aoun. Mohammed-ben-Khazer,
+rompant alors d'une manière définitive avec les Oméïades, alla, de sa
+personne, en Ifrikiya porter ses doléances. Le khalife El-Moëzz le reçut
+avec les plus grands honneurs, accepta son hommage de vassalité et se
+fit donner par lui les renseignement les plus précis sur l'état du
+Mag'reb (954).
+
+Dans le cours de la même année, El-Moëzz appela à Kaïrouan le chef des
+Sanhadja, et renouvela avec lui les traités d'alliance qui le liaient à
+son père. De grandes réjouissances furent données en l'honneur de ce
+chef qui rentra, comblé de présents, dans son pays, avec l'ordre de se
+tenir prêt à accompagner et soutenir les troupes qui seraient envoyées
+dans le Mag'reb.
+
+RUPTURE ENTRE LES OMÉIADES ET LES FATEMIDES.--En 955, le khalife
+oméïade, ayant conclu une trêve avec Ordoño III, fils et successeur de
+Ramire, et une autre avec Gonzalez, pour la Castille, se décida à
+intervenir plus activement en Afrique et commença les hostilités contre
+la dynastie fatemide, en faisant, sans aucun autre préambule, saisir un
+courrier allant de Sicile en Ifrikiya. Comme représailles, El-Moëzz
+donna à El-Hacen-le-Kelbi, gouverneur de Sicile, l'ordre de tenter, avec
+la flotte, une descente en Espagne. Ce chef, ayant pu aborder auprès
+d'Alméria, porta le ravage dans la contrée et rentra chargé de butin.
+
+Pour tirer, à son tour, vengeance de cet affront, En-Nacer lança, peu
+après, sa flotte, commandée par son affranchi R'aleb, contre l'Ifrikya.
+Mais, des mauvais temps et l'inhospitalité des côtes africaines ne lui
+ayant pas permis de débarquer, il dut rentrer dans les ports d'Espagne.
+L'année suivante, il revint, avec une flotte de soixante-dix navires,
+opéra son débarquement à Merça-El-Kharez (La Calle), et, de ce point,
+alla ravager le pays jusqu'aux environs de Tabarka. Cela fait, il rentra
+en Espagne.
+
+Mais ces escarmouches n'étaient que des préludes d'action: plus
+sérieuses. Le khalife En-Nacer voulait attaquer l'empire fatemide au
+cœur de sa puissance et préparait une grande expédition, lorsqu'il
+apprit la mort d'Ordoño III (957) et son remplacement par son frère
+Sancho, dont le premier acte avait été la rupture du traité conclu avec
+les Oméïades. Forcé de voler au secours de la frontière septentrionale,
+En-Nacer dut ajourner ses projets sur l'Afrique[563].
+
+[Note 563: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 73 et suiv.
+Amari. _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 249. Ibn-Khaldoun, t. II, p.
+542.]
+
+CAMPAGNE DE DJOUHER DANS LE MAG'REB; IL SOUMET CE PAYS À L'AUTORITÉ
+FATEMIDE.--El-Moëzz jugea alors le moment opportun pour réaliser
+l'expédition en Mag'reb qu'il méditait depuis longtemps. Ayant donc
+réuni une armée imposante, il en confia le commandement à son secrétaire
+(_kateb_), l'affranchi chrétien Djouher dont la renommée, comme général,
+n'était pas à faire. En 958, Djouher partit à la tête des troupes.
+Parvenu à Mecila, il y prit un contingent commandé par Djâfer, fils de
+Ali-ben-Hamdoun, et fut rejoint par Ziri-ben-Menad, amenant ses
+guerriers. Mohanimed-ben-Khazer se joignit également à la colonne, avec
+quelques Mag'raoua.
+
+C'est à la tête de ces forces considérables que Djouher pénétra dans le
+Mag'reb. Yâla s'avança à sa rencontre avec les Beni-Ifrene et il est
+possible, comme le dit Ibn-Khaldoun, que les deux chefs entrèrent en
+pourparlers et qu'Ibn-Khazer essaya encore de se sauver par une
+soumission plus ou moins sincère. Selon la version du Kartas, il y eut
+de sanglants combats livrés auprès de Tiharet. Quoi qu'il en soit, Yâla
+fut tué par les Ketama et Sanhadja, qui voulaient gagner la prime
+promise par le général fatemide. Sa tête fut expédiée au khalife en
+Ifrikiya.
+
+Djouher s'attacha ensuite à poursuivre les Beni-Ifrene; il écrasa leur
+puissance et dévasta Ifgane leur capitale. De là, il marcha sur Fès où
+commandait Ahmed-ben-Beker el-Djodami, pour les Oméïades. Il dut
+entreprendre le siège de cette ville qui était bien fortifiée et pourvue
+d'un grand nombre de défenseurs. Après quelques efforts, voyant que les
+assiégés tenaient avec avantage, il se décida à décamper et à marcher
+sur Sidjilmassa, où le prince Mohammed-Chaker-l'-Illah s'était déclaré
+indépendant, sous la suprématie abasside et avait frappé des monnaies à
+son nom. Ce roitelet lui ayant été livré, Djouher le chargea de chaînes;
+puis, après avoir rétabli dans ces contrées lointaines l'autorité
+fatemide, il conduisit son armée vers l'ouest et s'avança jusqu'à
+l'Océan, en soumettant sur son passage les populations sahariennes. On
+dit que, des bords de l'Océan, il envoya à son maître des plantes
+marines et des poissons de mer dans des urnes.
+
+De là, Djouher revint devant Fès et, à force de persévérance et de
+courage, réussit à enlever d'assaut cette ville, où Ziri-ben-Menad
+pénétra un des premiers par la brèche. Ahmed-ben-Beker fut fait
+prisonnier et la ville livrée au pillage. Après y avoir passé quelques
+jours, Djouher y laissa un gouverneur, et partit pour le Rif afin de
+soumettre les Edrisides. Abou-l'Aïch-el-Fadel était mort et c'était
+El-Hassan-ben-Kennoun qui l'avait remplacé. Pour conjurer le danger, ce
+prince se réfugia dans le château de Hadjar-en-Necer et, de là, envoya
+sa soumission au général fatemide, en protestant que l'alliance de sa
+famille avec les Oméïades avait été une nécessité de circonstance.
+Djouher accepta cette soumission et confirma Hassan dans son
+commandement du Rif et du pays des R'omara, en lui assignant comme
+capitale la ville de Basra.
+
+Après avoir soumis toute cette partie du Mag'reb et expulsé, ou réduit
+au silence, les partisans des Oméïades, Djouher laissa, comme
+représentant de son maître dans cette région, les affranchis Kaïcer et
+Modaffer, puis il reprit la route de l'est. En passant à Tiharet, il
+donna cette ville comme limite de ses états à Ziri-ben-Menad, en
+récompense de sa fidélité.
+
+A son arrivée à Kaïrouan, le général fatemide fit une entrée triomphale
+et reçut les plus grands honneurs. Il traînait à sa suite, enfermés dans
+des cages de fer, Mohammed-ben-Ouaçoul, le souverain détrôné Sidjilmassa
+et Ahmed-ben-Beker, l'ancien gouverneur de Fès (959)[564].
+
+[Note 564: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. I, p. 265, t. II, p. 8, 543,
+555, t. III, p. 233 et suiv. Le Kartas, p. 121, 122. El-Bekri, passim.
+El-Kaïrouani, p. 106, 107.]
+
+GUERRE D'ITALIE ET DE SICILE.--Pendant que l'autorité fatemide obtenait
+en Mag'reb ces succès inespérés, la guerre avait recommencé en Italie
+entre les Byzantins et les Arabes. L'empereur Constantin ayant rompu la
+trêve en 956, avait envoyé, contre les Musulmans d'Italie, des troupes
+thraces et macédoniennes. Le patrice Argirius était alors venu mettre le
+siège devant Naples, pour punir cette ville de son alliance avec les
+infidèles. Ammar, frère de Hassan, opéra une diversion en Calabre.
+
+Mais, l'année suivante, Reggio est surpris par un capitaine byzantin
+nommé Basile, la colonie anéantie et la mosquée détruite. De là, Basile
+va attaquer Mazara en Sicile et défait Hassan qui était accouru avec ses
+troupes, puis il se retire.
+
+En 958, Hassan, ayant rejoint Ammar en Calabre, alla, avec toutes ses
+forces navales, attaquer à Otrante la flotte byzantine. Un coup de vent
+favorisa la fuite des navires impériaux et poussa ceux des Musulmans sur
+les côtes de Sicile, où plusieurs firent naufrage. En 960, une trêve fut
+conclue avec l'empire et dura jusqu'à l'élévation de Nicéphore
+Phocas[565].
+
+[Note 565: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 250 et suiv.]
+
+ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE. MORT D'ABD-ER-RAHMAN III (EN NACER). SON FILS
+EL-HAKEM II LUI SUCCÈDE.--En Espagne le roi Sancho avait été détrôné et
+remplacé par Ordoño IV, qui devait être surnommé _le Mauvais_ (958). La
+grand-mère de Sancho, Tota, reine de Navarre, se rendit elle-même à
+Cordoue, pour déterminer le khalife oméïade à rétablir son fils sur le
+trône. En-Nacer accepta, à la condition que dix forteresses lui fussent
+livrées, et bientôt l'armée musulmane marcha contre le royaume de Léon.
+Au mois d'avril 859, Sancho était maître de la plus grande partie de son
+royaume; l'année suivante, le comte Ferdinand tombait aux mains des
+Navarrais; la révolte était vaincue et Ordoño IV cherchait un refuge à
+Burgos.
+
+Les avantages obtenus dans le nord étaient pour le khalife une bien
+faible compensation de ses pertes en Afrique. Il avait vu en quelques
+mois disparaître les résultats de longues années d'efforts persévérants.
+Dominé par le chagrin qu'il en ressentit, affaibli par l'âge,
+Abd-er-Rahman-en-Nacer tomba malade et rendit le dernier soupir le 16
+octobre 961, à l'âge de soixante-dix ans. Ce prince avait régné pendant
+quarante-neuf ans et, sauf en Mag'reb, la fortune lui avait presque
+toujours été favorable. Après avoir pris un pouvoir disputé, un royaume
+réduit presque à rien, il laissait l'empire musulman d'Espagne dans
+l'état le plus florissant, le trésor rempli, les frontières respectées.
+Cordoue, sa brillante capitale, avait alors un demi-million d'habitants,
+trois mille mosquées, de superbes palais, cent treize mille maisons,
+trois cents maisons de bain, vingt-huit faubourgs[566].
+
+El-Hakem II, fils d'Abd-er-Rahman, lui succéda. Aussitôt, le roi de
+Léon, qui était humilié de la protection des Musulmans, commença à
+relever la tête et il fut facile de prévoir que la paix ne serait plus
+de longue durée[567].
+
+[Note 566: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 91, 92.]
+
+[Note 567: _Ibid._, p. 95. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 28 et suiv.]
+
+SUCCÈS DES MUSULMANS, EN SICILE ET EN ITALIE.--En Sicile, le gouverneur
+kelbite avait entrepris d'arracher aux chrétiens les places qu'ils
+tenaient, encore. Vers la fin de 962, son fils Ahmed se rendit maître de
+Taormina, qui avait opposé une héroïque résistance de six mois. Un grand
+nombre de captifs furent envoyés en Afrique et la ville reçut le nom
+d'El-Moëzzïa en l'honneur du khalife. Dans toute l'île, la seule place
+de Rametta restait aux chrétiens. En 963, Hassan-ben-Ammar vint
+l'assiéger et la pressa en vain, pendant de longs mois. Sur le point de
+succomber, les chrétiens purent faire parvenir un appel désespéré à
+Byzance.
+
+De graves événements venaient de se produire dans la métropole
+chrétienne de l'Orient. L'empereur Romain II, faible souverain, qui ne
+régnait que de nom, était mort, le 15 mars 963, et avait été remplacé
+par deux enfants en bas âge, sous la tutelle de leur mère et d'un
+eunuque. Quelques mois après, le général Nicéphore Phocas, qui avait
+acquis un grand renom par la conquête de l'île de Crète (en mai 961), et
+qui disposait de l'armée, s'empara du pouvoir.
+
+Le nouvel empereur répondit à l'appel des Siciliens en leur envoyant une
+armée de 40,000 hommes, tous vétérans de la campagne de Crète, sous le
+commandement de Nicétas et de son neveu Manuel Phocas. De son côté,
+El-Moëzz renvoya Hassan en Sicile avec des renforts berbères
+(septembre-octobre 964). La flotte byzantine ayant occupé Messine,
+l'armée s'y retrancha, et de cette base les généraux rayonnèrent dans
+l'intérieur. Manuel Phocas alla lui-même au secours de Rametta et livra,
+près de cette ville, une grande bataille aux Musulmans (24 octobre).
+L'action fut longtemps indécise, mais la victoire se décida enfin pour
+ces derniers. Manuel Phocas et dix mille de ses guerriers y trouvèrent
+la mort. Le butin fait dans cette journée fut considérable. Hassan
+mourut dans le mois de novembre suivant.
+
+Rametta continua à se défendre avec héroïsme pendant une année entière.
+Enfin, en novembre 955, les assiégés, réduits à la dernière extrémité,
+ne purent empêcher les Musulmans de pénétrer par la brèche. Les hommes
+furent massacrés, les femmes et les enfants réduits en esclavage, et la
+ville pillée. Vers le même temps, Ahmed atteignait la flotte byzantine à
+Reggio, l'incendiait et faisait prisonnier l'amiral Nicétas et un grand
+nombre de personnages de marque qui furent envoyés à El-Mehdïa.
+
+Ahmed attaqua ensuite les villes grecques de la Calabre, les soumit au
+tribut et les contraignit à signer une trêve[568].
+
+[Note 568: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 259 et suiv.]
+
+PROGRÈS DE L'INFLUENCE OMÉIADE EN MAG'REB.--Pendant que le khalife
+fatemide était absorbé par la guerre de Sicile et d'Italie, le Mag'reb,
+à peine reconquis, demeurait livré à lui-même, et les Oméïades
+cherchaient par tous les moyens à y reprendre de l'influence. Les
+généraux Kaïcer et Modaffer, qui, nous l'avons vu, avaient été laissés
+comme représentants du khalife dans ces régions, prêtèrent-ils l'oreille
+aux émissaires d'Espagne, ou furent-ils victimes de calomnies? Nous
+l'ignorons. Toujours est-il qu'El-Moëzz les fit mettre à mort comme
+traîtres (961).
+
+Peu après, Sidjilmassa répudiait encore une fois la suprématie fatemide
+et ouvrait ses portes à un fils d'Ech-Chaker, qui se faisait reconnaître
+sous le nom d'El-Mostancer-l'Illah. Ainsi la dynastie des Beni-Ouaçoul
+reprenait le commandement des régions du sud. En 964, le nouveau
+souverain était mis à mort par son frère Abou-Mohammed. Ce prince, qui
+s'était donné le titre d'El-Moâtezz-l'Illah, proclama de nouveau
+l'autorité oméïade, dans le sud du Mag'reb, et la fit reconnaître par
+les tribus du haut Moulouïa.
+
+Dans le Rif, les Edrisides étaient comblés de cadeaux par le souverain
+d'Espagne, qui ne négligeait rien pour les rattacher à sa cause. En même
+temps, El-Hakem faisait réparer et compléter les fortifications de
+Ceuta, où il entretenait une forte garnison[569].
+
+[Note 569: El-Bekri, passim. Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p.
+544, 569. Kartas, p. 125, 126.]
+
+ÉTAT DE L'ORIENT. EL-MOEZZ PRÉPARE SON EXPÉDITION.--Les souverains de la
+dynastie fatemide, suivant l'exemple donné par son fondateur, n'avaient
+cessé d'avoir les yeux tournés vers l'Orient; C'est sur l'Arabie qu'ils
+devaient régner, et il avait fallu des motifs aussi graves que la
+révolte d'Abou-Yezid et la nécessité de défendre le Mag'reb contre les
+entreprises des Oméïades, pour faire ajourner ces projets. El-Moëzz les
+avait à cœur, au moins autant que ses devanciers, et il faut reconnaître
+que, depuis longtemps, le moment d'agir n'avait paru aussi favorable.
+
+L'empereur d'Orient, dégoûté par l'insuccès de ses tentatives en Sicile
+et en Italie, menacé dans la péninsule par Othon de Saxe et occupé, du
+reste, par ses conquêtes en Asie, tendait à se rapprocher d'El-Moëzz, et
+même à s'unir avec lui dans un intérêt commun. Le khalife abbasside,
+ayant perdu presque toutes ses provinces, était réduit à la possession
+de Bagdad et d'un faible rayon alentour. Les Bouïdes tenaient la Perse:
+les Byzantins étaient maîtres de l'Asie Mineure. Enfin, les Karmates,
+ces terribles sectaires[570] qui avaient ravagé la Mekke parcouraient
+les provinces de l'Arabie et commençaient à en déborder. La Syrie et
+l'Egypte obéissaient aux Ikhchidites.
+
+[Note 570: Les Karmates admettaient l'usage du vin, réduisaient les
+jours de jeûne à deux par an, prescrivaient cinquante prières par jour
+au lieu de cinq, et enfin avaient modifié à leur guise presque toutes
+les prescriptions de la religion musulmane.]
+
+Rapprochés par un intérêt commun, El-Moëzz et Phocas conclurent, en 967,
+une paix qu'ils estimaient devoir être avantageuse pour chacun d'eux. Le
+khalife fatemide intima alors à l'émir de Sicile l'ordre de cesser toute
+hostilité et d'appliquer ses soins à la colonisation et à
+l'administration de l'île.
+
+Libre de ce côté, l'empereur envoya toutes ses troupes en Asie. Il
+enleva aux Ikhchidites les places du nord de la Syrie, tandis que les
+Karmates envahissaient cette province par le midi. Sur ces entrefaites,
+Ikhchid vint à mourir (968), en laissant comme successeur un enfant de
+onze ans, sous la tutelle de l'affranchi Kafour. La révolte, cette
+compagne des défaites, éclatait partout. Les événements, on le voit,
+favorisaient à souhait les projets d'El-Moëzz.
+
+Le khalife, voulant à tout prix éviter les échecs que ses aïeux avaient
+éprouvés dans l'est, résolut de ne se mettre en route qu'après avoir
+assuré, par ses précautions, la réussite de l'entreprise. Par son ordre,
+des puits furent creusés et des approvisionnements amassés sur le trajet
+que devait suivre l'armée. En même temps, comme il voulait assurer ses
+derrières, Djouher fut envoyé avec une armée dans le Mag'reb. En outre
+des intrigues oméïades dont nous avons parlé, et qu'il fallait réduire à
+néant, le général fatemide avait pour mission de rétablir la paix entre
+les Sanhadja et les Mag'raoua, toujours rivaux. Mohammed-ben-Khazer
+était mort depuis quelques années, et le système des razias avait
+recommencé. Djouher passa, dit-on, deux ans dans le Mag'reb et ne revint
+en Ifrikiya qu'après avoir tout rétabli dans l'ordre, fait rentrer les
+impôts et recruté une nombreuse et solide armée[571] (968).
+
+[Note 571: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 274 et suiv.
+Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 344 et suiv., t. III, p. 233 et
+suiv., El-Kaïrouani, p. 107 et suiv.]
+
+Conquête de l'Egypte par Djouuer.--Au moment où tout était prêt pour le
+départ, un événement imprévu vint encore favoriser les projets
+d'El-Moezz. Kafour, qui, en réalité, gouvernait depuis deux ans l'empire
+ikhchidite, mourut (968), et le pays demeura en proie aux factions et à
+l'anarchie. De pressants appels furent adressés d'Egypte au khalife. Au
+commencement de février 969, l'immense armée, qui ne comptait, dit-on,
+pas moins de cent mille cavaliers, partit pour l'Orient sous le
+commandement de Djouher. Le khalife, entouré de sa maison et de ses
+principaux officiers, vint à Rakkada faire ses adieux à l'armée et à son
+brave chef.
+
+Parvenu sans encombre en Egypte, Djouher reçut, auprès d'Alexandrie, une
+députation de notables venus du vieux Caire pour lui offrir la
+soumission de la ville. Les troupes restées fidèles se trouvaient alors
+en Syrie (juin 967). Mais, après le départ des envoyés, un mouvement
+populaire s'était produit au Caire et chacun se prétendait prêt à
+combattre. Djouher reprit donc sa marche et, ayant rencontré l'ennemi en
+avant de la capitale, il le culbuta sans peine et fit son entrée au
+Caire le 6 juillet 969. La souveraineté des fatemides fut alors
+proclamée dans toute l'Egypte, en même temps que la déchéance des
+Ikhchidites. Ce fut en très peu de temps, et pour ainsi dire sans
+combattre, que le descendant du mehdi devint maître de ce beau royaume,
+depuis si longtemps convoité, et pour lequel ses ancêtres avaient fait
+tant d'efforts stériles.
+
+Après avoir tracé, à son camp de Fostat, le plan d'une vaste citadelle
+qu'il appela El-Kahera (_la Triomphante_)[572], Djouher jugea
+indispensable d'agir en Syrie, où les partisans de la dynastie déchue
+s'étaient réunis en forces assez considérables. Il y envoya un de ses
+généraux, le ketamien Djafer-ben-Falah, avec une partie de l'armée.
+Ramla, puis Damas tombèrent au pouvoir de l'armée fatemide
+(novembre-décembre 969).
+
+[Note 572: C'est de ce nom qu'on a fait _Le Caire_.]
+
+Djouher s'était présenté en Egypte comme un pacificateur: Il continua ce
+rôle après la victoire, rétablit la marche régulière de
+l'administration, en plaçant partout des fonctionnaires pris parmi les
+Ketama et Sanhadja, et s'appliqua surtout à ne pas froisser les
+convictions religieuses et à maintenir les usages qui n'étaient pas
+contraires à la Sonna et au Koran. Il jeta, dit-on, les fondations de la
+fameuse mosquée El-Azhar[573].
+
+[Note 573: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 284 et suiv.]
+
+RÉVOLTES EN AFRIQUE. ZIRI-BEN-MENAD ÉCRASE LES ZENÈTES.--Dans le
+Mag'reb, la cause fatemide était loin d'obtenir d'aussi brillants
+succès. Aussitôt après le départ de Djouher, le feu de la révolte y
+avait de nouveau éclaté. La rivalité qui existait entre les Mag'raoua,
+commandés par Mohammed-ben-el-Kheïr, petit-fils d'Ibn-Khazer, et
+Ziri-ben-Menad, avait été habilement exploitée par le khalife El-Hakem.
+Les agents oméïades avaient également réussi à exciter
+Djâfer-ben-Hamdoun contre Ziri, en lui faisant remarquer combien il
+était humiliant pour lui de voir les faveurs du souverain fatemide être
+toutes pour le chef des Sanhadja. Bientôt la révolte éclatait sur un
+autre point et, tandis que Djouher partait pour l'Egypte, un certain
+Abou-Djâfer se jetait dans l'Aourès, en appelant à lui les mécontents et
+en ralliant les débris des Nekkariens. El-Moëzz, en personne, marcha
+contre le rebelle, mais, à son approche, les Nekkariens se débandèrent,
+et Abou-Djâfer n'eut d'autre salut que dans la fuite. Le khalife, qui
+s'était avancé jusqu'à Bar'aï, chargea Bologguine, fils de Ziri, de
+poursuivre les révoltés et rentra dans sa capitale. Peu après,
+Abou-Djâfer faisait sa soumission.
+
+La rivalité entre les Sanhadja et les Mag'raoua s'était transformée en
+un état d'hostilité permanente. Sur ces entrefaites,
+Mohammed-ben-el-Kheïr, chef de ces derniers, contracta alliance avec les
+autres tribus zenètes, toutes dévouées aux Oméïades, et leva l'étendard
+de la révolte.
+
+Les partisans avérés des Fatemides furent massacrés et on proclama, dans
+tout le Mag'reb, l'autorité d'El-Hakem. Tandis que les Mag'raoua et
+Zenata se préparaient à prendre l'offensive, Ziri-ben-Menad fondit sur
+eux à l'improviste à la tête de ses meilleurs guerriers sanhadja. Sou
+fils Bologguine commandait l'avànt-garde. Le premier moment de surprise
+passé, les Zenètes confédérés essayèrent de reformer leurs lignes, et un
+combat acharné s'engagea. Enfin les Beni-Ifrene lâchèrent pied en
+abandonnant les Mag'raoua. Ceux-ci, enflammés par l'exemple de leur
+chef, se firent tuer jusqu'au dernier. Mohammed-ben-el-Kheïr, après
+avoir vu tomber tous ses guerriers, se perça lui-même de son épée. Les
+pertes des Zenètes, et surtout des Mag'raoua, furent considérables. On
+expédia à Kaïrouan les têtes des principaux chefs (970). Le résultat de
+cette victoire fut de rétablir, pour un instant, l'autorité fatemide
+dans le Mag'reb[574].
+
+[Note 574: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 7, 149, 549, t. III,
+p. 234 et suiv. El-Kaïrouani, p. 125. El-Bekri, passim.]
+
+MORT DE ZIRI-BEN-MENAD. SUCCÈS DE SON FILS BOLOGGUINE DANS LE
+MAG'REB.--El-Moëzz n'était pas sans inquiétude sur les intentions de
+Djâfer-ben-Hamdoun, dont la jalousie venait d'être excitée par les
+derniers succès de Ziri. Il le manda amicalement à sa cour; mais le
+gouverneur de Mecila, craignant quelque piège, leva le masque et alla
+rejoindre les Zenètes, qui avaient été ralliés par El-Kheïr, fils de
+Mohammed-ben-Khazer[575], brûlant du désir de tirer vengeance de la mort
+de son père. Bientôt ces deux chefs envahirent le pays des Sanhadja, à
+la tête d'une armée considérable. Ziri-ben-Menad, pris à son tour au
+dépourvu et séparé de son fils Bologguine, rassembla à la hâte ses
+guerriers et marcha contre l'ennemi avec sa bravoure habituelle. Cette
+fois la victoire se déclara contre lui. Après un engagement sanglant,
+les Sanhadja commencèrent à prendre la fuite. En vain Ziri tenta de les
+rallier: son cheval s'étant abattu, il fut aussitôt percé de coups par
+ses adversaires, qui se précipitèrent sur son corps et le décapitèrent
+(juillet 971). Yahïa, frère de Djâfer-ben-Hamdoun, fut chargé de porter
+à Cordoue la tête de Ziri. On l'exposa sur le marché de la ville.
+
+[Note 575: Nous suivons ici l'usage indigène consistant à donner le
+nom de l'aïeul, devenu patronymique, en supprimant celui du père.]
+
+A la nouvelle de ce désastre, Bologguine accourut pour venger son père
+et préserver ses provinces. Il atteignit bientôt les Zenètes et leur
+infligea une entière défaite. Il reçut alors du khalife le diplôme
+d'investiture, en remplacement de son père, et l'ordre de continuer la
+campagne si bien commencée. A la tête d'une armée composée de guerriers
+choisis, Bologguine se porta d'abord dans le Zab, pour en expulser les
+partisans d'Ibn-Hamdoun, et s'avança jusqu'à Tobna et Biskra; puis,
+reprenant la direction de l'ouest, il chassa devant lui tous les Zenètes
+dissidents. Après un séjour à Tiharet, il se lança résolument dans le
+désert, où El-Kheïr et ses Zenètes avaient cherché un refuge, et les
+poursuivit jusqu'auprès de Sidjilmassa. Les ayant atteints, il les mit
+de nouveau en déroute; El-Kheïr, fait prisonnier, fut mis à mort.
+
+Quant à Djâfer, il alla demander un asile en Espagne, auprès d'El-Hakem.
+
+Traversant alors le Mag'reb extrême, Bologguine revint vers le Rif, où
+les Edrisides s'étaient de nouveau déclarés les champions de la cause
+oméïade. El-Hacen-ben-Kennoun dut, encore une fois, changer de drapeau
+et jurer fidélité au khalife fatemide. Après cette courte et brillante
+campagne, dans laquelle les Mag'raoua et Beni-Ifrene avaient été en
+partie dispersés, au point qu'un certain nombre d'entre eux étaient
+allés chercher un refuge en Espagne, Bologguine se disposa à revenir
+vers l'est; auparavant, il défendit aux Berbères du Mag'reb de se livrer
+à l'élève des chevaux, et, pour compléter l'effet de cette mesure,
+ramena avec lui toutes les montures qu'on put saisir[576].
+
+En passant à Tlemcen, il déporta une partie de la population de cette
+ville et la fit conduire à Achir[577].
+
+[Note 576: El-Kaïrouani, p. 127.]
+
+[Note 577: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 8, 150, 548, t. III, p. 234, 235,
+255. Kartas, p. 125. El-Bekri, _Idricides_, passim.]
+
+EL-MOEZZ SE PRÉPARE À QUITTER L'IFRIKIYA.--Pendant que la cause fatemide
+obtenait ces succès en Mag'reb, ses armées, habilement conduites,
+achevaient de détruire en Syrie la résistance des derniers partisans de
+la dynastie ikhchidite. Le fils de Djouher conduisit lui-même à Kaïrouan
+les membres de cette famille faits prisonniers. Le khalife les reçut
+avec une grande pompe, couronne en tête, et leur rendit la liberté.
+
+Mais les Fatemides trouvèrent bientôt devant eux, en Syrie, des
+adversaires autrement redoutables; les Karmates, sous le commandement
+d'El-Hassan-ben-Ahmed, avaient conquis une partie de ce pays et
+s'avançaient menaçants. Le général ketamien Djâfer-ben-Felah, envoyé
+contre eux, fut entièrement défait et perdit la vie dans la rencontre.
+Damas tomba aux mains des Karmates, qui marchèrent ensuite contre
+l'Egypte.
+
+Les brillantes victoires remportées par les Fatemides risquaient d'être
+annihilées, comme effet, si une main puissante ne venait prendre le
+commandement dans la nouvelle conquête. Djouher pressait depuis
+longtemps le khalife de transporter en Egypte le siège de l'empire; mais
+El-Moëzz, au moment de réaliser le rêve de sa famille, hésitait à
+quitter cette Ifrikiya, berceau de la puissance fondée par le mehdi. En
+présence des complications survenues en Syrie Djouher redoubla
+d'instances, et comme, en même temps, arriva à Kaïrouan la nouvelle de
+la pacification du Mag'reb par Bologguine, El-Moëzz se décida à partir
+pour l'Orient. Il établit son camp à Sardenia, entre Kaïrouan et
+Djeloula, y réunit les troupes qu'il devait emmener, et s'occupa de
+prendre toutes les dispositions nécessaires en vue de l'abandon
+définitif du pays.
+
+La grande difficulté était de pouvoir laisser l'Ifrikiya dans des mains
+sûres. Afin de ne pas donner trop de puissance à son représentant, il
+divisa le pouvoir entre plusieurs fonctionnaires. Le Ketamien
+Abd-Allah-ben-Ikhelef fut nommé gouverneur de la province de Tripoli. En
+Sicile, la famille des Ben-el-Kelbi avait conservé le commandement;
+El-Moëzz craignit que l'influence énorme dont elle jouissait la poussât
+à se déclarer indépendante. Il rappela de l'île le gouverneur
+Abmed-ben-el-Kelbi, et chargea un affranchi, du nom de Iaïch, de la
+direction des affaires. Mais, à peine celui-ci était-il arrivé, que la
+révolte éclatait et que le prince s'empressait d'envoyer dans l'île,
+comme gouverneur, Bel-Kassem-el-Kelbi. Quant au poste quasi-royal de
+gouverneur de l'Ifrikiya et du Mag'reb résidant à Kaïrouan, le khalife
+le réserva à Bologguine, fils de Ziri, dont l'intelligence et le
+dévouement lui étaient connus. La perception de l'impôt fut confiée à
+deux fonctionnaires, sous les ordres directs du khalife; le cadi et
+quelques chefs de la milice furent également réservés à sa nomination;
+enfin, un conseil de grands officiers fut chargé d'assister
+Bologguine[578].
+
+[Note 578: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 9, 10, 549, 550. El-Kaïrouani, p.
+110. Ibn-El-Athir, passim. De Quatremère, _Vie d'El-Moez_. Amari,
+_Musulmans de Sicile_, p. 287 et suiv.]
+
+EL-MOEZZ TRANSPORTE LE SIÈGE DE LA DYNASTIE FATEMIDE EN EGYPTE.--Au
+commencement de l'automne de l'année 972, Bologguine rentra de son
+heureuse expédition. Le khalife l'accueillit avec les plus grands
+honneurs et lui accorda les titres honorifiques de _Sifed-Daoula_
+(l'épée de l'empire) et d'_Abou-el-Fetouh_ (l'homme aux victoires); il
+voulut en outre qu'il prît le nom de Youçof. Lui ayant annoncé son
+intention de le nommer gouverneur de l'Afrique, il lui traça sa ligne de
+conduite, et lui recommanda surtout de ne cesser de faire sentir aux
+Berbères une main ferme, de ne pas exempter les nomades d'impôts, et de
+ne jamais donner de commandement important à une personne de sa famille,
+qui serait amenée à vouloir partager l'autorité avec lui. Il lui
+prescrivit encore de combattre sans cesse l'influence des Oméïades dans
+le Mag'reb et de faire son possible pour expulser définitivement leurs
+adhérents du pays.
+
+Dans le mois de novembre 972, El-Moëzz se mit en route et fut accompagné
+jusqu'à Sfaks par Bologguine. Le khalife emportait avec lui les cendres
+de ses ancêtres et tous ses trésors fondus en lingots. C'était bien
+l'abandon définitif d'un pays que les Fatemides avaient toujours
+considéré comme lieu de séjour temporaire.
+
+El-Moëzz arriva à Alexandrie dans le mois de mai 973. Le 10 juin
+suivant, il fit son entrée triomphale au vieux Caire (Misr) et alla
+fixer sa résidence au nouveau Caire (El-Kahera-el-Moëzzïa). Nous
+perdrons de vue, maintenant, les faits particuliers à sa dynastie en
+Egypte, pour ne suivre que le cours des événements accomplis en
+Mag'reb[579].
+
+[Note 579: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 10, 550, 551. El-Kaïrouani, p.
+111, 124. El-Bekri, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, p. 287 et
+suiv.]
+
+Ainsi les derniers souverains de race arabe ont quitté la Berbérie, car
+nous ne comptons plus les Edrisides dispersés et sans forces et dont la
+dynastie est sur le point de disparaître de l'Afrique. Partout le peuple
+berbère a repris son autonomie; il n'obéit plus à des étrangers; il va
+fonder de puissants empires et avoir ses jours de grandeur.
+
+APPENDICE
+
+ CHRONOLOGIE DES FATEMIDES D'AFRIQUE
+
+ Date de l'avènement
+ Obéïd-Allah-el-Mehdi............. Janvier 910.
+ Abou-l'-Kacem-el-Kaïm............ 3 mars 934.
+ Ismaïl-el-Mansour................ 18 mai 946.
+ Maad-el-Moëzz.................... Mars 953.
+ Son départ pour l'Egypte......... Décembre 972.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+L'IFRIKIYA SOUS LES ZIRIDES (SANHADJA).--LE MAG'REB SOUS LES OMEIADES
+973-997
+
+
+Modifications ethnographiques dans le Mag'reb central.--Succès des
+Oméïades dans le Mag'reb; chute des Edrisides; mort
+d'El-Hakem.--Expéditions des Mag'raoua contre Sidjilmassa et contre les
+Berg'ouata.--Expédition de Bologguine dans le Mag'reb; ses
+succès.--Bologguine, arrêté à Ceuta par les Oméïades, envahit le pays
+des Berg'ouata.--Mort de Bologguine; son fils El-Mansour lui
+succède.--Guerre d'Italie.--Les Oméïades d'Espagne étendent de nouveau
+leur autorité sur le Mag'reb.--Révoltes des Ketama réprimées par
+El-Mansour.--Les deux Mag'reb soumis à l'autorité oméïade; luttes entre
+les Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Puissance de Ziri-ben-Atiya;
+abaissement des Beni-Ifrene.--Mort du gouverneur El-Mansour; avènement
+de son fils Badis.--Puissance des gouverneurs kelbites en
+Sicile.--Rupture de Ziri-ben-Atiya avec les Oméïades d'Espagne.
+
+
+MODIFICATIONS ETHNOGRAPHIQUES DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Les résultats
+des dernières campagnes de Djouher et de Bologguine en Mag'reb avaient
+été très importants pour l'ethnographie de cette contrée. Les Mag'rabua
+et Beni-Ifrene vaincus, dispersés, rejetés vers l'ouest, durent céder la
+place, dans les plaines du Mag'reb central, à leurs cousins les
+Ouemannou et Iloumi, qui, jusque-là, n'avaient guère fait parler d'eux.
+Sur les Zenétes expulsés, un grand nombre, et, parmi eux, les
+Beni-Berzal, allèrent se réfugier en Espagne et fournirent d'excellents
+soldats au khalife oméïade. D'autres se placèrent sous les remparts de
+Ceuta[580].
+
+Les Sanhadja, au comble de la puissance, étendirent leurs limites et
+leur influence jusque dans la province d'Oran.
+
+Un autre mouvement s'était produit dans les régions sahariennes. La
+grande tribu zenète des Beni-Ouacine s'avança dans le désert de la
+province d'Oran et se massa entre le mont Rached[581], ainsi nommé d'une
+de ses fractions, et le haut Moulouïa jusqu'à Sidjilmassa, prête à
+pénétrer, à son tour, dans le Tell[582].
+
+Les débris des Mag'raoua, ralliés autour de la famille d'Ibn-Khazer,
+passèrent le Moulouïa et s'avancèrent du côté de Fès, en usurpant peu à
+peu les conquêtes des Miknaça[583].
+
+[Note 580: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 236, 294.]
+
+[Note 581: Actuellement Djebel-Amour.]
+
+[Note 582: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 327, t. IV, p. 2, 5,
+25.]
+
+[Note 583: _Loc. cit._, t. I, p. 265, t, III, p. 235.]
+
+SUCCÈS DES OMÉÏADES EN MAG'REB; CHUTE DES EDRISIDES; MORT
+D'EL-HAKEM.--El-Hakem voulut profité du départ d'El-Moëzz pour regagner
+le terrain perdu en Mag'reb, et, tandis que le khalife fatemide
+s'éloignait vers l'est, une armée oméïade, commandée par le vizir
+Mohammed-ben-Tamlès, débarquait à Ceuta, avec la mission de châtier le
+prince edriside pour sa défection. Cette fois, El-Hassan, décidé à
+combattre, s'avança à la rencontre de ses ennemis et les défit
+complètement en avant de Tanger. Les débris de ces troupes, Africains et
+Maures d'Espagne, se réfugièrent à Ceuta et demandèrent du secours à
+El-Hakem. Le khalife, plein du désir de tirer une éclatante vengeance de
+cet affront, réunit une nouvelle et formidable armée, en confia le
+commandement à son célèbre général R'aleb et l'envoya en Mag'reb. Il lui
+recommanda, s'il ne pouvait vaincre, de savoir mourir en combattant, et
+lui déclara qu'il ne voulait le revoir que victorieux. Des sommes
+d'argent considérables furent mises à sa disposition. La campagne devait
+commencer par la destruction du royaume edriside.
+
+Cependant l'edriside El-Hassan, tenu au courant de ces préparatifs,
+s'empressa de renfermer ce qu'il possédait de plus précieux dans sa
+forteresse imprenable de Hadjar-en-Necer, puis il évacua Basra, sa
+capitale, et se retrancha à Kçar-Masmouda, place forte située entre
+Ceuta et Tanger. R'aleb ne tarda pas à venir l'attaquer et, durant
+plusieurs jours, on escarmoucha sans grand avantage de part ni d'autre.
+Le général oméïade parvint alors à corrompre, à force d'or, les
+principaux adhérents d'El-Hassan, et celui-ci se vit tout à coup
+abandonné par ses meilleurs officiers et contraint de se réfugier à
+Hadjar-en-Necer.
+
+R'aleb l'y suivit et entreprit le siège du _nid d'aigle_. La position
+défiait toute attaque et ce n'était que par un blocus rigoureux qu'on
+pouvait la réduire. Pour cela, du reste, des renforts étaient
+nécessaires, et bientôt arriva dans le Rif une nouvelle armée oméïade,
+commandée par Yahïa-ben-Mohammed-et-Todjibi, général qui était investi
+précédemment du commandement de la frontière supérieure en Espagne. Avec
+de telles forces, le siège fut mené vigoureusement et il ne resta à
+El-Hassan d'autre parti que de se rendre à la condition d'avoir la vie
+sauve (octobre 973). Ainsi disparut ce qui restait du royaume edriside.
+
+Après la chute de Hadjar-en-Necer, R'aleb rechercha partout les derniers
+descendants et partisans de la dynastie d'Edris, dans le Rif et le pays
+des R'omara. De là, il pénétra dans l'intérieur du Mag'reb. Arrivé à
+Fès, il y rétablit l'autorité oméïade et laissa deux gouverneurs: l'un
+dans le quartier des Kaïrouanides et l'autre dans celui des Andalous.
+R'aleb parcourut ainsi le Mag'reb septentrional et laissa partout des
+représentants de l'autorité oméïade.
+
+Après avoir rempli si bien son mandat, R'aleb nomma gouverneur général
+du Mag'reb Yahïa-et-Todjibi, et rentra en Espagne, traînant à sa suite
+les membres de la famille edriside, des prisonniers de distinction et
+une foule de Berbères qui avaient suivi ses drapeaux. Le khalife
+El-Hakem, suivi de tous les notables de Cordoue, vint au devant du
+général victorieux, le combla d'honneurs, et reçut avec distinction
+El-Hassan-ben-Kennoun et ses parents. Il fit des cadeaux à ces princes
+et leur assigna des pensions (septembre 974).
+
+Peu de jours après, El-Hakem, atteint d'une grave maladie, remettait la
+direction des affaires de l'état à son vizir, Moushafi. Presque
+aussitôt, ce ministre se débarrassa des Edrisides, dont l'entretien
+était ruineux pour le trésor, en les expédiant vers l'Orient. On les
+débarqua à Alexandrie, où ils furent bien accueillis par le souverain
+fatemide. La maladie d'El-Hakem avait eu, en outre, pour conséquence, de
+redonner de l'espoir aux chrétiens du nord, et, comme la frontière avait
+été dégarnie de troupes, ils l'attaquèrent en différents endroits. Dans
+cette conjecture, le vizir n'hésita pas à rappeler d'Afrique le brave
+Yahïa-et-Todjibi pour l'envoyer reprendre son commandement dans le nord.
+Djafer-ben-Hamdoun, chargé de le remplacer en Mag'reb, emmena avec lui
+pour l'assister son frère Yahïa.
+
+El-Hakem, sentant sa fin prochaine, réunit, le 5 février 976, tous les
+grands du royaume et leur fit signer un acte par lequel son jeune fils
+Hicham était reconnu pour son successeur. Le premier octobre suivant, le
+khalife mourait et l'empire passait aux mains d'un mineur: c'était la
+porte ouverte à toutes les compétitions et, par voie de conséquence, le
+salut du Mag'reb[584].
+
+Vers la même époque (975), Guillaume de Provence mettait fin à la petite
+république musulmane du Fraxinet. Depuis cinquante ans ces brigands
+répandaient la terreur en Provence, dans le Dauphiné, en Suisse, dans le
+nord de l'Italie et sur mer[585].
+
+[Note 584: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 124 et suiv.
+Ibn-Khaldoun, t. II, p. 151, 556, 559, 570. Kartas, p. 125 et suiv., 140
+et suiv. El-Bekri, passim. El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 29 et suiv.]
+
+[Note 585: Voir Raynaud, _Expéditions des Sarrasins dans le midi de
+la France_, pass. et Élie de la Primaudaie, _Arabes et Normands_,
+passim.]
+
+EXPÉDITIONS DES MAG'RAOUA CONTRE SIDJILMASSA ET CONTRE LES
+BERG'OUATA.--Arrivé en Mag'reb, à la fin de l'année 975,
+Djâfer-ben-Hamdoun s'appliqua à apaiser les discussions qui avaient
+éclaté entre les Mag'raoua, Beni-Ifrene et Miknaça, et qui étaient la
+conséquence de la récente immigration des tribus zenètes. Pour les
+occuper, il permit aux Mag'raoua de tenter une expédition contre
+Sidjilmassa, où régnait toujours le Midraride Abou-Mohammed-el-Moatezz.
+
+L'année suivante, un grand nombre de Mag'raoua et de Beni-Ifrene, sous
+la conduite d'un prince de la famille de Khazer, nommé
+Khazroun-ben-Felfoul, se portèrent sur Sidjilmassa, et, après avoir
+défait les troupes d'El-Moatezz, qui s'était avancé en personne contre
+ses ennemis, s'emparèrent de l'oasis: El-Moatezz ayant été mis à mort,
+sa tête fut envoyée à Cordoue. Khazroun, qui s'était emparé de tous ses
+trésors, fut nommé chef du pays pour le compte du khalife d'Espagne,
+dont la suprématie fut proclamée dans ces contrées éloignées. Ainsi à
+Sidjilmassa, comme sur le cours du bas-Moulouïa, les Miknaça durent
+céder la place aux Zenètes-Mag'raoua, qui s'installèrent définitivement
+dans le Mag'reb extrême.
+
+Quelque temps après, une querelle s'éleva entre Djâfer-ben-Hamdoun et
+son frère Yahïa. Ce dernier vint alors, avec un certain nombre de
+Zenètes, se retrancher dans la ville de Basra, non loin de Ceuta, où
+résidait un commandant oméïade. Djâfer voulait marcher contre lui; mais,
+voyant ses troupes peu disposées à entreprendre une campagne dans le Rif
+et, en partie, sur le point de l'abandonner, il les entraîna vers
+l'ouest, contre les Berg'ouata. Cette grande tribu masmoudienne,
+cantonnée au pied des versants occidentaux de l'Atlas et sur les bords
+de l'Océan, était devenue le centre d'un schisme religieux, qui y avait
+pris naissance environ un siècle et demi auparavant, à la voix d'un
+réformateur nommé El-Yas. Après la mort de ce _marabout_, son fils
+Younos avait réuni tous ses adhérents et contraint par la force ses
+compatriotes à accepter la nouvelle doctrine[586]. De grandes guerres
+avaient désolé alors le sud du Mag'reb; deux cent quatre-vingt-sept
+villes avaient été ruinées. La puissance des Berg'ouata était devenue
+redoutable, et, plusieurs fois, les Edrisides et les descendants de
+Ben-Abou-l'Afia avaient tenté, mais en vain, de réduire ces
+hérétiques[587].
+
+[Note 586: Voir ci-devant, p. 238, 255.]
+
+[Note 587: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 125 et suiv. El-Bekri,
+_Berghouata_. Ibn-Haukal, passim.]
+
+Ce fut du nom de _guerre sainte_ que Djâfer colora son expédition contre
+les Berg'ouata. Il s'avança jusqu'au cœur de leur pays, mais alors, ces
+indigènes, s'étant rassemblés en grand nombre, écrasèrent son armée
+composée de Mag'raoua et autres Zenètes; les débris de ces troupes se
+réfugièrent à Basra, et Djâfer rentra en Espagne. Le Vizir, qui
+craignait l'influence de ce général en Mag'reb, confirma, pour
+l'affaiblir, son frère Yahïa dans le commandement de la ville de Basra
+et du Rif, et n'inquiéta pas celui-ci, au sujet de sa défection qui
+avait été si préjudiciable à Djâfer[588].
+
+[Note 588: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 265, t. II, p. 156, 556, 557, t.
+III, p. 218, 235 et suiv. Kartas, p. 140. El-Bekri, passim.]
+
+EXPÉDITION DE BOLOGGUINE DANS LE MAG'REB; SES SUCCÈS.--Bologguine, en
+Ifrikiya, suivait avec attention les événements dont le Mag'reb était le
+théâtre et attendait le moment favorable pour intervenir; mais il devait
+au préalable assurer sa position à Kaïrouan, et l'on ne saurait trop
+admirer la prudence et l'esprit politique dont le chef berbère fit
+preuve en cette circonstance. Son protecteur, le khalife El-Moëzz, était
+mort peu de temps après son arrivée au Caire (975) et avait été remplacé
+par son fils El-Aziz-Nizar. Bologguine obtint de lui, en 977, la
+suppression du gouvernement isolé de la Tripolitaine, tel qu'il avait
+été établi par El-Moëzz, lors de son départ. Ainsi, le prince berbère
+étendit son autorité jusqu'à l'Egypte et, tranquille du côté de l'est,
+il put se préparer à intervenir activement en Mag'reb.
+
+En 979, Bologguine, à la tête d'une armée considérable, partit pour les
+régions de l'Occident. Il traversa sans difficulté le Mag'reb central,
+et, ayant franchi la Moulouïa, trouva déserts les pays occupés alors par
+les tribus zenètes, celles-ci s'étant réfugiées, à son approche, soit
+dans le sud, soit sous les murs de Ceuta. Il s'avança ainsi, sans coup
+férir jusqu'à Fès, entra en maître dans cette ville et, de là, se porta
+vers le sud. Ayant remonté le cours de la Moulouïa, il parvint, en
+chassant devant lui les Mag'raoua, jusqu'à Sidjilmassa. Cette oasis lui
+ouvrit ses portes. El-Kheïr-ben-Khazer, ayant été pris, fut mis à mort.
+Les familles de Yâla l'ifremide, d'Atiya-ben-Khazer et des Beni-Khazroun
+trouvèrent un refuge à Ceuta. Bologguine, laissant des officiers dans
+les provinces qu'il venait de conquérir, reprit la route du nord, pour y
+relancer les Zenètes, ses ennemis et les soutiens de la cause oméïade.
+La province de Hebet étant tombée en son pouvoir, il se disposa à
+marcher sur Ceuta.
+
+BOLOGGUINE, ARRÊTÉ À CEUTA PAR LES OMÉÏADES, ENVAHIT LE PAYS DES
+BERG'OUATA.--Mais, pendant que ces succès couronnaient les armes du
+lieutenant des Fatemides, les Oméïades d'Espagne ne restaient pas
+inactifs. Le vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui avait supplanté,
+quelque temps auparavant El-Meshafi, dirigeait habilement les affaires
+du royaume et tenait dans une tutelle absolue le souverain Hicham II.
+Décidé à disputer à Bologguine la domination du Mag'reb, El-Mansour ne
+vit, autour de lui, aucun chef plus digne de lui être opposé que
+Djâfer-ben-Hamdoun, son mortel ennemi. L'ayant placé à la tête d'une
+armée considérable, il mit, dit-on, à sa disposition cent charges d'or
+et l'envoya en Afrique. Aussitôt après son débarquement, ce général
+rallia autour de lui les principaux chefs zenètes avec leurs
+contingents, et les fit camper aux environs de Ceuta. Bientôt, d'autres
+renforts, arrivés d'Espagne, portèrent l'effectif de l'armée oméïade à
+un chiffre considérable.
+
+Pendant ce temps, Bologguine continuait sa marche sur Ceuta. Il s'était
+jeté dans les montagnes de Tétouan et y avait rencontré les plus grandes
+difficultés pour la marche de ses troupes. Enfin, à force de courage et
+de persévérance, la dernière montagne fut gravie et le gouverneur
+sanhadjien put voir à ses pieds la ville de Ceuta. Cet aspect, loin de
+le récompenser de ses peines par l'espoir d'un facile succès, le jeta
+dans le découragement. Un immense rassemblement était concentré sous la
+ville, et des convois arrivaient de toutes les directions pour
+ravitailler ces camps.
+
+Attaquer à ce moment eût été insensé. Bologguine y renonça sur-le-champ;
+ramenant son armée sur ses pas, il alla détruire la ville de Basra et,
+de là, envahit le pays des Berg'ouata, qu'il avait déjà rencontrés dans
+sa précédente campagne. Ces schismatiques s'avancèrent bravement à sa
+rencontre, sous la conduite de leur roi Abou-Mansour-Aïça. Mais les
+Sanhadja se lancèrent contre eux avec tant d'impétuosité qu'ils les
+mirent en pleine déroute après avoir tué leur chef[589].
+
+[Note 589: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. II, p. 12, 131, 557, t.
+III, p. 218, 236, 237. El-Bekri, _Berghouata_. Dozy, _Musulmans
+d'Espagne_, t. III, p. 183.]
+
+MORT DE BOLOGGUINE. SON FILS EL-MANSOUR LUI SUCCÈDE.--L'éloignement de
+Bologguine avait renversé tous les plans de Djâfer. Bientôt les
+Berbères, entassés à Ceuta, manquèrent de vivres et, avec la disette, la
+mésintelligence entra dans le camp. Le vizir El-Mansour, qui avait
+besoin, en Espagne, de troupes déterminées afin d'écraser les factions
+adverses, en profita pour attirer dans la péninsule un grand nombre
+d'Africains.
+
+Pendant ce temps, Bologguine continuait ses expéditions dans le pays des
+Berg'ouata. Ces farouches sectaires qui, depuis des siècles, vivaient
+indépendants, avaient dû se soumettre et leurs principaux chefs, chargés
+de fers, avaient été expédiés en Ifrikiya. Dans le cours de Tannée 983,
+Bologguine se décida à rentrer à Kaïrouan, mais comme Ouanoudine, de la
+famille mag'raouienne des Beni-Khazroun, avait réussi à s'emparer de
+l'autorité à Sidjilmassa, il résolut de pousser d'abord une pointe dans
+le sud. A son approche, Ouanoudine prit la fuite. Peut-être Bologguine
+n'alla-t-il pas jusqu'à Sidjilmassa; sautant sans doute les atteintes du
+mal qui allait l'emporter, il ordonna le retour vers le nord, par la
+route de Tlemcen. Mais, parvenu au lieu dit Ouarekcen, au sud de cette
+ville, Bologguine, fils de Ziri, cessa de vivre (mai 984). Son affranchi
+Abou-Yor'bel envoya aussitôt la nouvelle de cette mort à El-Mansour,
+fils de Bologguine et son héritier présomptif, qui commandait et
+résidait à Achir, puis l'armée continua sa route vers l'est.
+
+El-Mansour se rendit à Kaïrouan et reçut en route une députation des
+habitants de cette ville, venus pour le saluer. Il leur donna
+l'assurance qu'il continuerait à employer pour gouverner la voie de la
+douceur et de la justice. A Sabra il reçut le diplôme du khalife El-Aziz
+lui conférant le commandement exercé avec tant de fidélité par son père.
+El-Mansour répondit par l'envoi d'un million de dinars (pièces d'or) à
+son suzerain. Il confia le commandement de Tiharet à son oncle
+Abou-l'Behar et celui d'Achir à son frère Itoueft[590].
+
+[Note 590: El-Kaïrouani, p. 131, 132. Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t.
+II, p. 11, 12, 130, t. III, p. 218, 235. Kartas, p. 140. El-Bekri,
+passim.]
+
+GUERRE D'ITALIE.--Pendant que le Mag'reb était le théâtre des luttes que
+nous venons de retracer, les émirs kelbites de Sicile, maîtres
+incontestés de l'île, avaient reporté tous leurs efforts sur la terre
+ferme. L'empereur Othon I était mort, en 973, et avait été remplacé par
+son fils Othon II. Ce prince, guerrier et sanguinaire, profita de
+l'affaiblissement de l'autorité de ses deux cousins de Constantinople,
+pour envahir l'Italie méridionale. Benevent et Salerne tombèrent en son
+pouvoir, et les empereurs ne virent d'autre chance de salut, dans cette
+conjoncture, que d'appeler les Musulmans.
+
+Au printemps de l'année 982, Othon, ayant reçu de nombreux renforts,
+entra dans les possessions byzantines à l'a tête d'une armée composée de
+Saxons, Bavarois et autres Allemands, d'Italiens des provinces
+supérieures et de Longobards, conduits par les grands vassaux de
+l'empire. Tarente, mal défendue par les Grecs, fut enlevée, ainsi que
+Brindes. Mais le gouverneur kelbite Abou-l'Kacem, accouru avec son
+armée, vient offrir le combat aux envahisseurs. Après une rude bataille
+dans laquelle Abou-l'Kacem trouve la mort du guerrier, l'armée allemande
+est en pleine déroute, laissant quatre mille morts sur le terrain.
+Othon, presque seul, peut à grand peine s'enfuir sur une galère grecque.
+Il regagne le nord de l'Italie et meurt à Rome le 7 décembre 983.
+
+Djaber, fils d'Abou-l'Kacem, rentra en Sicile avec un riche butin, sans
+poursuivre la campagne. Son élévation fut ratifiée par le khalife
+El-Aziz[591].
+
+[Note 591: Ibn-El-Athir, passim. Amari, _Musulmans de Sicile_, t.
+II, p. 322 et suiv. Elie de la Primaudaie, _Arabes et Normands en Sicile
+et en Italie_, p. 154 et suiv.]
+
+LES OMEÏADES D'ESPAGNE ÉTENDENT DE NOUVEAU LEUR AUTORITÉ SUR LE
+MAG'REB.--Revenons en Mag'reb. A peine Bologguine avait-il quitté les
+régions du sud, que Ouanoudine, chef des Mag'raoua du sud, était rentré
+en maître à Sidjilmassa.
+
+En Espagne, la révolte qui se préparait depuis longtemps contre
+l'omnipotence du vizir El-Mansour-ben-Abou-Amer, avait éclaté. Le
+célèbre général R'aleb se mit à la tête de ceux qui voulaient rendre au
+souverain ses prérogatives, mais il succomba dans une émeute et
+Ibn-Abou-Amer resta seul maître de l'autorité (981). Djâfer-ben-Hamdoun
+le gênait encore par son influence: il le fit assassiner (janvier 983).
+
+Pendant ce temps, l'edriside El-Hassan-ben-Kennoun quittait l'Egypte et
+rentrait en Ifrikiya, avec une recommandation du khalife pour son
+lieutenant. Celui-ci lui donna une escorte de guerriers sanhadjiens avec
+lesquels il atteignit le Mag'reb (mai 984). Il entra aussitôt en
+relations avec les chefs des Beni-Ifrene, dont Yeddou-ben-Yâla était le
+prince, et conclut avec eux un traité d'alliance contre les Oméïades.
+Dès lors, la guerre de partisans recommença dans le Mag'reb.
+
+Le vizir Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter de grands avantages dans
+le nord de l'Espagne, voulut mettre un terme aux succès des Edrisides,
+et, à cet effet, envoya en Afrique un certain nombre de troupes sous le
+commandement de son cousin Abou-el-Hakem, surnommé Azkeladja. Ce
+général, après avoir reçu le contingent des Magr'aoua, s'avança contre
+l'edriside. Aussitôt les Beni-Ifrene abandonnèrent El-Hassan, qui n'eut
+d'autre parti à prendre que de s'en remettre à la générosité de son
+vainqueur.
+
+Azkeladja promit la vie au prince edriside et l'envoya au vizir en
+Espagne; mais celui-ci, au mépris de la promesse donnée, le fit mettre
+aussitôt à mort, et, comme il avait appris que son cousin Azkeladja
+avait ouvertement blâmé cet acte, il le rappela de Mag'reb et lui fit
+subir le même sort (oct.-nov. 985). Une sentence d'exil frappa en outre
+les derniers descendants de la famille d'Edris[592].
+
+[Note 592: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 201 et suiv.]
+
+Dans la même année, Itoueft, frère d'El-Mansour, fut envoyé en
+expédition par celui-ci dans le Mag'reb. Il se heurta contre
+Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, qui le défit complètement et le
+força à rétrograder au plus vite.
+
+Le vizir Ibn-Abou-Amer nomma au gouvernement du Mag'reb
+Hassen-ben-Ahmed-es-Selmi, et l'envoya à Fès avec ordre de protéger les
+princes mag'raouiens de la famille d'Ibn-Khazer, et de les opposer aux
+Ifrenides qui manifestaient de plus en plus d'éloignement à l'égard de
+la dynastie oméïade. Le nouveau gouverneur arriva à Fès en 986 et, par
+son habileté et sa fermeté dans l'exécution des instructions reçues, ne
+tarda pas à rétablir la paix dans le Mag'reb. Ziri-ben-Atiya fut comblé
+d'honneurs, ce qui acheva d'indisposer Yeddou-ben-Yâla, chef des
+Beni-Ifrene, et le décida à lever le masque dès qu'une occasion
+favorable se présenterait.
+
+RÉVOLTES DES KETAMA RÉPRIMÉES PAR EL-MANSOUR.--Tandis que l'influence
+fatemide s'affaiblissait de plus en plus dans le Mag'reb, les séditions
+intestines retenaient El-Mansour à Kaïrouan et absorbaient toutes ses
+forces. La grande tribu des Ketama, si honorée sous le gouvernement
+fatemide, en raison des immenses services par elle rendus à cette
+dynastie, voyait, avec la plus vive jalousie, celle des Sanhadja se
+substituer à elle et absorber successivement tous les emplois. Déjà un
+grand nombre de Ketamiens étaient, partis pour l'Egypte avec El-Moëzz et
+s'y étaient fixés; des rapports constants s'établirent entre ces émigrés
+et leurs frères du Mag'reb, et ils se firent les intermédiaires de ces
+derniers pour présenter leurs doléances au khalife. Fatigué de leurs
+récriminations, El-Aziz-Nizar envoya à Kaïrouan un agent secret du nom
+d'Abou-l'Fahm-ben-Nasrouïa, avec mission de tout étudier par lui-même.
+Cet émissaire fut adressé par le khalife à Youçof, fils
+d'Abd-Allah-el-Kateb, ancien officier de Bologguine, personnage très
+influent, qui avait acquis, dans ses divers emplois, une fortune
+scandaleuse, et dont El-Mansour n'avait osé se défaire à cause de sa
+puissance.
+
+Ainsi protégé dans l'entourage même du gouverneur, Abou-l'Fahm, après
+avoir séjourné quelque temps à Kaïrouan, gagna le pays des Ketama, où il
+commença à prêcher la révolte à ces Berbères. Cependant El-Mansour,
+ayant été instruit de toutes ces intrigues, fit tomber
+Abd-Allah-el-Kateb et son fils Youçof dans un guet-apens où ils
+trouvèrent la mort (987). Il les frappa, dit-on, de sa propre main.
+Débarrassé de ces dangereux ennemis, il se disposa à combattre
+l'agitateur, qui avait pleinement réussi à soulever les Ketama et déjà
+battait monnaie en son nom.
+
+Sur ces entrefaites, arrivèrent d'Egypte deux envoyés, apportant, de la
+part du khalife El-Aziz, un message par lequel il défendait à El-Mansour
+de s'opposer aux actes d'Abou-l'Fahm et le menaçait du poids de sa
+colère s'il transgressait cet ordre; les messagers déclarèrent même que,
+dans ce cas, ils devraient le conduire, la corde au cou, à leur maître.
+Ces menaces causèrent au fils de Bologguine la plus violente indignation
+et eurent un effet tout opposé à celui qu'on en attendait. Au lieu de se
+conformer aux ordres d'un suzerain qui reconnaissait si mal les services
+de sa famille, El-Mansour commença par séquestrer les deux officiers,
+puis il pressa de toutes ses forces les préparatifs de la campagne.
+Bientôt, il se mit en marche et vint directement enlever Mila, qu'il
+livra au pillage. Les Ketama avaient fui: il porta la destruction dans
+tous leurs villages, atteignit Abou-l'Fahm non loin de Sétif et le mit
+en déroute. L'agitateur chercha un refuge dans une montagne escarpée,
+mais il fut pris et conduit au gouverneur. El-Mansour ordonna de le
+mettre en pièces devant les envoyés du khalife El-Aziz, qu'il avait
+traînés à sa suite dans la campagne; des esclaves nègres, après avoir
+dépecé le corps d'Abou-l'Fahm, le firent cuire et en mangèrent les
+morceaux en leur présence. Les envoyés reçurent alors licence de
+retourner au Caire; ils y arrivèrent terrifiés et racontèrent à leur
+maître ce dont ils avaient été témoins, déclarant qu' «_ils revenaient
+de chez des démons mangeurs d'hommes et non d'un pays habité par des
+humains_[593]».
+
+[Note 593: En-Nouéïri, apud Ibn-Khaldoun, t. II, p. 14, 15.]
+
+Au mois de mai 988, El-Mansour rentra à Kaïrouan.
+
+L'année suivante, un Juif, du nom d'Abou-l'Feredj, réussit encore, en se
+faisant passer pour un petit-fils d'El-Kaïm, à soulever les Ketama. Mais
+cette révolte fut bientôt étouffée par El-Mansour lui-même, qui fit
+mettre à mort l'imposteur et infligea de nouvelles punitions à la tribu
+où ce dernier avait trouvé asile. De là, il se porta à Tiharet en
+poursuivant son oncle Abou-l'Behar, qui venait de se déclarer contre
+lui; celui-ci n'eut alors d'autre ressource que de se jeter dans les
+bras des Mag'raoua. El-Mansour, après être resté quelque temps à
+Tiharet, y laissa comme gouverneur son frère Itoueft, puis il alla à
+Achir recevoir la soumission de Saïd-ben-Khazroun, auquel il donna le
+commandement de Tobna. Il rentra ensuite à Kaïrouan (989)[594].
+
+[Note 594: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15, t. III, p. 238, 259.
+El-Kaïrouani, p. 133.]
+
+LES DEUX MAG'REB SOUMIS À L'AUTORITÉ OMÉÏADE; LUTTES ENTRE LES MAG'RAOUA
+ET LES BENI-IFRENE.--Dans le Mag'reb, Ziri-ben-Atiya, resté seul chef
+des Mag'raoua, avait vu s'accroître son autorité et son influence aux
+dépens de Yeddou-ben-Yâla. En 987, il fut appelé à Cordoue par le vizir
+Ibn-Abou-Amer, qui venait de remporter sur les chrétiens de grandes
+victoires. Bermude, roi de Léon, avait vu jusqu'à sa capitale tomber aux
+mains des Musulmans et n'avait conservé que quelques cantons voisins de
+la mer. Le vizir fit à Ziri une réception princière.
+
+Yeddou aurait, paraît-il, été également invité à se rendre en Espagne,
+mais il ne jugea pas prudent d'aller se livrer aux mains de ses rivaux.
+Selon Ibn-Khaldoun, il se serait même écrié: «_Le Vizir croit-il que
+l'onagre se laisse mener chez le dompteur de chevaux_?» C'était la
+rupture définitive. Il leva l'étendard de la révolte (991) et débuta en
+attaquant et dépouillant les tribus fidèles aux Oméïades. Le gouverneur,
+Hassen-ben-Ahmed, réunit alors une armée à laquelle se joignirent les
+contingents de Ziri, rentré d'Espagne, puis il marcha contre le rebelle;
+mais ce dernier avait eu le temps de rassembler un grand nombre
+d'adhérents, avec lesquels il vint courageusement à la rencontre de
+l'armée oméïade. L'ayant attaquée, il la mit en déroute. Hassen et une
+masse de guerriers mag'raoua restèrent sur le champ de bataille. Yeddou,
+marchant alors sur Fès, enleva cette ville d'assaut et étendit son
+autorité sur une partie des deux Mag'reb.
+
+A l'annonce de la défaite et de la mort de son lieutenant, le vizir
+Ibn-Abou-Amer nomma Ziri-ben-Atiya gouverneur du Mag'reb, avec ordre de
+reprendre Fès et d'en faire sa capitale. Ziri s'occupa d'abord de
+rallier les débris de la milice oméïade, puis il appela de nouveau ses
+Mag'raoua à la guerre. Sur ces entrefaites, Abou-l'Behar, oncle
+d'El-Mansour, qui, nous l'avons vu, avait échappé à la poursuite de son
+neveu, vint avec un assez grand nombre d'adhérents se joindre à Ziri.
+Ces deux chefs attaquèrent aussitôt Yeddou-ben-Yâla et, après une
+campagne sanglante, dans laquelle ils prirent et perdirent deux fois
+Fès, ils finirent par rester maîtres du terrain, après avoir réduit
+Yeddou au silence.
+
+Pendant cette guerre, Khalouf-ben-Abou-Beker, ancien gouverneur de
+Tiharet pour les Fatemides, et son frère Atiya, avaient achevé de
+détacher de l'autorité d'El-Mansour la région comprise entre les monts
+Ouarensenis et Oran, et y avaient fait prononcer la prière au nom du
+khalife oméïade. Comme ils avaient agi sous l'impulsion d'Abou-l'Behar,
+le vizir espagnol, pour récompenser celui-ci de ces importants
+résultats, dont il lui attribuait le mérite, le nomma chef des contrées
+du Magreb central et laissa à Ziri le commandement du Mag'reb extrême.
+
+Mais, peu de temps après, Khalouf, irrité de voir que la récompense
+qu'il avait méritée avait été recueillie par un autre, abandonna le
+parti des Oméïades pour rentrer dans celui d'El-Mansour. Ziri-ben-Atiya
+pressa en vain Aboul-l'Behar de marcher contre le transfuge. N'ayant pu
+l'y décider, il se mit lui-même à sa poursuite, l'atteignit, mit ses
+adhérents en déroute et le tua; Atiya put s'échapper et se réfugier,
+suivi de quelques cavaliers, dans le désert (novembre 991)[595].
+
+[Note 595: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 15 et suiv., t. III, p. 220, 221,
+240, 241. Kartas, p. 141, 142. El-Bekri, passim.]
+
+PUISSANCE DE ZIRI-BEN-ATIYA; ABAISSEMENT DES BENI-IFRENE.--Débarrassé de
+cet ennemi, Ziri, qui avait reçu à sa solde une partie de ses adhérents,
+expulsa tous les Beni-Ifrene de ses provinces et s'installa fortement à
+Fès avec ses Mag'raoua, auxquels il donna les contrées environnantes. Le
+refus d'Abou-l'Behar de concourir à la dernière campagne amena entre les
+deux chefs une mésintelligence qui se transforma bientôt en conflit. Ils
+en vinrent aux mains, et Abou-l'Behar, battu, se vit contraint de
+chercher un refuge auprès de la garnison oméïade de Ceuta. Il écrivit,
+de là, à la cour d'Espagne, pour demander réparation; en même temps, il
+envoyait un émissaire à Kaïrouan afin d'offrir sa soumission à son neveu
+El-Mansour. Aussi, lorsque le vizir oméïade, qui considérait ce
+personnage comme un homme très influent qu'il tenait à ménager, lui eut
+envoyé à Ceuta son propre secrétaire pour recevoir ses explications et
+ses plaintes, Abou-l'Behar évita de le rencontrer et, peu après, gagna
+le chemin de l'est.
+
+Aussitôt, le vizir Ibn-Abou-Amer accorda à Ziri le gouvernement des deux
+Mag'reb, avec ordre de combattre cet ennemi. Ziri vint alors attaquer
+Abou-l'Behar, lui prit Tlemcen et toute la contrée jusqu'à Tiharet, et
+le contraignit à la fuite. Ce chef, s'étant rendu à Kaïrouan, fut bien
+accueilli par son neveu El-Mansour, qui lui confia de nouveau le
+commandement de Tiharet.
+
+Maître enfin, sans conteste, des deux Mag'reb, Ziri-ben-Atiya y régna
+plutôt en prince indépendant, qu'en représentant des khalifes de
+Cordoue. Après la mort de Yeddou, les Beni-Ifrene s'étaient ralliés
+autour de son neveu Habbous, mais bientôt ce chef avait été, à son tour,
+assassiné, et le commandement avait été pris par Ham-mama, petit-fils de
+Yâla, qui avait emmené les débris de la tribu dans le territoire de Salé
+et était venu s'implanter entre cette ville et Tedla.
+
+En l'an 994, Ziri, qui avait pu juger par lui-même de l'inconvénient
+qu'offrait la ville de Fès, comme capitale, en cas d'attaque, fonda,
+près de l'Oued-Isli, la ville d'Oudjda, où il s'établit avec sa famille
+et ses trésors. En outre de la force de la position, il comptait sur les
+montagnes voisines pour lui servir de refuge, s'il était vaincu.
+
+MORT DU GOUVERNEUR EL-MANSOUR. AVÈNEMENT DE SON FILS BADIS.--Quelque
+temps après, El-Mansour mourut à Kaïrouan (fin mars 996), et fut inhumé
+dans le grand château de Sabra; il avait régné treize ans. Son fils
+Badis, qu'il avait précédemment désigné comme héritier présomptif, lui
+succéda en prenant le nom d'_Abou-Menad-Nacir-ed-Daoula_. Il confia à
+ses deux oncles, Hammad et Itoueft, les charges et les commandements les
+plus importants. Ayant reçu du Caire un diplôme confirmant son
+élévation, Badis se serait écrié: «Je liens ce royaume de mon père et de
+mon grand-père: un diplôme ne peut me le donner, ni un rescrit me le
+retirer[596]». Six mois après la mort d'El-Mansour, eut lieu celle du
+khalife fatemide El-Aziz. Son fils El-Hakem-bi-Amer-Allah lui succéda.
+C'était un enfant en bas âge, que les Ketama proclamèrent sous la
+tutelle de l'un des leurs, Hassan-ben-Ammar, qui prit le titre
+d'_Ouacita_, ou de _Amin-ed-Daoula_ (_intermédiaire_ ou _intendant de
+l'empire_).
+
+Dans les dernières années, la cour du Caire, loin de tenir rigueur au
+vassal de Kaïrouan, avait tout fait pour resserrer les liens l'unissant
+à elle et empêcher une rupture trop facile à prévoir. Parmi les présents
+envoyés du Caire en 983 par le khalife à El-Mansour, se trouvait un
+éléphant qui excita, à Kaïrouan, la curiosité publique au plus haut
+degré et que le gouverneur eut soin de faire figurer dans les
+fêtes[597].
+
+[Note 596: Baïnn, t. I.]
+
+[Note 597: El-Kaïrouani, p. 115, 133, 134, 135. Ibn-Khaldoun, t. II,
+p. 15 et suiv.]
+
+PUISSANCE DES GOUVERNEURS KELBITES EN SICILE.--Pendant que l'Afrique
+était le théâtre de tous ces événements, la Sicile devenait florissante
+sous le commandement des émirs kelbites. Djaber, se livrant à la
+débauche et ayant laissé péricliter l'état, avait été bientôt déposé par
+le khalife du Caire et remplacé par Djâfer-ben-Abd-Allah. Celui-ci,
+après avoir gouverné avec intelligence et équité, mourut en 986. Son
+frère et successeur, Abd-Allah, qui suivit sa voie, eut également un
+règne très court. Après sa mort, survenue en décembre 989, il fut
+remplacé par son fils Abou-l'Fetouh-Youssof. Sous l'égide de ce prince,
+la Sicile, soumise et tranquille, fleurit et devint le séjour favori des
+poètes et des lettrés.
+
+Vers la fin du Xe siècle, les Byzantins reconquirent sans peine la
+Calabre et la Pouille, et placèrent le siège de leur commandement à
+Bari; le gouverneur prit le titre de Katapan. Mais bientôt, les
+exactions des Grecs indisposèrent les populations qui appelèrent souvent
+à leur aide les Musulmans. Ainsi, les gouverneurs de Sicile se
+trouvaient ramenés, pour ainsi dire, malgré eux, sur cette terre
+d'Italie, où ils avaient combattu depuis près de deux siècles sans
+conserver de leurs victoires de réels avantages matériels[598].
+
+[Note 598: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 330 et suiv. Elie
+de la Primaudaie, _Arabes et Normands de Sicile_, p. 158.]
+
+RUPTURE DE ZIRI AVEC LES OMÉÏADES D'ESPAGNE.--Dans ces dernières années,
+l'Espagne avait vu une tentative du souverain légitime Hicham II,
+agissant sous l'impulsion de sa mère Aurore, pour reprendre le pouvoir
+des mains du vizir Ibn-Abou-Amer. Cette femme ambitieuse et énergique
+avait compté sur l'émir des Mag'raoua, le berbère Ziri-ben-Atiya, pour
+l'appuyer dans son dessein, au milieu d'une cour efféminée et courbée
+sous le despotisme. Ziri avait, en effet, soutenu les revendications du
+prince légitime dont il avait proclamé le nom en Afrique, en même temps
+que la déchéance du Vizir.
+
+Mais le chef berbère avait compté sans la hardiesse d'Ibn-Abou-Amer et
+l'influence qu'il exerçait sur son souverain. Celui-ci n'avait pas tardé
+à regretter son éclair d'énergie, et, de lui-même, s'était replacé sous
+le joug. Le Vizir était sorti de cette épreuve plus fort que jamais;
+pour en donner la preuve, il commença par supprimer à Ziri tous ses
+subsides, puis il appela aux armes les Berbères dépossédés: Beni-Khazer,
+Miknaça, Azdadja, Beni-Berzal, etc.; il en forma une armée, destinée à
+opérer en Mag'reb, et en confia le commandement à l'affranchi Ouadah. En
+même temps, il prépara une expédition contre Bermude et tous ses ennemis
+de la Péninsule. Cette fois, c'était la basilique de saint Jacques de
+Compostelle, célèbre dans toute la chrétienté, qui devait lui servir
+d'objectif (fin 996)[599].
+
+[Note 599: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 222 et suiv.
+Ibn-Khaldoun, t. III, p. 243, 244. El-Bekri, passim.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+AFFAIBLISSEMENT DES EMPIRES MUSULMANS EN AFRIQUE, EN ESPAGNE ET EN
+SICILE.
+997-1045.
+
+
+Ziri-ben-Atiya est défait par l'oméïade El-ModalTer.--Victoires de
+Ziri-ben-Atiya dans le Mag'reb central.--Guerres de Badis contre ses
+oncles et contre Felfoul.--Mort de Ziri-ben-Atiya; fondation de la Kalaa
+par Hammad.--Espagne: Mort du vizir Ben-Abou-Amer. El-Moëzz, fils de
+Ziri, est nommé gouverneur du Mag'reb.--Guerres civiles en Espagne; les
+Berbères et les chrétiens y prennent part.--Triomphe des Berbères et
+d'El-Mostaïn en Espagne.--Luttes de Badis contre les Beni-Khazroun;
+Hammad se déclare indépendant à la Kalaa.--Guerre entre Badis et
+Hammad.--Mort de Badis, avènement d'El-Moëzz.--Conclusion de la paix
+entre El-Moëzz et Hammad.--Espagne: Chute des Oméïades; l'edriside
+Ali-ben-Hammoud monte sur le trône.--Anarchie en Espagne; fractionnement
+de l'empire musulman.--Guerres entre les Mag'raoua et les
+Beni-Ifrene.--Luttes du sanhadjen El-Moëzz contre les Beni-Khazroun de
+Tripoli; préludes de sa rupture avec les Fatemides.--Guerres entre les
+Mag'raoua et les Beni-Ifrene.--Événements de Sicile et d'Italie; chute
+des Kelbites.--Exploits des Normands en Italie et en Sicile; Robert
+Wiscard.--Rupture entre El-Moëzz et le hammadite El-Kaïd.
+
+
+ZIRI-BEN-ATIYA EST DÉFAIT PAR L'OMÉÏADE EL-MODAFFER.--En rompant
+courageusement avec le vizir oméïade, Ziri avait peut-être beaucoup
+présumé de ses forces; il se prépara néanmoins, de son mieux, à lutter
+contre lui. Débarqué à Tanger, le général Ouadah entra aussitôt en
+campagne (997). Pendant trois ou quatre mois ce fut une série
+d'escarmouches sans action décisive; Ouadah parvint alors à surprendre
+de nuit le camp de Ziri, près d'Azila, et à s'en emparer. Le chef
+berbère dut opérer su retraite vers l'intérieur, tandis que Nokour et
+Azila tombaient au pouvoir des troupes oméïades.
+
+Ces succès étaient bien insignifiants aux yeux d'Ibn-Abou-Amer, et,
+comme Ziri avait repris l'offensive et forcé Ouadah à la retraite, le
+vizir se décida à envoyer dans le Mag'reb de nouvelles troupes, sous le
+commandement de son fils Abd-el-Malek-el-Modaffer, et vint lui-même
+s'établir à Algésiras, afin de surveiller de plus près le départ des
+renforts. L'arrivée du fils du puissant vizir en Afrique produisit le
+plus grand effet sur l'esprit si versatile des Berbères. De toutes
+parts, les chefs des tribus, entraînant une partie de leurs gens,
+désertèrent la cause de Ziri, pour se ranger sous les étendards
+oméïades.
+
+Malgré ces défections, Ziri, dont l'âme ne se laissait pas facilement
+abattre, attendit l'ennemi dans la province de Tanger et se prépara,
+avec une armée fort nombreuse, à soutenir son choc. Quand El-Modaffer
+eut réuni toutes les ressources dont il pouvait disposer, il se mit en
+marche pour attaquer son adversaire. Celui-ci s'avança bravement à sa
+rencontre, et, en octobre 998, les deux armées se heurtèrent au sud de
+Tanger. La bataille s'engagea aussitôt, acharnée et meurtrière;
+longtemps, l'issue en demeura indécise; enfin les troupes oméïades
+commençaient à plier, lorsque Ziri, qui se trouvait au plus fort de
+l'action, fut frappé de trois coups de lance par un de ses propres
+serviteurs, un nègre dont il avait fait tuer le frère. Le meurtrier
+accourut aussitôt dans les rangs ennemis porter la nouvelle de la mort
+de l'émir des Mag'raoua. Cependant Ziri, bien que grièvement blessé au
+cou, n'était pas tombé et son étendard tenait encore debout, de sorte
+qu'El-Modaffer ne savait ce qu'il devait croire des rapports du
+transfuge ou du témoignage de ses yeux. Ayant alors remarqué un certain
+désordre parmi les Mag'raoua, il entraîna une dernière fois ses
+guerriers dans une charge furieuse, et parvint à mettre en déroute
+l'ennemi.
+
+Les Mag'raoua et leurs alliés se dispersèrent dans tous les sens; quant
+à Ziri, on le transporta tout sanglant à Fès, où se trouvait alors sa
+famille; mais les habitants refusèrent de le recevoir, et ce fut avec
+beaucoup de peine qu'on put obtenir d'eux la remise de son harem. Ziri
+ne trouva de sécurité pour lui et les siens qu'en se réfugiant dans les
+profondeurs du désert.
+
+Cette seule victoire rendit le Mag'reb aux Oméïades. Aussi, lorsque la
+nouvelle en parvint à Cordoue, le Vizir ordonna-t-il des réjouissances
+publiques. Il envoya ensuite à son fils El-Modaffer le diplôme de
+gouverneur du Mag'reb. Ce prince confia le commandement des provinces à
+ses principaux officiers, puis il s'occupa de faire rentrer les
+contributions qu'il avait frappées sur les populations rebelles.
+Sidjilmassa avait été évacuée par les Beni-Khazroun; le gouverneur
+oméïade y envoya, pour le représenter, un officier du nom de
+Hamid-ben-Yezel[600].
+
+[Note 600: Ibn-Khaldoun, _Berbères_, t. III, p. 244 et suiv., 257.
+Kartas, p. 147 et suiv. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 235 et
+suiv. El-Bekri, passim.]
+
+VICTOIRES DE ZIRI-BEN-ATIYA DANS LE MAG'REB CENTRAL.--Lorsque
+Ziri-ben-Atiya fut à peu près guéri de ses blessures, il rallia autour
+de lui les Beni-Khazroun et autres tribus dépossédées et repartit en
+guerre; mais, n'osant s'attaquer aux Oméïades, ce fut contre les
+Sanhadja qu'il tourna ses armes. Il envahit leur pays et mit en déroute
+Itoueft et Hammad, qui avaient voulu lui barrer le passage. Il vint
+alors assiéger Tiharet, où Itoueft s'était réfugié.
+
+Sur ces entrefaites, les oncles de Badis, ayant à leur tête Makcen et
+Zaoui, deux d'entre eux, se mirent en état de révolte, et leur exemple
+fut suivi par leur parent Felfoul-ben-Khazroun, fils et successeur du
+commandant de Tobna. Itoueft, Hammad et Abou-l'Behar restèrent fidèles
+au gouverneur. Ces graves événements décidèrent Badis à marcher en
+personne contre les ennemis. En 999, il se porta sur Tiharet, débloqua
+cette ville et força Ziri à la retraite; mais, en même temps,
+Felfoul-ben-Khazroun s'avançait vers l'est et entrait en Ifrikiya. Force
+fut à Badis de revenir sur ses pas pour garantir le siège de son
+commandement, sans avoir pu compléter sa victoire. Ziri reprit alors
+l'offensive, et après avoir de nouveau défait Itoueft et Hammad,
+s'empara de Tiharet et de Mecila, puis, se portant vers le nord, il
+conquit Chelif, Ténès et Oran. Dans toutes ces villes, de même qu'à
+Tlemcen qu'il avait conservée, il fit célébrer la prière au nom de
+Hicham II et de son vizir.
+
+Encouragé par ses succès, Ziri pénétra au cœur du pays des Sanhadja et
+vint mettre le siège devant Achir. En même temps, il écrivit au vizir de
+Cordoue pour lui rendre compte de ses victoires et lui demander pardon
+de sa rébellion. Ceux des oncles de Badis que Ziri avait recueillis
+furent chargés de porter le message en Espagne. Ils y arrivèrent en l'an
+1000 et furent bien reçus par Ibn-Abou-Amer; le vizir parut oublier les
+fautes de Ziri; il rappela son fils El-Modaffer, permit aux
+Beni-Ouanoudine de rentrer à Sidjilmassa et nomma le général Ouadah
+gouverneur résidant à Fès. Quant à Ziri, il lui abandonna le
+commandement des provinces conquises dans le Mag'reb central[601].
+
+[Note 601: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 246, 247, 260,
+261. Kartas, p. 147, 148. Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 237.
+Baïane, passim.]
+
+Guerres de Badis contre ses oncles et contre Felfoul-ben-Khazroun.--En
+Ifrikiya, Felfoul-ben-Khazroun était venu mettre le siège devant Bar'aï.
+De là il avait, dit-on, demandé des secours en Orient au khalife
+fatemide, alors en froid avec le gouverneur de Kaïrouan. Celui-ci lui
+aurait expédié Yahïa-ben-Hamdoun, réfugié en Egypte depuis l'assassinat
+de son frère; mais ce chef, accompagné de quelques troupes, n'aurait pu
+traverser le pays de Barka, occupé par la tribu hilalienne des
+Beni-Korra, récemment transportée de Syrie, et ainsi Felfoul serait
+demeuré réduit à ses propres forces.
+
+Cependant, la panique était grande à Kaïrouan, et déjà l'on barricadait
+les rues pour se défendre, mais Badis, arrivant à marches forcées,
+obligea Felfoul à lever le siège de Bar'aï et à rétrograder vers
+l'ouest. Makcen, oncle de Badis, et ses adhérents, se joignirent alors à
+Felfoul, et les confédérés firent une nouvelle expédition contre
+Tebessa, mais ils furent repoussés. Makcen resta seul avec Felfoul, ses
+autres frères étant allés rejoindre Ziri-ben-Atiya.
+
+En 1001, Hammad marcha contre les rebelles, les attaqua vigoureusement
+et les mit en pleine déroute. Makcen et ses enfants, étant tombés aux
+mains du vainqueur, furent livrés par lui à des chiens affamés qui les
+mirent en pièces. Hammad poursuivit les fuyards jusque dans le mont
+Chenoua, près de Cherchel, où ils s'étaient réfugiés, et les obligea à
+se rendre, à la condition qu'on leur permît de passer en Espagne.
+
+MORT DE ZIRI-BEN-ATIYA. FONDATION DE LA KALAA PAR HAMMAD.--Au moment où
+Hammad obtenait ces succès, Ziri-ben-Atiya rendait le dernier soupir
+sous les murs de la ville d'Achir, qu'il assiégeait depuis longtemps
+sans succès. On dit que sa mort fut causée par les blessures que lui
+avait faites le nègre et qui s'étaient incomplètement guéries. Son fils
+El-Moëzz prit alors le commandement et offrit au gouvernement de Cordoue
+une forte somme d'argent, avec son fils Moannecer comme otage, pour se
+faire nommer gouverneur du Mag'reb.
+
+Mais Hammad s'avançait à marches forcées, et El-Moëzz ne jugea pas
+prudent de l'attendre, car son ennemi culbutait tout devant lui et
+semblait précédé par la victoire. Achir délivrée, Hamza et Mecila
+rentrèrent aussi au pouvoir du général sanhadjien, qui rendit à l'empire
+ses anciennes limites. Il rasa un grand nombre de villes infidèles ou
+difficiles à défendre et vint fonder, dans les montagnes abruptes de
+Kiana, au nord de Mecila[602], une ville forte qu'il appela la Kalâa (le
+château), et qu'il peupla avec les habitants des cités détruites.
+
+[Note 602: Les ruines de la Kalâa (Galâa, selon la prononciation
+locale) se voient encore dans le Djebel-Nechar, qui ferme, au nord, le
+bassin du Hodna.]
+
+Badis, de son côté, n'était pas resté inactif; sans laisser de répit à
+Felfoul, il l'avait contraint à se jeter dans le désert. Voyant sa route
+coupée, le chef mag'raouien chercha un refuge dans la province de
+Tripoli, alors en proie à l'anarchie, car le khalife du Caire y envoyait
+des gouverneurs que son représentant de Kaïrouan refusait de
+reconnaître. Il entra en maître à Tripoli, dont les habitants
+l'accueillirent en libérateur. Un certain nombre de Mag'raoua le
+rejoignirent dans cette localité[603].
+
+La peste et la famine ravageaient alors l'Afrique et faisaient des
+milliers de victimes[604].
+
+[Note 603: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 16, 17, t. III, p. 248, 263.
+Kartas, p. 148. El-Bekri, passim. Ibn-el-Athir, année 386.]
+
+[Note 604: Ibn-er-Rakik, cité par les auteurs musulmans.]
+
+ESPAGNE: MORT DU VIZIR IBN-ABOU-AMER. EL-MOEZZ, FILS DE ZIRI, EST NOMMÉ
+GOUVERNEUR DU MAG'REB.--Dans le mois d'août 1002, le vizir
+El-Mansour-ben-Abou-Amer, qui venait de rentrer d'une dernière
+expédition en Castille, mourut à Medina-Céli. Le rôle qu'il a joué dans
+l'histoire des Musulmans d'Espagne est considérable; par son indomptable
+énergie, il a retardé le démembrement de l'empire oméïade, et, par son
+audacieuse activité, étendu ses frontières jusqu'au cœur des pays
+chrétiens. Les Musulmans avaient maintenant trois capitales: Léon,
+Pampelune et Barcelone; les basiliques les plus célèbres avaient été
+pillées ou détruites, le culte du Christ aboli. Aussi les populations
+chrétiennes accueillirent-elles avec un soupir de soulagement la
+nouvelle de la mort du terrible vizir.
+
+Avant de mourir, Ibn-Abou-Amer avait fait venir son fils, Abd-el-Malek,
+et lui avait fait les plus minutieuses recommandations, car il sentait
+bien que, malgré l'apparence de la force, son pouvoir était précaire et
+résultait surtout de la manière dont il l'exerçait. A son arrivée à
+Cordoue, El-Modaffer trouva le peuple soulevé et réclamant à grands cris
+son souverain. Or, Hicham II ne tenait nullement à se charger des soucis
+du gouvernement, et, grâce à ces dispositions, le vizir parvint assez
+rapidement à faire reconnaître son autorité. Suivant alors l'exemple de
+son père, il donna tous ses soins à la _guerre sainte_[605].
+
+El-Modaffer avait trouvé dans sa capitale l'ambassade envoyée du Mag'reb
+par El-Moëzz, fils de Ziri, il accueillit avec empressement ses
+propositions, qui lui laissaient plus de liberté d'action pour ses
+entreprises contre les chrétiens. Le général Ouadah fut rappelé par lui
+de Fès, et il envoya à El-Moëzz un diplôme daté d'août 1006, lui
+conférant le titre de gouverneur du Mag'reb pour la dynastie
+oméïade[606]. Sidjilmassa resta sous l'autorité particulière de
+Ouanoudine-ben-Kazroun.
+
+El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, s'établit alors à Fès et prit en main
+la direction des affaires.
+
+[Note 605: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 238 et suiv.]
+
+[Note 606: Voir le texte de ce diplôme. Ibn-Khaldoun, Berbères, t.
+III, p. 248, 249, 250.]
+
+GUERRES CIVILES EN ESPAGNE. LES BERBÈRES ET LES CHRÉTIENS Y PRENNENT
+PART.--El-Modaffer était parvenu à rétablir la paix en Espagne, et, sous
+sa direction, les affaires de l'empire musulman continuaient à être
+florissantes, lorsqu'il mourut subitement (octobre 1008). Il laissait un
+frère du nom d'Abd-er-Rahman, issu de l'union de son père avec une
+chrétienne, fille d'un Sancho de Navarre ou de Castille. Ce jeune homme
+était détesté, et on lui donnait par dérision le nom de _Sanchol_ (le
+petit Sancho). Plein de présomption, il prétendait néanmoins se faire
+décerner le titre d'héritier présomptif, que son père et son frère
+n'avaient osé prendre; aussitôt la guerre civile éclata dans la
+péninsule. Des ambitieux firent passer pour mort le khalife Hicham II,
+proclamèrent, comme son successeur, un arrière-petit-fils
+d'Abd-er-Rahman III, nommé Mohammed, et ayant réuni une bande d'hommes
+déterminés, vinrent attaquer le palais du khalife. Ils arrachèrent
+facilement à ce prince son acte d'abdication; le château de Zahira tomba
+ensuite au pouvoir de Mohammed, qui se fit proclamer khalife sous le nom
+d'_El-Mehdi-b'Illah_ (le dirigé par Dieu).
+
+Sanchol (Abd-er-Rahman), qui se trouvait à Tolède, voulut marcher à la
+tête de ses troupes, composées en grande partie de Berbères, contre
+celui qu'il appelait l'usurpateur; mais ses soldats l'abandonnèrent. Peu
+après, il tombait aux mains de ses ennemis et était massacré. Son
+cadavre fut mis en croix à Cordoue (1009).
+
+On croyait qu'après cette crise la tranquillité allait renaître;
+malheureusement, le nouveau khalife n'avait pas les qualités nécessaires
+pour conserver le pouvoir dans un tel moment. Bientôt Une nouvelle
+révolte éclata; un petit-fils d'Abd-er-Rahman III, nommé Hicham, se fit
+proclamer khalife, et, soutenu, principalement par les Berbères, vint
+attaquer El-Mehdi; mais celui-ci, avec l'aide de la population de
+Cordoue, triompha de son compétiteur et le fit décapiter. Un grand
+massacre des familles berbères suivit cette victoire.
+
+Zaoui, oncle du gouverneur sanhadjien de Kaïrouan, qui s'était
+précédemment réfugié en Espagne, rallia les Berbères, brûlant du désir
+de tirer vengeance des Cordouans, et leur fit proclamer un nouveau
+khalife, Soleïman, neveu du malheureux Hicham, sous le nom
+d'_El-Mostaïn-l'Illah_ (qui implore le secours de Dieu).
+
+Puis les Africains, conduits par ces chefs, allèrent s'emparer de
+Medina-Céli; mais bientôt ils y furent bloqués et se virent réduits à
+implorer l'assistance de Sancho, comte de Castille. Une ambassade lui
+avait été envoyée par El-Mehdi dans le même but, avec l'offre de lui
+abandonner de nombreuses places s'il l'aidait à écraser son compétiteur.
+Ainsi, il avait suffi de quelques années de guerre civile pour faire
+perdre aux Musulmans tous les avantages qu'ils avaient obtenu sur les
+chrétiens par de longues années de luttes.
+
+Le comte de Castille se prononça pour les Berbères, leur envoya un
+ravitaillement et vint, en personne, se joindre à eux avec ses
+guerriers. Les confédérés marchèrent alors sur Cordoue (juillet 1009),
+défirent le général Ouadah, qui avait voulu les prendre à revers, et
+furent bientôt en vue de la capitale. El-Mehdi sortit bravement à leur
+rencontre et leur offrit le combat. Il fut entièrement défait; ses
+soldats furent massacrés par milliers, tandis que Ouadah regagnait la
+frontière du nord et que le khalife cherchait un refuge dans son palais.
+Voyant sa situation désespérée, El-Medhi se décida à rendre le trône à
+Hicham II, qu'il avait fait passer pour mort quelque temps auparavant.
+Mais les Berbères, victorieux, n'étaient pas gens à tomber dans ce
+piège; ils entrèrent en vainqueurs à Cordoue et, aidés des Castillans,
+mirent cette ville au pillage. Zaoui put alors enlever le crâne de son
+père Ziri-ben-Menad du crochet où il avait été ignominieusement
+suspendu, le long de la muraille du château.
+
+El-Mehdi avait pu fuir et gagner Tolède; ses partisans étaient encore
+nombreux; Ouadah, dans le nord, était en pourparlers avec les comtes de
+Barcelone et d'Urgel. El-Mostaïn, ne pouvant retenir les Castillans en
+les récompensant, comme il s'y était engagé, par des cessions de
+territoire, ceux-ci regagnèrent, chargés de butin, leur province. Sur
+ces entrefaites, Ouadah, accompagné d'une armée catalane, commandée par
+les comtes Raymond et Ermengaud, opéra sa jonction avec le Mehdi à
+Tolède. Puis, le khalife, à la tête de toutes ses forces, marcha sur
+Cordoue, défit l'armée d'El-Mostaïn et rentra en maître dans sa
+capitale, qui fut de nouveau livrée au pillage par les Catalans (juin
+1010).
+
+Les Berbères s'étaient mis en retraite vers le sud. El-Mehdi les
+poursuivit, et, les ayant atteints près du confluent du Guadaira avec le
+Guadalquivir, leur offrit le combat. Cette fois, les Africains prirent
+une éclatante revanche. L'armée d'El-Mehdi fut mise en déroute et plus
+de trois mille Catalans restèrent sur le champ de bataille. Les
+survivants de l'armée chrétienne, rentrés à Cordoue, s'y conduisirent
+avec une cruauté inouïe. Enfin les Catalans s'éloignèrent; peu après,
+El-Mehdi tombait sous les coups des officiers slaves à son service, qui
+rétablirent sur le trône Hicham II, ce fantôme de khalife. Ouadah, un
+des chefs de la conspiration, s'adjugea le poste de premier
+ministre[607].
+
+[Note 607: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 268 et suiv. Le
+même, _Recherches sur l'hist. de l'Espagne_, t. I, p. 205 et suiv.
+Ibn-Khaldoun, t. II, p. 60 et suiv., 153 et suiv. El-Marrakchi (éd.
+Dozy), p. 29 et suiv.]
+
+TRIOMPHE DES BERBÈRES ET D'EL-MOSTAÏN EN ESPAGNE.--Cette révolution à
+Cordoue ne résolvait rien, car les Berbères, victorieux, restaient dans
+le midi avec El-Mostaïn, et n'étaient nullement disposés à se soumettre
+au slave Ouadah. Celui-ci, dans cette conjoncture, se tourna de nouveau
+vers le comte de Castille, en implorant son secours; mais Sancho voulut
+au préalable des gages, c'est-à-dire la remise entre ses mains des
+places conquises par Ibn-Abou-Amer, menaçant, en cas de refus, de se
+joindre aux Berbères. Ces conditions étaient dures; cependant Ouadah,
+ayant perdu tout autre espoir de salut, se décida à les accepter. Dans
+le mois de septembre 1010, fut signé le traité qui rendait aux chrétiens
+presque toutes les conquêtes des règnes précédents.
+
+Cependant les Berbères avaient repris la campagne; durant l'automne et
+l'hiver suivants, ils répandirent dans toutes les provinces musulmanes
+la dévastation et la mort. Cordoue fut bloquée, et la peste vint bientôt
+joindre ses ravages à ceux de la guerre. Dans le mois d'octobre 1011,
+Ouadah fut mis à mort par les soldats révoltés. Cependant Cordoue resta
+encore aux mains des soldats slaves jusqu'au mois d'avril 1013. Quant
+aux Castillans, ils étaient rentrés, sans coup férir, en possession de
+leurs provinces, et ne paraissent pas s'être souciés de tenir
+strictement leurs promesses.
+
+Le 29 avril, Cordoue tomba aux mains des Berbères; la plus horrible
+boucherie, le viol, le pillage et enfin l'incendie furent les
+conséquences de leur succès. Soleïman-el-Mostaïn restait enfin maître du
+pouvoir et obtenait du malheureux Hicham II une nouvelle abdication. «Le
+triomphe des Berbères, dit M. Dozy, porta le dernier coup à l'unité de
+l'empire. Les généraux slaves s'emparèrent des grandes villes de l'est;
+les chefs berbères, auxquels les Amirides (vizirs) avaient donné des
+fiefs et des provinces à gouverner, jouissaient aussi d'une indépendance
+complète, et le peu de familles arabes qui étaient encore assez
+puissantes pour se faire valoir n'obéissaient pas davantage au nouveau
+khalife[608].»
+
+En Espagne comme en Afrique, l'élément berbère reprenait la
+prépondérance, au détriment des petits-fils des conquérants arabes.
+
+[Note 608: _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 212.]
+
+LUTTES DE BADIS CONTRE LES BENI-KHAZROUN. HAMMAD SE DÉCLARE INDÉPENDANT
+À LA KALAA.--Pendant que l'Espagne était le théâtre de ces événements,
+sur lesquels nous nous sommes étendus en raison de leur importance pour
+l'histoire de la domination musulmane dans la Péninsule, les Berbères
+d'Afrique voyaient leur puissance s'affaiblir par l'anarchie, au moment
+où l'union leur aurait été si nécessaire pour résister à l'invasion
+hilalienne près de s'abattre sur eux.
+
+Badis avait lutté en vain pour anéantir le royaume mag'raouien fondé à
+Tripoli par Felfoul-ben-Kazroun. Ce chef avait résisté avec avantage et
+était parvenu à conserver le pays conquis. Abandonné par le khalife
+fatemide du Caire, il avait proclamé la suzeraineté des Oméïades et
+était mort en l'an 1010. Son frère Ouerrou avait recueilli son héritage
+et offert sa soumission à Badis, mais bientôt la guerre avait recommencé
+dans la Tripolitaine et le Djerid entre lui, plusieurs de ses parents et
+les officiers sanhadjiens. En vain le gouverneur essaya de s'interposer
+et de rétablir la paix, Ouerrou conserva Tripoli et y commanda en chef
+indépendant.
+
+Dans le Mag'reb central, la situation était autrement grave. Hammad,
+après avoir soumis la partie occidentale de l'empire sanhadjien, s'était
+occupé activement de la construction de sa capitale; bientôt la Kalâa,
+peuplée des meilleurs artisans et ornée des richesses enlevées aux
+villes voisines, était devenue une cité de premier ordre. Son fondateur
+y commandait en roi, exerçant une autorité indépendante sur le Zab,
+Constantine et le pays propre des Sanhadja, avec Achir, l'ancienne
+capitale. D'après M. de Mas-Latrie[609], un groupe important de Berbères
+chrétiens contribua à former la population de la Kalâa. Des privilèges
+leur furent accordés pour le libre exercice de leur culte et un évêque
+leur fut donné plus tard par le pape Grégoire VII. Les historiens
+musulmans sont muets sur ce point.
+
+[Note 609: _Traités de paix et de commerce concernant les relations
+des Chrétiens avec les Arabes de l'Afrique septentrionale au Moyen-Age_;
+t. I, p. 52 et suiv.]
+
+La jalousie de Badis, excitée par les ennemis de son oncle, qui
+présentaient le fondateur de la Kalâa comme visant à l'indépendance, ne
+tarda pas à amener entre eux une rupture. El-Moëzz, fils de Badis,
+venait d'être reconnu par le khalife comme héritier présomptif de son
+père; celui-ci invita alors son oncle Hammad à remettre au jeune prince
+le commandement de la région de Constantine.
+
+Cette décision, qui cachait peu les sentiments de défiance de Badis, fut
+très mal accueillie par Hammad. Il y répondit par un refus formel. En
+même temps, il se déclara indépendant, répudia hautement la suzeraineté
+des Fatemides, massacra leurs partisans et fit proclamer dans les
+mosquées la suprématie des Abbassides. La doctrine chiaïte fut proscrite
+de ses états et le culte sonnite déclaré seul orthodoxe (1014)[610]. La
+réaction des Sonnites contre les Chiaïtes commença à se manifester dans
+les villes habitées par des populations d'origine arabe. L'entourage
+même du jeune El-Moëzz ressentit les effets de ce mouvement des esprits,
+le précepteur du prince étant orthodoxe. Bientôt un massacre général des
+Chiaïtes eut lieu en Ifrikiya[611].
+
+[Note 610: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 18, 44, t. III, p. 263, 264.
+El-Kaïrouani, p. 136, 137.]
+
+[Note 611: Ibn-el-Athir, année 407.]
+
+GUERRE ENTRE BADIS ET HAMMAD. MORT DE BADIS. AVÈNEMENT
+D'EL-MOEZZ.--Prenant alors l'offensive, Hammad fit irruption en
+Ifrikiya, à la tête de nombreux contingents des tribus sanhadjiennes et
+de quelques Zenètes (Ouadjidjen, Ouar'mert), et vint enlever la ville de
+Badja, à l'ouest de Tunis. Badis envoya contre lui son oncle Brahim;
+mais celui-ci passa du côté de son frère, et le gouverneur n'eut d'autre
+ressource que de se mettre lui-même à la tête de ses troupes. A son
+approche, l'armée envahissante se débanda et Hammad se vit contraint de
+fuir. Il se réfugia d'une traite derrière le Chelif.
+
+Badis le poursuivit l'épée dans les reins, entra en vainqueur à Achir,
+pénétra dans les hauts plateaux, reçut la soumission des tribus zenètes,
+telles que les Beni-Toudjine, et s'avança jusqu'au plateau de Seressou.
+Renforcé par un contingent de trois mille Beni-Toudjine, commandés par
+Yedder, fils de leur chef Lokmane, le gouverneur descendit dans la
+plaine, passa le Chelif et attaqua son oncle Hammad qui l'attendait dans
+une position retranchée. Cette fois encore, la victoire se prononça pour
+Badis, une partie des adhérents de son compétiteur l'ayant abandonné et
+le reste ayant été facilement dispersé.
+
+Hammad se réfugia, non sans peine, dans sa Kalâa, mais Badis ne tarda
+pas à venir camper dans la plaine de Mecila, et, de là, fit commencer le
+blocus de la capitale de son oncle. Pendant les opérations de ce siège;
+Badis mourut subitement dans sa tente (juin 1016). Comme la peste avait
+reparu en Afrique, il est possible qu'il succomba au fléau. Cet
+événement porta le désordre dans l'armée assiégeante composée d'éléments
+hétérogènes; les auxiliaires s'étant débandés, la Kalâa fut débloquée.
+Les officiers proclamèrent le jeune El-Moëzz, fils de Badis, âgé
+seulement de huit ans, et le conduisirent à Kaïrouan pendant que son
+oncle Kerama essayait de couvrir Achir. Les restes de Badis furent
+rapportés à Kaïrouan, puis on procéda à l'inauguration de son successeur
+dont l'extrême jeunesse allait favoriser si bien les projets ambitieux
+de son grand-oncle. El-Moëzz reçut d'Orient un diplôme où le titre de
+_Cherf-ed-Daoula_ (noblesse de l'empire) lui était donné[612].
+
+[Note 612: Ibn-el-Athir, année 403.]
+
+CONCLUSION DE LA PAIX ENTRE EL-MOEZZ ET HAMMAD.--Hammad avait repris
+vigoureusement l'offensive; après être rentré en possession de son
+ancien territoire, il vint mettre le siège devant Bar'aï. Mais il avait
+trop présumé de ses forces; son neveu ayant marché contre lui le mit en
+déroute et le réduisit encore à la dernière extrémité (1017). Hammad
+s'était réfugié derrière les remparts de sa Kalâa, tandis que le
+vainqueur s'avançait jusqu'à Sétif; il fit proposer à celui-ci un
+arrangement que le jeune El-Moëzz, bien conseillé, refusa.
+
+Le gouverneur était rentré à Kaïrouan, mais la situation de son
+grand-oncle ne restait pas moins critique; abandonné de tous, sans
+argent, il se décida à faire une nouvelle démarche auprès de son
+petit-neveu et lui dépêcha en Ifrikiya son propre fils El-Kaïd, porteur
+de riches présents. L'ambassade fut accueillie avec de grands honneurs
+et, enfin, on arriva à conclure un traité de paix par lequel Hammad
+reçut le gouvernement du Zab et du pays des Sanhadja, avec les villes de
+Tobna, Mecila, Achir, Tiharet et tout ce qu'il pourrait conquérir à
+l'ouest. C'était la consécration du démembrement de l'empire fondé par
+Bologguine. El-Kaïd reçut aussi un commandement et revint à la Kalâa
+avec des cadeaux somptueux pour son père (1017).
+
+ESPAGNE, CHUTE DES OMÉÏADES: L'ÉDRISIDE ALI-BEN-HAMMOUD MONTE SUR LE
+TRÔNE.--Pendant que ces événements se passaient en Afrique, l'Espagne
+était le théâtre d'une nouvelle révolution. El-Mostaïn, parvenu au trône
+avec l'appui des Berbères et des chrétiens, n'avait aucune sympathie
+parmi la population musulmane espagnole; quant aux Berbères, ils ne lui
+accordaient qu'une confiance relative et ne reconnaissaient, en réalité,
+que leurs propres chefs, parmi lesquels le sanhadjien Zaoui, gouverneur
+de Grenade, et l'edriside Ali-ben-Hammoud, commandant de Tanger, avaient
+la plus grande influence. Les Slaves, qui constituaient un élément
+important dans l'armée, conservaient toute leur fidélité à Hicham II,
+bien qu'en réalité personne ne sût s'il était encore vivant.
+
+Khéïrane, chef des Slaves, ayant conclu une alliance avec
+Ali-ben-Hammoud, celui-ci traversa le détroit, à la tête de ses
+partisans, avec l'aide de son frère Kacem, gouverneur d'Algésiras; après
+avoir rejoint les Slaves, il marcha directement sur la capitale. Zaoui
+se prononça aussitôt pour lui. Le 1er juillet 1016, Ali-ben-Hammoud
+entra en maître à Cordoue. El-Mostaïn et ses parents furent mis à mort,
+et, quand on eut acquis la certitude que Hicham n'existait plus, tout le
+monde se rallia à Ali, qui fut proclamé khalife, sous le nom
+d'_El-Metaoukkel-li-Dïne-Allah_ (celui qui s'appuie sur la religion de
+Dieu). Ainsi finit la dynastie oméïade, qui régnait sur l'Espagne depuis
+près de trois siècles et qui avait donné à l'empire musulman de si beaux
+jours de gloire. Un Arabe de race, dont la famille, bien que d'origine
+cherifienne, était devenue berbère, et qui lui-même ne parlait que très
+mal l'arabe, monta sur le trône de Cordoue.
+
+Ali avait espéré, paraît-il, rendre à l'Espagne la paix et le bonheur,
+mais il comptait sans les factions. Khéïrane, le chef des Slaves, voulut
+jouer le rôle de premier ministre tout-puissant; mais le prince edriside
+n'entendait nullement partager son autorité. Déçu dans ses espérances,
+le chef des Slaves se mit à conspirer et entraîna dans son parti ses
+compatriotes et les Andalous. Il fallait un khalife: on trouva un
+petit-fils d'Abd-er-Rhaman III, que l'on para de ce titre. Moundir,
+ouali de Saragosse, soutenu par son allié Raymond, comte de Barcelone,
+se joignit aux rebelles et, au printemps de l'année 1017, tous
+marchèrent contre le souverain. Ali, qui jusque là avait écarté les
+Berbères et résisté à leurs prétentions, se jeta dans leurs bras et,
+avec leur appui, triompha sans peine de ses ennemis. Dès lors, il
+renonça à faire le bonheur des Andalous, qui reconnaissaient si mal ses
+bonnes intentions; le pays fut livré de nouveau à la tyrannie des
+Berbères, et le khalife donna lui-même l'exemple de l'avidité et de la
+cruauté. Peu de temps après, il fut assassiné par trois Slaves, au
+moment où il préparait une grande expédition (17 avril 1018)[613].
+
+[Note 613: Dozy, _Musulmans d'Espagne_, t. III, p. 313 et suiv.
+Ibn-Khaldoun, t. II, p. 61, 153, 154. El-Bekri, trad. art. _Idricides_.
+El-Marrakchi (éd. Dozy), p. 42 et suiv.]
+
+ANARCHIE EN ESPAGNE. FRACTIONNEMENT DE L'EMPIRE MUSULMAN.--Ali laissa
+deux fils, dont l'aîné, Yahïa, était gouverneur de Ceuta, mais Kacem,
+frère d'Ali, avait une plus grande notoriété et ce fut lui que les
+Berbères proclamèrent. De leur côté, Kheïrane et Moundir élirent le
+petit-fils d'En-Nacer, sous le nom d'Abd-er-Rahman IV, avec le titre
+d'_El-Mortada_ (l'agréé de Dieu). Zaoui, le sanhadjien, dont la
+puissance était grande, restait dans l'expectative. Les adhérents du
+prétendant oméïade essayèrent de l'entraîner dans leur parti et, n'ayant
+pu y parvenir, marchèrent contre lui, mais ils furent défaits et, peu
+après, El-Mortada était assassiné par ses partisans. Kacem, resté ainsi
+seul maître du pouvoir, essaya de rendre un peu de tranquillité à la
+malheureuse Espagne. Pour cela, il fit la paix avec Kheïrane et les
+principaux chefs slaves et andalous et leur donna le commandement de
+villes ou de provinces, où ils s'établirent en maîtres. Ainsi la paix ne
+s'obtenait que par le morcellement de l'empire musulman.
+
+Vers cette époque (1020), Zaoui abandonna le commandement de la province
+de Grenade à son fils et rentra à Kaïrouan, après une absence de vingt
+années; il y fut reçu avec de grands honneurs par son neveu
+El-Moëzz[614].
+
+[Note 614: Ibn-Khaldoun, t. II. p. 61, 62.]
+
+Mais bientôt, Yahïa, fils d'Ali, leva l'étendard de la révolte et,
+soutenu par les Berbères et les Slaves, marcha sur la capitale.
+Abandonné de tous, Kacem dut céder la place (août 1021). Yahïa ne tarda
+pas à éprouver à son tour le même revers de fortune, et Kacem remonta
+sur le trône (février 1023). Dès lors, la guerre devint incessante entre
+les Edrisides, et s'étendit jusqu'au Mag'reb où un de leurs parents, du
+nom d'Edris, allié à Yahïa, parvint à s'emparer de Tanger. L'Espagne se
+trouva encore livrée aux fureurs de la guerre civile. Yahïa, ayant
+triomphé une dernière fois de son oncle, le tint dans une étroite
+captivité; mais alors, les Cordouans, profitant de ce que Yahïa avait
+choisi Malaga comme résidence, proclamèrent un prince oméïade,
+Abd-er-Rahman V, sous le nom d'_El-Mostad'hir_: c'était la réaction de
+la noblesse arabe contre l'élément berbère. Mais cette société caduque
+et corrompue était incapable de se gouverner; bientôt une nouvelle
+sédition renversa El-Mostad'hir et le remplaça par El-Moktafa, sans pour
+cela ramener la paix, si bien que les Cordouans se décidèrent à appeler
+chez eux Yahïa, afin de mettre un terme à cette anarchie. Yahïa leur
+envoya un de ses généraux (novembre 1025). Quelques mois après, une
+nouvelle émeute plaçait sur le trône de Cordoue un souverain éphémère du
+nom de Hicham III, appartenant à la famille oméïade[615].
+
+[Note 615: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 19, 62, 154. Dozy, _Musulmans
+d'Espagne_, t. III, p. 351 et suiv. El-Bekri, _Idricides_.]
+
+GUERRES ENTRE LES MAG'RAOUA ET LES BENI-IFRENE.--Dans le Mag'reb,
+El-Moëzz, fils de Ziri-ben-Atiya, chef des Mag'raoua, ayant voulu
+arracher Sidjilmassa des mains des Beni-Khazroun, qui s'étaient déclarés
+indépendants, avait été entièrement défait et contraint de rentrer dans
+Fès, après avoir perdu presque toute son armée (1016). Dès lors la
+puissance des Mag'raoua de Fès fut contrebalancée par celle de leurs
+cousins du sud. Ils se firent une guerre incessante, dont le résultat
+fut préjudiciable à El-Moëzz. Son adversaire, Ouanoudine, s'empara de la
+vallée de la Moulouïa, mit des officiers dans toutes les places fortes
+et vint même enlever Sofraoua, une des dépendances de Fès. En 1026,
+El-Moëzz cessa de vivre et fut remplacé par son cousin Hammama. Sous
+l'énergique direction de ce chef, les Mag'raoua se relevèrent de leurs
+humiliations en faisant subir de nombreuses défaites aux Beni-Khazroun
+de Sidjilmassa.
+
+Les Beni-Ifrene étaient, en partie, passés en Espagne; mais un groupe
+important, resté dans le Mag'reb, se réunit à Tlemcen, autour des
+descendants de Yeddou-ben-Yâla. Après avoir étendu de nouveau leur
+autorité sur le Mag'reb central, ils attaquèrent les Mag'raoua de Fès,
+mais sans réussir à les vaincre; conduits par leur chef Temim,
+petit-fils de Yâla, ils se portèrent alors sur Salé, enlevèrent cette
+ville et, de là, allèrent guerroyer contre les Berg'ouata
+hérétiques[616].
+
+[Note 616: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 131, t. III, p. 215, 224, 235,
+257, 271. El-Bekri, passim.]
+
+LUTTES DU SANHADJIEN EL-MOEZZ CONTRE LES BENI-KHAZROUN DE TRIPOLI.
+PRÉLUDES DE SA RUPTURE AVEC LES FATEMIDES.--En Ifrikiya, la puissance du
+gouverneur sanhadjien continuait à décliner. Renonçant, pour ainsi dire,
+aux régions de l'ouest, abandonnées de fait à Hammad, El-Moëzz ne
+s'occupait guère que des Beni-Khazroun de la province de Tripoli.
+L'anarchie y était en permanence. Ouerrou, frère de Felfoul, étant mort
+en 1015, son fils Khalifa voulut prendre le commandement des Zenètes,
+mais ces Berbères se divisèrent, et une partie suivit les étendards de
+Khazroun, frère de Ouerrou.
+
+Après une courte lutte, celui-ci resta maître de l'autorité et entraîna
+ses adhérents à des incursions sur les territoires de Gabès et de
+Tripoli, où un gouverneur, du nom d'Abd-Allah-ben-Hacen, commandait pour
+El-Moëzz. En 1026, cet Abd-Allah, dont le frère venait d'être mis à mort
+à Kaïrouan, par l'ordre du gouverneur, livra, pour se venger, Tripoli à
+Khalifa, chef des Zenètes, et celui-ci, étant ainsi devenu maître de
+cette place, en expulsa Abd-Allah et fit massacrer tous les Sanhadja qui
+s'y trouvaient.
+
+El-Moëzz, bien qu'ayant été élevé dans les principes de la doctrine
+chiaïte, s'était rattaché à la secte de Malek et n'avait pas tardé à
+persécuter ses anciens coreligionnaires. A El-Mehdïa, à Kaïrouan, les
+Chiaïtes étaient poursuivis, molestés, torturés même. Leur sang avait
+coulé à flots et ces mauvais traitements les avaient forcés, en maints
+endroits, à l'exil volontaire. La Sicile et l'Orient avaient vu arriver
+ces malheureux dans le plus triste état. Cette attitude n'était rien
+moins que la révolte contre les khalifes d'Egypte. En vain El-Hakem, qui
+régnait alors, essaya de ramener à l'obéissance son représentant de
+Kaïrouan, en le comblant de cadeaux; il ne réussit qu'à retarder une
+rupture inévitable.
+
+Khalifa, de Tripoli, exploitant la situation, entra en rapports avec la
+cour du Caire et reçut du khalife un diplôme lui conférant le
+commandement de la Tripolitaine. C'était, entre les deux cours, un
+échange d'hostilités indirectes, prélude d'actes plus décisifs.
+
+En 1028, Hammad mourut à la Kalâa, et fut remplacé par son fils El-Kaïd,
+qui confia à ses frères les grands commandements de son empire. Les bons
+rapports continuèrent pendant quelque temps entre lui et son cousin de
+Kaïrouan, mais, de ce côté aussi, une rupture était imminente[617].
+
+[Note 617: Ibn-Khaldoun, t. I, p. 30, t. II, p. 20, 21, 45, 131, t.
+III, p. 266, 267. El-Kairouani, p. 140, 141. El-Bekri, passim. Amari,
+_Musulmans de Sicile_, t. II, p. 357 et suiv.]
+
+GUERRE ENTRE LES MAG'RAOUA ET LES BENI-IFRENE.--A Fès, Ham-mama, roi des
+Mag'raoua, continuait à régner au milieu d'une cour brillante, et,
+pendant ce temps, les Beni-Ifrene, commandés par Temim, guerroyaient
+contre les Berg'ouata et devenaient redoutables. En 1033, ils vinrent,
+avec l'aide d'autres tribus zenètes, mettre le siège devant Fès. Le chef
+des Mag'raoua leur livra une grande bataille sous les murs de la ville;
+mais, après une lutte acharnée où tombèrent ses meilleurs guerriers, il
+fut entièrement défait. Les Beni-Ifrene entrèrent victorieux à Fès,
+qu'ils mirent au pillage. Le quartier des juifs, surtout, attira leur
+convoitise, car il était rempli de richesses; les vainqueurs
+massacrèrent les hommes et réduisirent les femmes en esclavage.
+
+Temim s'installa en souverain dans Fès, tandis que Hammama se réfugiait
+à Oudjda et s'occupait avec activité à réunir ses adhérents, afin de
+prendre sa revanche. Peu de temps après, il fut en mesure de commencer
+les hostilités et, en 1038, il arrachait sa capitale des mains des
+Beni-Ifrene. Ceux-ci rentrèrent dans leurs anciens territoires; Temim se
+retrancha à Chella[618].
+
+[Note 618: Le Kartas donne pour date à cet événement l'année 1041.
+Nous adoptons la date et la leçon d'Ibn-Khaldoun qui paraissent plus
+probables.]
+
+Après cette victoire, Hammama se crut assez fort pour entreprendre
+d'autres conquêtes. A la tête d'une armée zenatienne, il se mit en
+marche vers l'est et envahit le territoire sanhadjien. El-Kaïd, seigneur
+de la Kalâa, s'avança à sa rencontre; mais, se sentant moins fort, il
+n'osa pas engager le combat, et préféra employer l'intrigue et la
+corruption pour détourner les adhérents de son adversaire. Abandonné par
+son armée, Hammama n'eut bientôt d'autre parti à prendre que d'accepter
+la paix et de rentrer chez lui. Il mourut l'année suivante (1040),
+laissant le pouvoir à son fils; mais la guerre civile divisa alors les
+Mag'raoua; et Fès fut, pendant de longues années, le théâtre de luttes
+et de compétitions dans lesquelles les forces des Mag'raoua
+s'épuisèrent.
+
+ÉVÉNEMENTS DE SICILE ET D'ITALIE. CHUTE DES KELBITES.--Absorbés par
+l'histoire de l'Afrique et de l'Espagne, nous avons perdu de vue la
+Sicile et l'Italie, et il convient de revenir sur nos pas afin de passer
+une rapide revue des événements survenus dans ces contrées.
+
+La Sicile, indépendante de fait sous les émirs kelbites, qui
+reconnaissaient pour la forme l'autorité des khalifes fatemides, profita
+d'une période de paix, pendant laquelle fleurirent les lettres et les
+arts. Toutes les forces vives des Musulmans s'étaient reportées sur
+l'Italie. Les villes de Cagliari et de Pise avaient été pillées par les
+Sarrasins (1002). En 1004, le doge de Venise, P. Orseolo, vint au
+secours de Bari, assiégée par le renégat Safi, et força les Musulmans à
+la retraite. En 1005, les Pisans remportèrent l'importante bataille
+navale de Reggio. En 1009, les Musulmans, prenant leur revanche,
+s'emparèrent de Cosenza.
+
+En 1015, une expédition musulmane assiégeait Salerne, et cette ville,
+pour éviter de plus grands maux, se disposait à accepter les exigences
+des Arabes, lorsque quarante chevaliers normands revenant de Terre
+sainte, qui se trouvaient de passage dans la localité, scandalisés de
+voir des chrétiens ainsi malmenés par des infidèles, entraînèrent à leur
+suite quelques hommes de cœur et forcèrent les Musulmans à se
+rembarquer, après avoir pillé leur camp. Refusant ensuite toutes les
+offres qui leur étaient faites, ils continuèrent leur chemin. Mais le
+prince de Salerne les fit accompagner par un envoyé chargé de ramener
+des champions de leur pays, en les attirant par les promesses les plus
+séduisantes.
+
+Le caïd de Sicile, Youssof-el-Kelbi, ayant été frappé d'hémiplégie,
+avait résigné quelque temps auparavant le pouvoir entre les mains de son
+fils Djâfer, qui avait reçu d'El-Hakem l'investiture, avec le titre de
+_Seïf-ed-Daoula_. En 1015, Ali, frère de Djâfer, appuyé par les
+Berbères, se mit en état de révolte, mais il fut vaincu et tué par son
+frère, qui expulsa une masse de Berbères de l'île. Djâfer, vivant dans
+le luxe, abandonna la direction des affaires à l'Africain Hassan, de
+Bar'aï, et ce ministre, pour subvenir aux dépenses de son maître, ne
+trouva rien de mieux que d'augmenter les impôts, en percevant le
+cinquième sur les fruits, alors que les terres étaient déjà grevées
+d'une taxe foncière. Il en résulta une révolte générale (mai 1019).
+Djâfer fut déposé, transporté en Egypte et remplacé par son frère
+Ahmed-ben-el-Akehal.
+
+Le nouveau gouverneur, après avoir rétabli la paix en Sicile, entreprit
+des expéditions en Italie. L'empereur Basile, qui avait tenu sous le
+joug les Musulmans d'Orient, les Russes et les Bulgares, se prépara,
+malgré ses soixante-huit ans, à faire une descente en Sicile. Son aide
+de camp Oreste le précéda avec une nombreuse armée et chassa de Calabre
+tous les Musulmans; il attendait l'empereur pour passer en Sicile
+lorsque celui-ci mourut (décembre 1025).
+
+Averti du péril qui menaçait la Sicile, El-Moëzz offrit son aide à
+El-Akehal, qui l'accepta. Mais la flotte envoyée d'Afrique fut détruite
+par une tempête (1026). Oreste, débarqué en Sicile, ne sut pas tirer
+parti des circonstances; il laissa affaiblir son armée par la maladie
+et, lorsque les Musulmans attaquèrent, il se trouva hors d'état de leur
+résister.
+
+Toutes les tentatives tournaient au profit des Musulmans. Les flottes
+combinées d'El-Moëzz et d'El-Akehal sillonnèrent alors les mers du
+Levant et allèrent porter le ravage sur les côtes d'Illyrie, des îles de
+la Grèce, des Cyclades et de la Thrace. Mais, dans la Méditerranée, les
+chrétiens, oubliant leurs dissensions particulières, s'unissaient
+partout pour combattre l'influence musulmane. C'est ainsi que les
+Pisans, aidés sans doute des Génois, armèrent en 1034 une flotte
+imposante et effectuèrent une descente en Afrique. Bône, objectif de
+l'expédition, fut prise et pillée par les chrétiens. En 1035, la cour de
+Byzance envoya des ambassadeurs à El-Moëzz pour traiter de la paix. Sur
+ces entrefaites, une révolte éclata en Sicile contre El-Akehal, qui
+avait voulu encore augmenter les impôts pour subvenir aux frais de la
+guerre. La situation devenant périlleuse, ce prince se hâta de faire la
+paix avec l'empire et d'accepter le titre de _maître_, qui impliquait
+une sorte de vasselage; il demanda alors des secours aux Byzantins,
+tandis que les rebelles appelaient à leur aide El-Moëzz.
+
+Le gouverneur de Kaïrouan leur envoya son propre fils Abd-Allah, avec
+trois mille cavaliers et autant de fantassins. En 1036, Léon Opus, qui
+commandait en Calabre, passa en Sicile pour secourir le nouveau vassal
+de l'empire et défit l'armée berbère; mais, craignant des embûches, il
+ne profita pas de sa victoire et rentra en Italie, accompagné de quinze
+mille chrétiens qui avaient suivi sa fortune. Bientôt El-Akehal fut
+assassiné, et Abd-Allah resta seul maître de l'autorité[619].
+
+[Note 619: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 341 et suiv. Élie
+de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, p. 159 et suiv.]
+
+EXPLOITS DES NORMANDS EN ITALIE ET EN SICILE. ROBERT WISCARD.--Nous
+avons vu que le prince de Salerne, enthousiasmé des exploits des
+Normands, avait député une ambassade pour décider leurs compatriotes à
+lui prêter l'appui de leurs bras. Son appel fut entendu, et bientôt une
+petite compagnie d'aventuriers normands arriva en Italie, sous la
+conduite d'un certain Drengot (1017). Présentés au pape Benoît VIII, ils
+furent encouragés par le pontife à lutter contre les Byzantins, qui se
+rendaient odieux par leur tyrannie et dont l'ambition portait ombrage à
+tous les souverains de l'Italie centrale. Après avoir, tout d'abord,
+infligé aux Grecs des pertes sensibles, les Normands ressentirent à leur
+tour les effets de la fortune adverse et furent cruellement éprouvés par
+le fer de l'ennemi. Le katapan Boïannès les expulsa de toutes leurs
+conquêtes et rétablit l'autorité de l'empire jusque sur l'Apulie.
+
+Le pape Benoît VIII appela alors à son aide l'empereur Henri II, qui
+envahit l'Italie à la tête d'une nombreuse armée; les Normands se
+joignirent à lui et l'aidèrent à triompher des Grecs. Mais bientôt
+l'armée allemande reprit la route de son pays, et les Normands
+demeurèrent livrés à eux-mêmes sans ressources, et se virent forcés de
+vivre de brigandage et d'offrir leurs bras aux princes ou aux
+républiques qui voudraient bien les employer.
+
+Sur ces entrefaites, arriva de Normandie une nouvelle troupe commandée
+par de braves chevaliers, fils d'un homme noble des environs de
+Coutances, nommé Tancrède de Hauteville, qui, à défaut d'autre
+patrimoine, avait donné à ses douze fils l'éducation militaire de son
+temps. C'était un puissant renfort que de tels hommes, et, comme la
+guerre venait d'éclater entre le prince de Salerne et celui de Capoue,
+ils trouvèrent immédiatement à s'employer. Plus tard, ils s'attachèrent
+aux uns et aux autres avec des chances diverses.
+
+Vers 1036, le général Georges Maniakès débarqua en Italie à la tête
+d'une armée byzantine considérable; il réussit à s'adjoindre les
+Normands du comté de Salerne et passa en Sicile (1038). Débarqués à
+Messine, les chrétiens ne tardèrent pas à rencontrer les Musulmans; ils
+les mirent en déroute, après un rude combat, dans lequel Guillaume _Bras
+de fer_, un des fils de Tancrède, fit des prodiges de valeur à la tête
+des Normands. Messine capitule; puis on assiège Rametta, où les
+Musulmans ont concentré leurs forces. Maniakès triomphe sur tous les
+points. Les chrétiens mettent alors le siège devant Syracuse; mais cette
+ville résiste avec énergie. Abd-Allah reçoit des renforts d'Afrique et
+porte son camp sur les plateaux de Traïana, au nord de l'Etna. Mais
+l'habile Maniakès, secondé par les Normands, met encore une fois en
+déroute les Musulmans.
+
+Sur ces entrefaites, une brouille étant survenue entre Maniakès et le
+Lombard Ardoin, qui avait le commandement de la compagnie normande, ce
+chef ramena ses hommes en Italie et appela le peuple aux armes contre
+les Byzantins. Cependant Syracuse était tombée aux mains du général
+grec, et bientôt il allait achever la conquête de toute l'île, lorsque,
+par suite d'intrigues, il fut rappelé en Orient et jeté dans les fers.
+La révolte éclata dans la Pouille sous l'impulsion des Normands; une
+partie des troupes impériales furent rappelées de Sicile et les
+Musulmans respirèrent.
+
+En 1040, les Musulmans se lancent également dans la rébellion, et
+Abd-Allah, après avoir vu tomber la plupart de ses adhérents, est
+contraint de rentrer à Kaïrouan, en abandonnant la Sicile à son
+compétiteur Simsam, frère d'El-Akehal. Les Byzantins sont bientôt
+expulsés de l'île (1042). Mais la Sicile se divise en un grand nombre de
+principautés indépendantes, obéissant à des officiers d'origine diverse,
+souvent obscure.
+
+En Italie, les Normands avaient obtenu de grands succès et conquis un
+vaste territoire dont ils s'étaient partagé les villes. Amalfi,
+neutralisée, devint la capitale de ce petit royaume, et Guillaume en fut
+nommé chef, sous le nom de comte de la Pouille. Mais en 1042, Maniakès,
+qui avait recouvré la liberté, reparut en Italie, et, comme toujours, la
+victoire couronna ses armes. Par bonheur pour les Normands, il se fit
+proclamer empereur et passa en Grèce, où il fut tué par surprise. La
+ligue normande acquit dès lors une grande puissance. A la mort de
+Guillaume, survenue en 1046, les frères de Hauteville se disputèrent sa
+succession, et la ligue fut rompue. Le plus jeune d'entre eux, nommé
+Robert, arrivé depuis peu en Italie, ayant trouvé tous les bons postes
+occupés, se distingua par sa hardiesse et les ressources de son esprit;
+il reçut pour cela le surnom de _Wiscard_ ou Guiscard (fort et prudent).
+Après avoir guerroyé avec succès en Calabre, il se forma un groupe de
+compagnons dévoués et courageux. Nous verrons avant peu quel parti il en
+tira.
+
+Quelques années plus tard, les forces combinées de Gènes, de Pise et du
+Saint-Siège parviennent à expulser les Musulmans de la Sardaigne (1050).
+Cette île obéissait aux émirs espagnols et la lutte avait duré de
+longues années[620].
+
+[Note 620: Amari, _Musulmans de Sicile_, t. II, p. 367 et suiv. Élie
+de la Primaudaie, _Arabes et Normands_, p. 166 et suiv. De Mas Latrie,
+_Traités de paix, etc._, p. 21 et suiv.]
+
+RUPTURE ENTRE EL-MOEZZ ET LE HAMMADITE EL-KAÏD.--Pendant que l'Italie et
+la Sicile étaient le théâtre de ces événements, une rupture, depuis
+longtemps imminente, éclatait entre El-Moëzz et son parent El-Kaïd, de
+la Kalâa, qui s'était rendu entièrement indépendant du gouverneur de
+Kaïrouan. Par esprit d'opposition, El-Kaïd refusait en outre de suivre
+El-Moëzz dans son hostilité contre les khalifes du Caire.
+
+Le gouverneur, s'étant mis à la tête de ses troupes, vint lui-même
+assiéger la Kalâa; mais cette place, par sa forte position, défiait
+toute surprise. Aussi, après l'avoir tenue longtemps bloqués, El-Moëzz
+se décida-t-il à signer avec El-Kaïd une sorte de trêve. Il leva le
+siège, mais au lieu de rentrer en Ifrikiya, il alla guerroyer du côté
+d'Achir (1042-43).
+
+Comme en Sicile, comme en Espagne, la désunion des Musulmans d'Afrique,
+en paralysant leurs forces, allait avoir les conséquences les plus
+graves et favoriser l'arrivée d'un nouvel élément ethnographique[621].
+
+[Note 621: Ibn-Khaldoun, t. II, p. 20 et 46.]
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de l'Afrique Septentrionale
+(Berbérie) depuis les temps les plu, by Ernest Mercier
+
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+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
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+that
+
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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